Project Gutenberg's Portraits littraires, Tome II., by C.-A.  Sainte-Beuve

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Title: Portraits littraires, Tome II.

Author: C.-A.  Sainte-Beuve

Release Date: November 6, 2004 [EBook #13965]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTRAIRES, TOME II. ***




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  PORTRAITS
  LITTRAIRES

  II

  PAR

  C.-A. SAINTE-BEUVE
  DE L'ACADMIE FRANAISE.

  1862




  MOLIRE, DELILLE,
  BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, LE GNRAL
  LA FAYETTE, FONTANES, JOUBERT, LONARD,
  ALOSIUS BERTRAND, LE COMTE DE SGUR,
  JOSEPH DE MAISTRE, GABRIEL NAUD.





MOLIRE

Il y a en posie, en littrature, une classe d'hommes hors de ligne,
mme entre les premiers, trs-peu nombreuse, cinq ou six en tout,
peut-tre, depuis le commencement, et dont le caractre est
l'universalit, l'humanit ternelle intimement mle  la peinture des
moeurs ou des passions d'une poque. Gnies faciles, forts et fconds,
leurs principaux traits sont dans ce mlange de fertilit, de fermet
et de franchise; c'est la science et la richesse du fonds, une vraie
indiffrence sur l'emploi des moyens et des genres convenus, tout cadre,
tout point de dpart leur tant bon pour entrer en matire; c'est une
production active, multiplie  travers les obstacles, et la plnitude
de l'art frquemment obtenue sans les appareils trop lents et les
artifices. Dans le pass grec, aprs la grande figure d'Homre, qui
ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le gnie primitif de
la plus belle portion de l'humanit, on est embarrass de savoir qui y
rattacher encore. Sophocle, tout fcond qu'il semble avoir t, tout
humain qu'il se montra dans l'expression harmonieuse des sentiments et
des douleurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacr, pour
ainsi dire, de forme et d'attitude, qu'on ne peut gure le dplacer en
ide de son pidestal purement grec. Les fameux comiques nous manquent,
et l'on n'a que le nom de Mnandre, qui fut peut-tre le plus parfait
dans la famille des gnies dont nous parlons; car chez Aristophane la
fantaisie merveilleuse, si athnienne, si charmante, nuit pourtant 
l'universalit. A Rome je ne vois  y ranger que Plaute, Plaute mal
apprci encore[1], peintre profond et divers, directeur de troupe,
acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Molire, dont il faut le
compter pour un des plus lgitimes anctres. Mais la littrature latine
fut trop directement importe, trop artificielle ds l'abord et apprise
des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres gnies. Les plus fconds
des grands crivains de cette littrature en sont aussi les plus
_littrateurs_ et rimeurs dans l'me, Ovide et Cicron. Au reste, 
elle l'honneur d'avoir produit les deux plus admirables potes des
littratures d'imitation, d'tude et de got, ces types chtis et
achevs, Virgile, Horace! C'est aux temps modernes et  la renaissance
qu'il faut demander les autres hommes que nous cherchons: Shakspeare,
Cervantes, Rabelais, Molire, et deux ou trois depuis,  des rangs
ingaux, les voil tous; on les peut caractriser par les ressemblances.
Ces hommes ont des destines diverses, traverses; ils souffrent, ils
combattent, ils aiment. Soldats, mdecins, comdiens, captifs, ils ont
peine  vivre; ils subissent la misre, les passions, les tracas, la
gne des entreprises. Mais leur gnie surmonte les liens, et, sans se
ressentir des troitesses de la lutte, il garde le collier franc, les
coudes franches. Vous avez vu de ces beauts vraies et naturelles qui
clatent et se font jour du milieu de la misre, de l'air malsain, de la
vie chtive; vous avez, bien que rarement, rencontr de ces admirables
filles du peuple, qui vous apparaissent formes et claires on ne sait
d'o, avec une haute perfection de l'ensemble, et dont l'ongle mme est
lgant: elles empchent de prir l'ide de cette noble race humaine,
image des Dieux. Ainsi ces gnies rares, de grande et facile beaut,
de beaut native et _gnuine_, triomphent, d'un air d'aisance, des
conditions les plus contraires; ils se dploient, ils s'tablissent
invinciblement. Ils ne se dploient pas simplement au hasard et tout
droit  la merci de la circonstance, parce qu'ils ne sont pas seulement
fconds et faciles comme ces gnies secondaires, les Ovide, les Dryden,
les abb Prvost. Non; leurs oeuvres, aussi promptes, aussi multiplies
que celles des esprits principalement faciles, sont encore combines,
fortes, noues quand il le faut, acheves maintes fois et sublimes.
Mais aussi cet achvement n'est jamais pour eux le souci quelquefois
excessif, la prudence constamment chtie des potes de l'cole
studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despraux, de ces potes que
j'admire et que je gote autant que personne, chez qui la correction
scrupuleuse est, je le sais, une qualit indispensable, un charme, et
qui paraissent avoir pour devise le mot exquis de Vauvenargues: _La
nettet est le vernis des matres_. Il y a dans la perfection mme des
autres potes suprieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus
irrgulirement trouv, d'incomparablement plus fertile et plus dgag
des entraves ingnieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se
joue, qui tonne et dconcerte par sa ressource inventive les potes
distingus d'entre les contemporains, jusque sur les moindres dtails
du mtier. C'est ainsi que, parmi tant de naturels motifs d'tonnement,
Boileau ne peut s'empcher de demander  Molire _o il trouve la rime_.
A les bien prendre, les excellents gnies dont il est question tiennent
le milieu entre la posie des poques primitives et celle de sicles
cultivs, civiliss, entre les poques homriques et les poques
alexandrines; ils sont les reprsentants glorieux, immenses encore, les
continuateurs distincts et individuels des premires poques au sein des
secondes. Il est en toutes choses une premire fleur, une premire et
large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent  terre
en une fois des milliers de gerbes; aprs eux, autour d'eux, les autres
s'vertuent, pient et glanent. Ces gnies abondants, qui ne sont
pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent,
comparent, imitent, comme tous ceux de leur ge; cela ne les empche
pas de crer, comme aux ges naissants. Ils font se succder, en chaque
journe de leur vie, des productions, ingales sans doute, mais dont
quelques-unes sont le chef-d'oeuvre de la combinaison humaine et de
l'art; ils savent l'art dj, ils l'embrassent dans sa maturit et son
tendue, et cela sans en raisonner comme on le fait autour d'eux; ils
le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute
proccupation et fatuit littraire. Souvent ils meurent, un peu comme
aux poques primitives, avant que leurs oeuvres soient toutes
imprimes ou du moins recueillies et fixes,  la diffrence de leurs
contemporains les potes et littrateurs de cabinet, qui vaquent  ce
soin de bonne heure; mais telle est,  eux, leur ngligence et leur
prodigalit d'eux-mmes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens
gnral, aux dcisions de la multitude, dont ils savent d'ailleurs les
hasards autant que quiconque parmi les potes ddaigneux du vulgaire.
En un mot, ces grands individus me paraissent tenir au gnie mme de
la potique humanit, et en tre la tradition vivante perptue, la
personnification irrcusable.

[Note 1: M. Naudet, dans ses travaux sur Plaute, et M. Patin, dans
un excellent cours aussi attique de pense que de diction, remettent 
sa place ce grand comique latin.]

Molire est un de ces illustres tmoins: bien qu'il n'ait pleinement
embrass que le ct comique, les discordances de l'homme, vices,
laideurs ou travers, et que le ct pathtique n'ait t qu' peine
entam par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cde  personne
parmi les plus complets, tant il a excell dans son genre et y est all
en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu' l'observation la
plus grave, tant il a occup en roi toutes les rgions du monde qu'il
s'est choisi, et qui est la moiti de l'homme, la moiti la plus
frquente et la plus activement en jeu dans la socit.

Molire est du sicle o il a vcu, par la peinture de certains travers
particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutt encore de
tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux,
pour se donner ds l'abord la mesure de son gnie, que de voir avec
quelle facilit il se rattache  son sicle, et comment il s'en dtache
aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec
grandeur. Les hommes illustres ses contemporains, Despraux, Racine,
Bossuet, Pascal, sont bien plus spcialement les hommes de leur temps,
du sicle de Louis XIV, que Molire. Leur gnie (je parle mme des plus
vastes) est marqu  un coin particulier qui tient du moment o ils sont
venus, et qui et t probablement bien autre en d'autres temps. Que
serait Bossuet aujourd'hui? qu'crirait Pascal? Racine et Despraux
accompagnent  merveille le rgne de Louis XIV dans toute sa partie
jeune, brillante, galante, victorieuse ou sense. Bossuet domine ce
rgne  l'apoge, avant la bigoterie extrme, et dans la priode dj
hautement religieuse. Molire, qu'aurait opprim, je le crois, cette
autorit religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut  propos
pour y chapper, Molire, qui appartient comme Boileau et Racine (bien
que plus g qu'eux),  la premire poque, en est pourtant beaucoup
plus indpendant, en mme temps qu'il l'a peinte au naturel plus que
personne. Il ajoute  l'clat de cette forme majestueuse du grand
sicle; il n'en est ni marqu, ni particularis, ni rtrci; il s'y
proportionne, il ne s'y enferme pas.

Le XVIe sicle avait t dans son ensemble une vaste dcomposition de
l'ancienne socit religieuse, catholique, fodale, l'avnement de la
philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la socit. Mais
cet avnement s'tait fait  travers tous les dsordres,  travers
l'orgie des intelligences et l'anarchie matrielle la plus sanglante,
principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le XVIe sicle
eut pour mission de rparer ce dsordre, de rorganiser la socit, la
religion, la rsistance;  partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et
dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne
son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'numrer tout ce qui se
fit, ds le commencement du XVIIe sicle, de tentatives svres au sein
de la religion, par des communauts, des congrgations fondes, des
rformes d'abbayes, et au sein de l'Universit, de la Sorbonne, pour
rallier la milice de Jsus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En
littrature cela se voit et se traduit videmment. A la littrature
gauloise, grivoise et irrvrente des Marot, des Bonaventure Des
Periers, Rabelais, Regnier, etc.;  la littrature paenne, grecque,
picurienne, de Ronsard, Baf, Jodelle, etc., philosophique et sceptique
de Montaigne et de Charron, en succde une qui offre des caractres
bien diffrents et opposs. Malherbe, homme de forme, de style, esprit
caustique, cynique mme, comme M. de Buffon l'tait dans l'intervalle de
ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chrtien
dans ses odes que les dehors; mais le gnie de Corneille, du pre de
Polyeucte et de Pauline, est dj profondment chrtien. D'Urf l'est
aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rhteur occup des
mots, a les formes et les ides toutes rattaches  l'orthodoxie.
L'cole de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne,
Pascal apparat. La dtestable cole potique de Louis XIII, Boisrobert,
Mnage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint-Amant, etc., ne rentre pas
sans doute dans cette voie de rforme; elle est peu grave, peu morale,
 l'italienne, et comme une rptition affadie de la littrature des
Valois. Mais tout ce qui l'touffe et lui succde sous Louis XIV se
range par degrs  la foi,  la rgularit: Despraux, Racine, Bossuet.
La Fontaine lui-mme, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilits, et
tout du XVIe sicle qu'il est, a des accs de religion lorsqu'il crit
la _Captivit de saint Malc_, l'ptre  madame de La Sablire, et qu'il
finit par la pnitence. En un mot, plus on avance dans le sicle dit _de
Louis XIV_, et plus la littrature, la posie, la chaire, le thtre,
toutes les facults mmorables de la pense, revtent un caractre
religieux, chrtien, plus elles accusent, mme dans les sentiments
gnraux qu'elles expriment, ce retour de croyance  la rvlation, 
l'humanit vue _dans_ et _par_ Jsus-Christ; c'est l un des traits les
plus caractristiques et profonds de cette littrature immortelle.
Le XVIIe sicle en masse fait digue entre le XVIe et le XVIIIe qu'il
spare.

Mais Molire, nous le disons sans en porter ici loge ni blme moral, et
comme simple preuve de la libert de son gnie, Molire ne rentre pas
dans ce point de vue. Bien que sa figure et son oeuvre apparaissent et
ressortent plus qu'aucune dans ce cadre admirable du sicle de Louis
le Grand, il s'tend et se prolonge au dehors, en arrire, au del; il
appartient  une pense plus calme, plus vaste, plus indiffrente, plus
universelle. L'lve de Gassendi, l'ami de Bernier, de Chapelle et de
Hesnault se rattache assez directement au XVIe sicle philosophique,
littraire; il n'avait aucune antipathie contre ce sicle et ce qui en
restait; il n'entrait dans aucune raction religieuse ou littraire,
ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau  leur manire, et
les trois quarts du sicle de Louis XIV; il est, lui, de la postrit
continue de Rabelais, de Montaigne, Larivey, Regnier, des auteurs de la
_Satyre Mnippe_; il n'a ou n'aurait nul effort  faire pour s'entendre
avec Lamothe-le-Vayer, Naud ou Guy Patin mme, tout docteur en mdecine
qu'est ce mordant personnage. Molire est naturellement du monde de
Ninon, de madame de La Sablire avant sa conversion; il reoit  Auteuil
Des Barreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux
pas dire du tout que Molire, dans son oeuvre ou dans sa pense, ft
un esprit fort dcid, qu'il et un systme l-dessus, que, malgr sa
traduction de Lucrce, son gassendisme originel et ses libres liaisons,
il n'et pas un fonds de religion modre, sense, d'accord avec la
coutume du temps, qui reparat  sa dernire heure, qui clate avec tant
de solidit dans le morceau de Clante du _Tartufe_. Non; Molire, le
sage, l'Ariste pour les biensances, l'ennemi de tous les excs de
l'esprit et des ridicules, le pre de ce _Philinte_ qu'eussent reconnu
Llius, rasme et Atticus, ne devait rien avoir de cette forfanterie
libertine et cynique des Saint-Amant, Boisrobert et Des Barreaux. Il
tait de bonne foi quand il s'indignait des insinuations malignes qu'
partir de _l'cole des Femmes_ ses ennemis allaient rpandant sur sa
religion. Mais ce que je veux tablir, et ce qui le caractrise entre
ses contemporains de gnie, c'est qu'habituellement il a vu la nature
humaine en elle-mme, dans sa gnralit de tous les temps, comme
Boileau, comme La Bruyre l'ont vue et peinte souvent, je le sais, mais
sans mlange, lui, d'ptre _sur l'Amour de Dieu_, comme Boileau, ou de
discussion sur le quitisme comme La Bruyre[2]. Il peint l'humanit
comme s'il n'y avait pas eu de venue, et cela lui tait plus possible,
il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs;
dans le tragique on lude moins aisment le christianisme. Il spare
l'humanit d'avec Jsus-Christ, ou plutt il nous montre  fond l'une
sans trop songer  rien autre; et il se dtache par l de son sicle.
C'est lui qui, dans la scne du Pauvre, a pu faire dire  don Juan, sans
penser  mal, ce mot qu'il lui fallut retirer, tant il souleva d'orages:
Tu passes ta vie  prier Dieu, et tu meurs de faim; prends cet argent,
je te le donne pour l'amour de l'humanit. La bienfaisance et la
philanthropie du XVIIIe sicle, celle de d'Alembert, de Diderot, de
d'Holbach, se retrouve tout entire dans ce mot-l. C'est lui qui a
pu dire du pauvre qui lui rapportait le louis d'or, cet autre mot si
souvent cit, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception
la plus grave, ce mot chapp  une habitude d'esprit invinciblement
philosophique: O la vertu va-t-elle se nicher? Jamais homme de
Port-Royal ou du voisinage (qu'on le remarque bien) n'aurait eu pareille
pense, et c'et t plutt le contraire qui et paru naturel, le pauvre
tant aux yeux du chrtien l'objet de grces et de vertus singulires.
C'est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de
Gassendi, leur matre commun, disait, tout en combattant la partie
thorique et la chimre des atomes: Passe encore pour la morale.
Molire tait donc simplement, selon moi, de la religion, je ne veux pas
dire de don Juan ou d'picure, mais de Chrms dans Trence: _Homo sum_.
On lui a appliqu en un sens srieux ce mot du _Tartufe: Un homme... un
homme enfin!_ Cet homme savait les faiblesses et ne s'en tonnait pas;
il pratiquait le bien plus qu'il n'y croyait; il comptait sur les
vices, et sa plus ardente indignation tournait au rire. Il considrait
volontiers cette triste humanit comme une vieille enfant et une
incurable, qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en
l'amusant.

[Note 2: La Bruyre a dit: Un homme n chrtien et Franois se
trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont dfendus,
il les entame quelquefois et se dtourne ensuite sur de petites choses
qu'il relve par la beaut de son gnie et de son style.--Molire
n'a pas du tout fait ainsi, il ne s'est beaucoup contraint ni devant
l'glise ni  l'gard de Versailles, et ne s'est pas pargn les grands
sujets. Dix ou quinze ans plus lard seulement, au temps o paraissaient
_les Caractres_, cela lui et t moins facile.]

Aujourd'hui que nous jugeons les choses  distance et par les rsultats
dgags, Molire nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre
la socit de son temps qu'il ne crut l'tre; c'est un cueil dont nous
devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que
je citais tout  l'heure, il en est un, un seul, celui qu'on serait le
moins tent de rapprocher de notre pote, et qui pourtant, comme lui,
plus que lui, mit en question les principaux fondements de la socit
d'alors, et qui envisagea sans prjug aucun la naissance, la qualit,
la proprit; mais Pascal (car ce fut l'audacieux) ne se servit de ce
peu de fondement, ou plutt de cette ruine qu'il faisait de toutes les
choses d'alentour, que pour s'attacher avec plus d'effroi  la colonne
du temple, pour embrasser convulsivement la Croix. Tous les deux, Pascal
et Molire, nous apparaissent aujourd'hui comme les plus formidables
tmoins de la socit de leur temps; Molire, dans un espace immense et
jusqu'au pied de l'enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes
parts avec sa troupe le champ de la vieille socit, livrant ple-mle
au rire la fatuit titre, l'ingalit conjugale, l'hypocrisie
captieuse, et allant souvent effrayer du mme coup la grave
subordination, la vraie pit et le mariage; Pascal, lui,  l'intrieur
et au coeur de l'orthodoxie, faisant trembler aussi  sa manire la
vote de l'difice par les cris d'angoisse qu'il pousse et par la
force de Samson avec laquelle il en embrasse le sacr pilier. Mais en
accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveaut et sa justesse[3], il
ne faudrait pas prter  Molire, je le crois, plus de prmditation de
renversement qu' Pascal; il faut mme lui accorder peut-tre un moindre
calcul de l'ensemble de la question. Plaute avait-il une arrire-pense
systmatique quand il se jouait de l'usure, de la prostitution, de
l'esclavage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne socit?

[Note 3: M. Villemain, dans son morceau sur Pascal, avait dj
rapproch celui-ci de Molire, mais seulement comme auteur des
_Provinciales_, et pour le talent de la raillerie.--Je ne faisais
moi-mme qu'esquisser ici ce que j'ai dvelopp au tome III de
_Port-Royal_.]

Le moment o vint Molire servit tout  fait cette libert qu'il eut et
qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives
hardies ou familires, et le protgea contre tous. En retraant le
_Tartufe_, et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance,
Molire prsageait dj de son coup d'oeil divinateur la triste fin d'un
si beau rgne, et il se htait, quand c'tait possible  grand'peine et
que ce pouvait tre utile, d'en dnoncer du doigt le vice croissant.
S'il avait vcu assez pour arriver vers 1685, au rgne dclar de madame
de Maintenon, ou mme s'il avait seulement vcu de 1673  1685, durant
cette priode glorieuse o domine l'ascendant de Bossuet, il et t
sans doute moins efficacement protg; il et t perscut  la fin.
Quoi qu'il en soit, on doit comprendre  merveille, d'aprs cet esprit
gnral, libre, naturel, philosophique, indiffrent au moins  ce qu'ils
essayaient de restaurer, la colre des oracles religieux d'alors contre
Molire, la svrit cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se
raille et triomphe du comdien mort en riant, et cette indignation mme
du sage Bourdaloue en chaire aprs le _Tartufe_, de Bourdaloue, tout ami
de Boileau qu'il tait. On conoit jusqu' cet effroi naf du jansniste
Baillet qui, dans ses _Jugements des Savants_, commence en ces termes
l'article sur Molire: Monsieur de Molire est un des plus dangereux
ennemis que le sicle ou le monde ait suscits  l'glise de
Jsus-Christ, etc. Il est vrai que des religieux plus aimables, plus
mondains, se montraient pour lui moins svres. Le pre Rapin louait au
long Molire dans ses _Rflexions sur la Potique_, et ne le chicanait
que sur la ngligence de ses dnoments; Bouhours lui fit une pitaphe
en vers franais agrables et judicieux.

Molire au reste est tellement _homme_ dans le libre sens, qu'il
obtint plus tard les anathmes de la philosophie altire et prtendue
rformatrice, autant qu'il avait mrit ceux de l'piscopat dominateur.
Sur quatre chefs diffrents,  propos de _l'Avare_, du _Misanthrope_, de
_Georges Dandin_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, Jean-Jacques n'entend
pas raillerie et ne l'pargne gure plus que n'avait fait Bossuet.

Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois
ou quatre gnies suprieurs dans la suite des ges, Molire est peintre
de la nature humaine au fond, sans acception ni proccupation de culte,
de dogme fixe, d'interprtation formelle; qu'en s'attaquant  la socit
de son temps, il a reprsent la vie qui est partout celle du grand
nombre, et qu'au sein de moeurs dtermines qu'il chtiait au vif, il
s'est trouv avoir crit pour tous les hommes.

Jean-Baptiste Poquelin naquit  Paris le 15 janvier 1622, non pas, comme
on l'a cru longtemps, sous les piliers des halles, mais, d'aprs
la dcouverte qu'en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue
Saint-Honor, au coin de la rue des Vieilles-tuves[4]. Il tait par sa
mre et par son pre d'une famille de tapissiers. Son pre, qui,
outre son tat, avait la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi,
destinait son fils  lui succder, et le jeune Poquelin, mis de bonne
heure en apprentissage dans la boutique, ne savait gure  quatorze ans
que lire, crire, compter, enfin les lments utiles  sa profession.
Son grand-pre maternel pourtant, qui aimait fort la comdie, le menait
quelquefois  l'htel de Bourgogne, o jouait Bellerose dans le haut
comique, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce.
Chaque fois qu'il revenait de la comdie, le jeune Poquelin tait plus
triste, plus distrait du travail de la boutique, plus dgot de la
perspective de sa profession. Qu'on se figure ces matines rveuses
d'un lendemain de comdie pour le gnie adolescent devant qui, dans la
nouveaut de l'apparition, la vie humaine se droulait dj comme une
scne perptuelle. Il s'en ouvrit enfin  son pre, et, appuy de son
aeul qui le _gatait_, il obtint de faire des tudes. On le mit dans une
pension,  ce qu'il parat, d'o il suivit, comme externe, le collge de
Clermont, depuis de Louis-le-Grand, dirig par les jsuites.

[Note 4: J'ai mis surtout  contribution, dans cette tude sur
Molire, l'_Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages_ par M. Taschereau;
c'est un travail complet et dfinitif dont il faut conseiller la lecture
sans avoir la prtention d'y suppler. M. Taschereau a bien voulu y
joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les
renseignements et sources directes auxquelles je voulais remonter. J'ai
beaucoup us aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail
trop peu recommand ou mme dprci injustement. C'est dans ce
Commentaire qu' propos du vers des _Femmes savantes_:

  On voit partout chez vous l'ithos et le pathos,

M. Auger, ne s'apercevant pas que _ithos_ n'est autre que _thos_, plus
correctement prononc, se mit en de faux frais d'tymologie. On en
plaisanta dans le temps beaucoup plus qu'il ne fallait, et ce rire
facile couvrit les louanges dues  l'ensemble du trs-estimable
Commentaire.--Il y a eu, depuis, un travail critique de Bazin sur
Molire, mais je laisse  ma notice son cachet antrieur.]

Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses tudes,
y compris la philosophie; il fit de plus au collge d'utiles
connaissances, et qui influrent sur sa destine. Le prince de Conti,
frre du grand Cond, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint
toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclsiastique d'abord, et
tant qu'il resta sous la conduite des jsuites, aimait les spectacles et
les dfrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du ct
des jansnistes, et en rtractant ses premiers gots au point d'crire
contre la comdie, il sembla transmettre du moins  son illustre an
le soin de protger jusqu'au bout Molire. Chapelle devint aussi l'ami
d'tudes de Poquelin et lui procura la connaissance et les leons de
Gassendi, son prcepteur. Ces leons prives de Gassendi taient en
outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par
son invocation  Vnus; elles durent influer sur la faon de voir de
Molire, moins par les dtails de l'enseignement que par l'esprit qui
en manait, et auquel participrent tous les jeunes auditeurs. Il est 
remarquer en effet combien furent libres d'humeur et indpendants
tous ceux qui sortirent de cette cole: et Chapelle le franc parleur,
l'picurien pratique et relch; et ce pote Hesnault qui attaquait
Colbert puissant, et traduisait  plaisir ce qu'il y a de plus hardi
dans les choeurs des tragdies de Snque; et Bernier qui courait le
monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est
partout le mme, rpondant  Louis XIV, qui l'interrogeait sur le
pays o la vie lui semblerait meilleure, que c_'tait la Suisse_, et
dduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit
comit, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sablire. Il est
 remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits taient de pure
bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils
btard; Bernier, enfant pauvre, associ par charit  l'ducation de
Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un
tapissier; et Gassendi leur matre, non pas un gentilhomme, comme on l'a
dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Molire prit dans ces
confrences de Gassendi l'ide de traduire Lucrce; il le fit partie en
vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le
manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisa  ces leons
philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect  son tour
d'impit par quelques vers _d'Agrippine_, mais surtout convaincu de
mauvais got. Molire prit plus tard au _Pdant jou_ de Cyrano deux
scnes qui ne dparent certainement pas _les Fourberies de Scapin_:
c'tait son habitude, disait-il  ce propos, de reprendre son bien
partout o il le trouvait; et puis, comme l'a remarqu spirituellement
M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne
semblait gure que prolonger cette coutume de collge par laquelle les
coliers sont _faisants_ et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais
Molire, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine
excuse.

Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son pre trop g dans
la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en
survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de
Narbonne en 1641, et fut tmoin, au retour, de l'excution de Cinq-Mars
et de De Thou: amre et sanglante drision de la justice humaine.
Il parat que, dans les annes qui suivirent, au lieu de continuer
l'exercice de la charge paternelle, il alla tudier le droit  Orlans
et s'y fit recevoir avocat. Mais son got du thtre l'emporta
dcidment, et, revenu  Paris, aprs avoir hant, dit-on, les trteaux
du Pont-Neuf, suivi de prs les Italiens et Scaramouche, il se mit  la
tte d'une troupe de comdiens de socit, qui devint bientt une
troupe rgulire et de profession. Les deux frres Bjart, leur soeur
Madeleine, Duparc dit _Gros-Ren_ faisaient partie de cette bande
ambulante qui s'intitulait _l'Illustre Thtre_. Notre pote rompit
ds lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Molire. Molire
courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province.
On dit qu'il fit jouer  Bordeaux une _Thbade_, tentative du genre
srieux, qui choua. Mais il n'pargnait pas les farces, les canevas
 l'italienne, les impromptus, tels que _le Mdecin volant_ et _la
Jalousie du Barbouill_, premiers crayons du _Mdecin malgr lui_ et de
_Georges Dandin_, et qui ont t conservs, _les Docteurs rivaux_, _le
Matre d'cole_, dont on n'a que les titres, _le Docteur amoureux_, que
Boileau daignait regretter. Il allait ainsi  l'aventure, bien reu du
duc d'pernon  Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre,
lou de d'Assoucy qu'il recevait et hbergeait en prince  son tour,
hospitalier, libral, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes
les passions, parcourant tous les tages, menant  bout ce train de
jeunesse, comme une Fronde joyeuse  travers la campagne, avec force
provision, dans son esprit, d'originaux et de caractres. C'est dans
le cours de cette vie errante qu'en 1653,  Lyon, il fit reprsenter
_l'tourdi_, sa premire pice rgulire; il avait trente et un ans.

Molire, on le voit, dbuta par la pratique de la vie et des passions
avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y et dans
son existence intrieure deux parts successives comme dans celle de
beaucoup de moralistes et satiriques minents: une premire part active
et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'excs
ou par l'ge, une observation cre, mordante, dsabuse enfin, qui
revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas l du
tout le cas de Molire ni celui des grands hommes dous,  cette mesure,
du gnie qui cre. Les hommes distingus, qui passent par cette double
phase et arrivent promptement  la seconde, n'y acquirent, en avanant,
qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par
exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de cration.
Le gnie dramatique, et celui de Molire en particulier, a cela de
merveilleux que le procd en est tout diffrent et plus complexe.
Au milieu des passions de sa jeunesse, des entranements emports et
crdules comme ceux du commun des hommes, Molire avait dj  un haut
degr le don d'observer et de reproduire, la facult de sonder et de
saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de
tous; et plus tard, au milieu de son entire et triste connaissance
du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa mlancolie de
contemplateur philosophe, il avait conserv dans son propre coeur, on le
verra, la jeunesse des impressions actives, la facult des passions, de
l'amour et de ses jalousies, le foyer vritablement sacr. Contradiction
sublime et qu'on aime dans la vie du grand pote! assemblage
indfinissable qui rpond  ce qu'il y a de plus mystrieux aussi dans
le talent dramatique et comique, c'est--dire la peinture des ralits
amres moyennant des personnages anims, faciles, rjouissants, qui
ont tous les caractres de la nature; la dissection du coeur la plus
profonde se transformant en des tres actifs et originaux qui la
traduisent aux yeux, en tant simplement eux-mmes!

On rapporte que, pendant son sjour  Lyon, Molire, qui s'tait dj
li assez tendrement avec Madeleine Bjart, s'prit de mademoiselle
Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en pousant le
comdien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux
faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgr la
Bjart, dit-on,  engager dans sa troupe les deux comdiennes, et l'on
ajoute que, rebut de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de
Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les
tribulations de son mariage. On est all jusqu' indiquer dans la scne
de _Clitandre_, _Armande_ et _Henriette_, au premier acte des _Femmes
savantes_, une rminiscence de cette situation antrieure de vingt
annes  la comdie. Nul doute qu'entre Molire fort enclin  l'amour,
et les jeunes comdiennes qu'il dirigeait, il ne se soit form des
noeuds mobiles, croiss, parfois interrompus et repris; mais il serait
tmraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace prcise
dans ses oeuvres, et ce qui a t mis en avant sur cette allusion, pour
laquelle on oublie les vingt annes d'intervalle, ne me semble pas
justifi.

On conserve  Pznas un fauteuil dans lequel, dit-on, Molire venait
s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achaland, pour y
faire la recette et y tudier  ce propos les discours et la physionomie
d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand pote comique aussi, ne
ddaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres.
Mais Molire avait probablement, dans ses longues sances chez le
barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable  son art
que l'ancien secrtaire florentin, lequel cherchait surtout, il le
dit,  narguer la fortune et  tromper l'ennui de la disgrce. Cette
disposition de Molire  observer durant des heures et  se tenir en
silence s'accrut avec l'ge, avec l'exprience et les chagrins de la
vie; elle frappait singulirement Boileau qui appelait son ami _le
Contemplateur_. Vous connoissez l'homme, dit lise dans _la Critique de
l'cole des Femmes_, et sa paresse naturelle  soutenir la conversation.
Climne l'avoit invit  souper comme bel esprit, et jamais il ne parut
si sot parmi une demi-douzaine de gens  qui elle avoit fait fte de
lui... Il les trompa fort par son silence. L'un des ennemis de Molire,
de Villiers, en sa comdie de _Zlinde_, reprsente un marchand de
dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la
chambre haute de son magasin une dame de qualit, Oriane. On vient dire
qu'_lomire_ (anagramme de Molire) est dans la chambre d'en bas. Oriane
dsirerait qu'il montt, afin de le voir; et le marchand descend,
comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous prtexte de
quelque dentelle; mais il revient bientt seul. Madame, dit-il 
Oriane, je suis au dsespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que
je suis descendu, lomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouv
appuy sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rve. Il avoit les
yeux colls sur trois ou quatre personnes de qualit qui marchandoient
des dentelles; il paroissoit attentif  leurs discours, et il sembloit,
par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs
mes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois mme qu'il avoit
des tablettes, et qu' la faveur de son manteau il a crit, sans tre
aperu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable. Et sur ce que rpond
Oriane qu'lomire avait peut-tre mme un crayon et dessinait leurs
grimaces pour les faire reprsenter au naturel dans le jeu du thtre,
le marchand reprend: S'il ne les a pas dessines sur ses tablettes, je
ne doute point qu'il ne les ait imprimes dans son imagination. C'est un
dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains,
mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans
ses oreilles. Il est ais,  travers l'exagration du portrait,
d'apercevoir la ressemblance. Molire fut une fois vu durant plusieurs
heures, assis  bord du coche d'Auxerre,  attendre le dpart. Il
observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation tait
si srieuse en face des objets, qu'elle ressemblait  l'abstraction du
gomtre,  la rverie du fabuliste.

Le prince de Conti, qui n'tait pas jansniste encore, avait fait jouer
plusieurs fois Molire et la troupe de _l'Illustre Thtre_, en son
htel,  Paris. tant en Languedoc  tenir les tats, il manda son
ancien condisciple, qui vint de Pznas et de Narbonne  Bziers ou 
Montpellier[5], prs du prince. Le pote fit oeuvre de son rpertoire le
plus vari, de ses canevas  l'italienne, de _l'tourdi_, sa dernire
pice, et il y ajouta la charmante comdie du _Dpit amoureux_. Le
prince, enchant, voulut se l'attacher comme secrtaire et le faire
succder au pote Sarasin qui venait de mourir; Molire refusa par
attachement pour sa troupe, par amour de son mtier et de la vie
indpendante. Aprs quelques annes encore de courses dans le Midi, o
on le voit se lier d'amiti avec le peintre Mignard  Avignon, Molire
se rapprocha de la capitale et sjourna  Rouen, d'o il obtint, non
pas, comme on l'a conjectur, par la protection du prince de Conti,
devenu pnitent sous l'vque d'Alet ds 1655, mais par celle de
Monsieur, duc d'Orlans, de venir jouer  Paris sous les yeux du roi.
Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre,
en prsence de la cour et aussi des comdiens de l'htel de Bourgogne,
prilleux auditoire, que Molire et sa troupe se hasardrent
 reprsenter _Nicomde_. Cette tragi-comdie acheve avec
applaudissement, Molire, qui aimait  parler comme orateur de la troupe
(_grex_), et qui en cette occasion dcisive ne pouvait cder ce rle 
nul autre, s'avana vers la rampe, et, aprs avoir remerci Sa Majest
en des termes trs-modestes de la bont qu'elle avait eue d'excuser ses
dfauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant
une assemble si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue
d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait
oublier que Sa Majest avoit  son service d'excellents originaux, dont
ils n'toient que de trs-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit
bien voulu souffrir leurs manires de campagne, il la supplioit
trs-humblement d'avoir agrable qu'il lui donnt un de ces petits
divertissements qui lui avoient acquis quelque rputation et dont il
rgaloit les provinces. Ce fut _le Docteur amoureux_ qu'il choisit. Le
roi, satisfait du spectacle, permit  la troupe de Molire de
s'tablir  Paris sous le titre de _Troupe de Monsieur_, et de
jouer alternativement avec les comdiens italiens sur le thtre du
Petit-Bourbon. Lorsqu'on commena de btir, en 1660, la colonnade du
Louvre  l'emplacement mme du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur
passa au thtre du Palais-Royal. Elle devint troupe _du Roi_ en 1665;
et plus tard,  la mort de Molire, runie  la troupe du Marais
d'abord, et sept ans aprs (1680)  celle de l'htel de Bourgogne, elle
forma le _Thtre-Franais_.

[Note 5: Tous les biographes, depuis Grimarest, avaient dit
_Bziers_; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit
Montpellier. Ce dtail a peu d'importance; mais en gnral toutes les
anecdotes sur Molire sont mles d'incertitude, faute d'un premier
biographe scrupuleux et bien inform.]

Ds l'installation de Molire et de sa troupe, _l'tourdi_ et _le Dpit
amoureux_ se donnrent pour la premire fois  Paris et n'y russirent
pas moins qu'en province. Bien que la premire de ces pices ne soit
encore qu'une comdie d'intrigue tout imite des imbroglios italiens,
quelle verve dj! quelle chaude ptulance! quelle activit, folle et
saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le thtre n'avait pas
jusqu'ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparat
d'abord, n'est gure qu'un fils naturel direct des valets de la farce
italienne et de l'antique comdie, de l'esclave de _l'pidique_, du
Chrysale des _Bacchides_, de ces valets _d'or_, comme ils se nomment,
du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues
franches, un des mille de cette ligne antrieure  Figaro: mais, dans
_les Prcieuses_, il va bientt se particulariser, il va devenir le
Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu' la livre de
Molire. _Le Dpit amoureux_,  travers l'invraisemblance et le convenu
banal des dguisements et des reconnaissances, offre dans la scne de
Lucile et d'raste une situation de coeur ternellement renouvele,
ternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation
que Molire a reprise lui-mme dans le _Tartufe_ et dans _le Bourgeois
Gentilhomme_, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l'excellence de
cette premire peinture: celui qui savait le plus fustiger et railler se
montrait en mme temps celui qui sait comment on aime. _Les Prcieuses
ridicules_, joues en 1659, attaqurent les moeurs modernes au vif.
Molire y laissait les canevas italiens et les traditions de thtre
pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon
sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand pote dramatique
au dbut, le bgueulisme bel-esprit, et ce petit got d'alcve, qui
n'est que dgot. Lui, l'homme au masque ouvert et  l'allure naturelle,
il avait  dblayer avant tout la scne de ces mesquins embarras pour
s'y dployer  l'aise et y tablir son droit de franc-parler. On raconte
qu' la premire reprsentation des _Prcieuses_, un vieillard du
parterre, transport de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans
doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au _Menteur_ de Corneille,
ne put s'empcher de s'crier, en apostrophant Molire qui jouait
Mascarille: Courage, courage, Molire! voil la bonne comdie! A ce
cri, qu'il devinait bien tre celui du vrai public et de la gloire, 
cet universel et sonore applaudissement, Molire sentit, comme le dit
Segrais, s'enfler son courage, et il laissa chapper ce mot de noble
orgueil, qui marque chez lui l'entre de la grande carrire: Je n'ai
plus que faire d'tudier Plaute et Trence et d'plucher les fragments
de Mnandre; je n'ai qu' tudier le monde.--Oui, Molire; le monde
s'ouvre  vous, vous vous l'avez dcouvert et il est vtre; vous n'avez
dsormais qu' y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera
que vous le voudrez bien; ce sera parce que vous prlverez votre part
l o vous la trouverez bonne  prendre; ce sera en rival qui ne craint
pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce
qui sera emprunt par vous restera embelli et honor[6].

[Note 6: On peut appliquer sans ironie, quand il s'agit de posie
dramatique surtout,  de certains plagiats faits de main souveraine, le
mot de la Fable:

  .....Vous leur ftes, Seigneur,
  En les croquant, beaucoup d'honneur.

]

Aprs le sel un peu gros, mais franc, du _Cocu imaginaire_, et l'essai
ple et noble de _Don Garcie_, _l'cole des Maris_ revient  cette large
voie d'observation et de vrit dans la gaiet. Sganarelle, que _le Cocu
imaginaire_ nous avait montr pour la premire fois, reparat et se
dveloppe par _l'cole des Maris_; Sganarelle va succder  Mascarille
dans la faveur de Molire. Mascarille tait encore assez jeune et
garon, Sganarelle est essentiellement mari. N probablement du thtre
italien, employ de bonne heure par Molire dans la farce du _Mdecin
volant_, introduit sur le thtre rgulier en un rle qui sent un
peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se
perfectionne vite et grandit sous la prdilection du matre. Le
Sganarelle de Molire, dans toutes ses varits de valet, de mari, de
pre de Lucinde, de frre d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de mdecin,
est un personnage qui appartient en propre au pote, comme Panurge 
Rabelais, Falstaff  Shakspeare, Sancho  Cervantes; c'est le ct du
laid humain personnifi, le ct vieux, rechign, morose, intress,
bas, peureux, tour  tour pitre ou charlatan, bourru et saugrenu, le
vilain ct, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand
Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond
Gorgibus, lequel ramne au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial
et  plein ventre. Sganarelle, chtif comme son grand-pre Panurge, a
pourtant laiss quelque postrit digne de tous deux, dans laquelle il
convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire[7]. Chez
Molire, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scne, Alceste
apparat; Alceste, c'est--dire ce qu'il y a de plus srieux, de plus
noble, de plus lev dans le comique, le point o le ridicule confine au
courage,  la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a
un personnage purement gnreux, presque hroque et tragique. Mme
tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y mprendre;
Jean-Jacques et Fabre d'glantine, gens  contradiction, en ont fait
leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'chelle comique,
le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et
Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus lev. Sganarelle et
Alceste, voil tout Molire.

[Note 7: Dans la _Notre-Dame de Paris_ de M. Hugo.]

Voltaire a dit que quand Molire n'aurait fait que _l'cole des Maris_,
il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre _l'cole
des Femmes_ sans adresser  Molire, attaqu de beaucoup de cts et
qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, o il clbre la
charmante navet de cette comdie qu'il gale  celles de Trence,
supposes crites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne
furent spars que par la lgre mais ingnieuse comdie-impromptu des
_Fcheux_, faite, apprise et reprsente en quinze jours pour les ftes
de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un loge de ces ftes, les dernires
du malheureux _Oronte_:

  C'est une pice de Molire:
  Cet crivain par sa manire
  Charme  prsent toute la cour.

  Nous avons chang de mthode;
  Jodelet n'est plus  la mode,
  Et maintenant il ne faut pas
  Quitter la nature d'un pas.

Jamais le libre et prompt talent de Molire pour les vers n'clata plus
videmment que dans cette comdie satirique, dans les scnes du piquet
ou de la chasse. La scne de la chasse ne se trouvait pas dans la pice
 la premire reprsentation; mais Louis XIV, montrant du doigt 
Molire M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: Voil un original que
vous n'avez pas encore copi. Le lendemain, la scne du chasseur tait
faite et excute. Boileau, dont cette pice des _Fcheux_ devanait la
manire en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois
ans plus tard  Molire o il trouvait la rime. C'est que Molire ne la
cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers
avant le premier, et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver
ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il tait de la veine
rapide, _prime-sautire_, de Rgnier, de d'Aubign; ne marchandant
jamais la phrase ni le mot, au risque mme d'un pli dans le vers, d'un
tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en
posie; une faon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que
chaque flot de pense emplit et colore. M. Auger s'est attach  relever
comme fautes tous les manques de repos  l'hmistiche chez Molire;
c'est peine purile, puisque notre pote ne suit pas l-dessus la loi de
Boileau et des autres rguliers. Molire faisait si naturellement les
vers que ses pices en prose sont remplies de vers blancs; on l'a
remarqu pour le _Festin de Pierre_, et l'on a t jusqu' conjecturer
que la petite pice du _Sicilien_ avait t primitivement bauche en
vers et que Molire avait ensuite brouill le tout dans une prose qui
en avait gard trace. Fnelon, lorsqu' propos de _l'Avare_ il dclare
prfrer (comme aussi le pensait Mnage) les pices en prose de Molire
 celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de
mtaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fnelon, pote
lgant en prose, n'entend rien, il faut le dire,  cette riche manire
de posie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Trence qu'en
peinture la manire de Rubens n'est celle de Raphal. Boileau, tout
artiste sobre qu'il tait et dans un autre procd que Molire, lui
rendait haute justice l-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois
et aurait voulu purer maint dtail, comme on le voit par exemple en
cette correction qui a t conserve de deux vers des _Femmes savantes_.
Molire avait mis d'abord:

  Quand sur une personne on prtend s'ajuster,
  C'est par les beaux cts qu'il la faut imiter.

M. Despraux, dit Cizeron-Rival d'aprs Brossette, trouva du jargon dans
ces deux vers et les rtablit de cette faon:

  Quand sur une personne on prtend se rgler,
  C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler.

Mais, jargon ou non, il tait le premier  proclamer Molire matre dans
l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par
trop dgot de Fnelon. Rien d'tonnant, au reste, que cette fine et
mystique nature de Fnelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple
tunique, un peu longue, un peu tranante (en fait de style), n'ait pas
entendu ces admirables plis mouvants, toffs, du manteau du grand
comique. Ce qui est ubreux, surtout la gaiet, rpugne singulirement
aux natures dlicates et rveuses. En dpit de ces juges difficiles,
comme satire dialogue en vers, _les Fcheux_ sont un chef-d'oeuvre.

Durant les quatorze annes qui suivirent son installation  Paris, et
jusqu' l'heure de sa mort, en 1673, Molire ne cessa de produire. Pour
le roi, pour la cour et les ftes de commande, pour le plaisir du
gros public et les intrts de sa troupe, pour sa propre gloire et la
srieuse postrit, Molire se multiplie et suffit  tout. Rien de
mticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai pote de drame,
ses ouvrages sont en scne, en action; il ne les crit pas, pour ainsi
dire, il les joue. Sa vie de comdien de province avait t un peu celle
des potes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou plerins de
la Passion; ils allaient, comme on sait, se rptant les uns les autres,
se prenant leurs canevas et leurs thmes, y ajoutant  l'occasion,
s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant gure _copie_
de leurs reprsentations. C'est ainsi que les bauches et improvisades
 l'italienne, que Molire avait multiplies (on a les titres d'une
dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, _le
Mdecin volant_ et _la Jalousie du Barbouill_. Et encore, telles qu'on
a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Molire. Suivant
le procd des potes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs
ouvrages dans un autre, ces bauches furent plus tard introduites et
employes dans des actes de pices plus rgulires. Les potes dont nous
parlons transposent, _utilisent_, si l'on peut se servir de ce mot,
certains morceaux une fois faits; ainsi, _Don Garcie de Navarre_ n'ayant
pas eu de succs, des tirades entires ont pass de ce prince jaloux au
_Misanthrope_ et ailleurs. _L'tourdi_ et _le Dpit amoureux_, premires
pices rgulires de notre pote, ne furent imprims que dix ans aprs
leur apparition  la scne (1653-1663); _les Prcieuses_ le furent
dans les environs du succs, mais malgr l'auteur, comme l'indique la
prface; et ce n'est pas ici une simagre de douce violence comme tant
d'autres l'ont joue depuis: l'embarras de Molire qui se fait imprimer
pour la premire fois,  son corps dfendant, est visible dans
cette prface. _Le Cocu imaginaire_, ayant eu prs de cinquante
reprsentations, ne devait pas tre imprim, quand un amateur de
comdie, nomm Neufvillenaine, s'aperut qu'il avait retenu par coeur
la pice tout entire; il en fit une copie et la publia en ddiant
l'ouvrage  Molire. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procds.
L'insouciance de Molire fut telle qu'il ne donna jamais d'autre dition
du _Cocu imaginaire_, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez
vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'tre gliss dans
sa copie, faite de mmoire, quantit de mots les uns pour les autres.
O Racine!  Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers et ainsi mani
devant le public vos prudentes oeuvres o chaque mot a son prix? On doit
maintenant saisir toute la diffrence native qu'il y a de Molire 
cette famille sobre, conome, mticuleuse, et avec raison, des Despraux
et des La Bruyre. Dans l'dition de Neufvillenaine, qu'il faut bien
considrer, par suite du silence de Molire, comme l'dition originale,
la pice est d'un seul acte, quoique plus tard les diteurs de 1734
l'aient donne en trois; mais il y a lieu de croire que pour Molire,
comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes
est imagine ici aprs coup et artificielle. Molire dans ses premires
pices ne s'astreint gure plus que Plaute  cette division rgulire;
il laisse frquemment la scne vide, sans qu'on puisse supposer l'acte
termin en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, 
la rgularit ds lors professe; mais on voit (et c'est sur quoi
j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'poque
antrieure. Pour obvier  des larcins pareils  celui de Neufvillenaine,
Molire dut songer  publier dornavant lui-mme ses pices au fur et
 mesure des succs. _L'cole des Maris_, ddie au duc d'Orlans, son
protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publi de son plein gr; 
partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les
lecteurs. On le retrouve pourtant en dfiance continuelle de ce ct; il
craint les boutiques de la galerie du Palais; il prfre tre jug
_aux chandelles_, au point de vue de la scne, sur la dcision de la
multitude. On a cru, d'aprs un passage de la prface des _Fcheux_,
qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa
potique,  l'occasion de ses pices; mais,  mieux entendre le passage,
il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de
gnie, n'est pas srieuse en effet; ce serait plutt de sa part une
raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa
potique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entire
dans _la Critique de l'cole des Femmes_ et dans _l'Impromptu de
Versailles_, et elle y est en action, en comdie encore. A la scne VII
de _la Critique_, n'est-ce pas Molire qui nous dit par la bouche
de Dorante: Vous tes de plaisantes gens avec vos rgles dont vous
embarrassez les ignorants et nous tourdissez tous les jours! Il semble,
 vous our parler, que ces rgles de l'art soient les plus grands
mystres du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations
aises que le bon sens a faites sur ce qui peut ter le plaisir que l'on
prend  ces sortes de pomes; et le mme bon sens, qui a fait autrefois
ces observations, les fait aisment tous les jours sans le secours
d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux
choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
raisonnements pour nous empcher d'avoir du plaisir. Pour en finir avec
cette ngligence de littrateur que nous dmontrons chez Molire, et qui
contraste si fort avec son ardente prodigalit comme pote et son zle
minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune dition complte
de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade
de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans aprs sa
mort.

Molire, le plus crateur et le plus inventif des gnies, est celui
peut-tre qui a le plus imit, et de partout; c'est encore l un trait
qu'ont en commun les potes primitifs populaires et les illustres
dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, Andr Chnier, les
grands potes d'tude et de got, imitent sans doute aussi; mais leur
procd d'imitation est beaucoup plus ingnieux, circonspect et dguis,
et porte principalement sur les dtails. La faon de Molire en ses
imitations est bien plus familire, plus  pleine main et  la merci
de la mmoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moiti de
ses oeuvres aux _vieux bouquins_. Il vcut d'abord, dans sa premire
manire, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise;  partir des
_Prcieuses_ et de _l'cole des Maris_, il devint lui-mme; il gouverna
et domina ds lors ses imitations, et, sans les modrer pour cela
beaucoup, il les mla constamment  un fonds d'observation originale. Le
fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant
de plus en plus tendu et puissant. Riccoboni a donn une liste assez
complte, et parfois mme gonfle, des imitations que Molire a faites
des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont
ajout. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le gnie de Molire
ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration
du commentateur pour son pote va presque en raison du nombre des
imitations qu'il dcouvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il
le voit dans _l'Avare_ mener,  ce qu'il dit, jusqu' cinq imitations de
front, et tre l-dessous, et  travers cette mle de souvenirs, plus
original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grce,
et le sieur Angelo, _docteur_ de la comdie italienne, allait jusqu'
revendiquer le sujet du _Misanthrope_, qu'il avait, affirmait-il,
racont tout entier  Molire, d'aprs une certaine pice de Naples,
un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est
_quinze jours_ aprs cette conversation mmorable que la comdie du
_Misanthrope_ aurait t acheve et sur l'affiche. A de pareilles
prtentions, appuyes de pareils dires, on n'a  opposer que le
judicieux ddain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance
avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le mrite d'avoir fort bien
apprci Molire; la lettre du pote a M. Chauvelin sur le sujet qui
nous occupe vaut mieux, comme pense, que les trois quarts de ses odes.
Ce qu'il faut reconnatre, c'est que les imitations chez Molire sont
de toute source et infinies; elles ont un caractre de loyaut en mme
temps que de sans-faon, quelque chose de cette premire vie o tout
tait en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement
combines et descendant quelquefois  de purs dtails. Plaute et Trence
pour des fables entires, Straparole et Boccace pour des fonds de
sujets, Rabelais et Rgnier pour des caractres, Boisrobert et Rotrou et
Cyrano pour des scnes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples
phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le mme.
L o il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre?  ct de Sosie
qu'il copie, ne voil-t-il pas Clanthis qu'il invente? De telles
imitations, loin de nous refroidir envers notre pote, nous sont chres;
nous aimons  les rechercher,  les poursuivre jusqu'au bout, dans un
intrt de parent. Ces masques fameux de la bonne comdie, depuis
Plaute jusqu' Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces
philosophes satiriques et ingnieux, nous les convoquons un moment
autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et o il prside; les
moins considrables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont mme
introduits  la faveur de ce qu'ils lui ont prt, de ce qui surtout les
recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus
souvent pour nous que le rsum heureux de toute une famille d'esprits
et de tout un pass comique dans un nouveau type original et suprieur,
comme un enfant aim du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime  la
fois tous ses aeux.

Chacune des pices de Molire,  les suivre dans l'ordre de leur
apparition, fournirait matire  un historique tendu et intressant; ce
travail a dj t fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre;
ce serait presque toujours le copier.[8] Autour de _l'cole des Femmes_,
en 1662, et plus tard autour du _Tartufe_, il se livra des combats
comme prcdemment il s'en tait livr autour du _Cid_, comme il s'en
renouvela ensuite autour de _Phdre_; ce furent l d'illustres
journes pour l'art dramatique. _La Critique de l'cole des Femmes_ et
_l'Impromptu de Versailles_ en apprennent suffisamment sur le premier
dml, qui fut surtout une querelle de got et d'art, quoique dj la
religion s'y glisst  propos des commandements du mariage donns 
Agns. Les _Placets au Roi_ et la prface du _Tartufe_ marquent assez le
caractre tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent
depuis et si ardemment continue. Ce que je veux rappeler ici, c'est
qu'attaqu des dvots, envi des auteurs, recherch des grands,
valet-de-chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les
ftes, Molire, avec cela troubl de passions et de tracas domestiques,
dvor de jalousie conjugale, frquemment malade de sa fluxion de
poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comdien infatigable bien
qu'au rgime et au lait, Molire, durant quinze ans, suffit  tous les
emplois, qu' chaque ncessit survenante son gnie est prsent et
rpond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative.
Entre la dette prcipitamment paye aux divertissements de Versailles
ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie,
Molire trouve jour  des oeuvres mdites et entre toutes immortelles.
Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours
prt; _l'Amour mdecin_ est fait, appris et reprsent en cinq jours;
_la Princesse d'lide_ n'a que le premier acte en vers, le reste suit en
prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Molire, la
comdie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais
elle parat  l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas
lac. _Mlicerte_ seule n'est pas finie, mais _les Fcheux_ le furent en
quinze jours; mais _le Mariage forc_ et _le Sicilien_, mais _Georges
Dandin_, mais _Pourceaugnac_, mais _le Bourgeois Gentilhomme_, ces
comdies de verve avec intermdes et ballets, ne firent jamais faute.
Dans les intrts de sa troupe, il lui fallut souvent dpcher
l'ouvrage, comme quand il fournit son thtre d'un _Don Juan_, parce que
les comdiens de l'htel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient
dj le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire
merveille.--Et ces diversions ne l'empchaient pas tout aussitt de
songer  Boileau, aux juges difficiles,  lui-mme et au genre humain,
par _le Misanthrope_, par le _Tartufe_ et _les Femmes savantes_.
L'anne du _Misanthrope_ est en ce sens la plus mmorable et la plus
significative dans la vie de Molire. A peine hors de ce chef-d'oeuvre
srieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir
en hte  la jovialit bourgeoise par _le Mdecin malgr lui_, et de l,
de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourcir vite  Saint-Germain
pour _Mlicerte_, la _Pastorale comique_ et cette valle de Temp o
l'attendait sur le pr M. de Benserade: Molire faisait face  tous les
appels.

Dans une ptre adresse en 1669 au peintre Mignard, sur le dme du
Val-de-Grce, Molire a fait une description et un loge de la fresque
qui s'applique merveilleusement  sa propre manire; il y prconise, en
effet;

  Cette belle peinture inconnue en ces lieux,
  La fresque, dont la grce,  l'autre prfre,
  Se conserve un clat d'ternelle dure,
  Mais dont la promptitude et les brusques fierts
  Veulent un grand gnie  toucher ses beauts!
  De l'autre qu'on connot la traitable mthode
  Aux foiblesses d'un peintre aisment s'accommode:
  La paresse de l'huile, allant avec lenteur,
  Du plus tardif gnie attend la pesanteur;
  Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,
  Les faux pas que peut faire un pinceau qui ttonne;
  Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux,
  Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.
  Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance
  Qu'un peintre s'accommode  son impatience,
  La traite  sa manire, et d'un travail soudain
  Saisisse le moment qu'elle donne  sa main.

  La svre rigueur de ce moment qui passe
  Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grce;
  Avec elle il n'est point de retour  tenter,
  Et tout au premier coup se doit excuter, etc...

[Note 8: Voir MM. Auger et Taschereau.]

A cette belle chaleur de Molire pour la fresque, pour la grande
et dramatique peinture, pour celle-l mme qui agit sur les masses
prosternes dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnatre
la sympathie naturelle au pote du drame, au pote de la multitude, 
l'excuteur soudain, vhment, de tant d'oeuvres imprieuses aussi et
pressantes? Dans les oeuvres finies, au contraire, faites pour tre vues
de prs, vingt fois remanies et repolies,  la Miris,  la Despraux,
 la La Bruyre, nous retrouvons _la paresse de l'huile_. L'allusion est
trop directe pour que Molire n'y ait pas un peu song. Cizeron-Rival,
d'ordinaire exact, a dit d'aprs Brossette: Au jugement de Despraux
(et autant que je puis me connoitre en posie, ce n'est pas son meilleur
jugement), de tous les ouvrages de Molire, celui dont la versification
est la plus rgulire et la plus soutenue, c'est le pome qu'il a
fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce pome, disoit-il  M.
Brossette, peut tenir lieu d'un trait complet de peinture, et l'auteur
y a fait entrer toutes les rgles de cet art admirable (et Despraux
citait les mmes vers que nous avons donns plus haut). Remarquez,
monsieur, ajoutoit Despraux, que Molire a fait, sans y penser, le
caractre de ses posies, en marquant ici la diffrence de la peinture 
l'huile et de la peinture  fresque. Dans ce pome sur la peinture, il a
travaill comme les peintres  l'huile, qui reprennent plusieurs fois le
pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses
comdies, o il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il prfroit
les _brusques fierts_ de la fresque  _la paresse de l'huile_. Ce
jugement de Boileau a t fort contest depuis Cizeron-Rival. M. Auger
le mentionne comme _singulier_. Vauvenargues, qui est de l'avis de
Fnelon sur la posie de Molire, trouve ce pome du Val-de-Grce peu
satisfaisant et prfre en gnral, comme peintre, La Bruyre au grand
comique: prdilection de critique moraliste pour le modle du genre.
Vous tes peintre  l'huile, M. de Vauvenargues! Boileau, tout aussi
intress qu'il tait dans la question, se montre plus fermement
judicieux. Non que j'admette que ce pome du Val-de-Grce soit bon et
satisfaisant d'un bout  l'autre, ou que Molire ait modifi, ralenti sa
manire en le composant. La posie en est plus chaude que nette; elle
tombe dans le technique et s'y embarrasse souvent en le voulant animer.
Mais Boileau a bien mis le doigt sur le ct prcieux du morceau.
Boileau, reconnaissons-le, malgr ce qu'on a pu reprocher  ses rserves
un peu fortes de l'_Art potique_ ou  son tonnement bien innocent et
bien permis sur les rimes de Molire, fut souverainement quitable
en tout ce qui concerne le pote son ami, celui qu'il appelait _le
Contemplateur_. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus
trangres  lui-mme; il se plaisait  tre son complice dans le latin
macaronique de ses plus folles comdies; il lui fournissait les malignes
tymologies grecques de _l'Amour mdecin_; il mesurait dans son entier
cette facult multiplie, immense; et le jour o Louis XIV lui demanda
quel tait le plus rare des grands crivains qui auraient honor la
France durant son rgne, le juge rigoureux n'hsita pas et rpondit:
Sire, c'est Molire.--Je ne le croyais pas, rpliqua Louis XIV; mais
vous vous y connaissez mieux que moi.

On a lou Molire de tant de faons, comme peintre des moeurs et de la
vie humaine, que je veux indiquer surtout un ct qu'on a trop peu mis
en lumire, ou plutt qu'on a mconnu. Molire, jusqu' sa mort, fut en
progrs continuel dans la _posie_ du comique. Qu'il ait t en progrs
dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du
_Misanthrope_, du _Tartufe_ et des _Femmes savantes_, le fait est
trop vident, et je n'y insiste pas; mais autour, au travers de ce
dveloppement, o la raison de plus en plus ferme, l'observation de
plus en plus mre, ont leur part, il faut admirer ce surcrot toujours
montant et bouillonnant de verve comique, trs-folle, trs-riche,
trs-inpuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaise
 dfinir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque
o Molire trempa au dbut. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y
a entre la prose du _Roman comique_ et tel choeur d'Aristophane ou
certaines chappes sans fin de Rabelais. Le gnie de l'ironique
et mordante gaiet a son lyrique aussi, ses purs bats, son rire
tincelant, redoubl, presque sans cause en se prolongeant, dsintress
du rel, comme une flamme foltre qui voltige de plus belle aprs que
la combustion grossire a cess,--un rire des dieux, suprme,
inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de got,
Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l'apprciation de ce qu'on a
appel les dernires farces de Molire. M. de Schlegel aurait d le
mieux sentir; lui qui clbre mystiquement les potiques fuses finales
de Calderon, il aurait d ne pas rester aveugle  ces fuses, pour le
moins gales, d'blouissante gaiet, qui font aurore  l'autre ple
du monde dramatique. Il a bien accord  Molire d'avoir le gnie du
burlesque, mais en un sens prosaque, comme il et fait  Scarron, et en
prfrant de beaucoup le _gnie_ fantastique et potique du comdien
Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune  Molire pour le trait
innocent du pdant Caritids sur les Allemands d'alors, _grands
inspectateurs d'inscriptions et enseignes_? Quoi qu'on ait dit,
_Monsieur de Pourceaugnac_, _le Bourgeois Gentilhomme_, _le Malade
imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique jaillissant et
imprvu qui,  sa manire, rivalise en fantaisie avec _le Songe d'une
Nuit d't_ et _la Tempte_. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le
ct de Sganarelle continu, mais plus potique, plus dgag de la farce
du _Barbouill_, plus enlev souvent par del le rel. Molire, forc
pour les divertissements de cour de combiner ses comdies avec des
ballets, en vint  dployer,  dchaner dans ces danses de commande les
choeurs bouffons et ptulants des avocats, des tailleurs, des Turcs,
des apothicaires; le gnie se fait de chaque ncessit une inspiration.
Cette issue une fois trouve, l'imagination inventive de Molire s'y
prcipita. Les comdies  ballets dont nous parlons n'taient pas du
tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gros public, des
provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvt
son compte; elles furent imagines plutt  l'occasion des ftes de la
cour. Mais Molire s'y complut bien vite et s'y exalta comme perdument;
il fit mme des ballets et intermdes au _Malade imaginaire_, de son
propre mouvement, et sans qu'il y et pour cette pice destination de
cour ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie  la fois et de gaiet de
coeur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalires, comme
dans une acre et tourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise
et dans le son le plus aigu de cette saillie monte au dlire. Or,
maintenant, entre ces deux points extrmes du _Malade imaginaire_ ou de
_Pourceaugnac_ et du _Barbouill_, du _Cocu imaginaire_, par exemple,
qu'on place successivement _la charmante navet_ (expression de
Boileau) de _l'cole des Femmes_, de _l'cole des Maris_, l'excellent
et profond caractre de _l'Avare_, tant de personnages vrais, rels,
ressemblant  beaucoup, et non copis pourtant, mais trouvs, le sens
docte, grave et mordant du _Misanthrope_, le _Tartufe_ qui runit tous
les mrites par la gravit du ton encore, par l'importance du vice
attaqu et le pressant des situations, _les Femmes savantes_ enfin, le
plus parfait style de comdie en vers, le troisime et dernier coup
port par Molire aux critiques de _l'cole des Femmes_,  cette race
des prudes et prcieuses; qu'on marque ces divers points, et l'on aura
toute l'chelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse
du dbut, on se sera lev, en passant par le naf, le srieux, le
profondment observ, jusqu' la fantaisie du rire dans toute sa pompe
et au gai sabbat le plus dlirant.

_Les Fourberies de Scapin_, joues entre _le Bourgeois Gentilhomme_ et
_l'cole des Femmes_, appartiennent-elles  cette adorable folie comique
dont j'ai tch de donner ide, ou retombent-elles par moments dans la
farce un peu enfarine et bouffonne, comme l'a pens Boileau en son _Art
potique_? Je serais peut-tre de ce dernier avis, sauf les conclusions
trop gnrales qu'en tire le pote rgulateur:

  tudiez la cour et connoissez la ville;
  L'une et l'autre est toujours en modles fertile.
  C'est par l que Molire, illustrant ses crits,
  Peut-tre de son art et remport le prix,
  Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures,
  Il n'et pas fait souvent grimacer ses figures,
  Quitt pour le bouffon l'agrable et le fin,
  Et sans honte  Trence alli Tabarin:
  Dans ce sac ridicule o _Scapin l'enveloppe_,
  Je ne reconnois plus l'auteur du _Misanthrope_.

Quant aux restrictions reproches et reprochables  Boileau en cet
endroit, son tort est d'avoir trop gnralis un jugement qui, appliqu
 _Scapin_, pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette pice est
effectivement imite en partie du _Phormion de Trence_, et en partie de
la _Francisquine_ de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers:

  Dans ce sac ridicule o Scapin l'enveloppe [9]

(car Molire en cette pice jouait le rle de Gronte, et par consquent
il entrait en personne dans le sac), on conoit l'impression pnible que
causait  Boileau cette vue de l'auteur du Misanthrope, malade, g de
prs de cinquante ans et btonn sur le thtre. Si nous eussions vu
notre Talma  la scne dans la mme situation subalterne, nous en
aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui
claire et prcise le passage de l'Art potique: Deux mois avant la
mort de Molire, M. Despraux alla le voir et le trouva fort incommod
de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer
d'une fin prochaine. Molire, assez froid naturellement, fit plus
d'amiti que jamais  M. Despraux. Cela l'engagea  lui dire: Mon
pauvre monsieur Molire, vous voil dans un pitoyable tat. La
contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos
poumons sur votre thtre, tout enfin devroit vous dterminer  renoncer
 la reprsentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse
excuter les premiers rles? Contentez-vous de composer, et laissez
l'action thtrale  quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus
d'honneur dans le public qui regardera vos acteurs comme vos gagistes;
vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous,
sentiront mieux votre supriorit.--Ah! monsieur, rpondit Molire,
que me dites-vous l? il y a un honneur pour moi  ne point
quitter.--Plaisant point d'honneur, disoit en soi-mme le satirique,
qui consiste  se noircir tous les jours le visage pour se faire une
moustache de Sganarelle, et  dvouer son dos  toutes les bastonnades
de la comdie! Quoi? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit
et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingnieux censeur de
toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles
dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les
hommes. Boileau en effet ne conseillait pas  Molire d'abandonner ses
camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu
refuser par humanit, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons;
il le pressait seulement de quitter les planches: c'tait le vieux
comdien obstin qui chez Molire ne voulait pas. Boileau dut crire,
ce me semble, le passage de _l'Art potique_ sous l'impression qui lui
resta du prcdent entretien.

[Note 9: Cette ingnieuse correction, qui, une fois faite, parat si
ncessaire et si simple, est propose par M. Daunou dans son excellent
commentaire de Boileau.]

La postrit sent autrement; loin de les blmer, on aime ces faiblesses
et ces contradictions dans le pote de gnie; elles ajoutent au portrait
de Molire et donnent  sa physionomie un air plus proportionn  celui
du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous,
dans ses passions de coeur, dans ses tribulations domestiques. Le
comique Molire tait n tendre et facilement amoureux, de mme que le
tendre Racine tait n assez caustique et enclin  l'pigramme.
Sans sortir des oeuvres de Molire, on aurait des preuves de cette
sensibilit, dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble et
romanesque, dans beaucoup de vers de _Don Garcie_ et de la _Princesse
d'lide_, dans ces trois charmantes scnes de dpit amoureux, tant de la
pice de ce nom que du _Tartufe_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, enfin
dans la scne touchante d'Elvire voile, au quatrime acte de _Don
Juan_. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgr
leur rputation, des traces d'une facult sensible, dlicate, qu'on
surprend en eux avec bonheur, mais Molire surtout; il y a tout un
Trence dans Molire. En amiti, on n'aurait que de beaux traits  en
dire; son sonnet sur la mort de l'abb Lamothe-Le-Vayer et la lettre
qu'il y a jointe honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique
Malherbe, il s'entendait  pleurer avec un pre. Je veux citer de _Don
Garcie_ quelques vers de tendresse, desquels Racine et pu tre jaloux
pour sa _Brnice_:

  Un soupir, un regard, une simple rougeur,
  Un silence est assez pour expliquer un coeur.
  Tout parle dans l'amour, et sur cette matire
  Le moindre jour doit tre une grande lumire.

  _Oh!_ que la diffrence est connue aisment
  De toutes ces faveurs qu'on fait avec tude,
  A celles o du coeur fait pencher l'habitude!
  Dans les unes toujours on parot se forcer;
  Mais les autres, hlas! se font sans y penser,
  Semblables  ces eaux si pures et si belles
  Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Et dans les _Fcheux_:

  L'amour aime surtout les secrtes faveurs;
  Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs,
  Et le moindre entretien de la beaut qu'on aime,
  Lorsqu'il est dfendu, devient grce suprme.

Et dans _la Princesse d'lide_, premier acte, premire scne, ces
vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives,
dveloppes longtemps seulement aprs la premire rencontre:

  Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,
  Aussitt qu'on le voit, prend droit de nous charmer,
  Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes
  O le Ciel en naissant a destin nos mes!

avec toute la tirade qui suit.--Or Molire, de complexion sensible  ce
point et amoureuse, vers le temps o il peignait le plus gaiement du
monde Arnolphe dictant les commandements du mariage  Agns, Molire,
g de quarante ans lui-mme (1662), pousait la jeune Armande Bjart,
ge de dix-sept au plus et soeur cadette de Madeleine[10].

[Note 10: On a cru longtemps que cette Bjart, femme de Molire,
tait fille naturelle et non soeur de l'autre Bjart; on l'a mme cru
du vivant de Molire, et depuis sans interruption, jusqu' ce que M.
Beffara dcouvrt de nos jours l'acte de mariage qui drange cette
parent. M. Fortin d'Urban a essay d'infirmer, non pas l'authenticit,
mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaines,
il a avanc quelques rflexions assez plausibles. Il est bien singulier,
en effet, que tous les biographes de Molire,  partir de Grimarest,
aient crit, sans contradiction, qu'il avait pous la fille naturelle
de la Bjart, sa premire matresse. Montfleury adressa mme  Louis XIV
une dnonciation contre l'illustre comique, l'accusant d'avoir pous la
fille aprs avoir vcu avec la mre, et insinuant par l qu'il avait
pu pouser sa propre fille: ce qui, dans tous les cas, serait
invinciblement rfutable par les dates. Louis XIV ne rpondit  ce
dchanement de la haine qu'en devenant parrain du premier enfant qu'eut
Molire. Certes, la plus directe justification que Molire pt offrir au
roi en cette circonstance fut l'acte de son mariage et la preuve que les
deux Bjart n'taient que soeurs. Mais comment tous ceux qui ont crit
sur Molire, comment Grimarest, son principal biographe, qui crivait
d'aprs Baron, comment les autres contemporains, Marcel auteur prsum
d'une premire Vie abrge, l'auteur inconnu de _la Fameuse Comdienne_,
Bayle, De Vis qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils
ignor cette faon dont Molire dut rpondre? Comment une erreur aussi
forte, sur une relation aussi rapproche, a-t-elle fait autorit du
temps de Molire, et mme auprs des personnes qui l'avaient beaucoup
vu et pratiqu?... Et cependant, malgr la difficult de l'explication,
c'est bien  l'acte qu'il faut croire.]


Malgr sa passion pour elle et malgr son gnie, il n'chappa point au
malheur dont il avait donn de si foltres peintures. Don Garcie tait
moins jaloux que Molire; Georges Dandin et Sganarelle taient moins
tromps. A partir de _la Princesse d'lide_, o l'infidlit de sa femme
commena de lui apparatre, sa vie domestique ne fut plus qu'un long
tourment. Averti des succs qu'on attribuait  M. de Lauzun prs d'elle,
il en vint  une explication. Mademoiselle Molire, dans cette situation
difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination
pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par des larmes et
un vanouissement. Tout meurtri de sa disgrce, notre pote se remit 
aimer mademoiselle de Brie, ou plutt il venait s'entretenir prs d'elle
des injures de l'autre amour; Alceste est ramen  liante par les
rebuts de Climne. Lorsqu'il donna _le Misanthrope_, Molire, brouill
avec sa femme, ne la voyait plus qu'au thtre, et il est difficile
qu'entre elle, qui jouait en effet Climne, et lui, qui reprsentait
Alceste, quelque allusion  leurs sentiments et  leurs situations
relles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de
Molire, la prsence de l'ancienne Bjart, femme imprieuse, peu
dbonnaire,  ce qui semble. Le grand homme cheminait entre ces trois
femmes, aussi embarrass parfois, comme le lui disait agrablement
Chapelle, que Jupiter au sige d'Ilion entre les trois desses. Mais
laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du pote,
dans un rcit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable
pourtant de fond ou mme de couleur, et  quoi, comme familiarit de
dtail, rien ne peut suppler:

Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Molire
rsolut de vivre avec sa femme dans cette indiffrence. La raison la lui
faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des
caresses d'un honnte homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine
qu'il auroit de la voir, sans se servir des privilges que donne le
mariage, et il y rvoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de
ses amis, nomm Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda,
et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs
fois le sujet. Molire, qui eut quelque honte de se sentir si peu de
constance pour un malheur si fort  la mode, rsista autant qu'il put;
mais il toit alors dans une de ces plnitudes de coeur si connues par
les gens qui ont aim; il cda  l'envie de se soulager et avoua de
bonne foi  son ami que la manire dont il toit forc d'en user avec sa
femme tait la cause de cet abattement o il se trouvoit. Chapelle, qui
croyoit tre au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un
homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres,
tomboit dans celui qu'il blmait tous les jours, et lui fit voir que le
plus ridicule de tous toit d'aimer une personne qui ne rpond pas  la
tendresse qu'on a pour elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si
j'tois assez malheureux pour me trouver en pareil tat, et que je fusse
persuad que la mme personne accordt des faveurs  d'autres, j'aurois
tant de mpris pour elle, qu'il me guriroit infailliblement de ma
passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si
c'toit une matresse, et la vengeance, qui prend ordinairement la place
de l'amour dans un coeur outrag, vous peut payer tous les chagrins que
vous cause votre pouse, puisque vous n'avez qu' l'enfermer; ce sera un
moyen assur de vous mettre l'esprit en repos.

Molire, qui avoit cout son ami avec assez de tranquillit,
l'interrompit afin de lui demander s'il n'avoit jamais t amoureux.
Oui, lui rpondit Chapelle, je l'ai t comme un homme de bon sens doit
l'tre; mais je ne me serois jamais fait une si grande peine pour une
chose que mon honneur m'auroit conseill de faire, et je rougis pour
vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous n'avez encore
rien aim, rpondit Molire, et vous avez pris la figure de l'amour pour
l'amour mme. Je ne vous rapporterai point une infinit d'exemples qui
vous feroient connotre la puissance de cette passion; je vous ferai
seulement un rcit fidle de mon embarras, pour vous faire comprendre
combien on est peu matre de soi-mme, quand elle a une fois pris sur
nous un certain ascendant, que le temprament lui donne d'ordinaire.
Pour vous rpondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites que
j'ai du coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les
jours, je demeurerai d'accord que je me suis tudi autant que j'ai pu 
connotre leur foible; mais si ma science m'a appris qu'on pouvoit fuir
le pril, mon exprience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible
de l'viter; j'en juge tous les jours par moi-mme. Je suis n avec les
dernires dispositions  la tendresse, et comme j'ai cru que mes efforts
pourroient inspirer  ma femme, par l'habitude, des sentiments que le
temps ne pourroit dtruire, je n'ai rien oubli pour y parvenir. Comme
elle toit encore fort jeune quand je l'pousai, je ne m'aperus pas de
ses mchantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la
plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage
ne ralentit point mes empressements: mais je lui trouvai tant
d'indiffrence que je commenai  m'apercevoir que toute ma prcaution
avoit t inutile, et que ce qu'elle sentoit pour moi toit bien loign
de ce que j'avois souhait pour tre heureux. Je me fis  moi-mme ce
reproche sur une dlicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et
j'attribuai  son humeur ce qui toit un effet de son peu de tendresse
pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon
erreur, et la folle passion qu'elle eut, peu de temps aprs, pour
le comte de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette
tranquillit apparente. Je n'pargnai rien,  la premire connoissance
que j'en eus, pour me vaincre moi-mme, dans l'impossibilit que je
trouvai  la changer. Je me servis pour cela de toutes les forces de
mon esprit; j'appelai  mon secours tout ce qui pouvoit contribuer  ma
consolation. Je la considrai comme une personne de qui tout le mrite
toit dans l'innocence, et qui par cette raison n'en conservoit plus
depuis son infidlit. Je pris ds lors la rsolution de vivre avec
elle comme un honnte homme qui a une femme coquette, et qui est bien
persuad, quoi qu'on puisse dire, que sa rputation ne dpend point de
la mauvaise conduite de son pouse; mais j'eus le chagrin de voir qu'une
personne sans beaut, qui doit le peu d'esprit qu'on lui trouve 
l'ducation que je lui ai donne, dtruisoit en un moment toute ma
philosophie. Sa prsence me fit oublier mes rsolutions, et les
premires paroles qu'elle me dit pour sa dfense me laissrent si
convaincu que mes soupons toient mal fonds, que je lui demandai
pardon d'avoir t si crdule. Cependant mes bonts ne l'ont point
change. Je me suis donc dtermin de vivre avec elle comme si elle
n'toit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez
piti de moi. Ma passion est venue  tel point qu'elle va jusqu' entrer
avec compassion dans ses intrts. Et quand je considre combien il
m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en mme
temps qu'elle a peut-tre une mme difficult  dtruire le penchant
qu'elle a d'tre coquette, et je me trouve plus dans la disposition de
la plaindre que de la blmer. Vous me direz sans doute qu'il faut tre
pote pour aimer de cette manire; mais, pour moi, je crois qu'il n'y
a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de
semblables dlicatesses n'ont jamais aim vritablement. Toutes les
choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon ide en
est si fort occupe que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse
divertir. Quand je la vois, une motion et des transports qu'on peut
sentir, mais qu'on ne sauroit dire, m'tent l'usage de la rflexion: je
n'ai plus d'yeux pour ses dfauts, il m'en reste seulement pour tout ce
qu'elle a d'aimable.[11] N'est-ce pas l le dernier point de folie, et
n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu' me faire
connotre ma foiblesse, sans en pouvoir triompher?[12]--Je vous avoue
 mon tour, lui dit son ami, que vous tes plus  plaindre que je ne
pensois, mais il faut tout esprer du temps. Continuez cependant  faire
vos efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins;
pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez bientt content.
Il se retira et laissa Molire, qui rva encore fort longtemps aux
moyens d'amuser sa douleur.

[Note 11: Les mmes sentiments se retrouvent exprims par des termes
presque semblables dans la bouche d'Alceste:

  Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
  Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire;
  J'ai beau voir ses dfauts et j'ai beau l'en blmer,
  En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer.

]

[Note 12: Ainsi encore, au cinquime acte, Alceste dit  liante et 
Philinte:

  Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
  Et je vous fais tous deux tmoins de ma foiblesse, etc.,

et tout ce qui suit.]

Cette touchante scne se passait  Auteuil, dans ce jardin plus clbre
par une autre aventure que l'imagination classique a brode  l'infini,
qu'Andrieux a fixe avec got, et dont la gaiet convient mieux  l'ide
commune qu'veille le nom de Molire. Je veux parler du fameux souper
o, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre, Chapelle fit
si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives,
Despraux en tte, couraient se noyer  la Seine de gaiet de coeur,
si Molire, amen par le bruit, ne les avait persuads de remettre
l'entreprise au lendemain,  la clart des cieux. Notez que cette
joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de
notre grand comique s'y mle et l'anime. Le nom littraire de Boileau
n'aurait pas suffi pour la vulgariser  ce point; on ne va pas remuer de
la sorte des anecdotes sur Racine. Ces espces de lgendes n'ont cours
qu' l'occasion de potes vraiment populaires. C'est aussi  un retour
par eau de la maison d'Auteuil qu'eut lieu entre Molire et Chapelle
_l'aventure du minime_. Chapelle, rest pur gassendiste par souvenir
de collge, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur
et paresseux, est rest fidle aux vers latins, Chapelle disputait 
tue-tte dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Molire lui
niait vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l'histoire:
_Passe pour la morale!_ Or un religieux se trouvait l, qui paraissait
attentif au diffrend, et qui, interpell tour  tour par l'un et par
l'autre, lchait de temps en temps un _hum_! du ton d'un homme qui en
dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa dcision. Mais,
en arrivant devant les _Bons-Hommes_, le religieux demanda  tre mis
 terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n'tait qu'un moine
mendiant. Son _hum_! discret et lch  propos l'avait fait juger
capable. Voyez, petit garon, dit alors Molire  Baron enfant qui
tait l, voyez ce que fait le silence quand il est observ avec
conduite.

Quant  la scne srieuse, mlancolique, du jardin, entre Chapelle et
Molire, que nous avons donne, Grimarest la raconte  peu prs dans les
mmes termes, mais il y fait figurer le physicien Rohault au lieu de
Chapelle. Il est trs-possible que Molire ait parl  Rohault de ses
chagrins dans le mme sens qu' son autre ami; mais on est tent plus
volontiers d'accueillir la version prcdente, bien qu'elle fasse partie
d'un libelle scandaleux (_la Fameuse Comdienne_) publi contre la veuve
de Molire, la Gurin, qui, comme tant de veuves de grands hommes,
s'tait remarie peu dignement. On trouve dans ce mme crit, qui ne
semble pas, du reste, dirig contre Molire lui-mme, d'tranges dtails
raconts en passant sur sa liaison premire avec le jeune Baron,--Baron
qui jouait alors Myrtil dans _Mlicerte_. La pense se reporte
involontairement  certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons,
repoussons pour Molire ce que dment tout d'abord son gnie _si franc
du collier_, comme la duchesse palatine d'Orlans le disait de Louis
XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d'expliquer
honorablement et d'idaliser.[13]

[Note 13: Le mot _love_ employ par Shakspeare,  l'gard du jeune
seigneur dont il est l'ami, n'est sans doute qu'une forme de la
politesse de cour, telle qu'elle se pratiquait au XVIe sicle. Ainsi,
l'on disait chez nous au XVIIe: Je suis _avec passion_, etc.]

Si Molire n'a pas laiss de sonnets,  la faon de quelques grands
potes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en
a-t-il transport indirectement quelque chose dans ses comdies? et en
quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau,
plusieurs rapprochements ingnieux des principales circonstances
domestiques avec les endroits des pices qui peuvent y correspondre.
Molire, disait La Grange, son camarade et le premier diteur de ses
oeuvres compltes, Molire faisoit d'admirables applications dans ses
comdies, o l'on peut dire qu'il a jou tout le monde, puisqu'il s'y
est jou le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa
famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est
ce que ses plus particuliers amis ont remarqu bien des fois. Ainsi, au
troisime acte du _Bourgeois Gentilhomme_, Molire a donn un portrait
ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scne premire de _l'Impromptu
de Versailles_, il place un trait piquant sur la date de son mariage;
ainsi, dans la cinquime scne du second acte de _l'Avare_, il se raille
lui-mme sur sa fluxion et sa toux; ainsi encore, dans l'_Avare_, il
accommode au rle de La Flche la marche boiteuse de Bjart an, comme
il avait attribu au Jodelet des _Prcieuses_ la pleur de visage
du comdien Brcourt. Il est infiniment probable qu'il a song dans
Arnolphe, dans Alceste,  son ge,  sa situation,  sa jalousie, et
que sous le travestissement d'Argan il donne cours  son antipathie
personnelle contre la Facult. Mais une distinction essentielle est 
faire, et l'on ne saurait trop la mditer parce qu'elle touche au fond
mme du gnie dramatique. Les traits prcdents ne portent que sur des
conformits assez vagues et gnrales ou sur de trs-simples dtails, et
en ralit aucun des personnages de Molire n'est _lui_. La plupart mme
de ces traits tout  l'heure indiqus ne doivent tre pris que pour des
artifices et de menus -propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une
de ces confusions passagres entre l'acteur et le personnage, familires
aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut
pas dire moins de ces prtendues copies que Molire aurait faites de
certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le
Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, l'Avare celui du prsident de
Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, l le duc de La
Feuillade, qui fait les frais de la pice. Les Dangeau, les Tallemant,
les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'_ana_, donnent
l-dedans avec un zle ingnu et nous tiennent au courant de leurs
dcouvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste
n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Molire, qu'il n'est
Despraux, dont il reproduit galement quelque trait. Non, le chasseur
mme des _Fcheux_ n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin
n'est l'abb Cotin qu'un moment. Les personnages de Molire, en un
mot, ne sont pas des copies, mais des crations. Je crois  ce que dit
Molire des prtendus portraits dans son _Impromptu de Versailles_, mais
par des raisons plus radicales que celles qu'il donne. Il y a des traits
 l'infini chez Molire, mais pas ou peu de portraits. La Bruyre et les
peintres critiques font des portraits, patiemment, ingnieusement,
ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de plusieurs
modles, ils reportent sans cesse sur leur toile un dtail  ct d'un
autre. C'est la diffrence d'Onuphre  Tartufe; La Bruyre qui critique
Molire ne la sentait pas. Molire, lui, invente, engendre ses
personnages, qui ont bien  et l des airs de ressembler  tels ou
tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-mmes. L'entendre autrement,
c'est ignorer ce qu'il y a de multiple et de complexe dans cette
mystrieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il
peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage
comique; mais entre cette ralit copie un moment, puis abandonne,
et l'invention, la cration, qui la continue, qui la porte, qui la
transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel
salue au passage un trait de sa connaissance et s'crie: C'est le
portrait de tel homme. On attache pour plus de commodit une tiquette
connue  un personnage nouveau. Mais vritablement l'auteur seul sait
jusqu'o va la copie et o l'invention commence; seul il distingue la
ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie
que celle de l'paule de Plops.

Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et  divers
rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter
Scott, Molire est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la
facult dramatique, et,  proprement parler, cratrice, que je voudrais
exactement dterminer. Shakspeare a de plus que Molire les touches
pathtiques et les clats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophlie;
mais Molire rachte  certains gards cette perte par le nombre,
la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux
caractres. Chez tous ces grands hommes videmment, chez Molire plus
videmment encore, le gnie dramatique n'est pas une extension, un
panouissement au dehors d'une facult lyrique et personnelle qui,
partant de ses propres sentiments intrieurs, travaillerait  les
transporter et  les faire revivre le plus possible sous d'autres
masques (Byron, dans ses tragdies), pas plus que ce n'est l'application
pure et simple d'une facult d'observation critique, analytique, qui
relverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits
pars qu'elle aurait rassembls (Gresset dans le _Mchant_). Il y a
toute une classe de dramatiques vritables qui ont quelque chose de
lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un
chauffement qui nat d'un vif sentiment actuel et qu'ils communiquent
directement  leurs personnages. Molire disait du grand Corneille: Il
a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers,
et qui ensuite le laisse l en disant: Voyons comme il s'en tirera quand
il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse.
N'est-ce pas dans ce mme sens, et non dans celui qu'a suppos Voltaire,
que Richelieu reprochait  Corneille de n'avoir pas _l'esprit de suite_?
Corneille, en effet, Crbillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
ainsi sujets  des lutins,  des motions directes et soudaines, dans
les accs de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur gnie
selon la plnitude et la suite de la libert humaine. Souvent sublimes
et superbes, ils obissent  je ne sais quel cri de l'instinct et  une
noble chaleur du sang, comme les animaux gnreux, lions ou taureaux;
ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Molire, comme Shakspeare, le
sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une
sphre plus librement tendue, et par cela suprieure, se gouvernant
lui-mme, dominant son feu, ardent  l'oeuvre, mais lucide dans son
ardeur. Et sa lucidit nanmoins, sa froideur habituelle de caractre
au centre de l'oeuvre si mouvante, n'aspirait en rien  l'impartialit
calcule et glace, comme on l'a vu de Gothe, le Talleyrand de l'art:
ces raffinements critiques au sein de la posie n'taient pas alors
invents. Molire et Shakspeare sont de la race primitive, deux frres,
avec cette diffrence, je me le figure, que dans la vie commune
Shakspeare, le pote des pleurs et de l'effroi, dveloppait volontiers
une nature plus riante et plus heureuse, et que Molire, le comique
rjouissant, se laissait aller  plus de mlancolie et de silence.

Le gnie lyrique, lgiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner
tous les noms plutt que celui de _subjectif_, qui sent trop l'cole),
ce gnie qui est l'antagoniste-n du dramatique, se chante, se plaint,
se raconte et se dcrit sans cesse. S'il s'applique au dehors, il est
tent  chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les
personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se dguisant 
peine; il est le contraire de la diversit. Molire, en son ptre 
Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages:

  Et c'est l qu'un grand peintre, avec pleine largesse,
  D'une fconde ide tale la richesse,
  Faisant briller partout de la diversit
  Et ne tombant jamais dans un air rpt;
  Mais un peintre commun trouve une peine extrme
  A sortir dans ses airs de l'amour de soi-mme.
  De redites sans nombre il fatigue les yeux,
  Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.

Notre pote caractrisait, sans y songer, le gnie lyrique qui, du
reste, n'tait pas dvelopp et isol de son temps comme depuis. La
Fontaine, qui en avait de naves effusions, y associait une remarquable
facult dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine,
gnie admirablement heureux et proportionn, capable de tout dans
une belle mesure, aurait excell  se chanter,  se soupirer et  se
dcrire, si 'avait t la mode alors, de mme qu'en se tournant  la
ralit du dehors, il aurait excell au portrait,  l'pigramme fine
et  la raillerie, comme cela se voit par la lettre  l'auteur des
_Imaginaires_. Les _Plaideurs_ trahissent en lui la vocation la plus
oppose  celle d'_Esther_. Son principal talent naturel tait pourtant,
je le crois, vers l'panchement de l'lgie; mais on ne peut trop le
dcider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles
personnages, dans la rgion mixte, idale et modrment dramatique, o
il se dploie  ravir.

Une marque souveraine du gnie dramatique fortement caractris, c'est,
selon moi, la fcondit de production, c'est le maniement de tout un
monde qu'on voque autour de soi et qu'on peuple sans relche. J'ai
cherch  soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, dlicat et
attentif, peut faire avec soi-mme, et moyennant le souvenir choisi et
rflchi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en
dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu' un certain point
une bonne comdie, un bon drame, en sa vie; tmoin Gresset et Piron.
C'est dans la rcidive, dans la production facile et infatigable, que
se dclare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns
mme fabuleux en cela, ont montr cette fertilit primitive de gnie,
une fcondit digne des patriarches. Voil bien la preuve du don, de ce
qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul
talent de peindre: facult magique de certains hommes, qui, enfants,
leur fait jouer des scnes, imiter, reproduire et inventer des
caractres avant presque d'en avoir observ; qui plus tard, quand la
connaissance du monde leur est venue, ralise  leur gr des originaux
en foule, qu'on reconnat pour vrais sans les pouvoir confondre avec
aucun des tres dj existants, l'inventeur s'effaant et se perdant
lui-mme dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur.
L'ingnieux critique allemand Tieck a essay de discerner la personne
de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les
Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi
la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres
personnages analogues de ses romans[14]. On ne peut mme en conjecturer
autant pour Molire.

[Note 14: Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez
naturellement ici: C'tait, dans le roman, un de ces gnies qu'on est
convenu d'appeler impartiaux et dsintresss, parce qu'ils savent
rflchir la vie comme elle est en elle-mme, peindre l'homme dans
toutes les varits de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne
mlent en apparence  ces peintures et  ces reprsentations fidles
rien de leur propre impression ni de leur propre personnalit. Ces
sortes de gnies, qui ont le don de s'oublier eux-mmes et de se
transformer en une infinit de personnages qu'ils font vivre, parler
et agir en mille manires pathtiques ou divertissantes, sont souvent
capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils
ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par
exemple, que Shakspeare et Molire, les deux plus hauts types de cette
classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois
amre les choses de la vie. Il n'en a pas t ainsi de Scott, qui, pour
tre de la mme famille, ne possdait d'ailleurs ni leur vigueur de
combinaison, ni leur porte philosophique, ni leur gnie de style. D'un
naturel bienveillant, facile, agrablement enjou; d'un esprit avide
de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs
dominantes et aux opinions accrdites; d'une me assez tempre, autant
qu'il semble; habituellement heureux et favoris par les conjonctures,
il s'est dvelopp sur une surface brillante et anime, atteignant
sans effort  celles de ses crations qui doivent rester les plus
immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en mme temps
qu'elles lui chappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce
je ne sais quoi de trop cre et de trop intime qui trahit toujours les
mystres de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de
ses romans, 'a t dans des caractres comme celui de Morton des
_Puritains_, c'est--dire dans un type ple, indcis, honnte et bon.]

Mademoiselle Poisson, femme du comdien de ce nom, a donn de Molire le
portrait suivant[15], que ceux qu'a laisss Mignard ne dmentent pas pour
les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche
qu'il suggre: Molire, dit-elle, n'tait ni trop gras, ni trop maigre;
il avoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe
belle; il marchoit gravement, avoit l'air trs-srieux, le nez gros, la
bouche grande, les lvres paisses, le teint brun, les sourcils noirs
et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rendoient la
physionomie extrmement comique. A l'gard de son caractre, il toit
doux, complaisant, gnreux; il aimoit fort  haranguer, et quand il
lisoit ses pices aux comdiens, il vouloit qu'ils y amenassent leurs
enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. Ce
qui apparat en ce peu de lignes de la mle beaut du visage de
Molire m'a rappel ce que Tieck raconte de la _face tout humaine _de
Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre
d'une auberge l'arrive de lord Southampton, qui allait devenir son
protecteur et son ami. Il coutait en silence le pote Marlowe, qui
s'abandonnait  sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu.
Lord Southampton, tant arriv dans la ville, dpcha son page 
l'htellerie: Tu vas aller, lui dit-il en l'envoyant, dans la
chambre commune; l, regarde attentivement tous les visages: les uns,
remarque-le bien, te paratront ressembler  des figures d'animaux moins
nobles, les autres  des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours
jusqu' ce que tu aies rencontr un visage qui ne te paraisse ressembler
 rien autre qu' un visage humain. C'est l l'homme que je cherche;
salue-le de ma part et amne-le-moi. Et le jeune page s'empressa
d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit  examiner
les visages; et aprs un lent examen, trouvant le visage du pote
Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'tait l'homme, et il l'amena
 son matre. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de
ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un
enfant qu'il tait encore, en avait t frapp plus que de tout autre.
Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui
expliqua comment le visage humain et proportionn de Shakspeare, qui
frappait peut-tre moins au premier abord, tait pourtant le plus beau.
Ce que Tieck a dit l si ingnieusement des visages, il le veut dire
surtout, on le sent, de l'intrieur des gnies[16].

[Note 15: _Mercure de France_, mai 1740.]

[Note 16: On peut tirer de cette thorie une conclusion immdiatement
applicable  un minent pote de nos jours. Les grands gnies
dramatiques crent toujours leurs personnages avec les lments
intrieurs dont ils disposent; ils les crent  leur image, non pas en
se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la
mme nature humaine qu'ils sont eux-mmes, sauf les diffrences de
proportions qu'ils combinent  dessein. C'est pour cela que les grands
gnies dramatiques doivent unir tous les lments de l'me humaine _
un plus haut degr, mais dans les mmes proportions_ que le commun des
hommes; qu'ils doivent possder un quilibre moyen entre des doses plus
fortes d'imagination, de sensibilit, de raison. Or, supposez une nature
trs-lyrique, c'est--dire un peu singulire, exceptionnelle, chez
laquelle les lments de l'me humaine fortement combins ne sont pas
dans les mmes proportions que chez le commun des hommes; chez laquelle,
par exemple, l'imagination est double ou triple, la raison moindre,
ingale, la logique opinitre et subtile, la sensibilit violente, ne se
produisant jamais qu' l'tat hroque de passion sans remplir doucement
les intervalles. Qu'une telle nature de pote lyrique veuille crer des
personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, de pres, etc.;
il arrivera que n'ayant pas en soi la mesure juste, la _moyenne_, en
quelque sorte, de l'me humaine, le pote se mprendra sur toutes les
proportions des caractres, et ne parviendra pas  les poser dans un
rapport naturel de terreur et de piti avec les impressions de tous.
C'est ce qui est arriv  notre clbre contemporain en ses drames. La
base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relvent
et sont en jeu, ne semble pas la mme entre le pote et les spectateurs.
Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne
parle qu'en son nom, ces singularits fortes peuvent n'tre que des
traits de caractre qu'on admet, ou que mme on admire.--Il s'agit, dans
ce qui prcde, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des
_Bargraves_, quelqu'un disait: Ce sont les marionnettes de l'le des
Cyclopes.]

Molire ne sparait pas les oeuvres dramatiques de la reprsentation
qu'on en faisait, et il n'tait pas moins directeur et acteur excellent
qu'admirable pote. Il aimait, avons-nous dit, le thtre, les planches,
le public; il tenait  ses prrogatives de directeur,  haranguer en
certains cas solennels,  intervenir devant le parterre parfois orageux.
On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires
furieux de ce qu'on leur avait supprim leurs entres. Comme acteur, ses
contemporains s'accordent  lui reconnatre une grande perfection dans
le jeu comique, mais une perfection acquise  force d'tude et de
volont. La nature, dit encore Mademoiselle Poisson, lui avoit refus
ces dons extrieurs si ncessaires au thtre, surtout pour les rles
tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilit de
langue qui prcipitoit trop sa dclamation, le rendoient de ce ct fort
infrieur aux acteurs de l'htel de Bourgogne. Il se rendit justice et
se renferma dans un genre o ses dfauts toient plus supportables. Il
eut mme bien des difficults pour y russir et ne se corrigea de cette
volubilit, si contraire  la belle articulation, que par des efforts
continuels qui lui causrent un hoquet qu'il a conserv jusqu' la mort
et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses
inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusits, qui
le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation, mais auxquels on
s'accoutuma. Non-seulement il plaisoit dans les rles de Mascarille, de
Sganarelle, d'Hali, etc., etc.; il excelloit encore dans les rles de
haut comique, tels que ceux d'Arnolphe, d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors
que par la vrit des sentiments, par l'intelligence des expressions et
par toutes les finesses de l'art, il sduisoit les spectateurs au point
qu'ils ne distinguoient plus le personnage reprsent d'avec le comdien
qui le reprsentoit. Aussi se chargeoit-il toujours des rles les plus
longs et les plus difficiles. Tous les contemporains, De Vis, Segrais,
sont unanimes sur ce succs prodigieux obtenu par Molire ds qu'il
consentait  dposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il
avait un faible[17]. Dans ce qu'on appelle les rles _ manteau _o il
jouait, le seul Grandmesnil peut-tre l'a gal depuis. Mais dans le
tragique aussi, sa direction, si ce n'est son excution, tait parfaite.
La lutte qu'il soutint avec l'htel de Bourgogne, et dont l'_Impromptu
de Versailles_ constate plus d'un dtail piquant, n'est autre que
celle du dbit vrai contre l'emphase dclamatoire, de la nature contre
l'cole. Mascarille, dans les _Prcieuses_, se moque des comdiens
ignorants qui rcitent comme l'on parle; Molire et sa troupe taient de
ceux-ci. On croirait dans l'_Impromptu_ entendre les conseils de notre
Talma sur _Nicomde_. Comme Talma encore, Molire tait grand et
somptueux en manire de vivre, riche  trente mille livres de revenu,
qu'il dpensait amplement en libralits, en rceptions, en bienfaits.
Son domestique ne se bornait pas  cette bonne Laforest, confidente
clbre de ses vers, et les gens de qualit,  qui il rendait volontiers
leurs rgals, ne trouvaient nullement chez lui un mnage bourgeois et 
la Corneille. Il habitait, dans la dernire partie de sa vie, une maison
de la rue de Richelieu,  la hauteur et en face de la rue Traversire,
vers le n 34 d'aujourd'hui.

[Note 17: Dans le tome Ier des _Hommes illustres_ de Perrault,
l'article _Molire_ se termine par cet loge: Il a ramass en lui seul
tous les talents ncessaires  un comdien. Il a t si excellent acteur
pour le comique, quoique trs-mdiocre pour le srieux, qu'il n'a pu
tre imit que trs-imparfaitement par ceux qui ont jou son rle aprs
sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en
leur donnant leur vritable caractre, et il a eu encore le don de
leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si
parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comdie que les
vraies personnes qu'ils reprsentaient. ]

Molire, arriv  l'ge de quarante ans, au comble de son art, et, ce
semble, de la gloire, affectionn du roi, protg et recherch des
plus grands, mand frquemment par M. le Prince, allant chez M. de La
Rochefoucauld lire _les Femmes savantes_, et chez le vieux cardinal de
Retz lire _le Bourgeois Gentilhomme_, Molire, indpendamment de ses
dsaccords domestiques, tait-il, je ne dis pas heureux dans la vie,
mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que
non. teignez, attnuez, dguisez le fait sous toutes les rserves
imaginables; malgr l'clat du talent et de la faveur, il restait dans
la condition de Molire quelque chose dont il souffrait. Il souffrait
de manquer parfois d'une certaine considration srieuse, leve; le
comdien en lui nuisait au pote. Tout le monde riait de ses pices,
mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il
le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Molire
avec Tartufe-y doit jouer son rle.

On le faisait venir pour gayer _ce bon vieux cardinal_, pour
l'moustiller un peu; madame de Svign en parle sur ce ton. Chapelle
l'appelait _grand homme_; mais ses amis considrables, et Boileau le
premier, regrettaient en lui le mlange du bouffon. On voit, aprs sa
mort, De Vis, dans une lettre  Grimarest, contester le _monsieur_ 
Molire; et  son convoi, une femme du peuple  qui l'on demandait quel
tait ce mort qu'on enterrait: Eh! rpondit-elle, c'est ce Molire.
Une autre femme qui tait  sa fentre et qui entendit ce propos,
s'cria: Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour
toi.--Molire, observateur clairvoyant et inexorable comme il tait,
devait ne rien perdre de mille chtives circonstances qu'il dvorait
avec mpris. Certains honneurs mme le ddommageaient mdiocrement, et
parfois le flattaient assez amrement, je pense, comme, par exemple,
l'honneur de faire, en qualit de domestique, le lit de Louis XIV.
Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, tait
parrain avec la duchesse d'Orlans du premier enfant de Molire, et
couvrait ainsi le mariage du comdien de son manteau fleurdelis;
lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir  sa table, et
disait tout haut, en lui servant une aile de son _en-cas-de-nuit_: Me
voil occup de faire manger Molire, que mes officiers ne trouvent
pas assez bonne compagnie pour eux, le fier offens tait-il
et demeurait-il aussi touch de la rparation que de l'injure?
Vauvenargues, dans son dialogue de Molire et d'un jeune homme, a
fait exprimer au pote-comdien, d'une manire touchante et grave, ce
sentiment d'une position incomplte. Il aura pris l'ide de ce dialogue
dans un entretien rel, rapport par Grimarest, et o le pote dissuada
un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le thtre.

Dix mois avant sa mort, Molire, par la mdiation d'amis communs,
s'tait rapproch de sa femme qu'il aimait encore, et il tait mme
devenu pre d'un enfant qui ne vcut pas. Le changement de rgime,
caus par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de
poitrine. Deux mois avant sa mort, il reut cette visite de Boileau dont
nous avons parl. Le jour de la quatrime reprsentation du _Malade
imaginaire_, Molire se sentit plus indispos que de coutume; mais je
laisse parler Grimarest, qui a d tenir de Baron les dtails de la
scne, et dont la navet plate me semble prfrable sur ce point  la
correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-l donc
Molire, se trouvant tourment de sa fluxion beaucoup plus qu'
l'ordinaire, ft appeler sa femme,  qui il dit, en prsence de Baron:
Tant que ma vie a t mle galement de douleur et de plaisir, je me
suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accabl de peines sans
pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je
vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre
les douleurs et les dplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de
relche. Mais, ajouta-t-il en rflchissant, qu'un homme souffre avant
que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.--La Molire et Baron
furent vivement touchs du discours de M. de Molire, auquel ils ne
s'attendoient pas, quelque incommod qu'il ft. Ils le conjurrent, les
larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-l et de prendre du repos
pour se remettre.--Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y
a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journe pour vivre; que
feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir nglig de
leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.--Mais
il envoya chercher les comdiens,  qui il dit que, se sentant plus
incommod que de coutume, il ne joueroit point ce jour-l s'ils
n'toient prts  quatre heures prcises pour jouer la comdie. Sans
cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre
l'argent. Les comdiens tinrent les lustres allums et la toile leve,
prcisment  quatre heures. Molire reprsenta avec beaucoup de
difficult, et la moiti des spectateurs s'aperurent qu'en prononant
_Juro_, dans la crmonie du _Malade imaginaire_, il lui prit une
convulsion. Ayant remarqu lui-mme que l'on s'en toit aperu, il se
fit un effort et cacha par un ris forc ce qui venoit de lui arriver.

Quand la pice fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la
loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa pice. M. Baron
lui rpondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse russite
 les examiner de prs, et que plus on les reprsentoit, plus on les
gotoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantt.--Cela
est vrai, lui rpondit Molire, j'ai un froid qui me tue.--Baron, aprs
lui avoir touch les mains qu'il trouva glaces, les lui mit dans son
manchon pour les rchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le
porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur
qu'il ne lui arrivt quelque accident du Palais-Royal dans la rue
Richelieu, o il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui
faire prendre du bouillon, dont la Molire avoit toujours provision pour
elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle
en avoit.--Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie
eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrdients qu'elle y
fait mettre. Donnez-moi plutt un petit morceau de fromage de
Parmesan.--Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain,
et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas t un moment qu'il envoya
demander  sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je
l'prouve volontiers; mais les remdes qu'il faut prendre me font peur;
il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant
aprs il lui prit une toux extrmement forte, et aprs avoir crach il
demanda de la lumire. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le
sang qu'il venoit de rendre, s'cria avec frayeur.--Ne vous pouvantez
point, lui dit Molire, vous m'en avez vu rendre bien davantage.
Cependant, ajouta-t-il, allez dire  ma femme qu'elle monte. Il resta
assist de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement
 Paris quter pendant le carme, et auxquelles il donnoit
l'hospitalit. Elles lui donnrent  ce dernier moment de sa vie tout le
secours difiant que l'on pouvoit attendre de leur charit, et il
leur fit parotre tous les sentiments d'un bon chrtien et toute la
rsignation qu'il devoit  la volont, du Seigneur. Enfin il rendit
l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit
par sa bouche en abondance l'touffa. Ainsi, quand sa femme et Baron
remontrent, ils le trouvrent mort.

C'tait le vendredi 17 fvrier 1673,  dix heures du soir, une heure au
plus aprs avoir quitt le thtre, que Molire rendit ainsi le dernier
soupir, g de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours.
Le cur de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la spulture
ecclsiastique, comme n'ayant pas t rconcili avec l'glise. La veuve
de Molire adressa, le 20 fvrier, une requte  l'archevque de Paris,
Harlay de Champvalon. Accompagne du cur d'Auteuil, elle courut 
Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon cur saisit l'occasion
pour se justifier lui-mme du soupon de jansnisme, et le roi le fit
taire. Et puis, il faut tout dire, Molire tait mort, il ne pouvait
plus dsormais amuser Louis XIV; et l'gosme immense du monarque,
cet gosme hideux, incurable, qui nous est mis  nu par Saint-Simon,
reprenait le dessus. Louis XIV congdia brusquement le cur et la veuve;
en mme temps il crivit  l'archevque d'aviser  quelque moyen terme.
Il fut dcid qu'on accorderait _un peu de terre_, mais que le corps
s'en irait directement et sans tre prsent  l'glise. Le 21 fvrier,
au soir, le corps, accompagn de deux ecclsiastiques, fut port au
cimetire de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ
suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant
funbre. Dans la journe mme des obsques, la foule, toujours
fanatique, s'tait assemble autour de la maison mortuaire avec des
apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut
moins ais de la dissiper au convoi de Louis XIV.

A peine mort, de toutes parts on apprcia Molire. On sait les
magnifiques vers de Boileau, qui s'y leva  l'loquence[18] et qui eut
un accent de Bossuet sur une mort o Bossuet eut la violence d'un Le
Tellier. La rputation de Molire a brill croissante et inconteste
depuis. Le XVIIIe sicle a fait plus que la confirmer, il l'a proclame
avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre,
que les rclamations morales de Jean-Jacques et quelques rserves du bon
Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguen
a publi une brochure pour montrer Rabelais prcurseur et instrument de
la Rvolution franaise; c'tait inutile  prouver sur Molire. Tous les
prjugs et tous les abus flagrants avaient videmment pass par ses
mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-mme
n'tait pas plus prsent que lui; le _Tartufe_,  la veille de 89,
parlait aussi net que _Figaro_. Aprs 94, et jusqu'en 1800 et au del,
il y eut un incomparable moment de triomphe pour Molire, et par les
transports d'un public ramen au rire de la scne, et par l'esprit
philosophique rgnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble,
la perfection des comdiens franais chargs des rles comiques, et
l'excellence de Grandmesnil en particulier[19]. La Rvolution close,
Napolon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait
brches autrefois Molire, lui rendit un singulier et tacite hommage;
en rtablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il dsespra des
Marquis, et sa volont impriale s'arrta devant Mascarille. Notre jeune
sicle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais rvoque en doute,
s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une
arme de dfense ou de renversement. Mais bientt, en l'embrassant d'une
plus quitable manire, en la comparant, selon la philosophie et l'art,
avec d'autres renommes des nations voisines, il l'a mieux comprise
encore et respecte. Sans cesse agrandie de la sorte, la rputation de
Molire (merveilleux privilge!) n'est parvenue qu' s'galer au vrai et
n'a pu tre surfaite. Le gnie de Molire est dsormais un des ornements
et des titres du gnie mme de l'humanit. La Rochefoucauld, en son
style ingnieux, a dit que l'absence teint les petites passions et
accrot les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles
et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de
l'loignement, et de la violence des sicles, par rapport aux gloires.
Les petites s'y abment, les grandes s'y achvent et s'en augmentent.
Mais parmi les grandes gloires elles-mmes, qui durent et survivent, il
en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire,
et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la mmoire des hommes.
Molire, lui, est du petit nombre toujours prsent, au profit de qui
se font et se feront toutes les conqutes possibles de la civilisation
nouvelle. Plus cette mer d'oubli du pass s'tend derrire et se grossit
de tant de dbris, et plus aussi elle porte ces mortels fortuns et
les exhausse; un flot ternel les ramne tout d'abord au rivage des
gnrations qui recommencent. Les rputations, les gnies futurs, les
livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer
dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes
oeuvres qui sont entres dans le fonds inalinable de la pense humaine.
Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molire.

Janvier 1835.

(Voir sur Molire considr dans ses rapports avec Pascal, _Port-Royal_,
liv. III, ch. XV et XVI.)

[Note 18: _Avant qu'un peu de terre,_ etc., dans l'ptre  Racine.
Je ferai remarquer que, malgr la brouillerie ancienne de Molire et de
Racine, c'tait par l'clatant exemple de Molire que Boileau songeait 
consoler l'auteur de _Phdre_ des critiques injustes qu'il essuyait. Il
n'entrait pas dans la pense de Boileau que cet loge de Molire
pt dplaire  Racine: il y avait quit et dcence jusque dans les
brouilleries des grands hommes de ce temps-l.]

[Note 19: Cet ensemble n'eut lieu qu'aprs la runion du thtre
de l'Odon avec celui du Palais-Royal ou _de la Rpublique_; car les
opinions politiques avaient aussi spar la Comdie en deux camps.
Revenue  son complet par une rconciliation, la Comdie-Franaise
prsentait alors, pour les pices de Molire, Grandmesnil, Mol, Fleury,
Dazincourt, Dugazon, Baptiste an, mesdemoiselles Contat, Devienne,
mademoiselle Mars dj; le vieux Prville reparut mme deux ou trois
fois dans _le Malade imaginaire_. Un pareil moment ne se reproduira plus
jamais pour le jeu de ces pices immortelles.]



DELILLE

Rien n'est doux comme, aprs le triomphe, de revenir sur les
entranements de la lutte, et d'tre juste, impartial, pour ceux qu'on a
blesss dans l'attaque et malmens. Ces sortes d'amnisties ont surtout
leur charme en affaires littraires, et l'esprit, dont le propre est de
comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, aprs-coup,
de ce qu'il avait d'abord ni, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a
pu, dtruit. Il devra paratre  quelques-uns, je le sens, assez
prsomptueux d'tre indulgent de cette sorte envers Delille, et de
se donner  son gard pour des victorieux radoucis. O donc est la
victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, cole potique
nouvelle, qui soit si suprieur et si  l'abri d'un revers? Sans
rpondre  ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant
pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon
l'entire vidence, que la victoire de l'cole nouvelle se prouve du
moins dans la ruine complte de l'ancienne, et que ds lors on a loisir
de juger sans colre et de mesurer en dtail celle-ci, dt quelque
partisan de l'heureux Pompe de cette posie nous venir dire:

  O soupirs!  respects!  qu'il est doux de plaindre
  Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre[20]!

[Note 20: Notre ami M. Gruzez, dans un article sur Delille,
postrieur de date  celui-ci, a bien voulu, au milieu de tmoignages
indulgents auxquels il nous a accoutum, s'arrter  ce dbut pour
le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous
n'acceptons pas entirement, et dans laquelle il n'a peut-tre pas assez
tenu compte de la ntre. Nous maintenons l'abb Delille mort et bien
mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extrmement que
le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit
prcisment  la veille de _reprendre faveur_; nous doutons encore plus
que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, cite par M.
Gruzez, et que nous-mme mentionnons avec loge, ait rien prdit du
_jugement de l'avenir_. M. Villemain, engag alors dans un concours
acadmique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces -propos
et se tirer d'une de ces difficults dont il triomphe toujours avec
tant de grce. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y
cherchait une conclusion dfinitive, ne soutiendrait pas l'examen; il
est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait _enfant des
beauts plus hardies et plus fires_; c'est le contraire plutt qu'il
faudrait dire.--Il est un fait que j'oserai rvler. A l'Acadmie, dans
nos sances intrieures, quand on lit et qu'on discute le _Dictionnaire
historique de la Langue_, s'il arrive  M. Patin, le rdacteur, de
citer  la rencontre un ou deux vers de l'abb Delille, il s'lve
d'ordinaire, au seul nom du spirituel pote tomb en disgrce, une sorte
de murmure dfavorable ou mme de clameur; on chicane les vers cits,
on en conteste la langue; rarement on leur fait grce. Et qui, dans
l'Acadmie, prend donc la dfense de Delille? qui? c'est encore nous,
sortis de l'cole contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent
les seuls  demander qu'on le maintienne,  sa date,  titre de tmoin
et d'autorit.]

Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destine de l'abb
Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que
tcher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles,
sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus
piquantes dans la bouche mme des personnages ses contemporains. On
verra qu'il a t de tout temps jug, et que les bons mots sur son
compte ont t dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant
d'esprit et de grces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses
dfauts, _dulcibus vitiis_. Sa personne, son agrment de conversation,
son dbit, ne sauraient se sparer du succs de ses vers. L'-propos de
circonstance, la facilit d'expression et de coloris qu'il possdait,
ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux
sentiments et aux modes de son poque. Sa gloire se composait de toute
une partie affectueuse et charmante, qui a d prir avec lui et avec
ceux de son ge. Tmoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et
lecteur charm de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts  faire
pour rentrer dans l'esprit qui le faisait goter, et pour me souvenir,
en parlant de lui, qu'il a rgn, et en quel sens on le peut dire.

Delille a rgn, ou du moins il a t le prince des potes de son temps.
Il y a eu  divers moments en France de tels _princes des potes_, et
il serait curieux d'en noter la dynastie assez irrgulire, assez
capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'poque de
Chrestien de Troyes, du _roi_ Adens et autres, qui taient les rois
des trouvres, nous apercevons, sur la pente de ces vieux sicles et de
notre ct, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui mritrent ce nom.
Ronsard l'eut plus qu'aucun:

  Tous deux galement nous portons des couronnes,

lui disait Charles IX. Malherbe, aprs lui, rgna; mais ce fut dj
d'une autre espce d'autorit, o le jugement et la grammaire entraient
autant que l'agrment potique et que la vogue mondaine. Ce nom de
_prince des potes_ implique en effet quelque chose de galant et de
mondain, quelque chose comme une rosette de rubans pique au chapeau de
laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonn
de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau rgna, mais  la faon srieuse
de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un _prince des potes_; c'en
fut plutt l'oracle et le conseil. Les grands potes du rgne de Louis
XIV, et leur gloire solide, se prtaient mal  la gentillesse de rle
que suppose ce titre raffin. La Fontaine seul y aurait donn, je crois
bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climnes,
si on l'avait laiss faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les
caillettes de bonne maison, un vif et assez long rgne de bergerie en
tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la dernire moiti de
sa vie, rgna vritablement, fut monarque comme philosophe, comme
historien, non moins que comme pote. Delille,  quelques gards son
successeur, n'hrita que de la partie lgre et brillante de son
sceptre; il y rattacha des rubans retrouvs, rajeunis, du got de
Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres srieux,
un Gresset qui avait tout  fait russi. Il devint de son temps un vrai
_prince des potes_, comme on l'tait avant Louis XIV, avec tout ce que
l'ide de mode et d'engouement ramne sous ce nom. Le monde le choya,
les femmes l'adorrent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet
charmant et une idole.

Jacques Delille, n prs d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance
clandestine, au mois de juin 1738, fut baptis  Clermont et reconnu
sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu aprs, en lui
laissant une petite rente. La mre de Delille,  laquelle ce fruit
d'un amour cach dut tre enlev en naissant, tait une personne de
condition, de la descendance du chancelier L'Hpital. Il ne parat
pas pourtant que l'enfance du pote ait t assige de trop pnibles
images, et quand il eut  chanter plus tard ses premiers souvenirs, il
n'en trouvait que de riants:

  O champs de la Limagne,  fortun sjour!
  ..........................................
  Voici l'arbre tmoin de mes amusements;
  C'est ici que Zphyr, de sa jalouse haleine,
  Effaait mes palais dessins sur l'arne;
  C'est l que le caillou, lanc dans le ruisseau,
  Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau:
  Un rien m'intressait. Mais avec quelle ivresse
  J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse
  Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants,
  La femme dont le lait nourrit mes premiers ans,
  Et le sage pasteur qui forma mon enfance!

De cette cole du presbytre, le jeune Delille fut envoy  Paris,
et vint faire ses tudes au collge de Lisieux, o on le reut comme
boursier. Est-ce  la surveillance secrte de sa mre,  la protection
de quelque tuteur, ami de son pre, qu'il dut cette direction heureuse?
C'est ce qui n'a pas t dit. Il se distingua par les plus brillants
succs universitaires, et, dans sa seconde anne de rhtorique
principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans aprs,
il remporta encore un prix d'loquence latine propos aux lves de
l'Universit qui visaient au professorat. Tous les rangs tant occups
pourtant, il dut se rabattre  une simple place de matre de quartier
au collge de Beauvais, o se trouvaient galement alors, comme simples
matres, son compatriote Thomas, l'abb Lagrange, depuis traducteur de
Lucrce, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de
Desforges, qu'on n'ose dsigner, on trouve de jolis dtails sur la vie
de Delille  cette poque; les sobriquets que lui donnaient les coliers
taient _cureuil_ ou _sapajou_, _ad libitum_: Il est certain, dit
l'auteur du _Pote_, que cet aimable jeune homme avait toute la
vivacit, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons
la vrit, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi
l'innocence et la grce. Il tait fort bien fait, et aimait assez  voir
un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tourne. Du
reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et mme
un mrite de n'tre que _primus inter pares_, et tout n'en allait que
mieux, grce  cette presque galit. Le soir, au coin du feu, il
proposait  ses lves et mettait au concours entre eux la traduction de
vers et de passages des _Gorgiques_, dont il s'occupait dj.

Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se
dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans
mre, cette ducation orpheline et  la charge d'autrui, cette pauvret
du jeune homme, n'ont pas altr un trait de son amabilit gracieuse.
Tout en nous dpend du tour des caractres, quand ils sont donns par
la nature un peu dcidment. Voltaire reoit, jeune, des coups de bton
d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse,
du beau monde, et l'oppos en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple
moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune
fille, va en Amrique, d'o, aprs des pertes et d'affreux malheurs,
elle revient lgiaque plore, tandis que Dsaugiers revient de l
mme, aprs des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du
Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, lev par charit, n'en sera pas
moins, ds son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La
Harpe ou de l'cre Chamfort, le petit abb le plus espigle et le bel
esprit le plus charmant.

C'est pendant et peut-tre mme avant son sjour au collge de Beauvais,
et lors de ses premiers essais de la traduction des _Gorgiques_, qu'il
fit  Louis Racine cette visite touchante dont il est parl dans la
prface de l'_Homme des Champs_. Au premier mot d'une traduction en vers
des _Gorgiques_, Louis Racine se rcria: _Les Gorgiques_! dit-il
d'un ton svre, c'est la plus tmraire des entreprises. Mon ami M. Le
Franc, dont j'honore le talent, l'a tente, et je lui ai prdit qu'il
chouerait.--Cependant, continue Delille en son rcit, le fils du
grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison
o il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir  Dieu
les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis
dans cette retraite (_du ct du faubourg Saint-Denis_); je le trouvai
dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait
aimer extrmement. Il me rpte plusieurs fois combien mon entreprise
lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidit une trentaine
de vers. Il m'arrte, et me dit: Non-seulement je ne vous dtourne plus
de votre projet, mais je vous exhorte  le poursuivre.

Ginguen, parlant de _l'Homme des Champs _dans la _Dcade_, relve ce
qu'a d'intressant cette visite qui lie ensemble la chane des noms et
des souvenirs potiques, et il ajoute avec un beau sentiment de pit
littraire: On sait que le pote Le Brun eut avec Louis Racine les
liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, lev par
lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle
esprance, le mme dont le pre pleurait la mort quand Delille eut de
lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus
grands potes que nous ayons encore sont, avec un seul intermdiaire, de
l'cole de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'cole  leur tour. Les
diffrences qui existent dans leur talent et dans le systme de leur
style s'apercevront un jour dans leurs lves, mais tous tiendront plus
ou moins  la grande et primitive cole. Et voil comment se perptue ce
bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne
s'apprennent pas dans les livres. Delille, en effet, se rattache,
sans interruption ni secousse,  cette cole qu'il fit dgnrer en la
faisant refleurir. L'auteur du pome de _la Religion_,  quelques gards
le pre de la posie descriptive au XVIIIe sicle, dut accueillir les
vers lgants dont lui-mme avait enseign l'heureux tour dans son
morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la sve et
ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette posie
facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait gure, pour son
compte, plus profonde et plus svre. Delille, arrivant sous leurs
auspices, favoris et comme autoris des matres, fut novateur sans y
viser, et en s'efforant plutt de ne pas l'tre. Comme Ovide, il eut
le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agrablement
l'hritage. Au sortir de cette retraite jansniste, o il avait pris
oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se
redire avec le transport d'un _amant des Muses_:

  Temporis illius colui fovique polas,
  Quoique aderant vates, rebar adesse Deos.

Si Delille ne peut tre dit le fils bien lgitime des clbres potes
ses prdcesseurs, il fut du moins pour eux, ds qu'il parut, comme un
filleul gt et caressant.

Ses strophes  Le Franc, insres dans _l'Anne littraire_ (1758),
suivirent probablement cette visite  Louis Racine, de qui il avait
appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc
un grand _chne_, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers
qu'on a de Delille  cette poque, son ode _ la Bienfaisance_, qui
concourut pour le prix de l'Acadmie franaise, son ptre _sur les
Voyages_, couronne par l'Acadmie de Marseille, ses autres ptres de
collge, ne sont remarquables que par la facilit, l'abondance, une
certaine puret; mais nulle ide neuve, nulle couleur originale. Le got
des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnte, s'y
montrent selon les traditions reues. Les artistes en vogue y sont
nomms et admirs sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt,
et Vanloo _aux touches enflammes_  ct de Voltaire. La _plume_ de
Rollin et la _lyre_ de Coffin, le double honneur du collge de Beauvais,
y ont leur part. Bien dbit, cela devait tre infiniment agrable 
une thse ou  une distribution de prix. Dans l'ptre  M. Laurent, _
l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide
(1761)_, on trouve pourtant dj tout le pote didactique; les
merveilles de l'industrie et de la mcanique moderne y sont dcrites en
une srie de priphrases accompagnes de notes indispensables:

  L le sable, dissous par les feux dvorants,
  Pour les palais des rois brille en murs transparents!

Ce qui veut dire qu'on fait des _glaces_. Glaces donc, tapisseries,
criture, imprimerie, moulin  vent, moulin  eau, pompes, cluses,
ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est
pass en revue  l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus
lequel de M. Laurent ou du pote est le mcanicien. Cette ptre  M.
Laurent semble avoir t pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si
c'est trop dire, l'cheveau qu'il tourna et dvida toute sa vie.

Le bannissement des jsuites laissait vacants beaucoup de collges de
France, et le jeune matre de quartier du collge de Beauvais fut appel
comme professeur  celui d'Amiens [21], dans cette patrie de Voiture, o
Gresset vivait alors dvot et retir. Delille ne manqua pas d'y
visiter ce spirituel pote, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le
souponnait. Occup des _Gorgiques_. de Virgile, il se croyait une muse
grave: il ne savait pas combien il tait proche parent de _Vert-Vert_,
et de quel danger mortel les drages seraient pour son talent. Gresset,
qu'on avait essay dans un temps d'opposer  Voltaire, et dont
Jean-Baptiste Rousseau exaltait les dbuts, n'avait eu ni assez de force
de talent ni assez de pense pour soutenir la lutte, et il avait t
vite jet de ct. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les
derniers temps de Voltaire, reprit,  quelques gards, le rle manqu
par le premier, et avec du brillant, du mondain  force, rien du
collge, mais peu de philosophie et de pense, il russit  succder
en posie au trne, encore imposant, qui devint aussitt pour lui un
tabouret chez la reine.

[Note 21: On est dj si loin de l'ancienne Universit, qu'il n'est
pas inutile de rappeler que les collges de Lisieux et de Beauvais
taient  Paris, tandis que le collge d'Amiens tait bien dans cette
ville mme.]

En attendant, il succdait, au collge d'Amiens,  ces jsuites dont il
allait introduire en franais les procds de vers latins et tant de
descriptions didactiques ingnieuses. Rapin, Vanire, par les sujets
comme par la manire, semblent avoir t ses matres; il y a du Pre
Sautel dans Delille.

Un discours sur l'_ducation_, prononc par Delille, en 1766,  une
distribution de prix du collge d'Amiens, marquerait, au besoin, combien
peu d'ides la prose fournissait  l'lgant diseur dans un sujet dj
fcond par l'_mile_. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de
l'abb Delille, depuis son loge de la Condamine, lors de sa rception
 l'Acadmie, jusqu' son article La Bruyre dans la _Biographie
universelle_, ne dmentent pas cette observation; agrables de tour et
de rcits anecdotiques, ils sont trs-clair-sems d'ides. Son morceau
le plus capital, la prface des _Gorgiques_, est mme en grande partie
traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'
quel point il en profite.[22]

[Note 22: Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.]

Du collge d'Amiens, le jeune professeur fut rappel comme agrg 
Paris, et nomm pour faire la classe de troisime au collge de La
Marche: il y tait encore lors de sa rception  l'Acadmie, en 1774.
Mais la disproportion entre cette gloire si littraire, si mondaine, et
ces thmes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amiti de
M. Le Beau, professeur d'loquence latine au Collge de France, l'appela
 professer, comme supplant d'abord, la posie qui tait comprise dans
cette chaire.

La traduction des _Gorgiques_ parut  la fin de l'anne 1769; elle
tait annonce  l'avance par de nombreuses lectures dans les salons,
que frquentait dj beaucoup Delille. Le succs alla aux nues. C'tait
la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. _Les
Gorgiques_ furent sur les toilettes comme un volume de l'_Encyclopdie_
ou comme le livre de l'_Esprit_; on crut lire Virgile. Le grand Frdric
dclara cette traduction une oeuvre _originale_. Voltaire s'prit
de _Virgilius-Delille_ (il tait fort en sobriquets), et crivit 
l'Acadmie franaise pour l'y pousser (4 mars 1772): Rempli de la
lecture des _Gorgiques_ de M. Delille, je sens tout le prix de la
difficult si heureusement surmonte, et je pense qu'on ne pouvait faire
plus d'honneur  Virgile et  la nation. Le pome des _Saisons_ et la
traduction des _Gorgiques_ me paraissent les deux meilleurs pomes qui
aient honor la France aprs _l'Art potique_...... La Harpe, dans _le
Mercure_, clbra tout d'abord la traduction; Frron, dans _l'Anne
littraire_, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidle souvent, comme
reproduction du modle, il convint qu'il tait difficile de mieux
tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnatre _le faire de
Boileau_. Clment de Dijon seul, Clment _l'inclment_, comme dit
Voltaire avec son volume d'_Observations critiques_ (1771), que suivit
bientt un second volume de _Nouvelles Observations_ (1772), vint
troubler le succs du traducteur des _Gorgiques_ et du pote des
Saisons. Saint-Lambert eut le crdit et le tort d'obtenir un ordre pour
faire conduire Clment au For-l'vque, et pour faire saisir l'dition
(encore sous presse) de sa critique. Le prtexte tait que Clment
disait sur _Doris_ certains mots, lesquels on aurait pu appliquer 
madame d'Houdetot. On fit des cartons  ces endroits, le livre parut, et
tout le monde lut Clment.

Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de
la part d'un homme srieux, instruit de l'antiquit, amateur du got
solide, mais que le rayon potique direct n'claire pas. O se trouvait
alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style potique,
si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et Andr
Chnier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'tait
pas tranger  la critique de Clment, son ami,  qui il avait confi sa
traduction, encore indite, de l'pisode d'Ariste, pour tre oppose
 celle qu'en avait donne Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita,
dans les ditions suivantes, des critiques de Clment en ce qu'elles lui
paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus
fidle en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajout, et ce qui tait
incommunicable,  moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain
art et style potique qui fait que, dans la lutte de pote  pote,
indpendamment de la fidlit littrale, des beauts du mme ordre
clatent en regard, et comme un prompt quivalent d'autres beauts
forcment ngliges. Delille est lgant, facile, spirituel aux endroits
difficiles, correct en gnral, et d'une grce flatteuse  l'oreille;
mais la belle peinture de Virgile, les grands traits frquents, cette
majest de la nature romaine:

  ... Magna parens frugum, Saturnia tcllus,
  Magna vivm;

les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne;
cette antiquit sacre du sujet (_res antiquae laudis et artis_); cette
nouveaut et cette invention perptuelle de l'expression, ce mouvement
libre, vari, d'une pense toujours vive et toujours prsente, ont
disparu, et ne sont pas mme souponns chez le traducteur. On glisse
avec lui sur un sable assez fin, peign d'hier, le long d'une double
palissade de verdure, dans de douces ornires toutes traces. M. de
Chateaubriand a mieux rendu notre ide que nous ne pourrions faire,
quand il dit: Son chef-d'oeuvre est la traduction des _Gorgiques_.
C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On
a des tableaux de Raphal merveilleusement copis par Mignard.
J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copi par Watteau, serait
encore suprieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits
par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon.
Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines
d'vandre, transporte  _Moulin-Joli_.


La question tant agite de la traduction en vers des potes n'en est pas
une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand pote se mettait en
tte de nous traduire Virgile, Homre ou Dante, ou tel autre matre, il
n'y russt  force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte,
du moins pour le sentiment et la couleur. Mais  quoi bon? Jamais pote
de cette trempe ne s'enchanera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y
essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir,
dtacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible,
manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essaye et reconnue,
il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant
par clairs ses autres grands gaux, il sera lui-mme.

Dans Andr Chnier, dans plusieurs des potes du XVI e sicle, qui ont
imit ou traduit des fragments de potes anciens, le sentiment exquis du
modle, ce sentiment que je ne puis dfinir autrement que celui de l'art
mme, se rvle  qui est fait pour l'apprcier, Il n'y a pas trace
de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa
traduction, le mrite de l'lgance, telle qu'on l'entend vulgairement,
le mrite aussi de la continuit et de la longueur de la tche, et enfin
celui d'avoir fait connatre agrablement aux femmes et  une quantit
de gens du monde un beau pome qui n'tait pas lu.

En un mot, il a rendu, pour _les Gorgiques_, le mme service  peu prs
que l'abb Barthlemy allait rendre pour la Grce. Il a t, par sa
traduction, une espce d'Anacharsis parisien de la campagne et de la
posie romaine.

Le grand succs des _Gorgiques_ dcida la vocation de Delille, si elle
n'tait dcide dj: il tourna au didactique et au descriptif.
En entendant dernirement M. Ampre exposer,  propos des pomes
didactiques du moyen ge, l'histoire piquante de ce genre, je pensais
 Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps
tait vieux sous le soleil. Le genre d'Hsiode, de Lucrce, et de
Virgile dans _les Gorgiques_, a chez eux sa simplicit, sa grandeur
philosophique, sa beaut pittoresque. Le didactique et le descriptif
ne sont que l'abus et l'excs de ce genre dans sa dcadence, et quand
l'esprit potique s'en est retir. Dj,  Alexandrie, on avait fait
un pome des _Pierres prcieuses_ qu'on osa imputer  Orphe. Dans
la littrature latine, les pomes de la Pche, de la Chasse, les
descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on
retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beaut de
peinture, de ces hautes vues et penses, dont Lucrce et Virgile avaient
fait la principale inspiration de leurs pomes. Au moyen ge, le genre
dans son aridit s'tendit et foisonna. Que de pomes sur les btes,
oiseaux, pierres, que de _lapidaires, bestiaires, volucraires_, de
pomes sur l'quitation, sur le jeu d'checs particulirement, que
Delille remaniait avec gentillesse aprs des sicles, sans se douter de
ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe sicle Du Bartas, au XVIIe le
Pre Lemoyne et les jsuites, continurent, soit dans le didactique,
soit dans le descriptif; mais ce qui s'tait perptu assez obscurment,
comme dans les coulisses du sicle de Louis XIV, revint sur la scne au
XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir,
tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les
matires de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV
et Louis XVI, des ornements de chemine et de toilette, bons pour
tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers
et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une poque
encyclopdique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton,
Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent models en
figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il
alla sans se douter de tout ce qui l'avait devanc dans cette carrire
de posie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre,
est aussi la dernire grande production de Delille, _les Trois Rgnes_,
qu'on peut dfinir la mise en vers de toutes choses, animaux, vgtaux,
minraux, physique, chimie, etc.

Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de grces, de facilit,
de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art vritable) dans
ce genre, il le dploya; et le prestige, malgr des protestations
nombreuses, dura jusqu' sa mort. La premire moiti florissante de
l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770  89; il
eut l prs d'une vingtaine d'annes de succs, de faveur, de dlices;
c'est au got de ce moment du XVIIIe sicle qu'il se rapporte
directement. Si, de 1800  1813, il domina de sa renomme et dcora de
ses oeuvres abondantes la posie dite de _l'Empire_, il ne fut rien
moins lui-mme qu'un pote de l'Empire. La plupart des ouvrages publis
par lui  partir de 1800 avaient t composs ou du moins commencs
longtemps auparavant; il les avait lus par fragments  l'Acadmie,
au Collge de France, dans les salons; c'tait l'esprit de ce monde
brillant qui les avait inspirs et caresss  leur naissance; c'est le
mme esprit de ce monde recommenant, et enfin ralli aprs les orages,
qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme
auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et
une nouvelle jeunesse. Le pathtique, chez Delille, alla en augmentant
 travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de
toute une partie de la socit pour ce qui semblait n'avoir d tre
d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs.

Nomm en 1772  l'Acadmie, en mme temps que Suard, Delille se vit
rejet ainsi que lui par le roi, sous prtexte qu'il tait trop
jeune (il avait trente-quatre ans), mais en ralit comme suspect
d'encyclopdisme[23]. L'abb Delille encyclopdiste! On lui fit bientt
rparation, et il fut reu en 1774  la place de La Condamine. Le comte
d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du pote, le
fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui
donna l'abbaye de Saint-Severin, dpendante de la gnralit d'Artois,
et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait
l'tre en ces heureuses annes, l'aimable pote n'eut plus que des
douceurs, qu'interrompaient  peine, de loin en loin, quelques
critiques pigrammatiques, des plis de rose. Les Mmoires du temps, la
Correspondance de Grimm, les _Souvenirs_, rcemment publis, de madame
Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacit et la navet de sa
gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une
partie de sa vie  la Malmaison, a trac de lui le plus piquant des
portraits[24]: .....Rien ne peut se comparer ni aux grces de son
esprit, ni  son feu, ni  sa gaiet, ni  ses saillies, ni  ses
disparates. Ses ouvrages mme n'ont ni le caractre ni la physionomie de
sa conversation. Quand on le lit, on le croit livr aux choses les plus
srieuses[25]; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser;
c'est tour  tour le matre et l'colier. Il ne s'informe gure de ce
qui occupe la socit; les petits vnements le touchent peu; il ne
prend garde  rien,  personne, pas mme  lui. Souvent, n'ayant rien
vu, rien entendu, il est  propos: souvent aussi il dit de bonnes
navets; mais il est toujours agrable...

[Note 23: On peut voir  ce sujet les agrables Mmoires de Garat sur
Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.]

[Note 24: Grimm, Correspondance, mai 1782.]

[Note 25: Illusion du got d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et
la personne du pote sont devenues ressemblantes.]

Sa figure,... une petite fille disait qu'elle tait tout en zigzag.
Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle
exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais
mme intressante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers.
Ses yeux sont un peu gris, un peu enfoncs; il en fait tout ce qu'il
veut, et la mobilit de ses traits donne si rapidement  sa physionomie
un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas
le temps de paratre laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout
ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend
est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se prsenter
en frac chez une duchesse, et courir les bois,  cheval, en manteau
court.

Son me a quinze ans, aussi est-elle facile  connatre; elle est
caressante, elle a vingt mouvements  la fois, et cependant elle n'est
point inquite. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins
besoin du pass. Sensible  l'excs, sensible  tous les instants, il
peut tre attaqu de toutes les manires; mais il ne peut jamais tre
vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe
aussi fort bien deux heures  caresser son cheval, que pourtant il
oublie aussi quelquefois, ou bien  s'garer dans les bois o, quand il
n'a pas peur, il rve  la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire,
 ses rveries. Elle conclut en disant: C'est le pote de Platon, un
tre sacr, lger et volage.

C'tait du moins,  coup sr, le plus aimable des causeurs et des htes
familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois
pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abb Galiani
que c'tait un meuble indispensable  la campagne par un temps de pluie;
 plus forte raison, et en tout temps, l'abb Delille. Madame Lebrun,
qui nous le fait connatre  merveille, raconte qu' la Malmaison,
chez madame du Moley, il tait convenu, pour plus de libert, qu'en
se promenant dans les jardins, on tiendrait  la main une branche de
verdure, si l'on dsirait ne pas se chercher ou s'aborder: Je ne
marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite,
si j'apercevais l'abb Delille.

Madame Lebrun elle-mme, avec sa facilit, son got vif  peindre et
sa sduction de coloris, me semble avoir t, dans ce mme monde, une
_chose lgre_, assez semblable  l'abb Delille. Elle peignait tout
avec une singulire grce, les personnes, les cascades, d'aprs nature
ou de souvenir, promptement, frachement, comme Delille versifiait:
Nous allmes d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je
fus si enchante que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les
crayonnai aussitt avec du pastel, dsirant colorer l'arc-en-ciel qui
ornait ces belles chutes d'eau. Ce mot me fait l'image de son talent,
et de celui surtout du pote son ami. Tous les endroits qui n'taient
qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fans.

Dans cette socit de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du
prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des
Sgur, au milieu de ces conversations charmantes o nul plus que lui
n'tincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne rvait qu'
la peindre. M. Villemain, en une de ses leons, a remarqu qu'on se
trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tte  la
fentre pour voir la nature;... et encore, c'tait du ct du jardin.
Il y avait pourtant, dans le pote, un certain fonds naf sous la
coquetterie du dehors, et il tait srieusement crdule dans son
prtendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru
aimer la cour[26]. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint
pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses[27]: On venait
de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tte se monte, il
veut aller passer du temps  la campagne: o ira-t-il? Le gouverneur du
chteau de Meudon arrive en visite; il connat Diderot, il apprend son
dsir; il lui assigne une chambre au chteau. Diderot va la voir, en est
enchant, il ne sera heureux que l: il revient en ville, l't se
passe sans qu'il retourne l-bas. Second t, pas plus de voyage. En
septembre, il rencontre le pote Delille qui l'aborde en disant: Je
vous cherchais, mon ami; je suis occup de mon pome; je voudrais tre
solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez
 Meudon une jolie chambre o vous n'allez point.--Mon cher abb,
coutez-moi: nous avons tous une chimre que nous plaons loin de nous;
si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point 
Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais
plus, je serais malheureux.--Delille aurait t un peu embarrass, je
pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuy de
cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le
_dada_ de l'abb Delille; il en parlait, mme aveugle, comme d'un charme
prsent. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre  sa femme, raconte
que l'abb Delille est venu s'asseoir prs de lui  l'Institut: Je l'ai
trouv si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait
des compliments qui m'ont caus tant de plaisir, que je lui ai offert
de venir  ragny...--Aprs bien des lectures  l'Acadmie et dans
les soupers, le pome des _Jardins_, premier fruit raffin de ce
got champtre, parut en 1782, et n'eut pas de peine  fixer toute
l'attention, alors si prompte.

[Note 26: Un homme de got, qui dans sa jeunesse put tudier de prs
ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au
milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui,
on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout
autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait t lev  la
campagne; il y avait vcu. Sa description de l't, par exemple, et de
la Canicule, a bien de l'nergie et de la vrit; elle se couronne par
ces beaux vers:

  Tout est morne, brlant, tranquille; et la lumire
  Est seule en mouvement dans la nature entire.

]

[Note 27: Lettres indites de Volney, dans Bodin, _Recherches sur
l'Anjou_.]

Nous aurions peu de chose  en dire de nous-mme, qui n'et dj t
mieux dit par des contemporains. La Harpe, aprs en avoir entendu des
extraits, le jugeait par avance _un ouvrage dont les ides sont un
peu uses, mais plein de dtails charmants_[28] L'auteur de _l'Anne
littraire_, qui d'ailleurs allgea toujours sa frule pour Delille,
prononait[29] que le pome de l'abb Delille tait un vritable jardin
anglais: On pourrait, dit-il, tre tent de croire que le pome est
construit de morceaux dtachs et de pices de rapport runies sous le
mme titre. Les ides y semblent jetes au hasard, dchiquetes par
petits couplets qu'trangle  la fin une sentence[30]. Ce reproche
est fondamental  l'gard de Delille et tient  la nature mme de
son procd. Lorsqu'il dbuta dans le monde, on ne songeait qu' des
morceaux, et tout dpendait du succs d'une lecture. Il alla droit  cet
cueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: Il fait un sort  chaque
vers, et il nglige la fortune du pome! Quand Delille avait achev
quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire:
Eh bien, o mettrons-nous a maintenant? On le voit, c'tait moins un
pome qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait
et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence.

[Note 28: Correspondance.]

[Note 29: 1782; lettre VIII.]

[Note 30: Je citerai encore ce passage judicieux: On convient assez
gnralement que la manire de M. l'abb Delille n'est ni grande ni
large; que souvent mme elle est froide et pnible. La grce parat
tre son caractre distinctif, mais c'est la grce plus ingnieuse que
naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus
souvent il mousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mle.
Il affecte assez frquemment dans son style ces tours prcieux qui
ressemblent aux mines des coquettes. Un autre dfaut considrable de la
manire de M. l'abb Delille, c'est une vaine apparence de richesse
et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumuls ou des
numrations fatigantes..... (_Anne littraire_, 1782, lettre VIII.) ]

Le _Mercure_, qui donna sur _les Jardins_ un pur article d'ami[31], nous
montre quelle tait alors dans le monde la vraie situation du pote, en
ces mots: Voici le moment que la critique attendait pour se venger
de ce _dupeur d'oreilles_, dont le dbit enchanteur la rduisait au
silence. M. l'abb Delille respecte toutes les rputations, applaudit 
tous les talents, mnage l'amour-propre de tout le monde; n'importe!
on affligera le sien, si l'on peut; c'est la rgle. Pense-t-il tre
impunment le pote le plus aimable et le plus aim? Ce caractre
inoffensif et bienveillant de l'abb Delille le rendit, jusque bien
avant dans la Rvolution, tranger  toutes les querelles. Il n'tait
pas encyclopdiste, et il voyait Diderot, et il rcitait des vers, prs
de Roucher qu'on lui comparait encore, aux djeuners de l'abb Morellet.
Il n'tait ni gluckiste ni picciniste, au grand dplaisir de Marmontel
qui, dans son pome de _l'Harmonie_, disait:

  L'abb Delille avec son air enfant
  Sera toujours du parti triomphant:

pigramme que Delille rfuta suffisamment dans la seconde moiti de sa
vie, en tant du parti des malheureux[32].

[Note 31: Juin 1782. L'article n'est pas de La Harpe.]

[Note 32: J'emprunte cette pense  M. Michaud,  qui j'en dois,
sur ce sujet, beaucoup d'autres, puises surtout dans sa spirituelle
conversation.]

La critique la plus clbre qui parut contre les _Jardins_ est celle
de Rivarol, c'est--dire le Dialogue du _Chou_ et du _Navet_, qui se
plaignent d'avoir t oublis par l'abb-pote dans ses peintures de
luxe:

  Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin,
  Longtemps compos seul ton modeste festin,
  Avant que dans Paris ta muse froide et mince
  gayt les soupers du commis et du prince?
  ...........................................
  Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles,
  Quand ses vers pomponns enchantent les ruelles,
  Un lgant abb rougisse un peu de nous,
  Et n'y parle jamais de navels et de choux.
  Son style citadin peint en beau les campagnes;
  Sur un papier chinois il a vu les montagnes,
  La mer , l'Opra, les forts  Longchamps,
  Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants.
  Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes,
  De vingt noms roturiers dshonorer ses rimes,
  Et, pour nous renonant au musc du parfumeur,
  Des choux, qui l'ont nourri lui prfrer l'odeur?
  Papillon en rabat, coiff d'une aurole,
  Dont le manteau pliss voltige au gr d'ole,
  C'est assez qu'il effleure, en ses lgers propos,
  Les bosquets et la ros, et Vnus et Paphos.
  La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes,
  Semble avoir pour lui seul fix ses girouettes;
  Sur son char fugitif o brillent nos Las,
  L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis,
  Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Prville
  Lui dcernent dj le laurier de Virgile.

Il courut dans le temps une pigramme qui piqua, dit-on, le pote
plus que la pice mme de Rivarol; on la peut lire dans les _Mmoires
secrets_ (23 dcembre 1782). Piron l'et crite s'il et vcu; c'est une
protestation un peu crue du _Dieu des Jardins_ contre les oripeaux du
pote _glac_. Ducis, vers le munie temps, crivait  Thomas au retour
d'une course dans les montagnes du Dauphin, et plein encore de
l'impression magnifique qu'il en avait rapporte: Le pome des
_Jardins_, dont vous me parlez avec tant de got, avec le got de l'me
qui est le bon, ne m'a point donn de ces motions-l. Un peu avant la
publication et au sortir d'une sance de l'Acadmie o Delille avait
lu des morceaux, le mme Ducis crivait: Parlons un peu du pome des
_Jardins_; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle
perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante excution! C'est
vritablement _le petit chien qui secoue des pierreries_. Ainsi, en y
regardant bien, on verrait qu' chaque poque toutes les opinions sur
les talents vivants sont reprsentes, exprimes. On les oublie ensuite,
et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les
contemporains une unanimit d'admiration qui n'a jamais exist.

Notre opinion particulire sur _les Jardins_, si on nous la demande, est
que, toutes rserves faites sur l'art et le style en posie, nous aimons
encore cet agrable pome, un des plus frais ornements de la fin du
XVIIIe sicle. La _sensibilit_, qui y perce par endroits, est bien
celle qu'on voulait alors, un peu de mlancolie comme assaisonnement
de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours
flatteuse, l'pisode du jeune Potaveri, l'apostrophe  Vaucluse, et,
sous la forme plus complte dans laquelle le pome fut publi en 1800,
la belle invocation aux bois dpouills de Versailles. Mais, il faut en
convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'Andr Chnier,
par exemple, chantant galement Versailles et ses triples _cintres
d'ormeaux_:

  Les chars, les royales merveilles,
  Des gardes les nocturnes veilles,
  Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le sjour...

L'pisode du vieillard du Galse est hors de prix  ct du pome des
_Jardins_; et, dans notre langue, _l'lyse de la Nouvelle Hlose_,
avec sa peinture, la premire si neuve, reste le bosquet sacr d'o
Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-mme, dj,
dans le _Songe de Vaux_, avait introduit et fait parler _Hortsie_ ou
_l'art des jardins_, qui dispute le prix  _Palatiane_, _Appellanire_
et _Calliope_ (les arts de l'architecture, de la peinture et de la
posie). Quoique ce morceau soit de sa premire et un peu fade manire,
on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme,
par exemple, quand Hortsie tant introduite devant les juges et ne
parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine  ne se pas
laisser corrompre _aux charmes mme de son silence_. Dans _les Amours
de Psych_, La Fontaine a aussi dcrit les merveilles naissantes de
Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois clairs
d'un reflet d'me inattendu, que je ne retrouve pas  travers le bel
esprit de Delille:

  L'onde, malgr son poids, dans le plomb renferme,
  Sort avec un fracas qui marque son dpit,
  Et plat aux coutants, plus il les tourdit.
  Mille jets, dont la pluie alentour se partage,
  Mouillent galement l'imprudent et le sage.

Malgr les critiques qu'on fit des _Jardins_, Delille ne continua pas
moins d'tre le plus brillant et le plus enfant gt des potes. Il ne
publia rien de nouveau jusqu'aprs la Rvolution; mais il travailla ds
lors, et par fragments toujours,  la plupart des ouvrages qui parurent
ensuite coup sur coup  dater de 1800. M. de Choiseul-Gouffier l'emmena
ou plutt l'enleva sur le vaisseau qu'il montait comme ambassadeur 
Constantinople[33]. Delille visita Athnes, composa des morceaux de son
pome de _l'Imagination_ aux rivages de Byzance. Une lettre crite par
lui en France sur son voyage tait  l'instant un vnement de socit;
un bon mot qu'il avait dit sur des pirates fit fortune. Sa vue
s'affaiblissait dj; ce soleil lumineux et cette blancheur des
murailles du Levant lui causaient plus de souffrance que de joie. A son
retour en France, il reprit sa vie mi-partie studieuse et distraite, et
la Rvolution seule la vint troubler.

[Note 33: Voir les articles biographiques de Delille par Amar et par
M. Tissot.--Dans l'_Histoire de la vie et des travaux politiques du
comte d'Hauterive_, par M. le chevalier Artaud, au chapitre III, on peut
lire une agrable anecdote; _L'abb Delille et le Janissaire_.]

Delille vit la Rvolution avec les sentiments qu'on peut aisment
supposer, et tout d'abord il s'carta. Il alla passer l't de 89
en Auvergne, prs de sa mre qui vivait, et dans toutes sortes de
triomphes. Quand il revint, il y avait eu le 14 juillet et le 5 octobre.
Il crivait  madame Lebrun, bientt rfugie  Rome: La politique a
tout perdu, on ne cause plus  Paris. Il n'migra point pourtant; mais
inoffensif, gnralement aim, se couvrant du nom de Montanier-Delille,
et de plus en plus rapproch de sa gouvernante, qui passa bientt pour
sa nice[34] et devint plus tard sa femme, il baissait la tte en silence
durant les annes les plus orageuses. Il quitta sa tonsure et mit des
sabots. Cette poque de sa vie est assez obscure, et l'esprit de parti
qui s'en est ml plus tard n'a pas aid  l'claircir. Les royalistes
ont exalt son courage, d'avoir ainsi brav, par sa prsence, les tyrans
et les bourreaux: l'honnte M. Amar l'a compar  Vernet se faisant
attacher au mt du navire dans l'orage, pour tre jusqu'au bout tmoin
de ce qu'il aurait  peindre. On a cit son Dithyrambe qui lui avait t
demand pour la fte de l'tre Suprme, et dont plusieurs vers taient
la satire des oppresseurs. M. Tissot a judicieusement, selon moi,
discut ce point, et rabattu des exagrations qu'on en a faites aprs
coup[35]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Chaumette protgea Delille;
ce qui le protgeait surtout, c'tait son humeur, sa gloire chre  tous
ds le collge, son air enfant, son gentil caractre; souris qui joue
dans l'antre du lion; pagneul que la griffe terrible pargne. Jamais
un pote capable de porter ombrage et suspect de sonner la trompette
d'alarme n'aurait ainsi chapp: Andr Chnier mrita de mourir. _Les
serins chantent dans les cages_, a dit l'autre Chnier de Delille; du
moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant du sang des
matres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le  son
honneur, fut triste et ne chanta pas.[36]

[Note 34: L'abb de Tressan, mal reu d'elle un jour, ne put
s'empcher de dire  Delille: Quand on choisit ses nices, on les
devrait mieux choisir.--On trouvera  la fin de cet article une note
contradictoire au sujet de madame Delille: une personne respectable
qui l'a beaucoup connue a cru que l'opinion tait  redresser sur son
compte.]

[Note 35: On a positivement affirm que les deux meilleures strophes
de son fameux Dithyrambe furent rcites par lui au Collge de France
bien avant la Rvolution, qu'elles furent mme imprimes ds 1776, et ne
purent tre par consquent une inspiration de la Terreur.]

[Note 36: Dans les _Souvenirs de la Terreur_, par M. George Duval
(t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abb Delille
aprs le 10 aot; c'est au sujet d'une certaine rclamation qu'il fait
de ses meubles confisqus parmi ceux du chteau de Bellevue, o il avait
un logement. Le caractre gentil et peureux de l'abb, et sa facilit
d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.]

Delille ne quitta Paris qu'aprs le 9 thermidor, c'est--dire au moment
o c'tait plutt le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut
occup que de rentrer le plus tard possible et  son corps dfendant,
comme s'il et boud contre son coeur. Cette bizarrerie est reste
inexplique. On a dit plaisamment qu'une faute de franais, un _cuir_
d'un membre du Comit de salut public qu'il rencontra, le fit s'crier:
Dcidment on ne peut plus habiter ce pays-ci. On a racont non moins
plaisamment[37] que l'abb de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut
lui jouer un mauvais tour en retraduisant _les Gorgiques_, tant de
garde aux Tuileries, reconnut le pote qui se promenait malgr sa mise
en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez
lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde
nationale et de l'abb de Cournand. Delille tait encore  la rentre
publique du Collge de France, le 1er frimaire an III, et y rcitait des
vers. Le 15 ventse, sa prsence tait accueillie aux coles normales
avec des applaudissements ritrs. On a pens que la prfrence
accorde au pote Le Blanc pour les rcompenses nationales (17 floral
an III) l'aurait mortifi et dcid au dpart. Peut-tre sa gouvernante,
qui avait pris sur lui un empire absolu, esprait-elle, en le retenant 
Paris, se faire ds lors pouser. Peut-tre, voyant la Rvolution, sinon
close, du moins sur le retour, songeait-il, en migrant (bien qu'un peu
tard),  se mettre en rgle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on
essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir 
Paris, il demandait toujours si l'abb de Cournand y tait encore. Ds
qu'il y avait quelque chose de srieux, il s'en tirait volontiers ainsi,
par une plaisanterie et une gentillesse.[38]

[Note 37: M. Michaud, en tte du recueil des _Posies_ de Delille,
1801.]

[Note 38: Quand il eut pous sa gouvernante, il allait lui-mme
au-devant de ses souvenirs d'abb, en plaisantant sur ce qu'il aurait
t fait clerc, et peut-tre sous-diacre, _mais par l'vque de Noyon_,
et l'vque de Noyon ne faisait rien de srieux.--L'abb Delille eut de
tout temps son abb de Cournand attach  lui comme une puce  l'oreille
pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passrent leur
vie  se faire des niches. En 89, l'abb de Cournand, trs-avanc dans
la Rvolution, parlait, crivait pour le mariage des prtres, et Delille
disait de lui, en parodiant la chanson:

  Cournand pleure, Cournand crie,
  Cournand veut qu'on le marie.

Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page):

  Et de ses larges flancs voit sortir  longs flots
  Tout un peuple d'abbs, pres d'abbs nouveaux!

_It nigrum campis agmen!_--Voil le vrai Delille causant. Il jouait,
batifolait perptuellement avec son esprit, _comme un chat avec un
marron_; c'est M. Villemain qui dit cela.]

Delille gagna  ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments
plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus
profonde qu'il n'en avait marqu jusqu'alors. L'inspiration directement
religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puise dans la nature
avait t une de ses prtentions et de ses illusions plutt qu'une
source vritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de
coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit
dans le dtail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau
monde.[39] Enfin, grce aux tourmentes publiques et  l'impression qui en
resta sur son coeur, une inspiration relle lui vint; il se fit le pote
du pass, des infortunes royales, le pote du malheur et de la piti.
Cette veine de larmes, en fcondant la seconde partie de ses oeuvres,
donna  sa renomme potique un caractre srieux et touchant, que salua
avec transport la socit renaissante, et qui couronna dignement sa
vieillesse.

[Note 39: Il faut tout dire: on a pourtant cit de lui un fils
naturel ou adultrin, n d'une relation toute bourgeoise.]

De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, o il alla
d'abord et o il acheva la traduction de _l'Enide_, Delille partit pour
la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beauts de
la nature lui arrivaient  et l gaiement dans un rayon. De prs, il ne
voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux.
A Ble, fut-il en effet tmoin du bombardement de Huningue et y
apprit-il  dcrire le jeu de la bombe:

  De son lit embras, tantt l'affreuse bombe, etc.?

Grave question. On a avanc cela dans une note de ses ouvrages, mais
qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il tait dj  Glairesse.
Habitant ce village, il dut  l'aspect de l'le de Saint-Pierre
d'ajouter dans son pome de _l'Imagination_ le morceau sur Jean-Jacques.
Ainsi,  chaque pause de son exil, il allait dcrivant et ajoutant
quelque pice  ses anciens cadres. Il passa de la Suisse  la petite
cour du duc de Brunswick, o il travailla  son pome de _la Piti_. A
Darmstadt, il avait visit _incognito_ les jardins du prince dessins
et calqus dans le temps, livre en main, sur le pome. A Goettingue, il
avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui mme
le consulta, dit-on, sur un passage de l'Enide. Vous figurez-vous bien
le tte--tte de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquit et
tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus  sa taille,
et se rconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils
changrent leurs tabatires;[40] ce fut un assaut de grce; du coup, un
bourgeois, l prsent, eut presque de l'esprit. Il s'y dpensa plus
de bons mots en un quart d'heure, que durant des sicles de la Ligue
hansatique.

[Note 40: Diomde et Glaucus, _Iliade_, VI.]

C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractre de
Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et dsarmer
l'agression. Le Brun, parlant de Frron dans _la Mtempsycose_, avait
dit:

  Mais il prna l'ingnieux Delille,
  Qui, sous le fard se donnant pour Virgile,
  Si bien lima son vers mince et poli,
  Que le grand homme est devenu joli.
  Ainsi masquant de grces fantastiques
  Le noble auteur des douces _Gorgiques_,
  Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succs...
  Oh! que Le Franc a bien fui cet excs!

Dans une pigramme de date postrieure, Le Brun semble s'adoucir, et il
convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre,

  L'adroit et gentil mailleur
  Qui brillanta _les Gorgiques_,
  Des potes acadmiques
  Delille est encor le meilleur.

Enfin dans d'autres pigrammes suivantes, il se montre tout  fait
apais, et le nom de Delille ne revient plus qu'en loges. Ainsi
Marie-Joseph Chnier, qui, dans une petite pitre au pote migr
rentrant:

  Marchand de vers, jadis pote,
  Abb, valet, vieille coquette,
  Vous arrivez, Paris accourt, etc.;

avait t satirique des plus pres, n'hsita pas  lui rendre bientt
dans son _Tableau de la Littrature_, des hommages consciencieux et
rflchis.

Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de l passait en Angleterre,
on se demandait en France de ses nouvelles avec un intrt qu'attestent
toutes les feuilles du temps. Le premier rveil de l'attention
littraire s'occupait  son sujet. Lalande (dcembre 96) donnait dans
_la Dcade_ une espce de petit bulletin de ses voyages et de ses pomes
entams ou termins. On traduisait du _Mercure allemand_ de Wieland, un
article de Bottiger sur le pote dont la rputation grossissait chaque
jour  distance. L'Institut national lui faisait crire pour le prier de
rentrer en son sein, et ce ne fut qu'aprs trois ans d'un silence par
trop boudeur, qu'on le remplaa dans la _section_ de posie. Enfin, de
Londres, o il venait de traduire en dix-huit mois _le Paradis perdu_,
il laissa chapper une seconde dition, trs-augmente, du pome des
_Jardins_, et _l'Homme des Champs_ (1800), dont l'impression tait
retarde depuis trois ans.

On publia, vers ce temps, un recueil de ses posies diverses et
fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car
on tait avide des moindres dtails. Les _extraits_ de Fontanes au
_Mercure_ et de Ginguen  _la Dcade_, sur _l'Homme des Champs_,
taient insrs dans le volume; on tchait d'y rfuter les critiques,
d'ailleurs fort modres et respectueuses, de Ginguen.[41] Bref, Delille
entrait vivant dans la gloire inconteste, et prenait rang parmi ceux
qui rgnent.

[Note 41: Je trouve dans l'extrait de Ginguen que l'homme d'esprit
rfut aux premires lignes de la prface de _l'Homme des Champs_, M. de
M., est _Snac de Meilhan_; ce qui me parat plus vraisemblable que _M.
de Mestre_, qu'on lit dans beaucoup d'ditions subsquentes de Delille.]

Cette monarchie, bien suffisamment lgitime, o il allait s'asseoir, ne
se dclarait pas moins par certaines attaques dmesures et dsespres,
et qui taient en petit comme les conspirations rpublicaines de mme
date contre Bonaparte.

En regard du trophe potique que lui dressaient ses amis, il parut
une brochure intitule _Observations classiques et littraires sur les
Gorgiques franaises, par un Professeur de belles-lettres_ (an IX). Il
y tait dit: Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage
qui, mme avant la publicit, tait _dvou  l'apothose?_ On y
supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:

643 rptitions, 558 antithses, 498 vers symtriques, 294 vers
surchargs, 164 vers lonins.

Total: 2,157.

En tte du volume se voyait une caricature d'aprs le dessin d'un lve
de David. Le pote, en costume d'abb, tournait le dos  la Nature et
dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Got. Des
farfadets lui prsentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte
Raton tait  ses pieds; il se couvrait la tte d'un parasol, et on
lisait au-dessous ces deux vers de _l'Homme des Champs_:

  Majestueux t, pardonne  mon silence!
  J'admire ton clat, mais crains ta violence.

M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle prface des _tudes franaises
et trangres_, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous
sommes venus tard, et n'avons, mme l-dessus, rien invent.

Il ne rentra en France que deux ans aprs, en 1802, pendant l'impression
du pome de _la Piti_. L'apparition de ce livre fut un vnement
politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait t dans
quelques vers jusqu' invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre
la France: cela sortait de la piti. Il avait toutefois insist pour que
les vers restassent. De prs, il sentit le pril. Six vers, qu'il ne
dsavoua pas, furent, sans faon, substitus par un ami plus sage, et
qui prit sur lui d'ter au pote l'embarras de se rtracter. A cela
prs, l'inspiration de _la Piti_ ne parut pas moins suffisamment
royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Five 
Bonaparte (avril 1803) le frmissement de colre qu'excitait autour du
Consul un succs impossible  rprimer. Il y eut une brochure intitule
_Pas de piti pour la Piti!_ de Carrion-Nisas ou de quelque autre
pareil. On n'y approuvait du pome que les six vers qui avaient t
substitus  ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages
amasss en portefeuille par Delille se succdrent rapidement et dans un
flot de vogue ininterrompu: _l'Enide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805;
_l'Imagination_, 1806; _les Trois Rgnes_, 1809; _la Conversation_,
1812. C'tait le fruit des vingt annes prcdentes; de plus, Delille
aveugle ne sortait gure, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans
dsemparer.

[Note 42: Les circonstances sociales s'en mlrent et y mirent le
sens. D'ailleurs,  la politique proprement dite, est-il besoin de le
dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour ( Londres, je
crois), dans un dner o tait l'abb Dillon, il avait jas sur ce
chapitre  tort et  travers. Quand il eut fini, l'abb Dillon lui dit:
Allons, l'abb, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour
nous le faire avaler.]

[Note 43: Mais rien n'gale, comme violence et infamie, un certain
pamphlet intitul _Examen critique du, pome de la Piti, prcd d'une
Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone_ (Paris,
1803). L'anonyme, qui parat avoir connu depuis longtemps Delille,
s'attache, en ennemi intime,  fltrir toute sa vie; il fait d'ailleurs
de la publication de _la Piti_ un crime d'tat, et le dnonce au
Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne
rachtent pas suffisamment, mme pour les curieux et indiffrents,
l'odieux de semblables libelles.]

Tous ces ouvrages, except le dernier, le pome de _la Conversation_,
eurent un succs de vente et de lecture dont il est piquant de se
souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire  vingt mille
exemplaires, pour la premire dition. L'_Enide_, par exception, se
publia  cinquante mille exemplaires. Elle fut achete  l'auteur
quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout,
ce n'tait pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de
notes. Dans les chteaux, dans les familles, en province, partout,
abondaient les pomes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile
et jolie, toutes choses qu'on aimait  apprendre ou  se rappeler, des
souvenirs classiques, des allusions de collge  la porte de chacun,
des pisodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des
infortunes ou des gloires aisment populaires, des descriptions de jeux
de socit ou d'expriences de physique, des notes anecdotiques ou
savantes, qui formaient comme une petite encyclopdie autour du pome,
et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai
connu le manoir o en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on
avait dans le grand salon un jeu de _solitaire_, un orgue avec des airs
nouveaux; on apportait quelquefois une _optique_ pour voir les insectes
ou les vues des capitales. Un volume de Delille tait sur la chemine,
et, sans aucun dcousu, on passait de l'insecte de l'optique 
_l'araigne de Pellison_[44]. Mais si, le doigt s'garant, on remontait
dans le volume  quelques pages de l, si on lisait  haute voix le
portrait de Jean-Jacques:

  Hlas! il le connut ce tourment si bizarre,
  L'crivain qui nous fit entendre tour  tour
  La voix de la raison et celle de l'amour, etc.;

oh! alors, comme l'motion croissante succdait! comme on chrissait
le pote et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme
ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une
heure!-- moins que quelqu'un pourtant, ouvrant _les Trois Rgnes_ qui
taient  ct, ne tombt sur le _Jeu de raquette_, ce qui en donnait
l'ide et faisait diversion.

[Note 44: _Imagination_, chant VI.]

Aujourd'hui encore, si,  la campagne, un jour de pluie, vers une fin
d'automne, reprenant le volume nglig, on retrouvait tout d'abord
(sujet de circonstance) _le Coin du feu_, celui de _l'Homme des Champs_
ou celui des _Trois Rgnes_, diversement spirituels ou touchants, on
serait charm  bon droit, on s'tonnerait d'avoir pu tre si svre
pour le gracieux pote, et l'on s'crierait en relisant la page: _Son
gnie est l!_

Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publis par
Delille  dater de 1800; ce serait rpter  chaque examen nouveau les
mmes critiques, les mmes loges, et je n'aurais gure rien  en dire
d'ailleurs qui n'ait t trouv par des contemporains mmes. Ginguen
a jug _l'Homme des Champs_ avec un mlange de svrit et de
bienveillance qui fait honneur  son esprit et  la critique de son
temps. Geoffroy, quoique du mme parti politique que Delille, s'est
montr beaucoup plus svre dans la nouvelle _Anne littraire_ qu'il
essaya alors, et il mnagea moins l'aimable auteur que l'ancienne _Anne
littraire_ ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du pote et dfenseur
du pome, cacha sous beaucoup d'loges des critiques moins dtailles,
mais au fond  peu prs les mmes que celles de Ginguen, et qui
acquirent sous sa plume favorable une autorit nouvelle. Ginguen
encore a jug dans _la Dcade_ la traduction de _l'nide_, et cette
fois sa svrit plus rigoureuse va chercher les ngligences et le faux
jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de
Delille se rejetaient sur quelques morceaux o ils admiraient un grand
mrite de difficult vaincue, l'pisode d'Entelle et de Dars, et en
gnral la description des _jeux_. Bientt _la Dcade_ cessant, le parti
philosophique perdit son organe habituel en littrature et son droit
public de contradiction: le champ libre resta aux loges. Mme dans ces
loges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les
critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de
marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a crit le lendemain de
sa mort: J'oserai dire qu'il a t plus heureusement dou encore
comme homme d'esprit que comme grand pote. En y mettant moins de
_prenez-y-garde_, nous ne dirions gure autrement. Mais il convient
d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les
ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de
n'avoir eu ni l'art ni le style potique.

[Note 45: Le traducteur, dit-il, ajoute de son chef  la description
de la tempte dont les Troyens sont assaillis en quittant la Sicile:

  Son mt seul un instant se montre  nos regards!

Aux regards de qui? A quoi pensait-il donc en faisant ce vers? Avait-il
imit cette tempte de Virgile pour la placer dans un autre ouvrage?...
Aurait-il ensuite replac dans sa traduction cette imitation libre, sans
songer  en retirer ce qu'il y avait mis d'tranger? Il faut bien qu'un
si inconcevable _quiproquo_ ait une cause. Quelle tte anti-virgilienne
que celle qui mdite pendant plus de trente ans une traduction de
_l'Enide_, et qui y laisse subsister ds la seconde centaine de vers
une telle marque d'oubli!]

Racine et Boileau l'avaient  un haut degr, bien que cette qualit,
chez eux, ne soit pas aisment distincte de la pense mme et se
dissimule sous l'lgance d'une expression d'ordinaire assez voisine de
l'excellente prose. C'est l ce qui a gar leurs successeurs, qui,
en croyant tre de leur cole en posie, n'ont pas vu qu'ils ne leur
drobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'taient ou que correctement
prosaques ou que fadement lgants. Tout ce que Boileau se donnait de
peine et d'artifice pour lever son vers, qui souvent ne renfermait
qu'une simple ide de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose,
mais dans un degr qui ne choqut pas, est inou. Un mot bien sonnant,
pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une
quantit de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus
proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient
 composer son style.

  De Styx et d'Achron peindre les noirs torrents,

ne lui paraissait pas du tout la mme chose que s'il avait mis: _Du
Styx, de l'Achron_; et il sentait juste. En un mot, Boileau supplait
par une quantit de moyens savants, et depuis assez inaperus, au rare
emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la mtaphore et
de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en tait si distinct
pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire,  ces digues de
Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont
pas inondes. Le XVIIIe sicle ne se douta pas de cela. On y reprocha
mme  Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'taient
que des ncessits ou des intentions de posie. Ce qui est vrai  mon
sens, c'est que le genre de style potique de Boileau et mme de Racine
avait besoin d'tre modifi aprs eux pour tre vraiment continu.
Pour rester potique, la prose montant comme elle fit au sicle de
Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un
degr les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant  la fin
du XVIIIe sicle, et fait ainsi et et t au fond un novateur en style
potique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il
ne comprit pas de quelle rparation il s'agissait. Les modifications
matrielles qu'il apporta  la versification, ses enjambements et ses
dcoupures ne furent que des gentillesses sans consquence, et qui
n'empchrent pas chez lui, en somme, le rtrcissement de l'alexandrin.
De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule
direction fut un vague instinct de mlodie et d'lgance  laquelle sa
plume cdait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais
ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de
Minerve, o chaque point, touch par l'aiguille des Muses, a sa raison
sacre.

On l'a compar  Ovide. Le docte et lgant auteur des Mtamorphoses,
comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien suprieur
 Delille en invention, en ides. Mais, par beaucoup de cts et de
dtails, le rapport existe. Ovide, par exemple, en tait venu  ne
faire du distique qu'une paire de vers tombant deux  deux, tandis
qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la
phrase potique se droulait libre  travers les distiques. Delille
et son cole en taient ainsi venus  accoupler deux  deux les
alexandrins.

La diffrence entre Ovide et Catulle est un peu la mme qu'entre Delille
et Andr Chnier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers,
de jolies ides, mais du prosasme, du dlayage. Jamais, par exemple,
l'inspiration ne lui viendra de terminer une pice de vers, comme
celle de Catulle  Hortalus, par cette image et ce vers tout potique,
tournure imprvue, concise et de grce suprme, comme Andr Chnier fait
souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui
fait rver:

  Huic manat tristi conscius ore rubor.

Jamais l'ide ne serait venue  Andr Chnier d'intituler le premier
chant d'un pome de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel.

Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait
passer en vers lui semblait bon  prendre. Les vers mme tous faits, il
les drobait sans scrupule  qui lui en lisait, et il les glissait dans
ses pomes. Il en prit un certain nombre  Segrais,  Martin, pour ses
Gorgiques, et Clment en a fait le relev. Il en prit  l'abb Du
Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs [46],  Racine fils pour le
Paradis perdu. Il disait quelquefois aprs une lecture: Allons, il n'y
a rien l de bon  prendre. Mais la prose surtout, la prose tait pour
lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abb fodal qui courait sus
aux vilains: rime en arrt, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non
pas comme Homre ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de
celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur
prose en vers. Il venait de rciter  Parseval-Grandmaison un morceau
dont l'ide tait emprunte de Bernardin de Saint-Pierre, ce que
Parseval remarqua: N'importe! s'cria Delille; ce qui a t dit en
prose n'a pas t dit. Les lves descriptifs de Delille avaient tous,
plus ou moins, contract cette habitude, cette manie de larcin, et M. de
Chateaubriand raconte agrablement que Chnedoll lui prenait, pour les
rimer, toutes ses forts et ses temptes; l'illustre rveur lui disait:
Laissez-moi du moins mes nuages!

[Note 46: Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton, etc.]

Les posies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne  tant de
petites pices de l'antiquit le sceau d'une beaut inqualifiable. Ce
sont d'agrables madrigaux, de faciles et ingnieuses bagatelles,
mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de
Voltaire en ce genre. On aime pourtant  se souvenir des jolis vers 
mademoiselle de B., ge de huit jours, qui remontent  1769:

  .......................................
  Tous les tres naissants ont un charme secret:
  Telle est la loi de la nature.
  Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure,
  M'intressent bien moins que ces jeunes boutons
  Dont je vois poindre la verdure,
  Ou que les tendres rejetons
  Qui doivent du bocage tre un jour la parure.
  Le doux clat de ce soleil naissant
  Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumire
  Qu'au plus haut point de sa carrire
  Verse son char blouissant.
  L't si fier de ses richesses,
  L'automne qui nous fait de si riches prsents,
  Me plaisent moins que le printemps,
  Qui ne nous fait que des promesses.

Rousseau a dit, par une pense toute semblable, dans une page souvent
cite: La terre, pare des trsors de l'automne, tale une richesse que
l'oeil admire, mais cette admiration n'est pas touchante; elle vient
plus de la rflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque
nue n'est encore couverte de rien; les bois n'offrent point d'ombre, la
verdure ne fait que poindre, et le coeur est touch  son aspect. En
voyant renatre ainsi la nature, on se sent ranimer soi-mme; l'image du
plaisir nous environne; ces compagnes de la volupt, ces douces larmes,
toujours prtes  se joindre  tout sentiment dlicieux, sont dj sur
le bord de nos paupires. Mais l'aspect des vendanges a beau tre anim,
vivant, agrable, on le voit toujours d'un oeil sec. Pourquoi cette
diffrence? C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui
des saisons qui le doivent suivre;  ces tendres bourgeons que l'oeil
aperoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois
les mystres qu'ils peuvent couvrir... Le pote versificateur avait
encore ici puis l'inspiration dans la prose, et, bien qu'avec une
libert heureuse, il s'tait souvenu de Rousseau[47].

[Note 47: M. Barbier parle, dans son _Examen critique des
Dictionnaires historiques_, d'un ouvrage indit de Charles Remard,
libraire d'abord, puis bibliothcaire  Fontainebleau: M. Remard,
dit-il, m'a communiqu un manuscrit de sa composition, intitul
_Supplment ncessaire aux Oeuvres de J. Delille_, etc., dans lequel
il met en vidence les emprunts innombrables qu'a faits ce pote 
une foule d'auteurs qui ont trait avant lui les mmes sujets.
L'inventaire, s'il est complet, serait en effet singulirement curieux 
connatre et guiderait utilement le lecteur dans ce vritable magasin de
posie.]

Delille ne rencontra qu'une fois (en 1803) Bonaparte, qui, dit-on, lui
fit des avances et fut repouss par un mot piquant. Ses biographes,
sous la Restauration, ont assez amplifi ce refus[48]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que Delille, entour d'un monde plutt royaliste, resta
en dehors de la faveur impriale. Sa femme, jalouse de l'ascendant
qu'elle avait sur lui, ne contribuait pas peu  le tenir soigneusement 
l'cart de la puissance nouvelle. Delille tait faible et avait besoin
d'tre conduit. Cette influence domestique qui s'exerait sur lui sans
relche, et qui parfois rabaissait son brillant talent  un usage
presque mercenaire, tait quelque dignit  sa vieillesse. Il rcitait
des vers au Lyce pour dix louis: on l'avait pour son ramage, comme on
a  la soire un chanteur. Mais le prestige de la renomme et l'ide
de gnie rachetaient tout. S'il paraissait  l'Acadmie pour y rciter
quelque morceau; si, au Collge de France o M. Tissot le remplaait, il
revenait parfois faire une apparition annonce  l'avance, et dbiter
quelque pisode harmonieux, les larmes et l'enthousiasme n'avaient
plus de mesure: on le remportait dans son fauteuil, au milieu des
trpignements universels: c'tait Voltaire  la solennit d'_Irne_; les
adieux d'un chanteur idoltr reoivent moins de couronnes.

[Note 48: M. Mneval, dans ses Souvenirs (t. I, p. 156), cite une
requte en vers adresse  Bonaparte par le libraire de Delille, et il
l'attribue sans hsiter  celui-ci; mais les vers sont si mauvais qu'on
a le droit d'en douter.]

Ainsi il alla gardant et multipliant en quelque sorte ses grces
incorrigibles jusque sous les rides[49]. Cette smillante et spirituelle
laideur devenait,  la longue, grandeur et majest. Les critiques
avaient cess; du moins elles se faisaient en conversation et ne
s'imprimaient plus. La traduction de _l'Enide_ et le pome de
_l'Imagination_ taient dsigns pour les prix dcennaux par des voix
non suspectes. Il n'arrivait plus que des hommages. Vers 1809, un
_Nouvel Art potique_, par M. Viollet-le-Duc, petit pome dirig contre
les descriptifs, et qui n'atteignait Delille qu'indirectement et sans le
nommer, parut presque un attentat.

[Note 49: Expression de M. Villemain. Voir au Discours sur la
Critique, premiers _Mlanges_, une des plus jolies papes qu'on ait
crites sur Delille.]

Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta
expos plusieurs jours au Collge de France, sur un lit de parade, la
tte couronne de laurier et le visage lgrement peint. Tous ceux qui
habitaient Paris  cette poque ont mmoire de son convoi, qui balana
celui de Bessires.

Les choses ont bien chang, et de grands revers ont suivi ce triomphe
alors unanime, d'un nom potique qui du moins vivra. Quant  nous, de
bonne heure adversaire, et qui pourtant le comprenons, sur la tombe de
ce talent brillant et spirituel que nous ne croyons pas avoir insult ni
dnigr aujourd'hui, prs de l'autel renvers de ce pote qui rgna et
que nous venons de juger sans colre, en prsence de celui[50] qui rgne
aprs lui, et dont la faveur, si l'on veut, a aussi quelques illusions;
en face de cet autre[51] qui ne rgne ni ne se soumet, mais qui combat
toujours, et nous souvenant de plusieurs encore que nous ne nommons
pas, il nous semble hardiment que nous pouvons redire: Non, dans la
tentative qui s'est mue depuis lui, non, nous tous, nous n'avons pas
tout  fait err. La posie tait morte en esprit, perdue dans le
dlayage et les fadeurs: nous l'avons sentie, nous l'avons releve, les
uns beaucoup, les autres moins, et si peu que ce soit dans nos oeuvres,
mais haut dans nos coeurs; et l'Art vritable, le grand Art, du moins en
image et en culte, a t ressaisi et continu!

1er Aot 1837.

[Note 50: M. de Lamartine.]

[Note 51: M. Victor Hugo.]

(Peu aprs la premire publication de ce morceau dans la _Revue des Deux
Mondes_, nous remes de la part d'une personne honorable, qui avait
beaucoup connu madame Delille, quelques observations que nous nous
faisons un devoir de consigner ici: Je viens, monsieur, crivait-on,
de lire votre article sur Delille; je n'appellerai pas de votre arrt,
quoique bien rigoureux: mais sur la foi de qui imprimez-vous que _pour
dix louis il rcitait des vers au Lyce_? Ah! monsieur!... Je n'aurais
rien dit de quelques injurieuses allgations contre sa veuve. C'est
chose convenue d'en faire une seconde Thrse Le Vasseur... Je l'ai bien
connue, et jusqu' sa mort, moi qui vous parle ici, monsieur, et dans ma
vie entire dj longue, je n'ai jamais rencontr son gale, coeur
et me; ses dernires annes se sont teintes dans les plus amres
preuves, sans qu'un seul jour elle ait dmenti le noble nom confi
 son honneur; mais, je l'avoue, elle avait les inconvnients de ses
qualits, une franchise indomptable surtout, qui lui a valu la plupart
de ses ennemis: l'ingratitude a fait les autres.--Je n'ai nul intrt,
monsieur, dans cette protestation posthume; mais vous me paraissez digne
de la vrit, et je viens de la dire.--Au reste, si vous teniez aux
dtails _rels_ de la vie intime de Delille, je vous offre le manuscrit
laiss par sa veuve... Ce manuscrit nous a t communiqu, en effet,
par la confiance de la personne qui l'a entre les mains, et nous en
avons tenu compte dans cette rimpression. Il renferme plus d'une
particularit nave et piquante qui s'en pourrait extraire, notamment
d'abondants dtails sur l'enfance de Delille, sur sa mre qui se nommait
madame Marie-Hironyme Brard de Chazelle. On y lit le trs-amusant
rcit d'un voyage que fit l'abb Delille, en 1786,  Metz, 
Pont--Mousson,  Strasbourg, reu dans chaque ville par les
gouverneurs, par les colonels  la tte de leurs rgiments, par les
marchaux de Stainville et de Contades au sein de leurs tats-majors,
et commandant lui-mme _les petites guerres_. Dans une bonne dition
complte de Delille, on aurait  profiter de ce manuscrit, qui nous
apprend aussi quelque chose sur sa veuve. Sans y rien trouver qui rfute
directement les traits sems dans cet article, nous avons pu y voir
des marques d'une nature franche, dvoue, sincre, et il nous a paru
trs-concevable en effet que ceux qui ont connu madame Delille l'aient
juge autrement que le monde, les indiffrents, ou les simples amis
littraires du pote. Quant  l'anecdote des dix louis qui aurait paru
presque odieuse, nous la rduirons  sa valeur en dgageant notre
pense. Nous avons voulu dire simplement que, quand Delille donnait une
sance au Lyce, celle sance tait rtribue, comme pareille chose se
pratique tous les jours pour d'autres artistes estimables, chanteurs,
acteurs; il n'y a, en fait, aucun mal moral  cela. On n'en a prtendu
tirer qu'une remarque de got.)

--On peut voir, dans les _Notes et Sonnets_ qui font suite aux _Penses
d'aot_, un sonnet adress  M. Mol en remerciement d'un bienfait,
d'un secours qu'il accorda, sur notre information,  la soeur de madame
Delille qui vivait encore  cette date, et dans un tat de gne voisin
de la misre.



BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Le sentiment qu'on a de la nature physique extrieure et de tout
le spectacle de la cration appartient sans doute  une certaine
organisation particulire et  une sensibilit individuelle; mais il
dpend aussi beaucoup de la manire gnrale d'envisager la nature et
la cration elle-mme, de l'envisager comme cration ou comme forme
variable d'un fonds ternel; d'apprcier sa condition par rapport au
bien et au mal; si elle est pleine de piges pour l'homme, ou si elle
n'est anime que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main
d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit soulve,
ou si elle est un abme infini d'o nous sortons et o nous rentrerons.
Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce
sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et
l'touffent. Le stocisme, le calvinisme, un certain catholicisme
jansniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature;
l'picurisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le panthisme,
qui adore le fond; le disme, qui ne croit pas  la chute ni  la
corruption de la matire, et qui ne voit qu'un magnifique thtre,
clair par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et
farouche, mais confiant, plein d'allgresse, et accordant au bien la
plus grande part en toutes choses depuis la Rdemption, le catholicisme
des saint Basile, des saint Franois d'Assise, des saint Franois de
Sales, des Fnelon; un protestantisme et un luthranisme modrs, que
les ides de maldiction sur le monde ne proccupent pas trop; ce sont
l des doctrines toutes,  certain degr, favorables au sentiment
profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut
faire. Comme les peintures qu'on a donnes de ce genre de beauts
naturelles n'ont commenc que tard dans notre littrature; comme avant
Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que
des clairs et des traits pars, sans ensemble, il faut bien que la
tournure gnrale des ides et des croyances y ait influ. Dans
nos vieux potes, nos romanciers et nos trouvres, le sentiment
du printemps, du _renouveau_, est toujours trs-vif, trs-frais,
trs-abondamment et trs-joliment exprim. Un chevalier ou une
demoiselle ne traversent jamais une fort que les oiseaux n'y
gazouillent  ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les grces
de mai. Les bons trouvres ne tarissent pas l-dessus. Lancelot, selon
eux, portait en tout temps, hiver et t, sur la tte, un chapelet de
ross fraches, except le vendredi et les vigiles des grandes ftes.
Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge
en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de
la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarqu, attendrit singulirement et
fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient
 toucher cette tige de Jess, comme ils l'appellent, il s'en exhale
posie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age,
un remarquable interprte en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute
son efflorescence et son panouissement chez Calderon. Calderon a de la
nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez
lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et
de l'cume des flots.

De tableau gnral, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas
demander  nos bons aeux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue
au renouveau, des traits  et l d'observation nave. Le _Roman de
Renart_ en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont
regard la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un
blanc manteau, qu'il est _plus blanc que neige sur gele_; et d'une
chtelaine, qu'_elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis
ni fleur d'pine_; mais ce sont l des traits et non pas un tableau.
J'excepterai pourtant la seconde partie du _Roman de la Rose_, fort
diffrente de la premire, laquelle est simplement galante et gracieuse.
Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un systme sur la
nature qui sent dj la philosophie alchimique du XIVe sicle, et qui
va, en certains moments de verve, jusqu' une sorte d'orgie sacre. M.
Ampre, dans son cours, a rapproch le sermon du grand-prtre Gnius,
des doctrines panthistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport.
Cette manire d'entendre la nature, la bonne nature, _cette chambrire
de Dieu_, comme elle se qualifie (vritable _chambrire_ en effet _d'un
Dieu des bonnes gens_), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par
Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-mme, Chaulieu. Parny tait de cette
filiation directe, quand il s'criait:

  Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.

Mais cette faon d'envisager la nature, dont le discours du grand-prtre
Gnius est demeur l'expression la plus philosophique en notre
littrature, a plutt abouti  des conclusions relches de morale et
 une posie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture
naturelle. Au XVIe sicle, Marot, et aprs lui Ronsard, Belleau, etc,
ont eu, comme les trouvres, mainte gracieuse description de printemps,
d'avril et de mai, maint petit cadre riant  de fugitives penses; mais
toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont mme disparu, pour
ainsi dire, avec l'avnement de la posie de Malherbe. Pour se sauver
peut-tre de Du Bartas, qui se montrait descriptif  l'excs, Malherbe
ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois
vers o il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille
compare  la rose, et le dbut d'une pice _Aux Mnes de Damon_, qui
exprime admirablement, il est vrai, la verte tendue des prairies de
Normandie:

  L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore,
  Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,
  garer  l'cart nos pas et nos discours,
  _Et couchs sur les fleurs, comme toiles semes_,
  Rendre en si doux bats les heures consumes,
  Que les soleils nous seroient courts.

On glanerait galement chez Boileau le petit nombre de vers qui peuvent
passer pour des traits de peinture naturelle; on ne trouverait gure que
l'ptre  M. de Lamoignon, dans laquelle s'aperoivent _ces noyers,
souvent du passant insults_, accompagns de quelques frais dtails,
encore plus ingnieux que champtres. En glanant chez Jean-Baptiste
Rousseau, on n'aurait, je le crois bien, que les vers  son _jeune et
tendre Arbrisseau_. Corneille et Molire n'offrent nulle part rien
de pittoresque en ce genre. La Bruyre a quelques lignes de parfaite
esquisse, comme lorsqu'il nous montre la jolie _petite ville_ dont il
approche, _dans un jour si favorable qu'elle lui parait peinte sur
le penchant de la colline_. Madame de Svign sentait la nature  sa
manire, et la peignait au passage, en charmantes couleurs, quoique
ayant une prdilection dcide pour la conversation et pour la socit
mondaine. Mais La Fontaine, aprs Racan, La Fontaine surtout la sentit,
l'aima, la peignit, et en fit son bien. Aucun prjug du monde, aucune
habitude factice, aucun dogme restrictif, n'arrtrent, dans son essor,
sa sensibilit naturelle, et il s'y abandonna. Fnelon, grce  son
optimisme heureux,  son catholicisme indulgent, ne craignit pas non
plus de se livrer  cette sensibilit pieuse qui lui faisait adorer
la Providence  chaque pas dans la cration. Son got des anciens l'y
aidait aussi; Virgile ou Orphe, tenant le rameau d'or, le guidaient
dans les Dodones ou dans les Temps. Fnelon et La Fontaine, ce sont les
deux anctres chris de Bernardin de Saint-Pierre au XVIIe sicle[52].
Racine l'et t de mme s'il avait plus os s'abandonner  cette
admiration rveuse qu'il ressentait, jeune colier, en s'garant dans
les prairies et le dsert de Port-Royal, et qui lui inspirait au dclin
de sa vie cette _aimable peinture_ des fleurs d'_Esther_. Mais les ides
de got qu'on se formait alors allaient  faire envisager comme sauvage
et barbare tout ce qui, en pittoresque, tait l'oppos de la culture
savante et rgulire de Versailles. Et surtout l'ide religieuse et
austre, que fomentait le jansnisme, allait  ne voir partout au dehors
qu'occasion d'exercice et de mortification pour l'me, et  obscurcir, 
fausser, pour ainsi dire, le spectacle naturel dans les plus engageantes
solitudes. Tandis que Racine enfant, l'esprit tout plein de _Thagne et
Charicle_, ne voyait rien de plus agrable au coeur et aux yeux
(comme cela est en effet) que le vallon de Port-Royal-des-Champs, les
religieuses et les solitaires s'en faisaient un lieu dsert, sauvage,
mlancolique, propre  donner de l'horreur aux sens; ils n'avaient pas
mme la pense de se promener dans les jardins. Lancelot nous raconte
comment plusieurs des solitaires, rfugis pendant la perscution de
1639  la Fert-Milon, se promenaient chaque soir sur les hauteurs
environnantes en disant leur chapelet; mais il est bien plus sensible 
la bonne odeur que ces messieurs rpandent autour d'eux, qu' celle qui
s'exhale des buissons du chemin et des arbres de la montagne. Quand
Racine fils, plus tard, dans son _Pome de la Religion_, a fait de si
tendres peintures des instincts et de la couye des oiseaux, il se
ressouvenait plus de Fnelon que des pures doctrines de Saint-Cyran.

[Note 52: M. Villemain, dans ses deux excellentes leons sur
Bernardin de Saint-Pierre, a trop bien dvelopp cette ressemblance
connue tant d'autres heureuses analogies, pour que nous n'y courions pas
rapidement, de peur de trop longue rencontre.]

Pour comprendre et pour aimer la nature, il ne faut pas tre tendu
constamment vers le bien ou le mal du dedans, sans cesse occup du
salut, de la rgle, du retranchement. Ceux qui se font de cette terre
des espces de limbes grises et froides, qui n'y voient que redoutable
crpuscule et qu'exil, ceux-l peuvent y passer et en sortir sans mme
s'apercevoir, comme Philoctte au moment du dpart, que les fontaines
taient douces dans cette Lemnos si longtemps amre.

Bien qu'aucune doctrine philosophique ou religieuse (except celles qui
mortifient absolument et retranchent) ne soit contraire au sentiment et
 l'amour de la nature; bien qu'on ait dans ce grand temple, d'o Zenon,
Calvin et Saint-Cyran s'excluent d'eux-mmes, beaucoup d'adorateurs de
tous bords, Platon, Lucrce, saint Basile du fond de son ermitage du
Pont, Luther du fond de son jardin de Wittemberg ou de Zeilsdorf,
Fnelon, le Vicaire Savoyard et Oberman, il est vrai de dire que la
premire condition de ce culte de la nature parat tre une certaine
facilit, un certain abandon confiant vers elle, de la croire bonne ou
du moins pacifie dsormais et pure, de la croire salutaire et divine,
ou du moins voisine de Dieu dans les inspirations qu'elle exhale,
lgitime dans ses amours, sacre dans ses hymens: chez Homre, le
premier de tous les peintres, c'est quand Jupiter et Junon se sont
voils du nuage d'or sur l'Ida, que la terre au-dessous fleurit, et que
naissent hyacinthes et roses.

Les jsuites, qui n'avaient pas les mmes raisons dogmatiques que les
jansnistes pour s'interdire le spectacle de la cration, ont de bonne
heure donn dans le descriptif, sinon dans le pittoresque. Le Pre
Lemoyne dans ses ptres, Rapin, Vanire et autres dans leurs posies
latines, ont rempli  cet gard avec talent, et quelques-uns avec
got, l'intervalle qui spare Du Bartas de Delille. Mais, en vritable
peinture, rien de direct ne s'tait dclar avant Rousseau. Les grands
effets du ciel, les vastes paysages, la majest de la nature alpestre,
les Elyses des jardins, il trouva des couleurs, des mots, pour exprimer
lumineusement tout cela, et il y fit circuler des rayons vivifiants.
Buffon eut ses grands tableaux plus calmes, plus froids au premier
abord, mais participant aussi de la vie profonde et de la majest de
l'objet. Venu immdiatement aprs ces deux grands peintres, Bernardin de
Saint-Pierre sut tre neuf et distinct  ct d'eux. Il introduisit plus
particulirement la nature des tropiques, comme Jean-Jacques avait fait
celle des Alpes; et cette nouveaut brillante lui servit d'abord 
gagner les regards. Mais la nouveaut tait aussi dans sa manire et
dans son pinceau; il mlait aisment aux tableaux qu'il offrait des
objets naturels, le charme des plus dlicieux reflets; il avait le
pathtique, l'onction dans le pittoresque, la magie.

En 1771, lorsqu'il revint dfinitivement  Paris, aprs une jeunesse
errante, aventureuse et remplie de toutes sortes de ttonnements et
de mcomptes, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-quatre ans. Son
biographe, M. Aim-Martin [53], et une partie de la Correspondance
publie en 1826, ont donn sur ces annes d'preuves tous les
intressants dtails qu'on peut dsirer; et les origines d'aucun
crivain de talent ne sont mieux claires que celles de Bernardin de
Saint-Pierre. N au Havre en 1737, son imagination d'enfant s'gara de
bonne heure sur les flots. Ds huit ans il cultivait un petit jardin
et prenait part  la culture des fleurs, comme il convenait  l'auteur
futur du _Fraisier_. A neuf ans, ayant lu quelques volumes des Pres du
dsert, il quitta la maison un matin avec son djeuner dans son petit
panier, pour se faire ermite aux environs. Il marquait une sympathie
presque fraternelle aux divers animaux; il y a l'histoire d'un chat,
laquelle plus tard, raconte par lui  Jean-Jacques, faisait fondre en
larmes celui qui, d'aprs Pythagore, s'indignait que l'homme en ft venu
 manger la chair des btes. Un autre jour, il s'avanait le poing
ferm avec menace contre un charretier qui maltraitait un cheval. Ces
instincts sont bien de l'ami de la nature qui ralisera parmi nous
quelque image d'un sage Indien, de l'crivain sensible qui nous
transmettra l'loge de son pagneul Favori; qui, dans _Paul et
Virginie_, les louera avec complaisance de leurs repas d'oeufs et de
laitage, _ne cotant la vie  aucun animal_; et qui clbrera avec tant
d'effusion la bienfaisance de Virginie plantant les graines de papayer
pour les oiseaux. Tout coeur (qu'on le note bien) mu de la nature, et
tendrement dispos  la peindre, quelque choix, quelque discrtion qu'il
y mette, est un peu brame en ce point.

[Note 53: Nous emprunterons beaucoup  cette biographie de M.
Aim-Martin, mais sans prtendre du tout dispenser le lecteur d'y
recourir, ainsi qu'aux dbats qui s'y rattachent.]

Ayant t conduit  Rouen par son pre, le jeune Bernardin  qui on
faisait regarder les tours de la cathdrale: Mon Dieu! comme elles
volent haut! s'cria-t-il; et tout le monde de rire.--Il n'avait vu que
le vol des hirondelles qui y avaient leurs nids. Instinct dclar encore
d'une me que les seules beauts naturelles raviront, que l'art n des
hommes touchera peu ou mme choquera, et qui, dans _Paul et Virginie_
(seule tache peut-tre en ce chef-d'oeuvre), ira jusqu' dclamer en
quatre endroits trs-rapprochs contre les _monuments des rois_ opposs
 ceux de la nature!

Aprs des tudes fort distraites et fort traverses, qu'entrecoupa un
voyage  la Martinique avec un de ses oncles, Bernardin, qui avait
pouss assez loin les mathmatiques, devint une espce d'ingnieur sans
brevet fort rgulier; et c'est en cette qualit un peu douteuse qu'il
fit la campagne de Hesse en 1760, qu'il s'en fut  Malte, et de l
successivement en Russie et  l'Ile-de-France. Mais ce rle d'ingnieur
n'tait, en quelque sorte, pour lui que le prtexte. Une ide fixe
l'occupait et le passionnait au milieu de cette vie aventurire,
dans laquelle son caractre ombrageux et sa position mal dfinie lui
donnaient de perptuels dboires. Cette ide, qu'enfant il avait conue
en lisant _Robinson, Tlmaque_ et les rcits des voyageurs, c'tait
d'avoir quelque part, dans un coin du monde, son le, son Ithaque, sa
Salente, o il assoirait par de sages lois le bonheur des hommes. Il
portait dans cette utopie bienveillante autant de persvrance qu'en eut
jamais son clbre homonyme l'abb de Saint-Pierre, celui qu'on a appel
le plus maladroit des bons citoyens. Bernardin, qui devait tre un
prcheur aussi sduisant que l'autre tait un rebutant aptre, projetait
tout d'abord son arrangement de socit imaginaire sur des fonds de
tableau et dans des cadres dignes de Fnelon, de Xnophon et de Platon.
Montesquieu, Bodin et Aristote n'taient pas ses matres; pour sa
manire de concevoir et de rgler la socit, comme pour sa mthode
d'tudier et d'interprter la nature, il remontait vite par une sorte
d'attrait filial dans l'chelle des mes, jusqu' la sagesse de
Pythagore et de Numa. L'histoire des rvolutions civiles et politiques,
l'tablissement laborieux et compliqu des socits modernes, se
rduisaient pour lui  peu de chose. Plutarque, qu'il lisait dans Amvot,
composait le fonds principal de sa connaissance historique. Entre les
anciens que j'ai cits et les modernes les plus rcents, entre Aristide,
paminondas d'une part, et Fnelon ou Jean-Jacques de l'autre,
il plaait encore Blisaire; le reste de l'histoire des sicles
intermdiaires n'existait  ses yeux que comme une agitation inutile et
insense. A l'origine de chaque socit, en Gaule comme en Arcadie,
il rvait quelqu'un de ces vieillards de l'cole de Sophronyme et de
Mentor; il faisait descendre de cet oracle permanent la sagesse et la
rforme jusque dans les dtails de la vie actuelle. Partout, dans ses
voyages, son but secret et cher tait de trouver, d'obtenir un coin de
terre et quelques paysans pour fonder son rgne heureux; comme Colomb,
qui mendiait de cour en cour de quoi dcouvrir son monde, Saint-Pierre
allait mendiant de quoi raliser son Arcadie et son Atlantide.

Mais ces Arcadies, ces les Fortunes n'existent que dans les nuages
de l'esprance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les
cherche; lors mme qu'elles se bornent  des beauts naturelles dans des
lieux trop clbrs, il n'est pas bon d'en vouloir de trop prs vrifier
l'image: cette Arcadie alors se hrisse de broussailles. Quand j'ai
visit les rives du Lignon sur la foi de D'Urf, disait Jean-Jacques 
Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouv que
des forges et un pays enfum. Vaucluse, dit-on, est un pays brl du
soleil et o il faut gravir longtemps avant de reconnatre quelques-uns
des traits immortels. L'glise et l'alle des Pamplemousses ne valent
pas, assure un rcent voyageur, la description qu'en a donne notre
pote. Ascre, ce plus antique des sjours consacrs et harmonieux,
Ascre prs de l'Hlicon, n'tait qu'un pauvre bourg, nous dit Hsiode,
d'un mauvais hiver et d'un t pire encore [54].

[Note 54: Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues
 Racine sur son dsappointement  la vue de cette Grce si peu faite
comme on se le figurait sous Louis XIV.]

Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux rvs d'avance et
embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de
mcomptes en mcomptes. Il est certain que son caractre en souffrit
et qu'une aigreur dsormais incurable se glissa au revers de cette
imagination tendre,  travers cette sensibilit charmante. Bernardin,
cet crivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes
mes  l'intelligence de la nature, ce pre de Virginie et de Paul, si
bni dans ses enfants, tait-il donc un homme dur, tracassier, comme
l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des tmoins honntes
et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forant sa faible
voix: C'tait un homme _dur, mchant?_ Avait-il en effet contract,
dans le cours d'une vie dpendante et gne, des habitudes de
sollicitation peu dignes? Avait-il conu dans ses querelles avec les
savants, et sous prtexte de dfendre Dieu contre les athes, des haines
violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? tait-il de peu
d'esprit,  part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres
Mmoires o chaque trait porte, d'un caractre encore au-dessous de son
esprit? Cela serait triste  penser; un tel dsaccord entre le caractre
et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable aprs
tout dans des hommes de gnie plus ou moins ironiques ou gostes, ne se
peut admettre aisment chez celui dont le talent a pour inspiration et
pour devise principale l'amour des hommes, la misricorde envers les
malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans
sa belle pice de _la Cloche_, a donn de ces dsaccords une explication
potique qui s'tend  beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point
encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets
que ceux d'un timbre clatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien
 l'origine un talent gratuit, une sorte de prdestination non mrite,
une grce en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et
jansniste, indpendamment de la volont et des oeuvres ordinaires de la
vie. C'est, au sein de l'individu dou, un de ces mystres qui marquent
combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes
les mmes problmes que la thologie. Particularisons le mystre.
Bernardin de Saint-Pierre, retir du monde aprs tant de recherches
errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, crivant, au haut de son
pauvre logis de la rue Neuve-Saint-tienne-du-Mont, sous ces mmes toits
autrefois sanctifis par Rollin, les belles pages de ses _tudes_ qu'il
mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurment ni aux
autres ni  lui-mme. Les susceptibilits et les souillures se noient
dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la prire, abreuvent,
purifient, baptisent de nouveau une me. Il est seul; son chien couch
est  ses pieds; sa vue s'tend vers un horizon immense par del
les fumes du soir, jusqu' la colline qui sera bientt celle des
tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine,
faute de quelque argent qui lui permt de prendre une voiture, et il n'a
pas reu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe?
il tient la plume, la grce cleste descend, la magie commence, la
premire beaut de coeur a brill. Sitt que ce talent se lve, c'est
comme une lune qui idalise tout, mme les monceaux et les terres peles
et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au
dehors, un manteau lumineux et velout s'tend sur toutes choses.

[Note 55: M. Viollet-le-Duc m'a racont que, dnant un jour chez
don avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les
philosophes rvolutionnaires pratiques, les athes en bonnet rouge,
les Dorat-Cubires, Sylvain Marchal, etc., et que le beau vieillard
s'indignait au point de s'crier, tout en rougissant, que s'il les
tenait entre ses mains, il les _tranglerait_, tant son excration
contre eux tait violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot
ces clats de haine chez les mes honntes. Le premier prsident
de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand,  force d'tre
_pompien_, il applaudissait, dans son beau jardin de Bville, Guy Patin
s'criant: Si j'eusse t au snat quand on y tua Jules Csar, je
lui aurais donn le vingt-quatrime coup de poignard. Mais M. de
Malesherbes (ce qui tait plus srieux) disait  propos de ses anciennes
liaisons rompues avec les philosophes: Si je tenais en mon pouvoir M.
de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner. Mauvaises
manires de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de
l'infirmit humaine et du vieux levain toujours ais  soulever; pas
autre chose.]

[Note 56: Le Pre la Chaise.]

Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus
particulire encore: car il est l'exemple le plus souvent invoqu et le
plus dsesprant de ce dsaccord que je veux amoindrir, si je ne peux
le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de
l'irritation plus grande qu'elles reoivent des contacts et des piqres.
Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y
prend garde, il s'ensuit des maladies singulires. Quand la religion
prcise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en preuve et
en sujet de bndiction, il y a danger que les plus grandes tendresses
soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus.
Racine, qui tait aisment caustique autant que tendre, n'chappa
peut-tre  ce mal d'aigreur que par la vraie dvotion. Qu'on se figure
en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilit trs-fine,
trs-exquise, qui pntre vite les motifs cachs, les racines mauvaises
des actions, qui saisit la pense sous l'accent, la fausset  travers
le sourire, qui subodore en quelque sorte les dfauts des autres mieux
qu'eux-mmes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce
que c'est qu'un talent, une supriorit comme celle de Bernardin de
Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se
la prouver ou  soi-mme ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui
vous renfoncent douloureusement ce talent ignor qu'on tient contre son
coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourn
en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber  chaque
coudoiement sous ces pointes rentrantes!

[Note 57: Une seule pine me fait plus de mal que l'odeur de cent
roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble
mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un mdisant, un
mchant, un perfide... (Prambule de l'_Arcadie_.)]

Bernardin de Saint-Pierre tait donc foncirement bon, j'aime  le
croire; mais il tait devenu, par la fcheuse exprience des hommes,
irritable, mfiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanit,
comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il tait tel
que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades
au mont Valrien avec Rousseau, quand il reut de lui, comme on l'a dit
heureusement, le manteau d'lie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne
Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour
rveiller ses crets et ses humeurs.

Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France  Paris en 1771, il n'tait
pas encore ainsi ulcr; mais les mcomptes qu'il eut  subir dans la
socit parisienne achevrent vite ce qu'avaient commenc ses infortunes
au dehors. Il fut adress par M. de Bretceuil  d'Alembert, qui le
reut bien, et qui l'introduisit dans la socit de mademoiselle de
Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette
personne, si distingue par l'esprit et par l'me, a laiss deux volumes
de lettres passionnes, dans lesquelles il y a chaleur  la fois et
analyse, mais pas une scne peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il
visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Pltrire. Le crdit de
d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage 
l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en
4773, sans qu'il y mt son nom, eut du succs et en mritait. Quoique
l'auteur s'excuse presque d'avoir oubli sa langue durant dix annes de
voyages et d'absence, le style est dj tout form, et l'on y retrouve
plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un
tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup crit; il
composait des mmoires pour les bureaux, il rdigeait des journaux pour
lui; arts, morale, gographie, affaires du temps, il tenait compte de
tout. Ses lettres particulires taient fort soignes; il citait  M.
Hennin Euripide ou pictte; Rulhire lui disait dans une rponse:
Votre lettre, mon cher ami, est une vritable glogue. Bernardin avait
fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent
une quantit d'esquisses et d'_aquarelles_ dans leurs cartons. Le
_Voyage  l'Ile-de-France_ est donc dj d'un crivain exerc, et par
endroits loquent. Ds la premire page je lis ce mot, qui rvle tout
le caractre du peintre: Un paysage est le fond du tableau de la vie
humaine. La lettre quatrime, crite au moment du dpart, m'apparat,
dans sa sensibilit discrte, comme toute mouille de pleurs: Adieu,
amis plus chers que les trsors de l'Inde!... Adieu, forts du Nord
que je ne reverrai plus! Tendre amiti! sentiment plus cher qui la
surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est coul comme un
songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la
vie. C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de
flicit en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette
passion, dont on peut lire le rcit complaisamment trac par le
biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'idal des amours
romanesques, comme je me les figure: tre un grand pote, et tre aim
avant la gloire! exhaler les prmices d'une me de gnie, en croyant
n'tre qu'un amant! se rvler pour la premire fois tout entier, dans
le mystre!

D'autres pages touchantes du _Voyage_, et qui trahissent bien, dans sa
sincrit premire, ce talent de coeur tout  fait propre au nouvel
crivain, sont celles o il se reproche comme une faute essentielle de
n'avoir pas not dans son journal les noms des matelots tombs  la mer.
Parmi les esquisses dj neuves et vives, qui plus tard se dvelopperont
en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve
exactement dans les _tudes_, au chapitre _des Couleurs_, les effets
et les intentions, mais plus tendues, plus diversifies: c'est la
diffrence d'un lger pastel improvis, et d'une peinture fine et
attentive. Bien des pages de _Paul et Virginie_ ne sont que le compos
potique et color de ce dont on a dans le _Voyage_ le trait rel et nu.
Pour n'en citer qu'un exemple, le plerinage de Virginie et de son frre
 la Rivire-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagn
de son ngre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des
Trois-Mamelles, il faut traverser la rivire  gu, le ngre passe son
matre sur ses paules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie
sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant,
transfigure et divinise tout dans la souvenir.

[Note 58: Pages 47 et 48, tome Ier de l'dition de M. Aim-Martin.]

En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que
mdiocrement enthousiaste de cette nature que bientt, l'horizon aidant
et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaume. Lemontey,
dans son _tude sur Paul et Virginie_, a remarqu que ces mmes sites,
qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de
l'univers et un den ravissant, ne sont reprsents ici que comme une
terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exagration 
dire cela, il faut convenir que Bernardin parle  chaque instant de
cette terre _raboteuse, toute hrisse de roches_, de ces vallons
_sauvages_, de ces prairies _sans fleurs_, pierreuses et semes
d'_une herbe aussi dure que le chanvre_; mais la tristesse de l'exil
rembrunissait tout  ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant:
Je prfrerais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon
pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai t
lev.... Heureux qui revoit les lieux o tout fut aim, o tout parut
aimable, et la prairie o il courut, et le verger qu'il ravagea! Le
voyageur lass va mme jusqu' prfrer Paris  toutes les villes, parce
que le peuple y est bon et qu'on y vit en libert. Que de promptes
amertumes de toutes sortes suivirent et corrigrent ce vif lan de
retour, cet embrassement de la patrie! Refoul de nouveau et contrist
dans le prsent, le sjour dj lointain de l'Ile-de-France s'embellit
pour lui alors, et sa pense y revola, comme la colombe au dsert, pour
y replacer le bonheur.

Un endroit du _Voyage_ touche directement  l'innovation pittoresque de
l'auteur et  la conqute particulire que mditait son talent: L'art
de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes mme n'en
sont pas invents. Essayez de faire la description d'une montagne de
manire  la faire reconnatre: quand vous aurez parl de la base, des
flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de varit dans ces
formes bombes, arrondies, allonges, aplaties, caves, etc.! Vous ne
trouvez que des priphrases; c'est la mme difficult pour les plaines
et les vallons. Qu'on ait  dcrire un palais, ce n'est plus le mme
embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom. Bernardin
triompha de cette difficult et de cette disette en introduisant, en
insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots
emprunts aux sciences, aux arts,  la navigation,  la botanique, etc.,
etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance.
Dans la description du coucher de soleil cite, plus haut, il est
question des vents alizs qui le soir _calmissent_ un peu, et des
vapeurs lgres propres  _rfranger_ les rayons; deux mots que le
Dictionnaire de l'Acadmie n'a pas adopts encore. Tous ces tons
d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et
belle harmonie. Mais s'il savait toujours tre idal dans l'effet de
l'ensemble, il ne reculait pas sur la vrit, infinie familire, du
dtail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les
couleurs de _fume de pipe_ aux flancs des nuages avaient place sur sa
toile  ct des rseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque
d'Amyot l'avait de longue main apprivois  la navet franche. La
merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du
monde le caractre de l'audace, tant elle est mnage sous des jours
adoucis, tant elle nous arrive dans la mlodie flatteuse. Toujours et
partout suavit et charme; toujours le contraire de la crudit et de la
discordance[59].

[Note 59: Quelqu'un l'a dit d'une manire assez vive et assez
plaisante: Chateaubriand est le pre du _romantisme_, Jean-Jacques le
grand-pre, Bernardin l'oncle, et un oncle arriv de l'Inde exprs pour
cela.]

La publication du _Voyage  l'Ile-de-France_ fut suivie, pour Bernardin,
de longues tracasseries et de dsagrments dont il s'exagra sans doute
l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal,  ce
qu'il crut, dans la socit de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en
retira malgr une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas
en meilleure veine plus tard dans la socit de madame Necker, qu'il
frquenta quelque temps; et le triste succs, si souvent racont, del
lecture de _Paul et Virginie_ dans ce cercle, tait bien fait pour le
dcourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre
mnage de la rue Pltrire, lorsqu'il avait tant de peine  lui faire
accepter un petit prsent de caf, et qu'il s'avanait avec des
alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarit du
grand homme mfiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait
tre pris trs-prochainement lui-mme d'une maladie misanthropique
toute semblable, engendre par les mmes causes. Il nous a confess
ce misrable tat dans le prambule de _l'Arcadie_; c'est la crise de
quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: ... Je
fus frapp d'un mal trange; des feux semblables  ceux des clairs
sillonnaient ma vue; tous les objets se prsentaient  moi doubles et
mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour
d't, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans prouver des
anxits intolrables... Si je passais seulement dans un jardin public,
prs d'un bassin plein d'eau, j'prouvais des mouvements de spasme et
d'horreur... Je ne pouvais traverser une alle de jardin public o se
trouvaient plusieurs personnes rassembles. Ds qu'elles jetaient les
yeux sur moi, je les croyais occupes  en mdire... Il n'y a de
comparable  ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses
_Dialogues_. On voit combien Bernardin mrite d'tre associ  ce
dernier,  Pascal, au Tasse,  toute cette famille d'illustres
malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir
qu'il se mit  rassembler avec feu et  mettre en oeuvre les matriaux
de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son sjour dans
la rue de la Madeleine-Saint-Honor,  l'htel Bourbon, et plus tard
dans la rue Neuve-Saint-tienne, _maison de M. Clarisse_, qui rpond 
ces annes d'hypocondrie, de misre, de solitude et d'enfantement, est
navement retrac dans les lettres  M. Hennin. On peut y relever
les traces d'un esprit mfiant, inquiet, d'un homme vieillissant,
solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni
ensevelir les petites misres, parlant trop des _ports de lettres_,
comme bientt dans ses prfaces il parlera des _contrefaons_. J'aime
mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvret et la dtresse
tant  la dignit du gnie, ce gnie ne craignant pas de mendier comme
une mre pour l'enfant qu'elle sent prs de natre, le peintre ne
demandant qu'un gte, le vivre et une toile pour dployer  l'aise ses
couleurs et ses pinceaux: J'ai  mettre en ordre des matriaux fort
intressants, et ce n'est qu' la vue du ciel que je peux recouvrer mes
forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l't  la campagne;
les anciens disaient un _trou de lzard_. Combien il est touchant
d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M.
Hennin de lui pargner les voyages inutiles  Versailles; car il les
fait  pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que
la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive
que tremp et bris! Puis un peu aprs, quand il s'est mis _dans ses
meubles_ rue Neuve-Saint-tienne; quand, jouissant de quelques rayons de
fvrier et de la premire satisfaction du chez-soi, il crit gaiement 
M. Hennin: J'irai vous voir  la premire violette, on rajeunit avec
lui et l'on espre.--Enfin j'ai cherch de l'eau dans mon puits,
disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si
familire; cela signifiait qu'il travaillait srieusement  tirer de
lui-mme sa principale ressource et  se faire jour par ses crits. Les
_tudes de la Nature_, fruit mr de cette longue retraite et de cette
laboration solitaire, parurent en 1784.

Le succs en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau
et des ides de sensibilit et de religion naturelle avait prpar les
esprits  saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les
jeunes gens, tout ce public grossissant d'mile et de Saint-Preux,
salurent d'un cri de joie ce nouvel aptre au parler enchanteur. On se
faisait innocent  la lecture des _tudes_, le lendemain du _Mariage
de Figaro_. Grimm, le spirituel charg d'affaires littraires de huit
souverains du Nord, avait beau crire  ses patrons que l'ouvrage
n'tait qu'_un long recueil d'glogues, d'hymnes et de madrigaux en
l'honneur de la Providence_, la vogue en cela se retrouvait d'accord
avec la morale ternelle. Le clerg lui-mme qui avait fait du chemin
depuis les dernires annes, et qui, en devenant moins difficile en fait
d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions
directes dont Jean-Jacques avait embarrass son spiritualisme,
accueillit avec faveur ces hommages loquents rendus  la Providence; on
opposait, dans des thses en Sorbonne, Saint-Pierre  Buffon, l'auteur
des _tudes_  l'auteur des _poques_. L'esprit tait trs-veill aux
ides nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient
changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles
avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les _tudes_ eussent trouv
la nouvelle science dj constate et rgnante, l'analyse victorieuse
de l'hypothse; en 84 elles purent obtenir, mme par leur ct le plus
faux, un succs de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans
parler du pote Robb qui se mlait d'avoir des ides l-dessus, plus
d'un chaud partisan se dclara pour le systme des mares, la fonte des
glaces, l'allongement du ple. Et ce genre de succs fut peut-tre le
plus cher  l'auteur, dont il caressait la chimre: Jean-Jacques se
glorifiait avant tout d'avoir fait _le Devin du Village_; Girodet
consumait ses veilles  devenir pote; Alfieri se piquait d'tre fort en
grec, et Byron d'tre le premier  la nage dans le Bosphore. Cherubini,
dit-on, se pique de peindre.

Comme science, il ne nous appartient pas de juger les _tudes_, et nous
ne hasarderons qu'un mot. C'tait certes une position  prendre, un
point de vue heureux  relever vers cette fin du XVIIIe sicle, que
d'assembler et de dduire les accords, les harmonies animes du tableau
de la nature, et de faire sentir la chane et, s'il se pouvait,
l'intention de ces douces lois. Charles Bonnet le tenta  Genve, et
Bernardin de Saint-Pierre en France. On avait tant insist sur les
dsaccords, les bouleversements, les hasards, qu'il y avait nouveaut
 la fois et vrit dans ce parti. Bernardin refit en quelque sorte
le livre de Fnelon, en profitant des observations amasses dans
l'intervalle, et en s'arrtant avec plus de complaisance sur la nature,
cette oeuvre vivante et cette ouvrire de Dieu [60]. Son livre, et en
gnral tous ses ouvrages depuis les _tudes_ jusqu'aux _Harmonies_,
sont en ce sens une espce de compromis entre l'ancien spiritualisme
chrtien et l'observation irrcusable, je dirai aussi, le culte
croissant de la nature: dans ses croyances  l'immortalit, il essaye,
par exemple, de donner au ciel chrtien une ralit naturelle en
faisant aller les mes dans les plantes ou dans le soleil. Mais,
scientifiquement parlant, son point de vue n'tait qu'un aperu heureux,
instantan, un ensemble ml de lueurs vraies et de jours faux, et d'o
il ne pouvait sortir autre chose que la peinture mme qu'il en offrait,
et l'impression enthousiaste, affectueuse, qu'elle ferait natre. Le
point de vue des causes finales n'est jamais fcond pour la science, et
rentre tout entier dans la posie, dans la morale, dans la religion; ce
ne peut tre au plus que le moment de prire du savant, aprs quoi il
faut qu'il se remette  l'examen,  l'analyse. Son premier mot une
fois articul, Bernardin de Saint-Pierre ne fit plus que se rpter
en variant plus ou moins ses adorations et ses nuances. Les Jussieu
cependant pour la botanique, Haller, Vicq-d'Azyr, Cabanis pour la
physiologie animale, Lavoisier, Laplace, Berthollet, pour la physique
et la chimie, poussaient dans des voies diverses, en savants, ce qu'il
essayait d'embrasser et de deviner par un compos d'tude ingnieuse,
mais partielle, et d'inductions illusoires. M. de Humboldt, de nos
jours, pour les grandes observations vgtales en divers climats, a
donn sur plus d'un point consistance et ralit scientifique  ce qui
n'existait chez Bernardin qu' l'tat de vue attrayante et passagre;
Lamartine, de son ct, a repris en pur pote bien des inspirations
de Bernardin, et les a rajeunies, fcondes. Mais cette union, chez
Bernardin, du demi-savant, du pote et du peintre, cette combinaison
mixte qui ne pouvait se transmettre ni faire cole utilement, soit pour
les savants, soit pour les potes, fut du moins belle et sduisante
en lui. Tant de notions amasses de partout sur les plantes, sur les
climats, tant de maximes morales sur la socit et sur l'homme, ce
mlange de vrits, d'hypothses et de chimres, venant  se rencontrer
sous des inclinaisons favorables vers l'horizon attidi, peignirent
divinement le nuage et firent tout d'abord arc-en-ciel.

[Note 60: La _Prire  Dieu_ qui termine la premire _tude de la
Nature:_ Les riches et les puissants croient qu'on est misrable...,
n'est autre chose qu'une copie abrge, intelligente et pleine de got,
une copie, accommode au XVIIIe sicle, de la _Prire  Dieu_, plus
mystique, qui termine la premire partie du trait de _l'Existence de
Dieu_ par Fnelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en
regard avec les suppressions et les arrangements de Bernardin; mais le
fond est textuellement le mme. L'honneur de cette remarque, qui avait
chapp  nos meilleurs critiques, revient  M. Piccolos, Grec rudit
(voir page 364 de la seconde dition de sa traduction de _Paul et
Virginie_ en grec moderne, chez Didot, 1841). Les notes de cette
traduction seraient bonnes  consulter pour les diteurs de Bernardin de
Saint-Pierre.]

L'arc-en-ciel est rest et se voit encore. Les _tudes_, si incompltes
qu'elles paraissent  trop d'gards, demeurent comme une rvlation de
la nature, qui ne se trouve que l. Quiconque est sensible de coeur,
quiconque est n voyageur par instinct ou pote, lit un jour Bernardin
et est initi par lui. Si ce peintre harmonieux manquait, on chercherait
vainement ailleurs une impression pareille, soit dans Jean-Jacques,
soit dans Chateaubriand. Nul autre que lui n'a galement chastet et
mollesse. Lamartine, qui nous offre tant de parent de gnie avec
l'auteur des _tudes_, est moins exclusivement un peintre, et sa posie
suscite des motions lgiaques plus compliques. Quelle est donc
l'innocente et potique enfance dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre
et ses _tudes_ n'aient pas t une heure mmorable et charmante, comme
le premier rayon de lune amoureuse, comme une aube idale  jamais
regrette[61]?

[Note 61: Girodet dans _Endymion_, Prudhon surtout en quelques-unes
de ses productions trop rares, ont conu et dispos la scne naturelle
sous un jour assez semblable.]

On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la mme manire
qu'il entend Virgile, son pote favori, admirablement tant qu'il se
tient aux couleurs, aux demi-teintes,  la mlodie et au sens moral;
le _lacrymae rerum_ est son triomphe; mais il devient subtil,
superstitieux et systmatique quand il descend au menu dtail et qu'il
cherche, par exemple, dans le _conjugis infusus gremio_ une convenance
entre cette _fusion (infusus)_ et le dieu des forges de Lemnos. Le bton
d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon
dans la huitime glogue, lui parat un symbole bien choisi de ses
esprances. De mme, en exagrant et subtilisant en mainte occasion
au sujet des bienfaits et des prvenances de la nature, il lui arrive
d'impatienter  bon droit celui qu'il vient de charmer;  force
d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus
dans la premire innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y
ramener. _Candide_, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le pome _sur
le Dsastre de Lisbonne_, vous apparat au revers du feuillet en plus
d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de
la nature, est superficiel  l'article du mal. Il n'en tient pas compte,
il ne l'explique en rien. Dans son vague disme vanglique, il n'est
pas plus chrtien que panthiste en cela. Un contemporain de Bernardin
de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant galement contre
les fausses sciences et leurs conclusions ngatives, Saint-Martin, a
bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant  remuer et, pour
ainsi dire,  faire frmir avec grce le voile de la nature, s'il lui
est refus de revtir d'images transparentes, et accessibles  tous,
les vrits qu'il mdite, et s'il les ensevelit plutt sous des clauses
occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne
me permets pas de juger), du moins avec une porte bien suprieure,
quelques-unes des douces persuasions propages par Bernardin; par
exemple, que _la nature, qui varie  chaque instant les formes des
tres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur_. La nature,
dit Saint-Martin, est faite  regret. Elle semble occupe sans cesse 
retirer  elle les tres qu'elle a produits. Elle les retire mme
avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait
natre. Et ailleurs: L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est
 nous, hommes,  le consoler. Saint-Martin croyait que l'homme, s'il
pouvait _consoler_ l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et,
pour nous servir de sa belle locution, que _la main de l'homme, s'il
n'est pas infiniment prudent, gte tout ce qu'il touche_. Il avait
quelquefois de ces manires de dire orientales comme Bernardin en a de
si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus  la pense:
L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit tre traite comme
les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir
des prsents  leur offrir. Ils furent tous les deux, Bernardin et
Saint-Martin, un moment associs sur une liste (avec Berquin d'ailleurs,
Sieys et Condorcet), comme pouvant devenir prcepteurs du fils de Louis
XVI. A l'cole normale, fonde en 95, Bernardin et Saint-Martin
se retrouvrent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme
lve-auditeur. Bernardin ne fit qu'une sance d'ouverture, et ajourna
ses leons pour avoir le temps de les crire[62]. Saint-Martin, dans sa
discussion publique avec Garat, se montra bien suprieur en modration
et en arguments  Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci
soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny,
 l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallle, indiquons
d'admirables pages qui terminent _le Ministre de l'Homme-Esprit_
(1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et thosophe
dveloppe ses propres jugements critiques sur les illustres littrateurs
de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La
Harpe et l'auteur du _Gnie du Christianisme_. Il y est montr dans une
essentielle discussion que Milton a copi les amours d'Adam et d've
sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les
couleurs; mais il n'avait tremp tout au plus qu' moiti son pinceau
dans la vrit.

[Note 62: Les paroles de dbut,  cette sance d'ouverture: Je
suis pre de famille et j'habite  la campagne, furent couvertes
d'applaudissements subits et provoqurent un enthousiasme sentimental
que le reste de la leon justifia mdiocrement.]

Le grand succs de vente des _tudes_ mit l'auteur  mme d'acheter une
petite maison rue de la Reine-Blanche,  l'extrmit de son faubourg.
C'est dans ce sjour qu'il travailla  perfectionner et  enrichir les
ditions successives des _tudes_. Le roman de _Paul et Virginie_ parut
pour la premire fois en 1788 comme un simple volume de plus  la suite;
mais on en fit, aussitt aprs, des ditions  part, sans nombre.
Tous les enfants qui naissaient en ces annes se baptisaient Paul et
Virginie, comme prcdemment on avait fait  l'envi pour les noms de
Sophie et d'mile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau,
devenait le parrain souriant de toute une gnration nouvelle. Sa
_Chaumire indienne_, publie en 1791, fut introduite galement dans
les _tudes_, et,  partir de ce moment, son oeuvre gnrale peut tre
considre comme acheve; car les _Harmonies_, qui ont de si belles
pages, ne sont que les _tudes_ encore et toujours. Bernardin de
Saint-Pierre n'est pas un de ces gnies multiples et vigoureux qui se
donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il
ne nous parat ni moins doux ni moins beau pour cela. Les _tudes_ donc,
en y comprenant _Paul et Virginie_ et _la Chaumire_, nous le prsentent
tout entier.

Un ouvrage comme _Paul et Virginie_ est un tel bonheur dans la vie d'un
crivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et
que, lui, peut se dispenser de rien envier  personne. Jean-Jacques, le
matre de Bernardin, et suprieur  son disciple par tant de qualits
fcondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si
d'accord avec le talent de l'auteur que la volont de celui-ci y
disparat, et que le gnie facile et partout prsent s'y fait seulement
sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes
images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du _Saint-Gran_,
excellent littrateur,  l'affectation prs, a fort bien jug au fond,
bien que d'un ton de scheresse ingnieuse, ce chef-d'oeuvre tout
savoureux: M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un
auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitu de telle
sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses dfauts, ni abuser de ses talents.
Les parties faibles de cet crivain, comme la politique, les sciences
exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que
la morale, la sensibilit et la magnificence des descriptions s'y
continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un
cadre troit d'o l'instruction sort sans rveries, le pathtique sans
purilit, et le coloris sans confusion. Le succs devait couronner un
livre qui est le rsultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et
l'ouvrage... M. Villemain, en rapprochant _Paul et Virginie de Daphnis
et Chlo_ (prface des romans grecs), M. de Chateaubriand (_Gnie du
Christianisme_), en comparant la pastorale moderne avec la _Galate_ de
Thocrite, ont insist sur la supriorit due aux sentiments de pudeur
et de morale chrtienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue
de l'art dans _Paul et Virginie_, c'est comme tout est court, simple,
sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette
succession d'aimables et douces penses, vtues chacune d'une seule
image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied 
la beaut. Chaque alina est bien coup, en de justes moments, comme une
respiration lgrement ingale qui finit par un son touchant ou dans
une tide haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas  un trait
aiguis, mais  quelque image, soit naturelle et vgtale, soit prise
aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Lda ou une exhalaison de
violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est
termine au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature
de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est dcrite dans son dtail et
sa splendeur, mais avec sobrit encore, avec nuances distinctes, avec
composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en
pntrant sous le perc de la fort, va veiller les oiseaux dj
silencieux et leur fait croire  une nouvelle aurore. Dans les
descriptions, les odeurs se mlent  propos aux couleurs, signe de
dlicatesse et de sensibilit qu'on ne trouve gure, ce me semble, chez
un pote moderne le plus prodigue d'clat[63].--Des groupes dignes de
Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'pire; des fonds clairs
comme ceux de Raphal dans ses horizons d'Idume; la rminiscence
classique, en ce qu'elle a d'immortel, marie adorablement  la plus
vierge nature; ds le dbut un entrelacement de conditions nobles et
roturires, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du
tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, tranges mme, devenus
jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille _appellations
charmantes_; sur chaque point une mesure, une discrtion, une
distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et
tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se rpondent,
_Paul et Virginie_ est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de
nous montrer,  la fin d'une scne joyeuse, Virginie  qui ces jeux de
Paul (d'aller au-devant des lames sur les rcifs et de se sauver devant
leurs grandes volutes cumeuses et mugissantes jusque sur la grve) font
pousser des cris de peur! Prsage  peine touch, dj pressenti! A
partir de ce moment, depuis ce cri perant de Virginie pour un simple
jeu, le calme est troubl; la langueur amoureuse dont elle est atteinte
la premire, et  laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre
dlicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au
deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathtique et dans les
larmes.

[Note 63: Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant teint les
autres.]

La manire dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde
 merveille avec sa faon de sentir la nature; et c'est presque en
effet (pour oser parler didactiquement) la mme question. Chez lui rien
d'asctique  ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une
antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme,
disait que la matire en est _plus dgnre et plus redoutable encore
que celle de l'homme_. Bernardin se contente de dire dlicieusement:
Il y a dans la femme une gaiet lgre qui dissipe la tristesse de
l'homme.

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui
demandait un jour si Saint-Preux n'tait pas lui-mme: Non, rpondit
Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout  fait ce que j'ai t, mais ce
que j'aurais voulu tre. Bernardin aurait pu faire la mme rponse
 qui lui aurait demand s'il n'tait pas le vieux colon de _Paul et
Virginie_. Dans tout le discours du colon: Je passe donc mes jours loin
des hommes, etc., il a trac son portrait idal et son rve de fin de
vie heureuse.

Mais,  part ce portrait un peu complaisant de lui-mme, je ne crois pas
qu'il y en ait d'autre dans _Paul et Virginie_; ces tres si vivants
sont sortis tout entiers de la cration du peintre. On y remarque
quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontrs
durant sa vie antrieure, mais c'est seulement dans les noms que la
rminiscence, et pour ainsi dire l'cho, se fait sentir. Bernardin
avait pu pouser en Russie mademoiselle de La Tour, nice du gnral
du Bosquet; il avait pu,  Berlin, pouser mademoiselle Virginie
Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer
ces deux noms sur la tte de sa plus chre crature. Trop pauvre, il
avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voil
qu'il leur a pay  elles deux, dans cette seule offrande, la dot du
gnie. Le nom de Paul se trouve tre aussi, non sans dessein, celui d'un
bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il
avait accompagn dans ses qutes. Le bon vieux frre capucin est devenu
l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicit d'enfant:
ainsi va cette fe intrieure en ses mtamorphoses. On ne saurait croire
combien il sert, jusque dans les crations les plus idales, de se
donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aims, sur des
branches lgres. La colombe, touchant a et l, y gagne en essor, et
son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant
soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page
entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se
repose, sans la copier.

S'il n'a plus rencontr de sujet aussi admirablement venu que _Paul et
Virginie_, Bernardin de Saint-Pierre a trouv moyen encore, dans _le
Caf de Surate_, dans _la Chaumire indienne_, de dployer avec bonheur
quelques-unes des qualits distinctives de son talent. Ce sont deux
vrais modles d'une causticit fine et dcente, compatible avec
l'imagination et avec l'idal. Voltaire, dans ses petits contes 
l'orientale, dans _le Bon Bramin_, dans _Zadig_, a prodigieusement
d'esprit, mais rien que de l'esprit, et  tout prix encore. Bernardin,
le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses
deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'teindre, la revtir
d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction.
Nulle part il n'a montr aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et
dans _la Chaumire_ surtout, qui, aprs _Paul et Virginie_, approche le
plus, comme a dit Chnier, de la perfection continue, ce tour de pense
et d'imagination antique, oriental, allant naturellement  l'apologue,
 la similitude, qui enferme volontiers un sens d'sope sous une
expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler
tant de comparaisons, familires  l'auteur et parses en toutes ses
pages, de la solitude avec une montagne leve, de la vie avec une
petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la
plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement
cette partie du talent de Bernardin, est, dans _la Chaumire_, la belle
rponse du Paria: Le malheur ressemble  la Montagne-Noire de Bember,
aux extrmits du royaume brlant de Lahore: tant que vous la montez,
vous ne voyez devant vous que de striles rochers; mais quand vous tes
au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tte, et  vos pieds le
royaume de Cachemire. Cela est aussi merveilleusement trouv dans
l'ordre des sentences morales, que _Paul et Virginie_ dans l'ordre des
compositions pastorales et touchantes.

Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait _la Chaumire indienne_, en
91, il tait au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait
aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire  ses pieds. Sa
rputation tant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs
s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI,
qui tait, bien le roi d'un crivain comme Bernardin, le nommait
intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'_Anacharsis_ et Bernardin
eussent tout  fait convenu, ce semble,  orner ce qu'on appela un
moment le trne restaur et paternel. Ce moment, s'il avait pu se
prolonger, tait particulirement propice au disme philosophique, aux
vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly
pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son
Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-tienne pour historien, qui
proclamait, comme on sait, la Rvolution close et cette constitution de
91 ternelle.

Mais le 10 aot renversait d'un coup l'difice illusoire, et, mme avant
la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les
savants n'ayant pas accueilli le grand crivain comme aussi comptent
qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt
dernires annes de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en
est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en dplaise 
l'optimisme de son interprte), quand elle a obtenu des tres leur
oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite  eux-mmes
et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-l elle les
soignait avec prdilection, les entourait de caresses et d'attraits.
La critique de mme, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle tudie,
l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le ngliger
sans inconvnient dans le dtail du reste de sa vie; il lui suffit de
terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les
attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont
dsormais superflues et deviendraient aisment fastidieuses. Il nous
serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de
Saint-Pierre lentement occup de ses _Harmonies_, de le suivre un peu 
Essonne,  ragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de
ses derniers crits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle,
_le soir d'un beau jour_, si son biographe ne nous avait devanc dans
cette tche heureuse. Nous aurions toujours eu  regretter d'ailleurs
quelques traits discordants qu'il et fallu admettre au tableau, son
attitude maussade au sein de l'Institut, son opinitret contentieuse
dans d'insoutenables systmes, et plus de louanges de _notre grand
Empereur_ que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis,
qui forme un des endroits les plus rcrants de ce dclin, le bonhomme
tragique nous apparat bien suprieur  son ami, par un gnie franc,
cordial, une grande me dbonnaire, et une imagination quelque
peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en
vieillissant. On ferait un chapitre, en vrit digne de Salomon ou du
fils de Sirach, avec tous les mots sublimes sems dans ces lettres
familires. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-mme quand il
se dclare  son ami par ce naf tonnement: Il y a dans mon clavecin
potique des jeux de flte et de tonnerre; comment cela va-t-il
ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi. Et il justifie
ce jugement tout aussitt, soit qu'il s'crie dans une joie grondante:
Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai
secou le monde; je suis devenu avare; mon trsor est ma solitude; je
couche dessus avec un bton ferr dont je donnerais un grand coup 
quiconque voudrait m'en arracher; ou soit qu'il parle tendrement de ces
lectures douces auprs de son feu et des heures paisibles qui vont 
petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales.
Quand il crit de son cher ami de Balk en ces termes: Je ne sais si M.
le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous
comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours,
se sparent et disparaissent, il rentre exactement dans la manire de
Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse?
Oh! la vie de Corneille couronne de cette vieillesse de Ducis! quel
magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plat  en
composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons 
chacun sa saison de beaut et sa gloire.

[Note 64: On lit dans les notes du _Mmorial_ de Gouverneur Morris
(dition franaise) que, sous le coup du 10 aot, M. Terrier de
Montciel, prcdemment ministre de l'intrieur, s'tait rfugi au
Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait
nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant t assez mal accueilli
par son protg, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien l
malheureusement que de trop vraisemblable.]

Bernardin n'tait nullement pote en vers; son amiti avec Ducis ne
l'induisit jamais  quelque ptre ou pice lgre. L'exemple de
Delille, dont _les Jardins_ avaient devanc de deux ans ses _tudes_, et
qu'il avait retrouv plus tard  l'Institut, vers 1805, _trs-amoureux
de la campagne_, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en
l'admirant sans doute, il ne parat point l'avoir envi. Les seuls vers
imprims, je crois, et peut-tre les seuls composs par Bernardin, se
trouvent dans la _Dcade philosophique_ (10 brumaire an III),[65] et ont
pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont infrieurs de
beaucoup aux vers de Fnelon, et trs  l'unisson d'ailleurs de ce
qu'ont tent en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul
romain.[66] Cette impuissance de la mesure serre et du chant, en ces
organisations si accomplies, marque bien la spcialit du don, et venge
les potes, mme les potes moindres, ceux dont il est dit: rinne a
fait peu de vers, mais ils sont avous par la Muse.

[Note 65: Et aussi dans l'_Almanach des Muses_ de 1796.]

[Note 66: Je ne prtends point pourtant, dans cette allusion au
Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvnal et des
crivains du second sicle sur les vers de Cicron. Je sais que Voltaire
(prface de _Rome sauve_) a pu plaider avec avantage la cause de cet
autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de
l'aigle et du serpent, qu'il a lui-mme  merveille traduits. Toutefois,
l'infriorit incomparable du talent potique de Cicron en face de
sa gloire d'orateur et d'crivain philosophique demeure une preuve
 l'appui du fait gnral. Et Jean-Jacques lui-mme, ce roi des
prosateurs, qui a donn quelques jolis vers dans _le Devin_, n'est-il
pas convenu nettement qu'il n'entendait rien  cette _mcanique-l_?]

Bernardin de Saint-Pierre vcut assez pour assister  toute la grande
moiti du dveloppement littraire et potique de M. de Chateaubriand.
Il avait t ds l'abord salu et clbr par lui. Sut-il l'apprcier
en retour et reconnatre en cet crivain grandissant le plus direct, le
plus autoris en gnie, et le plus dvorant en gloire, de ses hritiers?
Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionns ne s'y
trompaient pas. Marie-Joseph Chnier s'armait volontiers de _la
Chaumire indienne_, de _Paul et Virginie_, contre _Atala_ et _Ren_; il
opposait cette simplicit lgante (qui dans son temps avait bien t
une innovation aussi)  la manire de ceux qui dnaturent la prose,
disait-il, en la voulant lever  la posie. Quels qu'aient t sur ce
point les jugements et les prsages de Bernardin de Saint-Pierre, il a
pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il
y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour
constater le rle actif du devancier qui allait demeurer en arrire.[67]
Bernardin n'a pas non plus mdiocrement agi sur d'autres crivains
forms vers cette fin du sicle, et moins connus comme peintres qu'ils
ne mriteraient, sur Ramond, sur Snancour. Lamartine, en faisant lire
et relire  son Jocelyn le livre de _Paul et Virginie_, a proclam cette
influence premire sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des
_tudes_, s'est prolonge en plissant jusqu' nous; il n'y a pas rendu
un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses
_Harmonies_, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que
par cette pice du _Soir_ des premires _Mditations_, qui est comme la
posie mme de Bernardin, recueillie et vaporise en son intime essence.
M. Ferdinand Denis, auteur de _Scnes de la Nature sous les Tropiques_
et d'_Andr le Voyageur_, est dans nos gnrations un reprsentant
trs-pur et trs-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de
Saint-Pierre: par les deux ouvrages cits, il appartient tout  fait 
son cole; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons
t une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons t baigns,
quelque soir, de ses molles clarts, et nous retrouvons ses fonds
de tableaux embellis dans les lointains dj mystrieux de notre
adolescence. Oh! que son rayon de mlancolique et chaste douceur, s'il
faiblit en s'loignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de
luire longtemps, comme la premire toile des belles soires, au ciel
plus ardent de ceux qui nous suivent!

Octobre 1836.

[Note 67: Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume
imprim en Suisse (_Mlanges de Littrature_, par Henri Piguet,
Lausanne, 1816), une rponse prcise  la question que nous nous posions
ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la littrature
et des crivains franais, avait fait le voyage de Paris vers 1810;
il dsirait passionnment connatre Bernardin de Saint-Pierre, et lui
crivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant rve, il
l'assigea de questions directes et naves:--Je lui demandai quels
taient ses meilleurs amis.--Ma famille et ma muse: mes moments de
verve me font jouir vritablement.--Vous connaissez sans doute M. de
Chateaubriand, qui a parl de vous avec admiration?--Non, je ne le
connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du _Gnie du
Christianisme_: son imagination est trop forte.--Ceci rentre dans une
observation gnrale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est
qu'en littrature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur
immdiat, son hritier prsomptif. Michel-Ange traitait volontiers
Raphal d'effmin; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin;
Buffon rpondait  Hrault de Schelles qui le questionnait sur le style
de Jean-Jacques:--Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau
a tous les dfauts de la mauvaise ducation; il a l'interjection,
l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle. On vient d'entendre
Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatient, prononcer sur
l'auteur de Ren: _Imagination trop forte!_--Toujours et partout la
vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les gnrations
d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empresses
de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se dvorer! Avertis du
moins, tchons de ne pas faire ainsi.]

Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est
retrouv sous ma plume au tome VI des _Causeries du Lundi_, et en plus
d'une page du livre intitul: _Chateaubriand et son Groupe littraire_.



  MMOIRES
  DU
  GNRAL LA FAYETTE

(1838.)


I

Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois
premiers volumes ont paru depuis dj bien des mois. Mais on est moins
en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue,
la popularit ou l'esprit de parti n'ont plus rien  faire, et qui est
entr tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'poque qu'il
reprsente et qui est de mme accomplie.

La Rvolution franaise, en effet, peut tre considre comme
entirement termine, sous les formes, du moins, qu'elle a prsentes 
chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis
la dclaration des droits jusqu'au programme de l'Htel de Ville,
roulent dans un cercle dtermin d'ides et d'expressions, ne semblent
plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces mmes termes.
On peut s'en rjouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le
rsultat semble acquis; dans ces termes-l, il est obtenu.. ou manqu;
et,  mon sens, en partie obtenu, en partie manqu. Ceux mme qui
continuent de prendre l'humanit par le ct ouvert et gnreux, qui
embrassent avec chaleur une philosophie de _progrs_, et persistent avec
mrite et vertu dans des esprances toujours ajournes et d'autant
plus largies, ceux-l (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer
quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-l ont des
formules auprs desquelles le programme de La Fayette, la dclaration
des droits, n'est plus qu'une prface trs-gnrale et trs-lmentaire,
ou mme ils vont  contredire et  _biffer_ sur quelques points ce
programme.

La Rvolution franaise a eu des moments bien diffrents, et, quoiqu'on
retrouve La Fayette au commencement et  la fin, il y a eu d'autres
coles rivales et au moins gales de celle qu'il y reprsente. Outre
l'cole amricaine, il y a eu l'cole anglaise, et celle d'une dictature
plus ou moins dmocratique,  laquelle on peut rapporter,  certains
gards et toute restriction garde, la Convention et l'Empire.

L'cole amricaine prtend tirer tout du peuple et de l'lection
directe. L'cole anglaise a surtout en vue l'quilibre de certains
pouvoirs, mans de source diffrente. L'cole dictatoriale et
imprialiste (je la suppose claire) a pour principe de tout
prendre sur soi et de se croire suffisamment justifie  faire
administrativement ce qui est de l'intrt d'tat, dans le sens de
l'ordre et de la socit.

Sans avoir  m'expliquer avec dtail sur l'tablissement de 1830, ce
qui mnerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est
vident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, amricaine, anglaise,
imprialiste, n'a triomph, et qu'il s'est fait une sorte de compromis
trs-mlang entre toutes les trois. Le principe lectif qui a t
jusqu' faire un roi par des dputs, n'a pas t alors jusqu' refaire
des dputs, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs,
bien qu'monde dans son personnel et atteinte dans sa reproduction
aristocratique, a subsist, au choix du roi. Ainsi l'cole amricaine
n'a pas t satisfaite.

L'cole anglaise, communment dite doctrinaire, l'aurait t plutt.
Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point
d'appui manquait de ce cot: il a fallu asseoir le centre de l'quilibre
sur la _classe moyenne_, et faire un peu artificiellement la thorie de
celle-ci, qui pouvait  tous moments ne pas s'y prter. On y a russi
pourtant assez bien,  l'aide de beaucoup d'habilet sans doute, 
l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti oppos tait capable
et auxquelles il n'a pas manqu.

L'cole doctrinaire parat avoir russi plus qu'aucune dans la solution
politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-tre dans l'apparence
en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-mme le sait bien et
parat aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses
de l'Empire ont laiss dans les moeurs et le caractre de la nation un
pli qu'elles y avaient trouv dj: en temps ordinaire, nulle nation ne
se prte autant  tre gouverne,  tre administre que la ntre, et
n'y voit plus de commodits et moins d'inconvnients. Sous les formes
parlementaires,  travers l'quilibre assez peu compliqu des pouvoirs
et le jeu suffisamment modr de l'lection, il y a une administration
qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des
prdilections et de la philosophie de la socit actuelle parat tre
de ce ct. Sans s'inquiter, autant que d'ingnieux publicistes, de
l'endroit prcis o se trouve le ressort actif du mouvement, la majorit
de la socit actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et
industrielle, sur laquelle on s'est principalement fond, profite du
mouvement lui-mme: sans faire de si soudaines diffrences entre ce qui
s'est succd au pouvoir depuis quelques annes, elle semble trouver
qu'en gnral le principe est le mme et qu'on la sert  peu prs 
souhait.

Et que mettrez-vous en place de la monarchie lgitime? objectait-on,
quelques mois avant aot 1830,  l'une des plumes les plus vives et les
plus fermes de l'opposition antidynastique d'alors.--Eh bien! fut-il
rpondu, nous mettrons la monarchie administrative[68]. Le mot tait
profond et perant; la forme et les moyens parlementaires demeuraient
sous-entendus.

[Note 68: C'est Armand Carrel en personne qui rpondait cela  M.
Cousin.]

Ceci revient  dire que la socit parat se contenter aujourd'hui
d'tre gouverne en vue principalement de ses intrts matriels et de
ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut
juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la dmonstration de
son zle est ailleurs. Et c'est  ce point de vue essentiel qu'on doit
surtout dire que la Rvolution franaise est termine, que ses
rsultats sont en partie obtenus, en partie manqus, et que l'esprit,
l'_inspiration_ qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carrire,
fait dfaut. Dans la socit civile on est  peu prs en possession
de tous les rsultats voulus par la Rvolution; dans l'association
politique, il y a beaucoup plus  dsirer; mais enfin, si l'on
s'inquitait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le
_dsirait_ rellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but
comme sous la Restauration, l'esprit de la Rvolution franaise vivrait
encore, et cette grande re ne serait pas finie. Or, quels que puissent
tre les regrets amers, silencieux ou exasprs, de quelques individus
fidles  leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89  1830, n'avait pas
cess, sous une forme ou sous une autre, dans les assembles ou dans
les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'_opinion publique_,
d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est
retire tout d'un coup et a comme expir au moment o, dans un dernier
clat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres
penchants plus ou moins nobles, sont venus  l'ensemble de la socit,
et, favoriss de toutes parts, agrs par les gouvernants comme des
garanties, ils se dveloppent avec une rapidit presque effrne, qui
ne permet pas le retour. Sans doute la gnrosit, l'enthousiasme, le
dsintressement dans l'ordre des affections gnrales et dans celui de
l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus
que la corruption, l'gosme et l'influence masque de toutes les
roueries. Sans doute chaque gnration nouvelle vient verser comme un
rafrachissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu' demi
gte; les ardeurs s'teignent et se rallument sans cesse, le flambeau
des esprances et des illusions se perptue:

  Et, quasi cursores, vita lampada tradunt.

En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait tre destitu de
la vie et de l'amour.

Mais aujourd'hui, l mme o, en dehors des cadres rguliers et du train
rgnant de la socit, il y a incontestablement systme philosophique
lev, et  la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite
directe et immdiate des ides de la Rvolution franaise. Voyez l'cole
de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les
plus religieux, l'cole de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils
interprtent  leur manire, ils tendent et transforment les thories
de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, ds
qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un
cycle tout nouveau. De mme, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse
et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopdistes de nos jours:
ils procdent de la Rvolution franaise et de la philosophie du XVIIIe
sicle, assurment; mais de combien d'autres devanciers ils procdent
galement, et avec quels dveloppements particuliers et considrables!
C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le
filial dessein de poursuivre.

Ainsi, pour revenir  l'occasion et au point de dpart de ces
considrations, La Fayette, venu en tte de la Rvolution franaise, est
mort en mme temps qu'elle a fini, et sa vie tout entire la mesure.

Il a cela de particulier et de singulirement honorable d'y avoir cru
toujours, _avant_ et _pendant_, et mme aux plus dsesprs moments; d'y
avoir cru avec calme et avec une fermet sans fougue. Que des hommes de
la _Montagne_, les hros plus ou moins sanglants de cette formidable
poque, soient demeurs fixes jusqu'au bout dans leur conviction et
soient morts la plupart immuables, on le conoit: la foudre, on peut
le dire sans mtaphore, les avait frapps: une sorte de coup fatal les
avait saisis et comme immobiliss dans l'attitude hroque ou sauvage
qu'avait prise leur me en cette crise extrme; ils n'en pouvaient
sortir sans que leur caractre moral  l'instant tombt en ruine et en
poussire. Il n'y avait dsormais de repos, de point d'appui pour eux,
que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de
libert et plus de mrite  rester fixe dans des mesures plus modres,
ou si c'est un simple effet du caractre, c'est un tmoignage de force
non moins rare et dont la proportion constante a sa beaut.

Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des
premiers avec lui sur la brche  l'assaut de l'ancien rgime, combien
peu continurent de croire  leur cause! Mirabeau et Sieys, ces deux
intelligences les plus puissantes, tournrent court bientt: aprs un an
environ de rvolution ouverte, Mirabeau tait pass  la conservation,
et Sieys au silence dj ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut
gure parler en aucun temps en matire de croyance quelconque; il avait
commenc, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs
secondaires, Roederer en tait probablement dj, en 91,  ses ides
_in petto_ de pouvoir absolu clair, dont sa vieillesse causeuse et
enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux
qui restrent fidles  leurs convictions, bien peu le furent  leurs
esprances. M. de Tracy croyait toujours  l'excellence de certaines
ides, mais il avait cess de croire  leur ralisation et  leur
triomphe; dans les premires annes du sicle, et sous les ombrages
d'Auteuil, il confiait tristement  des pages retrouves aprs lui la
dmission profonde de son coeur. La Fayette n'a cess de croire et 
l'excellence de certaines ides et  leur triomphe; il n'a, en aucun
moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais dsespr. Pendant
que le gouvernement imprial s'affermissait, il cultivait sa terre de
Lagrange et _attendait la libert publique_.

Mais avait-il raison d'y croire? est-ce  lui supriorit d'esprit
autant que supriorit de caractre, d'y avoir cru en un sens qui s'est
trouv  demi illusoire?--Certes, je ne prtendrai pas qu'il n'y ait
eu chez Mirabeau, chez Sieys, chez Talleyrand, mme chez Roederer, un
grand tmoignage d'intelligence dans cette promptitude  entendre les
divers aspects de l'humanit,  s'en souvenir,  deviner,  ressaisir
sitt le dessous de cartes et le revers,  se rendre compte du lendemain
ds le premier jour,  ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils
avaient (ou non) partage un moment;  discerner, sous la circonstance
d'exception, l'invitable et prochain retour de cette perptuelle
humanit avec ses autres passions, ses infirmits, ses vices et ses
duperies sous les emphases. Malgr la dfaveur qui s'attache  cet aveu
dans un temps d'emphase gnrale et de flatterie humanitaire, il m'est
impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanit
refaite  neuf, tant que ce sera la mme prcisment que tous les grands
moralistes ont pntre et dcrite, celle que les habiles politiques
savent,--mais au rebours des moralistes, sans le dire,--il y aura
tmoignage, avant tout, d'intelligence  dominer par la pense les
conjonctures, si grandes qu'elles soient,  s'en tirer du moins et 
s'en isoler en les apprciant,  dmler sous l'cume diverse les mmes
courants,  sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent
uniques, les mmes vieux ressorts. Pourtant si 'a t, avant tout,
chez La Fayette, une supriorit de caractre et de coeur de croire 
l'avnement invincible de certains principes utiles et gnreux, ce n'a
pas t une si grande infriorit de point de vue; car si ses principes
n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont
eu une part de triomphe infiniment suprieure (au moins  l'heure
de l'explosion)  ce que les autres esprits rputs surtout sagaces
auraient os leur prdire.

Chez les hommes qui jouent un grand rle historique, il y a plusieurs
aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut
tudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en
tient dans l'histoire, est le ct extrieur, celui du rle mme avec
sa parade ou son appareil, avec sa reprsentation. La Fayette a eu si
longtemps un rle extrieur, et l'a eu si constant, si _en uniforme_
j'ose dire, qu'on s'est habitu, pour lui plus que pour aucun autre
personnage de la Rvolution,  le voir par cet aspect; habit national,
langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La
Fayette n'a t que cela. Ceux qui l'ont davantage approch et entendu
ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent
piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes,
peinture vive et dshabille des personnages clbres, rvlations et
propos redits sans faon, qui sentaient leur XVIIIe sicle, quelque
chose de ce que les charmantes lettres  sa femme, aujourd'hui publies,
donnent au lecteur  entrevoir, et de ce que le rle purement officiel
ne portait pas  souponner. Ce ct intrieur, chez La Fayette, ne
djouait pas l'autre, extrieur, et ne le dmentait pas, comme il
arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au
contraire, sur beaucoup de points, dans la continuit des sentiments,
dans la tenue et la dignit srieuse des manires, et par une simplicit
de ton qui ne devenait jamais de la familiarit. Pourtant ces fonds
de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'exprience en
apparence consomme, eussent pu sembler en train d'chapper par un bout
 l'uniforme prtention du rle extrieur, si, plus au fond encore, et
sur un troisime plan, pour ainsi dire, ne s'tait leve, d'accord avec
l'apparence premire, la conviction inexpugnable, comme une muraille
forme par la nature sur le rocher (_arx animi_). Au pied de cette
conviction ne pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les
rminiscences railleuses, les dsappointements dj tant de fois
prouvs, les expriences faites par lui-mme de la corruption mondaine
et humaine, venaient mourir. Il y avait arrt tout court. C'est bien.
Mais  l'abri de la forteresse, et  ct d'une lgitime confiance en ce
qui ne prit jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et
de gnreux, ne se glissait-il pas un coin de crdulit? Cet homme
qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait
pratiqus avec tact, celui-l mme qui racontait si merveilleusement et
par le dessous Mirabeau, Sieys et les autres, qui leur avait tenu tte
en mainte occasion, qui avait dml le pour et le contre en Bonaparte,
et qui l'a jug en des pages si parfaitement judicieuses[69], ce mme
La Fayette, ne l'avons-nous pas vu dispos  croire au premier venu
soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? L est le point
faible, tout juste  ct de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans
cesse renaissante  l'gard de ceux qu'il n'avait pas encore prouvs,
il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie
peut-tre parce que c'tait dans son rle, dans sa convenance politique
et morale ( son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui
faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi
qu'il en soit (rare loge et peut-tre applicable  lui seul entre les
hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carrire), chez La
Fayette le rle extrieur et l'inspiration intrieure se rejoignaient,
se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin,
intressant  entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait
qu'une agrable diversion entre le personnage public toujours prochain
et l'intrieur moral toujours prsent, et n'allait jamais jusqu'
interrompre ni  laisser oublier la communication de l'un  l'autre.

[Note 69: _Mes Rapports avec le premier Consul_, tome V.]

D'ensemble, on peut considrer La Fayette comme le plus prcoce, le plus
intrpide et le plus honnte assaillant  la prise d'assaut de l'ancien
rgime, ds les dbuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du
chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'lance  la brche en 89
l'pe en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-tendard gnral
de la Rvolution en 1830. Un trs-spirituel crivain, M. Saint-Marc
Girardin, en louant La Fayette dans les _Dbats_ (preuve qu'il est bien
mort), a conjectur que, s'il avait vcu au Moyen Age, il aurait fond
quelque ordre religieux avec la puissance d'une ide morale fixe. Je
crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait t ce qu'il fut de nos
jours, un chevalier, cherchant encore  sa manire le triomphe des
droits de l'homme sous prtexte du Saint-Graal, ou bien un crois en
qute du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous
un Pierre-l'Ermite, c'est--dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes
croisades.

Cette sorte de vocation chevaleresque du hros rpublicain, de
l'Amricain de Versailles, apparat tout d'abord dans les volumes de
Mmoires et de Correspondance publis. C'est en rendant compte de ces
volumes prcieux, recueillis avec la plus scrupuleuse pit d'une
famille pour une vnrable mmoire, qu'il nous sera ais de suivre et
de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un
caractre toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il
paraisse.

Le premier volume et la moiti du second contiennent tous les faits de
la vie de La Fayette antrieure  89, la guerre d'Amrique, ses voyages
en Europe au retour; tantt ce sont des rcits et des chapitres de
mmoires de sa main, tantt ce sont des correspondances qui y supplent
et les continuent. Cette portion du livre est trs-intressante et
neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle,
d'ailleurs plus connu, de 89  92, dans lequel on ne marche qu' travers
les justifications, rectifications.--On saisit tout d'abord le trait
essentiel, le grand ressort du caractre de La Fayette, et lui-mme
il le met  nu ingnument: Vous me demandez l'poque de mes premiers
soupirs vers la gloire et la libert; je ne m'en rappelle aucune dans
ma vie qui soit antrieure  mon enthousiasme pour les anecdotes
glorieuses,  mes projets de courir le monde pour chercher de la
rputation. Ds l'ge de huit ans, mon coeur battit pour cette hyne
qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage _(en
Auvergne)_, et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arriv
au collge, je ne fus distrait de l'tude que par le dsir d'tudier
sans contrainte. Je ne mritai gure d'tre chti; mais, malgr ma
tranquillit ordinaire, il et t dangereux de le tenter, et j'aime
 penser que, faisant en rhtorique le portrait du cheval parfait, je
sacrifiai un succs au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la
verge, renversait son cavalier. Ce ne sont pas seulement les coliers
de rhtorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succs,
c'est--dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une
action d'o rsulte le plus grand honneur  leur rle, la plus grande
satisfaction  leurs sentiments.

Ds l'adolescence, les liaisons rpublicaines charment La Fayette; ce
qu'ont crit et prch Jean-Jacques, Mably, Raynal, il le fera; lui, le
descendant des hautes classes, il sera le premier champion, le paladin
le plus avanc des intrts et des passions nouvelles. Le rle est beau,
trange, hasardeux; il est fait pour enlever un jeune et noble coeur.
Au rgiment, dans le monde,  son dbut, La Fayette est gauche, mal 
l'aise, assez taciturne [70]; il garde le silence, parce qu'en cette
compagnie _il ne pense et n'entend gure de choses qui lui paraissent
mriter d'tre dites_. Il observe et il mdite; sa pense franchit les
espaces, et va se choisir, par del les mers, une patrie. A la premire
connaissance de cette querelle (anglo-amricaine), mon coeur, dit-il,
fut enrl, et je ne songeai plus qu' joindre mes drapeaux.

[Note 70: Sur ce La Fayette de 1775, qui essaie du _bon air_ et y
russit peu, il faut voir la Notice place en tte de la _Correspondance
entre Mirabeau et le comte de La Marck_ (1851), Tome I, page 62.]

Il n'a pas vingt ans, il s'chappe sur un vaisseau qu'il frte, 
travers toutes sortes d'aventures. Aprs sept semaines de hasards dans
la traverse, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol
amricain, son premier mot est un serment de vaincre ou de prir avec
cette cause. Rien de sincre et d'enlevant comme ce dpart, cette
arrive; c'est le dbut hroque du pome et de la vie, la candeur qu'on
n'a qu'une fois. Plus tard, en avanant, tout cela se complique, se
drange ou s'arrange  dessein, se gte toujours.

A peine dbarqu, il court vers Washington: la majest de la taille et
du front le lui dsigne comme chef autant que les qualits profondes.
La Fayette s'attache  lui, et devient le disciple du grand homme.
Washington parat bien grand, en effet, au milieu de cette guerre
difficile, qui se trane sur de vastes espaces, pleine de misres, de
lenteurs, de revers, entrave par les rivalits et les jalousies soit du
Congrs, soit des autres gnraux: Simple soldat, dit excellemment La
Fayette en le caractrisant, il et t le plus brave; citoyen obscur,
tous ses voisins l'eussent respect. Avec un coeur droit comme son
esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le crant
exprs pour cette rvolution, la nature se fit honneur  elle-mme,
et, pour montrer son ouvrage, elle le plaa de manire  faire chouer
chaque qualit, si elle n'et t soutenue de toutes les autres. Il y a
dans ces Mmoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir
t crits par une plume historique profonde et familire avec tous les
replis.

Bless presque ds son arrive  la droute de la Brandy-wine, La
Fayette crit, pour la rassurer,  madame de La Fayette ces charmantes
lettres qui ont t si remarques pour la coquetterie gracieuse du ton,
_mon cher coeur_, et pour l'agrable assaisonnement que ce fin langage
du XVIIIe sicle apporte  la sincrit rpublicaine des sentiments. En
d'autres endroits, c'est le ton rpublicain et philosophique qui devient
piquant en se mlant  certaines habitudes lgres et en les voulant
exprimer. On sourit de lire  propos d'un loge des moeurs amricaines:
Livres  leur mnage, les femmes en gotent, en procurent toutes les
douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est
aimable autant que dcente. Dans les mariages de hasard qu'on fait 
Paris, la fidlit des femmes rpugne souvent  la nature,  la raison,
on pourrait presque dire aux principes de la justice. Ces _principes de
la justice_ qui viennent l tout d'un coup pour auxiliaires aux mille
et une infidles liaisons du beau monde d'alors, datent le sicle 
ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent
l'Atlantique, comme en zphyrs, d'un air si dgag.

Le Congrs avait dcid une expdition dans le Canada, et en avait
charg La Fayette. On esprait mener comme on le voudrait ce commandant
de vingt-un ans; l'on dsirait surtout le sparer de Washington. La
Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait dispos
aucun moyen, l'expdition manqua, ne se commena point; mais La Fayette
souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la rise, crit-il
 Washington: J'avoue, mon cher gnral, que je ne puis matriser la
vivacit de mes sentiments, ds que ma rputation et ma gloire sont
touches. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur,
_sans laquelle je ne puis vivre_, se trouve dpendre de projets que j'ai
connus seulement lorsqu'il n'tait plus temps de les excuter. Je vous
assure, mon ami cher et vnr, que je suis plus malheureux que je
ne l'ai jamais t. Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout,
possde  un haut degr l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation,
le respect de soi-mme; ce qui est bien  lui, c'est, dans cette affaire
du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifi son dsir de noble
gloire personnelle  un sentiment d'intrt public. Pourtant on
dcouvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'tait pas un
_gouvernant_ et n'aurait pas eu cette capacit. Il tait une nature trop
individuelle, trop chevaleresque pour cela; occup sans doute de la
chose publique, mais aussi de sa ligne,  lui,  travers cette chose.
Nous l'en louons plus que nous ne l'en blmons. Il n'y a pas trop
d'hommes publics qui aient ce dfaut-l, de penser constamment  l'unit
et  la puret de leur ligne.

Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est l
l'endroit sensible et faible de son cher lve; il le rassure, en nous
confirmant l'honorable source du mal: Je m'empresse de dissiper toutes
vos inquitudes; elles viennent d'une sensibilit peu commune pour tout
ce qui touche votre rputation. Pareil dbat se renouvelle en diverses
circonstances. Lorsque l'escadre franaise sous d'Estaing, aprs avoir
brillamment paru  Rhode-Island, fut contrainte, aprs un combat et un
orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colre dans
le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de _trahison_, si cher
aux masses mues, circulait; un gnral amricain, Sullivan, cdant  la
passion, mit  l'ordre du jour que les _allis les avaient abandonns_.
La Fayette, dans cette position dlicate, se conduisit  merveille; il
exigea de Sullivan que l'ordre du matin ft rtract dans celui du soir;
il ne souffrit pas qu'on dt devant lui un seul mot contre l'escadre.
Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carrire de La Fayette, se
confondit avec le culte de la popularit, ici s'en sparait, et il fut
pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularit. Tout cela est
bien; mais coutons Washington, apprciant, sans s'tonner, la nature
humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'tant pas
idoltre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et
qu'il prfre: Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas
attacher trop d'importance  d'absurdes propos tenus peut-tre sans
rflexion et dans le premier transport d'une esprance trompe. Tous
ceux qui raisonnent reconnatront les avantages que nous devons 
la flotte franaise et au zle de son commandant; mais, dans un
gouvernement libre et rpublicain, vous ne pouvez comprimer la voix
de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans
penser, et par consquent juge les rsultats sans remonter aux causes...
C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui djoue une
esprance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune
que de condamner sans examen.

Comme complment et correctif de ce jugement de Washington sur les
gouvernements rpublicains, il convient de rapprocher ce passage d'une
lettre de lui  La Fayette, crite plusieurs annes aprs (25 juillet
1785): il s'agit de la ncessit qui se faisait gnralement sentir 
cette poque, parmi les ngociants du continent amricain, d'accorder au
Congrs le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: Ils sentent
la ncessit d'un pouvoir rgulateur, et l'absurdit du systme qui
donnerait  chacun des tats le droit de faire des lois sur cette
matire, indpendamment les uns des autres. Il en sera de mme, aprs
un certain temps, sur tous les objets d'un commun intrt. Il est
 regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours ncessaire aux tats
dmocratiques de _sentir_ avant de pouvoir _juger_. C'est ce qui fait
que ces gouvernements sont lents. Mais  la fin le peuple revient au
vrai. Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme intrt.
En ce qui est du reste, il n'y a aucune ncessit, et il y a mme
trs-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et
pour qu'on s'en soucie[71].

[Note 71: Ce n'est point par occasion et par accident que Washington
exprime cette ide sur les ttonnements et les _-peu-prs_ qui sont
la loi du rgime dmocratique; il y revient en maint endroit dans ses
lettres  La Fayette, et non pas videmment sans dessein. Ainsi encore 
propos des tiraillements intrieurs qui, aprs la conclusion de la
paix et avant l'tablissement de la Constitution fdrale, allaient 
dconsidrer l'Amrique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des
cours mfiantes: Malheureusement pour nous, crit Washington (10 mai
1786), quoique tous les rcits soient fort exagrs, notre conduite leur
donne quelque fondement. C'est un des inconvnients des gouvernements
dmocratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe
frquemment, est souvent oblig de subir une exprience, avant d'tre en
tat de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter
avec eux leur remde. Toutefois, on doit regretter que les remdes
viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer  temps
ne soient pas couts avant que les hommes aient souffert dans leurs
personnes, dans leurs intrts, dans leur rputation. Washington,
persuad de l'avantage du gouvernement dmocratique avec ces rserves,
me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuad de
l'excellence de la forme sans rserve.]

La Fayette en tait  ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au
feu de la jeunesse, et lui-mme, quand il revient, pour la raconter, sur
cette poque, il semble parler de quelque excs que l'ge aurait tempr
et guri. Mais c'est  la fois bon got et une autre sorte d'illusion
que de faire par endroits bon march de soi-mme dans le pass; quand on
a un trait vivement prononc dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure
pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire
effac[72]. Il en est de mme de certaines ides si ancres qu'elles
semblent moins tenir  l'intelligence qu'au caractre. D'ailleurs La
Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agrablement
(qui se connaissait en immuabilit), La Fayette est un des hommes qui
jusqu' la fin ont le moins chang.

[Note 72: Se rappeler la belle ptre morale de Pope sur le
_caractre des hommes_, et le passage si vrai sur la _passion matresse
et dominante_.]

Je ne puis m'empcher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette
tout ce qui se dnote dans le sens prcdent, tout ce que trahit, en
chaque occasion, son me avide d'estime et honorablement chatouilleuse.
Ds que la France se dclare pour l'Amrique, il pense  quitter les
drapeaux amricains pour rejoindre ceux de son pays: J'avais fait le
projet, crit-il au duc d'Ayen, aussitt que la guerre se dclarerait,
d'aller me ranger sous les tendards franais; j'y tais pouss par la
crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je
jouis ici, ne parussent tre les raisons qui m'avaient retenu. Des
sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur.Mais il
ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne
saurait souffrir qu'on les lui pt attribuer. Tel est le La Fayette
primitif, avant que les leons si positives de la Rvolution franaise
et l'exemple des garements de l'opinion soient venus le modrer  la
surface bien plus que le modifier profondment. Les anciens chevaliers,
les gentilshommes franais avaient pour culte l'honneur. Chevalier et
gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet idal dlicat; mais
il arriva au moment o il allait y avoir confusion et transformation
de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularit, et il
devana ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fidles
gentilshommes,  la bonne opinion de ses pairs, il visa  la bonne
opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est--dire
de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveaut et de la
grandeur d'me dans cette ambition, dt-il y entrer quelque mprise.
Quand il revient pour la premire fois d'Amrique, La Fayette, reu,
compliment  la cour, exil pour la forme, est ft  Paris. Les
ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui
fait avoir le rgiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme
toujours; les baisers cessent: Les temps sont un peu changs, crit-il
(trois ou quatre ans aprs), mais il me reste ce que j'aurais choisi,
la _faveur populaire_ et la tendresse des personnes que j'aime. Cette
faveur populaire, qui sonnait si flatteusement  son oreille, et qui
reprsentait pour lui ce qu'tait l'honneur  un Bayard, fut jusqu' la
fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas  ce qu'il crut
de son devoir et de ses serments (ce qui est trs-mritoire); mais, par
une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier
tout entire ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la
regrettant qu'en la croyant possder encore.

[Note 73: Les annes en s'coulant permettent bien des choses. Le duc
de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans
sa jeunesse, disait en bgayant et de l'air le plus srieux: M. de La
Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'tait pas
chose facile: ne l'avait pas qui voulait! Il paraissait faire plus de
cas de lui pour cette conqute que pour toutes celles de 89.]

Dans cette mme guerre d'Amrique,  son second voyage (1780), La
Fayette arrive  Boston, prcdant de peu l'escadre franaise qui amne
les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de
Versailles  l'insu de l'Amrique et par son crdit personnel. Mais le
corps franais est peu considrable; pendant toute la campagne de 1780,
M. de Rochambeau croit devoir rester  Rhode-Island. La Fayette s'en
impatiente et lui crit tout naturellement: Je vous l'avouerai en
confidence, au milieu d'un pays tranger, mon amour-propre souffre de
voir les Franais bloqus  Rhode-Island, et le dpit que j'en ressens
me porte  dsirer qu'on opre. Il y avait ml quelque premire
vivacit envers M. de Rochambeau, qu'il rtracte. Rochambeau lui rpond,
et on remarque cette phrase, qui va juste  l'adresse de ce mme
sentiment d'honorable susceptibilit auquel nous avons vu dj
Washington rpondre: C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de
croire les Franais invincibles; mais je vais vous confier un grand
secret d'aprs une exprience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus
aiss  battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils
la perdent tout de suite, quand ils ont t compromis  la suite de
l'ambition particulire et personnelle. La Fayette alors se retourne
vers Washington, et sollicite de lui une certaine expdition dont
il prcise les bases, qui aurait de l'clat, dit-il, des avantages
probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si
elle ne russit pas, n'entrane pas de suites fatales. Washington
rpond: Il est impossible, mon cher marquis, de dsirer plus ardemment
que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais
nous devons plutt consulter nos moyens que nos dsirs, et ne pas
essayer d'amliorer l'tat de nos affaires par des tentatives dont le
mauvais succs les ferait empirer. Il faut dplorer que l'on ait mal
compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre
rputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage.
On voit que chacun reste dans son rle; mais ces rles divers se
reproduisent trop frquemment dans la suite des vnements, pour qu'on
les puisse attribuer  la seule diffrence des ges. Or, ce qui est du
caractre persiste, se recouvre peut-tre, mais se creuse assurment
plutt que de diminuer, avec l'ge. Le premier mobile de La Fayette est
l'_opinion_ dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique,
le _los_ honnte. On peut acqurir plus tard de l'exprience, de
l'habilet, de la finesse; on en acquiert, c'est invitable; chacun a la
sienne en avanant dans la vie et  force de se mesurer aux preuves.
Mais cette exprience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas
autour de sa qualit premire fondamentale, qu'on ne la mette pas
prfrablement au service de son premier tour de caractre, quand il
est dcisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses
fondements l'ide qui est devenue la vie mme de La Fayette et qui
est le mot de son rle: la plus grande faveur populaire entourant et
couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique.
Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez
bien atteinte pour qu'on ne puisse s'tonner que, la premire jeunesse
passe, il s'y soit ml chez lui un peu d'art, un art toujours noble.

Dans cette premire partie des Mmoires et de la vie de La Fayette, 
ct de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du
matre, du vritable grand homme d'tat rpublicain, de Washington.
A lire les dtails de la lutte commenante et les vicissitudes si
prolonges, si tirailles, on comprend,  moins d'avoir un systme de
philosophie de l'histoire prexistant, combien la destine de l'Amrique
du Nord tait lie  lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de
ce ct ne pas se former d'empire.--On parlait de Washington: C'est
un bien grand homme, disais-je, et les Mmoires du gnral La Fayette
montrent que sans lui la rvolution d'Amrique aurait pu de reste ne pas
russir.--Oui, rpondit un philosophe,[74] il tait bien ncessaire;
mais quand les choses sont mres, ces sortes d'hommes ncessaires se
rencontrent toujours.--A la bonne heure! aurait-on pu rpliquer; mais
n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se prsentent point, on aime  croire
que c'est que les choses et les ides n'taient pas encore mres?

[Note 74: M. le duc de Broglie.]

On connaissait dj quelques-unes des principales lettres de Washington
 La Fayette, que ce dernier avait communiques; elles ont un genre de
beaut simple, sense, calme, majestueuse, religieuse, qui lve l'me
et mouille par moments l'oeil de larmes. Nous sommes  prsent, crit
Washington  La Fayette (avril 1783), un peuple indpendant, et nous
devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi
les nations de la terre, et nous avons un caractre  tablir. Le temps
montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du
moins je le crains, que la politique locale des tats interviendra trop
dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prvoyance dgages
de prjugs auraient dict plus large, plus libral; et nous pourrons
commettre bien des fautes sur ce thtre immense, avant d'atteindre 
la perfection de l'art... Mais la lettre tout  fait monumentale et
historique est celle qui a pour date: _Mount-Vernon_, 1er _fvrier_
1784, aussitt aprs la rsignation du commandement: Enfin, mon cher
marquis, je suis  prsent un simple citoyen sur les bords du Potomac, 
l'ombre de ma vigne et de mon figuier... On est dans Plutarque, on est
 la fois dans la ralit moderne. Washington ne fut pas laiss trop
longtemps  l'ombre de son figuier. Appel en 1789  la prsidence, il
fut le premier  fonder,  pratiquer le gouvernement au sein du pays
qu'il avait dj sauv et fond dans son existence mme. Homme unique
dans l'histoire jusqu' ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de
direction nationale et sociale, et en mme temps homme de libert, d'une
intgrit morale inaltrable. Depuis et avant Csar jusqu' Napolon,
tout ce qui a brill et influ en tte des nations, grand roi ou grand
ministre, n'a song et n'est parvenu  russir qu' l'aide d'une dose de
machiavlisme plus ou moins mal dissimule, tellement qu'on est en
droit de se demander si le contraire est possible et si l'entire vertu
n'apporte pas son obstacle, son chec avec elle. On n'a pour opposer
vritablement  cette triste vue que le nom de Washington, qui
va rejoindre  travers les sicles ces noms presque fabuleux des
paminondas et des hros de la Grce. Il est vrai que Washington, grand
homme qui parat avoir t de nature  pouvoir suffire  toutes les
situations, n'a eu  oprer que chez des nations encore simples, au
sein d'une socit en quelque sorte lmentaire. Qu'aurait-il pu,
qu'aurait-il refus de faire dans un premier rle, au sein d'une vieille
nation brillante et corrompue? En disant _non_  certains moyens,
n'aurait-il pas abdiqu le pouvoir ds le second jour? Nul n'est en
mesure de dmontrer le contraire; l'autorit de ce bel et unique exemple
reste donc en dehors,  part, une exception non concluante, et je ne
puis dire de la vie de Washington ce que le pote a dit de la chute d'un
grand coupable politique:

  Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum
  Absolvitque Deos.[75]

[Note 75: En repassant pourtant l'histoire, je m'arrte avec
mditation sur ces grands noms consolateurs de Charlemagne et de saint
Louis; et s'ils n'emportent pas la balance, ils empchent le dsespoir.]

En 1784, La Fayette en est dj  son troisime voyage d'Amrique: ce
voyage de 1784, au commencement de la paix, fut un triomphe touchant
et mrit qui ouvre pour lui cette srie de marches unanimes et de
processions populaires, dont il fut si souvent le hros et le drapeau.
De retour en Europe, les annes suivantes se passrent pour lui
en succs de toutes sortes, en voyages dans les diverses cours,
trs-amusants et qu'il raconte  ravir, en projets politiques et en
applications srieuses de son mtier de rpublicain. La Fayette partage
et devance le mouvement irrsistible et confiant qui poussait la socit
d'alors vers une rvolution universelle. Ce qui me frappe, ce n'est pas
tant qu'il croie, comme les plus habiles engags dans le premier moment,
 l'excellence des moyens nouveaux et  leur efficacit immdiate.
Cela pourtant va un peu loin; Washington le sent, et,  propos de ses
louables efforts pour la rhabilitation civile des Protestants, il lui
crit, ds 1785, ces paroles d'une intention plus gnrale: Mes
voeux les plus ardents accompagneront toujours vos entreprises; mais
souvenez-vous, mon cher ami, que c'est une partie de l'art militaire que
de reconnatre le terrain avant de s'y engager trop avant. On a souvent
plus fait par les approches en rgle que par un assaut  force ouverte.
Dans le premier cas, vous pouvez faire une bonne retraite; dans le
second, vous le pouvez rarement si vous tes repouss. Mais, encore une
fois, cet entranement enthousiaste a t trop manifeste chez tous ceux
qui ont pris part au premier assaut contre l'ancien rgime, pour qu'en
le remarquant chez La Fayette on y voie alors autre chose qu'un surcrot
d'mulation civique et de zle, une intrpidit d'avant-garde avec les
dehors du sang-froid. Ce qui me frappe donc, c'est la suite, c'est la
persistance plus intrpide de sa foi aux mmes moyens gnraux, et sa
mconnaissance prolonge de ce qu'avait de spcial le caractre de la
nation franaise par opposition  l'amricaine. Que La Fayette, en 87,
 l'poque de l'Assemble des notables, se trouvant chez le duc
d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avec une socit qui discutait quels
livres d'histoire il fallait mettre dans les mains du jeune prince, ait
dit: Je crois qu'il ferait bien de commencer son histoire de France
 l'anne 1787, le mot est juste et piquant dans la situation, et
d'accord avec le voeu universel d'alors, dont c'tait une rdaction
vivement abrge. Mais en rayant toute une histoire de rois, on ne raye
pas aussi aisment un caractre de peuple. Et comment le La Fayette
de 89  91, le gnral de la force arme  Paris, le La Fayette des
insurrections qu'il contenait  peine, des faubourgs qu'il ne commandait
qu'en les conduisant, comment ce La Fayette n'a-t-il pas senti sous lui
et au poitrail de son cheval le mme peuple orageux et mobile, hroque
et.. mille autres choses  la fois, peuple de la Ligue et de la Fronde,
peuple de l'entre de Henri IV et de l'entre de Louis XVI, peuple
des _Trois Jours_, je le sais, mais aussi de bien des jours assez
dissemblables, j'ose le croire? Or ce peuple-l de Paris n'tait
lui-mme qu'une des varits de la grande nation. On oublie trop, en
traitant, soit avec les individus, soit avec les nations, ce qui est du
fond de leur caractre;  la faveur de quelques compliments de forme, o
rsonnent les mots d'_honorable_, de _loyal_, on aime de part et d'autre
 se dissimuler cela; c'est comme quelque chose d'immuable au fond et de
fatal; il semble que ce soit dsagrable et humiliant de se l'avouer.
Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au
tout. Or, le caractre d'une nation, modifiable trs-lentement  travers
les sicles, toujours trs-particulier, est moins changeable encore que
celui d'un individu, lequel lui-mme ne se change gure. Plus il y a
grand nombre, et moins il y a chance  la lutte de la volont morale
contre le penchant, plus il y a fatalit et triomphe de la force
naturelle. Le caractre, quelquefois masqu chez les nations, comme chez
les individus, par les moments de grande passion, reparat toujours
aprs[76].

[Note 76: Lord Chesterfield en son temps disait  Montesquieu:
Vous autres Franais, vous savez lever des barricades, mais pas de
barrires.]

La Fayette, non-seulement d'abord, mais continuellement et jusqu' la
fin, a paru ngliger dans la question sociale et politique cet _lment
constant_, ou du moins trs-peu variable, donn par la nature et
l'histoire,  savoir, le caractre de la nation franaise. Il n'a
jamais vu ou voulu voir que l'homme en gnral, et non pas l'homme des
moralistes, celui de La Rochefoucauld et de La Bruyre, mais l'homme des
droits, l'homme abstrait. En juillet 1815, entre Waterloo et la seconde
rentre des Bourbons, il prit le plus grand intrt[77], comme on sait, 
la Dclaration de la Chambre des reprsentants. Cette pice admirable,
crit-il avec raison en s'y reconnaissant, prsente ce que la France a
voulu constamment depuis 89 et ce qu'elle voudra toujours jusqu' ce
qu'elle l'ait obtenu. Et il ajoute: Ceux qui accusent les Franais de
lgret devraient penser qu'au bout de vingt-six ans de rvolution ils
se retrouvent dans les mmes dispositions qu'ils manifestrent  son
commencement. Mais, en supposant que les Franais de 1815 aient t
assez unanimes sur cette Dclaration avec la Chambre des reprsentants
(ce que rien ne prouve) pour ne pas tre accuss de lgret, n'tait-ce
donc pas trop dj, au point de vue de La Fayette, qu'aprs avoir t
les Franais de 89, ils eussent t ceux du Directoire, ceux du 18
brumaire, du couronnement et des pompes idoltriques de l'Empire? N'en
voil-t-il pas plus qu'il ne fallait pour croire encore au vieux dfaut
national,  la lgret? On trouvera peut-tre que j'insiste trop sur
cette illusion de La Fayette, sur cette vue obstine et incomplte,
selon laquelle il ne cessait de dcouper dans l'toffe ondoyante de
l'homme et du Franais l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans
l'tude du caractre, j'_injecte_ de mon mieux, pour la dessiner aux
regards, la veine ou l'artre principale. Je veux tout dire, d'ailleurs,
de ma pense: tout n'tait pas illusoire dans cette vue persvrante,
et, pour mieux aboutir  sa fin, il fallait peut-tre ainsi qu'elle se
resserrt. La Fayette avait attach de bonne heure son honneur et son
renom au triomphe de certaines ides, de certaines vrits politiques;
cela tait devenu sa mission, son rle spcial, dans les divers actes de
notre grand drame rvolutionnaire, de reparatre droit et fixe avec
ces articles crits sur le mme drapeau. Qu' dfaut de triomphe on
ne perdit pas de vue drapeau et articles inscrits, avec lesquels il
s'identifiait, c'est ce qu'il voulait du moins. Ce qu'il avait dclar
en 89, il le rappelle donc et le maintient en 1800, il le proclame en
1815, il le dploie encore en 1830; et, en dfinitive, aot 1830 en
a ralis assez, dans la lettre sinon dans l'esprit, pour que sa vue
persvrante ait t justifie historiquement. Dans sa longue et ferme
attente, tout ce qui pouvait tre tranger au triomphe du drapeau, et en
amoindrir ou en retarder l'inauguration, La Fayette ne le voyait pas,
et peut-tre il ne le dsirait pas voir. Son langage tait fait  son
dessein. Un prcepte qu'il ne faut jamais perdre de vue en politique,
c'est, quelque ide qu'on ait des hommes, d'avoir l'air de les respecter
et de faire estime de leur sens, de leur caractre; on tire par l d'eux
tout le bon parti possible; et si l'on y veut mettre cette louable
intention, on les peut mouvoir dans le sens de leurs meilleurs
penchants. La Fayette, qui s'tait vou, comme  une spcialit, au
triomphe de quelques principes gnreux, a pu ne dire dans sa longue
carrire et ne paratre connatre de la majorit des hommes, mme aprs
l'exprience, que ce qui convenait au noble but o il les voulait
porter. 'a t une des conditions de son rle, en le dfinissant comme
je viens de le faire; et si c'en a t un des moyens, il n'a rien eu que
de permis.

[Note 77: Il y aurait pris la plus grande part, s'il n'avait t en
ce moment  Haguenau: il y adhra trs-vivement  son retour.]

En m'exprimant de la sorte, en toute libert, je n'ai pas besoin de
faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du
moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux rsultats et au
succs, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens.

Sans prtendre suivre en dtail La Fayette dans son personnage
politique  dater de 89, j'aurai pourtant  parcourir ses Mmoires
pour l'apprciation de quelques-uns de ses actes, pour le relev de
quelques-uns de ses portraits anecdotiques ou de ses jugements. Mais
aujourd'hui j'aime mieux tirer par anticipation, des trois derniers
volumes non publis, et qui vont trs-prochainement paratre, de belles
pages d'un grand ton historique, qui succdent  de trs-intressants et
trs-varis rcits, le tout composant un chapitre intitul _Mes rapports
avec le premier Consul_. Cet crit, commenc avant 1805,  la prire du
gnral Van Ryssel, ami de La Fayette, ne fut achev qu'en 1807 et resta
ddi au patriote hollandais, mort dans l'intervalle. Ces pages, dates
de Lagrange, mdites et traces  une poque de retraite, d'oubli et
de parfait dsintressement, loin des rumeurs de l'idole populaire, y
gagnent en lvation et en tendue. J'en extrais toute la conclusion[78]:

[Note 78: Malgr la longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de
cette reproduction textuelle; les citations dcoupes par la critique
dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne
critique n'est souvent qu'une bordure.--Et puis, en me livrant tout 
l'heure  mon extrme analyse, je comptais bien en corriger  temps
l'impression, en recouvrir la minutie un peu svre, par l'effet de ce
large morceau, devenu en tout ncessaire au complment de ma pense et 
la proportion de mon jugement.]

    Guerre et politique, voil deux champs de gloire o Bonaparte
    exerce une grande supriorit de combinaisons et de caractre; non
    qu'il me convienne comme  ses flatteurs de lui attribuer cette
    force nationale primitive qui naquit avec la Rvolution et qui,
    indomptable sous les chefs les plus mdiocres, valut tant de
    triomphes aux grands gnraux, ou que je voulusse oublier quand et
    par qui furent faites la plupart des conqutes qui ont fix les
    limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont relev
    la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse prsenter un si
    brillant faisceau de succs militaires. Personne, depuis Csar, n'a
    autant montr cette prodigieuse activit de calcul et d'excution
    qui, au bout d'un temps donn, doit assurer  Bonaparte l'avantage
    sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un
    peu  la philosophie moderne qui tend  dsenchanter le monde du
    prestige des conqutes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et
    le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un
    hros, et de quelle manire la victoire influa sur le bien-tre des
    nations.

    Ce n'est pas non plus dans les nobles rgions de l'intrt gnral
    qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet,
    comme on l'a dit, que _la construction de lui-mme_; mais le feu
    sombre et dvorant d'une ambition bouillante et nanmoins dirige
    par de profonds calculs a d produire de grandes conceptions, de
    grandes actions, et augmenter l'clat et l'influence de la nation
    dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde tait d'ailleurs
    si pitoyablement gouvern, qu'en se trouvant  la tte d'un
    mouvement rvolutionnaire dont les premires impulsions furent
    librales et les dviations atroces, Bonaparte, dans sa marche
    triomphante, a ncessairement amen au dehors des innovations
    utiles, et en France des mesures rparatrices, au lieu de la
    dmagogie froce dont on avait craint le retour. Beaucoup de
    perscutions ont cess, beaucoup d'autres ont t redresses; la
    tranquillit intrieure a t rtablie sur les ruines de l'esprit
    de parti; et si l'on suivait les derniers rsultats de l'influence
    franaise en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une
    force de choses nouvelle qui, en dpit de la tendance personnelle du
    chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une libert future.

    Il est assez remarquable que ce puissant gnie, matre de tant
    d'tats, n'ait t pour rien dans les causes premires de leur
    rnovation. tranger aux mutations de l'esprit public du dernier
    sicle, il me disait: Les adversaires de la Rvolution n'ont rien 
    me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune.

    Cette fortune date du sige de Toulon; le gnral Carteaux lui
    crivait alors en style du temps: A telle heure, six chevaux de
    poste, ou la mort. Il me racontait un jour comment des bandes de
    brigands dguenills arrivaient de Paris dans des voitures dores,
    pour former, disait-on, l'esprit public. Dnonc lui-mme avec sa
    famille, aprs le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre
    de sa destitution; mais Barras l'avait distingu  Toulon et
    l'employa au 13 vendmiaire: Ah! disait-il  Junot en voyant passer
    ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-l me mettaient  leur
    tte, comme je ferais sauter les reprsentants! Il pousa ensuite
    madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son arme
    devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne,
    qu'on appelait _les Messieurs_; les campagnes  jamais clbres de
    cette arme couvrirent de lauriers chaque chelon de la puissance
    du chef. On connat son influence sur le 18 fructidor, qui porta le
    dernier coup aux assembles nationales; Bonaparte n'en dit pas
    moins,  son retour, dans un discours d'apparat, que cette anne
    commenait l're des gouvernements reprsentatifs. Les partis
    opprims espraient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il
    ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrari dans une confrence
    avec les Directeurs, il offrit sa dmission La Revellire et Rewbell
    l'acceptrent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se
    crut heureux de courir les ctes pour tre hors de Paris, et d'tre
    envoy de France en gypte, o il emmena la fleur de nos armes. Ses
    ides se tournrent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude,
    comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrt 
    Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna
    l'gypte o, apprenant les revers de nos armes en Europe, et aprs
    avoir reu une lettre de son frre Joseph porte par un Amricain,
    il s'embarqua secrtement pour retourner en France; mais il
    n'y arriva que lorsque nos drapeaux taient redevenus partout
    victorieux.

    Cependant sa fortune ne l'abandonnait pas. Un des tristes rsultats
    de tant de violences prcdentes avait t la ncessit gnralement
    reconnue d'un coup d'tat de plus pour sauver la libert et l'ordre
    social. Plusieurs projets analogues au 18 brumaire furent proposs
    en quelque sorte au rabais, quoique sans fruit,  divers gnraux.
    On y distinguait surtout le besoin de chacun de ne chercher des
    secours que l o les souvenirs du pass trouveraient une sanction.
    Au nom de Bonaparte, toute attente se tourna vers lui. Rayonnant de
    gloire, plus imposant par son caractre que par sa moralit, dou de
    qualits minentes, vant par les jacobins lorsqu'ils croyaient le
    moins  son retour, il offrait  d'autres le mrite d'avoir prfr
    la rpublique  la libert, Mahomet  Jsus-Christ, l'Institut au
    gnralat; on lui savait gr ailleurs de ses gards pour le pape, le
    clerg et les nobles, d'un certain ton de prince et de ces gots de
    cour dont on n'avait pas encore mesur la porte. Le Directoire,
    divis, dconsidr, le laissa d'autant plus facilement arriver, que
    Barras le regardait encore comme son protg, et que Sieys esprait
    en faire son instrument. Il n'eut plus, ds lors, qu' se dcider
    entre les partis, leurs offres, ses promesses, et, parmi ceux qui se
    mirent en avant, tout bon citoyen et fait le mme choix que lui. On
    peut s'tonner que, dans la journe de Saint-Cloud, Bonaparte ait
    paru le plus troubl de tous; qu'il ait fallu pour le ranimer un
    mot de Sieys, et, pour enlever ses troupes, un discours de Lucien;
    mais, depuis ce moment, tous ses avantages ont t combins, saisis
    et assurs avec une suite et une habilet incomparables.

    Ce n'est pas, sans doute, cette absolue prvoyance de tous les
    temps, cette cration prcise de chaque vnement, auxquelles
    le vulgaire aime  croire comme aux sorciers. Les plus vils
    usurpateurs, et jusqu' Robespierre, en ont eu momentanment le
    renom; mais, en se livrant  l'ambition d'aller, comme il disait
    lui-mme  Lally, toujours en avant, et le plus loin possible, ce
    qui rappelle le mot de Cromwell, Bonaparte a runi au plus haut
    degr quatre facults essentielles: calculer, prparer, hasarder
    et attendre. Il a tir le plus grand parti de circonstances
    singulirement convenables pour ses moyens et ses vues, du dgot
    gnral de la popularit, de la terreur des motions civiles, de la
    prpondrance rendue  la force militaire, o il porte  la fois le
    gnie qui dirige les troupes et le ton qui leur plat; enfin, de la
    situation des esprits et des partis qui laissait craindre aux uns
    la restauration des Bourbons, aux autres la libert publique, 
    plusieurs l'influence des hommes qu'ils ont has ou perscuts,
     presque tous un mouvement quelconque, et l'obligation de se
    prononcer. Tout cela ne lui donnait,  la vrit, la prfrence
    de personne, mais lui assurait, suivant l'expression de madame de
    Stal, les secondes voix de tout le monde. Il a plus fait encore:
    il s'est empar avec un art prodigieux des circonstances qui lui
    taient contraires; il a profit  son gr des anciens vices et des
    nouvelles passions de toutes les cours, de toutes les factions
    de l'Europe; il s'est ml, par ses missaires,  toutes les
    coalitions,  tous les complots dont la France ou lui-mme pouvaient
    tre l'objet; au lieu de les divulguer ou de les arrter, il a su
    les encourager, les faire aboutir utilement pour lui, hors de propos
    pour ses ennemis, les djouant ainsi les uns par les autres, se
    faisant de toutes personnes et de toutes choses des instruments et
    des moyens d'agrandissement ou de pouvoir.

    Bonaparte, mieux organis pour le bonheur public et pour le sien,
    et pu, avec moins de frais et plus de gloire, fixer les destines
    du monde et se placer  la tte du genre humain. On doit plaindre
    l'ambition secondaire qu'il a eue, dans de telles circonstances,
    de rgner arbitrairement sur l'Europe; mais, pour satisfaire cette
    manie gographiquement gigantesque et moralement mesquine, il a
    fallu gaspiller un immense emploi de forces intellectuelles et
    physiques, il a fallu appliquer tout le gnie du machiavlisme  la
    dgradation des ides librales et patriotiques,  l'avilissement
    des partis, des opinions et des personnes; car celles qui se
    dvouent  son sort n'en sont que plus exposes  cette double
    consquence de son systme et de son caractre; il a fallu joindre
    habilement l'clat d'une brillante administration aux sottises,
    aux taxes et aux vexations ncessaires  un plan de despotisme, de
    corruption et de conqute, se tenir toujours en garde contre
    l'indpendance et l'industrie, en hostilit contre les lumires, en
    opposition  la marche naturelle de son sicle; il a fallu chercher
    dans son propre coeur  se justifier le mpris pour les hommes, et
    dans la bassesse des autres  s'y maintenir; renoncer ainsi 
    tre aim, comme par ses variations politiques, philosophiques et
    religieuses, il a renonc  tre cru; il a fallu encourir la
    malveillance presque universelle de tous les gens qui ont droit
    d'tre mcontents de lui, de ceux qu'il a rendus mcontents
    d'eux-mmes, de ceux qui, pour le maintien et l'honneur des bons
    sentiments, voient avec peine le triomphe des principes immoraux; il
    a fallu enfin fonder son existence sur la continuit du succs, et,
    en exploitant  son profit le mouvement rvolutionnaire, ter aux
    ennemis de la France et se donner  lui-mme tout l'odieux de ces
    guerres auxquelles on ne voit plus de motifs que l'tablissement de
    sa puissance et de sa famille.

    Quel sera pour lui pendant sa vie, et surtout dans la postrit, le
    rsultat dfinitif du dfaut d'quilibre entre sa tte et son coeur?
    Je suis port  n'en pas bien augurer; mais je n'ai voulu, dans cet
    aperu de sa conduite, qu'expliquer de plus en plus la mienne; elle
    ne peut tre impute  aucun sentiment de haine ou d'ingratitude.
    J'avais de l'attrait pour Bonaparte; j'avoue mme que, dans mon
    aversion de la tyrannie, je suis plus choqu encore de la soumission
    de tous que de l'usurpation d'un seul. Il n'a tenu qu' moi de
    participer  toutes les faveurs compatibles avec son systme.
    Beaucoup d'hommes ont concouru  ma dlivrance: le Directoire qui
    ordonna de nous rclamer; les Directeurs et les ministres qui
    recommandrent cet ordre; le collgue plnipotentiaire qui s'en
    occupa; certes, autant que lui, tant d'autres qui nous servirent de
    leur autorit, de leur talent, de leur dvouement; il n'en est
    point  qui j'aie tmoign avec autant d'clat et d'abandon une
    reconnaissance sans bornes, sans autres bornes du moins que mes
    devoirs envers la libert et la patrie. Prt, en tous temps et en
    tous lieux,  soutenir cette cause avec qui et contre qui que ce
    soit, j'eusse mieux aim son influence et sa magistrature que toute
    autre au monde: l s'est arrte ma prfrence. Les voeux qu'il
    m'est pnible de former  son gard se tourneraient en imprcations
    contre moi-mme, s'il tait possible qu'aucun instant de ma vie
    me surprt, dans les intentions anti-librales auxquelles il a
    malheureusement prostitu la sienne.

On ne doit pas sparer de ce morceau l'loquente ddicace qui le
termine:

    J'en atteste vos mnes,  mon cher Van Ryssel!  chaque pas de
    votre honorable carrire, trop courte pour notre affection et nos
    regrets, mais longue par les annes, par les services, par les
    vertus; en paix, en guerre, en rvolution, puissant, proscrit ou
    rintgr, vous n'avez jamais cess d'tre le plus noble et le
    plus fidle observateur de la justice et de la vrit! Aprs avoir
    partag, au 18 brumaire, ma joie et mon espoir, vous ne tardtes pas
     reconnatre la funeste direction du nouveau gouvernement, et le
    droit que j'avais de ne pas m'y associer; Bonaparte perdit
    par degrs l'estime et la bienveillance d'un des plus dignes
    apprciateurs du patriotisme et de la vraie gloire; et cependant,
    avant d'ter  la Hollande jusqu'au nom de rpublique, la fortune
    semble avoir attendu, par respect, qu'elle et perdu le plus grand
    et le meilleur de ses citoyens. C'est donc  votre mmoire que je
    ddie cette lettre commence autrefois pour vous. Et pourquoi ne
    croirais-je pas l'crire sous vos yeux, lorsque c'est au souvenir
    religieux de quelques amis, plus qu' l'opinion de l'univers
    existant, que j'aime  rapporter mes actions et mes penses, en
    harmonie, j'ose le dire, avec une telle conscration?

J'ai parl du rle et de ce qui s'y glisse invitablement de factice
 la longue, mme pour les plus vertueux; mais ici la solitude est
profonde, la rentre en scne indfiniment ajourne; au sein d'une
agriculture purifiante, dans le sentiment triste et serein de
l'abngation, en prsence des amis morts, tout inspire la conscience et
l'affranchit; ces pages du prisonnier d'Olmtz devenu le cultivateur
de Lagrange ont un accent fidle des mles et simples paroles de
Washington; elles feront aisment partager  tout lecteur quelque chose
de l'motion qui les dicta.


II

Ce fut une brillante poque dans la vie de La Fayette que les annes qui
s'coulrent depuis la fin de la guerre d'Amrique jusqu' l'ouverture
des tats-gnraux. Jeune et clbre, dj plein d'actions,
chevaleresque parrain de treize rpubliques, il parcourait et tudiait
l'Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du
grand Frdric, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses
propos, par son attitude  l'Assemble des notables, poussait hardiment
 des rformes, dont le seul mot, tonnement de la cour, lectrisait le
public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de
jouissance, de repos et de prparation, eut son terme, et La Fayette,
 ses risques et prils dut rentrer dans la pratique active des
rvolutions. Il est g de trente-deux ans en 89. Tout ce qui prcde
n'a t qu'un prlude; le plus srieux et le plus mr commence; la
gloire, jusque-l si pure et inconteste, du jeune gnral va subir de
terribles preuves. Il s'agit, en effet, de la France et d'une vieille
monarchie, d'une cour  laquelle La Fayette est li par sa naissance,
par des devoirs ou du moins par des gards obligs. De toutes parts il
s'agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure,
d'tre rpublicain sans abjurer tout  fait son respect au trne, d'tre
du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or, La
Fayette, dans une telle complication que chaque pense aisment achve,
s'engagea sans hsiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on
le prend  l'entre et  l'issue, on trouve que, somme toute et sauf
l'examen de dtail, il s'en est tir, quant aux principes gnraux et
quant  la tenue personnelle,  son honneur,  l'honneur de sa cause et
de sa morale en politique.

Ce n'est pas  dire qu'en aucun de ces difficiles moments ni lui ni son
cheval n'aient bronch.

Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de La Fayette depuis
89 jusqu' sa sortie de France en aot 92; de telles discussions,
rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses 
la distance o nous sommes placs; c'est  chaque lecteur, dans une
rflexion impartiale,  se former son impression particulire. Les
reproches dont sa conduite a t l'objet portent en double sens. Les uns
l'ont accus de ne s'tre pas suffisamment oppos aux excs populaires
dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet prcdent lors du massacre de
Foulon, et en d'autres circonstances; les autres l'ont, au contraire,
accus, lui et Bailly, de sa rsistance aux mouvements populaires
dans les derniers temps de l'Assemble constituante, notamment de la
proclamation et de l'excution de la loi martiale au Champ-de-Mars,
le 17 juillet 91. Le fait est qu'aprs la grande insurrection du 14
juillet, qui fondait l'Assemble nationale, La Fayette n'en voulut plus
d'autres; mais qu'avant d'en venir  les combattre,  les rprimer, il
se prta quelquefois, pour les mitiger,  les conduire. Il y a bien
des annes, qu'enfant j'entendais raconter  l'un des gardes nationaux
prsents aux journes des 5 et 6 octobre, le dtail que voici, et qui
est  la fois une particularit et une figure. Le tocsin avait sonn
ds le matin du 5 octobre, Paris tait en insurrection, les faubourgs
dbouchaient en colonnes presses, l'on criait: _A Versailles! 
Versailles!_ La Fayette, qui devait prendre la tte de la marche,
ne partait pas. Durant la matine entire et jusque trs-avant dans
l'aprs-midi, sous un prtexte ou sous un autre, il avait tenu bon,
faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref,
aprs des heures de fluctuation houleuse, tous les dlais expirs et la
foule ne se contenant plus, La Fayette  cheval, au quai de la Grve,
en tte de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme,
sortant du rang et portant la main  la bride de son cheval, lui dit:
Mon gnral, jusqu'ici vous nous avez commands; mais maintenant
c'est  nous de vous conduire...; et l'ordre: _En avant!_ jusqu'alors
vainement attendu, s'chappa.

Le tmoin vridique, de qui le mot m'est venu, n'en avait entendu que la
lettre, et n'en saisissait ni le potique ni le figuratif. Depuis,
j'ai souvent repass en esprit, comme le revers et l'ombre de bien des
ovations, cette humble image du commandant populaire[79]. Et celui-ci
tait le plus probe, le plus inflexible, pass une certaine ligne; il ne
cdait ici qu'en vue surtout de maintenir et de modrer. Si l'on ne
peut dire de lui qu'une fois la Rvolution engage, il ait domin les
vnements, s'il les a trop suivis ou (ce qui revient au mme) prcds
dans le sens de tout  l'heure, il en a t l'instrument et le
surveillant le plus actif, le plus intgre, le plus dsintress; quand
ils ont voulu aller trop loin,  un certain jour, il leur a dit _non_,
et les a laisss passer sans lui, au risque d'en tre cras le premier;
en un mot, il a fait ses preuves de vertu morale. Mais  ce dbut, il
y eut de longs moments d'acheminement, d'embarras, de composition
invitable. L'indulgence qu'on a en rvolution pour les moyens est
singulire, tant que vos opinions ne sont pas dpasses.

[Note 79: Au chant XXI de _l'Iliade_, Achille est reprsent
s'enfuyant  toutes jambes devant le Scamandre furieux et dbord:
Comme lorsqu'un irrigateur, remontant sur la colline  une source aux
eaux noires, en veut amener le courant  travers les jeunes plants et
les enclos: tenant la houe en main, il aplanit l'obstacle et ouvre la
rigole o l'eau court  l'instant: tous les cailloux s'entre-choquent
et s'agitent, le flot prcipit rsonne sur la pente, et _devance
celui mme qui le veut conduire_. Tels les chefs du peuple dans les
rvolutions: qu'on aille au fond de cette comparaison gracieuse, on a l
leur image et comme leur devise.]

Au 22 juillet 89, La Fayette fit tout ce qui tait humainement possible
pour sauver Foulon et Berthier; le lendemain, il dposait  l'htel de
ville son pe de commandant, fond sur ce que les excutions sanglantes
et illgales de la veille l'avaient trop convaincu _qu'il n'tait pas
l'objet d'une confiance universelle_; il ne consentit  la reprendre que
sur les instances les plus flatteuses et aprs des tmoignages unanimes.
Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui,
ainsi qu'il le dit, ont tromp son zle et profondment afflig son
coeur, son impression d'honnte homme n'atteignit pas alors sa vue
politique, et ne dtruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus
tard, lorsque le 10 aot dchira le rideau. Des prisons de Magdebourg,
en juin 93, La Fayette crivait  la princesse d'Hnin: Le nom de mon
malheureux ami La Rochefoucauld se prsente toujours  moi... Ah! voil
le crime qui a profondment ulcr mon coeur! La cause du peuple ne
m'est pas moins sacre; je donnerais mon sang goutte  goutte pour elle;
je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement
dvou  cette cause; _mais le charme est dtruit_... Et plus loin il
parle encore de l'injustice du peuple, qui, sans diminuer son dvouement
 cette cause, a dtruit pour lui cette _dlicieuse sensation du sourire
de la multitude_. Ainsi, avant le 10 aot, avant la proscription et le
massacre de ses amis, et mme aprs que Foulon eut t dchir devant
ses yeux et malgr ses efforts, avec les circonstances qu'on peut lire
dans les _Mmoires_ de Ferrires, le charme subsistait encore pour La
Fayette; il fallait que La Rochefoucauld ft massacr  Gisors pour que
l'attrait de la multitude s'vanout, et pour qu'elle cesst (au moins
dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adresss  La
Fayette au sujet de ces journes du 22 juillet, des 5 et 6 octobre, me
paraissent aujourd'hui abandonns ou rfuts, et ils se rduisent 
cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus
que sur lui.

Quant aux reproches en sens oppos, et pour avoir dfendu la
Constitution et la royaut de 91 contre les meutes, ils ne s'adressent
pas  la moralit de La Fayette, qui ne faisait que suivre entre la cour
infidle et les factions orageuses la ligne troite de son serment. On
peut seulement se demander si, en s'enfermant comme il le fit dans la
Constitution de 91 sans issue, il ne dvoua pas sa personne et son
influence  une honorable impossibilit. Je crois que La Fayette, dans
les excellents exposs qu'il donne de la situation rvolutionnaire aux
divers moments, de 89  92, s'exagre, en gnral, la pratique possible
de la Constitution. Il a beau faire, il a beau en justifier la mesure et
les bases, analyser et qualifier  merveille les divers partis qui s'y
opposent et les hommes qui figurent pour et contre, toujours l'un des
deux lments essentiels  son ordre de choses lui chappe: toujours,
d'un ct, la cour conspire et ne veut pas se rallier; toujours d'un
autre ct, la foule et les factions ne peuvent pas avoir confiance et
ne veulent pas s'arrter. Il s'agissait en 91, pour le gros de la nation
active et pour les gnrations survenantes, de bien autre chose que de
la Constitution mme. Une cour restait  bon droit suspecte: la fuite
du 20 juin et les rvlations subsquentes l'ont assez convaincue
d'incompatibilit. Le grand mouvement de 89 avait remu toutes les
opinions, exalt tous les sentiments; on se prcipitait de toutes parts
dans l'amour du bien public, comme sur une proie; les gnrations qui
n'avaient pas donn en 89 taient avides de mettre la main aussi 
quelque chose: on tait lanc, et chacun allait renchrissant. La
Fayette (dans ses _Souvenirs en sortant de prison_[80]) remarque, il est
vrai, qu'on a pouss un peu loin le fatalisme dans les jugements sur la
Rvolution franaise, et cette observation, chez lui prcoce, antrieure
aux systmes historiques d'aujourd'hui, bien autrement fatalistes,
rentre trop dans ce que je crois vrai pour que je ne cite pas ses
paroles: De mme, dit-il, qu'autrefois l'histoire rapportait tout 
quelques hommes, la mode aujourd'hui est de tout attribuer  la force
des choses,  l'enchanement des faits,  la marche des ides: on
accorde le moins possible aux influences individuelles. Ce nouvel
extrme, indiqu par Fox dans son ouvrage posthume, a le mrite de
fournir  la philosophie de belles gnralits,  la littrature des
rapprochements brillants,  la mdiocrit une merveilleuse consolation.
Personne ne connat et ne respecte plus que moi la puissance de
l'opinion, de la culture morale et des connaissances politiques; je
pense mme que, dans une socit bien constitue, l'homme d'tat n'a
besoin que de probit et de bon sens; mais il me parat impossible
de mconnatre, surtout dans les temps de trouble et de raction, le
rapport ncessaire des vnements avec les principaux moteurs. Et, par
exemple, si le gnral Lee, qui n'tait qu'un Anglais mcontent, avait
obtenu le commandement donn au grand citoyen Washington, il est
probable que la rvolution amricaine et fini par se borner  un trait
avantageux avec la mre-patrie... Il continue de la sorte  claircir
sa pense par des exemples. Mais en 91, pour revenir au point en
question, o tait l'homme de la circonstance, et y avait-il un homme
dirigeant? Avec sa mthode et son caractre, La Fayette ne l'et jamais
t; il s'usait honorablement  maintenir l'ordre ou  modrer le
dsordre,  servir la cour malgr elle, , retenir Louis XVI dans la
lettre de la Constitution; il s'est toujours livr, nous dit-il lui-mme
(et,  dater de cette poque, je crois le mot exact), _aux moindres
esprances_ d'obtenir, dans la recherche et la pratique de la libert,
le concours paisible des autorits existantes. Ainsi faisait-il alors
religieusement et sans grande perspective. Autour de lui c'taient des
masses, des clubs, une Assemble finissante; on retombait dans la force
des choses[81].

[Note 80: Tome IV.]

[Note 81: Sur La Fayette et sa conduite en ces annes difficiles, il
est essentiel de consulter le _Mmorial de Gouverneur Morris_ (dition
franaise, tome I, pages 267, 274, 288, 302, 338, en un mot presque 
chaque page). Morris, en s'y donnant les avantages de la prvoyance
et de la prudence, comme il arrive toujours dans les mmoires, fait
pourtant ressortir incontestablement l'impossibilit du rle tent par
La Fayette. Il se trouve que l'Amricain tient mieux compte que
le gentilhomme des difficults et des empchements de notre vieux
monde.--Depuis la publication de la _Correspondance de Mirabeau et du
comte de La Marck_, on a toute la conduite de La Fayette claire par le
revers.]

Aprs la Constitution jure et la clture de l'Assemble constituante,
La Fayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91; mais
cette retraite  Chavaniac ne saurait ressembler  celle de Washington 
Mount-Vernon; car rien n'est achev et tout recommence. Il est mis 
la tte d'une arme ds le commencement de 92. De la frontire o il
travaille  organiser la dfense, il crit, le 16 juin,  l'Assemble
lgislative, et, aprs le 20 juin, quittant son arme  l'improviste, il
parat  la barre de cette Assemble pour la rappeler  l'esprit de la
Constitution,  la Dclaration des droits viole chaque jour. Il veut
faire deux guerres  la fois, contre l'invasion prussienne et contre la
Rvolution croissante: c'est trop. Il retourne  son camp sans avoir
rien obtenu que les honneurs de la sance: le 10 aot va lui porter la
rponse. A cette nouvelle, il met son arme en insurrection, mais
en insurrection passive; il proclame et il attend; mais il attend
vainement. L'exemple ne se propage pas, les autres armes se soumettent,
et La Fayette, voyant que le pays ne rpond mot, ne songe qu'
s'annuler, dans l'intrt, non pas de la libert qui n'existe plus,
dit-il, mais de la patrie, qu'il s'agit toujours de sauver; il passe
la frontire avec ses aides de camp, non sans avoir pourvu  la sret
immdiate de ses troupes.

Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit juge peu
politique, je le conois; elle est d'un autre ordre. Politiquement,
cette manire de faire ne saurait entrer dans l'esprit de ceux qui ne la
sentent pas dj par le coeur. Lord Holland, venu en France pendant la
paix d'Amiens, causait de La Fayette avec le ministre Fouch; celui-ci,
au milieu d'expressions bienveillantes, taxait La Fayette d'avoir fait
une grande faute, et il se trouva que cette faute tait, non, comme lord
Holland l'avait d'abord compris, de s'tre dclar contre le 10 aot,
mais de n'avoir pas, quelques mois plus tt, renvers l'Assemble,
rtabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans tre Fouch, on
peut remarquer, au point de vue politique et du succs, que, dans de
telles circonstances, la dmonstration de La Fayette, ainsi limite,
devait demeurer inefficace; que proclamer le droit et attendre, l'arme
au bras, une manifestation honnte, puis, s'il ne vient rien, se
retirer, c'est compter sans doute plus qu'il ne faut sur la force morale
des choses; comme si,  part certains moments uniques et qui, une fois
vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations;
comme s'il ne fallait pas, dans les crises, qu'un homme y mt la
main, et ft et ft faire  tous mme les choses justes et bonnes, et
_libres_.

Mais La Fayette (et voil ce qui importe), en allant au del, n'tait
plus le mme; il sortait de l'esprit de sa ligne, de sa fidlit  ses
serments, de sa religion publique; il tombait dans la classe des hommes
 18 brumaire. Que cette tche et t, ou non, en rapport avec ses
forces, c'est ce que je n'examine point. Le premier obstacle tait
dans la morale mme qu'il professait, dans son respect pour la libert
d'autrui, dans l'ide la plus fondamentale et la plus sacre de sa
politique. Au-dessus de l'utilit immdiate et dispute qu'il et pu
apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui,
homme de conviction, quelque chose de bien plus considrable dans
l'avenir. Si l'ide de libert n'tait pas engloutie sans retour, s'il
devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l'esprer, rveil,
purification et triomphe, ce n'tait qu'au prix de cette attente, de
cette abngation, de ce respect tmoign par quelqu'un (ne ft-ce qu'un
seul!) envers la libert de tous, mme gare et enchane. Il eut cette
ide, et elle est grande; elle est digne en elle-mme de tout ce que
l'antiquit peut offrir de stoque au temps des triumvirs, et elle a de
plus l'inspiration sociale, qui est la beaut moderne. En passant la
frontire, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d'Olmtz, plus
tard dans son isolement de Lagrange sous l'Empire, il se disait: Il y a
donc quelque utilit dans ma retraite, puisqu'elle affiche et entretient
l'ide que la libert n'est pas abandonne sans exception et sans
retour.

Par sa sortie de France en 92, la vie politique de La Fayette durant
notre premire Rvolution se dessine nettement, et elle devient
l'exemplaire-modle en son espce. Il a pu dire, aprs sa dlivrance
d'Olmtz, ce qu'on redit volontiers avec lui aprs les passions
teintes: _Le bien et le mal de la Rvolution paraissaient, en gnral,
spars par la ligne que j'avais suivie_. Son nom, que j'aime  trouver
de bonne heure honor dans un ambe d'Andr Chnier, a pass, depuis
quarante ans dj, en circulation, comme la mdaille la mieux frappe et
la plus authentique des hommes de 89.

La gloire et le malheur de ces mdailles trop courantes est d'tre comme
les monnaies qui bientt s'usent; on n'en veut plus; mais l'histoire
vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et
les ravive.

Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification
questre et en relief, reste lui-mme le plus honorable, non-seulement
en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrires. En
toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et
le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur
caractre et de leur allure; ce sont l comme trois familles d'esprits;
on les retrouve plus ou moins partout o il y a mouvement d'ides.
L'homme de 89, c'est--dire d'audace et d'innovation, mais avec limites
et garanties, avec circonspection pass son 14 juillet, et avec arrt
devant les 10 aot, l'esprit sans prjugs, courageux, qui apporte au
monde sa part d'innovation et de dcouverte, mais qui ne prtend pas
le dtruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa brche, mais qui
reconnat bien vite, en avanant, de certaines mesures imposes par le
bon sens et par le fait, par l'honntet et par le got; qui n'abjure
pas dans les mcomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et
attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on
achve le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le traant
dans cette gnralit. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est,
Descartes lui-mme n'en sort pas: j'y mets Andr Chnier en posie.

Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus
tmraire; ils sont plus perants et plus troits; ils vont d'abord aux
extrmes, mais ils reculent  un certain moment: une certaine honntet
de got, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en
les considrant dans leur entier, bien des inconsquences et de fausses
voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des
traces sincres: moins honorables que les prcdents, ils sont plus
intressants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout
romanesques et potiques. Une limite plus ou moins rapproche, non
douteuse pourtant, les spare de ce que j'appellerai les esprits
_jacobins_; ils ont march ensemble dans un temps, mais la qualit,
la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la
politique, mais de la littrature, de la posie, de la critique) se
trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espce
nouvelle qui a pullul. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; _de plus
en plus fort!_ de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace,
c'est l le secret  la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse
d'rudition (s'ils sont rudits) et leur intrpidit de systme, ils
remuent, ils lvent sans doute  et l des ides que des chemins plus
ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent  quel prix! dans
quel entourage! tout en prouvant du respect pour la force minente de
quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du dgot
pour les incroyables gageures, les motions  outrance et l'impudeur
native de la plupart. Des noms paratraient ncessaires peut-tre pour
prciser, mais le prsent est trop riche et le pass trop pauvre en
chantillons. Seulement, et comme aperu, pour un Joseph de Maistre
combien de Linguets!

Oh! mme en simple rvolution de littrature, heureux qui n'a t que de
89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on
en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconsquence;
mais de 93, jamais!

Pourtant revenons aux grandes choses, au gnral La Fayette, 
ses _Mmoires_ et  sa vie.--Indpendamment des rcits et de la
correspondance qui reprsente sa vie politique de 89  92, on trouve 
cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du
gnral sur les mmoires ou histoires de la Rvolution; il y contrle et
y rectifie successivement certaines assertions de Sieys, de Necker,
de Ferrires, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou mme de
M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polmiques
qu'apologtiques, se recommande tout d'abord par une modration digne, 
laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la premire loi de
quiconque se respecte de ne jamais droger. Sieys, si haut plac qu'il
ft dans sa propre ide et dans celle des autres, n'a pas toujours fait
de la sorte. La Notice crite par lui sur lui-mme (1794), et que La
Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus
acre que vraie sur bien des points. Sieys ddie ironiquement sa
Notice _ la Calomnie_, mais lui-mme n'y pargne pas les imputations
calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collgue  la
Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend
avec rserve et dignit sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe
lgitimement  la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'crie:

Il n'appartient point  mon sujet d'examiner la troisime poque de
la vie politique de Sieys [82]. Je suis encore plus loin de chercher 
attaquer ses moyens de justification, et je me suis content d'admirer
les pages loquentes o il nous peint le rgne de l'anarchie et de la
Terreur. A Dieu ne plaise que je cherche  appuyer l'horrible accusation
de complicit avec Robespierre, dont il est si justement indign!  Dieu
ne plaise que je me permette d'y croire! mais il est une observation que
je dois faire, parce qu'elle est commande par mon amour inaltrable
pour la libert, par le sentiment profond que j'ai des devoirs d'un
citoyen, et surtout d'un reprsentant franais. L'accusation dont on a
voulu souiller Sieys est inique; elle est fausse, et nanmoins il a
mrit qu'on la fit. Je ne parle pas de cet ancien propos: _Ce n'est
pas la noblesse qu'il faut dtruire, mais les nobles_, propos que
la calomnie peut avoir invent; je ne parle pas d'autres inductions,
peut-tre aussi mensongres, que la haine, la jalousie, et mme le
malheur peuvent avoir ou controuves ou exagres; je parle de sa
_simple assiduit aux sances qui, bien loin d'tre utile_ [83], ne put
qu'tre funeste  la chose publique, lorsque le silence d'un homme tel
que lui semblait autoriser les dcrets contre lesquels il ne s'levait
pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont pri sur l'chafaud
pour s'tre opposs  ces dcrets. Plusieurs autres, et nommment
Condorcet, ont expi des torts prcdents par une proscription cruelle,
fruit de leur rsistance, et par une mort plus cruelle encore. Il n'y a
pas jusqu' Danton et Desmoulins qui n'aient eu l'honneur de mourir pour
s'opposer  Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l'infme
loi du 22 prairial, ont mrit les bndictions attaches  la journe
du 9 thermidor; et Sieys, le Sieys de 1789, constamment assis pendant
toute la dure de la Convention  deux places de Robespierre, a, par son
timide et complaisant silence, mrit... _d'en tre oubli_[84]!

[Note 82: Sieys avait divis sa vie politique depuis 89 en trois
poques. Durant toute la tenue de l'Assemble lgislative jusqu'
l'ouverture de la Convention, il est rest compltement tranger  toute
action politique. C'est le troisime intervalle. (_Notice de Sieys sur
lui-mme_.) ]

[Note 83: Aprs un tableau du rgne de la Terreur, Sieys ajoutait:
Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le jour.
Cependant cette sage dtermination n'a pas t tout  fait celle de
Sieys. Il a essay plusieurs fois d'tre utile, autrement que par sa
simple assiduit aux sances. (_Notice de Sieys sur lui-mme_.) ]

[Note 84: On a beaucoup parl de Sieys dans ces derniers temps;
sa mort l'a remis en scne. M. Mignet, dans un quitable loge, l'a
caractris. Pourtant la forme mme de l'loge acadmique interdisait
certains jugements et certaines rvlations. On trouvera le personnage
au complet dans ces Mmoires de La Fayette, surtout dans la lettre  M.
de Maubourg (tome V), crite  la veille du 18 brumaire. Il y a l, sur
Sieys,  la page 103, un admirable portrait. Moi-mme je trouve, dans
des notes fidlement recueillies auprs d'un des hommes (M. Daunou) qui
ont le mieux connu, pratiqu et pntr Sieys, la page suivante, que
j'apporte ici comme tribut  cette haute mmoire historique. Le temps
des parallles en rgle est pass; mais, sans y faire effort, combien de
Sieys  La Fayette le contraste saute aux yeux frappant!

Sieys a vcu plusieurs annes dans l'intimit de Diderot et de la
plupart des philosophes du XVIIIe sicle. Envoy trs-souvent de
Chartres  Paris pour les affaires du diocse ou du chapitre, il
jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il
passait  Chartres, dans ses courts retours, pour un grand dvot, parce
qu'il tait srieux. Il s'tait fait de 28  30,000 livres de bnfices,
grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et gotait la musique,
la mtaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, 
proprement parler. Quoiqu'il et le talent et l'art d'crire, c'tait,
vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait
mme trs-peu, et sa bibliothque usuelle se composait  peu prs en
tout d'un Voltaire complet, qu'il recommenait avec lenteur sitt qu'il
l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait
que _tous les rsultats taient l_. Rduit d'abord  6,000 livres par
l'Assemble constituante, il en avait pris son parti, et tait rest
patriote. Plus tard, rduit  1,000 livres par un dcret, de la
Convention, il dit ce jour-l, en sortant,  un collgue en qui il avait
confiance: 6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que
veut-on que je fasse? Je n'ai rien... Il avait l'accent mridional de
Frjus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait
l'_esprit doux_. Il ne s'ouvrait qu' ceux dont il se savait compris:
ds qu'il s'tait aperu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait
pas, il se refermait, et c'en tait fait pour la vie. Dans les comits,
qu'il mprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait aprs le
premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le
pressait de questions: Qu'en pensez-vous, citoyen Sieys? il rpondait
en gasconnant: Mais oui, ce n'est pas mal. A propos de la Constitution
de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un
des membres du comit, qui avait sa confiance, alla le consulter
confidentiellement, pice en main, pour obtenir un avis plus intime,
Sieys dit: Hein! hein! il y a de l'instinct. Dans les dners, quand
il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfont,
il tait le plus charmant convive, et soigneux mme de plaire  tous.
Toute la dernire moiti de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la
paresse, dans la richesse, dans la mditation ironique, dans le mpris
des hommes, dans l'gosme, dans le npotisme. Il tait fait pour tre
cardinal sous Lon X. Exil, il vcut  la lettre, comme le rat de la
fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abb Poulle tenta
de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de
pistolet qui lui pera la main, plusieurs collgues de la Convention
l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soires; on parlait des
affaires publiques, des projets renaissants, des esprances meilleures:
Eh! oui, disait Sieys, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un
coup de pistolet comme cla. L'ambassade de Berlin acheva son reste de
rpublicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte
tait et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, aprs un grand
dner, un membre des Cinq-Cents, rpublicain des plus probes: Voyez,
lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec _lui_,
car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec
les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit
avec vous qu'il marche, et lui-mme l'aimerait mieux; et puis, vous
pourrez un peu le retenir... Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau
de terre qui l'engloutit, le message arriva  l'assemble aux mains de
Daunou, alors prsident. Celui-ci, tout effray pour Sieys, en dit un
mot  l'oreille aux quelques amis rpublicains, et il fut convenu de ne
pas donner lecture de la pice sans le consulter. Aprs la sance, on
alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le
don de cette sorte; que c'tait un tour de Bonaparte pour le dcrier,
pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose
comme rcompense publique. Sieys repartit alors: Et moi, je vous dis
que, si a ne se fait pas ainsi, a ne se fera pas du tout. On vit
alors sa pense; le lendemain ses amis patriotes votrent contre la
proposition, mais ils taient peu nombreux et elle passa.--A l'Institut,
Sieys, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur
des sujets de mtaphysique et de philosophie,  propos des lectures de
Cabanis et de Tracy, jamais en matire de science politique: c'tait un
point, sur lequel ses ides arrtes, _plus ou moins justes ou bizarres,
mais  coup sr profondes_, ne souffraient pas de discussion. (Voir sur
Sieys un article essentiel au tome V des _Causeries du Lundi_.)

Je ne crois pas m'tre trop loign de La Fayette en tout ceci; il me
semble plutt avoir multipli les points de vue autour de lui, et il n'y
perd pas.]

La Fayette n'a pas de peine  faire ressortir les contradictions de
conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland
et des girondins; en gnral, toutes les contradictions et les
inconsquences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne
exacte sont parfaitement dmles par lui, et rapproches avec une
modration de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complat
videmment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que,
parmi les rpublicains du 10 aot, Condorcet avait alors oubli sa
note fcheuse sur le mot _Patrie_ du _Dictionnaire philosophique_
de Voltaire: Il n'y a que trois manires politiques d'exister, _la
monarchie, l'aristocratie et l'anarchie_. Il se souvient que, parmi ces
mmes rpublicains, Clavire, deux ans auparavant, avait mis dans la
tte de Mirabeau, dont il tait le conseil, de soutenir le _veto absolu_
du roi comme indispensable; que Sieys, un an auparavant, publiait
encore, par une lettre aux journaux, que, _dans toutes les hypothses,
il y avait plus de libert dans la monarchie que dans la rpublique_. On
trouve, de temps  autre, dans ces Mmoires de La Fayette, de petites
collections et de jolis rsums, en une demi-page, de ces inconsquences
de tout le monde; il va en dnicher, des inconsquences, jusque dans
de petites Notices littraires publies par d'excellents et purs
rpublicains, mais qui ne sont pas tout  fait de 89: il et t plus
indulgent de les celer. Il se trouve, en dfinitive, prsent, lui et
son parti, comme le seul consquent (c'est tout simple), et lui-mme
comme le plus consquent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa
prtention de _Grandisson_, comme on l'a dit, et plus frquemment
manifeste qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins
dmontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effray
par moments, je l'avoue, de cette unit et de cette perptuit de
raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient
confiance. On en est un peu impatient du moins; car chacun est, au
fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide.

Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et
continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les
inconsquences opres par corruption. Son livre apprend ou rappelle,
sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur
emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience
du mme mouvement par lequel on salue son gnie et sa gloire; mais
Danton, mais Dumouriez, mais Barrre, on ose compter avec eux. Sur
Dumouriez, du reste, il crit de belles et judicieuses pages. Quand
je dis _belles_, on entend bien qu'il ne peut tre question de talent
littraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement
sous cette plume simple; les rcits, les rflexions abondent en manires
de dire heureuses, modres, et qui portent. L'crit intitul _Guerre
et Proscription_ finit par ces mots: Dumouriez, rconcili avec les
girondins, eut le commandement de l'arme de La Fayette. L'entre des
ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une trs-bonne position.
Dumouriez, qui n'avait jou jusqu'alors que des rles subalternes, se
montra fort suprieur  ce qu'on devait attendre de lui. Il dploya
beaucoup de talent, des vues tendues, et l'on jugea pendant quelque
temps de son patriotisme par ses Succs.--En ce temps de grandes
phrases, je me sens de plus en plus touch de ce qui n'est que _bien
dit_.

A partir de 92 jusqu'en 1814, la portion de ces Mmoires, qui ne
comprend pas moins d'un volume, est d'un intrt et d'une nouveaut
qu'on doit prcisment  l'intervalle du rle politique actif. Les cinq
annes de prison attachent par tous les caractres de beaut morale, de
constance civique, et mme d'entrain chevaleresque; les lettres  madame
d'Hnin, crites avec de la suie et un cure-dent, sont lgres comme
au bon temps, smillantes, puis tout d'un coup attendries. Emprisonn,
odieusement rduit  toutes les privations, parce que _son existence est
dclare incompatible avec la sret des Gouvernements_, La Fayette ne
cesse un seul instant d'tre  la hauteur de sa cause. Quand on lui fait
d'abord demander quelques conseils sur l'tat des choses en France, il
se contente de rpondre que _le roi de Prusse est bien impertinent_. Les
mauvais traitements viennent, et le martyre se prolonge, se raffine:
Comme ces mauvais traitements, dit-il, n'effleurent pas ma sensibilit
et flattent mon amour-propre, il m'est facile de rester  ma place et de
sourire de bien haut  leurs procds comme  leurs passions. Il ajoute
en plaisantant: Quoiqu'on m'ait t avec une singulire affectation
quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de
ceux qui me restent, et je dfendrai ma propre constitution aussi
constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succs que la
constitution nationale. Il rpond encore  ceux qui lui enlvent
couteaux et fourchettes, _qu'il n'est pas assez prvenant pour se tuer_.
En arrivant  Olmtz, on lui confisque quelques livres que les Prussiens
lui avaient laisss, notamment le livre de _l'Esprit_ et celui du _Sens
commun_; sur quoi La Fayette demande poliment _si le Gouvernement les
regarde comme de contrebande_. Il exige de ses amis du dehors qu'on ne
parle jamais pour lui, dans quelque occasion et pour quelque intrt que
ce soit, que d'une manire conforme  son caractre et  ses principes,
et il ne craint pas de pousser jusqu' l'excs ce que madame de Tess
appelle _la faiblesse d'une grande passion_. L'hrosme domestique,
l'attendrissement de famille, mais un attendrissement toujours contenu
par le sentiment d'un grand devoir, pntre dans la prison avec madame
de La Fayette. Cette noble personne crit,  son tour,  madame d'Hnin:
Je suis charme que vous soyez contente de ma correspondance avec la
cour (de Vienne), et du maintien du prisonnier; il est vrai que le
sentiment du mpris a garanti son coeur du malheur de har. Quels
qu'aient t les raffinements de la vengeance et les choix exprs de la
cour, vous savez que sa manire en gnral est assez imposante....
Une telle faon d'endurer le martyre politique vaut bien celle de
l'excellent Pellico[85].

[Note 85: Chez celui-ci, en effet, l'humilit chrtienne, au-dessus
de laquelle, comme beaut morale, il n'y a rien, a pourtant pris la
forme d'une me plus tendre et douce que vigoureuse, et, plus qu'il
n'tait ncessaire  l'anglique attitude de la victime, ce que
j'appelle _le gnreux humain_ y a pri. Ce gnreux humain clate
dans tout son ressort chez La Fayette captif, et non sans un auguste
sentiment de disme qui y fait ciel. Madame de La Fayette introduit
 ct le christianisme pratique, fervent, mais un christianisme qui
accepte et qui veut le gnreux.]

Dans un crit intitul _Souvenirs au sortir de prison_[86], La Fayette
rcapitule et rassemble ses propres sentiments mris, ses jugements des
hommes au moment de la dlivrance, et la situation sociale tout entire:
c'est une pice historique bien ferme et de la plus relle valeur. On
l'y voit, et en gnral dans tous ses crits et toutes ses lettres de 97
 1814 on le voit apprciant les choses sans illusion, les pntrant,
les analysant en tous sens avec sagacit, et ne se proccupant
exclusivement d'aucune forme politique. Il serait prt volontiers  se
rallier  la Constitution de l'an III: Les malheurs arrivs sous le
rgime rpublicain de l'an III, dit-il, ne peuvent rien prjuger contre
lui, puisqu'ils tiennent  des causes tout autres que son organisation
constitutionnelle. Pourtant,  peine dlivr par l'intervention du
Directoire, il a  s'exprimer sur les mesures de fructidor, et sa
premire parole est pour les rprouver. Car ce qu'il veut avant tout,
c'est l'esprit et la pratique de la libert, de la justice: Quel
scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu' demi-voix [87],
si j'avais avou que, dans l'organisation sociale, je ne tiens
indispensablement qu' la garantie de certains droits publics et
personnels; et que les variations du pouvoir excutif, compatibles
avec ces droits, ne sont pour moi qu'une combinaison secondaire! De
Hambourg, du Holstein, de la Hollande, o successivement il sjourne
avant sa rentre en France, toutes ses lettres si vives, si gnreuses,
et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent
faons,  travers leur sve, les dispositions mres et les opinions
rassises qu'on a droit d'attendre de l'exprience d'une vie de quarante
ans. Il se refuse  rentrer par un biais dans les choses publiques:
Rien, crit-il (octobre 1797)  un ami qui semblait l'y pousser, rien
n'a t si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours,
mes crits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre;
tenons-nous-y, sans caresser l'opinion quelconque du moment. Ceux qui
veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s'en
tirer qu'avec des erreurs, des inconsquences et des repentirs. J'ai
fait beaucoup de fautes sans doute, parce que j'ai beaucoup agi, et
c'est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me parat fautif..
Il en rsulte qu' moins d'une trs-grande occasion de servir  ma
manire la libert et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai
pour mes amis plein de vie, et pour le public une espce de tableau de
_musum_ ou de livre de bibliothque. Jamais, sans doute, son coeur
ne se sentit plus jeune; les excs qui ont dgot de la libert les
_demi-amateurs,_ tant encore plus opposs  cette sainte libert que
le despotisme, ne l'ont pas guri, lui, de son idal amour; mais il
apprcie la socit, son gosme, son peu de ressort gnreux. Il est
curieux de l'entendre en maint endroit; un moraliste ne dirait pas
autrement ni mieux: Comme l'gosme public, crit-il  madame de Tess
(Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien
malgr les gouvernants, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec
eux, il en rsulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point
intresss  en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur
prtention civique  ne se mler de rien.. Il observe avec beaucoup de
finesse qu'on a tellement abus des mots et perverti les ides, que la
nation ( cette date de 1799) se croit anti-rpublicaine sans l'tre; il
la compare toujours, dit-il, aux paysans de son dpartement _ qui on
avait persuad, jusqu' ce qu'ils l'eussent entendu, qu'ils taient
aristocrates_. Les remdes qu'il proposerait sont modestes, de simples
palliatifs, les seuls qu'il croie _proportionns_, dit-il encore, _
l'tat prsent de l'estomac national_.

[Note 86: Tome IV.]

[Note 87: Souvenirs au sortir de prison.]

La spirituelle et bonne madame de Tess a beau, comme d'habitude, le
chicaner agrablement sur sa disposition  l'espoir; qui ne le croirait
guri? Il lui rpond d'Utrecht,  propos des _imbroglios_ d'intrigues
croises qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: Je
suis persuad que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme
dans les tournois, avec des armes ensorceles; et tout me confirme que
les insurrections ne sont plus pour un rgime libre, mais, au contraire,
pour le plus bte et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour
esprer qu'un _je ne sais quoi_ dont vous n'aurez pas de peine  faire
rien du tout. Pourtant l'aimable _cousine_ (comme il appelle sa tante)
ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le
moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une
invasion prussienne; il la croit combine avec la France et ne s'en
inquite; elle, madame de Tess, un peu peureuse comme madame de Sabl,
avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui crit de
ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses
jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui
applique cette pense de Vauvenargues: Nous prenons quelquefois pour
le sang-froid une passion srieuse et concentre qui fixe toutes les
penses d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses.
Madame de Tess a-t-elle donc tout  fait tort? La Fayette est-il
compltement guri et tempr, rompu, sinon dans ses convictions, du
moins dans ses vues du dehors? L'exprience a-t-elle agi? A lire ce
qu'il a crit de 97  1814, on le dirait.

Mais ce qu'on crit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans
les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait
conclure de toutes les qualits de l'crivain historien, de l'homme
sorti de la scne et qui la juge,  celles de ce mme homme en action
et en scne. Il y a l une diffrence essentielle; et c'est ce qui
nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples
crivains, quand nous jugeons ainsi  notre aise des personnages
d'action. On dcouvre, on analyse le vrai  l'endroit mme o l'on agira
 ct, si l'on a occasion d'agir. C'est le caractre encore plus que
l'intelligence qui dcide alors, et qui reprend le dessus; au fait et 
l'oeuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n'ai-je
pas entendu tel personnage clbre nous faire, comme le plus piquant
moraliste (compltement  son insu ou pas tout  fait peut-tre),
l'histoire de son dfaut, de ce qui dans l'action l'avait fait chouer
toujours! C'est, aprs tout, le vieux mot du pote: _Video meliora
proboque, deteriora sequor_. Salluste, l'incomparable historien, avait
eu,  ce qu'il parat, une assez mchante conduite politique; de nos
jours, Lemontey, un de nos plus excellents historiens philosophes[88], en
a eu une pitoyable. La Rochefoucauld, qui analysait si bien toutes les
causes et les intentions, avait toujours eu dans l'action un _je ne sais
quoi_, comme dit Retz, qui lui avait fait chec. L'action est d'un ordre
 part.

[Note 88: Voir son _Histoire de la Rgence_.]

Ces rserves que je pose, je ne me permets de les appliquer  La Fayette
lui-mme qu'avec rserve. Je crois avec madame de Tess que sa facult
d'esprer persista toujours un peu disproportionne aux circonstances,
et que, par instants contenue, elle reprenait les devants au moindre
jour qui s'ouvrait. C'est cet homme qui jugeait si nettement l'tat de
la socit en 1799, qui, dans son admirable lettre  M. de Maubourg,
dsormais acquise  l'histoire[89], aprs un vigoureux trac des partis,
continuait ainsi: Voil, mon cher ami, le _margouillis_ national au
milieu duquel il faut pcher la libert dont personne ne s'embarrasse,
parce qu'on n'y croit pas plus qu' la pierre philosophale....., et qui
ajoutait: Je suis persuad que, s'il se fait en France quelque chose
d'heureux, nous en serons..... Il y a dans la multitude tant de lgret
et de mobilit, que la vue des honntes gens, de ses anciens favoris, la
disposerait  reprendre ses sentiments libraux; eh bien! c'est ce mme
homme qui, en 1815,  peine rentr dans l'action, s'tonnait qu'on pt
accuser les Franais de _lgret_[90], et les en disculpait. J'insiste,
parce que c'est ici le noeud du caractre de La Fayette; mais voici un
trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il crit  Jefferson;
c'tait le trente-sixime anniversaire de la proclamation de
l'indpendance amricaine, _de ce grand jour_, dit-il, _o l'acte et
l'expression ont t dignes l'un de l'autre_: Ce double souvenir aura
t heureusement renouvel dans votre paisible retraite par la nouvelle
de l'extension du bienfait de l'indpendance  toute l'Amrique
(les divers tats de l'Amrique du Sud venaient de proclamer leur
indpendance). Nous avons eu le plaisir de prvoir cet vnement et
la bonne fortune de le prparer. Ainsi, La Fayette se flicite de
l'mancipation de l'Amrique du Sud, et il ne songe  aucune restriction
dans son espoir. Que rpond Jefferson? ce que Washington et rpondu;
il modre prudemment la joie de son ami: Je me joins sincrement  vos
voeux pour l'mancipation de l'Amrique du Sud. Je doute peu qu'elle
ne parvienne  se dlivrer du joug tranger; mais le rsultat de mes
observations ne m'autorise pas  esprer que ces provinces soient
capables d'tablir et de conserver un gouvernement libre... Et il
continue l'expos vrai du tableau. La Fayette y adhre sans doute,
mais il n'y avait pas song le premier. Nous surprenons l le grand
mancipateur _quand mme_!

[Note 89: Tome V, page 99.]

[Note 90: Tome V, page 476.]

Aprs cela, cette part faite  un certain pli trs-creus du caractre
de La Fayette, je crois que l'exprience pour lui ne fut pas vaine, et
qu'il y eut de ce cot un autre pli en sens oppos, non moins creus
peut-tre, et dont son rle officiel a dissimul la profondeur. Lorsque,
apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il crivait de sa prison
que _le charme_ tait dtruit et que _le sourire_ de la multitude
n'avait plus pour lui de dlices, il allait trop loin, il oubliait
l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard,  ses yeux
est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance
dcisive, se mfier aprs le premier moment, et malgr sa bonne
contenance, n'tre pas fch d'abrger. Il n'a pas tout  fait tenu ni
d tenir ce qu'il crivait  madame de La Fayette (30 octobre 1799):
Quant  moi, chre Adrienne, que vous voyez avec effroi prt  rentrer
dans la carrire publique, je vous proteste que je suis peu sensible 
beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins
de mon me sont les mmes, mais ont pris un caractre plus srieux, plus
indpendant des cooprateurs et du public dont j'apprcie mieux les
suffrages. Terminer la Rvolution  l'avantage de l'humanit, influer
sur des mesures utiles  mes contemporains et  la postrit, rtablir
la doctrine de la libert, consacrer mes regrets, fermer des blessures,
rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des
jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus dgot
que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les
affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme
on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par
ma tendresse pour vous et par les mnes de ce que nous pleurons, ne me
persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis form et dans
lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie. Mais s'il
est loin de les avoir tenues  la lettre, il semble s'tre toujours
souvenu de ces paroles et ne s'tre jamais trop dparti du sentiment
qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne
politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit  son rang
d'opposition avance, comme c'tait le devoir de tous les amis des
liberts publiques, il ne parut jamais en tte et hors de ligne que pour
un _coup de collier_. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une
hte extrme de se dcharger: Qu'on en finisse, et que les droits de
l'humanit soient saufs!--C'est ainsi que son exprience acquise se
concilia du mieux qu'elle put avec son inaltrable facult d'esprer et
avec sa foi morale et sociale persistante.

On trouvera dans la lettre  M. de Maubourg, dont je ne saurais assez
signaler l'intrt et l'importance, l'_arrire-pense_ finale de
La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son
_prenez-y-garde_ dans ces moments dcisifs o, plus tard, il s'est
trouv  porte de tout. Cette lettre dmontre de plus,  mes yeux, que
ce qui arriva,  partir du 8 aot 1830, ne djoua pas l'ide intrieure
de La Fayette autant que lui-mme le crut et le ressentit. Il
crivait en 1799: Les uns esprent que la perscution m'aura un peu
aristocratis; les autres m'identifient  la royaut constitutionnelle,
et les rpublicains disent qu' prsent je serai pour la rpublique
comme j'tais pour elle dans les tats-Unis. Mais toutes ces ides ne
sont que secondaires, parce que rellement la masse nationale n'est
ni royaliste, ni rpublicaine, ni rien de ce qui demande une rflexion
politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels,
contre ceux qui rgnent depuis que la rpublique a t tablie; elle
veut tre dbarrasse de tout cela, ft-ce par la contre-rvolution,
mais prfre s'arrter  quelque chose de constitutionnel; elle sera si
contente d'un tat de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite
mauvais qu'on voult la remuer pour quoi que ce ft. Il crivait
encore  cette date: Tout est bon, except la monarchie
aristocratico-arbitraire et la rpublique despotique. Il est vrai qu'en
1830 son coeur devait tre redevenu plus exigeant; les annes de lutte,
sous la Restauration, lui avaient fait croire  une forte et stable
reconstitution d'esprit public; ce n'tait plus comme en ce temps
de 1799, o il disait: _nos amis_ (les constitutionnels) _qu'il est
impossible de faire sortir de leur trou_. Ici tout le monde tait en
ligne. Cette Restauration, contre les excs de laquelle on s'entendait
si bien, me fait l'effet d'avoir t le plus prolong et le plus
illusoire des rideaux. Quand il se dchira, tout ce qui n'tait uni
qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, crivait  merveille
sur les prils du dehors qu'on exagrait: Dans tout ce qui regarde
l'opposition aux trangers, il y a toujours un moment o notre nation
semble rebondir et drange toutes les esprances de la politique. Il
avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime
inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la
pratique intrieure et l'organisation srieuse des garanties, il y a
toujours un moment o notre nation, si prs qu'elle en soit, chappe et
dconcerte toutes les esprances du patriotisme. Pourtant, encore une
fois, la lettre  M. de Maubourg et celles qu'il crivait  cette poque
me prouvent que La Fayette se serait rsign, en 1799,  quelque chose
de semblable  l'ordre actuel, ou mme de moins bien, et qu'entre ce
qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et
se regagnent constitutionnellement. Cela n'empche pas qu'on ne l'ait
vu,  un certain moment, mcontent de l'oeuvre  laquelle il avait aid;
il se crut jou, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et
toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la ralisation d'un ordre
rv est toujours infrieure  l'idal, mme le plus modr, qu'on s'en
faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des
hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le
jour o le monde est  eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant,
ne rpondra  la promesse des prcurseurs. S'ils taient l, comme La
Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avorte, ou bien, pour se
faire illusion encore, ils la jugeraient ajourne; ils attendraient,
pour clore  souhait, je ne sais quel _cinquime acte_, qui, en venant,
ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le dbris et la pauvret
de son triomphe, meurt mcontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette,
dsappoint en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui,
Boileau, de son vivant, triomphe: il est rput lgislateur  satit;
son _Art potique_ a force de loi; la _Dclaration des Droits_ n'a pas
mieux tu les privilges que ce programme du Parnasse n'a tu l'ancien
mauvais got. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manqu; il en
est  regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des
_soleils_ en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort
et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai
cette thse ailleurs. Comme rsultat, mon ide est que le voeu de
Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manqu; en
gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet
obtenu. Mais je m'arrte; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni
paratre rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux
habitudes littraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux
petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont gure dans l'tat
que des _joueurs de quille_, comme disait Malherbe.

La rentre de La Fayette en France aprs le 18 brumaire, son attitude au
milieu des partis ds lors simplifis, ses rponses aux avances du chef
comme  celles de la minorit opposante, tout cela est racont avec un
intrt suprieur et plus qu'anecdotique, dans l'crit intitul
_Mes Rapports avec le premier Consul_, dont j'ai prcdemment cit
l'loquente conclusion. On voit, dans ces rcits de conversations,
 quel degr La Fayette a le propos historique, le mot juste de la
circonstance et comme la rplique  la scne. Un jour, causant avec
Bonaparte,  Morfontaine chez Joseph, il s'aperut que les questions
du Consul tendaient  lui faire taler ses campagnes d'Amrique: Ce
furent, rpondit-il en coupant court, les plus grands intrts de
l'univers dcids par des rencontres de patrouilles. Il a beaucoup de
ces mots-l, soit au balcon populaire et en _plein vent_, comme il dit,
soit dans le salon.

Son rle, ou plutt l'absence de tout rle,  cette poque du Consulat
et de l'Empire, est dicte par un tact politique et moral des plus
parfaits. Quand on demandait  Sieys ce qu'il avait fait pendant la
Terreur, il rpondait: _J'ai vcu_. La Fayette pouvait plus  bon droit
et plus  haute voix rpondre, et il rpondait: Ce que j'ai fait durant
ces douze annes? _je me suis tenu debout_. C'tait assez, c'tait
unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau
s'ensevelir  Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le
savait l; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: Tout
le monde en France est corrig, disait-il un jour dans une sortie
au Conseil d'tat, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La
Fayette! il n'a jamais recul d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh
bien! je vous dis, moi, qu'il est tout prt  recommencer. La Fayette
(et lui-mme le dit presque en propres termes) s'appliqua  se conserver
sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la libert,
exemplaire prcieux et  peu prs unique, sans tache et sans _errata_,
avec le _Victrix causa Diis_ pour pigraphe. Ce sont l de ces volumes
qui, comme ceux des _Vies_ de Plutarque, ne sont jamais dpareills,
mme quand on n'en a qu'un.

Les vertus de famille, la bont morale et l'excellence du coeur pour
tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante
dans ces Mmoires, et les pieux diteurs, en y apportant la discrtion
et la pudeur qui marquent les affections les plus sacres, n'ont
cependant pu ni d supprimer, en fait d'intimit, tous les tmoignages.
Sans craindre d'abonder moi-mme, je veux citer en entier la belle
lettre de janvier 1808,  M. de Maubourg, sur la mort de madame de La
Fayette. Par son dvouement, son hrosme conjugal et civique durant la
prison d'Olmtz, cette noble personne appartient aussi  l'histoire; on
a lu d'ailleurs avec un agrment imprvu les piquantes et gracieuses
lettres adresses  _mon cher coeur_, au premier dpart pour
l'Amrique[91]; en voici la contre-partie pathtique et funbre:

Je ne vous ai pas encore crit, mon cher ami, du fond de l'abme de
malheur o je suis plong... j'en tais bien prs lorsque je vous
ai transmis les derniers tmoignages de son amiti pour vous, de sa
confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura dj parl de la
fin anglique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler
encore; ma douleur aime  s'pancher dans le sein du plus constant
et cher confident de toutes mes penses au milieu de foules ces
vicissitudes o souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'
prsent, vous m'avez trouv plus fort, que mes circonstances;
aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi.

[Note 91: Elles avaient t cites de prfrence par la plupart des
journaux.]

Pendant les trente-quatre annes d'une union o sa tendresse, sa boul,
l'lvation, la dlicatesse, la gnrosit de son me, charmaient,
embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitu  tout
ce qu'elle tait pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre
existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur
s'amalgama  tout ce qui pouvait m'intresser. Je croyais bien l'aimer,
avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu dmler
ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livre  tant
de distractions, et pour laquelle nanmoins il n'y a plus ni bonheur,
ni bien-tre possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais
frapp comme le jour o, quittant Chavaniac, je reus un billet alarmant
de madame de Tess; je me sentis atteint au coeur. George fut effray
d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant
trs-rapidement  Paris, nous vmes bien qu'elle tait fort malade; mais
il y eut ds le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de
nous revoir...

Voil bien des souvenirs que j'aime  dposer dans votre sein, mon cher
ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable
 qui j'ai d un bonheur de tous les instants, sans le moindre nuage.
Quoiqu'elle me ft attache, je puis le dire, par le sentiment le
plus passionn, jamais je n'ai aperu eu elle la plus lgre nuance
d'exigence, de mcontentement, jamais rien qui ne laisst la plus libre
carrire  toutes mes entreprises; et si je me reporte au temps de notre
jeunesse, je retrouverai en elle des traits d'une dlicatesse, d'une
gnrosit sans exemple. Vous l'avez toujours vue associe de coeur et
d'esprit  mes sentiments,  mes voeux politiques, jouissant de tout ce
qui pouvait tre de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me
faisait, comme elle le disait, connatre tout entier; jouissant surtout
lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de gloire  un bon
sentiment.--Sa tante, madame de Tess, me disait hier: Je n'aurais
jamais cru qu'on pt tre aussi fanatique de vos opinions et aussi
exempte de l'esprit de parti. En effet, jamais son attachement  notre
doctrine n'a un instant altr son indulgence, sa compassion, son
obligeance pour les personnes d'un autre parti; jamais elle ne fut
aigrie par les haines violentes dont j'tais l'objet, les mauvais
procds et les propos injurieux  mon gard, toutes sottises
indiffrentes  ses yeux du point o elle les regardait et o sa bonne
opinion de moi voulait bien me placer.--Vous savez comme moi tout ce
qu'elle a t, tout ce qu'elle a fait pendant la Rvolution. Ce n'est
pas d'tre venue  Olmtz, comme l'a dit Charles Fox, sur les ailes du
devoir et de l'amour, que je veux la louer ici, mais c'est de n'tre
partie qu'aprs avoir pris le temps d'assurer, autant qu'il tait en
elle, le bien-tre de ma tante et les droits de nos cranciers; c'est
d'avoir eu le courage d'envoyer George en Amrique.--Quelle noble
imprudence de coeur  rester presque la seule femme de France compromise
par son nom, qui n'ait jamais voulu en changer[92]! Chacune de ses
ptitions ou rclamations a commenc par ces mois: _La femme La
Fayette_. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti,
n'a laiss passer, lorsqu'elle tait sous l'chafaud, une rflexion
contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes
principes sans s'en honorer et dire qu'elle les tenait de moi; elle
s'tait prpare  parler dans le mme sens au tribunal, et nous avons
tous vu combien cette femme si leve, si courageuse dans les grandes
circonstances, tait bonne, simple, facile dans le commerce de la vie,
trop facile mme et trop bonne, si la vnration qu'inspirait sa vertu
n'avait pas compos de tout cela une manire d'tre tout  fait  part.
C'tait aussi une dvotion  part que la sienne. Je puis dire que,
pendant trente-quatre ans, je n'en ai pas prouv un instant l'ombre de
gne; que toutes ses pratiques taient sans affectation subordonnes 
mes convenances; que j'ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus
incrdules aussi constamment accueillis, aussi aims, aussi estims,
et leur vertu aussi compltement reconnue que s'il n'y avait pas eu de
diffrence d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a exprim autre
chose que l'espoir qu'en y rflchissant encore, avec la droiture de
coeur qu'elle me connaissait, je finirais par tre convaincu. Ce qu'elle
m'a laiss de recommandations est dans le mme sens, me priant de lire,
pour l'amour d'elle, quelques livres, que certes j'examinerai de nouveau
avec un vritable recueillement: et appelant sa religion, pour me la
faire mieux aimer, _la souveraine libert_, de mme qu'elle me citait
avec plaisir ce mot de Fauchet: Jsus-Christ mon seul matre.--On a
dit qu'elle m'avait beaucoup prch; ce n'tait pas sa manire.--Elle
m'a souvent exprim, dans le cours de son dlire, la pense qu'elle
irait au ciel; et oserai-je ajouter que cette ide ne suffisait pas pour
prendre son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs fois: Cette
vie est courte, trouble... runissons-nous en Dieu, passons ensemble
l'ternit. Elle m'a souhait et  nous tous la _paix du Seigneur_.

[Note 92: La plupart des femmes d'migrs avaient, en 1793, rempli la
formalit d'un divorce simul, pour mettre  l'abri une portion de leur
fortune.]

Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des
dernires nuits, quelque chose de cleste  la manire dont elle rcita
deux fois de suite, d'une voix forte, un cantique de Tobie applicable 
sa situation, le mme qu'elle avait rcit  ses filles en apercevant
les clochers d'Olmtz[93]. Voil comment cet ange si tendre a parl dans
sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu'elle avait faites il y a
quelques annes, et qui sont un modle de tendresse, de dlicatesse et
d'loquence du coeur.

[Note 93: Voici le texte du cantique rcit par madame de La Fayette
 l'aspect d'Olmtz, quand elle vint partager la captivit du gnral au
mois d'octobre 1795: Seigneur, vous tes grand dans l'ternit, votre
rgne s'tend dans tous les sicles, vous chtiez et vous sauvez, vous
conduisez: les hommes jusqu'au tombeau, et vous les en ramenez, et nul
ne se peut soustraire  votre puissante main. Rendez grces au Seigneur,
enfants d'Isral, et louez-le devant les nations, parce qu'il vous a
ainsi disperss parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que
vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu'il n'y en a
point d'autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C'est lui qui noua
a chtis  cause de nos iniquits, et c'est lui qui nous sauvera pour
signaler sa misricorde. Considrez donc la manire dont il nous a
traits, bnissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage
par vos oeuvres au Roi de tous les sicles. Pour moi je le bnirai dans
cette terre o je suis captive, etc. (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5,
6 et 7.)]

Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une
confiance entire en elle, jamais exige, reue au bout de trois mois
comme le premier jour, justifie par une discrtion  toute preuve,
par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les
voeux de mon coeur; et tout cela ml  un sentiment si tendre,  une
opinion si exalte,  un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur,
surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincre qui ait
jamais exist?

C'est lundi que cette anglique femme a t porte, comme elle l'avait
demand, auprs de la fosse o reposent sa grand'mre, sa mre et sa
soeur, confondues avec seize cents victimes[94]; elle a t place
 part, de manire  rendre possibles les projets futurs de notre
tendresse. J'ai reconnu moi-mme ce lieu lorsque George m'y a conduit
jeudi dernier, et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer
ensemble.

[Note 94: Dans le cimetire de Piepus.]

Adieu, mon cher ami; vous m'avez aid  surmonter quelques accidents
bien graves et bien pnibles auxquels le nom de malheur peut tre donn
jusqu' ce qu'on ait t frapp du plus grand des malheurs du coeur:
celui-ci est insurmontable; mais, quoique livr  une douleur profonde,
continuelle, dont rien ne me ddommagera; quoique dvou  une pense,
un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire
que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible
des douceurs de l'amiti... Et quelle amiti que la vtre, mon cher
Maubourg!

Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez
t pour moi depuis que nous nous connaissons.

La Fayette rentre en scne en 1815, et,  part deux ou trois annes de
retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dire
qu'il ne quitte plus son rle actif jusqu' sa mort. Un crit assez
considrable et inachev[95] expose la situation publique et sa propre
attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son
ensemble, il reste un point auquel il russit difficilement  nous
accoutumer: c'est lorsqu'aux Cent-Jours, et Bonaparte arrivant sur
Paris, La Fayette, qui s'est rendu  une confrence chez M. Lain,
propose de dfendre la capitale contre le grand ennemi; il se trouve
seul de cet avis nergique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de
Chateaubriand, c'est tout simple, en proposant de mourir en armes,
s'il le fallait, autour du trne des Bourbons, voyait pour l'ide
monarchique, dans ce sang noblement vers, une semence glorieuse et
fconde; il motivait son opinion dans des termes approchants et avec cet
clat qu'on conoit de sa bouche en ces heures mues. La Fayette, qui
raconte ce dtail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce
sang fidle d'o la monarchie renatrait un jour, ne peut s'empcher
d'ajouter: Constant (_Benjamin Constant qui tait de la confrence_) se
mit  rire du ddommagement qu'on m'offrait. Et, en effet, la position
de La Fayette en ce moment, au pied du trne des Bourbons, parat bien
fausse, surtout lorsqu'on a lu le jugement qu'il portait d'eux pendant
1814. Je ne dis pas que sa situation et t plus vraie en se ralliant
 Bonaparte; pourtant je le concevrais mieux: il n'y aurait rien eu du
moins qui prtt  rire.

[Note 95: Tome V.]

Carnot, je le sais, n'avait pas les mmes engagements que La Fayette,
ni les mmes scrupules solennels de libert; mais en ces crises de
1814-1815, sa conduite envers Bonaparte rpond bien mieux, en fait, et
sans marchander,  l'instinct national et rvolutionnaire.

Une remarque encore sur le factice, dj signal, qui s'introduit dans
ces rles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas t
l fort  propos pour clater de rire (ce qui est bien de lui) sur le
point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez
La Layette se serait content de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas
su.

Cet instant d'embarras  part, la conduite de La Fayette rentre bien
vite dans sa rectitude inconteste, et elle se rapporte, durant toute la
Restauration,  des sympathies gnrales trop partages et encore trop
rcentes pour qu'il ne soit pas superflu de rien dvelopper ici. Rentr
 la Chambre lective en 1818, il vit le parti _libral_ se former, et,
autant qu'aucun chef d'alors, il y aida. C'tait, aprs tout, cette mme
masse moyenne et flottante de laquelle il crivait en 1799: La partie
plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-rvolutionnaire
qu'en dsespoir de toute autre manire de se dbarrasser de la tyrannie
conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de dgot encore.
Donnez-lui des institutions librales, un rgime consquent et
d'honntes gens, vous la verrez revenir  leurs ides des premires
annes de la Rvolution, avec moins d'enthousiasme pour la libert, mais
avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillit qui lui
fera dtester tout remuement aristocrate ou jacobin. L'enthousiasme
mme semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentiments
et d'intrts sans cesse froisss; on s'organisait pour la dfense on
esprait et on avait confiance dans l'issue, prcisment en raison
des excs contraires. Il y avait, comme en dfi de l'oppression, un
universel rajeunissement. Nul, en ces annes, ne fut plus jeune que le
gnral La Fayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois? N'alla-t-il pas
bien loin en certaines tentatives prmatures, comme dans l'affaire de
Belfort[96]? Nos vieilles ardeurs sont trop d'accord avec les siennes
l-dessus pour que notre triste impartialit d'aujourd'hui y veuille
regarder de plus prs. C'taient de beaux temps, aprs tout, si l'on ne
se reporte qu'aux sentiments prouvs, des temps o l'instinct de la
lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont reus
dans leur fracheur, que ce voyage d'Amrique en 1824, et cet hymne de
Branger qui le clbrait!

  Jours de triomphe, clairez l'univers!

[Note 96: Tome VI, page 135 et suiv.]

Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les
fltrir, ces souvenirs, tant le mouvement gnral est loin, tant les
gnrations survenantes y deviennent de plus en plus trangres par
l'esprit, tant l'ironie des choses a t complte!

De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arrter devant le double
inconvnient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres
de sentiments parfaitement ignors.

La seconde moiti du sixime et dernier volume est consacre  la
Rvolution de Juillet et aux annes qui suivent: indpendamment des
actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie
de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernires penses
politiques; les suppressions, commandes aux diteurs par la discrtion
et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume.
Cette dernire partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours,
est pourtant celle qu'il y aurait peut-tre le plus lieu d'piloguer
politiquement,  quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de
l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle,  coup sr, qui a le plus
nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire,  la
mmoire de l'illustre citoyen, et qui a contribu  jeter sur l'ensemble
de sa carrire une teinte gnrale o l'ancien attrait a pli. Mais, ne
voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres
prendront les Mmoires uniquement par cette queue dsagrable. Le plus
grand malheur du gnral a t de survivre (ne ft-ce que de quelques
jours)  la grande Rvolution qu'il reprsentait depuis quarante et
un ans; en ne tombant pas prcisment avec elle, il a fait  son tour
l'effet de ceux qui s'obstinent  prolonger ce qui est us et en
arrire. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait t la
pice donne  son profit, il ne veut pas que la dernire scne soit
tranante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore
indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Branger, dans son
rle de pote politique, l'a senti  point; il a su se drober pour se
renouveler peut-tre. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de
plus en plus affich, tiraill par les partis, a un peu _dteint_, comme
son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces
Mmoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indiffrent,
est faite pour rtablir et rehausser l'ide du personnage historique
dans la grandeur et la continuit de sa ligne principale, avec tous les
accompagnements non moins certains, et beaucoup plus varis qu'on ne
croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse
srieuse, de bonne grce et de bon got. claire par ces excellents
Mmoires, l'histoire du moins, c'est--dire le public dfinitif, s'en
souviendra.

Aot 1838.



M. DE FONTANES


I

On a remarqu dans la suite des familles que souvent le fils, ne
ressemble pas  son pre, mais que le petit-fils rappelle son aeul, le
petit-neveu son grand-oncle, en un mot que la ressemblance parfois saute
une ou deux gnrations, pour se reproduire (on ne saurait dire comment)
avec une fidlit et une puret singulire clans un rejeton loign.
Il en est de mme, en grand, dans la famille humaine et dans la suite
inpuisable des esprits. Il y a de ces retours  distance, de ces
correspondances imprvues. Un sicle illustre disparat; le glorieux
talent qui le caractrisait le mieux, et dans les nuances les plus
accomplies, meurt, en emportant, ce semble, son secret; ceux qui le
veulent suivre altrent sa trace, les autres la brisent en se jetant de
propos dlibr dans des voies toutes diffrentes: on est en plein dans
un sicle nouveau qui lui-mme dcline et va s'achever. Tout d'un coup,
aprs ce long espace et cette interruption qui semble dfinitive, un
talent reparat, en qui sourit une douce et chaste ressemblance avec
l'aeul littraire. Il ressemble, sans le vouloir, sans y songer, et
par une originalit native: dans le fond des traits, dans le tour des
lignes,  travers la couleur plie, on reconnat plus que des vestiges.
C'est le rapport de M. de Fontanes  Racine; il est de cette famille, et
il s'y prsente  nous comme le dernier.

Plus la figure littraire est simple, douce, pure, lgante, sensible
sans grande passion, plus il devient prcieux d'en tudier de prs
l'originalit au sein mme de cette ressemblance. Si le pote n'a pas
fait assez, s'il a trop nglig d'lever ou d'achever son monument, cela
s'explique encore et doit sembler tout naturel; c'est qu'un instinct
secret lui disait: La grande place est remplie, l'aeul la tient. Il
suffit que moi, qui viens tard, je ne sois pas indigne de lui, que je
l'honore par mon got dans un sicle bien diffrent dj, et que jamais
du moins je n'aie fauss son lointain et suprieur accord par mes
accents.

Dans cette sobrit et cette paresse mme du pote, se retrouve donc un
sentiment touchant, modeste, et qu'on peut dire pieux. Je n'invente pas:
M. de Fontanes le nourrissait en son coeur et l'a exprim en plus d'un
endroit. Dans son ode sur la littrature _de l'Empire_, rappelant les
modles du grand Sicle, beaucoup moins mconnus et moins offenss alors
par les doctrines que par les oeuvres du jour, il se borne, lui, pour
toute ambition, au rle de Silius,  celui de Stace disant  sa muse:

  ......Nec tu divinam Aeneida tenta,
  Sed longe sequere, et vestigia semper adora!
  De Virgile ainsi, dans Rome,
  Quand le got s'tait perdu,
  Silius  ce grand homme
  Offrait un culte assidu;
  Sans cesse il nommait Virgile;
  Il venait, loin de la ville,
  Sur sa tombe le prier;
  Trop faible, hlas! pour le suivre,
  Du moins il faisait revivre
  Ses honneurs et son laurier.

Et il avait autrement droit de se rendre ce tmoignage, et de se dire
ainsi l'adorateur domestique de Racine, que Silius pour Virgile.

Mais rien n'est tout  fait simple dans la nature des choses, et il ne
faut pas, en tirant du personnage l'ide essentielle, ne voir en lui que
cette ide. Dernier parent de Racine, et adorateur du XVIIe sicle,
M. de Fontanes est pourtant du sien; il en est par les genres qu'il
accepte, par ceux mme qu'il veut renouveler; il en est par certaines
teintes philosophiques et sentimentales qui font mlange  l'inspiration
religieuse, par certaines faiblesses et langueurs de son style potique
lgant; mais, htons-nous d'ajouter, il en est surtout par le got
rapide, par le ton juste, par l'expression nette et simple, par tout
ce que le XVIIIe sicle avait conserv de plus direct du XVIIe, et
que Voltaire y avait transmis en l'aiguisant. De plus, M. de Fontanes
n'tait pas tranger au ntre. Contraire aux nouveauts ambitieuses, il
ne rsistait pourtant pas  celles qui s'appuyaient de quelque titre
lgitime, de quelque juste accord dans le pass. Sur quelques-uns de
ces points d'innovation, il devient lui-mme la transition et la nuance
d'intervalle, comme il convient  un esprit si modr. Par ses pices
lgiaques et religieuses, par _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_,
il devanait de plus de trente ans et tentait le premier dans les vers
franais le genre d'harmonieuse rverie; il semblait donner la
note intermdiaire entre les choeurs d'_Esther_ et les premires
_Mditations_. Mais surtout,  cette poque critique de 1800, par son
amiti, par sa sympathique et active alliance avec M. de Chateaubriand,
il entrait dans la meilleure part du nouveau sicle; il s'y mlait dans
une suffisante et mmorable mesure. Le dernier des classiques donnait le
premier les mains avec une joie gnreuse  la conscration de la Muse
enhardie, et lui-mme il s'clairait du triomphe. Tels, durant les ts
du ple, les derniers rayons d'un soleil finissant s'unissent dans un
crpuscule presque insensible  la plus glorieuse des nouvelles aurores!

Pour nous, appel aujourd'hui  parler de M. de Fontanes, nous ne
faisons en cela qu'accomplir un dsir dj bien ancien. Quelle qu'ait
t l'apparence bien contraire de nos dbuts, nous avons toujours, dans
notre libert d'esprit, distingu,  la limite du genre classique, cette
figure de Fontanes comme une de celles qu'il nous plairait de pouvoir
approcher, et, dans le voile d'ombre qui la couvrait dj  demi, elle
semblait nous promettre tout bas plus qu'elle ne montrait. Sensible
(par pressentiment)  l'outrage de l'oubli pour les potes, nous nous
demandions si tout avait pri de cette muse discrte dont on ne savait
que de rares accents, si tout en devait rester  jamais pars, comme, au
vent d'automne, des feuilles d'heure en heure plus gares. L'ide nous
revenait par instants de voir recueillis ces fragments, ces restes,
_disjecti membra poetoe_, de savoir o trouver enfin, o montrer l'urne
close et dcente d'un chantre aimable qui fut  la fois un dernier-venu
et un prcurseur. C'tait donc dj pour nous un caprice et un choix de
got, une inconstance de plus si l'on veut, mais j'ose dire aussi une
pit de posie, avant d'tre, comme aujourd'hui, un honneur[97].

[Note 97: Cette Notice a t crite en vue de l'dition des Oeuvres.]

Louis de Fontanes naquit  Niort, le 6 mars 1737, d'une famille
ancienne, mais que les malheurs du temps et les perscutions religieuses
avaient fait dchoir. L'toile du berceau de madame de Maintenon semble
avoir jet quelque influence de got, d'esprit et de destine sur le
sien. La famille Fontanes, autrefois tablie dans les Cvennes (comt
d'Alais), y avait possd le fief d'_Apenns_ ou _des Apenns_, dont le
nom lui tait rest (Fontanes des Apenns): un village y portait aussi
le nom de _Fontanes_. Mais,  l'poque o naquit le pote, ce n'taient
plus l que des souvenirs. Sa famille, comme protestante, ne vivait,
depuis la rvocation de l'dit de Nantes, que d'une vie prcaire,
errante et presque clandestine. Son grand-pre, son pre mme taient
protestants; il ne le fut pas. Sa mre, catholique, avait, en se
mariant, exig que ses fils ou filles entrassent dans la communion
dominante.

Les premires annes de cet enfant  l'imagination tendre et sensible
furent trs-pnibles, trs-sombres. Son frre an avait tudi au
collge des Oratoriens de Niort; mais lui, le second, sans doute  cause
de la gne domestique, fut confi d'abord  un simple cur de village,
ancien oratorien, le Pre Bory, par malheur outr jansniste. Le digne
cur, au lieu de tirer parti de cette jeune me volontiers heureuse,
sembla s'attacher  la noircir de terreurs: il envoyait son lve  la
nuit close, seul, invoquer le Saint-Esprit dans l'glise; il fallait
traverser le cimetire, c'taient des transes mortelles. M. de Fontanes
y prit le sentiment terrible du religieux; pourtant l'imagination tait
peut-tre plus frappe que le coeur. Le cur ne se bornait pas aux
impressions morales, il y ajoutait souvent les durets physiques; et le
pauvre enfant, pouss  bout, s'chappait, un jour, pour s'aller faire
mousse  La Rochelle: on le rattrapa. M. de Fontanes, en sauvant
l'esprit religieux, conserva toute sa vie l'aversion des dogmes durs
qui avaient contrist son enfance. S'il dfendit le calvinisme dans son
discours qui eut le prix  l'Acadmie, c'tait au nom de la tolrance,
par un sentiment de convenance domestique et d'quit civile; mais il
n'en spara jamais dans sa pense les longs malheurs que lui avait dus
sa famille, de mme qu'il associait l'ide de jansnisme au souvenir de
ses propres douleurs. Dans son _Jour des Morts_, il a grand soin de nous
dire de son humble pasteur:

  Il ne rveille pas ces combats des coles,
  Ces tristes questions qu'agitrent en vain
  Et Thomas, _et Prosper_, et Plage et Calvin.

Une telle enfance menait naturellement M. de Fontanes  placer son idal
chrtien dans la religion de Fnelon.

Ses tudes se firent ainsi de neuf ans  treize, en ce village appel
La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point
pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort,
d'o sortait son frre an; et celui-ci, pote lui-mme, dans leurs
promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine
Du Vivier, l'initiait dj au jeu de la muse. Il perdit ce frre chri
en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son pre (1774)  celle
de sa mre, qui arriva un an aprs, il alla sjourner en Normandie, aux
Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses
rveuses, de fraches impressions potiques, que sa _Fort de Navarre_
et son _Vieux Chteau_ nous ont rendues. Venu  Paris vers 1777, il y
commena des liaisons littraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier
patron, qu'il se trouva tout d'abord connatre et cultiver plus qu'il ne
semble naturel d'aprs le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait 
raconter qu' la seconde anne de ce sjour, se promenant avec Ducis,
ils rencontrrent Jean-Jacques, bien prs alors de sa fin. Ducis, qui
le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, russissant 
l'apprivoiser, le dcida  entrer chez un restaurateur. Aprs le repas,
il lui rcita quelques scnes de son _Oedipe chez Admte_, et lorsqu'il
en fut  ces vers o l'antique aveugle se rend tmoignage:

  .......coutez-moi, grands Dieux!
  J'ose au moins sans terreur me montrer  vos yeux.
  Hlas! depuis l'instant o vous m'avez fait natre,
  Ce coeur  vos regards n'a point dplu peut-tre.
  Vous frappiez, j'ai gmi. J'entrerai sans effroi
  Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi.
  Vous savez si ma voix, toujours discrte et pure,
  S'est permis contre vous le plus lger murmure;
  C'est un de vos bienfaits que, n pour la douleur,
  Je n'aie au moins jamais profan mon malheur[98]!

[Note 98: Acte III, scne IV.]

Jean-Jacques, qui avait jusque-l gard le silence, sauta au cou de
Ducis, en s'criant d'une voix caverneuse: Ducis, je vous aime! M. de
Fontanes, tmoin muet et modeste de la scne, en la racontant aprs des
annes, croyait encore entendre l'exclamation solennelle.

Il ne vit Voltaire que de loin, couronn  la reprsentation d'_Irne_;
mais il n'eut pas le temps de lui tre prsent. Son frre an
(Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772,  l'ge de vingt
ans, et dou lui-mme de grandes dispositions potiques, avait compos
une tragdie qu'il avait adresse  Voltaire, aussi bien qu'une ptre
djeune homme, et il avait reu une de ces lettres dates de Ferney, qui
quivalaient alors  un brevet ou  une accolade.

Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le
dire l-dessus: Tout homme, crit-il au _Mercure_  propos de
Beaumarchais[99], tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux
rputations: il faut consulter ceux qui ont vcu avec lui, pour savoir
quelle est la bonne et la vritable. Linguet, par exemple, reprsentait
d'Alembert comme un homme diabolique, comme _le Vieux de la Montagne_.
J'avais eu le bonheur d'tre lev  l'Oratoire par un des amis de ce
philosophe, et je l'ai beaucoup vu dans ma premire jeunesse. Il tait
difficile d'avoir plus de bont et d'lvation dans le caractre. Il
se fchait,  la vrit, comme un enfant, mais il s'apaisait de mme.
Jamais chef de parti ne fut moins propre  son mtier. Toutes ces
relations prcoces, ces comparaisons multiplies et contradictoires
expliquent bien et prparent la modration de Fontanes dans ses
jugements, sa science de la vie, son insouciance de l'opinion, et ne
rendent que plus remarquable le maintien de ses affections religieuses.
Il crivait ce mot sur d'Alembert, et il allait tout  l'heure appuyer
M. de Bonald.

[Note 99: Mercure, fructidor an VIII.]

L'_Almanach des Muses_ de 1778 nous donne les premires nouvelles
littraires du pote. On y lit de lui une pice compose  seize ans,
qui a pour titre _le Cri de mon Coeur_, et un fragment d'un _Pome sur
la Nature et sur l'Homme_, qui sort dj des simples essais juvniles.
Ce _Cri de mon Coeur_ ne serait qu'une boutade adolescente sans
consquence, s'il ne nous reprsentait assez bien toutes les impressions
accumules de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frre
an, celle de son pre et de sa mre, qui l'ont frapp coup sur coup,
achvent d'garer son me. Il s'crie contre l'existence; il va presque
jusqu' la maudire:

  Monarque universel, que peut-tre j'outrage,
  Pardonne  mes soupirs; je connais mon erreur.
  Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage,
  Dois-tu suspendre la fureur?

  D'un pas toujours gal, la Nature insensible
  Marche, et suit les dcrets avec tranquillit.
  Audacieux enfant contre elle rvolt,
  Je me dbats en vain sous le bras inflexible
  De la Ncessit.

Il s'arrte un moment aux projets les plus sinistres et les envisage
sans effroi:

  Terre, o va s'engloutir ma dpouille fragile,
  Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts,
  O ma mre,  ton fils daigne ouvrir un asile,!
  Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors!
  Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille.

Mais  l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son pre en sort et
le rappelle  la raison,  la constance,  la vertu, lui montre une
soeur chrie qui lui reste, et l'invite aux beaux-arts,  la posie
noblement consolatrice. Ce _Cri de mon Coeur_ semble avoir exhal en une
fois toute cette ferveur trouble de la jeune me de Fontanes, et on
n'en retrouvera plus trace dsormais dans son talent pur, tendre,
mlancolique, et moins ardent que sensible[100].

[Note 100: Je veux tre tout a fait exact: outre cette mme pice du
_Cri de mon Coeur_, le _Journal des Dames_ de 1777 (par consquent un
peu antrieur  l'_Almanach des Muses_ de 1778) contenait une lettre
de Fontanes  Dorat, toujours dans ce ton exalt qui contraste
singulirement avec les ides dsormais attaches en sens divers  ces
deux noms de Dorat et de Fontanes. En voici quelques passages:

Monsieur, je m'tais promis de cacher avec soin les faibles essais de
mon enfance, et de ne cultiver les lettres que pour me consoler de
mes malheurs. C'tait au fond d'un dsert, et non dans le sein del
capitale, que j'avais rsolu de vivre. La solitude convient mieux 
l'infortune qui veut au moins se plaindre en libert, que ces prisons
fastueuses o des esclaves imitent les travers et les vices d'autres
esclaves, o le vrai sage ne peut faire un pas sans colre ou sans
piti.. Je me suis dit de bonne heure: Tu es malheureux, tu es sans
appui, tu es trop fier pour ramper; vgte donc dans une retraite
ignore. Paris n'est, pas fait pour toi.

Si l'amour de la posie me forait, malgr moi, de lui sacrifier
quelques heures, je ne peignais que mes douleurs ou les tableaux de la
campagne que j'avais sous les yeux. Je me contentais de rpandre mes
plaintes dans des vers toujours dicts par mon coeur.. J'ai eu pour
atelier le bord des mers, les forts, le sommet des montagnes. Je n'ai
trac que des scnes lugubres, analogues  ma situation. Ma posie
doit avoir des traits un peu sauvages et peut-tre barbares.. Quand
je portais les yeux sur Paris, j'tais effray des prils o je
m'exposerais en m'y montrant. Un homme de dix-huit ans, ignorant l'art,
de l'intrigue et de l'adulation, pouvait-il esprer, en effet, d'tre
accueilli dans la rpublique des lettres?.. Ainsi, me disais-je, coulons
dans le silence des jours dj trop agits, et dont, (ma faible sant
l'annonce) le terme heureusement sera court.

Tel tait le plan que je m'tais form. Je vous vis alors, et je compris
qu'il y avait plusieurs classes dans la littrature, etc.

Ce titre sentimental de la pice, _le Cri de mon Coeur_, fut donn par
Dorat lui-mme; Fontanes, quand il y resongeait depuis, en rougissait
toujours.]

L'_Almanach des Muses_ de 1780 le fit plus hautement connatre, en
publiant _la Fort de Navarre_. Ce petit pome descriptif, vu  sa date,
avait de la fracheur et de la nouveaut. L'auteur, en y dveloppant
une peinture dj touche dans _la Henriade_, y faisait preuve de son
admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits
essentiels qui ne le quittrent jamais. Il y marquait par un vers
d'loge sa dfrence  Delille, dj clbre depuis 1770; mais, mme 
cette heure de jeunesse premire, il semblait plus sobre, plus modr
en hardiesse que ce matre brillant. On remarquait,  travers les
exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de
ces vers trouvs, qui peignent sans effort:

  Le pote aime l'ombre, il ressemble au berger....
  L'oiseau se fait, perch sur le rameau qui dort....
  Foulant de hauts gazons respects du faucheur....
  Ils ne sont plus ces jours o chaque arbre divin
  Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain,
  Qui versaient en silence  la tige altre
  La sve  longs replis sous l'corce gare.

Il n'y avait pas abus de coupes, quelques-unes pourtant assez neuves,
quelques jets un peu libres, que plus tard son ciseau, en y revenant,
supprima:

  Quel calme universel! je marche: l'ombre immense,
  L'ombre de ces ormeaux dont les bras tendus
  Se courbent sur ma tte en votes suspendus,
  S'entasse  chaque pas, s'largit, se prolonge,
  _Crot toujours_; et mon coeur dans l'extase se plonge.

Enfin, quelque chose de senti inspirait le tout.

Gart, rendant compte de l'_Almanach des Muses_ dans le _Mercure_ (avril
1780), s'arrta longuement sur le pome de Fontanes, et le critiqua avec
une svrit indirecte et masque, qui put sembler piquante dans les
habitudes du temps. Il fait bien ressortir l'absence de plan, les
contradictions entre l'appareil didactique et certaines formes convenues
d'enthousiasme: _Que de tableaux divers!...A pas lents je m'gare_. Oui,
 pas lents. Mais il ne va pas au fond. Quand il en vient au style, il
frappe encore plus au hasard et souligne quelques-uns des vers que nous
citions prcisment  titre de beaut. Fontanes fut trs-sensible 
l'article de Gart, et faillit en tre dcourag  cette entre dans la
carrire. La plus sre preuve de l'impression profonde qu'il en reut,
c'est que trente-sept ans aprs, lorsqu'il fixa la rdaction dernire de
_la Fort de Navarre_, il tint compte dans sa refonte de presque toutes
les critiques de dtail, mme de celles o Garat avait tort. Voil de la
sensibilit de pote, mais bien modeste et docile.

Gart, que nous trouvons ainsi au dbut de Fontanes, et qui, nonobstant
son article svre, d'ailleurs trs-convenable, fut et resta li avec
lui dans les annes qui prcdrent la Rvolution, Garat, plus g de
plusieurs annes, nous offre  certains gards, et en fait de destine
littraire, le pendant du pote dans le camp oppos, dans les rangs
philosophiques: grand talent de prosateur, s'essayant d'abord aux loges
acadmiques, se dispersant en tout temps aux journaux, puis intercept
brusquement par la Rvolution et dsormais lanc  tous les souffles de
l'orage; exemple dplorable et frappant du danger de ne se recueillir
sur rien, et, avec des facults suprieures, de ne laisser qu'une
mmoire parse, bientt naufrage! Durant la Rvolution, soit sous
la Terreur, soit aprs Fructidor, Fontanes crut avoir beaucoup  se
plaindre de lui, et il rompit tout rapport avec un adversaire au moins
indiscret, qui se figurait peut-tre, dans son sophisme d'imagination,
continuer simplement envers le proscrit politique l'ancienne polmique
littraire. Mais, sans faire injure  aucune mmoire, et dans
l'loignement o l'on est de leur tombe, on ne peut s'empcher de
pousser le rapprochement: Garat, avec plus de verve et bien moins de
got, louant Desaix et Klber, comme Fontanes louait Washington; Garat
se flattant toujours d'lever le monument mtaphysique dont on ne sait
que la brillante prface, comme Fontanes se flattait de l'achvement
de _la Grce sauve_; mais, avec une imagination trop vive chez un
philosophe, Garat n'tait pas pote, et l'avantage incomparable de
Fontanes, pour la dure, consiste en ce point prcis: il lui suffit de
quelques pices qu'on sait par coeur pour sauver son nom.

A leur date, _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, dj un peu passs,
mais  maintenir dans la suite des tons et des nuances de la posie
franaise; sans date, et de tous les instants, les _Stances  une jeune
Anglaise_, l'ode  une _jeune Beaut_, ou celle du _Buste de Vnus_; en
un mot, le flacon scell qui contient la goutte d'essence; voil ce
qui surnage, c'est assez. Les mtaphysiciens chous n'ont pas de ces
dbris-l.

Dans les premiers temps de son sjour  Paris, Fontanes travailla
beaucoup, et il conut, baucha ou mme excuta ds lors presque
tous les ouvrages potiques qu'il n'a publis que plus tard et
successivement. Un vers de la premire _Fort de Navarre_ nous apprend
qu'il avait dj traduit  ce moment (1779) l'_Essai sur l'Homme_
de Pope, qui ne parut qu'en 1783. Une lgie de Flins, ddie 
Fontanes[101], nous le montre, en 1782, comme ayant termin dj son
pome de _l'Astronomie_, qui ne fut publi qu'en 1788 ou 89, et comme
poursuivant un pome en six chants sur _la Nature_, qui ne devait point
s'achever. _La Chartreuse_ paraissait en 1783, et on citait presque dans
le mme temps _le Jour des Morts_, encore indit, d'aprs les lectures
qu'en faisait le pote. Ainsi, en ces courtes annes, les oeuvres se
pressent. Tous les tmoignages d'alors, les articles du _Mercure_, une
ptre de Parny  Fontanes[102], nous montrent celui-ci dans la situation
 part que lui avaient faite ses dbuts, c'est--dire comme cultivant
la grande posie et aspirant  la gloire svre. Mais bientt la vie
de Paris et du XVIIIe sicle, la vie de monde et de plaisir le prit et
insensiblement le dissipa. Il voyait beaucoup les gens de lettres  la
mode, Barthe, Rivarol; il dnait chaque semaine chez le chevalier de
Langeac, son ami (encore aujourd'hui vivant), qui les runissait. Et
qui ne voyait-il pas, qui n'a-t-il pas connu au temps de cette jeunesse
liante, de d'Alembert  Linguet, de Berquin  Mercier, de Florian 
Rtif; tous les tages de la littrature et de la vie? Par moments, soit
inquitude d'me rveuse et reprise de posie, soit blessure de coeur,
soit ncessit plus vulgaire, et, comme dit Andr Chnier:

[Note 101: _Almanach des Muses_.]

[Note 102: _Almanach des Muses_, 1782.]

  Quand ma main imprudente a tari mon trsor,

il sentait le besoin de se drober. Il se retirait  Poissy en hiver;
il se faisait ermite, et se vouait  l'tude entre son Tibulle et son
Virgile. Mais cela durait peu. Les amis heureux le dsiraient, le
rappelaient. Un voyage en Suisse, vers 1787, auparavant un autre voyage
de deux mois en Angleterre, ne tardaient point  le leur rendre. La
prosprit pourtant ne venait pas. Si c'tait la saison des plaisirs,
c'tait aussi celle des rudes preuves:

  Redis-moi du malheur les leons trop amres,

a-t-il crit plus tard parlant  sa muse secrte et en songeant  ce
temps. Ainsi se passrent pour lui, trop au hasard sans doute, les
annes faciles et fcondes. La Rvolution le surprit, et dans l'ptre
 M. de Boisjolin, en 1792, jetant un regard en arrire,  la veille de
plus grands orages, il pouvait dire avec un regret senti:

  Tu m'as trop imit: les plaisirs, la mollesse,
  Dans un pige enchanteur ont surpris ta faiblesse.
  La gloire en vain promet des honneurs clatants:
  Un souris de l'amour est plus doux  vingt ans;
  Mais  trente ans la gloire est plus douce peut-tre.
  Je l'prouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparatre
  Dans quelques vains plaisirs aussitt chapps
  Des jours que le travail aurait mieux occups.
  Oh! dans ces courts moments consacrs  l'tude,
  Combien je chrissais ma docte solitude!...

C'est en cet intervalle de 1780  1792 qu'il convient d'examiner dans
son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est l.
On a pour habitude, dans les jugements vagues et dans les _-peu-prs_
courants, de faire de lui,  proprement parler, un pote de _l'Empire_.
Il ne se jugeait pas tel lui-mme; il n'estimait gure, on le verra, la
littrature de cette poque; il n'y faisait qu'une exception clatante,
et s'y effaait volontiers. Il fut orateur de l'Empire, mais le pote
chez lui tait antrieur [103].

[Note 103: Je trouve dans l'_Esprit des Journaux_, aot 1787, une
_ptre_ en vers _ M. de Fontanes,_ attribue  un M. de C..., qui
n'est autre que Castra. La pice est trs-mdiocre, mais il en ressort
videmment que Fontanes tait a cette date un personnage littraire 
qui l'on demandait une sorte de patronage.

  Et le mortel heureux dont l'amiti sacre,
  Cher Fontanes, par vous se verra clbre,
  Est certain que son nom, des muses respect,
  Volera dans vos chants  la postrit.

]

La traduction de l'_Essai sur l'Homme_, si perfectionne depuis, mais
dj fort estimable, et enrichie de son excellent discours prliminaire,
parut pour la premire fois en 1783, et valut  l'auteur un article de
La Harpe, adress sous forme de lettre au _Mercure [104]_. Un article de
La Harpe, c'tait la conscration officielle d'un talent. Le critique
insistait beaucoup, en louant M. de Fontanes, sur la marche imposante et
soutenue de sa phrase potique, et _cet art de couper le vers sans le
rduire  la prose, et de varier le rhythme sans le dtruire, deux
choses_, dit-il, _si diffrentes, et qu'aujourd'hui l'ignorance et
le mauvais got confondent si souvent_. Il louait avant tout dans
le traducteur, et recommandait avec raison aux jeunes crivains
_l'ensemble_ et _le tissu_ du style, qu'on sacrifiait ds lors  l'effet
du dtail; il s'levait  plusieurs reprises contre les mtaphores
accumules et les figures nbuleuses: Ce n'est pas, ajoutait-il,  M.
de Fontanes que cet avis s'adresse, il en a trop rarement besoin; mais
les vrits communes ne peuvent pas tre perdues aujourd'hui; il faut
bien les opposer aux nouvelles extravagances des nouvelles doctrines:

[Note 104: Septembre 1783.--La Harpe envoya son article sous forme de
_lettre_, parce qu'il s'tait retir de la rdaction du _Mercure_ ds
1779. C'avait t une rsolution presque solennelle. La guerre qu'il
faisait depuis quelques annes aux novateurs, aux rimeurs hasardeux,
tait devenue si vive, qu'elle les ameuta contre lui, et il y eut ligue
pour le forcer  quitter le jeu. Injures, calomnies, menaces, tout fut
employ,  ce qu'il semble. A la mort de Voltaire, comme aux funrailles
d'un monarque absolu, il y eut redoublement de sdition littraire;
le nom du mort tait invoqu contre un disciple trop faible pour son
hritage; on se plaisait  remarquer que le grand homme _ne l'avait pas
mis sur son testament_. Bref, la place n'tait plus tenable. La Harpe
fit pourtant bonne et courageuse contenance; il prpara en secret sa
pice des _Muses rivales_, qui rpondait  certaines inculpations, et la
fit jouer sans qu'on st  l'avance qu'elle tait de lui. Le succs
fut grand, et, le lendemain de ce triomphe, il dclara se retirer
du _Mercure:_ il abdiqua, mais en vainqueur. Ce fut un des grands
vnements de ce temps-l. Puis, comme tous ceux qui abdiquent, il ne
tarda pas  se repentir, et revint dans la suite de plus belle  ces
querelles de journaux qu'il maudissait et qui taient sa vie.]

  Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige
  Des fruits dont sa vigueur hle l'heureux prodige[105];

_Hter le prodige des fruits_ est une mtaphore trs-obscure. C'est
peut-tre la seule fois que l'auteur s'est rapproch du style  la mode,
et Dieu me prserve de le lui passer! On cherche  qui peut avoir
trait, en somme, cette vhmence de La Harpe; ce n'est pas mme 
Delille, c'est tout au plus  quelques-uns de ses imitateurs,  je ne
sais quoi d'norme aux environs de Roucher ou de Dorat. A la distance o
nous sommes, au degr d'hrsie o nous ont pousss le temps et l'usage,
cela fuit[106].

[Note 105: _Essai sur l'Homme_, dans la premire dition.]

[Note 106: Dans son assez bonne ptre au comte de Schowaloff qui est
destine  clbrer son abdication du _Mercure_ et comme sa retraite 
_Salone_, La Harpe, faisant une sortie contre le pittoresque  la mode,
disait en des vers dont l'-propos semble d'hier et nous va au coeur:

  Que dis-je? en ses excs Le dlire exalt
  Porta plus loin l'audace et la perversit:

]

Fontanes se tenait sans effort dans les mmes principes que La Harpe:
en traduisant Pope, le sage Pope, il ne l'approuvait pas toujours. Il
blme, ds les premiers vers de son auteur, ces mtaphores redoubles,
selon lesquelles _l'homme est tour  tour un labyrinthe, un jardin, un
champ, un dsert_, et n'y voit que manque de got, de prcision et de
clart. Quand il rencontre ce vers tout ptillant:

  In folly's cup still laughs the bubble, joy,

_la joie, cette bulle d'eau, rit dans la coupe de la folie_, il le
supprime. Il est bien plus que l'abb Delille de l'cole directe de
Boileau et de Racine.

Il est mieux que de l'cole, il est du sentiment tendre et de
l'inspiration mue de ce dernier dans _la Chartreuse_ et dans _le Jour
des Morts_. Racine jeune, Racine dj revenu d'Uzs et  la veille
d'_Andromaque_, Racine n au XVIIIe sicle, ayant beaucoup lu, au lieu
de _Thagne et Charicle_, l'ptre de Colardeau, et se promenant, non
pas  Port-Royal, mais au Luxembourg, aurait pu crire _la Chartreuse_.

La manire littraire a beau changer; les formes du style.

  Racine et Despraux ont vu leur gloire _use_,
  Et par des coliers leur langue mprise.
  Voltaire _au seul hasard a d quelques beaux vers_;
  Ses succs, soixante ans, ont tromp l'univers.
  Il n'existe en effet qu'une seule science:
  C'est des mots discordants la bizarre alliance,
  Des tropes entasss le chaos monstrueux.
  L'ignoble barbarisme, aujourd'hui fastueux,
  Est le trait de la force et le fruit de l'tude,
  Et sait donner au vers une noble _attitude_.
  Veut-on que notre mtre, en sa marche arrt,
  De la mesure antique ait la varit?
  Substituez alors (la ressource est aise)
  Au rhythme potique une prose brise.
  Enfin sachez frapper le dernier coup de l'art:
  Que de tous ses rayons Phbus vous illumine;
  Et, faute d'galer la langue de Racine,
  Osez ressusciter le jargon de Ronsard.

Rien n'est donc nouveau, ni l'audace, ni le cri d'alarme, ni l'injure
dans un sens et dans l'autre; ne nous attachons qu'au talent, ont beau
se renouveler, se vouloir rajeunir, et, mme en n'y russissant pas
toujours, faire plir du moins la couleur des styles prcdents; les
ides, sinon la pratique, en matire de got et d'art svre, ont beau
s'lever, s'affermir, s'agrandir, je le crois, par une comparaison plus
studieuse et plus tendue: il est des impressions heureuses, faciles,
touchantes, qui, dans de courtes productions, tirent leur principal
intrt du coeur, et qui durent sous un crayon un peu effac. La lecture
de _la Chartreuse_, si l'on a l'imagination sensible, et si l'on n'a pas
l'esprit barr par un systme, cette lecture mlodieuse et plaintive,
faite  certaine heure,  demi-voix, produira toujours son effet,
mouvra encore et finira par mler vos pleurs  ceux du pote:

  Clotre sombre, o l'amour est proscrit par la Ciel,
  O l'instinct le plus cher est le plus criminel,
  Dj, dj ton deuil plat moins  ma pense!
  L'imagination, vers les murs lance,
  Chercha leur saint repos, leur long recueillement;
  Mais mon me a besoin d'un plus doux, sentiment.
  Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse.
  Toutefois, quand le temps, qui dtrompe sans cesse,
  Pour moi des passions dtruira les erreurs,
  Et leurs plaisirs trop courts souvent mls de pleurs;
  Quand mon coeur nourrira quelque peine secrte;
  Dans ces moments plus doux, et si chers au pote,
  O, fatigu du monde, il veut, libre du moins,
  Et jouir de lui-mme et rver sans tmoins;
  Alors je reviendrai, Solitude tranquille,
  Oublier dans ton sein les ennuis de la ville,
  Et retrouver encor, sous ces lambris dserts,
  Les mmes sentiments retracs dans ces vers.

De tels vers, pour la couleur mlancolique  la fois et transparente,
taient dignes contemporains des belles pages des _tudes de la Nature_.

_Le Jour des Morts_ offre plus de composition que _la Chartreuse_; c'est
moins une mditation, une rverie, et davantage un tableau. Il dut
plaire plus vivement peut-tre aux contemporains; il a plus pass
aujourd'hui. Le XVIIIe sicle y a jet de ses couleurs de convention. Ce
cur de village, _rustique Fnelon_, qu'on n'ose pas appeler _cur_, et
qui n'est que _pasteur, mortel respect, homme sacr, ce prtre ami des
lois et zl sans abus_, qui n'ose faire parler la colre cleste contre
le mal, et qui ne sait qu'_adoucir la tristesse_ par _l'esprance_, est
un de ces chrtiens comme on aimait  se les figurer  la date de _la
Chaumire indienne_. On se demande si le pote partage absolument
l'esprit du spectacle qu'il nous retrace avec tant d'motion. A un
endroit de la premire version du _Jour des Morts_, il tait question
de _destin_[107]. Plus d'un vers reste en dsaccord avec le dogme; ainsi,
lorsqu'il s'agit, d'aprs Gray, de ces morts obscurs, de ces Turenne
peut-tre et de ces Corneille inconnus:

  Eh bien! si de la foule autrefois spar,
  Illustre dans les camps ou sublime au thtre,
  Son nom charmait encor l'univers idoltre,
  Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux?

dernier vers charmant, imit de La Fontaine avant sa conversion; mais
depuis quand la mort, pour le chrtien, est-elle un doux sommeil et le
cercueil un oreiller? En somme, la religion du _Jour des Morts_ est une
religion toute d'imagination, de sensibilit, d'attendrissement (le mot
revient sans cesse); c'est un christianisme affectueux et flatt, 
l'usage du XVIIIe sicle, de ce temps mme o l'abb Poulle, en
chaire, ne dsignait gure Jsus-Christ que comme _le Lgislateur des
chrtiens_. Ici, ce mode d'inspiration, plus acceptable chez un pote,
cette onction sans grande foi, et pourtant sincre, s'exhale  chaque
vers, mais elle se dclare surtout admirablement dans le beau morceau de
la pice au moment de l'lvation pendant le sacrifice:

[Note 107: Dans une glise de Naples,  Sainte-Claire, je crois, se
voit un lgant tombeau de jeune fille par Jean de Nola, avec des vers
latins; tombeau grec, pitaphe paenne:

  ..........................................
  At nos perpetui gemitus, tu, nata, sepulchri
  Esto haeres, ubi sic impia fata volunt.

Cet _impia fata_ dans une glise catholique ne choque personne.]

  O moment solennel! ce peuple prostern,
  Ce temple dont la mousse a couvert les portiques,
  Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques;
  Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquit,
  Symbole du soleil et de l'ternit,
  Luit devant le Trs-Haut, jour et nuit suspendue;
  La majest d'un Dieu parmi nous descendue;
  Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel,
  Et de jeunes beauts, qui, sous l'oeil maternel,
  Adoucissent encor par leur voix innocente
  De la religion la pompe attendrissante;
  Cet orgue qui se tait, ce silence pieux,
  L'invisible union de la terre et des cieux,
  Tout enflamme, agrandit, meut l'homme sensible;
  Il croit avoir franchi ce monde inaccessible,
  O, sur des harpes d'or, l'immortel sraphin
  Aux pieds de Jhovah chante l'hymne sans fin.
  C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre:
  Il se cache au savant, se rvle au coeur tendre;
  Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.

Il y avait longtemps  cette date que la posie franaise n'avait
modul de tels soupirs religieux. Jusqu' Racine, je ne vois gure, en
remontant, que ce grand lan de Lusignan dans _Zare_. M. de Fontanes
essayait, avec discrtion et nouveaut, dans la posie, de faire
cho aux accents purs de Bernardin de Saint-Pierre, ou  ceux de
Jean-Jacques aux rares moments o Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort
est de s'tre distrait sitt, d'avoir rcidiv si peu.

Dans _le Jour des Morts_, il s'tait souvenu de Gray et de son
_Cimetire de Campagne_; il se rapproche encore du mlancolique Anglais
par un _Chant du Barde_:[108] tous deux rveurs, tous deux dlicats et
sobres, leurs noms aisment s'entrelaceraient sous une mme couronne.
Gray pourtant, dans sa veine non moins avare, a quelque chose de plus
curieusement brillant et de plus hardi, je le crois. Les deux ou trois
perles qu'on a de lui luisent davantage. Celles de Fontanes, plus
radoucies d'aspect, ne sont peut-tre pas de qualit moins fine: le
chantre plaintif du _Collge d'Eton_ n'a rien de mieux que ces simples
_Stances  une jeune Anglaise_.

[Note 108: _Almanach des Muses_, 1783.--Fontanes, dans son voyage 
Londres, d'octobre 1785  janvier 1780, vit beaucoup le pote Mason, ami
et biographe de Gray. Les filles d'un ministre, chez qui il logeait, lui
chantaient d'anciens airs cossais: Il est trs-vrai, crit-il dans une
lettre de Londres  son ami Jouhert, que plusieurs hymnes d'Ossian ont
encore gard leurs premiers airs. On m'a rpt son apostrophe  la
lune. La musique ne ressemble  rien de ce que j'ai entendu. Je ne doute
pas qu'on ne la trouvt trs-monotone  Paris: je la trouve, moi, pleine
de charme. C'est un son lent et doux, qui semble venir du rivage loign
de la mer et se prolonger parmi des tombeaux.]

Une affinit naturelle poussait Fontanes vers les potes anglais: on
doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait
bien plus nettement que Delille le sentiment champtre et mlancolique,
qui distingue la posie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son
imagination, o tout se terminait, en aurait tir d'heureux points de
vue, et aurait import, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scnes
bien touches et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif
mouvement d'innovation et de dcouverte que ne s'en permettait Fontanes.
Il ctoya la haie du _cottage_, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie
qui gagnait le dtourna de ce qui, chez lui, n'et jamais t que juste.
De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de
l'opulence lourde, du faste sans dlicatesse, de l'art  prix d'or, le
dgot des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte
arrang qu'il a combattu dans son _Verger_. De l'cole franaise en
toutes choses, il ne hassait pas dans le mnagement de la nature les
alles de Le Ntre et les directions de La Quintinie, comme, dans la
rcitation des vers, il voulait la mlope de Racine. En se gardant de
l'abondance brillante de Delille, il ngligea la libre fracheur des
potes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son
descriptif,  lui, est plutt n de l'ptre de Boileau  _Antoine_.

Son tude de Pope et son projet d'un pome sur _la Nature_ le
conduisirent aisment  son Essai didactique _sur l'Astronomie_: M. de
Fontanes n'a rien crit de plus lev. Je sais les inconvnients du
genre: on y est press, comme disait en son temps Manilius, entre la
gne des vers et la rigueur du sujet:

  .....Duplici circumdalus aestu
  Carminis et rerum........

Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois clestes
que la prose, dans sa libert, n'embrasse dj qu'avec peine. Comme si
ces difficults ne se marquaient pas assez d'elles-mmes, le pote, dans
sa marche logique et mthodique, dans sa pnible entre en matire et
jusque dans ce titre d'_Essai_, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais
combien ce dfaut peu vitable est rachet par des beauts de premier
ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu
difficile, mais par l-mme pur de toute cette monnaie potique
efface du XVIIIe sicle, par un style de bon aloi, que Despraux et
contre-signe  chaque page, ce qu'il n'et pas fait toujours, mme pour
le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, pntr de la majest
de son sujet, n'a nulle part flchi; il est gal par maint dtail, et
par l'ensemble il est suprieur aux Discours en vers de Voltaire; il
atteint en franais, et comme original  son tour, la perfection de Pope
en ces matires, concision, nergie:

  Vers ces globes lointains qu'observa Cassini,
  Mortel, prends ton essor; monte par la pense,
  Et cherche o du grand Tout la borne fut place.
  Laisse aprs toi Saturne, approche d'Uranus;
  Tu l'as quitt? poursuis: des astres inconnus,
  A l'aurore, au couchant, partout sment ta route;
  Qu' ces immensits l'immensit s'ajoute.
  Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor:
  Peut-tre ici, fermant ce vaste compas d'or
  Qui mesurait des cieux les campagnes profondes,
  L'ternel Gomtre a termin les mondes.
  Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas;  l'instant
  Un nouveau lieu succde, et l'univers s'tend.
  Tu t'avances toujours, toujours il t'environne.
  Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne,
  Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter,
  Et dit: Voici la borne o je dois m'arrter!

Cette grave et stricte posie s'anime heureusement, par places, d'un
sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et
rpand une pit toute _virgilienne_  travers les sphres:

Tandis que je me pends en ces rves profonds, Peut-tre un habitant de
Vnus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure,
Se livre  des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous
rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de
la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il
pu souponner qu'en ce sjour de pleurs Rampe un tre immortel qu'ont
fltri les douleurs?

Et tout ce qui suit.--Le style, dans le dtail, arrive quelquefois  un
parfait clat de vraie peinture,  une expression entire et qui emporte
avec elle l'objet: on compte ces vers-l dans notre posie classique,
mme dans Racine, qui en offre peut-tre un moins grand nombre que
Boileau:

  Quand la lune arrondie en cercle lumineux
  Va, de son frre absent, nous rflchir les feux,
  Il[109] vous dira pourquoi, d'un crpe enveloppe,
  _Par l'ombre de la terre elle plit frappe_.

[Note 109: Cassini.]

En terminant cet Essai qui est devenu un _chant_ ou du moins un
_tableau_, le pote invite de plus hardis que lui  l'tude entire et 
la clbration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que
Virgile se disait au dbut du troisime livre des Gorgiques:

  Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum,
  Aut illaudati nescit Busiridis aras?
  Cui non dictus Hylas puer?......
  ........................................
  ... Tentanda via est, qua me quoque possim
  Tollere humo, victorque virm volitare per ora.

  Faut-il offrir toujours, sur la scne puise,
  Des tragiques douleurs la pompe trop use?
  Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.[110]

[Note 110: On pourrait aussi croire que le pote s'est ressouvenu de
Manilius, qui exprime la mme pense en maint endroit de son pome des
_Astronomiques_, et s'y complat particulirement au dbut du livre II.
Aprs avoir numr les diffrents genres de posie, ce successeur,
souvent rival, de Lucrce, ajoute:

  Omne genus rerum doctae cecinere Sorores:
  Omnis ad accessus Heliconis sernita trita est,
  Et jam confusi manant de fontibus amnes,
  Nec capiunt haustum turbamque ad nota ruentem:
  Integra quaeramus rorantes prata per herbas.

Pourtant Fontanes semble s'tre tenu uniquement  Virgile,  Lucrce, et
n'avoir pas assez pris en considration le pome de Manilius, duquel
il et pu s'inspirer pour agrandir et fconder son _Essai_. Une fois
seulement il s'est rencontr directement avec lui, mais peut-tre par
identit d'objet plutt que par imitation:

  Soleil, ce fut un jour de l'anne ternelle.
  Aux portes du Chaos Dieu s'avance et t'appelle!
  Le noir Chaos s'branle, et, de ses flancs ouverts,
  Tout cumant de feux, tu jaillis dans les airs.
  De sept rayons premiers ta tte est couronne:
  L'antique nuit recule, et par toi dtrne.
  Craignant de rencontrer ton oeil victorieux,
  Te cde la moiti de l'empire des cieux.

Et Manilius, au livre Ier, passant en revue les diffrentes origines
possibles du monde, soit l'absence d'origine, l'ternit, soit la
cration du sein du Chaos, dit avec une prcision qui certes a aussi sa
beaut:

  Seu permixta Chaos rerum primordia quondam
  Discrevit partu, mundumque enixa nitentem
  Fugit in infernas caligo puisa tenebras.

Ce _recul_ de l'ombre primitive, aussitt le monde et la lumire
enfants, est rendu  merveille.--En feuilletant ces livres de Manilius,
o les noms des constellations amnent d'intressants pisodes, comme
celui d'Andromde, et o les rveries astrologiques n'touffent pas tant
de beaux passages inspirs par le panthisme, par l'ide de la parent
de l'homme avec le ciel et par la conscience sublime des hauts mystres,
on conoit un grand pome dont, en effet, celui de Fontanes ne serait,
que l'_essai_.]


Mais nul pote depuis n'a tent ces hauts sentiers, et les descriptifs
moins que les autres. Cet _Essai sur l'Astronomie_, qui n'a pas t
class jusqu'ici comme il le mrite, pourrait presque sembler, par sa
juste et belle austrit, une critique en exemple, une contre-partie et
un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux excs et aux abus
de l'cole envahissante.

Il a laiss du pur descriptif lui-mme; sa _Maison rustique_ (l'ancien
_Verger_ refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce
_Verger_, qui parut en 1788, fort court et un peu press entre notes
et prface, tait encore une protestation indirecte contre la manie du
jour, un _sous-amendement_ respectueux au pome des _Jardins_. Fontanes
se sauvait dans le verger pour faire de l opposition, pour jeter en
quelque sorte son caillou de derrire les saules. Il s'levait fort
contre ces colifichets soi-disant champtres, contre cette ngligence
acquise  grands frais,

  O la simplicit n'est qu'un luxe de plus.

Ermenonville, avec son _Temple de la Philosophie_ et sa _Tour de
Gabrielle_, ne trouvait pas grce absolument devant son got sans
fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les
paysages, lui fournissait surtout matire  gaiet. Le professeur
d'esthtique avait conseill au bout du verger un tang, d'o monterait
en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le
soir, dans la tranquillit des airs. Mais cette harmonie, qui sentait
trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas rhabilite,
ne revenait gure  Fontanes, non plus que l'tang bourbeux. Il prenait
de l occasion pour se jeter sur le germanisme en littrature, et il en
prvoyait ds lors, il en combattait les consquences en tout genre,
avec une vivacit qui prouve encore moins sa prvention extrme que sa
promptitude de coup d'oeil et d'avant-got. Quand vint madame de Stal,
elle le trouva tout arm  l'avance et trs-averti.

On voit que M. de Fontanes n'tait pas un homme de rvolution; aussi la
ntre de 89 ne l'enleva point d'un entier lan. A trente ans passs, sa
situation reste si prcaire semblait le pousser en avant: sa modration
d'esprit le retint. Il partagea pourtant avec presque toute la France le
premier mouvement et les esprances de l'aurore de 89; l'on a mme un
chant de lui sur la fte de la Fdration en 90. Mais ce fut sa limite
extrme. Ds le commencement de 90, il participait avec son ami Flins 
la rdaction d'un journal, _le Modrateur_, qui remplissait son titre.
On distingue difficilement les articles de Fontanes dans cette feuille,
qui d'ailleurs a peu vcu; et comme il n'y a que l'esprit gnral qui
en soit remarquable, il importe peu de les distinguer. _Le Modrateur_
suit, avec moins de verve et d'audace, la ligne d'Andr Chnier. J'aime
 y voir[111] le chevalier de Pange, cet autre Andr, lou pour ses
_Rflexions sur la Dlation et sur le Comit des Recherches_. On y
devine,  quelques mots jets  et l, combien Fontanes jugeait le
moment peu favorable aux vers; et il n'tait pas homme  s'armer de
l'ambe. Des bauches de tragdies qu'il conut alors, _Thrasybule,
Thamar, Mazaniel_, n'eurent pas de suite et n'aboutirent qu' quelques
scnes. Il quitta Paris peu aprs, et, retir  Lyon, il adressait de l
cette gracieuse et un peu jeune ptre  Boisjolin.[112] Un grand calme,
un sourire d'imagination y rgne. Il a retrouv les champs, il a repris
l'tude, et le voil qui resonge  la belle gloire. Dans les conseils
qu'il donne, lui-mme il se peint, et,  cette lenteur de posie qu'il
exprime si merveilleusement, on reconnat son propre talent d'abeille:

[Note 111: Numro du 13 fvrier 1790.]

[Note 112: M. de Boisjolin, traducteur de _la Fort de Windsor_ dans
sa jeunesse, et rdacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-prfet
a Louviers mais qui n'a pas cess d'aimer les lettres. Il est proche
parent de nos potes Deschamps du _Cnacle_, l'aimable Emile et le grave
Antony. (1838.)]

  Comme on voit, quand l'hiver a chass les frimas,
  Revoler sur les Heurs l'abeille ranime,
  Qui six mois dans sa ruche a langui renferme,
  Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel!
  De potiques fleurs compose un nouveau miel;
  Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre
  A la hte et sans art ptrir un miel vulgaire;
  Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux
  Le terrain qui produit les parfums les plus doux;
  Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie,
  Exprime avec lenteur une douce ambroisie,
  pure-la sans cesse, et forme pour les cieux
  Ce breuvage immortel attendu par les Dieux.

Je suis port  placer alors la premire inspiration de _la Grce
sauve_; je conjecture que l'_Anacharsis_ de l'abb Barthlmy, dont
l'impression sur lui fut si vive, et qu'il clbra dans une ptre, lui
en donna ide par contre-coup. Son pome de _la Grce sauve_, en effet,
et t pour la couleur le contemporain du _Voyage d'Anacharsis_,
comme sa _Chartreuse_ et son _Jour des Morts_ taient bien des lgies
contemporainesdes _tudes de la Nature_. Arriv  trente-cinq ans, et
songeant  se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans
doute un peu pour lui-mme ce qu'il crivait  l'abb Barthlmy:

  Tandis que le troupeau des crivains vulgaires
  Se fatigue  chercher des succs phmres,
  Et, dans sa folle ambition,
  Prte une oreille avide  tous les vents contraires
  De l'inconstante opinion,
  Le grand homme, puisant aux sources trangres,
  Trente ans mdite en paix ses travaux solitaires;
  Au pied du monument qu'il fut lent  finir
  Il se repose enfin, sans voir ses adversaires,
  Et l'oeil fix sur l'avenir.

Mais, au moment o il reportait son regard vers l'idal avenir, les
orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se maria
 Lyon en 92. Cette union, dans laquelle il devait constamment trouver
tant de vertu, de dvouement et de mrite, fut presque aussitt entoure
des plus affreuses images. Le sige de Lyon commena. Madame de Fontanes
accoucha de son premier enfant dans une grange, au moment o elle fuyait
les horreurs de l'incendie. Les bombes des assigeants tombaient souvent
prs du berceau, que le pre dut plus d'une fois changer de place. Il
revint  Paris en novembre 93, pour y vivre oubli, lorsque les dputs
de Lyon, de _Commune-Affranchie_, chargs de dnoncer  la Convention
de Robespierre les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouch, qui avait
fait regretter Couthon, lui vinrent demander d'crire leur discours. Il
l'crivit dans la matine du 20 dcembre; le brave Changeux le lut le
jour mme  la barre, d'une voix sonore.[113]

[Note 113: Un premier incident d'_tiquette_ signala leur prsence au
sein de la Convention: dans le _Moniteur_ du 2 nivse an II, qui rend
compte de la sance du 30 frimaire, on lit que les ptitionnaires se
prsentrent  la barre _le chapeau sur la tte_. Couthon s'en formalisa
et, interrompant Changeux, demanda que tout ptitionnaire ft tenu
d'ter son chapeau en paraissant devant les reprsentants du peuple.
Robespierre prit la parole, et, tout en approuvant Couthon, excusa
bnignement l'intention des ptitionnaires. Ceux-ci donc trent leur
chapeau, et Changeux commena.]

L'effet sur la Convention fut grand. On a compar cet nergique langage
 celui du paysan du Danube en plein Snat romain. L'art pourtant, qui
se drobait, y tait d'autant moins tranger. Fontanes avait adroitement
emprunt et prodigu les formes sacramentelles du jour: Une grande
Commune a mrit l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses
garements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son
repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devanc le
moment de la chute des tratres qui nous ont gars. Mais toute cette
phrasologie oblige de _peuple magnanime_ et de _traitres_ n'tait
qu'une prcaution oratoire pour amener la Convention  entendre face 
face ceci:

Les premiers dputs (_aprs le sige de Lyon_) avaient pris un arrt,
 la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonn que les chefs
conspirateurs perdissent seuls la tte, et qu' cet effet on institut
deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer
le conspirateur du malheureux qu'avaient entran l'aveuglement,
l'ignorance et surtout la pauvret. Quatre cents ttes sont tombes dans
l'espace d'un mois, en excution des jugements de ces deux Commissions.
De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coult
point avec assez d'abondance et de promptitude. En consquence, ils ont
cr une Commission rvolutionnaire, compose de sept membres, charge
de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand
nombre de dtenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il
prononc, que ceux qu'il condamne sont exposs en masse au feu du canon
charg  mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frapps par la
foudre, et, souvent mutils, ont le malheur de ne perdre,  la premire
dcharge, que la moiti de leur vie. Les victimes qui respirent encore,
aprs avoir subi ce supplice, sont acheves  coups de sabres et de
mousquets. La piti mme d'un sexe faible et sensible a sembl un crime:
deux femmes ont t tranes au carcan pour avoir implor la grce
de leurs pres, de leurs maris et de leurs enfants. On a dfendu la
commisration et les larmes. La nature est force de contraindre ses
plus justes et ses plus gnreux mouvements, sous peine de mort. La
douleur n'exagre point ici l'excs de ses maux; ils sont attests par
les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles ttes sont
encore dvoues au mme supplice; elles doivent tre abattues avant la
fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur
dsespoir est au comble, mais le respect en retient les clats;
ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gmissements et non des
murmures.

Les murmures, les frmissements clatrent; ce furent un moment ceux de
la piti. Il est vrai qu'ils durrent peu. En vain Camille Desmoulins
hasarda dans son _Vieux Cordelier_ quelques maximes tardives d'humanit.
Collot-d'Herbois accourut de Lyon et se justifia.. On mit en arrestation
les envoys lyonnais; on se demandait qui les avait inspirs, qui avait
pu faire  la Convention, par leur bouche, cette trange et pathtique
surprise. Garat eut le bon got de deviner et la lgret de nommer
Fontanes.[114]

[Note 114: Il le nomma au sein du Comit de sret gnrale.--On
peut voir au tome XXX de l'_Histoire parlementaire de la Rvolution
franaise_, pages 381, 382, 392 et suivantes, les dtails des deux
sances de la Convention, 20 et 21 dcembre, et la discussion du chiffre
vrai des mitraills.]

Celui-ci ne fut pas arrt, ou du moins il ne le fut que durant trois
fois vingt-quatre heures, et par mgarde, comme s'tant trouv dans la
voiture de M. de Langeac, son ami,  qui on en voulait. Il put obtenir
d'tre relch avant qu'on insistt sur son nom. Il quitta Paris et
passa le reste de la Terreur cach  Sevran, prs de Livry, chez
madame Dufrenoy, et aussi aux Andelys, qu'il revit alors, comme nous
l'attestent les vers touchants, et un peu faibles, de son _Vieux
Chteau_.

Dans ce petit pome et dans quelques autres pices qui le suivent en
date, comme _les Pyrnes_, le style de M. de Fontanes, il faut le dire,
se dtend sensiblement, ne se tient plus  cette ferme hauteur qu'avait
marque l'_Essai sur l'Astronomie_. La facilit fcheuse du XVIIIe
sicle l'emporte. Chaque manire (mme la bonne, la meilleure, si l'on
veut) est voisine d'un dfaut. Quand les potes de l'poque classique
n'y prennent pas garde, ils deviennent aisment prosaques et
languissants, comme les autres de l'cole contraire tendent trs-vite,
s'ils ne se soignent, au boursoufl, au bigarr, ou  l'obscur. L'_Art
potique_ de Boileau, bien autrement _potique_ par l'excution que par
les prceptes; les prceptes et la pratique courante de Voltaire, 
force de soumettre la posie  la mme raison que la prose et au pur bon
sens, allaient  remplacer l'inspiration et l'expression potique par
ce qui n'en doit tre que la garantie et la limite. On s'est jet
aujourd'hui dans un excs tout contraire, et l'image tient le d du
style potique, comme c'tait la raison prcdemment. Mais ni la raison,
 proprement parler, ni l'image, en ceci, ne doivent rgir. L'expression
en posie doit tre incessamment produite par l'ide actuelle, soumise 
l'harmonie de l'ensemble, par le sentiment mu, s'animant, au besoin, de
l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait mme, de tout ce
qui lui va, se crant, en un mot,  tout instant sa forme propre et
vive, ce que ne fait pas la pure raison. Mais, cela dit, et mme dans ce
pome du _Vieux Chteau_, o le style de Fontanes est si peu ce que le
style potique devrait tre toujours, une cration continue; mme l,
de douces notes se font entendre; ces ngligences, ces rptitions
d'_aim_, _d'amour_,--d'_amant_, qui reviennent tant de fois  la
dernire page, ont leur grce touchante: le secret de l'me se trahit
mieux en ces temps de langueur du talent. Or, ce qu'on suit dans cette
srie, aujourd'hui complte, des posies de Fontanes, soit durant les
Terreurs de 93 et de 97, soit plus tard aux annes de sa pompe et de
ses grandeurs, c'est le courant d'une me d'honnte homme, d'une me
affectueuse et excellente, qui se conserve jusqu'au bout et ne tarit
pas; les posies qu'on publie, mme les moins vives, en sont la
biographie la plus intime, trop longtemps drobe. Elles me semblent une
source couverte, discrte, familire, trop rare seulement, qui bruissait
 peine sous le marbre des degrs impriaux, qui cherchait par amour les
gazons cachs, et qui, depuis _la Fort de Navarre_ jusqu' l'ode _sur
la Statue de Henri IV_, dans tout son cours voil ou apparent, ne cessa
d'tre fidle  certains chos chris.

On a donc publi de lui _le Vieux Chteau_, le pome des _Pyrnes_, en
vue de sa biographie d'me, sinon de leur mrite mme, et quoique ce
soit un peu comme si l'on publiait pour la premire fois _le Voyageur_
de Goldsmith aprs que Byron est venu.

La Terreur passe, Fontanes put reparatre, et son nom le dsigna
aussitt  d'honorables choix dans l'oeuvre de reconstruction sociale
qui s'essayait. Il se trouva compris sur la liste de l'Institut national
ds la premire formation[115], et fut nomm, comme professeur de
belles-lettres,  l'cole centrale des Quatre-Nations. Dans deux
discours de lui, prononcs en sance publique au nom des autres
professeurs, on trouve dj l'exemple de cette manire qui lui est
propre, comme orateur, de savoir insinuer ses opinions sous le couvert
solennel. Dans la sance d'installation, parlant des lgislateurs de
l'antiquit et de l'importance qu'ils attachaient  l'ducation, il
s'exprimait ainsi: Les lgislateurs anciens regardaient cet art comme
le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des
systmes de moeurs plus que des systmes de lois. Quand ils avaient cr
des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'me de leurs
concitoyens, ils croyaient leur tche presque acheve. Ils confiaient la
garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutt qu' celui du
raisonnement, aux inspirations du coeur humain plutt qu'aux ordres
des lois, et l'admiration des sicles a consacr le nom de ces grands
hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des
habitudes, qu'ils mnagrent mme d'anciens prjugs peu compatibles en
apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grce et Rome, en passant
de l'empire des rois sous celui des archontes ou des consuls, ne virent
changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs moeurs.
Les premiers chefs de ces rpubliques se persuadrent, sans doute,
qu'un mpris trop vident de l'autorit des sicles et des traditions
affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de
l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte  la majest des
temps et  l'intrt des souvenirs.

[Note 115: Il le dut surtout  la proposition et  l'instance
gnreuse de Marie-Joseph Chnier, qui, dans un camp politique oppos,
sut toujours tre juste pour un crivain qui honorait la mme cole
littraire.]

La marche de l'esprit moderne a t plus hardie. Les lumires de
la philosophie ont donn plus de confiance aux fondateurs de notre
rpublique. Tout fut abattu; tout doit tre reconstruit[116].

[Note 116: Une grande partie de ce paragraphe a t replace, depuis,
dans l'_loge de Washington_.]

Dans un autre discours de _rentre_, il maintenait, contrairement au
prjug rgnant, la prminence du sicle de Louis XIV, et des grands
sicles du got en gnral, non-seulement  titre de _got_, mais aussi
 titre de philosophie:

Chez les Latins, si vous exceptez Tacite, les auteurs qu'on appelle du
second ge, infrieurs pour l'art de la composition, les convenances,
l'harmonie et les grces, ont aussi bien moins de substance et de
vigueur, de vraie philosophie et d'originalit, que Virgile, Horace,
Cicron et Tite-Live. La France offre les mmes rsultats. A l'exception
de trois ou quatre grands modernes qui appartiennent encore  demi au
sicle dernier, vous verrez que Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau,
Molire, Pascal, Fnelon, La Bruyre et Bossuet, ont rpandu plus
d'ides justes et vritablement profondes que ces crivains  qui on a
donn l'orgueilleuse dnomination de _penseurs_, comme si on n'avait pas
su penser avant eux avec moins de faste et de recherche.

La thorie littraire de Fontanes est l; son originalit, comme
critique, consiste, sur cette fin du XVIIIe sicle,  dclarer fausse
l'opinion accrdite, si agrable, disait-il, aux sophistes et aux
rhteurs, par laquelle on voudrait se persuader que les sicles du
got n'ont pas t ceux de la philosophie et de la raison. C'tait
proclamer, au nom des coles centrales, prcisment le contraire de ce
que Garat venait de prcher aux coles normales. Il devanait dans sa
chaire et prparait honorablement la critique littraire renouvele, que
le _Gnie du Christianisme_ devait bientt illustrer et propager avec
gloire. Ainsi, en parlant un jour des moeurs hroques de _l'Odysse_,
il les comparait aux moeurs des patriarches, et rapprochait lizer et
Rebecca de Nausicaa. Vite on le dnona l-dessus dans un journal
comme contre-rvolutionnaire, et on l'y accusa de recevoir des rois de
_grosses sommes_ pour professer de telles doctrines.

Fontanes ne se renfermait pas,  cette poque, dans son enseignement;
il prenait par sa plume une part plus active et plus hasardeuse au
mouvement ractionnaire et, selon lui, rparateur, dont M. Five, l'un
des acteurs lui-mme, nous a trac rcemment le meilleur tableau[117].
Nous le trouvons, avec La Harpe et l'abb de Vauxcelles, l'un des trois
principaux rdacteurs du journal _le Mmorial_; et, dans sa mesure
toujours polie, il poussait comme eux au ralliement et au triomphe des
principes et des sentiments que le 13 vendmiaire n'avait pas intimids,
et qu'allait frapper tout  l'heure le 18 fructidor.

[Note 117: Dans l'_Introduction_ qui prcde sa _Correspondance_ avec
Bonaparte.]

C'tait, durant les mois qui prcdrent cette journe, une grande
polmique universelle, dans laquelle se signalaient, parmi les
_monarchiens_, La Harpe, Fontanes, Five, Lacretelle, Michaud, crivant
soit dans _le Mmorial_, soit dans _la Quotidienne_, dans _la Gazette
franaise_; et, parmi les rpublicains, Garat, Chnier, Daunou, dans les
journaux intituls _la Clef du Cabinet, le Conservateur_; Roederer dans
le _Journal de Paris_; Benjamin Constant dj dans des brochures.
Le rle de Fontanes, au milieu de cette presse anime, devient fort
remarquable: la modration ne cesse pas d'tre son caractre et fait
contraste plus d'une fois avec les virulences et les gros mots de
ses collaborateurs. Il est pour l'accord des lois et des moeurs, des
principes religieux et de la politique, pour le retour des traditions
conservatrices, et (ce qui tait rare, ce qui l'est encore) il n'en
violait pas l'esprit en les prchant. A part les jacobins, il ne hait ni
n'exclut personne: Des gens qui ne se sont jamais vus, dit-il (28 aot
1797), se battent pour des opinions et croient se dtester; ils seraient
bien tonns quelquefois, en se voyant, de ne trouver aucune raison de
se har. Tel adversaire conviendrait mieux au fond que tel alli. En
fait de croyances religieuses, il exprime partout l'ide qu'elles sont
ncessaires aux socits humaines comme aux individus, qu'elles seules
remplissent une place qu' leur dfaut envahissent mille tyrans ou mille
fantmes; et,  propos des superstitions des incrdules, il rappelle
de belles paroles que Bonnet lui adressait en sa maison de Genthod,
lorsqu'il l'y visitait en 1787: Il faut laisser des aliments sains
 l'imagination humaine, si on ne veut pas qu'elle se nourrisse
de poisons[118]. Je trouve, dans ce mme _Mmorial_, un parfait et
incontestable jugement de Fontanes sur Mirabeau[119], et un autre, bien
impartial, sur La Fayette, qu'on croyait encore prisonnier  Olmtz[120]:
s'il exprime simplement une honorable compassion pour le gnral, il n'a
que des paroles d'admiration pour son hroque pouse; de mme qu'en un
autre endroit il sait allier  une expression peu flatte sur l'ancien
ministre Roland un hommage rendu  l'esprit suprieur et aux grces
naturelles de madame Roland, avec laquelle il avait eu occasion de
passer quelques jours prs de Lyon, en 1791. Enfin, nous trouvons
Fontanes (sa ligne de parti tant donne) aussi sage, aussi juste, aussi
parfait de got qu'on le peut souhaiter envers les personnes, envers
toutes... except une seule: je veux parler de madame de Stal. Car il
la toucha malicieusement bien avant les fameux articles du _Mercure_ en
1800. A plusieurs reprises, dans _le Mmorial_, elle revient sous
sa plume: en s'attaquant  une brochure de Benjamin Constant[121], il
n'hsite pas  la reconnatre aux endroits les plus vifs, les plus
heureux, et c'est pour l'en louer avec une ironie cavalire que
dornavant,  son gard, il ne dsarmera plus. Le piquant des premires
escarmouches fut tel, ds ce temps du _Mmorial_[122], que plusieurs
lettres de rclamations anonymes lui arrivrent. En dclarant le tort de
M. de Fontanes, on sent le besoin de se l'expliquer.

[Note 118: _Mmorial_ du 1er juillet 1797, article sur les
francs-maons et les illumins.--Fontanes, dans son voyage  Genve,
avait t introduit naturellement prs de Bonnet par M. de Fontanes,
pasteur et professeur, qui tait d'une branche de sa famille reste
calviniste et Rfugie.]

[Note 119: 11 et 12 aot.]

[Note 120: 13 juillet.]

[Note 121: 20 juin.]

[Note 122: Article du 22 juillet et numro du 1er septembre.]

Fontanes, comme Racine, comme beaucoup d'crivains d'un talent doux,
affectueux, tendre, avait tout  ct l'pigramme facile, acre.
Chez lui la goutte de miel lent et pur tait garde d'un aiguillon
trs-vigilant. S'il ne montrait d'ordinaire que de la sensibilit dans
le talent, il portait de la passion dans le got. Il tait, ai-je dit,
de l'cole franaise en tout point: et en effet, tout ce qui, 
quelque degr, tenait au germanisme,  l'anglomanie,  l'idologie, 
l'conomisme, au jansnisme, tout ce qui sentait l'outr, l'obscur,
l'emphatique, se liait dans son esprit par une association rapide et
invincible; il voyait de trs-loin et trs-vite: son imagination faisait
le reste. En somme, toutes les antipathies qu'on se figure que Voltaire
aurait eues si vives durant la Rvolution et de nos jours, Fontanes les
a eues et nous les reprsente, et non par routine ni par tradition, mais
bien vives, bien senties, bien originales aussi; il tait n tel. De la
famille de Racine par le coeur et par les vers, il touchait  Voltaire
par l'esprit et par le ton courant. Trs-aisment son tact fin
tressaillait offens, irrit: son accent se faisait moqueur; et, en mme
temps, sa veine de pote sensible, et son imagination plutt riante,
n'en souffraient pas. Qu'on approuve ou non, il faut convenir que tout
cela constitue en M. de Fontanes un ensemble bien vari et qui se tient,
une nature, un homme enfin.

Or, il n'aimait pas les femmes savantes, les femmes politiques, les
femmes philosophes. S'il ne faisait ds lors que prvoir et redouter ce
qui s'est mancip depuis, il doit sembler, comme, au reste, en un bon
nombre de ses jugements, beaucoup moins troit que prompt. En admirateur
du XVIIe sicle, il permettait sans doute  madame de Svign ses
lettres,  madame de La Fayette ses tendres romans; il aurait pass 
madame de Stal ses _Lettres sur Jean-Jacques_, comme probablement
il tolrait ses vers d'lgie chez madame Dufrenoy; mais c'tait l
l'exception et l'extrme limite. Une clbrit plus active, l'influence
politique surtout, et l'expression mtaphysique, le rvoltaient chez une
femme, et lui paraissaient tellement sortir du sexe, qu' lui-mme il
lui arriva, cette fois, de l'oublier. Madame de Stal ne se vengea qu'en
retrouvant  l'instant son rle de femme, qu'on l'accusait d'abandonner,
et en le marquant par la bonne grce suprieure et inaltrable de ses
rponses[123].

[Note 123: Elle prit soin, par exemple, de citer un vers du _Jour des
Morts_ au liv. IV, chap. III, de _Corinne_.]

Pour revenir au _Mmorial_, l'ensemble de la rdaction de Fontanes dans
cette feuille nous montre un esprit ds lors aussi mr en tout que
distingu, qui ne reviendra plus sur ses impressions, et qui, dans la
science de la vie, est matre de ses rsultats. La connaissance de cette
rdaction est prcieuse en ce qu'elle nous le rvle,  cette poque
d'entire indpendance, essentiellement tel, au fond, qu'il se
dveloppera plus tard dans ses rles publics et officiels; avec tous ses
principes, ses sentiments, ses aversions mme; journaliste louant dj
Washington[124] dans le sens o, orateur, il le clbrera devant le
premier Consul; attaquant dj madame de Stal, avant qu'on le puisse
souponner par l de vouloir complaire  quelqu'un.

[Note 124: _Mmorial_, 22 aot 1797.]

Mais le pressentiment le plus notable de Fontanes,  cette date, est son
got dclar pour le gnral Bonaparte, alors conqurant de l'Italie.
Le 15 aot 1797, il lui adresse, dans _le Mmorial_, une lettre trop
piquante de verve et trop perante de pronostic, pour qu'on ne la
reproduise pas. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre de la presse
politique, comme il s'en est tant dpens et perdu en France depuis _la
Satire Mnippe_ jusqu' Carrel: sauvons du moins cette page-l. Le
bruit venait de se rpandre dans Paris qu'une rvolution rpublicaine
avait clat  Rome et y avait chang la forme du gouvernement.

A BONAPARTE.

Brave gnral,

_Tout a chang et tout doit changer encore_, a dit un crivain
politique de ce sicle,  la tte d'un ouvrage fameux.

Vous htez de plus en plus l'accomplissement de cette prophtie de
Raynal. J'ai dj annonc que je ne vous craignais pas, quoique vous
commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous _faire peur_
en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas
de petites intrigues, et du rle d'un conspirateur subalterne auquel
on voudrait vous rduire. Il me parat que vous aimez mieux monter au
Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre
conduite n'est pas conforme aux rgles d'une morale trs-svre; mais
l'hrosme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire
que vous faites votre mtier d'illustre brigand comme Alexandre et comme
Charlemagne. Cela peut suffire  un guerrier de vingt-neuf ans.

Je me promnerais, je le rpte, avec la plus grande scurit, dans
votre camp peupl de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort
agrable de vous voir de prs, de suivre votre politique, et mme de la
deviner quand vous garderiez le silence.

Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous prter de grands
desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destines de
l'Europe et de l'Asie.

Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a chang
son gouvernement. Cette nouvelle est prmature sans doute; mais elle
pourra bien se raliser tt ou tard.

Vous aviez montr pour la vieillesse et le caractre du chef
de l'glise des gards qui vous avaient honor. Mais peut-tre
espriez-vous alors que la fin de sa carrire amnerait plus vite le
dnoment prpar par vos exploits et votre politique. Les Transtvrins
se sont chargs de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient
de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous
transporterez le sige de la nouvelle rpublique lombarde au milieu de
cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore
sous vous  l'art de conqurir le reste de l'Italie. On prtend qu' ce
propos le ministre Acton disait nagure au roi de Naples:--_Sire, les
Franais ont dj la moiti du pied dans la botte. Encore un coup, et
ils l'y feront entrer tout entier_.--Acton pourrait bien avoir raison:
qu'en dites-vous?

Mais je souponne encore de plus vastes combinaisons. Le thtre de
l'Italie est dj trop troit pour la grandeur de vos vues. Je rve
souvent  vos correspondances avec les anciens peuples de la Grce, et
mme avec leurs prtres, avec leurs _papas_; car, en habile homme, vous
avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses.

Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est
un vnement trs-probable, si on vous laisse faire, et si
Aubert-Dubayet[125] vous seconde. L'insurrection peut se communiquer
facilement aux janissaires, et l'histoire ottomane est dj pleine des
rvolutions tragiques dont ils furent les instruments.

[Note 125: Ambassadeur  Constantinople.]

Ainsi, je ne serais point tonn que vous eussiez conu le projet hardi
de planter  la fois l'tendard franais sur les murs du Vatican et sur
les tours du Srail, dans la capitale des tats chrtiens et dans celle
de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une trange manire de
renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez
accoutum aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est
toujours ce qui s'excute le plus facilement depuis l'origine de la
Rvolution franaise.

Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Saintet, qui sont
reus le mme jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et
qui s'amusent  l'Opra franais,  nos jardins de Bagatelle et
de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de
Constantinople?

En vrit, brave Gnral, vous devez bien rire quelquefois, du haut de
votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites.

Vous prparez de mmorables vnements  l'histoire. Il faut l'avouer,
si les rentes taient payes, et si on avait de l'argent, rien ne serait
plus intressant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous
allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'quit en
murmure un peu.

Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous crez partout
des constitutions rpublicaines. Il me semble que Rome, dont vous
prtendez ressusciter le gnie, avait des maximes toutes contraires.
Elle se gardait d'lever autour d'elle des rpubliques rivales de la
sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action
ft moins nergique, et flcht plus aisment sous sa volont.
Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragdie:

  Ces lions, que leur matre avait rendus plus doux,
  Vont reprendre leur rage et s'lancer sur nous;
  ...............................................
  Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc.

Mais peut-tre avez-vous l-dessus, comme sur tout le veste, votre
arrire-pense, et vous ne me la direz pas.

J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adresse:
vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment  vous
faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le mme
got se communique  tous vos lieutenants qui savent se battre aussi
bien que vous. On dit que vous avez toujours _Ossian_ dans votre poche,
mme au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur.
Vous avez, de plus, consacr un monument  Virgile dans Mantoue, sa
patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un
peu:

  J'aime fort les hros, s'ils aiment les potes.

Je suis un peu pote; vous tes un grand capitaine. Quand vous serez
matre de Constantinople et du Srail, je vous promets de mauvais vers
que vous ne lirez pas, et les loges de toutes les femmes, qui vaudront
mieux que les vers pour un hros de votre ge. Suivez vos grands
projets, et ne revenez surtout  Paris que pour y recevoir des ftes et
des applaudissements. F.

Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est trs-possible), son got pour
Fontanes doit remonter jusque-l[126].

[Note 126: Les Mmoires du savant botaniste de Candolle, rcemment
publis (1862), contiennent une anecdote singulire sur Fontanes,
laquelle se rapporte  cette poque voisine de fructidor. Sortant du
Lyce o il avait entendu une leon de La Harpe et revenant  pied avec
Fontanes, de Candolle ne put s'empcher de lui exprimer son tonnement
du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y
applaudir: Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but
n'est pas de rtablir la puissance des prtres, mais il faut frapper
l'opinion publique de l'utilit d'une religion, et ensuite nous avons
l'intention de pousser la France au protestantisme. De Candolle,
qui croit avoir eu  se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Matre,
triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, tait en effet
vaguement et politiquement religieux plutt que catholique, et, parlant
 un protestant, il dit l une de ces choses en l'air qui traversent
l'imagination d'un pote et dont sans doute il ne se souvenait pas le
lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant,
ait trop prcis le dire de Fontanes. ]

Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par
contre-coup, de rveiller en Fontanes le pote, qui se dissipait trop
dans cette vie de polmique et de parti. Laissant madame de Fontanes 
Paris, il se droba  la dportation par la fuite, quitta la France,
passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand,
qu'il avait dj connu en 89. C'est  l'illustre ami de nous dire en ses
_Mmoires_ (et il l'a fait) cette liaison troitement noue dans l'exil,
ces entretiens  voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces
doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards
ensemble vers _cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui,
aprs avoir t quelque temps une grande douceur, devient une grande
amertume_. Fontanes n'hsita pas un seul instant  reconnatre l'toile
 ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels migrs, le
chevalier de Panat et ce monde lger du XVIIIe sicle, paraissaient
douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout rveur
et sauvage, Fontanes leur disait: Laissez, messieurs, patience!
il nous passera tous. Et  son jeune ami il rptait: Faites-vous
illustre. M. de Chateaubriand,  son tour, lui rendait en conseils et
en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, aprs avoir
repris vivement  la Grce sauve, semblait en d'autres moments s'en
distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: Vous possdez le plus beau
talent potique de la France, et il est bien malheureux que votre
paresse soit un obstacle qui retarde la gloire. Songez, mon ami,
que les annes peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux
immortels que la postrit est en droit d'attendre de vous, vous ne
laisserez peut-tre que quelques cartons. C'est une vrit indubitable
qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possdez cet art
qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier
du vaste tombeau qui dvore les peuples et les temps. Est-il possible
que vous ne soyez pas touch de tout ce que le Ciel a fait pour vous,
et que vous songiez  autre chose qu' la Grce sauve? Ainsi au pote
mlancolique, dlicat, pur, lev, noble, mais un peu dsabus, parlait
l'ardent pote avec grandeur.

Ces paroles, tombant dans les heures fcondes du malheur, faisaient une
vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa
proscription, on le voit tout occup de son monument. Son imagination se
passionnait en ces moments extrmes; il ressaisissait en ide la gloire.
Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint  Hambourg, sjourna 
Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son
me  nu et ses gots, du fond de la dtresse. Il manquait des livres
ncessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait
achet prs de la Bourse,  Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer
chez d'honntes fermiers du Holstein les _Contes moraux_ de Marmontel,
mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg
(que n'allait-il tout droit  Klopstock?); et dans ces pays o son genre
d'tudes tait peu got, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une
terre barbare. Tant de souffrance tait peu propre  le rconcilier avec
l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait  sa _Grce
sauve_, et, comme il l'crit, _s'y jetait  corps perdu_. Enviant le
sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient cachs en
France (et La Harpe l'avait t quelque temps chez madame de Fontanes
mme), il songeait impatiemment  rentrer: Je viens de lire une partie
du dcret; quelque svre qu'il soit, je persiste dans mes ides. Je
me cacherai, et je travaillerai au milieu de mes livres. Je n'ai plus
qu'un trs-petit nombre d'annes  employer pour l'imagination, je veux
en user mieux que des prcdentes. Je veux finir mon pome. Peut-tre
me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je laisse quelque
monument aprs moi... Son cri perptuel, en crivant  madame de
Fontanes et  son ami Joubert, tait: Ne me laissez point en Allemagne;
un coin et des livres en France!... Je ne veux que terminer dans une
cave, au milieu des livres ncessaires, mon pome commenc. Quand il
sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir. Un jour,
apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les dports, on avait
dsign l'le de Corfou, ce ciel de la Grce tout d'un coup lui sourit:
J'ai t vivement tent d'crire  cet effet au Directoire: je ne vois
pas qu'il pt refuser a un pote dport, qui mettrait sous ses yeux
plusieurs chants (_il y avait donc ds lors plusieurs chants_) d'un
pome sur la Grce, un exil  Corfou, puisqu'il y veut envoyer d'autres
individus frapps par le mme dcret. Ceci vous parait fou. Mais
songez-y bien: qu'est-ce qui n'est pas mieux que Hambourg? Durant
toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant
 tirer son pope du naufrage, me fait l'effet de Camons qui soulve
ses _Lusiades_ d'un bras courageux: par malheur, la _Grce sauve_ ne
s'en est tire qu'en lambeaux.

Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes annes de l'orage qui
lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouv et des
grandeurs.

Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grce en
automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, _enferm dans
un pole_, comme dit Descartes, Fontanes crivait  son ami de Londres
qu'il ne serait heureux que lorsque, rentr dans sa patrie, il lui
aurait prpar _une ruche et des fleurs  ct des siennes_; et l'ami
pote lui rpondait: Si je suis la seconde personne  laquelle vous
ayez trouv quelques rapports d'me avec vous (_l'autre personne
tait M. Joubert_), vous tes la premire qui ayez rempli toutes les
conditions que je cherchais dans un homme. Tte, coeur, caractre, j'ai
tout trouv en vous  ma guise, et je sens dsormais que je vous suis
attach pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose
qui parle au coeur dans une liaison commence par deux Franais
malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup  celle de
_Ren_ et d'_Outougami_: nous avons jur dans un _dsert_ et sur des
_tombeaux_. Ainsi se croisaient dans un potique change les souvenirs
de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles
images.

Le 18 brumaire trouva Fontanes dj rentr en France, et qui s'y tenait
d'abord cach. Je conjecture que _la Maison rustique_, transformation
heureuse de l'ancien _Verger_, est le fruit aimable de ce premier
printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas  vouloir claircir sa
situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse,
la vivacit et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec
la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de
Fontanes avec le grand personnage.

A BONAPARTE.

Je suis opprim, vous tes puissant, je demande justice. La loi du 22
fructidor m'a indirectement compris dans la liste des crivains dports
en masse et sans jugement. Mon nom n'y a pas t rappel. Cependant
j'ai souffert, comme si j'avais t lgalement condamn, trente mois
de proscription. Vous gouvernez, et je ne suis point encore libre.
Plusieurs membres de l'Institut, dont j'tais le confrre avant le
18 fructidor, pourront vous attester que j'ai toujours mis, dans mes
opinions et mon style, de la mesure, de la dcence et de la sagesse.
J'ai lu, dans les sances publiques de ce mme Institut, des fragments
d'un long pome qui ne peut dplaire aux hros, puisque j'y clbre les
plus grands exploits de l'antiquit. C'est dans cet ouvrage, dont je
m'occupe depuis plusieurs annes, qu'il faut chercher mes principes,
et non dans les calomnies des dlateurs subalternes qui ne seront plus
couts. Si j'ai gmi quelquefois sur les excs de la Rvolution, ce
n'est point parce qu'elle m'a enlev toute ma fortune et celle de ma
famille,[127] mais parce que j'aime passionnment la gloire de ma patrie.
Cette gloire est dj en sret, grce  vos exploits militaires. Elle
s'accrotra encore par la justice que vous promettez de rendre  tous
les opprims. La voix publique m'apprend que vous n'aimez point les
loges. Les miens auraient l'air trop intresss dans ce moment pour
qu'ils fussent dignes de vous et de moi. D'ailleurs, quand j'tais
libre, avant le 18 fructidor, on a pu voir, dans le journal auquel je
fournissais des articles, que j'ai constamment parl de vous comme la
renomme et vos soldats. Je n'en dirai pas plus. L'histoire vous a
suffisamment appris que les grands capitaines ont toujours dfendu
contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les
potes, dont le coeur est sensible et la voix reconnaissante.

12 nivse an VIII.

[Note 127: La fortune de madame de Fontanes fut perdue dans le sige
et l'incendie de Lyon: une maison qu'elle possdait fut crase par les
bombes; des recouvrements qui lui taient dus ne vinrent jamais.]

On ne s'tonne plus, quand on connat cette lettre, qu'un mois aprs le
premier Consul ait song  Fontanes pour le charger de prononcer l'loge
funbre de Washington aux Invalides (20 pluvise, 9 fvrier 1800).

Fontanes le composa en trente-six heures, dans toute la verve de sa
limpide manire. Ce noble discours remplit-il toutes les intentions du
Consul? A coup sr, l'orateur y remplit ses propres intentions les plus
chres. Une parole modre, pacifique, compatissante, pieuse au sens
antique, s'y faisait entendre devant les guerriers. C'tait, dans ce
_Temple de Mars_, quelque chose de ce bienfaisant esprit de Numa, dont
parle Plutarque, qui allait s'insinuant comme un doux vent  travers
l'Italie, et s'ouvrant les coeurs, le lendemain des jours sauvages de
Romulus: Elles ne sont plus enfin ces pompes barbares, aussi contraires
 la politique qu' l'humanit, o l'on prodiguait l'insulte au malheur,
le mpris  de grandes ruines et la calomnie  des tombeaux. Attestant
les Ombres du grand Cond, de Turenne et de Catinat, prsentes sous
ce dme majestueux, l'orateur les runissait en ide  celle du hros
librateur: Si ces guerriers illustres n'ont pas servi la mme cause
pendant leur vie, la mme renomme les runit quand ils ne sont plus.
Les opinions, sujettes aux caprices des peuples et des temps, les
opinions, partie faible et changeante de notre nature, disparaissent
avec nous dans le tombeau: mais la gloire et la vertu restent
ternellement. Il insistait sur Catinat; il faisait ressortir l'estime
plus forte encore que la gloire; la modration, la simplicit, le
dsintressement, toutes les vertus patriarcales, couronnant et appuyant
le triomphe des armes en Washington. En face de _ces hommes prodigieux
qui apparaissent d'intervalle en intervalle avec le caractre de la_
_grandeur et de la domination_, il proclamait, comme _non moins utile
au gouvernement des tats qu' la conduite de la vie, le bon sens_ trop
mpris, cette qualit que nous prsente le hros amricain dans un
degr suprieur, et qui _donne plus de bonheur que de gloire  ceux qui
la possdent comme  ceux qui en ressentent les effets_: Il me semble
que, des hauteurs de ce magnifique dme, Washington crie  toute la
France: Peuple magnanime, qui sais si bien honorer la gloire, j'ai
vaincu pour l'indpendance; mais le bonheur de ma patrie fut le prix de
cette victoire. Ne te contente pas d'imiter la premire moiti de
ma vie: c'est la seconde qui me recommande aux loges de la
postrit.--Une allusion dlicate, rapide, naturellement amene, allait
jusqu' offrir aux mnes de Marie-Antoinette, devant tous ces tmoins
qu'il y associait, un commencement d'expiation.

Si, d'ailleurs, on voulait chercher dans ce discours  inspiration
gnreuse et clmente, qui remplit loquemment son objet, une tude
approfondie de Washington, et le dtail creus de son caractre, on
serait moins satisfait; on ne demandait pas cela alors; l'orateur,
dans sa justesse qui n'excde rien, s'est tenu au premier aspect de la
physionomie connue: et puis Washington, dans sa bouche, n'est qu'un beau
prtexte. Si l'on voulait mme y chercher aujourd'hui de ces traits de
forme qui devinent et qui gravent le fond, ce gnie d'expression qui
cre la pense, cette nouveaut qui demeure, on courrait risque de
n'tre plus assez juste pour la rapidit, le got, la mesure, la
nettet, l'lvation sans effort, l'clat suffisant, le nombre, tout cet
ensemble de qualits appropries, dont la runion n'appartient qu'aux
matres.

Cette noble harangue de bienvenue, qui ouvrait, pour ainsi dire, le
sicle sous des auspices auxquels il allait sitt mentir, ouvrait
dfinitivement la seconde moiti de la carrire de M. de Fontanes.
S'il avait t contrari sans cesse et battu par le flot montant de la
Rvolution, il arriva haut du premier jour avec le reflux. Nous n'avons
plus qu'un moment pour le trouver encore simple homme de lettres: il est
vrai que ce court moment ne fut pas perdu et va nous le montrer sous un
nouveau jour. M. de Fontanes, que nous savons pote, devient un critique
au _Mercure_.


II

Il l'tait dj par le discours qui prcde l'_Essai sur l'Homme_: mais,
ici, il ne se renfermera plus dans un jugement form  loisir sur
des oeuvres passes et dj classes: c'est  la critique actuelle,
polmique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide dtroit de
l'entre du sicle, il se lance avec dcision; d'une part il nie, de
l'autre il accueille; il va proclamer avec clat M. de Chateaubriand, il
repousse d'abord madame de Stal.

Dans le premier numro du _Mercure_ rgnr parut son premier _extrait_
contre le livre de _la Littrature_: on vient de voir sa disposition
de longue date envers l'auteur. J'ai moi-mme analys en dtail et
apprci, dans un travail sur madame de Stal,[128] cette polmique de
Fontanes. Ne voulant pas imiter un estimable et du reste excellent
biographe, qui, dans la _Vie de Fnelon_, est pour Fnelon contre
Bossuet, et qui, dans la _Vie de Bossuet_, passe  celui-ci contre
Fnelon, je n'ai rien  redire ni  modifier. Seulement, tout ce qui
prcde explique mieux, de la part de Fontanes, cette spirituelle et
clatante malice de 1800; en tendant le tort sur un plus grand espace,
je l'allge d'autant en ce point-l. Qu'y faire d'ailleurs? On relira
toujours, en les blmant, les deux articles de Fontanes contre madame
de Stal, comme on relit les deux petites lettres de Racine contre
Port-Royal: et Racine a de plus contre lui ce que M. de Fontanes n'a
pas, l'ingratitude.

[Note 128: Voir le volume de _Portraits de Femmes_.]

Ds la fin de son premier extrait sur le livre de madame de Stal,
Fontanes y opposait et citait quelques fragments du _Gnie du
Christianisme_, non encore publis, et que son ami lui avait adresss de
Londres. M. de Chateaubriand arrivait lui-mme en France au mois de mai
1800, et s'apprta  publier. Fontanes, dont les conseils retardrent
l'apparition de tout l'ouvrage et dterminrent le courageux auteur
 une entire retouche[129], soutint de son prsage heureux
l'avant-courrire _Atala_[130]; il appuya surtout, par deux extraits[131],
le _Gnie du Christianisme_ qui se lanait enfin: son suffrage frappait
juste plutt que fort, comme il convient  un ami. La critique, en une
main habile et puissante,  ce moment dcisif de la sortie, est comme ce
dieu _Portunus_ des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port:

  Et pater ipse manu magna Portunus euntem
  Impulit....

[Note 129: Un jour, dans une des discussions vives qui dcidrent de
la refonte du _Gnie du Christianisme_, Fontanes dit  Chateaubriand une
de ces paroles qui sifflent et volent au but comme une flche: Vous
pouvez vous mettre  la tte du sicle qui se lve, et vous vous
traneriez  la queue du sicle qui s'en va!]

[Note 130: _Mercure_, germinal an IX.]

[Note 131: _Mercure_, germinal et fructidor an X.]

On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis  la
suite du _Gnie du Christianisme_: pareils encore  ces barques de
pilote, qui, aprs avoir guid le grand vaisseau  la sortie prilleuse,
sont ensuite reprises  son bord et traversent par lui l'Ocan.

Je trouve quelques renseignements bien prcis sur ce moment littraire
dcisif o parut le _Gnie du Christianisme_. L'attention publique tait
grandement veille par les fragments donns au _Mercure_, puis, en
dernier lieu, par _Atala_. Le parti philosophique, irrit, se tenait 
l'afft; le parti religieux se serrait, s'tendait, s'animait comme
 une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de
Chateaubriand ne se considrait qu' l'avant-garde; La Harpe, vieilli,
tait en tte de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le
cas prsent, _ses lingots, d'un trop gros calibre_, ne portassent pas
trs-loin. Fontanes servit la pice en sa place; le coup porta. Dans
une seule journe le libraire Migneret vendait pour _mille cus_, et il
parlait dj d'une seconde dition; la premire tait tire  quatre
mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le
premier extrait de Fontanes; il envoya aussitt chercher l'auteur par
Migneret. Il tait hors de lui: Voil de la critique, voil de la
littrature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire  forte
partie! voici deux hommes: le jeune homme (_c'tait Fontanes_) est
mon lve, c'est moi qui l'ai annonc. Et il ajoutait que Fontanes
finissait l'antique cole, et que Chateaubriand en commenait une
nouvelle. Il tait mme de l'avis de celui-ci contre Fontanes en
faveur du merveilleux chrtien rprouv par Boileau. Il passait, sans
marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premires: Bah!
bah! ces gens-l ne voient pas que cela tient  la nature mme de votre
talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur! La
passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres
thories; sa personnalit pourtant, son _moi_ revenait  travers tout,
et perait dans sa trompette. Il s'chauffa si fort  son monologue,
qu'il tomba  la fin en une espce d'tourdissement.

Outre les articles de critique active, Fontanes donna au _Mercure_[132] un
morceau sur Thomas, dans lequel l'lgance la plus parfaite exprime les
plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manire;
c'est du La Harpe fini et perfectionn, et plus que cela; pour une
certaine rapidit de got, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de
Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les
plus simples et les plus fconds, le critique ajoute: Il pensait en
dtail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'levait point assez haut pour
trouver ces ides premires qui font penser toutes les autres.

[Note 132: Germinal an X.]

Mais Fontanes n'tait dj plus un homme priv. Quelque temps employ
sous Lucien au ministre de l'intrieur[133], puis nomm dput au Corps
lgislatif, il fut bientt dsign par les suffrages de ses collgues au
choix du Consul pour la prsidence. Pote d'avant 89, critique de 1800,
il va devenir orateur imprial. La mme distinction le suit partout:
son nom y gagne et s'tend. Toutefois ces palmes entrecroises se
supplantent un peu et se nuisent. Ce qui augmenta sa considration de
son vivant ne saurait servir galement sa gloire.

[Note 133: Voir sur Fontanes  Morfontaine et au Plessis-Chamant,
dans la socit des frres et des soeurs de Bonaparte, les _Souvenirs
historiques_ de M. Mneval, tome I, pages 29, 33.]

  J'irais plus haut peut-tre au Temple de Mmoire,
  Si dans un genre seul j'avais us mes jours,

a dit La Fontaine, lequel pourtant n'tait ni Recteur ni prsident
d'aucun Conseil sous Louis XIV.

Un avantage demeure, et il est grand: le caractre historique remplace
 distance l'intrt littraire plissant. Il n'est pas indiffrent,
devant la postrit, d'avoir figur au premier rang dans le cortge
imprial et d'y avoir compt par sa parole. Ces discours, prsents dans
de sobres chantillons, suffisent  marquer l'poque qu'ils ornrent, et
o ils parurent d'accomplis tmoignages de contenance toujours digne, de
flatterie toujours dcente, et de rserve parfois hardie. M. de Fontanes
n'avait nullement partag les ides de la fin du XVIIIe sicle sur la
perfectibilit indfinie de l'humanit, et la Rvolution l'avait plus
que jamais convaincu de la dcadence des choses, du moins en France. Il
l'a dit dans une belle ode:

  Hlas! plus de bonheur et suivi l'ignorance!
  Le monde a pay cher la douteuse esprance
  D'un meilleur avenir;
  Tel mourut Plias, touff par tendresse
  Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse
  Le devait rajeunir.

Aprs le bain de sang, aprs les triumvirs et leurs proscriptions, que
faire? qu'esprer? Le sicle d'Auguste et t l'idal; mais, pour la
gloire des lettres, ce sicle d'Auguste, en France, tait dj pass
avec celui de Louis XIV. Ainsi dsormais c'tait, au mieux, un sicle
d'Auguste sans la gloire des lettres, c'tait un sicle des Antonins,
qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes.
Son imagination, grandement sduite par le glorieux triomphateur, y
comptait dj. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il
continua pourtant de servir, enchan par ses antcdents, par ses
devoirs de famille, par sa modration mme. Il tait _monarchiste_ par
got, par principe: Un pouvoir unique et permanent convient seul aux
grands tats, disait-il; sa plus grande peur tait l'anarchie. Il resta
donc attach au seul pouvoir qui ft possible alors, s'efforant en
toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou mme de ses actes,
de lui insinuer,  ce pouvoir trop ensanglant d'une fois, mais non pas
dsespr, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de
le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses:

  Graecia capta ferum victorem cepit...

Quand on lit aujourd'hui cette suite de vers o se dcharge et s'exhale
son arrire-pense, l'ode sur _l'Assassinat du Duc d'Enghien_, l'ode sur
_l'Enlvement du Pape_, on est frapp de tout ce qu'il dut par moments
souffrir et contenir, pour que la surface officielle ne traht rien au
del de ce qui tait permis. Si l'on ne voyait ses discours publics que
de loin, on n'en dcouvrirait pas l'accord avec ce fond de pense, on
n'y sentirait pas les intentions secrtes et, pour ainsi dire, les
nuances d'accent qu'il y glissait, que le matre saisissait toujours,
et dont il s'irrita plus d'une fois; on serait injuste envers Fontanes,
comme l'ont t  plaisir plusieurs de ses contemporains, qui,
serviteurs aussi de l'Empire, n'ont jamais su l'tre aussi dcemment que
lui[134].

[Note 134: Ils ont t odieux sous le couvert d'autrui, et avec tout
le fiel de la haine, dans l'histoire dite de _l'abb de Montgaillard_:
on ne craint pas d'indiquer de telles injures, que dtruit l'excs mme
du venin et que leur grossiret fltrit.]

Pour nous, qui n'avons jamais eu affaire aux rois ni aux empereurs de ce
monde, mais qui avons eu maintes fois  nous prononcer devant ces autres
rois, non moins ombrageux, ou ces _prtendants_ de la littrature, nous
qui savons combien souvent, sous notre plume, la louange apparente n'a
t qu'un conseil assaisonn, nous entrerons de prs dans la pense de
M. de Fontanes, et, d'aprs les renseignements les plus prcis, les
plus divers et les mieux compars, nous tcherons de faire ressortir, 
travers les vicissitudes, l'esprit d'une conduite toujours honorable, de
marquer, sous l'adresse du langage, les intentions d'un coeur toujours
gnreux et bon.

M. de Fontanes fut prsident du Corps lgislatif depuis le commencement
de 1804 jusqu'au commencement de 1810; en tout, six fois port par ses
collgues, six fois nomm par Napolon; mais, comme tel, il cessa de
plaire ds 1808, et son changement fut dcid. Dj, tout au dbut, la
mort du duc d'Enghien avait amen une premire et violente crise. Le 21
mars 1804, de grand matin, Bonaparte le fit appeler, et, le mettant sur
le chapitre du duc d'Enghien, lui apprit brusquement l'vnement de la
nuit. Fontanes ne contint pas son effroi, son indignation. Il s'agit
bien de cela! lui dit le Consul Fourcroy va clore aprs-demain le Corps
lgislatif; dans son discours il parlera, comme il doit, du complot
rprim; il faut, vous, que, dans le vtre, vous y rpondiez; il le
faut.--Jamais! s'cria Fontanes; et il ajouta que, bien loin de
rpondre par un mot d'adhsion, il saurait marquer par une nuance
expresse, au moins de silence, son improbation d'un tel acte. A cette
menace, la colre faillit renverser Bonaparte; ses veines se gonflaient,
il suffoquait: ce sont les termes de Fontanes, racontant le jour mme
la scne du matin  M. Mol, de la bienveillance de qui nous tenons
le dtail dans toute sa prcision[135]. En effet, deux jours aprs (3
germinal), Fourcroy, orateur du gouvernement, alla clore la session
du Corps lgislatif, et, dans un incroyable discours, il parla des
_membres_ de cette FAMILLE DNATURE qui auraient voulu noyer la France
dans son sang pour pouvoir rgner sur elle; mais s'ils osaient souiller
de leur prsence notre sol, s'criait l'orateur, la volont du Peuple
franais est qu'ils y trouvent la mort! Fontanes rpondit  Fourcroy:
dans son discours, il n'est question d'un bout  l'autre que du Code
civil qu'on venait d'achever, et de l'influence des bonnes lois: C'est
par l, disait-il (et chaque mot,  ce moment, chaque inflexion de voix
portait), c'est par l que se recommande encore la mmoire de Justinien,
_quoiqu'il ait mrit de graves reproches_. Et encore: L'preuve de
l'exprience va commencer: qu'ils (_les lgislateurs du Code civil_) ne
craignent rien pour leur gloire: tout ce qu'ils ont fait de juste et de
raisonnable demeurera ternellement; car la raison et la justice sont
deux puissances indestructibles qui survivront  toutes les autres[136].
Il y a plus: le lendemain (4 germinal), Fontanes,  la tte de la
dputation du Corps lgislatif, porta la parole devant le Consul, 
qui l'assemble, en se sparant, venait de dcerner une statue comme 
l'auteur du Code civil (singulire et sanglante concidence); il disait:
Citoyen premier Consul, un empire immense repose depuis quatre ans sous
l'abri de votre puissante administration. La sage uniformit de vos lois
en va runir de plus en plus tous les habitants. Le discours parut dans
le _Moniteur_, et, au lieu de _la sage uniformit_ DE VOS LOIS, on y
lisait DE VOS MESURES. Qu'on n'oublie toujours pas le duc d'Enghien
fusill quatre jours auparavant: le Consul esprait, par cette fraude,
confisquer  la _mesure_ l'approbation du Corps lgislatif et de son
principal organe. Fontanes, indign, courut au _Moniteur_, et exigea un
_erratum_ qui fut insr le 6 germinal, et qu'on y peut lire imprim en
aussi petit texte que possible. Cela fait, il se crut perdu; de mme
qu'il avait de ces premiers mouvements qui sont de l'honnte homme avant
tout, il avait de ces crises d'imagination qui sont du pote. En ne le
jugeant que sur sa parole habile, on se mprendrait tout  fait sur le
mouvement de son esprit et sur la vivacit de son me. Quoi qu'il en
soit, il avait quelque lieu ici de redouter ce qui n'arriva pas. Mais
Bonaparte fut profondment bless, et, depuis ce jour, la fortune de
Fontanes resta toujours un peu barre par son milieu. Nous sommes si
loin de ces temps, que cela aura peine  se comprendre; mais, en effet,
si combl qu'il nous paraisse d'emplois et de dignits, certaines
faveurs impriales, alors trs-haut prises, ne le cherchrent jamais.
Que sais-je? dotation modique, pas le grand cordon; ce qu'on appelait
_les honneurs du Louvre_, qu'il eut jusqu' la fin  titre de snateur,
mais que ne conserva pas madame de Fontanes ds qu'il eut cess d'tre
prsident du Corps lgislatif: l'_errata_ du _Moniteur_, au fond, tait
toujours l.

[Note 135: Ceci confirme et complte sur un point la Notice de
M. Roger, qui nous complte nous-mme sur quelques autres
points.--Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettrons
d'ajouter que sa Notice est d'ailleurs tout empreinte d'une couleur
royaliste exagre et rtroactive; elle sent l'homme de parti. M. Roger
n'a jamais t que cela.]

[Note 136: A la faon dont les auteurs de l'_Histoire parlementaire de
la Rvolution franaise_ parlent de ce discours (tome XXXIX, page 59),
on voit qu'au sortir des couleurs fortes et tranches des poques
antrieures, ils n'ont pas pris la peine d'entrer dans les nuances, ni
de les vouloir distinguer.]

Un autre _errata_ s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, mme
en plein Empire,  dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas 
sa muse intime dans ses tristesses _de l'Anniversaire_:

  De tant de voeux tromps fais rougir mon orgueil!

Pourtant Fontanes continua, durant quatre annes, de tenir sans
apparence de disgrce la prsidence du Corps lgislatif. Propos 
chaque session par les suffrages de ses collgues, il tait choisi
par l'Empereur. La situation admise, on avait en lui par excellence
l'orateur biensant. Les discours qu'il prononait  chaque occasion
solennelle tendaient  insinuer au conqurant les ides de la paix et de
la gloire civile, mais enveloppes dans des redoublements d'loges qui
n'taient pas de trop pour faire passer les points dlicats. Napolon
avait un vrai got pour lui, pour sa personne et pour son esprit; et
lui-mme,  ces poques d'Austerlitz et d'Ina, avait, malgr tout, et
par son imagination de pote, de trs-grands restes d'admiration pour un
tel vainqueur. Mais un orage se forma: Napolon tait en Espagne, et
de l il eut l'ide d'envoyer douze drapeaux conquis sur l'arme
d'Estramadure au Corps lgislatif, comme _un gage de son estime_.
Fontanes, en tte d'une dputation, alla remercier l'Impratrice:
celle-ci, prenant le _gage d'estime_ trop au srieux, rpondit
qu'elle avait t trs-satisfaite de voir que le premier sentiment de
l'Empereur, dans son triomphe, et t pour _le Corps qui reprsentait
la Nation_. L-dessus une note, arrive d'Espagne comme une flche,
et lance au _Moniteur_, fit une manire d'_errata_  la rponse
de l'Impratrice, un _errata_ injurieux et sanglant pour le Corps
lgislatif, qu'on remettait  sa place de _consultatif_[137]. Fontanes
sentit le coup, et dans la sance de clture du 31 dcembre 1808,
c'est--dire quinze Jours aprs l'offense, au nom du Corps bless,
rpondant aux orateurs du Gouvernement, et n'pargnant pas les
flicitations sur les trophes du vainqueur de l'bre, il ajouta: Mais
les paroles dont l'Empereur accompagne l'envoi de ses trophes mritent
une attention particulire: il fait participer  cet honneur les
Collges lectoraux. Il ne veut point nous sparer d'eux, et nous l'en
remercions. Plus le Corps lgislatif se confondra dans le peuple, plus
il aura de vritable lustre; il n'a pas besoin de distinction, mais
d'estime et de confiance... Et la phrase, en continuant, retournait
vite  l'loge; mais le mot tait dit, le coup tait rendu. Napolon le
sentit avec colre, et ds lors il rsolut d'loigner Fontanes de la
prsidence. L'tablissement de l'Universit, qui se faisait, en cette
mme anne, sur de larges bases, lui avait dj paru une occasion
naturelle d'y porter Fontanes comme Grand-Matre, et il songea  l'y
confiner; car, si courrouc qu'il ft  certains moments, il ne se
fchait jamais avec les hommes que dans la mesure de son intrt et de
l'usage qu'il pouvait faire d'eux. Il dut pourtant, faute du candidat
qu'il voulait lui substituer[138], le subir encore comme prsident du
Corps lgislatif durant toute l'anne 1809. Fontanes, toujours prsident
et dj Grand-Matre, semblait cumuler toutes les dignits, et il tait
pourtant en disgrce positive.

[Note 137: Mais il faut donner le texte mme, l'incomparable texte de
cette Note insre au _Moniteur_ du 15 dcembre 1808, et qui rsume,
comme une charte, toute la thorie politique de l'Empire:

Plusieurs de nos journaux ont imprim que S. M. l'Impratrice, dans sa
rponse  la dputation au Corps lgislatif, avait dit qu'elle tait
bien aise de voir que le premier sentiment de l'Empereur avait t pour
le Corps lgislatif, qui reprsente la Nation.

S. M. l'Impratrice n'a point dit cela: elle connat trop bien nos
Constitutions, elle sait trop bien que le premier reprsentant de la
Nation, c'est l'Empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la
Nation.

Dans l'ordre de nos Constitutions, aprs l'Empereur est le Snat; aprs
le Snat, est le Conseil d'tat; aprs le Conseil d'tat, est le Corps
lgislatif; aprs le Corps lgislatif, viennent chaque tribunal et
fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait
dans nos Constitutions un Corps reprsentant la Nation, ce Corps serait
souverain; les autres ne seraient rien, et ses volonts seraient tout.

La Convention, mme le Corps lgislatif (_l'Assemble lgislative_),
ont t reprsentants. Telles taient nos Constitutions alors. Aussi le
Prsident disputa-t-il le fauteuil au Roi, se fondant sur ce principe,
que le Prsident de l'Assemble de la Nation tait avant les Autorits
de la Nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exagration
d'ides. Ce serait une prtention chimrique, et mme criminelle, que de
vouloir reprsenter la Nation avant l'Empereur.

Le Corps lgislatif, improprement appel de ce nom, devrait tre appel
Conseil lgislatif, puisqu'il n'a pas la facult de faire les lois, n'en
ayant pas la proposition. Le Conseil lgislatif est donc la runion
des mandataires des Collges lectoraux. On les appelle dputs des
dpartements, parce qu'ils sont nomms par les dpartements....

Le reste de la Note ne fait que ressasser les mmes ides, la mme
logique, et dans le mme ton. Cet injurieux bulletin arriva  travers
le vote de je ne sais quelle loi fort innocente (une portion du Code
d'instruction criminelle, je crois), qui essuya du coup plus de
quatre-vingts boules noires; ce qui, de mmoire de Corps lgislatif, ne
s'tait gure vu.]

[Note 138: M. de Montesquiou, qui ne fut nomm qu'en 1810.]

Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de
1809, une lettre du marchal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait
dsign pour le voyage de Fontainebleau; c'tait,  une certaine
politesse prs, comme les _Fontainebleau_ et les _Marly_ de Louis XIV,
et le plus prcieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit 
l'ordre, et, dans la galerie du chteau, aprs le dfil d'usage,
l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: _Restez_; et quand ils furent
seuls, il continua: Il y a longtemps que je vous boude, vous avez d
vous en apercevoir; j'avais bien raison. Et comme Fontanes s'inclinait
en silence, et de l'air de ne pas savoir: Quoi! vous m'avez donn un
soufflet  la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en fcher... Mais
je ne vous en veux plus;... c'est fini.

Durant cette anne 1809, Fontanes, comme Grand-Matre, avait eu 
lutter contre toutes sortes de difficults et de dgots: de perptuels
conflits, soit avec le ministre de l'intrieur, duquel il se voulait
indpendant, soit avec Fourcroy, rest directeur de l'instruction
publique, et qui ne pouvait se faire  l'ide d'abdiquer, allaient
rendre intolrable une situation dans laquelle la bienveillance
impriale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa dmission: D'un
ct, crivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction
publique, de l'autre un conseiller d'tat qui la dirige; je cherche la
place du Grand-Matre, et je ne la trouve pas. Il rcidiva cette offre
pressante de dmission jusqu' trois fois. La troisime (c'tait sans
doute aprs le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: Je
n'en veux pas, de votre dmission; s'il y a quelque chose  faire,
exposez-le-moi dans un mmoire; j'en prendrai connaissance moi-mme; j'y
rpondrai. La rentre ouverte de Fontanes dans les bonnes grces du
chef aplanit ds lors beaucoup de choses.

Ds septembre 1808, et aussitt qu'il avait t nomm Grand-Matre,
Fontanes avait song  faire de l'Universit l'asile de bien des hommes
honorables et instruits, battus par la Rvolution, soit membres du
clerg, soit dbris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple,
pour lesquels il avait conserv une haute ide et une profonde
reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les prsentait de la sorte
 l'Empereur), taient des garanties pour les familles, des indications
manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de
restaurer. A cette ide gnrale se joignait chez lui une inspiration de
bont et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le
dtail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil
de l'Universit trs-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en
remplir les places avec des noms que dsignaient d'autres services. Ce
n'tait pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et spcial. Nous
possdons l-dessus une prcieuse Note, qui rend les paroles mmes
prononces par Napolon dans une conversation avec M. de Fontanes
 Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons
religieusement. Patience! Le ct particulier de la question va vite
s'agrandir en mme temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est
pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine
claire par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur.

Dans une premire formation, tous les esprits diffrent. Mon opinion
est qu'il ne faut pas nommer pendant plusieurs annes les conseillers
ordinaires.

Il faut attendre que l'Universit soit organise comme elle doit
l'tre.

Trente conseillers dans une premire formation ne produiraient que
dsordre et qu'anarchie.

On a voulu que cette tte oppost une force d'inertie et de rsistance
aux fausses doctrines et aux systmes dangereux.


Il ne faut donc composer successivement cette tte que d'hommes qui
aient parcouru toute la carrire et qui soient au fait de beaucoup de
choses.

Les premiers choix sont en quelque sorte faits comme on prend des
numros  la loterie.

Il ne faut pas s'exposer aux chances du hasard. Dans les premires
sances d'un Conseil ainsi nomm, je le rpte, tous les esprits
diffrent; chacun apporte sa thorie et non son exprience.

On ne peut tre bon conseiller qu'aprs une carrire faite.

C'est pourquoi j'ai fait moi-mme voyager mes conseillers d'tat
avant de les fixer auprs de moi. Je leur ai fait amasser beaucoup
d'observations diverses avant d'couter les leurs.

Les inspecteurs, dans ce moment, sont donc vos ouvriers les plus
essentiels. C'est par eux que vous pouvez voir et toucher toute votre
machine. Ils rapporteront au Conseil beaucoup de faits et d'exprience,
et c'est l votre grand besoin. Il faut donc les faire courir  franc
trier dans toute la France, et leur recommander de sjourner au moins
quinze jours dans les grandes villes. Les bons jugements ne sont que la
suite d'examens rpts.

Souvenez-vous que tous les hommes demandent des places.

On ne consulte que son besoin, et jamais son talent.

Peut-tre mme vingt conseillers ordinaires, c'est beaucoup; cela
compose la tte du Corps d'lments htrognes. Le vritable esprit
de l'Universit doit tre d'abord dans le petit nombre. Il ne peut se
propager que peu  peu, que par beaucoup de prudence, de discrtion et
d'efforts persvrants.

... Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde?...
C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose.

Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit.

J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses... A la
longue, le sabre est toujours battu par l'esprit.

Est-il besoin de faire ressortir tout ce qu'a de prophtique, dans une
telle bouche, cet aveu, ce cri clatant, soudain, jet l comme en
_post-scriptum_, sans qu'on nous en donne la liaison avec ce qui
prcde, sans qu'il y ait eu d'autre liaison peut-tre! vraies paroles
d'oracle!

O vous tous, Puissants, qui vous croiriez forts sans l'esprit,
rappelez-vous toujours qu'en ses heures de miracle, entre Ina et
Wagram, c'est ainsi que le sabre a parl[139].

[Note 139: Contradiction et illusion! En mme temps qu'il proclamait
cette victoire dfinitive de l'esprit, Napolon mconnaissait l'esprit
dans sa propre essence, et il croyait que, pour le produire, il suffit
de le commander. Je trouve dans les papiers de Fontanes la note
suivante, dicte par l'Empereur  Bordeaux le 12 avril 1808, et adresse
au ministre de l'intrieur. M. Halma, bibliothcaire de l'Impratrice,
avait demand, par une note  l'Empereur, d'tre nomm le continuateur
de Velly, Villaret et Garnier; il s'tait propos, en outre, pour
continuer l'_Abrg chronologique_ du prsident Hnault. L'Empereur
avait renvoy cette proposition au ministre de l'intrieur. M. Cretet
avait rpondu que la demande de M. Halma ne pouvait tre accueillie,
par la raison que ce n'tait pas au gouvernement  intervenir dans une
semblable entreprise; qu'il fallait la laisser  la disposition des gens
de lettres, et qu'il convenait de rserver les encouragements pour des
objets d'un plus vaste intrt. Inform de cette rponse, l'Empereur
prend feu, et dicte la Note secrte que voici:

Je n'approuve pas les principes noncs dans la note du ministre de
l'intrieur. Ils taient vrais il y a vingt ans, ils le seront dans
soixante: mais ils ne le sont pas aujourd'hui. Velly est le seul auteur
un peu dtaill qui ait crit sur l'histoire de France; l'_Abrg
chronologique_ du prsident Hnault est un bon livre classique: il est
trs-utile de les continuer l'un et l'autre. Velly finit  Henri IV, et
les autres historiens ne vont pas au del de Louis XIV. _Il est de la
plus grande importance_ de s'assurer de l'_esprit_ dans lequel criront
les continuateurs. La _jeunesse_ ne peut bien juger les faits que
d'aprs la manire dont ils lui seront prsents. _La tromper_ en lui
retraant des souvenirs, c'est lui prparer des erreurs pour l'avenir.
J'ai charg le ministre de la police de veiller  la continuation de
Millot, et je dsire que les deux ministres se concertent pour faire
continuer Velly et le prsident Hnault. Il faut que ce travail soit
confi non-seulement  des auteurs d'un vrai talent, mais encore  des
hommes attachs, qui prsentent les faits sous leur vritable point de
vue, et qui prparent une instruction saine, en prenant ces historiens
au moment o ils s'arrtent et en conduisant l'histoire jusqu'en l'an
VIII.

_Je suis bien loin de compter la dpense pour quelque chose_. Il est
mme dans mon intention que le ministre fasse comprendre qu'il n'est
_aucun_ travail qui puisse _mriter davantage_ ma protection.

Il faut faire sentir  chaque ligne l'influence de la cour de Rome, des
billets de confession, de la rvocation de l'dit de Nantes, du ridicule
mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, etc. Il faut que la
faiblesse qui a prcipit les _Valois_ du trne, et celle des _Bourbons_
qui ont laiss chapper de leurs mains les rnes du gouvernement,
excitent les mmes sentiments.

On doit tre juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV,
mais sans tre adulateur. On doit peindre les massacres de _septembre_
et les horreurs de la Rvolution du mme pinceau que l'Inquisition et
les massacres des _Seize_. Il faut avoir soin d'viter toute raction en
parlant de la Rvolution. Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blme
n'appartient ni  ceux qui ont pri, ni  ceux qui ont survcu. Il
n'tait pas de force individuelle capable de changer les lments et de
prvenir les vnements qui naissaient de la nature des choses et des
circonstances.

Il faut faire remarquer le dsordre perptuel des finances, le chaos
des assembles provinciales, les prtentions des parlements, le dfaut
de rgle et de ressorts dans l'administration; cette France bigarre,
sans unit de lois et d'administration, tant plutt une runion de
vingt royaumes qu'un seul tat; de sorte qu'on _respire_ en arrivant
 l'poque o l'on a joui des bienfaits dus  l'unit des lois,
d'administration et de territoire. Il faut que la faiblesse constante
du gouvernement sous Louis XIV mme, sous Louis XV et sous Louis XVI,
inspire _le besoin de soutenir l'ouvrage nouvellement accompli_ et la
prpondrance acquise. Il faut que le rtablissement du culte et des
autels inspire la crainte de l'influence d'un _prtre_ tranger ou d'un
confesseur ambitieux, qui pourraient parvenir  dtruire le repos de la
France.

_Il n'y a pas de travail plus important_. Chaque passion, chaque parti,
peuvent produire de longs crits pour garer l'opinion; mais un ouvrage
tel que Velly, tel que l'_Abrg chronologique_ du prsident Hnault, ne
doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait et
crit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volont et
la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'tre encourag
par la police, on sera _dcourag_ par elle.--L'_opinion_ exprime par
le ministre, et qui, si elle tait suivie, abandonnerait un tel travail
 l'industrie particulire et aux spculations de quelques libraires,
n'est pas bonne et ne pourrait produire que des rsultats fcheux.

Quant  l'individu qui se prsente, la seule question  examiner
consiste , savoir s'il a le talent ncessaire, s'il a un bon esprit, et
si l'on peut compter sur les sentiments qui guideraient ses recherches
et conduiraient sa plume.

Tout ce qu'il y a de profondment vrai et de radicalement faux dans
cette Note mmorable serait matire  longue mditation. Napolon
dcrte l'_esprit_ de l'histoire; c'est heureux qu'il ne dcrte pas
aussi le talent et la capacit de l'historien. Qu'en dirait Tacite? _Il
faut... il faut..._ Ce Tacite aurait t _dcourag_ par la police. On
a souvent cit une rponse de Napolon  Fontanes, quand celui-ci
recommandait un jeune homme de haute promesse, en disant: C'est un beau
talent dans un si beau nom!--Eh! pour Dieu! monsieur de Fontanes,
aurait reparti Napolon, laissez-nous au moins la rpublique des
lettres! Je ne sais si le mot a t dit: il a t mainte fois rpt,
et avec variantes: ce sont de ces citations commodes. Mais de quel ct
donc (cela fait sourire) _la rpublique des lettres_ tait-elle en
danger, je vous prie?]

M. de Fontanes, en vue des gnrations survenantes, tendait  faire
entrer dans l'Universit l'esprit moral, religieux, conservateur, et la
plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald
 l'Empereur comme conseiller  vie, et, durant plus d'un an, il eut 
dfendre la nomination devant l'Empereur impatient, et presque contre M.
de Bonald lui-mme qui ne bougeait de Milhaud. Il eut moins de peine
 faire agrer l'excellent M. Eymery de Saint-Sulpice. Il fit nommer
conseiller encore le Pre Ballan, oratorien, son ancien professeur de
rhtorique; M. Desze, frre du dfenseur de Louis XVI, fut recteur
d'acadmie  Bordeaux. Ces noms en disent assez sur l'esprit des
choix. Ceux de M. de Fontanes n'taient pas d'ailleurs exclusifs; sa
bienveillance, par instants quasi nave, les tendait  plaisir, et
lui-mme proposa deux fois  la signature de l'Empereur la nomination de
M. Arnault, assez peu reconnaissant: Ah! c'est vous, vous, Fontanes,
qui me proposez la nomination d'Arnault, fit l'Empereur  la seconde
insistance; allons,  la bonne heure[140]! Quand M. Frayssinous vit
interdire ses confrences de Saint-Sulpice, et se trouva momentanment
sans ressources, M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le
nomma aussitt inspecteur de l'Acadmie de Paris. Sa gnrosit n'eut
pas mme l'ide qu'il pt y avoir inconvnient pour lui-mme  venir
ainsi en aide  ceux que l'Empereur frappait. La vie de M. de Fontanes
est pleine de ces traits, et cela rachte amplement quelques faiblesses
publiques d'un langage, lequel encore, si l'on veut bien se reporter au
temps, eut toujours ses rserves et sa dcence.

[Note 140: M. Arnault, conseiller de l'Universit et  la fois
secrtaire du Conseil, fut  mme de desservir de trs-prs le
Grand-Matre et de prter secours sous main  la rsistance de Fourcroy.
Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu prsident du
Conseil, il se conduisit bien et avec gards pour les amis de M. de
Fontanes dans l'Universit. Il a parl de lui, un peu du bout des
lvres, mais avec convenance, dans ses _Souvenirs d'un Sexagnaire_,
tome I, pages 291-292.]

Un jour,  propos des choix trop religieux et royalistes de M. de
Fontanes dans l'Universit, l'Empereur le traita un peu rudement devant
tmoins, comme c'tait sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en
changeant de ton: Votre tort, c'est d'tre trop press; vous allez
trop vite; moi, je suis oblig de parler ainsi pour ces rgicides qui
m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me
proposer le plan du _Temple de la Gloire_. Est-ce que vous croyez que je
veux faire un _Temple de la Gloire_...? dans Paris?... Non, je veux une
glise, et dans cette glise il y aura une chapelle expiatoire, et l'on
y dposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il
me faut du temps,  cause de ces gens (_il disait un autre mot_) qui
m'entourent. Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour
sincres? La politique de Bonaparte tait l: tenir en chec les uns
par les autres. Le dos tourn  Berlier et au ct de la Rvolution, il
jetait ceci  l'adresse de Fontanes et des _monarchiens_.

En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Universit.
Un jour, dans un conseil prsid par l'Empereur, Fontanes, en prsence
de conseillers d'tat qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec
Rgnault de Saint-Jean-d'Angly, et il s'emporta jusqu' briser une
critoire sur la table du conseil. L'Empereur le congdia immdiatement:
il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant dj  Vincennes. La
soire se passa en famille dans des transes extrmes, dont on n'a plus
ide sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la
soire, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air
tout aimable: Vous tes un peu vif, mais vous n'tes pas un mchant
homme.--Il se plaisait beaucoup  la conversation de Fontanes, et il
lui avait donn les petites entres. Trois fois par semaine, le soir,
Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand
il racontait la soire de tout  l'heure, sa conversation si nette, si
pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif clat[141]. Il ne pouvait
s'empcher pourtant de trouver,  travers son admiration, que, dans le
potentat de gnie, perait toujours au fond le soldat qui trne, et il
en revenait par comparaison dans son coeur  ses rves de Louis XIV et
du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait forms d'un
sang _gnreux et doux_.

[Note 141: L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort 
parler littrature, thtre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces
points. Un jour qu'on vantait Talma dans un rle: Qu'en pense Fontanes?
dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!--Sire, repartit le
spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et Csar ont t
remplacs, mais Le Kain ne l'est pas. Cette svrit pour Talma est
caractristique ehez Fontanes, et tient  l'ensemble de ses jugements;
il ne voulait pas qu'on brist trop le vers tragique, non plus que les
alles des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa premire jeunesse, et en
avait gard une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans
l'_Oreste_ et l'_Oedipe_ de Voltaire, Talma tait suprieur  Le Kain;
ce qui, de sa part, devenait le suprme aveu. Faut-il ajouter qu'il en
voulait  Talma d'tre l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de
Stal, o elle disait qu'il avait dans les yeux l'_apothose du regard_?
Et puis Talma s'est beaucoup vari sur les dernires annes, et a grandi
dans des rles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens,
s'irritait surtout qu'on en vnt  _causer_ comme de la prose le beau
vers racinien _un peu chant_.--Souvent, dans ces conversations du soir,
l'Empereur indiquait  Fontanes et dveloppait  plaisir d'tonnants
canevas de tragdies historiques; le pote en sortait tout rempli.]

Ce que nous tchons l de saisir et d'exprimer dans son mlange en pur
esprit de vrit, ce que Napolon tout le premier sentait et rendait si
parfaitement lorsqu'il crivait de Fontanes  M. de Bassano: Il veut
de la royaut, mais pas la ntre: il aime Louis XIV et ne fait que
consentir  nous, la suite des vers qu'on possde aujourd'hui le dit et
l'achve mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire
ne cessa jamais d'tre pote, et comme ce berger  la cour, que la fable
a chant, et  qui il se compare, il eut toujours sa musette cache pour
confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication,
l'excuse naturelle natra. Dans ses vers, si les griefs exprims contre
Bonaparte restrent secrets, les loges, prodigus tout  ct, ne
devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'_Ode au Duc
d'Enghien_, il s'abstint aussi de publier l'_Ode sur les Embellissements
de Paris_. C'est une consolation pour ceux qui jugent les loges de ses
discours exagrs, de les retrouver dans ses posies, o ils ont certes
deux caractres parfaitement nobles, la conviction et le secret.
Fontanes, sous son manteau d'orateur imprial, n'tait pas une nature
de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour,
l'Empereur lui demandait de lui rciter des vers, il dsirait la pice
sur _les Embellissements de Paris_ dont il avait entendu parler:
Fontanes lui rcita des vers de _la Grce sauve_ qui taient plutt
rpublicains.--Un affid de l'Empereur vint un jour et lui dit: Vous
ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers o il
soit question de l'Empereur: il vous en saurait gr, il vous enverrait
100,000 francs, je gage! Ces sortes de gratifications taient d'usage
sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos  cause
des frais normes de reprsentation qui absorbaient les plus gros
appointements. Fontanes raconta l'insinuation  une personne amie, qui
lui dit: Vous pourriez publier les vers sur _les Embellissements
de Paris_; ils sont faits, et l'loge porte juste.--Oh! je m'en
garderais bien, s'cria-t-il en se frottant les mains comme un enfant;
ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le
Grand-Matre en une occasion qui leur serait permise!--Il ne publia
donc pas _les Embellissements de Paris_, mais il fit imprimer les
Stances _ M. de Chateaubriand_, lequel tait peu en agrable odeur[142].

[Note 142: Lors du fameux discours de rception que M. de
Chateaubriand ne put prononcer  l'Acadmie, la contenance de Fontanes
fut d'un ami ferme et fidle. On peut lire, au tome II du _Mmorial de
Sainte-Hlne_, la scne dont il fut l'objet  cette occasion, car
c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du
_Mmorial_, l'auteur a jug  propos d'en venir  l'injure; mais, comme
preuve, il ne trouve  citer qu'un trait gnreux. Esmnard, qui avait
eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait  l'Acadmie. Un
acadmicien ami court chez celui qu'on croyait offens pour s'assurer du
fait, dclarant qu'en ce cas Esmnard n'aurait pas sa voix: Tout ce que
je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne, rpondit Fontanes.
Il a plu  l'auteur du _Mmorial_ de voir l-dedans une preuve de
servilit: _On peut juger de cet homme_, dit-il, _par le fait suivant_.
A la bonne heure!--Pour complter cet ensemble des relations de
Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore  relever les divers
traits honorables que M. le chevalier Artaud a consigns avec un zle
d'admirateur et d'ami dans son _Histoire de Pie VII_, les courageux et
persvrants conseils qui poussaient  restaurer civilement la religion,
et  honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a chapp 
Napolon dans l'affaire du Sacre: Il n'y a que vous ici qui ayez le
sens commun. Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page
391) que l'ode sur _l'Enlvement du Pape_ ait t lue  l'Empereur? Il
ne faut exagrer dans aucun sens.]

Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours
aux vers; la paresse chez lui, en partie relle, tait aussi, en partie,
une rponse commode et un prtexte: il travaillait l-dessous. A
diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait song  recueillir et
 publier ses oeuvres parses; il s'en tait occup en 89, en 96, et de
nouveau en 1800. Les volumes mme ont t vus alors tout imprims entre
ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit
dtruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui
en prit. Il n'et peut-tre jamais t Grand-Matre, s'il et paru pote
autant qu'il l'tait. Son beau nom littraire le servit mieux, sans trop
de pices  l'appui.

Son pome de _la Grce sauve_, qu'il avait pouss si vivement durant
les annes de la proscription, ne lui tenait pas moins  coeur dans les
embarras de sa vie nouvelle. Forc de renoncer  une gloire potique
plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en
imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile
et des Homre, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse,
dans l'intimit, de ce pome qu'il avait fait, presque fait,
disait-il;--qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des
fragments  l'Institut. Il en expliquait  ses amis le plan, par malheur
trop peu fix dans leur mmoire. Une fois, aprs avoir pass six
semaines presque sans interruption  Courbevoie, il crivit  une
personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut.
Fontanes lui lut un chant tout entier termin. Comme c'tait au matin
et qu'il n'tait ni coiff ni poudr, sa tte parut plus dpouille de
cheveux, et on le lui dit: Oh! rpondit Fontanes, j'en ai encore perdu
depuis quinze jours; quand je travaille, _ma tte fume!_ Contraste 
relever entre ce feu potique ardent et ce que de loin on s'est
figur de la veine pure et un peu froide de Fontanes!--Fontanes avait
l'imagination vive, ardente, _primesautire_, sous son talent
potique lgant, comme, sous son habilet d'orateur et sa dignit
de reprsentation, il avait une inexprience d'enfant en beaucoup de
choses, une vraie bonhomie et candeur et mne brusquerie de caractre,
le contraire du compass, comme encore il avait de l'picurien tout 
ct de son respect religieux et de son affection chrtienne; il tait
plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naf et de
bien sincre.

En composant il n'crivait jamais; il attendait que l'oeuvre potique
ft acheve et paracheve dans sa tte, et encore il la retenait ainsi
en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y
dcidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus
souvent qu'une dicte faite par lui  des amis, et sur leur instante
prire; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais t crits de sa main.
Je ne connaissais Fontanes que d'aprs les quelques vers d'ordinaire
reproduits, et je me rappelle encore mon impression tonne lorsque
j'entendis, pour la premire fois, ses odes indites et d'loquentes
tirades de _la Grce sauve_, rcites de mmoire, aprs des annes, par
une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionn. Cette
dernire tentative des popes classiques lgantes et polies m'arrivait
oralement et toute vive, un peu comme s'il se ft agi, avant Pisistrate,
d'un antique chant d'Homre.

On s'explique pourtant ainsi comment il a d se perdre bien des portions
de _la Grce sauve_. Et puis, dans son imagination volontiers riante et
prompte, Fontanes se figurait peut-tre en avoir achev plus de chants
qu'il n'en tenait en effet. La manire de travailler, dans l'cole
classique, ressemblait assez, il faut le dire,  la toile de Pnlope:
on dfaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux
_variantes_, au lieu de pousser en avant. On a rpar cela depuis: les
immenses pomes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples
odes d'autrefois. Quoique les ides sur l'pope proprement dite et
rgulire aient fort mri dans ces derniers temps, et quoique le
rsultat le plus net de tant de dissertations et d'tudes soit
apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort  regretter que
Fontanes n'ait pas donn son dernier mot dans ce genre pique virgilien.
Les beauts mles et chastes qui marquent son second chant sur Sparte
et Lonidas, les beauts mythologiques, mystiques et magnifiquement
religieuses du huitime chant, sur l'initiation de Thmistocle aux ftes
d'leusis, se seraient reproduites et varies en plus d'un endroit.
Mais, telle qu'elle est, cette poque inacheve renouvelle le sort et
le naufrage de tant d'autres. Elle est alle rejoindre, dans les limbes
littraires, les pomes persiques de Simonide de Cos, de Choerilus de
Samos [143]. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est
lui qui a fait l, une fois pour toutes, l'pope de Salamine.

[Note 143: Ce Choerilus de Samos disait, au dbut de son pome sur les
guerres persiques, se plaignant ds lors de venir trop tard:

O fortunatus quicumque erat illo tempore peritus caotare Musarum
famulus, cum intousum erat adhuc pratum!

Ce contemporain de la guerre du Ploponnse pensait dj comme La
Bruyre  la premire ligne de ses Caractres; il sentait tout le poids
d'un grand sicle, de plusieurs grands sicles, comme Fontanes. Il y a
longtemps que la roue tourne et que le cercle toujours recommence.]

Properce, s'adressant en son temps au pote Ponticus, qui faisait une
Thbaide et visait au laurier d'Homre, lui disait (liv. I, lg. vii):

  Cum tibi Cadmeae dicuntur, Pontice, Thebae
  Armaque fraternae tristia militiae
  Atque, ita sim felix, primo contendis Homero,
  Sint modo fata tuis mollia carminibus....;

ce que je traduis ainsi: O Ponticus! qui seras, j'en rponds, un autre
Homre, _pour peu que les destins te laissent achever tes grands vers!_
Et Properce oppose, non sans malice, ses modestes lgies qui prennent
les devants pour plus de sret, et gagnent les coeurs.

Par bonheur, ici, Fontanes est  la fois le Properce et le Ponticus.
Bien qu'on n'ait pas retrouv les quatre livres d'odes dont il parlait
 un ami un an avant sa mort, il en a laiss une suffisante quantit de
belles, de svres, et surtout de charmantes. Il peut se consoler par
ses petits vers, comme Properce, de l'pope qu'il n'a pas plus
acheve que Ponticus. Quatre ou cinq des sonnets de Ptrarque me font
parfaitement oublier s'il a termin ou non son _Afrique_.

Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tent
vainement de se remettre au grand pome, il se rabat  la muse d'Horace;
et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la premire,
il se plaint doucement  un pcheur qu'il voit revenir de sa poche, les
mains vides aussi:

  Pcheur, qui des flots de la Seine
  Vers Neuilly remontes le cours,
  A ta poursuite toujours vaine
  Les poissons chappent toujours.

  Tu maudis l'espoir infidle
  Qui sur le fleuve t'a conduit,
  Et l'infatigable nacelle
  Qui t'y promne jour et nuit.

  Des deux pcheurs de Thocrite
  Ton sommeil t'offrit le trsor;
  Hlas! dsabus trop vite,
  Tu vois s'enfuir le songe d'or.

  Ici, rvant sur ma terrasse,
  Je n'ai pas un sort plus heureux:
  J'invoque la muse d'Horace,
  La muse est rebelle  mes voeux.

  Jouet de son humeur bizarre,
  Je dois compatir  tes maux;
  Tiens, que ce faible don rpare
  Le prix qu'attendaient tes travaux.

  La nuit vient: vers le toit champtre
  D'un front gai reprends ton chemin,
  Dors content: tes filets peut-tre
  Sous leur poids flchiront demain.

  Demain peut-tre, en cet asile,
  Au chant de l'oiseau matinal,
  Mon vers coulera plus facile
  Que les flots purs de ce canal.

Ainsi, au moment o il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit
et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et
la manire dont il le dit devient  l'instant cette fine perle qu'il a
l'air de ne plus chercher. De mme, dans une autre petite ode exquise,
lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en
console en le savourant:

  Au bout de mon humble domaine,
  Six tilleuls au front arrondi,
  Dominant le cours de la Seine,
  Balancent une ombre incertaine
  Qui me cache aux feux du midi.

  Sans affaire et sans esclavage,
  Souvent j'y gote un doux repos;
  Dsoccup comme un sauvage
  Qu'amuse auprs d'an beau rivage
  Le flot qui suit toujours les flots.

  Ici, la rveuse Paresse
  S'assied les yeux demi-ferms,
  Et, sous sa main qui me caresse,
  Une langueur enchanteresse
  Tient mes sens vaincus et charms.

  Des feuillets d'Ovide et d'Horace
  Flottent pars sur ses genoux;
  Je lis, je dors, tout soin s'efface,
  Je ne fais rien, et le jour passe;
  Cet emploi du jour est si doux!

  Tandis que d'une paix profonde
  Je gote ainsi la volupt,
  Des rimeurs dont le sicle abonde
  La muse toujours plus fconde
  Insulte a ma strilit.

  Je perds mon temps s'il faut les croire,
  Eux seuls du sicle sont l'honneur,
  J'y consens: qu'ils gardent leur gloire;
  Je perds bien peu pour ma mmoire,
  Je gagne tout pour mon bonheur.

Mais ne peut-on pas lui dire comme  Titus: Il n'est pas perdu,  Pote,
le jour o tu as dit si bien que tu le perdais!

Dans l'ode _au Pcheur_, un trait touchant et dlicat sur lequel je
reviens, c'est le _faible don_ que le pote du donne  son pauvre
semblable, plus du que lui: cette obole doit leur porter bonheur 
tous deux. Cet accent du coeur dnote dans le pote ce qui tait dans
tout l'homme chez Fontanes, une inpuisable humanit, une facilit
plutt extrme. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur
sans y rpondre; et il n'y rpondait pas seulement par un faible don,
comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y rpondait de
sa main avec une dlicatesse, un raffinement de bont: _haud
ignara mali_.--On aime, dans un pote virgilien,  entremler ces
considrations au talent,  les en croire voisines.

Les petites pices dlicieuses,  la faon d'Horace, nous semblent le
plus prcieux, le plus sr de l'hritage potique de Fontanes. Elles
sont la plupart dates de Courbevoie, son Tibur: moins en faveur (somme
toute et malgr le pardon de Fontainebleau) depuis 1809[144], plus libre
par consquent de ses heures, il y courait souvent et y faisait des
sjours de plus en plus gots. Les Stances _ une jeune Anglaise_, qui
se rapportaient  un bien ancien souvenir, ne lui sont peut-tre venues
que l, dans cette veine heureuse. Puret, sentiment, discrtion, tout
en fait un petit chef-d'oeuvre,  qui il ne manque que de nous tre
arriv par l'antiquit. C'est comme une figure grecque,  lignes
extrmement simples, une virginale esquisse de la Vnust ou de la
Pudeur,  peine trace dans l'agate par la main de Pyrgotle. IL en
faut dire autant de l'ode: _O vas-tu, jeune Beaut_? Tout y est d'un
Anacron chaste, sobre et attendri. Fontanes aimait  la rciter aux
nouvelles maries, lorsqu'elles se hasardaient  lui demander des vers:

[Note 144: La dfaveur cessant, il resta un refroidissement au moins
politique, et ce lut un arrt dfinitif de fortune.]

  O vas-tu, jeune Beaut?
  Bientt Vesper va descendre;
  Dans cet asile cart
  La nuit pourra te surprendre;
  Du haut d'un tertre lointain,
  J'ai vu ton pied clandestin
  Se glisser sous la bruyre:
  Souvent ton oeil incertain
  Se dtournait en arrire.

  Mais ton pas s'est ralenti,
  Il s'arrte, et lu chancelles;
  Un bruit sourd a retenti.
  Tu sens des craintes nouvelles:
  Est-ce un faon qui te fait peur?
  Est-ce la voix de ta soeur
  Qui t'appelle  la veille?
  Est-ce un Faune ravisseur
  Qui soulve la fouille?

  Dieux! un jeune homme parat,
  Dans ces bois il suit la route,
  T'appelant d'un doigt discret
  Au plus pais de leur vote:
  Il s'approche, et tu souris;
  Diane sous ces abris
  Drobe son front modeste:
  Un doux baiser t'est surpris,
  Les bois m'ont cach le reste.

  Pan, et la Terre, et Sylvain,
  En ont pu voir davantage;
  Jamais ne s'gare en vain
  Une nymphe de ton ge.
  Les Zphyrs ont murmur,
  Philomle a soupir
  Sa chanson mlodieuse;
  Le ciel est plus azur,
  Vnus est plus radieuse.

  Nymphe aimable, ah! ne crains pas
  Que mon indiscrte lyre
  Ose fltrir tes appas
  En publiant ton dlire;
  J'aimai: j'excuse l'amour.
  Pars sans bruit: qu' ton retour
  Nul cho ne te dcle,
  Et que jusqu'au dernier jour
  Ton amant te soit fidle!

  Si, perfide  ses serments,
  Hlas! il devient volage,
  Du coeur je sais les tourments,
  Et ma lyre les soulage;
  Je chanterai dans ces lieux:
  Des pleurs mouilleront tes yeux
  Au souvenir du parjure,
  Mais ces pleurs dlicieux
  D'amour calment la blessure.

Dans cette adorable pice, comme le rhythme sert bien l'intention, et
tout  la fois exprime le malin, le tendre et le mlancolique! Comme
cette strophe de neuf vers djoue  temps et drobe vers la fin la
majest de la strophe de dix, et la piquant, l'excitant d'une rime
redouble, la tourne soudain et l'incline d'une chute aimable 
la grce! Fontanes sentait tout le prix du rhythme; il le variait
curieusement, il l'inventait. Dans la touchante pice intitule _Mon
Anniversaire_[145], il fait une strophe exprs conforme  la marche
attriste, rsigne et finalement tombante de sa pense. Il aimait 
employer ce rhythme de cinq vers de dix syllabes, depuis si cher 
Lamartine, et qui n'avait qu' peine t trait encore, soit au XVIIe
sicle[146], soit mme au XVIe. Sur les rimes, il a les ides les plus
justes; il en aime la richesse, mais sans recherche opinitre: Une
affectation continue de rimes trop fortes et trop marques donnerait,
pense-t-il[147], une pesante uniformit  la chute de tous les vers.
On dirait qu'il entend de loin venir cette strophe magnifique et
formidable, trop pareille au guerrier du Moyen Age qui marche tout arm
et en qui tout sonne. En garde contre le relchement de Voltaire, il
est, lui, pour l'excellent got de Racine et de Boileau, _qui font
natre une harmonie varie d'un adroit mlange de rimes, tantt riches
et tantt exactes_. Andr Chnier sur ce point ne pratique pas mieux.

[Note 145: L'ide en est prise d'une pigramme d'Archias de Mitylne,
mais combien embellie!]

[Note 146: Je trouve, au XVIIe sicle, une pice de vers dans ce
rhythme, par un abb de Villiers, _Stances sur la Vieillesse_ (et tout 
fait sniles), qu'on lit au tome II de la _Continuation des Mmoires de
Sallengre_.]

[Note 147: Notes de l'_Essai sur l'Homme_.]

A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le
boudoir du pote, le _lectulus_ des anciens: tout y tait simple et
brillant (_simplex munditiis_). Les murs se dcoraient d'un lambris en
bois des les, espce de luxe alors dans sa nouveaut. Une glace _sans
tain_ faisait porte au grand cabinet; la fentre donnait sur les
jardins, et la vue libre allait  l'horizon saisir les flches lances
de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canap, seul meuble du gracieux
rduit, se trouvait un buste de Vnus: elle tait l, l'antique et jeune
desse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au
_Donec gratus eram_, quand il reprenait son Platon entr'ouvert  quelque
page du _Banquet_. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes
avait  dner l'Universit, recteurs, conseillers, professeurs, et il
faisait admirer sa vue, il ouvrait sans faon le pudique boudoir. Mais
le buste de Vnus! et dans le cabinet d'un Grand-Matre! Quelques-uns,
vieux ou jeunes, encore jansnistes ou dj doctrinaires, se
scandalisrent tout bas, et on le lui redit. De l sa petite ode
enchante:

  Loin de nous, Censeur hypocrite
  Qui blmes nos ris ingnus!
  En vain le scrupule s'irrite,
  Dans ma retraite favorite,
  J'ai mis le buste de Vnus.

  Je sais trop bien que la volage
  M'a sans retour abandonn;
  Il ne sied d'aimer qu'au bel ge;
  Au triste honneur de vivre en sage
  Mes cheveux blancs m'ont condamn.

  Je vieillis; mais est-on blmable
  D'gayer la fuite des ans?
  Vnus, sans loi rien n'est aimable;
  Viens de ta grce inexprimable
  Embellir mme le bon sens.

  L'Illusion enchanteresse
  M'gare encor dans tes bosquets;
  Pourquoi rougir de mon ivresse?
  Jadis les Sages de la Grce
  T'ont fait asseoir  leurs banquets.

  Aux graves modes de ma lyre
  Mle des tons moins srieux;
  Phbus chante, et le Ciel admire;
  Mais, si tu daignes lui sourire,
  Il s'attendrit et chante mieux.

  Inspire-moi ces vers qu'on aime,
  Qui, tels que toi, plaisent toujours;
  Rpands-y le charme suprme
  Et des plaisirs, et des maux mme,
  Que je t'ai dus dans mes beaux jours.

  Ainsi, quand d'une fleur nouvelle,
  Vers le soir, l'clat s'est fltri,
  Les airs parfums autour d'elle
  Indiquent la place fidle
  O le matin elle a fleuri.

Nous saisissons sur le fait la contradiction nave chez Fontanes: le
lendemain de cette ode toute grecque, il retrouvait les tons chrtiens
les plus srieux, les mieux sentis, en dplorant avec M. de Bonald _la
Socit sans Religion_[148]. Je l'ai dit, l'picurien dans le pote tait
tout  ct du chrtien, et cela si naturellement, si bonnement! il y a
en lui du La Fontaine. Ce cabinet favori nous reprsente bien sa double
vue d'imagination: tout prs le buste de Vnus, l-bas les clochers de
Saint-Denis!

[Note 148: Cette belle ode, dans l'intention du pote, devait tre, en
effet, ddie  l'illustre penseur.]

Ce parfum de simplicit grecque, cet extrait de grce, antique, qu'on
respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il
d'Andr Chnier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse
que Fontanes, plus de nouveaut dans son retour vers l'antique; il sait
mieux la Grce, et il la pratique plus avant dans ses vallons retirs
ou sur ses sauvages sommets. Mais Andr Chnier, en sa frquentation
mdite, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du
studieux  la fois et de l'trange; il sait ce qu'il fait, et il
le veut; son effort d'artiste se marque mme dans son triomphe. Au
contraire, dans le petit nombre de pices par lesquelles il rappelle
l'ide de la beaut grecque (les stances _ une jeune Anglaise_, l'ode
_ une jeune Beaut, au Buste de Vnus, au Pcheur_), Fontanes n'a pas
trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grce du meilleur
temps, l'extrme simplicit de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose
d'exquis et en mme temps d'infiniment lger dans le parfum. Par ces
cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xnophon, et pas
du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chnier  l'endroit
de la Grce, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la
rare qualit. Il y a pourtant des endroits o il s'essaye directement,
lui aussi,  l'imitation de la forme antique: il y russit dans l'ode
_au jeune Ptre_, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style
potique du XVIIIe et mme du XVIIe sicle, familires  Fontanes, vont
mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant,
ici ncessaire, qu'Andr Chnier possde si bien et qu'atteignit mme
Ronsard.

Malgr tout, je veux citer comme un bel chantillon du succs de
Fontanes dans cette inspiration directe et imprvue de l'antique 
travers le plein got de XVIIIe sicle, la fin d'une ode _contre
l'Inconstance_, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher  sa
place dans la srie des oeuvres: Cette petite pice est de 89. Le
pote se suppose dans la situation de Jupiter, qui, aprs maint volage
garement, revient toujours  Junon. En citant, je me place donc avec
lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homre:

  Que l'homme est faible et volage!
  Je promets d'tre constant,
  Et du noeud qui me rengage
  Je m'chappe au mme instant!

  Insens, rougis de honte!
  Quels faux plaisirs t'ont flatt!
  Les jeux impurs d'Amathonte
  Ne sont pas la Volupt.

  Cette Nymphe demi-nue
  En secret reut le jour
  De la Pudeur ingnue
  Qu'un soir atteignit l'Amour...

  Ce n'est point une Mnade
  Qui va, l'oeil tincelant,
  Des Faunes en embuscade
  Braver l'essaim ptulant.

  C'est la vierge aimable et pure
  Qui, loin du jour ennemi,
  Laisse chapper sa ceinture
  Et ne cde qu' demi.

  Si quelquefois on l'offense,
  On la calme sans effort,
  Et sa facile indulgence
  Fait toujours grce au remord...

  Tu sais qu'un jour l'Immortelle
  Qu'Amour mme seconda
  Vers son poux infidle
  Descendit au mont Ida.

  Jupiter la voit  peine,
  Que les dsirs renaissants,
  Comme une flamme soudaine,
  Ont couru dans tous ses sens:

  Non, dit-il, jamais Europe,
  Lo, Lda, Sml,
  Crs, Latone, Antiope,
  D'un tel feu ne m'ont brl!

  Viens... Il se tait, elle hsite,
  Il la presse avec ardeur;
  Au Dieu qui la sollicite
  Elle oppose la pudeur.

  Un nuage l'environne
  Et la cache  tous les yeux:
  De fleurs l'Ida se couronne,
  Junon cde au Roi des Dieux!

  Leurs caresses s'entendirent,
  L'cho ne fut pas discret,
  Tous les antres les redirent
  Aux Nymphes de la fort.

  Soudain, pleurant leur outrage,
  Elles vont, d'un air confus,
  S'ensevelir sous l'ombrage
  De leurs bois les plus touffus.

La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythre,
n'avaient gure accoutum la muse lgre du XVIIIe sicle  cette
plnitude de ton,  cette richesse d'accent. Au sein d'un Zphyr qui
semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une
bouffe d'Homre:

  De fleurs l'Ida se couronne,
  Junon cde au Roi des Dieux!

Fontanes avait aussi ses retours d'Hsiode: il vient de peindre la
_Vnus-Junon_; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement
antique, la _Vnus-Crs_, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au
huitime chant de la _Grce sauve_:

  Salut, Crs, salut! tu nous donnas des lois;
  Nos arts sont tes bienfaits: ton cleste gnie
  Arracha nos aeux au gland de Chaonie;
  Et la Religion, fille des immortels,
  Autour de ta charrue leva ses autels.
  Par toi changea l'aspect de la nature entire.
  On dit que Jasion, tout couvert de poussire,

  Premier des laboureurs, avec loi fut heureux:
  La hauteur des pis vous droba tous deux;
  Et Plutus, qui se plat dans les cits superbes,
  Naquit de vos amours sur un trne de gerbes.

Ce sont l de ces beauts primitives, abondantes, dignes d'Ascre,
comme Lucrce les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue
conserve chastet et grandeur.

Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin rsign  vieillir, eut dans
le talent un retour de sve verdissante et comme une seconde jeunesse:

  Ce vent qui sur nos mes passe
  Souffle  l'aurore, ou souffle tard.

Ces annes du dclin de la vie lui furent des saisons de progrs
potique et de fertilit dans la production: signe certain d'une nature
qui est forte  sa manire. Qu'on lise son ode sur _la Vieillesse_: il
y a exprim le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une
strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturit:

  Le temps, mieux que la science,
  Nous instruit par ses leons;
  Aux champs de l'exprience
  J'ai fait de riches moissons;
  Comme une plante tardive,
  Le bonheur ne se cultive
  Qu'en la saison du bon sens:
  Et, sous une main discrte,
  Il crotra dans la retraite
  Que j'ornai pour mes vieux ans.

S'il n'a pas plus laiss, il en faut moins accuser sa facilit, au fond,
qui tait grande, que sa _main_ trop _discrte_ et sa vue des choses
volontiers dcourage. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et  part de
cette poque littraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la
qualit de son talent, surtout la qualit de son got, de son esprit;
et par l il tait plus aisment retenu, dgot, qu'excit. On le voit
exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la littrature
qui l'environnait. Sous Napolon, il regrette qu'il n'y ait eu que des
Chrile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il
regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui chappe une
dernire fois dans sa dernire ode. Dans celle qu'il a expressment
lance contre la littrature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour
lui que d'tre un Silius, c'est--dire un adorateur respectueux, et 
distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant
classiques et vengeurs du grand Sicle le suffoquent; Geoffroy, dans ses
injures contre Voltaire et sa grossiret foncire de cuistre, ne lui
parat, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette ide de dcadence,
si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son got qu'elle
ne condamne sa sagacit; et si elle ne le rapproche pas prcisment de
la littrature qui a suivi, elle le spare, avec distinction de celle
d'alors, dans laquelle il n'except hautement que le chantre de
Cymodoce.

Je ne puis m'empcher, en cherchant dans notre histoire littraire
quelque rle analogue au sien, de nommer d'abord le cardinal Du Perron.
En effet, Du Perron aussi, pote d'une cole finissante (de celle de Des
Portes), eut le mrite et la gnrosit d'apprcier le chef naissant
d'une cole nouvelle, et, le premier, il introduisit Malherbe prs de
Henri IV. Bayle a appel Du Perron le procureur-gnral du Parnasse de
son temps, comme qui dirait aujourd'hui le matre des crmonies de
la littrature. Fontanes, dont on a dit quelque chose de pareil, lui
ressemblait par son vif amour pour ce qu'on appelait encore tes Lettres,
par sa bienveillance active qui le faisait promoteur des jeunes talents.
C'est ainsi qu'il distingua avec bonheur et produisit la prcocit
brillante de M. Villemain. M. Guizot lui-mme, qui commenait gravement
 percer, lui dut sa premire chaire [149]. Du Perron, comme Fontanes,
tait en son temps un oracle souvent cit, un pote rare et plus
regrett que lu; aprs avoir brill par des essais trop pars, lui aussi
il parut  un certain moment quitter la posie pour les hautes dignits
et la reprsentation officielle du got  la cour. Il est vrai que
Fontanes, Grand-Matre, n'crivit pas de gros traits sur l'Eucharistie,
et qu'il lui manque, pour plus de rapport avec Du Perron, d'avoir t
cardinal comme l'abb Maury. Celui-ci mme semble s'tre vritablement
charg de certains contrastes beaucoup moins dignes de ressemblance.
Pourtant il y a cela encore entre l'hte de Bagnolet et celui de
Courbevoie, que la lgret profane et connue de quelques-uns de leurs
vers ne nuisit point  la chaleur de leurs manifestations chrtiennes
et catholiques. Le cardinal Du Perron avait, dans sa jeunesse, crit de
tendres vers, tels que ceux-ci,  une infidle:

  M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle,
  Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger,
  Indignes de sortir d'un courage [150] fidle,
  O, si soudain aprs, l'oubli s'est vu loger!

  Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes
  Pour avoir prouv le feu de tes regards;
  Le temps contre tes traits me donnera des armes,
  Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards.

  Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes,
  Adieu, charmes coulants dont j'tois enchant:
  Contre le doux venin de ces caresses feintes
  Le souverain remde est l'incrdulit.

[Note 149: C'est ainsi encore qu'il poussa trs-vivement, par un
article au Journal de l'Empire (8 janvier 1806), et par ses loges en
tout lieu, au succs du dbut tout  fait distingu de M. Mol.]

[Note 150: Courage, coeur.]

Et le thologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi,
je le crains, la Desse aux douces amertumes:

  . . . . . Non est Dea nescia nostri
  Quae dulcem curis miscet amaritiem;

ce qui revient  l'ode de Fontanes:

  Rpands-y le charme suprme
  Et des plaisirs, et des maux mme,
  Que je t'ai dus dans mes beaux jours.

Mais c'est bien assez pousser ce parallle pour ceux qui ont un peu
oubli Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons
pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se dcorait de dcence,
s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le sjour de Rollin,
par un certain culte purifiant des htes de Bville, de Vignai et de
Fresne.

Plus loin encore que Du Perron, et  l'extrmit de notre horizon
littraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette
manire de rle intermdiaire, Mellin de Saint-Gelais, lgant et sobre
pote, arm de got, qui, le dernier de l'cole de Marot, sut se faire
respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand tat de
considration  la cour de Henri II.

M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il
devait bientt rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans
ces annes 1812 et 1813. La chute dsormais trop vidente de l'Empire,
l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'me de M. de
Fontanes les tristesses et les rveries du dclin:

  Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.

Sous le lent nuage sombre, l'entretien dlicat et vif n'tait que plus
doux. M. de Fontanes avait souvent pass sa journe  relire quelque
beau passage de Lucrce et de Virgile;  noter sur les pages blanches
intercales dans chacun de ses volumes favoris quelques rflexions
plutt morales que philologiques, quelques essais de traduction fidle:
J'ai travaill ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez:

Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur
vindemia saxis;

ces vers-l ne me plaisent pas dans Delille: _les ctes vineuses, les
grappes paresseuses_; voici qui est mieux, je crois:

Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins
cuit la grappe amollie.

Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie)  rendre l'effet
mrissant des dsinences en is du latin. Sa matine s'tait passe de la
sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet picurisme du got. Ou
bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait
peut-tre redit, refait en vingt faons ces deux vers de sa _Maison
rustique_:

  L'enclos o la serpette arrondit le pommier,
  O la treille en grimpant rit aux yeux du fermier;

et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoubls et rapprochs,
lui avait,  son gr, paru sourire.

Ou encore, dans ce verger baign de la Seine, au bruit de la vague
expirante, il avait exprim amoureusement, comme d'un seul soupir, la
muse de l'antique idylle, Enflant prs de l'Alphe une flte docile; et
ce doux souffle divinement trouv lui avait empli l'me et l'oreille
presque tout un jour, comme tel vers du Lutrin  Boileau [151].

[Note 151: On peut dire de ces vers, comme de tant de vers bien
frapps de Boileau, ce que Fontanes a dit lui-mme quelque part dans son
_Commentaire_ (imprim) sur J.-B. Rousseau: Il n'y a pas l ce qu'on
appelle proprement _harmonie imitative_; mais il existe un rapport
trs-sensible entre le choix des expressions et le caractre de
l'image. On confond un peu tout cela maintenant.]

Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait t
charg d'un loge de Duroc qui devait le produire prs de l'Empereur. Il
s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment
enlev; l'autre jour le dlicieux causeur, avec une pointe de raillerie,
nous le rcitait encore; rien que ce portrait-l portait avec lui toute
une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M.
Villemain, qui dj, dans sa curiosit veille, lisait Pitt, Fox,
venait  en parler, et se rejetait  l'espoir d'un gouvernement libre
et dbattu, comme en Angleterre: Allons, allons, lui disait M. de
Fontanes, vous vous gterez le got avec toutes ces lectures. Que
feriez-vous sous un gouvernement reprsentatif? Bdoch vous passerait!
Mot charmant, dont une moiti au moins reste plus vraie qu'on n'ose
le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorit, si
excellents  la longue pour les garanties et les intrts, que le got
souffre et que _les dlicats sont malheureux_?

La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succs, je le
sais bien; mais, tout  ct, la parole pesante y a son poids. Qu'y
faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points,
on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisment du fin, et le
Bdoch (puisque Bdoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis
XIV.

Nous en conviendrons d'ailleurs, M. de Fontanes n'aimait point assez
sans doute les difficults des choses; il n'en avait pas la patience: et
l'on doit regretter pour son beau talent de prose qu'il ne l'ait jamais
appliqu  quelque grand sujet approfondi. L'_Histoire de Louis XI_
qu'il avait commence est reste imparfaite; une _Histoire de France_,
dont il parlait beaucoup, n'a gure t qu'un projet. Lui-mme cite
quelque part Montesquieu, lequel,  propos des lois ripuaires,
visigothes et bourguignonnes, dont il dbrouille le chaos, se compare
 Saturne, _qui dvore des pierres_. L'estomac de son esprit,  lui,
n'tait pas de cette force-l. Son ami Joubert, en le conviant un peu
navement  la lecture de Marculphe, avait soin toutefois de ne lui
conseiller que la prface. Son imagination l'avait fait, avant tout,
pote, c'est--dire volage.

On est curieux de savoir, dans ce rle important et prolong de Fontanes
au sein de la littrature, soit avant 89, soit depuis 1800, quelle
tait sa relation prcise avec Delille. tait-il disciple, tait-il
rival?--Ayant dbut en 1780, c'est--dire dix ans aprs le traducteur
des Gorgiques, Fontanes le considrait comme matre, et en toute
occasion il lui marqua une respectueuse dfrence. Mais il est ais
de sentir qu'il le loue plus qu'il ne l'adopte, et que, depuis
la traduction des Gorgiques, il le juge en relchement de got.
D'ailleurs, il appuya l'Homme des Champs dans le Mercure [152]; lorsqu'il
s'agit de rtablir l'absent boudeur sur la liste de l'Institut, il prit
sur lui de faire la dmarche, et, sans avoir consult Delille, il se
porta garant de son acceptation. Les choses entre eux en restrent l,
dans une mesure parfaitement dcente, plus froide pourtant que ces
tmoignages ne donneraient  penser. Delille n'avait qu'un mdiocre
empressement vers Fontanes. En posie et en art, on est dispens d'aimer
ses hritiers prsomptifs, et Fontanes a pu parfois sembler  Delille
un hritier collatral, qui aurait t quelque peu un assassin, si
l'indolent avait voulu. Mais sa posie craignait le public et la vitre
des libraires plus encore que celle du brillant descriptif ne les
cherchait.

[Note 152: Fructidor an VIII. On y trouve encore un article de lui sur
la nouvelle dition des Jardins, fructidor an IX.]

On peut se faire aujourd'hui une autre question dont nul ne s'avisait
dans le temps: Quelle fut la relation de Fontanes  Millevoye?--Fontanes
est un matre, Millevoye n'est qu'un lve. Venu aux coles centrales
peu aprs que la proscription de Fructidor en eut loign Fontanes,
Millevoye ne put avoir avec lui que des rapports tout  fait rares et
ingaux. Mais la considration, qui est tant pour les contemporains,
compte bien peu pour la postrit; celle-ci ne voit que les restes du
talent; en rcitant _la Chute des Feuilles_, elle songe au _Jour des
Morts_, et elle marie les noms.

Millevoye n'et jamais t pour personne un hritier prsomptif bien
vivace et bien dangereux: mais Lamartine naissant!... qu'en pensa
Fontanes? Il eut le temps, avant de mourir, de lire les premires
_Mditations_: je doute qu'il se soit donn celui de les apprcier.
Dnu de tout sentiment jaloux, il avait ses ides trs-arrtes en
posie franaise et trs-ngatives sur l'avenir. Il admettait la
rgnration par la prose de Chateaubriand, point par les vers: _Tous
les vers sont faits_, rptait-il souvent avec une sorte de dpit
involontaire, _tous les vers sont faits!_ c'est--dire il n'y a plus
 en faire aprs Racine. Il s'tait trop redit cela de bonne heure 
lui-mme dans sa modestie pour ne pas avoir quelque droit, en finissant,
de le redire sur d'autres dans son impatience.

Mais nous avons anticip. Les vnements de 1813 remirent politiquement
en vidence M. de Fontanes. Au Snat o il sigeait depuis sa sortie du
Corps lgislatif, il fut charg, d'aprs le dsir connu de l'Empereur,
du rapport sur l'tat des ngociations entames avec les puissances
coalises, et sur la rupture de ce qu'on appelle les Confrences de
Chtillon. C'tait la premire fois que Napolon consultait ou faisait
semblant. Le rapport concluait, aprs examen des pices, en invoquant
la paix, en la dclarant possible et dans les intentions de l'Empereur,
mais  la fois en faisant appel  un dernier lan militaire pour
l'acclrer. Ceux qui avaient toujours prsent le discours de 1808 au
Corps lgislatif, ceux qui, en dernier lieu, partageaient les sentiments
de rsistance exprims concurremment par M. Lain, purent trouver ce
langage faible: Bonaparte dut le trouver un peu froid et bien ml
d'invocations  la paix: dans le temps, en gnral, il parut digne[153].
1814 arriva avec ses dsastres. M. de Fontanes souffrait beaucoup de
cet abaissement de nos armes; il n'aimait gure plus voir en France les
cocardes que la littrature d'outre-Rhin[154]. Sa conduite dans tout ce
qui va suivre fut celle d'un homme honnte, modr, qui cde, mais qui
cde au sentiment, jamais au calcul.

[Note 153: On a, au reste, sur les circonstances de ce rapport, plus
que des conjectures. La _Revue Rtrospective_ du 31 octobre 1835 a
publi la _dicte_ de Napolon par laquelle il traait  la commission
du Snat et au rapporteur le sens de leur examen et presque les termes
mmes du rapport. Les derniers mots de l'indication imprieuse sont:
Bien dvoiler la perfidie anglaise avant de faire un appel au
peuple.--Cette fin doit tre une _philippique_. Malgr l'ordre prcis,
la _philippique_ manque dans le rapport de M. de Fontanes, et la
conclusion prend une toute autre couleur, plutt pacifique: l'Empereur
ne put donc tre content. La _Revue Rtrospective_, qui fait elle-mme
cette remarque, n'en tient pas assez compte. Aprs tout, le rapporteur,
dans le cas prsent, ne _manoeuvra_ pas tout  fait comme le matre le
voulait; en obissant, il luda.]

[Note 154: Le trait est essentiel chez Fontanes: au temps mme o
il attaquait le plus vivement le Directoire dans le _Mmorial_, il a
exprim en toute occasion son peu de got pour les armes des trangers
et pour leur politique: on pourrait citer particulirement un article du
19 aot 1797, intitul: _Quelques vrits au Directoire,  l'Empereur et
aux Vnitiens_. Par cette manire d'tre Franais en tout, il restait
encore fidle au Louis XIV.]

Il avait, je l'ai dit, un grand fonds d'ides monarchiques, une horreur
invincible de l'anarchie, un amour de l'ordre, de la stabilit presque
 tout prix, et de quelque part qu'elle vnt. Le premier article de sa
charte tait dans Homre:

  .  .  .  .  [Greek: eis choiranos est,]
  [Greek: eis basileus.]  .  .  .  .  .  .
  Le pire des tats, c'est l'tat populaire.

Il disait volontiers comme ce sage satrape dans Hrodote: _Puissent les
ennemis des Perses user de la dmocratie!_ Il croyait cela vrai des
grands tats modernes, mme des tats anciens et de ces rpubliques
grecques qui n'avaient acquis, selon lui, une grande gloire que dans les
moments o elles avaient t gouvernes comme monarchiquement sous
un seul chef, Miltiade, Cimon, Thmistocle, Pricls. Mais, ce point
essentiel pos, le reste avait moins de suite chez lui et variait au
gr d'une imagination aisment enthousiaste ou effarouche, que, par
bonheur, fixait en dfinitive l'influence de la famille. La rputation
officielle ment souvent; il l'a remarqu lui-mme, et cela peut surtout
s'appliquer  lui. Ce serait une illusion de perspective que de faire de
M. de Fontanes un politique: encore un coup, c'tait un pote au fond.
Son _dessous de cartes_, le voulez-vous savoir? comme disait M. de
Pomponne de l'amour de madame de Svign pour sa fille. En 1805,
prsident du Corps lgislatif, il ne s'occupe en voyage que du pome
des _Pyrnes_ et des Stances  l'ancien manoir de ses pres. En 1815,
prsident du Collge lectoral  Niort, il fait les Stances  la
fontaine Du Vivier et aux mnes de son frre. Voil le _dessous de
cartes_ dcouvert: peu de politiques en pourraient laisser voir autant.

En 1814, au Snat, il signa la dchance, mais ce ne fut qu'avec une
vive motion, et en prenant beaucoup sur lui; il fallut que M. de
Talleyrand le tnt quelque temps  part, et, par les raisons de salut
public, le dcidt. On l'a accus, je ne sais sur quel fondement,
d'avoir rdig l'acte mme de dchance, et je n'en crois rien[155]. Mais
il n'en est peut-tre pas ainsi d'autres actes importants et mmorables
d'alors, sous lesquels il y aurait lieu  meilleur droit, et sans avoir
besoin d'apologie, d'entrevoir la plume de M. de Fontanes. Cela se
conoit: il tait connu par sa proprit de plume et sa mesure; on
s'adressait  lui presque ncessairement, et il rendait  la politique,
dans cette crise, des services de littrateur, services anonymes,
inoffensifs, dsintresss, et auxquels il n'attachait lui-mme aucune
importance. Mais voici  ce propos une vieille histoire.

[Note 155: On croit savoir, au contraire, que la rdaction de cet acte
est de Lambrechts.]

On tait en 1778; deux beaux-esprits qui voulaient percer, M. d'Oigny
et M. de Murville, concouraient pour le prix de vers  l'Acadmie
franaise. Quelques jours avant le terme de clture fix pour la
rception des pices, M. d'Oigny va trouver M. de Fontanes et lui dit:
Je concours pour le prix, mais ma pice n'est pas encore faite, il y
manque une soixantaine de vers; je n'ai pas le temps, faites-les-moi.
Et M. de Fontanes les lui ft. M. de Murville, sachant cela, accourt 
son tour vers M. de Fontanes: Ne me refusez pas, je vous en prie,
le mme service. Et le service ne fut pas refus. On ajoute que les
passages des deux pices, que cita avec loge l'Acadmie, tombrent
juste aux vers de Fontanes.

Ce que M. de Fontanes, pote, tait en 1778, il l'tait encore en 1814
et 1815; l'anecdote, au besoin, peut servir de clef[156].--Les sentiments,
en tout temps publis ou consigns dans ses vers, font foi de la
sincrit avec laquelle, au milieu de ses regrets, il dut accueillir
le retour de la race de Henri IV. Encore Grand-Matre lors de la
distribution des prix de 1814, il put, dans son discours, avec un ct
de vrit qui devenait la plus habile transition, expliquer ainsi
l'esprit de l'Universit sous l'Empire: Resserre dans ses fonctions
modestes, elle n'avait point le droit de juger les actes politiques;
mais les vraies notions du juste et de l'injuste taient dposes dans
ces ouvrages immortels dont elle interprtait les maximes. Quand le
caractre et les sentiments franais pouvaient s'altrer de plus en
plus par un mlange tranger, elle faisait lire les auteurs qui les
rappellent avec le plus de grce et d'nergie. L'auteur du _Tlmaque_
et Massillon prchaient loquemment ce qu'elle tait oblige de taire
devant le Gnie des conqutes, impatient de tout perdre et de se perdre
lui-mme dans l'excs de sa propre ambition. En rtablissant ainsi
l'antiquit des doctrines littraires, elle a fait assez voir, non sans
quelque pril pour elle-mme, sa prdilection pour l'antiquit des
doctrines politiques.

[Note 156: Fontanes, littrateur, aimait l'anonyme ou mme, le
pseudonyme. Il publia la premire fois sa traduction en vers du passage
de Juvnal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le
jeu, il commenta le morceau avec une part d'loges. Il essaya d'abord
ses vers sur _la Bible_ en les attribuant  Le Franc de Pompignan.
Je trouve (dans le catalogue imprim de la bibliothque de M. de
Chteaugiron) une brochure intitule _Des Assassinats et des Vols
politiques, ou des Proscriptions et des Confiscations_, par Th. Raynal
(1795), avec l'indication de _Fontanes_, comme en tant l'auteur sous le
nom de Raynal; mais ici il y a erreur: l'ouvrage est de Servan. Dans les
_Petites Affiches_ ou feuilles d'annonces du 1er thermidor an VI, se
trouvent des vers sur une violette donne dans un bal:

  Adieu, Violette chrie,
  Allez prparer mon bonheur....

La pice est signe _Senatnof_, anagramme de Fontanes. Dans le _Journal
littraire_, o il fut collaborateur de Clment, il signait L, initiale
de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des
journaux de toutes sortes auxquels il a particip, tantt avec Dorat
(_Journal des Dames_), tantt avec Linguet ou ses successeurs (_Journal
de Politique et de Littrature_), tantt, et je l'ai dit, avec Clment.
Avant d'tre au _Mmorial_ avec La Harpe et Vauxcelles, il fut un moment
 la _Clef du Cabinet_ avec Garat. On n'en finirait pas, si l'on voulait
tout rechercher: il serait presque aussi ais de savoir le compte
des journaux o Charles Nodier a mis des articles, et il y faudrait
l'investigation bibliographique d'un Beuchot. On comprend maintenant ce
que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'tait souvent qu'un
prt facile et une dispersion active. Rien d'tonnant, quand il eut
cess d'crire aux journaux, que son habitude de plume le fasse
souponner derrire plus d'un acte public, dans un temps o M. de
Talleyrand, avec tout son esprit, ne sut jamais rdiger lui-mme deux
lignes courantes.]

Elle s'honore mme des mnagements ncessaires qu'elle a d garder pour
l'intrt de la gnration naissante; et, sans insulter ce qui vient de
disparatre, elle accueille avec enthousiasme ce qui nous est rendu.

Mais, en parlant ainsi, le Grand-Matre tait dj dans l'apologie et
sur la dfensive; les attaques, en effet, pleuvaient de tous cts. Nous
avons sous les yeux des brochures ultra-royalistes publies  cette
date, et dans lesquelles il n'est tenu aucun compte  M. de Fontanes
de ses efforts constamment religieux et mme monarchiques au sein de
l'Universit. Enfin, le 17 fvrier 1815, une ordonnance mane du
ministre Montesquieu dtruisit l'Universit impriale, et, dans la
rorganisation qu'on y substituait, M. de Fontanes tait vinc. Il
l'tait toutefois avec gard et ddommagement; on y rendait hommage,
dans le prambule, aux hommes qui avaient sauv les bonnes doctrines au
sein de l'enseignement imprial, et qui avaient su le diriger souvent
contre le but mme de son institution.

L'ordonnance fut promulgue le 21 fvrier, et Napolon dbarquait le 5
mars. Il s'occupait de tout  l'le d'Elbe, et n'avait pas perdu de vue
M. de Fontanes. En passant  Grenoble, il y reut les autorits, et le
Corps acadmique qui en faisait partie; il dit  chacun son mot, et
au recteur il parla de l'Universit et du Grand-Matre:--Mais, Sire,
rpondit le recteur, on a dtruit votre ouvrage, on nous a enlev M. de
Fontanes; et il raconta l'ordonnance rcente.--Eh bien! dit Napolon
pour le faire parler, et peut-tre aussi n'ayant pas une trs-haute ide
de son Grand-Matre comme administrateur, vous ne devez pas le regretter
beaucoup, M. de Fontanes: un pote,  la tte de l'Universit! Mais le
recteur se rpandit en loges[157]. Napolon crut volontiers que M. de
Fontanes, frapp d'hier et mcontent, viendrait  lui.

[Note 157: Bien que M. de Fontanes ne ft pas prcisment un
administrateur, l'Universit, sous sa direction, ne prospra pas moins,
grce  l'esprit conciliant, paternel et vritablement ami des lettres,
qu'il y inspirait. En face de l'Empereur, et particulirement dans
les Conseils d'Universit que celui-ci prsida en 1811, et auxquels
assistait concurremment le ministre de l'intrieur, M. de Fontanes
arrivant  la lutte bien prpar, tout plein des tableaux administratifs
qu'on lui avait dresss exprs et reprsents le matin mme, tonna
souvent le brusque interrogateur par le positif de ses rponses et par
l'aisance avec laquelle il paraissait possder son affaire. Son esprit
facile et brillant, peu propre au dtail de l'administration, saisissait
trs-vite les masses, les rsultats; et c'tait justement, dans la
discussion, ce qui allait  l'Empereur.]

Install aux Tuileries, il songea  son absence; il en parla. Une
personne intimement lie avec M. de Fontanes fut autorise  l'aller
trouver et  lui dire: Faites une visite aux Tuileries, vous y serez
bien reu, et le lendemain vous verrez votre rintgration dans le
_Moniteur_.--Non, rpondit-il en se promenant avec agitation: non,
je n'irai pas. On m'a dit courtisan, je ne le suis pas. A mon ge,...
toujours aller de Csar  Pompe, et de Pompe  Csar, c'est
impossible!--Et, ds qu'il le put, il partit en poste pour chapper
plus srement au danger du voisinage. Il n'alla pas  Gand, c'et t un
parti trop violent, et qu'il n'avait pas pris d'abord: mais il voyagea
en Normandie, revit les Andelys, la fort de Navarre, regretta sa
jeunesse, et ne revint que lorsque les Cent-Jours taient trop avancs
pour qu'on ft attention  lui. Toute cette conduite doit sembler
d'autant plus dlicate, d'autant plus naturellement noble, que, sans
compter son grief rcent contre le Gouvernement dchu, son imagination
avait t de nouveau sduite par le miracle du retour; et comme
quelqu'un devant lui s'criait, en apprenant l'entre  Grenoble ou 
Lyon: Mais c'est effroyable! c'est abominable!--Eh! oui, avait-il
ripost, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable!

Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique
de M. de Fontanes, et nous avons cherch surtout  expliquer l'homme, 
retrouver le pote dans le personnage, sans altrer ni flatter. La pente
qui nous reste n'est plus qu' descendre. Il alla voir  Saint-Denis
Louis XVIII revenant, qui l'accueillit bien, comme on le peut croire.
Diverses sortes d'gards et de hauts tmoignages, le titre de ministre
d'tat et d'autres ne lui manqurent pas. Il ne fit rien d'ailleurs pour
reconqurir la situation considrable qu'il avait perdue. Il fut,  la
Chambre des pairs, de la minorit indulgente dans le procs du marchal
Ney. Les ferveurs de la Chambre de 1815 ne le trouvrent que froid:
monarchien dcid en principe, mais modr en application, il inclina
assez vers M. Decazes, tant que M. Decazes ne s'avana pas trop. Quand
il vit le libralisme natre, s'organiser, M. de La Fayette nomm  la
Chambre lective, il s'effraya du mouvement nouveau qu'il imputait  la
faiblesse du systme, et revira lgrement. On le vit,  la Chambre des
pairs, parler, dans la motion Barthlmy, pour la modification de la loi
des lections qu'il avait vote en fvrier 1817, et bientt soutenir,
comme rapporteur, la nouvelle loi en juin 1820. Tout cela lui fait une
ligne politique intermdiaire, qu'on peut se figurer, en laissant 
gauche le semi-libralisme de M. Decazes, et sans aller  droite jusqu'
la couleur pure du pavillon Marsan.

Non pas toutefois qu'il ft sans rapports directs avec le pavillon
Marsan mme, et sans affection particulire pour les personnes; mais il
n'et contribu qu' modrer.

En 1819, une grande douleur le frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune
officier, plein de qualits aimables et brillantes, mais qui ne portait
pas dans ses opinions politiques cette modration de M. de Fontanes, et
de qui M. de Chateaubriand a dit que son indignation avait l'clat de
son courage, fut tu dans un duel,  peine g de vingt-huit ans. La
tendresse de M. de Fontanes en reut un coup d'autant plus sensible
qu'il dut tre plus renferm.

M. de Chateaubriand,  l'poque o il forma, avec le duc de Richelieu,
le premier ministre Villle, avait voulu rtablir la Grande-Matrise de
l'Universit en faveur de M. de Fontanes. Au moment o il partait pour
son ambassade de Berlin, il reut ce billet, le dernier que lui ait
crit son ami:

Je vous le rpte: je n'ai rien espr ni rien dsir, ainsi je
n'prouve aucun dsappointement.

Mais je n'en suis pas moins sensible aux tmoignages de votre amiti:
ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde.

Les deux amis s'embrassrent une dernire fois, et ne se revirent, plus.
M. de Fontanes fut atteint, le 10 mars 1821, dans la nuit du samedi au
dimanche, d'une attaque de goutte  l'estomac, qu'il jugea aussitt
srieuse. Il appela son mdecin, et fit demander un prtre. Le
lendemain, il semblait mieux; aprs quelques courtes alternatives,
dans l'intervalle desquelles on le retrouva plus vivant d'esprit et de
conversation que jamais, l'apoplexie le frappa le mercredi soir. Le
prtre vint dans la nuit: le malade, en l'entendant, se rveilla de son
assoupissement, et, en rponse aux questions, s'cria avec ferveur: _O
mon Jsus! mon Jsus!_ Pote du _Jour des Morts_ et de _la Chartreuse_,
tout son coeur revenait dans ce cri suprme. Il expira le samedi 17
mars,  sept heures sonnantes du matin.

A deux reprises, dans la premire nuit du samedi au dimanche, et dans
celle du mardi au mercredi, il avait brl, tant seul, des milliers
de papiers. Peut-tre des vers, des chants inachevs de son pome, s'y
trouvrent-ils compris. Il tait bien disciple de celui qui vouait au
feu _l'nide_.

On doit regretter que les oeuvres de M. de Fontanes n'aient point pu se
recueillir et paratre le lendemain de sa mort: il semble que c'et
t un moment opportun. Ce qu'on a depuis appel le combat romantique
n'tait qu' peine engag, et sans la pointe de critique qui a suivi.
Dans la clart vive, mais pure, des premires _Mditations_, se serait
doucement dtache et fondue  demi cette teinte potique particulire
qui distingue le talent de M. de Fontanes, et qui en fait quelque chose
de nouveau par le sentiment en mme temps que d'ancien par le ton. Sa
strophe, accommode  Rollin, aurait dplor tout haut la ruine du
_Chteau de Colombe_, et not  sa manire _la Bande noire_, contre
laquelle allait tonner Victor Hugo. Les chants de _la Grce sauve_
auraient pris soudainement un intrt de circonstance, et trouv dans le
sentiment public veill un cho inattendu.

Aujourd'hui, au contraire, il est tard; plusieurs de ces posies, qui
n'ont jamais paru, ont eu le temps de fleurir et de dfleurir dans
l'ombre: elles arrivent au jour pour la premire fois dans une forme
dj passe; elles ont manqu leur heure. Mais, du moins, il en est
quelques-unes pour qui l'heure ne compte pas, simples grces que
l'haleine divine a touches en naissant, et qui ont la jeunesse
immortelle. Celles-ci viennent toujours  temps, et d'autant mieux
aujourd'hui que l'ardeur de la querelle littraire a cess, et qu'on
semble dispos par fatigue  quelque retour. Quoi qu'il en soit, ce
recueil s'adresse et se confie particulirement  ceux qui ont encore de
la pit littraire.

C'est une urne sur un tombeau: qu'y a-t-il d'tonnant que quelques-unes
des couronnes de l'autre hier y soient dj fanes? J'y vois une
harmonie de plus, un avertissement aux jeunes orgueils de ce qu'il y a
de sitt prissable dans chaque gloire.

M. de Fontanes reprsente exactement le type du got et du talent
potique franais dans leur puret et leur atticisme, sans mlange de
rien d'tranger, got racinien, fnelonien, grec par instants, toutefois
bien plus latin que grec d'habitude, grec par Horace, latin du temps
d'Auguste, voltairien du sicle de Louis XIV. Je crois pouvoir le dire:
celui qui n'aurait pas en lui de quoi sentir ce qu'il y a de dlicat,
d'exquis et d' peine marqu dans les meilleurs morceaux de Fontanes,
le petit parfum qui en sort, pourrait avoir mille qualits fortes et
brillantes, mais il n'aurait pas une certaine finesse lgre, laquelle
jusqu'ici n'a manqu pourtant  aucun de ceux qui ont excell  leur
tour dans la littrature franaise. Le temps peut-tre est venu o
de telles distinctions doivent cesser, et nous marchons (des voix
loquentes nous l'assurent)  la grande unit, sinon  la confusion, des
divers gots nationaux,  l'alliance, je le veux croire, de tous les
atticismes. En attendant, M. de Fontanes nous a sembl intressant 
regarder de trs-prs. Il tait  maintenir dans la srie littraire
franaise comme la dernire des figures pures, calmes et sans un
trait d'altration,  la veille de ces invasions redoubles et de ce
renouvellement par les conqutes. Qu'il vive donc  son rang dsormais,
paisible dans ce demi-jour de l'histoire littraire qui n'est pas tout
 fait un tombeau! Qu'un reflet prolong du XVIIe sicle, un de ces
reflets qu'on aime, au commencement du XVIIIe,  retrouver au front de
Daguesseau, de Rollin, de Racine fils et de l'abb Prvost, se ranime en
tombant sur lui, pote, et le dcore d'une douce blancheur!

Dcembre 1838.

J'ai reparl de Fontanes en mainte page de l'ouvrage intitul:
_Chateaubriand et son Groupe littraire..._; il est une partie
considrable du sujet.



M. JOUBERT[158]

[Note 158: _Recueil des Penses_ de M. Joubert, 1 vol. in-8, Paris,
1838. Imprimerie de Le Normant, rue de Seine, 8.--M. Paul Raynal, neveu
de M. Joubert, a depuis publi (1842), en deux volumes et avec un soin
tout  fait pieux, les _Penses_ plus compltes, plus correctes, et un
choix de lettres de son oncle. Je laisse subsister mon premier jugement,
que chacun dsormais peut achever et contrler.]

Bien que les _Penses_ de l'homme remarquable, dont le nom apparat dans
la critique pour la premire fois, ne soient imprimes que pour l'oeil
de l'amiti, et non publies ni mises en vente, elles sont destines, ce
me semble,  voir tellement s'largir le cercle des amis, que le public
finira par y entrer. Parlons donc de ce volume que solennise d'abord au
frontispice le nom de M. de Chateaubriand _diteur_, parlons-en comme
s'il tait dj public: trop heureux si nous htions ce moment et si
nous provoquions une seconde dition accessible  la juste curiosit de
tous lecteurs!

Et qu'est-ce donc que M. Joubert? Quel est cet inconnu tout d'un
coup ressuscit et dvoil par l'amiti, quatorze ans aprs sa mort?
Qu'a-t-il fait? Quel a t son rle? A-t-il eu un rle?--La rponse 
ces diverses questions tient peut-tre  des considrations littraires
plus gnrales qu'on ne croit.

M. Joubert a t l'ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M.
de Chateaubriand. Il avait de l'un et de l'autre; nous le trouvons un
lien de plus entre eux: il achve le groupe. L'attention se reporte
aujourd'hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part.
Les crivains illustres, les grands potes, n'existent gure sans
qu'il y ait autour d'eux de ces hommes plutt encore essentiels que
secondaires, grands dans leur incomplet, les gaux au dedans par la
pense de ceux qu'ils aiment, qu'ils servent, et qui sont rois par
l'art. De loin ou mme de prs, on les perd aisment de vue; au sein de
cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isole, ils s'clipsent,
ils disparaissent  jamais, si cette gloire dans sa pit ne dtache un
rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon
du gnie et de l'amiti qui vient de tomber au front de M. Joubert et
qui nous le montre.

M. Joubert de son vivant n'a jamais crit d'ouvrage, ou du moins rien
achev: _Pas encore_, disait-il quand on le pressait de produire, _pas
encore_, il me faut une longue paix. La paix tait venue, ce semble,
et alors il disait: Le Ciel n'avait donn de la force  mon esprit que
pour un temps, et le temps est pass. Ainsi, pour lui, pas de milieu:
il n'tait pas temps encore, ou il n'tait dj plus temps. Singulier
gnie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots: Le
Ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donn pour
loquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'lever, et pour
vertu qu'une certaine incorruptibilit. Il disait encore, en se rendant
compte de lui-mme et de son incapacit  produire: Je ne puis faire
bien qu'avec lenteur et avec une extrme fatigue. Derrire la force de
beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derrire ma faiblesse il y a de
la force; la faiblesse est dans l'instrument. Mais s'il n'crivait pas
de livres, il lisait tous ceux des autres, il causait sans fin de ses
jugements, de ses impressions: ce n'tait pas un got simplement dlicat
et pur que le sien, un got correctif et ngatif de Quintilius et de
Patru; c'tait une pense hardie, provocante, un essor. Imaginez
un Diderot qui avait de la puret antique et de la chastet
pythagoricienne, _un Platon  coeur de La Fontaine_, a dit M. de
Chateaubriand.

Inspirez, mais n'crivez pas, dit Le Brun aux femmes.--C'est, ajoute
M. Joubert, ce qu'il faudrait dire aux professeurs (_aux professeurs de
ce temps-l_); mais ils veulent crire et ne pas ressembler aux Muses.
Eh bien! lui, il suivait son conseil, il ressemblait aux Muses. Il tait
le public de ses amis, l'orchestre, le chef du choeur qui coute et qui
frappe la mesure.

Il n'y a plus de public aujourd'hui, il n'y a plus d'orchestre; les
vrais M. Joubert sont disperss, dplacs; ils crivent. Il n'y a plus
de Muses, il n'y a plus de juges, tout le monde est dans l'arne.
Aujourd'hui toi, demain moi. Je te siffle ou je t'applaudis, je te loue
ou je te raille:  charge de revanche! Vous tes orfvre, monsieur
Josse.--Tant mieux, dira-t-on, on est jug par ses pairs.--En
littrature, je ne suis pas tout  fait de cet avis constitutionnel, je
ne crois pas absolument au jury des seuls confrres, ou soi-disant tels,
en matire de got. L'alliance offensive et dfensive de tous les gens
de lettres, la socit en commandite de tous les talents, idal que
certaines gens poursuivent, ne me paratrait pas mme un immense
progrs, ni prcisment le triomphe de la saine critique.

Srieusement, la plaie littraire de ce temps, la ruine de l'ancien bon
got (en attendant le nouveau), c'est que tout le monde crit et a
la prtention d'crire autant et mieux que personne. Au lieu d'avoir
affaire  des esprits libres, dgags, attentifs, qui s'intressent, qui
inspirent, qui contiennent, que rencontre-t-on? des esprits tout
envahis d'eux-mmes, de leurs prtentions rivales, de leurs intrts
d'amour-propre, et, pour le dire d'un mot, des esprits trop souvent
perdus de tous ces vices les plus hideux de tous que la littrature
seule engendre dans ses rgions basses. J'y ai souvent pens, et j'aime
 me poser cette question quand je lis quelque littrateur plus ou moins
en renom aujourd'hui: Qu'et-il fait sous Louis XIV? qu'et-il fait au
XVIIIe sicle? J'ose avouer que, pour un grand nombre, le rsultat de
mon plus srieux examen, c'est que ces hommes-l, en d'autres temps,
n'auraient pas crit du tout. Tel qui nous inonde de publications
spcieuses  la longue, de peintures assez en vogue, et qui ne sont
pas dtestables, ma foi! aurait t commis  la gabelle sous quelque
intendant de Normandie, ou aurait servi de poignet laborieux 
Pussort. Tel qui se pose en critique fringant et de grand ton, en juge
irrfragable de la fine fleur de posie, se serait lev pour toute
littrature (car celui-l et t littrateur, je le crois bien) 
raconter dans _le Mercure galant_ ce qui se serait dit en voyage au
dessert des princes. Un honnte homme, n pour l'_Almanach du
Commerce_, qui aura griffonn jusque-l  grand'peine quelques pages de
statistique, s'emparera d'emble du premier pome pique qui aura
paru, et, s'il est en verve, dclarera gravement que l'auteur vient de
renouveler la face et d'inventer la forme de la posie franaise. Je
regrette toujours, en voyant quelques-uns de ces jeunes crivains 
moustache, qui, vers trente ans,  force de se creuser le cerveau,
passent du temprament athltique au nerveux, les beaux et braves
colonels que cela aurait faits hier encore sous l'Empire. En un mot, ce
ne sont en littrature aujourd'hui que vocations factices, inquites et
surexcites, qui usurpent et font loi. L'lite des connaisseurs n'existe
plus, en ce sens que chacun de ceux qui la formeraient est isol et ne
sait o trouver l'oreille de son semblable pour y jeter son mot. Et
quand ils sauraient se rencontrer, les dlicats, ce qui serait fort
agrable pour eux, qu'en rsulterait-il pour tous? car, par le bruit,
qui se fait, entendrait-on leur demi-mot; et, s'ils levaient la voix,
les voudrait-on reconnatre? Voil quelques-unes de nos plaies. Au temps
de M. Joubert, il n'en tait pas encore ainsi. Dj sans doute les
choses se gtaient: Des esprits rudes, remarque-t-il, pourvus de
robustes organes, sont entrs tout  coup dans la littrature, et ce
sont eux qui en psent les fleurs. La controverse, il le remarque
aussi, devenait hideuse dans les journaux; mais l'_amnit_ n'avait pas
fui de partout, et il y avait toujours les _belles-lettres_. Lui qui
avait besoin, pour dployer ses ailes, _qu'il fit beau_ dans la socit
autour de lui, il trouvait  sa porte d'heureux espaces; et j'aime 
le considrer comme le type le plus lev de ces connaisseurs encore
rpandus alors dans un monde qu'ils charmaient, comme le plus original
de ces gens de got finissants, et parmi ces conseillers et ces juges
comme le plus inspirateur.

La classe libre d'intelligences actives et vacantes qui se sont succd
dans la socit franaise  ct de la littrature qu'elles soutenaient,
qu'elles encadraient, et que, jusqu' un certain point, elles formaient;
cette dynastie flottante d'esprits dlicats et vifs aujourd'hui perdus,
qui  leur manire ont rgn, mais dont le propre est de ne pas laisser
de nom, se rsume trs-bien pour nous dans un homme et peut s'appeler M.
Joubert.

Ainsi, de mme que M. de Fontanes a t vritablement le dernier des
potes classiques, M. Joubert aurait t le dernier de ces membres
associs, mais non moins essentiels, de l'ancienne littrature, de ces
coutants couts, qui, au premier rang du cercle, y donnaient souvent
le ton. Ces deux rles, en effet, se tenaient naturellement, et devaient
finir ensemble.

Mais, pour ne pas trop prter notre ide gnrale, et, comme on dit
aujourd'hui, notre formule,  celui qui a t surtout plein de libert
et de vie, prenons l'homme d'un peu plus prs et suivons-le dans ses
caprices mmes; car nul ne fut moins rgulier, plus hardi d'lan et plus
excentrique de rayons, que cet excellent homme de got.

La vie de M. Joubert compte moins par les faits que par les ides.
Joseph Joubert tait n le 6 mai 1754,  Montignac en Prigord. Ses amis
le croyaient souvent et le disaient n  Brive, cette patrie du cardinal
Dubois: Montignac ou Brive, il aurait d natre plutt  Scillonte
ou dans quelque bourg voisin de Sunium. Il fit ses tudes, et
trs-rapidement, dans sa ville natale. Aprs avoir, de l, redoubl et
profess mme quelque temps aux Doctrinaires de Toulouse, il vint jeune
et libre  Paris, y connut presque d'abord Fontanes ds les annes 1779,
1780; une pice de vers qu'il avait lue, un article de journal qu'il
avait crit, amenrent entre eux la premire rencontre qui fut aussitt
l'intimit: il avait alors vingt-cinq ans,  peu prs trois ans de plus
que son ami. Sa jeunesse dut tre celle d'alors: Mon me habite un lieu
par o les passions ont pass, et je les ai toutes connues, nous dit-il
plus tard; et encore: Le temps que je perdais autrefois dans les
plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances. Les ides
philosophiques l'entranrent trs-loin:  l'ge du retour, il disait:
Mes dcouvertes (et chacun a les siennes) m'ont ramen aux prjugs.
Ce qu'on appelle aujourd'hui le _panthisme_ tait trs-familier, on a
lieu de le croire,  cette jeunesse de M. Joubert; il l'embrassait dans
toute sa profondeur, et, je dirai, dans sa plus sduisante beaut:
sans avoir besoin de le poursuivre sur les nuages de l'Allemagne, son
imagination antique le concevait naturellement revtu de tout ce premier
brillant que lui donna la Grce: Je n'aime la philosophie et surtout la
mtaphysique, ni quadrupde, ni bipde: je la veux aile et chantante.

En littrature, les enthousiasmes, les passions, les jugements de M.
Joubert le marquaient entre les esprits de son sicle et en vont faire
un critique  part. Nous en avons une premire preuve tout  fait
prcise par une correspondance de Fontanes avec lui. Fontanes, alors en
Angleterre (fin de 1785), et y voyant le grand monde, cherche  ramener
son ami  des admirations plus modres sur les modles d'outre-Manche:
on s'occupait alors en effet de Richardson et mme de Shakspeare 
Londres beaucoup moins qu' Paris: Encore un coup, lui crit Fontanes,
la patrie de l'imagination est celle o vous tes n. Pour Dieu, ne
calomniez point la France  qui vous pouvez faire tant d'honneur. Et
il l'engage  choisir dornavant dans Shakspeare, mais , relire toute
_Athalie_. M. Joubert,  cette poque, suivait avec ardeur ce mouvement
aventureux d'innovation que prchaient Le Tourneur par ses prfaces,
Mercier par ses brochures. Il tait de cette jeunesse _dlirante_ contre
qui La Harpe fulminait. Il avait charg Fontanes de prendre je ne
sais quelle information sur le nombre d'ditions et de traductions,
 Londres, du _Paysan perverti_, et son ami lui rpondait: Assurez
hardiment que le conte des quarante ditions du _Paysan perverti_ est du
mme genre que celui des armes innombrables qui sortaient de Thbes aux
cent portes... Les deux romans franais dont on me parle sans cesse,
c'est _Gil Blas_ et _Marianne_, et surtout du premier. M. Joubert avait
peine  accepter cela. Il se dbarrassa vite pourtant de ce qui n'tait
pas digne de lui dans ce premier enthousiasme de la jeunesse; cette boue
des Mercier et des Rtif ne lui passa jamais le talon: il ralisa de
bonne heure cette haute pense: Dans le tempr, et dans tout ce qui
est infrieur, on dpend malgr soi des temps o l'on vit, et, malgr
qu'on en ait, on parle comme tous ses contemporains. Mais dans le beau
et le sublime, et dans tout ce qui y participe en quelque sorte que ce
soit, on sort des temps, on ne dpend d'aucun, et, dans quelque sicle
qu'on vive, on peut tre parfait, seulement avec plus de peine en
certains temps que dans d'autres. Il devint un admirable juge du style
et du got franais, mais avec des hauteurs du ct de l'antique qui
dominaient et droutaient un peu les perspectives les plus rapproches
de son sicle.

Bien avant De Maistre et ses exagrations sublimes, il disait de
Voltaire:

Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits
hideux.

Voltaire avait l'me d'un singe et l'esprit d'un ange.

Voltaire est l'esprit le plus dbauch, et ce qu'il y a de pire, c'est
qu'on se dbauche avec lui.

Il y a toujours dans Voltaire, au bout d'une habile main, un laid
visage.

Voltaire connut la clart, et se joua dans la lumire, mais pour
l'parpiller et en briser tous les rayons comme un mchant.

Je ne me lasserais pas de citer; et pour le style, pour la posie
de Voltaire, il n'est pas plus dupe que pour le caractre de sa
philosophie:

Voltaire entre souvent dans la posie, mais il en sort aussitt; cet
esprit impatient et remuant ne peut pas s'y fixer, ni mme s'y arrter
un peu de temps.

Il y a une sorte de nettet et de franchise de style qui tient 
l'humeur et au temprament; comme la franchise au caractre.

On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger.

Voltaire l'avait, les anciens ne l'avaient pas.

Le style de son temps, du XVIIIe sicle, ne lui parat pas l'unique dans
la vraie beaut franaise:

Aujourd'hui le style a plus de fermet, mais il a moins de grce;
on s'exprime plus nettement et moins agrablement; on articule trop
distinctement, pour ainsi dire.

Il se souvient du XVIe, du XVIIe sicle et de la Grce; il ajoute avec
un sentiment attique des idiotismes:

Il y a, dans la langue franaise, de petits mots dont presque personne
ne sait rien faire.

Ce _Gil Blas_, que Fontanes lui citait, n'tait son fait qu' demi:

On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir t crits
dans un caf, par un joueur de dominos, en sortant de la comdie.

Il disait de La Harpe: La facilit et l'abondance avec lesquelles La
Harpe parle le langage de la critique lui donnent l'air habile, mais il
l'est peu.

Il disait d'_Anacharsis_: Anacharsis donne l'ide d'un beau livre et ne
l'est pas.

Maintenant on voit, ce me semble, apparatre, se dresser dans sa hauteur
et son peu d'alignement cette rare et originale nature. Il portait dans
la critique non crite, mais parle,  cette fin du XVIIIe sicle,
quelque chose de l'cole premire d'Athnes; l'abb Arnaud ne lui
suffisait pas et lui semblait malgr tout son esprit et son savoir en
contre-sens perptuel avec les anciens. Que n'a-t-il rencontr Andr
Chnier, ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient vite entendus
dans un mme culte, dans le sentiment de la forme chrie! Mais M.
Joubert tait bien autrement platonicien de tendance et idaliste:

C'est surtout dans la spiritualit des ides que consiste la posie.

La lyre est en quelque manire un instrument ail.

La posie  laquelle Socrate disait que les Dieux l'avaient averti de
s'appliquer, doit tre cultive dans la captivit, dans les infirmits,
dans la vieillesse.

C'est celle-l qui est les dlices des mourants.

Dieu, ne pouvant pas dpartir la vrit aux Grecs, leur donna la
posie.

Qu'est-ce donc que la posie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je
soutiens qu'il se trouve dans tous les mots employs par le vrai pote,
pour les yeux un certain phosphore, pour le got un certain nectar, pour
l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots.

Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.

Il y a des vers qui, par leur caractre, semblent appartenir au rgne
minral; ils ont de la ductilit et de l'clat.

D'autres au rgne vgtal; ils ont de la sve. D'autres enfin
appartiennent au rgne animal ou anim, et ils ont de la vie.

Les plus beaux sont ceux qui ont de l'me; ils appartiennent aux trois
rgnes, mais  la Muse encore plus.

C'est le sentiment de cette _Muse_ qui lui inspirait ces jugements d'une
_concision orne_, laquelle fait, selon lui, la beaut unique du style:

Racine:--son lgance est parfaite; mais elle n'est pas suprme comme
celle de Virgile.

Notre vritable Homre, l'Homre des Franais, qui le croirait? c'est
La Fontaine.

Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La
Motte et le vrai pote. Quelle place immense, et d'autant plus petite!
ironie charmante!

Et la posie, la beaut sous toutes les formes, il la sentait:

Naturellement, l'me se chante  elle-mme tout ce qui est beau ou tout
ce qui semble tel.

Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles
mesures, mais avec des expressions et des images o il y a un certain
sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur
qui ont une certaine harmonie l'une avec l'autre et chacune en soi.

Par l'attitude de sa pense, il me fait l'effet d'une colonne antique,
solitaire, jete dans le moderne, et qui n'a jamais eu son temple.

Vieux et blanchissant, il se comparait avec grce  un peuplier: Je
ressemble  un peuplier; cet arbre a toujours l'air d'tre jeune, mme
quand il est vieux. _Albaque populus_.

M. Joubert, jeune encore en 89, vit arriver la Rvolution franaise avec
des esprances vastes comme son amour des hommes. Il persista longtemps
 ne l'envisager que par son ct profitable  l'avenir, et,  travers
tout, rgnrateur. Li avec le conventionnel Lakanal, il eut moyen
d'tre de bon conseil pour les choses de l'instruction publique le
lendemain des jours de terreur et de ruine. Ses ides en philosophie
sociale ne se modifirent que par un contre-coup assez loign de
ce moment: au sortir du 9 thermidor, il parat avoir cru encore aux
ressources du gouvernement par (ou avec) le grand nombre: il crivait 
Fontanes, qui, cach durant quelques mois, reparaissait au grand jour:
Je vous vois o vous tes avec grand plaisir. Le temps permet aux
gens de bien de vivre partout o ils veulent. La terre et le ciel sont
changs. Heureux ceux qui, toujours les mmes, sont sortis purs de tant
de crimes et sains de tant d'affreux prils! Vive  jamais la libert!
Noble soupir de dlivrance qui s'exhale d'une poitrine gnreuse
longtemps oppresse! Le chapitre si remarquable de ses _Penses_,
intitul _Politique_, nous le montre revenu  l'autre ple, c'est--dire
 l'cole monarchique,  l'cole de ceux qu'il appelle les sages:
Libert! libert! s'criait-il alors comme pour rprimander son premier
cri; en toutes choses point de libert; mais en toutes choses justice,
et ce sera assez de libert. Il disait: Un des plus srs moyens de
tuer un arbre est de le dchausser et d'en faire voir les racines. Il en
est de mme des institutions; celles qu'on veut conserver, il ne faut
pas trop en dsenterrer l'origine. Tout commencement est petit Je dirai
encore cette magnifique pense qui, dans son anachronisme, ressemble
 quelque _post-scriptum_ retrouv d'un trait de Platon ou  quelque
sentence _dore_ de Pythagore: La multitude aime la multitude ou la
pluralit dans le gouvernement. Les sages y aiment l'unit.

Mais, pour plaire aux sages et pour avoir la perfection, il faut que
l'unit ait pour limites celles de sa juste tendue, que ses limites
viennent d'elle; ils la veulent minente pleine, semblable  un disque
et non pas semblable  un point.

En songeant  ses erreurs,  ce qu'il croyait tel, il ne s'irritait pas;
sa bienveillance pour l'humanit n'avait pas souffert: Philanthropie et
repentir, c'est ma devise.

Tromp par une ressemblance de nom, nous avons d'abord cru et dit que,
comme administrateur du dpartement de la Seine, il contribua  la
formation des _coles centrales_; nous avions sous les yeux un discours
qu'un M. Joubert pronona  une rentre solennelle de ces coles en l'an
V: ce n'tait pas le ntre. La seule fonction publique de M. Joubert
durant la Rvolution consista  tre juge de paix  Monugnac o ses
compatriotes l'avaient rappel; il y resta deux ans, de 90  92; puis il
revint  Paris et se maria. Nous le suivons d'assez prs dans les annes
suivantes par de charmantes lettres  Fontanes, son plus vieil ami,
qu'il retrouvait, aprs la sparation de la Terreur, avec la vivacit
d'une reconnaissance:

Je mlerai volontiers mes penses avec les vtres, lorsque nous
pourrons converser; mais, pour vous rien crire qui ait le sens commun,
c'est  quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier
blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer
avec soin que des choses dignes d'tre crites sur de la soie ou sur
l'airain. Je suis mnager de mon encre; mais je parle tant que l'on
veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rveries dont
la continuit m'puise. Vous verrez que quelque beau jour j'expirerai au
milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pense. Cela est d'autant
plus probable, que depuis quelque temps je ne travaille  exprimer que
des choses inexprimables.

Comme ceci est tout  fait indit et pourra s'ajouter heureusement  une
rimpression des _Penses_, je ne crains pas de transcrire: c'est un
rgal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-mme
avec une sorte de dlices qui sent son voisin bordelais du XVIe sicle,
le discoureur des _Essais_:

Je m'occupais ces jours derniers  imaginer nettement comment tait
fait mon cerveau. Voici comment je le conois: il est srement compos
de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne
sont pas tous gaux. Il n'est point du tout propre  toutes sortes
d'ides; il ne l'est point aux longs travaux.

Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La
quantit en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais
muscles du monde. Cela me rend le got trs-difficile et la fatigue
insupportable. Cela me rend en mme temps opinitre dans le travail,
car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'chappe. Mon me
chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester
oisif, ni suffire  mes mouvements. Il en rsulte (pour me juger en
beau) que je ne suis propre qu' la perfection. Du moins elle me
ddommage lorsque je puis y parvenir, et, d'ailleurs, elle me repose en
m'interdisant une foule d'entreprises; car peu d'ouvrages et de matires
sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle
exige la lenteur autant que la vivacit. Elle permet qu'on recommence et
rend les pauses ncessaires. Je veux, vous dis-je, tre parfait. Il n'y
a que cela qui me sie et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire
une sphre un peu cleste et fort paisible, o tout me plaise et me
rappelle, et de qui la capacit ainsi que la temprature se trouve
exactement conforme  la nature et l'tendue de mon pauvre petit
cerveau. Je prtends ne plus rien crire que dans l'idiome de ce lieu.
J'y veux donner  mes penses plus de puret que d'clat, sans pourtant
bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant  ce que l'on
nomme force, vigueur, nerf, nergie, lan, je prtends ne plus m'en
servir que pour monter dans mon toile. C'est l que je rsiderai quand
je voudrai prendre mon vol; et lorsque j'en redescendrai, pour converser
avec les hommes pied  pied et de gr  gr, je ne prendrai jamais la
peine de savoir ce que je dirai; comme je fais en ce moment o je vous
souhaite le bonjour.

Il y a sans doute quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre si l'on
veut, dans tout cela: M. Joubert est un humoriste en sourire. Mais
mme lorsqu'il y a quelque _affectation_ chez lui (et il n'en est pas
exempt), il n'a que celle qui ne dplat pas parce qu'elle est sincre,
que lui-mme dfinit comme tenant plus aux mots, tandis que la
_prtention_, au contraire, tient  la vanit de l'crivain: Par l'une
l'auteur semble dire seulement au lecteur: _Je veux tre clair_, ou _je
veux tre exact_, et alors il ne dplat pas; mais quelquefois il semble
dire aussi: _Je veux briller_, et alors on le siffle.

Mari depuis juin 93, retir de temps en temps  Villeneuve-sur-Yonne,
il y conviait son ami et la famille de son ami; il voudrait avoir 
leur offrir, dit-il, une cabane au pied d'un arbre, et il ne trouve de
disponible qu'une chaumire au pied d'un mur. Il parle l-dessus avec un
frais sentiment du paysage, avec un tour et une coupe dans les moindres
dtails, qui fait ressembler sa phrase familire  quelque billet de
Cicron:

Cette chaumire au pied d'un mur est une maison de cur au pied d'un
pont. Vous y auriez notre rivire sous les yeux, notre plaine devant vos
pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur
votre tte. Cela est assez attrayant.

Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne; des
voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville  l'autre bord, des
bateaux entre les deux rives, et un isolement commode; tout cela est
d'assez grand prix, mais aussi vous le payeriez: le site vaut mieux que
le lieu.

Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut rinstall
en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il le
console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant:

Ces tres d'un jour ne doivent pas tre pleures longuement comme des
hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amres. Je le sens,
quand je songe surtout que votre malheur peut,  chaque instant, devenir
le mien. Je vous remercie d'y avoir song. Je ne doute pas qu'en cas
pareil vous ne fussiez prt  partager mes sentiments comme je partage
les vtres. Les consolations sont un secours qu'on se prte et dont tt
ou tard chaque homme a besoin  son tour.

Il revient de l  sa difficult d'crire,  ses ennuis,  sa sant, 
se peindre lui-mme selon ce faible aimable et qu'on lui pardonne; car,
si occup qu'il soit de lui, il a toujours _un coin  loger les autres_:
c'est l'esprit et le coeur le plus _hospitaliers_. Il se rcite donc en
dtail  son ami; il se plaint de son esprit qui le matrise par accs,
qui le surmne: madame Victorine de Chastenay disait, en effet, de lui
qu'il avait l'air d'une me qui a rencontr par hasard un corps, et qui
s'en tire comme elle peut. Mais aussi il dsaronne parfois cette me,
cet esprit, ce cavalier intraitable, et alors il vit des mois entiers
_en bte_ (il nous l'assure), sans penser, couch sur sa litire: Vous
voyez, poursuit-il, que mon existence ne ressemble pas tout  fait 
la batitude et aux ravissements o vous me supposez plong. J'en ai
quelquefois cependant; et si mes penses s'inscrivaient toutes seules
sur les arbres que je rencontre,  proportion qu'elles se forment et
que je passe, vous trouveriez, en venant les dchiffrer dans ce pays-ci
aprs ma mort, que je vcus par-ci par-l plus Platon que Platon
lui-mme: _Platone platonior._

Une de ces penses, par exemple, qui s'inscrivaient toutes seules
sur les arbres, sur quelque vieux tronc bien chenu, tandis qu'il se
promenait par les bois un livre  la main, la voulez-vous savoir? la
voici; elle lui chappe  la fin de cette mme lettre:

Il me reste  vous dire sur les livres et sur les styles une chose
que j'ai toujours oublie: achetez et lisez les livres faits par les
vieillards qui ont su y mettre l'originalit de leur caractre et de
leur ge. J'en connais quatre ou cinq o cela est fort remarquable.
D'abord le vieil Homre, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non
plus du vieil Eschyle: vous les connaissez amplement en leur qualit
de potes. Mais procurez-vous un peu Vairon, _Maculphi Formuloe_ (ce
Marculphe tait un vieux moine, comme il le dit dans sa prface dont
vous pourrez vous contenter); Cornaro, _de la Vie sobre_. J'en connais,
je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir.
Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne dcouvrez
pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs penses, des esprits
verts, quoique rids, des voix sonores et casses, l'autorit des
cheveux blancs, enfin des ttes de vieillards. Les amateurs de tableaux
en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en
livres en mette dans sa bibliothque.--Que vous en semble? Montaigne
dirait-il mieux? Vraie pense de Socrate touche  la Rembrandt!

M. Joubert est un esprit dlicat avec des pointes frquentes vers le
sublime; car, selon lui, les esprits dlicats sont _tous_ des esprits
ns sublimes, qui n'ont pas pu prendre _l'essor_, parce que, ou des
organes trop faibles, ou une sant trop varie, ou de trop molles
habitudes, ont retenu leurs lans. Charmante et consolante explication!
Quelle dlicatesse il met  ennoblir les dlicats! Il s'y pique
d'honneur. Ainsi la qualit du cavalier est bien la mme, ce n'est que
le cheval qui a manqu.

L'anne 1800 lui amena un de ces cavaliers au complet pour ami. M. de
Chateaubriand arriva d'Angleterre; il y avait d'avance connu M. Joubert
par les rcits passionns de Fontanes; une grande liaison commena. Les
illustres Mmoires ont dj fix en traits d'immortelle jeunesse cette
petite et admirable socit d'alors, soit au village de Savigny, soit
dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Fontanes, M. Joubert, M. de Bonald, M.
Mol, cette brillante et courte union d'un moment  l'entre du sicle,
avant les systmes produits, les renommes engages, les emplois
publics, tout ce qui spare; cette conversation d'lite, les soirs,
autour de madame de Beaumont, de madame de Vintimille: Hlas! se
disait-on quelquefois en sortant, ces femmes-l sont les dernires;
elles emporteront leur secret.

M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans
l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Universit par
l'amiti de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rver, de causer,
de marcher, bton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix
lieues qu'crire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, tant
de ceux qui sment, et qui ne btissent ni ne fondent: Quand je luis,
je me consomme.--J'avais besoin de l'ge pour apprendre ce que je
voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que
je sais. Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait
toujours sur de longues perspectives:

  De la paix et de l'esprance
  Il a toujours les yeux sereins,

disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue  Courbevoie. Les ides
religieuses prenaient sur cet esprit lev plus d'empire de jour en
jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers
restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau
chapitre de la _Religion_, qui est de la vole de Pascal, M. de
Chateaubriand a remarqu que jamais penses n'ont excit de plus grands
doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront
avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs
par leur clameur  ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels
lixirs d'me restent scells. Il a dit de ce sicle-ci, bien avant
tant de dclamations et de redites, et avec le plus sublime accent de
l'humilit pntre qui a foi en la misricorde:

Dieu a gard aux sicles. Il pardonne aux uns leurs grossirets, aux
autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-l, mconnu par ceux-ci,
il met  notre dcharge, dans ses balances quitables, les superstitions
et les incrdulits des poques o nous vivons.

Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est
blesse; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut
nous rester de sain.

Il comprenait la pit, _le plus beau et le plus dli de tous les
sentiments_, comme on a vu qu'il entendait la posie; il y voyait des
harmonies touchantes avec le dernier ge de la vie: Il n'y a d'heureux
par la vieillesse que le vieux prtre et ceux qui lui ressemblent. Il
s'levait et cheminait dans ce bonheur en avanant; la vieillesse lui
apparaissait comme purifie du corps et voisine des Dieux. Il entendait
plus distinctement cette voix de la Sagesse, _qui, comme une voix
cleste, n'est d'aucun sexe_, cette voix,  lui familire, des Fnelon
et des Platon. La Sagesse, c'est le repos dans la lumire!

Mais, comme critique littraire, il en faut tirer encore certains mots
qui s'ajouteraient bien au chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ de La
Bruyre, et dont quelques-uns vont droit  nos travers d'aujourd'hui:

Pour bien crire, il faut une facilit naturelle et une difficult
acquise.

Il est des mots _amis de la mmoire_; ce sont ceux-l qu'il faut
employer. La plupart mettent leurs soins  crire de telle sorte, qu'on
les lise sans obstacle et sans difficult, et qu'on ne puisse en aucune
manire se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix,
l'oreille, l'attention mme, et ne laissent rien aprs elles; elles
flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a
feuillet. Ceci s'adresse en arrire  l'cole de La Harpe, au Voltaire
dlay, et, en gnral, le pril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce
coulant.

Voici qui nous touche de plus prs: Avant d'employer un beau mot,
faites-lui une place. Avec la quantit de beaux mots qu'on empile,
sait-on encore le prix de ces places-l?

L'ordre littraire et potique tient  la succession naturelle et libre
des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de
l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit
clou. Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se
tiennent gure; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que
clous martels et rivs,  tte d'or.

A nos potes lyriques ou piques, il semble dire: On n'aime plus que
l'esprit colossal.

A tel qui violente la langue et qui est pourtant un matre:

Nous devons reconnatre pour matres des mots ceux qui savent _en
abuser_, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des
langues, et ceux-l en sont les _tyrans_.--Oui, tyrans! nos Phalars
ne font-ils pas mugir les penses dans les mots faonns et fondus en
taureaux d'airain?

A tel romancier qui russit une fois sur cent, je dirai avec lui: Il ne
faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un
bon auteur.

A tel critique hriss et coupe-jarret,  tel autre aisment fatrassier
et sans grce: Des belles-lettres. O n'est pas l'agrment et quelque
srnit, l ne sont plus les belles-lettres.

Quelque amnit doit se trouver mme dans la critique; si elle en
manque absolument, elle n'est plus littraire... O il n'y a aucune
dlicatesse, il n'y a point de littrature.

A aucune en particulier, mais  toutes en gnral, ce qui ne peut,
certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins mancip: Il est
un besoin d'admirer, ordinaire  certaines femmes dans les sicles
lettrs, et qui est une altration du besoin d'aimer.

Et ces penses qui semblent dater de ce matin, taient crites il y
a quinze ans au moins, avant 1824, poque o mourait M. Joubert, g
d'environ soixante-dix ans[159].

[Note 159: Soixante-dix ans moins trois jours; il mourut le 3 mai. M.
de Chateaubriand dans les _Dbats_ du 8 mai, el M. de Bonald dans _la
Quotidienne_ du 24, ont consign leurs publics regrets.]

Je n'aurais pas fini de sitt, si j'extrayais tout ce qui, chez lui,
s'attache au souvenir et vous suit. Combien de vues fines et profondes
sur les anciens, sur leur genre de beaut, leur modration dcente! On
parle de leur imagination: c'est de leur got qu'il faut parler; lui
seul rglait toutes leurs oprations, appliquant leur discernement  ce
qui est beau et convenable.

Leurs philosophes mme n'taient que de beaux crivains dont le got
tait plus austre.

Paul-Louis Courier les jugeait ainsi. Et sur les formes particulires
des styles, sur Cicron qu'on croit circonspect et presque timide, et
qui, par l'expression, est le plus tmraire peut-tre des crivains,
sur son loquence claire, mais qui sort _ gros bouillons et cascades
quand il le faut_; sur Platon, qui _se perd dans le vide_, mais
tellement qu'_on voit le jeu de ses ailes_, qu'on _en entend le bruit_;
sur Platon encore et Xnophon, et les autres crivains de l'cole de
Socrate, qui ont, dans la phrase, les circuits et _les volutions du vol
des oiseaux_, qui _btissent_ vritablement _des labyrinthes, mais des
labyrinthes en l'air_, M. Joubert est inpuisable de vues et perptuel
d'images. Cicron surtout lui revient souvent, comme Voltaire; il le
comprend par tous les aspects et le juge, car lui-mme est un homme de
_par-del_, plus antique de got: La facilit est oppose au sublime.
Voyez Cicron, rien ne lui manque que l'obstacle et le saut.

Il y a mille manires d'apprter et d'assaisonner la parole: Cicron
les aimait toutes.

Cicron est dans la philosophie une espce de lune; sa doctrine a une
lumire fort douce, mais d'emprunt: cette lumire est toute grecque. Le
Romain l'a donc adoucie et affaiblie.

Mais je m'aperois que je me rengage.--Nul livre, en rsum, ne
couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette srie franaise,
ouverte aux _Maximes_ de La Rochefoucauld, continue par Pascal, La
Bruyre, Vauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours,  Montaigne.

Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connatre,
d'avoir rencontr et entendu une fois M. Joubert, pour qu'il demeurt 
jamais grav dans l'esprit: il sufft maintenant pour cela, en ouvrant
son volume au hasard, d'avoir lu. Sur quantit de points qui reviennent
sans cesse, sur bien des thmes ternels, on ne saurait dire mieux ni
plus singulirement que lui: Il n'y a pas, pense-t-il, de musique plus
agrable que les _variations_ des airs connus. Or, ses _variations_,
 lui, mriteraient bien souvent d'tre retenues comme dfinitives.
Sa pense a la forme comme le fond, elle fait-image et _apophthegme_.
Esprons,  tant de titres, qu'elle aura cours dsormais, qu'elle
entrera en change habituel chez les meilleurs, et enfin qu'il vrifiera
 nos yeux sa propre parole: Quelques mots dignes de mmoire peuvent
suffire pour illustrer un grand esprit[160].

1er Dcembre 1838.

[Note 160: J'ajoutais, en terminant, quelques conseils de dtail
relatifs  une future rimpression; ils deviennent inutiles 
reproduire, le voeu que j'exprimais ayant t surabondamment
rempli.--(Voir encore sur M. Joubert un article de moi au tome 1er des
_Causeries du Lundi_, et l'ouvrage intitul: _Chateaubriand et son
Groupe littraire..._; il revient presque  chaque page.)]



LONARD[161]

[Note 161: Cet article a t donn au _Journal des Dbats_ (21 avril
1843), avec destination aux victimes du tremblement de terre de la
Guadeloupe: l'humble obole marque au nom de Lonard revenait de droit 
ses infortuns compatriotes.]

Dans mon got bien connu pour les potes lointains et plus qu' demi
oublis, pour les toiles qui ont pli, j'avais toujours eu l'ide de
revenir en quelques pages sur un auteur aimable dont les tableaux riants
ont occup quelques matines de notre enfance, et dont les vers faciles
et sensibles se sont gravs une fois dans nos mmoires encore tendres.
Mais, tout en berant ce petit projet, je le laissais dormir avec tant
d'autres plus graves et qui ont toute chance de ne jamais clore. Je ne
m'attendais pas que parler de Lonard pt redevenir une occasion qu'il
fallt saisir au passage, un rapide et triste -propos.

C'est un ge en tout assez fcheux pour le pote entr dans la postrit
(s'il n'est pas dcidment du petit nombre des seuls grands et des
immortels) que de devenir assez ancien dj pour tre hors de mode et
paratre surann d'lgance, et de n'tre pas assez vieux toutefois
pour qu'on l'aille rechercher  titre de curiosit antique ou de raret
refleurie. La plupart de nos potes agrables du XVIIIe sicle se
trouvent aujourd'hui dans ce cas; ils ne sont pas encore passs  l'tat
de potes du XVIe. Il y a l, pour les noms qui survivent, un ge
intermdiaire, ingrat, qui ne sollicite plus l'intrt et appelle plutt
une svrit injuste et extrme,  peu prs comme, pour les vivants, cet
espace assez maussade qui s'tend entre la premire moiti de la vie
et la vieillesse. On n'a plus du tout la fleur; on n'est pas encore
respect et consacr. La renomme posthume des potes a aussi sa
cinquantaine.

Lonard y chappera aujourd'hui. Sa destine incomplte et touchante,
revenant se dessiner, comme sur un fond de tableau funbre, dans le
malheur commun des siens, rappellera l'intrt qu'elle mrita d'inspirer
tout d'abord, et nul ici ne s'avisera de reprocher l'indulgence.

Nicolas-Germain Lonard, n  la Guadeloupe en 1744, vint trs-jeune
en France, y passa la plus grande partie des annes de sa vie, mais il
retourna plusieurs fois dans sa patrie premire. Absent, il y pensa
toujours; elle exera sur lui,  distance et  travers toutes les
vicissitudes de fortune, une attraction puissante et pleine de secrtes
alternatives. Il mettait le pied sur le vaisseau qui devait l'y ramener
encore, lorsqu'il expira.

Lonard avait dix-huit ans lorsque parut en France (1762) la traduction
des Idylles de Gessner par Huber, laquelle obtint un prodigieux succs
et enflamma beaucoup d'imaginations naissantes. Les journaux, les
recueils du temps, les trennes et almanachs des Muses furent inonds de
traductions et imitations en vers, d'aprs la version en prose. Gessner,
le libraire-imprimeur de Zurich, devint une des idoles de la jeunesse
potique, comme cet autre imprimeur Richardson pour sa _Clarisse_. De
tels contrastes flattaient les gots du XVIIIe sicle, qui tait dans
la meilleure condition d'ailleurs pour adorer l'idylle  laquelle ses
moeurs se rapportaient si peu. On eut alors en littrature comme la
monnaie de Greuze. Parmi la foule des noms, aujourd'hui oublis, qui se
firent remarquer par l'lgance et la douceur des imitations, Lonard
fut le premier en date et en talent, Berquin le second. L'idylle, telle
que la donnait Gessner et que la reproduisait Lonard, tait simplement
la pastorale dans le sens restreint du genre. Le genre idyllique, en
effet, peut se concevoir d'une manire plus tendue, plus conforme, mme
dans son idal,  la ralit de la vie et de la nature. M. Fauriel,
dans les ingnieuses _Rflexions_ qui prcdent sa traduction de _la
Parthnide_ de Baggesen, tablit que ce n'est point la condition des
personnages reprsents dans la posie idyllique qui en constitue
l'essence, mais que c'est proprement l'accord de leurs actions avec
leurs sentiments, la conformit de la situation avec les dsirs
humains, en un mot la rencontre harmonieuse d'un certain tat de calme,
d'innocence et de bonheur, que la nature comporte peut-tre, bien
qu'il soit surtout rserv au rve. Ainsi, dans les grands pomes
non idylliques, chacun sait d'admirables morceaux qu'on peut, sans
improprit, qualifier d'idylles, et qui sont, mme en ce genre, les
exemples du ton certes le plus lev et du plus grand caractre. Qu'on
se rappelle dans _l'Odysse_ l'pisode charmant de Nausicaa au sortir
de la plus affreuse dtresse d'Ulysse; dans Virgile, la seconde vie des
hommes vertueux sous les ombrages de l'Elyse; dans le Tasse, la fuite
d'Herminie chez les bergers du Jourdain; dans Camons, l'arrive de Gama
 l'le des Nrides; dans Milton, les amours de l'den. En tous ces
morceaux, l'motion se redouble du contraste de ce qui prcde ou de ce
qui va suivre, du bruit lointain des combats ou des naufrages, et
du cercle environnant de toutes les calamits humaines un moment
suspendues. Si idal, si divin que soit le tableau, il garde encore du
rel de la vie.

Le genre idyllique, du moment qu'il se circonscrit, qu'il s'isole et se
dfinit en lui-mme, devient  l'instant quelque chose de bien moins
lev et de moins fcond. Il y a lieu pourtant dans les pomes d'une
certaine tendue qui s'y rapportent, dans _Louise_, dans _Hermann
et Dorothe_,  des contrastes mnags qui sauvent la monotonie et
loignent l'ide du factice. Cet cueil est encore vitable dans les
pices plus courtes, dans les simples glogues et idylles proprement
dites, qui, d'ailleurs, permettent bien moins de laisser entrevoir le
revers de la destine et de diversifier les couleurs; mais Thocrite
bien souvent, et Goldsmith une fois, y ont russi. Lonard, s'il ne
vient que trs-loin aprs eux pour l'originalit du cadre et de la
pense, pour la vigueur et la nouveaut du pinceau, a su du moins
conserver du charme par le naturel.

N sous le ciel des tropiques, au sein d'une nature  part, dont il ne
cessa de se ressouvenir avec amour, il ne semble jamais avoir song  ce
que le hasard heureux de cette condition pouvait lui procurer de traits
singuliers et nouveaux dans la peinture de ses paysages, dans la
dcoration de ses scnes champtres. Parny lui-mme et Bertin, en leurs
lgies, n'ont gure song  retremper aux horizons de l'Ile-de-France
les descriptions trop affadies de Paphos et de Cythre. En son pome des
_Saisons_, au chant de l'_t_, Lonard disait:

  Quels beaux jours j'ai gots sur vos rives lointaines,
  Lieux chris que mon coeur ne saurait oublier!
  Antille merveilleuse, o le baume des plaines
  Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier!
  Ramne-moi, Pomone,  ces douces contres....

Toujours _Pomone_. Et plus loin, en des vers d'ailleurs bien lgants,
le pote ajoute:

  Mais ces riches climats fleurissent en silence;
  Jamais un chantre ail n'y porte sa cadence:
  Ils n'ont point Philomle et ses accents si doux,
  Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux.
  Autour de ces rochers o les vents sont en guerre,
  Le terrible Typhon a pos son tonnerre....

Passe pour _Philomle_. On peut la rappeler pour dire avec regret que
ces printemps ternels ne l'ont pas. Mais s'il s'agit de ces ouragans
que rien n'gale, pourquoi ne pas laisser le vieux _Typhon_ sous son
Etna? C'est la gloire propre de Bernardin de Saint-Pierre d'avoir, le
premier, reproduit et comme dcouvert ce nouveau monde clatant, d'en
avoir nomm par leur vrai nom les magnificences, les flicits, les
temptes, dans sa grande et virginale idylle.

Lonard, d'ailleurs, en mme temps qu'il panchait au sein d'un genre
riant son me honnte et sensible, tudiait beaucoup et recherchait tout
ce qui pouvait composer et assortir le bouquet pastoral qu'il voulait
faire agrer au public. Il ne se tient pas du tout  Gessner; les
anciens, Tibulle, Properce, lui fournissent des motifs  demi lgiaques
qu'il s'approprie et paraphrase avec une grce affaiblie; il en demande
d'autres  Sapho,  Bion et  Moschus; il en emprunte surtout aux
Anglais, si riches alors en ce genre de tableaux. L'imitation qu'il
a donne du _Village dtruit_, de Goldsmith, a de l'agrment, de
l'aisance; et offre mme une sorte de relief, si on vite de la comparer
de trop prs avec l'original. En un mot, dans cette carrire ouverte au
commencement du sicle par Racine fils et par Voltaire, et suivie si
activement en des sens divers par Le Tourneur et Ducis, par Suard et
l'abb Arnaud, Lonard  son tour fait un pas; il est de ceux qui
tendent  introduire une veine des littratures trangres modernes dans
la ntre. Il reprsente assez bien chez nous un diminutif de Thompson,
de Collins, ou mieux un Penrose, quelqu'un de ces doux potes vicaires
de campagne. Mais puisque ce n'est pas, comme chez Andr Chnier, l'art
des combinaisons (_junctura pollens_), le procd savant, la fermet
des tons et des couleurs qu'on espre trouver en lui, on doit prfrer
celles de ses pices o,  travers les rminiscences de ses modles,
il nous a donn quelques marques directes et attendrissantes, quelques
tmoignages intimes de lui-mme: _l'Ermitage, le Bonheur, les Regrets,
les Deux Ruisseaux_.

Un grand vnement de coeur remplit sa jeunesse et semble avoir dcid
de toute sa destine. Il aima, il fut aim; mais, au moment de possder
l'objet promis, une mre cruelle et intresse prfra un survenant
plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir
auparavant sa raison gare; et lui, il passa de longues annes  gmir
amrement en lui-mme,  moduler avec douceur ses regrets. On peut lire
cette histoire sous un voile trs-lgrement transparent dans le roman
qu'il a intitul _la Nouvelle Clmentine_. De plus, ses vers  chaque
instant la rappellent et en empruntent une teinte mlancolique, une
note plaintive et bien vraie. Il chante Arpajon et les bords de l'Orge,
tmoins des serments, et les bosquets de Romainville o les lilas lui
disaient d'esprer. _Flicit passe pour ne plus revenir!_ c'est le
refrain de romance qu'il emprunte au vieux Bertaut et qu'il approprie 
sa peine. Il ne vit plus dsormais, il attend l'heure du soir, la fin de
la journe, le moment de la runion future avec ce qu'il a perdu.

  Un seul tre me manque et tout est dpeupl,

il dit  peu prs cela, comme l'a dit le chantre d'Elvire, mais il ne
cesse de le rpter, de le croire. Les grands potes ont en eux de
puissantes et aussi de cruelles ressources de consolation; leur me,
comme une terre fertile, se renouvelle presque  plaisir, et elle
retrouve plusieurs printemps. Celui qui fit _Werther_ domine sa propre
motion et semble, du haut de son gnie, regarder sa sensibilit un
moment brise, comme le rocher qui surplombe regarde  ses pieds l'cume
de la cascade insense. Le pote plus faible est souvent aussi, le
dirai-je? plus sincre, plus vrai. Il prend au srieux la posie,
l'lgie; il la pratique, il en vit, il en meurt: c'est l une bien
grande faiblesse, j'en conviens, mais c'est humain et touchant.

Une des plus jolies idylles de Lonard est celle des _Deux Ruisseaux_,
bien connue sans doute, mais qui mrite d'tre cite encore, claire
comme elle l'est ici par la connaissance que nous avons de son secret
douloureux:

  Daphnis priv de son amante
  Conta cette fable touchante
  A ceux qui blmaient ses douleurs:
  Deux Ruisseaux confondaient leur onde,
  Et sur un pr sem de fleurs
  Coulaient dans une paix profonde.
  Ds leur source, aux mmes dserts
  La mme pente les rassemble,
  Et leurs voeux sont d'aller ensemble
  S'abmer dans le sein des mers.
  Faut-il que le destin barbare
  S'oppose aux plus tendres amours?
  Ces Ruisseaux trouvent dans leur cours
  Un roc affreux qui les spare.
  L'un d'eux, dans son triste abandon,
  Se dchanait contre sa rive,
  Et tous les chos du vallon
  Rpondaient  sa voix plaintive.
  Un passant lui dit brusquement:
  Pourquoi sur cette molle arne
  Ne pas murmurer doucement?
  Ton bruit m'importune et me gne.
  --N'entends-tu pas, dit le Ruisseau,
  A l'autre bord de ce coteau,
  Gmir la moiti de moi-mme?
  Poursuis ta route,  voyageur!
  Et demande aux Dieux que ton coeur
  Ne perde jamais ce qu'il aime.

La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et
pote agrable lui-mme, valut  Lonard un emploi diplomatique qui le
retint pendant dix annes environ (1773-1783), tantt comme secrtaire
de lgation, tantt mme comme charg d'affaires auprs du
Prince-vque de Lige. Le pays tait beau, les fonctions mdiocrement
assujettissantes; il parat les avoir remplies avec, plus de conscience
et d'assiduit que de got. Je dois aux communications parfaitement
obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus prcis sur cette
poque un peu disparate de la vie de Lonard. Il eut l'honneur d'tre
trois fois charg d'affaires durant l'absence de son ministre, M.
Sabatier de Cabre; la premire depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au
21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 aot 1778; la
troisime depuis le 9 janvier jusqu'au 8 dcembre 1782. C'est  ce
moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succd comme ministre
plnipotentiaire  M. Sabatier, Lonard se retira et rentra en France.
Grtry, dans le mme temps, arrivait  Lige, et y recevait des ovations
patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et
que Lonard et t heureux d'enregistrer.

Les dpches de celui-ci, adresses  M. de Vergennes et conserves
au dpt des Affaires trangres, sont au nombre de soixante; plus de
dpches en tout que d'idylles. On s'aperoit aisment, en y jetant les
yeux, que le pote diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela
peut-tre, il s'applique  justifier par son zle la distinction dont
il est honor. Les affaires de la France avec le Prince et les tats
de Lige taient ncessairement trs-petites; affaires surtout de
libellistes  poursuivre et de dserteurs  rclamer. Pourtant, par
Lige, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne,
dont cet tat faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas
autrichiens nous tenaient spars. L'intrt des Pays-Bas tait
de mettre un mur entre la France et Lige pour fermer cette voie
d'coulement  notre commerce. La France, au contraire, cherchait 
faciliter le passage. Aussi presque toutes les dpches de Lonard
roulent sur l'excution de certaines routes et chausses, de certains
canaux qui avaient t stipuls par un trait rcent. Il faut voir comme
le tendre auteur des _Deux Ruisseaux_ s'y vertue. Le Prince-vque a
l'air d'tre bien dispos pour la France; mais il ne fait pas de ses
tats ce qu'il veut. Ceux-ci tchent de tirer de Versailles un secours
d'argent pour les routes demandes. Le chancelier ou chef du ministre
du prince est au fond moins favorable que son matre. Il s'agit de
pntrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera
bien affect  l'emploi promis. Il y a l un autre _M. de Lonard_ qui
n'est pas le ntre, mais une espce d'ingnieur du Prince, et qu'il
s'agit de capter en tout honneur: une bote d'or avec portrait de Sa
Majest parat produire un effet merveilleux.

A travers cela, et dans les intervalles aprs tout assez monotones,
l'occupation favorite de Lonard tait la composition d'un roman
sentimental intitul _Lettres de deux Amants de Lyon_ (Thrse et
Faldoni), qu'il ne publia qu' son retour, en France et qui eut dans
le temps un succs de larmes. Sous une forme dtourne, il y caressait
encore le souvenir de ses propres douleurs. L'pigraphe qu'il emprunte 
Valre-Maxime dclare tout d'abord sa pense: Du moment qu'on s'aime
de l'amour  la fois le plus passionn et le plus pur, mieux vaut mille
fois se voir unis dans la mort que spars dans la vie.

Je crois pouvoir rapporter aussi  ce sjour de Lige la jolie pice
intitule _le Nouveau Philmon_, o figurent

  Deux ermites voisins des campagnes belgiques.

C'est une variante et un peu une parodie de la mtamorphose du _Philmon
et Baucis_ de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaiet flamande s'y
fait sentir. Une versification familire et charmante, tout  fait digne
de Gresset, amne, en se jouant, de spirituels dtails dans un ton de
malice adoucie. On y voit quelle devait tre la nuance d'esprit de
l'aimable auteur, quand il s'gayait.

Quelques idylles et posies champtres, composes en ces mmes annes,
s'ajoutrent  une nouvelle et assez jolie dition que donna Lonard
(La Haye, 1782). Cette publication littraire amena un petit incident
diplomatique, un cas d'tiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque
je suis aux sources officielles, voici _in extenso_ la grave dpche du
ministre plnipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2
janvier 1782):

M. Lonard avait prsent la nouvelle dition de ses _Pastorales_
au Prince-vque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses
ouvrages. Son Altesse me prvint hier qu'elle lui destinait une
trs-belle tabatire d'or maill, et me dit qu'elle allait le faire
appeler pour la lui offrir devant moi. Je reprsentai au prince que M.
Lonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut pein du
dlai qu'entranerait cette dlicatesse qu'il juge outre, puisque c'est
seulement  titre de pote distingu qu'il s'acquitte envers lui du
plaisir qu'il a d  la lecture de ses Idylles.

Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder
moi-mme en dpt la tabatire, jusqu' ce que M. Lonard et moi
eussions eu l'honneur de vous crire et de vous demander si vous trouvez
bon qu'il l'accepte. Cet expdient a satisfait Son Altesse,  qui M.
Lonard a exprim toute sa reconnaissance. J'ai ajout qu'elle devait
tre bien persuade du regret que j'avais de retarder le bonheur que
goterait M. Lonard, en se parant des tmoignages flatteurs de ses
bonts et de son estime.

M. de Vergennes rpondit qu'il ne voyait aucun inconvnient au cadeau,
et la tabatire fut remise. Une tabatire pour des idylles! Le XVIIIe
sicle ne concevait rien de plus galant que ce prix-l:

  ........Pocula ponam
  Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis[162].

[Note 162: La tabatire tait alors le meuble indispensable,
l'ornement de contenance, la source de l'esprit, _fons leporum_. Quand
on rconcilia l'abb Delille et Rivarol  Hambourg dans l'migration,
ils n'imaginrent rien de mieux que d'changer leurs tabatires. Le
Prince-vque de Lige aurait bien pu dire  Berquin et  Lonard:
_Et vitula tu dignus et hic..._ Vous tes dignes tous les deux de la
tabatire. Lonard, sur la fin de son sjour  Lige, dut connatre le
jeune baron de Villenfagne qui aimait la littrature, qui se fit diteur
des _oeuvres choisies_ du baron de Walef (1779), et qui a depuis
publi deux volumes de _Mlanges_ (1788 et 1810) sur l'histoire et la
littrature tant ligeoises que franaises. J'y ai cherch vainement le
nom de Lonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Evque, alors
rgnant: La Socit d'mulation a pris naissance sous Welbruck; on le
dtermina  s'en dclarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour
consolider cet tablissement. Welbruck tait un prince aimable et lger,
qui ne cherchait qu', s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant
les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire 
presque tous les souverains de l'Europe. (_Mlanges_, 1810, page 62.)
Nous voil difis, mieux que nous ne pouvions l'esprer, sur le Lon X
de l'endroit. La _Biographie universelle_ (article _Welbruck_) lui est
plus favorable. (Voir dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, tome IV,
page 241, une Notice sur Lonard par M. Ferd. Hnaux, 1847.)]

Cependant la chane dore, si lgre qu'elle part, allait peu  l'me
habituellement sensible et rveuse, et, pour tout dire,  l'me malade
de Lonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours
pour tmoigner la gne secrte et pour accuser l'empreinte. Il
regrettait cette chre libert, comme il disait,

  Aux dieux de la faveur si follement vendue.

Son voeu de pote et de crole se reportait par del les mers, vers ce
berceau natal des Antilles, qui lui semblait recler pour son
existence fatigue le dernier abri du bonheur. Lui-mme, en des vers
philosophiques, nous a confess avec grce le faible de son inconstance:

  Mais le temps mme  qui tout cde
  Dans les plus doux abris n'a pu fixer mes pas!
  Aussi lger que lui, l'homme est toujours, hlas!
  Mcontent de ce qu'il possde
  Et jaloux de ce qu'il n'a pas.
  Dans cette triste inquitude
  On passe ainsi la vie  chercher le bonheur:
  A quoi sert de changer de lieux et d'habitude,
  Quand on ne peut changer son coeur?

Revenu de Lige  Paris au commencement de 1783, il partit l'anne
suivante pour les colonies, o il passa trois annes, aprs lesquelles
on le retrouve  Paris en 1787, prt  repartir de nouveau pour la
Guadeloupe, mais cette fois avec le titre de lieutenant gnral de
l'Amiraut et de vice-snchal de l'le. Ainsi la sirne des tropiques
l'appelait et le repoussait tour  tour. Ds qu'il s'en loignait,
elle reprenait  ses veux tout son charme: telle l'Ile-de-France pour
Bernardin de Saint-Pierre, qui de prs l'aima peu, et qui ne nous l'a
peinte si belle que de souvenir. Mais pour Lonard, c'tait plus. Il
semblait en vrit que la patrie ft pour lui la Guadeloupe quand il
tait en France, et la France quand il tait  la Guadeloupe. Celle des
deux patries qu'il retrouvait devenait vite son exil; le mal du pays en
lui ne cessait pas. _Romoe Titur amem ventosus, Tibure Romam_. En ses
meilleurs jours, il est pareil encore  ce pasteur de Sicile, dont il
emprunte la chanson  Moschus, et auquel il se compare: si la mer est
calme, le voil qui convoite le dpart et le voyage aux les Fortunes;
mais, ds que le vent s'lve, il se reprend au rivage,  aimer les
bruits du pin sonore et l'ombre sre du vallon.

Chacun, plus ou moins, est ainsi; chacun a son rve, sa patrie d'au
del, son le du bonheur. Plus heureux peut-tre quand on n'y aborde
jamais! on y croit toujours. Pour Lonard, cette le avait un nom; il y
alla, il en revint, il y retourna pour en revenir encore. Dans cette me
imbue des ides philanthropiques de son sicle, les dsappointements
furent grands, on le conoit, surtout lorsqu'il eut  exercer des
fonctions austres,  maintenir et  distribuer la justice. Ses
fonctions diplomatiques elles-mmes ne l'y avaient gure prpar. Lui
dont tout le code semblait se rsumer d'un mot: _Et moi aussi, je suis
pasteur en Arcadie_, il se trouve brusquement transform en Minos,
sigeant, glaive en main, sur un tribunal. La rvolution de 89 ne manqua
pas d'avoir l-bas son contre-coup, et de susciter des tentatives
d'anarchie. Lonard faillit tre assassin; il parat mme qu'il
n'chappa que bless. Dgot encore une fois et de retour en France
au printemps de 1792, il exhalait  l'ombre du bois de Romainville
ses tristesses dernires, en des stances qui rappellent les plus doux
accents de Chaulieu et de Fontanes; elles sont peu connues, et la
gnration nouvelle voudra bien me pardonner de les citer assez au long,
car ce qui est du coeur ne vieillit pas.

  Enfin je suis loin des orages!
  Les Dieux ont piti de mon sort!
  O mer, si jamais tu m'engages
  A fuir les dlices du port,

  Que les temptes conjures,
  Que les flots et les ouragans
  Me livrent encore aux brigands,
  Dsolateurs de nos contres!

  Quel fol espoir trompait mes voeux
  Dans cette course vagabonde!
  Le bonheur ne court pas le monde;
  Il faut vivre o l'on est heureux.

  Je reviens de mes longs voyages
  Charg d'ennuis et de regrets,
  Fatigu de mes gots volages,
  Vide des biens que j'esprais.

  Dieux des champs! Dieux de l'innocence!
  Le temps me ramne  vos pieds;
  J'ai revu le ciel de la France,
  Et tous mes maux sont oublis.

  Ainsi le pigeon voyageur,
  Demi-mort et tranant son aile,
  Revient, bless par le chasseur,
  Au toit de son ami fidle.

  Devais-je au gr de mes dsirs
  Quitter ces retraites profondes?
  Avec un luth et des loisirs
  Qu'allais-je faire sur les ondes?

  Qu'ai je vu sous de nouveaux cieux?
  La soif de l'or qui se dplace,
  Les crimes souillant la surface
  De quelques marais dsastreux.

  Souvent les Nymphes pastorales
  Me l'avaient dit dans leur courroux:
  Aux rgions des Cannibales
  Que vas-tu chercher loin de nous?...

  Combien de fois dans ma pense
  J'ai dit, les yeux baigns de pleurs:
  Ne verrai-je plus les couleurs
  Du dieu qui rpand la rose?

  Les voil, ces jonquilles d'or,
  Ces violettes parfumes!
  Jacinthes que j'ai tant aimes,
  Enfin je vous respire encor!

  Quelle touchante mlodie!
  C'est Philomle que j'entends.
  Que ses airs, oublis longtemps,
  Flattent mon oreille attendrie!

  J'ai vu le monde et ses misres;
  Je suis las de les parcourir.
  C'est dans ces ombres tutlaires,
  C'est ici que je veux mourir!

  Je graverai sur quelque htre:
  Adieu fortune, adieu projets!
  Adieu rocher qui m'as vu natre!
  Je renonce  vous pour jamais.

  Que je puisse cacher ma vie
  Sous les feuilles d'un arbrisseau,
  Comme le frle vermisseau
  Qu'enferme une lige fleurie!

  Amours, Plaisirs, troupe cleste,
  Ne pourrai-je vous attirer,
  Et le dernier bien qui me reste
  Est-il la douceur de pleurer?

  Mais, hlas! le temps qui m'entrane
  Va tout changer autour de moi:
  Dj mon coeur que rien n'enchane
  Ne sent que tristesse et qu'effroi...

  Ce bois mme avec tous ses charmes,
  Je dois peut-tre l'oublier;
  Et le temps que j'ai beau prier
  Me ravira jusqu' mes larmes.

C'tait l le chant de bienvenue qu'il adressait  la France de 92, 
cette France du 20 juin, et tout  l'heure du 10 aot, du 2 septembre!
il ne tarda pas  se rendre compte de l'anachronisme. On a dit
trs-spirituellement des bergeries de Florian qu'il y manquait _le
loup_. S'il est absent aussi dans les idylles de Lonard, ce n'est pas
que le pote ne l'ait certainement aperu. Il s'est cri en finissant:

  Aux champs comme aux cits, l'homme est partout le mme,
  Partout faible, inconstant, ou crdule, ou pervers,
  Esclave de son coeur, dupe de ce qu'il aime:
  Son bonheur que j'ai peint n'tait que dans mes vers.

Chose singulire! et comme pour mieux vrifier sa maxime, l'agitation de
son coeur le reprit. Ces contres qu'il venait presque de maudire, o la
haine l'a poursuivi, o le rossignol ne chante pas, il veut tout d'un
coup les revoir. Un mal trange le commande; rien ne le retient; ses
amis ont beau s'opposer  un voyage que sa sant dlabre ne permet
plus: il part pour Nantes, et y expire le 26 janvier 93, le jour mme
fix pour son embarquement. Il avait quarante-huit ans.

Comme Florian, comme Legouv, comme Millevoye, comme bien des talents de
cet ordre et de cette famille, Lonard ne put franchir cet ge critique
pour l'homme sensible, pour le pote aimable, et qui a besoin de la
jeunesse. Il ne russit pas  s'en dtacher,  laisser mourir ou
s'apaiser en lui ses facults aimantes et tendres; il mourut avec
elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent 
l'affaiblissement de leur sensibilit,  la dchance de leur coeur, il
resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des
potes,  la liste de ces infortunes frquentes, mais non pas vulgaires.

Sa rputation modeste, et qui et demand pour s'tablir un peu de
silence, s'est trouve comme intercepte dans les grands vnements
qui ont suivi. Au sortir de la Rvolution, un homme de got, un pote
gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres compltes de
l'oncle qui fute son premier matre et son ami. Passant  la Guadeloupe
quelques annes aprs la mort de Lonard, une jeune muse, qui n'est
autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques
notes, devenues plus brlantes, de son souffle mlodieux. Qu'aujourd'hui
du moins l'horrible branlement qui retentit jusqu' nous aille
rveiller un dernier cho sur sa pierre longtemps muette! que cet
incendie lugubre claire d'un dernier reflet son tombeau!

Avril 1843.



ALOISIUS BERTRAND[163]

[Note 163: Ce morceau a t crit pour servir d'introduction au volume
de Bertrand, intitul _Fantaisies  la manire de Rembrandt et de
Callot_, qui s'est publi par les soins de M. Victor Pavie, alors
imprimeur-libraire  Angers (1842).]

Il doit tre dmontr maintenant par assez d'exemples que le mouvement
potique de 1824-1828 n'a pas t un simple engouement de coterie,
le complot de quatre ou cinq ttes, mais l'expression d'un sentiment
prcoce, rapide, aisment contagieux, qui sut vite rallier, autour des
noms principaux, une grande quantit d'autres, secondaires, mais encore
notables et distingus. Si la plupart de ces promesses restrent en
chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en gnral  rien de
complet ni de suprieur, j'aime du moins  y constater, comme
cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de
_non-mdiocre_, et qui mme repousse toute ide de ce mol amoindrissant.
La province fut bientt informe du drapeau qui s'arborait  Paris, et,
sur une infinit de points  la fois, l'lite de la jeunesse du lieu se
hta de rpondre par plus d'un signal et par des accents qui n'taient
pas tous des chos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois
jeunes imaginations un peu vives pour donner l'veil et sonner le tocsin
littraire. Au XVIe sicle, les choses s'taient ainsi passes lors de
la rvolution potique proclame par Ronsard et Du Bellay: le Mans,
Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitt lev leurs recrues et fourni
leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis
disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher,
et, finalement,  voir le rsultat en gros aprs une quinzaine d'annes
de possession de moins en moins dispute, il semble qu'il y ait
conqute.

Louis Bertrand, ou, comme il aimait  se potiser, _Ludovic_, ou plutt
encore _Aloisius_ Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de
ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la
moderne cole, mis hors de combat, en quelque sorte, ds le premier feu
de la mle. S'attacher  tracer,  deviner l'histoire des potes de
talent morts avant d'avoir russi, ce serait vouloir faire,  la guerre,
l'histoire de tous les grands gnraux tus sous-lieutenants; ou ce
serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont
les beaux germes avorts sont tombs sur le rocher. La nature en tous
les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une
fatalit trange marque et distingue l'infortune du pote dont nous
parlons: il a ses stigmates  lui. Si Bertrand ft mort en 1830, vers
le temps o il compltait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la
premire fois, son cercueil aurait trouv le groupe des amis encore
runis, et sa mmoire n'aurait pas manqu de cortge. Au lieu de cette
opportunit du moins dans le malheur, il survcut obscurment, se fit
perdre de vue durant plus de dix annes sans donner signe de vie au
public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort
mme, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a tromp.
Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme prlev cette fracheur d'intrt
qui s'attache aux funrailles prcoces; et en allant mourir, hlas!
sur le lit de Gilbert aprs Hgsippe Moreau, il a presque l'air d'un
plagiaire.

Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette srie de
mchefs et de contre-temps combls par une terminaison si funeste. Quand
mme, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous  cet effet, et ne
nous aurait pas expressment nomm pour rparer  son gard et autant
qu'il serait en nous, ce qu'il appelait _la flonie du sort_, nous
aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir  chaque
groupe littraire, comme  chaque bataillon en campagne, de retirer et
d'enterrer ses morts. Les indiffrents, les empresss qui surviennent
chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un
moment encore! et honneur avant tout  ceux qui ont aim la posie
jusqu' en mourir!

Louis-Jacques-Napolon Bertrand naquit le 20 avril 1807,  Ceva en
Pimont (alors dpartement de Montenotte), d'un pre lorrain, capitaine
de gendarmerie, et d'une mre italienne. Il revint en France,  la
dbcle de l'Empire, g d'environ sept ans, et gardant plus d'un
souvenir d'Italie. Sa famille s'tablit  Dijon; il y fit ses tudes, y
eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible pote Antoine de
Latour; mais Bertrand, fidle au gte, sua le sel mme du terroir et se
naturalisa tout  fait Bourguignon.

Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui
sortent du cadre et qui appartiennent simplement  la France. Ceux qui
restent en propre  la capitale de la Bourgogne, ce sont le prsident de
Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe sicle Tabourot; ils ont l'accent.
Bertrand,  sa manire, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il
suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs,
celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le
Dijon gothique et chevaleresque, plutt que celui des bourgeois et des
vignerons; pourtant il y mle  propos la plaisanterie, la _gausserie_
du cr, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant
des vieux _nols_. Son originalit consiste prcisment  avoir voulu
relever et enfermer sous forme d'art svre et de fantaisie exquise ces
filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-l coul au hasard et
comme par les fentes du tonneau.

Destine bizarre, et qui dnote bien l'artiste! il passa presque toute
sa vie, il usa sa jeunesse  ciseler en riche matire mille petites
coupes d'une dlicatesse infinie et d'une invention minutieuse, pour y
verser ce que nos bons aeux buvaient  mme de la gourde ou dans le
creux de la main.

Il achevait ses tudes en 1827, et dj la posie le possdait tout
entier. Dijon et ses antiquits hroques, et cette frache nature
peuple de lgendes, emplissaient son coeur. Les bords de la Suzon
et les prairies de l'Armanon le captivaient. La nuit, aux grottes
d'Asnires, bien souvent, lui et quelques amis allaient effrayer les
chauves-souris avec des torches et pratiquer un gai sabbat. Un journal
distingu paraissait alors  Dijon et y tentait le mme rle honorable
que remplissait _le Globe_,  Paris. _Le Provincial_, rdig par M.
Thophile Foisset (l'historien du prsident de Brosses), surtout par
Charles Brugnot, pote d'une vraie valeur, enlev bien prmaturment
lui-mme en septembre 1831, ouvrit durant quelques mois ses colonnes
aux essais du jeune Bertrand[164]. Je retrouve l le premier jet et la
premire forme de tout ce qu'il n'a fait qu'augmenter, retoucher et
repolir depuis. C'est dans ce journal qu'il ddiait  l'auteur des _Deux
Archers_,  l'auteur de _Trilby_, les jolies ballades en prose dont la
faon lui cotait autant que des vers. Les vers non plus n'y manquaient
pas; je lis,  la date du 10 juillet, _la Chanson du Plerin qui heurte,
pendant la nuit sombre et pluvieuse,  l'huis d'un chtel_; elle tait
adresse _au gentil et gracieux trouvre de Lutce, Victor Hugo_, et
pouvait sembler une allusion ou requte potique ingnieuse:

[Note 164: Le premier numro, qui parut le 1er mai 1828, contenait, de
lui, une petite chronique de l'an 1304, intitule _Jacques-les-Andelys_,
et depuis lors presque dans chaque numro, jusqu' la fin de septembre,
poque de la suspension du journal, il y insra quelque chose.]

  --Comte, en qui j'espre,
  Soient, au nom du Pre
  Et du Fils,
  Par tes vaillants rotres
  Les flons et tratres
  Dconfits!

  J'entends un vieux garde,
  Qui de loin regarde
  Fuir l'clair,
  Qui chante et s'abrite,
  Seul en sa gurite,
  Contre l'air.

  Je vois l'ombre natre,
  Prs de la fentre
  Du manoir,
  De dame en cornette
  Devant l'pinette
  De bois noir.

  Et moi, barbe blanche,
  Un pied sur la planche
  Du vieux pont,
  J'coute, et personne
  A mon cor qui sonne
  Ne rpond.

  --Comte, en qui j'espre,
  Soient, au nom du Pre, etc.

Voil des rimes et un rhythme qui, ce semble, suffiraient  dater la
pice  dfaut d'autre indication. C'tait le moment de la ballade du
_roi Jean_ et de la ballade _ la Lune_, le lendemain de _la Ronde du
Sabbat_ et la veille des _Djinns_. L'espigle _Trilby_ faisait des
siennes, et Hoffmann aussi allait oprer. Bertrand, dans sa fantaisie
mlancolique et nocturne, tait fort atteint de ces diableries; on peut
dire qu'entre tous il tait et resta fru du lutin, cette fine muse:
_Quem tu Melpomene semel...._

Son rle et t, si ses vers avaient su se rassembler et se publier
alors, de reproduire avec un art achev, et mme superstitieux, de jolis
ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns
de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouvrent  Morat dans
le butin de Charles le Tmraire[165]. Bertrand me fait l'effet d'un
orfvre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par
surcrot s'y serait ml, et,  de certains signes et procds, Nicolas
Flamel aurait reconnu son lve.

[Note 165: Je n'en yeux pour tmoin que ce chapelet de menus couplets
dfils grain  grain en l'honneur de la dfunte cit chevaleresque:

  DIJON.

  O Dijon, la Tille
  Des glorieux ducs,
  Qui portes bquille
  Dans tes ans caducs!

  Jeunette et gentille,
  Tu bus tour  tour
  Au pot du soudrille
  Et du troubadour.

  A la brusquembille
  Tu jouas jadis
  Mule, bride, trille,
  Et tu les perdis.

  La grise bastille
  Aux gris tiercelets
  Troua ta mantille
  De trente boulets.

  Le retre qui pille
  Nippes au bahut,
  Nonnes sous leur grille,
  Te cassa ton luth.

  Mais  la cheville
  Ta main pend encor
  Serpette el faucille,
  Rustique trsor.

  O Dijon, la fille
  Des glorieux ducs,
  Qui portes bquille
  Dans tes ans caducs,

  , vite une aiguille,
  Et de ta maison
  Qu'un vert pampre habille,
  Recouds le blason!

]

En rpondant  la prcdente ballade du _Plerin_ et en parlant aussi
des autres morceaux insrs dans le _Provincial_, Victor Hugo lui avait
crit qu'il possdait au plus haut point les secrets de la forme et de
la facture, et que _notre Emile Deschamps lui-mme_, le matre d'alors
en ces gentillesses, _s'avouerait gal_. Par malheur Bertrand ne
composa pas  ce moment assez de vers de la mme couleur et de la mme
saison pour les runir en volume; mcontent de lui et difficile,
il retouchait perptuellement ceux de la veille; il se crait plus
d'entraves peut-tre que la posie rime n'en peut supporter. Dou de
haut caprice plutt qu'panch en tendresse, au lieu d'ouvrir sa veine,
il distillait de rares stances dont la couleur ensuite l'inquitait.
Voici pourtant une charmante pice naturelle et simple, o s'exprime
avec vague le seul genre de sentiment tendre, et bien fantastique
encore, que le discret pote ait laiss percer dans ses chants:


LA JEUNE FILLE.

    Est-ce votre amour que tous regrettez? Ma fille, il faudrait autant
    pleurer un songe.

    (ATALA).

  Rveuse et dont la main balance
  Un vert et flexible rameau,
  D'o vient qu'elle pleure en silence,
  La jeune fille du hameau?

  Autour de son front je m'tonne
  De ne plus voir ses myrtes frais;
  Sont-ils tombs aux jours d'automne
  Avec les feuilles des forts?

  Tes compagnes sur la colline
  T'ont vue hier seule  genoux,
  O toi qui n'es point orpheline
  Et qui ne priais pas pour nous!

  Archange,  sainte messagre,
  Pourquoi tes pleurs silencieux?
  Est-ce que la brise lgre
  Ne veut pas t'enlever aux cieux?

  Ils coulent avec tant de grce,
  Qu'on ne sait, malgr ta pleur,
  S'ils laissent une amre trace,
  Si c'est la joie ou la douleur.

  Quand tu reprendras solitaire
  Ton doux vol, soeur d'Alaciel,
  Dis-moi, la clef de ce mystre,
  L'emporteras-tu dans le ciel?

  30 septembre 1828.

Sans prtendre sonder,  mon tour, le secret de cette destine de pote
et mettre la main sur la clef fuyante de son coeur, il me semble, 
voir jusqu' la fin sa solitaire imagination se dvorer comme une lampe
nocturne et la flamme sans aliment s'garer chaque soir aux lieux
dserts,--il me semble presque certain que cette jeune Fille idale, cet
Ange de posie, celle que M. de Chateaubriand a baptise _la Sylphide_,
fut rellement le seul tre  qui appartint jamais tout son amour; et
comme il l'a dit dans d'autres stances du mme temps:

  C'est l'Ange envol que je pleure,
  Qui m'veillait en me baisant,
  Dans des songes clos  l'heure
  De l'toile et du ver-luisant.

  Toi qui fus un si doux mystre,
  Fantme triste et gracieux,
  Pourquoi venais-tu sur la terre
  Comme les Anges sont aux cieux?

  Pourquoi dans ces plaisirs sans nombre,
  Oublis du terrestre sjour,
  Ombre rveuse, aimai-je une Ombre
  Infidle  l'aube du jour[166]?

[Note 166: Plus tard pourtant, si nous en croyons quelques lgers
indices, il aurait aim moins vaguement, ou cru aimer; mais, mme
alors, le meilleur de son coeur dut tre toujours pour l'_Ange_ et pour
l'_Ombre_.]

De ces premires saisons de Bertrand, en ce qu'elles avaient de suave,
de franc malgr tout et d'heureux, rien ne saurait nous laisser une
meilleure ide qu'une page toute naturelle, qu'il a retranche ensuite
de son volume de choix, prcisment comme trop naturelle et trop
prolonge sans doute, car il aimait  rflchir  l'infini ses
impressions et  les concentrer, pour ainsi dire, sous le cristal de
l'art. Mais ici nous le prenons sur le fait; ce n'est plus  _l'huis
d'un chtel_ que frappe mignardement le plerin, c'est tout bonnement 
la porte d'une ferme, durant une course  travers ces grasses et saines
campagnes:

Je n'ai point oubli, raconte-t-il, quel accueil je reus dans une
ferme  quelques lieues de Dijon, un, soir d'octobre que l'averse
m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, aprs avoir visit
les plateaux boiss et les _combes_ encore vertes de Chamboeuf[167]. Je
heurtai dmon bton de houx  la porte secourable, et une jeune paysanne
m'introduisit dans une cuisine enfume, toute claire, toute ptillante
d'un feu de sarment et de chnevottes. Le matre du logis me souhaita
une bienvenue simple et cordiale; sa moiti me fit changer de linge et
prparer un chaudeau, et l'aeul me fora de prendre sa place, au coin
du feu, dans le gothique fauteuil de bois de chne que sa culotte
(milady me le pardonne!) avait poli comme un miroir. De l, tout en me
schant, je me mis  regarder le tableau que j'avais sous les yeux. Le
lendemain tait jour de march  la ville, ce que n'annonait que
trop bien l'air affair des habitants de la ferme, qui htaient les
prparatifs du dpart. La cuisine tait encombre de paniers o les
servantes rangeaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la
bonne Fe aurait choisie pour en faire un carrosse  Cendrillon, l des
sacs de pommes et de poires qui embaumaient la chambre d'une douce
odeur de fruits mrs, ou des poulets montrant leur rouge crte par les
barreaux de leur prison d'osier. Un chasseur arriva, apportant le gibier
qu'il avait tu dans la journe; de sa carnassire qu'il vida sur la
table s'chapprent des livres, des pluviers, des halbrans, dont un
plomb cruel avait ensanglant la fourrure ou le plumage. Il essuya
complaisamment son fusil, l'enferma dans une robe d'tamine, et
l'accrocha au manteau de la chemine, entre l'pi insigne de bl de
Turquie et la branche ordinaire du buis saint. Cependant rentraient d'un
pas lourd les valets de charrue, secouant leurs bottes jaunes de la
glbe et leurs gutres dtrempes. Ils grondaient contre le temps qui
retardait le labourage et les semailles. La pluie continuait de battre
contre les vitres; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la
basse-cour. Sur le feu que soufflait l'aeul avec ce tube de fer creux,
ustensile oblig de tout foyer rustique, une chaudire se couronnait
d'cume et de vapeurs au sifflement plaintif des branches d'_toc_[168]
qui se tordaient comme des serpents dans les flammes: c'tait le souper
qui cuisait. La nappe mise, chacun s'assit, matres et domestiques, le
couteau et la fourchette en main, moi  la place d'honneur, devant un
norme chteau embastionn de choux et de lard, dont il ne resta pas une
miette. Le berger raconta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on
goguenarda. Quelles honntes figures dans ces bonnets de laine bleue!
quelles robustes sants dans ces sayons de toile couleur de terreau!
Ah! la paix et le bonheur ne sont qu'aux champs. Le mtayer et sa femme
m'offrirent un lit que j'aurais t bien fch d'accepter: je voulus
passer la nuit dans la crche. Rien de _rembranesque_ comme l'aspect
de ce lieu qui servait aussi de grange et de pressoir: des boeufs qui
ruminaient leur pitance, des nes qui secouaient l'oreille, des agneaux
qui ttaient leur mre, des chvres qui tranaient la mamelle, des
ptres qui retournaient la litire  la fourche; et, quand un trait
de lumire enfilait l'ombre des piliers et des votes, on apercevait
confusment des fenils bourrs de fourrage, des chariots chargs de
gerbes, des cuves regorgeant de raisins, et une lanterne teinte
pendant  une corde. Jamais je n'ai repos plus dlicieusement. Je
m'endormis au dernier chant du grillon tapi dans ma couche odorante
de paille d'orge, et je m'veillai au premier chant du coq battant de
l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme.--Et c'est l pourtant
ce que, vous, qui le sentez et le dpeignez si bien, vous quittez
toujours[169]!

[Note 167: _Combe_, creux de valle de toutes parts entoure de
montagnes et n'ayant qu'une issue.]

[Note 168: _toc_, souche morte.]

[Note 169: On peut rapprocher celle page de Bertrand de la pice
clbre du pote Burns: _Le Samedi soir dans la chaumire_. On verrait
en quoi cette dernire, indpendamment de la forme potique, reste
encore trs-suprieure. Car, l o Bertrand veut tre surtout
pittoresque, Burns se montre en outre cordial, moral, chrtien,
patriote. Son pisode de Jenny introduit et personnifie la chastet de
l'motion; la Bible, lue tout haut, renvoie sur toute la scne une lueur
religieuse. Puis viennent ces hautes penses sur _la grandeur de la
vieille cosse_ qui s'appuie  de telles images du foyer: _Sic fortis
Etruria crevit_. Nul exemple n'est capable de faire mieux saisir le ct
quelque peu dfectueux de l'cole et de la manire que Bertrand adopta
et poussa de plus en plus. Mme  ses meilleurs moments, il s'est trop
retranch des sources vives.--On ne saurait aussi,  propos de cette
page, ne pas se souvenir de l'admirable tableau qui termine l'idylle de
Thocrite, _les Thalysies_. Ces trois morceaux en regard appellent bien
des penses. Si enfin l'on y joint le charmant tableau de _l'Euboque_
de Dion Chrysostome et l'arrive du naufrag dans la cabane du chasseur,
on aura au complet tous les sujets de comparaison.]

La suspension du _Provincial_ laissait Bertrand libre, et nous le vmes
arriver  Paris vers la fin de 1828 ou peut-tre au commencement de
1829. Il ne nous parut pas tout  fait tel que lui-mme s'est plu, dans
son _Gaspard de la Nuit_,  se profiler par manire de caricature:
C'tait un pauvre diable, nous dit-il de Gaspard, dont l'extrieur
n'annonait que misres et souffrances. J'avais dj remarqu, dans le
mme jardin, sa redingote rpe qui se boutonnait jusqu'au menton, son
feutre dform que jamais brosse n'avait bross, ses cheveux longs comme
un saule, et peigns comme des broussailles, ses mains dcharnes,
pareilles  des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et
maladive, qu'effilait une barbe nazarenne; et mes conjectures
l'avaient charitablement rang parmi ces artistes au petit-pied, joueurs
de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable et
une soif inextinguible condamnent  courir le monde sur la trace du
Juif-errant. Nous vmes simplement alors un grand et maigre jeune
homme de vingt et un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux
noirs trs-vifs,  la physionomie narquoise et fine sans doute, un peu
chafouine peut-tre, au long rire silencieux. Il semblait timide ou
plutt sauvage. Nous le connaissions  l'avance, et nous crmes d'abord
l'avoir apprivois. Il nous rcita, sans trop se faire prier, et d'une
voix sautillante, quelques-unes de ses petites ballades en prose, dont
le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un
rhythme: on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des
_Plerins polonais_ et dans les _Paroles d'un Croyant_. Bertrand nous
rcita, entre autres, la petite drlerie gothique que voici, laquelle se
grava  l'instant dans nos mmoires, et qui tait comme un avant-got en
miniature du vieux Paris considr magnifiquement du haut des tours de
Notre-Dame:

LE MAON.

LE MATRE MAON:--Regardez ces bastions, ces contre-forts: on les
dirait construits pour l'ternit.

(Schilleb.--_Guillaume Tell_.)

Le maon Abraham Knupfer chante, la truelle  la main, dans les airs
chafaud, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle
de ses pieds et l'glise aux trente arcs-boutants et la ville aux trente
glises.

Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abme
confus des galeries, des fentres, des pendentifs, des clochetons, des
tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile
chancre et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se dcoupent en toile, la citadelle qui
se rengorge comme une gline dans un tourteau, les cours des palais o
le soleil tarit les fontaines, et les clotres des monastres o l'ombre
tourne autour des piliers.

Les troupes impriales se sont loges dans le faubourg. Voil qu'un
cavalier tambourine l-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau 
trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traverse
d'une ganse, et sa queue noue d'un ruban.

Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanach
de gigantesques rames, sur de larges pelouses d'meraude, criblent de
coups d'arquebuse un oiseau de bois fich  la pointe d'un mai.

Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathdrale s'endormit couche
les bras en croix, il aperut de l'chelle,  l'horizon, un village
incendi par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comte dans
l'azur.

On aura remarqu la prcision presque gomtrique des termes et
l'exquise curiosit pittoresque du vocabulaire. Tout cela est vu
et saisi  la loupe. De telles imagettes sont comme le produit du
daguerrotype en littrature, avec la couleur en sus. Vers la fin de
sa vie, l'ingnieux Bertrand s'occupait beaucoup, en effet, du
daguerrotype et de le perfectionner. Il avait reconnu l un procd
analogue au sien, et il s'tait, mis  courir aprs.

Mais alors de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux
gothiques de l'artiste dijonnais pouvait surtout sembler  l'avance une
ciselure habilement faite, une moulure enjolive et savante, destine
 une cathdrale qui tait en train de s'lever. Ou encore c'tait le
peintre en vitraux qui coloriait et peignait ses figures par parcelles,
en attendant que la grande rosace ft monte.

Bertrand nourrissait  cette poque d'autres projets plus tendus, et
il n'entendait que prluder ou peloter, comme on dit, par ces sortes de
_bambochades_. Ses amis de Dijon se flattaient de voir bientt paratre
de lui quelque roman historique qui aurait remu leur chre Bourgogne.
Mais ces longs efforts suivis n'allaient pas  son haleine, et, comme
tant d'organisations ardentes et fines, c'est dans le prlude et dans
l'escarmouche qu'il s'est consum. Singulire, insaisissable nature,
que les gens du monde auraient peine  comprendre et que les artistes
reconnatront bien! Rveur, capricieux, fugitif ou plutt fugace, un
rien lui suffit pour l'attarder ou le dvoyer. Tantt  l'ombre, le long
des rues solitaires, on l'et rencontr rdant et filant d'un air de
Pierre Gringoire,

  Comme un pote qui prend des vers  la pipe.

Tantt, les coudes sur la fentre de sa mansarde, on l'et surpris par
le trou de la serrure causant durant de longues heures avec la ple
girofle du toit. Il avait plus d'un rapport, en ces moments, avec le
peintre paysagiste La Berge, mort d'puisement sur une herbe ou sur une
mousse. Mais Bertrand ne s'en tenait pas l, il allait, il errait. _Un
rayon l'blouit, une goutte l'enivre_, et en voil pour des journes.

Aussi, mme en ces mois de courte intimit, nous le perdions souvent de
vue; il disparaissait, il s'vanouissait pour nous, pour tous, pour ses
amis de Dijon, auxquels il ne pouvait plusse dcider  crire. Dans une
lettre du 2 mai 1829, que nous avons sous les yeux, Charles Brugnot
lui en faisait reproche d'une manire touchante, en le rappelant aux
champtres images du pays et en le provoquant  plus de confiance
et d'abandon: Vous avez beau faire, mon cher Bertrand, je ne puis
m'accoutumer  vous laisser l-bas dans votre imprenable solitude.
Quelque obstin que soit votre silence, je l'attribue plutt  votre
souffrance morale qu' l'oubli de ceux qui vous aiment... (Et aprs
quelques conjectures sur la vie de Paris:) En revanche, mon cher
Bertrand, nous avons des promenades  travers champs qui valent
peut-tre les soires d'Emile Deschamps. Nous avons les pchers tout
ross sur la cte, et les pruniers, les cerisiers, les pommiers, tout
blancs, tout ross, tout embaums, o le rossignol chante; la verdure
des premiers bls, qui cache l'alouette tombe des nues, et la solitude
de nos _Combes_ qui verdissent et gazouillent. Je voudrais vous
apporter ici sur des ailes d'hirondelle, vous dposer  Gouville; l se
trouveraient votre mre, votre jolie soeur, deux ou trois de vos amis.
Nous djeunerions sur l'herbe frache, nous irions errant tout le jour
sur la verdure des bois et des champs; et puis, le soir, vous auriez
vos ailes d'hirondelle qui vous reporteraient  votre case de Paris. Ce
serait le rveil aprs un doux songe.--N'est-ce pas que vous donneriez
bien huit jours de Paris pour une journe comme celle-l?

A dfaut de promenades, ayons donc des lettres. Retrouvons-nous dans
nos lettres. Les indiffrents dcouragent; les coeurs connus remettent
de la chaleur et de la vie dans ceux de leurs amis, quand ils se
touchent. Un livre qui connaissait l'homme a dit: _Voe soli!_ Ne vous
consumez pas ainsi de tristesse et d'amertume, mon cher Bertrand. Pensez
 nous, crivez-nous, vous serez soulag!

Ces bonnes paroles l'atteignaient, le touchaient sans doute, mais ne le
corrigeaient pas. Il souffrait de ce mal vague qui est celui du sicle,
et qui se compliquait pour lui des circonstances particulires d'une
position gne. Un moment, la Rvolution de Juillet parut couper court 
son anxit, et ouvrir une carrire  ses sentiments moins contraints;
il l'avait accueillie avec transport, et nous le retrouvons  Dijon,
durant les deux annes qui suivent, prenant,  ct de son ami Brugnot
et mme aprs sa mort, une part active et, pour tout dire, ardente, au
_Patriote de la Cte-d'Or_. Le rveil ne fut que plus rude; ce _coup de
collier_ en politique l'avait mis tout hors d'haleine; l'artiste en lui
sentait le besoin de respirer. Par malheur, la littrature elle-mme
avait fait tant soit peu naufrage dans la tempte, et si Bertrand avait
recherch de ce ct la place du doux nid mlodieux, il ne l'aurait plus
trouve. Mais il ne parat pas s'tre souci de renouer les anciennes
relations; le hasard seul nous le fit rencontrer une ou deux fois en ces
dix annes; il s'vanouissait de plus en plus.

Que faisait-il?  quoi rvait-il? Aux mmes songes sans doute, aux
ternels fantmes que, par contraste avec la ralit, il s'attachait
 ressaisir de plus prs et  embellir. Il avait repris ses bluettes
fantastiques; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en
voulait composer le plus mignon des chefs-d'oeuvre. On sait, dans
l'antique glogue, le joli tableau de cet enfant qui est tout occup 
cueillir des brins de jonc et  les tresser ensemble, pour en faonner
une cage  mettre des cigales. Eh bien! Bertrand tait un de ces
preneurs de cigales; et pour entire ressemblance, comme ce petit berger
de Thocrite, il ne s'aperut pas que durant ce temps le renard lui
mangeait le djeuner.

ITEM, _il faut vivre_, comme le rptait souvent un pote notaire de
campagne que j'ai connu. La vie matrielle revenait chaque jour avec
ses exigences, et, si sobres, si modiques que fussent les besoins de
Bertrand, il avait  y pourvoir. Je ne suivrai point le pauvre pote en
peine dans la quantit de petits journaux oublis auxquels,  et l, il
payait et demandait l'obole. Un drame fantastique, ou, comme il l'avait
intitul, un _drame-ballade_, fut prsent par lui  M. Harel, directeur
de la Porte-Saint-Martin, qui exprima le regret de ne pouvoir l'adaptera
son thtre. Un moment il sembla que l'existence de Bertrand allait se
rgler: il devint secrtaire de M. le baron Roederer, qui connaissait de
longue main sa famille, et qui eut pour lui des bonts. Mais Bertrand,
 ce mtier du rve, n'avait gure appris  se trouver capable d'un
assujettissement rgulier. Et puis, lui rendre service n'tait pas
chose si facile. Content de peu et avide de l'infini, il avait une
reconnaissance extrme pour ce qu'on lui faisait ou ce qu'on lui voulait
de bien; on aurait dit qu'il avait hte d'en emporter le souvenir ou
d'en respecter l'esprance, et au moindre prtexte commode, au moindre
coin propice, saluant sans bruit et la joie dans le coeur, il fuyait:

  J'esquive doucement et m'en vais  grands pas,
  La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas,
  Le coeur sautant de joie et triste d'apparence[170]....

[Note 170: Mathurin Regnier, satire VIII.]

A travers cela il avait trouv, chose rare! et par la seule piperie
de son talent, un diteur. Eugne Renduel avait lu le manuscrit des
_Fantaisies de Gaspard_, y avait pris got, et il ne s'agissait plus que
de l'imprimer. Mais l'diteur, comme l'auteur, y dsirait un certain
luxe, des vignettes, je ne sais quoi de trop complet. Bref on attendit,
et le manuscrit pay, modiquement pay, mais enfin ayant trouv matre,
continuait, comme ci-devant, de dormir dans le tiroir. Bertrand, une
fois l'affaire conclue et le denier touch, s'en tait all selon
sa mthode, se voyant dj sur vlin et caressant la lueur. Un jour
pourtant il revint, et ne trouvant pas l'diteur au gte, il lui laissa
pour _memento_ gracieux la jolie pice qui suit:

A M. EUGNE RENDUEL.

SONNET.

  Quand le raisin est mr, par un ciel clair et doux,
  Ds l'aube,  mi-coteau rit une foule trange.
  C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange,
  Matres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous.

  A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous?
  Le matin vous veille, veillant sa voix d'ange.
  Mon compre, chacun en ce temps-ci vendange;
  Nous avons une vigne:--eh bien! vendangeons-nous?

  Mon livre est cette vigne, o, prsent de l'automne,
  La grappe d'or attend, pour couler dans la tonne,
  Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit.

  J'invite mes voisins, convoqus sans trompettes,
  A s'armer promptement de paniers, de serpettes.
  Qu'ils tournent le feuillet: sous le pampre est le fruit.

5 octobre 1840.

Cependant,  trop attendre, sa vie frle s'tait use, et cette potique
gaiet d'automne et de vendanges ne devait pas tenir. Une premire fois,
se trouvant pris de la poitrine, il tait entr  la Piti dans
les salles de M. Serres, sans en prvenir personne de ses amis; la
dlicatesse de son coeur le portait  pargner de la sorte  sa modeste
famille des soins difficiles et un spectacle attristant. Durant les huit
mois qu'il y resta, il put voir souvent passer M. David le statuaire,
qui allait visiter un jeune lve malade. M. David avait de bonne heure,
ds 1828, conu pour le talent de Bertrand la plus haute, la plus
particulire estime, et il tait destin  lui tmoigner l'intrt
suprme. Bertrand lui a, depuis, avou l'avoir reconnu de son lit; mais
il s'tait couvert la tte de son drap, en rougissant. Aprs une espce
de fausse convalescence, il retomba de nouveau trs-malade, et dut
entrer  l'hospice Necker vers la mi-mars 1841. Mais, cette fois, sa
fiert vaincue cda aux sentiments affectueux, et il appela auprs de
son lit de mort l'artiste minent et bon, qui, durant les six semaines
finales, lui prodigua d'assidus tmoignages, recueillit ses paroles
fivreuses et transmit ses volonts dernires. Bertrand mourut dans l'un
des premiers jours de mai. M. David suivit seul son cercueil; c'tait la
veille de l'Ascension; un orage effroyable grondait; la messe mortuaire
tait dite, et le corbillard ne venait pas. Le prtre avait fini par
sortir; l'unique ami prsent gardait les restes abandonns. Au fond de
la chapelle, une soeur de l'hospice dcorait de guirlandes un autel pour
la fte du lendemain.

L'humble nom, du moins, subsistera dsormais autre part encore que sur
la croix de bois du cimetire de Vaugirard, o le mme ami l'a fait
tracer. C'est le manuscrit exactement prpar par l'auteur pour
l'impression, qui, retir, moyennant accord, des mains du premier
diteur, se publie aujourd'hui  Angers sous des auspices fidles; cette
rsurrection veillera dans la patrie dijonnaise plus d'un cho. Je n'ai
pas  entrer ici dans le dtail du volume; je n'ai fait autre chose que
le caractriser par tout ceci, en racontant l'homme mme: depuis la
pointe des cheveux jusqu'au bout des ongles, Bertrand est tout entier
dans son _Gaspard de la Nuit_. Si j'avais  choisir entre les pices
pour achever l'ide du portrait, au lieu des joujoux gothiques dj
indiqus, au lieu des tulipes hollandaises et des miniatures sur mail
de Japon qui ne font faute, je tirerais de prfrence, du sixime livre
intitul _les Silves_, les trois pages de nature et de sentiment, _Ma
Chaumire, Sur les Rochers de Chvremorte, et Encore un Printemps_. La
premire doit tre d'avant 1830, lorsqu'avec un peu de complaisance on
se permettait encore de rver un roi suzerain en son Louvre; les deux
autres portent leur date et nous rendent avec une grce exquise le
trs-proche reflet d'une ralit douloureuse. Les voici donc, et avec
leurs pigraphes, pompon en tte; quand on cite le minutieux auteur, il
y aurait conscience de rien oublier.

MA CHAUMIRE.

    En automne, les grives viendraient s'y reposer, attires par les
    baies au rouge vif du sorbier des oiseleurs.

    (Le baron R. MONTHERM.)

    Levant ensuite les yeux, la bonne vieille vit comme la bise
    tourmentait les arbres et dissipait les traces des corneilles qui
    sautaient sur la neige autour de la grange.

    (Le pote allemand Voss.--Idylle XIII.)

    Ma chaumire aurait, l't, la feuille des bois pour parasol, et
    l'automne, pour jardin, au Lord de la fentre, quelque mousse qui
    enchsse les perles de la pluie, et quelque girofle qui fleure
    l'amande.

    Mais l'hiver, quel plaisir, quand le matin aurait secou ses
    bouquets de givre sur mes vitres geles, d'apercevoir bien loin, 
    la lisire de la fort, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant,
    lui et sa monture, dans la neige et dans la brume!

    Quel plaisir, le soir, de feuilleter, sous le manteau de la chemine
    flambante et parfume d'une bourre de genivre, les preux et
    les moines des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils
    semblent, les uns jouter, les autres prier encore!

    Et quel plaisir, la nuit,  l'heure douteuse et ple qui prcde le
    point du jour, d'entendre mon coq s'gosiller dans le gelinier et le
    coq d'une ferme lui rpondre faiblement, sentinelle lointaine juche
    aux avant-postes du village endormi!

    Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,-- ma Muse inabrite
    contre les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs
    qu'il ignore le nombre de ses chteaux, ne nous marchanderait pas
    une pauvre chaumine!


SUR LES ROCHERS DE CHVREMORTE[171].

[Note 171: A une demi-lieue de Dijon.]

    Et moi aussi j'ai t dchir par les pines de ce dsert, et j'y
    laisse chaque jour quelque partie de ma dpouille.

    (_Les Martyrs_, livre X.)

Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chnes et les bourgeons
du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent
d'amour ensemble.

Aucun baume, le matin aprs la pluie, le soir aux heures de la rose; et
rien, pour charmer l'oreille, que le cri du petit oiseau qui qute un
brin d'herbe.

Dsert qui n'entends plus la voix de Jean-Baptiste! Dsert que
n'habitent plus ni les ermites ni les colombes!

Ainsi mon me est une solitude o, sur le bord de l'abme, une main  la
vie et l'autre  la mort, je pousse un sanglot dsol.

Le pote est comme la girofle qui s'attache frle et odorante au
granit, et demande moins de terre que de soleil.

Mais, hlas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont ferms les yeux
si charmants qui rchauffaient mon gnie!

22 Juin 1832.

ENCORE UN PRINTEMPS.

    Toutes les penses, toutes les passions qui agitent le coeur mortel
    sont les esclaves de l'amour. (COLERIDGE.)

    Encore un printemps,--encore une goutte de rose qui se bercera un
    moment dans mon calice amer, et qui s'en chappera comme une larme.

    O ma jeunesse! tes joies ont t glaces par les baisers du temps,
    mais tes douleurs ont survcu au temps qu'elles ont touff sur leur
    sein.

    Et vous qui avez parfil la soie de ma vie,  femmes! s'il y a eu
    dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi,
    quelqu'un de tromp, ce n'est pas vous!

    O printemps! petit oiseau de passage, notre hte d'une saison, qui
    chantes mlancoliquement dans le coeur du pote et dans la rame du
    chne!

    Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du
    jeune pote, parmi le monde, au front du vieux chne parmi les bois!

Paris, 11 mai 1836.


Que conclure, en finissant, de cette infortune de plus ajoute  tant
d'autres pareilles, et y a-t-il quelque chose  conclure? Faut-il
prtendre, par ces tristes exemples, corriger les potes, les gurir de
la posie; et pour eux, natures tranges, le charme du malheur racont
n'est-il pas plutt un appt? Constatons seulement, et pour que les
moins entrans y rflchissent, constatons la lutte ternelle, ingale,
et que la socit moderne, avec ses industries de toute sorte, n'a fait
que rendre plus dure. La fable antique parle d'un berger ou chevrier,
Comatas, qui, pour avoir trop souvent sacrifi de ses chvres aux Muses,
fut puni par son matre et enferm dans un coffre o il devait mourir de
faim; mais les abeilles vinrent et le nourrirent de leur miel. Et quand
le matre, quelques temps aprs, ouvrit le coffre, il le trouva vivant
et tout entour des suaves rayons. De nos jours, trop souvent aussi,
pour avoir voulu sacrifier imprudemment aux Muses, on est mis  la gne
et l'on se voit pris comme dans le coffre; mais on y reste bris, et les
abeilles ne viennent plus.

Juillet 1842.



LE COMTE DE SGUR.

Les crivains polygraphes sont quelquefois difficiles  classer;
s'ils se sont rpandus sur une infinit de genres et de sujets, sur
l'histoire, la politique du jour, la posie lgre, les essais de
critique et les jeux du thtre, on cherche leur centre, un point de vue
dominant d'o l'on puisse les saisir d'un coup d'oeil et les embrasser.
Quelquefois ce point de vue manque; le jugement qu'on porte sur eux
s'tend alors un peu au hasard et demeure dispers comme leur vie et les
productions mmes de leur plume. Mais on est heureux lorsqu' travers
cette varit d'emplois et de talents on arrive de tous les cts,
on revient par tous les chemins au moraliste et  l'homme,  une
physionomie distincte et vivante qu'on reconnat d'abord et qui sourit.

C'est ce qui doit nous rassurer aujourd'hui que nous avons  parler de
M. de Sgur. Sa longue vie, traverse de tant de vicissitudes, serait
intressante  coup sr, peu aise pourtant  drouler dans son tendue
et  rassembler: lui-mme, en la racontant, il s'est arrt aprs
la priode brillante de sa jeunesse. Ses ouvrages littraires sont
nombreux, divers, ns au gr des mille circonstances: ses oeuvres dites
compltes ne les renferment pas tout entiers. Mais  travers tout, ce
qui importe le plus, l'homme est l pour nous guider et nous rappeler;
il reparat en chaque ouvrage et dans les intervalles avec sa nature
expressive et bienveillante, avec son esprit net, judicieux et fin, son
tour affectueux et lger, sa morale perptuelle, touche  peine, cette
philosophie aimable de tous les instants qui rpand sa douce teinte sur
des fortunes si diffrentes, et qui fait comme l'unit de sa vie.

Ses _Mmoires_ nous le peignent  ravir durant les quinze dernires
annes de l'ancienne monarchie jusqu' l'heure o clata la Rvolution
de 89. N en 1753, il avait vingt ans  l'avnement de Louis XVI au
trne. Lui, le vicomte de Sgur son frre, La Fayette, Narbonne, Lauzun,
et quelques autres, ils taient ce que Fontanes appelait les _princes
de la jeunesse_. C'est toujours une belle chose d'avoir vingt ans; mais
c'est chose doublement belle et heureuse de les avoir au matin d'un
rgne, au commencement d'une poque, de se trouver du mme ge que son
temps, de grandir avec lui, de sentir harmonie et accord dans ce qui
nous entoure. Avoir vingt ans en 1800,  la veille de Marengo, quel
idal pour une me hroque! avoir vingt ans en 1774, quand on tenait
 Versailles et  la cour, c'tait moins grandiose, mais bien flatteur
encore: on avait l devant soi quinze annes  courir d'une vive,
blouissante et fabuleuse jeunesse.

M. de Sgur nous fait toucher en mainte page de ses _Mmoires_ la
runion de circonstances favorables qui rendait comme unique dans
l'histoire ce moment d'illusion et d'esprance. La littrature du XVIIIe
sicle avait t presque en entier consacre  tablir dans l'opinion
les droits des peuples,  retrouver et  promulguer les titres du genre
humain. Les classes privilgies avaient, les premires, accept avec
ardeur ces doctrines grandissantes qui les atteignaient si directement:
c'tait gnrosit  elles, et l'on aime en France  tre gnreux. La
jeune noblesse, en particulier, se piquait de marcher en avant et de
sacrifier de plein gr ce que nul, en fait, ne lui contestait  cette
heure et ce que cette bonne grce en elle relevait singulirement. Elle
manifestait son adoption des ides nouvelles par toutes sortes d'indices
plus ou moins frivoles, par l'anglomanie dans les modes, par la
simplicit du _frac_ et des costumes: Consacrant tout notre temps, dit
M. de Sgur,  la socit, aux ftes, aux plaisirs, aux devoirs peu
assujettissants de la cour et des garnisons, nous jouissions  la fois
avec incurie, et des avantages que nous avaient transmis les anciennes
institutions, et de la libert que nous apportaient les nouvelles
moeurs: ainsi ces deux rgimes flattaient galement, l'un notre vanit,
l'autre nos penchants pour les plaisirs.

Retrouvant dans nos chteaux, avec nos paysans, nos gardes et nos
baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir fodal, jouissant 
la cour et  la ville des distinctions de la naissance, levs par notre
nom seul aux grades suprieurs dans les camps, et libres dsormais de
nous mler sans faste et sans entraves  tous nos concitoyens pour
goter les douceurs de l'galit plbienne, nous voyions s'couler ces
courtes annes de notre printemps dans un cercle d'illusions et dans une
sorte de bonheur qui, je crois, en aucun temps, n'avait t destin qu'
nous. Libert, royaut, aristocratie, dmocratie, prjugs, raison,
nouveaut, philosophie, tout se runissait pour rendre nos jours
heureux, et jamais rveil plus terrible ne fut prcd par un sommeil
plus doux et par des songes plus sduisants.

Ainsi on ne se privait de rien en cet ge d'or rapide; on tait aisment
prodigue de ce qu'on n'avait pas perdu encore; on cumulait lgrement
toutes les fleurs. Les gentilshommes faisaient comme ces princes qui se
donnent les agrments de l'_incognito_, certains d'tre d'autant plus
reconnus et honors. Au sortir d'un duel o l'on avait bless un ami,
on arrivait au djeuner de l'abb Raynal pour y guerroyer contre les
prjugs; on tait le soir du quadrille de la Reine aprs avoir joui
d'une matine patriarcale de Franklin; on courait se battre en Amrique,
et l'on en revenait colonel, pour assister au triomphe des montgolfires
ou aux baquets de Mesmer, et mettre le tout en vaudeville et en chanson.

Ce qu'il faut se hter de dire  la louange de ces hommes aimables, de
ces courtisans-philosophes si lgants et si accomplis, c'est que,
quand vinrent les preuves srieuses, ils ne se trouvrent pas trop
au-dessous: la fortune eut beau s'armer de ses foudres et de ses orages,
elle choua le plus souvent contre leur humeur. On sait l'attitude
inaltrable de Lauzun au pied de l'chafaud, celle de Narbonne au milieu
des rigueurs fameuses de cette retraite glace. Sans avoir eu  se
mesurer  ces conjonctures tout  fait extrmes, les deux frres
Sgur, le comte et le vicomte, avec les nuances particulires qui les
distinguaient, surent garder, eux aussi, leur bonne grce et toutes
leurs qualits d'esprit, plume en main, dans l'adversit.

Ce que ne gardrent pas moins, en gnral, les personnages de cette
poque et de ce rang qui survcurent et dont la vieillesse honore s'est
prolonge jusqu' nous, c'est une fidlit remarquable, sinon  tous les
principes, du moins  l'esprit des doctrines et des moeurs dont s'tait
imbue leur jeunesse; c'est le don de sociabilit, la pratique affable,
tolrante, presque affectueuse, vraiment librale, sans ombre de
misanthropie et d'amertume, une sorte de confiance souriante et deux
fois aimable aprs tant de dceptions, et ce trait qui, dans l'homme
excellent dont nous parlons, formait plus qu'une qualit vague et tait
devenu le fond mme du caractre et une vertu, la bienveillance.

Mais ne devanons point les temps; nous sommes  ces annes d'avant la
Rvolution, lesquelles toutefois il ne faudrait pas juger trop frivoles.
Pour M. de Sgur, cette poque peut se partager en deux moitis spares
par la guerre d'Amrique. A son retour, il entre dans la vie dj
srieuse et dans la seconde jeunesse. Jusqu'alors il n'avait fait
qu'entremler avec agrment les camps et la cour, cultiver la
littrature lgre, et arborer les gots de son ge, non sans profiter
vivement de toutes les occasions de s'clairer ou de se mrir au sein de
ces inapprciables socits d'alors, qu'il appelle si bien des coles
brillantes de civilisation. C'est ce srieux dissimul sous des formes
aimables qui en faisait le charme principal, et dont le secret s'est
perdu depuis. On en retrouve le regret en mme temps que l'expression en
plus d'une page des _Mmoires_ de M. de Sgur; car combien, sous cette
plume facile, d'aperus historiques profonds et vrais! Le lecteur amus
qui court est tent de n'en pas saisir toute la rflexion, tant cela est
dit aisment.

M. de Sgur, au retour de sa campagne d'Amrique, rapportait en
portefeuille une tragdie en cinq actes de _Coriolan_, qu'il avait
compose dans la traverse  bord du _Northumberland_ et qui fut joue
ensuite par ordre de Catherine sur le thtre de l'Ermitage. Quelques
contes, des fables, de jolies romances, de gais couplets, lui avaient
dj valu les encouragements du duc de Nivernais, du chevalier de
Bouflers, et les conseils de Voltaire lui-mme, au dernier voyage du
grand pote  Paris. Ce gracieux bagage de famille et de socit[172]
offrait  la fin son tiquette et comme son cachet dans une spirituelle
approbation et un privilge en parodie qui taient censs maner de la
jeune pouse de l'auteur, petite-fille d'un illustre chancelier:

[Note 172: Une partie se trouve dans les _Mlanges_, et le reste dans
le _Recueil de Famille_, volume qui n'a eu qu'une demi-publicit.]

  D'Aguesseau de Sgur, par la grce d'amour,
  L'ornement de Paris, l'ornement de la cour,
  A tous les gens  qui nous avons l'art de plaire,
  C'est--dire  tous ceux que le bon got claire,
  Salut, honneur, plaisir, richesse et volupt,
  Presque point de raison et beaucoup de sant!
  Notre poux trop enclin  la mtromanie, etc., etc.
  ............................................
  A ces causes voulant bien traiter l'exposant,
  ............................................
  Nous dfendons  tous confiseurs, ptissiers,
  Marchands de beurre ainsi qu' tous les piciers,
  De rien envelopper jamais dans cet ouvrage,
  Quoiqu' vrai dire il soit tout propre  cet usage;
  Ou bien paieront dix fois ce qu'alors il vaudra,
  Modique chtiment qui nul ne ruinera.
  Voulons que le prcis du prsent privilge
  Soit crit  la fin du livre qu'il protge;
  Que l'on y fasse foi comme  l'original,
  Et que les gens de bien n'en disent point de mal.
  Ordonnons  celui de nos gens qui sait lire
  De bien excuter ce que l'on vient d'crire;
  De soutenir partout prose, vers et couplets,
  Nonobstant les clameurs, nonobstant les sifflets:
  Tel est notre plaisir et telle est notre envie.
  Fait dans notre boudoir, bureau digne d'envie,
  Le premier jour de l'an sept cent quatre-vingt-un,
  Et de nos ans un peu plus que le vingt et un.

  Sign d'Aguesseau, comtesse de Sgur.

  Et plus bas, Laure de Sgur.

  (C'tait la fille de l'auteur, ge alors de moins de trois ans.)

Pourtant les dpches crites par M. de Sgur durant sa campagne
d'Amrique avaient donn de sa prudence et de sa finesse d'observation
une assez haute ide, pour qu'au retour M. de Vergennes songet 
le demander au marchal son pre, et  le lancer activement dans la
carrire des ngociations. Le poste qu'on lui destinait au dbut tait
des plus importants: il s'agissait de reprsenter la France auprs de
l'impratrice Catherine. Les tudes srieuses et positives auxquelles
dut se livrer  l'instant le jeune colonel devenu diplomate,
tmoignaient des ressources de son esprit et marqurent pour lui
l'entre des annes laborieuses. Ces annes furent bien brillantes
encore durant tout le cours de cette ambassade, o il sut se concilier
la faveur de l'illustre souveraine et servir efficacement les intrts
de la France. Profitant de l'aigreur naissante qu'excitait contre les
Anglais la politique toute prussienne et lectorale de leur roi, usant
avec adresse de l'accs qu'il s'tait ouvert dans l'esprit du prince
Potemkin, il parvint  signer, vers les premiers jours de l'anne 1787,
avec les ministres russes, un trait de commerce qui assurait 
la France tous les avantages dont jusqu'alors les Anglais avaient
exclusivement joui. Ce succs fut, en quelque sorte, personnel  M. de
Sgur, qui, dans ses _Mmoires_ et dans ses divers crits, a pu s'en
montrer fier  bon droit. Effac  son arrive par les ministres
d'Angleterre et d'Allemagne, il n'avait d qu' lui-mme,  cet heureux
accord de dcision et de bonne grce qui ne se rencontre qu'aux
meilleurs moments, de se conqurir de plain-pied une considration dont
l'effet s'tendit par degrs jusque sur ses dmarches politiques. Si
quelque intrt s'attache aujourd'hui pour nous  cette ngociation, il
tient tout entier, on le conoit,  la faon dont le ngociateur nous
la raconte, et au jeu subtil des mobiles qu'il nous fait toucher. La
bizarrerie capricieuse du prince Potemkin ne fut pas le moindre ressort
au dbut de cette petite comdie. Il tait grand questionneur, se
piquant fort d'rudition, surtout en matire ecclsiastique. Ce faible
une fois dcouvert, M. de Sgur n'avait qu' le mettre sur son sujet
favori, qui tait l'origine et les causes du schisme grec, et,
l'entendant patiemment discourir durant des heures entires sur les
conciles oecumniques, il faisait chaque jour de nouveaux progrs dans
sa confiance. Les autres personnages de la cour ne sont pas moins
agrablement dessins. En s'tendant un peu longuement sur ce sjour
en Russie, crivions-nous il y a plus de quinze ans dj, lors de
l'apparition des _Mmoires_, l'auteur ou mieux le spirituel causeur a
cd sans doute  plus d'un attrait: l o lui-mme a rencontr tant de
plaisirs et de faveurs qu'il se plat  redire, d'autres qui lui sont
chers ont recueilli dans les dangers d'assez glorieux sujets  clbrer.
Il y a dans ce rapprochement de famille de quoi faire natre plus
d'une ide et sur la diffrence des poques et sur celle des manires
littraires. En se rappelant les loquents, les gnreux rcits du fils,
on aime  y associer par comparaison les mrites qui recommandent ceux
du pre, la mesure insensible du ton, ce style d'un choix si pur,
d'une aristocratie si lgitime, et toute cette physionomie, si rare
de nos jours, qui caractrise dans les lettres la postrit, prte 
s'teindre, des Chesterfield, des Nivernais, des Bouflers[173].

[Note 173: _Globe_, 16 mai 1826.]

_Prte  s'teindre!_ ainsi pouvions-nous crire il y a quelques annes
encore. Le temps depuis a fait un pas, et cette postrit dernire est 
jamais teinte aujourd'hui.

Une partie intressante des _Mmoires_ de M. de Sgur est consacre aux
dtails du voyage en Crime o l'ambassadeur de France eut l'honneur
d'accompagner Catherine. Ce voyage romanesque et mme mensonger, tout
rempli d'illusions et de prestiges, eut des rsultats positifs et des
effets historiques. Potemkin n'avait song, en le combinant, qu' ses
intrts de favori; il voulait,  l'aide de cette marche triomphale,
enlever sa souveraine  ses rivaux, la fasciner et l'enorgueillir par le
spectacle d'une puissance imaginaire, l'_enguirlander_, c'est bien le
mot, je crois. Mais ce motif unique et tout particulier ne fut pas
compris de loin ni mme de prs; on en supposa d'autres plus graves. Les
cabinets trangers, et mme les ambassadeurs qui taient de la partie,
crurent voir des intentions menaantes sous ces airs de fte, et  force
de craindre une agression des Russes contre la Porte, on la fit natre 
l'inverse de la part de celle-ci. M. de Sgur sait nous intresser 
ce jeu dont il nous montre au doigt point par point le dessous; il
en ranime  ravir dans son rcit le divertissement et les mille
circonstances.

Est-ce avant, est-ce aprs ce voyage, qu'il eut  poser lui-mme
une limite dans les degrs de cette faveur personnelle qu'il avait
ambitionne auprs de l'illustre souveraine, faveur prcieuse et qu'il
ne voulait pourtant pas puiser? Je crois bien que ce fut avant le
voyage et dans l't qui prcda la signature de son trait de commerce.
On sait que la glorieuse impratrice n'avait pas seulement des penses
hautes, et qu'elle conserva jusqu'au bout le don des caprices lgers.
Aimable, jeune, empress de plaire, il tait naturel que M. de Sgur
traverst  un moment l'ide auguste et mille fois conqurante.
Lorsqu'on le questionnait en souriant l-dessus, il rpondait par un
de ces rcits qui ne font qu'effleurer. Il avait t invit par
l'impratrice  l'une des rsidences d't, Czarskozlo ou toute autre,
et divers indices, jusqu'au choix de l'appartement qu'on lui avait
assign, semblaient annoncer ce qu'avec les reines il est toujours un
peu plus difficile de comprendre. Or M. de Sgur, charg d'une mission
dlicate qui tait en bonne voie, tenait apparemment  y russir sans
qu'on pt attribuer son succs  une habilet trop en dehors de la
politique. Il avait de plus quelques autres raisons sans doute, comme
on peut supposer qu'en suggre aisment la morale ou la jeunesse. Mais
comment avertir  temps et avec convenance une fantaisie imprieuse
qui d'ordinaire marchait assez droit  son but? Comment conjurer sans
offense cette bonne grce imminente et son charme menaant? Chaque
aprs-midi,  une certaine heure, dans les jardins, l'impratrice
faisait sa promenade rgulire: deux alles parallles taient spares
par une charmille; elle arrivait d'ordinaire par l'une et revenait par
l'autre. Un jour,  cette heure mme de la promenade impriale, M. de
Sgur imagina de se trouver dans la seconde des alles au moment du
dtour, et de ne pas s'y trouver seul, mais de se faire apercevoir,
comme  l'improviste, prenant ou recevant une lgre, une trs-lgre
marque de familiarit d'une des jolies dames de la cour qu'il n'avait
sans doute pas mise dans le secret.--Au dner qui suivit, le front de
Smiramis apparut tout charg de nuages et silencieux; vers la fin,
s'adressant au jeune ambassadeur, elle lui fit entendre que ses gots
brillants le rappelaient dans la capitale, et qu'il devait supporter
impatiemment les ennuis de cette retraite monotone. A quelques
objections qu'il essaya, elle coupa court d'un mot qui indiquait sa
volont.--M. de Sgur s'inclina et obit; mais lorsqu'il revit ensuite
l'impratrice, toute bouderie avait disparu: la souveraine et la
personne suprieure avaient triomph de la femme. C'est plus que n'en
faisaient aux temps hroques les desses elles-mmes: _Spretoeque
injuria formoe_[174].

[Note 174: S'il est vrai, comme on l'a dit, que plus tard, les
circonstances europennes tant changes, Catherine, pour mieux djouer
la mission de M. de Sgur  Berlin, ait envoy au roi de Prusse les
billets confidentiels dans lesquels l'ambassadeur de France avait
autrefois raill les amours de ce neveu du grand Frdric, elle ne fit
en cela sans doute que suivre les pratiques constantes d'une politique
peu scrupuleuse; mais elle put bien y mler aussi tout bas le plaisir
de se venger d'un ancien ddain. Il y a de, ces retours tardifs de
l'amour-propre bless.]

Lorsque M. de Sgur rentra dans sa patrie aprs cinq annes d'absence,
la Rvolution de 89 venait d'clater: un autre ordre d'vnements et de
conjonctures s'ouvrait au milieu de bien des esprances dj compromises
et de bien des craintes dj justifies. Pour la plupart des hommes de
la priode prcdente, les rves blouissants allaient s'vanouir; les
rivages d'Utopie et d'Atlantide s'enfuyaient  l'horizon: les voyages
en Crime taient termins. Les _Mmoires_ de M. de Sgur finissent l
aussi, comme s'il avait voulu les clore sur les derniers souvenirs de sa
belle et vive jeunesse. Son rle pourtant en ces annes agites ne fut
pas inactif; il suivit honorablement la ligne constitutionnelle
o plusieurs de ses amis le prcdaient. Nomm au mois d'avril 91
ambassadeur extraordinaire  Rome en remplacement du cardinal de Bernis,
la querelle flagrante avec le Saint-Sige l'empcha de se rendre  sa
destination. Il refusa bientt le ministre des affaires trangres qui
lui fut offert  la sortie de M. de Montmorin; mais il accepta de la
part de Louis XVI une mission particulire  Berlin auprs du roi
Frdric-Guillaume. Il ne s'agissait de rien moins qu'aprs les
confrences de Pilnitz, de dtacher doucement le monarque prussien
de l'alliance autrichienne, et de le dtourner de la guerre. Dans un
intressant ouvrage publi en 1801 sur les dix annes de rgne de
Frdric-Guillaume, M. de Sgur a touch les circonstances de cette
ngociation dlicate o il crut pouvoir se flatter, un trs-court
moment, d'avoir russi. Les _Mmoires d'un Homme d'tat_ sont venus
depuis clairer d'un jour nouveau et par le ct tranger toute cette
portion longtemps voile de la politique europenne; les mille causes
qui djourent la diplomatie de M. de Sgur, et qui auraient fait
chouer tout autre en sa place, y sont parfaitement dfinies[175]. Le
moment tait arriv o dans ce dchanement de passions violentes et
de prventions aveugles, il n'y avait certes aucun dshonneur pour
les hommes sages, pour les esprits modrs,  se sentir inhabiles, et
impuissants.

[Note 175: _Mmoires tirs des papiers d'un Homme d'tat_, t. 1, p.
180-194.--Un adversaire et sans aucun doute un ennemi personnel du
comte de Sgur, Senac de Meilhan, a crit,  ce sujet, cette page peu
connue: ... La prsomption que l'homme est port  avoir de ses
talents et de son esprit faisait croire  plusieurs jeunes gens qu'ils
joueraient (en 1789) un rle clatent; mais la Rvolution, en mettant en
quelque sorte l'homme  nu, faisait vanouir promptement cette illusion,
qu'il tait ais de se faire  l'homme de cour,  celui du grand monde,
qui se flattait d'obtenir dans l'Assemble les mmes succs que dans la
socit. Le ton, les manires, une certaine lgance qui cache le dfaut
de solidit, l'art des -propos, tout cela se trouve sans effet au
milieu d'hommes trangers au grand monde et habitus  rflchir. Le
comte de Sgur est un exemple frappant de mdiocrit dmasque, de
prsomption djoue, d'infidlit punie. Les succs qu'il avait eus dans
la socit avaient enfl son ambition, il crut avoir dans la Rvolution
une occasion de s'lever promptement, et se flattant, d'tre l'oracle
de l'Assemble, il quitta une Cour (la Cour de Russie) o quelques
_agrments_ dans l'esprit et des connaissances en littrature lui
avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir  Paris, arm
de sa tragdie de _Coriolan_, d'une douzaine de fables et de cinq  six
chansons. Madame de Stal alla au-devant du futur premier ministre,
_Jeanne Gray_  la main, et tous deux s'lectrisrent en faveur de la
dmocratie; mais bientt le mrite du comte fut apprci  sa valeur, et
il fut trop heureux d'obtenir d'tre ministre  Berlin. Trait avec le
plus grand mpris dans cette Cour, et priv de l'espoir de jouer un rle
 Paris, la mort lui parut tre sa seule ressource; mais il porta sur
lui une main mal assure; le courage manqua  ce nouveau Caton, pour
achever... L'amour de la vie prvalut, un chirurgien fut appel, et le
comte prouva qu'il ne savait ni vivre ni mourir. Quand on a eu affaire
dans sa vie  des haines aussi cruelles et aussi envenimes que cette
page en fait supposer, on a quelque mrite  n'avoir jamais pratiqu
qu'indulgence et bienveillance, comme l'a fait M. de Sgur.]

Les vnements se prcipitaient; M. de Sgur et les siens demeurrent
attachs au sol de la la France lorsqu'il n'tait dj plus qu'une arne
embrase. Son pre le marchal fut incarcr  la Force, et lui dtenu
avec sa famille dans une maison de campagne  Chtenay, celle mme o
l'on dit qu'est n Voltaire. Le volume intitul _Recueil de Famille_
nous le montre, en ces annes de ruine, plein de srnit et de
philosophie, adonn aux vertus domestiques, gayant, ds que le grand
moment de Terreur fut pass, les tristesses et les misres des tres
chris qui l'entouraient. Son esprit n'avait jamais plus de vivacit que
quand il servait son coeur. Chaque vnement, chaque anniversaire de
cette vie intrieure tait clbr par de petites comdies, par des
vaudevilles qu'on jouait entre soi, par de gais ou tendres couplets
qui parfois circulaient au del: quelques personnes de cette socit
renaissante se rappellent encore la chanson qui a pour titre: _les
Amours de Laure_. En mme temps, ds qu'il le put, M. de Sgur reprit
son rle de tmoin attentif aux choses publiques; de Chtenay il
accourait souvent  Paris; il voyait beaucoup Boissy-d'Anglas et les
hommes politiques de cette nuance. S'il ne fut point lui-mme 
cette poque membre des assembles institues sous le rgime de la
Constitution de l'an III, s'il n'eut point l'honneur de compter parmi
ceux qui, comme les Simon, les Portalis, luttrent rgulirement pour
la cause de l'ordre, de la modration et des lois, et qui, eux aussi,
suivant une expression mmorable, faisaient alors au civil leur
_Campagne d'Italie_[176], il la fit au dehors du moins et comme en
volontaire dans les journaux. Plus d'une fois, m'assure-t-on, dans les
moments d'urgence, il prta sa plume aux discours de Boissy-d'Anglas et
de ses autres amis. En 1801 enfin, il contribua au rtablissement des
saines notions historiques et au redressement de l'opinion par deux
publications importantes et qui mritent d'tre rappeles.

[Note 176: _loge de M. Simon_, par M. le comte Portalis, p. 24.]

_La Politique de tous les Cabinets de l'Europe_ sous Louis XV et sous
Louis XVI, contenant les crits de Favier et la correspondance secrte
du comte de Broglie, avait dj paru en 93; mais M. de Sgur en donna
une dition plus complte, accompagne de notes et de toutes sortes
d'additions qui en font un ouvrage nouveau o il mit ainsi son propre
cachet. La politique extrieure de la France avait subi un changement
dcisif de systme lors du trait de Versailles (1756), au dbut de
la guerre de Sept Ans: de la rivalit jusqu'alors constante avec
l'Autriche, on avait pass  une troite alliance en haine du roi de
Prusse et de sa grandeur nouvelle. Les principaux chefs et agents de la
diplomatie secrte que Louis XV entretenait  l'insu de son ministre
taient trs-opposs  cette alliance, selon eux dcevante et infconde,
avec le cabinet de Vienne, et ils ne cessaient de conseiller le retour
aux anciennes traditions o la France avait puis si longtemps gloire
et influence. Ils n'avaient pour cela qu' numrer, comme rsultats du
systme contraire, les pertes de la dernire guerre, le partage honteux
de la Pologne, et  constater une sorte d'abaissement manifeste du
cabinet de Versailles dans les conseils de l'Europe. D'une autre part,
il tait incontestable que d'habiles ministres, tels que M. de Choiseul
et M. de Vergennes, avaient su tirer de cette situation nouvelle, l'un
par le Pacte de famille, l'autre  l'poque de la guerre d'Amrique,
des ressources imprvues qui avaient balanc les dsavantages et rpar
jusqu' un certain point l'honneur de notre politique. lev  l'cole
de ces deux ministres, M. de Sgur oppose frquemment ses vues modres
et judicieuses aux raisonnements un peu exclusifs du comte de Broglie
et de Favier, et il en rsulte d'heureux claircissements. Il nous
est toutefois impossible de ne pas admirer la sagacit et presque la
prophtie de Favier, quand il insiste sur les inconvnients constants
de cette alliance autrichienne qu'on a vue depuis encore si fertile en
erreurs et en dceptions: Il faut, crivait-il en faisant allusion au
mariage du Dauphin (Louis XVI) et de Marie-Antoinette, il faut avoir peu
de connaissance de l'histoire pour croire qu'on puisse en politique se
reposer sur les assurances amicales qu'on se prodigue, ou au moment de
la formation d'une alliance, ou  celui d'une union faite ou resserre
par des mariages. La prudence exige de n'y compter qu'autant que les
intrts communs s'y trouvent, et l'exprience de tous les sicles
apprend que ces liaisons de parent sont souvent plus embarrassantes
qu'utiles quand les intrts sont naturellement opposs.--Un des soins
de M. de Sgur dans ses notes est de rejoindre, autant que possible,
la morale et la politique, et de ne plus les vouloir sparer. Voeu
honorable, mais qui est plus de mise dans les livres que dans la
pratique, mme depuis qu'on croit l'avoir renouvele! De telles maximes,
d'ailleurs, qui n'ont pas pour principe unique l'agrandissement, avaient
peu le temps de prendre racine au lendemain du grand Frdric et au
dbut de Napolon.

Une autre publication de M. de Sgur, qui date de la mme anne (1801),
est sa _Dcade historique_, ou son tableau des dix annes que comprend
le rgne du roi de Prusse Frdric-Guillaume II (1786-1797). Sous ce
titre un peu indcis, l'auteur n'avait sans doute cherch qu'un cadre
pour retracer l'histoire des prliminaires de notre Rvolution, ses
diverses phases au dedans et ses contre-coups au dehors jusqu' l'poque
de la paix de Ble. On peut souponner toutefois qu'en y rattachant si
expressment en tte le nom assez disparate du roi de Prusse, en serrant
de prs avec une exactitude svre le rgne de ce champion si empress
de la coalition, qui fut le premier  rengainer l'pe et  dserter
dans l'action ses allis compromis, M. de Sgur prenait  sa manire, et
comme il lui convenait, sa revanche de la non-russite de Berlin. Si ce
roi eut avec lui des torts de procd, comme on l'a dit et comme vient
de le rpter un crit rcent[177], il les paya dans ce tableau fidle;
une plume vridique est une arme aussi. M. de Sgur ne l'a jamais eue si
ferme, si franchement historique. Ici d'ailleurs comme toujours (est-il
besoin de le dire?), et soit qu'il juget les affaires du dehors, soit
qu'il droult les crises rvolutionnaires du dedans, il usait d'une
quitable mesure. Marie-Joseph Chnier, en parlant de cet crit en son
_Tableau de la Littrature_, lui a rendu une justice  laquelle ses
rserves mmes donnent plus de prix. Plac  son point de vue modr et
purement constitutionnel de 91, l'auteur eut le mrite d'exposer les
faits intrieurs et de faire ressortir ses vues sans trop irriter les
passions rivales. Quant au point de vue extrieur et europen, ce livre
d'un diplomate instruit et qui avait tenu en main quelques-uns des
premiers fils, commenait pour la premire fois en France  tirer un
coin du voile que les _Mmoires d'un Homme d'tat_ ont, bien plus tard,
soulev par l'autre ct. M. d'Hauterive, l'anne prcdente, avait
publi son ouvrage de l'_tat de la France  la fin de l'an VIII_.
Au sein de cette rgnration universelle d'alors qui s'oprait
simultanment dans les lois, dans la religion, dans les lettres, les
publications de MM. de Sgur et d'Hauterive eurent donc leur part; elles
contriburent  remettre sur un bon pied et  restaurer, en quelque
sorte, la connaissance historique et diplomatique contemporaine.

[Note 177: La Russie en 1839, par M. le marquis de Custine, lettre
deuxime.]

Un Gouvernement glorieux s'inaugurait, avide de tous les services
brillants et des beaux noms: la place de M. de Sgur y tait  l'avance
marque. Successivement nomm au Corps lgislatif,  l'Institut, au
Conseil d'tat et au Snat, grand matre des crmonies sous l'Empire,
nous le perdons de vue  cette poque au milieu des grandeurs qui
le ravissent aux lettres, mais non pas  leur amour ni  leur
reconnaissance: une lgie de madame Dufrenoy a consacr le souvenir
d'un bienfait, comme il dut en rpandre beaucoup et avec une dlicatesse
de procds qui n'tait qu' lui. Il aimait, en donnant,  rappeler
ces annes de dtresse, ces journes d'humble et intime jouissance o
lui-mme il avait d au travail de sa plume la subsistance de tous les
siens. La premire Restauration traita bien M. de Sgur: Louis XVIII,
tant comte de Provence, avait voulu tre pour lui un ami, que dis-je?
un _frre d'armes_[178]. Dans les Cent-Jours, M. de Sgur n'eut d'autre
tort que celui de croire qu'il pourrait revoir en face l'Empereur et se
dlier. Lorsqu'on veut rompre avec une matresse imprieuse et longtemps
adore, il ne faut pas affronter sa prsence: sinon, un geste, un coup
d'oeil suffisent, et l'on a repris ses liens. M. de Sgur, le lendemain
du merveilleux retour de l'le d'Elbe, s'tait rendu aux Tuileries pour
y porter ses hommages et comptant bien y faire agrer ses excuses: il
en revint ce qu'il avait t auparavant, c'est--dire grand-matre des
crmonies. La seconde Restauration se vengea avec duret, et durant
trois annes M. de Sgur, dpouill de ses dignits, de ses pensions, de
son sige  la Chambre des pairs, dut recourir de nouveau  sa plume
qui ne lui fit point dfaut. C'est alors qu'il composa son _Histoire
universelle_, simple, nette, instructive, antrieure  bien des systmes
et  bon droit estime. Dans une _Lettre  mes enfants et  mes
petits-enfants_, place en tte du manuscrit de cette Histoire tout
entier crit de la main de madame de Sgur, on lit ces paroles
touchantes:

[Note 178: On peut voir dans les _Mmoires_ l'anecdote du bal de
l'Opra.]


Paris, ce 1er dcembre 1817.

Je n'ai pas de fortune  vous lguer; celle que je tenais de mes pres
m'a t enleve par la Rvolution, et j'ai t priv par le Gouvernement
royal de presque toute celle que je devais  mes travaux et aux services
rendus  ma patrie...

Je vous lgue ce manuscrit: il est tel que je l'ai dict du premier
jet, sans ponctuation, sans corrections; le public a l'ouvrage tel que
je l'ai corrig; mais j'ai voulu dposer dans vos mains ce manuscrit
comme je l'ai dict, et je dsire que l'an de ma famille le conserve
toujours religieusement.

C'est un legs prcieux, honorable, sacr... J'avais perdu par une
goutte sereine un oeil dans la guerre d'Amrique; de longs travaux
avaient affaibli l'autre; les mdecins me menaaient de le perdre, si je
l'exerais trop. Cependant la ruine de ma fortune me rendait le travail
indispensable; je me dcidai  crire cet ouvrage; et, pour me conserver
la vue, ma femme, votre tendre et vertueuse mre,... leve dans toutes
les dlicatesses du grand monde, ge de soixante ans, presque toujours
souffrante,... me servant de secrtaire avec une constance et une
patience inimitables, a crit de sa main, d'abord toutes les notes qui
m'ont servi  rdiger, et ensuite tout ce livre: ainsi toute cette
_Histoire universelle_ a t trace par sa main...

Cette _Histoire universelle_ qui aboutissait  la fin du Bas-Empire
avait pour suite naturelle une _Histoire de France_, et M. de Sgur
se dcida  l'entreprendre: il l'a pousse jusqu'au rgne de Louis XI
inclusivement. En louant les qualits saines de jugement, de composition
et de diction qui ne cessent de recommander ce long et utile travail,
nous n'essayerons pas de le discuter par comparaison avec tant d'autres
plus modernes qui ont eu pour but et mme pour prtention de renouveler
presque tous les aspects d'un si vaste champ. Mais ce nous est un vif
regret que l'auteur, et-il d courir sur certains intervalles, n'ait
pu mener son oeuvre jusqu' travers le XVIIIe sicle; nul n'tait plus
dsign que lui pour retracer la suite et l'ensemble politique de ce
temps encore neuf  peindre par cet aspect; il s'y ft montr original
en restant lui-mme.

M. de Sgur se dlassait de ces travaux svres par des morceaux plus
courts, par des Essais d'observation et de causerie qui, insrs d'abord
dans plusieurs journaux, ont t recueillis sous le titre de _Galerie
morale et politique_ (1817-1823): cet ouvrage, o l'auteur apparat
aussi peu que possible et o l'homme se dcouvre au naturel, tait aussi
celui des siens qu'il prfrait. Nous partageons de grand coeur cette
prdilection. M. de Sgur prend l sa place au rang de nos moralistes
les plus fins et les plus aimables; on a comme la monnaie, la petite
monnaie blanche de Montaigne, du Saint-vremond sans affterie, du
Nivernais excellent. Je ne sais qui a dit de Nicole qu'il russissait
particulirement dans les sujets moyens qui ne fourniraient pas tout 
fait la matire d'un sermon. M. de Sgur russit volontiers de mme dans
quelques-uns de ces petits sujets qui feraient aussi bien le refrain
d'un couplet philosophique et qui lui fournissent un Essai:--_Rien de
trop!_--_Arrtez-vous donc!_--On est embarrass avec lui de citer,
parce que cette causerie plat surtout par sa grce courante et qu'elle
s'insinue plus qu'elle ne mord. Son frre le vicomte, avec moins de
fond, avait plus de trait et de pointe: M. de Sgur est plutt un
esprit uni, orn, nuanc; il ne sort pas des tons adoucis. N'allez rien
demander non plus de bien imprvu, de bien surprenant,  la morale qu'il
propose; Horace, Voltaire et bien d'autres y ont pass avant lui; c'est
celle d'un Aristippe non goste et affectueux. Il ne croit pas pouvoir
changer l'homme, il ne se pique mme pas de le sonder trop  fond; mais
il le sent tel qu'il est, et il tche d'en tirer parti. Il sait le mal,
mais il y glisse plutt que d'enfoncer, et il vous incline au mieux,
au possible. Sa morale est surtout usuelle. A ct des exemples  la
Plutarque dont il l'autorise, et qui feraient un peu trop lieu-commun en
se prolongeant, arrive un souvenir d'hier, un mot de Catherine, une de
ces anecdotes de XVIIIe sicle que M. de Sgur conte si bien; on passe
avec lui d'paminondas  l'abb de Breteuil, et le tout s'assaisonne, et
l'on rentre en souriant dans le rel de la vie. Un des Essais nous le
rsume surtout et nous le rend dans sa physionomie habituelle et
dans l'esprit qui ne cessait de l'animer; c'est le morceau sur la
_Bienveillance_: Il est une vertu, dit-il, la plus douce et la plus
claire de toutes, un sentiment gnreux plus actif que le devoir, plus
universel que la bienfaisance, plus obligeant que la bont... Qu'on
lise le reste de l'Essai, on l'y trouvera tout entier. La bienveillance,
comme il l'entend, n'est autre que la _charit_ scularise, se
souvenant et se rapprochant de son tymologie de _grce_, telle qu'il
l'avait entrevue dans sa jeunesse chez madame Geoffrin, telle qu'il
l'et pu dsigner non moins heureusement par un nom plus moderne de
femme dont c'est le don accompli et l'immortelle couronne[179].

[Note 179: Madame Rcamier.]

Ces pages agrables et sensibles de la Galerie eurent leur rcompense
que les livres de morale n'obtiennent pas toujours. Si elles firent
alors plaisir  beaucoup, elles firent du bien  quelques-uns.
L'indulgence pratique et communicative qu'elles respirent ne fut pas
toute strile. Un jour, en avril 1822, M. de Sgur reut une lettre
timbre de Montpellier dont voici quelques extraits:

Monsieur le comte,

Souffrez qu'un inconnu vous rende un hommage qui doit au moins avoir
cela de flatteur pour vous, que vous y reconnatrez, j'en suis sr, le
langage de la vrit. Jouet d'une basse et odieuse intrigue... (et ici
suivent quelques dtails particuliers)...,--le temps me vengera, me
disais-je, c'est invitable; et je brlais du dsir de voir ce temps
s'couler, et mon me se livrait  un sentiment haineux,  un espoir, 
un dsir de vengeance qui troublaient toutes mes facults morales, qui
minaient, qui consumaient toutes mes facults physiques... j'tais
malheureux, bien malheureux. J'eus occasion de lire votre _Galerie
morale et politique_: bientt un peu de calme entra dans mon sein; je
suivais avec intrt le voyageur que vous guidez dans l'orageux passage
de la vie; j'aurais voulu l'tre, ce voyageur, je le devins. Je reconnus
aisment avec vous que les maladies de l'me, plus cruelles que celles
du corps, nous tent toute tranquillit; je ne l'prouvais que trop.
Bientt vous m'apprtes qu'_il tait douteux que ma haine fit  mes
ennemis le mal que je leur souhaitais, que ce qui tait seulement
certain tait le mal qu'elle me faisait  moi-mme_. Vous m'exhorttes
 pardonner,  rendre le bien pour le mal,  _montrer  ceux qui me
hassaient leur injustice, en leur prouvant mes vertus,  les forcer
ainsi  l'admiration,  la reconnaissance_, et vous m'assurtes du plus
beau triomphe qu'une me gnreuse pt souhaiter... J'eus le bonheur de
pleurer et bientt le courage de combattre. Ce combat ne fut pas long,
ni mme bien pnible... Je l'ai remport, ce triomphe, il est complet.
La srnit rentre dans mon me se peignit bientt dans mes regards,
et je vois dj dans les yeux de ceux que j'appelais mes ennemis
un tonnement et un sentiment de regret, de honte et de compassion
bienveillante qui va presque  l'admiration et au respect... je suis
heureux, bien heureux. Un seul regret et encore un peu altr ce
bonheur; ma reconnaissance pour mon guide, pour mon bienfaiteur, m'et
pes, si je n'avais pu la lui faire connatre...

Rentr  la Chambre des pairs au moment o M. Decazes usait de sa faveur
pour ramener du moins quelque conciliation entre tant de violences
contradictoires, M. de Sgur passa les onze dernires annes de sa vie
dans un loisir occup, dans les travaux ou les dlassements littraires,
entremls aux devoirs politiques que les circonstances d'alors
imposaient  tous les hommes d'un libralisme clair. Le succs de
ses _Mmoires_ fut grand et dut le tenter  une continuation que tous
dsiraient: ce fut peut-tre bon got  lui de laisser les lecteurs sur
ce regret et d'en rester pour son compte aux annes brillantes et sans
mlange. Ce fut  coup sr une noble action que de se refuser  quelques
instances plus pressantes; le libraire-diteur ne lui demandait qu'un
quatrime volume qu'il aurait intitul _Empire_. La somme qu'il offrait
tait telle que le permettaient alors les ressources opulentes de la
librairie et le concert merveilleux de l'intrt public: trente billets
de 1,000 fr. le jour de la remise du manuscrit. M. de Sgur n'hsita
point un moment: Je dois tout  l'Empereur, disait-il dans l'intimit;
quoique je n'aie que du bien personnel  en dire, il y aurait des
faits toutefois qui seraient invitables; il y en aurait d'autres qui
seraient mal interprts et qui pourraient actuellement servir d'arme
 ses ennemis et tourner contre sa mmoire.--Oh! plus tard, je ne dis
pas.

M. de Sgur mourut[180] au lendemain du triomphe de Juillet. Quinze jours
auparavant, un matin, sur son canap, quatre vieillards taient
assis, lui, le gnral La Fayette, le gnral Mathieu Dumas et M.
de Barb-Marbois; le plus jeune des quatre tait septuagnaire; ils
causaient ensemble de la situation politique et de leurs craintes, des
rvolutions qu'ils avaient vues et de celles qu'ils prsageaient
encore. C'tait un spectacle touchant et inexprimable pour qui l'a pu
surprendre, que cet entretien prudent, fin et doux, que ces vieillesses
amies dont l'une allait tre bien jeune encore, et dont aucune n'tait
lasse.

[Note 180: Le 27 aot 1830.]

Mais j'aime mieux finir sur un trait plus humble, plus assorti  la
morale familire dont M. de Sgur n'tait un si fidle et si persuasif
organe que parce qu'il la pratiqua. Sa bont de coeur attentive et
dlicate ne se dmentit pas un seul jour au milieu des souffrances
souvent trs-vives qui prcdrent sa fin. Un jour qu'il dictait selon
sa coutume, son secrtaire distrait peut-tre, ou entendant mal la voix
dj altre, lui fit rpter le mme mot deux et trois fois;  la
troisime, un mouvement de vivacit et d'humeur chappa. La dicte
continuant, M. de Sgur eut soin d'adresser  plusieurs reprises la
parole au jeune homme, comme pour couvrir ce mouvement involontaire;
mais il put deviner,  l'accent un peu mu des rponses, l'impression
pnible qu'il avait cause. La dicte s'achevait et le secrtaire
finissait d'crire, lorsque tout d'un coup il aperut le vieillard de
soixante-dix-huit ans qui s'tait lev du canap o il reposait et qui
s'approchait de lui en ttonnant: Mon ami, je vous ai fait tout
 l'heure de la peine, pardonnez-moi. Ce furent ses paroles. Le
secrtaire, bien digne d'ailleurs d'un tel tmoignage, ne put que saisir
cette main vnrable qui le cherchait, en la baignant de larmes. Je ne
sais si je m'abuse, mais un tel trait bien simple, si on l'omettait
quand on en a connaissance, ferait faute au portrait du moraliste, et
l'on n'aurait pas tout entier devant les yeux l'auteur de l'Essai sur la
Bienveillance.

15 mai 1843.



JOSEPH DE MAISTRE.

En tardant si longtemps, depuis la premire promesse que nous en avions
faite[181],  venir parler de cet homme clbre, de ce grand thoricien
thocratique, il semble que, sans l'avoir cherch, nous ayons
aujourd'hui rencontr une occasion de circonstance et presque un
-propos. Les Discussions religieuses, qui font ce qu'elles peuvent pour
se rveiller autour de nous, viennent rendre ou prter  tout ce qui
concerne le comte de Maistre une sorte d'intrt prsent que ce nom si
 part et orgueilleusement solitaire n'a jamais connu, et dont il peut,
certes, se passer. Pour nous, nous n'essayerons pas de le mler plus
qu'il ne convient  ces querelles, qu'il surmonte de toute la hauteur de
sa venue prcoce et de son gnie. Nous l'tudierons d'abord en lui-mme,
nous y reconnatrons et nous y suivrons de prs l'homme antique,
immuable,  certains gards prophtique, le grand homme de bien qui a
senti le premier et proclam avec une incomparable nergie ce qui allait
si fort manquer aux socits modernes en cette crise de rgnration
universelle. En le prenant ds le berceau, dans son ducation, dans sa
carrire et sa nationalit extrieures et contigus  la France, nous
aurons dj fait la part de bien des exagrations o il a paru tomber,
et sur lesquelles, d'ici, le parti adversaire l'a voulu uniquement
saisir. Ces exagrations pourtant, en ce qu'elles ont de trop rel, nous
les poursuivrons aussi, nous les dnoncerons dans la tournure mme de
son talent, dans l'absolu de son caractre; nous en mettrons, s'il
se peut,  nu la racine. Heureux si, dans ce travail respectueux
et sincre, nous prouvons aux admirateurs, je dirai presque aux
coreligionnaires de l'auguste et vertueux thoricien, que nous ne
l'avons pas mconnu, et si en mme temps nous maintenons devant le
public impartial les droits dsormais imprescriptibles du bon sens, de
la libre critique et de l'humaine tolrance!

[Note 181: Voir l'tude sur le comte Xavier de Maistre, insre dans
la _Revue des deux Mondes_, numro du Ier mai 1839; on ne l'a pas mise
dans ce volume, d'aprs la rgle qu'on s'est pose de n'y pas faire
entrer de vivants.--(Cette tude sur le comte Xavier est entre depuis
dans le tome II des _Portraits contemporains_, 1846.)]


I

L'an du comte Xavier et l'un des plus loquents crivains de notre
littrature, le comte Joseph-Marie de Maistre, naquit  Chambry le
1er avril 1753. Voltaire,  Ferney, ne se doutait pas, en face du
Mont-Blanc, que l grandissait, que de l sortirait un jour son
redoutable ennemi, son moqueur le plus acr. Le pre du futur vengeur,
magistrat considr, aprs des charges actives noblement remplies, tait
devenu prsident au snat de Savoie[182]; son grand-pre maternel, le
snateur de Motz, gentilhomme du Bugey, qui n'avait eu que des filles,
s'attacha  ce petit-fils, et toute la sollicitude des deux familles se
runit complaisamment sur la tte du jeune an, qui devait porter
si haut leur esprance[183]. Ds l'ge de cinq ans, l'enfant eut un
instituteur particulier, qui, deux fois par jour, aprs son travail,
le conduisait dans le cabinet de son grand-pre de Motz. La nourriture
d'tude tait forte, antique, et tenait des habitudes du XVIe sicle,
mieux conserves en Savoie que partout ailleurs. L'esprit du grand
jurisconsulte Favre n'avait pas cess de hanter ces vieilles maisons
parlementaires. Tout concourait ainsi, ds le dbut,  faire de M.
de Maistre ce qu'il apparat si imprieusement dans ses crits, le
magistrat-gentilhomme, l'hritier et le reprsentant du droit patricien
et fcial, comme dit Ballanche.

[Note 182: J'emprunte beaucoup, pour les dtails positifs,  l'_loge_
insr au tome XXVII des _Mmoires de l'Acadmie des Sciences de Turin_,
et qui fut prononc en janvier 1822 par M. Raymond, physicien et
ingnieur distingu de Savoie: c'est la plus exacte notice qu'on ait
crite sur la vie qui nous occupe.]

[Note 183: Outre le comte Xavier, M. de Maistre eut trois frres, un
vque et deux militaires, gens distingus a tous gards, mais que rien
d'ailleurs ne rattache plus particulirement  lui.]

Tout enfant, il eut une impression trs-vive et qui ne s'effaa jamais:
c'tait l'poque o l'on supprimait en France l'ordre des jsuites
(1764); cet vnement faisait grand bruit, et l'enfant, qui en avait
entendu parler tout autour de lui, sautait pendant sa rcration en
criant: _On a chass les jsuites!_ Sa mre l'entendit et l'arrta: Ne
parlez jamais ainsi, lui dit-elle; vous comprendrez un jour que c'est un
des plus grands malheurs pour la religion. Cette parole et le ton dont
elle fut prononce lui restrent toujours prsents; il tait de ces
jeunes mes o tout se grave.

Les conseils des jsuites de Chambry, amis de sa famille et
trs-consults par elle, entrrent aussi pour beaucoup dans son
instruction; la reconnaissance se mla naturellement chez lui  ce que
par la suite, en crivant d'eux, la doctrine lui suggra[184].

[Note 184: Voir dans le _Principe gnrateur_ les beaux paragraphes
XXXV et XXXVI.]

Quoique lev sous une tutelle particulire et domestique, il parat
avoir suivi en mme temps les cours du collge de Chambry; un jour,
en effet, me raconte-t-on[185], un colier l'ayant dfi sur sa mmoire,
qu'il avait extraordinaire, il releva le gant et tint le pari: il
s'agissait de rciter tout un livre de _l'Enide_, le lendemain, en
prsence du collge assembl. M. de Maistre ne fit pas une faute et
l'emporta. En 1818, un vieil ecclsiastique rappelait au comte Joseph
cet exploit de collge: Eh bien! cur, lui rpondit-il, croiriez-vous
que je serais homme  vous rciter sur l'heure ce mme livre de
_l'Enide_ aussi couramment qu'alors? Telle tait la force d'empreinte
de sa mmoire; rien de ce qu'il y avait dpos et class ne s'effaait
plus. Il avait coutume de comparer son cerveau  un vaste casier 
tiroirs numrots qu'il tirait selon le cours de la conversation, pour
y puiser les souvenirs d'histoire, de posie, de philologie et de
sciences, qui s'y trouvaient en rserve. Cette puissance, cette capacit
de mmoire, quand elle ne fait pas obstruction et qu'elle obit
simplement  la volont, est le propre de toutes les fortes ttes, de
tous les grands esprits.

[Note 185: Je ne crois pas commettre une indiscrtion et je remplis un
devoir rigoureux de reconnaissance en dclarant que je dois infiniment,
pour toute cette premire partie de mon travail,  M. le comte Eugne de
Costa, compatriote de M. de Maistre; mais je crois sentir encore plus
qu'envers d'aussi dlicates natures la seule manire de reconnatre ce
qu'on leur doit est d'en bien user.]

Et pour suivre l'image: plus le casier est plein, plus les tiroirs
nombreux, spars par de minces et impntrables cloisons, prts  se
mouvoir chacun indpendamment des autres et  ne s'ouvrir que dans la
mesure o on le veut, et mieux aussi la tte peut se dire organise.

A vingt ans, M. de Maistre avait pris tous ses grades  l'universit
de Turin. L'anne suivante, en 1774, il entra comme
substitut-avocat-fiscal-gnral surnumraire (c'est le titre exact) au
snat de Savoie, et il suivit les divers degrs de cette carrire du
ministre public jusqu' ce qu'en avril 1788 il fut promu au sige de
snateur, comme qui dirait conseiller au parlement: c'est dans cette
position que la Rvolution franaise le saisit. Des renseignements
puiss  la meilleure des sources nous permettent d'assurer qu'il tait
entr dans cette vie parlementaire et magistrale un peu contre son got,
mais qu'il s'y voua par devoir. Son motion, toutes les fois qu'il
s'agissait d'une condamnation capitale, tait vive: il n'hsitait pas
dans la sentence quand il la croyait dicte par la conscience et par la
vrit; mais ses scrupules, son anxit  ce sujet, dmentent assez ceux
qui, s'emparant de quelque lambeau de page tincelante, auraient
voulu faire, de l'crivain entran une me peu humaine. Lors de la
restauration de la maison de Savoie, il ne voulut pas rentrer dans cette
carrire de judicature ni reprendre la responsabilit du sang  verser.

Il faut qu'on s'accoutume de bonne heure avec nous  ces contrastes,
sans lesquels on ne comprendrait rien au vrai comte de Maistre, 
celui qui a vcu et qui n'est pas du tout l'ogre de messieurs du
_Constitutionnel_ d'alors, mais un homme dont tous ceux qui l'ont connu
vantent l'amabilit et dont plusieurs ont got les vertus intrieures,
vertus _rsultant_ (comme on me le disait trs-bien) _de sa soumission
parfaite_: intolrant au dehors, tout arm et invincible plume en main,
parce qu'il ne sacrifiait rien de ses croyances, il tait, ajoute-t-on,
aimable et charmant au dedans, parce qu'il sacrifiait sa volont.
blouissant, sduisant comme on peut le croire, et mme trs-souvent gai
dans la conversation, il y portait toutefois par moments une vivacit
de timbre et de ton, quelque chose de _vibrante_, comme disent les
Italiens, et l'accent seul en montant aurait sembl usurper une
supriorit qui ne m'appartient pas plus qu' tout autre,
s'empressait-il bien vite de confesser avec grce. Mais revenons.

Vou de bonne heure  des occupations qu'il n'et pas naturellement
prfres, il sut rserver pour les tudes qui lui taient chres
les moindres parcelles de son temps, avec une conomie austre et
invariable. Il ne se dplaait jamais sans but, il ne sortait jamais
sans motif: de toute sa vie, nous dit M. Raymond, il ne lui est arriv
d'aller  la promenade.--Hlas! combien diffrent de tant d'esprits de
nos jours qui n'ont jamais fait autre chose dans leur vie qu'aller  la
promenade soir et matin!--Il est vrai qu'il poussait cela un peu loin;
l'avouerai-je? il rpondait un jour en riant  quelques personnes qui
l'engageaient  venir avec elles jouir d'un soleil de printemps: Le
soleil! je puis m'en faire un dans ma chambre avec un chssis huil et
une chandelle derrire! Il plaisantait sans doute en parlant ainsi; il
trahissait pourtant sa vraie pense. Intelligence platonique, vivant au
pur soleil des ides, il ne voyait volontiers dans ce flambeau de notre
univers qu'une, lanterne de plus, un moment allume pour la caverne des
ombres. On devine aussi  ce moi une nature positive que n'a d entamer
ni attendrir en aucun temps la rverie. Rver, nous le savons trop,
c'est niaiser dlicieusement, c'est vivre  la merci du souffle et du
nuage, c'est laisser couler les heures vagues et amuses ou l'ennui
plus cher encore. Lui donc, comme Pline l'Ancien, auquel en cela on l'a
justement compar, il n'aurait pas perdu une minute de temps utile, mme
pendant ses repas. Son rgime fut de bonne heure fix: il travaillait
rgulirement quinze heures par jour, et ne se dlassait d'un travail
que par l'autre, aid  cet effet par une attention vigoureuse et par
une grande force de constitution physique. M. Royer-Collard remarque
excellemment que ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est dans l'ordre
moral le _respect_, et dans l'ordre intellectuel l'_attention_. Certes
M. de Maistre n'a pas fait dfaut  l'une plus qu' l'autre de ces deux
rares conditions, mais encore moins, s'il est possible,  la dernire.
Cette facult d'attention, comme la mmoire qui en est le rsultat,
constitue un signe et un don insparable des natures prdestines.
Durant son sjour  Ptersbourg, moins distrait par d'autres devoirs, M.
de Maistre ne quittait plus l'tude. Il avait une table ou un fauteuil
tournant: on lui servait  dner sans que souvent il lcht le livre,
puis, le dner dpch, il faisait demi-tour et continuait le travail
 peine interrompu. N'oublions pas, comme trait bien essentiel, qu'
quelque heure et dans quelque circonstance qu'une personne de sa famille
entrt, elle le trouvait toujours heureux du drangement, ou plutt non
pas mme drang, mais bon, affectueux et souriant. Aussi, lorsque j'eus
l'honneur d'interroger de ce ct, les termes d'amabilit parfaite et de
_bont tendre_ furent ceux par lesquels on me rpondit tout d'abord,
et ils taient prononcs avec un accent mu, pntr, qui dj m'en
confirmait le sens et qui m'apprenait beaucoup: La plus belle partie de
sa vie est la partie cache et qu'on ne dira pas!

Ainsi donc ce jeune magistrat, si oppos par sa nuance religieuse 
notre vieille race parlementaire et gallicane des L'Hpital et des de
Thou, si suprieur parla gravit des moeurs  cette autre postrit plus
rcente et bien docte encore de nos gentilshommes de robe, de Brosses ou
Montesquieu, M. de Maistre tait autant vers qu'aucun d'eux dans les
hautes tudes; il vaquait tout le jour aux fonctions de sa charge, 
l'approfondissement du droit, et il lisait Pindare en grec, les soirs.

Une certaine gaiet, qu'on n'aurait jamais attendue, y ajoutait pourtant
par accs sa pointe et le rapprochait des ntres, de nos excellents
personnages d'autrefois. Vers 1820, un trs-jeune homme qui tait reu
chez M. de Maistre, et qui s'effrayait de lui voir entre les mains
quelque tome tout grec de Pindare ou de Platon, fut un jour fort tonn
de lui entendre chanter de sa voix la plus joviale et la plus fausse
quelques couplets du vieux temps, la Tentation de saint Antoine, par
exemple. Et je me rappelle ma propre surprise  moi-mme lorsque,
interrogeant un pote illustre sur M. de Maistre qu'il avait fort connu,
il m'en parla d'abord comme d'un conteur presque factieux et de belle
humeur.

Comme crivain de marque, M. de Maistre ne se produisit qu'aprs l'ge
de quarante ans. Quoiqu'il et donn quelques opuscules auparavant, ses
_Considrations_ sur la Rvolution franaise, en 96, furent son premier
coup d'clat et de matre. Son talent d'crivain sortit tout brillant
et color du milieu de ses fortes tudes, comme un fleuve dj grand
s'lance du sein d'un lac austre. On aime pourtant  suivre les sources
et les lenteurs mystrieuses des eaux aux flancs du rocher. Ces quarante
premires annes de prparation, d'accumulation et de profondeur, ne
nous ont pas encore tout dit.

Quoiqu'on ait peu de renseignements sur la nature des travaux qui
remplirent avec le plus de suite ses loisirs de magistrat, on peut
conjecturer sans trop d'erreur que les questions de philosophie
religieuse l'occupaient ds lors beaucoup. Ayant perdu, par l'effet des
vnements de 92, un amas norme de recueils manuscrits, M. de Maistre
les regrettait extrmement plus tard lorsqu'il crivit ses _Soires_, et
disait que les pages qu'il en aurait tires auraient port au double les
dveloppements donns  certaines questions dans ce dernier ouvrage.

Fut-il tout d'abord ce que ses brillants crits l'ont montr, thoricien
intrpide d'une pense qui contredisait si absolument celle de son
sicle? Sa vie et sa doctrine n'eurent-elles qu'une seule et mme teneur
entire et rigide en toute leur dure? ou bien M. de Maistre eut-il en
effet, lui aussi, une poque de ttonnement et d'apprentissage, une
jeunesse? Il serait trop extraordinaire qu'il et commenc d'emble par
une opposition si brusque  tout ce qui circulait. Les grands esprits
apprennent vite, mais ils apprennent; ils reculent, ils ensevelissent
leurs sources, mais ils en ont. Le temps des purs prophtes et des
jeunes Daniels est pass; c'est  l'cole de l'histoire,  celle de
l'exprience pratique et prsente que se forment les sages et les mieux
voyants. Deux discours de M. de Maistre, l'un publi lorsqu'il n'avait
que vingt-deux ans, et l'autre prononc quand il en avait vingt-quatre,
vont nous le produire au dbut, ayant dj l'instinct du style et du
nombre, mais des plus rhtoriciens encore, assez imbu des ides ou
du moins de la phrasologie du jour, et tout  fait l'un des jeunes
contemporains de Voltaire et de Jean-Jacques finissants.

Le premier opuscule qu'on ait de lui, publi  Chambry en 1775, a pour
sujet et pour titre l'_loge de Victor-Amde III_, duc de Savoie, roi
de Sardaigne, de Chypre et de Jrusalem, prince de Pimont, avec cette
pigraphe: _Dtestables flatteurs, prsent le plus funeste_, etc. Le
candide pangyriste en effet, s'abandonne avec ivresse, mais il ne
flatte pas. Dans cette espce d'pithalame adress au pre et au roi au
moment du mariage de son fils Charles-Emmanuel avec Clotilde de France
et pour fter leur voyage en Savoie, le jeune substitut panche en prose
potique sa fidlit exalte envers son souverain. Il vante les vertus
patriarcales de l'poux: ...A qui vais-je parler? Quoi? dans le XVIIIe
sicle je vanterai les douceurs de l'amour conjugal?... Eh bien! je
parlerai... Et il raconte l'anecdote de l'tranger qu'il conduit 
travers les appartements du palais et qui, arriv dans le cabinet du
roi, dit: Je ne vois point le lit du roi.--Monsieur, lui rpondis-je,
nous ne savons ce que c'est que le lit du _roi_; mais si vous voulez
voir celui du _mari de_ la _reine_, passons dans l'appartement de
Ferdinande... Il loue la religion du roi, il le loue de faire
disparatre l'ignorance: l'enthousiasme, alors de rigueur, pour
l'agriculture, pour les lumires, circule au milieu de ce culte de la
religion conserv. Ce sont des dclamations sur les travaux construits:
Une digue immense arrte le Rhne prt  engloutir les coteaux
dlicieux de Chautagne. Cruelle Isre, tu rendras la proie... On
noterait, si l'on voulait, quelques contrastes fortuits et piquants avec
ce qu'il crira plus tard: J'avoue cependant qu'il y a dans tous les
pays des hommes dont on ne saurait acheter les services trop cher:
ce sont les _histrions_, les _saltimbanques_, les _dlateurs_, les
_eunuques_, les _archers_, les BOURREAUX, les _traitants_.... Car, ces
gens-l n'ayant rien de commun avec l'honneur, on n'a que de l'argent 
leur donner. Le bourreau plac entre les tratants et les histrions! il
le mettra plus  part une autre fois. Il loue encore le prince d'tre
l'_vque extrieur_, comme on disait de Constantin, de se montrer
galement loign du relchement et de la svrit; et parlant des pays
o l'accusation d'irrligion se renouvelle sans cesse parce qu'elle
est toujours sre d'tre coute: Que dis-je? n'a-t-on pas pouss
l'extravagance et la cruaut jusqu' allumer des bchers, jusqu' faire
couler le sang au nom du Dieu trs-bon? Sacrifices mille fois plus
horribles que ceux que nos anctres offraient  l'affreux Teutats, car
cette idole insensible n'avait jamais dit aux hommes: Vous ne tuerez
point, vous tes tous frres; je vous harai si vous ne vous aimez pas.
Le voeu de tolrance cher au XVIIIe sicle trouve l son cho.

En mme temps l'auteur, qui n'a pas encore toute sa cohrence, s'lve
contre les incrdules qui rclament  grands cris la libert de
penser... Qu'est-ce qui les empche de penser? Ce sont les discours, ce
sont les crits que Victor dfend avec raison.

Tout  ct, La Fayette lui-mme n'aurait pas dsavou la ferveur de cet
lan sur la guerre d'Amrique: La libert, insulte en Europe, a pris
son vol vers un autre hmisphre; elle plane sur les glaces du Canada,
elle arme le paisible Pennsylvanien, et du milieu de Philadelphie elle
crie aux Anglais: Pourquoi m'avez-vous outrage, vous qui vous vantez de
n'tre grands que par moi?--Le tout finit et se couronne par un pompeux
loge de la France: Charles, Clotilde, augustes poux, vous allez
retracer  nos yeux les vertus de Ferdinande et de Victor!... Confondons
les intrts des deux tats, et que les Franais s'accoutument  se
croire nos concitoyens. Toujours ce peuple aimable aura de nouveaux
droits sur nos coeurs; chez lui, les grces s'allient  la grandeur; la
raison n'est jamais triste; la valeur n'est jamais froce, et les roses
d'Anacron se mlent aux panaches guerriers des Du Guesclin... M. de
Maistre pensera toujours, plus qu'il n'en voudrait convenir,  la France
et  Paris,  cette Athnes absente qu'il saluait si gracieusement au
dbut; mais il la peindra tout  l'heure moins anacrontique et un peu
moins couleur de rose. La _lune de miel_ ne dura pas.

Le second opuscule qui se rapporte  ces annes est un discours (rest
manuscrit) que M. de Maistre pronona, en 1777, devant le snat de
Savoie,  l'une de ces rentres solennelles o le jeune substitut avait
la parole au nom du ministre public; d'aprs les extraits qu'on veut
bien m'en transmettre, je n'y puis voir qu'une amplification de parquet
_sur les devoirs du magistrat_. Si l'on cherchait  y surprendre les
premires impressions, les premires motions de l'homme public et de
l'crivain, on devrait y reconnatre surtout l'influence de Rousseau.
Les locutions familires au philosophe de Genve. l'_tre des tres_,
l'_tre suprme_, et surtout la _vertu_, y sont prodigues; le mot de
_prjugs_ rsonne souvent. Certains souvenirs des rpubliques grecques
y figurent et trahissent  la fois l'inexprience et la gnrosit du
jeune homme. Je ne donnerai ici qu'un passage dcisif en ce qu'il prouve
que l'auteur,  ce moment, n'tait point encore du tout revenu des ides
gnralement courantes sur le pacte ou contrat social:

Sans doute, messieurs, tous les hommes ont des devoirs  remplir; mais
que ces devoirs sont diffrents par leur importance et leur tendue!
Reprsentez-vous la naissance de la socit; voyez ces hommes, las du
pouvoir de tout faire, runis en foule autour des autels sacrs de la
patrie qui vient de natre, tous abdiquent volontairement une partie de
leur libert; tous consentent  faire courber les volonts particulires
sous le sceptre de la volont gnrale; la hirarchie sociale va se
former; chaque place impose des devoirs; mais ne vous semble-t-il pas,
messieurs, qu'on demande davantage  ceux qui doivent influer plus
particulirement sur le sort de leurs semblables, qu'on exige d'eux un
serment particulier, et qu'on ne leur confie qu'en tremblant le pouvoir
de faire de grands maux?

Voyez le ministre des autels qui s'avance le premier: Je connais
dit-il, toute l'autorit que mon caractre va me donner sur les peuples;
mais vous ne gmirez point de m'en avoir revtu. Ministre de paix, de
clmence et de _charit_, la douceur respirera sur mon front; toutes les
vertus paisibles seront dans mon coeur; charg de rconcilier le ciel et
la terre, jamais je n'avilirai ces fonctions. Auguste interprte de
Dieu parmi vous, on ne se dliera point des oracles qu'il rendra par ma
bouche, car je ne le ferai jamais parler pour mes intrts.

Il est vident qu'il y a, dans ce portrait du ministre de paix, comme
une rminiscence peu lointaine du _Vicaire savoyard_. Aprs le prtre,
l'orateur fait intervenir le guerrier, puis le magistrat, dont les
devoirs sont le thme auquel particulirement il s'attache. Mais jusqu'
prsent le de Maistre que nous cherchons et que nous admirons n'est
point encore trouv.

Les annes qui s'coulrent jusqu'au coup de tocsin de la Rvolution
franaise le laissrent tel sans doute, tudiant et mditant beaucoup,
mrissant lentement, mais ne se rvlant pas tout entier aux autres
ni probablement  lui-mme. Rien ne faisait pressentir l'illustration
littraire et philosophique,  la fois tardive et soudaine, dont il
allait se couronner. C'tait un magistrat fort distingu, non pas
prcisment (quoi qu'en ait dit quelqu'un de bien spirituel) un _mlange
de courtisan et de militaire_: il n'avait de militaire que son sang de
gentilhomme, et du courtisan il n'avait rien du tout. Dans cette espce
mme de mercuriale dont nous parlions tout  l'heure, nous pourrions
citer, sur l'indpendance et le stocisme imposs au magistrat, des
paroles significatives qui dnoteraient toute autre chose que le
partisan du bon plaisir royal[186].

[Note 186: ... Qu'on ne dise pas, messieurs, qu'il est maintenant
inutile de nous lever  ce degr de hauteur que nous admirons chez les
grands hommes des temps passs, puisque nous ne serons jamais dans le
cas de faire usage de cette force prodigieuse. Il est vrai que, sous
le rgne de rois sages et clairs, les circonstances n'exigent pas de
grands sacrifices, parce qu'on ne voit pas de grandes injustices; mais
il en est que les meilleurs souverains ne sauraient prvenir; et
si quelqu'un ose assurer qu'en remplissant ses devoirs avec une
inflexibilit philosophique, on ne court jamais aucun danger,  coup sr
cet homme-l n'a jamais ouvert les yeux. D'ailleurs, messieurs, la
vertu est une force constante, un tat habituel de l'me, tout  fait
indpendant des circonstances. Le sage, au sein du calme, fait toutes
les dispositions qu'exige la tempte, et quand Titus est sur le trne,
il est prt  tout, comme si le sceptre de Nron pesait sur sa tte...]

L'est-il jamais devenu depuis lors dans le sens positif qu'on lui
impute? il y aurait lieu, en avanant, de le contester. Ce qui n'est
pas douteux, c'est que M. de Maistre passait, non seulement dans sa
jeunesse, mais beaucoup plus tard, tout prs de la Rvolution, pour
adopter les ides nouvelles, les opinions _librales_. Dans quel sens et
jusqu' quel point? c'est ce qu'il a t impossible d'claircir, et l'on
n'a pu recueillir  ce sujet que la particularit que voici:

Trop de latitude accorde au pouvoir militaire en matire civile avant
amen quelques abus dans une petite ville de Savoie, M. de Maistre
tmoigna assez hautement sa dsapprobation pour s'attirer, de la part de
l'autorit suprieure  Turin, une vive rprimande. Peu de temps aprs,
lorsque la Savoie fut envahie, il trouva piquant de se disculper, au
moyen de cette lettre ministrielle, du reproche de _servilisme_ que lui
lanait quelque partisan de la nouvelle rpublique, quelque fougueux
Allobroge de frache date.

L'abb Raynal tant venu  Aix en Savoie, M. de Maistre, fort jeune
encore, alla le voir avec quelques amis; mais une premire visite suffit
 la connaissance: l'absence de dignit dans l'homme le dtrompa vite
(s'il en tait besoin) des dclamations philanthropiques de l'historien.

Du reste aucun vnement proprement dit, ayant trait  la vie extrieure
de M. de Maistre en ces annes, n'a laiss de souvenir; sa situation
tait plus que jamais assise, un mariage vertueux avait achev de la
fixer; il aurait pu consumer, enfouir ainsi dans l'tude, dans la
mditation, dans ces sortes d'extraits volumineux qu'on fait pour
soi-mme et auxquels manque toujours la dernire main, cette foule de
penses et de trsors dont on n'aurait jamais dml le titre ni le
poids; il aurait pu, en un mot, ne jamais devenir le grand crivain que
nous savons, quand la Rvolution franaise clata et vint dgager en lui
le talent, en frapper l'effigie, y mettre le casque et le glaive.

L'arme franaise, sous les ordres de Montesquiou, envahit la Savoie le
22 septembre 1792. Fidle  son prince, le snateur de Maistre partit
de Chambry le lendemain 23; dsirant nanmoins juger par lui-mme de
l'_ordre_ nouveau, et profitant d'un dcret de sommation adress aux
migrs, il revint au mois de janvier 93: c'est durant ce sjour
hasardeux qu'il eut sans doute  faire usage, pour sa justification,
de la lettre ministrielle dont on a parl. Suffisamment difi sur le
rgime de libert, il quitta de nouveau la Savoie en avril, et se retira
 Lausanne, comme dans un vis--vis et sur un observatoire commode. Il
passa dans cette ville, de tout temps si claire et si orne alors
d'trangers de distinction, trois annes entires, et ne rentra en
Pimont qu'au commencement de 97. Le roi Victor-Am lui donna pour
mission  Lausanne de correspondre avec le bureau des affaires
trangres; et de transmettre ses observations sur la marche des
vnements en France et alentour. Les dpches de M. de Maistre taient
soigneusement recueillies par les ministres trangers rsidant  Turin,
et devenaient de la sorte un document europen. Bonaparte, nous apprend
M. Raymond, trouva par la suite cette correspondance tout entire dans
les archives de Venise. Qu'est-elle devenue? Elle aurait, comme tude
de l'homme, bien du prix. Devant rendre compte aux autres de ses
impressions successives, M. de Maistre atteignit vite  toute la hauteur
de ses penses.

Plusieurs crits imprims viennent, au reste, suppler  ce qui nous
manque et nous mettre entre les mains le fil qui dsormais ne cesse
plus. M. de Maistre publia successivement vers cette poque:

1 Des _Lettres d'un Royaliste savoisien  ses Compatriotes_. M. Raymond
n'en indique que deux, mais j'ai eu sous les yeux la _quatrime_; elles
parurent d'avril  juillet 1793.

2 Un _Discours  madame la marquise de C. (Costa)_ sur la vie et la
mort de son fils Alexis-Louis-Eugne de Costa, lieutenant au corps des
grenadiers royaux de Sa Majest le roi de Sardaigne, mort, g de
seize ans,  Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure reue, le 27
avril prcdent,  l'attaque du Col-Ardent (Turin, 1794), avec cette
pigraphe:

    Frutto senil insu 'l giovenil flore. (TASSE.)

C'est aussi en cette mme anne 94 que se publiait par les soins du
comte Joseph, parrain et tuteur du livre, le charmant _Voyage autour de
ma Chambre_ de son aimable frre. Ces annes de sjour  Lausanne, on le
voit, furent fcondes.

3 _Jean-Claude Ttu, maire de Montagnole, district de Chambry_,  ses
chers concitoyens les habitants du Mont-Blanc, salut et bon sens! (Dat
de Montagnole, le 10 aot 1795).

4 _Mmoire sur les prtendus migrs savoisiens_, ddi  la Nation
franaise et  ses lgislateurs. (Dat du 15 juillet 1796).

Cette anne 96 est celle o parurent,  Neufchtel d'abord, les
_Considrations sur la France_, par lesquelles M. de Maistre entrait
dcidment dans la publicit europenne et devenait l'oracle
loquent d'une doctrine; mais les crits que je viens d'numrer, et
trs-diffrents des deux productions de jeunesse prcdemment cites,
restent la prface naturelle, l'introduction explicative et immdiate
des _Considrations_. Il y aura intrt  parcourir,  connatre par
extraits ces pamphlets et brochures devenus trs-rares, et qui mme,
sans une bienveillance toute particulire qui est venue au-devant de mes
dsirs, me fussent sans doute demeurs introuvables et inconnus.

Je n'ai eu sous les yeux que la _quatrime Lettre d'un Royaliste
savoisien  ses Compatriotes_, date du 3 juillet 1793; je ne parlerai
donc que de celle-ci, qui avait t prcde ncessairement de trois
autres, et qui semblait mme rclamer une suite. La rvolution est
consomme en Savoie depuis l'invasion de septembre 1792; l'auteur dit
aux siens: Voyez et _comparez_. L'objet de cette quatrime lettre est
nonc en tte: _Ide des lois et du gouvernement de Sa Majest le roi
de Sardaigne, avec quelques rflexions sur la Savoie en particulier_.

Heureux, lit-on au dbut, heureux les peuples dont on ne parle pas! Le
bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit;
il est le fils de la paix, de la tranquillit, des moeurs, du respect
pour les anciennes maximes du gouvernement, et de ces coutumes
vnrables qui tournent les lois en habitudes et l'obissance en
instinct. Et l'auteur montre que tel a t le caractre constant et
le rgime de la maison de Savoie, en qui il loue surtout le talent de
gouverner sans jamais se brouiller avec l'opinion. Il commence par citer
quelques-unes des dclamations profres et publies  l'occasion de
l'_Assemble gnrale des Allobroges_, la raison ternelle et la
souverainet du peuple ayant exerc dans cette Assemble nationale
des Allobroges l'empire suprme que les armes franaises leur avaient
reconquis. Il ne manque pas les invectives burlesques contre ces
institutions qui sacrifiaient le sang et les sueurs du peuple 
l'entretien des palais et des chteaux (les palais de Savoie!). A
ces banales insultes l'auteur oppose le tableau de ce qu'tait ce
gouvernement modr et paternel: il montre en Savoie le clerg et la
noblesse ne formant pas de corps spar dans l'tat; les liberts de
l'glise gallicane observes par opposition  ce qui avait lieu en
Pimont; le haut clerg sans faste, exemplaire de moeurs; le _bas_
clerg (expression qui tait inconnue) jouissant de toute considration,
et la noblesse elle-mme paraissant assez souvent dans cette classe des
simples curs. Quant  cette noblesse proprement dite, elle avait des
privilges sans doute, mais des privilges trs-limits; la qualit
de noble tait avant tout un titre honorifique qui obligeait plus
troitement envers l'tat. Chaque jour les grands emplois faisaient
entrer dans la noblesse des hommes, qui obtenaient ainsi une
illustration marque, sans devenir pourtant tout d'un coup les gaux des
gentilshommes de race:

La noblesse est une semence prcieuse que le souverain peut crer, mais
son pouvoir ne s'tend pas plus loin; c'est au temps et  l'opinion
qu'il appartient de la fconder.

Suivent des dtails de l'ancienne organisation locale.--Le roi de
Sardaigne avait publi un clbre dit du 19 dcembre 1771, pour
l'affranchissement des terres en Savoie et l'extinction des droits
fodaux. Depuis plus de vingt ans, le tribunal suprieur charg de cette
opration dlicate n'avait jamais suspendu ses fonctions.--Mais, 
chaque instant, des vues lumineuses et de haute politique gnrale
sillonnent le sujet et largissent les horizons: Il est bon, dit
le publiciste, en tout ceci purement judicieux, qu'une quantit
considrable de nobles se jette dans toutes les carrires en concurrence
avec le second ordre; non-seulement la noblesse illustre les emplois
qu'elle occupe, mais par sa prsence elle unit tous les tats, et par
son influence elle empche tous les corps dont elle fait partie de se
cantonner... C'est ainsi qu'en Angleterre la portion de la noblesse qui
entre dans la Chambre des communes tempre l'cret dltre du principe
dmocratique qui doit essentiellement y rsider, et qui _brlerait_
infailliblement la Constitution sans cet amalgame prcieux.

Et plus loin: Observez en passant qu'un des grands avantages de la
noblesse, c'est qu'il y ait dans l'tat quelque chose de plus prcieux
que l'or[187].

[Note 187: Ceci commence a se faire sentir. Je dirai plus: en France,
le triomphe de la classe moyenne et d'une certaine lite claire, mais
pleine de sa propre opinion, nous a appris qu'il tait bon aussi pour
l'agrment qu'il y et, dans la socit quelque chose, non pas de plus
prcieux que l'esprit, mais de non fond exclusivement sur l'esprit,
j'entends un certain esprit fier de lui-mme et de sa doctrine.]

Il raille de ce bon rire, qui s'essaye d'abord comme en famille,
ses compatriotes devenus les _citoyens tricolores_, et se moque des
raisonnements sur les assignats: Lorsque je lis des raisonnements de
cette force, je suis tent de pardonner  Juvnal d'avoir dit en parlant
d'un sot de son temps: _Ciceronem Allobroga dixit_[188]; et  Thomas
Corneille d'avoir dit dans une comdie en parlant d'un autre sot: _Il
est pis qu'Allobroge_. Mais dj il passe  tout moment la frontire et
ne se retient pas sur le compte de la grande nation: Quand on voit ces
prtendus lgislateurs de la France prendre des institutions anglaises
sur leur sol natal et les transporter brusquement chez eux, on ne peut
s'empcher de songer  ce gnral romain qui fit enlever un cadran
solaire  Syracuse et vint le placer  Rome, sans s'inquiter le moins
du monde de la latitude. Ce qui rend cependant la comparaison inexacte,
c'est que le bon gnral ne savait pas l'astronomie.

[Note 188: Satire VII; il s'agit d'un certain Rufus qui traitait
Cicron d'Allobroge, comme qui dirait de Racine qu'il est un Botien ou
un crtin.]

Sur la justice il y a d'assez belles choses, rien qui sente le peintre
futur du _bourreau_. Il rappelle toutefois que, lorsqu'on parlait des
prisonniers d'tat renferms  Miolans, unique prison de ce genre en
Savoie, on tait plutt tent de s'en prendre au trop de clmence du
prince; que trop souvent les prisons d'tat autorisaient les erreurs de
cette clmence, qu'elles drobaient celui qui tait plutt d au gibet
ou aux galres, et faisaient oublier cette maxime d'un homme clbre,
la plus belle chose peut-tre que les hommes aient jamais dite: _La
justice est la bienfaisance des rois_.--Plus loin,  propos des prisons
de Chambry, il se plat  faire ressortir le tmoignage favorable de
l'envoy du Ciel, Howard. Ainsi, sur cette thorie de la rigueur, il n'a
pas encore de parti pris.

Il appelle de tous ses voeux, en finissant, la restauration de
Victor-Am et s'lve avec passion, avec ironie dj, contre les
ambitieux voisins qui tant de fois, et au commencement du XVIIe sicle
et depuis lors, ont troubl cet heureux pays: Rejetez loin de vous
ces thories absurdes qu'on vous envoie de France comme des vrits
ternelles et qui ne sont que les rves funestes d'une vanit immorale.
Quoi! tous les hommes sont faits pour le mme gouvernement, et ce
gouvernement est la dmocratie pure! Quoi! la royaut est une tyrannie!
Quoi! tous les politiques se sont tromps depuis Aristote jusqu'
Montesquieu!... Non, ce n'est point sur la terre la moins fertile en
dcouvertes qu'on a vu ce que l'univers n'avait jamais su voir, ce
n'est point de la fange du _Mange_ que la Providence a fait germer des
vrits inconnues  tous les sicles:

  ......... Sterilesne elegit arenas
  Ut caneret paucis, mersitque hoe _pulvere_ verum?[189]

[Note 189: Lucain, livre IX. C'est Caton qui dit admirablement cela de
l'oracle d'Ammon au milieu des sables.]

Et suit un loge de la monarchie en une de ces images qui vont devenir
familires  l'crivain et qui saisissent la pense comme les yeux:
La monarchie est rellement, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une
_aristocratie tournante_ qui lve successivement toutes les familles de
l'tat; tous les honneurs, tous les emplois sont placs au bout d'une
espce de lice o tout le monde a droit de courir; c'est assez pour
que personne n'ait droit de se plaindre. Le _Roi_ est le juge des
courses.--Que vous en semble? A voir s'ouvrir cette lice grandiose et
presque olympique dont Montesquieu et envi avec la justesse le relief
clatant, il devient clair que le lecteur de Pindare n'a point perdu ses
veilles, et que M. de Maistre est dj trouv.

Le _Discours  madame la marquise de Costa_ nous le rend avec des
dfauts de jeunesse et presque de rhtorique encore, qui tiennent au
genre; mais en mme temps on ne perd pas longtemps de vue l'crivain
nouveau, le penseur original et hardi qui se dcle, qui se dresse par
endroits et va dcidment triompher. Les premires pages sont un peu
dans l'imitation et le ton de Voltaire faisant l'loge funbre des
officiers morts pendant la campagne de 1741, dans le ton de Vauvenargues
lui-mme dplorant la perte de son jeune et si intressant ami Hippolyte
de Seytres. L'auteur ne vient pas pour distraire, il ne veut pas munie
consoler, il ne veut que s'attrister avec une mre. Il clbre ds
le dbut l'ducation morale par opposition  l'ducation
scientifique:--Laisser mrir le caractre sous le toit paternel,--ne pas
rpandre l'enfance au dehors. L'homme moral est plus tt form qu'on ne
croit. Au reste, aucun systme d'ducation ne saurait tre gnralis:
ici on appliqua l'amour; Eugne tait son nom, _le Bien-n_. Le
pangyriste s'tend un peu sur les anecdotes d'enfance, _puerilia_: un
jour, on trouva l'enfant occup  souffler de toutes ses forces le feu
dans une chambre sans lumire: Je travaille, dit-il, pour faire revenir
mon _ngre_, il appelait ainsi son ombre.--Eugne fut un enfant
_prserv_. Il cultive les arts, la peinture. Est-ce  Genve qu'il va
suivre ses tudes? La priphrase l'indiquerait, mais le nom n'y est pas;
l'auteur en est encore aux priphrases comme plus lgantes. Des
penses leves et politiques se font jour  travers cette gracieuse
dclamation. Eugne, selon l'usage, entre au sortir de l'enfance dans la
carrire militaire: Il ne dpend point de nous de crer les coutumes;
elles nous commandent. Leurs suites morales et politiques sont l'affaire
du Souverain; la ntre est de les suivre paisiblement et de ne jamais
dclamer contre elles.--Et sur la puret de moeurs d'Eugne dans sa vie
de garnison: Pour lui le mauvais exemple tait nul, ou changeait de
nature; il n'avait d'autre effet que de le porter  la vertu, par un
mouvement plus rapide, compos de l'attrait du bien et de l'action
rpulsive du mal sur cette me pure comme la lumire.

Au moment o la Rvolution clate, on dirait que l'auteur lui emprunte
son plus mauvais style pour la peindre: Un pouvantable volcan s'tait
ouvert  Paris: bientt son cratre eut pour dimension le diamtre de la
France, et les terres voisines commencrent  trembler. O ma patrie! 
peuple infortun!... Et ailleurs: Aussi vile que froce, jamais elle
(la Rvolution) ne sut ennoblir un crime ni se faire servir par un grand
homme; c'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les
suppts dtestables ou les coliers ridicules du philosophisme, c'est
dans l'antre de la chicane et de l'agiotage qu'elle avait choisi ses
adeptes et ses aptres. Ce style-l, loin d'tre du bon de Maistre,
n'est que du mauvais La Mennais. Voici qui est mieux:

    Mais c'est prcisment parce que la Rvolution franaise, dans ses
    bases, est le comble de l'absurdit et de la corruption morale,
    qu'elle est minemment dangereuse pour les peuples. La sant n'est
    pas _contagieuse_; c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette
    Rvolution bien dfinie n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral
    dbarrass de tous ses liens; de l cet pouvantable proslytisme
    qui agite l'Europe entire. L'orgueil est immense de sa nature: il
    dtruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer; de l
    encore les succs de ce proslytisme. Quelle digue opposer  une
    doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus chres du coeur
    humain, et qui, avant les dures leons de l'exprience, n'avait
    contre elle que les sages? La souverainet du peuple, la libert,
    l'galit, le renversement de toute subordination, le droit  toute
    sorte d'autorit: quelles douces illusions! La foule comprend ces
    dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc, ils sont mauvais.
    N'importe! elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez
    sur vos trnes!

Le contre-coup retentit en Savoie; l, ce n'aurait t qu'une querelle
de famille; mais Paris convoite les pauvres montagnes: un petit nombre
de _sclrats_ (je copie) rpond au cri d'appel. Le roi, se croyant
menac, arme. Le 22 septembre 1792, la Savoie est envahie par
l'arme franaise, et le Pimont prs de l'tre. Aprs la dfense du
Saint-Bernard (1793), Eugne, grivement malade, court des dangers: il
semblait que la Providence voult tenir ses parents continuellement en
alarmes sur lui et, pour ainsi dire, les _accoutumer  le perdre_. Il
passe les quartiers d'hiver de 93-94  Asti. Mais le gnie de Bonaparte
prlude dj  ses prochaines destines d'Italie, et dicte les
oprations de la campagne qui va s'ouvrir.[190] Ds le 6 avril 94, clate
l'attaque gnrale des Franais sur toute la chane du comt de Nice. Le
27, Eugne, se trouvant avec sa compagnie au sommet de la _Saccarella_,
qui domine le _Col-Ardent_, marche  l'attaque de ce dernier poste, et y
reoit une balle  la jambe; ses grenadiers l'emportent; trois semaines
aprs,  Turin, il succombe des suites de sa blessure.--Au moment de sa
mort, son me, _naturellement chrtienne_, se tourna vers le Ciel... Il
pria pour ses parents, les nomma tous et ne plaignit qu'eux.

[Note 190: _Mmoires_ de Napolon, tome I, page 61.]

Un passage du rcit rend avec beaut ce tableau des morts chrtiennes
dont on tait dsaccoutum depuis si longtemps en notre littrature,
et que le gnie de M. de Chateaubriand, quelques annes aprs, devait
remettre en si glorieux et si pathtique honneur:

L'orage de la Rvolution avait pouss jusqu' Turin un solitaire de
l'ordre de la Trappe. L'homme de Dieu, prsent  ce spectacle, dfendait
de la part du Ciel la tristesse et les pleurs. Spar de la terre avant
le temps, il ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la
nature; il accusait nos voeux indiscrets et notre tendresse cruelle; il
n'osait point unir ses prires aux ntres: il ne savait pas s'il tait
permis de dsirer la gurison de l'ange. Son enthousiasme religieux
effraya celle qui vous remplaait auprs de votre fils (une belle-soeur
de Mme de Costa); elle pria l'anachorte exalt de diriger ailleurs ses
penses et de ne former aucun voeu dans son coeur, _de peur que son
dsir ne ft une prire_: beau mouvement de tendresse, et bien digne
d'un coeur parent de celui d'Eugne!

L'auteur adresse et approprie  son hros cette apostrophe clbre de
Tacite  Agricola, reproduite elle-mme de celle de Cicron  l'orateur
Crassus: Heureux Eugne! le Ciel ne t'a rien refus, puisqu'il t'a
donn de vivre sans tache et de mourir  propos.--Il n'a point vu,
madame, les derniers crimes... Il n'a point vu en Pimont la trahison...
Il n'a point vu l'auguste Clotilde sous l'habit du deuil et de la
pnitence... Mais voici le _finale_ qui s'lve, se dtache en pleine
originalit, et devient enfin et tout  fait du grand de Maistre:

Il faut avoir le courage de l'avouer, madame, longtemps nous n'avons
point compris la Rvolution dont nous sommes les tmoins, longtemps nous
l'avons prise pour un vnement; nous tions dans l'erreur: c'est une
poque, et malheur aux gnrations qui assistent aux poques du monde!
Heureux mille fois les hommes qui ne sont appels  contempler que dans
l'histoire les grandes rvolutions, les guerres gnrales, les fivres
de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires et les
funrailles des nations! Heureux les hommes qui passent sur la terre
dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalle aux convulsions
d'une nature condamne et souffrante!--Fuyons, madame; _Encelade se
tourne_.--Mais o fuir? Ne sommes-nous pas attachs par tous les
liens de l'amour et du devoir? Souffrons plutt, souffrons avec une
rsignation rflchie: si nous savons unir notre raison  la Raison
ternelle, au lieu de n'tre que des _patients_, nous serons au moins
des _victimes_.

Certainement, madame, ce chaos finira, et probablement par des moyens
tout  fait imprvus. Peut-tre mme pourrait-on dj, sans tmrit,
indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent dcrts.[191]
Mais par combien de malheurs la gnration prsente achtera-t-elle le
calme pour elle et pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas
possible de prvoir. En attendant, rien ne nous empche de contempler
dj un spectacle frappant, celui de la foule des grands coupables
immols les uns par les autres avec une prcision vraiment surnaturelle.
Je sens que la raison humaine frmit  la vue de ces flots de sang
innocent qui se mle  celui des coupables. Les maux de tout genre qui
nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles qui disent que
_tout est bien_, et qui refusent de voir dans tout cet univers un tat
violent, absolument _contre nature_ dans toute l'nergie du terme. Pour
nous, madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison que nous
connatrons un jour; ne nous fatiguons point  chercher les _pourquoi_,
mme lorsqu'il serait possible de les entrevoir. La nature des tres,
les oprations de l'intelligence et les bornes des possibles nous sont
inconnues. Au lieu de nous dpiter follement contre un ordre de choses
que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux vrits pratiques.
Songeons que l'pithte de _trs-bon_ est ncessairement attache 
celle de _trs-grand_; et c'est assez pour nous: nous comprendrons que
sous l'empire de l'tre qui runit ces deux qualits, tous les maux dont
nous sommes les tmoins ou les victimes ne peuvent tre que des actes de
justice ou des moyens de rgnration galement ncessaires. N'est-ce
pas lui qui a dit, par la bouche de l'un de ses envoys: _Je vous aime
d'un amour ternel_? Cette parole doit nous servir de solution gnrale
pour toutes les nigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance.
Attachs  un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de
rapporter tout  ce point; nous sommes tout a la fois ridicules et
coupables.

[Note 191: Toute l'oeuvre prochaine, l'oeuvre philosophique et
thosophique de De Maistre, va sortir de l: c'est le premier instant o
on la voit poindre.]

En terminant, l'auteur s'adresse encore  l'_Ombre chrie_ d'Eugne et
retombe un peu dans la dclamation, au moins pour la forme; mais les
germes de son systme de rversibilit et d'ordre providentiel viennent
de se montrer et n'ont plus qu' pousser leur dveloppement. Comme saint
Augustin, en prsence des pouvantables catastrophes de son sicle, il
conoit sa _Cit de Dieu_.

Cit trange chez l'un comme chez l'autre, plus belle de titre et de
conception que justifiable de dtail, dans laquelle le bon sens, la
sagesse humaine, trouvent  s'achopper presque  chaque pas, mais o les
esprits vraiment religieux se satisferont de quelques hautes clarts!

Le pamphlet publi et distribu  Chambry en aot 95, sous le nom de
_Jean-Claude Ttu_, est une Provinciale savoyarde  la porte du peuple,
une petite lettre de Paul-Louis en style du cru. Partant le sel en est
gros et gris, mais il y en a sous la trivialit. Il s'agit de profiter
du nouveau bail rclam par la France au sujet de la Constitution de
l'an III, pour rveiller l'opinion royaliste dans le pays et pour
pousser  une Restauration:

..... Nous avons tous sur le coeur cette triste comdie de 1792,
lorsqu'une poigne de vauriens, qui se faisaient appeler _la nation_,
crivirent  Paris que nous voulions tre Franais. Vous savez tous
devant Dieu qu'il n'en tait rien, et comme quoi nous fmes tous libres
de dire non,  la charge de dire _oui_?[192]

[Note 192: Il est bon, en histoire, de contrler les rcits l'un par
l'autre, de se placer tour  tour sur chacun des revers des monts.
Croirait-on bien, par exemple,  lire ces assertions positives, qu'il
s'agit du mme fait que l'historien de la Rvolution franaise a rsum
si couramment avec son agrable vivacit? Tandis que ses lieutenants
poursuivaient les troupes sardes, Montesquiou se porta  Chambry le 28
septembre, et y fit son entre triomphale,  la grande satisfaction des
habitants, qui aimaient la libert en vrais enfants des montagnes, et la
France comme des hommes qui parlent la mme langue, ont les mmes moeurs
et appartiennent au mme bassin. Il forma aussitt une assemble de
Savoisiens pour y faire dlibrer une question qui ne pouvait pas tre
douteuse, celle de la runion  la France. (Thiers, tome III). Claude
Ttu va essayer de rpondre dans ce qui suit  cette dernire opinion
si spcieuse. L'historien victorieux nous a dit la journe de l'entre
triomphale; M. de Maistre, l'un des battus, nous racontera tout 
l'heure le lendemain et le _tous-les-jours_.

Or, voici une belle occasion de donner un dmenti  ceux qui nous firent
parler mal  propos. Aujourd'hui, nous ne sommes plus si pouvants que
nous l'tions alors; nous avons un peu repris nos sens. Croyez-moi,
disons tout rondement que nous n'en voulons plus.

Vous croirez peut-tre qu'il y a de l'imprudence  parler si clair?
Au contraire, vous pourrez par l faire grand plaisir  la C. N.
(Convention nationale). Tout le monde sait assez qu'elle a besoin et
partant envie de la paix. Or, cette runion  la France la gne, et le
voeu de la nation, quoiqu'il n'ait jamais exist que dans la bote 
l'encre du citoyen _Gorin_,[193] forme cependant un obstacle trs-fort aux
yeux de la C. N., qui est retenue par le point d'honneur plus que par la
valeur de notre pays.

[Note 193: L'imprimeur du dpartement.]

En lui disant la vrit, vous la mettrez  l'aise, et elle vous en saura
gr: ce raisonnement est clair comme de l'eau de roche.

Mais supposons qu'elle pense autrement, qu'elle veuille  tout prix
garder la Savoie et qu'elle y russisse, que vous arriverait-il pour
avoir dit que vous regrettez votre ancien souverain? Il vous arriverait
d'tre particulirement estims et chris par la C. N. elle-mme. Tout
le monde ne sait-il pas qu'on aime les gens fidles partout o ils
se trouvent? Quand il y a de la rvolte, de l'impertinence ou de
l'insurgerie,  la bonne heure que les matres se fchent; mais quand on
parle poliment, chacun est libre de dire sa raison; on peut tirer son
chapeau devant le drapeau tricolore et dire qu'on a de l'amiti pour la
croix blanche. Par Dieu! chacun a son got peut-tre!--En disant qu'on
aime les poires, mprise-t-on les pommes?

Si la C. N. vous gardait mme aprs cette dclaration, elle vous
aimerait comme ses yeux; c'est moi qui vous le dis.

Mais ce n'est pas tout. Quand mme nous demeurerions Franais, il ne
faut pas croire que ce ft pour longtemps; un peu plus tt, un peu plus
lard, la chose vole revient toujours  son matre. La Savoie est au
roi de Sardaigne depuis huit cents ans, personne ne peut lui faire une
anicroche l-dessus; pourquoi la lui garderait-on? Parce qu'on la lui
a prise, apparemment. Quelle chienne de raison! Demandez au tribunal
criminel du district, vous verrez ce qu'il vous en dira.

La Savoie a bien t prise d'autres fois. On l'a garde trois ans, cinq
ans, sept ans, trente ans, mais toujours elle est revenue. Il en sera de
mme cette fois.

Le roi de France qui tait avant celui qui tait avant le dernier, fut
un grand fier--bras,  ce que tout le monde dit: c'est une chose sre
qu'il faisait peur  tout le monde, et cependant, quoiqu'il convoitt la
Savoie et qu'il s'vertut beaucoup pour l'avoir, il ne put jamais en
passer son envie.

Dans ma jeunesse, je ne comprenais pas pourquoi notre petite Savoie
n'tait pas une province de France, et comment cette _drumille_ avait pu
vivre si longtemps  ct d'un gros brochet sans tre croque; mais, en
y pensant depuis, j'ai vu combien feu ma grand'mre avait raison quand
elle me disait: _Jean-Claude, mon ami, quand tu< ne comprends pas
quelque chose, fie-toi  celui qui a fait le manche des cerises_.

La Savoie n'est pas  la France parce qu'il ne faut pas qu'elle soit 
la France. Si les Franais la possdaient, l'Italie serait flambe; ils
btiraient dans notre pays des forteresses  tout bout de champ; ils
feraient des chemins larges comme la grande alle du _Verney_ jusque sur
nos plus hautes montagnes.[194] A la place de l'hospice Saint-Bernard, o
l'on donne la soupe aux plerins, il y aurait une bonne citadelle avec
des canons et de la poudre, et toute la diablerie que vous savez; et
puis, au premier moment d'une guerre, ce serait une bndiction de les
voir dgringoler de l'autre ct! Soyez srs qu'ils y descendraient les
mains dans leurs poches, et, quand une fois on est en Pimont, les gens
qui savent un peu comment le monde est fait, disent que ce n'est plus
qu'une promenade. Si M. l'empereur tait assez grue pour souffrir que
ces gaillards gardassent la Savoie, il ferait tout aussi bien de les
mettre en garnison  Milan.

[Note 194: Vrifi par le Simplon.]

Mais tandis que la Savoie est au roi de Sardaigne, on ne peut pas tre
surpris en Italie. Diantre! c'est bien diffrent d'tre dans un pays ou
d'y aller.

Et nos bons amis les Suisses, croyez-vous qu'ils soient bien amuss
d'entendre les tambours des Franais de l'autre ct du lac? Les
Gnevois, qui ne sont que des marmousets, les fatiguent dj
passablement; jugez comme ils ont envie de toucher de tous cts la
rpublique franaise! Srement les Franais ne pourraient pas leur faire
un plus grand plaisir que de s'en aller d'o ils sont venus. Les Suisses
et les Savoyards sont cousins, ils font leurs fromages en paix et ne se
font point d'ombrage. Que les grands seigneurs demeurent chez eux et ne
viennent pas casser nos pots!

Il faudra donc rendre la Savoie parce que tout le monde voudra qu'on la
rende, et quand la C. N. aurait les griffes assez fortes pour la retenir
dans le moment prsent, croyez-vous que ce ft pour longtemps? Bah! les
choses forces ne durent jamais.

Le courage des Franais fait plaisir  voir, mais ne vous laissez pas
leurrer par cette lanterne magique. Vous savez que lorsqu'on se rosse un
jour de _vogue_, surtout lorsqu'on est un peu gris, on ne sent pas les
coups; mais c'est le lendemain qu'on se trouve bleu par-ci et bleu
par-l, qu'on se sent roide comme le manche d'une fourche, et qu'il n'y
a pas moyen de mettre un pied devant l'autre.

Quand la France sera froide, vous l'entendrez crier.

Ce sont l, il me semble, de ces accents vibrants qui dnotent que,
mme sous le masque du Jacques Bonhomme et du Sancho de son pays, M. de
Maistre ne peut pas se dguiser longtemps. Plus loin, pour exprimer
que les Franais ne sont pas encore guris ni prs de gurir du mal
rvolutionnaire: S'ils taient vritablement ennuys d'tre malades,
dit-il, est-ce qu'ils ne se donneraient pas tous le mot pour faire venir
de la _thriaque de Venise?_ Louis XVIII, comme on sait, tait alors 
Venise. Le maire de Montagnole continue de prendre ses compatriotes par
tous les bouts, par l'numration de tous leurs griefs, en rservant
pour le dernier coup l'intrt de la religion catholique si cher aux
populations. Je continue de citer tout ce qui me parat un peu
saillant, ce pamphlet curieux tant parfaitement inconnu et introuvable
aujourd'hui:

Il y a plus de deux cents ans qu'il y eut dj un tapage en France pour
les affaires de huguenots. Notre cur en parlait un jour avec M. le
chtelain: il appelait cela la _Digne_ ou la _Ligue_, ou la _Figue_,
enfin quelque chose en _igue_. Mais c'tait diabolique. Il disait que
celle machine dura je ne sais combien de temps, trente ou quarante ans,
je crois. Sainte Vierge Marie! cela ne fait-il pas dresser les cheveux?
C'est bien pire aujourd'hui, puisqu'alors il y avait des rois, des
princes, des seigneurs, des parlements, en un mot tout ce qu'il fallait
pour faire la besogne aprs la folie passe; mais  prsent que tout le
royaume est en loques, ce sera le diable  confesser pour tout refaire.
Serait-il possible que nous fussions mls l-dedans? _Libra nos,
Dominus_.

Vous croyez peut-tre, vous autres petits messieurs qui avez des habits
de drap d'Elbeuf et des boutons d'acier, que c'est pour vous que le
four chauffe, et que vous serez toujours les matres? Ah bien! oui,
fiez-vous-y. On a dj fait main-basse sur les'municipalits de
campagne, ainsi adieu aux rois de village! il n'y a plus de districts,
ainsi adieu aux rois de petites villes! ne voyez-vous pas comme
tout s'achemine  vous rendre des zros en chiffre? Quand tout sera
tranquille, le peuple donnera les places  ceux que vous teniez en
prison; et si, pendant cette tempte, quelques champignons sont sortis
de terre, vous n'y gagnerez rien, car les _ci-aprs_ sont bien plus
insolents que les _ci-devant_.

On vous amuse aussi en vous parlant de la suppression des impts.
Sans doute qu'on n'ose pas mettre le peuple de mauvaise humeur dans ce
moment, pour raison; mais seriez-vous assez simples pour croire que, ds
qu'on sera matre de lui, on ne vous chargera pas comme des mulets du
Mont-Cenis? La C. N. a fait tant d'assignats! tant d'assignats! que si
on les collait tous par les bords, il y aurait de quoi couvrir la France
de papier. Malgr ce qu'on en a brl dans toutes les gazettes, il en
reste pour 14 milliards: or, savez-vous ce que c'est que 14 milliards?
Pour faire celle somme en numraire, il faudrait autant de louis qu'il
y a de grains de bl en 455 sacs, mesure de Chambry, pesant chacun 140
livres poids de marc. Le citoyen _Ginollet_, ci-devant collecteur de la
taille, qui sait l'arithmtique comme son _Pater_, a fait ce compte sur
ma table.

Mais toutes ces dbauches de papier ne peuvent durer, et  la fin, pour
faire face aux dpenses, on vous demandera l'argent que vous avez, et
mme celui que vous n'avez pas.

Enfin, comme il faut toujours garder la meilleure raison pour la
dernire, tenez pour certain que, si vous demeurez Franais, vous serez
privs de votre religion. La C. N., disent certaines personnes, a promis
la libert du culte: oui; mais vous savez bien qu'on n'a rien tenu de
ce qu'on vous avait promis. Souvenez-vous de ce qui se passa lorsqu'on
tablit l'glise constitutionnelle. Il n'y eut qu'un cri en Savoie
contre cette manipulation ecclsiastique; mais vos lecteurs eurent beau
protester, on ne les couta pas, et le jour qu'ils s'assemblrent pour
l'lection de ce drle d'vque qui nous a tant fait rire avant de nous
faire pleurer, un des reprsentants du peuple dit expressment que, _si
les lecteurs raisonnaient, on ferait conduire deux pices de canon  la
porte de la cathdrale_: voil comment on fut libre.

Nous avons d'ailleurs un bon tmoin de ce qui se passa. Grgoire, l'un
des reprsentants, n'a-t-il pas dit formellement, dans le sermon qu'il
a dbit  la tribune de la Convention sur la libert des cultes:
_Nous avons promis de votre part la libert du culte aux habitants du
Mont-Blanc, et nous les avons tromps?_

C'est clair, cela; mais ce que ce bon aptre n'a pas dit, c'est qu'il
tait venu en Savoie tout justement pour y faire ce qu'il a blm dans
les autres.

Ce n'est pas seulement le culte de la desse Raison dont nous ne
voulons pas: nous ne voulons rien de nouveau, rien, ce qui s'appelle
rien. On nous l'avait promis; pourquoi nous a-t-on tromps?

Je l'entendis, ce cur d'Embremenil, le 16 fvrier 1793, lorsqu'il se
donna tant de peine dans la cathdrale de Chambry pour nous prouver que
l'glise constitutionnelle tait catholique. Son discours emberlucoqua
beaucoup de gens; mais, quoiqu'il ait de l'esprit comme quatre, il ne me
fit pas reculer de l'paisseur d'un cheveu. Quand je le vis en chaire,
sans surplis, avec une cravate noire, ayant  ct de lui un chapeau
rond au lieu d'un bonnet  houppe, et nous disant _citoyen_ au lieu de
_mes frres_ ou _mon cher auditeur_, je me dis d'abord en moi-mme:

_Cet homme est schismatique_.

En effet, quelle apparence que le bon Dieu n'ait fait la religion que
pour les esprits pointus, et qu'il n'y ait pas quelque manire facile de
connatre ce qui est faux? Quand il viendra quelque grivois d'_aptre_
vous prcher un _Credo_ de sa faon, au lieu de s'embarquer dans de
grands alibi-forains qui font tourner la tte, vous n'avez, qu' le
regarder bien attentivement; je veux ne moissonner de ma vie si vous ne
dcouvrez pas sur sa personne quelque chose d'hrtique, ne ft-ce qu'un
bouton de veste.

Mais, baste! la C. N. se moque de l'glise constitutionnelle, ce n'est
pas l'embarras; le mal est qu'elle dteste la ntre et qu'elle n'en
veut point. Ainsi c'est  vous de voir si vous voulez vous trouver sans
religion.

La libert du culte qu'on vous a promise depuis quelque temps, n'est
qu'une farce. Si vous tes catholiques, essayez un peu de jeter  la
poste une lettre adresse _ Sa Saintet, le Pape,  Rome_, vous verrez
si elle arrivera.

C'est cependant drle qu'un catholique ne puisse pas crire au Pape!

Et vos vques, o sont-ils? et vos prtres, pourquoi ne vous les
rend-on pas? Est-ce agir rondement de promettre une glise catholique,
et de bannir les prtres catholiques?--Mais, dira-t-on, nous en avons en
Savoie.--Oui, ils y sont  leurs prils et risques. On les a calomnis,
insults, emprisonns, fusills. On recommencera demain, aujourd'hui,
quand on voudra. On n'a point rvoqu la loi qui les dporte ni celle
qui confisque leurs biens, aprs une loi solennelle qui leur permettait
de les administrer par procureur.

Ne vous laissez donc pas tromper: la rancune contre notre religion est
toujours la mme, et, si l'on a fait quelque chose en sa faveur, ce
n'est pas par amiti, ce n'est pas par justice, c'est par crainte. Les
gens de l'_ouest_[195] n'ont pas voulu dmordre, il a bien fallu accorder
quelque chose, mais c'est bien  contre-coeur et de mauvaise grce.

[Note 195: Les Bretons, les Vendens.]

Boissy-d'Anglas est,  ce qu'on dit, un des bons enfants de
l'Assemble; je ne crois pas qu'il aime  tourmenter son prochain.
Cependant, quand il fit son rapport sur la libert du culte, au nom des
trois comits, il dit tout net que les intrts de la religion taient
_des chimres_. Il ajouta: Je ne veux point dcider s'il faut une
religion aux hommes..., s'il faut crer pour eux des illusions et
laisser des opinions errones devenir la rgle de leur conduite. C'est
 la philosophie  clairer l'espce humaine et  bannir de dessus la
terre les longues erreurs qui l'ont domine. C'est par l'instruction que
seront guries toutes les MALADIES de l'esprit humain. Bientt vous ne
les connatrez que pour les mpriser, ces dogmes absurdes, enfants
de l'erreur et de la crainte: bientt la religion des Socrate, des
Marc-Aurle, des Cicron, sera la seule religion du monde.... Ainsi vous
prparerez le seul rgne de la philosophie.... Vous couronnerez avec
certitude la rvolution commence par la philosophie.

Il faudrait avoir les yeux pochs pour ne pas voir ici un homme en
colre, qui se console du dcret dans la prface.

Je mentirais au reste si j'assurais que je comprends tout ce morceau,
et que je connais les trois thologiens dont il parle; mais je gagerais
bien  tout hasard mes deux charrues contre un exemplaire de la nouvelle
Constitution, que Socrate, Marc-Aurle et Cicron taient protestants.

L'objection contre les _trois thologiens_ pouvait porter coup en
Savoie,  cette date de 1795; hors de l elle n'est que gaie.

Et ceci n'est pas, autant qu'on pourrait bien le croire, un accident du
genre. Certes M. de Maistre, par le fond habituel de sa pense, restera
toujours un crivain profondment srieux; mais pourtant on n'a pas fait
en lui la part de ce qui trs-souvent dans le dtail n'est que gai. On y
aurait gagn de le voir beaucoup plus au naturel et moins terrible.

La dernire des brochures prliminaires de M. de Maistre, que j'aie 
analyser, est son _Mmoire sur les prtendus migrs savoisiens_ (1796).
Ici, comme il s'adresse  la lgislature de France, il sait prendre le
ton convenable, bien qu'nergique, et non sans quelques-uns encore de
ces clats de parole qui vont devenir le cachet insparable de son
talent. C'est d'abord tout un tableau de la Terreur en sa malheureuse
patrie. Puisque les grands historiens s'occupent si peu de ces vrits
de dtail, de ces bagatelles provinciales et locales, qui gneraient
leurs volutions, qu'on veuille bien permettre au biographe de ne pas
les ngliger. Les Franais, comme on l'a dit, tant entrs en Savoie le
22 septembre 1792, on ne vit, pendant un mois, que ce qu'on voit dans
toutes les conqutes; mais bientt, les assembles primaires ayant t
convoques, elles nommrent des dputs qui se runirent  Chambry sous
le nom d'Assemble nationale des Allobroges. L'homme influent dans cette
Assemble qui ne sigea que huit jours, celui qui dirigea tout, et dicta
presque tous les dcrets, fut le dput Simond, de Rumilli dans le
Mont-Blanc, ci-devant prtre, guillotin en 1794. Une loi de cette
Assemble invita tous les citoyens _qui avaient migr ds le 1er aot_
1792  reprendre leur domicile dans le terme de deux mois, sous peine de
confiscation de tous leurs biens. On antidatait l'migration, comme on
voit, et on la faisait mme antrieure  l'entre des Franais dans le
pays: c'tait pour atteindre certains grands propritaires.

Les militaires firent leur devoir et restrent  leur poste, fidles 
leurs serments. Presque tous les autres (et M. de Maistre de ce nombre),
les femmes surtout et les enfants, rentrrent en Savoie sur la foi de
l'Assemble. Au coeur de l'hiver, ils arrivrent en foule et reprirent
domicile dans le dlai qui s'tait prolong jusqu'au 27 janvier 93;
mais, au lieu de la tranquillit qu'ils avaient droit d'attendre, ils
ne trouvrent qu'une perscution cruelle. L'auteur du mmoire, tmoin
oculaire, en signale les hideuses particularits qui ne sont qu'une
variante de ce qui se passait alors universellement; on emprisonne les
hommes d'une part, les femmes de l'autre; on spare les mres et les
enfants; on spare les poux: C'tait, disait le reprsentant Albitte,
pour satisfaire  la dcence. La cruaut dans le cours de cette
Rvolution a souvent eu, s'crie l'auteur, la fantaisie de plaisanter:
on croit voir rire l'Enfer: il est moins effrayant quand il hurle.

Le rglement des prisons destines  enfermer les suspects les accuse
d'un crime tout nouveau, d'tre _coaliss_ de VOLONT _avec les ennemis
de la rpublique_; sur quoi l'auteur ajoute: Caligula ne punissait que
les rves, il oublia les dsirs!

Le 1er septembre 1793, tout d'un coup, en vertu d'une dtermination
soudaine,  minuit, on tire les dtenus de prison et on les transporte
sur des charrettes de Chambry  Grenoble, o ils manquent en arrivant
d'tre massacrs par la populace. Puis un autre caprice les ramne de
Grenoble  Chambry: le 9 thermidor les sauve: Sans le 9 thermidor, dit
l'auteur du mmoire, c'est une opinion universelle dans le dpartement
du Mont-Blanc, tous les prisonniers devaient tre gorgs.

Dans un moment si terrible, il arriva ce qui devait arriver: tous ceux
qui purent s'chapper le firent et se rfugirent soit en Pimont,
soit en pays neutre. Et ici l'auteur invoquant les actes mmes de la
Convention aprs le 9 thermidor, dmontre que ces migrs par force
majeure ne sont pas des migrs.

Redevenue libre, la Convention, dans sa sance du 9 mars 1795, disait
anathme au coup d'tat du 31 mai qui avait proscrit les prtendus
fdralistes.--Une nouvelle loi (celle du 22 prairial) vint au secours
des malheureux qui n'avaient fui la terre de libert que pour chapper
 la hache de Robespierre: elle rappelait ceux qui s'taient soustraits
depuis le 31 mai 93.

L'auteur discute avec fermet et loquence pour rclamer le bnfice de
cette loi en faveur des prtendus migrs savoisiens. Il s'adresse, en
terminant, aux Conseils, il apostrophe le Directoire excutif et le
rappelle  la clmence et  la justice au dbut d'un rgime nouveau.
M. de Maistre est ici le Lally-Tolendal de sa contre, comme dans son
pamphlet de _Claude Ttu_ il s'en tait montr par avance le Paul-Louis
Courier.

Ces prliminaires une fois accomplis, cette dette paye, et comme tout
chauff encore de sa guerre de montagnes, il sort enfin de la politique
locale et s'lve au rle de publiciste europen par ses _Considrations
sur la France_. L'aspect change: ce n'est plus  un _Venden de Savoie_
qu'on va avoir affaire, c'est  un contemplateur plutt stoque et
presque dsintress. On a souvent admir comment M. de Maistre, un
tranger, avait si bien, je veux dire si fermement jug du premier coup,
et de si haut, la Rvolution franaise; c'est, on vient de le faire
assez comprendre, qu'il n'y tait pas tranger, c'est qu'il l'avait
subie et soufferte dans le dtail; il ne l'a si bien juge en grand que
parce qu'il en avait pti _de trs-prs_, et en mme temps _de ct_. La
double position (outre le gnie) tait ncessaire. A un certain moment,
il a pu se dtacher de la question locale et planer du dehors sur
l'ensemble. Nous allons l'y suivre et le considrer dans cette phase
nouvelle, dfinitive. Jusqu'ici il nous a suffi de le faire connatre
graduellement et de le produire, non absolu encore, par des extraits,
par des analyses, en nous effaant. Malgr notre dsir et notre
insuffisance, il nous sera difficile de continuer  faire de mme, et de
contenir tout jugement contradictoire en face de l'intolrance frquente
des siens.


II

Trois crivains du plus grand renom dbutaient alors  peu prs au mme
moment, chacun de son ct, sous l'impulsion excitante de la Rvolution
franaise, et on les peut voir d'ici s'agiter, se lever sous le nuage
immense, comme pour y dmler l'oracle: on reconnat madame de Stal, M.
de Maistre, et M. de Chateaubriand.

Le plus jeune des trois, le seul mme qui ft  son vrai dbut, M. de
Chateaubriand, en ce fameux _Essai sur les Rvolutions_, versant  flots
le torrent de son imagination encore vierge et la plnitude de ses
lectures, rvlait dj, sous une forme un peu sauvage, la richesse
primitive d'une nature qui sut associer plus tard bien des contraires;
d'admirables clairs sillonnent  tout instant les sentiers qu'il
complique  plaisir et qu'il entre-croise;  travers ces rapprochements
perptuels avec l'antiquit, jaillissent des coups d'oeil singulirement
justes sur les hommes du prsent: lui-mme, aprs tout, l'auteur de
_Ren_ comme des _tudes_, l'claireur inquiet, blouissant, le songeur
infatigable, il est bien rest, jusque sous la majest de l'ge, l'homme
de ce premier crit.

Madame de Stal, qui,  la rigueur, avait dj dbut par ses _Lettres
sur Jean-Jacques_, et qui devait accomplir un jour sa course gnreuse
par ses loquentes et si sages _Considrations_, laissait chapper alors
ses rflexions, ou plutt ses motions sur les choses prsentes, dans
son livre _de l'Influence des Passions sur le Bonheur_; mais ce titre
purement sentimental couvrait une foule de penses vives et profondes,
qui, mme en politique, pntraient bien avant.

M. de Maistre, enfin, dont nous avons surpris les vrais dbuts
antrieurs, clatait pour la premire fois par un crit tonnant, que
les annes n'ont fait,  beaucoup d'gards, que confirmer dans sa
prophtique hardiesse, et qui demeure la pierre angulaire de tout ce
qu'il a tent d'difier depuis. Ds le premier mot, il indique le point
de vue o il se place: comme Montesquieu, il commence par l'nonc des
rapports les plus levs, mais c'est en les clairant de la Providence:
Nous sommes tous attachs au trne de l'tre suprme par une chane
souple, qui nous retient sans nous asservir. Ce sont les voies de la
Providence dans la Rvolution franaise que l'auteur se propose de
sonder par ses conjectures et de dvoiler autant qu'il est permis.
L'originalit de la tentative se marque d'elle-mme. Le XVIIIe sicle ne
nous a pas accoutums  ces regards d'en haut, perdus en France depuis
Bossuet. Pour tre juste toutefois, il convient de rappeler qu'un
homme que M. de Maistre a beaucoup lu tout en s'en moquant un peu,
_le Philosophe inconnu_, Saint-Martin publiait,  la date de l'an
III (1795), sa _Lettre  un Ami_, ou _Considrations politiques,
philosophiques et religieuses sur la Rvolution franaise_, curieux
opuscule dans lequel le point de vue providentiel est formellement
pos[196]. Que M. de Maistre ait lu cette Lettre de Saint-Martin au moment
mme o elle fut publie, on n'en saurait gure douter, parce qu'elle
dut parvenir trs-vite  Lausanne, o se trouvait alors un petit noyau
organis de mystiques, dont le plus connu, Dutoit-Membrini, venait de
mourir prcisment en ces annes. Or, si l'on suppose M. de Maistre
recevant, ainsi qu'il est trs-probable, la communication de cette
brochure dans le temps o il crivait son pamphlet de _Claude Ttu_, mr
comme il tait sur la question et tout chauff par le prlude, il lui
suffit d'un clair, pour l'enflammer; il dut se dire  l'instant, dans
sa conception rapide, que c'tait le cas de refaire la brochure de
Saint-Martin, non plus avec cette mollesse et cette fadeur  demi
inintelligible, non dans un esprit particulier de mysticisme et dans une
phrasologie bate qui tenait du jargon, mais avec franchise, nettet,
autorit, en s'adressant aux hommes du temps dans un langage qui portt
coup et avec des aiguillons sanglants qui ne leur donneraient pas envie
de rire.

[Note 196: Et pour que l'on comprenne mieux dans quel sens analogue 
celui de M. de Maistre, voici ce qu'aprs un prambule sur ses principes
spiritualistes et sur la libert morale, Saint-Martin disait  son ami:
Supposant donc... toutes ces bases tablies et toutes ces vrits
reconnues entre nous deux, je reviens, aprs cette lgre excursion, me
runir  toi, te parler comme  un croyant, te faire, dans ton langage,
ma profession de foi sur la Rvolution franaise, et t'exposer
pourquoi je pense que la Providence s'en mle, soit directement, soit
indirectement, et par consquent pourquoi je ne doute pas que cette
Rvolution n'atteigne  son terme, puisqu'il ne convient pas que la
Providence soit due et qu'elle recule.

En considrant la Rvolution franaise ds son origine, et au moment o
a commenc son explosion, je ne trouve rien  quoi je puisse mieux la
comparer qu' une image abrge du Jugement dernier, o les trompettes
expriment les sons imposants qu'une voix suprieure leur fait prononcer,
o toutes les puissances de la terre et des cieux sont branles, et o
les justes et les mchants reoivent dans un instant leur rcompense;
car, indpendamment des crises par lesquelles la nature physique sembla
prophtiser d'avance cette Rvolution, n'avons-nous pas vu, lorsqu'elle
a clat, toutes les grandeurs et tous les ordres de l'tat fuir
rapidement, presss par la seule terreur, et sans qu'il y et d'autre
force qu'une main invisible qui les poursuivt? N'avons-nous pas vu,
dis-je, les opprims reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous
les droits que l'injustice avait usurps sur eux?

Quand on la contemple, cette Rvolution, dans son ensemble et dans la
rapidit de son mouvement, et surtout quand on la rapproche de notre
caractre national, qui est si loign de concevoir, et peut-tre de
pouvoir suivre de pareils plans, on est tent de la comparer  une sorte
de ferie et  une opration magique; ce qui a fait dire  quelqu'un
qu'il n'y aurait que la mme main cache qui a dirig la Rvolution qui
pt en crire l'histoire.

Quand on la contemple dans ses dtails, on voit que, quoiqu'elle frappe
 la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle
frappe encore plus fortement sur le clerg... Et il poursuit en
s'attachant  exposer le mode de vengeance providentielle sur le clerg
dans le sens qu'il entend. M. de Maistre, lui, l'entendait un peu
diffremment; mais peu importent ces varits: la donne providentielle
est la mme.]

Les dates, les circonstances locales, l'analogie du point de vue gnral
et mme d'un certain ordre d'ides aux premires pages, tout concourt
 prter  cette conjecture une vraisemblance que rien d'ailleurs ne
dment [197].

[Note 197: Voir ce qui est dit de Saint-Martin en divers endroits
des _Soires de Saint-Ptersbourg_, particulirement dans le onzime
Entretien.--Il est aussi un beau passage d'une lettre de Bolingbroke
 Swift (6 mai 1730), qui se rattache naturellement, et sans tant de
mysticisme, au livre des _Considrations_ de De Maistre. Bolingbroke
parle d'un crit de Pope et du bien qui peut en rsulter pour le genre
humain: J'ai pens quelquefois, dit-il, que si les prdicateurs, les
bourreaux, et les auteurs qui crivent sur la morale, arrtent ou mme
retardent un peu les progrs du vice, ils font tout ce dont la nature
humaine est capable; une rformation relle ne saurait tre produite par
des moyens ordinaires: elle en exige qui puissent servir  la fois de
chtiments et de leons; c'est par des calamits nationales qu'une
corruption nationale doit se gurir.]

Les _Considrations sur la France_ peuvent elles-mmes tre considres
sous plus d'un aspect. Celui qui domine, cette ide de gouvernement
providentiel dont nous parlons, qui s'y Jessine en deux ou trois grands
chapitres, et que l'auteur reprendra plus tard avec prdilection et
raffinement, ne se produit ici que justifi par la grandeur mme de la
catastrophe: la voix de Dieu s'lance toute majestueuse du milieu des
orages du Sina. En quoi la nation franaise est coupable; en quoi les
Ordres immols ont mrit de l'tre; comment il y a solidarit au sein
du mme Ordre, comment la peine du coupable est rversible jusque sur
l'innocent, et le mrite de celui-ci reversible  son tour sur la tte
de l'autre; quelle mystrieuse vertu fut de tout temps attache au
sacrifice et  l'effusion du sang humain sur la terre; quelle effrayante
dpense il s'en est fait depuis l'origine jusqu'aux derniers temps, 
ce point que le genre humain peut tre considr comme un arbre qu'une
main invisible taille sans relche, et qui va toujours en gagnant sous
la faux divine:--telles sont les hautes questions, tels les dogmes
redoutables que remue en passant l'esprit religieux de l'auteur; et 
la faon dont il les soulve, nul, aprs l'avoir lu, mme parmi
les incrdules, ne sera tent de railler. M. de Maistre, en ses
_Considrations_ et ailleurs, est, de tous les crivains religieux,
celui peut-tre qui nous oblige  nous reprsenter de la manire la plus
concevable, la plus prsente et la plus terrible, le _Jugement dernier_;
il donne  penser l-dessus, mme aux sceptiques blass de nos jours,
parce qu'il fait concevoir l'invitable fin et le _coup de filet_ du
rseau universel, d'une manire ordonne, toute spirituelle, tout
approprie aux intelligences svres. Il nous met presque dans
l'alternative ou de ne croire  aucune loi rgulatrice, ou de croire
avec lui.

En s'emportant dans ce vigoureux crit  des assertions extrmes,
intemprantes, en ne voulant voir que le caractre purement _satanique_
de la Rvolution, il garde pourtant, s'il est permis d'employer  son
gard un tel mot sans offense, une certaine _mesure_; ses conjectures du
moins observent encore, par rapport  ce qu'elles deviendront plus tard,
une sorte de modestie que j'aime  relever: ...Il n'y a point, dit-il
en un beau passage[198], il n'y a point de chtiment qui ne purifie,
il n'y a point de dsordre que l'_Amour ternel_ ne tourne contre le
principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement gnral, de
pressentir les plans de la Divinit[199]. Jamais nous ne verrons tout
pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes
les sciences possibles, except les sciences exactes, ne sommes-nous pas
rduits  conjecturer? et si nos conjectures sont plausibles, si
elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des ides
universelles, si surtout elles sont consolantes et propres  nous rendre
meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont
bonnes; ou plutt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies?

[Note 198: Chap. III.]

[Note 199: C'est son _Suave mari magno_...., mais non point ici sans
une vritable onction de christianisme.]

Un second aspect des _Considrations_, c'est celui des vnements
positifs et des jugements historiques que l'auteur y a appliqus; on
n'en saurait assez admirer la sagacit et la porte prcise. Une foule
de vues qui n'ont prvalu et n'ont t vrifies que par la suite
apparaissent l pour la premire fois; l'auteur, en ayant l'air de tirer
 bout portant dans la mle, a prvenu et indiqu d'avance les vises
de l'histoire. Aussi, tous ceux qui ont pass aprs lui dans l'tude de
ces temps l'ont-ils pris, mme ses adversaires politiques, en haute
et singulire estime. M. de Maistre a trs-bien vu le premier que, le
mouvement rvolutionnaire une fois tabli, la France et la _monarchie_
(c'est--dire l'intgrit des tats du _roi futur_) ne pouvaient tre
sauves que par le jacobinisme[200]. Le discours idal qu'il prte (chap.
II)  un guerrier au milieu des camps, pour exhorter ses compagnons
d'armes  sauver la France et le royaume _quand mme_, est d'une
loquence politique qui parle d'elle-mme  toutes les mes: il conclut
par ces paroles si souvent cites, et que M. Mignet inscrivait, il y
a prs de vingt ans, en tte de son histoire: Mais nos neveux, qui
s'embarrasseront trs-peu de nos souffrances et qui danseront sur
nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront
aisment des excs que nous avons vus, et qui auront conserv
l'intgrit _du plus beau royaume aprs celui du Ciel_.--Le rle,
la _fonction_, la magistrature de la France entre toutes les nations
d'Europe n'a t nulle part plus magnifiquement reconnue. Langue
universelle, esprit de proslytisme, il y voit les deux instruments et
comme les deux _bras_ toujours en action pour remuer le monde.

[Note 200: C'est aussi l'opinion formelle d'un connaisseur
trs-intress dans la question, de celui qui n'est autre que ce premier
roi _futur_ (j'en demande bien pardon  M. de Maistre).--Voir les
_Mmoires_ de Napolon, tome I, page 4.]

Un troisime et remarquable aspect qui, dans les _Considrations_, se
rattache au prcdent, et qui prouve  quel point l'auteur avait bien
vu, c'est le nombre de conjectures, de promesses, et mme de prdictions
qui se sont trouves justifies. Sous la question, toute civile et
politique en apparence qu'elle tait devenue, il dcouvre le caractre
religieux, le sens thologique si vrifi par ce qui s'est produit  nos
yeux depuis quarante ans, et lors de la grande raction de 1800, et dans
ce mouvement actuel, persistant et encore inpuis des esprits. Il ne
craint pas de poser le grand dilemme dans toute sa rigueur: Si la
Providence _efface_, sans doute c'est pour _crire_... Je suis
si persuad des vrits que je dfends, que lorsque je considre
l'affaiblissement gnral des principes moraux, la divergence des
opinions, l'branlement des souverainets qui manquent de base,
l'immensit de nos besoins et l'inanit de nos moyens, il me semble que
tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothses, ou qu'il va
se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de
quelque manire extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions
qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la vrit du
christianisme. S'il se prononce dans les pages qui suivent, et avec une
incomparable loquence, pour le triomphe immortel de ce christianisme
tant combattu, il a du moins donn jour  la perspective sur le
_rajeunissement_. Je sais bien qu'il l'interprtait pour son compte en
un sens rigoureux et orthodoxe, mais de plus libres que lui peuvent
varier en ide la nuance.

En 1796, M. de Maistre prdisait sans marchander une Restauration et en
dictait d'avance le bulletin avec l'ordre et la marche de la crmonie.
Le chapitre intitul: _Comment se fera la Contre-rvolution si elle
arrive?_ est charmant, vrai, piquant. On a pour conclusion dernire une
suite d'extraits de Hume sur la fin du Long-Parlement  l'agonie, la
veille de la restauration des Stuarts. Est-il besoin de remarquer que
l'auteur oublie de pousser assez loin la citation et l'allusion, qu'il
s'arrte avant 1688, avant Guillaume et la _Dclaration des droits?_ On
pourrait, ds cet crit, noter chez M. de Maistre une tendance  prdire
qui est devenue par la suite une forme extrme de sa pense, un faible,
je dirai presque un tic dans un esprit si srieux. A propos de la ville
de Washington, qu'on avait dcid de btir exprs pour en faire le sige
du Congrs: On a choisi, dit-il, l'emplacement le plus avantageux
sur le bord d'un grand fleuve; on a arrt que la ville s'appellerait
_Washington_; la place de tous les difices publics est marque, et
le plan de la _Cit-reine_ circule dj dans toute l'Europe.
Essentiellement il n'y a rien l qui passe les bornes du pouvoir humain;
on peut bien btir une ville. Nanmoins, il y a trop de dlibration,
trop _d'humanit_ dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille
contre un que la ville ne se btira pas, ou qu'elle ne s'appellera
pas _Washington_, ou que le Congrs n'y rsidera pas. Beaucoup des
prdictions de M. de Maistre (ne l'oublions pas) ne sont ainsi que des
_gageures_.

De la part d'un esprit vif, hardi, rsolu, cet entranement s'explique 
merveille. Qu'on se figure l'effet que durent produire et les vnements
religieux de 1800-1804, et les vnements politiques de 1814, sur celui
mme qui les avait si pleinement conjecturs. A force d'avoir prdit
juste, il se trouve naturellement en veine, et souvent alors il en dit
trop. On a relev les prdictions de lui qui ont russi; on ferait une
liste piquante des autres. Ainsi, celle de tout  l'heure sur la ville
de Washington, ainsi  la fin du Pape [201]: Souvent j'ai entretenu
des hommes qui avaient vcu longtemps en Grce et qui en avaient
particulirement tudi les habitants. Je les ai trouvs tous d'accord
sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'tablir une
souverainet grecque... Je ne demande qu' me tromper; mais aucun oeil
humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grce, et s'il
venait  cesser, qui sait ce qui arriverait?--Eh! mon Dieu!--ni plus
ni moins,--le roi Othon.

[Note 201: Livre IV, chapitre xi.]

Cette intrpidit d'assertions au futur amne dans le dtail de
singulires discordances qui font sourire, et qui, j'en suis certain
(mais voil que je fais comme lui), s'il pouvait se relire aujourd'hui
de sang-froid, le feraient sourire lui-mme. Prdisant dans ses
_Considrations_ les bienfaits de la future restauration royale, il
s'criait: Pour rtablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus;
il le voudra sans doute, mais, par la nature mme des choses, il y sera
forc.... Les hommes estimables viendront d'eux-mmes se placer aux
postes o ils peuvent tre utiles.... Voil un idal de 1814 et de
1815, une vraie idylle politique que j'aurais crue  l'usage seulement
des crdules et des niais du parti. Si l'on osait retourner contre
l'illustre auteur ses armes d'ironie, ce serait le cas de se le
permettre:

  A mon gr le De Maistre est joli quelquefois.

Et dans la prface du _Pape_, date de mai 1817, lorsqu'il s'crie:
Le sacerdoce doit tre l'objet principal de la pense souveraine. Si
j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prdire
de grands vnements.... En effet, sur ce tableau des ordinations,
il aurait trouv, parmi les noms de la noblesse franaise qu'il y
cherchait, celui de l'abb-duc de Rohan. Fertile matire  de grands
vnements Futurs!--Mais n'anticipons pas.

Rappel de Lausanne en Pimont au commencement de 1797, M. de Maistre
n'y retourna que pour assister aux vicissitudes de sa patrie et  la
ruine de son souverain. Lorsqu'il vit Charles-Emmanuel IV, qui venait
de succder  Victor-Amde III, oblig d'abandonner ses tats de
terre-ferme, il se rfugia lui-mme  Venise. M. Raymond a conserv des
dtails touchants sur la pauvret et la srnit du noble exil en cette
crise extrme. Log avec sa femme et ses deux enfants dans une seule
pice du rez-de-chausse  l'htel du rsident d'Autriche, qui n'avait
pu lui faire accepter davantage, il s'y livrait encore  l'tude,  la
mditation, et le soir, quand son hte (le comte de Kevenhller), le
cardinal Maury et d'autres personnages distingus, venaient s'y asseoir
auprs de lui, il les tonnait par l'tendue de son coup d'oeil et sa
vigueur d'esprance: Tout ceci, disait-il, n'est qu'un mouvement de
la vague; demain peut-tre elle nous portera trop haut, et c'est alors
qu'il sera difficile de gouverner.

Aprs diverses fluctuations rsultant des vnements, M. de Maistre
fut mand en Sardaigne par son souverain et nomm rgent de la
Grande-Chancellerie de ce royaume ainsi rduit. Le 12 janvier 1800, il
arriva  Cagliari, la capitale, et y remplit les fonctions multiplies
que comportait sa charge, jusqu' ce qu'en septembre 1802 il fut nomm
ministre plnipotentiaire  la cour de Saint-Ptersbourg. Durant ce
sjour  Cagliari, ses travaux littraires durent ncessairement
s'interrompre; il trouva pourtant moyen, sinon d'crire, du moins
d'tudier encore. Il y avait  Cagliari, raconte M. Raymond, un
religieux dominicain, Lithuanien de nation et professeur de langues
orientales. Chaque jour M. de Maistre avait  peine achev son repas
que le Pre Hintz (c'tait le nom du savant) arrivait charg de vieux
livres, et des dissertations s'tablissaient  fond entre eux sur le
grec, l'hbreu, le copte. M. de Maistre y renouvela et y fortifia ses
connaissances philologiques dj si tendues, attentif  remonter sans
cesse aux racines caches et ne sparant jamais de la lettre l'esprit.
La matire des _Soires de Saint-Ptersbourg_ se prpare.

En quittant la Sardaigne, il passa par Rome et y reut la bndiction
du Saint-Pre, lui le plus vritablement _romain_ de ses fils. Arriv
 Saint-Ptersbourg le 13 mai 1803, il n'en devait plus repartir que
quatorze ans aprs, le 27 mai 1817. Tout ce qui nous reste  examiner
de sa carrire littraire est l. S'il ne publia en effet, dans cet
intervalle, que l'opuscule sur le _Principe gnrateur des Constitutions
politiques_, il y composa tous ses autres ouvrages, le _Pape_, les
_Soires_, (sauf la dernire crite  Turin), le _Bacon_, etc., etc. Il
tait parti seul et demeura ainsi plusieurs annes sans avoir prs de
lui sa famille, de sorte que sa vie d'homme d'tude et de savant n'tait
gure interrompue. Ses fonctions diplomatiques d'ailleurs ne lui
prenaient que peu de temps; il reprsentait son souverain, alors si
appauvri, honorifiquement et, autant dire, gratuitement. Je ne veux
citer qu'un trait de sa loyaut dsintresse  l'usage des monarchies,
mme des monarchies reprsentatives. Un jour,  titre d'indemnit pour
des vaisseaux sardes capturs, on vint lui compter cent mille livres de
la part de l'empereur; il les envoya  son roi.--Qu'en avez-vous
fait? lui demanda quelques temps aprs le gnral charg de les lui
remettre.--Je les ai envoyes  mon souverain. Bah! ce n'tait pas
pour les envoyer qu'on vous les avait donnes.--Quant  lui, il lui
suffisait d'avoir un peu de reprsentation pour l'honneur de son matre:
souvent il dnait seul, avec du pain sec. C'est ainsi que savent vivre
ceux qui croient.

Comme diplomate pratique, il n'est pas difficile de se figurer son
caractre: Le comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut ce
qu'il pense, et sans qu'il y ait jamais Imprudence, ainsi s'exprimait
un collgue qui avait trait avec lui. Il ne s'inquitait pas de cacher
son me, mais de l'avoir nette: Je n'ai que mon mouchoir dans ma poche,
disait-il; si on vient  me le toucher, peu m'importe! Ah! si j'avais un
pistolet, ce serait autre chose, je pourrais craindre l'accident. Mais
c'est  l'crivain qu'il nous faut revenir et nous attacher.

L'crivain pourtant ne serait pas assez expliqu dans toutes les
circonstances, si nous ne nous occupions encore de l'homme. La plupart
des crits de M. de Maistre, en effet, ont t composs dans la
solitude, sans public, comme par un penseur ardent, anim, qui cause
avec lui-mme. Dans son long sjour en Russie, ce noble esprit, si vif,
si continuellement aiguis par le travail et l'tude, n'a presque jamais
t averti, n'a presque jamais rencontr personne en conversation qui
lui dt _Hol_! Qu'y a-t-il d'tonnant qu'il se soit mainte fois chapp
 trop dire,  trop pousser ses _ultra-vrits?_ On m'a lu, il y a
quelques annes, une belle lettre de lui, qu'il crivit  une dame de
Vienne en rponse  des reprsentations et  des conseils qu'elle lui
avait adresss sur certains dfauts de son caractre; la manire dont
il s'excutait et s'excusait m'a paru  la fois aimable et ferme, d'une
vrit tout  fait charmante. Je regrette de n'avoir pas t mis  mme
de publier cette page qui m'avait t si prcieuse  entendre; mais
voici ce que j'ai pu recueillir auprs de quelques personnes bien
comptentes qui,  cette seconde poque de sa vie, l'ont beaucoup connu,
et dont je voudrais combiner les dpositions, sans trop en altrer le
mouvement et la vie. Je rsume un peu  btons rompus: patience! la
physionomie,  la fin, ressortira.

Il n'crit que tard, on le sait, par occasion, pour rdiger ses ides;
savant jurisconsulte, tenant par ce ct encore  Rome, la ville du
droit, il ne se considre que comme un amateur plume en main, et n'en
va que plus ferme, comme ces novices qui, dans le duel, vous enferrent
d'emble avec l'pe. Du XVIe sicle par ses fortes tudes, il est du
XVIIIe par les saillies et par le trait qu'il ne nglige pas, qu'il
recherche mme. Vu de ce profil, c'est, si vous le voulez, un trs-bel
esprit, nerveux, brillant et mondain, qui a lu beaucoup d'in-folios et
qui les cite: le got peut trouver  y redire; les allusions aux choses
lues et les citations sont trop frquentes.

En conversation, il se montrait encore suprieur  ses crits; ce qui
s'y laisse voir de saillant, de roide, d'un peu mauvais got parfois,
venait mieux  point et comme en jeu dans la parole mme, et support
par sa personne. Il avait, on l'a dit, de la grce, de l'amabilit,
pourtant toujours des durets trs-aisment, ds que s'mouvaient
certaines vrits. Il lui chappait de dire  des personnes, capables
d'ailleurs de l'entendre, lorsqu'elles tenaient bon et avaient l'air de
contester: Je ne conois pas qu'on n'entende pas cela _quand on a une
tte sur les paules_. On a remarqu que dans la conversation, quand il
ne discutait pas, ou mme quand il discutait, il n'entendait gure
les rponses; il tait, tour  tour et trs-vite, ou trs-anim ou
trs-endormi: trs-anim quand il parlait, volontiers endormi quand on
lui rpondait: puis, sitt qu'on se taisait, il rouvrait son oeil
le plus vif et reprenait de plus belle[202]. Il ne jouait jamais en
conversation que le rle d'attaquant, comme dans ses livres.

[Note 202: Un soir,  Ptersbourg, le prince Viasemski entra chez M.
de Maistre, qu'il trouva dormant en famille, et M. de Tourguenef, qui
tait venu en visite, voyant ce sommeil, avait pris le parti de dormir
aussi; le prince, homme d'esprit et pote, rendit ce concert d'un trait:
De Maistre dort, lui quatrime ( quatre), et Tourguenef  lui tout
seul. Cela fait une jolie pigramme russe, mais les pigrammes sont
intraduisibles; il faut nous en tenir  notre La Fontaine:

    Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.

]

Vivant, il n'a pas eu d'cole; il n'exera que des influences
individuelles, rares. S'il y gagna d'ignorer la popularit, mme la
gloire, et d'chapper au disciple, cette proie et cette lpre du grand
homme, c'est un avantage qu'il paya par d'autres inconvnients. Pour
explication de ses dfauts, de ses excs spirituels, de ce ton roide et
tranchant, il faut penser  la solitude o il vivait,  ce manque d'un
enseignement, toujours rciproque, o l'esprit enseignant se corrige
 son tour et prend mesure sur celui qu'il veut former,  l'absence
frquente de discussion ou mme d'intelligence gale autour de lui. Dans
ce dsert habituel, il ne savait pas combien sa voix tait haute et
perante, car rien ne lui renvoyait sa voix. Une de ses expressions
favorites, et qui lui revenait bien souvent, tait  _brle-pourpoint_.
C'tait le secret de sa tactique qui lui chappait, c'tait son geste;
il faisait ainsi: il s'avanait seul contre toute une arme ennemie,
le dfi  la bouche, et tirait droit au chef _ brle-pourpoint_.
Il s'attaquait  la gloire, au triomphe, et de l des excs de
reprsailles. Dans la dtresse spirituelle de Rome, c'tait le Scvola
chrtien, et que trois cents autres ne suivaient pas.

On perdrait soi-mme la juste mesure si on le voulait juger sur le
pied d'un philosophe impartial. Il y a de la guerre dans son fait, du
Voltaire encore. C'est la place reprise d'assaut sur Voltaire  la
pointe de l'pe du gentilhomme. L'assaut est brillant, meurtrier; mais
j'en suis bien fch pour la place, le gentilhomme valeureux ne la
gardera pas.

Il y a des jours o l'esprit s'veille au matin, l'pe hors du
fourreau, et voudrait tout saccager. On est tent parfois d'appliquer
cette pense  ce pur esprit, si aiguis, si militant; on se le
reprsente, sentinelle comme perdue en cette lointaine Russie,
s'veillant le matin tout en flamme, en fureur de vrit, dans son
cabinet solitaire, ne sachant o frapper d'abord, mais voulant tout
saccager de ce qu'il croit l'erreur, tout reconqurir et venger comme
avec le glaive de l'Archange.

Dans l'ordre secondaire des vrits historiques, il n'a pas mnag les
coups en tous sens et les paradoxes; on sait trop le plus clbre sur
l'Inquisition espagnole, cette institution _salutaire_; c'taient des
consquences forces qu'il tirait en haine du lieu-commun. Il y avait
conviction encore chez lui, mais conviction instantane et moins
essentielle: Dans toutes les questions, crivait-il  une amie, j'ai
deux ambitions: la premire, le croirez-vous? _ce n'est pas d'avoir
raison_, c'est de forcer l'auditeur bnvole de savoir ce qu'il dit.
Quant  l'auditeur _non bnvole_, il n'tait pas fch de le mettre
hors d'tat de savoir ce qu'il disait. Il faut surtout voir, dans la
plupart de ses paradoxes, des chicanes d'rudition, des contre-parties
neuves qu'il faisait  la dclamation du ses adversaires, pour les jeter
en colre et hors d'eux-mmes: c'tait un dmenti bien retentissant
qu'il leur lanait jusque sur leur point le plus fort, pour les faire
dlirer. A _insolent insolent et demi_.

Il y a de ces esprits levs, hardis, mme insolents (je rpte ce
mot invitable), qui ne vous enfoncent ainsi la vrit que par leurs
pointes. On la trouve aussitt comme par opposition  eux; mais, sans
eux et sans leur insulte, on ne l'aurait pas trouve. On pourrait citer
nombre de ces vrits dues  de Maistre, auxquelles on ne se serai!
jamais lev graduellement et progressivement en partant du point de vue
libral. Il vous fait brusquement sauter, on s'crie; on revient un peu
en de, on y est. C'est sans doute ce qu'il avait voulu.

Il voulait s'gayer aussi; il avait sa verve. Il disait souvent 
l'un de ses amis en le consultant  propos des _Soires de
Saint-Ptersbourg_: Mettons cela, ajoutons cela encore, a les fera
enrager l-bas. Il crivait  un autre: Laissons-leur cet os 
ronger.--_L-bas_, c'est--dire Paris, Paris et l'esprit qui y rgnait;
c'tait pour lui  la fois Carthage  dtruire, Athnes  narguer, sinon
 charmer. Athnes, qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, quand
ce serait pour l'insulter et pour la battre, Athnes s'est montre
reconnaissante.

Au fait, il aimait la France, quoiqu'il ne dt jamais venir  Paris que
quelques jours sur la fin. Il se sentait heureux quand il pouvait dire
_nous_; il est vrai que ce bonheur-l lui fut accord bien rarement.

Sa colre ressemblait tout  fait  celle de l'criture: Mettez-vous en
colre et ne pchez pas. C'tait un tonnerre en vue du soleil de vrit
et dans les sphres sereines, la colre de l'intelligence pure. Il et
vu Bacon, qu'au premier mot de rencontre et d'accord, au moindre signe
commun dans le mme symbole, il lui aurait saut au cou.

On l'a pu trouver bien dur pour les protestants; il a l'air, en vrit,
de ne les admettre  aucun degr comme chrtiens, comme frres. On
cite son mot presque affreux  Mme de Stal, qui le voyant 
Saint-Ptersbourg, le voulut mettre sur l'glise anglicane et sur ses
beauts: Eh bien, oui, madame, je conviendrai qu'elle est parmi les
glises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes. Ce qui
doit choquer dans ce mot n'est pas ce qui tombe sur l'glise anglicane,
laquelle cumule en effet toutes les cupidits et les hypocrisies.
Pourtant on peut opposer de M. de Maistre un beau et touchant passage
dans le _Principe gnrateur_[203]. Insistant sur la ncessit d'un
interprte vivant et d'un pontife de vrit: Nous seuls, dit-il,
croyons  la _parole_, tandis que nos _chers ennemis_ s'obstinent  ne
croire qu' l'_criture_.... Si la _parole_ ternellement vivante ne
vivifie l'criture, jamais celle-ci ne deviendra _parole_, c'est--dire
_vie_. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole
muette, nous rirons en paix de ce _faux Dieu_, attendant toujours avec
une tendre impatience le moment o ses partisans dtromps se jetteront
dans nos bras, ouverts bientt depuis trois sicles. Tout ce passage
est d'un bel accent.

[Note 203: Paragraphe XXII.]

Particulirement li  Lausanne et  Genve avec beaucoup
d'_hrtiques_, il sut cultiver et garder jusqu' la fin leur amiti. Un
jour qu'il avait parl avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs
de la Rvolution, Mme Huber (de Genve) lui dit: Oh! mon cher comte,
promettez-moi qu'avec votre plume si acre vous n'crirez jamais contre
M. Necker personnellement. Elle tait un peu cousine de M. Necker. Il
promit. A quelque temps de l, vers 1819,  l'occasion, je crois, du
congrs de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abb
de Pradt o M. Necker tait maltrait. On crut un moment que M. de
Maistre en tait l'auteur. Quelqu'un le dit  Mme Huber: Eh bien! votre
comte de Maistre, il vous a bien tenu parole....Elle rpondit: Je n'ai
pas lu le livre ni ne le lirai; mais si M. Necker y est attaqu, il
n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole. Belle
certitude morale en amiti, de la part d'un de ces _chers ennemis!_

M. de Maistre, me dit-on encore, tait  certains gards un homme
inconsquent: il se plaisait  tout,  toute lecture, au trait
qui l'attirait. On raconte que Sieys et M. de Tracy lisaient
perptuellement Voltaire; quand la lecture tait finie, ils
recommenaient; ils disaient l'un et l'autre que tous les principaux
rsultats taient l. M. de Maistre, sans le lire sans doute ainsi par
dification, l'ouvrait souvent aussi et par divertissement, pour se
mettre en humeur. Telle femme de ses amies n'a connu beaucoup de
Voltaire que par lui. Mais c'tait  son imagination qu'il accordait ce
plaisir, sans jamais laisser entamer l'ide ni la foi. Excursion faite,
la conclusion rigoureuse revenait toujours.

Sous ce dernier aspect, on peut le donner comme le plus consquent des
hommes, celui de tous chez qui la foi, l'ide accepte et crue, tait
le plus devenue la substance et faisait le plus vritablement loi. A
quelque point de la circonfrence qu'on le prit, sur toutes les parties
et dans tous les points de son tre et de sa vie, sa foi entire tait 
l'instant prsente, s'assimilant tout du vrai, et en chaque doctrine qui
se prsentait, martinisme ou autre, sparant le faux comme  l'aide d'un
centre discernant et d'un foyer purateur; _discrimen acre_. Ici point
de concessions, de doutes, d'influence vaguement reue, de limites
indcises. L'omniprsence de sa foi y pourvoyait. Si j'en crois de bons
tmoins, il mrite d'tre reconnu celui de tous les hommes peut-tre
en qui un tel phnomne s'est le plus rencontr et qui s'est le moins
permis.

Sa parole semblait aller libre et mordante, sa pense tait sre, sa vie
grave; vraiment religieux dans la pratique, il n'avait rien de ce qu'on
appelle _dvot_.

Sur les choses purement politiques, il avait une conviction qu'on
pourrait dire secondaire, un peu de ce mpris ultra-montain  l'endroit
des puissances par o a commenc feu l'abb de La Mennais. Il pourrait
bien m'tre arriv, crit-il quelque part trs-ingnieusement, le mme
malheur qu' Diomde, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se
trouva avoir bless une divinit.--Il est persuad qu' choses nouvelles
il faut hommes nouveaux, et qu'aprs la Restauration les vieux et
lui-mme sont hors de pratique.--On lui parlait un jour de quelque
dfaut d'un de ses souverains: Un prince, rpondit-il, est ce que le
fait la nature; le meilleur est celui qu'on a. Il disait encore: Je
voudrais me mettre entre les rois et les peuples, pour dire aux peuples:
_Les abus valent mieux que les rvolutions_; et aux rois: _Les abus
amnent les rvolutions_.

A l'article de Rome, il n'a nul doute; il accorde tout, et plus mme que
certains Romains ne voudraient [204]. Ce fameux passage des _Soires_
sur un esprit nouveau, sur une inspiration religieuse nouvelle, a t
interprt dans le sens le plus contraire au sien, et il s'en serait
rvolt, affirment ses amis les plus chers, s'il avait vcu: Ce serait
la pense la plus capable de rveiller sa cendre, si elle pouvait tre
rveille par nos bruits. Il accordait tout  Rome et tellement,
qu'il lui accordait cette volution nouvelle _qu'elle se suggrerait 
elle-mme_; mais il ne l'admettait pas hors de l [205].

[Note 204: Voir ci-aprs _l'Appendice_,  la fin du prsent volume.]

[Note 205: Il faut convenir pourtant que la phrase est telle qu'on a
pu s'y mprendre; la voici un peu construite et condense, comme l'on
fait toujours lorsqu'on tire  soi: Il faut nous tenir prts pour un
vnement immense dans _l'ordre divin_, vers lequel nous marchons avec
une vitesse acclre qui doit frapper tous les observateurs. _Il n'y
a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet
tat_.... Mais attendez que l'AFFINIT NATURELLE DE LA RELIGION ET DE LA
SCIENCE les runisse dans la tte d'un seul homme de gnie. L'apparition
de cet homme ne saurait tre loigne, et _peut-tre mme existe-t-il
dj_. Celui-l sera fameux et mettra fin au XVIIIe sicle, qui dure
toujours, car les sicles intellectuels ne se rglent pas sur le
calendrier, comme les sicles proprement dits.... Tout annonce je ne
sais quelle grande unit vers laquelle nous marchons  grands pas.
(_Soires de Saint-Ptersbourg_, tome II, pages 279, 288, 294, dition
de 1831, Lyon.) Cette phrase fameuse, un peu composite, je le rpte,
a t cite et commente dans les _Lettres_ d'Eugne Rodrigue,
mort trs-jeune, et l'un des plus vigoureux penseurs de l'cole
saint-simonienne.]

Il et t attentif, m'assure-t-on,  plusieurs des jeunes tentatives;
il l'tait toutes les fois qu'il ne voyait pas hostilit dcide. Il
jugeait par lui-mme, et discernait, sans paresse, sans prjugs;
l'originalit se retrouvait en chacun de ses Jugements.--Au reste, il
n'a gure eu rien  voir  aucune de ces tentatives que nous appelons
_ntres_; il tait disparu auparavant. Contemporain du XVIIIe sicle, il
l'a toujours en prsence. Quand il dit _notre sicle_, c'est de celui-l
qu'il s'agit pour lui.

Revenons un peu  ses ouvrages. La Rvolution franaise fut son grand
moment, son point de maturit et d'initiation clairvoyante. Tout ce qui
tait l, mme  travers la poussire, mme dans le sang, il le vit
bien; mais ce qui se prpara ensuite, il n'tait plus  ct pour
l'observer. De l ses opinions de plus en plus particulires. Son
esprit confin en Russie, dans ce belvdre trop lointain, continua de
conclure, de pousser sa pointe et de faire son chemin tout seul. Quand
il se trouva  Paris un moment, en 1817, sa montre ne marquait plus du
tout la mme heure que la France: tait-ce  l'horloge des Tuileries
qu'tait toute l'erreur?

Il est donn au gnie de beaucoup prvoir et deviner; rien toutefois
n'est tel que de voir et d'observer en mme temps. Si M. de Maistre
a compris d'emble,  ce degr de justesse, la Rvolution franaise,
c'est, nous l'avons assez montr, qu'il l'avait vue de prs et sentie
 fond par sa propre exprience douloureuse. Ce fut l sa grande
inspiration originale et vraie. A mesure qu'il s'en loigne, il va
s'enfonant dans la prdiction; il croit sentir en lui _je ne sais
qu'elle force indfinissable_, ce que nous appellerions l'entrain d'une
grande nature en verve. L'impulsion est donne; comme Jeanne d'Arc
continua de combattre, il continue de prdire aprs que le Dieu,
c'est--dire le rayon juste du moment, s'est retir de lui. Le voil (
infirmit humaine!) qui se monte d'autant plus fort et qui tombe
dans l'excentrique, dans le particulier, dans le paradoxe spirituel,
tincelant, mystique et hautain, encore sem d'aperus, de lueurs
merveilleuses, mais non plus fcond ni frappant en plein dans le but.
A Ptersbourg, il est seul ou n'a affaire qu' des esprits absolus. La
solitude entte; l'aurore borale illumine; il crit n'tant qu' un
_ple_. Or, en toute vrit, il faut, pour l'embrasser, tenir  la fois
les deux ples et l'entre-deux. Dans ce palais des glaces qu'il habite,
les objets se rflchissent aisment sous des angles qui prtent 
l'illusion. Ce qui est certain, c'est qu'il ne voit plus la France que
de loin, par les grands vnements extrieurs: ce qui s'y engendre et
s'y prpare de nouveau, ce qui demain y doit vivre et n'a pas de nom
encore, il ne le sait pas.

Rien d'tonnant donc, rien d'injurieux  M. Le Maistre, que de
reconnatre qu'il lui est arriv,  cet esprit si lev et si avide des
hautes vrits, la mme chose qu'on a prcisment remarque de certains
empereurs et conqurants: il a eu ses deux phases. Dans la premire,
s'il ne marche pas _avec_, il marche droit du moins _sur_ son temps; il
le contredit, il le croise, en le devanant, en l'expliquant. Dans
la seconde, il veut pousser son oeuvre individuelle, qu'il croit
universelle, son pur paradoxe absolu; il veut faire rtrograder ou
dvier son temps, il le violente; ce ne sont plus que des clats.

En mai 1809, il achevait d'crire son petit trait sur le _Principe
gnrateur des Constitutions politiques_. C'est le premier ouvrage de
lui qui s'chappa de son portefeuille aprs son long silence; il le
publia  Saint-Ptersbourg dans les premiers mois de 1814[206]. Un
exemplaire en vint en France aux mains de M. de Bonald, un peu aprs
la Charte: furieux contre la concession royale, le thoricien de
la _Lgislation primitive_ n'eut rien de plus press que de faire
rimprimer le _Principe gnrateur_ par manire de contre-partie et de
rfutation _ad hoc_. Louis XVIII, l'auguste auteur, piqu dans sa plus
belle page, en voulut  M. de Maistre, auquel autrefois il avait crit
une lettre de compliments  l'poque des _Considrations_. M. de
Maistre, apprenant cet imbroglio, s'empressa d'crire  M. de Blacas
pour se justifier de tout dessein de rfutation; il invoqua les deux
grandes preuves, _l'alibi_ et _l'art de vrifier les dates_: il tait 
Saint-Ptersbourg, il y crivait l'ouvrage en 1809, il l'y publiait au
commencement de 1814, avant que Louis XVIII ft rentr en France. Comme
procd, il avait parfaitement raison, et il demeurait absous. Mais, au
fond, M. de Bonald ne s'tait pas tromp sur la porte de l'ouvrage,
qu'il avait pris au bond. Le _Principe gnrateur_,  chaque page, est
comme un soufflet donn  la Charte et  nos constitutions crites.

[Note 206: M. de Saint-Victor (prface des _Soires_) dit que le
_Principe gnrateur_ fut publi  Saint-Ptersbourg ds 1810; l'exact
Qurard le porte  cette anne galement; mais je crois que c'est une
mprise qui provient de la date mise  l'ouvrage (mai 1809). L'auteur
dit positivement dans la prface qu'il garde son opuscule en
portefeuille depuis cinq ans.]

Dj dans les _Considrations_, M. de Maistre avait fort insist sur
l'ancienne constitution monarchique crite _es-coeurs_ des Franais; il
revient expressment ici sur l'origine _divine_ de toute constitution
destine  vivre. Nourri de l'antiquit, abreuv  ses hautes sources et
 ses sacrs rservoirs, il comprend la force et nous rvle le gnie
inhrent des lgislateurs primitifs, des Lycurgue, des Pythagore. Il est
lui-mme, comme esprit, de cette ligne des Pythagore et des Platon; il
en retrouve et en fait puissamment sentir l'inspiration politique et
civile, voisine du sanctuaire; en ce sens on a eu raison de dire ce beau
mot, qu'il est le _Prophte du pass_[207].

[Note 207: Ballanche, _Prolgomnes_.]

Mais un autre ordre de temps est venu; de nouvelles conditions gnrales
ont t introduites dans le monde; un Lycurgue s'y briserait. Il faut
subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les
principes antiques, et les voyant vivants et pratiqus (avec moins de
rigueur pourtant qu'il ne le dit) dans le pass, dans un pass rcent,
il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou 
peu prs dans l'avenir, dans un avenir prochain; il se trompe. Ces
principes, autrefois et hier encore vivants, ainsi replants, deviennent
aussi abstraits et aussi morts que ceux des constitutionistes et des
faiseurs sur papier dont il se moque. On ne replante pas  volont les
grands et vieux arbres; et des nouveaux, c'est le cas, pour le rfuter,
de dire avec lui: Rien de grand n'a de grand commencement, _crescit
occulto velut arbor cevo._ En effet,  travers ce qu'il appelle un pur
interrgne, un chaos, quelque chose en dessous s'est pniblement form,
ou du moins tritur, ptri, prpar; c'est ce quelque chose de nouveau
et de mixte qui doit faire le fond du prochain rgime et qui doit vivre.
Il manquait  M. de Maistre, absent, de l'avoir vu de prs, _encore sans
nom_ (car le nom de tiers-tat dont Sieys l'avait baptis au dbut
n'tait que l'ancien). La Constitution de l'an III, dont l'auteur des
_Considrations_ se moque, tenait dj compte  sa manire, autant
qu'elle le pouvait dans l'effervescence, de cette _moyenne_ encore
informe de la nation que les journes de Fructidor et autres coups
d'tat refoulrent. Le Consulat surtout en tint compte et s'y fonda;
l'Empire  la fin la mconnut tout  fait et se perdit. C'est galement
pour avoir mconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant
contribu  crer et  organiser, que la Restauration a pri; c'est
parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode, et qu'en gros il le
contente, que le rgime prsent est en train de vivre. Il oublie mme
un peu trop de le diriger, et il y cde trop.--Soit.--C'est le dfaut
contraire au prcdent.--Ce n'est pas un trs noble rgime, dira-t-on,
qu'un tel rgime reprsentatif et monarchique, avec une seule hrdit,
sans aristocratie vritable, sans dmocratie entire et Franche.--Non:
mais c'est un rgime sens, modr, tolrable assurment, et, qui plus
est, assez heureux.--Mais vivra-t-il? s'criera le thoricien absolu;
qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'annes?
Qu'on attende!--Oui, on attendra. Je ne rpondrai point que cette forme
de gouvernement elle-mme ne soit une prparation, un intervalle, une
transition  de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement
en sont l. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps
d'annes, et qu'elles procurent durant ce temps  un certain nombre de
gnrations repos et bonheur, de la manire dont celles-ci l'entendent.
Aprs quoi ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment.
Les historiens, les thoriciens viennent alors, les dgagent de ce qui
les neutralisait souvent et les voilait aux yeux des contemporains, et
en font  leur tour des principes et des systmes qu'ils opposent aux
nouvelles formes naissantes et  peine bauches. Ainsi va le monde; et,
pour qui a la tournure d'esprit religieuse, il y a moyen encore,
dans tout cela, de retrouver Dieu.--Je crois avoir rpondu fort
terre--terre, mais non pas trop indirectement,  la doctrine du
_Principe gnrateur_.

En traduisant et en publiant (1816) avec des additions et des notes
le trait de Plutarque sur _les Dlais de la Justice divine dans la
Punition des Coupables_, M. de Maistre donnait la mesure de la largeur
et de la spiritualit de son christianisme; en se faisant l'introducteur
et comme l'hte gnreux du sage paen, il disait  tous que les bras
toujours ouverts de son Christ n'taient pas troits. Son fameux ouvrage
du _Pape_, publi en 1819, semblait au contraire rtrcir et rehausser
singulirement le seuil du temple. Il n'aurait voulu que le rendre 
jamais stable et visible, en le fondant sur le rocher.

M. de Maistre fut conduit  son livre du _Pape_ par sa force logique. Il
tait pntr du gouvernement temporel de la Providence et en avait vu
les coups de foudre dans notre Rvolution; mais, au lieu de se borner
 reconnatre et  constater, il s'avisa de vouloir compter en quelque
sorte ces coups, d'en sonder la loi mystrieuse et de remonter au
dessein suprme. Son esprit positif et prcis ne pouvait s'accommoder
d'une vague ide et d'un -peu-prs de Providence, ne se manifestant que
 et l. Or, pour faire cette Providence complte et vigilante, et sans
cesse unie  l'homme, il fallait lui trouver un organe et un oracle
permanent. Il n'tait pas homme, comme les mystiques, comme Saint-Martin
et les autres,  supposer je ne sais quelle petite glise secrte et
quelle franc-maonnerie  voix basse, dont le sacerdoce catholique n'et
t qu'un simulacre sans vertu, une ombre dgrade et paissie. Quant
aux protestants et aux chrtiens libres, dissmins, croyant  la Bible
sans interprte, c'est--dire, selon lui,  l'criture sans la parole
et sans la vie, il ne s'y arrtait mme pas. Pour lui, le sige et
l'instrument de la chose sacre devait tre manifeste et usuel, visible
et accessible  toute la terre; ce ne pouvait tre que Rome; et comme
les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement,
dogmatiquement, et de tout expliquer: tour de force dont il s'est
acquitt moyennant quelques exploits incroyables de raisonnement,
moyennant surtout quelques entorses  et l  l'exactitude et 
l'impartialit historiques, comme Voltaire, Daunou et les autres
dtracteurs en ont donn dans l'autre sens; mais les entorses de De
Maistre sont magnifiques et  la Michel-Ange. Les autres, les enrags et
les malins, n'ont donn que des crocs-en-jambe.

Je sais tout ce qu'on peut opposer de front et dans le dtail  une
pareille thorie et  l'histoire qu'elle suppose et qu'elle impose. De
ce qu'une chose, selon qu'il le croit, est ncessaire pour le salut
moral du genre humain, M. de Maistre en conclut qu'elle est et qu'elle
est vraie. Ce raisonnement est hroque, il mne loin. Chaque esprit
systmatique, au nom du mme raisonnement, va nous apporter sa promesse
ou sa menace. M. de Maistre nous dira que, lui, il ne rve pas, qu'il
y a possession pour son ide, qu'il y a le fait subsistant et reconnu;
mais ce fait lui-mme est une question. Pourtant, jusque dans l'excs de
sa thorie pontificale, M. de Maistre ne faisait encore que marquer
sa foi vive et  tout prix au gouvernement providentiel. Bien des
historiens et des philosophes nous parlent dans leurs discours officiels
de la Providence, de laquelle ils ne se proccupent pas du tout
ailleurs, ne la prenant que comme il prennent leur toque ou leur bonnet
de crmonie. Le problme qui consiste  chercher  cette Providence un
signe distinct, un fanal terrestre, auquel on puisse la reconnatre pour
s'y diriger, demeure tout entier pendant et nous crase. Les politiques,
(je ne les en blme pas) et tous les intresss qui font semblant de
croire ont beau voiler l'abme rouvert, l'anxit douloureuse de bien
des mes le trahit. Entre une Rome  laquelle on ne croit plus qu'assez
difficilement, et une Providence philosophique qui n'est gure qu'un mot
vague pour les discours d'apparat, bien des esprits inquiets et sincres
se rfugient dans une sorte de religion de la nature et de l'ordre
absolu, qui a dj essay plusieurs costumes en ces derniers temps.

I1 n'entre dans mon dessein ni dans mes moyens de discuter
historiquement un livre tel que celui du _Pape_; dogmatiquement, ce
n'est point aux sceptiques qu'il s'adresse, la _couleuvre_ serait trop
forte du premier coup. C'est aux chrtiens plus ou moins spars
et pourtant fidles encore  la hirarchie, c'est aux catholiques
gallicans, aux piscopaux anglicans, aux glises grecques photiennes,
qu'il va chercher querelle directe et faire la leon. Le style en est
grand, mle, clair d'images, simple d'ordinaire, avec des taches
d'affectation; si on peut noter du mauvais got par points, on n'y
rencontre jamais du moins de dclamation ni de phrases. Il y a du
_sophiste_, a-t-on dit; soit; mais il n'y a jamais de _rhteur._
Arrangez cela comme vous voudrez.

Quelles que soient les croyances ou les non-croyances du lecteur, il ne
peut qu'admirer historiquement le beau passage (livre II, chapitre V)
sur la translation de l'empire  Constantinople et sur la _fable_ de
la donation, qui est _trs-vraie_. De telles vues, dont ce livre offre
maint exemple, rachtent bien de petits excs. Un rsultat incontestable
qu'aura obtenu M. de Maistre, c'est qu'on n'crira plus sur la papaut
aprs lui, comme on se serait permis de le faire auparavant. On y
regardera dsormais  deux fois, on s'avancera en vue du brillant et
provoquant dfenseur, sous l'inspection de sa grande ombre. Tout en le
combattant, on l'abordera, on le suivra. En se faisant attaquer par ceux
qui viennent aprs, il les amne sur son terrain, il les trane  la
remorque. N'est-ce pas une partie de ce qu'il a voulu?

Un fait positif et piquant, c'est que, dans ce terrible ouvrage du
_Pape_, beaucoup de choses ont t (qui le croirait?) _adoucies_,
plus d'un trait relatif  Bossuet, par exemple. J'ai eu l'honneur de
connatre  Lyon le savant respectable et modeste [208] que M. de Maistre
n'avait jamais vu, mais  qui il avait accord entire confiance; ce fut
par ses soins que, dans cette ville toute religieuse, foyer de librairie
catholique pour le Midi et la Savoie, se prpara l'dition du _Pape_
et de plusieurs des crits qui suivirent. Une correspondance rgulire
s'tait engage, dans laquelle le consciencieux diteur ne mnageait pas
les objections, les critiques; M. de Maistre s'y montrait bien souvent
docile, et avec une remarquable facilit, dnu en effet de toute
prtention littraire proprement dite, comme un homme du monde dont ce
n'tait pas le mtier. Il n'y avait que les cas rservs o l'ide de
ces _damns_ Parisiens lui revenait en tte et le faisait insister
sur sa phrase: Laissons cela, ils aimeront cela; ou bien: Bah!
_laissons-leur cet os  ronger_. Je prends plaisir  rpter ce mot qui
est une clef essentielle dans le De Maistre.

[Note 208: M. Dplace. Voir sur cet homme de bien la trs-utile
Notice de M. Collombel, laquelle confirme et dveloppe pleinement nos
assertions. J'en donne un extrait dans l'_Appendice_ ci-aprs,  la
fin de ce volume.]

Le livre intitul _de l'glise gallicane dans son rapport avec le
souverain Pontife_ n'est qu'un appendice du _Pape_. crit en 1817  la
fin du sjour en Russie, il ne parut qu'en 1821, vers le temps de la
mort de l'auteur, qui en avait dispos lui-mme la publication par une
prface d'aot 1820. c'est dans ce fameux pamphlet qu'il s'attaque plus
expressment  Bossuet et  Pascal,  Port-Royal et au jansnisme. Le
chapitre dans lequel j'ai d examiner et rfuter cette polmique fait
partie de l'ouvrage sur Port-Royal que je continue, et il est tout
entier crit depuis longtemps. Dans un sujet que j'ai tudi assez 
fond et sur un terrain circonscrit o je me sens le pied solide, je ne
crains pas d'affronter, de choquer M. de Maistre, qui y arrive avec
quelque peu de cette lgret et de ce bel air superficiel qu'il a
reproch  tant d'autres. Mais dtacher et donner ici ce chapitre serait
chose impossible pour l'tendue, et mme peu assortie pour le ton. Quand
je fais le portrait d'un personnage, et tant que je le fais, je me
considre toujours un peu comme chez lui; je tche de ne point le
flatter, mais parfois je le mnage; dans tous les cas, je l'entoure de
soins et d'une sorte de dfrence, pour le faire parler, pour le bien
entendre, pour lui rendre cette justice bienveillante qui le plus
souvent ne s'claire que de prs. Lorsqu'une fois cette tche est
remplie, je me retrouve au-dehors, je suis en mesure de m'exprimer plus
librement, me souvenant toujours, s'il est possible, de ce que j'ai
dit et jug; mais je parle plus haut, s'il est besoin, et du ton que
m'inspire la rencontre. Telle est ma morale en ce genre de critique et
de _portraiture_ littraire; c'est ainsi que j'observe les _moeurs_ de
mon sujet.

Les Soires de _Saint-Ptersbourg_ suivirent de prs l'_glise
gallicane_, et parurent la mme anne (1821). Il ne leur manque, pour
tre compltes, que quelques pages du dernier Entretien, et une autre
Soire de conclusion que l'auteur voulait ajouter sur la Russie, par
reconnaissance de l'hospitalit qu'il y avait trouve. Les _Soires_
sont le plus beau livre de M. de Maistre [209], le plus durable, celui
qui s'adresse  la classe la plus nombreuse de lecteurs libres et
intelligents. On ne lit plus Bonald, on relit comme au premier jour son
libre et mordant cooprateur. Chez lui, l'imagination et la couleur
au sein d'une haute pense rendent  jamais prsents les ternels
problmes. L'origine du mal, l'origine des langues, les destines
futures de l'humanit,--pourquoi la guerre?--pourquoi le
juste souffre?--qu'est-ce que le sacrifice?--qu'est-ce que la
prire?--l'auteur s'attaque  tous ces _pourquoi_, les perce en tous
sens et les tourmente: il en fait jaillir de belles visions. La forme
d'entretien amne  chaque pas la varit, l'imprvu, met en jeu
l'rudition, justifie la boutade et le sarcasme, tout en laissant jour 
l'effusion et  l'loquence. Le _chevalier_, le Franais, homme du
monde et honnte homme, c'est le bon sens noble, ouvert et loyal; le
_snateur_, le Russe-grec, c'est la science leve, religieuse, un peu
subtile et irrgulire, c'est l'lan philosophique; le _comte_ est ou
veut tre le thosophe prudent et rigoureux: on a, dans ce concert
des trois, quelque chose d'un Platon chrtien. Celui qui consent  se
laisser emporter dans cette sphre suprieure, et  diriger son regard
selon le rayon, sent par degrs, en montant, de grandes difficults
s'aplanir, et bien des notes discordantes d'ici-bas s'apaiser en
harmonie.

[Note 209: Les Soires sont mon ouvrage chri. _J'y ai vers ma
tte_; ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-tre, mais au
moins tout ce que je sais. Lettre du comte de Maistre  M. Dplace, du
11 dcembre 1820.]

En lisant les _Soires_, on se demande involontairement: M. de Maistre
tait-il donc un pur catholique du pass? Ne se rattachait-il par aucune
vue, par aucun clair,  ce christianisme futur dont M. de Chateaubriand
lui-mme, en ses derniers crits, semble ne pas rpudier la venue [210],
dont M. Ballanche a sembl, ds l'abord, our et rpter avec douceur
les Vagues chos? M. de Maistre, malgr tout ce qu'on peut dire, en
croyant bien n'en pas tre, et en protestant contre, n'y conspirait-il
point, autant que personne, par mainte pense hautement chappe? Et
s'il n'y a rien de nouveau en lui, comment se fait-il que, sur ses
drapeaux, la plus novatrice des sectes religieuses de notre ge ait pu
inscrire  son heure tant de paroles prophtiques,  lui empruntes,
pour manifeste et pour devise?

[Note 210: Voir les _tudes historiques_, chapitre de l'_exposition_
Le christianisme n'est point le cercle inflexible de Bossuet; c'est un
cercle qui s'tend  mesure que la socit se dveloppe...]

Ce sont l des questions que nous posons  peine, mais qui se lvent
devant nous; et comme la lecture de De Maistre met, bon gr mal gr,
en train de prdire, nous nous risquerons  ajouter: Quoi qu'il puisse
arriver dans un avenir quelconque, et mme (pour ne reculer devant
aucune prvision), mme si quelque chose en religion devait
dfinitivement triompher qui ne ft pas le catholicisme pur, que ce ft
une convergence de toutes les opinions et croyances chrtiennes, ou
toute autre espce de communion, De Maistre aurait encore assez bien
compris l'alternative  l'heure de crise, il aurait assez ouvert les
perspectives profondes et assez plong avant son regard, pour s'honorer
 jamais, comme gnie, aux yeux des gnrations futures vivant sous une
autre loi; il ne leur paratrait  aucun titre un Julien rfractaire,
mais bien plutt encore une manire de prophte  contre-coeur comme
Cassandre, une sibylle merveilleuse.

C'est trop nous hasarder  ces extrmits d'horizon o l'absurde et le
possible se touchent; rentrons vite dans la limite qui nous convient.
Qu'on ne vienne pas tant s'tonner, aprs les Soires, que M. de
Maistre, tranger, ait si bien crit dans notre langue: quand on est de
cette taille comme crivain, on a droit de n'tre pas trait avec cette
condescendance. Compatriote de saint Franois de Sales, il crit dans
sa langue, qui se trouve en mme temps la ntre, dans une langue
postrieure  celle de Montesquieu, et qui tient de celle-ci pour les
beauts comme pour les dfauts. Son style, je le rpte, est ferme,
lev, simple; c'est un des grands styles du temps. S'il y a du Snque,
comme on l'a remarqu ingnieusement, o donc n'y en a-t-il pas
aujourd'hui? Mais chez lui les dfauts de got, notez-le bien, ne
sont que passagers, pas beaucoup plus forts, aprs tout, que ceux de
Montesquieu lui-mme. Et ce style a l'avantage d'tre tout d'une pice,
portant en soi ses dfauts, sans rien de plaqu comme chez d'autres
talents qu' bon droit encore on admire.

Sans doute M. de Maistre manque essentiellement d'une qualit qui fait
le charme principal des crits de son frre.--une certaine navet
gracieuse et ngligente, la _molle atque facetum_, l'_aphelia_. Je
tiens de bonne source que la premire fois qu'il eut entre les mains
le _Voyage autour de ma Chambre_, il n'en sentit pas toute la
finesse lgre. Il y avait mme fait des corrections et ajout des
dveloppements qui nuisaient singulirement  l'atticisme de ce charmant
opuscule; mais il eut assez de confiance dans le got d'une femme,
d'une amie, qu'il voyait alors beaucoup  Lausanne, pour sacrifier
ses corrections et rtablir le _Voyage_,  peu de chose prs, dans sa
simplicit primitive. Lorsque plus tard  Saint-Ptersbourg, en 1812, il
en donna une nouvelle dition en y joignant _le Lpreux_, il y mit une
prface spirituelle assurment, mais un peu roide et prtentieuse dans
son persiflage. Montesquieu, encore une fois, a-t-il pu s'empcher
d'tre guind dans le _Temple de Gnide_?

M. Villemain nous a appris que cette gracieuse navigation sur la Nwa,
qui fait comme l'entre en scne et la bordure des _Soires_, est de
la plume du comte Xavier: alliance dlicate! dfrence touchante! Il
s'agissait d'un paysage; M. de Maistre ne s'tait pas cru capable de le
peindre.

Je voile ses _Lettres sur l'Inquisition_ (1822); on les passerait 
peine  un homme d'esprit, trs-nerveux, qui aurait t condamn  subir
du _Dulaure_ toute sa vie. En insistant outre mesure sur un sujet odieux
et pnible que la dclamation avait exploit sans doute, et o peut-tre
il y avait des amendements historiques  proposer, M. de Maistre a trop
oubli que, l o il s'agit de sang vers et de tortures, la discussion
extrme, le _summum jus_ a tort. Il est des endroits sensibles de
l'humanit qu'il ne faut pas retourner rudement, pas plus que, dans un
hpital, certaines plaies du malade, pour se donner le plaisir de faire
une dmonstration thorique et anatomique exacte.

On trouve, assure-t-on, chez les casuistes de tous les ordres et de
toutes les robes, bien de ces subtilits et de ces salets que Pascal a
dnonces particulirement chez les Rvrends Pres; on trouverait,
je le crois, dans les greffes des anciens Parlements, beaucoup de ces
horreurs qu'on est convenu d'imputer surtout  l'Inquisition; mais
qu'importe? il est un degr de rcidive et d'habitude o l'on endosse
_trs-justement_ (pour parler comme de Maistre) les dlits du voisin,
et o l'on paye pour les autres: Escobar ni l'Inquisition ne s'en
relveront.

Pour le _Bacon_, c'est autre chose, et, si maltrait qu'il ait pu
paratre du fait de notre auteur, il est de force  soutenir l'assaut.
M. de Maistre n'a pas t amen d'emble  combattre Bacon, pas plus que
Voltaire. Extraordinairement frapp de la Rvolution franaise (il faut
toujours en revenir l), l'ayant juge _satanique_ dans son esprit, il
en vint  se retourner contre Rousseau d'abord, puis surtout contre
Voltaire, comme tant le grand auteur _satanique_ et anti-chrtien.
Quant  Bacon, il y mit plus de temps et de dtours; il aimait
videmment  le lire et  le citer. Cette belle parole du moraliste, que
_la religion est l'aromate qui empche la science de se corrompre_, lui
revient souvent. Pourtant, il nous l'avoue,  voir les loges
universels et assourdissants dcerns  Bacon par tout le XVIIIe sicle
encyclopdique, il entra en vhmente suspicion  son gard, et depuis
ce moment le procs du chancelier commena. Il l'avait _pinc_ dj en
plus d'un passage des _Soires_; mais ce n'tait pas incidemment qu'il
pouvait avoir raison d'un tel accus; passe pour Locke, simple bourgeois
en philosophie, dont il avait fait justice en un Entretien [211].

[Note 211: Dans le VIe. C'est dans le Ve qu'il avait commenc 
accoster Bacon,  lui porter tant de piquantes atteintes: Bacon fut un
baromtre qui annona le beau temps, et, parce qu'il l'annonait,
on crut qu'il l'avait fait. Et lorsque, ne voulant pas de lui
pour _soleil_, il essaie de se rabattre  une _aurore_: Et mme,
ajoute-t-il, on pourrait y trouver de l'exagration, car lorsque Bacon
se _leva_, il tait au moins dix heures du matin. Une telle escarmouche
aurait paru  tout autre un combat, mais, pour de Maistre, c'tait
peloter en attendant partie.]

M. de Maistre a comme un sens particulier, excellent, pour pntrer les
ennemis cauteleux du christianisme (Hume, Gibbon), pour les dmasquer
dans leurs circuits et leurs ruses. Il crut voir en Bacon un tel
adversaire tout fourr d'hermine, et ds lors il se fit devoir et
plaisir de le montrer nu. On a beaucoup dit que c'tait une maladresse
de diminuer le nombre des grands partisans prtendus du christianisme
et d'en retrancher Bacon, que c'tait tirer sur ses troupes. Pure
sensiblerie, selon de Maistre, et, pour parler  sa manire, franche
simplicit, si ce n'est duplicit. C'est, en effet, traiter le
christianisme comme un docteur son malade qui a besoin de mnagements
et d'tre dorlot. Cet ordre de considrations anodines ne fait rien 
l'affaire,  la vrit, qui est de savoir si Bacon a invent ou non une
mthode, et dans quelle vue il la voulait, et o cela menait. Ds qu'une
fois De Maistre interroge, il est vident qu'il se ressouvient de son
mtier de magistrat; il n'a point appris  procder comme nos bons
jurs. La manire si habituelle en ce monde de prendre les choses par
la queue est l'oppos de la sienne, qui allait d'abord au chef,  la
racine.

Il faudrait, pour examiner la valeur des accusations sans nombre qu'il
intente  Bacon, y employer tout un volume. Le fait est que Bacon a t
trs-peu dfendu. Les chefs de l'cole clectique rgnante n'ont pas t
fchs de voir tomber sur la joue du prcurseur de Locke ce soufflet
solennel qu'ils ne se seraient pas chargs eux-mmes de lui donner [212].
Je n'ai pas assez lu ni tudi Bacon pour avoir droit d'exprimer sur
son compte une ide complte; mais toutes les fois que dans ma jeunesse
curieuse, provoqu, harcel par les loges en quelque sorte fanatiques
que je voyais dcerner invariablement  Bacon en tte de chaque prface,
dans tout livre de physique, de physiologie et de philosophie, j'essayai
de l'aborder, je fus assez surpris d'y trouver un tout autre homme que
celui de la mthode exprimentale stricte et simple qu'on prconisait
[213]; j'y trouvai un heureux, abondant et un peu confus crivain, plein
d'ides et de vues dont quelques-unes hasardes et mme superstitieuses,
mais surtout riche de projets ingnieux, d'aperus attrayants (_hints_,
_impetus_), d'observations morales revtues d'une belle forme, dores
d'une belle veine, et capables de faire axiome avec clat. Une telle
gloire, o l'imagination a sa part dans la science pour la fconder, en
vaut bien une autre, ce me semble.

[Note 212: L'attaque de De Maistre a plutt mis en train contre Bacon.
M. F. Huet, dans une thse ingnieuse (1838), s'est attach  vincer
tout  fait Bacon, comme autorit, du domaine de la philosophie
intellectuelle; il lui a refus toute initiative essentielle en cette
partie. Un tel rsultat semble bien tranchant, bien absolu. M. Riaux,
qui a mis une judicieuse introduction aux Oeuvres de Bacon (Charpentier,
1843), s'est tenu dans un milieu plus spcieux, plus vraisemblable. Il
faut regretter que l'utile et savant travail de M. Bouillet (_Oeuvres_
de Bacon, 1834) ait paru avant l'attaque de De Maistre. J'indiquerai
encore un sage article de M. Diodati (_Bibliothque universelle de
Genve_, janvier 1837). Dans le journal _l'Europen_ (fvrier 1837),
M. Buchez a fait aussi de bonnes remarques, entre autres celle-ci, que
jusqu' prsent on citait Bacon  tort et  travers, et qu'un rsultat
de l'ouvrage de M. de Maistre sera du moins qu'on n'osera plus invoquer
l'oracle contest qu'en pleine connaissance de cause.]

[Note 213: Quelques-uns des purs de l'extrme XVIIIme sicle, qui y
avaient regard de trs-prs (comme Daunou), estimaient moins Bacon,
mais c'tait un secret qu'on se gardait.]

M. de Maistre n'tait pas homme  y rester insensible, et il se serait
maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable  Bacon, s'il n'avait aussi
t impatient de tout ce qu'on a dbit de lieux-communs  son propos.
C'est bien l l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le
faiseur disert de prfaces et de programmes,  son cours des anciennes
coles normales: il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent
Saint-Martin, l'un des lves, lequel, tout pacifique qu'il tait,
l'attaqua sur ses prtentions baconiennes avec chaleur et, qui plus
est, nettet, mais en rendant tout respect  Bacon [214].--Beaucoup
des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le
rpter?) les clats d'un homme d'esprit impatient d'avoir entendu
durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en
mlent: il va lui-mme au del du but, comme pour faire payer l'arrir
de son ennui.

[Note 214: Voir au tome III des Sances des _coles normales_ (dit.
de 1801), page 113; Saint-Martin y marque nergiquement combien personne
ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile
Bacon: Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses  dsirer, il est
nanmoins pour moi, non-seulement moins repoussant que Condillac, mais
encore cent degrs au-dessus... Je suis bien sr que j'aurais t
entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas t de
Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gne un peu. Aprs vous
tre tabli son disciple, vous n'approchez de son cole que sobrement et
avec prcaution.]

Cet examen de Bacon, publi seulement en 1836, aurait-il t modifi,
complt, c'est--dire adouci par lui, s'il l'avait lui-mme donn au
public? On y sent, au ton de la querelle, un _tte--tte_ de cabinet et
toute la libert du huis clos. On m'assure qu'il le considrait comme un
ouvrage termin, _sauf la prface qu'il avait dans la tte_, disait-il
toujours. Pensons du moins qu'il aurait soigneusement vrifi sur place
tous les textes, afin d'viter le reproche d'avoir quelquefois prt,
par aggravation, au sens de celui qu'il inculpait. Dans aucun de ses
livres d'ailleurs, M. de Maistre ne se montre plus brillamment et plus
profondment lui-mme. Les chapitres des _causes finales_ et de l'_union
de la religion et de la science_ renferment sur l'ordre et la proportion
de l'univers, sur l'art, sur la peinture chrtienne, sur le beau,
quelques-unes, certes, des plus belles pages qui aient jamais t
crites dans une langue humaine. On y lit cette dfinition qu'il
faudrait graver en lettres d'or, et qui explique, hlas! si bien
l'absence de son objet en de certains ges: _Le Beau_, dans tous les
genres imaginables, _est ce qui plat  la vertu claire_.

Intelligence platonique, M. de Maistre a compris et dfini Aristote
comme pas un de l'cole ne l'et fait; on sent de quel avantage pour lui
c'a t de pratiquer de prs et sans intermdiaire ces hauts modles
[215]; ni Bonald, ni Lamennais [216], ni aucun de ce bord catholique,
n'a t tremp de forte science comme lui. Et il sent l'antiquit
non-seulement dans Aristote, non-seulement dans Platon et Pythagore,
mais jusque dans celui qu'il appelle, avec un mlange de respect et
de charme, _le docte et lgant Ovide_. Puis, tout en gotant ces
savoureuses douceurs, il ne s'y laisse point _piper_ ni amuser; il veut
le sens, le but srieux. Si abeille qu'il soit, c'est  la ruche qu'il
revient toujours. Un de ses plus vrais griefs contre Bacon, c'est qu'il
le voit comme une _plume de paon_ de la philosophie, un bel-esprit
amoureux de l'expression et content quand il a dit: _les Gorgiques de
l'me_.

[Note 215: Il voulut tout lire  la source; il apprit l'allemand pour
mieux pntrer tout Kant. Sur un exemplaire de ce philosophe, il avait
crit en tte: _Placo putrefactus_.]

[Note 216: Quand je parle de Lamennais dans cet article, il va sans
dire que c'est toujours du Lamennais d'avant _George Sand_, d'un
Lamennais antdiluvien; ils lurent en correspondance, de Maistre et
lui. M. de Maistre pourtant (et l'loquent novateur s'en plaignait) ne
comprenait pas son second volume de l'_Indiffrence_, ce qui signifie
qu'il lui faisait des objections et n'entrait pas volontiers dans cette
mthode un peu trop scolastique et logique avec son esprit platonicien.
Au reste, il est trop clair aujourd'hui qu'ils n'ont jamais d
s'entendre pleinement. Quant  M. de Bonald, M. de Maistre ne le vit
jamais, mais ils s'crivaient aussi; l'ouvrage du _Pape_ lui fut adress
par l'auteur en offrande avec une pigramme de Martial, un _xnion_.
Voil le gentil Martial en bien grave message.]

En cela mme nous croyons que M. de Maistre se montre infiniment trop
svre. Et nous aussi, simple historien littraire, il est un ct par
lequel nous ne saurions assez vnrer Bacon et le saluer, comme notre
premier guide et inventeur. Qu'on lise, au livre II _De Augmentis
Scientiarum_, le chapitre IV, dans lequel, distinguant les diffrentes
espces d'histoire civile, 1 l'ecclsiastique ou sacre, 2 la civile
proprement dite, 3 la littraire, il s'attache  dessiner le cadre de
celle-ci, comme entirement absente. Et pourtant, dit-il avec cet clat
ingnieux qui lui est propre, l'histoire du monde dnue de cette partie
essentielle, c'est la statue de Polyphme  qui on aurait arrach son
oeil. Tout le plan qu'il trace dans cette page est admirable d'ordre et
de soins, de conseils de dtail, et n'a pas cess d'tre le programme de
tout historien, de tout biographe littraire digne de ce nom. Il sait
trs-bien insister sur ce qu'il ne s'agit pas ici de procder _ la
manire des critiques, de perdre son temps  louer ou  blmer_,
mais qu'il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-mmes
_historiquement_, avec _intervention sobre de jugements_. Il insiste
encore sur ce qu'il ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre
chez les historiens et les critiques une matire toute digre, mais de
saisir par ordre les livres essentiels, les monuments principaux, chacun
dans son moment, et alors, non pas en les lisant jusqu'au bout et tout
entiers, mais en les _dgustant_, en sachant en saisir l'objet, le
style, la mthode, d'voquer par une sorte d'enchantement magique le
_gnie_ littraire d'un temps.--Et cela, il le conseille, non point pour
la pure gloire des lettres, non pour le pur amour ardent qu'il leur
porte (bien qu'il en soit dvor), non par pure curiosit pousse 
l'extrme (avis  nous autres, amateurs trop minutieux!), mais dans un
but plus srieux et plus grave, pour suggrer aux doctes dans l'usage
et l'administration de leur science un meilleur rgime, de meilleures
mthodes, une prudence et une sagacit plus claires. Il y a lieu,
ajoute-t-il en concluant, de se donner le spectacle des mouvements et
des perturbations, des bonnes et des mauvaises veines, dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre civil, et d'en profiter.--Ainsi
s'exprime Bacon en termes formels, et ce n'est que de nos jours, et
depuis trs-peu d'annes, qu'en France une telle histoire est bauche 
grand'-peine!

Nous donc, son disciple aussi, son disciple libre et respectueux, si
notre voix avait la moindre valeur en tel sujet, au milieu de voix si
hautes et si imposantes, nous lui dirions:

Consolez-vous, Ombre illustre! ils avaient voulu faire de vous un chef
de leur cole, un prcurseur d'eux-mmes, et vous avaient tir  eux,
ajust  leur taille, et prsent sous un jour troit, faux et dans
lequel, en vous idoltrant sans cesse, ils vous avaient diminu.
D'autres sont venus qui ont dfait tout cela, qui vous ont rejet de
leur philosophie, laquelle (je leur en demande bien pardon), pour
tre plus savante et moins maigre que la prcdente, me semble bien
artificielle aussi. Consolez-vous encore une fois d'tre hors de toutes
ces questions d'cole, car qui dit _cole_ dit une chose officielle,
convenue et  demi mensongre, et qui, d'un ct ou d'un autre,
croulera. Excommuni par de Maistre qui croyait, peu accueilli par les
hritiers de ce Descartes _qui ne doutait de rien_, restez, vous, ce que
vous tiez,--un libre et hardi investigateur de toute noble tude, un
amateur clair de toute connaissance et de toute belle pense, un
crivain clatant et perant, dont les mots honorent tous les sentiers
o vous avez pass, et avec qui l'on trouve  s'enrichir chaque jour,
dans quelque voie que l'on s'engage. Restez vous-mme,  Bacon! et,
quelle qu'ait t votre vie avec ses torts et ses infortunes, soyez
salu  jamais un des auteurs originaux les plus  consulter, un des
moralistes les plus relus, un des bienfaiteurs, en un mot, de l'humaine
culture!

Pendant son sjour en Russie, M. de Maistre entretenait une vaste
correspondance. Un grand nombre des lettres qu'il crivait, par le
srieux des questions et le dveloppement qu'il y donne, seraient dignes
de l'impression. On en a pu juger d'aprs le peu qui s'est chapp  et
l, et qu'on a publi dans divers journaux [217]. A tous les trsors de la
science et du talent, M. de Maistre joignait une sensibilit exquise,
qu'il portait dans les plus simples relations de la vie. Admirateur
passionn des femmes, il trouvait dans ce commerce pur une sorte de
charme idal pour sa vie austre; il recherchait volontiers leur
suffrage et se plaisait  cultiver leur amiti. Une bienveillance
prcieuse nous a permis d'extraire quelques passages d'une de ces
correspondances, qui date des annes 1812-1814. Je prendrai presque au
hasard; l'homme saisi dans l'intimit achvera de s'y dessiner.

[Note 217: Voir _le Mmorial catholique_, juin et juillet 1824; le
journal _la Presse_, 8 novembre 1836; _l'Institut catholique_, recueil
mensuel qui se publie  Lyon, tome IV, aot 1843, etc., etc.]

..... Je me tiens trs-honor (crivait-il donc  une spirituelle jeune
dame) de vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus
agrable, ce serait de jouir avec vous de la chose mme dont je n'ai pu
vous apprendre que le nom. _Castelliser_ avec votre famille serait pour
moi un tat extrmement doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien
prendre patience; mais, hlas! il n'y a plus de chteau pour moi. La
foudre a tout frapp; il ne me reste que des coeurs; c'est une grande
proprit quand ils sont ptris comme le vtre. L'estime que vous voulez
bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions prcieuses
qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours
avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les
chevaliers errants protgeaient les dames; aujourd'hui c'est aux dames 
protger les chevaliers errants: ainsi, trouvez bon que je me place
sous votre _suzerainet_. .... Je gmis comme vous de cette folle
obstination de notre ami--, qui aime mieux manquer de tout  Paris que
d'tre ici  sa place, au sein d'une grande et honorable aisance; mais
regardez-y bien, vous y verrez la dmonstration de ce que j'ai eu
l'honneur de vous dire mille fois: je suis moins sr de la rgle de
trois, et mme de mon estime pour vous, que je ne le suis d'un profond
ulcre dans le fond de ce coeur pli et repli, o personne ne voit
goutte. Ce monde n'est qu'une reprsentation; partout on met les
apparences  la place des motifs, de manire que nous ne connaissons les
causes de rien. Ce qui achve de tout embrouiller, c'est que la vrit
se mle parfois au mensonge. Mais o? mais quand? mais  quelle dose?
C'est ce qu'on ignore. Rien n'empche que l'acteur qui joue _Orosmane_
sur les planches ne soit rellement amoureux de _Zare_; alors donc
lorsqu'il lui dira:

Je veux avec excs vous aimer et vous plaire, il dit la vrit. Mais
s'il avait envie de l'trangler, son art aurait imit le mme accent,
_tant les comdiens imitent bien l'homme_! Nous, de notre ct, nous
dployons le mme talent dans le drame du monde, _tant l'homme imite
bien le comdien_! Comment se tirer de l?

....Je me suis occup sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, ds
que j'ai eu connaissance de l'incommodit de M. votre pre. Je voulais
et je ne voulais pas vous crire, je voulais et je ne voulais pas
aller  Czarskozlo... Ah! le vilain monde! souffrances si l'on aime,
souffrances si l'on n'aime pas. Quelques gouttes de miel, comme dit
Chateaubriand, dans une coupe d'absinthe.--Bois, mon enfant, c'est pour
te gurir.--Bien oblig; cependant, j'aimerais mieux du sucre.--A
propos de sucre, j'ai reu votre lettre du....

Je saute par-ci par-l quelques petites phrases un peu bien prcieuses
et manires; mais ce qui parat tel au lecteur a souvent t une pure
plaisanterie agrable de socit:

....Que dire de ce que nous voyons? rien. _Et quel temps fut jamais
plus fertile en miracles_? Nous en verrons d'autres, tenez cela pour
sr, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Franais
seront flagells, tourments, massacrs, rien n'est plus juste, mais
point du tout humilis. Sans les autres, et peut-tre malgr les autres,
ils feront...--Eh! quoi donc?--Ah! madame, tout ce qu'il faut et tout
ce qu'on n'attendait pas. Voil un vers qui est tomb de ma plume, mais
n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison.

Que vous aurez de choses  nous dire (1813), et que j'aurai pour mon
compte de plaisir  vous entendre! Je vous ai envi celui de parcourir
un pays si intressant (la Prusse probablement) dans un moment
d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le
croire, l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut
rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours
vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons
plus longuement. Quel immense sujet, madame, que les considrations
politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considrations!

Tout se tient, tout s'accroche, tout se marie; et lors mme que
l'ensemble chappe  nos faibles yeux, c'est une consolation cependant
de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans
l'auguste brouillard o il se cache [218].--Depuis que vous nous avez
quitts, j'ai beaucoup griffonn, mais je ne suis pas tent de faire une
visite  M. Antoine Pluchard [219]. Il n'y a point ici un thtre pour
parler un certain langage. Le grand thtre [220] est maintenant ferm, et
qui sait _si_ et _quand_ et _comment_ il se rouvrira?

[Note 218: Voil l'expression humble et vraie d'une sorte d'obscurit
humaine jusqu'au sein de la foi; il en a tenu trop peu de compte dans
ses crits.--Se rappeler pourtant le beau passage assez analogue des
_Considrations_, que j'ai cit au commencement de cet article.]

[Note 219: Le libraire-imprimeur  Ptersbourg.]

[Note 220: Toujours la France.]

Je travaille, en attendant, tout comme si le monde devait me donner
audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout 
Rodolphe [221]. Si par hasard, pendant que je me promne encore sur cette
pauvre plante, il se prsentait un de ces moments d'-propos sur
lesquels le tact ne se trompe gure, je dirais  mes chiffons: _Partez,
muscade_! mais, quoique je regarde comme sr que ce moment arrivera,
cependant son importance me persuade qu'il est encore fort loign.

[Note 221: Son fils, qui servait alors dans les armes coalises.]

On n'est pas fch de surprendre son opinion sur Napolon et les
gnraux allis qui le combattent (1814):

Au moment o je vous cris, je n'ai point encore de lettres de
Rodolphe. Malgr tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas
tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi; car
il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la
fameuse rponse faite  Charles-Quint par un gentilhomme franais son
prisonnier.--_Monsieur un tel, combien y a-t-il d'ici  Paris?--Sire_,
CINQ JOURNES, avec une profonde rvrence.--Au reste, madame, aprs le
congrs qui a donn _ notre ami_ Napolon les deux choses dont il avait
le plus besoin, le temps et l'opinion, on n'a le droit de s'tonner de
rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son
mtier. Je tremble en voyant les manoeuvres de cet enrag et son
ascendant incroyable sur les esprits. Quand j'entends parler dans
les salons de Ptersbourg de ses fautes et de la supriorit de nos
gnraux, je me sens le gosier serr par je ne sais quel rire convulsif
aimable comme la cravate d'un pendu.

On n'aurait jamais su mieux dfinir le rire _sarcastique_ et mprisant,
tel qu'il se le passe quelquefois.--Sur la bigarrure de Ptersbourg en
ces annes de refoulement et de refuge, il a son anecdote piquante:

... Voulez-vous que je vous conte  mon tour quelque chose dans le
genre du _salmigondis_? Le samedi-saint, un jeune ngre de la cte de
Congo a t baptis dans l'glise catholique de Saint-Ptersbourg: le
clbrant tait un jsuite portugais; la marraine, la premire dame
d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le
parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le nophyte a t interrog et
a rpondu en anglais.--_Do you believe?_--_I believe_.--En vrit, ceci
ne peut se voir que dans ce pays,  cette poque.

Mais, pour dernire citation, voici une rflexion d'ironique et haute
mlancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt:

La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de
particulirement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le
vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions
le sens commun. Si nous venions  rflchir bien srieusement qu'une vie
commune de vingt-cinq ans nous a t donne pour tre partage entre
nous, comme il plat  la loi inconnue qui mne tout, et que, si vous
atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort 
vingt-quatre, en vrit chacun se coucherait et daignerait  peine
s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie,
l'autre donne une bataille, un troisime btit, sans penser le moins
du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le _Te
Deum_, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et
c'est assez.

En mai 1817, M. de Maistre disait adieu  Saint-Ptersbourg, pour
rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui tmoigna par mille
distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisment les
rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte,
qui partait alors pour la France, fut mis  sa disposition: Une
circonstance aussi inattendue, crivait-il, m'envoie  Paris, ville
trs-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais
connatre. Il y sjourna bien peu de temps: arriv  Paris le 24 juin,
il tait rendu  Turin le 22 aot. Toutes les dignits et les plus
hautes fonctions l'y attendaient. Indpendamment du titre de Premier
Prsident, il eut la charge de ministre d'tat et de rgent de la
Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et
le sol qui tremblait sur bien des points n'taient pas propres 
donner du calme  ce noble esprit excit; ses illuminations sombres ne
faisaient que gagner en avanant: il avait de ces tristesses de Mose
et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5
septembre 1818 au chevalier de..., il crivait:

Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis
l'ge de la maturit, il n'y a plus de vritable joie pour lui.
Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les
illusions; mais,  mon ge, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu?
Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Mme
rponse, encore plus douloureuse. C'est  cette poque surtout que tout
espoir nous est dfendu. Ns fort mal  propos, trop tt ou trop tard,
nous avons essuy toutes les horreurs de la tempte sans pouvoir jouir
de ce soleil qui ne se lvera que sur nos tombes. Srement, Dieu n'a
pas remu tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement,
mritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu
convertir, je ne dis pas  la religion, mais au bon sens, et qui ne
sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles?

Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la mme question
que je lis dans votre lettre: _Pourquoi n'crivez-vous pas sur l'tat
actuel des choses?_ Je fais toujours la mme rponse: du temps de la
_canaillocratie_, je pouvais,  mes risques et prils, dire leurs
vrits  ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se
trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de
leur dire la vrit. La Rvolution est bien plus terrible que du temps
de Robespierre; en s'levant, elle s'est raffine. La diffrence est
du mercure au sublim corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible
corruption des esprits; vous en touchez vous-mme les principaux
symptmes. Le mal est tel, qu'il annonce videmment une explosion
divine. _Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas  nous de connatre
le temps_, etc.

Cette perspective d'une explosion prochaine tait devenue son ide fixe.
A le voir avec la tte haute toujours dcouverte, ses beaux cheveux
blancs et son verbe ardent, enflamm, il avait l'air d'un prophte:
C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait
de causer avec lui, il a la neige sur la tte et le feu dans la bouche:
_Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca_.

Peu de temps avant sa mort, il crivait  un de ses amis de France: Je
sens que mon esprit et ma sant s'affaiblissent tous les jours. _Hic
jacet_, voil ce qui va bientt me rester de tous les biens de ce monde.
_Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie_.--On
m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort
qu'il crivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les
_Soires_, au IVe Entretien dj compos.

Vers la fin de dcembre 1820, de graves symptmes se dclarrent; sa
dmarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on
n'osait plus le laisser sortir seul: Nous nous apercevions bien qu'il
perdait ses forces, crivait un tmoin ami, mais nous tions loin de le
croire en danger; nous supposions plutt cet affaiblissement d  l'ge,
dont les effets se htaient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus
rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'et aucune maladie, il se sentait
frapp  mort. Je me rappelle que j'avais commenc son portrait, et que,
voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir,
je crois, le jour de l'an o il devait faire sa cour au roi. Il vint en
effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas d venir ce jour-l,
car il paraissait trs-fatigu d'avoir mont notre escalier, il me
rpondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne
l'entendt pas: _J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus
revenir_, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait
cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque
contrarit. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait
 s'occuper et  travailler comme  son ordinaire; il n'avait ni fivre
ni aucune maladie apprciable, seulement un dgot de la nourriture
qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui ft mal.
Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les
mdecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je
passais chez lui presque toutes les soires, et je lui ai entendu faire
plusieurs fois allusion  sa mort prochaine, et toujours de la mme
manire, c'est--dire avec une paix admirable et le soin de mnager sa
famille, pour laquelle il n'avait jamais t si tendre et si affectueux.
Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a prcd sa
mort (dont une fois le 29 janvier, jour de la fte de saint Franois de
Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on
lit ces dtails qui conduisent de plus en plus prs et jusqu' la fin:
Nous osions cependant nous livrer quelquefois  l'esprance, parce que
ses facults morales n'avaient jamais t si vives ni si prodigieuses;
pendant cinquante jours qu'a dur sa maladie, il n'a cess de s'occuper
des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la
littrature et de la politique; il nous a dict plus de cinquante
lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que
nous lui faisions. tonn lui-mme de ce que son esprit ne se ressentait
point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: _Vous serez
fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit_.
Les bonnes oeuvres n'ont jamais cess de l'occuper, et il versa
beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une
pauvre femme qu'il avait recommande au ministre des finances venait de
recevoir une somme considrable: une joie pure colora pour la dernire
fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec
attendrissement... Il expira le 26 fvrier 1821,  l'ge de prs de
soixante-huit ans.

Les annes qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en
en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'lever de plus en plus
haut son nom et l'autorit de son esprit parmi les hommes. Il est mme
arriv que, lui aussi, lui si isol de son vivant et si ddaigneux de
la vogue, il a eu en France une espce d'cole, et qu'on s'est mis  le
clbrer,  le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence
posthume serait assez longue, assez complique, et, ce me semble,
fastidieuse  faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact
de dire ce qu'il a dit lui-mme de tout crivain, d'aprs Platon, que
la parole crite ne reprsente pas toute la parole vive et vraie de
l'homme, _car son pre n'est plus l pour la dfendre_. M. de Maistre me
parat, de tous les crivains, le moins fait pour le disciple servile
et qui le prend  la lettre: il l'gar. Mais il est fait surtout pour
l'adversaire intelligent et sincre: il le provoque, il le redresse.

Et pour parler  sa manire, on ne craindrait pas de dire, dt-on faire
regarder d'un certain ct, que le disciple qui s'attache aux termes
mmes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est _bte_. La bte
a l'inconvnient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon.

Mais coupons vite avec cette queue fcheuse et parfaitement indigne d'un
sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en prsence de la
haute, de l'intgre et vnrable figure. Rappelons-nous  son propos ce
que Bossuet a dit de Ranc dont on venait dnoncer les exagrations, et
appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran
sur saint Bernard: C'a t _un vrai gentilhomme chrtien_.

Juillet-Aot 1843.

(Comme article essentiel  joindre  celui-ci sur le comte de Maistre,
voir ce que j'ai crit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV
des _Causeries du Lundi_; et sur sa _Correspondance diplomatique_, un
article dans le _Moniteur_ du 3 dcembre 1860. Voir aussi _Port-Royal_,
tome III, livre III, chap. xiv.)



GABRIEL NAUD

Il me semble difficile, lorsqu'on est arriv en quelque endroit nouveau,
en quelque coin du monde, pour s'y tablir et y vivre quelque temps, de
ne pas s'enqurir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si
isol qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes
y ont pass, s'y sont assis  leur tour; quels l'ont fond, donjon ou
clocher, maison d'tude ou de prire; quels y ont grav leur nom sur le
mur, ou seulement y ont laiss un vague cho dans les bois. Ce pass une
fois ressaisi, ces htes invisibles et silencieux une fois reconnus, on
jouit mieux, ce semble, du sjour, on le possde alors vritablement,
et le _Genius loci_, que notre hommage a rendu propice, anime doucement
chaque objet, y met l'me secrte, et accompagne dsormais tous nos pas.
Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom,
d'une fondation destine prcisment  perptuer la mmoire des hommes
et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de ngliger pour notre
bibliothque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir,
et que le rgime du plus aimable des administrateurs [222] nous y rend
les douceurs d'vandre; je me suis senti sollicit du premier jour
 rechercher l'histoire des prdcesseurs. Un de ces derniers, M.
Petit-Radel, a crit fort savamment (je dirais peut-tre un autre mot si
ce n'tait, lui aussi, un anctre) l'historique de l'tablissement qu'il
administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant t livre au public
dans le local et sous la forme actuelle que bien aprs lui, desservie
durant tout le XVIIIe sicle par une dynastie purement thologique de
docteurs en Sorbonne, cette bibliothque s'ouvrit, au moment de la
Rvolution,  des noms de conservateurs un peu mlangs. L, Sylvain
Marchal sigea; il fallut purifier la place. L, Palissot, vieillard
souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de
l'Institut de ne pouvoir pas en tre. Boullers, nomm un instant pour
lui succder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer
demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, o taient
les curies et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans
doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des _Quatre
Espagnols_, si oubli, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en rjouir
et d'y mourir. Mais tous ces htes passagers qui ne pourraient qu'gayer
d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils auprs du fondateur mme,
je veux dire le bibliothcaire de Mazarin et le grand bibliographe
d'alors, ce Gabriel Naud dont le cachet est l partout sous nos yeux,
dont l'esprit se reprsente  chaque instant dans le choix des livres
et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est  lui que je m'attacherai
aujourd'hui, moins encore au savant qu' l'homme; moi, le dernier venu
et le plus indigne de sa postrit directe, je veux gagner mon titre
d'hritier et lui consacrer,  lui le grand sceptique, cet article tout
pieux, au moins en ce sens-l.

[Note 222: M. de Feletz.]

Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des annes dj,
une tude de Naud en cette _Revue_ [223]; il s'est appliqu  toute sa
vie, s'est tendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de
l'rudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutt ici;
c'est l'esprit de la personne et le procd de cet esprit que je vais
m'efforcer de dgager, de faire saillir de dessous la crote d'rudition
assez paisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il
faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naud
encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et
qui touffe son ide comme  dessein sous une masse de citations et
de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de
retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de
la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant  celui de
Racine; j'ai souvent admir le contraste, et je ne sais si c'est ce
que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les
deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux crivains qui se
produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois,
cousu de grec et de latin, et d'une diction vritablement polyglotte,
l'autre le plus lgant et le plus poli; celui-ci le plus noble de
visage et si beau, celui-l si fin. Il y a de quoi passer entre les
deux. Mais le point o je voudrais relever et voir placer le buste de
Naud, c'est  son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et
Bayle: il fait le noeud de l'un  l'autre, un trs gros noeud, assez dur
 dlier, mais qui en vaut la peine. tez encore une fois l'enveloppe et
l'corce, je rsume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un
sceptique moraliste sous masque d'rudit.

[Note 223: _Revue des Deux Mondes_, 15 aot 1836, article de M.
Labitte.]

Gabriel Naud est qualifi _Parisien_, en tte de ses livres, selon la
vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en fvrier
1609, sur la paroisse Saint-Mry, de parents bourgeois, qui, voyant ses
heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux tudes. On cite
d'ordinaire ses deux matres de philosophie, clbres pour le temps,
Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy
Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant  s'expliquer
sur les sentiments religieux de Naud, crivait  Spon [224]: Tant que je
l'ai pu connotre, il m'a sembl fort indiffrent dans le choix de la
religion et avoir appris cela  Rome, tandis qu'il y a demeur douze
bonnes annes; et mme je me souviens de lui avoir ou dire qu'il avoit
autrefois eu pour matre un certain professeur de rhtorique au collge
de Navarre, nomm M. Belurgey, natif de Flavigny en Bourgogne, qu'il
prisoit fort... Or, ce professeur de rhtorique se vantait notoirement
d'tre de la religion de Lucrce, de Pline, et des grands hommes de
l'antiquit; pour article unique de foi, on l'entendit allguer souvent
certain choeur de Snque dans la _Troade_: Bref, ajoute Guy Patin,
M. Naud avoit t disciple d'un tel matre, et il conclut en citant ce
vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient mditer:

  Qui viret in foliis venit a radicibus humor.

Cherchez bien, cette humeur et cette sve qui verdoie diversement dans
le feuillage, elle provient de la racine.

[Note 224: _Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin_, tome V,
page 283.]

Le XVIe sicle finissait d'hier quand Naud naquit. On se figure
difficilement ce que devait paratre cette fconde et forte poque aux
yeux de ceux qui en sortaient, qui en hritaient, et pour qui elle tait
vritablement le dernier et grand sicle. Il faut voir comme Naud
s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe sicle n'en
disaient pas plus  l'issue de leur ge fameux. Tant de dcouvertes
successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent
nouveau, tout rcemment l'conomie des cieux cdant ses secrets aux
observations d'un Tycho-Brah et aux lunettes d'un Galile, voil ce que
Naud, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord  considrer, et
il s'en exalte avec Bacon. On aime  l'entendre proclamer _la flicit
de notre dernier sicle_, et on sourit en songeant que c'est celui mme
duquel nos littrateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient 
parler comme d'une poque presque barbare. La ressource de l'humanit,
en avanant, est de se dbarrasser du bagage trop pesant et d'oublier:
ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de
fracheur et une soif de nouveaut. Cardan, Pic de la Mirandole,
Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre
auteur, ces _preux de pdanterie_, aussi merveilleux et plus vrais que
ceux de la Table-Ronde, taient donc les matres familiers de Naud et
les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence.
Quant  ceux qui avaient crit en franais, tels que Bodin, Charron
et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant
c'tait facilit de les aborder au prix des autres. Le XVIe sicle
(on avait droit de le croire  l'immensit de l'inventaire) avait et
possdait tout,--tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux,
qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu' de certaines saisons et  de
certaines expositions de soleil, je veux dire le bon got, ce prsent
des Grces [225].

[Note 225: S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et
sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.]

Le bon got dans les choses littraires, et la mthode, cet autre bon
got qui est particulier aux sciences, le XVIe sicle n'en sut point
le prix ni l'usage. Galile seul fit exception comme savant, et offrit
l'instrument exact  l'ge qui succda. Auparavant, la confusion tout
le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de
compte la dcouverte. L'astronomie de ces temps continuait de se mler
 l'astrologie, la chimie  l'alchimie, la gomtrie aux nombres
mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce
n'tait pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de
toutes sortes trouvaient place  ct de l'audace de la pense et jusque
dans l'incrdulit philosophique. Les plus grands esprits, Cardan,
Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux
chimres. Le rsultat de cette vaste poque effervescente  son
lendemain et auprs des esprits rassis, judicieux, critiques, qui
l'embrasseraient par la lecture, devait tre naturellement le doute, au
moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe sicle
finissant l'engendra.

On avait tout dit, tout pens, tout rv; on avait exprim les ides
et les recherches en toute espce de style, dans une langue en gnral
forte, mais charge et bigarre  l'excs. Qu'y avait-il  faire
dsormais? Quelques crivains, mdiocrement penseurs, dous seulement
d'une vive sagacit littraire, ouvrirent ds l'abord une re nouvelle
pour l'expression; le got, qui implique le choix et l'exclusion,
les poussa  se procurer l'lgance  tout prix et  rompre avec les
richesses mmes d'un pass dont ils n'auraient su se rendre matres.
Ainsi oprrent Malherbe et Balzac. Quant au fond mme des ides, la
rvolution fut plus lente  se produire; on continua de vivre sur le
XVIe sicle et sur ses rsultats, jusqu' ce que Descartes vint dcrter
 son tour l'oubli du pass, l'abolition de cette science gnante, et
recommencer  de nouveaux frais avec la simplicit de son coup d'oeil et
l'clair de son gnie. Naud, lui, n'avait aucun de ces caractres
qui taient propres au sicle nouveau; il ne se souciait en rien de
l'expression littraire, il ne s'en doutait mme pas; et pour ce qui est
d'innover et de renchrir en fait de systme, s'il avait jamais pens 
le faire, c'et t dans les lignes mmes et comme dans la pousse du
XVIe sicle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquit et
en greffant la hardiesse sur l'rudition. Mais s'il eut  un moment ces
vellits d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de
jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba
vite  l'tat de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la
moralit de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et,
pour vrit favorite, se donnant surtout le divertissement et le mpris
de chaque erreur. Naud appartient essentiellement  cette race de
sceptiques et acadmiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus
doctes ou plus penseurs, tudiant tout, doutant de tout entre eux, que
Descartes est venu ruiner en tablissant d'autorit une philosophie
spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de
supporter le grand jour devant la religion [226]. A voir l'anarchie morale
qui rgnait durant le premier tiers du sicle, et l'impuissance d'en
sortir en continuant la tradition, on apprcie l'importance de cette
brusque rforme cartsienne  titre d'institution publique de la
philosophie. Quant  l'autre espce de sagesse plus  huis-clos et dans
la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas
une mthode, mais un rsultat, pas un dbut ni une promesse, mais une
habitude et une fin, et de laquelle il faut rpter avec Snque: _Bona
mens non emitur, non commodatur_, c'est--dire qu'elle est une maturit
toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir  Gabriel Naud.

[Note 226: Le dernier des sceptiques rudits de cette race de Naud et
de beaucoup le plus mitig et le plus lgant, quoiqu'au fond y tenant
par les racines, c'est Huet, le trs-docte vque d'Avranches. Il
combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la thse de
Sanchez: _Quod nihil scitur_. Mais chez Huet on peut dire que le
scepticisme a moins l'air encore d'tre dguis qu'enchevtr dans
l'rudition; on ne sait trop jusqu'o il l'tend et  quel point juste
sa religion s'y concilie. Son manteau d'vque recouvre presque tout.
La porte relle de son esprit est reste douteuse au milieu de cette
immensit de savoir et de cette longanimit d'indiffrence. Il y aurait
un beau travail  faire sur lui.]

Nul, en son temps, ne l'a pratique mieux que lui et dans les vraies
conditions du genre,  petit bruit, sans amour-propre, sans montre,
 l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des
catalogues; car, avec lui, c'est derrire tout cela qu'il la faut
chercher.

Au sortir de sa philosophie, pendant laquelle se noua sa liaison avec
Guy Patin, il s'adonna  l'tude de la mdecine, d'abord sous M. Moreau.
C'tait en 1622. Sa rputation de capacit et de science s'tendait
dj hors des coles. Il avait publi un petit livre, le _Marfore_ ou
discours contre les libelles, dont je ne parlerai pas, attendu que je
ne sais personne qui l'ait lu ni vu. Le prsident de Mesmes, de cette
famille de Mcnes qui avait nourri Passerat et qui devait adopter
Voiture, le prit pour son bibliothcaire. Il parait que Naud quitta
cette place un peu assujettissante pour aller tudier  Padoue, en
1626; il en fut rappel par la mort de son pre. En 1628, la Facult de
mdecine le choisit pour faire le discours latin d'apparat, proprement
dit le _paranymphe_, qui tait d'usage  la rception des licencis;
c'tait une grande solennit scholaire. Avant de leur dcerner le bonnet
doctoral ou, comme on disait, le laurier, et de les lancer dans le
monde, la Facult, en bonne mre, les faisait louer et prconiser en
public. Ils taient neuf cette fois, parmi lesquels des noms plus tard
clbres, Brayer, Guenaut, Rainssant. Naud s'acquitta de son office
avec splendeur; il prit comme corps de sujet, indpendamment des neuf
petits pangyriques, l'antiquit de l'cole de mdecine de Paris. On fut
si content de sa harangue en beau latin fleuri, plus que cicronien et
panach de vers latins en guise de proraison, qu'on l'admit tout d'une
voix  compter lui-mme parmi les candidats  la licence, de laquelle il
s'tait trouv exclu par son voyage d'Italie. Peu aprs, Pierre Du Puy,
qui l'estimait fort, parla de lui au cardinal de Bagni, ancien nonce
en France, qui avait besoin d'un bibliothcaire et secrtaire. Naud
s'attacha  ce cardinal, et le suivit en Italie  la fin de 1630 ou au
commencement de 1631; il y resta onze annes pleines, n'tant revenu 
Paris qu'en mars 1642, pour y tre bibliothcaire de Richelieu, puis
de Mazarin. Les cardinaux et les bibliothques, ce furent l, comme on
voit, le constant abri et comme le gte de Naud.

Ces onze ou douze annes d'Italie et de Rome durent avoir grande
influence sur lui et sur ses habitudes d'esprit; mais on peut dire qu'il
y tait bien prpar par la nature. Il suffira pour cela de parcourir
quelques-uns des crits qu'il publia antrieurement. Avant de les lire
et de les citer, une remarque pourtant, une prcaution est ncessaire.
Pour Naud qui dbute vers 1623, et qui s'en va passer hors de France de
longues annes, Malherbe ni Balzac ne sont gure jamais venus. Il crit
en franais, sauf l'esprit et le sens, comme le Pre Garassus ou comme
le Pre Petau, quand ce dernier s'en mle. Naud y ajoutait des traits
de plume  la Mlle Gournay, mme des fleurettes parfois  la Camus pour
le joli des citations. Camus, Mlle Gournay, Garassus et Petau, ce sont
ses vrais contemporains en style franais (si franais il y a). S'il
appelle Montaigne _le Snque de la France_, il n'en profite gure que
pour s'accorder les citations latines  son exemple. Il prise Charron
plus qu'il ne l'imite en crivant. En fait de potes modernes, il les
ignore. Il parle de la _Pliade_ comme tant venue _depuis peu_, et Du
Hartas, le grand encyclopdique, parat seul lui avoir t trs-prsent;
il le met dans son projet de Bibliothque en tiers avec le Tasse et
l'Arioste auprs d'Homre et de Virgile. Guillaume Colletet, ce rimeur
n surann, est son seul pote moderne contemporain.

Dans une lettre de Rome, _Janus Erythreus_, c'est--dire Rossi,
parlant d'un dernier voyage qu'y fit Naud en 1643, pendant lequel
le bibliothcaire infatigable achetait des livres  la toise pour le
cardinal Mazarin et vidait tous les magasins de bouquinistes, nous le
reprsente, au sortir de ces coups de main, tout poudreux lui-mme de
la tte aux pieds, tout rempli de toiles d'araignes  sa barbe, 
ses cheveux,  ses habits, tellement que ni brosses ni poussettes
semblaient n'y pouvoir suffire. Eh bien! le style de Naud (il faut
d'abord s'y faire) est plein de toiles d'araignes comme sa personne.

Encore une fois, ce n'est pas une raison pour se dtourner; il vaut la
peine qu'on l'accoste sous ce costume. Rien de moins _scholar_ au fond
et de moins pdant que lui; il vrifie, aussi bien que Bayle, ce mot de
Nicole, que le pdantisme est un vice, non de robe, mais d'esprit; et,
se rendant justice  lui-mme au chapitre 1er de ses _Coups d'tat_, il
a pu dire: .....Car il est vrai que j'ai cultiv les Muses sans les
trop caresser, et me suis assez plu aux tudes sans trop m'y engager.
J'ai pass par la philosophie scholastique sans devenir ristique, et
par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser:

    Nullius addictus jurare in verba magistri.

Snque m'a plus servi qu'Aristote; Plutarque que Platon; Juvnal
et Horace qu'Homre et Virgile; Montaigne et Charron que tous les
prcdents... Le pdantisme a bien pu gagner quelque chose, pendant sept
ou huit ans que j'ai demeur dans les collges, sur mon corps et faons
de faire extrieures, mais je me puis vanter assurment qu'il n'a
rien empit sur mon esprit. La nature, Dieu merci, ne lui  pas t
martre.

Son premier crit franais connu (je laisse de ct l'introuvable
_Marfore_) est son _Instruction  la France sur la vrit de l'histoire
des Frres de la Rose-Croix_, publie en 1623. Vers cette anne-l, en
effet, le roi tant  Fontainebleau, le royaume tranquille et Mansfeld
[227] trop loign pour en avoir tous les jours des nouvelles, l'on
manquoit de discours sur le change, enfin les sujets de conversations
par toutes les compagnies taient puiss, lorsqu'un mystificateur ou un
fou s'avisa de remuer tout Paris par une affiche placarde aux coins de
rue et qui annonait la venue mystrieuse des frres Rose-Croix pour
tirer les hommes _d'erreur de mort_, et rvler le grand secret final.
Ces Rose-Croix se rattachaient sans doute  la socit de frres que
Bacon dit avoir exist  Paris, et dont il raconte une sance [228]. C'est
cette mystification et cette fourberie des promesses de l'affiche que
Naud entreprend de rfuter et d'claircir. Aprs s'tre raill, au
dbut, de l'ternelle badauderie des Franais, il explique trs-bien
comment cette chimre, cette crdulit, contagieuse des Rose-Croix a pu
natre de l'enivrement d'invention qui suivit le XVIe sicle. Aprs
tant de nouveauts que l'ge des derniers parents avait vues sortir,
on arrivait aisment  se persuader qu'il n'y avait plus qu'une seule
dcouverte et qu'une seule merveille qui en mritt le nom. _La nature,
jouant de son reste_, ramassait toutes ses forces pour produire ce
dernier bouquet d'illumination et d'artifice. A lire quelques-uns des
arguments de Naud, on croirait (sauf le style un peu diffrent) lire
certaines boutades de Charles Nodier raillant les sectes novatrices
de notre ge, les saint-simoniens ou autres. Sous la plume des deux
railleurs, l'exemple de Postel, de ses ineffables rveries et de sa mre
Jeanne, qui devait manciper, racheter les femmes (car Jsus-Christ,
disait Postel, n'avait rachet que les hommes), revient souvent comme
limite extrme des folies savantes. Le Postel fut prsent de bonne heure
 Naud pour lui prouver que tout se peut dire et croire, pour lui
apprendre  se mfier de la sottise humaine, jusqu'en de grands esprits
et au sein de la plus haute doctrine. A l'ge de vingt-trois ans, Naud
nous parat dj dans ce livre ce qu'il sera toute sa vie, revenu et
guri de l'ambition des nouveauts o il s'tait _fantasi_ d'abord, se
rabattant au pass de prfrence et aux opinions des anciens, visant 
se rfugier,  pntrer de plus en plus dans la vrit secrte et entre
sages, _sub rosa_, comme il dit [229]. Le chapitre VII, dans lequel il
commente  sa guise le conseil d'Aristote, _que celui qui veut se
rjouir sans tristesse n'a qu' recourir  la philosophie_, nous le
montre, au milieu de cette fougue du temps, savourant ce profond plaisir
du sceptique qui consiste  voir se jouer  ses pieds l'erreur humaine,
et laissant du premier jour chapper ce que, vingt-cinq ans plus tard,
il exprimera si nergiquement dans le _Mascurat_: Car,  te dire vrai,
Saint-Ange, l'une des plus grandes satisfactions que j'aie en ce monde,
est de dcouvrir, soit par ma lecture, ou par un peu de jugement que
Dieu m'a donn, la fausset et l'absurdit de toutes ces opinions
populaires qui entranent de temps en temps les villes et les provinces
entires en des abmes de folie et d'extravagances. Aussi quelle piti
pour lui que la Fronde, et que toutes les frondes! Il fut servi 
souhait durant sa vie.

[Note 227: Un des grands gnraux de la guerre de Trente Ans, qui
guerroyait alors dans les Pays-Bas ou en Westphalie.]

[Note 228: Voir de Maistre, _Examen de Bacon_, tome I, page 94.]

[Note 229: La rose, dans l'antiquit, tait l'emblme  la fois du
plaisir et du mystre; c'est pourquoi on la suspendait aux festins:

  Est rosa flos Veneris, eujus quo furte laterent,
  Harpocrati matris dona dicavil Amor.
  Inde rosam mensis* hospes suspendit amicis,
  Conviva ut sub ea dicta taceuda sciat.

Naud, qui cite cette pigramme dans la prface de ses _Rose-Croix_, l'a
remise depuis dans son _Mascurat_, et en a fait la plus jolie page de ce
gros in-4: La fable ancienne ou moderne dit que le Dieu d'Amour lit
prsent au Dieu du Silence, Harpocrate, d'une belle fleur de rose,
lorsque personne n'en avoit encore vu et qu'elle toit toute nouvelle,
afin qu'il ne dcouvrt point les secrtes pratiques et conversations de
Vnus sa mre; et que l'on a pris de l occasion de pendre une rose s
chambres o les amis et parents se festinent et se rjouissent, afin
que, sous l'assurance que cette rose leur donne que leurs discours
ne seront point vents, ils puissent dire tout ce que bon leur
semble.--Cette dvotion du silence a encore inspir  Naud une jolie
pigramme, la seule mme assez gracieuse qu'on trouve dans le recueil
de ses vers. C'est un discours suppos dans la bouche d'un _Faune_ pour
avertir les promeneurs  l'entre d'un petit bois qui faisait partie de
son domaine de Gentilly:

Nunc animis linguisque viti, juvenesque favete, etc.

Avec Naud on a, en fait de sagesse, le _sub rosa_ exactement oppos
 l'_ex cathedra_.--Un moderne des plus modernes, qui, assurment, ne
connaissait pas l'pigramme et l'historiette mythologique de la _Rose_,
l'lgant et brillant comte d'Orsay, a dit un mot qui en rend 
merveille l'esprit et qui en est pour nous le meilleur commentaire.
Ruin et cribl de dettes, on lui conseillait d'crire ses _Mmoires_ et
de raconter tant de choses curieuses qu'il savait sur la haute socit,
dans laquelle il avait pass sa vie; un libraire de Londres lui
promettait bien des guines pour cela; quelques amis mme le pressaient:
Non, c'est impossible, rpondit le comte: je ne trahirai jamais des
gens avec qui j'ai din.--Le comte d'Orsay et Gabriel Naud! qu'importe
le costume? les galantes mes se rencontrent.]

Bien qu'en plus d'un passage de ce livre sur les Rose-Croix, la religion
chrtienne ne semble pas suffisamment distingue de ce qui est touch
tout  ct, il apparat assez clairement que l'auteur ne favorise en
rien les nouveauts religieuses qui ont troubl le royaume et port
atteinte  la foi des aeux. Il incline pour l'ordre politique avant
tout, pour la raison d'tat, et, tout en se conservant sceptique, il se
prpare  tre trs-romain.

L'_Apologie pour tous les grands personnages qui ont t faussement
souponns de magie_, publie en 1625, est un livre trs-savant dont
le sujet, pour nous des plus bizarres, ne peut s'expliquer que par
la grossiret des prjugs d'alentour. Il s'agit tout simplement de
prouver que Zoroastre, Orphe, Pythagore, Numa, Virgile, etc., etc., _e
tutti_, n'taient point des sorciers ni des magiciens au sens vulgaire,
et que s'ils peuvent s'appeler _mages_, c'est suivant la signification
irrprochable et pure de la plus divine sagesse. On a besoin, pour
comprendre que ce livre de Naud a t utile et presque courageux, de
se reprsenter l'tat des opinions en France au moment o il parut. On
tait alors dans une sorte d'pidmie de sorcellerie entre le procs
del marchale d'Ancre et celui d'Urbain Grandier. Ce courant de folles
ides, ce souffle aveugle dans l'air, attisait plus d'un bcher.
Atrocit ici, mauvais got l. On mlait les sorciers  tout, mme aux
lgies d'amour, et non pas, croyez-le bien,  la faon de l'antiquit.
Ogier,  vingt ans, composait une hrode  l'imitation d'Ovide sur la
sotte histoire que voici et qui courait, dit-il, tout Paris: Un M.
de F., aprs des recherches passionnes, pouse Mlle de P., fille de
beaucoup de mrite, mais peu accommode des biens de la fortune, puis
incontinent aprs son mariage l'abandonne lchement. Ses parents
favorisent son divorce, disent qu'il a t _ensorcel_, etc. C'taient
l les sujets  la mode, les gentillesses dans les belles compagnies. Le
XVIe sicle, si grand et si fertile qu'il et t pour les esprits des
doctes et pour les penseurs, avait laiss au vulgaire et, pour parler
plus simplement, au public, toute sa rouille; il ne l'avait pas
civilis. Le public,  son tour, on peut le dire, n'avait pas civilis
non plus les savants. Scaliger et Cardan, les deux plus grands
personnages modernes selon Naud, les deux seuls qu'on pt opposer aux
plus signals des anciens, avaient pouss le plagiat de l'antiquit
jusqu' parler d'une faon presque srieuse de leurs _dmons_ familiers,
et jusqu' se donner l'air d'y croire. Ainsi la moyenne des esprits
restait grossire, et la sublimit des lus se montrait sauvage. On
n'avait  compter dans chaque ordre qu'avec les initis et les profs.
J'ai dit que le XVIe sicle possdait tout, mais c'tait en bloc; la
science s'y faisait en gros, en grand, et ne s'y dbitait pas. Il
fallait pour cet change mutuel entre tout le monde et quelques-uns et
pour ce second travail de la dissmination des lumires la lente action
de deux sicles, une langue  l'usage de tous, non plus latine ni
pdantesque, l'influence paisible et bienfaisante des chefs-d'oeuvre, un
frottement prolong de socit, et la coopration gracieuse d'un sexe
que les Saumoise de tout temps n'ont apprci que trop peu; en un mot il
fallait, aprs Scaliger, que vinssent Mme de La Fayette et Voltaire. En
1624, le Pre Garassus avait publi le livre de la _Doctrine curieuse
des Beaux-Esprits modernes_, dans lequel il cherchait partout des
libertins et des athes; Naud put en prendre l'ide de venger, par
contre-partie, les grands esprits de l'antiquit qui avaient, d'ailleurs
t compromis, il nous l'apprend positivement, dans les suites de cette
querelle. Une brochure publie au sujet du livre de Garasse avait trait
Virgile de _ncromancien et d'enchanteur_ au sens de l'enchanteur
Merlin. Naud en tira prtexte pour son _Apologie_. Il serait trop
fastidieux de le suivre dans les contes  dormir debout qu'il se croit
oblig de discuter, et dans la rude guerre qu'il y fait  de stupides
dmonographes. Nous admettons d'emble que la nymphe grie n'tait
pas un _dmon succube_, et aussi que le grand chien noir de Corneille
Agrippa n'tait pas le diable en personne. Ce qui se marque plus
volontiers pour nous dans le livre, et peut nous y intresser encore,
c'est un got de science recul et recl du vulgaire, et le tenant 
distance lui et ses sottes opinions, c'est le culte secret d'une sagesse
qui, comme il le dit, n'aime pas  _se profaner_. Naud a ddain,
par-dessus tout, de la foule moutonnire et du grand nombre: il se plat
 rpter avec Snque: _Non tam bene cum rebus humanis geritur ut
meliora pluribus placeant_, Les choses humaines ne se trouvent pas si
bien partages que ce soit le mieux qui agre au plus grand nombre [230].
Il parat trs-persuad que notre esprit rampe bien plus facilement
qu'il ne s'essore, et que, pour le dlivrer de toutes ces chimres, il
le faut manciper, le mettre en pleine et entire possession de son
bien, et lui faire exercer son office qui est de croire et respecter
l'histoire ecclsiastique, raisonner sur la naturelle, et toujours
douter de la civile. Pour preuve de soumission  l'histoire
ecclsiastique, tout aussitt aprs ce passage il entame un petit loge
de l'empereur Julien, de cet empereur, dit-il, autant dcri pour son
apostasie que renomm pour plusieurs vertus et perfections qui lui ont
t particulires [231]. L'histoire ecclsiastique ainsi excepte, il est
vident qu'en toute matire, civile du moins et naturelle, Naud fait
volontiers une double part, l'une de la sottise et de la crdulit des
masses, l'autre de la singulire industrie de quelques habiles. Il croit
surtout  la crdulit humaine, et s'en retire en rptant pour son
compte:

[Note 230: Il ritre et dveloppe cette pense avec une rare nergie
au chapitre IV de ses _Coups d'tat_: ....Ses plus belles parties (de
la populace) sont d'tre inconstante et variable, approuver et improuver
quelque chose en mme temps, courir toujours d'un contraire  l'autre,
croire de lger, se mutiner promptement, toujours gronder et murmurer;
bref, tout ce qu'elle pense n'est que vanit, tout ce qu'elle dit
est faux et absurde, ce qu'elle improuve est bon, ce qu'elle
approuve'mauvais, ce qu'elle loue infme, et tout ce qu'elle fait et
entreprend n'est que pure folie. Ce sont de telles manires de voir,
avec leur accompagnement politique et religieux, qui faisaient dire
plaisamment  Guy Patin que son ami Naud tait un grand _puritain_; il
entendait par l fort _pur_ des ides ordinaires.]

[Note 231: _Apologie_, chap. VIII.]


  ......Credat Judaeus Apella,
  Non ego...........

La science humaine dans tout son fin et son retors et son _dniais_,
pour parler comme lui, voil l'objet propre, le champ unique de Naud.
J'allais ajouter qu'il y a une chose  laquelle il n'a rien compris et
dont il ne s'est jamais dout, pour peu qu'elle existe encore, c'est
l'autre science, celle du Saint et du Divin; et qu'il semble tout 
fait se ranger  cet axiome volontiers cit par lui et emprunt des
jurisconsultes: _Idem judicium de iis quae non sunt et quae non
apparent_, Ce qu'on ne peut saisir est comme non avenu et mrite d'tre
jug comme n'existant pas[232]. Mais j'irais trop loin en parlant ainsi;
on ne saurait trop se mfier de ces jugements absolus en telle matire,
et l'_Apologie_ renferme sur Zoroastre, Orphe et Pythagore, sur toutes
ces belles mes calomnies, ces gnies des lettres,

    Omnes coelieolas, omnes supera alla tenentes,

des pages leves, presque loquentes, qui indiquent chez lui le
sentiment ou du moins l'intelligence du Saint plus que je n'aurais cru.
Il pense avec Montaigne trop de bien de Plutarque, il l'estime trop
hautement le plus judicieux auteur du monde, pour fifre entirement
dnu d'une certaine connaissance religieuse dont Plutarque a t comme
le dpositaire et le suprme pontife chez les paens. Bien que cette
disposition reparaisse trs-peu chez Naud, et que je doive avec lui la
ngliger dans ce qui suit, qu'il me suffise d'en avoir marqu l'clair
et d'avoir entrevu de ce ct comme un horizon.

[Note 232: Les eaux de Sainte-Reine ne font point de miracles. Il y
a longtemps que je suis de l'avis de feu notre bon ami M. Naud, qui
disoit que, pour n'tre tromp, il ne falloit admettre ni prdiction, ni
mystre, ni vision, ni miracles. Guy Patin (_Nouvelles Lettres  Spon_,
tome II, page 183).]

Deux ans aprs l'_Apologie_, il donna un petit opuscule qui nous sied
mieux et o il se peint directement dans son vrai jour: _Advis pour
dresser une Bibliothque_, prsent  M. le prsident de Mesmes (1627).
Compos, on le voit, en vue d'un patron, comme la plupart de ses autres
crits, celui-ci du moins nous traduit la plus chre des penses de
l'auteur, sa vritable et intime passion. Naud n'en eut qu'une, mais il
l'eut toute sa vie, et avec les caractres de constance, d'enthousiasme
et de dvouement qui conviennent aux gnreuses entreprises. Sa passion
 lui, son idal, ce fut la bibliothque, une certaine bibliothque
comme il n'en existait pas alors, du moins en France. Lui si sage, si
indiffrent sur le reste, si incapable de s'tonner et de s'irriter,
nous le verrons un jour malheureux et vulnrable de ce ct, et mme
loquent dans sa blessure. Ce qu'il parvint  raliser  grand-peine
vingt ans plus tard avec le cardinal Mazarin, il le concevait, jeune,
auprs du prsident de Mesmes; il prludait  celte cration (car c'en
fut une),  cette espce d'institution et d'oeuvre. Expliquons-nous bien
comment Naud entendait la bibliothque.

La passion des livres, qui semble devoir tre une des plus nobles, est
une de celles qui touchent de plus prs  la manie; elle atteint toutes
sortes de degrs, elle prsente toutes les varits de forme et se
subdivise en mille singularits comme son objet mme. On la dirait inne
en quelques individus et produite par la nature, tant elle se prononce
chez eux de bonne heure; et, bien qu'elle se mle dans la jeunesse au
dsir de savoir et d'apprendre, elle ne s'y confond pas ncessairement.
En gnral, toutefois, le got des livrs est acquis en avanant. Jeune,
d'ordinaire, on en sent moins le prix; on les ouvre, on les lit, on les
rejette aisment. On les veut nouveaux et flatteurs  l'oeil comme  la
fantaisie; on y cherche un peu la mme beaut que dans la nature. Aimer
les vieux livres, comme goter le vieux vin, est un signe de maturit
dj. M. Joubert, dans une lettre  Fontanes, a dit: Il me reste 
vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours
oublie. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont
su y mettre l'originalit de leur caractre et de leur ge. J'en connais
quatre ou cinq o cela est fort remarquable: d'abord le vieil Homre;
mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle;
vous les connaissez amplement, en leur qualit de potes: mais
procurez-vous un peu _Varron, Marculphi Formuloe_ (ce Marculphe tait
un vieux moine, comme il le dit dans sa prface, dont vous pouvez vous
contenter); _Cornaro, de la Vie sobre_. J'en connais, je crois, encore
un ou deux; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez
ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne dcouvrez pas
visiblement, dans leurs mots et dans leurs penses, des esprits verts
quoique rids, des voix sonores et casses, l'autorit des cheveux
blancs, enfin des ttes de vieillards. Les amateurs de tableaux en
mettent toujours dans leur cabinet; il faut qu'un connaisseur en livres
en mette dans sa bibliothque. Nulle part ce que j'appellerai l'idal
du vieux livre renfrogn, l'idal du _bouquin_, n'a t mieux exprim
qu'en cette page heureuse; mais M. Joubert y parle surtout au nom
de l'amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut possder. Pour ce
dernier, le got des livres est une des formes les plus attrayantes de
la proprit, une des applications les plus chres de cette prvoyance
qui s'accrot en vieillissant; il a ses bizarreries et ses replis 
l'infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses,
les rivalits, les inimitis mme qu'il engendre, ont quelque chose de
surprenant et de marqu d'un coin  part. On a observ que les haines
entre bibliothcaires ont galement quelque chose de sourd, de subtil,
de silencieux, comme le ver qui ronge et pique les volumes. Mais nous
sommes loin de tous ces vices et de ces raffinements avec Naud, qui
a la passion dans sa noblesse, dans sa vrit premire et dans sa
franchise.

Naud n'estime les bibliothques _dresses qu'en considration du
service et de l'utilit que l'on en peut recevoir_. Concevant cette
utilit dans le sens le plus large et le plus philosophique, il propose
le plan d'une bibliothque _universelle, encyclopdique_, qui comprenne
toutes les branches de la connaissance et de la curiosit humaines, et
dans laquelle toutes sortes de livres sans exclusion soient recueillis
et classs. De plus, il la veut _publique_ moyennant de certaines
prcautions, et il sait intresser  cette publicit, par d'adroits
chatouillements, la vanit des Pollions et des Mcnes. Il n'y avait 
cette poque en Europe que trois bibliothques vritablement publiques,
la Bodlenne  Oxford, l'Ambrosienne  Milan, et celle de la maison des
Augustins ou l'Anglique,  Rome, tandis que dans l'ancienne Rome on en
avait compt vingt-neuf selon les uns, trente-sept suivant les autres.
En France,  Paris, parmi les riches bibliothques alors renommes, y
compris celle du Roi, il n'y en avait aucune qui rpondt au voeu de
Naud, c'est--dire qui ft _ouverte  chacun et de facile entre, et
fonde dans le but de n'en dnier jamais la communication au moindre des
hommes qui en pourra avoir besoin_. Ce fut son innovation  lui, son
instigation active. Il y poussait ds lors le prsident de Mesmes;
vingt ans aprs il y convertissait le cardinal Mazarin et avait la
satisfaction, vers 1648,  la veille mme de la Fronde, de voir la
merveilleuse bibliothque amasse et ordonne par ses soins s'ouvrir
le jeudi  tous les hommes d'tude qui s'y prsenteraient. Par une
attention touchante et qui ne pouvait venir que de lui, sachant la
sauvagerie de bien des gens de lettres, il avait fait pratiquer une
porte particulire afin de leur viter l'embarras d'avoir affaire aux
grands laquais de l'htel et de passer mme devant eux, ce qui en
pouvait effaroucher quelques-uns [233]. Notons bien ce titre d'honneur, ce
bienfait essentiel de Naud, et en mme temps son inconsquence. S'il
mprise le public dans ses livres et ne daigne pas le distinguer d'avec
la _populace_, voil qu'il le devine et qu'il le sert par la tentative
de toute sa vie. Il rve la bibliothque publique et universelle avec
la mme persistance et la mme chaleur que Diderot a pu mettre 
l'_Encyclopdie_; il se consume  l'difier par toutes sortes de travaux
et de voyages; il n'aime la gloire que sous cette forme, mais c'est 
ses yeux une belle gloire aussi, et, au moment o il semble l'avoir
atteinte, il choue, ou du moins il peut croire qu'il a chou. Quoi
qu'il en soit, l'honneur lui en reste; il est le premier  qui la France
dut cette sorte de publicit et de conqute, l'ide et l'exemple de
l'accs facile vers ces nobles sources de l'esprit. En cela il fut bien
le contemporain et le cooprateur des Conrart, des Colbert, des Perrault
(de loin on mle un peu les noms), de tous ceux enfin du nouveau
sicle qui, par les acadmies, par les divers genres de fondations,
d'encouragements ou de projets, contriburent  mettre en dehors la
pense moderne et  la vulgariser. Lui, le moins promoteur en apparence
et le moins en avant, pour les faons, des crivains de sa date, il eut
sa fonction sociale aussi.

[Note 233: Voir le _Mascurat_, page 246. Cette porte particulire
n'eut pas temps de s'ouvrir,  cause des troubles. L'htel du cardinal
Mazarin tenait prcisment le mme local qu'occupe aujourd'hui la
Bibliothque du Roi. Il tait dans les destines que le voeu, le plan de
Naud se ralist en ce mme lieu et sur toute son chelle. Au tome VI
des _Manuscrits franais de la Bibliothque du Roi_, M. Paulin Paris
fait ressortir ces analogies.]

Ce petit _Adeis_ sur les bibliothques renferme plus d'une fine
remarque; tout en rangeant ses livres, Naud ne se fait faute djuger
les auteurs et les sujets. Il est dcidment injuste pour les romans,
qu'il estime une pure frivolit, comme si Rabelais et Cervantes
n'taient pas venus. Sur tout le reste, il se montre ouvert, quitable,
accueillant. Son esprit se dclare dans les motifs de ses choix; il veut
qu'on ait en chaque matire controverse le pour et le contre, afin
d'entendre toutes les parties [234]: ce sont des couples de lutteurs
enchans qu'on ne spare pas. Les hrtiques donc (moyennant quelques
prcautions de forme) s'avancent  distance respectueuse des orthodoxes.
A ct des anciens qu'il vnre, il n'oublie les novateurs qui le font
penser, qui lui suggrent toutes les conceptions imaginables, et surtout
lui tent _l'admiration, ce vrai signe de notre faiblesse_. Plus loin,
il s'lve contre les prventions et les exclusions en fait de livres,
comme si ce n'toit, dit-il, d'un homme sage et prudent de parler de
toutes choses avec indiffrence... Et  la fin il parvient  nous
glisser encore sa conclusion favorite,  savoir le bon droit des
Pyrrhoniens fond sur l'ignorance de tous les hommes. En tudiant
beaucoup un rudit qui, certes, a du rapport avec Naud, il m'a de plus
en plus sembl que M. Daunou tait l'hritier direct, le rdacteur
accompli (non inventeur), et en quelque sorte le _secrtaire_ posthume
du XVIIIe sicle. Eh bien! Naud peut tre dit non moins exactement le
_bibliothcaire_ du XVIe; il en recueille et en classe les livres, et,
en les rangeant, il se donne le spectacle de cette grande mle de
l'esprit humain. La reprise moderne des vieux systmes lui remet en
mmoire ces _deux cent quatre-vingts_ sectes de l'antiquit toutes
fondes sur la recherche et la dfinition du souverain Bien. Sa
philosophie de l'histoire est des plus simples, et n'en est peut-tre
pas moins vraie pour cela. A propos des trains et des vogues d'ides qui
se succdent depuis deux mille ans, vogue platonicienne, aristotlique,
scholastique, hrtique et de Renaissance, Naud se borne  remarquer
que le mme train de doctrine dure jusqu' ce que vienne un individu qui
lui _donne puissamment du coude_ et en installe un autre  la place.
Et c'est l'ordinaire des esprits, dit-il, de suivre ces _fougues_ et
changements divers, _comme le poisson fait la mare_. Aussi, quand la
mare se retire, il en reste quelques-uns sur la grve et des plus
beaux: les gens du rivage en font leur profit et les dpcent [235].

[Note 234: Bayle aussi avait pour maxime de _garder toujours une
oreille pour l'accus_.]

[Note 235: Il s'lve pourtant de ton en revenant sur ce sujet favori
des rvolutions d'ides, au chapitre VI de son _Addition  l'Histoire de
Louis XI_. Ayant recommenc  parler de _cette grande roue des sicles
qui fait paratre, mourir et renatre chacun  son tour sur le thtre
du monde_, si tant est que la terre ne tourne, dit-il (car il n'a garde
d'en tre tout  fait aussi sr que Copernic et Galile), au moins
faut-il avouer que non-seulement les cieux, mais toutes choses, se
virent et tournent  l'environ d'icelle. Et citant Velleius Paterculus,
lequel est avec Snque un vrai penseur moderne entre les anciens, il en
vient  admirer la conjonction merveilleuse qui se fait  de certains
moments, et la conspiration active de tous les esprits inventeurs et
producteurs clatant  la fois; mais cela ne dure que peu; la lumire,
si pleine tout  l'heure, ne tarde pas  plir, l'clipse recommence,
l'ternel conflit de la civilisation et de la barbarie se perptue:
c'est toujours Castor et Pollux qui reparaissent sur la terre l'un aprs
l'autre, ou plutt c'est Atre et Thyeste qui rgnent successivement
en frres peu amis. Et au nombre des causes de ces mystrieuses
vicissitudes, Naud ne craint pas de mettre la grande bont et
providence de Dieu, lequel, soigneux de toutes les parties de l'univers,
dpartit ainsi le don des arts et des sciences, aussi bien que
l'excellence des armes et tablissement des empires, ou en Asie, ou en
Europe, permettant la vertu et le vice, vaillance et lchet, sobrit
et dlices, savoir et ignorance, aller de pays en pays, et honorant ou
diffamant les peuples en diverses saisons; afin que chacun ait, part 
son tour au bonheur et malheur, et qu'aucun ne s'enorgueillisse par une
trop longue suite de grandeurs et prosprits. C'est l une belle page
et digne de Montaigne. (Voir aussi le dbut du chapitre IV des _Coups
d'tat_.)]

Lorsqu'on vendit, en 1657, la bibliothque de M. Morcau, l'ancien
professeur de Naud et de Guy Patin, ce dernier crivait  Spon: Ce qui
reste de la bibliothque de M. Morcau se vend  la foire, j'entends les
livres de philosophie, d'humanits et d'histoire. Il avoit fort peu de
thologie et hassoit toute controverse de religion; mme je l'ai mainte
fois vu se moquer de ceux qui s'en mettoient en peine. Je pense qu'il
tait de l'avis de M. Naud, qui se moquoit des uns et des autres, et
qui disoit qu'il falloit faire comme les Italiens, bonne mine sans
bruit, et prendre en ce cas-l pour devise:

    Intus ut libet, foris ut moris est.

Je prends acte  regret du fond des sentiments; mais on n'aurait
certainement pas trouv dans la bibliothque de Naud de ces lacunes qui
se notaient dans celle de M. Moreau. Il avait le bon esprit d'y mettre
mme ce qu'il n'aimait gure; l aussi il savait faire la part de la
coutume: Finalement, dit-il, il faut pratiquer en cette occasion
l'aphorisme d'Hippocrate qui nous avertit de donner quelque chose au
temps, au lieu et  la coutume, c'est--dire que certaine sorte de
livres ayant quelquefois le bruit et la vogue en un pays qui ne l'a pas
en d'autres, et au sicle prsent qui ne l'avoit pas au pass, il est
bien  propos de faire plus ample provision d'iceux que non pas des
autres, ou au moins d'en avoir une telle quantit qu'elle puisse
tmoigner que l'on s'accommode au temps et que l'on n'est pas ignorant
de la mode et de l'inclination des hommes. En cela Naud prparait
directement les matriaux de l'histoire littraire, telle que
l'entendait Bacon.

A un certain endroit o il indique les moyens d'agrandir et d'accrotre
les bibliothques, on sourit de voir le bon Naud conseiller  mots
couverts la ruse et le machiavlisme dont certains bibliophiles de tous
les temps ont su les secrets. Il ne craint pas d'allguer l'exemple de
la rpublique de Venise qui, pour empcher qu'on enlevt de Padoue la
fameuse bibliothque de Pinelli, la fit saisir au moment du dpart,
sous prtexte qu'il y avait dans les manuscrits du dfunt des copies
de certains papiers d'tat. C'est un petit avis que suggre Naud aux
magistrats et personnes en charge ayant bibliothques, pour en user 
l'occasion et faire main basse sur de bons morceaux; il a toujours eu un
faible pour les coups d'tat. Que nos bibliophiles, nos chercheurs de
vieux livres ou de manuscrits ne fassent pas trop les indigns;
car eux-mmes (je ne parle que de quelques-uns) se jouent encore,
m'assure-t-on, tous les tours possibles, rticences, supercheries entre
amis, que sais-je! C'tait de bonne guerre alors comme aujourd'hui [236].

[Note 236: Parmi les ruses les plus permises, il faut mettre celle que
raconte Rossi dans la lettre o il parle des acquisitions de Naud 
Rome en 1645. Naud entrait dans une boutique de libraire et demandait
le prix, non pas de tel ou tel volume, mais des masses entires et des
piles qu'il voyait entasses devant lui. Cette mthode inusite djouait
un peu le libraire, qui hsitait, qui lchait un mot: on marchandait.
Mais Naud, en pressant, en poussant, en harcelant, enveloppait si
bien son homme, qu'il obtenait de lui un prix dont ensuite l'honnte
marchand,  tte repose, ne manquait pas de se repentir; car il y
aurait eu souvent plus de profit pour lui  vendre ses volumes au poids
 l'picier ou  la marchande de beurre. Naud faisait un peu  sa
manire comme ces paysans bas-normands qui, dans les discussions
d'intrt,  force de bgayer, d'nonner, de faire le niais, vous
arrachent d'impatience la concession  laquelle ils visent. Il y a ruse
et stratagme  cela, il n'y a pas dol qualifi.]

Dans son enthousiasme et son culte pour la fondation dont il voudrait
doter la France, Naud n'a garde d'omettre les noms clbres qui ont
honor de tels tablissements chez les anciens. Parmi nos illustres
anctres les bibliothcaires (car je n'y veux reconnatre ni compter les
esclaves et les affranchis), il cite donc en premire ligne Dmtrius
de Phalere, Callimaque, ratosthne, Apollonius, Znodote, chez les
Ptolmes, pour la bibliothque d'Alexandrie; Vairon et Hygin  Rome,
pour la Palatine. Ainsi Varron et Dmtrius de Phalre, voil des
anctres. Il est vrai que la ralit du fait se peut contester  l'gard
de Dmtrius de Phalre, qui tait un bien grand seigneur pour cet
office; mais Callimaque, Apollonius, Varron et Gabriel Naud, cela,
suffit bien.--Je tire toutes ces drleries de son livre mme, duss-je
paratre de ceux un peu lgers dont il dit, non sans ddain, qu'ils ne
recherchent en tout que la fleur:

    Decerpunt flores et summa encumina captant.

Son _Addition  l'Histoire de Louis XI_ (1630) est le dernier ouvrage
qu'il publia avant son dpart pour l'Italie. Il y prlude d'instinct 
ses coups d'tat et  son prochain code de la science des princes par
la prdilection qu'il marque pour _le plus advis de nos rois_, pour
_l'Euclide et l'Archimde de la politique_, comme il le qualifie.
Voulant montrer que Louis XI n'tait pas du tout aussi ignorant qu'on
l'a prtendu et que l'a dit surtout le lger historien bel-esprit
Mathieu, il reprend le ct littraire de l'histoire de ce rgne; c'est
un prtexte pour lui d'y rattacher une foule de particularits sur les
livres, sur le prix qu'on y mettait dans les vieux temps, de raconter au
long la renaissance des lettres et de discuter  fond les origines de
l'imprimerie introduite en France prcisment sous Louis XI. Au nombre
des crits attribus  ce prince, il omet la part, si gracieuse pourtant
et si piquante, qui lui revient dans la composition des _Cent Nouvelles
nouvelles_, ce sur quoi nous insisterions de prfrence aujourd'hui.
Mais Naud, nous l'avons dit, ne faisait aucun cas des romans et contes
en langue vulgaire, et ne daignait s'enqurir de leur plus ou moins
d'agrment; s'il s'est montr quelque peu savant en us, 'a t par cet
endroit.

Il ne l'est pas du tout d'ailleurs dans le choix de la thse qu'il
entreprend ici de prouver. S'il veut que Louis XI ait t. un prince
plus lettr qu'on ne l'a dit, ce n'est pas qu'il attribue aux lettres
plus d'influence qu'il ne faut sur l'art de gouverner. Loin de l, il
pose tout d'abord la diffrence qu'il y a entre les lettrs d'ordinaires
_mlancoliques et songearts_, et les hommes d'action et de gouvernement
auxquels sont dvolues des qualits toutes contraires: _Paucis ad bonam
mentem opus est litteris_, rptait-il d'aprs Snque. Il ne faut pas
tant de lecture dans la pratique  un esprit bien fait; et il insiste
sur cette vrit de bon sens en homme d'esprit, tout  fait dgag du
mtier.

Son voyage d'Italie et le long sjour qu'il y ft achevrent vite de
l'aiguiser et de lui donner toute sa finesse morale. Ces douze annes,
depuis l'ge de trente jusqu' quarante-deux ans, lui mirent le cachet
dans toute son empreinte. Devenu l'un des domestiques, comme on disait,
du cardinal de Bagni, adopt dans la famille, il se consacra tout entier
 ses devoirs envers le noble patron,  l'agrment libral et studieux
de cette socit romaine qui savait l'apprcier  sa valeur. On tait
alors sous le pontificat d'Urbain VIII, de ce pote latin si lgant et
si fleuri, qui se souvenait volontiers de ses distiques mythologiques,
et qui continuait de les scander tout en tenant le gouvernail de la
barque de saint Pierre. Dans cette Rome des Barberins, Naud put se
croire d'abord transport au rgne de Lon X, d'un Lon X un peu affadi:
son got littraire ne sentait peut-tre pas assez la diffrence. Tous
ses crits de cette poque ne furent plus composs qu'en vue de quelque
circonstance particulire et en quelque sorte domestique; moins que
jamais le public apparut  sa pense, ce grand public prochain qui
allait tre le seul juge. Pour le cardinal, son matre, homme d'tat, il
composa son livre des _Coups d'tat_; pour son neveu, le comte Fabrice
de Guidi, il fit en latin le petit trait _de l'tude librale_, 
l'usage des jeunes gentilshommes; pour un autre neveu, le comte Louis,
le gros trait latin _sur l'tude militaire_,  l'usage des guerriers
instruits. Il dressait en mme temps pour leur pre, le marquis de
Montebello, une gnalogie et une histoire de cette famille des
Guidi-Bagni. Coeur dlicat sans doute et reconnaissant, on le voit
empress de payer sa bienvenue  chacun des membres; lui aussi il se
sent riche  sa manire, il veut rendre et donner. On peut souponner
de plus sans injure qu'tranger et ncessiteux, il n'tait pas fch
de recevoir. Je ne fais qu'indiquer d'autres opuscules latins, tous
galement de circonstance, ses cinq thses mdico-littraires, agrables
rminiscences du doctorat [237], espces d'trennes et de cartes de
visite qu'il envoyait  des amis anciens ou nouveaux; son trait _de la
Bibliographie politique_, adress au Pre Gaffarel, qui l'avait consult
sur ces sortes d'crits. De toutes ces productions de Naud composes
durant le sjour d'Italie et couves, pour ainsi dire, sous le manteau
et sous la pourpre, on ne lit plus maintenant, on ne cite plus gure 
l'occasion que ses _Coups d'tat_; et, par leur renom de machiavlisme,
ils ont presque entach sa mmoire.

[Note 237: Il alla, en 1633, prendre ses degrs  Padoue,  cause de
la charge de mdecin honoraire de Louis XIII que son cardinal lui avait
fait obtenir.]

Nous n'essayerons pas de le justifier plus qu'il ne convient. Naud
n'appartient en rien  cette cole de publicistes dj mancipe au XVIe
sicle, et qui deviendra la philosophique et la librale dans les ges
suivants. Sa politique,  lui, garde son arrire-pense mfiante
 travers tous les temps. A son arrive en Italie, il tait dj
foncirement de l'avis de Louis XI, et il admettait cet article unique
du symbole des gouvernants: _Qui nescit dissimulare nescit regnare_.
S'il y avait erreur de sa part  cela, comme il est biensant
aujourd'hui de le reconnatre, ce n'tait pas  la cour romaine qu'il
pouvait s'en gurir; ce n'tait point en quittant la France sous
Richelieu pour la retrouver bientt sous Mazarin. Naud se pique ds
l'abord de se bien sparer de ces auteurs qui, traitant de la politique,
ne mettent pas de fin  leurs beaux discours de _Religion, Justice,
Clmence, Libralit_; il laisse cette rhtorique  Balzac et consorts.
Pour lui, il tient  prouver aux habiles que, bien qu'homme d'tude, il
entend aussi le fin du jeu. Il commence par poser avec Charron que la
justice, vertu et probit du Souverain, chemine un peu autrement que
celle des particuliers. A-t-il tort de le prtendre? En exceptant
toujours le temps prsent, ce qui est d'une politesse rigoureuse, et en
ne considrant que l'ternelle histoire, qu'y voyons-nous? Un moderne
penseur l'a rpt, et il nous est impossible de le ddire: Ne mesurons
pas les hommes publics  l'aune des vertus prives; s'ils sont
vritablement grands, ils ont leur point de vue et leur rle  part: ils
font ce que d'autres ne feraient pas, ils maintiennent la socit. C'est
 l'abri de leurs qualits, de leurs dfauts, quelquefois mme, hlas!
de leurs forfaits que les hommes privs arrivent  exercer en paix
toutes leurs vertus. C'est peut-tre parce que Richelieu a fait tomber
la tte du duc de Montmorency, qu'il a t plus loisible  tel bon
bourgeois de vivre honnte homme en sa rue Saint-Denis. Comme fait, et
l'histoire en main, si l'on ose rflchir, on a peine  ne pas tirer
l'austre rsultat.

Naud, au premier chapitre de son livre, soutient, en s'appuyant de
l'autorit de Cardan et de Campanella, que, pour bien peindre un homme
ou pour bien traiter un sujet, il faut se transmuer dedans; et il cite
spirituellement l'exemple de Du Bartas, qui, pour faire sa fameuse
description du cheval, galopait et gambadait des heures entires dans sa
chambre, contrefaisant ainsi son objet. Je ne pousserai pas si loin, en
parlant de Naud, la transfusion et la mtamorphose, je serrerai de prs
mon auteur, sans pour cela m'y confondre ni l'approuver. Mais, puisque
l'occasion s'en prsente, j'userai du droit de simple moraliste pour
noncer ce que je crois vrai, duss-je par l sembler contredire
l'talage vertueux et philanthropique des acteurs intresss, ou la
simplicit bienheureuse et perptuellement adolescente de quelques
optimistes de talent.

Telle philosophie, telle politique, ou, pour parler plus exactement,
telle morale, telle politique. La politique n'est que l'art de mener
les hommes, et cet art dpend de l'ide qu'on se fait d'eux. La
Rochefoucauld donne la main  Machiavel. Jeune, d'ordinaire on estime
l'humanit en masse, et l'on est plutt de la politique librale. Plus
tard, on arrive  mieux connatre,  ce qu'on croit, c'est--dire trop
souvent  moins estimer les hommes; et si l'on est consquent, on
incline alors pour la politique svre. Mais cette svrit, fruit
amer de l'exprience humaine, n'admet pas ncessairement la fraude et
n'exclut pas la justice; et j'aime  penser toujours, malgr la raret
du fait, que la volont ferme du bien, une sagacit pntrante jointe 
l'absence de toute imposture, une quit inexorable, seraient encore les
voies les plus sres de gouverner, de tenir le pouvoir,--de le tenir, il
est vrai, non pas de le gagner ni de l'obtenir.

Naud n'en demandait pas tant aux souverains de son temps, et, dans
cette chambre close du cardinal de Bagni, il n'est plus que de la
religion de Louis XI, de Philippe de Macdoine, ou du vieil et perfide
Ulysse; il cite  propos Tibre. Il donne la recette de ce qu'il croit
permis au besoin, assassinat, empoisonnement, massacre; il divise et
subdivise le tout avec un sang-froid inimaginable. Les conseils de
modration qu'il y mle ne font que mieux ressortir l'immoral du fond;
on croirait par moments qu'il se joue: c'est comme un chirurgien curieux
qui assemble des exemples de tous les jolis cas, ou comme un chimiste
amateur qui tiquette avec complaisance tous ses poisons, en inscrivant
sur chacun la dose indispensable et suffisante. Ce qui se dirait  peine
dans quelque hardi colloque  voix basse et dans quelque dbauche de
cabinet entre un Borgia et son conclaviste, il le rdige et l'crit[238].
Son apologie de la Saint-Barthlemy (au chap. III) est trop connue et
rsume le reste. Si, dans la faon dont il la prsente, il se trouve
historiquement quelques points de vrit incontestables, ils ne
rachtent en rien l'horreur de l'action ni l'odieux du rcit. Ce n'est
point quand le sang coule  flots que l'historien doit faire parade
d'essuyer et de braquer si posment sa lunette. Lui aussi, il lui
convient d'tre entran par le sentiment d'humanit et de se faire
peuple un jour. Guy Patin ne trouvait, pour excuser son ami sur ce
mfait, que l'influence du lieu o il crivait alors. Lorsqu'on entre au
Vatican, qu'aperoit-on en effet ds la grande salle d'antichambre? La
Saint-Barthlemy peinte et Coligny immol.

[Note 238: On lit, il est vrai, dans la prface de la premire
dition, que le livre n'est imprim qu' _douze_ exemplaires. Passe
encore, cela ne sortait pas de la confidence. Mais bientt il en courut
plus de cent. Telle est l'inconsquence toujours: on n'crit pas pour le
public, et on imprime pour lui.]

Et en cette opinion extrme, n'admirez-vous pas comme Naud et de
Maistre se rencontrent? le grand croyant et le grand sceptique! c'est le
cercle ordinaire, le mange de l'esprit humain.

Disons-le bien vite, en ceci Naud, encore plus que de Maistre, se
calomniait: cet apologiste de la Saint-Barthlmy est le mme qui,
 Rome, se montra si bon, si humain, si chaleureux pour Campanella
perscut. Aprs vingt-sept ans de prison, ce dominicain philosophe
venait d'tre rendu  la libert par la bont d'Urbain VIII. Naud avait
toujours admir et vnr Campanella _(ardentis penitus et portentosi
vir ingenii,_ comme il l'appelle sans cesse), Campanella novateur
et investigateur en toutes choses, en philosophie, en ordre social,
conspirateur et chef de parti un moment[239], et qui du fond d'un cachot
obscur retraait et rvait sa _Cit du Soleil_. Pour clbrer cette
dlivrance toute rcente encore, Naud adressa, en 1632, au pape Urbain
VIII, un pangyrique latin imit de ceux des anciens rhteurs, Thmiste,
Eumne. On sent,  ses frais inaccoutums d'loquence, qu'il parle au
pontife lettr, au pote disert,  l'_Urbanit mme_ (il fait le jeu de
mots),  celui qui, suivant son expression, a _moissonn tout le Pinde,
butin tout l'Hymette_, et _bu toute l'Aganippe_. Ce ne sont que fleurs
et qu'encens, ce n'est, que sucre, que miel et que rose. Le style latin
de Naud laissa toujours  dsirer pour la vraie lgance. Mais cette
assez mauvaise prose potique, cette flatterie plus que franaise,
cette reconnaissance trop italienne, tous ces dfauts du pangyrique
composent, dans le cas prsent, une trs belle et trs noble action, 
savoir la dfense et l'apologie, aux pieds du Saint-Sige, de la science
et de la philosophie, hier encore perscutes[240].

[Note 239: Et lorsque Campanella eut dessein de se faire roi de la
Haute-Calabre, il choisit trs  propos pour compagnon de son entreprise
un frre Denys Pontius, qui s'tait acquis la rputation du plus
loquent et du plus persuasif homme qui ft de son temps... etc.
(Naud, _Coups d'tat_, chap. IV.)]

[Note 240: Voir, dans les lettres latines de Naud, la 31e 
Campanella, et la ddicace reconnaissante que celui-ci lit  Naud de
son petit trait _de Libris propriis et recta Ratione studendi_.--Osons
dire toute la vrit. Il existe, au tome X de la Correspondance
manuscrite de Peiresc (Bibliothque du Roi), une lettre de Naud qui
semble donner un bien triste dmenti  ces tmoignages publics,  cet
change de bons offices et de magnifiques dmonstrations entre lui et
Campanella. Il parat que ce dernier, aprs sa sortie de Rome et son
arrive en France, s'tait _licenci_ sur le compte de Naud en je ne
sais quelles paroles et imputations qui pouvaient avoir de la gravit.
La lettre de Naud  Peiresc, date de Rite, 30 juin 1636, nous montre
plus que nous ne voudrions l'irritation de l'offens et son jugement
secret sur l'homme qu'il avait tant admir et clbr publiquement. On
y a l'envers complet de tout  l'heure. Campanella y est tax
d'ingratitude, de lgret, de charlatanisme effront et d'insupportable
orgueil; ce sont les inconvnients de plus d'un grand esprit, et on en
a connu de tout temps qui avaient peu  faire pour tomber dans ces
dfauts-l. Naud, qui n'avait admir qu'une seule fois avec cette
ferveur, et qui s'en trouvait dupe, jura sans doute qu'on ne l'y
reprendrait plus. Il faut toutefois qu'il soit revenu  des sentiments
plus favorables  son ancien ami, puisqu'il ne fit imprimer le
Pangyrique dont nous avons parl qu'en 1644, pour prter hautement
secours  la mmoire de Campanella mort _beatissimis Thomae Campanellae
Manibus_, contre de certaines calomnies dont elle venait d'tre l'objet.
Le Pangyrique imprim et la lettre manuscrite n'en font pas moins
le plus sanglant contraste, et donnent une rude leon au biographe
littraire qui se lierait avec candeur  ce qu'on imprime. (Voir
l'_Appendice_  la tin du prsent volume.)]

Parmi les singularits de ce trait sur les _Coups d'tat_, on a
remarqu qu'il commence par _Mais_, comme le _Moyen de Parvenir_
commence par _Car_. Naud faisait nargue  la rhtorique ds le premier
mot.

Parmi les opinions particulires qui ne font faute, est celle qui range
dans les inventions des coups d'tat la venue de la Pucelle d'Orlans,
laquelle, ajoute Naud en passant, ne fut brle qu'en effigie. Il ne
daigne pas s'expliquer davantage. Guy Patin va plus loin et nous dit
que, loin d'tre brle, elle se maria et eut des enfants [241]. Naud se
complaisait un peu  ces sortes d'opinions paradoxales, et il admettait
trs-aisment la mystification du vulgaire en histoire. Il aurait cru
volontiers au mariage secret de Bossuet comme il croyait au brlement
postiche de la Pucelle. C'est l un faible dans cet esprit si sain. A
force de chercher finesse, on s'abuse aussi.

[Note 241: Voir sur cette version le Mercure galant de novembre 1683.]

Qui peut savoir et dire ce qu'arrive  penser sur toute question
fondamentale un homme de quarante ans, prudent, et qui vit dans un
sicle et dans une socit o tout fait une loi de cette prudence?
Naud n'oubliait jamais cette pense en lisant l'histoire; il en faisait
surtout l'application aux grands esprits cultivs depuis la renaissance
des lettres, et ce qu'il avait en Italie sous les yeux l'y confirmait.
Dans cette familiarit du cardinal de Bagni et des Barberins, il dut
tre de ceux qui trouvent, aprs tout, que c'et t un bel idal
que d'tre cardinal romain dans le vrai temps. Lui qui n'tait pas
philosophe ni protestant  demi, il jugeait qu'il y avait plus de place
encore pour des opinions quelconques sous la noble pourpre flottante
de ses patrons que sous l'habit noir serr du ministre; mais c'tait 
condition toujours de n'en rien laisser passer[242]. Il revint d'Italie
avec ce pli romain trs-marqu. Ses amis, au retour, s'aperurent d'un
changement en lui. Tout en restant bon et simple d'ailleurs, sa prudence
s'tait fort raffine. Dans l'habitude de la vie, il ne se confiait 
personne,-- personne, hormis  M. Moreau et  moi, nous dit Guy Patin;
et quand il avoit reconnu la moindre chose dans quelqu'un, il n'en
revenoit jamais: sentiment qu'il avoit pris des Italiens.

[Note 242: Dans une page du _Mascurat_ (190), on voit trop bien en
quel sens Naud est catholique et soumis  l'glise; c'est de la mme
manire et dans le mme esprit que Montaigne se dclarait contre les
huguenots lorsqu'ils interprtaient les critures. La raison qu'allgue
Naud est un petit croc-en-jambe au fond. Mascurat rpond  Saint-Ange,
qui vient d'exprimer la conviction nave qu'aucune doctrine pernicieuse
ne saurait se fonder sur la Sainte-criture: Si tu ajoutes _bien
entendue_, dit Mascurat, je suis de ton ct; mais,  faute de suivre
l'interprtation que la seule glise catholique donne  ces Livres
sacrs, ils sont bien souvent causs de beaucoup de dsordres, tant es
moeurs  cause du livre des Rois et autres pices du Vieil Testament,
qu'en la doctrine, laquelle est bien embrouille dans le Nouveau et
par les ptres de saint Paul principalement: _Mare enim est Scriptura
divina, habens in se sensus profundos et altitudinem tudinem
propheticorum enigmatum_, comme disoit saint Ambroise... Quand
j'entends un sceptique, citer si respectueusement un grand saint, je me
dis qu'il y a anguille sous roche.]

La mort trop prompte du cardinal de Bagni, en juillet 1641, laissa
Naud au dpourvu et comme naufrag sur le rivage. Le cardinal
Antoine Barberin le prit alors  son service et le recueillit avec un
empressement affectueux. L'toile de Naud le voua toute sa vie
aux minentissimes. Rappel l'anne suivante en France pour tre
bibliothcaire du Cardinal-ministre, il ne quitta Rome que combl des
bienfaits de son dernier patron. Pourtant il semble que cette perte
inopine du cardinal de Bagni ait laiss des traces dans son humeur. Il
considra ds lors sa fortune comme un peu manque; il reconnut qu'aprs
avoir tant us de lui, de sa science et de ses services, on ne lui avait
mnag aucun sort pour l'avenir; il en devint dispos  se plaindre
quelquefois de la destine plus qu'il n'avait coutume de faire
auparavant [243]. Nous le rencontrons frquemment les annes suivantes
dans les lettres de Guy Patin, et c'est  cette date seulement que la
petite socit de Gentilly commence. Mais,  travers ses relations
resserres avec ses amis de France, Naud, tout occup de former la
bibliothque du cardinal Mazarin, s'absentait encore pour de longs
et nombreux voyages en Flandre, en Suisse, en Italie de nouveau, en
Allemagne, rapportant de chaque tourne des milliers de volumes et
des voitures tout entires. Il nous a donn le bulletin de ses doctes
caravanes dans le _Mascurat_ [244]. Enfin, au commencement de 1647, il
n'eut plus qu' coordonner son immense butin,  organiser en quelque
sorte sa conqute. 'allait tre un beau jour pour lui, le plus beau
jour de sa vie, que celui o la publicit de cet tablissement unique
et t complte [245]; dj la porte particulire  l'usage des savants
tait pratique sur la rue; dj l'inscription latine destine  figurer
au-dessus, et qui devait dire  tous les passants (aux passants qui
savaient le latin) d'entrer librement, se gravait sur le marbre noir en
lettres d'or; Naud touchait  l'accomplissement du rve et du labeur de
toute sa vie. C'est  ce moment prcis que se rapporte la lettre souvent
cite de Guy Patin (27 aot 1648) [246]: M. Naud, bibliothcaire de M.
le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi comme il est le mien,
nous a engags pour dimanche prochain  aller souper et coucher nous
trois en sa maison de Gentilly,  la charge que nous ne serons que nous
trois et que nous y ferons la dbauche: mais Dieu sait quelle dbauche!
M. Naud ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais got vin. M.
Gassendi est si dlicat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine que son
corps brleroit s'il en avoit bu. C'est pourquoi je puis bien dire de
l'un et de l'autre ce vers d'Ovide:

Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis [247].

Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'criture de ces deux
grands hommes, j'en bois fort peu; et nanmoins ce sera une dbauche,
mais philosophique, et peut-tre quelque chose davantage, pour tre tous
trois guris du loup-garou et du mal des scrupules, qui est le tyran des
consciences. Nous irons peut-tre jusque fort prs du sanctuaire...
Naud clbrait  sa manire, dans cette petite orgie de Gentilly, _sub
rosa_, la prochaine ddicace de ce temple de Minerve et des Muses dont
il tenait les clefs, quand, le lendemain ou le jour mme de la fte, la
Fronde clata [248]. Ainsi vont les projets humains sous l'oeil d'en haut
ou sous le je ne sais quoi qui les djoue. L'inscription en resta l, et
le public aussi. A la seconde Fronde, ce fut bien autre chose, et, le 29
dcembre 165l, le parlement rendit l'arrt de vandalisme qui ordonnait
la vente de la _bibliothque_ et des meubles du cardinal. Mais
n'anticipons pas. Quand Naud vit la Fronde, il put tre afflig, il
n'en fut point surpris. Il avait de longue main, dans ses _Rose-Croix_,
compt sur la badauderie des Franais; dans ses _Coups d'tat_, s'il
nous en souvient (chap. iv), il avait peint la populace en traits
nergiques et mprisants, que l'meute prsente semblait faite exprs
pour vrifier. Si tout s'tait born  cette premire Fronde, il y
aurait eu plutt encore de quoi s'en gaudir entre amis.

[Note 243: Une lettre de lui  Peiresc, du 20 juillet 1634
(_Correspondance de Peiresc_, tome X, manuscrits de la Bibliothque du
Roi), nous trahit le secret de toutes les dmarches, sollicitations et
suppliques trop peu dignes auxquelles la ncessit et la peur de manquer
poussaient Naud en terre trangre: il subit l'air du pays.]

[Note 244: Page 254.]

[Note 245: Une sorte de publicit existait ds les annes prcdentes:
la bibliothque s'ouvrait tous les jeudis aux savants qui se
prsentaient: il y en avait quelquefois de quatre-vingts  cent qui y
tudiaient ensemble (_Mscurat_, page 244).--Voir aussi, dans les Lettres
latines de Roland Des Marels, la 31e du livre II; il y remercie Naud en
souvenir de quelque sance.]

[Note 246: _Lettres choisies_ de Guy Palin, tome I, page 35.]

[Note 247: Autre tmoignage: Naud toit d'une vie sobre et chaste;
il eut aversion de tout temps pour les assaisonnements de viandes et
les recherches de table; en fait de fruits, il ne mangeoit que des
chtaignes et des noisettes. Il toit de taille leve, de corps allgre
et dispos. (Voir l'loge latin de Naud, par Pierre Hall.)]

[Note 248: Les barricades sont, prcisment de la mme date que la
lettre de Guy Patin jour pour jour, 27 aot.]

L'intervalle des deux Frondes fut un assez bon temps pour Naud; il y
composa (1649) son ouvrage le plus intressant, le plus original et le
plus durable: _Jugement de tout ce qui a t imprim contre le cardinal
Mazarin, depuis le sixime janvier jusques  la Dclaration du premier
avril mil six cens quarante-neuf_, ou plus brivement le _Mascurat_.
C'est un dialogue entre deux imprimeurs et colporteurs de mazarinades,
Mascurat et Saint-Ange. Sous ce couvert, il y dfend chaudement et
finement le cardinal son matre, et montre la sottise de tant de propos
populaires qui se dbitaient  son sujet; puis, chemin faisant, il y
parle de tout. La bonne dition du Mascurat, la seconde, est un gros
in-4 de 718 pages. Le livre fait encore aujourd'hui les dlices de bien
des rudits friands; Charles Nodier, dit-on, le relit ou du moins le
refeuillette une fois chaque anne. M. Bazin, l'historien de la France
sous Mazarin, en a beaucoup profit dans son spirituel rcit. Naud,
si enfoui par le reste de ses oeuvres, garde du moins, par celle-ci,
l'honneur d'avoir apport une pice indispensable et du meilleur aloi
dans un grand procs historique: son nom a dsormais une place assure
en tout tableau fidle de ce temps-l. Je voudrais pouvoir donner ide
du _Mascurat_  des lecteurs gens du monde, et j'en dsespre. Dans ce
style rest franc gaulois et gorg de latin, il trouve moyen de tout
fourrer, de tout dire; je ne sais vraiment ce qu'on n'y trouverait pas.
Il y a des tirades et enfilades de curiosits et de documents  tout
propos, des kyrielles  la Rabelais, o le bibliographe se joue et met
les sries de son catalogue en branle, ici sur tous les novateurs et
faiseurs d'utopies (pages 92 et 697), l sur les femmes savantes (p.
81); plus loin, sur les bibliothques publiques (p. 242); ailleurs, sur
tous les imprimeurs savants qui ont honor la presse (p. 691);  un
autre endroit, sur toutes les acadmies d'Italie (p. 139, 147), que
sais-je[249]? Pour qui aurait un trait  crire sur l'un quelconque de
ces sujets, le _Mascurat_ fournirait tout aussitt la matire d'une
petite prface des plus rudites; c'est une mine  fouiller; c'est, pour
parler le langage du lieu, une marmite immense d'o, en plongeant au
hasard, l'on rapporte toujours quelque fin morceau.

[Note 249: Et encore (page 370) il enfile toutes sortes d'historiettes
sur des rponses faites par bvue, et se moque en mme temps de la
rhtorique; il y trouve son double compte d'enfileur de rogatons rudits
et de moqueur des tours oratoires.--Il ne trouve pas moins son double
compte de fureteur historique et de dfenseur du Mazarin, lorsqu'il
se donne (page 266) le malin plaisir d'numrer tous les profits et
pots-de-vin de l'intgre Sully, lequel tira _trois cens mille livres_
pour la dmission, de sa charge des Finances et de la Bastille;
_soixante mille_ pour celle de la Compagnie de la Reine-Mre; _cinquante
mille_ pour celle de Surintendant des Btiments; _deux cens mille_ pour
le Gouvernement de Poitou; _cent cinquante mille_ pour la charge de
Grand-Voyer, et _deux cens cinquante mille_ pour rcompense ou plutt
_courretage_ de beaucoup de bnfices donns  sa recommandation. Et le
fin Naud part de l pour opposer le _dsintressement_ du Mazarin; mais
il tenait encore plus, je le crains bien,  ce qu'il avait lch en
passant contre cette renomme populaire de Sully.]

La scne se passe au cabaret; on y boit  mme des pots, on y mange des
harengs _saurets_, tout s'en ressent. On a remarqu que la plaisanterie
d'une nation ressemble (rgle gnrale)  son mets ou  sa boisson
favorite. On n'a donc ici ni le _pudding_ de Swift, ni le Champagne
ou le moka de Voltaire. Le _Mascurat_ de Naud, c'est une espce de
salmigondis pais et noir, un vrai fricot comme nos aeux l'aimaient, o
il y a bien du fin lard et des petits pois. On y lit (p. 231) une
grande discussion sur la posie macaronique; ce livre est une espce de
macarone aussi.

Au commencement du _Mascurat_ il n'est pas huit heures et demie du matin
(page 13): les deux compagnons entrent au cabaret et s'attablent pour
discourir  l'aise _a mane ad vesperam_ (p. 38). A la page 322, on les
voit qui dnent. Page 349, Saint-Ange frappe pour demander  boire. Page
379, il continue de mcher et de boire. Page 385, il est question
de plat qui se refroidit. Page 386, Mascurat s'absente un bon quart
d'heure, ou une _bonne heure_, dit Saint-Ange qui l'attend. C'en est
assez pour donner ide de la composition trange de cet autre _Neveu de
Rameau_. A travers ces divers incidents de la journe, le dialogue dure
toujours.

Le caractre de Saint-Ange, c'est le gros bon sens, prs de Mascurat
qui reprsente l'rudit rus: Tu m'emportes, lui dit  certain
moment Saint-Ange, comme l'aigle fait la tortue, hors de mon lment;
revenons... Et plus loin, lorsque Mascurat lui numre complaisamment
les grands gnies de premire classe, les _douze preux de pdanterie_:
Archimde, Aristote, Euclide, Scot (Duns), Calculator, etc. (je fais
grce des autres), le matois Saint-Ange rpond: Tu m'endors quand tu
me parles de tous ces auteurs-l que je ne connois point; il y avoit
l'autre jour un homme bien sens, chez Blaise, qui n'y faisoit pas tant
de finesse; car il disoit que _la Sagesse_ de Charron et _la Rpublique_
de Bodin toient les meilleurs livres du monde, et sa raison toit que
le premier enseigne  se bien gouverner soi-mme, et le second  bien
gouverner les autres... Ce discours,  te dire vrai, me tient lieu
de dmonstration et me persuade bien davantage que ne font tous les
mathmaticiens et philosophes; mais tu as l'esprit si sublime que tu
voudrois toujours tre avec les auteurs de la premire classe. Pour moi,
je me tiens aux mdiocres, c'est--dire  ceux que tu appelles honntes
gens et bons esprits. Naud, en crivant cette charmante page, ne
comprenait-il donc pas que le nombre de ces honntes gens et de ces bons
esprits vulgaires  la Saint-Ange allait augmenter assez pour faire un
public qui ne serait plus la populace? Le tiers tat de Sieys tait au
bout, notre classe moyenne.

Si Naud ne comptait pas assez sur ce prochain monde des bons esprits,
il semble avoir encore moins souponn qu'une autre portion plus
dlicate s'y introduirait, et que l'heure approchait o il faudrait
crire en franais pour tre lu mme des femmes. Chez Naud, les femmes
n'entrent pas; latin  part, il y a des grossirets.

La finesse d'ailleurs, la raillerie couverte, la sournoiserie mme de
l'auteur entre ces deux bons compres, Saint-Ange et Mascurat, va aussi
loin qu'on peut supposer. Je veux trahir et prendre sur le fait sa
mthode habituelle. A un endroit, par exemple, il numre au long
les acadmies d'Italie; rien de plus intressant pour les esprits
acadmiques; on croirait,  la complaisance du dtail, que Naud admire,
qu'il se prend; pas du tout. Prenez garde: voil qu' la fin, citant
Ptrone sur les dclamateurs, il montre que ces faons pompeuses
d'exercice littraire ne servent au fond de rien, que les vrais grands
crivains sont de date antrieure, que _les bons esprits vont  ces
nouvelles Acadmies comme les belles femmes au bal, c'est--dire sans en
chercher autre profit que d'y passer_ _le temps agrablement et de s'y
faire voir et admirer_.--Sur quoi Saint-Ange, un peu surpris du revers,
dit  Muscurat: Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le
pot au lait soit plein pour le renverser[250]... Voil, en bon franais,
la mthode de Gabriel Naud et des grands sceptiques.

[Note 250: Page 152.]

En matire religieuse, il ne procde pas autrement, et c'est ici que
le mot de _sournoiserie_ s'applique  merveille. Ainsi,  propos
de l'_Alcoran_, dont les paroles, dit Mascurat (page 345), sont
_trs-belles et bonnes_, quoique la doctrine en soit fort mauvaise,
Saint-Ange se rcrie, et Mascurat rpond entre autres choses: ... Joint
aussi qu'il est hors le pouvoir d'un homme, tant habile qu'il soit, de
connotre quelle est la religion des Turcs, soit pour la foi ou les
crmonies, par la seule lecture de l'_Alcoran_; tout de mme, SANS
COMPARAISON TOUTEFOIS, qu'un homme qui n'auroit lu que le _Nouveau
Testament_, ne pourroit jamais connotre le dtail de la religion
catholique, vu qu'elle consiste en diverses rgles, crmonies,
tablissements, institutions, traditions et autres choses semblables que
les papes et les conciles ont tablies de temps en temps, et _pices
aprs autres_, conformment  la doctrine contenue _implicit_ ou
_explicit_ dans ledit livre. On a le venin.

J'aime mieux citer une belle page philosophique, et mme religieuse  la
bien prendre, qui rentre dans une pense souvent exprime par lui. Il
s'agit de je ne sais quel conseil (page 229) dont Saint-Ange croit que
les politiques d'alors pourraient tirer grand profit; Mascurat rpond:
Quand ils le feroient, Saint-Ange, ils ne russiroient pas mieux au
gouvernement des tats et empires que les plus doctes mdecins font 
celui des malades; car il faut ncessairement que les uns et les autres
prennent fin, tantt d'une faon et tantt de l'autre: _Quotidie aliquid
in tam magno orbe mutatur, nova urbium fundamenta jaciuntur, nova
gentium nomina, extinctis nominibus prioribus aut in accessionem
validioris conversis, oriuntur_ (chaque jour quelque changement s'opre
en ce vaste univers; on jette les fondations de villes nouvelles; de
nouvelles nations s'lvent sur la ruine des anciennes dont le nom
s'teint ou va se perdre dans la gloire d'un tat plus puissant). Je ne
dis pas toutefois qu'un peu de rgime ne fasse grand bien, et que tant
de livres qu'crivent tous les jours les mdecins _de vita proroganda_
soient inutiles; mais aussi en faut-il demeurer dans leurs termes, et ne
pas attendre des remdes l'ternit que Dieu seul s'est rserve.--Et
dans les _Coups d'tat_ (chap. IV) il avait dit: Il ne faut donc pas
croupir dans l'erreur de ces foibles esprits qui s'imaginent que Rome
sera toujours le sige des saints Pres, et Paris celui des rois de
France. Je trouve que, de nos jours, les sages eux-mmes ne sont pas
assez persuads que de tels changements restent toujours possibles, et
l'on met volontiers en avant un axiome de nouvelle formation, bien plus
flatteur, qui est que _les nations ne meurent pas_.

Je ne pousserai pas plus loin ce qui aussi bien n'aurait aucun terme,
car il faudrait extraire  satit, sans pouvoir jamais analyser. La
conclusion du _Mascurat_ est spirituelle et va au-devant des objections
d'invraisemblance.--Saint-Ange: Tu me dis de si belles choses, que, si
elles toient imprimes, on ne s'imagineroit jamais qu'elles vinssent
du cabaret ni qu'elles eussent t dites par deux libraires ou
imprimeurs... Et Mascurat rpond en citant des exemples de l'antiquit:
... Au contraire, je vois dans Plutarque et Athne que les plus doctes
de ce temps-l tenoient des propos aussi srieux entre la poire et le
fromage et ayant le verre  la main, comme nous l'avons maintenant, que
tous les Acadmistes de Cicron en ses plus dlicieuses vignes, _in
Tusculano, in Cumano, in Arpinati_. Il continue, selon son usage,
d'puiser tous les exemples de dialogues anciens qui se tiennent, tantt
au milieu des rues, comme le _Gorgias_, tantt dans une maison du Pire,
comme la _Rpublique_, ou bien encore sous le portique du temple de
Jupiter ou aux bords de l'Ilissus. De l  un cabaret de la Cit
videmment il n'y a qu'un pas. Et sur ce que ce sont deux imprimeurs qui
ont dit ces belles choses, Mascurat, qui a voyag, cite l'exemple des
savetiers italiens dont la politique est encore plus raffine que celle
des imprimeurs de ce pays-ci: Finalement, ajoute-t-il, pourquoi trouver
trange que nous ayons dit tant de choses en un jour, puisque nous
voyons tant de tragdies nous reprsenter en pareil espace de temps
des histoires que l'on ne jugeroit jamais,  cause d'une infinit
de rencontres et d'incidents, avoir t faites dans l'espace de
vingt-quatre heures... Et puis, si le _Time_, le _Gorgias_, le _Phdon_
et les dialogues _de Republica_ et _de Legibus_ de Platon, quoiqu'ils
soient bien plus longs que les ntres, ont bien t faits en un jour...,
pourquoi ne voudra-t-on pas que nous ayons dit, depuis cinq heures du
matin jusques  sept heures du soir, ce que, s'il toit imprim, il ne
faudroit gure davantage de temps pour lire?... Il en faut un peu plus,
quoi qu'il en dise; et, avec notre dose d'attention d'aujourd'hui, ne
vient pas  bout qui veut de ce gros in-4 immense. C'est pourquoi nous
y avons tant insist.[251]

[Note 251: M. Artaud, dans son ouvrage sur _Machiavel_ (tome II,
pages 336-350), cite un ouvrage manuscrit franais qui est une apologie
remarquable de l'illustre Florentin, et il se dit tent de l'attribuer
 Gabriel Naud. Mais, sans parler des autres objections, comme cette
apologie ne put tre compose que vers ou aprs 1649, Naud eut bien
assez  faire, en ces annes, avec son _Mascurat_ d'abord, puis avec les
tracas et calamits qui vont l'envahir, pour qu'on ne puisse lui imputer
un travail dont on ne verrait d'ailleurs pas le but sous sa plume.]

La seconde Fronde vint renverser encore une fois la fortune de Naud
et lui porter au coeur le coup le plus sensible, celui qu'un pre et
prouv de la perte d'une fille unique, dj nubile et passionnment
chrie. L'arrt du parlement de Paris qui ordonnait la vente de la
bibliothque du cardinal lui arracha un cri de douleur et presque
d'loquence. Dans un _Advis_ imprim (1651)  l'adresse de _nos
Seigneurs du Parlement_, il exhale les sentiments dont il est plein:
.....Et pour moi qui la chrissois comme l'oeuvre de mes mains et le
miracle de ma vie, je vous avoue ingnuement que, depuis ce coup de
foudre lanc du ciel de votre justice sur une pice si rare, si belle et
si excellente, et que j'avois par mes veilles et mes labeurs rduite 
une telle perfection que l'on ne pouvoit pas moralement en dsirer une
plus grande, j'ai t tellement interdit et tonn, que si la mme cause
qui fit parler autrefois le fils de Crsus, quoique muet de sa nature,
ne me dlioit maintenant la langue pour jeter ces derniers accents au
trpas de cette mienne fille, comme celui-l faisoit au dangereux tat
o se trouvoit son pre, je serois demeur muet ternellement. Et,
en effet, messieurs, comme ce bon fils sauva la vie  son pre en le
faisant connoitre pour ce qu'il toit, pourquoi ne puis-je pas me
promettre que votre bienveillance et votre justice ordinaire sauveront
la vie a cette fille, ou, pour mieux dire,  cette fameuse bibliothque,
quand je vous aurai dit, pour vous reprsenter en peu de mots l'abrg
de ses perfections, que c'est la plus belle et la mieux fournie de
toutes les bibliothques qui ont jamais t au monde et qui pourront, si
l'affection ne me trompe bien fort, y tre  l'avenir.--Et il finit en
rptant les vers attribus  Auguste, lorsque celui-ci dcida de casser
le testament de Virgile plutt que d'anantir l'_Enide_:

  .... Frangatur potius legum veneranda potestas
  Quam tot congestos noctesque diesque labores
  Hauserit una dies, _supremaque jussa Senatus_!

La vente se fit pourtant, bien qu'avec de certains accommodements
peut-tre. Naud en racheta pour sa part tous les livres de mdecine,
et il parat qu'il y eut des prte-noms du cardinal qui en sauvrent
d'autres sries tout entires. Du moins M. Petit-Radel a beaucoup
insist sur ces rachats concerts qu'il dmontre avec chaleur, comme si
son amour-propre d'administrateur et d'hritier y tait intress. Quoi
qu'il en soit, le coup tait port pour l'auteur mme; l'intgrit et
l'honneur de l'oeuvre unique avaient pri. On vend toujours ici la
bibliothque de ce rouge tyran, crit Guy Patin (30 janvier 1652); seize
mille volumes en sont dj sortis; il n'en reste plus que vingt-quatre
mille. Tout Paris y va comme  la procession: j'ai si peu de loisir que
je n'y puis aller, joint que le bibliothcaire qui l'avoit dresse,
mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher, que je ne puis voir cette
dissolution et destruction..... Il fallait que Guy Patin aimt bien
fort Naud pour s'attendrir  l'endroit d'une disgrce arrive au
Mazarin.

Un malheur ne vient jamais seul; Naud en eut un autre en ces annes.
tant autrefois  Rome, il avait t consult et avait donn son avis
sur des manuscrits de l'_Imitation de Jsus-Christ_ que les bndictins
revendiquaient pour un moine de leur Ordre, _Gersen_; il n'tait pas
de leur avis, et avait jug les manuscrits quelque peu falsifis. Son
tmoignage en resta l et sommeilla quelque temps. Mais bientt les
chanoines rguliers de Saint-Augustin, qui revendiquaient l'_Imitation_
pour _Akempis_, c'est--dire pour leur saint, comme les bndictins
pour le leur, introduisirent l'autorit, et l'acte de Naud dans la
discussion. Il y intervint lui-mme par de nouveaux crits publics.
Courier, avec son fameux pt sur le manuscrit de Longus, sut ce que
c'est que d'avoir affaire  des pdants antiquaires et chambellans;
Naud, si prudent, si modr, apprit bientt  ses dpens ce que c'est
que d'avoir affaire  des pdants, de plus thologiens, surtout  un
Ordre tout entier et  des moines. Quand on est sage, rgle gnrale, il
ne faut jamais se mettre sans ncessit telles gens  robe noire  ses
trousses. Si je l'osais, j'en donnerais le conseil mme aujourd'hui
encore  mes brillants amis. Du temps de Naud, on en vint d'emble aux
injures. Il y avait ds lors un Dom Robert Quatremaire (notait-il pas de
la famille de M. Etienne Quatremre?) qui en disait. Naud eut le tort
d'y cder et d'y rpondre. Tout cela se passait  propos du plus clment
et du plus misricordieux des livres, autour de l'_Imitation_. Ajoutez
que, dans cette querelle de Naud et de Dom Quatremaire, on ne savait
pas trs-bien le franais de part et d'autre, ou du moins on ne savait
que le vieux franais; les injures en taient d'autant plus grosses.
Il en rsulta mme des mprises singulires. Naud, s'en prenant 
un bndictin italien, le Pre Cajetan, qui tait petit et assez
contrefait, l'avait appel _rabougri_; les bndictins de Saint-Maur ne
se rendirent pas bien compte du terme, et le confondirent avec un bien
plus grave qui a quelque rapport de son. Ces vnrables religieux en
demandrent rparation en justice comme d'une appellation infme. La
navet prta  rire. Naud lui-mme porta plainte en diffamation devant
le Parlement; on a son factum (_Raisons premptoires_, etc., 1651); je
le voudrais supprimer pour son honneur. Sur ce terrain-l, il n'a pas
son esprit habituel: ce n'est plus qu'un savant du XVIe sicle en
colre. Il prit pourtant occasion de sa dfense pour dresser une
liste et kyrielle, comme il les aime, de toutes les falsifications,
corruptions de pices, tricheries, qu'on imputait aux bndictins dans
les divers ges. En poussant cette pointe, il a, sous air pdantesque,
sa double malice cache, et il infirme plus de choses ecclsiastiques
qu'il ne fait semblant. On assure qu'il eut alors les rieurs de son
ct; mais il dut tre au fond mcontent de lui-mme: le philosophe en
lui avait fait une faute.[252]

[Note 252: On peut voir, si l'on veut, sur cette sotte et dsagrable
affaire, la _Bibliothque critique_ de Richard Simon, tome Ier, et
aussi le tome Ier, des _Ouvrages posthumes_ de Mabillon. Dom Thuillier,
bndictin, y prend une revanche sur Naud.]

La seconde Fronde lui laissait peu d'espoir de recouvrer sa condition
premire; il accepta d'honorables propositions de la reine Christine,
et partit pour la cour de Stockholm, o il fut bibliothcaire durant
quelques mois. Cette cour tait devenue sur la fin un gupier de savants
qui s'y jouaient des tours; Naud n'y tint gure. Il tait d'ailleurs
 l'ge o l'on ne recommence plus. Il revenait de l, dgot de
sa tentative, rappel sans doute aussi par le mal du pays et par la
perspective de jours meilleurs aprs les troubles civils apaiss,
lorsqu'il fut pris de maladie et mourut en route,  Abbeville, le 29
juillet 1633, avant d'avoir pu revoir et embrasser ses amis. Il fut
amrement regrett de tous, particulirement de Guy Patin, qui ne parle
jamais de son bon et cher ami M. Naud qu'avec un attendrissement bien
rare en cette caustique nature, et qui les honore tous deux: Je pleure
incessamment jour et nuit M. Naud. Oh! la grande perte que j'ai faite
en la personne d'un tel ami! Je pense que j'en mourrai, si Dieu ne
m'aide (25 novembre 1653).--Les rudits composrent  l'envi des vers
latins sur la mort du confrre qui les avait si libralement servis.
On peut trouver cependant qu'il ne lui a pas t fait de funrailles
suffisantes: on'n'a pas recueilli ses oeuvres compltes; il n'a pas t
solennellement enseveli. Mort en 1653, du mme ge que le sicle, il
n'en reprsentait que la premire moiti, au moment o la seconde, si
glorieuse et si contraire, allait clater. Les _Provinciales_ parurent
six annes seulement aprs le _Mascurat_, et donnrent le signal: la
face du mond littraire fut renouvele. Naud rentra vite, pour n'en
plus sortir, dans l'ombre de ces bibliothques qu'il avait tant aimes
et qui allaient tre son tombeau. On imprima de lui un volume de lettres
latines cribl de fautes. On rdigea le _Naudoeana_, ou extrait de ses
conversations, cribl de bvues galement. Il n'eut pas d'diteur pieux.
Son article manque au Dictionnaire de Bayle, ce plus direct hritier de
son esprit. Lui qui a tant song  sauver les autres de l'oubli, il est
de ceux, et des plus regrettables, qui sont en train de sombrer dans
le grand naufrage. Ses livres ont,  mes yeux, dj la valeur de
manuscrits, en ce sens que, selon toute probabilit, ils ne seront
jamais rimprims. Quelques curieux les recherchent; on les lit peu, on
les consulte  et l. Tel est le lot de presque tous, de quelques-uns
mme des plus dignes. Qu'y faire? la vie presse, la marche commande, il
n'y a plus moyen de tout embrasser; et nous-mme ici, qui avons tch
d'exprimer du moins l'esprit de Naud, et de redemander, d'arracher sa
physionomie vraie  ses oeuvres parses, ce n'est, pour ainsi dire,
qu'en courant que nous avons pu lui rendre cet hommage.

1er Dcembre 1843.





APPENDICE



A L'ARTICLE SUR JOSEPH DE MAISTRE, Page 446.


Nous extrayons du numro de la _Revue des Deux Mondes_, 1er octobre
1843, les quelques pages suivantes qui compltent ou appuient notre
premier travail.

I.--NOTICE SUR M. GUY-MARIE DEPLACE, SUIVIE DE SEPT LETTRES INDITES DU
COMTE JOSEPH DE MAISTRE, par M. F.-Z. Collombet.

II.--SOIRES DE ROTHAVAL, OU RFLEXIONS SUR LES INTEMPRANCES
PHILOSOPHIQUES DU COMTE JOSEPH DE MAISTRE (Lyon, 1843).

Dans l'article sur Joseph de Maistre, insr le 1er aot dernier, il a
t parl d'un savant de Lyon, respectable et modeste, auquel l'illustre
auteur du _Pape_ avait accord toute sa confiance sans l'avoir jamais
vu, qu'il aimait  consulter sur ses ouvrages, et dont, bien souvent,
il suivit docilement les avis. Cet homme de bien et de bon conseil,
que nous ne nommions pas, venait prcisment de mourir le 16 juillet
dernier, et aujourd'hui un crivain lyonnais, bien connu par ses utiles
et honorables travaux, M. Collombet, nous donne une biographie de M.
Deplace, c'tait le nom du correspondant de M. de Maistre. Les pices
qui y sont produites montrent surabondamment que nous n'avions rien
exagr, et elles ajoutent encore des traits prcieux  l'intime
connaissance que nous avons essay de donner du clbre crivain.

Disons pourtant d'abord que M. Dplace, n  Roanne en 1772, tait de
ces hommes qui, pour n'avoir jamais voulu quitter le second ou mme le
troisime rang, n'en apportent que plus de dvouement et de services 
la cause qu'ils ont embrasse. Celle de M. Deplace tait la cause mme,
il faut le dire, des doctrines monarchiques et religieuses, entendues
comme le faisaient les Bonald et ces chefs premiers du parti: il y
demeura fidle jusqu'au dernier jour. Il appartenait  cette gnration
que la Rvolution avait saisie dans sa fleur et dcime, mais qui se
releva en 1800 pour restaurer la socit par l'autel. Il fonda une
maison d'ducation, forma beaucoup d'lves, et crivit des brochures ou
des articles de journaux sous le voile de l'anonyme et seulement pour
satisfaire  ce qu'il croyait vrai. Il avait dfendu contre la critique
d'Hoffman des _Dbats_ le beau pome des _Martyrs_, et plus tard, en
1826, il attaqua M. de Chateaubriand pour son discours sur la libert de
la presse. M. Deplace prtait souvent sa plume aux ides et aux ouvrages
de ses amis; pour lui, il ne chercha jamais les succs d'amour-propre,
et je ne saurais mieux le comparer qu' ces militaires dvous qui
aiment  vieillir _dans les honneurs obscurs de quelque lgion_: c'est
le major ou le lieutenant-colonel d'autrefois, cheville ouvrire du
corps, et qui ne donnait pas son nom au rgiment. On lui attribue la
rdaction des _Mmoires_ du gnral Canuel, et mme celle du _Voyage 
Jrusalem_ du Pre de Gramb. Mais son vrai titre, celui qui l'honorera
toujours, est la confiance que lui avait accorde M. de Maistre, et la
dfrence, aujourd'hui bien constate, que l'minent crivain tmoignait
pour ses dcisions.

L'extrait de correspondance qu'on publie porte sur le livre du _Pape_
et sur celui de l'_glise gallicane_, qui en formait primitivement
la cinquime partie et que l'auteur avait fini par en dtacher.
L'avant-propos prliminaire en tte du _Pape_ est de M. Deplace: Mais
que dites-vous, monsieur, de l'ide qui m'est venue de voir  la tte
du livre un petit avant-propos de vous? Il me semble qu'il introduirait
fort bien le livre dans le monde, et qu'il ne ressemblerait point du
tout  ces fades avis d'diteur fabriqus par l'auteur mme, et qui font
mal au coeur. Le vtre serait piquant parce qu'il serait vrai. Vous
diriez qu'une confiance illimite a mis entre vos mains l'ouvrage d'un
auteur que vous ne connaissez pas, ce qui est vrai. En vitant tout
loge charg, qui ne conviendrait ni  vous ni  moi, vous pourriez
seulement recommander ses vues et les peines qu'il a prises pour ne pas
tre trivial dans un sujet us, etc., etc. Enfin, monsieur, voyez si
cette ide vous plat: je n'y tiens qu'autant qu'elle vous agrera
pleinement.

Et dans cette mme lettre date de Turin, 19 dcembre 1819, on lit:
On ne saurait rien ajouter, monsieur,  la sagesse de toutes les
observations que vous m'avez adresses, et j'y ai fait droit d'une
manire qui a d vous satisfaire, car toutes ont obtenu des efforts qui
ont produit des amliorations sensibles sur chaque point. Quel service
n'avez-vous pas rendu au feu pape Honorius, en me chicanant un peu sur
sa personne? En vrit l'ouvrage est  vous autant qu' moi, et je vous
dois tout, puisque sans vous jamais il n'aurait vu le jour, du moins 
son honneur. M. de Maistre revient  tout propos sur cette obligation,
et d'une manire trop formelle pour qu'on n'y voie qu'un remercment de
civilit oblige. Il va, dans une de ses lettres (18 septembre 1820),
aprs avoir parl des arrangements pris avec le libraire, jusqu' offrir
 M. Deplace, avec toute la dlicatesse dont il est capable, _un
coupon dans le prix qui lui est d_: Si j'y voyais le moindre danger,
certainement, monsieur, je ne m'aviserais pas de manquer  un mrite
aussi distingu que le vtre, et  un caractre dont je fais tant de
cas, en vous faisant une proposition dplace; mais, je vous le rpte,
vous tes au pied de la lettre _co-propritaire_ de l'ouvrage, et en
cette qualit vous devez tre co-partageant du prix.... M. Deplace
refuse, comme on le pense bien, et d'une manire qui ne permet pas
d'insister; mais les termes mmes de l'offre peuvent donner la mesure de
l'obligation, telle que l'estimait M. de Maistre.

En supposant qu'il se l'exagrt un peu, qu'il accordt  son judicieux
et savant correspondant un peu trop de valeur et d'action, on aime 
voir cette part si largement faite  la critique et au conseil par un
esprit si minent et qui s'est donn pour imprieux. Tant de gens, qui
passent plutt pour clectiques que pour absolus, se font tous les jours
si grosse, sous nos yeux, la part du lion, _quia nominor leo_, que c'est
plaisir de trouver M. de Maistre  ce point libral et modeste.
M. Deplace avait un sens droit, une instruction ecclsiastique et
thologique fort tendue; il savait avec prcision l'tat des esprits et
des opinions en France sur ces matires ardentes; il pouvait donner de
bons renseignements  l'loquent tranger, et temprer sa fougue l o
elle aurait trop choqu, mme les amis: _motos componere fluctus_.
Quant  crire de pareille encre et  colorer avec l'imagination, il ne
l'aurait pas su; mais il y a deux rles: on a trop supprim, dans ces
derniers temps, le second.

Il faudrait pourtant y revenir. C'est pour avoir supprim ce second
rle, celui du conseiller, du critique sincre et de l'homme de got 
consulter, c'est pour avoir rform, comme inutiles, l'Aristarque, le
Quintilius et le Fontanes, que l'cole des modernes novateurs n'a vit
aucun de ses dfauts. Il y a l-dessus d'excellentes et simples vrits
 redire; j'espre en reparler  loisir quelque jour. Qu'est-il arriv,
et que voyons-nous en effet? On a lu ses oeuvres nouvellement closes 
ses amis ou soi-disant tels, pour tre admir, pour tre applaudi, non
pour prendre avis et se corriger; on a pos en principe commode que
c'tait assez de se corriger d'un ouvrage dans le suivant. M. de
Chateaubriand et M. de Maistre n'ont pas fait ainsi: le premier, dans
les jeunes oeuvres qui ont d'abord fond sa gloire, a beaucoup d (et
il l'a proclam assez souvent) a Fontanes,  Joubert,  un petit cercle
d'amis choisis qu'il osait consulter avec ouverture, et qui, plus d'une
fois, lui ont fait refaire ce qu'on admire  jamais comme les plus
accomplis tmoignages d'une telle muse. Mais ceci demanderait toute une
tude et une considration  part: l'admirable docilit de l'un, la
courageuse franchise des autres, offriraient un tableau dj antique, et
prteraient une dernire lumire aux prceptes consacrs. Aujourd'hui
c'est M. de Maistre qui vient y joindre  l'improviste son autorit
d'crivain auquel, certes, la verve n'a pas manqu. Non-seulement pour
le fond et pour les faits, mais pour la forme, il s'inquitait, il tait
prt sans cesse  retoucher,  rendre plus solide et plus vrai ce qui,
dans une premire version, n'tait qu'blouissant. On sait la phrase
finale du _Pape_, dans laquelle il est fait allusion au mot de
Michel-Ange parlant du _Panthon_: _Je le mettrai en l'air_. Quinze
sicles, crit M. de Maistre, avaient pass sur la Ville sainte lorsque
le gnie chrtien, jusqu' la fin vainqueur du paganisme, osa porter le
_Panthon_ dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple
fameux, le centre de l'unit catholique, le chef-d'oeuvre de l'art
humain, etc., etc. Cette phrase pompeuse et spcieuse, symbolique,
comme nous les aimons tant, n'avait pas chapp au coup d'oeil srieux
de M. Dplace, et on voit qu'elle tourmentait un peu l'auteur, qui
craignait bien d'y avoir introduit une lueur de pense fausse: Car
certainement, disait-il, le Panthon est bien  sa place, et nullement
en l'air.--Et il propose diverses leons, mais je n'insiste que sur
l'inquitude.

Nous avions dit que plusieurs passages relatifs  Bossuet avaient t
_adoucis_ sur le conseil de M. Deplace; une lettre de M. de Maistre au
cur de Saint-Nizier (22 juin 1819) en fait foi: J'ai toujours prvu
que votre ami appuierait particulirement la main sur ce livre V (qui
est devenu l'ouvrage sur l'_glise gallicane_). Je ferai tous les
changements possibles, mais probablement moins qu'il ne voudrait. A
l'gard de Bossuet, en particulier, je ne refuserai pas d'affaiblir tout
ce qui n'affaiblira pas ma cause. Sur la _Dfense de la Dclaration_, je
cderai peu, car, ce livre tant un des plus dangereux qu'on ait publis
dans ce genre, je doute qu'on l'ait encore attaqu aussi vigoureusement
que je l'ai fait. Et pourquoi, je vous prie, affaiblir ce plaidoyer? Je
n'ignore pas l'espce de monarchie qu'on accorde en France  Bossuet,
mais c'est une raison de l'attaquer plus fortement. Au reste,
monsieur l'abb, nous verrons. Si M. Deplace est longtemps malade ou
convalescent, je relirai moi-mme ce ce livre, et je ne manquerai pas
de faire disparatre tout ce qui pourrait choquer. J'excepte de ma
_rbellion_ l'article du jansnisme. Il faut ter aux jansnistes le
plaisir de leur donner Bossuet: _Quanquam o_...!

Ces concessions ne se faisaient pas toujours, comme on voit, sans
quelques escarmouches. On retrouve dans ces petits dbats toute la
vivacit et tout le mordant de ce libre esprit; ainsi dans une lettre
 M. Deplace, du 28 septembre 1818: Je reprends quelques-unes de
vos ides  mesure qu'elles me viennent. Dans une de vos prcdentes
lettres, vous m'exhortiez _ ne pas me gner sur les opinions_, mais 
respecter les personnes. Soyez bien persuad, monsieur, que ceci est
une illusion franaise. Nous en avons tous, et vous m'avez trouv assez
docile en gnral pour n'tre pas scandalis si je vous dis qu'_on
n'a rien fait contre les opinions, tant qu'on n'a pas attaqu les
personnes_.[253] Je ne dis pas cependant que, dans ce genre comme dans un
autre, il n'y ait beaucoup de vrit dans le proverbe: _A tout seigneur
tout honneur_, ajoutons seulement _sans esclavage_.

[Note 253: Si c'tait une illusion franaise, de respecter les
personnes en attaquant les choses, il faut reconnatre qu'elle s'est
bien vanouie depuis peu.]

Or il est trs-certain que vous avez fait en France une douzaine
d'apothoses au moyen desquelles il n'y a plus moyen de raisonner. En
faisant descendre tous ces dieux de leurs pidestaux pour les dclarer
simplement _grands hommes_, on ne leur fait, je crois, aucun tort, et
l'on vous rend un grand service... Et il ajoutait en post-scriptum:
Je laisse subsister tout exprs quelques phrases impertinentes sur
les _myopes_. Il en faut (j'entends de l'_impertinence_) dans certains
ouvrages, comme du poivre dans les ragots. Ceci rentre tout  fait
dans la manire originale et propre, dans l'entrain de ce grand jouteur,
qui disait encore qu'_un peu d'exagration est le mensonge des honntes
gens_.--A un certain endroit, dans le portrait de quelque hrtique, il
avait lch le mot _polisson_; prenant lui-mme les devants et courant
aprs: C'est un mot que j'ai mis l uniquement pour tenter votre got,
crivait-il. Vous ne m'en avez rien dit; cependant des personnes en qui
je dois avoir confiance prtendent qu'il ne passera pas, et je le crois
de mme. Mais, de ces mots-l, quelques-uns ont pass par manire
d'essai, pour _tenter notre got_ aussi,  nous lecteurs franais,
lecteurs de Paris: nous voil bien prvenus.

Enfin, pour puiser tout ce que cette curieuse petite publication de M.
Collombet nous apporte de nouveau sur M. de Maistre, nous citerons ce
passage de lettre sur l'effet que le livre du _Pape_ produisit  Rome;
nous avions dj dit que l'auteur allait plus loin en bien des cas que
certains _Romains_ n'auraient voulu: (11 dcembre 1820.) A Rome on n'a
point compris cet ouvrage au premier coup d'oeil, crit M. de Maistre;
mais la seconde lecture m'a t tout  fait favorable. Ils sont fort
bahis de ce nouveau systme et ont peine  comprendre comment on peut
proposer  Rome de nouvelles vues sur le pape: cependant il faut bien
en venir l. _Il faut bien_! Combien de ces voeux imprieux, de ces
_desiderata_ de M. de Maistre, restent ouverts et encore plus inachevs
que ceux de Bacon, qui l'ont tant courrouc!

LES SOIRES DE ROTHAVAL, nouvellement publies  Lyon, ne sont pas un
pur hommage  M. de Maistre, comme l'crit de M. Collombet; ces deux
somptueux volumes in-8, de polmique et de discussion polie, ont
pour objet de faire contre-partie et contre-poids aux _Soires de
Saint-Ptersbourg_,  ce beau livre de philosophie leve et varie
duquel l'auteur crivait: _Les Soires_ sont mon ouvrage chri; _j'y ai
vers ma tte_: ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-tre,
mais au moins tout ce que je sais.--Rothaval est un petit hameau dans
le dpartement du Rhne, probablement le sjour de l'auteur en t. Le
titre de _Soires_ n'indique point d'ailleurs ici de conversations
ni d'entretiens; l'auteur est seul, il parle seul et ne soutient son
tte--tte qu'avec l'adversaire qu'il rfute, et avec ses propres notes
et remarques qu'il compile. On peut trouver qu'il a mis du temps  cette
rfutation: Quand le livre de M. Joseph de Maistre parut, j'tais,
dit-il, occup d'un grand travail que je ne pouvais interrompre: je me
bornai  recueillir quelques notes, et ce sont ces notes que, devenu
plus libre, je me sujs dcid  prsenter  mon lecteur en leur donnant
plus d'tendue. _Les Soires de Saint-Ptersbourg_ ont paru en 1821;
vingt ans et plus d'intervalle entre l'ouvrage et sa rfutation,
c'est un peu moins de temps que n'en mit le Pre Daniel  rfuter les
_Provinciales_. Nous ne saurions rien, de l'auteur anonyme des _Soires
de Rothaval_, sinon, qu'il nous semble un esprit droit, scrupuleux et
lent, un homme religieux et instruit; mais une petite brochure publie
en 1839, et qui a pour titre: _M. le comte Joseph de Maistre et le
Bourreau_, nous indique M. Nolhac, membre associ de l'Acadmie de Lyon,
qui avait lu ds lors dans une sance publique un chapitre dtach de
son ouvrage. Il avait choisi un chapitre  effet, et nous prfrons,
pour notre compte, la couleur du livre  celle de l'chantillon. Le plus
grand reproche qu'on puisse adresser au rfutateur de M. de Maistre,
c'est qu'il n'embrasse nulle part l'tendue de son sujet, et qu'il ne le
domine du coup d'oeil  aucun moment; il suit pas  pas son auteur,
et distribue  chaque propos les pices diverses et notes qu'il a
recueillies. Le journaliste Le Clerc, parlant un jour de Passerat et des
commentaires un peu prolixes de ce savant sur Properce, je crois, ou sur
tout autre pote, dit qu'on voit bien que Passerat avait ramass dans
ses tiroirs toutes sortes de remarques, et qu'en publiant il n'a pas
voulu _perdre ses amas_. On pourrait dire la mme chose de l'ermite de
Rothaval: il a voulu ne rien perdre et tout employer. Les auteurs et les
autorits les plus disparates se trouvent comme rangs en bataille et
sur la mme ligne; M. Ancelot, par exemple, y figurera pour six vers de
_Marie de Brabant_, non loin de M. Damiron et des Vdams. En revanche,
on doit au patient collecteur, en le feuilletant, de voir passer
sous ses yeux quantit de textes dont quelques-uns nouveaux, assez
intressants et qui ont trait de plus ou moins loin aux doctrines
critiques. Plus d'une fois il a cherch  rtablir au complet, et dans
un sens diffrent, des citations que de Maistre tirait  lui; cette
discussion positive a de l'utilit. J'appliquerai donc volontiers 
ces notes ce qu'on a dit du volume d'pigrammes: _Sunt bona, sunt
quaedam_...., et je pardonne  toutes en faveur de quelques-unes.

Si l'on demandait  l'auteur des conclusions un peu gnrales, on les
trouverait singulirement disproportionnes  l'appareil qu'il dploie:
J'ai montr, dit-il en finissant, M. Joseph de Maistre injuste dans sa
critique et dpassant presque toujours le but qu'il voulait atteindre,
_parce que, pour ne suivre que les inspirations de la raison, il lui
aurait fallu avoir dans l'esprit plus de calme qu'il n'en Avait_.--Ce
sont l des _truisms_, comme disent les Anglais, et il semble que le
rfutateur ait voulu infliger cette pnitence  l'impatient et paradoxal
de Maistre, de ne pas les lui mnager. A lire les dernires pages des
_Soires de Rothaval_, je crois voir un homme qui a entendu durant plus
de deux heures une discussion vive, anime, tincelante de saillies et
mme d'invectives, soutenue par le plus intrpide des contradicteurs, et
qui, prenant son voisin sous le bras, l'emmne dans l'embrasure d'une
croise, pour lui dire  voix basse: Vous allez peut-tre me juger bien
hardi, mais je trouve que cet homme va un peu loin.--L'pigraphe qui
devrait se lire en toutes lettres au frontispice des crits de M. de
Maistre est assurment celle-ci: _A bon entendeur salut_! L'honorable
crivain dont nous parlons ne s'en est pas assez pntr; il y aurait,
matire  le narguer l-dessus. Pourtant quand je parcours ses
judicieuses rserves sur Bacon, sur Locke en particulier, si foul aux
pieds par de Maistre, une remarque en sens contraire me vient plutt 
l'esprit, et si j'ai eu tort de l'omettre dans les articles consacrs 
l'illustre crivain, elle trouvera place ici en correctif essentiel et
en _post-scriptum_. De nos jours, les esprits aristocratiques n'ont pas
manqu, qui ont cherch  exclure de leur sphre d'intelligence ceux qui
n'taient pas censs capables d'y atteindre: de Maistre, par nature et
de race, tait ainsi; les _doctrinaires_, les esprits distingus qu'on
a qualifis de ce nom, ont pris galement sur ce ton les choses, et par
nature aussi, ou par systme et mot d'ordre d'cole, ils n'ont pas
moins voulu marquer la limite distincte entre eux et le commun des
entendements. _Il entend, il comprend_, tait le mot de passe, faute de
quoi on tait exclu  jamais de la sphre suprieure des belles et fines
penses. Eh bien! non: nul esprit, si lev qu'il se sente, n'a ce droit
de se montrer insolent avec les autres esprits, si bourgeois que ceux-ci
puissent paratre, pourvu qu'ils soient bien conforms. Ces humbles
allures, un peu pesantes, conduisent pourtant par d'autres chemins; les
objections que le simple bon sens et la rflexion soulvent, dans ces
questions premires, demeurent encore les difficults dfinitives et
insolubles. Les esprits de feu, les esprits subtils et rapides, vont
plus vite; ils franchissent les intervalles, ils ne s'arrtent qu'au
rve et  la chimre, si toutefois ils daignent s'y arrter; mais, aprs
tout, il est un moment d'puisement o il faut revenir; on retombe
toujours, on tourne dans un certain cercle, autour d'un petit nombre
de solutions qui se tiennent en prsence et en chec depuis le
commencement. On a coutume de s'tonner que l'esprit humain soit si
infini dans ses combinaisons et ses portes; j'avouerai bien bas que je
m'tonne souvent qu'il le soit si peu.



APPENDICE

A L'ARTICLE SUR GABRIEL NAUD, PAGE 497.

J'ai pens qu'il tait bon de donner ici tout l'extrait de la lettre de
Naud  Peiresc, o il est question de Campanella.--Naud commence sa
lettre par des compliments et des excuses  Peiresc et parle de diverses
commissions; puis il ajoute:

Je viens tout maintenant de recevoir lettre de Paris de M. Gaffarel qui
me parle entre autres choses de l'affaire de C. (Campanella); mais si la
lettre que je lui crivis il y a environ quinze jours ou trois semaines
ne lui donne ouverture et occasion de travailler autrement, je ne pense
pas qu'il soit bastant pour terminer le diffrend, car il ne m'crit
rien autre chose, sinon que _le Pre proteste de n'avoir rien dit  mon
dsavantage et qu'il veut mourir mon serviteur et ami_, qui sont les
caquets desquels il m'a repu jusqu' cette heure, et desquels je ne puis
en aucune faon demeurer satisfait; et s'il ne m'crit de sa propre main
de s'tre licenci lgrement ou par inadvertance de certaines paroles
et imputations contre moi, lesquelles il voudroit n'tre point dites,
et proteste maintenant qu'elles ne me doivent ni peuvent prjudicier en
aucune faon, je suis rsolu, sous votre bon consentement nanmoins, de
ne pas endurer une telle calomnie sans m'en ressentir. Ceux qui ont le
plus de pouvoir  le persuader sont MM. Diodati et Gaffarelli, auxquels
je voudrois vous prier d'crire confidemment que vous avez entendu
parler des diffrends qui se passent entre lui et moi, et que, sachant
assurment que le Pre m'a donn juste sujet de me plaindre de lui, vous
les priez de le rduire et persuader  me donner quelque satisfaction
par lettre de sa propre main, conue en telle sorte qu'il montre au
moins d'avoir regret de m'avoir offens  tort et lgrement contre tant
de services que je lui avois rendus. Je crois que si vous voulez prendre
la peine de traiter cet accord de la sorte, il vous russira. Je me
rsous d'autant plus volontiers que je ne voudrois pas, par ma rupture
avec lui, vous engager  en faire autant de votre ct, comme il semble
que vous m'criviez de vouloir faire. Mais je vous proteste, monsieur,
que, telle satisfaction que me donne ledit Pre, je ne le tiendrai
jamais pour autre que pour un homme plus tourdi qu'une mouche, et moins
sens s-affaires du monde qu'un enfant; et si d'aventure il s'obstine
de ne vouloir entendre  tant de voies d'accord que je lui fais
prsenter par mes amis en rongeant mon frein le plus qu'il m'est
possible, et qu'il veuille toujours persister en ses menteries
ordinaires et en ses impostures, j'en ferai une telle vengeance 
l'avenir que, s'il a vit les justes ressentiments du matre du palais
de Rome en s'enfuyant  Paris sous prtexte d'tre poursuivi des
Espagnols qui ne pensoient pas  lui, il n'vitera pas pourtant les
miens. Au reste, je fusse toujours demeur dans la promesse que je vous
avois faite de mpriser les mdisances qu'il vous avoit faites de moi,
si trois ou quatre mois aprs je n'eusse reu nouvel avis de Paris et de
la part de M. de _La Motte_[254] que je vous nomme confidemment, et depuis
encore par la bouche du Pre Le Duc, minime, qu'il continuoit tous les
jours  vomir son venin contre moi; aprs quoi je vous avoue que la
patience m'est chappe, mais non pas nanmoins que j'aie encore rien
crit contre ledit Pre, sinon en gnral  ceux que je croyois le
pouvoir remettre en bon chemin; ce qui nanmoins n'a servi de rien
jusqu' cette heure,  cause de son orgueil insupportable: et Dieu
veuille que vous ne soyez pas le quatrime de ses bienfaiteurs qui
prouviez son trange ingratitude! Je ne saurois mieux le comparer
qu' un charlatan sur un thtre. Il _chiarle[255]_ puissamment, il ment
effrontment, il dbite des bagatelles  la populace; mais avec tout
cela c'est un fol enrag, un imposteur, un menteur, un superbe, un
impatient, un ingrat, un philosophe masqu qui n'a jamais su ce que
c'toit de faire le bien ni de dire la vrit. J'ai regret d'y avoir
t attrap par les persuasions de M. Diodati, mais j'ai encore plus de
regrets qu'il vous en soit arriv de mme, et que vous lui ayez fait
tant d'honneurs et de caresses; car je pntre quasi que, depuis la
lettre que vous lui crivtes de M. Gassendi, il a commenc de ne vous
pas pargner. Mais si ce que l'on m'crit de Paris est vritable,
j'espre qu'il en portera bientt la peine, parce que l'on dit qu'il
n'est plus caress que de M. Diodati, lequel encore beaucoup de ses amis
tchent de dsabuser; et il fait tous les jours tant de sottises que
l'on ne l'estime dj plus bon  rien. Je ne sais si vous avez su que
l'on lui avoit retard le payement de ses gages,  cause qu'il s'toit
couvert impudemment devant le Cardinal et toute la Cour, sans que l'on
lui en et fait signe, et que M. le marchal d'Estres dit publiquement
 Rome que ce n'est qu'un pdant, et qu'il s'toit voulu mler de lui
donner une instruction,  laquelle il n'y avoit ne sel ni sauge, ne rime
ni raison. Je suis tellement anim contre la mchancet de cet homme,
laquelle je connois mieux que homme du monde, pour l'avoir expriment
sur moi et vu pratiquer en tant d'autres occasions, que je ne me
lasserois jamais d'en mdire. C'est pourquoi je vous prie, monsieur,
de pardonner si je vous en parle si longtemps: _Ipse est catharma,
carcinoma, fex, excrementum_,--de tous les hommes de lettres auxquels il
fait honte et dshonneur...

[Note 254: La Mothe-Le-Vayer.]

[Note 255: _Ciarla_, en italien, d'o _charlatan_.]

Le reste de la lettre est sur d'autres sujets; elle est date de Rite,
ce 30 juin 1636. On y peut joindre cette note que Guy Patin crivait
vers le mme temps dans son Index ou Journal:

1635.--Le 19 mai, un samedi aprs midi, ai visit aux Jacobins rforms
du faubourg Saint-Honor un Pre italien, rput fort savant homme,
nomm Campanella, avec lequel j'ai parl de disputes plus de deux
heures. De quo vere possum afirmare quod Petrarcha quondam de Roma:
_Multa suorum debet mendociis_. Il sait beaucoup de choses, mais
superficiellement: _Multa quidem scit, sed non multum_.

J'ai cru qu'il n'tait pas inutile, dans un temps o l'on est en train
d'exagrer sur Campanella, de faire connatre cette opinion secrte
de Naud et du monde de Naud. Puisque leur tmoignage extrieur est
souvent invoqu en l'honneur du philosophe calabrois, il tait juste
qu'on et le tmoignage intime et confidentiel.



Je mets de mes penses o je puis, et  chaque dition nouvelle d'un
ouvrage j'en profite comme d'un convoi qui part pour envoyer au public,
 mes amis et mme  mes ennemis (dussent-ils se servir de cette cl
comme d'une arme, selon leur usage) quelques mots qu'il m'importe de
dire sur moi-mme et sur ce que j'cris. Voici une de ces remarques qui
porte sur l'ensemble de mon oeuvre critique:

J'ai beaucoup crit, on crira sur moi, on fera ma biographie, et
les critiques chercheront  se rendre compte de mes ouvrages fort
diffrents; je veux leur pargner une partie de la peine et leur abrger
la besogne, en expliquant ma vie littraire telle que je l'ai entendue
et pratique.

J'ai men assez volontiers ma vie littraire avec ensemble et activit,
selon le terrain et l'heure, avec tactique en un mot, comme on fait pour
la guerre, et je la divise en campagnes.--Je ne parle ici que de ma
critique.

De 1824  1827, au _Globe_; ce ne sont que des essais sans importance:
je ne suis pas encore officier suprieur, j'apprends mon mtier.

En 1828, j'entame ma premire campagne, toute romantique, par mon
_Ronsard_ et mon _Tableau du seizime Sicle_.

En 1829, je fais ma campagne critique  la _Revue de Paris_; toute
romantique galement.

En 1831, et pendant prs de dix-sept ans, je fais ma critique de _Revue
des Deux Mondes_, une longue campagne, avec de la polmique de temps en
temps et beaucoup de portraits analytiques et descriptifs;--une guerre
savante, manoeuvrire, mais un peu neutre, encore plus dfensive et
conservatrice qu'agressive. (Les _Portraits littraires_, pour la
plupart, et les _Portraits contemporains_ en sont sortis.)

Cette longue suite d'oprations critiques est coupe par mon expdition
de Lausanne en 1837-1838, o je fais _Port-Royal_ et le btis
entirement, sauf  ne le publier qu'avec lenteur. C'est ma premire
campagne comme professeur.

En 1848, je fais ma campagne de Lige (de Sambre-et-Meuse, comme me le
disait Quinet assez gament), ma seconde comme professeur: de l sortent
_Chateaubriand et son Groupe_, publi plus tard.

En 1849, j'entreprends ma campagne des _lundis_ au _Constitutionnel_,
trois annes, et je la continue un peu moins vivement depuis, au
_Moniteur_, pendant huit annes.

Elle est coupe par ma tentative de professorat au _Collge de France_,
une triste campagne o je suis empch, ds le dbut, par la violence
matrielle: il en sort pourtant mon _tude sur Virgile_.

Je rpare cette campagne manque, par quatre annes de professorat
 l'_cole normale_; mais 'a t une entreprise toute  huis clos,
quoique trs-active. Je n'en ai rien tir jusqu'ici (ou trs-peu) pour
le public.

Je recommence, en septembre 1861, plus activement que jamais, une
campagne de _lundis_ au _Constitutionnel_, en tchant de donner 
celle-ci un caractre un peu diffrent de l'ancienne.--_En Avant_: un
dernier coup de collier; _en Avant_!

Toutes ces campagnes et expditions littraires veulent tre juges en
elles-mmes et comme formant des touts diffrents.


FIN DU SECOND VOLUME.



TABLE DES MATIRES
DU SECOND VOLUME


Molire
Delille
Bernardin de Saint-Pierre
Mmoires du gnral La Fayette
M. de Fontanes
M. Joubert
Lonard
Alosius Bertrand
Le comte de Sgur
Joseph de Maistre
Gabriel Naud

Appendice sur Joseph de Maistre
Appendice sur Gabriel Naud

Un mot sur moi-mme


FIN DE LA TABLE.









End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littraires, Tome II.
by C.-A.  Sainte-Beuve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTRAIRES, TOME II. ***

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PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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