The Project Gutenberg EBook of Le Roi des tudiants, by Eugene Dick

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Roi des tudiants

Author: Eugene Dick

Release Date: November 16, 2004 [EBook #14059]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES TUDIANTS ***




Produced by Renald Levesque, from files made available by "La
bibliothque Nationale du Qubec".






V. E. DICK.

Le Roi des tudiants






CHAPITRE PREMIER

Silhouettes d'tudiants

C'tait dans une chambre de douze pieds carrs au plus, rue St-Georges,
Qubec.

Ils taient l quatre, buvant, fumant, chantant, riant... que c'tait
plaisir  voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les
clats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson
grillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se
combinait adorablement pour former le plus dlicieux tintamarre du
monde.

Comment en et-il t autrement?

Ce quatuor bruyant reprsentait la fine fleur de l'cole de mdecine:
Desprs, le roi des tudiants tapageurs, l'organisateur par excellence
de joyeuses quipes, le meilleur buveur de l'Universit; Cardon, pass
matre dans l'art d'obtenir de la boisson  crdit; Lafleur, qui faisait
dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait--et Dieu
sait s'il en ingurgitait, des rasades!--enfin, le petit Caboulot, le
_rat_ de l'cole, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant,
plus tourdi, plus lger qu'un papillon.

Rien d'tonnant donc  ce que quatre lurons de cette trempe, arross
de whisky, fissent un charivari  broyer le tympan d'une escouade
d'artilleurs!

Tout  coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte
s'ouvrit, et un cinquime personnage entra.

Alors, ce fut une tempte.

--Bonsoir, Champfort!

--Que tu arrives bien, Champfort!

--Viens prendre un coup, Champfort!

--Champfort, pas d'tude ce soir! Au diable la pathologie!

--Mort  la matire mdicale!

--Aux gmonies les maladies des yeux!

--Et celles des oreilles, donc!

--Que la fivre quarte touffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et
mme monsieur Koshlakoff, de St-Ptersbourg!

--Que Satanas torde le cou  feu Galien!

--Et donne le coup de grce  ce bon monsieur Hippocrate.

--Lafleur!...

--Cardon!...

Le nouvel arrivant, tiraill a droite, tiraill  gauche, assassin
d'apostrophes aussi vhmentes, ne pouvait placer un mot et se
contentait de sourire.

--L! l! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous  la fois: qu'y
a-t-il?

--Il y a que nous bambochons ce soir.

--a se voit.

--Et que nous voulons nous administrer une cuite  tout casser...

--Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde.

--Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette
de parler devant monsieur!

--Silence! intervient Desprs. Je vais t'expliquer la chose, Champfort;
assieds-toi.

--Lorsque Dieu cra le monde...

--Passe au dluge! interrompit Lafleur.

--Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.

--Pas de discours! grogna Cardon.

--Laissez-moi faire: a ne sera pas long. Champfort s'tait assis,
attendant patiemment la fin de la bourrasque.

--Lorsque Dieu cra le monde, reprit imperturbablement Desprs, il
travailla, comme tu le sais, pendant six jours...

--C'est connu, a! fit la voix flte du Caboulot.

--Pas assez! rpliqua gravement l'orateur.

Puis il poursuivit:

--Mais le septime, il l'employa  se reposer, laissant ainsi  l'homme,
qu'il venait de former  son image, un enseignement plein de sagesse.
Or...

--_Ergo!_

--Or, nous avons travaill toute la semaine comme des ngres. N'est-il
pas juste que nous prenions cette soire, cette nuit mme, s'il le faut,
pour laisser un peu se dtendre l'arc de nos centres nerveux?

--Bien parl!

--Puissamment raisonn!

--D'une logique irrfutable!

--Mais, sans doute, mes trs chers, rpondit en riant Champfort. Et je
songeais si peu  me mettre en dsaccord avec cette sage rgle, que je
venais vous prier d'tudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon
assiette et n'ai aucune disposition pour le travail.

--Bravo!

--Hourra pour toi, Champfort!

--Vive le whisky, le tabac et les chansons!

Et Desprs, de cette voix lente et mesure qui lui tait habituelle, se
mit  chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un
verre de la main gauche:

  tudiants, tudiants
  Chantons, rions sans cesse:
  Que l'tude et l'allgresse
  Se partagent nos instants.

De son ct, le Caboulot hurlait:

  Pourquoi boirions-nous de l'eau,
  Somm'nous des grenouilles?

Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait
consciencieusement en pratique.

Quant  Lafleur, il n'est pas ncessaire de chercher ce qu'il turlutait
de sa voix enroue; c'tait toujours la mme rengaine:

  C'est notre grand-pre No,
  Patriarche digne,
  Que l'bon Dieu nous a conserv
  Pour planter la vigne.


Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'et t peine
perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'ternel couplet
lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-pre No,
auteur de la premire bamboche dont parle l'histoire.

Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mrites et les exploits
du grand-pre No, et esquissons  la hte le portrait du nouvel
arrivant.




CHAPITRE II

Paul Champfort

Paul Champfort tait un grand et beau garon de vingt-deux ans.

Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux
chtains, longs et boucls; front large, oeil brun,  la prunelle
hardie, bouche aux lvres sympathiques, qu'ombrageait une petite
moustache de mme nuance que les cheveux: tte charmante, en un mot.

Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colore, doucement
railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les
universitaires, tant  cause du cachet de sympathique distinction dont
toute sa personne tait empreinte, que par la bont de son caractre et
la solide intelligence qu'on lui savait.

Il tait de toutes les ftes, de toutes les excursions, de tous les
_caucus_. On se l'arrachait un peu, et c'tait toujours une bonne
fortune, pour des tudiants en goguette, que l'arrive de ce bon
Champfort.

On conoit donc la joie de nos quatre aptres quand le jeune homme, se
rendant aux arguments irrsistibles de son ami Desprs, s'assit autour
de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part.

Une premire rasade fut verse par Desprs.

--Je bois  ton bonheur, Champfort, fit-il en levant son verre.

--Moi,  tes succs en mdecine, dit Cardon.

--Et moi,  l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur.

--Moi, Champfort, je bois  tes amours! cria le Caboulot, de cette voix
perante qui dominait tous les bruits.

A cette dernire sant, un nuage passa sur le front de Champfort. Le
sourire disparut de ses lvres, et ce fut d'un ton presque solennel
qu'il rpondit, en se levant:

--Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos
bienveillants souhaits. Devant entrer bientt dans la rude vie
professionnelle, j'ai besoin que la chaude amiti dont vous m'avez
toujours entour ne me fasse pas dfaut. Et si quelque amertume,
quelque dboire m'attend au dbut, j'aurai du moins, pour attnuer ma
mlancolie, le souvenir de vos bons procds  mon gard.

Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme
si les paroles mues du jeune homme eussent voil quelque inexorable
chagrin. Tant il est vrai que chez ces gnreuses natures d'tudiants,
la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours
spontanment, au moindre appel.

Mais cette clipse de gaiet dura peu.

Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne
s'attarde pas  constater si quelque pine rencontre par hasard pique
peu ou prou; on ne s'amuse pas  relever les humbles violettes ou les
ples marguerites que le pied a foules en passant.

C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitt d'une
voix de stentor:

  C'est notre grand-pre No,
  Patriarche digne,
  Que l'bon Dieu............

--Va au diable avec ton grand-pre No! interrompit avec humeur Desprs,
dont le front s'tait assombri.

--Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop
bien cas pour dsirer un changement.

--Alors, vas-y seul.

--Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre.

Desprs se drida un peu.

--Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!

--Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps.
Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de
la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la
phrnologie--tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et
haut les verres!

  C'est notre grand-pre No,
  Patriarche,............

--Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour dlier la
langue et mettre de l'ordre dans les ides comme quelques bons verres de
_Molson_. Je seconde la motion de Labrosse.

--Adopt, _carried!_ vocifra le petit Caboulot.

La joie reparut triomphante autour de la table charge de bouteilles, de
verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un dluge
de rasades, de chansons, de bons mots  faire plir les orgies romaines.
Lafleur chanta vingt fois son _grand-pre No_; le Caboulot s'enroua
pour quinze jours  gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme
un Polonais, tout en encourageant les autres  boire sec, attendu que
les _provisions_ ne manquaient pas. Quant  Desprs, malgr qu'il
eut aval presque une bouteille  lui seul, il n'y paraissait gure.
Seulement, il tait devenu grave et rveur, comme d'habitude; car
c'tait l le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur
cette organisation de fer.

Mais, si grave et si rveur qu'il fut, il le cdait pourtant sous ce
rapport de beaucoup  Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai
et assez solide buveur, ne s'tait montr  ses amis envelopp dans un
semblable nuage de tristesse et de mlancolie.

Tant qu'il avait t en pleine possession de son sang-froid, il s'tait
efforc de se raidir contre le _spleen_ qui l'envahissait. Aux saillies
de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux pigrammes de
Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forc, qui faisait
mal. Puis tait venu cet tat de demi-ivresse, o les ides se mettent
franchement  galoper sur le chemin de la rverie et o le coeur vient
aux lvres, prt  s'ouvrir  tous les panchements.

C'est la phase la plus voluptueuse de l'tat, alcoolique. Le cerveau
jouit, alors d'une lucidit plus grande qu' l'tat normal, et les ides
y dansent tout armes, prtes  entrer en campagne au premier signal.

Il tait donc rendu  ce degr de l'chelle bachique, quand Desprs, qui
l'observait entre deux bouffes de fume, lui dit doucement:

--Champfort!

--Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation
inattendue.

Puis, se soulevant  demi sur le canap o il tait presque couch;

--Qu'y a-t-il, mon ami?

--Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous
caches quelque chose.

--Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je
vous cache, mes bons amis?

--Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux
paratre gai; la gaiet ne te va plus, et cela depuis longtemps.

--Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours dispos  la
joie. Chacun a ses heures de mlancolie, sans qu'il puisse s'en dfendre
et sans mme qu'il en puisse expliquer la cause.

--Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je
t'observe, et j'ai suivi pas  pas le travail lent, mais continu, mais
implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaiet, de bonne humeur et
d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que
du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces
douleurs incurables qui terrassent l'me la plus fortement trempe.

Le jeune tudiant baissa la tte et ne rpondit pas. Mais sa main se
porta instinctivement  son coeur, comme s'il et craint d'y laisser
voir la plaie qu'y devinait Desprs.

Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrte, il dit 
Champfort d'une voix douce:

--Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres rellement et je vais
te dire qu'elle est ta maladie.

--Tais-toi, Desprs, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la
tte et regardant l'tudiant avec des yeux presque hagards.

Cardon, Lafleur et le Caboulot s'taient impos mutuellement silence,
du moment que Desprs--leur chef  tous--avait engag la conversation.
Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigus.

Desprs, les dsignant:

--Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes
meilleurs amis?

--Certes, oui.

--Eh bien! qu'as-tu  craindre?

--Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe.

--Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi.

--Alors, c'est toujours un secret, rpondit noblement Champfort.

Un clair brilla dans l'oeil noir de Desprs. Il leva firement sa belle
tte intelligente, serra la main du jeune homme et dit:

--Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'peron qui m'engage
dfinitivement dans la voie que j'ai adopte.

Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:

--Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien
de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors.

--Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous  la fois.

--Trs bien, messieurs. Maintenant, Champfort, coute, et, surtout, pas
de dngations inutiles. Depuis plusieurs annes, tu aimes d'un amour
sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voil ta maladie!

A cette dclaration nergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une
pleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Desprs de son
regard, il murmura:

--Malheureux, qu'as-tu dis l?

--La vrit, mon ami, rpondit avec calme le roi des tudiants.

--Mais tu veux donc ma honte, mon dshonneur, pour jeter ainsi mon
secret aux quatre vents de la curiosit publique!

--Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura
frapp inutilement  la porte d'un coeur.

--Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me
laisserai mourir plutt que de lui faire le moindre aveu.

--Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien
des changements dans les situations les plus embrouilles. Je me charge
de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera
prendre le triple galop, si besoin est.

--Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre,
soit exerce sur cette enfant-l. Mon amour est une indignit, une
trahison; eh bien! prisse mon amour, duss-je ne pas lui survivre!

--Indignit! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se
rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyaut use
jeune fille?

--Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat
m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers dbris du modeste
patrimoine de ma famille venaient de disparatre dans les frais de la
maladie et d'enterrement de ma mre; elle m'a lev comme un enfant;
elle m'a fait instruire--me mettant ainsi dans les mains les moyens de
vivre honorablement--et je pousserais l'ingratitude jusqu' chercher 
capter l'amour de sa fille unique, de sa fille  qui elle laissera une
part considrable de sa fortune!...

--Non, jamais! Ma tte est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne
veut pas entendre raison, je le briserai.

--Ah! si elle tait pauvre comme moi!...

--Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possde une
intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat
dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et
une position sociale honorable comme celle qui t'attend?

--Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas
juste qu'elle fasse partager cette fortune  un pauvre homme honorable,
plutt que de s'associer  un capitaliste qui n'en a que faire, et
donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de
misres immrites?

--Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voil bien l'esprit de
ce sicle d'argent o tout se cote, o tout se rduit en piastres et
contins, o l'on fait marchandise de tout: me, esprit ou coeur!...
Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pense, chaque
sentiment sera matrialis, pes dans la balance du spculateur,
prostitu sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans
ce genre-ci: Cette ide pse _tant_ et vaut _tant_ la livre, mais la
marchandise tant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que
_tant!_

--Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole
d'honneur.

A cette boutade de Desprs, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent
d'un indcent clat de rire. Champfort lui-mme, malgr toute la gravit
la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis....

Mais le roi des tudiants ne fut pas dsempar.

--C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous
semblent drles. Vous tes jeunes, et, consquemment, vous avez le droit
d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis
vieux dj, avec les vingt-cinq lourdes annes qui sont accumules sur
ma tte et les preuves par lesquelles j'ai d passer. C'est pourquoi,
cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien
qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le
suppute, je le pse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de
saucisse ou d'un morceau jambon!

Et, en prononant ces mots--qui pourtant auraient d redoubler la
bruyante hilarit de ses confres--Desprs avait dans la voix des
accents si sombrement ddaigneux; sa physionomie refltait tant
d'amertumes longtemps comprimes, mais encore chaudes et palpitantes,
que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en prsence d'une
de ces victimes stoques et calmes, dont l'me est morte  toutes les
joies de la vie.



CHAPITRE III

Cousin et Cousine

Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempte et pass sur le
coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes
aspirations et en arrter l'indomptable essor.

Y avait-il rellement un drame dans la vie de Desprs, ou devait-on
mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des
tudiants cette misanthropie ddaigneuse et ces boutades douloureusement
excentriques dont il ne pouvait se dfendre,  de certaines heures?

On se perdait l-dessus en conjectures.

Il y avait bien, dans l'histoire de Desprs, une lacune que personne ne
pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adresse jusqu'alors au
jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter pniblement, on s'tait
fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce pass mystrieux.

Pourtant, ce soir-l, Champfort ne put s'empcher de lui dire:

--En vrit, mon cher Desprs, on dirait,  t'entendre, que des malheurs
inous ont plan sur ta jeunesse.

--Peut-tre! murmura Desprs... Mais, reprit-il avec vivacit, il ne
s'agit pas de moi pour le quart d'heure.

--Cependant...

--Il s'agit d'empcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une
dlicatesse outre fasse laisser le champ libre  un indigne rival.

--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?

--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un.

--Comment sais-tu cela?

--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, rpondit Desprs d'une voix
sombre.

--Ah! fit Champfort intrigu, et tu le hais?

--Je le hais?

Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les
tudiants se regardrent tout tonns.

Champfort rflchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de
Desprs venait d'tre soulev par le Roi des tudiants lui-mme, et une
trange ide se dveloppait dans la tte de Champfort: c'est que son
rival avait d tre pour beaucoup dans les malheurs de Desprs.

--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est
indigne de ma cousine?

--Cet homme est un misrable, et Mlle Privat ne devrait pas mme se
laisser souiller par son regard de serpent.

--Trs bien. Mais qui sera assez gnreux pour dsillusionner la pauvre
enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mre et lui
faire repousser un prtendant qu'elle regarde dj comme son gendre?

--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des annes, suis pas  pas les
mouvements tortueux de ce tratre; moi qui connais tous ses agissements
honteux; moi, enfin, qui me venge du lche sducteur de la seule femme
que j'aie aime!

--Enfin! s'cria Champfort, le voil le secret de ta vie, n'est-il pas
vrai?

--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a dtruit  jamais mes illusions de
jeune homme et mes esprances de bonheur, est le mme misrable qui
cherche aujourd'hui  te ravir la jeune fille que tu aimes.

--Quelle concidence! Une sorte de fatalit place donc cet homme sur
notre chemin?

--Oui, c'est une fatalit... mais une fatalit que j'appelle providence,
moi. Cette providence qui m'a rendu tmoin de toutes les trahisons de
ce larron d'honneur, qui m'a constamment entran sur ses pas, le jette
encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur  lui! La mesure
est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et
arrter dans son vol ce vautour pillard.

--Que comptes-tu faire?

--Oh! fort peu de chose d'ici  la signature du contrat.

--Hlas! pauvre ami, c'est dans huit jours.

--Je le sais. Mais quand ce devrait tre demain, j'aurais encore le
temps ncessaire  mes petits prparatifs.

--Dieu veuille, mon cher Desprs, que tu russisses  empcher un
mariage aussi malheureux! Mais...

--Mais quoi?

--En serais-je plus avanc, et Laure m'en aimera-t-elle davantage?

--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas dj assez?

--Tout le prouve: sa manire d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses
airs protecteurs, et jusqu' cette rserve crmonieuse qui a remplac
la douce intimit et les nafs panchements d'autrefois.

--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes  rebours, et leurs grands
airs ddaigneux masquent souvent un dpit qu'elles dissimulent avec
peine.

--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut
plac pour recourir  ces petits moyens.

--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins
que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un tre ptri
de contradictions, qu'il ne faut croire qu' la dernire extrmit. J'en
sais quelque chose.

--Tu es svre. Desprs, et tes malheurs passs te rendent injuste.

--Je ne crois pas. Il est possible, aprs tout, que Mlle Privat soit une
exception  la rgle gnrale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il
en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi
l'historique de tes relations avec ta cousine.

--A quoi bon?

--Il le faut.

--Allons, je me rsigne et ne vous cacherai rien.

Les chaises se rapprochrent, et Champfort commena:

--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans
et elle entrait dans sa quatorzime anne. Mon pre tait mort depuis
longtemps, et ma mre venait  son tour de payer son tribut  la nature.
Rest orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur,
lorsqu'un jour, un tranger entra dans mon petit logement et m'annona
qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mre, et
qu'il avait instruction de m'emmener  la Nouvelle-Orlans. Il me donna
une lettre de ma bonne tante et l'argent ncessaire pour rgler toutes
mes petites affaires.

Rien ne me retenait plus  Qubec. Aussi, mes prparatifs ne furent-ils
pas longs, et quinze jours plus tard, j'tais  la Nouvelle-Orlans,
ou plutt,  quelques milles de l, dans une charmante habitation que
possdait mon oncle sur sa plantation, prs du lac Pontchartrain.

Je passai l les deux belles annes de ma jeunesse, vivant comme un
frre avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure.

Edmond avait  peu prs mon ge, et Laure, deux annes de moins.

Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de
canne  sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous
avons changes sous la large vranda de l'habitation!

La guerre civile, qui se dchanait alors avec fureur dans plusieurs
tats de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des
mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en
enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle
ne troublait pas autrement notre paisible existence.

Sur ces entrefaites, mon oncle, qui tait colonel, partit avec son
rgiment pour rejoindre l'arme. Ce fut notre premier chagrin. Mais,
comme il nous dclara qu'il pourrait venir de temps en temps 
l'habitation, nous nous consolmes assez vite de ce contretemps.

Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois aprs son dpart. Il
tait accompagn d'un jeune homme du nom de Lapierre...

--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.

--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?

--Peut-tre... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi.
Continue.

--Je disais donc que le colonel tait accompagn d'un jeune homme du nom
de Lapierre, qui se disait de Qubec et dont ma tante avait, en effet,
connu la famille, lorsqu'elle-mme y demeurait. Mon oncle s'tait
pris d'une vritable amiti pour ce Lapierre, et il en avait fait son
compagnon insparable.

Comment cet tranger tait-il parvenu  s'insinuer ainsi dans les bonnes
grces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore
encore.

--Moi, je le sais! interrompit Desprs. Lapierre courait alors d'une
arme  l'autre pour spculer sur les navires. Un jour, il guida le
rgiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture
d'un convoi ennemi.

Telle est l'origine de sa faveur auprs de la famille Privat.

--D'o tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris.

--De moi-mme, mon cher. J'tais  cette poque dans le Kentucky, o,
je servais comme volontaire dans l'arme qui faisait face au gnral
Beauregard, dont faisait partie le rgiment du colonel Privat.

--Ah! fit Champfort, voil qui explique bien des choses!

--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore.

L'tudiant reprit:

Mon oncle et Lapierre passrent une dizaine de jours  l'habitation,
pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplirent pour hberger
dignement leur hte. Laure, selon le dsir de son pre, s'tait
constitue le _cicrone_ du jeune tranger et ne le quittait gure. Ils
faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues
promenades  travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de
retour  l'habitation, c'tait au piano ou sous la vranda que se
continuait le tte--tte.

Pendant tout le temps que dura le sjour de mon oncle, je pus  peine
trouver l'occasion de parler  ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux
et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait mme se croire oblige de
ne plus causer qu'avec lui.

Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'tonner; mais bientt, 
cet tonnement bien naturel se joignit une sensation trange, une sorte
de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal dfinie,
qu'il m'tait impossible de surmonter.

La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui
lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression
tellement pnible, que je fuyais sa socit et me tenais presque
toujours  l'cart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et
ce n'tait, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais 
l'habitation.

Hlas! je venais enfin de connatre le mal mystrieux qui me torturait:
j'aimais ma cousine!

Cette dcouverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je
me considrai comme indigne des bonts de mon oncle et de ma tante, du
moment que mon coeur me rvla son audace, et, je pris la rsolution
d'touffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait.

Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'arme, emmenant avec lui
le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans
rcriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le
genre de vie accoutum.

Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mla toujours  nos
relations une certaine gne et, une teinte de froideur, que ni elle ni
moi nous ne pouvions contrler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite.

Telle tait la situation, lorsqu'un vnement aussi douloureux
qu'inattendu vint nous plonger tous dans la dsolation. Lapierre arriva
un soir  l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel
tait mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reue dans un
combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accabl de
chagrin, remit  ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle
le bless faisait les plus grands loges de la conduite de son ami
Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soign comme
un fils.

--L'infme! le tratre! s'cria Desprs. Veux-tu savoir, Champfort, ce
qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le
colonel Privat mourant?

--Qu'avait-il fait?

--Il avait, pour une forte somme d'argent, livr au gnral ennemi le
secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat
dans une embuscade o son rgiment fut charp et lui-mme bless
mortellement.

--Le misrable! mais cette lettre de mon oncle?

--Oh! j'aurai beaucoup,  dire sur cette lettre quand le temps sera
venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel tait
 cent lieues de croire que Lapierre ft un espion au service du plus
offrant. Aussi, touch des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le
chargea-t-il d'annoncer sa mort  sa femme et lui crivit-il la lettre
dont tu parles.

--Mais, c'est affreux, cela! firent les tudiants.

--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel
avait combl ce misrable de faveurs et qu'il reposait en lui une
confiance illimite...

--Confiance que ne lui a pas retire, malheureusement, la famille
Privat, fit observer Champfort.

--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place  la haine et
au mpris, quand je l'aurai dmasqu, rpondit Desprs.

--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera
des preuves... En as-tu?

--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et
mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir
le grand jour de la rtribution, mes amis, et vous verrez comment se
venge le Roi des tudiants. Toi, Champfort, achve ton histoire.

--Je n'ai plus qu'un mot  dire. Ma tante, frappe dans ses plus chres
affections, se montra hroque. Elle se dirigea immdiatement vers le
thtre de la guerre et,  force d'argent, se fit remettre le corps de
son mari, qu'elle ramena en Louisiane, o les derniers honneurs lui
furent rendus.

Puis, n'tant plus retenue aux tats-Unis par aucun intrt majeur,
elle vendit ses immenses proprits et nous ramena tous  Qubec, en
passant par la France.

Quant  Lapierre, il avait rejoint l'arme, aprs l'enterrement du
colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il
arrivait des tats-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la
maison et fait la cour  ma cousine, qu'il doit pouser dans huit jours.

Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.



CHAPITRE IV

Secret pour secret

Un silence de quelques minutes suivit.

Desprs s'tait lev et marchait avec agitation dans la pice. Le rcit
de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si trangement ml,
avait raviv en lui une plaie  peine cicatrise, et fait surgir dans
son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaant, qui ridait de haut en bas
son front soucieux, annonait l'effort de sa pense.

Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot
semblait partager cette agitation. Sa figure mobile tait devenue grave
et il attachait sur Desprs des regards profonds. On et dit qu'un vague
souvenir, trop loign pour avoir de la consistance, trottait, dans la
tte de l'enfant et qu'il cherchait  le fixer,  lui donner du relief.

Desprs ne s'apercevait pas de cette attention dont il tait l'objet et
continuait sa promenade fivreuse.

Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le
temps propice pour risquer une proposition. Le digne tudiant n'tait
amateur de mlodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un
petit entr'acte pour _prendre la goutte_.

Il saisit donc une bouteille et la brandissant:

--a! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement
intressantes; mais elles ne doivent pas nous empcher de faire un doigt
de cour  cette bonne bouteille qui s'ennuie.

--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.

--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui
videmment faisait effort pour paratre calme. La bouteille est une
bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui
une franche accolade.

Les trois amis se versrent chacun une rasade, et Lafleur s'cria:

--Hol! Desprs, hol! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparatre
ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon
_Grand-pre No_.

Et il commena, en effet:

  C'est notre grand-pre No,
  Patriarche digne............

Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mlomane Lafleur
recevoir un commencement d'excution, s'taient vite rendus,  l'appel.

On but la rasade exige. Puis Champfort dit  Desprs:

--Eh bien! Desprs, es-tu toujours, d'opinion que je me suis tromp 
l'endroit des sentiments de ma cousine?

--Plus que jamais, rpondit l'tudiant.

--En vrit, tu m'tonnes!

--Ce qu'il y a d'tonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas
davantage les femmes.

--Je crois pourtant connatre celle-l; ayant si longtemps vcu en
rapports journaliers avec elle.

--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce
soir. Je te convaincrai avant peu de la singulire, erreur dans laquelle
un excs de dlicatesse t'a fait tomber. Parlons plutt de ce mcrant
de Lapierre.

--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.

--Alors, ce sera moi qui complterai la biographie de ce sale
personnage. Le temps est arriv, d'ailleurs, mes amis, o je dois
satisfaire la lgitime curiosit que vous avez souvent manifest 
l'endroit de certain pisode de ma jeunesse. J'aurais prfr ne
jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette
malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort
tant en pril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille
blessure.

Champfort serra la main de Desprs.

--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus dsormais aucun
obstacle pour empcher nos coeurs de battre  l'unisson.

Le Roi des tudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosit,
surtout chez le Caboulot, tait piqu au vif, et prit la parole en ces
termes:

--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite
paroisse de la rive droite du Richelieu,  peu prs  mi-chemin entre
Saint-Jean et le lac Champlain...

--Justement! murmura le Caboulot.

--Quoi? fit Desprs.

--Rien.

--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouill de Cardon.

J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Desprs, et je commenais mes
tudes mdicales chez le vieux mdecin de l'endroit. Je menais l une
vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'tude au bureau
de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pche ou ceux plus
fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'tendre
nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit lot d'alluvion,
form au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour.

Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se droulait alors
sous mes yeux!

Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je dsignerai
sous le pseudonyme de Saint-Monat--dployait sa sombre nappe de verdure,
maille de blanches maisonnettes et accidente, a et l, de rochers
moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant lchait
les pieds verdtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isoles
montraient leurs faades au milieu du feuillage, et une petite rivire
descendait en grondant des hauteurs boises de l'arrire-plan, pour
venir marier ses eaux  celles du fleuve,  deux arpents environ en aval
de l'lot.

Tout cela respirait une telle fracheur, tait revtu de tons si
harmonieusement diversifis et plaisait tant  mon esprit rveur, qu'il
m'arrivait souvent de m'oublier en mlancolique contemplation et de ne
regagner ma demeure que longtemps aprs le coucher du soleil.

Un soir de juin, je m'tais attard ainsi, et le soleil allait
disparatre derrire les sinuosits chevelues de l'horizon du nord,
lorsque je songeai au retour.

Le firmament tait stri de grandes bandes de nuage, dont les franges
semblaient se traner sur la fort. Une assez forte brise ridait le
fleuve de lames courtes et presses, dont le clapotement incessant
contre le rivage de l'lot avait quelque chose de mlancolique qui
berait mes penses. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour
passagre et un tout jeune garon pour pilote, longeait la rive gauche,
 quelques arpents de moi.

Tout  coup, au moment o je me dirigeais vers mon canot, couch dans
les ajoncs du rivage, un cri perant se fit entendre dans la direction
de l'embarcation, qui venait, de chavirer.

Je vis la pauvre jeune fille, affole de terreur, qui se dbattait dans
le fleuve, pendant que la chaloupe renverse s'loignait, avec le petit
garon cramponn  sa quille.

Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et
saisir la jeune fille au moment o elle allait disparatre sous l'eau,
tout cela ne fut l'affaire que d'une minute.

Mais il tait temps! La petite avait dj perdu connaissance, et, je
dus employer tout mon savoir pour la faire revenir  elle. Quant au
gamin, il tenait bon sur son pave, et j'eus tout le temps de le
recueillir sain et sauf.

Ces jeunes gens taient le frre et la soeur; Leur pre, un des plus
riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de l, justement
 l'embouchure de la petite rivire dont je parlais tantt. De mon poste
d'observation sur l'lot, j'avais souvent remarqu sa grande et belle
maison,  moiti perdue dans le feuillage et btie prs de la berge de
la rivire.

Grce  ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille
n'tait gure en tat de parler--je ramenai dans leur famille les deux
naufrags.

Inutile de vous dire que je fus ft, choy, caress, comme devait
l'tre le sauveur de deux enfants uniques. Le pre et la mre me firent
promettre de les venir voir tous les jours. Dsormais, j'aurais mes
entres libres dans la maison et mon couvert mis  la table de la
famille.

J'eus d'autant moins d'hsitation  prendre cet engagement, que les
matres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille
Louise la plus dlicieuse enfant que j'eusse rve. Elle avait seize
ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs,
admirable contraste qui lui seyait  ravir.

Ce soir-l, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et
le coeur rempli de la blonde image de Louise.

Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux
amis, avec qui je passai une partie de la journe. Louise ne se
ressentait plus des motions de la veille, et une lgre pleur, qui la
rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise.

Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimit. Sa voix avait
un charme pntrant et des accents, d'aimable navet qui m'allaient 
l'me. Je vis avec joie qu'elle possdait une instruction suffisante
pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour
tre pdante.

Je la quittai  regret vers le soir, aprs lui avoir promis de revenir
le lendemain et les jours suivants.

Pendant plus d'un mois, je vcus ainsi, traversant chaque jour le
fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu' la nuit.

Quel heureux temps! quelles heures dlicieuses! Louise et moi, nous
n'tions plus seulement des amis insparables: nous tions des amants.
Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous
sparait; elle piait avec anxit, aux premires heures du matin, le
retour de mon lger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une
flche sur le fleuve endormi.

Oh! oui, le beau, le bon temps!

--C'est  cette poque--c'est--dire vers la fin du mois de
juillet--qu'arriva  Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il
venait de Qubec, o il tudiait le droit, et comptait passer un mois ou
deux de villgiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon
pre.

C'tait un fort joli garon, altr de mouvement, passionn pour la
chasse, amoureux des plaisirs champtres. Je l'avais un peu connu
autrefois, pendant mon sjour  Qubec. Aussi, malgr sa mobilit
d'esprit et son caractre  plusieurs faces, fmes-nous bien vite lis
d'amiti.

Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une
relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse
partager. Bref, nous tions, au bout de quelques jours, la plus belle
paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.

Pour sceller  jamais une si troite intelligence, la Providence mit un
jour en grand danger la prcieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une
circonstance o nous traversions la rivire  la nage: en fidle Oreste,
je le sauvai au pril de ma vie.

Cette bonne action me valut l'ternelle reconnaissance du loyal jeune
homme.

Vous allez voir comment il me la prouva.

Je vous ai dit que toutes nos distractions taient communes et que
cette communaut s'tendait aux relations que j'avais. Naturellement, la
famille de Louise n'en tait pas exclue, et je continuais, comme par le
pass,  me rendre tous les jours auprs de ma jolie fiance. Seulement,
j'tais invariablement flanqu du citoyen Lapierre.

Le jeune homme paraissait surtout goter extrmement, la socit des
matres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires
plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait
amusantes au possible et qui faisaient les dlices des bons vieillards.
Louise et moi, nous nous mlions souvent  leur cercle et prenions
de bon coeur part  l'hilarit gnrale. Lapierre, alors, redoublait
d'amabilit, et ses racontars, s'adressant directement  la jeune fille,
ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.

Et c'est ainsi qu'une douce familiarit s'tablit,  ma grande
satisfaction, entre mon ami et mon amante.

Loin de mettre obstacle au dveloppement de cette sympathie naissante
entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire,  en resserrer
tous les jours les liens dors. Il me semblait que mon bonheur ne
serait complet qu' la condition d'y faire un peu participer mon dvou
compagnon, cet excellent Lapierre.

Un procd si dlicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune
homme, et il me disait souvent, en me serrant la main:

--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bnis le ciel qui m'a, fait faire
ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agrables distractions,
mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu' me laisser prendre
une petite place dans le coeur de ta belle fiance. Il est si bon de
sentir rayonner autour de soi la douce amiti d'une femme, que je te
sais gr de m'avoir procur ce plaisir-l. Je retournerai  Qubec
meilleur que je n'en suis parti, et cette amlioration sera ton oeuvre.

L'hypocrite! le tratre!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit:
c'tait et c'est encore un rus coquin que ce Lapierre. Tous les rles
lui sont bons; aucun moyen ne lui rpugne. Quand un ennemi se trouve sur
son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie dtourne
et frappe dans le dos.

--Et c'est  un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura
Champfort.

--Ne crains rien: je suis l! rpondit Desprs; je suis l, en travers
de sa route, implacable et sombre comme le chtiment!

--Moi aussi! s'cria le Caboulot, d'une voix trange.



CHAPITRE V

Trahison

Lafleur et Cardon s'amusrent beaucoup de cette exclamation un peu
prtentieuse; mais Desprs, lui, eut un singulier tressaillement. Il
regarda l'enfant avec des yeux tonns, et sa main se posa sur son
front, comme si une ide nuageuse cherchait  en jaillir.

Apparemment que cette ide lui parut folle, car il hocha bientt la tte
et poursuivit:

Je vivais donc dans la plus grande scurit et sans la moindre
apprhension du ct de Lapierre. Quant  ma fidle Louise, j'aurais cru
commettre une profanation en la souponnant; et, d'ailleurs, elle se
montrait toujours pour moi si prvenante, si gracieuse, si aimante, que
c'et t vraiment folie de lui prter des ides de trahison.

C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'aot,
faire une absence de trois ou quatre jours pour aller rgler certaines
affaires  Saint-Jean.

Je partis en canot, aprs avoir reu de Louise les plus chaudes
recommandations de ne pas tre longtemps dans mon voyage, et du bon
Lapierre les meilleurs souhaits.

La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et,  la nuit
tombante, j'arrivais  destination.

Mes affaires furent bcles plus rapidement que je ne m'y attendais,
et, ds le lendemain, je pus effectuer mon retour.

Je laissai Saint-Jean dans l'aprs-midi. Le temps tait beau. Pas un
souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais
donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais  Saint-Monat dans le
courant de la soire.

En effet, vers dix heures, je n'tais plus qu' un mille environ de
chez moi. Quoiqu'il n'y et pas de lune et que le ciel ft assez sombre
pour empcher les toiles de rayonner librement, je pouvais cependant
distinguer l'lot qui se dtachait du fleuve comme une tache noirtre
sur une plaque d'acier bruni.

Je suivais alors la rive gauche d'assez prs, afin d'viter le courant
des eaux profondes. Je ne pouvais consquemment rien distinguer de ce
ct-l,  quelques arpents devant moi,  cause des sinuosits de la
berge.

Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumire dans un
endroit bien connu, au fond d'une petite baie o se dchargeait le bras
de rivire dj dcrit.

--C'est l! me dis-je, tandis qu'une motion bizarre tenait mon aviron
immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixs sur
ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurit! Un sentiment
d'angoisse indfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un
pressentiment mystrieux, comme l'apprhension d'un malheur!

L'image de Louise, de ma Louise adore que je n'avais pas vue depuis
deux jours, se prsenta  mon esprit troubl, et cette vocation me
causa une impression trange. Je la revis, comme en cette soire fatale
et heureuse o je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui
s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'tait celui
de Lapierre qui l'arrachait au gouffre bant. Et Lapierre me saluait
d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve
tourment, en me jetant un clat de rire sardonique!...

Cette dernire image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant
nergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la
direction de la baie.

Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?

Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais pouss invinciblement
vers la petite lumire; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle
m'aspirait comme le terrible maelstrom des ctes de Norvge.

Le ciel tait devenu plus sombre, et je pouvais  peine distinguer 
vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand
mme, guid par le foyer tincelant qui se rapprochait  vue d'oeil.
Comme s'il se ft agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais
en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant mme pas
toucher le rebord de l'embarcation.

--Tout  coup, une obscurit plus profonde se fit  quelques pas de moi,
et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes
en les frlant, puis s'arrta.

--J'tais arriv.

--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite
crique du bras de rivire, ombrage de massifs trs pais, et  une
vingtaine de pieds tout au plus de la fentre illumine, qui tait celle
de la chambre de Louise.

Je demeurai l immobile, fixant de mon regard ardent cette fentre
bien-aime, derrire laquelle devait se trouver ma douce fiance.
J'esprais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui
dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.

Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse
Louise adressait  Dieu sa prire accoutume, avant de se mettre au lit.

La chre enfant, murmurai-je, elle dit peut-tre,  cette minute
prcise o je suis  deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que
son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.

Amre ironie de ma pense!

Je n'avais pas finie cette rflexion mue, qu'un bruit touff de
conversation  voix basse me parvint.

J'prouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me
glissant silencieusement  travers le feuillage, de l'endroit d'o
semblaient partir les chuchotements.

Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez prs pour tre sr
de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystrieuse, j'cartai
doucement le feuillage et je regardai.

A cinq ou six pas de moi, prs de la maison, il y avait un homme et une
femme. L'obscurit m'empchait de distinguer leurs traits, mais mon
coeur, qui battait  se rompre, les reconnut, lui.

L'homme tait Lapierre; la femme, Louise, ma fiance! Leur voix, qui se
fit entendre au mme moment, ne me laissa aucun doute  cet gard.

Ainsi, j'tais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au
monde, qui m'avait jur une inviolable fidlit et que j'avais arrache,
deux mois auparavant,  une mort certaine!... trahi par l'homme qui me
devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la
veille mme, des paroles d'amiti, par le confident qui avait reu tous
les secrets de mon coeur!

C'tait trop  la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine
tait port trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et
je dus me cramponner dsesprment  un arbre, pour ne pas tomber.

Puis la raction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes
tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis:

Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant;
je suis un juge! coutons.

Et, concentrant toutes les facults de mon me dans un seul sens:
l'oue; j'entendis mot  mot le dialogue suivant:

--En vrit, ma chre Louise, disait Lapierre, vous tes trop
pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et
n'auriez-vous de courage qu' la clart du soleil?

--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, rpondait la jeune fille.

--Peur de quoi?

--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement
des grenouilles au bord de la rivire, du cri des hibous, l-bas, dans
ces gorges sombres...

--Allons donc!

--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne
s'lvent que pour me reprocher mon infidlit.

--Vous tes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien 
voir dans nos affaires, croyez-moi.

--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'prouve
n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement.

--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez
bien vite toutes ces ides superstitieuses et vous ne craindriez rien au
monde, quand je suis l pour vous dfendre.

--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments
solennels; lorsque je trompe  toute heure du jour un franc et loyal
jeune homme qui a foi en moi; lorsque je rcompense le dvouement de
celui qui m'a sauv la vie en jouant vis--vis de lui la comdie de
l'amour, tandis que mon coeur appartient  un autre; vous me demandez si
je vous aime!...

Louise avait prononce cette tirade d'une voix forte, quoique touffe,
et avec une nergie fbrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une
intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accabl, la
tte appuye au tronc d'un arbre, le visage baign de larmes.

Lapierre reprit:

--Je vous crois, Louise, et la dmarche que vous faite ce soir confirme
vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles!

--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y rsoudre.

--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas
l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire  la dure
ncessit d'pouser cet homme-l, vous fuyez avec celui que votre coeur
a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si trange?

--Gustave Desprs m'a sauv la vie!

--La belle affaire! Tout autre,  sa place, en et fait autant. Est-ce
qu'on laisse prir sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui
porter secours?

--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'tre jamais qu' lui!

--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent
pas  consquence et se rompent tous les jours. Desprs a abus de votre
jeunesse et escompt votre reconnaissance, en vous faisant promettre une
chose semblable. C'est tout simplement odieux.

A cette lche accusation de Lapierre, je me redressai ple de colre et
prt  bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrta.

--Laissez-moi rflchir, disait la jeune fille. Demain,  la mme heure,
soyez ici: je vous dirai  quoi je suis rsolu.

--Ne craignez-vous pas le retour de Desprs?

--Oh! non, il m'a dclar que son absence durerait au moins trois jours.

--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps
presse et que la dcouverte de notre liaison peut tout gter.

--Demain, j'aurai pris une dcision.

--A demain, donc! La frontire n'est pas loin et mon canot est rapide.

--Je serai prte. A demain!

Louise rentra, et j'entendis,  quelques pas de moi, le bruit des
branches froisses par Lapierre, qui regagnait son canot.

Je le laissai partir.

Cinq minutes aprs, je filais silencieusement dans son sillage. Mon
heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un
homme qui n'est pas press.

Je l'abandonnai  la hauteur de l'lot, pour obliquer  gauche et me
diriger vers la demeure de mon pre.

Lui se perdit dans l'obscurit, en amont, et je l'entendis atterrir
presque en mme temps que moi.



CHAPITRE VI

Le drame de l'lot

Desprs, aprs s'tre recueilli un instant, reprit ainsi sa narration:

La dcouverte de la honteuse trahison dont j'tais victime avait
rveill dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De
sombres ides de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de
ces colres blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti.

Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait  la maison de mon
pre; et, aprs avoir rendu compte  ce dernier de ma mission, je lui
dis qu'une affaire importante m'obligeait  repartir de suite, et le
priai de ne pas rvler  personne mon retour nocturne  Saint-Monat.

Le bon vieillard parut quelque peu tonn de mes allures mystrieuses;
mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un
pari  gagner, et je fis mes prparatifs de dpart.

Ce ne fut pas long.

De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une
paire de revolvers chargs composrent mon bagage, et je quittai la
maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du
salon.

Une vingtaine de minutes plus tard, j'tais install dans le fourr le
plus pais de l'lot, ayant eu soin de hler mon canot  sec et de le
dissimuler dans un fouillis de broussailles.

Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la
journe, tait d'abord d'empcher que Lapierre n'et vent de mon retour,
ensuite d'tre plus  porte d'observer ses alles et venues.

Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir.

Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon pre et chez quelques,
autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas.

La nuit vint, sombre, silencieuse--une vrai nuit de contrebandier, de
bandit. Je distinguais  peine les deux rives du fleuve; et si quelques
maigres rayons d'toiles n'eussent perc l'obscurit compacte, il
m'aurait t bien difficile de constater le dpart du coquin.

Heureusement, mes yeux s'y firent  la longue, et, vers dix heures
environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve
comme une ombre lgre et glisser rapidement vers l'lot.

Arriv  la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y
attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta 
terre et alla dposer, non loin de l, derrire un rocher, quelque chose
qui me parut tre un paquet de hardes.

Avant, que je fusse revenu de mon tonnement, le canotier avait rejoint
son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche.

Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis,  mon tour, je sautai
dans mon canot et m'lanai silencieusement sur ses traces.

Aprs une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans
ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu' mon
poste d'observation de la nuit prcdente.

Lapierre tait dj rendu prs de la maison. Je vis sa silhouette qui
s'estompait faiblement sur le mur blanchi  la chaux.

Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumire ne brillait aux
fentres. Le monotone trmolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage
interrompit seul le silence pesant de la nuit.

Tout  coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis
des pas lgers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut
auprs de Lapierre.

--Enfin, vous voil! fit le coquin.

--Mon Dieu! rpondit la jeune fille d'une voix navre,  quelle affreuse
dmarche m'obligez-vous?

--Allons, voil vos terreurs puriles qui vous reprennent.

--Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir!

--Mais, ma chre, vous les reverrez, vos parents--car, une fois maris,
nous reviendrons; quant  cet imbcile de Gustave, vous me feriez
plaisir en le laissant l o il est.

--Il me semble que je fais un rve terrible et que je ne pourrai jamais
me rsoudre  vous suivre.

--En ce cas, veillez-vous et prenez vite une dcision, car je n'ai
aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits  courir sur le
fleuve.

--Si nous attendions encore quelques jours...

--Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette
nuit mme, ou retournez  votre premier amoureux... Il n'est pas fier,
ce bon enfant-l, et il se fera un honneur de recueillir les dbris de
ma succession.

Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait
cette jeune fille, qu'il prtendait, aimer et quelle abjecte soumission
Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi
dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de
fouet leur semblent des caresses.

Pauvre et sotte humanit!

Mais je poursuis... Aprs quelques secondes, Louise rpondit
brusquement:

--Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destine s'accomplisse:
emmenez-moi.

Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille
dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large
et disparut sur le fleuve sombre.

Mais je l'avais prvenu. Aux dernires paroles de Louise, j'avais
regagn  pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flche
vers l'lot, lorsque les fuyards se dtachrent de la rive.

En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit o Lapierre, une heure
auparavant, avait, mis pied  terre. J'tais sr que le coquin s'y
arrterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et
blotti derrire un rocher.

J'tais rsolu  tout pour empcher le rapt de se consommer; et, plutt
que de laisser impunies brl la politesse, en compagnie de son bon ami
Lapierre...

--La tte qu'il fera? m'criai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de
suite, misrable, car me voil!

Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je
repoussai au large leur canot, qui partit  la drive et disparut
aussitt dans l'obscurit.

Lapierre et Louise restrent ptrifis et ne purent que pousser chacun
une exclamation:

--Desprs! Gustave!

--Oui, c'est bien moi, Gustave Desprs! repris-je avec force--Gustave
Desprs, qui en change du petit service qu'il vous a rendu de vous
sauver la vie, vous avez constamment tromp tous deux; Gustave Desprs
qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connat les projets que vous
avez en tte; Gustave Desprs, enfin, qui s'est constitu votre juge et
vient vous, porter la sentence que vous mritez!

--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?

--La mort! rpondis-je d'une voix stridente.

--Pour tous deux?

--Pour toi seul, coquin.

--Et pour mademoiselle?

--Le mpris!

--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forc, vous n'y allez pas de main
morte, monsieur le juge!

--Je me venge! fut la rponse.

Malgr son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces
accents qui portent immdiatement la conviction.

--La tte qu'il fera? m'criai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de
suite, misrable, car me voil!

Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je
repoussai au, large leur canot, qui partit  la drive et disparut
aussitt dans l'obscurit.

Lapierre et Louise restrent ptrifis et ne purent que pousser chacun
une exclamation:

--Desprs! Gustave!

--Oui, c'est bien moi, Gustave Desprs! repris-je avec force--Gustave
Desprs, qui en change du petit service qu'il vous a rendu de vous
sauver la vie, vous avez constamment tromp tous deux; Gustave Desprs
qui a entendu vos entretiens nocturnes et connat les projets que vous
avez en tte; Gustave Desprs, enfin, qui s'est constitu votre juge et
vient vous, porter la sentence que vous mritez!

--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment
Lapierre.

--La mort! rpondis-je d'une voix stridente.

--Pour tous deux?

--Pour toi seul, coquin.

--Et pour mademoiselle?

--Le mpris!

--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forc, vous n'y allez pas de main
morte, monsieur le juge!

--Je me venge! fut la rponse.

Malgr son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces
accents qui portent immdiatement la conviction.

Pourtant, il feignit encore de badiner.

--Qui sera l'excuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il.

--Moi!

Et, exhibant aussitt mes revolvers, j'ajoutai:

--Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons  chacune
des extrmits de l'lot, et nous tirerons  volont nos six coups.

Lapierre recula.

--Un duel? fit-il.

Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par
un assassinat que je prtends l'avoir.

--Un duel sous les yeux d'une femme?

--Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre.

--C'est une lchet cruelle!

--Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lchet, toi que je
surprends en flagrant dlit de trahison, en train de dshonorer  jamais
une famille respectable. Mets de ct ces airs de chevalerie qui ne te
vont pas, et prpare-toi plutt  disputer ta misrable vie.

--Et si je ne veux pas me battre, moi?

--Si tu refuses de te battre, infme larron d'honneur, aussi vrai que
Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien.

Pour le coup, Lapierre vit que j'tais srieux et qu'il fallait
s'excuter cote que cote. Il se mit  trembler tout de bon.

--Au moins, dit-il, mettons Louise  couvert; tu n'as pas envie de
l'assassiner, je suppose?

--Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre ct de l'lot, un amas de
roches derrire lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espre
bien, je m'engage  la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai cach
 quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras  ta guise. Allons,
fais vite, o je vais te frotter les ctes pour te donner du courage.

Ce coup d'peron parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune
fille et, malgr ses supplications et ses gmissements, la transporta au
lieu convenu.

Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage:

--A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Desprs, tu veux du sang! Eh
bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux dconfit.
O est mon revolver?

--Je viens de le dposer sur le paquet de hardes que tu destinais 
mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! rpondis-je, en gagnant 
la hte l'extrmit nord de l'lot.

Il tait alors environ minuit.

Le temps tait toujours sombre. La lune n'tant pas encore leve, c'est
 peine si la clart blafarde des toiles permettait de voir  quelques
pas devant soi.

C'tait donc  peu prs au hasard que nous allions tirer,  moins de
marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur
notre feu rciproque.

Je me faisais ces rflexions, tout en cherchant un abri quelconque,
lorsqu'une dtonation retentit et qu'une balle siffla  mon oreille.

Je me retournai vivement et ripostai au hasard.

Je n'avais pas abaiss mon arme que, pan! une autre dtonation suivit
et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux.

--Hum! me dis-je, il parat que matre Lapierre attend mon feu pour
mieux viser. Ce n'est pas si bte pour un coquin de son acabit.

Cette constatation faite, j'avanai de quelques pas et tirai  mon tour
sur une ombre qui semblait se mouvoir.

Un coup de feu me rpondit immdiatement, mais, cette fois-ci,  une
trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit clater une branche
 mes cts.

--Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche
sur lui. Ce sera plus tt fini.

Et je lchai mon troisime coup.

Mais, rendu prudent par les sifflements dsagrables que mes oreilles
n'avaient que trop perus, je m'tais aussitt jet  plat-ventre.

Cette prcaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrime
balle  quelques pouces seulement au-dessus de la tte.

En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner
prs d'un arbuste. Mon revolver tait en position: je tirai.

Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps
pesant s'affaissant dans le feuillage.

--Justice est faite! je suis veng! m'criai-je.

Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus  l'endroit o Louise
attendait le rsultat de la lutte. Elle tait probablement vanouie au
premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains
cramponnes au rocher qui lui servait d'abri.

--Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misrable que je viens de tuer ne
s'tait pas rencontr sur notre chemin, comme nous aurions t heureux!

Mais je n'avais ni le temps ni la volont de m'attendrir. Je la
transportai dans mon canot et la ramenai chez elle.

Au moment o je la dposais prs de la maison de son pre, elle reprit
ses sens et me reconnut.

Aprs m'avoir regard avec effroi pendant quelques secondes, elle
dtourna la tte et ses lvres murmurrent un mot sanglant:

--Assassin!

--Vous vous trompez, mademoiselle, rpliquai-je gravement. Ce n'est
pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couch dans les bruyres de
l'lot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise,
et... adieu!

Je m'loignai rapidement, l'me remplie d'une mortelle tristesse, et,
toute la nuit, je remontai le Richelieu  grands coups d'aviron.



CHAPITRE VII

Kingston et Kentucky

Desprs s'arrta, un instant  cette phase de son rcit.

Sa physionomie, jusque l grave et triste, se revtit soudain d'une
expression de haine impossible  rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu
sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses
yeux, et il reprit d'un ton farouche:

J'achve, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste  dire.

Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant
vers la frontire. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus 
quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est--dire de la
libert, du salut. Mais j'tais extnu, je n'en pouvais plus; mes
mains, gonfles outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient
absolument le service...

Je dus m'arrter pour prendre quelque repos.

Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux.
J'y cachai mon canot et, m'tendant tout auprs, je m'endormis d'un
profond sommeil.

Quand je m'veillai, le soleil tait haut et je jugeai que j'avais d
dormir plusieurs heures.

Pour rparer autant que possible cette grave imprudence, je me htais
de remettre mon embarcation  l'eau, lorsque de grands cris s'levrent
des deux cts de la rive et je fus envelopp par une dizaine d'hommes
qui bondirent sur moi et m'arrtrent.

Parmi ces hommes tait Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tu et
que je retrouvais plein de vie, ayant reu tout au plus une blessure
lgre,  en juger par un de ses bras, qu'il portait en charpe.

Je compris tout.

Le lche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait
pouss un cri d'agonie et s'tait laiss choir tout de son long,
contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constat mon dpart,
il s'tait empress de mettre les autorits  mes trousses.

--Ah! ah! mon petit Desprs, me dit-il avec un ricanement d'hyne,
il parat que te voil descendu du banc de la jugerie! C'est dommage,
parole d'honneur, tu tais superbe la nuit dernire en prononant ma
sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rle de juge, tu
porteras toute ta vie la casaque du forat... Elle ira mieux  ta
taille!

--Misrable chenapan! murmurai-je avec dgot, en lui tournant le dos.

On me passa les menottes, comme  un malfaiteur vulgaire, et c'est
ainsi que je fus conduit  Saint-Jean, o je fus intern dans la prison
commune.

Mon procs ne tarda pas  s'instruire, et, naturellement, grce aux
menes de Lapierre, je fus trouv coupable.

On me condamna...

--A quoi? demandrent les jeunes gens, voyant que Desprs se taisait.

--Au pnitencier! rpondit d'une voix sourde le Roi des tudiants.

--Au pnitencier! fit Champfort... et pour combien de temps?

--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommand  la clmence de la
cour.

--Hlas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas...

--J'ai fait mon temps! j'ai port, comme me l'avait prdit Lapierre, la
casaque du forat; pendant douze longs mois, j'ai vcu cote  cte avec
les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet
des gardiens, mangeant  la gamelle du galrien!

--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont
amass bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de
sombres penses de vengeance m'ont agit  l'ombre de ces murs lugubres
du pnitencier de Kingston!

Enfin, ils passrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la
libert.

Mais je n'tais dj plus l'adolescent joyeux  qui l'avenir sourit.
Mon me avait bu  la source d'amertume et s'en tait imprgne. La
blessure que l'on venait de faire  mon honneur et  mes sentiments les
plus intimes me brlait comme un fer rouge.

Je rsolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de
la guerre amricaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement  mes
tortures morales et une sorte de rhabilitation vis--vis de moi-mme.

Une autre raison--et celle-l bien plus imprieuse--me poussa  cette
dtermination.

En arrivant chez mon pre, j'appris que la famille de Louise s'tait
loigne de la paroisse, o les calomnies de Lapierre lui avaient fait
une position intenable, et que le mcrant, aprs s'tre ainsi veng
d'un chec matrimonial, avait gagn les tats-Unis. Or, telle tait ma
haine contre ce sclrat, que le seul espoir de le rencontrer face 
face et de me venger de ses infamies aurait t plus que suffisant pour
me faire abandonner famille et patrie.

Je partis donc pour le thtre de la guerre, et je m'engageai dans une
arme de fdraux qui oprait alors dans le Kentucky et faisait face au
gnral Beauregard.

Chose inoue, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais,
et je me trouvais prcisment dans un des avant-postes o matre
Lapierre exerait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion
d'observer ses alles et venues d'un camp  l'autre. Mon ex-ami faisait
l rondement ses petites affaires,  ce qu'il paraissait. Il tait  la
fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le
compte de l'arme du Nord.

Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage oprait et quelle
habilet il savait dployer dans ses multiples occupations.

Eh bien! le rle qu'il a jou vis--vis du colonel Privat n'tait
que la centime rptition de comdies aussi odieuses, excutes aux
avant-postes des annes, tantt au dtriment des confdrs, tantt 
celui des fdraux, suivant le bon plaisir de ses intrts pcuniaires,
 lui.

Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son
plus mortel ennemi se trouvait dans les mmes parages que lui, observant
tous ses agissements, piant ses moindres dmarches, il aurait dcamp
sans tambour ni trompette.

Mais j'tais si bien grim, avec ma longue barbe que j'avais laiss
crotre, et, je prenais tellement de prcautions pour ne pas tre
reconnu, que matre Lapierre vivait  cet gard dans une parfaite
scurit.

J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires,
c'est--dire pour accumuler contre lui autant de preuves que
possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion
ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens 
employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste.

Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait
clandestinement du quartier-gnral ennemi, je m'embusquai sur son
passage et, aprs l'avoir ross  mon got, je le dvalisai de ses
papiers, ni plus ni moins que si j'eusse t un voleur de grand chemin.

Ce bel exploit complta mon dossier; car il se trouva que le misrable
portait sur lui, cette nuit-l, une vritable cargaison de papiers
compromettants: correspondances secrtes, instructions, etc., de quoi
faire fusiller dix espions.

Je me dcidai alors  ne plus retarder le chtiment et  frapper un
coup dcisif.

Ma qualit de secrtaire du gnral commandant l'arme me permettait de
le voir  toute heure. J'allai le trouver cette nuit-l mme. Le gnral
n'tait dj plus  sa tente. Tout te camp tait en mouvement. Nous
marchions  l'ennemi.

La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, pouvantable. Nous
fmes battus et obligs de retraiter prcipitamment bien en arrire de
nos lignes prcdentes.

C'est dans cette affreuse retraite que je fus bless d'un coup de feu,
qui mit fin  ma carrire militaire.

On m'vacua vers le nord, et comme ma convalescence tranait en
longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais esprer reprendre mon service
de sitt, j'obtins mon cong et je revins au pays.

--Et Lapierre? demanda Champfort.

--Je ne l'ai plus revu qu'ici,  Qubec, lorsqu'il revint des
tats-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma
route. Cette fois-ci, il ne m'chappera pas.

--C'est  moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie
tait transforme et qui lanait des clairs par ses yeux bleus.



CHAPITRE VIII

On se reconnat

On conoit l'tonnement des tudiants  cette exclamation vhmente de
l'enfant.

Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle
raison il pouvait avoir pour rclamer ainsi le droit de punir Lapierre;
puis, rapprochant cette toquade de la singulire agitation qu'il avait
manifeste pendant le rcit de Desprs, on tait bien empch de trouver
une rponse.

Pourtant Lafleur, rarement  court, en exhuma une de sa cervelle
empte:

--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais.

--Tiens, c'est une ide! bgaya Cardon.

--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut a, Cardon, pourvoyeur
malhonnte que tu es!

--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire,  prsent que tu en
as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, bless dans sa dignit de
fournisseur.

--Trogne toi-mme!

--Assez! mes amis, intervnt Desprs, n'allez-vous pas vous chicaner,
maintenant?

Puis, se tournant vers le Caboulot qui tait assis prs de la table, le
front dans ses mains:

--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve  ces deux ivrognes que tu n'es
pas saoul et que tu parles sensment.

Pour toute rponse, le jeune homme se leva en face de Desprs et le
toisant minutieusement:

--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant  lui-mme.
Seulement, tu es si chang depuis sept ans, que je ne t'aurais certes
pas reconnu, sans cette, histoire...

--Que veux-tu dire? demanda Desprs, qui,  son tour, regardait le petit
tudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance.

--Je veux dire, rpondit l'enfant d'une voix mue, que la destine a
d'tranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre
deux hommes qui taient amis de vieille date, sans se connatre...

--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois!

--Oui, de figure. Mais te serais-tu imagin mon vieux Gustave, que sous
le sobriquet de Caboulot donn par les camarades devait se lire le nom
de Jacques Gaboury?

--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauv l-bas, le frre
de... Louise! exclama Desprs, en mettant ses deux mains sur les paules
de l'enfant et le dvorant du regard.

--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer
dans le Richelieu, sans ton secours.

--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des tudiants. En effet, ta
figure me revient maintenant, malgr que je n'aie pas eu l'occasion de
te voir longtemps l-bas.

--Seulement le temps des vacances... J'tais au collge, vois-tu.

--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es chang, mon pauvre
Jacques! Ce sont bien les mmes traits principaux, les mmes yeux,
surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accuses... Et puis, tu
as grandi, tu t'es dvelopp--si bien que je ne t'aurais certainement,
pas reconnu, mon cher enfant.

--Ce n'est pas tonnant, Gustave; je n'avais gure qu'une dizaine
d'annes lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup
attention  un gamin de cet ge.

--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frapp?

--Mon Dieu, non: tu n'es plus le mme homme. Ta moustache a pouss, ton
teint est plus brun, ta voix est change aussi... de sorte qu'il faut le
savoir pour retrouver, dans le Roi des tudiants, Gustave Desprs, le
joyeux garon qui s'appelait l-bas Gustave Lenoir.

--Que veux-tu? la tempte ne mugit pas dans la cime du sapin le plus
vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai pass
par bien des preuves depuis le bon temps o nous nous sommes connus
pour la premire fois, et mon front en garde les empreintes indlbiles.

--Pauvre Desprs! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai
renou notre amiti d'autrefois.

--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les
autres. C'est le nom de ma mre, et, ce nom... le pnitencier ne l'a pas
sur ses registres d'crou.

Le Caboulot courba la tte et garda le silence.

Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.

Le premier admirait les mystrieux dcrets de la Providence, qui faisait
converger sur la tte du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices
et se disposait  le frapper.

Quant aux deux autres, gorgs de whisky et ahuris par tous les
tonnements de cette nuit mmorable, ils se demandaient srieusement
s'ils assistaient pas  une reprsentation dramatique et attendaient
tranquillement, la fin de la pice pour se communiquer leurs
impressions.

Au bout de quelques secondes, Desprs regarda son petit ami et lui
demanda d'une voix mal assure:

--Et... elle?

--Tu veux savoir o elle est?

--Oui.

--A Qubec.

--Seule?

--Avec mon pre et moi.

--Ta mre est donc...?

--Morte, mon vieux, morte de chagrin.

--Pauvre femme!

Le Caboulot essuya une larme.

--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expi
son erreur; elle a bien souffert...

--C'tait justice! murmura Desprs.

--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre
soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la
sienne mrite pardon et indulgence.

Desprs ne rpondit pas, mais un clair traversa sa prunelle sombre et
sa figure prit une dure expression d'inflexibilit.

En ce moment, trois heures du matin sonnrent  l'horloge de la pension.

Champfort se leva.

--Trois heures, dit-il: je rentre.

--Je t'accompagne, rpondit Desprs; nous aurons beaucoup  causer.

--Attendez, dit  son tour le Caboulot; je retourne  la maison, moi
aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble.

--Partons, firent les jeunes gens.

--C'est a! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, 
Cardon et  moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste.

--Garde-l pour demain, dit Desprs.

--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce
serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons,
estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un
petit... un dernier coup de coeur!

  C'est notre grand-pre No,
  Patriarche digne,
  Que l'bon Dieu nous a conserv
  Pour planter la vigne..

Cardon ne rpondit pas; il ronflait comme un cachalot.

Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:

  Il se fit faire un bateau
  Pour se promener sur l'eau
  Pendant le dluge......

rien n'y fit: le clbre Cardon ne bougea pas.

Quant aux trois autres, ils taient dj dans la rue, o les chos de la
voix raille de Lafleur leur arrivaient par bouffes intermittentes.



CHAPITRE IX

La Folie-Privat et ses Habitants

Le promeneur qui laisse Qubec par la barrire du pont Dorchester et se
dirige vers les luxuriantes campagnes de la cte de Beaupr, ne peut
manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui
se droule aux environs de cette partie de la capitale.

Ce ne sont, de chaque ct de la route poudreuse, que chalets et
cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis
sur la croupe des collines ou accrochs aux flancs des vallons.

Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et
respire une fracheur qui repose l'me... Ce petit coin de l'Eden,
o tout est verdure et calme, semble avoir t jet  dessein en cet
endroit pour faire contraste  l'aride et brlant promontoire de Qubec,
qui, droit en face, tage au soleil les toits tincelants de ses
milliers de maisons.

Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardire_.

C'est l que les bourgeois aiss de la ville vont se reposer, pendant
la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les
ombrages de leurs parcs, leurs forces morales puises.

Naturellement, ds son arrive  Qubec, la veuve du colonel Privat
s'tait empresse de s'acheter  grand renfort d'argent, une rsidence
d't dans cet endroit de prdilection. Elle l'avait baptise du nom de
_Folie-Privat_...

Mais quelle dlicieuse Folie!...

Perdue  demi sous bois, comme un bijou dans un crin, la faade seule
on tait visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sable
qui tranchait comme un ruban gristre sur une verte pelouse, plante
confusment de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres 
fruit. Tout autour, et  plusieurs arpents en arrire, s'tendait le
parc--une vraie petite fort, avec ses pittoresques accidents, ses
rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades
jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystrieux
domaine tait sillonn en sens de routes et de sentiers, tantt au
cordeau comme les alles classiques des jardins anglais, tantt troits
et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les gots romantiques
du Le Ntre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des
bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutes, des tangs
qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels
s'incrustaient les myosotis et les marguerites!...

Une miniature de l'Eden!

Quand, le front fatigu par le travail incessant de la pense, ou le
cerveau endolori par l'puisante obsession de quelque ide fixe, de
quelque souvenir amer, on prouve le besoin d'un peu de rpit, d'une
minute d'oubli, c'est l qu'il faut l'aller chercher--l, en pleine
nature, sous ces ombrages paisibles, prs de ces cascatelles
babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au
coeur!... La brise y court, frache et parfume, dans vos cheveux; le
feuillage y murmure  vos oreilles ses monotones mais toujours suaves
et toujours mlancoliques plaintes; les oiseaux y rjouissent l'me par
leurs gaies chansons et leurs joyeux bats!...

Aussi,  peine les premires fleurs talaient-elles au soleil de mai
leurs ptales vierges;  peine les champs et les arbres revtaient-ils
cette teinte verdtre qui repose le regard, que la famille
Privat,--ennuye des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage
de la Canardire, pour ne plus le quitter qu' l'approche de l'hiver.

On y menait joyeuse vie.

Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds
carrosses, chargs de citadins et de citadines, attentifs  ne pas
laisser s'attidir leurs relations avec la riche famille et sensibles
aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les alles bordes de
verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constells de
fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de
petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des
larcins impunis.

Bref, la Folie-Privat tait devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y
avait  Qubec d'lgant et de fashionable.

Rien de surprenant  cela.

Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orlans et riche
 faire peur, dpensait fort largement, dans la vieille capitale
canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit  tout
et allonge dmesurment la queue de ses connaissances. Mais soyons juste
dans le cas prsent, le _vil mtal_ n'tait pas la seule raison de
l'engouement gnral; Madame Privat, bien que marie en Louisiane,
tait, originaire de Qubec, o sa famille avait des relations fort
tendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis
suivaient avec empressement son char dor.

C'tait une femme d'environ quarante ans, portant d'une faon
trs-vidente les vestiges d'une opulente beaut. Blonde, blanche,
rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil  plus d'un clibataire;
quand elle n'et pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales,
l'appt de ses superbes rentes. Son sjour  la Nouvelle-Orlans, sous
le brlant soleil du golfe mexicain, avait donn  sa peau fine et
satine cette teinte demi-dore qui empourpre le firmament,  certains
couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant  sa mobile physionomie, en
la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable
recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive,
toujours parlant, toujours riant, altre de mouvement, de bruit, de
plaisir... c'tait bien la femme cre et mise au monde pour gaspiller
royalement une fortune comme la sienne.

Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure.

Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrive de la famille 
Qubec, il tudiait le droit  l'Universit Laval. C'tait un grand
jeune homme  la mine veille, au teint blond et aux yeux bleus, le
portrait vivant de sa mre, dont il reproduisait, du reste, le type au
moral. C'tait bien, avec cela, le plus joyeux garon d'Amrique et le
meilleur coeur qu'il ft possible de souhaiter. Sa mre en raffolait et
tout le monde l'aimait.

Laure, plus jeune de deux ans, tait bien diffrente au physique et au
moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type crole de son
pre, dont les exagrations tropicales taient mitiges par le sang des
climats du nord, qu'elle tenait de sa mre.

De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces
mouvements flins et moelleux, qui sont d'une grce irrsistible,
quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient
d'eux-mmes sur le front et les tempes, pour s'panouir en un fouillis
de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus
habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux boucls
s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas
duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin
le plus habile. Les yeux taient grands, largement fendus, d'un brun
velout, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles
d'exprimer tour  tour les sentiments de l'me les plus opposs:
douceur, colre, molle langueur, brlante nergie. Une petite bouche,
aux lvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur
des dents courtes et d'une blancheur clatante...

Ajoutez  tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez
le tout d'une peau d'un blanc mat, anime sur les joues par une
imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tte de jeune
fille tait tout simplement ravissante.

En effet, Laure passait  Qubec pour un prodige de beaut, et tout
le monde tait d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses
pouvaient-elles hasarder que cette beaut avait quelque chose de hautain
qui paralysait l'admiration.

C'tait un peu vrai.

Laure tenait de son pre cette expression svre de physionomie qui la
faisait paratre ddaigneuse et--disons le mot--infatue d'elle-mme.
Mais htons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe tait froide et le visage
de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert 
tous les grands sentiments.

Une particularit de son caractre avait toujours tonn, non-seulement
la mre de Laure, mais encore ses amies: c'tait la brusque transition
de la gaiet la plus expansive  une morne et inconcevable mlancolie
qui durait des journes entires.

Cette bizarrerie ne s'tait fait remarquer que depuis le retour  Qubec
de la famille Privat, et avait toujours t s'accentuant, surtout dans
les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprts mme de
son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient
pas le privilge de changer son humeur.

Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille
 qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si
riche de promesses riantes?

On se perdait en conjectures. Il tait  prsumer que ce n'tait pas
l'approche de son mariage avec Lapierre qui la proccupait  ce point,
puisque rien ne l'y forait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les
demoiselles de sa socit, le jeune prtendant tait fort bien de sa
personne, extrmement aimable et jouissait d'une enviable rputation
d'honorabilit.

Quoi donc, alors?

Ceux-l seuls qui auraient pu sonder les replis de l'me si fortement
cuirasse de la belle crole eussent t en mesure de rpondre.

En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des
nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables!
Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment  constater
le fait, nous rservant de l'expliquer plus tard  la plus grande
satisfaction du lecteur.

Et, maintenant que nous connaissons  peu prs tous nos principaux
personnages, reprenons notre rcit, car les vnements vont bientt se
prcipiter.



CHAPITRE X

Premire escarmouche

Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les
diverses pripties, et qui se trouvait tre le 20 juin 186..., Paul
Champfort cheminait seul sur la route de la Canardire, se dirigeant
vers la Folie-Privat.

Il tait environ cinq heures de l'aprs-midi.

Encore tout mu des confidences de son ami Desprs, et le coeur
rchauff par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas
allgre, se demandant quel vnement ncessitait sa prsence au cottage,
puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer qurir  Qubec par un
domestique.

Il y avait donc du nouveau l-bas!

Qui sait?... Le mariage projet, et dont les apprts occupaient la
famille de sa tante depuis plusieurs semaines, tait peut-tre retard
ou mme rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la
jeune fiance!...

Laure tait si excentrique et son humeur sujette  tant de bizarres
contradictions!

Et puis, aprs tout, Lapierre, pour tre un fort habile homme, n'en
tait pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien,
dans l'orgueil de son triomphe, avoir froiss d'une faon ou d'une autre
l'ombrageuse susceptibilit de mademoiselle Privat et fait naufrage au
moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empchait que le remords,
cet implacable juge de la conscience, ne l'et enfin arrt sur la
pente de la trahison, au moment de conduire  l'autel la fille de sa
victime!...

Champfort se faisait  lui-mme toutes ces rflexions et se laissait
ainsi bercer par une rverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez
sa tante.

Madame Privat tait occupe pour quelques minutes, dit au jeune homme:

--Ah! te voil, mon cher Paul... Ce n'est pas mal  toi d'tre venu,
bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te
dpcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous
ngliges, Paul: voil bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas
vu...

--Je vous en prie, ma tante, rpondit l'tudiant, n'allez pas croire au
moins que ce soit par indiffrence. Mes examens approchent et je n'ai
vraiment pas une minute...

--A perdre, n'est-ce pas?

--Oh! ma tante, que dites-vous l? Vous savez bien que je ne suis nulle
part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que
j'y passe me semblent toujours trop courts.

--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au srieux:
je suis en gaiet aujourd'hui et je lutine tout le monde.

--Vous serez toujours jeune, ma tante...

--De caractre, peut-tre... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain
flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai
encore quelques ordres  donner, et je vous rejoindrai dans un instant.

Paul obit et se dirigea vers le salon.

Le piano, touche par une main exerce, rsonnait par toutes ses cordes,
tantt exhalant sa colre avec d'clatants accords, et tantt gmissant
en une douce mlodie o semblaient trembler des sanglots.

Champfort s'arrta  la porte, le coeur serr et en proie  une
indicible motion.

Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!

Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa prsence  deux
pas de sa cousine, il frappa doucement.

Le piano se tut aussitt, et Mlle Privat vint elle-mme ouvrir.

--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise.

--En personne, ma cousine, et enchant d'avoir le plaisir de vous voir.

--Vous tes bien aimable de condescendre jusqu' venir visiter de
pauvres campagnards comme nous.

--Je ne mrite pas aujourd'hui ce compliment, ma chre Laure, car c'est
 la demande expresse de ma tante que je me suis transport au cottage.

--En vrit? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait
rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si
prcieuse.

--Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas  moi en ce temps-ci:
j'appartiens  mes auteurs de mdecine.

--Heureux mortels que ces, auteurs!

--Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage.

--C'est dans l'ordre, rpondit un peu schement la jeune fille.

Toute cette conversation s'tait tenue sur un ton aigre-doux, moiti
plaisant, moiti sarcastique, surtout du ct de Laure.

Champfort tait habitu  ces boutades et ne s'en tonnait plus.

Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique
ouvert en face:

--Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout  l'heure, ma
cousine?

--Quoi, vous coutiez, monsieur?

--Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander  mes oreilles de ne pas
entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts.

--Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'tes
pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pense sur les
touches.

--En ce cas, votre pense, ma chre Laure, tait bien triste.

--Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est dfendu,  moi, d'tre triste? Ne
puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels?

--Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je
souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent.

--Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce
que ces choses-l drangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que
pour d'affreux livres de mdecine?

--Laure, rpliqua Champfort un peu mu, me croyez-vous sans coeur,
et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu' me refuser d'avoir de
l'affection pour vous et votre famille?...

--Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille.

--Jusqu' arrter sur mes lvres l'expression du profond intrt que je
porte  tous les membres d'une famille qui m'est chre par le double
lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en
s'animant.

--Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prtention, et mon
_antipathie_, comme vous dites, ne va pas jusque l.

--C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes  cet
inexplicable sentiment. Le poids m'en est dj assez lourd comme a, et
je serais vritablement au dsespoir de le voir s'augmenter, ne ft-ce
que d'un atome.

Laure se mordit lgrement les lvres et ne rpondit pas. Ses doigts se
mirent  errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant
que ses yeux rveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort.

Tout  coup, elle demanda brusquement:

--tes-vous fataliste, Paul?

--Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris.

--Peu importe... rpondez toujours.

--Prcisez davantage.

--Soit: croyez-vous qu'il y ait une destine  laquelle on ne puisse se
soustraire?

--Non, je ne crois pas  cela: la vie humaine n'est pas une machine que
Dieu monte avec un ressort  la naissance, et qui en suit l'invincible
impulsion jusqu' la mort.

--Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir
contre un malheur qui nous semble invitable.

--Je suis d'avis qu'il y aurait lchet  agir autrement.

--Mme lorsque ce malheur est ncessaire ou nous parat tel?

--Mme en ce cas... Mais, ma chre Laure, que parlez-vous de malheur et
pourquoi ce mot vient-il sur des lvres qui ne devraient que sourire?

--Qui sait?...

--Est-ce au moment o l'avenir ne vous promet que joie et flicit, o
tout est rose  votre horizon, o vos souhaits les plus chers vont tre
raliss... par votre mariage avec l'homme que vous aimez...

--Allez toujours...

--Est-ce  ce moment-l que vous devez avoir des ides sombres et parler
de malheur?

--Qui vous dit que je parle pour moi?

--Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout.

--Ce n'est pas rpondre.

--Il m'est difficile de rpondre autrement, car mes suppositions ne sont
fondes que sur un pressentiment, et ce pressentiment...

--Voyons.

--Je ne sais si je dois...

--Oui, oui, parlez.

--Sans rticences?

--Sans rticences... comme  une amie.

--Eh bien! _mon amie_, ce pressentiment qui m'assige murmure 
l'oreille de mon coeur une trange chose.

--Dites.

--Vous le voulez?

--Je le veux.

--Voici: c'est que vous avez quelque motif mystrieux pour pouser
l'homme qui vous fait la cour, et que...

--Achevez.

--Vous n'aimez pas cet homme.

Laure devint trs ple, et, pour cacher son trouble, elle se mit 
excuter sur le piano le plus fantastique des galops.

Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui
dire avec un singulier regard:

--Mon cher Paul, il me vient une curieuse ide,  moi aussi.

--Me feriez-vous le plaisir...?

--Oh! volontiers: c'est que vous tes jaloux de monsieur Lapierre.

Ce fut au tour de Champfort de plir. Mais, comme il n'avait pas  sa
disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put 
son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait
produite.

Cependant, Paul balbutiait:

--Quelle ide! grand Dieu, quelle ide!

--Elle est drle, n'est-ce pas?

--Oh! pour le moins... tre jaloux de cet homme!

--Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mlange de hauteur
et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fianc aurait le malheur de
vous dplaire?

Ma foi, rpondit Champfort avec une insouciance presque ddaigneuse, je
vous avouerai ingnument que je n'ai pas encore eu la pense d'analyser
le sentiment qu'il m'inspire.

--Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie...

--Je suis trop poli pour vous contredire.

--Voil un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune
homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant.

L'oeil de Champfort s'alluma et l'tudiant parut sur le point d'clater;
mais ce ne fut qu'un clair, et Paul rpondit ngligemment:

--Oh! rien...  moi personnellement, du moins.

--C'est  quelqu'un des vtres, alors,  nous, peut-tre, qu'il a fait
quelque chose?

Champfort, au lieu de rpliquer, se leva et fit un tour dans le salon.
Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment
s'y soustraire.

--Vous ne rpondez pas? insista la jeune fille.

--Les vnements rpondront pour moi! murmura l'tudiant d'un? voix
sombre.

Laure, vivement intrigue, ouvrait la bouche pour demander une
explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pice
voisine, et Mme Privat parut.



CHAPITRE XI

Une vocation Inattendue

--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sre que vous tes
encore aux prises.

--Mais non, ma mre, rpondit Laure: je discutais avec mon cousin un
point de philosophie, et naturellement...

--Naturellement vous n'tiez pas d'accord?

--Comme toujours. C'est tonnant comme nous n'avons pas les mmes
notions et les mmes ides sur toute espce de choses.

--Je suis le premier  le regretter, rpliqua Champfort; mais il est
certain qu'il suffit que je pense de telle faon, pour que ma charmante
cousine ait une autre manire de penser.

--C'est fcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que
voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette
libert.

--Tu en profites peut-tre trop, ma fille, dit avec bont. Mme Privat.
Ce pauvre Paul, tu prends plaisir  le contrarier; tu le maltraites
vritablement.

--Oh! ma tante...

--On dirait, ma chre Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as
contre lui des griefs srieux.

--Moi?... En vrit, ma mre, o prenez-vous cela? Je n'ai pas le
moindre grief contre mon cousin, et je l'aime  en mourir.

--Je ne demande pas tant que cela, rpondit un peu ironiquement
Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre
heureux fianc, cet excellent monsieur Lapierre.

Un clair passa dans les yeux de Laure.

--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'tre, je vous prie de le
croire, rpliqua-t-elle avec hauteur.

--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul.

--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez
sur ce ton, vous allez vous chicaner, et a ne sera pas joli,
savez-vous, entre frre et soeur--car vous tes frre et soeur,
souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considr, Paul, comme mon enfant;
j'en avais fait la promesse  ta pauvre mre.

Champfort avait la tte basse et le sourcil fronc. Tout--coup, il
parut prendre une rsolution nergique.

--Ma bonne tante, rpondit-il avec une amertume  peine contenue, je
sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour
moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois
tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un
fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au
dsespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui
arrivera invitablement si je continue  me rencontrer avec ma cousine.
Souffrez donc...

--O veux-tu en venir, mon enfant?

--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermet douloureuse
et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre
famille... jusqu' des jours meilleurs.

Et il s'inclina devant sa tante, prt  prendre cong.

Laure, la froide et hautaine crole, eut alors un cri de l'me.

--Oh! Paul, Paul, vous tes bien dur pour moi... plus dur que vous ne
pensez!

Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'tait plus habitu 
l'entendre lui parler de cette voix mue, presque suppliante, et  voir
sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa
colre se fondit comme par enchantement et une immense piti envahissant
soudain son bon coeur, il flchit le genou devant Mlle Privat et,
prenant une de ses mains:

--Pardon, pardon, ma chre Laure... murmura-t-il. Je suis en effet
cruel... mais l'espce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable
froideur qui a remplac, dans nos relations, la bonne et douce
cordialit d'autrefois me font mal  l'me et me rendent injuste malgr
moi.

--Relevez-vous mon cousin, rpondit la jeune fille avec une douceur
triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger  la lgre les
sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent.

--Je m'en souviendrai, Laure, rpondit Paul, que cette phrase ambigu
n'intriguait pas mdiocrement.

Mme Privat fut aussi un peu frappe de cette recommandation trange;
mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre
racine dans son caractre mobile et lger, elle ne s'y arrta pas
autrement et dit aux jeunes gens:

--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente.
Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle
entre vous.

--Mais, ma mre... se rcria Laure.

--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutt ton frre Paul.

Laure hsitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avana
bravement, quoique un peu mu, un peu plot, prit la belle tte de sa
cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues
rouges comme des cerises mres. Puis il regagna sa place, tout
frissonnant.

Depuis plus de deux ans, ses lvres n'avaient pas effleur la peau fine
et veloute de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait
courir dans ses veines mille flches brlantes. En quelques secondes,
son amour, jusque l fortement comprim par une volont de fer, secoua
ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la
poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une colier
surpris en flagrant dlit de grimaces  son matre d'tude... Puis la
raction se fit, et il resta tout ple.

Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un
observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se
succdaient sur son visage mu, et trouver la cause intime de la teinte
rose qui embellissait son front, n'eut pas t en peine d'expliquer ce
trouble et de le rapporter  la contenance de Champfort.

Mais il n'y avait l aucun observateur attentif, et Paul avait trop 
faire de dominer sa propre motion pour s'occuper de celle d'autrui.

La jeune crole, eut donc tout le bnfice de l'incident, et son
impntrabilit n'en souffrit pas.

Mme Privat, aprs s'tre commodment installe dans un fauteuil, tira
les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjoue:

--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voil redevenu sage, te
doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir?

--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre ide.

--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens.

--J'ai beau chercher, je ne trouve rien...  moins que ce ne soit pour
me parler de... du mariage projet.

--Tu n'y es pas tout  fait... mais tu en approches,.. _tu brles_,
comme on dit dans je ne sais pas quel jeu.

--S'agirait-il de... votre futur gendre?

--C'est encore un peu a, mais il y a autre chose.

--Alors, je renonce  trouver. Aussi bien, j'ai trop de mdecine en tte
pour deviner des nigmes.

--Paresseux qui se retranche toujours derrire sa mdecine quand il
s'agit de nous venir voir ou de nous prter le concours de ses grandes
lumires!... Tiens, je la prends en grippe, ta mdecine.

--Ne dites pas cela, ma tante: la mdecine est tout pour
moi--non-seulement le prsent, mais encore, et surtout, l'avenir.

--Bah! ne te martle pas la tte avec ces ides-l: j'ai pourvu au pass
et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir.

--Oh! ma tante, vous tes pour moi une vritable mre; mais je ne veux
pas abuser de votre bont, et je songe srieusement...

--Abuse, abuse, mon garon: le fonds est inpuisable et il y en a pour
tout le monde... Mais revenons  nos moutons.

--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un
grand bal--quelque chose de colossal, d'inou, de ferique, si c'est
possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis
gure compter sur Edmond, tout entier  ses amusements, je m'adresse
 toi. Tu vas mettre  contribution toutes les ressources de ton
imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton gnie inventif,
rveiller tous les souvenirs de ftes endormis dans ta mmoire, enfin
relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider 
surpasser les grands festivals donns  l'occasion du mariage d'Aladin,
l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse.

--Cela te va-t-il?

--Je suis tout entier  vos ordres, ma chre tante; mais, outre que que
je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais
organisateur de fte et profondment ignorant en matire de bal.

--Qu' cela ne tienne! je serai la tte qui combine, et toi, le bras qui
excute.

--A merveille. En ce cas, je me mets  votre service. Disposez de ma
personne comme bon vous semblera.

--Voil qui est entendu: tu consens  nous aider.

--De grand coeur, ma tante.

--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs dmarches et de t'occuper
d'une foule de petits dtails.

--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous tre utile.

--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul 
faire toute la besogne et en mettre une partie sur les paules de celui
qui bnficiera le plus de ce bal...

--Quel est cet heureux mortel?

--H! mon futur gendre, donc.

Champfort ne put s'empcher de faire une moue ddaigneuse; mais il la
transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas t
remarqu.

Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son
front et qu'elle courba la tte, toute rveuse.

Champfort reprit:

--Monsieur Lapierre?... En vrit, ma tante, vous ne pouviez m'associer
 un homme plus entendu dans la matire: car il a tous les talents,
mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne ft pas bon
organisateur de fte, lui qui tait si excellent organisateur
d'expditions nocturnes dans l'arme confdre. Vous vous en souvenez,
ma tante?

--Mon Dieu, oui, rpondit inconsidrment Mme Privat. C'est mme dans
une de ces expditions, organise par lui, que mon pauvre mari trouva la
mort.

--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses
deux mains.

--D'autant plus affreux, que, par une fatalit inconcevable, ce fut le
meilleur ami de mon oncle qui le conduisit  la boucherie, croyant le
mener , la victoire, rpondit Paul, d'une voix o se devinait une
implacable ironie.

Mme Privat, domine par cette vocation inattendue, porta son mouchoir 
ses yeux et se tut. Quant  Laure, un trouble trange l'envahit et elle
se leva pour aller ouvrir une croise, o elle s'accouda, baignant son
front brlant dans la frache brise qui s'levait du jardin.

Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard
menaant, comme s'il venait de faire une dclaration de guerre.

En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans
l'antichambre.

Les trois personnages du salon relevrent ensemble la tte et fixrent
la porte, avec un point d'interrogation dans le regard.

Dix secondes aprs, une servante entr'ouvrit le battant et annona:

--Monsieur Lapierre!

--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se levant.

Lapierre entra.



CHAPITRE XII

Petite Revue de la Situation

Il nous faut ici, pour l'intelligence complte de ce qui va suivre,
ouvrir une parenthse et faire,  vol d'oiseau, une revue de la
situation rciproque des personnages qui vont successivement se
prsenter sous nos yeux.

A tout seigneur, tout honneur! Commenons par le fianc de mademoiselle
Privat.

C'tait, en vrit, un fort joli garon que ce chenapan de Lapierre.

Grand, bien dcoupl, souple et gracieux dans ses mouvements, il tait
l'heureux possesseur d'une tte caractristique, o il y avait, mls
assez confusment, du grec et du mauresque.

En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage
rappelaient vaguement le type athnien, sa peau mate et lgrement
bronze n'en aurait pas moins fait honneur  la langoureuse physionomie
d'un descendant des Maures de l'Andalousie.

Quoi qu'il en soit, un dtail presque insignifiant drangeait,
constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette
belle figure, et ce dtail se trouvait dans le regard.

Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose
extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer
carrment sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en
mouvement et comme gar, ne faisait qu'effleurer le regard fix sur lui
et se plaisait, de prfrence,  voltiger sur les menus dtails de la
toilette de son interlocuteur.

L'honnte garon agissait-il ainsi par timidit?... on bien le misrable
suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces
fentres grandes ouvertes de son me, les noires machinations qui s'y
tramaient?...

Peut-tre!

Dans tous les cas, ce tic singulier donnait  notre nouvel Adonis un
petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui dparaient bien un
peu les grces sduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne
rencontre gure d'homme parfait et que, d'ailleurs, le dfaut dont il
est question rsidait plutt dans l'expression du regard que dans le
regard lui-mme, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux
hommes de Qubec, aux yeux des juges fminins. Et plus d'une de ces
dames, qu'un secret dpit rendait accommodante, ne se gnait pas pour
dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent
mariage, puisqu'elle payait avec du _vil mtal_ aisment acquis tant de
grce et tant de perfection...

Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait tre un peu de cette
opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose,  un point
de vue plus lev et moins spculatif, car il tait de toute vidence
qu'elle ne partageait pas l'engouement gnral  l'gard de son futur
poux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble
comme sans impatience le jour solennel o elle associerait  jamais sa
vie  celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de ttes.
Plus que cela, les gens srieux de son entourage--ses vrais amis,
ceux-l,--remarquaient avec tonnement qu' rencontre de bien des jeunes
filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait
de plus en plus dans sa sombre mlancolie,  mesure qu'approchait le
jour fatal...

A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque
secret terrible et, plutt que de le dvoiler, marchait stoquement 
l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice.

Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient
bien de laisser paratre au dehors cette pnible impression et se
contentaient de conjecturer _in petto_.

Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner
exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, et
d'abord un soupon, puis, guide par cet indice un peu vague, que son
instinct maternel, doubl d'une observation attentive, la mt sur la
piste de la vrit...

Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'tait
rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa lgret naturelle ne lui
avait pas permis de s'arrter longtemps sur les rflexions qu'avaient
fait natre chez elle les rcentes trangets du caractre de sa fille.

Il ne faut pas croire que cette insoucieuse lgret masquait un mauvais
coeur et que les dlices d'une vie opulente avaient touff, chez Mme
Privat, les sentiments sacrs de la maternit.

Ce serait l une trange erreur.

La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle et,
sans hsiter, sacrifi des sommes folles pour satisfaire le moindre de
leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigu l'or, lui
avait refus cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour
ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances
plus intimes du coeur et celles plus releves de l'me.

Pour certaines femmes du monde, qu'une pit bien entendue ou quelque
saine ide de philanthropie n'claire pas, tre heureux, c'est avoir
assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_,
et assez de notorit pour que les membres de cette aristocratie-l ne
vous rient pas au nez, malgr vos cus.

Mme Privat avait ces deux lments de bonheur et s'en contentait. L'ide
que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front
serein, dans la vie mondaine ne lui tait jamais venue et--disons-le--ne
pouvait lui venir.

Marie fort jeune  un homme puissamment riche, elle tait passe sans
transition du doucereux couvent des Ursulines de Qubec  l'opulente
villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par consquent, pas
une heure dans son existence entire o elle n'et t entoure des
jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir
pouvait se porter en arrire, elle n'y voyait que plaisir et bonheur.

Rien d'tonnant donc  ce qu'une, femme leve dans de semblables
conditions ne vt pas au-del l'horizon des jouissances matrielles et
ne comprt point ces volupts sublimes qui prennent naissance dans le
coeur.

Mais,  part les considrations qui prcdent, une raison plus simple et
moins mtaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point
jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidrment dans les
serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la
chre femme n'tait pour rien dans le choix de Laure.

Expliquons-nous.

Mme Privat avait bien, ds la premire apparition en Louisiane de
Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec
beaucoup de prvenances, comme on accueille un hte aimable; elle
avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'tablir entre son
compatriote qubecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que
se conformer au dsir tacite de son mari; elle avait bien aussi, aprs
le retour de sa famille  Qubec, ouvert  deux battants la porte de
son salon  l'ami du colonel,  celui qui avait recueilli et soign le
malheureux officier bless et mourant,  l'homme gnreux qui avait
rendu les derniers devoirs au planteur louisianais...

Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui tait arrive
d'encourager autrement les assiduits de Lapierre, ni d'exercer une
pression quelconque sur sa bien-aime Laure.

Elle s'tait montr satisfaite et n'avait peut-tre pas suffisamment
cach son mcontentement: voil tout.

Lorsque, deux mois aprs son arrive a Qubec, Lapierre avait
formellement demand  Mme Privat la main de Laure, la riche veuve
s'tait dclare trs honore de la dmarche, mais elle avait
compltement subordonn sa rponse  celle de sa fille.

Et ce n'est, en effet, qu'aprs avoir transmis  Laure la demande
officielle de Lapierre et avoir reu de la jeune crole une rponse
favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les gots
de sa fille en conformit avec les siens, proclama ouvertement ses
prfrences et pressa activement les prliminaires du mariage.

Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tt
possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille dtails
d'une aussi importante opration, surtout dans ce qui concernait la
liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment o nous
sommes rendus, un mois aprs la demande officielle, tout tait termin
et qu'il ne restait gure plus que le contrat  signer.

La chose devait se faire le mardi suivant, la veille mme du mariage
et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner,  son
cottage de la Canardire, la mre de la future pouse.

Voil pour la situation rciproque des dames Privat et du citoyen
Lapierre.

Il nous reste maintenant  dire deux mots du jeune Edmond et de notre
ami Champfort, relativement  la position qui leur tait faite par les
vnements en voie de ralisation.

Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il
aimait beaucoup, donner tte baisse dans le traquenard matrimonial
tendu par l'irrsistible Lapierre.

Ce dernier ne lui avait jamais t bien sympathique, et pour une raison
ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir
sa soeur  son affection.

Edmond se disait, pour s'expliquer  lui-mme l'trange sentiment de
rpulsion qu'il prouvait, que ce Lapierre avait toujours t pour
les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les
premires larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane
de cet tranger; et le jeune tudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas
s'tre aperu que le retour  Qubec de ce mme tranger tait pour
beaucoup dans la mystrieuse tristesse de la pauvre Laure.

Il avait mme--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage
baign de larmes, dans une alle solitaire du parc--essay de toucher ce
sujet; mais, ds les premiers mots, Laure lui avait jet les bras autour
du cou, et rpondu, avec un redoublement de pleurs:

--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu
savais!... Mais non... ni toi, ni ma mre, ni personne au monde ne doit
savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir  remplir... Prie
Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais
 qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout  notre
mre--et toi-mme, ne me questionne jamais plus sur ce sujet.

Edmond, douloureusement tonn, avait promis, en courbant la tte.

Mais, depuis cette demi-rvlation, il avait sur le coeur un gros levain
d'amertume contre le fianc de sa soeur, contre l'homme qui possdait
des armes si puissantes pour vaincre la rsistance des jeunes filles
riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.

Quant  Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles
puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.

Cet homme-l avait dtruit  jamais ses rves de bonheur, en lui
enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu' son amiti,
jusqu' cette sympathie irrsistible qui faisait autrefois d'eux un
frre et une soeur.

Tant qu'il n'avait fait que souponner son malheur, Champfort s'tait
content de gmir en secret sur le revirement imprvu du coeur de la
jeune crole; son ombrageuse fiert aidant, il avait mme affect auprs
de sa cousine une indiffrence qui frisait le ddain...

Mais, depuis un mois, les choses taient bien changes, et la certitude
que Laure tait dcidment perdue pour lui jetait le pauvre tudiant
dans toutes les angoisses du dsespoir.

Il ne venait que rarement au cottage de la Canardire, fuyant la vue de
sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.

Desprs avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de
Champfort l'arbre vivace de l'esprance; mais la conversation qu'il
venait d'avoir avec Laure avait ramen le pauvre amoureux  la froide
ralit et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des
jours passs.

Telle tait la situation!



CHAPITRE XIII

Lapierre  L'oeuvre

A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laiss Lapierre sur le
seuil du salon, faisant son entre.

L'ex-fournisseur de l'arme fdrale, en homme bien appris, prsenta
d'abord ses hommages  la matresse de la maison, puis s'inclina
profondment devant Mlle Privat,  laquelle il dbita un aimable
compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour  Champfort,
comme on le fait avec une ancienne connaissance.

L'tudiant salua froidement, et Laure. rpondit  peine; mais il en fut
tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre
elle et sa fille et lui dit avec enjouement:

--C'est aimable  vous d'tre venu... Je vous attendais. Tenez, nous
parlions justement de vous.

--Vous tes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre
conversation, rpondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur
Champfort et sa cousine.

--Oh! vous n'tes jamais de trop dans ce que nous avons  dire, et en ce
temps-ci moins que d'habitude, encore.

--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous voquions, au
moment de votre arrive, un souvenir qui vous est familier.

--Lequel donc, cher ami?

--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont
accompagn sa mort, rpondit lentement, le jeune tudiant, qui fixa sur
son interlocuteur un regard hautain.

Celui-l hsita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de
lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase
suivante:

--Hlas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est
toujours prsent dans mon coeur, avec ses sanglantes pripties. Bien
des mois se sont couls depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai
toujours sous les yeux la ple et hroque figure du colonel, au moment
o il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que
l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant  Champfort son
regard hautain.

--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulires pour se
souvenir, grommela Champfort, exaspr par l'impudence et le sang-froid
de Lapierre.

--Qu'est-ce  dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en plissant.
Auriez-vous, par hasard, quelque arrire-pense relativement aux
circonstances que je vous rappelle?

Champfort eut une horrible dmangeaison--celle de dmasquer
immdiatement le fourbe; mais une seconde de rflexion lui fit voir
qu'il compromettait irrmdiablement sa cause en agissant avec trop de
prcipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand
coup, le concours de son ami Desprs. D'ailleurs la figure irrite de
sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.

Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colre, il rpondit
en s'efforant de sourire:

--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de
guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrire-pense
malicieuse  votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amiti qui
vous unissait  mon oncle le colonel tait une raison insuffisante pour
que sa mort reste ternellement grave dans votre mmoire.

La figure de Mme Privat se rassrna, et celle de Lapierre reprit  peu
prs sa placidit ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil fronc et
son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher
sa reculade.

Le fianc de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la
signification?

La chose est probable, car il rpondit avec un peu d'amertume:

--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames,
veuillez me pardonner un emportement bien lgitime. Les sentiments
qui m'unissaient au regrett colonel taient d'une nature tellement
affectueuse, tellement filiale, que je me rvolte  l'ide seule qu'on
en puisse suspecter la puret. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse
me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.

--De grce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus
coupable que vous n'tes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal
choisir ses expressions; mais son intention n'tait pas blessante, je
m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a
fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner,  ma fille
et  moi... N'est-ce pas, Laure?

Ainsi interpelle, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands
yeux pleins d'clairs sur ceux de son fianc, elle rpondit d'une voix
trange:

--Oui... pourvu que ce sentiment soit dsintress.

La figure mate de Lapierre devint tout  fait d'une blancheur de cire.

--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.

--Oh! je ne dis pas cela: je rponds  ma mre d'une manire gnrale,
rpartit la jeune crole, qui se renfona dans son fauteuil.

La mre de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint  sa
rescousse.

--Ma chre enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle.
Tout--l'heure, tu te querellais avec ton cousin,  propos de futilits,
et voil que maintenant tu rponds  ton fianc comme une petite fille
boudeuse.

--Paul m'a pardonn, rpondit Laure, et nous avons fait notre paix...
n'est-ce pas, mon cousin?

--Mais, certainement, ma chre cousine, et cette aimable petite querelle
n'a fait que rchauffer mon affection pour vous.

--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mre.

--C'est parfait, rpliqua la veuve, mais il te reste  en faire autant
pour ton fianc.

L'oeil noir de Laure tincela. Il y eut en elle une lutte de quelques
secondes--puis elle articula froidement:

--Je n'ai rien  me faire pardonner de monsieur Lapierre.

Mme Privat resta stupfaite.

Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur.
Le digne tudiant jubilait littralement, et il faut bien dire que la
figure dcompose de son rival n'tait pas faite pour diminuer sa joie.

Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, aprs tre pass
successivement du ple au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout
droit et, s'adressant a Mme Privat:

--Madame, dit-il avec une politesse crmonieuse, auriez-vous l'extrme
complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle,
votre fille?... J'ai  l'entretenir de choses infiniment srieuses, et
il importe que cette conversation ait lieu sans retard.

--Je n'ai pas la moindre objection, rpondit la veuve, assez tonne, et
j'espre bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en
pas avoir, elle non plus.

Elle accompagna cette dernire phrase d'un regard svre  l'adresse de
sa fille, et attendit.

--Je suis  vos ordres, ma mre, rpondit Laure avec calme.

--Trs bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant  quitter le
salon: je n'attendais pas moins de votre obissance... Et maintenant,
ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton
amiti pour moi que tu rpares ta maladresse de tout--l'heure et que tu
sois aimable.

--Soyez tranquille, je serai trs aimable, rpondit sur le mme ton la
jeune fille, avec un ple sourire.

A peu prs rassure, la crdule mre rejoignit

Champfort, qui s'tait dirig vers la porte du salon, sans attendre
qu'on l'invitt  dguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit 
Lapierre:

--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tchez de terminer
bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un trait de
paix durable.

--C'est, en effet, un trait que nous allons faire, rpondit
audacieusement Lapierre, et j'ose esprer que les parties contractantes
l'observeront scrupuleusement.

--Tant mieux. A bientt donc!... Viens, Paul.

Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon,
il contempla une dernire fois la pauvre Laure, dont le fier et triste
regard tait fix sur lui.

En une seconde, une immense colre fit bouillonner ses tempes...! marcha
rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaantes,
il lui dit d'une voix concentre:

--Prends garde  toi, misrable, et pense  l'lot de Saint-Monat!

Puis il rejoignit sa tante, qui s'loignait sans avoir
entendu............

Trois-quarts d'heure aprs, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la
grande salle  manger du cottage, les autres membres de la famille, qui
n'attendaient plus qu'eux pour se mettre  table.

Lapierre tait toujours ple, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait
d'une faon singulire.

Quant  Mlle Privat, son teint anim et ses yeux brillants disaient
assez le rude combat qu'elle venait de soutenir.

Elle fut, du reste, plus prvenante que d'ordinaire pour son fianc, et
n'adressa, pas une seule fois la parole  Champfort.

Le souper fut assez anim--Lapierre faisant  peu prs seul les frais de
la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme
Privat, arrive depuis une demi-heure, s'entretenaient  part.

De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les
paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer  Champfort
que l'ancien rival de Desprs et compris la terrible allusion au drame
nocturne de l'lot qui venait de lui tre jete en plein visage.

--Ou cet homme est vritablement trs fort, ou il est tellement
sr d'arriver  ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit
l'tudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude
un peu plus qu'indpendante.

Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans
ses rflexions pessimistes.

Quant au triomphateur Lapierre, aprs avoir reu de Mme Privat toutes
les instructions ncessaires  l'organisation du grand bal projet, il
se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.

Bientt aprs, chacun regagna sa chambre et les lumires s'teignirent
successivement aux fentres du cottage.

La nuit tendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions
diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.



CHAPITRE XIV

Pauvre Laure!

Faisons maintenant un pas en arrire et disons ce qui s'tait pass
entre Mlle Privat et son tnbreux fianc.

Lorsque la porte du salon se fut referm sur Champfort--une seconde
aprs que l'tudiant exaspr eut lanc  son rival l'apostrophe que
l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main
crispe sur le dos d'un fauteuil, tourdi par ce coup inattendu.

Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion  un pisode de sa vie o il
savait n'avoir pas jou le beau rle, lui remettait en mmoire trop
d'vnements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son
magnifique sang-froid.

Et, dans la bouche de ce jeune homme  l'oeil menaant--le cousin,
presque le frre de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement
comme celui-l prenait les proportions d'une vritable dclaration de
guerre, ressemblait  une intervention tardive, mais invitable, de la
Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidit.

En une minute de rflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la
chane de ses mfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de
ses victimes, d'un pauvre jeune homme aim, dont il avait bris la vie
en lui enlevant le coeur de sa fiance, lui apparut dans le nuage de sa
menaante rverie...

Mais celui-l n'tait le timide dfenseur qui procdait par allusions et
avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six
annes de souffrances avaient teint dans son coeur jusqu'au dernier
atome de piti... Implacable justicier, il dchirait d'une main
vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de
l'arme fdrale et mettait  nu la gangrne de son me...

Oui, Lapierre eut peur, et ses lvres blmies murmurrent
involontairement le nom de Gustave Lenoir!

Mais cette dfaillance morale ne dura qu'une minute, et le misrable se
raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puril. Il
reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui
semblait encore sous l'effet des singulires paroles de Champfort:

--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose,
l'trange menace que vient de me faire votre cousin?

--Oui, monsieur, rpondit froidement Laure, et j'ai mme pu remarquer la
profonde impression que cette menace a produite chez vous.

--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous tes en vrit trop
perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous chapper...

Laure ne rpondit pas.

--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette
fois-ci, votre flair si subtil vous a trompe.

--Je ne le crois pas, monsieur.

--Moi, j'en suis sr--car,  n'en pas douter, vous avez cru que les
insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur.

--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.

--Mademoiselle, vous tes dans la plus singulire des erreurs, et le
sentiment que m'a fait prouver l'impertinence de votre cousin est tout
autre.

--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.

--coutez-moi, et vous ne tarderez pas  tre convaincue. Depuis
longtemps dj je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit
carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demand plus d'une fois
quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout 
l'heure, jointe  mes observations personnelles, a t pour moi un trait
de lumire... Je tiens la cl de l'nigme.

--En vrit?... Vous tes plus avanc que moi, car j'ignore compltement
pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mpris.

--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages
la cause de ce grand mpris dont vous parlez avec une certaine
complaisance.

--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...

--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiance, car monsieur Champfort
ne m'honore de son ddain que parce qu'il..., _vous aime!..._

A cette dclaration formelle, qui venant confirmer des soupons ns le
jour mme dans son esprit, la pauvre Laure se sentit plir affreusement.
Sans le vouloir, elle porta une de ses mains  son coeur, tandis que
l'autre comprimait son front qui semblait vouloir clater.

C'est que, chez elle aussi, la lumire venait de se faire. Elle revit,
 la clart de cette tardive rvlation, les beaux jours d'autrefois,
alors que son cousin et elle foltraient gaiement sur les plages du lac
Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la vranda de
l'habitation louisianaise...

Elle revit son pre, qu'elle idoltrait et dont le souvenir tait encore
si vivant dans son coeur; elle revit ce pre malheureux, arrivant de
l'arme en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier
d'tre particulirement aimable pour son compagnon de voyage...

Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle
prouvait en sa prsence, les attentions dont il l'entourait, le
contentement du colonel  la vue de leur amiti apparente... tout cela
dfila rapidement sous ses yeux.

Enfin, la fantasmagorie de son rve d'une minute lui montra,  son tour,
le pauvre Champfort, devenu indiffrent pour sa coquette cousine, fuyant
sa socit et rompant un  un tous les fils dors de la douce intimit
qui les unissait--provoquant chez la jeune crole, dont l'orgueil
natif tait piqu au vif, cette raction de froideur d'amertume qui
caractrisa par la suite leurs rapports journaliers...

La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une
larme brlante vint trembloter au bord de sa paupire.

--Comme nous aurions pu tre heureux! se dit-elle.

Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les
impressions produites par sa dclaration, la ramena bientt  la froide
ralit.

Elle reprit toute son nergique attitude et, relevant firement la tte:

--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... H! quand cela serait?

Lapierre hsita une seconde, puis il rpondit avec force:

--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et
puisque vous trouvez si trange qu'un autre homme que moi, qui dois vous
pouser ces jours-ci, vous fasse impunment la cour, eh bien! je vais
laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le
nom du votre pre sera dshonor.

--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure perdue.

--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le
colonel Privat a forfait  l'honneur.

--Hlas!.... pauvre pre! gmit la jeune fille.

--L'Amrique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouv dans
son arme un officier assez dpourvu de patriotisme pour escompter le
dvouement de ses soldats et rparer les brches de sa fortune en volant
les dfenseurs de la patrie...

--Vous mentez, misrable... Mon pre n'a pu descendre si bas.

--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de rpondre froidement
Lapierre.

--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre pre! murmura Laure anantie.

--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre pre vous
fait l'aveu de son dshonneur et vous supplie, au nom de votre
amour pour lui, d'empcher, par votre mariage avec moi, que le seul
dpositaire du terrible secret ne rvle son crime?...

--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prire, d'un
mourant sera exauce... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que
les ossements de mon malheureux pre ne tressaillent pas de honte dans
leur tombeau.

--Voil qui est bien, et j'admire un dvouement filial pouss jusqu'au
point de consentir  un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec
ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en hrone, il ne faut
pas faire les choses  demi; et, puisque vous tes dcide  vous
_sacrifier_--suivant votre expression--je dsire que ce sacrifice soit
complet.

--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec
exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaner ma vie  la vtre et de
renoncer pour toujours  mes plus chres illusions,  ma part de bonheur
en ce monde?... Ma fortune, cette misrable dot que vous convoitez, ne
suffit-elle pas  vos apptits cupides?... Va-t-il me falloir supplier
mon frre de renoncer aussi  la sienne en votre faveur, pour que votre
tratre bouche ne rvle pas des malversations dans lesquelles vous avez
tremp, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant
officier dont vous avez caus la mort?...

--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gnez
pas! Vous possdez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec
le talent que vous avez dploy l-bas, entre les armes ennemies!

Et la fire crole, brise d'motion, se couvrit le visage de ses mains
crispes.

Quant  Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de
rage.

Il parut sur le point d'clater.

Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile.

Redoutant par-dessus tout une scne o il n'avait rien  gagner, et
craignant que le desespoir de Laure ne la porta  tout confier  sa
mre, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et
rpliqua d'une voix doucereuse:

--Tout doux! ma belle fiance, la colre vous gare et vous fait dire
des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos
insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour
que je m'offense srieusement de propos dicts par un dpit excessif.
Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre pre et parl
tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'et pas rcompens par
des injures les services que j'ai pu lui rendre...

--Vous vous faites payer trop cher ces prtendus services, pour avoir
le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore,
ajouta-t-elle. Dieu seul sait...

Elle n'acheva pas.

--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis
auprs de la fille l'oeuvre commence avec le pre...

--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune crole.

--Dieu seul sait, reprit sans s'mouvoir l'ex-fournisseur, que mon
mariage avec vous n'a toujours t, dans ma pense, qu'un premier pas
vers la grande oeuvre de rparation que j'ai promis solennellement
d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me
reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille,  quoi
elle est destine?

--Je le sais que trop.

--Vous ne le savez pas du tout, au contraire.

Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux
cent mille piastres--passera presque toute entire  restituer les
sommes subrepticement empruntes par votre pre  la caisse de l'arme;
cette misrable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je
m'en dessaisirai aussitt, aprs notre mariage pour la rendre  qui elle
appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le
colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille...

--Voil, mademoiselle, la mine que j'exploite; voil l'industrie que je
pratique!

Et Lapierre, en prononant ces mots, avait un accent si irrsistible
de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupire
brlante, et qu'une soudaine rflexion traversa son cerveau endolori:

--S'il disait vrai!

Lapierre lut au vol cette pense sur le front de la jeune fille.

Il reprit gravement:

--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je
n'en continuerai pas moins  remplir la mission sacre que je me suis
impose.

--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations
malveillantes ne me feront flchir, ne me dtourneront de la route que
je poursuis--route qui aboutit  la rhabilitation de mon pauvre ami, le
colonel Privat.

--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos
ddains ne changent--en une heure de colre--ma mission de salut en
mission de vengeance. Ce jour-l, je serai inflexible, et ni le
pouvoir magique de votre beaut, ni vos supplications, ni vos larmes
n'empcheront le dshonneur de s'abattre sur votre maison.

Laure tait mue.

Un violent combat se livrait en elle-mme depuis quelques instants.

Tout  coup, elle se leva et, tendant sa main  Lapierre:

--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis--vis de vous,
pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux
que mon obstination caust l'ternelle honte de ma famille.

--Dites ce que vous exigez de moi: j'obirai.

Un clair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit
avec empressement la main de sa fiance et, la portant respectueusement
 ses lvres, il dit en flchissant le genou comme un preux chevalier
qu'il n'tait pas:

--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici 
commander, mais  implorer.

--Implorez alors, rpondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car
cette scne m'puise.

--Eh bien! mademoiselle, rpliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais
heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus
bienveillante  mon gard.

--Je ferai mon devoir de fiance, monsieur. Aprs.

--Aprs?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup 
ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis--vis de vous le rle de
protecteur, ou plutt celui de vengeur--comme si vous tiez une victime
et moi un bourreau.

--C'est affaire entre vous et lui. Quant  moi, je n'ai jamais dit 
mon cousin un seul mot de nature , lui laisser supposer que je fusse
force, d'une faon quelconque, de vous pouser.

--Cependant, ce jeune homme vous aime...

--Je n'en sais rien monsieur.

--Comment!... il ne vous l'a jamais dit?

--Jamais.

--Du moins, sa manire d'agir vis--vis de vous a d vous le prouver?

--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours t trs rserv--plus
que cela, trs froid avec moi.

--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?

--Je n'ai aucune explication  donner.

Lapierre rflchit une demi-minute, puis se levant:

--Trs bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne
pouvant vous prier de fermer la bouche  mon insulteur de tantt, je me
chargerai moi-mme de cette besogne en temps et lieu.... Je tcherai de
lui faire rentrer son rle de vengeur.

Laure s'tait leve  son tour, et se disposait  quitter le salon.
Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernire phrase de
Lapierre.

Elle s'arrta et rpondit d'une voix grave:

--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'tre venge, ce ne sera ni par mon
cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!

Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle  manger, o se
trouvaient runis les htes de la maison.



CHAPITRE XV

Louise

Pendant que s'accomplissait les divers vnements que nous venons de
rapporter, une scne d'un tout autre genre se passait  Qubec, dans une
modeste mansarde de Saint-Roch.

Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intrts et de passions contraires
aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fianc forant
impitoyablement la main  sa future...

Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt 
vingt-deux ans, un peu ple, un peu triste, travaillant avec ardeur  un
ouvrage de broderie, prs d'une fentre que protge contre l'aveuglante
lumire du soleil un blanc rideau de mousseline...

C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch,
quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque
amoncellement de rochers, couronns de vieux remparts percs
d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fentre.

Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche hritire.

La pice est petite, basse et mal claire; l'ameublement, qui semble
avoir connu des jours meilleurs, porte les traces videntes d'un long
usage et de plusieurs prgrinations...

Mais, comme tout y est  sa place!... comme tout est propre, luisant,
soign!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit
lit virginal, dress tout au fond de l'appartement, et combien semble
moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet!

C'est que nous sommes ici dans la chambre particulire, dans le _sanctus
sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son
aiguille, prs de la fentre.

Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou
d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela?

Au moment o pntre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il
est environ quatre heures de l'aprs-midi.

C'est le jour mme de notre excursion  la Canardire et le lendemain de
la fameuse runion d'tudiants.

La matresse du petit logis, debout avec l'aube et fatigue par un
travail incessant et monotone, lve de temps en temps sa bte blonde,
jette un regard distrait par la fentre, puis laisse tomber son menton
dans sa main et rve...

L'aiguille reprend bientt sa course hte sur les dessins de la toile;
mais elle s'arrte de nouveau au bout de quelques minutes... la tte
blonde se relve; le regard distrait traverse encore la mousseline
transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts...

Et puis, l'infatigable aiguille se remet  l'oeuvre.

videmment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre
tout--fait son travail; mais, de toute vidence aussi, quelque raison
puissante l'en empche et l'aiguillonne.

La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de
dfaillance, jusqu' ce qu'un bruit cadenc de pas sur le trottoir d'en
face arrte enfin net la terrible aiguille.

L'ouvrage est brusquement dpos sur un petit guridon, et la jeune
brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxit dans
la rue.

Apparemment qu'elle voit ce qu'elle dsirait voir, car aussitt,
frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne
vivement la fentre et court  la porte de sa chambre.

Un instant aprs, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait
entendre, puis l'escalier est branl par des pieds agiles qui
l'escaladent quatre  quatre, et, finalement, un jeune homme tout
essouffl arrive comme une bombe dans la chambre, pour tre reu entre
les bras de notre jolie travailleuse.

Disons de suite, pour empcher le moindre soupon d'effleurer l'esprit,
que ce mortel privilgi n'tait autre que notre vieille connaissance
d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa
soeur _Louise_, l'ex-fiance du Roi des tudiants!

L, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annonc qu'il
possdait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait
part qu'aprs son cours,  quatre heures, alors, que leur pre serait
absent.

Or, quatre heures taient sonnes depuis quelque temps, et voil
pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la
fentre ou se demander quel pouvait bien tre ce _grand secret_, de
monsieur son frre.

Maintenant, par quelle succession d'vnements singuliers et quelles
vicissitudes du sort avaient-ils pass, pour que nous les retrouvions
dans un modeste logement de la rue Saint-Valier,  Qubec, aprs
les avoir laisss l-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus
qu'aise?

C'est ce que nous allons raconter en quelques mots.

On voit dj que Lapierre, aprs avoir obtenu la dportation  Kingston
de son rival Desprs, voulut se conduire en conqurant et obtenir des
parents de Louise la main de leur fille.

Ceux-ci refusrent net.

Ils avaient bien considr auparavant ce jeune homme comme un aimable
compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tent
d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un
devoir de rsister  sa demande.

C'tait d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille.
Desprs--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas dlis par
le malheur arriv  leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite
ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procs avait
soulev contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient
pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lches
agissements.

Voil pourquoi ils se retranchrent derrire leur dtermination bien
arrte.

Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile.

Alors, transport de colre, le misrable ne craignit pas de recourir,
pour se venger,  un moyen rvoltant: il calomnia publiquement Louise et
rpandit sur son compte les bruits les plus compromettants.

Puis, content de son oeuvre, il dtala au plus vite et se rfugia aux
tats-Unis.

Mais il laissait derrire lui la semence maudite qu'il avait jete parmi
les populations cancanires des petites paroisses environnantes, et
cette semence germa avec une effrayante rapidit.

La position ne tarda pas  devenir intolrable pour la famille
Gaboury--on a vu ailleurs que c'tait son nom--et elle dut vendre ses
proprits, puis s'en aller bien loin de ces bords aims du Richelieu,
o chacun de ses membres tait n.

Louise elle-mme, gurie depuis longtemps de sa folle passion par la
lchet de son ravisseur, avait la premire, demand ce dplacement.

Ce fut  Qubec que l'on dcida de se rendre--autant pour mettre le plus
de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne rsidence, que pour
permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses tudes.

Le temps, qui sche bien des larmes, venait  peine de tarir la source
de celles verses par cette famille prouve, qu'une nouvelle calamit
s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent.

Madame Gaboury, mine par le chagrin et la maladie, succomba six mois
aprs avoir quitt s'a place natale.

Ce fut un grand deuil.

Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune
fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle tait pour
beaucoup dans ce fatal vnement, et cette funeste conviction s'enracina
tellement dans son esprit, qu'elle y tendit un sombre voile de
mlancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais dchirer
compltement.

Puis vinrent les difficults pcuniaires, insparables de toute
situation de ce genre, Georges entra  l'Universit, et les revenus se
trouvrent insuffisants pour un tel surcrot de dpense...

Le pre Gaboury, encore alerte pour son ge, paya bravement de sa
personne, en se faisant petit employ d'une maison de commerce.

Quant  Louise, heureuse en quelque sorte de rparer ses torts
involontaires envers sa famille, elle se mit rsolument  l'oeuvre et
devint une ouvrire en broderie des plus courues.

L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbe sur son
travail.

Grce  ces deux nergies et  ces deux dvouements, Georges put
continuer, insoucieux, ses tudes mdicales.

On masqua si bien de prtextes ingnieux ces sacrifices ncessaires, que
l'enfant ne fit que souponner la vrit, sans jamais la dcouvrir toute
entire.

Ce gamin-l et t homme  refuser nergiquement d'apprendre l'art de
gurir, aux prix des fatigues de son vieux pre et des sueurs de sa
pauvre soeur.

Voil o en taient les choses au moment o nous renouons connaissance
avec cette estimable famille.



CHAPITRE XVI

Le Frre et la Soeur

Aprs maintes accolades et une prodigieuse quantit de baisers sonores,
le Caboulot s'arrta enfin pour reprendre haleine.

Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guridon pour
y dposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait  la
main.

Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oubli par
sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique:

--Ah! a, ma grande soeur, s'cria-t-il, aurais tu, par hasard,
l'intention de te marier?

--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforant de sourire.

--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le
_matrimonium_  plein nez.

--Oh! le vilain garon qui fouille dans les ouvrages de femmes!

--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu
que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu' moins de prvisions
matrimoniales trs... trs prudentes...

--Eh! bien?...

--Cette robe de baptme ne vous est pas destine.

--Curieux, va! Es-tu bien sr, au moins, que ce soit une robe de
baptme?

--Dame! a m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-tre une jaquette
pour ta poupe, petite soeur.

--Tu sais bien que je ne _catine_ plus.

--Alors, c'est une robe de baptme, puisque a ne peut tre que ceci ou
cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-l.

--Je n'ai pas fait ma rhtorique, et j'aime mieux rester entre les
pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller.

--Ah! ah! voil enfin un aveu... Ainsi, il est tabli, irrfutablement
tabli que Mlle Gaboury s'est fait couturire pour entretenir 
l'Universit son flandrin de frre...

--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui...
je les utilise, je m'amuse.

--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas  moi que
l'on fait avaler de pareilles couleuvres.

--Quand je te dis...

--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais  quoi
m'en tenir. Mon pre et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux
bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voil l'affaire tire au net.

--Mais, mon cher enfant...

--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, a!... Je ne veux pas t'en
dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune,
moi--je vais te punir immdiatement en t'annonant une nouvelle qui va
probablement te causer une certaine motion.

--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en rserve depuis ce matin?...

--Prcisment. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit?

--Mais, non...  moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_.

Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frre.

--J'en ai, ma soeur, rpondit gravement le Caboulot.

--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais o il est? demanda vivement
la jeune fille, qui devint ple.

--Mieux que cela: je l'ai vu.

--Ici,  Qubec?

--A l'Universit, o il est tudiant en mdecine, comme moi.

--Ah! mon Dieu!

Et Louise, tourdie par cette nouvelle imprvue, se laissa tomber sur un
sige.

Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom  cette
poque--tait all subir, au pnitencier de Kingston, la condamnation
que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui
n'tait parvenue au Canada.

On s'tait rpt vaguement que le malheureux jeune homme, aprs s'tre
sorti de prison, avait travers la frontire et s'tait lanc tte
baisse dans le formidable tourbillon de la guerre amricaine. Mais,
 part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il tait
devenu. Et le pre de Gustave lui-mme, questionn  ce sujet, dclarait
ne rien savoir sur le compte de son fils.

De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par
le croire mort, tu sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une
de ces pouvantables boucheries de la guerre de scession.

--Louise seule, ou  peu prs, persistait  esprer... Son coeur, revenu
tout entier aux chastes lans du premier amour, se refusait  accepter
l'ide d'une sparation ternelle... Quelque chose lui disait qu'elle
reverrait Gustave et que, rgnre par l'expiation, elle pourrait
arracher de l'me endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y
avait plant.

Pourtant, jusqu' ce jour, rien n'tait venu donner raison  cette voix
intrieure, et, si tenace que ft l'esprance, de la pauvre fille, elle
subsistait malgr elle la froide influence de la dsillusion.

Et voil que tout  coup, sans prparation, elle apprenait, que,
non-seulement Gustave tait vivant, mais encore qu'il tait  Qubec et
que son frre l'avait vu!...

On conoit donc l'motion indescriptible qui s'empara d'elle.

Aprs une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise
reprit, d'une voix tremblante:

--Ainsi, tu l'as vu?

--Comme je te vois.

--Et tu lui as parl?

--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connatre.

--Il est donc bien chang?

--Ah! pour a, c'est plus que je ne puis dire: j'tais si jeune quand il
venait chez nous, l-bas, que je n'ai gure fait attention  ses traits.
Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne
l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a conte.

--Quelle histoire?

Le Caboulot hsitait.

--Dis, insista Louise.

--Je veux tout savoir.

--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant ferme.

La jeune fille s'approcha de son frre, puis lui prenant les mains:

--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont
tu parles saigne toujours.

Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.

--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?

--Eh bien! oui, je l'aime! rpondit Louise avec explosion.

--Mme aprs ce qu'il a fait?

--Surtout aprs ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille.
S'il n'et pas souffert  cause de moi, peut-tre l'aurais-je oubli 
jamais!...

Le Caboulot paraissait ahuri.

Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.

Tout  coup, un souvenir lui traversa la tte, et il lui fut impossible
de se contenir plus longtemps.

--Eh bien! ma soeur, s'cria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est
pas moins un fier misrable.

--Un misrable?

--Oui, oui, un misrable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que
tu voudras! glapit le Caboulot exaspr.

Et, comme Louise paraissait altre, l'enfant reprit doucement:

--Vois-tu, ma chre soeur, je lui aurais peut-tre pardonn le mal qu'il
t'a fait, s'il et montr du repentir... mais, loin de l, le brigand
cherche  faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit
dernire. Gustave nous racontait...

--Gustave? interrompit Louise avec stupeur.

--Oui, Gustave.

--Gustave Lenoir?

--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?...

Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout carquills.

Louise respira.

--Quel est donc celui que tu appelles misrable et qui cherche encore 
faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serre.

--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bte
froce, qui mord et dchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!

--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc  Qubec, lui aussi?

--Il n'y est que trop, le brigand... Plt au ciel qu'il ft encore
 canailler aux tats-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable
faiblesse d'aimer un monstre semblable!

--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se rcria vivement Louise.

--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite
soeur..., Oh! si c'tait!...

--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais d le comprendre de suite.

Le Caboulot ne rpondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit
de baisers.

Il avait la pense tellement occupe de Lapierre, depuis le matin, qu'il
avait cru que Louise voulait faire allusion  ce dernier, en parlant de
blessure encore saignante.

De l le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami
le Caboulot.

Rassur tout  fait, le petit tudiant devint calme et reprit:

--Ah! Louise, tu m'as fait une fire peur, et la bile m'en a frmi dans
sa vsicule!

--Mon cher Georges, il n'y a rien  craindre de ce ct-l, rpondit la
jeune fille. Je mprise ce Lapierre depuis le jour o j'ai appris sa
lche conduite dans la terrible nuit du duel.

--Il n'en fallait, pas plus, assurment... Mais combien tu le
mpriserais davantage, su tu avais entendu Desprs... pardon, Gustave...

--Pourquoi dis-tu Desprs?

--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a t. au
pnitencier.

--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui
rappelle tant d'amers souvenirs.

--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave,
la nuit dernire, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de
Lapierre, tant au Canada qu'aux tats-Unis, ce ne serait plus du mpris
que tu prouverais pour lui, mais de l'indignation et du dgot.

--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'cria Louise... Voyons, mon cher
Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout,
de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai t bien coupable envers
lui, et s'il tait en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses
souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices.

--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi,
je veux t'aider  ramener l'esprance et le pardon dans le coeur de mon
pauvre ami Gustave.

Et le Caboulot fit  sa soeur le rcit dtaill de tout ce qu'avaient
rvl, la nuit prcdente, Champfort et Desprs. Il n'omit pas
l'engagement solennel pris par le Roi des tudiants de dmasquer
Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan.

Puis, lorsqu'il eut termin:

--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'paule  donner dans cette
oeuvre solennelle de justice rtributive... J'ai compt sur toi: me
suis-je tromp?

--Mon frre, rpondit gravement Louise, Dieu dfend la vengeance, mais
il ordonne la charit. Or, c'est de la charit que d'empcher une
malheureuse jeune fille d'tre sacrifie  un monstre pareil.

--Je ferai mon devoir: je vous aiderai!

--Merci, ma soeur, rpondit le Caboulot:  cette condition, Gustave
pardonnera peut-tre!

--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.

Le Caboulot se leva.

Sa figure rayonnait.

--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu' bien se
tenir.

Le frre et la soeur se sparrent.

Six heures sonnaient  l'horloge de la cuisine et le pre Gaboury
rentrait.



CHAPITRE XVII

Le Roi des tudiants entre en campagne

Gustave Desprs--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il tait
connu  l'Universit--Gustave Desprs, disons-nous, occupait, rue
Saint-Georges, un appartement confortable, compos de deux pices.

L'une de ces pices, bien claire et presque spacieuse, donnait, sur la
rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de
laboratoire chimique.

C'tait une sorte de pandmonium o il y avait un peu de tout.

Les crnes grimaants y coudoyaient sans faon les fioles de
mdicaments; les tibias et les fmurs, pars et disparates, se
prlassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie,
tout ouvert et peu soucieux de la crudit de ses planches, reposait
cyniquement sur un volume de posie d'Alfred de Musset... et la grande
table, dresse au milieu de la pice, ne se faisait pas scrupule de
marier, dans le plus charmant des dsordres, livre de mdecine et
romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de
verre!...

Ajoutez  tout cela une bibliothque adosse  la muraille, dans un
coin, un canap, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux
solives du plafond, et un petit pole de fonte, en forme de pyramide, 
deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'ide du chaos que a
devait tre...

Cependant, le Roi des tudiants se plaisait au milieu de ce dsordre
artistique. Il aimait  embrasser d'un coup d'oeil, ple-mle et
heurtes, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble...
Sa puissante imagination y puisait des lments de rverie et s'y
repaissait, comme le fait le gourmet  la vue d'une table abondamment
servie.

La seconde pice, plus petite et situe en arrire, servait de chambre
 coucher. Il est inutile pour nous d'y pntrer et d'en faire la
description.

Passons donc.

Comme on le voit, le logement de notre ami Desprs ne manquait pas d'un
certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer
pour somptueux.

C'est que le Roi des tudiants n'tait plus ce jeune homme riche
seulement d'illusions que nous avons connu  Saint-Monat. Un de ses
oncles, clibataires, avait eu, deux annes auparavant, le bon esprit de
coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne ide de partir
pour un monde meilleur.

Or, ce respectable vieux garon laissait aprs lui, outre les regrets de
rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Desprs empocha sans
se faire prier le moins du monde.

Et voil comment il se faisait que le Roi des tudiants pouvait loger
sous des lambris dcents, et tenir tte aux exigences de la haute
dignit dont l'avait revtu ses confrres.

Le 22 juin de l'anne 186..., juste au lendemain de la scne  laquelle
nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Desprs
fumait sa pipe, nonchalamment tendu dans son hamac.

Il tait environ trois heures de l'aprs-midi.

Le Roi des tudiants venait de rentrer du cours, et,  moiti perdu dans
un nuage de fume, il paraissait rflchir profondment.

Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue
confrence, qui s'tait termine par le dialogue suivant:

--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir  la Folie-Privat?

--Edmond, qui l'a vu tout  l'heure, doit remettre  ma tante une
lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre
aujourd'hui  la Canardire.

--Ah! voil qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de
suite mes petites combinaisons.

Il n'est que temps, mon cher Desprs, car le pouvoir de ce coquin
s'affermit de jour en jour.

--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journes
devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera
tout sauter.

--Que comptes-tu faire  ton entre en campagne?

--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me
promener  la Canardire. Ta tante possde un fort joli parc, et j'ai
l'intention d'y aller herboriser.

--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites
affaires.

--Prcisment, mon cher. Tu peux t'en rapporter  moi: une fois dans le
coeur de la place, je mnerai rondement les choses. Ce n'est pas pour
rien que je suis all jusqu'aux tats-Unis relancer le misrable qui m'a
envoy au pnitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends
depuis de longues annes le moment o je pourrai broyer cette canaille
sous mon talon...

--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des tudiants entre en
campagne!

--Vive le Roi des tudiants! avait dit Champfort, en prenant cong.

--A demain, avait rpondu Desprs. Il y aura probablement du nouveau.

Et Champfort tait parti, laissant Desprs dbrouiller seul les fils de
sa trame.

Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en
suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites
colonnes de fume qui s'chappait de ses lvres, lorsque soudain, un
coup de sonnette retentit.

Gustave sauta  terre et murmura:

C'est lui; il est exact.

Quelques secondes ne s'taient pas coules; quand on frappa  la
porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans
l'encadrement.

--Ah! mon cher, voil qui s'appelle rpondre gentiment  une invitation,
s'cria Desprs en secouant la main du jeune homme.

--Votre Majest ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a
failli attendre, rpondit Edmond en riant.

--Oh! ma Majest n'y regarde pas de si prs, et n'est pas aussi
exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de
l'empressement amical de ses fidles sujets de l'Universit-Laval.

--En ce cas, sire, mettez mon amiti  contribution, repartit Edmond, en
s'inclinant avec un respect comique.

--Votre Majest m'a dpch une estafette, arme d'un billet, m'invitant
 transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le
Roi des tudiants?

--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un sige, _Cinna_, et
assieds-toi.

L'tudiant en droit s'installa dans un fauteuil.

--Mon cher Edmond, reprit Desprs d'une voix grave, j'ai  te parler de
choses infiniment srieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet
d'une aussi grande importance, que tu me dises sincrement si tu aimes
un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Desprs.

Edmond regarda son ami avec des yeux tonns, puis se levant d'un bond
et lui prenant les mains:

--Si je t'aime! si je t'aime!... s'cria-t-il. Mais, en vrit, mon
pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard?

--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut
tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels?

--Il y a, mon cher, que je veux empcher un crime abominable de se
consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable.

--Mais... qu'ai-je  voir dans cette affaire et comment puis-je t'tre
utile?

--Tu as tout  y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle
est la tienne et le bandit qui cherche  s'y introduire se nomme Joseph
Lapierre.

--Quoi! s'cria le jeune Privat, mon futur beau-frre?...

--Lui-mme, mon cher.

--Et tu dis...

--Que c'est une horrible canaille, indigne de dnouer les cordons des
souliers de ta soeur.

--Mais, d'o sais-tu cela?

--Je possde tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession
assez de preuves pour le confondre de la faon la plus vidente...

--En vrit?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque
horrible machination?

--Mlle Privat est en effet si bien enchevtre dans le rseau de
mensonges tiss autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'chapper
et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mmoire
de son pre une souillure imaginaire.

--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incomprhensibles et la
demi confidence qu'elle m'a faite un jour.

--Quelle confidence?

Edmond raconta  Desprs la scne du parc que l'on sait. Puis, quand il
eut fini:

--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret
terrible entre ma soeur et son fianc... mais lequel!... C'est ce que je
n'ai jamais pu deviner.

--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour
aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce
secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur 
l'pouser et  lui apporter surtout une dot considrable.

--Oh! l'infme!... s'cria le frre de Laure, en serrant les poings...
mais je ne souffrirai pas cela, moi, et duss-je le tuer sur les marches
de l'autel...

--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne.

--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure
donner tte baisse dans un pareil traquenard.

--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme
m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je
m'apprte  venger la perte de mon bonheur.

--Que t'a-t-il donc fait? demanda navement le jeune tudiant.

--Ce qu'il m'a fait? rugit Desprs... Il m'a vol ma fiance, puis,
aprs s'tre battu en duel contre moi, m'a dnonc aux autorits, qui,
elles, m'ont envoy au pnitencier de Kingston...

--Voil ce qu'il m'a fait!

Il se fit un silence.

Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de
Desprs. Enfin, il tendit  son camarade sa main finement gante:

--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'pouvante...
je m'en rapporte  toi pour l'loigner de sa tte... Mais, de grce, ne
perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tcherons d'ouvrir les
yeux de cette malheureuse enfant.

--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin
en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler  elle seule. La
chose est-elle possible?

--Hum!  la maison, ce n'est gure praticable.

--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi?

--Oh! pour cela, oui: c'est trs facile.

--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me prsenter  elle
et tu t'loigneras un peu, de manire  nous permettre de converser
librement.

Le reste me regarde.

--Mais, ma mre te verra pntrer dans le parc.

--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un dtour,  distance
du cottage.

--En effet, tout est, pour le mieux: partons.

--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce
pas?

--Je suis certain que non. Il a une affaire importante  rgler;
m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui  ma mre.

--Trs bien. Maintenant un dernier mot.

--Parle.

--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot  personne de la
conversation que nous venons d'avoir.

--Pas mme  ma mre?

--Pas mme  ta mre.

--Puisque tu le veux, je te la donne.

--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta
voiture?

--Oui, elle est  la porte.

--C'est bien; nous serons rendus l-bas avant cinq heures.

--Oh! oui, il n'est que quatre.

Desprs, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une
minute aprs tous deux roulaient  grand fracas vers la Canardire.

Le Roi des tudiants entrait en campagne.



CHAPITRE XVIII

Le premier pas

Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fianc, Mlle
Privat ne quittait gure sa chambre et ne se mlait que trs rarement
aux autres membres de la famille.

Frappe au coeur et courbe forcment sous une inexorable ncessit,
elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui tait impossible de
prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et
encore plus impossible de s'associer aux prparatifs que l'on faisait en
vue de son mariage.

C'tait ainsi qu'elle vivait, isole et mlancolique, tantt retire
dans sa dlicieuse chambrette, tantt en tte--tte avec le grand piano
du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout
tait bruit, mouvement et branle-bas de fte.

Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux
ne s'bat-il pas de la sorte tout  ct de la douleur ignore!

A l'heure prcise o Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le
chemin de la Canardire, la pauvre Laure, toujours triste et dsespre,
se trouvait  la fentre de sa chambre, promenant son regard voil
sur la magnifique campagne qui avoisine Qubec. A travers quelques
claircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronons d'un
ruban gristre, la route qui conduit  Montmorency... De temps  autre,
un magnifique quipage passait rapidement vis--vis ces perces de
feuillages, pour disparatre en une seconde, se montrer de nouveau plus
loin, puis s'vanouir encore.

Laure regardait sans voir...

Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fte, galopant
joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur,  elle, n'tait-il
pas envol pour toujours, et la route qui se droulait en face de sa
jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des pines et
des ornires!...

Elle laissait donc passer un  un tous ces brillants quipages, sans
leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un lgant
phaton, tran par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrta tout
 coup vis--vis d'une claircie du parc et qu'un des deux jeunes gens
qui en occupaient le sige sauta  terre, puis disparut entre les
arbres.

Laure devint toute ple.

Elle avait reconnu la voiture de son frre et se disait avec anxit:

--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frre?... Pourvu que ce ne soit
pas lui!...

Puis se ravissant:

--Mais non..., ce ne peut tre dj mon perscuteur... et, d'ailleurs, il
ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas,
ne serait pas descendu  l'entre du parc.

Ce raisonnement rassura un peu la jeune crole. Toutefois, sa curiosit
n'tait pas satisfaite, et elle se remit  faire de nouvelles
suppositions.

--Si c'tait Paul! se dit-elle.

Et sa main se porta involontairement  son coeur.

Depuis la scne de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu
fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'tudiant en mdecine,
Laure tait bien revenue de ses prventions contre son cousin. Plus que
cela, elle se reprochait amrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir
ainsi laiss passer le bonheur  ct d'elle, sans lui tendre la main...
Et, maintenant, cet amour dsintress et malheureux, ce sentiment
chevaleresque qu'elle s'tait applique  refouler--faute de le
connatre--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?...
pouvait-elle le lui offrir encore?...

Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces rflexions, ne put empcher
une larme brlante de couler sur sa joue enfivre.

Mais,  son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition.

--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et
ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison o
le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu
disparatre dans le parc...

Elle n'acheva pas.

Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure,
s'avanant la tte hors de sa fentre, put voir son frre sauter
lestement sur les marches du pristyle et remettre les guides  un
domestique.

Alors, la jeune crole appela:

--Edmond!

Celui-ci releva la tte.

--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux
minutes?

--Pas deux minutes, ma chre, mais deux heures, rpondit l'tudiant, qui
disparut sous la haute porte d'entre.


Un instant aprs, il tait dans la chambre de sa soeur.

La jeune crole embrassa, son frre, puis ouvrait la bouche pour
lui poser une question facile  deviner, lorsqu'elle s'aperut que
l'tudiant, d'ordinaire ptulant et joyeux, tait, ce jour-l, d'une
gravit magistrale.

Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa
question:

--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu
t'arriver de si fcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose?

--Il ne m'est rien arriv d'extraordinaire, ma bonne Laure, rpondit
l'tudiant.

--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de
mort?

--Ai-je vraiment cette figure-l?

--Mais...  peu prs.

--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave 
porter... ou  faire porter.

--Une sentence?

--Tu dis bien.

--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins?

Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne
put qu'baucher un amer rictus.

Edmond ne rpondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il
lui dit avec une tristesse qui n'tait pas sans solennit:

--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est pass...
Il se trame ici des choses terribles et enveloppes d'un sombre
mystre...

Laure voulut se rcrier.

--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit
de te forcer  me faire part de ce fatal secret que tu prtends exister
entre nous, l'ai du moins le devoir d'empcher ma soeur unique de se
sacrifier inutilement.

--Edmond, je t'en prie, interrompit fbrilement la jeune crole, ne va
pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y
a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.

--Je l'avoue; mais les circonstances sont changes... Il s'agit du
bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible
d'un sacrifice aussi douloureux.

--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fianc!...

Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge
d'une voix ferme.

Edmond la contempla d'un air attendri.

--Ce n'est pas  moi, pauvre chre soeur, dit-il, que tu feras croire
pareille chose. Ton me est trop noble pour n'avoir pas devin la
bassesse de caractre et l'hypocrisie de ce misrable suborneur... Tu ne
peux l'aimer.

--C'est l o tu te trompes, essaya de rpliquer Laure.--Et, d'ailleurs,
reprit-elle avec nergie, si je fais vritablement un sacrifice, c'est
que je le juge tellement ncessaire, que rien au monde ne pourrait
m'empcher de l'accomplir. Le sort en est jet... Tu m'as jur de ne
jamais rvler ce secret  notre mre: tiens ta promesse, je tiendrai
mes engagements.

Le jeune Privat vit qu'il tait temps de frapper un grand coup.

--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui ft capable de te
prouver l'inutilit de ton sacrifice...?

Laure hocha la tte et murmura:

--C'est impossible.

--Si ce mme homme, poursuivit Edmond, possdait des documents
irrcusables, en prsence desquels le doute ne serait pas permis, et
tablissant que Lapierre est un misrable, digne tout au plus de figurer
au bout d'une corde de potence...

Laure ne rpondait pas.

Son front tait devenu brlant et les tempes lui bourdonnaient.

--Eh bien? fit l'tudiant.

--Un homme semblable n'existe pas, rpondit la jeune fille, qu'une
trange esprance envahissait.

--S'il existait? insista Edmond.

--S'il existait! s'il existait! s'cria Laure avec exaltation, je dirais
que Dieu a eu piti de moi et qu'il a fait un miracle.

--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa
poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et
il t'envoie ceci.

Laure s'empara fbrilement de la lettre que lui prsentait son frre.

--Une lettre! dit-elle... une lettre  moi!...Mais vais-je me permettre
de la lire?

--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton
sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence.

--N'est-ce pas ce jeune tranger qui t'accompagnait tout  l'heure,
demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante.

--Prcisment. Il attend dans le parc que tu lui rpondes.

Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.

Voici le contenu de cette missive crite par Gustave Desprs:


    Mademoiselle,

    Un homme qui a parfaitement, connu,  l'arme amricaine, votre
    brave et malheureux pre, vous demande respectueusement quelques
    instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frre.

    Cet homme est en tat de vous donner tous les renseignements que
    vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph
    Lapierre, votre fianc. Il appuiera ses, dires des preuves les plus
    irrcusables.

    De grce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoy de
    la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse
    loigner de votre tte l'effroyable malheur qui vous menace.

    Laissez-vous conduire par votre frre.

La jeune crole ne prit pas mme le temps de rflchir. Aprs avoir
gliss la lettre du Roi des tudiants dans son corsage, elle dit
rapidement  son frre:

--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui?

--Je l'ai vu ce matin.

--A quelle heure doit-il venir?

--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mre.

--Ah! tant mieux: nous ne serons pas pis. Allons trouver l'homme qui
m'a crit; c'est Dieu qui nous l'envoie.



CHAPITRE XIX

L'entrevue

Comme il avait t convenu, Edmond Privat fit descendre Desprs 
l'entre du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de
ses deux _mustangs_, par la grande avenue.

Quant au Roi des tudiants, habitu  tous les exercices du corps, il
enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans
un troit sentier dont le mince ruban se droulait, en serpentant,
vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait
dboucher, aprs une dizaine de minutes de marche, sr un vaste
rond-point au centre du parc, et attendre l que la jeune crole et son
frre vinssent le rejoindre.

Il cheminait donc tranquillement dans la sente  peine trace, cartant
de ses deux mains les rameaux entrelacs qui barraient le passage, et
songeant  ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse
fiance de Lapierre, lorsque soudain,  un coude du sentier, prs d'un
petit pont de bois jet sur un ruisseau, un bruit de branches froisses
se fit entendre, suivi de pitinements semblables  ceux produits par un
animal qui s'enfuit prcipitamment.

Desprs s'arrta.

--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il.

Et il carta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'o
tait venu le bruit suspect. Mais tout tait rentr dans le silence,
et aucune trace n'tait visible sur le lit de feuilles sches qui
tapissaient le sol.

--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps  perdre  la constatation
d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque
gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les  leurs amusements.

Et, pour rparer le temps perdu, Desprs allongea le pas, refoulant les
blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas,
les rameaux entrelacs, de telle faon qu'une douzaine de fauves
auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit.

Il arriva bientt en vue de la clairire.

C'tait, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point o venaient
aboutir--semblables aux rayons d'une immense roue--toutes les alles
principales du parc.

Tout autour, des bancs  dossier, peints en la traditionnelle couleur
verte, taient disposs entre les arbres--les uns orgueilleusement assis
sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres  moiti ensevelis
sous le feuillage luxuriant.

Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa.

Puis il se prit  rflchir profondment.

La partie qu'il allait engager tait extrmement srieuse. Non-seulement
il allait avoir  lutter contre un homme d'une habilet suprieure et
rompue  toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la
conviction dans le coeur d'une jeune fille entirement fascine par ce
dmon, marchant stoquement  ce qu'elle croyait tre la rhabilitation
de la mmoire de son pre, avec le fatalisme des victimes antiques.

Desprs n'attendit pas longtemps.

En effet, cinq minutes ne s'taient pas coules, qu'une jeune fille,
vtue de noir et ple comme une madone d'albtre, mergea  un coude de
la grande alle conduisant au cottage, et s'avana lentement dans la
direction du rond-point.

Elle donnait le bras  un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ
pour tre Edmond Privat.

Le Roi des tudiants ne put se dfendre d'une profonde motion  la vue
de cette femme malheureuse et forte, de cette belle crole dont le type
opulent et la pleur dore avaient fait place  une blancheur de cire et
 un affaissement prcoce.

--Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non,
une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je
la sauverai, duss-je le faire malgr elle!

Cependant, le couple approchait...

Desprs, le chapeau  la main, s'avana au devant de Mlle Privat, et
s'inclinant avec cette courtoisie franaise qui le distinguait:

--Mademoiselle, dit-il, je rends grce  Dieu et  votre bon ange de me
procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer...

--Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te prsenter mon
excellent ami, Gustave Desprs, notre roi... le Roi des tudiants.

Mlle Privat s'inclina sans rpondre. Elle examinait,  la drobe, la
mle et franche figure de celui qui s'annonait comme devant tre son
sauveur.

Desprs reprit:

--Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai d, sans tre connu de madame
votre mre, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu cart. Les
motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires,
et les circonstances de l'affaire o je suis engag tellement
imprieuses, que je n'avais rellement pas le choix des moyens.

--Monsieur, rpondit Laure avec dignit, vous avez mentionn dans votre
lettre le nom de mon pre, et ce nom seul tait suffisant pour me
dterminer  accepter votre proposition, si trange qu'elle me paraisse.

Desprs s'inclina  son tour; puis, aprs quelques secondes de
rflexion, il reprit:

--Mademoiselle, j'ai en effet  vous parler de votre pre, mais j'ai
surtout un immense devoir  remplir  l'gard d'une personne qui se sert
du nom sans tache du colonel Privat pour arriver  ses vues criminelles.

Laure tait tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et
garda le silence.

Ce que voyant, le Roi des tudiants se dcida  entrer de suite dans le
vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond:

--Mademoiselle, les instants sont prcieux,  vous comme  moi... Il
se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la
dernire... Souffrez donc que j'aborde immdiatement le sujet pour
lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frre de nous laisser
un moment seuls.

Edmond, qui s'attendait  cette invitation salua et dit:

--Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser
convaincre et de ne pas tre le forgeron de ta chane.

--Laure fit une inclinaison de tte et s'assit, sans prononcer une
parole.

Desprs resta, debout en face d'elle.

Une minute se passa dans un silence plein d'anxit.

Enfin, le Roi des tudiants parut prendre une rsolution soudaine:

--Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre pre?

--Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Desprs, mais je vous
supplie  genoux de ne pas vous tonner, de mes questions et de me
rpondre sans arrire-pense.

Laure hsita une seconde, regarda profondment Desprs, puis rpliqua
avec explosion:

--Mon pauvre pre, je ne l'aimais pas, je l'idoltrais.

--Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Desprs, et si je ne
l'eusse pas su, j'aurais abandonn l'ide que je poursuis...

--Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi
pour me dire si, en cas de malheur financier arriv  ce pauvre pre que
vous regrettez tant, vous seriez fille  sacrifier la fortune qui vous
revient pour combler le dficit?...

--Sans hsiter une seconde, rpondit Laure avec fermet.

--Et mme  sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit
Desprs.

--Mon bonheur  moi ne peut tre mis en comparaison avec la mmoire
honore de mon pre, rpondit Laure d'une voix mue.

Desprs s'inclina.

--Mademoiselle, dit-il, je savais votre me grande et noble; mais,
maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tche en sera plus
facile...J'ai des choses infiniment dlicates  traiter avec vous; j'ai
des souvenirs bien amers  rveiller... j'ai mme des plaies cuisantes
 rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir
en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de
rdemption me sera plus lgre.

Laure tait mue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixs
sur la sympathique figure du Roi des tudiants.

Desprs continua:

--Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en
venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord,
semblent ne pas me concerner le moins du monde.

--Je vous avoue que je ne saurais deviner...

--Deux raisons me font agir et me poussent irrsistiblement sur votre
chemin... La premire et la plus sacre, c'est que des circonstances
tout  fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientt, m'ont
mis sur la piste d'un grand crime; la seconde...

--Quelle est-elle?

--La seconde, acheva Desprs avec une sombre nergie, c'est que j'ai une
oeuvre imprieuse de vengeance  accomplir.

Laure regarda le Roi des tudiants.

Il tait debout en face d'elle, l'oeil charg d'clairs et le bras
tendu dans un geste de suprme menace.

Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait
pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs
l'envoyaient  son secours.

La confiance pntra dans son coeur.

Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je
les respecte et ne dsire pas vous forcer  les divulguer... Mais vous
avez parl d'un grand crime sur la piste duquel vous tes tomb, et,
comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette
tnbreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.

--Mademoiselle, rpondit Desprs, vous serez satisfaite, car je ne suis
pas venu pour autre chose.

--Je vous coute, monsieur.

--Aucune oreille indiscrte n'entendra ce que j'ai  vous dire? demanda
Desprs, en regardant tout autour de lui.

--Il n'y a que mon frre dans le parc, rpondit Laure, et vous voyez
qu'il ne songe gure  vous couter.

En effet, Edmond paraissait se trouver trop  son aise, tendu sur la
pelouse  une centaine de pieds de l et absorb dans la lecture d'un
roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave.

Desprs prit donc place  ct de Laure, et la regardant avec une
sympathie presque paternelle;

--Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi
prochain, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, rpondit la jeune fille en baissant les yeux.

--Votre dcision est bien prise?

--Mais, monsieur!...

--Il le faut, mademoiselle. Rpondez-moi en toute confiance, je vous en
supplie.

--Eh bien! sans doute, ma dcision est arrte.

--Irrvocablement?

--Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de
me forcer la main?

--Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, rpondit gravement Desprs;
mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouv qui a cru
pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui
tes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gr.

Laure plit, et regardant son interlocuteur en face:

--Monsieur! dit-elle, vous abusez...

--Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Desprs. Je
n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout--l'heure, vous
me rendrez justice.

Puis continuant:

--Donc, vous vous mariez contre votre gr et vous n'aimez pas celui qui
sera bientt votre poux.

--Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.

--Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une
de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et
ne s'teignent jamais.

Une rougeur brlante envahit le front de la jeune fille, mais elle
haussa bravement les paules et feignit de rire.

--Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de
choses, mais je doute fort que vous puissiez lire  dcouvert dans le
coeur d'une femme--surtout d'une femme que vous voyez pour la premire
fois.

--Mademoiselle, reprit Desprs d'une voix grave, je ne suis pas devin,
mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forant certaines
facults  se replier sur elles-mmes,  se concentrer, double la
puissance de ces facults, donne une sorte de seconde vue.

Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et rpliqua d'un
accent mu:

--C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus
loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir
pntrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pense humaine, jusque
dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'exprience, autre
chose que le raisonnement...

--Que faut-il donc?

--Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractre,
des gots, des sympathies innes de cette femme.

--En ce cas, mademoiselle, s'empressa de rpliquer Desprs, je possde
toutes les connaissances ncessaires pour affirmer solennellement que
vous n'avez pas d'amour pour votre fianc, et qu'au contraire...

--Achevez.

--Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues annes, souffre
en silence  cause de vous.

Laure essaya de rire.

--Voil une conclusion pour le moins trange, dit-elle.

--Elle est trs logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement.

Allez...

--Vous avez un caractre chevaleresque, port aux grands dvouements,
pris des nobles actions et auquel rpugne souverainement tout ce qui
parat louche ou dloyal.

--Vous me flattez.

--Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas
que toutes les tendances sympathiques de votre caractre vous poussent
invitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos
antipathies innes vous empchent d'prouver autre chose que le plus
profond mpris pour votre fiance?

--Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour?

--Lapierre est un lche et misrable assassin! s'cria Desprs d'une
voix concentr.

Laure, stupfaite, regarda l'tudiant avec de grands yeux et ne rpondit
pas sur-le-champ.

Dans le mme moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, 
quelque distance en arrire du banc o taient assis les deux jeunes
gens. Une oreille exerce aurait pu y reconnatre le froissement produit
par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et
Gustave taient trop absorbs par leurs penses pour faire attention 
ce frlement significatif.

Aprs quelques secondes de silence, la jeune crole rpliqua:

--Monsieur Desprs, voil des paroles bien svres, et  moins, de
preuves trs positives...

--Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'tre quelque peu laiss
emporter en votre prsence, rpondit poliment le Roi des tudiants...
Cela ne m'arrivera plus. Quant  prouver ce que j'affirme,  savoir
que Joseph Lapierre est un lche assassin, je vais le faire sans plus
tarder.

Et Desprs, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrive 
Saint-Monat, se mit  le dissquer de main de matre. Tout y passa,
depuis les complaisances du Roi des tudiants pour son nouvel ami et le
sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu' la sombre affaire du duel et
ses sinistres consquences.

Le narrateur, mis en verve par cette vocation douloureuse de ses
malheurs passs, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre  l'gard
de Louise, aprs la condamnation de son rival, et les basses calomnies
qu'il rpandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille.

Son rcit fut un vritable et foudroyant rquisitoire.

Laure coutait, mue et palpitante, ce dramatique expos, et une
irrsistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait
son esprit sur sa, propre situation vis--vis du machiavlique auteur de
tous ces mfaits.

Quand le Roi des tudiants en fut arriv, au point culminant de
l'histoire de Lapierre, c'est--dire  ce qui concernait la mort du
colonel Privat, il s'arrta un moment, puis reprit ainsi:

--Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une
raison mystrieuse vous forait  pouser l'homme dont je viens de vous
faire la biographie.

--En effet, monsieur, vous prtendiez cela, murmura Laure.

--Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez 
pouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dpositaire d'un secret,
dont la divulgation dshonorerait la mmoire de votre pre.

--Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupfaite.

--Est-ce que je me trompe?

--Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruins
de rputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon pre est
connue.

--Au contraire, vous tes sauve, mademoiselle, car ce soupon sur
l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge
ignoble qui ne pouvait clore que dans le cerveau de l'homme qui
convoite votre dot.

--Quoi! mon pre serait...?

--L'honneur mme. Jamais le colonel Privat n'a failli  son devoir. Bien
plus, c'tait sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'arme du
successeur de Beauregard, le gnral Bragg... et quiconque en douterait
n'a qu' s'adresser au gnral Kirby Smith, commandant alors la division
dans laquelle servait votre pre en qualit de colonel de cavalerie.

--En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous tes bien
renseign.

--Jusqu' la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'arme de Buell,
division Manson, qui guerroya pendant tout l't de 1862 contre les
gnraux confdrs Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le
Tennessee, se contenta de rpondre le Roi des tudiants.

--Et vous avez connu mon pre.

--Que trop, mademoiselle, rpondit Desprs en souriant. Le colonel
Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal
 lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager
jusqu' nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir
sabr une cinquantaine d'homme.

--Mon brave pre!

--Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace tait telle, qu'on ne
l'appelait plus que le _Murt_ de l'arme du Sud.

Laure garda un instant le silence.

Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide
s'allumait d'tranges lueurs.

Tout  coup, elle demanda brusquement:

--Quelle est la vrit sur la mort de mon pre?

--Je vais vous la dire, mademoiselle, rpondit Gustave, qui s'attendait
 cette question.

--Le brigadier-gnral Manson, constern de voir ses grand'gardes et
ses avant-postes dcims par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith,
promit une forte somme d'argent  quiconque en amnerait la destruction,
ou, du moins, ferait tomber son chef--le colonel Privat--entre les mains
des Unionistes.

--Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862.

--Le 1er aot, vers dix heures du soir, un de nos espions se prsenta 
la tente de Manson, s'engageant  faire tomber, le lendemain mme,
le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible.
L'endroit choisi tait ce fameux dfil des montagnes du Cumberland,
appel _Big Creek Gap_ ou _Cumberland Gap_.

--C'est le seul chemin par o une troupe arme puisse pntrer du
Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il
qu'une gorge profonde, troite, sinueuse, o les cavaliers ne peuvent
souvent cheminer qu'un  un, en file indienne.

--Les montagnes du Cumberland sparant les deux armes, il fallait donc
absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce dfil pour
faire leurs expditions chez nous.

--L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le gnral Manson,
et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat tait
rsolue.

--Vous savez ce qui se passa.

--Deux rgiments d'lite furent chelonns sur les contreforts, de
chaque ct du _Cumberland Gap_; et lorsque le terrible escadron, tromp
par notre habile espion et croyant marcher  la facile capture d'un
convoi, s'engagea dans le dfil, les contreforts s'illuminrent soudain
et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.

--Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en
rchapprent-ils.

--Le colonel lui-mme tomba, mortellement bless, et fut transport en
lieu sr par l'espion qui venait de le faire charper.

--C'est horrible et infme! murmura la crole, les yeux tincelants.

--Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Desprs. L'espion, en homme
plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa
victime comme aurait pu le faire une soeur de charit; puis, quand le
pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'crire  sa
femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin.

--Ce ne fut pas long.

--Le colonel mourut le lendemain.

--Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla
le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva.

--La mme chose fut faite pour la malle du colonel.

--Aprs quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier
d'industrie s'installa tranquillement  une table et se mit en devoir
d'essayer un autre petit talent qu'il possdait--le talent d'imiter
l'criture d'autrui...

Ici, Laure, qui avait cout tout ce rcit avec une stupfaction
croissante, joignit les mains et s'cria:

--Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?

--Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, rpondit simplement
Desprs.

Puis il reprit:

--Aprs plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut
satisfait, et il crivit  la fille du colonel--une riche hritire sur
laquelle il avait des vues--une lettre touchante, signe: _Ton pre
mourant_, que vous devez connatre, mademoiselle.

--Hlas! hlas! gmit la jeune fille... C'tait donc lui!

--Oui, mademoiselle, rpondit Desprs en se levant. L'assassin du
colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de
voir  l'oeuvre se nommait...

Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe.

--Alerte! cria-t-il; sparez-vous. Voici ma mre.

Laure se leva vivement.

--Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Desprs.

--Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat
de mariage, rpondit le Roi des tudiants, qui s'tait vivement rejet
en arrire et disparaissait dans le feuillage.

Laure eut le temps de lui crier:

--Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci!
...................................


Au mme moment, un homme  la figure livide et contracte, cache jusque
l derrire un arbre,  peu de distance de l'endroit o s'tait passe
la scne prcdente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait  la
main, et disparut, en courant, sous l'paisse feuille du parc.



CHAPITRE XX

Le guet-apens

Cet individu n'tait autre que Lapierre.

Depuis la scne de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'trange menace
de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystrieuses
apprhensions lui treignaient la poitrine, et il pressentait que
quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui.

Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur
de cet homme, jusque l inaccessible  toute autre voix que la voix
mtallique des aigles amricains ou des souverains anglais...

Le misrable aimait sa victime et il tait jaloux!

Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre
dans des colres blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirass avait
toujours rsist  un penchant si puril, se dcouvrir tout  coup
amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets!

Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore
flegmatique.

Quoi qu'il en soit, on ne rsiste pas  l'envahissement de l'amour, et
il faut bien le subir quand il s'installe  notre foyer.

C'est ce que fit Lapierre.

Il prit son rle d'amoureux au srieux, et, en homme prudent, il rsolut
de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un
instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait  sa fiance.

Oh! non. Lapierre se savait ha, mpris. Mais il se disait que c'tait
l une raison de plus pour tre sur le qui-vive, et empcher au moins la
belle crole de donner son coeur  un autre.

Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort
dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la
progression amoureuse?...

Lapierre revint donc  son ancien mtier: il se fit l'espion de sa
fiance et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre
les deux jeunes gens, les rvlations que pouvait faire l'tudiant sur
les vnements de Saint-Monat, le souponneux coquin eut recours au
petit moyen que nous connaissons.

Il crivit  Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-l, se
rendre  la Canardire et faire sa cour  Mlle Laure. Puis il vint,
en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa
fiance en flagrant dlit de trahison.

On a vu que le hasard n'avait que trop bien favoris l'espion.

Lapierre, en effet, n'tait pas en embuscade depuis une demi-heure, 
proximit, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit rsonner
le macadam et cessa, tout  coup, presque en face de l'endroit, o se
tenait blotti l'ex-fournisseur.

Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea
rsolument dans un sentier du parc.

Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais
c'en fut assez pour que le misrable restt clou  sa place, ple,
tremblant, ptrifi, comme si la tte de Mduse lui ft apparue...

--Lui! lui! s'cria-t-il... Gustave Lenoir?

Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un
long circuit, s'embusquer prs d'un petit pont que devait traverser
l'inconnu.

Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout  son
aise la mle et sombre figure de son ancien antagoniste.

Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hte
vers un but arrt; et Lapierre ne put empcher ses jambes de flageoler
et sa face blme de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une
rflexion terrible:

--Il va _la_ rencontrer... il va lui parler... Je suis perdu!

Et, en formulant cette pense, le misrable tira machinalement de sa
poche un revolver tout arm, et en dirigea le canon vers Desprs; mais
celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage,
s'tait arrt et avait prt l'oreille, en cartant les branches...

C'est ce qui le sauva.

Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le
temps de se jeter  plat-ventre, et, l, immobile, il attendit...

Desprs reprit bientt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui
l'avait fait arrter.

Quant  Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit 
rflchir profondment.

La situation tait grave, et la brusque intervention de Desprs--nous
lui conserverons ce nom--dans des affaires dj singulirement
compromises n'tait pas de nature  rassurer le prtendant  la dot de
Mlle Privat.

Aussi ses premires mditations furent-elles sombres et dcourages.
Un moment mme, le tenace chercheur de dollars eut l'ide de tout
abandonner et de fuir des parages o se rencontraient des figures aussi
peu rassurantes que celle du Roi des tudiants. Le souvenir du terrible
drame de l'lot passa comme un fantme dans la cervelle du coquin, et il
eut peur--car il sentit planer sur sa tte l'inexorable vengeance que
devait lui rserver l'amant de Louise.

Pourtant, il tait dur d'chouer au port, quand trois jours  peine
sparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de
longues annes.

L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par
de noires penses... Puis il se leva et parut prendre une rsolution
nergique:

--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ
de bataille sans combattre... J'ai dj, fait assez de sacrifices pour
cette affaire: je ne lcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus
qu' tendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui
m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se
passe ici?... qui me dit que sa dmarche ait le moindre rapport avec
mon mariage?... Rien, un simple soupon. J'en aurai le coeur net et je
saurai  qui en veut mon ancien ami...

--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant  partir, si cet oiseau de
pnitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui
ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.

Et il frappa d'un air sinistre sur la poche o tait son revolver.

Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans
le sentier parcouru par Desprs et se dirigea  pas de loup vers le
rond-point.

Gustave, comme on sait, s'y tait install sur un banc  moiti enseveli
sous un dais de rameaux entrelacs.

Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de
cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers
le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et
d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager.

Cinq minutes aprs, l'espion tait  son poste,  dix pas tout au plus
de son ancien rival et compltement abrit par les enchevtrements du
feuillage.

Il tait temps. Laure arrivait, escort de son frre, et le sinistre
fianc de la belle crole put constater que ses dispositions les plus
mauvaises allaient se raliser.

Il eut un moment de terreur et de rage. L'pouvante lui fit perdre la
tte, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirig vers
la de Desprs.

Pourtant, le misrable se contint encore....

--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et
puis, je ne serais pas fch de savoir au juste ce que pense et connat
de moi mon ancien rival.

Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'taient
changs entre le Roi des tudiants et la jeune crole; Edmond avait
prsent son ami sous le nom de Gustave Desprs, puis s'tait retir 
l'cart, comme l'on sait.

--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il parat que mon ami Lenoir
a chang de nom... Voil donc pourquoi j'avais perdu compltement sa
trace...

Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de
l'intressant couple.

Cependant, la conversation avait fait du chemin... Desprs en tait 
raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les vnements de
Saint-Monat: l'enlvement de Louise, le duel nocturne sur l'lot, la
dnonciation, le procs, la condamnation, puis enfin l'chec de Lapierre
et ses ignobles calomnies...

L'espion coutait, anxieux, inquiet, la poitrine serre...

--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de
_l'autre affaire_!

Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.

Mais lorsque le Roi des tudiants en arriva aux agissements de Lapierre
dans le Kentucky; lorsqu'il dcrivit la monstrueuse hcatombe du
_Cumberland Gap_; lorsqu'il droula sous les yeux de Laure les faits
et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre o le colonel Privat
agonisait sur un mchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme
qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus...

Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux
de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta
Gustave Desprs...

Juste  ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des tudiants se
levait en toute hte.

Il tait encore sauv; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre,
son adversaire se mit rsolument  sa poursuite, faisant un long dtour
vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le
jeune disciple d'Esculape.

Cinq minutes ne s'taient pas coules, que le pas rgulier et souple de
Gustave fit rsonner la terre durcie du sentier. L'tudiant marchait
la tte basse, absorb dans un flot de penses couleur de ros, s'il
fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.

Lapierre le voyait venir.

--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colre, tu triomphes un peu
vite, mon bonhomme... L'espion, le tratre, le faussaire--comme tu
m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunment en
travers de ses projets.

Et le misrable introduisit rapidement la main dans la poche de son
habit...

Mais il l'en retira aussitt et fit un geste de dsappointement et de
rage...

Le revolver n'y tait plus!

Dans, sa course prcipite, l'espion l'avait perdu, et il tait trop
tard pour essayer de le retrouver.

Cependant, Desprs n'tait plus qu' quelques pas de l'endroit o se
tenait Lapierre... Il allait passer...

Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidit de tigre,
ramassa une grosse pierre et la lana de toutes ses forces  la tte du
Roi des tudiants...

Celui-ci, atteint en plein crne, tomba comme une masse, sans mme
pousser une plainte.

Alors, l'assassin prit ses jambes  son cou, sauta la haie vive et se
trouva dans le chemin royal.

Il tait sept heures du soir, et les passants se faisaient rares.

Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voile cheminaient
lentement sur la route de la Canardire, en face du parc de la
Folie-Privat.



CHAPITRE XXI

Deux attentats dans une journe

A la vue de cet homme,  la figure bouleverse, qui venait d'excuter
un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple
s'arrta, tonn.

Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il
ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire  environ deux
arpents du parc.

--C'est lui! s'cria le jeune homme qui accompagnait la dame voile.

--Qui, lui? fit celle-ci un peu mue.

--Lapierre!... Joseph Lapierre!

--C'est impossible...

--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne
ne s'oublie pas.

--Mais, que faisait-il dans ce bois?

--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'tait
pas l pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous
promener un peu de ce ct.

--Quelle ide!

--Partout o cet homme a pass, a doit sentir le crime... Allons voir,
ma soeur; je vais te frayer un passage.

--Mon pauvre frre, nous n'avons pas le droit de pntrer ainsi chez des
trangers, et si quelqu'un nous surprenait...

--Pntrons tout de mme: c'est mon ide...Advienne que pourra! Lapierre
vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le
coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.

La jeune fille,  moiti convaincue, se laissa conduire par son frre,
et, aprs plusieurs essais infructueux, ils se trouvrent enfin de
l'autre ct de la haie.

Un sentier,  peine visible, se prsentait en face d'eux.

Ils s'y engagrent.

Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un
spectacle terrible s'offrit  leurs regards et qu'ils poussrent
simultanment un cri d'effroi:

--Un cadavre!

Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement
tatoue de sang et le front ouvert par une large blessure.

Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si pniblement qu'il n'en
valait gure mieux.

Ce moribond, comme on le sait, n'tait autre que Gustave Desprs.

Cependant, le jeune garon s'tait approch du cadavre suppos, tout en
murmurant:

--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir gure besoin de
soins mdicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons
toujours.

Et il se mit en frais de relever la tte du malheureux, pour examiner sa
blessure.

La jeune femme, elle, demeurait l, prs du lieu de la catastrophe,
immobile, cloue au sol, les yeux dmesurment ouverts et incapable de
prononcer une parole.

Tout  coup, le mdecin improvis, qui s'occupait  tancher le sang sur
le front de l'homme gisant par terre, lcha la tte qu'il soutenait et
se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:

--Gustave!... c'est Gustave!

--Que dis-tu l? fit la jeune fille, en joignant les mains et
s'avanant, ple d'effroi.

--Je dis que Gustave a t assassin... il est mort.

--Grand Dieu! serait-ce possible?

--Hlas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutt.

La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassin
et releva son voile pour mieux voir.

Si Gustave Desprs et alors ouvert soudainement les yeux, il aurait
contempl un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il
aurait vu Louise Gaboury, sa fiance infidle des bords du Richelieu,
penche sur lui et pleurant  chaudes larmes.

Mais le Roi des tudiants dormait probablement son dernier sommeil, car
il ne bougeait pas et sa respiration tait imperceptible.

Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait
l en compagnie de son frre; car on devine aisment que le jeune
garon, improvis mdecin, n'tait autre que notre vieille connaissance,
cet excellent Caboulot.

Depuis les rvlations qu'il avait faites  sa soeur, le petit tudiant
avait dans la tte une ide fixe: rapprocher Louise de Desprs et les
faire travailler de concert  la vengeance commune.

Il se doutait bien qu'une premire entrevue ne suffirait pas  effacer
de la mmoire du Roi des tudiants les vnements de Saint-Monat et la
trahison de Louise; mais, bon lui-mme et possdant un coeur d'or,
le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du
repentir et des larmes de sa soeur.

Cramponn  cette ide, le jeune Gaboury avait, non sans peine, dcid
Louise  l'accompagner chez Desprs; l, il apprit que ce dernier venait
de partir, avec un jeune homme, pour la Canardire.

Le parti du Caboulot fut bientt pris. On sait que son caractre
bouillant tait l'ennemi acharn des atermoiements.

--Gustave est  la Canardire, dit-il  sa soeur: eh bien! allons-y.
Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.

--Y songes-tu? avait rpondu Louise... Jamais je ne me dciderai  une
semblable dmarche.

--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; consquemment, tu dois
m'obir. Pas de rplique: en avant, marche!

Et le tyrannique Caboulot avait, sans crmonie, pris le bras de sa
soeur et l'avait conduite nous savons o.

Cependant, Louise, toujours agenouille, disait:

--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet tat!

--Mort! mort! sanglotait  son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint
son but, sans s'tre veng et avoir veng la socit!

--Mort sans m'avoir pardonne! reprenait Louise, comme un cho funbre.

--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout  coup le
Caboulot bondit sur ses pieds, galvanis par une pense soudaine.

--Assez pleur! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de
Gustave: il faut que cet homme-l meure avant d'entrer dans Qubec. Je
l'attraperai bien.

--Et il se disposa  prendre son lan.

--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser
seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-tre encore?...

Et elle posa la main sur le coeur du moribond.

Le Caboulot trpignait.

Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de piti pour
cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!

--Attends, attends! dit tout  coup Louise, anxieuse et penche sur la
poitrine du cadavre.

--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me dmange!
rpondit sourdement le Caboulot, fou de colre et de douleur.

Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.

--Reste, mon frre, Gustave n'est pas mort... son coeur bat,
s'cria-t-elle.

Et elle releva vers le bouillant Georges sa ple et douce figure, o
brillait un rayon d'esprance.

--Dis-tu vrai? exclama le petit tudiant, qui se prcipita sur le corps
de Desprs et appliqua son oreille sur la poitrine du bless.

--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce
pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.

Puis se relevant:

--Vite,  l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons,
Louise.

Heureusement qu'un ruisseau coulait  quelques pas de l, sous le petit
pont dont nous avons dj parl. Le Caboulot s'y transporta en deux
enjambes et rapporta de l'eau dans son chapeau.

Quoique tudiant de premire anne, le jeune Gaboury aurait eu honte de
ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc  grande eau la plaie
qui ouvrait le front de Desprs, puis la banda soigneusement avec le
mouchoir de Louise, pralablement tremp dans le ruisseau.

Et, satisfait de son pansement, il regarda le bless, lui tenant le
pouls, comme aurait pu faire un vrai mdecin.

Ce traitement si simple du futur docteur en mdecine suffit cependant
pour ranimer le Roi des tudiants. Le pouls reparut  l'artre radiale;
la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus
facile. Quelques mots inintelligibles s'chapprent mme des lvres
ples du jeune homme.

Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurrent entr'ouverts.

--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux
praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le
pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher
une voiture et nous le transporterons  Qubec, chez lui.

--Non pas, rpliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut
l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-tre...

--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir
pas song  cela. Gustave sera tellement dorlot et mdicament chez le
pre Gaboury, qu'il reviendra  la sant malgr lui... Mais, ajouta-t-il
en remettant son chapeau sur sa tte, je suis ici  dire des fariboles,
tandis que je devrais galoper  la recherche d'une voiture. Attends-moi:
je ne serai pas longtemps.

Et le petit tudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie
avec l'agilit d'un acrobate, prit sa course dans la direction de
Qubec, et disparut finalement  un coude du chemin.

Louise resta donc seule, en face du moribond.

La nuit tombait: l'obscurit envahissait le parc et la clart rougetre
qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes
sombres de la fort.

Aucun bruit ne s'levait de la route de la Canardire; seules, les
grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur
monotone trmolo, auquel rpondait d'une faon sinistre la respiration
comateuse du bless.

Louise eut peur...

Quoique veille, elle eut un singulier cauchemar.

Il lui sembla que le corps de Desprs se redressait lentement et se
remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du
malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait
et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix
spulcrale se faisait entendre, qui disait: Tu vois, Louise, cette
horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de
celle que tu fis  mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce
jour, Louise: adieu!... Et le corps retombait lourdement en travers du
sentier durci...

A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glace
inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sr ses genoux,
en voilant sa figure de ses mains tremblantes.

Elle tait dans cette position depuis une minute  peine, quand un
frlement imperceptible agita le feuillage tout prs de l... Une figure
blme se glissa derrire la jeune fille agenouille; deux mains, tenant
un foulard plusieurs fois repli, s'avancrent en silence de chaque ct
de sa tte; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche,
et se trouva nou derrire la nuque de Louise...

La malheureuse affole de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure
lui apparut, grimaante et moqueuse...

Alors, la pauvre jeune fille perdit tout  fait connaissance entre
les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lvres dcolores
murmuraient:

--Encore _lui!_ ................................................

Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre
et un homme apparut dans le sentier.

C'tait le Caboulot.

Il tait suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider 
transporter le Roi des tudiants vanoui.

La premire parole du Caboulot fut  l'adresse de sa soeur.

--Ai-je t trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.

Pas de rponse.

--O es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en levant la voix.

Mme silence.

L'inquitude commena  gagner le petit tudiant. Louise pouvait bien
s'tre loigne de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans
tous les cas, elle devait se trouver  porte d'entendre les appels
ritrs de son frre.

Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais
inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller
le parc: rien!

Alors, un vritable dsespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sanglot,
s'il et t seul.

Que faire?...

Le petit tudiant le demandait  tous les chos de la Canardire et 
tous les saints du calendrier.

Plac dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la
vie de son ami Desprs, en le privant des soins immdiats que requrait
son tat, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et
s'arrachait les cheveux; mais ces dmonstrations violentes n'avanaient
pas les choses...

Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-l se trouvait tre un
homme de bon conseil.

Mon petit monsieur, dit-il, coutez-moi. Votre position est embtante,
je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en
geignant que vous en sortirez... Allons au plus press; il y a ici un
homme qui peut mourir, faute de soins: dpchons-nous de le transporter
en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur  la maison, eh
bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?

--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans
mdecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la
voiture, et filons vers Qubec. Je reviendrai plutt.

Trois quarts d'heure aprs, le Roi des tudiants reposait dans le lit
virginal de Louise.

Un mdecin tait  son chevet.



CHAPITRE XXII

Une distillerie clandestine

A l'poque o se passaient les vnements que nous sommes en train de
raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulire
habitation.

C'tait une vieille masure tombant en ruine, lzarde sur toutes ses
faces et laissant crotre une mousse verdtre dans les interstices de
ses pierres branlantes.

Cette maison de sinistre apparence avait d appartenir autrefois 
quelque riche bourgeois,  en juger par ses vastes dimensions et les
vestiges d'lgance qui restaient de son architecture dlabre.
Mais, depuis de longues annes, sans doute, son propritaire l'avait
abandonne, car elle tombait de vtust, sans qu'une main charitable
songet le moins du monde  entraver les ravages du temps. Les larges
fentres cintres de la faade taient veuves de plus d'un carreau, et
les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule,
une armature en fer, compose de gros barreaux entre-croiss, protgeait
ces dernires ouvertures, perces au ras du sol.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste,  faire de cette
vieille masure un lieu de prdilection pour matre Satanas et ses
diablotins, c'tait sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un
monticule de rochers gristres,  l'entre d'un bois et sur le bord
d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne
pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied--terre 
quelques arpents de Qubec.

La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abme et t
l comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux,  quelques pas
d'un quartier clbre en vols et en assassinats, non loin de la haute
chane des Laurentides, o se trouvait probablement l'enfer.

Et les paysans, revenant du march, qui passaient par l, une fois
la nuit tombe, faisaient prendre le grand trot  leur monture et se
signaient formidablement, en face de la maison suspecte.

Mme, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise
toile forait  cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu
d'tranges lumires danser derrire les carreaux crasseux de la masure
abandonne, et entendu des cris encore plus tranges veiller les chos
d'alentour.

Il tait donc vident que cette maison maudite tait hante, et servait
de refuge  des lgions de diablotins en rupture de ban qui venaient y
faire leur sabbat.

Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu' regarder, au beau
milieu des nuits les plus noires, l'paisse fume phosphorescente qui
s'chappait de la haute chemine.

Le bois dont se chauffent les chrtiens ne fait pas une fume comme
celle-l, une fume pointille de tisons brlants et sentant le soufre 
plein nez.

Donc, la vieille maison tait hante!

Voyez-vous a!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande
route, et aux portes d'une honnte ville, d'une respectable capitale!

Ah! Qubec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le
spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une
manufacture d'allumettes!

Cependant, malgr toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les
autres, en dpit des hurlements sinistres et des lumires dansant comme
des feux-follets, nonobstant mme la fume noirtre pointille de
tisons ardents, nous devons  la vrit historique de dire que les bons
habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystrieuse
n'tait pas hante!

Ou, si l'on tient  ce qu'elle le ft, ce n'tait pas par des dmons
foltres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour
toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils
aux trois-quarts idiot.

Que faisait l ce quatuor disparate?

Ah! dame! c'est prcisment la question que se posaient inutilement,
depuis longtemps, les gens timors et  l'imagination plus
superstitieuse que ruse.

Ceux-l seuls--et ils taient en petit nombre--qui auraient t  mme
de rpondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrtion de leur
part et pu les priver de l'avantage inapprciable de partager un
secret important, et faire ouvrir les yeux  des autorits justement
inflexibles.

Voici comment et pourquoi...

La masure sinistre servait de quartier-gnral  un certain nombre
de jeunes gens qui y avaient install une distillerie clandestine de
whisky, dans le but de frauder la douane et de boire  bon march. La
cave, haute et pave, servait de laboratoire, et c'est l qu'tait
install, sur un fourneau adoss  la chemine, un alambic de gros
fer-blanc et le reste du matriel indispensable.

La vieille femme et son imbcile de fils taient les seuls ouvriers
de cette manufacture primitive. La mre distillait patates, grains et
autres crales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois
et tirait l'eau d'un immense puits creus dans un angle de la cave.

Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupdes
n'taient pas attachs directement  la distillerie. Tout au plus
pouvait-on les considrer comme des comparses. Le premier veillait au
salut commun, et le dernier gardait, d'une patte nergique, la matire
premire--les crales--contre les rats et autres vermines de la mme
catgorie.

Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'tait
certes pas de premire qualit, mais on y ajoutait divers ingrdients
savants qui en relevaient le got; et, d'ailleurs, il cotait si peu,
grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitus n'avaient pas
le droit de se montrer difficiles.

Depuis deux ans dj, dans cette maison isole sur la route de
Charlesbourg,  deux pas de Qubec, les crales se transformaient ainsi
en whisky,  la barbe des autorits du fisc, lorsque nous y pntrons.
C'est dans la soire mme o Gustave Desprs tait transport mourant
chez le pre Gaboury.

Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lzardes de la muraille;
les grenouilles coassent au sein du marcage voisin; le gros chat noir
ronronne, accroch  la gouttire du toit, et le grand chien fauve,
couch sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.

Entrons.

Nous sommes dans une vaste salle o il n'y a pour tous meubles qu'une
immense table de bois brut, flanque de cinq ou six chaises boiteuses.
Au fond de la pice, dans un angle obscur, une gigantesque armoire
s'adosse  la muraille, tandis que, tout prs de l, se voit la porte
entr'ouverte d'un cabinet noir.

Un feu de branches mortes flambe dans l'tre d'une large chemine,
faisant mijoter  gros bouillons un pot-au-feu de lard sal.

La matresse du logis est l, tout prs, surveillant la cuisson du
succulent souper qui se prpare.

C'est une femme d'un ge incertain, mais  coup sr, plus prs du
crpuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de rsille emprisonne
sa chevelure grise et permet  sa figure anguleuse, heurte, de se
dtacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un
brle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de
ses penses.

Cette estimable contrebandire rpond au doux nom de la _mre
Friponne_--une petite appellation d'amiti qui lui vient de ses
pratiques.

En face d'elle, et accoud fantastiquement sur la grande table, se voit
le digne rejeton de la mre Friponne. C'est un grand garon d'un blond
fadasse, efflanqu, boursoufl,  l'oeil atone, aux chairs flasques.
Tout indique chez cet tre dgrad l'abrutissement le plus complet.

A porte de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite
tasse de fer-blanc. De temps  autre, le brave garon se verse une
rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui
retarde.

A un moment donn, la vieille retire son brle-gueule de ses lvres,
arrte le mouvement cadenc de son genou, relve son nez pointu et
apostrophe ainsi son aimable rejeton:

--Ah! a, vilain garnement, vas-tu bientt cesser de boire? Tu es rendu
 ton sixime verre depuis une demi-heure.

A laquelle apostrophe le vilain garnement rpond d'une voix enroue:

--C'est pour empcher le gosier de me racornir.

--Ivrogne! bois de l'eau.

--L'eau m'est contraire.

--Voyez-vous a!... monsieur qui a des dlicatesses d'estomac!

--Vous dites vrai, la mre; il n'y a que le whisky qui me dsaltre.

--Tu es brl, brl de la tignasse aux talons.

--H! c'est pour a que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu.

--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.

--Ah! pour a, non: le whisky cote trop bon march ici.

--Bon march... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont
le nez fin...

--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-l... et, pourvu que la grande
chaudire ne crve pas...

--Ce n'est pas a qui est  craindre, car elle est en fer-blanc double.
Il y a autre chose qui me chiffonne.

--Quoi donc, la mre?

--C'est que nos pratiques nous laissent. Voil plus de deux jours que
personne n'est venu, et, pourtant, a fait le deuxime baril que nous
faisons.

--As pas peur, la mre... je les boirai, moi.

--a nous rapportera un beau profit, vraiment.

--C'est encore curieux, allez...

--Tu es fou.

--Fou, le Simon  la mre Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez
voir. Faisons un march.

--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricasse.

Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entire  cette
importante opration.

Mais elle laissa bientt tomber sa cuiller--pot, en entendant un bruit
argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.

Ce bruit tait produit par la chute de plusieurs pices de monnaie que
Simon faisait trbucher sur la table.

La mre Friponne ne fit qu'un saut de la chemine  son fils. Sans plus
d'explications, elle saisit le pauvre garon  la gorge et, lui montrant
le poing rest libre:

--Brigand! rugit-elle, tu m'as vole.

--Lchez-moi! vous m'touffez! rla Simon.

--Non, je vas t'trangler tout--fait.

--Ae! ouf!

--Fainant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres pargnes.

--Ae! ae!! ae!!!

--Mon argent! mon argent!! mon argent!!!

La lutte prenait des proportions piques, et les doigts crochus de la
mre Friponne taient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad
patres_, lorsqu'un spasme suprme le dgagea.

Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mre et
lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de
cachalot.

Aprs quoi, il cria:

--C'est  moi, cet argent-l; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui
vient de me le donner.

--Tu mens! grogna Friponne.

--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est  un arpent d'ici,
sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oubli!

Simon se prcipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa
au passage.

--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible.

--De _l'Amricain_.

--Ah!

--C'est la vrit, vrai; et, tenez, il est l qui m'attend... il va me
battre, c'est sr.

--Pourquoi t'a-t-il donn cet argent?

--Je l'ai rencontr il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en
arrire, comme je ramassais une brasse de branches sches. Il avait une
fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme a:

--Y a-t-il du monde chez vous?

--J'sais pas, que j'ai rpondu.

--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici.

--Et il m'a mis dans la main ces belles pices blanches que je viens de
vous montrer. Voyez, tes-vous contente,  prsent?... direz-vous encore
que je vous vole?

Et Simon, radieux d'avoir tabli son innocence, oublia de nouveau sa
commission et se dressa majestueusement devant sa mre.

Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.

--Imbcile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme
t'attend pour entrer ici et, qu'il doit tre furieux.

--Tiens, c'est pourtant vrai!

--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans
crainte.

-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle
grommelait entre ses dents:

--Une si bonne paye! un Amricain bourr d'or et qui m'a promis cent
belles piastres, le faire attendre!

Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui
tenait dans ses bras une jeune fille extnue...

Cet homme tait Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury.

--Bonsoir, la mre, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour
fils un fier imbcile: il m'a laiss morfondre  la porte pendant prs
d'une heure, sans ncessit... Mais c'est gal; puisque me voil, arriv
sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme?

--J'en ai plusieurs, rpondit la mre Friponne, mais il y en a de plus
mignonnes les unes que les autres.

--Je veux la meilleure et, surtout, la plus loigne d'ici.

--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la
tenue.

--Cette chambre ferme-t-elle  cl?

--Il y a un solide verrou en dehors: a vaut mieux.

--Trs bien. Et les fentres?

--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous.

--Je vous loue cette chambre, mais  une condition: vous y garderez
cette jeune fille prisonnire jusqu' nouvel ordre--pendant trois
ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la
laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle
est ici, et il faut que vous veilliez attentivement  ce qu'elle ne
s'chappe pas...

--Ah! pour a, j'en rponds, interrompit la mre Friponne.

--Bien. A ces conditions-l, je vous donnerai cinquante piastres le jour
o je viendrai rendre la libert  cette jeune fille. En attendant,
voici dix billets de cinq pour vous mettre  mme de bien soigner ma
protge. a vous va-t-il?

--Si a me va!... c'est--dire que la charmante poulette sera tellement
bien chez la mre Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous
serez oblig de l'emmener de force.

Et la vieille, aprs cette boutade un peu prtentieuse, engouffra dans
sa poche les prcieux billets de _l'Amricain_ et se mit en devoir
d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.

La chose se fit en peu de temps, car les prires et les larmes de la
pauvre fille ne retardrent pas d'une minute son emprisonnement. La mre
Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en
avait vu d'autres que a sans s'mouvoir.

Quand tout fut termin et que les verrous furent scrupuleusement pousss
en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande
retourna  la cuisine, o l'attendait stoquement Lapierre.

--a y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficults, mais
la mre, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est pass comme
sur des roulettes.

--C'est bien, rpondit distraitement Lapierre.

Et il ajouta d'une voix sourde:

--Celle-l, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de
la signature du contrat. Quant  l'autre...

Il n'acheva pas sa pense, mais rflchit quelques secondes et demanda:

--Votre cave est-elle sre?

--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant  sa petite
industrie.

--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement
l'intention d'aller vous dnoncer aux agents du fisc. Faites le ngoce
qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien  y voir. Vous savez ce que je
vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il
n'y a que les sots qui crvent de faim. La contrebande n'est une faute
que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale  moi.

--Et la mienne aussi, ne put s'empcher d'ajouter la vieille.

--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez
rien en moi, si vous me servez bien. Mais rpondez  ma question:

--Votre cave est-elle sre?

--Dame! je crois bien! rpondit Friponne, en se gourmant... des murs de
deux pieds d'paisseur, la porte condamne, les soupiraux dfendus par
des barreaux de fer gros comme mon poignet!...

--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enferm l n'en sortirait
qu'avec votre permission?

--Pour a, oui.

--En ce cas, la mre, prparez-vous  gagner encore une petite centaine
de piastres et  recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai
probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux
gaillards qui l'emmneront ici vous aideront  le calmer... D'ailleurs,
vous ne le garderez pas longtemps.

La mre Friponne tait blouie.

--Ah! mon bon monsieur, s'cria-t-elle, quel fier homme vous faites et
je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite
fortune!

--Il s'agit de la gagner loyalement, rpliqua Lapierre, se disposant 
partir.

--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutt de l'enfer que de
chez la mre Friponne.

--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir.

Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Qubec, tout en
grommelant:

--Ah! mon petit Desprs, il parat que je t'ai manqu; mais j'ai bien
peur que, tout de mme, tu ne puisses apporter  Mlle Privat les preuves
que tu lui as promises...

Quant , la vieille et  son fils Simon, ils se mirent tranquillement 
table, comme d'honntes travailleurs qui ont fait une bonne journe.



CHAPITRE XXIII

Dans la gueule du loup

Il tait environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mre
friponne.

La nuit tait noire, et c'est  peine si quelques rares toiles
scintillaient au firmament.

Le fianc de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg,
s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du mme nom, grimpa 
la Haute-Ville par le grand escalier, tourna  gauche dans la rue
Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la
massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrta
devant une haute maison de la rue Saint-Louis.

Il tait arriv.

Lapierre sonna.

Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain ge,
tenant une lampe  la main, se prsenta dans l'entrebillement.

Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de
s'effacer, tout en murmurant avec respect:

--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...

--Oui, c'est moi, rpondit rapidement ce dernier; personne n'est venu,
Madeleine?

--Non, monsieur... c'est--dire oui... deux espces d'individus, mal
triqus et sentant la boisson que a soulevait le coeur.

--Faites-moi grce de vos rflexions, je vous l'ai dj dit... A quelle
heure ces hommes se sont-ils prsents?

--Environ vers cinq heures, cette aprs-midi.

--Bien. Et doivent-ils revenir?

--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soire.

--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet priv--vous savez...
celui du fond. En attendant, donnez-moi vite  souper, car je meure de
faim.

Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, mont un escalier
et s'taient rendus dans un lgant salon du second tage, o Lapierre
se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table ft
dresse dans la salle  manger, situe en arrire.

L, douillettement assis sur le crin lastique et reposant ses membres
courbaturs par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage
se prt  rflchir.

La journe avait t fertile en motions, et la succession rapide des
vnements qui s'y taient drouls n'avait pas permis  Lapierre de les
peser mrement. Il tait donc bien aise de se trouver enfin seul avec
ses penses, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions
qui devaient en dcouler.

Une demi-heure se passa ainsi  tourner et  retourner tous les
incidents de ce jour mmorable,  les analyser,  les dissquer,  en
rechercher les causes,  en prvoir les consquences.

Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine,
annonant  plusieurs reprises que le souper tait servi, n'avait pas
mme le privilge d'arriver jusqu' l'entendement du matre.

Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il
passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion:

--En somme, la journe n'a pas t aussi mauvaise que j'aurais pu m'y
attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Desprs ne parlera
plus. Cette ide de faire servir la masure de la mre Friponne  mes
petits projets n'est pas trop mal trouve, et je ne regrette pas mon
voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compres qui vont
venir tout  l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne
nous laissons pas aller au dcouragement et mangeons de bon apptit.

Aprs s'tre ainsi rconfort le moral, Lapierre se dirigea vers la
salle  manger, dispos  en faire autant pour le physique.

Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent
rarement l'apptit et que les situations les plus terribles ne
ragissent pas sur leur estomac.

Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'et
pas, quelques heures auparavant assomm un homme et squestr une fille.

Le remords--cet hte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences
bourreles--ne se montra mme pas  l'horizon, et l'pre chercheur de
dot se leva de table, n'ayant plus en tte que des ides riantes.

Il repassa dans son salon et s'tendit nonchalamment sur une causeuse;
mais cinq minutes ne s'taient pas coules qu'un violent coup de
sonnette retentit.

--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre.

Et il gagna en toute hte une petite pice, situe tout  fait au fond
de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet priv_.

L, en effet, ne pntraient que quelques rares privilgis et ne se
traitaient que des affaires plus ou moins vreuses; il y allait, plus
de gens dignes de coucher  la prison, que de figurer au bal du
lieutenant-gouverneur.

C'est que Lapierre, avec ses instincts inns de crime et l'ducation
pernicieuse qu'il avait puise dans les camps amricains, en qualit
d'espion, prouvait le besoin de se crer,  Qubec, une double
existence: l'une au grand jour, irrprochable, lgante, presque
fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement
et des relations, qu' celui du domestique en livre de rigueur; l'autre
cache, cauteleuse et enveloppe de tnbreuses prcautions.

Voil pourquoi ce matre en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux
de rception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre priv, prenant
jour du ct de la cour.

C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes
visiteurs.

Ces messieurs, du reste, ne tardrent pas  tre introduits.

Nous devons  la vrit de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien
qu'ils ne se ressemblassent gure. L'un, grand, gros, fortement
charpent, avait cette physionomie placide et brutale que donne
l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, ple et presque imberbe,
possdait une figure intelligente, mais o il y avait plus d'astuce et
d'audace cynique que de toute autre chose.

Le premier rpondait au prnom de _Bill_; le second s'appelait le plus
innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux taient bizarrement
vtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.

Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas
dans le cabinet, puis s'inclinrent avec un ensemble parfait. Dans cette
position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le matre du
logis leur adressa la parole.

--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs,
voil deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles  discipliner...
Du diable si je n'en fais pas quelque chose!

Puis, tout haut:

--Vous tes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.

Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un mme mouvement,
s'crasrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans
articuler une parole.

--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous
ai rencontr, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter,
vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la duret des temps et de la
stagnation des affaires dans votre ligne?...

--C'est le cas, affirma le petit homme.

--C'est le cas, appuya le gros.

--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et
que peu de nuits s'coulaient sans qu'il vous eut dterr quelque bon
coup  faire, quelque petite mine  exploiter...?

--Hlas! rien de plus vrai, modula la voix flte du blanc-bec.

--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule.

--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait dfaut, c'tait un chef
habile, une espce de chien de chasse, ayant assez de flair pour
dcouvrir le gibier et le faire lever...?

--Mais oui, c'est justement a! firent en choeur les deux voyous.

--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre
chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger,
dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau?

--Vous feriez a, vous? demanda vivement Passe-Partout, bloui de la
perspective.

--Je fais tout ce que je dis, rpliqua froidement Lapierre. J'ai besoin
de deux hommes, hardis, sans prjugs, incorruptibles, et je m'adresse 
vous de prfrence  bien d'autres. Acceptez-vous?

--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher.

--Ni tuer, ni voler.

--Ni aller  confesse? ricana Passe-Partout.

--Rien de tout cela, rpondit Lapierre. Il y aura peut-tre un oiseau 
mettre en cage et un autre  garder... voil tout.

--Pas davantage?

--Pas davantage.

--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre
argent, matre, fit honntement remarquer Passe-Partout.

--Le petit a raison, gronda Bill, un peu dsappoint... S'il y avait
quelque magasin  piller ou un gnant  assommer, je ne dis pas!...

--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se
laisserait mettre en cage sans se dbattre... C'est un malin.

--A la bonne heure! fit Bill, en dtirant ses formidables biceps.

--Ce sera ton lot, mon brave.

--_All right!_ j'en suis.

--Quant  toi, matre Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te
fais mon collaborateur, mon lieutenant.

--Vous me comblez, fit le voyou avec humilit.

--Eh bien! a y est-il?

--Voyons le prix.

--Je ne lsinerai pas: quatre piastre par jour.

--Mettons cinq: c'est un compte plus rond.

--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?

--C'est convenu.

--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.

Ici, Lapierre dveloppa minutieusement son plan de campagne, sans
toutefois se compromettre par: des explications trop circonstancies.
Pendant prs d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et
respectueux, le rle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se
prparait. Pas un dtail ne fut omis, pas une prcaution nglige. La
trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien
ourdie, que le rus Passe-Partout, dans un lan de sincre admiration,
s'cria:

--Matre, Tom Leblond n'tait qu'un farceur  ct de vous!

Cet loge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cache du coeur de
l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil
brilla d'une trange flamme, et Lapierre leva la sance, vers deux
heures du matin, par les ordres suivants:

--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immdiatement  ton
poste d'observation, en arrire de chez la mre Friponne. Quant  toi,
Passe-Partout, dgringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de
vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain.

Un quart-d'heure aprs, le fianc de Mlle Privat dormait du sommeil du
juste.

La nuit s'coula toute entire en songes ross, et, lorsqu'il s'veilla,
l'heureux Lapierre put constater que le soleil tait dj haut.

--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les
dlices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux?

Redoutant une semblable dchance, il sauta lestement du lit et
s'habilla. Puis, cette opration termine, il se rendit  la salle 
manger, o les armes du moka saturaient dlicieusement l'atmosphre.

Mais,  ce moment, un formidable carillon agita la sonnette
correspondant  la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.

--Monsieur Lapierre? demanda une voix imprieuse.

--Il n'y est pas, rpondit l'organe doucereux de Madeleine...
c'est--dire... enfin, je vais aller voir.

Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit
quatre  quatre et se trouva sur le palier,  l'entre de la salle 
manger, en mme temps qu'elle.

C'tait le Caboulot!

Apercevant Lapierre, il marcha droit  lui et articula froidement:

--Ma soeur! misrable, qu'as-tu fait de ma soeur?

--Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant  reconnatre le
jeune homme qui l'apostrophait ainsi.

--Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de
rputation autrefois, et que tu as vole hier!... Qu'en as-tu fait?...
o est-elle? Parle vite, sclrat.

--Vous tes fou, rpondit l'ancien espion, se remettant et voyant  qui
il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire.

--Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et
faussaire que tu es!--eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi
de suite o tu as tran ma soeur, la nuit dernire, ou, sur mon salut,
tu es mort.

Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre.

Celui-ci devint fort ple. Nanmoins, une seconde aprs, il se remit.

--Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire.

Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer
l'espion de son regard... Mais il vit aussitt Lapierre clater de rire
et se sentit lui-mme enlacer par deux bras nerveux, qui e rduisirent
 l'impuissance.

Ces deux bras intempestifs n'appartenaient  rien moins qu'au
collaborateur Passe-Partout.

Suivant les ordres de son nouveau matre, le mouchard improvis s'tait
apost derrire les remparts, en face de la maison o logeait, la
famille Gaboury. L, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le
Caboulot et s'tait lanc aussitt sur sa piste. Grand avait t son
tonnement en voyant le jeune homme pntrer chez le patron Lapierre;
mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'tait dit que
peut-tre il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait
manquer d'avoir lieu, et il tait entr sur les talons du _fil_.

On a vu que, sa bonne toile aidant, le jeune policier _in partibus_
tait arriv juste  point pour sauver la prcieuse existence de son
patron.

En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrott et mis hors d'tat
de nuire.

Lapierre passa alors dans son cabinet priv et ouvrit une petite porte,
masque par le bureau sur lequel il crivait. Cette porte, en tournant
sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, troite, une sorte de
_dpense_, qui ne recevait le jour que par un petit chssis de deux
vitres, soigneusement grill.

C'est l que le malheureux enfant, ficel comme une momie, fut jet, en
proie  la rage et au dsespoir.

Passe-Partout fut install  la porte, pendant que Lapierre, triomphant,
lui disait:

--Mon cher collaborateur, ton entre en campagne a t un coup de
matre, et, pour te rcompenser je te nomme gouverneur de cette prison.



CHAPITRE XXIV

Ou Bill et Passe-Partout se distinguent

Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous sparent du
fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont march pendant
que nous tions occups ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien 
dsirer. Tout est prt pour la fte; les musiciens sont  leur poste, et
le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la matresse du logis
pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes.

Dans le grand salon et les pices adjacentes de la Folie-Privat, ce
ne sont que toilettes blouissantes, fastueuses pierreries, parfums
enivrants, soyeux frous-frous. Tout Qubec est l--du moins le Qubec
aristocratique, le Qubec de la _fashion_, la quintessence de la socit
dore. Brunes et blondes; smillantes Canadiennes-franaises  la noire
chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus
et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets,
officiers de la garnison tout chamarrs de torsades d'or, et hommes de
lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est
rien ne manque!

C'est que le gigantesque festival donn par la veuve du colonel Privat
n'tait pas chose commune  cette poque. La bonne ville de Qubec,
tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en tait entretenue
pendant huit jours et avait fait des prparatifs considrables pour
y tre dignement reprsente--si bien que la date du 26 juin, cette
anne-l, fut sur le point d'clipser sa soeur ane du 24, le jour
national des Canadiens-franais, la Saint-Jean-Baptiste!

Ds huit heures du soir, les quipages encombraient l'avenue de la
Folie-Privat et le prystile du cottage s'encombrait de falbalas et de
volants. Vers dix heures, tous les invits taient rendus et l'orchestre
entamait les premires mesures du quadrille d'honneur.

Il va sans dire que le hros de la soire, Joseph Lapierre, figurait
dans cette danse d'ouverture,  ct de Mlle Privat qu'il devait pouser
le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis--vis, un haut
dignitaire du gouvernement, donnant la main  Mlle Privat, tandis que
les autres figurants taient des officiers de la garnison.

Pendant que ces messieurs et ces dames vont dployer, au son d'une
musique tapageuse, les grces de leurs personnes et la dsinvolture de
leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc.

N'oublions pas que mous sommes  la fin du mois de juin et qu' cette
poque de l'anne l'atmosphre d'une salle de bal laisse  dsirer sous
le rapport de la fracheur.

En outre de cette considration, disons de suite qu'en cette nuit
fameuse o la riche madame Privat donnait l'hospitalit  l'lite de
Qubec, la temprature tait quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de
si allchantes invitations, les armes champtres taient si pntrants,
les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune dversait
avec tant de libralit les larges gerbes de sa lumire veloute dans
les alles aux bords frangs d'ombre, la brise courait si doue 
travers la rame sonore... que vraiment la tentation devenait trop
forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de
chorgraphes.

Couples amoureux de la solitude  deux; adeptes de la _dive_ et du
buffet, prouvant le besoin de se rafrachir les tempes et les ides;
personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les
autres; hommes d'affaires que la desse Terpsichore ne sduit pas et qui
prfrent causer dpression commerciale ou change sterling, pendant
que le commun dos mortels s'amuse; _cavaliers_ et _blondes_  qui le
tte--tte sous les arbres feuillus ne peut jamais dplaire; fumeurs
affams, inhumainement chasss du voisinage des dames; _beaux_ en qutes
d'aventures; enfin, rveurs pour qui le spectacle d'une mlancolique
nuit d't l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant  grosses
gouttes:--tout cela se croisait, dfilait, caquetait dans le jardin du
cottage.

Le coup d'oeil tait charmant.

Grce  la discrte lumire de la lune, et surtout grce aux reflets
multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposes avec got de
distance en distance, aux points de jonction des alles, robes blanches,
manteaux rouges, chevelures dnoues--blondes ou brunes--rubans de
toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect
pittoresque au possible.

C'tait un tableau mouvant, o les couleurs, les ombres, les sujets
changeaient  toute seconde, comme dans une reprsentation de
fantasmagorie!

Et, planant au-dessus de cette foule bigarre, le murmure frais et perl
des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins!

Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de
danse--contenant et contenu.

Mais, parmi cette foule insoucieuse qui tranait nonchalamment ses
pas dans les larges alles du parc de la Folie-Privat, il y avait
probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se
distraire.

Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de
circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrire
les pais rameaux bordant les alles, pour ne pas veiller de prudentes
apprhensions.

Ces deux compres--un grand et un petit--aprs une foule de dtours
et de contremarches, s'arrtaient enfin derrire un banc presque
entirement dissimul sous le feuillage d'un sapin de rond-point.

On se rappelle que cet endroit avait t prcisment choisi par Gustave
Desprs pour sa premire entrevue avec Mlle Privat.

Une fois l, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le
taillis et ne bougrent plus.

Il tait alors prs de onze heures, et, dans le grand salon du cottage,
la danse faisait fureur. Seul  peu prs, ce carrefour loign du parc
manquait de promeneurs, tandis que les chos de tous les bosquets des
alentours redisaient les frais clats de rire ou le murmure plus doux
des conversations enjoues.

Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troubl que
par le cric-crac des coloptres se jouant au milieu des hautes herbes
du gazon.

Puis, tout  coup, une voix aigre et d'un timbre caractristique surgit
des profondeurs en arrire du banc.

--Sapristi! disait la voix, je commence  m'embter. Le particulier est
capable de ne pas venir.

--Il viendra, rpondit un formidable organe de basse-taille: le patron
l'a dit.

--Il devrait tre ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce
chameau-l va nous brler la politesse, rpliqua la voix de fausset.

--La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoquement la
contre-basse.

Mais ce parti philosophique ne plut, parat-il, que mdiocrement au
premier interlocuteur, car il mergea bientt d'un bouquet de feuillage
et s'avana de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce
mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un
indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des rgions clestes, claira
soudain la figure de matre Passe-Partout.

Effray de ce sans-gne compromettant, le collaborateur de Lapierre se
replongea bien vite dans l'obscurit du feuillage, o il rejoignit son
compagnon, qui n'tait autre que Bill.

Que faisaient l les deux bandits et dans quel but sinistre se
drobaient-ils ainsi aux rayons mme de la lune?

On le devine aisment. Ils avaient pour instructions d'empocher une
nouvelle entrevue entre, le Roi des tudiants et la fiance de Lapierre.
Ce dernier jouait l sa dernire carte, il le savait bien; mais que le
coup russit, et aucun obstacle srieux ne subsistait plus entre Laure
et lui, entre la fortune et l'pre convoitise.

Depuis deux jours, l'habile prtendant avait tout mis en oeuvre pour
dtruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les
rvlations de Desprs; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur
n'avait pas trop mal russi, puisque la pauvre jeune fille,  bout
d'arguments, n'avait pu trouver d'autre chappatoire que celui-ci: Je
ne demande qu' tre convaincue. Si M. Desprs ne m'apporte pas les
preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a
voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire,
n'esprez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.

L'enlvement de Louise, la squestration du Caboulot, et la maladie de
Desprs--toutes choses ignores compltement de Mlle Privat et de ses
amis--servaient  merveilles les projets criminels de Lapierre, et
pourvu que la nuit du bal se passt sans encombre, la situation tait
enleve.

Mais il y avait cent  parier que le tenace Roi des tudiants
n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagne. Sa blessure
n'avait pas eu de suite fatales, et il tait en tat de venir au
rendez-vous donn  Laure, puisque, le matin mme, Passe-Partout l'avait
vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury.

Seulement, allait-il se prsenter ouvertement, par l'avenue du cottage,
ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa premire visite?... c'est
ce qu'il tait, un peu difficile de prvoir, mme pour un habile espion
habitu  toutes les roueries.

Voil pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre
avait jug prudent de prvoir les deux ventualits, en plaant deux
sentinelles  l'entre de l'avenue et deux autres prs du rond-point.

De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Desprs et une fire chance
pour arriver jusqu' Laure.

Aussi donna-t-il tte baisse dans le traquenard, malgr le soin qu'il
prit de pntrer dans le parc par la grande alle du rond-point,
claire ce soir-l comme en plein jour.

Au moment o il longeait le banc derrire lequel se tenaient accroupis
nos deux bandits de toute  l'heure, il fut terrass et billonn, puis
solidement garrott, sans mme avoir eu le temps de pousser un cri.

Bill et Passe-Partout n'en taient pas  leur coup d'essai dans ce genre
d'opration, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient
toujours leur besogne en conscience.

Cette nuit-l, ils se surpassrent mme... si bien que l'illustre
Passe-Partout grommela joyeusement:

--Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit
crnement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de
vrais _artisses_...

--Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons
proprement vers la gele de la mre Friponne.

En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les
profondeurs du parc, tranant avec eux leur victime, rduite  la plus
complte impuissance.



CHAPITRE XXV

Trop tard

Environ une demi-heure aprs l'audacieux enlvement auquel nous venons
d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement ferme
entranait rapidement Desprs vers la distillerie de la mre Friponne,
l'orchestre install dans le grand salon du cottage entamait les
premires mesures d'une valse.

Les danseurs taient  leur poste et le gracieux balancement du dpart
faisait dj ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux
figurants se jetrent dans la chane mouvante, au moment o la danse
s'branlait.

Le tourbillon s'arrta une seconde et chacun s'empressa de faire place
au couple retardataire.

Quand nous aurons dit que les arrivants n'taient autres que Paul
Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne
ne s'tonnera de la complaisance empresse des valseurs.

Cependant, la valse n'avait pas t interrompue, et, glissant en cadence
sur le parquet, chaque couple tournoyait, dfilait, disparaissait, pour
revenir et disparatre encore. Les falbalas des danseuses, subissant
les lois de la force centrifuge, s'panouissaient en rond, s'levant 
chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait
ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevs par une formidable
musique, enivrs par les parfums s'exhalant des toilettes fminines
violemment secoues, ne laissaient gure de repos  ces pauvres
falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours 
drouler ses anneaux de couples enlacs.

Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement gnral.

Le contact de la femme aime, de cette malheureuse Laure qu'il allait
perdre  jamais dans quelques heures; l'entranement irrsistible de
la cadence: les notes clatantes des cuivres, o se mariaient les sons
moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves
magntiques qui s'chappent des prunelles animes des femmes; et
par-dessus tout, l'haleine tide et haletante de sa danseuse, lui
arrivant au visage par bouffes aromatiques... tout cela lui monta au
cerveau comme une fume d'or et lui donna le vertige.

Il arriva mme un moment o, perdant tout contrle sur lui-mme et
domin par un irrsistible besoin d'panchement, il se baissa vers
l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: Oh! je t'aime! je t'aime!

La jeune fille leva vers son cousin un regard brlant, sentit courir
dans ses veines un frisson de fivre, puis, faiblissante et ple,
murmura:

--C'est assez. Je me sens tout tourdie... Retirons-nous.

Champfort obit.

Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras
droit, dans une pice contigu, o il la dposa sur un canap.

Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappe, il en humecta son mouchoir,
et bassina les tempes de Laure.

La jeune crole parut se remettre.

--Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort.

--Oui, mon cousin, merci... ce n'tait d'ailleurs qu'un simple
tourdissement. La valse me produit toujours cet effet-l.

--Vous tes toute ple!

--Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront
avec le repos.

--Voulez-vous que j'appelle ma tante?

--N'en faites rien, et asseyez-vous plutt l, prs de moi.

Et voyant le jeune homme se troubler un peu;

--N'tes-vous pas mon mdecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement.
Vous tiendrez compagnie  votre malade.

Champfort prit place sur le canap; mais une secrte pense se
traduisit, malgr lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la
porte donnant sur le salon.

Laure vit ou plutt devina ce regard.

--Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fianc ne prenne
ombrage de notre tte--tte?

--Oh! fit Champfort.

--Rassurez-vous. Monsieur Lapierre tait sorti, vous le savez, lorsque
nous avons vals ensemble...

--Je crois, en effet...

--Eh bien! il n'est pas rentr, que je sache?

--Non, mais il rentrera... et,  dire vrai...

--Voyons.

--Je n'aime pas  lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs
vainqueurs.

--Ce n'est pas  redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a
pas eu combat.

Champfort baissa la tte et soupira intrieurement: Elle n'a pas
entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-tre tant mieux... N'y pensons
plus.

Vous ne rpondez pas? reprit la jeune crole, d'une voix un peu mue.

--Mais, qu'ai-je  rpondre... sinon que vous tes la logique mme?

--Vous admettez donc?

--Sans aucun doute.

--En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empche.

Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis rpondit
froidement:

--Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernire fois que nous en
avons l'occasion.

--Qui sait! murmura Laure.

Il y eut alors un silence de quelques secondes,--silence pnible et
plein d'anxit. Les deux jeunes gens semblaient galement mal  l'aise:
Champfort ple et soucieux, la jeune fille mue et agite de penses
tumultueuses.

A la fin, Laure parut recouvrer toute sa prsence d'esprit et elle
commena sur un ton indiffrent:

--Eh bien! Paul, comment va la fte?

--Ma foi, elle me semble trs brillante, rpondit le jeune homme, ne
sachant o voulait en venir sa cousine.

--Tout Qubec, y est, n'est-ce pas?

--Mais oui, tout Qubec de la haute, du moins.

--Il ne manque gure,  ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invits?

--C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste.

--Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus?

--Tous... moins un, rpondit Champfort, dont le front s'assombrit.

--Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi dfaut?

--C'est un de mes compagnons d'Universit, un ami d'Edmond.

--Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle
n'en voulait laisser paratre.

--Il s'appelle Gustave Desprs, rpondit Champfort, en baissant la voix
et regardant de nouveau du ct du salon.

--Qu'avez-vous donc  vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le
nom de ce monsieur Desprs ne pourrait se prononcer  haute voix et
devant tout le monde?

--Oui et non.

--Encore une nigme?

--Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait veiller de
vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne.

--Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant _certaine personne_?

--Je parle au singulier, ma cousine.

--Ah...

Laure hsita une seconde, puis reprenant:

--Je parie que cette personne, je la connais...

--Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui.

--Mais pas son moral, n'est-ce pas?

--Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des nigmes, ma
chre Laure.

--Attendez, au moins, que je vous aie nomm la personne qui, dans votre
esprit, n'aime pas  entendre prononcer le mot _Gustave_.

--C'est juste. Dites.

--Eh bien! celui que vous souponnez de frayeurs si puriles n'est autre
que M. Lapierre.

--Prcisment, chre cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le
nom de _Gustave_ veillerait de terribles souvenirs et qui prfrerait
voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que
d'apercevoir tout--coup Gustave Desprs, au seuil du grand salon.

--Vous en tes sr?

--Aussi sr que je le suis d'avoir prs de moi une malheureuse jeune
fille glissant sur la pente de la perdition.

Laure eut un vritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son
cousin et lui dit d'une voix altre:

--Paul, Paul, ce que vous affirmez l est grave, et vous me devez une
explication.

Champfort se taisait..

--Il le faut, vous dis-je, insista la jeune crole, en le regardant
fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M.
Gustave Desprs se trouve-t-il ml aux affaires de mon fianc?

--A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de cder.

--A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment,  me sauver
de l'abme o je glisse, d'aprs vous.

--Eh bien! vous l'aurez, cette explication, rpondit Champfort
rsolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi
Gustave Desprs, s'il apparaissait tout--coup  la Folie-Privat,
produirait sur votre fianc l'effet de la tte de Mduse?... Je vais
vous le dire. C'est que Desprs possde la preuve que Lapierre est un
misrable, absolument indigne d'aspirer  votre main. Bien, plus, ma
pauvre Laure, ce mme Desprs pourrait tablir qu'un ruisseau de sang
spare les deux personnes qui vont unir demain leur destine, et que
votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis.

Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son
cousin.

--Mais il va venir, il doit venir, M. Desprs! s'cria-t-elle
inconsidrment.

--Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.

--Qui vous fait dire cela?

--Voil quatre jours que Gustave a quitt son logis, et, depuis, il n'a
pas reparu.

--Ciel! dites-vous vrai?

--J'ai fouill tout Qubec pour le retrouver ou avoir seulement un
renseignement sur son compte, mais sans le moindre rsultat.

--Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves
tablissant...

--Quoi! interrompit Champfort, stupfait, vous auriez vu Gustave
Desprs?

--Eh bien! oui, s'cria la jeune crole, s'apercevant trop tard de son
indiscrtion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement
convers ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui psent
sur mon fianc; je sais qu'il a t espion dans l'arme amricaine;
je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a
probablement des fautes plus graves  se reprocher. Et cependant...

--Achevez, de grce.

--Et cependant, si tout cela n'est pas prouv, si M. Desprs n'arrive
pas avant demain, ou plutt ce matin,  six heures, rien au monde ne
pourra empcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard.

--Comment cela, mon Dieu?

--D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que--faute de
preuves du contraire--je dois obir  la voix d'un mourant.

--Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre
existence entire  un doute,  un sentiment de pit enthousiaste. Vous
vous devez  vous-mme, vous devez  vos parents,  vos amis d'attendre
au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement dfinie, que
des preuves vous arrivent...

--Impossible! impossible! rpondit Laure, avec une conviction
douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la
fatalit est l qui me pousse  l'autel, me rptant sans cesse: Femme,
fais ton devoir!... Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai
sous mon blanc voile de marie ma jeunesse mes illusions, mon coeur,
tout!...

Et la malheureuse jeune fille touffa un long sanglot.

Champfort perdit la tte. Il saisit brusquement les deux mains de sa
cousine, et d'une voix o tremblait la passion si longtemps comprime:

--Non, non, s'cria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu
ne seras pas l'enjeu de la partie joue par un misrable; non, tu n'iras
pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne
veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai
mon amour sans tache pour toi, mon amour que six annes d'amertumes
contenues rendent sacr!

Et le jeune tudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa
glisser aux genoux de sa cousine.

Laure eut dans les yeux un clair de joie surhumaine; sa belle figure
se colora d'une bouffe du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit
aussitt aprs, et prenant dans ses mains la tte de Champfort
agenouill, elle y colla son visage baign de larmes.

--Trop tard! murmura-t-elle avec mlancolie, trop tard, mon pauvre
Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais,
et--ajouta-t-elle plus bas--je t'aime encore!

--Tu m'aimes! s'cria Champfort d'une voix concentre, tu m'aimes?...
Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou.

--Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni
mon amour pour toi, ni aucune autre considration au monde n'empcheront
mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est
annonc comme mon sauveur n'arrive pas  temps.

--Oh! Gustave, o es-tu? murmura Champfort amrement.

En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin.

--Dj une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il
faut nous sparer. Notre absence n'a t que trop longue et pourrait
tre remarque.

--Tu as raison, Laure, rpondit l'tudiant: je vais te quitter, mais
pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais tre aim de toi, je me
sens capable de remuer des montagnes. Gustave Desprs sera prsent  la
signature du contrat, ou sinon...

Il ajouta en lui-mme: _Gare  Lapierre!_

Laure tendit la main  son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra
dans le salon.

Quant  l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans
les multiples pices du cottage.

A la mme minute, par une trange concidence, Lapierre oprait sa
rentre par la grande porte de l'avenue.



CHAPITRE XXVI

La Tte de Mduse

D'o venait l'espion, et quel avait t le motif de sa brusque sortie,
une heure auparavant?

C'est ce que nous allons dire en peu de mots.

Pendant toute la soire, Lapierre avait t inquiet, agit; ses yeux
s'taient souvent dirigs, avec une impatience  peine contenue, vers
l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjoue et pleine de
verve, s'tait ressentie de l'tat de son esprit, et sa bonne humeur
n'avait t qu'une bonne humeur de commande; sa gaiet, qu'une gaiet
factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entre du
grand salon s'tait ouverte pour livrer passage  un invit en retard,
 une figure nouvelle, il avait tressailli et pli sous son masque de
cire, comme s'il se ft attendu  quelque soudaine apparition,  voir
une nouvelle statue du Commandeur.

Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'me et
trop de foi dans son toile pour s'arrter longtemps  des craintes
puriles, et ne pas se remettre aussitt de ces petites alertes.

Nanmoins, il faut croire que Lapierre avait de srieuses raisons
pour observer ainsi la porte d'entre, et dvisager tous les nouveaux
arrivants, car pas une figure trangre n'chappa  sa rapide
inspection, pas un nom ne fut chuchot sans tre entendu de lui; et,
chose singulire, plus la soire avanait, plus s'approchait, par
consquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi
l'inquitude treignait Lapierre  la gorge, plus l'effarement se lisait
dans ses yeux.

C'est que le coquin avait beau se rpter  lui-mme que toutes ses
prcautions taient bien prises, ses ennemis en lieu sr, sa fiance aux
trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystrieuse terreur n'en
faisait pas moins frmir les fibres les plus secrets de son tre...

--Tout cela ne servira qu' me perdre davantage, se disait-il, si ce
Desprs de malheur n'est pas empoign avant d'arriver ici.

En effet, l'enlvement du Roi des tudiants! voil ce qui proccupait,
par-dessus toutes choses, matre Lapierre; voil ce qui le rendait
nerveux et impressionnable; voil ce qui lui mettait au coeur cette
mystrieuse impression de terreur dont nous venons de parler.

Vers minuit, l'honnte fianc n'y tint plus et, prtextant, vis--vis de
Laure un grand mal de tte, il demanda la permission d'aller prendre le
frais dans le parc.--permission qui, on le conoit sans peine, lui fut
octroye de grand coeur.

Lapierre sortit donc.

Au lieu de suivre les alles illumines _a giorno_, il prit un sentier
perdu et s'enfona rapidement au plus pais du bois; puis, faisant un
crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.

Une fois arriv  vingt pas de l'endroit o, dans l'avant-dernier
chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre
s'arrta et prta anxieusement l'oreille.

Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des
promeneurs conversant  demi-voix et les accords clatants de
l'orchestre rpts par les chos du parc.

Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrta de nouveau pour
couter.

Mme silence et mmes bruits.

Alors, il appela doucement:

--Passe-Partout! Bill!

Les deux mcrants ne rpondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en
ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave
Desprs.

Lapierre eut un rayon d'esprance.

--Serait-ce dj fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu.

Et, se glissant sous les rameaux entrelacs, le rdeur nocturne
s'approcha du banc que l'on connat. Une fois l, il tta avec sa main
et poussa une exclamation touffe, en sentant, sous ses doigts une
petite branche attache grossirement  une extrmit du dossier.

--C'est fait! s'cria-t-il! Mon ami Desprs est all rendre ses hommages
 la mre Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font
une bonne besogne et quelle heureuse ide j'ai eue de me les associer!

Aprs avoir ainsi exprim sa satisfaction. Lapierre se disposa au
retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec
les mmes prcautions au milieu du parc, fuyant les endroits clairs et
adoptant de prfrence les sentes plonges dans l'obscurit.

Une heure aprs son dpart, il rentrait au cottage, dans le mme
moment--comme nous l'avons vu--o Paul Champfort en sortait par les
appartements de derrire.

Le fiance de Mlle Privat n'tant plus reconnaissable. Sa figure
rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprim courbait sa fine
moustache.

Laure s'aperut de ce changement  vue et ne put s'empcher de frmir.
Elle prfrait voir son prtendant soucieux et proccup, que de lire
sur son front l'annonce d'un succs prochain. En effet, tout ce qui
tait joie chez cet homme ne prsageait-il pas douleur et dsillusion
pour elle.

Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reut les
compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'tait pas
dpartie depuis que son sacrifice tait fait. Et, d'ailleurs, les
mutuels aveux qui venaient de s'changer entre elle et son cousin
n'avaient pas peu contribu  rendre la paix  son coeur. Elle se disait
maintenant que tout serait, tent pour la soustraire au gouffre qui
l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu' s'en rapporter
courageusement  la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre
une destine invitable, si Desprs n'arrivait pas? Que lui vaudraient
des rcriminations et des ddains, si Lapierre, en dpit de tout, allait
tre son mari?

Voil ce que se disait la jeune fille et voil pourquoi elle accueillit
son fianc avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement.

--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous
vous tes trouve fatigue pendant une valse: me serait-il permis de
vous demander si cette faiblesse est passe?

--Oh! monsieur, ce n'tait qu'un simple tourdissement, rpondit Laure,
une dfaillance passagre qui n'a pas eu de suites.

--Vous me voyez trs heureux d'apprendre qu'il en a t ainsi, car vous
aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journe dont l'aurore
va poindre bientt.

--Vous avez raison, monsieur, il me faudra tre forte! murmura Laure,
avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me
mnager et de ne plus accepter d'invitation  danser.

--Je ne saurais blmer une aussi sage dtermination,
mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre dsir de paratre 
l'autel dans tout l'clat de votre beaut, rpondit galamment Lapierre.

--Oh! monsieur, croyez que cette considration-l est pour fort peu
de chose dans ma dcision, et que cette beaut dont il vous plat de
parler, je ne m'en occupe gure.

--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de
charmantes jeunes filles qui maillent, cette nuit, vos salons, vous
tes et restez encore la plus charmante.

--En vrit, M. Lapierre, vous tournez  ravir le madrigal, et je me
demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez
transform de la sorte.

Le jeune homme se mordit les lvres.

--Vous trouvez? fit-il narquoisement.

--Mon Dieu, oui... rpondit Laure ngligemment. Il y a une heure 
peine, vous sembliez soucieux, proccup...

--La promenade m'a fait du bien, rpliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me
ferez-vous un crime de perdre un peu la tte  l'approche du bonheur que
je rve depuis si longtemps?

Laure ne rpondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et
calme dans l'oeil louche de son interlocuteur.

--Il y a peut-tre autre chose, dit-elle...

--Autre chose?... quoi donc?

--L'absence de certaine personne...

--Je vous comprends, mademoiselle, rpliqua gravement Lapierre; vous
voulez parler de monsieur Desprs, n'est-ce pas?

--Prcisment, monsieur.

--Je suis trs aise que vous ayez amen la conversation sur ce terrain,
car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pense
l-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans
savoir mme que vous vous tiez rencontre avec ce Desprs, je vous
disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi,
obissant  un mot d'ordre, parti je ne savais d'o; vous vous souvenez
que je vous ai mentionn spcialement le nom du matamore qui devait,
parat-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de
toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?

--C'est vrai... je me souviens parfaitement.

--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour l, je vous dclare de nouveau
que j'aurais t heureux de voir monsieur Desprs excuter sa menace et
remplir son engagement; j'aurais t charm de pouvoir, d'un seul coup,
fermer la bouche  ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne
mule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas
encore  dsesprer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat
ne se signe qu' six... Attendons, et peut-tre que la justice de Dieu
voudra bien envoyer cet impudent papillon se brler les ailes  la
lumire de la vrit.

--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! rpondit Laure avec
gravit.

En ce moment, madame Privat pntrait dans le salon et se dirigeait vers
le groupe form par son futur gendre et sa fille.

--Ma chre Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fianc
pour quelques instants. Le notaire est occup  dresser le contrat,
et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu
permets, n'est-ce pas?

--Faites, rpondit Laure, avec insouciance.

Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.

Quant  la jeune crole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fentre
et ramena sur elle les rideaux, pour chapper  l'obsession de la foule,
qui n'aurait pas manqu de venir lui rendre ses hommages.

L, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement
l'avenue brillamment illumine; puis sa pense prit son essor et suivit
son cousin, Paul Champfort,  la recherche du mystrieux sauveur qu'elle
n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir,
elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme
le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!

Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais
quatre heures sonnrent, puis cinq, puis six, sans raliser le secret
espoir de la malheureuse fiance, sans que Gustave et paru?

Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus
des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.

Il tait extrmement ple et paraissait extnu de fatigue.

Laure, assise prs de sa mre et  quelque distance de la table o se
tenait un grave notaire, jeta  son cousin un coup d'oeil interrogateur;
mais celui-ci ne put que courber la tte dans un geste de suprme
dsespoir.

--Allons! le sort en est jet, se dit la jeune fille, consommons
courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma
part de bonheur sur la terre!

Et, calme, stoque, impassible, elle couta la lecture du contrat de
mariage, faite en ce moment par le notaire.

Le plus profond silence rgnait parmi les nombreux assistants,
rassembls dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat,
retirs  l'cart, causaient d'une faon extrmement anime.

Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente motion et
semblaient discuter une question d'un haut intrt, car sur leurs
ples figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort,
surtout, avait l'air furieusement excit et domin par une de ces
froides colres que l'on ne matrise pas.

Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer
son cousin.

Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu
du silence gnral. Il promena alors,  travers ses lunettes, un regard
interrogateur sur les intresss; puis, constatant que personne n'avait
d'objection  faire, il se leva et prsenta au futur poux, Joseph
Lapierre, son sige et sa plume.

--Signez, monsieur, dit-il.

Lapierre signa d'une main fivreuse. Puis, se levant, il attendit, tout
en prsentant la plume au notaire.

--A la future pouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume
 votre fiance, monsieur.

Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.

Mais, comme la jeune fille hsitait, tournant dsesprment son regard
vers la porte d'entre, madame Privat intervint.

--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dt-elle avec une certaine
impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs?

--J'y vais, ma mre! rpondit tranquillement la jeune crole.

Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom,
plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avana
silencieuse et rsigne.

Lapierre, fort ple lui-mme, s'empressa de lui prsenter la fatale
plume.

La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...

Mais,  cet instant, suprme, il se passa quelque chose d'trange.
On vit Champfort s'chapper brusquement des mains d'Edmond Privat et
marcher, un revolver  la main, sur Lapierre, tandis que la porte
d'entre du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage  un homme
ple et le visage ruisselant de sueur...

A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri touffe et tomba
sur un sige. Quant  Laure, elle laissa chapper la plume, joignit les
mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grce.

L'homme qui arrivait ainsi  la dernire heure,  la dernire minute,
c'tait le sauveur, c'tait Gustave Desprs.



CHAPITRE XXVII

Deux vieilles connaissances

Avant de mettre face  face les deux implacables rivaux de Saint-Monat,
retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le
Roi des tudiants, enlev si prestement la veille, arrivait cependant
juste  point pour sauver Laure des bras de Lapierre.

On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est--dire quatre fours
auparavant--Desprs, ramass sanglant et priv de sentiment dans le parc
de la Folie-Privat, avait t conduit chez le pre Gaboury par le petit
Caboulot, et l, confi aux soins d'un mdecin; on se rappelle, en
outre, que Louise avait disparu le mme soir, sans que les recherches
les plus minutieuses eussent donn seulement un indice relativement 
cette trange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mmoire pour
n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre
Caboulot enserr dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment
o le courageux enfant faisait plir Lapierre sous le regard des six
prunelles d'acier de son revolver.

Il va sans dire que tout cela s'tait accompli  l'insu du Roi des
tudiants, clou sur le lit de Louise par une fivre crbrale qui
s'tait dclare pendant la nuit, et il est parfaitement inutile
d'ajouter que la garde-malade charge de veiller auprs du bless avait
reu instruction de ne pas toucher un mot de ces vnements, au cas o
Gustave, revenu  l'intelligence, la questionnerait.

Il rsulta donc de toutes ces salutaires prcautions que Desprs
n'apprit l'horrible vrit, c'est--dire la disparition du Caboulot et
de Louise, que dans la matine du lundi suivant, jour o le mdecin le
dclara hors de danger et lui raconta ce qui tait arriv.

Le Roi des tudiants n'eut pas de peine  deviner d'o partaient tous
ces coups successifs. Il se souvint du clbre axiome de droit criminel:
Cherche  qui le crime profite, et il eut bientt fait de trouver 
qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et,
rattachant ces deux attentats  la tentative de meurtre faite sur lui,
quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que
Lapierre, Lapierre seul, tait l'auteur de toutes ces tnbreuses
menes.

Que faire?...

Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dnonant
Lapierre aux autorits de police et le faisant arrter dans son propre
domicile?

Gustave en eut un instant la pense, mais il la rejeta aussitt. Sa
loyaut native se prtait mal  de semblables moyens, et il chercha
autre chose.

Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans
une trompeuse scurit, pour tomber sur lui au moment o il croirait la
victoire assure?

C'tait de bonne guerre, et c'est  ce dernier moyen que s'arrta
l'tudiant. Il attendrait, pour se rendre  la Canardire, que la nuit
ft venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre
un certain portefeuille o tait soigneusement enferm le dossier de
l'ex-fournisseur des armes amricaines.

Malheureusement, Desprs comptait sans matre Passe-Partout, qui,
nonchalamment tendu sur le talus du rempart, le guettait par une
embrasure. Or, ce digne garon, relev de sa garde auprs du Caboulot,
s'tait install ds le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait
pas un seul instant perdue de vue.

Une si belle persvrance ne devait pas rester infructueuse.
Passe-Partout vit,  un certain remue-mnage dans la chambre du malade,
que quelque chose d'inaccoutum se passait. Il redoubla d'attention,
dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'pais rideau de
mousseline qui masquait la fentre. Mais, en dpit de toute la bonne
volont du monde, l'excellent garon ne put que constater le passage
frquent de deux ombres derrire le malencontreux rideau.

Un autre se ft dcourag.

Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.

Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut piti de
son disciple. La fentre s'ouvrit toute grande et Desprs se pencha hors
de l'appui pour inspecter la rue.

Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait
voir, c'est--dire un bless tout vtu et assez bien rtabli pour
entreprendre une petite promenade  la Canardire.

Il dtala aussitt et se rendit en toute hte chez le patron.

L, il ne dit qu'un mot:

--Votre homme va venir.

--C'est bien, partez, lui fut-il rpondu; et, surtout, n'oubliez pas
qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de
cris. Mais un bon billon et des cordes solides. Allez.

Bill, surgissant du _cabinet priv_, embota le pas derrire
Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat.

Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de matre, conduite par un
lgant jeune homme et agrmente d'un domestique en livre, descendait
rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la cte du Palais.

C'tait Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mre, Mme
Privat.

La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait
t confie  Madeleine.

Mais revenons  Gustave Desprs.

Aprs avoir rassur le pre Gaboury sur le sort de ses deux enfants et
lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain,
le Roi des tudiants se disposa au dpart.

Il attendit cependant que la nuit ft compltement venue; puis il
s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue
Saint-Georges, o il demeurait.

Sa matresse de pension, en le voyant arriver si inopinment, faillit
lui sauter au cou.

--Ah! monsieur Desprs, dit-elle, j'ai cru qu'il vous tait arriv
malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu,
de vous ni vent ni nouvelle!...

--Rassurez-vous, la mre, rpondit Gustave... J'ai fait un voyage: voil
tout.

--Tant mieux. Seigneur!...

Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et
monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son
secrtaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge,  fermoir
de cuivre oxyd, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il
sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue,  petit bruit.

Une heure aprs, il pntrait, par un chemin dtourn, dans le parc
de la Folie-Privat et s'avanait, absorb dans ses penses, vers le
rond-point. Certes, il tait loin de s'attendre  rencontrer, au beau
milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de
pnitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent
sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrmement surpris,
tellement surpris qu'il ne songea pas mme  se dfendre. L'eut-il
voulu, du reste, que la chose et t impossible. En effet, les
agresseurs ne s'amusrent pas  lui expliquer comment ils se trouvaient
l et  s'excuser de la libert grande. Bien au contraire, pendant que
l'un lui appliquait sur la bouche un solide billon, l'autre, avec
une dextrit inoue, lui liait bras et jambes, le mettant dans
l'impossibilit absolue de bouger.

Cela fait, le plus grand des bandits--une espce de gant, aux formes
massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua
froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.

--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix
sourde.

--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare  la dissipation!
ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.

Desprs n'avait garde de crier: il touffait sous son billon: de
gesticuler: il tait ficel comme une momie de la pyramide de Khops.

Il se contenta donc de rager _in petto_ et de dplorer son imprvoyance.
Mais c'taient l des regrets superflus, et le Roi des tudiants n'tait
pas homme  s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le
seul but de Lapierre, en le faisant enlever, tait de l'empcher de
communiquer avec Laure avant son mariage. Desprs concentra toutes ses
facults  chercher un moyen de s'chapper avant le lendemain matin.

--Pourvu qu'on ne m'entrane pas trop loin, se dit-il, rien n'est
perdu. Je trouverai bien, d'ici  quelques heures, un expdient pour me
dbarrasser de mes deux coquins.

Et, fortifi par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement
conduire  la voiture forme qui attendait en, face d'une des extrmits
du parc.

Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd quipage s'branla, pour
ne s'arrter qu'aprs une course d'une demi-heure.

On tait arriv.

Passe-Partout ouvrit la portire et sauta sur le chemin. Il fut suivi
de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevrent
dlicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, 
ct de la voiture.

Cela fait, Passe-Partout se dtacha du groupe et se dirigea vers une
vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers
fantastiques, et qui n'tait autre que la distillerie de la mre
Friponne.

Desprs ignorait ce dtail; mais il lui fut facile de reconnatre qu'il
tait sur la route de Charlesbourg et  un demi-mille tout au plus de
Qubec, dont la masse sombre se dtachait sur sa droite.

--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu' deux pas de la Canardire
et j'aurai bien du malheur si je ne russis pas  m'chapper de cette
vieille bicoque.

Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.

Il y a quelqu'un, dit-il  son compagnon; faisons le tour et entrons par
la porte de derrire.

--La chambre de monsieur est prte? demanda Bill, d'un ton goguenard.

--Il n'y manque que des tapis, rpondit le factieux Passe-Partout.

--En avant, alors.

Desprs fut de nouveau enlev, et les deux porteurs gravirent le
monticule, frlrent les murailles de la masure, puis finalement
s'arrtrent en face d'une porte basse donnant sur la fort.

--C'est ici! fit la voix flte du plus petit des porteurs.

--Faut-il enfoncer? gronda le gant, s'apprtant  heurter la porte de
sa formidable paule.

--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mre Friponne va ouvrir dans
la minute, s'empressa de rpliquer Passe-Partout.

Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu' l'instant et une
vieille femme apparut, une chandelle fumeuse  la main.

--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.

--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il rpondu.

La mre Friponne, suivie des porteurs et du port, traversa une petite
salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une
autre pice, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrta et,
se baissant, souleva une trappe, d'o s'chapprent des parfums non
quivoques de whisky.

--a sent bon, ici, la mre! grommela Bill en reniflant avec
satisfaction.

--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.

--Suivez toujours, mes coeurs, grina la voix de la mre Friponne, dj
rendue dans les profondeurs de la cave.

Le singulier cortge descendit l'escalier par on tait disparue la
vieille, traversa une vaste salle, mal pave et sature d'odeurs
alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin
s'arrta dans une autre salle, aussi vaste que la premire et spare
d'icelle par un mur de refend, mais  moiti dpave et ne recevant de
jour que par un soupirail grill.

--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mre Friponne, en s'inclinant
avec une politesse comique.

--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai
souvent couch, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'tre bien
clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du
ciel.

--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait  travers la
toiture du firmament.

--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur  plaindre, pas vrai? fit
observer la matresse du logis.

--Au contraire, rpondit Passe-Partout, il va tre ici comme un
prince... un peu gn, peut-tre, dans ses mouvements; mais, bah! une
nuit est bientt passe.

Et, sur cette rflexion philosophique, le petit homme repassa dans la
premire cave, o l'attiraient invinciblement les odorantes manations
du whisky.

La mre Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir
civilement souhait une bonne nuit  leur pensionnaire.

Puis, la lourde porte fut referme et une grosse barre de chne
assujettie en travers, de manire  rendre inutile toute tentative
pour la rouvrir. Le pauvre Desprs, malgr toutes les ressources de sa
fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'chapper.

Cependant, il ne dsespra pas et se prit  rflchir srieusement.

Pendant que le Roi des tudiants rumine et repasse dans sa mmoire
toutes les ruses employes par les prisonniers clbres, depuis; les
vasions du hardi chevalier de Latude jusqu' celles du fameux Jack
Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons,
peut-tre, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages
avec qui nous avons dj li connaissance.

Comme tous les membres de la petite pgre, les deux garnements que nous
venons de voir  l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et,
en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout  l'heure
manifester hautement leur prdilection, lorsque, par la trappe
soudainement ouverte, sont monts, en nuages pais, les armes du joyeux
liquide.

Nous n'tonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout,
une fois leur prisonnier en lieu sr, ne paraissaient pas presss de
remonter  l'tage suprieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un
pied sur la marche infrieure de l'escalier, les invitait du regard et
du geste  la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les
convoitises en veil des deux acolytes.

Voyant cette hsitation de mauvais augure et les regards fureteurs des
retardataires, la bonne femme prit un parti hroque: elle monta, deux
marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au
niveau du plancher suprieur, sur le point de disparatre.

Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un
parti hroque.

--H! la mre, dites donc! cria-t-il.

--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.

--a sent bien bon, ici...

--Ensuite?

--Eh bien! l o a sent bon...

--Achevez.

--Moi, je reste.

--Moi aussi, fit Bill, comme un cho sourd.

--Oui-da! mes coeurs, glapit la mre Friponne, en redescendant les deux
marches qu'elle venait de gravir.

--C'est comme a! reprit Passe-Partout rsolument.

--C'est comme a! appuya Bill, non moins rsolument.

Les yeux de la mre au whisky lancrent deux flammes aigus. Elle parut
sur le point de se porter  quelque voie de fait regrettable; mais,
heureusement, la fire attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son
vieux coeur racorni.

--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de btises; montez
 la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.

--Bien vrai, la mre? demanda Passe-Partout, branl.

--C'est si vrai qu'il y en a dj sur la table qui vous attend.

--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.

Bill ne se le fit pas rpter deux fois. Il suivit Passe-Partout,
qui lui-mme suivait la mre Friponne, de telle faon que tous trois
dbouchrent ensemble dans la cuisine, o nous avons dj introduit le
lecteur.

Mais l, les deux suivants de la mre Friponne s'arrtrent tout
interloqus: la table tait dj occupe par trois buveurs.

Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'taient d'abord matre;
Simon, puis-- surprise agrable!--nos joyeuses connaissances des
premiers chapitres: Lafleur et Cardon.

Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions l, sirotant
tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Desprs, est 
vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?

Ah! dame! c'tait un peu-l faute du sort qui les avait fait natre sans
le sou, pendant qu'il les avait dots d'une soif prodigieuse--d'o tait
rsult un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilit
de satisfaire ce besoin. La lutte avait t chaude, terrible et avec des
chances  peu prs gales des deux cts, lorsqu'un beau matin, Cardon,
pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hlas!... et pas
le sou!

Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se ft
trouv sur le calendrier!...

Cardon en tait l de ses angoisses, lorsqu' la nuit tombante arriva
Lafleur. Le digne homme tait tout ple; non pas de cette pleur morbide
qui suit une bamboche un peu corse, mais de cette blancheur nerveuse
qui rsulte d'une grande motion.

Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une
piti protectrice.

Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystrieux:

--Ami Cardon? dit-il.

--Que veux-tu?

--As-tu trouv?

--Non.

--Rien?

--Rien.

--Ainsi, il faut renoncer  satisfaire une soif lgitime?

--Hlas... pas d'argent et... pas de crdit!

--C'est vrai.

Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.

--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherch?

--Si.

--Et tu n'as rien trouv?

--Si.

--Comment, tu as un moyen?

--J'ai un moyen, et un bon! rpondit Lafleur, en sortant de sa rserve
emprunte. Je puis m'crier, comme le grand Archimde: _Eurka!_ j'ai
trouv! Ami Cardon, embrassons-nous: dsormais, nous boirons  bon
march.

--Explique-toi, je t'en prie... rpliqua Cardon, domin par une
singulire motion.

--C'est bien simple, mon cher, rpondit Lafleur.. Tu sais ta chimie
organique, n'est-ce pas?

--Un peu.

--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matires
amylaces?

--Qu'elles se ddoublent en alcool et en acide carbonique.

--En alcool, as-tu dit?

--Oui, en alcool.

--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?

--C'est, ma foi, vrai.

--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les piciers et les
aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans
dpourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons
parader en face de leurs boutiques inhospitalires.

Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les
bras du digne Lafleur.

De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine tait dcide.

Restaient les fonds  recueillir et le site  trouver.

Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le
capital fut souscrit en une journe. Quant au site, au local et 
quelques autres dtails d'administration, ce fut plus difficile. Les
deux fondateurs errrent pendant huit grands jours,  Qubec et dans
les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La scurit de
l'tablissement exigeait un endroit isol, loin des yeux de la police,
tandis que la commodit des consommateurs le voulait  proximit de la
ville.

Finalement, Lafleur dnicha la masure de la mre Friponne et se dcida 
lui faire des ouvertures.

La mre Friponne tenait alors un maigre dbit de tabac moisi et de pipes
brches, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta
avec enthousiasme.

Quinze jours plus tard, un alambic tait install dans sa cave et les
premires bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Qubec, o
leur contenu faisait les dlices des carabins.

Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de rpandre ses
produits au sein de la joyeuse bohme des disciples d'Hypocrate ou de
Cujas. A l'poque o nous en sommes rendus--c'est--dire deux ans aprs
sa fondation--l'assiette de cet tablissement reposait sur une base
solide, et ses pres, Lafleur et Cardon, pouvaient esprer qu'il
atteindrait un ge patriarcal.

Et, maintenant que le lecteur est bien fix sur les raisons qui
amenaient les deux tudiants chez la mre Friponne, reprenons notre
rcit.



CHAPITRE XXVIII

Ou tout le monde se retrouve

Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'taient donc
arrts net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs
installs autour de la table.

Ces derniers, de leur ct, avaient relev la tte et attendaient...

Ce que voyant la mre Friponne:

--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amne du renfort: ce sont
deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrire
de Charlesbourg, et  qui je veux donner une petite rgalade, avant de
partir.

Les deux tudiants s'inclinrent lgrement, politesse qui fut imite,
sur une plus grande chelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant
la parole:

--Ces messieurs sont les bienvenus, rpondit-il, et pourvu qu'ils ne
boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agrable.

Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas
vers la table, et ployant de nouveau sa mince chine:

--Vous tes trop honntes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons
tcher de vous prouver que le whisky, a nous connat.

--Et a nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place  ct de
son suprieur.

--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune
confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit
de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau
simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mle de la bile... voil
mon opinion!

--J'allais vous dire la mme chose, mais en termes bien moins savants,
n'ayant pas termin mes tudes, rpliqua gracieusement Passe-Partout, en
prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine.

--En vrit, on ne peut tre plus aimable, s'cria Cardon, feignant
l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous
adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant
par un plein verre de whisky.

--Ah! monsieur, quelle gracieuset!... murmura le jeune coquin, feignant
lui aussi l'motion et se prcipitant sur la main de Cardon.

--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.

--A la vie,  la mort! mon gnreux ami, rpliqua Passe-Partout, tout
en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se
versant un norme verre de whisky.

Chacun fit de mme, et cette premire rasade fut bue au milieu du plus
grand enthousiasme.

Puis les pipes s'allumrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert
la bouche, s'tant content d'observer avec attention les deux prtendus
explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant
sur l'paule:

--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme a  nous
regarder, sans lier plus ample connaissance?

--Hein?... gronda le gant, absorb dans l'importante opration de faire
fonctionner son brle-gueule.

--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous
_emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons?

--Comme vous voudrez, rpondit tranquillement Bill, en jetant un coup
d'oeil sur une nouvelle bouteille, apporte par Simon.

--Alors, votre main, mon ami!

--La voil, jeune homme.

--Vous vous appelez?

--Bill.

--Eh bien! matre Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je
m'engage  vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant
lesquelles nous serons ensemble.

Le gros homme sourit largement.

--Oh! pour a, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire.

--Laquelle?

--Veiller  ce qu'on ne manque pas de whisky.

--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, rpliqua flegmatiquement
Lafleur.

Puis, se tournant vers le troisime buveur, qui n'avait pas encore
desserr les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'normes
rasades:

--Simon! appela-t-il.

Celui-ci accourut, en trbuchant.

--Hol! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa
Majest Satanas, ouvre tes oreilles.

Simon se prit les oreilles  pleines mains et les tint cartes de sa
tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime
valait bien un acquiescement.

Lafleur poursuivit:

--Je te charge de veiller  ce que, sur la table, le whisky succde
au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de
bouteilles. As-tu compris?

Pour toute rponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit
l'quilibre, mesura le plancher, se releva pniblement, puis disparut
dans le cabinet noir du fond, aprs avoir reu une taloche de sa tendre
mre.

Il remit bientt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait
amoureusement sur son coeur.

Quand tout ce butin fut rang en bataille sur la table, Lafleur s'cria:

--Mes amis,  prsent, que nous nous connaissons pour des gaillards
solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement,
je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons 
l'ternelle amiti que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.

--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dvorent
entre elles, plutt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amiti!

--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant
ngligemment le sien, qui tait aux trois quarts rempli d'eau.

Cette recommandation tait inutile pour les deux nouveaux arrivants,
car ils avaient une soif de fivreux et ne demandaient qu' s'humecter
largement le gosier.

La sant des nouveaux amis fut donc bue avec entranement; puis vint
celle de Simon, celle de la mre Friponne, puis celle du grand chien
fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus  qui boire.

A cette phase de l'orgie, tout le monde tait aux quatre-cinquimes
ivre. Bill avait la figure vermillonn et turgescente; Passe-Partout
demeurait ple et anguleux, mais ses petits yeux noirs lanaient des
regards en vrilles tout tordus d'clairs joyeux; Simon avait roul sous
la table et ronflait comme un cachalot; la mre Friponne, le nez sur ses
genoux, cuvait son whisky en face de la chemine.

Quant  nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres
encore que les autres. Le premier avait, sans crmonie, escalad la
table, et, l, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson
favorite: le _Grand-pre No_,  laquelle rpondait, d'une voix de
girouette rouille, l'illustre Cardon.

Le tintamarre diabolique dura jusqu' plus de quatre heures du matin, o
Passe-Partout se dclara tout--fait incapable de boire une seule goutte
de plus et manifesta le dsir de garder l'atome de lucidit qui lui
restait.

Bill se rcria:

--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton
lamentable.

--Il est temps de songer  nos affaires, rpondit Passe-Partout.

--Au diable les affaires!... reprenait le gant.

--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi?

--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...

--Chut!

Cette dernire recommandation fut accompagne d'un si formidable coup de
pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautrent sur
leurs escabeaux.

Ils changrent un rapide regard et se levrent ngligemment.

Chose singulire, malgr l'norme quantit de whisky qu'ils avaient bu,
les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et
toute trace d'ivresse avait disparu.

Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquitude dans le regard,
cherche  se rendre compte de cet trange phnomne, expliquons-le  nos
lecteurs.

On se rappelle qu'aussitt la voiture arrive, Passe-Partout sauta 
terre et courut  la masure de la mre Friponne; on se souvient aussi
qu'il revint vers Bill et lui annona qu'il y avait du monde, et qu'il
faudrait tourner la maison, pour entrer par derrire. Ce qui fut fait.

Mais toutes ces alles et venues ne s'taient pas excutes sans
veiller l'attention des htes de la mre Friponne. Or, comme ces htes
n'taient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est--dire des amis de
Gustave Desprs et du Caboulot, disparus si trangement depuis quelques
jours, on conoit que tout ce qui sentait le mystre dt leur mettre la
puce  l'oreille.

Ils profitrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la
fentre et assister au singulier transbordement que nous avons dcrit.
Malheureusement, la lune, comme si elle l'et t'ait exprs, se cacha
derrire un nuage au moment o le lugubre cortge passa prs de la
maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrott et
billonn que l'on tait en train de mettre  l'ombre.

Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'veil et fit natre dans
leur esprit une trange motion, mle d'une esprance vague... Si
c'tait Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparatre!... Ce
Lapierre de malheur en tait bien capable, aprs tout!

--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmur Lafleur  l'oreille de
son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce
soir pour rien.

--Tu crois donc que a pourrait tre...? avait rpliqu Cardon.

--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voil nos bandits
qui remontent de la cave. Tchons de les griser et de ne pas perdre la
boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons a...

L'arrive de la mre Friponne, suivie des deux prtendus
explorateurs--une petite qualit invente par l'ingnieuse vieille--mit
fin au colloque, et l'on s'apprta  bien recevoir des _gentlemen_ aussi
considrables.

Nous avons vu avec quelles dmonstrations chaleureuses furent accueillis
les honorables explorateurs du pays situ en arrire de Charlesbourg;
nous avons entendu les serments d'ternelles amiti changs entre les
quatre nouveaux amis et scells de formidables libations--relles pour
Passe-Partout et Bill, mais simules pour les deux tudiants; il nous
a mme t donn de suivre les progrs de l'ivresse chez l'insatiable
gant et-- nant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant
de Lapierre.

Le programme trac par Lafleur avait donc t excut sans encombre
quant  ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu' prs
de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux
aptres avait chou.

De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayrent d'un nouveau stratagme;
ils feignirent de dormir.

C'est  ce moment mme que Passe-Partout dclara en avoir assez et
refusa de boire la dernire bouteille avec son vorace compagnon.

La partie semblait donc fort compromise et les tudiants se disposaient
 dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre,
imprudemment chapp  Bill, clata comme une bombe  leurs oreilles.

L'effet fut instantan.

Plus de doute: l'homme garrott que les deux chenapans avaient
transport dans les caves de la masure ne pouvait tre autre que Desprs
ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se clbrer le
matin mme!...

Lafleur et Cardon se levrent donc tranquillement de leurs siges; puis,
avec la mme insouciance, ils se dirigrent chacun vers leur ami de
frache date...

Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit
une main dans sa poche, d'o il tira rapidement un revolver. Mais le
pauvre garon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui,
empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de
la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla
proprement coller  la muraille.

De son ct, Lafleur s'tait dispos  attaquer Bill; mais voyant ce
dernier dans l'impossibilit absolue de se lever, il se contenta de le
fouiller et de lui ter son poignard.

--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Desprs.

Lafleur partit en courant. Mais un pouvantable fracas l'arrta sur le
seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un lopard en face do
lui.

--A moi, Lafleur!  moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible.

--Gustave! Gustave! hurlrent les tudiants.

C'tait, en effet, Gustave Desprs.

Comment s'tait-il chapp? par quel trou de souris avait-il pass?

Nous allons le dire.

La porte ne se fut pas plutt ferme sur les talons du dernier de ses
geliers, que Gustave sortit de son impassibilits et chercha  se
dbarrasser de ses liens.

La chose n'tait pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier
s'puisa en effort, infructueux. Les cordes taient solides et le
_ficelage_ excut de main de matre. Pas la moindre possibilit de
desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets
derrire le dos.

Desprs, ruisselant de sueurs et accabl de fatigue, se laissa retomber
sur le soi, dans un tat de prestation complte.

Mais le corps se reposait, la tte continua du travailler.

Au bout d'un quart d'heure de rflexion, le jeune homme tressaillit sur
sa couche raboteuse. Une ide venait de lui traverser la tte: Si je
pouvais prendre mon couteau!

Hum! ce n'tait pas une mince affaire! Le couteau en question
se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment
l'atteindre?...

N'importe! Desprs se mit aussitt  l'oeuvre. Il se tourna, se
retourna, se tordit, russit  introduire le bout de ses doigts dans la
bienheureuse poche,  saisir le couteau, le sortit  moiti, le perdit,
le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe...

Le couteau sauveur, chapp de sa retraite, gisait sur le sol!

Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq
minutes.

Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il
tait libre... dans sa prison!

Gomme on peut le supposer naturellement, le billon sous lequel
touffait le prisonnier subit le mme sort que les liens, et le Roi des
tudiants put enfin dtirer ses pauvres membres tout courbaturs.

Cela fait. Desprs se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de
lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru
insuffisant pour bien tudier les lieux, le jeune homme alluma une
allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore.

Aprs cette srie d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il
voulait savoir; il tait fix sur l'unique chance qu'il avait de se
tirer d'affaire.

On n'a pas oubli que la cave o avait t transport notre ami se
trouvait du ct du nord, spare de la distillerie par un mur mitoyen
et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccups de la masure, dont
un servait de prison  la malheureuse soeur du Caboulot.

Or, le plancher suprieur de cette cave tait dans un tat complet de
dlabrement. Les madriers qui la composaient taient aux trois-quarts
pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la
pesanteur.

Gustave n'hsita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientt
fait justice de ce bois vermoulu et se mit  l'attaquer avec nergie et
prcaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.

Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier
plancher taient coups et leurs dbris gisaient par terre, laissant
bante une ouverture de deux pieds sur six,  peu prs,  l'encoignure
nord de la cave.

Restait le deuxime plancher--celui qui formait le parquet de la pice
au-dessus. Desprs se reposa cinq minutes et recommena  jouer du
couteau.

Ce fut plus long, car le plancher suprieur se trouvait tre en meilleur
tat que l'autre; mais enfin, aprs un travail opinitre de plus d'une
heure, une coupure transversale en avait spar les madriers et il ne
restait plus qu' les faire basculer sur la solive qui touchait  la
muraille.

Desprs avait un crochet  son bienheureux couteau; il l'introduisit
dans la rainure, tira  lui et faillite pousser un cri de joie, en
voyant le jour lui arriver  flots par l'ouverture que laissaient les
madriers en tombant.

Mais une autre motion, plus forte et plus inattendue, lui tait
rserve.

En passant sa tte par le trou pour se hisser  l'tage suprieur,
Gustave aperut une jeune fille assise sur un mchant grabat, dans le
coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tte dans ses
mains et lui tournait le dos. Elle tait, sans doute, sous le coup d'une
immense proccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait
Desprs en prenant pied dans son rduit.

Le Roi des tudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna,
effraye, et deux cris touffs partirent simultanment:

--Gustave!

--Louise!

Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des
bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs
douloureux. Louise tait trop mue pour parler, et Gustave, brusquement
plac en face de cette jeune fille qu'il avait tant aime, croyait
entendre gronder en lui-mme, comme un tonnerre lointain, les dernires
rumeurs de sa passion expirante.

Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein
d'angoisses.

--Louise, dit-il avec mlancolie, nous nous revoyons dans de tristes
circonstances.

--Hlas! Gustave, rpondit la jeune fille, en relevant sa bte blonde et
son visage ple, que vous est-il donc arriv et comment se fait-il que
je vous retrouve ici, aprs vous avoir laiss l-bas, tout sanglant et
vanoui?

C'est toute une histoire. J'ai t transport chez vous par Georges et
je n'en suis parti qu'hier soir, aprs que les soins assidus de votre
excellent pre et d'un habile mdecin m'eussent remis sur pied.

--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans
les contes de fes, surgissant des entrailles de la terre.

--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a
que trop prouv, rpondit Gustave, avec un, sourire amer.

--Que voulez-vous dire? fit Louise, tonne!

--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur
Lapierre.

--Vraiment?... le misrable ne s'est pas content...?

--De m'envoyer au pnitencier?... de m'assassiner dans un endroit
cart?... non, mademoiselle; il lui restait  me squestrer: c'est ce
qu'il vient de faire.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gmit la jeune fille; mais c'est donc un
monstre que cet homme?

--Comme vous dites, mademoiselle, rpondit Desprs, en s'inclinant
froidement.

Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:

--Et, vous, depuis combien de temps tes-vous ici?

--Depuis cette soire o je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat,
baignant dans votre sang.

--Comment vous trouviez-vous l? demanda le jeune homme, avec une
certaine anxit.

Louise hsita un instant, puis rpondit d'une voix douce:

J'tais all chez vous avec mon frre et, apprenant votre dpart, nous
allions  votre rencontre;

--A ma rencontre!... Et pourquoi?

Louise tomba  genoux, prit les mains de Desprs et murmura en
sanglotant:

--J'avais assez souffert... je voulais tre pardonne!

Gustave plit... Le fantme de la trahison de sa fiance se dressa un
moment devant ses yeux, escort du spectre svre de la vengeance...
Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les mes vraiment fortes, la
souffrance lve le sentiment et met au coeur la sainte compassion...

Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres
apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement:

--Louise, de ce jour, le pass n'existe plus: Je te pardonne!

La douce jeune fille sentant qu'elle mritait ce pardon, ne rpondit
qu'un mot:

--Merci!

Puis elle ajouta aussitt:

--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours o le devoir t'appelle. Il y a
l-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi
et vole  la Canardire.

--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton tmoignage ne
sera pas inutile.

--Je suis prte  tout.

En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la
maison, chantant ce refrain connu:

  C'est notre grand-pre No,
  Patriarche digne,
  Que l'bon Dieu nous a conserv,
  Pour planter la vigne.

--Lafleur, ici! s'cria Gustave. Nous sommes sauvs. Vite  l'oeuvre!

Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si
violemment de son pied, qu'elle vola en clat;

C'tait ce fracas qu'avait entendu Lafleur.

Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout taient garrotts  leur
tour, et Gustave Desprs, sur le point de partir, disait:

--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant  perdre. Je
vais donc prendre les devants. Quant  vous, abandonnez ces deux coquins
 leur sort et conduisez cette jeune fille l o elle vous dira d'aller.

C'est compris, n'est-ce pas?

--Oui, oui! et elle n'aura pas  se plaindre de nous, rpliqurent les
tudiants.

--A tantt, alors!

--A tantt! Vive le Roi des tudiants!

Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au
moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque  un jeune homme qui
la remontait.

Il ne put retenir une exclamation:

--Le Caboulot!

--Gustave! rpondit l'enfant, tout essouffl.

--D'o sors-tu?

--De chez Lapierre.

--Je m'en doutais. Tu t'es donc vad?

--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donn
pour gardienne une femme  qui il restait un morceau de coeur: je l'ai
attendrie, et je cours chez une certaine mre Friponne que j'ai
entendu nommer de ma prison.

Ma soeur doit y tre.

--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hte-toi et ramne-la... elle
te dira o.

--J'y vole... Et, toi?

--Je suis press... Je te conterai cela plus tard. Au revoir!

Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course.

Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'tait que temps.



CHAPITRE XXIX

Le jugement de Dieu

Nous avons vu, dans un chapitre prcdent, quel coup de thtre
produisit l'arrive du Roi des tudiants dans le grand salon du cottage,
alors envahi par l'lite de la socit qubecquoise.

Lapierre, debout prs du notaire, se laissa tomber sur un sige, pendant
que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.

Quand  Laure--nous l'avons dit--elle laissa chapper la plume qu'elle
tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un lan
spontan de gratitude.

Tout le monde s'tait retourn vers la porte et chacun regardait avec
une profonde stupfaction ce beau jeune homme ple qui s'tait arrt
sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple
qui allait bientt s'unir.

Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empcha son coup
de tte d'tre trop remarqu, et Edmond put le ramener  l'cart sans
qu'il fit aucune rsistance.

Cependant, Gustave Desprs, aprs s'tre orient un instant et avoir
promen son regard dans la vaste pice, s'avana lentement vers la table
et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'tait pas encore revenue de
son bahissement:

--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir rpondu
si tard  votre gracieuse invitation d'assister  votre bal. Rien moins
que la privation absolue de ma libert n'aurait pu m'empcher d'assister
aux splendeurs de votre festival. Aussi, tais-je bel et bien
prisonnier. Mais j'ai bris mes liens, fait sauter mes verrous... et me
voici!

Et Desprs, en prononant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie,
se retourna  demi du ct de Lapierre et lui jeta un regard froidement
railleur, que ce dernier ne put soutenir.

La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle
trouvait pour le moins excentrique, mais elle tait de trop bonne
socit pour ne pas y rpondre poliment.

--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez l,  mes enfants
et  moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie
pas de me dire votre nom.

--Madame, rpondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave
Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulire m'ont forc de
prendre le nom de ma mre, et, maintenant, je m'appelle Gustave Desprs.

--C'est notre roi, ma mre, c'est le Roi des tudiants! ajouta Edmond.

--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre
Majest nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma
fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrive.

--Madame, rpliqua Desprs d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je
regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet
acte notari, car je suis venu, au contraire, pour empcher ce contrat
de se signer.

--Plat-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle
commenait  trouver la plaisanterie un peu forte.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame.

--Ainsi, vous avez rellement la prtention d'empcher le mariage de ma
fille?

--J'ai la prtention d'empcher Joseph Lapierre d'pouser mademoiselle
Laure.


--En vrit, monsieur, vous tes plaisant pour un roi! dit-elle.

--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien
lugubre dans quelques instants, rpliqua solennellement Desprs.

Cette rponse fit tressaillir lgrement la veuve et causa une certaine
motion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochrent insensiblement
et les chuchotements cessrent, comme si les paroles du jeune tranger
eussent t le prologue de quelque drame mystrieux.

Quant  Lapierre, redevenu  peu prs matre de lui-mme, par un
puissant effort de volont, il se tenait renvers sur son fauteuil, le
regard insolent et la lvre ddaigneuse. Il semblait assister  quelque
bonne farce d'colier, et ne pas se proccuper le moins du monde de ce
qui pouvait en rsulter...

Madame Privat, aprs une minute de vague contrainte, reprit avec une
sorte d'impatience:

--Enfin, M. Desprs, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il?
de quoi s'agit-il?

--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chre dame, riposta
une voix mtallique et railleuse, qui n'tait autre que l'organe de
Lapierre.

--Ah! fit la mre de Laure, vous sauriez?...

--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est
rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentr, me
fait l'honneur de me har, et s'est jur de me faire tort auprs de
vous.

--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais  une tragdie et
voil que vous me menacez d'une pice bouffonne! C'est mal  vous, mon
cher gendre: vous effeuillez mes illusions.

--Ma bonne mre!... supplia Laure.

--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...

--Vous vous htez trop de juger, ma mre! dit  son tour Edmond.

--Laissez faire, rpliqua Desprs d'un ton calme. Madame Privat est
parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire  celui qui
devait tre son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent
qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait d implorer mon silence 
genoux, est le meurtrier de son mari.

A cette froide dclaration, tombant comme une bombe au milieu de
l'assemble silencieuse, il y eut un frisson gnral de stupeur. Madame
Privat plit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son sige et
montra le poing  Desprs, en criant d'une voix trangle:

--Infme calomniateur!

--Monsieur! disait en mme temps la veuve, qu'affirmez-vous l?

--J'affirme, madame, reprit Desprs avec force, que l'homme qui aspire 
la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat.

--L'assassin de mon mari?

--Oui, madame...  moins que celui qui organise le meurtre soit moins
coupable que l'instrument qui l'excute.

--Je ne comprends rien  tout cela, monsieur... Le colonel Privat a t
tu  la tte de soir rgiment, comme un brave officier qu'il tait:
voil ce que je sais.

--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a t
attir dans un guet-apens par un lche espion qui se disait son ami.

--Attir dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel
abme de malheur et de honte vous nous ouvrez l!

--Madame, rpondit Desprs avec une tristesse grave, soyez persuade que
si le bonheur de votre chre fille n'tait pas en jeu, je me refuserais
 soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous
laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces vnements
tnbreux... Mais mon devoir est l qui me pousse, et, d'ailleurs, la
Providence m'a charg de punir un grand criminel; je ne faillirai pas 
cette tche.

--Monsieur aurait d pntrer dans cette enceinte en costume de grand
justicier du Moyen-Age et escort du bourreau et de ses aides, fit
entendre la voix narquoise de Lapierre.

--Misrable! tonna Desprs, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui
as fait assassiner le pre de ta fiance; toi qui as essay de me tuer
lchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens
d'enlever  leur vieux pre une jeune fille et un enfant?... Ah! le
bourreau, il ne se drange pas pour toi, car il sait fort bien que tu
iras fatalement  lui avant qu'il soit longtemps.

Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et
la curiosit fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta
par-dessus la table qui le sparait de son audacieux adversaire, et
alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond,
accourus pour protger Desprs.

Il cumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.

--Gueux! cria-t-il, forat vad! oseras-tu bien rpter ce que tu viens
de dire?

--Non seulement je rpterai mes accusations, rpondit Desprs d'une
voix trs calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait
assassiner le colonel Privat, tu as exploit la tendresse filiale de son
enfant dans le but de t'emparer de sa dot.

--C'est vrai! s'cria Laure d'une voix stridente.

--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant  la veuve, ne
vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dpit aveugle. Cet
homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour
un tour d'colier que je lui ai jou, il y a plusieurs annes, en me
faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole
d'honneur que tel est le vritable, l'unique mobile qui l'a pouss 
venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de
squestration. J'espre que vous ne m'humilierez pas au point d'couter
un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire
chasser immdiatement de ce salon par vos domestiques.

Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait
probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'cria:

--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous
allez bel et bien subir votre procs en prsence de cette honorable
compagnie.

Si vous tes innocent, qu'avez-vous  craindre? On ne forgera pas,
je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'
l'vidence la plus indiscutable! D'un autre ct, les accusations d'un
homme comme Gustave Desprs, dont Je m'honore d'tre l'ami, sont fondes
et prouves, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi
odieux impunis?... Ne doit-elle pas  la mmoire de son mari,  la
socit, de vous faire enfin expier la trop longue srie de vos
forfaits?

--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous
avocassez  merveille, se contenta de rpondre Lapierre. Cependant,
j'espre que madame Privat ne ploiera pas la tte sous vos foudres, plus
bruyantes que persuasives, et qu'elle dcidera de suite si c'est moi ou
M. Desprs qui doit sortir d'ici.

En ce moment mme, Edmond tait pench sur sa mre et lui parlait 
l'oreille. Quant il eut fini, la veuve tait fort ple et ses yeux
brillaient d'un feu singulier.

Elle entendit la dernire phrase de Lapierre, et se levant:

--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de
M. Desprs sont trop graves, pour qu'il les ait faites  la lgre; en
outre, elle se rapportent  des personnes et  des vnements qui ont
tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente  les
repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans
cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne
cherche  se soustraire au chtiment qu'il aura mrit...

L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette nergique petite harangue,
qu'un murmure approbateur courut dans l'assemble, et qu'une vingtaines
de jeunes gens se prcipitaient vers les issues du salon, o ils
s'installaient rsolument.

--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie
ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice
et couter impartialement M. Desprs. De la sorte, tout se passera
rgulirement et nous n'aurons pas  dplorer des scnes de violence
comme celle  laquelle nous venons d'assister.

Trs bien! trs bien! murmura-t-on de toutes parts.

--Approchez, mesdames et messieurs.

Tous les assistants se rassemblrent autour do Mme Privat,  l'exception
d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vtue de noir,
qui demeura  l'cart, et des jeunes gens installs aux portes.

Quant  Lapierre, ple comme un cadavre, mais sombre et rsolu, il
regagna lentement son sige; prs de la table, o il demeura seul,
semblable  un accus sur la sellette.

Le misrable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne
pas succomber sans une petite vengeance qu'il mditait.

Cet homme avait de la bte fauve dans le caractre, et il ne faisait pas
bon de l'acculer dans ses retranchements.

La cour de justice, ou plutt le tribunal extraordinaire improvis par
la veuve du colonel, tant donc constitu, cette dernire se leva et
s'adressant de nouveau  l'assemble:

--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de
loi, infiniment plus aptes que moi  conduire l'affaire qui nous occupe;
je les charge donc tout spcialement du soin de veiller  ce que les
preuves fournies par M. Desprs soient de celles qui ne laissent aucun
doute dans l'esprit; et, comme il faut un prsident pour diriger les
dbats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui
nous honore de sa prsence, se charge de cette besogne, qui lui est
familire.

--Adopt! adopt! firent tous les voix.

Un vieillard  la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant
l'amphitryon:

--Madame, dit-il, j'accepte la dlicate mission que vous me confiez;
et, bien qu'elle soit extra-lgale, je la remplirai comme si j'tais
rellement sur le banc judiciaire, trs heureux de vous tre agrable.

Un fauteuil fut apport et le juge X... prit place  ct de madame
Privat.

Puis Gustave Desprs, toujours debout en face du tribunal improvis,
s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte:

--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas,
veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance,
ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans
cette enceinte, interrompant les apprts d'un solennel mariage
et portant contre un homme rput honorable la plus terrible des
accusations.

--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, close sur les ruines
de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et
mpriser de pareils moyens.

--Le sentiment qui me porte  agir comme je le fais est, au contraire,
de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte.
La Providence, dont le regard mystrieux suit le criminel  travers
le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son
instrument de tardive rtribution, en me jetant sur toutes les pistes
tnbreuses laisses par le grand coupable que nous avons  juger, et
je, faillirais  mon devoir d'honnte homme,  ma tche de vengeur
providentiel, si j'hsitais  frapper, si mon coeur se prenait 
faiblir.

--Je parlerai donc sans colre et sans passion; mais aussi sans
rticences et sans crainte.

Aprs cet exode un peu solennel, Desprs se retourna  demi, jeta un
coup d'oeil sur le groupe o se trouvait la dame vtue de noir, et
reprit aussitt:

--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a
commenc, il y a six ans, la trop longue srie de ses crimes; et c'est
sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu,
ses aptitudes de tratre. La nature l'avait dou d'une physionomie
agrable, le diable lui avait prt son habilet et sa puissance
de fascination: le misrable en profita pour tromper mon amiti et
m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais
sauve de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se
disposait  ravir cette enfant  l'affection de ses vieux parents,
lorsque je le forai  s'arrter pour se battre avec moi.

Les criminels sont rarement courageux, et il est inou que le coeur ne
leur fasse pas dfaut au moment du danger.

C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.

Nous n'avions pas chang quelques balles, sur un lot perdu et au
milieu des tnbres d'une nuit sans toiles, que la terreur empoigna mon
adversaire  la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir t
tu.

Je l'abandonnai  son sort et ramenai la jeune fille chez elle.

Le lendemain, le misrable m'avait dnonc aux autorits et j'tais
arrt sur la route de la frontire. Un mois plus tard, je partais pour
le pnitencier de Kingston!

Un murmure d'indignation parcourut la salle.

Ce n'est pas tout, reprit Desprs. En reconnaissant la lchet de son
nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.

Comment se vengea-t-il de ce ddain mrit?... En rpandant sur le
compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et
sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mre en mourut
de chagrin!

--Voil le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime!

Un second murmure, plus accentu et plus gnral, gronda parmi les
assistants, et plusieurs bouches fminines laissrent chapper un mot
sanglant:

Le lche!

--Tout cela est faux et de pure invention! s'cria Lapierre avec force.
Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au dfi de prouver
un seul de ses dires.

--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de rpondre l'accusateur.

Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se dtacha du
groupe retir  l'cart et s'avana jusqu'en face de madame Privat.
Arrive l, elle souleva son voile et exposa en pleine lumire sa ple
et belle figure.

--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse
vrit, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme
honteusement calomnie par Joseph Lapierre.

--Et moi, je suis le frre de cette jeune fille et je corrobore son
tmoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom 
monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupfaction que lui cause
ma prsence ici, lorsqu'il m'a laiss hier soir sous les verrous d'un
cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.

Lapierre profra une menace incomprhensible et retomba sur son sige,
le front baign d'une sueur froide.

--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer.

Ils obirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit
attire par une doue traction et se retourna.

--Asseyez-vous ici, prs de moi, ma chre demoiselle, lui dit Laure. Ne
sommes-nous pas presque deux soeurs?

Louise regarda cette belle jeune fille qui avait t si prs d'tre
malheureuse  tout jamais, et murmura:

--Oh! c'et t trop dommage!

Puis elle prit place sur le sige qu'on lui offrait.

Quant au Caboulot, il regagna son coin, o l'attendaient les deux
personnages qui restaient du groupe de tout  l'heure et qui n'taient
autres que nos buveurs de la nuit prcdente: Lafleur et Cardon.

Le Roi des tudiants reprit son formidable rquisitoire.

Ayant fait assister le lecteur  la conversation qui eut lieu, quelques
jours auparavant, entre Desprs et Laure--conversation qui roula
exclusivement sur les criminelles menes de Lapierre aux tats-Unis et
sa participation  l'hcatombe du rgiment du colonel Privat--nous ne
voulons pas nous rpter, certain que personne n'a oubli cette terrible
rvlation.

Nous nous contenterons de dire que le Roi des tudiants fut implacable
et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans
l'ombre. Il s'appliqua surtout  faire ressortir le machiavlisme odieux
employ par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa 
l'assistance mue tout ce qu'il y avait de grand dans le dvouement de
cette fire jeune fille, sacrifiant son bonheur  la mmoire de son
pre, imposant silence  son instinctive rpulsion et pousant un homme
dtest, pour empcher qu'un soupon plant sur la tombe de ce vnr
pre. Puis, rsumant et condensant le dramatique expos qu'il venait de
faire, il termina par une foudroyante proraison, dont les dernires
phrases furent celles-ci:

--Vous me demandez des preuves contre l'abominable sclrat qui est
aujourd'hui courb sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves,
mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car
la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure
par une pleur morbide, ses rponses embarrasses, ses emportements
spasmodiques, et jusqu' cette farouche rsignation dans laquelle il
s'est enfin renferm, tout cela devrait tre plus que suffisant pour
apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser
subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens
de jeter  la face de Joseph Lapierre, et, sans mme tirer parti de
l'aveu tacite de culpabilit qui ressort de ce fait que l'habile
chercheur de dots a fait disparatre, ces jours-ci, tous ceux qui
pouvaient tmoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un
argument plus irrsistible, une preuve plus accablante: le propre aveu
du coupable, le tmoignage de sa conscience, enfin le journal o sa
main criminelle et imprudente a consigne, jour par jour, ses tnbreux
projets...

--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il
revenait du camp confdr, o il avait lchement vendu ses frres de
l'arme du nord.

Et le Roi des tudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de
maroquin que nous connaissons, le prsenta solennellement  madame
Privat.

--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller
jusqu'au bout!

--Misrable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne
jouiras pas longtemps de ta victoire!

Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet clata dans le salon, suivi
aussitt d'une seconde dtonation.

La panique s'empara des femmes.

Mais la fume se dissipa vite et la voix sonore de Desprs domina tous
les bruits:

--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat
qui vient de se faire justice, aprs avoir commis sur moi une seconde
tentative de meurtre.

En effet, chacun put voir le misrable Lapierre tendu, sanglant et
immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle,
pronona son oraison funbre, rigoureusement condense en cette seule
phrase:

--Tout est bien qui finit bien!



PILOGUE

Trois mois plus tard, par une belle matine de septembre, les cloches de
la cathdrale de Qubec, sonnaient  toutes voles et l'immense nef de
la vieille glise s'emplissait d'une foule d'lite.

On clbrait, ce jour-l, deux mariages _fashionables_, et les curieux
qui stationnaient sous les portiques changeaient maintes observations
sur les circonstances dramatiques qui avaient amen ces mariages.

On se disait bas  l'oreille qu'une ces deux fiances, la richissime
fille de Mme Privat, avait t sur le point, quelque temps auparavant,
d'pouser un audacieux bandit qui lui avait compltement tourn la
tte... La noce tait ordonne et l'on se disposait  aller prononcer le
_oui_ solennel en face du prtre, quand apparut soudain un inconnu qui
rvla sur le compte du futur poux des choses si pouvantables, que ce
dernier en tomba mort de confusion...

Et l'on ajoutait d'un air mystrieux que l'autre marie avait aussi dans
son pass certain pisode terrible que l'on ne connaissait pas bien,
mais o,  coup sr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait
mchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la
peine.

Heureusement, l'arrive du cortge nuptial changea, le cours de ces
charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui
les maillaient.

Les lourds carrosses dfilrent un  un le long des grilles, qui bordent
le terre-plein, en face de la cathdrale, dposant sur le trottoir
de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes blouissantes et
d'hommes en costumes de gala.

Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes
grandes ouvertes et s'parpilla, dans les bancs de chne, aligns deux
par deux sur le pav de la vaste nef.

Seuls, les maris, escorts de leurs garons et filles; d'honneur,
s'avancrent jusqu' la balustrade du choeur et prirent place sur des
fauteuils luxueux, installs  leur intention.

Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prtre ses
avertissements non moins graves... et, au sortir de l'glise, Laure
Privat tait devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine
des tudiants_!

Au moment o le cortge s'branlait pour retourner  la Canardire,
Lafleur et Cardon, qui taient de la fte et faisaient bonne contenance
dans leurs habite  queue, changrent les rflexions philosophiques
suivantes:

--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde
born, les petites causes peuvent amener de grands effets!

--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?

--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.

--Je ne te quitte pas d'une semelle.

--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas t ivrognes comme doivent
l'tre d'honntes tudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de
la mre Friponne?

--C'est indubitable. Ensuite?

--N'est-il pas galement vrai, que, sans cette connaissance de la mre
Friponne, nous ne serions pas alls chez elle le soir o Desprs y fut
jet  fond de cave?

--Je te concde cela. Poursuis.

--N'est-il pas mmement  prsumer que, nous absents, Gustave n'aurait
pu chapper et, par consquent, arriver  temps pour empcher Lapierre
d'pouser Mlle Privat?

--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?

--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu' quelque chose whisky est bon_!

Et le factieux tudiant, qui s'tait donn tout le mal du monde pour
en arriver  cette atroce parodie d'un aphorisme clbre, se prit 
rflchir profondment.

Lafleur fit de mme, tout en mchonnant d'une voix distraite son
_grand-pre No_.

La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante
poussire des rues de Qubec.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des tudiants, by Eugene Dick

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI DES TUDIANTS ***

***** This file should be named 14059-8.txt or 14059-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/4/0/5/14059/

Produced by Renald Levesque, from files made available by "La
bibliothque Nationale du Qubec".


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
