The Project Gutenberg EBook of Iliade, by Homre

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Title: Iliade

Author: Homre

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14285]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Homre
LILIADE

Traduction Charles-Ren-Marie Leconte de L'Isle


Table des matires

Chants

Chant 1
Chant 2
Chant 3
Chant 4
Chant 5
Chant 6
Chant 7
Chant 8
Chant 9
Chant 10
Chant 11
Chant 12
Chant 13
Chant 14
Chant 15
Chant 16
Chant 17
Chant 18
Chant 19
Chant 20
Chant 21
Chant 22
Chant 23
Chant 24



Chant 1

Chante, desse, du Pliade Akhilleus la colre dsastreuse, qui
de maux infinis accabla les Akhaiens, et prcipita chez Aids tant
de fortes mes de hros, livrs eux-mmes en pture aux chiens et
 tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus
s'accomplissait ainsi, depuis qu'une querelle avait divis
l'Atride, roi des hommes, et le divin Akhilleus.

Qui d'entre les dieux les jeta dans cette dissension? Le fils de
Zeus et de Lt. Irrit contre le roi, il suscita dans l'arme un
mal mortel, et les peuples prissaient, parce que l'Atride avait
couvert d'opprobre Khryss le sacrificateur.

Et celui-ci tait venu vers les nefs rapides des Akhaiens pour
racheter sa fille; et, portant le prix infini de
l'affranchissement, et, dans ses mains, les bandelettes de
l'Archer Apolln, suspendues au sceptre d'or, il conjura tous les
Akhaiens, et surtout les deux Atrides, princes des peuples:

-- Atrides, et vous, anciens aux belles knmides, que les dieux
qui habitent les demeures olympiennes vous donnent de dtruire la
ville de Priamos et de vous retourner heureusement; mais rendez-
moi ma fille bien-aime et recevez le prix de l'affranchissement,
si vous rvrez le fils de Zeus, l'archer Apolln.

Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu'on
respectt le sacrificateur et qu'on ret le prix splendide; mais
cela ne plut point  l'me de l'Atride Agamemnn, et il le chassa
outrageusement, et il lui dit cette parole violente:

-- Prends garde, vieillard, que je te rencontre auprs des nefs
creuses, soit que tu t'y attardes, soit que tu reviennes, de peur
que le sceptre et les bandelettes du dieu ne te protgent plus. Je
n'affranchirai point ta fille. La vieillesse l'atteindra, en ma
demeure, dans Argos, loin de sa patrie, tissant la toile et
partageant mon lit. Mais, va! ne m'irrite point, afin de t'en
retourner sauf.

Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obit. Et il allait,
silencieux, le long du rivage de la mer aux bruits sans nombre.
Et, se voyant loign, il conjura le roi Apolln que Lt  la
belle chevelure enfanta:

-- Entends-moi, porteur de l'arc d'argent, qui protges Khrys et
Killa la sainte, et commandes fortement sur Tndos, Smintheus! Si
jamais j'ai orn ton beau temple, si jamais j'ai brl pour toi
les cuisses grasses des taureaux et des chvres, exauce mon voeu:
que les Danaens expient mes larmes sous tes flches!

Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apolln l'entendit; et, du
sommet Olympien, il se prcipita, irrit dans son coeur, portant
l'arc sur ses paules, avec le plein carquois. Et les flches
sonnaient sur le dos du dieu irrit,  chacun de ses mouvements.
Et il allait, semblable  la nuit.

Assis  l'cart, loin des nefs, il lana une flche, et un bruit
terrible sortit de l'arc d'argent. Il frappa les mulets d'abord et
les chiens rapides; mais, ensuite, il pera les hommes eux-mmes
du trait qui tue. Et sans cesse les bchers brlaient, lourds de
cadavres.

Depuis neuf jours les flches divines sifflaient  travers
l'arme; et, le dixime, Akhilleus convoqua les peuples dans
l'agora. Hr aux bras blancs le lui avait inspir, anxieuse des
Danaens et les voyant prir. Et quand ils furent tous runis, se
levant au milieu d'eux, Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi:

-- Atride, je pense qu'il nous faut reculer et reprendre nos
courses errantes sur la mer, si toutefois nous vitons la mort,
car, toutes deux, la guerre et la contagion domptent les Akhaiens.
Htons-nous d'interroger un divinateur ou un sacrificateur, ou un
interprte des songes, car le songe vient de Zeus. Qu'il dise
pourquoi Phoibos Apolln est irrit, soit qu'il nous reproche des
voeux ngligs ou qu'il demande des hcatombes promises. Sachons
si, content de la graisse fumante des agneaux et des belles
chvres, il cartera de nous cette contagion.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Et le Thestoride Kalkhas,
l'excellent divinateur, se leva. Il savait les choses prsentes,
futures et passes, et il avait conduit  Ilion les nefs
Akhaiennes,  l'aide de la science sacre dont l'avait dou
Phoibos Apolln. Trs sage, il dit dans l'agora:

--  Akhilleus, cher  Zeus, tu m'ordonnes d'expliquer la colre
du roi Apolln l'archer. Je le ferai, mais promets d'abord et jure
que tu me dfendras de ta parole et de tes mains; car, sans doute,
je vais irriter l'homme qui commande  tous les Argiens et  qui
tous les Akhaiens obissent. Un roi est trop puissant contre un
infrieur qui l'irrite. Bien que, dans l'instant, il refrne sa
colre, il l'assouvit un jour, aprs l'avoir couve dans son
coeur. Dis-moi donc que tu me protgeras.

Et Akhilleus aux pieds rapides, lui rpondant, parla ainsi:

-- Dis sans peur ce que tu sais. Non! par Apolln, cher  Zeus, et
dont tu dcouvres aux Danaens les volonts sacres, non! nul
d'entre eux, Kalkhas, moi vivant et les yeux ouverts, ne portera
sur toi des mains violentes auprs des nefs creuses, quand mme tu
nommerais Agamemnn, qui se glorifie d'tre le plus puissant des
Akhaiens.

Et le divinateur irrprochable prit courage et dit:

-- Apolln ne vous reproche ni voeux ni hcatombes; mais il venge
son sacrificateur, qu'Agamemnn a couvert dopprobre, car il n'a
point dlivr sa fille, dont il a refus le prix
d'affranchissement. Et c'est pour cela que l'archer Apolln vous
accable de maux; et il vous en accablera, et il n'cartera point
les lourdes kres de la contagion, que vous n'ayez rendu  son
pre bien-aim la jeune fille aux sourcils arqus, et qu'une
hcatombe sacre n'ait t conduite  Khrys. Alors nous
apaiserons le dieu.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Et le hros Atride Agamemnn, qui
commande au loin, se leva, plein de douleur; et une noire colre
emplissait sa poitrine, et ses yeux taient pareils  des feux
flambants. Furieux contre Kalkhas, il parla ainsi:

-- Divinateur malheureux, jamais tu ne m'as rien dit d'agrable.
Les maux seuls te sont doux  prdire. Tu n'as jamais ni bien
parl ni bien agi; et voici maintenant qu'au milieu des Danaens,
dans l'agora, tu prophtises que l'archer Apollon nous accable de
maux parce que je nai point voulu recevoir le prix splendide de
la vierge Khrysis, aimant mieux la retenir dans ma demeure
lointaine. En effet, je la prfre  Klytaimnestr, que j'ai
pouse vierge. Elle ne lui est infrieure ni par le corps, ni par
la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habilet aux travaux.
Mais je la veux rendre. Je prfre le salut des peuples  leur
destruction. Donc, prparez-moi promptement un prix, afin que,
seul d'entre tous les Argiens, je ne sois point dpouill. Cela ne
conviendrait point; car, vous le voyez, ma part m'est retire.

Et le divan Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Trs orgueilleux Atride, le plus avare des hommes, comment les
magnanimes Akhaiens te donneraient-ils un autre prix? Avons-nous
des dpouilles  mettre en commun? Celles que nous avons enleves
des villes saccages ont t distribues, et il ne convient point
que les hommes en fassent un nouveau partage. Mais toi, remets
cette jeune fille  son dieu, et nous, Akhaiens, nous te rendrons
le triple et le quadruple, si jamais Zeus nous donne de dtruire
Troi aux fortes murailles.

Et le roi Agamemnn, lui rpondant, parla ainsi:

-- Ne crois point me tromper, quelque brave que tu sois, Akhilleus
semblable  un dieu, car tu ne me sduiras ni ne me persuaderas.
Veux-tu, tandis que tu gardes ta part, que je reste assis dans mon
indigence, en affranchissant cette jeune fille? Si les magnanimes
Akhaiens satisfont mon coeur par un prix d'une valeur gale, soit.
Sinon, je ravirai le tien, ou celui d'Aias, ou celui d'Odysseus;
et je l'emporterai, et celui-l s'indignera vers qui j'irai. Mais
nous songerons  ceci plus tard. Donc, lanons une nef noire  la
mer divine, munie d'avirons, charge d'une hcatombe, et faisons-y
monter Khrysis aux belles joues, sous la conduite d'un chef,
Aias, Idomneus, ou le divin Odysseus, ou toi-mme, Plide, le
plus effrayant des hommes, afin d'apaiser l'archer Apolln par les
sacrifices accomplis.

Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre,
parla ainsi;

-- Ah! revtu d'impudence, pre au gain! Comment un seul d'entre
les Akhaiens se hterait-il de t'obir, soit qu'il faille tendre
une embuscade, soit qu'on doive combattre courageusement contre
les hommes? Je ne suis point venu pour ma propre cause attaquer
les Troiens arms de lances, car ils ne m'ont jamais nui. Jamais
ils ne m'ont enlev ni mes boeufs ni mes chevaux; jamais, dans la
fructueuse Phthi, ils n'ont ravag mes moissons: car un grand
nombre de montagnes ombrages et la mer sonnante nous sparent.
Mais nous t'avons suivi pour te plaire, impudent! pour venger
Mnlaos et toi, oeil de chien! Et tu ne t'en soucies ni ne t'en
souviens, et tu me menaces de m'enlever la rcompense pour
laquelle j'ai tant travaill et que m'ont donne les fils des
Akhaiens! Certes, je n'ai jamais une part gale  la tienne quand
on saccage une ville troienne bien peuple; et cependant mes mains
portent le plus lourd fardeau de la guerre imptueuse. Et, quand
vient l'heure du partage, la meilleure part est pour toi; et,
ployant sous la fatigue du combat, je retourne vers mes nefs,
satisfait d'une rcompense modique. Aujourd'hui, je pars pour la
Phthi, car mieux vaut regagner ma demeure sur mes nefs
peronnes. Et je ne pense point qu'aprs m'avoir outrag tu
recueilles ici des dpouilles et des richesses.

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

-- Fuis, si ton coeur t'y pousse. Je ne te demande point de rester
pour ma cause. Mille autres seront avec moi, surtout le trs sage
Zeus. Tu m'es le plus odieux des rois nourris par le Kronide. Tu
ne te plais que dans la dissension, la guerre et le combat. Si tu
es brave, c'est que les dieux l'ont voulu sans doute. Retourne
dans ta demeure avec tes nefs et tes compagnons; commande aux
Myrmidones; je n'ai nul souci de ta colre, mais je te prviens de
ceci; puisque Phoibos Apolln m'enlve Khrysis, je la renverrai
sur une de mes nefs avec mes compagnons, et moi-mme j'irai sous
ta tente et j'en entranerai Breisis aux belles joues, qui fut
ton partage, afin que tu comprennes que je suis plus puissant que
toi, et que chacun redoute de se dire mon gal en face.

Il parla ainsi, et le Plin fut ampli d'angoisse, et son coeur,
dans sa mle poitrine, dlibra si, prenant l'pe aigu sur sa
cuisse, il carterait la foule et tuerait l'Atride, ou s'il
apaisent sa colre et refrnerait sa fureur.

Et tandis qu'il dlibrait dans son me et dans son esprit, et
qu'il arrachait sa grande pe de la gaine, Athn vint de
l'Ouranos, car Hr aux bras blancs l'avait envoye, aimant et
protgeant les deux rois. Elle se tint en arrire et saisit le
Plin par sa chevelure blonde; visible pour lui seul, car nul
autre ne la voyait. Et Akhilleus, stupfait, se retourna, et
aussitt il reconnut Athn, dont les yeux taient terribles, et
il lui dit en paroles ailes:

-- Pourquoi es-tu venue, fille de Zeus temptueux? Est-ce afin de
voir l'outrage qui m'est fait par l'Atride Agamemnn? Mais je te
le dis, et ma parole s'accomplira, je pense: il va rendre lme 
cause de son insolence.

Et Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Je suis venue de l'Ouranos pour apaiser ta colre, si tu veux
obir. La divine Hr aux bras blancs m'a envoye, vous aimant et
vous protgeant tous deux. Donc, arrte; ne prends point l'pe en
main, venge-toi en paroles, quoi qu'il arrive. Et je te le dis, et
ceci s'accomplira: bientt ton injure te sera paye par trois fois
autant de prsents splendides. Rprime-toi et obis-nous.

Et Akhilleus aux pieds rapides, lui rpondant, parla ainsi:

-- Desse, il faut observer ton ordre, bien que je sois irrit
dans l'me. Cela est pour le mieux sans doute, car les dieux
exaucent qui leur obit.

Il parla ainsi, et, frappant d'une main lourde la poigne
d'argent, il repoussa sa grande pe dans la gaine et n'enfreignit
point l'ordre d'Athn.

Et celle-ci retourna auprs des autres dieux, dans les demeures
olympiennes de Zeus temptueux.

Et le Plide, dbordant de colre, interpella l'Atride avec
d'pres paroles:

-- Lourd de vin, oeil de chien, coeur de cerf! jamais tu n'as os,
dans ton me, t'armer pour le combat avec les hommes, ni tendre
des embuscades avec les princes des Akhaiens. Cela t'pouvanterait
comme la mort elle-mme. Certes, il est beaucoup plus ais, dans
la vaste arme Akhaienne, d'enlever la part de celui qui te
contredit, roi qui manges ton peuple, parce que tu commandes  des
hommes vils. S'il n'en tait pas ainsi, Atride, cette insolence
serait la dernire. Mais je te le dis, et j'en jure un grand
serment: par ce sceptre qui ne produit ni feuilles, ni rameaux, et
qui ne reverdira plus, depuis qu'il a t tranch du tronc sur les
montagnes et que l'airain l'a dpouill de feuilles et d'corce;
et par le sceptre que les fils des Akhaiens portent aux mains
quand ils jugent et gardent les lois au nom de Zeus, je te le jure
par un grand serment: certes, bientt le regret d'Akhilleus
envahira tous les fils des Akhaiens, et tu gmiras de ne pouvoir
les dfendre, quand ils tomberont en foule sous le tueur d'hommes
Hektr; et tu seras irrit et dchir au fond de ton me d'avoir
outrag le plus brave des Akhaiens.

Ainsi parla le Plide, et il jeta contre terre le sceptre aux
clous d'or, et il s'assit. Et l'Atride s'irritait aussi; mais
l'excellent agorte des Pyliens, l'harmonieux Nestr, se leva.

Et la parole coulait de sa langue, douce comme le miel. Et il
avait dj vcu deux ges d'hommes ns et nourris avec lui dans la
divine Pylos, et il rgnait sur le troisime ge. Trs sage, il
dit dans l'agora:

--  dieux! Certes. un grand deuil envahit la terre Akhaienne!
Voici que Priamos se rjouira et que les fils de Priamos et tous
les autres Troiens se rjouiront aussi dans leur coeur, quand ils
apprendront vos querelles,  vous qui tes au-dessus des Danaens
dans l'agora et dans le combat. Mais laissez-vous persuader, car
vous tes tous deux moins gs que moi. J'ai vcu autrefois avec
des hommes plus braves que vous, et jamais ils ne m'ont cru
moindre qu'eux. Non, jamais je n'ai vu et je ne reverrai des
hommes tels que Peirithoos, et Dryas, prince des peuples, Kainos,
Exadios, Polyphmos semblable  un dieu, et Thseus Aigide pareil
aux immortels. Certes, ils taient les plus braves des hommes
nourris sur la terre, et ils combattaient contre les plus braves,
les centaures des montagnes; et ils les turent terriblement. Et
j'tais avec eux, tant all loin de Pylos et de la terre d'Api,
et ils m'avaient appel, et je combattais selon mes forces, car
nul des hommes qui sont aujourd'hui sur la terre n'aurait pu leur
rsister. Mais ils coutaient mes conseils et s'y conformaient.
Obissez donc, car cela est pour le mieux. Il n'est point permis 
Agamemnn, bien que le plus puissant, d'enlever au Plide la
vierge que lui ont donne les fils des Akhaiens, mais tu ne dois
point aussi, Plide, rsister au roi, car tu n'es point l'gal de
ce porte sceptre que Zeus a glorifi. Si tu es le plus brave, si
une mre divine t'a enfant, celui-ci est le plus puissant et
commande  un plus grand nombre. Atride, renonce  ta colre, et
je supplie Akhilleus de rprimer la sienne, car il est le solide
bouclier des Akhaiens dans la guerre mauvaise.

Et le roi Agamemnn parla ainsi:

-- Vieillard, tu as dit sagement et bien; mais cet homme veut tre
au-dessus de tous, commander  tous et dominer sur tous. Je ne
pense point que personne y consente. Si les dieux qui vivent
toujours l'ont fait brave, lui ont-ils permis d'insulter?

Et le divin Akhilleus lui rpondit:

-- Certes, je mriterais d'tre nomm lche et vil si,  chacune
de tes paroles, je te complaisais en toute chose. Commande aux
autres, mais non  moi, car ne pense point que je t'obisse jamais
plus dsormais. Je te dirai ceci; garde-le dans ton esprit: Je ne
combattrai point contre aucun autre  cause de cette vierge,
puisque vous m'enlevez ce que vous m'avez donn. Mais tu
n'emporteras rien contre mon gr de toutes les autres choses qui
sont dans ma nef noire et rapide. Tente-le, fais-toi ce danger, et
que ceux-ci le voient, et aussitt ton sang noir ruissellera
autour de ma lance.

S'tant ainsi outrags de paroles, ils se levrent et rompirent
l'agora auprs des nefs des Akhaiens. Et le Plide se retira,
avec le Mnoitiade et ses compagnons, vers ses tentes. Et
l'Atride lana  la mer une nef rapide, l'arma de vingt avirons,
y mit une hcatombe pour le dieu et y conduisit lui-mme Khrysis
aux belles joues. Et le chef fut le subtil Odysseus.

Et comme ils naviguaient sur les routes marines, l'Atride ordonna
aux peuples de se purifier. Et ils se purifiaient tous, et ils
jetaient leurs souillures dans la mer, et ils sacrifiaient 
Apolln des hcatombes choisies de taureaux et de chvres, le long
du rivage de la mer infconde. Et l'odeur en montait vers
l'Ouranos, dans un tourbillon de fume.

Et pendant qu'ils faisaient ainsi, Agamemnn n'oubliait ni sa
colre, ni la menace faite  Akhilleus. Et il interpella
Talthybios et Eurybats, qui taient ses hrauts familiers.

-- Allez  la tente du Plide Akhilleus. Saisissez de la main
Breisis aux belles joues; et, s'il ne la donnait pas, j'irai la
saisir moi-mme avec un plus grand nombre, et ceci lui sera plus
douloureux.

Et il les envoya avec ces pres paroles. Et ils marchaient 
regret le long du rivage de la mer infconde, et ils parvinrent
aux tentes et aux nefs des Myrmidones. Et ils trouvrent le
Plide assis auprs de sa tente et de sa nef noire, et Akhilleus
ne fut point joyeux de les voir. Enrays et pleins de respect, ils
se tenaient devant le roi, et ils ne lui parlaient, ni ne
l'interrogeaient. Et il les comprit dans son me et dit:

-- Salut, messagers de Zeus et des hommes! Approchez. Vous n'tes
point coupables envers moi, mais bien Agamemnn, qui vous envoie
pour la vierge Breisis. Debout, divin Patroklos, amne-la, et
qu'ils l'entranent! Mais qu'ils soient tmoins devant les dieux
heureux, devant les hommes mortels et devant ce roi froce, si
jamais on a besoin de moi pour conjurer la destruction de tous;
car, certes, il est plein de fureur dans ses penses mauvaises, et
il ne se souvient de rien, et il ne prvoit rien, de faon que les
Akhaiens combattent saufs auprs des nefs.

Il parla ainsi, et Patroklos obit  son compagnon bien-aim. Il
conduisit hors de la tente Breisis aux belles joues, et il la
livra pour tre entrane. Et les hrauts retournrent aux nefs
des anciens, et la jeune femme allait les suivant  contrecoeur.
Et Akhilleus, en pleurant, s'assit, loin des siens, sur le rivage
blanc d'cume, et, regardant la haute mer toute noire, les mains
tendues, il supplia sa mre bien-aime:

-- Mre! puisque tu m'as enfant pour vivre peu de temps,
l'Olympien Zeus qui tonne dans les nues devrait m'accorder au
moins quelque honneur; mais il le fait maintenant moins que
jamais. Et voici que l'Atride Agamemnn, qui commande au loin,
m'a couvert d'opprobre, et qu'il possde ma rcompense qu'il m'a
enleve.

Il parla ainsi, versant des larmes. Et sa mre vnrable
l'entendit, assise au fond de l'abme, auprs de son vieux pre.
Et, aussitt, elle mergea de la blanche mer, comme une nue; et,
s'asseyant devant son fils qui pleurait, elle le caressa de la
main et lui parla:

-- Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle amertume est entre
dans ton me? Parle, ne cache rien afin que nous sachions tous
deux.

Et Akhilleus aux pieds rapides parla avec un profond soupir:

-- Tu le sais; pourquoi te dire ce que tu sais? Nous sommes alls
contre Thb la sainte, ville d'tin, et nous l'avons saccage,
et nous en avons tout enlev; et les fils des Akhaiens, s'tant
partag les dpouilles, donnrent  l'Atride Agamemnn Khrysis
aux belles joues. Mais bientt Khryss, sacrificateur de l'archer
Apolln, vint aux nefs rapides des Akhaiens revtus d'airain, pour
racheter sa fille. Et il portait le prix infini de
l'affranchissement, et, dans ses mains les bandelettes de l'archer
Apolln, suspendues au sceptre d'or. Et, suppliant, il pria tous
les Akhaiens, et surtout les deux Atrides, princes des peuples.
Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu'on
respectt le sacrificateur et qu'on ret le prix splendide. Mais
cela ne plut point  l'me de l'Atride Agamemnn, et il le chassa
outrageusement avec une parole violente. Et le vieillard irrit se
retira. Mais Apolln exaua son voeu, car il lui est trs cher. Il
envoya contre les Argiens une flche mauvaise; et les peuples
prissaient amoncels; et les traits du dieu sifflaient au travers
de la vaste arme Akhaienne. Un divinateur sage interprtait dans
l'agora les volonts sacres d'Apolln. Aussitt, le premier, je
voulus qu'on apaist le dieu. Mais la colre saisit l'Atride, et,
se levant soudainement, il pronona une menace qui s'est
accomplie. Les Akhaiens aux sourcils arqus ont conduit la jeune
vierge  Khrys, sur une nef rapide, et portant des prsents au
dieu; mais deux hrauts viennent d'entraner de ma tente la vierge
Breisis que les Akhaiens m'avaient donne. Pour toi, si tu le
veux, secours ton fils bien-aim. Monte  l'Ouranos Olympien et
supplie Zeus, si jamais tu as touch son coeur par tes paroles ou
par tes actions. Souvent je t'ai entendue, dans les demeures
paternelles, quand tu disais que, seule parmi les immortels, tu
avais dtourn un indigne traitement du Kronin qui amasse les
nues, alors que les autres Olympiens, Hr et Poseidan et Pallas
Athn le voulaient enchaner. Et toi, desse, tu accourus, et tu
le dlivras de ses liens, en appelant dans le vaste Olympes le
gant aux cent mains que les dieux nomment Briars, et les hommes
Aigais. Et celui-ci tait beaucoup plus fort que son pre, et il
s'assit, orgueilleux de sa gloire, auprs du Kronin; et les dieux
heureux en furent pouvant, et n'enchanrent point Zeus.
Maintenant rappelle ceci en sa mmoire; presse ses genoux; et que,
venant en aide aux Troiens, ceux-ci repoussent, avec un grand
massacre, les Akhaiens contre la mer et dans leurs nefs. Que les
Argiens jouissent de leur roi, et que l'Atride Agamemnn qui
commande au loin souffre de sa faute, puisqu'il a outrag le plus
brave des Akhaiens.

Et Thtis, rpandant des larmes, lui rpondit:

-- Hlas! mon enfant, pourquoi t'ai-je enfant et nourri pour une
destine mauvaise! Oh! que n'es-tu rest dans tes nefs, calme et
sans larmes du moins, puisque tu ne dois vivre que peu de jours!
Mais te voici trs malheureux et devant mourir trs vite, parce
que je t'ai enfant dans mes demeures pour une destine mauvaise!
Cependant, j'irai dans l'Olympos neigeux, et je parlerai  Zeus
qui se rjouit de la foudre, et peut-tre m'coutera-t-il. Pour
toi, assis dans tes nefs rapides, reste irrit contre les Akhaiens
et abstiens-toi du combat. Zeus est all hier du ct de
l'Okanos,  un festin que lui ont donn les Aithiopiens
irrprochables, et tous les dieux l'ont suivi. Le douzime jour il
reviendra dans l'Olympos. Alors j'irai dans la demeure d'airain de
Zeus et je presserai ses genoux, et je pense qu'il en sera touch.

Ayant ainsi parl, elle partit et laissa Akhilleus irrit dans son
coeur au souvenir de la jeune femme  la belle ceinture qu'on lui
avait enleve par violence.

Et Odysseus, conduisant l'hcatombe sacre, parvint  Krys. Et
les Akhaiens, tant entrs dans le port profond, plirent les
voiles qui furent dposes dans la nef noire. Ils abattirent
joyeusement sur l'avant le mt dgag de ses manoeuvres; et,
menant la nef  force d'avirons, aprs avoir amarr les cbles et
mouill les roches, ils descendirent sur le rivage de la mer, avec
l'hcatombe promise  l'archer Apolln. Khrysis sortit aussitt
de la nef, et le subtil Odysseus, la conduisant vers l'autel, la
remit aux mains de son pre bien-aim, et dit:

--  Khryss! le roi des hommes, Agamemnn, m'a envoy pour te
rendre ta fille et pour sacrifier une hcatombe sacre  Phoibos
en faveur des Danaens, afin que nous apaisions le dieu qui accable
les Argiens de calamits dplorables.

Ayant ainsi parl, il lui remit aux mains sa fille bien-aime, et
le vieillard la reut plein de joie. Aussitt les Akhaiens
rangrent la riche hcatombe dans l'ordre consacr, autour de
l'autel bti selon le rite. Et ils se lavrent les mains, et ils
prparrent les orges sales; et Khryss,  haute voix, les bras
levs, priait pour eux:

-- Entends-moi, porteur de l'arc d'argent, qui protges Khrys et
la divine Killa, et commandes fortement sur Tndos. Dj tu as
exauc ma prire; tu m'as honor et tu as couvert d'affliction les
peuples des Akhaiens. Maintenant coute mon voeu, et dtourne loin
d'eux la contagion.

Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apolln l'exaua. Et, aprs
avoir pri et rpandu les orges sales, renversant en arrire le
cou des victimes, ils les gorgrent et les corchrent. On coupa
les cuisses, on les couvrit de graisse des deux cts, et on posa
sur elles les entrailles crues.

Et le vieillard les brlait sur du bois sec et les arrosait d'une
libation de vin rouge. Les jeunes hommes, auprs de lui, tenaient
en mains des broches  cinq pointes. Et, les cuisses tant
consumes, ils gotrent les entrailles; et, sparant le reste en
plusieurs morceaux, ils les trans-fixrent de leurs broches et les
tirent cuire avec soin, et le tout fut retir du feu. Aprs avoir
achev ce travail, ils prparrent le repas; et tous furent
convis, et nul ne se plaignit, dans son me, de l'ingalit des
parts.

Ayant assouvi la faim et la soif, les jeunes hommes couronnrent
de vin les patres et les rpartirent entre tous  pleines coupes.
Et, durant tout le jour, les jeunes Akhaiens apaisrent le dieu
par leurs hymnes, chantant le joyeux paian et clbrant l'archer
Apolln qui se rjouissait dans son coeur de les entendre.

Quand Hlios tomba et que les ombres furent venues, ils se
couchrent auprs des cbles,  la proue de leur nef; et quand
s, aux doigts ross, ne au matin, apparut, ils s'en
retournrent vers la vaste arme des Akhaiens, et l'archer Apolln
leur envoya un vent propice. Et ils dressrent le mt, et ils
dployrent les voiles blanches; et le vent les gonfla par le
milieu; et l'onde pourpre sonnait avec bruit autour de la carne
de la nef qui courait sur l'eau en faisant sa route.

Puis, tant parvenus  la vaste arme des Akhaiens, ils tirrent
la nef noire au plus haut des sables de la plage; et, l'ayant
assujettie sur de longs rouleaux, ils se dispersrent parmi les
tentes et les nefs.

Mais le divin fils de Pleus, Akhilleus aux pieds rapides, assis
auprs de ses nefs lgres, couvait son ressentiment; et il ne se
montrait plus ni dans l'agora qui illustre les hommes, ni dans le
combat. Et il restait l, se dvorant le coeur et regrettant le
cri de guerre et la mle.

Quand s, reparut pour la douzime fois, les dieux qui vivent
toujours revinrent ensemble dans l'Olympos, et Zeus marchait en
tte. Et Thtis n'oublia point les prires de son fils; et,
mergeant de l'cume de la mer, elle monta, matinale,  travers le
vaste Ouranos, jusqu' l'Olympos, o elle trouva celui qui voit
tout, le Kronide, assis loin des autres dieux, sur le plus haut
fate de l'Olympos aux cimes nombreuses. Elle s'assit devant lui,
embrassa ses genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la
main droite, et le suppliant, elle dit au roi Zeus Kronin:

-- Pre Zeus! si jamais, entre les immortels, je t'ai servi, soit
par mes paroles, soit par mes actions, exauce ma prire. Honore
mon fils qui, de tous les vivants, est le plus proche de la mort.
Voici que le roi des hommes, Agamemnn, la outrag, et qu'il
possde sa rcompense qu'il lui a enleve. Mais toi, du moins,
honore-le, Olympien, trs sage Zeus, et donne le dessus aux
Troyens jusqu' ce que les Akhaiens aient honor mon fils et lui
aient rendu hommage.

Elle parla ainsi, et Zeus, qui amasse les nues, ne rpondit pas
et resta longtemps muet. Et Thtis, ayant saisi ses genoux qu'elle
tenait embrasss, dit une seconde fois:

-- Consens et promets avec sincrit, ou refuse-moi, car tu ne
peux craindre rien. Que je sache si je suis la plus mprise des
desses!

Et Zeus qui amasse les nues, avec un profond soupir, lui dit:

-- Certes, ceci va causer de grands malheurs, quand tu m'auras mis
en lutte avec Hr, et quand elle m'aura irrit par des paroles
outrageantes. Elle ne cesse, en effet, parmi les dieux immortels,
de me reprocher de soutenir les Troiens dans le combat.
Maintenant, retire-toi en hte, de peur que Hr t'aperoive. Je
songerai  faire ce que tu demandes, et je t'en donne pour gage le
signe de ma tte, afin que tu sois convaincue. Et c'est le plus
grand de mes signes pour les immortels. Et je ne puis ni rvoquer,
ni renier, ni ngliger ce que j'ai promis par un signe de ma tte.

Et le Kronin, ayant parl, frona ses sourcils bleus. Et la
chevelure ambroisienne s'agita sur la tte immortelle du roi, et
le vaste Olympos en fut branl.

Tous deux s'tant ainsi parl, se sparrent. Et Thtis sauta dans
la mer profonde du haut de l'Olympos blouissant, et Zeus rentra
dans sa demeure. Et tous les dieux se levrent de leurs siges 
l'aspect de leur pre, et nul n'osa l'attendre, et tous
s'empressrent au-devant de lui, et il s'assit sur son thrne.
Mais Hr n'avait pas t trompe, l'ayant vu se concerter avec la
fille du vieillard de la mer, Thtis aux pieds d'argent. Et elle
adressa d'amers reproches  Zeus Kronin:

-- Qui d'entre les dieux,  plein de ruses, s'est encore concert
avec toi? Il te plat sans cesse de prendre, loin de moi, de
secrtes rsolutions, et jamais tu ne me dis ce que tu mdites.

Et le pre des dieux et des hommes lui rpondit:

-- Hr, n'espre point connatre toutes mes penses. Elles te
seraient terribles, bien que tu sois mon pouse. Celle qu'il
convient que tu saches, aucun des dieux et des hommes ne la
connatra avant toi; mais pour celle que je mdite loin des dieux,
ne la recherche ni ne l'examine.

Et la vnrable Hr aux yeux de boeuf lui rpondit:

-- Terrible Kronide, quelle parole as-tu dite? Certes, je ne t'ai
jamais interrog et n'ai point recherch tes penses, et tu
mdites ce qu'il te plat dans ton esprit. Mais je tremble que la
fille du vieillard de la mer, Thtis aux pieds d'argent, ne t'ait
sduit; car, ds le matin, elle s'est assise auprs de toi et elle
a saisi tes genoux. Tu lui as promis, je pense, que tu honorerais
Akhilleus et que tu ferais tomber un grand nombre d'hommes auprs
des nefs des Akhaiens.

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit, et il dit:

-- Insense! tu me souponnes sans cesse et je ne puis me cacher
de toi. Mais, dans ton impuissance, tu ne feras que t'loigner de
mon coeur, et ta peine en sera plus terrible. Si tes soupons sont
vrais, sache qu'il me plat d'agir ainsi. Donc, tais-toi et obis
 mes paroles. Prends garde que tous les dieux Olympiens ne
puissent te dfendre, si j'tends sur toi mes mains sacres.

Il parla ainsi, et la vnrable Hra aux yeux de boeuf fut saisie
de crainte, et elle demeura muette, domptant son coeur altier. Et,
dans la demeure de Zeus, les dieux ouraniens gmirent.

Et l'illustre ouvrier Hphaistos commena de parler, pour consoler
sa mre bien-aime, Hr aux bras blancs:

-- Certes, nos maux seront funestes et intolrables, si vous vous
querellez ainsi pour des mortels, et si vous mettez le tumulte
parmi les dieux. Nos festins brillants perdront leur joie, si le
mal l'emporte. Je conseille  ma mre, bien qu'elle soit dj
persuade de ceci, de calmer Zeus, mon pre bien-aim, afin qu'il
ne s'irrite point de nouveau et qu'il ne trouble plus nos festins.
Certes, si l'Olympien qui darde les clairs le veut, il peut nous
prcipiter de nos trnes, car il est le plus puissant. Tente donc
de le flchir par de douces paroles, et aussitt l'Olympien nous
sera bienveillant.

Il parla ainsi, et, s'tant lanc, il remit une coupe profonde
aux mains de sa mre bien-aime et lui dit:

-- Sois patiente, ma mre, et, bien qu'afflige, supporte ta
disgrce, de peur que je te voie maltraite, toi qui m'es chre,
et que, malgr ma douleur, je ne puisse te secourir, car
l'Olympien est un terrible adversaire. Dj, une fois, comme je
voulais te dfendre, il me saisit par un pied et me rejeta du haut
des demeures divines. Tout un jour je roulai, et, avec Hlios, qui
se couchait, je tombai dans Lmnos, presque sans vie. L les
hommes Sintiens me reurent dans ma chute.

Il parla ainsi, et la divine Hr aux bras blancs sourit, et elle
reut la coupe de son fils. Et il versait, par la droite,  tous
les autres dieux, puisant le doux nektar dans le kratre. Et un
rire inextinguible s'leva parmi les dieux heureux, quand ils
virent Hphaistos s'agiter dans la demeure.

Et ils se livraient ainsi au festin, tout le jour, jusqu'au
coucher de Hlios. Et nul d'entre eux ne fut priv d'une gale
part du repas, ni des sons de la lyre magnifique que tenait
Apolln, tandis que les Muses chantaient tour  tour d'une belle
voix. Mais aprs que la brillante lumire Hlienne se fut couche,
eux aussi se retirrent, chacun dans la demeure que l'illustre
Hphaistos boiteux des deux pieds avait construite habilement. Et
l'Olympien Zeus, qui darde les clairs, se rendit vers sa couche,
l o il reposait quand le doux sommeil le saisissait. Et il s'y
endormit, et, auprs de lui, Hr au trne d'or.


Chant 2

Les dieux et les cavaliers arms de casques dormaient tous dans la
nuit; mais le profond sommeil ne saisissait point Zeus, et il
cherchait dans son esprit comment il honorerait Akhilleus et
tuerait une foule d'hommes auprs des nefs des Akhaiens. Et ce
dessein lui parut le meilleur, dans son esprit, d'envoyer un songe
menteur  l'Atride Agamemnn. Et, l'ayant appel, il lui dit ces
paroles ailes:

-- Va, songe menteur, vers les nefs rapides des Akhaiens. Entre
dans la tente de l'Atride Agamemnn et porte-lui trs fidlement
mon ordre. Qu'il arme la foule des Akhaiens chevelus, car voici
qu'il va s'emparer de la ville aux larges rues des Troiens. Les
immortels qui habitent les demeures Olympiennes ne sont plus
diviss, car Hr les a tous flchis par ses supplications, et les
calamits sont suspendues sur les Troiens.

Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, le songe partit. Et il
parvint aussitt aux nefs rapides des Akhaiens, et il s'approcha
de l'Atride Agamemnn qui dormait sous sa tente et qu'un sommeil
ambroisien enveloppait. Et il se tint auprs de la tte du roi. Et
il tait semblable au Nlin Nestr, qui, de tous les vieillards,
tait le plus honor d'Agamemnn. Et, sous cette forme, le songe
divin parla ainsi:

-- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux? Il ne faut
pas qu'un homme sage  qui les peuples ont t confis, et qui a
tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant,
coute-moi sans tarder, car je te suis envoy par Zeus qui, de
loin, s'inquite de toi et te prend en piti. Il t'ordonne d'armer
la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer de
la ville aux larges rues des Troiens. Les immortels qui habitent
les demeures Olympiennes ne sont plus diviss, car Hr les a tous
flchis par ses supplications, et les calamits sont suspendues
sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton esprit et n'oublie
rien quand le doux sommeil t'aura quitt.

Ayant ainsi parl, il disparut et le laissa rouler dans son esprit
ces paroles qui ne devaient point s'accomplir. Et l'insens crut
qu'il allait s'emparer, ce jour-l, de la ville de Priamos, ne
sachant point ce que Zeus mditait. Et le Kronide se prparait 
rpandre encore, en de terribles batailles, les douleurs et les
gmissements sur les Troiens et sur les Danaens.

Et l'Atride s'veilla, et la voix divine rsonnait autour de lui.
Il se leva et revtit sa tunique moelleuse, belle et neuve. Et il
se couvrit d'un large manteau et noua  ses pieds robustes de
belles sandales, et il suspendit  ses paules l'pe aux clous
d'argent. Enfin, il prit le sceptre immortel de ses pres et
marcha ainsi vers les nefs des Akhaiens revtus d'airain.

Et la divine s gravit le haut Olympos, annonant la lumire 
Zeus et aux immortels. Et l'Atride ordonna aux hrauts  la voix
sonore de convoquer  l'agora les Akhaiens chevelus. Et ils les
convoqurent, et tous accoururent en foule; et l'Atride runit un
conseil de chefs magnanimes, auprs de la nef de Nestr, roi de
Pylos. Et, les ayant runis, il consulta leur sagesse:

-- Amis, entendez-moi. Un songe divin m'a t envoy dans mon
sommeil, au milieu de la nuit ambroisienne. Et il tait semblable
au divin Nestr par le visage et la stature, et il s'est arrt
au-dessus de ma tte, et il m'a parl ainsi:

-- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux? Il ne faut
point qu'un homme sage  qui les peuples ont t confis, et qui a
tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant,
coute-moi sans tarder, car je te suis envoy par Zeus qui, de
loin, s'inquite de toi et te prend en piti. Il t'ordonne d'armer
la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer de
la ville aux larges rues des Troiens. Les immortels qui habitent
les demeures Olympiennes ne sont plus diviss, car Hr les a tous
flchis par ses supplications, et les calamits sont suspendues
sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton esprit.

En parlant ainsi il s'envola, et le doux sommeil me quitta.
Maintenant, songeons  armer les fils des Akhaiens. D'abord, je
les tenterai par mes paroles, comme il est permis, et je les
pousserai  fuir sur leurs nefs charges de rameurs. Vous, par vos
paroles, forcez-les de rester.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Et Nestr se leva, et il tait roi
de la sablonneuse Pylos, et, les haranguant avec sagesse, il leur
dit:

--  amis! rois et princes des Argiens, si quelqu'autre des
Akhaiens nous et dit ce songe, nous aurions pu croire qu'il
mentait, et nous l'aurions repouss; mais celui qui l'a entendu se
glorifie d'tre le plus puissant dans l'arme. Songeons donc 
armer les fils des Akhaiens.

Ayant ainsi parl, il sortit le premier de l'agora. Et les autres
rois porte sceptres se levrent et obirent au prince des peuples.
Et les peuples accouraient. Ainsi des essaims d'abeilles
innombrables sortent toujours et sans cesse d'une roche creuse et
volent par lgions sur les fleurs du printemps, et les unes
tourbillonnent d'un ct, et les autres de l'autre. Ainsi la
multitude des peuples, hors des nefs et des tentes, s'avanait
vers l'agora, sur le rivage immense. Et, au milieu d'eux, Ossa,
messagre de Zeus, excitait et htait leur course, et ils se
runissaient.

Et l'agora tait pleine de tumulte, et la terre gmissait sous le
poids des peuples. Et, comme les clameurs redoublaient, les
hrauts  la voix sonore les contraignaient de se taire et
d'couter les rois divins. Et la foule s'assit et resta
silencieuse; et le divin Agamemnn se leva, tenant son sceptre.
Hphaistos, l'ayant fait, l'avait donn au roi Zeus Kronin. Zeus
le donna au messager, tueur d'Argos; et le roi Hermias le donna 
Plops, dompteur de chevaux, et Plops le donna au prince des
peuples Atreus. Atreus, en mourant, le laissa  Thyests riche en
troupeaux, et Thyests le laissa  Agamemnn, afin que ce dernier
le portt et commandt sur un grand nombre d'les et sur tout
Argos. Appuy sur ce sceptre, il parla ainsi aux Argiens:

--  amis! hros Danaens, serviteurs d'Ars, Zeus Kronide
m'accable de maux terribles. L'impitoyable! Autrefois il me promit
que je reviendrais aprs avoir conquis Ilios aux fortes murailles;
mais il me trompait, et voici qu'il me faut rentrer sans gloire
dans Argos, ayant perdu un grand nombre d'hommes. Et cela plat au
tout puissant Zeus qui a renvers et qui renversera tant de hautes
citadelles, car sa force est trs grande. Certes, ceci sera une
honte dans la postrit, que la race courageuse et innombrable des
Akhaiens ait combattu tant d'annes, et vainement, des hommes
moins nombreux, sans qu'on puisse prvoir la fin de la lutte. Car,
si, ayant scell par serment d'inviolables traits, nous, Akhaiens
et Troiens, nous faisions un dnombrement des deux races; et que,
les habitants de Troi s'tant runis, nous nous rangions par
dcades, comptant un seul Troien pour prsenter la coupe  chacune
d'elles, certes, beaucoup de dcades manqueraient d'chansons,
tant les fils des Argiens sont plus nombreux que les Troiens qui
habitent cette ville. Mais voici que de nombreux allis, habiles 
lancer la pique, s'opposent victorieusement  mon dsir de
renverser la citadelle populeuse de Troi. Neuf annes du grand
Zeus se sont coules dj, et le bois de nos nefs se corrompt, et
les cordages tombent en poussire; et nos femmes et nos petits
enfants restent en nous attendant dans nos demeures, et la tche
est inacheve pour laquelle nous sommes venus. Allons! fuyons tous
sur nos nefs vers la chre terre natale. Nous ne prendrons jamais
la grande Troi!

Il parla ainsi, et ses paroles agitrent l'esprit de la multitude
qui n'avait point assist au conseil. Et l'agora fut agite comme
les vastes flots de la mer Ikarienne que remuent l'Euros et le
Notos chapps des nues du pre Zeus, ou comme un champ d'pis
que bouleverse Zphyros qui tombe imptueusement sur la grande
moisson. Telle l'agora tait agite. Et ils se ruaient tous vers
les nefs, avec des clameurs, et soulevant de leurs pieds un nuage
immobile de poussire. Et ils s'exhortaient  saisir les nefs et 
les traner  la mer divine. Les cris montaient dans l'Ouranos,
htant le dpart; et ils dgageaient les canaux et retiraient dj
les rouleaux des nefs. Alors, les Argiens se seraient retirs,
contre la destine, si Hr n'avait parl ainsi  Athn:

-- Ah fille indompte de Zeus temptueux, les Argiens fuiront-ils
vers leurs demeures et la chre terre natale, sur le vaste dos de
la mer, laissant  Priamos et aux Troiens leur gloire et
l'Argienne Hln pour laquelle tant d'Akhaiens sont morts devant
Troi, loin de la chre patrie? Va trouver le peuple des Akhaiens
arms d'airain. Retiens chaque guerrier par de douces paroles, et
ne permets pas qu'on trane les nefs  la mer.

Elle parla ainsi, et la divine Athn aux yeux clairs obit. Et
elle sauta du fate de l'Olympos, et, parvenue aussitt aux nefs
rapides des Akhaiens, elle trouva Odysseus, semblable  Zeus par
l'intelligence, qui restait immobile. Et il ne saisissait point sa
nef noire bien construite, car la douleur emplissait son coeur et
son me. Et, s'arrtant auprs de lui, Athn aux yeux clairs
parla ainsi:

-- Divin Laertiade, sage Odysseus, fuirez-vous donc tous dans vos
nefs charges de rameurs, laissant  Priamos et aux Troiens leur
gloire et l'Argienne Hln pour laquelle tant d'Akhaiens sont
morts devant Troi, loin de la chre patrie? Va! hte-toi d'aller
vers le peuple des Akhaiens. Retiens chaque guerrier par de douces
paroles, et ne permets pas qu'on trane les nefs  la mer.

Elle parla ainsi, et il reconnut la voix de la desse, et il
courut, jetant son manteau que releva le hraut Eurybats
d'Ithak, qui le suivait. Et, rencontrant l'Atride Agamemnn, il
reut de lui le sceptre immortel de ses pres, et, avec ce
sceptre, il marcha vers les nefs des Akhaiens revtus d'airain. Et
quand il se trouvait en face d'un roi ou d'un homme illustre, il
l'arrtait par de douces paroles:

-- Malheureux! Il ne te convient pas de trembler comme un lche.
Reste et arrte les autres. Tu ne sais pas la vraie pense de
l'Atride. Maintenant il tente les fils des Akhaiens, et bientt
il les punira. Nous n'avons point tous entendu ce qu'il a dit dans
le conseil. Craignons que, dans sa colre, il outrage les fils des
Akhaiens, car la colre d'un roi nourrisson de Zeus est
redoutable, et le trs sage Zeus l'aime, et sa gloire vient de
Zeus.

Mais quand il rencontrait quelque guerrier obscur et plein de
clameurs, il le frappait du sceptre et le rprimait par de rudes
paroles:

-- Arrte, misrable! coute ceux qui te sont suprieurs, lche et
sans force, toi qui n'as aucun rang ni dans le combat ni dans le
conseil. Certes, tous les Akhaiens ne seront point rois ici. La
multitude des matres ne vaut rien. Il ne faut qu'un chef, un seul
roi,  qui le fils de Kronos empli de ruses a remis le sceptre et
les lois, afin qu'il rgne sur tous.

Ainsi Odysseus refrnait puissamment l'arme. Et ils se
prcipitaient de nouveau, tumultueux, vers l'agora, loin des nefs
et des tentes, comme lorsque les flots aux bruits sans nombre se
brisent en grondant sur le vaste rivage, et que la haute mer en
retentit. Et tous taient assis  leurs rangs. Et, seul, Thersits
poursuivait ses clameurs. Il abondait en paroles insolentes et
outrageantes, mme contre les rois, et parlait sans mesure, afin
d'exciter le rire des Argiens. Et c'tait l'homme le plus difforme
qui ft venu devant Ilios. Il tait louche et boiteux, et ses
paules recourbes se rejoignaient sur sa poitrine, et quelques
cheveux pars poussaient sur sa tte pointue. Et il hassait
surtout Akhilleus et Odysseus, et il les outrageait. Et il
poussait des cris injurieux contre le divin Agamemnn. Les
Akhaiens le mprisaient et le hassaient, mais, d'une voix haute,
il outrageait ainsi Agamemnn:

-- Atride, que te faut-il encore, et que veux-tu? Tes tentes sont
pleines d'airain et de nombreuses femmes fort belles que nous te
donnons d'abord, nous, Akhaiens, quand nous prenons une ville. As-
tu besoin de l'or qu'un Troien dompteur de chevaux t'apportera
pour l'affranchissement de son fils que j'aurai amen enchan, ou
qu'un autre Akhaien aura dompt? Te faut-il une jeune femme que tu
possdes et que tu ne quittes plus? Il ne convient point qu'un
chef accable de maux les Akhaiens.  lches! opprobres vivants!
Akhaiennes et non Akhaiens! Retournons dans nos demeures avec les
nefs; laissons-le, seul devant Troi, amasser des dpouilles, et
qu'il sache si nous lui tions ncessaires ou non. N'a-t-il point
outrag Akhilleus, meilleur guerrier que lui, et enlev sa
rcompense? Certes, Akhilleus n'a point de colre dans l'me, car
c'et t, Atride, ta dernire insolence!

Il parla ainsi, outrageant Agamemnn, prince des peuples. Et le
divin Odysseus, s'arrtant devant lui, le regarda d'un oeil sombre
et lui dit rudement:

-- Thersits, infatigable harangueur, silence! Et cesse de t'en
prendre aux rois. Je ne pense point qu'il soit un homme plus vil
que toi parmi ceux qui sont venus devant Troi avec les Atrides,
et tu ne devrais point haranguer avec le nom des rois  la bouche,
ni les outrager, ni exciter au retour. Nous ne savons point quelle
sera notre destine, et s'il est bon ou mauvais que nous partions.
Et voici que tu te plais  outrager l'Atride Agamemnn, prince
des peuples, parce que les hros Danaens l'ont combl de dons! Et
c'est pour cela que tu harangues? Mais je te le dis, et ma parole
s'accomplira: si je te rencontre encore plein de rage comme
maintenant, que ma tte saute de mes paules, que je ne sois plus
nomm le pre de Tlmakhos, si je ne te saisis, et, t'ayant
arrach ton vtement, ton manteau et ce qui couvre ta nudit, je
ne te renvoie, sanglotant, de l'agora aux nefs rapides, en te
frappant de coups terribles

Il parla ainsi, et il le frappa du sceptre sur le dos et les
paules. Et Thersits se courba, et les larmes lui tombrent des
yeux. Une tumeur saignante lui gonfla le dos sous le coup du
sceptre d'or, et il s'assit, tremblant et gmissant, hideux 
voir, et il essuya ses yeux. Et les Akhaiens, bien que soucieux,
rirent aux clats; et, se regardant les uns les autres, ils se
disaient:

-- Certes, Odysseus a dj fait mille choses excellentes, par ses
sages conseils et par sa science guerrire; mais ce qu'il a fait
de mieux, entre tous les Argiens, a t de rduire au silence ce
harangueur injurieux. De longtemps, il se gardera d'outrager les
rois par ses paroles injurieuses.

La multitude parlait ainsi. Et le preneur de villes, Odysseus, se
leva, tenant son sceptre. Auprs de lui, Athn aux yeux clairs,
semblable  un hraut, ordonna  la foule de se taire, afin que
tous les fils des Akhaiens, les plus proches et les plus loigns,
pussent entendre et comprendre. Et l'excellent agorte parla
ainsi:

-- Roi Atride, voici que les Akhaiens veulent te couvrir
d'opprobre en face des hommes vivants, et ils ne tiennent point la
promesse qu'ils te firent, en venant d'Argos fconde en chevaux,
de ne retourner qu'aprs avoir renvers la forte muraille d'Ilios.
Et voici qu'ils pleurent, pleins du dsir de leurs demeures, comme
des enfants et des veuves. Certes, c'est une amre douleur de fuir
aprs tant de maux soufferts. Je sais, il est vrai, qu'un
voyageur, loign de sa femme depuis un seul mois, s'irrite auprs
de sa nef charge de rameurs, que retiennent les vents d'hiver et
la mer souleve. Or, voici neuf annes bientt que nous sommes
ici. Je n'en veux donc point aux Akhaiens de s'irriter auprs de
leurs nefs peronnes; mais il est honteux d'tre rests si
longtemps et de s'en retourner les mains vides. Souffrez donc,
amis, et demeurez ici quelque temps encore, afin que nous sachions
si Kalkhas a dit vrai ou faux. Et nous le savons, et vous en tes
tous tmoins, vous que les kres de la mort n'ont point emports.
tait-ce donc hier? Les nefs des Akhaiens taient runies devant
Aulis, portant les calamits  Priamos et aux Troiens. Et nous
tions autour de la source, auprs des autels sacrs, offrant aux
immortels de compltes hcatombes, sous un beau platane; et,  son
ombre, coulait une eau vive, quand nous vmes un grand prodige. Un
dragon terrible, au dos ensanglant, envoy de l'Olympien lui-
mme, sortit de dessous l'autel et rampa vers le platane. L
taient huit petits passereaux, tout jeunes, sur la branche la
plus haute et blottis sous les feuilles; et la mre qui les avait
enfants tait la neuvime. Et le dragon les dvorait cruellement,
et ils criaient, et la mre, dsole, volait tout autour de ses
petits. Et, comme elle emplissait l'air de cris, il la saisit par
une aile; et quand il eut mang la mre et les petits, le dieu qui
l'avait envoy en fit un signe mmorable; car le fils de Kronos
empli de ruses le changea en pierre. Et nous admirions ceci, et
les choses terribles qui taient dans les hcatombes des dieux. Et
voici que Kalkhas nous rvla aussitt les volonts divines:

-- Pourquoi tes-vous muets, Akhaiens chevelus? Ceci est un grand
signe du trs sage Zeus; et ces choses s'accompliront fort tard,
mais la gloire n'en prira jamais. De mme que ce dragon a mang
les petits passereaux, et ils taient huit, et la mre qui les
avait enfants, et elle tait la neuvime, de mme nous
combattrons pendant neuf annes, et, dans la dixime, nous
prendrons Troi aux larges rues.

-- C'est ainsi qu'il parla, et ses paroles se sont accomplies.
Restez donc tous, Akhaiens aux belles knmides, jusqu' ce que
nous prenions la grande citadelle de Priamos.

Il parla ainsi, et les Argiens, par des cris clatants,
applaudissaient la harangue du divin Odysseus. Et,  ces cris, les
nefs creuses rendirent des sons terribles. Et le cavalier
Grennien Nestr leur dit:

-- Ah! certes, ceci est une agora d'enfants trangers aux fatigues
de la guerre! O iront nos paroles et nos serments? Les conseils
et la sagesse des hommes, et les libations de vin pur, et les
mains serres en gage de notre foi commune, tout sera-t-il jet au
feu? Nous ne combattons qu'en paroles vaines, et nous n'avons rien
trouv de bon aprs tant d'annes. Atride, sois donc inbranlable
et commande les Argiens dans les rudes batailles. Laisse prir un
ou deux lches qui conspirent contre les Akhaiens et voudraient
regagner Argos avant de savoir si Zeus temptueux a menti. Mais
ils n'y russiront pas. Moi, je dis que le terrible Kronin
engagea sa promesse le jour o les Argiens montaient dans les nefs
rapides pour porter aux Troiens les Kres de la mort, car il tonna
 notre droite, par un signe heureux. Donc, que nul ne se hte de
s'en retourner avant d'avoir entran la femme de quelque Troien
et veng le rapt de Hln et tous les maux qu'il a causs. Et si
quelqu'un veut fuir malgr tout, qu'il saisisse sa nef noire et
bien construite, afin de trouver une prompte mort. Mais,  roi,
dlibre avec une pense droite et coute mes conseils. Ce que je
dirai ne doit pas tre nglig. Spare les hommes par races et par
tribus, et que celles-ci se viennent en aide les unes les autres.
Si tu fais ainsi, et que les Akhaiens t'obissent, tu connatras
la lchet ou le courage des chefs et des hommes, car chacun
combattra selon ses forces. Et si tu ne renverses point cette
ville, tu sauras si c'est par la volont divine ou par la faute
des hommes.

Et le roi Agamemnn, lui rpondant, parla ainsi

-- Certes, vieillard, tu surpasses dans l'agora tous les fils des
Akhaiens.  pre Zeus! Athn! Apolln! Si j'avais dix conseillers
tels que toi parmi les Akhaiens, la ville du roi Priamos tomberait
bientt, emporte et saccage par nos mains! Mais le Kronide Zeus
temptueux m'a accabl de maux en me jetant au milieu de querelles
fatales. Akhilleus et moi nous nous sommes diviss  cause d'une
jeune vierge, et je me suis irrit le premier. Si jamais nous nous
runissons, la ruine des Troiens ne sera point retarde, mme d'un
jour. Maintenant, allez prendre votre repas, afin que nous
combattions. Et que, d'abord, chacun aiguise sa lance, consolide
son bouclier, donne  manger  ses chevaux, s'occupe attentivement
de son char et de toutes les choses de la guerre, afin que nous
fassions tout le jour l'oeuvre du terrible Ars. Et nous n'aurons
nul relche, jusqu' ce que la nuit spare les hommes furieux. La
courroie du bouclier prservateur sera trempe de la sueur de
chaque poitrine, et la main guerrire se fatiguera autour de la
lance, et le cheval fumera, inond de sueur, en tranant le char
solide. Et, je le dis, celui que je verrai loin du combat, auprs
des nefs peronnes, celui-l n'vitera point les chiens et les
oiseaux carnassiers.

Il parla ainsi, et les Argiens jetrent de grands cris, avec le
bruit que fait la mer quand le Notos la pousse contre une cte
leve, sur un roc avanc que les flots ne cessent jamais
d'assiger, de quelque ct que soufflent les vents. Et ils
coururent, se dispersant au milieu des nefs; et la fume sortit
des tentes, et ils prirent leur repas. Et chacun d'eux sacrifiait
 l'un des dieux qui vivent toujours, afin d'viter les blessures
d'Ars et la mort. Et le roi des hommes, Agamemnn, sacrifia un
taureau gras, de cinq ans, au trs puissant Kronin, et il
convoqua les plus illustres des Panakhaiens, Nestr, le roi
Idomneus, les deux Aias et le fils de Tydeus. Odysseus, gal 
Zeus par l'intelligence, fut le sixime. Mnlaos, brave au
combat, vint de lui-mme, sachant les desseins de son frre.
Entourant le taureau, ils prirent les orges sales, et, au milieu
d'eux, le roi des hommes, Agamemnn, dit en priant:

-- Zeus! Trs glorieux, trs grand, qui amasses les noires nues
et qui habites l'aithr! puisse Hlios ne point se coucher et la
nuit ne point venir avant que j'aie renvers la demeure enflamme
de Priamos, aprs avoir brl ses portes et bris, de l'pe, la
cuirasse de Hektr sur sa poitrine, vu la foule de ses compagnons,
couchs autour de lui dans la poussire, mordre de leurs dents la
terre!

Il parla ainsi, et le Kronin accepta le sacrifice, mais il ne
l'exaua pas, lui rservant de plus longues fatigues. Et, aprs
qu'ils eurent pri et jet les orges sales, ils renversrent la
tte du taureau; et, l'ayant gorg et dpouill, ils couprent
les cuisses qu'ils couvrirent deux fois de graisse; et, posant
par-dessus des morceaux sanglants, ils les rtissaient avec des
rameaux sans feuilles, et ils tenaient les entrailles sur le feu.
Et quand les cuisses furent rties et qu'ils eurent got aux
entrailles, ils couprent le reste par morceaux qu'ils
embrochrent et firent rtir avec soin, et ils retirrent le tout.
Et, aprs ce travail, ils prparrent le repas, et aucun ne put se
plaindre d'une part ingale. Puis, ayant assouvi la faim et la
soif, le cavalier Grennien Nestr parla ainsi:

-- Trs glorieux roi des hommes, Atride Agamemnn, ne tardons pas
plus longtemps  faire ce que Zeus nous permet d'accomplir.
Allons! que les hrauts, par leurs clameurs, rassemblent auprs
des nefs l'arme des Akhaiens revtus d'airain; et nous, nous
mlant  la foule guerrire des Akhaiens, excitons  l'instant
l'imptueux Ars.

Il parla ainsi, et le roi des hommes, Agamnemnn, obit, et il
ordonna aux hrauts  la voix clatante d'appeler au combat les
Akhaiens chevelus. Et, autour de l'Atrin, les rois divins
couraient  et l, rangeant l'arme. Et, au milieu d'eux, Athn
aux yeux clairs portait l'Aigide glorieuse, imprissable et
immortelle. Et cent franges d'or bien tissues, chacune du prix de
cent boeufs, y taient suspendues. Avec cette aigide, elle allait
ardemment  travers l'arme des Akhaiens, poussant chacun en
avant, lui mettant la force et le courage au coeur, afin qu'il
guerroyt et combattt sans relche. Et aussitt il leur semblait
plus doux de combattre que de retourner sur leurs nefs creuses
vers la chre terre natale. Comme un feu ardent qui brle une
grande fort au fate d'une montagne, et dont la lumire
resplendit au loin, de mme s'allumait dans l'Ouranos l'airain
tincelant des hommes qui marchaient.

Comme les multitudes ailes des oies, des grues ou des cygnes au
long cou, dans les prairies d'Asios, sur les bords du Kaystrios,
volent  et l, agitant leurs ailes joyeuses, et se devanant les
uns les autres avec des cris dont la prairie rsonne, de mme les
innombrables tribus Akhaiennes roulaient en torrents dans la
plaine du Skamandros, loin des nefs et des tentes; et, sous leurs
pieds et ceux des chevaux, la terre mugissait terriblement. Et ils
s'arrtrent dans la plaine fleurie du Skamandros, par milliers,
tels que les feuilles et les fleurs du printemps. Aussi nombreux
que les tourbillons infinis de mouches qui bourdonnent autour de
l'table, dans la saison printanire, quand le lait abondant
blanchit les vases, les Akhaiens chevelus s'arrtaient dans la
plaine en face des Troiens, dsirant les dtruire. Comme les
bergers reconnaissent aisment leurs immenses troupeaux de chvres
confondus dans les pturages, ainsi les chefs rangeaient leurs
hommes. Et le grand roi Agamemnn tait au milieu d'eux, semblable
par les yeux et la tte  Zeus qui se rjouit de la foudre, par la
stature  Ars, et par l'ampleur de la poitrine  Poseidan. Comme
un taureau l'emporte sur le reste du troupeau et s'lve au-dessus
des gnisses qui l'environnent, de mme Zeus, en ce jour, faisait
resplendir l'Atride entre d'innombrables hros.

Et maintenant, Muses, qui habitez les demeures Olympiennes, vous
qui tes desses, et prsentes  tout, et qui savez toutes choses,
tandis que nous ne savons rien et n'entendons seulement qu'un
bruit de gloire, dites les rois et les princes des Danaens. Car je
ne pourrais nommer ni dcrire la multitude, mme ayant dix
langues, dix bouches, une voix infatigable et une poitrine
d'airain, si les Muses Olympiades, filles de Zeus temptueux, ne
me rappellent ceux qui vinrent sous Ilios. Je dirai donc les chefs
et toutes les nefs.

Pnls et Litos, et Arksilaos, et Prothonr, et Klonios
commandaient aux Boitiens. Et c'taient ceux qui habitaient Hyri
et la pierreuse Aulis, et Skhoinos, et Sklos, et les nombreuses
collines d'tn, et Thespia, et Graia, et la grande Mikalsos;
et ceux qui habitaient autour de Harma et d'Eilsios et d'rythra;
et ceux qui habitaient ln et Hil, et Ptn, Okali et Mdn
bien btie, Kpa et Eutrsis et Thisb abondante en colombes; et
ceux qui habitaient Kornia et Haliartos aux grandes prairies; et
ceux qui habitaient Plataia; et ceux qui vivaient dans Glissa; et
ceux qui habitaient la cit bien btie de Hypothba, et la sainte
Onkhestos, bois sacr de Poseidan; et ceux qui habitaient Arn
qui abonde en raisin, et Midia, et la sainte Nissa, et la ville
frontire Anthdn. Et ils taient venus sur cinquante nefs, et
chacune portait cent vingt jeunes Boitiens.

Et ceux qui habitaient Aspldn et Orkhomnos de Mynias taient
commands par Askalaphos et Ialmnos, fils d'Ars. Et Astyokh
Azide les avait enfants dans la demeure d'Aktr; le puissant
Ars ayant surpris la vierge innocente dans les chambres hautes.
Et ils taient venus sur trente nefs creuses.

Et Skhdios et pistrophos, fils du magnanime Iphitos Naubolide,
commandaient aux Phkens. Et c'taient ceux qui habitaient
Kiparissos et la pierreuse Pythn et la sainte Krissa, et Daulis
et Panop; et ceux qui habitaient autour d'Anmria et de
Hyampolis; et ceux qui habitaient auprs du divin fleuve Kphisos
et qui possdaient Lilaia,  la source du Kphisos. Et ils taient
venus sur quarante nefs noires, et leurs chefs les rangrent  la
gauche des Boitiens.

Et l'agile Aias Oilide commandait aux Lokriens. Il tait beaucoup
moins grand qu'Aias Tlamnien, et sa cuirasse tait de lin; mais,
par la lance, il excellait entre les Panhellnes et les Akhaiens.
Et il commandait  ceux qui habitaient Kynos et Kalliaros, et
Bssa et Scarph, et l'heureuse Augia, et Tarph, et Thronios,
auprs du Boagrios. Et tous ces Lokriens, qui habitaient au-del
de la sainte Euboi, taient venus sur quarante nefs noires.

Et les Abantes, pleins de courage, qui habitaient l'Euboia et
Khalkis, et Eirtria, et Histiaia qui abonde en raisin, et la
maritime Krinthos, et la haute citadelle de Dis; et ceux qui
habitaient Karistos et Styra taient commands par lphnr
Khalkodontiade, de la race d'Ars; et il tait le prince des
magnanimes Abantes. Et les Abantes agiles, aux cheveux flottant
sur le dos, braves guerriers, dsiraient percer de prs les
cuirasses ennemies de leurs piques de frne. Et ils taient venus
sur quarante nefs noires.

Et ceux qui habitaient Athnes, ville forte et bien btie du
magnanime rkhtheus que nourrit Athn, fille de Zeus, aprs que
la terre fconde l'eut enfant, et qu'elle plaa dans le temple
abondant o les fils des Athnaiens offrent chaque anne, pour lui
plaire, des hcatombes de taureaux et d'agneaux; ceux-l taient
commands par Mnstheus, fils de Ptos. Jamais aucun homme
vivant, si ce n'tait Nestr, qui tait plus g, ne fut son gal
pour ranger en bataille les cavaliers et les porte boucliers. Et
ils taient venus sur cinquante nefs noires.

Et Aias avait amen douze nefs de Salamis, et il les avait places
auprs des Athnaiens.

Et ceux qui habitaient Argos et la forte Tiryntha, Hermion et
Asin aux golfes profonds, Troixn, Eina et pidauros qui abonde
en vignes; et ceux qui habitaient Aigina et Mass taient
commands par Diomds, hardi au combat, et par Sthnls, fils de
l'illustre Kapaneus, et par Euryalos, semblable aux dieux, fils du
roi Mkisteus Talinide. Mais Diomds, hardi au combat, les
commandait tous. Et ils taient venus sur quatre-vingts nefs
noires.

Et ceux qui habitaient la ville forte et bien btie de Mykn, et
la riche Korinthos et Kln; et ceux qui habitaient Ornia et
l'heureuse Araithyr, et Sikin o rgna, le premier, Adrstos;
et ceux qui habitaient Hiprsia et la haute Gonoessa et Pellna,
et qui vivaient autour d'Aigion et de la grande Hlik, et sur
toute la cte, taient commands par le roi Agamemnn Atride. Et
ils taient venus sur cent nefs, et ils taient les plus nombreux
et les plus braves des guerriers. Et l'Atride, revtu de l'airain
splendide, tait fier de commander  tous les hros, tant lui-
mme trs brave, et ayant amen le plus de guerriers.

Et ceux qui habitaient la grande Lakdaimn dans sa creuse valle,
et Pharis et Sparta, et Messa qui abonde en colombes, et Brysia
et l'heureuse Augia, Amykla et la maritime Hlos; et ceux qui
habitaient Laas et Oitylos, taient commands par Mnlaos hardi
au combat, et spars des guerriers de son frre. Et ils taient
venus sur soixante nefs. Et Mnlaos tait au milieu d'eux,
confiant dans son courage, et les excitant  combattre; car, plus
qu'eux, il dsirait venger le rapt de Hln et les maux qui en
venaient.

Et ceux qui habitaient Pylos et l'heureuse Arn, et Thryos
traverse par l'Alphos, et Aipy habilement construite, et
Kipariss et Amphignia, Ptlon, Hlos et Drion, o les Muses,
ayant rencontr le Thrakien Thamyris qui venait d'Oikhali, de
chez le roi Eurytos l'Oikhalien, le rendirent muet, parce qu'il
s'tait vant de vaincre en chantant les Muses elles-mmes, filles
de Zeus temptueux. Et celles-ci, irrites, lui trent la science
divine de chanter et de jouer de la kithare. Et ceux-l taient
commands par le cavalier Grennien Nestr. Et ils taient venus
sur quatre-vingt-dix nefs creuses.

Et ceux qui habitaient l'Arkadia, aux pieds de la haute montagne
de Killn o naissent les hommes braves, auprs du tombeau
d'Aipytios; et ceux qui habitaient Phnos et Orkhomnos riche en
troupeaux, et Rip, et Strati, et Enisp battue des vents; et
ceux qui habitaient Tg et l'heureuse Mantin, et Stimphlos et
Parrhasi, taient commands par le fils d'Ankaios, le roi
Agapnr. Et ils taient venus sur cinquante nefs, et dans chacune
il y avait un grand nombre d'Arkadiens belliqueux. Et le roi
Agamemnn leur avait donn des nefs bien construites pour
traverser la noire mer, car ils ne s'occupaient point des travaux
de la mer.

Et ceux qui habitaient Bouprasios et la divine lis, et la terre
qui renferme Hyrinin et la ville frontire de Myrsin, et la
roche Olnienne et Aleisios, taient venus sous quatre chefs, et
chaque chef conduisait dix nefs rapides o taient de nombreux
piensAmphimakhos et Thalpios commandaient les uns; et le premier
tait fils de Klatos, et le second d'Eurytos Aktorin. Et le
robuste Dirs Amarynkide commandait les autres, et le divin
Polyxeinos commandait aux derniers; et il tait fils d'Agasthneus
Augiade.

Et ceux qui habitaient Doulikin et les saintes les Ekhinades qui
sont  l'horizon de la mer, en face de l'lis, taient commands
par Mgs Phylide, semblable  Ars. Et il tait fils de Phyleus,
habile cavalier cher  Zeus, qui, s'tant irrit contre son pre,
s'tait rfugi  Doulikhin. Et ils taient venus sur quarante
nefs noires.

Et Odysseus commandait les magnanimes Kphallniens, et ceux qui
habitaient Ithak et le Nritos aux forts agites, et ceux qui
habitaient Krokylia et l'aride Aigilipa et Zakyntos et Samos, et
ceux qui habitaient l'peiros sur la rive oppose. Et Odysseus,
gal  Zeus par l'intelligence, les commandait. Et ils taient
venus sur douze nefs rouges.

Et Thoas Andraimonide commandait les Aitliens qui habitaient
Pleurn et Olnos, et Pyln, et la maritime Khalkis, et la
pierreuse Kalidn. Car les fils du magnanime Oineus taient morts,
et lui-mme tait mort, et le blond Mlagros tait mort, et Thoas
commandait maintenant les Aitliens. Et ils taient venus sur
quarante nefs noires.

Et Idomneus, habile  lancer la pique, commandait les Krtois et
ceux qui habitaient Knssos et la forte Gorcyna, et les villes
populeuses de Lyktos, de Miltos, de Lykastos, de Phaistos et de
Rhytin, et d'autres qui habitaient aussi la Krt aux cent
villes. Et Idomneus, habile  lancer la pique, les commandait
avec Mrions, pareil au tueur d'hommes Ars. Et ils taient venus
sur quatre-vingts nefs noires.

Et Tlpolmos Hraklide, trs fort et trs grand, avait conduit de
Rhodos, sur neuf nefs, les fiers Rhodiens qui habitaient les trois
parties de Rhodos: Lindos, Ilissos et la riche Kameiros. Et
Tlpolmos, habile  lancer la pique, les commandait. Et
Astyokhia avait donn ce fils au grand Hrakls, aprs que ce
dernier l'eut emmene d'phyr, des bords du Sellis, o il avait
renvers beaucoup de villes dfendues par des jeunes hommes. Et
Tlpolmos, lev dans la belle demeure, tua l'oncle de son pre,
Likymnios, race d'Ars. Et il construisit des nefs, rassembla une
grande multitude et s'enfuit sur la mer, car les fils et les
petits-fils du grand Hrakls le menaaient. Ayant err et subi
beaucoup de maux, il arriva dans Rhodos, o ils se partagrent en
trois tribus, et Zeus, qui commande aux dieux et aux hommes, les
aima et les combla de richesses.

Et Nireus avait amen de Sym trois nefs. Et il tait n d'Aglai
et du roi Kharopos, et c'tait le plus beau de tous les Danaens,
aprs l'irrprochable Plin, mais il n'tait point brave et
commandait peu de guerriers.

Et ceux qui habitaient Nisyros et Krapathos, et Kasos, et Ks,
ville d'Eurypylos, et les les Kalynades, taient commands par
Pheidippos et Antiphos, deux fils du roi Thessalos Hraklide. Et
ils taient venus sur trente nefs creuses.

Et je nommerai aussi ceux qui habitaient Argos Plasgique, et Alos
et Alop, et ceux qui habitaient Trakin et la Phthi, et la
Hellas aux belles femmes. Et ils se nommaient Myrmidones, ou
Hellnes, ou Akhaiens, et Akhilleus commandait leurs cinquante
nefs. Mais ils ne se souvenaient plus des clameurs de la guerre,
n'ayant plus de chef qui les ment. Car le divin Akhilleus aux
pieds rapides tait couch dans ses nefs, irrit au souvenir de la
vierge Breisis aux beaux cheveux qu'il avait emmene de
Lyrnssos, aprs avoir pris cette ville et renvers les murailles
de Thb avec de grandes fatigues. L, il avait tu les belliqueux
Mnytos et pistrophos, fils du roi vnos Slpiade. Et, dans sa
douleur, il restait couch mais il devait se relever bientt.

Et ceux qui habitaient Phylak et la fertile Pyrrhasos consacre 
Dmtr, et Itn riche en troupeaux, et la maritime Antrn, et
Ptlos aux grasses prairies, taient commands par le brave
Prtsilaos quand il vivait; mais dj la terre noire le
renfermait; et sa femme se meurtrissait le visage, seule 
Phylak, dans sa demeure abandonne; car un guerrier Dardanien le
tua, comme il s'lanait de sa nef, le premier de tous les
Akhaiens. Mais ses guerriers n'taient point sans chef, et ils
taient commands par un nourrisson d'Ars, Podarks, fils
d'Iphiklos riche en troupeaux, et il tait frre du magnanime
Prtsilaos. Et ce hros tait l'an et le plus brave, et ses
guerriers le regrettaient. Et ils taient venus sur quarante nefs
noires.

Et ceux qui habitaient Phra, auprs du lac Boibis, et Boib, et
Glaphyra, et Ilkos, taient commands, sur onze nefs, par le fils
bien-aim d'Admts, Eumlos, qu'Alkstis, la gloire des femmes et
la plus belle des filles de Plias, avait donn  Admts.

Et ceux qui habitaient Mthn et Thaumak, et Mliboia et l'aride
Olizn, Philoktts, trs excellent archer, les commandait, sur
sept nefs. Et dans chaque nef taient cinquante rameurs,
excellents archers, et trs braves. Et Philoktts tait couch
dans une le, en proie  des maux terribles, dans la divine
Lmns, o les fils des Akhaiens le laissrent, souffrant de la
mauvaise blessure d'un serpent venimeux. C'est l qu'il gisait,
plein de tristesse. Mais les Argiens devaient bientt se souvenir,
dans leurs nefs, du roi Philoktts. Et ses guerriers n'taient
point sans chef, s'ils regrettaient celui-l. Et Mdn les
commandait, et il tait fils du brave Oileus, de qui Rhn l'avait
conu.

Et ceux qui habitaient Trikk et la montueuse Ithom, et Oikhali,
ville d'Eurytos Oikhalien, taient commands par les deux fils
d'Asklpios, Podaleirios et Makhan. Et ils taient venus sur
trente nefs creuses.

Et ceux qui habitaient Ormnios et la fontaine Hypria, et
Astrin, et les cimes neigeuses du Titanos, taient commands par
Eurypylos, illustre fils d'vaimn. Et ils taient venus sur
quarante nefs noires.

Et ceux qui habitaient Argissa et Gyrtn, Orth et lon, et la
blanche Oloossn, taient commands par le belliqueux Polypoits,
fils de Peirithoos qu'engendra l'ternel Zeus. Et l'illustre
Hippodamia le donna pour fils  Peirithoos le jour o celui-ci
dompta les centaures froces et les chassa du Plin jusqu'aux
monts Aithiens. Et Polypoits ne commandait point seul, mais avec
Lonteus, nourrisson d'Ars, et fils du magnanime Koronos
Kainide. Et ils taient venus sur quarante nefs noires.

Et Gouneus avait amen de Kyphos, sur vingt-deux nefs, les nines
et les braves Praibes qui habitaient la froide Ddn, et ceux
qui habitaient les champs baigns par l'heureux Titarsios qui
jette ses belles eaux dans le Pnios, et ne se mle point au
Pnios aux tourbillons d'argent, mais coule  sa surface comme de
l'huile. Et sa source est Styx par qui jurent les dieux.

Et Prothoos, fils de Tenthrdn, commandait les Magntes qui
habitaient auprs du Pnios et du Plin aux forts secoues par
le vent. Et l'agile Prothoos les commandait, et ils taient venus
sur quarante nefs noires.

Et tels taient les rois et les chefs des Danaens.

Dis-moi, Muse, quel tait le plus brave, et qui avait les
meilleurs chevaux parmi ceux qui avaient suivi les Atrides.

Les meilleurs chevaux taient ceux du Phrtiade Eumlos. Et ils
taient rapides comme les oiseaux, du mme poil, du mme ge et de
la mme taille. Apolln  l'arc d'argent leva et nourrit sur le
mont Pir ces cavales qui portaient la terreur d'Ars. Et le plus
brave des guerriers tait Aias Tlamnien, depuis qu'Akhilleus se
livrait  sa colre; car celui-ci tait de beaucoup le plus fort,
et les chevaux qui tranaient l'irrprochable Plin taient de
beaucoup les meilleurs. Mais voici qu'il tait couch dans sa nef
peronne, couvant sa fureur contre Agamemnn. Et ses guerriers,
sur le rivage de la mer, lanaient pacifiquement le disque, la
pique ou la flche; et les chevaux, auprs des chars, broyaient le
lotos et le slinos des marais; et les chars solides restaient
sous les tentes des chefs; et ceux-ci, regrettant leur roi cher 
Ars, erraient  travers le camp et ne combattaient point.

Et les Akhaiens roulaient sur la terre comme un incendie; et la
terre mugissait comme lorsque Zeus tonnant la fouette  coups de
foudre autour des rochers Arimiens o l'on dit que Typheus est
couch. Ainsi la terre rendait un grand mugissement sous les pieds
des Akhaiens qui franchissaient rapidement la plaine.

Et la lgre Iris, qui va comme le vent, envoye de Zeus
temptueux, vint annoncer aux Troiens la nouvelle effrayante. Et
ils taient runis, jeunes et vieux,  l'agora, devant les
vestibules de Priamos. Et la lgre Iris s'approcha, semblable par
le visage et la voix  Polits Priamide, qui, se fiant  la
rapidit de sa course, s'tait assis sur la haute tombe du vieux
Aisytas, pour observer le moment o les Akhaiens se
prcipiteraient hors des nefs.

Et la lgre Iris, tant semblable  lui, parla ainsi:

--  vieillard! tu te plais aux paroles sans fin, comme autrefois,
du temps de la paix; mais voici qu'une bataille invitable se
prpare. Certes, j'ai vu un grand nombre de combats, mais je n'ai
point encore vu une arme aussi formidable et aussi innombrable.
Elle est pareille aux feuilles et aux grains de sable; et voici
qu'elle vient,  travers la plaine, combattre autour de la ville.
Hektr, c'est  toi d'agir. Il y a de nombreux allis dans la
grande ville de Priamos, de races et de langues diverses. Que
chaque chef arme les siens et les mne au combat.

Elle parla ainsi, et Hektr reconnut sa voix, et il rompit
l'agora, et tous coururent aux armes. Et les portes s'ouvrirent,
et la foule des hommes, fantassins et cavaliers, en sortit  grand
bruit. Et il y avait, en avant de la ville, une haute colline qui
s'inclinait de tous cts dans la plaine; et les hommes la
nommaient Batia, et les immortels, le tombeau de l'agile Myrinn.
L, se rangrent les Troiens et les allis.

Et le grand Hektr Priamide au beau casque commandait les Troiens,
et il tait suivi d'hommes nombreux et braves qui dsiraient
frapper de la pique.

Et le vaillant fils d'Ankhiss, Ainias, commandait les
Dardaniens. Et la divine Aphrodit l'avait donn pour fils 
Ankhiss, s'tant unie  un mortel, quoique desse, sur les cmes
de l'Ida. Et il ne commandait point seul; mais les deux
Antnorides l'accompagnaient, Arkhilokhos et Akamas, habiles 
tous les combats.

Et ceux qui habitaient Zlia, aux pieds de la dernire chane de
l'Ida, les riches Troadiens qui boivent l'eau profonde de
l'Aispos, taient commands par l'illustre fils de Lykan,
Pandaros,  qui Apolln lui-mme avait donn son arc.

Et ceux qui habitaient Adrstia et Apeisos, et Pithyia et les
hauteurs de Tri, taient commands par Adrstos et par Amphios
 la cuirasse de lin. Et ils taient tous deux fils de Mrops, le
Perksien, qui, n'ayant point d'gal dans la science divinatoire,
leur dfendit de tenter la guerre qui dvore les hommes; mais ils
ne lui obirent point, parce que les kres de la noire mort les
entranaient.

Et ceux qui habitaient Perkt et Praktios, et Sstos et Abydos,
et la divine Arisb, taient commands par Asios Hyrtakide, que
des chevaux grands et ardents avaient amen des bords du fleuve
Sellis.

Et les tribus Plasgiques habiles  lancer la pique, et ceux qui
habitaient Larissa aux plaines fertiles, taient commands par
Hippothoos et Pyleus, nourrissons d'Ars, fils du Plasge Lthos
Teutamide.

Et Akamas commandait les Thrakiens, et le hros Peirs ceux
qu'enferme le Hellespontos rapide.

Et Euphmos commandait les braves Kikoniens, et il tait fils de
Troiznos Kade, cher  Zeus.

Et Pyraikhms commandait les archers Paiones, venus de la terre
lointaine d'Amydn et du large Axios qui rpand ses belles eaux
sur la terre.

Et le brave Pylaimneus commandait les Paphlagones, du pays des
ntiens, o naissent les mules sauvages. Et ils habitaient aussi
Kytros et Ssamos, et les belles villes du fleuve Parthnios, et
Krmna, et Aigialos et la haute rythinos.

Et Dios et pistrophos commandaient les Haliznes, venus de la
lointaine Alyb, o germe l'argent.

Et Khromis et le divinateur Eunomos commandaient les Mysiens. Mais
Eunomos ne devina point la noire mort, et il devait tomber sous la
main du rapide Aiakide, dans le fleuve o celui-ci devait tuer
tant de Troiens.

Et Phorkys commandait les Phrygiens, avec Askanios pareil  un
dieu. Et ils taient venus d'Askani, dsirant le combat.

Et Mesthls et Antiphos, fils de Pylaimneus, ns sur les bords du
lac de Gygia, commandaient les Maiones qui habitent aux pieds du
Tmlos.

Et Nasts commandait les Kariens au langage barbare qui habitaient
Miltos et les hauteurs Phthiriennes, et les bords du Maiandros t
les cimes de Mykal. Et Amphimakhos et Nasts les commandaient, et
ils taient les fils illustres de Nomin. Et Amphimakhos
combattait charg d'or comme une femme, et ceci ne lui fit point
viter la noire mort, le malheureux! Car il devait tomber sous la
main du rapide Aiakide, dans le fleuve, et le brave Akhilleus
devait enlever son or.

Et l'irrprochable Sarpdn commandait les Lykiens, avec
l'irrprochable Glaukos. Et ils taient venus de la lointaine
Lyki et du Xanthos plein de tourbillons.


Chant 3

Quand tous, de chaque ct, se furent rangs sous leurs chefs, les
Troiens s'avancrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des
oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air, quand, fuyant
l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots
d'Okanos, portant le massacre et la kr de la mort aux Pygmes.
Et elles livrent dans l'air un rude combat. Mais les Akhaiens
allaient en silence, respirant la force, et, dans leur coeur,
dsirant s'entre aider. Comme le Notos enveloppe les hauteurs de
la montagne d'un brouillard odieux au berger et plus propice au
voleur que la nuit mme, de sorte qu'on ne peut voir au-del d'une
pierre qu'on a jete; de mme une noire poussire montait sous les
pieds de ceux qui marchaient, et ils traversaient rapidement la
plaine.

Et quand ils furent proches les uns des autres, le divin
Alexandros apparut en tte des Troiens, ayant une peau de lopard
sur les paules, et l'arc recourb et l'pe. Et, agitant deux
piques d'airain, il appelait les plus braves des Argiens 
combattre un rude combat. Et ds que Mnlaos, cher  Ars, l'eut
aperu qui devanait l'arme et qui marchait  grands pas, comme
un lion se rjouit, quand il a faim, de rencontrer un cerf cornu
ou une chvre sauvage, et dvore sa proie, bien que les chiens
agiles et les ardents jeunes hommes le poursuivent, de mme
Mnlaos se rjouit quand il vit devant lui le divin Alexandros.
Et il espra se venger de celui qui l'avait outrag, et il sauta
du char avec ses armes.

Et ds que le divin Alexandros l'eut aperu en tte de l'arme,
son coeur se serra, et il recula parmi les siens pour viter la
kr de la mort. Si quelqu'un, dans les gorges des montagnes, voit
un serpent, il saute en arrire, et ses genoux tremblent, et ses
joues plissent. De mme le divin Alexandros, craignant le fils
d'Atreus, rentra dans la foule des hardis Troiens.

Et Hektr, l'ayant vu, l'accabla de paroles amres:

-- Misrable Pris, qui n'as que ta beaut, trompeur et effmin,
plt aux dieux que tu ne fusses point n, ou que tu fusses mort
avant tes dernires noces! Certes, cela et mieux valu de
beaucoup, plutt que d'tre l'opprobre et la rise de tous! Voici
que les Akhaiens chevelus rient de mpris, car ils croyaient que
tu combattais hardiment hors des rangs, parce que ton visage est
beau; mais il n'y a dans ton coeur ni force ni courage. Pourquoi,
tant un lche, as-tu travers la mer sur tes nefs rapides, avec
tes meilleurs compagnons, et, ml  des trangers, as-tu enlev
une trs belle jeune femme du pays d'Apy, parente d'hommes
belliqueux? Immense malheur pour ton pre, pour ta ville et pour
tout le peuple; joie pour nos ennemis et honte pour toi-mme! Et
tu n'as point os attendre Mnlaos, cher  Ars. Tu saurais
maintenant de quel guerrier tu retiens la femme. Ni ta kithare, ni
les dons d'Aphrodite, ta chevelure et ta beaut, ne t'auraient
sauv d'tre tran dans la poussire. Mais les Troiens ont trop
de respect, car autrement, tu serais dj revtu d'une tunique de
pierres, pour prix des maux que tu as causs.

Et le divin Alexandros lui rpondit:

-- Hektr, tu m'as rprimand justement. Ton coeur est toujours
indompt, comme la hache qui fend le bois et accrot la force de
l'ouvrier constructeur de nefs. Telle est l'me indompte qui est
dans ta poitrine. Ne me reproche point les dons aimables
d'Aphrodite d'or. Il ne faut point rejeter les dons glorieux des
dieux, car eux seuls en disposent, et nul ne les pourrait prendre
 son gr. Mais si tu veux maintenant que je combatte et que je
lutte, arrte les Troiens et les Akhaiens, afin que nous
combattions moi et Mnlaos, cher  Ars, au milieu de tous, pour
Hln et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera
cette femme et toutes ses richesses, et, aprs avoir chang des
serments inviolables, vous, Troiens, habiterez la fconde Troi,
et les Akhaiens retourneront dans Argos, nourrice de chevaux, et
dans l'Akhai aux belles femmes.

Il parla ainsi, et Hektr en eut une grande joie, et il s'avana,
arrtant les phalanges des Troiens,  l'aide de sa pique qu'il
tenait par le milieu. Et ils s'arrtrent. Et les Akhaiens
chevelus tiraient sur lui et le frappaient de flches et de
pierres. Mais le roi des hommes, Agamemnn, cria  voix haute:

-- Arrtez, Argiens! ne frappez point, fils des Akhaiens! Hektr
au casque mouvant semble vouloir dire quelques mots.

Il parla ainsi, et ils cessrent et firent silence, et Hektr
parla au milieu d'eux:

-- Ecoutez, Troiens et Akhaiens, ce que dit Alexandros qui causa
cette guerre. Il dsire que les Troiens et les Akhaiens dposent
leurs belles armes sur la terre nourricire, et que lui et
Mnlaos, cher  Ars, combattent, seuls, au milieu de tous, pour
Hln et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera
cette femme et toutes ses richesses, et nous changerons des
serments inviolables.

Il parla ainsi, et tous restrent silencieux. Et Mnlaos, hardi
au combat, leur dit:

-- Ecoutez-moi maintenant. Une grande douleur serre mon coeur, et
j'espre que les Argiens et les Troiens vont cesser la guerre, car
vous avez subi des maux infinis pour ma querelle et pour l'injure
que m'a faite Alexandros. Que celui des deux  qui sont rserves
la moire et la mort, meure donc; et vous, cessez aussitt de
combattre. Apportez un agneau noir pour Gaia et un agneau blanc
pour Hlios, et nous en apporterons autant pour Zeus. Et vous
amnerez Priamos lui-mme, pour qu'il se lie par des serments, car
ses enfants sont parjures et sans foi, et que personne ne puisse
violer les serments de Zeus. L'esprit des jeunes hommes est lger,
mais, dans ses actions, le vieillard regarde  la fois l'avenir et
le pass et agit avec quit.

Il parla ainsi, et les Troiens et les Akhaiens se rjouirent,
esprant mettre fin  la guerre mauvaise. Et ils retinrent les
chevaux dans les rangs, et ils se dpouillrent de leurs armes
dposes sur la terre. Et il y avait peu d'espace entre les deux
armes. Et Hektr envoya deux hrauts  la ville pour apporter
deux agneaux et appeler Priamos. Et le roi Agamemnn envoya
Talthybios aux nefs creuses pour y prendre un agneau, et
Talthybios obit au divin Agamemnn.

Et la messagre Iris s'envola chez Hln aux bras blancs, s'tant
faite semblable  sa belle-soeur Laodik, la plus belle des filles
de Priamos, et qu'avait pouse l'Antnoride likan.

Et elle trouva Hln dans sa demeure, tissant une grande toile
double, blanche comme le marbre, et y retraant les nombreuses
batailles que les Troiens dompteurs de chevaux et les Akhaiens
revtus d'airain avaient subies pour elle par les mains d'Ars. Et
Iris aux pieds lgers, s'tant approche, lui dit:

-- Viens, chre nymphe, voir le spectacle admirable des Troiens
dompteurs de chevaux et des Akhaiens revtus d'airain. Ils
combattaient tantt dans la plaine, pleins de la fureur d'Ars, et
les voici maintenant assis en silence, appuys sur leurs
boucliers, et la guerre a cess, et les piques sont enfonces en
terre. Alexandros et Mnlaos cher  Ars combattront pour toi, de
leurs longues piques, et tu seras l'pouse bien-aime du
vainqueur.

Et la desse, ayant ainsi parl, jeta dans son coeur un doux
souvenir de son premier mari, et de son pays, et de ses parents.
Et Hln, s'tant couverte aussitt de voiles blancs, sortit de
la chambre nuptiale en pleurant; et deux femmes la suivaient,
Aithr, fille de Pittheus, et Klymn aux yeux de boeuf. Et voici
qu'elles arrivrent aux portes Skaies. Priamos, Panthoos,
Thymoits, Lampos, Klytios, lbktan, nourrisson d'Ars, Oukalgn
et Antnr, trs sages tous deux, sigeaient, vieillards
vnrables, au-dessus des portes Skaies. Et la vieillesse les
cartait de la guerre; mais c'taient d'excellents agortes; et
ils taient pareils  des cigales qui, dans les bois, assises sur
un arbre, lvent leur voix mlodieuse. Tels taient les princes
des Troiens, assis sur la tour. Et quand ils virent Hln qui
montait vers eux, ils se dirent les uns aux autres, et  voix
basse, ces paroles ailes:

Certes, il est juste que les Troiens et les Akhaiens aux belles
knmides subissent tant de maux, et depuis si longtemps, pour une
telle femme, car elle ressemble aux desses immortelles par sa
beaut. Mais, malgr cela, qu'elle s'en retourne sur ses nefs, et
qu'elle ne nous laisse point,  nous et  nos enfants, un souvenir
misrable.

Ils parlaient ainsi, et Priamos appela Hln:

-- Viens, chre enfant, approche, assieds-toi auprs de moi, afin
de revoir ton premier mari, et tes parents, et tes amis. Tu n'es
point la cause de nos malheurs. Ce sont les dieux seuls qui m'ont
accabl de cette rude guerre Akhaienne. Dis-moi le nom de ce
guerrier d'une haute stature; quel est cet Akhaien grand et
vigoureux? D'autres ont une taille plus leve, mais je n'ai
jamais vu de mes yeux un homme aussi beau et majestueux. Il a
l'aspect d'un roi.

Et Hln, la divine femme, lui rpondit:

-- Tu m'es vnrable et redoutable, pre bien-aim. Que n'ai-je
subi la noire mort quand j'ai suivi ton fils, abandonnant ma
chambre nuptiale et ma fille ne en mon pays lointain, et mes
frres, et les chres compagnes de ma jeunesse! Mais telle n'a
point t ma destine, et c'est pour cela que je me consume en
pleurant. Je te dirai ce que tu m'as demand. Cet homme est le roi
Agamemnn Atride, qui commande au loin, roi habile et brave
guerrier. Et il fut mon beau-frre,  moi infme, s'il m'est
permis de dire qu'il le fut.

Elle parla ainsi, et le vieillard, plein d'admiration, s'cria:

--  heureux Atride, n pour d'heureuses destines! Certes, de
nombreux fils des Akhaiens te sont soumis. Autrefois, dans la
Phrygi fconde en vignes, j'ai vu de nombreux Phrygiens, habiles
cavaliers, tribus belliqueuses d'Otreus et de Mygdn gal aux
dieux, et qui taient camps sur les bords du Sangarios. Et
j'tais au milieu d'eux, tant leur alli, quand vinrent les
Amazones viriles. Mais ils n'taient point aussi nombreux que les
Akhaiens.

Puis, ayant vu Odysseus, le vieillard interrogea Hln:

-- Dis-moi aussi, chre enfant, qui est celui-ci. Il est moins
grand que l'Atride Agamemnn, mais plus large des paules et de
la poitrine. Et ses armes sont couches sur la terre nourricire,
et il marche, parmi les hommes, comme un blier charg de laine au
milieu d'un grand troupeau de brebis blanches.

Et Hln, fille de Zeus, lui rpondit:

-- Celui-ci est le subtil Laertiade Odysseus, nourri dans le pays
strile d'Ithak. Et il est plein de ruses et de prudence.

Et le sage Antnr lui rpondit:

--  femme! tu as dit une parole vraie. Le divin Odysseus vint
autrefois ici, envoy pour toi, avec Mnlaos cher  Ars, et je
les reus dans mes demeures, et j'ai appris  connatre leur
aspect et leur sagesse. Quand ils venaient  l'agora des Troiens,
debout, Mnlaos surpassait Odysseus des paules, mais, assis, le
plus majestueux tait Odysseus. Et quand ils haranguaient devant
tous, certes, Mnlaos, bien que le plus jeune, parlait avec force
et concision, en peu de mots, mais avec une clart prcise et
allant droit au but. Et quand le subtil Odysseus se levait, il se
tenait immobile, les yeux baisss, n'agitant le sceptre ni en
avant ni en arrire, comme un agorte inexpriment. On et dit
qu'il tait plein d'une sombre colre et tel qu'un insens. Mais
quand il exhalait de sa poitrine sa voix sonore, ses paroles
pleuvaient, semblables aux neiges de l'hiver. En ce moment, nul
n'aurait os lutter contre lui; mais, au premier aspect, nous ne
l'admirions pas autant.

Ayant vu Aias, une troisime fois le vieillard interrogea Hln:

-- Qui est cet autre guerrier Akhaien, grand et athltique, qui
surpasse tous les Argiens de la tte et des paules?

Et Hln au long pplos, la divine femme, lui rpondit:

-- Celui-ci est le grand Aias, le bouclier des Akhaiens. Et voici,
parmi les Krtois, Idomneus tel qu'un dieu, et les princes
Krtois l'environnent. Souvent, Mnlaos cher  Ars le reut dans
nos demeures, quand il venait de la Krt. Et voici tous les
autres Akhaiens aux yeux noirs, et je les reconnais, et je
pourrais dire leurs noms. Mais je ne vois point les deux princes
des peuples, Kastr dompteur de chevaux et Polydeuks invincible
au pugilat, mes propres frres, car une mme mre nous a enfants.
N'auraient-ils point quitt l'heureuse Lakdaimn, ou, s'ils sont
venus sur leurs nefs rapides, ne veulent-ils point se montrer au
milieu des hommes,  cause de ma honte et de mon opprobre?

Elle parla ainsi, mais dj la terre fconde les renfermait, 
Lakdaimn, dans la chre patrie.

Et les hrauts,  travers la ville, portaient les gages sincres
des dieux, deux agneaux, et, dans une outre de peau de chvre, le
vin joyeux, fruit de la terre. Et le hraut Idaios portait un
kratre tincelant et des coupes d'or; et, s'approchant, il excita
le vieillard par ces paroles:

-- Lve-toi, Laomdontiade! Les princes des Troiens dompteurs de
chevaux et des Akhaiens revtus d'airain t'invitent  descendre
dans la plaine, afin que vous changiez des serments inviolables.
Et Alexandros et Mnlaos cher  Ars combattront pour Hln avec
leurs longues piques, et ses richesses appartiendront au
vainqueur. Et tous, ayant fait alliance et chang des serments
inviolables, nous, Troiens, habiterons la fconde Troi, et les
Akhaiens retourneront dans Argos nourrice de chevaux et dans
l'Akhai aux belles femmes.

Il parla ainsi, et le vieillard frmit, et il ordonna  ses
compagnons d'atteler les chevaux, et ils obirent promptement. Et
Priamos monta, tenant les rnes, et, auprs de lui, Antnr entra
dans le beau char; et, par les portes Skaies, tous deux poussrent
les chevaux agiles dans la plaine.

Et quand ils furent arrivs au milieu des Troiens et des Akhaiens,
ils descendirent du char sur la terre nourricire et se placrent
au milieu des Troiens et des Akhaiens.

Et, aussitt, le roi des hommes, Agamemnn, se leva, ainsi que le
subtil Odysseus. Puis, les hrauts vnrables runirent les gages
sincres des dieux, mlant le vin dans le kratre et versant de
l'eau sur les mains des rois. Et l'Atride Agamemnn, tirant le
couteau toujours suspendu  ct de la grande gaine de l'pe,
coupa du poil sur la tte des agneaux, et les hrauts le
distriburent aux princes des Troiens et des Akhaiens. Et, au
milieu d'eux, l'Atride pria,  haute voix, les mains tendues:

-- Pre Zeus, qui commandes du haut de l'Ida, trs glorieux, trs
grand! Hlios, qui vois et entends tout! fleuves et Gaia! et vous
qui, sous la terre, chtiez les parjures, soyez tous tmoins,
scellez nos serments inviolables. Si Alexandros tue Mnlaos,
qu'il garde Hln et toutes ses richesses, et nous retournerons
sur nos nefs rapides; mais si le blond Mnlaos tue Alexandros,
que les Troiens rendent Hln et toutes ses richesses, et qu'ils
payent aux Argiens, comme il est juste, un tribut dont se
souviendront les hommes futurs. Mais si, Alexandros mort, Priamos
et les fils de Priamos refusaient de payer ce tribut, je resterai
et combattrai pour ceci, jusqu' ce que je termine la guerre.

Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il trancha la gorge des
agneaux et il les jeta palpitants sur la terre et rendant l'me,
car l'airain leur avait enlev la vie. Et tous, puisant le vin du
kratre avec des coupes, ils le rpandirent et prirent les dieux
qui vivent toujours. Et les Troiens et les Akhaiens disaient:

-- Zeus, trs glorieux, trs grand, et vous, dieux immortels! que
la cervelle de celui qui violera le premier ce serment, et la
cervelle de ses fils, soient rpandues sur la terre comme ce vin,
et que leurs femmes soient outrages par autrui!

Mais le Kronin ne les exaua point. Et le Dardanide Priamos parla
et leur dit:

-- Ecoutez-moi, Troiens et Akhaiens aux belles knmides. Je
retourne vers la hauteur d'Ilios, car je ne saurais voir de mes
yeux mon fils bien-aim lutter contre Mnlaos cher  Ars. Zeus
et les dieux immortels savent seuls auquel des deux est rserve
la mort.

Ayant ainsi parl, le divin vieillard plaa les agneaux dans le
char, y monta, et saisit les rnes. Et Antnr, auprs de lui,
entra dans le beau char, et ils retournrent vers Ilios.

Et le Priamide Hektr et le divin Odysseus mesurrent l'arne
d'abord, et remurent les sorts dans un casque, pour savoir qui
lancerait le premier la pique d'airain. Et les peuples priaient et
levaient les mains vers les dieux, et les Troiens et les Akhaiens
disaient:

-- Pre Zeus, qui commandes au haut de l'Ida, trs glorieux, trs
grand! que celui qui nous a caus tant de maux descende chez
Aids, et puissions-nous sceller une alliance et des traits
inviolables!

Ils parlrent ainsi, et le grand Hektr au casque mouvant agita
les sorts en dtournent les yeux, et celui de Pris sortit le
premier. Et tous s'assirent en rangs, chacun auprs de ses chevaux
agiles et de ses armes clatantes. Et le divin Alexandros, l'poux
de Hln aux beaux cheveux, couvrit ses paules de ses belles
armes. Et il mit autour de ses jambes ses belles knmides aux
agrafes d'argent, et, sur sa poitrine, la cuirasse de son frre
Lykan, faite  sa taille; et il suspendit  ses paules l'pe
d'airain aux clous d'argent. Puis il prit le bouclier vaste et
lourd, et il mit sur sa tte guerrire un riche casque orn de
crins, et ce panache s'agitait firement; et il saisit une forte
pique faite pour ses mains. Et le brave Mnlaos se couvrit aussi
de ses armes.

Tous deux, s'tant arms, avancrent au milieu des Troiens et des
Akhaiens, se jetant de sombres regards; et les Troiens dompteurs
de chevaux et les Akhaiens aux belles knmides les regardaient
avec terreur. Ils s'arrtrent en face l'un de l'autre, agitant
les piques et pleins de fureur.

Et Alexandros lana le premier sa longue pique et frappa le
bouclier poli de l'Atride, mais il ne pera point l'airain, et la
pointe se ploya sur le dur bouclier. Et Mnlaos, levant sa pique,
supplia le pre Zeus:

-- Pre Zeus! fais que je punisse le divin Alexandros, qui le
premier m'a outrag, et fais qu'il tombe sous mes mains, afin que,
parmi les hommes futurs, chacun tremble d'outrager l'hte qui
l'aura reu avec bienveillance!

Ayant parl ainsi, il brandit sa longue pique, et, la lanant, il
en frappa le bouclier poli du Priamide. Et la forte pique, 
travers le bouclier clatant, pera la riche cuirasse et dchira
la tunique auprs du flanc. Et Alexandros, se courbant, vita la
noire kr. Et l'Atride, ayant tir l'pe aux clous d'argent, en
frappa le cne du casque; mais l'pe, rompue en trois ou quatre
morceaux, tomba de sa main, et l'Atride gmit en regardant le
vaste Ouranos:

-- Pre Zeus! nul d'entre les dieux n'est plus inexorable que toi.
Certes, j'esprais me venger de l'outrage d'Alexandros et l'pe
s'est rompue dans ma main, et la pique a t vainement lance, et
je ne l'ai point frapp!

Il parla ainsi, et, d'un bond, il le saisit par les crins du
casque, et il le trana vers les Akhaiens aux belles knmides. Et
le cuir habilement orn, qui liait le casque sous le menton,
touffait le cou dlicat d'Alexandros; et l'Atride l'et tran
et et remport une grande gloire, si la fille de Zeus, Aphrodit,
ayant vu cela, n'et rompu le cuir de boeuf; et le casque vide
suivit la main musculeuse de Mnlaos. Et celui-ci le fit
tournoyer et le jeta au milieu des Akhaiens aux belles knmides,
et ses chers compagnons l'emportrent. Puis, il se rua de nouveau
dsirant tuer le Priamide de sa pique d'airain; mais Aphrodit,
tant desse, enleva trs facilement Alexandros en l'enveloppant
d'une nue paisse, et elle le dposa dans sa chambre nuptiale,
sur son lit parfum. Et elle sortit pour appeler Hln, quelle
trouva sur la haute tour, au milieu de la foule des Troiennes. Et
la divine Aphrodit, s'tant faite semblable  une vieille femme
habile  tisser la laine, et qui la tissait pour Hln dans la
populeuse Lakdaimn, et qui aimait Hln, saisit celle-ci par sa
robe nektarenne et lui dit:

-- Viens! Alexandros t'invite  revenir. Il est couch, plein de
beaut et richement vtu, sur son lit habilement travaill. Tu ne
dirais point qu'il vient de lutter contre un homme, mais tu
croirais qu'il va aux danses, ou qu'il repose au retour des
danses.

Elle parla ainsi, et elle troubla le coeur de Hln. Mais ds que
celle-ci eut vu le beau cou de la desse, et son sein d'o
naissent les dsirs, et ses yeux clatants, elle fut saisie de
terreur, et, la nommant de son nom, elle lui dit:

--  mauvaise! Pourquoi veux-tu me tromper encore? Me conduiras-tu
dans quelque autre ville populeuse de la Phrygi ou de l'heureuse
Maioni, si un homme qui t'est cher y habite? Est-ce parce que
Mnlaos, ayant vaincu le divin Alexandros, veut m'emmener dans
ses demeures, moi qui me suis odieuse, que tu viens de nouveau me
tendre des piges? Va plutt! abandonne la demeure des dieux, ne
retourne plus dans l'Olympos, et reste auprs de lui, toujours
inquite; et prends-le sous ta garde, jusqu' ce qu'il fasse de
toi sa femme ou son esclave! Pour moi, je n'irai plus orner son
lit, car ce serait trop de honte, et toutes les Troiennes me
blmeraient, et j'ai trop d'amers chagrins dans le coeur.

Et la divine Aphrodit, pleine de colre, lui dit:

-- Malheureuse! crains de m'irriter, de peur que je t'abandonne
dans ma colre, et que je te hasse autant que je t'ai aime, et
que, jetant des haines inexorables entre les Troiens et les
Akhaiens, je te fasse prir d'une mort violente!

Elle parla ainsi, et Hln, fille de Zeus, fut saisie de terreur,
et, couverte de sa robe clatante de blancheur, elle marcha en
silence, s'loignant des Troiennes, sur les pas de la desse.

Et quand elles furent parvenues  la belle demeure d'Alexandros,
toutes les servantes se mirent  leur tche, et la divine femme
monta dans la haute chambre nuptiale. Aphrodit qui aime les
sourires avana un sige pour elle auprs d'Alexandros, et Hln,
fille de Zeus temptueux, s'y assit en dtournant les yeux; mais
elle adressa ces reproches  son poux:

-- Te voici revenu du combat. Que n'y restais-tu, mort et dompt
par l'homme brave qui fut mon premier mari! Ne te vantais-tu pas
de l'emporter sur Mnlaos cher  Ars, par ton courage, par ta
force et par ta lance? Va! dfie encore Mnlaos cher  Ars, et
combats de nouveau contre lui; mais non, je te conseille plutt de
ne plus lutter contre le blond Mnlaos, de peur qu'il te dompte
aussitt de sa lance!

Et Pris, lui rpondant, parla ainsi:

-- Femme! ne blesse pas mon coeur par d'amres paroles. Il est
vrai, Mnlaos m'a vaincu  l'aide d'Athn, mais je le vaincrai
plus tard, car nous avons aussi des dieux qui nous sont amis.
Viens! couchons-nous et aimons-nous! Jamais le dsir ne m'a brl
ainsi, mme lorsque, naviguant sur mes nefs rapides, aprs t'avoir
enleve de l'heureuse Lakdaimn, je m'unis d'amour avec toi dans
l'le de Krana, tant je t'aime maintenant et suis saisi de
dsirs!

Il parla ainsi et marcha vers son lit, et l'pouse le suivit, et
ils se couchrent dans le lit bien construit.

Cependant l'Atride courait comme une bte froce au travers de la
foule, cherchant le divin Alexandros. Et nul des Troiens ni des
illustres allis ne put montrer Alexandros  Mnlaos cher  Ars.
Et certes, s'ils l'avaient vu, ils ne l'auraient point cach, car
ils le hassaient tous comme la noire kr. Et le roi des hommes,
Agamemnn, leur parla ainsi:

-- Ecoutez-moi, Troiens, Dardaniens et allis. La victoire,
certes, est  Mnlaos cher  Ars. Rendez-nous donc l'Argienne
Hln et ses richesses, et payez, comme il est juste, un tribut
dont se souviendront les hommes futurs.

L'Atride parla ainsi, et tous les Akhaiens applaudirent.


Chant 4

Les dieux, assis auprs de Zeus, taient runis sur le pav d'or,
et la vnrable Hb versait le nektar, et tous, buvant les coupes
d'or, regardaient la ville des Troiens. Et le Kronide voulut
irriter Hr par des paroles mordantes, et il dit:

-- Deux desses dfendent Mnlaos, Hr l'Argienne et la
protectrice Athn; mais elles restent assises et ne font que
regarder, tandis qu'Aphrodit qui aime les sourires ne quitte
jamais Alexandros et carte de lui les kres. Et voici qu'elle l'a
sauv comme il allait prir. Mais la victoire est  Mnlaos cher
 Ars. Songeons donc  ceci. Faut-il exciter de nouveau la guerre
mauvaise et le rude combat, ou sceller l'alliance entre les deux
peuples? S'il plat  tous les dieux, la ville du roi Priamos
restera debout, et Mnlaos emmnera l'Argienne Hln.

Il parla ainsi, et les desses Athn et Hr se mordirent les
lvres, et, assises  ct l'une de l'autre, elles mditaient la
destruction des Troiens. Et Athn restait muette, irrite contre
son pre Zeus, et une sauvage colre la brlait; mais Hr ne put
contenir la sienne et dit:

Trs dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Veux-tu rendre vaines
toutes mes fatigues et la sueur que j'ai sue? J'ai lass mes
chevaux en rassemblant les peuples contre Priamos et contre ses
enfants. Fais donc, mais les dieux ne t'approuveront pas.

Et Zeus qui amasse les nues, trs irrit, lui dit:

-- Malheureuse! Quels maux si grands Priamos et les enfants de
Priamos t'ont-ils causs, que tu veuilles sans relche dtruire la
forte citadelle d'Ilios? Si, dans ses larges murailles, tu pouvais
dvorer Priamos et les enfants de Priamos et les autres Troiens,
peut-tre ta haine serait elle assouvie. Fais selon ta volont, et
que cette dissension cesse dsormais entre nous. Mais je te dirai
ceci, et garde mes paroles dans ton esprit: Si jamais je veux
aussi dtruire une ville habite par des hommes qui te sont amis,
ne t'oppose point  ma colre et laisse-moi agir, car c'est 
contrecoeur que je te livre celle-ci. De toutes les villes
habites par les hommes terrestres, sous Hlios et sous l'Ouranos
toil, aucune ne m'est plus chre que la ville sacre d'Ilios, o
sont Priamos et le peuple de Priamos qui tient la lance. L, mon
autel n'a jamais manqu de nourriture, de libations, et de
graisse; car nous avons cet honneur en partage.

Et la vnrable Hr aux yeux de boeuf lui rpondit:

-- Certes, j'ai trois villes qui me sont trs chres, Argos,
Spart et Mykn aux larges rues. Dtruis-les quand tu les haras,
et je ne les dfendrai point; mais je m'opposerais en vain  ta
volont, puisque tu es infiniment plus puissant. Il ne faut pas
que tu rendes mes fatigues vaines. Je suis desse aussi, et ma
race est la tienne. Le subtil Kronos m'a engendre, et je suis
deux fois vnrable, par mon origine et parce que je suis ton
pouse,  toi qui commandes  tous les immortels. Cdons-nous donc
tour  tour, et les dieux immortels nous obiront. Ordonne
qu'Athn se mle au rude combat des Troiens et des Akhaiens.
Qu'elle pousse les Troiens  outrager, les premiers, les fiers
Akhaiens, malgr l'alliance jure.

Elle parla ainsi, et le pre des hommes et des dieux le voulut, et
il dit  Athn ces paroles ailes:

-- Va trs promptement au milieu des Troiens et des Akhaiens, et
pousse les Troiens  outrager, les premiers, les fiers Akhaiens,
malgr l'alliance jure.

Ayant ainsi parl, il excita Athn dj pleine de ce dsir, et
elle se prcipita des sommets de l'Olympos. Comme un signe
lumineux que le fils du subtil Kronos envoie aux marins et aux
peuples nombreux, et d'o jaillissent mille tincelles, Pallas
Athn s'lana sur la terre et tomba au milieu des deux armes.
Et sa vue emplit de frayeur les Troiens dompteurs de chevaux et
les Akhaiens aux belles knmides. Et ils se disaient entre eux: --
Certes, la guerre mauvaise et le rude combat vont recommencer, ou
Zeus va sceller l'alliance entre les deux peuples, car il rgle la
guerre parmi les hommes.

Ils parlaient ainsi, et Athn se mla aux Troiens, semblable au
brave Laodokos Antnoride, et cherchant Pandaros gal aux dieux.
Et elle trouva debout le brave et irrprochable fils de Lykan,
et, autour de lui, la foule des hardis porte boucliers qui
l'avaient suivi des bords de l'Aispos. Et, s'tant approche,
Athn lui dit en paroles ailes:

-- Te laisseras-tu persuader par moi, brave fils de Lykan, et
oserais-tu lancer une flche rapide  Mnlaos? Certes, tu serais
combl de gloire et de gratitude par tous les Troiens et surtout
par le roi Alexandros. Et il te ferait de riches prsents, s'il
voyait le brave Mnlaos, fils d'Atreus, dompt par ta flche et
montant sur le bcher funraire. Courage! Tire contre le noble
Mnlaos, et promets une belle hcatombe  l'illustre archer
Apolln Lykien, quand tu seras de retour dans la citadelle de
Zli la sainte.

Athn parla ainsi, et elle persuada l'insens. Et il tira de
l'tui un arc luisant, dpouille d'une chvre sauvage et
bondissante qu'il avait perce  la poitrine, comme elle sortait
d'un creux de rocher. Et elle tait tombe morte sur la pierre. Et
ses cornes taient hautes de seize palmes. Un excellent ouvrier
les travailla, les polit et les dora  chaque extrmit. Et
Pandaros, ayant band cet arc, le posa  terre, et ses braves
compagnons le couvrirent de leurs boucliers, de peur que les fils
des courageux Akhaiens vinssent  se ruer avant que le brave
Mnlaos, chef des Akhaiens, ne ft frapp.

Et Pandaros ouvrit le carquois et en tira une flche neuve, aile,
source d'amres douleurs. Et il promit  l'illustre archer Apolln
Lykien une belle hcatombe d'agneaux premiers-ns, quand il serait
de retour dans la citadelle de Zli la sainte.

Et il saisit  la fois la flche et le nerf de boeuf, et, les
ayant attirs, le nerf toucha sa mamelle, et la pointe d'airain
toucha l'arc, et le nerf vibra avec force, et la flche aigu
s'lana, dsirant voler au travers de la foule.

Mais les dieux heureux ne t'oublirent point, Mnlaos! Et la
terrible fille de Zeus se tint la premire devant toi pour
dtourner la flche amre. Elle la dtourna comme une mre chasse
une mouche loin de son enfant envelopp par le doux sommeil. Et
elle la dirigea l o les anneaux d'or du baudrier forment comme
une seconde cuirasse. Et la flche amre tomba sur le solide
baudrier, et elle le pera ainsi que la cuirasse artistement orne
et la mitre qui, par-dessous, garantissait la peau des traits. Et
la flche la pera aussi, et elle effleura la peau du hros, et un
sang noir jaillit de la blessure.

Comme une femme Maionienne ou Karienne teint de pourpre l'ivoire
destin  orner le mors des chevaux, et qu'elle garde dans sa
demeure, et que tous les cavaliers dsirent, car il est l'ornement
d'un roi, la parure du cheval et l'orgueil du cavalier, ainsi,
Mnlaos, le sang rougit tes belles cuisses et tes jambes
jusqu'aux chevilles. Et le roi des hommes, Agamemnn, frmit de
voir ce sang noir couler de la blessure; et Mnlaos cher  Ars
frmit aussi. Mais quand il vit que le fer de la flche avait 
peine pntr, son coeur se raffermit; et, au milieu de ses
compagnons qui se lamentaient, Agamemnn qui commande au loin,
prenant la main de Mnlaos, lui dit en gmissant:

-- Cher frre, c'tait ta mort que je dcidais par ce trait, en
t'envoyant seul combattre les Troiens pour tous les Akhaiens,
puisqu'ils t'ont frapp et ont foul aux pieds des serments
inviolables. Mais ces serments ne seront point vains, ni le sang
des agneaux, ni les libations sacres, ni le gage de nos mains
unies. Si l'Olympien ne les frappe point maintenant, il les punira
plus tard; et ils expieront par des calamits terribles cette
trahison qui retombera sur leurs ttes, sur leurs femmes et sur
leurs enfants. Car je le sais, dans mon esprit, un jour viendra o
la sainte Ilios prira, et Priamos, et le peuple de Priamos habile
 manier la lance. Zeus Kronide qui habite l'aithr agitera d'en
haut sur eux sa terrible Aigide, indign de cette trahison qui
sera chtie.  Mnlaos, ce serait une amre douleur pour moi si,
accomplissant tes destines, tu mourais. Couvert d'opprobre je
retournerais dans Argos, car les Akhaiens voudraient aussitt
rentrer dans la terre natale, et nous abandonnerions l'Argienne
Hln comme un triomphe  Priamos et aux Troiens. Et les
orgueilleux Troiens diraient, foulant la tombe de l'illustre
Mnlaos:

-- Plaise aux dieux qu'Agamemnn assouvisse toujours ainsi sa
colre! Il a conduit ici l'arme inutile des Akhaiens, et voici
qu'il est retourn dans son pays bien-aim, abandonnant le brave
Mnlaos!

-- Ils parleront ainsi un jour; mais, alors, que la profonde terre
m'engloutisse!

Et le blond Mnlaos, le rassurant, parla ainsi:

-- Reprends courage, et n'effraye point le peuple des Akhaiens. Le
trait aigu ne m'a point bless  mort, et le baudrier m'a
prserv, ainsi que la cuirasse, le tablier et la mitre que de
bons armuriers ont forge.

Et Agamemnn qui commande au loin, lui rpondant, parla ainsi:

-- Plaise aux dieux que cela soit,  cher Mnlaos! Mais un
mdecin soignera ta blessure et mettra le remde qui apaise les
noires douleurs.

Il parla ainsi, et appela le hraut divin Talthybios:

-- Talthybios, appelle le plus promptement possible
l'irrprochable mdecin Makhan Asklpiade, afin qu'il voie le
brave Mnlaos, prince des Akhaiens, qu'un habile archer Troien ou
Lykien a frapp d'une flche. Il triomphe, et nous sommes dans le
deuil.

Il parla ainsi, et le hraut lui obit. Et il chercha, parmi le
peuple des Akhaiens aux tuniques d'airain, le hros Makhan, qu'il
trouva debout au milieu de la foule belliqueuse des porte
boucliers qui l'avaient suivi de Trikk, nourrice de chevaux. Et,
s'approchant, il dit ces paroles ailes:

-- Lve-toi, Asklpiade! Agamemnn, qui commande au loin,
t'appelle, afin que tu voies le brave Mnlaos, fils d'Atreus,
qu'un habile archer Troien ou Lykien a frapp d'une flche. Il
triomphe, et nous sommes dans le deuil.

Il parla ainsi, et le coeur de Makhan fut mu dans sa poitrine.
Et ils marchrent  travers l'arme immense des Akhaiens; et quand
ils furent arrivs  l'endroit o le blond Mnlaos avait t
bless et tait assis, gal aux dieux, en un cercle form par les
princes, aussitt Makhan arracha le trait du solide baudrier, en
ployant les crochets aigus; et il dtacha le riche baudrier, et le
tablier et la mitre que de bons armuriers avaient forge. Et,
aprs avoir examin la plaie faite par la flche amre, et suc le
sang, il y versa adroitement un doux baume que Khirn avait
autrefois donn  son pre qu'il aimait.

Et tandis qu'ils s'empressaient autour de Mnlaos hardi au
combat, l'arme des Troiens, porteurs de boucliers, s'avanait, et
les Akhaiens se couvrirent de nouveau de leurs armes, dsirant
combattre.

Et le divin Agamemnn n'hsita ni se ralentit, mais il se prpara
en hte pour la glorieuse bataille. Et il laissa ses chevaux et
son char orn d'airain; et le serviteur Eurymdn, fils de
Ptolmaios Peiraide, les retint  l'cart, et l'Atride lui
ordonna de ne point s'loigner, afin qu'il pt monter dans le
char, si la fatigue l'accablait pendant qu'il donnait partout ses
ordres. Et il marcha  travers la foule des hommes. Et il
encourageait encore ceux des Danaens aux rapides chevaux, qu'il
voyait pleins d'ardeur:

-- Argiens! ne perdez rien de cette ardeur imptueuse, car le pre
Zeus ne protgera point le parjure. Ceux qui, les premiers, ont
viol nos traits, les vautours mangeront leur chair; et, quand
nous aurons pris leur ville, nous emmnerons sur nos nefs leurs
femmes bien-aimes et leurs petits enfants.

Et ceux qu'il voyait lents au rude combat, il leur disait ces
paroles irrites:

-- Argiens promis  la pique ennemie! lches, n'avez-vous point de
honte? Pourquoi restez-vous glacs de peur, comme des biches qui,
aprs avoir couru  travers la vaste plaine, s'arrtent puises
et n'ayant plus de force au coeur? C'est ainsi que, glacs de
peur, vous vous arrtez et ne combattez point. Attendez-vous que
les Troiens pntrent jusqu'aux nefs aux belles poupes, sur le
rivage de la blanche mer, et que le Kronin vous aide?

C'est ainsi qu'il donnait ses ordres en parcourant la foule des
hommes. Et il parvint l o les Krtois s'armaient autour du brave
Idomneus. Et Idomneus, pareil  un fort sanglier, tait au
premier rang; et Mrions htait les dernires phalanges. Et le
roi des hommes, Agamemnn, ayant vu cela, s'en rjouit et dit 
Idomneus ces paroles flatteuses:

-- Idomneus, certes, je t'honore au-dessus de tous les Danaens
aux rapides chevaux, soit dans le combat, soit dans les repas,
quand les princes des Akhaiens mlent le vin vieux dans les
kratres. Et si les autres Akhaiens chevelus boivent avec mesure,
ta coupe est toujours aussi pleine que la mienne, et tu bois selon
ton dsir. Cours donc au combat, et sois tel que tu as toujours
t.

Et le prince des Krtois, Idomneus, lui rpondit:

Atride, je te serai toujours fidle comme je te l'ai promis. Va!
encourage les autres Akhaiens chevelus, afin que nous combattions
promptement, puisque les Troiens ont viol nos traits. La mort et
les calamits les accableront, puisque, les premiers, ils se sont
parjurs.

Il parla ainsi, et l'Atride s'loigna, plein de joie. Et il alla
vers les Aias,  travers la foule des hommes. Et les Aias
s'taient arms, suivis d'un nuage de guerriers. Comme une nue
qu'un chevrier a vue d'une hauteur, s'largissant sur la mer, sous
le souffle de Zphyros, et qui, par tourbillons pais, lui
apparat de loin plus noire que la poix, de sorte qu'il s'inquite
et pousse ses chvres dans une caverne; de mme les noires
phalanges hrisses de boucliers et de piques des jeunes hommes
nourrissons de Zeus se mouvaient derrire les Aias pour le rude
combat. Et Agamemnn qui commande au loin, les ayant vus, se
rjouit et dit ces paroles ailes:

-- Aias! Princes des Argiens aux tuniques d'airain, il ne serait
point juste de vous ordonner d'exciter vos hommes, car vous les
pressez de combattre bravement. Pre Zeus! Athn! Apolln! que
votre courage emplisse tous les coeurs! Bientt la ville du roi
Priamos, s'il en tait ainsi, serait renverse, dtruite et
saccage par nos mains.

Ayant ainsi parl, il les laissa et marcha vers d'autres. Et il
trouva Nestr, l'harmonieux agorte des Pyliens, qui animait et
rangeait en bataille ses compagnons autour du grand Plagn,
d'Alastr, de Khromios, de Haimn et de Bias, prince des peuples.
Et il rangeait en avant les cavaliers, les chevaux et les chars,
et en arrire les fantassins braves et nombreux, pour tre le
rempart de la guerre, et les lches au milieu, afin que chacun
d'eux combattt forcment. Et il enseignait les cavaliers, leur
ordonnant de contenir les chevaux et de ne point courir au hasard
dans la mle:

-- Que nul ne s'lance en avant des autres pour combattre les
Troiens, et que nul ne recule, car vous serez sans force. Que le
guerrier qui abandonnera son char pour un autre combatte plutt de
la pique, car ce sera pour le mieux, et c'est ainsi que les hommes
anciens, qui ont eu ce courage et cette prudence, ont renvers les
villes et les murailles.

Et le vieillard les exhortait ainsi, tant habile dans la guerre
depuis longtemps. Et Agamemnn qui commande au loin, l'ayant vu,
se rjouit et lui dit ces paroles ailes:

--  vieillard! plt aux dieux que tes genoux eussent autant de
vigueur, que tu eusses autant de force que ton coeur a de courage!
Mais la vieillesse, qui est la mme pour tous, t'accable. Plt aux
dieux qu'elle accablt plutt tout autre guerrier, et que tu
fusses des plus jeunes

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Certes, Atride, je voudrais tre encore ce que j'tais quand
je tuai le divin reuthalin. Mais les dieux ne prodiguent point
tous leurs dons aux hommes. Alors, j'tais jeune, et voici que la
vieillesse s'est empare de moi. Mais tel que je suis, je me
mlerai aux cavaliers et je les exciterai par mes conseils et par
mes paroles, car c'est la part des vieillards.

Il parla ainsi, et l'Atride, joyeux, alla plus loin. Et il trouva
le cavalier Mnstheus immobile, et autour de lui les Athnaiens
belliqueux, et, auprs, le subtil Odysseus, et autour de ce
dernier la foule hardie des Kphallniens. Et ils n'avaient point
entendu le cri de guerre, car les phalanges des Troiens dompteurs
de chevaux et des Akhaiens commenaient de s'branler. Et ils se
tenaient immobiles, attendant que d'autres phalanges Akhaiennes,
s'lanant contre les Troiens, commenassent le combat. Et
Agamemnn, les ayant vus, les injuria et leur dit ces paroles
ailes:

--  fils de Ptos, d'un roi issu de Zeus, et toi, qui es
toujours plein de ruses subtiles, pourquoi, saisis de terreur,
attendez-vous que d'autres combattent? Il vous appartenait de
courir en avant dans le combat furieux, ainsi que vous assistez
les premiers  mes festins, o se runissent les plus vnrables
des Akhaiens. L, sans doute, il vous est doux de manger des
viandes rties et de boire des coupes de bon vin autant qu'il vous
plat. Et voici que, maintenant, vous verriez avec joie dix
phalanges des Akhaiens combattre avant vous, armes de l'airain
meurtrier!

Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui rpondit:

-- Atride, quelle parole s'est chappe de ta bouche? Comment
oses-tu dire que nous hsitons devant le combat? Lorsque nous
pousserons le rude Ars contre les Troiens dompteurs de chevaux,
tu verras, si tu le veux, et si cela te plat le pre bien-aim de
Tlmakhos au milieu des Troiens dompteurs de chevaux. Mais tu as
dit une parole vaine.

Et Agamemnn qui commande au loin, le voyant irrit, sourit, et,
se rtractant, lui rpondit:

-- Subtil Odysseus, divin Laertiade, je ne veux t'adresser ni
injures ni reproches. Je sais que ton coeur, dans ta poitrine, est
plein de desseins excellents, car tes penses sont les miennes.
Nous rparerons ceci, si j'ai mal parl. Va donc, et que les dieux
rendent mes paroles vaines!

Ayant ainsi parl, il les laissa et alla vers d'autres. Et il
trouva Diomds, l'orgueilleux fils de Tydeus, immobile au milieu
de ses chevaux et de ses chars solides. Et Sthnlos, fils de
Kapaneus, tait auprs de lui. Et Agamemnn qui commande au loin,
les ayant vus, l'injuria et lui dit ces paroles ailes:

-- Ah! fils du brave Tydeus dompteur de chevaux, pourquoi
trembles-tu et regardes-tu entre les rangs? Certes, Tydeus n'avait
point coutume de trembler, mais il combattait hardiment l'ennemi,
et hors des rangs, en avant de ses compagnons. Je ne l'ai point vu
dans la guerre, mais on dit qu'il tait au-dessus de tous. Il vint
 Mykn avec Polyneiks gal aux dieux, pour rassembler les
peuples et faire une expdition contre les saintes murailles de
Thb. Et ils nous conjuraient de leur donner de courageux allis,
et tous y consentaient, mais les signes contraires de Zeus nous en
empchrent. Et ils partirent, et quand ils furent arrivs auprs
de l'Asopos plein de joncs et d'herbes, Tydeus fut l'envoy des
Akhaiens. Et il partit, et il trouva les Kadmines, en grand
nombre, mangeant dans la demeure de la force toklenne. Et l,
le cavalier Tydeus ne fut point effray, bien qu'tranger et seul
au milieu des nombreux Kadmines. Et il les provoqua aux luttes
et les vainquit aisment, car Athn le protgeait. Mais les
cavaliers Kadmines, pleins de colre, lui dressrent,  son
dpart, une embuscade de nombreux guerriers' commands par Main
Haimonide, tel que les immortels, et par Lykphonts, hardi
guerrier, fils d'Autophonos. Et Tydeus les tua tous et n'en laissa
revenir qu'un seul. Obissant aux signes des dieux, il laissa
revenir Main. Tel tait Tydeus l'Aitlien; mais il a engendr un
fils qui ne le vaut point dans le combat, s'il parle mieux dans
l'Agora.

Il parla ainsi, et le brave Diomds ne rpondit rien, plein de
respect pour le roi vnrable. Mais le fils de l'illustre Kapaneus
rpondit  l'Atride:

-- Atride, ne mens point, sachant que tu mens. Certes nous nous
glorifions de valoir beaucoup mieux que nos pres, nous qui,
confiants dans les signes des dieux, et avec l'aide de Zeus, avons
pris Thb aux sept portes, ayant conduit sous ses fortes
murailles des peuples moins nombreux. Nos pres ont pri par leurs
propres fautes. Ne compare donc point leur gloire  la ntre.

Et le robuste Diomds, avec un sombre regard, lui rpondit:

-- Ami, tais-toi et obis. Je ne m'irrite point de ce que le
prince des peuples, Agamemnn, excite les Akhaiens aux belles
knmides  combattre; car si les Akhaiens dtruisent les Troiens
et prennent la sainte Ilios, il en aura la gloire; mais si les
Akhaiens sont dtruits, il en portera le deuil. Occupons-nous tous
deux de la guerre imptueuse.

Il parla ainsi, et sauta de son char  terre avec ses armes, et
l'airain retentit terriblement sur la poitrine du roi, et ce bruit
aurait troubl le coeur du plus brave.

Et comme le flot de la mer roule avec rapidit vers le rivage,
pouss par Zphyros, et, se gonflant d'abord sur la haute mer, se
brise violemment contre terre, et se hrisse autour des
promontoires en vomissant l'cume de la mer, de mme les phalanges
presses des Danaens se ruaient au combat. Et chaque chef donnait
ses ordres, et le reste marchait en silence. On et dit une grande
multitude muette, pleine de respect pour ses chefs. Et les armes
brillantes resplendissaient tandis qu'ils marchaient en ordre.
Mais, tels que les nombreuses brebis d'un homme riche, et qui
blent sans cesse  la voix des agneaux, tandis qu'on trait leur
lait blanc dans l'table, les Troiens poussaient des cris confus
et tumultueux de tous les points de la vaste arme. Et leurs cris
taient pousss en beaucoup de langues diverses, par des hommes
venus d'un grand nombre de pays lointains.

Et Ars excitait les uns, et Athn aux yeux clairs excitait les
autres, et partout allaient la crainte et la terreur et la
furieuse et insatiable ris, soeur et compagne d'Ars tueur
d'hommes, et qui, d'abord, est faible, et qui, les pieds sur la
terre, porte bientt sa tte dans l'Ouranos. Et elle s'avanait 
travers la foule, veillant la haine et multipliant les
gmissements des hommes.

Et quand ils se furent rencontrs, ils mlrent leurs boucliers,
leurs piques et la force des hommes aux cuirasses d'airain; et les
boucliers bombs se heurtrent, et un vaste tumulte retentit. Et
on entendait les cris de victoire et les hurlements des hommes qui
renversaient ou taient renverss, et le sang inondait la terre.
Comme des fleuves, gonfls par l'hiver, tombent du haut des
montagnes et mlent leurs eaux furieuses dans une valle qu'ils
creusent profondment, et dont un berger entend de loin le fracas,
de mme le tumulte des hommes confondus roulait.

Et, le premier, Antilokhos tua Ekhplos Thalysiade, courageux
Troien, brave entre tous ceux qui combattaient en avant. Et il le
frappa au casque couvert de crins pais, et il pera le front, et
la pointe d'airain entra dans l'os. Et le Troien tomba comme une
tour dans le rude combat. Et le roi Elphnr Khalkodontiade,
prince des magnanimes Abantes, le prit par les pieds pour le
traner  l'abri des traits et le dpouiller de ses armes; mais sa
tentative fut brve, car le magnanime Agnr, l'ayant vu traner
le cadavre, le pera au ct, d'une pique d'airain, sous le
bouclier, tandis qu'il se courbait, et le tua. Et, sur lui, se rua
un combat furieux de Troiens et d'Akhaiens; et, comme des loups,
ils se jetaient les uns sur les autres, et chaque guerrier en
renversait un autre.

C'est l qu'Aias Tlamnien tua Simoisios, fils d'Anthmin,
jeune et beau, et que sa mre, descendant de l'Ida pour visiter
ses troupeaux avec ses parents, avait enfant sur les rives du
Simois, et c'est pourquoi on le nommait Simoisios. Mais il ne
rendit pas  ses parents bien-aims le prix de leurs soins, car sa
vie fut brve, ayant t dompt par la pique du magnanime Aias. Et
celui-ci le frappa  la poitrine, prs de la mamelle droite, et la
pique d'airain sortit par l'paule. Et Simoisios tomba dans la
poussire comme un peuplier dont l'corce est lisse, et qui,
poussant au milieu d'un grand marais, commence  se couvrir de
hauts rameaux, quand un constructeur de chars le tranche  l'aide
du fer aiguis pour en faire la roue d'un beau char; et il gt,
fltri, aux bords du fleuve. Et le divin Aias dpouilla ainsi
Simoisios Anthmionide.

Et le Priamide Antiphos  la cuirasse clatante, du milieu de la
foule, lana contre Aias sa pique aigu; mais elle le manqua et
frappa  l'aine Leukos, brave compagnon d'Odysseus, tandis qu'il
tranait le cadavre, et le cadavre lui chappa des mains. Et
Odysseus, irrit de cette mort, s'avana, arm de l'airain
clatant, au-del des premiers rangs, regardant autour de lui et
agitant sa pique clatante. Et les Troiens reculrent devant
l'homme menaant; mais il ne lana point sa pique en vain, car il
frappa Dmokon, fils naturel de Priamos, et qui tait venu
d'Abydos avec ses chevaux rapides. Et Odysseus, vengeant son
compagnon, frappa Dmokon  la tempe, et la pointe d'airain
sortit par l'autre tempe, et l'obscurit couvrit ses yeux. Et il
tomba avec bruit, et ses armes retentirent. Et les Troiens les
plus avancs reculrent, et mme l'illustre Hektr. Et les
Akhaiens poussaient de grands cris, entranant les cadavres et se
ruant en avant. Et Apolln s'indigna, les ayant vus du fate de
Pergamos, et d'une voix haute il excita les Troiens:

-- Troiens, dompteurs de chevaux, ne le cdez point aux Akhaiens.
Leur peau n'est ni de pierre ni de fer pour rsister, quand elle
en est frappe,  l'airain qui coupe la chair. Akhilleus, le fils
de Thtis  la belle chevelure, ne combat point; il couve, prs de
ses nefs, la colre qui lui ronge le coeur.

Ainsi parla le dieu terrible du haut de la citadelle. Et
Tritognia, la glorieuse fille de Zeus, marchant au travers de la
foule, excitait les Akhaiens l o ils reculaient.

Et la Moire saisit Dirs Amarynkide, et il fut frapp  la
cheville droite d'une pierre anguleuse. Et ce fut l'Imbraside
Peiros, prince des Thrakiens, et qui tait venu d'Ainos, qui le
frappa. Et la pierre rude fracassa les deux tendons et les os. Et
Dirs tomba  la renverse dans la poussire, tendant les mains
vers ses compagnons et respirant  peine. Et Peiros accourut et
enfona sa pique prs du nombril, et les intestins se rpandirent
 terre, et l'obscurit couvrit ses yeux. Et comme Peiros
s'lanait, l'Aitlien Moas le frappa de sa pique dans la
poitrine, au-dessus de la mamelle, et l'airain traversa le poumon.
Puis il accourut, arracha de la poitrine la pique terrible, et,
tirant son pe aigu, il ouvrit le ventre de l'homme et le tua.
Mais il ne le dpouilla point de ses armes, car les Thrakiens aux
cheveux ras et aux longues lances entourrent leur chef, et
repoussrent Moas, tout robuste, hardi et grand qu'il tait. Et il
recula loin d'eux. Ainsi les deux chefs, l'un des Thrakiens,
l'autre des piens aux tuniques d'airain, taient couchs cte 
cte dans la poussire, et les cadavres s'amassaient autour d'eux.

Si un guerrier, sans peur du combat, et que l'airain aigu n'et
encore ni frapp ni bless, et parcouru la mle furieuse, et que
Pallas Athn l'et conduit par la main, cartant de lui
l'imptuosit des traits, certes, il et vu, en ce jour, une
multitude de Troiens et d'Akhaiens renverss et couchs
confusment sur la poussire.


Chant 5

Alors, Pallas Athn donna la force et l'audace au Tydide
Diomds, afin qu'il s'illustrt entre tous les Argiens et
remportt une grande gloire. Et elle fit jaillir de son casque et
de son bouclier un feu inextinguible, semblable  l'toile de
l'automne qui clate et resplendit hors de l'Okanos. Tel ce feu
jaillissait de sa tte et de ses paules. Et elle le poussa dans
la mle o tous se ruaient tumultueusement.

Parmi les Troiens vivait Dars, riche et irrprochable
sacrificateur de Hphaistos, et il avait deux fils, Phygeus et
Idaios, habiles  tous les combats. Et tous deux, sur un mme
char, se rurent contre le Tydide, qui tait  pied. Et,
lorsqu'ils se furent rapprochs, Phygeus, le premier, lana sa
longue pique, et la pointe effleura l'paule gauche du Tydide,
mais il ne le blessa point. Et celui-ci,  son tour, lana sa
pique, et le trait ne fut point inutile qui partit de sa main, car
il s'enfona dans la poitrine, entre les mamelles, et jeta le
guerrier  bas. Et Idaios s'enfuit, abandonnant son beau char et
n'osant dfendre son frre tu. Certes, il n'et point, pour cela,
vit la noire mort; mais Hphaistos, l'ayant envelopp d'une
nue, l'enleva, afin que la vieillesse de leur vieux pre ne ft
point dsespre. Et le fils du magnanime Tydeus saisit leurs
chevaux, qu'il remit  ses compagnons pour tre conduits aux nefs
creuses.

Et les magnanimes Troiens, voyant les deux fils de Dars, l'un en
fuite et l'autre mort auprs de son char, furent troubls jusqu'au
fond de leurs coeurs. Mais Athn aux yeux clairs, saisissant le
furieux Ars par la main, lui parla ainsi:

-- Ars, Ars, flau des hommes, tout sanglant, et qui renverses
les murailles, ne laisserons-nous point combattre les Troiens et
les Akhaiens? Que le pre Zeus accorde la gloire  qui il voudra.
Retirons-nous et vitons la colre de Zeus.

Ayant ainsi parl, elle conduisit le furieux Ars hors du combat
et le fit asseoir sur la haute rive du Skamandros. Et les Danaens
repoussrent les Troiens. Chacun des chefs tua un guerrier. Et, le
premier, le roi Agamemnn prcipita de son char le grand Odios,
chef des Aliznes. Comme celui-ci fuyait, il lui enfona sa pique
dans le dos, entre les paules, et elle traversa la poitrine, et
les armes d'Odios rsonnrent dans sa chute.

Et Idomneus tua Phaistos, fils du Mainien Bros, qui tait venu
de la fertile Tarn, l'illustre Idomneus le pera  l'paule
droite, de sa longue pique, comme il montait sur son char. Et il
tomba, et une ombre affreuse l'enveloppa, et les serviteurs
d'Idomneus le dpouillrent.

Et l'Atride Mnlaos tua de sa pique aigu Skamandrios habile 
la chasse, fils de Strophios. C'tait un excellent chasseur
qu'Artmis avait instruit elle-mme  percer les btes fauves, et
qu'elle avait nourri dans les bois, sur les montagnes. Mais ni son
habilet  lancer les traits, ni Artmis qui se rjouit de ses
flches, ne lui servirent. Comme il fuyait, l'illustre Atride
Mnlaos le pera de sa pique dans le dos, entre les deux paules,
et lui traversa la poitrine. Et il tomba sur la face, et ses armes
rsonnrent.

Et Mrions tua Phrklos, fils du charpentier Harmn, qui
fabriquait adroitement toute chose de ses mains et que Pallas
Athn aimait beaucoup. Et c'tait lui qui avait construit pour
Alexandros ces nefs gales qui devaient causer tant de maux aux
Troiens et  lui-mme; car il ignorait les oracles des dieux. Et
Mrions, poursuivant Phrklos, le frappa  la fesse droite, et
la pointe pntra dans l'os jusque dans la vessie. Et il tomba en
gmissant, et la mort l'enveloppa.

Et Mgs tua Pdaios, fils illgitime d'Antnr, mais que la
divine Than avait nourri avec soin au milieu de ses enfants
bien-aims, afin de plaire  son mari. Et l'illustre Phylide,
s'approchant de lui, le frappa de sa pique aigu derrire la tte.
Et l'airain,  travers les dents, coupa la langue, et il tomba
dans la poussire en serrant de ses dents le froid airain.

Et l'vaimonide Eurypylos tua le divin Hypsnr, fils du magnanime
Dolopin, sacrificateur du Skamandros, et que le peuple honorait
comme un dieu. Et l'illustre fils d'vaimn, Eurypylos, se ruant
sur lui, comme il fuyait, le frappa de l'pe  l'paule et lui
coupa le bras, qui tomba sanglant et lourd. Et la mort pourpre et
la Moire violente emplirent ses yeux.

Tandis qu'ils combattaient ainsi dans la rude mle, nul n'aurait
pu reconnatre si le Tydide tait du ct des Troiens ou du ct
des Akhaiens. Il courait  travers la plaine, semblable  un
fleuve furieux et dbord qui roule imptueusement et renverse les
ponts. Ni les digues ne l'arrtent, ni les enclos des vergers
verdoyants, car la pluie de Zeus abonde, et les beaux travaux des
jeunes hommes sont dtruits. Ainsi les paisses phalanges des
Troiens se dissipaient devant le Tydide, et leur multitude ne
pouvait soutenir son choc.

Et l'illustre fils de Lykan, l'ayant aperu se ruant par la
plaine et dispersant les phalanges, tendit aussitt contre lui son
arc recourb, et, comme il s'lanait, le frappa  l'paule
droite, au dfaut de la cuirasse. Et la flche acerbe vola en
sifflant et s'enfona, et la cuirasse ruissela de sang. Et
l'illustre fils de Lykan s'cria d'une voix haute:

-- Courage, Troiens, cavaliers magnanimes! Le plus brave des
Akhaiens est bless, et je ne pense pas qu'il supporte longtemps
ma flche violente, s'il est vrai que le roi, fils de Zeus, m'ait
pouss  quitter la Lyki.

Il parla ainsi orgueilleusement, mais la flche rapide n'avait
point tu le Tydide, qui, reculant, s'arrta devant ses chevaux
et son char, et dit  Sthnlos, fils de Kapaneus:

-- Hte-toi, ami Kapanide! Descends du char et retire cette
flche amre.

Il parla ainsi, et Sthnlos, sautant  bas du char, arracha de
l'paule la flche rapide. Et le sang jaillit sur la tunique, et
Diomds hardi au combat pria ainsi:

-- Entends-moi, fille indompte de Zeus temptueux! Si jamais tu
nous as protgs, mon pre et moi, dans la guerre cruelle, Athn!
secours-moi de nouveau. Accorde-moi de tuer ce guerrier. Amne-le
au-devant de ma pique imptueuse, lui qui m'a bless le premier,
et qui s'en glorifie, et qui pense que je ne verrai pas longtemps
encore la splendide lumire de Hlios.

Il parla ainsi en priant, et Pallas Athn l'exaua. Elle rendit
tous ses membres, et ses pieds et ses mains plus agiles; et
s'approchant, elle lui dit en paroles ailes:

-- Reprends courage,  Diomds, et combats contre les Troiens,
car j'ai mis dans ta poitrine l'intrpide vigueur que possdait le
porte-bouclier, le cavalier Tydeus. Et j'ai dissip le nuage qui
tait sur tes yeux, afin que tu reconnaisses les dieux et les
hommes. Si un immortel venait te tenter, ne lutte point contre les
dieux immortels; mais si Aphrodit, la fille de Zeus, descendait
dans la mle, frappe-la de l'airain aigu.

Ayant ainsi parl, Athn aux yeux clairs s'loigna, et le Tydide
retourna  la charge, ml aux premiers rangs. Et, nagure, il
tait, certes, plein d'ardeur pour combattre les Troiens, mais son
courage est maintenant trois fois plus grand. Il est comme un lion
qui, dans un champ o paissaient des brebis laineuses, au moment
o il sautait vers l'table, a t bless par un ptre, et non
tu. Cette blessure accrot ses forces. Il entre dans l'table et
disperse les brebis, qu'on n'ose plus dfendre. Et celles-ci
gisent gorges, les unes sur les autres; et le lion bondit hors
de l'enclos. Ainsi le brave Diomds se rua sur les Troiens.

Alors, il tua Astynoos et Hypeirn, princes des peuples. Et il
pera l'un, de sa pique d'airain, au-dessus de la mamelle; et, de
sa grande pe, il brisa la clavicule de l'autre et spara la tte
de l'paule et du dos. Puis, les abandonnant, il se jeta sur Abas
et Polyeidos, fils du vieux Eurydamas, interprte des songes. Mais
le vieillard ne les avait point consults au dpart de ses
enfants. Et le brave Diomds les tua.

Et il se jeta sur Xanthos et Thon, fils tardifs de Phainopos, qui
les avait eus dans sa triste vieillesse, et qui n'avait point
engendr d'autres enfants  qui il pt laisser ses biens. Et le
Tydide les tua, leur arrachant l'me et ne laissant que le deuil
et les tristes douleurs  leur pre, qui ne devait point les
revoir vivants au retour du combat, et dont l'hritage serait
partag selon la loi.

Et Diomds saisit deux fils du Dardanide Priamos, monts sur un
mme char, Ekhmn et Khromios. Comme un lion, bondissant sur des
boeufs, brise le cou d'une gnisse ou d'un taureau paissant dans
les bois, ainsi le fils de Tydeus, les renversant tous deux de
leur char, les dpouilla de leurs armes et remit leurs chevaux 
ses compagnons pour tre conduits aux nefs.

Mais Ainias, le voyant dissiper les lignes des guerriers,
s'avana  travers la mle et le bruissement des piques,
cherchant de tous cts le divin Pandaros. Et il rencontra le
brave et irrprochable fils de Lykan, et, s'approchant, il lui
dit:

-- Pandaros! o sont ton arc et tes flches? Et ta gloire, quel
guerrier pourrait te la disputer? Qui pourrait, en Lyki, se
glorifier de l'emporter sur toi? Allons, tends les mains vers Zeus
et envoie une flche  ce guerrier. Je ne sais qui il est, mais il
triomphe et il a dj inflig de grands maux aux Troiens. Dj il
a fait ployer les genoux d'une multitude de braves. Peut-tre est-
ce un dieu irrit contre les Troiens  cause de sacrifices
ngligs. Et la colre d'un dieu est lourde.

Et l'illustre fils de Lykan lui rpondit:

-- Ainias, conseiller des Troiens revtus d'airain, je crois que
ce guerrier est le Tydide. Je le reconnais  son bouclier,  son
casque aux trois cnes et  ses chevaux. Cependant, je ne sais si
ce n'est point un dieu. Si ce guerrier est le brave fils de
Tydeus, comme je l'ai dit, certes, il n'est point ainsi furieux
sans l'appui d'un dieu. Sans doute, un des immortels, couvert
d'une nue, se tient auprs de lui et dtourne les flches
rapides. Dj je l'ai frapp d'un trait  l'paule droite, au
dfaut de la cuirasse. J'tais certain de l'avoir envoy chez
Aids, et voici que je ne l'ai point tu. Sans doute quelque dieu
est irrit contre nous. Ni mes chevaux ni mon char ne sont ici.
J'ai, dans les demeures de Lykan, onze beaux chars tout neufs,
couverts de larges draperies. Auprs de chacun d'eux sont deux
chevaux qui paissent l'orge et l'avoine. Certes, le belliqueux
vieillard Lykan, quand je partis de mes belles demeures, me donna
de nombreux conseils. Il m'ordonna, mont sur mon char et tran
par mes chevaux, de devancer tous les Troiens dans les mles
combats. J'aurais mieux fait d'obir; mais je ne le voulus point,
dsirant pargner mes chevaux accoutums  manger abondamment, et
de peur qu'ils manquassent de nourriture au milieu de guerriers
assigs. Je les laissai, et vins  pied vers Ilios, certain de
mon arc, dont je ne devais pas me glorifier cependant. Dj, je
l'ai tendu contre deux chefs, l'Atride et le Tydide, et je les
ai blesss, et j'ai fait couler leur sang, et je n'ai fait que les
irriter. Certes, ce fut par une mauvaise destine que je dtachais
du mur cet arc recourb, le jour funeste o je vins, dans la
riante Ilios, commander aux Troiens, pour plaire au divin Hektr.
Si je retourne jamais, et si je revois de mes yeux ma patrie et ma
femme et ma haute demeure, qu'aussitt un ennemi me coupe la tte,
si je ne jette, bris de mes mains, dans le feu clatant, cet arc
qui m'aura t un compagnon inutile!

Et le chef des Troiens, Ainias, lui rpondit:

-- Ne parle point tant. Rien ne changera si nous ne poussons  cet
homme, sur notre char et nos chevaux, et couverts de nos armes.
Tiens! monte sur mon char, et vois quels sont les chevaux de Trs,
habiles  poursuivre ou  fuir rapidement dans la plaine. Ils nous
ramneront saufs dans la ville, si Zeus donne la victoire au
Tydide Diomds. Viens! saisis le fouet et les belles rnes, et
je descendrai pour combattre; ou combats toi-mme, et je guiderai
les chevaux.

Et l'illustre fils de Lykan lui rpondit:

-- Ainias, charge-toi des rnes et des chevaux. Ils traneront
mieux le char sous le conducteur accoutum, si nous prenions la
fuite devant le fils de Tydeus. Peut-tre, pleins de terreur,
resteraient-ils inertes et ne voudraient-ils plus nous emporter
hors du combat, n'entendant plus ta voix.

Ayant ainsi parl, ils montrent sur le char brillant et
poussrent les chevaux rapides contre le Tydide. Et l'illustre
fils de Kapaneus, Sthnlos, les vit; et aussitt il dit au
Tydide ces paroles ailes:

-- Tydide Diomds, le plus cher  mon me, je vois deux braves
guerriers qui se prparent  te combattre. Tous deux sont pleins
de force. L'un est l'habile archer Pandaros, qui se glorifie
d'tre le fils de Lykan. L'autre est Ainias, qui se glorifie
d'tre le fils du magnanime Ankhiss, et qui a pour mre Aphrodit
elle-mme. Reculons donc, et ne te jette point en avant, si tu ne
veux perdre ta chre me.

Et le brave Diomds, le regardant d'un oeil sombre, lui rpondit:

-- Ne parle point de fuir, car je ne pense point que tu me
persuades. Ce n'est point la coutume de ma race de fuir et de
trembler. Je possde encore toutes mes forces. J'irai au-devant de
ces guerriers. Pallas Athn ne me permet point de craindre. Leurs
chevaux rapides ne nous les arracheront point tous deux, si, du
moins, un seul en rchappe. Mais je te le dis, et souviens-toi de
mes paroles: si la sage Athn me donnait la gloire de les tuer
tous deux, arrte nos chevaux rapides, attache les rnes au char,
cours aux chevaux d'Ainias et pousse-les parmi les Akhaiens aux
belles knmides. Ils sont de la race de ceux que le prvoyant Zeus
donna  Trs en change de son fils Ganymds, et ce sont les
meilleurs chevaux qui soient sous s et Hlios. Le roi des
hommes, Ankhiss,  l'insu de Laomdn, fit saillir des cavales
par ces talons, et il en eut six rejetons. Il en retient quatre
qu'il nourrit  la crche, et il a donn ces deux-ci, rapides  la
fuite,  Ainias. Si nous les enlevons, nous remporterons une
grande gloire.

Pendant qu'ils se parlaient ainsi, les deux Troiens poussaient
vers eux leurs chevaux rapides, et le premier, l'illustre fils de
Lykan, s'cria:

-- Trs brave et trs excellent guerrier, fils de l'illustre
Tydeus, mon trait rapide, ma flche amre, ne t'a point tu; mais
je vais tenter de te percer de ma pique.

Il parla, et, lanant sa longue pique, frappa le bouclier du
Tydide. La pointe d'airain siffla et s'enfona dans la cuirasse,
et l'illustre fils de Lykan cria  voix haute:

-- Tu es bless dans le ventre! Je ne pense point que tu survives
longtemps, et tu vas me donner une grande gloire.

Et le brave Diomds lui rpondit avec calme:

-- Tu m'as manqu, loin de m'atteindre; mais je ne pense pas que
vous vous reposiez avant qu'un de vous, au moins, ne tombe et ne
rassasie de son sang Ars, l'audacieux combattant.

Il parla ainsi, et lana sa pique. Et Athn la dirigea au-dessus
du nez, auprs de l'oeil, et l'airain indompt traversa les
blanches dents, coupa l'extrmit de la langue et sortit sous le
menton. Et Pandaros tomba du char, et ses armes brillantes, aux
couleurs varies, rsonnrent sur lui, et les chevaux aux pieds
rapides frmirent, et la vie et les forces de l'homme furent
brises.

Alors Ainias s'lana avec son bouclier et sa longue pique, de
peur que les Akhaiens n'enlevassent le cadavre. Et, tout autour,
il allait comme un lion confiant dans ses forces, brandissant sa
pique et son bouclier bomb, prt  tuer celui qui oserait
approcher, et criant horriblement. Mais le Tydide saisit de sa
main un lourd rocher que deux hommes, de ceux qui vivent
aujourd'hui, ne pourraient soulever. Seul, il le remua facilement.
Et il en frappa Ainias  la cuisse, l o le fmur tourne dans le
cotyle. Et la pierre rugueuse heurta le cotyle, rompit les deux
muscles suprieurs et dchira la peau. Le hros, tombant sur les
genoux, s'appuya d'une main lourde sur la terre, et une nuit noire
couvrit ses yeux. Et le roi des hommes, Ainias, et sans doute
pri, si la fille de Zeus, Aphrodit, ne l'et aperu: car elle
tait sa mre, l'ayant conu d'Ankhiss, comme il paissait ses
boeufs. Elle jeta ses bras blancs autour de son fils bien-aim et
l'enveloppa des plis de son pplos clatant, afin de le garantir
des traits, et de peur qu'un des guerriers Danaens enfont
l'airain dans sa poitrine et lui arracht l'me. Et elle enleva
hors de la mle son fils bien-aim.

Mais le fils de Kapaneus n'oublia point l'ordre que lui avait
donn Diomds hardi au combat. Il arrta brusquement les chevaux
aux sabots massifs, en attachant au char les rnes tendues; et, se
prcipitant vers les chevaux aux longues crinires d'Ainias, il
les poussa du ct des Akhaiens aux belles knmides. Et il les
remit  son cher compagnon Deipylos, qu'il honorait au-dessus de
tous, tant leurs mes taient d'accord, afin que celui-ci les
conduist aux nefs creuses.

Puis le hros, remontant sur son char, saisit les belles rnes,
et, tran par ses chevaux aux sabots massifs, suivit le Tydide.
Et celui-ci, de l'airain meurtrier, pressait ardemment Aphrodit,
sachant que c'tait une desse pleine de faiblesse, et qu'elle
n'tait point de ces divinits qui se mlent aux luttes des
guerriers, comme Athn ou comme ny, la destructrice des
citadelles. Et, la poursuivant dans la mle tumultueuse, le fils
du magnanime Tydeus bondit, et de sa pique aigu blessa sa main
dlicate. Et aussitt l'airain pera la peau divine  travers le
pplos que les Kharites avaient tiss elles-mmes. Et le sang
immortel de la desse coula, subtil, et tel qu'il sort des dieux
heureux. Car ils ne mangent point de pain, ils ne boivent point le
vin ardent, et c'est pourquoi ils n'ont point notre sang et sont
nomms immortels. Elle poussa un grand cri et laissa tomber son
fils; mais Phoibos Apolln le releva de ses mains et l'enveloppa
d'une noire nue, de peur qu'un des cavaliers Danaens enfont
l'airain dans sa poitrine et lui arracht l'me. Et Diomds hardi
au combat cria d'une voix haute  la desse:

-- Fille de Zeus, fuis la guerre et le combat. Ne te suffit-il pas
de tromper de faibles femmes? Si tu retournes jamais au combat,
certes, je pense que la guerre et son nom seul te feront trembler
dsormais.

Il parla ainsi, et Aphrodit s'envola, pleine d'affliction et
gmissant profondment. Iris aux pieds rapides la conduisit hors
de la mle, accable de douleurs, et son beau corps tait devenu
noir. Et elle rencontra l'imptueux Ars assis  la gauche de la
bataille. Sa pique et ses chevaux rapides taient couverts d'une
nue. Et Aphrodit, tombant  genoux, supplia son frre bien-aim
de lui donner ses chevaux lis par des courroies d'or:

-- Frre bien-aim, secours-moi! Donne-moi tes chevaux pour que
j'aille dans l'Olympos, qui est la demeure des immortels. Je
souffre cruellement d'une blessure que m'a faite le guerrier
mortel Tydide, qui combattrait maintenant le pre Zeus lui-mme.

Elle parla ainsi, et Ars lui donna ses chevaux aux aigrettes
dores. Et, gmissant dans sa chre me, elle monta sur le char.
Iris monta auprs d'elle, prit les rnes en mains et frappa les
chevaux du fouet, et ceux-ci s'envolrent et atteignirent aussitt
le haut Olympos, demeure des dieux. Et la rapide Iris arrta les
chevaux aux pieds prompts comme le vent, et, sautant du char, leur
donna leur nourriture immortelle. Et la divine Aphrodit tomba aux
genoux de Din sa mre; et celle-ci, entourant sa fille de ses
bras, la caressa et lui dit:

-- Quel Ouranien, chre fille, t'a ainsi traite, comme si tu
avais ouvertement commis une action mauvaise?

Et Aphrodit qui aime les sourires lui rpondit:

-- L'audacieux Diomds, fils de Tydeus, m'a blesse, parce que
j'emportais hors de la mle mon fils bien-aim Ainias, qui m'est
le plus cher de tous les hommes. La bataille furieuse n'est plus
seulement entre les Troiens et les Akhaiens, mais les Danaens
combattent dj contre les immortels.

Et l'illustre desse Din lui rpondit:

-- Subis et endure ton mal, ma fille, bien que tu sois afflige.
Dj plusieurs habitants des demeures ouraniennes, par leurs
discordes mutuelles, ont beaucoup souffert de la part des hommes.
Ars a subi de grands maux quand Otos et le robuste phialts,
fils d'Alo, le lirent de fortes chanes. Il resta treize mois
enchan dans une prison d'airain. Et peut-tre qu'Ars,
insatiable de combats, et pri, si la belle riboia, leur
martre, n'et averti Hermias, qui dlivra furtivement Ars
respirant  peine, tant les lourdes chanes l'avaient dompt. Hr
souffrit aussi quand le vigoureux Amphitryonade la blessa  la
mamelle droite d'une flche  trois pointes, et une irrmdiable
douleur la saisit. Et le grand Aids souffrit entre tous quand le
mme homme, fils de Zeus temptueux, le blessa, sur le seuil du
Hads, au milieu des morts, d'une flche rapide, et l'accabla de
douleurs. Et il vint dans la demeure de Zeus, dans le grand
Olympos, plein de maux et gmissant dans son coeur, car la flche
tait fixe dans sa large paule et torturait son me. Et Pain,
rpandant de doux baumes sur la plaie, gurit Aids, car il
n'tait point mortel comme un homme. Et tel tait Hrakls, impie,
irrsistible, se souciant peu de commettre des actions mauvaises
et frappant de ses flches les dieux qui habitent l'Olympos. C'est
la divine Athn aux yeux clairs qui a excit un insens contre
toi. Et le fils de Tydeus ne sait pas, dans son me, qu'il ne vit
pas longtemps celui qui lutte contre les immortels. Ses enfants,
assis sur ses genoux, ne le nomment point leur pre au retour de
la guerre et de la rude bataille. Maintenant, que le Tydide
craigne, malgr sa force, qu'un plus redoutable que toi ne le
combatte. Qu'il craigne que la sage fille d'Adrsts, Aigialia,
la noble femme du dompteur de chevaux Diomds, gmisse bientt en
s'veillant et en troublant ses serviteurs, parce qu'elle pleurera
son premier mari, le plus brave des Akhaiens!

Elle parla ainsi, et, de ses deux mains, tancha la plaie, et
celle-ci fut gurie, et les amres douleurs furent calmes.

Mais Hr et Athn, qui les regardaient, tentrent d'irriter le
Kronide Zeus par des paroles mordantes. Et la divine Athn aux
yeux clairs parla ainsi la premire:

-- Pre Zeus, peut-tre seras-tu irrit de ce que je vais dire;
mais voici qu'Aphrodit, en cherchant  mener quelque femme
Akhaienne au milieu des Troiens qu'elle aime tendrement, en
s'efforant de sduire par ses caresses une des Akhaiennes au beau
pplos, a dchir sa main dlicate  une agrafe d'or.

Elle parla ainsi, et le pre des hommes et des dieux sourit, et,
appelant Aphrodit d'or, il lui dit:

-- Ma fille, les travaux de la guerre ne te sont point confis,
mais  l'imptueux Ars et  Athn. Ne songe qu'aux douces joies
des Hymnes.

Et ils parlaient ainsi entre eux. Et Diomds hardi au combat se
ruait toujours sur Ainias, bien qu'il st qu'Apolln le couvrait
des deux mains. Mais il ne respectait mme plus un grand dieu,
dsirant tuer Ainias et le dpouiller de ses armes illustres. Et
trois fois il se rua, dsirant le tuer, et trois fois Apolln
repoussa son bouclier clatant. Mais, quand il bondit une
quatrime fois, semblable  un dieu, Apolln lui dit d'une voix
terrible:

-- Prends garde, Tydide, et ne t'gale point aux dieux, car la
race des dieux immortels n'est point semblable  celle des hommes
qui marchent sur la terre.

Il parla ainsi, et le Tydide recula un peu, de peur d'exciter la
colre de l'archer Apolln. Et celui-ci dposa Ainias loin de la
mle, dans la sainte Pergamos, o tait bti son temple. Et Lt
et Artmis qui se rjouit de ses flches prirent soin de ce
guerrier et l'honorrent dans le vaste sanctuaire. Et Apolln 
l'arc d'argent suscita une image vaine semblable  Ainias et
portant des armes pareilles. Et autour de cette image les Troiens
et les divins Akhaiens se frappaient sur les peaux de boeuf qui
couvraient leurs poitrines, sur les boucliers bombs et sur les
cuirasses lgres. Alors, le roi Phoibos Apolln dit  l'imptueux
Ars:

-- Ars, Ars, flau des hommes sanglant, et qui renverses les
murailles, ne vas-tu pas chasser hors de la mle ce guerrier, le
Tydide, qui, certes, combattrait maintenant mme contre le pre
Zeus? Dj il a bless la main d'Aphrodit, puis il a bondi sur
moi, semblable  un dieu.

Ayant ainsi parl, il retourna s'asseoir sur la haute Pergamos, et
le cruel Ars, se mlant aux Troiens, les excita  combattre,
ayant pris la forme de l'imptueux Akamas, prince des Thrakiens.
Et il exhorta les fils de Priamos, nourrissons de Zeus:

--  fils du roi Priamos, nourris par Zeus, jusqu' quand
laisserez-vous les Akhaiens massacrer votre peuple? Attendrez-vous
qu'ils combattent autour de nos portes solides? Un guerrier est
tomb que nous honorions autant que le divin Hektr, Ainias, fils
du magnanime Ankhiss. Allons! Enlevons notre brave compagnon hors
de la mle.

Ayant ainsi parl, il excita la force et le courage de chacun. Et
Sarpdn dit ces dures paroles au divin Hektr:

-- Hektr, qu'est devenu ton ancien courage? Tu te vantais nagure
de sauver ta ville, sans l'aide des autres guerriers, seul, avec
tes frres et tes parents, et je n'en ai gure encore aperu
aucun, car ils tremblent tous comme des chiens devant le lion.
C'est nous, vos allis, qui combattons. Me voici, moi, qui suis
venu de trs loin pour vous secourir. Elle est loigne, en effet,
la Lyki o coule le Xanthos plein de tourbillons. J'y ai laiss
ma femme bien-aime et mon petit enfant, et mes nombreux domaines
que le pauvre convoite. Et, cependant, j'excite les Lykiens au
combat, et je suis prt moi-mme  lutter contre les hommes, bien
que je n'aie rien  redouter ou  perdre des maux que vous
apportent les Akhaiens, ou des biens qu'ils veulent vous enlever.
Et tu restes immobile, et tu ne commandes mme pas  tes guerriers
de rsister et de dfendre leurs femmes! Ne crains-tu pas
qu'envelopps tous comme dans un filet de lin, vous deveniez la
proie des guerriers ennemis? Sans doute, les Akhaiens renverseront
bientt votre ville aux nombreux habitants. C'est  toi qu'il
appartient de songer  ces choses, nuit et jour, et de supplier
les princes allis, afin qu'ils tiennent fermement et qu'ils
cessent leurs durs reproches.

Sarpdn parla ainsi, et il mordit l'me de Hektr, et celui-ci
sauta aussitt de son char avec ses armes, et, brandissant deux
lances aigus, courut de toutes parts  travers l'arme,
l'excitant  combattre un rude combat. Et les Troiens revinrent 
la charge et tinrent tte aux Akhaiens. Et les Argiens les
attendirent de pied ferme.

Ainsi que, dans les aires sacres,  l'aide des vanneurs et du
vent, la blonde Dmtr spare le bon grain de la paille, et que
celle-ci, amoncele, est couverte d'une poudre blanche, de mme
les Akhaiens taient envelopps d'une poussire blanche qui
montait du milieu d'eux vers l'Ouranos, et que soulevaient les
pieds des chevaux frappant la terre, tandis que les guerriers se
mlaient de nouveau et que les conducteurs de chars les ramenaient
au combat. Et le furieux Ars, couvert d'une nue, allait de
toutes parts, excitant les Troiens. Et il obissait ainsi aux
ordres que lui avait donns Phoibos Apolln qui porte une pe
d'or, quand celui-ci avait vu partir Athn, protectrice des
Danaens.

Et l'archer Apolln fit sortir Ainias du sanctuaire et remplit de
vigueur la poitrine du prince des peuples. Et ce dernier reparut
au milieu de ses compagnons, pleins de joie de le voir vivant,
sain et sauf et possdant toutes ses forces. Mais ils ne lui
dirent rien, car les travaux que leur prparaient Ars, flau des
hommes, Apolln et ris, ne leur permirent point de l'interroger.

Et les deux Aias, Odysseus et Diomds exhortaient les Danaens au
combat; et ceux-ci, sans craindre les forces et l'imptuosit des
Troiens, les attendaient de pied ferme, semblables  ces nues que
le Kronin arrte  la cime des montagnes, quand le Boras et les
autres vents violents se sont calms, eux dont le souffle disperse
les nuages pais et immobiles. Ainsi les Danaens attendaient les
Troiens de pied ferme. Et l'Atride, courant  et l au milieu
d'eux, les excitait ainsi:

-- Amis, soyez des hommes! ruez-vous, d'un coeur ferme, dans la
rude bataille. Ce sont les plus braves qui chappent en plus grand
nombre  la mort; mais ceux qui fuient n'ont ni force ni gloire.

Il parla, et, lanant sa longue pique, il pera, au premier rang,
le guerrier Dikon Pergaside, compagnon du magnanime Ainias, et
que les Troiens honoraient autant que les fils de Priamos, parce
qu'il tait toujours parmi les premiers au combat. Et le roi
Agamemnn le frappa de sa pique dans le bouclier qui n'arrta
point le coup, car la pique le traversa et entra dans le ventre en
dchirant le ceinturon. Et il tomba avec bruit, et ses armes
rsonnrent sur son corps.

Alors, Ainias tua deux braves guerriers Danaens, fils de Diokls,
Krthn et Orsilokhos. Et leur pre habitait Phr bien btie, et
il tait riche, et il descendait du fleuve Alphios qui coule
largement sur la terre des Pyliens. Et l'Alphios avait engendr
Orsilokhos, chef de nombreux guerriers; et Orsilokhos avait
engendr le magnanime Diokls, et de Diokls taient ns deux fils
jumeaux, Krthn et Orsilokhos, habiles  tous les combats. Tout
jeunes encore, ils vinrent sur leurs nefs noires vers Ilios aux
bons chevaux, ayant suivi les Argiens pour la cause et l'honneur
des Atrides, Agamemnn et Mnlaos, et c'est l que la mort les
atteignit. Comme deux jeunes lions nourris par leur mre sur le
sommet des montagnes, au fond des paisses forts, et qui enlvent
les boeufs et les brebis, et qui dvastent les tables jusqu' ce
qu'ils soient tus de l'airain aigu par les mains des ptres, tels
ils tombrent tous deux, frapps par les mains d'Ainias, pareils
 des pins levs.

Et Mnlaos, hardi au combat, eut piti de leur chute, et il
s'avana au premier rang, vtu de l'airain tincelant et
brandissant sa pique. Et Ars l'excitait afin qu'il tombt sous
les mains d'Ainias. Mais Antilokhos, fils du magnanime Nestr, le
vit et s'avana au premier rang, car il craignait pour le prince
des peuples, dont la mort et rendu leurs travaux inutiles. Et ils
croisaient dj leurs piques aigus, prts  se combattre, quand
Antilokhos vint se placer auprs du prince des peuples. Et
Ainias, bien que trs brave, recula, voyant les deux guerriers
prts  l'attaquer. Et ceux-ci entranrent les morts parmi les
Akhaiens, et, les remettant  leurs compagnons, revinrent
combattre au premier rang.

Alors ils turent Pylaimns, gal  Ars, chef des magnanimes
Paphlagones porteurs de boucliers. Et l'illustre Atride Mnlaos
le pera de sa pique  la clavicule. Et Antilokhos frappa au
coude, d'un coup de pierre, le conducteur de son char, le brave
Atymniade Mydn, comme il faisait reculer ses chevaux aux sabots
massifs. Et les blanches rnes ornes d'ivoire s'chapprent de
ses mains, et Antilokhos, sautant sur lui, le pera  la tempe
d'un coup d'pe. Et, ne respirant plus, il tomba du beau char, la
tte et les paules enfonces dans le sable qui tait creus en
cet endroit. Ses chevaux le foulrent aux pieds, et Antilokhos les
chassa vers l'arme des Akhaiens.

Mais Hektr, les ayant aperus tous deux, se rua  travers la
mle en poussant des cris. Et les braves phalanges des Troiens le
suivaient, et devant elles marchaient Ars et la vnrable ny.
Celle-ci menait le tumulte immense du combat, et Ars, brandissant
une grande pique, allait tantt devant et tantt derrire Hektr.

Et Diomds hardi au combat ayant vu Ars, frmit. Comme un
voyageur troubl s'arrte, au bout d'une plaine immense, sur le
bord d'un fleuve imptueux qui tombe dans la mer, et qui recule 
la vue de l'onde bouillonnante, ainsi le Tydide recula et dit aux
siens:

--  amis, combien nous admirions justement le divin Hektr,
habile  lancer la pique et audacieux en combattant! Quelque dieu
se tient toujours  son ct et dtourne de lui la mort.
Maintenant, voici qu'Ars l'accompagne, semblable  un guerrier.
C'est pourquoi reculons devant les Troiens et ne vous htez point
de combattre les dieux.

Il parla ainsi, et les Troiens approchrent. Alors, Hektr tua
deux guerriers habiles au combat et monts sur un mme char,
Mnsths et Ankhialos.

Et le grand Tlamnien Aias eut piti de leur chute, et, marchant
en avant, il lana sa pique brillante. Et il frappa Amphin, fils
de Slagos, qui habitait Paisos, et qui tait fort riche. Mais sa
Moire l'avait envoy secourir les Priamides. Et le Tlamnien Aias
l'atteignit au ceinturon, et la longue pique resta enfonce dans
le bas-ventre. Et il tomba avec bruit, et l'illustre Aias accourut
pour le dpouiller de ses armes. Mais les Troiens le couvrirent
d'une grle de piques aigus et brillantes, et son bouclier en fut
hriss. Cependant, pressant du pied le cadavre, il en arracha sa
pique d'airain; mais il ne put enlever les belles armes, tant
accabl de traits. Et il craignit la vigoureuse attaque des braves
Troiens qui le pressaient de leurs piques et le firent reculer,
bien qu'il ft grand, fort et illustre.

Et c'est ainsi qu'ils luttaient dans la rude mle. Et voici que
la Moire violente amena, en face du divin Sarpdn, le grand et
vigoureux Hraklide Tlpolmos. Et quand ils se furent rencontrs
tous deux, le fils et le petit-fils de Zeus qui amasse les nues,
Tlpolmos, le premier, parla ainsi:

-- Sarpdn, chef des Lykiens, quelle ncessit te pousse
tremblant dans la mle, toi qui n'es qu'un guerrier inhabile? Des
menteurs disent que tu es fils de Zeus temptueux, tandis que tu
es loin de valoir les guerriers qui naquirent de Zeus, aux temps
antiques des hommes, tels que le robuste Hrakls au coeur de
lion, mon pre. Et il vint ici autrefois,  cause des chevaux de
Laomdn et, avec six nefs seulement et peu de compagnons, il
renversa Ilios et dpeupla ses rues. Mais toi, tu n'es qu'un
lche, et tes guerriers succombent. Et je ne pense point que, mme
tant brave, tu aies apport de Lyki un grand secours aux
Troiens, car, tu par moi, tu vas descendre au seuil d'Aids.

Et Sarpdn, chef des Lykiens, lui rpondit:

-- Tlpolmos, certes, Hrakls renversa la sainte Ilios, grce 
la tmrit de l'illustre Laomdn qui lui adressa injustement de
mauvaises paroles et lui refusa les cavales qu'il tait venu
chercher de si loin. Mais, pour toi, je te prdis la mort et la
noire kr, et je vais t'envoyer, tu par ma pique et me donnant
une grande gloire, vers Aids qui a d'illustres chevaux.

Sarpdn parla ainsi. Et Tlpolmos leva sa pique de frne, et les
deux longues piques s'lancrent en mme temps de leurs mains. Et
Sarpdn le frappa au milieu du cou, et la pointe amre le
traversa de part en part. Et la noire nuit enveloppa les yeux de
Tlpolmos. Mais celui-ci avait perc de sa longue pique la cuisse
gauche de Sarpdn, et la pointe tait reste engage dans l'os,
et le Kronide, son pre, avait dtourn la mort de lui. Et les
braves compagnons de Sarpdn l'enlevrent hors de la mle. Et il
gmissait, tranant la longue pique de frne reste dans la
blessure, car aucun d'eux n'avait song  l'arracher de la cuisse
du guerrier, pour qu'il pt monter sur son char, tant ils se
htaient.

De leur ct, les Akhaiens aux belles knmides emportaient
Tlpolmos hors de la mle. Et le divin Odysseus au coeur ferme,
l'ayant aperu, s'affligea dans son me; et il dlibra dans son
esprit et dans son coeur s'il poursuivrait le fils de Zeus qui
tonne hautement, ou s'il arracherait l'me  une multitude de
Lykiens. Mais il n'tait point dans la destine du magnanime
Odysseus de tuer avec l'airain aigu le brave fils de Zeus. C'est
pourquoi Athn lui inspira de se jeter sur la foule des Lykiens.
Alors il tua Koiranos et Alastr, et Khromios et Alkandros et
Halios, et Nomn et Prytanis. Et le divin Odysseus et tu une
plus grande foule de Lykiens, si le grand Hektr au casque mouvant
ne l'et aperu. Et il s'lana aux premiers rangs, arm de
l'airain clatant, jetant la terreur parmi les Danaens. Et
Sarpdn, fils de Zeus, se rjouit de sa venue et lui dit cette
parole lamentable:

-- Priamide, ne permets pas que je reste la proie des Danaens, et
viens  mon aide, afin que je puisse au moins expirer dans votre
ville, puisque je ne dois plus revoir la chre patrie, et ma femme
bien-aime et mon petit enfant.

Mais Hektr au casque mouvant ne lui rpondit pas, et il s'lana
en avant, plein du dsir de repousser promptement les Argiens et
d'arracher l'me  une foule d'entre eux. Et les compagnons du
divin Sarpdn le dposrent sous le beau htre de Zeus
temptueux, et le brave Plagn, qui tait le plus cher de ses
compagnons, lui arracha hors de la cuisse la pique de frne. Et
son me dfaillit, et une nue paisse couvrit ses yeux. Mais le
souffle de Boras le ranima, et il ressaisit son me qui
s'vanouissait.

Et les Akhaiens, devant Ars et Hektr au casque d'airain, ne
fuyaient point vers les nefs noires et ne se ruaient pas non plus
dans la mle, mais reculaient toujours, ayant aperu Ars parmi
les Troiens. Alors, quel fut le guerrier qui, le premier, fut tu
par Hektr Priamide et par Ars vtu d'airain, et quel fut le
dernier? Teuthras, semblable  un dieu, et l'habile cavalier
Orests, et Trkhos, combattant Aitlien; Oinomaos et l'Oinopide
Hlnos, et Oresbios qui portait une mitre brillante. Et celui-ci
habitait Hyl, o il prenait soin de ses richesses, au milieu du
lac Kphisside, non loin des riches tribus des Boitiens.

Et la divine Hr aux bras blancs, voyant que les Argiens
prissaient dans la rude mle, dit  Athn ces paroles ailes:

-- Ah! fille indomptable de Zeus temptueux, certes, nous aurons
vainement promis  Mnlaos qu'il retournerait dans sa patrie
aprs avoir renvers Ilios aux fortes murailles, si nous laissons
ainsi le cruel Ars rpandre sa fureur. Viens, et souvenons-nous
de notre courage imptueux.

Elle parla ainsi, et la divine Athn aux yeux clairs obit. La
vnrable desse Hr, fille du grand Kronos, se hta de mettre 
ses chevaux leurs harnais d'or. Hb attacha promptement les roues
au char, aux deux bouts de l'essieu de fer. Et les roues taient
d'airain  huit rayons, et les jantes taient d'un or
incorruptible, mais, par-dessus, taient poses des bandes
d'airain admirables  voir. Les deux moyeux taient revtus
d'argent, et le sige tait suspendu  des courroies d'or et
d'argent, et deux cercles taient placs en avant d'o sortait le
timon d'argent, et,  l'extrmit du timon, Hr lia le beau joug
d'or et les belles courroies d'or. Puis, avide de discorde et de
cris de guerre, elle soumit au joug ses chevaux aux pieds rapides.

Et Athn, fille de Zeus temptueux, laissa tomber sur le pav de
la demeure paternelle le pplos subtil, aux ornements varis,
qu'elle avait fait et achev de ses mains. Et elle revtit la
cuirasse de Zeus qui amasse les nues, et l'armure de la guerre
lamentable. Elle plaa autour de ses paules l'Aigide aux longues
franges, horrible, et que la fuite environnait. Et l, se tenaient
la discorde, la force et l'effrayante poursuite, et la tte
affreuse, horrible et divine du monstre Gorg. Et Athn posa sur
sa tte un casque hriss d'aigrettes, aux quatre cnes d'or, et
qui et recouvert les habitants de cent villes. Et elle monta sur
le char splendide, et elle saisit une pique lourde, grande,
solide, avec laquelle elle domptait la foule des hommes hroques,
contre lesquels elle s'irritait, tant la fille d'un pre
puissant.

Hr pressa du fouet les chevaux rapides, et, devant eux,
s'ouvrirent d'elles-mmes les portes ouraniennes que gardaient les
Heures. Et celles-ci, veillant sur le grand Ouranos et sur
l'Olympos, ouvraient ou fermaient la nue paisse qui flottait
autour. Et les chevaux dociles franchirent ces portes, et les
desses trouvrent le Kronin assis, loin des dieux, sur le plus
haut sommet de l'Olympos aux cimes sans nombre. Et la divine Hr
aux bras blancs, retenant ses chevaux, parla ainsi au trs haut
Zeus Kronide:

-- Zeus, ne rprimeras-tu pas les cruelles violences d'Ars qui
cause impudemment tant de ravages parmi les peuples Akhaiens? J'en
ai une grande douleur; et voici qu'Aphrodit et Apolln  l'arc
d'argent se rjouissent d'avoir excit cet insens qui ignore
toute justice. Pre Zeus, ne t'irriteras-tu point contre moi, si
je chasse de la mle Ars rudement chti?

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit:

-- Va! excite contre lui la dvastatrice Athn, qui est
accoutume  lui infliger de rudes chtiments.

Il parla ainsi, et la divine Hr aux bras blancs obit, et elle
frappa ses chevaux, et ils s'envolrent entre la terre et
l'Ouranos toil. Autant un homme, assis sur une roche leve, et
regardant la mer pourpre, voit d'espace arien, autant les
chevaux des dieux en franchirent d'un saut. Et quand les deux
desses furent parvenues devant Ilios, l o le Skamandros et le
Simos unissent leurs cours, la divine Hr aux bras blancs dtela
ses chevaux et les enveloppa d'une nue paisse. Et le Simos fit
crotre pour eux une pture ambroisienne. Et les desses,
semblables dans leur vol  de jeunes colombes, se htrent de
secourir les Argiens.

Et quand elles parvinrent l o les Akhaiens luttaient en foule
autour de la force du dompteur de chevaux Diomds, tels que des
lions mangeurs de chair crue, ou de sauvages et opinitres
sangliers, la divine Hr aux bras blancs s'arrta et jeta un
grand cri, ayant pris la forme du magnanime Stentr  la voix
d'airain, qui criait aussi haut que cinquante autres:

-- Honte  vous,  Argiens, fiers d'tre beaux, mais couverts
d'opprobre! Aussi longtemps que le divin Akhilleus se rua dans la
mle, jamais les Troiens n'osrent passer les portes
Dardaniennes; et, maintenant, voici qu'ils combattent loin
d'Ilios, devant les nefs creuses!

Ayant ainsi parl, elle ranima le courage de chacun. Et la desse
Athn aux yeux clairs, cherchant le Tydide, rencontra ce roi
auprs de ses chevaux et de son char. Et il rafrachissait la
blessure que lui avait faite la flche de Pandaros. Et la sueur
l'inondait sous le large ceinturon d'o pendait son bouclier
bomb; et ses mains taient lasses. Il soulevait son ceinturon et
tanchait un sang noir. Et la desse, auprs du joug, lui parla
ainsi:

-- Certes, Tydeus n'a point engendr un fils semblable  lui.
Tydeus tait de petite taille, mais c'tait un homme. Je lui
dfendis vainement de combattre quand il vint seul, envoy  Thb
par les Akhaiens, au milieu des innombrables Kadmines. Et je lui
ordonnai de s'asseoir paisiblement  leurs repas, dans leurs
demeures. Cependant, ayant toujours le coeur aussi ferme, il
provoqua les jeunes Kadmines et les vainquit aisment, car
j'tais sa protectrice assidue. Certes, aujourd'hui, je te
protge, je te dfends et je te pousse  combattre ardemment les
Troiens. Mais la fatigue a rompu tes membres, ou la crainte t'a
saisi le coeur, et tu n'es plus le fils de l'excellent cavalier
Tydeus Oinide.

Et le brave Diomds lui rpondit:

-- Je te reconnais, desse, fille de Zeus temptueux. Je te
parlerai franchement et ne te cacherai rien. Ni la crainte ni la
faiblesse ne m'accablent, mais je me souviens de tes ordres. Tu
m'as dfendu de combattre les dieux heureux, mais de frapper de
l'airain aigu Aphrodit, la fille de Zeus, si elle descendait dans
la mle. C'est pourquoi je recule maintenant, et j'ai ordonn 
tous les Argiens de se runir ici, car j'ai reconnu Ars qui
dirige le combat.

Et la divine Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Tydide Diomds, le plus cher  mon coeur, ne crains ni Ars
ni aucun des autres immortels, car je suis pour toi une
protectrice assidue. Viens! pousse contre Ars tes chevaux aux
sabots massifs; frappe-le, et ne respecte pas le furieux Ars, ce
dieu changeant et insens qui, nagure, nous avait promis,  moi
et  Hr, de combattre les Troiens et de secourir les Argiens, et
qui, maintenant, s'est tourn du ct des Troiens et oublie ses
promesses.

Ayant ainsi parl, elle saisit de la main Sthnlos pour le faire
descendre du char, et celui-ci sauta promptement  terre. Et elle
monta auprs du divin Diomds, et l'essieu du char gmit sous le
poids, car il portait une desse puissante et un brave guerrier.
Et Pallas Athn, saisissant le fouet et les rnes, poussa vers
Ars les chevaux aux sabots massifs. Et le dieu venait de tuer le
grand Priphas, le plus brave des Aitliens, illustre fils
d'Okhsios; et, tout sanglant, il le dpouillait; mais Athn mit
le casque d'Aids, pour que le puissant Ars ne la reconnt pas.
Et ds que le flau des hommes, Ars, eut aperu le divin
Diomds, il laissa le grand Priphas tendu dans la poussire, l
o, l'ayant tu, il lui avait arrach l'me, et il marcha droit 
l'habile cavalier Diomds.

Et quand ils se furent rapprochs l'un de l'autre, Ars, le
premier, lana sa pique d'airain par-dessus le joug et les rnes
des chevaux, voulant arracher l'me du Tydide; mais la divine
Athn aux yeux clairs, saisissant le trait d'une main, le
dtourna du char, afin de le rendre inutile. Puis, Diomds hardi
au combat lana imptueusement sa pique d'airain, et Pallas Athn
la dirigea dans le bas ventre, sous le ceinturon.

Et le dieu fut bless, et la pique, ramene en arrire, dchira sa
belle peau, et le froce Ars poussa un cri aussi fort que la
clameur de dix mille guerriers se ruant dans la mle. Et
l'pouvante saisit les Akhaiens et les Troiens, tant avait retenti
le cri d'Ars insatiable de combats. Et, comme apparat, au-
dessous des nues, une noire vapeur chasse par un vent brlant,
ainsi Ars apparut au brave Tydide Diomds, tandis qu'il
traversait le vaste Ouranos, au milieu des nuages. Et il parvint 
la demeure des dieux, dans le haut Olympos. Et il s'assit auprs
de Zeus Kronin, gmissant dans son coeur; et, lui montrant le
sang immortel qui coulait de sa blessure, il lui dit en paroles
ailes:

-- Pre Zeus, ne t'indigneras-tu point de voir ces violences?
Toujours, nous, les dieux, nous nous faisons souffrir cruellement
pour la cause des hommes. Mais c'est toi qui es la source de nos
querelles, car tu as enfant une fille insense, perverse et
inique. Nous, les dieux Olympiens, nous t'obissons et nous te
sommes galement soumis; mais jamais tu ne blmes ni ne rprimes
celle-ci, et tu lui permets tout, parce que tu as engendr seul
cette fille funeste qui pousse le fils de Tydeus, le magnanime
Diomds,  se jeter furieux sur les dieux immortels. Il a bless
d'abord la main d'Aphrodit, puis, il s'est ru sur moi, semblable
 un dieu, et si mes pieds rapides ne m'avaient emport, je
subirais mille maux, couch vivant au milieu des cadavres et livr
sans force aux coups de l'airain.

Et Zeus qui amasse les nues, le regardant d'un oeil sombre, lui
rpondit:

-- Cesse de te plaindre  moi, dieu changeant! Je te hais le plus
entre tous les Olympiens, car tu n'aimes que la discorde, la
guerre et le combat, et tu as l'esprit intraitable de ta mre,
Hr, que mes paroles rpriment  peine. C'est son exemple qui
cause tes maux. Mais je ne permettrai pas que tu souffres plus
longtemps, car tu es mon fils, et c'est de moi que ta mre t'a
conu. Mchant comme tu es, si tu tais n de quelque autre dieu,
depuis longtemps dj tu serais le dernier des Ouraniens.

Il parla ainsi et ordonna  Pain de le gurir, et celui-ci le
gurit en arrosant sa blessure de doux remdes liquides, car il
n'tait point mortel. Aussi vite le lait blanc s'paissit quand on
l'agite, aussi vite le furieux Ars fut guri. Hb le baigna et
le revtit de beaux vtements, et il s'assit, fier de cet honneur,
auprs de Zeus Kronin. Et l'Argienne Hr et la protectrice
Athn rentrrent dans la demeure du grand Zeus, aprs avoir
chass le cruel Ars de la mle guerrire.


Chant 6

Livre  elle-mme, la rude bataille des Troiens et des Akhaiens
se rpandit confusment  et l par la plaine. Et ils se
frappaient, les uns les autres, de leurs lances d'airain, entre
les eaux courantes du Simos et du Xanthos.

Et, le premier, Aias Tlamnien enfona la phalange des Troiens et
ralluma l'esprance de ses compagnons, ayant perc un guerrier, le
plus courageux d'entre les Thrakiens, le fils d'Eussros, Akamas,
qui tait robuste et grand. Il frappa le cne du casque 
l'paisse crinire de cheval, et la pointe d'airain, ouvrant le
front, s'enfona  travers l'os, et les tnbres couvrirent ses
yeux.

Et Diomds hardi au combat tua Axylos Teuthranide qui habitait
dans Arisb bien btie, tait riche et bienveillant aux hommes, et
les recevait tous avec amiti, sa demeure tant au bord de la
route. Mais nul alors ne se mit au-devant de lui pour dtourner la
sombre mort. Et Diomds le tua, ainsi que son serviteur Kalsios,
qui dirigeait ses chevaux, et tous deux descendirent sous la
terre.

Et Euryalos tua Drsos et Opheltios, et il se jeta sur Aispos et
Pdasos, que la nymphe naade Abarbar avait conus autrefois de
l'irrprochable Boukolin. Et Boukolin tait fils du noble
Laomdn, et il tait son premier-n, et sa mre l'avait enfant
en secret. En paissant ses brebis, il s'tait uni  la nymphe sur
une mme couche; et, enceinte, elle avait enfant deux fils
jumeaux; mais le Mkistiade brisa leur force et leurs souples
membres, et arracha leurs armures de leurs paules.

Et Polypoits prompt au combat tua Astyalos; et Odysseus tua
Pidyts le Perkosien, par la lance d'airain; et Teukros tua le
divin Artan.

Et Antilokhos Nestoride tua Ablros de sa lance clatante; et le
roi des hommes, Agamemnn, tua latos qui habitait la haute
Pdasos, sur les bords du Samos au beau cours. Et le hros
Litos tua Phylakos qui fuyait, et Eurypylos tua Mlanthios. Puis,
Mnlaos hardi au combat prit Adrstos vivant. Arrts par une
branche de tamaris, les deux chevaux de celui-ci, ayant rompu le
char prs du timon, s'enfuyaient, pouvants, par la plaine, du
ct de la ville, avec d'autres chevaux effrays, et Adrstos
avait roul du char, auprs de la roue, la face dans la poussire.
Et l'Atride Mnlaos, arm d'une longue lance, s'arrta devant
lui; et Adrstos saisit ses genoux et le supplia:

-- Laisse-moi la vie, fils d'Atreus, et accepte une riche ranon.
Une multitude de choses prcieuses sont dans la demeure de mon
pre, et il est riche. Il a de l'airain, de l'or et du fer ouvrag
dont il te fera de larges dons, s'il apprend que je vis encore sur
les nefs des Argiens.

Il parla ainsi, et dj il persuadait le coeur de Mnlaos, et
celui-ci allait le remettre  son serviteur pour qu'il l'emment
vers les nefs rapides des Akhaiens; mais Agamemnn vint en courant
au-devant de lui, et lui cria cette dure parole:

--  lche Mnlaos, pourquoi prendre ainsi piti des hommes?
Certes, les Troiens ont accompli d'excellentes actions dans ta
demeure! que nul n'vite une fin terrible et n'chappe de nos
mains! pas mme l'enfant dans le sein de sa mre! qu'ils meurent
tous avec Ilios, sans spulture et sans mmoire!

Par ces paroles quitables, le hros changea l'esprit de son frre
qui repoussa le hros Adrstos. Et le roi Agamemnn le frappa au
front et le renversa, et l'Atride, lui mettant le pied sur la
poitrine, arracha la lance de frne.

Et Nestr,  haute voix, animait les Argiens:

--  amis, hros Danaens, serviteurs d'Ars, que nul ne s'attarde,
dans son dsir des dpouilles et pour en porter beaucoup vers les
nefs! Tuons des hommes! Vous dpouillerez ensuite  loisir les
morts couchs dans la plaine!

Ayant ainsi parl, il excitait la force et le courage de chacun.
Et les Troiens, dompts par leur lchet, eussent regagn la haute
Ilios, devant les Akhaiens chers  Ars, si le Priamide Hlnos,
le plus illustre de tous les divinateurs, ayant abord Ainias et
Hektr, ne leur et dit:

-- Ainias et Hektr, puisque le fardeau des Troiens et des
Lykiens pse tout entier sur vous qui tes les princes du combat
et des dlibrations, debout ici, arrtez de toutes parts ce
peuple devant les portes, avant qu'ils se rfugient tous jusque
dans les bras des femmes et soient en rise aux ennemis. Et quand
vous aurez exhort toutes les phalanges, nous combattrons,
inbranlables, contre les Danaens, bien que rompus de lassitude;
mais la ncessit le veut. Puis, Hektr, rends-toi  la ville, et
dis  notre mre qu'ayant runi les femmes ges dans le temple
d'Athn aux yeux clairs, au sommet de la citadelle, et ouvrant
les portes de la maison sacre, elle pose sur les genoux d'Athn
 la belle chevelure le pplos le plus riche et le plus grand qui
soit dans sa demeure, et celui qu'elle aime le plus; et qu'elle
s'engage  sacrifier dans son temple douze gnisses d'un an encore
indomptes, si elle prend piti de la ville et des femmes
Troiennes et de leurs enfants, et si elle dtourne de la sainte
Ilios le fils de Tydeus, le froce guerrier qui rpand le plus de
terreur et qui est, je pense, le plus brave des Akhaiens. Jamais
nous n'avons autant redout Akhilleus, ce chef des hommes, et
qu'on dit le fils d'une desse; car Diomds est plein d'une
grande fureur, et nul ne peut galer son courage.

Il parla ainsi, et Hektr obit  son frre. Et il sauta hors du
char avec ses armes, et, agitant deux lances aigus, il allait de
tous cts par l'arme, excitant au combat, et il suscita une rude
bataille. Et tous, s'tant retourns, firent tte aux Akhaiens; et
ceux-ci, reculant, cessrent le carnage, car ils croyaient qu'un
immortel tait descendu de l'Ouranos toil pour secourir les
Troiens, ces derniers revenant ainsi  la charge. Et, d'une voix
haute, Hektr excitait les Troiens:

-- Braves Troiens, et vous, allis venus de si loin, soyez des
hommes! Souvenez-vous de tout votre courage, tandis que j'irai
vers Ilios dire  nos vieillards prudents et  nos femmes de
supplier les dieux et de leur vouer des hcatombes.

Ayant ainsi parl, Hektr au beau casque s'loigna, et le cuir
noir qui bordait tout autour l'extrmit du bouclier arrondi
heurtait ses talons et son cou.

Et Glaukos, fils de Hippolokhos, et le fils de Tydeus, prompts 
combattre, s'avancrent entre les deux armes. Et quand ils furent
en face l'un de l'autre, le premier, Diomds hardi au combat lui
parla ainsi:

-- Qui es-tu entre les hommes mortels,  trs brave? Je ne t'ai
jamais vu jusqu'ici dans le combat qui glorifie les guerriers; et
certes, maintenant, tu l'emportes de beaucoup sur eux tous par ta
fermet, puisque tu as attendu ma longue lance. Ce sont les fils
des malheureux qui s'opposent  mon courage. Mais si tu es quelque
immortel, et si tu viens de l'Ouranos, je ne combattrai point
contre les Ouraniens. Car le fils de Dryas, le brave Lykoorgos, ne
vcut pas longtemps, lui qui combattait contre les dieux
ouraniens. Et il poursuivait, sur le sacr Nysa, les nourrices du
furieux Dionysos; et celles-ci, frappes du fouet du tueur
d'hommes Lykoorgos, jetrent leurs Thyrses; et Dionysos, effray,
sauta dans la mer, et Thtis le reut dans son sein, tremblant et
saisi d'un grand frisson  cause des menaces du guerrier. Et les
dieux qui vivent en repos furent irrits contre celui-ci; et le
fils de Kronos le rendit aveugle, et il ne vcut pas longtemps,
parce qu'il tait odieux  tous les immortels. Moi, je ne voudrais
point combattre contre les dieux heureux. Mais si tu es un des
mortels qui mangent les fruits de la terre, approche, afin
d'atteindre plus promptement aux bornes de la mort.

Et l'illustre fils de Hippolokhos lui rpondit:

-- Magnanime Tydide, pourquoi t'informes-tu de ma race? La
gnration des hommes est semblable  celle des feuilles. Le vent
rpand les feuilles sur la terre, et la fort germe et en produit
de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C'est ainsi que la
gnration des hommes nat et s'teint. Mais si tu veux savoir
quelle est ma race que connaissent de nombreux guerriers, sache
qu'il est une ville, phyr, au fond de la terre d'Argos fconde
en chevaux. L vcut Sisyphos, le plus rus des hommes, Sisyphos
Aiolids; et il engendra Glaukos, et Glaukos engendra
l'irrprochable Bellrophonts,  qui les dieux donnrent la
beaut et la vigueur charmante. Mais Proitos, qui tait le plus
puissant des Argiens, car Zeus les avait soumis  son sceptre, eut
contre lui de mauvaises penses et le chassa de son peuple. Car la
femme de Proitos, la divine Antia, dsira ardemment s'unir au
fils de Glaukos par un amour secret; mais elle ne persuada point
le sage et prudent Bellrophonts; et, pleine de mensonge, elle
parla ainsi au roi Proitos:

-- Meurs, Proitos, ou tue Bellrophonts qui, par violence, a
voulu s'unir d'amour  moi.

Elle parla ainsi, et,  ces paroles, la colre saisit le roi. Et
il ne tua point Bellrophonts, redoutant pieusement ce meurtre
dans son esprit; mais il l'envoya en Lyki avec des tablettes o
il avait trac des signes de mort, afin qu'il les remt  son
beau-pre et que celui-ci le tut. Et Bellrophonts alla en Lyki
sous les heureux auspices des dieux. Et quand il y fut arriv, sur
les bords du rapide Xanthos, le roi de la grande Lyki le reut
avec honneur, lui fut hospitalier pendant neuf jours et sacrifia
neuf boeufs. Mais quand Es aux doigts ross reparut pour la
dixime fois, alors il l'interrogea et demanda  voir les signes
envoys par son gendre Proitos. Et, quand il les eut vus, il lui
ordonna d'abord de tuer l'indomptable Khimaira. Celle-ci tait ne
des dieux et non des hommes, lion par devant, dragon par
l'arrire, et chvre par le milieu du corps. Et elle soufflait des
flammes violentes. Mais il la tua, s'tant fi aux prodiges des
dieux. Puis, il combattit les Solymes illustres, et il disait
avoir entrepris l le plus rude combat des guerriers. Enfin il tua
les Amazones viriles. Comme il revenait, le roi lui tendit un
pige rus, ayant choisi et plac en embuscade les plus braves
guerriers de la grande Lyki. Mais nul d'entre eux ne revit sa
demeure, car l'irrprochable Bellrophonts les tua tous. Et le
roi connut alors que cet homme tait de la race illustre d'un
dieu, et il le retint et lui donna sa fille et la moiti de sa
domination royale. Et les Lykiens lui choisirent un domaine, le
meilleur de tous, plein d'arbres et de champs, afin qu'il le
cultivt. Et sa femme donna trois enfants au brave Bellrophonts:
Isandros, Hippolokhos et Laodamia. Et le sage Zeus s'unit 
Laodamia, et elle enfanta le divin Sarpdn couvert d'airain.
Mais quand Bellrophonts fut en haine aux dieux, il errait seul
dans le dsert d'Alios. Ars insatiable de guerre tua son fils
Isandros, tandis que celui-ci combattait les illustres Solymes.
Artmis aux rnes d'or, irrite, tua Laodamia; et Hippolokhos m'a
engendr, et je dis que je suis n de lui. Et il m'a envoy 
Troi, m'ordonnant d'tre le premier parmi les plus braves, afin
de ne point dshonorer la gnration de mes pres qui ont habit
phyr et la grande Lyki. Je me glorifie d'tre de cette race et
de ce sang.

Il parla ainsi, et Diomds brave au combat fut joyeux, et il
enfona sa lance dans la terre nourricire, et il dit avec
bienveillance au prince des peuples:

-- Tu es certainement mon ancien hte paternel. Autrefois, le
noble Oineus reut pendant vingt jours dans ses demeures
hospitalires l'irrprochable Bellrophonts. Et ils se firent de
beaux prsents. Oineus donna un splendide ceinturon de pourpre, et
Bellrophonts donna une coupe d'or trs creuse que j'ai laisse,
en partant, dans mes demeures. Je ne me souviens point de Tydeus,
car il me laissa tout petit quand l'arme des Akhaiens prit
devant Thb. C'est pourquoi je suis un ami pour toi dans Argos,
et tu seras le mien en Lyki quand j'irai vers ce peuple. vitons
nos lances, mme dans la mle. J'ai  tuer assez d'autres Troiens
illustres et d'allis, soit qu'un dieu me les amne, soit que je
les atteigne, et toi assez d'Akhaiens, si tu le peux. Echangeons
nos armes, afin que tous sachent que nous sommes des htes
paternels.

Ayant ainsi parl tous deux, ils descendirent de leurs chars et se
serrrent la main et changrent leur foi. Mais le Kronide Zeus
troubla l'esprit de Glaukos qui donna au Tydide Diomds des
armes d'or du prix de cent boeufs pour des armes d'airain du prix
de neuf boeufs.

Ds que Hektr fut arriv aux portes Skaies et au htre, toutes
les femmes et toutes les filles des Troiens couraient autour de
lui, s'inquitant de leurs fils, de leurs frres, de leurs
concitoyens et de leurs maris. Et il leur ordonna de supplier
toutes ensemble les dieux, un grand deuil tant rserv  beaucoup
d'entre elles. Et quand il fut parvenu  la belle demeure de
Priamos aux portiques clatants, -- et l s'levaient cinquante
chambres nuptiales de pierre polie, construites les unes auprs
des autres, o couchaient les fils de Priamos avec leurs femmes
lgitimes; et, en face, dans la cour, taient douze hautes
chambres nuptiales de pierre polie, construites les unes auprs
des autres, o couchaient les gendres de Priamos avec leurs femmes
chastes, -- sa mre vnrable vint au-devant de lui, comme elle
allait chez Laodik, la plus belle de ses filles, et elle lui prit
la main et parla ainsi:

-- Enfant, pourquoi as-tu quitt la rude bataille? Les fils odieux
des Akhaiens nous pressent sans doute et combattent autour de la
ville, et tu es venu tendre les mains vers Zeus, dans la
citadelle? Attends un peu, et je t'apporterai un vin mielleux afin
que tu en fasses des libations au pre Zeus et aux autres
immortels, et que tu sois ranim, en ayant bu; car le vin augmente
la force du guerrier fatigu; et ta fatigue a t grande, tandis
que tu dfendais tes concitoyens.

Et le grand Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Ne m'apporte pas un vin mielleux, mre vnrable, de peur que
tu m'affaiblisses et que je perde force et courage. Je craindrais
de faire des libations de vin pur  Zeus avec des mains souilles,
car il n'est point permis, plein de sang et de poussire,
d'implorer le Krnin qui amasse les nues. Donc, porte des
parfums et runis les femmes ges dans le temple d'Athn
dvastatrice; et dpose sur les genoux d'Athn  la belle
chevelure le pplos le plus riche et le plus grand qui soit dans
ta demeure, et celui que tu aimes le plus; et promets de sacrifier
dans son temple douze gnisses d'un an, encore indomptes, si elle
prend piti de la ville et des femmes Troiennes et de leurs
enfants, et si elle dtourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus,
le froce guerrier qui rpand le plus de terreur. Va donc au
temple d'Athn dvastatrice, et moi, j'irai vers Pris, afin de
l'appeler, si pourtant il veut entendre ma voix. Plt aux dieux
que la terre s'ouvrt sous lui! car l'Olympien l'a certainement
nourri pour la ruine entire des Troiens, du magnanime Priamos et
de ses fils. Si je le voyais descendre chez Aids, mon me serait
dlivre de ses amres douleurs.

Il parla ainsi, et Hkab se rendit  sa demeure et commanda aux
servantes; et celles-ci, par la ville, runirent les femmes ges.
Puis Hkab entra dans sa chambre nuptiale parfume o taient des
pplos diversement peints, ouvrage des femmes Sidoniennes que le
divin Alexandros avait ramenes de Sidn, dans sa navigation sur
la haute mer par o il avait conduit Hln ne d'un pre divin.
Et, pour l'offrir  Athn, Hkab en prit un, le plus beau, le
plus vari et le plus grand; et il brillait comme une toile et il
tait plac le dernier. Et elle se mit en marche, et les femmes
ges la suivaient.

Et quand elles furent arrives dans le temple d'Athn, Than aux
belles joues, fille de Kissis, femme du dompteur de chevaux
Antnr, leur ouvrit les portes, car les Troiens l'avaient faite
prtresse d'Athn. Et toutes, avec un gmissement, tendirent les
mains vers Athn. Et Than aux belles joues, ayant reu le
pplos, le dposa sur les genoux d'Athn  la belle chevelure,
et, en le lui vouant, elle priait la fille du grand Zeus:

-- Vnrable Athn, gardienne de la ville, trs divine desse,
brise la lance de Diomds, et fais-le tomber lui-mme devant les
portes Skaies, afin que nous te sacrifiions dans ton temple douze
gnisses d'un an, encore indomptes, si tu prends piti de la
ville, des femmes Troiennes et de leurs enfants.

Elle parla ainsi dans son voeu, et elles suppliaient ainsi la
fille du grand Zeus; mais Pallas Athn les refusa.

Et Hektr gagna les belles demeures d'Alexandros, que celui-ci
avait construites lui-mme  l'aide des meilleurs ouvriers de la
riche Troi. Et ils avaient construit une chambre nuptiale, une
maison et une cour, auprs des demeures de Priamos et de Hektr,
au sommet de la citadelle. Ce fut l que Hektr, cher  Zeus,
entra. Et il tenait  la main une lance haute de dix coudes; et
une pointe d'airain tincelait  l'extrmit de la lance, fixe
par un anneau d'or. Et, dans la chambre nuptiale, il trouva
Alexandros qui s'occupait de ses belles armes, polissant son
bouclier, sa cuirasse et ses arcs recourbs. Et l'Argienne Hln
tait assise au milieu de ses femmes, dirigeant leurs beaux
travaux.

Et Hektr, ayant regard Pris, lui dit ces paroles outrageantes:

-- Misrable! la colre que tu as ressentie n'tait point bonne.
Nos troupes prissent autour de la ville, sous les hautes
murailles. Grce  toi, les clameurs de la guerre montent avec
fureur autour de cette ville, et tu blmerais toi-mme celui que
tu verrais s'loigner de la rude bataille. Lve-toi donc, si tu ne
veux voir la ville consume bientt par la flamme ardente.

Et le divin Alexandros lui rpondit:

-- Hektr, puisque tu ne m'as point blm avec violence, mais dans
la juste mesure, je te rpondrai. Je ne restais point dans ma
chambre nuptiale par colre ou par indignation contre les Troiens,
mais pour me livrer  la douleur. Maintenant que mon pouse me
conseille par de douces paroles de retourner au combat, je crois,
comme elle, que cela est pour le mieux. La victoire exauce tour 
tour les guerriers. Mais attends que je revte mes armes
belliqueuses, ou prcde-moi, je vais te suivre.

Il parla ainsi, et Hektr ne lui rpondit rien; et Hln dit 
Hektr ces douces paroles:

-- Mon frre, frre d'une misrable chienne de malheur, et
horrible! Plt aux dieux qu'au jour mme o ma mre m'enfanta un
furieux souffle de vent m'et emporte sur une montagne ou abme
dans la mer tumultueuse, et que l'onde m'et engloutie, avant que
ces choses fussent arrives! Mais, puisque les dieux avaient
rsolu ces maux, je voudrais tre la femme d'un meilleur guerrier,
et qui souffrt au moins de l'indignation et des excrations des
hommes. Mais celui-ci n'a point un coeur inbranlable, et il ne
l'aura jamais, et je pense qu'il en portera bientt la peine.
Viens, mon frre, entre et prends ce sige, car ton me est pleine
d'un lourd souci, grce  moi, chienne que je suis, et grce au
crime d'Alexandros. Zeus nous a fait  tous deux une mauvaise
destine, afin que nous soyons clbres par l chez les hommes qui
natront dans l'avenir.

Et le grand Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Ne me fais point asseoir, Hln, bien que tu m'aimes, car tu
ne me persuaderas point. Mon coeur est plein du dsir de secourir
les Troiens qui regrettent vivement mon absence. Mais excite
Pris, et qu'il se hte de me suivre, tandis que je serai encore
dans la ville. Je vais, dans ma demeure, revoir mes serviteurs, ma
femme bien-aime et mon petit enfant. Je ne sais s'il me sera
permis de les revoir jamais plus, ou si les dieux me dompteront
par les mains des Akhaiens.

Ayant ainsi parl, Hektr au casque mouvant sortit et parvint
bientt  ses demeures, et il n'y trouva point Andromakh aux bras
blancs, car elle tait sortie avec son fils et une servante au
beau pplos, et elle se tenait sur la tour, pleurant et gmissant.
Hektr, n'ayant point trouv dans ses demeures sa femme
irrprochable, s'arrta sur le seuil et parla ainsi aux servantes:

-- Venez, servantes, et dites-moi la vrit. O est alle, hors
des demeures, Andromakh aux bras blancs? Est-ce chez mes soeurs,
ou chez mes belles-soeurs au beau pplos, ou dans le temple
d'Athn avec les autres Troiennes qui apaisent la puissante
desse  la belle chevelure?

Et la vigilante intendante lui rpondit:

-- Hektr, puisque tu veux que nous disions la vrit, elle n'est
point alle chez tes soeurs, ni chez tes belles-soeurs au beau
pplos, ni dans le temple d'Athn avec les autres Troiennes qui
apaisent la puissante desse  la belle chevelure; mais elle est
au fate de la vaste tour d'Ilios, ayant appris une grande
victoire des Akhaiens sur les Troiens. Et, pleine d'garement,
elle s'est hte de courir aux murailles, et la nourrice, auprs
d'elle, portait l'enfant.

Et la femme intendante parla ainsi. Hektr, tant sorti de ses
demeures, reprit son chemin  travers les rues magnifiquement
construites et populeuses, et, traversant la grande ville, il
arriva aux portes Skaies par o il devait sortir dans la plaine.
Et sa femme, qui lui apporta une riche dot, accourut au-devant de
lui, Andromakh, fille du magnanime tin qui habita sous le
Plakos couvert de forts, dans Thb Hypoplakienne, et qui
commanda aux Kilikiens. Et sa fille tait la femme de Hektr au
casque d'airain. Et quand elle vint au-devant de lui, une servante
l'accompagnait qui portait sur le sein son jeune fils, petit
enfant encore, le Hektoride bien-aim, semblable  une belle
toile. Hektr le nommait Skamandrios, mais les autres Troiens
Astyanax, parce que Hektr seul protgeait Troi. Et il sourit en
regardant son fils en silence; mais Andromakh, se tenant auprs
de lui en pleurant, prit sa main et lui parla ainsi:

-- Malheureux, ton courage te perdra; et tu n'as piti ni de ton
fils enfant, ni de moi, misrable, qui serai bientt ta veuve, car
les Akhaiens te tueront en se ruant tous contre toi. Il vaudrait
mieux pour moi, aprs t'avoir perdu, subir la spulture, car rien
ne me consolera quand tu auras accompli ta destine, et il ne me
restera que mes douleurs. Je n'ai plus ni mon pre ni ma mre
vnrable. Le divin Akhilleus tua mon pre, quand il saccagea la
ville populeuse des Kilikiens, Thb aux portes hautes. Il tua
tin, mais il ne le dpouilla point, par un respect pieux. Il le
brla avec ses belles armes et il lui leva un tombeau, et les
nymphes orestiades, filles de Zeus temptueux, plantrent des
ormes autour. J'avais sept frres dans nos demeures; et tous
descendirent en un jour chez Aids, car le divin Akhilleus aux
pieds rapides les tua tous, auprs de leurs boeufs aux pieds lents
et de leurs blanches brebis. Et il emmena, avec les autres
dpouilles, ma mre qui rgnait sous le Plakos plant d'arbres, et
il l'affranchit bientt pour une grande ranon; mais Artmis qui
se rjouit de ses flches la pera dans nos demeures. Hektr! Tu
es pour moi un pre, une mre vnrable, un frre et un poux
plein de jeunesse! Aie piti! Reste sur cette tour; ne fais point
ton fils orphelin et ta femme veuve. Runis l'arme auprs de ce
figuier sauvage o l'accs de la ville est le plus facile. Dj,
trois fois, les plus courageux des Akhaiens ont tent cet assaut,
les deux Aias, l'illustre Idomneus, les Atrides et le brave fils
de Tydeus, soit par le conseil d'un divinateur, soit par le seul
lan de leur courage.

Et le grand Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Certes, femme, ces inquitudes me possdent aussi, mais je
redouterais cruellement les Troiens et les Troiennes aux longs
pplos tranants, si, comme un lche, je fuyais le combat. Et mon
coeur ne me pousse point  fuir, car j'ai appris  tre toujours
audacieux et  combattre, parmi les premiers, pour la gloire de
mon pre et pour la mienne. Je sais, dans mon esprit et dans mon
coeur, qu'un jour viendra o la sainte Troi prira, et Priamos,
et le brave peuple de Priamos. Mais ni le malheur futur des
Troiens ni celui de Hkab elle-mme, du roi Priamos et de mes
frres courageux qui tomberont en foule sous les guerriers
ennemis, ne m'afflige autant que le tien, quand un Akhaien
cuirass d'airain te ravira la libert et t'emmnera pleurante! Et
tu tisseras la toile de l'tranger, et tu porteras de force l'eau
de Messis et de Hypri, car la dure ncessit le voudra. Et,
sans doute, quelqu'un dira, te voyant rpandre des larmes: --
Celle-ci est la femme de Hektr qui tait le plus brave des
Troiens dompteurs de chevaux quand il combattait autour de Troi.
-- Quelqu'un dira cela, et tu seras dchire d'une grande douleur,
en songeant  cet poux que tu auras perdu, et qui, seul, pourrait
finir ta servitude. Mais que la lourde terre me recouvre mort,
avant que j'entende tes cris et que je te voie arracher d'ici!

Ayant ainsi parl, l'illustre Hektr tendit les mains vers son
fils, mais l'enfant se rejeta en arrire dans le sein de la
nourrice  la belle ceinture, pouvant  l'aspect de son pre
bien-aim, et de l'airain et de la queue de cheval qui s'agitait
terriblement sur le cne du casque. Et le pre bien-aim sourit et
la mre vnrable aussi. Et l'illustre Hektr ta son casque et le
dposa resplendissant sur la terre. Et il baisa son fils bien-
aim, et, le berant dans ses bras, il supplia Zeus et les autres
dieux:

-- Zeus, et vous, dieux, faites que mon fils s'illustre comme moi
parmi les Troiens, qu'il soit plein de force et qu'il rgne
puissamment dans Troi! Qu'on dise un jour, le voyant revenir du
combat: Celui-ci est plus brave que son pre! Qu'ayant tu le
guerrier ennemi, il rapporte de sanglantes dpouilles, et que le
coeur de sa mre en soit rjoui!

Ayant ainsi parl, il dposa son enfant entre les bras de sa femme
bien-aime, qui le reut sur son sein parfum, en pleurant et en
souriant; et le guerrier, voyant cela, la caressa de la main et
lui dit:

-- Malheureuse, ne te dsespre point  cause de moi. Aucun
guerrier ne m'enverra chez Aids contre ma destine, et nul homme
vivant ne peut fuir sa destine, lche ou brave. Mais retourne
dans tes demeures, prends soin de tes travaux, de la toile et de
la quenouille, et mets tes servantes  leur tche. Le souci de la
guerre appartient  tous les guerriers qui sont ns dans Ilios, et
surtout  moi.

Ayant ainsi parl, l'illustre Hektr reprit son casque  flottante
queue de cheval. Et l'pouse bien-aime retourna vers ses
demeures, regardant en arrire et versant des larmes. Et aussitt
qu'elle fut arrive aux demeures du tueur d'hommes Hektr, elle y
trouva ses nombreuses servantes en proie  une grande douleur. Et
celles-ci pleuraient, dans ses demeures, Hektr encore vivant, ne
pensant pas qu'il revnt jamais plus du combat, ayant chapp aux
mains guerrires des Akhaiens.

Et Pris ne s'attardait point dans ses hautes demeures mais, ayant
revtu ses armes excellentes, d'un airain vari, il parcourait la
ville, de ses pieds rapides, tel qu'un talon qui, longtemps
nourri d'orge  la crche, ses liens tant rompus, court dans la
plaine en frappant la terre et saute dans le fleuve au beau cours
o il a coutume de se baigner. Et il redresse la tte, et ses
crins flottent pars sur ses paules, et, fier de sa beaut, ses
jarrets le portent d'un trait aux lieux o paissent les chevaux.
Ainsi Pris Priamide, sous ses armes clatantes comme l'clair,
descendait de la hauteur de Pergamos; et ses pieds rapides le
portaient; et voici qu'il rencontra le divin Hektr, son frre,
comme celui-ci quittait le lieu o il s'tait entretenu avec
Andromakh.

Et, le premier, le roi Alexandros lui dit:

-- Frre vnr, sans doute je t'ai retard et je ne suis point
venu promptement comme tu me l'avais ordonn.

Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Ami, aucun guerrier, avec quit, ne peut te blmer dans le
combat, car tu es brave; mais tu te lasses vite, et tu refuses
alors de combattre, et mon coeur est attrist par les outrages que
t'adressent les Troiens qui subissent tant de maux  cause de toi.
Mais, allons! et nous apaiserons ces ressentiments, si Zeus nous
donne d'offrir un jour, dans nos demeures, un libre kratre aux
dieux ouraniens qui vivent toujours, aprs avoir chass loin de
Troi les Akhaiens aux belles knmides.


Chant 7

Ayant ainsi parl, l'illustre Hektr sortit des portes, et son
frre Alexandros l'accompagnait, et tous deux, dans leur coeur,
taient pleins du dsir de combattre. Comme un dieu envoie un vent
propice aux matelots suppliants qui se sont puiss  battre la
mer de leurs avirons polis, de sorte que leurs membres sont rompus
de fatigue, de mme les Priamides apparurent aux Troiens qui les
dsiraient.

Et aussitt Alexandros tua le fils du roi Arithoos, Mnsthios,
qui habitait dans Arn, et que Arithoos qui combattait avec une
massue engendra de Philomdousa aux yeux de boeuf. Et Hektr tua,
de sa pique aigu, Eionos; et l'airain le frappa au cou, sous le
casque, et brisa ses forces. Et Glaukos, fils de Hippolokhos, chef
des Lykiens, blessa, de sa pique, entre les paules, au milieu de
la mle, Iphinoos Dexiade qui sautait sur ses chevaux rapides. Et
il tomba sur la terre, et ses forces furent brises.

Et la divine Athn aux yeux clairs, ayant vu les Argiens qui
prissaient dans la rude bataille, descendit  la hte du fate de
l'Olympos devant la sainte Ilios, et Apolln accourut vers elle,
voulant donner la victoire aux Troiens, et l'ayant vue de la
hauteur de Pergamos. Et ils se rencontrrent auprs du htre, et
le roi Apolln, fils de Zeus, parla le premier:

-- Pourquoi, pleine d'ardeur, viens-tu de nouveau de l'Olympos,
fille du grand Zeus? Est-ce pour assurer aux Danaens la victoire
douteuse? Car tu n'as nulle piti des Troiens qui prissent. Mais,
si tu veux m'en croire, ceci sera pour le mieux. Arrtons pour
aujourd'hui la guerre et le combat. Tous lutteront ensuite jusqu'
la chute de Troi, puisqu'il vous plat,  vous, immortels, de
renverser cette ville.

Et la desse aux yeux clairs, Athn, lui rpondit:

-- Qu'il en soit ainsi,  archer! C'est dans ce mme dessein que
je suis venue de l'Olympos vers les Troiens et les Akhaiens. Mais
comment arrteras-tu le combat des guerriers?

Et le roi Apolln, fils de Zeus, lui rpondit:

-- Excitons le solide courage de Hektr dompteur de chevaux, et
qu'il provoque, seul, un des Danaens  combattre un rude combat.
Et les Akhaiens aux knmides d'airain exciteront un des leurs 
combattre le divin Hektr.

Il parla ainsi, et la divine Athn aux yeux clairs consentit. Et
Hlnos, le cher fils de Priamos, devina dans son esprit ce qu'il
avait plu aux dieux de dcider, et il s'approcha de Hektr et lui
parla ainsi:

-- Hektr Priamide, gal  Zeus en sagesse, voudras-tu m'en
croire, moi qui suis ton frre? Fais que les Troiens et tous les
Akhaiens s'arrtent, et provoque le plus brave des Akhaiens 
combattre contre toi un rude combat. Ta moire n'est point de
mourir et de subir aujourd'hui ta destine, car j'ai entendu la
voix des dieux qui vivent toujours.

Il parla ainsi, et Hektr s'en rjouit, et, s'avanant en tte des
Troiens, il arrta leurs phalanges  l'aide de la pique qu'il
tenait par le milieu, et tous s'arrtrent. Et Agamemnn contint
aussi les Akhaiens aux belles knmides. Et Athn et Apolln qui
porte l'arc d'argent, semblables  des vautours, s'assirent sous
le htre lev du pre Zeus temptueux qui se rjouit des
guerriers. Et les deux armes, par rangs pais, s'assirent,
hrisses et brillantes de boucliers, de casques et de piques.
Comme, au souffle de Zphyros, l'ombre se rpand sur la mer qui
devient toute noire, de mme les rangs des Akhaiens et des Troiens
couvraient la plaine. Et Hektr leur parla ainsi:

-- coutez-moi, Troiens et Akhaiens aux belles knmides, afin que
je vous dise ce que mon coeur m'ordonne de dire. Le sublime
Kronide n'a point scell notre alliance, mais il songe  nous
accabler tous de calamits, jusqu' ce que vous preniez Troi aux
fortes tours, ou que vous soyez dompts auprs des nefs qui
fendent la mer. Puisque vous tes les princes des Panakhaiens, que
celui d'entre vous que son courage poussera  combattre contre moi
sorte des rangs et combatte le divin Hektr. Je vous le dis, et
que Zeus soit tmoin: si celui-l me tue de sa pique d'airain, me
dpouillant de mes armes, il les emportera dans ses nefs creuses;
mais il renverra mon corps dans ma demeure, afin que les Troiens
et les femmes des Troiens brlent mon cadavre sur un bcher; et,
si je le tue, et qu'Apolln me donne cette gloire, j'emporterai
ses armes dans la sainte Ilios et je les suspendrai dans le temple
de l'archer Apolln; mais je renverrai son corps aux nefs solides,
afin que les Akhaiens chevelus l'ensevelissent. Et ils lui
lveront un tombeau sur le rivage du large Hellspontos. Et
quelqu'un d'entre les hommes futurs, naviguant sur la noire mer,
dans sa nef solide, dira, voyant ce tombeau d'un guerrier mort
depuis longtemps: -- Celui-ci fut tu autrefois par l'illustre
Hektr dont le courage tait grand. Il le dira, et ma gloire ne
mourra jamais.

Il parla ainsi, et tous restrent muets, n'osant refuser ni
accepter. Alors Mnlaos se leva et dit, plein de reproches, et
soupirant profondment:

-- Hlas! Akhaiennes menaantes, et non plus Akhaiens! certes,
ceci nous sera un grand opprobre, si aucun des Danaens ne se lve
contre Hektr. Mais que la terre et l'eau vous manquent,  vous
qui restez assis sans courage et sans gloire! Moi, je m'armerai
donc contre Hektr, car la victoire enfin est entre les mains des
dieux immortels.

Il parla ainsi, et il se couvrait de ses belles armes. Alors,
Mnlaos, tu aurais trouv la fin de ta vie sous les mains de
Hektr, car il tait beaucoup plus fort que toi, si les rois des
Akhaiens, s'tant levs, ne t'eussent retenu. Et l'Atride
Agamemnn qui commande au loin lui prit la main et lui dit:

-- Insens Mnlaos, nourrisson de Zeus, d'o te vient cette
dmence? Contiens-toi, malgr ta douleur. Cesse de vouloir
combattre contre un meilleur guerrier que toi, le Priamide Hektr,
que tous redoutent. Akhilleus, qui est beaucoup plus fort que toi
dans la bataille qui illustre les guerriers, craint de le
rencontrer. Reste donc assis dans les rangs de tes compagnons, et
les Akhaiens exciteront un autre combattant. Bien que le Priamide
soit brave et insatiable de guerre, je pense qu'il se reposera
volontiers, s'il chappe  ce rude combat.

Il parla ainsi, et l'esprit du hros fut persuad par les paroles
sages de son frre, et il lui obit. Et ses serviteurs, joyeux,
enlevrent les armes de ses paules. Et Nestr se leva au milieu
des Argiens et dit:

-- Ah! certes, un grand deuil envahit la terre Akhaienne! Et le
vieux cavalier Pleus, excellent et sage agorte des Myrmidnes,
va gmir grandement, lui qui, autrefois, m'interrogeant dans sa
demeure, apprenait, plein de joie, quels taient les pres et les
fils de tous les Akhaiens! Quand il saura que tous sont pouvants
par Hektr, il tendra souvent les mains vers les immortels, afin
que son me, hors de son corps, descende dans la demeure d'Aids!
Plt  vous,  Zeus, Athn et Apolln, que je fusse plein de
jeunesse, comme au temps o, prs du rapide Kladonts, les
Pyliens combattaient les Arkadiens arms de piques, sous les murs
de Phia o viennent les eaux courantes du Iardanos. Au milieu
d'eux tait le divin guerrier reuthalin, portant sur ses paules
les armes du roi Arithoos, du divin Arithoos que les hommes et
les femmes aux belles ceintures appelaient le porte-massue, parce
qu'il ne combattait ni avec l'arc, ni avec la longue pique, mais
qu'il rompait les rangs ennemis  l'aide d'une massue de fer.
Lykoorgos le tua par ruse, et non par force, dans une route
troite, o la massue de fer ne put carter de lui la mort. L,
Lykoorgos, le prvenant, le pera de sa pique dans le milieu du
corps, et le renversa sur la terre. Et il le dpouilla des armes
que lui avait donnes le rude Ars. Ds lors, Lykoorgos les porta
dans la guerre; mais, devenu vieux dans ses demeures, il les donna
 son cher compagnon reuthalin, qui, tant ainsi arm,
provoquait les plus braves. Et tous tremblaient, pleins de
crainte, et nul n'osait. Et mon coeur hardi me poussa  combattre,
confiant dans mes forces, bien que le plus jeune de tous. Et je
combattis, et Athn m'accorda la victoire, et je tuai ce trs
robuste et trs brave guerrier dont le grand corps couvrit un
vaste espace. Plt aux dieux que je fusse ainsi plein de jeunesse
et que mes forces fussent intactes! Hektr au casque mouvant
commencerait aussitt le combat. Mais vous ne vous htez point de
lutter contre Hektr, vous qui tes les plus braves des
Panakhaiens.

Et le vieillard leur fit ces reproches, et neuf d'entre eux se
levrent. Et le premier fut le roi des hommes, Agamemnn. Puis, le
brave Diomds Tydide se leva. Et aprs eux se levrent les Aias
revtus d'une grande force, et Idomneus et le compagnon
d'Idomneus, Mrions, semblable au tueur de guerriers Ars, et
Eurypylos, l'illustre fils d'vaimn, et Thoas Andraimonide et le
divin Odysseus. Tous voulaient combattre contre le divin Hektr.
Et le cavalier Grennien Nestr dit au milieu d'eux:

-- Remuez maintenant tous les sorts, et celui qui sera choisi par
le sort combattra pour tous les Akhaiens aux belles knmides, et
il se rjouira de son courage, s'il chappe au rude combat et  la
lutte dangereuse.

Il parla ainsi, et chacun marqua son signe, et tous furent mls
dans le casque de l'Atride Agamemnn. Et les peuples priaient,
levant les mains vers les dieux, et chacun disait, regardant le
large Ouranos:

-- Pre Zeus, fais sortir le signe d'Aias, ou du fils de Tydeus,
ou du roi de la trs riche Mykn!

Ils parlrent ainsi, et le cavalier Grennien Nestr agita le
casque et en fit sortir le signe d'Aias que tous dsiraient. Un
hraut le prit, le prsentant par la droite aux princes Akhaiens.
Et ceux qui ne le reconnaissaient point le refusaient. Mais quand
il parvint  celui qui l'avait marqu et jet dans le casque, 
l'illustre Aias, celui-ci le reconnut aussitt, et, le laissant
tomber  ses pieds, il dit, plein de joie:

--  amis, ce signe est le mien; et je m'en rjouis dans mon
coeur, et je pense que je dompterai le divin Hectr. Allons!
pendant que je revtirai mes armes belliqueuses, suppliez tout
bas, afin que les Troiens ne vous entendent point, le roi Zeus
Kronin; ou priez-le tout haut, car nous ne craignons personne.
Quel guerrier pourrait me dompter aisment,  l'aide de sa force
ou de ma faiblesse? Je suis n dans Salamis, et je n'y ai point
t lev sans gloire.

Il parla ainsi, et tous suppliaient le pre Zeus Kronin, et
chacun disait, regardant le vaste Ouranos:

-- Pre Zeus, qui commandes de l'Ida, trs auguste, trs grand,
donne la victoire  Aias et qu'il remporte une gloire brillante;
mais, si tu aimes Hektr et le protges, fais que le courage et la
gloire des deux guerriers soient gaux.

Ils parlrent ainsi, et Aias s'armait de l'airain clatant. Et
aprs qu'il eut couvert son corps de ses armes, il marcha en
avant, pareil au monstrueux Ars que le Kronin envoie au milieu
des guerriers qu'il pousse  combattre, le coeur plein de fureur.
Ainsi marchait le grand Aias, rempart des Akhaiens, avec un
sourire terrible,  grands pas, et brandissant sa longue pique. Et
les Argiens se rjouissaient en le regardant, et un tremblement
saisit les membres des Troiens, et le coeur de Hektr lui-mme
palpita dans sa poitrine; mais il ne pouvait reculer dans la foule
des siens, ni fuir le combat, puisqu'il l'avait demand. Et Aias
s'approcha, portant un bouclier fait d'airain et de sept peaux de
boeuf, et tel qu'une tour. Et l'excellent ouvrier Tykhios qui
habitait Hyl l'avait fabriqu  l'aide de sept peaux de forts
taureaux, recouvertes d'une plaque d'airain. Et Aias Tlamnien,
portant ce bouclier devant sa poitrine, s'approcha de Hektr, et
dit ces paroles menaantes:

-- Maintenant, Hektr, tu sauras, seul  seul, quels sont les
chefs des Danaens, sans compter Akhilleus au coeur de lion, qui
rompt les phalanges des guerriers. Il repose aujourd'hui, sur le
rivage de la mer, dans ses nefs aux poupes recourbes, irrit
contre Agamemnn le prince des peuples; mais nous pouvons tous
combattre contre toi. Commence donc le combat.

Et Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Divin Aias Tlamnien, prince des peuples, ne m'prouve point
comme si j'tais un faible enfant ou une femme qui ignore les
travaux de la guerre. Je sais combattre et tuer les hommes, et
mouvoir mon dur bouclier de la main droite ou de la main gauche,
et il m'est permis de combattre audacieusement. Je sais, dans la
rude bataille, de pied ferme marcher au son d'Ars, et me jeter
dans la mle sur mes cavales rapides. Mais je ne veux point
frapper un homme tel que toi par surprise, mais en face, si je
puis.

Il parla ainsi, et il lana sa longue pique vibrante et frappa le
grand bouclier d'Aias. Et la pique irrsistible pntra  travers
les sept peaux de boeuf jusqu' la dernire lame d'airain. Et le
divin Aias lana aussi sa longue pique, et il en frappa le
bouclier gal du Priamide; et la pique solide pntra dans le
bouclier clatant, et, perant la cuirasse artistement faite,
dchira la tunique sur le flanc. Mais le Priamide se courba et
vita la noire kr.

Et tous deux, relevant leurs piques, se rurent, semblables  des
lions mangeurs de chair crue, ou  des sangliers dont la vigueur
est grande. Et le Priamide frappa de sa pique le milieu du
bouclier, mais il n'en pera point l'airain, et la pointe s'y
tordit. Et Aias, bondissant, frappa le bouclier, qu'il traversa de
sa pique, et il arrta Hektr qui se ruait, et il lui blessa la
gorge, et un sang noir en jaillit. Mais Hektr au casque mouvant
ne cessa point de combattre, et, reculant, il prit de sa forte
main une pierre grande, noire et rugueuse, qui gisait sur la
plaine, et il frappa le milieu du grand bouclier couvert de sept
peaux de boeuf, et l'airain rsonna sourdement. Et Aias, soulevant
 son tour une pierre plus grande encore, la lana en lui
imprimant une force immense. Et, de cette pierre, il brisa le
bouclier, et les genoux du Priamide flchirent, et il tomba  la
renverse sous le bouclier. Mais Apolln le releva aussitt. Et
dj ils se seraient frapps tous deux de leurs pes, en se ruant
l'un contre l'autre, si les hrauts, messagers de Zeus et des
hommes, n'taient survenus, l'un du ct des Troiens, l'autre du
ct des Akhaiens cuirasss, Talthybios et Idaios, sages tous
deux. Et ils levrent leurs sceptres entre les deux guerriers, et
Idaios, plein de conseils prudents, leur dit:

-- Ne combattez pas plus longtemps, mes chers fils. Zeus qui
amasse les nues vous aime tous deux, et tous deux vous tes trs
braves, comme nous le savons tous. Mais voici la nuit, et il est
bon d'obir  la nuit.

Et le Tlamnien Aias lui rpondit:

-- Idaios, ordonne  Hektr de parler. C'est lui qui a provoqu au
combat les plus braves d'entre nous. Qu'il dcide, et j'obirai,
et je ferai ce qu'il fera.

Et le grand Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Aias, un dieu t'a donn la prudence, la force et la grandeur,
et tu l'emportes par ta lance sur tous les Akhaiens. Cessons pour
aujourd'hui la lutte et le combat. Nous combattrons de nouveau
plus tard, jusqu' ce qu'un dieu en dcide et donne  l'un de nous
la victoire. Voici la nuit, et il est bon d'obir  la nuit, afin
que tu rjouisses, auprs des nefs Akhaiennes, tes concitoyens et
tes compagnons, et que j'aille, dans la grande ville du roi
Priamos, rjouir les Troiens et les Troiennes ornes de longues
robes, qui prieront pour moi dans les temples divins. Mais
faisons-nous de mutuels et illustres dons, afin que les Akhaiens
et les Troiens disent: Ils ont combattu pour la discorde qui brle
le coeur, et voici qu'ils se sont spars avec amiti.

Ayant ainsi parl, il offrit  Aias l'pe aux clous d'argent,
avec la gaine et les courroies artistement travailles, et Aias
lui donna un ceinturon clatant, couleur de pourpre. Et ils se
retirrent, l'un vers l'arme des Akhaiens, l'autre vers les
Troiens. Et ceux-ci se rjouirent en foule, quand ils virent
Hektr vivant et sauf, chapp des mains invaincues et de la force
d'Aias. Et ils l'emmenrent vers la ville, aprs avoir dsespr
de son salut.

Et, de leur ct, les Akhaiens bien arms conduisirent au divin
Agamemnn Aias joyeux de sa victoire. Et quand ils furent arrivs
aux tentes de l'Atride, le roi des hommes Agamemnn sacrifia au
puissant Kronin un taureau de cinq ans. Aprs l'avoir corch,
dispos et coup adroitement en morceaux, ils percrent ceux-ci de
broches, les firent rtir avec soin et les retirrent du feu.
Puis, ils prparrent le repas et se mirent  manger, et aucun ne
put se plaindre, en son me, de manquer d'une part gale. Mais le
hros Atride Agamemnn, qui commande au loin, honora Aias du dos
entier. Et, tous ayant bu et mang selon leur soif et leur faim,
le vieillard Nestr ouvrit le premier le conseil et parla ainsi,
plein de prudence:

-- Atrides, et vous, chefs des Akhaiens, beaucoup d'Akhaiens
chevelus sont morts, dont le rude Ars a rpandu le sang noir sur
les bords du clair Skamandros, et dont les mes sont descendues
chez Aids. C'est pourquoi il faut suspendre le combat ds la
lueur du matin. Puis, nous tant runis, nous enlverons les
cadavres  l'aide de nos boeufs et de nos mulets, et nous les
brlerons devant les nefs, afin que chacun en rapporte les cendres
 ses fils, quand tous seront de retour dans la terre de la
patrie. Et nous leur lverons, autour d'un seul bcher, un mme
tombeau dans la plaine. Et tout auprs, nous construirons aussitt
de hautes tours qui nous protgeront nous et nos nefs. Et nous y
mettrons des portes solides pour le passage des cavaliers, et nous
creuserons en dehors un foss profond qui arrtera les cavaliers
et les chevaux, si les braves Troiens poussent le combat jusque
l.

Il parla ainsi, et tous les rois l'approuvrent.

Et l'agora tumultueuse et trouble des Troiens s'tait runie
devant les portes de Priamos, sur la haute citadelle d'Ilios. Et
le sage Antnr parla ainsi le premier:

-- coutez-moi, Troiens, Dardaniens et allis, afin que je dise ce
que mon coeur m'ordonne. Allons! rendons aux Atrides l'Argienne
Hln et toutes ses richesses, et qu'ils les emmnent. Nous
combattons maintenant contre les serments sacrs que nous avons
jurs, et je n'espre rien de bon pour nous, si vous ne faites ce
que je dis.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Et alors se leva du milieu de tous
le divin Alexandros, l'poux de Hln  la belle chevelure. Et il
rpondit en paroles ailes:

-- Antnr, ce que tu as dit ne m'est point agrable. Tu aurais pu
concevoir de meilleurs desseins, et, si tu as parl srieusement,
certes, les dieux t'ont ravi l'esprit. Mais je parle devant les
Troiens dompteurs de chevaux, et je repousse ce que tu as dit. Je
ne rendrai point cette femme. Pour les richesses que j'ai
emportes d'Argos dans ma demeure, je veux les rendre toutes, et
j'y ajouterai des miennes.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Et, au milieu de tous, se leva le
Dardanide Priamos, semblable  un dieu par sa prudence. Et, plein
de sagesse, il parla ainsi et dit:

-- coutez-moi, Troiens, Dardaniens et allis, afin que je dise ce
que mon coeur m'ordonne. Maintenant, prenez votre repas comme
d'habitude, et faites tour  tour bonne garde. Que ds le matin
Idaios se rende aux nefs creuses, afin de porter aux Atrides
Agamemnn et Mnlaos l'offre d'Alexandros d'o viennent nos
discordes. Et qu'il leur demande, par de sages paroles, s'ils
veulent suspendre la triste guerre jusqu' ce que nous ayons brl
les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant
que le sort dcide entre nous et donne la victoire  l'un des deux
peuples.

Il parla ainsi, et ceux qui l'coutaient obirent, et l'arme prit
son repas comme d'habitude. Ds le matin, Idaios se rendit aux
nefs creuses. Et il trouva les Danaens, nourrissons de Zeus,
runis dans l'agora, auprs de la poupe de la nef d'Agamemnn. Et,
se tenant au milieu d'eux, il parla ainsi:

-- Atrides et Akhaiens aux belles knmides, Priamos et les
illustres Troiens m'ordonnent de vous porter l'offre d'Alexandros
d'o viennent nos discordes, si toutefois elle vous est agrable.
Toutes les richesses qu'Alexandros a rapportes dans Ilios sur ses
nefs creuses, -- plt aux dieux qu'il ft mort auparavant! -- il
veut les rendre et y ajouter des siennes; mais il refuse de rendre
la jeune pouse de l'illustre Mnlaos, malgr les supplications
des Troiens. Et ils m'ont aussi ordonn de vous demander si vous
voulez suspendre la triste guerre jusqu' ce que nous ayons brl
les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant
que le sort dcide entre nous et donne la victoire  l'un des deux
peuples.

Il parla ainsi, et tous restrent muets. Et Diomds hardi au
combat parla ainsi:

-- Qu'aucun de nous n'accepte les richesses d'Alexandros ni Hln
elle-mme. Il est manifeste pour tous, ft-ce pour un enfant, que
le suprme dsastre est suspendu sur la tte des Troiens.

Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens poussrent des
acclamations, admirant les paroles du dompteur de chevaux
Diomds. Et le roi Agamemnn dit  Idaios

-- Idaios, tu as entendu la rponse des Akhaiens. Ils t'ont
rpondu, et ce qu'ils disent me plat. Cependant, je ne vous
refuse point de brler vos morts et d'honorer par le feu les
cadavres de ceux qui ont succomb. Que l'poux de Hr, Zeus qui
tonne dans les hauteurs, soit tmoin de notre trait!

Ayant ainsi parl, il leva son sceptre vers tous les dieux. Et
Idaios retourna dans la sainte Ilios, o les Troiens et les
Dardaniens taient runis en agora, attendant son retour. Et il
arriva, et, au milieu d'eux, il rendit compte de son message. Et
aussitt ils s'empressrent de transporter, ceux-ci les cadavres,
ceux-l le bois du bcher. Et les Argiens, de leur ct,
s'exhortaient, loin des nefs creuses,  relever leurs morts et 
construire le bcher.

Hlios,  son lever, frappait les campagnes de ses rayons, et,
montant dans l'Ouranos, sortait doucement du cours profond de
l'Okanos. Et les deux armes accouraient l'une vers l'autre.
Alors, il leur fut difficile de reconnatre leurs guerriers; mais
quand ils eurent lav leur poussire sanglante, ils les dposrent
sur les chars en rpandant des larmes brlantes. Et le grand
Priamos ne leur permit point de gmir, et ils amassrent les morts
sur le bcher, se lamentant dans leur coeur. Et, aprs les avoir
brls, ils retournrent vers la sainte Ilios.

De leur ct, les Akhaiens aux belles knmides amassrent les
cadavres sur le bcher, tristes dans leur coeur. Et, aprs les
avoir brls, ils s'en retournrent vers les nefs creuses. s
n'tait point leve encore, et dj la nuit tait douteuse, quand
un peuple des Akhaiens vint lever dans la plaine un seul tombeau
sur l'unique bcher. Et, non loin, d'autres guerriers
construisirent, pour se protger eux-mmes et les nefs, de hautes
tours avec des portes solides pour le passage des cavaliers. Et
ils creusrent, au dehors et tout autour, un foss profond, large
et grand, qu'ils dfendirent avec des pieux. Et c'est ainsi que
travaillaient les Akhaiens chevelus.

Et les dieux, assis auprs du foudroyant Zeus, regardaient avec
admiration ce grand travail des Akhaiens aux tuniques d'airain.
Et, au milieu d'eux, Poseidan qui branle la terre parla ainsi:

-- Pre Zeus, qui donc, parmi les mortels qui vivent sur la terre
immense, fera connatre dsormais aux immortels sa pense et ses
desseins? Ne vois-tu pas que les Akhaiens chevelus ont construit
une muraille devant leurs nefs, avec un foss tout autour, et
qu'ils n'ont point offert d'illustres hcatombes aux dieux? La
gloire de ceci se rpandra autant que la lumire d's; et les
murs que Phoibos Apolln et moi avons levs au hros Laomdn
seront oublis.

Et Zeus qui amasse les nues, avec un profond soupir, lui
rpondit:

-- Ah! Trs puissant, qui branles la terre, qu'as-tu dit? Un
dieu, moins dou de force que toi, n'aurait point cette crainte.
Certes, ta gloire se rpandra aussi loin que la lumire d's.
Reprends courage, et quand les Akhaiens chevelus auront regagn
sur leurs nefs la terre bien-aime de la patrie, engloutis tout
entier dans la mer ce mur croul, couvre de nouveau de sables le
vaste rivage, et que cette immense muraille des Akhaiens
s'vanouisse devant toi.

Et ils s'entretenaient ainsi. Et Hlios se coucha, et le travail
des Akhaiens fut termin. Et ceux-ci tuaient des boeufs sous les
tentes, et ils prenaient leurs repas. Et plusieurs nefs avaient
apport de Lemnos le vin qu'avait envoy le Isonide Eunos, que
Hypsipyl avait conu du prince des peuples Isn. Et le Isonide
avait donn aux Atrides mille mesures de vin. Et les Akhaiens
chevelus leur achetaient ce vin, ceux-ci avec de l'airain, ceux-l
avec du fer brillant; les uns avec des peaux de boeufs, les autres
avec les boeufs eux-mmes, et d'autres avec leurs esclaves. Et
tous enfin prparaient l'excellent repas.

Et, pendant toute la nuit, les Akhaiens chevelus mangeaient; et
les Troiens aussi et les allis mangeaient dans la ville. Et, au
milieu de la nuit, le sage Zeus, leur prparant de nouvelles
calamits, tonna terriblement; et la ple crainte les saisit. Et
ils rpandaient le vin hors des coupes, et aucun n'osa boire avant
de faire des libations au trs puissant Kronin. Enfin, s'tant
couchs, ils gotrent la douceur du sommeil.


Chant 8

s au pplos couleur de safran clairait toute la terre, et Zeus
qui se rjouit de la foudre convoqua l'agora des dieux sur le plus
haut fate de l'Olympos aux sommets sans nombre. Et il leur parla,
et ils coutaient respectueusement:

-- coutez-moi tous, dieux et desses, afin que je vous dise ce
que j'ai rsolu dans mon coeur. Et que nul dieu, mle ou femelle,
ne rsiste  mon ordre; mais obissez tous, afin que j'achve
promptement mon oeuvre. Car si j'apprends que quelqu'un des dieux
est all secourir soit les Troiens, soit les Danaens, celui-l
reviendra dans l'Olympos honteusement chti. Et je le saisirai,
et je le jetterai au loin, dans le plus creux des gouffres de la
terre, au fond du noir Tartaros qui a des portes de fer et un
seuil d'airain, au-dessous de la demeure d'Aids, autant que la
terre est au-dessous de l'Ouranos. Et il saura que je suis le plus
fort de tous les dieux. Debout, dieux! tentez-le, et vous le
saurez. Suspendez une chane d'or du fate de l'Ouranos, et tous,
dieux et desses, attachez-vous  cette chane. Vous n'entranerez
jamais, malgr vos efforts, de l'Ouranos sur la terre, Zeus le
modrateur suprme. Et moi, certes, si je le voulais, je vous
enlverais tous, et la terre et la mer, et j'attacherais cette
chane au fate de l'Olympos, et tout y resterait suspendu, tant
je suis au-dessus des dieux et des hommes!

Il parla ainsi, et tous restrent muets, stupfaits de ces
paroles, car il avait durement parl. Et Athn, la desse aux
yeux clairs, lui dit:

--  notre pre! Kronide, le plus haut des rois, nous savons bien
que ta force ne le cde  aucune autre; mais nous gmissons sur
les Danaens, habiles  lancer la pique, qui vont prir par une
destine mauvaise. Certes, nous ne combattrons pas, si tu le veux
ainsi, mais nous conseillerons les Argiens, afin qu'ils ne
prissent point tous, grce  ta colre.

Et Zeus qui amasse les nues, souriant, lui dit:

-- Reprends courage, Tritognia, chre enfant. Certes, j'ai parl
trs rudement, mais je veux tre doux pour toi.

Ayant ainsi parl, il lia au char les chevaux aux pieds d'airain,
rapides, ayant pour crinires des chevelures d'or; et il
s'enveloppa d'un vtement d'or; et il prit un fouet d'or bien
travaill, et il monta sur son char. Et il frappa les chevaux du
fouet, et ils volrent aussitt entre la terre et l'Ouranos
toil. Il parvint sur l'Ida qui abonde en sources, o vivent les
btes sauvages, et sur le Gargaros, o il possde une enceinte
sacre et un autel parfum. Le pre des hommes et des dieux y
arrta ses chevaux, les dlia et les enveloppa d'une grande nue.
Et il s'assit sur le fate, plein de gloire, regardant la ville
des Troiens et les nefs des Akhaiens.

Et les Akhaiens chevelus s'armaient, ayant mang en hte sous les
tentes; et les Troiens aussi s'armaient dans la ville; et ils
taient moins nombreux, mais brlants du dsir de combattre, par
ncessit, pour leurs enfants et pour leurs femmes. Et les portes
s'ouvraient, et les peuples, fantassins et cavaliers, se ruaient
au dehors, et il s'levait un bruit immense.

Et quand ils se furent rencontrs, les piques et les forces des
guerriers aux cuirasses d'airain se mlrent confusment, et les
boucliers bombs se heurtrent, et il s'leva un bruit immense. On
entendait les cris de joie et les lamentations de ceux qui tuaient
ou mouraient, et la terre ruisselait de sang; et tant qu's
brilla et que le jour sacr monta, les traits frapprent les
hommes, et les hommes tombaient. Mais quand Hlios fut parvenu au
fate de l'Ouranos, le pre Zeus tendit ses balances d'or, et il
y plaa deux kres de la mort qui rend immobile  jamais, la kr
des Troiens dompteurs de chevaux et la kr des Akhaiens aux
cuirasses d'airain. Il leva les balances, les tenant par le
milieu, et le jour fatal des Akhaiens s'inclina; et la destine
des Akhaiens toucha la terre nourricire, et celle des Troiens
monta vers le large Ouranos. Et il roula le tonnerre immense sur
l'Ida, et il lana l'ardent clair au milieu du peuple guerrier
des Akhaiens; et, l'ayant vu, ils restrent stupfaits et ples de
terreur.

Ni Idomneus, ni Agamemnn, ni les deux Aias, serviteurs d'Ars,
n'osrent rester. Le Grennien Nestr, rempart des Akhaiens, resta
seul, mais contre son gr, par la chute de son cheval. Le divin
Alexandros, l'poux de Hln aux beaux cheveux, avait perc le
cheval d'une flche au sommet de la tte, endroit mortel, l o
croissent les premiers crins. Et, l'airain ayant pntr dans la
cervelle, le cheval, saisi de douleur, se roulait et pouvantait
les autres chevaux. Et, comme le vieillard se htait de couper les
rnes avec l'pe, les rapides chevaux de Hektr, portant leur
brave conducteur, approchaient dans la mle, et le vieillard et
perdu la vie, si Diomds ne l'et vu. Et il jeta un cri terrible,
appelant Odysseus:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, pourquoi fuis-tu, tournant le
dos comme un lche dans la mle? Crains qu'on ne te perce d'une
pique dans le dos, tandis que tu fuis. Reste, et repoussons ce
rude guerrier loin de ce vieillard.

Il parla ainsi, mais le divin et patient Odysseus ne l'entendit
point et passa outre vers les nefs creuses des Akhaiens. Et le
Tydide, bien que seul, se mla aux combattants avancs, et se
tint debout devant les chevaux du vieux Nlide, et il lui dit ces
paroles ailes:

--  vieillard, voici que de jeunes guerriers te pressent avec
fureur. Ta force est dissoute, la lourde vieillesse t'accable, ton
serviteur est faible et tes chevaux sont lents. Mais monte sur mon
char, et tu verras quels sont les chevaux de Trs que j'ai pris 
Ainias, et qui savent, avec une rapidit gale, poursuivre
l'ennemi ou fuir  travers la plaine. Que nos serviteurs prennent
soin de tes chevaux, et poussons ceux-ci sur les Troiens dompteurs
de chevaux, et que Hektr sache si ma pique est furieuse entre mes
mains.

Il parla ainsi, et le cavalier Grennien Nestr lui obit. Et les
deux braves serviteurs, Sthnlos et Eurymdn, prirent soin de
ses cavales. Et les deux rois montrent sur le char de Diomds,
et Nestr saisit les rnes brillantes et fouetta les chevaux; et
ils approchrent. Et le fils de Tydeus lana sa pique contre le
Priamide qui venait  lui, et il le manqua; mais il frappa dans la
poitrine, prs de la mamelle, niopeus, fils du magnanime
Thbaios, et qui tenait les rnes des chevaux. Et celui-ci tomba
du char, et ses chevaux rapides reculrent, et il perdit l'me et
la force. Une amre douleur enveloppa l'me de Hektr  cause de
son compagnon; mais il le laissa gisant, malgr sa douleur, et
chercha un autre brave conducteur. Et ses chevaux n'en manqurent
pas longtemps, car il trouva promptement le hardi Arkptolmos
Iphitide; et il lui confia les chevaux rapides, et il lui remit
les rnes en main.

Alors, il serait arriv un dsastre, et des actions furieuses
auraient t commises, et les Troiens auraient t renferms dans
Ilios comme des agneaux, si le pre des hommes et des dieux ne
s'tait aperu de ceci. Et il tonna fortement, lanant la foudre
clatante devant les chevaux de Diomds; et l'ardente flamme du
soufre brlant jaillit. Les chevaux effrays s'abattirent sous le
char, et les rnes splendides chapprent des mains de Nestr; et
il craignit dans son coeur, et il dit  Diomds:

-- Tydide! retourne, fais fuir les chevaux aux sabots pais. Ne
vois-tu point que Zeus ne t'aide pas? Voici que Zeus Kronide donne
maintenant la victoire  Hektr, et il nous la donnera aussi,
selon sa volont. Le plus brave des hommes ne peut rien contre la
volont de Zeus dont la force est sans gale.

Et Diomds hardi au combat lui rpondit:

-- Oui, vieillard, tu as dit vrai, et selon la justice; mais une
amre douleur envahit mon me. Hektr dira, haranguant les
Troiens: Le Tydide a fui devant moi vers ses nefs!' Avant qu'il
se glorifie de ceci, que la terre profonde m'engloutisse!

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Ah! fils du brave Tydeus, qu'as-tu dit? Si Hektr te nommait
lche et faible, ni les Troiens, ni les Dardaniens, ne l'en
croiraient, ni les femmes des magnanimes Troiens porteurs de
boucliers, elles dont tu as renvers dans la poussire les jeunes
poux.

Ayant ainsi parl, il prit la fuite, poussant les chevaux aux
sabots massifs  travers la mle. Et les Troiens et Hektr, avec
de grands cris, les accablaient de traits; et le grand Hektr au
casque mouvant cria d'une voix haute:

-- Tydide, certes, les cavaliers Danaens t'honoraient entre tous,
te rservant la meilleure place, et les viandes, et les coupes
pleines. Aujourd'hui, ils t'auront en mpris, car tu n'es plus
qu'une femme! Va donc, fille lche! Tu es par ma faute sur nos
tours, et tu emmneras point nos femmes dans tes nefs. Auparavant,
je t'aurai donn la mort.

Il parla ainsi, et le Tydide hsita, voulant fuir et combattre
face  face. Et il hsita trois fois dans son esprit et dans son
coeur; et trois fois le sage Zeus tonna du haut des monts Idaiens,
en signe de victoire pour les Troiens. Et Hektr, d'une voix
puissante, animait les Troiens:

-- Troiens, Lykiens et hardis Dardaniens, amis, soyez des hommes
et souvenez-vous de votre force et de votre courage. Je sens que
le Kronin me promet la victoire et une grande gloire, et rserve
la dfaite aux Danaens. Les insenss! Ils ont lev ces murailles
inutiles et mprisables qui n'arrteront point ma force; et mes
chevaux sauteront aisment par-dessus le foss profond. Mais quand
j'aurai atteint les nefs creuses, souvenez-vous de prparer le feu
destructeur, afin que je brle les nefs, et qu'auprs des nefs je
tue les Argiens eux-mmes, aveugls par la fume.

Ayant ainsi parl, il dit  ses chevaux:

-- Xanthos, Podargos, Aithn et divin Lampos, payez-moi les soins
infinis d'Andromakh, fille du magnanime tin, qui vous prsente
le doux froment et vous verse du vin, quand vous le dsirez, mme
avant moi qui me glorifie d'tre son jeune poux. Htez-vous donc,
courez! Si nous ne pouvons enlever le bouclier de Nestr, qui est
tout en or ainsi que ses poignes, et dont la gloire est parvenue
jusqu' l'Ouranos, et la riche cuirasse de Diomds dompteur de
chevaux, et que Hphaistos a forge avec soin, j'espre que les
Akhaiens remonteront cette nuit mme dans leurs nefs rapides.

Il parla ainsi dans son dsir, et le vnrable Hr s'en indigna;
et elle s'agita sur son trne, et le vaste Olympos s'branla. Et
elle dit en face au grand Poseidan:

-- Toi qui branle la terre, ah! Tout-puissant, ton coeur n'est-il
point mu dans ta poitrine quand les Danaens prissent? Ils
t'offrent cependant, dans Hlik et dans Aigas, un grand nombre de
beaux prsents. Donne-leur donc la victoire. Si nous voulions,
nous tous qui soutenons les Danaens, repousser les Troiens et
rsister  Zeus dont la voix sonne au loin, il serait bientt seul
assis sur l'Ida.

Et le puissant qui branle la terre, plein de colre, lui dit:

-- Audacieuse Hr, qu'as-tu dit? Je ne veux point que nous
combattions Zeus Kronin, car il est bien plus fort que nous.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, tout l'espace qui sparait
les nefs du foss tait empli confusment de chevaux et de
porteurs de boucliers, car Hektr Priamide, semblable 
l'imptueux Ars, les avait enferms l, Zeus l'ayant glorifi. Et
il et consum les nefs gales,  l'aide du feu, si la vnrable
Hr n'et inspir  Agamemnn de ranimer  la hte les Akhaiens.
Et il parcourut les tentes et les nefs des Akhaiens, portant  sa
main robuste un grand manteau pourpr. Et il s'arrta sur la
grande et noire nef d'Odysseus, qui tait au centre de toutes,
afin d'tre entendu des deux extrmits, des tentes d'Aias
Tlamniade  celles d'Akhilleus, car tous deux avaient tir sur
le sable leurs nefs gales aux bouts du camp, certains de leur
force et de leur courage. Et l, d'une voix haute, il cria aux
Akhaiens:

-- Honte  vous, Argiens couverts d'opprobre, qui n'avez qu'une
vaine beaut! Que sont devenues vos paroles orgueilleuses, quand,
 Lemnos, mangeant la chair des boeufs aux longues cornes, et
buvant les kratres pleins de vin, vous vous vantiez d'tre les
plus braves et de vaincre les Troiens, un contre cent et contre
deux cents? Et maintenant, nous ne pouvons mme rsister  un seul
d'entre eux,  Hektr qui va consumer nos nefs par le feu. Pre
Zeus! as-tu dj accabl d'un tel dsastre quelqu'un des rois
tout-puissants, et l'as-tu priv de tant de gloire? Certes, je
n'ai jamais pass devant tes temples magnifiques, quand je vins
ici pour ma ruine, sur ma nef charge de rameurs, plein du dsir
de renverser les hautes murailles de Troi, sans brler sur tes
nombreux autels la graisse et les cuisses des boeufs.  Zeus!
exauce donc mon voeu: que nous puissions au moins chapper et nous
enfuir, et que les Troiens ne tuent pas tous les Akhaiens!

Il parla ainsi, et le pre Zeus eut piti de ses larmes, et il
promit par un signe que les peuples ne priraient pas. Et il
envoya un aigle, le plus sr des oiseaux, tenant entre ses serres
le jeune faon d'une biche agile. Et l'aigle jeta ce faon sur
l'autel magnifique de Zeus, o les Akhaiens sacrifiaient  Zeus,
source de tous les oracles. Et quand ils virent l'oiseau envoy
par Zeus, il retournrent dans la mle et se rurent sur les
Troiens.

Et alors aucun des Danaens innombrables ne put se glorifier,
poussant ses chevaux rapides au-del du foss, d'avoir devanc le
Tydide et combattu le premier. Et, tout d'abord, il tua un
guerrier Troien, Aglaos Phradmonide, qui fuyait. Et il lui
enfona sa pique dans le dos, entre les paules; et la pique
traversa la poitrine. Le Troien tomba du char, et ses armes
retentirent.

Et les Atrides le suivaient, et les deux Aias pleins d'une
vigueur indomptable, et Idomneus, et Mrions, tel qu'Ars,
compagnon d'Idomneus, et le tueur d'hommes Euryalos, et
Eurypylos, fils illustre d'vaimn. Et Teukros survint le
neuvime, avec son arc tendu, et se tenant derrire le bouclier
d'Aias Tlamniade. Et quand le grand Aias soulevait le bouclier,
Teukros, regardant de toutes parts, ajustait et frappait un ennemi
dans la mle, et celui-ci tombait mort. Et il revenait auprs
d'Aias comme un enfant vers sa mre, et Aias l'abritait de
l'clatant bouclier.

Quel fut le premier Troien que tua l'irrprochable Teukros?
D'abord Orsilokhos, puis Ormnos, et Ophlests, et Daitr, et
Khromios, et le divin Lykophonts, et Amopan Polyaimonide, et
Mnalippos. Et il les coucha tour  tour sur la terre nourricire.
Et le roi des hommes, Agamemnn, plein de joie de le voir
renverser de ses flches les phalanges des Troiens, s'approcha et
lui dit:

-- Cher Teukros Tlamnien, prince des peuples, continue  lancer
tes flches pour le salut des Danaens, et pour glorifier ton pre
Tlamn qui t'a nourri et soign dans ses demeures tout petit et
bien que btard. Et je te le dis, et ma parole s'accomplira: si
Zeus temptueux et Athn me donnent de renverser la forte
citadelle d'Ilios, le premier aprs moi tu recevras une glorieuse
rcompense: un trpied, deux chevaux et un char, et une femme qui
partagera ton lit.

Et l'irrprochable Teukros lui rpondit:

-- Trs illustre Atride, pourquoi m'excites-tu quand je suis
plein d'ardeur? Certes, je ferai de mon mieux et selon mes forces.
Depuis que nous les repoussons vers Ilios, je tue les guerriers de
mes flches. J'en ai lanc huit, et toutes se sont enfonces dans
la chair des jeunes hommes imptueux; mais je ne puis frapper ce
chien enrag!

Il parla ainsi, et il lana une flche contre Hektr, plein du
dsir de l'atteindre, et il le manqua. Et la flche pera la
poitrine de l'irrprochable Gorgythin, brave fils de Priamos,
qu'avait enfant la belle Kathanira, venue d'Aisim, et semblable
aux desses par sa beaut. Et, comme un pavot, dans un jardin,
penche la tte sous le poids de ses fruits et des roses
printanires, de mme le Priamide pencha la tte sous le poids de
son casque. Et Teukros lana une autre flche contre Hektr, plein
du dsir de l'atteindre, et il le manqua encore; et il pera, prs
de la mamelle, le brave Arkhptolmos, conducteur des chevaux de
Hektr; et Arkhptolmos tomba du char; ses chevaux rapides
reculrent, et sa vie et sa force furent ananties. Le regret amer
de son compagnon serra le coeur de Hektr, mais, malgr sa
douleur, il le laissa gisant, et il ordonna  son frre Kbrin de
prendre les rnes, et ce dernier obit.

Alors, Hektr sauta du char clatant, poussant un cri terrible;
et, saisissant une pierre, il courut  Teukros, plein du dsir de
l'en frapper. Et le Tlamnien avait tir du carquois une flche
amre, et il la plaait sur le nerf, quand Hektr au casque
mouvant, comme il tendait l'arc, le frappa de la pierre dure 
l'paule, l o la clavicule spare le cou de la poitrine,  un
endroit mortel. Et le nerf de l'arc fut bris, et le poignet fut
cras, et l'arc s'chappa de sa main, et il tomba  genoux. Mais
Aias n'abandonna point son frre tomb, et il accourut, le
couvrant de son bouclier. Puis, ses deux chers compagnons,
Mkisteus, fils d'Ekhios, et le divin Alastr, emportrent vers
les nefs creuses Teukros qui poussait des gmissements.

Et l'Olympien rendit de nouveau le courage aux Troiens, et ils
repoussrent les Akhaiens jusqu'au foss profond; et Hektr
marchait en avant, rpandant la terreur de sa force. Comme un
chien qui poursuit de ses pieds rapides un sanglier sauvage ou un
lion, le touche aux cuisses et aux fesses, piant l'instant o il
se retournera, de mme Hektr poursuivait les Akhaiens chevelus,
tuant toujours celui qui restait en arrire. Et les Akhaiens
fuyaient. Et beaucoup tombaient sous les mains des Troiens, en
traversant les pieux et le foss. Mais les autres s'arrtrent
auprs des nefs, s'animant entre eux, levant les bras et suppliant
tous les dieux. Et Hektr poussait de tous cts ses chevaux aux
belles crinires, ayant les yeux de Gorg et du sanguinaire Ars.
Et la divine Hr aux bras blancs,  cette vue, fut saisie de
piti et dit  Athn ces paroles ailes:

-- Ah! fille de Zeus temptueux, ne secourrons-nous point, en ce
combat suprme, les Danaens qui prissent? Car voici que, par une
destine mauvaise, ils vont prir sous la violence d'un seul
homme. Le Priamide Hektr est plein d'une fureur intolrable, et
il les accable de maux.

Et la divine Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Certes, le Priamide aurait dj perdu la force avec la vie et
serait tomb mort sous la main des Argiens, sur sa terre natale,
si mon pre, toujours irrit, dur et inique, ne s'opposait  ma
volont. Et il ne se souvient plus que j'ai souvent secouru son
fils accabl de travaux par Eurystheus. Hrakls criait vers
l'Ouranos, et Zeus m'envoya pour le secourir. Certes, si j'avais
prvu ceci, quand Hrakls fut envoy dans les demeures aux portes
massives d'Aids, pour enlever, de l'rbos, le chien du hassable
Aids, certes, il n'aurait point repass l'eau courante et
profonde de Styx! Et Zeus me hait, et il cde aux dsirs de Thtis
qui a embrass ses genoux et lui a caress la barbe, le suppliant
d'honorer Akhilleus le destructeur de citadelles. Et il me nommera
encore sa chre fille aux yeux clairs! Mais attelle nos chevaux
aux sabots massifs, tandis que j'irai dans la demeure de Zeus
prendre l'Aigide et me couvrir de mes armes guerrires. Je verrai
si le Priamide Hektr au casque mouvant sera joyeux de nous voir
descendre toutes deux dans la mle. Certes, plus d'un Troien
couch devant les nefs des Akhaiens va rassasier les chiens et les
oiseaux carnassiers de sa graisse et de sa chair!

Elle parla ainsi, et la divine Hr aux bras blancs obit. Et la
divine et vnrable Hr, fille du grand Kronos, se hta d'atteler
les chevaux lis par des harnais d'or. Et Athn, fille de Zeus
temptueux, laissa tomber son riche pplos, qu'elle avait
travaill de ses mains, sur le pav de la demeure de son pre, et
elle prit la cuirasse de Zeus qui amasse les nues, et elle se
revtit de ses armes pour la guerre lamentable.

Et elle monta dans le char flamboyant, et elle saisit la lance
lourde, grande et solide, avec laquelle, tant la fille d'un pre
tout-puissant, elle dompte la foule des hros contre qui elle
s'irrite. Et Hr frappa du fouet les chevaux rapides, et les
portes de l'Ouranos s'ouvrirent d'elles-mmes en criant, gardes
par les Heures qui sont charges d'ouvrir le grand Ouranos et
l'Olympos, ou de les fermer avec un nuage pais. Et ce fut par l
que les desses poussrent les chevaux obissant  l'aiguillon. Et
le pre Zeus, les ayant vues de l'Ida, fut saisi d'une grande
colre, et il envoya la messagre Iris aux ailes d'or:

-- Va! hte-toi, lgre Iris! Fais-les reculer, et qu'elles ne se
prsentent point devant moi, car ceci serait dangereux pour elles.
Je le dis, et ma parole s'accomplira: J'craserai les chevaux
rapides sous leur char que je briserai, et je les en prcipiterai,
et, avant dix ans, elles ne guriront point des plaies que leur
fera la foudre. Athn aux yeux clairs saura qu'elle a combattu
son pre. Ma colre n'est point aussi grande contre Hr, car elle
est habitue  toujours rsister  ma volont.

Il parla ainsi, et la messagre Iris aux pieds prompts comme le
vent s'lana, et elle descendit des cimes Idaiennes dans le grand
Olympos, et elle les arrta aux premires portes de l'Olympos aux
valles sans nombre, et elle leur dit les paroles de Zeus:

-- O allez-vous? Pourquoi votre coeur est-il ainsi troubl? Le
Kronide ne veut pas qu'on vienne en aide aux Argiens. Voici la
menace du fils de Kronos, s'il agit selon sa parole: il crasera
les chevaux rapides sous votre char qu'il brisera, et il vous en
prcipitera, et, avant dix ans, vous ne gurirez point des plaies
que vous fera la foudre. Athn aux yeux clairs, tu sauras que tu
as combattu ton pre! Sa colre n'est point aussi grande contre
Hr, car elle est habitue  toujours rsister  sa volont. Mais
toi, trs violente et audacieuse chienne, oseras-tu lever ta lance
terrible contre Zeus?

Ayant ainsi parl, Iris aux pieds rapides s'envola, et Hr dit 
Athn:

-- Ah! fille de Zeus temptueux, je ne puis permettre que nous
combattions contre Zeus pour des mortels. Que l'un meure, que
l'autre vive, soit! Et que Zeus dcide, comme il est juste, et
selon sa volont, entre les Troiens et les Danaens.

Ayant ainsi parl, elle fit retourner les chevaux aux sabots
massifs, et les Heures dtelrent les chevaux aux belles crinires
et les attachrent aux crches divines, et appuyrent le char
contre le mur clatant. Et les desses, le coeur triste,
s'assirent sur des siges d'or au milieu des autres dieux. Et le
pre Zeus poussa du haut de l'Ida, vers l'Olympos, son char aux
belles roues et ses chevaux, et il parvint aux siges des dieux.
Et l'illustre qui branle la terre dtela les chevaux, posa le
char sur un autel et le couvrit d'un voile de lin. Et Zeus  la
grande voix s'assit sur son trne d'or, et le large Olympos
trembla sous lui. Et Athn et Hr taient assises loin de Zeus,
et elles ne lui parlaient ni ne l'interrogeaient; mais il les
devina et dit:

-- Athn et Hr, pourquoi tes-vous ainsi affliges? Vous ne
vous tes point longtemps fatigues, du moins, dans la bataille
qui illustre les guerriers, afin d'anantir les Troiens pour qui
vous avez tant de haine. Non! Tous les dieux de l'Olympos ne me
rsisteront point, tant la force de mes mains invincibles est
grande. La terreur a fait trembler vos beaux membres avant d'avoir
vu la guerre et la mle violente. Et je le dis, et ma parole se
serait accomplie: frappes toutes deux de la foudre, vous ne
seriez point revenues sur votre char dans l'Olympos qui est la
demeure des immortels.

Et il parla ainsi, et Athn et Hr gmissaient, assises  ct
l'une de l'autre, et mditant le malheur des Troiens. Et Athn
restait muette, irrite contre son pre Zeus, et une sauvage
colre la brlait; mais Hr ne put contenir la sienne, et elle
dit:

-- Trs dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Nous savons bien
que ta force est grande, mais nous gmissons sur les belliqueux
Danaens qui vont prir par une destine mauvaise. Nous ne
combattrons point, si tu le veux; mais nous aiderons les Argiens
de nos conseils, afin qu'ils ne prissent point tous par ta
colre.

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit:

-- Certes, au retour d's, tu pourras voir, vnrable Hr aux
yeux de boeuf, le tout-puissant Kronin mieux dtruire encore
l'arme innombrable des Argiens; car le brave Hektr ne cessera
point de combattre, que le rapide Plin ne se soit lev auprs
des nefs, le jour o les Akhaiens combattront sous leurs poupes,
luttant dans un troit espace sur le cadavre de Patroklos. Ceci
est fatal. Je me soucie peu de ta colre, quand mme tu irais aux
dernires limites de la terre et de la mer, o sont couchs
Iaptos et Kronos, loin des vents et de la lumire de Hlios, fils
de Hyprin, dans l'enceinte du creux Tartaros. Quand mme tu
irais l, je me soucie peu de ta colre, car rien n'est plus
impudent que toi.

Il parla ainsi, et Hr aux bras blancs ne rpondit rien. Et la
brillante lumire Hlienne tomba dans l'Okanos, laissant la noire
nuit sur la terre nourricire. La lumire disparut contre le gr
des Troiens, mais la noire nuit fut la bienvenue des Akhaiens qui
la dsiraient ardemment.

Et l'illustre Hektr runit l'agora des Troiens, les ayant
conduits loin des nefs, sur les bords du fleuve tourbillonnant, en
un lieu o il n'y avait point de cadavres. Et ils descendirent de
leurs chevaux pour couter les paroles de Hektr cher  Zeus. Et
il tenait  la main une pique de onze coudes,  la brillante
pointe d'airain retenue par un anneau d'or. Et, appuy sur cette
pique, il dit aux Troiens ces paroles ailes:

-- coutez-moi, Troiens, Dardaniens et allis. J'esprais ne
retourner dans Ilios battue des vents qu'aprs avoir dtruit les
nefs et tous les Akhaiens; mais les tnbres sont venues qui ont
sauv les Argiens et les nefs sur le rivage de la mer. C'est
pourquoi, obissons  la nuit noire, et prparons le repas.
Dtelez les chevaux aux belles crinires et donnez-leur de la
nourriture. Amenez promptement de la ville des boeufs et de
grasses brebis, et apportez un doux vin de vos demeures, et
amassez beaucoup de bois, afin que, toute la nuit, jusqu'au retour
d's qui nat le matin, nous allumions beaucoup de feux dont
l'clat s'lve dans l'Ouranos, et afin que les Akhaiens chevelus
ne profitent pas de la nuit pour fuir sur le vaste dos de la mer.
Qu'ils ne montent point tranquillement du moins sur leurs nefs, et
que chacun d'eux, en montant sur sa nef, emporte dans son pays une
blessure faite par nos piques et nos lances aigus! Que tout autre
redoute dsormais d'apporter la guerre lamentable aux Troiens
dompteurs de chevaux. Que les hrauts chers  Zeus appellent, par
la ville, les jeunes enfants et les vieillards aux tempes blanches
 se runir sur les tours leves par les dieux; et que les femmes
timides, chacune dans sa demeure, allument de grands feux, afin
qu'on veille avec vigilance, de peur qu'on entre par surprise dans
la ville, en l'absence des hommes. Qu'il soit fait comme je le
dis, magnanimes Troiens, car mes paroles sont salutaires. Ds le
retour d's je parlerai encore aux Troiens dompteurs de chevaux.
Je me vante, ayant suppli Zeus et les autres dieux, de chasser
bientt d'ici ces chiens que les kres ont amens sur les nefs
noires. Veillons sur nous-mmes pendant la nuit; mais, ds la
premire heure du matin, couvrons-nous de nos armes et poussons
l'imptueux Ars sur les nefs creuses. Je saurai si le brave
Diomds Tydide me repoussera loin des nefs jusqu'aux murailles,
ou si, le perant de l'airain, j'emporterai ses dpouilles
sanglantes. Demain, il pourra se glorifier de sa force, s'il
rsiste  ma pique; mais j'espre plutt que, demain, quand Hlios
se lvera, il tombera des premiers, tout sanglant, au milieu d'une
foule de ses compagnons. Et plt aux dieux que je fusse immortel
et toujours jeune, et honor comme Athn et Apolln, autant qu'il
est certain que ce jour sera funeste aux Argiens!

Hektr parla ainsi, et les Troiens poussrent des acclamations. Et
ils dtachrent du joug les chevaux mouills de sueur, et ils les
lirent avec des lanires auprs des chars; et ils amenrent
promptement de la ville des boeufs et des brebis grasses; et ils
apportrent un doux vin et du pain de leurs demeures, et ils
amassrent beaucoup de bois. Puis, ils sacrifirent de compltes
hcatombes aux immortels, et le vent en portait la fume paisse
et douce dans l'Ouranos. Mais les dieux heureux n'en voulurent
point et la ddaignrent, car ils hassaient la sainte Ilios, et
Priamos, et le peuple de Priamos aux piques de frne.

Et les Troiens, pleins d'esprance, passaient la nuit sur le
sentier de la guerre, ayant allum de grands feux. Comme, lorsque
les astres tincellent dans l'Ouranos autour de la claire Sln,
et que le vent ne trouble point l'air, on voit s'clairer les
cimes et les hauts promontoires et les valles, et que l'aithr
infini s'ouvre au fate de l'Ouranos, et que le berger joyeux voit
luire tous les astres; de mme, entre les nefs et l'eau courante
du Xanthos, les feux des Troiens brillaient devant Ilios. Mille
feux brlaient ainsi dans la plaine; et, prs de chacun, taient
assis cinquante guerriers autour de la flamme ardente. Et les
chevaux, mangeant l'orge et l'avoine, se tenaient auprs des
chars, attendant s au beau trne.


Chant 9

Tandis que les Troiens plaaient ainsi leurs gardes, le dsir de
la fuite, qui accompagne la froide terreur, saisissait les
Akhaiens. Et les plus braves taient frapps d'une accablante
tristesse.

De mme, lorsque les deux vents Boras et Zphyros, soufflant de
la Thrk, bouleversent la haute mer poissonneuse, et que l'onde
noire se gonfle et se droule en masses d'cume, ainsi, dans leurs
poitrines, se dchirait le coeur des Akhaiens. Et l'Atride,
frapp d'une grande douleur, ordonna aux hrauts  la voix sonore
d'appeler, chacun par son nom, et sans clameurs, les hommes 
l'agora. Et lui-mme appela les plus proches. Et tous vinrent
s'asseoir dans l'agora, pleins de tristesse. Et Agamemnn se leva,
versant des larmes, comme une source abondante qui tombe largement
d'une roche leve. Et, avec un profond soupir, il dit aux
Argiens:

--  amis, rois et chefs des Argiens, le Kronide Zeus m'a accabl
d'un lourd malheur, lui qui m'avait solennellement promis que je
ne m'en retournerais qu'aprs avoir dtruit Ilios aux murailles
solides. Maintenant, il mdite une fraude funeste, et il m'ordonne
de retourner sans gloire dans Argos, quand j'ai perdu tant de
guerriers dj! Et ceci plat au tout-puissant Zeus qui a renvers
les citadelles de tant de villes, et qui en renversera encore, car
sa puissance est trs grande. Allons! obissez tous  mes paroles:
fuyons sur nos nefs vers la terre bien-aime de la patrie. Nous ne
prendrons jamais Ilios aux larges rues.

Il parla ainsi, et tous restrent muets, et les fils des Akhaiens
taient tristes et silencieux. Enfin, Diomds hardi au combat
parla au milieu d'eux:

-- Atride, je combattrai le premier tes paroles insenses, comme
il est permis,  roi, dans l'agora; et tu ne t'en irriteras pas,
car toi-mme tu m'as outrag dj au milieu des Danaens, me
nommant faible et lche. Et ceci, les Argiens le savent, jeunes et
vieux. Certes, le fils du subtil Kronos t'a dou ingalement. Il
t'a accord le sceptre et les honneurs suprmes, mais il ne t'a
point donn la fermet de l'me, qui est la plus grande vertu.
Malheureux! penses-tu que les fils des Akhaiens soient aussi
faibles et aussi lches que tu le dis? Si ton coeur te pousse 
retourner en arrire, va! voici la route; et les nombreuses nefs
qui t'ont suivi de Mykn sont l, auprs du rivage de la mer.
Mais tous les autres Akhaiens chevelus resteront jusqu' ce que
nous ayons renvers Ilios. Et s'ils veulent eux-mmes fuir sur
leurs nefs vers la terre bien-aime de la patrie, moi et Sthnlos
nous combattrons jusqu' ce que nous ayons vu la fin d'Ilios, car
nous sommes venus ici sur la foi des dieux!

Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens applaudirent,
admirant le discours du dompteur de chevaux Diomds. Et le
cavalier Nestr, se levant au milieu d'eux, parla ainsi:

-- Tydide, tu es le plus hardi au combat, et tu es aussi le
premier  l'agora parmi tes gaux en ge. Nul ne blmera tes
paroles, et aucun des Akhaiens ne les contredira mais tu n'as pas
tout dit.  la vrit, tu es jeune, et tu pourrais tre le moins
g de mes fils; et, cependant, tu parles avec prudence devant les
rois des Argiens, et comme il convient. C'est  moi de tout
prvoir et de tout dire, car je me glorifie d'tre plus vieux que
toi. Et nul ne blmera mes paroles, pas mme le roi Agamemnn. Il
est sans intelligence, sans justice et sans foyers domestiques,
celui qui aime les affreuses discordes intestines. Mais obissons
maintenant  la nuit noire: prparons notre repas, plaons des
gardes choisies auprs du foss profond, en avant des murailles.
C'est aux jeunes hommes de prendre ce soin, et c'est  toi,
Atride, qui es le chef suprme, de le leur commander. Puis, offre
un repas aux chefs, car ceci est convenable et t'appartient. Tes
tentes sont pleines du vin que les nefs des Akhaiens t'apportent
chaque jour de la Thrk,  travers l'immensit de la haute mer.
Tu peux aisment beaucoup offrir, et tu commandes  un grand
nombre de serviteurs. Quand les chefs seront assembls, obis 
qui te donnera le meilleur conseil; car les Akhaiens ont tous
besoin de sages conseils au moment o les ennemis allument tant de
feux auprs des nefs. Qui de nous pourrait s'en rjouir? Cette
nuit, l'arme sera perdue ou sauve.

Il parla ainsi, et tous, l'ayant cout, obirent. Et les gardes
armes sortirent, conduites par le Nestoride Thrasymds, prince
des peuples, par Askalaphos et Ialmnos, fils d'Ars, par
Mrions, Apharos et Dipiros, et par le divin Lykomds, fils de
Krn. Et les sept chefs des gardes conduisaient, chacun, cent
jeunes guerriers arms de longues piques. Et ils se placrent
entre le foss et la muraille, et ils allumrent des feux et
prirent leur repas. Et l'Atride conduisit les chefs des Akhaiens
sous sa tente et leur offrit un abondant repas. Et tous tendirent
les mains vers les mets. Et, quand ils eurent assouvi la soif et
la faim, le premier d'entre eux, le vieillard Nestr, qui avait
dj donn le meilleur conseil, parla ainsi, plein de sagesse, et
dit:

-- Trs illustre Atride Agamemnn, roi des hommes, je commencerai
et je finirai par toi, car tu commandes  de nombreux peuples, et
Zeus t'a donn le sceptre et les droits afin que tu les gouvernes.
C'est pourquoi il faut que tu saches parler et entendre, et
accueillir les sages conseils, si leur coeur ordonne aux autres
chefs de t'en donner de meilleurs. Et je te dirai ce qu'il y a de
mieux  faire, car personne n'a une meilleure pense que celle que
je mdite maintenant, et depuis longtemps, depuis le jour o tu as
enlev,  race divine, contre notre gr, la vierge Breisis de la
tente d'Akhilleus irrit. Et j'ai voulu te dissuader, et, cdant 
ton coeur orgueilleux, tu as outrag le plus brave des hommes, que
les immortels mmes honorent, et tu lui as enlev sa rcompense.
Dlibrons donc aujourd'hui, et cherchons comment nous pourrons
apaiser Akhilleus par des prsents pacifiques et par des paroles
flatteuses.

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

--  vieillard, tu ne mens point en rappelant mes injustices. J'ai
commis une offense, et je ne le nie point. Un guerrier que Zeus
aime dans son coeur l'emporte sur tous les guerriers. Et c'est
pour l'honorer qu'il accable aujourd'hui l'arme des Akhaiens.
Mais, puisque j'ai failli en obissant  de funestes penses, je
veux maintenant apaiser Akhilleus et lui offrir des prsents
infinis. Et je vous dirai quels sont ces dons illustres: sept
trpieds vierges du feu, dix talents d'or, vingt bassins qu'on
peut exposer  la flamme, douze chevaux robustes qui ont toujours
remport les premiers prix par la rapidit de leur course. Et il
ne manquerait plus de rien, et il serait combl d'or celui qui
possderait les prix que m'ont rapports ces chevaux aux sabots
massifs. Et je donnerai encore au Plide sept belles femmes
Lesbiennes, habiles aux travaux, qu'il a prises lui-mme dans
Lesbos bien peuple, et que j'ai choisies, car elles taient plus
belles que toutes les autres femmes. Et je les lui donnerai, et,
avec elles, celle que je lui ai enleve, la vierge Breisis; et je
jurerai un grand serment qu'elle n'a point connu mon lit, et que
je l'ai respecte. Toutes ces choses lui seront livres aussitt.
Et si les dieux nous donnent de renverser la grande ville de
Priamos, il remplira abondamment sa nef d'or et d'airain. Et quand
nous, Akhaiens, partagerons la proie, qu'il choisisse vingt femmes
Troiennes, les plus belles aprs l'Argienne Hln. Et si nous
retournons dans la fertile Argos, en Akhai, qu'il soit mon
gendre, et je l'honorerai autant qu'Orests, mon unique fils
nourri dans les dlices. J'ai trois filles dans mes riches
demeures, Khrysothmis, Laodik et Iphianassa. Qu'il emmne, sans
lui assurer une dot, celle qu'il aimera le mieux, dans les
demeures de Pleus. Ce sera moi qui la doterai, comme jamais
personne n'a dot sa fille, car je lui donnerai sept villes trs
illustres: Kardamyl, nop, Hira aux prs verdoyants, la divine
Phra, Anthia aux gras pturages, la belle Aipia et Pdasos
riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprs de la
sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en boeufs et en
troupeaux, et, par leurs dons, ils l'honoreront comme un dieu; et,
sous son sceptre, ils lui payeront de riches tributs. Je lui
donnerai tout cela s'il dpose sa colre. Qu'il s'apaise donc.
Aids seul est implacable et indompt, et c'est pourquoi, de tous
les dieux, il est le plus ha des hommes. Qu'il me cde comme il
est juste, puisque je suis plus puissant et plus g que lui.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Trs illustre Atride Agamemnn, roi des hommes, certes, ils ne
sont point  mpriser les prsents que tu offres au roi Akhilleus.
Allons! envoyons promptement des messagers choisis sous la tente
du Plide Akhilleus. Je les dsignerai moi-mme, et ils obiront.
Que Phoinix aim de Zeus les conduise, et ce seront le grand Aias
et le divin Odysseus, suivis des hrauts Hodios et Eurybats.
Trempons nos mains dans l'eau, et supplions en silence Zeus
Kronide de nous prendre en piti.

Il parla ainsi, et tous furent satisfaits de ses paroles. Et les
hrauts versrent aussitt de l'eau sur leurs mains, et les jeunes
hommes emplirent les kratres de vin qu'ils distriburent, selon
l'ordre,  pleines coupes. Et, aprs avoir bu autant qu'ils le
voulaient, ils sortirent de la tente de l'Atride Agamemnn. Et le
cavalier Grennien Nestr exhorta longuement chacun d'eux, et
surtout Odysseus,  faire tous leurs efforts pour apaiser et
flchir l'irrprochable Plide. Et ils allaient le long du rivage
de la mer aux bruits sans nombre, suppliant celui qui entoure la
terre de leur accorder de toucher le grand coeur de l'Aiakide.

Et ils parvinrent aux nefs et aux tentes des Myrmidones. Et ils
trouvrent le Plide qui charmait son me en jouant d'une kithare
aux doux sons, belle, artistement faite et surmonte d'un joug
d'argent, et qu'il avait prise parmi les dpouilles, aprs avoir
dtruit la ville d'tin. Et il charmait son me, et il chantait
les actions glorieuses des hommes. Et Patroklos, seul, tait assis
auprs de lui, l'coutant en silence jusqu' ce qu'il et cess de
chanter.

Et ils s'avancrent, prcds par le divin Odysseus, et ils
s'arrtrent devant le Plide. Et Akhilleus, tonn, se leva de
son sige, avec sa kithare, et Patroklos se leva aussi en voyant
les guerriers. Et Akhilleus aux pieds rapides leur parla ainsi:

-- Je vous salue, guerriers. Certes, vous tes les bienvenus, mais
quelle ncessit vous amne, vous qui, malgr ma colre, m'tes
les plus chers parmi les Akhaiens?

Ayant ainsi parl, le divin Akhilleus les conduisit et les fit
asseoir sur des siges aux draperies pourpres. Et aussitt il dit
 Patroklos:

-- Fils de Mnoitios, apporte un grand kratre, fais un doux
mlange, et prpare des coupes pour chacun de nous, car des hommes
trs chers sont venus sous ma tente.

Il parla ainsi, et Patroklos obit  son cher compagnon. Et
Akhilleus tendit sur un grand billot, auprs du feu, le dos d'une
brebis, celui d'une chvre grasse et celui d'un porc gras. Et
tandis qu'Automdn maintenait les chairs, le divin Akhilleus les
coupait par morceaux et les embrochait. Et le Mnoitiade, homme
semblable  un dieu, allumait un grand feu. Et quand la flamme
tomba et s'teignit, il tendit les broches au-dessus des charbons
en les appuyant sur des pierres, et il les aspergea de sel sacr.
Et Patroklos, ayant rti les chairs et les ayant poses sur la
table, distribua le pain dans de belles corbeilles. Et Akhilleus
coupa les viandes, et il s'assit en face du divin Odysseus, et il
ordonna  Patroklos de sacrifier aux dieux. Et celui-ci fit des
libations dans le feu. Et tous tendirent les mains vers les mets
offerts. Et quand ils eurent assouvi la faim et la soif, Aias fit
signe  Phoinix. Aussitt le divin Odysseus le comprit, et,
remplissant sa coupe de vin, il parla ainsi  Akhilleus:

-- Salut, Akhilleus! Aucun de nous n'a manqu d'une part gale,
soit sous la tente de l'Atride Agamemnn, soit ici. Les mets y
abondent galement. Mais il ne nous est point permis de goter la
joie des repas, car nous redoutons un grand dsastre,  race
divine! et nous l'attendons, et nous ne savons si nos nefs solides
priront ou seront sauves,  moins que tu ne t'armes de ton
courage. Voici que les Troiens orgueilleux et leurs allis venus
de loin ont assis leur camp devant nos murailles et nos nefs. Et
ils ont allum des feux sans nombre, et ils disent que rien ne les
retiendra plus et qu'ils vont se jeter sur nos nefs noires. Et le
Kronide Zeus a lanc l'clair, montrant  leur droite des signes
propices. Hektr, appuy par Zeus, et trs orgueilleux de sa
force, est plein d'une fureur terrible, n'honorant plus ni les
hommes ni les dieux. Une rage s'est empare de lui. Il fait des
imprcations pour que la divine s reparaisse promptement. Il se
vante de rompre bientt les perons de nos nefs et de consumer
celles-ci dans le feu ardent, et de massacrer les Akhaiens
aveugls par la fume. Je crains bien, dans mon esprit, que les
dieux n'accomplissent ses menaces, et que nous prissions
invitablement devant Troi, loin de la fertile Argos nourrice de
chevaux. Lve-toi, si tu veux, au dernier moment, sauver les fils
des Akhaiens de la rage des Troiens. Sinon, tu seras saisi de
douleur, car il n'y a point de remde contre un mal accompli.
Songe donc maintenant  reculer le dernier jour des Danaens. 
ami, ton pre Pleus te disait, le jour o il t'envoya, de la
Phthi, vers Agamemnn: -- Mon fils, Athn et Hr te donneront
la victoire, s'il leur plat; mais rprime ton grand coeur dans ta
poitrine, car la bienveillance est au-dessus de tout. Fuis la
discorde qui engendre les maux, afin que les Argiens, jeunes et
vieux, t'honorent.' Ainsi parlait le vieillard, et tu as oubli
ses paroles; mais aujourd'hui apaise-toi, refrne la colre qui
ronge le coeur, et Agamemnn te fera des prsents dignes de toi.
Si tu veux m'couter, je te dirai ceux qu'il promet de remettre
sous tes tentes: -- sept trpieds vierges du feu, dix talents
d'or, vingt bassins qu'on peut exposer  la flamme, douze chevaux
robustes qui ont toujours remport les premiers prix par la
rapidit de leur course. Et il ne manquerait plus de rien, et il
serait combl d'or, celui qui possderait les prix qu'ont
rapports  l'Atride Agamemnn ces chevaux aux sabots massifs. Et
il te donnera encore sept belles femmes Lesbiennes, habiles aux
travaux, que tu as prises toi-mme dans Lesbos bien peuple, et
qu'il a choisies, car elles taient plus belles que toutes les
autres femmes. Et il te les donnera, et, avec elles, celle qu'il
t'a enleve, la vierge Breisis; et il jurera un grand serment
qu'elle n'a point connu son lit et qu'il l'a respecte. Toutes ces
choses te seront livres aussitt. Mais si les dieux nous donnent
de renverser la grande ville de Priamos, tu rempliras abondamment
ta nef d'or et d'airain. Et quand nous, Akhaiens, nous partagerons
la proie, tu choisiras vingt femmes Troiennes, les plus belles
aprs l'Argienne Hln. Et si nous retournons dans la fertile
Argos, en Akhai, tu seras son gendre, et il t'honorera autant
qu'Orests, son unique fils nourri dans les dlices. Il a trois
filles dans ses riches demeures: Krysothmis, Laodik et
Iphianassa. Tu emmneras, sans lui assurer une dot, celle que tu
aimeras le mieux, dans les demeures de Pleus. Ce sera lui qui la
dotera comme jamais personne n'a dot sa fille, car il te donnera
sept villes trs illustres: Kardamyl, nop, Hira aux prs
verdoyants, la divine Phra, Anthia aux gras pturages, la belle
Aipia et Pdasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la
mer, auprs de la sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en
boeufs et en troupeaux. Et, par leurs dons, ils t'honoreront comme
un dieu; et, sous ton sceptre, ils te payeront de riches tributs.
Et il te donnera tout cela si tu dposes ta colre. Mais si
l'Atride et ses prsents te sont odieux, aie piti du moins des
Panakhaiens accabls de douleur dans leur camp et qui t'honoreront
comme un dieu. Certes, tu leur devras une grande gloire, et tu
tueras Hektr qui viendra  ta rencontre et qui se vante que nul
ne peut se comparer  lui de tous les Danaens que les nefs ont
apports ici.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Divin Laertiade, trs subtil Odysseus, il faut que je dise
clairement ce que j'ai rsolu et ce qui s'accomplira, afin que
vous n'insistiez pas tour  tour. Celui qui cache sa pense dans
son me et ne dit point la vrit m'est plus odieux que le seuil
d'Aids. Je dirai donc ce qui me semble prfrable. Ni l'Atride
Agamemnn, ni les autres Danaens ne me persuaderont, puisqu'il ne
m'a servi  rien de combattre sans relche les guerriers ennemis.
Celui qui reste au camp et celui qui combat avec courage ont une
mme part. Le lche et le brave remportent le mme honneur, et
l'homme oisif est tu comme celui qui agit. Rien ne m'est rest
d'avoir souffert des maux sans nombre et d'avoir expos mon me en
combattant. Comme l'oiseau qui porte  ses petits sans plume la
nourriture qu'il a ramasse et dont il n'a rien gard pour lui-
mme, j'ai pass sans sommeil d'innombrables nuits, j'ai lutt
contre les hommes pendant des journes sanglantes, pour la cause
de vos femmes; j'ai dvast,  l'aide de mes nefs, douze villes,
demeures des hommes; sur terre, j'en ai pris onze autour de la
fertile Ilios; j'ai rapport de toutes ces villes mille choses
prcieuses et superbes, et j'ai tout donn  l'Atride Agamemnn,
tandis qu'assis auprs des nefs rapides, il n'en distribuait
qu'une moindre part aux rois et aux chefs et se rservait la plus
grande. Du moins ceux-ci ont gard ce qu'il leur a donn; mais, de
tous les Akhaiens,  moi seul il m'a enlev ma rcompense! Qu'il
se rjouisse donc de cette femme et qu'il en jouisse! Pourquoi les
Argiens combattent-ils les Troiens? Pourquoi les Atrides ont-ils
conduit ici cette nombreuse arme? N'est-ce point pour la cause de
Hln  la belle chevelure? Sont-ils les seuls de tous les hommes
qui aiment leurs femmes? Tout homme sage et bon aime la sienne et
en prend soin. Et moi aussi, j'aimais celle-ci dans mon coeur,
bien que captive. Maintenant que, de ses mains, il m'a arrach ma
rcompense, et qu'il m'a vol, il ne me persuadera, ni ne me
trompera plus, car je suis averti. Qu'il dlibre avec toi, 
Odysseus, et avec les autres rois, afin d'loigner des nefs la
flamme ardente. Dj il a fait sans moi de nombreux travaux; il a
construit un mur et creus un foss profond et large, dfendu par
des pieux. Mais il n'en a pas rprim davantage la violence du
tueur d'hommes Hektr. Quand je combattais au milieu des Akhaiens,
Hektr ne sortait que rarement de ses murailles.  peine se
hasardait-il devant les portes Skaies et auprs du htre. Et il
m'y attendit une fois, et  peine put-il chapper  mon
imptuosit. Maintenant, puisque je ne veux plus combattre le
divin Hektr, demain, ayant sacrifi  Zeus et  tous les dieux,
je tranerai  la mer mes nefs charges; et tu verras, si tu le
veux et si tu t'en soucies, mes nefs voguer, ds le matin, sur le
Hellespontos poissonneux, sous l'effort vigoureux des rameurs. Et
si l'illustre qui entoure la terre me donne une heureuse
navigation, le troisime jour j'arriverai dans la fertile Phthi,
o sont les richesses que j'y ai laisses quand je vins ici pour
mon malheur. Et j'y conduirai l'or et le rouge airain, et les
belles femmes et le fer luisant que le sort m'a accords, car le
roi Atride Agamemnn m'a arrach la rcompense qu'il m'avait
donne. Et rpte-lui ouvertement ce que je dis, afin que les
Akhaiens s'indignent, s'il espre tromper de nouveau quelqu'autre
des Danaens. Mais, bien qu'il ait l'impudence d'un chien, il
n'oserait me regarder en face. Je ne veux plus ni dlibrer, ni
agir avec lui, car il m'a tromp et outrag. C'est assez. Mais
qu'il reste en repos dans sa mchancet, car le trs sage Zeus lui
a ravi l'esprit. Ses dons me sont odieux, et lui, je l'honore
autant que la demeure d'Aids. Et il me donnerait dix et vingt
fois plus de richesses qu'il n'en a et qu'il n'en aura, qu'il n'en
vient d'Orkhomnos, ou de Thba dans l'Aigyptia, o les trsors
abondent dans les demeures, qui a cent portes, et qui, par
chacune, voit sortir deux cents guerriers avec chevaux et chars;
et il me ferait autant de prsents qu'il y a de grains de sable et
de poussire, qu'il n'apaiserait point mon coeur avant d'avoir
expi l'outrage sanglant qu'il m'a fait. Et je ne prendrai point
pour femme lgitime la fille de l'Atride Agamemnn, ft-elle plus
belle qu'Aphrodit d'or et plus habile aux travaux qu'Athn aux
yeux clairs. Je ne la prendrai point pour femme lgitime. Qu'il
choisisse un autre Akhaien qui lui plaise et qui soit un roi plus
puissant. Si les dieux me gardent, et si je rentre dans ma
demeure, Pleus me choisira lui-mme une femme lgitime. Il y a,
dans l'Akhai, la Hellas et la Phthi, de nombreuses jeunes filles
de chefs guerriers qui dfendent les citadelles, et je ferai de
l'une d'elles ma femme lgitime bien-aime. Et mon coeur gnreux
me pousse  prendre une femme lgitime et  jouir des biens acquis
par le vieillard Pleus. Toutes les richesses que renfermait la
grande Ilios aux nombreux habitants pendant la paix, avant la
venue des fils des Akhaiens, ne sont point d'un prix gal  la
vie, non plus que celles que renferme le sanctuaire de pierre de
l'archer Phoibos Apolln, dans l'pre Pyth. Les boeufs, les
grasses brebis, les trpieds, les blondes crinires des chevaux,
tout cela peut tre conquis; mais l'me qui s'est une fois
chappe d'entre nos dents ne peut tre ressaisie ni rappele. Ma
mre, la desse Thtis aux pieds d'argent, m'a dit que deux kres
m'taient offertes pour arriver  la mort. Si je reste et si je
combats autour de la ville des Troiens, je ne retournerai jamais
dans mes demeures, mais ma gloire sera immortelle. Si je retourne
vers ma demeure, dans la terre bien-aime de ma patrie, je perdrai
toute gloire, mais je vivrai trs vieux, et la mort ne me saisira
qu'aprs de trs longues annes. Je conseille  tous les Akhaiens
de retourner vers leurs demeures, car vous ne verrez jamais le
dernier jour de la haute Ilios. Zeus qui tonne puissamment la
protge de ses mains et a rempli son peuple d'une grande audace.
Pour vous, allez porter ma rponse aux chefs des Akhaiens, car
c'est l le partage des anciens; et ils chercheront dans leur
esprit un meilleur moyen de sauver les nefs et les tribus
Akhaiennes, car ma colre rend inutile celui qu'ils avaient
trouv. Et Phoinix restera et couchera ici, afin de me suivre
demain, sur mes nefs, dans notre patrie, s'il le dsire, du moins,
car je ne le contraindrai point.

Il parla ainsi, et tous restrent muets, accabls de ce discours
et de ce dur refus. Enfin, le vieux cavalier Phoinix parla ainsi,
versant des larmes, tant il craignait pour les nefs des Akhaiens:

-- Si dj tu as rsolu ton retour, illustre Akhilleus, et si tu
refuses d'loigner des nefs rapides la violence du feu
destructeur, parce que la colre est tombe dans ton coeur,
comment, cher fils, pourrai-je t'abandonner et rester seul ici? Le
vieux cavalier Pleus m'ordonna de t'accompagner le jour o il
t'envoya, loin de la Phthi, vers Agamemnn, tout jeune encore,
ignorant la guerre lamentable et l'agora o les hommes deviennent
illustres. Et il m'ordonna de t'accompagner afin que je pusse
t'enseigner  parler et  agir. C'est pourquoi je ne veux point me
sparer de toi, cher fils, mme quand un dieu me promettrait de
m'pargner la vieillesse et me rendrait  ma jeunesse florissante,
tel que j'tais quand je quittai pour la premire fois la Hellas
aux belles femmes, fuyant la colre de mon pre Amyntr Ormnide.
Et il s'tait irrit contre moi  cause de sa concubine aux beaux
cheveux qu'il aimait et pour laquelle il mprisait sa femme
lgitime, ma mre. Et celle-ci me suppliait toujours,  genoux, de
sduire cette concubine, pour que le vieillard la prt en haine.
Et je lui obis, et mon pre, s'en tant aperu, se rpandit en
imprcations, et supplia les odieuses Erinnyes, leur demandant que
je ne sentisse jamais sur mes genoux un fils bien-aim, n de moi;
et les dieux, Zeus le souterrain et la cruelle Persphonia
accomplirent ses imprcations. Alors je ne pus me rsoudre dans
mon me  rester dans les demeures de mon pre irrit. Et de
nombreux amis et parents, venus de tous cts, me retinrent. Et
ils turent beaucoup de grasses brebis et de boeufs noirs aux
pieds lents; et ils passrent  l'ardeur du feu les porcs lourds
de graisse, et ils burent, par grandes cruches, le vin du
vieillard. Et pendant neuf nuits ils dormirent autour de moi, et
chacun me gardait tour  tour. L'un se tenait sous le portique de
la cour, l'autre dans le vestibule de la salle bien ferme. Et le
feu ne s'teignait jamais. Mais, dans l'obscurit de la dixime
nuit, ayant rompu les portes de la salle, j'chappai facilement 
mes gardiens et aux serviteurs, et je m'enfuis loin de la grande
Hellas, et j'arrivai dans la fertile Phthi, nourrice de brebis,
auprs du roi Pleus. Et il me reut avec bienveillance, et il
m'aima comme un pre aime un fils unique, n dans son extrme
vieillesse, au milieu de ses domaines. Et il me fit riche, et il
me donna  gouverner un peuple, aux confins de la Phthi, et je
commandai aux Dolopiens. Et je t'ai aim de mme dans mon coeur, 
Akhilleus gal aux dieux. Et tu ne voulais t'asseoir aux repas et
manger dans tes demeures qu'assis sur mes genoux, et rejetant
parfois le vin et les mets dont tu tais rassasi, sur ma poitrine
et ma tunique, comme font les petits enfants. Et j'ai beaucoup
souffert et beaucoup travaill pour toi, pensant que, si les dieux
m'avaient refus une postrit, je t'adopterais pour fils, 
Akhilleus semblable aux dieux, afin que tu pusses un jour me
dfendre des outrages et de la mort.  Akhilleus, apaise ta grande
me, car il ne te convient pas d 'avoir un coeur sans piti. Les
dieux eux-mmes sont exorables, bien qu'ils n'aient point d'gaux
en vertu, en honneurs et en puissance; et les hommes les
flchissent cependant par les prires, par les voeux, par les
libations et par l'odeur des sacrifices, quand ils les ont
offenss en leur dsobissant. Les prires, filles du grand Zeus,
boiteuses, rides et louches, suivent  grand'peine At. Et celle-
ci, doue de force et de rapidit, les prcde de trs loin et
court sur la face de la terre en maltraitant les hommes. Et les
prires la suivent, en gurissant les maux qu'elle a faits,
secourant et exauant celui qui les vnre, elles qui sont filles
de Zeus. Mais elles supplient Zeus Kronin de faire poursuivre et
chtier par At celui qui les repousse et les renie. C'est
pourquoi,  Akhilleus, rends aux filles de Zeus l'honneur qui
flchit l'me des plus braves. Si l'Atride ne t'offrait point de
prsents, s'il ne t'en annonait point d'autres encore, s'il
gardait sa colre, je ne t'exhorterais point  dposer la tienne,
et  secourir les Argiens qui, cependant, dsesprent du salut.
Mais voici qu'il t'offre ds aujourd'hui de nombreux prsents et
qu'il t'en annonce d'autres encore, et qu'il t'envoie, en
suppliants, les premiers chefs de l'arme Akhaienne, ceux qui te
sont chers entre tous les Argiens. Ne mprise donc point leurs
paroles, afin que nous ne blmions point la colre que tu
ressentais; car nous avons appris que les anciens hros qu'une
violente colre avait saisis se laissaient flchir par des
prsents et par des paroles pacifiques. Je me souviens d'une
histoire antique. Certes, elle n'est point rcente. Amis, je vous
la dirai: les Kourtes combattaient les Aitliens belliqueux,
autour de la ville de Kalidn; et les Kourtes voulaient la
saccager. Et Artmis au sige d'or avait attir cette calamit sur
les Aitliens, irrite qu'elle tait de ce qu'Oineus ne lui et
point offert de prmices dans ses grasses prairies. Tous les dieux
avaient joui de ses hcatombes; mais, oublieux ou imprudent, il
n'avait point sacrifi  la seule fille du grand Zeus, ce qui
causa des maux amers; car, dans sa colre, la race divine qui se
rjouit de ses flches suscita un sanglier sauvage, aux blanches
dfenses, qui causa des maux innombrables, dvasta les champs
d'Oineus et arracha de grands arbres, avec racines et fleurs.

Et le fils d'Oineus, Mlagros, tua ce sanglier, aprs avoir
appel, des villes prochaines, des hommes chasseurs et des chiens.
Et cette bte sauvage ne fut point dompte par peu de chasseurs,
et elle en fit monter plusieurs sur le bcher. Mais Artmis excita
la discorde et la guerre entre les Kourtes et les magnanimes
Aitliens,  cause de la hure du sanglier et de sa dpouille
hrisse. Aussi longtemps que Mlagros cher  Ars combattit, les
Kourtes, vaincus, ne purent rester hors de leurs murailles; mais
la colre, qui trouble l'esprit des plus sages, envahit l'me de
Mlagros, et irrit dans son coeur contre sa mre Althai, il
resta inactif auprs de sa femme lgitime, la belle Klopatr,
fille de la vierge Marpiss vnide et d'Idaios, le plus brave des
hommes qui fussent alors sur la terre. Et celui-ci avait tendu son
arc contre le roi Phoibos Apolln,  cause de la belle nymphe
Marpiss. Et le pre et la mre vnrable de Klopatr l'avaient
surnomme Alkyon, parce que la mre d' Alkyn avait gmi
amrement quand l' archer Phoibos Apolln la ravit. Et Mlagros
restait auprs de Klopatr, couvant une ardente colre dans son
coeur,  cause des imprcations de sa mre qui suppliait en
gmissant les dieux de venger le meurtre fraternel. Et, les genoux
ploys, le sein baign de pleurs, frappant de ses mains la terre
nourricire, elle conjurait Aids et la cruelle Persphonia de
donner la mort  son fils Mlagros. Et rinnys  l'me
implacable, qui erre dans la nuit, l'entendit du fond de l'rbos.
Et les Kourtes se rurent, en fureur et en tumulte, contre les
portes de la ville, et ils heurtaient les tours. Et les vieillards
Aitliens supplirent Mlagros; et ils lui envoyrent les sacrs
sacrificateurs des dieux, afin qu'il sortt et secourt les siens.
Et ils lui offrirent un trs riche prsent, lui disant de choisir
le plus fertile et le plus beau domaine de l'heureuse Kalydn,
vaste de cinquante arpents, moiti en vignes, moiti en terres
arables. Et le vieux cavalier Oineus le suppliait, debout sur le
seuil lev de la chambre nuptiale et frappant les portes
massives. Et ses soeurs et sa mre vnrable le suppliaient aussi;
mais il ne les coutait point, non plus que ses plus chers
compagnons, et ils ne pouvaient apaiser son coeur. Mais dj les
Kourtes escaladaient les tours, incendiaient la ville et
approchaient de la chambre nuptiale. Alors, la belle jeune femme
le supplia  son tour, et elle lui rappela les calamits qui
accablent les habitants d'une ville prise d'assaut: les hommes
tus, les demeures rduites en cendre, les enfants et les jeunes
femmes emmens. Et enfin son me fut branle au tableau de ces
misres. Et il se leva, revtit ses armes clatantes, et recula le
dernier jour des Aitliens, car il avait dpos sa colre. Et ils
ne lui firent point de nombreux et riches prsents, et cependant
il les sauva ainsi. Mais ne songe point  ces choses, ami, et
qu'un dieu contraire ne te dtermine point  faire de mme. Il
serait plus honteux pour toi de ne secourir les nefs que lorsqu'
elles seront en flammes. Viens! reois ces prsents, et les
Akhaiens t'honoreront comme un dieu. Si tu combattais plus tard,
sans accepter ces dons, tu serais moins honor, mme si tu
repoussais le danger loin des nefs.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

--  Phoinix, pre divin et vnrable, je n'ai nul besoin
d'honneurs. Je suis assez honor par la volont de Zeus qui me
retient auprs de mes nefs aux poupes recourbes, et je le serai
tant qu'il y aura un souffle dans ma poitrine et que mes genoux
pourront se mouvoir. Mais je te le dis, garde mes paroles dans ton
esprit: Ne trouble point mon coeur, en pleurant et en gmissant, 
cause du hros Atride, car il ne te convient point de l'aimer, 
moins de me devenir odieux,  moi qui t'aime. Il est juste que tu
hasses celui qui me hait. Rgne avec moi et dfends ta part de
mon honneur. Ceux-ci vont partir, et tu resteras ici, couch sur
un lit moelleux; et, aux premires lueurs d's, nous dlibrerons
s'il nous faut retourner vers notre patrie, ou rester.

Il parla, et, de ses sourcils, il fit signe  Patroklos, afin que
celui-ci prpart le lit pais de Phoinix et que les envoys
sortissent promptement de la tente. Mais le Tlamnien Aias,
semblable  un dieu, parla ainsi:

-- Divin Laertiade, trs subtil Odysseus, allons-nous-en! Ces
discours n' auront point de fin, et il nous faut rapporter
promptement une rponse, bien que mauvaise, aux Danaens qui nous
attendent. Akhilleus garde une colre orgueilleuse dans son coeur
implacable. Dur, il se soucie peu de l'amiti de ses compagnons
qui l'honorent entre tous auprs des nefs.  inexorable!
n'accepte-t-on point le prix du meurtre d'un frre ou d'un fils?
Et celui qui a tu reste au milieu de son peuple, ds qu'il a
expi son crime, et son ennemi, satisfait, s'apaise. Les dieux ont
allum dans ta poitrine une sombre et inextinguible colre, 
cause d'une seule jeune fille, quand nous t'en offrons sept trs
belles et un grand nombre d'autres prsents. C'est pourquoi,
prends un esprit plus doux, et respecte ta demeure, puisque nous
sommes tes htes domestiques envoys par la foule des Danaens, et
que nous dsirons tre les plus chers de tes amis, entre tous les
Akhaiens.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Divin Aias Tlamnien, prince des peuples, ce que tu as dit est
sage, mais mon coeur se gonfle de colre quand je songe 
l'Atride qui m'a outrag au milieu des Danaens, comme il et fait
d'un misrable. Allez donc, et rapportez votre message. Je ne me
soucierai plus de la guerre sanglante avant que le divin Hektr,
le fils du brave Priamos, ne soit parvenu jusqu'aux tentes et aux
nefs des Myrmidones, aprs avoir massacr les Argiens et incendi
leurs nefs. C'est devant ma tente et ma nef noire que je
repousserai le furieux Hektr loin de la mle.

Il parla ainsi. Et chacun, ayant saisi une coupe profonde, fit ses
libations, et ils s'en retournrent vers les nefs, et Odysseus les
conduisait.

Et Patroklos commanda  ses compagnons et aux servantes de
prparer promptement le lit pais de Phoinix. Et, lui obissant,
elles prparrent le lit, comme il l'avait command. Et elles le
firent de peaux de brebis, de couvertures et de fins tissus de
lin. Et le vieillard se coucha, en attendant la divine s. Et
Akhilleus se coucha dans le fond de la tente bien construite, et,
auprs de lui, se coucha une femme qu'il avait amene de Lesbos,
la fille de Phorbas, Diomda aux belles joues. Et Patroklos se
coucha dans une autre partie de la tente, et, auprs de lui, se
coucha la belle Iphis que lui avait donne le divin Akhilleus
quand il prit la haute Skyros, citadelle d'nyeus.

Et, les envoys tant arrivs aux tentes de l'Atride, les fils
des Akhaiens, leur offrant des coupes d'or, s'empressrent autour
d'eux, et ils les interrogeaient. Et, le premier, le roi des
hommes, Agamemnn, les interrogea ainsi:

-- Dis-moi, Odysseus, trs digne de louanges, illustre gloire des
Akhaiens, veut-il dfendre les nefs de la flamme ardente, ou
refuse-t-il, ayant gard sa colre dans son coeur orgueilleux?

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Trs illustre Atride Agamemnn, roi des hommes, il ne veut
point teindre sa colre, et il n'est que plus irrit. Il refuse
tes dons. Il te conseille de dlibrer avec les autres Argiens
comment tu sauveras les nefs et l'arme des Akhaiens. Il menace,
ds les premires lueurs d's, de traner  la mer ses nefs
solides; et il exhorte les autres Argiens  retourner vers leur
patrie, car il dit que vous ne verrez jamais le dernier jour de la
haute Ilios, et que Zeus qui tonne puissamment la protge de ses
mains et a rempli son peuple d'une grande audace. Il a parl
ainsi, et ceux qui m'ont suivi, Aias et les deux hrauts pleins de
prudence peuvent l'affirmer. Et le vieillard Phoinix s'est couch
sous sa tente, et il l'emmnera demain sur ses nefs vers leur
chre patrie, s'il le dsire, car il ne veut point le contraindre.

Il parla ainsi, et tous restrent muets, accabls de ce discours
et de ces dures paroles. Et les fils des Akhaiens restrent
longtemps muets et tristes. Enfin, Diomds hardi au combat parla
ainsi:

-- Trs illustre roi des hommes, Atride Agamemnn, plt aux dieux
que tu n'eusses point suppli l'irrprochable Plide, en lui
offrant des dons infinis! Il avait un coeur orgueilleux, et tu as
enfl son orgueil. Laissons-le; qu'il parte ou qu'il reste. Il
combattra de nouveau quand il lui plaira et qu'un dieu l'y
poussera. Allons! faites tous ce que je vais dire. Reposons-nous,
puisque nous avons ranim notre me en buvant et en mangeant, ce
qui donne la force et le courage. Mais aussitt que la belle s
aux doigts ross paratra, rangeons l'arme et les chars devant
les nefs. Alors, Atride, exhorte les hommes au combat, et combats
toi-mme aux premiers rangs.

Il parla ainsi, et tous les rois applaudirent, admirant les
paroles de l'habile cavalier Diomds. Et aprs avoir fait des
libations, ils se retirrent sous leurs tentes, o ils se
couchrent et s'endormirent.


Chant 10

Les chefs des Panakhaiens dormaient dans la nuit, auprs des nefs,
dompts par le sommeil; mais le doux sommeil ne saisissait point
l'Atride Agamemnn, prince des peuples, et il roulait beaucoup de
penses dans son esprit.

De mme que l'poux de Hr lance la foudre, ce grand bruit
prcurseur des batailles amres, ou de la pluie abondante, ou de
la grle presse, ou de la neige qui blanchit les campagnes; de
mme Agamemnn poussait de nombreux soupirs du fond de sa
poitrine, et tout son coeur tremblait quand il contemplait le camp
des Troiens et la multitude des feux qui brlaient devant Ilios,
et qu'il entendait le son des fltes et la rumeur des hommes. Et
il regardait ensuite l'arme des Akhaiens, et il arrachait ses
cheveux qu'il vouait  l'ternel Zeus, et il gmissait dans son
coeur magnanime.

Et il vit que le mieux tait de se rendre auprs du Nlin Nestr
pour dlibrer sur le moyen de sauver ses guerriers et de trouver
un remde aux maux qui accablaient tous les Danaens. Et, s'tant
lev, il revtit une tunique, attacha de belles sandales  ses
pieds robustes, s'enveloppa de la peau rude d'un lion grand et
fauve, et saisit une lance.

Et voici que la mme terreur envahissait Mnlaos. Le sommeil
n'avait point ferm ses paupires, et il tremblait en songeant aux
souffrances des Argiens qui, pour sa cause ayant travers la vaste
mer, taient venus devant Troi, pleins d'ardeur belliqueuse. Et
il couvrit son large dos de la peau tachete d'un lopard, posa un
casque d'airain sur sa tte, saisit une lance de sa main robuste
et sortit pour veiller son frre qui commandait  tous les
Argiens, et qu'ils honoraient comme un dieu. Et il le rencontra,
revtu de ses belles armes, auprs de la poupe de sa nef; et
Agamemnn fut joyeux de le voir, et le brave Mnlaos parla ainsi
le premier:

-- Pourquoi t'armes-tu, frre? Veux-tu envoyer un de nos
compagnons pier les Troiens? Je crains qu'aucun de ceux qui te le
promettront n'ose, seul dans la nuit divine, pier les guerriers
ennemis. Celui qui le fera, certes, sera plein d'audace.

Et le roi Agamemnn, lui rpondant, parla ainsi:

-- Il nous faut  tous deux un sage conseil,  Mnlaos,
nourrisson de Zeus, qui nous aide  sauver les Argiens et les
nefs, puisque l'esprit de Zeus nous est contraire, et qu'il se
complat aux sacrifices de Hektr beaucoup plus qu'aux ntres; car
je n'ai jamais ni vu, ni entendu dire qu'un seul homme ait
accompli, en un jour, autant de rudes travaux que Hektr cher 
Zeus contre les fils des Akhaiens, bien qu'il ne soit n ni d'une
desse ni d'un dieu. Et je pense que les Argiens se souviendront
amrement et longtemps de tous les maux qu'il leur a faits. Mais,
va! Cours vers les nefs; appelle Aias et Idomneus. Moi, je vais
trouver le divin Nestr, afin qu'il se lve et vienne vers la
troupe sacre des gardes, et qu'il leur commande. Ils l'couteront
avec plus de respect que d'autres, car son fils est  leur tte,
avec Mrions, le compagnon d'Idomneus. C'est  eux que nous
avons donn le commandement des gardes.

Et le brave Mnlaos lui rpondit:

-- Comment faut-il obir  ton ordre? Resterai-je au milieu d'eux,
en t'attendant, ou reviendrai-je promptement vers toi, aprs les
avoir avertis?

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

-- Reste, afin que nous ne nous garions point tous deux en venant
au hasard au-devant l'un de l'autre, car le camp a de nombreuses
routes. Parle  voix haute sur ton chemin et recommande la
vigilance. Adjure chaque guerrier au nom de ses pres et de ses
descendants; donne des louanges  tous, et ne montre point un
esprit orgueilleux. Il faut que nous agissions ainsi par nous-
mmes, car, ds le berceau, Zeus nous a inflig cette lourde
tche.

Ayant ainsi parl, il congdia son frre, aprs lui avoir donn de
sages avis, et il se rendit auprs de Nestr, prince des peuples.
Et il le trouva sous sa tente, non loin de sa nef noire, couch
sur un lit pais. Et autour de lui taient rpandues ses armes aux
reflets varis, le bouclier, les deux lances, et le casque
tincelant, et le riche ceinturon que ceignait le vieillard quand
il s'armait pour la guerre terrible,  la tte des siens; car il
ne se laissait point accabler par la triste vieillesse. Et,
s'tant soulev, la tte appuye sur le bras, il parla ainsi 
l'Atride:

-- Qui es-tu, qui viens seul vers les nefs,  travers le camp, au
milieu de la nuit noire, quand tous les hommes mortels sont
endormis? Cherches-tu quelque garde ou quelqu'un de tes
compagnons? Parle, ne reste pas muet en m'approchant. Que te faut-
il?

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

--  Nestr Nliade, illustre gloire des Akhaiens, reconnais
l'Atride Agamemnn, celui que Zeus accable entre tous de travaux
infinis, jusqu' ce que le souffle manque  ma poitrine et que mes
genoux cessent de se mouvoir. J'erre ainsi, parce que le doux
sommeil n'abaisse point mes paupires, et que la guerre et la
ruine des Akhaiens me rongent de soucis. Je tremble pour les
Danaens, et je suis troubl, et mon coeur n'est plus ferme, et il
bondit hors de mon sein, et mes membres illustres frmissent. Si
tu sais ce qu'il faut entreprendre, et puisque tu ne dors pas,
viens; rendons-nous auprs des gardes, et sachons si, rompus de
fatigue, ils dorment et oublient de veiller. Les guerriers ennemis
ne sont pas loigns, et nous ne savons s'ils ne mditent point de
combattre cette nuit.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Atride Agamemnn, trs illustre roi des hommes, le prudent
Zeus n'accordera peut-tre pas  Hektr tout ce qu'il espre; et
je pense qu'il ressentira  son tour de cruelles douleurs si
Akhilleus arrache de son coeur sa colre fatale. Mais je te
suivrai volontiers, et nous appellerons les autres chefs: le
Tydide illustre par sa lance, et Odysseus, et l'agile Aias, et le
robuste fils de Phyleus, et le divin Aias aussi, et le roi
Idomneus. Les nefs de ceux-ci sont trs loignes. Cependant, je
blme hautement Mnlaos, bien que je l'aime et le vnre, et mme
quand tu t'en irriterais contre moi. Pourquoi dort-il et te
laisse-t-il agir seul? Il devrait lui-mme exciter tous les chefs,
car une inexorable ncessit nous assige.

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

--  vieillard, je t'ai parfois pouss  le blmer, car il est
souvent ngligent et ne veut point agir, non qu'il manque
d'intelligence ou d'activit, mais parce qu'il me regarde et
attend que je lui donne l'exemple. Mais voici qu'il s'est lev
avant moi et qu'il m'a rencontr. Et je l'ai envoy appeler ceux
que tu nommes. Allons! nous les trouverons devant les portes, au
milieu des gardes; car c'est l que j'ai ordonn qu'ils se
runissent.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Nul d'entre les Argiens ne s'irritera contre lui et ne
rsistera  ses exhortations et  ses ordres.

Ayant ainsi parl, il se couvrit la poitrine d'une tunique,
attacha de belles sandales  ses pieds robustes, agrafa un manteau
fait d'une double laine pourpre, saisit une forte lance  pointe
d'airain et s'avana vers les nefs des Akhaiens cuirasss. Et le
cavalier Grennien Nestr, parlant  haute voix, veilla Odysseus
gal  Zeus en prudence; et celui-ci, aussitt qu'il eut entendu,
sortit de sa tente et leur dit:

-- Pourquoi errez-vous seuls auprs des nefs,  travers le camp,
au milieu de la nuit divine? Quelle ncessit si grande vous y
oblige?

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Laertiade, issu de Zeus, subtil Odysseus, ne t'irrite pas. Une
profonde inquitude trouble les Akhaiens. Suis-nous donc et
veillons chaque chef, afin de dlibrer s'il faut fuir ou
combattre.

Il parla ainsi, et le subtil Odysseus, tant rentr sous sa tente,
jeta un bouclier clatant sur ses paules et revint  eux. Et ils
se rendirent auprs du Tydide Diomds, et ils le virent hors de
sa tente avec ses armes. Et ses compagnons dormaient autour, le
bouclier sous la tte. Leurs lances taient plantes droites, et
l'airain brillait comme l'clair de Zeus. Et le hros dormait
aussi, couch sur la peau d'un boeuf sauvage, un tapis splendide
sous la tte. Et le cavalier Grennien Nestr, s'approchant, le
poussa du pied et lui parla rudement:

-- Lve-toi, fils de Tydeus! Pourquoi dors-tu pendant cette nuit?
N'entends-tu pas les Troiens, dans leur camp, sur la hauteur, non
loin des nefs? Peu d'espace nous spare d'eux.

Il parla ainsi, et Diomds, sortant aussitt de son repos, lui
rpondit par ces paroles ailes:

-- Tu ne te mnages pas assez, vieillard. Les jeunes fils des
Akhaiens ne peuvent-ils aller de tous cts dans le camp veiller
chacun des rois? Vieillard, tu es infatigable, en vrit.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Certes, ami, tout ce que tu as dit est trs sage. J'ai des
guerriers nombreux et des fils irrprochables. Un d'entre eux
aurait pu parcourir le camp. Mais une dure ncessit assige les
Akhaiens; la vie ou la mort des Argiens est sur le tranchant de
l'pe. Viens donc, et, si tu me plains, car tu es plus jeune que
moi, veille l'agile Aias et le fils de Phyleus.

Il parla ainsi et Diomds, se couvrant les paules de la peau
d'un grand lion fauve, prit une lance, courut veiller les deux
rois et les amena. Et bientt ils arrivrent tous au milieu des
gardes, dont les chefs ne dormaient point et veillaient en armes,
avec vigilance. Comme des chiens qui gardent activement des brebis
dans l'table, et qui, entendant une bte froce sortie des bois
sur les montagnes, hurlent contre elle au milieu des cris des
ptres; de mme veillaient les gardes, et le doux sommeil
n'abaissait point leurs paupires pendant cette triste nuit; mais
ils taient tourns du ct de la plaine, coutant si les Troiens
s'avanaient. Et le vieillard Nestr, les ayant vus, en fut
rjoui; et, les flicitant, il leur dit en paroles ailes:

-- C'est ainsi, chers enfants, qu'il faut veiller. Que le sommeil
ne saisisse aucun d'entre vous, de peur que nous ne soyons le
jouet de l'ennemi.

Ayant ainsi parl, il passa le foss, et les rois Argiens
convoqus au conseil le suivirent, et, avec eux, Mrions et
l'illustre fils de Nestr, appels  dlibrer aussi. Et,
lorsqu'ils eurent pass le foss, ils s'arrtrent en un lieu d'o
l'on voyait le champ de bataille, l o le robuste Hektr, ayant
dfait les Argiens, avait commenc sa retraite ds que la nuit eut
rpandu ses tnbres. Et c'est l qu'ils dlibraient entre eux.
Et le cavalier Grennien Nestr parla ainsi le premier:

--  amis, quelque guerrier, sr de son coeur audacieux, veut-il
aller au milieu des Troiens magnanimes? Peut-tre se saisirait-il
d'un ennemi sorti de son camp, ou entendrait-il les Troiens qui
dlibrent entre eux, soit qu'ils veuillent rester loin des nefs,
soit qu'ils ne veuillent retourner dans leur ville, qu'ayant
dompt les Akhaiens. Il apprendrait tout et reviendrait vers nous,
sans blessure, et il aurait une grande gloire sous l'Ouranos,
parmi les hommes, ainsi qu'une noble rcompense. Les chefs qui
commandent sur nos nefs, tous, tant qu'ils sont, lui donneraient,
chacun, une brebis noire allaitant un agneau, et ce don serait
sans gal; et toujours il serait admis  nos repas et  nos ftes.

Il parla ainsi, et tous restrent muets, mais le brave Diomds
rpondit:

-- Nestr, mon coeur et mon esprit courageux me poussent  entrer
dans le camp prochain des guerriers ennemis; mais, si quelque
hros veut me suivre, mon espoir sera plus grand et ma confiance
sera plus ferme. Quand deux hommes marchent ensemble, l'un conoit
avant l'autre ce qui est utile. Ce n'est pas qu'un seul ne le
puisse, mais son esprit est plus lent et sa rsolution est
moindre.

Il parla ainsi, et beaucoup voulurent le suivre: les deux Aias,
nourrissons d'Ars, et le fils de Nestr, et Mrions, et
l'Atride Mnlaos illustre par sa lance. Laudacieux Odysseus
voulut aussi pntrer dans le camp des Troiens. Et le roi des
hommes, Agamemnn, parla ainsi au milieu d'eux:

-- Tydide Diomds, le plus cher  mon me, choisis, dans le
meilleur de ces hros, le compagnon que tu voudras, puisque tous
s'offrent  toi; mais ne nglige point, par respect, le plus
robuste pour un plus faible, mme s'il tait un roi plus puissant.

Il parla ainsi, et il craignait pour le blond Mnlaos mais le
brave Diomds rpondit:

-- Puisque tu m'ordonnes de choisir moi-mme un compagnon, comment
pourrais-je oublier le divin Odysseus qui montre dans tous les
travaux un coeur irrprochable et un esprit viril, et qui est aim
de Pallas Athn? S'il m'accompagne, nous reviendrons tous deux du
milieu des flammes, car il est plein d'intelligence.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Tydide Diomds, ne me loue ni ne me blme outre mesure. Tu
parles au milieu des Argiens qui me connaissent. Allons! la nuit
passe; dj l'aube est proche; les toiles s'inclinent. Les deux
premires parties de la nuit se sont coules, et la troisime
seule nous reste.

Ayant ainsi parl, ils se couvrirent de leurs lourdes armes.
Thrasymds, ferme au combat, donna au Tydide une pe  deux
tranchants, car la sienne tait reste sur les nefs, et un
bouclier. Et Diomds mit sur sa tte un casque fait d'une peau de
taureau, terne et sans crinire, tel qu'en portaient les plus
jeunes guerriers. Et Mrions donna  Odysseus un arc, un carquois
et une pe. Et le Laertiade mit sur sa tte un casque fait de
peau, fortement li, en dedans, de courroies, que les dents
blanches d'un sanglier hrissaient de toutes parts au dehors, et
couvert de poils au milieu. Autolykos avait autrefois enlev ce
casque dans ln, quand il fora la solide demeure d'Amyntr
Ormnide; et il le donna, dans Skandia, au Kythrien Amphidamas;
et Amphidamas le donna  son hte Molos, et Molos  son fils
Mrions. Maintenant Odysseus le mit sur sa tte.

Et aprs avoir revtu leurs armes, les deux guerriers partirent,
quittant les autres chefs. Et Pallas Athn envoya, au bord de la
route, un hron propice, qu'ils ne virent point dans la nuit
obscure, mais qu'ils entendirent crier. Et Odysseus, tout joyeux,
pria Athn:

-- Entends-moi, fille de Zeus temptueux, toi qui viens  mon aide
dans tous mes travaux, et  qui je ne cache rien de tout ce que je
fais.  cette heure, sois-moi favorable encore, Athn! Accorde-
nous de revenir vers nos nefs illustres, ayant accompli une grande
action qui soit amre aux Troiens.

Et le brave Diomds la pria aussi:

-- Entends-moi, fille indompte de Zeus! Protge-moi maintenant,
comme tu protgeas le divin Tydeus, mon pre, dans Thb, o il
fut envoy par les Akhaiens. Il laissa les Akhaiens cuirasss sur
les bords de l'Aspos; et il portait une parole pacifique aux
Kadmiens; mais, au retour, il accomplit des actions mmorables,
avec ton aide, desse, qui le protgeais! Maintenant, sois-moi
favorable aussi, et je te sacrifierai une gnisse d'un an, au
large front, indompte, car elle n'aura jamais t soumise au
joug. Et je te la sacrifierai, en rpandant de l'or sur ses
cornes.

Ils parlrent ainsi en priant, et Pallas Athn les entendit. Et,
aprs qu'ils eurent pri la fille du grand Zeus, ils s'avancrent
comme deux lions,  travers la nuit paisse et le carnage et les
cadavres et les armes et le sang noir.

Mais Hektr aussi n'avait point permis aux Troiens magnanimes de
dormir; et il avait convoqu les plus illustres des chefs et des
princes, et il dlibrait prudemment avec eux:

-- Qui d'entre vous mritera une grande rcompense, en me
promettant d'accomplir ce que je dsire? Cette rcompense sera
suffisante. Je lui donnerai un char et deux chevaux au beau col,
les meilleurs entre tous ceux qui sont auprs des nefs rapides des
Akhaiens. Il remporterait une grande gloire celui qui oserait
approcher des nefs rapides, et reconnatre si les Argiens veillent
toujours devant les nefs, ou si, dompts par nos mains, ils se
prparent  fuir et ne veulent plus mme veiller pendant la nuit,
accabls par la fatigue.

Il parla ainsi, et tous restrent muets. Et il y avait, parmi les
Troiens, Doln, fils d'Eumdos, divin hraut, riche en or et en
airain. Doln n'tait point beau, mais il avait des pieds agiles;
et c'tait un fils unique avec cinq soeurs. Il se leva, et il dit
 Hektr et aux Troiens:

-- Hektr, mon coeur et mon esprit courageux me poussent  aller
vers les nefs rapides,  la dcouverte; mais lve ton sceptre et
jure que tu me donneras les chevaux et le char orn d'airain qui
portent l'irrprochable Plin. Je ne te serai point un espion
inhabile et au-dessous de ton attente. J'irai de tous cts dans
le camp, et je parviendrai jusqu' la nef d'Agamemnn, o, sans
doute, les premiers d'entre les rois dlibrent s'il faut fuir ou
combattre.

Il parla ainsi, et le Priamide saisit son sceptre et fit ce
serment:

-- Que l'poux de Hr, Zeus au grand bruit, le sache: nul autre
guerrier Troien ne sera jamais tran par ces chevaux, car ils
n'illustreront que toi seul, selon ma promesse.

Il parla ainsi, jurant un vain serment, et il excita Doln. Et
celui-ci jeta aussitt sur ses paules un arc recourb, se couvrit
de la peau d'un loup blanc, mit sur sa tte un casque de peau de
belette, et prit une lance aigu. Et il s'avana vers les nefs,
hors du camp; mais il ne devait point revenir des nefs rendre
compte  Hektr de son message. Lorsqu'il eut dpass la foule des
hommes et des chevaux, il courut rapidement. Et le divin Odysseus
le vit arriver et dit  Diomds:

--  Diomds, cet homme vient du camp ennemi. Je ne sais s'il
veut espionner nos nefs, ou dpouiller quelque cadavre parmi les
morts. Laissons-le nous dpasser un peu dans la plaine, et nous le
poursuivrons, et nous le prendrons aussitt. S'il court plus
rapidement que nous, pousse-le vers les nefs, loin de son camp, en
le menaant de ta lance, afin qu'il ne se rfugie point dans la
ville.

Ayant ainsi parl, ils se cachrent hors du chemin parmi les
cadavres, et le Troien les dpassa promptement dans son
imprudence. Et il s'tait  peine loign de la longueur d'un
sillon que tracent deux mules, qui valent mieux que les boeufs
pour tracer un sillon dans une terre dure, que les deux guerriers
le suivirent. Et il les entendit, et il s'arrta inquiet. Et il
pensait dans son esprit que ses compagnons accouraient pour le
rappeler par l'ordre de Hektr; mais  une porte de trait
environ, il reconnut des guerriers ennemis, et agitant ses jambes
rapides, il prit la fuite, et les deux Argiens le poussaient avec
autant de hte.

Ainsi que deux bons chiens de chasse, aux dents aigus,
poursuivent de prs, dans un bois, un faon ou un livre qui les
devance en criant, ainsi le Tydide et Odysseus, le destructeur de
citadelles, poursuivaient ardemment le Troien, en le rejetant loin
de son camp. Et, comme il allait bientt se mler aux gardes en
fuyant vers les nefs, Athn donna une plus grande force au
Tydide, afin qu'il ne frappt point le second coup, et qu'un des
Akhaiens cuirasss ne pt se glorifier d'avoir fait la premire
blessure. Et le robuste Diomds, agitant sa lance, parla ainsi:

-- Arrte, ou je te frapperai de ma lance, et je ne pense pas que
tu vites longtemps de recevoir la dure mort de ma main.

Il parla ainsi et fit partir sa lance qui ne pera point le
Troien; mais la pointe du trait effleura seulement l'paule droite
et s'enfona en terre. Et Doln s'arrta plein de crainte,
pouvant, tremblant, ple, et ses dents claquaient.

Et les deux guerriers, haletants, lui saisirent les mains, et il
leur dit en pleurant:

-- Prenez-moi vivant. Je me rachterai. J'ai dans mes demeures de
l'or et du fer propre  tre travaill. Pour mon affranchissement,
mon pre vous en donnera la plus grande part, s'il apprend que je
suis vivant sur les nefs des Akhaiens.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Prends courage, et que la mort ne soit pas prsente  ton
esprit; mais dis-moi la vrit. Pourquoi viens-tu seul, de ton
camp, vers les nefs, par la nuit obscure, quand tous les hommes
mortels sont endormis? Serait-ce pour dpouiller les cadavres
parmi les morts, ou Hektr t'a-t-il envoy observer ce qui se
passe auprs des nefs creuses, ou viens-tu de ton propre
mouvement?

Et Doln, dont les membres tremblaient, leur rpondit:

-- Hektr, contre ma volont, m'a pouss  ma ruine. Ayant promis
de me donner les chevaux aux sabots massifs de l'illustre Plin
et son char orn d'airain, il m'a ordonn d'aller et de
m'approcher, pendant la nuit obscure et rapide, des guerriers
ennemis, et de voir s'ils gardent toujours leurs nefs rapides, ou
si, dompts par nos mains, vous dlibrez, prts  fuir, et ne
pouvant mme plus veiller, tant rompus de fatigue.

Et le subtil Odysseus, en souriant, lui rpondit:

-- Certes, tu esprais, dans ton esprit, une grande rcompense, en
dsirant les chevaux du brave Aiakide, car ils ne peuvent tre
dompts et conduits par des guerriers mortels, sauf par Akhilleus
qu'une mre immortelle a enfant. Mais dis-moi la vrit. O as-tu
laiss Hektr, prince des peuples? O sont ses armes belliqueuses
et ses chevaux? O sont les sentinelles et les tentes des autres
Troiens? Dis-nous s'ils dlibrent entre eux, soit qu'ils aient
dessein de rester o ils sont, loin des nefs, soit qu'ils dsirent
ne rentrer dans la ville qu'aprs avoir dompt les Akhaiens.

Et Doln, fils d'Eumdos, lui rpondit:

-- Je te dirai toute la vrit. Hektr, dans le conseil, dlibre
auprs du tombeau du divin Ilos, loin du bruit. Il n'y a point de
gardes autour du camp, car tous les Troiens veillent devant leurs
feux, presss par la ncessit et s'excitant les uns les autres;
mais les allis, venus de diverses contres, dorment tous, se
fiant  la vigilance des Troiens, et n'ayant avec eux ni leurs
enfants, ni leurs femmes.

Et le subtil Odysseus lui dit:

-- Sont-ils mls aux braves Troiens, ou dorment-ils  l'cart?
Parle clairement, afin que je comprenne.

Et Doln, fils d'Eumdos, lui rpondit:

-- Je te dirai toute la vrit. Auprs de la mer sont les Kariens,
les Paiones aux arcs recourbs, les Llges, les Kauknes et les
divins Plasges; du ct de Thymbr sont les Lykiens, les Mysiens
orgueilleux, les cavaliers Phrygiens et les Maiones qui combattent
sur des chars. Mais pourquoi me demandez-vous ces choses? Si vous
dsirez entrer dans le camp des Troiens, les Thrkiens rcemment
arrivs sont  l'cart, aux extrmits du camp, et leur roi,
Rhsos Eionide, est avec eux. J'ai vu ses grands et magnifiques
chevaux. Ils sont plus blancs que la neige, et semblables aux
vents quand ils courent. Et j'ai vu son char orn d'or et
d'argent, et ses grandes armes d'or, admirables aux yeux, et qui
conviennent moins  des hommes mortels qu'aux dieux qui vivent
toujours. Maintenant, conduisez-moi vers vos nefs rapides, ou,
m'attachant avec des liens solides, laissez-moi ici jusqu' votre
retour, quand vous aurez reconnu si j'ai dit la vrit ou si j'ai
menti.

Et le robuste Diomds, le regardant d'un oeil sombre, lui
rpondit:

-- Doln, ne pense pas m'chapper, puisque tu es tomb entre nos
mains, bien que tes paroles soient bonnes. Si nous acceptons le
prix de ton affranchissement, et si nous te renvoyons, certes, tu
reviendras auprs des nefs rapides des Akhaiens, pour espionner ou
combattre; mais, si tu perds la vie, dompt par mes mains, tu ne
nuiras jamais plus aux Argiens.

Il parla ainsi, et comme Doln le suppliait en lui touchant la
barbe de la main, il le frappa brusquement de son pe au milieu
de la gorge et trancha les deux muscles. Et le Troien parlait
encore quand sa tte tomba dans la poussire. Et ils arrachrent
le casque de peau de belette, et la peau de loup, et l'arc
flexible et la longue lance. Et le divin Odysseus, les soulevant
vers le ciel, les voua, en priant,  la dvastatrice Athn.

-- Rjouis-toi de ces armes, desse! Nous t'invoquons, toi qui es
la premire entre tous les Olympiens immortels. Conduis-nous o
sont les guerriers Thrkiens, leurs chevaux et leurs tentes.

Il parla ainsi, et, levant les bras, il posa ces armes sur un
tamaris qu'il marqua d'un signe en nouant les roseaux et les
larges branches, afin de les reconnatre au retour, dans la nuit
noire.

Et ils marchrent ensuite  travers les armes et la plaine
sanglante, et ils parvinrent bientt aux tentes des guerriers
Thrkiens. Et ceux-ci dormaient, rompus de fatigue; et leurs
belles armes taient couches  terre auprs d'eux, sur trois
rangs. Et, auprs de chaque homme, il y avait deux chevaux. Et, au
milieu, dormait Rhsos, et, auprs de lui, ses chevaux rapides
taient attachs avec des courroies, derrire le char.

Et Odysseus le vit le premier, et il le montra  Diomds:

-- Diomds, voici l'homme et les chevaux dont nous a parl Doln
que nous avons tu. Allons! use de ta force et sers-toi de tes
armes. Dtache ces chevaux, ou je le ferai moi-mme si tu
prfres.

Il parla ainsi, et Athn aux yeux clairs donna une grande force 
Diomds. Et il tuait  et l; et ceux qu'il frappait de l'pe
gmissaient, et la terre ruisselait de sang. Comme un lion,
tombant au milieu de troupeaux sans gardiens, se rue sur les
chvres et les brebis; ainsi le fils de Tydeus se rua sur les
Thrkiens, jusqu' ce qu'il en et tu douze. Et ds que le
Tydide avait frapp, Odysseus, qui le suivait, tranait  l'cart
le cadavre par les pieds, pensant dans son esprit que les chevaux
aux belles crinires passeraient plus librement, et ne
s'effaroucheraient point, n'tant pas accoutums  marcher sur les
morts. Et, lorsque le fils de Tydeus s'approcha du roi, ce fut le
treizime qu'il priva de sa chre me. Et sur la tte de Rhsos,
qui rlait, un songe fatal planait cette nuit-l, sous la forme de
l'Oinide, et par la volont d'Athn.

Cependant le patient Odysseus dtacha les chevaux aux sabots
massifs, et, les liant avec les courroies, il les conduisit hors
du camp, les frappant de son arc, car il avait oubli de saisir le
fouet tincelant rest dans le beau char. Et, alors, il siffla
pour avertir le divin Diomds. Et celui-ci dlibrait dans son
esprit si, avec plus d'audace encore, il n'entranerait point, par
le timon, le char o taient dposes les belles armes, ou s'il
arracherait la vie  un plus grand nombre de Thrkiens. Pendant
qu'il dlibrait ainsi dans son esprit, Athn s'approcha et lui
dit:

-- Songe au retour, fils du magnanime Tydeus, de peur qu'un dieu
n'veille les Troiens et que tu ne sois contraint de fuir vers les
nefs creuses.

Elle parla ainsi, et il comprit les paroles de la desse, et il
sauta sur les chevaux, et Odysseus les frappa de son arc, et ils
volaient vers les nefs rapides des Akhaiens. Mais Apolln  l'arc
d'argent de ses yeux perants vit Athn auprs du fils de Tydeus.
Irrit, il entra dans le camp des Troiens et rveilla le chef
Thrkien Hippokon, brave parent de Rhsos. Et celui-l, se
levant, vit dserte la place o taient les chevaux rapides, et
les hommes palpitant dans leur sang; et il gmit, appelant son
cher compagnon par son nom. Et une immense clameur s'leva parmi
les Troiens qui accouraient; et ils s'tonnaient de cette action
audacieuse, et que les hommes qui l'avaient accomplie fussent
retourns sains et saufs vers les nefs creuses.

Et quand ceux-ci furent arrivs l o ils avaient tu l'espion de
Hektr, Odysseus, cher  Zeus, arrta les chevaux rapides. Et le
Tydide, sautant  terre, remit aux mains d'Odysseus les
dpouilles sanglantes, et remonta. Et ils excitrent les chevaux
qui volaient avec ardeur vers les nefs creuses. Et, le premier,
Nestr entendit leur bruit et dit:

--  amis, chefs et princes des Argiens, mentirai-je ou dirai-je
vrai? Mon coeur m'ordonne de parler. Le galop de chevaux rapides
frappe mes oreilles. Plaise aux dieux que, dj, Odysseus et le
robuste Diomds aient enlev aux Troiens des chevaux aux sabots
massifs; mais je crains avec vhmence, dans mon esprit, que les
plus braves des Argiens n'aient pu chapper  la foule des
Troiens!

Il avait  peine parl, et les deux rois arrivrent et
descendirent. Et tous, pleins de joie, les salurent de la main,
avec des paroles flatteuses. Et, le premier, le cavalier Grennien
Nestr les interrogea:

-- Dis-moi, Odysseus combl de louanges, gloire des Akhaiens,
comment avez-vous enlev ces chevaux? Est-ce en entrant dans le
camp des Troiens, ou avez-vous rencontr un dieu qui vous en ait
fait don? Ils sont semblables aux rayons de Hlios! Je me mle,
certes, toujours aux Troiens, et je ne pense pas qu'on m'ait vu
rester auprs des nefs, bien que je sois vieux; mais je n'ai
jamais vu de tels chevaux. Je souponne qu'un dieu vous les a
donns, car Zeus qui amasse les nues vous aime tous deux, et
Athn aux yeux clairs, fille de Zeus temptueux, vous aime aussi.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Nestr Nliade, gloire des Akhaiens, sans doute un dieu, s'il
l'et voulu, nous et donn des chevaux mme au-dessus de ceux-ci,
car les dieux peuvent tout. Mais ces chevaux, sur lesquels tu
m'interroges,  vieillard, sont Thrkiens et arrivs rcemment. Le
hardi Diomds a tu leur roi et douze des plus braves compagnons
de celui-ci. Nous avons tu, non loin des nefs, un quatorzime
guerrier, un espion que Hektr et les illustres Troiens envoyaient
dans notre camp.

Il parla ainsi, joyeux, et fit sauter le foss aux chevaux. Et les
autres chefs Argiens, joyeux aussi, vinrent jusqu' la tente
solide du Tydide. Et ils attachrent, avec de bonnes courroies,
les talons Thrkiens  la crche devant laquelle les rapides
chevaux de Diomds se tenaient, broyant le doux froment. Et
Odysseus posa les dpouilles sanglantes de Doln sur la poupe de
sa nef, pour qu'elles fussent voues  Athn. Et tous deux, tant
entrs dans la mer pour enlever leur sueur, lavrent leurs jambes,
leurs cuisses et leurs paules. Et aprs que l'eau de la mer eut
enlev leur sueur et qu'ils se furent ranims, ils entrrent dans
des baignoires polies. Et, s'tant parfums d'une huile paisse,
ils s'assirent pour le repas du matin, puisant dans un plein
kratre pour faire, en honneur d'Athn, des libations de vin
doux.


Chant 11

s quitta le lit du brillant Tithn, afin de porter la lumire
aux immortels et aux vivants. Et Zeus envoya ris vers les nefs
rapides des Akhaiens, portant dans ses mains le signe terrible de
la guerre. Et elle s'arrta sur la nef large et noire d'Odysseus,
qui tait au centre, pour que son cri ft entendu de tous cts,
depuis les tentes du Tlamnien Aias jusqu' celles d'Akhilleus;
car ceux-ci, confiants dans leur courage et la force de leurs
mains, avaient plac leurs nefs gales aux deux extrmits du
camp. De ce lieu, la desse poussa un cri retentissant et horrible
qui souffla au coeur de chacun des Akhaiens un ardent dsir de
guerroyer et de combattre sans relche. Et, aussitt, la guerre
leur fut plus douce que le retour, sur les nefs creuses, dans la
terre bien-aime de la patrie.

Et l'Atride, levant la voix, ordonna aux Argiens de s'armer; et
lui-mme se couvrit de l'airain clatant. Et, d'abord, il entoura
ses jambes de belles knmides retenues par des agrafes d'argent.
Ensuite, il ceignit sa poitrine d'une cuirasse que lui avait
autrefois donne Kinyrs, son hte. Kinyrs, ayant appris dans
Kypros par la renomme que les Akhaiens voguaient vers Ilios sur
leurs nefs, avait fait ce prsent au roi. Et cette cuirasse avait
dix cannelures en mail noir, douze en or, vingt en tain. Et
trois dragons azurs s'enroulaient jusqu'au col, semblables aux
Iris que le Kronin fixa dans la nue pour tre un signe aux
vivants.

Et il suspendit  ses paules l'pe o tincelaient des clous
d'or dans la gane d'argent soutenue par des courroies d'or. Il
s'abrita tout entier sous un beau bouclier aux dix cercles
d'airain et aux vingt bosses d'tain blanc, au milieu desquelles
il y en avait une d'mail noir o s'enroulait Gorg  l'aspect
effrayant et aux regards horribles. Auprs taient la Crainte et
la Terreur. Et ce bouclier tait suspendu  une courroie d'argent
o s'enroulait un dragon azur dont le col se terminait en trois
ttes. Et il mit un casque chevelu orn de quatre cnes et
d'aigrettes de crin qui s'agitaient terriblement. Et il prit deux
lances solides aux pointes d'airain qui brillaient jusqu'
l'Ouranos. Et Athnai et Hr veillrent un grand bruit pour
honorer le roi de la riche Mykn.

Et les chefs ordonnrent aux conducteurs des chars de retenir les
chevaux auprs du foss, tandis qu'ils se ruaient couverts de
leurs armes. Et une immense clameur s'leva avant le jour. Et les
chars et les chevaux, rangs auprs du foss, suivaient  peu de
distance les guerriers; ceux-ci les prcdrent, et le cruel
Kronide excita un grand tumulte et fit pleuvoir du haut de
l'aithr des roses teintes de sang, en signe qu'il allait
prcipiter chez Aids une foule de ttes illustres.

De leur ct, les Troiens se rangeaient sur la hauteur autour du
grand Hektr, de l'irrprochable Polydamas, d'Ainias qui, dans
Ilios, tait honor comme un dieu par les Troiens, des trois
Antnorides, Polybos, le divin Agnr et le jeune Akamas,
semblable aux immortels.

Et, entre les premiers combattants, Hektr portait son bouclier
poli. De mme qu'une toile dsastreuse s'veille, brillante, et
s'avance  travers les nues obscures, de mme Hektr apparaissait
en tte des premiers combattants, ou au milieu d'eux, et leur
commandant  tous; et il resplendissait, couvert d'airain, pareil
 l'clair du pre Zeus temptueux.

Et, comme deux troupes opposes de moissonneurs qui tranchent les
gerbes dans le champ d'un homme riche, les Troiens et les Akhaiens
s'entretuaient, se ruant les uns contre les autres, oublieux de la
fuite funeste, inbranlables et tels que des loups.

Et la dsastreuse ris se rjouissait de les voir, car, seule de
tous les dieux, elle assistait au combat. Et les autres immortels
taient absents, et chacun d'eux tait assis, tranquille dans sa
belle demeure, sur les sommets de l'Olympos. Et ils blmaient le
Kronin qui amasse les noires nues, parce qu'il voulait donner
une grande gloire aux Troiens. Mais le pre Zeus, assis  l'cart,
ne s'inquitait point d'eux. Et il sigeait, plein de gloire,
regardant la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens, et
l'clat de l'airain, et ceux qui reculaient, et ceux qui
s'lanaient.

Tant que l'aube dura et que le jour sacr prit de la force, les
traits sifflrent des deux cts et les hommes moururent; mais,
vers l'heure o le bcheron prend son repas dans les gorges de la
montagne, et que, les bras rompus d'avoir coup les grands arbres,
et le coeur dfaillant, il ressent le dsir d'une douce
nourriture, les Danaens, s'exhortant les uns les autres, rompirent
les phalanges. Et Agamemnn bondit le premier et tua le guerrier
Bianr, prince des peuples, et son compagnon Oileus qui conduisait
les chevaux. Et celui-ci, sautant du char, lui avait fait face. Et
l'Atride, comme il sautait, le frappa au front de la lance aigu,
et le casque pais ne rsista point  l'airain qui y pntra,
brisa le crne et traversa la cervelle du guerrier qui s'lanait.
Et le roi des hommes, Agamemnn, les abandonna tous deux en ce
lieu, aprs avoir arrach leurs cuirasses tincelantes.

Puis, il s'avana pour tuer Isos et Antiphos, deux fils de
Priamos, l'un btard et l'autre lgitime, monts sur le mme char.
Et le btard tenait les rnes, et l'illustre Antiphos combattait.
Akhilleus les avait autrefois saisis et lis avec des branches
d'osier, sur les sommets de l'Ida, comme ils paissaient leurs
brebis; et il avait accept le prix de leur affranchissement. Mais
voici que l'Atride Agamemnn qui commandait au loin pera Isos
d'un coup de lance au-dessus de la mamelle, et, frappant Antiphos
de l'pe auprs de l'oreille, le renversa du char. Et, comme il
leur arrachait leurs belles armes, il les reconnut, les ayant vus
auprs des nefs, quand Akhilleus aux pieds rapides les y avait
amens des sommets de l'Ida.

Ainsi un lion brise aisment, dans son antre, les saisissant avec
ses fortes dents, les faibles petits d'une biche lgre, et
arrache leur me dlicate. Et la biche accourt, mais elle ne peut
les secourir, car une profonde terreur la saisit; et elle s'lance
 travers les fourrs de chnes des bois, effare et suant
d'pouvante devant la fureur de la puissante bte froce. De mme
nul ne put conjurer la perte des Priamides, et tous fuyaient
devant les Argiens.

Et le roi Agamemnn saisit sur le mme char Peisandros et le brave
Hippolokhos, fils tous deux du belliqueux Antimakhos. Et celui-ci,
ayant accept l'or et les prsents splendides d'Alexandros,
n'avait pas permis que Hln ft rendue au brave Mnlaos. Et
comme l'Atride se ruait sur eux, tel qu'un lion, ils furent
troubls; et, les souples rnes tant tombes de leurs mains,
leurs chevaux rapides les emportaient. Et, prosterns sur le char,
ils suppliaient Agamemnn:

-- Prends-nous vivants, fils d'Atreus, et reois le prix de notre
affranchissement. De nombreuses richesses sont amasses dans les
demeures d'Antimakhos, l'or, l'airain et le fer propre  tre
travaill. Notre pre t'en donnera la plus grande partie pour
notre affranchissement, s'il apprend que nous sommes vivants sur
les nefs des Akhaiens.

En pleurant, ils adressaient au roi ces douces paroles, mais ils
entendirent une dure rponse:

-- Si vous tes les fils du brave Antimakhos qui, autrefois, dans
l'agora des Troiens, conseillait de tuer nos envoys, Mnlaos et
le divin Odysseus, et de ne point les laisser revenir vers les
Akhaiens, maintenant vous allez payer l'injure de votre pre.

Il parla ainsi, et, frappant de sa lance Peisandros  la poitrine,
il le renversa dans la poussire, et, comme Hippolokhos sautait,
il le tua  terre; et, lui coupant les bras et le cou, il le fit
rouler comme un tronc mort  travers la foule. Et il les abandonna
pour se ruer sur les phalanges en dsordre, suivi des Akhaiens aux
belles knmides. Et les pitons tuaient les pitons qui fuyaient,
et les cavaliers tuaient les cavaliers. Et, sous leurs pieds, et
sous les pieds sonores des chevaux, une grande poussire montait
de la plaine dans l'air. Et le roi Agamemnn allait, tuant
toujours et excitant les Argiens.

Ainsi, quand la flamme dsastreuse dvore une paisse fort, et
quand le vent qui tourbillonne l'active de tous cts, les arbres
tombent sous l'imptuosit du feu. De mme, sous l'Atride
Agamemnn, tombaient les ttes des Troiens en fuite. Les chevaux
entranaient, effars, la tte haute, les chars vides  travers
les rangs, et regrettaient leurs conducteurs irrprochables qui
gisaient contre terre, plus agrables aux oiseaux carnassiers qu'
leurs femmes.

Et Zeus conduisit Hektr loin des lances, loin de la poussire,
loin du carnage et du sang. Et l'Atride, excitant les Danaens,
poursuivait ardemment l'ennemi. Et les Troiens, auprs du tombeau
de l'antique Dardanide Ilos, se prcipitaient dans la plaine,
dsirant rentrer dans la ville. Et ils approchaient du figuier, et
l'Atride les poursuivait, baignant de leur sang ses mains rudes,
et poussant des cris. Et, lorsqu'ils furent parvenus au htre et
aux portes Skaies, ils s'arrtrent, s'attendant les uns les
autres. Et la multitude fuyait disperse  travers la plaine,
comme un troupeau de vaches qu'un lion, brusquement survenu,
pouvante au milieu de la nuit; mais une seule d'entre elles meurt
chaque fois. Le lion, l'ayant saisie de ses fortes dents, lui
brise le cou, boit son sang et dvore ses entrailles. Ainsi
l'Atride Agamemnn les poursuivait, tuant toujours le dernier; et
ils fuyaient. Un grand nombre d'entre eux tombait, la tte la
premire, ou se renversait du haut des chars sous les mains de
l'Atride dont la lance tait furieuse. Mais, quand on fut parvenu
 la ville et  ses hautes murailles, le pre des hommes et des
dieux descendit de l'Ouranos sur les sommets de l'Ida aux sources
abondantes, avec la foudre aux mains, et il appela la messagre
Iris aux ailes d'or:

-- Va! rapide Iris, et dis  Hektr qu'il se tienne en repos et
qu'il ordonne au reste de l'arme de combattre l'ennemi aussi
longtemps qu'il verra le prince des peuples, Agamemnn, se jeter
furieux aux premiers rangs et rompre les lignes des guerriers.
Mais, ds que l'Atride, frapp d'un coup de lance ou bless d'une
flche, remontera sur son char, je rendrai au Priamide la force de
tuer; et il tuera, tant parvenu aux nefs bien construites,
jusqu' ce que Hlios tombe et que la nuit sacre s'lve.

Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds prompts comme le vent
lui obit. Et elle descendit des sommets de l'Ida vers la sainte
Ilios, et elle trouva le fils du belliqueux Priamos, le divin
Hektr, debout sur son char solide. Et Iris aux pieds rapides
s'approcha et lui dit:

-- Fils de Priamos, Hektr, gal  Zeus en sagesse, le pre Zeus
m'envoie te dire ceci: Tiens-toi en repos, et ordonne au reste de
l'arme de combattre l'ennemi, aussi longtemps que tu verras le
prince des peuples, Agamemnn, se jeter furieux aux premiers rangs
des combattants et rompre les lignes des guerriers; mais ds que
l'Atride, frapp d'un coup de lance ou bless d'une flche,
remontera sur son char, Zeus te rendra la force de tuer, et tu
tueras, tant parvenu aux nefs bien construites, jusqu' ce que
Hlios tombe et que la nuit sacre s'lve.

Ayant ainsi parl, Iris aux pieds rapides disparut. Et Hektr,
sautant du haut de son char, avec ses armes, et agitant ses lances
aigus, courut de tous cts  travers l'arme, l'excitant au
combat. Et les Troiens, se retournant, firent face aux Akhaiens.
Et les Argiens s'arrtrent, serrant leurs phalanges pour soutenir
le combat; mais Agamemnn se rua en avant, voulant combattre le
premier.

Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures ouraniennes,
celui des Troiens ou des illustres allis qui s'avana le premier
contre Agamemnn. Ce fut Iphidamas Antnoride, grand et robuste,
lev dans la fertile Thrki, nourrice de brebis. Et son aeul
maternel Kisseus, qui engendra Than aux belles joues, l'leva
tout enfant dans ses demeures; et quand il eut atteint la
glorieuse pubert, il le retint en lui donnant sa fille pour
femme. Et quand le jeune guerrier apprit l'arrive des Akhaiens,
il quitta sa demeure nuptiale et vint avec douze nefs aux poupes
recourbes qu'il laissa  Perkop. Et il vint  pied jusque dans
Ilios. Et ce fut lui qui s'avana contre Agamemnn. Tous deux
s'tant rencontrs, l'Atride le manqua de sa lance qui se
dtourna du but. Et Iphidamas frappa au-dessous de la cuirasse,
sur le ceinturon; et il poussa sa lance avec vigueur, sans la
quitter; mais il ne pera point le ceinturon habilement fait, et
la pointe de l'arme, rencontrant une lame d'argent, se tordit
comme du plomb. Et Agamemnn qui commande au loin, rapide comme un
lion, saisit la lance, et, l'arrachant, frappa de son pe
l'Antnoride au cou, et le tua. Ainsi ce malheureux, en secourant
ses concitoyens, s'endormit d'un sommeil d'airain, loin de sa
jeune femme dont il n'avait point vu le bonheur. Et il lui avait
fait de nombreux prsents, lui ayant d'abord donn cent boeufs, et
lui ayant promis mille chvres et brebis. Et voici que l'Atride
Agamemnn le dpouilla, et rentra dans la foule des Akhaiens,
emportant ses belles armes.

Et l'illustre guerrier Kon, l'an des Antnorides, l'aperut, et
une amre douleur obscurcit ses yeux quand il vit son frre mort.
En se cachant, il frappa le divin Agamemnn d'un coup de lance au
milieu du bras, sous le coude, et la pointe de l'arme brillante
traversa le bras. Et le roi des hommes, Agamemnn, frissonna;
mais, loin d'abandonner le combat, il se rua sur Kon, arm de sa
lance solide. Et celui-ci tranait par les pieds son frre
Iphidamas, n du mme pre, et il appelait les plus braves  son
aide. Mais, comme il l'entranait, l'Atride le frappa de sa lance
d'airain sous son bouclier rond, et il le tua; et il lui coupa la
tte sur le corps mme d'Iphidamas. Ainsi les deux fils d'Antnr,
sous la main du roi Atride, accomplissant leurs destines,
descendirent aux demeures d'Aids.

Et l'Atride continua d'enfoncer les lignes des guerriers  coups
de lance, d'pe ou de lourdes roches, aussi longtemps que le sang
coula, chaud, de sa blessure; mais ds que la plaie fut dessche,
que le sang s'arrta, les douleurs aigus domptrent sa force,
semblables  ces douleurs amres que les filles de Hr, les
ileithyes, envoient comme des traits acerbes  la femme qui
enfante. Ainsi les douleurs aigus domptrent la force de
l'Atride. Il monta sur son char, ordonnant au conducteur des
chevaux de les pousser vers les nefs creuses, car il dfaillait
dans son coeur. Et il dit aux Danaens, criant  haute voix pour
tre entendu:

--  amis, chefs et princes des Argiens, c'est  vous maintenant
d'loigner le combat dsastreux des nefs qui traversent la mer,
puisque le sage Zeus ne me permet pas de combattre les Troiens
pendant toute la dure du jour.

Il parla ainsi, et le conducteur du char fouetta les chevaux aux
beaux crins du ct des nefs creuses, et ils couraient avec
ardeur, le poitrail cumant, soulevant la poussire et entranant
leur roi bless, loin du combat. Et ds que Hektr s'aperut de la
retraite d'Agamemnn, il excita  haute voix les Troiens et les
Lykiens.

-- Troiens, Lykiens et Dardaniens, hardis combattants, soyez des
hommes! Amis, souvenez-vous de votre courage intrpide. Ce
guerrier si brave se retire, et Zeus Kronide veut me donner une
grande gloire. Poussez droit vos chevaux aux durs sabots sur les
robustes Danaens, afin de remporter une gloire sans gale.

Ayant ainsi parl, il excita la force et le courage de chacun. De
mme qu'un chasseur excite les chiens aux blanches dents contre un
sauvage sanglier ou contre un lion, de mme le Priamide Hektr,
semblable au cruel Ars, excita les magnanimes Troiens contre les
Akhaiens. Et lui-mme, sr de son courage, se rua des premiers
dans la mle, semblable au tourbillon orageux qui tombe sur la
haute mer et la bouleverse.

Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tua
le Priamide Hektr, quand Zeus voulut le glorifier? Assaios,
d'abord, et Autonoos, et Opits, et Dolops Klytide, et Opheltin,
et Aglaos, et Aisymnos, Oros et le magnanime Hipponoos. Et il tua
chacun de ces princes Danaens. Puis, il tomba sur la multitude,
tel que Zphyros qui agite les nues, lorsqu'il flagelle les
vapeurs temptueuses amasses par le Notos furieux, qu'il droule
les flots normes, et, de ses souffles pars, disperse l'cume
dans les hauteurs de l'air. De mme, Hektr fit tomber une foule
de ttes guerrires.

Alors, c'et t le jour d'un dsastre fatal et de maux
incurables, et les Argiens, dans leur fuite, eussent succomb
auprs des nefs, si Odysseus n'et exhort le Tydide Diomds:

-- Tydide, avons-nous oubli notre courage intrpide? Viens
auprs de moi, trs cher; car ce nous serait un grand opprobre si
Hektr au casque mouvant s'emparait des nefs.

Et le robuste Diomds lui rpondit:

-- Me voici, certes, prt  combattre. Mais notre joie sera brve,
puisque Zeus qui amasse les nues veut donner la victoire aux
Troiens.

Il parla ainsi, et il renversa Tymbraios de son char, l'ayant
frapp de sa lance  la mamelle gauche. Et Odysseus tua Molin, le
divin compagnon de Thymbraios. Et ils abandonnrent les deux
guerriers ainsi loigns du combat, et ils se jetrent dans la
mle. Et comme deux sangliers audacieux qui reviennent sur les
chiens chasseurs, ils contraignirent les Troiens de reculer, et
les Akhaiens, en proie au divin Hektr, respirrent un moment. Et
les deux rois prirent un char et deux guerriers trs braves, fils
du Perkosien Mrops, habile divinateur, qui avait dfendu  ses
fils de partir pour la guerre fatale. Mais ils ne lui obirent
pas, et les kres de la mort les entranrent. Et l'illustre
Tydide Diomds leur enleva l'me et la vie, et les dpouilla de
leurs belles armes, tandis qu'Odysseus tuait Hippodamos et
Hypeirokhos. Alors, le Kronin, les regardant du haut de l'Ida,
rtablit le combat, afin qu'ils se tuassent galement des deux
cts.

Et le fils de Tydeus blessa de sa lance  la cuisse le hros
Agastrophos Paionide. Et les chevaux du Paionide taient trop
loigns pour l'aider  fuir; et il gmissait dans son me de ce
que le conducteur du char l'et retenu en arrire, tandis qu'il
s'lanait  pied parmi les combattants, jusqu' ce qu'il et
perdu la douce vie. Mais Hektr, l'ayant vu aux premires lignes,
se rua en poussant de grands cris, suivi des phalanges Troiennes.
Et le hardi Diomds,  cette vue, frissonna et dit  Odysseus
debout prs de lui:

-- C'est sur nous que le furieux Hektr roule ce tourbillon
sinistre; mais restons inbranlables, et nous repousserons son
attaque.

Il parla ainsi, et il lana sa longue pique qui ne se dtourna pas
du but, car le coup atteignit la tte du Priamide, au sommet du
casque. La pointe d'airain ne pntra point et fut repousse, et
le triple airain du casque que Phoibos Apolln avait donn au
Priamide le garantit; mais il recula aussitt, rentra dans la
foule, et, tombant sur ses genoux, appuya contre terre sa main
robuste, et la noire nuit couvrit ses yeux.

Et, pendant que Diomds, suivant de prs le vol imptueux de sa
lance, la relevait  l'endroit o elle tait tombe, Hektr,
ranim, monta sur son char, se perdit dans la foule et vita la
noire mort. Et le robuste Diomds, le menaant de sa lance, lui
cria:

--  chien! tu as de nouveau vit la mort qui a pass prs de
toi. Phoibos Apolln t'a sauv encore une fois, lui que tu
supplies toujours au milieu du choc des lances. Mais, certes, je
te tuerai si je te retrouve et qu'un des dieux me vienne en aide.
Maintenant, je vais attaquer tous ceux que je pourrai saisir.

Et, parlant ainsi, il tua l'illustre Paionide.

Mais Alexandros, l'poux de Hln  la belle chevelure, appuy
contre la colonne du tombeau de l'antique guerrier Dardanide Ilos,
tendit son arc contre le Tydide Diomds, prince des peuples. Et,
comme celui-ci arrachait la cuirasse brillante, le bouclier et le
casque pais du robuste Agastrophos, Alexandros tendit l'arc de
corne et pera d'une flche certaine le pied droit de Diomds;
et,  travers le pied, la flche s'enfona en terre. Et
Alexandros, riant aux clats, sortit de son abri, et dit en se
vantant:

-- Te voil bless! ma flche n'a pas t vaine. Plt aux dieux
qu'elle se ft enfonce dans ton ventre et que je t'eusse tu! Les
Troiens, qui te redoutent, comme des chvres en face d'un lion,
respireraient plus  l'aise.

Et l'intrpide et robuste Diomds lui rpondit:

-- Misrable archer, aussi vain de tes cheveux que de ton arc,
sducteur de vierges! si tu combattais face  face contre moi, tes
flches te seraient d'un vain secours. Voici que tu te glorifies
pour m'avoir perc le pied! Je m'en soucie autant que si une femme
ou un enfant m'avait atteint par imprudence. Le trait d'un lche
est aussi vil que lui. Mais celui que je touche seulement de ma
lance expire aussitt. Sa femme se dchire les joues, ses enfants
sont orphelins, et il rougit la terre de son sang, et il se
corrompt, et il y a autour de lui plus d'oiseaux carnassiers que
de femmes en pleurs.

Il parla ainsi, et l'illustre Odysseus se plaa devant lui; et, se
baissant, il arracha la flche de son pied; mais aussitt il
ressentit dans tout le corps une amre douleur. Et, le coeur
dfaillant, il monta sur son char, ordonnant au conducteur de le
ramener aux nefs creuses.

Et l'illustre Odysseus, rest seul, car tous les Argiens s'taient
enfuis, gmit et se dit dans son coeur magnanime:

-- Hlas! que vais-je devenir? Ce serait une grande honte que de
reculer devant cette multitude; mais ne serait-il pas plus cruel
de mourir seul ici, puisque le Kronin a mis tous les Danaens en
fuite? Mais pourquoi dlibrer dans mon coeur? Je sais que les
lches seuls reculent dans la mle. Le brave, au contraire,
combat de pied ferme, soit qu'il frappe, soit qu'il soit frapp.

Pendant qu'il dlibrait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
les phalanges des Troiens porteurs de boucliers survinrent et
enfermrent de tous cts leur flau. De mme que les chiens
vigoureux et les jeunes chasseurs entourent un sanglier, dans
l'paisseur d'un bois, et que celui-ci leur fait tte en aiguisant
ses blanches dfenses dans ses mchoires torses, et que tous
l'environnent malgr ses dfenses furieuses et son aspect
horrible; de mme, les Troiens se pressaient autour d'Odysseus
cher  Zeus. Mais le Laertiade blessa d'abord l'irrprochable
Deiopis  l'paule, de sa lance aigu; et il tua Thon et Ennomos.
Et comme Khersidamas sautait de son char, il le pera sous le
bouclier, au nombril; et le Troien roula dans la poussire,
saisissant la terre  pleines mains. Et le Laertiade les
abandonna, et il blessa de sa lance Kharops Hippaside, frre de
l'illustre Skos. Et Skos, semblable  un dieu, accourant au
secours de son frre, s'approcha et lui dit:

--  Odysseus, insatiable de ruses et de travaux, aujourd'hui tu
triompheras des deux Hippasides, et, les ayant tus, tu enlveras
leurs armes, ou, frapp de ma lance, tu perdras la vie.

Ayant ainsi parl, il frappa le bouclier arrondi, et la lance
solide pera le bouclier tincelant, et,  travers la cuirasse
habilement travaille, dchira la peau au-dessus des poumons; mais
Athn ne permit pas qu'elle pntrt jusqu'aux entrailles. Et
Odysseus, sentant que le coup n'tait pas mortel, recula et dit 
Skos:

-- Malheureux! voici que la mort accablante va te saisir. Tu me
contrains de ne plus combattre les Troiens, mais je t'apporte
aujourd'hui la noire mort; et, dompt par ma lance, tu vas me
combler de gloire et rendre ton me  Aids aux beaux chevaux.

Il parla ainsi, et, comme Skos fuyait, il le frappa de sa lance
dans le dos, entre les paules, et lui traversa la poitrine. Il
tomba avec bruit, et le divin Odysseus s'cria en se glorifiant:

--  Skos, fils de l'habile cavalier Hippasos, la mort t'a
devanc et tu n'as pu lui chapper. Ah! malheureux! ton pre et ta
mre vnrable ne fermeront point tes yeux, et les seuls oiseaux
carnassiers agiteront autour de toi leurs lourdes ailes. Mais
quand je serai mort, les divins Akhaiens clbreront mes
funrailles.

Ayant ainsi parl, il arracha de son bouclier et de son corps la
lance solide du brave Skos, et aussitt son sang jaillit de la
plaie, et son coeur se troubla. Et les magnanimes Troiens, voyant
le sang d'Odysseus, se rurent en foule sur lui; et il reculait,
en appelant ses compagnons. Et il cria trois fois aussi haut que
le peut un homme, et le brave Mnlaos l'entendit trois fois et
dit aussitt au Tlamnien Aias:

-- Divin Aias Tlamnien, prince des peuples, j'entends la voix du
patient Odysseus, semblable  celle d'un homme que les Troiens
auraient envelopp dans la mle. Allons  travers la foule. Il
faut le secourir. Je crains qu'il ait t abandonn au milieu des
Troiens, et que, malgr son courage, il prisse, laissant d'amers
regrets aux Danaens.

Ayant ainsi parl, il s'lana, et le divin Aias le suivit, et ils
trouvrent Odysseus au milieu des Troiens qui l'enveloppaient.

Ainsi des loups affams, sur les montagnes, hurlent autour d'un
vieux cerf qu'un chasseur a bless d'une flche. Il a fui, tant
que son sang a t tide et que ses genoux ont pu se mouvoir; mais
ds qu'il est tomb sous le coup de la flche rapide, les loups
carnassiers le dchirent sur les montagnes, au fond des bois. Et
voici qu'un lion survient qui enlve la proie, tandis que les
loups s'enfuient pouvants. Ainsi les robustes Troiens se
pressaient autour du subtil et prudent Odysseus qui, se ruant 
coups de lance, loignait sa dernire heure. Et Aias, portant un
bouclier semblable  une tour, parut  son ct, et les Troiens
prirent la fuite  et l. Et le brave Mnlaos, saisissant
Odysseus par la main, le retira de la mle, tandis qu'un
serviteur faisait approcher le char.

Et Aias, bondissant au milieu des Troiens, tua Doryklos, btard de
Priamos, et Pandokos, et Lysandros, et Pyrasos, et Pylarts. De
mme qu'un fleuve, gonfl par les pluies de Zeus, descend, comme
un torrent, des montagnes dans la plaine, emportant un grand
nombre de chnes dracins et de pins, et roule ses limons dans la
mer; de mme l'illustre Aias, se ruant dans la mle, tuait les
hommes et les chevaux.

Hektr ignorait ceci, car il combattait vers la gauche, sur les
rives du fleuve Skamandros, l o les ttes des hommes tombaient
en plus grand nombre, et o de grandes clameurs s'levaient autour
du cavalier Nestr et du brave Idomneus. Hektr les assigeait de
sa lance et de ses chevaux, et rompait les phalanges des
guerriers; mais les divins Akhaiens n'eussent point recul, si
Alexandros, l'poux de la belle Hln, n'et bless  l'paule
droite, d'une flche  trois pointes, le brave Makhan, prince des
peuples. Alors les vigoureux Akhaiens craignirent, s'ils
reculaient, d'exposer la vie de ce guerrier.

Et, aussitt, Idomneus dit au divin Nestr:

--  Nestr Nliade, gloire des Akhaiens, hte-toi, monte sur ton
char avec Makhan, et pousse vers les nefs tes chevaux aux sabots
massifs. Un mdecin vaut plusieurs hommes, car il sait extraire
les flches et rpandre les doux baumes dans les blessures.

Il parla ainsi, et le cavalier Grennien Nestr lui obit. Et il
monta sur son char avec Makhan, fils de l'irrprochable mdecin
Asklpios. Et il flagellait les chevaux, et ceux-ci volaient
ardemment vers les nefs creuses.

Cependant Kbrions, assis auprs de Hektr sur le mme char, vit
au loin le trouble des Troiens et dit au Priamide:

-- Hektr, tandis que nous combattons ici les Danaens, 
l'extrmit de la mle, les autres Troiens fuient ple-mle avec
leurs chars. C'est le Tlamnien Aias qui les a rompus. Je le
reconnais bien, car il porte un vaste bouclier sur ses paules.
C'est pourquoi il nous faut pousser nos chevaux et notre char de
ce ct, l o les cavaliers et les pitons s'entretuent et o
s'lve une immense clameur.

Il parla ainsi et frappa du fouet clatant les chevaux aux belles
crinires; et, sous le fouet, ceux-ci entranrent rapidement le
char entre les Troiens et les Akhaiens, crasant les cadavres et
les armes. Et les jantes et les moyeux des roues taient aspergs
du sang qui jaillissait sous les sabots des chevaux. Et le
Priamide, plein du dsir de pntrer dans la mle et de rompre
les phalanges, apportait le trouble et la mort aux Danaens, et il
assigeait leurs lignes branles, en les attaquant  coups de
lance, d'pe et de lourdes roches. Mais il vitait d'attaquer le
Tlamnien Aias.

Alors le pre Zeus saisit Aias d'une crainte soudaine. Et celui-
ci, tonn, s'arrta. Et, rejetant sur son dos son bouclier aux
sept peaux de boeuf, il recula, regardant toujours la foule.
Semblable  une bte fauve, il reculait pas  pas, faisant face 
l'ennemi. Comme un lion fauve que les chiens et les ptres
chassent loin de l'table des boeufs, car ils veillaient avec
vigilance, sans qu'il ait pu savourer les chairs grasses dont il
tait avide, bien qu'il se soit prcipit avec fureur, et qui,
accabl sous les torches et les traits que lui lancent des mains
audacieuses, s'loigne, au matin, plein de tristesse et frmissant
de rage; de mme Aias reculait, le coeur troubl, devant les
Troiens, craignant pour les nefs des Akhaiens.

De mme un ne ttu entre dans un champ, malgr les efforts des
enfants qui brisent leurs btons sur son dos. Il continue  patre
la moisson, sans se soucier des faibles coups qui l'atteignent, et
se retire  grand'peine quand il est rassasi. Ainsi les
magnanimes Troiens et leurs allis frappaient de leurs lances
Aias, le grand fils de Tlamn. Ils frappaient son bouclier, et le
poursuivaient; mais Aias, reprenant parfois ses forces
imptueuses, se retournait et repoussait les phalanges des
cavaliers Troiens; puis, il reculait de nouveau, les empchant
ainsi de se prcipiter tous  la fois vers les nefs rapides. Or,
il combattait seul dans l'intervalle qui sparait les Troiens et
les Akhaiens. Et les traits hrissaient son grand bouclier, ou
s'enfonaient en terre sans se rassasier de sa chair blanche dont
ils taient avides.

Et l'illustre fils d'vaimn, Eurypylos, l'aperut ainsi assig
d'un nuage de traits. Et il accourut  ses cts, et il lana sa
pique clatante. Et il pera le Phausiade Apisan, prince des
peuples, dans le foie, sous le diaphragme, et il le tua. Et
Eurypylos, s'lanant, lui arracha ses armes. Mais lorsque le
divin Alexandros le vit emportant les armes d'Apisan, il tendit
son arc contre lui et il le pera d'une flche  la cuisse droite.
Le roseau se brisa, la cuisse s'engourdit, et l'vaimnide,
rentrant dans la foule de ses compagnons, afin d'viter la mort,
cria d'une voix haute afin d'tre entendu des Danaens:

--  amis, chefs et princes des Argiens, arrtez et retournez-
vous. loignez la dernire heure d'Aias qui est accabl de traits,
et qui, je pense, ne sortira pas vivant de la mle terrible.
Serrez-vous donc autour d'Aias, le grand fils de Tlamn.

Eurypylos, bless, parla ainsi; mais ses compagnons se pressrent
autour de lui, le bouclier inclin et la lance en arrt. Et Aias,
les ayant rejoints, fit avec eux face  l'ennemi. Et ils
combattirent de nouveau, tels que des flammes ardentes.

Mais les cavales du Nlide emportaient loin du combat, et
couvertes d'cume, Nestr, et Makhan, prince des peuples.

Et le divin Akhilleus aux pieds rapides les reconnut. Et, debout
sur la poupe de sa vaste nef, il regardait le rude combat et la
dfaite lamentable. Et il appela son compagnon Patroklos. Celui-ci
l'entendit et sortit de ses tentes, semblable  Ars. Et ce fut
l'origine de son malheur. Et le brave fils de Mnoitios dit le
premier:

-- Pourquoi m'appelles-tu, Akhilleus? Que veux-tu de moi?

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Divin Mnoitiade, trs cher  mon me, j'espre maintenant que
les Akhaiens ne tarderont pas  tomber suppliants  mes genoux,
car une intolrable ncessit les assige. Va donc, Patroklos cher
 Zeus, et demande  Nestr quel est le guerrier bless qu'il
ramne du combat. Il ressemble  l'Asklpiade Makhan, mais je
n'ai point vu son visage, et les chevaux l'ont emport rapidement.

Il parla ainsi, et Patroklos obit  son cher compagnon, et il
s'lana vers les tentes et les nefs des Akhaiens.

Et quand Nestr et Makhan furent arrivs aux tentes du Nlide,
ils sautrent du char sur la terre nourricire. Et le serviteur du
vieillard, Eurymdn, dtela les chevaux. Et les deux rois, ayant
sch leur sueur au vent de la mer, entrrent sous la tente et
prirent des siges, et Hkamd aux beaux cheveux leur prpara 
boire. Et Nestr l'avait amene de Tndos qu'Akhilleus venait de
dtruire; et c'tait la fille du magnanime Arsinoos, et les
Akhaiens l'avaient donne au Nlide parce qu'il les surpassait
tous par sa prudence.

Elle posa devant eux une belle table aux pieds de mtal azur, et,
sur cette table, un bassin d'airain poli avec des oignons pour
exciter  boire, et du miel vierge et de la farine sacre; puis,
une trs-belle coupe enrichie de clous d'or, que le vieillard
avait apporte de ses demeures. Et cette coupe avait quatre anses
et deux fonds, et, sur chaque anse, deux colombes d'or semblaient
manger. Tout autre l'et souleve avec peine quand elle tait
remplie, mais le vieux Nestr la soulevait facilement.

Et la jeune femme, semblable aux desses, prpara une boisson de
vin de Pramneios, et sur ce vin elle rpa, avec de l'airain, du
fromage de chvre, qu'elle aspergea de blanche farine. Et, aprs
ces prparatifs, elle invita les deux rois  boire; et ceux-ci,
ayant bu et tanch la soif brlante, charmrent leur repos en
parlant tour  tour.

Et le divin Patroklos parut alors  l'entre de la tente. Et le
vieillard, l'ayant aperu, se leva de son sige clatant, le prit
par la main et voulut le faire asseoir; mais Patroklos recula et
lui dit:

-- Je ne puis me reposer, divin vieillard, et tu ne me persuaderas
pas. Il est terrible et irritable celui qui m'envoie te demander
quel est le guerrier bless que tu as ramen. Mais je le vois et
je reconnais Makhan, prince des peuples. Maintenant je
retournerai vers Akhilleus pour lui donner cette nouvelle, car tu
sais, divin vieillard, combien il est impatient et prompt 
accuser, mme un innocent.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Pourquoi Akhilleus a-t-il ainsi piti des fils des Akhaiens que
les traits ont percs? Ignore-t-il donc le deuil qui enveloppe
l'arme? Dj les plus braves gisent sur leurs nefs, frapps ou
blesss. Le robuste Tydide Diomds est bless, et Odysseus
illustre par sa lance, et Agamemnn. Une flche a perc la cuisse
d'Eurypylos, et c'est aussi une flche qui a frapp Makhan que je
viens de ramener du combat. Mais le brave Akhilleus n'a ni souci
ni piti des Danaens. Attend-il que les nefs rapides soient en
proie aux flammes, malgr les Argiens, et que ceux-ci prissent
jusqu'au dernier? Je n'ai plus la force qui animait autrefois mes
membres agiles. Plt aux dieux que je fusse florissant de jeunesse
et de vigueur, comme au temps o une dissension s'leva entre nous
et les lidiens,  cause d'un enlvement de boeufs, quand je tuai
le robuste Hypeirokhide Itymoneus qui habitait lis, et dont
j'enlevai les boeufs par reprsailles. Et il les dfendait, mais
je le frappai d'un coup de lance, aux premiers rangs, et il tomba.
Et ses tribus sauvages s'enfuirent en tumulte, et nous enlevmes
un grand butin: cinquante troupeaux de boeufs, autant de brebis,
autant de porcs et autant de chvres, cent cinquante cavales baies
et leurs nombreux poulains. Et nous les conduismes, pendant la
nuit, dans Pylos, la ville de Nleus. Et Nleus se rjouit dans
son coeur, parce que j'avais fait toutes ces choses, ayant
combattu pour la premire fois. Et, au lever du jour, les hrauts
convoqurent ceux dont les troupeaux avaient t emmens dans la
fertile lis; et les chefs Pyliens, s'tant runis, partagrent le
butin. Mais alors les piens nous opprimaient, car nous tions
peu nombreux et nous avions beaucoup souffert dans Pylos, depuis
que Hrakls nous avait accabls, il y avait quelques annes, en
tuant les premiers de la ville. Et nous tions douze fils
irrprochables de Nleus, et j'tais rest le dernier, car tous
les autres avaient pri; et c'est pourquoi les orgueilleux piens
cuirasss nous accablaient d'injustes outrages. Le vieillard
Nleus reut en partage un troupeau de boeufs et un troupeau de
brebis, trois cents ttes de btail et leurs bergers, car la
divine lis lui avait beaucoup enlev de richesses. Le roi des
hommes, Augias, avait retenu quatre de ses chevaux, avec leurs
chars, qui se rendaient aux jeux, et il n'avait renvoy que le
conducteur plein de tristesse de cette perte. Et le vieux Nleus
en fut trs irrit; et c'est pourquoi il reut une grande part du
butin; mais il distribua le reste au peuple par portions gales.
Et comme nous partagions le butin, en faisant des sacrifices, les
piens survinrent, le troisime jour, en grand nombre, avec leurs
chevaux aux sabots massifs, et les deux Molionides, jeunes encore,
et inhabiles malgr leur force et leur courage. Or, Thryessa
s'levait sur une hauteur, non loin de l'Alphos, aux confins de
la sablonneuse Pylos. Et l'ennemi l'assigeait, dsirant la
dtruire. Mais, comme ils traversaient les plaines, Athn,
pendant la nuit, descendit vers nous du haut de l'Olympos pour
nous appeler aux armes; et elle rassembla aisment les peuples
dans Pylos. Et tous taient pleins d'ardeur. Nleus me dfendit de
m'armer, et il cacha mes chevaux, car il pensait que je n'tais
pas assez fort pour combattre. Mais je partis  pied, et je
m'illustrai au milieu des cavaliers, parce que Athn me guidait
au combat. Et tous, cavaliers et pitons Pyliens, nous attendmes
la divine s auprs d'Arn, l o le fleuve Minyios tombe dans
la mer. Vers midi, arrivs sur les bords sacrs de l'Alphos, nous
fmes de grands sacrifices au puissant Zeus, offrant aussi un
taureau  l'Alphos, un autre taureau  Poseidan, et une gnisse
indompte  Athn aux yeux clairs. Puis, chacun de nous, ayant
pris son repas dans les rangs, se coucha avec ses armes sur les
rives du fleuve. Cependant les magnanimes piens assigeaient la
ville, dsirant la dtruire; et voici que les durs travaux d'Ars
leur apparurent. Quand Hlios resplendit sur la terre, nous
courmes au combat, en suppliant Zeus et Athn. Et ds que les
Pyliens et les piens se furent attaqus, le premier je tuai un
guerrier et je me saisis de ses chevaux aux sabots massifs. Et
c'tait le brave Moulios, gendre d'Augias, car il avait pous sa
fille, la blonde Agamd, qui connaissait toutes les plantes
mdicinales qui poussent sur la vaste terre. Et je le perai de ma
lance d'airain, comme il s'lanait, et il tomba dans la
poussire; et je sautai sur son char, et je combattis aux premiers
rangs; et les magnanimes piens s'enfuirent pouvants, quand ils
virent tomber ce guerrier, chef des cavaliers, le plus brave
d'entre eux. Et je me jetai sur eux, semblable  une noire
tempte. Je m'emparai de cinquante chars, et je tuai de ma lance
deux guerriers sur chaque char. Sans doute j'eusse tu aussi les
deux jeunes Aktorides, si leur aeul Poseidan qui commande au
loin ne les et enlevs de la mle, en les enveloppant d'une nue
paisse. Alors Zeus accorda aux Pyliens une grande victoire. Nous
poursuivmes au loin l'ennemi  travers la plaine, tuant les
hommes et enlevant de belles armes, et poussant nos chevaux
jusqu' Bouprasios fconde en fruits, jusqu' la pierreuse Oln
et Alsios qu'on nomme maintenant Koln. Et Athn rappela
l'arme, et je tuai encore un guerrier; et les Akhaiens, quittant
Bouprasios, ramenrent leurs chevaux rapides vers Pylos. Et tous
rendaient grces parmi les dieux  Zeus, et parmi les guerriers 
Nestr. Tel je fus au milieu des braves; mais Akhilleus n'use de
sa force que pour lui seul, et je pense qu'il ressentira un jour
d'amers regrets, quand toute l'arme Akhaienne aura pri.  ami,
Mnoitios t'adressa de sages paroles quand, loin de la Phthi, il
t'envoya vers Agamemnn. Nous tions l, le divin Odysseus et moi,
et nous entendmes facilement ce qu'il te dit dans ses demeures.
Et nous tions venus vers les riches demeures de Pleus,
parcourant l'Akhai fertile, afin de rassembler les guerriers.
Nous y trouvmes le hros Mnoitios, et toi, et Akhilleus. Et le
vieux cavalier Pleus brlait, dans ses cours intrieures, les
cuisses grasses d'un boeuf en l'honneur de Zeus qui se rjouit de
la foudre. Et il tenait une coupe d'or, et il rpandait des
libations de vin noir sur les feux sacrs, et vous prpariez les
chairs du boeuf. Nous restions debout sous le vestibule; mais
Akhilleus, surpris, se leva, nous conduisit par la main, nous fit
asseoir et posa devant nous la nourriture hospitalire qu'il est
d'usage d'offrir aux trangers. Et, aprs nous tre rassasis de
boire et de manger, je commenai  parler, vous exhortant  nous
suivre. Et vous y consenttes volontiers, et les deux vieillards
vous adressrent de sages paroles. D'abord, le vieux Pleus
recommanda  Akhilleus de surpasser tous les autres guerriers en
courage; puis le fils d'Aktr, Mnoitios, te dit: -- Mon fils,
Akhilleus t'est suprieur par la naissance, mais tu es plus g
que lui. Ses forces sont plus grandes que les tiennes, mais parle-
lui avec sagesse, avertis-le, guide-le, et il obira aux
excellents conseils.'

Le vieillard te donna ces instructions, mais tu les as oublies.
Parle donc au brave Akhilleus; peut-tre coutera-t-il tes
paroles. Qui sait si, grces  un dieu, tu ne toucheras point son
coeur? Le conseil d'un ami est bon  suivre. Mais si, dans son
esprit, il redoute quelque oracle ou un avertissement que lui a
donn sa mre vnrable de la part de Zeus, qu'il t'envoie
combattre au moins, et que l'arme des Myrmidones te suive; et
peut-tre sauveras-tu les Danaens. S'il te confiait ses belles
armes, peut-tre les Troiens te prendraient-ils pour lui, et,
s'enfuyant, laisseraient-ils respirer les fils accabls des
Akhaiens; et le repos est de courte dure  la guerre. Or, des
troupes riches repousseraient aisment vers la ville, loin des
nefs et des tentes, des hommes fatigus par le combat.

Il parla ainsi, et il remua le coeur de Patroklos, et celui-ci se
hta de retourner vers les nefs de l'Aiakide Akhilleus. Mais,
lorsque, dans sa course, il fut arriv aux nefs du divin Odysseus,
l o taient l'agora et le lieu de justice, et o l'on dressait
les autels des dieux, il rencontra le magnanime vaimnide
Eurypylos qui revenait du combat, boitant et la cuisse perce
d'une flche. Et la sueur tombait de sa tte et de ses paules, et
un sang noir sortait de sa profonde blessure; mais son coeur tait
toujours ferme. Et, en le voyant, le robuste fils de Mnoitios fut
saisi de compassion, et il lui dit ces paroles ailes:

-- Ah! malheureux chefs et princes des Danaens, serez-vous donc,
loin de vos amis, loin de la terre natale, la pture des chiens
qui se rassasieront de votre graisse blanche dans Ilios? Mais dis-
moi, divin hros Eurypylos, les Akhaiens soutiendront-ils l'effort
du cruel Hektr, ou priront-ils sous sa lance?

Et le sage Eurypylos lui rpondit:

-- Divin Patroklos, il n'y a plus de salut pour les Akhaiens, et
ils priront devant les nefs noires. Les plus robustes et les plus
braves gisent dans leurs nefs, frapps ou blesss par les mains
des Troiens dont les forces augmentent toujours. Mais sauve-moi en
me ramenant dans ma nef noire. Arrache cette flche de ma cuisse,
baigne d'une eau tide la plaie et le sang qui en coule, et verse
dans ma blessure ces doux et excellents baumes que tu tiens
d'Akhilleus qui les a reus de Kheirn, le plus juste des
centaures. Des deux mdecins, Podaleirios et Makhan, l'un, je
pense, est dans sa tente, bless lui-mme et manquant de mdecins,
et l'autre soutient dans la plaine le dur combat contre les
Troiens.

Et le robuste fils de Mnoitios lui rpondit:

-- Hros Eurypylos, comment finiront ces choses, et que ferons-
nous? Je vais rpter  Akhilleus les paroles du cavalier
Grennien Nestr, rempart des Akhaiens; mais, cependant, je ne
t'abandonnerai pas dans ta dtresse.

Il parla ainsi, et, le soutenant contre sa poitrine, il conduisit
le prince des peuples jusque dans sa tente. Et le serviteur
d'Eurypylos, en le voyant, prpara un lit de peaux de boeuf; et le
hros s'y coucha; et le Mnoitiade,  l'aide d'un couteau, retira
de la cuisse le trait acerbe et aigu, lava le sang noir avec de
l'eau tide, et, de ses mains, exprima dans la plaie le suc d'une
racine amre qui adoucissait et calmait. Et toutes les douleurs du
hros disparurent, et la blessure se ferma, et le sang cessa de
couler.


Chant 12

Ainsi le robuste fils de Mnoitios prenait soin d'Eurypylos dans
ses tentes. Et les Argiens et les Troiens combattaient avec
fureur, et le foss et la vaste muraille ne devaient pas longtemps
protger les Danaens. Quand ils l'avaient leve pour sauvegarder
les nefs rapides et le nombreux butin, ils n'avaient point offert
de riches hcatombes aux dieux, et cette muraille, ayant t
construite malgr les dieux, ne devait pas tre de longue dure.

Tant que Hektr fut vivant, et que le Plide garda sa colre, et
que la ville du roi Priamos fut pargne, le grand mur des
Akhaiens subsista; mais, aprs que les plus illustres des Troiens
furent morts, et que, parmi les Argiens, les uns eurent pri et
les autres survcu, et que la ville de Priamos eut t renverse
dans la dixime anne, les Argiens s'en retournrent dans leur
chre patrie.

Alors, Poseidan et Apolln se dcidrent  dtruire cette
muraille, en runissant la violence des fleuves qui coulent  la
mer des sommets de l'Ida: le Rhsos, le Heptaporos, le Karsos, le
Rhodios, le Grnikos, l'Aispos, le divin Skamandros et le Simos,
o tant de casques et de boucliers roulrent dans la poussire
avec la foule des guerriers demi-dieux. Et Phoibos Apolln les
runit tous, et, pendant neuf jours, dirigea leurs courants contre
cette muraille. Et Zeus pleuvait continuellement, afin que les
dbris fussent submergs plus tt par la mer. Et Poseidan lui-
mme, le trident en main, fit s'crouler, sous l'effort des eaux,
les poutres et les pierres et les fondements que les Akhaiens
avaient pniblement construits. Et il mit la muraille au niveau du
rapide Hellespontos; et, sur ces dbris, les sables s'tant
amoncels comme auparavant sur le vaste rivage, le dieu fit
retourner les fleuves dans les lits o ils avaient coutume de
rouler leurs belles eaux.

Ainsi, dans l'avenir, devaient faire Poseidan et Apolln. Mais,
aujourd'hui, autour du mur solide, clataient les clameurs de la
guerre et le combat; et les poutres des tours criaient sous les
coups, et les Argiens, sous le fouet de Zeus, taient acculs
contre les nefs creuses, redoutant le robuste Hektr, matre de la
fuite. Et celui-ci combattait toujours, semblable  un tourbillon.

De mme, quand un sanglier ou un lion, fier de sa vigueur, se
retourne contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci, se serrant,
s'arrtent en face et lui dardent un grand nombre de traits; mais
son coeur orgueilleux ne tremble ni ne s'pouvante, et son audace
cause sa perte. Il tente souvent d'enfoncer les lignes des
chasseurs, et l o il se rue, elles cdent toujours. Ainsi, se
ruant dans la mle, Hektr exhortait ses compagnons  franchir le
foss; mais ses chevaux rapides n'osaient eux-mmes avancer, et,
en hennissant, ils s'arrtaient sur le bord, car le foss creux
les effrayait, ne pouvant tre franchi ou travers facilement. Des
deux cts se dressaient de hauts talus hrisss de pals aigus
plants par les fils des Akhaiens, pais, solides et tourns
contre les guerriers ennemis. Des chevaux tranant un char lger
n'auraient pu y pntrer aisment; mais les hommes de pied
dsiraient tenter l'escalade. Et alors Polydamas s'approcha du
brave Hektr et lui dit:

-- Hektr, et vous, chefs des Troiens et des allis, nous poussons
imprudemment  travers ce foss nos chevaux rapides, car le
passage en est difficile. Des pals aigus s'y dressent en effet, et
derrire eux monte le mur des Akhaiens. On ne peut ici ni
combattre sur les chars, ni en descendre. La voie est troite, et
je pense que nous y prirons. Puisse Zeus qui tonne dans les
hauteurs accabler les Argiens de mille maux et venir en aide aux
Troiens aussi srement que je voudrais voir  l'instant ceux-l
prir tous, sans gloire, loin d'Argos. Mais, s'ils reviennent sur
nous et nous repoussent des nefs, nous serons prcipits dans le
foss creux; et je ne pense pas qu'un seul d'entre nous, dans sa
fuite, puisse regagner la ville. coutez donc et obissez  mes
paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au bord de ce
foss, et nous,  pied, couverts de nos armes, nous suivrons tous
Hektr, et les Akhaiens ne rsisteront pas, si, en effet, leur
ruine est proche.

Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil plut  Hektr, et,
aussitt, il sauta de son char avec ses armes; et, comme le divin
Hektr, les autres Troiens sautrent aussi de leurs chars, et ils
ordonnrent aux conducteurs de ranger les chevaux sur le bord du
foss; et, se divisant en cinq corps, ils suivirent leurs chefs.

Avec Hektr et l'irrprochable Polydamas marchaient les plus
nombreux et les plus braves, ceux qui dsiraient avec le plus
d'ardeur enfoncer la muraille; et leur troisime chef tait
Kbrions, car Hektr avait laiss  la garde du char un moins
brave guerrier. Et le deuxime corps tait command par Alkathoos,
Pris et Agnr. Et le troisime corps obissait  Hlnos et au
divin Diphobos, deux fils de Priamos, et au hros Asios Hyrtakide
que ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amen
d'Arisba et des bords du Sellis. Et le chef du quatrime corps
tait le noble fils d'Ankhiss, Ainias; et avec lui commandaient
les deux Antnorides, Arklokhos et Akamas, habiles au combat. Et
Sarpdn, avec Glaukos et le magnanime Astropaios, commandait les
illustres allis. Et ces guerriers taient les plus courageux
aprs Hektr, car il les surpassait tous.

Et s'tant couverts de leurs boucliers de cuir, ils allrent droit
aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci pussent rsister, et
certains d'envahir les nefs noires. Ainsi les Troiens et leurs
allis venus de loin obissaient au sage conseil de
l'irrprochable Polydamas; mais le Hyrtakide Asios, prince des
hommes, ne voulut point abandonner ses chevaux et leur conducteur,
et il s'lana avec eux vers les nefs rapides. Insens! Il ne
devait point, ayant vit la noire kr, fier de ses chevaux et de
son char, revenir des nefs vers la haute Ilios; et dj la triste
moire l'enveloppait de la lance de l'illustre Deukalide Idomneus.

Et il se rua sur la gauche des nefs,  l'endroit o les Akhaiens
ramenaient dans le camp leurs chevaux et leurs chars. Il trouva
les portes ouvertes, car ni les battants, ni les barrires
n'taient ferms, afin que les guerriers, dans leur fuite, pussent
regagner les nefs. Plein d'orgueil, il poussa ses chevaux de ce
ct, et ses compagnons le suivaient avec de perantes clameurs,
ne pensant pas que les Akhaiens pussent rsister, et certains
d'envahir les nefs noires.

Les insenss! Ils rencontrrent devant les portes deux braves
guerriers, fils magnanimes des belliqueux Lapithes. Et l'un tait
le robuste Polypoits, fils de Peirithoos, et l'autre, Lonteus,
semblable au tueur Ars. Et tous deux, devant les hautes portes,
ils se tenaient comme deux chnes, sur les montagnes, bravant les
temptes et la pluie, affermis par leurs larges racines. Ainsi,
certains de leurs forces et de leur courage, ils attendaient le
choc du grand Asios et ne reculaient point.

Et, droit au mur bien construit, avec de grandes clameurs, se
ruaient, le bouclier sur la tte, le prince Asios, Iamns,
Orests, Adamas Asiade, Thon et Oinomaos. Et, par leurs cris, les
deux Lapithes exhortaient les Akhaiens  venir dfendre les nefs.
Mais, voyant les Troiens escalader la muraille, les Danaens pleins
de terreur poussaient de grands cris. Alors, les deux Lapithes, se
jetant devant les portes, combattirent tels que deux sangliers
sauvages qui, sur les montagnes, forcs par les chasseurs et les
chiens, se retournent imptueusement et brisent les arbustes dont
ils arrachent les racines. Et ils grincent des dents jusqu' ce
qu'un trait leur ait arrach la vie.

Ainsi l'airain clatant rsonnait sur la poitrine des deux
guerriers frapps par les traits; et ils combattaient
courageusement, confiants dans leurs forces et dans leurs
compagnons.

Et ceux-ci lanaient des pierres du haut des tours bien
construites, pour se dfendre, eux, leurs tentes et leurs nefs
rapides. Et de mme que la lourde neige, que la violence du vent
qui agite les nues noires verse, paisse, sur la terre
nourricire, de mme les traits pleuvaient des mains des Akhaiens
et des Troiens. Et les casques et les boucliers bombs sonnaient,
heurts par les pierres. Alors, gmissant et se frappant les
cuisses, Asios Hyrtakide parla ainsi, indign:

-- Pre Zeus! certes, tu n'aimes qu' mentir, car je ne pensais
pas que les hros Akhaiens pussent soutenir notre vigueur et nos
mains invitables. Voici que, pareils aux gupes au corsage
mobile, ou aux abeilles qui btissent leurs ruches dans un sentier
ardu, et qui n'abandonnent point leurs demeures creuses, mais
dfendent leur jeune famille contre les chasseurs, voici que ces
deux guerriers, seuls devant les portes, ne reculent point,
attendant d'tre morts ou vainqueurs.

Il parla ainsi, mais il ne flchit point l'me de Zeus qui, dans
son coeur, voulait glorifier Hektr.

Et d'autres aussi combattaient autour des portes; mais,  qui
n'est point dieu, il est difficile de tout raconter. Et  et l,
autour du mur, roulait un feu dvorant de pierres. Et les Argiens,
en gmissant de cette ncessit, combattaient pour leurs nefs. Et
tous les dieux taient tristes qui soutenaient les Danaens dans
les batailles.

Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoits, frappa
Damasos de sa lance, sur le casque d'airain; mais le casque ne
rsista point, et la pointe d'airain, rompant l'os, crasa la
cervelle, et l'homme furieux fut dompt. Et Polypoits tua ensuite
Pyln et Ormnios. Et le fils d'Antimakhos, Lonteus, nourrisson
d'Ars, de sa lance pera Hippomakhos  la ceinture,  travers le
baudrier. Puis, ayant tir l'pe aigu hors de la gaine, et se
ruant dans la foule, il frappa Antiphats, et celui-ci tomba  la
renverse. Puis, Lonteus entassa Mnn, Iamnos et Orests sur la
terre nourricire.

Et tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes splendides,
derrire Polydamas et Hektr accouraient de jeunes guerriers,
nombreux et trs braves, pleins du dsir de rompre la muraille et
de brler les nefs. Mais ils hsitrent au bord du foss. En
effet, comme ils allaient le franchir, ils virent un signe
augural. Un aigle, volant dans les hautes nues, apparut  leur
gauche, et il portait entre ses serres un grand dragon sanglant,
mais qui vivait et palpitait encore, et combattait toujours, et
mordait l'aigle  la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par
la douleur, le laissa choir au milieu de la foule, et s'envola
dans le vent en poussant des cris. Et les Troiens frmirent
d'horreur en face du dragon aux couleurs varies qui gisait au
milieu d'eux, signe de Zeus temptueux. Et alors Polydamas parla
ainsi au brave Hektr:

-- Hektr, toujours, dans l'agora, tu repousses et tu blmes mes
conseils prudents, car tu veux qu'aucun guerrier ne dise autrement
que toi, dans l'agora ou dans le combat; et il faut que nous ne
servions qu' augmenter ton pouvoir. Mais je parlerai cependant,
car mes paroles seront bonnes. N'allons point assiger les nefs
Akhaiennes, car ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux
Troiens, prts  franchir le foss, cet aigle qui, volant dans les
hautes nues, portait entre ses serres ce grand dragon sanglant,
mais vivant encore, et qui l'a laiss choir avant de le livrer en
pture  ses petits dans son aire. C'est pourquoi, mme si nous
rompions de force les portes et les murailles des Akhaiens, mme
s'ils fuyaient, nous ne reviendrions point par les mmes chemins
et en bon ordre; mais nous abandonnerions de nombreux Troiens que
les Akhaiens auraient tus avec l'airain, en dfendant leurs nefs.
Ainsi doit parler tout augure savant dans les prodiges divins, et
les peuples doivent lui obir.

Et Hektr au casque mouvant, le regardant d'un oeil sombre, lui
dit:

-- Polydamas, certes, tes paroles ne me plaisent point, et, sans
doute, tu le sais, tes conseils auraient pu tre meilleurs. Si tu
as parl sincrement, c'est que les dieux t'ont ravi
l'intelligence, puisque tu nous ordonnes d'oublier la volont de
Zeus qui tonne dans les hauteurs, et les promesses qu'il m'a
faites et confirmes par un signe de sa tte. Tu veux que nous
obissions  des oiseaux qui tendent leurs ailes! Je ne m'en
inquite point, je n'en ai nul souci, soit qu'ils volent  ma
droite, vers s ou Hlios, soit qu'ils volent  ma gauche, vers
le sombre couchant. Nous n'obirons qu' la volont du grand Zeus
qui commande aux hommes mortels et aux immortels. Le meilleur des
augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi crains-tu la
guerre et le combat? Mme quand nous tomberions tous autour des
nefs des Argiens, tu ne dois point craindre la mort, car ton coeur
ne te pousse point  combattre courageusement. Mais si tu te
retires de la mle, si tu pousses les guerriers  fuir, aussitt,
frapp de ma lance, tu rendras l'esprit.

Il parla ainsi et s'lana, et tous le suivirent avec une clameur
immense. Et Zeus qui se rjouit de la foudre souleva, des cimes de
l'Ida, un tourbillon de vent qui couvrit les nefs de poussire,
amollit le courage des Akhaiens et assura la gloire  Hektr et
aux Troiens qui, confiants dans les signes de Zeus et dans leur
vigueur, tentaient de rompre la grande muraille des Akhaiens.

Et ils arrachaient les crneaux, et ils dmolissaient les
parapets, et ils branlaient avec des leviers les piles que les
Akhaiens avaient poses d'abord en terre pour soutenir les tours.
Et ils les arrachaient, esprant dtruire la muraille des
Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et, couvrant les
parapets de leurs boucliers de peaux de boeuf, ils en repoussaient
les ennemis qui assigeaient la muraille.

Et les deux Aias couraient  et l sur les tours, ranimant le
courage des Akhaiens. Tantt par des paroles flatteuses, tantt
par de rudes paroles, ils excitaient ceux qu'ils voyaient se
retirer du combat:

-- Amis! vous, les plus vaillants des Argiens, ou les moins
braves, car tous les guerriers ne sont pas gaux dans la mle,
c'est maintenant, vous le voyez, qu'il faut combattre, tous tant
que vous tes. Que nul ne se retire vers les nefs devant les
menaces de l'ennemi. En avant! Exhortez-vous les uns les autres.
Peut-tre que l'Olympien foudroyant Zeus nous donnera de repousser
les Troiens jusque dans la ville.

Et c'est ainsi que d'une voix belliqueuse ils excitaient les
Akhaiens.

De mme que, par un jour d'hiver, tombent les flocons amoncels de
la neige, quand le sage Zeus, manifestant ses traits, les rpand
sur les hommes mortels, et que les vents se taisent, tandis que la
neige couvre les cimes des grandes montagnes, et les hauts
promontoires, et les campagnes herbues, et les vastes travaux des
laboureurs, et qu'elle tombe aussi sur les rivages de la mer
cumeuse o les flots la fondent, pendant que la pluie de Zeus
enveloppe tout le reste; de mme une grle de pierres volait des
Akhaiens aux Troiens et des Troiens aux Akhaiens, et un
retentissement s'levait tout autour de la muraille.

Mais ni les Troiens ni l'illustre Hektr n'auraient alors rompu
les portes de la muraille ni la longue barrire, si le sage Zeus
n'et pouss son fils Sarpdn contre les Argiens, comme un lion
contre des boeufs aux cornes recourbes.

Et il tenait devant lui un bouclier d'une rondeur gale, beau,
revtu de lames d'airain que l'ouvrier avait appliques sur
d'paisses peaux de boeuf, et entour de longs cercles d'or. Et,
tenant ce bouclier et agitant deux lances, Sarpdn s'avanait,
comme un lion nourri sur les montagnes, qui, depuis longtemps
affam, est excit par son coeur audacieux  enlever les brebis
jusque dans l'enclos profond, et qui, bien qu'elles soient gardes
par les chiens et par les pasteurs arms de lances, ne recule
point sans tenter le pril, mais d'un bond saisit sa proie, s'il
n'est d'abord perc par un trait rapide. Ainsi le coeur du divin
Sarpdn le poussait  enfoncer le rempart et  rompre les
parapets. Et il dit  Glaukos, fils de Hippolokhos:

-- Glaukos, pourquoi, dans la Lyki, sommes-nous grandement
honors par les meilleures places, les viandes et les coupes
pleines, et sommes-nous regards comme des dieux? Pourquoi
cultivons-nous un grand domaine florissant, sur les rives du
Xanthos, une terre plante de vignes et de bl? C'est afin que
nous soyons debout, en tte des Lykiens, dans l'ardente bataille.
C'est afin que chacun des Lykiens bien arms dise: Nos rois, qui
gouvernent la Lyki, ne sont pas sans gloire. S'ils mangent les
grasses brebis, s'ils boivent le vin excellent et doux, ils sont
pleins de courage et de vigueur, et ils combattent en tte des
Lykiens.'  ami, si en vitant la guerre nous pouvions rester
jeunes et immortels, je ne combattrais pas au premier rang et je
ne t'enverrais pas  la bataille glorieuse; mais mille chances de
mort nous enveloppent, et il n'est point permis  l'homme vivant
de les viter ni de les fuir. Allons! donnons une grande gloire 
l'ennemi ou  nous.

Il parla ainsi, et Glaukos ne recula point et lui obit. Et ils
allaient, conduisant la foule des Lykiens. Et le fils de Ptos,
Mnstheus, frmit en les voyant, car ils se ruaient  l'assaut de
sa tour. Et il jeta les yeux sur la muraille des Akhaiens,
cherchant quelque chef qui vnt dfendre ses compagnons. Et il
aperut les deux Aias, insatiables de combats, et, auprs d'eux,
Teukros qui sortait de sa tente. Mais ses clameurs ne pouvaient
tre entendues, tant tait immense le retentissement qui montait
dans l'Ouranos, fracas des boucliers heurts, des casques aux
crinires de chevaux, des portes assiges et que les Troiens
s'efforaient de rompre. Et, alors, Mnstheus envoya vers Aias le
hraut Thos:

-- Va! divin Thos, appelle Aias, ou mme les deux  la fois, ce
qui serait bien mieux, car c'est de ce ct que la ruine nous
menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous, imptueux
comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. Mais si le
combat retient ailleurs les deux Aias, amne au moins le robuste
Tlamnien et l'excellent archer Teukros.

Il parla ainsi, et Thos, l'ayant entendu, obit, et, courant sur
la muraille des Argiens cuirasss, s'arrta devant les Aias et
leur dit aussitt.

-- Aias, chefs des Argiens cuirasss, le fils bien-aim du divin
Ptos vous demande d'accourir  son aide, tous deux si vous le
pouvez, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce ct que la
ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous,
imptueux comme ils le sont toujours dans les rudes batailles.
Mais si le combat vous retient tous deux, que le robuste Aias
Tlamnien vienne au moins, et, avec lui, l'excellent archer
Teukros.

Il parla ainsi, et, sans tarder, le grand Tlamnien dit aussitt
 l'Oiliade:

-- Aias, toi et le brave Lykomds, inbranlables, excitez les
Danaens au combat. Moi, j'irai  l'aide de Mnstheus, et je
reviendrai aprs l'avoir secouru.

Ayant ainsi parl, le Tlamnien Aias s'loigna avec son frre
Teukros n du mme pre que lui, et, avec eux, Pandin, qui
portait l'arc de Teukros.

Et quand ils eurent atteint la tour du magnanime Mnstheus, ils
se placrent derrire le mur  l'instant mme du danger, car les
illustres princes et chefs des Lykiens montaient  l'assaut de la
muraille, semblables  un noir tourbillon. Et ils se
rencontrrent, et une horrible clameur s'leva de leur choc.

Et Aias Tlamnien, le premier, tua un compagnon de Sarpdn, le
magnanime pikleus. Et il le frappa d'un rude bloc de marbre qui
gisait, norme, en dedans du mur, au sommet du rempart, prs des
crneaux, et tel que, de ses deux mains, un jeune guerrier, de
ceux qui vivent de nos jours, ne soulverait point le pareil.
Aias, de son bras tendu, l'enleva en l'air, brisa le casque aux
quatre cnes et crasa entirement la tte du guerrier. Et celui-
ci tomba du fate de la tour, comme un plongeur, et son esprit
abandonna ses ossements.

Et Teukros pera d'une flche le bras nu du brave Glaukos, fils de
Hippolokhos,  l'instant o celui-ci escaladait la haute muraille,
et il l'loigna du combat. Et Glaukos sauta du mur pour que nul
des Akhaiens ne vt sa blessure et ne l'insultt.

Et Sarpdn, le voyant fuir, fut saisi de douleur; mais, sans
oublier de combattre, il frappa le Thestoride Alkman de sa lance,
et, la ramenant  lui, il entrana l'homme la face contre terre,
et les armes d'airain du Thestoride retentirent dans sa chute. Et
Sarpdn saisit de ses mains vigoureuses un crneau du mur, et il
l'arracha tout entier, et la muraille resta bante, livrant un
chemin  la multitude.

Et Aias et Teukros firent face tous deux. Et Teukros frappa
Sarpdn sur le baudrier splendide qui entourait la poitrine, mais
Zeus dtourna la flche du corps de son fils, afin qu'il ne ft
point tu devant les nefs. Et Aias, d'un bond, frappa le bouclier
de Sarpdn, et la lance y pntra, rprimant l'imptuosit du
guerrier qui s'loigna du mur, mais sans se retirer, car son coeur
esprait la victoire. Et, se retournant, il exhorta ainsi les
nobles Lykiens:

--  Lykiens, pourquoi laissez-vous de ct votre ardent courage?
Il m'est difficile, tout robuste que je suis, de renverser seul
cette muraille et de frayer un chemin vers les nefs. Accourez
donc. Toutes nos forces runies russiront mieux.

Il parla ainsi, et, touchs de ses reproches, ils se prcipitrent
autour de leur roi. Et les Argiens, de leur ct, derrire la
muraille, renforaient leurs phalanges, car une lourde tche leur
tait rserve. Et les illustres Lykiens, ayant rompu la muraille,
ne pouvaient cependant se frayer un chemin jusqu'aux nefs. Et les
belliqueux Danaens, les ayant arrts, ne pouvaient non plus les
repousser loin de la muraille.

De mme que deux hommes, la mesure  la main, se querellent sur le
partage d'un champ commun et se disputent la plus petite portion
du terrain, de mme, spars par les crneaux, les combattants
heurtaient de toutes parts les boucliers au grand orbe et les
dfenses plus lgres. Et beaucoup taient blesss par l'airain
cruel; et ceux qui, en fuyant, dcouvraient leur dos, taient
percs, mme  travers les boucliers. Et les tours et les crneaux
taient inonds du sang des guerriers. Et les Troiens ne pouvaient
mettre en fuite les Akhaiens, mais ils se contenaient les uns les
autres. Telles sont les balances d'une ouvrire quitable. Elle
tient les poids d'un ct et la laine de l'autre, et elle les pse
et les galise, afin d'apporter  ses enfants un chtif salaire.
Ainsi le combat restait gal entre les deux partis, jusqu'au
moment o Zeus accorda une gloire clatante au Priamide Hektr
qui, le premier, franchit le mur des Akhaiens. Et il cria d'une
voix retentissante, afin d'tre entendu des Troiens:

-- En avant, cavaliers Troiens! Rompez la muraille des Argiens, et
allumez de vos mains une immense flamme ardente.

Il parla ainsi, et tous l'entendirent, et ils se jetrent sur la
muraille, escaladant les crneaux et dardant les lances aigus. Et
Hektr portait une pierre norme, lourde, pointue, qui gisait
devant les portes, telle que deux trs robustes hommes de nos
jours n'en pourraient soulever la pareille de terre, sur leur
chariot. Mais, seul, il l'agitait facilement, car le fils du
subtil Kronos la lui rendait lgre. De mme qu'un berger porte
aisment dans sa main la toison d'un blier, et en trouve le poids
lger, de mme Hektr portait la pierre souleve droit aux ais
doubles qui dfendaient les portes, hautes, solides et  deux
battants. Deux poutres les fermaient en dedans, traverses par une
cheville.

Et, s'approchant, il se dressa sur ses pieds et frappa la porte
par le milieu, et le choc ne fut pas inutile. Il rompit les deux
gonds, et la pierre enfona le tout et tomba lourdement de l'autre
ct. Et ni les poutres brises, ni les battants en clats ne
rsistrent au choc de la pierre. Et l'illustre Hektr sauta dans
le camp, semblable  une nuit rapide, tandis que l'airain dont il
tait revtu resplendissait. Et il brandissait deux lances dans
ses mains, et nul, except un dieu, n'et pu l'arrter dans son
lan.

Et le feu luisait dans ses yeux. Et il commanda  la multitude des
Troiens de franchir la muraille, et tous lui obirent. Les uns
escaladrent la muraille, les autres enfoncrent les portes, et
les Danaens s'enfuirent jusqu'aux nefs creuses, et un immense
tumulte s'leva.


Chant 13

Et ds que Zeus eut pouss Hektr et les Troiens jusqu'aux nefs,
les y laissant soutenir seuls le rude combat, il tourna ses yeux
splendides sur la terre des cavaliers Thrkiens, des Mysiens, qui
combattent de prs, et des illustres Hippomolgues qui se
nourrissent de lait, pauvres, mais les plus justes des hommes. Et
Zeus ne jetait plus ses yeux splendides sur Troi, ne pensant
point dans son esprit qu'aucun des immortels ost secourir ou les
Troiens, ou les Danaens.

Mais celui qui branle la terre ne veillait pas en vain, et il
regardait la guerre et le combat, assis sur le plus haut sommet de
la Samothrk feuillue, d'o apparaissaient tout l'Ida et la ville
de Priamos et les nefs des Akhaiens. Et l, assis hors de la mer,
il prenait piti des Akhaiens dompts par les Troiens, et
s'irritait profondment contre Zeus. Et, aussitt, il descendit du
sommet escarp, et les hautes montagnes et les forts tremblaient
sous les pieds immortels de Poseidan qui marchait. Et il fit
trois pas, et, au quatrime, il atteignit le terme de sa course,
Aigas, o, dans les gouffres de la mer, taient ses illustres
demeures d'or, clatantes et incorruptibles.

Et l, il attacha au char ses chevaux rapides, dont les pieds
taient d'airain et les crinires d'or. Et il se revtit d'or lui-
mme, saisit le fouet d'or habilement travaill, et monta sur son
char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes parts, les ctacs,
mergeant de l'abme, bondissaient, joyeux, et reconnaissaient
leur roi. Et la mer s'ouvrait avec allgresse, et les chevaux
volaient rapidement sans que l'cume mouillt l'essieu d'airain.
Et les chevaux agiles le portrent jusqu'aux nefs.

Et il y avait un antre large dans les gouffres de la mer profonde,
entre Tndos et l'pre Imbros. L, Poseidan qui branle la terre
arrta ses chevaux, les dlia du char, leur offrit la nourriture
divine et leur mit aux pieds des entraves d'or solides et
indissolubles, afin qu'ils attendissent en paix le retour de leur
roi. Et il s'avana vers l'arme des Akhaiens.

Et les Troiens amoncels, semblables  la flamme, tels qu'une
tempte, pleins de frmissements et de clameurs, se prcipitaient,
furieux, derrire le Priamide Hektr. Et ils espraient se saisir
des nefs des Akhaiens et y tuer tous les Akhaiens. Mais Poseidan
qui entoure la terre et qui la secoue, sorti de la mer profonde,
excitait les Argiens, ayant revtu le corps de Kalkhas et pris sa
voix infatigable. Et il parla ainsi aux deux Aias, pleins d'ardeur
eux-mmes:

-- Aias! Vous sauverez les hommes d'Akhai, si vous vous souvenez
de votre courage et non de la fuite dsastreuse. Ailleurs, je ne
crains pas les efforts des Troiens qui ont franchi notre grande
muraille, car les braves Akhaiens soutiendront l'attaque; mais
c'est ici, je pense, que nous aurons  subir de plus grands maux,
devant Hektr, plein de rage, semblable  la flamme, et qui se
vante d'tre le fils du trs puissant Zeus. Puisse un des dieux
vous inspirer de lui rsister courageusement! Et vous, exhortez
vos compagnons, afin de rejeter le Priamide, malgr son audace,
loin des nefs rapides, mme quand l'Olympien l'exciterait.

Celui qui entoure la terre et qui l'branle parla ainsi, et, les
frappant de son sceptre, il les remplit de force et de courage et
rendit lgers leurs pieds et leurs mains. Et lui-mme s'loigna
aussitt, comme le rapide pervier, qui, s'lanant  tire-d'aile
du fate d'un rocher escarp, poursuit dans la plaine un oiseau
d'une autre race. Ainsi, Poseidan qui branle la terre s'loigna
d'eux. Et aussitt le premier des deux, le rapide Aias Oiliade,
dit au Tlamniade:

-- Aias, sans doute un des dieux Olympiens, ayant pris la forme du
divinateur, vient de nous ordonner de combattre auprs des nefs.
Car ce n'est point l le divinateur Kalkhas. J'ai facilement
reconnu les pieds de celui qui s'loigne. Les dieux sont aiss 
reconnatre. Je sens mon coeur, dans ma poitrine, plein d'ardeur
pour la guerre et le combat, et mes mains et mes pieds sont plus
lgers.

Et le Tlamnien Aias lui rpondit:

-- Et moi aussi, je sens mes mains rudes frmir autour de ma
lance, et ma force me secouer et mes pieds m'emporter en avant. Et
voici que je suis prt  lutter seul contre le Priamide Hektr qui
ne se lasse jamais de combattre.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, joyeux de l'ardeur guerrire
que le dieu avait mise dans leurs coeurs, celui-ci, loin d'eux,
encourageait les Akhaiens qui reposaient leur me auprs des nefs
rapides, car leurs membres taient rompus de fatigue, et une amre
douleur les saisissait  la vue des Troiens qui avaient franchi la
grande muraille. Et des larmes coulaient de leurs paupires, et
ils n'espraient plus fuir leur ruine. Mais celui qui branle la
terre ranima facilement leurs braves phalanges. Et il exhorta
Teukros, Litos, Pnlos, Thoas, Dipyros, Mrions et
Antilokhos, habiles au combat. Et il leur dit en paroles ailes:

--  honte! jeunes guerriers Argiens, je me fiais en votre courage
pour sauver nos nefs, mais, si vous suspendez le combat, voici que
le jour est venu d'tre dompts par les Troiens.  douleur! je
vois de mes yeux ce grand prodige terrible que je ne pensais point
voir jamais, les Troiens sur nos nefs! Eux qui, auparavant,
taient semblables aux cerfs fuyards, pture des lynx, des
lopards et des loups, errants par les forts, sans force et
inhabiles au combat! Car les Troiens n'osaient, auparavant, braver
en face la vigueur des Akhaiens; et, maintenant, loin de la ville,
ils combattent auprs des nefs creuses, grce  la lchet du chef
et  la ngligence des hommes qui refusent de dfendre les nefs
rapides, et s'y laissent tuer. Mais, s'il est vrai que l'Atride
Agamemnn qui rgne au loin soit coupable d'avoir outrag le
Plin aux pieds rapides, nous est-il permis pour cela
d'abandonner le combat? Rparons ce mal. Les esprits justes se
gurissent aisment de l'erreur. Vous ne pouvez sans honte oublier
votre courage, tant parmi les plus braves. Je ne m'inquiterais
point d'un lche qui fuirait le combat, mais, contre vous, je
m'indigne dans mon coeur.  pleins de mollesse, bientt vous aurez
caus par votre inaction un mal irrparable. Que la honte et mes
reproches entrent dans vos mes, car voici qu'un grand combat
s'engage et que le brave Hektr, ayant rompu nos portes et nos
barrires, combat auprs des nefs.

Et, parlant ainsi, celui qui branle la terre excitait les
Akhaiens. Et autour des deux Aias se pressaient de solides
phalanges qu'auraient loues Ars et Athn qui excite les
guerriers. Et les plus braves attendaient les Troiens et le divin
Hektr, lance contre lance, bouclier contre bouclier, casque
contre casque, homme contre homme. Et les crinires, sur les cnes
splendides, se mlaient, tant les rangs taient pais; et les
lances s'agitaient entre les mains audacieuses, et tous
marchaient, pleins du dsir de combattre.

Mais sur eux se ruent une foule de Troiens, derrire Hektr qui
s'lanait. De mme qu'une roche dsastreuse qu'un torrent, gonfl
par une immense pluie, roule, dracine, de la cime d'un mont, et
qui se prcipite  travers tous les obstacles jusqu' ce qu'elle
arrive  la plaine o, bien qu'arrte dans sa course, elle remue
encore; de mme Hektr menaait d'arriver jusqu' la mer, aux
tentes et aux nefs des Akhaiens; mais il se heurta contre les
masses paisses d'hommes, contraint de s'arrter. Et les fils des
Akhaiens le repoussrent en le frappant de leurs pes et de leurs
lances aigus. Alors, reculant, il s'cria d'une voix haute aux
Troiens:

-- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, restez fermes. Les
Akhaiens ne me rsisteront pas longtemps, bien qu'ils se dressent
maintenant comme une tour; mais ils vont fuir devant ma lance, si
le plus grand des dieux, l'poux tonnant de Hr, m'encourage.

Il parla ainsi, excitant la force et la vaillance de chacun. Et le
Priamide Diphobos, plein de fiert, marchait d'un pied lger au
milieu d'eux, couvert de son bouclier d'une rondeur gale. Et
Mrions lana contre lui sa pique tincelante, qui, ne s'garant
point, frappa le bouclier d'une rondeur gale et fait de peau de
taureau; mais la longue lance y pntra  peine et se brisa  son
extrmit. Et Diphobos loigna de sa poitrine le bouclier de peau
de taureau, craignant la lance du brave Mrions; mais ce hros
rentra dans la foule de ses compagnons, indign d'avoir manqu la
victoire et rompu sa lance. Et il courut vers les nefs des
Akhaiens, afin d'y chercher une longue pique qu'il avait laisse
dans sa tente. Mais d'autres combattaient, et une immense clameur
s'levait de tous cts.

Et Teukros Tlamnien tua, le premier, le brave guerrier Imbrios,
fils de Mentr et riche en chevaux. Et, avant l'arrive des fils
des Akhaiens, il habitait Pdaios, avec Mdsikast, fille
illgitime de Priamos; mais, aprs l'arrive des nefs aux doubles
avirons des Danaens, il vint  Ilios et s'illustra parmi les
Troiens.

Et le fils de Tlamn, de sa longue lance, le pera sous
l'oreille, et il tomba, comme un frne qui, tranch par l'airain
sur le sommet d'un mont lev, couvre la terre de son feuillage
dlicat. Il tomba ainsi, et ses belles armes d'airain sonnrent
autour de lui. Et Teukros accourut pour le dpouiller; mais
Hektr, comme il s'lanait, lana contre lui sa pique clatante.
Et le Tlamnien la vit et l'vita, et la lance du Priamide frappa
dans la poitrine Amphimakhos, fils de Ktatos Aktorionide, qui
s'avanait. Et sa chute retentit et ses armes sonnrent sur lui.
Et Hektr s'lana pour dpouiller du casque bien adapt aux
tempes le magnanime Amphimakhos. Mais Aias se rua sur lui, arm
d'une pique tincelante; et, comme Hektr tait entirement
envelopp de l'airain effrayant, Aias frappa seulement le bouclier
bomb et le repoussa violemment loin des deux cadavres que les
Akhaiens entranrent.

Et Stikhios et le divin Mnstheus, princes des Athnaiens,
portrent Amphimakhos dans les tentes des Akhaiens, et les Aias,
avides du combat imptueux, se saisirent d'Imbrios. De mme que
deux lions, arrachant une chvre aux dents aigus des chiens,
l'emportent  travers les taillis pais en la tenant loin de terre
dans leurs mchoires, de mme les deux Aias enlevrent Imbrios et
le dpouillrent de ses armes. Et Aias Oiliade, furieux de la
mort d'Amphimakhos, coupa la tte du Troien, et, la jetant comme
une boule au travers de la multitude, l'envoya rouler dans la
poussire, sous les pieds de Hektr. Et alors, Poseidan, irrit
de la mort de son petit-fils tu dans le combat, courut aux tentes
des Akhaiens, afin d'exciter les Danaens et de prparer des
calamits aux Troiens.

Et Idomneus, illustre par sa lance, le rencontra. Et celui-ci
quittait un de ses compagnons qui, dans le combat, avait t
frapp au jarret par l'airain aigu et emport par les siens. Et
Idomneus, l'ayant confi aux mdecins, sortait de sa tente, plein
du dsir de retourner au combat. Et le roi qui branle la terre
lui parla ainsi, ayant pris la figure et la voix de l'Andraimonide
Thoas, qui, dans tout Pleurn et la haute Kalydn, commandait aux
Aitliens, et que ceux-ci honoraient comme un dieu:

-- Idomneus, prince des Krtois, o sont tes menaces et celles
des Akhaiens aux Troiens?

Et le prince des Krtois, Idomneus, lui rpondit:

--  Thoas, aucun guerrier n'est en faute, autant que j'en puis
juger, car nous combattons tous; aucun n'est retenu par la ple
crainte, aucun, par indolence, ne refuse le combat dangereux; mais
cela plat sans doute au trs puissant Zeus que les Akhaiens
prissent ici, sans gloire et loin d'Argos. Thoas, toi qui,
toujours plein d'ardeur guerrire, as coutume d'encourager les
faibles, ne cesse pas dans ce moment, et ranime la vaillance de
chaque guerrier.

Et Poseidan qui branle la terre lui rpondit:

-- Idomneus, ne puisse-t-il jamais revenir de la terre Troienne,
puisse-t-il tre la proie des chiens, le guerrier qui, en ce jour,
cessera volontairement de combattre! Va! et reviens avec tes
armes. Il faut nous concerter. Peut-tre serons-nous tous deux de
quelque utilit. L'union des guerriers est utile, mme celle des
plus timides; et nous saurons combattre les hros.

Ayant ainsi parl, le dieu rentra dans la mle des hommes, et
Idomneus regagna ses tentes et revtit ses belles armes. Il
saisit deux lances et accourut, semblable au feu fulgurant que le
Kronin, de sa main, prcipite des cimes de l'Olympos enflamm,
comme un signe rayonnant aux hommes vivants. Ainsi resplendissait
l'airain sur la poitrine du roi qui accourait.

Et Mrions, son brave compagnon, le rencontra non loin de la
tente. Et il venait chercher une lance d'airain. Et Idomneus lui
parla ainsi:

-- Mrions aux pieds rapides, fils de Molos, le plus cher de mes
compagnons, pourquoi quittes-tu la guerre et le combat? Es-tu
bless, et la pointe du trait te tourmente-t-elle? Viens-tu
m'annoncer quelque chose? Certes, pour moi, je n'ai pas le dessein
de rester dans mes tentes, mais je dsire le combat.

Et le sage Mrions lui rpondit:

-- Idomneus, prince des Krtois cuirasss, je viens afin de
prendre une lance, si, dans tes tentes, il en reste une; car j'ai
rompu la mienne sur le bouclier de l'orgueilleux Diphobos.

Et Idomneus, prince des Krtois, lui rpondit:

-- Si tu veux des lances, tu en trouveras une, tu en trouveras
vingt, appuyes tincelantes contre les parois de ma tente. Ce
sont des lances Troiennes enleves  ceux que j'ai tus, car je
combats de prs les guerriers ennemis; et c'est pourquoi j'ai des
lances, des boucliers bombs, des casques et des cuirasses
clatantes.

Et le sage Mrions lui rpondit:

-- Dans ma tente et dans ma nef noire abondent aussi les
dpouilles Troiennes; mais elles sont trop loignes. Je ne pense
pas aussi avoir jamais oubli mon courage. Je combats au premier
rang, parmi les guerriers illustres,  l'heure o la mle
retentit. Quelques-uns des Akhaiens cuirasss peuvent ne m'avoir
point vu, mais toi, tu me connais.

Et Idomneus, prince des Krtois, lui rpondit:

-- Je sais quel est ton courage. Pourquoi me parler ainsi? Si nous
tions choisis parmi les plus braves pour une embuscade, car c'est
l que le courage des guerriers clate, l on distingue le brave
du lche, car celui-ci change  tout instant de couleur, et son
coeur n'est point assez ferme pour attendre tranquillement en
place; et il remue sans cesse, tantt sur un pied, tantt sur
l'autre; et son coeur tremble dans sa poitrine par crainte de la
mort, et ses dents claquent, tandis que le brave ne change point
de couleur, et il ne redoute rien au premier rang des guerriers,
dans l'embuscade, et il souhaite l'ardent combat; certes, donc,
aucun de nous ne blmerait en cet instant ni ton courage ni ton
bras; et si tu tais bless alors, ce ne serait point  l'paule
ou dans le dos que tu serais frapp d'un trait, mais en pleine
poitrine ou dans le ventre, tandis que tu te prcipiterais dans la
mle des combattants. Va! ne parlons plus, inactifs, comme des
enfants, de peur que ceci nous soit reproch injurieusement. Va
dans ma tente, et prends une lance solide.

Il parla ainsi, et Mrions, semblable au rapide Ars, saisit
promptement dans la tente une lance d'airain, et il marcha avec
Idomneus, plein du dsir de combattre. Ainsi marche le dsastreux
Ars avec la Terreur, sa fille bien-aime, forte et indomptable,
qui pouvante le plus brave. Ils descendent de la Thrk vers les
pirotes ou les magnanimes Phlgyens, et ils n'exaucent point les
deux peuples  la fois, mais ils accordent la gloire  l'un ou 
l'autre. Ainsi Mrions et Idomneus, princes des hommes,
marchaient, arms de l'airain splendide.

Et Mrions, le premier, parla ainsi:

-- Deukalide, de quel ct veux-tu entrer dans la mle?  droite,
au centre, ou  gauche? C'est l que les Akhaiens chevelus
faiblissent.

Et Idomneus, prince des Krtois, lui rpondit:

-- D'autres sont au centre qui dfendent les nefs, les deux Aias
et Teukros, le plus habile archer d'entre les Akhaiens, et brave
aussi de pied ferme. Ils suffiront  repousser le Priamide Hektr.
Quelque brave qu'il soit, et quelle que soit son ardeur 
combattre, il ne russira pas  dompter leur courage et leurs
mains invincibles et  brler les nefs,  moins que le Kronin
lui-mme ne jette l'ardente foudre sur les nefs rapides. Jamais le
grand Tlamnien Aias ne le cdera  aucun homme n mortel et
nourri des dons de Dmtr, vulnrable par l'airain ou par de
lourds rochers. Il ne reculerait mme pas devant l'imptueux
Akhilleus, s'il ne peut cependant lutter contre lui en agilit.
Allons vers la gauche de l'arme, et voyons promptement si nous
remporterons une grande gloire, ou si nous la donnerons 
l'ennemi.

Il parla ainsi, et Mrions, semblable au rapide Ars, s'lana du
ct o Idomneus ordonnait d'aller. Et ds que les Troiens eurent
vu Idomneus, semblable  la flamme par son courage, avec son
compagnon brillant sous ses armes, s'exhortant les uns les autres,
ils se jetrent sur lui. Et le combat fut gal entre eux tous
devant les poupes des nefs.

De mme que les vents temptueux, en un jour de scheresse,
soulvent par les chemins de grands tourbillons de poussire, de
mme tous se rurent dans une mle furieuse afin de s'entretuer
de l'airain aigu. Et la multitude des guerriers se hrissa de
longues lances qui peraient la chair des combattants. Et la
splendeur de l'airain, des casques tincelants, des cuirasses
polies et des boucliers, blouissait les yeux. Et il et t
impitoyable celui qui, loin de s'attrister de ce combat, s'en ft
rjoui.

Et les deux fils puissants de Kronos, dans leur volont contraire,
accablaient ainsi les hros de lourdes calamits. Zeus voulait
donner la victoire  Hektr et aux Troiens, afin d'honorer
Akhilleus aux pieds rapides; et il ne voulait pas dtruire les
tribus Akhaiennes devant Ilios, mais honorer Thtis et son fils
magnanime. Et Poseidan, sorti en secret de la blanche mer,
encourageait les Akhaiens, et il gmissait de les voir dompts par
les Troiens, et il s'irritait contre Zeus. Et tous deux avaient la
mme origine et le mme pre, mais Zeus tait le plus g et
savait plus de choses. Et c'est pourquoi Poseidan ne secourait
point ouvertement les Argiens, mais, sous la forme d'un guerrier,
parcourait l'arme en les encourageant.

Et tous deux avaient tendu galement sur l'un et l'autre parti
les chanes du combat violent et de la guerre dsastreuse, chanes
infrangibles, indissolubles, et qui rompaient les genoux d'un
grand nombre de hros.

Et Idomneus, bien qu' demi blanc de vieillesse, exhortant les
Danaens, bondit sur les Troiens qu'il fit reculer. Et il tua
Othryoneus de Kabsos qui, venu rcemment, attir par le bruit de
la guerre, demandait Kassandr, la plus belle des filles de
Priamos. Et il n'offrait point de prsents, mais il avait promis
de repousser les fils des Akhaiens loin de Troi. Et le vieillard
Priamos avait jur de lui donner sa fille, et, sur cette promesse,
il combattait bravement. Et, comme il s'avanait avec fiert,
Idomneus le frappa de sa lance tincelante, et la cuirasse
d'airain ne rsista point au coup qui pntra au milieu du ventre.
Et il tomba avec bruit, et Idomneus s'cria en l'insultant:

-- Othryoneus! je te proclame le premier des hommes si tu tiens la
parole donne au Dardanide Priamos. Il t'a promis sa fille, et
c'est nous qui accomplirons sa promesse. Et nous te donnerons la
plus belle des filles d'Agamemnn, venue d'Argos pour t'pouser,
si tu veux avec nous dtruire la ville bien peuple d'Ilios. Mais
suis-nous dans les nefs qui traversent la mer, afin de convenir de
tes noces, car nous aussi, nous sommes d'excellents beaux-pres!

Et le hros Idomneus parla ainsi, et il le tranait par un pied 
travers la mle. Et, pour venger Othryoneus, Asios accourut, 
pied devant son char, et ses chevaux, retenus par leur conducteur,
soufflaient sur ses paules. Et il dsirait percer Idomneus, mais
celui-ci l'atteignit le premier, de sa lance, dans la gorge, sous
le menton. Et la lance passa au travers du cou, et Asios tomba
comme un chne ou comme un peuplier, ou comme un pin lev que des
constructeurs de nefs, sur les montagnes, coupent de leurs haches
rcemment aiguises. Ainsi le guerrier gisait tendu devant ses
chevaux et son char, grinant des dents et saisissant la poussire
sanglante. Et le conducteur, perdu, ne songeait pas  viter
l'ennemi en faisant retourner les chevaux. Et le brave Antilokhos
le frappa de sa lance, et la cuirasse d'airain ne rsista pas au
coup qui pntra au milieu du ventre. Et l'homme tomba, expirant,
du char habilement fait, et le fils du magnanime Nestr,
Antilokhos, entrana les chevaux du ct des Akhaiens aux belles
knmides.

Et Diphobos, triste de la mort d'Asios, s'approchant d'Idomneus,
lui lana sa pique tincelante. Mais Idomneus, l'ayant aperue,
vita la pique d'airain en se couvrant de son bouclier d'une
rondeur gale fait de peaux de boeuf et d'airain brillant, et
qu'il portait  l'aide de deux manches. Et il en tait entirement
couvert, et l'airain vola par-dessus, effleurant le bouclier qui
rsonna. Mais la lance ne s'chappa point en vain d'une main
vigoureuse, et, frappant Hypsnr Hippaside, prince des peuples,
elle s'enfona dans son foie et rompit ses genoux. Et Diphobos
cria en se glorifiant:

-- Asios ne mourra pas non veng, et, en allant aux portes solides
d'Aids, il se rjouira dans son brave coeur, car je lui ai donn
un compagnon.

Il parla ainsi, et ses paroles orgueilleuses emplirent les Argiens
de douleur, et surtout le brave Antilokhos. Mais, bien
qu'attrist, il n'oublia point son compagnon, et, courant tout
autour, il le couvrit de son bouclier. Et deux autres compagnons
bien-aims de Hypsnr, Mkisteus et le divin Alastr,
l'emportrent en gmissant dans les nefs creuses.

Et Idomneus ne laissait point reposer son courage, et il dsirait
toujours envelopper quelque Troien de la nuit noire, ou tomber
lui-mme en sauvant les Akhaiens de leur ruine. Alors prit le
fils bien-aim d'Aisytas nourri par Zeus, le hros Alkathoos,
gendre d'Ankhiss. Et il avait pous Hippodamia, l'ane des
filles d'Ankhiss, trs chre, dans leur demeure,  son pre et 
sa mre vnrable. Et elle l'emportait sur toutes ses compagnes
par la beaut, l'habilet aux travaux et la prudence et c'est
pourquoi un grand chef l'avait pouse dans la large Troi. Et
Poseidan dompta Alkathoos par les mains d'Idomneus. Et il
teignit ses yeux tincelants, et il enchana ses beaux membres,
de faon  ce qu'il ne pt ni fuir ni se dtourner, mais que, tout
droit comme une colonne ou un arbre lev, il ret au milieu de
la poitrine la lance du hros Idomneus. Et sa cuirasse d'airain,
qui loignait de lui la mort, rsonna, rompue par la lance. Et sa
chute retentit, et la pointe d'airain, dans son coeur qui
palpitait, remua jusqu' ce que le rude Ars et puis la force
de la lance. Et Idomneus cria d'une voix terrible en se
glorifiant:

-- Diphobos! je pense que les choses sont au moins gales. En
voici trois de tus pour un, et tu te vantais en vain. Malheureux!
ose m'attendre, et tu verras ce que vaut la race de Zeus. Zeus
engendra Mins, gardien de la Krt, et Mins engendra un fils,
l'irrprochable Deukalin, et Deukalin m'engendra pour tre le
chef de nombreux guerriers dans la grande Krt, et mes nefs m'ont
amen ici pour ton malheur, celui de ton pre et celui des
Troiens.

Il parla ainsi, et Diphobos dlibra s'il irait chercher pour
soutien quelque autre des Troiens magnanimes, ou s'il combattrait
seul. Et il vit qu'il valait mieux aller vers Ainias. Et il le
trouva debout aux derniers rangs, car il tait irrit contre le
divin Priamos qui ne l'honorait pas, bien qu'il ft brave entre
tous les guerriers. Et Diphobos, s'approchant, lui dit en paroles
ailes:

-- Ainias, prince des Troiens, si la gloire te touche, viens
protger ton beau-frre. Suis-moi, allons vers Alkathoos qui,
poux de ta soeur, a autrefois nourri ton enfance dans ses
demeures. Idomneus, illustre par sa lance, l'a tu.

Il parla ainsi, et le coeur d'Ainias fut branl dans sa
poitrine, et il marcha pour combattre Idomneus. Mais celui-ci ne
fut point saisi par la peur comme un enfant, et il attendit, de
mme qu'un sanglier des montagnes, certain de sa force, attend,
dans un lieu dsert, le tumulte des chasseurs qui s'approchent.
Son dos se hrisse, ses yeux lancent du feu, et il aiguise ses
dfenses pour repousser aussitt les chiens et les chasseurs. De
mme Idomneus, illustre par sa lance, ne recula point devant
Ainias qui accourait au combat. Et il appela ses compagnons
Askalaphos, Apharos, Dipyros, Mrions et Antilokhos. Et il leur
dit en paroles ailes:

-- Accourez, amis, car je suis seul, et je crains Ainias aux
pieds rapides qui vient sur moi. Il est trs brave, et c'est un
tueur d'hommes, et il est dans la fleur de la jeunesse,  l'ge o
la force est la plus grande. Si nous tions du mme ge, avec mon
courage, une grande gloire nous serait donne,  lui ou  moi.

Il parla ainsi, et tous, avec une mme ardeur, ils l'entourrent,
le bouclier sur l'paule. Et Ainias, de son ct, appela aussi
ses compagnons, Diphobos, Pris et le divin Agnr, comme lui
princes des Troiens. Et leurs troupes les suivaient, telles que
des troupeaux de brebis qui suivent le blier hors du pturage,
pour aller boire. Et le berger se rjouit dans son me. De mme le
coeur d'Ainias fut joyeux dans sa poitrine, en voyant la foule
des guerriers qui le suivaient.

Et, autour d'Alkathoos, tous dardrent leurs longues lances, et,
sur les poitrines, l'horrible airain retentissait, tandis qu'ils
se frappaient  l'envi. Et deux braves guerriers, Ainias et
Idomneus semblable  Ars, dsiraient surtout se percer de
l'airain cruel. Et Ainias, le premier, lana sa pique contre
Idomneus; mais celui-ci, l'ayant aperue, vita la pique d'airain
qui s'enfona en vibrant dans la terre, inutile, bien que partie
d'une main vigoureuse.

Et Idomneus frappa Oinomaos au milieu du ventre, et la cuirasse
fut rompue, et l'airain s'enfona dans les intestins, et le
guerrier tomba en saisissant la terre avec les mains. Et Idomneus
arracha la lance du cadavre, mais il ne put dpouiller les paules
de leurs belles armes, car il tait accabl par les traits. Et il
n'avait plus les pieds vigoureux avec lesquels il s'lanait
autrefois pour reprendre sa pique ou pour viter celle de
l'ennemi. Il loignait encore de pied ferme son jour fatal, mais
il ne pouvait plus fuir aisment.

Et Diphobos, comme il se retirait lentement, toujours irrit
contre lui, voulut le frapper de sa lance tincelante; mais il le
manqua, et la lance pera Askalaphos, fils de Ars. Et la forte
lance s'enfona dans l'paule, et le guerrier tomba, saisissant la
terre avec ses mains.

Et le terrible Ars plein de clameurs ignorait que son fils ft
tomb mort dans la mle violente. Et il tait assis au sommet de
l'Olympos, sous les nues d'or, retenu par la volont de Zeus,
ainsi que les autres dieux immortels, loin du combat.

Et tous se rurent autour d'Askalaphos. Et comme Diphobos
enlevait son casque brillant, Mrions, semblable au rapide Ars,
bondit, et, de sa lance, pera le bras du Troien qui laissa
chapper le casque sonore. Et Mrions bondit de nouveau comme un
vautour, et arracha du bras bless sa forte lance, et rentra dans
les rangs de ses compagnons. Et Polits, frre de Diphobos,
entourant celui-ci de ses bras, l'entrana hors de la mle,
derrire les rangs, o se tenaient ses chevaux rapides, et le char
clatant, et leur conducteur. Et ils le portrent dans la ville,
poussant des gmissements. Et le sang coulait de sa blessure
frache. Et les autres combattaient toujours, et une immense
clameur s'levait.

Et Ainias, se ruant sur Apharos Kaltoride, le frappa  la gorge
de sa lance aigu; et la tte s'inclina, et le bouclier tomba, et
le casque aussi, et la mort fatale l'enveloppa.

Et Antilokhos, apercevant le dos de Thon, le frappa
imptueusement, et il trancha la veine qui, courant le long du
dos, arrive au cou. Le Troien tomba  la renverse sur la
poussire, tendant les deux mains vers ses compagnons bien-aims.
Et Antilokhos accourut, et, regardant autour de lui, enleva ses
belles armes de ses paules. Et les Troiens, l'entourant aussitt,
accablaient de traits son beau et large bouclier; mais ils ne
purent dchirer avec l'airain cruel le corps dlicat d'Antilokhos,
car Poseidan qui branle la terre protgeait le Nestride contre
la multitude des traits. Et celui-ci ne s'loignait point de
l'ennemi, mais il tournait sur lui-mme, agitant sans cesse sa
lance et cherchant qui il pourrait frapper de loin, ou de prs.

Et Adamas Asiade, l'ayant aperu dans la mle, le frappa de
l'airain aigu au milieu du bouclier; mais Poseidan aux cheveux
bleus refusa au Troien la vie d'Antilokhos, et la moiti du trait
resta dans le bouclier comme un pieu  demi brl, et l'autre
tomba sur la terre. Et comme Adamas fuyait la mort dans les rangs
de ses compagnons, Mrions, le poursuivant, le pera entre les
parties mles et le nombril, l o une plaie est mortelle pour les
hommes lamentables. C'est l qu'il enfona sa lance, et Adamas
tomba palpitant sous le coup, comme un taureau, dompt par la
force des liens, que des bouviers ont men sur les montagnes.
Ainsi Adamas bless palpita, mais peu de temps, car le hros
Mrions arracha la lance de la plaie, et les tnbres se
rpandirent sur les yeux du Troien.

Et Hlnos, de sa grande pe de Thrk, frappa Dipyros  la
tempe, et le casque roula sur la terre, et un des Akhaiens le
ramassa sous les pieds des combattants. Et la nuit couvrit les
yeux de Dipyros.

Et la douleur saisit le brave Atride Mnlaos qui s'avana contre
le prince Hlnos, en lanant sa longue pique. Et le Troien
bandait son arc, et tous deux dardrent  la fois, l'un sa lance
aigu, l'autre la flche jaillissant du nerf. Et le Priamide
frappa de sa flche la cuirasse bombe, et le trait acerbe y
rebondit. De mme que, dans l'aire spacieuse, les fves noires ou
les pois, au souffle du vent et sous l'effort du vanneur,
rejaillissent du large van, de mme la flche acerbe rebondit loin
de la cuirasse de l'illustre Mnlaos.

Et le brave Atride frappa la main qui tenait l'arc poli, et la
lance aigu attacha la main  l'arc, et Hlnos rentra dans la
foule de ses compagnons, vitant la mort et tranant le frne de
la lance suspendu  sa main. Et le magnanime Agnr arracha le
trait de la blessure qu'il entoura d'une fronde en laine qu'un
serviteur tenait  son ct.

Et Peisandros marcha contre l'illustre Mnlaos, et la moire
fatale le conduisait au seuil de la mort, pour qu'il ft dompt
par toi, Mnlaos, dans le rude combat. Quand ils se furent
rencontrs, l'Atride le manqua, et Peisandros frappa le bouclier
de l'illustre Mnlaos; mais il ne put traverser l'airain, et le
large bouclier repoussa la pique dont la pointe se rompit. Et
Peisandros se rjouissait dans son esprit, esprant la victoire,
et l'illustre Atride, ayant tir l'pe aux clous d'argent, sauta
sur lui; mais le Troien saisit, sous le bouclier, la belle hache 
deux tranchants, au manche d'olivier, faite d'un airain excellent,
et ils combattirent.

Peisandros frappa le cne du casque au sommet, prs de la
crinire, et lui-mme fut atteint au front, au-dessus du nez. Et
ses os crirent, et ses yeux ensanglants jaillirent  ses pieds,
dans la poussire; et il se renversa et tomba. Et Mnlaos, lui
mettant le pied sur la poitrine, lui arracha ses armes et dit en
se glorifiant:

-- Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens, 
parjures, insatiables de la rude bataille! Vous ne m'avez pargn
ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui n'avez pas
redout la colre terrible de Zeus hospitalier qui tonne fortement
et qui dtruira votre haute citadelle; car vous tes venus sans
cause, aprs avoir t reus en amis, m'enlever, avec toutes mes
richesses, la femme que j'avais pouse vierge. Et, maintenant,
voici que vous tentez de jeter la flamme dsastreuse sur nos nefs
qui traversent la mer, et de tuer les hros Akhaiens! Mais vous
serez rprims, bien que remplis de fureur guerrire.  pre Zeus,
on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes et tous les
dieux, et c'est de toi que viennent ces choses! N'es-tu pas
favorable aux Troiens parjures, dont l'esprit est impie, et qui ne
peuvent tre rassasis par la guerre dsastreuse? Certes, la
satit nous vient de tout, du sommeil, de l'amour, du chant et de
la danse charmante, qui, cependant, nous plaisent plus que la
guerre; mais les Troiens sont insatiables de combats.

Ayant ainsi parl, l'irrprochable Mnlaos arracha les armes
sanglantes du cadavre, et les remit  ses compagnons; et il se
mla de nouveau  ceux qui combattaient en avant. Et le fils du
roi Pylaimneus, Harpalin, se jeta sur lui. Et il avait suivi son
pre bien-aim  la guerre de Troi, et il ne devait point
retourner dans la terre de la patrie. De sa pique il frappa le
milieu du bouclier de l'Atride, mais l'airain ne put le
traverser, et Harpalin, vitant la mort, se rfugia dans la foule
de ses compagnons, regardant de tous cts pour ne pas tre frapp
de l'airain. Et, comme il fuyait, Mrions lui lana une flche
d'airain, et il le pera  la cuisse droite, et la flche pntra,
sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre les bras de
ses chers compagnons, rendant l'me. Il gisait comme un ver sur la
terre, et son sang noir coulait, baignant la terre. Et les
magnanimes Paphlagones, s'empressant et gmissant, le dposrent
sur son char pour tre conduit  la sainte Ilios; et son pre,
rpandant des larmes, allait avec eux, nul n'ayant veng son fils
mort.

Et Pris, irrit dans son me de cette mort, car Harpalin tait
son hte entre les nombreux Paphlagones, lana une flche
d'airain. Et il y avait un guerrier Akhaien, Eukhnor, fils du
divinateur Polyidos, riche et brave, et habitant Korinthos. Et il
tait mont sur sa nef, subissant sa destine, car le bon Polyidos
lui avait dit souvent qu'il mourrait, dans ses demeures, d'un mal
cruel, ou que les Troiens le tueraient parmi les nefs des
Akhaiens. Et il avait voulu viter  la fois la lourde amende des
Akhaiens, et la maladie cruelle qui l'aurait accabl de douleurs,
mais Pris le pera au-dessous de l'oreille, et l'me s'envola de
ses membres, et une horrible nue l'enveloppa.

Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hektr cher 
Zeus ignorait qu' la gauche des nefs ses peuples taient dfaits
par les Argiens, tant celui qui branle la terre animait les
Danaens et les pntrait de sa force. Et le Priamide se tenait l
o il avait franchi les portes et o il enfonait les paisses
lignes des Danaens porteurs de boucliers. L, les nefs d'Aias et
de Prtsilaos avaient t tires sur le rivage de la blanche mer,
et le mur y tait peu lev. L aussi taient les plus furieux
combattants, et les chevaux, les Boitiens, les Ianes aux longs
vtements, les Lokriens, les Phthiotes et les illustres piens,
qui soutenaient l'assaut autour des nefs et ne pouvaient repousser
le divin Hektr semblable  la flamme.

Et l taient aussi les braves Athnaiens que conduisait
Mnstheus, fils de Ptos, suivi de Pheidas, de Stikhios et du
grand Bias. Et les chefs des piens taient Mgs Phylide,
Amphin et Drakios. Et les chefs des Phthiotes taient Mdn et
l'agile Mnptolmos. Mdn tait fils btard du divin Oileus, et
frre d'Aias, et il habitait Phylak, loin de la terre de la
patrie, ayant tu le frre de sa belle-mre riopis; et
Mnptolmos tait fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils combattaient
tous deux en tte des Phthiotes magnanimes, parmi les Boitiens,
pour dfendre les nefs.

Et Aias, le fils agile d'Oileus, se tenait toujours auprs d'Aias
Tlamnien. Comme deux boeufs noirs tranent ensemble, d'un
souffle gal, une lourde charrue dans une terre nouvelle, tandis
que la sueur coule de la racine de leurs cornes, et que, lis 
distance au mme joug, ils vont dans le sillon, ouvrant du soc la
terre profonde, de mme les deux Aias allaient ensemble. Mais de
nombreux et braves guerriers suivaient le Tlamniade et portaient
son bouclier, quand la fatigue et la sueur rompaient ses genoux.
Et les Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oiliade, car il ne
leur plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient ni casques
d'airain hrisss de crins de cheval, ni boucliers bombs, ni
lances de frne; et ils taient venus devant Troi avec des arcs
et des frondes de laine, et ils en accablaient et en rompaient
sans cesse les phalanges Troiennes. Et les premiers combattaient,
couverts de leurs belles armes, contre les Troiens et Hektr arm
d'airain, et les autres, cachs derrire ceux-l, lanaient sans
cesse des flches innombrables.

Alors, les Troiens se fussent enfuis misrablement, loin des
tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas n'et dit
au brave Hektr:

-- Hektr, il est impossible que tu coutes un conseil. Parce
qu'un dieu t'a donn d'exceller dans la guerre, tu veux aussi
l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout possder. Les
dieux accordent aux uns le courage, aux autres l'art de la danse,
 l'autre la kithare et le chant. Le prvoyant Zeus mit un esprit
sage en celui-ci, et les hommes en profitent, et il sauvegarde les
cits, et il recueille pour lui-mme le fruit de sa prudence. La
couronne de la guerre clate de toutes parts autour de toi, et les
Troiens magnanimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs
armes, ou combattent en petit nombre contre beaucoup, disperss
autour des nefs. Retourne, et appelle ici tous les chefs, afin que
nous dlibrions en conseil si nous devons nous ruer sur les nefs,
en esprant qu'un dieu nous accorde la victoire, ou s'il nous faut
reculer avant d'tre entams. Je crains que les Akhaiens ne
vengent leur dfaite d'hier, car il y a dans les nefs un homme
insatiable de guerre, qui, je pense, ne s'abstiendra pas longtemps
de combat.

Polydamas parla ainsi, et son conseil prudent persuada Hektr, et
il sauta de son char  terre avec ses armes, et il dit en paroles
ailes:

-- Polydamas, retiens ici tous les chefs. Moi, j'irai au milieu du
combat et je reviendrai bientt, les ayant convoqus.

Il parla ainsi, et se prcipita, pareil  une montagne neigeuse,
parmi les Troiens et les allis, avec de hautes clameurs. Et,
ayant entendu la voix de Hektr, ils accouraient tous auprs du
Panthoide Polydamas. Et le Priamide Hektr allait, cherchant parmi
les combattants, Diphobos et le roi Hlnos, et l'Asiade Adamas
et le Hyrtakide Asios. Et il les trouva tous, ou blesss, ou
morts, autour des nefs et des poupes des Akhaiens, ayant rendu
l'me sous les mains des Argiens.

Et il vit,  la gauche de cette bataille meurtrire, le divin
Alexandros, l'poux de Hln  la belle chevelure, animant ses
compagnons au combat. Et, s'arrtant devant lui, il lui dit ces
paroles outrageantes:

-- Misrable Pris, dou d'une grande beaut, sducteur de femmes,
o sont Diphobos, le roi Hlnos, et l'Asiade Adamas et le
Hyrtakide Asios? O est Othryoneus? Aujourd'hui la sainte Ilios
croule de son fate, et tu as vit seul cette ruine terrible.

Et le divin Alexandros lui rpondit:

-- Hektr, tu te plais  m'accuser quand je ne suis point
coupable. Parfois je me suis retir du combat, mais ma mre ne m'a
point enfant lche. Depuis que tu as excit la lutte de nos
compagnons auprs des nefs, nous avons combattu sans cesse les
Danaens. Ceux que tu demandes sont morts. Seuls, Diphobos et le
roi Hlnos ont t tous deux blesss  la main par de longues
lances; mais le Kronin leur a pargn la mort. Conduis-nous donc
o ton coeur et ton esprit t'ordonnent d'aller, et nous serons
prompts  te suivre, et je ne pense pas que nous cessions le
combat tant que nos forces le permettront. Il n'est permis 
personne de combattre au-del de ses forces.

Ayant ainsi parl, le hros flchit l'me de son frre, et ils
coururent l o la mle tait la plus furieuse, l o taient
Kbrions et l'irrprochable Polydamas, Phaks, Orthaios, le divin
Polyphoits, et Palmys, et Askanios et Moros, fils de Hippotin.
Et ceux-ci avaient succd depuis la veille aux autres guerriers
de la fertile Askani, et dj Zeus les poussait au combat.

Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que le pre
Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et dont le bruit
se mle au retentissement des grandes eaux bouillonnantes et
souleves de la mer aux rumeurs sans nombre, qui se gonflent,
blanches d'cume, et roulent les unes sur les autres.

Ainsi les Troiens se succdaient derrire leurs chefs clatants
d'airain. Et le Priamide Hektr les menait, semblable au terrible
Ars, et il portait devant lui son bouclier gal fait de peaux
paisses recouvertes d'airain. Et autour de ses tempes
resplendissait son casque mouvant, et, sous son bouclier, il
marchait contre les phalanges, cherchant  les enfoncer de tous
cts. Mais il n'branla point l'me des Akhaiens dans leurs
poitrines, et Aias, le premier, s'avana en le provoquant:

-- Viens, malheureux! Pourquoi tentes-tu d'effrayer les Argiens?
Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est le fouet fatal de
Zeus qui nous prouve. Tu espres sans doute, dans ton esprit,
dtruire nos nefs, mais nos mains te repousseront, et bientt ta
ville bien peuple sera prise et renverse par nous. Et je te le
dis, le temps viendra o, fuyant, tu supplieras le pre Zeus et
les autres immortels pour que tes chevaux soient plus rapides que
l'pervier, tandis qu'ils t'emporteront vers la ville  travers la
poussire de la plaine.

Et, comme il parlait ainsi, un aigle vola  sa droite dans les
hauteurs, et les Akhaiens se rjouirent de cet augure. Et
l'illustre Hektr lui rpondit:

-- Aias, orgueilleux et insens, qu'as-tu dit? Plt aux dieux que
je fusse le fils de Zeus temptueux, et que la vnrable Hr
m'et enfant, aussi vrai que ce jour sera fatal aux Argiens, et
que tu tomberas toi-mme, si tu oses attendre ma longue lance qui
dchirera ton corps dlicat, et que tu rassasieras les chiens
d'Ilios et les oiseaux carnassiers de ta graisse et de ta chair,
auprs des nefs des Akhaiens!

Ayant ainsi parl, il se rua en avant, et ses compagnons le
suivirent avec une immense clameur que l'arme rpta par
derrire. Et les Argiens, se souvenant de leur vigueur,
rpondirent par d'autres cris, et la clameur des deux peuples
monta jusque dans l'aithr, parmi les splendeurs de Zeus.


Chant 14


Tout en buvant, Nestr entendit la clameur des hommes, et il dit 
l'Asklpiade ces paroles ailes:

-- Divin Makhan, que deviendront ces choses? Voici que la clameur
des jeunes hommes grandit autour des nefs. Reste ici, et bois ce
vin qui rchauffe, tandis que Hkamd aux beaux cheveux fait
tidir l'eau qui lavera le sang de ta plaie. Moi, j'irai sur la
hauteur voir ce qui en est.

Ayant ainsi parl, il saisit dans sa tente le bouclier de son
fils, le brave Thrasymds qui, lui-mme, avait pris le bouclier
clatant d'airain de son pre, et il saisit aussi une forte lance
 pointe d'airain, et, sortant de la tente, il vit une chose
lamentable: les Akhaiens bouleverss et les Troiens magnanimes les
poursuivant, et le mur des Akhaiens renvers. De mme, quand
l'onde silencieuse de la grande mer devient toute noire, dans le
pressentiment des vents imptueux, et reste immobile, ne sachant
encore de quel ct ils souffleront; de mme, le vieillard,
hsitant, ne savait s'il se mlerait  la foule des cavaliers
Danaens, ou s'il irait rejoindre Agamemnn, le prince des peuples.
Mais il jugea qu'il tait plus utile de rejoindre l'Atride.

Et Troiens et Danaens s'entre-tuaient dans la mle, et l'airain
solide sonnait autour de leurs corps, tandis qu'ils se frappaient
de leurs pes et de leurs lances  deux pointes.

Et Nestr rencontra, venant des nefs, les rois divins que l'airain
avait blesss, le Tydide, et Odysseus, et l'Atride Agamemnn.
Leurs nefs taient loignes du champ de bataille, ayant t
tires les premires sur le sable de la blanche mer; car celles
qui vinrent les premires s'avanaient jusque dans la plaine, et
le mur protgeait leurs poupes. Tout large qu'il tait, le rivage
ne pouvait contenir toutes les nefs sans resserrer le camp; et les
Akhaiens les avaient ranges par files, dans la gorge du rivage,
entre les deux promontoires.

Et les rois, l'me attriste dans leur poitrine, venaient
ensemble, appuys sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya quand
ils virent le vieux Nestr, et le roi Agamemnn lui dit aussitt:

--  Nestr Nliade, gloire des Akhaiens, pourquoi reviens-tu de
ce combat fatal? Je crains que le brave Hektr n'accomplisse la
menace qu'il a faite, dans l'agora des Troiens, de ne rentrer dans
Ilios qu'aprs avoir brl les nefs et tu tous les Akhaiens. Il
l'a dit et il le fait. Ah! certes, les Akhaiens aux belles
knmides ont contre moi la mme colre qu'Akhilleus, et ils ne
veulent plus combattre autour des nefs.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Certes, tu dis vrai, et Zeus qui tonne dans les hauteurs n'y
peut rien lui-mme. Le mur est renvers que nous nous flattions
d'avoir lev devant les nefs comme un rempart inaccessible. Et
voici que les Troiens combattent maintenant au milieu des nefs, et
nous ne saurions reconnatre, en regardant avec le plus
d'attention, de quel ct les Akhaiens roulent bouleverss.
Mais ils tombent partout, et leurs clameurs montent dans
l'Ouranos. Pour nous, dlibrons sur ces calamits, si toutefois
une rsolution peut tre utile. Je ne vous engage point 
retourner dans la mle, car un bless ne peut combattre.

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

-- Nestr, puisque le combat est au milieu des nefs, et que le mur
et le foss ont t inutiles qui ont cot tant de travaux aux
Danaens, et qui devaient, pensions-nous, tre un rempart
inaccessible, c'est qu'il plat, sans doute, au trs-puissant Zeus
que les Akhaiens prissent tous, sans gloire, loin d'Argos. Je
reconnaissais autrefois qu'il secourait les Danaens, mais je sais
maintenant qu'il honore les Troiens comme des bienheureux, et
qu'il enchane notre vigueur et nos mains. Allons, obissez  mes
paroles. Tranons  la mer les nefs qui en sont le plus
rapproches. Restons sur nos ancres jusqu' la nuit; et, si les
Troiens cessent le combat, nous pourrons mettre  la mer divine le
reste de nos nefs. Il n'y a nulle honte  fuir notre ruine entire
 l'aide de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que d'en tre
accabl.

Et le sage Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit:

-- Atride, quelle parole mauvaise a pass  travers tes dents? Tu
devrais conduire une arme de lches au lieu de nous commander,
nous  qui Zeus a donn de poursuivre les guerres rudes, de la
jeunesse  la vieillesse, et jusqu' la mort. Ainsi, tu veux
renoncer  la grande ville des Troiens pour laquelle nous avons
souffert tant de maux? Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens
n'entende cette parole que n'aurait d prononcer aucun homme d'un
esprit juste, un roi  qui obissent des peuples aussi nombreux
que ceux auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi, je
condamne cette parole que tu as dite, cet ordre de traner  la
mer les nefs bien construites, loin des clameurs du combat. Ne
serait-ce pas combler les dsirs des Troiens dj victorieux?
Comment les Akhaiens soutiendraient-ils le combat, pendant qu'ils
traneraient les nefs  la mer? Ils ne songeraient qu'aux nefs et
ngligeraient le combat. Ton conseil nous serait fatal, prince des
peuples!

Et le roi des hommes, Agamemnn, lui rpondit:

--  Odysseus, tes rudes paroles ont pntr dans mon coeur. Je ne
veux point que les fils des Akhaiens tranent  la mer, contre
leur gr, les nefs bien construites. Maintenant, si quelqu'un a un
meilleur conseil  donner, jeune ou vieux, qu'il parle, et sa
parole me remplira de joie.

Et le brave Diomds parla ainsi au milieu d'eux:

-- Celui-l est prs de vous, et nous ne chercherons pas
longtemps, si vous voulez obir. Et vous ne me blmerez point de
parler parce que je suis le plus jeune, car je suis n d'un pre
illustre et je descends d'une race glorieuse. Et mon pre est
Tydeus qui occupe un large spulcre dans Thb. Portheus engendra
trois fils irrprochables qui habitaient Pleurn et la haute
Kalydn: Agrios, Mlas, et le troisime tait le cavalier Oineus,
le pre de mon pre, et le plus brave des trois. Et celui-ci
demeura chez lui, mais mon pre habita Argos. Ainsi le voulurent
Zeus et les autres dieux. Et mon pre pousa une des filles
d'Adrests, et il habitait une maison pleine d'abondance, car il
possdait beaucoup de champs fertiles entours de grands vergers.
Et ses brebis taient nombreuses, et il tait illustre par sa
lance entre tous les Akhaiens. Vous savez que je dis la vrit,
que ma race n'est point vile, et vous ne mpriserez point mes
paroles. Allons vers le champ de bataille, bien que blesss, loin
des traits, afin que nous ne recevions pas blessure sur blessure;
mais animons et excitons les Akhaiens qui dj se lassent et
cessent de combattre courageusement.

Il parla ainsi, et ils l'coutrent volontiers et lui obirent. Et
le roi des hommes, Agamemnn, les prcdait. Et l'illustre qui
branle la terre les vit et vint  eux sous la forme d'un
vieillard. Il prit la main droite de l'Atride Agamemnn, et il
lui dit:
-- Atride, maintenant le coeur froce d'Akhilleus se rjouit dans
sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des Akhaiens. Il a
perdu l'esprit. Qu'un dieu lui rende autant de honte! Tous les
dieux heureux ne sont point irrits contre toi. Les princes et les
chefs des Troiens empliront encore la plaine de poussire, et tu
les verras fuir vers leur ville, loin des nefs et des tentes.

Ayant ainsi parl, il se prcipita vers la plaine en poussant un
grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hommes qui se ruent
au combat pourraient pousser de leurs poitrines. Tel fut le cri du
roi qui branle la terre. Et il versa la force dans le coeur des
Akhaiens, avec le dsir de guerroyer et de combattre.

Hr regardait, assise sur un trne d'or, au sommet de l'Olympos,
et elle reconnut aussitt son frre qui s'agitait dans la
glorieuse bataille, et elle se rjouit dans son coeur. Et elle vit
Zeus assis au fate de l'Ida o naissent les sources, et il lui
tait odieux. Aussitt, la vnrable Hr aux yeux de boeuf songea
au moyen de tromper Zeus temptueux, et ceci lui sembla meilleur
d'aller le trouver sur l'Ida, pour exciter en lui le dsir
amoureux de sa beaut, afin qu'un doux et profond sommeil fermt
ses paupires et obscurct ses penses.

Et elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-aim
Hphaistos avait faite. Et il avait adapt aux portes solides un
verrou secret, et aucun des dieux n'aurait pu les ouvrir. Elle
entra et ferma les portes resplendissantes. Et, d'abord, elle lava
son beau corps avec de l'ambroisie; puis elle se parfuma d'une
huile divine dont l'arme se rpandit dans la demeure de Zeus, sur
la terre et dans l'Ouranos. Et son beau corps tant parfum, elle
peigna sa chevelure et tressa de ses mains ses cheveux clatants,
beaux et divins, qui flottaient de sa tte immortelle. Et elle
revtit une khlamyde divine qu'Athn avait faite elle-mme et
orne de mille merveilles, et elle la fixa sur sa poitrine avec
des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture  cent franges, et 
ses oreilles bien perces des pendants travaills avec soin et
orns de trois pierres prcieuses. Et la grce l'enveloppait tout
entire. Ensuite, la desse mit un beau voile blanc comme Hlios,
et,  ses beaux pieds, de belles sandales. S'tant ainsi pare,
elle sortit de sa chambre nuptiale, et, appelant Aphrodit loin
des autres dieux, elle lui dit:

-- M'accorderas-tu, chre fille, ce que je vais te demander, ou me
refuseras-tu, irrite de ce que je protge les Danaens, et toi les
Troiens?

Et la fille de Zeus, Aphrodit, lui rpondit:

-- Vnrable Hr, fille du grand Kronos, dis ce que tu dsires.
Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis, et si c'est
possible.

Et la vnrable Hr qui mdite des ruses lui rpondit:

-- Donne-moi l'amour et le dsir  l'aide desquels tu domptes les
dieux immortels et les hommes mortels. Je vais voir, aux limites
de la terre, Okanos, origine des dieux, et la maternelle Tthys,
qui m'ont leve et nourrie dans leurs demeures, m'ayant reue de
Rhi, quand Zeus au large regard jeta Kronos sous la terre et
sous la mer strile. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs
dissensions amres. Dj, depuis longtemps, ils ne partagent plus
le mme lit, parce que la colre est entre dans leur coeur. Si je
puis les persuader par mes paroles, et si je les rends au mme
lit, pour qu'ils puissent s'unir d'amour, ils m'appelleront leur
bien-aime et vnrable.

Et Aphrodit qui aime les sourires lui rpondit:

-- Il n'est point permis de te rien refuser,  toi qui couches
dans les bras du grand Zeus.

Elle parla ainsi, et elle dtacha de son sein la ceinture aux
couleurs varies o rsident toutes les volupts, et l'amour, et
le dsir, et l'entretien amoureux, et l'loquence persuasive qui
trouble l'esprit des sages. Et elle mit cette ceinture entre les
mains de Hr, et elle lui dit:

-- Reois cette ceinture aux couleurs varies, o rsident toutes
les volupts, et mets-la sur ton sein, et tu ne reviendras pas
sans avoir fait ce que tu dsires.

Elle parla ainsi, et la vnrable Hr aux yeux de boeuf rit, et,
en riant, elle mit la ceinture sur son sein. Et Aphrodit, la
fille de Zeus, rentra dans sa demeure, et Hr, joyeuse, quitta le
fate de l'Olympos. Puis, traversant la Piri et la riante
mathi, elle gagna les montagnes neigeuses des Thrkiens, et ses
pieds ne touchaient point la terre. Et, de l'Athos, elle descendit
vers la mer agite et parvint  Lemnos, la ville du divin Thoas,
o elle rencontra Hypnos, frre de Thanatos. Elle lui prit la main
et lui dit ces paroles:

-- Hypnos, roi de tous les dieux et de tous les hommes, si jamais
tu m'as coute, obis-moi aujourd'hui, et je ne cesserai de te
rendre grces. Endors, sous leurs paupires, les yeux splendides
de Zeus, ds que je serai couche dans ses bras, et je te donnerai
un beau trne incorruptible, tout en or, qu'a fait mon fils
Hphaistos qui boite des deux pieds; et il y joindra un escabeau
sur lequel tu appuieras tes beaux pieds pendant le repas.

Et le doux Hypnos, lui rpondant, parla ainsi:

-- Hr, vnrable desse, fille du grand Kronos, j'assoupirai
aisment tout autre des dieux ternels, et mme le fleuve Okanos,
cette source de toutes choses; mais je n'approcherai point du
Kronin Zeus et je ne l'endormirai point,  moins qu'il me
l'ordonne. Dj il m'a averti, grce  toi, le jour o son fils
magnanime naviguait loin d'Ilios, de la cit dvaste des Troiens.
Et j'enveloppai doucement les membres de Zeus temptueux, tandis
que tu mditais des calamits, et que, rpandant sur la mer le
souffle des vents furieux, tu poussais Hrakls vers Kos bien
peuple, loin de tous ses amis. Et Zeus, s'veillant indign,
dispersa tous les dieux par l'Ouranos; et il me cherchait pour me
prcipiter du haut de l'aithr dans la mer, si Nyx qui dompte les
dieux et les hommes, et que je suppliais en fuyant, ne m'et
sauv. Et Zeus, bien que trs irrit, s'apaisa, craignant de
dplaire  la rapide Nyx. Et maintenant tu m'ordonnes de courir le
mme danger!

Il parla ainsi, et la vnrable Hr aux yeux de boeuf lui
rpondit:

-- Hypnos, pourquoi t'inquiter ainsi? Penses-tu que Zeus au large
regard s'irrite pour les Troiens autant que pour son fils
Hrakls? Viens, et je te donnerai pour pouse une des plus jeunes
Kharites, Pasithi, que tu dsires sans cesse.

Elle parla ainsi, et Hypnos, plein de joie, lui rpondit:

-- Jure, par l'eau de Styx, un inviolable serment; touche d'une
main la terre et de l'autre la mer marbre, et qu'ils soient
tmoins, les dieux souterrains qui vivent autour de Kronos, que tu
me donneras Pasithi que je dsire sans cesse.

Il parla ainsi, et la desse Hr aux bras blancs jura aussitt
comme il le dsirait, et elle nomma tous les dieux sous-tartarens
qu'on nomme Titans. Et, aprs ce serment, ils quittrent tous deux
Lemnos et Imbros, couverts d'une nue et faisant rapidement leur
chemin. Et, laissant la mer  Lektos, ils parvinrent  l'Ida qui
abonde en btes fauves et en sources, et sous leurs pieds se
mouvait la cime des bois. L, Hypnos resta en arrire, de peur que
Zeus le vt, et il monta dans un grand pin n sur l'Ida, et qui
s'levait jusque dans l'aithr. Et il se blottit dans les pais
rameaux du pin, semblable  l'oiseau bruyant que les hommes
appellent Khalkis et les dieux Kymindis.

Hr gravit rapidement le haut Gargaros, au fate de l'Ida. Et
Zeus qui amasse les nues la vit, et aussitt le dsir s'empara de
lui, comme autrefois, quand ils partagrent le mme lit, loin de
leurs parents bien-aims. Il s'approcha et lui dit:

-- Hr, pourquoi as-tu quitt l'Olympos? Tu n'as ni tes chevaux,
ni ton char.

Et la vnrable Hr qui mdite des ruses lui rpondit:

-- Je vais voir, aux limites de la terre, Okanos, origine des
dieux, et la maternelle Tthys, qui m'ont leve et nourrie dans
leurs demeures. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions
amres. Dj, depuis longtemps, ils ne partagent plus le mme lit,
parce que la colre est entre dans leur coeur. Mes chevaux, qui
me portent sur la terre et sur la mer, sont aux pieds de l'Ida aux
nombreuses sources, et c'est  cause de toi que j'ai quitt
l'Olympos, craignant ta colre, si j'allais, en te le cachant,
dans la demeure du profond Okanos.

Et Zeus qui amasse les nues lui dit:

-- Hr, attends et tu partiras ensuite, mais couchons-nous pleins
d'amour. Jamais le dsir d'une desse ou d'une femme n'a dompt
ainsi tout mon coeur. Jamais je n'ai tant aim, ni l'pouse
d'Ixin, qui enfanta Peirithoos semblable  un dieu par la
sagesse, ni la fille d'Akrisin, la belle Dana, qui enfanta
Perseus, le plus illustre de tous les hommes, ni la fille du
magnanime Phoinix, qui enfanta Mins et Rhadamanths, ni Sml
qui enfanta Dinysos, la joie des hommes, ni Alkmn qui enfanta
aussi dans Thb mon robuste fils Hrakls, ni la reine Dmtr
aux beaux cheveux, ni l'illustre Lt, ni toi-mme; car je n'ai
jamais ressenti pour toi tant de dsir et tant d'amour.

Et la vnrable Hr pleine de ruses lui rpondit:

-- Trs-redoutable Kronide, qu'as-tu dit? Tu dsires que nous nous
unissions d'amour, maintenant, sur le fate de l'Ida ouvert  tous
les regards! Si quelqu'un des dieux qui vivent toujours nous
voyait couchs et en avertissait tous les autres! Je n'oserais
plus rentrer dans tes demeures, en sortant de ton lit, car ce
serait honteux. Mais, si tels sont ton dsir et ta volont, la
chambre nuptiale que ton fils Hphaistos a faite a des portes
solides. C'est l que nous irons dormir, puisqu'il te plat que
nous partagions le mme lit.

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit:

-- Ne crains pas qu'aucun dieu te voie, ni aucun homme. Je
t'envelopperai d'une nue d'or, telle que Hlios lui-mme ne la
pntrerait pas, bien que rien n'chappe  sa lumire.

Et le fils de Kronos prit l'pouse dans ses bras. Et sous eux la
terre divine enfanta une herbe nouvelle, le lotos brillant de
rose, et le safran, et l'hyacinthe paisse et molle, qui les
soulevaient de terre. Et ils s'endormirent, et une belle nue d'or
les enveloppait, et d'tincelantes roses en tombaient.

Ainsi dormait, tranquille, le pre Zeus sur le haut Gargaros,
dompt par le sommeil et par l'amour, en tenant l'pouse dans ses
bras. Et le doux Hypnos courut aux nefs des Akhaiens en porter la
nouvelle  celui qui branle la terre, et il lui dit en paroles
ailes:

-- Hte-toi, Poseidan, de venir en aide aux Akhaiens, et donne-
leur la victoire au moins quelques instants, pendant que Zeus
dort, car je l'ai assoupi mollement, et Hr l'a sduit par
l'amour, afin qu'il s'endormt.

Il parla ainsi et retourna vers les illustres tribus des hommes;
mais il excita plus encore Poseidan  secourir les Danaens, et
Poseidan, s'lanant aux premiers rangs, s'cria:

-- Argiens! laisserons-nous de nouveau la victoire au Priamide
Hektr, afin qu'il prenne les nefs et se glorifie? Il triomphe,
parce que Akhilleus reste, le coeur irrit, dans ses nefs creuses;
mais nous n'aurons plus un si grand regret d'Akhilleus, si nous
savons nous dfendre les uns les autres. Allons! obissez-moi
tous. Couverts de nos meilleurs et de nos plus grands boucliers,
les casques clatants en tte et les longues piques en main,
allons! Et je vous conduirai, et je ne pense pas que le Priamide
Hektr nous attende, bien qu'il soit plein d'audace. Que les plus
braves cdent leurs boucliers lgers, s'ils en ont de tels, aux
guerriers plus faibles, et qu'ils s'abritent sous de plus grands!

Il parla ainsi, et chacun obit. Et les rois eux-mmes, quoique
blesss, rangrent les lignes. Le Tydide, Odysseus et l'Atride
Agamemnn, parcourant les rangs, changeaient les armes, donnant
les plus fortes aux plus robustes, et les plus faibles aux moins
vigoureux. Et tous s'avancrent, revtus de l'airain clatant, et
celui qui branle la terre les prcdait, tenant dans sa forte
main une longue et terrible pe, semblable  l'clair, telle
qu'on ne peut l'affronter dans la mle lamentable, et qui pntre
les hommes de terreur.

Et l'illustre Hektr, de son ct, rangeait les Troiens en
bataille. Et tous deux prparaient une lutte horrible, Poseidan 
la chevelure bleue et l'illustre Hektr, celui-ci secourant les
Troiens et celui-l les Akhaiens. Et la mer inondait la plage
jusqu'aux tentes et aux nefs, et les deux peuples se heurtaient
avec une grande clameur; mais ni l'eau de la mer qui roule sur le
rivage, pousse par le souffle furieux de Boras, ni le
crpitement d'un vaste incendie qui brle une fort, dans les
gorges des montagnes, ni le vent qui rugit dans les grands chnes,
ne sont aussi terribles que n'tait immense la clameur des
Akhaiens et des Troiens, se ruant les uns sur les autres.

Et, le premier, l'illustre Hektr lana sa pique contre Aias qui
s'tait retourn sur lui, et il ne le manqua pas, car la pique
frappa la poitrine l o les deux baudriers se croisent, celui du
bouclier et celui de l'pe aux clous d'argent; et ils
prservrent la chair dlicate. Hektr fut afflig qu'un trait
rapide se ft vainement chapp de sa main; et, fuyant la mort, il
se retira dans la foule de ses compagnons. Mais, comme il se
retirait, le grand Tlamnien Aias saisit une des roches qui
retenaient les cbles des nefs, et qui se rencontraient sous les
pieds des combattants, et il en frappa Hektr dans la poitrine,
au-dessus du bouclier, prs du cou, aprs l'avoir souleve et
l'avoir fait tourbillonner. De mme qu'un chne tombe, dracin
par l'clair du grand Zeus, et que l'odeur du soufre s'en exhale,
et que chacun s'en pouvante, tant est terrible la foudre du grand
Zeus; de mme la force de Hektr tomba dans la poussire. Et sa
pique chappa de sa main, et son casque tomba, et son bouclier
aussi, et toutes ses armes d'airain rsonnrent.

Et les fils des Akhaiens accoururent avec de grands cris, esprant
l'entraner, et ils lancrent d'innombrables traits; mais aucun ne
put blesser le prince des peuples, car les plus braves le
protgrent aussitt: Polydamas, Ainias, et le divin Agnr, et
Sarpdn, le chef des Lykiens, et l'irrprochable Glaukos. Aucun
ne ngligea de le secourir, et tous tenaient devant lui leurs
boucliers bombs. Et ses compagnons l'emportrent dans leurs bras,
loin de la mle, jusqu' l'endroit o se tenaient ses chevaux
rapides, et son char, et leur conducteur. Et ils l'emportrent
vers la ville, poussant des gmissements. Et quand ils furent
parvenus au gu du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel
Zeus, ils le dposrent du char sur la terre, et ils le
baignrent, et, revenant  lui, il ouvrit les yeux. Mais, tombant
 genoux, il vomit un sang noir, et, de nouveau, il se renversa
contre terre, et une nuit noire l'enveloppa, tant le coup d'Aias
l'avait dompt.

Les Argiens, voyant qu'on enlevait Hektr, se rurent avec plus
d'ardeur sur les Troiens et ne songrent qu' combattre. Le
premier, le fils d'Oileus, le rapide Aias, de sa lance aigu, en
bondissant, blessa ios nopide, que l'irrprochable nymphe Nis
enfanta d'nops qui paissait ses troupeaux sur les rives du
Satnios. Et l'illustre Oiliade le blessa de sa lance dans le
ventre, et il tomba  la renverse, et, autour de lui, les Troiens
et les Danaens engagrent une lutte terrible. Et le Panthoide
Polydamas vint le venger, et il frappa Prothonr Arilykide 
l'paule droite, et la forte lance entra dans l'paule. Prothonr
renvers saisit la poussire avec ses mains, et Polydamas s'cria
insolemment:

-- Je ne pense pas qu'un trait inutile soit parti de la main du
magnanime Panthoide. Un Argien l'a reu dans le corps, et il
s'appuiera dessus pour descendre dans les demeures d'Aids.

Il parla ainsi, et les Argiens furent remplis de douleur en
l'entendant se glorifier ainsi. Et le belliqueux Tlamnien Aias
fut troubl, ayant vu Prothonr tomber auprs de lui. Et aussitt
il lana sa pique contre Polydamas qui se retirait; mais celui-ci
vita la mort en sautant de ct, et l'Antnoride Arkhlokhos
reut le coup, car les dieux lui destinaient la mort. Et il fut
frapp  la dernire vertbre du cou, et les deux muscles furent
tranchs, et sa tte, sa bouche et ses narines touchrent la terre
avant ses genoux.

Et Aias cria  l'irrprochable Polydamas:

-- Vois, Polydamas, et dis la vrit. Ce guerrier mort ne suffit-
il pas pour venger Prothonr? Il ne me semble ni lche, ni d'une
race vile. C'est le frre du dompteur de chevaux Antnr, ou son
fils, car il a le visage de cette famille.

Et il parla ainsi, le connaissant bien. Et la douleur saisit les
Troiens. Alors, Akamas, debout devant son frre mort, blessa d'un
coup de lance le Boitien Promakhos, comme celui-ci tranait le
cadavre par les pieds. Et Akamas, triomphant, cria:

-- Argiens destins  la mort, et toujours prodigues de menaces,
la lutte et le deuil ne seront pas pour nous seuls, et vous aussi
vous mourrez! Voyez! votre Promakhos dort dompt par ma lance, et
mon frre n'est pas rest longtemps sans vengeance; aussi, tout
homme souhaite de laisser dans ses demeures un frre qui le venge.

Il parla ainsi, et ses paroles insultantes remplirent les Argiens
de douleur, et elles irritrent surtout l'me de Pnls qui se
rua sur Akamas. Mais celui-ci n'osa pas soutenir le choc du roi
Pnls qui blessa Ilioneus, fils de ce Phorbas, riche en
troupeaux, que Herms aimait entre tous les Troiens, et  qui il
avait donn de grands biens. Et il le frappa sous le sourcil, au
fond de l'oeil, d'o la pupille fut arrache. Et la lance,
traversant l'oeil, sortit derrire la tte, et Ilioneus, les mains
tendues, tomba. Puis, Pnls, tirant de la gane son pe
aigu, coupa la tte qui roula sur la terre avec le casque, et la
forte lance encore fixe dans l'oeil. Et Pnls la saisit, et,
la montrant aux Troiens, il leur cria:

-- Allez de ma part, Troiens, dire au pre et  la mre de
l'illustre Ilioneus qu'ils gmissent dans leurs demeures. Ah!
l'pouse de l'Algnoride Promakhos ne se rjouira pas non plus au
retour de son poux bien-aim, quand les fils des Akhaiens, loin
de Troi, s'en retourneront sur leurs nefs!

Il parla ainsi, et la ple terreur saisit les Troiens, et chacun
d'eux regardait autour de lui, cherchant comment il viterait la
mort.

Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures Olympiennes,
celui des Akhaiens qui enleva le premier des dpouilles
sanglantes, quand l'illustre qui branle la terre eut fait pencher
la victoire?

Le premier, Aias Tlamnien frappa Hyrthios Gyrtiade, chef des
braves Mysiens. Et Antilokhos tua Phalks et Mermros, et Mrions
tua Morys et Hippotin, et Teukros tua Prothon et Priphts, et
l'Atride Mnlaos blessa au ct le prince des peuples Hyprnr.
Il lui dchira les intestins, et l'me s'chappa par l'horrible
blessure, et un brouillard couvrit ses yeux. Mais Aias, l'agile
fils d'Oileus, en tua bien plus encore, car nul n'tait son gal
pour atteindre ceux que Zeus met en fuite.


Chant 15

Les Troiens franchissaient, dans leur fuite, les pieux et le
foss, et beaucoup tombaient sous les mains des Danaens. Et ils
s'arrtrent auprs de leurs chars, ples de terreur.

Mais Zeus s'veilla, sur les sommets de l'Ida, auprs de Hr au
trne d'or. Et, se levant, il regarda et vit les Troiens et les
Akhaiens, et les premiers en pleine droute, et les Argiens, ayant
au milieu d'eux le roi Poseidan, les poussant avec fureur. Et il
vit Hektr gisant dans la plaine, entour de ses compagnons,
respirant  peine et vomissant le sang, car ce n'tait pas le plus
faible des Akhaiens qui l'avait bless.

Et le pre des hommes et des dieux fut rempli de piti en le
voyant, et, avec un regard sombre, il dit  Hr:

--  astucieuse! ta ruse a loign le divin Hektr du combat et
mis ses troupes en fuite. Je ne sais si tu ne recueilleras pas la
premire le fruit de tes ruses, et si je ne t'accablerai point de
coups. Ne te souvient-il plus du jour o tu tais suspendue dans
l'air, avec une enclume  chaque pied, les mains lies d'une
solide chane d'or, et o tu pendais ainsi de l'aithr et des
nues? Tous les dieux, par le grand Olympos, te regardaient avec
douleur et ne pouvaient te secourir, car celui que j'aurais saisi,
je l'aurais prcipit de l'Ouranos, et il serait arriv sur la
terre, respirant  peine. Et cependant ma colre,  cause des
souffrances du divin Hrakls, n'tait point assouvie. C'tait toi
qui, l'accablant de maux, avais appel Boras et les temptes sur
la mer strile, et qui l'avais rejet vers Kos bien peuple. Mais
je le dlivrai et le ramenai dans Argos fconde en chevaux.
Souviens-toi de ces choses et renonce  tes ruses, et sache qu'il
ne te suffit pas, pour me tromper, de te donner  moi sur ce lit,
loin des dieux.

Il parla ainsi, et la vnrable Hr frissonna et lui rpondit en
paroles ailes:

-- Que Gaia le sache, et le large Ouranos, et l'eau souterraine de
Styx, ce qui est le plus grand serment des dieux heureux, et ta
tte sacre, et notre lit nuptial que je n'attesterai jamais en
vain! Ce n'est point par mon conseil que Poseidan qui branle la
terre a dompt les Troiens et Hektr. Son coeur seul l'a pouss,
ayant compassion des Akhaiens dsesprs autour de leurs nefs.
Mais j'irai et je lui conseillerai,  Zeus qui amasses les noires
nues, de se retirer o tu le voudras.

Elle parla ainsi, et le pre des dieux et des hommes sourit, et
lui rpondit ces paroles ailes:

-- Si tu penses comme moi, tant assise au milieu des immortels, 
vnrable Hr aux yeux de boeuf, Poseidan lui-mme, quoi qu'il
veuille, se conformera aussitt  notre volont. Si tu as dit la
vrit dans ton coeur, va dans l'assemble des dieux, appelle Iris
et l'illustre archer Apolln, afin que l'une aille, vers l'arme
des Akhaiens cuirasss, dire au roi Poseidan qu'il se retire de
la mle, et qu'il rentre dans ses demeures; et que Phoibos
Apolln ranime les forces de Hektr et apaise les douleurs qui
l'accablent, afin que le Priamide attaque de nouveau les Akhaiens
et les mette en fuite. Et ils fuiront jusqu'aux nefs du Plide
Akhilleus qui suscitera son compagnon Patroklos. Et l'illustre
Hektr tuera Patroklos devant Ilios, l o celui-ci aura dompt
une multitude de guerriers, et, entre autres, mon fils, le divin
Sarpdn. Et le divin Akhilleus, furieux, tuera Hektr. Et,
dsormais, je repousserai toujours les Troiens loin des nefs,
jusqu'au jour o les Akhaiens prendront la haute Ilios par les
conseils d'Athn. Mais je ne dposerai point ma colre, et je ne
permettrai  aucun des immortels de secourir les Danaens, tant que
ne seront point accomplis et le dsir du Plide et la promesse
que j'ai faite par un signe de ma tte, le jour o la desse
Thtis, embrassant mes genoux, m'a suppli d'honorer Akhilleus, le
dvastateur de citadelles.

Il parla ainsi, et la desse Hr aux bras blancs se hta de
monter des cimes de l'Ida dans le haut Olympos. Ainsi vole la
pense d'un homme qui, ayant parcouru de nombreuses contres et se
souvenant de ce qu'il a vu, se dit: J'tais l! La vnrable Hr
vola aussi promptement, et elle arriva dans l'assemble des dieux,
sur le haut Olympos o sont les demeures de Zeus. Et tous se
levrent en la voyant, et lui offrirent la coupe qu'elle reut de
Thmis aux belles joues, car celle-ci tait venue la premire au-
devant d'elle et lui avait dit en paroles ailes:

-- Hr, pourquoi viens-tu, toute trouble? Est-ce le fils de
Kronos, ton poux, qui t'a effraye?

Et la desse Hr aux bras blancs lui rpondit:

-- Divine Thmis, ne m'interroge point. Tu sais combien son me
est orgueilleuse et dure. Prside le festin des dieux dans ces
demeures. Tu sauras avec tous les immortels les desseins fatals de
Zeus. Je ne pense pas que ni les hommes, ni les dieux puissent se
rjouir dsormais dans leurs festins.

La vnrable Hr parla et s'assit. Et les dieux s'attristrent
dans les demeures de Zeus; mais la fille de Kronos sourit
amrement, tandis que son front tait sombre au-dessus de ses
sourcils bleus; et elle dit indigne:

-- Insenss que nous sommes nous nous irritons contre Zeus et nous
voulons le dompter, soit par la flatterie, soit par la violence;
et, assis  l'cart, il ne s'en soucie ni ne s'en meut, sachant
qu'il l'emporte sur tous les dieux immortels par la force et la
puissance. Subissez donc les maux qu'il lui plat d'envoyer 
chacun de vous. Dj le malheur atteint Ars; son fils a pri dans
la mle, Askalaphos, celui de tous les hommes qu'il aimait le
mieux, et que le puissant Ars disait tre son fils.

Elle parla ainsi, et Ars, frappant de ses deux mains ses cuisses
vigoureuses, dit en gmissant:

-- Ne vous irritez point, habitants des demeures Olympiennes, si
je descends aux nefs des Akhaiens pour venger le meurtre de mon
fils, quand mme ma destine serait de tomber parmi les morts, le
sang et la poussire, frapp de l'clair de Zeus!

Il parla ainsi, et il ordonna  la Crainte et  la Fuite d'atteler
ses chevaux, et il se couvrit de ses armes splendides. Et, alors,
une colre bien plus grande et bien plus terrible se ft souleve
dans l'me de Zeus contre les immortels, si Athn, craignant pour
tous les dieux, n'et saut dans le parvis, hors du trne o elle
tait assise. Et elle arracha le casque de la tte d'Ars, et le
bouclier de ses paules et la lance d'airain de sa main robuste,
et elle rprimanda l'imptueux Ars:

-- Insens! tu perds l'esprit et tu vas prir. As-tu des oreilles
pour ne point entendre? N'as-tu plus ni intelligence, ni pudeur?
N'as-tu point cout les paroles de la desse Hr aux bras blancs
que Zeus a envoye dans l'Olympos? Veux-tu, toi-mme, frapp de
mille maux, revenir, accabl et gmissant, aprs avoir attir des
calamits sur les autres dieux? Zeus laissera aussitt les Troiens
et les Akhaiens magnanimes, et il viendra nous prcipiter de
l'Olympos, innocents ou coupables. Je t'ordonne d'apaiser la
colre du meurtre de ton fils. Dj de plus braves et de plus
vigoureux que lui sont morts, ou seront tus. Il est difficile de
sauver de la mort les gnrations des hommes.

Ayant ainsi parl, elle fit asseoir l'imptueux Ars sur son
trne. Puis, Hr appela, hors de l'Olympos, Apolln et Iris, qui
est la messagre de tous les dieux immortels, et elle leur dit en
paroles ailes:

-- Zeus vous ordonne de venir promptement sur l'Ida, et, quand
vous l'aurez vu, faites ce qu'il vous ordonnera.

Ayant ainsi parl, la vnrable Hr rentra et s'assit sur son
trne. Et les deux immortels s'envolrent  la hte, et ils
arrivrent sur l'Ida o naissent les sources et les btes fauves.
Et ils virent Zeus au large regard assis sur le fate du Gargaros,
et il s'tait envelopp d'une nue parfume. Et ils s'arrtrent
devant Zeus qui amasse les nues. Et, satisfait, dans son esprit,
qu'ils eussent obi promptement aux ordres de l'pouse bien-aime,
il dit d'abord en paroles ailes  Iris:

-- Va! rapide Iris, parle au roi Poseidan, et sois une messagre
fidle. Dis-lui qu'il se retire de la mle, et qu'il reste, soit
dans l'assemble des dieux, soit dans la mer divine. Mais s'il
n'obissait pas  mes ordres et s'il les mprisait, qu'il dlibre
et rflchisse dans son esprit. Malgr sa vigueur, il ne pourra
soutenir mon attaque, car mes forces surpassent de beaucoup les
siennes, et je suis l'an. Qu'il craigne donc de se croire l'gal
de celui que tous les autres dieux redoutent.

Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds ariens descendit du
fate des cimes Idaiennes, vers la sainte Ilios. Comme la neige
vole du milieu des nues, ou la grle chasse par le souffle
imptueux de Boras, ainsi volait la rapide Iris; et, s'arrtant
devant lui, elle dit  l'illustre qui branle la terre:

-- Poseidan aux cheveux bleus, je suis envoye par Zeus
temptueux. Il te commande de te retirer de la mle et de rester,
soit dans l'assemble des dieux, soit dans la mer divine. Si tu
n'obissais pas  ses ordres, et si tu les mprisais, il te menace
de venir te combattre, et il te conseille d'viter son bras, car
ses forces sont de beaucoup suprieures aux tiennes, et il est
l'an. Il t'avertit de ne point te croire l'gal de celui que
tous les dieux redoutent.

Et l'illustre qui branle la terre, indign, lui rpondit:

-- Ah! certes, bien qu'il soit grand, il parle avec orgueil, s'il
veut me rduire par la force, moi, son gal. Nous sommes trois
frres ns de Kronos, et qu'enfanta Rhi: Zeus, moi et Aids qui
commande aux ombres. On fit trois parts du monde, et chacun de
nous reut la sienne. Et le sort dcida que j'habiterais toujours
la blanche mer, et Aids eut les noires tnbres, et Zeus eut le
large Ouranos, dans les nues et dans l'aithr. Mais le haut
Olympos et la terre furent communs  tous. C'est pourquoi je ne
ferai point la volont de Zeus, bien qu'il soit puissant. Qu'il
garde tranquillement sa part; il ne m'pouvantera pas comme un
lche. Qu'il menace  son gr les fils et les filles qu'il a
engendrs, puisque la ncessit les contraint de lui obir.

Et la rapide Iris aux pieds ariens lui rpondit:

-- Poseidan aux cheveux bleus, me faut-il rapporter  Zeus cette
parole dure et hautaine? Ne changeras-tu point? L'esprit des sages
n'est point inflexible, et tu sais que les rinnyes suivent les
ans.

Et Poseidan qui branle la terre lui rpondit:

-- Desse Iris, tu as bien parl. Il est bon qu'un messager
possde la prudence; mais une amre douleur emplit mon esprit et
mon coeur quand Zeus veut, par des paroles violentes, rduire son
gal en honneurs et en droits. Je cderai, quoique indign; mais
je te le dis, et je le menacerai de ceci: Si, malgr nous, -- moi,
la dvastatrice Athn, Hr, Herms et le roi Hphaistos, -- il
pargne la haute Ilios et refuse de la dtruire et de donner la
victoire aux Argiens, qu'il sache que notre haine sera inexorable.

Ayant ainsi parl, il laissa le peuple des Akhaiens et rentra dans
la mer. Et les hros Akhaiens le regrettaient. Et alors Zeus qui
amasse les nues dit  Apolln:

-- Va maintenant, cher Phoibos, vers Hektr arm d'airain, car
voici que celui qui branle la terre est rentr dans la mer,
fuyant ma fureur. Certes, ils auraient entendu un combat terrible
les dieux souterrains qui vivent autour de Kronos; mais il vaut
mieux pour tous deux que, malgr sa colre, il ait vit mes
mains, car cette lutte aurait fait couler de grandes sueurs. Mais
toi, prends l'aigide aux franges d'or, afin d'pouvanter, en la
secouant, les hros Akhaiens. Archer, prends soin de l'illustre
Hektr et remplis-le d'une grande force, pour qu'il chasse les
Akhaiens jusqu'aux nefs et jusqu'au Hellespontos; et je songerai
alors comment je permettrai aux Akhaiens de respirer.

Il parla ainsi, et Apolln se hta d'obir  son pre. Et il
descendit du fate de l'Ida, semblable  un pervier tueur de
colombes, et le plus imptueux des oiseaux. Et il trouva le divin
Hektr, le fils du sage Priamos, non plus couch, mais assis, et
se ranimant, et reconnaissant ses compagnons autour de lui. Et le
rle et la sueur avaient disparu par la seule pense de Zeus
temptueux. Et Apolln s'approcha et lui dit:

-- Hektr, fils de Priamos, pourquoi rester assis, sans forces,
loin des tiens? Es-tu la proie de quelque douleur?

Et Hektr au casque mouvant lui rpondit d'une voix faible:

-- Qui es-tu,  le meilleur des dieux, qui m'interroges ainsi? Ne
sais-tu pas qu'auprs des nefs Akhaiennes, tandis que je tuais ses
compagnons, le brave Aias m'a frapp d'un rocher dans la poitrine
et a rompu mes forces et mon courage?

Certes, j'ai cru voir aujourd'hui les morts et la demeure d'Aids,
en rendant ma chre me.

Et le royal archer Apolln lui rpondit:

-- Prends courage! Du haut de l'Ida, le Kronin a envoy pour te
secourir Phoibos Apolln  l'pe d'or. Toi et ta haute citadelle,
je vous ai protgs et je vous protge toujours. Viens! excite les
cavaliers  pousser leurs chevaux rapides vers les nefs creuses,
et j'irai devant toi, et j'aplanirai la voie aux chevaux, et je
mettrai en fuite les hros Akhaiens.

Ayant ainsi parl, il remplit le prince des peuples d'une grande
force. Comme un talon, longtemps retenu  la crche et nourri
d'orge abondante, qui rompt son lien, et qui court, frappant la
terre de ses quatre pieds, se plonger dans le fleuve clair, et
qui, la tte haute, secouant ses crins sur ses paules, fier de sa
beaut, bondit aisment jusqu'aux lieux accoutums o paissent les
cavales; de mme Hektr,  la voix du dieu, courait de ses pieds
rapides, excitant les cavaliers. Comme des chiens et des
campagnards qui poursuivent un cerf rameux, ou une chvre sauvage
qui se drobe sous une roche creuse ou dans la fort sombre, et
qu'ils ne peuvent atteindre, quand un lion  longue barbe,
survenant tout  coup  leurs cris, les disperse aussitt malgr
leur imptuosit, de mme les Danaens, poursuivant l'ennemi de
leurs lances  deux pointes, s'pouvantrent en voyant Hektr
parcourir les lignes Troiennes, et leur me tomba  leurs pieds.

Et Thoas Andraimonide les excitait. Et c'tait le meilleur
guerrier Aitlien, habile au combat de la lance et ferme dans la
mle. Et peu d'Akhaiens l'emportaient sur lui dans l'agora. Et il
s'cria:

-- Ah! certes, je vois de mes yeux un grand prodige. Voici le
Priamide chapp  la mort. Chacun de nous esprait qu'il avait
pri par les mains d'Aias Tlamnien; mais sans doute un dieu l'a
sauv de nouveau, lui qui a rompu les genoux de tant de Danaens,
et qui va en rompre encore, car ce n'est point sans l'aide de Zeus
tonnant qu'il revient furieux au combat. Mais, allons! et obissez
tous. Que la multitude retourne aux nefs, et tenons ferme, nous
qui sommes les plus braves de l'arme. Tendons vers lui nos
grandes lances, et je ne pense pas qu'il puisse, malgr ses
forces, enfoncer les lignes des Danaens.

Il parla ainsi, et tous l'entendirent et obirent. Et autour de
lui taient les Aias et le roi Idomneus, et Teukros et Mrions,
et Mgs semblable  Ars; et ils se prparaient au combat,
runissant les plus braves, contre Hektr et les Troiens. Et,
derrire eux, la multitude retournait vers les nefs des Akhaiens.

Et les Troiens frapprent les premiers. Hektr les prcdait,
accompagn de Phoibos Apolln, les paules couvertes d'une nue et
tenant l'aigide terrible, aux longues franges, que le forgeron
Hphaistos donna  Zeus pour pouvanter les hommes. Et, tenant
l'aigide en main, il menait les Troiens. Et les Argiens les
attendaient de pied ferme, et une clameur s'leva des deux cts.
Les flches jaillissaient des nerfs et les lances des mains
robustes; et les unes pntraient dans la chair des jeunes hommes,
et les autres entraient en terre, avides de sang, mais sans avoir
perc le beau corps des combattants.

Aussi longtemps que Phoibos Apolln tint l'aigide immobile en ses
mains, les traits percrent des deux cts, et les guerriers
tombrent; mais quand il la secoua devant la face des cavaliers
Danaens, en poussant des cris terribles, leur coeur se troubla
dans leurs poitrines, et ils oublirent leur force et leur
courage.

Comme un troupeau de boeufs, ou un grand troupeau de brebis, que
deux btes froces, au milieu de la nuit, bouleversent
soudainement, en l'absence de leur gardien, de mme les Akhaiens
furent saisis de terreur, et Apolln les mit en fuite et donna la
victoire  Hektr et aux Troiens. Alors, dans cette fuite, chaque
homme tua un autre homme. Hektr tua Stikhios et Arksilaos, l'un,
chef des Boitiens aux tuniques d'airain, l'autre, fidle
compagnon du magnanime Mnstheus. Et Ainias tua Mdn et Iasos.
Et Mdn tait btard du divin Oileus et frre d'Aias; mais il
habitait Phylak, loin de sa patrie, ayant tu le frre de sa
belle-mre riopis, femme d'Oileus. Et Iasos tait un chef
Athnaien et fils de Sphlos Boukolide.

Et Polydamas tua Mkistheus, et Polits tua Ekhios qui combattait
aux premiers rangs. Et le divin Agnr tua Klnios, et Pris
frappa au sommet de l'paule, par derrire, Diokhos qui fuyait,
et l'airain le traversa.

Tandis que les vainqueurs dpouillaient les cadavres de leurs
armes, les Akhaiens franchissaient les pieux, dans le foss, et
fuyaient  et l, derrire la muraille, contraints par la
ncessit. Mais Hektr commanda  haute voix aux Troiens de se
ruer sur les nefs et de laisser l les dpouilles sanglantes:

-- Celui que je verrai loin des nefs, je lui donnerai la mort. Ni
ses frres, ni ses soeurs ne mettront son corps sur le bcher, et
les chiens le dchireront devant notre ville.

Ayant ainsi parl, il poussa les chevaux du fouet, en entranant
les Troiens, et tous, avec des cris menaants et une clameur
immense, ils poussaient leurs chars en avant. Et Phoibos Apolln
jeta facilement du pied les bords du foss dans le milieu, et, le
comblant, le fit aussi large que l'espace parcouru par le trait
que lance un guerrier vigoureux. Et tous s'y jetrent en foule, et
Apolln, les prcdant avec l'aigide clatante, renversa le mur
des Akhaiens aussi aisment qu'un enfant renverse, auprs de la
mer, les petits monceaux de sable qu'il a amasss et qu'il
disperse en se jouant. Ainsi, archer Apolln, tu dispersas
l'oeuvre qui avait cot tant de peines et de misres aux Argiens,
et tu les mis en fuite.

Et ils s'arrtrent auprs des nefs, s'exhortant les uns les
autres; et, les mains tendues vers les dieux, ils les
imploraient. Et le Grennien Nestr, rempart des Akhaiens, priait,
les bras levs vers l'Ouranos toil:

-- Pre Zeus! si jamais, dans la fertile Argos, brlant pour toi
les cuisses grasses des boeufs et des brebis, nous t'avons suppli
de nous accorder le retour, et si tu l'as promis d'un signe de ta
tte, souviens-toi,  Olympien! loigne notre jour suprme, et ne
permets pas que les Akhaiens soient dompts par les Troiens.

Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus entendit la prire du
vieux Nliade et tonna. Et, au bruit du tonnerre, les Troiens,
croyant comprendre la pense de Zeus temptueux, se rurent plus
furieux sur les Argiens. Comme les grandes lames de la haute mer
assigent les flancs d'une nef, pousses par la violence du vent,
car c'est elle qui gonfle les eaux; de mme les Troiens
escaladaient le mur avec de grandes clameurs; et ils poussaient
leurs chevaux et combattaient devant les nefs  coups de lances
aigus; et les Akhaiens, du haut de leurs nefs noires, les
repoussaient avec ces longs pieux, couchs dans les nefs, et qui,
cercls d'airain, servent dans le combat naval.

Tant que les Akhaiens et les Troiens combattirent au-del du mur,
loin des nefs rapides, Patroklos, assis sous la tente de
l'irrprochable Eurypylos, le charma par ses paroles et baigna sa
blessure de baumes qui gurissent les douleurs amres; mais quand
il vit que les Troiens avaient franchi le mur, et que les Akhaiens
fuyaient avec des cris, il gmit, et frappa ses cuisses de ses
mains, et il dit en pleurant:

-- Eurypylos, je ne puis rester plus longtemps, bien que tu
souffres, car voici une mle suprme. Qu'un de tes compagnons te
soigne; il faut que je retourne vers Akhilleus et que je l'exhorte
 combattre. Qui sait si, un dieu m'aidant, je ne toucherai point
son me? Le conseil d'un ami est excellent.

Ayant ainsi parl, il s'loigna.

Cependant les Akhaiens soutenaient l'assaut des Troiens. Et ceux-
ci ne pouvaient rompre les phalanges des Danaens et envahir les
tentes et les nefs, et ceux-l ne pouvaient repousser l'ennemi
loin des nefs. Comme le bois dont on construit une nef est mis de
niveau par un habile ouvrier  qui Athn a enseign toute sa
science, de mme le combat tait partout gal autour des nefs.

Et le Priamide attaqua l'illustre Aias. Et tous deux soutenaient
le travail du combat autour des nefs, et l'un ne pouvait loigner
l'autre pour incendier les nefs, et l'autre ne pouvait repousser
le premier que soutenait un dieu. Et l'illustre Aias frappa de sa
lance Kaltr, fils de Klytios, comme celui-ci portait le feu sur
les nefs; et Kaltr tomba renvers, laissant chapper la torche
de ses mains. Et quand Hektr vit son parent tomber dans la
poussire devant la nef noire, il cria aux Troiens et aux Lykiens:

-- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, n'abandonnez point
le combat troitement engag, mais enlevez le fils de Klytios, et
que les Akhaiens ne le dpouillent point de ses armes.

Il parla ainsi, et lana sa pique clatante contre Aias, mais il
le manqua, et il atteignit Lykophn, fils de Mastr, compagnon
d'Aias, et qui habitait avec celui-ci, depuis qu'il avait tu un
homme dans la divine Kythr. Et le Priamide le frappa de sa lance
aigu au-dessus de l'oreille, auprs d'Aias, et Lykophn tomba du
haut de la poupe sur la poussire, et ses forces furent dissoutes.
Et Aias, frmissant, appela son frre:

-- Ami Teukros, notre fidle compagnon est mort, lui qui, loin de
Kythr, vivait auprs de nous et que nous honorions autant que
nos parents bien-aims. Le magnanime Hektr l'a tu. O sont tes
flches mortelles et l'arc que t'a donn Phoibos Apolln?

Il parla ainsi, et Teukros l'entendit, et il accourut, tenant en
main son arc recourb et le carquois plein de flches. Et il lana
ses flches aux Troiens. Et il frappa Klitos, fils de Peisnr,
compagnon de l'illustre Panthoide Polydamas, dont il conduisait le
char et les chevaux  travers les phalanges bouleverses, afin de
plaire  Hektr et aux Troiens. Mais le malheur l'accabla sans que
nul pt le secourir; et la flche fatale entra derrire le cou, et
il tomba du char, et les chevaux reculrent, secouant le char
vide.

Et le prince Polydamas, l'ayant vu, accourut promptement aux
chevaux et les confia  Astynoos, fils de Protian, lui
recommandant de les tenir prs de lui. Et il se mla de nouveau
aux combattants.

Et Teukros lana une flche contre Hektr, et il l'et retranch
du combat, auprs des nefs des Akhaiens, s'il l'avait atteint, et
lui et arrach l'me; mais il ne put chapper au regard du sage
Zeus qui veillait sur Hektr. Et Zeus priva de cette gloire le
Tlamnien Teukros, car il rompit le nerf bien tendu, comme
Teukros tendait l'arc excellent. Et la flche  pointe d'airain
s'gara, et l'arc tomba des mains de l'archer. Et Teukros frmit
et dit  son frre:

-- Ah! certes, quelque dieu nous traverse dans le combat. Il m'a
arrach l'arc des mains et rompu le nerf tout neuf que j'y avais
attach moi-mme ce matin, afin qu'il pt lancer beaucoup de
flches.

Et le grand Tlamnien Aias lui rpondit:

--  ami, laisse ton arc et tes flches, puisqu'un dieu jaloux des
Danaens disperse tes traits. Prends une longue lance, mets un
bouclier sur tes paules et combats les Troiens en excitant les
troupes. Que ce ne soit pas du moins sans peine qu'ils se rendent
matres de nos nefs bien construites. Mais souvenons-nous de
combattre.

Il parla ainsi, et Teukros, dposant son arc dans sa tente, saisit
une solide lance  pointe d'airain, mit un bouclier  quatre lames
sur ses paules, un excellent casque  crinire sur sa tte, et se
hta de revenir auprs d'Aias. Mais quand Hektr eut vu que les
flches de Teukros lui taient devenues inutiles, il cria  haute
voix aux Troiens et aux Lykiens:

-- Troiens, Lykiens et belliqueux Dardaniens, soyez des hommes, et
souvenez-vous de votre force et de votre courage auprs des nefs
creuses! Je vois de mes yeux les flches d'un brave archer brises
par Zeus. Il est facile de comprendre  qui le puissant Kronin
accorde ou refuse son aide, qui il menace et qui il veut couvrir
de gloire. Maintenant, il brise les forces des Akhaiens et il nous
protge. Combattez fermement autour des nefs. Si l'un de vous est
bless et meurt, qu'il meure sans regrets, car il est glorieux de
mourir pour la patrie, car il sauvera sa femme, ses enfants et
tout son patrimoine, si les Akhaiens retournent, sur leurs nefs,
dans la chre terre de leurs aeux.

Ayant ainsi parl, il excita la force et le courage de chacun. Et
Aias, de son ct, exhortait ses compagnons:

--  honte! c'est maintenant, Argiens, qu'il faut prir ou sauver
les nefs. Esprez-vous, si Hektr au casque mouvant se saisit de
vos nefs, retourner  pied dans la patrie? Ne l'entendez-vous
point exciter ses guerriers, ce Hektr qui veut brler nos nefs?
Ce n'est point aux danses qu'il les pousse, mais au combat. Le
mieux est de leur opposer nos bras et notre vigueur. Il faut
mourir promptement ou vivre, au lieu de nous consumer dans un
combat sans fin contre des hommes qui ne nous valent pas.

Ayant ainsi parl, il ranima le courage de chacun. Alors Hektr
tua Skhdios, fils de Primds, chef des Phkens; et Aias tua
Laodamas, chef des hommes de pied, fils illustre d'Antnr. Et
Polydamas tua Otos le Kyllnien, compagnon du Phylide, chef des
magnanimes piens. Et Mgs, l'ayant vu, s'lana sur Polydamas;
mais celui-ci, s'tant courb, chappa au coup de la pique, car
Apolln ne permit pas que le Panthoide tombt parmi les
combattants; et la pique de Mgs pera la poitrine de Kreismos
qui tomba avec bruit. Et comme le Phylide lui arrachait ses
armes, le brave Dolops Lamptide se jeta sur lui, Dolops
qu'engendra le Laomdontiade Lampos, le meilleur des hommes
mortels. Et il pera de sa lance le milieu du bouclier de Mgs,
mais son paisse cuirasse prserva celui-ci. C'tait la cuirasse
que Phyleus apporta autrefois d'phyr, des bords du fleuve
Sellis. Et son hte, le roi des hommes, Euphts, la lui avait
donne, pour la porter dans les mles comme un rempart contre
l'ennemi. Et, maintenant, elle prserva son fils de la mort. Et
Mgs frappa de son pe le cne du casque d'airain  crinire de
cheval, et l'aigrette rompue tomba dans la poussire, ayant t
teinte rcemment d'une couleur de pourpre. Et tandis que Mgs
combattait encore et esprait la victoire, le brave Mnlaos
accourut  son aide, et, venant  la drobe, frappa l'paule du
Troien. Et la pointe d'airain traversa la poitrine, et le guerrier
tomba sur la face.

Et les deux Akhaiens s'lanaient pour le dpouiller de ses armes
d'airain; mais Hektr excita les parents de Dolops, et surtout il
rprimanda le Hiktaonide, le brave Mnalippos, qui paissait,
avant la guerre, ses boeufs aux pieds flexibles dans Perkt, mais
qui vint  Ilios quand les nefs Danaennes aux doubles avirons
arrivrent. Et il brillait parmi les Troiens, et il habitait
auprs de Priamos qui l'honorait  l'gal de ses fils. Et Hektr
lui adressa ces paroles dures et svres:

-- Ainsi, Mnalippos, nous restons inertes. Ton parent mort ne
touche-t-il point ton coeur? Ne vois-tu pas qu'ils arrachent les
armes de Dolops? Suis-moi. Ce n'est plus de loin qu'il faut
combattre les Argiens. Nous les tuerons, ou la haute Ilios sera
prise et ils gorgeront ses citoyens.

En parlant ainsi, il s'lana, et Mnalippos le suivit, semblable
 un dieu. Et le grand Tlamnien Aias exhortait les Akhaiens:

--  amis! soyez des hommes. Ayez honte de fuir et faites face au
combat. Les braves sont plutt sauvs que tus, et les lches
seuls n'ont ni gloire, ni salut.

Il parla ainsi, et les Akhaiens retinrent ses paroles dans leur
esprit, prts  s'entre-aider; et ils faisaient comme un mur
d'airain autour des nefs; et Zeus excitait les Troiens contre eux.
Et le brave Mnlaos anima ainsi Antilokhos:

-- Antilokhos, nul d'entre les Akhaiens n'est plus jeune que toi,
ni plus rapide, ni plus brave au combat. Plt aux dieux que tu
pusses tuer quelque Troien!

Il parla ainsi, et il le laissa excit par ces paroles. Et
Antilokhos se jeta parmi les combattants et lana sa pique
clatante, et les Troiens reculrent; mais la pique ne fut point
lance en vain, car elle pera  la poitrine, prs de la mamelle,
Mnalippos, l'orgueilleux fils de Hiktan. Et il tomba et ses
armes sonnrent. Et le brave Antilokhos se jeta sur lui, comme un
chien sur un faon qu'un chasseur a perc tandis qu'il bondissait
hors du gte. Ainsi, Mnalippos, le belliqueux Antilokhos sauta
sur toi pour t'arracher tes armes; mais le divin Hektr, l'ayant
vu, courut sur lui  travers la mle. Et Antilokhos ne l'attendit
pas, quoique brave, et il prit la fuite, comme une bte fauve qui,
ayant tu un chien, ou le bouvier au milieu des boeufs, fuit avant
que la foule des hommes la poursuive. Ainsi fuyait le Nestride.
Et les Troiens et Hektr, avec de grands cris, l'accablaient de
traits violents; mais il leur fit face, arriv auprs de ses
compagnons.

Et les Troiens, semblables  des lions mangeurs de chair crue, se
ruaient sur les nefs, accomplissant ainsi les ordres de Zeus, car
il leur inspirait la force et il troublait l'me des Argiens,
voulant donner une grande gloire au Priamide Hektr, et le laisser
jeter la flamme ardente sur les nefs aux poupes recourbes, afin
d'exaucer la fatale prire de Thtis. Et le sage Zeus attendait
qu'il et vu le feu embraser une nef, et alors il repousserait les
Troiens loin des nefs et rendrait la victoire aux Danaens. C'est
pourquoi il entranait vers les nefs creuses le Priamide Hektr
dj plein d'ardeur, furieux, agitant sa lance comme Ars, ou
pareil  un incendie terrible qui gronde sur les montagnes, dans
l'paisseur d'une fort profonde. Et la bouche de Hektr cumait,
et ses yeux flambaient sous ses sourcils, et son casque s'agitait
sur sa tte guerrire.

Et Zeus lui venait en aide, l'honorant et le glorifiant parmi les
hommes, car sa vie devait tre brve, et voici que Pallas Athn
prparait le jour fatal o il tomberait sous la violence du
Plide.

Et il tentait de rompre les lignes des guerriers, se ruant l o
il voyait la mle la plus presse et les armes les plus belles.
Mais, malgr son dsir, il ne pouvait rompre l'arme ennemie, car
celle-ci rsistait comme une tour, ou comme une roche norme et
haute qui, se dressant prs de la blanche mer, soutient le souffle
rugissant des vents et le choc des grandes lames qui se brisent
contre elle. Ainsi les Danaens soutenaient fermement l'assaut des
Troiens et ne fuyaient point, tandis que Hektr, clatant comme le
feu, bondissait de tous cts dans la mle.

Comme l'eau de la mer, enfle par les vents qui soufflent avec
vhmence du milieu des nues, assige une nef rapide et la couvre
tout entire d'cume, tandis que le vent frmit dans la voile et
que les matelots sont pouvants, parce que la mort est proche; de
mme le coeur des Akhaiens se rompait dans leurs poitrines.

Ou, quand il arrive qu'un lion dsastreux tombe au milieu des
boeufs innombrables qui paissent dans un vaste marcage, de mme
que le bouvier, ne sachant point combattre les btes fauves pour
le salut de ses boeufs noirs, va tantt  un bout, tantt 
l'autre bout du troupeau, tandis que le lion bondit au milieu des
gnisses qui s'pouvantent et en dvore une; de mme les Akhaiens
taient bouleverss par Hektr et par le pre Zeus.

Cependant, le Priamide n'avait tu que le seul Priphts de
Mykn, fils bien-aim de Kypreus, qui portait  la force
Hraklenne les ordres du roi Eurystheus. Il tait n fils
excellent d'un pre indigne, et, par toutes les vertus, par son
courage et par sa sagesse, il tait le premier des Myknaiens. Et
il donna une grande gloire  Hektr, car, en se retournant, il
heurta le bord du grand bouclier qui le couvrait tout entier et le
prservait des traits; et, les pieds embarrasss, il tomba en
arrire, et, dans sa chute, son casque rsonna autour de ses
tempes. Alors, Hektr, l'ayant vu, accourut et lui pera la
poitrine d'un coup de lance, au milieu de ses compagnons qui
n'osrent le secourir, tant ils redoutaient le divin Hektr.

Et les Argiens qui, d'abord, taient devant les nefs, se
rfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les premires,
avaient t tires sur le sable. Puis, cdant  la force, ils
abandonnrent aussi les intervalles de celles-ci, mais, s'arrtant
devant les tentes, ils ne se dispersrent point dans le camp, car
la honte et la terreur les retenaient, et ils s'exhortaient les
uns les autres.

Alors, le Grennien Nestr, rempart des Akhaiens, attestant leurs
parents, adjura chaque guerrier:

--  amis, soyez des hommes! Craignez la honte en face des autres
hommes. Souvenez-vous de vos fils, de vos femmes, de vos domaines,
de vos parents qui vivent encore ou qui sont morts. Je vous adjure
en leur nom de tenir ferme et de ne pas fuir.

Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage. Alors,
Athn dissipa la nue paisse qui couvrait leurs yeux, et la
lumire se fit de toutes parts, autant sur les nefs que sur le
champ de bataille. Et ceux qui fuyaient, comme ceux qui luttaient,
et ceux qui combattaient auprs des nefs rapides, virent le brave
Hektr et ses compagnons.

Et il ne plut point  l'me du magnanime Aias de rester o taient
les autres fils des Akhaiens. Et il s'avana, traversant les
poupes des nefs et agitant un grand pieu cercl d'airain et long
de vingt-deux coudes. Comme un habile cavalier qui, ayant mis
ensemble quatre chevaux trs agiles, les pousse vers une grande
ville, sur le chemin public, et que les hommes et les femmes
admirent, tandis qu'il saute de l'un  l'autre, et qu'ils courent
toujours; de mme Aias marchait rapidement sur les poupes des
nefs, et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il excitait par
de grandes clameurs les Danaens  sauver les tentes et les nefs.

Hektr, de son ct, ne restait point dans la foule des Troiens
bien arms. Comme un aigle fauve qui tombe sur une multitude
d'oiseaux, paissant le long d'un fleuve, oies, grues et cygnes aux
longs cous; de mme Hektr se prcipita sur une nef  proue bleue.
Et, de sa grande main, Zeus le poussait par derrire, et tout son
peuple avec lui. Et, de nouveau, une violente mle s'engagea
autour des nefs. On et dit des hommes infatigables et indompts
se ruant  un premier combat, tant ils luttaient tous avec ardeur.
Et les Akhaiens, n'esprant pas chapper au carnage, se croyaient
destins  la mort, et les Troiens espraient, dans leur coeur,
brler les nefs et tuer les hros Akhaiens. Et ils se ruaient,
avec ces penses, les uns contre les autres.

Hektr saisit la poupe de la nef belle et rapide qui avait amen
Prtsilaos  Troi et qui n'avait point d le ramener dans la
terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troiens s'entre-tuaient
pour cette nef. Et l'imptuosit des flches et des piques ne leur
suffisant plus, ils se frappaient, dans une mme pense, avec les
doubles haches tranchantes, les grandes pes et les lances
aigus. Et beaucoup de beaux glaives  poigne noire tombaient sur
le sable des mains et des paules des hommes qui combattaient, et
la terre tait trempe d'un sang noir. Mais Hektr saisissant de
ses mains les ornements de la poupe, et s'y attachant, cria aux
Troiens:

-- Apportez le feu, et poussez des clameurs en vous ruant! Zeus
nous offre le jour de la vengeance en nous livrant ces nefs qui,
venues vers Ilios contre la volont des dieux, nous ont apport
tant de calamits, par la lchet des vieillards qui me retenaient
et retenaient l'arme quand je voulais marcher et combattre ici.
Mais si le prvoyant Zeus aveuglait alors notre esprit, maintenant
c'est lui-mme qui nous excite et nous pousse!

Il parla ainsi, et tous se jetrent avec plus de fureur sur les
Akhaiens. Et Aias ne put soutenir plus longtemps l'assaut, car il
tait accabl de traits; et il recula, de peur de mourir, jusqu'au
banc des rameurs, long de sept pieds, et il abandonna la poupe de
la nef. Mais, du banc o il tait, il loignait  coups de lance
chaque Troien qui apportait le feu infatigable. Et, avec
d'horribles cris, il exhortait les Danaens:

--  amis, hros Danaens, serviteurs d'Ars, soyez des hommes!
Souvenez-vous de votre force et de votre courage. Pensez-vous
trouver derrire vous d'autres dfenseurs, ou une muraille plus
inaccessible qui vous prserve de la mort? Nous n'avons point ici
de ville ceinte de tours d'o nous puissions repousser l'ennemi et
assurer notre salut. Mais nous sommes ici dans les plaines des
Troiens bien arms, acculs contre la mer, loin de la terre de la
patrie, et notre salut est dans nos mains et non dans la lassitude
du combat.

Il parla ainsi, et, furieux, il traversait de sa lance aigu
chaque Troien qui apportait le feu sur les nefs creuses afin de
plaire  Hektr et de lui obir. Et, ceux-l, Aias les traversait
de sa lance aigu, et il en tua douze devant les nefs.


Chant 16

Et ils combattaient ainsi pour les nefs bien construites. Et
Patroklos se tenait devant le prince des peuples, Akhilleus,
versant de chaudes larmes, comme une source d'eau noire qui flue
du haut d'un rocher. Et le divin Akhilleus en eut compassion, et
il lui dit ces paroles ailes:

-- Pourquoi pleures-tu, Patroklos, comme une petite fille qui
court aprs sa mre, saisit sa robe et la regarde en pleurant
jusqu' ce que celle-ci la prenne dans ses bras? Semblable  cette
enfant,  Patroklos, tu verses des larmes abondantes. Quel message
as-tu pour les Myrmidones ou pour moi? As-tu seul reu quelque
nouvelle de la Phthi? On dit cependant que le fils d'Aktr,
Mnoitios, et l'Aiakide Pleus vivent encore parmi les Myrmidones.
Certes, nous serions accabls, s'ils taient morts. Mais peut-tre
pleures-tu pour les Argiens qui prissent auprs des nefs creuses,
par leur propre iniquit? Parle, ne me cache rien afin que nous
sachions tous deux.

Et le cavalier Patroklos, avec un profond soupir, lui rpondit:

--  Akhilleus, fils de Pleus, le plus brave des Akhaiens, ne
t'irrite point, car de grandes calamits accablent les Akhaiens.
Dj les plus braves d'entre eux gisent dans les nefs, frapps et
blesss. Le robuste Tydide Diomds est bless, et Odysseus
illustre par sa lance, et Agamemnn. Eurypylos a la cuisse perce
d'une flche; et les mdecins les soignent et baignent leurs
blessures avec des baumes. Mais toi, Akhilleus, tu es implacable!
 Pliade, dou d'un courage inutile, qu'une colre telle que la
tienne ne me saisisse jamais!  qui viendras-tu dsormais en aide,
si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible? 
inexorable! Le cavalier Pleus n'est point ton pre, Thtis ne t'a
point conu. La mer bleue t'a enfant et ton me est dure comme
les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplissement d'un oracle, et si
ta mre vnrable t'a averti de la part de Zeus, au moins envoie-
moi promptement  la tte des Myrmidones, et que j'apporte une
lueur de salut aux Danaens! Laisse-moi couvrir mes paules de tes
armes. Les Troiens reculeront, me prenant pour toi, et les fils
belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons
facilement, nouveaux combattants, ces hommes crass de fatigue,
loin des tentes et des nefs, vers leur ville.

Il parla ainsi, suppliant, l'insens! cherchant la mort et la kr
fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit en gmissant:

-- Divin Patroklos, qu'as-tu dit? Je ne m'inquite d'aucun oracle,
et ma mre vnrable ne m'a rien annonc de la part de Zeus. Mais
un noir chagrin est dans mon coeur et trouble mon esprit, depuis
que cet homme, dont la puissance est la plus haute, m'a arrach ma
rcompense,  moi qui suis son gal! Tel est le noir chagrin qui
me ronge. Cette jeune femme que j'avais conquise par ma lance,
aprs avoir renvers une ville aux fortes murailles, et que les
fils des Akhaiens m'avaient donne en rcompense, le roi Atride
Agamemnn me l'a arrache des mains, comme  un vil vagabond! Mais
oublions le pass. Sans doute je ne puis nourrir dans mon coeur
une colre ternelle. J'avais rsolu de ne la dposer que le jour
o les clameurs de la guerre parviendraient jusqu' mes nefs.
Couvre donc tes paules de mes armes illustres, et mne les braves
Myrmidones au combat, puisqu'une noire nue de Troiens enveloppe
les nefs. Voici que les Argiens sont acculs contre le rivage de
la mer, dans un espace trs-troit, et toute la ville des Troiens
s'est rue sur eux avec audace, car ils ne voient point le front
de mon casque resplendir. Certes, dans leur fuite, ils empliraient
les fosss des champs de leurs cadavres, si le roi Agamemnn ne
m'avait point outrag; et maintenant ils assigent le camp. La
lance furieuse du Tydide Diomds ne s'agite plus dans ses mains
pour sauver les Danaens de la mort, et je n'entends plus la voix
de l'Atride sortir de sa tte dteste, mais celle du tueur
d'hommes Hektr, qui excite les Troiens de toutes parts. Et la
clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils bouleversent
les Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et repousse cette
ruine loin des nefs. Ne les laisse pas dtruire les nefs par le
feu ardent, et que le doux retour ne nous soit pas ravi. Mais
garde mes paroles dans ton esprit, si tu veux que je sois honor
et glorifi par tous les Danaens, et qu'ils me rendent cette belle
jeune femme et un grand nombre de prsents splendides, par
surcrot. Repousse les Troiens loin des nefs et reviens. Si
l'poux de Hr, qui tonne au loin, te donne la victoire, ne
dompte pas sans moi les Troiens belliqueux; car tu me couvrirais
de honte, si, les ayant vaincus, et plein de l'orgueil et de
l'ivresse du combat, tu menais l'arme  Ilios. Crains qu'un des
dieux ternels ne se rue sur toi du haut de l'Olympos, surtout
l'archer Apolln qui protge les Troiens. Reviens aprs avoir
sauv les nefs, et laisse-les combattre dans la plaine. Qu'il vous
plaise,  pre Zeus,  Athn,  Apolln, que nul d'entre les
Troiens et les Akhaiens n'vite la mort, et que, seuls, nous
survivions tous deux et renversions les murailles sacres d'Ilios!

Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait plus au combat,
tant il tait accabl de traits. Et l'esprit de Zeus et les
Troiens illustres l'emportaient sur lui; et son casque splendide,
dont les aigrettes taient rompues par les coups, sonnait autour
de ses tempes, et son paule fatigue ne pouvait plus soutenir le
poids du bouclier. Et cependant, malgr la nue des traits, ils ne
pouvaient l'branler, bien que respirant  peine, inond de la
sueur de tous ses membres, et haletant sous des maux multiplis.

Et Hektr frappa de sa grande pe la lance de frne d'Aias, et il
la coupa l o la pointe se joignait au bois; et le Tlamnien
Aias n'agita plus dans sa main qu'une lance mutile, car la pointe
d'airain, en tombant, sonna contre terre. Et Aias, dans son coeur
irrprochable, reconnut avec horreur l'oeuvre des dieux, et vit
que Zeus qui tonne dans les hauteurs, domptant son courage,
donnait la victoire aux Troiens. Et il se retira loin des traits,
et les Troiens jetrent le feu infatigable sur la nef rapide, et
la flamme inextinguible enveloppa aussitt la poupe, et Akhilleus,
frappant ses cuisses, dit  Patroklos:

-- Hte-toi, divin Patroklos! Je vois le feu ardent sur les nefs.
Si elles brlent, nous ne pourrons plus songer au retour. Revts
promptement mes armes, et j'assemblerai mon peuple.

Il parla ainsi, et Patroklos se couvrit de l'airain splendide. Il
attacha de belles knmides  ses jambes avec des agrafes d'argent;
il mit sur sa poitrine la cuirasse tincelante, aux mille reflets,
du rapide Akhilleus, et il suspendit  ses paules l'pe d'airain
aux clous d'argent. Puis, il prit le grand et solide bouclier, et
il posa sur sa noble tte le casque magnifique  la terrible
aigrette de crins, et de ses mains il saisit de fortes piques;
mais il laissa la lance lourde, immense et solide, de
l'irrprochable Aiakide, la lance Pliade que Kheirn avait
apporte  son pre bien-aim des cimes du Plios, afin d'tre la
mort des hros. Et Patroklos ordonna  Automdn, qu'il honorait
le plus aprs Akhilleus, et qui lui tait le plus fidle dans le
combat, d'atteler les chevaux au char. Et c'est pourquoi Automdn
soumit au joug les chevaux rapides, Xanthos et Balios, qui, tous
deux, volaient comme le vent, et que la Harpye Podarg avait
conus de Zphyros, lorsqu'elle paissait dans une prairie aux
bords du fleuve Okanos. Et Automdn lia au-del du timon
l'irrprochable Pdasos qu'Akhilleus avait amen de la ville
saccage de tin. Et Pdasos, bien que mortel, suivait les
chevaux immortels.

Et Akhilleus armait les Myrmidones sous leurs tentes. De mme que
des loups mangeurs de chair crue et pleins d'une grande force qui,
dvorant un grand cerf rameux qu'ils ont tu sur les montagnes,
vont en troupe, la gueule rouge de sang et vomissant le sang,
laper de leurs langues lgres les eaux de la source noire, tandis
que leur ventre s'enfle et que leur coeur est toujours intrpide;
de mme les chefs des Myrmidones se pressaient autour du brave
compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu d'eux, le belliqueux
Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et les chevaux.

Et Akhilleus cher  Zeus avait conduit  Troi cinquante nefs
rapides, et cinquante guerriers taient assis sur les bancs de
rameurs de chacune, et cinq chefs les commandaient sous ses
ordres.

Et le premier chef tait Mnsthios  la cuirasse tincelante, aux
mille reflets, fils du fleuve Sperkhios qui tombait de Zeus. Et la
belle Polydor, fille de Pleus, femme mortelle pouse d'un dieu,
l'avait conu de l'infatigable Sperkhios; mais Bros, fils de
Prireus, l'ayant pouse en la dotant richement, passait pour
tre le pre de Mnsthios.

Et le deuxime chef tait le brave Eudros, conu en secret, et
qu'avait enfant la belle Polyml, habile dans les danses, fille
de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima, l'ayant vue dans un choeur
de la tumultueuse Artmis  l'arc d'or. Et l'illustre Hermias,
montant aussitt dans les combles de la demeure, coucha
secrtement avec elle, et elle lui donna un fils illustre, l'agile
et brave Eudros. Et aprs qu'Eilithya qui prside aux douloureux
enfantements l'eut conduit  la lumire, et qu'il eut vu la
splendeur de Hlios, le robuste Aktoride Ekhkhleus conduisit
Polyml dans ses demeures et lui fit mille dons nuptiaux. Et le
vieux Phylas leva et nourrit avec soin Eudros, comme s'il tait
son fils.

Et le troisime chef tait le brave Peisandros Maimalide qui
excellait au combat de la lance, parmi les Myrmidones, aprs
Patroklos.

Et le quatrime chef tait le vieux cavalier Phoinix, et le
cinquime tait l'irrprochable Akhimdn, fils de Laerkeus.

Et Akhilleus, les ayant tous rangs sous leurs chefs, leur dit en
paroles svres:

-- Myrmidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que, dans les
nefs rapides, vous adressiez aux Troiens, durant les jours de ma
colre, quand vous m'accusiez moi-mme, disant: --  dur fils de
Pleus, sans doute une mre farouche t'a nourri de fiel, toi qui
retiens de force tes compagnons sur leurs nefs! Que nous
retournions au moins dans nos demeures sur les nefs qui fendent la
mer, puisqu'une colre inexorable est entre dans ton coeur. --
Souvent vous me parliez ainsi. Aujourd'hui, voici le grand combat
dont vous tiez avides. Que chacun de vous, avec un coeur solide,
lutte donc contre les Troiens.

Il parla ainsi, et il excita la force et le courage de chacun, et
ils serrrent leurs rangs. De mme qu'un homme fortifie de pierres
paisses le mur d'une haute maison qui soutiendra l'effort des
vents, de mme les casques et les boucliers bombs se pressrent,
tous se soutenant les uns les autres, boucliers contre boucliers,
casques  crinires tincelantes contre casques, homme contre
homme. Et Patroklos et Automdn, qui n'avaient qu'une me, se
mirent en tte des Myrmidones.

Mais Akhilleus entra sous sa tente, et souleva le couvercle d'un
coffre riche et bien fait, et plein de tuniques, de manteaux
impntrables au vent et de tapis velus. Et l se trouvait une
coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent n'avait t
vers que pour Akhilleus seul entre tous les hommes, et qui
n'avait fait de libations qu'au pre Zeus seul entre tous les
dieux. Et, l'ayant retire du coffre, il la purifia avec du
soufre, puis il la lava avec de l'eau pure et claire, et il lava
ses mains aussi; et, puisant le vin ardent, faisant des libations
et regardant l'Ouranos, il pria debout au milieu de tous, et Zeus
qui se rjouit de la foudre l'entendit et le vit:

-- Zeus! roi Ddnaien, Plasgique, qui, habitant au loin,
commandes sur Ddn enveloppe par l'hiver, au milieu de tes
divinateurs, les Selles, qui ne se lavent point les pieds et
dorment sur la terre, si tu as dj exauc ma prire, et si, pour
m'honorer, tu as rudement chti le peuple des Akhaiens, accomplis
encore mon voeu! Je reste dans l'enceinte de mes nefs, mais
j'envoie mon compagnon combattre en tte de nombreux Myrmidones. 
Prvoyant Zeus! donne-lui la victoire, affermis son coeur dans sa
poitrine, et que Hektr apprenne que mon compagnon sait combattre
seul et que ses mains robustes n'attendent point pour agir que je
me rue dans le carnage d'Ars. Mais, ayant repouss la guerre et
ses clameurs loin des nefs, qu'il revienne, sain et sauf, vers mes
nefs rapides, avec mes armes et mes braves compagnons!

Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il exaua
une partie de sa prire, et il rejeta l'autre. Il voulut bien que
Patroklos repousst la guerre et le combat loin des nefs, mais il
ne voulut pas qu'il revnt sain et sauf du combat. Aprs avoir
fait des libations et suppli le pre Zeus, le Plide rentra sous
sa tente et dposa la coupe dans le coffre; et il sortit de
nouveau pour regarder la rude mle des Troiens et des Akhaiens.

Et les Myrmidones, rangs sous le magnanime Patroklos, se rurent,
pleins d'ardeur, contre les Troiens. Et ils se rpandaient
semblables  des gupes, niches sur le bord du chemin, et que des
enfants se plaisent  irriter dans leurs nids. Et ces insenss
prparent un grand mal pour beaucoup; car, si un voyageur les
excite involontairement au passage, les gupes au coeur intrpide
tourbillonnent et dfendent leurs petits. Ainsi les braves
Myrmidones se rpandaient hors des nefs; et une immense clameur
s'leva; et Patroklos exhorta ainsi ses compagnons  voix haute:

-- Myrmidones, compagnons du Plide Akhilleus, amis, soyez des
hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre courage, afin
d'honorer le Plide, le plus brave des hommes, auprs des nefs
des Argiens, et nous, ses belliqueux compagnons. Et que l'Atride
Agamemnn qui commande au loin reconnaisse sa faute, lui qui a
outrag le plus brave des Akhaiens.

Il parla ainsi, et il excita leur force et leur courage, et ils se
rurent avec fureur sur les Troiens, et les nefs rsonnrent des
hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les Troiens virent le
brave fils de Mnoitios et son compagnon, tous deux
resplendissants sous leurs armes. Leurs coeurs en furent mus, et
leurs phalanges se troublrent; et ils crurent que le Plide aux
pieds rapides avait dpos sa colre auprs des nefs. Et chacun
regardait de tous cts comment il viterait la mort.

Et Patroklos, le premier, lana sa pique clatante au plus pais
de la mle tumultueuse, autour de la poupe de la nef du magnanime
Prtsilaos. Et il frappa Pyraikhms, qui avait amen les
cavaliers Paiones d'Amydn et des bords de l'Axios au large
cours; et il le frappa  l'paule droite, et Pyraikhms tomba dans
la poussire en gmissant, et les Paiones prirent la fuite.
Patroklos les dispersa tous ainsi, ayant tu leur chef qui
excellait dans le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il
l'teignit. Et les Troiens, dans un immense tumulte, s'enfuirent
loin de la nef  demi brle, et les Danaens, sortant en foule des
nefs creuses, se jetrent sur eux, et une haute clameur s'leva.
De mme que, le foudroyant Zeus ayant dissip les nues noires au
fate d'une grande montagne, tout apparat soudainement, les
cavernes, les cimes aigus et les bois, et qu'une immense srnit
se rpand dans l'aithr; de mme les Danaens respirrent aprs
avoir loign des nefs la flamme ennemie. Mais ce ne fut point la
fin du combat. Les Troiens, repousss des nefs noires par les
Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleverss, mais ils
rsistaient encore, bien que cdant  la ncessit. Alors, dans la
mle largie, chaque chef Akhaien tua un guerrier.

Et, le premier de tous, le brave fils de Mnoitios pera de sa
pique aigu la cuisse d'Arilykos qui fuyait. L'airain traversa la
cuisse et brisa l'os, et l'homme tomba la face contre terre. Et le
brave Mnlaos frappa Thoas  l'endroit de la poitrine que le
bouclier ne couvrait pas, et il rompit ses forces. Et le Phylide,
voyant Amphiklos qui s'lanait, le prvint en le frappant au bas
de la cuisse, l o les muscles sont trs-pais; et la pointe
d'airain dchira les nerfs, et l'obscurit couvrit les yeux
d'Amphiklos. Et la lance aigu du Nestride blessa Atymnios, et
l'airain traversa les entrailles, et le Troien tomba devant
Antilokhos. Et Maris, irrit de la mort de son frre, et debout
devant le cadavre, lana sa pique contre Antilokhos; mais le divin
Thrasymds le prvint, comme il allait frapper, et le pera prs
de l'paule, et la pointe d'airain, tranchant tous les muscles,
dpouilla l'os de toute sa chair. Et Maris tomba avec bruit, et un
noir brouillard couvrit ses yeux. Ainsi descendirent dans l'rbos
deux frres, braves compagnons de Sarpdn, et tous deux fils
d'Amisdaros qui avait nourri l'indomptable Khimaira pour la
destruction des hommes.

Aias Oiliade saisit vivant Kloboulos embarrass dans la mle, et
il le tua en le frappant de son pe  la gorge, et toute l'pe y
entra chaude de sang, et la mort pourpre et la Moire violente
obscurcirent ses yeux. Pnls et Lykn, s'attaquant, se
manqurent de leurs lances et combattirent avec leurs pes. Lykn
frappa le cne du casque  aigrette de crins, et l'pe se rompit;
mais Pnls le pera au cou, sous l'oreille, et l'pe y entra
tout entire, et la tte fut suspendue  la peau, et Lykn fut
tu. Et Mrions, poursuivant avec rapidit Akamas qui montait sur
son char, le frappa  l'paule droite, et le Troien tomba du char,
et une nue obscurcit ses yeux.

Idomneus frappa de sa pique rymas dans la bouche, et la pique
d'airain pntra jusque dans la cervelle en brisant les os blancs;
et toutes les dents furent branles, et les deux yeux s'emplirent
de sang, et le sang jaillit de la bouche et des narines, et la
nue noire de la mort l'enveloppa.

Ainsi les chefs Danaens turent chacun un guerrier. De mme que
des loups froces se jettent, dans les montagnes, sur des agneaux
ou des chevreaux que les bergers imprudents ont laisss, disperss
 et l, et qui les emportent tout tremblants; de mme les
Danaens bouleversaient les Troiens qui fuyaient tumultueusement,
oubliant leur force et leur courage.

Et le grand Aias dsirait surtout atteindre Hektr arme d'airain;
mais celui-ci, habile au combat, couvrant ses larges paules de
son bouclier de peau de taureau, observait le bruit strident des
flches et le son des piques. Et il comprenait les chances du
combat; et toujours ferme, il protgeait ses chers compagnons. De
mme qu'une nue monte de l'Olympos jusque dans l'Ouranos, quand
Zeus excite la tempte dans la srnit de l'aithr, de mme la
clameur et la fuite s'lanaient des nefs. Et les Troiens ne
repassrent point le foss aisment. Les chevaux rapides de Hektr
l'emportrent loin de son peuple que le foss profond arrtait. Et
une multitude de chevaux s'y prcipitaient, brisant les timons et
abandonnant les chars des princes. Et Patroklos les poursuivait
avec fureur, exhortant les Danaens et mditant la ruine des
Troiens. Et ceux-ci, pleins de clameurs, emplissaient les chemins
de leur fuite; et une vaste poussire montait vers les nues, et
les chevaux aux sabots massifs couraient vers la ville, loin des
nefs et des tentes. Et Patroklos poussait, avec des cris
menaants, cette arme bouleverse. Et les hommes tombaient hors
des chars sous les essieux, et les chars bondissants
retentissaient. Et les chevaux immortels et rapides, illustres
prsents des dieux  Pleus, franchirent le foss profond, pleins
du dsir de la course. Et le coeur de Patroklos le poussait vers
Hektr, afin de le frapper de sa pique; mais les chevaux rapides
du Priamide l'avaient emport.

Dans les jours de l'automne, quand la terre est accable sous de
noirs tourbillons, et quand Zeus rpand une pluie abondante,
irrit contre les hommes qui jugeaient avec iniquit dans l'agora
et chassaient la justice, sans respect des dieux, de mme qu'ils
voient maintenant les torrents creuser leurs campagnes et se
prcipiter dans la mer pourpre du haut des rochers escarps,
dtruisant de tous cts les travaux des hommes; de mme on voyait
les cavales troiennes courir pouvantes. Et Patroklos, ayant
rompu les premires phalanges, les repoussa vers les nefs et ne
leur permit pas de regagner la ville qu'elles dsiraient
atteindre. Et il les massacrait, en les poursuivant, entre les
nefs, le fleuve et les hautes murailles, et il tirait vengeance
d'un grand nombre d'hommes. Et il frappa d'abord Pronoos, de sa
pique clatante, dans la poitrine dcouverte par le bouclier. Et
les forces du Troien furent rompues, et il retentit en tombant. Et
il attaqua Thestr, fils d'nops. Et Thestr tait affaiss sur le
sige du char, l'esprit troubl; et les rnes lui taient tombes
des mains. Patroklos le frappa de sa lance  la joue droite, et
l'airain passa  travers les dents, et, comme il le ramenait, il
arracha l'homme du char. Ainsi un homme, assis au fate d'un haut
rocher qui avance,  l'aide de l'hameon brillant et de la ligne,
attire un grand poisson hors de la mer. Ainsi Patroklos enleva du
char,  l'aide de sa lance clatante, Thestr, la bouche bante;
et celui-ci, en tombant, rendit l'me. Puis il frappa d'une pierre
dans la tte ryalos, qui s'lanait, et dont la tte s'ouvrit en
deux, sous le casque solide, et qui tomba et rendit l'me,
envelopp par la mort. Puis, Patroklos coucha, dompts, sur la
terre nourricire, rymas, Amphotros, palts, Tlpolmos
Damastoride, khios, Pyrs, Ipheus, vippos et l'Argade
Polymlos. Mais Sarpdn, voyant ses compagnons tus et dpouills
de leurs armes par les mains du Mnoitiade Patroklos, exhorta les
irrprochables Lykiens:

--  honte! Pourquoi fuyez-vous, Lykiens? Vous tes maintenant
bien rapides! J'irai contre ce guerrier, et je saurai s'il me
domptera, lui qui a accabl les Troiens de tant de maux et qui a
rompu les genoux de tant de braves.

Il parla ainsi, et il sauta avec ses armes, de son char, sur la
terre. Et Patroklos le vit et sauta de son char. De mme que deux
vautours aux becs recourbs et aux serres aigus, sur une roche
escarpe luttent avec de grands cris; de mme ils se rurent l'un
sur l'autre avec des clameurs. Et le fils du subtil Kronos les
ayant vus, fut rempli de compassion, et il dit  Hr, sa soeur et
son pouse:

-- Hlas! voici que la destine de Sarpdn qui m'est trs-cher
parmi les hommes, est d'tre tu par le Mnoitiade Patroklos, et
mon coeur hsitant dlibre dans ma poitrine si je le
transporterai vivant du combat lamentable au milieu du riche
peuple de Lyki, ou si je le dompterai par les mains du
Mnoitiade.

Et la vnrable Hr aux yeux de boeuf lui rpondit:

-- Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite? Tu veux
affranchir de la triste mort un homme mortel depuis longtemps vou
au destin? Fais-le, mais nous tous, les dieux, nous ne
t'approuverons pas. Je te dirai ceci, et retiens-le dans ton
esprit: Si tu envoies Sarpdn vivant dans ses demeures, songe
que, dsormais, chacun des dieux voudra aussi sauver un fils bien-
aim de la rude mle. Il y a, en effet, beaucoup de fils des
dieux qui combattent autour de la grande ville de Priamos, de ces
dieux que tu auras irrits. Si Sarpdn t'est cher et que ton
coeur le plaigne, laisse-le tomber dans la rude mle sous les
mains du Mnoitiade Patroklos; mais ds qu'il aura rendu l'me et
la vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils le
transportent chez le peuple de la grande Lyki. Ses parents et ses
concitoyens l'enseveliront, et ils lui lveront un tombeau et une
colonne; car c'est l l'honneur des morts.

Elle parla ainsi, et le pre des hommes et des dieux consentit. Et
il versa sur la terre une pluie de sang, afin d'honorer son fils
bien-aim que Patroklos devait tuer dans la fertile Troi, loin de
sa patrie.

Et les deux hros s'tant rencontrs, Patroklos frappa dans le
ventre l'illustre Thrasymds qui conduisait le char du roi
Sarpdn, et il le tua. Et Sarpdn s'lana; mais sa pique
clatante, s'tant gare, blessa  l'paule le cheval Pdasos qui
hennit, tomba dans la poussire et rendit l'me. Et ses compagnons
se cabrrent, et le joug cria, et les rnes furent entremles.
Mais le brave Automdn mit fin  ce trouble. Il se leva, et,
tirant la longue pe qui pendait sur sa cuisse robuste, il
trancha les traits qui taient au-del du timon. Et les deux
autres chevaux, se remettant au joug, obirent aux rnes, et les
deux guerriers continurent le combat lamentable.

Alors la pique clatante de Sarpdn s'gara encore, car la pointe
d'airain effleura l'paule gauche de Patroklos sans le blesser. Et
celui-ci se rua avec l'airain, et le trait ne s'chappa point
vainement de sa main, car il frappa Sarpdn  cette cloison qui
enferme le coeur vivant. Et il tomba comme tombe un chne, ou un
peuplier, ou un grand pin que les bcherons, sur les montagnes,
coupent de leurs haches tranchantes, pour construire des nefs. Et
il tait tendu devant ses chevaux et son char, grinant des dents
et saisissant la poussire sanglante. De mme qu'un taureau
magnanime qu'un lion fauve a saisi parmi les boeufs aux pieds
flexibles, et qui meurt en mugissant sous les dents du lion, de
mme le roi des Lykiens porteurs de boucliers gmissait, dompt
par Patroklos. Et il appela son cher compagnon

-- Ami Glaukos, brave entre les hommes, c'est maintenant qu'il te
faut combattre intrpidement. Si la mle lamentable ne trouble
point ton coeur, sois prompt. Les appelant de tous cts, exhorte
les chefs Lykiens  combattre pour Sarpdn, et combats toi-mme
pour moi. Je serais  jamais ton opprobre et ta honte si les
Akhaiens me dpouillaient de mes armes dans le combat des nefs.
Sois ferme, et exhorte tout mon peuple.

Il parla ainsi, et l'ombre de la mort couvrit ses yeux et ses
narines. Et Patroklos, lui mettant le pied sur la poitrine,
arracha sa lance, et les entrailles la suivirent, et le Mnoitiade
arracha en mme temps sa lance et l'me de Sarpdn.

Les Myrmidones saisirent les chevaux haletants et qui voulaient
fuir depuis que le char de leurs matres tait vide. Mais, en
entendant la voix de Sarpdn, Glaukos ressentit une amre
douleur, et son coeur fut dchir de ne pouvoir le secourir.
Pressant de sa main son bras cruellement bless par la flche que
lui avait lance Teukros, du haut de la muraille, en dfendant ses
compagnons, il supplia ainsi l'archer Apolln:

-- Entends-moi,  roi! soit de la riche Lyki, soit de Troi, car
tu peux entendre de tout lieu les plaintes de l'homme qui gmit,
et voici que la douleur me ronge. Je subis une blessure cruelle,
et ma main est en proie  de grands maux, et mon sang coule sans
cesse, et mon paule est trs-lourde, et je ne puis ni saisir ma
lance, ni combattre l'ennemi. Et voici que le plus illustre des
hommes est mort, Sarpdn, fils de Zeus qui n'a point secouru son
fils. Mais toi,  roi! guris cette blessure amre, apaise mon
mal, afin que j'excite les Lykiens  combattre et que je combatte
moi-mme pour ce cadavre.

Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apolln l'entendit et apaisa
aussitt sa douleur. Et le sang noir cessa de couler de sa
blessure amre, et la force lui fut rendue. Glaukos connut dans
son esprit que le grand dieu avait exauc sa prire, et il se
rjouit. Et d'abord, courant de tous cts, il excita les chefs
Lykiens  combattre pour Sarpdn puis, marchant  grands pas vers
les Troiens, il chercha Polydamas Panthoide, le divin Agnr,
Ainias et Hektr arm d'airain, et il leur dit ces paroles
ailes:

-- Hektr, tu oublies tes allis qui, pour toi, rendent l'me loin
de leurs amis et de la terre de la patrie, et tu refuses de les
secourir. Le chef des Lykiens porteurs de boucliers est mort,
Sarpdn, qui protgeait la Lyki par sa justice et par sa vertu.
Ars d'airain l'a tu par la lance de Patroklos. Venez, amis, et
indignez-vous. Que les Myrmidones, irrits  cause de tant
d'Akhaiens que nous avons tus de nos lances rapides auprs des
nefs, n'enlvent point les armes et n'insultent point le cadavre
de Sarpdn.

Il parla ainsi, et une intolrable et irrsistible douleur saisit
les Troiens, car Sarpdn, bien qu'tranger, tait le rempart de
leur ville, et des peuples nombreux le suivaient, et lui-mme
excellait dans le combat. Et ils marchrent avec ardeur droit aux
Danaens, mens par Hektr irrit  cause de Sarpdn. Mais le
coeur solide de Patroklos Mnoitiade excitait aussi les Akhaiens,
et il dit aux deux Aias prompts aux combats:

-- Aias! soyez aujourd'hui tels que vous avez toujours t parmi
les plus braves et les meilleurs. Il est tomb l'homme qui, le
premier, a franchi le mur des Akhaiens, Sarpdn! Insultons ce
cadavre et arrachons ses armes de ses paules, et tuons de
l'airain tous ceux de ses compagnons qui voudraient le dfendre.

Il parla ainsi, et les Aias se htrent de lui venir en aide; et
de chaque ct, Troiens, Lykiens, Myrmidones et Akhaiens, serrant
leurs phalanges, se ruaient avec d'horribles clameurs autour du
cadavre, et les armes des hommes retentissaient. Et Zeus rpandit
sur la mle une obscurit affreuse, afin que le labeur du combat
pour son fils bien-aim ft plus terrible. Et d'abord les Troiens
repoussrent les Akhaiens aux sourcils arqus; et un des meilleurs
parmi les Myrmidones fut tu, le divin peigeus, fils du magnanime
Agakleus. Et peigeus commandait autrefois dans Boudin bien
peuple; mais, ayant tu son brave beau-frre, il vint en
suppliant auprs de Pleus et de Thtis aux pieds d'argent, qui
l'envoyrent, avec le mle Akhilleus, vers Ilios aux beaux
chevaux, combattre les Troiens. Et comme il mettait la main sur le
cadavre, l'illustre Hektr le frappa d'une pierre  la tte, et la
tte se fendit en deux, sous le casque solide; et il tomba la face
sur le cadavre. Puis, l'affreuse mort l'enveloppa lui-mme, et
Patroklos fut saisi de douleur,  cause de son compagnon tu.

Et il se rua  travers les combattants, semblable  un pervier
rapide qui terrifie les geais et les tourneaux. Ainsi le cavalier
Patroklos se rua contre les Lykiens et les Troiens, irrit dans
son coeur  cause de son compagnon. Et il frappa d'une pierre au
cou Sthnlaos Ithaimnide, et les nerfs furent rompus; et les
premiers rangs et l'illustre Hektr reculrent d'autant d'espace
qu'en parcourt une pique bien lance, dans le combat contre des
hommes intrpides ou dans les jeux. Autant reculrent les Troiens
et s'avancrent les Akhaiens.

Et, le premier, Glaukos, chef des Lykiens porteurs de boucliers,
se retournant, tua le magnanime Bathykleus, fils bien-aim de
Khalkn, qui habitait l'Hellas et qui tait illustre parmi les
Myrmidones par ses domaines et par ses richesses. Et, Bathykleus
le poursuivant, Glaukos se retourna subitement et le frappa de sa
lance au milieu de la poitrine, et il tomba avec bruit, et une
lourde douleur saisit les Akhaiens quand le guerrier tomba, et les
Troiens se rjouirent; mais les Akhaiens infatigables, se
souvenant de leur courage, se jetrent en foule autour du cadavre.

Alors Mrions tua un guerrier Troien, le brave Laogn, fils
d'Ontr, prtre de Zeus Idaien, et que le peuple honorait comme
un dieu. Il le frappa sous la mchoire et l'oreille, et l'me
abandonna aussitt ses membres, et l'affreux brouillard
l'enveloppa. Et Ainias lana sa pique d'airain contre Mrions,
et il esprait l'atteindre sous le bouclier, comme il s'lanait;
mais celui-ci vita la pique d'airain en se courbant, et la longue
pique s'enfona en terre et vibra jusqu' ce que le robuste Ars
et puis sa force. Et la pique d'Ainias vibrait ainsi parce
qu'elle tait partie d'une main vigoureuse. Et Ainias, irrit,
lui dit:

-- Mrions, bien que tu sois un agile sauteur, ma pique t'et
rendu immobile  jamais, si je t'avais atteint.

Et Mrions illustre par sa lance lui rpondit:

-- Ainias, il te sera difficile, malgr ta vigueur, de rompre les
forces de tous ceux qui te combattront. Si moi aussi, je
t'atteignais de l'airain aigu, bien que tu sois robuste et
confiant dans tes forces, tu me donnerais la gloire et ton me 
Aids illustre par ses chevaux.

Il parla ainsi, et le robuste fils de Mnoitios le rprimanda:

-- Mrions, pourquoi tant parler, tant brave?  ami! ce n'est
point par des paroles outrageantes que tu repousseras les Troiens
loin de ce cadavre. La fin de la guerre est dans nos mains. Les
paroles conviennent  l'agora. Il ne s'agit point ici de parler,
mais de combattre.

Il parla ainsi, et marcha en avant, et le divin Mrions le
suivit. Et de mme que les bcherons font un grand tumulte dans
les gorges des montagnes, et que l'cho retentit au loin; de mme
la grande plaine frmissait sous les guerriers qui frappaient, de
leurs pes et de leurs lances, l'airain et le cuir des solides
boucliers; et nul n'aurait plus reconnu le divin Sarpdn, tant il
tait couvert de traits, de sang et de poussire. Et tous se
ruaient sans cesse autour de son cadavre, comme les mouches qui
bourdonnent, au printemps, dans l'table, autour des vases remplis
de lait. C'est ainsi qu'ils se ruaient en foule autour de ce
cadavre.

Et Zeus, ne dtournant point ses yeux splendides de la rude mle,
dlibrait dans son esprit sur la mort de Patroklos, hsitant si
l'illustre Hektr le tuerait de suite avec l'airain, dans la
mle, sur le divin Sarpdn, et lui arracherait ses armes des
paules, ou si la rude mle serait prolonge pour la mort d'un
plus grand nombre. Et il sembla meilleur  Zeus que le brave
compagnon du Plide Akhilleus repousst, vers la ville, Hektr et
les Troiens, et arracht l'me de beaucoup de guerriers. Et c'est
pourquoi il amollit le courage de Hektr qui, montant sur son
char, prit la fuite en ordonnant aux Troiens de fuir aussi, car il
avait reconnu les balances sacres de Zeus. Et les illustres
Lykiens ne restrent point, et ils prirent aussi la fuite en
voyant leur roi couch, le coeur perc, au milieu des cadavres,
car beaucoup taient tombs pendant que le Kronin excitait le
combat. Et les Akhaiens arrachrent des paules de Sarpdn ses
belles armes resplendissantes, et le robuste fils de Mnoitios les
donna  ses compagnons pour tre portes aux nefs creuses. Et
alors Zeus qui amasse les nues dit  Apolln:

-- Va maintenant, cher Phoibos. Purifie Sarpdn, hors de la
mle, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux du
fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vtements
immortels. Puis, remets-le aux Jumeaux rapides, Hypnos et
Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche peuple de la grande
Lyki. Ses parents et ses amis l'enseveliront et lui lveront un
tombeau et une colonne, car c'est l l'honneur des morts.

Il parla ainsi, et Apolln, se htant d'obir  son pre,
descendit des cimes Idaiennes dans la mle et enleva Sarpdn
loin des traits. Et il le transporta pour le laver dans les eaux
du fleuve, l'oignit d'ambroisie, le couvrit de vtements immortels
et le confia aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, qui le
transportrent aussitt chez le riche peuple de la grande Lyki.

Et Patroklos, excitant Automdn et ses chevaux, poursuivait les
Lykiens et les Troiens, pour son malheur, l'insens! car s'il
avait obi  l'ordre du Plide, il aurait vit la kr mauvaise
de la noire mort. Mais l'esprit de Zeus est plus puissant que
celui des hommes. Il terrifie le brave que lui-mme a pouss au
combat, et il lui enlve la victoire.

Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tu
tuas,  Patroklos, quand les dieux prparrent ta mort? Adrsts,
Autonoos et Ekhklos, Primos Mgade et pistr, et Mlanippos;
puis, lasos, Moulios et Phylarts. Il tua ceux-ci, et les autres
chapprent par la fuite. Et alors les fils des Akhaiens eussent
pris la haute Ilios par les mains de Patroklos furieux, si Phoibos
Apolln, debout au fate d'une tour solide, prparant la perte du
Mnoitiade, ne ft venu en aide aux Troiens. Et trois fois
Patroklos s'lana jusqu'au relief de la haute muraille, et trois
fois Apolln le repoussa de ses mains immortelles, en heurtant son
bouclier clatant. Et, quand il s'lana une quatrime fois,
semblable  un dieu, l'archer Apolln lui dit ces paroles
menaantes:

-- Retire-toi, divin Patroklos. Il n'est pas dans ta destine de
renverser de ta lance la haute citadelle des magnanimes Troiens.
Akhilleus lui-mme ne le pourra point, bien qu'il te soit trs-
suprieur.

Il parla ainsi, et Patroklos recula au loin pour viter la colre
de l'archer Apolln. Et Hektr, retenant ses chevaux aux sabots
solides prs des Portes Skaies, hsitait s'il retournerait au
combat, ou s'il ordonnerait aux troupes de se renfermer dans les
murailles.

Et Phoibos Apolln s'approcha de lui, semblable au jeune et brave
guerrier Asios, fils de Dymas, frre de Hkab et oncle du
dompteur de chevaux Hektr, et qui habitait la Phrygi sur les
bords du Sangarios. Et, semblable  Asios, Phoibos Apolln dit 
Hektr:

-- Hektr, pourquoi t'loignes-tu du combat? Cela ne te convient
pas. Plt aux dieux que je te fusse suprieur autant que je te
suis infrieur, il te serait fatal d'avoir quitt le combat.
Allons, pousse tes chevaux aux sabots massifs contre Patroklos. Tu
le tueras peut-tre, et Apolln te donnera la victoire.

Ayant ainsi parl, le dieu rentra dans la foule des guerriers. Et
l'illustre Hektr ordonna au brave Kbrions d'exciter ses chevaux
vers la mle. Et Apolln, au milieu de la foule, rpandit le
trouble parmi les Argiens et accorda la victoire  Hektr et aux
Troiens. Et le Priamide, laissant tous les autres Danaens,
poussait vers le seul Patroklos ses chevaux aux sabots massifs. Et
Patroklos, de son ct, sauta de son char, tenant sa pique de la
main gauche. Et il saisit de la droite un morceau de marbre, rude
et anguleux, d'abord cach dans sa main, et qu'il lana avec
effort. Et ce ne fut pas en vain, car cette pierre aigu frappa au
front le conducteur de chevaux Kbrions, btard de l'illustre
Priamos. Et la pierre coupa les deux sourcils, et l'os ne rsista
pas, et les yeux du Troien jaillirent  ses pieds dans la
poussire. Et, semblable au plongeur, il tomba du char, et son me
abandonna ses membres. Et le cavalier Patroklos cria avec une
raillerie amre:

-- Ah! certes, voici un homme agile! Comme il plonge! Vraiment, il
rassasierait de coquillages toute une multitude, en sautant de sa
nef dans la mer, mme si elle tait agite, puisqu'il plonge aussi
aisment du haut d'un char. Certes, il y a d'excellents plongeurs
parmi les Troiens!

Ayant ainsi parl, il s'lana sur le hros Kbrions, comme un
lion imptueux qui va dvaster une table et recevoir une blessure
en pleine poitrine, car il se perd par sa propre ardeur. Ainsi,
Patroklos, tu te ruas sur Kbrions. Et le Priamide sauta de son
char, et tous deux luttrent pour le cadavre, comme deux lions
pleins de faim combattent, sur les montagnes, pour une biche
gorge. Ainsi, sur le cadavre de Kbrions, les deux habiles
guerriers, Patroklos Mnoitiade et l'illustre Hektr, dsiraient
se percer l'un l'autre de l'airain cruel. Et le Priamide tenait le
cadavre par la tte et ne lchait point prise, tandis que
Patroklos le tenait par les pieds. Et les Troiens et les Danaens
engagrent alors un rude combat.

De mme que l'Euros et le Notos, par leur rencontre furieuse,
bouleversent, dans les gorges des montagnes, une haute fort de
htres, de frnes et de cornouillers  corce paisse, qui
heurtent leurs vastes rameaux et se rompent avec bruit; ainsi les
Troiens et les Akhaiens, se ruant les uns sur les autres,
combattaient et ne fuyaient point honteusement. Et les lances
aigus, et les flches ailes qui jaillissaient des nerfs
s'enfonaient autour de Kbrions, et de lourds rochers brisaient
les bouchers. Et l, Kbrions gisait, grand, oublieux des chevaux
et du char, et dans un tourbillon de poussire. Aussi longtemps
que Hlios tint le milieu de l'Ouranos, les traits jaillirent des
deux cts, et les deux peuples prissaient galement; mais
lorsqu'il dclina, les Akhaiens furent les plus forts et ils
entranrent le hros Kbrions loin des traits et du tumulte des
Troiens, et ils lui arrachrent ses armes des paules.

Et Patroklos, mditant la perte des Troiens, se rua en avant. Il
se rua trois fois, tel que le rapide Ars, poussant des cris
horribles, et il tua neuf guerriers. Mais quand il s'lana une
quatrime fois, semblable  un dieu, alors, Patroklos, la fin de
ta vie approcha! Phoibos  travers la mle, vint  lui, terrible.
Et le Mnoitiade ne vit point le dieu qui s'tait envelopp d'une
paisse nue. Et Phoibos se tint derrire lui et le frappa de la
main dans le dos, entre les larges paules, et ses yeux furent
troubls par le vertige. Et Phoibos Apolln lui arracha de la tte
son casque, qui roula sous les pieds des chevaux en retentissant,
et dont l'aigrette fut souille de sang et de poussire. Et il
n'tait point arriv  ce casque d'tre souill de poussire quand
il protgeait le beau front du divin Akhilleus; mais Zeus voulait
donner ce casque au Priamide Hektr, afin qu'il le portt, car sa
mort tait proche.

Et la longue et lourde lance de Patroklos se brisa dans sa main,
et le roi Apolln, fils de Zeus, dtacha sa cuirasse. Son esprit
fut saisi de stupeur, et ses membres furent inertes, et il
s'arrta stupfait.

Alors le Dardanien Panthoide Euphorbos, excellent cavalier, et
habile, entre les meilleurs,  lancer la pique, et qui avait dj
prcipit vingt guerriers de leurs chars, s'approcha du Mnoitiade
par derrire et le blessa d'un coup de lance aigu. Et ce fut le
premier qui te blessa, dompteur de chevaux Patroklos! Mais il ne
t'abattit point, et, retirant sa lance, il recula aussitt dans la
foule, redoutant Patroklos dsarm. Et celui-ci, frapp par un
dieu et par la lance d'un homme, recula aussi dans la foule de ses
compagnons, pour viter la mort.

Et ds que Hektr eut vu le magnanime Patroklos se retirer, bless
par l'airain aigu, il se jeta sur lui et le frappa dans le ct
d'un coup de lance qui le traversa. Et le Mnoitiade tomba avec
bruit, et la douleur saisit le peuple des Akhaiens. De mme un
lion dompte dans le combat un robuste sanglier, car ils
combattaient ardemment sur le fate des montagnes, pour un peu
d'eau qu'ils voulaient boire tous deux; mais le lion dompte avec
violence le sanglier haletant. Ainsi le Priamide Hektr arracha
l'me du brave fils de Mnoitios, et, plein d'orgueil, il
l'insulta par ces paroles ailes:

-- Patroklos, tu esprais sans doute renverser notre ville et
emmener, captives sur tes nefs, nos femmes, dans ta chre terre
natale?  insens! c'est pour les protger que les rapides chevaux
de Hektr l'ont men au combat, car je l'emporte par ma lance sur
tous les Troiens belliqueux, et j'loigne leur dernier jour. Mais
toi, les oiseaux carnassiers te mangeront. Ah! malheureux! le
brave Akhilleus ne t'a point sauv, lui qui, t'envoyant combattre,
tandis qu'il restait, te disait sans doute: -- Ne reviens point,
dompteur de chevaux Patroklos, dans les nefs creuses, avant
d'avoir arrach de sa poitrine la cuirasse sanglante du tueur
d'hommes Hektr. Il t'a parl ainsi sans doute, et il t'a persuad
dans ta dmence!

Et le cavalier Patroklos, respirant  peine, lui rpondit::

-- Hektr, maintenant tu te glorifies, car le Kronide et Apolln
t'ont donn la victoire. Ils m'ont aisment dompt, en m'enlevant
mes armes des paules; mais, si vingt guerriers tels que toi
m'avaient attaqu, ils seraient tous morts par ma lance. C'est la
Moire violente et le fils de Lt, et, parmi les hommes,
Euphorbos, qui me tuent; mais toi, tu n'es venu que le dernier. Je
te le dis, garde mes paroles dans ton esprit: Tu ne vivras point
longtemps, et ta mort est proche. La Moire violente va te dompter
par les mains de l'irrprochable Aiakide Akhilleus.

Il parla ainsi et mourut, et son me abandonna son corps et
descendit chez Aids, en pleurant sa destine, sa force et sa
jeunesse.

Et l'illustre Hektr rpondit au cadavre du Mnoitiade:

-- Patroklos, pourquoi m'annoncer la mort? Qui sait si Akhilleus,
le fils de Thtis aux beaux cheveux, ne rendra point l'esprit sous
ma lance?

Ayant ainsi parl, il lui mit le pied sur le corps, et, le
repoussant, arracha de la plaie sa lance d'airain. Et aussitt il
courut sur Automdn, le divin compagnon du rapide Aiakide,
voulant l'abattre; mais les chevaux immortels, prsents splendides
que les dieux avaient faits  Pleus, enlevrent Automdn.


Chant 17

Et le brave Mnlaos, fils d'Atreus, ayant vu que Patroklos avait
t tu par les Troiens, courut aux premiers rangs, arm de
l'airain splendide. Et il allait autour du cadavre, comme une
vache gmissante, qui n'avait point encore connu l'enfantement,
court autour du veau son premier-n. Ainsi le blond Mnlaos
allait autour de Patroklos, et, le gardant de sa lance et de son
bouclier gal, il se prparait  tuer celui qui approcherait. Et
le Panthoide, habile  lancer la pique, n'oublia point
l'irrprochable Patroklos qui gisait l, et il s'arrta devant le
cadavre, et il dit au brave Mnlaos:

-- Atride Mnlaos, illustre prince des peuples, recule, laisse
ce cadavre, et livre-moi ces dpouilles sanglantes, car, le
premier d'entre les Troiens et les allis, j'ai bless Patroklos
de ma lance dans la rude mle. Laisse-moi donc remporter cette
gloire parmi les Troiens, ou je te frapperai et j'arracherai ta
chre me.

Et le blond Mnlaos, indign, lui rpondit:

-- Pre Zeus! quelle honte de se vanter au-del de ses forces! Ni
la rage du lopard, ni celle du lion, ni celle du sanglier froce
dont l'me est toujours furieuse dans sa vaste poitrine, ne
surpassent l'orgueil des fils de Panthos! Le robuste cavalier
Hyprnr se glorifiait de sa jeunesse lorsqu'il m'insulta, disant
que j'tais le plus lche des Danaens; et je pense que ses pieds
rapides ne le porteront plus dsormais vers l'pouse bien-aime et
les parents vnrables. Ainsi je romprai tes forces si tu me tiens
tte; et je t'avertis de rentrer dans la foule et de ne point me
braver, avant que le malheur soit tomb sur toi. L'insens seul ne
reconnat que ce qui est accompli.

Il parla ainsi, et il ne persuada point Euphorbos qui lui
rpondit:

-- Divin Mnlaos, certes, maintenant tu vas payer le sang de mon
frre que tu as tu. Tu t'en glorifies, et tu as rendu sa femme
veuve dans la profonde chambre nuptiale, et tu as accabl ses
parents d'une douleur amre. Et moi, je vengerai ces malheureux et
je remettrai aux mains de Panthos et de la divine Phrontis ta tte
et tes armes. Mais ne retardons pas plus longtemps le combat qui
amnera la victoire ou la dfaite de l'un de nous.

Il parla ainsi, et il frappa le bouclier d'une rondeur gale; mais
il ne put le traverser, et la pointe d'airain se recourba sur le
solide bouclier. Et l'Atride Mnlaos, suppliant le pre Zeus, se
rua avec l'airain; et comme Euphorbos reculait, il le pera  la
gorge, et la pointe, pousse par une main robuste, traversa le cou
dlicat. Et le Panthoide tomba avec bruit, et ses armes
retentirent sur lui. Et ses cheveux, qui avaient les reflets de
l'or et de l'argent, et qui taient semblables aux cheveux des
Kharites, furent souills de sang. De mme qu'un jeune olivier
qu'un homme a plant dans un lieu solitaire, o l'eau jaillit
abondante et nourrit sa verdeur, et que le souffle des vents
mobiles balance, tandis qu'il se couvre de fleurs blanches, mais
qu'un grand tourbillon enveloppe brusquement, arrache et renverse
contre terre; de mme l'Atride Mnlaos tua le brave Panthoide
Euphorbos, et le dpouilla de ses armes.

Quand un lion montagnard, sr de sa force, enlve la meilleure
vache d'un grand troupeau qui pat, lui brise le cou avec ses
fortes dents, boit son sang et mange ses entrailles, les chiens et
les bergers poussent, de loin, de grandes clameurs et n'approchent
point, parce que la blme terreur les a saisis. De mme nul
d'entre les Troiens n'osait attaquer l'illustre Mnlaos; et il
et aisment enlev les belles armes du Panthoide, si Phoibos
Apolln, par envie, n'et excit contre lui Hektr semblable au
rapide Ars. Et, sous la forme de Ments, chef des Kikones, il dit
au Priamide ces paroles ailes:

-- Hektr, o cours-tu ainsi? pourquoi poursuis-tu follement les
chevaux du brave Akhilleus, qui ne peuvent tre ni soumis, ni
conduits par aucun homme mortel, autre qu'Akhilleus qu'une mre
immortelle a enfant? Voici, pendant ce temps, que le brave
Mnlaos, fils d'Atreus, pour dfendre Patroklos, a tu le plus
courageux des Troiens, le Panthoide Euphorbos, et rompu sa vigueur
imptueuse.

Le dieu parla ainsi et rentra dans la foule des hommes. Et une
amre douleur saisit le coeur sombre de Hektr. Il regarda autour
de lui dans la mle, et il vit Mnlaos enlevant les belles armes
d'Euphorbos, et le Panthoide gisant contre terre, et le sang qui
coulait de la plaie ouverte. Avec de hautes clameurs, arm de
l'airain clatant, et semblable au feu inextinguible de
Hphaistos, il s'lana aux premiers rangs. Et le fils d'Atreus
l'entendit et le vit, et il gmit, disant dans son coeur
magnanime:

-- Hlas! si j'abandonne ces belles armes et Patroklos qui est
mort pour ma cause, les Danaens qui me verront seront indigns;
mais si je combats seul contre Hektr et les Troiens, je crains
que cette multitude m'enveloppe, car Hektr au casque mouvant mne
avec lui tous les Troiens. Mais pourquoi dlibrer dans ma chre
me? Quand un homme veut lutter contre un autre homme qu'un dieu
honore, aussitt une lourde calamit est suspendue sur lui. C'est
pourquoi aucun Danaen ne me blmera de me retirer devant Hektr,
puisqu'il est pouss par un dieu. Si j'entendais le brave Aias
dans la mle, nous retournerions tous deux au combat, mme contre
un dieu, et nous sauverions ce cadavre pour le Plide Akhilleus,
et dans nos maux ceci serait pour le mieux.

Et tandis qu'il dlibrait dans son esprit et dans son coeur, les
phalanges Troiennes arrivaient conduites par Hektr. Mnlaos
recula et abandonna le cadavre, mais en se retournant, comme un
lion  longue barbe que les chiens et les bergers chassent de
l'table avec des lances et des cris, et dont le coeur farouche
est troubl, et qui ne s'loigne qu' regret de l'enclos. Ainsi le
blond Mnlaos s'loigna de Patroklos. Et il se retourna ds qu'il
eut rejoint ses compagnons, et, cherchant partout des yeux le
grand Aias Tlamnien, il le vit  la gauche de la mle,
exhortant ses compagnons et les excitant  combattre, car Phoibos
Apolln avait jet une grande terreur en eux. Et Mnlaos courut 
lui et lui dit aussitt:

-- Aias, viens, ami! htons-nous pour Patroklos qui est mort, et
rapportons au moins son cadavre  Akhilleus, car c'est Hektr au
casque mouvant qui a ses armes.

Il parla ainsi, et l'me du brave Aias fut remue, et il se jeta
aux premiers rangs, avec le blond Mnlaos.

Et le Priamide, aprs avoir dpouill Patroklos de ses armes
illustres, l'entranait pour lui couper la tte avec l'airain et
livrer son cadavre aux chiens troiens; mais Aias arriva, portant
un bouclier semblable  une tour. Et Hektr rentra dans la foule
de ses compagnons; et, montant sur son char, il donna les belles
armes aux Troiens, pour tre portes  Ilios et pour rpandre le
bruit de sa gloire.

Et Aias marchait autour du Mnoitiade, le couvrant de son
bouclier, comme une lionne autour de ses petits. Elle les menait 
travers la fort, quand les chasseurs surviennent. Aussitt,
pleine de fureur, elle fronce les sourcils et en couvre ses yeux.
Ainsi Aias marchait autour du hros Patroklos, et le brave Atride
Mnlaos se tenait prs de lui, avec un grand deuil dans la
poitrine.

Mais le fils de Hippolokhos, Glaukos, chef des hommes de Lyki,
regardant Hektr d'un oeil sombre, lui dit ces dures paroles:

-- Hektr, tu as l'aspect du plus brave des hommes, mais tu n'es
pas tel dans le combat, et tu ne mrites point ta gloire, car tu
ne sais que fuir. Songe maintenant  sauver ta ville et ta
citadelle, seul avec les peuples ns dans Ilios. Jamais plus les
Lykiens ne lutteront contre les Danaens pour Troi, puisque tu
n'en as point de reconnaissance, bien qu'ils combattent
ternellement. Lche comment dfendrais-tu mme un faible guerrier
dans la mle, puisque tu as abandonn, en proie aux Akhaiens,
Sarpdn, ton hte et ton compagnon, lui qui, vivant, fut d'un si
grand secours  ta ville et  toi-mme, et que maintenant tu
abandonnes aux chiens! C'est pourquoi, si les Lykiens m'obissent,
nous retournerons dans nos demeures, et la ruine d'Ilios sera
proche. Si les Troiens avaient l'audace et la force de ceux qui
combattent pour la patrie, nous tranerions dans Ilios, dans la
grande ville de Priamos, le cadavre de Patroklos; et, aussitt,
les Argiens nous rendraient les belles armes de Sarpdn et
Sarpdn lui-mme; car il a t tu, le compagnon de cet homme qui
est le plus formidable des Argiens auprs des nefs et qui a les
plus braves compagnons. Mais tu n'as pas os soutenir l'attaque du
magnanime Aias, ni ses regards, dans la mle; et tu as redout de
combattre, car il l'emporte de beaucoup sur toi!

Et, le regardant d'un oeil sombre, Hektr au casque mouvant lui
rpondit:

-- Glaukos, pourquoi parles-tu si outrageusement? Certes, ami, je
te croyais suprieur en prudence  tous ceux qui habitent la
fertile Lyki, et maintenant je te blme d'avoir parl ainsi,
disant que je n'ai pas os attendre le grand Aias. Jamais ni le
bruit des chars, ni le retentissement de la mle ne m'ont
pouvant; mais l'esprit de Zeus temptueux terrifie aisment le
brave et lui enlve la victoire, bien qu'il l'ait pouss au
combat. Mais viens et tu verras en ce jour si je suis un lche,
comme tu le dis, et si je saurai rompre la vigueur des Danaens qui
dfendront le cadavre de Patroklos.

Il parla ainsi, et il exhorta les Troiens  voix haute:

-- Troiens, Lykiens et braves Dardaniens, soyez des hommes, amis!
Souvenez-vous de votre force et de votre courage, tandis que je
vais revtir les armes de l'irrprochable Akhilleus, enleves 
Patroklos que j'ai tu.

Ayant ainsi parl, Hektr, s'loignant de la mle, courut
rapidement vers ses compagnons qui portaient  Ilios les armes
illustres du Plide. Et, loin de la mle lamentable, il changea
d'armes et donna les siennes pour tre portes dans la sainte
Ilios. Et il se couvrit des armes immortelles du Plide
Akhilleus, que les dieux ouraniens avaient donnes  Pleus. Et
celui-ci, tant vieux, les avait donnes  son fils; mais le fils
ne devait point vieillir sous les armes paternelles.

Et quand Zeus qui amasse les nues vit Hektr couvert des armes du
divin Plide, il secoua la tte et dit dans son esprit:

--  malheureux! tu ne songes point  la mort qui est proche de
toi, et tu revts les armes immortelles du plus brave des hommes,
devant qui tous les guerriers frmissent; et tu as tu son
compagnon si doux et si courageux, et tu as outrageusement arrach
ses armes de sa tte et de ses paules! Mais je te donnerai une
grande gloire en retour de ce que Andromakh ne recevra point,
aprs le combat, les armes illustres du Plide.

Zeus parla ainsi, et il scella sa promesse en abaissant ses
sourcils bleus. Et il adapta les armes au corps du Priamide qui,
hardi et furieux comme Ars, sentit couler dans tous ses membres
la force et le courage. Et, poussant de hautes clameurs, il
apparut aux illustres allis et aux Troiens, semblable 
Akhilleus, car il resplendissait sous les armes du magnanime
Plide. Et, allant de l'un  l'autre, il les exhortait tous:
Mesthls, Glaukos, Mdn, Thersilokhos, Astropaios, Deisinr,
Hippothoos et Phorkis, et Khromios et le divinateur Ennomos. Et,
les excitant par des paroles rapides, il leur parla ainsi:

-- Entendez-moi, innombrables peuples allis et voisins d'Ilios!
Je n'ai point appel une multitude inactive quand je vous ai
convoqus de vos villes, mais je vous ai demand de dfendre
ardemment les femmes des Troiens et leurs petits enfants contre
les Akhaiens belliqueux. Pour vous, j'ai puis mes peuples de
vivres et de prsents et j'ai nourri vos forces. Que chacun
combatte donc, triomphe ou prisse, car c'est le sort de la
guerre. Celui qui entranera le corps de Patroklos vers les
Troiens dompteurs de chevaux aura, pour sa part, la moiti des
dpouilles, et j'aurai l'autre moiti, et sa gloire sera gale 
la mienne.

Il parla ainsi, et tous, les lances tendues, se rurent sur les
Danaens, esprant arracher au Tlamnien Aias le cadavre de
Patroklos. Les insenss! Il devait plutt arracher, sur ce
cadavre, l'me de beaucoup d'entre eux. Et il dit au brave
Mnlaos:

-- Divin Mnlaos,  ami! je n'espre pas que nous revenions de ce
combat, et, certes, je crains moins pour le cadavre de Patroklos,
que les chiens troiens et les oiseaux carnassiers vont bientt
dvorer, que pour ma tte et la tienne, car Hektr couvre le champ
de bataille comme une nue, et la lourde ruine pend sur nous.
Hte-toi, appelle les princes des Danaens, s'ils t'entendent.

Il parla ainsi, et le brave Mnlaos s'empressa d'appeler  grands
cris les Danaens:

--  amis! Princes et chefs des Argiens, vous qui mangez aux repas
des Atrides Agamemnn et Mnlaos, et qui commandez les
phalanges, car tout honneur et toute gloire viennent de Zeus;
comme il m'est difficile de vous reconnatre dans le tourbillon de
la mle, que chacun de vous accoure de lui-mme, indign que
Patroklos soit livr en pture aux chiens troiens.

Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, vint le premier,
en courant  travers la mle, et, aprs lui, Idomneus, et le
compagnon d'Idomneus, Mrions, semblable au tueur d'hommes Ars.
Mais qui pourrait, dans son esprit, dire les noms de tous ceux qui
vinrent rtablir le combat des Akhaiens?

Et les Troiens avanaient, et Hektr les menait. De mme que le
large courant d'un fleuve tomb de Zeus se prcipite  la mer, et
que la mer s'enfle hors de son lit, et que les rivages rsonnent
au loin; de mme retentissait la clameur des Troiens. Mais les
Akhaiens se tenaient debout autour du Mnoitiade, n'ayant qu'une
me et couverts de leurs boucliers d'airain. Et Zeus rpandait une
nue paisse sur leurs casques clatants; car il n'avait point ha
le Mnoitiade pendant que, vivant, il tait le compagnon de
l'Aiakide; et il ne voulait pas qu'il ft livr en pture aux
chiens troiens; et il anima ses compagnons  le dfendre.

Et, d'abord, les Troiens repoussrent les Akhaiens aux sourcils
arqus. Ceux-ci prirent la fuite, abandonnant le cadavre; et les
Troiens ne les poursuivirent point, malgr leur dsir du meurtre;
mais ils entranaient le cadavre. Et les Akhaiens ne
l'abandonnrent pas longtemps; et, les ramenant aussitt, Aias, le
premier des Danaens par l'aspect hroque et les actions, aprs
l'irrprochable Plide, se rua aux premiers rangs, semblable par
la fureur  un sanglier qui, rebroussant  travers les taillis,
disperse les chiens et les jeunes hommes. Ainsi le grand Aias,
fils de l'illustre Tlamn, dispersa aisment les phalanges
Troiennes qui se pressaient autour de Patroklos, esprant
l'entraner dans Ilios et remporter cette gloire.

Et Hippothoos, fils du Plasge Lthos, ayant li le tendon par une
courroie, tranait Patroklos par un pied dans la mle, afin de
plaire  Hektr et aux Troiens; mais il lui en arriva malheur,
sans que nul pt le sauver, car le Tlamnien, se ruant au milieu
de la foule, le frappa sur son casque d'airain, et le casque 
crinire fut bris par la grande lance et la main vigoureuse
d'Aias, et l'airain de la pointe traversa la cervelle qui jaillit
sanglante de la plaie, et ses forces furent rompues. Il lcha le
pied du magnanime Patroklos et tomba lui-mme sur le cadavre, loin
de Lariss; et il ne rendit point  ses parents bien-aims les
soins qu'ils lui avaient donns, et sa vie fut brve, ayant t
ainsi dompt par le magnanime Aias.

Hektr lana contre Aias sa pique clatante, mais celui-ci,
l'ayant aperue, vita la pique d'airain qui frappa le magnanime
Skhdios, fils d'Iphitos, et le plus brave des Phkens, et qui
habitait la grande Panop, commandant  de nombreux peuples. La
pique le pera au milieu de la gorge, et la pointe d'airain sortit
au sommet de l'paule. Il tomba avec bruit et ses armes
retentirent sur lui. Et Aias pera au milieu du ventre le brave
Phorkys, fils de Phainops, qui dfendait le corps de Hippothoos.
L'airain rompit le creux de la cuirasse et dchira les entrailles.
Il tomba, saisissant la terre avec ses mains, et les premiers
rangs, ainsi que Hektr, reculrent. Et les Argiens, avec de
grands cris, entranrent, morts, Phorkys et Hippothoos, et
enlevrent leurs armes.

Alors, les Troiens eussent t mis en fuite par les braves
Akhaiens et fussent rentrs dans Ilios, dompts par leur propre
lchet, et les Akhaiens eussent remport la victoire, malgr
Zeus, par leur vigueur et leur courage, si Apolln lui-mme n'et
excit Ainias, sous la forme du hraut Priphas pytide qui avait
vieilli, auprs de son vieux pre, dans l'tude et la science de
la sagesse. Semblable  Priphas, le fils de Zeus parla ainsi:

-- Ainias, comment sauveriez-vous la sainte Ilios, mme malgr la
volont d'un dieu? En tant tels que des guerriers que j'ai vus,
confiants dans leur propre courage, autant que dans la vigueur et
le nombre de leur peuple. Zeus nous offre la victoire plutt
qu'aux Danaens, mais vous tes des lches qui ne savez pas
combattre.

Il parla ainsi, et Ainias reconnut l'archer Apolln, et il cria
aussitt  Hektr:

-- Hektr, et vous, chefs des Troiens et des allis, c'est une
honte de fuir vers Ilios, vaincus,  cause de notre lchet, par
les braves Akhaiens. Voici qu'un des dieux s'est approch de moi,
et il m'a dit que le trs puissant Zeus nous tait propice dans le
combat. C'est pourquoi, marchons aux Danaens, et qu'ils
n'emportent pas sans peine, jusqu'aux nefs, Patroklos mort.

Il parla ainsi, et il s'lana parmi les premiers combattants, et
les Troiens firent face aux Akhaiens. Et Ainias blessa d'un coup
de lance Leiokritos, fils d'Arisbas, et brave compagnon de
Lykomds. Et le brave Lykomds fut saisi de compassion en le
voyant tomber. Il s'approcha, et, lanant sa pique brillante, il
pera dans le foie le Hippaside Apisan, prince des peuples, et il
rompit ses forces. Le Hippaside tait venu de la fertile Paioni,
et il tait le premier des Paiones, aprs Astropaios. Et le brave
Astropaios fut saisi de compassion en le voyant tomber, et il se
rua en avant pour combattre les Danaens, mais vainement, car les
Akhaiens se tenaient tous, hrisss de lances, autour de
Patroklos. Et Aias les exhortait ardemment, et il leur ordonnait
de ne point s'carter du cadavre en s'lanant hors des rangs,
mais de rester autour de Patroklos et de tenir ferme. Le grand
Aias commandait ainsi; et la terre tait baigne d'un sang
pourpr, et tous tombaient les uns sur les autres, Troiens, allis
et Danaens; mais ceux-ci prissaient en plus petit nombre, car ils
n'oubliaient point de s'entr'aider dans la mle. Et tous
luttaient, pareils  un incendie; et nul n'aurait pu dire si
Hlios brillait, ou Sln, tant les braves qui s'agitaient autour
du Mnoitiade taient envelopps d'un noir brouillard.

Ailleurs, d'autres Troiens et d'autres Akhaiens aux belles
knmides combattaient  l'aise sous un air serein; et l se
rpandait l'tincelante splendeur de Hlios, et il n'y avait de
nues ni sur la terre, ni sur les montagnes. Et ils combattaient
mollement, vitant les traits de part et d'autre, et spars par
un large espace. Mais, au centre, sous le noir brouillard, les
plus braves, se frappant de l'airain cruel, subissaient tous les
maux de la guerre. Et l, deux excellents guerriers, Thrasymds
et Antilokhos, ne savaient pas que l'irrprochable Patroklos ft
mort. Ils pensaient qu'il tait vivant et qu'il combattait les
Troiens au fort de la mle, tandis qu'eux-mmes luttaient pour le
salut de leurs compagnons, loin du Mnoitiade, comme Nestr le
leur avait ordonn, quand il les envoya des nefs noires au combat.

Et, pendant tout le jour, le carnage continua autour de Patroklos,
du brave compagnon du rapide Aiakide, et tous avaient les genoux,
les pieds, les mains et les yeux souills de poussire et de sang.
De mme qu'un homme ordonne  ses serviteurs de tendre une grande
peau de boeuf tout imprgne de graisse liquide, et que ceux-ci la
tendent en cercle, et que, sous leurs efforts, la graisse pntre
dans la peau; de mme, de tous les cts, les combattants
tranaient  et l le cadavre dans un troit espace, les Troiens
vers Ilios et les Akhaiens vers les nefs creuses; et un affreux
tumulte s'levait, qui et rjoui Athn et Ars qui irrite le
combat. Ainsi Zeus heurta, tout le jour, la mle des hommes et
des chevaux sur le cadavre de Patroklos.

Mais le divin Akhilleus ignorait la mort du Mnoitiade, car les
hommes combattaient, loin des nefs, sous les murailles de Troi.
Et il pensait que Patroklos reviendrait vivant, aprs avoir pouss
jusqu'aux portes de la ville, sachant qu'il ne devait point
renverser Ilios sans lui, et mme avec lui. Souvent, en effet, il
l'avait entendu dire  sa mre qui lui rvlait la pense de Zeus;
mais sa mre ne lui avait pas annonc un si grand malheur, et il
ne savait pas que son plus cher compagnon prirait.

Et tous, autour du cadavre, combattaient, infatigables, de leurs
lances aigus, et s'entre-tuaient. Et les Akhaiens cuirasss
disaient:

--  amis! il serait honteux de retourner vers les nefs creuses!
Que la noire terre nous engloutisse ici, plutt que de laisser les
braves Troiens entraner ce cadavre vers leur ville et remporter
cette gloire!

Et les Troiens magnanimes disaient:

--  amis! si la moire veut que nous tombions tous ici, soit! mais
que nul ne recule!

Chacun parlait ainsi et animait le courage de ses compagnons, et
ils combattaient, et le retentissement de l'airain montait dans
l'Ouranos, par les airs striles. Et les chevaux de l'Aiakide
pleuraient, hors de la mle, parce qu'ils avaient perdu leur
conducteur couch sur la poussire par le tueur d'hommes Hektr.
Et, vainement, Automdn, le fils du brave Diors, les excitait du
fouet ou leur adressait de flatteuses paroles, ils ne voulaient
point aller vers le large Hellespontos, ni vers la mle des
Akhaiens; et, de mme qu'une colonne qui reste debout sur la tombe
d'un homme ou d'une femme, ils restaient immobiles devant le beau
char, la tte courbe vers la terre. Et de chaudes larmes
tombaient de leurs paupires, car ils regrettaient leur
conducteur; et leurs crinires florissantes pendaient, souilles,
des deux cts du joug. Et le Kronin fut saisi de compassion en
les voyant, et, secouant la tte, il dit dans son esprit:

-- Ah! malheureux! pourquoi vous avons-nous donns au roi Pleus
qui est mortel, vous qui ne connatrez point la vieillesse et qui
tes immortels? tait-ce pour que vous subissiez aussi les
douleurs humaines? Car l'homme est le plus malheureux de tous les
tres qui respirent, ou qui rampent sur la terre. Mais le Priamide
Hektr ne vous conduira jamais, ni vous, ni vos chars splendides.
N'est-ce pas assez qu'il possde les armes et qu'il s'en glorifie?
Je remplirai vos genoux et votre me de vigueur, afin que vous
rameniez Automdn de la mle, vers les nefs creuses; car je
donnerai la victoire aux Troiens, jusqu' ce qu'ils touchent aux
nefs bien construites, jusqu' ce que Hlios tombe et que l'ombre
sacre arrive.

Ayant ainsi parl, il inspira une grande force aux chevaux, et
ceux-ci, secouant la poussire de leurs crins sur la terre,
entranrent rapidement le char lger entre les Troiens et les
Akhaiens. Et Automdn, bien que pleurant son compagnon, excitait
l'imptuosit des chevaux, tel qu'un vautour sur des oies. Et il
s'loignait ainsi de la foule des Troiens, et il revenait se ruer
dans la mle; mais il poursuivait les guerriers sans les tuer, ne
pouvant  la fois, seul sur le char sacr, combattre de la lance
et diriger les chevaux rapides. Enfin, un de ses compagnons,
Alkimdn, fils de Laerkeus Aimonide, le vit de ses yeux, et,
s'arrtant auprs du char, dit  Automdn:

-- Automdn, quel dieu t'ayant mis dans l'me un dessein insens,
t'a ravi l'esprit? Tu veux combattre seul aux premiers rangs,
contre les Troiens, et ton compagnon est mort, et Hektr se
glorifie de porter sur ses paules les armes de l'Aiakide!

Et le fils de Diors, Automdn, lui rpondit:

-- Alkimdn, nul des Akhaiens ne pourrait dompter les chevaux
immortels, si ce n'est toi. Patroklos, vivant, seul le pouvait,
tant semblable aux dieux par sa prudence. Maintenant, la mort et
la moire l'ont saisi. Prends le fouet et les rnes splendides, et
je descendrai pour combattre.

Il parla ainsi, et Alkimdn monta sur le char et prit le fouet et
les rnes, et Automdn descendit; mais l'illustre Hektr, l'ayant
vu, dit aussitt  Ainias:

-- Ainias, prince des Troiens cuirasss, je vois les deux chevaux
du rapide Aiakide qui courent dans la mle avec des conducteurs
vils, et j'espre les saisir, si tu veux m'aider, car, sans doute,
ces hommes n'oseront point nous tenir tte.

Il parla, et l'irrprochable fils d'Ankhiss consentit, et ils
marchrent, abritant leurs paules des cuirs secs et solides que
recouvrait l'airain. Et avec eux marchaient Khromios et Artos
semblable  un dieu. Et les insenss espraient tuer les deux
Akhaiens et se saisir des chevaux au large cou; mais ils ne
devaient point revenir sans avoir rpandu leur sang sous les mains
d'Automdn. Et celui-ci supplia le pre Zeus, et, plein de force
et de courage dans son coeur sombre, il dit  son compagnon
fidle, Alkimdn:

-- Alkimdn, ne retiens point les chevaux loin de moi, mais
qu'ils soufflent sur mon dos, car je ne pense pas que la fureur du
Priamide Hektr s'apaise, avant qu'il nous ait tus et qu'il ait
saisi les chevaux aux belles crinires d'Akhilleus, ou qu'il soit
lui-mme tomb sous nos mains.

Ayant ainsi parl, il appela les Aias et Mnlaos:

-- Aias et Mnlaos, chefs des Argiens, remettez ce cadavre aux
plus braves, et qu'ils le dfendent, et qu'ils repoussent la foule
des hommes; mais loignez notre dernier jour,  nous qui sommes
vivants, car voici que Hektr et Ainias, les plus terribles des
Troiens, se ruent sur nous  travers la mle lamentable. Mais la
destine est sur les genoux des dieux! Je lance ma pique, me
confiant en Zeus.

Il parla, et il lana sa longue pique, et il frappa le bouclier
gal d'Artos. Et le bouclier n'arrta point l'airain qui le
traversa et entra dans le ventre  travers le baudrier. De mme,
quand un jeune homme, arm d'une hache tranchante, frappe entre
les deux cornes d'un boeuf sauvage, il coupe le nerf, et l'animal
bondit et tombe. De mme Artos bondit, et tomba  la renverse, et
la pique,  travers les entrailles, rompit ses forces. Et Hektr
lana sa pique clatante contre Automdn; mais celui-ci, l'ayant
vu, vita en se baissant la pique d'airain qui, par-dessus lui,
plongea en terre et vibra jusqu' ce que Ars et puis sa
vigueur. Et tous deux se jetaient l'un sur l'autre avec leurs
pes, quand les rapides Aias,  la voix de leur compagnon, se
rurent  travers la mle. Et Hektr, Ainias et Khromios pareil
 un dieu reculrent, laissant Artos couch, le ventre ouvert. Et
Automdn, pareil au rapide Ars, le dpouillant de ses armes, dit
en se glorifiant:

-- Du moins, j'ai un peu soulag ma douleur de la mort du
Mnoitiade, bien que je n'aie tu qu'un homme trs infrieur 
lui.

Et il mit sur le char les dpouilles sanglantes, et il y monta,
les pieds et les mains sanglants, comme un lion qui vient de
manger un taureau.

Et, de nouveau, la mle affreuse et lamentable recommena sur
Patroklos. Et Athn, descendant de l'Ouranos, anima le combat,
car Zeus au large regard l'avait envoye afin d'encourager les
Danaens, son esprit tant chang. De mme que l'Ouranien Zeus
envoie aux vivants une Iris pourpre, signe de guerre ou de
froides temptes, qui interrompt les travaux des hommes et nuit
aux troupeaux; de mme Athn, s'enveloppant d'une nue pourpre,
se mla  la foule des Akhaiens. Et, d'abord, elle excita le fils
d'Atreus, parlant ainsi au brave Mnlaos, sous la forme de
Phoinix  la voix mle:

-- Quelle honte et quelle douleur pour toi, Mnlaos, si les
chiens rapides des Troiens mangeaient, sous leurs murailles, le
cher compagnon de l'illustre Akhilleus Mais sois ferme, et
encourage tout ton peuple.

Et le brave Mnlaos lui rpondit:

-- Phoinix, mon pre, vieillard vnrable, plt aux dieux
qu'Athn me donnt la force et repousst loin de moi les traits.
J'irais et je dfendrais Patroklos, car, en mourant, il a
violemment dchir mon coeur. Mais la vigueur de Hektr est comme
celle du feu, et il ne cesse de tuer avec l'airain, et Zeus lui
donne la victoire.

Il parla ainsi, et Athn aux yeux clairs se rjouit parce qu'il
l'avait implore avant tous les dieux. Et elle rpandit la vigueur
dans ses paules et dans ses genoux, et elle mit dans sa poitrine
l'audace de la mouche qui, toujours et vainement chasse, se plat
 mordre, car le sang de l'homme lui est doux. Et elle mit cette
audace dans son coeur sombre; et, retournant vers Patroklos, il
lana sa pique brillante. Et parmi les Troiens se trouvait Pods,
fils d'tin, riche, brave, et trs honor par Hektr entre tous
les autres, parce qu'il tait son plus cher convive. Le blond
Mnlaos le frappa sur le baudrier, comme il fuyait; et l'airain
le traversa, et il tomba avec bruit, et l'Atride Mnlaos
entrana son cadavre du ct des Akhaiens. Et Apolln excita
Hektr, sous la forme de Phainops Asiade qui habitait Abydos, et
qui tait le plus cher des htes du Priamide. Et l'archer Apolln
dit  celui-ci, sous la forme de Phainops:

-- Hektr, qui d'entre les Akhaiens te redoutera dsormais, si tu
crains Mnlaos qui n'est qu'un faible guerrier, et qui enlve
seul ce cadavre, aprs avoir tu ton compagnon fidle, brave entre
les hommes, Pods, fils d'tin?

Il parla ainsi, et la noire nue de la douleur enveloppa Hektr,
et il se rua aux premiers rangs, arm de l'airain splendide. Et
alors le Kronin saisit l'aigide aux franges clatantes, et il
couvrit l'Ida de nues, et, fulgurant, il tonna fortement,
secouant l'aigide, donnant la victoire aux Troiens et mettant les
Akhaiens en fuite.

Et, le premier, le Boitien Pnls prit la fuite, bless par
Polydamas d'un coup de lance qui lui avait travers le haut de
l'paule jusqu' l'os. Et Hektr blessa  la main Litos, fils du
magnanime Alektryn; et il le mit en fuite, pouvant et regardant
de tous cts, car il n'esprait plus pouvoir tenir une lance pour
le combat.

Et comme Hektr se jetait sur Litos, Idomneus le frappa  la
cuirasse, au-dessous de la mamelle, mais la longue pique se rompit
l o la pointe s'unit au bois, et les Troiens poussrent des
clameurs; et, contre Idomneus Deukalide debout sur son char,
Hektr lana sa pique qui s'gara et pera le conducteur de
Mrions, Koiranos, qui l'avait suivi de la populeuse Lyktos.
Idomneus tant venu  pied des nefs aux doubles avirons, il et
donn une grande gloire aux Troiens, si Koiranos n'et amen
aussitt les chevaux rapides. Et il fut le salut d'Idomneus, et
il lui conserva la lumire; mais lui-mme rendit l'me sous le
tueur d'hommes Hektr qui le pera entre la mchoire et l'oreille.
La pique branla les dents et trancha la moiti de la langue.
Koiranos tomba du char, laissant traner les rnes. Et Mrions,
les saisissant  terre, dit  Idomneus:

-- Fouette maintenant les rapides chevaux jusqu'aux nefs; tu vois
comme moi que la victoire chappe aux Akhaiens.

Il parla ainsi, et Idomneus fouetta les chevaux aux belles
crinires, jusqu'aux nefs creuses, car la crainte avait envahi son
coeur. Et le magnanime Aias et Mnlaos reconnurent aussi que la
victoire chappait aux Akhaiens et que Zeus la donnait aux
Troiens. Et le grand Tlamnien Aias dit le premier:

--  dieux! le plus insens comprendrait maintenant que le pre
Zeus donne la victoire aux Troiens. Tous leurs traits portent, que
ce soit la main d'un lche qui les envoie ou d'un brave; Zeus les
dirige, et les ntres tombent vains et impuissants sur la terre.
Allons, songeons au moins au meilleur moyen d'entraner le cadavre
de Patroklos, et nous rjouirons ensuite nos compagnons par notre
retour. Ils s'attristent en nous regardant, car ils pensent que
nous n'chapperons pas aux mains invitables et  la vigueur du
tueur d'hommes Hektr, mais que nous serons rejets vers les nefs
noires. Plt aux dieux qu'un de nous annont promptement ce
malheur au Plide! Je ne pense pas qu'il sache que son cher
compagnon est mort. Mais je ne sais qui nous pourrions envoyer
parmi les Akhaiens. Un brouillard noir nous enveloppe tous, les
hommes et les chevaux. Pre Zeus, dlivre de cette obscurit les
fils des Akhaiens; rends-nous la clart, que nos yeux puissent
voir; et si tu veux nous perdre dans ta colre, que ce soit du
moins  la lumire!

Il parla ainsi, et le pre Zeus eut compassion de ses larmes, et
il dispersa aussitt le brouillard et dissipa la nue. Hlios
brilla, et toute l'arme apparut. Et Aias dit au brave Mnlaos:

-- Divin Mnlaos, cherche maintenant Antilokhos, le magnanime
fils de Nestr, si toutefois il est encore vivant, et qu'il se
hte d'aller dire au belliqueux Akhilleus que le plus cher de ses
compagnons est mort.

Il parla ainsi, et le brave Mnlaos se hta d'obir, et il
s'loigna, comme un lion qui, fatigu d'avoir lutt contre les
chiens et les hommes, s'loigne de l'enclos; car, toute la nuit,
par leur vigilance, ils ne lui ont point permis d'enlever les
boeufs gras. Il s'est ru sur eux, plein du dsir des chairs
fraches; mais la foule des traits a vol de leurs mains
audacieuses, ainsi que les torches ardentes qu'il redoute malgr
sa fureur; et, vers le matin, il s'loigne, le coeur attrist. De
mme le brave Mnlaos s'loignait contre son gr du corps de
Patroklos, car il craignait que les Akhaiens terrifis ne
l'abandonnassent en proie  l'ennemi. Et il exhorta Mrions et
les Aias:

-- Aias, chefs des Argiens, et toi, Mrions, souvenez-vous de la
douceur du malheureux Patroklos! Pendant sa vie, il tait plein de
douceur pour tous; et, maintenant, la mort et la moire l'ont
saisi!

Ayant ainsi parl, le blond Mnlaos s'loigna, regardant de tous
les cts, comme l'aigle qui, dit-on, est, de tous les oiseaux de
l'Ouranos, celui dont la vue est la plus perante, car, des
hauteurs o il vit, il aperoit le livre qui gte sous un arbuste
feuillu; et il tombe aussitt sur lui, le saisit et lui arrache
l'me. De mme, divin Mnlaos, tes yeux clairs regardaient de
tous cts, dans la foule des Akhaiens, s'ils voyaient, vivant, le
fils de Nestr. Et Mnlaos le reconnut,  la gauche de la mle,
excitant ses compagnons au combat. Et, s'approchant, le blond
Mnlaos lui dit:

-- Viens, divin Antilokhos! apprends une triste nouvelle. Plt aux
dieux que ceci ne ft jamais arriv! Sans doute tu sais dj qu'un
dieu accable les Akhaiens et donne la victoire aux Troiens. Le
meilleur des Akhaiens a t tu, Patroklos, qui laisse de grands
regrets aux Danaens. Mais toi, cours aux nefs des Akhaiens, et
annonce ce malheur au Plide. Qu'il vienne promptement sauver son
cadavre nu, car Hektr au casque mouvant possde ses armes.

Il parla ainsi, et Antilokhos, accabl par ces paroles, resta
longtemps muet, et ses yeux s'emplirent de larmes, et la voix lui
manqua; mais il obit  l'ordre de Mnlaos. Et il remit ses armes
 l'irrprochable Laodokos, son ami, qui conduisait ses chevaux
aux sabots massifs, et il s'loigna en courant. Et ses pieds
l'emportaient, pleurant, afin d'annoncer au Plide Akhilleus la
triste nouvelle.

Et tu ne voulus point, divin Mnlaos, venir en aide aux
compagnons attrists d'Antilokhos, aux Pyliens qui le
regrettaient. Et il leur laissa le divin Thrasymds, et il
retourna auprs du hros Patroklos, et, parvenu jusqu'aux Aias, il
leur dit:

-- J'ai envoy Antilokhos vers les nefs, afin de parler au Plin
aux pieds rapides; mais je ne pense pas que le Pliade vienne
maintenant, bien que trs irrit contre le divin Hektr, car il ne
peut combattre sans armes. Songeons, pour le mieux, de quelle
faon nous entranerons ce cadavre, et comment nous viterons
nous-mmes la mort et la moire  travers le tumulte des Troiens.

Et le grand Aias Tlamnien lui rpondit:

-- Tu as bien dit,  illustre Mnlaos. Toi et Mrions, enlevez
promptement le cadavre et emportez-le hors de la mle; et,
derrire vous, nous repousserons les Troiens et le divin Hektr,
nous qui avons la mme me et le mme nom, et qui savons affronter
tous deux le combat terrible.

Il parla ainsi, et, dans leurs bras, ils enlevrent le cadavre. Et
les Troiens poussrent des cris horribles en voyant les Akhaiens
enlever Patroklos. Et ils se rurent, semblables  des chiens qui,
devanant les chasseurs, s'amassent sur un sanglier bless qu'ils
veulent dchirer. Mais s'il se retourne, confiant dans sa force,
ils s'arrtent et fuient  et l. Ainsi les Troiens se ruaient en
foule, frappant de l'pe et de la lance; mais, quand les Aias se
retournaient et leur tenaient tte, ils changeaient de couleur, et
aucun n'osait les combattre pour leur disputer ce cadavre.

Et ils emportaient ainsi avec ardeur le cadavre, hors de la mle,
vers les nefs creuses. Et le combat les suivait, acharn et
terrible, comme un incendie qui clate brusquement dans une ville;
et les maisons croulent dans une vaste flamme que tourmente la
violence du vent. Ainsi le tumulte sans trve des chevaux et des
hommes poursuivait les Akhaiens. Comme des mulets vigoureux, se
htant, malgr le travail et la sueur, tranent par l'pre chemin
d'une montagne, soit une poutre, soit un mt; ainsi Mnlaos et
Mrions emportaient  la hte le cadavre. Et derrire eux, les
Aias repoussaient les Troiens, comme une colline boise, qui
s'tend par la plaine, repousse les courants furieux des fleuves
rapides qui ne peuvent la rompre et qu'elle rejette toujours vers
la plaine. Ainsi les Aias repoussaient la foule des Troiens qui
les poursuivaient, conduits par Ainias Ankhisiade et par
l'illustre Hektr. Comme une troupe d'tourneaux et de geais vole
en poussant des cris aigus,  l'approche de l'pervier qui tue les
petits oiseaux, de mme les fils des Akhaiens couraient avec des
clameurs perantes, devant Ainias et Hektr, et oublieux du
combat. Et les belles armes des Danaens en fuite emplissaient les
bords du foss et le foss lui-mme; mais le carnage ne cessait
point.


Chant 18

Et ils combattaient ainsi, comme le feu ardent. Et Antilokhos vint
 Akhilleus aux pieds rapides, et il le trouva devant ses nefs aux
antennes dresses, songeant dans son esprit aux choses accomplies
dj; et, gmissant, il disait dans son coeur magnanime:

--  dieux! pourquoi les Akhaiens chevelus, disperss par la
plaine, sont-ils repousss tumultueusement vers les nefs? Que les
dieux m'pargnent ces cruelles douleurs qu'autrefois ma mre
m'annona, quand elle me disait que le meilleur des Myrmidones,
moi vivant, perdrait la lumire de Hlios sous les mains des
Troiens. Sans doute il est dj mort, le brave fils de Mnoitios,
le malheureux! Certes, j'avais ordonn qu'ayant repouss le feu
ennemi, il revnt aux nefs sans combattre Hektr.

Tandis qu'il roulait ceci dans son esprit et dans son coeur, le
fils de l'illustre Nestr s'approcha de lui, et, versant de
chaudes larmes, dit la triste nouvelle:

-- Hlas! fils du belliqueux Pleus, certes, tu vas entendre une
triste nouvelle; et plt aux dieux que ceci ne ft point arriv!
Patroklos gt mort, et tous combattent pour son cadavre nu, car
Hektr possde ses armes.

Il parla ainsi, et la noire nue de la douleur enveloppa
Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussire du foyer et
la rpandit sur sa tte, et il en souilla sa belle face; et la
noire poussire souilla sa tunique nektarenne; et, lui-mme,
tendu tout entier dans la poussire, gisait, et des deux mains
arrachait sa chevelure. Et les femmes, que lui et Patroklos
avaient prises, hurlaient violemment, affliges dans leur coeur;
et toutes, hors des tentes, entouraient le belliqueux Akhilleus,
et elles se frappaient la poitrine, et leurs genoux taient
rompus. Antilokhos aussi gmissait, rpandant des larmes, et
tenait les mains d'Akhilleus qui sanglotait dans son noble coeur.
Et le Nestride craignait qu'il se trancht la gorge avec
l'airain.

Akhilleus poussait des sanglots terribles, et sa mre vnrable
l'entendit, assise dans les gouffres de la mer, auprs de son
vieux pre. Et elle se lamenta aussitt. Et autour de la desse
taient rassembles toutes les nrides qui sont au fond de la
mer: Glauk, et Thalia, et Kymodok, et Nsai, et Spi, et
Tho, et Hali aux yeux de boeuf, et Kymotho, et Alkai, et
Limnoria, et Mlit, et Iaira, et Amphitho, et Agav, et Lt,
et Prt, et Phrousa, Dynamn, et Dexamn et Amphinom, et
Kallianassa, et Dris, et Panop, et l'illustre Galatia, et
Nmerts, et Abseuds, et Kallianira, et Klymn, et Ianira, et
Ianassa, et Maira, et Oreithya, et Amathia aux beaux cheveux, et
les autres nrides qui sont dans la profonde mer. Et elles
emplissaient la grotte d'argent, et elles se frappaient la
poitrine, et Thtis se lamentait ainsi:

-- Ecoutez-moi, soeurs nrides, afin que vous sachiez les
douleurs qui dchirent mon me, hlas!  moi, malheureuse, qui ai
enfant un homme illustre, un fils irrprochable et brave, le plus
courageux des hros, et qui a grandi comme un arbre. Je l'ai lev
comme une plante dans une terre fertile, et je l'ai envoy vers
Ilios, sur ses nefs aux poupes recourbes, combattre les Troiens.
Et je ne le verrai point revenir dans mes demeures, dans la maison
Plienne. Voici qu'il est vivant, et qu'il voit la lumire de
Hlios, et qu'il souffre, et je ne puis le secourir. Mais j'irai
vers mon fils bien-aim, et je saurai de lui-mme quelle douleur
l'accable loin du combat.

Ayant ainsi parl, elle quitta la grotte, et toutes la suivaient,
pleurantes; et l'eau de la mer s'ouvrait devant elles. Puis, elles
parvinrent  la riche Troie, et elles abordrent l o les
Myrmidones, autour d'Akhilleus aux pieds rapides, avaient tir
leurs nombreuses nefs sur le rivage. Et sa mre vnrable le
trouva poussant de profonds soupirs; et elle prit, en pleurant, la
tte de son fils, et elle lui dit en gmissant ces paroles ailes:

-- Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle douleur envahit ton
me? Parle, ne me cache rien, afin que nous sachions tous deux.
Zeus, ainsi que je l'en avais suppli de mes mains tendues, a
rejet tous les fils des Akhaiens auprs des nefs, et ils
souffrent de grands maux, parce que tu leur manques.

Et Akhilleus aux pieds rapides, avec de profonds soupirs, lui
rpondit:

-- Ma mre, l'Olympien m'a exauc; mais qu'en ai-je retir,
puisque mon cher compagnon Patroklos est mort, lui que j'honorais
entre tous autant que moi-mme? Je l'ai perdu. Hektr, l'ayant
tu, lui a arrach mes belles, grandes et admirables armes,
prsents splendides des dieux  Pleus, le jour o ils te firent
partager le lit d'un homme mortel. Plt aux dieux que tu fusses
reste avec les desses de la mer, et que Pleus et pous plutt
une femme mortelle! Maintenant, une douleur ternelle emplira ton
me,  cause de la mort de ton fils que tu ne verras plus revenir
dans tes demeures; car je ne veux plus vivre, ni m'inquiter des
hommes,  moins que Hektr, perc par ma lance, ne rende l'me, et
que Patroklos Mnoitiade, livr en pture aux chiens, ne soit
veng.

Et Thtis, versant des larmes, lui rpondit:

-- Mon enfant, dois-tu donc bientt mourir, comme tu le dis? C'est
ta mort qui doit suivre celle de Hektr!

Et Akhilles aux pieds rapides, en gmissant lui rpondit:

-- Je mourrai donc, puisque je n'ai pu secourir mon compagnon,
pendant qu'on le tuait. Il est mort loin de la patrie, et il m'a
conjur de le venger. Je mourrai maintenant, puisque je ne
retournerai point dans la patrie, et que je n'ai sauv ni
Patroklos, ni ceux de mes compagnons qui sont tombs en foule sous
le divin Hektr, tandis que j'tais assis sur mes nefs, inutile
fardeau de la terre, moi qui l'emporte sur tous les Akhaiens dans
le combat; car d'autres sont meilleurs dans l'agora. Ah! que la
dissension prisse parmi les dieux! et, parmi les hommes, prisse
la colre qui trouble le plus sage, et qui, plus douce que le miel
liquide, se gonfle, comme la fume dans la poitrine des hommes!
C'est ainsi que le roi des hommes, Agamemnn, a provoqu ma
colre. Mais oublions le pass, malgr nos douleurs, et, dans
notre poitrine, ployons notre me  la ncessit. Je chercherai
Hektr qui m'a enlev cette chre tte, et je recevrai la mort
quand il plaira  Zeus et aux autres dieux immortels. La force
Hraklenne n'vita point la mort, lui qui tait trs-cher au roi
Zeus Kronin; mais l'invitable colre de Hr et la moire le
domptrent. Si une moire semblable m'attend, on me couchera mort
sur le bcher, mais, auparavant, je remporterai une grande gloire.
Et que la Troadienne, ou la Dardanienne, essuie de ses deux mains
ses joues dlicates couvertes de larmes, car je la contraindrai de
gmir misrablement; et elles comprendront que je me suis
longtemps loign du combat. Ne me retiens donc pas, malgr ta
tendresse, car tu ne me persuaderas point.

Et la desse Thtis aux pieds d'argent lui rpondit:

-- Certes, mon fils, tu as bien dit: il est beau de venger la
ruine cruelle de ses compagnons. Mais tes armes d'airain, belles
et splendides, sont parmi les Troiens. Hektr au casque mouvant se
glorifie d'en avoir couvert ses paules; mais je ne pense pas
qu'il s'en rjouisse longtemps, car le meurtre est auprs de lui.
N'entre point dans la mle d'Ars avant que tu m'aies revue de
tes yeux. Je reviendrai demain, comme Hlios se lvera, avec de
belles armes venant du roi Hphaistos.

Ayant ainsi parl, elle quitta son fils et dit  ses soeurs de la
mer:

-- Rentrez  la hte dans le large sein de la mer, et retournez
dans les demeures de notre vieux pre, et dites-lui tout ceci.
Moi, je vais dans le vaste Olympos, auprs de l'illustre ouvrier
Hphaistos, afin de lui demander de belles armes splendides pour
mon fils.

Elle parla ainsi, et les nrides disparurent aussitt sous l'eau
de la mer, et la desse Thtis aux pieds d'argent monta de nouveau
dans l'Olympos, afin d'en rapporter de belles et illustres armes
pour son fils.

Et, tandis que ses pieds la portaient dans l'Olympos, les
Akhaiens, avec un grand tumulte, vers les nefs et le Hellespontos,
fuyaient devant le tueur d'hommes Hektr.

Et les Akhaiens aux belles knmides n'avaient pu enlever hors des
traits le cadavre de Patroklos, du compagnon d'Akhilleus; et tout
le peuple de Troi, et les chevaux, et le Priamide Hektr,
semblable  la flamme par sa fureur, poursuivaient toujours
Patroklos. Et, trois fois, l'illustre Hektr le saisit par les
pieds, dsirant l'entraner, et excitant les Troiens, et, trois
fois, les Aias, revtus d'une force imptueuse, le repoussrent
loin du cadavre; et lui, certain de son courage, tantt se ruait
dans la mle, tantt s'arrtait avec de grands cris, mais jamais
ne reculait. De mme que les bergers campagnards ne peuvent
chasser loin de sa proie un lion fauve et affam, de mme les deux
Aias ne pouvaient repousser le Priamide Hektr loin du cadavre; et
il l'et entran, et il et remport une grande gloire, si la
rapide Iris aux pieds ariens vers le Plide ne ft venue  la
hte de l'Olympos, afin qu'il se montrt. Hr l'avait envoye,
Zeus et les autres dieux l'ignorant. Et, debout auprs de lui,
elle dit en paroles ailes:

-- Lve-toi, Plide, le plus effrayant des hommes, et secours
Patroklos pour qui on combat avec fureur devant les nefs. C'est l
que tous s'entre-tuent, les Akhaiens pour le dfendre, et les
Troiens pour l'entraner vers Ilios battue des vents. Et
l'illustre Hektr espre surtout l'entraner, et il veut mettre,
aprs l'avoir coupe, la tte de Patroklos au bout d'un pieu.
Lve-toi; ne reste pas plus longtemps inerte, et que la honte te
saisisse en songeant  Patroklos devenu le jouet des chiens
troiens. Ce serait un opprobre pour toi, si son cadavre tait
souill.

Et le divin et rapide Akhilleus lui dit:

-- Desse Iris, qui d'entre les dieux t'a envoye vers moi?

Et la rapide Iris aux pieds ariens lui rpondit:

-- Hr, la glorieuse pouse de Zeus, m'a envoye; et le sublime
Kronide et tous les immortels qui habitent l'Olympos neigeux
l'ignorent.

Et Akhilleus aux pieds rapides, lui rpondant, parla ainsi:

-- Comment irais-je au combat, puisqu'ils ont mes armes? Ma mre
bien-aime me le dfend, avant que je l'aie vue, de mes yeux,
reparatre avec de belles armes venant de Hphaistos. Je ne puis
revtir celles d'aucun autre guerrier, sauf le bouclier d'Aias
Tlamniade; mais il combat sans doute aux premiers rangs, tuant
les ennemis, de sa lance, autour du cadavre de Patroklos.

Et la rapide Iris aux pieds ariens lui rpondit:

-- Certes, nous savons que tes belles armes te sont enleves;
mais, tel que te voil, apparais aux Troiens sur le bord du foss;
et ils reculeront pouvants, et les braves fils des Akhaiens
respireront. Il ne s'agit que de respirer un moment.

Ayant ainsi parl, la rapide Iris disparut. Et Akhilleus cher 
Zeus se leva; et, sur ses robustes paules, Athn mit l'aigide
frange; et la grande desse ceignit la tte du hros d'une nue
d'or sur laquelle elle alluma une flamme resplendissante. De mme,
dans une le lointaine, la fume monte vers l'aithr, du milieu
d'une ville assige. Tout le jour, les citoyens ont combattu avec
fureur hors de la ville; mais, au dclin de Hlios, ils allument
des feux ardents dont la splendeur monte dans l'air, et sera peut-
tre vue des peuples voisins qui viendront sur leurs nefs les
dlivrer d'Ars. Ainsi, une haute clart montait de la tte d'
Akhilleus jusque dans l'aithr. Et il s'arrta sur le bord du
foss, sans se mler aux Akhaiens, car il obissait  l'ordre
prudent de sa mre. L, debout, il poussa un cri, et Pallas Athn
cria aussi, et un immense tumulte s'leva parmi les Troiens. Et
l'illustre voix de l'Aiakide tait semblable au son strident de la
trompette, autour d'une ville assige par des ennemis acharns.

Et, ds que les Troiens eurent entendu la voix d'airain de
l'Aiakide, ils frmirent tous; et les chevaux aux belles crinires
tournrent les chars, car ils pressentaient des malheurs, et leurs
conducteurs furent pouvants quand ils virent cette flamme
infatigable et horrible qui brlait sur la tte du magnanime
Plin et que nourrissait la desse aux yeux clairs Athn. Et,
trois fois, sur le bord du foss, le divin Akhilleus cria, et,
trois fois, les Troiens furent bouleverss, et les illustres
allis; et douze des plus braves prirent au milieu de leurs chars
et de leurs lances.

Mais les Akhaiens, emportant avec ardeur Patroklos hors des
traits, le dposrent sur un lit. Et ses chers compagnons
pleuraient autour, et, avec eux, marchait Akhilleus aux pieds
rapides. Et il versait de chaudes larmes, voyant son cher
compagnon couch dans le cercueil, perc par l'airain aigu, lui
qu'il avait envoy au combat avec ses chevaux et son char, et
qu'il ne devait point revoir vivant.

Et la vnrable Hr aux yeux de boeuf commanda  l'infatigable
Hlios de retourner aux sources d'Okanos, et Hlios disparut 
regret; et les divins Akhaiens mirent fin  la mle violente et 
la guerre lamentable. Et les Troiens, abandonnant aussi le rude
combat, dlirent les chevaux rapides, et s'assemblrent pour
l'agora, avant le repas. Et l'agora les vit debout, aucun ne
voulant s'asseoir, car la terreur les tenait depuis qu'Akhilleus
avait reparu, lui qui, depuis longtemps, ne se mlait plus au
combat. Et le sage Polydamas Panthoide commena de parler. Et seul
il voyait le pass et l'avenir. Et c'tait le compagnon de Hektr,
tant n la mme nuit; mais il le surpassait en sagesse, autant
que Hektr l'emportait en courage. Plein de prudence, il leur dit
dans l'agora:

-- Amis, dlibrez mrement. Je conseille de marcher vers la
ville, et de ne point attendre la divine s auprs des nefs, car
nous sommes loin des murs. Aussi longtemps que cet homme a t
irrit contre le divin Agamemnn, il tait plus ais de dompter
les Akhaiens. Et je me rjouissais de coucher auprs des nefs
rapides, esprant saisir les nefs aux deux rangs d'avirons; mais
je redoute maintenant le rapide Plin; car, dans son coeur
indomptable, il ne voudra point rester dans la plaine o les
Troyens et les Akhaiens dploient la force d'Ars, mais il
combattra pour s'emparer de notre ville et de nos femmes. Allons
vers Ilios; obissez-moi et faites ainsi. Maintenant, la nuit
contraire retient le rapide Plin; mais s'il nous attaque demain
avec fureur, celui qui le sentira, alors fuira volontiers vers la
sainte Ilios, s'il lui chappe. Et les chiens et les oiseaux
carnassiers mangeront une foule de Troiens. Plaise aux dieux qu'on
ne me le dise jamais! Si vous obissez  mes paroles, bien qu'
regret, nous reprendrons des forces cette nuit; et ses tours, ses
hautes portes et leurs barrires longues et solides protgeront la
ville. Demain, arms ds le matin, nous serons debout sur nos
tours; et le travail lui sera lourds s'il vient de ses nefs
assiger nos murailles. Et il s'en retournera vers les nefs, ayant
puis ses chevaux au grand cou  courir sous les murs de la
ville. Et il ne pourra point pntrer dans Ilios et il ne la
dtruira jamais, et, auparavant, les chiens rapides le mangeront.

Et Hektr au casque mouvant, avec un sombre regard, lui rpondit:

-- Polydamas, il me dplat que tu nous ordonnes de nous renfermer
encore dans la ville. N'tes-vous donc point las d'tre enferms
dans nos tours? Autrefois, tous les hommes qui parlent des langues
diverses vantaient la ville de Priamos, abondante en or, riche en
airain. Aujourd'hui, les trsors qui taient dans nos demeures
sont dissips. Depuis que le grand Zeus est irrit, la plupart de
nos biens ont t transports en Phrygi et dans la belle Maioni.
Et maintenant que le fils du subtil Kronos m'a donn la victoire
auprs des nefs et m'a permis d'acculer les Akhaiens  la mer, 
insens, ne rpands point de telles penses dans le peuple. Aucun
des Troiens ne t'obira, je ne le permettrai point. Allons! faites
ce que je vais dire. Prenez le repas dans les rangs. N'oubliez
point de veiller, chacun  son tour. Si quelque Troien craint pour
ses richesses, qu'il les donne au peuple afin que tous en
profitent, et cela vaudra mieux que d'en faire jouir les Akhaiens.
Demain, ds le matin, nous recommencerons le rude combat auprs
des nefs creuses. Et, si le divin Akhilleus se lve auprs des
nefs, la rencontre lui sera rude; car je ne le fuira pas dans le
combat violent, mais je lui tiendrai courageusement tte. Ou il
remportera une grande gloire, ou je triompherai. Ars est commun 
tous, et, souvent, il tue celui qui voulait tuer.

Hektr parla ainsi, et les Troiens applaudirent, les insenss! car
Pallas Athn leur avait ravi l'esprit. Et ils applaudirent les
paroles funestes de Hektr, et ils n'coutrent point le sage
conseil de Polydamas, et ils prirent leur repas dans les rangs.

Mais les Akhaiens, pendant toute la nuit, pleurrent autour de
Patroklos. Et le Plide menait le deuil lamentable, posant ses
mains tueuses d'hommes sur la poitrine de son compagnon, et
gmissant, comme une lionne  longue barbe dont un chasseur a
enlev les petits dans une paisse fort. Elle arrive trop tard,
et elle gmit, cherchant par toutes les valles les traces de
l'homme; et une violente colre la saisit. Ainsi Akhilleus, avec
de profonds soupirs, dit aux Myrmidones:

--  dieux! Certes, j'ai prononc une parole vaine, le jour o,
consolant le hros Mnoitios dans ses demeures, je lui disais que
je ramnerais son fils illustre, aprs qu'il aurait renvers Ilios
et pris sa part des dpouilles. Mais Zeus n'accomplit pas tous les
dsirs des hommes. Nous rougirons tous deux la terre devant Troi,
et le vieux cavalier Pleus ne me reverra plus dans ses demeures,
ni ma mre Thtis, car cette terre me gardera.  Patroklos,
puisque je subirai la tombe le dernier, je ne t'ensevelirai point
avant de t'avoir apport les armes et la tte de Hektr, ton
magnanime meurtrier. Et je tuerai devant ton bcher douze
illustres fils des Troiens, car je suis irrit de ta mort. Et,
pendant ce temps, tu resteras couch sur mes nefs aux poupes
recourbes; et autour de toi, les Troiennes et les Dardaniennes au
large sein que nous avons conquises tous deux par notre force et
nos lances, aprs avoir renvers beaucoup de riches cits d'hommes
aux diverses langues, gmiront nuit et jour en versant des larmes.

Le divin Akhilleus parla ainsi, et il ordonna  ses compagnons de
mettre un grand trpied sur le feu, afin de laver promptement les
souillures sanglantes de Patroklos. Et ils mirent sur le feu
ardent le trpied des ablutions, et ils y versrent l'eau; et, au-
dessous, ils allumrent le bois. Et la flamme enveloppa le ventre
du trpied, et l'eau chauffa. Et quand l'eau fut chaude dans le
trpied brillant, ils lavrent Patroklos; et, l'ayant oint d'une
huile grasse, ils emplirent ses plaies d'un baume de neuf ans; et,
le dposant sur le lit, ils le couvrirent d'un lin lger, de la
tte aux pieds, et, par-dessus, d'un vtement blanc. Ensuite,
pendant toute la nuit, les Myrmidones gmirent, pleurant
Patroklos. Mais Zeus dit  Hr sa soeur et son pouse:

-- Tu as enfin russi, vnrable Hr aux yeux de boeuf! Voici
qu'Akhilleus aux pieds rapides s'est lev. Les Akhaiens chevelus
ne seraient-ils point ns de toi?

Et la vnrable Hr aux yeux de boeuf lui rpondit:

-- Trs dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Un homme, bien que
mortel, et dou de peu d'intelligence, peut se venger d'un autre
homme; et moi, qui suis la plus puissante des desses, et par ma
naissance, et parce que je suis ton pouse  toi qui rgnes sur
les immortels, je ne pourrais mditer la perte des Troiens!

Et ils parlaient ainsi. Et Thtis aux pieds d'argent parvint  la
demeure de Hphaistos, incorruptible, toile, admirable aux
immortels eux-mmes; faite d'airain, et que le Boiteux avait
construite de ses mains.

Et elle le trouva suant et se remuant autour des soufflets, et
haletant. Et il forgeait vingt trpieds pour tre placs autour de
sa demeure solide. Et il les avait poss sur des roues d'or afin
qu'ils se rendissent d'eux-mmes  l'assemble divine, et qu'ils
en revinssent de mme. Il ne leur manquait, pour tre finis, que
des anses aux formes varies. Hphaistos les prparait et en
forgeait les attaches. Et tandis qu'il travaillait  ces oeuvres
habiles, la desse Thtis aux pieds d'argent s'approcha. Et Kharis
aux belles bandelettes, qu'avait pouse l'illustre Boiteux des
deux pieds, l'ayant vue, lui prit la main et lui dit:

--  Thtis au large pplos, vnrable et chre, pourquoi viens-tu
dans notre demeure o nous te voyons si rarement? Mais suis-moi,
et je t'offrirai les mets hospitaliers.

Ayant ainsi parl, la trs noble desse la conduisit. Et, l'ayant
fait asseoir sur un trne aux clous d'argent, beau et
ingnieusement fait, elle plaa un escabeau sous ses pieds et
appela l'illustre ouvrier Hphaistos:

-- Viens, Hphaistos! Thtis a besoin de toi.

Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui rpondit:

-- Certes, elle est toute puissante sur moi, la desse vnrable
qui est entre ici. C'est elle qui me sauva, quand je fus
prcipit d'en haut par ma mre impitoyable qui voulait me cacher
aux dieux parce que j'tais boiteux. Que de douleurs j'eusse
endures alors, si Thtis, et Eurynom, la fille d'Okanos au
reflux rapide, ne m'avaient reu dans leur sein! Pour elles, dans
leur grotte profonde, pendant neuf ans, je forgeai mille
ornements, des agrafes, des noeuds, des colliers et des bracelets.
Et l'immense fleuve Okanos murmurait autour de la grotte. Et elle
n'tait connue ni des dieux, ni des hommes, mais seulement de
Thtis et d'Eurynom qui m'avaient sauv. Et, maintenant, puisque
Thtis aux beaux cheveux vient dans ma demeure, je lui rendrai
grce de m'avoir sauv. Mais toi, offre-lui les mets hospitaliers,
tandis que je dposerai mes soufflets et tous mes instruments.

Il parla ainsi. Et le corps monstrueux du dieu se redressa de
l'enclume; et il boitait, chancelant sur ses jambes grles et
torses. Et il loigna les soumets du feu, et il dposa dans un
coffre d'argent tous ses instruments familiers. Puis, une ponge
essuya sa face, ses deux mains, son cou robuste et sa poitrine
velue. Il mit une tunique, prit un sceptre norme et sortit de la
forge en boitant. Et deux servantes soutenaient les pas du roi.
Elles taient d'or, semblables aux vierges vivantes qui pensent et
parlent, et que les dieux ont instruites. Soutenu par elles et
marchant  pas lourds, il vint s'asseoir auprs de Thtis, sur un
trne brillant. Et il prit les mains de la desse et lui dit:

-- Thtis au long pplos, vnrable et chre, pourquoi es-tu venue
dans ma demeure o nous te voyons si rarement? Parle. Mon coeur
m'ordonne d'accomplir ton dsir, si je le puis, et si c'est
possible.

Et Thtis, versant des larmes, lui rpondit:

-- Hphaistos! parmi toutes les desses qui sont dans l'Olympos,
en est-il une qui ait subi des maux aussi cruels que ceux dont
m'accable le Kronide Zeus? Seule, entre les desses de la mer, il
m'a soumise  un homme,  l'Aiakide Pleus; et j'ai subi  regret
la couche d'un homme! Et, maintenant, accabl par la triste
vieillesse, il gt dans sa demeure. Mais voici que j'ai d'autres
douleurs. Un fils est n de moi, le plus illustre des hros, et il
a grandi comme un arbre, et je l'ai nourri comme une plante dans
une terre fertile. Et je l'ai envoy vers Ilios sur ses nefs aux
poupes recourbes, pour combattre les Troiens, et je ne le verrai
plus revenir dans ma demeure, dans la maison Plienne. Pendant
qu'il est vivant et qu'il voit la lumire de Hlios, il est
triste, et je ne puis le secourir. Les fils des Akhaiens lui
avaient donn pour rcompense une vierge que le roi Agamemnn lui
a enleva des mains, et il en gmissait dans son coeur. Mais voici
que les Troiens ont repouss les Akhaiens jusqu'aux nefs et les y
ont renferms. Les princes des Argiens ont suppli mon fils et lui
ont offert de nombreux et illustres prsents. Il a refus de
dtourner lui-mme leur ruine, mais il a envoy Patroklos au
combat, couvert de ses armes et avec tout son peuple. Et, ce jour-
l, sans doute, ils eussent renvers la ville, si Apolln n'et
tu aux premiers rangs le brave fils de Mnoitios qui accablait
les Troiens, et n'et donn la victoire  Hektr. Et, maintenant,
j'embrasse tes genoux! Donne  mon fils, qui doit bientt mourir,
un bouclier, un casque, de belles knmides avec leurs agrafes et
une cuirasse, car son cher compagnon, tu par les Troiens, a perdu
ses armes, et il gmit, couch sur la terre!

Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui rpondit:

-- Rassure-toi, et n'aie plus d'inquitudes dans ton esprit. Plt
aux dieux que je pusse le sauver de la mort lamentable quand le
lourd destin le saisira, aussi aisment que je vais lui donner de
belles armes qui empliront d'admiration la multitude des hommes.

Ayant ainsi parl, il la quitta, et, retournant  ses soufflets,
il les approcha du feu et leur ordonna de travailler. Et ils
rpandirent leur souffle dans vingt fourneaux, tantt violemment,
tantt plus lentement, selon la volont de Hphaistos, pour
l'accomplissement de son oeuvre. Et il jeta dans le feu le dur
airain et l'tain, et l'or prcieux et l'argent. Il posa sur un
tronc une vaste enclume, et il saisit d'une main le lourd marteau
et de l'autre la tenaille. Et il fit d'abord un bouclier grand et
solide, aux ornements varis, avec un contour triple et
resplendissant et une attache d'argent. Et il mit cinq bandes au
bouclier, et il y traa, dans son intelligence, une multitude
d'images. Il y reprsenta la terre et l'Ouranos, et la mer, et
l'infatigable Hlios, et l'orbe enfl de Sln, et tous les
astres dont l'Ouranos est couronn: les Pliades, les Hyades, la
force d'Orin, et l'Ourse, qu'on nomme aussi le Chariot qui se
tourne sans cesse vers Orin, et qui, seule, ne tombe point dans
les eaux de l'Okanos.

Et il fit deux belles cits des hommes. Dans l'une on voyait des
noces et des festins solennels. Et les pouses, hors des chambres
nuptiales, taient conduites par la ville, et de toutes parts
montait le chant d'hymne, et les jeunes hommes dansaient en
rond, et les fltes et les kithares rsonnaient, et les femmes,
debout sous les portiques, admiraient ces choses.

Et les peuples taient assembls dans l'agora, une querelle
s'tant leve. Deux hommes se disputaient pour l'amende d'un
meurtre. L'un affirmait au peuple qu'il avait pay cette amende,
et l'autre niait l'avoir reue. Et tous deux voulaient qu'un
arbitre fint leur querelle, et les citoyens les applaudissaient
l'un et l'autre. Les hrauts apaisaient le peuple, et les
vieillards taient assis sur des pierres polies, en un cercle
sacr. Les hrauts portaient des sceptres en main; et les
plaideurs, prenant le sceptre, se dfendaient tour  tour. Deux
talents d'or taient dposs au milieu du cercle pour celui qui
parlerait selon la justice.

Puis, deux armes, clatantes d'airain, entouraient l'autre cit.
Et les ennemis offraient aux citoyens, ou de dtruire la ville, ou
de la partager, elle et tout ce qu'elle renfermait. Et ceux-ci n'y
consentaient pas, et ils s'armaient secrtement pour une
embuscade; et, sur les murailles veillaient les femmes, les
enfants et les vieillards. Mais les hommes marchaient, conduits
par Ars et par Athn, tous deux en or, vtus d'or, beaux et
grands sous leurs armes, comme il tait convenable pour des dieux;
car les hommes taient plus petits. Et, parvenus au lieu commode
pour l'embuscade, sur les bords du fleuve o boivent les
troupeaux, ils s'y cachaient, couverts de l'airain brillant.

Deux sentinelles, places plus loin, guettaient les brebis et les
boeufs aux cornes recourbes. Et les animaux s'avanaient suivis
de deux bergers qui se charmaient en jouant de la flte, sans se
douter de l'embche.

Et les hommes cachs accouraient; et ils tuaient les boeufs et les
beaux troupeaux de blanches brebis, et les bergers eux-mmes.
Puis, ceux qui veillaient devant les tentes, entendant ce tumulte
parmi les boeufs, et montant sur leurs chars rapides, arrivaient
aussitt et combattaient sur les bords du fleuve. Et ils se
frappaient avec les lances d'airain, parmi la discorde et le
tumulte et la kr fatale. Et celle-ci blessait un guerrier, ou
saisissait cet autre sans blessure, ou tranait celui-l par les
pieds,  travers le carnage, et ses vtements dgouttaient de
sang. Et tous semblaient des hommes vivants qui combattaient et
qui entranaient de part et d'autre les cadavres.

Puis, Hphaistos reprsenta une terre grasse et molle et trois
fois laboure. Et les laboureurs menaient dans ce champ les
attelages qui retournaient la terre. Parvenus au bout, un homme
leur offrait  chacun une coupe de vin doux; et ils revenaient,
dsirant achever les nouveaux sillons qu'ils creusaient. Et la
terre tait d'or, et semblait noire derrire eux, et comme dj
laboure. Tel tait ce miracle de Hphaistos.

Puis, il reprsenta un champ de hauts pis que des moissonneurs
coupaient avec des faux tranchantes. Les pis tombaient, pais,
sur les bords du sillon, et d'autres taient lis en gerbes. Trois
hommes liaient les gerbes, et, derrire eux, des enfants prenaient
dans leurs bras les pis et les leur offraient sans cesse. Le roi,
en silence, le sceptre en main et le coeur joyeux, tait debout
auprs des sillons. Des hrauts, plus loin, sous un chne,
prparaient, pour le repas, un grand boeuf qu'ils avaient tu, et
les femmes saupoudraient les viandes avec de la farine blanche,
pour le repas des moissonneurs.

Puis, Hphaistos reprsenta une belle vigne d'or charge de
raisins, avec des rameaux d'or sombre et des pieds d'argent.
Autour d'elle un foss bleu, et, au-dessus, une haie d'tain. Et
la vigne n'avait qu'un sentier o marchaient les vendangeurs. Les
jeunes filles et les jeunes hommes qui aiment la gat portaient
le doux fruit dans des paniers d'osier. Un enfant, au milieu
d'eux, jouait harmonieusement d'une kithare sonore, et sa voix
frache s'unissait aux sons des cordes. Et ils le suivaient
chantant, dansant avec ardeur, et frappant tous ensemble la terre.

Puis, Hphaistos reprsenta un troupeau de boeufs aux grandes
cornes. Et ils taient faits d'or et d'tain, et, hors de
l'table, en mugissant, ils allaient au pturage, le long du
fleuve sonore qui abondait en roseaux. Et quatre bergers d'or
conduisaient les boeufs, et neuf chiens rapides les suivaient. Et
voici que deux lions horribles saisissaient, en tte des vaches,
un taureau beuglant; et il tait entran, poussant de longs
mugissements. Les chiens et les bergers les poursuivaient; mais
les lions dchiraient la peau du grand boeuf, et buvaient ses
entrailles et son sang noir. Et les bergers excitaient en vain les
chiens rapides qui refusaient de mordre les lions, et n'aboyaient
de prs que pour fuir aussitt.

Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds reprsenta un grand pacage
de brebis blanches, dans une grande valle; et des tables, des
enclos et des bergeries couvertes.

Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds reprsenta un choeur de
danses, semblable  celui que, dans la grande Knssos, Daidalos
fit autrefois pour Ariadn aux beaux cheveux; et les adolescents
et les belles vierges dansaient avec ardeur en se tenant par la
main. Et celles-ci portaient des robes lgres, et ceux-l des
tuniques finement tisses qui brillaient comme de l'huile. Elles
portaient de belles couronnes, et ils avaient des pes d'or
suspendues  des baudriers d'argent. Et, habilement, ils dansaient
en rond avec rapidit, comme la roue que le potier, assis au
travail, sent courir sous sa main. Et ils tournaient ainsi en
s'enlaant par dessins varis; et la foule charme se pressait
autour. Et deux sauteurs qui chantaient, bondissaient eux-mmes au
milieu du choeur.

Puis, Hphaistos, tout autour du bouclier admirablement travaill,
reprsenta la grande force du fleuve Okanos.

Et, aprs le bouclier grand et solide, il fit la cuirasse plus
clatante que la splendeur du feu. Et il fit le casque pais,
beau, orn, et adapt aux tempes du Plide, et il le surmonta
d'une aigrette d'or. Puis il fit les knmides d'tain flexible.

Et, quand l'illustre Boiteux des deux pieds eut achev ces armes,
il les dposa devant la mre d'Akhilleus, et celle-ci, comme
l'pervier, sauta du fate de l'Olympos neigeux, emportant les
armes resplendissantes que Hphaistos avait faites.


Chant 19

s au pplos couleur de safran sortait des flots d'Okanos pour
porter la lumire aux immortels et aux hommes. Et Thtis parvint
aux nefs avec les prsents du dieu. Et elle trouva son fils bien-
aim entourant de ses bras Patroklos et pleurant amrement. Et,
autour de lui, ses compagnons gmissaient. Mais la desse parut au
milieu d'eux, prit la main d'Akhilleus et lui dit:

-- Mon enfant, malgr notre douleur, laissons-le, puisqu'il est
mort par la volont des dieux. Reois de Hphaistos ces armes
illustres et belles, telles que jamais aucun homme n'en a port
sur ses paules.

Ayant ainsi parl, la desse les dposa devant Akhilleus, et les
armes merveilleuses rsonnrent. La terreur saisit les Myrmidones,
et nul d'entre eux ne put en soutenir l'clat, et ils tremblrent;
mais Akhilleus, ds qu'il les vit, se sentit plus furieux, et,
sous ses paupires, ses yeux brlaient, terribles, et tels que la
flamme. Il se rjouissait de tenir dans ses mains les prsents
splendides du dieu; et, aprs avoir admir, plein de joie, ce
travail merveilleux, aussitt il dit  sa mre ces paroles ailes:

-- Ma mre, certes, un dieu t'a donn ces armes qui ne peuvent
tre que l'oeuvre des immortels, et qu'un homme ne pourrait faire.
Je vais m'armer  l'instant. Mais je crains que les mouches
pntrent dans les blessures du brave fils de Mnoitios, y
engendrent des vers, et, souillant ce corps o la vie est teinte,
corrompent tout le cadavre.

Et la desse Thtis aux pieds d'argent lui rpondit:

-- Mon enfant, que ces inquitudes ne soient point dans ton
esprit. Loin de Patroklos j'carterai moi-mme les essaims impurs
des mouches qui mangent les guerriers tus dans le combat. Ce
cadavre resterait couch ici toute une anne, qu'il serait encore
sain, et plus frais mme. Mais toi, appelle les hros Akhaiens 
l'agora, et, renonant  ta colre contre le prince des peuples
Agamemnn, hte-toi de t'armer et revts-toi de ton courage.

Ayant ainsi parl, elle le remplit de vigueur et d'audace; et elle
versa dans les narines de Patroklos l'ambroisie et le nektar
rouge, afin que le corps ft incorruptible.

Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer, poussant
des cris horribles, et excitant les hros Akhaiens. Et ceux qui,
auparavant, restaient dans les nefs, et les pilotes qui tenaient
les gouvernails, et ceux mmes qui distribuaient les vivres auprs
des nefs, tous allaient  l' agora o Akhilleus reparaissait,
aprs s'tre loign longtemps du combat. Et les deux serviteurs
d'Ars, le belliqueux Tydide et le divin Odysseus, boitant et
appuys sur leurs lances, car ils souffraient encore de leurs
blessures, vinrent s'asseoir aux premiers rangs. Et le roi des
hommes, Agamemnn, vint le dernier, tant bless aussi, Kon
Antnoride l'ayant frapp de sa lance d'airain, dans la rude
mle. Et quand tous les Akhaiens furent assembls, Akhilleus aux
pieds rapides, se levant au milieu d'eux, parla ainsi:

-- Atride, n'et-il pas mieux valu nous entendre, quand, pleins
de colre, nous avons consum notre coeur pour cette jeune femme?
Plt aux dieux que la flche d'Artmis l'et tue sur les nefs, le
jour o je la pris dans Lyrnessos bien peuple! Tant d'Akhaiens
n'auraient pas mordu la vaste terre sous des mains ennemies, 
cause de ma colre. Ceci n'a servi qu' Hektr et aux Troiens; et
je pense que les Akhaiens se souviendront longtemps de notre
querelle. Mais oublions le pass, malgr notre douleur; et, dans
notre poitrine, soumettons notre me  la ncessit. Aujourd'hui,
je dpose ma colre. Il ne convient pas que je sois toujours
irrit. Mais toi, appelle promptement au combat les Akhaiens
chevelus, afin que je marche aux Troiens et que je voie s'ils
veulent dormir auprs des nefs. Il courbera volontiers les genoux,
celui qui aura chapp  nos lances dans le combat.

Il parla ainsi, et les Akhaiens aux belles knmides se rjouirent
que le magnanime Plin renont  sa colre. Et le roi des
hommes, Agamemnn, parla de son sige, ne se levant point au
milieu d'eux:

--  chers hros Danaens, serviteurs d'Ars, il est juste
d'couter celui qui parle, et il ne convient point de
l'interrompre, car cela est pnible, mme pour le plus habile. Qui
pourrait couter et entendre au milieu du tumulte des hommes? La
voix sonore du meilleur agorte est vaine. Je parlerai au Plide.
Vous, Argiens, coutez mes paroles, et que chacun connaisse ma
pense. Souvent les Akhaiens m'ont accus, mais je n'ai point
caus leurs maux. Zeus, la moire, rinnyes qui errent dans les
tnbres, ont jet la fureur dans mon me, au milieu de l'agora,
le jour o j'ai enlev la rcompense d'Akhilleus. Mais qu'aurais-
je fait? Une desse accomplit tout, la vnrable fille de Zeus, la
fatale At qui gare les hommes. Ses pieds ariens ne touchent
point la terre, mais elle passe sur la tte des hommes qu'elle
blesse, et elle n'enchane pas qu'eux. Autrefois, en effet, elle a
gar Zeus qui l'emporte sur les hommes et les dieux. Hr trompa
le Kronide par ses ruses, le jour o Alkmn allait enfanter la
force Hraclenne, dans Thb aux fortes murailles. Et, plein de
joie, Zeus dit au milieu de tous les dieux: -- coutez-moi, dieux
et desses, afin que je dise ce que mon esprit m'inspire.
Aujourd'hui, Eileithya, qui prside aux douloureux enfantements,
appellera  la lumire un homme de ceux qui sont de ma race et de
mon sang, et qui commandera sur tous ses voisins. Et la vnrable
Hr qui mdite des ruses parla ainsi: -- Tu mens, et tu
n'accompliras point tes paroles. Allons, Olympien! jure, par un
inviolable serment, qu'il commandera sur tous ses voisins, l'homme
de ton sang et de ta race qui, aujourd'hui, tombera d'entre les
genoux d'une femme. Elle parla ainsi, et Zeus ne comprit point sa
ruse, et il jura un grand serment dont il devait souffrir dans la
suite. Et, quittant  la hte le fate de l'Olympos, Hr parvint
dans Argos Akhaienne o elle savait que l'illustre pouse de
Sthnlos Persiade portait un fils dans son sein. Et elle le fit
natre avant le temps,  sept mois. Et elle retarda les douleurs
de l'enfantement et les couches d'Alkmn. Puis, l'annonant au
Kronin Zeus, elle lui dit: -- Pre Zeus qui tiens la foudre
clatante, je t'annoncerai ceci: l'homme illustre est n qui
commandera sur les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthnlos
Persiade. Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander
sur les Argiens. Elle parla ainsi, et une douleur aigu et
profonde blessa le coeur de Zeus. Et, saisissant At par ses
tresses brillantes, il jura, par un inviolable serment, qu'elle ne
reviendrait plus jamais dans l'Olympos et dans l'Ouranos toil,
At, qui gare tous les esprits. Il parla ainsi, et, la faisant
tournoyer, il la jeta, de l'Ouranos toil, au milieu des hommes.
Et c'est par elle qu'il gmissait, quand il voyait son fils bien-
aim accabl de travaux sous le joug violent d'Eurystheus. Et il
en est ainsi de moi. Quand le grand Hektr au casque mouvant
accablait les Argiens auprs des poupes des nefs, je ne pouvais
oublier cette fureur qui m'avait gar. Mais, puisque je t'ai
offens et que Zeus m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser et te
faire des prsents infinis. Va donc au combat et encourage les
troupes; et je prparerai les prsents que le divin Odysseus, hier
sous tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le dsires, attends, malgr
ton ardeur  combattre. Des hrauts vont t'apporter ces prsents,
de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner pour t'apaiser.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Trs llustre Atride Agamemnn, roi des hommes, si tu veux me
faire ces prsents, comme cela est juste, ou les garder, tu le
peux. Ne songeons maintenant qu' combattre. Il ne s'agit ni
d'viter le combat, ni de perdre le temps, mais d'accomplir un
grand travail. Il faut qu'on revoie Akhilleus aux premiers rangs,
enfonant de sa lance d'airain les phalanges troiennes, et que
chacun de vous se souvienne de combattre un ennemi.

Et le sage Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Bien que tu sois brave,  Akhilleus semblable  un dieu, ne
pousse point vers Ilios, contre les Troiens, les fils des Akhaiens
qui n'ont point mang; car la mle sera longue, ds que les
phalanges des guerriers se seront heurtes, et qu'un dieu leur
aura inspir  tous la vigueur. Ordonne que les Akhaiens se
nourrissent de pain et de vin dans les nefs rapides. Cela seul
donne la force et le courage. Un guerrier ne peut, sans manger,
combattre tout un jour, jusqu' la chute de Hlios. Quelle que
soit son ardeur, ses membres sont lourds, la soif et la faim le
tourmentent, et ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu et
mang combat tout un jour contre l'ennemi, plein de courage, et
ses membres ne sont las que lorsque tous se retirent de la mle.
Renvoie l'arme et ordonne-lui de prparer le repas. Et le roi des
hommes, Agamemnn, fera porter ses prsents au milieu de l'agora,
afin que tous les Akhaiens les voient de leurs yeux; et tu te
rjouiras dans ton cour. Et Agamemnn jurera, debout, au milieu
des Argiens, qu'il n'est jamais entr dans le lit de Breisis, et
qu'il ne l'a point possde, comme c'est la coutume,  roi, des
hommes et des femmes. Et toi, Akhilleus, apaise ton coeur dans ta
poitrine. Ensuite, Agamemnn t'offrira un festin sous sa tente,
afin que rien ne manque  ce qui t'est d. Et toi. Atride, sois
plus quitable dsormais. Il est convenable qu'un roi apaise celui
qu'il a offens le premier.

Et le roi des hommes, Agamemnn. lui rpondit:

-- Laertiade, je me rjouis de ce que tu as dit. Tu n'as rien
oubli, et tu as tout expliqu convenablement. Certes, je veux
faire ce serment, car mon coeur me l'ordonne et je ne me
parjurerai point devant les dieux. Qu'Akhilleus attende, malgr
son dsir de combattre, et que tous attendent runis, jusqu' ce
que les prsents soient apports de mes tentes et que nous ayons
consacr notre alliance. Et toi, Odysseus, je te le commande et te
l'ordonne, prends les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens,
et qu'ils apportent de mes nefs tout ce que tu as promis hier au
Plide; et amne aussi les femmes. Et Talthybios prparera
promptement, dans le vaste camp des Akhaiens, le sanglier qui sera
tu, en offrande  Zeus et  Hlios.

Et Akhilleus aux pieds rapides, lui rpondant, parla ainsi:

--Atride Agnmemnn, trs llustre roi des hommes, tu t'inquiteras
de ceci quand la guerre aura pris fin et quand ma fureur sera
moins grande dans ma poitrine. Ils gisent encore sans spulture
ceux qu'a tus le Priamide Hektr, tandis que Zeus lui donnait la
victoire, et vous songez  manger! J'ordonnerai plutt aux fils
des Akhaiens de combattre maintenant, sans avoir mang, et de ne
prparer un grand repas qu'au coucher de Hlios, aprs avoir veng
notre injure. Pour moi, rien n'entrera auparavant dans ma bouche,
ni pain, ni vin. Mon compagnon est mort; il est couch sous ma
tente, perc de l'airain aigu, les pieds du ct de l'entre, et
mes autres compagnons pleurent autour de lui. Et je n'ai plus
d'autre dsir dans le coeur que le carnage, le sang et le
gmissement des guerriers.

Et le sage Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

--  Akhilleus Plide, le plus brave des Akhaiens, tu l'emportes
de beaucoup sur moi, et tu vaux beaucoup mieux que moi par ta
lance, mais ma sagesse est suprieure  la tienne, car je suis ton
an, et je sais plus de choses. C'est pourquoi, cde  mes
paroles. Le combat accable bientt des hommes qui ont faim.
L'airain couche d'abord sur la terre une moisson paisse, mais
elle diminue quand Zeus, qui est le juge du combat des hommes,
incline ses balances. Ce n'est point par leur ventre vide que les
Akhaiens doivent pleurer les morts. Les ntres tombent en grand
nombre tous les jours; quand donc pourrions-nous respirer? Il
faut, avec un esprit patient, ensevelir nos morts, et pleurer ce
jour-l; mais ceux que la guerre hassable a pargns, qu'ils
mangent et boivent, afin que, vtus de l'airain indompt, ils
puissent mieux combatte l'ennemi, et sans relche. Qu'aucun de
vous n'attende un meilleur conseil, car tout autre serait fatal 
qui resterait auprs des nefs des Argiens. Mais, bientt, marchons
tous ensemble contre les Troiens dompteurs de chevaux, et
soulevons une rude mle.

Il parla ainsi, et il choisit pour le suivre les fils de
l'illustre Nestr, et Mgs Phylide, et Thoas, et Mrions, et le
Kriontiade Lykomds, et Mlanippos. Et ils arrivrent aux tentes
de l'Atride Agamemnn, et aussitt Odysseus parla, et le travail
s'acheva. Et ils emportrent de la tente les sept trpieds qu'il
avait promis, et vingt splendides coupes. Et ils emmenrent douze
chevaux et sept belles femmes habiles aux travaux, et la huitime
fut Breisis aux belles joues. Et Odysseus marchait devant avec
dix talents d'or qu'il avait pess; et les jeunes hommes d'Akhai
portaient ensemble les autres prsents, et ils les dposrent au
milieu de l'agora.

Alors Agamemnn se leva. Talthybios, semblable  un dieu par la
voix, debout auprs du prince des peuples, tenait un sanglier dans
ses mains. Et l'Atride saisit le couteau toujours suspendu auprs
de la grande gane de son pe, et, coupant les soies du sanglier,
les mains leves vers Zeus, il les lui voua. Et les Argiens, assis
en silence, coutaient le roi respectueusement. Et, suppliant, il
dit, regardant le large Ouranos:

-- Qu'ils le sachent tous, Zeus le plus haut et le trs puissant,
et Gaia, et Hlios, et les Erinnyes qui, sous la terre, punissent
les hommes parjures:je n'ai jamais port la main sur la vierge
Breisis, ni partag son lit, et je ne l'ai soumise  aucun
travail; mais elle est reste intacte dans mes tentes. Et si je ne
jure point la vrit, que les dieux m'envoient tous les maux dont
ils accablent celui qui les outrage en se parjurant.

Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du
sanglier. Et Talthybios jeta, en tournant, la victime dans les
grands flots de la blanche mer, pour tre mange par les poissons.
Et, se levant au milieu des belliqueux Argiens, Akhilleus dit:

-- Pre Zeus! certes, tu causes de grands maux aux hommes.
L'Atride n'et jamais excit la colre dans ma poitrine, et il ne
m'et jamais enlev cette jeune femme contre ma volont dans un
mauvais dessein, si Zeus n'et voulu donner la mort  une foule
d'Akhaiens. Maintenant, allez manger, afin que nous combattions.

Il parla ainsi, et il rompit aussitt l'agora, et tous se
dispersrent, chacun vers sa nef. Et les magnanimes Myrmidones
emportrent les prsents vers la nef du divin Akhilleus, et ils
les dposrent dans les tentes, faisant asseoir les femmes et
liant les chevaux auprs des chevaux.

Et ds que Breisis, semblable  Aphrodit d'or, eut vu Patroklos
perc de l'airain aigu, elle se lamenta en l'entourant de ses
bras, et elle dchira de ses mains sa poitrine, son cou dlicat et
son beau visage. Et la jeune femme, semblable aux desses, dit en
pleurant:

-- O Patroklos, si doux pour moi, malheureuse! Je t'ai laiss
vivant quand je quittai cette tente, et voici que je te retrouve
mort, prince des peuples! Pour moi le mal suit le mal. L'homme 
qui mon pre et ma mre vnrable m'avaient donne, je l'ai vu,
devant sa ville, perc de l'airain aigu. Et mes trois frres, que
ma mre avait enfants, et que j'aimais, trouvrent aussi leur
jour fatal. Et tu ne me permettais point de pleurer, quand le
rapide Akhilleus eut tu mon poux et renvers la ville du divin
Myns, et tu me disais que tu ferais de moi la jeune pouse du
divin Akhilleus, et que tu me conduirais sur tes nefs dans la
Phthi, pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmidones.
Aussi toi qui tais si doux, je pleurerai toujours ta mort.

Elle parla ainsi, en pleurant. Et les autres jeunes femmes
gmissaient, semblant pleurer sur Patroklos, et dplorant leurs
propres misres.

Et les princes vnrables des Akhaiens, runis autour d'Akhilleus,
le suppliaient de manger, mais il ne le voulait pas:

-- Je vous conjure, si mes chers compagnons veulent m'couter, de
ne point m'ordonner de boire et de manger, car je suis en proie 
une amre douleur. Je puis attendre jusqu'au coucher de Hlios.

Il parla ainsi et renvoya les autres rois, sauf les deux Atrides,
le divin Odysseus, Nestr, Idomneus et le vieux cavalier Phoinix,
qui restrent pour charmer sa tristesse. Mais rien ne devait le
consoler, avant qu'il se ft jet dans la mle sanglante. Et le
souvenir renouvelait ses gmissements, et il disait:

-- Certes, autrefois,  malheureux, le plus cher de mes
compagnons, tu m'apprtais toi-mme, avec soin, un excellent
repas, quand les Akhaiens portaient la guerre lamentable aux
Troiens dompteurs de chevaux. Et, maintenant, tu gs, perc par
l'airain, et mon coeur, plein du regret de ta mort, se refuse 
toute nourriture. Je ne pourrais subir une douleur plus amre,
mme si j'apprenais la mort de mon pre qui, peut-tre, dans la
Phthi, verse en ce moment des larmes, priv du secours de son
fils, tandis que, sur une terre trangre je combats les Troiens
dompteurs de chevaux pour la cause de l'excrable Hln; ou mme,
si je regrettais mon fils bien-aim, qu'on lve  Skyros,
Noptolmos semblable  un dieu, s'il vit encore. Autrefois,
j'esprais dans mon coeur que je mourrais seul devant Troi, loin
d'Argos fconde en chevaux, et que tu conduirais mon fils, de
Skyros vers la Phthi, sur ta nef rapide; et que tu lui remettrais
mes domaines, mes serviteurs et ma haute et grande demeure. Car je
pense que Pleus n'existe plus, ou que, s'il trane un reste de
vie, il attend, accabl par l'affreuse vieillesse, qu'on lui porte
la triste nouvelle de ma mort.

Il parla ainsi en pleurant, et les princes vnrables gmirent,
chacun se souvenant de ce qu'il avait laiss dans ses demeures. Et
le Kronin, les voyant pleurer, fut saisi de compassion, et il dit
 Athn ces paroles ailes:

-- Ma fille, dlaisses-tu dj ce hros? Akhilleus n'est-il plus
rien dans ton esprit? Devant ses nefs aux antennes dresses, il
est assis, gmissant sur son cher compagnon. Les autres mangent,
et lui reste sans nourriture. Va! verse dans sa poitrine le nektar
et la douce ambroisie, pour que la faim ne l'accable point.

Et, parlant ainsi, il excita Athn dj pleine d'ardeur. Et,
semblable  l'aigle marin aux cris perants, elle sauta de
l'Ouranos dans l'aithr; et tandis que les Akhaiens s'armaient
sous les tentes, elle versa dans la poitrine d'Akhilleus le nektar
et l'ambroisie dsirable, pour que la faim mauvaise ne rompit pas
ses genoux. Puis, elle retourna dans la solide demeure de son pre
trs puissant, et les Akhaiens se rpandirent hors des nefs
rapides.

De mme que les neiges paisses volent dans l'air, refroidies par
le souffle imptueux de l'aithren Boras, de mme, hors des
nefs, se rpandaient les casques solides et resplendissants, et
les boucliers bombs, et les cuirasses paisses, et les lances de
frne. Et la splendeur en montait dans l'Ouranos, et toute la
terre, au loin, riait de l'clat de l'airain, et retentissait du
trpignement des pieds des guerriers. Et, au milieu d'eux,
s'armait le divin Akhilleus; et ses dents grinaient, et ses yeux
flambaient comme le feu, et une affreuse douleur emplissait son
coeur; et, furieux contre les Troiens, il se couvrit des armes que
le dieu Hphaistos lui avait faites. Et, d'abord, il attacha
autour de ses jambes, par des agrafes d'argent, les belles
knmides. Puis il couvrit sa poitrine de la cuirasse. Il suspendit
l'pe d'airain aux clous d'argent  ses paules, et il saisit le
bouclier immense et solide d'o sortait une longue clart, comme
de Sln. De mme que la splendeur d'un ardent incendie apparat
de loin, sur la mer, aux matelots, et brle, dans un enclos
solitaire, au fate des montagnes, tandis que les rapides
temptes, sur la mer poissonneuse, les emportent loin de leurs
amis; de mme l'clat du beau et solide bouclier d'Akhilleus
montait dans l'air. Et il mit sur sa tte le casque lourd. Et le
casque  crinire luisait comme un astre, et les crins d'or que
Hphaistos avait poss autour se mouvaient par masses. Et le divin
Akhilleus essaya ses armes, prsents illustres, afin de voir si
elles convenaient  ses membres. Et elles taient comme des ailes
qui enlevaient le prince des peuples. Et il retira de l'tui la
lance paternelle, lourde, immense et solide, que ne pouvait
soulever aucun des Akhaiens, et que, seul, Akhilleus savait
manier; la lance Pliade que, du fate du Plios, Khirn avait
apporte  Pleus, pour le meurtre des hros.

Et Automdn et Alkimos lirent les chevaux au joug avec de belles
courroies; ils leur mirent les freins dans la bouche, et ils
raidirent les rnes vers le sige du char. Et Automdn y monta,
saisissant d'une main habile le fouet brillant, et Akhilleus y
monta aussi, tout resplendissant sous ses armes, comme le matinal
Hyprionade, et il dit rudement aux chevaux de son pre:

-- Xanthos et Balios, illustres enfants de Podarg, ramenez cette
fois votre conducteur parmi les Danaens, quand nous serons
rassasis du combat, et ne l'abandonnez point mort comme
Patroklos.

Et le cheval aux pieds rapides, Xanthos, lui parla sous le joug;
et il inclina la tte, et toute sa crinire. flottant autour du
timon, tombait jusqu' terre. Et la desse Hr aux bras blancs
lui permit de parler:

-- Certes, nous te sauverons aujourd'hui, trs brave Akhilleus;
cependant, ton dernier jour approche. Ne nous en accuse point,
mais le grand Zeus et la moire puissante. Ce n'est ni par notre
lenteur, ni par notre lchet que les Troiens ont arrach tes
armes des paules de Patroklos. C'est le dieu excellent que Lt
aux beaux cheveux a enfant, qui, ayant tu le Mnoitiade au
premier rang, a donn la victoire  Hektr. Quand notre course
serait telle que le souffle de Zphyros, le plus rapide des vents,
tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un dieu et d'un
homme.

Et comme il parlait, les rinnyes arrtrent sa voix, et Akhilleus
aux pieds rapides lui rpondit, furieux:

-- Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort? Que t'importe? Je sais
que ma destine est de mourir ici, loin de mon pre et de ma mre,
mais je ne m'arrterai qu'aprs avoir assouvi les Troiens de
combats.

Il parla ainsi, et, avec de grands cris, il poussa aux premiers
rangs les chevaux aux sabots massifs.


Chant 20

Auprs des nefs aux poupes recourbes, et autour de toi, fils de
Pleus, les Akhaiens insatiables de combats s'armaient ainsi, et
les Troiens, de leur ct, se rangeaient sur la hauteur de la
plaine.

Et Zeus ordonna  Thmis de convoquer les dieux  l'agora, de
toutes les cimes de l'Olympos. Et celle-ci, volant  et l, leur
commanda de se rendre  la demeure de Zeus. Et aucun des fleuves
n'y manqua, sauf Okanos; ni aucune des nymphes qui habitent les
belles forts, et les sources des fleuves et les prairies herbues.
Et tous les dieux vinrent s'asseoir, dans la demeure de Zeus qui
amasse les nues, sous les portiques brillants que Hphaistos
avait habilement construits pour le pre Zeus. Et ils vinrent
tous; et Poseidan, ayant entendu la desse, vint aussi de la mer;
et il s'assit au milieu d'eux, et il interrogea la pense de Zeus:

-- Pourquoi,  foudroyant, convoques-tu de nouveau les dieux 
l'agora? Serait-ce pour dlibrer sur les Troiens et les Akhaiens?
Bientt, en effet, ils vont engager la bataille ardente.

Et Zeus qui amasse les nues, lui rpondant, parla ainsi:

-- Tu as dit, Poseidan, dans quel dessein je vous ai tous runis,
car ces peuples prissables m'occupent en effet. Assis au fate de
l'Olympos, je me rjouirai en les regardant combattre, mais vous,
allez tous vers les Troiens et les Akhaiens. Secourez les uns ou
les autres, selon que votre coeur vous y poussera; car si
Akhilleus combat seul et librement les Troiens, jamais ils ne
soutiendront la rencontre du rapide Plin. Dj, son aspect seul
les a pouvants; et, maintenant qu'il est plein de fureur  cause
de son compagnon, je crains qu'il renverse les murailles d'Ilios,
malgr le destin.

Le Kronin parla, suscitant une guerre inluctable. Et tous les
dieux, opposs les uns aux autres, se prparrent au combat. Et,
du ct des nefs, se rangrent Hr, et Pallas Athn, et
Poseidan qui entoure la terre, et Herms utile et plein de
sagesse, et Hphaistos, boiteux et frmissant dans sa force. Et,
du ct des Troiens, se rangrent Ars aux armes mouvantes, et
Phoibos aux longs cheveux, et Artmis joyeuse de ses flches, et
Lt, et Xanthos, et Aphrodit qui aime les sourires.

Tant que les dieux ne se mlrent point aux guerriers, les
Akhaiens furent pleins de confiance et d'orgueil, parce
quAkhilleus avait reparu, aprs s'tre loign longtemps du
combat. Et la terreur rompit les genoux des Troiens quand ils
virent le Plin aux pieds rapides, resplendissant sous ses armes
et pareil au terrible Ars. Mais quand les dieux se furent mls
aux guerriers, la violente ris excita les deux peuples. Et Athn
poussa des cris, tantt auprs du foss creux, hors des murs,
tantt le long des rivages retentissants. Et Ars, semblable  une
noire tempte, criait aussi, soit au fate d'Ilios, en excitant
les Troiens, soit le long des belles collines du Simos. Ainsi les
dieux heureux engagrent la mle violente entre les deux peuples.

Et le pre des hommes et des dieux tonna longuement dans les
hauteurs; et Poseidan branla la terre immense et les cimes des
montagnes; et les racines de l'Ida aux nombreuses sources
tremblrent, et la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens. Et
le souterrain Aidneus, le roi des morts, trembla, et il sauta,
pouvant, de son trne; et il cria, craignant que Poseidan qui
branle la terre l'entr'ouvrt, et que les demeures affreuses et
infectes, en horreur aux dieux eux-mmes, fussent vues des mortels
et des immortels: tant fut terrible le retentissement du choc des
dieux.

Et Phoibos Apolln, avec ses flches empennes, marchait contre le
roi Poseidan; et la desse Athn aux yeux clairs contre Ars, et
Artmis, soeur de l'archer Apolln, joyeuse de porter les sonores
flches dores, contre Hr; et, contre Lt, le sage et utile
Herms; et, contre Hphaistos, le grand fleuve aux profonds
tourbillons, que les dieux nomment Xanthos, et les hommes
Skamandros. Ainsi les dieux marchaient contre les dieux.

Mais Akhilleus ne dsirait rencontrer que le Priamide Hektr dans
la mle, et il ne songeait qu' boire le sang du brave Priamide.
Et Apolln qui soulve les peuples excita Ainias contre le
Plide, et il le remplit d'une grande force, et semblable par la
voix  Lykan, fils de Priamos, le fils de Zeus dit  Ainias:

-- Ainias, prince des Troiens, o est la promesse que tu faisais
aux rois d'Ilios de combattre le Plide Akhilleus?

Et Ainias, lui rpondant, parla ainsi:

-- Priamide, pourquoi me pousses-tu  combattre l'orgueilleux
Plin? Je ne tiendrais pas tte pour la premire fois au rapide
Akhilleus. Dj, autrefois, de sa lance, il m'a chass de l'Ida,
quand, ravissant nos boeufs, il dtruisit Lyrnessos et Pdasos;
mais Zeus me sauva, en donnant la force et la rapidit  mes
genoux. Certes, je serais tomb sous les mains d'Akhilleus et
d'Athn qui marchait devant lui et l'excitait  tuer les Llges
et les Troiens,  l'aide de sa lance d'airain. Aucun guerrier ne
peut lutter contre Akhilleus. Un des dieux est toujours auprs de
lui qui le prserve. Ses traits vont droit au but, et ne
s'arrtent qu'aprs s'tre enfoncs dans le corps de l'homme. Si
un dieu rendait le combat gal entre nous, il ne me dompterait pas
aisment, bien qu'il se vante d'tre tout entier d'airain.

Et le roi Apolln, fils de Zeus, lui rpondit:

-- Hros, il t'appartient aussi d'invoquer les dieux ternels. On
dit aussi, en effet, qu'Aphrodit, fille de Zeus, t'a enfant, et
lui est n d'une desse infrieure. Ta mre est fille de Zeus, et
la sienne est fille du Vieillard de la mer. Pousse droit  lui
l'airain indomptable, et que ses paroles injurieuses et ses
menaces ne t'arrtent pas.

Ayant ainsi parl, il inspira une grande force au prince des
peuples, qui courut en avant, arm de l'airain splendide. Mais le
fils d'Ankhiss, courant au Plide  travers la mle des hommes,
fut aperu par Hr aux bras blancs, et celle-ci, runissant les
dieux, leur dit:

-- Poseidan et Athn, songez  ceci dans votre esprit: Ainias,
arm de l'airain splendide, court au Plide, et Phoibos Apolln
l'y excite. Allons, cartons ce dieu, et qu'un de nous assiste
Akhilleus et lui donne la force et l'intrpidit. Qu'il sache que
les plus puissants des immortels l'aiment, et que ce sont les plus
faibles qui viennent en aide aux Troiens dans le combat. Tous,
nous sommes descendus de l'Ouranos dans la mle, afin de le
prserver des Troiens, en ce jour; et il subira ensuite ce que la
destine lui a fil avec le lin, depuis que sa mre l'a enfant.
Si Akhilleus, dans ce combat, ne ressent pas l'inspiration des
dieux, il redoutera la rencontre d'un immortel, car l'apparition
des dieux pouvante les hommes.

Et Poseidan qui branle la terre lui rpondit:

-- Hr, ne t'irrite point hors de raison, car cela ne te convient
pas. Je ne veux point que nous combattions les autres dieux, tant
de beaucoup plus forts qu'eux. Asseyons-nous hors de la mle, sur
la colline, et laissons aux hommes le souci de la guerre. Si Ars
commence le combat, ou Phoibos Apolln, et s'ils arrtent
Akhilleus et l'empchent d'agir, alors une lutte terrible
s'engagera entre eux et nous, et je pense que, promptement
vaincus, ils retourneront dans l'Ouranos, vers l'assemble des
immortels, rudement dompts par nos mains irrsistibles.

Ayant ainsi parl, Poseidan aux cheveux bleus les prcda vers la
muraille haute du divin Hrakls. Athn et les Troiens avaient
autrefois lev cette enceinte pour le mettre  l'abri de la
Baleine, quand ce monstre le poursuivait du rivage dans la plaine.
L, Poseidan et les autres dieux s'assirent, s'tant envelopps
d'une paisse nue. Et, de leur ct, les immortels, dfenseurs
d'Ilios, s'assirent sur les collines du Simos, autour de toi,
archer Apolln, et de toi, Ars, destructeur des citadelles! Ainsi
tous les dieux taient assis, et ils mditaient, retardant le
terrible combat, bien que Zeus, tranquille dans les hauteurs, les
y et excits.

Et toute la plaine tait emplie et resplendissait de l'airain des
chevaux et des hommes, et la terre retentissait sous les pieds des
deux armes. Et, au milieu de tous, s'avanaient, prts 
combattre, Ainias Ankhisiade et le divin Akhilleus. Et Ainias
marchait, menaant, secouant son casque solide et portant devant
sa poitrine son bouclier terrible, et brandissant sa lance
d'airain. Et le Plide se ruait sur lui, comme un lion dangereux
que toute une foule dsire tuer. Et il avance, mprisant ses
ennemis; mais, ds qu'un des jeunes hommes l'a bless, il ouvre la
gueule, et l'cume jaillit  travers ses dents, et son coeur rugit
dans sa poitrine, et il se bat les deux flancs et les reins de sa
queue, s'animant au combat. Puis, les yeux flambants, il bondit
avec force droit sur les hommes, afin de les dchirer ou d'en tre
tu lui-mme. Ainsi sa force et son orgueil poussaient Akhilleus
contre le magnanime Ainias. Et, quand ils se furent rencontrs,
le premier, le divin Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi:

-- Ainias, pourquoi sors-tu de la foule des guerriers? Dsires-tu
me combattre dans l'espoir de commander aux Troiens dompteurs de
chevaux, avec la puissance de Priamos? Mais si tu me tuais,
Priamos ne te donnerait point cette rcompense, car il a des fils,
et lui-mme n'est pas insens. Les Troiens, si tu me tuais,
t'auraient-ils promis un domaine excellent o tu jouirais de tes
vignes et de tes moissons? Mais je pense que tu le mriteras peu
aisment, car dj je t'ai vu fuir devant ma lance. Ne te
souviens-tu pas que je t'ai prcipit dj des cimes Idaiennes,
loin de tes boeufs, et que, sans te retourner dans ta fuite, tu te
rfugias  Lyrnessos? Mais, l'ayant renverse, avec l'aide de Zeus
et d'Athn, j'en emmenai toutes les femmes qui pleuraient leur
libert. Zeus et les autres dieux te sauvrent. Cependant, je ne
pense pas qu'ils te sauvent aujourd'hui comme tu l'espres. Je te
conseille donc de ne pas me tenir tte, et de rentrer dans la
foule avant qu'il te soit arriv malheur. L'insens ne connat son
mal qu'aprs l'avoir subi.

Et Ainias lui rpondit:

-- N'espre point, par des paroles, m'pouvanter comme un enfant,
car moi aussi je pourrais me rpandre en outrages. L'un et l'autre
nous connaissons notre race et nos parents, sachant tous deux la
tradition des anciens hommes, bien que tu n'aies jamais vu mes
parents, ni moi les tiens. On dit que tu es le fils de l'illustre
Pleus et que ta mre est la nymphe marine Thtis aux beaux
cheveux. Moi, je me glorifie d'tre le fils du magnanime Ankhiss,
et ma mre est Aphrodit. Les uns ou les autres, aujourd'hui,
pleureront leur fils bien-aim; car je ne pense point que des
paroles enfantines nous loignent du combat. Veux-tu bien
connatre ma race, clbre parmi la multitude des hommes? Zeus qui
amasse les nues engendra d'abord Dardanos, et celui-ci btit
Dardani. Et la sainte Ilios, citadelle des hommes, ne s'levait
point encore dans la plaine, et les peuples habitaient aux pieds
de l'Ida o abondent les sources. Et Dardanos engendra le roi
rikhthonios, qui fut le plus riche des hommes. Dans ses marcages
paissaient trois mille juments fires de leurs poulains. Et
Boras, sous la forme d'un cheval aux crins bleus, les aima et les
couvrit comme elles paissaient, et elles firent douze poulines qui
bondissaient dans les champs fertiles, courant sur la cime des
pis sans les courber. Et quand elles bondissaient sur le large
dos de la mer, elles couraient sur la cime des cumes blanches. Et
rikthonios engendra le roi des Troiens, Tros. Et Tros engendra
trois fils irrprochables, Ilos, Assarakos et le divin Ganymds,
qui fut le plus beau des hommes mortels, et que les dieux
enlevrent  cause de sa beaut, afin qu'il ft l'chanson de Zeus
et qu'il habitt parmi les immortels. Et Ilos engendra l'illustre
Laomdn, et Laomdn engendra Tithonos, Priamos, Lampos, Klytios
et Hiktan, nourrisson d'Ars. Mais Assarakos engendra Kapys, qui
engendra Ankhiss, et Ankhiss m'a engendr, comme Priamos a
engendr le divin Hektr. Je me glorifie de ce sang et de cette
race. Zeus, comme il le veut, augmente ou diminue la vertu des
hommes, tant le plus puissant. Mais, debout dans la mle, ne
parlons point plus longtemps comme de petits enfants. Nous
pourrions aisment amasser plus d'injures que n'en porterait une
nef  cent avirons. La langue des hommes est rapide et abonde en
discours qui se multiplient de part et d'autre, et tout ce que tu
diras, tu pourras l'entendre. Faut-il que nous luttions d'injures
et d'outrages, comme des femmes furieuses qui combattent sur une
place publique  coups de mensonges et de vrits, car la colre
les mne? Les paroles ne me feront pas reculer avant que tu n'aies
combattu. Agis donc promptement, et gotons tous deux de nos
lances d'airain.

Il parla ainsi, et il poussa violemment la lance d'airain contre
le terrible bouclier, dont l'orbe rsonna sous le coup. Et le
Plide, de sa main vigoureuse, tendit le bouclier loin de son
corps, craignant que la longue lance du magnanime Ainias passt
au travers. L'insens ne songeait pas que les prsents glorieux
des dieux rsistent aisment aux forces des hommes.

La forte lance du belliqueux Ainias ne traversa point le
bouclier, car l'or, prsent d'un dieu, arrta le coup, qui pera
deux lames. Et il y en avait encore trois que le Boiteux avait
disposes ainsi: deux lames d'airain par-dessus, deux lames
d'tain au-dessous, et, au milieu, une lame d'or qui arrta la
pique d'airain. Alors Akhilleus jeta sa longue lance, qui frappa
le bord du bouclier gal d'Ainias, l o l'airain et le cuir
taient le moins pais. Et la lance du Pliade traversa le
bouclier qui retentit. Et Ainias le tendit loin de son corps, en
se courbant, plein de crainte. Et la lance, par-dessus son dos,
s'enfona en terre, ayant rompu les deux lames du bouclier qui
abritait le Troien. Et celui-ci resta pouvant, et la douleur
troubla ses yeux, quand il vit la grande lance enfonce auprs de
lui.

Et Akhilleus, arrachant de la gane son pe aigu, se rua avec un
cri terrible. Et Ainias saisit un lourd rocher, tel que deux
hommes de maintenant ne pourraient le porter; mais il le remuait
aisment. Alors, Ainias et frapp Akhilleus, qui se ruait, soit
au casque, soit au bouclier qui le prservait de la mort, et le
Plide, avec l'pe, lui et arrach l'me, si Poseidan qui
branle la terre ne s'en ft aperu. Et aussitt, il dit, au
milieu des dieux immortels:

-- Hlas! je gmis sur le magnanime Ainias, qui va descendre chez
Aids, dompt par le Plide. L'archer Apolln a persuad
l'insens et ne le sauvera point. Mais, innocent qu'il est,
pourquoi subirait-il les maux mrits par d'autres? N'a-t-il point
toujours offert des prsents agrables aux dieux qui habitent le
large Ouranos? Allons! sauvons-le de la mort, de peur que le
Kronide ne s'irrite si Akhilleus le tue. Sa destine est de
survivre, afin que la race de Dardanos ne prisse point, lui que
le Kronide a le plus aim parmi tous les enfants que lui ont
donns les femmes mortelles. Le Kronin est plein de haine pour la
race de Priamos. La force d'Ainias commandera sur les Troiens, et
les fils de ses fils rgneront, et ceux qui natront dans les
temps  venir.

Et la vnrable Hr aux yeux de boeuf lui rpondit:

-- Poseidan, vois s'il te convient, dans ton esprit, de sauver
Ainias ou de laisser le Plide Akhilleus le tuer; car nous avons
souvent jur, moi et Pallas Athn, au milieu des dieux, que
jamais nous n'loignerions le jour fatal d'un Troien, mme quand
Troi brlerait tout entire dans le feu allum par les fils des
Akhaiens.

Et, ds que Poseidan qui branle la terre eut entendu ces
paroles, il se jeta dans la mle,  travers le retentissement des
lances, jusqu'au lieu o se trouvaient Ainias et Akhilleus. Et il
couvrit d'un brouillard les yeux du Plide; et, arrachant du
bouclier du magnanime Ainias la lance  pointe d'airain, il la
posa aux pieds d'Akhilleus. Puis, il enleva de terre Ainias; et
celui-ci franchit les paisses masses de guerriers et de chevaux,
pouss par la main du dieu. Et quand il fut arriv aux dernires
lignes de la bataille, l o les Kauknes s'armaient pour le
combat, Poseidan qui branle la terre, s'approchant, lui dit ces
paroles ailes:

-- Ainias, qui d'entre les dieux t'a persuad, insens, de
combattre Akhilleus, qui est plus fort que toi et plus cher aux
immortels? Recule quand tu le rencontreras, de peur que, malgr la
moire, tu descendes chez Aids. Mais, quand Akhilleus aura subi la
destine et la mort, ose combattre aux premiers rangs, car aucun
autre des Akhaiens ne te tuera.

Ayant ainsi parl, il le quitta. Puis, il dispersa l'pais
brouillard qui couvrait les yeux d'Akhilleus, et celui-ci vit tout
clairement de ses yeux, et, plein de colre, il dit dans son
esprit:

--  dieux! certes, voici un grand prodige. Ma lance gt sur la
terre, devant moi, et je ne vois plus le guerrier contre qui je
l'ai jete et que je voulais tuer! Certes, Ainias est cher aux
dieux immortels. Je pensais qu'il s'en vantait faussement. Qu'il
vive! Il n'aura plus le dsir de me braver, maintenant qu'il a
vit la mort. Mais, allons! j'exhorterai les Danaens belliqueux
et j'prouverai la force des autres Troiens.

Il parla ainsi, et il courut  travers les rangs, commandant 
chaque guerrier:

-- Ne restez pas plus longtemps loin de l'ennemi, divins Akhaiens!
Marchez, homme contre homme, et prts au combat. Il m'est
difficile, malgr ma force, de poursuivre et d'attaquer seul tant
de guerriers; ni Ars, bien qu'il soit un dieu immortel, ni
Athn, n'y suffiraient. Je vous aiderai de mes mains, de mes
pieds, de toute ma vigueur, sans jamais faiblir; et je serai
partout, au travers de la mle; et je ne pense pas qu'aucun
Troien se rjouisse de rencontrer ma lance.

Il parla ainsi, et, de son ct, l'illustre Hektr animait les
Troiens, leur promettant qu'il combattrait Akhilleus:

-- Troiens magnanimes, ne craignez point Akhilleus. Moi aussi,
avec des paroles, je combattrais jusqu'aux immortels; mais, avec
la lance, ce serait impossible, car ils sont les plus forts.
Akhilleus ne russira point dans tout ce qu'il dit. S'il accomplit
une de ses menaces, il n'accomplira point l'autre. Je vais marcher
contre lui, quand mme il serait tel que le feu par ses mains.
Oui! quand mme il serait tel que le feu par ses mains, quand il
serait par sa vigueur tel que le feu ardent.

Il parla ainsi, et aussitt les Troiens tendirent leurs lances, et
ils se serrrent, et une grande clameur s'leva. Mais Phoibos
Apolln s'approcha de Hektr et lui dit:

-- Hektr, ne sors point des rangs contre Akhilleus. Reste dans le
tumulte de la mle, de peur qu'il te perce de la lance ou de
l'pe, de loin ou de prs.

Il parla ainsi, et le Priamide rentra dans la foule des guerriers,
plein de crainte, ds qu'il eut entendu la voix du dieu.

Et Akhilleus, vtu de courage et de force, se jeta sur les Troiens
en poussant des cris horribles. Et il tua d'abord le brave
Iphitin Otryntide, chef de nombreux guerriers, et que la nymphe
Nis avait conu du destructeur de citadelles Otrynteus, sous le
neigeux Tmlos, dans la fertile Hyd. Comme il se ruait en avant,
le divin Akhilleus le frappa au milieu de la tte, et celle-ci se
fendit en deux, et Iphitin tomba avec bruit, et le divin
Akhilleus se glorifia ainsi:

-- Te voil couch sur la terre, Otryntide, le plus effrayant des
hommes! Tu es mort ici, toi qui es n non loin du lac Gygaios o
est ton champ paternel, sur les bords poissonneux du Hyllos et du
Hermos tourbillonnant.

Il parla ainsi, triomphant, et le brouillard couvrit les yeux de
Iphitin, que les chars des Akhaiens dchirrent de leurs roues
aux premiers rangs. Et, aprs lui, Akhilleus tua Dmoln, brave
fils d'Antnr. Et il lui rompit la tempe  travers le casque
d'airain, et le casque d'airain n'arrta point le coup, et la
pointe irrsistible brisa l'os en crasant toute la cervelle. Et
c'est ainsi qu'Akhilleus tua Dmoln qui se ruait sur lui.

Et comme Hippodamas, sautant de son char, fuyait, Akhilleus le
pera dans le dos d'un coup de lance. Et le Troien rendit l'me en
mugissant comme un taureau que des jeunes hommes entranent 
l'autel du dieu de Hlik, de Poseidan qui se rjouit du
sacrifice. Et c'est ainsi qu'il mugissait et que son me abandonna
ses ossements.

Puis Akhilleus poursuivit de sa lance le divin Polydros Priamide,
 qui son pre ne permettait point de combattre, tant le dernier-
n de ses enfants et le plus aim de tous. Et il surpassait tous
les hommes  la course. Et il courait, dans une ardeur de
jeunesse, fier de son agilit, parmi les premiers combattants;
mais le divin Akhilleus, plus rapide que lui, le frappa dans le
dos, l o les agrafes d'or attachaient le baudrier sur la double
cuirasse. Et la pointe de la lance le traversa jusqu'au nombril,
et il tomba, hurlant, sur les genoux; et une nue noire
l'enveloppa, tandis que, courb sur la terre, il retenait ses
entrailles  pleines mains.

Hektr, voyant son frre Polydros renvers et retenant ses
entrailles avec ses mains, sentit un brouillard sur ses yeux, et
il ne put se rsoudre  combattre plus longtemps de loin, et il
vint  Akhilleus, secouant sa lance aigu et semblable  la
flamme. Et Akhilleus le vit, et bondit en avant, et dit en
triomphant:

-- Voici donc l'homme qui m'a dchir le coeur et qui a tu mon
irrprochable compagnon! Ne nous vitons pas plus longtemps dans
les dtours de la mle.

Il parla ainsi, et, regardant le divin Hektr d'un oeil sombre, il
dit:

-- Viens! approche, afin de mourir plus vite!

Et Hektr au casque mouvant lui rpondit sans crainte:

-- Plide, n'espre point m'pouvanter par des paroles comme un
petit enfant. Moi aussi je pourrais parler injurieusement et avec
orgueil. Je sais que tu es brave et que je ne te vaux pas; mais
nos destines sont sur les genoux des dieux. Bien que je sois
moins fort que toi, je t'arracherai peut-tre l'me d'un coup de
ma lance. Elle aussi, elle a une pointe perante.

Il parla ainsi, et, secouant sa lance, il la jeta; mais Athn,
d'un souffle, l'carta de l'illustre Akhilleus, et la repoussa
vers le divin Hektr, et la fit tomber  ses pieds. Et Akhilleus,
furieux, se rua pour le tuer, en jetant des cris horribles; mais
Apolln enleva aisment le Priamide, comme le peut un dieu; et il
l'enveloppa d'une paisse nue. Et trois fois le divin Akhilleus
aux pieds rapides, se prcipitant, pera cette nue paisse de sa
lance d'airain. Et, une quatrime fois, semblable  un daimn, il
se rua en avant, et il cria ces paroles outrageantes:

-- Chien! de nouveau tu chappes  la mort. Elle t'a approch de
prs, mais Phoibos Apolln t'a sauv, lui  qui tu fais des voeux
quand tu marches  travers le retentissement des lances. Je te
tuerai, si je te rencontre encore, et si quelque dieu me vient en
aide. Maintenant, je poursuivrai les autres Troiens.

Ayant ainsi parl, il pera Dryops au milieu de la gorge, et
l'homme tomba  ses pieds, et il l'abandonna. Puis, il frappa de
sa lance, au genou, le large et grand Dmokhos Philtoride; puis,
avec sa forte pe, il lui arracha l'me. Et, courant sur Laogonos
et Dardanos, fils de Bias, il les renversa tous deux de leur char,
l'un d'un coup de lance, l'autre d'un coup d'pe.

Et Tros Alastoride, pensant qu'Akhilleus l'pargnerait, ne le
tuerait point et le prendrait vivant, ayant piti de sa jeunesse,
vint embrasser ses genoux. Et l'insens ne savait pas que le
Plide tait inexorable, et qu'il n'tait ni doux, ni tendre,
mais froce. Et comme le Troien embrassait ses genoux en le
suppliant, Akhilleus lui pera le foie d'un coup d'pe et le lui
arracha. Un sang noir jaillit du corps de Tros, et le brouillard
de la mort enveloppa ses yeux.

Et Akhilleus pera Moulios d'un coup de lance, de l'une  l'autre
oreille. Et de son pe  lourde poigne il fendit par le milieu
la tte de l'Agnride Ekheklos; et l'pe fuma ruisselante de
sang, et la noire mort et la moire violente couvrirent ses yeux.

Et il frappa Deukalin l o se runissent les nerfs du coude. La
pointe d'airain lui engourdit le bras, et il resta immobile,
voyant la mort devant lui. Et Akhilleus, d'un coup d'pe, lui
enleva la tte, qui tomba avec le casque. La moelle jaillit des
vertbres, et il resta tendu contre terre.

Puis, Akhilleus se jeta sur le brave Rhigmos, fils de Peireus, qui
tait venu de la fertile Thrk. Et il le pera de sa lance dans
le ventre, et l'homme tomba de son char. Et comme Arithoos,
compagnon de Rhigmos, faisait retourner les chevaux, Akhilleus, le
perant dans le dos d'un coup de lance, le renversa du char; et
les chevaux s'enfuirent pouvants.

De mme qu'un vaste incendie gronde dans les gorges profondes
d'une montagne aride, tandis que l'paisse fort brle et que le
vent secoue et roule la flamme; de mme Akhilleus courait, tel
qu'un daimn, tuant tous ceux qu'il poursuivait, et la terre noire
ruisselait de sang.

De mme que deux boeufs au large front foulent, accoupls, l'orge
blanche dans une aire arrondie, et que les tiges frles laissent
chapper les graines sous les pieds des boeufs qui mugissent; de
mme, sous le magnanime Akhilleus, les chevaux aux sabots massifs
foulaient les cadavres et les boucliers. Et tout l'essieu tait
inond de sang, et toutes les parois du char ruisselaient des
gouttes de sang qui jaillissaient des roues et des sabots des
chevaux. Et le Plide tait avide de gloire, et le sang souillait
ses mains invitables.


Chant 21

Et quand les Troiens furent arrivs au gu du fleuve au beau
cours, du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel Zeus, le
Plide, partageant leurs phalanges, les rejeta dans la plaine,
vers la ville, l o les Akhaiens fuyaient, la veille, bouleverss
par la fureur de l'illustre Hektr.

Et les uns se prcipitaient  et l dans leur fuite, et, pour les
arrter, Hr rpandit devant eux une nue paisse; et les autres
roulaient dans le fleuve profond aux tourbillons d'argent. Ils y
tombaient avec un grand bruit, et les eaux et les rives
retentissaient, tandis qu'ils nageaient  et l, en poussant des
cris, au milieu des tourbillons.

De mme que des sauterelles volent vers un fleuve, chasses par
l'incendie, et que le feu infatigable clate brusquement avec plus
de violence, et qu'elles se jettent, pouvantes, dans l'eau; de
mme, devant Akhilleus, le cours retentissant du Xanthos aux
profonds tourbillons s'emplissait confusment de chevaux et
d'hommes.

Et le divin Akhilleus, laissant sa lance sur le bord, appuye
contre un tamaris, et ne gardant que son pe, sauta lui-mme dans
le fleuve, semblable  un daimn, et mditant un oeuvre terrible.
Et il frappait tout autour de lui; et il excitait de l'pe les
gmissements des blesss, et le sang rougissait l'eau.

De mme que les poissons qui fuient un grand dauphin emplissent,
pouvants, les retraites secrtes des baies tranquilles, tandis
qu'il dvore tous ceux qu'il saisit; de mme les Troiens, 
travers le courant imptueux du fleuve, se cachaient sous les
rochers. Et quand Akhilleus fut las de tuer, il tira du fleuve
douze jeunes hommes vivants qui devaient mourir, en offrande 
Patroklos Mnoitiade. Et les retirant du fleuve, tremblants comme
des faons, il leur lia les mains derrire le dos avec les belles
courroies qui retenaient leurs tuniques retrousses, et les remit
 ses compagnons pour tre conduits aux nefs creuses. Puis, il se
rua en avant pour tuer encore.

Et il aperut un fils du Dardanide Priamos, Lykan, qui sortait du
fleuve. Et il l'avait autrefois enlev, dans une marche de nuit,
loin du verger de son pre. Et Lykan taillait avec l'airain
tranchant les jeunes branches d'un figuier pour en faire les deux
hmicycles d'un char. Et le divin Akhilleus survint brusquement
pour son malheur, et, l'emmenant sur ses nefs, il le vendit 
Lemnos bien btie, et le fils de Jsn l'acheta. Et tin
d'Imbros, son hte, l'ayant rachet  grand prix, l'envoya dans la
divine Arisb, d'o il revint en secret dans la demeure
paternelle. Et, depuis onze jours, il se rjouissait avec ses
amis, tant revenu de Lemnos, et, le douzime, un dieu le rejeta
aux mains d'Akhilleus, qui devait l'envoyer violemment chez Aids.
Et ds que le divin Akhilleus aux pieds rapides l'eut reconnu qui
sortait nu du fleuve, sans casque, sans bouclier et sans lance,
car il avait jet ses armes, tant rompu de fatigue et couvert de
sueur, aussitt le Plide irrit se dit dans son esprit
magnanime:

--  dieux! certes, voici un grand prodige. Sans doute aussi les
Troiens magnanimes que j'ai tus se relveront des tnbres
noires, puisque celui-ci, que j'avais vendu dans la sainte Lemnos,
reparat, ayant vit la mort. La profondeur de la blanche mer qui
engloutit tant de vivants ne l'a point arrt. Allons! il sentira
la pointe de ma lance, et je verrai et je saurai s'il s'vadera de
mme, et si la terre fconde le retiendra, elle qui dompte le
brave.

Il pensait ainsi, immobile. Et Lykan vint  lui, tremblant et
dsirant embrasser ses genoux, car il voulait viter la mort
mauvaise et la kr noire. Et le divin Akhilleus leva sa longue
lance pour le frapper; mais Lykan saisit ses genoux en se
courbant, et la lance, avide de mordre la chair, par-dessus son
dos s'enfona en terre. Et, tenant d'une main la lance aigu qu'il
ne lchait point, et de l'autre bras entourant les genoux
d'Akhilleus, il le supplia par ces paroles ailes:

-- J'embrasse tes genoux, Akhilleus! honore-moi, aie piti de moi!
Je suis ton suppliant,  race divine! J'ai got sous ton toit les
dons de Dmtr, depuis le jour o tu m'enlevas de nos beaux
vergers pour me vendre, loin de mon pre et de mes amis, dans la
sainte Lemnos, o je te valu le prix de cent boeufs. Et je fus
rachet pour trois fois autant. Voici le douzime jour, aprs tant
de maux soufferts, que je suis rentr dans Ilios, et de nouveau la
moire fatale me remet dans tes mains! Je dois tre odieux au pre
Zeus, qui me livre  toi de nouveau. Sans doute elle m'a enfant
pour peu de jours ma mre Laotho, fille du vieux Alteus qui
commande aux belliqueux Llges, et qui habite la haute Pdasos
sur les bords du fleuve Satnios. Et Priamos possda Laotho parmi
toutes ses femmes, et elle eut deux fils, et tu les auras tus
tous deux. En tte des hommes de pied tu as dompt Polydros gal
 un dieu, en le perant de ta lance aigu. Et voici que le
malheur est maintenant sur moi, car je n'viterai pas tes mains,
puisqu'un dieu m'y a jet. Mais je te le dis, et que mes paroles
soient dans ton esprit: ne me tue point, puisque je ne suis pas le
frre utrin de Hektr, qui a tu ton compagnon doux et brave.

Et l'illustre fils de Priamos parla ainsi, suppliant; mais il
entendit une voix inexorable:

-- Insens! ne parle plus jamais du prix de ton affranchissement.
Avant le jour suprme de Patroklos, il me plaisait d'pargner les
Troiens. J'en ai pris un grand nombre vivants et je les ai vendus.
Maintenant, aucun des Troiens qu'un dieu me jettera dans les mains
n'vitera la mort, surtout les fils de Priamos. Ami, meurs!
Pourquoi gmir en vain? Patroklos est bien mort, qui valait
beaucoup mieux que toi. Regarde! Je suis beau et grand, je suis n
d'un noble pre; une desse m'a enfant; et cependant la mort et
la moire violente me saisiront, le matin, le soir ou  midi, et
quelqu'un m'arrachera l'me, soit d'un coup de lance, soit d'une
flche.

Il parla ainsi, et les genoux et le coeur manqurent au Priamide.
Et, lchant la lance, il s'assit, les mains tendues. Et
Akhilleus, tirant son pe aigu, le frappa au cou, prs de la
clavicule, et l'airain entra tout entier. Lykan tomba sur la
face; un sang noir jaillit et ruissela par terre. Et Akhilleus, le
saisissant par les pieds, le jeta dans le fleuve, et il l'insulta
en paroles rapides:

-- Va! reste avec les poissons, qui boiront tranquillement le sang
de ta blessure. Ta mre ne te dposera point sur le lit funbre,
mais le Skamandros tourbillonnant t'emportera dans la vaste mer,
et quelque poisson, sautant sur l'eau, dvorera la chair blanche
de Lykan dans la noire horreur de l'abme. Prissez tous, jusqu'
ce que nous renversions la sainte Ilios! Fuyez, et moi je vous
tuerai en vous poursuivant. Il ne vous sauvera point, le fleuve au
beau cours, aux tourbillons d'argent,  qui vous sacrifiez tant de
taureaux et tant de chevaux vivants que vous jetez dans ses
tourbillons; mais vous prirez tous d'une mort violente, jusqu'
ce que vous ayez expi le meurtre de Patroklos et le carnage des
Akhaiens que vous avez tus, moi absent, auprs des nefs rapides.

Il parla ainsi, et le fleuve irrit dlibrait dans son esprit
comment il rprimerait la fureur du divin Akhilleus et
repousserait cette calamit loin des Troiens.

Et le fils de Pleus, avec sa longue lance, sauta sur Astropaios,
fils de Plgn, afin de le tuer. Et le large Axios engendra
Plgn, et il avait t conu par l'ane des filles
d'Akessamnos, Priboia, qui s'tait unie  ce fleuve aux profonds
tourbillons. Et Akhilleus courait sur Astropaios qui, hors du
fleuve, l'attendait, deux lances aux mains; car le Xanthos, irrit
 cause des jeunes hommes qu'Akhilleus avait gorgs dans ses
eaux, avait inspir la force et le courage au Plgonide. Et quand
ils se furent rencontrs, le divin Plide aux pieds rapides lui
parla ainsi:

-- Qui es-tu parmi les hommes, toi qui oses m'attendre? Ce sont
les fils des malheureux qui s'opposent  mon courage.

Et l'illustre fils de Plgn lui rpondit:

-- Magnanime Plide, pourquoi demander quelle est ma race? Je
viens de la Paioni fertile et lointaine, et je commande les
Paiones aux longues lances. Il y a onze jours que je suis arriv
dans Ilios. Je descends du large fleuve Axios qui rpand ses eaux
limpides sur la terre, et qui engendra l'illustre Plgn; et on
dit que Plgn est mon pre. Maintenant, divin Akhilleus,
combattons!

Il parla ainsi, menaant. Et le divin Akhilleus leva la lance
Pliade, et le hros Astropaios, de ses deux mains  la fois,
jeta ses deux lances; et l'une, frappant le bouclier, ne put le
rompre, arrte par la lame d'or, prsent d'un dieu; et l'autre
effleura le coude du bras droit. Le sang noir jaillit, et l'arme,
avide de mordre la chair, s'enfona en terre. Alors Akhilleus
lana sa pique rapide contre Astropaios, voulant le tuer; mais il
le manqua, et la pique de frne, en frmissant, s'enfona presque
en entier dans le tertre du bord. Et le Plide, tirant son pe
aigu, se jeta sur Astropaios qui s'efforait d'arracher du
rivage la lance d'Akhilleus. Et, trois fois, il l'branla pour
l'arracher, et comme il allait, une quatrime fois, tenter de
rompre la lance de frne de l'Aiakide, celui-ci lui arracha l'me,
l'ayant frapp dans le ventre, au nombril. Et toutes les
entrailles s'chapprent de la plaie, et la nuit couvrit ses yeux.
Et Akhilleus, se jetant sur lui, le dpouilla de ses armes, et
dit, triomphant:

-- Reste l, couch. Il n'tait pas ais pour toi de combattre les
enfants du tout-puissant Kronin, bien que tu sois n d'un fleuve
au large cours, et moi je me glorifie d'tre de la race du grand
Zeus. Pleus Aiakide qui commande aux nombreux Myrmidones m'a
engendr, et Zeus a engendr Aiakos. Autant Zeus est suprieur aux
fleuves qui se jettent imptueusement dans la mer, autant la race
de Zeus est suprieure  celle des fleuves. Voici un grand fleuve
auprs de toi; qu'il te sauve, s'il peut. Mais il n'est point
permis de lutter contre Zeus Kronin. Le roi Akhloios lui-mme ne
se compare point  Zeus, ni la grande violence du profond Okanos
d'o sont issus toute la mer, tous les fleuves, toutes les
fontaines et toutes les sources. Mais lui-mme redoute la foudre
du grand Zeus, l'horrible tonnerre qui prolonge son retentissement
dans l'Ouranos.

Il parla ainsi, et arrachant du rivage sa lance d'airain, il le
laissa mort sur le sable, et baign par l'eau noire. Et les
anguilles et les poissons l'environnaient, mangeant la graisse de
ses reins. Et Akhilleus se jeta sur les cavaliers Paiones qui
s'enfuirent le long du fleuve tourbillonnant, quand ils virent
leur brave chef, dans le rude combat, tu d'un coup d'pe par les
mains d'Akhilleus.

Et il tua Thersilokos, et Mydn, et Astypylos, et Mnsos, et
Thrasios, et Ainios, et Orphlests. Et le rapide Akhilleus et
tu beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux profonds
tourbillons, irrit, et semblable  un homme, ne lui et dit du
fond d'un tourbillon:

--  Akhilleus, certes, tu es trs brave; mais tu gorges
affreusement les hommes, et les dieux eux-mmes te viennent en
aide. Si le fils de Kronos te livre tous les Troiens pour que tu
les dtruises, du moins, les chassant hors de mon lit, tue-les
dans la plaine. Mes belles eaux sont pleines de cadavres, et je ne
puis mener  la mer mon cours divin entrav par les morts, et tu
ne cesses de tuer. Arrte, car l'horreur me saisit,  prince des
peuples!

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Je ferai ce que tu veux, divin Skamandros; mais je ne cesserai
point d'gorger les Troiens insolents avant de les avoir enferms
dans leur ville, et d'avoir trouv Hektr face  face, afin qu'il
me tue, ou que je le tue.

Il parla ainsi et se jeta comme un daimn sur les Troiens. Et le
fleuve aux profonds tourbillons dit  Apolln:

-- Hlas! fils de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu n'obis
pas au Kronin qui t'avait command de venir en aide aux Troiens,
et de les protger jusqu'au moment o le crpuscule du soir
couvrira de son ombre la terre fconde.

Il parla ainsi; mais Akhilleus sauta du rivage au milieu de l'eau,
et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et, furieux, il roula ses
eaux bouleverses, soulevant tous les cadavres dont il tait
plein, et qu'avait faits Akhilleus, et les rejetant sur ses bords
en mugissant comme un taureau. Mais il sauvait ceux qui vivaient
encore, en les cachant parmi ses belles eaux, dans ses tourbillons
profonds.

Et l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'Akhilleus en
heurtant son bouclier avec fureur, et il chancelait sur ses pieds.
Et, alors, il saisit des deux mains un grand orme qui, tombant
dracin, en dchirant toute la berge, amassa ses branches
paisses en travers du courant, et, couch tout entier, fit un
pont sur le fleuve. Et Akhilleus, sautant de l hors du gouffre,
s'lana, pouvant, dans la plaine. Mais le grand fleuve ne
s'arrta point, et il assombrit la cime de ses flots, afin
d'loigner le divin Akhilleus du combat, et de reculer la chute
d'Ilios.

Et le Plide fuyait par bonds d'un jet de lance, avec
l'imptuosit de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus fort
et le plus rapide des oiseaux. C'est ainsi qu'il fuyait. Et
l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine; et il se
drobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours 
grand bruit.

Quand un fontainier a men, d'une source profonde, un cours d'eau
 travers les plantations et les jardins, et qu'il a cart avec
sa houe tous les obstacles  l'coulement, les cailloux roulent
avec le flot qui murmure, et court sur la pente, et devance le
fontainier lui-mme. C'est ainsi que le fleuve pressait toujours
Akhilleus, malgr sa rapidit, car les dieux sont plus puissants
que les hommes. Et toutes les fois que le divin et rapide
Akhilleus tentait de s'arrter, afin de voir si tous les immortels
qui habitent le large Ouranos voulaient l'pouvanter, autant de
fois l'eau du fleuve divin se droulait par-dessus ses paules.
Et, triste dans son coeur, il bondissait vers les hauteurs; mais
le Xanthos furieux heurtait obliquement ses genoux et drobait le
fond sous ses pieds. Et le Plide hurla vers le large Ouranos:

-- Pre Zeus! aucun des dieux ne veut-il me dlivrer de ce fleuve,
moi, misrable! Je subirais ensuite ma destine. Certes, nul
d'entre les Ouraniens n'est plus coupable que ma mre bien-aime
qui m'a menti, disant que je devais prir par les flches rapides
d'Apolln sous les murs des Troiens cuirasss. Plt aux dieux que
Hektr, le plus brave des hommes nourris ici, m'et tu! Un brave
au moins et tu un brave. Et, maintenant, voici que ma destine
est de subir une mort honteuse, touff dans ce grand fleuve,
comme un petit porcher qu'un torrent a noy, tandis qu'il le
traversait par un mauvais temps!

Il parla ainsi, et aussitt Poseidan et Athn s'approchrent de
lui sous des formes humaines; et, prenant sa main entre leurs
mains, ils le rassurrent. Et Poseidan qui branle la terre lui
dit:

-- Plide, rassure-toi, et cesse de craindre. Nous te venons en
aide, Athn et moi, et Zeus nous approuve. Ta destine n'est
point de mourir dans ce fleuve, et tu le verras bientt s'apaiser.
Mais nous te conseillerons sagement, si tu nous obis. Ne cesse
point d'agir de tes mains dans la rude mle, que tu n'aies
renferm les Troiens dans les illustres murailles d'Ilios, ceux du
moins qui t'auront chapp. Puis, ayant arrach l'me de Hektr,
retourne vers les nefs. Nous te rservons une grande gloire.

Ayant ainsi parl, ils rejoignirent les immortels. Et Akhilleus,
excit par les paroles des dieux, s'lana dans la plaine o l'eau
dbordait de tous cts, soulevant les belles armes des guerriers
morts, et les cadavres aussi. Et ses genoux le soutinrent contre
le courant imptueux, et le large fleuve ne put le retenir, car
Athn lui avait donn une grande vigueur. Mais le Skamandros
n'apaisa point sa fureur, et il s'irrita plus encore contre le
Plide, et, soulevant toute son onde, il appela le Simos 
grands cris:

-- Cher frre, brisons tous deux la vigueur de cet homme qui
renversera bientt la grande ville du roi Priamos, car les Troiens
ne combattent plus. Viens trs promptement  mon aide. Emplis-toi
de toute l'eau des sources, enfle tous les torrents, et hausse une
grande houle pleine de bruit, de troncs d'arbres et de rochers,
afin que nous arrtions cet homme froce qui triomphe, et ose tout
ce qu'osent les dieux. Je jure ceci:  quoi lui serviront sa
force, sa beaut et ses belles armes, quand tout cela sera couch
au fond de mon lit, sous la boue? Et, lui-mme, je l'envelopperai
de sables et de limons, et les Akhaiens ne pourront recueillir ses
os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue sera son
spulcre, et quand les Akhaiens voudront l'ensevelir, il n'aura
plus besoin de tombeau!

Il parla ainsi, et sur Akhilleus il se rua tout bouillonnant de
fureur, plein de bruit, d'cume, de sang et de cadavres. Et l'onde
pourpre du fleuve tomb de Zeus se dressa, saisissant le Plide.
Et, alors, Hr poussa un cri, craignant que le grand fleuve
tourbillonnant engloutt Akhilleus, et elle dit aussitt  son
fils bien-aim Hphaistos

Va, Hphaistos, mon fils! combats le Xanthos tourbillonnant que
nous t'avons donn pour adversaire. Va! allume promptement tes
flammes innombrables. Moi, j'exciterai, du sein de la mer, la
violence de Zphyros et du temptueux Notos, afin que l'incendie
dvore les ttes et les armes des Troiens. Et toi, brle tous les
arbres sur les rives du Xanthos, embrase-le lui-mme, et n'coute
ni ses flatteries, ni ses menaces; mais dploie toute ta violence,
jusqu' ce que je t'avertisse; et, alors, teins l'incendie
infatigable.

Elle parla ainsi, et Hphaistos alluma le vaste feu qui, d'abord,
consuma dans la plaine les nombreux cadavres qu'avait faits
Akhilleus. Et toute la plaine fut dessche, et l'eau divine fut
rprime. De mme que Boras, aux jours d'automne, sche les
jardins rcemment arross et rjouit le jardinier, de mme le feu
desscha la plaine et brla les cadavres. Puis, Hphaistos tourna
contre le fleuve sa flamme resplendissante; et les ormes
brlaient, et les saules, et les tamaris; et le lotos brlait, et
le glaeul, et le cyprs, qui abondaient tous autour du fleuve aux
belles eaux. Et les anguilles et les poissons nageaient  et l,
ou plongeaient dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du
sage Hphaistos. Et la force mme du fleuve fut consume, et il
cria ainsi:

-- Hphaistos! aucun des dieux ne peut lutter contre toi. Je ne
combattrai point tes feux brlants. Cesse donc. Le divin Akhilleus
peut chasser tous les Troiens de leur ville. Pourquoi les secourir
et que me fait leur querelle?

Il parla ainsi, brlant, et ses eaux limpides bouillonnaient. De
mme qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un
sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe; de
mme le beau cours du Xanthos brlait, et l'eau bouillonnait, ne
pouvant plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage
Hphaistos la dvorait. Alors, le Xanthos implora Hr en paroles
rapides:

-- Hr! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi? Je ne suis
point, certes, aussi coupable que les autres dieux qui secourent
les Troiens. Je m'arrterai moi-mme, si tu ordonnes  ton fils de
cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour des
Troiens, quand mme Troi prirait par le feu, quand mme les fils
belliqueux des Akhaiens la consumeraient tout entire!

Et la desse Hr aux bras blancs, l'ayant entendu, dit aussitt 
son fils bien-aim Hphaistos:

-- Hphaistos, arrte, mon illustre fils! Il ne convient pas qu'un
dieu soit tourment  cause d'un homme.

Elle parla ainsi, et Hphaistos teignit le vaste incendie et
l'eau reprit son beau cours; et la force du Xanthos tant dompte,
ils cessrent le combat; et, bien qu'irrite, Hr les apaisa tous
deux.

Mais, alors, une querelle terrible s'leva parmi les autres dieux,
et leur esprit leur inspira des penses ennemies. Et ils coururent
les uns sur les autres; et la terre large rendit un son immense;
et, au-dessus, le grand Ouranos retentit. Et Zeus, assis sur
l'Olympos, se mit  rire; et la joie emplit son coeur quand il vit
la dissension des dieux. Et ils ne retardrent point le combat.
Ars, qui rompt les boucliers, attaqua, le premier, Athn. Et il
lui dit cette parole outrageante, en brandissant sa lance
d'airain:

-- Mouche  chien! pourquoi pousses-tu les dieux au combat? Tu as
une audace insatiable et un esprit toujours violent. Ne te
souvient-il plus que tu as excit le Tydide Diomds contre moi,
et que tu as conduit sa lance et dchir mon beau corps? Je pense
que tu vas expier tous les maux que tu m'as causs.

Il parla ainsi, et il frappa l'horrible aigide  franges d'or qui
ne craint mme point la foudre de Zeus. C'est l que le sanglant
Ars frappa de sa longue lance la desse. Et celle-ci, reculant,
saisit, de sa main puissante, un rocher noir, pre, immense, qui
gisait dans la plaine, et dont les anciens hommes avaient fait la
borne d'un champ. Elle en frappa le terrible Ars  la gorge et
rompit ses forces. Et il tomba, couvrant de son corps sept
arpents; et ses cheveux furent souills de poussire, et ses armes
retentirent sur lui. Et Pallas Athn rit et l'insulta
orgueilleusement en paroles ailes:

Insens, qui luttes contre moi, ne sais-tu pas que je me glorifie
d'tre beaucoup plus puissante que toi? C'est ainsi que les
rinnyes vengent ta mre qui te punit, dans sa colre, d'avoir
abandonn les Akhaiens pour secourir les Troiens insolents.

Ayant ainsi parl, elle dtourna ses yeux splendides. Et voici
qu'Aphrodit, la fille de Zeus, conduisait par la main, hors de la
mle, Ars respirant  peine et recueillant ses esprits. Et la
desse Hr aux bras blancs, l'ayant vue, dit  Athn ces paroles
ailes:

-- Athn, fille de Zeus temptueux, vois-tu cette mouche  chien
qui emmne, hors de la mle, Ars, le flau des vivants?
Poursuis-la.

Elle parla ainsi, et Athn, pleine de joie, se jeta sur
Aphrodit, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine, elle
fit flchir ses genoux et son coeur.

Ars et Aphrodit restrent ainsi, tendus tous deux sur la terre
fconde; et Athn les insulta par ces paroles ailes:

-- Que ne sont-ils ainsi, tous les allis des Troiens qui
combattent les Akhaiens cuirasss! Que n'ont-ils tous l'audace
d'Aphrodit qui, bravant ma force, a secouru Ars! Bientt nous
cesserions de combattre, aprs avoir saccag la haute citadelle
d'Ilios.

Elle parla ainsi, et la desse Hr aux bras blancs rit. Et le
puissant qui branle la terre dit  Apolln:

-- Phoibos, pourquoi restons-nous loigns l'un de l'autre? Il ne
convient point, quand les autres dieux sont aux mains, que nous
retournions, sans combat, dans l'Ouranos, dans la demeure d'airain
de Zeus. Commence, car tu es le plus jeune, et il serait honteux 
moi de t'attaquer, puisque je suis l'an et que je sais plus de
choses. Insens! as-tu donc un coeur tellement oublieux, et ne te
souvient-il plus des maux que nous avons subis  Ilios, quand,
seuls d'entre les dieux, exils par Zeus, il fallut servir
l'insolent Laomdn pendant une anne? Une rcompense nous fut
promise, et il nous commandait. Et j'entourai d'une haute et belle
muraille la ville des Troiens, afin qu'elle ft inexpugnable; et
toi, Phoibos, tu menais patre, sur les nombreuses cimes de l'Ida
couvert de forts, les boeufs aux pieds tors et aux cornes
recourbes. Mais quand les Heures charmantes amenrent le jour de
la rcompense, le parjure Laomdn nous la refusa, nous chassant
avec outrage. Mme, il te menaa de te lier les mains et les
pieds, et de te vendre dans les les lointaines. Et il jura aussi
de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous partmes,
irrits dans l'me,  cause de la rcompense promise qu'il nous
refusait. Est-ce de cela que tu es reconnaissant  son peuple? Et
ne devrais-tu pas te joindre  nous pour exterminer ces Troiens
parjures, eux, leurs enfants et leurs femmes?

Et le royal archer Apolln lui rpondit:

-- Poseidan qui branles la terre, tu me nommerais insens, si je
combattais contre toi pour les hommes misrables qui verdissent un
jour semblables aux feuilles, et qui mangent les fruits de la
terre, et qui se fltrissent et meurent bientt. Ne combattons
point, et laissons-les lutter entre eux.

Il parla ainsi et s'loigna, ne voulant point, par respect,
combattre le frre de son pre. Et la vnrable Artmis, sa soeur,
chasseresse de btes fauves, lui adressa ces paroles injurieuses:

-- Tu fuis,  archer! et tu laisses la victoire  Poseidan?
Lche, pourquoi portes-tu un arc inutile? Je ne t'entendrai plus
dsormais, dans les demeures paternelles, te vanter comme
auparavant, au milieu des dieux immortels, de combattre Poseidan
 forces gales!

Elle parla ainsi, et l'archer Apolln ne lui rpondit pas; mais la
vnrable pouse de Zeus, pleine de colre, insulta de ces paroles
injurieuses Artmis qui se rjouit de ses flches:

-- Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tte? Il te sera
difficile de me rsister, bien que tu lances des flches et que tu
sois comme une lionne pour les femmes que Zeus te permet de tuer 
ton gr. Il est plus ais de percer, sur les montagnes, les btes
fauves et les biches sauvages que de lutter contre plus puissant
que soi. Mais si tu veux tenter le combat, viens! et tu sauras
combien ma force est suprieure  la tienne, bien que tu oses me
tenir tte!

Elle parla ainsi, et saisissant d'une main les deux mains
d'Artmis, de l'autre elle lui arracha le carquois des paules, et
elle l'en souffleta en riant. Et comme Artmis s'agitait  et l,
les flches rapides se rpandirent de tous cts. Et Artmis
s'envola, pleurante, comme une colombe qui, loin d'un pervier, se
rfugie sous une roche creuse, car sa destine n'est point de
prir. Ainsi, pleurante, elle s'enfuit, abandonnant son arc.

Alors, le messager, tueur d'Argos, dit  Lt:

-- Lt, je ne combattrai point contre toi. Il est dangereux d'en
venir aux mains avec les pouses de Zeus qui amasse les nues.
Hte-toi, et va te vanter parmi les dieux immortels de m'avoir
dompt par ta force.

Il parla ainsi; et Lt, ramassant l'arc et les flches parses
dans la poussire, et les emportant, suivit sa fille. Et celle-ci
parvint  l'Olympos,  la demeure d'airain de Zeus. Et, pleurante,
elle s'assit sur les genoux de son pre, et son pplos ambroisien
frmissait. Et le pre Kronide lui demanda, en souriant doucement:

-- Chre fille, qui d'entre les dieux t'a maltraite ainsi
tmrairement, comme si tu avais commis une faute devant tous?

Et Artmis  la belle couronne lui rpondit:

-- Pre, c'est ton pouse, Hr aux bras blancs, qui m'a frappe,
elle qui rpand sans cesse la dissension parmi les immortels.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Phoibos Apolln descendit
dans la sainte Ilios, car il craignait que les Danaens ne
renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal. Et les
autres dieux ternels retournrent dans l'Olympos, les uns irrits
et les autres triomphants; et ils s'assirent auprs du pre qui
amasse les nues.
Mais Akhilleus bouleversait les Troiens et leurs chevaux aux
sabots massifs. De mme que la fume monte d'une ville qui brle,
jusque dans le large Ouranos; car la colre des dieux est sur elle
et accable de maux tous ses habitants; de mme Akhilleus accablait
les Troiens.

Et le vieux Priamos, debout sur une haute tour, reconnut le froce
Akhilleus bouleversant et chassant devant lui les phalanges
Troiennes qui ne lui rsistaient plus. Et il descendit de la tour
en se lamentant, et il dit aux gardes illustres des portes:

-- Tenez les portes ouvertes, tant que les peuples mis en fuite
accourront vers la ville. Certes, voici qu'Akhilleus les a
bouleverss et qu'il approche; mais ds que les phalanges
respireront derrire les murailles, refermez les battants massifs,
car je crains que cet homme dsastreux se rue dans nos murs.

Il parla ainsi, et ils ouvrirent les portes en retirant les
barrires, et ils offrirent le salut aux phalanges. Et Apolln
s'lana au-devant des Troiens pour les secourir. Et ceux-ci, vers
les hautes murailles et la ville, dvors de soif et couverts de
poussire, fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les poursuivait de sa
lance, le coeur toujours plein de rage et du dsir de la gloire.

Alors, sans doute, les fils des Akhaiens eussent pris Troi aux
portes leves, si Phoibos Apolln n'et excit le divin Agnr,
brave et irrprochable fils d'Antnr. Et il lui versa l'audace
dans le coeur, et pour le sauver des lourdes mains de la mort, il
se tint auprs, appuy contre un htre et envelopp d'un pais
brouillard.

Mais ds qu'Agnr eut reconnu le destructeur de citadelles
Akhilleus, il s'arrta, roulant mille penses dans son esprit, et
il se dit dans son brave coeur, en gmissant:

-- Hlas! fuirai-je devant le brave Akhilleus, comme tous ceux-ci
dans leur pouvante? Il me saisira et me tuera comme un lche que
je serai. Mais si, les laissant se disperser devant le Plide
Akhilleus, je fuyais  travers la plaine d'Ilios jusqu'aux cimes
de l'Ida, je m'y cacherais au milieu des taillis pais; et, le
soir, aprs avoir lav mes sueurs au fleuve, je reviendrais 
Ilios. Mais pourquoi mon esprit dlibre-t-il ainsi? Il me verra
quand je fuirai  travers la plaine, et, me poursuivant de ses
pieds rapides, il me saisira. Et alors je n'viterai plus la mort
et les kres, car il est bien plus fort que tous les autres
hommes. Pourquoi n'irais-je pas  sa rencontre devant la ville?
Sans doute son corps est vulnrable  l'airain aigu, quoique le
Kronide Zeus lui donne la victoire.

Ayant ainsi parl, et son brave coeur l'excitant  combattre, il
attendit Akhilleus. De mme qu'une panthre qui, du fond d'une
paisse fort, bondit, au-devant du chasseur, et que les
aboiements des chiens ne troublent ni n'pouvantent; et qui,
blesse d'un trait ou de l'pe, ou mme perce de la lance, ne
recule point avant qu'elle ait dchir son ennemi ou qu'il l'ait
tue; de mme le fils de l'illustre Antnr, le divin Agnr, ne
voulait point reculer avant de combattre Akhilleus. Et, tendant
son bouclier devant lui, et brandissant sa lance, il s'cria:

-- Certes, tu as espr trop tt, illustre Akhilleus, que tu
renverserais aujourd'hui la ville des braves Troiens. Insens! tu
subiras encore bien des maux pour cela. Nous sommes, dans Ilios,
un grand nombre d'hommes courageux qui saurons dfendre nos
parents bien-aims, nos femmes et nos enfants; et c'est ici que tu
subiras ta destine, bien que tu sois un guerrier terrible et
plein d'audace.

Il parla ainsi, et lana sa pique aigu d'une main vigoureuse. Et
il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous du genou. Et l'airain
rsonna contre l'tain rcemment forg de la knmide qui repoussa
le coup, car elle tait le prsent d'un dieu. Et le Plide se
jeta sur le divin Agnr. Mais Apolln lui refusa la victoire, car
il lui enleva l'Antnoride en le couvrant d'un brouillard pais,
et il le retira sain et sauf du combat. Puis il dtourna par une
ruse le Plide des Troiens, en se tenant devant lui, sous la
forme d'Agnr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre  travers
la plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant, et le
devanant  peine pour l'garer. Et, pendant ce temps, les Troiens
pouvants rentraient en foule dans Ilios qui s'en emplissait. Et
ils ne s'arrtaient point hors de la ville et des murs, pour
savoir qui avait pri ou qui fuyait; mais ils s'engloutissaient
ardemment dans Ilios, tous ceux que leurs pieds et leurs genoux
avaient sauvs.


Chant 22

Ainsi les Troiens, chasss comme des faons, rentraient dans la
ville. Et ils schaient leur sueur, et ils buvaient, apaisant leur
soif. Et les Akhaiens approchaient des murs, en lignes serres et
le bouclier aux paules. Mais la moire fatale fit que Hektr resta
devant Ilios et les portes Skaies. Et Phoibos Apolln dit au
Plide:

-- Plide aux pieds rapides, toi qui n'es qu'un mortel, pourquoi
poursuis-tu un dieu immortel? Ne vois-tu pas que je suis un dieu?
Mais ta fureur n'a point de fin. Ne songes-tu donc plus aux
Troiens que tu poursuivais, et qui se sont enferms dans leur
ville, tandis que tu t'cartais de ce ct? Cependant tu ne me
tueras point, car je ne suis pas mortel.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit, plein de colre:

--  Apolln, le plus funeste de tous les dieux, tu m'as aveugl
en m'cartant des murailles! Sans doute, de nombreux Troiens
auraient encore mordu la terre avant de rentrer dans Ilios, et tu
m'as enlev une grande gloire. Tu les as sauvs aisment, ne
redoutant point ma vengeance. Mais, certes, je me vengerais de
toi, si je le pouvais!

Ayant ainsi parl, il s'lana vers la ville, en mditant de
grandes actions, tel qu'un cheval victorieux qui emporte aisment
un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus agitait rapidement ses
pieds et ses genoux. Et le vieux Priamos l'aperut le premier, se
ruant  travers la plaine, et resplendissant comme l'toile
caniculaire dont les rayons clatent parmi les astres innombrables
de la nuit, et qu'on nomme le chien d'Orin. Et c'est la plus
clatante des toiles, mais c'est aussi un signe funeste qui
prsage une fivre ardente aux misrables hommes mortels. Et
l'airain resplendissait ainsi autour de la poitrine d'Akhilleus
qui accourait.

Et le vieillard se lamentait en se frappant la tte, et il levait
ses mains, et il pleurait, poussant des cris et suppliant son fils
bien-aim. Et celui-ci tait debout devant les portes, plein du
dsir de combattre Akhilleus. Et le vieillard, les mains tendues,
lui dit d'une voix lamentable:

-- Hektr, mon fils bien-aim, n'attends point cet homme, tant
seul et loin des tiens, de peur que, tu par le Plin, tu ne
subisses ta destine, car il est bien plus fort que toi. Ah! le
misrable, que n'est-il aussi cher aux dieux qu' moi! Bientt les
chiens et les oiseaux le dvoreraient tendu contre terre, et ma
douleur affreuse serait apaise. De combien de braves enfants ne
m'a-t-il point priv, en les tuant, ou en les vendant aux les
lointaines! Et je ne vois point, au milieu des Troiens rentrs
dans Ilios, mes deux fils Lykan et Polydros, qu'a enfants
Laotho, la plus noble des femmes. S'ils sont vivants sous les
tentes, certes, nous les rachterons avec de l'or et de l'airain,
car j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Alts en a beaucoup
donn  sa fille; mais s'ils sont morts, leur mre et moi qui les
avons engendrs, nous les pleurerons jusque dans les demeures
d'Aids! Mais la douleur de nos peuples sera bien moindre si tu
n'es pas dompt par Akhilleus. Mon fils, rentre  la hte dans nos
murs, pour le salut des Troiens et des Troiennes. Ne donne pas une
telle gloire au Plide, et ne te prive pas de la douce vie. Aie
piti de moi, malheureux, qui vis encore, et  qui le pre Zeus
rserve une affreuse destine aux limites de la vieillesse, ayant
vu tous les maux m'accabler: mes fils tus, mes filles enleves,
mes foyers renverss, mes petits-enfants crass contre terre et
les femmes de mes fils entranes par les mains inexorables des
Akhaiens! Et moi-mme, le dernier, les chiens mangeurs de chair
crue me dchireront sous mes portiques, aprs que j'aurai t
frapp de l'airain, ou qu'une lance m'aura arrach l'me. Et ces
chiens, gardiens de mon seuil et nourris de ma table dans mes
demeures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront sous
mes portiques! On peut regarder un jeune homme perc de l'airain
aigu et couch mort dans la mle, car il est toujours beau, bien
qu'il soit nu; mais une barbe blanche et les choses de la pudeur
dchires par les chiens, c'est la plus misrable des destines
pour les misrables mortels!

Le vieillard parla ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs; mais
il ne flchissait point l'me de Hektr. Et voici que sa mre
gmissait et pleurait, et que, dcouvrant son sein et soulevant
d'une main sa mamelle, elle dit ces paroles lamentables:

-- Hektr, mon fils, respecte ce sein et prends piti de moi! Si
jamais je t'ai donn cette mamelle qui apaisait tes vagissements
d'enfant, souviens-t'en, mon cher fils! Fuis cet homme, rentre
dans nos murs, ne t'arrte point pour le combattre. Car s'il te
tuait, ni moi qui t'ai enfant, ni ta femme richement dote, nous
ne te pleurerons sur ton lit funbre; mais, loin de nous, auprs
des nefs des Argiens, les chiens rapides te mangeront!

Et ils gmissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aim mais ils
ne flchissaient point l'me de Hektr, qui attendait le grand
Akhilleus. De mme qu'un dragon montagnard nourri d'herbes
vnneuses, et plein de rage, se tord devant son repaire avec des
yeux horribles, en attendant un homme qui approche; de mme
Hektr, plein d'un ferme courage, ne reculait point. Et, le
bouclier appuy contre le relief de la tour, il se disait dans son
coeur:

-- Malheur  moi si je rentre dans les murailles! Polydamas
m'accablera de reproches, lui qui me conseillait de ramener les
Troiens dans la ville, cette nuit fatale o le divin Akhilleus
s'est lev. Je ne l'ai point cout, et, certes, son conseil tait
le meilleur. Et voici que j'ai perdu mon peuple par ma folie. Je
crains maintenant les Troiens et les Troiennes aux longs pplos.
Le plus lche pourra dire: -- Hektr, trop confiant dans ses
forces, a perdu son peuple! Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne
rentrer qu'aprs avoir tu Akhilleus, ou bien mourir glorieusement
pour Ilios. Si, dposant mon bouclier bomb et mon casque solide,
et appuyant ma lance au mur, j'allais au-devant du brave
Akhilleus? Si je lui promettais de rendre aux Atrides Hln et
toutes les richesses qu'Alexandros a portes  Troi sur ses nefs
creuses? Car c'est l l'origine de nos querelles. Si j'offrais aux
Akhaiens de partager tout ce que la ville renferme, ayant fait
jurer par serment aux Troiens de ne rien cacher et de partager
tous les trsors que contient la riche Ilios? Mais  quoi songe
mon esprit? Je ne supplierai point Akhilleus, car il n'aurait ni
respect ni piti pour moi, et, dsarm que je serais, il me
tuerait comme une femme. Non! Il ne s'agit point maintenant de
causer du chne ou du rocher comme le jeune homme et la jeune
fille qui parlent entre eux; mais or il s'agit de combattre et de
voir  qui l'Olympien donnera la victoire.

Et il songeait ainsi, attendant Akhilleus. Et le Plide
approchait semblable  l'imptueux guerrier Ars et brandissant de
la main droite la terrible lance Plienne. Et l'airain
resplendissait, semblable  l'clair, ou au feu ardent, ou 
Hlios qui se lve. Mais ds que Hektr l'eut vu, la terreur le
saisit et il ne put l'attendre; et, laissant les portes derrire
lui, il s'enfuit pouvant. Et le Plide s'lana de ses pieds
rapides.

De mme que, sur les montagnes, un pervier, le plus rapide des
oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui fuit d'un vol oblique
et qu'il presse avec des cris aigus, dsirant l'atteindre et la
saisir; de mme Akhilleus se prcipitait, et Hektr, tremblant,
fuyait devant lui sous les murs des Troiens, en agitant ses genoux
rapides. Et ils passrent auprs de la colline et du haut figuier,
 travers le chemin et le long des murailles. Et ils parvinrent
prs du fleuve au beau cours, l o jaillissent les deux fontaines
du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule, tide, et une fume
s'en exhale comme d'un grand feu; et l'autre filtre, pendant
l't, froide comme la grle, ou la neige, ou le dur cristal de
l'eau.

Et auprs des fontaines, il y avait deux larges et belles cuves de
pierre o les femmes des Troiens et leurs filles charmantes
lavaient leurs robes splendides, au temps de la paix, avant
l'arrive des Akhaiens. Et c'est l qu'ils couraient tous deux,
l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et c'tait un brave qui
fuyait, et un plus brave qui le poursuivait avec ardeur. Et ils ne
se disputaient point une victime, ni le dos d'un boeuf, prix de la
course parmi les hommes; mais ils couraient pour la vie de Hektr
dompteur de chevaux.

De mme que deux chevaux rapidement lancs, dans les jeux
funraires d'un guerrier, pour atteindre la borne et remporter un
prix magnifique, soit un trpied, soit une femme; de mme ils
tournrent trois fois, de leurs pieds rapides, autour de la ville
de Priamos. Et tous les dieux les regardaient. Et voici que le
pre des dieux et des hommes parla ainsi:

--  malheur! certes, je vois un homme qui m'est cher fuir autour
des murailles. Mon coeur s'attriste sur Hektr, qui a souvent
brl pour moi de nombreuses cuisses de boeuf, sur les cimes du
grand Ida ou dans la citadelle d'Ilios. Le divin Akhilleus le
poursuit ardemment, de ses pieds rapides, autour de la ville de
Priamos. Allons, dlibrez,  dieux immortels. L'arracherons-nous
 la mort, ou dompterons-nous son courage par les mains du Plide
Akhilleus?

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

--  pre foudroyant qui amasses les nues, qu'as-tu dit? Tu veux
arracher  la mort lugubre cet homme mortel que la destine a
marqu pour mourir! Fais-le; mais jamais, nous, les dieux, nous ne
t'approuverons.

Et Zeus qui amasse les nues, lui rpondant, parla ainsi:

-- Rassure-toi, Tritognia, chre fille. Je n'ai point parl dans
une volont arrte, et je veux te complaire. Va, et agis comme tu
le voudras.

Il parla ainsi, excitant Athn dj pleine d'ardeur; et elle
s'lana du fate de l'Olympos.

Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait sans relche Hektr,
de mme qu'un chien presse, sur les montagnes, le faon d'une
biche. Il le poursuit  travers les taillis et les valles des
bois; et quand il se cache tremblant sous un buisson, le chien
flaire sa trace et le dcouvre aussitt. De mme Hektr ne pouvait
se drober au rapide Pliade. Autant de fois il voulait regagner
les portes Dardaniennes et l'abri des tours hautes et solides d'o
les Troiens pouvaient le secourir de leurs flches, autant de fois
Akhilleus le poursuivait en le chassant vers la plaine; mais
Hektr revenait toujours vers Ilios. De mme que, dans un songe,
on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'atteindre et
qu'il puisse chapper, de mme l'un ne pouvait saisir son ennemi,
ni celui-ci lui chapper. Mais comment Hektr et-il vit plus
longtemps les kres de la mort, si Apolln, venant  son aide pour
la dernire fois, n'et vers la vigueur dans ses genoux rapides?

Et le divin Akhilleus ordonnait  ses peuples, par un signe de
tte, de ne point lancer contre Hektr de flches mortelles, de
peur que quelqu'un le tut et remportt cette gloire avant lui.
Mais, comme ils revenaient pour la quatrime fois aux fontaines du
Skamandros, le pre Zeus dploya ses balances d'or, et il y mit
deux kres de la mort violente, l'une pour Akhilleus et l'autre
pour Hektr dompteur de chevaux. Et il les leva en les tenant par
le milieu, et le jour fatal de Hektr descendit vers les demeures
d'Aids, et Phoibos Apolln l'abandonna, et la desse Athn aux
yeux clairs, s'approchant du Plide, lui dit ces paroles ailes:

-- J'espre enfin, illustre Akhilleus cher  Zeus, que nous allons
remporter une grande gloire auprs des nefs Akhaiennes, en tuant
Hektr insatiable de combats. Il ne peut plus nous chapper, mme
quand l'archer Apolln, faisant mille efforts pour le sauver, se
prosternerait devant le pre Zeus temptueux. Arrte-toi, et
respire. Je vais persuader le Priamide de venir  toi et de te
combattre.

Athn parla ainsi, et Akhilleus, plein de joie, s'arrta, appuy
sur sa lance d'airain. Et Athn, le quittant, s'approcha du divin
Hektr, tant semblable  Diphobos par le corps et par la voix.
Et, debout auprs de lui, elle lui dit ces paroles ailes:

--  mon frre, voici que le rapide Akhilleus te presse en te
poursuivant autour de la ville de Priamos. Tenons ferme et faisons
tte tous deux  l'ennemi.

Et le grand Hektr au casque mouvant lui rpondit:

-- Diphobos, certes, tu tais dj le plus cher de mes frres, de
tous ceux que Hkab et Priamos ont engendrs; mais je dois
t'honorer bien plus dans mon coeur, aujourd'hui que, pour me
secourir, tu es sorti de nos murailles, o tous les autres restent
enferms.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

--  mon frre, notre pre et notre mre vnrable m'ont suppli 
genoux, et tous mes compagnons aussi, de rester dans les murs, car
tous sont pouvants; mais mon me tait en proie  une amre
douleur. Maintenant, combattons bravement, et ne laissons point
nos lances en repos, et voyons si Akhilleus, nous ayant tus,
emportera nos dpouilles sanglantes vers les nefs creuses, ou s'il
sera dompt par ta lance.

Athn parla ainsi avec ruse et elle le prcda. Et ds qu'ils se
furent rencontrs, le grand Hektr au casque mouvant parla ainsi
le premier:

-- Je ne te fuirai pas plus longtemps, fils de Pleus. Je t'ai fui
trois fois autour de la grande ville de Priamos et je n'ai point
os attendre ton attaque; mais voici que mon coeur me pousse  te
tenir tte. Je tuerai ou je serai tu. Mais attestons les dieux,
et qu'ils soient les fidles tmoins et les gardiens de nos
pactes. Je ne t'outragerai point cruellement, si Zeus me donne la
victoire et si je t'arrache l'me; mais, Akhilleus, aprs t'avoir
dpouill de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux
Akhaiens. Fais de mme, et promets-le.

Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui
rpondit:

-- Hektr, le plus excrable des hommes, ne me parle point de
pactes. De mme qu'il n'y a point d'alliances entre les lions et
les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder,
se hassent toujours; de mme il m'est impossible de ne pas te
har, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des
deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Ars.
Rappelle tout ton courage. C'est maintenant que tu vas avoir
besoin de toute ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as
plus de refuge, et voici que Pallas Athn va te dompter par ma
lance, et que tu expieras en une fois les maux de mes compagnons
que tu as tus dans ta fureur!

Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lana; mais
l'illustre Hektr la vit et l'vita; et la pique d'airain, passant
au-dessus de lui, s'enfona en terre. Et Pallas Athn, l'ayant
arrache, la rendit  Akhilleus, sans que le prince des peuples,
Hektr, s'en apert. Et le Priamide dit au brave Plide:

-- Tu m'as manqu,  Akhilleus semblable aux dieux! Zeus ne
t'avait point enseign ma destine, comme tu le disais; mais ce
n'taient que des paroles vaines et ruses, afin de m'effrayer et
de me faire oublier ma force et mon courage. Ce ne sera point dans
le dos que tu me perceras de ta lance, car je cours droit  toi.
Frappe donc ma poitrine, si un dieu te l'accorde, et tente
maintenant d'viter ma lance d'airain. Plt aux dieux que tu la
reusses tout entire dans le corps! La guerre serait plus facile
aux Troiens si je te tuais, car tu es leur pire flau.

Il parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la lana; et
elle frappa, sans dvier, le milieu du bouclier du Plide; mais
le bouclier la repoussa au loin. Et Hektr, irrit qu'un trait
inutile se ft chapp de sa main, resta plein de trouble, car il
n'avait que cette lance. Et il appela  grands cris Diphobos au
bouclier brillant, et il lui demanda une autre lance; mais,
Diphobos ayant disparu, Hektr, dans son esprit, connut sa
destine, et il dit:

-- Malheur  moi! voici que les dieux m'appellent  la mort. Je
croyais que le hros Diphobos tait auprs de moi; mais il est
dans nos murs. C'est Athn qui m'a tromp. La mauvaise mort est
proche; la voil, plus de refuge. Ceci plaisait ds longtemps 
Zeus et au fils de Zeus, Apolln, qui tous deux cependant
m'taient bienveillants. Et voici que la moire va me saisir! Mais,
certes, je ne mourrai ni lchement, ni sans gloire, et
j'accomplirai une grande action qu'apprendront les hommes futurs.

Il parla ainsi, et, tirant l'pe aigu qui pendait, grande et
lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable 
l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la plaine 
travers les nues obscures, afin d'enlever la faible brebis ou le
livre timide. Ainsi se ruait Hektr, en brandissant l'pe aigu.
Et Akhilleus, emplissant son coeur d'une rage froce, se rua aussi
sur le Priamide. Et il portait son beau bouclier devant sa
poitrine, et il secouait son casque clatant aux quatre cnes et
aux splendides crinires d'or mouvantes que Hphaistos avait
fixes au sommet. Comme Hespros, la plus belle des toiles
ouraniennes, se lve au milieu des astres de la nuit, ainsi
resplendissait l'clair de la pointe d'airain que le Plide
brandissait, pour la perte de Hektr, cherchant sur son beau corps
la place o il frapperait. Les belles armes d'airain que le
Priamide avait arraches au cadavre de Patroklos le couvraient en
entier, sauf  la jointure du cou et de l'paule, l o la fuite
de l'me est la plus prompte. C'est l que le divin Akhilleus
enfona sa lance, dont la pointe traversa le cou de Hektr; mais
la lourde lance d'airain ne trancha point le gosier, et il pouvait
encore parler. Il tomba dans la poussire, et le divin Akhilleus
se glorifia ainsi:

-- Hektr, tu pensais peut-tre, aprs avoir tu Patroklos,
n'avoir plus rien  craindre? Tu ne songeais point  moi qui tais
absent. Insens! un vengeur plus fort lui restait sur les nefs
creuses, et c'tait moi qui ai rompu tes genoux! Va! les chiens et
les oiseaux te dchireront honteusement, et les Akhaiens
enseveliront Patroklos!

Et Hektr au casque mouvant lui rpondit, parlant  peine:

-- Je te supplie par ton me, par tes genoux, par tes parents, ne
laisse pas les chiens me dchirer auprs des nefs Akhaiennes.
Accepte l'or et l'airain que te donneront mon pre et ma mre
vnrable. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les
Troiens et les Troiennes me dposent avec honneur sur le bcher.

Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui
dit:

-- Chien! ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents.
Plt aux dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour
le mal que tu m'as fait! Rien ne sauvera ta tte des chiens, quand
mme on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et nulle autres
prsents; quand mme le Dardanide Priamos voudrait te racheter ton
poids d'or! Jamais la mre vnrable qui t'a enfant ne te
pleurera couch sur un lit funbre. Les chiens et les oiseaux te
dchireront tout entier!

Et Hektr au casque mouvant lui rpondit en mourant:

-- Certes, je prvoyais, te connaissant bien, que je ne te
flchirais point, car ton coeur est de fer. Souviens-toi que les
dieux me vengeront le jour o Pris et Phoibos Apolln te tueront,
malgr ton courage, devant les portes Skaies.

Et la mort l'ayant interrompu, son me s'envola de son corps chez
Aids, pleurant sa destine mauvaise, sa vigueur et sa jeunesse.

Et Akhilleus dit  son cadavre:

-- Meurs! Je subirai ma destine quand Zeus et les autres dieux le
voudront.

Ayant ainsi parl, il arracha sa lance d'airain du cadavre, et, la
posant  l'cart, il dpouilla les paules du Priamide de ses
armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens accoururent, et ils
admiraient la grandeur et la beaut de Hektr; et chacun le
blessait de nouveau, et ils disaient en se regardant:

-- Certes, Hektr est maintenant plus ais  manier que le jour o
il incendiait les nefs.

Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait. Mais aussitt que le
divin Akhilleus aux pieds rapides eut dpouill le Priamide de ses
armes, debout au milieu des Akhaiens, il leur dit ces paroles
ailes:

--  amis, princes et chefs des Argiens, puisque les dieux m'ont
donn de tuer ce guerrier qui nous a accabls de plus de maux que
tous les autres  la fois, allons assiger la ville, et sachons
quelle est la pense des Troiens: s'ils veulent, le Priamide tant
mort, abandonner la citadelle, ou y rester, bien qu'ils aient
perdu Hektr. Mais  quoi songe mon esprit? Il gt auprs des
nefs, mort, non pleur, non enseveli, Patroklos, que je
n'oublierai jamais tant que je vivrai, et que mes genoux
remueront! Mme quand les morts oublieraient chez Aids, moi je me
souviendrai de mon cher compagnon. Et maintenant,  fils des
Akhaiens, chantez les paians et retournons aux nefs en entranant
ce cadavre. Nous avons remport une grande gloire, nous avons tu
le divin Hektr,  qui les Troiens adressaient des voeux, dans
leur ville, comme  un dieu.

Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektr. Il lui
pera les tendons des deux pieds, entre le talon et la cheville,
et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrire le char,
laissant traner la tte. Puis, dposant les armes illustres dans
le char, il y monta lui-mme, et il fouetta les chevaux, qui
s'lancrent avec ardeur. Et le Priamide Hektr tait ainsi tran
dans un tourbillon de poussire, et ses cheveux noirs en taient
souills, et sa tte tait ensevelie dans la poussire, cette tte
autrefois si belle que Zeus livrait maintenant  l'ennemi, pour
tre outrage sur la terre de la patrie.

Ainsi toute la tte de Hektr tait souille de poussire. Et sa
mre, arrachant ses cheveux et dchirant son beau voile, gmissait
en voyant de loin son fils. Et son pre pleurait misrablement, et
les peuples aussi hurlaient et pleuraient par la ville. On et dit
que la haute Ilios croulait tout entire dans le feu. Et les
peuples retenaient  grand'peine le vieux Priamos dsespr qui
voulait sortir des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant
eux, il les suppliait, les nommant par leurs noms:

-- Mes amis, laissez-moi sortir seul de la ville, afin que j'aille
aux nefs des Akhaiens. Je supplierai cet homme impie qui accomplit
d'horribles actions. Il respectera peut-tre mon ge, il aura
peut-tre piti de ma vieillesse; car son pre aussi est vieux,
Pleus, qui l'a engendr et nourri pour la ruine des Troiens, et
surtout pour m'accabler de maux. Que de fils florissants il m'a
tus! Et je gmis moins sur eux tous ensemble que sur le seul
Hektr, dont le regret douloureux me fera descendre aux demeures
d'Aids. Plt aux dieux qu'il ft mort dans nos bras! Au moins,
sur son cadavre, nous nous serions rassasis de larmes et de
sanglots, la mre malheureuse qui l'a enfant et moi!

Il parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens pleuraient. Et,
parmi les Troiennes, Hkab commena le deuil sans fin:

-- Mon enfant! pourquoi suis-je encore vivante, malheureuse,
puisque tu es mort? Toi qui, les nuits et les jours, tais ma
gloire dans Ilios, et l'unique salut des Troiens et des Troiennes,
qui, dans la ville, te recevaient comme un dieu! Certes, tu
faisais toute leur gloire, quand tu vivais; mais voici que la
moire et la mort t'ont saisi!

Elle parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hektr ne savait rien
encore, aucun messager ne lui ayant annonc que son poux tait
rest hors des portes. Et, dans sa haute demeure ferme, elle
tissait une toile double, splendide et orne de fleurs varies. Et
elle ordonnait aux servantes  la belle chevelure de prparer,
dans la demeure, et de mettre un grand trpied sur le feu, afin
qu'un bain chaud ft prt pour Hektr  son retour du combat.
L'insense ignorait qu'Athn aux yeux clairs avait tu Hektr par
les mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais elle entendit
des lamentations et des hurlements sur la tour. Et ses membres
tremblrent, et la navette lui tomba des mains, et elle dit aux
servantes  la belle chevelure:

-- Venez. Que deux d'entre vous me suivent, afin que je voie ce
qui nous arrive, car j'ai entendu la voix de la vnrable mre de
Hektr. Mon coeur bondit dans ma poitrine, et mes genoux
dfaillent. Peut-tre quelque malheur menace-t-il les fils de
Priamos. Plaise aux dieux que mes paroles soient vaines! Mais je
crains que le divin Akhilleus, ayant cart le brave Hektr de la
ville, le poursuive dans la plaine et dompte son courage. Car mon
poux ne reste point dans la foule des guerriers, et il combat en
tte de tous, ne le cdant  aucun.

Elle parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable  une
bakkhante et le coeur palpitant, et les servantes la suivaient.
Arrive sur la tour, au milieu de la foule des hommes, elle
s'arrta, regardant du haut des murailles, et reconnut Hektr
tran devant la ville. Et les chevaux rapides le tranaient
indignement vers les nefs creuses des Akhaiens. Alors, une nuit
noire couvrit ses yeux, et elle tomba  la renverse, inanime. Et
tous les riches ornements se dtachrent de sa tte, la
bandelette, le noeud, le rseau, et le voile que lui avait donn
Aphrodit d'or le jour o Hektr au casque mouvant l'avait emmene
de la demeure d'tin, aprs lui avoir donn une grande dot. Et
les soeurs et les belles-soeurs de Hektr l'entouraient et la
soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait  peine. Et
quand elle eut recouvr l'esprit, elle dit, gmissant au milieu
des Troiennes:

-- Hektr!  malheureuse que je suis! Nous sommes ns pour une
mme destine: toi, dans Troi et dans la demeure de Priamos; moi,
dans Thb, sous le mont Plakos couvert de forts, dans la demeure
d'tin, qui m'leva toute petite, pre malheureux d'une
malheureuse. Plt aux dieux qu'il ne m'et point engendre!
Maintenant tu descends vers les demeures d'Aids, dans la terre
creuse, et tu me laisses, dans notre demeure, veuve et accable de
deuil. Et ce petit enfant que nous avons engendr tous deux,
malheureux que nous sommes! tu ne le protgeras pas, Hektr,
puisque tu es mort, et lui ne te servira point de soutien. Mme
s'il chappait  cette guerre lamentable des Akhaiens, il ne peut
s'attendre qu'au travail et  la douleur, car ils lui enlveront
ses biens. Le jour qui fait un enfant orphelin lui te aussi tous
ses jeunes amis. Il est triste au milieu de tous, et ses joues
sont toujours baignes de larmes. Indigent, il s'approche des
compagnons de son pre, prenant l'un par le manteau et l'autre par
la tunique. Si l'un d'entre eux, dans sa piti, lui offre une
petite coupe, elle mouille ses lvres sans rafrachir son palais.
Le jeune homme, assis entre son pre et sa mre, le repousse de la
table du festin, et, le frappant de ses mains, lui dit des paroles
injurieuses: -- Va-t'en! ton pre n'est pas des ntres! Et
l'enfant revient en pleurant auprs de sa mre veuve. Astyanax,
qui autrefois mangeait la moelle et la graisse des brebis sur les
genoux de son pre; qui, lorsque le sommeil le prenait et qu'il
cessait de jouer, dormait dans un doux lit, aux bras de sa
nourrice, et le coeur rassasi de dlices; maintenant Astyanax,
que les Troiens nommaient ainsi, car Hektr dfendait seul leurs
hautes murailles, subira mille maux, tant priv de son pre bien-
aim. Et voici, Hektr, que les vers rampants te mangeront auprs
des nefs peronnes, loin de tes parents, aprs que les chiens se
seront rassasis de ta chair. Tu possdais, dans tes demeures, de
beaux et doux vtements, oeuvre des femmes; mais je les brlerai
tous dans le feu ardent, car ils ne te serviront pas et tu ne
seras pas enseveli avec eux. Qu'ils soient donc brls en ton
honneur au milieu des Troiens et des Troiennes!

Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se lamentaient
comme elle.


Chant 23

Et tandis qu'ils gmissaient ainsi par la ville, les Akhaiens
arrivrent aux nefs et au Hellespontos. Et ils se dispersrent, et
chacun rentra dans sa nef. Mais Akhilleus ne permit point aux
Myrmidones de se sparer, et il dit  ses braves compagnons:

-- Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compagnons, ne
dtachons point des chars nos chevaux aux sabots massifs; mais,
avec nos chevaux et nos chars, pleurons Patroklos, car tel est
l'honneur d aux morts. Aprs nous tre rassasis de deuil, nous
dlierons nos chevaux, et, tous, nous prendrons notre repas ici.

Il parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le premier.
Et, en gmissant, ils poussrent trois fois les chevaux aux belles
crinires autour du cadavre; et Thtis augmentait leur dsir de
pleurer. Et, dans le regret du hros Patroklos, les larmes
baignaient les armes et arrosaient le sable. Au milieu d'eux, le
Plide commena le deuil lamentable, en posant ses mains tueuses
d'homme sur la poitrine de son ami:

-- Sois content de moi,  Patroklos, dans les demeures d'Aids.
Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai. Hektr, jet aux
chiens, sera dchir par eux; et, pour te venger, je tuerai devant
ton bcher douze nobles fils des Troiens.

Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektr en le
couchant dans la poussire devant le lit du Mnoitiade. Puis, les
Myrmidones quittrent leurs splendides armes d'airain, dtelrent
leurs chevaux hennissants et s'assirent en foule autour de la nef
du rapide Aiakide, qui leur offrit le repas funbre. Et beaucoup
de boeufs blancs mugissaient sous le fer, tandis qu'on les
gorgeait ainsi qu'un grand nombre de brebis et de chvres
blantes. Et beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du
feu. Et le sang coulait abondamment autour du cadavre. Et les
princes Akhaiens conduisirent le prince Plin aux pieds rapides
vers le divin Agamemnn, mais non sans peine, car le regret de son
compagnon emplissait son coeur.

Et quand ils furent arrivs  la tente d'Agamemnn, celui-ci
ordonna aux hrauts de poser un grand trpied sur le feu, afin que
le Plide, s'il y consentait, lavt le sang qui le souillait.
Mais il s'y refusa toujours et jura un grand serment:

-- Non! par Zeus, le plus haut et le meilleur des dieux, je ne
purifierai point ma tte que je n'aie mis Patroklos sur le bcher,
lev son tombeau et coup ma chevelure. Jamais, tant que je
vivrai, une telle douleur ne m'accablera plus. Mais achevons ce
repas odieux. Roi des hommes, Agamemnn, commande qu'on apporte,
ds le matin, le bois du bcher, et qu'on l'apprte, car il est
juste d'honorer ainsi Patroklos, qui subit les noires tnbres. Et
le feu infatigable le consumera promptement  tous les yeux, et
les peuples retourneront aux travaux de la guerre.

Il parla ainsi, et les princes, l'ayant entendu, lui obirent. Et
tous, prparant le repas, mangrent; et aucun ne se plaignit d'une
part ingale. Puis, ils se retirrent sous les tentes pour y
dormir.

Mais le Plide tait couch, gmissant, sur le rivage de la mer
aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu o
les flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant
l'oubli de ses peines, l'enveloppa, car il avait fatigu ses beaux
membres en poursuivant Hektr autour de la haute Ilios. Et l'me
du malheureux Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les
beaux yeux, la voix et jusqu'aux vtements du hros. Elle s'arrta
sur la tte d'Akhilleus et lui dit:

-- Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant, tu ne me
ngligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi, afin que
je passe promptement les portes d'Aids. Les mes, ombres des
morts, me chassent et ne me laissent point me mler  elles au-
del du fleuve; et je vais, errant en vain autour des larges
portes de la demeure d'Aids. Donne-moi la main; je t'en supplie
en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hads, quand vous
m'aurez livr au bcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne
nous confierons l'un  l'autre, assis loin de nos compagnons, car
la kr odieuse qui m'tait chue ds ma naissance m'a enfin saisi.
Ta moire fatale,  Akhilleus gal aux dieux, est aussi de mourir
sous les murs des Troiens magnanimes! Mais je te demande ceci, et
puisses-tu me l'accorder: Akhilleus, que mes ossements ne soient
point spars des tiens, mais qu'ils soient unis comme nous
l'avons t dans tes demeures. Quand Mnoitios m'y conduisit tout
enfant, d'Opon, parce que j'avais tu dplorablement, dans ma
colre, le fils d'Amphidamas, en jouant aux ds, le cavalier
Pleus me reut dans ses demeures, m'y leva avec tendresse et me
nomma ton compagnon. Qu'une seule urne reoive donc nos cendres,
cette urne d'or que t'a donne ta mre vnrable.

Et Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Pourquoi es-tu venu,  tte chre! et pourquoi me commander ces
choses? Je t'obirai, et les accomplirai promptement. Mais reste,
que je t'embrasse un moment, au moins! Adoucissons notre amre
douleur.

Il parla ainsi, et il tendit ses mains affectueuses; mais il ne
saisit rien, et l'me rentra en terre comme une fume, avec un
pre murmure. Et Akhilleus se rveilla stupfait et, frappant ses
mains, il dit ces paroles lugubres:

--  dieux! l'me existe encore dans le Hads, mais comme une
vaine image, et sans corps. L'me du malheureux Patroklos m'est
apparue cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable  lui-
mme; et elle m'a ordonn d'accomplir ses voeux.

Il parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmidones; et
s aux doigts couleur de rose les trouva gmissant autour du
cadavre.

Mais le roi Agamemnn pressa les hommes et les mulets de sortir
des tentes et d'amener le bois. Et un brave guerrier les
commandait, Mrions, compagnon du courageux Idomneus. Et ils
allaient, avec les haches qui tranchent le bois, et les cordes
bien tresses, et les mulets marchaient devant eux. Et,
franchissant les pentes, et les rudes montes et les prcipices,
ils arrivrent aux sommets de l'Ida o abondent les sources. Et,
aussitt, de leurs haches pesantes, ils abattirent les chnes
feuillus qui tombaient  grand bruit. Et les Akhaiens y attelaient
les mulets qui dvoraient la terre de leurs pieds, se htant
d'emporter vers le camp leur charge  travers les broussailles
paisses. Et les Akhaiens tranaient aussi les troncs feuillus,
ainsi que le commandait Mrions, le compagnon d'Idomneus qui
aime les braves. Et ils dposrent le bois sur le rivage, l o
Akhilleus avait marqu le grand tombeau de Patroklos et le sien.

Puis, ayant amass un immense monceau, ils s'assirent, attendant.
Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones de se couvrir de leurs
armes et de monter sur leurs chars. Et ils se htaient de s'armer
et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Et,
derrire les cavaliers, s'avanaient des nues d'hommes de pied;
et, au milieu d'eux, Patroklos tait port par ses compagnons, qui
couvraient son cadavre de leurs cheveux qu'ils arrachaient. Et,
triste, le divin Akhilleus soutenait la tte de son irrprochable
compagnon qu'il allait envoyer dans le Hads.

Et quand ils furent arrivs au lieu marqu par Akhilleus, ils
dposrent le corps et btirent le bcher. Et le divin Akhilleus
aux pieds rapides eut une autre pense. Et il coupa,  l'cart, sa
chevelure blonde qu'il avait laisse crotre pour le fleuve
Sperkhios; et, gmissant, il dit, les yeux sur la mer sombre:

-- Sperkhios! c'est en vain que mon pre Pleus te promit qu' mon
retour dans la chre terre de la patrie je couperais ma chevelure,
et que je te sacrifierais de saintes hcatombes et cinquante
bliers,  ta source, l o sont ton temple et ton autel parfum.
Le vieillard te fit ce voeu; mais tu n'as point exauc son dsir,
car je ne reverrai plus la chre terre de la patrie. C'est au
hros Patroklos que j'offre ma chevelure pour qu'il l'emporte.

Ayant ainsi parl, il dposa sa chevelure entre les mains de son
cher compagnon, augmentant ainsi la douleur de tous, et la lumire
de Hlios ft tombe tandis qu'ils pleuraient encore, si
Akhilleus, s'approchant d'Agamemnn, ne lui et dit:

-- Atride,  qui tout le peuple Akhaien obit, plus tard il
pourra se rassasier de larmes. Commande-lui de s'loigner du
bcher et de prparer son repas. Nous, les chefs, qui avons un
plus grand souci de Patroklos, restons seuls.

Et le roi des hommes, Agamemnn, l'ayant entendu, renvoya aussitt
le peuple vers les nefs gales; et les ensevelisseurs, restant
seuls, amassrent le bois. Et ils firent le bcher de cent pieds
sur toutes ses faces, et, sur son fate, ils dposrent, pleins de
tristesse, le cadavre de Patroklos. Puis, ils gorgrent et
corchrent devant le bcher une foule de brebis grasses et de
boeufs aux pieds flexibles. Et le magnanime Akhilleus, couvrant
tout le cadavre de leur graisse, de la tte aux pieds, entassa
tout autour leurs chairs corches. Et, s'inclinant sur le lit
funbre, il y plaa des amphores de miel et d'huile. Puis, il jeta
sur le bcher quatre chevaux aux beaux cous. Neuf chiens familiers
mangeaient autour de sa table. Il en tua deux qu'il jeta dans le
bcher. Puis, accomplissant une mauvaise pense, il gorgea douze
nobles enfants des Troiens magnanimes. Puis, il mit le feu au
bcher, afin qu'il ft consum, et il gmit, appelant son cher
compagnon:

-- Sois content de moi,  Patroklos! dans le Hads, car j'ai
accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume avec toi douze
nobles enfants des magnanimes Troiens. Pour le Priamide Hektr, je
ne le livrerai point au feu, mais aux chiens.

Il parla ainsi dans sa colre; mais les chiens ne devaient point
dchirer Hektr, car, jour et nuit, la fille de Zeus, Aphrodit,
les chassait au loin, oignant le corps d'une huile ambroisienne,
afin que le Plide ne le dchirt point en le tranant. Et
Phoibos Apolln enveloppait d'une nue ouranienne le lieu o tait
couch le cadavre, de peur que la force de Hlios n'en desscht
les nerfs et les chairs.

Mais le bcher de Patroklos ne brlait point. Alors le divin
Akhilleus aux pieds rapides pria  l'cart les deux vents Boras
et Zphyros, leur promettant de riches sacrifices. Et, faisant des
libations avec une coupe d'or, il les supplia de venir, afin de
consumer promptement le cadavre, en enflammant le bcher. Et la
rapide Iris entendit ses prires et s'envola en messagre auprs
des vents. Et, rassembls en foule dans la demeure du violent
Zphyros, ils clbraient un festin. Et la rapide Iris survint et
s'arrta sur le seuil de pierre. Et, ds qu'ils l'eurent vue de
leurs yeux, tous se levrent, et chacun l'appela prs de lui. Mais
elle ne voulut point s'asseoir et leur dit:

-- Ce n'est pas le temps de m'asseoir. Je retourne aux bouches de
l'Okanos, dans la terre des Aithiopiens, l o ils sacrifient des
hcatombes aux immortels, et j'en ai ma part. Mais Akhilleus
appelle Boras et le sonore Zphyros. Il les supplie de venir,
leur promettant de riches sacrifices s'ils excitent le feu 
consumer le bcher sur lequel gt Patroklos que pleurent tous les
Akhaiens.

Elle parla ainsi et s'envola. Et les deux vents se rurent avec un
bruit immense, chassant devant eux les nues tumultueuses. Et ils
traversrent la mer, et l'eau se souleva sous leur souffle
violent; et ils arrivrent devant la riche Troi et se jetrent
sur le feu; et toute la nuit, soufflant horriblement, ils
irritrent les flammes du bcher; et, toute la nuit, le rapide
Akhilleus, puisant le vin  pleine coupe d'un kratre d'or, et le
rpandant, arrosa la terre, appelant l'me du malheureux
Patroklos. Comme un pre qui se lamente, en brlant les ossements
de son jeune fils dont la mort accable ses malheureux parents de
tristesse; de mme Akhilleus gmissait en brlant les ossements de
son compagnon, se roulant devant le bcher, et se lamentant.

Et quand l'toile du matin reparut, messagre de lumire, et,
aprs elle, quand s au pplos couleur de safran se rpandit sur
la mer, alors le bcher s'apaisa et la flamme s'teignit, et les
vents partirent, s'en retournant dans leur demeure,  travers la
mer thrkienne, dont les flots soulevs grondaient. Et le Plide,
quittant le bcher, se coucha accabl de fatigue, et le doux
sommeil le saisit. Mais bientt le bruit et le tumulte de ceux qui
se rassemblaient autour de l'Atride le rveillrent. Et il se
leva, et leur dit:

-- Atrides, et vous, princes des Akhaiens, teignez avec du vin
noir toutes les parties du bcher que le feu a brles, et nous
recueillerons les os de Patroklos Mnoitiade. Ils sont faciles 
reconnatre, car le cadavre tait au milieu du bcher, et, loin de
lui tout autour, brlaient confusment les chevaux et les hommes.
Dposons dans une urne d'or ces os recouverts d'une double
graisse, jusqu' ce que je descende moi-mme dans le Hads. Je ne
demande point maintenant un grand spulcre. Que celui-ci soit
simple. Mais vous, Akhaiens, qui survivrez sur vos nefs bien
construites, vous nous lverez, aprs ma mort, un vaste et grand
tombeau.

Il parla ainsi, et ils obirent au rapide Plin. Et ils
teignirent d'abord avec du vin noir toutes les parties du bcher
que le feu avait brles; et la cendre paisse tomba. Puis, en
pleurant, ils dposrent dans une urne d'or, couverts d'une double
graisse, les os blancs de leur compagnon plein de douceur, et ils
mirent, sous la tente du Plide, cette urne enveloppe d'un voile
lger. Puis, marquant la place du tombeau, ils en creusrent les
fondements autour du bcher, et ils mirent la terre en monceau, et
ils partirent, ayant lev le tombeau.

Mais Akhilleus retint le peuple en ce lieu, et le fit asseoir en
un cercle immense, et il fit apporter des nefs les prix: des
vases, des trpieds, des chevaux, des mulets, des boeufs aux
fortes ttes, des femmes aux belles ceintures, et du fer brillant.
Et, d'abord, il offrit des prix illustres aux cavaliers rapides:
une femme irrprochable, habile aux travaux, et un trpied  anse,
contenant vingt-deux mesures, pour le premier vainqueur; pour le
second, une jument de six ans, indompte et pleine d'un mulet;
pour le troisime, un vase tout neuf, beau, blanc, et contenant
quatre mesures; pour le quatrime, deux talents d'or; et pour le
cinquime, une urne neuve  deux anses. Et le Plide se leva et
dit aux Argiens:

-- Atrides, et vous, trs braves Akhaiens, voici, dans
l'enceinte, les prix offerts aux cavaliers. Si les Akhaiens
luttaient aujourd'hui pour un autre mort, certes, j'emporterais
ces prix dans mes tentes, car vous savez que mes chevaux
l'emportent sur tous, tant immortels. Poseidan les donna  mon
pre Pleus qui me les a donns. Mais ni moi, ni mes chevaux aux
sabots massifs nous ne combattrons. Ils ont perdu l'irrprochable
vigueur de leur doux conducteur qui baignait leurs crinires
d'huile liquide, aprs les avoir laves dans une eau pure; et
maintenant ils pleurent, les crinires pendantes, et ils restent
immobiles et pleins de tristesse. Mais vous qui, parmi tous les
Akhaiens, vous confiez en vos chevaux et en vos chars solides,
descendez dans l'enceinte.

Le Plide parla ainsi, et de rapides cavaliers se levrent. Et,
le premier, se leva le roi des hommes, Eumlos, le fils bien-aim
d'Admts, trs habile  mener un char. Et aprs lui, se leva le
brave Diomds Tydide, conduisant sous le joug les chevaux de
Tros qu'il avait enlevs autrefois  Ainias, quand celui-ci fut
sauv par Apolln. Et, aprs Diomds, se leva le blond Mnlaos
Atride, aim de Zeus. Et il conduisait sous le joug deux chevaux
rapides: Aith, jument d'Agamemnn, et Podargos, qui lui
appartenait. Et l'Ankhisiade Ekhplos avait donn Aith 
Agamemnn, afin de ne point le suivre vers la haute Ilios. Et il
tait rest, vivant dans les dlices, car Zeus lui avait donn de
grandes richesses, et il habitait la grande Sikin. Et Mnlaos la
conduisait sous le joug, pleine d'ardeur. Et, aprs l'Atride, se
leva, conduisant deux beaux chevaux, Antilokhos, l'illustre fils
du magnanime roi Nestr Nliade. Et les chevaux rapides qui
tranaient son char taient pyliens. Et le pre, debout auprs de
son fils, donnait des conseils excellents au jeune homme dj
plein de prudence:

-- Antilokhos, certes, Zeus et Poseidan, t'ayant aim tout jeune,
t'ont enseign  mener un char; c'est pourquoi on ne peut
t'instruire davantage. Tu sais tourner habilement la borne, mais
tes chevaux sont lourds, et je crains un malheur. Les autres ne te
sont pas suprieurs en science, mais leurs chevaux sont plus
rapides. Allons, ami, rflchis  tout, afin que les prix ne
t'chappent pas. Le bcheron vaut mieux par l'adresse que par la
force. C'est par son art que le pilote dirige sur la noire mer une
nef rapide, battue par les vents; et le conducteur de chars
l'emporte par son habilet sur le conducteur de chars. Celui qui
s'abandonne  ses chevaux et  son char vagabonde follement  et
l, et ses chevaux s'emportent dans le stade, et il ne peut les
retenir. Mais celui qui sait les choses utiles, quand il conduit
des chevaux lourds, regardant toujours la borne, l'effleure en la
tournant. Et il ne lche point tout d'abord les rnes en cuir de
boeuf, mais, les tenant d'une main ferme, il observe celui qui le
prcde. Je vais te montrer la borne. On la reconnat aisment. L
s'lve un tronc dessch, d'une aune environ hors de terre et que
la pluie ne peut nourrir. C'est le tronc d'un chne ou d'un pin.
Devant lui sont deux pierres blanches, poses de l'un et l'autre
ct, au dtour du chemin, et, en de comme au-del, s'tend
l'hippodrome aplani. C'est le tombeau d'un homme mort autrefois,
ou une limite plante par les anciens hommes, et c'est la borne
que le divin Akhilleus aux pieds rapides vous a marque. Quand tu
en approcheras, pousse tout auprs tes chevaux et ton char.
Penche-toi, de ton char bien construit, un peu sur la gauche, et
excite le cheval de droite de la voix et du fouet, en lui lchant
toutes les rnes. Que ton cheval de gauche rase la borne, de faon
que le moyeu de la roue la touche presque; mais vite de heurter
la pierre, de peur de blesser tes chevaux et de briser ton char,
ce qui ferait la joie des autres, mais ta propre honte. Enfin,
ami, sois adroit et prudent. Si tu peux dpasser la borne le
premier, il n'en est aucun qui ne te poursuive vivement, mais nul
ne te devancera, quand mme on pousserait derrire toi le divin
Atrin, ce rapide cheval d'Adrests, qui tait de race divine, ou
mme les illustres chevaux de Laomdn qui furent nourris ici.

Et le Nlin Nestr, ayant ainsi parl et enseign toute chose 
son fils, se rassit. Et, le cinquime, Mrions conduisait deux
chevaux aux beaux crins.

Puis, ils montrent tous sur leurs chars, et ils jetrent les
sorts; et Akhilleus les remua, et Antilokhos Nestride vint le
premier, puis le roi Eumlos, puis l'Atride Mnlaos illustre par
sa lance, puis Mrions, et le dernier fut le Tydide, le plus
brave de tous. Et ils se placrent dans cet ordre, et Akhilleus
leur marqua la borne, au loin dans la plaine; et il envoya comme
inspecteur le divin Phoinix, compagnon de son pre, afin qu'il
surveillt la course et dt la vrit.

Et tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les excitant
du fouet et de la voix, s'lancrent dans la plaine, loin des
nefs. Et la poussire montait autour de leurs poitrines, comme un
nuage ou comme une tempte; et les crinires flottaient au vent;
et les chars tantt semblaient s'enfoncer en terre, et tantt
bondissaient au-dessus. Mais les conducteurs se tenaient fermes
sur leurs siges, et leur coeur palpitait du dsir de la victoire,
et chacun excitait ses chevaux qui volaient, soulevant la
poussire de la plaine.

Mais quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite de la
course, revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des combattants et
la vitesse de la course devinrent visibles. Et les rapides juments
du Phrtiade parurent les premires; et les chevaux troiens de
Diomds les suivaient de si prs, qu'ils semblaient monter sur le
char. Et le dos et les larges paules d'Eumlos taient chauffs
de leur souffle, car ils posaient sur lui leurs ttes. Et, certes,
Diomds et vaincu ou rendu la lutte gale, si Phoibos Apolln,
irrit contre le fils de Tydeus, n'et fait tomber de ses mains le
fouet splendide. Et des larmes de colre jaillirent de ses yeux,
quand il vit les juments d'Eumlos se prcipiter plus rapides, et
ses propres chevaux se ralentir, n'tant plus aiguillonns.

Mais Apolln, retardant le Tydide, ne put se cacher d'Athn. Et,
courant au prince des peuples, elle lui rendit son fouet et
remplit ses chevaux de vigueur. Puis, furieuse, et poursuivant le
fils d'Admts, elle brisa le joug des juments, qui se drobrent.
Et le timon tomba rompu; et Eumlos aussi tomba auprs de la roue,
se dchirant les bras, la bouche et les narines. Et il resta muet,
le front meurtri et les yeux pleins de larmes.

Alors, Diomds, le devanant, poussa ses chevaux aux sabots
massifs, bien au-del de tous, car Athn leur avait donn une
grande vigueur et accordait la victoire au Tydide. Et, aprs lui,
le blond Mnlaos Atride menait son char, puis Antilokhos, qui
exhortait les chevaux de son pre:

-- Prenez courage, et courez plus rapidement. Certes, je ne vous
ordonne point de lutter contre les chevaux du brave Tydide, car
Athn donne la vitesse  leurs pieds et accorde la victoire 
leur matre; mais atteignez les chevaux de l'Atride, et ne
faiblissez point, de peur que Aith, qui n'est qu'une jument, vous
couvre de honte.

Pourquoi tardez-vous, mes braves? Mais je vous le dis, et, certes,
ceci s'accomplira: Nestr, le prince des peuples, ne se souciera
plus de vous; et il vous percera de l'airain aigu, si, par
lchet, nous ne remportons qu'un prix vil. Htez-vous et
poursuivez promptement l'Atride. Moi, je vais mditer une ruse,
et je le devancerai au dtour du chemin, et je le tromperai.

Il parla ainsi, et les chevaux, effrays des menaces du prince,
coururent plus rapidement. Et le brave Antilokhos vit que le
chemin se rtrcissait. La terre tait dfonce par l'amas des
eaux de l'hiver, et une partie du chemin tait rompue, formant un
trou profond. C'tait l que se dirigeait Mnlaos pour viter le
choc des chars. Et Antilokhos y poussa aussi ses chevaux aux
sabots massifs, hors de la voie, sur le bord du terrain en pente.
Et l'Atride fut saisi de crainte et dit  Antilokhos:

-- Antilokhos, tu mnes tes chevaux avec imprudence. Le chemin est
troit, mais il sera bientt plus large. Prends garde de nous
briser tous deux en heurtant mon char.

Il parla ainsi, mais Antilokhos, comme s'il ne l'avait point
entendu, aiguillonna plus encore ses chevaux. Aussi rapides que le
jet d'un disque que lance de l'paule un jeune homme qui prouve
ses forces, les deux chars s'lancrent de front. Mais l'Atride
ralentit sa course et attendit, de peur que les chevaux aux sabots
massifs, se heurtant dans le chemin, ne renversassent les chars,
et qu'Antilokhos et lui, en se htant pour la victoire, ne fussent
prcipits dans la poussire. Mais le blond Mnlaos, irrit, lui
dit:

-- Antilokhos, aucun homme n'est plus perfide que toi! Va! c'est
bien faussement que nous te disions sage. Mais tu ne remporteras
point le prix sans te parjurer.

Ayant ainsi parl, il exhorta ses chevaux et leur cria:

-- Ne me retardez pas, et n'ayez point le coeur triste. Leurs
pieds et leurs genoux seront plus tt fatigus que les vtres, car
ils sont vieux tous deux.

Il parla ainsi, et ses chevaux, effrays par la voix du roi,
s'lancrent, et atteignirent aussitt ceux d'Antilokhos.

Cependant les Argiens, assis dans le stade, regardaient les chars
qui volaient dans la plaine, en soulevant la poussire. Et
Idomneus, chef des Krtois, les vit le premier. tant assis hors
du stade, sur une hauteur, il entendit une voix qui excitait les
chevaux, et il vit celui qui accourait le premier, dont toute la
robe tait rouge, et qui avait au front un signe blanc, rond comme
l'orbe de Sln. Et il se leva et dit aux Argiens:

--  amis, princes et chefs des Argiens, voyez-vous ces chevaux
comme moi? Il me semble que ce sont d'autres chevaux et un autre
conducteur qui tiennent maintenant la tte. Peut-tre les premiers
au dpart ont-ils subi un malheur dans la plaine. Je les ai vus
tourner la borne et je ne les vois plus, et cependant j'embrasse
toute la plaine troienne. Ou les rnes auront chapp au
conducteur et il n'a pu tourner la borne heureusement, ou il est
tomb, brisant son char, et ses juments furieuses se sont
drobes. Mais regardez vous-mmes; je ne vois point clairement
encore; cependant, il me semble que c'est un guerrier Aitlien qui
commande parmi les Argiens, le brave fils de Tydeus dompteur de
chevaux, Diomds.

Et le rapide Aias, fils d'Oileus, lui rpondit amrement:

-- Idomneus, pourquoi toujours bavarder? Ce sont ces mmes
juments aux pieds ariens qui arrivent  travers la vaste plaine.
Tu n'es certes pas le plus jeune parmi les Argiens, et les yeux
qui sortent de ta tte ne sont point les plus perants. Mais tu
bavardes sans cesse. Il ne te convient pas de tant parler, car
beaucoup d'autres ici valent mieux que toi. Ce sont les juments
d'Eumlos qui arrivent les premires, et c'est lui qui tient
toujours les rnes.

Et le chef des Krtois, irrit, lui rpondit:

-- Aias, excellent pour la querelle, homme injurieux, le dernier
des Argiens, ton me est toute froce! Allons! dposons un
trpied, ou un vase, et prenons tous deux pour arbitre l'Atride
Agamemnn. Qu'il dise quels sont ces chevaux, et tu le sauras 
tes dpens.

Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, plein de colre,
se leva pour lui rpondre par d'outrageantes paroles, et il y
aurait eu une querelle entre eux, si Akhilleus, s'tant lev,
n'et parl:

-- Ne vous adressez pas plus longtemps d'injurieuses paroles, Aias
et Idomneus. Cela ne convient point, et vous blmeriez qui en
ferait autant. Restez assis, et regardez. Ces chevaux qui se
htent pour la victoire vont arriver. Vous verrez alors quels sont
les premiers et les seconds.

Il parla ainsi, et le Tydide arriva, agitant sans relche le
fouet sur ses chevaux, qui, en courant, soulevaient une haute
poussire qui enveloppait leur conducteur. Et le char, orn d'or
et d'tain, tait enlev par les chevaux rapides; et l'orbe des
roues laissait  peine une trace dans la poussire, tant ils
couraient rapidement. Et le char s'arrta au milieu du stade; et
des flots de sueur coulaient de la tte et du poitrail des
chevaux. Et Diomds sauta de son char brillant et appuya le fouet
contre le joug. Et, sans tarder, le brave Sthnlos saisit le
prix. Il remit la femme et le trpied  deux anses  ses
magnanimes compagnons, et lui-mme dtela les chevaux.

Et, aprs Diomds, le Nlin Antilokhos arriva, poussant ses
chevaux et devanant Mnlaos par ruse et non par la rapidit de
sa course. Et Mnlaos le poursuivait de prs. Autant est prs de
la roue un cheval qui trane son matre, sur un char, dans la
plaine, tandis que les derniers crins de sa queue touchent les
jantes, et qu'il court  travers l'espace; autant Mnlaos suivait
de prs le brave Antilokhos. Bien que rest en arrire  un jet de
disque, il l'avait atteint aussitt, car Aith aux beaux crins, la
jument d'Agamemnn, avait redoubl d'ardeur; et si la course des
deux chars et t plus longue, l'Atride et sans doute devanc
Antilokhos. Et Mrions, le brave compagnon d'Idomneus, venait, 
un jet de lance, derrire l'illustre Mnlaos, ses chevaux tant
trs lourds, et lui-mme tant peu habile  conduire un char dans
le stade.

Mais le fils d'Admts venait le dernier de tous, tranant son
beau char et poussant ses chevaux devant lui. Et le divin
Akhilleus aux pieds rapides, le voyant, en eut compassion, et,
debout au milieu des Argiens, il dit ces paroles ailes:

-- Ce guerrier excellent ramne le dernier ses chevaux aux sabots
massifs. Donnons-lui donc le second prix, comme il est juste, et
le fils de Tydeus emportera le premier.

Il parla ainsi, et tous y consentirent; et il allait donner 
Eumlos la jument promise, si Antilokhos, le fils du magnanime
Nestr, se levant, n'et rpondu  bon droit au Plide Akhilleus:

--  Akhilleus, je m'irriterai violemment contre toi, si tu fais
ce que tu as dit. Tu veux m'enlever mon prix, parce que, malgr
son habilet, Eumlos a vu son char se rompre! Il devait supplier
les immortels. Il ne serait point arriv le dernier. Si tu as
compassion de lui, et s'il t'est cher, il y a, sous ta tente,
beaucoup d'or, de l'airain, des brebis, des captives et des
chevaux aux sabots massifs. Donne-lui un plus grand prix que le
mien, ds maintenant, et que les Akhaiens y applaudissent, soit;
mais je ne cderai point mon prix. Que le guerrier qui voudrait me
le disputer combatte d'abord contre moi.

Il parla ainsi, et le divin Akhilleus aux pieds vigoureux rit,
approuvant Antilokhos, parce qu'il l'aimait; et il lui rpondit
ces paroles ailes:

-- Antilokhos, si tu veux que je prenne dans ma tente un autre
prix pour Eumlos, je le ferai. Je lui donnerai la cuirasse que
j'enlevai  Astropaios. Elle est d'or et entoure d'tain
brillant. Elle est digne de lui.

Il parla ainsi, et il ordonna  son cher compagnon Automdn de
l'apporter de sa tente, et Automdn partit et l'apporta. Et
Akhilleus la remit aux mains d'Eumlos, qui la reut avec joie.

Et Mnlaos se leva au milieu de tous, triste et violemment irrit
contre Antilokhos. Un hraut lui mit le sceptre entre les mains et
ordonna aux Argiens de faire silence, et le divin guerrier parla
ainsi:

--Antilokhos, toi qui tais plein de sagesse, pourquoi en as-tu
manqu? Tu as dshonor ma gloire; tu as jet en travers des miens
tes chevaux qui leur sont bien infrieurs. Vous, princes et chefs
des Argiens, jugez quitablement entre nous. Que nul d'entre les
Akhaiens aux tuniques d'airain ne puisse dire: Mnlaos a opprim
Antilokhos par des paroles mensongres et a ravi son prix, car ses
chevaux ont t vaincus, mais lui l'a emport par sa puissance.
Mais je jugerai moi-mme, et je ne pense pas qu'aucun des Danaens
me blme, car mon jugement sera droit. Antilokhos, approche,
enfant de Zeus, comme il est juste. Debout, devant ton char,
prends en main ce fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure
par Poseidan qui entoure la terre que tu n'as point travers ma
course par ruse.

Et le sage Antilokhos lui rpondit:

-- Pardonne maintenant, car je suis beaucoup plus jeune que toi,
roi Mnlaos, et tu es plus g et plus puissant. Tu sais quels
sont les dfauts d'un jeune homme; l'esprit est trs vif et la
rflexion trs lgre. Que ton coeur s'apaise. Je te donnerai moi-
mme cette jument indompte que j'ai reue; et, si tu me demandais
plus encore, j'aimerais mieux te le donner aussi,  fils de Zeus,
que de sortir pour toujours de ton coeur et d'tre en excration
aux dieux.

Le fils du magnanime Nestr parla ainsi et remit la jument entre
les mains de Mnlaos; et le coeur de celui-ci se remplit de joie,
comme les pis sous la rose, quand les campagnes s'emplissent de
la moisson croissante. Ainsi, ton coeur fut joyeux,  Mnlaos! Et
il rpondit en paroles ailes:

-- Antilokhos, ma colre ne te rsiste pas, car tu n'as jamais t
ni lger, ni injurieux. La jeunesse seule a gar ta prudence;
mais prends garde dsormais de tromper tes suprieurs par des
ruses. Un autre d'entre les Akhaiens ne m'et point apais aussi
vite; mais toi, ton pre excellent et ton frre, vous avez subi
beaucoup de maux pour ma cause. Donc, je me rends  ta prire, et
je te donne cette jument qui m'appartient, afin que tous les
Akhaiens soient tmoins que mon coeur n'a jamais t ni
orgueilleux, ni dur.

Il parla ainsi, et il donna la jument  Nomn, compagnon
d'Antilokhos. Lui-mme, il prit le vase splendide, et Mrions
reut les deux talents d'or, prix de sa course. Et le cinquime
prix restait, l'urne  deux anses. Et Akhilleus, la portant 
travers l'assemble des Argiens, la donna  Nestr, et lui dit:

-- Reois ce prsent, vieillard, et qu'il te soit un souvenir des
funrailles de Patroklos, que tu ne reverras plus parmi les
Argiens. Je te donne ce prix que tu n'as point disput; car tu ne
combattras point avec les cestes, tu ne lutteras point, tu ne
lanceras point la pique et tu ne courras point, car la lourde
vieillesse t'accable.

Ayant ainsi parl, il lui mit l'urne aux mains, et Nestr la
recevant avec joie, lui rpondit ces paroles ailes:

-- Mon fils, certes, tu as bien parl. Ami, je n'ai plus, en
effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds et mes bras ne
sont plus agiles. Plt aux dieux que je fusse jeune, et que ma
force ft telle qu' l'poque o les piens ensevelirent le roi
Amarinkeus dans Bouprasin! Ses fils dposrent des prix, et aucun
guerrier ne fut mon gal parmi les piens, les Pyliens et les
magnanimes Aitliens. Je vainquis au pugilat Klydomdeus, fils
d'nops;  la lutte, Agkaios le Pleurnien qui se leva contre moi.
Je courus plus vite que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat
de la lance, de Phyleus et de Polydros; mais,  la course des
chars, par leur nombre, les Aktorines remportrent la victoire,
et ils m'enlevrent ainsi les plus beaux prix. Car ils taient
deux: et l'un tenait fermement les rnes, et l'autre le fouet. Tel
j'tais autrefois, et maintenant de plus jeunes accomplissent ces
travaux, et il me faut obir  la triste vieillesse; mais, alors,
j'excellais parmi les hros. Va! continue par d'autres combats les
funrailles de ton compagnon. J'accepte ce prsent avec joie, et
mon coeur se rjouit de ce que tu te sois souvenu de moi qui te
suis bienveillant, et de ce que tu m'aies honor, comme il est
juste qu'on m'honore parmi les Argiens. Que les dieux, en retour,
te comblent de leurs grces!

Il parla ainsi, et le Plide s'en retourna  travers la grande
assemble des Akhaiens, aprs avoir cout jusqu'au bout la propre
louange du Nliade.

Et il dposa les prix pour le rude combat des poings. Et il amena
dans l'enceinte, et il lia de ses mains une mule laborieuse, de
six ans, indompte et presque indomptable; et il dposa une coupe
ronde pour le vaincu. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:

-- Atrides, et vous Akhaiens aux belles knmides, j'appelle, pour
disputer ces prix, deux hommes vigoureux  se frapper de leurs
poings levs. Que tous les Akhaiens le sachent, celui  qui
Apolln donnera la victoire, conduira dans sa tente cette mule
patiente, et le vaincu emportera cette coupe ronde.

Il parla ainsi, et aussitt un homme vigoureux et grand se leva,
pios, fils de Panopeus, habile au combat du poing. Il saisit la
mule laborieuse et dit:

-- Qu'il vienne, celui qui veut emporter cette coupe, car je ne
pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse emmener cette mule, m'ayant
vaincu par le poing; car, en cela, je me glorifie de l'emporter
sur tous. N'est-ce point assez que je sois infrieur dans le
combat? Aucun homme ne peut exceller en toutes choses. Mais, je le
dis, et ma parole s'accomplira: je briserai le corps de mon
adversaire et je romprai ses os. Que ses amis s'assemblent ici en
grand nombre pour l'emporter, quand il sera tomb sous mes mains.

Il parla ainsi, et tous restrent muets. Et le seul Euryalos se
leva, homme illustre, fils du roi Mkisteus Talionide qui,
autrefois, alla dans Thb aux funrailles d'Oidipous, et qui
l'emporta sur tous les Kadmines. Et l'illustre Tydide
s'empressait autour d'Euryalos, l'animant de ses paroles, car il
lui souhaitait la victoire. Et il lui mit d'abord une ceinture, et
il l'arma de courroies faites du cuir d'un boeuf sauvage.

Puis, les deux combattants s'avancrent au milieu de l'enceinte.
Et tous deux, levant  la fois leurs mains vigoureuses, se
frapprent  la fois, en mlant leurs poings lourds. Et on
entendait le bruit des mchoires frappes; et la sueur coulait
chaude de tous leurs membres. Mais le divin pios, se ruant en
avant, frappa de tous les cts la face d'Euryalos qui ne put
rsister plus longtemps, et dont les membres dfaillirent. De mme
que le poisson qui est jet, par le souffle furieux de Boras,
dans les algues du bord, et que l'eau noire ressaisit; de mme
Euryalos frapp bondit. Mais le magnanime pios le releva lui-
mme, et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenrent  travers
l'assemble, les pieds tranants, vomissant un sang pais, et la
tte penche. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soutenant, et ils
emportrent aussi la coupe ronde.

Et le Plide dposa les prix de la lutte difficile devant les
Danaens: un grand trpied fait pour le feu, et destin au
vainqueur, et que les Akhaiens, entre eux, estimrent du prix de
douze boeufs; et, pour le vaincu, une femme habile aux travaux et
valant quatre boeufs. Et le Plide, debout, dit au milieu des
Argiens:

-- Qu'ils se lvent, ceux qui osent combattre pour ce prix.

Il parla ainsi, et aussitt le grand Tlamnien Aias se leva; et
le sage Odysseus, plein de ruses, se leva aussi. Et tous deux,
s'tant munis de ceintures, descendirent dans l'enceinte et se
saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un
habile charpentier unit au sommet d'une maison pour rsister  la
violence du vent. Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses,
craqurent avec force, et leur sueur coula abondamment, et
d'paisses tumeurs, rouges de sang, s'levrent sur leurs flancs
et leurs paules. Et tous deux dsiraient ardemment la victoire et
le trpied qui en tait le prix; mais Odysseus ne pouvait branler
Aias, et Aias ne pouvait renverser Odysseus. Et dj ils
fatiguaient l'attente des Akhaiens aux belles knmides; mais le
grand Tlamnien Aias dit alors  Odysseus:

-- Divin Laertiade, trs sage Odysseus, enlve-moi, ou je
t'enlverai, et Zeus fera le reste.

Il parla ainsi, et il l'enleva; mais Odysseus n'oublia point ses
ruses, et, le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer ses
membres, et, le renversant, tomba sur lui. Et les peuples tonns
les admiraient. Alors le divin et patient Odysseus voulut  son
tour enlever Aias; mais il le souleva  peine, et ses genoux
ployrent, et tous deux tombrent cte  cte, et ils furent
souills de poussire. Et, comme ils se relevaient une troisime
fois, Akhilleus se leva lui-mme et les retint:

-- Ne combattez pas plus longtemps et ne vous puisez pas. La
victoire est  tous deux. Allez donc, emportant des prix gaux, et
laissez combattre les autres Akhaiens.

Il parla ainsi; et, l'ayant entendu, ils lui obirent; et,
secouant leur poussire, ils se couvrirent de leurs vtements.

Alors le Plide dposa les prix de la course: un trs beau
kratre d'argent contenant six mesures. Et il surpassait par sa
beaut tous ceux qui taient sur la terre. Les habiles Sidnes
l'avaient admirablement travaill; et des Phoinikes l'avaient
amen,  travers la mer bleue; et, arrivs au port, ils l'avaient
donn  Thoas. Le Iasonide Euneus l'avait cd au hros Patroklos
pour l'affranchissement du Priamide Lykan; et Akhilleus le
proposa en prix aux plus habiles coureurs dans les jeux funbres
de son ami. Puis, il offrit un boeuf norme et trs gras; puis,
enfin, un demi talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des
Argiens:

-- Qu'ils se lvent, ceux qui veulent combattre pour ce prix.

Il parla ainsi, et, aussitt, le rapide Aias, fils d'Oileus, se
leva; puis le sage Odysseus, puis Antilokhos, fils de Nestr. Et
celui-ci dpassait tous les jeunes hommes  la course. Ils se
placrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se
prcipitrent. L'Oiliade les devanait tous; puis, venait le divin
Odysseus. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement,
approche de son sein, quand elle tire le fil  elle, autant
Odysseus tait proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de
celui-ci, avant que leur poussire se ft leve. Ainsi le divin
Odysseus chauffait de son souffle la tte d'Aias. Et tous les
Akhaiens applaudissaient  son dsir de la victoire et
l'excitaient  courir. Et comme ils approchaient du but, Odysseus
pria en lui-mme Athn aux yeux clairs:

-- Exauce-moi, desse! soutiens-moi heureusement dans ma course.

Il parla ainsi; et Pallas Athn, l'exauant, rendit ses membres
plus agiles et ses pieds plus lgers. Et comme ils revenaient aux
prix, Athn poussa Aias qui tomba, en courant, l o s'tait
amass le sang des boeufs mugissants qu'Akhilleus aux pieds
rapides avait tus devant le corps de Patroklos; et sa bouche et
ses narines furent emplies de fumier et du sang des boeufs; et le
divin et patient Odysseus, le devanant, saisit le kratre
d'argent. Et l'illustre Aias prit le boeuf; et se tenant d'une
main  l'une des cornes du boeuf sauvage, et rejetant le fumier de
sa bouche, il dit au milieu des Argiens:

-- Malheur  moi! certes, la desse Athn a embarrass mes pieds,
elle qui accompagne et secourt toujours Odysseus, comme une mre.

Il parla ainsi, et tous, en l'entendant, se mirent  rire. Et
Antilokhos enleva le dernier prix, et il dit en riant aux Argiens:

-- Je vous le dis  tous, et vous le voyez, amis; maintenant et
toujours, les immortels honorent les vieillards. Aias est un peu
plus g que moi; mais Odysseus est de la gnration des hommes
anciens. Cependant, il a une verte vieillesse, et il est difficile
 tous les Akhaiens, si ce n'est  Akhilleus, de lutter avec lui 
la course.

Il parla ainsi, louant le Plin aux pieds rapides. Et Akhilleus
lui rpondit:

-- Antilokhos, tu ne m'auras point lou en vain, et je te donnerai
encore un autre demi-talent d'or.

Ayant ainsi parl, il le lui donna, et Antilokhos le reut avec
joie. Puis, le Plide dposa dans l'enceinte une longue lance, un
bouclier et un casque; et c'taient les armes que Patroklos avait
enleves  Sarpdn. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:

-- Que deux guerriers, parmi les plus braves, et couverts de leurs
armes d'airain, combattent devant la foule.  celui qui,
atteignant le premier le corps de l'autre, aura fait couler le
sang noir  travers les armes, je donnerai cette belle pe
Thrkienne, aux clous d'argent, que j'enlevai  Astropaios. Quant
 ces armes, elles seront communes; et je leur offrirai  tous
deux un beau repas dans mes tentes.

Il parla ainsi, et, aussitt, le grand Tlamnien Aias se leva;
et, aprs lui, le brave Diomds Tydide se leva aussi. Et tous
deux,  l'cart, s'tant arms, se prsentrent au milieu de tous,
prts  combattre et se regardant avec des yeux terribles. Et la
terreur saisit tous les Akhaiens. Et quand les hros se furent
rencontrs, trois fois, se jetant l'un sur l'autre, ils
s'attaqurent ardemment. Aias pera le bouclier de Diomds, mais
il n'atteignit point le corps que protgeait la cuirasse. Et le
Tydide dirigea la pointe de sa lance, au-dessus du grand
bouclier, prs du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias,
frent cesser le combat et leur donnrent des prix gaux.
Cependant le hros Akhilleus donna au Tydide la grande pe, avec
la gane et le riche baudrier.

Puis, le Plide dposa un disque de fer brut que lanait
autrefois la force immense d'tin. Et le divin Akhilleus aux
pieds rapides, ayant tu Etin, avait emport cette masse dans
ses nefs, avec d'autres richesses. Et, debout, il dit au milieu
des Argiens:

-- Qu'ils se lvent, ceux qui veulent tenter ce combat. Celui qui
possdera ce disque, s'il a des champs fertiles qui s'tendent au
loin, ne manquera point de fer pendant cinq annes entires. Ni
ses bergers, ni ses laboureurs n'iront en acheter  la ville, car
ce disque lui en fournira.

Il parla ainsi, et le belliqueux Polypoits se leva; et, aprs
lui, la force du divin Lonteus; puis, Aias Tlamniade, puis le
divin pios. Et ils prirent place; et le divin pios saisit le
disque, et, le faisant tourner, le lana; et tous les Akhaiens se
mirent  rire. Le second qui le lana fut Lonteus, rejeton
d'Ars. Le troisime fut le grand Tlamnien Aias qui, de sa main
vigoureuse, le jeta bien au-del des autres. Mais quand le
belliqueux Polypoits l'eut saisi, il le lana plus loin que tous,
de l'espace entier que franchit le bton recourb d'un bouvier,
que celui-ci fait voler  travers les vaches vagabondes.

Et les Akhaiens poussrent des acclamations, et les compagnons du
brave Polypoits emportrent dans les nefs creuses le prix de leur
roi.

Puis, le Plide dposa, pour les archers habiles, dix grandes
haches  deux tranchants et dix petites haches, toutes en fer. Et
il fit dresser dans l'enceinte le mt noir d'une nef peronne;
et, au sommet du mt, il fit lier par un lien lger une colombe
tremblante, but des flches:

-- Celui qui atteindra la colombe emportera les haches  deux
tranchants dans sa tente; et celui qui, moins adroit, et manquant
l'oiseau, aura coup le lien, emportera les petites haches.

Il parla ainsi, et le prince Teukros se leva aussitt; et aprs
lui, Mrions, brave compagnon d'Idomneus, se leva aussi. Et les
sorts ayant t remus dans un casque d'airain, celui de Teukros
parut le premier. Et, aussitt, il lana une flche avec vigueur,
oubliant de vouer  l'archer Apolln une illustre hcatombe
d'agneaux premiers-ns. Et il manqua l'oiseau car Apolln lui
envia cette gloire; mais il atteignit, auprs du pied, le lien qui
retenait l'oiseau; et la flche amre trancha le lien, et la
colombe s'envola dans l'Ouranos, tandis que le lien retombait. Et
les Akhaiens poussrent des acclamations. Mais, aussitt,
Mrions, saisissant l'arc de la main de Teukros, car il tenait la
flche prte, voua  l'archer Apolln une illustre hcatombe
d'agneaux premiers-ns, et, tandis que la colombe montait en
tournoyant vers les hautes nues, il l'atteignit sous l'aile. Le
trait la traversa et revint s'enfoncer en terre aux pieds de
Mrions; et l'oiseau tomba le long du mt noir de la nef
peronne, le cou pendant, et les plumes parses, et son me
s'envola de son corps. Et tous furent saisis d'admiration. Et
Mrions prit les dix haches  deux tranchants, et Teukros emporta
les petites haches dans sa tente.

Puis, le Plide dposa une longue lance et un vase neuf et orn,
du prix d'un boeuf; et ceux qui devaient lancer la pique se
levrent. Et l'Atride Agamemnn qui commande au loin se leva; et
Mrions, brave compagnon d'Idomneus, se leva aussi. Mais le
divin et rapide Akhilleus leur dit:

-- Atride, nous savons combien tu l'emportes sur tous par ta
force et ton habilet  la lance. Emporte donc ce prix dans tes
nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est mon dsir, donne
cette lance au hros Mrions.

Il parla ainsi, et le roi des hommes Agamemnn y consentit. Et
Akhilleus donna la lance d'airain  Mrions, et le roi Atride
remit le vase magnifique au hraut Talthybios.


Chant 24

Et les luttes ayant pris fin, les peuples se dispersrent,
rentrant dans les nefs, afin de prendre leur repas et de jouir du
doux sommeil. Mais Akhilleus pleurait, se souvenant de son cher
compagnon; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait pas. Et
il se tournait  et l, regrettant la force de Patroklos et son
coeur hroque. Et il se souvenait des choses accomplies et des
maux soufferts ensemble, et de tous leurs combats en traversant la
mer dangereuse. Et,  ce souvenir, il versait des larmes, tantt
couch sur le ct, tantt sur le dos, tantt le visage contre
terre. Puis, il se leva brusquement, et, plein de tristesse, il
erra sur le rivage de la mer. Et les premires lueurs d's
s'tant rpandues sur les flots et sur les plages, il attela ses
chevaux rapides, et, liant Hektr derrire le char, il le trana
trois fois autour du tombeau du Mnoitiade. Puis, il rentra de
nouveau dans sa tente pour s'y reposer, et il laissa Hektr
tendu, la face dans la poussire.

Mais Apolln, plein de piti pour le guerrier sans vie, loignait
du corps toute souillure et le couvrait tout entier de l'aigide
d'or, afin que le Plide, en le tranant, ne le dchirt point.
C'est ainsi que, furieux, Akhilleus outrageait Hektr; et les
dieux heureux qui le regardaient en avaient piti, et ils
excitaient le vigilant tueur d'Argos  l'enlever. Et ceci plaisait
 tous les dieux, sauf  Hr,  Poseidan et  la vierge aux yeux
clairs, qui, tous trois, gardaient leur ancienne haine pour la
sainte Ilios, pour Priamos et son peuple,  cause de l'injure
d'Alexandros qui mprisa les desses quand elles vinrent dans sa
cabane, o il couronna celle qui le remplit d'un dsir funeste.

Et quand s se leva pour la douzime fois, Phoibos Apolln parla
ainsi au milieu des immortels:

--  dieux! vous tes injustes et cruels. Pour vous, nagure,
Hektr ne brlait-il pas les cuisses des boeufs et des meilleures
chvres? Et, maintenant, vous ne voulez pas mme rendre son
cadavre  sa femme,  sa mre,  son fils,  son pre Priamos et 
ses peuples, pour qu'ils le revoient et qu'ils le brlent, et
qu'ils accomplissent ses funrailles.  dieux! vous ne voulez
protger que le froce Akhilleus dont les desseins sont
hassables, dont le coeur est inflexible dans sa poitrine, et qui
est tel qu'un lion excit par sa grande force et par sa rage, qui
se jette sur les troupeaux des hommes pour les dvorer. Ainsi
Akhilleus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou qui
aide les hommes. D'autres aussi peuvent perdre quelqu'un qui leur
est trs cher, soit un frre, soit un fils; et ils pleurent et
gmissent, puis ils se consolent, car les moires ont donn aux
hommes un esprit patient. Mais lui, aprs avoir priv le divin
Hektr de sa chre me, l'attachant  son char, il le trane
autour du tombeau de son compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste.
Qu'il craigne, bien que trs brave, que nous nous irritions contre
lui, car, dans sa fureur, il outrage une poussire insensible.

Et, pleine de colre, Hr aux bras blancs lui rpondit:

-- Tu parles bien, archer, si on accorde des honneurs gaux 
Akhilleus et  Hektr. Mais le Priamide a suc la mamelle d'une
femme mortelle, tandis qu'Akhilleus est n d'une desse que j'ai
nourrie moi-mme et leve avec tendresse, et que j'ai unie au
guerrier Pleus cher aux immortels. Vous avez tous assist  leurs
noces,  dieux! et tu as pris part au festin, tenant ta kithare,
toi, protecteur des mauvais, et toujours perfide.

Et Zeus qui amasse les nues, lui rpondant, parla ainsi:

-- Hr, ne t'irrite point contre les dieux. Un honneur gal ne
sera point fait  ces deux hros; mais Hektr tait le plus cher
aux dieux parmi les hommes qui sont dans Ilios. Et il m'tait cher
 moi-mme, car il n'oublia jamais les dons qui me sont agrables,
et jamais il n'a laiss mon autel manquer d'un repas abondant, de
libations et de parfums, car nous avons ces honneurs en partage.
Mais, certes, nous ne ferons point enlever furtivement le brave
Hektr, ce qui serait honteux, car Akhilleus serait averti par sa
mre qui est auprs de lui nuit et jour. Qu'un des dieux appelle
Thtis auprs de moi, et je lui dirai de sages paroles, afin
qu'Akhilleus reoive les prsents de Priamos et rende Hektr.

Il parla ainsi, et la messagre Iris aux pieds tourbillonnants
partit. Entre Samos et Imbros, elle sauta dans la noire mer qui
retentit. Et elle s'enfona dans les profondeurs comme le plomb
qui, attach  la corne d'un boeuf sauvage, descend, portant la
mort aux poissons voraces. Et elle trouva Thtis dans sa grotte
creuse; et autour d'elle les desses de la mer taient assises en
foule. Et l, Thtis pleurait la destine de son fils
irrprochable qui devait mourir devant la riche Troi, loin de sa
patrie. Et, s'approchant, la rapide Iris lui dit:

-- Lve-toi, Thtis. Zeus aux desseins ternels t'appelle.

Et la desse Thtis aux pieds d'argent lui rpondit:

-- Pourquoi le grand dieu m'appelle-t-il? Je crains de me mler
aux immortels, car je subis d'innombrables douleurs. J'irai
cependant, et, quoi qu'il ait dit, il n'aura point parl en vain.

Ayant ainsi parl, la noble desse prit un voile bleu, le plus
sombre de tous, et se hta de partir. Et la rapide Iris aux pieds
ariens allait devant. Et l'eau de la mer s'entrouvrit devant
elles; et, montant sur le rivage, elles s'lancrent dans
l'Ouranos. Et elles trouvrent l le Kronide au large regard, et,
autour de lui, les ternels dieux heureux, assis et rassembls. Et
Thtis s'assit auprs du pre Zeus, Athn lui ayant cd sa
place. Hr lui mit en main une belle coupe d'or, en la consolant;
et Thtis, ayant bu, la lui rendit. Et le pre des dieux et des
hommes parla le premier:

-- Desse Thtis, tu es venue dans l'Olympos malgr ta tristesse,
car je sais que tu as dans le coeur une douleur insupportable.
Cependant, je te dirai pourquoi je t'ai appele. Depuis neuf jours
une dissension s'est leve entre les immortels  cause du cadavre
de Hektr, et d'Akhilleus destructeur de citadelles. Les dieux
excitaient le vigilant tueur d'Argos  enlever le corps du
Priamide; mais je protge la gloire d'Akhilleus, car j'ai gard
mon respect et mon amiti pour toi. Va donc promptement  l'arme
des Argiens, et donne des ordres  ton fils. Dis-lui que les dieux
sont irrits, et que moi-mme, plus que tous, je suis irrit
contre lui, parce que, dans sa fureur, il retient Hektr auprs
des nefs aux poupes recourbes. S'il me redoute, qu'il le rende.
Cependant, j'enverrai Iris au magnanime Priamos afin que, se
rendant aux nefs des Akhaiens, il rachte son fils bien-aim, et
qu'il porte des prsents qui flchissent le coeur d'Akhilleus.

Il parla ainsi, et la desse Thtis aux pieds d'argent obit. Et,
descendant  la hte du fate de l'Olympos, elle parvint  la
tente de son fils, et elle l'y trouva gmissant. Et, autour de
lui, ses compagnons prparaient activement le repas. Et une grande
brebis laineuse avait t tue sous la tente. Et, auprs
d'Akhilleus, s'assit la mre vnrable. Et, le caressant de la
main, elle lui dit:

-- Mon enfant, jusques  quand, pleurant et gmissant, consumeras-
tu ton coeur, oubliant de manger et de dormir? Cependant il est
doux de s'unir par l'amour  une femme. Je ne te verrai pas
longtemps vivant; voici venir la mort et la moire toute-puissante.
Mais coute, car je te suis envoye par Zeus. Il dit que tous les
dieux sont irrits contre toi, et que, plus que tous les
immortels, il est irrit aussi, parce que, dans ta fureur, tu
retiens Hektr auprs des nefs peronnes, et que tu ne le
renvoies point. Rends-le donc, et reois le prix de son cadavre.

Et Akhilleus aux pieds rapides, lui rpondant, parla ainsi:

-- Qu'on apporte donc des prsents et qu'on emporte ce cadavre,
puisque l'Olympien lui-mme le veut.

Et, auprs des nefs, la mre et le fils se parlaient ainsi en
paroles rapides. Et le Kronide envoya Iris vers la sainte Ilios:

-- Va, rapide Iris. Quitte ton sige dans l'Olympos, et ordonne,
dans Ilios, au magnanime Priamos qu'il aille aux nefs des Akhaiens
afin de racheter son fils bien-aim, et qu'il porte  Akhilleus
des prsents qui flchissent son coeur. Qu'aucun autre Troien ne
le suive, sauf un hraut vnrable qui conduise les mulets et le
char rapide, et ramne vers la ville le cadavre de Hektr que le
divin Akhilleus a tu. Et qu'il n'ait ni inquitude, ni terreur.
Nous lui donnerons pour guide le tueur d'Argos qui le conduira
jusqu' Akhilleus. Et quand il sera entr dans la tente
d'Akhilleus, celui-ci ne le tuera point, et mme il le dfendra
contre tous, car il n'est ni violent, ni insens, ni impie, et il
respectera un suppliant.

Il parla ainsi, et la messagre Iris aux pieds tourbillonnants
s'lana et parvint aux demeures de Priamos, pleines de
gmissements et de deuil. Et les fils taient assis dans la cour
autour de leur pre, et ils trempaient de larmes leurs vtements.
Et, au milieu d'eux, le vieillard s'enveloppait dans son manteau,
et sa tte blanche et ses paules taient souilles de la cendre
qu'il y avait rpandue de ses mains, en se roulant sur la terre.
Et ses filles et ses belles-filles se lamentaient par les
demeures, se souvenant de tant de braves guerriers tombs morts
sous les mains des Argiens. Et la messagre de Zeus, s'approchant
de Priamos, lui parla  voix basse, car le tremblement agitait les
membres du vieillard:

-- Rassure-toi, Priamos Dardanide, et ne tremble pas. Je ne viens
point t'annoncer de malheur, mais une heureuse nouvelle. Je suis
envoye par Zeus qui, de loin, prend souci de toi et te plaint.
L'Olympien t'ordonne de racheter le divin Hektr, et de porter 
Akhilleus des prsents qui flchissent son coeur. Qu'aucun autre
Troien ne te suive, sauf un hraut vnrable qui conduise les
mulets et le char rapide, et ramne vers la ville le cadavre de
Hektr que le divin Akhilleus a tu. N'aie ni inquitude, ni
terreur. Le tueur d'Argos sera ton guide et il te conduira jusqu'
Akhilleus. Et quand il t'aura men dans la tente d'Akhilleus,
celui-ci ne te tuera point, et mme il te dfendra contre tous,
car il n'est ni violent, ni insens, ni impie, et il respectera un
suppliant.

Ayant ainsi parl, la rapide Iris partit. Et Priamos ordonna  ses
fils d'atteler les mulets au char, et d'y attacher une corbeille.
Et il se rendit dans la chambre nuptiale, parfume, en bois de
cdre, et haute, et qui contenait beaucoup de choses admirables.
Et il appela sa femme Hkab, et il lui dit:

--  chre! un messager oympien m'est venu de Zeus, afin qu'allant
aux nefs des Akhaiens, je rachte mon fils bien-aim, et que je
porte  Akhilleus des prsents qui flchissent son coeur. Dis-moi
ce que tu penses dans ton esprit. Pour moi, mon courage et mon
coeur me poussent vers les nefs et la grande arme des Akhaiens.

Il parla ainsi, et la femme se lamenta et rpondit:

-- Malheur  moi! Tu as perdu cette prudence qui t'a illustr
parmi les trangers et ceux auxquels tu commandes. Tu veux aller
seul vers les nefs des Akhaiens, et rencontrer cet homme qui t'a
tu tant de braves enfants! Sans doute ton coeur est de fer. Ds
qu'il t'aura vu et saisi, cet homme froce et sans foi n'aura
point piti de toi et ne te respectera point, et nous te
pleurerons seuls dans nos demeures. Lorsque la moire puissante
reut Hektr naissant dans ses langes, aprs que je l'eus enfant,
elle le destina  rassasier les chiens rapides, loin de ses
parents, sous les yeux d'un guerrier froce. Que ne puis-je,
attache  cet homme, lui manger le coeur! Alors seraient expis
les maux de mon fils qui, cependant, n'est point mort en lche, et
qui, sans rien craindre et sans fuir, a combattu jusqu' la fin
pour les Troiens et les Troiennes.

Et le divin vieillard Priamos lui rpondit:

-- Ne tente point de me retenir, et ne sois point dans nos
demeures un oiseau de mauvais augure. Si quelque homme terrestre
m'avait parl, soit un divinateur, soit un hirophante, je
croirais qu'il a menti, et je ne l'couterais point; mais j'ai vu
et entendu une desse, et je pars, car sa parole s'accomplira. Si
ma destine est de prir auprs des nefs des Akhaiens aux tuniques
d'airain, soit! Akhilleus me tuera; tandis que je me rassasierai
de sanglots en embrassant mon fils.

Il parla ainsi, et il ouvrit les beaux couvercles de ses coffres.
Et il prit douze pplos magnifiques, douze couvertures simples,
autant de tapis, autant de beaux manteaux et autant de tuniques.
Il prit dix talents pesant d'or, deux trpieds clatants, quatre
vases et une coupe magnifique que les guerriers thrkiens lui
avaient donne, prsent merveilleux, quand il tait all en envoy
chez eux. Mais le vieillard en priva ses demeures, dsirant dans
son coeur racheter son fils. Et il chassa loin du portique tous
les Troiens, en leur adressant ces paroles injurieuses:

-- Allez, misrables couverts d'opprobre! N'avez-vous point de
deuil dans vos demeures? Pourquoi vous occupez-vous de moi? Vous
rjouissez-vous des maux dont le Kronide Zeus m'accable, et de ce
que j'ai perdu mon fils excellent? Vous en sentirez aussi la
perte, car, maintenant qu'il est mort, vous serez une proie plus
facile pour les Akhaiens. Pour moi avant de voir de mes yeux la
ville renverse et saccage, je descendrai dans les demeures
d'Aids!

Il parla ainsi, et de son sceptre il repoussait les hommes, et
ceux-ci se retiraient devant le vieillard qui les chassait. Et il
appelait ses fils avec menace, injuriant Hlnos et Pris, et le
divin Agathn, et Pammn, et Antiphn, et le brave Polits, et
Diphobos, et Hippothoos, et le divin Aganos. Et le vieillard, les
appelant tous les neuf, leur commandait rudement:

-- Htez-vous, misrables et infmes enfants! Plt aux dieux que
tous ensemble, au lieu de Hektr, vous fussiez tombs devant les
nefs rapides! Malheureux que je suis! J'avais engendr, dans la
grande Troi, des fils excellents, et pas un d'entre eux ne m'est
rest, ni l'illustre Mstr, ni Trilos dompteur de chevaux, ni
Hektr qui tait comme un dieu parmi les hommes, et qui ne
semblait pas tre le fils d'un homme, mais d'un dieu. Ars me les
a tous enlevs, et il ne me reste que des lches, des menteurs,
des sauteurs qui ne sont habiles qu'aux danses, des voleurs
publics d'agneaux et de chevreaux! Ne vous hterez-vous point de
me prparer ce char? N'y placerez-vous point toutes ces choses,
afin que je parte?

Il parla ainsi, et, redoutant les menaces de leur pre, ils
amenrent le beau char neuf, aux roues solides, attel de mulets,
et ils y attachrent une corbeille. Et ils prirent contre la
muraille le joug de buis, bossu et garni d'anneaux; et ils
prirent aussi les courroies du timon, longues de neuf coudes,
qu'ils attachrent au bout du timon poli en les passant dans
l'anneau. Et ils les lirent trois fois autour du bouton; puis,
les runissant, ils les fixrent par un noeud. Et ils apportrent
de la chambre nuptiale les prsents infinis destins au rachat de
Hektr, et ils les amassrent sur le char. Puis, ils mirent sous
le joug les mulets aux sabots solides que les Mysiens avaient
autrefois donns  Priamos. Et ils amenrent aussi  Priamos les
chevaux que le vieillard nourrissait lui-mme  la crche polie.
Et, sous les hauts portiques, le hraut et Priamos, tous deux
pleins de prudence, les attelrent.

Puis, Hkab, le coeur triste, s'approcha d'eux, portant de sa
main droite un doux vin dans une coupe d'or, afin qu'ils fissent
des libations. Et, debout devant les chevaux, elle dit  Priamos:

-- Prends, et fais des libations au pre Zeus, et prie-le, afin de
revenir dans tes demeures du milieu des ennemis, puisque ton coeur
te pousse vers les nefs, malgr moi. Supplie le Kronin Idaien qui
amasse les noires nues et qui voit toute la terre d'Ilios.
Demande-lui d'envoyer  ta droite celui des oiseaux qu'il aime le
mieux, et dont la force est la plus grande; et, le voyant de tes
yeux, tu marcheras, rassur, vers les nefs des cavaliers Danaens.
Mais si Zeus qui tonne au loin ne t'envoie point ce signe, je ne
te conseille point d'aller vers les nefs des Argiens, malgr ton
dsir.

Et Priamos semblable  un dieu, lui rpondant, parla ainsi:

--  femme, je ne repousserai point ton conseil. Il est bon
d'lever ses mains vers Zeus, afin qu'il ait piti de nous.

Le vieillard parla ainsi, et il ordonna  une servante de verser
une eau pure sur ses mains. Et la servante apporta le bassin et le
vase. Et Priamos, s'tant lav les mains, reut la coupe de
Hkab; et, priant, debout au milieu de la cour, il rpandit le
vin, regardant l'Ouranos et disant:

-- Pre Zeus, qui rgnes sur l'Ida, trs glorieux, trs grand,
accorde-moi de trouver grce devant Akhilleus et de lui inspirer
de la compassion. Envoie  ma droite celui de tous les oiseaux que
tu aimes le mieux, et dont la force est la plus grande, afin que,
le voyant de mes yeux, je marche, rassur, vers les nefs des
cavaliers Danaens.

Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il envoya
le plus vridique des oiseaux, l'aigle noir, le chasseur, celui
qu'on nomme le tachet. Autant s'ouvrent les portes de la demeure
d'un homme riche, autant s'ouvraient ses deux ailes. Et il
apparut, volant  droite au-dessus de la ville; et tous se
rjouirent de le voir, et leur coeur ft joyeux dans leurs
poitrines.

Et le vieillard monta aussitt sur le beau char, et il le poussa
hors du vestibule et du portique sonore. Et les mulets tranaient
d'abord le char aux quatre roues, et le sage Idaios les
conduisait. Puis, venaient les chevaux que Priamos excitait du
fouet, et tous l'accompagnaient par la ville, en gmissant, comme
s'il allait  la mort. Et quand il fut descendu d'Ilios dans la
plaine, tous revinrent dans la ville, ses fils et ses gendres.

Et Zeus au large regard, les voyant dans la plaine, eut piti du
vieux Priamos, et, aussitt, il dit  son fils bien-aim Hermias:

-- Hermias, puisque tu te plais avec les hommes et que tu peux
exaucer qui tu veux, va! conduis Priamos aux nefs creuses des
Akhaiens, et fais qu'aucun des Danaens ne l'aperoive avant qu'il
parvienne au Plide.

Il parla ainsi, et le messager tueur d'Argos obit. Et aussitt il
attacha  ses talons de belles ailes immortelles et d'or qui le
portaient sur la mer et sur la terre immense comme le souffle du
vent. Et il prit la verge qui, selon qu'il le veut, ferme les
paupires des hommes ou les veille. Et, la tenant  la main,
l'illustre tueur d'Argos s'envola et parvint aussitt  Troi et
au Hellespontos. Et il s'approcha, semblable  un jeune homme
royal dans la fleur de sa belle jeunesse.

Et les deux vieillards, ayant dpass la grande tombe d'Ilos,
arrtrent les mulets et les chevaux pour les faire boire au
fleuve. Et dj l'ombre du soir se rpandait sur la terre. Et le
hraut aperut Hermias, non loin, et il dit  Priamos:

-- Prends garde, Dardanide! Ceci demande de la prudence. Je vois
un homme, et je pense que nous allons prir. Fuyons promptement
avec les chevaux, ou supplions-le en embrassant ses genoux. Peut-
tre aura-t-il piti de nous.

Il parla ainsi et l'esprit de Priamos fut troubl, et il eut peur,
et ses cheveux se tinrent droits sur sa tte courbe, et il resta
stupfait. Mais Hermias, s'approchant, lui prit la main et
l'interrogea ainsi:

-- Pre, o mnes-tu ces chevaux et ces mulets, dans la nuit
solitaire, tandis que tous les autres hommes dorment? Ne crains-tu
pas les Akhaiens pleins de force, ces ennemis redoutables qui sont
prs de toi? Si quelqu'un d'entre eux te rencontrait par la nuit
noire et rapide, emmenant tant de richesses, que ferais-tu? C'est
un vieillard qui te suit, et tu n'es plus assez jeune pour
repousser un guerrier qui vous attaquerait. Mais, loin de te
nuire, je te prserverai de tout mal, car tu me sembles mon pre
bien-aim.

Et le vieux et divin Priamos lui rpondit:

-- Mon cher fils, tu as dit la vrit. Mais un des dieux me
protge encore, puisqu'il envoie heureusement sur mon chemin un
guide tel que toi. Ton corps et ton visage sont beaux, ton esprit
est sage, et tu es n de parents heureux.

Et le messager, tueur d'Argos, lui rpondit:

-- Vieillard, tu n'as point parl au hasard. Mais rponds, et dis
la vrit. Envoies-tu ces trsors nombreux et prcieux  des
hommes trangers, afin qu'on te les conserve? ou, dans votre
terreur, abandonnez-vous tous la sainte Ilios, car un guerrier
illustre est mort, ton fils, qui, dans le combat, ne le cdait
point aux Akhaiens?

Et le vieux et divin Priamos lui rpondit:

-- Qui donc es-tu,  excellent! Et de quels parents es-tu n, toi
qui parles si bien de la destine de mon fils malheureux?

Et le messager, tueur d'Argos, lui rpondit:

-- Tu m'interroges, vieillard, sur le divin Hektr. Je l'ai vu
souvent de mes yeux dans la mle glorieuse, quand, repoussant
vers les nefs les Argiens disperss, il les tuait de l'airain
aigu. Immobiles, nous l'admirions; car Akhilleus, irrit contre
l'Atride, ne nous permettait point de combattre. Je suis son
serviteur, et la mme nef bien construite nous a ports. Je suis
un des Myrmidones et mon pre est Polyktr. Il est riche et vieux
comme toi. Il a sept fils et je suis le septime. Ayant tir au
sort avec eux, je fus dsign pour suivre Akhilleus. J'allais
maintenant des nefs dans la plaine. Demain matin les Akhaiens aux
sourcils arqus porteront le combat autour de la ville. Ils se
plaignent du repos, et les rois des Akhaiens ne peuvent retenir
les guerriers avides de combattre.

Et le vieux et divin Priamos lui rpondit:

-- Si tu es le serviteur du Pliade Akhilleus, dis-moi toute la
vrit. Mon fils est-il encore auprs des nefs, ou dj Akhilleus
a-t-il tranch tous ses membres, pour les livrer  ses chiens?

Et le messager, tueur d'Argos, lui rpondit:

--  vieillard, les chiens ne l'ont point encore mang, ni les
oiseaux, mais il est couch devant la nef d'Akhilleus, sous la
tente. Voici douze jours et le corps n'est point corrompu, et les
vers, qui dvorent les guerriers tombs dans le combat, ne l'ont
point mang. Mais Akhilleus le trane sans piti autour du tombeau
de son cher compagnon, ds que la divine s reparat, et il ne le
fltrit point. Tu admirerais, si tu le voyais, combien il est
frais. Le sang est lav, il est sans aucune souillure, et toutes
les blessures sont fermes que beaucoup de guerriers lui ont
faites. Ainsi les dieux heureux prennent soin de ton fils, tout
mort qu'il est, parce qu'il leur tait cher.

Il parla ainsi, et le vieillard, plein de joie, lui rpondit:

--  mon enfant, certes, il est bon d'offrir aux immortels les
prsents qui leur sont dus. Jamais mon fils, quand il vivait, n'a
oubli, dans ses demeures, les dieux qui habitent l'Olympos, et
voici qu'ils se souviennent de lui dans la mort. Reois cette
belle coupe de ma main, fais qu'on me rende Hektr, et conduis-
moi,  l'aide des dieux, jusqu' la tente du Plide.

Et le messager, tueur d'Argos, lui rpondit:

-- Vieillard, tu veux tenter ma jeunesse, mais tu ne me
persuaderas point de prendre tes dons  l'insu d'Akhilleus. Je le
crains, en effet, et je le vnre trop dans mon coeur pour le
dpouiller, et il m'en arriverait malheur. Mais je
t'accompagnerais jusque dans l'illustre Argos, sur une nef rapide,
ou  pied; et aucun, si je te conduis, ne me bravera en
t'attaquant.

Hermias, ayant ainsi parl, sauta sur le char, saisit le fouet et
les rnes et inspira une grande force aux chevaux et aux mulets.
Et ils arrivrent au foss et aux tours des nefs, l o les gardes
achevaient de prendre leur repas. Et le messager, tueur d'Argos,
rpandit le sommeil sur eux tous; et, soulevant les barres, il
ouvrit les portes, et il fit entrer Priamos et ses prsents
splendides dans le camp, et ils parvinrent  la grande tente du
Pliade. Et les Myrmidones l'avaient faite pour leur roi avec des
planches de sapin, et ils l'avaient couverte d'un toit de joncs
coups dans la prairie. Et tout autour ils avaient fait une grande
enceinte de pieux; et la porte en tait ferme par un seul tronc
de sapin, barre norme que trois hommes, les Akhaiens, ouvraient
et fermaient avec peine, et que le Plide soulevait seul. Le
bienveillant Hermias la retira pour Priamos, et il conduisit le
vieillard dans l'intrieur de la cour, avec les illustres prsents
destins  Akhilleus aux pieds rapides. Et il sauta du char sur la
terre, et il dit:

--  vieillard, je suis Hermias, un dieu immortel, et Zeus m'a
envoy pour te conduire. Mais je vais te quitter, et je ne me
montrerai point aux yeux d'Akhilleus, car il n'est point digne
d'un Immortel de protger ainsi ouvertement les mortels. Toi,
entre, saisis les genoux du Plin et supplie-le au nom de son
pre, de sa mre vnrable et de son fils, afin de toucher son
coeur.

Ayant ainsi parl, Hermias monta vers le haut Olympos; et Priamos
sauta du char sur la terre, et il laissa Idaios pour garder les
chevaux et les mulets, et il entra dans la tente o Akhilleus cher
 Zeus tait assis. Et il le trouva. Ses compagnons taient assis
 l'cart; et seuls, le hros Automdn et le nourrisson d'Ars
Alkimos le servaient. Dj il avait cess de manger et de boire,
et la table tait encore devant lui. Et le grand Priamos entra
sans tre vu d'eux, et, s'approchant, il entoura de ses bras les
genoux d'Akhilleus, et il baisa les mains terribles et meurtrires
qui lui avaient tu tant de fils.

Quand un homme a encouru une grande peine, ayant tu quelqu'un
dans sa patrie, et quand, exil chez un peuple tranger, il entre
dans une riche demeure, tous ceux qui le voient restent
stupfaits. Ainsi Akhilleus fut troubl en voyant le divin
Priamos; et les autres, pleins d'tonnement, se regardaient entre
eux. Et Priamos dit ces paroles suppliantes:

-- Souviens-toi de ton pre,  Akhilleus gal aux dieux! Il est de
mon ge et sur le seuil fatal de la vieillesse. Ses voisins
l'oppriment peut-tre en ton absence, et il n'a personne qui
carte loin de lui l'outrage et le malheur; mais, au moins, il
sait que tu es vivant, et il s'en rjouit dans son coeur, et il
espre tous les jours qu'il verra son fils bien-aim de retour
d'Ilios. Mais, moi, malheureux! qui ai engendr des fils
irrprochables dans la grande Troi, je ne sais s'il m'en reste un
seul. J'en avais cinquante quand les Akhaiens arrivrent. Dix-neuf
taient sortis du mme sein, et plusieurs femmes avaient enfant
les autres dans mes demeures. L'imptueux Ars a rompu les genoux
du plus grand nombre. Un seul dfendait ma ville et mes peuples,
Hektr, que tu viens de tuer tandis qu'il combattait pour sa
patrie. Et c'est pour lui que je viens aux nefs des Akhaiens; et
je t'apporte, afin de le racheter, des prsents infinis. Respecte
les dieux, Akhilleus, et, te souvenant de ton pre, aie piti de
moi qui suis plus malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun
homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les
mains de celui qui a tu mes enfants!

Il parla ainsi, et il remplit Akhilleus du regret de son pre. Et
le Pliade, prenant le vieillard par la main, le repoussa
doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et Priamos, prostern
aux pieds d'Akhilleus, pleurait de toutes ses larmes le tueur
d'hommes Hektr; et Akhilleus pleurait son pre et Patroklos, et
leurs gmissements retentissaient sous la tente.

Puis, le divin Akhilleus, s'tant rassasi de larmes, sentit sa
douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il se leva de son sige; et
plein de piti pour cette tte et cette barbe blanche, il releva
le vieillard de sa main et lui dit ces paroles ailes:

-- Ah! malheureux! Certes, tu as subi des peines sans nombre dans
ton coeur. Comment as-tu os venir seul vers les nefs des Akhaiens
et soutenir la vue de l'homme qui t'a tu tant de braves enfants?
Ton coeur est de fer. Mais prends ce sige, et, bien qu'affligs,
laissons nos douleurs s'apaiser, car le deuil ne nous rend rien.
Les dieux ont destin les misrables mortels  vivre pleins de
tristesse, et, seuls, ils n'ont point de soucis. Deux tonneaux
sont au seuil de Zeus, et l'un contient les maux, et l'autre les
biens. Et le foudroyant Zeus, mlant ce qu'il donne, envoie tantt
le mal et tantt le bien. Et celui qui n'a reu que des dons
malheureux est en proie  l'outrage, et la mauvaise faim le ronge
sur la terre fconde, et il va  et l, non honor des dieux ni
des hommes. Ainsi les dieux firent  Pleus des dons illustres ds
sa naissance, et plus que tous les autres hommes il fut combl de
flicits et de richesses, et il commanda aux Myrmidones, et,
mortel, il fut uni  une desse. Mais les dieux le frapprent d'un
mal: il fut priv d'une postrit hritire de sa puissance, et il
n'engendra qu'un fils qui doit bientt mourir et qui ne soignera
point sa vieillesse; car, loin de ma patrie, je reste devant
Troi, pour ton affliction et celle de tes enfants. Et toi-mme,
vieillard, nous avons appris que tu tais heureux autrefois, et
que sur toute la terre qui va jusqu' Lesbos de Makar, et, vers le
nord, jusqu' la Phrygi et le large Hellespontos, tu tais
illustre  vieillard, par tes richesses et par tes enfants. Et
voici que les dieux t'ont frapp d'une calamit, et, depuis la
guerre et le carnage, des guerriers environnent ta ville. Sois
ferme, et ne te lamente point dans ton coeur sur l'invitable
destine. Tu ne feras point revivre ton fils par tes gmissements.
Crains plutt de subir d'autres maux.

Et le vieux et divin Priamos lui rpondit:

-- Ne me dis point de me reposer,  nourrisson de Zeus, tant que
Hektr est couch sans spulture devant tes tentes. Rends-le-moi
promptement, afin je le voie de mes yeux, et reois les prsents
nombreux que nous te portons. Puisses-tu en jouir et retourner
dans la terre de ta patrie, puisque tu m'as laiss vivre et voir
la lumire de Hlios.

Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui
rpondit:

-- Vieillard, ne m'irrite pas davantage. Je sais que je dois te
rendre Hektr. La mre qui m'a enfant, la fille du Vieillard de
la mer, m'a t envoye par Zeus. Et je sais aussi, Priamos, et tu
n'as pu me cacher, qu'un des dieux ta conduit aux nefs rapides
des Akhaiens. Aucun homme, bien que jeune et brave, n'et os
venir jusqu'au camp. Il n'et point chapp aux gardes, ni soulev
aisment les barrires de nos portes. Ne rveille donc point les
douleurs de mon me. Bien que je t'aie reu, vieillard, comme un
suppliant sous mes tentes, crains que je viole les ordres de Zeus
et que je te tue.

Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obit. Et le Plide
sauta comme un lion hors de la tente. Et il n'tait point seul, et
deux serviteurs le suivirent, le hros Automdn et Alkimos. Et
Akhilleus les honorait entre tous ses compagnons depuis la mort de
Patroklos. Et ils dtelrent les chevaux et les mulets, et ils
firent entrer le hraut de Priamos et lui donnrent un sige. Puis
ils enlevrent du beau char les prsents infinis qui rachetaient
Hektr; mais ils y laissrent deux manteaux et une riche tunique
pour envelopper le cadavre qu'on allait emporter dans Ilios.

Et Akhilleus, appelant les femmes, leur ordonna de laver le
cadavre et de le parfumer  l'cart, afin que Priamos ne vt point
son fils, et de peur qu'en le voyant, le pre ne pt contenir sa
colre dans son coeur irrit, et qu'Akhilleus, furieux, le tut,
en violant les ordres de Zeus. Et aprs que les femmes, ayant lav
et parfum le cadavre, l'eurent envelopp du beau manteau et de la
tunique, Akhilleus le souleva lui-mme du lit funbre, et, avec
l'aide de ses compagnons, il le plaa sur le beau char. Puis, il
appela en gmissant son cher compagnon:

-- Ne t'irrite point contre moi, Patroklos, si tu apprends, chez
Aids, que j'ai rendu le divin Hektr  son pre bien-aim; car il
m'a fait des prsents honorables, dont je te rserve, comme il est
juste, une part gale.

Le divin Akhilleus, ayant ainsi parl, rentra dans sa tente. Et il
reprit le sige poli qu'il occupait en face de Priamos, et il lui
dit:

-- Ton fils t'est rendu, vieillard, comme tu l'as dsir. Il est
couch sur un lit. Tu le verras et tu l'emporteras au retour
d's. Maintenant, songeons au repas. Niob aux beaux cheveux
elle-mme se souvint de manger aprs que ses douze enfants eurent
pri dans ses demeures, six filles et autant de fils florissants
de jeunesse. Apolln, irrit contre Niob, tua ceux-ci de son arc
d'argent; et Artmis qui se rjouit de ses flches tua celles-l,
parce que Niob s'tait gale  Lt aux belles joues, disant que
la desse n'avait conu que deux enfants, tandis qu'elle en avait
conu de nombreux. Elle le disait, mais les deux enfants de Lt
turent tous les siens. Et depuis neuf jours ils taient couchs
dans le sang, et nul ne les ensevelissait: le Kronin avait chang
ces peuples en pierres; mais, le dixime jour, les dieux les
ensevelirent. Et, cependant, Niob se souvenait de manger
lorsqu'elle tait fatigue de pleurer. Et maintenant, au milieu
des rochers et des montagnes dsertes, sur le Sipylos, o sont les
retraites des nymphes divines qui dansent autour de l'Akhlios,
bien que change en pierre par les dieux, elle souffre encore.
Allons, divin vieillard, mangeons. Tu pleureras ensuite ton fils
bien-aim, quand tu l'auras conduit dans Ilios. L, il te fera
rpandre des larmes.

Le rapide Akhilleus parla ainsi, et, se levant, il tua une brebis
blanche. Et ses compagnons, l'ayant corche, la prparrent avec
soin. Et, la coupant en morceaux, ils les fixrent  des broches,
les rtirent et les retirrent  temps. Et Automdn, prenant le
pain, le distribua sur la table dans de belles corbeilles. Et
Akhilleus distribua lui-mme les chairs. Tous tendirent les mains
sur les mets qui taient devant eux. Et quand ils n'eurent plus le
dsir de boire et de manger, le Dardanide Priamos admira combien
Akhilleus tait grand et beau et semblable aux dieux. Et Akhilleus
admirait aussi le Dardanide Priamos, son aspect vnrable et ses
sages paroles. Et, quand ils se furent admirs longtemps, le vieux
et divin Priamos parla ainsi:

-- Fais que je puisse me coucher promptement, nourrisson de Zeus,
afin que je jouisse du doux sommeil; car mes yeux ne se sont point
ferms sous mes paupires depuis que mon fils a rendu l'me sous
tes mains. Je n'ai fait que me lamenter et subir des douleurs
infinies, prostern sur le fumier, dans l'enceinte de ma cour. Et
je n'ai pris quelque nourriture, et je n'ai bu de vin qu'ici.
Auparavant, je n'avais rien mang.

Il parla ainsi, et Akhilleus ordonna  ses compagnons et aux
femmes de prparer des lits sous le portique, et d'y tendre de
belles toffes pourpres, puis des tapis, et, par-dessus, des
tuniques de laine. Et les femmes, sortant de la tente avec des
torches aux mains, prparrent aussitt deux lits. Et alors
Akhilleus aux pieds rapides dit avec bienveillance:

Tu dormiras hors de la tente, cher vieillard, de peur qu'un des
Akhaiens, venant me consulter, comme ils en ont coutume, ne
t'aperoive dans la nuit noire et rapide. Et aussitt il en
avertirait le prince des peuples Agamemnn, et peut-tre que le
rachat du cadavre serait retard. Mais rponds-moi, et dis la
vrit. Combien de jours dsires-tu pour ensevelir le divin
Hektr, afin que je reste en repos pendant ce temps, et que je
retienne les peuples?

Et le vieux et divin Priamos lui rpondit:

-- Si tu veux que je rende de justes honneurs au divin Hektr, en
faisant cela, Akhilleus, tu exauceras mon voeu le plus cher. Tu
sais que nous sommes renferms dans la ville, et loin de la
montagne o le bois doit tre coup, et que les Troiens sont
saisis de terreur. Pendant neuf jours nous pleurerons Hektr dans
nos demeures; le dixime, nous l'ensevelirons, et le peuple fera
le repas funbre; le onzime, nous le placerons dans le tombeau,
et, le douzime, nous combattrons de nouveau, s'il le faut.

Et le divin Akhilleus aux pieds rapides lui rpondit:

-- Vieillard Priamos, il en sera ainsi, selon ton dsir; et
pendant ce temps, j'arrterai la guerre.

Ayant ainsi parl, il serra la main droite du vieillard afin qu'il
cesst de craindre dans son coeur. Et le hraut et Priamos, tous
deux pleins de sagesse, s'endormirent sous le portique de la
tente. Et Akhilleus s'endormit dans le fond de sa tente bien
construite, et Breisis aux belles joues coucha auprs de lui.

Et tous les dieux et les hommes qui combattent  cheval dormaient
dans la nuit, dompts par le doux sommeil; mais le sommeil ne
saisit point le bienveillant Hermias, qui songeait  emmener le
roi Priamos du milieu des nefs, sans tre vu des gardes sacrs des
portes. Et il s'approcha de sa tte et il lui dit:

--  vieillard! ne crains-tu donc aucun malheur, que tu dormes
ainsi au milieu d'hommes ennemis, aprs qu'Akhilleus t'a pargn?
Maintenant que tu as rachet ton fils bien-aim par de nombreux
prsents, les fils qui te restent en donneront trois fois autant
pour te racheter vivant, si l'Atride Agamemnn te dcouvre, et si
tous les Akhaiens l'apprennent.

Il parla ainsi, et le vieillard trembla; et il ordonna au hraut
de se lever. Et Hermias attela leurs mulets et leurs chevaux, et
il les conduisit rapidement  travers le camp, et nul ne les vit.
Et quand ils furent arrivs au gu du fleuve au beau cours, du
Xanthos tourbillonnant que l'immortel Zeus engendra, Hermias
remonta vers le haut Olympos.

Et dj s au pplos couleur de safran se rpandait sur toute la
terre, et les deux vieillards poussaient les chevaux vers la
ville, en pleurant et en se lamentant, et les mulets portaient le
cadavre. Et nul ne les aperut, parmi les hommes et les femmes aux
belles ceintures, avant Kassandr semblable  Aphrodit d'or. Et,
du haut de Pergamos, elle vit son pre bien-aim, debout sur le
char, et le hraut, et le corps que les mulets amenaient sur le
lit funbre. Et aussitt elle pleura, et elle cria, par toute la
ville:

-- Voyez, Troiens et Troiennes! Si vous alliez autrefois au-devant
de Hektr, le coeur plein de joie, quand il revenait vivant du
combat, voyez celui qui tait l'orgueil de la ville et de tout un
peuple!

Elle parla ainsi, et nul parmi les hommes et les femmes ne resta
dans la ville, tant un deuil irrsistible les entranait tous. Et
ils coururent, au-del des portes, au-devant du cadavre. Et, les
premires, l'pouse bien-aime et la mre vnrable, arrachant
leurs cheveux, se jetrent sur le char en embrassant la tte de
Hektr. Et tout autour la foule pleurait. Et certes, tout le jour,
jusqu' la chute de Hlios, ils eussent gmi et pleur devant les
portes, si Priamos, du haut de son char, n'et dit  ses peuples:

-- Retirez-vous, afin que je passe avec les mulets. Nous nous
rassasierons de larmes quand j'aurai conduit ce corps dans ma
demeure.

Il parla ainsi, et, se sparant, ils laissrent le char passer.
Puis, ayant conduit Hektr dans les riches demeures, ils le
dposrent sur un lit sculpt, et ils appelrent les chanteurs
funbres, et ceux-ci gmirent un chant lamentable auquel
succdaient les plaintes des femmes. Et, parmi celles-ci,
Andromakh aux bras blancs commena le deuil, tenant dans ses
mains la tte du tueur d'hommes Hektr:

--  homme! tu es mort jeune, et tu m'as laisse veuve dans mes
demeures, et je ne pense pas qu'il parvienne  la pubert, ce fils
enfant que nous avons engendr tous deux,  malheureux que nous
sommes! Avant cela, cette ville sera renverse de son fate,
puisque son dfenseur a pri, toi qui la protgeais, et ses femmes
fidles et ses petits enfants. Elles seront enleves sur les nefs
creuses, et moi avec elles. Et toi, mon enfant, tu me suivras et
tu me subiras de honteux travaux, te fatiguant pour un matre
froce! ou bien un Akhaien, te faisant tourner de la main, te
jettera du haut d'une tour pour une mort affreuse, furieux que
Hektr ait tu ou son frre, ou son pre, ou son fils; car de
nombreux Akhaiens sont tombs, mordant la terre, sous ses mains.
Et ton pre n'tait pas doux dans le combat, et c'est pour cela
que les peuples le pleurent par la ville.  Hektr! tu accables
tes parents d'un deuil inconsolable, et tu me laisses surtout en
proie  d'affreuses douleurs, car, en mourant, tu ne m'auras point
tendu les bras de ton lit, et tu ne m'auras point dit quelque sage
parole dont je puisse me souvenir, les jours et les nuits, en
versant des larmes.

Elle parla ainsi en pleurant, et les femmes gmirent avec elle;
et, au milieu de celles-ci, Hkab continua le deuil dsespr:

-- Hektr, le plus cher de tous mes enfants, certes, les dieux
t'aimaient pendant ta vie, car ils ont veill sur toi dans la
mort. Akhilleus aux pieds rapides a vendu tous ceux de mes fils
qu'il a pu saisir, par-del la mer strile,  Samos,  Imbros, et
dans la barbare Lemnos. Et il t'a arrach l'me avec l'airain
aigu, et il t'a tran autour du tombeau de son compagnon
Patroklos que tu as tu et qu'il n'a point fait revivre; et,
maintenant, te voici couch comme si tu venais de mourir dans nos
demeures, frais et semblable  un homme que l'archer Apolln vient
de frapper de ses divines flches.

Elle parla ainsi en pleurant, et elle excita les gmissements des
femmes; et, au milieu de celles-ci, Hln continua le deuil:

-- Hektr, tu tais le plus cher de tous mes frres, car
Alexandros, plein de beaut, est mon poux, lui qui m'a conduite
dans Troi. Plt aux dieux que j'eusse pri auparavant! Voici dj
la vingtime anne depuis que je suis venue, abandonnant ma
patrie, et jamais tu ne m'as dit une parole injurieuse ou dure, et
si l'un de mes frres, ou l'une des mes soeurs, ou ma belle-mre,
-- car Priamos me fut toujours un pre plein de douceur, -- me
blmait dans nos demeures, tu les avertissais et tu les apaisais
par ta douceur et par tes paroles bienveillantes. C'est pour cela
que je te pleure en gmissant, moi, malheureuse, qui n'aurai plus
jamais un protecteur ni un ami dans la grande Troi, car tous
m'ont en horreur.

Elle parla ainsi en pleurant, et tout le peuple gmit.

Mais le vieux Priamos leur dit:

-- Troiens, amenez maintenant le bois dans la ville, et ne
craignez point les embches profondes des Argiens, car Akhilleus,
en me renvoyant des nefs noires, m'a promis de ne point nous
attaquer avant qu's ne soit revenue pour la douzime fois.

Il parla ainsi, et tous, attelant aux chars les boeufs et les
mulets, aussitt se rassemblrent devant la ville. Et, pendant
neuf jours, ils amenrent des monceaux de bois. Et quand s
reparut pour la dixime fois clairant les mortels, ils placrent,
en versant des larmes, le brave Hektr sur le faite du bcher, et
ils y mirent le feu. Et quand s aux doigts ross, ne au matin,
reparut encore, tout le peuple se rassembla autour du bcher de
l'illustre Hektr. Et, aprs s'tre rassembls, ils teignirent
d'abord le bcher o la force du feu avait brl, avec du vin
noir. Puis, ses frres et ses compagnons recueillirent en
gmissant ses os blancs; et les larmes coulaient sur leurs joues.
Et ils dposrent dans une urne d'or ses os fumants, et ils
l'envelopprent de pplos pourprs. Puis, ils la mirent dans une
fosse creuse recouverte de grandes pierres, et, au-dessus, ils
levrent le tombeau. Et des sentinelles veillaient de tous cts
de peur que les Akhaiens aux belles knmides ne se jetassent sur
la ville. Puis, le tombeau tant achev, ils se retirrent et se
runirent en foule, afin de prendre part  un repas solennel, dans
les demeures du roi Priamos, nourrisson de Zeus.

Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funrailles de Hektr
dompteur de chevaux.





End of the Project Gutenberg EBook of Iliade, by Homre

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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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