The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Maupin, by Thophile Gautier

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Title: Mademoiselle de Maupin

Author: Thophile Gautier

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14288]
[Last updated: April 9, 2011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Thophile Gautier
MADEMOISELLE DE MAUPIN

(1835)


Table des matires

Prface Une des choses les plus burlesques...
Prface Non, imbciles, non, crtins et goitreux ...
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11 Beaucoup de choses sont ennuyeuses...
Chapitre 11 Les hommes de gnie sont trs borns...
Chapitre 12 Je t'ai promis la suite de mes aventures...
Chapitre 12 Rosette tmoigna, pour apaiser sa soif...
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17



_Prface
__Une des choses les plus burlesques..._

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse poque o nous
avons le bonheur de vivre est incontestablement la rhabilitation
de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur
qu'ils soient, rouges, verts ou tricolores.

La vertu est assurment quelque chose de fort respectable, et nous
n'avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en prserve! La bonne
et digne femme! -- Nous trouvons que ses yeux ont assez de
brillant  travers leurs bsicles, que son bas n'est pas trop mal
tir, qu'elle prend son tabac dans sa bote d'or avec toute la
grce imaginable, que son petit chien fait la rvrence comme un
matre  danser. -- Nous trouvons tout cela. -- Nous conviendrons
mme que pour son ge elle n'est pas trop mal en point, et qu'elle
porte ses annes on ne peut mieux. -- C'est une grand-mre trs
agrable, mais c'est une grand-mre... -- Il me semble naturel de
lui prfrer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite
immoralit bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les
cheveux un peu dfriss, la jupe plutt courte que longue, le pied
et l'oeil agaants, la joue lgrement allume, le rire  la
bouche et le coeur sur la main. -- Les journalistes les plus
monstrueusement vertueux ne sauraient tre d'un avis diffrent;
et, s'ils disent le contraire, il est trs probable qu'ils ne le
pensent pas. Penser une chose, en crire une autre, cela arrive
tous les jours, surtout aux gens vertueux.

Je me souviens des quolibets lancs avant la rvolution (c'est de
celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal
vicomte Sosthne de La Rochefoucauld qui allongea les robes des
danseuses de l'Opra, et appliqua de ses mains patriciennes un
pudique empltre sur le milieu de toutes les statues. -- M. le
vicomte Sosthne de La Rochefoucauld est dpass de bien loin. --
La pudeur a t trs perfectionne depuis ce temps, et l'on entre
en des raffinements qu'il n'aurait pas imagins.

Moi qui n'ai pas l'habitude de regarder les statues  de certains
endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne,
dcoupe par les ciseaux de M. le charg des beaux-arts, la chose
la plus ridicule du monde. Il parait que j'avais tort, et que la
feuille de vigne est une institution des plus mritoires.

On m'a dit, j'ai refus d'y ajouter foi, tant cela me semblait
singulier, qu'il existait des gens qui, devant la fresque du
_Jugement dernier _de Michel-Ange, n'y avaient rien vu autre chose
que l'pisode des prlats libertins, et s'taient voil la face en
criant  l'abomination de la dsolation!

Ces gens-l ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le
couplet de la couleuvre. -- S'il y a quelque nudit dans un
tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc  la
fange, et ne s'inquitent pas des fleurs panouies ni des beaux
fruits dors qui pendent de toutes parts.

J'avoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la
soubrette effronte, peut trs bien taler devant moi sa gorge
rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche
pour couvrir ce sein que l'on ne saurait voir. -- Je regarderai sa
gorge comme sa figure, et, si elle l'a blanche et bien forme, j'y
prendrai plaisir. -- Mais je ne tterai pas si la robe d'Elmire
est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de
la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.

Cette grande affectation de morale qui rgne maintenant serait
fort risible, si elle n'tait fort ennuyeuse. -- Chaque feuilleton
devient une chaire; chaque journaliste, un prdicateur; il n'y
manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est  la pluie
et  l'homlie; on se dfend de l'une et de l'autre en ne sortant
qu'en voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa
pipe.

Mon doux Jsus! quel dchanement! quelle furie!

-- Qui vous a mordu? qui vous a piqu? que diable avez-vous donc
pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en
tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile  vivre, et qui
ne demande qu' s'amuser lui-mme et  ne pas ennuyer les autres,
si faire se peut? -- Agissez avec le vice comme Serre avec le
gendarme: embrassez-vous, et que tout cela finisse. -- Croyez-
m'en, vous vous en trouverez bien. -- Eh! mon Dieu! messieurs les
prdicateurs, que feriez-vous donc sans le vice? -- Vous seriez
rduits, ds demain,  la mendicit, si l'on devenait vertueux
aujourd'hui.

Les thtres seraient ferms ce soir. -- Sur quoi feriez-vous
votre feuilleton? -- Plus de bals de l'Opra pour remplir vos
colonnes, -- plus de romans  dissquer; car bals, romans,
comdies, sont les vraies pompes de Satan, si l'on en croit notre
sainte Mre l'glise. -- L'actrice renverrait son entreteneur, et
ne pourrait plus vous payer son loge. -- On ne s'abonnerait plus
 vos journaux; on lirait saint Augustin, on irait  l'glise, on
dirait son rosaire. Cela serait peut-tre trs bien; mais,  coup
sr, vous n'y gagneriez pas. -- Si l'on tait vertueux, o
placeriez-vous vos articles sur l'immoralit du sicle? Vous voyez
bien que le vice est bon  quelque chose.

Mais c'est la mode maintenant d'tre vertueux et chrtien, c'est
une tournure qu'on se donne; on se pose en saint Jrme, comme
autrefois en don Juan; l'on est ple et macr, l'on porte les
cheveux  l'aptre, l'on marche les mains jointes et les yeux
fichs en terre; on prend un petit air confit en perfection; on a
une Bible ouverte sur sa chemine, un crucifix et du buis bnit 
son lit; l'on ne jure plus, l'on fume peu, et l'on chique  peine.
-- Alors on est chrtien, l'on parle de la saintet de l'art, de
la haute mission de l'artiste, de la posie du catholicisme, de
M. de Lamennais, des peintres de l'cole anglique, du concile de
Trente, de l'humanit progressive et de mille autres belles
choses. -- Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de
rpublicanisme; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent
Robespierre et Jsus-Christ de la faon la plus joviale, et
amalgament avec un srieux digne d'loges les Actes des Aptres et
les dcrets de la _sainte _convention, c'est l'pithte
sacramentelle; d'autres y ajoutent, pour dernier ingrdient,
quelques ides saint-simoniennes. -- Ceux-l sont complets et
carrs par la base; aprs eux, il faut tirer l'chelle. Il n'est
pas donn au ridicule humain d'aller plus loin, -- _has ultra
metas..., _etc. Ce sont les colonnes d'Hercule du burlesque.

Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui
court que le no-christianisme lui-mme jouit d'une certaine
faveur. On dit qu'il compte jusqu' un adepte, y compris
M. Drouineau.

Une varit extrmement curieuse du journaliste proprement dit
moral, c'est le journaliste  famille fminine.

Celui-l pousse la susceptibilit pudique jusqu'
l'anthropophagie, ou peu s'en faut.

Sa manire de procder, pour tre simple et facile au premier coup
d'oeil, n'en est pas moins bouffonne et superlativement
rcrative, et je crois qu'elle vaut qu'on la conserve  la
postrit, --  nos derniers neveux, comme disaient les perruques
du prtendu grand sicle.

D'abord pour se poser en journaliste de cette espce, il faut
quelques petits ustensiles prparatoires, -- tels que deux ou
trois femmes lgitimes, quelques mres, le plus de soeurs
possible, un assortiment de filles complet et des cousines
innombrablement. -- Ensuite il faut une pice de thtre ou un
roman quelconque, une plume, de l'encre, du papier et un
imprimeur. Il faudrait peut-tre bien une ide et plusieurs
abonns; mais on s'en passe avec beaucoup de philosophie et
l'argent des actionnaires.

Quand on a tout cela, l'on peut s'tablir journaliste moral. Les
deux recettes suivantes, convenablement varies, suffisent  la
rdaction.

Modles d'articles vertueux
sur une premire reprsentation.

Aprs la littrature de sang, la littrature de fange; aprs la
Morgue et le bagne, l'alcve et le lupanar; aprs les guenilles
taches par le meurtre, les guenilles taches par la dbauche;
aprs, etc. (selon le besoin et l'espace, on peut continuer sur ce
ton depuis six lignes jusqu' cinquante et au-del), -- c'est
justice. -- Voil o mnent l'oubli des saines doctrines et le
dvergondage romantique: le thtre est devenu une cole de
prostitution o l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant avec une
femme qu'on respecte. Vous venez sur la foi d'un nom illustre, et
vous tes oblig de vous retirer au troisime acte avec votre
jeune fille toute trouble et toute dcontenance. Votre femme
cache sa rougeur derrire son ventail; votre soeur, votre
cousine, etc. (On peut diversifier les titres de parent; il
suffit que ce soient des femelles.)

Nota. -- Il y en a un qui a pouss la moralit jusqu' dire: Je
n'irai pas voir ce drame avec ma matresse. -- Celui-l, je
l'admire et je l'aime; je le porte dans mon coeur, comme Louis
XVIII portait toute la France dans le sien; car il a eu l'ide la
plus triomphante, la plus pyramidale, la plus bouriffe, la plus
luxorienne qui soit tombe dans une cervelle d'homme, en ce benot
dix-neuvime sicle o il en est tomb tant et de si drles.

La mthode pour rendre compte d'un livre est trs expditive et 
la porte de toutes les intelligences:

Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez
vous; ne le laissez pas traner sur la table. Si votre femme et
votre fille venaient  l'ouvrir, elles seraient perdues. -- Ce
livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut-
tre eu un grand succs, au temps de Crbillon, dans les petites
maisons, aux soupers fins des duchesses; mais maintenant que les
moeurs se sont pures, maintenant que la main du peuple a fait
crouler l'difice vermoulu de l'aristocratie, etc., etc., que...
que... que... -- il faut, dans toute oeuvre, une ide, une ide...
l, une ide morale et religieuse qui... une vue haute et profonde
rpondant aux besoins de l'humanit; car il est dplorable que de
jeunes crivains sacrifient au succs les choses les plus saintes,
et usent un talent, estimable d'ailleurs,  des peintures
lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la
virginit du capitaine de dragons est, aprs la dcouverte de
l'Amrique, la plus belle dcouverte que l'on ait faite depuis
longtemps). -- Le roman dont nous faisons la critique rappelle
Thrse philosophe, Flicia, le Compre Mathieu, les Contes de
Grcourt. -- Le journaliste vertueux est d'une rudition immense
en fait de romans orduriers; -- je serais curieux de savoir
pourquoi.

Il est effrayant de songer qu'il y a, de par les journaux,
beaucoup d'honntes industriels qui n'ont que ces deux recettes
pour subsister, eux et la nombreuse famille qu'ils emploient.

Apparemment que je suis le personnage le plus normment immoral
qu'il se puisse trouver en Europe et ailleurs; car je ne vois rien
de plus licencieux dans les romans et les comdies de maintenant
que dans les romans et les comdies d'autrefois, et je ne
comprends gure pourquoi les oreilles de messieurs des journaux
sont devenues tout  coup si jansniquement chatouilleuses.

Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que
Pigault-Lebrun, Crbillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et
tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dpassent en
immoralit, puisque immoralit il y a, les productions les plus
cheveles et les plus dvergondes de MM. tels et tels, que je ne
nomme pas, par gard pour leur pudeur.

Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour n'en pas convenir.

Qu'on ne m'objecte pas que j'ai allgu ici des noms peu ou mal
connus. Si je n'ai pas touch aux noms clatants et monumentaux,
ce n'est pas qu'ils ne puissent appuyer mon assertion de leur
grande autorit.

Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurment pas,  la
diffrence de mrite prs, beaucoup plus susceptibles d'tre
donns en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes
immoraux de notre ami le lycanthrope, ou mme que les Contes
moraux du doucereux Marmontel.

Que voit-on dans les comdies du grand Molire? La sainte
institution du mariage (style de catchisme et de journaliste)
bafoue et tourne en ridicule  chaque scne.

Le mari est vieux et laid et cacochyme; il met sa perruque de
travers; son habit n'est plus  la mode; il a une canne  bec-de-
corbin, le nez barbouill de tabac, les jambes courtes, l'abdomen
gros comme un budget. -- Il bredouille, et ne dit que des
sottises; il en fait autant qu'il en dit; il ne voit rien, il
n'entend rien; on embrasse sa femme  sa barbe; il ne sait pas de
quoi il est question: cela dure ainsi jusqu' ce qu'il soit bien
et dment constat cocu  ses yeux et aux yeux de toute la salle
on ne peut plus difie, et qui applaudit  tout rompre.

Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus maris.

Le mariage s'appelle, chez Molire, George Dandin ou Sganarelle.

L'adultre, Damis ou Clitandre; il n'y a pas de nom assez
doucereux et charmant pour lui.

L'adultre est toujours jeune, beau, bien fait et marquis pour le
moins. Il entre en chantonnant  la cantonade la courante la plus
nouvelle; il fait un ou deux pas en scne de l'air le plus
dlibr et le plus triomphant du monde; il se gratte l'oreille
avec l'ongle rose de son petit doigt coquettement carquill; il
peigne avec son peigne d'caille sa belle chevelure blondine, et
rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son
haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les noeuds
de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse; ses gants flairent
mieux que benjoin et civette; ses plumes ont cot un louis le
brin.

Comme son oeil est en feu et sa joue en fleur! que sa bouche est
souriante! que ses dents sont blanches! comme sa main est douce et
bien lave.

Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumes en beau
style prcieux et du meilleur air; il a lu les romans et sait la
posie, il est vaillant et prompt  dgainer, il sme l'or 
pleines mains. -- Aussi Anglique, Agns, Isabelle se peuvent 
peine tenir de lui sauter au cou, si bien leves et si grandes
dames qu'elles soient; aussi le mari est-il rgulirement tromp
au cinquime acte, bien heureux quand ce n'est pas ds le premier.

Voil comme le mariage est trait par Molire, l'un des plus hauts
et des plus graves gnies qui jamais aient t. -- Croit-on qu'il
y ait rien de plus fort dans les rquisitoires d'_Indiana _et de
_Valentine?_

La paternit est encore moins respecte, s'il est possible. Voyez
Orgon, voyez Gronte, voyez-les tous.

Comme ils sont vols par leurs fils, battus par leurs valets!
Comme on met  nu, sans piti pour leur ge, et leur avarice, et
leur enttement, et leur imbcillit! -- Quelles plaisanteries!
quelles mystifications!

Comme on les pousse par les paules hors de la vie, ces pauvres
vieux qui sont longs  mourir, et qui ne veulent point donner leur
argent! comme on parle de l'ternit des parents! quels plaidoyers
contre l'hrdit, et comme cela est plus convaincant que toutes
les dclamations saint-simoniennes!

Un pre, c'est un ogre, c'est un Argus, c'est un gelier, un
tyran, quelque chose qui n'est bon tout au plus qu' retarder un
mariage pendant trois jusqu' la reconnaissance finale. -- Un pre
est le mari ridicule au grand complet. -- Jamais un fils n'est
ridicule dans Molire; car Molire, comme tous les auteurs de tous
les temps possibles, faisait sa cour  la jeune gnration aux
dpens de l'ancienne.

Et les Scapins, avec leur cape raye  la napolitaine, et leur
bonnet sur l'oreille, et leur plume balayant les bandes d'air, ne
sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes
d'tre canoniss? -- Les bagnes sont pleins d'honntes gens qui
n'ont pas fait le quart de ce qu'ils font. Les roueries de Trialph
sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes
et les Martons, quelles gaillardes, tudieu! -- Les courtisanes des
rues sont loin d'tre aussi dlures, aussi promptes  la riposte
grivoise. Comme elles s'entendent  remettre un billet! comme
elles font bien la garde pendant les rendez-vous! -- Ce sont, sur
ma parole, de prcieuses filles, serviables et de bon conseil.

C'est une charmante socit qui s'agite et se promne  travers
ces comdies et ces imbroglios. -- Tuteurs dups, maris cocus,
suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles
d'amour, fils dbauchs, femmes adultres; cela ne vaut-il pas
bien les jeunes beaux mlancoliques et les pauvres faibles femmes
opprimes et passionnes des drames et des romans de nos faiseurs
en vogue?

Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de
poison oblige: les dnouements sont aussi heureux que les
dnouements des contes de fes, et tout le monde, jusqu'au mari,
est on ne peut plus satisfait. Dans Molire, la vertu est toujours
honnie et rosse; c'est elle qui porte les cornes, et tend le dos
 Mascarille;  peine si la moralit apparat une fois  la fin de
la pice sous la personnification un peu bourgeoise de l'exempt
Loyal.

Tout ce que nous venons de dire ici n'est pas pour corner le
pidestal de Molire; nous ne sommes pas assez fou pour aller
secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras; nous voulions
simplement dmontrer aux pieux feuilletonistes, qu'effarouchent
les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens,
dont ils recommandent chaque jour la lecture et l'imitation, les
surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralit.

 Molire nous pourrions aisment joindre et Marivaux et La
Fontaine, ces deux expressions si opposes de l'esprit franais,
et Rgnier, et Rabelais, et Marot, et bien d'autres. Mais notre
intention n'est pas de faire ici,  propos de morale, un cours de
littrature  l'usage des vierges du feuilleton.

Il me semble que l'on ne devrait pas faire tant de tapage  propos
de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps d've la
blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, tre aussi
primitifs et aussi patriarcaux que l'on tait dans l'arche. Nous
ne sommes pas des petites filles se prparant  leur premire
communion; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne rpondons
pas _tarte  la crme. _Notre navet est assez passablement
savante, et il y a longtemps que notre virginit court la ville;
ce sont l de ces choses que l'on n'a pas deux fois; et, quoi que
nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il n'y a rien au
monde qui coure plus vite qu'une virginit qui s'en va et qu'une
illusion qui s'envole.

Aprs tout, il n'y a peut-tre pas grand mal, et la science de
toutes choses est-elle prfrable  l'ignorance de toutes choses.
C'est une question que je laisse  dbattre  de plus savants que
moi. Toujours est-il que le monde a pass l'ge o l'on peut jouer
la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour
faire l'enfantin et le virginal sans se rendre ridicule.

Depuis son hymen avec la civilisation, la socit a perdu le droit
d'tre ingnue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont
encore de mise au coucher de la marie, et qui ne peuvent plus
servir le lendemain; car la jeune femme ne se souvient peut-tre
plus de la jeune fille, ou, si elle s'en souvient, c'est une chose
trs indcente, et qui compromet gravement la rputation du mari.

Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplac
dans les feuilles publiques la critique littraire, il me prend
quelquefois de grands remords et de grandes apprhensions,  moi
qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop
fortement pices, comme un jeune homme qui a du feu et de
l'entrain peut en avoir  se reprocher.

 ct de ces Bossuets du Caf de Paris, de ces Bourdaloues du
balcon de l'Opra, de ces Catons  tant la ligne qui gourmandent
le sicle d'une si belle faon, je me trouve en effet le plus
pouvantable sclrat qui ait jamais souill la face de la terre;
et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes pchs, tant
capitaux que vniels, avec les blancs et interlignes de rigueur,
pourrait  peine, entre les mains du plus habile libraire, former
un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour
quelqu'un qui n'a pas la prtention d'aller en paradis dans
l'autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d'tre rosire en
celui-ci.

Puis quand je pense que j'ai rencontr sous la table, et mme
ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je
reviens  une meilleure opinion de moi-mme, et j'estime qu'avec
tous les dfauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est
bien,  mes yeux, le plus grand et le pire de tous: -- c'est
l'hypocrisie que je veux dire.

En cherchant bien, on trouverait peut-tre un autre petit vice 
ajouter; mais celui-ci est tellement hideux qu'en vrit je n'ose
presque pas le nommer. Approchez-vous, et je m'en vais vous couler
son nom dans l'oreille: -- c'est l'envie.

L'envie, et pas autre chose.

C'est elle qui s'en va rampant et serpentant  travers toutes ces
paternes homlies: quelque soin qu'elle prenne de se cacher, on
voit briller de temps en temps, au-dessus des mtaphores et des
figures de rhtorique, sa petite tte plate de vipre; on la
surprend  lcher de sa langue fourchue ses lvres toutes bleues
de venin, on l'entend siffloter tout doucettement  l'ombre d'une
pithte insidieuse.

Je sais bien que c'est une insupportable fatuit de prtendre
qu'on vous envie, et que cela est presque aussi nausabond qu'un
merveilleux qui se vante d'une bonne fortune. -- Je n'ai pas la
forfanterie de me croire des ennemis et des envieux; c'est un
bonheur qui n'est pas donn  tout le monde, et je ne l'aurai
probablement pas de longtemps: aussi je parlerai librement et sans
arrire-pense, comme quelqu'un de trs dsintress dans cette
question.

Une chose certaine et facile  dmontrer  ceux qui pourraient en
douter, c'est l'antipathie naturelle du critique contre le pote,
-- de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, -- du frelon
contre l'abeille -- du cheval hongre contre l'talon.

Vous ne vous faites critique qu'aprs qu'il est bien constat 
vos propres yeux que vous ne pouvez tre pote. Avant de vous
rduire au triste rle de garder les manteaux et de noter les
coups comme un garon de billard ou un valet de jeu de paume, vous
avez longtemps courtis la Muse, vous avez essay de la
dvirginer; mais vous n'avez pas assez de vigueur pour cela;
l'haleine vous a manqu, et vous tes retomb ple et efflanqu au
pied de la sainte montagne.

Je conois cette haine. Il est douloureux de voir un autre
s'asseoir au banquet o l'on n'est pas invit, et coucher avec la
femme qui n'a pas voulu de vous. Je plains de tout mon coeur le
pauvre eunuque oblig d'assister aux bats du Grand Seigneur.

Il est admis dans les profondeurs les plus secrtes de l'Oda; il
mne les sultanes au bain; il voit luire sous l'eau d'argent des
grands rservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et
plus polis que des agates; les beauts les plus caches lui
apparaissent sans voiles. On ne se gne pas devant lui. -- C'est
un eunuque. -- Le sultan caresse sa favorite en sa prsence, et la
baise sur sa bouche de grenade. -- En vrit, c'est une bien
fausse situation que la sienne, et il doit tre bien embarrass de
sa contenance.

Il en est de mme pour le critique qui voit le pote se promener
dans le jardin de posie avec ses neuf belles odalisques, et
s'battre paresseusement  l'ombre de grands lauriers verts. Il
est bien difficile qu'il ne ramasse pas les pierres du grand
chemin pour les lui jeter et le blesser derrire son mur, s'il est
assez adroit pour cela.

Le critique qui n'a rien produit est un lche; c'est comme un abb
qui courtise la femme d'un laque: celui-ci ne peut lui rendre la
pareille ni se battre avec lui.

Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que
celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers
 poulaine, que l'histoire des diffrentes manires de dprcier
un ouvrage quelconque depuis un mois jusqu' nos jours.

Il y a assez de matires pour quinze ou seize volumes in-folio;
mais nous aurons piti du lecteurs, et nous nous bornerons 
quelques lignes, -- bienfait pour lequel nous demandons une
reconnaissance plus qu'ternelle. --  une poque trs recule,
qui se perd dans la nuit des ges, il y a bien tantt trois
semaines de cela, le roman moyen ge florissait principalement 
Paris et dans la banlieue. La cotte armorie tait en grand
honneur; on ne mprisait pas les coiffures  la hennin, on
estimait fort le pantalon mi-parti; la dague tait hors de prix;
le soulier  poulaine tait ador comme un ftiche. -- Ce
n'taient qu'ogives, tourelles, colonnettes, verrires colories,
cathdrales et chteaux forts; -- ce n'taient que demoiselles et
damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants
chevaliers et chtelains froces; -- toutes choses certainement
plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal
 personne.

Le critique n'avait pas attendu au second roman pour commencer son
oeuvre de dprciation; ds le premier qui avait paru, il s'tait
envelopp de son cilice de poil de chameau, et s'tait rpandu un
boisseau de cendre sur la tte: puis, prenant sa grande voix
dolente, il s'tait mis  crier:

-- Encore du moyen ge, toujours du moyen ge! qui me dlivrera du
moyen ge, de ce moyen ge qui n'est pas le moyen ge? -- Moyen
ge de carton et de terre cuite qui n'a du moyen ge que le nom. -
- Oh! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur coeur
de fer, dans leur poitrine de fer! -- Oh! les cathdrales avec
leurs rosaces toujours panouies et leurs verrires en fleurs,
avec leurs dentelles de granit, avec leurs trfles dcoups 
jour, leurs pignons taillads en scie, avec leur chasuble de
pierre brode comme un voile de marie, avec leurs cierges, avec
leurs chants, avec leurs prtres tincelants, avec leur peuple 
genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et
battant de l'aile sous les votes! -- comme ils m'ont gt mon
moyen ge, mon moyen ge si fin et si color! comme ils l'ont fait
disparatre sous une couche de grossier badigeon! quelles criardes
enluminures! -- Ah! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait
de la couleur pour avoir plaqu rouge sur bleu, blanc sur noir et
vert sur jaune, vous n'avez vu du moyen ge que l'corce, vous
n'avez pas devin l'me du moyen ge, le sang ne circule pas dans
la peau dont vous revtez vos fantmes, il n'y a pas de coeur dans
vos corselets d'acier, il n'y a pas de jambes dans vos pantalons
de tricot, pas de ventre ni de gorge derrire vos jupes armories:
ce sont des habits qui ont la forme d'hommes, et voil tout. --
Donc,  bas le moyen ge tel que nous l'ont fait les faiseurs (le
grand mot est lch! les faiseurs)! Le moyen ge ne rpond  rien
maintenant, nous voulons autre chose.

Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen
ge, se prit d'une belle passion pour ce pauvre moyen ge, qu'ils
prtendaient avoir tu du coup. Le moyen ge envahit tout, aid
par l'empchement des journaux: -- drames, mlodrames, romances,
nouvelles, posies, il y eut jusqu' des vaudevilles moyen ge, et
Momus rpta des flonflons fodaux.

 ct du roman moyen ge verdissait le roman charogne, genre de
roman trs agrable, et dont les petites-matresses nerveuses et
les cuisinires blases faisaient une trs grande consommation.

Les feuilletonistes sont bien vite arrivs  l'odeur comme des
corbeaux  la cure, et ils ont dpec du bec de leurs plumes et
mchamment mis  mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait
qu' prosprer et  se putrfier paisiblement sur les rayons
graisseux des cabinets de lecture. Que n'ont-ils pas dit? que
n'ont-ils pas crit? -- Littrature de morgue ou de bagne,
cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et d'argousin
qui a la fivre chaude! Ils donnaient bnignement  entendre que
les auteurs taient des assassins et des vampires, qu'ils avaient
contract la vicieuse habitude de tuer leur pre et leur mre,
qu'ils buvaient du sang dans des crnes, qu'ils se servaient de
tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.

Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent
djeun avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries
taient de braves fils de famille, trs dbonnaires et de bonne
socit, gants de blanc, _fashionablement_ myopes, -- se
nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de ctelettes
d'homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du
sang de jeune fille ou d'enfant nouveau-n. -- Pour avoir vu et
touch leurs manuscrits, ils savaient parfaitement qu'ils taient
crits avec de l'encre de la grande vertu, sur du papier anglais,
et non avec sang de guillotine sur peau de chrtien corch vif.

Mais, quoi qu'ils dissent ou qu'ils fissent, le sicle tait  la
charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir; le
lecteur ne se prenait qu' un hameon amorc d'un petit cadavre
dj bleuissant. -- Chose trs concevable; mettez une rose au bout
de votre ligne, les araignes auront le temps de faire leur toile
dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit
fretin; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes,
barbillons, perches, anguilles sauteront  trois pieds hors de
l'eau pour le happer. -- Les hommes ne sont pas aussi diffrents
des poissons qu'on a l'air de le croire gnralement.

On aurait dit que les journalistes taient devenus quakers,
brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris
une subite horreur du rouge et du sang. -- Jamais on ne les avait
vus si fondants, si mollients; -- c'tait de la crme et du petit
lait. -- Ils n'admettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou
le vert pomme. Le rose n'tait que souffert, et, si le public les
et laisss faire, ils l'eussent men patre des pinards sur les
rives du Lignon, cte  cte avec les moutons d'Amaryllis. Ils
avaient chang leur frac noir contre la veste tourterelle de
Cladon ou de Silvandre, et entour leurs plumes d'oie de roses
pompons et de faveurs en manire de houlette pastorale. Ils
laissaient flotter leurs cheveux  l'enfant, et s'taient fait des
virginits d'aprs la recette de Marion Delorme,  quoi ils
avaient aussi bien russi qu'elle.

Ils appliquaient  la littrature l'article du Dcalogue:

Homicide point ne seras.

On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique,
et le cinquime acte tait devenu impossible.

Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la
hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les hros dramatiques
vcussent jusqu' l'ge de Melchisdech; et cependant il est
reconnu, depuis un temps immmorial, que le but de toute tragdie
est de faire assommer  la dernire scne un pauvre diable de
grand homme qui n'en peut mais, comme le but de toute comdie est
de conjoindre matrimonialement deux imbciles de jeunes premiers
d'environ soixante ans chacun.

C'est vers ce temps que j'ai jet au feu (aprs en avoir tir un
double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et
magnifiques drames moyen ge, l'un en vers et l'autre en prose,
dont les hros taient cartels et bouillis en plein thtre, ce
qui et t trs jovial et assez indit.

Pour me conformer  leurs ides, j'ai compos depuis une tragdie
antique en cinq actes, nomme _Hliogabale, _dont le hros se
jette dans les latrines, situation extrmement neuve et qui a
l'avantage d'amener une dcoration non encore vue au thtre. --
J'ai fait aussi un drame moderne extrmement suprieur  _Antony,
Arthur ou l'Homme fatal_, o _l'ide providentielle arrive sous la
forme d'un pt de foie gras de Strasbourg, que le hros mange
jusqu' la dernire miette aprs avoir consomm plusieurs viols,
ce qui, joint  ses remords, lui donne une abominable indigestion
dont il meurt. -- Fin morale s'il en fut, qui prouve que Dieu est
juste et que le vice est toujours puni et la vertu rcompense._

_Quant au genre monstre, vous savez comme ils l'ont trait, comme
ils ont arrang Han d'Islande, ce mangeur d'hommes, __Habibrah
l'obi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui n'est que bossu, --
toute cette famille si trangement fourmillante, -- toutes ces
crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et
sauteler  travers les forts vierges et les cathdrales de ses
romans. Ni les grands traits  la Michel-Ange, ni les curiosits
dignes de Callot, ni les effets d'Ombre et de Pair  la faon de
Goya, rien n'a pu trouver grce devant eux; ils l'ont renvoy 
ses odes, quand il a fait des romans;  ses romans, quand il a
fait des drames: tactique ordinaire des journalistes qui aiment
toujours mieux ce qu'on a fait que ce qu'on fait. Heureux homme,
toutefois, que celui qui est reconnu suprieur mme par les
feuilletonistes dans tous ses ouvrages, except, bien entendu,
celui dont ils rendent compte, et qui n'aurait qu' crire un
trait de thologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son
thtre admirable!_

_Pour le roman de coeur, le roman ardent et passionn, qui a pour
pre Werther l'Allemand, et pour mre Manon Lescaut la Franaise,
nous avons touch, au commencement de cette prface, quelques mots
de la teigne morale qui s'y est dsesprment attache sous
prtexte de religion et de bonnes moeurs. Les poux critiques sont
comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller
aux vivants. Du cadavre du roman moyen ge les critiques sont
passs au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur
__pourrait bien brcher les dents._

_Nous pensons, malgr tout le respect que nous avons pour les
modernes aptres, que les auteurs de ces romans appels immoraux,
sans tre aussi maris que les journalistes vertueux, ont assez
gnralement une mre, et que plusieurs d'entre eux ont des soeurs
et sont pourvus d'une abondante famille fminine; mais leurs mres
et leurs soeurs ne lisent pas de romans, mme de romans immoraux;
elles cousent, brodent et s'occupent des choses de la maison. --
Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont d'une entire blancheur:
vous les pouvez regarder aux jambes, -- elles ne sont pas bleues,
et le bonhomme Chrysale, lui qui hassait tant les femmes
savantes, les proposerait pour exemple  la docte Philaminte._

_Quant aux pouses de ces messieurs, puisqu'ils en ont tant, si
virginaux que soient leurs maris, il me semble,  moi, qu'il est
de certaines choses qu'elles doivent savoir. -- Au fait, il se
peut bien qu'ils ne leur aient rien montr. Alors je comprends
qu'ils tiennent  les maintenir dans cette prcieuse et benote
ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophte! -- Les
femmes sont curieuses; fassent le ciel et la morale qu'elles
contentent leur curiosit d'une manire plus lgitime qu've, leur
grand-mre, et n'aillent pas faire des questions au serpent!_

_Pour leurs filles, si elles ont t en pension, je ne vois
__pas ce que les livres pourraient leur apprendre._

_Il est aussi absurde de dire qu'un homme est un ivrogne parce
qu'il dcrit une orgie, un dbauch parce qu'il raconte une
dbauche que de prtendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a
fait un livre de morale; tous les jours on voit le contraire. --
C'est le personnage qui parle et non l'auteur; son hros est
athe, cela ne veut pas dire qu'il soit athe; il fait agir et
parler les brigands en brigands, il n'est pas pour cela un
brigand.  ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare,
Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres
que Mandrin et Cartouche; on ne l'a pas fait cependant, et je ne
crois mme pas qu'on le fasse de longtemps, si vertueuse et si
morale que puisse devenir la critique. C'est une des manies de ces
petits grimauds  cervelle troite que de substituer toujours
l'auteur  l'ouvrage et de recourir  la personnalit pour donner
quelque pauvre intrt de scandale  leurs misrables rapsodies,
qu'ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient
que leur opinion individuelle._

_Nous ne concevons gure  quoi tendent toutes ces criailleries,
 quoi bon toutes ces colres et tous ces abois, -- et qui pousse
messieurs les Geoffroy au petit pied  se faire les don Quichotte
de la morale, et, vrais sergents de ville littraires,  empoigner
et  btonner, au nom de la vertu, toute ide qui se promne dans
un livre __la cornette pose de travers ou la jupe trousse un
peu trop haut. -- C'est fort singulier._

_L'poque, quoi qu'ils en disent, est immorale (si ce mot-l
signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n'en
voulons pas d'autre preuve que la quantit de livres immoraux
qu'elle produit et le succs qu'ils ont. -- Les livres suivent les
moeurs et les moeurs ne suivent pas les livres. -- La Rgence a
fait Crbillon, ce n'est pas Crbillon qui a fait la Rgence. Les
petites bergres de Boucher taient fardes et dbrailles, parce
que les petites marquises taient fardes et dbrailles. -- Les
tableaux se font d'aprs les modles et non les modles d'aprs
les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais o que la
littrature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce
soit, c'est indubitablement un grand sot. -- C'est comme si l'on
disait: Les petits pois font pousser le printemps; les petits pois
poussent au contraire parce que c'est le printemps, et les cerises
parce que c'est l't. Les arbres portent les fruits, et ce ne
sont pas les fruits qui portent les arbres assurment, loi
ternelle et invariable dans sa varit; les sicles se succdent,
et chacun porte son fruit qui n'est pas celui du sicle prcdent;
les livres sont les fruits des moeurs._

_ ct des journalistes moraux, sous cette pluie d'homlies
comme sous une pluie d't dans quelque parc, il a surgi, entre
les planches du trteau saint-simonien, une thorie __de petits
champignons d'une nouvelle espce assez curieuse, dont nous allons
faire l'histoire naturelle._

_Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le
nez court  ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant n'y
voyaient pas aussi loin que leur nez._

_Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque,
roman ou posie, -- ces messieurs se renversaient nonchalamment
sur leur fauteuil, le mettaient en quilibre sur ses pieds de
derrire, et, se balanant d'un air capable, ils se rengorgeaient
et disaient:_

--_  quoi sert ce livre? Comment peut-on l'appliquer  la
moralisation et au bien-tre de la classe la plus nombreuse et la
plus pauvre? Quoi! pas un mot des besoins de la socit, rien de
civilisant et de progressif! Comment, au lieu de faire la grande
synthse de l'humanit, et de suivre,  travers les vnements de
l'histoire, les phases de l'ide rgnratrice et providentielle,
peut-on faire des posies et des romans qui ne mnent  rien, et
qui ne font pas avancer la gnration dans le chemin de l'avenir?
Comment peut-on s'occuper de la forme, du style, de la rime en
prsence de si graves intrts? -- Que nous font,  nous, et le
style et la rime, et la forme? c'est bien de cela qu'il s'agit
(pauvres renards, ils sont trop verts)! -- La socit soufre, elle
est en proie  un grand dchirement intrieur (traduisez: personne
ne veut s'abonner aux journaux utiles). C'est au pote  chercher
la cause de ce __malaise et  le gurir. Le moyen, il le trouvera
en sympathisant de coeur et d'me avec l'humanit (des potes
philanthropes! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce
pote, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos voeux. Quand
il paratra,  lui les acclamations de la foule,  lui les palmes,
 lui les couronnes,  lui le Prytane..._

_ la bonne heure; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur
se tienne veill jusqu' la fin de cette bienheureuse Prface,
nous ne continuerons pas cette imitation trs fidle du style
utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et
pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours
d'acadmie._

_Prface
__Non, imbciles, non, crtins et goitreux ..._

Non, imbciles, non, crtins et goitreux que vous tes, un livre
ne fait pas de la soupe  la glatine; -- un roman n'est pas une
paire de bottes sans couture; un sonnet, une seringue  jet
continu; un drame n'est pas un chemin de fer, toutes choses
essentiellement civilisantes, et faisant marcher l'humanit dans
la voie du progrs.

De par les boyaux de tous les papes passs, prsents et futurs,
non et deux cent mille fois non.

On ne se fait pas un bonnet de coton d'une mtonymie, on ne
chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne se peut
servir d'une antithse pour parapluie; malheureusement, on ne
saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes barioles en
manire de gilet. J'ai la conviction intime qu'une ode est un
vtement trop lger pour l'hiver, et qu'on ne serait pas mieux
habill avec la strophe, l'antistrophe et l'pode que cette femme
du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et
allait nue comme la main,  ce que raconte l'histoire.

Cependant le clbre M. de La Calprende eut une fois un habit,
et, comme on lui demandait quelle toffe c'tait, il rpondit: Du
Silvandre. -- _Silvandre _tait une pice qu'il venait de faire
reprsenter avec succs.

De pareils raisonnements font hausser les paules par-dessus la
tte, et plus haut que le duc de Glocester.

Des gens qui ont la prtention d'tre des conomistes, et qui
veulent rebtir la socit de fond en comble, avancent
srieusement de semblables billeveses.

Un roman a deux utilits: -- l'une matrielle, l'autre
spirituelle, si l'on peut se servir d'une pareille expression 
l'endroit d'un roman. -- L'utilit matrielle, ce sont d'abord les
quelques mille francs qui entrent dans la poche de l'auteur, et le
lestent de faon que le diable ou le vent ne l'emportent; pour le
libraire, c'est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec
son cabriolet d'bne et d'acier, comme dit Figaro; pour le
marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque,
et souvent le moyen de gter un beau site; pour les imprimeurs,
quelques tonnes de bois de campche pour se mettre
hebdomadairement le gosier en couleur; pour le cabinet de lecture,
des tas de gros sous trs proltairement vert-de-griss, et une
quantit de graisse, qui, si elle tait convenablement recueillie
et utilise, rendrait superflue la pche de la baleine. --
L'utilit spirituelle est que, pendant qu'on lit des romans, on
dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et
progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes.

Qu'on dise aprs cela que les romans ne contribuent pas  la
civilisation. -- Je ne parlerai pas des dbitants de tabac, des
piciers et des marchands de pommes de terre frites, qui ont un
intrt trs grand dans cette branche de littrature, le papier
qu'elle emploie tant, en gnral, de qualit suprieure  celui
des journaux.

En vrit, il y a de quoi rire d'un pied en carr, en entendant
disserter messieurs les utilitaires rpublicains ou saint-
simoniens. -- Je voudrais bien savoir d'abord ce que veut dire
prcisment ce grand flandrin de substantif dont ils truffent
quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui leur sert de
schibroleth et de terme sacramentel. -- Utilit: quel est ce mot,
et  quoi s'applique-t-il?

Il y a deux sortes d'utilit, et le sens de ce vocable n'est
jamais que relatif. Ce qui est utile pour l'un ne l'est pas pour
l'autre. Vous tes savetier, je suis pote. -- Il est utile pour
moi que mon premier vers rime avec mon second. -- Un dictionnaire
de rimes m'est d'une grande utilit; vous n'en avez que faire pour
carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire
qu'un tranchet ne me servirait pas  grand-chose pour faire une
ode. -- Aprs cela, vous objecterez qu'un savetier est bien au-
dessus d'un pote, et que l'on se passe mieux de l'un que de
l'autre. Sans prtendre rabaisser l'illustre profession de
savetier, que j'honore  l'gal de la profession de monarque
constitutionnel, j'avouerai humblement que j'aimerais mieux avoir
mon soulier dcousu que mon vers mal rim, et que je me passerais
plus volontiers de bottes que de pomes. Ne sortant presque jamais
et marchant plus habilement par la tte que par les pieds, j'use
moins de chaussures qu'un rpublicain vertueux qui ne fait que
courir d'un ministre  l'autre pour se faire jeter quelque place.

Je sais qu'il y en a qui prfrent les moulins aux glises, et le
pain du corps  celui de l'me.  ceux-l, je n'ai rien  leur
dire. Ils mritent d'tre conomistes dans ce monde, et aussi dans
l'autre.

Y a-t-il quelque chose d'absolument utile sur cette terre et dans
cette vie o nous sommes? D'abord, il est trs peu utile que nous
soyons sur terre et que nous vivions. Je dfie le plus savant de
la bande de dire  quoi nous servons, si ce n'est  ne pas nous
abonner au _Constitutionnel _ni  aucune espce de journal
quelconque.

Ensuite, l'utilit de notre existence admise _a priori, _quelles
sont les choses rellement utiles pour la soutenir? De la soupe et
un morceau de viande deux fois par jour, c'est tout ce qu'il faut
pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot.
L'homme,  qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long
suffit et au-del aprs sa mort, n'a pas besoin dans sa vie de
beaucoup plus de place. Un cube creux de sept  huit pieds dans
tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvole de la
ruche, il n'en faut pas plus pour le loger et empcher qu'il ne
lui pleuve sur le dos. Une couverture, roule convenablement
autour du corps, le dtendra aussi bien et mieux contre le froid
que le frac de Staub le plus lgant et le mieux coup.

Avec cela, il pourra subsister  la lettre. On dit bien qu'on peut
vivre avec 25 sous par jour; mais s'empcher de mourir, ce n'est
pas vivre; et je ne vois pas en quoi une ville organise
utilitairement serait plus agrable  habiter que le Pre-la-
Chaise.

Rien de ce qui est beau n'est indispensable  la vie. -- On
supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas
matriellement; qui voudrait cependant qu'il n'y et plus de
fleurs? Je renoncerais plutt aux pommes de terre qu'aux roses, et
je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher
une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

 quoi sert la beaut des femmes? Pourvu qu'une femme soit
mdicalement bien conforme, en tat de faire des enfants, elle
sera toujours assez bonne pour des conomistes.

 quoi bon la musique?  quoi bon la peinture? Qui aurait la folie
de prfrer Mozart  M. Carrel, et Michel-Ange  l'inventeur de la
moutarde blanche?

Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir  rien; tout
ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque
besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dgotants, comme sa
pauvre et infirme nature. -- L'endroit le plus utile d'une maison,
ce sont les latrines.

Moi, n'en dplaise  ces messieurs, je suis de ceux pour qui le
superflu est le ncessaire, -- et j'aime mieux les choses et les
gens en raison inverse des services qu'ils me rendent. Je prfre
 certain vase qui me sert un vase chinois, sem de dragons et de
mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que
j'estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les
charades. Je renoncerais trs joyeusement  mes droits de Franais
et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphal, ou une
belle femme nue: -- la princesse Borghse, par exemple, quand elle
a pos pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je
consentirais trs volontiers, pour ma part, au retour de cet
anthropophage de Charles X, s'il me rapportait, de son chteau de
Bohme, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais
les lois lectorales assez larges, si quelques rues l'taient
plus, et d'autres choses moins. Quoique je ne sois pas un
dilettante, j'aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de
basque que celui de la sonnette de M. le prsident. Je vendrais ma
culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des
confitures. -- L'occupation la plus sante  un homme polic me
parat de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son
cigare. J'estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et
aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes
utilitaires sont bien loin d'tre les miens, et que je ne serai
jamais rdacteur dans un journal vertueux,  moins que je ne me
convertisse, ce qui serait assez drolatique.

Au lieu de faire un prix Montyon pour la rcompense de la vertu,
j'aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe
que l'on a si mal compris, une forte prime  celui qui inventerait
un nouveau plaisir; car la jouissance me parat le but de la vie,
et la seule chose utile au monde. Dieu l'a voulu ainsi, lui qui a
fait les femmes, les parfums!a lumire, les belles fleurs, les
bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats
angoras; lui qui n'a pas dit  ses anges: Ayez de la vertu, mais:
Ayez de l'amour, et qui nous a donn une bouche plus sensible que
le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levs en
haut pour voir la lumire, un odorat subtil pour respirer l'me
des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des
talons, et voler aussi vite que la pense sans chemin de fer ni
chaudire  vapeur, des mains dlicates pour les passer sur la
tte longue des levrettes, sur le dos velout des chats, et sur
l'paule polie des cratures peu vertueuses, et qui, enfin, n'a
accord qu' nous seuls ce triple et glorieux privilge de boire
sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l'amour en
toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus
que l'usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.

Mon Dieu! que c'est une sotte chose que cette prtendue
perfectibilit du genre humain dont on nous rebat les oreilles! On
dirait en vrit que l'homme est une machine susceptible
d'amliorations, et qu'un rouage mieux engren, un contrepoids
plus convenablement plac peuvent faire fonctionner d'une manire
plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu  donner un
estomac double  l'homme, de faon  ce qu'il puisse ruminer comme
un boeuf, des yeux de l'autre ct de la tte, afin qu'il puisse
voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrire, et
contempler son _indignit _dans une position moins gnante que
celle de la Vnus Callipyge d'Athnes,  lui planter des ailes sur
les omoplates afin qu'il ne soit pas oblig de payer six sous pour
aller en omnibus; quand on lui aura cr un nouvel organe,  la
bonne heure: le mot _perfectibilit _commencera  signifier
quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qu'a-t-on
fait qu'on ne ft aussi bien et mieux avant le dluge?

Est-on parvenu  boire plus qu'on ne buvait au temps de
l'ignorance et de la barbarie (vieux style)? Alexandre,
l'quivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiqu'il
n'y et pas de son temps de _Journal des Connaissances utiles, _et
je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans
devenir onopique et plus enfl que Lepeintre jeune ou qu'un
hippopotame, la grande coupe qu'il appelait la tasse d'Hercule. Le
marchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte  entonnoir 
la sant des treize cantons, me parat singulirement estimable
dans son genre et trs difficile  perfectionner.

Quel conomiste nous largira l'estomac de manire  contenir
autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un
boeuf? La carte du Caf Anglais, de Vfour, ou de telle autre
clbrit culinaire que vous voudrez, me parat bien maigre et
bien oecumnique, compare  la carte du dner de Trimalcion. -- 
quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins
dans un seul plat? Qui a mang des murnes et des lamproies
engraisses avec de l'homme? Croyez-vous en vrit que Brillat-
Savarin ait perfectionn Apicius? -- Est-ce chez Chevet que le
gros tripier de Vitellius trouverait  remplir son fameux bouclier
de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de
phnicoptres et de foies de scarrus? -- Vos hutres du Rocher de
Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherch  ct des
hutres de Lucrin,  qui l'on avait fait une mer tout exprs. --
Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Rgence
sont de misrables vide-bouteilles, si on les compare aux villas
des patriciens romains,  Baes,  Capre et  Tibur. Les
magnificences cyclopennes de ces grands voluptueux lui
btissaient des monuments ternels pour des plaisirs d'un jour ne
devraient-elles pas nous faire tomber  plat ventre devant le
gnie antique, et rayer  tout jamais de nos dictionnaires le mot
_perfectibilit?_

A-t-on invent un seul pch capital de plus? Il n'y en a
malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du
juste pour un jour, ce qui est bien mdiocre. -- Je ne pense mme
pas qu'aprs un sige de progrs, au train dont nous y allons,
aucun amoureux soit capable de renouveler le treizime travail
d'Hercule. -- Peut-on tre agrable une seule fois de plus  sa
divinit qu'au temps de Salomon? Beaucoup de savants trs
illustres et de dames trs respectables soutiennent l'opinion tout
 fait contraire, et prtendent que l'amabilit va dcroissant. Eh
bien! alors, que nous parlez-vous de progrs? -- Je sais bien que
vous me direz que l'on a une chambre haute et une chambre basse,
qu'on espre que bientt tout le monde sera lecteur, et le nombre
des reprsentants doubl ou tripl. Est-ce que vous trouvez qu'il
ne se commet pas assez de fautes de franais comme cela  la
tribune nationale, et qu'ils ne sont pas assez pour la mchante
besogne qu'ils ont  brasser? Je ne comprends gure l'utilit
qu'il y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une
baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur
faire tripoter et gcher je ne sais combien de petites lois
absurdes ou atroces. -- Qu'importe que ce soit un sabre, un
goupillon ou un parapluie qui vous gouverne! -- C'est toujours un
bton, et je m'tonne que des hommes de progrs en soient 
disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller
l'paule, tandis qu'il serait beaucoup plus progressif et moins
dispendieux de le casser et d'en jeter les morceaux  tous les
diables.

Le seul de vous qui ait le sens commun, c'est un fou, un grand
gnie, un imbcile, un divin pote bien au-dessus de Lamartine, de
Hugo et de Byron; c'est Charles Fourier le phalanstrien qui est 
lui seul tout cela: lui seul a eu de la logique, et a l'audace de
pousser ses consquences jusqu'au bout. -- Il affirme, sans
hsiter, que les hommes ne tarderaient pas  avoir une queue de
quinze pieds de long avec un oeil au bout; ce qui, assurment, est
un progrs, et permet de faire mille belles choses qu'on ne
pouvait faire auparavant, telles que d'assommer les lphants sans
coup frir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi
commodment que le macaque le mieux conditionn, de se passer de
parapluie ou d'ombrelle, en dployant la queue par-dessus sa tte
en guise de panache, comme font les cureuils qui se privent de
riflards trs agrablement, et autres prrogatives qu'il serait
trop long d'numrer. Plusieurs phalanstriens prtendent mme
qu'ils en ont dj une petite qui ne demande qu' devenir plus
grande, pour peu que Dieu leur prte vie.

Charles Fourier a invent autant d'espces d'animaux que Georges
Cuvier, le grand naturaliste. Il a invent des chevaux qui seront
trois fois gros comme des lphants, des chiens grands comme des
tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les
trois poissons de Jsus-Christ que les incrdules voltairiens
pensent tre des poissons d'avril, et moi une magnifique parabole.
Il a bti des villes auprs de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont
que des taupinires; il a entass des Babels l'une sur l'autre, et
fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles
de toutes les gravures de John Martinn; il a imagin je ne sais
combien d'ordres d'architecture et de nouveaux assaisonnements; il
a fait un projet de thtre qui paratrait grandiose mme  des
Romains de l'empire, et dress un menu de dner que Lucius ou
Nomentanus eussent peut-tre trouv suffisant pour un dner
d'amis; il promet de crer des plaisirs nouveaux, et de dvelopper
les organes et les sens; il doit rendre les femmes plus belles et
plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux; il
vous garantit des enfants, et se propose de rduire le nombre des
habitants du monde de faon que chacun y soit  son aise; ce qui
est plus raisonnable que de pousser les proltaires  en faire
d'autres, sauf  les canonner ensuite dans les rues quand ils
pullulent trop, et  leur envoyer des boulets au lieu de pain.

Le progrs est possible de cette faon seulement. -- Tout le reste
est une drision amre, une pantalonnade sans esprit, qui n'est
pas mme bonne  duper des gobe-mouches idiots.

Le phalanstre est vraiment un progrs sur l'abbaye de Thlme, et
relgue dfinitivement le paradis terrestre au nombre des choses
tout  fait surannes et perruques. Les Mille et une Nuits et les
Contes de madame d'Aulnay peuvent seuls lutter avantageusement
avec le phalanstre. Quelle fcondit! quelle invention! Il y a l
de quoi dfrayer de merveilleux trois mille charretes de pomes
romantiques ou classiques; et nos versificateurs, acadmiciens ou
non, sont de bien pitres trouveurs, si on les compare 
M. Charles Fourier, l'inventeur des attractions passionnes. --
Cette ide de se servir de mouvements que l'on a jusqu'ici cherch
 rprimer est trs assurment une haute et puissante ide.

Ah! vous dites que nous sommes en progrs! -- Si, demain, un
volcan ouvrait sa gueule  Montmartre, et faisait  Paris un
linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le
Vsuve  Stabia,  Pompi et  Herculanum, et que, dans quelque
mille ans, les antiquaires de ce temps-l fissent des fouilles et
exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument
serait rest debout pour tmoigner de la splendeur de la grande
enterre, Notre-Dame la gothique? -- On aurait vraiment une belle
ide de nos arts en dblayant les Tuileries retouches par
M. Fontaine! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet,
transportes dans les muses d'alors! Et, n'taient les tableaux
des anciennes coles et les statues de l'antiquit ou de la
Renaissance entasss dans la galerie du Louvre, ce long boyau
informe; n'tait le plafond d'Ingres, qui empcherait de croire
que Paris ne ft qu'un campement de Barbares, un village de
Welches ou de Topinamboux, ce qu'on retirerait des fouilles serait
quelque chose de bien curieux. -- Des briquets de gardes nationaux
et des casques de sapeurs pompiers, des cus frapps d'un coin
informe, voil ce qu'on trouverait au lieu de ces belles armes, si
curieusement ciseles, que le moyen ge laisse au fond de ses
tours et de ses tombeaux en ruine, de ces mdailles qui
remplissent les vases trusques et pavent les fondements de toutes
les constructions romaines. Quant  nos misrables meubles de bois
plaqu,  tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins
que l'on appelle commodes ou secrtaires, tous ces ustensiles
informes et fragiles, j'espre que le temps en aurait assez piti
pour en dtruire jusqu'au moindre vestige.

Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument
grandiose et magnifique. Nous avons d'abord t obligs d'en
emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant mme d'tre achev,
notre Panthon a flchi sur ses jambes comme un enfant rachitique,
et a titub comme un invalide ivre-mort, si bien qu'il nous a
fallu lui mettre des bquilles de pierre, sans quoi il serait chu
piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait
apprt aux nations  rire pour plus de cent ans. -- Nous avons
voulu planter un oblisque sur une de nos places; il nous fallut
l'aller filouter  Luxor, et nous avons t deux ans  l'amener
chez nous. La vieille gypte bordait ses routes d'oblisques,
comme nous les ntres de peupliers; elle en portait des bottes
sous ses bras, comme un maracher porte ses bottes d'asperges, et
taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit
plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a
quelques sicles, on avait Raphal, on avait Michel-Ange;
maintenant l'on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l'on est en
progrs. -- Vous vantez votre Opra; dix Opras comme les vtres
danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-mme
avec son tigre apprivois et son pauvre lion goutteux et endormi
comme un abonn de la _Gazette, _est quelque chose de bien
misrable  ct d'un gladiateur de l'antiquit. Vos
reprsentations  bnfice qui durent jusqu' deux heures du
matin, qu'est-ce que cela quand on pense  ces jeux qui duraient
cent jours,  ces reprsentations o de vritables vaisseaux se
battaient vritablement dans une vritable mer; o des milliers
d'hommes se taillaient consciencieusement en pices; -- plis, 
hroque Franconi! -- o, la mer retire, le dsert arrivait avec
ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne
servaient qu'une fois, o le premier rle tait rempli par quelque
robuste athlte Dace ou Pannonien que l'on et t bien souvent
embarrass de faire revenir  la fin de la pice, dont l'amoureuse
tait quelque belle et friande lionne de Numidie  jeun depuis
trois jours? -- L'lphant funambule ne vous parait-il pas
suprieur  mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle
Taglioni danse mieux qu'Arbuscula, et Perrot mieux que Bathylle?
Je suis persuad que Roscins et rendu des points  Bocage, tout
excellent qu'il soit. -- Galria Coppiola remplit un rle
d'ingnue  cent ans passs. Il est juste de dire que la plus
vieille de nos jeunes premires n'a gure plus de soixante ans, et
que mademoiselle Mars n'est pas mme en progrs de ce ct-l: ils
avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et
nous n'en avons qu'un auquel nous ne croyons gure; c'est
progresser d'une trange sorte. -- Jupiter n'est-il pas plus fort
que Don Juan, et un bien autre sducteur? En vrit, je ne sais ce
que nous avons invent ou seulement perfectionn.

Aprs les journalistes progressifs, et comme pour leur servir
d'antithse, il y a les journalistes blass, qui ont
habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis
de leur quartier et n'ont encore couch qu'avec leur femme de
mnage. Ceux-l, tout les ennuie, tout les excde, tout les
assomme; ils sont rassasis, blass, uss, inaccessibles. Ils
connaissent d'avance ce que vous allez leur dire; ils ont vu,
senti, prouv, entendu tout ce qu'il est possible de voir, de
sentir, d'prouver et d'entendre; le coeur humain n'a pas de
recoin si inconnu qu'ils n'y aient port la lanterne. Ils vous
disent avec un aplomb merveilleux: Le coeur humain n'est pas comme
cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractre est faux;
-- ou bien: -- Eh quoi! toujours des amours ou des haines!
toujours des hommes et des femmes! Ne peut-on nous parler d'autre
chose? Mais l'homme est us jusqu' la corde, et la femme encore
plus, depuis que M. de Balzac s'en mle.

Qui nous dlivrera des hommes et des femmes?

-- Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve? elle est
neuve  la faon du Pont-Neuf: rien au monde n'est plus commun;
j'ai lu cela je ne sais o, quand j'tais en nourrice ou ailleurs;
on m'en rebat les oreilles depuis dix ans. -- Au reste, apprenez,
monsieur, qu'il n'y a rien que je ne sache, que tout est us pour
moi, et que votre ide, ft-elle vierge comme la vierge Marie, je
n'affirmerais pas moins l'avoir vue se prostituer sur les bornes
aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.

Ces journalistes ont t cause de Jocko, du Monstre Vert, des
Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.

Ceux-l se plaignent continuellement d'tre obligs de lire des
livres et de voir des pices de thtre.  propos d'un mchant
vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls
qui embaument, de la brise du printemps, de l'odeur du jeune
feuillage; ils se font amants de la nature  la faon du jeune
Werther, et cependant n'ont jamais mis le pied hors de Paris, et
ne distingueraient pas un chou d'avec une betterave. -- Si c'est
l'hiver, ils vous diront les agrments du foyer domestique, et le
feu qui ptille et les chenets, et les pantoufles, et la rverie,
et le demi-sommeil; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers
de Tibulle:

_Quam juvat immites ventos audire cubantem_

moyennant quoi ils se donneront une petite tournure  la fois
dsillusionne et nave la plus charmante du monde. Ils se
poseront en hommes sur qui l'oeuvre des hommes ne peut plus rien,
que les motions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs
que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient
cependant, comme J.-J. Rousseau: Voil la pervenche! Ceux-l
professent une antipathie froce pour les colonels du Gymnase, les
oncles d'Amrique, les cousins, les cousines, les vieux grognards
sensibles, les veuves romanesques, et tchent de nous gurir du
vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que
tous les Franais ne sont pas ns malins -- En vrit, nous ne
trouvons pas grand mal  cela; bien au contraire, et nous nous
plaisons  reconnatre que l'extinction du vaudeville ou de
l'opra-comique en France (genre national) serait un des plus
grands bienfaits du ciel. -- Mais je voudrais bien savoir quelle
espce de littrature ces messieurs laisseraient s'tablir  la
place de celle-l. Il est vrai que ce ne pourrait tre pis.

D'autres prchent contre le faux got et traduisent Snque le
tragique. Dernirement, et pour clore la marche, il s'est form un
nouveau bataillon de critiques d'une espce non encore vue.

Leur formule d'apprciation est la plus commode, la plus
extensible, la plus mallable, la plus premptoire, la plus
superlative et la plus triomphante qu'un critique ait jamais pu
imaginer. Zole n'y et certainement pas perdu.

Jusqu'ici, lorsqu'on avait voulu dprcier un ouvrage quelconque,
ou le dconsidrer aux yeux de l'abonn patriarcal et naf, on
avait fait des citations fausses ou perfidement isoles; on avait
tronqu des phrases et mutil des vers, de faon que l'auteur lui-
mme se ft trouv le plus ridicule du monde; on lui avait intent
des plagiats imaginaires; on rapprochait des passages de son livre
avec des passages d'auteurs anciens ou modernes, qui n'y avaient
pas le moindre rapport; on l'accusait, en style de cuisinire, et
avec force solcismes, de ne pas savoir sa langue, et de dnaturer
le franais de Racine et de Voltaire; on assurait srieusement que
son ouvrage poussait  l'anthropophagie, et que les lecteurs
devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le
courant de la semaine; mais tout cela tait pauvre, retardataire,
faux toupet et fossile au possible  force d'avoir tran le long
des feuilletons et des articles _Varits, _l'accusation
d'immoralit devenait insuffisante, et tellement hors de service
qu'il n'y avait plus gure que _le Constitutionnel, _journal
pudique et progressif, comme on sait, qui et ce dsespr courage
de l'employer encore.

L'on a donc invent la critique d'avenir, la critique prospective.
Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et
provient d'une belle imagination? La recette est simple, et l'on
peut vous la dire -- Le livre qui sera beau et qu'on louera est le
livre qui n'a pas encore paru. Celui qui parat est
infailliblement dtestable. Celui de demain sera superbe; mais
c'est toujours aujourd'hui.

Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour
enseigne ces mots crits en gros caractres:

ICI L'ON RASERA GRATIS DEMAIN.

Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient
pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine d'tre
barbifis une fois en leur vie sans bourse dlier: et le poil en
poussait d'aise d'un demi-pied au menton pendant la nuite qui
prcdait ce bien heureux jour; mais, quand ils avaient la
serviette au cou, le frater leur demandait s'ils avaient de
l'argent, et qu'ils se prparassent  cracher au bassin, sinon
qu'il les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de
pommes du Perche; et il jurait son grand sacredieu qu'il leur
trancherait la gorge avec son rasoir,  moins qu'ils ne le
payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux,
d'allguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. -- H! h!
mes petits bedons! faisait le barbier, vous n'tes pas grands
clercs, et auriez bon besoin de retourner aux coles! La pancarte
dit: Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique d'humeur que
de raser gratis aujourd'hui; mes confrres diraient que je perds
le mtier. -- Revenez l'autre fois ou la semaine des trois jeudis,
vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre
vert ou mzeau, si je ne vous le fais gratis, foi d'honnte
barbier.

Les auteurs qui lisent un article prospectif, o l'on daube un
ouvrage actuel, se flattent que le livre qu'ils font sera le livre
de l'avenir. Ils tchent de s'accommoder, autant que faire se
peut, aux ides du critique, et se font sociaux, progressifs,
moralisants, palingnsiques, mythiques, panthistes, buchzistes,
croyant par l chapper au formidable anathme; mais il leur
arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier: -- aujourd'hui
n'est pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira
jamais sur le monde; car cette formule est trop commode pour qu'on
l'abandonne de sitt. Tout en dcriant ce livre dont on est
jaloux, et qu'on voudrait anantir, on se donne les gants de la
plus gnreuse impartialit. On a l'air de ne pas demander mieux
que de trouver bien  louer, et cependant on ne le fait jamais.
Cette recette est bien suprieure  celle que l'on pouvait appeler
rtrospective et qui consiste  ne vanter que des ouvrages
anciens, qu'on ne lit plus et qui ne gnent personne, aux dpens
des livres modernes, dont on s'occupe et qui blessent plus
directement les amours-propres.

Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les
critiques, que la matire pourrait fournir quinze ou seize mille
volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques
lignes; je commence  craindre que ces quelques lignes ne soient
des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne
ressemblent  ces grosses brochures paisses  ne les pouvoir pas
trouer d'un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre:
Un mot sur la rvolution, un mot sur ceci ou cela. L'histoire des
faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de
Maupin courrait grand risque d'tre conduite, et on concevra que
ce n'est pas trop d'un volume tout entier pour chanter dignement
les aventures de cette belle Bradamante. -- C'est pourquoi,
quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres
Aristarques de l'poque, nous nous contenterons du crayon commenc
que nous venons d'en tirer, en y ajoutant quelques rflexions sur
la bonhomie de nos dbonnaires confrres en Apollon, qui, aussi
stupides que le Cassandre des pantomimes, restent l  recevoir
les coups de batte d'Arlequin et les coups de pied au cul de
Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.

Ils ressemblent  un matre d'armes qui, dans un assaut,
croiserait ses bras derrire son dos, et recevrait dans sa
poitrine dcouverte toutes les bottes de son adversaire, sans
essayer une seule parade.

C'est comme un plaidoyer o le procureur du roi aurait seul la
parole, ou comme un dbat o la rplique ne serait pas permise.

Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en
plein drap. Absurde, dtestable, monstrueux: cela ne ressemble 
rien, cela ressemble  tout. On donne un drame, le critique le va
voir; il se trouve qu'il ne rpond en rien au drame qu'il avait
forg dans sa tte sur le titre; alors, dans son feuilleton, il
substitue son drame  lui au drame de l'auteur. Il fait de grandes
tartines d'rudition; il se dbarrasse de toute la science qu'il a
t se faire la veille dans quelque bibliothque et traite de Turc
 More des gens chez qui il devrait aller  l'cole, et dont le
moindre en remontrerait  de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimit, une longanimit
qui me parat vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du
compte, ces critiques au ton si tranchant,  la parole si brve
que l'on croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement
des hommes avec qui nous avons t au collge, et  qui videmment
leurs tudes ont moins profit qu' nous, puisqu'ils n'ont produit
aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et
gter ceux des autres comme de vritables stryges stymphalides.

Ne serait-ce pas quelque chose  faire que la critique des
critiques? car ces grands dgots, qui font tant les superbes et
les difficiles, sont loin d'avoir l'infaillibilit de notre saint
pre. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus
grand format. Leurs bvues historiques ou autres, leurs citations
controuves, leurs fautes de franais, leurs plagiats, leur
radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais got, leur
pauvret d'ides, leur manque d'intelligence et de tact, leur
ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers
prendre le Pire pour un homme et M. Delaroche pour un peintre
fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche,
sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de
les reproduire textuellement; car on ne reoit pas avec le brevet
de critique le brevet de grand crivain, et il ne suffit pas de
reprocher aux autres des fautes de langage ou de got pour n'en
point faire soi-mme; nos critiques le prouvent tous les jours. --
Que si Chateaubriand, Lamartine et d'autres gens comme cela
faisaient de la critique, je comprendrais qu'on se mt  genoux et
qu'on adort; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre
lettre de l'alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens
et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle
littrature, c'est ce qui me rvolte toujours et me fait entrer en
des fureurs nonpareilles. Je voudrais qu'on ft une ordonnance de
police qui dfendt  certains noms de se heurter  certains
autres. Il est vrai qu'un chien peut regarder un vque, et que
Saint-Pierre de Rome, tout gant qu'il soit, ne peut empcher que
ces Transtvrins ne le salissent par en bas d'une trange sorte;
mais je n'en crois pas moins qu'il serait fou d'crire au long de
certaines rputations monumentales:

DEFENSE DE DEPOSER DES ORDURES ICI.

Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la
suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et
 la civilisation. Les journaux sont des espces de courtiers ou
de maquignons qui s'interposent entre les artistes et le public,
entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont
rsultes. Ces aboiements perptuels assourdissent l'inspiration,
et jettent une telle mfiance dans les coeurs et dans les esprits
que l'on n'ose se fier ni  un pote, ni  un gouvernement; ce qui
fait que la royaut et la posie, ces deux plus grandes choses du
monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui
sacrifient leur bien-tre au pauvre plaisir de lire, tous les
matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier,
barbouilles de mauvaise encre et de mauvais style. Il n'y avait
point de critique d'art sous Jules II, et je ne connais pas de
feuilleton sur Daniel de Volterre, Sbastien del Piombo, Michel-
Ange, Raphal, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto
Cellini; et cependant je pense que, pour des gens qui n'avaient
point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot _art _ni le mot
_artistique, _ils avaient assez de talent comme cela, et ne
s'acquittaient point trop mal de leur mtier. La lecture des
journaux empche qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais
artistes; c'est comme un excs quotidien qui vous fait arriver
nerv et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et
difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le
journal tue le livre, comme le livre a tu l'architecture, comme
l'artillerie a tu le courage et la force musculaire. On ne se
doute pas des plaisirs que nous enlvent les journaux. Ils nous
tent la virginit de tout; ils font qu'on n'a rien en propre, et
qu'on ne peut possder un livre  soi seul; ils vous tent la
surprise du thtre, et vous apprennent d'avance tous les
dnouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner,
de commrer et de mdire, de faire une nouvelle ou d'en colporter
une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils
nous entonnent, malgr nous, des jugements tout faits, et nous
prviennent contre des choses que nous aimerions; ils font que les
marchands de briquets phosphoriques, pour peu qu'ils aient de la
mmoire, draisonnent aussi impertinemment littrature que des
acadmiciens de province; ils font que, toute la journe, nous
entendons,  la place d'ides naves ou d'neries individuelles,
des lambeaux de journal mal digrs qui ressemblent  des
omelettes crues d'un ct et brles de l'autre, et qu'on nous
rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre
heures, et que les enfants  la mamelle savent dj; ils nous
moussent le got, et nous rendent pareils  ces buveurs d'eau-de-
vie poivre,  ces avaleurs de limes et de rpes qui ne trouvent
plus aucune saveur aux vins les plus gnreux et n'en peuvent
saisir le bouquet fleuri et parfum. Si Louis-Philippe, une bonne
fois pour toutes, supprimait tous les journaux littraires et
politiques je lui en saurais un gr infini, et je lui rimerais
sur-le-champ un beau dithyrambe chevel en vers libres et  rimes
croises; sign: votre trs humble et trs fidle sujet etc. Que
l'on ne s'imagine pas que l'on ne s'occuperait plus de
littrature; au temps o il n'y avait pas de journaux, un quatrain
occupait tout Paris huit jours et une premire reprsentation six
mois.

Il est vrai que l'on perdrait  cela les annonces et les loges 
trente sous la ligne, et la notorit serait moins prompte et
moins foudroyante. Mais j'ai imagin un moyen trs ingnieux de
remplacer les annonces Si d'ici  la mise en vente de ce glorieux
roman, mon gracieux monarque a supprim les journaux, je m'en
servirai trs assurment, et je m'en promets monts et merveilles.
Le grand jour arriv, vingt-quatre crieurs  cheval, aux livres
de l'diteur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine,
portant en main une bannire o serait brod des deux cts le
titre du roman, prcds chacun d'un tambourineur et d'un
timbalier, parcourront la ville, et, s'arrtant aux places et aux
carrefours, crieront  haute et intelligible voix:

C'est aujourd'hui et non hier ou demain que l'on met en vente
l'admirable, l'inimitable, le divin et plus que divin roman du
trs clbre Thophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin, _que
l'Europe et mme les autres parties du monde et la Polynsie
attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s'en vend cinq
cents  la minute, et les ditions se succdent de demi-heure en
demi-heure; on est dj  la dix-neuvime. Un piquet de gardes
municipaux est  la porte du magasin, contient la foule et
prvient tous les dsordres. -- Certes, cela vaudrait bien une
annonce de trois lignes dans les _Dbats _et le _Courrier
franais, _entre les ceintures lastiques, les cols en crinoline,
les biberons en ttine incorruptible, la pte de Regnault et les
recettes contre le mal de dents.

Mai 1834.

Chapitre 1

Tu te plains, mon cher ami, de la raret de mes lettres. -- Que
veux-tu que je t'crive, sinon que je me porte bien et que j'ai
toujours la mme affection pour toi? -- Ce sont choses que tu sais
parfaitement, et qui sont si naturelles  l'ge que j'ai et avec
les belles qualits qu'on te voit, qu'il y a presque du ridicule 
faire parcourir cent lieues  une misrable feuille de papier pour
ne rien dire de plus. -- J'ai beau chercher, je n'ai rien qui
vaille la peine d'tre rapport; -- ma vie est la plus unie du
monde, et rien n'en vient couper la monotonie. Aujourd'hui amne
demain comme hier avait amen aujourd'hui; et, sans avoir la
fatuit d'tre prophte, je puis prdire hardiment le matin ce qui
m'arrivera le soir.

Voici la disposition de ma journe: -- je me lve, cela va sans
dire, et c'est le commencement de toute journe; je djeune, je
fais des armes, je sors, je rentre, je dne, fais quelques visites
ou m'occupe de quelque lecture: puis je me couche prcisment
comme j'avais fait la veille; je m'endors, et mon imagination,
n'tant pas excite par des objets nouveaux, ne me fournit que des
songes uss et rebattus, aussi monotones que ma vie relle: cela
n'est pas fort rcratif, comme tu vois. Cependant je m'accommode
mieux de cette existence que je n'aurais fait il y a six mois. --
Je m'ennuie, il est vrai, mais d'une manire tranquille et
rsigne, qui ne manque pas d'une certaine douceur que je
comparerais assez volontiers  ces jours d'automne ples et tides
auxquels on trouve un charme secret aprs les ardeurs excessives
de l't.

Cette existence-l, quoique je l'aie accepte en apparence, n'est
gure faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort
peu  celle que je me rve et  laquelle je me crois propre. --
Peut-tre me tromp-je, et ne suis-je fait effectivement que pour
ce genre de vie; mais j'ai peine  le croire, car, si c'tait ma
vraie destine, je m'y serais plus aisment embot, et je
n'aurais pas t meurtri par ses angles  tant d'endroits et si
douloureusement.

Tu sais comme les aventures tranges ont un attrait tout-puissant
sur moi, comme j'adore tout ce qui est singulier, excessif et
prilleux, et avec quelle avidit je dvore les romans et les
histoires de voyages; il n'y a peut-tre pas sur la terre de
fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne: eh bien, je
ne sais par quelle fatalit cela s'arrange, je n'ai jamais eu une
aventure, je n'ai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du
monde est le tour de la ville o je suis; je touche mon horizon de
tous les cts; je me coudoie avec le rel. Ma vie est celle du
coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de l'arbre, du
grillon dans la chemine. -- En vrit, je suis tonn que mes
pieds n'aient pas encore pris racine.

On peint l'Amour avec un bandeau sur les yeux; c'est le Destin
qu'on devrait peindre ainsi.

J'ai pour valet une espce de manant assez lourd et assez stupide,
qui a autant couru que le vent de bise, qui a t au diable, je ne
sais o, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si
belles ides et s'en soucie comme d'un verre d'eau; il s'est
trouv dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus
tonnantes aventures qu'on puisse avoir. Je le fais parler
quelquefois, et j'enrage en pensant que toutes ces belles choses
sont arrives  un butor qui n'est capable ni de sentiment ni de
rflexion, et qui n'est bon qu' faire ce qu'il fait, c'est--dire
 battre des habits et  dcrotter des bottes.

Il est vident que la vie de ce maraud devait tre la mienne. --
Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de grands
tonnements de me voir triste comme je suis.

Tout cela n'est pas fort intressant, mon pauvre ami, et ne vaut
gure la peine d'tre crit, n'est-ce pas? Mais, puisque tu veux
absolument que je t'crive, il faut bien que je te raconte ce que
je pense et ce que je sens, et que je te fasse l'histoire de mes
ides,  dfaut d'vnements et d'actions. -- Il n'y aura peut-
tre pas grand ordre ni grande nouveaut dans ce que j'aurai  te
dire; mais il ne faudra t'en prendre qu' toi. Tu l'auras voulu.

Tu es mon ami d'enfance, j'ai t lev avec toi; notre vie a t
commune bien longtemps, et nous sommes accoutums  changer nos
plus intimes penses. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes
les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupe; je
n'ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je n'ai pas
d'amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, -- mme
dans les choses petites et honteuses; ce n'est pas devant toi, 
coup sr, que je me draperai.

Sous ce linceul d'ennui nonchalant et affaiss dont je t'ai parl
tout  l'heure remue parfois une pense plutt engourdie que
morte, et je n'ai pas toujours le calme doux et triste que donne
la mlancolie. -- J'ai des rechutes et je retombe dans mes
anciennes agitations. Rien n'est fatigant au monde comme ces
tourbillons sans motif et ces lans sans but. -- Ces jours-l,
quoique je n'aie rien  faire non plus que les autres, je me lve
de trs grand matin, avant le soleil, tant il me semble que je
suis press et que je n'aurai jamais le temps qu'il faut; je
m'habille en toute hte, comme si le feu tait  la maison,
mettant mes vtements au hasard et me lamentant pour une minute
perdue. -- Quelqu'un qui me verrait croirait que je vais  un
rendez-vous d'amour ou chercher de l'argent. -- Point du tout. --
Je ne sais pas seulement o j'irai; mais il faut que j'aille, et
je croirais mon salut compromis si je restais. -- Il me semble que
l'on m'appelle du dehors, que mon destin passe  cet instant-l
dans la rue, et que la question de ma vie va se dcider.

Je descends, l'air effar et surpris, les habits en dsordre, les
cheveux mal peigns; les gens se retournent et rient  ma
rencontre, et pensent que c'est un jeune dbauch qui a pass la
nuit  la taverne ou ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je
n'aie pas bu, et j'ai d'un ivrogne jusqu' la dmarche incertaine,
tantt lente, tantt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien
qui a perdu son matre, cherchant  tout hasard, trs inquiet,
trs en veil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans
chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je
heurte, et regardant partout avec une nettet de vision que je
n'ai pas dans d'autres moments. -- Puis il m'est dmontr tout
d'un coup que je me trompe, que ce n'est pas l assurment, qu'il
faut aller plus loin,  l'autre bout de la ville, que sais-je? Et
je prends ma course comme si diable m'emportait. -- Je ne touche
le sol que du bout des pieds, et ne pse pas une once. -- Je dois
en vrit avoir l'air singulier avec ma mine affaire et furieuse,
mes bras gesticulants et les cris inarticuls que je pousse. --
Quand j'y songe de sang-froid, je me ris au nez  moi-mme de tout
mon coeur, ce qui ne m'empche pas, je te prie de le croire, de
recommencer  la prochaine occasion.

Si l'on me demandait pourquoi je cours amas, je serais
certainement fort embarrass de rpondre. Je n'ai pas de hte
d'arriver, puisque je ne vais nulle part. Je ne crains pas d'tre
en retard, puisque je n'ai pas d'heure. -- Personne ne m'attend, -
- et je n'ai aucune raison de me presser ici.

Est-ce une occasion d'aimer, une aventure, une femme, une ide ou
une fortune, quelque chose qui manque  ma vie et que je cherche
sans m'en rendre compte, et pouss par un instinct confus? est-ce
mon existence qui se veut complter? est-ce l'envie de sortir de
chez moi et de moi-mme, l'ennui de ma situation et le dsir d'une
autre? C'est quelque chose de cela, et peut-tre tout cela
ensemble. -- Toujours est-il que c'est un tat fort dplaisant,
une irritation fbrile  laquelle succde ordinairement la plus
plate atonie.

Souvent j'ai cette ide que, si j'tais parti une heure plus tt,
ou si j'avais doubl le pas, je serais arriv  temps; que,
pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait
par l'autre, et qu'il a suffi d'un embarras de voitures pour me
faire manquer ce que je poursuis  tout hasard depuis si
longtemps. -- Tu ne peux t'imaginer les grandes tristesses et les
profonds dsespoirs o je tombe quand je vois que tout cela
n'aboutit  rien, et que ma jeunesse se passe et qu'aucune
perspective ne s'ouvre devant moi; alors toutes mes passions
inoccupes grondent sourdement dans mon coeur, et se dvorent
entre elles faute d'autre aliment, comme les btes d'une mnagerie
auxquelles le gardien a oubli de donner leur nourriture. Malgr
les dsappointements touffs et souterrains de tous les jours, il
y a quelque chose en moi qui rsiste et ne veut pas mourir. Je
n'ai pas d'esprance, car, pour esprer, il faut un dsir, une
certaine propension  souhaiter que les choses tournent d'une
manire plutt que d'une autre. Je ne dsire rien, car je dsire
tout. Je n'espre pas, ou plutt je n'espre plus; -- cela est
trop niais, -- et il m'est profondment gal qu'une chose soit ou
ne soit pas. -- J'attends, -- quoi? Je ne sais, mais j'attends.

C'est une attente frmissante, pleine d'impatience coupe de
soubresauts et de mouvements nerveux comme doit l'tre celle d'un
amant qui attend sa matresse. -- Rien ne vient; -- j'entre en
furie ou me mets  pleurer. -- J'attends que le ciel s'ouvre et
qu'il en descende un ange qui me fasse une rvlation qu'une
rvolution clate et qu'on me donne un trne qu'une vierge de
Raphal se dtache de sa toile, et me vienne embrasser, que des
parents que je n'ai pas meurent et me laissent de quoi faire
voguer ma fantaisie sur un fleuve d'or, qu'un hippogriffe me
prenne et m'emporte dans des rgions inconnues. -- Mais quoi que
j'attende, ce n'est  coup sr rien d'ordinaire et de mdiocre.

Cela est pouss au point que, lorsque je rentre chez moi, je ne
manque jamais  dire: -- Il n'est venu personne? Il n'y a pas de
lettre pour moi? rien de nouveau? -- Je sais parfaitement qu'il
n'y a rien qu'il ne peut rien y avoir. C'est gal; je suis
toujours fort surpris et fort dsappoint quand on me fait la
rponse habituelle: -- Non, monsieur, -- absolument rien.

Quelquefois, -- cependant cela est rare, -- l'ide se prcise
davantage. -- Ce sera quelque belle femme que je ne connais pas et
qui ne me connat pas, avec qui je me serai rencontr au thtre
ou  l'glise et qui n'aura pas pris garde  moi le moins du
monde. -- Je parcours toute la maison, et jusqu' ce que j'aie
ouvert la porte de la dernire chambre, j'ose  peine le dire,
tant cela est fou, j'espre qu'elle est venue et qu'elle est l. -
- Ce n'est pas fatuit de ma part. -- Je suis si peu fat que
plusieurs femmes se sont proccupes fort doucement de moi,  ce
que d'autres personnes m'ont dit que je croyais trs indiffrentes
 mon gard, et n'avoir jamais rien pens de particulier sur mon
propos. -- Cela vient d'autre part.

Quand je ne suis pas hbt par l'ennui et le dcouragement, mon
me se rveille et reprend toute son ancienne vigueur.

J'espre, j'aime, je dsire, et mes dsirs sont tellement violents
que je m'imagine qu'ils feront tout venir  eux comme un aimant
dou d'une grande puissance attire  lui les parcelles de fer,
encore qu'elles en soient fort loignes. -- C'est pourquoi
j'attends les choses que je souhaite, au lieu d'aller  elles, et
je nglige assez souvent les facilits qui s'ouvrent le plus
favorablement devant mes esprances. -- Un autre crirait un
billet le plus amoureux du monde  la divinit de son coeur, ou
chercherait l'occasion de s'en rapprocher. -- Moi, je demande au
messager la rponse  une lettre que je n'ai pas crite, et passe
mon temps  btir dans ma tte les situations les plus
merveilleuses pour me faire voir  celle que j'aime sous le jour
le plus inattendu et le plus favorable. -- On ferait un livre plus
gros et plus ingnieux que les Stratagmes de Polybe de tous les
stratagmes que j'imagine pour m'introduire auprs d'elle et lui
dcouvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire  un de
mes amis: -- Prsentez-moi chez madame une telle, -- et d'un
compliment mythologique convenablement ponctu de soupirs.

 entendre tout cela, on me croirait propre  mettre aux Petites-
Maisons; je suis cependant assez raisonnable garon, et je n'ai
pas mis beaucoup de folles en action. Tout cela se passe dans les
caves de mon me, et toutes ces ides saugrenues sont ensevelies
trs soigneusement au fond de moi; du dehors on ne voit rien, et
j'ai la rputation d'un jeune homme tranquille et froid, peu
sensible aux femmes et indiffrent aux choses de son ge; ce qui
est aussi loin de la vrit que le sont habituellement les
jugements du monde.

Cependant, malgr toutes les choses qui m'ont rebut, quelques-uns
de mes dsirs se sont raliss et, par le peu de joie que leur
accomplissement m'a caus, j'en suis venu  craindre
l'accomplissement des autres. Tu te souviens de l'ardeur enfantine
avec laquelle je dsirais avoir un cheval  moi; ma mre m'en a
donn un tout dernirement; il est noir d'bne, une petite toile
blanche au front,  tous crins, le poil luisant, la jambe fine,
prcisment comme je le voulais. Quand on me l'a amen, cela m'a
fait un tel saisissement que je suis rest un grand quart d'heure
tout ple, sans me pouvoir remettre; puis j'ai mont dessus, et,
sans dire un seul mot, je suis parti au grand galop, et j'ai couru
plus d'une heure devant moi  travers champs dans un ravissement
difficile  concevoir: j'en ai fait tous les jours autant pendant
plus d'une semaine, et je ne sais pas, en vrit, comment je ne
l'ai pas fait crever ou rendu tout au moins poussif. -- Peu  peu
toute cette grande ardeur s'est apaise. J'ai mis mon cheval au
trot, puis au pas, puis j'en suis venu  le monter si
nonchalamment que souvent il s'arrte et que je ne m'en aperois
pas le plaisir s'est tourn en habitude beaucoup plus promptement
que je ne l'aurais cru. -- Quant  Ferragus, c'est ainsi que je
l'ai nomm, c'est bien la plus charmante bte que l'on puisse
voir. Il a des barbes aux pieds comme du duvet d'aigle; il est vif
comme une chvre et doux comme un agneau. Tu auras le plus grand
plaisir  galoper dessus quand tu viendras ici; et quoique ma
fureur d'quitation soit bien tombe, je l'aime toujours beaucoup,
car il a un trs estimable caractre de cheval, et je le prfre
sincrement  beaucoup de personnes. Si tu entendais comme il
hennit joyeusement quand je vais le voir  son curie, et avec
quels yeux intelligents il me regarde! J'avoue que je suis touch
de ces tmoignages d'affection, que je lui prends le cou et que je
l'embrasse aussi tendrement, ma foi, que si c'tait une belle
fille.

J'avais aussi un autre dsir, plus vif, plus ardent, plus
perptuellement veill, plus chrement caress, et auquel j'avais
bti dans mon me un ravissant chteau de cartes, un palais de
chimres, dtruit bien souvent et relev avec une constance
dsespre -- c'tait d'avoir une matresse, -- une matresse tout
 fait  moi, -- comme le cheval. -- Je ne sais pas si la
ralisation de ce rve m'aurait aussi promptement trouv froid que
la ralisation de l'autre; -- j'en doute. Mais peut-tre ai-je
tort, et en serai-je aussi vite lass. -- Par une disposition
spciale, je dsire si frntiquement ce que je dsire, sans
toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard, ou
autrement, j'arrive  l'objet de mon voeu, j'ai une courbature
morale si forte et suis tellement harass, qu'il me prend des
dfaillances et que je n'ai plus assez de vigueur pour en jouir:
aussi des choses qui me viennent sans que je les aie souhaites me
font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que j'ai le
plus ardemment convoites.

J'ai vingt-deux ans; je ne suis pas vierge. -- Hlas! on ne l'est
plus  cet ge-l, maintenant, ni de corps, -- ni de coeur, -- ce
qui est bien pis. -- Outre celles qui font plaisir aux gens pour
la somme et qui ne doivent pas plus compter qu'un rve lascif,
j'ai bien eu par-ci par-l, dans quelque coin obscur, quelques
femmes honntes ou  peu prs, ni belles ni laides, ni jeunes ni
vieilles, comme il s'en offre aux jeunes gens qui n'ont point
d'affaire rgle, et dont le coeur est dans le dsoeuvrement. --
Avec un peu de bonne volont et une assez forte dose d'illusions
romanesques, on appelle cela une matresse, si l'on veut. -- Quant
 moi, ce m'est une chose impossible, et l'en aurais mille de
cette espce que je n'en croirais pas moins mon dsir aussi
inaccompli que jamais.

Je n'ai donc pas encore eu de matresse, et tout mon dsir est
d'en avoir une. -- C'est une ide qui me tracasse singulirement;
ce n'est pas effervescence de temprament, bouillon du sang,
premier panouissement de pubert. Ce n'est pas la femme que je
veux, c'est une femme, une matresse; je la veux, je l'aurai, et
d'ici  peu; si je ne russissais pas, je t'avoue que je ne me
relverais pas de l, et que j'en garderais devant moi-mme une
timidit intrieure, un dcouragement sourd qui influerait
gravement sur le reste de ma vie. -- Je me croirais manqu sous de
certains rapports, inharmonique ou dpareill, -- contrefait
d'esprit ou de coeur; car enfin ce que je demande est juste, et la
nature le doit  tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu 
mon but, je ne me regarderai moi-mme que comme un enfant, et je
n'aurai pas en moi la confiance que j'y dois avoir. -- Une
matresse pour moi, c'est la robe virile pour un jeune Romain.

Je vois tant d'hommes, ignobles sous tous les rapports, avoir de
belles femmes dont ils sont  peine dignes d'tre les laquais que
la rougeur m'en monte au front pour elles -- et pour moi. -- Cela
me fait prendre une pitoyable opinion des femmes de les voir
s'enticher de tels goujats qui les mprisent et les trompent,
plutt que de se donner  quelque jeune homme loyal et sincre qui
s'estimerait fort heureux, et les adorerait  genoux;  moi, par
exemple. Il est vrai que ces espces encombrent les salons, font
la roue devant tous les soleils et sont toujours couches au dos
de quelque fauteuil, tandis que moi je reste  la maison, le front
appuy contre la vitre,  regarder fumer la rivire et monter le
brouillard, tout en levant silencieusement dans mon coeur le
sanctuaire parfum, le temple merveilleux o je dois loger l'idole
future de mon me. -- Chaste et potique occupation, dont les
femmes vous savent aussi peu gr que possible.

Les femmes ont fort peu de got pour les contemplateurs et prisent
singulirement ceux qui mettent leurs ides en action. Aprs tout,
elles n'ont pas tort. Obliges par leur ducation et leur position
sociale  se taire et  attendre, elles prfrent naturellement
ceux qui viennent  elles et parlent, ils les tirent d'une
situation fausse et ennuyeuse: je sens tout cela; mais jamais de
ma vie je ne pourrai prendre sur moi, comme j'en vois beaucoup qui
le font, de me lever de ma place, de traverser un salon, et
d'aller dire inopinment  une femme: -- Votre robe vous va comme
un ange, ou: -- Vous avez ce soir les yeux d'un lumineux
particulier.

Tout cela n'empche pas qu'il ne me faille absolument une
matresse. Je ne sais pas qui ce sera, mais je ne vois personne
dans les femmes que je connais qui puisse convenablement remplir
cette importante dignit. Je ne leur trouve que trs peu des
qualits qu'il me faut. Celles qui auraient assez de jeunesse
n'ont pas assez de beaut ou d'agrments dans l'esprit; celles qui
sont belles et jeunes sont d'une vertu ignoble et rebutante, ou
manquent de la libert ncessaire; et puis il y a toujours par l
quelque mari, quelque frre, quelque mre ou quelque tante, je ne
sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et qu'il
faut amadouer ou jeter par la fentre. -- Toute rose a son
puceron, toute femme a des tas de parents dont il faut
l'cheniller soigneusement, si l'on veut cueillir un jour le fruit
de sa beaut. Il n'y a pas jusqu'aux arrires-petits-cousins de la
province, et qu'on n'a jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans
toute sa blancheur la puret immacule de la chre cousine. Cela
est nausabond, et je n'aurai jamais la patience qu'il faut pour
arracher toutes les mauvaises herbes et laguer toutes les ronces
qui obstruent fatalement les avenues d'une jolie femme.

Je n'aime pas beaucoup les mamans, et j'aime encore moins les
petites filles. Je dois avouer aussi que les femmes maries n'ont
qu'un trs mdiocre attrait pour moi. -- Il y a l-dedans une
confusion et un mlange qui me rvoltent; je ne puis souffrir
cette ide de partage. La femme qui a un mari et un amant est une
prostitue pour l'un des deux et souvent pour tous deux, et puis
je ne saurais consentir  cder la place  un autre. Ma fiert
naturelle ne saurait se plier  un tel abaissement. Jamais je ne
m'en irai parce qu'un autre homme arrive. Dt la femme tre
compromise et perdue, dussions-nous nous battre  coups de
couteau, chacun un pied sur son corps, -- je resterai. -- Les
escaliers drobs, les armoires, les cabinets et toutes les
machines de l'adultre seraient de pauvre ressource avec moi.

Je suis peu pris de ce qu'on appelle candeur virginale, innocence
du bel ge, puret de coeur, et autres charmantes choses qui sont
du plus bel effet en vers; j'appelle tout bonnement cela
niaiserie, ignorance, imbcillit ou hypocrisie. -- Cette candeur
virginale, qui consiste  s'asseoir tout au bord du fauteuil, les
bras serrs contre le corps, l'oeil sur la pointe du corset, et 
ne parler que sur un permis des grands-parents, cette innocence
qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes blanches,
cette puret de coeur qui porte des corsages collets, parce
qu'elle n'a pas encore de gorge ni d'paules, ne me paraissent
pas, en vrit, un fort merveilleux ragot.

Je me soucie assez peu de faire peler l'alphabet d'amour  de
petites niaises. -- Je ne suis ni assez vieux ni assez corrompu
pour prendre grand plaisir  cela: j'y russirais mal d'ailleurs,
car je n'ai jamais rien su montrer  personne, mme ce que je
savais le mieux. Je prfre les femmes qui lisent couramment, on
est plus tt arriv  la fin du chapitre; et en toutes choses, et
surtout en amour, ce qu'il faut considrer, c'est la fin. Je
ressemble assez, de ce ct-l,  ces gens qui prennent le roman
par la queue, et en lisent tout d'abord le dnouement, sauf 
rtrograder ensuite jusqu' la premire page.

Cette manire de lire et d'aimer a son charme. On savoure mieux
les dtails quand on est tranquille sur la fin, et le renversement
amne l'imprvu.

Voil donc les petites filles et les femmes maries exclues de la
catgorie. -- Ce sera donc parmi les veuves que nous choisirons
notre divinit. -- Hlas! j'ai bien peur, quoiqu'il ne reste plus
que cela, que nous n'y trouvions pas encore ce que nous voulons.

Si je venais  aimer un de ces ples narcisses tout baigns d'une
tide rose de pleurs, et se penchant avec une grce mlancolique
sur le tombeau de marbre neuf de quelque mari heureusement et
frachement dcd, je serais certainement, et au bout de peu de
temps, aussi malheureux que l'poux dfunt en son vivant. Les
veuves, si jeunes et si charmantes qu'elles soient, ont un
terrible inconvnient que n'ont pas les autres femmes: pour peu
que l'on ne soit pas au mieux avec elles et qu'il passe un nuage
dans le ciel d'amour, elles vous disent tout de suite avec un
petit air superlatif et mprisant: -- Ah! comme vous tes
aujourd'hui! C'est absolument comme monsieur: -- quand nous nous
querellions, il n'avait pas autre chose  me dire; c'est
singulier, vous avez le mme son de voix et le mme regard; quand
vous prenez de l'humeur, vous ne sauriez vous imaginer combien
vous ressemblez  mon mari; -- c'est  faire peur. -- Cela est
agrable de s'entendre dire de ces choses-l en face et  bout
portant! Il y en a mme qui poussent l'impudence jusqu' louer le
dfunt comme une pitaphe et  exalter son coeur et sa jambe aux
dpens de votre jambe et de votre coeur. -- Au moins, avec les
femmes qui n'ont qu'un ou plusieurs amants, on a cet ineffable
avantage de ne s'entendre jamais parler de son prdcesseur, ce
qui n'est pas une considration d'un mdiocre intrt. Les femmes
ont un trop grand amour du convenable et du lgitime pour ne pas
se taire soigneusement en pareille occurrence, et toutes ces
choses sont mises le plus tt possible au rang des olim. -- Il est
bien entendu qu'on est toujours le premier amant d'une femme.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de srieux  rpondre 
une aversion aussi bien fonde. Ce n'est pas que je trouve les
veuves tout  fait sans agrment, quand elles sont jeunes et
jolies et n'ont point encore quitt le deuil. Ce sont de petits
airs languissants, de petites faons de laisser tomber les bras,
de ployer le cou et de se rengorger comme une tourterelle
dpareille; un tas de charmantes minauderies doucement voiles
sous la transparence du crpe, une coquetterie de dsespoir si
bien entendue, des soupirs si adroitement mnags, des larmes qui
tombent si  propos et donnent aux yeux tant de brillant! --
Certes, aprs le vin, si ce n'est avant, la liqueur que j'aime le
mieux  boire est une belle larme bien limpide et bien claire qui
tremble au bout d'un cil brun ou blonde. -- Le moyen qu'on rsiste
 cela! -- On n'y rsiste pas; -- et puis le noir va si bien aux
femmes! -- La peau blanche, posie  part, tourne  l'ivoire,  la
neige, au lait,  l'albtre,  tout ce qu'il y a de candide au
monde  l'usage des faiseurs de madrigaux: la peau bise n'a plus
qu'une pointe de brun pleine de vivacit et de feu. -- Un deuil
est une bonne fortune pour une femme, et la raison pourquoi je ne
me marierai jamais, c'est de peur que ma femme ne se dfasse de
moi pour porter mon deuil. -- Il y a cependant des femmes qui ne
savent point tirer parti de leur douleur et pleurent de faon  se
rendre le nez rouge et  se dcomposer la figure comme les
mascarons qu'on voit aux fontaines: c'est un grand cueil. Il faut
beaucoup de charmes et d'art pour pleurer agrablement; faute de
cela, l'on court risque de n'tre pas console de longtemps. -- Si
grand nanmoins que soit le plaisir de rendre quelque Artmise
infidle  l'ombre de son Mausole, je ne veux pas dcidment
choisir, parmi cet essaim gmissant, celle  qui je demanderai son
coeur en change du mien.

Je t'entends dire d'ici: -- Qui prendras-tu donc? -- Tu ne veux ni
des jeunes personnes, ni des femmes maries, ni des veuves. -- Tu
n'aimes pas les mamans; je ne prsume pas que tu aimes mieux les
grand-mres. -- Que diable aimes-tu donc? C'est le mot de la
charade, et si je le savais, je ne me tourmenterais pas tant.
Jusqu'ici, je n'ai aim aucune femme, mais j'ai aim et j'aime
_l'amour. _Quoique je n'aie pas eu de matresses et que les femmes
que j'ai eues ne m'aient inspir que du dsir, j'ai prouv et je
connais l'amour mme: je n'aimais pas celle-ci ou celle-l, l'une
plutt que l'autre, mais quelqu'une que je n'ai jamais vue et qui
doit exister quelque part, et que je trouverai, s'il plat  Dieu.
Je sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la
reconnatrai.

Je me suis figur bien souvent l'endroit qu'elle habite, le
costume qu'elle porte, les yeux et les cheveux qu'elle a. --
J'entends sa voix; je reconnatrais son pas entre mille autres, et
si, par hasard, quelqu'un prononait son nom, je me retournerais;
il est impossible qu'elle n'ait pas un des cinq ou six noms que je
lui ai assigns dans ma tte.

-- Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus. -- Elle
n'est plus ignorante, et n'est pas encore blase. C'est un ge
charmant pour faire l'amour comme il faut, sans purilit et sans
libertinage. -- Elle est d'une taille moyenne. Je n'aime pas une
gante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma dit du
sofa au lit; mais il me dplairait de l'y chercher. Il faut que,
se haussant un peu sur la pointe du pied, sa bouche soit  la
hauteur de mon baiser. C'est la bonne taille. Quant  son
embonpoint, elle est plutt grasse que maigre. Je suis un peu Turc
sur ce point, et il ne me plairait gure de rencontrer une arte
o je cherche un contour; il faut que la peau d'une femme soit
bien remplie, sa chair dure et ferme comme la pulpe d'une pche un
peu verte: c'est exactement ainsi qu'est faite la matresse que
j'aurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une
blonde, colore comme une brune, quelque chose de rouge et de
scintillant dans le sourire. La lvre infrieure un peu large, la
prunelle nageant dans un flot d'humide radical, la gorge ronde et
petite, et en arrt, les poignets minces, les mains longues et
poteles, la dmarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa
queue, les hanches toffes et mouvantes, l'paule large, le
derrire du cou couvert de duvet: -- un caractre de beaut fin et
ferme  la fois, lgant et vivace, potique et rel; un motif de
Giorgione excut par Rubens.

Voici son costume: elle porte une robe de velours carlate ou noir
avec des crevs de satin blanc ou de toile d'argent, un corsage
ouvert, une grande fraise  la Mdicis, un chapeau de feutre
capricieusement rompu comme celui d'Hlna Systerman, et de
longues plumes blanches frises et crespeles, une chane d'or ou
une rivire de diamants au cou, et quantit de grosses bagues de
diffrents maux  tous les doigts des mains.

Je ne lui ferais pas grce d'un anneau ou d'un bracelet. Il faut
que la robe soit littralement en velours ou en brocart; c'est
tout au plus si je lui permettrais de descendre jusqu'au satin.
J'aime mieux chiffonner une jupe de soie qu'une jupe de toile, et
faire tomber d'une tte des perles ou des plumes que des fleurs
naturelles ou un simple noeud: je sais que la doublure de la jupe
de toile est souvent aussi apptissante au moins que la doublure
de la jupe de soie; mais je prfre la jupe de soie. -- Aussi,
dans mes rveries, je me suis donn pour matresse bien des
reines, bien des impratrices, bien des princesses, bien des
sultanes, bien des courtisanes clbres, mais jamais des
bourgeoises ou des bergres; et dans mes dsirs les plus
vagabonds, je n'ai abus de personne sur un tapis de gazon ou dans
un lit de serge d'Aumale. Je trouve que la beaut est un diamant
qui doit tre mont et enchss dans l'or. Je ne conois pas une
belle femme qui n'ait pas voiture, chevaux, laquais et tout ce
qu'on a avec cent mille francs de rente: il y a une harmonie entre
la beaut et la richesse. L'une demande l'autre: un joli pied
appelle un joli soulier? un joli soulier appelle des tapis et une
voiture, et ce qui s'ensuit. Une belle femme avec de pauvres
habits dans une vilaine maison est, selon moi, le spectacle le
plus pnible qu'on puisse voir, et je ne saurais avoir d'amour
pour elle. Il n'y a que les beaux et les riches qui puissent tre
amoureux sans tre ridicules ou  plaindre. --  ce compte, peu de
gens auraient le droit d'tre amoureux: moi-mme, tout le premier,
je serais exclu; cependant c'est l mon opinion.

Ce sera le soir que nous nous rencontrerons pour la premire fois,
-- par un beau coucher de soleil; -- le ciel aura de ces tons
orangs jaune clair et vert ple que l'on voit dans quelques
tableaux des grands matres d'autrefois: il y aura une grande
alle de chtaigniers en fleurs et d'ormes sculaires tout
couverts de ramiers, -- de beaux arbres d'un vert frais et sombre,
des ombrages pleins de mystres et de moiteur;  et l quelques
statues, quelques vases de marbre se dtachant sur le fond de
verdure avec leur blancheur de neige, une pice d'eau o se joue
le cygne familier, -- et tout au fond un chteau de briques et de
pierres comme du temps de Henri IV, toit d'ardoises pointu, hautes
chemines, girouettes  tous les pignons, fentres troites et
longues. --  une de ces fentres, mlancoliquement appuye sur le
balcon, la reine de mon me dans l'quipage que je t'ai dcrit
tout  l'heure; -- derrire elle un petit ngre tenant son
ventail et sa perruche. -- Tu vois qu'il n'y manque rien, et que
tout cela est parfaitement absurde. -- La belle laisse tomber son
gant; -- je le ramasse, le baise et le rapporte. La conversation
s'engage; je montre tout l'esprit que je n'ai pas; je dis des
choses charmantes; on m'en rpond, je rplique, c'est un feu
d'artifice, une pluie lumineuse de mots blouissants. -- Bref, je
suis adorable -- et ador. -- Vient l'heure du souper, on me
convie; -- j'accepte. -- Quel souper, mon cher ami, et quelle
cuisinire que mon imagination! -- Le vin rit dans le cristal, le
faisan dor et blond fume dans un plat armori: le festin se
prolonge bien avant dans la nuit, et tu penses bien que ce n'est
pas chez moi que je la termine. -- Ne voil-t-il pas quelque chose
de bien imagin? -- Rien au monde n'est plus simple, et, en
vrit, il est bien tonnant que cela ne soit pas arriv plutt
dix fois qu'une.

Quelquefois c'est dans une grande fort. -- Voil la chasse qui
passe; le cor sonne, la meute aboie et traverse le chemin avec la
rapidit de l'clair; la belle en amazone monte un cheval turc,
blanc comme le lait, fringant et vif au possible. Bien qu'elle
soit excellente cuyre, il piaffe, il caracole, il se cabre, et
elle a toutes les peines du monde  le contenir; il prend le mors
aux dents et la mne droit  un prcipice. Je tombe l du ciel
tout exprs, je retiens le cheval, je prends dans mes bras la
princesse vanouie, je la fais revenir  elle et la reconduis 
son chteau. Quelle est la femme bien ne qui refuserait son coeur
 un homme qui a expos sa vie pour elle? -- aucune; -- et la
reconnaissance est un chemin de traverse qui mne bien vite 
l'amour.

-- Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le
romanesque, ce n'est pas  demi, et que je suis aussi fou qu'il
est possible de l'tre. C'est toujours cela, car rien au monde
n'est plus maussade qu'une folie raisonnable. Tu conviendras aussi
que, lorsque j'cris des lettres, ce sont plutt des volumes que
de simples billets. En tout j'aime ce qui dpasse les bornes
ordinaires. -- C'est pourquoi je t'aime. Ne te moque pas trop de
toutes les niaiseries que je t'ai griffonnes: je quitte la plume
pour les mettre en action; car j'en reviens toujours  mon
refrain: -- je veux avoir une matresse. J'ignore si ce sera la
dame du parc, la beaut du balcon, mais je te dis adieu pour me
mettre en qute. Ma rsolution est prise. Dt celle que je cherche
se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la
saurai bien dnicher. Je te ferai savoir le succs de mon
entreprise ou sa non-russite. J'espre que ce sera le succs:
fais des voeux pour moi, mon cher ami. Quant  moi, je m'habille
de mon plus bel habit, et sors de la maison bien dcid  n'y
rentrer qu'avec une matresse selon mes ides. -- J'ai assez rv;
 l'action maintenant.

Chapitre 2

Eh bien! mon ami, je suis rentr  la maison, je n'ai pas t au
Cathay,  Cachemire ni  Samarcande; -- mais il est juste de dire
que je n'ai pas plus de matresse que jamais. -- Je m'tais
pourtant pris la main  moi-mme, et jur mon grand jurement que
j'irais au bout du monde: je n'ai pas t seulement au bout de la
ville. Je ne sais comment je m'y prends, je n'ai jamais pu tenir
parole  personne, pas mme  moi: il faut que le diable s'en
mle. Si je dis: J'irai l demain, il est sr que je resterai; si
je me propose d'aller au cabaret, je vais  l'glise; si je veux
aller  l'glise, les chemins s'embrouillent sous mes pieds comme
des cheveaux de fil, et je me trouve dans un endroit tout
diffrent. Je jene quand j'ai dcid de faire une orgie, et ainsi
de suite. Aussi je crois que ce qui m'empche d'avoir une
matresse, c'est que j'ai rsolu d'en avoir une.

Il faut que je te raconte mon expdition de point en point: cela
vaut bien les honneurs de la narration. J'avais pass ce jour-l
deux grandes heures au moins  ma toilette. J'avais fait peigner
et friser mes cheveux, retrousser et cirer le peu que j'ai de
moustaches, et, l'motion du dsir animant un peu la pleur
ordinaire de ma figure, je n'tais rellement pas trop mal. Enfin,
aprs m'tre attentivement regard au miroir sous des jours
diffrents pour voir si j'tais assez beau et si j'avais la mine
assez galante, je suis sorti rsolument de la maison le front
haut, le menton relev, le regard direct, une main sur la hanche,
faisant sonner les talons de mes bottes comme un anspessade,
coudoyant les bourgeois et ayant l'air parfaitement vainqueur et
triomphal.

J'tais comme un autre Jason allant  la conqute de la toison
d'or. -- Mais, hlas! Jason a t plus heureux que moi: outre la
conqute de la toison, il a fait en mme temps la conqute d'une
belle princesse, et moi, je n'ai ni princesse ni toison.

Je m'en allais donc par les rues, avisant toutes les femmes, et
courant  elles et les regardant au plus prs quand elles me
semblaient valoir la peine d'tre examines. -- Les unes prenaient
leur grand air vertueux et passaient sans lever l'oeil. -- Les
autres s'tonnaient d'abord, et puis souriaient quand elles
avaient les dents belles. -- Quelques-unes se retournaient au bout
de quelque temps pour me voir lorsqu'elles croyaient que je ne les
regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant
nez  nez avec moi. -- Le temps tait beau; il y avait foule  la
promenade. -- Et cependant, je dois l'avouer, malgr tout le
respect que je porte  cette intressante moiti du genre humain,
ce qu'on est convenu d'appeler le beau sexe est diablement laid:
sur cent femmes il y en avait  peine une de passable. Celle-ci
avait de la moustache; celle-l avait le nez bleu; d'autres
avaient des taches rouges en place de sourcils; une n'tait pas
mal faite, mais elle avait le visage couperos. La tte d'une
seconde tait charmante, mais elle pouvait se gratter l'oreille
avec l'paule; la troisime et fait honte  Praxitle pour la
rondeur et le moelleux de certains contours, mais elle patinait
sur des pieds pareils  des triers turcs. Une autre faisait
montre des plus magnifiques paules qu'on pt voir; en revanche,
ses mains ressemblaient, pour la forme et la dimension,  ces
normes gants carlates qui servent d'enseigne aux mercires. --
En gnral, que de fatigue sur ces figures! comme elles sont
fltries, tioles, uses ignoblement par de petites passions et
de petits vices! Quelle expression d'envie, de curiosit mchante,
d'avidit, de coquetterie effronte! et qu'une femme qui n'est pas
belle est plus laide qu'un homme qui n'est pas beau!

Je n'ai rien vu de bien, -- except quelques grisettes; -- mais il
y a l plus de toile  chiffonner que de soie, et ce n'est pas mon
affaire. -- En vrit, je crois que l'homme, et par l'homme
j'entends aussi la femme, est le plus vilain animal qui soit sur
la terre. Ce quadrupde qui marche sur ses pieds de derrire me
parat singulirement prsomptueux de se donner de son plein droit
le premier rang dans la cration. Un lion, un tigre sont plus
beaux que les hommes, et dans leur espce beaucoup d'individus
atteignent  toute la beaut qui leur est propre. Cela est
extrmement rare chez l'homme. -- Que d'avortons pour un Antinos!
que de Gothons pour une Philis.

J'ai bien peur, mon cher ami, de ne pouvoir jamais embrasser mon
idal, et cependant il n'a rien d'extravagant et de hors nature. -
- Ce n'est pas l'idal d'un colier de troisime. Je ne demande ni
des globes d'ivoire, ni des colonnes d'albtre, ni des rseaux
d'azur; je n'ai employ dans sa composition ni lis, ni neige, ni
rose, ni jais, ni bne, ni corail, ni ambroisie, ni perles, ni
diamants; j'ai laiss les toiles du ciel en repos, et je n'ai pas
dcroch le soleil hors de saison. C'est un idal presque
bourgeois, tant il est simple, et il me semble qu'avec un sac ou
deux de piastres je le trouverais tout fait et tout ralis dans
le premier bazar venu de Constantinople ou de Smyrne; il me
coterait probablement moins qu'un cheval ou qu'un chien de race:
et dire que je n'arriverai pas  cela, car je sens que je n'y
arriverai pas! il y a de quoi en enrager, et j'entre contre le
sort dans les plus belles colres du monde.

Toi, -- tu n'es pas aussi fou que moi, tu es heureux, toi; -- tu
t'es laiss aller tout bonnement  ta vie sans te tourmenter  la
faire, et tu as pris les choses comme elles se prsentaient. Tu
n'as pas cherch le bonheur, et il est venu te chercher; tu es
aim, et tu aimes. -- Je ne t'envie pas; -- ne va pas croire cela
au moins: mais je me trouve moins joyeux en pensant  ta flicit
que je ne devrais l'tre, et je me dis, en soupirant, que je
voudrais bien jouir d'une flicit pareille.

Peut-tre mon bonheur a-t-il pass  ct de moi, et je ne l'aurai
pas vu, aveugle que j'tais; peut-tre la voix a-t-elle parl, et
le bruit de mes temptes m'aura empch de l'entendre.

Peut-tre ai-je t aim obscurment par un humble coeur que
j'aurai mconnu ou bris; peut-tre ai-je t moi-mme l'idal
d'un autre, le ple d'une me en souffrance, -- le rve d'une nuit
et la pense d'un jour. -- Si j'avais regard  mes pieds, peut-
tre y aurais-je vu quelque belle Madeleine avec son urne de
parfums et sa chevelure plore. J'allais levant les bras au ciel,
dsireux de cueillir les toiles qui me fuyaient, et ddaignant de
ramasser la petite pquerette qui m'ouvrait son coeur d'or dans la
rose et le gazon. J'ai commis une grande faute: j'ai demand 
l'amour autre chose que l'amour et ce qu'il ne pouvait pas donner.
J'ai oubli que l'amour tait nu, je n'ai pas compris le sens de
ce magnifique symbole. -- Je lui ai demand des robes de brocart,
des plumes, des diamants, un esprit sublime, la science, la
posie, la beaut, la jeunesse, la puissance suprme, -- tout ce
qui n'est pas lui; -- l'amour ne peut offrir que lui-mme, et qui
en veut tirer autre chose n'est pas digne d'tre aim.

Je me suis sans doute trop ht: mon heure n'est pas venue; Dieu
qui m'a prt la vie ne me la reprendra pas sans que j'aie vcu. 
quoi bon donner au pote une lyre sans cordes,  l'homme une vie
sans amour? Dieu ne peut pas commettre une pareille inconsquence;
et sans doute, au moment voulu, il mettra sur mon chemin celle que
je dois aimer et dont je dois tre aim. -- Mais pourquoi l'amour
m'est-il venu avant la matresse! pourquoi ai-je soif sans avoir
de fontaine o m'tancher? ou pourquoi ne sais-je pas voler, comme
ces oiseaux du dsert,  l'endroit o est l'eau? Le monde est pour
moi un Sahara sans puits et sans dattiers. Je n'ai pas dans ma vie
un seul coin d'ombre o m'abriter du soleil: je souffre toutes les
ardeurs de la passion sans en avoir les extases et les dlices
ineffables; j'en connais les tourments, et n'en ai pas les
plaisirs. Je suis jaloux de ce qui n'existe pas; je m'inquite
pour l'ombre d'une ombre; je pousse des soupirs qui n'ont point de
but; j'ai des insomnies que ne vient pas embellir un fantme
ador; je verse des larmes qui coulent jusqu' terre sans tre
essuyes; je donne au vent des baisers qui ne me sont point
rendus; j'use mes yeux  vouloir saisir dans le lointain une forme
incertaine et trompeuse; j'attends ce qui ne doit point venir, et
je compte les heures avec anxit, comme si j'avais un rendez-
vous.

Qui que tu sois, ange ou dmon, vierge ou courtisane, bergre ou
princesse, que tu viennes du nord ou du midi, toi que je ne
connais pas et que j'aime! oh! ne te fais pas attendre plus
longtemps, ou la flamme brlera l'autel, et tu ne trouveras plus 
la place de mon coeur qu'un morceau de cendre froide. Descends de
la sphre o tu es; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur,
et viens jeter sur mon me l'ombre de tes grandes ailes. Toi,
femme que j'aimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts
depuis si longtemps. Portes d'or du palais qu'elle habite, roulez-
vous sur vos gonds; humble loquet de sa cabane, lve-toi; rameaux
des bois, ronces des chemins, dcroisez-vous; enchantements de la
tourelle, charmes des magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs
de la foule, et la laissez passer.

Si tu viens trop tard,  mon idal! je n'aurai plus la force de
t'aimer: -- mon me est comme un colombier tout plein de colombes.
 toute heure du jour, il s'en envole quelque dsir. Les colombes
reviennent au colombier, mais les dsirs ne reviennent point au
coeur. -- L'azur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims;
ils s'en vont,  travers l'espace, de monde en monde, de ciel en
ciel, chercher quelque amour pour s'y poser et y passer la nuit:
presse le pas,  mon rve! ou tu ne trouveras plus dans le nid
vide que les coquilles des oiseaux envols.

Mon ami, mon compagnon d'enfance, tu es le seul  qui je puisse
conter de pareilles choses. cris-moi que tu me plains, et que tu
ne me trouves pas hypocondriaque; console-moi, je n'en ai jamais
eu plus besoin: que ceux qui ont une passion qu'ils peuvent
satisfaire sont dignes d'envie! L'ivrogne ne rencontre de cruaut
dans aucune bouteille; il tombe du cabaret au ruisseau, et se
trouve plus heureux sur son tas d'ordures qu'un roi sur son trne.
Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles amours, ou
des raffinements impudiques: une joue farde, une jupe courte, une
gorge dbraille, un propos libertin, il est heureux; son oeil
blanchit, sa lvre se trempe; il atteint au dernier degr de son
bonheur, il a l'extase de sa grossire volupt. Le joueur n'a
besoin que d'un tapis vert et d'un jeu de cartes gras et us pour
se procurer les angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les
diaboliques jouissances de son horrible passion. Ces gens-l
peuvent s'assouvir ou se distraire; -- moi, cela m'est impossible;
Cette ide s'est tellement empare de moi que je n'aime presque
plus les arts, et que la posie n'a plus pour moi aucun charme; ce
qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre impression.

Je commence  le croire, -- je suis dans mon tort, je demande  la
nature et  la socit plus qu'elles ne peuvent donner Ce que je
cherche n'existe point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le
trouver. Cependant, si la femme que nous rvons n'est pas dans les
conditions de la nature humaine, qui fait donc que nous n'aimons
que celle-l et point les autres, puisque nous sommes des hommes,
et que notre instinct devrait nous y porter d'une invincible
manire? Qui nous a donn l'ide de cette femme imaginaire? de
quelle argile avons-nous ptri cette statue invisible? o avons-
nous pris les plumes que nous avons attaches au dos de cette
chimre? quel oiseau mystique a dpos dans un coin obscur de
notre me l'oeuf inaperu dont notre rve est clos? quelle est
donc cette beaut abstraite que nous sentons, et que nous ne
pouvons dfinir? pourquoi, devant une femme souvent charmante,
disons-nous quelquefois qu'elle est belle, -- tandis que nous la
trouvons fort laide? O est donc le modle, le type, le patron
intrieur qui nous sert de point de comparaison? car la beaut
n'est pas une ide absolue, et ne peut s'apprcier que par le
contraste. -- Est-ce au ciel que nous l'avons vue, -- dans une
toile, -- au bal,  l'ombre d'une mre, frais bouton d'une rose
effeuille? -- est-ce en Italie ou en Espagne? est-ce ici ou l-
bas, hier ou il y a longtemps? tait-ce la courtisane adore, la
cantatrice en vogue, la fille du prince? une tte fire et noble
ployant sous un lourd diadme de perles et de rubis? un visage
jeune et enfantin se penchant entre les capucines et les volubilis
de la fentre? --  quelle cole appartenait le tableau o cette
beaut ressortait blanche et rayonnante au milieu des noires
ombres? Est-ce Raphal qui a caress le contour qui vous plat?
est-ce Clomne qui a poli le marbre que vous adorez? -- tes-vous
amoureux d'une madone ou d'une Diane? -- votre idal est-il un
ange, une sylphide ou une femme? Hlas! c'est un peu de tout cela,
et ce n'est pas cela.

Cette transparence de ton, cette fracheur charmante et pleine
d'clat, ces chairs o courent tant de sang et tant de vie, ces
belles chevelures blondes se droulant comme des manteaux d'or,
ces rires tincelants, ces fossettes amoureuses, ces formes
ondoyantes comme des flammes, cette force, cette souplesse, ces
luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras potels,
ces dos charnus et polis, toute cette belle sant appartient 
Rubens. -- Raphal lui seul a pu remplir de cette couleur d'ambre
ple un aussi chaste linament. Quel autre que lui a courb ces
longs sourcils si fins et si noirs, et effil les franges de ces
paupires si modestement baisses? -- Croyez-vous qu'Allegri ne
soit pour rien dans votre idal? C'est  lui que la dame de vos
penses a vol cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle
s'est arrte bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le
secret de cet anglique sourire toujours panoui; elle a model
l'ovale de son visage sur l'ovale d'une nymphe ou d'une sainte.
Cette ligne de la hanche qui serpente si voluptueusement est de
l'Antiope endormie. -- Ces mains grasses et fines peuvent tre
rclames par Dana ou Madeleine. La poudreuse antiquit elle-mme
a fourni bien des matriaux pour la composition de votre jeune
chimre; ces reins souples et forts que vous enlacez de vos bras
avec tant de passion ont t sculpts par Praxitle. Cette
divinit a laiss tout exprs passer le petit bout de son pied
charmant hors des cendres d'Herculanum pour que votre idole ne ft
pas boiteuse. La nature a aussi contribu pour sa part. Vous avez
vu au prisme du dsir,  et l, un bel oeil sous une jalousie, un
front d'ivoire appuy contre une vitre, une bouche souriant
derrire un ventail. -- Vous avez devin un bras d'aprs la main,
un genou d'aprs une cheville. Ce que vous voyiez tait parfait: -
- vous supposiez le reste comme ce que vous voyiez, et vous
l'acheviez avec les morceaux d'autres beauts enlevs ailleurs. --
La beaut idale, ralise par les peintres, ne vous a pas mme
suffi, et vous tes all demander aux potes des contours encore
plus arrondis, des formes plus thres, des grces plus divines,
des recherches plus exquises; vous les aviez pris de donner le
souffle et la parole  votre fantme, tout leur amour, toute leur
rverie, toute leur joie et leur tristesse, leur mlancolie et
leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes leurs esprances,
leur science et leur passion, leur esprit et leur coeur; vous leur
avez pris tout cela, et vous avez ajout, pour mettre le comble 
l'impossible, votre passion  vous, votre esprit  vous, votre
rve et votre pense. L'toile a prt son rayon, la fleur son
parfum, la palette sa couleur, le pote son harmonie, le marbre sa
forme, vous votre dsir. -- Le moyen qu'une femme relle, mangeant
et buvant, se levant le matin et se couchant le soir, si adorable
et si ptrie de grces qu'elle soit d'ailleurs, puisse soutenir la
comparaison avec une pareille crature! on ne peut raisonnablement
l'esprer, et cependant on l'espre, on cherche. -- Quel singulier
aveuglement! cela est sublime ou absurde. Que je plains et que
j'admire ceux qui poursuivent  travers toute la ralit de leur
rve, et qui meurent contents, pourvu qu'ils aient bais une fois
leur chimre  la bouche! Mais quel sort affreux que celui des
Colombs qui n'ont pas trouv leur monde, et des amants qui n'ont
pas trouv leur matresse!

Ah! si j'tais pote, c'est  ceux dont l'existence est manque;
dont les flches n'ont pas t au but, qui sont morts avec le mot
qu'ils avaient  dire et sans presser la main qui leur tait
destine; c'est  tout ce qui a avort et  tout ce qui a pass
sans tre aperu, au feu touff, au gnie sans issue,  la perle
inconnue au fond des mers,  tout ce qui a aim sans tre aim, 
tout ce qui a souffert et que l'on n'a pas plaint que je
consacrerais mes chants; -- ce serait une noble tche.

Que Platon avait raison de vouloir vous bannir de sa rpublique,
et quel mal vous nous avez fait,  potes! Que votre ambroisie
nous a rendu notre absinthe encore plus amre; et comme nous avons
trouv notre vie encore plus aride et plus dvaste aprs avoir
plong nos yeux dans les perspectives que vous nous ouvrez sur
l'infini! que vos rves ont amen une lutte terrible contre nos
ralits! et comme, durant le combat, notre coeur a t pitin et
foul par ces rudes athltes!

Nous nous sommes assis comme Adam au pied des murs du paradis
terrestre, sur les marches de l'escalier qui mne au monde que
vous avez cr, voyant tinceler  travers les fentes de la porte
une lumire plus vive que le soleil, entendant confusment
quelques notes parses d'une harmonie sraphique. Toutes les fois
qu'un lu entre ou sort au milieu d'un flot de splendeur, nous
tendons le cou pour tcher de voir quelque chose par le battant
ouvert. C'est une architecture ferique qui n'a son gale que dans
les contes arabes. Des entassements de colonnes, des arcades
superposes, des piliers tordus en spirale, des feuillages
merveilleusement dcoups, des trfles vids, du porphyre, du
jaspe, du lapis-lazuli, que sais-je, moi! des transparences et des
reflets blouissants, des profusions de pierreries tranges, des
sardoines, du chrysobryl, des aigues-marines, des opales irises,
de l'azerodrach, des jets de cristal, des flambeaux  faire plir
les toiles, une vapeur splendide pleine de bruit et de vertige, -
- luxe tout assyrien!

Le battant retombe; vous ne voyez plus rien, -- et vos yeux se
baissent, pleins de larmes corrosives, sur cette pauvre terre
dcharne et ple, sur ces masures en ruine, sur ce peuple en
haillons, sur votre me, rocher aride o rien ne germe, sur toutes
les misres et toutes les infortunes de la ralit Ah! du moins,
si nous pouvions voler jusque-l, si les degrs de cet escalier de
feu ne nous brlaient pas les pieds; mais, hlas! l'chelle de
Jacob ne peut tre monte que par les anges!

Quel sort que celui du pauvre  la porte du riche! quelle ironie
sanglante qu'un palais en face d'une cabane, que l'idal en face
du rel, que la posie en face de la prose! quelle haine enracine
doit tordre les noeuds au fond du coeur des misrables! quels
grincements de dents doivent retentir la nuit sur leur grabat,
tandis que le vent apporte jusqu' leur oreille les soupirs des
torbes et des violes d'amour! Potes, peintres, sculpteurs,
musiciens, pourquoi nous avez-vous menti? Potes, pourquoi nous
avez-vous racont vos rves? Peintres, pourquoi avez-vous fix sur
la toile ce fantme insaisissable qui montait et descendait de
votre coeur  votre tte avec les bouillons de votre sang, et nous
avez-vous dit: Ceci est une femme? Sculpteurs, pourquoi avez-vous
tir le marbre des profondeurs de Carrare pour lui faire exprimer
ternellement, et aux yeux de tous, votre plus secret et plus
fugitif dsir? Musiciens, pourquoi avez-vous cout, pendant la
nuit, le chant des toiles et des fleurs, et l'avez-vous not?
Pourquoi avez-vous fait de si belles chansons que la voix la plus
douce qui nous dit: -- Je t'aime! -- nous parait rauque comme le
grincement d'une scie ou le croassement d'un corbeau? -- Soyez
maudits, imposteurs!... et puisse le feu du ciel brler et
dtruire tous les tableaux, tous les pomes, toutes les statues et
toutes les partitions... Ouf! voil une tirade d'une longueur
interminable, et qui sort un peu du style pistolaire. -- Quelle
tartine!

Je me suis joliment laiss aller au lyrisme, mon trs cher ami, et
voil dj bien du temps que je pindarise assez ridiculement. Tout
ceci est fort loin de notre sujet, qui est, si je m'en souviens
bien, l'histoire glorieuse et triomphante du chevalier d'Albert au
pourchas de Darade, la plus belle princesse du monde, comme
disent les vieux romans.

Mais en vrit, l'histoire est si pauvre que je suis forc d'avoir
recours aux digressions et aux rflexions.

J'espre qu'il n'en sera pas toujours ainsi, et qu'avant peu le
roman de ma vie sera plus entortill et plus compliqu qu'un
imbroglio espagnol.

Aprs avoir err de rue en rue, je me dcidai  aller trouver un
de mes amis qui devait me prsenter dans une maison, o,  ce
qu'il m'a dit, on voyait un monde de jolies femmes, -- une
collection d'idalits relles, -- de quoi satisfaire une
vingtaine de potes. -- Il y en a pour tous les gots: -- des
beauts aristocratiques avec des regards d'aigle, des yeux vert de
mer, des nez droits, des mentons orgueilleusement relevs, des
mains royales et des dmarches de desse; des lis d'argent monts
sur des tiges d'or; -- de simples violettes aux ples couleurs, au
doux parfum, oeil humide et baiss, cou frle, chair diaphane; --
des beauts vives et piquantes; des beauts prcieuses, des
beauts de tous les genres; -- car c'est un vrai srail que cette
maison-l, moins les eunuques et le _kislar aga_. -- Mon ami me
dit qu'il y a dj fait cinq ou six passions, -- tout autant; --
cela me parat extrmement prodigieux, et j'ai bien peur de ne pas
avoir un pareil succs; de C*** prtend que si, et que je
russirai bientt plus que je ne le voudrai. Je n'ai, suivant lui,
qu'un dfaut dont je me corrigerai avec l'ge et en prenant du
monde, c'est de faire trop de cas de la femme, et pas assez des
femmes. -- Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai l-
dedans. -- Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me
serai dfait de ce petit travers. Dieu le veuille! Il faut que les
femmes sentent que je les mprise; car un compliment, qu'elles
trouveraient adorable et du dernier charmant dans la bouche d'un
autre, les met en colre et leur dplat dans la mienne, autant
que l'pigramme la plus sanglante. Cela tient probablement  ce
que de C*** me reproche.

Le coeur me battait un peu en montant l'escalier, et j'tais 
peine remis de mon motion que de C***, me poussant par le coude,
me mit face  face avec une femme d'une trentaine d'annes
environ, -- assez belle, -- pare avec un luxe sourd et une
prtention extrme de simplicit enfantine, -- ce qui ne
l'empchait pas d'tre plaque de rouge comme une roue de
carrosse: -- c'tait la dame du lieu.

De C***, prenant cette voix grle et moqueuse si diffrente de sa
voix habituelle, et dont il se sert dans le monde quand il veut
faire le charmant, lui dit avec force dmonstrations de respect
ironique, o perait visiblement le plus profond mpris, moiti
bas, moiti haut:

-- C'est ce jeune homme dont je vous ai parl l'autre jour, -- un
homme d'un mrite trs distingu; -- il est on ne peut mieux n,
et je pense qu'il ne pourra que vous tre agrable de le recevoir;
c'est pourquoi j'ai pris la libert de vous le prsenter.

-- Assurment, monsieur, vous avez trs bien fait, rpliqua la
dame en minaudant de la manire la plus outre. Puis elle se
retourna vers moi, et, aprs m'avoir dtaill du coin de l'oeil en
connaisseuse habile, et d'une faon qui me fit rougir par-dessus
les oreilles: -- Vous pouvez vous regarder comme invit une fois
pour toutes, et venir aussi souvent que vous aurez une soire 
perdre.

Je m'inclinai assez gauchement et balbutiai quelques mots sans
suite qui ne durent pas lui donner une haute ide de mes moyens;
d'autres personnes entrrent, ce qui me dlivra des ennuis
insparables de la prsentation. De C*** me tira dans un coin de
fentre, et se mit  me sermonner d'importance.

-- Que diable! tu vas me compromettre; je t'ai annonc comme un
phnix d'esprit, un homme  imagination effrne, un pote
lyrique, tout ce qu'il y a de plus transcendant et de plus
passionn, et tu restes l comme une souche, sans sonner mot!
Quelle pauvre imaginative! Je te croyais la veine plus fconde;
allons donc, lche la bride  ta langue, babille  tort et 
travers; tu n'as pas besoin de dire des choses senses et
judicieuses, au contraire, cela pourrait t'tre nuisible; parle,
voil l'essentiel; parle beaucoup, parle longtemps; attire
l'attention sur toi; jette-moi de ct toute crainte et toute
modestie; mets-toi bien dans la tte que tous ceux qui sont ici
sont des sots, ou  peu prs, et n'oublie pas qu'un orateur qui
veut russir ne peut mpriser assez son auditoire. -- Que te
semble de la matresse de la maison?

-- Elle me dplat dj considrablement; et, quoique je lui aie
parl  peine trois minutes, je m'ennuyais autant que si j'eusse
t son mari.

-- Ah! voil ce que tu en penses?

-- Mais oui.

-- Ta rpugnance pour elle est donc tout  fait insurmontable? --
Tant pis; il aurait t dcent pour toi de l'avoir, ne ft-ce
qu'un mois, cela est du bon air, et un jeune homme un peu bien ne
peut tre mis dans le monde que par elle.

-- Eh bien! je l'aurai, fis-je d'un air assez piteux, puisqu'il le
faut; mais cela est-il aussi ncessaire que tu as l'air de le
croire?

-- Hlas, oui! cela est du dernier indispensable, et je m'en vais
t'en expliquer les raisons. Mme de Thmines est  la mode
maintenant; elle a tous les ridicules du jour d'une manire
suprieure, quelquefois ceux de demain, mais jamais ceux d'hier:
elle est parfaitement au courant. On portera ce qu'elle porte, et
elle ne porte pas ce qu'on a port. Elle est riche d'ailleurs, et
ses quipages sont du meilleur got. -- Elle n'a pas d'esprit,
mais beaucoup de jargon; elle a des gots fort vifs et peu de
passion. On lui plat, mais on ne la touche pas; c'est un coeur
froid et une tte libertine. Quant  son me, si elle en a une, ce
qui est douteux, elle est des plus noires, et il n'y a pas de
mchancets et de bassesses dont elle ne soit capable; mais elle
est extrmement adroite et conserve les dehors, juste ce qu'il est
ncessaire pour qu'on ne puisse rien prouver contre elle. Ainsi,
elle couchera trs bien avec un homme et ne lui crira pas le
billet le plus simple. Aussi ses ennemis les plus intimes ne
trouvent rien  dire sur elle, sinon qu'elle met son rouge trop
haut, et que certaines portions de sa personne n'ont pas, en
vrit, toute la rondeur qu'elles paraissent avoir, -- ce qui est
faux.

-- Comment le sais-tu?

-- La question est bonne! -- comme on sait ces sortes de choses,
en m'en assurant par moi-mme.

-- Tu as donc eu aussi Mme de Thmines!

-- Certainement! Pourquoi donc ne l'aurais-je pas eue? Il et t
de la dernire inconvenance que je ne l'eusse pas. -- Elle m'a
rendu de grands services, et je lui en suis fort reconnaissant.

-- Je ne comprends pas le genre de services qu'elle peut t'avoir
rendus...

-- Serais-tu rellement un sot? me dit alors de C*** en me
regardant avec la mine la plus comique du monde.

-- Ma foi, j'en ai bien peur; -- et faut-il donc tout te dire?
Mme de Thmines passe, et  juste titre, pour avoir des lumires
spciales  de certains endroits, et un jeune homme qu'elle a pris
et gard pendant quelque temps peut hardiment se prsenter
partout, et tre sr qu'il ne restera pas longtemps sans avoir une
affaire, et deux plutt qu'une. -- Outre cet ineffable avantage,
il y en a un autre qui n'est pas moindre, c'est que, ds que les
femmes de cette socit te verront l'amant en titre de
Mme de Thmines, n'eussent-elles pas le plus lger got pour toi,
elles se feront un plaisir et un devoir de t'enlever  une femme 
la mode comme est celle-ci; et, au lieu des avances et des
dmarches que tu aurais  faire, tu n'auras que l'embarras du
choix, et tu deviendras ncessairement le point de mire de toutes
les agaceries et de toutes les minauderies possibles.

Cependant si elle t'inspire une rpugnance trop forte, ne la
prends pas. Tu n'y es pas prcisment oblig, quoique cela et t
dans la politesse et les convenances. Mais fais vite un choix et
attaque-toi  celle qui te plaira le mieux ou qui semblera offrir
le plus de facilits, car tu perdrais, en diffrant, le bnfice
de la nouveaut et l'avantage qu'elle te donne pendant quelques
jours sur tous les cavaliers qui sont ici. Toutes ces dames ne
conoivent rien  ces passions qui naissent dans l'intimit et se
dveloppent lentement dans le respect et dans le silence: elles
sont pour les coups de foudre et les sympathies occultes; -- chose
merveilleusement bien imagine pour pargner les ennuis de la
rsistance et toutes ces longueurs et ces redites que le sentiment
entremle au roman de l'amour, et qui ne font qu'en diffrer
inutilement la conclusion. -- Ces dames sont trs conomes de leur
temps, et il leur parat tellement prcieux qu'elles seraient au
dsespoir d'en laisser une seule minute inemploye. -- Elles ont
une envie d'obliger le genre humain qu'on ne saurait trop louer,
et elles aiment leur prochain comme elles-mmes, -- ce qui est
parfaitement vanglique et mritoire; ce sont de trs charitables
cratures, qui ne voudraient, pour rien au monde, faire mourir un
homme de dsespoir.

Il doit dj y en avoir trois ou quatre de _frappes _en ta
faveur, et je te conseillerais amicalement de pousser ta pointe
avec vivacit de ce ct-l, au lieu de t'amuser  bavarder avec
moi dans l'embrasure d'une fentre, ce qui ne t'avancera pas 
grand-chose.

-- Mais, mon cher C***, je suis tout  fait neuf sur ces matires-
l. Je n'ai point ce qu'il faut du monde pour distinguer au
premier coup d'oeil une femme frappe d'avec une qui ne l'est
point; et je pourrais commettre d'tranges bvues, si tu ne
m'aidais de ton exprience.

-- En vrit, tu es d'un primitif qui n'a pas de nom, et je ne
croyais pas qu'il ft possible d'tre aussi pastoral et aussi
bucolique que cela dans le bienheureux sicle o nous sommes! --
Que diable fais-tu donc de cette grande paire d'yeux noirs que tu
as l, et qui serait de l'effet le plus vainqueur, si tu savais
t'en servir? -- Regarde-moi l-bas un peu, dans ce coin auprs de
la chemine, cette petite femme en rose qui joue avec son
ventail: elle te lorgne depuis un quart d'heure avec une
assiduit et une fixit tout  fait significatives: il n'y a
qu'elle au monde pour tre indcente d'une manire aussi
suprieure, et dployer une aussi noble effronterie. Elle dplat
beaucoup aux femmes, qui dsesprent de parvenir jamais  cette
hauteur d'impudence, mais, en revanche, elle plat beaucoup aux
hommes, qui lui trouvent tout le piquant d'une courtisane. -- Il
est vrai qu'elle est d'une dpravation charmante, pleine d'esprit,
de verve et de caprice -- C'est une excellente matresse pour un
jeune homme qui a des prjugs. -- En huit jours elle vous
dbarrasse une conscience de tout scrupule, et vous corrompt le
coeur de manire  ce que vous ne soyez jamais ridicule ni
lgiaque. Elle a sur toutes choses des ides d'un positif
inexprimable; elle va au fond de tout avec une rapidit et une
sret qui tonnent. C'est l'algbre incarne que cette petite
femme-l; c'est prcisment ce qu'il faut  un rveur et  un
enthousiaste. Elle t'aura bientt corrig de ton vaporeux
idalisme: c'est un grand service qu'elle te rendra. Elle le fera
du reste avec le plus grand plaisir, car son instinct est de
dsenchanter des potes.

Ma curiosit tant veille par la description de C***, je sortis
de ma retraite, et, me glissant entre les groupes, je m'approchai
de la dame et je la regardai fort attentivement: -- elle pouvait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. Sa taille tait petite, mais
assez bien prise, quoique un peu charge d'embonpoint; elle avait
le bras blanc et potel, la main assez noble, le pied joli et mme
trop mignon, -- les paules grasses et lustres, peu de gorge,
mais ce qu'il y en avait fort satisfaisant et ne donnant pas
mauvaise ide du reste; pour les cheveux, ils taient extrmement
brillants et d'un noir bleu comme des ailes de geai; -- le coin de
l'oeil trouss assez haut vers la tempe, le nez mince et les
narines fort ouvertes, la bouche humide et sensuelle, une petite
raie  la lvre infrieure, et un duvet presque imperceptible aux
commissures. Et dans tout cela une vie, une animation, une sant,
une force, et je ne sais quelle expression de luxe adroitement
tempre par la coquetterie et le mange, qui en faisaient en
somme une trs dsirable crature et justifiaient et au-del les
gots trs vifs qu'elle avait inspirs et qu'elle inspirait tous
les jours.

Je la dsirai; -- mais je compris nanmoins que ce ne serait pas
cette femme, tout agrable qu'elle ft, qui raliserait mon voeu
et me ferait dire: -- Enfin j'ai une matresse!

Je revins  de C***, et je lui dis: -- La dame me plat assez, et
je m'arrangerai peut-tre avec elle. Mais, avant de rien dire de
prcis et qui m'engage, je voudrais bien que tu eusses la bont de
me faire voir celles des indulgentes beauts qui ont eu
l'obligeance de se frapper pour moi, afin que je puisse choisir. -
- Tu me ferais plaisir aussi, puisque tu me sers ici de
dmonstrateur, d'y ajouter une petite notice et la nomenclature de
leurs dfauts et qualits; la manire dont il faut les attaquer et
le ton qu'on doit employer avec elles pour que je n'aie pas trop
l'air d'un provincial ou d'un littrateur.

-- Je veux bien, dit de C***. -- Vois-tu ce beau cygne
mlancolique qui dploie son cou si harmonieusement et fait remuer
ses manches comme des ailes; c'est la modestie mme, tout ce qu'il
y a de plus chaste et de plus virginal au monde; c'est un front de
neige, un coeur de glace, des regards de madone, un sourire
d'Agns, elle a une robe blanche et l'me pareille; elle ne met
dans ses cheveux que des fleurs d'oranger ou des feuilles de
nnuphar, et ne tient  la terre que par un fil. Elle n'a jamais
eu une mauvaise pense et ignore profondment en quoi un homme
diffre d'une femme. La sainte Vierge est une bacchante  ct
d'elle, ce qui d'ailleurs ne l'empche pas d'avoir eu plus
d'amants qu'aucune femme que je connaisse, et assurment ce n'est
pas peu dire. Examine-moi un peu la gorge de cette discrte
personne; -- c'est un petit chef-d'oeuvre, et rellement il est
difficile de montrer autant en cachant davantage; dis-moi si, avec
toutes ses restrictions et toute sa pruderie, elle n'est pas dix
fois plus indcente que cette bonne dame qui est  sa gauche et
qui tale bravement deux hmisphres qui, s'ils taient runis,
formeraient une mappemonde d'une grandeur naturelle, ou que cette
autre qui est  sa droite, dcollete jusqu'au ventre et qui fait
parade de son nant avec une intrpidit charmante? -- Cette
virginale crature, ou je me trompe fort, a dj supput dans sa
tte ce que les promesses de ta pleur et de tes yeux noirs
pouvaient tenir d'amour et de passion; et ce qui me fait dire
cela, c'est qu'elle n'a pas regard une seule fois de ton ct, du
moins en apparence; car elle sait faire jouer sa prunelle avec
tant d'art et la faire couler si adroitement dans le coin de ses
yeux que rien ne lui chappe; on croirait qu'elle y voit par le
derrire de la tte, car elle sait parfaitement ce qui se passe
derrire elle. -- C'est un Janus fminin. -- Si tu veux russir
auprs d'elle, il faut laisser l les manires dbrailles et
victorieuses. Il faut lui parler sans la regarder, sans faire de
mouvement, dans une attitude contrite, et d'un ton de voix touff
et respectueux; de cette faon, tu pourras lui dire tout ce que tu
voudras, pourvu que cela soit convenablement gaz, et elle te
permettra les choses les plus libres en paroles d'abord, et
ensuite en action. Aie soin seulement de rouler tendrement les
yeux quand elle aura les siens baisss, et parle-lui des douceurs
de l'amour platonique et du commerce des mes, tout en employant
avec elle la pantomime la moins platonique et la moins idale du
monde! Elle est fort sensuelle et trs susceptible; embrasse-la
tant que tu voudras; mais, dans l'abandon le plus intime, n'oublie
pas de l'appeler _madame _au moins trois fois par phrase: elle
s'est brouille avec moi, parce qu'tant couch dans son lit je
lui ai dit je ne sais plus quoi en la tutoyant. Que diable! on
n'est pas honnte femme pour rien.

-- Je n'ai pas grande envie, d'aprs ce que tu me dis, de risquer
l'aventure: une Messaline prude! l'alliance est monstrueuse et
nouvelle.

-- Vieille comme le monde, mon cher! cela se voit tous les jours,
et rien n'est plus commun. -- Tu as tort de ne pas te fixer 
celle-l: -- Elle a un grand agrment, c'est qu'avec elle on a
toujours l'air de commettre un pch mortel, et le moindre baiser
parat tout  fait damnable; tandis qu'avec les autres on croit 
peine faire un pch vniel, et souvent mme on ne croit rien
faire du tout. -- C'est la raison pourquoi je l'ai garde plus
longtemps qu'aucune matresse. -- Je l'aurais encore, si elle ne
m'avait pas quitt elle-mme; c'est la seule femme qui m'ait
devanc, et je lui porte un certain respect  cause de cela. --
Elle a de petits raffinements de volupt on ne peut plus dlicats,
et ce grand art de paratre se faire extorquer ce qu'elle accorde
trs librement: ce qui donne  chacune de ses faveurs le charme
d'un viol. Tu trouveras dans le monde dix de ses amants qui te
jureront sur leur honneur que c'est la plus vertueuse crature qui
soit. -- Elle est prcisment le contraire. -- C'est une curieuse
tude que d'anatomiser cette vertu-l sur un oreiller. -- tant
prvenu, tu ne cours aucun risque, et tu n'auras pas la maladresse
d'en devenir sincrement amoureux.

-- Quel ge a donc cette adorable personne? demandai-je  de C***,
car il m'tait impossible de le dterminer en l'examinant avec
l'attention la plus scrupuleuse.

-- Ah! voil, quel ge a-t-elle? c'est le mystre, et Dieu seul le
sait. Pour moi, qui me pique d'assigner leur ge aux femmes  une
minute prs, je n'ai jamais pu trouver le sien. Seulement, d'une
manire approximative, j'estime qu'elle peut avoir de dix-huit 
trente-six ans. -- Je l'ai vue en grande toilette, en dshabill,
sous le linge, et je ne puis rien t'apprendre  cet gard: ma
science est en dfaut; l'ge qu'elle semble le plus avoir, c'est
dix-huit ans, et cependant ce ne peut tre son ge. -- C'est un
corps de vierge et une me de fille de joie, et, pour se corrompre
aussi profondment et aussi spacieusement, il faut beaucoup de
temps ou de gnie; il faut un coeur de bronze dans une poitrine
d'acier: elle n'a ni l'un ni l'autre; alors je pense qu'elle a
trente-six ans, mais au fond je ne sais rien.

-- Est-ce qu'elle n'a pas d'amie intime qui te pourrait donner des
lumires  ce sujet?

-- Non; elle est arrive dans cette ville il y a deux ans. Elle
venait de la province ou de l'tranger, je ne sais plus lequel --
c'est une admirable position pour une femme qui sait en profiter.
Avec une figure comme elle en a une, elle peut se donner l'ge
qu'elle veut et ne dater que du jour o elle est arrive ici.

-- Voil qui est on ne peut plus agrable, surtout quand quelque
ride impertinente ne vient pas vous dmentir, et que le temps, ce
grand destructeur, a la bont de se prter  cette falsification
de l'extrait de baptme.

Il m'en fit voir encore quelques-unes qui, selon lui, recevraient
favorablement toutes les requtes qu'il me plairait de leur
adresser et me traiteraient avec une philanthropie toute
particulire. Mais la femme en rose du coin de la chemine et la
modeste colombe qui lui servait d'antithse taient
incomparablement mieux que toutes les autres; et, si elles
n'avaient pas toutes les qualits que je demande, elles en avaient
quelques-unes, du moins en apparence.

Je parlai toute la soire avec elles, surtout avec la dernire, et
j'eus soin de jeter mes ides dans le moule le plus respectueux; -
- quoiqu'elle me regardt  peine, je crus voir quelquefois luire
ses prunelles sous leur rideau de cils, et  quelques galanteries
assez vives, mais habilles de la gaze la plus pudique que je
hasardai, passer  deux ou trois lignes sous sa chair une petite
rougeur contenue et touffe, assez pareille  celle que produit
une liqueur rose verse dans une tasse  moiti opaque. -- Ses
rponses, en gnral, taient sobres, mesures, mais pourtant
aigus et pleines de trait, et donnaient  penser beaucoup plus
qu'elles n'exprimaient. Tout cela tait entreml de rticences,
de demi-mots, d'allusions dtournes, chaque syllabe avait son
intention, chaque silence sa porte; rien au monde n'tait plus
diplomatique et plus charmant. -- Et pourtant, quelque plaisir que
j'y aie pris momentanment, je ne pourrais supporter longtemps une
pareille conversation. Il faut tre perptuellement en veil et
sur ses gardes, et ce que j'aime le mieux dans une causerie, c'est
l'abandon et la familiarit. -- Nous avons parl d'abord de
musique, ce qui nous a conduits tout naturellement  parler de
l'opra, et ensuite des femmes, puis de l'amour, sujet dans lequel
il est plus facile que dans tout autre de trouver des transitions
pour passer de la gnralit  la spcialit. -- Nous avons fait
du _beau coeur_  qui mieux mieux; -- tu aurais ri de m'entendre.
-- En vrit, Amadis sur la Roche pauvre n'tait qu'un cuistre
sans flamme auprs de moi. C'taient des gnrosits, des
abngations, des dvouements  faire rougir de honte feu le Romain
Curtius. -- Je ne me croyais sincrement pas capable d'un
galimatias et d'un pathos aussi transcendants. -- Moi, faisant du
platonisme le plus quintessenci, cela ne te parait-il pas une des
choses les plus bouffonnes, la meilleure scne de comdie qu'il se
puisse voir? Et puis cet air confit en perfection, ces petites
faons papelardes et chattemites que je vous avais! tubleu! -- Je
n'avais pas la mine d'y toucher, et toute mre qui m'aurait
entendu raisonner n'aurait pas hsit  me laisser coucher avec sa
fille, tout mari m'aurait confi sa femme. C'est la soire de ma
vie o j'ai eu le plus l'air vertueux et o je l'ai t le moins.
-- Je pensais qu'il ft plus difficile que cela d'tre hypocrite
et de dire des choses que l'on ne croyait point. -- Il faut que ce
soit assez ais ou que j'aie de fort belles dispositions pour
avoir aussi agrablement russi du premier coup. -- J'ai en vrit
de fort beaux moments.

Quant  la dame, elle a dit beaucoup de choses trs finement
dtailles, et qui, malgr l'air de candeur qu'elle y mettait,
prouvent une exprience des plus consommes; on ne peut se faire
une ide de la subtilit de ses distinctions. Cette femme-l
scierait un cheveu en trois dans sa longueur, et elle ferait
quinauds tous les docteurs angliques et sraphiques. Au reste, 
la manire dont elle parle, il est impossible de croire qu'elle
ait mme l'ombre d'un corps. -- C'est d'un immatriel, d'un
vaporeux, d'un idal  vous casser les bras; et, si de C*** ne
m'avait prvenu des allures de la bte, j'aurais assurment
dsespr du succs de mes affaires, et je me serais tenu
piteusement  l'cart. Comment diable aussi, lorsqu'une femme vous
dit pendant deux heures, de l'air le plus dtach du monde, que
l'amour ne vit que de privations et de sacrifices et autres belles
choses de ce genre, peut-on dcemment esprer de lui persuader un
jour de se mettre entre deux draps avec vous, pour vous fomenter
la complexion et voir si vous tes faits l'un comme l'autre?

Bref, nous nous sommes spars trs amis, et nous flicitant
rciproquement de l'lvation, de la puret de nos sentiments.

La conversation avec l'autre a t, comme tu l'imagines, d'un
genre tout  fait oppos. Nous avons ri autant que parl. Nous
nous sommes moqus, et fort spirituellement, de toutes les femmes
qui taient l; -- quand je dis: Nous nous sommes moqus et fort
spirituellement, je me trompe; je devrais dire: Elle s'est moque;
un homme ne se moque jamais bien d'une femme. Moi, j'coutais et
j'approuvais, car il est impossible de crayonner un trait plus vif
et de le colorer plus ardemment; c'est la plus curieuse galerie de
caricatures que j'aie jamais vue. Malgr l'exagration, on sentait
la vrit l-dessous; de C*** avait bien raison: la mission de
cette femme est de dsenchanter des potes. Il y a autour d'elle
une atmosphre de prose dans laquelle une ide potique ne peut
vivre. Elle est charmante et ptillante d'esprit, et cependant, 
ct d'elle, on ne pense qu' des choses ignobles et vulgaires;
tout en lui parlant, je me sentais une foule d'envies incongrues
et impraticables dans le lieu o je me trouvais, comme de me faire
apporter du vin et de me soler, de la camper sur un de mes genoux
et de lui baiser la gorge, -- de relever le bord de sa jupe et de
voir si sa jarretire tait au-dessus ou au-dessous du genou, de
chanter  tue-tte un refrain ordurier, de fumer une pipe ou de
casser les carreaux: que sais-je? -- Toute la partie animale,
toute la brute se soulevait en moi; j'aurais trs volontiers
crach sur _l'Iliade _d'Homre et je me serais mis  genoux devant
un jambon. -- Je comprends parfaitement aujourd'hui l'allgorie
des compagnons d'Ulysse changs en pourceaux par Circ. Circ
tait probablement quelque grillarde comme ma petite femme en
rose.

Chose honteuse  dire, j'prouvais un grand dlice  me sentir
gagn par l'abrutissement; je ne m'y opposais pas, j'y aidais de
toutes mes forces, tant la corruption est naturelle  l'homme, et
tant il y a de boue dans l'argile dont il est ptri.

Cependant j'eus une minute peur de cette gangrne qui me gagnait,
et je voulus quitter la corruptrice; mais le parquet semblait
avoir mont jusqu' mes genoux, et j'tais comme enchss  ma
place.

 la fin je pris sur moi de la quitter, et, la soire tant fort
avance, je m'en retournai chez moi trs perplexe, trs troubl et
ne sachant trop ce que je devais faire. -- J'hsitais entre la
prude et la galante, -- Je trouvais de la volupt dans l'une et du
piquant dans l'autre; et, aprs un examen de conscience trs
dtaill et trs approfondi, je m'aperus non que je les aimais
toutes les deux, mais que je les dsirais toutes les deux, l'une
autant que l'autre, avec assez de vivacit pour en prendre de la
rverie et de la proccupation.

Selon toute apparence,  mon ami! j'aurai une de ces deux femmes,
je les aurai peut-tre toutes les deux, et pourtant je t'avoue que
leur possession ne me satisfait qu' moiti: ce n'est pas qu'elles
ne soient fort jolies, mais  leur vue rien n'a cri dans moi,
rien n'a palpit, rien n'a dit. -- C'est elles; je ne les ai pas
reconnues. -- Cependant je ne crois pas que je rencontrerai
beaucoup mieux du ct de la naissance et de la beaut, et de C***
me conseille de m'en tenir l. Assurment je le ferai, et l'une ou
l'autre sera ma matresse, ou le diable m'emportera avant qu'il
soit bien longtemps; mais au fond de mon coeur, une secrte voix
me reproche de mentir  mon amour, et de m'arrter ainsi au
premier sourire d'une femme que je n'aime point, au lieu de
chercher infatigablement  travers le monde, dans les clotres et
dans les mauvais lieux, dans les palais et dans les auberges,
celle qui a t faite pour moi et que Dieu me destine, princesse
ou servante, religieuse ou femme galante.

Puis je me dis que je me fais des chimres, qu'il est bien gal
aprs tout que je couche avec cette femme ou avec une autre; que
la terre n'en dviera pas d'une ligne dans sa marche, et que les
quatre saisons n'intervertiront pas leur ordre pour cela; que rien
au monde n'est plus indiffrent, et que je suis bien bon de me
tourmenter de pareilles billeveses: voil ce que je me dis. --
Mais j'ai beau dire, je n'en suis ni plus tranquille ni plus
rsolu.

Cela tient peut-tre  ce que je vis beaucoup avec moi-mme, et
que les plus petits dtails dans une vie aussi monotone que la
mienne prennent une trop grande importance. Je m'coute trop vivre
et penser: j'entends le battement de mes artres, les pulsations
de mon coeur; je dgage,  force d'attention, mes ides les plus
insaisissables de la vapeur trouble o elles flottaient et je leur
donne un corps. -- Si j'agissais davantage, je n'apercevrais pas
toutes ces petites choses, et je n'aurais pas le temps de regarder
mon me au microscope, comme je le fais toute la journe. Le bruit
de l'action ferait envoler cet essaim de penses oisives qui
voltigent dans ma tte et m'tourdissent du bourdonnement de leurs
ailes: au lieu de poursuivre des fantmes, je me colletterais avec
des ralits; je ne demanderais aux femmes que ce qu'elles peuvent
donner: -- du plaisir, -- et je ne chercherais pas  embrasser je
ne sais quelle fantastique idalit pare de nuageuses
perfections. -- Cette tension acharne de l'oeil de mon me vers
un objet invisible m'a fauss la vue. Je ne sais pas voir ce qui
est,  force d'avoir regard ce qui n'est pas, et mon oeil si
subtil pour l'idal est tout  fait myope dans la ralit; --
ainsi, j'ai connu des femmes que tout le monde assure tre
ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que cela. -- J'ai
beaucoup admir des peintures gnralement juges mauvaises, et
des vers bizarres ou inintelligibles m'ont fait plus de plaisir
que les plus galantes productions. -- Je ne serais pas tonn
qu'aprs avoir tant adress de soupirs  la lune et regard les
toiles entre les deux yeux, aprs avoir tant fait d'lgies et
d'apostrophes sentimentales, je ne devienne amoureux de quelque
fille de joie bien ignoble ou de quelque femme laide et vieille; -
- ce serait une belle chute. -- La ralit se vengera peut-tre
ainsi du peu de soin que j'ai mis  lui faire la cour: -- cela ne
serait-il pas bien fait, si j'allais m'prendre d'une belle
passion romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable
gaupe? Me vois-tu jouant de la guitare sous la fentre d'une
cuisine et supplant par un marmiton portant le roquet d'une
vieille douairire crachant sa dernire dent? -- Peut-tre aussi
que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon amour, je
finirai par m'y adorer moi-mme, comme feu Narcisse d'goste
mmoire. -- Pour me garantir d'un aussi grand malheur, je me
regarde dans tous les miroirs et dans tous les ruisseaux que je
rencontre. Au vrai,  force de rveries et d'aberrations, j'ai une
peur norme de tomber dans le monstrueux et le hors nature. Cela
est srieux, et il y faut prendre garde. -- Adieu, mon ami; -- je
vais de ce pas chez la dame rose, de peur de me laisser aller 
mes contemplations habituelles. -- Je ne pense pas que nous nous
occupions beaucoup de l'entlchie, et je crois que, si nous
faisons quelque chose, ce ne sera pas  coup sr du spiritualisme,
bien que la crature soit fort spirituelle: je roule soigneusement
et serre dans un tiroir le patron de ma matresse idale pour ne
pas l'essayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des
beauts et des mrites qu'elle a. Je veux la laisser habille
d'une robe  sa taille, sans tcher de lui adapter le vtement que
j'ai taill d'avance et  tout vnement pour la dame de mes
penses. -- Ce sont de fort sages rsolutions, je ne sais pas si
je les tiendrai -- Encore une fois, adieu.

Chapitre 3

Je suis l'amant en pied de la dame en rose; c'est presque un tat,
une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je n'ai
plus l'air d'un colier qui cherche une bonne fortune parmi les
aeules et qui n'ose dbiter un madrigal  une femme,  moins
qu'elle ne soit centenaire: je m'aperois, depuis mon
installation, que l'on me considre beaucoup plus, que toutes les
femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands
frais pour moi. -- Les hommes, au contraire, y mettent plus de
froideur, et, dans le peu de mots que nous changeons, il y a
quelque chose d'hostile et de contraint; ils sentent qu'ils ont en
moi un rival dj redoutable et qui peut le devenir davantage. --
Il m'est revenu que beaucoup d'entre eux avaient amrement
critiqu ma faon de me mettre, et avaient dit que je m'habillais
d'une manire trop effmine: que mes cheveux taient boucls et
lustrs avec plus de soin qu'il ne convenait; que cela, joint  ma
figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus
ridicule; que j'affectais pour mes vtements des toffes riches et
brillantes qui sentaient leur thtre, et que je ressemblais plus
 un comdien qu' un homme: -- toutes les banalits qu'on dit
pour se donner le droit d'tre sale et de porter des habits
pauvres et mal coups. Mais tout cela ne fait que blanchir, et
toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du
monde, que mes recherches sont du meilleur got, et semblent fort
disposes  me ddommager des frais que je fais pour elles, car
elles ne sont point assez sottes pour croire que toute cette
lgance n'ait pour but que mon embellissement particulier.

La dame du logis a d'abord paru un peu pique de mon choix,
qu'elle croyait devoir ncessairement tomber sur elle, et pendant
quelques jours elle en a gard une certaine aigreur (envers sa
rivale seulement; car, moi, elle m'a toujours parl de mme), qui
se manifestait par quelques petits: -- Ma chre, -- dits avec
cette manire sche et dcoupe que les femmes ont seules, et par
quelques avis dsobligeants sur sa toilette donns  aussi haute
voix que possible, comme: -- Vous tes coiffe beaucoup trop haut
et pas du tout  l'air de votre visage; ou: -- Votre corsage poche
sous les bras; qui vous a donc fait cette robe? Ou: -- Vous avez
les yeux bien battus; je vous trouve toute change; et mille
autres menues observations  quoi l'autre ne manquait pas de
riposter avec toute la mchancet dsirable quand l'occasion s'en
prsentait; et, si l'occasion tardait trop, elle s'en faisait
elle-mme une pour son usage, et rendait, et au-del, ce qu'on lui
avait donn. Mais bientt, un autre objet ayant dtourn
l'attention de l'infante ddaigne, cette petite guerre de mots
cessa et tout rentra dans l'ordre habituel.

Je t'ai dit sommairement que j'tais l'amant en pied de la dame
rose; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu l'es.
Tu me demanderas sans doute comment elle s'appelle: quant  son
nom, je ne te le dirai pas; mais si tu veux, pour la facilit du
rcit, et en mmoire de la couleur de la robe avec laquelle je
l'ai vue pour la premire fois, -- nous l'appellerons Rosette;
c'est un joli nom: ma petite chienne s'appelait comme cela.

Tu voudras savoir de point en point, car tu aimes la prcision
dans ces sortes de choses, l'histoire de nos amours avec cette
belle Bradamante, et par quelles gradations successives j'ai pass
du gnral au particulier, et de l'tat de simple spectateur 
celui d'acteur; comment, de public que j'tais, je suis devenu
amant. Je contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il n'y
a rien de sinistre dans notre roman; il est couleur de rose, et
l'on n'y verse d'autres larmes que celles du plaisir; on n'y
rencontre ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin
avec cette hte et cette rapidit si recommandes par Horace; --
c'est un vritable roman franais. -- Toutefois ne va pas
t'imaginer que j'ai emport la place au premier assaut. -- La
princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, n'est pas aussi
prodigue de ses faveurs qu'on pourrait le croire d'abord; elle en
connat trop le prix pour ne pas vous les faire acheter; elle sait
trop bien aussi ce qu'un juste retard donne de vivacit au dsir,
et le ragot qu'une demi-rsistance ajoute au plaisir, pour se
livrer  vous tout d'abord, si vif que soit le got que vous lui
ayez inspir.

Pour te conter la chose tout au long, il faut remonter un peu plus
haut. Je t'ai fait un rcit assez circonstanci de notre premire
entrevue. J'en ai eu encore une ou deux autres dans la mme maison
ou mme trois, puis elle m'a invit  aller chez elle; je ne me
suis pas fait prier, comme tu peux le croire; j'y suis all avec
discrtion d'abord, puis un peu plus souvent, puis encore plus
souvent, puis enfin toutes les fois que l'envie m'en prenait, et
je dois avouer qu'elle m'en prenait au moins trois ou quatre fois
par jour.

-- La dame, aprs quelques heures d'absence, me recevait toujours
comme si je fusse revenu des Indes orientales; ce  quoi j'tais
on ne peut plus sensible, et ce qui m'obligeait  montrer ma
reconnaissance d'une manire marque par les choses les plus
galantes et les plus tendres du monde, auxquelles elle rpondait
de son mieux.

Rosette, puisque nous sommes convenus de l'appeler ainsi, est une
femme d'un grand esprit et qui comprend l'homme de la manire la
plus aimable; quoiqu'elle ait retard quelques temps la conclusion
du chapitre, je n'ai pas pris une seule fois de l'humeur contre
elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais les belles
fureurs o j'entre lorsque je n'ai pas sur-le-champ ce que je
dsire, et qu'une femme dpasse le temps que je lui ai assign
dans ma tte pour se rendre. -- Je ne sais pas comment elle a
fait; ds la premire entrevue elle m'a fait comprendre que je
l'aurais, et j'en tais plus sr que si j'en eusse tenu la
promesse crite et signe de sa main. On dira peut-tre que la
hardiesse et la facilit de ses manires laissaient le champ libre
 la tmrit des esprances. Je ne pense pas que ce soit l le
vritable motif: j'ai vu quelques femmes dont la prodigieuse
libert excluait, en quelque sorte, jusqu' l'ombre d'un doute,
qui ne m'ont pas produit cet effet, et auprs desquelles j'avais
des timidits et des inquitudes pour le moins dplaces.

Ce qui fait qu'en gnral je suis bien moins aimable avec les
femmes que je veux avoir qu'avec celles qui me sont indiffrentes,
c'est l'attente passionne de l'occasion et l'incertitude o je
suis de la russite de mon projet: cela me donne du sombre et me
jette dans une rverie qui m'te beaucoup de mes moyens et de ma
prsence d'esprit. Quand je vois s'chapper une  une les heures
que j'avais destines  un autre emploi, la colre me gagne malgr
moi, et je ne puis m'empcher de dire des choses fort sches et
fort aigres, qui vont quelquefois jusqu' la brutalit et qui
reculent mes affaires  cent lieues. Avec Rosette, je n'ai rien
senti de tout cela; jamais, mme au moment o elle me rsistait le
plus, je n'ai eu cette ide qu'elle voult chapper  mon amour.
Je lui ai laiss dployer tranquillement toutes ses petites
coquetteries, et j'ai pris en patience les dlais assez longs
qu'il lui a plu d'apporter  mon ardeur: sa rigueur avait quelque
chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et
dans ses cruauts les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond
d'humanit qui ne vous permettait gure d'avoir une peur bien
srieuse. -- Les honntes femmes, mme lorsqu'elles le sont moins,
ont une faon rechigne et ddaigneuse qui m'est parfaitement
insupportable. Elles vous ont l'air toujours prtes  sonner et 
vous faire jeter  la porte par leurs laquais; -- et il me semble,
en vrit, qu'un homme qui prend la peine de faire la cour  une
femme (ce qui n'est pas dj aussi agrable qu'on veut le croire)
ne mrite pas d'tre regard de cette manire-l. La chre Rosette
n'a pas de ces regards-l, elle; -- et je t'assure qu'elle y
trouve son profit; -- c'est la seule femme avec qui j'aie t moi,
et j'ai la fatuit de dire que je n'ai jamais t aussi bien. --
Mon esprit s'est dploy librement; et, par l'adresse et le feu de
ses rpliques, elle m'en a fait trouver plus que je ne m'en
croyais et plus que je n'en ai peut-tre rellement. -- Il est
vrai que j'ai t assez peu lyrique, -- cela n'est gure possible
avec elle; -- ce n'est pas cependant qu'elle n'ait son ct
potique, malgr ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine
de vie et de force et de mouvement, elle a l'air d'tre si bien
dans le milieu o elle est qu'on n'a pas envie d'en sortir pour
monter dans les nuages. Elle remplit la vie relle si agrablement
et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que
la rverie n'a rien  vous offrir de mieux.

Chose miraculeuse! voil prs de deux mois que je la connais, et
depuis ce temps je ne me suis ennuy que lorsque je n'tais pas
avec elle. Tu conviendras que cela n'est pas d'une femme mdiocre
de produire un pareil effet, car habituellement les femmes
produisent sur moi l'effet prcisment inverse, et me plaisent
beaucoup plus de loin que de prs.

Rosette a le meilleur caractre du monde, avec les hommes
s'entend, car avec les femmes elle est mchante comme un diable;
elle est gaie, vive, alerte, prte  tout, trs originale dans sa
manire de parler, et a toujours  vous dire quelques charmantes
drleries auxquelles on ne s'attend pas: -- c'est un dlicieux
compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutt qu'une
matresse; et, si j'avais quelques annes de plus et quelques
ides romanesques de moins, cela me serait parfaitement gal, et
mme je m'estimerais le plus fortun mortel qui soit. Mais...
mais... -- voil une particule qui n'annonce rien de bon, et ce
diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes
les langues humaines qui est le plus employ; -- mais je suis un
imbcile, un idiot, un vritable oison, qui ne sais me contenter
de rien et qui vais toujours chercher midi  quatorze heures; et,
au lieu d'tre tout  fait heureux, je ne le suis qu' moiti; --
 moiti, c'est dj beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je
trouve que ce n'est pas assez.

Aux yeux de tout le monde, j'ai une matresse que plusieurs
dsirent et m'envient, et que personne ne ddaignerait. Mon dsir
est donc rempli en apparence, et je n'ai plus le droit de chercher
des querelles au sort. Cependant il ne me semble pas avoir une
matresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le sens
pas; et, si quelqu'un me demandait inopinment si j'en ai une, je
crois que je rpondrais que non. -- Pourtant la possession d'une
femme qui a de la beaut, de la jeunesse et de l'esprit constitue
ce que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a appel et
appelle avoir une matresse, et je ne pense pas qu'il y ait une
autre manire. Cela n'empche pas que je n'aie les plus tranges
doutes  cet gard, et cela est pouss au point que, si plusieurs
personnes s'entendaient pour me soutenir que je ne suis pas
l'amant favoris de Rosette, malgr l'vidence palpable de la
chose, je finirais par les croire.

Ne va pas imaginer, d'aprs ce que je te dis, que je ne l'aime
pas, ou qu'elle me dplaise en quelque chose: je l'aime au
contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la
trouvera: une jolie et piquante crature. Simplement je ne me sens
pas l'avoir, voil tout. Et pourtant aucune femme ne m'a donn
autant de plaisir, et si jamais j'ai compris la volupt, c'est
dans ses bras. -- Un seul de ses baisers, la plus chaste de ses
caresses me fait frissonner jusqu' la plante des pieds et fait
refluer tout mon sang au coeur. Arrangez tout cela. La chose est
pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de l'homme est plein
de ces absurdits-l; et, s'il fallait concilier toutes les
contradictions qu'il renferme, on aurait fort  faire.

D'o cela peut-il venir? En vrit, je ne sais.

Je la vois toute la journe, et mme toute la nuit, si je veux. Je
lui fais toutes les caresses qu'il me plat de lui faire; je l'ai
nue ou habille,  la ville ou  la campagne. Elle est d'une
complaisance inpuisable, et entre parfaitement dans tous mes
caprices, si bizarres qu'ils soient: un soir, il m'a pris cette
fantaisie de la possder au milieu du salon, le lustre et les
bougies allumes, le feu dans la chemine, les fauteuils rangs en
cercle comme pour une grande soire de rception, elle en toilette
de bal avec son bouquet et son ventail, tous ses diamants aux
doigts et au cou, des plumes sur la tte, le costume le plus
splendide possible, et moi habill en ours; elle y a consenti. --
Quand tout fut prt, les domestiques furent trs surpris de
recevoir l'ordre de fermer les portes et de ne laisser monter
personne; ils n'avaient pas l'air de comprendre le moins du monde,
et s'en allrent avec une mine hbte qui nous fit bien rire. 
coup sr, ils pensrent que leur matresse tait dcidment folle;
mais ce qu'ils pensaient ou ne pensaient pas ne nous importait
gure.

Cette soire est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu l'air
que je devais avoir avec mon chapeau  plumes sous la patte, des
bagues  toutes les griffes, une petite pe  garde d'argent et
un ruban bleu de ciel  la poigne? Je me suis approch de la
belle; et, aprs lui avoir fait la plus gracieuse rvrence, je
m'assis  ct d'elle et je l'assigeai dans toutes les formes.
Les madrigaux musqus, les galanteries exagres que je lui
adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief
singulier en passant par mon mufle d'ours; car j'avais une superbe
tte en carton peint que je fus bientt oblig de jeter sous la
table tellement ma dit tait adorable ce soir-l et tant j'avais
envie de lui baiser la main et mieux que la main. La peau suivit
la tte  peu de distance; car, n'ayant pas l'habitude d'tre ours
j'y touffais trs bien et plus qu'il n'tait ncessaire. Alors la
toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes
tombaient comme une neige autour de ma beaut, les paules
sortirent bientt des manches, les seins du corset, les pieds des
souliers, et les jambes des bas: les colliers dfils roulrent
sur le plancher, et je crois que jamais robe plus frache n'a t
plus impitoyablement fripe et chiffonne; la robe tait de gaze
d'argent, et la doublure de satin blanc. Rosette a dploy dans
cette occasion un hrosme tout  fait au-dessus de son sexe, et
qui m'a donn d'elle la plus haute opinion. -- Elle a assist au
sac de sa toilette comme un tmoin dsintress, et n'a pas montr
un seul instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles;
elle tait au contraire de la gaiet la plus folle, et aidait
elle-mme  dchirer et  rompre ce qui ne se dnouait pas ou ne
se dgrafait pas assez vite  mon gr et au sien. -- Ne trouves-tu
pas cela d'un beau  consigner dans l'histoire  ct des plus
clatantes actions des hros de l'antiquit? C'est la plus grande
preuve d'amour qu'une femme puisse donner  son amant que de ne
pas lui dire: Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des
taches, surtout si sa robe est neuve. -- Une robe neuve est un
plus grand motif de scurit pour un mari qu'on ne le croit
communment. -- Il faut que Rosette m'adore, ou qu'elle ait une
philosophie suprieure  celle d'pictte.

Toujours est-il que je crois bien avoir pay  Rosette la valeur
de sa robe et au-del en une monnaie qui, pour n'avoir pas cours
chez les marchands, n'en est pas moins estime et prise. -- Tant
d'hrosme mritait bien une pareille rcompense. Au reste, en
femme gnreuse, elle m'a bien rendu ce que je lui ai donn. --
J'ai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme je ne me
croyais pas capable d'en prouver. Ces baisers sonores mls de
rires clatants, ces caresses frmissantes et pleines
d'impatience, toutes ces volupts cres et irritantes, ce plaisir
got incompltement  cause du costume et de la situation, mais
plus vif cent fois que s'il et t sans entraves, me donnrent
tellement sur les nerfs qu'il me prit des spasmes dont j'eus
quelque peine  me remettre. -- Tu ne saurais t'imaginer l'air
tendre et fier dont Rosette me regardait tout en cherchant  me
faire revenir, et la manire pleine de joie et d'inquitude dont
elle s'empressait autour de moi: sa figure rayonnait encore du
plaisir qu'elle ressentait de produire sur moi un effet semblable
en mme temps que ses yeux, tout tremps de douces larmes,
tmoignaient de la peur qu'elle avait de me voir malade et de
l'intrt qu'elle prenait  ma sant. -- Jamais elle ne m'a paru
aussi belle qu' ce moment-l. Il y avait quelque chose de si
maternel et de si chaste dans son regard que j'oubliai totalement
la scne plus qu'anacrontique qui venait de se passer, et me mis
 genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa
main; ce qu'elle m'accorda avec une gravit et une dignit
singulires.

Assurment, cette femme-l n'est pas aussi dprave que de C*** le
prtend, et qu'elle me l'a paru bien souvent  moi-mme; sa
corruption est dans son esprit et non pas dans son coeur.

Je t'ai cit cette scne entre vingt autres: il me semble qu'aprs
cela on peut, sans fatuit excessive, se croire l'amant d'une
femme. -- Eh bien! c'est ce que je ne fais pas. -- J'tais  peine
de retour chez moi que cette pense me reprit et se mit  me
travailler comme d'habitude. -- Je me souvenais parfaitement de
tout ce que j'avais fait et vu faire. -- Les moindres gestes, les
moindres poses, tous les plus petits dtails se dessinaient trs
nettement dans ma mmoire; je me rappelais tout, jusqu'aux plus
lgres inflexions de voix, jusqu'aux plus insaisissables nuances
de la volupt: seulement il ne me paraissait; pas que ce ft  moi
plutt qu' un autre que toutes ces choses fussent arrives. Je
n'tais pas sr que ce ne ft une illusion, une fantasmagorie, un
rve, ou que je n'eusse lu cela quelque part, ou mme que ce ne
ft une histoire compose par moi, comme je m'en suis fait bien
souvent. Je craignais d'tre la dupe de ma crdulit et le jouet
de quelque mystification; et, malgr le tmoignage de ma lassitude
et les preuves matrielles que j'avais couch dehors, j'aurais cru
volontiers que je m'tais mis dans mes couvertures  mon heure
ordinaire, et que j'avais dormi jusqu'au matin.

Je suis trs malheureux de ne pouvoir acqurir la certitude morale
d'une chose dont j'ai la certitude physique. -- C'est
ordinairement l'inverse qui a lieu et c'est le fait qui prouve
l'ide. Je voudrais me prouver le fait par l'ide; je ne le puis;
quoique la chose soit assez singulire, elle est. Il dpend de
moi, jusqu' un certain point, d'avoir une matresse; mais je ne
puis me forcer  croire que j'en aie une tout en l'ayant. Si je
n'ai pas en moi la foi ncessaire, mme pour une chose aussi
vidente, il m'est aussi impossible de croire  un fait aussi
simple qu' un autre de croire  la Trinit. La foi ne s'acquiert
pas, et c'est un pur don, une grce spciale du ciel.

Jamais personne autant que moi n'a dsir vivre de la vie des
autres, et s'assimiler une autre nature; -- jamais personne n'y a
moins russi. -- Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont
gure pour moi que des fantmes, et je ne sens pas leur existence;
ce n'est pourtant pas le dsir de reconnatre leur vie et d'y
participer qui me manque. -- C'est la puissance ou le dfaut de
sympathie relle pour quoi que ce soit. L'existence ou la non-
existence d'une chose ou d'une personne ne m'intresse pas assez
pour que j'en sois affect d'une manire sensible et convaincante.
-- La vue d'une femme ou d'un homme qui m'apparat dans la ralit
ne laisse pas sur mon me des traces plus fortes que la vision
fantastique du rve: -- il s'agite autour de moi un ple monde
d'ombres et de semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement,
au milieu duquel je me trouve aussi parfaitement seul que
possible, car aucun n'agit sur moi en bien ou en mal, et ils me
paraissent d'une nature tout  fait diffrente. -- Si je leur
parle et qu'ils me rpondent quelque chose qui ait  peu prs le
sens commun, je suis aussi surpris que si mon chien ou mon chat
prenait tout  coup la parole et se mlait  la conversation: --
le son de leur voix m'tonne toujours, et je croirais trs
volontiers qu'ils ne sont que de fugitives apparences dont je suis
le miroir objectif. Infrieur ou suprieur,  coup sr je ne suis
pas de leur espce. Il y a des moments o je ne reconnais que Dieu
au-dessus de moi, et d'autres o je me juge  peine l'gal du
cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc de sable;
mais dans quelque situation d'esprit que je me trouve, haut ou
bas, je n'ai jamais pu me persuader que les hommes taient
vraiment mes semblables. Quand on m'appelle monsieur, ou qu'en
parlant de moi on dit: -- Cet homme, -- cela me parat fort
singulier. Mon nom mme me semble un nom en l'air et qui n'est pas
mon vritable nom; cependant, si bas qu'il soit prononc au milieu
du bruit le plus fort, je me retourne subitement avec une vivacit
convulsive et fbrile dont je n'ai jamais bien pu me rendre
compte. -- Est-ce la crainte de trouver dans cet homme qui sait
mon nom et pour qui le ne suis plus la foule un antagoniste ou un
ennemi?

C'est surtout lorsque j'ai vcu avec une femme que j'ai le mieux
senti combien ma nature repoussait invinciblement toute alliance
et toute miction. Je suis comme une goutte d'huile dans un verre
d'eau. Vous aurez beau tourner et remuer, jamais l'huile ne se
pourra lier avec elle; elle se divisera en cent mille petits
globules qui se runiront et remonteront  la surface, au premier
moment de calme: la goutte d'huile et le verre d'eau, voil mon
histoire. La volupt mme, cette chane de diamant qui lie tous
les tres, ce feu dvorant qui fond les rochers et les mtaux de
l'me et les fait retomber en pleurs, comme le feu matriel fait
fondre le fer et le granit, toute puissante qu'elle est, n'a
jamais pu me dompter ou m'attendrir. Cependant j'ai les sens trs
vifs; mais mon me est pour mon corps une soeur ennemie, et le
malheureux couple, comme tout couple possible, lgal ou illgal,
vit dans un tat de guerre perptuel. -- Les bras d'une femme, ce
qui lie le mieux sur la terre,  ce qu'on dit, sont pour moi de
bien faibles attaches, et je n'ai jamais t plus loin de ma
matresse que lorsqu'elle me serrait sur son coeur. --
J'touffais, voil tout.

Que de fois je me suis color contre moi-mme! que d'efforts j'ai
faits pour ne pas tre ainsi! Comme je me suis exhort  tre
tendre, amoureux, passionn! que souvent j'ai pris mon me par les
cheveux et l'ai trane sur mes lvres au beau milieu d'un baiser!

Quoi que j'aie fait, elle s'est toujours recule en s'essuyant,
aussitt que je l'ai lche. Quel supplice pour cette pauvre me
d'assister aux dbauches de mon corps et de s'asseoir
perptuellement  des festins o elle n'a rien  manger!

C'est avec Rosette que j'ai rsolu, une fois pour toutes,
d'prouver si je ne suis pas dcidment insociable, et si je puis
prendre assez d'intrt dans l'existence d'une autre pour y
croire. J'ai pouss les expriences jusqu' l'puisement, et je ne
me suis pas beaucoup clairci dans mes doutes. Avec elle, le
plaisir est si vif que l'me se trouve assez souvent, sinon
touche, au moins distraite, ce qui nuit un peu  l'exactitude des
observations. Aprs tout, j'ai reconnu que cela ne passait pas la
peau, et que je n'avais qu'une jouissance d'piderme  laquelle
l'me ne participait que par curiosit. J'ai du plaisir, parce que
je suis jeune et ardent; mais ce plaisir me vient de moi et non
d'un autre. La cause est dans moi-mme plutt que dans Rosette.

J'ai beau faire, je n'ai pu sortir de moi une minute.

-- Je suis toujours ce que j'tais, c'est--dire quelque chose de
trs ennuy et de trs ennuyeux, qui me dplat fort. Je n'ai pu
venir  bout de faire entrer dans ma cervelle l'ide d'un autre,
dans mon me le sentiment d'un autre, dans mon corps la douleur ou
la jouissance d'un autre. -- Je suis prisonnier dans moi-mme, et
toute vasion est impossible: le prisonnier veut s'chapper, les
murs ne demandent pas mieux que de crouler, les portes que de
s'ouvrir pour lui livrer passage; je ne sais quelle fatalit
retient invinciblement chaque pierre  sa place, et chaque verrou
dans ses ferrures; il m'est aussi impossible d'admettre quelqu'un
chez moi que d'aller moi-mme chez les autres; je ne saurais ni
faire ni recevoir de visites et je vis dans le plus triste
isolement au milieu de la foule: mon lit peut n'tre pas veuf,
mais mon coeur l'est toujours.

Ah! ne pouvoir s'augmenter d'une seule parcelle, d'un seul atome;
ne pouvoir faire couler le sang des autres dans ses veines; voir
toujours de ses yeux, ni plus clair, ni plus loin, ni autrement;
entendre les sons avec les mmes oreilles et la mme motion;
toucher avec les mmes doigts; percevoir des choses varies avec
un organe invariable; tre condamn au mme timbre de voix, au
retour des mmes tons, des mmes phrases et des mmes paroles, et
ne pouvoir s'en aller, se drober  soi-mme, se rfugier dans
quelque coin o l'on ne se suive pas; tre forc de se garder
toujours, de dner et de coucher avec soi, -- d'tre le mme homme
pour vingt femmes nouvelles; traner, au milieu des situations les
plus tranges du drame de notre vie, un personnage oblig et dont
vous savez le rle par coeur; penser les mmes choses, avoir les
mmes rves: -- quel supplice, quel ennui!

J'ai dsir le cor des frres Tangut, le chapeau de Fortunatus, le
bton d'Abaris, l'anneau de Gygs; j'aurais vendu mon me pour
arracher la baguette magique de la main d'une fe, mais je n'ai
jamais rien tant souhait que de rencontrer sur la montagne, comme
Tirsias le devin, ces serpents qui font changer de sexe; et ce
que j'envie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de l'Inde, ce
sont leurs perptuels _avatars _et leurs transformations
innombrables.

J'ai commenc par avoir envie d'tre un autre homme; -- puis,
faisant rflexion que je pouvais par l'analogie prvoir  peu prs
ce que je sentirais, et alors ne pas prouver la surprise et le
changement attendus, j'aurais prfr d'tre femme; cette ide
m'est toujours venue, lorsque j'avais une matresse qui n'tait
pas laide; car une femme laide est un homme pour moi, et aux
instants de plaisirs j'aurais volontiers chang de rle, car il
est bien impatientant de ne pas avoir la conscience de l'effet
qu'on produit et de ne juger de la jouissance des autres que par
la sienne. Ces penses et beaucoup d'autres m'ont souvent donn,
dans les moments o il tait le plus dplac, un air mditatif et
rveur qui m'a fait accuser bien  tort vraiment de froideur et
d'infidlit.

Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me croit
l'homme le plus amoureux de la terre; elle prend cette impuissante
_fureur _pour une fureur de passion, et elle se prte de son mieux
 tous les caprices exprimentaux qui me passent par la tte.

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour me convaincre de sa possession:
j'ai tch de descendre dans son coeur, mais je me suis toujours
arrt  la premire marche de l'escalier,  sa peau ou sur sa
bouche. Malgr l'intimit de nos relations corporelles, je sens
bien qu'il n'y a rien de commun entre nous. Jamais une ide
pareille aux miennes n'a ouvert ses ailes dans cette tte jeune et
souriante; jamais ce coeur de vie et de feu, qui soulve palpitant
une gorge si ferme et si pure, n'a battu  l'unisson de mon coeur.
Mon me ne s'est jamais unie avec cette me. Cupidon, le dieu aux
ailes d'pervier, n'a pas embrass Psych sur son beau front
d'ivoire. Non! -- cette femme n'est pas ma matresse.

Si tu savais tout ce que j'ai fait pour forcer mon me  partager
l'amour de mon corps! avec quelle furie j'ai plong ma bouche dans
sa bouche, tremp mes bras dans ses cheveux, et comme j'ai serr
troitement sa taille ronde et souple. Comme l'antique Salmacis,
l'amoureuse du jeune Hermaphrodite, je tchais de fondre son corps
avec le mien; je buvais son haleine et les tides larmes que la
volupt faisait dborder du calice trop plein de ses yeux. Plus
nos corps s'enlaaient et plus nos treintes taient intimes,
moins je l'aimais. Mon me, assise tristement, regardait d'un air
de piti ce dplorable hymen o elle n'tait pas invite, ou se
voilait le front de dgot et pleurait silencieusement sous le pan
de son manteau. -- Tout cela tient peut-tre  ce que rellement
je n'aime pas Rosette, toute digne d'tre aime qu'elle soit, et
quelque envie que j'en aie.

Pour me dbarrasser de l'ide que j'tais moi, je me suis compos
des milieux trs tranges, o il tait tout  fait improbable que
je me rencontrasse, et j'ai tch, ne pouvant jeter mon
individualit aux orties, de la dpayser de faon qu'elle ne se
reconnt plus. J'y ai assez mdiocrement russi, et ce diable de
moi me suit obstinment; il n'y a pas moyen de s'en dfaire; -- je
n'ai pas la ressource de lui faire dire, comme aux autres
importuns, que je suis sorti ou que je suis all  la campagne.

J'ai eu ma matresse au bain, et j'ai fait le Triton de mon mieux.
-- La mer tait une fort grande cuve de marbre. -- Quant  la
Nride, ce qu'elle faisait voir accusait l'eau, toute
transparente qu'elle ft, de ne pas l'tre encore assez pour
l'exquise beaut des choses qu'elle cachait. -- Je l'aie eue la
nuit, au clair de lune, dans une gondole avec de la musique.

Cela serait fort commun  Venise, mais ici cela l'est fort peu. --
Dans sa voiture lance au grand galop, au milieu du bruit des
roues, des sauts et des cahots, tantt illumins par les
lanternes, tantt plongs dans la plus profonde obscurit... --
C'est une manire qui ne manque pas d'un certain piquant, et je te
conseille d'en user: mais j'oubliais que tu es un vnrable
patriarche, et que tu ne donnes point dans de pareils
raffinements. -- Je suis entr chez elle par la fentre, ayant la
clef de la porte dans ma poche. -- Je l'ai fait venir chez moi en
plein jour, et enfin je l'ai compromise de telle faon que
personne maintenant (except moi, bien entendu) ne doute qu'elle
ne soit ma matresse.

 cause de toutes ces inventions qui, si je n'tais aussi jeune,
auraient l'air des ressources d'un libertin blas, Rosette m'adore
principalement et par-dessus tous autres. Elle y voit l'ardeur
d'un amour ptulant que rien ne peut contenir, et qui est le mme
malgr la diversit des temps et des lieux. Elle y voit l'effet
sans cesse renaissant de ses charmes et le triomphe de sa beaut,
et, en vrit, je voudrais qu'elle et raison, et ce n'est point
ma faute ni la sienne non plus, il faut tre juste, si elle ne l'a
pas.

Le seul tort que j'aie envers elle, c'est d'tre moi. Si je lui
disais cela, l'enfant rpondrait bien vite que c'est prcisment
mon plus grand mrite  ses yeux; ce qui serait plus obligeant que
sens.

Une fois, -- c'tait dans les commencements de notre liaison, --
j'ai cru tre arriv  mon but, une minute j'ai cru avoir aim; --
j'ai aim. --  mon ami! je n'ai vcu que cette minute-l, et, si
cette minute et t une heure, je fusse devenu un dieu -- Nous
tions sortis tous les deux  cheval, moi sur mon cher Ferragus,
elle sur une jument couleur de neige qui a l'air d'une licorne,
tant elle a les pieds dlis et l'encolure svelte. Nous suivions
une grande alle d'ormes d'une hauteur prodigieuse; le soleil
descendait sur nous, tide et blond, tamis par les dchiquetures
du feuillage, -- des losanges d'outremer scintillaient par places
dans des nuages pommels, de grandes lignes d'un bleu ple
jonchaient les bords de l'horizon et se changeaient en un vert
pomme extrmement tendre, lorsqu'elles se rencontraient avec les
tons orangs du couchant. -- L'aspect du ciel tait charmant et
singulier; la brise nous apportait je ne sais quelle odeur de
fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. -- De temps en temps
un oiseau partait devant nous et traversait l'alle en chantant. -
- La cloche d'un village que l'on ne voyait pas sonnait doucement
l'Anglus, et les sons argentins, qui ne nous arrivaient
qu'attnus par l'loignement, avaient une douceur infinie. Nos
btes allaient le pas et marchaient cte  cte d'une manire si
gale que l'une ne dpassait pas l'autre. -- Mon coeur se
dilatait, et mon me dbordait sur mon corps. -- Je n'avais jamais
t si heureux. Je ne disais rien, ni Rosette non plus, et
pourtant nous ne nous tions jamais aussi bien entendus. -- Nous
tions si prs l'un de l'autre que ma jambe touchait le ventre du
cheval de Rosette. Je me penchai vers elle et passai mon bras
autour de sa taille; elle fit le mme mouvement de son ct, et
renversa sa tte sur mon paule. Nos bouches se prirent;  quel
chaste et dlicieux baiser! -- Nos chevaux marchaient toujours
avec leur bride flottante sur le cou. -- Je sentais le bras de
Rosette se relcher et ses reins ployer de plus en plus. -- Moi-
mme je faiblissais et j'tais prs de m'vanouir. -- Ah! je
t'assure que dans ce moment-l je ne songeais gure si j'tais moi
ou un autre. Nous allmes ainsi jusqu'au bout de l'alle, o un
bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position;
c'taient des gens de connaissance aussi  cheval qui vinrent 
nous et nous parlrent. Si j'avais eu des pistolets, je crois que
j'aurais tir sur eux.

Je les regardais d'un air sombre et furieux, qui aura d leur
paratre bien singulier. -- Aprs tout, j'avais tort de me mettre
si fort en colre contre eux, car ils m'avaient rendu, sans le
vouloir, le service de couper mon plaisir  point, au moment o,
par son intensit mme, il allait devenir une douleur ou
s'affaisser sous sa violence. -- C'est une science que l'on ne
regarde pas avec tout le respect qu'on lui doit que celle de
s'arrter  temps. -- Quelquefois, en tant couch avec une femme,
on lui passe le bras sous la taille: c'est d'abord une grande
volupt de sentir la tide chaleur de son corps, la chair douce et
veloute de ses reins, l'ivoire poli de ses flancs et de refermer
sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. -- La belle
s'endort dans cette position amoureuse et charmante; la cambrure
de ses reins devient moins prononce; sa gorge s'apaise; son flanc
est soulev par la respiration plus large et plus rgulire du
sommeil; ses muscles se dnouent, sa tte roule dans ses cheveux.
-- Cependant votre bras est plus press, vous commencez  vous
apercevoir que c'est une femme et non pas une sylphide: -- mais
vous n'teriez votre bras pour rien au monde, il y a beaucoup de
raisons pour cela: la premire, c'est qu'il est assez dangereux de
rveiller une femme avec qui l'on est couch; il faut tre en tat
de substituer au rve dlicieux qu'elle fait sans doute une
ralit encore plus dlicieuse; la seconde, c'est qu'en la priant
de se soulever pour retirer votre bras vous lui dites d'une
manire indirecte qu'elle est lourde et qu'elle vous gne, ce qui
n'est pas honnte, ou bien vous lui faites entendre que vous tes
faible ou fatigu, chose extrmement humiliante pour vous et qui
vous nuira infiniment dans son esprit; -- la troisime est que,
comme l'on a eu du plaisir dans cette position, l'on croit qu'en
la gardant on pourra en prouver encore, en quoi l'on se trompe. -
- Le pauvre bras se trouve pris sous la masse qui l'opprime, le
sang s'arrte, les nerfs sont tiraills, et l'engourdissement vous
picote avec ses millions d'aiguilles: vous tes une manire de
petit Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de
votre divinit reprsentent assez exactement les deux parties de
l'arbre qui se sont rejointes. -- Le jour vient enfin, qui vous
dlivre de ce martyre, et vous sautez  bas de ce chevalet avec
plus d'empressement qu'aucun mari n'en met  descendre de
l'chafaud nuptial.

Ceci est l'histoire de bien des passions.

-- C'est celle de tous les plaisirs.

Quoi qu'il en soit, -- malgr l'interruption ou  cause de
l'interruption, jamais volupt pareille n'a pass sur ma tte: je
me sentais rellement un autre. L'me de Rosette tait entre tout
entire dans mon corps. -- Mon me m'avait quitt et remplissait
son coeur comme son me  elle remplissait le mien. -- Sans doute,
elles s'taient rencontres au passage dans ce long baiser
questre, comme Rosette l'a appel depuis (ce qui m'a fch par
parenthse), et s'taient traverses et confondues aussi
intimement que le peuvent faire les mes de deux cratures
mortelles sur un grain de boue prissable.

Les anges doivent assurment s'embrasser ainsi, et le vrai paradis
n'est pas au ciel, mais sur la bouche d'une personne aime.

J'ai attendu vainement une minute pareille, et j'en ai sans succs
provoqu le retour. Nous avons t bien souvent nous promener 
cheval dans l'alle du bois, par de beaux couchers de soleil; les
arbres avaient la mme verdure, les oiseaux chantaient la mme
chanson, mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni:
le chant des oiseaux nous paraissait aigre et discordant,
l'harmonie n'tait plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au
pas, et nous avons essay le mme baiser. -- Hlas! nos lvres
seules se joignaient, et ce n'tait que le spectre de l'ancien
baiser. -- Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai baiser que
j'aie donn et reu en ma vie tait envol  tout jamais. --
Depuis ce jour-l je suis toujours revenu du bois avec un fond de
tristesse inexprimable. -- Rosette, toute gaie et foltre qu'elle
soit habituellement, ne peut chapper  cette impression, et sa
rverie se trahit par une petite moue dlicatement plisse qui
vaut au moins son sourire.

Il n'y a gure que la fume du vin et le grand clat des bougies
qui me puissent faire revenir de ces mlancolies-l. Nous buvons
tous les deux comme des condamns  mort, silencieusement et coup
sur coup, jusqu' ce que nous ayons atteint la dose qu'il nous
faut; alors nous commenons  rire et  nous moquer du meilleur
coeur de ce que nous appelons notre sentimentalit.

Nous rions, -- parce que nous ne pouvons pleurer. -- Ah! qui
pourra faire germer une larme au fond de mon oeil tari?

Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-l? Il me serait bien
difficile de le dire. J'tais pourtant le mme homme, Rosette la
mme femme. Ce n'tait pas la premire fois que je me promenais 
cheval, ni elle non plus. Nous avions dj vu se coucher le
soleil, et ce spectacle ne nous a pas autrement touchs que la vue
d'un tableau que l'on admire, selon que les couleurs en sont plus
ou moins brillantes. Il y a plus d'une alle d'ormes et de
marronniers dans le monde, et celle-l n'tait pas la premire que
nous parcourions; qui donc nous y a fait trouver un charme si
souverain, qui mtamorphosait les feuilles mortes en topazes, les
feuilles vertes en meraudes, qui avait dor tous ces atomes
voltigeants, et chang en perles toutes ces gouttes d'eau grenes
sur la pelouse, qui donnait une harmonie si douce aux sons d'une
cloche habituellement discordante, et aux piaillements de je ne
sais quels oisillons? -- Il fallait qu'il y et dans l'air une
posie bien pntrante puisque nos chevaux mmes paraissaient la
sentir.

Rien au monde cependant n'tait plus pastoral et plus simple:
quelques arbres, quelques nuages, cinq ou six brins de serpolet,
une femme et un rayon de soleil brochant sur le tout comme un
chevron d'or sur un blason. -- Il n'y avait d'ailleurs, dans ma
sensation, ni surprise ni tonnement. Je me reconnaissais bien. Je
n'tais jamais venu dans cet endroit, mais je me rappelais
parfaitement et la forme des feuilles et la position des nues,
cette colombe blanche qui traversait le ciel, s'envolait dans la
mme direction; cette petite cloche argentine, que j'entendais
pour la premire fois, avait bien souvent tint  mon oreille, et
sa voix me semblait une voix d'amie; j'avais, sans y tre jamais
pass, parcouru cette alle bien des fois avec des princesses
montes sur des licornes; les plus voluptueux de mes rves s'y
allaient promener tous les soirs, et mes dsirs s'y taient donn
des baisers absolument pareils  celui chang par moi et Rosette.
-- Ce baiser n'avait rien de nouveau pour moi; mais il tait tel
que j'avais pens qu'il serait. C'est peut-tre la seule fois de
ma vie que je n'ai pas t dsappoint, et que la ralit m'a paru
aussi belle que l'idal. -- Si je pouvais trouver une femme, un
paysage, une architecture, quelque chose qui rpondit  mon dsir
intime aussi parfaitement que cette minute-l a rpondu  la
minute que j'avais rve, je n'aurais rien  envier aux dieux, et
je renoncerais trs volontiers  ma stalle du paradis. -- Mais, en
vrit, je ne crois pas qu'un homme de chair pt rsister une
heure  des volupts si pntrantes; deux baisers comme cela
pomperaient une existence entire, et feraient vide complet dans
une me et dans un corps. -- Ce n'est pas cette considration-l
qui m'arrterait; car, ne pouvant prolonger ma vie indfiniment,
il m'est gal de mourir, et j'aimerais mieux mourir de plaisir que
de vieillesse ou d'ennui. Mais cette femme n'existe pas. -- Si,
elle existe; -- je n'en suis peut-tre spar que par une cloison.
-- Je l'ai peut-tre coudoye hier ou aujourd'hui.

Que manque-t-il  Rosette pour tre cette femme-l? -- Il lui
manque que je le croie. Quelle fatalit me fait donc avoir
toujours pour matresses des femmes que je n'aime pas. Son cou est
assez poli pour y suspendre les colliers les mieux ouvrs; ses
doigts sont assez effils pour faire honneur aux plus belles et
aux plus riches bagues; le rubis rougirait de plaisir de briller
au bout vermeil de son oreille dlicate; sa taille pourrait
ceindre le ceste de Vnus; mais c'est l'amour seul qui sait nouer
l'charpe de sa mre.

Tout le mrite qu'a Rosette est en elle, je ne lui ai rien prt.
Je n'ai pas jet sur sa beaut ce voile de perfection dont l'amour
enveloppe la personne aime; -- le voile d'Isis est un voile
transparent  ct de celui-l. -- Il n'y a que la satit qui en
puisse lever le coin.

Je n'aime pas Rosette; du moins l'amour que j'ai pour elle, si
j'en ai, ne ressemble pas  l'ide que je me suis faite de
l'amour. -- Aprs cela mon ide n'est peut-tre pas juste. Je
n'ose rien dcider. Toujours est-il qu'elle me rend tout  fait
insensible au mrite des autres femmes, et je n'ai dsir personne
avec un peu de suite depuis que je la possde. -- Si elle a  tre
jalouse, ce n'est que de fantmes, ce dont elle s'inquite assez
peu, et pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale;
c'est une chose dont, avec toute sa finesse, elle ne s'apercevra
probablement jamais.

Si les femmes savaient cela! -- Que d'infidlits l'amant le moins
volage fait  la matresse la plus adore! -- Il est  prsumer
que les femmes nous le rendent et au-del; mais elles font comme
nous, et n'en disent rien. -- Une matresse est un thme oblig
qui disparat ordinairement sous les fioritures et les broderies.
-- Bien souvent les baisers qu'on lui donne ne sont pas pour elle;
c'est l'ide d'une autre femme que l'on embrasse dans sa personne,
et elle profite plus d'une fois (si cela peut s'appeler un profit)
des dsirs inspirs par une autre. Ah! que de fois, pauvre
Rosette, tu as servi de corps  mes rves et donn une ralit 
tes rivales; que d'infidlits dont tu as t involontairement la
complice! Si tu avais pu penser, aux moments o mes bras te
serraient avec tant de force, o ma bouche s'unissait le plus
troitement  la tienne, que ta beaut et ton amour n'y taient
pour rien, que ton ide tait  mille lieues de moi; si l'on
t'avait dit que ces yeux, voils d'amoureuses langueurs, ne
s'abaissaient que pour ne pas te voir et ne pas dissiper
l'illusion que tu ne servais qu' complter, et qu'au lieu d'tre
une matresse tu n'tais qu'un instrument de volupt, un moyen de
tromper un dsir impossible  raliser!

 clestes cratures, belles vierges frles et diaphanes qui
penchez vos yeux de pervenche et joignez vos mains de lis sur les
tableaux  fond d'or des vieux matres allemands, saintes des
vitraux, martyres des missels qui souriez si doucement au milieu
des enroulements des arabesques, et qui sortez si blondes et si
fraches de la cloche des fleurs! --  vous, belles courtisanes
couches toutes nues dans vos cheveux sur des lits sems de roses,
sous de larges rideaux pourpres, avec vos bracelets et vos
colliers de grosses perles, votre ventail et vos miroirs o le
couchant accroche dans l'ombre une flamboyante paillette! --
brunes filles du Titien, qui nous talez si voluptueusement vos
hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres polis
et vos reins souples et musculeux! -- antiques desses, qui
dressez votre blanc fantme sous les ombrages du jardin! -- vous
faites partie de mon srail; je vous ai possdes tour  tour. --
Sainte Ursule, j'ai bais tes mains sur les belles mains de
Rosette; -- j'ai jou avec les noirs cheveux de la Muranse, et
jamais Rosette n'a eu tant de peine  se recoiffer; virginale
Diane, j'ai t avec toi plus qu'Acton, et je n'ai pas t chang
en cerf: c'est moi qui ai remplac ton bel Endymion! -- Que de
rivales dont on ne se dfie pas, et dont on ne peut se venger!
encore ne sont-elles pas toujours peintes ou sculptes!

Femmes, quand vous voyez votre amant devenir plus tendre que de
coutume, vous treindre dans ses bras avec une motion
extraordinaire; quand il plongera sa tte dans vos genoux et la
relvera pour vous regarder avec des yeux humides et errants;
quand la jouissance ne fera qu'augmenter son dsir, et qu'il
teindra votre voix sous ses baisers, comme s'il craignait de
l'entendre, soyez certaines qu'il ne sait seulement pas si vous
tes l; qu'il a, en ce moment, rendez-vous avec une chimre que
vous rendez palpable, et dont vous jouez le rle. -- Bien des
chambrires ont profit de l'amour qu'inspiraient des reines. --
Bien des femmes ont profit de l'amour qu'inspiraient des desses,
et une ralit assez vulgaire a souvent servi de socle  l'idole
idale. C'est pourquoi les potes prennent habituellement d'assez
sales guenipes pour matresses. -- On peut coucher dix ans avec
une femme sans l'avoir jamais vue; -- c'est l'histoire de beaucoup
de grands gnies et dont les relations ignobles ou obscures ont
fait l'tonnement du monde.

Je n'ai fait  Rosette que des infidlits de ce genre-l. Je ne
l'ai trahie que pour des tableaux et des statues, et elle a t de
moiti dans la trahison. Je n'ai pas sur la conscience le plus
petit pch matriel  me reprocher. Je suis, de ce ct, aussi
blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans tre amoureux de
personne, je dsirerais l'tre de quelqu'un. -- Je ne cherche pas
l'occasion, et je ne serais pas fch qu'elle vnt; si elle
venait, je ne m'en servirais peut-tre pas, car j'ai la conviction
intime qu'il en serait de mme avec une autre, et j'aime mieux
qu'il en soit ainsi avec Rosette qu'avec toute autre; car, la
femme te, il me reste du moins un joli compagnon plein d'esprit,
et trs agrablement dmoralis; et cette considration n'est pas
une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la matresse,
je serais dsol de perdre l'amie.

Chapitre 4

Sais-tu que voil tantt cinq mois, -- oui, cinq mois, tout
autant, cinq ternits que je suis le Cladon en pied de madame
Rosette? Cela est du dernier beau. Je ne me serais pas cru aussi
constant, ni elle non plus, je gage. Nous sommes en vrit un
couple de pigeons plums, car il n'y a que des tourterelles pour
avoir de ces tendresses-l. Avons-nous roucoul! nous sommes-nous
becquets! quels enlacements de lierre! quelle existence  deux!
Rien au monde n'tait plus touchant, et nos deux pauvres petits
coeurs auraient pu se mettre sur un cartel, enfils par la mme
broche, avec une flamme en coup de vent.

Cinq mois en tte  tte, pour ainsi dire, car nous nous voyions
tous les jours et presque toutes les nuits, -- la porte toujours
ferme  tout le monde; -- n'y a-t-il pas de quoi avoir la peau de
poule rien que d'y songer! Eh bien! c'est une chose qu'il faut
dire  la gloire de l'incomparable Rosette, je ne me suis pas trop
ennuy, et ce temps-l sera sans doute le plus agrablement pass
de ma vie. Je ne crois pas qu'il soit possible d'occuper d'une
manire plus soutenue et plus amusante un homme qui n'a point de
passion, et Dieu sait quel terrible dsoeuvrement est celui qui
provient d'un coeur vide! On ne peut se faire une ide des
ressources de cette femme. -- Elle a commenc  les tirer de son
esprit, puis de son coeur, car elle m'aime  l'adoration. -- Avec
quel art elle profite de la moindre tincelle, et comme elle sait
en faire un incendie! comme elle dirige habilement les petits
mouvements de l'me! comme elle fait tourner la langueur en
rverie tendre! et par combien de chemins dtourns fait-elle
revenir  elle l'esprit qui s'en loigne! -- C'est merveilleux!

-- Et je l'admire comme un des plus hauts gnies qui soient.

Je suis venu chez elle fort maussade, de fort mauvaise humeur et
cherchant une querelle. Je ne sais comment la sorcire faisait, au
bout de quelques minutes elle m'avait forc  lui dire des choses
galantes, quoique je n'en eusse pas la moindre envie,  lui baiser
les mains et  rire de tout mon coeur, quoique je fusse d'une
colre pouvantable. A-t-on une ide d'une tyrannie pareille? --
Cependant, si habile qu'elle soit, le tte--tte ne peut se
prolonger plus longtemps, et, dans cette dernire quinzaine, il
m'est arriv assez souvent, ce que je n'avais jamais fait jusque-
l, d'ouvrir les livres qui sont sur la table, et d'en lire
quelques lignes dans les interstices de la conversation. Rosette
l'a remarqu et en a conu un effroi qu'elle a eu peine 
dissimuler, et elle a fait emporter tous les livres de son
cabinet. J'avoue que je les regrette, quoique je n'ose pas les
redemander. -- L'autre jour, -- symptme effrayant! -- quelqu'un
est venu pendant que nous tions ensemble, et, au lieu d'enrager
comme je faisais dans les commencements, j'en ai prouv une
espce de joie. J'ai presque t aimable: j'ai soutenu la
conversation que Rosette tchait de laisser tomber afin que le
monsieur s'en allt, et, quand il fut parti, je me mis  dire
qu'il ne manquait pas d'esprit et que sa socit tait assez
agrable. Rosette me fit souvenir qu'il y avait deux mois que je
l'avais prcisment trouv stupide et le plus sot fcheux qui ft
sur la terre, ce  quoi je n'eus rien  rpondre, car en vrit je
l'avais dit; et j'avais cependant raison, malgr ma contradiction
apparente: car la premire fois il drangeait un tte--tte
charmant, et la seconde fois il venait au secours d'une
conversation puise et languissante (d'un ct du moins), et
m'vitait, pour ce jour-l, une scne de tendresse assez fatigante
 jouer.

Voil o nous en sommes; -- la position est grave, -- surtout
quand il y en a un des deux qui est encore pris et qui s'attache
dsesprment aux restes de l'amour de l'autre. Je suis dans une
perplexit grande. -- Quoique je ne sois pas amoureux de Rosette,
j'ai pour elle une trs grande affection, et je ne voudrais rien
faire qui lui caust de la peine. -- Je veux qu'elle croie, aussi
longtemps que possible, que je l'aime.

En reconnaissance de toutes ces heures qu'elle a rendues ailes,
en reconnaissance de l'amour qu'elle m'a donn pour du plaisir, je
le veux. -- Je la tromperai; mais une tromperie agrable ne vaut-
elle pas mieux qu'une vrit affligeante? -- car jamais je n'aurai
le coeur de lui dire que je ne l'aime pas. -- La vaine ombre
d'amour dont elle se repat lui parat si adorable et si chre,
elle embrasse ce ple spectre avec tant d'ivresse et d'effusion
que je n'ose le faire vanouir; cependant j'ai peur qu'elle ne
s'aperoive  la fin que ce n'est aprs tout qu'un fantme. Ce
matin nous avons eu ensemble un entretien que je vais rapporter
sous sa forme dramatique pour plus de fidlit, et qui me fait
craindre de ne pouvoir prolonger notre liaison bien longtemps.

La scne reprsente le lit de Rosette. Un rayon de soleil plonge 
travers les rideaux: il est dix heures. Rosette a un bras sous mon
cou et ne remue pas, de peur de m'veiller. De temps en temps,
elle se soulve un peu sur le coude et penche sa figure sur la
mienne en retenant son souffle. Je vois tout cela  travers le
grillage de mes cils, car il y a une heure que je ne dors plus. La
chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute dchire:
la nuit a t orageuse; ses cheveux s'chappent confusment de son
petit bonnet. Elle est aussi jolie que peut l'tre une femme que
l'on n'aime point et avec qui l'on est couch.

ROSETTE, _voyant que je ne dors plus. --  _le vilain dormeur!

Moi, _baillant._ -- Haaa!

ROSETTE. -- Ne billez donc pas comme cela, ou je ne vous
embrasserai pas de huit jours.

Moi. -- Ouf!

ROSETTE. -- Il parat, monsieur, que vous ne tenez pas beaucoup 
ce que je vous embrasse?

Moi. -- Si fait.

ROSETTE. -- Comme vous dites cela d'une manire dgage! -- C'est
bon; vous pouvez compter que, d'ici  huit jours, je ne vous
toucherai du bout des lvres. -- C'est aujourd'hui mardi: ainsi 
mardi prochain.

Moi. -- Bah!

ROSETTE. -- Comment Bah!

Moi. -- Oui, bah! tu m'embrasseras avant ce soir, ou je meurs.

ROSETTE. -- Vous mourrez! Est-il fat? Je vous ai gt, monsieur.

Moi. -- Je vivrai. -- Je ne suis pas fat et tu ne m'as pas gt,
au contraire. -- D'abord, le demande la suppression du _monsieur;
_je suis assez de tes connaissances pour que tu m'appelles par mon
nom et que tu me tutoies.

ROSETTE. -- Je t'ai gt, d'Albert!

Moi. -- Bien. -- Maintenant approche ta bouche.

ROSETTE. -- Non, mardi prochain.

Moi. -- Allons donc! est-ce que nous ne nous caresserons plus
maintenant que le calendrier  la main? nous sommes un peu trop
jeunes tous les deux pour cela. -- , votre bouche, mon infante,
ou je m'en vais attraper un torticolis.

ROSETTE. -- Point.

Moi. -- Ah! vous voulez qu'on vous viole, mignonne; pardieu! l'on
vous violera. -- La chose est faisable, quoique peut-tre elle
n'ait pas encore t faite.

ROSETTE. -- Impertinent!

Moi. -- Remarque, ma toute belle, que je t'ai fait la galanterie
d'un _peut-tre; _c'est fort honnte de ma part. -- Mais nous nous
loignons du sujet. Penche ta tte. Voyons: qu'est-ce que cela, ma
sultane favorite? et quelle mine maussade nous avons! Nous voulons
baiser un sourire et non pas une moue.

ROSETTE, _se baissant pour m'embrasser. -- _Comment veux-tu que je
rie? tu me dis des choses si dures!

Moi. -- Mon intention est de t'en dire de fort tendres. --
Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures?

ROSETTE. -- Je ne sais --; mais vous m'en dites.

Moi. -- Tu prends pour des durets des plaisanteries sans
consquence.

ROSETTE. -- Sans consquence! Vous appelez cela sans consquence?
tout en a en amour. -- Tenez, j'aimerais mieux que vous me
battissiez que de rire comme vous faites.

Moi -- Tu voudrais donc me voir pleurer?

ROSETTE. -- Vous allez toujours d'une extrmit  l'autre. On ne
vous demande pas de pleurer, mais de parler raisonnablement et de
quitter ce petit ton persifleur qui vous va fort mal.

Moi. -- Il m'est impossible de parler raisonnablement et de ne pas
persifler; alors je vais te battre, puisque c'est dans tes gots.

ROSETTE. -- Faites.

Moi, _lui_ _donnant quelques petites tapes sur les paules. --
_J'aimerais mieux me couper la tte moi-mme que de me gter ton
adorable corps et de marbrer de bleu la blancheur de ce dos
charmant. -- Ma desse, quel que soit le plaisir qu'une femme ait
 tre battue, en vrit, vous ne le serez point.

ROSETTE. -- Vous ne m'aimez plus.

Moi. -- Voici qui ne dcoule pas trs directement de ce qui
prcde; cela est  peu prs aussi logique que de dire: -- Il
pleut, donc ne me donnez pas mon parapluie; ou: Il fait froid,
ouvrez la fentre.

ROSETTE. -- Vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aime.

Moi. -- Ah! la chose se complique: vous ne m'aimez plus et vous ne
m'avez jamais aime. Ceci est passablement contradictoire: comment
puis-je cesser de faire une chose que je n'ai jamais commence? --
Tu vois bien, petite reine, que tu ne sais ce que tu dis et que tu
es trs parfaitement absurde.

ROSETTE. -- J'avais tant envie d'tre aime de vous que j'ai aid
moi-mme  me faire illusion. On croit aisment ce que l'on
dsire; mais maintenant je vois bien que je me suis trompe. --
Vous vous tes tromp vous-mme; vous avez pris un got pour de
l'amour, et du dsir pour de la passion. -- La chose arrive tous
les jours. Je ne vous en veux pas: il n'a pas dpendu de vous que
vous ne soyez amoureux; c'est  mon peu de charmes que je dois
m'en prendre. J'aurais d tre plus belle, plus enjoue, plus
coquette; j'aurais d tcher de monter jusqu' toi,  mon pote!
au lieu de vouloir te faire descendre jusqu' moi: j'ai eu peur de
te perdre dans les nuages, et j'ai craint que ta tte ne me
drobt ton coeur. -- Je t'ai emprisonn dans mon amour, et j'ai
cru, en me donnant  toi tout entire, que tu en garderais quelque
chose...

Moi. -- Rosette, recule-toi un peu; ta cuisse me brle, -- tu es
comme un charbon ardent.

ROSETTE. -- Si je vous gne, je vais me lever. -- Ah! coeur de
rocher, les gouttes d'eau percent la pierre, et mes larmes ne te
peuvent pntrer. _(Elle pleure.)_

Moi. -- Si vous pleurez comme cela, vous allez assurment changer
notre lit en baignoire. -- Que dis-je, en baignoire? en ocan. --
Savez-vous nager, Rosette?

ROSETTE. -- Sclrat!

Moi. -- Allons, voil que je suis un sclrat! Vous me flattez,
Rosette, je n'ai point cet honneur: je suis un bourgeois
dbonnaire, hlas! et je n'ai pas commis le plus petit crime; j'ai
peut-tre fait une sottise, qui est de vous avoir aime
perdument: voil tout. -- Voulez-vous donc  toute force m'en
faire repentir? -- Je vous ai aime, et je vous aime le plus que
je peux. Depuis que je suis votre amant, j'ai toujours march dans
votre ombre: je vous ai donn tout mon temps, mes jours et mes
nuits. Je n'ai point fait de grandes phrases avec vous, parce que
je ne les aime qu'crites; mais je vous ai donn mille preuves de
ma tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidlit la plus
exacte, cela va sans dire; enfin je suis maigri de sept quarterons
depuis que vous tes ma matresse. Que voulez-vous de plus? Me
voil dans votre lit; j'y tais hier, j'y serai demain. Est-ce
ainsi que l'on se conduit avec les gens que l'on n'aime pas? Je
fais tout ce que tu veux; tu dis: Allons, je vais; restons, je
reste; je suis le plus admirable amoureux du monde, ce me semble.

ROSETTE. -- C'est prcisment ce dont je me plains, -- le plus
parfait amoureux du monde en effet.

Moi. -- Qu'avez-vous  me reprocher?

ROSETTE. -- Rien, et j'aimerais mieux avoir  me plaindre de vous.

Moi. -- Voici une trange querelle.

ROSETTE. -- C'est bien pis. -- Vous ne m'aimez pas. -- Je n'y puis
rien, ni vous non plus. -- Que voulez-vous qu'on fasse  cela?
Assurment, je prfrerais avoir quelque faute  vous pardonner. -
- Je vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et
nous nous raccommoderions.

Moi. -- Ce serait tout bnfice pour toi. Plus le crime serait
grand, plus la rparation serait clatante.

ROSETTE. -- Vous savez bien, monsieur, que je ne suis pas encore
rduite  employer cette ressource et que si je voulais tout 
l'heure, quoique vous ne m'aimiez pas, et que nous nous
querellions...

Moi. -- Oui, je conviens que c'est un pur effet de ta clmence...
Veuille donc un peu; cela vaudrait mieux que de syllogiser  perte
de vue comme nous faisons.

ROSETTE. -- Vous voulez couper court  une conversation qui vous
embarrasse; mais, s'il vous plat, mon bel ami, nous nous
contenterons de parler.

Moi. -- C'est un rgal peu cher. -- Je t'assure que tu as tort;
car tu es jolie  ravir, et je sens pour toi des choses...

ROSETTE. -- Que vous m'exprimerez une autre fois.

Moi. -- Oh , -- mon adorable, vous tes donc une petite tigresse
d'Hyrcanie, vous tes aujourd'hui d'une cruaut non pareille! --
Est-ce que cette dmangeaison vous est venue, de vous faire
vestale? -- Le caprice serait original.

ROSETTE. -- Pourquoi pas? l'on en a vu de plus bizarres; mais, 
coup sr, je serai vestale pour vous. -- Apprenez, monsieur, que
je ne me livre qu'aux gens qui m'aiment ou dont je crois tre
aime. -- Vous n'tes dans aucun de ces deux cas. -- Permettez que
je me lve.

Moi. -- Si tu te lves, je me lverai aussi. -- Tu auras la peine
de te recoucher: voil tout.

ROSETTE. -- Laissez-moi!

Moi. -- Pardieu non!

ROSETTE, _se dbattant. -- _Oh! vous me lcherez!

Moi. -- J'ose, madame, vous assurer le contraire.

ROSETTE, _voyant qu'elle n'est pas la plus forte. -- _Eh bien! je
reste; vous me serrez le bras d'une force!... Que voulez-vous de
moi?

Moi. -- Je pense que vous le savez. -- Je ne me permettrais pas de
dire ce que je me permets de faire; je respecte trop la dcence.

ROSETTE, _dj dans l'impossibilit de se dfendre. -- _
condition que tu m'aimeras beaucoup... Je me rends.

Moi. -- Il est un peu tard pour capituler, lorsque l'ennemi est
dj dans la place.

ROSETTE, _me jetant les bras autour du cou,  moiti pme. --
_Sans condition... Je m'en remets  ta gnrosit.

Moi. -- Tu fais bien.

Ici, mon cher ami, je pense qu'il ne serait pas hors de propos de
mettre une ligne de points, car le reste de ce dialogue ne se
pourrait gure traduire que par des onomatopes.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Le rayon de soleil, depuis le commencement de cette scne, a eu le
temps de faire le tour de la chambre. Une odeur de tilleul arrive
du jardin, suave et pntrante. Le temps est le plus beau qui se
puisse voir; le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise.
Nous nous levons, et, aprs avoir djeun de grand apptit, nous
allons faire une longue promenade champtre. La transparence de
l'air, la splendeur de la campagne et l'aspect de cette nature en
joie m'ont jet dans l'me assez de sentimentalit et de tendresse
pour faire convenir Rosette qu'au bout du compte j'avais une
manire de coeur tout comme un autre.

N'as-tu jamais remarqu comme l'ombre des bois, le murmure des
fontaines, le chant des oiseaux, les riantes perspectives, l'odeur
du feuillage et des fleurs, tout ce bagage de l'glogue et de la
description, dont nous sommes convenus de nous moquer, n'en
conserve pas moins sur nous, si dpravs que nous soyons, une
puissance occulte  laquelle il est impossible de rsister? Je te
confierai, sous le sceau du plus grand secret, que je me suis
surpris tout rcemment encore dans l'attendrissement le plus
provincial  l'endroit du rossignol qui chantait. -- C'tait dans
le jardin de ***; le ciel, quoiqu'il fit tout  fait nuit, avait
une clart presque gale  celle du plus beau jour; il tait si
profond et si transparent que le regard pntrait aisment jusqu'
Dieu. Il me semblait voir flotter les derniers plis de la robe des
anges sur les blanches sinuosits du chemin de saint Jacques. La
lune tait leve, mais un grand arbre la cachait entirement; elle
criblait son noir feuillage d'un million de petits trous lumineux,
et y attachait plus de paillettes que n'en eut jamais l'ventail
d'une marquise. Un silence plein de bruits et de soupirs touffs
se faisait entendre par tout le jardin (ceci ressemble peut-tre 
du pathos, mais ce n'est pas ma faute); quoique je ne visse rien
que la lueur bleue de la lune, il me semblait tre entour d'une
population de fantmes inconnus et adors, et je ne me sentais pas
seul, bien qu'il n'y et plus que moi sur la terrasse. -- Je ne
pensais pas, je ne rvais pas, j'tais confondu avec la nature qui
m'environnait, je me sentais frissonner avec le feuillage,
miroiter avec l'eau, reluire avec le rayon, m'panouir avec la
fleur; je n'tais pas plus moi que l'arbre, l'eau ou la belle-de-
nuit. J'tais tout cela, et je ne crois pas qu'il soit possible
d'tre plus absent de soi-mme que je l'tais  cet instant-l.
Tout  coup, comme s'il allait arriver quelque chose
d'extraordinaire, la feuille s'arrta au bout de la branche, la
goutte d'eau de la fontaine resta suspendue en l'air et n'acheva
pas de tomber. Le filet d'argent, parti du bord de la lune,
demeura en chemin: mon coeur seul battait avec une telle sonorit
qu'il me semblait remplir de bruit tout ce grand espace. -- Mon
coeur cessa de battre, et il se fit un tel silence que l'on et
entendu pousser l'herbe et prononcer un mot tout bas  deux cents
lieues. Alors le rossignol, qui probablement n'attendait que cet
instant pour commencer  chanter, fit jaillir de son petit gosier
une note tellement aigu et clatante que je l'entendis par la
poitrine autant que par les oreilles. Le son se rpandit
subitement dans ce ciel cristallin, vide de bruits, et y fit une
atmosphre harmonieuse, o les autres notes qui le suivirent
voltigeaient en battant des ailes. -- Je comprenais parfaitement
ce qu'il disait, comme si j'eusse eu le secret du langage des
oiseaux. C'tait l'histoire des amours que je n'ai pas eues que
chantait ce rossignol. Jamais histoire n'a t plus exacte et plus
vraie. Il n'omettait pas le plus petit dtail, la plus
imperceptible nuance. Il me disait ce que je n'avais pas pu me
dire, il m'expliquait ce que je n'avais pu comprendre; il donnait
une voix  ma rverie, et faisait rpondre le fantme jusqu'alors
muet. Je savais que j'tais aim, et la roulade la plus
langoureusement file m'apprenait que je serais heureux bientt.
Il me semblait voir  travers les trilles de son chant et sous la
pluie de notes s'tendre vers moi, dans un rayon de lune, les bras
blancs de ma bien-aime. Elle s'levait lentement avec le parfum
du coeur d'une large rose  cent feuilles. -- Je n'essayerai pas
de te dcrire sa beaut. Il est des choses auxquelles les mots se
refusent. Comment dire l'indicible? comment peindre ce qui n'a ni
forme ni couleur? comment noter une voix sans timbre et sans
paroles?

-- Jamais je n'ai eu tant d'amour dans le coeur; j'aurais press
la nature sur mon sein, je serrais le vide entre mes bras comme si
je les eusse referms sur une taille de vierge; je donnais des
baisers  l'air qui passait sur mes lvres; je nageais dans les
effluves qui sortaient de mon corps rayonnant. Ah! si Rosette se
ft trouve l! quel adorable galimatias je lui eusse dbit! Mais
les femmes ne savent jamais arriver  propos. -- Le rossignol
cessa de chanter; la lune, qui n'en pouvait plus de sommeil, tira
sur ses yeux son bonnet de nuages, et moi je quittai le jardin;
car le froid de la nuit commenait  me gagner.

Comme j'avais froid, je pensai tout naturellement que j'aurais
plus chaud dans le lit de Rosette que dans le mien, et je fus
couch avec elle. -- J'entrai avec mon passe-partout, car tout le
monde dormait dans la maison. -- Rosette elle-mme tait endormie
et j'eus la satisfaction de voir que c'tait sur un volume, non
coup, de mes dernires posies. Elle avait deux bras au-dessus de
la tte, la bouche souriante et entrouverte, une jambe tendue et
l'autre un peu replie, dans une pose pleine de grce et
d'abandon; elle tait si bien ainsi que je sentis un regret mortel
de n'en pas tre plus amoureux.

En la regardant, je songeai  cela, que j'tais aussi stupide
qu'une autruche. J'avais ce que je dsirais depuis si longtemps,
une matresse  moi comme mon cheval et mon pe, jeune, jolie,
amoureuse et spirituelle; -- sans mre  grands principes, sans
pre dcor, sans tante revche, sans frre spadassin, avec cet
agrment ineffable d'un mari dment scell et clou dans un beau
cercueil de chne doubl de plomb, le tout recouvert d'un gros
quartier de pierre de taille, ce qui n'est pas  ddaigner; car,
aprs tout, c'est un mince divertissement que d'tre apprhend au
milieu d'un spasme voluptueux, et d'aller complter sa sensation
sur le pav aprs avoir dcrit un arc de 40  45 degrs, selon
l'tage o l'on se trouve; -- une matresse libre comme l'air des
montagnes, et assez riche pour entrer dans les raffinements et les
lgances les plus exquises, n'ayant d'ailleurs aucune espce
d'ide morale, ne vous parlant jamais de sa vertu tout en essayant
une nouvelle posture, ni de sa rputation non plus que si elle
n'en avait jamais eu, ne voyant intimement aucune femme, et les
mprisant toutes presque autant que si elle tait un homme,
faisant fort peu de cas du platonisme et ne s'en cachant point, et
toutefois mettant toujours le coeur de la partie; -- une femme
qui, si elle avait t pose dans une autre sphre, serait
indubitablement devenue la plus admirable courtisane du monde, et
aurait fait plir la gloire des Aspasies et des Imprias!

Or, cette femme ainsi faite tait  moi. -- J'en faisais ce que je
voulais; j'avais la clef de sa chambre et de son tiroir; je
dcachetais ses lettres; je lui avais t son nom et je lui en
avais donn un autre. C'tait ma chose, ma proprit. Sa jeunesse,
sa beaut, son amour, tout cela m'appartenait, j'en usais, j'en
abusais. Je la faisais coucher dans le jour et se lever la nuit,
si la fantaisie m'en prenait, et elle obissait simplement et sans
avoir l'air de me faire un sacrifice, et sans prendre de petits
airs de victime rsigne. -- Elle tait attentive, caressante, et,
chose monstrueuse, exactement fidle; -- c'est--dire que si, il y
a six mois, au temps o je me dolentais de ne pas avoir de
matresse, on m'avait fait entrevoir, mme lointainement, un
pareil bonheur, j'en serais devenu fou de joie, et j'eusse envoy
mon chapeau cogner le ciel en signe de rjouissance. Eh bien!
maintenant que je l'ai, ce bonheur me laisse froid; je le sens 
peine, je ne le sens pas, et la situation o je suis prend si peu
sur moi que je doute souvent que j'en aie chang. -- Je quitterais
Rosette, j'en ai la conviction intime, qu'au bout d'un mois, peut-
tre de moins, je l'aurais si parfaitement et si soigneusement
oublie que je ne saurais plus si je l'ai connue ou non! En fera-
t-elle autant de son ct? -- Je crois que non.

Je rflchissais donc  toutes ces choses, et, par une espce de
sentiment de repentir, je dposai sur le front de la belle
dormeuse le baiser le plus chaste et le plus mlancolique que
jamais jeune homme ait donn  une jeune femme, sur le coup de
minuit. -- Elle fit un petit mouvement; le sourire de sa bouche se
pronona un peu plus, mais elle ne se rveilla pas. -- Je me
dshabillai lentement, et, me glissant sous les couvertures, je
m'tendis tout au long d'elle comme une couleuvre. -- La fracheur
de mon corps la surprit; elle ouvrit ses yeux et, sans me parler,
elle colla sa bouche  ma bouche, et s'entortilla si bien autour
de moi que je fus rchauff en moins de rien. Tout le lyrisme de
la soire se tourna en prose, mais en prose potique du moins. --
Cette nuit est une des plus belles nuits blanches que j'aie
passes: je ne puis plus en esprer de pareilles.

Nous avons encore des moments agrables, mais il faut qu'ils aient
t amens et prpars par quelque circonstance extrieure comme
celle-ci, et dans les commencements, je n'avais pas besoin de
m'tre mont l'imagination en regardant la lune et en coutant
chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir qu'on peut avoir
quand on n'est pas rellement amoureux. Il n'y a pas encore de
fils casss dans notre trame, mais il y a  et l des noeuds, et
la chane n'est pas  beaucoup prs aussi unie.

Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce qu'elle peut pour parer
 tous ces inconvnients. Malheureusement il y a deux choses au
monde qui ne se peuvent commander: l'amour et l'ennui. -- Je fais
de mon ct des efforts surhumains pour vaincre cette somnolence
qui me gagne malgr moi, et, comme ces provinciaux qui s'endorment
 dix heures dans les salons des villes, je tiens mes yeux le plus
carquills possible, et je relve mes paupires avec mes doigts!
-- rien n'y fait, et je prends un laisser-aller conjugal on ne
peut plus dplaisant.

La chre enfant, qui s'est bien trouve l'autre jour du systme
champtre, m'a emmen hier  la campagne.

Il ne serait peut-tre pas hors de propos que je te fisse une
petite description de la susdite campagne, qui est assez jolie;
cela gayerait un peu toute cette mtaphysique, et d'ailleurs il
faut bien un fond pour les personnages, et les figures ne peuvent
pas se dtacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague
dont les peintres remplissent le champ de leur toile.

Les abords en sont trs pittoresques. -- On arrive, par une grande
route borde de vieux arbres,  une toile dont le milieu est
marqu par un oblisque de pierre surmont d'une boule de cuivre
dor: cinq chemins font les pointes; -- puis le terrain se creuse
tout  coup. -- La route plonge dans une valle assez troite,
dont le fond est occup par une petite rivire qu'elle enjambe par
un pont d'une seule arche, puis remonte  grands pas par le revers
oppos, o est assis le village dont on voit poindre le clocher
d'ardoises entre les toits de chaume et les ttes rondes des
pommiers. -- L'horizon n'est pas trs vaste, car il est born, des
deux cts, par la crte du coteau, mais il est riant, et repose
l'oeil. --  ct du pont, il y a un moulin et une fabrique en
pierres rouges en forme de tour; des aboiements presque
perptuels, quelques braques et quelques jeunes bassets  jambes
torses qui se chauffent au soleil devant la porte vous
apprendraient que c'est l que demeure le garde-chasse, si les
buses et les fouines, cloues aux volets, pouvaient vous laisser
un moment dans l'incertitude. --  cet endroit commence une avenue
de sorbiers dont les fruits carlates attirent des nues
d'oiseaux; comme on n'y passe pas fort souvent, il n'y a au milieu
qu'une bande de couleur blanche; tout le reste est recouvert d'une
mousse courte et fine, et, dans la double ornire trace par les
roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites
grenouilles vertes comme des chrysoprases. -- Aprs avoir chemin
quelque temps, on se trouve devant une grille en fer qui a t
dore et peinte, et dont les cts sont garnis d'artichauts et de
chevaux de frise. Puis le chemin se dirige vers le chteau, que
l'on ne voit pas encore, car il est enfoui dans la verdure comme
un nid d'oiseau, sans trop se presser toutefois et se dtournant
assez souvent pour aller visiter un ruisseau et une fontaine, un
kiosque lgant ou un beau point de vue, passant et repassant la
rivire sur des ponts chinois ou rustiques. -- L'ingalit du
terrain et les batardeaux levs pour le service du moulin font
qu'en plusieurs endroits la rivire a des chutes de quatre  cinq
pieds de hauteur, et rien n'est plus agrable que d'entendre
gazouiller toutes ces cascatelles  ct de soi, le plus souvent
sans les voir, car les osiers et les sureaux qui bordent le rivage
y forment un rideau presque impntrable; mais toute cette portion
du parc n'est en quelque sorte que l'antichambre de l'autre
partie: une grande route qui passe au travers de cette proprit
la coupe malheureusement en deux, inconvnient auquel on a remdi
d'une manire fort ingnieuse. Deux grands murs crnels, remplis
de barbacanes et de meurtrires imitant une forteresse ruine, se
dressent de chaque ct de la route; une tour o s'accrochent des
lierres gigantesques, et qui est du ct du chteau, laisse tomber
sur le bastion oppos un vritable pont-levis avec des chanes de
fer qu'on baisse tous les matins. -- On passe par une belle arcade
ogive dans l'intrieur du donjon, et de l dans la seconde
enceinte, o les arbres, qui n'ont pas t coups depuis plus d'un
sicle, sont d'une hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux
emmaillots de plantes parasites, et les plus beaux et les plus
singuliers que j'aie jamais vus. Quelques-uns n'ont de feuilles
qu'au sommet, et se terminent en larges ombrelles; d'autres
s'effilent en panaches: -- d'autres, au contraire, ont prs de
leur tige une large touffe, d'o le tronc dpouill s'lance vers
le ciel comme un second arbre plant dans le premier; on dirait
des plans de devant d'un paysage compos ou des coulisses d'une
dcoration de thtre, tellement ils sont d'une difformit
curieuse; -- des lierres, qui vont de l'un  l'autre et les
embrassent  les touffer, mlent leurs coeurs noirs aux feuilles
vertes, et semblent en tre l'ombre. -- Rien au monde n'est plus
pittoresque. -- La rivire s'largit,  cet endroit, de manire 
former un petit lac, et le peu de profondeur permet de distinguer,
sous la transparence de l'eau, les belles plantes aquatiques qui
en tapissent le lit. Ce sont des nymphas et des lotus qui nagent
nonchalamment dans le plus pur cristal avec les reflets des nues
et des saules pleureurs qui se penchent sur la rive: le chteau
est de l'autre ct, et ce petit batelet peint de vert pomme et de
rouge vif vous vitera de faire un assez long dtour pour aller
chercher le pont. -- C'est un assemblage de btiments construits 
diffrentes poques, avec des pignons ingaux et une foule de
petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de
pierre; ce corps de logis est d'un ordre rustique, plein de
bossages et de vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne;
il a un toit plat  l'italienne avec des vases et une balustrade
de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente: les
fentres sont toutes de grandeurs diffrentes, et ne se
correspondent pas; il y en a de toutes les faons: on y trouve
jusqu'au trfle et  l'ogive, car la chapelle est gothique.
Certaines portions sont treillisses, comme les maisons chinoises,
de treillis peints de diffrentes couleurs, o grimpent des
chvrefeuilles, des jasmins, des capucines et de la vigne vierge
dont les brindilles entrent familirement dans les chambres, et
semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.

Malgr ce manque de rgularit, ou plutt  cause de ce manque de
rgularit, l'aspect de l'difice est charmant: au moins, l'on n'a
pas tout vu d'un seul coup; il y a de quoi choisir, et l'on
s'avise toujours de quelque chose dont on ne s'tait pas aperu.
Cette habitation que je ne connaissais pas, car elle est  une
vingtaine de lieues, me plut tout d'abord, et je sus  Rosette le
plus grand gr d'avoir eu cette ide triomphante de choisir un
pareil nid  nos amours.

Nous y arrivmes  la tombe du jour; et, comme nous tions las,
aprs avoir soup de grand apptit, nous n'emes rien de plus
press que de nous aller coucher (sparment bien entendu), car
nous avions l'intention de dormir srieusement.

Je faisais je ne sais quel rve couleur de rose, plein de fleurs,
de parfums et d'oiseaux, quand je sentis une tide haleine
effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des
ailes. Un mignard clappement de lvres et une douce moiteur  la
place effleure me firent juger que je ne rvais pas: j'ouvris les
yeux, et la premire chose que j'aperus, ce fut le cou frais et
blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour m'embrasser. --
Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui rendis son
baiser plus amoureusement que je ne l'avais fait depuis longtemps.

Elle s'en fut tirer le rideau et ouvrir la fentre, puis revint
s'asseoir sur le bord de mon lit, tenant ma main entre les deux
siennes et jouant avec mes bagues. -- Son habillement tait de la
simplicit la plus coquette. -- Elle tait sans corset, sans
jupon, et n'avait absolument sur elle qu'un grand peignoir de
batiste blanc comme le lait, fort ample et largement pliss; ses
cheveux taient relevs sur le haut de sa tte avec une petite
rose blanche de l'espce de celles qui n'ont que trois ou quatre
feuilles; ses pieds d'ivoire louaient dans des pantoufles de
tapisserie de couleurs clatantes et bigarres, mignonnes au
possible, quoiqu'elles fussent encore trop grandes, et sans
quartier comme celles des jeunes Romaines. -- Je regrettai, en la
voyant ainsi, d'tre son amant et de n'avoir pas  le devenir.

Le rve que je faisais au moment o elle est venue m'veiller
d'une aussi agrable manire n'tait pas fort loign de la
ralit. -- Ma chambre donnait sur le petit lac que j'ai dcrit
tout  l'heure. -- Un jasmin encadrait la fentre, et secouait ses
toiles en pluie d'argent sur mon parquet: de larges fleurs
trangres balanaient leurs urnes sous mon balcon comme pour
m'encenser; une odeur suave et indcise, forme de mille parfums
diffrents, pntrait jusqu' mon lit, d'o je voyais l'eau
miroiter et s'cailler en millions de paillettes; les oiseaux
jargonnaient, gazouillaient, ppiaient et sifflaient: -- c'tait
un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement d'une fte. -
- En face, sur un coteau clair par le soleil, se dployait une
pelouse d'un vert dor, o paissaient, sous la conduite d'un petit
garon, quelques grands boeufs disperss  et l. -- Tout en haut
et plus dans le lointain, on apercevait d'immenses carrs de bois
d'un vert plus noir, d'o montait, en se contournant en spirales,
la bleutre fume des charbonnires.

Tout, dans ce tableau, tait calme, frais et souriant, et, o que
je portasse les yeux, je ne voyais rien que de beau et de jeune.
Ma chambre tait tendue de Perse avec des nattes sur le parquet,
des pots bleus du Japon aux ventres arrondis et aux cols effils,
tout pleins de fleurs singulires, artistement arrangs sur les
tagres et sur la chemine de marbre turquin aussi remplie de
fleurs; des dessus de portes, reprsentant des scnes de nature
champtre ou pastorale d'une couleur gaie et d'un dessin mignard,
des sofas et des divans  toutes les encoignures; -- puis une
belle et jeune femme tout en blanc, dont la chair rasait
dlicatement la robe transparente aux endroits o elle la
touchait: on ne pouvait rien imaginer de mieux entendu pour le
plaisir de l'me, ainsi que pour celui des yeux.

Aussi mon regard satisfait et nonchalant allait, avec un plaisir
gal, d'un magnifique pot tout sem de dragons et de mandarins 
la pantoufle de Rosette, et de l au coin de son paule qui
luisait sous la batiste; il se suspendait aux tremblantes toiles
du jasmin et aux blonds cheveux des saules du rivage, passait
l'eau et se promenait sur la colline, et puis revenait dans la
chambre se fixer aux noeuds couleur de rose du long corset de
quelque bergre.

 travers les dchiquetures du feuillage, le ciel ouvrait des
milliers d'yeux bleus; l'eau gazouillait tout doucement, et moi,
je me laissais faire  toute cette joie, plong dans une extase
tranquille, ne parlant pas, et ma main toujours entre les deux
petites mains de Rosette.

On a beau faire: le bonheur est blanc et rose; on ne peut gure le
reprsenter autrement. Les couleurs tendres lui reviennent de
droit. -- Il n'a sur sa palette que du vert d'eau, du bleu de ciel
et du jaune paille: ses tableaux sont tout dans le clair comme
ceux des peintres chinois. -- Des fleurs, de la lumire, des
parfums, une peau soyeuse et douce qui touche la vtre, une
harmonie voile et qui vient on ne sait d'o, on est parfaitement
heureux avec cela; il n'y a pas moyen d'tre heureux diffremment.
Moi-mme, qui ai le commun en horreur, qui ne rve qu'aventures
tranges, passions fortes, extases dlirantes, situations bizarres
et difficiles, il faut que je sois tout btement heureux de cette
manire-l, et, quoi que j'aie fait, je n'ai pu en trouver
d'autre.

Je te prie de croire que je ne faisais aucune de ces rflexions;
c'est aprs coup et en t'crivant qu'elles me sont venues;  cet
instant-l, je n'tais occup qu' jouir, -- la seule occupation
d'un homme raisonnable.

Je ne te dcrirai pas la vie que nous menons ici, elle est facile
 imaginer. Ce sont des promenades dans les grands bois, des
violettes et des fraises, des baisers et de petites fleurs bleues,
des goters sur l'herbe, des lectures et des livres oublis sous
les arbres; -- des parties sur l'eau avec un bout d'charpe ou une
main blanche qui trempe au courant, de longues chansons et de
longs rires redits par l'cho de la rive; -- la vie la plus
arcadique qu'il se puisse imaginer!

Rosette me comble de caresses et de prvenances; elle, plus
roucoulante qu'une colombe au mois de mai, elle se roule autour de
moi et m'entoure de ses replis; elle tche que je n'aie d'autre
atmosphre que son souffle et d'autre horizon que ses yeux; elle
fait mon blocus trs exactement et ne laisse rien entrer ni sortir
sans permission; elle s'est bti un petit corps de garde  ct de
mon coeur, d'o elle le surveille nuit et jour. -- Elle me dit des
choses ravissantes; elle me fait des madrigaux fort galants; elle
s'assoit  mes genoux et se conduit tout  fait devant moi comme
une humble esclave devant son seigneur et matre: ce qui me
convient assez, car j'aime ces petites faons soumises et j'ai de
la pente au despotisme oriental. -- Elle ne fait pas la plus
petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait
abngation complte de sa fantaisie et de sa volont; elle cherche
 deviner ma pense et  la prvenir; -- elle est assommante
d'esprit, de tendresse et de complaisance; elle est d'une
perfection  jeter par les fentres. -- Comment diable pourrai-je
quitter une femme aussi adorable sans avoir l'air d'un monstre? --
Il y a de quoi dcrditer mon coeur  tout jamais.

Oh! que je souhaiterais la prendre en faute, lui trouver un tort!
comme j'attends avec impatience une occasion de dispute! mais il
n'y a pas de danger que la sclrate me la fournisse! Quand, pour
amener une altercation, je lui parle brusquement et d'un ton dur,
elle me rpond des choses si douces, avec une voix si argentine,
des yeux si tremps, d'un air si triste et si amoureux que je me
fais  moi-mme l'effet d'un plus que tigre ou tout au moins d'un
crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forc de lui
demander pardon.

 la lettre, elle m'assassine d'amour; elle me donne la question,
et chaque jour elle resserre d'un cran les ais entre lesquels je
suis pris. -- Elle veut probablement m'amener  lui dire que je la
dteste, qu'elle m'ennuie  la mort, et que, si elle ne me laisse
en repos, je lui couperai la figure  coups de cravache. --
Pardieu! elle y arrivera, et, si elle continue  tre aussi
aimable, ce sera avant peu, ou le diable m'emportera.

Malgr toutes ces belles apparences, Rosette est sole de moi
comme je suis sol d'elle; mais, comme elle a fait d'clatantes
folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux yeux de l'honnte
corporation des femmes sensibles le tort d'une rupture. -- Toute
grande passion a la prtention d'tre ternelle, et il est fort
commode de se donner les bnfices de cette ternit sans en
supporter les inconvnients. -- Rosette raisonne ainsi: Voici un
jeune homme qui n'a plus qu'un reste de got pour moi, et, comme
il est assez naf et dbonnaire, il n'ose pas le tmoigner
ouvertement, et ne sait de quel bois faire flche; il est vident
que je l'ennuie, mais il crvera plutt  la peine que de prendre
sur lui de me quitter. Comme c'est une manire de pote, il a la
tte pleine de belles phrases sur l'amour et la passion, il se
croit oblig, en conscience, d'tre un Tristan ou un Amadis. --
Or, comme rien au monde n'est plus insupportable que les caresses
d'une personne que l'on commence  n'aimer plus (et n'aimer plus
une femme, c'est la har violemment), je m'en vais les lui
prodiguer de manire  l'indigestionner, et, de toutes les faons,
il faudra qu'il m'envoie  tous les diables ou qu'il se remette 
m'aimer comme au premier jour, ce qu'il se gardera soigneusement
de faire.

Rien n'est mieux imagin. -- N'est-il pas charmant de faire
l'Ariane dlaisse? -- L'on vous plaint, l'on vous admire, l'on
n'a pas assez d'imprcations pour l'infme qui a eu la
monstruosit d'abandonner une crature aussi adorable; on prend
des airs rsigns et douloureux, on se met la main sous le menton
et le coude sur le genou, de faon  faire ressortir les jolies
veines bleues de son poignet. On porte des cheveux plus plors,
et l'on met, pendant quelque temps, des robes d'une couleur plus
sombre. On vite de prononcer le nom de l'ingrat, mais on y fait
des allusions dtournes, tout en poussant de petits soupirs
admirablement moduls.

Une femme si bonne, si belle, si passionne, qui a fait de si
grands sacrifices,  qui l'on n'a pas  reprocher la moindre
chose, un vase d'lection, une perle d'amour, un miroir sans
taches, une goutte de lait, une rose blanche, une essence idale 
parfumer une vie; -- une femme qu'on aurait d adorer  genoux, et
qu'il faudra couper en petits morceaux, aprs sa mort, afin d'en
faire des reliques: la laisser l iniquement, frauduleusement,
sclratement! Mais un corsaire ne ferait pas pis! Lui donner le
coup de la mort! -- car elle en mourra assurment. -- Il faut
avoir un pav dans le ventre, au lieu du coeur, pour se conduire
de la sorte.

 hommes! hommes!

Je me dis cela; mais peut-tre n'est-ce pas vrai.

Si grandes comdiennes que soient naturellement les femmes, j'ai
peine  croire qu'elles le soient  ce point-l; et, au bout du
compte, toutes les dmonstrations de Rosette ne sont-elles que
l'expression exacte de ses sentiments pour moi? -- Quoi qu'il en
soit, la continuation du tte--tte n'est plus possible, et la
belle chtelaine vient d'envoyer enfin des invitations  ses
connaissances du voisinage. Nous sommes occups  faire des
prparatifs pour recevoir ces dignes provinciaux et provinciales.
-- Adieu, cher.

Chapitre 5

Je m'tais tromp. -- Mon mauvais coeur, incapable d'amour,
s'tait donn cette raison pour se dlivrer du poids d'une
reconnaissance qu'il ne veut pas supporter; j'avais saisi avec
joie cette ide pour m'excuser devant moi-mme; je m'y tais
attach, mais rien au monde n'est plus faux. Rosette ne jouait pas
de rle, et si jamais femme fut vraie, c'est elle. -- Eh bien! je
lui en veux presque de la sincrit de sa passion qui est un lien
de plus et qui rend une rupture plus difficile ou moins excusable;
je la prfrerais fausse et volage. -- Quelle singulire position
que celle-l! -- On voudrait s'en aller, et l'on reste; on
voudrait dire: Je te hais, et l'on dit: Je t'aime; -- votre pass
vous pousse en avant et vous empche de vous retourner ou de vous
arrter. -- L'on est fidle avec des regrets de l'tre. Je ne sais
quelle espce de honte vous empche de vous livrer tout  fait 
d'autres connaissances et vous fait entrer en composition avec
vous-mme. On donne  l'un tout ce que l'on peut drober  l'autre
en sauvant les apparences; le temps et les occasions de se voir
qui se prsentaient autrefois si naturellement ne se trouvent plus
aujourd'hui que difficilement. -- L'on commence  se souvenir que
l'on a des affaires qui sont d'importance. -- Cette situation
pleine de tiraillements est des plus pnibles, mais elle ne l'est
pas encore autant que celle o je me trouve. -- Quand c'est une
nouvelle amiti qui vous enlve  l'ancienne, il est plus facile
de se dgager. -- L'esprance vous sourit doucement du seuil de la
maison qui renferme vos jeunes amours. -- Une illusion plus blonde
et plus rose voltige avec ses blanches ailes sur le tombeau, 
peine ferm, de sa soeur qui vient de mourir; une autre fleur plus
panouie et plus embaume, o tremble une larme cleste, a pouss
subitement du milieu des calices fltris du vieux bouquet; de
belles perspectives azures s'ouvrent devant vous; des alles de
charmilles discrtes et humides se prolongent jusqu' l'horizon;
ce sont des jardins avec quelques ples statues ou quelque banc
adoss  un mur tapiss de lierre, des pelouses toiles de
marguerites, des balcons troits o l'on va s'accouder et regarder
la lune, des ombrages coups de lueurs furtives, -- des salons
avec des jours touffs sous d'amples rideaux; toutes ces
obscurits et cet isolement que recherche l'amour qui n'ose se
produire. C'est comme une nouvelle jeunesse qui vous vient. L'on a
en outre le changement de lieux, d'habitudes et de personnes; l'on
sent bien une espce de remords; mais le dsir qui voltige et
bourdonne autour de votre tte, comme une abeille du printemps,
vous empche d'en entendre la voix; le vide de votre coeur est
combl, et vos souvenirs s'effacent sous les impressions. Mais ici
ce n'est pas la mme chose: je n'aime personne, et ce n'est que
par lassitude et par ennui plutt de moi que d'elle que je
voudrais pouvoir rompre avec Rosette.

Mes anciennes ides, qui s'taient un peu assoupies, se rveillent
plus folles que jamais. -- Je suis, comme autrefois, tourment du
dsir d'avoir une matresse, et, comme autrefois, dans les bras
mmes de Rosette, je doute si j'en ai jamais eu. -- Je revois la
belle dame  sa fentre, dans son parc du temps de Louis XIII, et
la chasseresse, sur son cheval blanc, traverse au galop l'avenue
de la fort. -- Ma beaut idale me sourit du haut de son hamac de
nuages, je crois reconnatre sa voix dans le chant des oiseaux,
dans le murmure des feuillages; il me semble qu'on m'appelle de
tous les cts, et que les filles de l'air m'effleurent le visage
avec la frange de leurs charpes invisibles. Comme au temps de mes
agitations, je me figure que, si je partais en poste sur-le-champ
et que j'allasse quelque part, trs loin et trs vite,
j'arriverais dans quelque endroit o il se fait des choses qui me
regardent et o mes destines se dcident. -- Je me sens
impatiemment attendu dans un coin de la terre, je ne sais lequel.
Une me souffrante m'appelle ardemment et me rve qui ne peut
venir  moi; c'est la raison de mes inquitudes et ce qui
m'empche de pouvoir rester en place; je suis attir violemment
hors de mon centre. -- Ma nature n'est pas une de celles o les
autres aboutissent, une de ces toiles fixes autour desquelles
gravitent les autres lueurs; il faut que j'erre  travers les
champs du ciel, comme un mtore drgl, jusqu' ce que j'aie
fait la rencontre de la plante dont je dois tre le satellite, le
Saturne  qui je dois mettre mon anneau. Oh! quand donc se fera
cet hymen? Jusque-l je ne peux pas esprer de repos ni
d'assiette, et je serai comme l'aiguille perdue et vacillante
d'une boussole qui cherche son ple.

Je me suis laiss prendre l'aile  cette glu perfide, esprant n'y
laisser qu'une plume et croyant pouvoir m'envoler quand bon me
semblerait: rien n'est plus difficile; je me trouve couvert d'un
filet imperceptible, plus malais  rompre que celui forg par
Vulcain, et le tissu des mailles est si fin et si serr qu'il n'y
a point jour  se pouvoir chapper. Le filet, du reste, est large,
et l'on peut se remuer dedans avec une apparence de libert; il ne
se fait gure sentir que lorsqu'on essaye  le rompre; mais alors
il rsiste et se fait solide comme une muraille d'airain.

Que de temps j'ai perdu,  mon idal! sans faire le moindre effort
pour te raliser! Comme je me suis laiss aller lchement  cette
volupt d'une nuit! et combien je mrite peu de te rencontrer!

Quelquefois je songe  former une autre liaison; mais je n'ai
personne en vue: -- plus souvent je me propose, si je parviens 
rompre, de ne me jamais rengager en de tels liens, et pourtant
rien ne justifie cette rsolution: car cette affaire a t en
apparence fort heureuse, et je n'ai pas le moins du monde  me
plaindre de Rosette. -- Elle a toujours t bonne pour moi, et
s'est conduite on ne peut mieux; elle m'a t d'une fidlit
exemplaire, et n'a pas mme donn jour au soupon: la jalousie la
plus veille et la plus inquite n'aurait rien trouv  dire sur
son compte, et aurait t oblige de s'endormir. -- Un jaloux
n'aurait pu l'tre que des choses passes; il est vrai qu'alors il
aurait eu de quoi l'tre largement. Mais c'est une dlicatesse
heureusement assez rare qu'une jalousie de cette sorte, et il a
bien assez du prsent sans aller fouiller en arrire sous les
dcombres des vieilles passions pour en extraire des fioles de
poison et des calices de fiel. -- Quelles femmes pourrait-on
aimer, si l'on pensait  tout cela? -- On sait bien confusment
qu'une femme a eu plusieurs amants avant vous; mais on se dit,
tant l'orgueil de l'homme a de retours et de replis tortueux! que
l'on est le premier qu'elle ait vritablement aim, et que c'est
par un concours de circonstances fatales qu'elle s'est trouve
lie  des gens indignes d'elle, ou bien que c'tait un vague
dsir d'un coeur qui cherchait  se satisfaire, et qui changeait
parce qu'il n'avait pas rencontr.

Peut-tre ne peut-on aimer rellement qu'une vierge, -- vierge de
corps et d'esprit, -- un frle bouton qui n'ait encore t caress
d'aucun zphyr et dont le sein ferm n'ait reu ni la goutte de
pluie ni la perle de rose, une chaste fleur qui ne dploie sa
blanche robe que pour vous seul, un beau lis  l'urne d'argent o
ne se soit abreuv aucun dsir, et qui n'ait t dor que par
votre soleil, balanc que par votre souffle, arros que par votre
main. -- Le rayonnement du midi ne vaut pas les divines pleurs de
l'aube, et toute l'ardeur d'une me prouve et qui sait la vie le
cde aux clestes ignorances d'un jeune coeur qui s'veille 
l'amour. -- Ah! quelle pense amre et honteuse que celle qu'on
essuie les baisers d'un autre, qu'il n'y a peut-tre pas une seule
place sur ce front, sur ces lvres, sur cette gorge, sur ces
paules, sur tout ce corps qui est  vous maintenant, qui n'ait
t rougie et marque par des lvres trangres; que ces murmures
divins qui viennent au secours de la langue qui n'a plus de mots
ont dj t entendus; que ces sens si mus n'ont pas appris de
vous leur extase et leur dlire, et que tout l-bas, bien loin,
bien  l'cart dans un de ces recoins de l'me o l'on ne va
jamais, veille un souvenir inexorable qui compare les plaisirs
d'autrefois aux plaisirs d'aujourd'hui!

Quoique ma nonchalance naturelle me porte  prfrer les grands
chemins aux sentiers non frays et l'abreuvoir public  la source
de la montagne, il faudra absolument que je tche d'aimer quelque
virginale crature aussi candide que la neige, aussi tremblante
que la sensitive, qui ne sache que rougir et baisser les yeux:
peut-tre, sous ce flot limpide o nul plongeur n'est encore
descendu, pcherai-je une perle de la plus belle eau et digne de
faire le pendant de celle de Cloptre; mais, pour cela, il
faudrait dnouer le lien qui m'attache  Rosette, car ce n'est pas
probablement avec elle que je raliserai cette envie, et en vrit
je ne m'en sens pas la force.

Et puis, s'il faut l'avouer, il y a au fond de moi un motif sourd
et honteux qui n'ose se produire au grand jour, et qu'il faut
pourtant bien que je te dise, puisque je t'ai promis de ne rien
cacher, et que, pour qu'une confession soit mritoire, il faut
qu'elle soit complte; -- ce motif est pour beaucoup dans toutes
ces incertitudes. -- Si je romps avec Rosette, il se passera
ncessairement quelque temps avant qu'elle ne soit remplace, si
facile que soit le genre de femme o je lui chercherai un
successeur, et j'ai pris avec elle une habitude de plaisir qu'il
me sera pnible de suspendre. Il est vrai que l'on a la ressource
des courtisanes; -- je les aimais assez autrefois, et je ne m'en
faisais point faute en pareille occurrence; -- mais aujourd'hui
elles me dgotent horriblement, et me donnent la nause. --
Ainsi, il n'y faut pas penser, je suis tellement amolli par la
volupt, le poison s'est insinu si profondment dans mes os que
je ne puis supporter l'ide d'tre un ou deux mois sans femme. --
Voil de l'gosme, et du plus sale; mais je crois que, s'ils
voulaient tre francs, les plus vertueux pourraient confesser des
choses assez analogues.

C'est par l que je suis le plus fortement englu, et, n'tait
cette raison, il y aurait longtemps que Rosette et moi nous
serions brouills sans retour. Et puis, en vrit, c'est une chose
si mortellement ennuyeuse que de faire la cour  une femme que je
ne m'en sens pas le coeur. Recommencer  dire toutes les sottises
charmantes que j'ai dj dites tant de fois, refaire l'adorable,
crire des billets et y rpondre; reconduire des beauts, le soir,
 deux lieues de chez soi; attraper du froid aux pieds et des
rhumes devant la fentre en piant une ombre chrie; calculer sur
un sofa combien de tissus superposs vous sparent de votre
desse; porter des bouquets et courir les bals pour arriver o
j'en suis, c'est bien la peine! -- Autant vaut rester dans son
ornire. En sortir pour retomber dans une autre exactement
pareille, aprs s'tre beaucoup agit et donn bien du mal, -- 
quoi bon? Si j'tais amoureux, la chose irait d'elle-mme, et tout
cela me paratrait ravissant; mais je ne le suis point, quoique
j'aie la plus forte envie de l'tre; car, aprs tout, il n'y a que
l'amour au monde; et, si le plaisir qui n'en est que l'ombre a
tant d'amorces pour nous, que doit donc tre la ralit? Dans quel
flot d'ineffables extases, dans quels lacs de pures dlices
doivent nager ceux qu'il a atteints au coeur d'une de ses flches
 pointe d'or, et qui brlent des aimables ardeurs d'une flamme
mutuelle!

J'prouve  ct de Rosette ce calme plat et cette espce de bien-
tre paresseux qui rsulte de la satisfaction des sens, mais rien
de plus; et ce n'est pas assez. Souvent cet engourdissement
voluptueux tourne en torpeur, et cette tranquillit en ennui; je
tombe alors en des distractions sans objet et en je ne sais
quelles fades rvasseries qui me fatiguent et m'excdent, -- c'est
un tat dont il faut que je sorte  tout prix.

Oh! si je pouvais tre comme certains de mes amis qui baisent un
vieux gant avec ivresses qui se trouvent tout heureux d'un
serrement de main, qui ne changeraient pas contre l'crin d'une
sultane quelques mchantes fleurs  demi sches par la sueur du
bal, qui couvrent de larmes et cousent dans leur chemise, 
l'endroit de leur coeur, un billet crit en pauvre style, et
stupide  le croire copi du _Parfait Secrtaire, _qui adorent des
femmes avec de gros pieds, et qui s'en excusent sur ce qu'elles
ont l'me belle! Si je pouvais suivre, en frmissant, les derniers
plis d'une robe, attendre qu'une porte s'ouvrt pour voir passer
dans un flot de lumire une chre et blanche apparition; si un mot
dit tout bas me faisait changer de couleur; si j'avais cette vertu
de ne pas dner pour arriver plus tt  un rendez-vous; si j'tais
capable de poignarder un rival ou de me battre en duel avec un
mari; si, par une grce particulire du ciel, il m'tait donn de
trouver spirituelles les femmes qui sont laides, et bonnes celles
qui sont laides et btes; si je pouvais me rsoudre  danser le
menuet et  couter les sonates que jouent les jeunes personnes
sur le clavecin ou sur la harpe; si ma capacit se haussait
jusqu' apprendre l'hombre et le reversi; enfin, si j'tais un
homme et non pas un pote, -- je serais certainement beaucoup plus
heureux que je ne suis; -- je m'ennuierais moins et serais moins
ennuyeux.

Je n'ai jamais demand aux femmes qu'une seule chose, -- c'est la
beaut; je me passe trs volontiers d'esprit et d'me. -- Pour
moi, une femme qui est belle a toujours de l'esprit; -- elle a
l'esprit d'tre belle, et je ne sais pas lequel vaut celui-l. Il
faut bien des phrases brillantes et des traits scintillants pour
valoir les clairs d'un bel oeil. Je prfre une jolie bouche  un
joli mot, et une paule bien modele  une vertu, mme thologale;
je donnerais cinquante mes pour un pied mignon, et toute la
posie et tous les potes pour la main de Jeanne d'Aragon ou le
front de la vierge de Foligno -- J'adore sur toutes choses la
beaut de la forme; -- la beaut pour moi, c'est la Divinit
visible, c'est le bonheur palpable, c'est le ciel descendu sur la
terre. -- Il y a certaines ondulations de contours, certaines
finesses de lvres, certaines coupes de paupires, certaines
inclinaisons de tte, certains allongements d'ovales qui me
ravissent au-del de toute expression et m'attachent pendant des
heures entires.

La beaut, seule chose qu'on ne puisse acqurir, inaccessible 
tout jamais  ceux qui ne l'ont pas d'abord; fleur phmre et
fragile qui croit sans tre seme, pur don du ciel! --  beaut!
le plus radieux diadme dont le hasard puisse couronner un front,
-- tu es admirable et prcieuse comme tout ce qui est hors de la
porte de l'homme, comme l'azur du firmament, comme l'or de
l'toile, comme le parfum du lis sraphique! -- On peut changer
son escabeau pour un trne; on peut conqurir le monde, beaucoup
l'ont fait; mais qui pourrait ne pas s'agenouiller devant toi,
pure personnification de la pense de Dieu?

Je ne demande que la beaut, il est vrai; mais il me la faut si
parfaite que je ne la rencontrerai probablement jamais. J'ai bien
vu  et l, dans quelques femmes, des portions admirables
mdiocrement accompagnes, et je les ai aimes pour ce qu'elles
avaient de choisi, en faisant abstraction du reste; c'est
toutefois un travail assez pnible et une opration douloureuse
que de supprimer ainsi la moiti de sa matresse, et de faire
l'amputation mentale de ce qu'elle a de laid ou de commun, en
circonscrivant ses yeux sur ce qu'elle peut avoir de bien. -- La
beaut? c'est l'harmonie, et une personne galement laide partout
est souvent moins dsagrable  regarder qu'une femme ingalement
belle. Rien ne me fait peine  voir comme un chef-d'oeuvre
inachev et comme une beaut  qui il manque quelque chose; -- une
tache d'huile choque moins sur une bure grossire que sur une
riche toffe.

Rosette n'est point mal; elle peut passer pour belle, mais elle
est loin de raliser ce que je rve; c'est une statue dont
plusieurs morceaux sont amens  point. Les autres ne sont pas si
nettement dgags du bloc; il y a des endroits accuss avec
beaucoup de finesse et de charme, et quelques-uns d'une manire
plus lche et plus nglige. -- Aux yeux vulgaires, la statue
parait entirement finie et d'une beaut complte; mais un
observateur plus attentif y dcouvre bientt des places o le
travail n'est pas assez serr, et des contours qui, pour atteindre
 la puret qui leur est propre, ont besoin que l'ongle de
l'ouvrier y passe et y repasse encore bien des fois; -- c'est 
l'amour  polir ce marbre et  l'achever, c'est dire assez que ce
ne sera pas moi qui le finirai.

Au reste, je ne circonscris point la beaut dans telle ou telle
sinuosit de lignes. -- L'air, le geste, la dmarche, le souffle,
la couleur, le son, le parfum, tout ce qui est la vie entre pour
moi dans la composition de la beaut; tout ce qui embaume, chante
ou rayonne y revient de droit. -- J'aime les riches brocarts, les
splendides toffes avec leurs plis amples et puissants; j'aime les
larges fleurs et les cassolettes, la transparence des eaux vives
et l'clat miroitant des belles armes, les chevaux de race et ces
grands chiens blancs comme on en voit dans les tableaux de Paul
Vronse. -- Je suis un vrai paen de ce ct, et je n'adore point
les dieux qui sont mal faits: quoiqu'au fond je ne sois pas
prcisment ce qu'on appelle irrligieux, personne n'est de fait
plus mauvais chrtien que moi. -- Je ne comprends pas cette
mortification de la matire qui fait l'essence du christianisme,
je trouve que c'est une action sacrilge que de frapper sur
l'oeuvre de Dieu, et je ne puis croire que la chair soit mauvaise,
puisqu'il l'a ptrie lui-mme de ses doigts et  son image. --
J'approuve peu les longs sarraus de couleur sombre d'o il ne sort
qu'une tte et deux mains, et ces toiles o tout est noy d'ombre,
except quelque front qui rayonne. -- Je veux que le soleil entre
partout, qu'il y ait le plus de lumire et le moins d'ombre
possible, que la couleur tincelle, que la ligne serpente, que la
nudit s'tale firement, et que la matire ne se cache point
d'tre, puisque, aussi bien que l'esprit, elle est un hymne
ternel  la louange de Dieu.

Je conois parfaitement le fol enthousiasme des Grecs pour la
beaut; et, pour mon compte, je ne trouve rien d'absurde  cette
loi qui obligeait les juges  n'entendre plaider les avocats que
dans un lieu obscur, de peur que leur bonne mine, la grce de
leurs gestes et de leurs attitudes ne les prvinssent
favorablement et ne fissent pencher la balance.

Je n'achterais rien d'une marchande qui serait laide; je donne
plus volontiers aux mendiants dont les haillons et la maigreur
sont pittoresques. -- Il y a un petit Italien fivreux, vert comme
un citron, avec de grands yeux noirs et blancs qui lui tiennent la
moiti de la figure; -- on dirait un Murillo ou un Espagnolet sans
cadre qu'un brocanteur aurait expos contre la borne: -- celui-l
a toujours deux sous de plus que les autres. -- Je ne battrais
jamais un beau cheval ou un beau chien, et je ne voudrais pas d'un
ami ou d'un domestique qui ne serait point d'un extrieur
agrable. -- C'est un vritable supplice pour moi que de voir de
vilaines choses ou de vilaines personnes. -- Une architecture de
mauvais got, un meuble d'une mauvaise forme m'empchent de me
plaire dans une maison, si confortable et attrayante qu'elle soit
d'ailleurs. Le meilleur vin me parat presque de la piquette dans
un verre mal tourn, et j'avoue que je prfrerais le brouet le
plus lacdmonien sur un mail de Bernard de Palissy au plus fin
gibier sur une assiette de terre. -- L'extrieur m'a toujours pris
violemment, et c'est pourquoi j'vite la compagnie des vieillards;
cela me contriste et m'affecte dsagrablement, parce qu'ils sont
rids et dforms, quoique cependant quelques-uns aient une beaut
spciale; et, dans la piti que j'ai d'eux, il y a beaucoup de
dgot: -- de toutes les ruines du monde, la ruine de l'homme est
assurment la plus triste  contempler.

Si j'tais peintre (et j'ai toujours regrett de ne pas l'tre),
je ne voudrais peupler mes toiles que de desses, de nymphes, de
madones, de chrubins et d'amours. -- Consacrer ses pinceaux 
faire des portraits,  moins que ce ne soit de belles personnes,
me parat un crime de lse-peinture; et, loin de vouloir doubler
ces figures laides ou ignobles, ces ttes insignifiantes ou
vulgaires, je pencherais plutt  les faire couper sur l'original.
-- La frocit de Caligula, dtourne en ce sens, me semblerait
presque louable.

La seule chose au monde que j'ai envie avec quelque suite, c'est
d'tre beau. -- Par beau j'entends aussi beau que Paris ou
Apollon. N'tre point difforme, avoir des traits  peu prs
rguliers, c'est--dire avoir le nez au milieu de la figure, ni
camard, ni crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni raills,
une bouche convenablement fendue, cela n'est pas tre beau:  ce
compte, je le serais, et je me trouve aussi loign de l'ide que
je me forme de la beaut virile que si j'tais un de ces
jaquemarts qui frappent l'heure sur les clochers; j'aurais une
montagne sur chaque paule, les jambes torses d'un basset, le nez
et le museau d'un singe que j'y ressemblerais autant. -- Bien des
fois je me regarde, des heures entires, dans le miroir avec une
fixit et une attention inimaginables, pour voir s'il n'est pas
survenu quelque amlioration dans ma figure; j'attends que les
lignes fassent un mouvement et se redressent ou s'arrondissent
avec plus de finesse et de puret, que mon oeil s'illumine et nage
dans un fluide plus vivace, que la sinuosit qui spare mon front
de mon nez se comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et
la simplicit du profil grec, et je suis toujours trs surpris que
cela n'arrive pas. J'espre toujours qu'un printemps ou l'autre je
me dpouillerai de cette forme que j'ai, comme un serpent qui
laisse sa vieille peau. -- Dire qu'il faudrait si peu de chose
pour que je sois beau, et que je ne le serai jamais! Quoi donc!
une demi-ligne, un centime, un millime de ligne de plus ou de
moins dans un endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur
cet os, un peu plus sur celui-ci, -- un peintre, un statuaire
auraient rajust cela en une demi-heure. Qu'est-ce que cela
faisait aux atomes qui me composent de se cristalliser de telle ou
telle faon? En quoi importait-il  ce contour de sortir ici et de
rentrer l, et o tait la ncessit que je fusse ainsi et pas
autrement? -- En vrit, si je tenais le hasard  la gorge, je
crois que je l'tranglerais. -- Parce qu'il a plu  une misrable
parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais o et de se
coaguler btement en la gauche figure qu'on me voit, je serai
ternellement malheureux! N'est-ce pas la plus sotte et la plus
misrable chose du monde? Comment se fait-il que mon me, avec
l'ardent dsir qu'elle en a, ne puisse laisser tomber  plat la
pauvre charogne qu'elle fait tenir debout, et aller animer une de
ces statues dont l'exquise beaut l'attriste et la ravit? Il y a
deux ou trois personnes que j'assassinerais avec dlices, en ayant
soin toutefois de ne pas les meurtrir ni les gter, si je
possdais le mot qui fait transmigrer les mes d'un corps 
l'autre. -- Il m'a toujours sembl que, pour faire ce que je veux
(et je ne sais pas ce que je veux), j'avais besoin d'une trs
grande et trs parfaite beaut, et je m'imagine que, si je
l'avais, ma vie, qui est si enchevtre et si tiraille, aurait
t d'elle-mme.

On voit tant de belles figures dans les tableaux! -- pourquoi
aucune de celles-l n'est-elle la mienne? -- tant de ttes
charmantes qui disparaissent sous la poussire et la fume du
temps au fond des vieilles galeries! Ne vaudrait-il pas mieux
qu'elles quittassent leurs cadres et vinssent s'panouir sur mes
paules? La rputation de Raphal souffrirait-elle beaucoup si un
de ces anges qu'il fait voler par essaims dans l'outremer de ses
toiles m'abandonnait son masque pour trente ans? Il y a tant
d'endroits et des plus beaux de ses fresques qui se sont caills
et sont tombs de vtust! On n'y prendrait pas garde. Que font
autour de ces murs ces beauts silencieuses que le vulgaire des
hommes regarde  peine d'un regard distrait? et pourquoi Dieu ou
le hasard n'a-t-il pas l'esprit de faire ce dont un homme vient 
bout avec quelques poils emmanchs d'un bton et quelques ptes de
diffrentes couleurs dlayes sur une planche?

Ma premire sensation devant une de ces ttes merveilleuses dont
le regard peint semble vous traverser et se prolonger  l'infini
est le saisissement et une admiration qui n'est pas sans quelque
terreur: mes yeux se trempent, mon coeur bat; puis, quand je suis
un peu familiaris avec elle, et que je suis entr plus avant dans
le secret de sa beaut, je fais une comparaison tacite d'elle 
moi; la jalousie se tord au fond de mon me en noeuds plus
entortills qu'une vipre, et j'ai toutes les peines du monde  ne
pas me jeter sur la toile et  ne pas la dchirer en morceaux.

tre beau, c'est--dire avoir en soi un charme qui fait que tout
vous sourit et vous accueille; qu'avant que vous ayez parl tout
le monde est dj prvenu en votre faveur et dispos  tre de
votre avis; que vous n'avez qu' passer par une rue, ou vous
montrer  un balcon pour vous crer, dans la foule, des amis ou
des matresses. N'avoir pas besoin d'tre aimable pour tre aim,
tre dispens de tous ces frais d'esprit et de complaisance
auxquels la laideur vous oblige, et de ces mille qualits morales
qu'il faut avoir pour suppler la beaut du corps; quel don
splendide et magnifique!

Et celui qui joindrait  la beaut suprme la force suprme, qui,
sous la peau d'Antinos, aurait les muscles d'Hercule, que
pourrait-il dsirer de plus? Je suis sr qu'avec ces deux choses
et l'me que j'ai, avant trois ans, je serais empereur du monde! -
- Une autre chose que j'ai dsire presque autant que la beaut et
que la force, c'est le don de me transporter aussi vite que la
pense d'un endroit  un autre. -- La beaut de l'ange, la force
du tigre et les ailes de l'aigle, et je commencerais  trouver que
le monde n'est pas aussi mal organis que je le croyais d'abord. -
- Un beau masque pour sduire et fasciner sa proie, des ailes pour
fondre dessus et l'enlever, des ongles pour la dchirer; -- tant
que je n'aurai pas cela, je serai malheureux.

Toutes les passions et tous les gots que j'ai eus n'ont t que
des dguisements de ces trois dsirs. J'ai aim les armes, les
chevaux et les femmes: -- les armes, pour remplacer les nerfs que
je n'avais pas; les chevaux, pour me servir d'ailes; les femmes,
pour possder au moins dans quelqu'une la beaut qui me manquait 
moi-mme. -- Je recherchais de prfrence les armes les plus
ingnieusement meurtrires, et celles dont les blessures taient
ingurissables. Je n'ai jamais eu l'occasion de me servir d'aucun
de ces kriss ou de ces yatagans: nanmoins j'aime  les avoir
autour de moi; je les tire du fourreau avec un sentiment de
scurit et de force inexprimable, je m'en escrime  tort et 
travers trs nergiquement, et, si par hasard je viens  voir la
rflexion de ma figure dans une glace, je suis tonn de son
expression froce. -- Quant aux chevaux, je les surmne tellement
qu'il faut qu'ils crvent ou qu'ils disent pourquoi. -- Si je
n'avais pas renonc  monter Ferragus, il y a longtemps qu'il
serait mort, et ce serait dommage, car c'est un brave animal. Quel
cheval arabe pourrait avoir les jambes aussi promptes et aussi
dlies que mon dsir? -- Dans les femmes je n'ai cherch que
l'extrieur, et, comme jusqu' prsent celles que j'ai vues sont
loin de rpondre  l'ide que je me suis faite de la beaut, je me
suis rejet sur les tableaux et les statues; -- ce qui, aprs
tout, est une assez pitoyable ressource quand on a des sens aussi
allums que les miens. -- Cependant il y a quelque chose de grand
et de beau  aimer une statue, c'est que l'amour est parfaitement
dsintress, qu'on n'a  craindre ni la satit ni le dgot de
la victoire, et qu'on ne peut esprer raisonnablement un second
prodige pareil  l'histoire de Pygmalion. -- L'impossible m'a
toujours plu.

N'est-il pas singulier que moi, qui suis encore aux mois les plus
blonds de l'adolescence, qui, loin d'avoir abus de tout, n'ai pas
mme us des choses les plus simples, j'en sois venu  ce degr de
blasement de n'tre plus chatouill que par le bizarre ou le
difficile?

La satit suit le plaisir, c'est une loi naturelle et qui se
conoit. -- Qu'un homme qui a mang  un festin de tous les plats
et en grande quantit n'ait plus faim et cherche  rveiller son
palais endormi par les mille flches des pices ou des vins
irritants, rien n'est plus facile  expliquer; mais qu'un homme
qui ne fait que s'asseoir  table, et qui  peine a got des
premiers mets soit pris dj de ce dgot superbe, ne puisse
toucher sans vomir qu'aux plats d'une saveur extrme et n'aime que
les viandes faisandes, les fromages jasps de bleu, les truffes
et les vins qui sentent la pierre  fusil, c'est un phnomne qui
ne peut rsulter que d'une organisation particulire; c'est comme
un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa nourrice fade
et qui ne voudrait tter que de l'eau-de-vie. -- Je suis aussi las
que si j'avais excut toutes les prodigiosits de Sardanapale, et
cependant ma vie a t fort chaste et tranquille en apparence:
c'est une erreur de croire que la possession soit la seule route
qui mne  la satit. On y arrive aussi par le dsir, et
l'abstinence use plus que l'excs. -- Un dsir tel que le mien est
quelque chose d'autrement fatigant que la possession. Son regard
parcourt et pntre l'objet qu'il veut avoir et qui rayonne au-
dessus de lui plus promptement et plus profondment que s'il y
touchait: qu'est-ce que l'usage lui apprendrait de plus? quelle
exprience peut quivaloir  cette contemplation constante et
passionne?

J'ai travers tant de choses, quoique j'aie fait le tour de bien
peu, qu'il n'y a plus que les sommets les plus escarps qui me
tentent. -- Je suis attaqu de cette maladie qui prend aux peuples
et aux hommes puissants dans leur vieillesse: -- l'impossible. --
Tout ce que je peux faire n'a pas le moindre attrait pour moi. --
Tibre, Caligula, Nron, grands Romains de l'empire,  vous que
l'on a si mal compris, et que la meute des rhteurs poursuit de
ses aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout
ce qui me reste de piti! Moi aussi je voudrais btir un pont sur
la mer et paver les flots; j'ai rv de brler des villes pour
illuminer mes ftes; j'ai souhait d'tre femme pour connatre de
nouvelles volupts. -- Ta maison dore,  Nron! n'est qu'une
table fangeuse  ct du palais que je me suis lev; ma garde-
robe est mieux monte que la tienne, Hliogabale, et bien
autrement splendide. -- Mes cirques sont plus rugissants et plus
sanglants que les vtres, mes parfums plus cres et plus
pntrants, mes esclaves plus nombreux et mieux faits; j'ai aussi
attel  mon char des courtisanes nues, j'ai march sur les hommes
d'un talon aussi ddaigneux que vous. -- Colosses du monde
antique, il bat sous mes faibles cts un coeur aussi grand que le
vtre, et,  votre place, ce que vous avez fait je l'aurais fait
et peut-tre davantage. Que de Babels j'ai entasses les unes sur
les autres pour atteindre le ciel, souffleter les toiles et
cracher de l sur la cration! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu,
-- puisque je ne puis tre homme?

Oh! je crois qu'il faudra cent mille sicles de nant pour me
reposer de la fatigue de ces vingt annes de vie -Dieu du ciel,
quelle pierre roulerez-vous sur moi? dans quelle ombre me
plongerez-vous?  quel Lth me ferez-vous boire? sous quelle
montagne enterrerez-vous le Titan? Suis-je destin  souffler un
volcan par ma bouche et  faire des tremblements de terre en me
changeant de ct?

Quand je pense  cela, que je suis n d'une mre si douce, si
rsigne, de gots et de moeurs si simples, je suis tout surpris
de ne pas avoir fait clater son ventre quand elle me portait.
Comment se fait-il qu'aucune de ses penses, calmes et pures,
n'ait pass dans mon corps avec le sang qu'elle m'a transmis? et
pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son
esprit? La colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie  ses
griffes la cration tout entire.

J'ai vcu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est
difficile de rver une existence enchsse aussi purement que la
mienne. Mes annes se sont coules,  l'ombre du fauteuil
maternel, avec les petites soeurs et le chien de la maison. Je
n'ai vu autour de moi que de bonnes ttes douces et tranquilles de
vieux domestiques blanchis  notre service et en quelque sorte
hrditaires, de parents ou d'amis graves et sentencieux, vtus de
noir, qui posaient leurs gants l'un aprs l'autre sur le bord de
leur chapeau; quelques tantes d'un certain ge, grassouillettes,
proprettes, discrtes, avec du linge blouissant, des jupes
grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme
des personnes qui sont de religion; des meubles svres jusqu' la
tristesse, des boiseries de chne nu, des tentures de cuir, tout
un intrieur d'une couleur sobre et touffe, comme en ont fait
certains matres flamands. -- Le jardin tait humide et sombre; le
buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait
les murs et quelques sapins aux bras pels taient chargs d'y
reprsenter de la verdure et y russissaient assez mal; la maison
de briques, avec un toit trs haut, quoique spacieuse et en bon
tat, avait quelque chose de morne et d'assoupi. -- Certes, rien
n'tait propre  une vie spare, austre et mlancolique, comme
une pareille habitation. Il semblait impossible que tous les
enfants levs dans une telle maison ne finissent pas par se faire
prtres ou religieuses: eh bien! dans cette atmosphre de puret
et de repos, sous cette ombre et ce recueillement, je me
pourrissais petit  petit, et sans qu'il en part rien, comme une
nfle sur la paille. Au sein de cette famille honnte, pieuse,
sainte, j'tais parvenu  un degr de dpravation horrible. -- Ce
n'tait pas le contact du monde, puisque je ne l'avais pas vu; ni
le feu des passions, puisque je transissais sous la sueur glace
qui suintait de ces braves murailles. -- Le ver ne s'tait pas
tran du coeur d'un autre fruit  mon coeur. Il tait clos de
lui-mme au plus plein de ma pulpe qu'il avait ronge et sillonne
en tous sens: en dehors rien ne paraissait et ne m'avertissait que
je fusse gt. Je n'avais ni tache ni piqre; mais j'tais tout
creux par dedans, et il ne me restait qu'une mince pellicule,
brillamment colore, que le moindre choc et creve. -- N'est-ce
pas l une chose inexplicable qu'un enfant n de parents vertueux,
lev avec soin et discrtion, tenu loin de toute chose mauvaise,
se pervertisse tout seul  un tel point, et arrive o j'en suis
arriv? Je suis sr qu'en remontant jusqu' l sixime gnration,
on ne retrouverait pas parmi mes anctres un seul atome pareil 
ceux dont je suis form. Je ne suis pas de ma famille; je ne suis
pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon vnneux
pouss par quelque lourde nuit d'orage entre ses racines moussues;
et pourtant personne n'a eu plus d'aspirations et d'lans vers le
beau que moi, personne n'a essay plus opinitrement de dployer
ses ailes; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde,
et ce qui devait me sauver m'a perdu.

La solitude m'est plus mauvaise que le monde, quoique je dsire
plus la premire que le second. -- Tout ce qui m'enlve  moi-mme
m'est salutaire: la socit m'ennuie, mais m'arrache forcment 
cette rverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le
front pench et les bras en croix. -- Aussi, depuis que le tte--
tte est rompu, et qu'il y a du monde ici avec lequel je suis
forc de me contraindre un peu, je suis moins sujet  me laisser
aller  mes humeurs noires, et je suis moins travaill de ces
dsirs dmesurs qui me fondent sur le coeur comme une nue de
vautours ds que je reste un moment inoccup. Il y a quelques
femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens assez aimables et
fort gais; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme
le plus est un jeune cavalier qui est arriv depuis deux ou trois
jours; -- il m'a plu tout d'abord, et je l'ai pris en affection,
rien qu' le voir descendre de son cheval. Il est impossible
d'avoir meilleure grce; il n'est pas trs grand, mais il est
svelte et bien pris dans sa taille; il a quelque chose de moelleux
et d'onduleux dans la dmarche et dans les gestes, qui est on ne
peut plus agrable; bien des femmes lui envieraient sa main et son
pied. Le seul dfaut qu'il ait, c'est d'tre trop beau et d'avoir
des traits trop dlicats pour un homme. Il est muni d'une paire
d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une
expression indfinissable et dont il est difficile de soutenir le
regard; mais, comme il est fort jeune et n'a pas d'apparence de
barbe, la mollesse et la perfection du bas de sa figure temprent
un peu la vivacit de ses prunelles d'aigle; ses cheveux bruns et
lustrs flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent  sa
tte un caractre particulier. -- Voil donc enfin un des types de
beaut que je rvais ralis et marchant devant moi! Quel dommage
que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une
femme! -- Cet Adonis, qui,  sa belle figure, joint un esprit trs
vif et trs tendu, jouit encore de ce privilge d'avoir  mettre
au service de ses bons mots et de ses plaisanteries une voix d'un
timbre argentin et mordant qu'il est difficile d'entendre sans
tre mu. -- Il est vraiment parfait. -- Il parait qu'il partage
mes gots pour les belles choses, car ses habits sont trs riches
et trs recherchs, son cheval trs fringant et de race; et, pour
que tout ft complet et assorti, il avait derrire lui, mont sur
un petit cheval, un page de quatorze  quinze ans, blond, rose,
joli comme un sraphin, qui dormait  moiti, et tait si fatigu
de la course qu'il venait de faire que son matre a t oblig de
l'enlever de sa selle et de l'emporter dans ses bras jusqu' sa
chambre. Rosette lui a fait beaucoup d'accueil, et je pense
qu'elle a form le dessein de s'en servir pour veiller ma
jalousie et faire sortir ainsi le peu de flamme qui dort sous les
cendres de ma passion teinte. -- Tout redoutable cependant que
soit un pareil rival, je suis peu dispos  en tre jaloux, et je
me sens tellement entran vers lui que je me dsisterais assez
volontiers de mon amour pour avoir son amiti.

Chapitre 6

En cet endroit, si le dbonnaire lecteur veut bien nous le
permettre, nous allons pour quelque temps abandonner  ses
rveries le digne personnage qui, jusqu'ici, a occup la scne 
lui tout seul et parl pour son propre compte, et rentrer dans la
forme ordinaire du roman, sans toutefois nous interdire de prendre
par la suite la forme dramatique, s'il en est besoin, et en nous
rservant le droit de puiser encore dans cette espce de
confession pistolaire que le susdit jeune homme adressait  son
ami, persuad que, si pntrant et si plein de sagacit que nous
soyons, nous devons assurment en savoir l-dessus moins long que
lui-mme.

...Le petit page tait tellement harass qu'il dormait sur les
bras de son matre et que sa petite tte toute dchevele allait
et venait comme s'il et t mort. Il y avait assez loin du perron
 la chambre que l'on avait dsigne pour tre celle du nouvel
arrivant, et le domestique qui le prcdait s'offrit  porter
l'enfant  son tour; mais le jeune cavalier, pour qui, du reste,
ce fardeau semblait n'tre qu'une plume, le remercia et ne voulut
pas s'en dessaisir: il le dposa sur le canap tout doucement et
en prenant mille prcautions pour ne pas le rveiller; une mre
n'et pas mieux fait. Quand le domestique se fut retir et que la
porte fut ferme, il se mit  genoux devant lui et essaya de lui
tirer ses bottines; mais ses petits pieds gonfls et endoloris
rendaient cette opration assez difficile, et le joli dormeur
poussait de temps en temps quelques soupirs vagues et inarticuls,
comme une personne qui va se rveiller; alors le jeune cavalier
s'arrtait et attendait que le sommeil l'et repris. Les bottines
cdrent enfin, c'tait le plus important; les bas firent peu de
rsistance. -- Cette opration acheve, le matre prit les deux
pieds de l'enfant, et les posa l'un  ct de l'autre sur le
velours du sofa; c'taient bien les deux plus adorables pieds du
monde, pas plus grands que cela, blancs comme de l'ivoire neuf et
un peu ross par la pression de la chaussure o ils taient en
prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une
femme, et qui semblaient n'avoir jamais march; ce qu'on voyait de
la jambe tait rond, potel, poli, transparent et vein, et de la
plus exquise dlicatesse; -- une jambe digne du pied.

Le jeune homme, toujours  genoux, contemplait ces deux petits
pieds avec une attention amoureusement admirative; il se pencha,
prit le gauche et le baisa, et puis le droit et le baisa aussi; et
puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la jambe
jusqu' l'endroit o l'toffe commenait. -- Le page souleva un
peu sa longue paupire, et laissa tomber sur son matre un regard
bienveillant et assoupi, o ne perait aucune surprise. -- Ma
ceinture me gne, dit-il en passant son doigt sous le ruban, et il
se rendormit. -- Le matre dboucla la ceinture, releva la tte du
page avec un coussin? et touchant ses pieds qui taient devenus un
peu froids, de brlants qu'ils taient, il les enveloppa
soigneusement dans son manteau, prit un fauteuil, et s'assit au
plus prs du sofa. Deux heures se passrent ainsi, le jeune homme
regardant dormir l'enfant et suivant sur son front les ombres de
ses rves. Le seul bruit qu'on entendit par la chambre tait sa
respiration rgulire et le tic-tac de la pendule.

C'tait un tableau assurment fort gracieux. -- Il y avait dans
l'opposition de ces deux genres de beaut un moyen d'effet dont un
peintre habile et tir bon parti. -- Le matre tait beau comme
une femme, -- le page beau comme une jeune fille. -- Cette tte
ronde et rose, ainsi pose dans ses cheveux, avait l'air d'une
pche sous ses feuilles; elle en avait la fracheur et le velout,
quoique la fatigue de la route lui et enlev quelque peu de son
clat habituel; la bouche mi-ouverte laissait apercevoir de
petites dents d'un blanc laiteux, et sous ses tempes pleines et
luisantes s'entre-croisait un rseau de veines azures; les cils
de ses yeux, pareils  ces fils d'or qui s'panouissent dans les
missels autour de la tte des vierges, lui venaient presque au
milieu des joues; ses cheveux longs et soyeux tenaient  la fois
de l'or et de l'argent, -- or dans l'ombre, argent dans la
lumire; son cou tait en mme temps gras et frle, et n'avait
rien du sexe indiqu par ses habits; deux ou trois boutons du
justaucorps, dfauts pour faciliter la respiration, permettaient
d'entrevoir, par l'hiatus d'une chemise de fine toile de Hollande,
un losange de chair potele et rebondie d'une admirable blancheur,
et le commencement d'une certaine ligne ronde difficile 
expliquer sur la poitrine d'un jeune garon; en y regardant bien,
on et peut-tre trouv aussi que ses hanches taient un peu trop
dveloppes. -- Le lecteur en pensera ce qu'il voudra; ce sont de
simples conjectures que nous lui proposons: nous n'en savons pas
l-dessus plus que lui, mais nous esprons en apprendre davantage
dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir fidlement
au courant de nos dcouvertes. -- Que le lecteur, s'il a la vue
moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de cette
chemise et dcide en conscience si ce contour est trop ou trop peu
saillant; mais nous l'avertissons que les rideaux sont tirs, et
qu'il rgne dans la chambre un demi-jour peu favorable  ces
sortes d'investigations.

Le cavalier tait ple, mais d'une pleur dore, pleine de force
et de vie; ses prunelles nageaient sur un cristallin humide et
bleu; son nez droit et mince donnait  son profil une fiert et
une vigueur merveilleuses, et la chair en tait si fine que, sur
le bord du contour, elle laissait transpercer la lumire; sa
bouche avait le sourire le plus doux  de certains moments, mais
d'ordinaire elle tait arque  ses coins, comme quelques-unes de
ces ttes qu'on voit dans les tableaux des vieux matres italiens,
plutt en dedans qu'en dehors; ce qui lui donnait quelque chose
d'adorablement ddaigneux, une _smorfia_ on ne peut plus piquante,
un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur trs singulier
et trs charmant.

Quels taient les liens qui unissaient le matre au page et le
page au matre? Assurment il y avait entre eux plus que
l'affection qui peut exister entre le matre et le domestique.
taient-ce deux amis ou deux frres? -- Alors, pourquoi ce
travestissement? -- Il et t cependant difficile de croire 
quiconque et vu la scne que nous venons de dcrire que ces deux
personnages n'taient en vrit que ce qu'ils paraissaient tre.

-- Ce cher ange, comme il dort! dit  voix basse le jeune homme;
je crois qu'il n'avait jamais tant fait de chemin de sa vie. Vingt
lieues  cheval, lui qui est si dlicat! j'ai peur qu'il ne soit
malade de fatigue. Mais non, cela ne sera rien; demain il n'y
paratra plus; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus
frais qu'une rose aprs la pluie. -- Est-il beau comme cela! Si je
ne craignais de l'veiller, je le mangerais de caresses. Quelle
adorable fossette il a au menton! quelle finesse et quelle
blancheur de peau! -- Dors bien, cher trsor. -- Ah! je suis
vraiment jaloux de ta mre et je voudrais t'avoir fait. -- Il
n'est pas malade? Non; -- sa respiration est rgle, et il ne
bouge pas. -- Mais je crois qu'on a frapp...

En effet, on avait frapp deux petits coups aussi doucement que
possible sur le panneau de la porte.

Le jeune homme se leva, et, craignant de s'tre tromp, attendit,
pour ouvrir, que l'on heurtt de nouveau. -- Deux autres coups, un
peu plus accentus, se firent entendre de nouveau, et une douce
voix de femme dit sur un ton trs bas: -- C'est moi, Thodore.

Thodore ouvrit, mais avec moins de vivacit qu'un jeune homme
n'en met  ouvrir  une femme dont la voix est douce, et qui est
venue gratter mystrieusement  votre huis vers la tombe du jour.
-- Le battant entrebill donna passage, devinez  qui?  la
matresse du perplexe d'Albert,  la princesse Rosette en
personne, plus rose que son nom, et les seins aussi mus que les
eut jamais femme qui soit entre le soir dans la chambre d'un beau
cavalier.

-- Thodore! dit Rosette.

Thodore leva le doigt et le posa sur sa lvre de manire 
figurer la statue du silence, et, lui montrant l'enfant qui
dormait, il la fit passer dans la pice voisine.

-- Thodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs
singulires  rpter ce nom, et chercher en mme temps  rallier
ses ides, -- Thodore, continua-t-elle sans quitter la main que
le jeune homme lui avait prsente pour la conduire  son
fauteuil, -- vous nous tes donc enfin revenu? Qu'avez-vous fait
tout ce temps? o tes-vous all? -- Savez-vous qu'il y a six mois
que je ne vous ai vu? Ah! Thodore, cela n'est pas bien; on doit
aux gens qui nous aiment, mme quand on ne les aime pas, quelques
gards et quelque piti.

THEODORE. -- Ce que j'ai fait? -- Je ne sais. -- J'ai t et je
suis venu, j'ai dormi et j'ai veill, j'ai chant et j'ai pleur,
j'ai eu faim et soif, j'ai eu trop chaud et trop froid, je me suis
ennuy, j'ai de l'argent de moins et six mois de plus, j'ai vcu,
voil tout. -- Et vous, qu'avez-vous fait?

ROSETTE. -- Je vous ai aim.

THEODORE. -- Vous n'avez fait que cela?

ROSETTE. -- Oui, absolument. J'ai mal employ mon temps, n'est-ce
pas?

THEODORE. -- Vous auriez pu l'employer mieux, ma pauvre Rosette;
par exemple,  aimer quelqu'un qui pt vous rendre votre amour.

ROSETTE. -- Je suis dsintresse en amour comme en tout. -- Je ne
prte pas de l'amour  usure; c'est un pur don que je fais.

THEODORE. -- Vous avez l une vertu bien rare, et qui ne peut
natre que dans une me choisie. J'ai dsir bien souvent pouvoir
vous aimer, du moins comme vous le voudriez; mais il y a entre
nous un obstacle insurmontable, et que je ne puis vous dire --
Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai quitte?

ROSETTE. -- J'en ai eu un que j'ai encore.

THEODORE. -- Quelle espce d'homme est-ce?

ROSETTE. -- Un pote.

THEODORE. -- Diable! quel est ce pote, et qu'a-t-il fait?

ROSETTE. -- Je ne sais trop, une manire de volume que personne ne
connat, et que j'ai essay de lire un soir.

THEODORE. -- Ainsi donc vous avez pour amant un pote indit. --
Cela doit tre curieux. -- A-t-il des trous au coude, du linge
sale et des bas en vis de pressoir?

ROSETTE. -- Non; il se met assez bien, se lave les mains, et n'a
pas de tache d'encre au bout du nez. C'est un ami de C***; je l'ai
rencontr chez madame de Thmines, vous savez, une grande femme
qui fait l'enfant et se donne de petits airs d'innocence.

THEODORE. -- Et peut-on savoir le nom de ce glorieux personnage?

ROSETTE. -- Oh! mon Dieu, oui! il se nomme le chevalier d'Albert!

THEODORE. -- Le chevalier d'Albert! il me semble que c'est un
jeune homme qui tait sur le balcon quand je suis descendu de
cheval.

ROSETTE. -- Prcisment.

THEODORE. -- Et qui m'a regard avec tant d'attention.

ROSETTE. -- Lui-mme.

THEODORE. -- Il est assez bien. -- Et il ne m'a pas fait oublier?

ROSETTE. -- Non. Vous n'tes pas malheureusement de ceux qu'on
oublie.

THEODORE. -- Il vous aime fort sans doute?

ROSETTE. -- Je ne sais trop. -- Il y a des moments o l'on
croirait qu'il m'aime beaucoup; mais au fond il ne m'aime pas, et
il n'est pas loin de me har, car il m'en veut de ce qu'il ne peut
m'aimer. -- Il a fait comme plusieurs autres plus expriments que
lui; il a pris un got vif pour de la passion, et s'est trouv
tout surpris et tout dsappoint quand son dsir a t assouvi. --
C'est une erreur que, parce que l'on a couch ensemble, on se doit
rciproquement adorer.

THEODORE. -- Et que comptez-vous faire de ce susdit amoureux qui
ne l'est pas?

ROSETTE. -- Ce qu'on fait des anciens quartiers de lune ou des
modes de l'an pass. -- Il n'est pas assez fort pour me quitter le
premier, et, quoiqu'il ne m'aime pas dans le sens vritable du
mot, il tient  moi par une habitude de plaisir, et ce sont
celles-l qui sont les plus difficiles  rompre. -- Si je ne
l'aide pas, il est capable de s'ennuyer consciencieusement avec
moi jusqu'au jour du jugement dernier, et mme au-del; car il a
en lui le germe de toutes les nobles qualits; et les fleurs de
son me ne demandent qu' s'panouir au soleil de l'ternel amour.
-- Rellement, je suis fche de n'avoir pas t le rayon pour
lui. -- De tous mes amants que je n'ai pas aims, c'est celui que
j'aime le plus; -- et, si je n'tais aussi bonne que je le suis,
je ne lui rendrais pas sa libert, et je le garderais encore. --
C'est ce que je ne ferai pas; -- j'achve en ce moment-ci de
l'user.

THEODORE. -- Combien cela durera-t-il?

ROSETTE. -- Quinze jours, trois semaines, mais  coup sr moins
que cela n'et dur si vous n'tiez pas venu. -- Je sais que je ne
serai jamais votre matresse. -- Il y a, dites-vous, pour cela une
raison inconnue  laquelle je me rendrais s'il vous tait permis
de me la rvler. Ainsi donc toute esprance de ce ct me doit
tre interdite, et cependant je ne puis me rsoudre  tre la
matresse d'un autre quand vous tes l: il me semble que c'est
une profanation, et que je n'ai plus le droit de vous aimer.

THEODORE. -- Gardez celui-ci pour l'amour de moi.

ROSETTE -- Si cela vous fait plaisir, je le ferai. -- Ah! si vous
avez pu tre  moi, combien ma vie et t diffrente de ce
qu'elle a t! -- Le monde a une bien fausse ide de moi, et
j'aurai pass sans que nul se soit dout de ce que j'tais, --
except vous, Thodore, le seul qui m'ayez comprise, et qui m'ayez
t cruel. -- Je n'ai jamais dsir que vous pour amant, et je ne
vous ai pas eu. -- Si vous m'aviez aime,  Thodore! j'aurais t
vertueuse et chaste, j'aurais t digne de vous: au lieu de cela,
je laisserai (si quelqu'un se souvient de moi) la rputation d'une
femme galante, d'une espce de courtisane qui n'avait de diffrent
de celle du ruisseau que le rang et la fortune. -- J'tais ne
avec les plus hautes inclinations; mais rien ne dprave comme de
ne pas tre aime. -- Beaucoup me mprisent qui ne savent pas ce
qu'il m'a fallu souffrir pour arriver o j'en suis. -- tant sre
de ne jamais appartenir  celui que je prfrais entre tous, je me
suis laisse aller au courant, je n'ai pas pris la peine de
dfendre un corps qui ne pouvait tre  vous. -- Pour mon coeur,
personne ne l'a eu et ne l'aura jamais. -- Il est  vous, quoique
vous l'ayez bris; -- et, diffrente de la plupart des femmes qui
se croient honntes, pourvu qu'elles n'aient pas pass d'un lit
dans un autre, quoique j'aie prostitu ma chair, j'ai toujours t
fidle d'me et de coeur  votre pense. -- Au moins, j'aurai fait
quelques heureux, j'aurai envoy danser autour de quelques chevets
de blanches illusions. J'ai tromp innocemment plus d'un noble
coeur; j'ai t si misrable d'tre rebute par vous que j'ai
toujours t pouvante  l'ide de faire subir un pareil supplice
 quelqu'un. -- C'est le seul motif de bien des aventures qu'on a
attribues  un pur esprit de libertinage! -- Moi! du libertinage!
 monde! -- Si vous saviez, Thodore, combien il est profondment
douloureux de sentir qu'on a manqu sa vie, que l'on a pass 
ct de son bonheur, de voir que tout le monde se mprend sur
votre compte et qu'il est impossible de faire changer l'opinion
qu'on a de vous, que vos plus belles qualits sont tournes en
dfaut, vos plus pures essences en noirs poisons, qu'il n'a
transpir de vous que ce que vous aviez de mauvais; d'avoir trouv
les portes toujours ouvertes pour vos vices et toujours fermes
pour vos vertus, et de n'avoir pu amener  bien, parmi tant de
cigus et d'aconits, un seul lis ou une seule rose! vous ne savez
pas cela, Thodore.

THEODORE. -- Hlas! hlas! ce que vous dites l, Rosette, est
l'histoire de tout le monde; la meilleure partie de nous est celle
qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. -- Les potes
sont ainsi. -- Leur plus beau pome est celui qu'ils n'ont pas
crit; ils emportent plus de pomes dans la bire qu'ils n'en
laissent dans leur bibliothque.

ROSETTE. -- J'emporterai mon pome avec moi.

THEODORE. -- Et moi, le mien. -- Qui n'en a fait un dans sa vie?
qui est assez heureux ou assez malheureux pour n'avoir pas compos
le sien dans sa tte ou dans son coeur? -- Des bourreaux en ont
peut-tre fait qui sont tout humides des pleurs de la plus douce
sensibilit; des potes en ont peut-tre fait aussi qui eussent
convenu  des bourreaux, tant ils sont rouges et monstrueux.

ROSETTE. -- Oui. -- On pourrait mettre des roses blanches sur ma
tombe. -- J'ai eu dix amants, -- mais je suis vierge, et mourrai
vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige 
perptuit du jasmin et des fleurs d'oranger, taient de
vritables Messalines.

THEODORE. -- Je sais ce que vous valez, Rosette.

ROSETTE. -- Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous
m'avez vue sous le coup d'un amour bien vrai et bien profond,
puisqu'il est sans espoir; et qui n'a pas vu une femme amoureuse
ne peut pas dire ce qu'elle est; c'est ce qui me console dans mes
amertumes.

THEODORE. -- Et que pense de vous ce jeune homme qui, aux yeux du
monde, est aujourd'hui votre amant?

ROSETTE. -- La pense d'un amant est un gouffre plus profond que
la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire ce qu'il y a
au fond d'un homme; la sonde serait attache  une corde de cent
mille toises de longueur, et on la dviderait jusqu'au bout,
qu'elle filerait toujours sans rien rencontrer qui l'arrtt.
Cependant j'ai touch quelquefois le fond de celui-ci en quelques
endroits, et le plomb a rapport tantt de la boue, tantt de
beaux coquillages, mais le plus souvent de la boue et des dbris
de coraux mls ensemble. -- Quant  son opinion sur moi, elle a
beaucoup vari; il a commenc d'abord par o les autres finissent,
il m'a mprise; les jeunes gens qui ont l'imagination vive sont
sujets  cela. -- Il y a toujours une chute norme dans le premier
pas qu'ils font, et le passage de leur chimre  la ralit ne
peut se faire sans secousse. -- Il me mprisait, et je l'amusais;
maintenant il m'estime, et je l'ennuie. -- Aux premiers jours de
notre liaison, il n'a vu dans moi que le ct banal, et je pense
que la certitude de ne pas prouver de rsistance tait pour
beaucoup dans sa dtermination. Il paraissait extrmement empress
d'avoir une affaire, et je crus d'abord que c'tait une de ces
plnitudes de coeur qui ne cherchent qu' dborder, un de ces
amours vagues que l'on a dans le mois de mai de la jeunesse, et
qui font qu' dfaut de femmes on entourerait les troncs d'arbres
avec ses bras, et qu'on embrasserait les fleurs et le gazon des
prairies. -- Mais ce n'tait pas cela; -- il ne passait  travers
moi que pour arriver  autre chose. J'tais un chemin pour lui, et
non un but. -- Sous les fraches apparences de ses vingt ans, sous
le premier duvet de l'adolescence, il cachait une corruption
profonde. Il tait piqu au coeur; -- c'tait un fruit qui ne
renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux
s'agitait une me aussi vieille que Saturne, -- une me aussi
incurablement malheureuse qu'il en fut jamais. -- Je vous avoue,
Thodore, que je fus effray et que le vertige faillit me prendre
en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. --
Vos douleurs et les miennes ne sont rien, compares  celles-l. -
- Si je l'avais plus aim, je l'aurais tu. -- Quelque chose
l'attire et l'appelle invinciblement qui n'est pas de ce monde ni
en ce monde, et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit; et,
comme l'hliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers
le soleil qu'il ne voit pas. -- C'est un de ces hommes dont l'me
n'a pas t trempe assez compltement dans les eaux du Lth
avant d'tre lie  son corps, et qui garde du ciel dont elle
vient des rminiscences d'ternelle beaut qui la travaillent et
la tourmentent, qui se souvient qu'elle a eu des ailes, et qui n'a
plus que des pieds. -- Si j'tais Dieu, je priverais de posie
pendant deux ternits l'ange coupable d'une pareille ngligence.
-- Au lieu d'avoir  btir un chteau de cartes brillamment
colories pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune
fantaisie, il fallait lever une tour plus haute que les huit
temples superposs de Blus. -- Je n'tais pas de force, je fis
semblant de ne pas l'avoir compris, et je le laissai ramper sur
ses ailes et chercher un sommet d'o il pt s'lancer dans
l'espace immense. -- Il croit que je n'ai rien aperu de tout
cela, parce que je me suis prte  tous ses caprices sans avoir
l'air d'en souponner le but. -- J'ai voulu, ne pouvant le gurir,
et j'espre qu'il m'en sera un jour tenu compte devant Dieu, lui
donner au moins ce bonheur de croire qu'il avait t passionnment
aim. Il m'inspirait assez de piti et d'intrt pour aisment
pouvoir prendre avec lui un ton et des manires assez tendres pour
lui faire illusion. J'ai jou mon rle en comdienne consomme;
j'ai t enjoue et mlancolique, sensible et voluptueuse; j'ai
feint des inquitudes et des jalousies; j'ai vers de fausses
larmes, et j'ai appel sur mes lvres des essaims de sourires
composs. -- J'ai par ce mannequin d'amour des plus brillantes
toffes; je l'ai fait promener dans les alles de mes parcs; j'ai
invit tous mes oiseaux  chanter sur son passage, et toutes mes
fleurs dahlias et daturas  le saluer en inclinant la tte; je lui
ai fait traverser mon lac sur le dos argent de mon cygne chri;
je me suis cache dedans, et je lui ai prt ma voix, mon esprit,
ma beaut, ma jeunesse, et je lui ai donn une apparence si
sduisante que la ralit ne valait pas mon mensonge. Quand le
temps sera venu de briser en clats cette creuse statue, je le
ferai de manire  ce qu'il croie que tout le tort est de mon ct
et  lui en pargner le remords. -- C'est moi qui donnerai le coup
d'pingl par o doit s'chapper le vent dont ce ballon est plein.
-- N'est-ce pas l une sainte prostitution et une honorable
tromperie? J'ai dans une urne de cristal quelques larmes que j'ai
recueillies au moment o elles allaient tomber. -- Voil mon crin
et mes diamants, et je les prsenterai  l'ange qui me viendra
prendre pour m'emmener  Dieu.

THEODORE. -- Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou
d'une femme. Les parures d'une reine ne valent pas celles-l. --
Pour moi, je pense que la liqueur que Madeleine versa sur les
pieds du Christ tait faite des anciens pleurs de ceux qu'elle
avait consols, et je pense aussi que c'est de pareilles larmes
qu'est sem le chemin de saint Jacques, et non, comme on l'a
prtendu, des gouttes de lait de Junon. -- Qui fera donc pour vous
ce que vous avez fait pour lui?

ROSETTE. -- Personne, hlas! puisque vous ne le pouvez.

THEODORE. --  chre me! que ne le puis-je! -- Mais ne perdez pas
l'espoir. -- Vous tes belle et bien jeune encore. -- Vous avez
bien des alles de tilleuls et d'acacias en fleurs  parcourir
avant d'arriver  cette route humide, borde de buis et d'arbres
sans feuilles, qui conduit du tombeau de porphyre o l'on
enterrera vos belles annes mortes au tombeau de pierre brute et
couverte de mousse o l'on se htera de pousser le reste de ce qui
fut vous et les spectres rids et branlants des jours de votre
vieillesse. Il vous reste beaucoup  gravir de la montagne de la
vie, et de longtemps vous ne parviendrez  la zone o se trouve la
neige. Vous n'en tes qu' la rgion des plantes aromatiques, des
cascades limpides o l'iris suspend ses arches tricolores, des
beaux chnes verts et des mlzes parfums. Montez encore quelque
peu, et de l, dans l'horizon plus large qui se dploiera  vos
pieds, vous verrez peut-tre s'lever la fume bleutre du toit o
dort celui qui vous aimera. Il ne faut pas, ds l'abord,
dsesprer de sa vie, il s'ouvre, comme cela, dans notre destine,
des perspectives  quoi nous ne nous attendions plus. -- L'homme,
dans la vie, m'a souvent fait penser  un plerin qui suit
l'escalier en colimaon d'une tour gothique. Le long serpent de
granit tord dans l'obscurit ses anneaux dont chaque caille est
une marche. Aprs quelques circonvolutions, le peu de jour qui
venait de la porte s'est teint. L'ombre des maisons qu'on n'a pas
encore dpasses ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le
soleil: les murs sont noirs, suintants; on a plutt l'air de
descendre dans un cachot d'o l'on ne doit jamais sortir que de
monter  cette tourelle qui, d'en bas, vous paraissait si svelte
et si lance, et couverte de dentelles et de broderies, comme si
elle allait partir pour le bal. -- On hsite si l'on doit aller
plus haut, tant ces moites tnbres psent lourdement sur votre
front. -- L'escalier tourne encore quelquefois, et des lucarnes
plus frquentes dcoupent leurs trfles d'or sur le mur oppos. On
commence  voir les pignons dentels des maisons, les sculptures
des entablements, les formes bizarres des chemines; quelques pas
de plus, et l'oeil plane sur la ville entire; c'est une fort
d'aiguilles, de flches et de tours qui se hrissent de toutes
parts, denteles, taillades, vides, frappes  l'emporte-pice
et laissant transparatre le jour par leurs mille dcoupures. --
Les dmes et les coupoles s'arrondissent comme les mamelles de
quelque gante ou des crnes de Titans. Les lots de maisons et de
palais se dtachent par tranches ombres ou lumineuses. Quelques
marches encore, et vous serez sur la plate-forme; et alors vous
verrez, au-del de l'enceinte de la ville, verdoyer les cultures,
bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moir du
fleuve. Un jour blouissant vous inonde, et les hirondelles
passent et repassent auprs de vous en poussant de petits cris
joyeux. Le son lointain de la cit vous arrive comme un murmure
amical ou le bourdonnement d'une ruche d'abeilles; tous les
clochers grnent dans les airs leurs colliers de perles sonores;
les vents vous apportent les senteurs de la fort voisine et des
fleurs de la montagne: ce n'est que lumire, harmonie et parfum.
Si vos pieds s'taient lasss, ou que le dcouragement vous et
prise et que vous fussiez reste assise sur une marche infrieure,
ou que vous fussiez tout  fait redescendue, ce spectacle et t
perdu pour vous. -- Quelquefois cependant la tour n'a qu'une seule
ouverture au milieu ou en haut. -- La tour de votre vie est ainsi
construite; -- alors il faut un courage plus obstin, une
persvrance arme d'ongles plus crochus pour s'accrocher, dans
l'ombre, aux saillies des pierres, et parvenir au trfle
resplendissant par o la vue s'chappe sur la campagne; ou bien
les meurtrires ont t remplies, ou l'on a oubli d'en percer, et
alors il faut aller jusqu'au fate; mais plus on s'est lev sans
voir, plus l'horizon semble immense, plus le plaisir et la
surprise sont grands.

ROSETTE --  Thodore, Dieu veuille que je parvienne bientt 
l'endroit o est la fentre! Voil bien assez longtemps que je
suis la spirale  travers la nuit la plus profonde; mais j'ai peur
que l'ouverture n'ait t maonne et qu'il ne faille gravir
jusqu'au sommet; et si cet escalier aux marches innombrables
n'aboutissait qu' une porte mure ou  une vote de pierres de
taille?

THEODORE. -- Ne dites pas cela, Rosette; ne le pensez pas. -- Quel
architecte construirait un escalier qui n'aboutirait  rien?
Pourquoi supposer le paisible architecte du monde plus stupide et
plus imprvoyant qu'un architecte ordinaire? -- Dieu ne se trompe
pas, et n'oublie rien. On ne peut pas croire qu'il se soit amus,
pour vous faire pice,  vous enfermer dans un long tube de pierre
sans issue et sans ouverture. Pourquoi voulez-vous qu'il dispute 
de pauvres fourmis comme nous sommes leur misrable bonheur d'une
minute, et l'imperceptible grain de mil qui leur revient dans
cette large cration? -- Il faudrait pour cela qu'il et la
frocit d'un tigre ou d'un juge; et, si nous lui dplaisions
tant, il n'aurait qu' dire  une comte de se dtourner un peu de
sa course et  nous trangler tous avec un crin de sa queue. --
Comment diable voulez-vous que Dieu se divertisse  nous enfiler
un  un dans une pingle d'or, comme faisait des mouches
l'empereur Domitien? -- Dieu n'est pas une portire ni un
marguillier, et, quoiqu'il soit vieux, il n'est pas encore tomb
en enfance. -- Toutes ces petites mchancets sont au-dessous de
lui, et il n'est pas assez niais pour faire de l'esprit avec nous
et nous jouer des tours. -- Courage, Rosette, courage! Si vous
tes essouffle, arrtez-vous un peu et reprenez haleine, et puis
continuez votre ascension: vous n'avez peut-tre plus qu'une
vingtaine de marches  gravir pour arriver  l'embrasure d'o vous
verrez votre bonheur.

ROSETTE. -- Jamais! oh! jamais! et si je parviens au sommet de la
tour, ce ne sera que pour m'en prcipiter.

THEODORE. -- Chasse, ma pauvre afflige, ces ides sinistres qui
voltigent autour de toi comme des chauves-souris, et jettent sur
ton beau front l'ombre opaque de leurs ailes. Si tu veux que je
t'aime, sois heureuse, et ne pleure pas. _(Il l'attire doucement
contre lui et l'embrasse sur les yeux.)_

ROSETTE. -- Quel malheur pour moi de vous avoir connu! et
pourtant, si la chose tait  refaire, je voudrais encore vous
avoir connu. -- Vos rigueurs m'ont t plus douces que la passion
des autres; et, quoique vous m'ayez beaucoup fait souffrir, tout
ce que j'ai eu de plaisir m'est venu de vous; par vous, j'ai
entrevu ce que j'aurais pu tre. Vous avez t un clair de ma
nuit, et vous avez illumin bien des endroits sombres de mon me;
vous avez ouvert dans ma vie des perspectives toutes nouvelles. --
Je vous dois de connatre l'amour, l'amour il est vrai; mais il y
a  aimer sans tre aim un charme mlancolique et profond, et il
est beau de se ressouvenir de ceux qui nous oublient. -- C'est
dj un bonheur que de pouvoir aimer mme quand on est seul 
aimer, et beaucoup meurent sans l'avoir eu, et souvent les plus 
plaindre ne sont pas ceux qui aiment.

THEODORE. -- Ceux-l souffrent et sentent leurs plaies, mais du
moins ils vivent. Ils tiennent  quelque chose; ils ont un astre
autour duquel ils gravitent, un ple auquel ils tendent ardemment.
Ils ont quelque chose  souhaiter; ils se peuvent dire: Si je
parviens l, si j'ai cela, je serai heureux. Ils ont d'effroyables
agonies, mais en mourant ils peuvent au moins se dire: -- Je meurs
pour lui. -- Mourir ainsi, c'est renatre. -- Les vrais, les seuls
irrparablement malheureux sont ceux dont la folle treinte
embrasse l'univers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent
rien, et que l'ange ou la fe qui descendrait et leur dirait
subitement: -- Souhaitez une chose, et vous l'aurez, -- trouverait
embarrasss et muets.

ROSETTE. -- Si la fe venait, je sais bien ce que je lui
demanderais.

THEODORE. -- Vous le savez, Rosette, et voil en quoi vous tes
plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il s'agite en moi
beaucoup de dsirs vagues qui se confondent ensemble, et en
enfantent d'autres qui les dvorent ensuite. Mes dsirs sont une
nue d'oiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vtre
est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque d'air
empche de se soulever sur ses ailes dployes. -- Ah! si je
pouvais savoir ce que je veux; si l'ide qui me poursuit se
dgageait nette et prcise du brouillard qui l'entoure; si
l'toile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si
la lueur que je dois suivre venait  rayonner dans la nuit, feu
follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu marchait
devant moi, ft-ce  travers un dsert sans manne et sans
fontaines; si je savais o je vais, duss-je n'aboutir qu' un
prcipice! -- j'aimerais mieux ces courses insenses de chasseurs
maudits, par les fondrires et les halliers, que ce pitinement
absurde et monotone. Vivre ainsi, c'est faire un mtier pareil 
celui de ces chevaux qui, les yeux bands, tournent la roue de
quelque puits, et font des milliers de lieues sans rien voir et
sans changer de place. -- Il y a assez longtemps que je tourne, et
le seau devrait bien tre remont.

ROSETTE. -- Vous avez avec d'Albert beaucoup de points de
ressemblance, et, quand vous parlez, il me semble quelquefois que
ce soit lui qui parle. -- Je ne doute pas que, lorsque vous le
connatrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup  lui; vous ne
pouvez manquer de vous convenir. -- Il est travaill, comme vous,
de ces lans sans but; il aime immensment sans savoir quoi, il
voudrait monter au ciel, car la terre lui parat un escabeau bon 
peine pour un de ses pieds, et il a plus d'orgueil que Lucifer
avant sa chute.

THEODORE. -- J'avais d'abord eu peur que ce ne ft un de ces
potes comme il y en a tant, et qui ont chass la posie de la
terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au
monde que la dernire syllabe des mots, et qui, lorsqu'ils ont
fait rimer _ombre _avec _sombre, flamme _avec _me, _et _Dieu
_avec _lieu, _se croisent consciencieusement les bras et les
jambes, et permettent aux sphres d'accomplir leur rvolution.

ROSETTE. -- Il n'est point de ceux-l. Ses vers sont au-dessous de
lui, et ne le contiennent pas. On prendrait, d'aprs ce qu'il a
fait, une ide trs fausse de sa personne; son vritable pome,
c'est lui, et je ne sais pas s'il en fera jamais d'autre. -- Il a
au fond de son me un srail de belles ides qu'il entoure d'un
triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut
de ses odalisques. -- Il ne met dans ses vers que celles dont il
ne se soucie pas ou dont il est rebut; c'est la porte par o il
les chasse, et le monde n'a que ce dont il ne veut plus.

THEODORE. -- Je conois cette jalousie et cette pudeur. -- De mme
bien des gens ne conviennent de l'amour qu'ils ont eu que
lorsqu'ils ne l'ont plus, et de leurs matresses que lorsqu'elles
sont mortes.

ROSETTE. -- L'on a tant de peine  possder quelque chose en
propre dans ce monde! tout flambeau attire tant de papillons, tout
trsor attire tant de voleurs! -- J'aime ces silencieux qui
emportent leur ide dans leur tombe et ne la veulent point livrer
aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la foule. Ces
amoureux me plaisent qui n'crivent le nom de leur matresse sur
aucune corce, qui ne le confient  aucun cho, et qui, en
dormant, sont poursuivis de cette crainte qu'un rve ne le leur
fasse prononcer. Je suis de ce nombre; je n'ai pas dit ma pense,
et nul ne saura mon amour... Mais voici qu'il est bientt onze
heures, mon cher Thodore, et je vous empche de prendre un repos
dont vous devez avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte,
j'prouve toujours un serrement de coeur, et il me semble que
c'est la dernire fois que je vous verrai. Je retarde le plus que
je peux; mais il faut bien s'en aller  la fin. Allons, adieu, car
j'ai peur que d'Albert ne me cherche; adieu, ami.

Thodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit
ainsi jusqu' la porte: l il s'arrta, et la suivit longtemps de
l'oeil; le corridor tait perc de loin en loin de petites
fentres  carreaux troits, claires par la lune, et qui
faisaient une alternative d'ombre et de lumire trs fantastique.
 chaque fentre, la forme blanche et pure de Rosette tincelait
comme un fantme d'argent; puis elle s'teignait pour reparatre
plus brillante un peu plus loin; enfin elle disparut entirement.

Thodore, comme abm dans de profondes rflexions, resta quelques
minutes immobile et les bras croiss, puis il passa sa main sur
son front, et rejeta ses cheveux en arrire par un mouvement de
tte, rentra dans la chambre, et fut se coucher aprs avoir
embrass au front le page, qui dormait toujours.

Chapitre 7

Ds qu'il fit jour chez Rosette, d'Albert se fit annoncer avec un
empressement qui ne lui tait pas habituel.

-- Vous voil, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous
pouviez jamais arriver de bonne heure. -- Aussi, pour vous
rcompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main  baiser.

Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de
dentelles la plus jolie petite main que l'on ait jamais vue au
bout d'un bras rond et potel.

D'Albert la baisa avec componction: -- Et l'autre, la petite
soeur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi?

Mon Dieu si! rien n'est plus faisable. Je suis aujourd'hui dans
mon humeur des dimanches; tenez. -- Et elle sortit du lit son
autre main dont elle lui frappa lgrement la bouche. -- Est-ce
que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde?

-- Vous tes la grce mme, et l'on vous devrait lever des
temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. -- En vrit,
j'ai bien peur qu'il ne vous arrive ce qui est arriv  Psych, et
que Vnus ne devienne jalouse de vous, dit d'Albert en joignant
les deux mains de la belle et en les portant ensemble  ses
lvres.

-- Comme vous dbitez tout cela d'une haleine! on dirait que c'est
une phrase apprise par coeur, dit Rosette avec une dlicieuse
petite moue.

-- Point: vous valez bien que la phrase soit tourne exprs pour
vous, et vous tes faite  cueillir des virginits de madrigaux,
rpliqua d'Albert.

-- Oh ! dcidment, qui vous a piqu aujourd'hui? est-ce que
vous tes malade que vous tes si galant? Je crains que vous ne
mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu'un change tout  coup de
caractre, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure?
Or, il est constat, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la
peine de vous aimer, que vous tes habituellement on ne peut plus
maussade, et il est non moins sr que vous tes on ne peut plus
charmant en ce moment-ci et d'une amabilit tout  fait
inexplicable. -- L, vraiment, je vous trouve ple, mon pauvre
d'Albert: donnez-moi le bras, que je vous tte le pouls; et elle
lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravit
comique. -- Non... Vous tes au mieux, et vous n'avez pas le plus
lger symptme de fivre. Alors il faut que je sois furieusement
jolie ce matin! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie
jusqu' quel point votre galanterie a tort ou raison.

D'Albert fut prendre un petit miroir qui tait sur la toilette, et
le posa sur le lit.

-- Au fait, dit Rosette, vous n'avez pas tout  fait tort.
Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le
pote? -- Vous n'avez aucune raison pour n'en pas faire. -- Voyez
donc, que je suis malheureuse! avoir des yeux comme cela et un
pote comme ceci, et manquer de sonnets, comme si l'on tait
borgne et que l'on et un porteur d'eau pour amant! Vous ne
m'aimez pas, monsieur; vous ne m'avez pas mme fait un sonnet
acrostiche. -- Et ma bouche, comment la trouvez-vous! Je vous ai
pourtant embrass avec cette bouche-l, et je vous embrasserai
peut-tre encore, mon beau tnbreux; et en vrit c'est une
faveur dont vous n'tes gure digne (ce que je dis n'est pas pour
aujourd'hui, car vous tes digne de tout); mais, pour ne pas
parler toujours de moi, vous tes, ce matin, d'une beaut et d'une
fracheur nonpareilles, vous avez l'air d'un frre de l'Aurore;
et, quoiqu'il fasse  peine jour, vous tes dj par et godronn
comme pour un bal. D'aventure, est-ce que vous avez des desseins 
mon endroit? et auriez-vous mont un coup de Jarnac  ma vertu?
voudriez-vous faire ma conqute? Mais j'oubliais que c'tait dj
fait et de l'histoire ancienne.

-- Rosette, ne plaisantez pas comme cela; vous savez bien que je
vous aime.

-- Mais c'est selon. Je ne le sais pas bien; et vous?

-- Trs parfaitement, et  telles enseignes que si vous aviez la
bont de faire dfendre votre porte, j'essayerais de vous le
dmontrer, et j'ose m'en flatter, d'une manire victorieuse.

-- Pour cela, non: quelque envie que j'aie d'tre convaincue, ma
porte restera ouverte; je suis trop jolie pour l'tre  huis clos;
le soleil luit pour tout le monde, et ma beaut fera aujourd'hui
comme le soleil, si vous le trouvez bon.

-- D'honneur, je le trouve fort mauvais; mais faites comme si je
le trouvais excellent. Je suis votre trs humble esclave, et je
dpose mes volonts  vos pieds.

-- Voil qui est on ne peut mieux; restez en de pareils
sentiments, et laissez, ce soir, la clef  la porte de votre
chambre.

-- M. le chevalier Thodore de Srannes, dit une grosse tte de
ngre souriante et joufflue qui se fit voir entre les deux
battants de la porte, demande  vous rendre ses hommages et vous
supplie que vous daigniez le recevoir.

-- Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en remontant le drap
jusqu' son menton.

Thodore fut tout d'abord au lit de Rosette,  laquelle il fit le
salut le plus profond et le plus gracieux, qu'elle lui rendit d'un
signe de tte amical, et ensuite il se tourna vers d'Albert, qu'il
salua d'un air libre et courtois.

-- O en tiez-vous? dit Thodore. J'ai peut-tre interrompu une
conversation intressante: continuez, de grce, et mettez-moi au
fait en quelques mots.

-- Oh non! rpondit Rosette avec un sourire malicieux; nous
parlions d'affaires.

Thodore s'assit au pied du lit de Rosette, car d'Albert avait
pris place du ct du chevet, par droit de premier arriv; la
conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, trs
spirituelle, trs gaie et trs vive, et c'est pourquoi nous n'en
rendrons pas compte; nous craindrions qu'elle ne perdt trop 
tre transcrite. L'air, le ton, le feu des paroles et des gestes,
les mille manires de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable
 de la mousse de vin de Champagne qui ptille et s'vapore sur-
le-champ, sont des choses qu'il est impossible de fixer et de
reproduire. C'est une lacune que nous laissons  remplir au
lecteur, et dont il s'acquittera assurment mieux que nous; qu'il
imagine  cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu'il
y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement
fantasque, de plus lgant et de plus paillet.

Nous savons bien que nous usons ici d'un artifice qui rappelle un
peu celui de Timanthe, qui, dsesprant de pouvoir bien rendre la
figure d'Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tte; mais nous
aimons mieux tre timide qu'imprudent.

Il ne serait peut-tre pas hors de propos de chercher les motifs
pour lesquels d'Albert s'tait lev si matin, et quel aiguillon
l'avait pouss  venir chez Rosette d'aussi bonne heure que s'il
en et encore t amoureux, -- il y a apparence que c'tait un
petit mouvement de jalousie sourde et inavoue. Assurment il ne
tenait pas beaucoup  Rosette, et il et mme t fort aise d'en
tre dbarrass, -- mais au moins il voulait la quitter lui-mme
et ne pas en tre quitt, chose qui blesse toujours profondment
l'orgueil d'un homme, si bien teinte d'ailleurs que soit sa
premire flamme. -- Thodore tait si beau cavalier qu'il tait
difficile de le voir survenir dans une liaison sans apprhender ce
qui en effet tait dj arriv bien des fois, c'est--dire que
tous les yeux ne se tournassent de son ct et que les coeurs ne
suivissent les yeux; et chose singulire, quoiqu'il et enlev
bien des femmes, aucun amant n'avait gard ce long ressentiment
que l'on a d'ordinaire pour les personnes qui vous ont supplant.
Il y avait dans toutes ses faons un charme si vainqueur, une
grce si naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les
hommes mmes y taient sensibles. D'Albert, qui tait venu chez
Rosette avec l'envie de parler fort schement  Thodore, s'il l'y
rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa prsence
le moindre mouvement de colre, et de se laisser aller avec autant
de facilit aux avances qu'il lui fit. -- Au bout d'une demi-
heure, vous eussiez dit deux amis d'enfance, et pourtant d'Albert
tait intimement convaincu que, si jamais Rosette devait aimer, ce
serait cet homme, et il avait tout lieu d'tre jaloux, pour
l'avenir du moins, car pour le prsent il ne supposait rien
encore; qu'et-ce t, s'il avait vu la belle en peignoir blanc se
glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de lune dans la
chambre du beau jeune homme, et n'en sortir que trois ou quatre
heures aprs avec des prcautions mystrieuses? Il et pu, en
vrit, se croire plus malheureux qu'il ne l'tait, car ce sont de
ces choses que l'on ne voit gure, qu'une jolie femme amoureuse
qui sort de la chambre d'un cavalier non moins joli exactement
comme elle y tait entre.

Rosette coutait Thodore avec beaucoup d'attention et comme on
coute quelqu'un qu'on aime; mais ce qu'il disait tait si amusant
et si vari que cette attention n'avait rien que de naturel et
s'expliquait facilement. -- Aussi d'Albert n'en prit-il pas
autrement d'ombrage. Le ton de Thodore envers Rosette tait poli,
amical, mais rien de plus.

-- Que ferons-nous aujourd'hui, Thodore? dit Rosette: -- si nous
allions nous promener en bateau? que vous en semble? ou si nous
allions  la chasse?

-- Allons  la chasse, cela est moins mlancolique que de glisser
sur l'eau cte  cte avec quelque cygne ennuy et de plier les
feuilles de nnuphar  droite et  gauche, -- n'est-ce pas votre
avis, d'Albert?

-- J'aimerais peut-tre autant me laisser couler dans le batelet
au fil de la rivire que de galoper perdument  la poursuite
d'une pauvre bte; mais o que vous alliez, j'irai; il ne s'agit
maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et d'aller
prendre un costume convenable. -- Rosette fit un signe
d'assentiment, et sonna pour qu'on la vnt lever. Les deux jeunes
gens s'en allrent bras dessus bras dessous, et il tait facile de
conjecturer,  les voir si bien ensemble, que l'un tait l'amant
en pied et l'autre l'amant aim de la mme personne.

Tout le monde fut bientt prt. D'Albert et Thodore taient dj
 cheval dans la premire cour, quand Rosette, en habit d'amazone,
parut sur les premires marches du perron. Elle avait sous ce
costume un petit air allgre et dlibr qui lui allait on ne peut
pas mieux: elle sauta sur la selle avec sa prestesse ordinaire, et
donna un coup de houssine  son cheval qui parut comme un trait.
D'Albert piqua des deux et l'eut bientt rejointe. -- Thodore les
laissa prendre quelque avance, tant sr de les rattraper ds
qu'il le voudrait. -- Il semblait attendre quelque chose, et se
retournait souvent du ct du chteau.

-- Thodore! Thodore! arrivez donc! est-ce que vous tes mont
sur un cheval de bois? lui cria Rosette.

Thodore fit prendre un temps de galop  sa bte et diminua la
distance qui le sparait de Rosette, sans toutefois la faire
disparatre.

Il regarda encore du ct du chteau, qu'on commenait  perdre de
vue; un petit tourbillon de poussire, dans lequel s'agitait trs
vivement quelque chose qu'on ne pouvait encore discerner, parut au
bout du chemin. -- En quelques instants le tourbillon fut  ct
de Thodore, et laissa voir, en s'entrouvrant comme les nues
classiques de _l'Iliade, _la figure rose et frache du page
mystrieux.

-- Thodore, allons donc! cria une seconde fois Rosette, donnez
donc de l'peron  votre tortue et venez  ct de nous.

Thodore lcha la bride  son cheval qui piaffait et se cabrait
d'impatience, et en quelques secondes il eut dpass de plusieurs
ttes d'Albert et Rosette.

-- Qui m'aime me suive, dit Thodore en sautant une barrire de
quatre pieds de haut. Eh bien! monsieur le pote, dit-il quand il
fut de l'autre ct, -- vous ne sautez pas? votre monture est
pourtant aile,  ce qu'on dit.

-- Ma foi, j'aime mieux faire le tour; je n'ai qu'une tte 
casser, aprs tout; si j'en avais plusieurs, j'essayerais,
rpondit d'Albert en souriant.

-- Personne ne m'aime donc, puisque personne ne me suit, dit
Thodore en faisant descendre encore plus que de coutume les coins
arqus de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux
bleus d'un air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre
de son cheval.

Le cheval fit un bon prodigieux.

-- Si! quelqu'un, la barrire.

Rosette jeta sur l'enfant un regard singulier et rougit jusqu'aux
yeux; puis, appliquant un furieux coup de cravache sur le cou de
sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui
barrait l'alle.

-- Et moi, Thodore, croyez-vous que je ne vous aime pas?

L'enfant lui lana une oeillade oblique et en dessous et
s'approcha de Thodore.

D'Albert tait dj au milieu de l'alle, vit rien de tout cela;
car, depuis un temps immmorial, les pres, les maris et les
amants sont en possession du privilge de ne rien voir.

-- Isnabel, dit Thodore, vous tes un fou, et vous, Rosette, une
folle! Isnabel, vous n'avez pas pris assez de champ pour sauter,
et vous, Rosette, vous avez manqu d'accrocher votre robe dans les
poteaux. -- Vous auriez pu vous tuer.

-- Qu'importe? rpliqua Rosette avec un son de voix si triste et
si mlancolique qu'Isnabel lui pardonna d'avoir aussi saut la
barrire.

On chemina encore quelque temps, et l'on arriva au rond-point o
se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches, coupes
 travers l'paisseur de la foret, aboutissaient  une petite tour
de pierre  six pans sur chacun desquels tait grav le nom de la
route qui venait s'y terminer. Les arbres s'levaient si haut
qu'ils semblaient vouloir carder les nuages laineux et floconneux
qu'une brise assez vive faisait flotter sur leurs cimes, une herbe
haute et drue, des buissons impntrables offraient des retraites
et des forts au gibier, et la chasse promettait d'tre heureuse.
C'tait une vraie fort d'autrefois, avec de vieux chnes plus que
sculaires et comme on n'en voit plus maintenant que l'on ne
plante plus d'arbres, et qu'on n'a pas la patience d'attendre que
ceux qui le sont soient pousss; une fort hrditaire, plante
par les arrire-grands-pres pour les pres, par les pres pour
les petits-fils, avec des alles d'une largeur prodigieuse,
l'oblisque surmont d'une boule, la fontaine de rocaille, la mare
de rigueur, et les gardes poudrs  blanc, en culotte de peau
jaune et en habit bleu de ciel; -- une de ces forts touffues et
sombres o se dtachent admirablement les croupes satines et
blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges pavillons de
ces trompes  la Dampierre, que le Parrocel aime  faire rayonner
au dos des piqueurs. -- Une multitude de queues de chiens
pareilles  des croissants ou  des serpes s'arrondissaient en
frtillant dans un nuage poussireux. -- On donna le signal, on
dcoupla les chiens qui tendaient leur corde  s'trangler, et la
chasse commena. -- Nous ne dcrirons pas trs exactement les
dtours et les crochets du cerf  travers la fort; nous ne savons
mme pas trs au juste si c'tait un cerf dix cors, et, quelques
recherches que nous ayons faites, nous n'avons pu nous en assurer,
-- ce qui est vritablement affligeant. -- Nanmoins, nous pensons
que dans une telle fort, si antique, si ombreuse, si
seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et
nous ne voyons pas pourquoi celui aprs lequel galopaient, sur des
chevaux de diffrentes couleurs et non _passibus oequis, _les
quatre principaux personnages de cet illustre roman n'en et pas
t un.

Le cerf courait comme un vrai cerf qu'il tait, et une
cinquantaine de chiens qu'il avait aux trousses n'taient pas un
mdiocre peron  sa vlocit naturelle. -- La course tait si
rapide qu'on n'entendait que quelques rares abois.

Thodore, comme le mieux mont et le meilleur cuyer, talonnait la
meute avec une ardeur incroyable. D'Albert le suivait de prs.
Rosette et le petit page Isnabel suivaient, spars par un
intervalle qui s'augmentait de minute en minute.

L'intervalle fut bientt assez grand pour ne pouvoir plus esprer
de rtablir l'quilibre.

-- Si nous nous arrtions un peu, dit Rosette, pour laisser
souffler les chevaux? -- La chasse va du ct de l'tang, et je
sais un chemin de traverse par lequel nous pourrons arriver en
mme temps qu'eux.

Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui
baissa la tte en secouant sur ses yeux les mches pendantes de sa
crinire, et se mit  creuser le sable avec ses ongles.

Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste le plus
parfait; il tait noir comme la nuit, l'autre d'un blanc de satin:
il tait tout hriss et tout chevel; l'autre avait la crinire
natte de bleu, la queue peigne et frise. Le second avait l'air
d'une licorne et le premier d'un barbet.

La mme diffrence antithtique se faisait remarquer dans les
matres et dans les montures. -- Rosette avait les cheveux aussi
noirs qu'Isnabel les avait blonds; ses sourcils taient dessins
trs nettement et d'une manire trs apparente; ceux du page
n'avaient gure plus de vigueur que sa peau et ressemblaient au
duvet de la pche. -- La couleur de l'une tait clatante et
solide comme la lumire du midi; le teint de l'autre avait les
transparences et les rougeurs de l'aube naissante.

-- Si nous tchions maintenant de rattraper la chasse? dit Isnabel
 Rosette; les chevaux ont eu le temps de reprendre haleine.

-- Allons! rpondit la jolie amazone, et ils se lancrent au galop
dans une alle transversale assez troite qui conduisait  la
mare; les deux btes couraient de front et en occupaient presque
toute la largeur.

Du ct d'Isnabel, un arbre entortill et noueux avanait une
grosse branche comme un bras et semblait montrer le poing aux
chevaucheurs. -- L'enfant ne la vit pas.

-- Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la selle! vous
allez tre dsaronn.

L'avis tait donn trop tard; la branche frappa Isnabel au milieu
du corps. La violence du coup lui fit perdre les triers, et, son
cheval continuant son galop et la branche tant trop forte pour
ployer, il se trouva enlev de la selle et tomba rudement en
arrire.

L'enfant resta vanoui sur le coup. -- Rosette, fort effraye, se
jeta  bas de sa bte et fut au page, qui ne donnait pas signe de
vie.

Sa toque s'tait dtache, et ses beaux cheveux blonds
ruisselaient de toutes parts parpills sur le sable. -- Ses
petites mains ouvertes avaient l'air de mains de cire, tant elles
taient ples: Rosette s'agenouilla auprs de lui et tcha de le
faire revenir. -- Elle n'avait sur elle ni sels, ni flacon, et son
embarras tait grand. -- Enfin elle avisa une ornire assez
profonde o l'eau de pluie s'tait amasse et clarifie; elle y
trempa ses doigts, au grand effroi d'une petite grenouille qui
tait la naade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes
sur les tempes bleutres du jeune page. -- Il ne parut pas les
sentir, et les perles d'eau roulaient au long de ses joues
blanches comme les larmes d'une sylphide au long d'une feuille de
lis. Rosette, pensant que ses habits le pouvaient gner, dboucla
sa ceinture, dfit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa
chemise pour que sa poitrine pt jouer plus librement. -- Rosette
vit alors quelque chose qui aurait t pour un homme la plus
agrable des surprises du monde, mais qui ne parut pas  beaucoup
prs lui faire plaisir, -- car ses sourcils se rapprochrent, et
sa lvre suprieure trembla lgrement, -- c'est--dire une gorge
trs blanche, encore peu forme, mais qui fusait les plus
admirables promesses, et tenait dj beaucoup; une gorge ronde,
polie, ivoirine, pour parler comme les ronsardisants, dlicieuse 
voir, plus dlicieuse  baisser.

-- Une femme! dit-elle, une femme! ah! Thodore! Isnabel, car nous
lui conservons ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commena 
respirer un peu, et souleva languissamment ses longues paupires;
il n'tait bless en aucune sorte, mais seulement tourdi. -- Il
se mit bientt sur son sant, et, avec l'aide de Rosette, il put
se dresser sur ses pieds et remonter sur son cheval qui s'tait
arrt ds qu'il n'avait plus senti son cavalier.

Ils s'en furent  petits pas jusqu' la mare, o en effet ils, ou
plutt elles, retrouvrent le reste de la chasse. Rosette raconta
en peu de mots  Thodore ce qui venait de se passer. -- Celui-ci
changea plusieurs fois de couleur pendant le rcit de Rosette, et
tout le reste de la route tint son cheval  ct de celui
d'Isnabel.

On rentra au chteau de trs bonne heure! cette journe, commence
si joyeusement, se termina d'une manire assez triste.

Rosette tait rveuse, et d'Albert semblait aussi plong dans de
profondes rflexions. -- Le lecteur saura bientt ce qui y avait
donn lieu.

Chapitre 8

Non, mon cher Silvio, non, je ne t'ai pas oubli; je ne suis pas
de ceux qui marchent dans la vie sans jamais jeter un regard en
arrire; mon pass me suit et empite sur mon prsent, et presque
sur mon avenir; ton amiti est une des places frappes du soleil
qui se dtachent le plus nettement  l'horizon dj tout bleu de
mes dernires annes; -- souvent, du fate o je suis, je me
retourne pour la contempler avec un sentiment d'ineffable
mlancolie.

Oh! quel beau temps c'tait -- que nous tions angliquement purs!
-- Nos pieds touchaient  peine la terre; nous avions comme des
ailes aux paules, nos dsirs nous enlevaient, et la brise du
printemps faisait trembler autour de nos fronts la blonde aurole
de l'adolescence.

Te souviens-tu de cette petite le plante de peupliers  cet
endroit o la rivire forme un bras? -- Il fallut pour y aller
passer sur une planche assez longue, trs troite et qui ployait
trangement par le milieu; un vrai pont pour des chvres, et qui
en effet ne servait gure qu' elles: c'tait dlicieux. -- Un
gazon court et fourni, o le _souviens-toi de moi _ouvrait en
clignotant ses jolies petites prunelles bleues, un sentier jaune
comme du nankin qui faisait une ceinture  la robe verte de l'le
et lui serrait la taille, une ombre toujours mue de trembles et
de peupliers n'taient pas les moindres agrments de ce paradis: -
- il y avait de grandes pices de toile que les femmes vendent
tendre pour les blanchir  la rose; on et dit des carrs de
neige; -- et cette petite fille, toute brune et toute hle, dont
les grands yeux sauvages brillaient d'un clat si vif sous les
longues mches de ses cheveux, et qui courait aprs les chvres en
les menaant et en agitant sa baguette d'osier, quand elles
faisaient mine de vouloir marcher sur les toiles dont elle avait
la garde, -- te la rappelles-tu? -- Et les papillons couleur de
soufre, au vol ingal et tremblotant, et le martin-pcheur que
nous avons tant de fois essay d'attraper et qui avait son nid
dans ce fourr d'aunes? et ces descentes  la rivire avec leurs
marches grossirement tailles, leurs poteaux et leurs pieux tout
verdis par le bas et presque toujours fermes par une claire-voie
de plantes et de branchages? Que cette eau tait limpide et
miroitante! comme elle laissait voir un fond de gravier dor! et
quel plaisir c'tait, assis sur la rive, d'y laisser pendre le
bout de ses pieds! Les nnuphars  fleurs d'or, qui s'y
droulaient gracieusement, avaient l'air de verts cheveux flottant
sur le dos d'agate de quelque nymphe au bain. -- Le ciel se
regardait  ce miroir avec des sourires azurs et des
transparences d'un gris de perle on ne peut plus ravissant, et, 
toutes les heures de la journe, c'taient des turquoises, des
paillettes, des ouates et des moires d'une varit inpuisable. --
Que j'aimais ces escadres de petits canards  cous d'meraude, qui
naviguaient incessamment d'un bord  l'autre et formaient quelques
rides sur cette pure glace!

Que nous tions bien faits pour tre les figures de ce paysage! --
comme nous allions  cette nature si douce et si repose, et comme
nous nous harmonisions facilement avec elle! Printemps au-dehors,
jeunesse au-dedans, soleil sur le gazon, sourire sur les lvres,
neige de fleurs  tous les buissons, blanches illusions panouies
dans nos mes, pudique rougeur sur nos joues et sur l'glantine,
posie chantant dans notre coeur, oiseaux cachs gazouillant dans
les arbres, lumire, roucoulements, parfums, mille rumeurs
confuses, le coeur qui bat, l'eau qui remue un caillou, un brin
d'herbe ou une pense qui pousse, une goutte d'eau qui roule au
long d'un calice, une larme qui dborde au long d'une paupire, un
soupir d'amour, un bruissement de feuille... -- quelles soires
nous avons passes l a nous promener  pas lents, si prs du bord
que souvent nous marchions un pied dans l'eau et l'autre sur la
terre.

Hlas! -- cela a peu dur, chez moi du moins, -- car toi, en
acqurant la science de l'homme, tu as su garder la candeur de
l'enfant. -- Le germe de corruption qui tait en moi s'est
dvelopp bien vite, et la gangrne a dvor impitoyablement tout
ce que j'avais de pur et de sain. -- Il ne m'est rest de bon que
mon amiti pour toi.

J'ai l'habitude de ne te rien cacher, -- ni actions ni penses. --
J'ai mis  nu devant toi les plus secrtes fibres de mon coeur; si
bizarres, si ridicules, si excentriques que soient les mouvements
de mon me, il faut que je te les dcrive; mais, en vrit, ce que
j'prouve depuis quelque temps est d'une telle tranget que j'ose
 peine en convenir devant moi-mme. Je t'ai dit quelque part que
j'avais peur,  force de chercher le beau et de m'agiter pour y
parvenir, de tomber  la fin dans l'impossible ou dans le
monstrueux. -- J'en suis presque arriv l; quand donc sortirai-je
de tous ces courants qui se contrarient et m'entranent  gauche
et  droite? quand le pont de mon vaisseau cessera-t-il de
trembler sous mes pieds et d'tre balay par les vagues de toutes
ces temptes? o trouverai-je un port o je puisse jeter l'ancre
et un rocher inbranlable et hors de la porte des flots o je
puisse me scher et tordre l'cume de mes cheveux?

Tu sais avec quelle ardeur j'ai recherch la beaut physique,
quelle importance j'attache  la forme extrieure, et de quel
amour je me suis pris pour le monde visible: -- cela doit tre, je
suis trop corrompu et trop blas pour croire  la beaut morale,
et la poursuivre avec quelque suite. -- J'ai perdu compltement la
science du bien et du mal, et,  force de dpravation, je suis
presque revenu  l'ignorance du sauvage et de l'enfant. En vrit,
rien ne me parat louable ou blmable, et les plus tranges
actions ne m'tonnent que peu. -- Ma conscience est une sourde et
muette. L'adultre me parat la chose la plus innocente du monde;
je trouve tout simple qu'une jeune fille se prostitue; il me
semble que je trahirais mes amis sans le moindre remords, et je ne
me ferais pas le plus lger scrupule de pousser du pied dans un
prcipice les gens qui me gnent, si je marchais sur le bord avec
eux. -- Je verrais de sang-froid les scnes les plus atroces, et
il y a dans les souffrances et dans les malheurs de l'humanit
quelque chose qui ne me dplat pas. -- J'prouve  voir quelque
calamit tomber sur le monde le mme sentiment de volupt cre et
amre que l'on prouve quand on se venge enfin d'une vieille
insulte.

 monde, que m'as-tu fait pour que je te hasse ainsi? Qui m'a
donc enfiell de la sorte contre toi? qu'attendais-je donc de toi
pour te conserver tant de rancoeur de m'avoir tromp?  quelle
haute esprance as-tu menti? quelles ailes d'aiglon as-tu coupes?
-- Quelles portes devais-tu ouvrir qui sont restes fermes, et
lequel de nous deux a manqu  l'autre?

Rien ne me touche, rien ne m'meut; -- je ne sens plus,  entendre
le rcit des actions hroques, ces sublimes frmissements qui me
couraient autrefois de la tte aux pieds. -- Tout cela me parat
mme quelque peu niais. -- Aucun accent n'est assez profond pour
mordre les fibres dtendues de mon coeur et les faire vibrer: --
je vois couler les larmes de mes semblables du mme oeil que la
pluie,  moins qu'elles ne soient d'une belle eau, et que la
lumire ne s'y reflte d'une manire pittoresque et qu'elles ne
coulent sur une belle joue. -- Il n'y a gure plus que les animaux
pour qui j'aie un faible reste de piti. Je laisserais bien rouer
de coups un paysan ou un domestique, et je ne supporterais pas
patiemment qu'on en fit autant d'un cheval ou d'un chien en ma
prsence; et pourtant je ne suis pas mchant, je n'ai jamais fait
de mal  qui que ce soit au monde, et n'en ferai probablement
jamais; mais cela tient plutt  ma nonchalance et au mpris
souverain que j'ai pour toutes les personnes qui me dplaisent, et
qui ne me permet pas de m'en occuper, mme pour leur nuire. --
J'abhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, j'en juge
 peine un ou deux dignes d'tre has spcialement. -- Har
quelqu'un, c'est s'en inquiter autant que si on l'aimait; --
c'est le distinguer, l'isoler de la foule; c'est tre dans un tat
violent  cause de lui; c'est y penser le jour et y rver la nuit;
c'est mordre son oreiller et grincer des dents en songeant qu'il
existe; que fait-on de plus pour quelqu'un qu'on aime? Les peines
et les mouvements qu'on se donne pour perdre un ennemi, se les
donnerait-on pour plaire  une matresse? -- J'en doute -- pour
har bien quelqu'un, il faut en aimer un autre. Toute grande haine
sert de contrepoids  un grand amour: et qui pourrais-je har, moi
qui n'aime rien?

Ma haine est comme mon amour un sentiment confus et gnral qui
cherche  se prendre  quelque chose et qui ne le peut; j'ai en
moi un trsor de haine et d'amour dont je ne sais que faire et qui
me pse horriblement. Si je ne trouve  les rpandre l'un ou
l'autre ou tous les deux, je crverai, et je me romprai comme ces
sacs trop bourrs d'argent qui s'ventrent et se dcousent. -- Oh!
si je pouvais abhorrer quelqu'un, si l'un de ces hommes stupides
avec qui je vis pouvait m'insulter de faon  faire bouillonner
dans mes veines glaces mon vieux sang de vipre, et me faire
sortir de cette morne somnolence o je croupis; si tu me mordais 
la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton
venin et ta rage, vieille sorcire au chef branlant; si la mort de
quelqu'un pouvait tre ma vie; -- si le dernier battement du coeur
d'un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma
chevelure des frissons dlicieux, et si l'odeur de son sang
devenait plus douce  mes narines altres que l'arme des fleurs,
oh! que volontiers je renoncerais  l'amour, et que je
m'estimerais heureux!

treintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds
d'lphant poss sur une poitrine qui craque et s'aplatit, queue
acre du scorpion, jus laiteux de l'euphorbe, kriss onduls du
Javan, lames qui brillez la nuit, et vous teignez dans le sang,
c'est vous qui remplacerez pour moi les roses effeuilles, les
baisers humides et les enlacements de l'amour!

Je n'aime rien, ai-je dit, hlas! j'ai peur maintenant d'aimer
quelque chose. -- Il vaudrait cent mille fois mieux har que
d'aimer comme cela! -- Le type de beaut que je rvais depuis si
longtemps, je l'ai rencontr. -- J'ai trouv le corps de mon
fantme; je l'ai vu, il m'a parl, je lui ai touch la main, il
existe; ce n'est pas une chimre. Je savais bien que je ne pouvais
me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. -- Oui,
Silvio, je suis  ct du rve de ma vie; -- ma chambre est ici,
la sienne est l; je vois trembler d'ici le rideau de sa fentre
et la lumire de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le
rideau: dans une heure nous allons souper ensemble.

Ces belles paupires turques, ce regard limpide et profond, cette
chaude couleur d'ambre ple, ces longs cheveux noirs lustrs, ce
nez d'une coupe fine et fire, ces emmanchements et ces extrmits
dlices et sveltes  la manire du Parmeginiano, ces dlicates
sinuosits, cette puret d'ovale qui donnent tant d'lgance et
d'aristocratie  une tte, tout ce que je voulais, ce que j'aurais
t heureux de trouver dissmin dans cinq ou six personnes, j'ai
tout cela runi dans une seule personne!

Ce que j'adore le plus entre toutes les choses du monde, -- c'est
une belle main. -- Si tu voyais la sienne! quelle perfection!
comme elle est d'une blancheur vivace! quelle mollesse de peau!
quelle pntrante moiteur! comme le bout de ses doigts est
admirablement effil! comme l'oeil de ses ongles se dessine
nettement! quel poli et quel clat! on dirait des feuilles
intrieures d'une rose, -- les mains d'Anne d'Autriche, si
vantes, si clbres, ne sont,  celles-l, que des mains de
gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. -- Et puis quelle
grce, quel art dans les moindres mouvements de cette main! comme
ce petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu cart
de ses grands frres! -- La pense de cette main me rend fou, et
fait frmir et brler mes lvres. -- Je ferme les yeux pour ne
plus la voir; mais du bout de ses doigts dlicats elle me prend
les cils et m'ouvre les paupires, fait passer devant moi mille
visions d'ivoire et de neige.

Ah! sans doute, c'est la griffe de Satan qui s'est gante de cette
peau de satin; -- c'est quelque dmon railleur qui se joue de moi;
-- il y a ici du sortilge. -- C'est trop monstrueusement
impossible.

Cette main... Je m'en vais partir en Italie voir les tableaux des
grands matres, tudier, comparer, dessiner, devenir un peintre
enfin, pour la pouvoir rendre comme elle est, comme je la vois,
comme je la sens; ce sera peut-tre un moyen de me dbarrasser de
cette espce d'obsession.

J'ai dsir la beaut; je ne savais pas ce que je demandais. --
C'est vouloir regarder le soleil sans paupires, c'est vouloir
toucher la flamme. -- Je souffre horriblement. -- Ne pouvoir
s'assimiler cette perfection, ne pouvoir passer dans elle et la
faire passer en soi, n'avoir aucun moyen de la rendre et de la
faire sentir! -- Quand je vois quelque chose de beau, je voudrais
le toucher de tout moi-mme, partout et en mme temps. Je voudrais
le chanter et le peindre, le sculpter et l'crire, en tre aim
comme je l'aime; je voudrais ce qui ne se peut pas et ce qui ne se
pourra jamais.

Ta lettre m'a fait mal, -- bien mal, moi ce que je te dis l. --
Tout ce bonheur calme et pur dont tu jouis, ces promenades dans
les bois rougissants, -- ces longues causeries, si tendres et si
intimes, qui se terminent par un chaste baiser sur le front; cette
vie spare et sereine; ces jours, si vite passs que la nuit vous
semble avancer, me font encore trouver plus temptueuses les
agitations intrieures o je vis. -- Ainsi donc vous devez vous
marier dans deux mois; tous les obstacles sont levs, vous tes
srs maintenant de vous appartenir  tout jamais. Votre flicit
prsente s'augmente de toute votre flicit future. Vous tes
heureux, et vous avez la certitude d'tre plus heureux bientt. --
Quel sort que le vtre! -- Ton amie est belle, mais ce que tu as
aim en elle, ce n'est pas la beaut morte et palpable, la beaut
matrielle, c'est la beaut invisible et ternelle, la beaut qui
ne vieillit point, la beaut de l'me. -- Elle est pleine de grce
et de candeur; elle t'aime comme savent aimer ces mes-l. -- Tu
n'as pas cherch si l'or de ses cheveux se rapprochait pour le ton
des chevelures de Rubens et du Giorgione; mais ils t'ont plu,
parce que c'taient ses cheveux. Je parie bien, heureux amant que
tu es, que tu ne sais pas seulement si le type de ta matresse est
grec ou asiatique, anglais ou italien. --  Silvio! combien sont
rares les coeurs qui se contentent de l'amour pur et simple et qui
ne souhaitent ni ermitage dans les forts, ni jardin dans une le
du lac Majeur.

Si j'avais le courage de m'arracher d'ici, j'irais passer un mois
avec vous; peut-tre me purifierais-je  l'air que vous respirez,
peut-tre l'ombre de vos alles jetterait-elle un peu de fracheur
 mon front brlant; mais non, c'est un paradis o je ne dois pas
mettre le pied. --  peine doit-il m'tre permis de regarder de
loin, et par-dessus le mur, les deux beaux anges qui s'y promnent
la main dans la main, les yeux sur les yeux. Le dmon ne peut
entrer dans l'Eden que sous la forme d'un serpent, et, cher Adam,
pour tout le bonheur du ciel, je ne voudrais pas tre le serpent
de ton ve.

Quel effroyable travail s'est-il donc fait dans mon me depuis ces
derniers temps? qui a donc fait tourner mon sang et l'a chang en
venin? Monstrueuse pense, qui dploie tes rameaux d'un vert ple
et tes ombelles de cigu dans l'ombre glaciale de mon coeur, quel
vent empoisonn y a dpos le germe dont tu es close! C'tait
donc l ce qui m'tait rserv, voil donc o devaient aboutir
tous ces chemins si dsesprment tents! --  sort, comme tu te
joues de nous! -- Tous ces lans d'aigle vers le soleil, ces pures
flammes aspirantes du ciel, cette divine mlancolie, cet amour
profond et contenu, cette religion de la beaut, cette fantaisie
si curieuse et si lgante, ce flot intarissable et toujours
montant de la fontaine intrieure, cette extase aux ailes toujours
ouvertes, cette rverie plus en fleur que l'aubpine de mai? toute
cette posie de ma jeunesse, tous ces dons si beaux et si rares ne
me devaient servir qu' me mettre au-dessous du dernier des
hommes!

Je voulais aimer. -- J'allais comme un forcen appelant et
invoquant l'amour; -- je me tordais de rage sous le sentiment de
mon impuissance; j'allumais mon sang, je tranais mon corps aux
bourbiers des plaisirs; j'ai serr  l'touffer contre mon coeur
aride une femme et belle et jeune et qui m'aimait; -- j'ai couru
aprs la passion qui me fuyait. Je me suis prostitu, et j'ai fait
comme une vierge qui s'en irait dans un mauvais lieu esprant
trouver un amant parmi ceux que la dbauche y pousse, au lieu
d'attendre patiemment, dans une ombre discrte et silencieuse, que
l'ange que Dieu me rserve m'appart dans une pnombre rayonnante,
une fleur du ciel  la main. Toutes ces annes que j'ai perdues 
m'agiter purilement,  courir  et l,  vouloir forcer la
nature et le temps, j'aurais d les passer dans la solitude et la
mditation,  tcher de me rendre digne d'tre aim; -- c'et t
sagement fait; -- mais l'avais des cailles sur les yeux et je
marchais droit au prcipice. J'ai dj un pied suspendu sur le
vide, et le crois que je m'en vais bientt lever l'autre. J'ai
beau rsister, je le sens, il faut que je roule jusqu'au fond de
ce nouveau gouffre qui vient de s'ouvrir en moi.

Oui, c'est bien ainsi que je m'tais figur l'amour. Je sens
maintenant ce que j'avais rv. -- Oui, voil bien les insomnies
charmantes et terribles o les roses sont des chardons et o les
chardons sont des roses; voil bien la douce peine et le bonheur
misrable, ce trouble ineffable qui vous entoure d'un nuage dor
et fait trembler devant vous la forme des objets ainsi que fait
l'ivresse, ces bourdonnements d'oreille o tinte toujours la
dernire syllabe du nom bien aim, ces pleurs, ces rougeurs, ces
frmissements subits, cette sueur brlante et glace: c'est bien
cela; les potes ne mentent pas.

Quand je suis au moment d'entrer au salon o nous avons l'habitude
de nous trouver, mon coeur bat avec une telle violence qu'on le
pourrait voir  travers mes habits, et je suis oblig de le
comprimer avec mes deux mains, de peur qu'il ne s'chappe. -- Si
je l'aperois au bout d'une alle, dans le parc, la distance
s'efface sur-le-champ, et je ne sais pas o le chemin passe: il
faut que le diable l'emporte ou que j'aie des ailes. -- Rien ne
peut m'en distraire: je lis, son image s'interpose entre le livre
et mes yeux; -- je monte  cheval, je cours au grand galop, et je
crois toujours sentir dans le tourbillon ses longs cheveux qui se
mlent aux miens, et entendre sa respiration prcipite et son
souffle tide qui m'effleure la joue. Cette image m'obsde et me
suit partout, et je ne la vois jamais plus que lorsque je ne la
vois pas.

Tu m'as plaint de ne pas aimer, -- plains-moi maintenant d'aimer,
et surtout d'aimer qui j'aime. Quel malheur, quel coup de hache
sur ma vie dj si trononne! -- quelle passion insense,
coupable et odieuse s'est empare de moi! -- C'est une honte dont
la rougeur ne s'teindra jamais sur mon front. -- C'est la plus
dplorable de toutes mes aberrations, je n'y conois rien, je n'y
comprends rien, tout en moi est brouill et renvers; je ne sais
plus qui je suis ni ce que sont les autres, je doute si je suis un
homme ou une femme, j'ai horreur de moi-mme, j'prouve des
mouvements singuliers et inexplicables, et il y a des moments o
il me semble que ma raison s'en va, et o le sentiment de mon
existence m'abandonne tout  fait. Longtemps je n'ai pu croire 
ce qui tait; je me suis cout et observ attentivement. J'ai
tch de dmler cet cheveau confus qui s'enchevtrait dans mon
me. Enfin,  travers tous les voiles dont elle s'enveloppait,
j'ai dcouvert l'affreuse vrit... Silvio, j'aime... Oh! non, je
ne pourrai jamais te le dire... l'aime un homme!

Chapitre 9

Cela est ainsi. -- J'aime un homme, Silvio. -- J'ai cherch
longtemps  me faire illusion; j'ai donn un nom diffrent au
sentiment que j'prouvais, je l'ai vtu de l'habit d'une amiti
pure et dsintresse; j'ai cru que cela n'tait que l'admiration
que j'ai pour toutes les belles personnes et les belles choses; je
me suis promen plusieurs jours dans les sentiers perfides et
riants qui errent autour de toute passion naissante; mais je
reconnais maintenant dans quelle profonde et terrible voie je me
suis engag. Il n'y a pas  se le cacher: je me suis bien examin,
j'ai pes froidement toutes les circonstances; je me suis rendu
raison du plus mince dtail; j'ai fouill mon me dans tous les
sens avec cette sret que donne l'habitude d'tudier sur soi-
mme; je rougis d'y penser et de l'crire; mais la chose, hlas!
n'est que trop certaine, j'aime ce jeune homme, non d'amiti, mais
d'amour; -- oui, d'amour.

Toi que j'ai tant aim,  Silvio, mon bon, mon seul camarade, tu
ne m'as jamais rien fait prouver de semblable, et cependant, s'il
y eut jamais sous le ciel amiti troite et vive, si jamais deux
mes, quoique diffrentes, se sont parfaitement comprises, ce fut
notre amiti et ce sont nos deux mes. Quelles heures ailes nous
avons passes ensemble! quelles causeries sans fin et toujours
trop tt termines! que de choses nous nous sommes dites, que l'on
ne s'est jamais dites! -- Nous avions au coeur l'un pour l'autre
cette fentre que Momus aurait voulu ouvrir au flanc de l'homme. -
- Que j'tais fier d'tre ton ami, moi, plus jeune que toi, moi si
fou, toi si raisonnable!

Ce que je sens pour ce jeune homme est vraiment incroyable: jamais
aucune femme ne m'a troubl aussi singulirement. Le son de sa
voix si argentin et si clair me donne sur les nerfs et m'agite
d'une manire trange; mon me se suspend  ses lvres, comme une
abeille  une fleur, pour y boire le miel de ses paroles. -- Je ne
puis l'effleurer en passant sans frissonner de la tte aux pieds,
et le soir, quand au moment de nous quitter il me tend son
adorable main si douce et si satine, toute ma vie se porte  la
place qu'il a touche, et une heure aprs je sens encore la
pression de ses doigts.

Ce matin, je l'ai regard trs longtemps sans qu'il me vt. --
J'tais cach derrire mon rideau. -- Lui tait  sa fentre, qui
est prcisment en face de la mienne. -- Cette partie du chteau a
t btie,  la fin du rgne de Henri IV; elle est moiti briques,
moiti moellons, selon l'usage du temps; la fentre est longue,
troite, avec un linteau et un balcon de pierre, -- Thodore, --
car tu as dj sans doute devin que c'est lui dont il s'agit, --
tait accoud mlancoliquement sur la rampe et paraissait rver
profondment. -- Une draperie de damas rouge  grandes fleurs, 
demi releve, tombait  larges plis derrire lui et lui servait de
fond. -- Qu'il tait beau, et que sa tte brune et ple ressortait
merveilleusement sur cette teinte pourpre! Deux grosses touffes de
cheveux, noires, lustres, pareilles aux grappes de raisin de
l'rigone antique, lui pendaient gracieusement le long des joues
et encadraient d'une manire charmante l'ovale fin et correct de
sa belle figure. Son cou rond et potel tait entirement nu, et
il avait une espce de robe de chambre  larges manches qui
ressemblait assez  une robe de femme. -- Il tenait en main une
tulipe jaune qu'il dchiquetait impitoyablement dans sa rverie,
et dont il jetait les morceaux au vent.

Un des angles lumineux que le soleil dessinait sur le mur se vint
projeter contre la fentre, et le tableau se dora d'un ton chaud
et transparent  faire envie  la toile la plus chatoyante du
Giorgione.

Avec ces longs cheveux que la brise remuait doucement, ce cou de
marbre ainsi dcouvert, cette grande robe serre autour de la
taille, ces belles mains sortant de leurs manchettes comme les
pistils d'une fleur du milieu de leurs ptales, -- il avait l'air
non du plus beau des hommes, mais de la plus belle des femmes, --
et je me disais dans mon coeur: -- C'est une femme, oh! c'est une
femme! -- Puis je me souvins tout  coup d'une folie que je t'ai
crite il y a longtemps, -- tu sais, --  l'endroit de mon idal
et de la manire dont je le devais assurment rencontrer: la belle
dame du parc de Louis XIII, le chteau rouge et blanc, la grande
terrasse, les alles de vieux marronniers et l'entrevue  la
fentre; je t'ai fait autrefois tout ce dtail. -- C'tait bien
cela, -- ce que je voyais tait la ralisation prcise de mon
rve. -- C'tait bien le style d'architecture, l'effet de lumire,
le genre de beaut, la couleur et le caractre que j'avais
souhaits; -- il n'y manquait rien, seulement la dame tait un
homme; -- mais je t'avoue qu'en ce moment-l je l'avais
entirement oubli.

Il faut que Thodore soit une femme dguise; la chose est
impossible autrement. -- Cette beaut excessive, mme pour une
femme, n'est pas la beaut d'un homme, ft-il Antinos, l'ami
d'Adrien; fut-il Alexis, l'ami de Virgile. -- C'est une femme,
parbleu, et je suis bien fou de m'tre ainsi tourment. De la
sorte tout s'explique le plus naturellement du monde, et je ne
suis pas aussi monstre que je le croyais.

Est-ce que Dieu mettrait ainsi des franges de soie si longues et
si brunes  de sales paupires d'homme? Est-ce qu'il teindrait de
ce carmin si vif et si tendre nos vilaines bouches lippues et
hrisses de poils? Nos os taills  coups de serpe et
grossirement emmanchs ne valent point qu'on les emmaillote d'une
chair aussi blanche et aussi dlicate; nos crnes bossus ne sont
point faits pour tre baigns des flots d'une si admirable
chevelure.

--  beaut! nous ne sommes crs que pour t'aimer et t'adorer 
genoux si nous t'avons trouve, pour te chercher ternellement 
travers le monde si ce bonheur ne nous a pas t donn; mais te
possder, mais tre nous-mmes toi, cela n'est possible qu'aux
anges et aux femmes. Amants, potes, peintres et sculpteurs, nous
cherchons tous  t'lever un autel, l'amant dans sa matresse, le
pote dans son chant, le peintre dans sa toile, le sculpteur dans
son marbre; mais l'ternel dsespoir, c'est de ne pouvoir faire
palpable la beaut que l'on sent et d'tre envelopp d'un corps
qui ne ralise point l'ide du corps que vous comprenez tre le
vtre.

J'ai vu autrefois un jeune homme qui m'avait vol la forme que
j'aurais d avoir. Ce sclrat tait juste comme j'aurais voulu
tre. Il avait la beaut de ma laideur, et  ct de lui j'avais
l'air de son bauche. Il tait de ma taille, mais plus svelte et
plus fort; sa tournure ressemblait  la mienne, mais avec une
lgance et une noblesse que je n'ai pas. Ses yeux n'taient pas
d'une couleur autre que mes propres yeux, mais ils avaient un
regard et un clat que les miens n'auront jamais. Son nez avait
t jet au mme moule que le mien, seulement il semblait avoir
t retouch par le ciseau d'un statuaire habile; les narines en
taient plus ouvertes et plus passionnes, les mplats plus
nettement accuss, et il avait quelque chose d'hroque dont cette
respectable partie de mon individu est totalement dnue: on et
dit que la nature se ft essaye en ma personne  faire ce moi-
mme perfectionn. -- J'avais l'air d'tre le brouillon ratur et
informe de la pense dont il tait la copie en belle criture
moule. Quand je le voyais marcher, s'arrter, saluer les dames,
s'asseoir et se coucher avec cette grce parfaite qui rsulte de
la beaut des proportions, il me prenait des tristesses et des
jalousies affreuses, et telles qu'en doit ressentir le modle de
terre glaise qui se sche et se fendille obscurment dans un coin
de l'atelier, tandis que l'orgueilleuse statue de marbre, qui sans
lui n'existerait pas, se dresse firement sur son socle sculpt et
attire l'attention et les loges des visiteurs. Car enfin ce
drle, ce n'est que moi un peu mieux russi et coul avec un
bronze moins rebelle et qui s'est insinu plus exactement dans les
creux du moule. Je le trouve bien hardi de se pavaner ainsi avec
ma forme et de faire l'insolent comme s'il tait un type original:
il n'est, au bout du compte, que mon plagiaire, car je suis n
avant lui, et sans moi la nature n'et point eu l'ide de le faire
ainsi. -- Quand les femmes louaient ses bonnes faons et les
agrments de sa personne, j'avais toutes les envies du monde de me
lever et de leur dire: Sottes que vous tes, louez-moi donc
directement, car ce monsieur est moi, et c'est un dtour inutile
que de lui envoyer ce qui me revient. D'autres fois j'avais
d'horribles dmangeaisons de l'trangler et de mettre son me  la
porte de ce corps qui m'appartenait, et je rdais autour de lui
les lvres serres, les poings crisps comme un seigneur qui rde
autour de son palais o une famille de gueux s'est tablie en son
absence et qui ne sait comment les jeter dehors. -- Ce jeune
homme, au reste, est stupide, et il russit d'autant plus. -- Et
quelquefois j'envie sa stupidit plus que sa beaut. -- Le mot de
l'vangile sur les pauvres d'esprit n'est pas complet: ils auront
le royaume du ciel; je n'en sais rien, et cela m'est bien gal;
mais  coup sr ils ont le royaume de la terre, -- ils ont
l'argent et les belles femmes, c'est--dire les deux seules choses
dsirables qui soient au monde. -- Connais-tu un homme d'esprit
qui soit riche, et un garon de coeur et de quelque mrite qui ait
une matresse passable? -- Quoique Thodore soit trs beau, je
n'ai cependant pas dsir sa beaut, et j'aime mieux qu'il l'ait
que moi.

-- Ces amours tranges dont sont pleines les lgies des potes
anciens, qui nous surprenaient tant et que nous ne pouvions
concevoir, sont donc vraisemblables et possibles. Dans les
traductions que nous en faisions, nous mettions des noms de femmes
 la place de ceux qui y taient. Juventius se terminait en
Juventia, Alexis se changeait en Ianth. Les beaux garons
devenaient de belles filles, nous recomposions ainsi le srail
monstrueux de Catulle, de Tibulle, de Martial et du doux Virgile.
C'tait une fort galante occupation qui prouvait seulement combien
peu nous avions compris le gnie antique.

Je suis un homme des temps homriques; -- le monde o je vis n'est
pas le mien, et je ne comprends rien  la socit qui m'entoure.
Le Christ n'est pas venu pour moi; je suis aussi paen
qu'Alcibiade et Phidias. -- Je niai jamais t cueillir sur le
Golgotha les fleurs de la passion, et le fleuve profond qui coule
du flanc du crucifi et fait une ceinture rouge au monde ne m'a
pas baign de ses flots: -- mon corps rebelle ne veut point
reconnatre la suprmatie de l'me, et ma chair n'entend point
qu'on la mortifie. -- Je trouve la terre aussi belle que le ciel,
et je pense que la correction de la forme est la vertu. La
spiritualit n'est pas mon fait, j'aime mieux une statue qu'un
fantme, et le plein midi que le crpuscule. Trois choses me
plaisent: l'or, le marbre et la pourpre, clat, solidit, couleur.
Mes rves sont faits de cela, et tous les palais que je btis 
mes chimres sont construits de ces matriaux.

Quelquefois j'ai d'autres songes, -- ce sont de longues cavalcades
de chevaux tout blancs, sans harnais et sans bride, monts par de
beaux jeunes gens nus qui dfilent sur une bande de couleur bleu
fonc comme sur les frises du Parthnon, ou des thories de jeunes
filles couronnes de bandelettes avec des tuniques  plis droits
et des sistres d'ivoire qui semblent tourner autour d'un vase
immense. -- Jamais ni brouillard ni vapeur, jamais rien
d'incertain et de flottant. Mon ciel n'a pas de nuage, ou, s'il en
a, ce sont des nuages solides et taills au ciseau, faits avec les
clats de marbre tombs de la statue de Jupiter. Des montagnes aux
artes vives et tranches le dentellent brusquement par les bords,
et le soleil accoud sur une des plus hautes cimes ouvre tout
grand son oeil jaune de lion aux paupires dores. -- La cigale
crie et chante, l'pi craque; l'ombre vaincue et n'en pouvant plus
de chaleur se pelotonne et se ramasse au pied des arbres: tout
rayonne, tout reluit, tout resplendit. Le moindre dtail prend de
la fermet et s'accentue hardiment; chaque objet revt une forme
et une couleur robustes. Il n'y a pas l de place pour la mollesse
et la rvasserie de l'art chrtien. -- Ce monde-l est le mien. --
Les ruisseaux de mes paysages tombent  flots sculpts d'une urne
sculpte; entre ces grands roseaux verts et sonores comme ceux de
l'Eurotas, on voit luire la hanche ronde et argente de quelque
naade aux cheveux glauques. Dans cette sombre fort de chnes,
voici Diana qui passe la trousse au dos avec son charpe volante
et ses brodequins aux bandes entrelaces. Elle est suivie de sa
meute et de ses nymphes aux noms harmonieux. -- Mes tableaux sont
peints avec quatre tons, comme les tableaux des peintres
primitifs, et souvent ce ne sont que des bas-reliefs coloris; car
j'aime  toucher du doigt ce que j'ai vu et  poursuivre la
rondeur des contours jusque dans ses replis les plus fuyants; je
considre chaque chose sous tous les profils et je tourne 
l'entour une lumire  la main. -- J'ai regard l'amour  la
lumire antique et comme un morceau de sculpture plus ou moins
parfait. Comment est le bras? Assez bien. -- Les mains ne manquent
pas de dlicatesse. -- Que pensez-vous de ce pied? Je pense que la
cheville n'a pas de noblesse, et que le talon est commun. Mais la
gorge est bien place et d'une bonne forme, la ligne serpentine
est assez ondoyante, les paules sont grasses et d'un beau
caractre. -- Cette femme serait un modle passable, et l'on en
pourrait mouler plusieurs portions. -- Aimons-la.

T'a; ans t ainsi. J'ai pour les femmes le regard d'un sculpteur
et non celui d'un amant. Je me suis toute ma vie inquit de la
forme du flacon, jamais de la qualit du contenu. J'aurais eu la
bote de Pandore entre les mains, je crois que je ne l'eusse pas
ouverte. Tout  l'heure je disais que le Christ n'tait pas venu
pour moi; Marie, l'toile du Ciel moderne, la douce mre du
glorieux bambin, n'est pas venue non plus.

Bien longtemps et bien souvent je me suis arrt sous le feuillage
de pierre des cathdrales, aux tremblantes clarts des vitraux, 
l'heure o l'orgue gmissait de lui-mme, quand un doigt invisible
se posait sur les touches et que le vent soufflait dans les
tuyaux, -- et j'ai plong profondment mes yeux dans l'azur ple
des longs yeux de la Madone. J'ai suivi avec pit l'ovale amaigri
de sa figure, l'arc  peine indiqu de ses sourcils, j'ai admir
son front uni et lumineux, ses tempes chastement transparentes,
les pommettes de ses joues nuances d'une couleur sobre et
virginale, plus tendre que la fleur du pcher; j'ai compt un  un
les beaux cils dors qui y jettent leur ombre palpitante; j'ai
dml, dans la demi-teinte qui la baigne, les lignes fuyantes de
son cou frle et modestement pench; j'ai mme, d'une main
tmraire, soulev les plis de sa tunique et contempl sans voile
ce sein vierge et gonfl de lait qui n'a jamais t press que par
les lvres divines; j'en ai poursuivi les minces veines bleues
jusque dans leurs plus imperceptibles ramifications, j'y ai pos
le doigt pour faire jaillir en blancs filets le breuvage cleste;
j'ai effleur de ma bouche le bouton de la rose mystique.

-- Eh bien! je l'avoue, toute cette beaut immatrielle, si aile,
et si vaporeuse qu'on sent bien qu'elle va prendre son vol, ne m'a
touch que mdiocrement. -- J'aime mieux la Vnus Anadyomne,
mille fois mieux. -- Ces yeux antiques retrousss par les coins,
cette lvre si pure et si fermement coupe, si amoureuse et qui
convie si bien au baiser, ce front bas et plein, ces cheveux
onduls comme la mer et nous ngligemment derrire la tte, ces
paules fermes et lustres, ce dos aux mille sinuosits
charmantes, cette gorge petite et peu dtache, toutes ces formes
rondes et tendues, cette largeur de hanche, cette force dlicate,
ce caractre de vigueur surhumaine dans un corps aussi
adorablement fminin me ravissent et m'enchantent  un point dont
tu ne peux te faire une ide, toi le chrtien et le sage.

Marie, malgr l'air humble qu'elle affecte, est beaucoup trop
fire pour moi; c'est  peine si le bout de son pied, entour de
blanches bandelettes, effleure le globe dj bleuissant o se tord
l'antique dragon. -- Ses yeux sont les plus beaux du monde, mais
ils sont toujours tourns vers le ciel, ou baisss; jamais ils ne
regardent en face, -- jamais ils n'ont servi de miroir  une forme
humaine. -- Et puis, je n'aime pas ces nimbes de chrubins
souriants, qui s'arrondissent autour de sa tte dans une blonde
vapeur. Je suis jaloux de ces grands anges phbes avec des
chevelures et des robes flottantes qui s'empressent si
amoureusement dans ses assomptions; ces mains qui s'enlacent pour
la soutenir, ces ailes qui s'agitent pour l'venter me dplaisent
et me contrarient. Ces petits-matres du ciel, si coquets et si
triomphants, en tunique de lumire, en perruque de fils d'or, avec
leurs belles plumes bleues et vertes, me semblent beaucoup trop
galants, et, si j'tais Dieu, je me garderais de donner de tels
pages  ma matresse.

La Vnus sort de la mer pour aborder au monde, -- comme il
convient  une divinit qui aime les hommes, -- toute nue et toute
seule. -- Elle prfre la terre  l'Olympe et a pour amants plus
d'hommes que de dieux: elle ne s'enveloppe pas des voiles
langoureux de la mysticit; elle se tient debout, son dauphin
derrire elle, le pied sur sa conque de nacre; le soleil frappe
sur son ventre poli, et de sa blanche main elle soutient en l'air
les flots de ses beaux cheveux o le vieux pre Ocan a sem ses
perles les plus parfaites. -- On la peut voir: elle ne cache rien,
car la pudeur n'est faite que pour les laides, et c'est une
invention moderne, fille du mpris chrtien de la forme et de la
matire.

 vieux monde! tout ce que tu as rvr est donc mpris; tes
idoles sont donc renverses dans la poussire; de maigres
anachortes vtus de lambeaux trous, des martyrs tout sanglants
et les paules lacres par les tigres de tes cirques se sont
juchs sur les pidestaux de tes dieux si beaux et si charmants: -
- le Christ a envelopp le monde dans son linceul. Il faut que la
beaut rougisse d'elle-mme et prenne un suaire. -- Beaux jeunes
gens aux membres frotts d'huile qui luttez dans le lyce ou le
gymnase, sous le ciel clatant, au plein soleil de l'Attique,
devant la foule merveille; jeunes filles de Sparte qui dansez la
bibase, et qui courez nues jusqu'au sommet du Taygte, reprenez
vos tuniques et vos chlamydes: -- votre rgne est pass. Et vous,
ptrisseurs de marbre, Promthes du bronze, brisez vos ciseaux: -
- il n'y aura plus de sculpteurs. -- Le monde palpable est mort.
Une pense tnbreuse et lugubre remplit seule l'immensit du
vide. -- Clomne va voir chez les tisserands quels plis fait le
drap ou la toile.

Virginit, plante amre, ne sur un sol tremp de sang, et dont la
fleur tiole et maladive s'ouvre pniblement  l'ombre humide des
clotres, sous une froide pluie lustrale; -- rose sans parfum et
toute hrisse d'pines, tu as remplac pour nous les belles et
joyeuses roses baignes de nard et de falerne des danseuses de
Sybaris!

Le monde antique ne te connaissait pas, fleur infconde; jamais tu
n'es entre dans ses couronnes aux odeurs enivrantes; -- dans
cette socit vigoureuse et bien portante, on t'et
ddaigneusement foule aux pieds. -- Virginit, mysticisme,
mlancolie, -- trois mots inconnus, -- trois maladies nouvelles
apportes par le Christ. -- Ples spectres qui inondez notre monde
de vos larmes glaces, et qui, le coude sur un nuage, la main dans
la postent, dites pour toute parole:  mort!  mort! vous n'auriez
pu mettre le pied sur cette terre si bien peuple de dieux
indulgents et foltres!

Je considre la femme,  la manire antique, comme une belle
esclave destine  nos plaisirs. -- Le christianisme ne l'a pas
rhabilite  mes yeux. C'est toujours pour moi quelque chose de
dissemblable et d'infrieur que l'on adore et dont on joue, un
hochet plus intelligent que s'il tait d'ivoire ou d'or, et qui se
relve lui-mme si on le laisse tomber  terre. -- On m'a dit, 
cause de cela, que je pensais mal des femmes; je trouve, au
contraire, que c'est en penser fort bien.

Je ne sais pas, en vrit, pourquoi les femmes tiennent tant 
tre regardes comme des hommes. -- Je conois que l'on ait envie
d'tre serpent boa, lion ou lphant; mais que l'on ait envie
d'tre homme, c'est ce qui me passe tout  fait. Si j'avais t au
concile de Trente quand s'y agita cette importante question, 
savoir si la femme est un homme, j'aurais assurment opin pour la
ngative.

J'ai fait en ma vie quelques vers amoureux ou du moins qui avaient
la prtention de passer pour tels. -- Je viens d'en relire une
partie. Le sentiment de l'amour moderne y manque totalement. -- Si
cela tait crit en distiques latins au lieu d'tre en rimes
franaises, on le pourrait prendre pour l'oeuvre d'un mauvais
pote du temps d'Auguste. Et je m'tonne que les femmes, pour qui
ils taient faits, au lieu d'en tre fort charmes, ne s'en soient
pas fches srieusement. -- Il est vrai que les femmes ne
s'entendent pas plus en posie que les choux et les roses, ce qui
est trs naturel et trs simple, tant elles-mmes la posie ou
tout au moins les meilleurs instruments de posie: la flte
n'entend ni ne comprend l'air que l'on joue sur elle.

Dans ces vers, il n'est parl que de l'or ou de l'bne des
cheveux, de la finesse miraculeuse de la peau, de la rondeur du
bras, de la petitesse des pieds et de la forme dlicate de la
main, et le tout se termine par une humble supplique  la divinit
d'octroyer au plus vite la jouissance de toutes ces belles choses.
-- Aux endroits triomphants, ce ne sont que guirlandes suspendues
au seuil, pluies de fleurs, parfums brls, addition de baisers
catullienne, nuits blanches et charmantes, querelles  l'Aurore,
avec injonctions  la susdite Aurore de retourner se cacher
derrire les rideaux de safran du vieux Tithon; -- c'est un clat
sans chaleur, une sonorit sans vibration. -- Cela est exact,
poli, fait avec une gale curiosit; mais,  travers tous les
raffinements et les voiles de l'expression, on devine la voix
brve et dure du matre qui tche de s'adoucir en parlant 
l'esclave. -- Ce n'est point, comme dans les posies rotiques
faites depuis l're chrtienne, une me qui demande  une autre
me de l'aimer, parce qu'elle l'aime; ce n'est point un lac azur
et souriant qui invite un ruisseau  se fondre dans son sein pour
reflter ensemble les toiles du ciel; -- ce n'est point un couple
de colombes ouvrant les ailes en mme temps pour voler au mme
nid. Cinthia, vous tes belle; htez-vous. Qui sait si vous vivrez
demain? -- Votre chevelure est plus noire que la peau lustre
d'une vierge thiopienne. Htez-vous; dans quelques annes d'ici,
de minces fils d'argent se glisseront dans ces touffes paisses; -
- ces roses sentent bon aujourd'hui, demain elles auront l'odeur
de la mort et ne seront plus que des cadavres de roses. --
Respirons tes roses tant qu'elles ressemblent  tes joues;
embrassons tes joues tant qu'elles ressemblent  tes roses. --
Lorsque vous serez vieille, Cinthia, personne ne voudra plus de
vous, pas mme les valets du licteur quand vous les payeriez, et
vous courrez aprs mot que vous rebutez maintenant. Attendez que
Saturne ait ray de son ongle ce front pur et luisant, et vous
verrez comme votre seuil si assig, si suppli, si tide de
larmes et si fleuri sera vit, maudit, couvert d'herbes et de
ronces. -- Htez-vous, Cinthia; la plus petite ride peut servir de
fosse au plus grand amour.

C'est dans cette formule brutale et imprieuse que se rsume toute
l'lgie antique: elle en revient toujours l; c'est sa plus
grande raison, c'est le plus fort, c'est l'Achille de ses
arguments. Aprs cela elle n'a plus grand-chose  dire, et, quand
elle a promis une robe de byssus teint deux fois et une union de
perles d'gale grosseur, elle est au bout de son rouleau. -- C'est
aussi  peu prs tout ce que je trouve de plus concluant en
pareille occurrence. -- Je ne m'en tiens cependant pas toujours 
ce programme assez exigu, et je brode mon maigre canevas avec
quelques fils de soie de diffrentes couleurs arrachs  et l.
Mais ces brins sont courts ou renous vingt fois et tiennent mal
au fond de la trame. Je parle assez lgamment d'amour, parce que
j'ai lu beaucoup de belles choses l-dessus. Il ne faut pour cela
que le talent d'un acteur. Avec beaucoup de femmes, cette
apparence suffit; l'habitude d'crire et d'imaginer fait que je ne
reste pas  court sur ces matires, et tout esprit un peu exerc,
en s'appliquant, parviendra aisment  ce rsultat; mais je ne
sens pas un mot de ce que je dis, et je rpte tout bas comme le
pote antique: -- Cinthia, htez-vous.

On m'a accus souvent d'tre fourbe et dissimul. -- Personne au
monde n'aimerait autant que moi  parler franchement et  vider
son coeur! -- mais, comme je n'ai pas une ide et un sentiment
pareils  ceux des gens qui m'entourent, -- comme, au premier mot
vrai que je lcherais, ce serait un hurrah et un toll gnral,
j'ai prfr garder le silence, ou, si je parle, ne dgorger que
des sottises reues et ayant droit de bourgeoisie. -- Je serais
bienvenu, si je disais aux dames ce que je viens de t'crire! je
ne pense pas qu'elles goteraient beaucoup ma manire de voir et
mes faons d'envisager l'amour. -- Pour les hommes, je ne peux pas
non plus leur dire en face qu'ils ont tort de ne pas aller 
quatre pattes; et, en vrit, c'est ce que je pense de plus
favorable  leur gard. -- Je n'ai pas envie de me faire une
querelle  chaque mot. -- Qu'importe, au bout du compte, ce que je
pense ou ce que je ne pense pas; que je sois triste lorsque je
semble gai, joyeux quand j'ai l'air mlancolique? On ne trouve pas
 redire  ce que je n'aille pas nu: ne puis-je habiller ma figure
comme mon corps? Pourquoi un masque serait-il plus rprhensible
qu'une culotte, et un mensonge qu'un corset?

Hlas! la terre tourne autour du soleil, rtie d'un ct et gele
de l'autre. Il y a une bataille o six cent mille hommes se
dchiquettent; il fait le plus beau temps du monde; les fleurs
sont d'une coquetterie sans pareille, et elles ouvrent
effrontment leur gorge luxuriante jusque sous le pied des
chevaux. Aujourd'hui il s'est commis un nombre fabuleux de bonnes
actions; il pleut  verse, neige et tonnerre, clairs et grles;
on dirait que le monde va finir. Les bienfaiteurs de l'humanit
ont de la boue jusqu'au ventre et sont crotts comme des chiens, 
moins qu'ils n'aient voiture. La cration se moque impitoyablement
de la crature et lui dcoche  toute minute des sarcasmes
sanglants. Tout est indiffrent  tout, et chaque chose vit ou
vgte par sa propre loi. Que je fasse ceci ou cela, que je vive
ou que je meure, que je souffre ou que je jouisse, que je
dissimule ou que je sois franc, qu'est-ce que cela fait au soleil
et aux betteraves et mme aux hommes? Un ftu de paille est tomb
sur une fourmi et lui a cass la troisime patte  la deuxime
articulation; un rocher est tomb sur un village et l'a cras: je
ne crois pas que l'un de ces malheurs arrache plus de larmes que
l'autre aux yeux d'or des toiles. Tu es mon meilleur ami, si ce
mot-l n'est pas aussi creux qu'un grelot; je mourrais, il est
bien vident, si plor que tu sois, que tu ne te passeras pas de
dner seulement deux jours, et que, malgr cette pouvantable
catastrophe, tu n'en continueras pas moins de jouer fort
agrablement au trictrac. -- Quel est celui de mes amis, quelle
est celle de mes matresses qui saura mes nom et prnoms dans
vingt ans d'ici, et qui me reconnatrait dans la rue, si je venais
 y passer avec un habit perc au coude? -- Oubli et nant, c'est
tout l'homme.

Je me sens aussi parfaitement seul que possible, et tous les fils
qui allaient de moi aux choses et des choses  moi se sont rompus
un  un. Il y a peu d'exemples d'un homme qui, ayant conserv
l'intelligence des mouvements qui se font en lui, soit parvenu 
un degr d'abrutissement pareil. Je ressemble  ces flacons de
liqueurs qu'on a laisss dbouchs et dont l'esprit s'est vapor
compltement. Le breuvage a la mme apparence et la mme couleur;
gotez-le, vous n'y trouverez que l'insipidit de l'eau.

Quand j'y songe, je suis effray de la rapidit de cette
dcomposition; si cela continue, il faudra que je me sale, ou je
pourrirai invitablement, et les vers se mettront aprs moi,
puisque je n'ai plus d'me, et que cela seul fait la diffrence du
corps au cadavre. -- Il y a un an, pas plus, j'avais encore
quelque chose d'humain; -- je m'agitais, je cherchais. J'avais une
pense caresse entre toutes, une espce de but, un idal; je
voulais tre aim, je faisais les rves que l'on fait  cet ge, -
- moins vaporeux, moins chastes, il est vrai, que ceux des jeunes
gens ordinaires, mais contenus cependant en de justes bornes. Peu
 peu ce qu'il y avait d'incorporel s'est dgag et s'est dissip,
et il n'est rest au fond de moi qu'une paisse couche de grossier
limon. Le rve est devenu un cauchemar, et la chimre un succube;
-- le monde de l'me a ferm ses portes d'ivoire devant moi: je ne
comprends plus que ce que je touche avec les mains; j'ai des
songes de pierre; tout se condense et se durcit autour de moi,
rien ne flotte, rien ne vacille, il n'y a pas d'air ni de souffle;
la matire me presse, m'envahit et m'crase; je suis comme un
plerin qui se serait endormi un jour d't les pieds dans l'eau
et qui se rveillerait en hiver les jambes prises et embotes
dans la glace. Je ne souhaite plus ni l'amour ni l'amiti de
personne; la gloire mme, cette aurole clatante que j'avais tant
dsire pour mon front, ne me fait plus la moindre envie. Il n'y a
plus, hlas! qu'une chose qui palpite en moi, c'est l'horrible
dsir qui me porte vers Thodore. -- Voil o se rduisent toutes
mes notions morales. Ce qui est beau physiquement est bien, tout
ce qui est laid est mal. -- Je verrais une belle femme, que je
saurais avoir l'me la plus sclrate du monde, qui serait
adultre et empoisonneuse, j'avoue que cela me serait parfaitement
gal et ne m'empcherait nullement de m'y complaire, si je
trouvais la forme de son nez convenable.

Voici comme je me reprsente le bonheur suprme: -- c'est un grand
btiment carr sans fentre au dehors: une grande cour entoure
d'une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal
avec un jet de vif-argent  la manire arabe, des caisses
d'orangers et de grenadiers poses alternativement; par l-dessus
un ciel trs bleu et un soleil trs jaune; -- de grands lvriers
au museau de brochet dormiraient  et l; de temps en temps des
ngres pieds nus avec des cercles d'or aux jambes, de belles
servantes blanches et sveltes, habilles de vtements riches et
capricieux, passeraient entre les arcades vides, quelque
corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tte. Moi, je serais
l, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entour de
piles de carreaux, un grand lion priv sous mon coude, la gorge
nue d'une jeune esclave sous mon pied en manire d'escabeau, et
fumant de l'opium dans une grande pipe de jade.

Je ne me figure pas le paradis autrement; et, si Dieu veut bien
que j'y aille aprs ma mort, il me fera btir dans le coin de
quelque toile un petit kiosque sur ce plan-l. -- Le paradis tel
qu'on le dit tre me parait beaucoup trop musical, et je confesse
en toute humilit que je suis parfaitement incapable de supporter
une sonate qui durerait seulement dix mille ans.

-- Tu vois quel est mon Eldorado, ma Terre promise: c'est un rve
comme un autre; mais il a cela de spcial, que je n'y introduis
jamais aucune figure connue; que pas un de mes amis n'a franchi le
seuil de ce palais imaginaire; qu'aucune des femmes que j'ai eues
ne s'est assise  ct de moi sur le velours des coussins: j'y
suis seul au milieu d'apparences. Toutes ces figures de femmes,
toutes ces ombres gracieuses de jeunes filles dont je le peuple,
je n'ai jamais eu l'ide de les aimer; je n'en ai jamais suppos
une amoureuse de moi. -- Dans ce srail fantastique, je ne me suis
pas cr de sultane favorite. Il y a des ngresses, des
multresses, des juives  peau bleue et  cheveux rouges, des
Grecques et des Circassiennes, des Espagnoles et des Anglaises;
mais ce ne sont pour moi que des symboles de couleur et de
linament, et je les ai comme l'on a toute sorte de vins dans sa
cave, et toutes les espces de colibris dans sa collection. Ce
sont des machines  plaisir, des tableaux qui n'ont pas besoin de
cadre, des statues qui viennent  vous quand on les appelle et que
l'envie vous prend de les considrer de prs. Une femme a sur une
statue cet incontestable avantage qu'elle se tourne toute seule du
ct o l'on veut, et qu'il faut faire soi-mme le tour de la
statue et se placer au point de vue; -- ce qui est fatigant.

Tu vois bien qu'avec des ides semblables je ne puis rester ni
dans ce temps ni dans ce monde-ci; car on ne peut subsister ainsi
 ct du temps et de l'espace. Il faut que je trouve autre chose.

En pensant ainsi, il est simple et logique que l'on aboutisse 
une pareille conclusion. -- Comme on ne cherche que la
satisfaction de l'oeil, le poli de la forme et la puret du
linament, on les accepte partout o on les rencontre. C'est ce
qui explique les singulires aberrations de l'amour antique.

Depuis le Christ on n'a plus fait une seule statue d'homme o la
beaut adolescente ft idalise et rendue avec ce soin qui
caractrise les anciens sculpteurs. -- La femme est devenue le
symbole de la beaut morale et physique: l'homme est rellement
dchu du jour o le petit enfant est n  Bethlem. La femme est
la reine de la cration; les toiles se joignent en couronne sur
sa tte, le croissant de la lune se fait une gloire de s'arrondir
sous son pied, le soleil cde son or le plus pur pour lui en faire
des joyaux, les peintres qui veulent flatter les anges leur
donnent des figures de femmes, et certes ce n'est pas moi qui les
en blmerai. -- Avant le doux et galant conteur de paraboles,
c'tait tout le contraire; on ne fminisait pas les dieux ou les
hros que l'on voulait faire sduisants; ils avaient leur type,
vigoureux et dlicat en mme temps, mais toujours mle, si
amoureux que fussent leurs contours, si polis et si dnus de
muscles et de veines que l'ouvrier et fait leurs jambes et leurs
bras divins. On faisait plus volontiers revenir  ce caractre la
beaut spciale de la femme. On largissait les paules, on
attnuait les hanches, on donnait peu de saillie  la gorge, on
accentuait plus robustement les attaches des bras et des cuisses.
-- Il n'y a presque pas de diffrence entre Paris et Hlne. Aussi
l'hermaphrodite est-il une des chimres les plus ardemment
caresses de l'antiquit idoltre.

C'est en effet une des plus suaves crations du gnie paen que ce
fils d'Herms et d'Aphrodite. Il ne se peut rien imaginer de plus
ravissant au monde que ces deux corps tous deux parfaits,
harmonieusement fondus ensemble, que ces deux beauts si gales et
si diffrentes qui n'en forment plus qu'une suprieure  toutes
deux, parce qu'elles se temprent et se font valoir
rciproquement: pour un adorateur exclusif de la forme, y a-t-il
une incertitude plus aimable que celle o vous jette la vue de ce
dos, de ces reins douteux, et de ces jambes si fines et si fortes
que l'on ne sait si l'on doit les attribuer  Mercure prt 
s'envoler ou  Diane sortant du bain? Le torse est un compos des
monstruosits les plus charmantes: sur la poitrine potele et
pleine de l'phbe s'arrondit avec une grce trange la gorge
d'une jeune vierge. Sous les flancs bien envelopps et d'une
mollesse toute fminine, on devine les dentels et les ctes,
comme aux flancs d'un jeune garon; le ventre est un peu plat pour
une femme, un peu rond pour un homme, et toute l'habitude du corps
a quelque chose de nuageux et d'indcis qu'il est impossible de
rendre, et dont l'attrait est tout particulier. -- Thodore serait
 coup sr un excellent modle de ce genre de beaut; cependant je
trouve que la portion fminine l'emporte chez lui, et qu'il lui
est plus rest de Salmacis qu' l'Hermaphrodite des Mtamorphoses.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que je ne pense presque plus 
son sexe et que je l'aime avec une scurit parfaite. Quelquefois
je cherche  me persuader que cet amour est abominable, et je me
le dis  moi-mme le plus svrement possible; mais cela ne vient
que des lvres, c'est un raisonnement que je me fais et que je ne
sens pas: il me semble rellement que c'est la chose la plus
simple du monde et que tout autre  ma place en ferait autant.

Je le vois, je l'coute parler ou chanter, car il chante
admirablement, et j'y prends un indicible plaisir. -- Il me fait
tellement l'effet d'une femme qu'un jour, dans la chaleur de la
conversation, il m'est chapp de l'appeler madame, ce qui l'a
fait rire d'un rire assez forc,  ce qu'il m'a paru.

Si c'tait une femme cependant, quels seraient ses motifs pour se
travestir ainsi? Je ne puis me les expliquer d'aucune manire.
Qu'un cavalier trs jeune, trs beau et parfaitement imberbe se
dguise en femme, cela se conoit; il s'ouvre ainsi mille portes
qui lui seraient restes obstinment fermes, et le quiproquo peut
le jeter dans une complication d'aventures tout  fait ddalienne
et rjouissante. On peut arriver de cette faon jusqu' une femme
troitement garde, ou brusquer quelque bonne fortune  la faveur
de la surprise. Mais je ne sais trop les avantages qu'il y a pour
une belle et jeune femme  courir le pays en habits d'homme: elle
ne peut qu'y perdre. Une femme ne doit pas renoncer ainsi au
plaisir d'tre courtise, madrigalise et adore; elle renoncerait
plutt  la vie, et elle aurait raison, car qu'est-ce que la vie
d'une femme sans tout cela? -- Rien, -- ou quelque chose de pis
que la mort. Et je m'tonne toujours que les femmes qui ont trente
ans ou la petite vrole ne se jettent pas du haut d'un clocher en
bas.

Malgr tout cela, quelque chose de plus fort que tous les
raisonnements me crie que c'est une femme, et que c'est elle que
j'ai rve, elle que je dois aimer uniquement, et qui m'aimera
uniquement: -- oui, c'est elle, la desse aux regards d'aigle, aux
belles mains royales, qui me souriait avec condescendance du haut
de son trne de nues. Elle s'est prsente  moi sous ce
dguisement pour m'prouver, pour voir si je la reconnatrais, si
mon regard amoureux pntrerait les voiles dont elle s'tait
enveloppe, comme dans ces contes merveilleux o les fes
apparaissent d'abord sous des figures de mendiantes, puis se
relvent tout  coup resplendissantes d'or et de pierreries.

Je t'ai reconnue,  mon amour!  ton aspect, mon coeur a saut
dans ma poitrine comme saint Jean dans le ventre de sainte Anne,
lorsqu'elle fut visite par la Vierge; une lueur flamboyante s'est
rpandue dans l'air; j'ai senti comme une odeur de divine
ambroisie; j'ai vu  tes pieds la trane de feu, et j'ai compris
sur le champ que tu n'tais pas une simple mortelle.

Les sons mlodieux de la viole de sainte Ccile, que les anges
coutent avec ravissement, sont rauques et discordants en
comparaison des cadences perles qui s'envolent de ta bouche de
rubis: les Grces jeunes et souriantes dansent autour de toi une
ronde perptuelle; les oiseaux, lorsque tu passes dans les bois,
inclinent en gazouillant leur petite tte panache pour te mieux
voir, et te sifflent leurs plus jolis refrains; la lune amoureuse
se lve de meilleure heure pour te baiser de ses ples lvres
d'argent, car elle a abandonn son berger pour toi; le vent se
garde d'effacer sur le sable la dlicate empreinte de ton adorable
pied; la fontaine, quand tu l'y penches, se fait plus unie que le
cristal, de peur de rider et de dformer la rflexion de ton
visage cleste; les pudiques violettes elles-mmes t'ouvrent leur
petit coeur et font mille coquetteries devant toi; la fraise
jalouse se pique d'mulation et tche d'galer le divin incarnat
de ta bouche; l'imperceptible moucheron bourdonne joyeusement et
t'applaudit en battant des ailes: -- toute la nature t'aime et
t'admire,  toi, sa plus belle oeuvre!

Ah! je vis maintenant; -- jusqu' prsent je n'avais t qu'un
mort: me voil dbarrass du linceul, et je tends hors de la fosse
mes deux maigres mains vers le soleil; ma couleur bleue de spectre
m'a quitt. Mon sang circule rapidement dans mes veines.
L'effrayant silence qui rgnait autour de moi est rompu  la fin.
La vote opaque et noire qui me pesait sur le front s'est
illumine. Mille voix mystrieuses me chuchotent  l'oreille; de
charmantes toiles scintillent au-dessus de moi, et sablent de
leurs paillettes d'or les sinuosits de mon chemin; les
marguerites me rient doucement, et les clochettes murmurent mon
nom avec leur petite langue tortille: je comprends une multitude
de choses que je ne comprenais pas, je dcouvre des affinits et
des sympathies merveilleuses, j'entends la langue des roses et des
rossignols, et je lis couramment le livre que je ne pouvais pas
mme peler. J'ai reconnu que j'avais un ami dans ce vieux chne
respectable tout couvert de gui et de plantes parasites, et que
cette pervenche si langoureuse et si frle, dont le grand oeil
bleu dborde toujours de larmes, nourrissait depuis longtemps pour
moi une passion discrte et contenue: c'est l'amour, c'est l'amour
qui m'a dessill les yeux et donn le mot de l'nigme. -- L'amour
est descendu au fond du caveau o transissait mon me accroupie et
somnolente; il l'a prise par le bout de la main et lui a fait
monter l'escalier raide et troit qui menait au dehors. Toutes les
portes de la prison taient crochetes, et pour la premire fois
cette pauvre Psych est sortie du moi o elle tait enferme.

Une autre vie est devenue la mienne. Je respire par la poitrine
d'un autre, et le coup qui le blesserait me tuerait. -- Avant cet
heureux jour, j'tais semblable  ces mornes idoles japonaises qui
se regardent perptuellement le ventre. J'tais le spectateur de
moi-mme, le parterre de la comdie que je jouais; je me regardais
vivre, et j'coutais les oscillations de mon coeur comme le
battement d'une pendule. Voil tout. Les images se peignaient dans
mes yeux distraits; les sons frappaient mon oreille inattentive,
mais rien du monde extrieur n'arrivait jusqu' mon me.
L'existence de qui que ce soit ne m'tait ncessaire; je doutais
mme de toute autre existence que de la mienne, dont encore je
n'tais gure sr. Il me semble que j'tais seul au milieu de
l'univers, et que tout le reste n'tait que fumes, images, vaines
illusions, apparences fugitives destines  peupler ce nant. --
Quelle diffrence!

Et pourtant, si mon pressentiment me trompait, si Thodore tait
rellement un homme, ainsi que tout le monde le croit! On a vu
quelquefois de ces merveilleuses beauts; -- la grande jeunesse
prte  cette illusion. -- C'est une chose  laquelle je ne veux
pas penser et qui me rendrait fou; cette graine tombe d'hier dans
le rocher strile de mon coeur l'a dj pntr en tout sens de
ses mille filaments; elle s'y est cramponne robustement, et il
serait impossible de l'arracher. C'est dj un arbre qui fleurit
et verdoie, et tord ses racines musculeuses. -- Si je venais 
savoir avec certitude que Thodore n'est pas une femme, hlas! je
ne sais point si je ne l'aimerais pas encore.

Chapitre 10

Ma belle amie, tu avais bien raison de me dtourner du projet que
j'avais conu de voir les hommes, -- et de les tudier  fond,
avant de donner mon coeur  aucun d'eux. -- J'ai  tout jamais
teint en moi l'amour et jusqu' la possibilit de l'amour.

Pauvres jeunes filles que nous sommes; leves avec tant de soin,
si virginalement entoures d'un triple mur de prcautions et de
rticences, -- nous,  qui on ne laisse rien entendre, rien
souponner, et dont la principale science est de ne rien savoir,
dans quelles tranges erreurs nous vivons, et quelles perfides
chimres nous bercent entre leurs bras!

Ah! Graciosa, trois fois maudite soit la minute o m'est venue
l'ide de ce travestissement; que d'horreurs, que d'infamies et
que de grossirets dont j'ai t force d'tre tmoin ou
auditeur! quel trsor de chaste et prcieuse ignorance j'ai
dissip en peu de temps!

C'tait par un beau clair de lune, t'en souviens-tu? nous nous
promenions ensemble tout au fond du jardin, dans cette alle
triste et peu frquente, termine, d'un ct par une statue de
Faune jouant de la flte, qui n'a plus de nez et dont tout le
corps est couvert d'une lpre paisse de mousse noirtre, et de
l'autre ct par une perspective feinte, dessine sur le mur et 
moiti efface par la pluie. --  travers le feuillage encore rare
de la charmille, on voyait par places les toiles tinceler et
s'arrondir la serpe d'argent. Une odeur de jeunes pousses et de
plantes nouvelles nous arrivait du parterre avec les souffles
languissants d'une petite brise; un oiseau cach sifflait un air
langoureux et bizarre; nous, comme de vraies jeunes filles, nous
causions d'amour, de galants, de mariage, du beau cavalier que
nous avions vu  la messe; nous mettions en commun le peu de
notions du monde et des choses que nous pouvions avoir; nous
retournions de cent manires une phrase que nous avions entendue
par hasard et dont la signification nous semblait obscure et
singulire; nous nous faisions mille de ces questions saugrenues
que la plus parfaite innocence peut seule imaginer. -- Que de
posie primitive, que d'adorables sottises dans ces furtifs
entretiens de deux petites niaises sorties la veille de pension!

Toi, tu voulais pour amant un jeune homme hardi et fier, avec des
moustaches et des cheveux noirs, de grands perons, de grandes
plumes, une grande pe, une espce de matamore amoureux, et tu
donnais en plein dans l'hroque et le triomphant: tu ne rvais
que duels et escalades, dvouement miraculeux, et tu aurais
volontiers jet ton gant dans la fosse aux lions pour que ton
Esplandian l'y allt chercher: cela tait fort comique de voir une
petite fille comme tu l'tais alors, toute blonde, toute
rougissante, ployant au moindre souffle, vous dbiter ces
gnreuses tirades d'une seule haleine et de l'air le plus martial
du monde.

Moi quoique je n'eusse que six mois de plus que toi, j'tais de
six ans moins romanesque: une chose m'inquitait principalement,
c'tait de savoir ce que les hommes se disaient entre eux et ce
qu'ils faisaient lorsqu'ils taient sortis des salons et des
thtres: je pressentais dans leur vie beaucoup de cts
dfectueux et obscurs, soigneusement voils  nos regards, et
qu'il nous importait beaucoup de connatre; quelquefois, cache
derrire un rideau, j'piais de loin les cavaliers qui venaient 
la maison, et il me semblait alors dmler dans leur allure
quelque chose d'ignoble et de cynique, une insouciance grossire
ou une proccupation farouche que je ne leur retrouvais plus ds
qu'ils taient entrs, et qu'ils semblaient dpouiller comme par
enchantement sur le seuil de la chambre. Tous, les jeunes comme
les vieux, me paraissaient avoir adopt uniformment un masque de
convention, des sentiments de convention et un parler de
convention lorsqu'ils taient devant les femmes. -- De l'angle du
salon o je me tenais droite comme _une poupe et sans appuyer le
dos a mon fauteuil, tout en roulant mon bouquet entre mes doigts,
j'coutais, je regardais; mes yeux taient baisss cependant, et
je voyais tout  droite,  gauche, devant et derrire moi: --
comme les yeux fabuleux du lynx, mes yeux peraient les murailles,
et j'aurais dit ce qui se passait dans la pice  ct._

Je m'tais aussi aperue d'une notable diffrence dans la manire
dont on parlait aux femmes maries; ce n'taient plus les phrases
discrtes et polies, enjolives purilement comme on en adressait
 moi ou  mes compagnes, c'tait un enjouement plus libre, des
faons moins sobres et plus dgages, les claires rticences et
les dtours aboutissant vite d'une corruption qui sait qu'elle a
devant elle une corruption semblable: je sentais bien qu'il y
avait entre eux un lment commun qui n'existait pas entre nous,
et j'aurais tout donn pour savoir quel tait cet lment.

Avec quelle anxit et quelle furie curieuse je suivais de l'oeil
et de l'oreille les groupes bourdonnants et rieurs de jeunes gens
qui, aprs s'tre abattus sur quelques points du cercle,
reprenaient leur promenade tout en causant et en jetant au passage
des oeillades ambigus. Sur leurs bouches ddaigneusement bouffies
voltigeaient des ricanements incrdules; ils avaient l'air de se
moquer de ce qu'ils venaient de dire, et de rtracter les
compliments et les adorations dont ils nous avaient combles. Je
n'entendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de
leurs lvres, qu'ils prononaient des mots d'une langue qui
m'tait inconnue et dont personne ne s'tait servi devant moi.
Ceux mmes qui avaient l'air le plus humble et le plus soumis
redressaient la tte avec une nuance trs sensible de rvolte et
d'ennui; -- un soupir d'essoufflement, pareil au soupir d'un
acteur qui est arriv au bout d'un long couplet, s'chappait
malgr eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un
demi-tour sur les talons d'une manire vive et presse qui
dnonait une espce de satisfaction intrieure d'tre dlivrs de
la rude corve d'tre honntes et galants.

J'aurais donn un an de ma vie pour entendre, sans tre vue, une
heure de leur conversation. Souvent je comprenais,  de certaines
attitudes,  quelques gestes dtourns,  des coups d'oeil lancs
obliquement, qu'il tait question de moi et que l'on parlait ou de
mon ge ou de ma figure. Alors j'tais sur des charbons ardents;
les quelques mots touffs, les demi-lambeaux de phrase qui
m'arrivaient par intervalles irritaient au plus haut point ma
curiosit sans pouvoir la satisfaire, et j'entrais dans des doutes
et des perplexits tranges.

Le plus souvent ce qu'on disait avait une apparence favorable, et
ce n'tait pas ce qui m'inquitait: je me souciais assez peu que
l'on me trouvt belle; mais les menues observations coules dans
le tuyau de l'oreille et presque toujours suivies de longs
ricanements et de singuliers clignements d'yeux, -- voil ce que
j'aurais voulu savoir; et, pour une de ces phrases dites tout bas
derrire un rideau ou dans l'encoignure d'une porte, j'aurais
quitt sans regret l'entretien le plus fleuri et le plus parfum
du monde.

Si j'avais eu un amant, j'aurais beaucoup aim connatre la
manire dont il et parl de moi  un autre homme, et en quels
termes il se serait vant de sa bonne fortune  ses camarades
d'orgie avec un peu de vin dans la tte et les deux coudes sur la
nappe.

Je le sais maintenant, et en vrit je suis fche de le savoir. -
- C'est toujours ainsi.

Mon ide tait folle, mais ce qui est fait est fait, et l'on ne
peut dsapprendre ce qu'on a appris. Je ne t'ai pas coute, ma
chre Graciosa, je m'en repens; mais on n'coute pas toujours la
raison, surtout quand elle sort d'une aussi jolie bouche que la
tienne, car je ne sais pourquoi on ne se peut figurer qu'un
conseil soit sage,  moins qu'il ne soit donn par quelque vieille
tte toute chenue et toute grise, comme si avoir t bte soixante
ans pouvait vous rendre spirituel.

Mais tout cela me tourmentait trop, et je n'y pouvais tenir, je
grillais dans ma petite peau comme une chtaigne sur la pole. La
pomme fatale s'arrondissait dans le feuillage au-dessus de ma
tte, et il fallait bien finir par y donner un coup de dent, sauf
 la jeter aprs, si la saveur m'en paraissait amre.

J'ai fait comme ve la blonde, ma trs chre grand-mre, -- j'ai
mordu.

La mort de mon oncle, le seul parent qui me restt, me laissant
libre de mes actions, j'excutai ce que je rvais depuis si
longtemps. -- Mes prcautions taient prises avec le plus grand
soin pour que nul ne se doutt de mon sexe: j'avais appris  tirer
l'pe et le pistolet; je montais parfaitement  cheval et avec
une hardiesse dont peu d'cuyers eussent t capables; j'tudiai
bien la manire de porter le manteau et de faire siffler la
cravache, et, en quelques mois, je parvins  faire d'une fille
qu'on trouvait assez jolie un cavalier beaucoup plus joli, et 
qui il ne manquait gure que la moustache. -- Je ralisai ce que
j'avais de bien, et je sortis de la ville, dcide  n'y revenir
qu'avec l'exprience la plus complte.

C'tait le seul moyen d'claircir mes doutes: avoir des amants ne
m'aurait rien appris, ou du moins cela ne m'et donn que des
lueurs incompltes, et je voulais tudier l'homme  fond,
l'anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le
tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection; pour
cela il fallait le voir seul  seul chez lui, en dshabill, le
suivre  la promenade,  la taverne et ailleurs. -- Avec mon
dguisement, je pouvais aller partout sans tre remarque; on ne
se cachait pas devant moi, on jetait de ct toute rserve et
toute contrainte, je recevais des confidences et j'en faisais de
fausses pour en provoquer de vraies. Hlas! les femmes n'ont lu
que le roman de l'homme et jamais son histoire.

C'est une chose effrayante  penser et  laquelle on ne pense pas,
combien nous ignorons profondment la vie et la conduite de ceux
qui paraissent nous aimer et que nous pouserons. Leur existence
relle nous est aussi parfaitement inconnue que s'ils taient des
habitants de Saturne ou de quelque autre plante  cent millions
de lieues de notre boule sublunaire: on dirait qu'ils sont d'une
autre espce, et il n'y a pas le moindre lien intellectuel entre
les deux sexes; -- les vertus de l'un font les vices de l'autre,
et ce qui fait admirer l'homme fait honnir la femme.

Nous autres, notre vie est claire et se peut pntrer d'un regard.
-- Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du
pensionnat  la maison; -- ce que nous faisons n'est un mystre
pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins  l'estompe,
nos bouquets  l'aquarelle composs d'une pense et d'une rose
grosse comme un chou, et galamment nous par la queue avec un
ruban de couleur tendre: les pantoufles que nous brodons pour la
fte de nos pres ou de nos grands-pres n'ont rien en soi de bien
occulte et de bien inquitant. -- Nos sonates et nos romances sont
excutes avec la plus dsirable froideur. Nous sommes bien et
dment cousues  la jupe de nos mres, et,  neuf ou dix heures au
plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de
nos cellules proprettes et discrtes, o nous sommes vertueusement
verrouilles et cadenasses jusqu'au lendemain matin. La
susceptibilit la plus veille et la plus jalouse ne trouverait
rien  cela.

Le cristal le plus limpide n'a pas la transparence d'une pareille
vie.

Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait  partir de la
minute o nous avons t sevres et mme avant, s'il veut pousser
ses recherches jusque-l. -- Notre vie n'est pas une vie, c'est
une espce de vgtation comme celle de la mousse et des fleurs;
l'ombre glaciale de la tige maternelle flotte autour de nous,
pauvres boutons de rose touffs qui n'osons pas nous ouvrir.
Notre affaire principale, c'est de nous tenir bien droites, bien
corses, bien busques, l'oeil convenablement baiss, et de
surpasser en immobilit et en raideur les mannequins et les
poupes  ressorts.

Il nous est dfendu de prendre la parole, de nous mler  la
conversation autrement que pour rpondre oui et non, si l'on nous
interroge. Aussitt que l'on veut dire quelque chose
d'intressant, l'on nous renvoie tudier notre harpe ou notre
clavecin, et nos matres de musique ont tous soixante ans pour le
moins et prennent horriblement de tabac. Les modles suspendus
dans nos chambres sont d'une anatomie trs vague et trs esquive.
Les dieux de la Grce, pour se prsenter dans un pensionnat de
demoiselles, ont soin pralablement d'acheter  la friperie de
trs amples carricks et de se faire graver au pointill, ce qui
leur donne l'air de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend
peu propres  nous enflammer l'imagination.

 force de vouloir nous empcher d'tre romanesques, l'on nous
rend idiotes. Le temps de notre ducation se passe non pas  nous
apprendre quelque chose, mais  nous empcher d'apprendre quelque
chose.

Nous sommes rellement prisonnires de corps et d'esprit; mais un
jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne
rentrer que le matin, qui a de l'argent, qui peut en gagner et en
disposer comme il lui plat, comment pourrait-il justifier
l'emploi de son temps? -- quel est l'homme qui voudrait dire  la
personne aime ce qu'il a fait pendant sa journe et pendant sa
nuit? -- Aucun, mme de ceux qui sont rputs les plus purs.

J'avais envoy mon cheval et mes vtements  une petite mtairie
que j'ai  quelque distance de la ville. Je m'habillai, je montai
en selle et je partis, non sans un singulier serrement de coeur. -
- Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrire, ni parents,
ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant j'tais triste,
j'avais presque les larmes aux yeux; cette ferme o je n'avais t
que cinq ou six fois n'avait pour moi rien de particulier et de
cher, et ce n'tait pas la complaisance que l'on prend  de
certains endroits et qui vous attendrit lorsqu'il les faut
quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore
de loin monter entre les arbres sa vrille de fume bleutre.

C'tait l o, avec mes robes et mes jupes, j'avais laiss mon
titre de femme; dans la chambre o j'avais fait ma toilette
taient serres vingt annes de ma vie qui ne devaient plus
compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on et pu
crire: Ci-gt Madeleine de Maupin; car en effet je n'tais plus
Madeleine de Maupin, mais bien Thodore de Srannes, -- et
personne ne devait plus m'appeler de ce doux nom de Madeleine.

Le tiroir o taient renfermes mes robes, dsormais inutiles, me
parut comme le cercueil de mes blanches illusions; -- j'tais un
homme, ou du moins j'en avais l'apparence: la jeune fille tait
morte.

Quand j'eus totalement perdu de vue la cime des chtaigniers qui
entourent la mtairie, il me sembla que je n'tais plus moi, mais
un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des
actions d'une personne trangre auxquelles j'aurais assist, ou
comme du dbut d'un roman dont je n'aurais pas achev la lecture.

Je me rappelais complaisamment mille petits dtails dont
l'enfantine navet me faisait venir sur les lvres un sourire
d'indulgence un peu moqueuse quelquefois, comme celui d'un jeune
libertin qui couterait les confidences arcadiques et pastorales
d'un colier de troisime; et, au moment o je m'en dtachais pour
toujours, toutes mes purilits de petite fille et de jeune fille
accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes
d'amiti et m'envoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs
et effils.

Je piquai mon cheval pour me drober  ces nervantes motions;
les arbres filaient rapidement  droite et  gauche; mais l'essaim
foltre, plus bourdonnant qu'une ruche d'abeilles, se mit  courir
dans les alles latrales et  m'appeler: -- Madeleine! Madeleine!

Je donnai sur le cou de ma bte un grand coup de cravache qui la
fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits
derrire ma tte, mon manteau tait horizontal, comme si des plis
eussent t sculpts dans la pierre, tant ma course tait rapide;
je regardai une fois en arrire, et je vis, comme un petit nuage
blanc bien loin  l'horizon, la poussire que les pieds de mon
cheval avaient souleve.

Je m'arrtai un peu.

Dans un buisson d'glantier, sur le bord de la route, je vis
remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce
comme l'argent me vint frapper l'oreille: -- Madeleine, Madeleine,
o allez-vous si loin, Madeleine? Je suis votre virginit, ma
chre enfant; c'est pourquoi j'ai une robe blanche, une couronne
blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des
bottes, Madeleine? Il me semblait que vous aviez le pied fort
joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau 
plume comme un cavalier qui va  la guerre! Pourquoi donc cette
longue pe qui bat et meurtrit votre cuisse? Vous avez un
singulier quipage, Madeleine, et je ne sais trop si je dois vous
accompagner.

-- Si tu as peur, ma chre, retourne  la maison, va arroser mes
fleurs et soigner mes colombes. Mais en vrit tu as tort, tu
serais plus en sret sous ces vtements de bon drap que sous ta
gaze et ton lin. Mes bottes empchent qu'on ne voie si j'ai un
joli pied; cette pe, c'est pour me dfendre, et la plume qui
s'agite  mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui
me viendraient chanter  l'oreille de fausses chansons d'amour.

Je continuai ma route: dans les soupirs du vent je crus
reconnatre la dernire phrase de la sonate que j'avais apprise
pour la fte de mon oncle, et, dans une large rose qui levait sa
tte panouie au-dessus d'un petit mur, le modle de la grosse
rose d'aprs quoi j'avais fait tant d'aquarelles; en passant
devant une maison, je vis flotter  une fentre le fantme de mes
rideaux. Tout mon pass semblait se cramponner aprs moi pour
m'empcher d'aller en avant et d'arriver  un nouvel avenir.

J'hsitai deux ou trois fois, et je tournai la tte de mon cheval
de l'autre ct.

Mais la petite couleuvre bleue de la curiosit me sifflait tout
doucement des paroles insidieuses, et me disait: -- Marche,
marche, Thodore; l'occasion est bonne pour t'instruire; si tu
n'apprends pas aujourd'hui, tu ne sauras jamais. -- Et ton noble
coeur, tu le donneras donc au hasard,  la premire apparence
honnte et passionne? -- Les hommes nous cachent des secrets bien
extraordinaires, Thodore!

Je repris le galop.

Le haut-de-chausses tait bien sur mon corps et non dans mon
esprit; j'prouvai un certain malaise et comme un frisson de peur,
pour nommer la chose par son nom,  un endroit sombre de la fort;
un coup de fusil tir par un braconnier manqua me faire vanouir.
Si c'et t un voleur, les pistolets placs dans mes fontes et ma
formidable pe ne m'eussent pas t  coup sr d'un grand
secours. Mais peu  peu je m'aguerris, et je n'y fis plus
attention.

Le soleil descendait lentement sous l'horizon comme le lustre d'un
thtre qu'on abaisse quand la reprsentation est finie. Des
lapins et des faisans traversaient la route de temps  autre; les
ombres s'allongeaient, et tous les lointains se nuanaient de
rougeurs. Certaines portions du ciel taient d'un lilas trs doux
et trs fondu, d'autres tenaient du citron et de l'orange; les
oiseaux de nuit commenaient  chanter, et il se dgageait du bois
une foule de bruits singuliers: le peu de lumire qu'il y avait
encore s'teignit, et l'obscurit devint complte, augmente
qu'elle tait par l'ombre porte des arbres. Moi, qui n'tais
jamais sortie seule de nuit, me trouver  huit heures du soir dans
une grande fort! Conois-tu cela, ma Graciosa, moi qui me mourais
dj de peur au bout du jardin? L'effroi me reprit de plus belle,
et le coeur me battit terriblement; ce fut, je t'avoue, avec une
grande satisfaction que je vis poindre et scintiller au revers
d'un coteau les lumires de la ville o j'allais. Ds que je vis
ces points brillants semblables  de petites toiles terrestres,
ma frayeur se passa compltement. Il me semblait que ces lueurs
indiffrentes taient les yeux ouverts d'autant d'amis qui
veillaient pour moi.

Mon cheval n'tait pas moins content que moi, et humant un doux
parfum d'curie plus agrable pour lui que toutes les odeurs des
marguerites et des fraises des bois, il courut tout droit 
l'htel du Lion-Rouge.

Une blonde lueur rayonnait  travers le vitrage de plomb de
l'auberge, dont l'enseigne de fer-blanc se balanait  droite et 
gauche, et geignait comme une vieille femme, car la bise
commenait  frachir. -- Je remis mon cheval aux mains d'un
palefrenier, et j'entrai dans la cuisine.

Une norme chemine, ouvrant au fond sa gueule rouge et noire,
avalait un fagot  chaque bouche, et de chaque ct des chenets,
deux chiens, assis sur leur derrire et presque aussi grands que
des hommes, se faisaient cuire avec le plus grand flegme du monde,
se contentant de lever un peu leurs pattes et de pousser une
espce de soupir quand la chaleur devenait plus intense; mais, 
coup sr, ils eussent mieux aime tre rduits en charbon que de
reculer d'un pas.

Mon arrive ne parut pas leur faire plaisir, et ce fut en vain
que, pour faire connaissance avec eux, je leur passai,  plusieurs
reprises, la main sur la tte; ils me jetaient des regards en
dessous qui ne signifiaient rien de bon. -- Cela m'tonna, car les
animaux viennent a moi volontiers.

L'htelier s'approcha pour me demander ce que je voulais  souper.

C'tait un homme pansu, avec un nez rouge, des yeux vairons et un
sourire qui lui faisait le tour de la tte.  chaque mot qu'il
disait, il montrait une double range de dents pointues et
spares comme celles des ogres. Le grand couteau de cuisine qui
pendait  son ct avait un air douteux et semblait pouvoir servir
 plusieurs usages. Quand je lui eus dit ce que je dsirais, il
alla  un des chiens, et lui donna un coup de pied quelque part.
Le chien se leva, et se dirigea vers une espce de roue o il
entra avec un air piteux et rechign, et en me lanant un regard
de reproche. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas de grce  esprer,
il se mit  faire tourner sa roue, et par contre-coup la broche o
tait enfil le poulet dont je devais souper. Je me promis de lui
en jeter les reliefs pour le payer de sa peine, et je me mis 
considrer la cuisine en attendant qu'il ft prt.

De larges solives de chne rayaient le plafond, toutes bistres et
noircies par la fume du foyer et des chandelles. Sur les
dressoirs brillaient dans l'ombre des plats d'tain plus clairs
que l'argent et des poteries de faence blanche  bouquets bleus.
-- Au long des murs, de nombreuses files de casseroles bien
rcures ne ressemblaient pas mal aux boucliers antiques que l'on
voit suspendus en rang au long des trirmes grecques ou romaines
(pardonne-moi, Graciosa, la magnificence pique de cette
comparaison). Une ou deux grosses servantes s'agitaient autour
d'une grande table, et remuaient de la vaisselle et des
fourchettes, plus agrable musique que toute autre quand on a
faim, car l'oue du ventre devient alors plus fine que celle de
l'oreille. Somme toute, en dpit de la bouche de tirelire et des
dents de scie de l'htelier, l'auberge avait une mine assez
honnte et rjouissante; et le sourire de l'htelier et-il eu une
toise de plus, et ses dents eussent-elles t trois fois plus
longues et plus blanches, la pluie commenait  tinter sur les
carreaux, et le vent  hurler de faon  vous ter l'envie de vous
en aller, car je ne sais rien qui soit plus lugubre que ces
gmissements par une nuit obscure et pluvieuse.

Une ide me vint qui me fit sourire, c'est que personne au monde
ne serait venu me chercher o j'tais. -- En effet, qui et pens
que la petite Madeleine, au lieu d'tre couche dans son lit bien
chaud, avec sa veilleuse d'albtre  ct d'elle, un roman sous
son oreiller, sa femme de chambre dans le cabinet voisin, prte 
accourir  la moindre terreur nocturne, se balanait sur une
chaise de paille, dans une auberge de campagne,  vingt lieues de
sa maison, ses pieds botts poss sur les chenets, et ses petites
mains crnement enfonces dans ses goussets?

Oui, Madelinette n'est pas reste, comme ses compagnes, le coude
paresseusement appuy au bord du balcon, entre le volubilis et les
jasmins de la fentre,  suivre, au bout de la plaine, les franges
violettes de l'horizon, ou quelque petit nuage couleur de rose,
arrondi par la brise de mai. Elle n'a pas tapiss, avec la feuille
des lis, des palais de nacre de perle pour y loger ses chimres;
elle n'a pas, comme vous, les belles rveuses, habill quelque
fantme creux de toutes les perfections imaginables: elle a voulu
connatre les hommes avant de se donner  un homme; elle a tout
quitt, ses belles robes de velours et de soie aux couleurs
clatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses
fleurs; elle a renonc volontairement aux adorations, aux
galanteries prosternes, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir
d'tre trouve plus belle et mieux pare que vous,  son doux nom
de femme,  tout ce qui fut elle, et elle s'en est alle, la
courageuse fille, toute seule, apprendre  travers le monde la
grande science de la vie.

Si l'on savait cela, l'on dirait que Madeleine est folle. -- Tu
l'as dit toi-mme, ma chre Graciosa; -- mais les vritables
folles sont celles qui jettent leur me au vent, et sment leur
amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul
pi germera.

 Graciosa! c'est une pense que je n'ai jamais eue sans terreur:
avoir aim quelqu'un qui n'en tait pas digne! avoir montr son
me toute nue  des yeux impurs, et laiss pntrer un profane
dans le sanctuaire de son coeur! avoir roul quelque temps ses
flots limpides avec une onde bourbeuse! -- Si parfaitement que
l'on se soit spar, il reste toujours quelque chose de ce limon,
et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence premire.

Penser qu'un homme vous a embrasse et touche; qu'il a vu votre
corps; qu'il peut dire: Elle est comme ceci ou comme cela; elle a
tel signe  tel endroit; elle a telle nuance dans l'me; elle rit
pour cette chose? et pleure pour celle-ci; son rve est ainsi
fait; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa
chimre; cette bague est tresse avec ses cheveux; un morceau de
son coeur est pli dans cette lettre; elle me caressait de cette
faon, et voici son mot de tendresse habituel!

Ah! Cloptre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer,
le matin, l'amant avec qui tu avais pass la nuit. -- Sublime
cruaut, pour qui, autrefois, je n'avais pas assez d'imprcations!
-- Grande voluptueuse, comme tu connaissais la nature humaine, et
qu'il y a de profondeur dans cette barbarie! Tu ne voulais pas que
nul vivant pt divulguer les mystres de ta couche; ces mots
d'amour, envols de tes lvres ne devaient pas tre rpts. -- Tu
gardais ainsi ta pure illusion. L'exprience ne venait pas
dpouiller pice  pice ce fantme charmant que tu avais berc
entre tes bras. Tu aimais mieux tre spare de lui par un brusque
coup de hache que par un lent dgot. -- Quel supplice, en effet,
de voir l'homme que l'on avait choisi mentir  chaque minute 
l'ide qu'on s'tait faite de lui; de dcouvrir dans son caractre
mille petitesses qu'on n'y souponnait pas; de s'apercevoir que ce
qui vous avait paru si beau  travers le prisme de l'amour est
rellement fort laid, et que ce qu'on avait pris pour un vrai
hros de roman n'est au bout du compte, qu'un bourgeois prosaque
qui met des pantoufles et une robe de chambre!

Je n'ai pas le pouvoir de Cloptre, et, si je le possdais, je
n'aurais pas assurment la force de m'en servir. Aussi, ne pouvant
ni ne voulant faire couper la tte  mes amants au sortir de mon
lit, et n'tant pas non plus d'humeur  supporter ce que les
autres femmes supportent, il faut que j'y regarde  deux fois
avant d'en prendre un; c'est ce que je ferai plutt trois fois que
deux, si l'envie m'en prend, ce dont je doute fort, aprs ce que
j'ai vu et entendu;  moins cependant que je ne rencontre dans
quelque bienheureuse contre inconnue un coeur pareil au mien,
comme disent les romans, -- un coeur vierge et pur qui n'et
jamais aim et qui en ft capable, dans le vrai sens du mot ce qui
n'est pas,  beaucoup prs, une chose facile.

Plusieurs cavaliers entrrent dans l'auberge; l'orage et la nuit
les avaient empchs de continuer leur route -- Ils taient tous
jeunes, et le plus g n'avait assurment pas plus de trente ans:
leurs vtements annonaient qu'ils appartenaient  la classe
suprieure, et,  dfaut de leurs vtements, la facilit insolente
de leurs manires l'et fait assez comprendre. Il y en avait un ou
deux qui avaient des figures intressantes; les autres avaient
tous,  un degr plus ou moins fort, cette espce de jovialit
brutale et d'insouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et
dont ils se dpouillent compltement lorsqu'ils sont en notre
prsence.

S'ils avaient pu se douter que ce jeune homme frle et  moiti
endormi sur sa chaise,  l'angle de la chemine, n'tait rien
moins que ce qu'il paraissait tre, mais bien une jeune fille, un
morceau de roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite
chang de ton, vous les auriez vus aussitt se rengorger et faire
la roue. Ils se seraient approchs avec force rvrences, les
jambes cambres, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux,
dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute
l'habitude de leur corps; ils auraient dsoss les mots dont ils
se seraient servis, et n'auraient parl qu'avec des phrases de
velours et de satin; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu
l'air de s'tendre sur le plancher en manire de tapis, de peur
que la dlicatesse de mes pieds ne ft offense par ses
ingalits; toutes les mains se fussent avances pour me soutenir;
le sige le plus moelleux et t dispos  la meilleure place;
mais j'avais l'air d'un joli garon, et non d'une jolie fille.

J'avoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en
voyant le peu d'attention qu'ils faisaient  moi. -- J'en fus une
minute toute mortifie; car, de temps en temps, il m'arrivait de
ne plus songer que j'avais des habits d'homme, et j'eus besoin d'y
penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.

J'tais l, ne disant mot, les bras croiss et regardant avec un
air en apparence fort attentif le poulet qui se nuanait de
teintes de plus en plus vermeilles et le malheureux chien que
j'avais si malencontreusement drang, et qui se dmenait dans sa
roue comme plusieurs diables dans le mme bnitier.

Le plus jeune de la troupe me vint frapper sur l'paule un coup
qui, ma foi, me fit beaucoup de mal, et m'arracha un petit cri
involontaire, et il me demanda si je n'aimerais pas mieux souper
avec eux que tout seul, attendu qu'on buvait mieux tant
plusieurs. -- Je lui rpondis que c'tait un plaisir que je
n'aurais pas os esprer, et que je le ferais trs volontiers. On
mit notre couvert ensemble, et nous prmes place  la table.

Le chien, tout haletant, aprs avoir happ en trois tours de
langue une norme cuelle d'eau, reprit son poste vis--vis de
l'autre chien, qui n'avait pas boug non plus que s'il et t de
porcelaine, les nouveaux venus n'ayant pas demand de poulet par
une grce du ciel toute spciale.

J'appris, par quelques phrases qui leur chapprent, qu'ils se
rendaient  la cour, qui tait alors  ***, et o ils devaient
rejoindre d'autres de leurs amis. Je leur dis que j'tais un jeune
fils de famille qui sortait de l'universit, et qui se rendait
chez des parents qu'il avait en province par le vrai chemin des
coliers, c'est--dire par le plus long qu'il pt trouver. Cela
les fit rire, et, aprs quelques propos sur mon air innocent et
candide, ils me demandrent si j'avais une matresse. Je leur
rpondis que je n'en savais rien, et eux de rire encore plus. Les
flacons se succdaient avec rapidit; quoique j'eusse soin de
laisser mon verre presque toujours plein, j'avais la tte un peu
chauffe, et, ne perdant pas de vue mon ide, je fis en sorte que
la conversation tournt sur les femmes. Cela ne fut pas difficile;
car c'est, aprs la thologie et l'esthtique, la chose dont les
hommes parlent le plus volontiers quand ils sont ivres.

Les compagnons n'taient pas prcisment ivres, ils portaient trop
bien leur vin pour cela; mais ils commenaient  entrer dans des
discussions morales  perte de vue et  mettre sans faon leurs
coudes sur la table. -- L'un d'eux mme avait pass son bras
autour de la taille paisse d'une des servantes, et dodelinait sa
tte fort amoureusement: un autre jura qu'il crverait sur l'heure
comme un crapaud  qui l'on fait prendre du tabac, si Jeannette ne
lui laissait pas prendre un baiser sur chacune des grosses pommes
rouges qui lui servaient de joues. Et Jeannette, ne voulant pas
qu'il crevt comme un crapaud, les lui octroya de trs bonne
grce, et n'arrta pas mme une main qui s'insinuait
audacieusement entre les plis de son fichu, dans la moite valle
de sa gorge trs mal garde par une petite croix d'or, et ce ne
fut qu'aprs un court pourparler  voix basse qu'il la laissa
libre d'enlever le plat.

C'taient pourtant des gens de la cour et de moeurs lgantes, et
assurment,  moins de l'avoir vu, je n'aurais jamais pens  les
accuser de pareilles familiarits avec des servantes d'auberge. --
Il est probable qu'ils venaient de quitter des matresses
charmantes,  qui ils avaient fait les plus beaux serments du
monde: en vrit, je n'aurais jamais song  recommander  mon
amant de ne pas salir, au long des joues de Maritorne, des lvres
o j'aurais pos les miennes.

Le drle parut prendre un grand plaisir  ce baiser ni plus ni
moins que s'il et embrass Philis ou Oriane: c'tait un gros
baiser solidement et franchement appliqu, qui laissa deux petites
marques blanches sur la joue en feu de la donzelle, et dont elle
essuya la trace avec le revers de sa main qui venait de laver la
vaisselle. -- Je ne crois pas qu'il en et jamais donn d'aussi
naturellement tendre  la pure dit de son coeur. -- Ce fut
apparemment sa pense, car il dit  demi-voix et avec un mouvement
de coude tout  fait ddaigneux:

-- Au diable les femmes maigres et les grands sentiments!

Cette morale parut du got de l'assemble, -- et tous hochrent la
tte en signe d'assentiment.

-- Ma foi, dit l'autre en continuant son ide, j'ai du malheur en
tout. Messieurs, il faut que je vous confie sous le sceau du plus
grand secret que moi qui vous parle j'ai en ce moment-ci une
passion.

-- Oh! oh! firent les autres. Une passion! cela est du dernier
lugubre. Et que fais-tu d'une passion?

-- C'est une femme honnte, messieurs; il ne faut pas rire,
messieurs; car enfin pourquoi n'aurais-je pas une femme honnte?
Est-ce que j'ai dit quelque chose de ridicule?... Tiens, toi l-
bas, je vais te jeter la maison  la tte, si tu ne finis pas.

-- Eh bien! aprs?

-- Elle est folle de moi: -- c'est bien la plus belle me du
monde; en fait d'mes, je m'y connais, je m'y connais aussi bien
qu'en chevaux pour le moins, et je vous garantis que celle-l est
une me premire qualit. Ce sont des lvations, des extases, des
dvouements, des sacrifices, des raffinements de tendresse, tout
ce que l'on peut imaginer de plus transcendant; mais elle n'a
presque pas de gorge, elle n'en a mme pas du tout, comme une
petite fille de quinze ans au plus. -- Elle est assez jolie du
reste; sa main est fine, et son pied petit; elle a trop d'esprit,
et pas assez de chair, et il me prend des envies de la planter l.
Que diable on ne couche pas avec les esprits. Je suis bien
malheureux; plaignez-moi, mes chers amis. Et, attendri par le vin
qu'il avait bu, il se mit  pleurer  chaudes larmes.

-- Jeannette te consolera du malheur de coucher avec des
sylphides, lui dit son voisin en lui versant une rasade; son me
est tellement paisse qu'on en pourrait bien faire des corps pour
les autres, et elle a assez de chair pour habiller la carcasse de
trois lphants.

 pure et noble femme! si tu savais ce que dit de toi, dans un
cabaret,  tout hasard, devant des personnes qu'il ne connat pas,
l'homme que tu aimes le mieux au monde, et  qui tu as tout
sacrifi! comme il te dshabille sans pudeur, et te livre
effrontment toute nue aux regards avins de ses camarades,
pendant que tu es l, triste, le menton dans la main, l'oeil
tourn vers le chemin par o il doit revenir!

Si quelqu'un tait venu te dire que ton amant, vingt-quatre heures
peut-tre aprs t'avoir quitte, courtisait une ignoble servante
et qu'il s'tait arrang pour passer la nuit avec elle, tu aurais
soutenu que cela n'tait pas possible, et tu n'aurais pas voulu le
croire;  peine aurais-tu ajout foi  tes yeux et  tes oreilles:
cela tait pourtant.

La conversation dura encore quelque temps, la plus folle et la
plus dvergonde du monde; mais,  travers toutes les exagrations
bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurires, perait un
sentiment vrai et profond de parfait mpris pour la femme, et j'en
appris plus dans cette soire qu'en lisant vingt charretes de
moralistes.

Les choses normes et inoues que j'entendais donnaient  ma
figure une teinte de tristesse et de svrit dont le reste des
convives s'aperut et dont on me fit obligeamment la guerre; mais
ma gaiet ne put revenir. -- J'avais bien souponn que les hommes
n'taient pas tels qu'ils apparaissaient devant nous, mais je ne
les croyais pas encore aussi diffrents de leurs masques, et ma
surprise galait mon dgot.

Je ne voudrais, pour corriger  tout jamais une jeune fille
romanesque, qu'une demi-heure d'une pareille conversation; -- cela
lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles.

Les uns se vantaient d'avoir autant de femmes qu'il leur plaisait,
et que pour cela ils n'avaient qu'un mot  dire; les autres se
communiquaient des recettes pour se procurer des matresses ou
dissertaient sur la tactique  suivre dans le sige d'une vertu;
quelques-uns tournaient en ridicule les femmes dont ils taient
les amants, et se proclamaient les plus francs imbciles de la
terre de s'tre ainsi acoquins auprs de semblables guenipes. --
Tous faisaient trs bon march de l'amour.

Voil donc la pense qu'ils nous cachent sous tant de beaux
semblants! Qui le dirait jamais  les voir si humbles, si
rampants, si prts  tout? -- Ah! qu'aprs la victoire ils
relvent la tte hardiment et mettent insolemment le talon de
leurs bottes sur le front qu'ils adoraient de loin et  genoux!
comme ils se vengent de leur abaissement passager! comme ils font
chrement payer leurs politesses! et par combien d'injures ils se
reposent des madrigaux qu'ils ont faits! Quelle brutalit forcene
de langage et de pense! quelle inlgance de manires et de
tenue! -- C'est un changement complet et qui n'est certes pas 
leur avantage. Si loin qu'eussent t mes prvisions, elles
taient bien au-dessous de la ralit.

Idal, fleur bleue au coeur d'or, qui t'panouis tout emperle de
rose sous le ciel du printemps, au souffle parfum des molles
rveries, et dont les racines fibreuses, mille fois plus dlies
que les tresses de soie des fes, plongent au profond de notre me
avec leurs mille ttes chevelues pour en boire la plus pure
substance; fleur si douce et si amre, on ne te peut arracher sans
faire saigner le coeur  tous ses recoins, et de la tige brise
suintent des gouttes rouges, qui, tombant une  une dans le lac de
nos larmes, nous servent  mesurer les heures boiteuses de notre
veille mortuaire prs du lit de l'Amour agonisant.

Ah! fleur maudite, comme tu avais pouss dans mon me! tes rameaux
s'y taient plus multiplis que les orties dans une ruine. Les
jeunes rossignols venaient boire  ton calice et chanter sous ton
ombre; des papillons de diamant, avec des ailes d'meraude et des
yeux de rubis, voltigeaient et dansaient autour de tes frles
pistils couverts de poudre d'or; des essaims de blondes abeilles
suaient sans dfiance ton miel empoisonn; les chimres
reployaient leurs ailes de cygne et croisaient leurs griffes de
lion sous leur belle gorge, pour se reposer auprs de toi. L'arbre
des Hesprides n'tait pas mieux gard; les sylphides
recueillaient les larmes des toiles dans les urnes des lis, et
t'arrosaient chaque nuit avec leurs magiques arrosoirs. -- Plante
de l'idal, plus venimeuse que le mancenillier ou l'arbre upas,
qu'il m'en cote, malgr les fleurs trompeuses et le poison que
l'on respire avec ton parfum, pour te draciner de mon me! Ni le
cdre du Liban, ni le baobab gigantesque, ni le palmier haut de
cent coudes n'y pourraient remplir ensemble la place que tu y
occupais toute seule, petite fleur bleue au coeur d'or.

Le souper se termina enfin, et il fut question de s'aller coucher;
mais, comme le nombre des coucheurs tait double de celui des
lits, il s'ensuivit naturellement qu'il fallait se coucher les uns
aprs les autres ou coucher deux ensemble. La chose tait fort
simple pour le reste de la compagnie, mais elle ne l'tait pas 
beaucoup prs autant pour moi, -- eu gard  certaines
protubrances que la soubreveste et le pourpoint dissimulaient
assez convenablement, mais qu'une simple chemise et laiss voir
dans toute leur damnable rondeur; et certes je n'tais gure
dispose  trahir mon incognito en faveur d'aucun de ces
messieurs, qui en ce moment-l me paraissaient de vrais et nafs
monstres, et que depuis j'ai reconnus pour de fort bons diables,
et valant au moins autant que tous ceux de leur espce.

Celui dont je devais partager le lit tait raisonnablement ivre.
Il se jeta sur les matelas une jambe et un bras pendants  terre,
et s'endormit sur-le-champ, non pas du sommeil des justes, mais
d'un sommeil si profond que l'ange du jugement dernier s'en ft
venu lui souffler  l'oreille avec son clairon qu'il ne se serait
pas veill pour cela. -- Ce sommeil simplifiait de beaucoup la
difficult; je n'tai que mon pourpoint et mes bottes, j'enjambai
le corps du dormeur, et je m'tendis sur les draps du ct de la
ruelle.

J'tais donc couche avec un homme! Cela n'tait pas mal dbuter!
-- J'avoue que, malgr toute mon assurance, j'tais singulirement
mue et trouble. La situation tait si trange, si nouvelle que
je pouvais  peine admettre que ce ne ft pas un rve. -- L'autre
dormait de son mieux, moi, je ne pus fermer l'oeil de la nuit.

C'tait un jeune homme de vingt-quatre ans  peu prs, d'une assez
belle figure, les cils noirs et la moustache presque blonde; ses
longs cheveux roulaient autour de sa tte comme des flots de
l'urne renverse d'un fleuve, une lgre rougeur passait sous ses
joues ples comme un nuage sous l'eau, ses lvres taient  demi
entrouvertes et souriaient d'un sourire vague et languissant.

Je me soulevai sur mon coude, et je restai longtemps  le regarder
 la vacillante lueur d'une chandelle dont presque tout le suif
avait coul par larges nappes, et dont la mche tait toute
charge de noirs champignons.

Un intervalle assez grand nous sparait. Il occupait un bord
extrme du lit; moi, je m'tais jete, par surcrot de prcaution,
tout  fait  l'autre bord.

Assurment ce que j'avais entendu n'tait pas de nature  me
prdisposer  la tendresse et  la volupt: -- j'avais les hommes
en horreur. -- Cependant j'tais plus inquite et plus agite que
je n'aurais d l'tre: mon corps ne partageait pas la rpugnance
de mon esprit autant qu'il l'aurait fallu. -- Mon coeur battait
fort, j'avais chaud, et, de quelque ct que je me tournasse, je
ne pouvais trouver le repos.

Le silence le plus profond rgnait dans l'auberge; on entendait
seulement de loin en loin le bruit sourd que faisait le pied de
quelque cheval en frappant le pav de l'curie, ou le son d'une
goutte d'eau qui tombait sur la cendre par le tuyau de la
chemine. La chandelle, arrive au bout de la mche, s'teignit en
fumant.

Les tnbres les plus paisses s'abaissrent entre nous deux comme
des rideaux. -- Tu ne peux t'imaginer l'effet que fit sur moi la
disparition subite de la lumire. -- Il me sembla que tout tait
fini, et que je ne devais plus y voir clair de ma vie. -- J'eus
envie un instant de me lever; mais qu'aurais-je fait? Il n'tait
que deux heures du matin, toutes les lumires taient teintes, et
je ne pouvais errer comme un fantme dans une maison inconnue.
Force me fut de rester en place et d'attendre le jour.

J'tais l, sur le dos, les deux mains croises, tchant de penser
 quelque chose et retombant toujours sur ceci,  savoir: que
j'tais couche avec un homme. J'allais jusqu' dsirer qu'il
s'veillt et s'apert que j'tais une femme. -- Sans doute, le
vin que j'avais bu, quoique en petite quantit, tait pour quelque
chose dans cette ide extravagante, mais je ne pouvais m'empcher
d'y revenir. -- Je fus sur le point d'allonger la main de son
ct, de l'veiller et de lui dire ce que j'tais. -- Un pli de la
couverture qui m'arrta le bras fut la cause qui m'empcha de
pousser la chose jusqu'au bout: cela me donna le temps de la
rflexion; et, pendant que je dgageais mon bras, le sens que
j'avais totalement perdu me revint, sinon entirement, du moins
assez pour me contenir.

N'et-il pas t fort curieux qu'une belle ddaigneuse comme je
l'tais, que moi, qui aurais voulu connatre dix ans de la vie
d'un homme avant de lui donner ma main  baiser, je me fusse
livre, dans une auberge, sur un grabat, au premier venu! et, ma
foi, cela n'a pas tenu  grand-chose.

Une effervescence subite, un bouillon de sang peut-il  ce point
mater les rsolutions les plus superbes? et la voix du corps
parle-t-elle plus haut que la voix de l'esprit? -- Toutes les fois
que mon orgueil envoie trop de bouffes vers le ciel, pour le
ramener  terre, je lui mets le souvenir de cette nuit devant les
yeux. -- Je commence  tre de l'avis des hommes: quelle pauvre
chose que la vertu des femmes! et de quoi dpend-elle, mon Dieu!

Ah! c'est en vain que l'on veut dployer des ailes, trop de limon
les charge; le corps est une ancre qui retient l'me  la terre:
elle a beau ouvrir ses voiles au vent des plus hautes ides, le
vaisseau reste immobile, comme si tous les rmoras de l'Ocan se
fussent suspendus  sa quille. La nature se plat  nous faire de
ces sarcasmes-l. Quand elle voit une pense debout sur son
orgueil comme sur une haute colonne toucher presque le ciel de la
tte, elle dit tout bas  la liqueur rouge de hter le pas et de
se presser  la porte des artres; elle commande aux tempes de
siffler, aux oreilles de tinter, et voil que le vertige prend 
l'ide altire: toutes les images se confondent et se brouillent,
la terre semble onduler comme le pont d'une barque dans la
tempte, le ciel tourne en rond et les toiles dansent la
sarabande; ces lvres, qui ne dbitaient que maximes austres, se
plissent et s'avancent comme pour des baisers; ces bras, si fermes
 repousser, s'amollissent et se font plus souples et plus
enlaants que des charpes. Ajoutez  cela le contact d'un
piderme, le souffle d'une haleine  travers vos cheveux, et tout
est perdu. -- Souvent mme il ne faut pas tant: -- une odeur de
feuillage qui vous arrive des champs par votre fentre
entrouverte, la vue de deux oiseaux qui se becquettent, une
marguerite qui s'panouit, une ancienne chanson d'amour qui vous
revient malgr vous et que vous rptez sans en comprendre le
sens, un vent tide qui vous trouble et vous enivre, la mollesse
de votre lit ou de votre divan, il suffit d'une de ces
circonstances; la solitude mme de votre chambre vous fait penser
que l'on y serait bien deux et que l'on ne saurait trouver un nid
plus charmant pour une couve de plaisirs. Ces rideaux tirs, ce
demi-jour, ce silence, tout vous ramne  l'ide fatale qui vous
effleure de ses perfides ailes de colombe, et qui roucoule tout
doucement autour de vous. Les tissus qui vous touchent semblent
vous caresser et collent amoureusement leurs plis au long de votre
corps. -- Alors la jeune fille ouvre ses bras au premier laquais
avec qui elle se trouve seule; le philosophe laisse sa page
inacheve, et, la tte dans son manteau, court en toute hte chez
la plus voisine courtisane.

Je n'aimais certainement pas l'homme qui me causait des agitations
si tranges. -- Il n'avait d'autre charme que de ne pas tre une
femme, et, dans l'tat o je me trouvais, c'tait assez! Un homme!
cette chose si mystrieuse qu'on nous drobe avec tant de soin,
cet animal trange dont nous savons si peu l'histoire, ce dmon ou
ce dieu qui peut seul raliser tous les rves de volupt indcise
dont le printemps berce notre sommeil, la seule pense que l'on
ait depuis l'ge de quinze ans!

Un homme! -- L'ide confuse du plaisir flottait dans ma tte
alourdie. Le peu que j'en savais allumait encore mon dsir. Une
ardente curiosit me poussait d'claircir une bonne fois les
doutes qui m'embarrassaient et se reprsentaient sans cesse  mon
esprit. La solution du problme tait derrire la page: il n'y
avait qu' la tourner, le livre tait  ct de moi. -- Un
chevalier assez beau, un lit assez troit, une nuit assez noire! -
- une jeune fille avec quelques verres de vin de Champagne dans le
cerveau! -- quel assemblage suspect! -- Eh bien! de tout cela il
n'est rsult qu'un trs honnte nant.

Sur le mur o je tenais les yeux fixs,  la faveur d'une
obscurit moins paisse, je commenais  distinguer la place de la
croise; les carreaux devenaient moins opaques, et la lueur grise
du matin, qui glissait derrire, leur rendait la transparence; le
ciel s'claira peu  peu: il tait jour. -- Tu ne peux t'imaginer
quel plaisir me fit ce ple rayon sur la teinture verte de serge
d'Aumale qui entourait le glorieux champ de bataille ou ma vertu
avait triomph de mes dsirs! Il me sembla que c'tait ma couronne
de victoire.

Quant au compagnon, il tait tout  fait tomb par terre.

Je me levai, je me rajustai au plus vite et je courus  la
fentre; je l'ouvris, la brise matinale me fit du bien.

Pour me peigner je me mis devant le miroir, et je fus tonne de
la pleur de ma figure que je croyais pourpre.

Les autres entrrent pour voir si nous tions encore endormis, et
poussrent du pied leur ami qui ne parut pas trs surpris de se
trouver o il tait.

On sella les chevaux, et nous nous remmes en route. -- Mais en
voici assez pour aujourd'hui ma plume ne marque plus, et je n'ai
pas envie de la tailler je te dirai une autre fois le reste de mes
aventures en attendant, aime-moi comme je t'aime, Graciosa la bien
nomme, et, d'aprs ce que je viens de te conter, ne va pas avoir
une trop mauvaise opinion de ma vertu.

Chapitre 11
_Beaucoup de choses sont ennuyeuses..._

Beaucoup de choses sont ennuyeuses: il est ennuyeux de rendre
l'argent qu'on avait emprunt, et qu'on s'tait accoutum 
regarder comme  soi; il est ennuyeux de caresser aujourd'hui la
femme qu'on aimait hier; il est ennuyeux d'aller dans une maison 
l'heure du dner, et de trouver que les matres sont partis pour
la campagne depuis un mois; il est ennuyeux de faire un roman, et
plus ennuyeux de le lire; il est ennuyeux d'avoir un bouton sur le
nez et les lvres gerces le jour o l'on va rendre visite 
l'idole de son coeur; il est ennuyeux d'tre chauss de bottes
factieuses, souriant au pav par toutes leurs coutures, et
surtout de loger le vide derrire les toiles d'araigne de son
gousset; il est ennuyeux d'tre portier; il est ennuyeux d'tre
empereur; il est ennuyeux d'tre soi, et mme d'tre un autre; il
est ennuyeux d'aller  pied parce que l'on se fait mal  ses cors,
 cheval parce que l'on s'corche l'antithse du devant, en
voiture parce qu'un gros homme se fait immanquablement un oreiller
de votre paule, sur le paquebot parce que l'on a le mal de mer et
qu'on se vomit tout entier; -- il est ennuyeux d'tre en hiver
parce que l'on grelotte, et en t parce qu'on sue; mais ce qu'il
y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, c'est
assurment une tragdie,  moins que ce ne soit un drame ou une
comdie.

Cela me fait rellement mal au coeur. -- Qu'y a-t-il de plus niais
et de plus stupide? Ces gros tyrans  voix de taureau, qui
arpentent le thtre d'une coulisse  l'autre, en faisant aller
comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonns dans des
bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de pitres contrefaons
de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient
pouffer de rire quiconque se pourrait tenir veill.

Les amantes infortunes ne sont pas moins ridicules. -- C'est
quelque chose de divertissant que de les voir s'avancer, vtues de
noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs paules,
des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prt 
saillir de leur corset comme un noyau qu'on presse entre les
doigts; ayant l'air de traner le plancher  la semelle de leurs
souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion,
repoussant leur queue en arrire avec un petit coup de talon. --
Le dialogue, exclusivement compos de oh! et de ah! qu'elles
gloussent en faisant la roue, est vraiment une agrable pture et
de facile digestion. -- Leurs princes sont aussi fort charmants;
ils sont seulement un peu tnbreux et mlancoliques, ce qui ne
les empche pas d'tre les meilleurs compagnons qui soient au
monde et ailleurs.

Quant  la comdie qui doit corriger les moeurs, et qui s'acquitte
heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons
des pres et les rabcheries des oncles sont aussi assommants sur
le thtre que dans la ralit. -- Je ne suis pas d'avis que l'on
double le nombre des sots en les reprsentant; il y en a dj bien
assez comme cela, Dieu merci, et la race n'est pas prs de finir.
-- O est la ncessit que l'on fasse le portrait de quelqu'un qui
a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et qu'on recueille les
billeveses d'un manant que l'on jetterait par la fentre s'il
venait chez vous? L'image d'un cuistre est aussi peu intressante
que ce cuistre lui-mme, et pour tre vu au miroir, ce n'en est
pas moins un cuistre. -- Un acteur qui parviendrait  imiter
parfaitement les poses et les manires des savetiers ne
m'amuserait pas beaucoup plus qu'un savetier rel.

Mais il est un thtre que j'aime, c'est le thtre fantastique,
extravagant, impossible, o l'honnte public sifflerait
impitoyablement ds la premire scne, faute d'y comprendre un
mot.

C'est un singulier thtre que celui-l. -- Des vers luisants y
tiennent lieu de quinquets; un scarabe battant la mesure avec ses
antennes est plac au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le
rossignol est premire flte; de petits sylphes, sortis de la
fleur des pois, tiennent des basses d'corce de citron entre leurs
jolies jambes plus blanches que l'ivoire, et font aller  grand
renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des
cordes de fil d'araigne; la petite perruque  trois marteaux dont
est coiff le scarabe chef d'orchestre frissonne de plaisir, et
rpand autour d'elle une poussire lumineuse, tant l'harmonie est
douce et l'ouverture bien excuter!

Un rideau d'ailes de papillon, plus mince que la pellicule
intrieure d'un oeuf, se lve lentement aprs les trois coups de
rigueur. La salle est pleine d'mes de potes assises dans des
stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle  travers
des gouttes de rose montes sur le pistil d'or des lis. -- Ce
sont leurs lorgnettes.

Les dcorations ne ressemblent  aucune dcoration connue; le pays
qu'elles reprsentent est plus ignor que l'Amrique avant sa
dcouverte. -- La palette du peintre le plus riche n'a pas la
moiti des tons dont elles sont diapres: tout y est peint de
couleurs bizarres et singulires: la cendre verte, la cendre
bleue, l'outremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigus.

Le ciel, d'un bleu verdissant, est zbr de larges bandes blondes
et fauves; de petits arbres fluets et grles balancent sur le
second plan leur feuillage clairsem, couleur de rose sche; les
lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azure, sont du
plus beau vert pomme, et il s'en chappe  et l des spirales de
fume dore. -- Un rayon gar se suspend au fronton d'un temple
ruin ou  la flche d'une tour. -- Des villes pleines de
clochetons, de pyramides, de dmes, d'arcades et de rampes sont
assises sur les collines et se rflchissent dans des lacs de
cristal; de grands arbres aux larges feuilles, profondment
dcoupes par les ciseaux des fes, enlacent inextricablement
leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les
nuages du ciel s'amassent sur leurs ttes comme des flocons de
neige, et l'on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des
nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le
sol comme le doigt d'une main de gant. Le pivert les frappe en
mesure avec son bec de corne, et des lzards d'meraude se
chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.

Le champignon regarde la comdie son chapeau sur la tte, comme un
insolent qu'il est, la violette mignonne se dresse sur la pointe
de ses petits pieds entre deux brins d'herbe, et ouvre toutes
grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le hros.

Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour
souffler les rles aux acteurs.

 travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprs et les
bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres
d'argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois:
de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anmones
pareilles  des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites
la tte charge d'une couronne de perles, comme de vritables
duchesses.

Les personnages ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays; ils vont et
viennent sans que l'on sache pourquoi ni comment; ils ne mangent
ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n'ont aucun mtier;
ils ne possdent ni terres, ni rentes, ni maisons; quelquefois
seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de
diamants gros comme des oeufs de pigeon; en marchant, ils ne font
pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne
soulvent pas un seul grain de la poussire des chemins.

Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du
monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords
aussi larges qu'un parasol chinois et des plumes dmesures
arraches  la queue de l'oiseau de paradis et du phnix; des
capes rayes de couleurs clatantes, des pourpoints de velours et
de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile
d'argent par leurs crevs galonns d'or; des hauts-de-chausses
bouffants et gonfls comme des ballons; des bas carlates  coins
brods, des souliers  talons hauts et  larges rosettes; de
petites pes fluettes, la pointe en l'air, la poigne en bas,
toutes pleines de ganses et de rubans; -- voil pour les hommes.
Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutres.

-- Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir
 se reprsenter le caractre de leur ajustement: ce sont des
robes toffes, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient
comme des gorges de tourterelles et refltent toutes les teintes
changeantes de l'iris, de grandes manches d'o sortent d'autres
manches des fraises de dentelles dchiquetes  jour, qui montent
plus haut que la tte  laquelle elles servent de cadre, des
corsets chargs de noeuds et de broderies, des aiguillettes, des
joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de hron, des colliers de
grosses perles, des ventails de queue de paon avec des miroirs au
milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs
artificielles, des paillettes, des gazes lames, du fard, des
mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragot et du piquant  une
toilette de thtre.

C'est un got qui n'est prcisment ni anglais, ni allemand, ni
franais, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu'il tienne un
peu de tout cela, et qu'il ait pris  chaque pays ce qu'il avait
de plus gracieux et de plus caractristique. -- Des acteurs ainsi
habills peuvent dire tout ce qu'ils veulent sans choquer la
vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous cts, le style
drouler  son aise ses anneaux diaprs, comme une couleuvre qui
se chauffe au soleil; les concetti les plus exotiques panouir
sans crainte leurs calices singuliers et rpandre autour d'eux
leur parfum d'ambre et de musc. -- Rien ne s'y oppose, ni les
lieux, ni les noms, ni le costume.

Comme ce qu'ils dbitent est amusant et charmant! Ce ne sont pas
eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame,
se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tte pour dpcher
la tirade  effet; -- au moins ils n'ont pas l'air d'ouvriers  la
tche, de boeufs attels  l'action et presss d'en finir; ils ne
sont pas pltrs de craie et de rouge d'un demi-pouce d'paisseur;
ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent
pas en rserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de
sang de poulet; ils ne tranent pas le mme lambeau tach d'huile
pendant des actes entiers.

Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne
compagnie qui n'attachent pas grande importance  ce qu'ils font:
l'amoureux fait  l'amoureuse sa dclaration de l'air le plus
dtach du monde; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de
son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue
nonchalamment la rose de son bouquet, et fait des pointes avec sa
suivante; l'amoureux se soucie trs peu d'attendrir sa cruelle: sa
principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes
de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les
pierres prcieuses potiques; -- souvent mme il s'efface tout 
fait, et laisse l'auteur courtiser sa matresse pour lui. La
jalousie n'est pas son dfaut, et son humeur est des plus
accommodantes. Les yeux levs vers les bandes d'air et les frises
du thtre, il attend complaisamment que le pote ait achev de
dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rle
et se remettre  genoux.

Tout se noue et se dnoue avec une insouciance admirable: les
effets n'ont point de cause, et les causes n'ont point d'effet; le
personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de
sottises; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les
jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des
courtisanes; les courtisanes dbitent des maximes de morale. Les
aventures les plus inoues se succdent coup sur coup sans
qu'elles soient expliques; le pre noble arrive tout exprs de la
Chine dans une jonque de bambou pour reconnatre une petite fille
enleve; les dieux et les fes ne font que monter et descendre
dans leurs machines. L'action plonge dans la mer sous le dme de
topaze des flots, et se promne au fond de l'Ocan,  travers les
forts de coraux et de madrpores, ou elle s'lve au ciel sur les
ailes de l'alouette et du griffon. -- Le dialogue est trs
universel; le lion y contribue par un oh! oh! vigoureusement
pouss; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu'il ait
une pointe, un rbus ou un calembour  y jeter, chacun est libre
d'interrompre la scne la plus intressante: la tte d'ne de
Bottom est aussi bien venue que la tte blonde d'Ariel; --
l'esprit de l'auteur s'y fait voir sous toutes les formes; et
toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en
rflchissent les diffrents aspects, en y ajoutant les couleurs
du prisme.

Ce ple-mle et ce dsordre apparents se trouvent, au bout du
compte, rendre plus exactement la vie relle sous ses allures
fantasques que le drame de moeurs le plus minutieusement tudi. -
- Tout homme renferme en soi l'humanit entire, et en crivant ce
qui lui vient  la tte il russit mieux qu'en copiant  la loupe
les objets placs en dehors de lui.

 la belle famille! -- jeunes amoureux romanesques, demoiselles
vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et
paysans nafs, rois dbonnaires, dont le nom est ignor de
l'historien, et le royaume du gographe; _graciosos_ bariols,
clowns aux reparties aigus et aux miraculeuses cabrioles;  vous
qui laissez parler le libre caprice par votre bouche souriante,
je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous: -- Perdita,
Rosalinde, Clie, Pandarus, Parolles, Silvio, Landre et les
autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur
les ailes bigarres de la folie, s'lvent au-dessus de la
grossire ralit, et dans qui le pote personnifie sa joie, sa
mlancolie, son amour et son rve le plus intime sous les
apparences les plus frivoles et les plus dgages.

Dans ce thtre, crit pour les fes, et qui doit tre jou au
clair de lune, il est une pice qui me ravit principalement; --
c'est une pice si errante, si vagabonde, dont l'intrigue est si
vaporeuse et les caractres si singuliers que l'auteur lui-mme,
ne sachant quel titre lui donner, l'a appele _Comme il vous
plaira, _nom lastique, et qui rpond  tout.

En lisant cette pice trange, on se sent transport dans un monde
inconnu, dont on a pourtant quelque vague rminiscence: on ne sait
plus si l'on est mort ou vivant, si l'on rve ou si l'on veille;
de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en
passant, un bonjour amical; vous vous sentez mu et troubl  leur
vue, comme si, au dtour d'un chemin, vous rencontriez tout  coup
votre idal, ou que le fantme oubli de votre premire matresse
se dresst subitement devant vous. Des sources coulent en
murmurant des plaintes  demi touffes; le vent remue les vieux
arbres de l'antique fort sur la tte du vieux duc exil, avec des
soupirs compatissants; et, lorsque James le mlancolique laisse
aller au fil de l'eau, avec les feuilles du saule, ses
philosophiques dolances, il vous semble que c'est vous-mme qui
parlez, et que la pense la plus secrte et la plus obscure de
votre coeur se rvle et s'illumine.

 jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltrait
du sort! je ne puis m'empcher d'tre jaloux de toi; tu as encore
un serviteur fidle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte
sous la neige de ses cheveux. -- Tu es banni, mais au moins tu
l'es aprs avoir lutt et triomph; ton mchant frre t'enlve
tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chane de son cou; tu es
pauvre, mais tu es aim; tu quittes ta patrie, mais la fille de
ton perscuteur te suit au-del des mers.

Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs
grands bras de feuillage; la bonne fort, pour te coucher, amasse
au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses
arceaux sur ton front afin de te garantir de la pluie et du
soleil; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les
soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses
rochers de complaisants pupitres pour tes ptres amoureuses; elle
te prte les pines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne
 l'corce de satin de ses trembles de cder  la pointe de ton
stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.

Si l'on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande fort
ombreuse pour se retirer et s'isoler dans sa peine, et si, au
dtour d'une alle, on rencontrait celle que l'on cherche,
reconnaissable, quoique dguise! -- Mais, hlas! le monde de
l'me n'a pas d'Ardennes verdoyantes, et ce n'est que dans le
parterre de posie que s'panouissent ces petites fleurs
capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous
avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles
cascades argentines; nous avons beau soupirer, aucun cho
complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes
ornes d'assonances et de concetti. -- C'est en vain que nous
accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais
Rosalinde ne les ramasse, et c'est gratuitement que nous
entaillons l'corce des arbres de chiffres amoureux.

Oiseaux du ciel, prtez-moi chacun une plume, l'hirondelle comme
l'aigle, le colibri comme l'oiseau roc, afin que je m'en fasse une
paire d'ailes pour voler haut et vite par des rgions inconnues,
o je ne retrouve rien qui rappelle  mon souvenir la cit des
vivants, o je puisse oublier que je suis moi, et vivre d'une vie
trange et nouvelle, plus loin que l'Amrique, plus loin que
l'Afrique, plus loin que l'Asie, plus loin que la dernire le du
monde, par l'ocan de glace, au-del du ple o tremble l'aurore
borale, dans l'impalpable royaume o s'envolent les divines
crations des potes et les types de la suprme beaut.

Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et
les salons, quand on t'a entendu parler, tincelant Mercutio, dont
chaque phrase clate en pluie d'or et d'argent, comme une bombe
d'artifices sous un ciel sem d'toiles? Ple Desdmona, quel
plaisir veux-tu que l'on prenne, aprs la romance du Saule, 
aucune musique terrestre? Quelles femmes ne semblent pas laides 
ct de vos Vnus, sculpteurs antiques, potes aux strophes de
marbre?

Ah! malgr l'treinte furieuse dont j'ai voulu enlacer le monde
matriel au dfaut de l'autre, je sens que je suis mal n, que la
vie n'est pas faite pour moi, et qu'elle me repousse; je ne puis
me mler  rien: quelque chemin que je suive, je me fourvoie;
l'alle unie, le sentier rocailleux me conduisent galement 
l'abme. Si je veux prendre mon essor, l'air se condense autour de
moi, et je reste pris, les ailes tendues sans les pouvoir
refermer. -- Je ne puis ni marcher ni voler; le ciel m'attire
quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel; en haut,
l'aquilon m'arrache les plumes; en bas, les cailloux m'offensent
les pieds. J'ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les
tessons de verre de la ralit: l'envergure trop troite pour
planer au-dessus des choses, et m'lever, de cercle en cercle,
dans l'azur profond du mysticisme, jusqu'aux sommets inaccessibles
de l'ternel amour; je suis le plus malheureux hippogriffe, le
plus misrable ramassis de morceaux htrognes qui ait jamais
exist depuis que l'Ocan aime la lune, et que les femmes trompent
les hommes: la monstrueuse Chimre, mise  mort par Bellrophon,
avec sa tte de vierge, ses pattes de lion, son corps de chvre et
sa queue de dragon, tait un animal d'une composition simple
auprs de moi.

Dans ma frle poitrine habitent ensemble les rveries semes de
violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insenses des
courtisanes en orgie: mes dsirs vont, comme les lions, aiguisant
leurs griffes dans l'ombre et cherchant quelque chose  dvorer;
mes penses, plus fivreuses et plus inquites que les chvres, se
suspendent aux crtes les plus menaantes; ma haine, toute bouffie
de poison, entortille en noeuds inextricables ses replis caills,
et se trane longuement dans les ornires et les ravins.

C'est un trange pays que mon me, un pays florissant et splendide
en apparence, mais plus satur de miasmes putrides et dltres
que le pays de Batavia: le moindre rayon de soleil sur la vase y
fait clore les reptiles et pulluler les moustiques; -- les larges
tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d'angsoka y voilent
pompeusement d'immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses
lvres carlates, et fait voir en souriant ses petites dents de
rose aux galants rossignols qui lui rcitent des madrigaux et des
sonnets: rien n'est plus charmant; mais il y a cent  parier
contre un que, dans l'herbe, au bas du buisson, un crapaud
hydropique rampe sur des pattes boiteuses et argent son chemin
avec sa bave.

Voil des sources plus claires et plus limpides que le diamant le
plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l'eau stagnante
du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noys que
de tremper votre coupe  cette onde. -- Un serpent est cach au
fond, et tourne sur lui-mme avec une effrayante rapidit en
dgorgeant son venin.

Vous avez plant du bl; il pousse de l'asphodle, de la
jusquiame, de l'ivraie et de ples cigus aux rameaux vert-de-
griss. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous tes
tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et
tortilles de la noire mandragore.

Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre
quelque temps aprs, vous le retrouverez plus verdi de mousse et
plus fourmillant de cloportes et d'insectes dgotants qu'une
pierre pose sur le terrain humide d'une cave.

N'essayez pas d'en franchir les tnbreuses forts; elles sont
plus impraticables que les forts vierges d'Amrique et que les
jungles de Java: des lianes fortes comme des cbles courent d'un
arbre  l'autre; des plantes, hrisses et pointues comme des fers
de lance, obstruent tous les passages; le gazon lui-mme est
couvert d'un duvet brlant comme celui de l'ortie. Aux arceaux du
feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves-
souris du genre vampire; des scarabes d'une grosseur norme
agitent leurs cornes menaantes, et fouettent l'air de leurs
quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme
ceux que l'on voit passer dans les cauchemars, s'avancent
pniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des
troupeaux d'lphants qui crasent les mouches entre les rides de
leur peau dessche ou qui se frottent les flancs au long des
pierres et des arbres, des rhinocros  la carapace rugueuse, des
hippopotames au mufle bouffi et hriss de poils, qui vont
ptrissant la boue et le dtritus de la fort avec leurs larges
pieds.

Dans les clairires, l o le soleil enfonce comme un coin d'or un
rayon lumineux,  travers la moite humidit,  l'endroit o vous
auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille
de tigres nonchalamment couchs, humant l'air par les naseaux,
clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de
velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles; ou
bien c'est quelque noeud de serpents boas  moiti endormis et
digrant le dernier taureau aval.

Redoutez tout: l'herbe, le fruit, l'eau, l'air, l'ombre, le
soleil, tout est mortel.

Fermez l'oreille au babil des petites perruches au bec d'or et au
cou d'meraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur
vos doigts en palpitant des ailes; car, avec leur joli bec d'or,
les petites perruches au cou d'meraude finiront par vous crever
gentiment les yeux au moment o vous vous abaisserez pour les
embrasser. -- C'est ainsi!

Le monde ne veut pas de moi; il me repousse comme un spectre
chapp des tombeaux; j'en ai presque la pleur: mon sang se
refuse  croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau; il se
trane lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des
canaux engorgs. -- Mon coeur ne bat pour rien de ce qui fait
battre le coeur de l'homme. -- Mes douleurs et mes joies ne sont
pas celles de mes semblables. J'ai violemment dsir ce que
personne ne dsire; j'ai ddaign des choses que l'on souhaite
perdument. -- J'ai aim des femmes quand elles ne m'aimaient pas,
et j'ai t aim quand j'aurais voulu tre ha: toujours trop tt
ou trop tard, plus ou moins, en de ou au-del; jamais ce qu'il
aurait fallu; ou je ne suis pas arriv, ou j'ai t trop loin. --
J'ai jet ma vie par les fentres, ou je l'ai concentre  l'excs
sur un seul point, et de l'activit inquite de l'ardlion j'en
suis venu  la morne somnolence du triaki et du stylite sur sa
colonne.

Ce que je fais a toujours l'apparence d'un rve; mes actions
semblent plutt le rsultat du somnambulisme que celui d'une libre
volont; quelque chose est en moi, que je sens obscurment  une
grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et
toujours en dehors des lois communes; le ct simple et naturel
des choses ne se rvle  moi qu'aprs tous les autres, et je
saisirai tout d'abord l'excentrique et le bizarre: pour peu que la
ligne biaise, j'en ferai bientt une spirale plus entortille
qu'un serpent; les contours, s'ils ne sont pas arrts de la
manire la plus prcise, se troublent et se dforment. Les figures
prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux
effrayants.

Aussi, par une espce de raction instinctive, je me suis toujours
dsesprment cramponn  la matire,  la silhouette extrieure
des choses, et j'ai donn dans l'art une trs grande place  la
plastique. -- Je comprends parfaitement une statue, je ne
comprends pas un homme; o la vie commence, je m'arrte et recule
effray comme si j'avais vu la tte de Mduse. Le phnomne de la
vie me cause un tonnement dont je ne puis revenir. -- Je ferai
sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant,
et le sens de mon existence m'chappe compltement. Le son de ma
voix me surprend  un point inimaginable, et je serais tent
quelquefois de la prendre pour la voix d'un autre. Lorsque je veux
tendre mon bras et que mon bras m'obit, cela me parat tout 
fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupfaction.

En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l'inintelligible;
les donnes les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et
j'y entre avec une facilit singulire. Je trouve aisment la
suite du cauchemar le plus capricieux et le plus chevel. --
C'est la raison pourquoi le genre de pices dont je te parlais
tout  l'heure me plat par-dessus tous les autres.

Nous avons avec Thodore et Rosette de grandes discussions  ce
sujet: Rosette gote peu mon systme, elle est pour la vrit
_vraie; _Thodore donne au pote plus de latitude, et admet une
vrit de convention et d'optique. -- Moi, je soutiens qu'il faut
laisser le champ tout  fait libre  l'auteur et que la fantaisie
doit rgner en souveraine.

Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement
sur ce que ces pices taient en gnral hors des conditions
thtrales et ne pouvaient pas se jouer; je leur ai rpondu que
cela tait vrai dans un sens et faux dans l'autre,  peu prs
comme tout ce que l'on dit, et que les ides que l'on avait sur
les possibilits et les impossibilits de la scne me paraissaient
manquer de justesse et tenir  des prjugs plutt qu' des
raisons, et je dis, entre autres choses, que la pice _Comme il
vous plaira _tait assurment trs excutable, surtout pour des
gens du monde qui n'auraient pas l'habitude d'autres rles.

Cela fit venir l'ide de la jouer. La saison s'avance, et l'on a
puis tous les genres d'amusements; l'on est las de la chasse,
des parties  cheval et sur l'eau; les chances du boston, toutes
varies qu'elles soient, n'ont pas assez de piquant pour occuper
la soire, et la proposition fut reue avec un enthousiasme
universel.

Un jeune homme qui savait peindre s'offrit pour faire les
dcorations; il y travaille maintenant avec beaucoup d'ardeur, et
dans quelques jours elles seront acheves. -- Le thtre est
dress dans l'orangerie, qui est la plus grande salle du chteau,
et je pense que tout ira bien. C'est moi qui fais Orlando; Rosette
devait jouer Rosalinde, cela tait de toute justice: comme ma
matresse et comme matresse de la maison, le rle lui revenait de
droit; mais elle n'a pas voulu se travestir en homme par un
caprice assez singulier pour elle, dont assurment la pruderie
n'est pas le dfaut. Si je n'avais pas t sr du contraire,
j'aurais cru qu'elle avait les jambes mal faites. Actuellement
aucune des dames de la socit n'a voulu se montrer moins
scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pice;
mais Thodore qui avait pris le rle de James le mlancolique,
s'est offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque
toujours en cavalier, except au premier acte, o elle est en
femme, et qu'avec du fard, un corset et une robe il pourra faire
suffisamment illusion, n'ayant point encore de barbe et tant fort
mince de taille.

Nous sommes en train d'apprendre nos rles, et c'est quelque chose
de curieux que de nous voir. -- Dans tous les recoins solitaires
du parc, vous tes sr de trouver quelqu'un avec un papier  la
main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel,
les baissant tout  coup, et refaisant sept  huit fois le mme
geste. Si l'on ne savait pas que nous devons jouer la comdie,
assurment l'on nous prendrait pour une maisonne de fous ou de
potes (ce qui est presque un plonasme).

Je pense que nous saurons bientt assez pour faire une rptition.
-- Je m'attends  quelque chose de trs singulier. Peut-tre ai-je
tort. -- J'ai eu peur un instant qu'au lieu de jouer d'inspiration
nos acteurs ne s'attachassent  reproduire les poses et les
inflexions de voix de quelque comdien en vogue; mais ils n'ont
heureusement pas suivi le thtre avec assez d'exactitude pour
tomber dans cet inconvnient, et il est  croire qu'ils auront, 
travers la gaucherie de gens qui n'ont jamais mont sur les
planches, de prcieux clairs de naturel et de ces charmantes
navets que le talent le plus consomm ne saurait reproduire.

Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles: -- il est
impossible de donner une tournure plus trange aux vieux troncs
d'arbres et aux lierres qui les enlacent; il a pris modle sur
ceux du parc en les accentuant et les exagrant, ainsi que cela
doit tre pour une dcoration. Tout est touch avec une fiert et
un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont
d'une forme mystrieusement grimaante; des reflets miroitants
jouent sur les eaux tremblantes et plus mues que le vif-argent,
et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement
releve par des teintes de safran qu'y jette le pinceau de
l'automne; la fort varie depuis le vert de l'meraude jusqu' la
pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et les plus
frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-mme passe du
bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.

Il a dessin tous les costumes sur mes indications; ils sont du
plus beau caractre. On a d'abord cri qu'ils ne pourraient pas se
traduire en soie et en velours, ni en aucune toffe connue, et
j'ai presque vu le moment o le costume troubadour allait tre
gnralement adopt. Les dames disaient que ces couleurs
tranchantes teindraient leurs yeux.  quoi nous avons rpondu que
leurs yeux taient des astres trs parfaitement inextinguibles, et
que c'taient, au contraire, leurs yeux qui teindraient les
couleurs, et mme les quinquets, le lustre et le soleil, s'il y
avait lieu. -- Elles n'eurent rien  rpondre  cela; mais
c'taient d'autres objections qui repoussaient en foule et se
hrissaient, pareilles  l'hydre de Lerne; on n'avait pas plutt
coup la tte  l'une que l'autre se dressait plus entte et plus
stupide.

-- Comment voulez-vous que cela tienne? Tout va sur le papier,
mais c'est autre chose sur le dos; je n'entrerai jamais l-dedans!
-- Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts; je n'oserai
jamais me prsenter ainsi! -- Cette fraise est trop haute; j'ai
l'air d'tre bossue et de n'avoir pas de cou.

-- Cette coiffure me vieillit intolrablement.

-- Avec de l'empois, des pingles et de la bonne volont, tout
tient. -- Vous voulez rire! une taille comme la vtre, plus frle
qu'une taille de gupe, et qui passerait dans la bague de mon
petit doigt! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu'il
faudra rtrcir ce corsage. -- Votre jupe est bien loin d'tre
trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous
avez, vous seriez assurment de mon avis. -- Au contraire votre
cou se dtache et se dessine admirablement bien dans son aurole
de dentelles. -- Cette coiffure ne vous vieillit point du tout,
et, quand mme vous paratriez quelques annes de plus, vous tes
d'une si excessive Jeunesse que cela doit tre on ne peut plus
indiffrent; en vrit, vous nous donneriez d'tranges soupons,
si nous ne savions pas o sont les morceaux de votre dernire
poupe... _et coetera._

Tu ne te figures pas la prodigieuse quantit de madrigaux que nous
avons t obligs de dpenser pour contraindre nos dames  mettre
des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.

Nous avons eu aussi beaucoup de peine  leur faire poser
congrment leurs _assassines. _Quel diable de got ont les femmes!
et de quel titanique enttement est possde une petite-matresse
vaporeuse qui croit que le jaune paille glac lui va mieux que le
jonquille ou le rose vif. Je suis sr que, si j'avais appliqu aux
affaires publiques la moiti des ruses et des intrigues que j'ai
employes pour faire mettre une plume rouge  gauche et non 
droite, je serais ministre d'tat ou empereur pour le moins.

Quel pandmonium! quelle cohue norme et inextricable doit tre un
thtre vritable!

Depuis que l'on a parl de jouer la comdie, tout est ici dans le
dsordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes
les armoires vides; c'est un vrai pillage. Les tables, les
fauteuils, les consoles, tout est encombr, on ne sait o poser le
pied: il trane par la maison des quantits prodigieuses de robes,
de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de
chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de
sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces
bateleurs de la foire qui ont huit  dix habits les uns sur les
autres: et l'on ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne
sortira qu'un costume pour chacun.

Les domestiques ne font qu'aller et venir; -- il y en a toujours
deux ou trois sur le chemin du chteau  la ville, et, si cela
continue, tous les chevaux deviendront poussifs.

Un directeur de thtre n'a pas le temps d'tre mlancolique, et
je ne l'ai gure t depuis quelque temps. Je suis tellement
assourdi et assomm que je commence  ne plus rien comprendre  la
pice. Comme c'est moi qui remplis le rle de l'imprsario outre
mon rle d'Orlando, ma besogne est double. Quand il se prsente
quelque difficult, c'est  moi qu'on a recours, et mes dcisions
n'tant pas toujours coutes comme des oracles, cela dgnre en
des discussions interminables.

Si ce qu'on appelle vivre est d'tre toujours sur ses jambes, de
rpondre  vingt personnes, de monter et de descendre des
escaliers, de ne pas penser une minute dans une journe, je n'ai
jamais tant vcu que cette semaine; je ne prends pourtant pas
autant de part  ce mouvement que l'on pourrait le croire. --
L'agitation est trs peu profonde, et  quelques brasses on
retrouverait l'eau morte et sans courant; la vie ne me pntre pas
si facilement que cela; et c'est mme alors que le vis le moins,
quoique j'aie l'air d'agir et de me mler  ce qui se fait;
l'action m'hbte et me fatigue  un point dont on ne peut se
faire une ide; -- quand je n'agis pas, je pense ou au moins je
rve, et c'est une faon d'existence; -- je ne l'ai plus ds que
je sors de mon repos d'idole de porcelaine.

Jusqu' prsent, je n'ai rien fait, et j'ignore si je ferai jamais
rien. Je ne sais pas arrter mon cerveau, ce qui est toute la
diffrence de l'homme de talent  l'homme de gnie; c'est un
bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot; je ne puis
matriser cette espce de jet intrieur qui monte de mon coeur 
ma tte, et qui noie toutes mes penses faute d'issues. -- Je ne
puis rien produire, non par strilit, mais par surabondance; mes
ides poussent si drues et si serres qu'elles s'touffent et ne
peuvent mrir. -- Jamais l'excution, si rapide et si fougueuse
qu'elle soit, n'atteindra  une pareille vlocit: -- quand
j'cris une phrase, la pense qu'elle rend est dj aussi loin de
moi que si un sicle se ft coul au lieu d'une seconde, et
souvent il m'arrive d'y mler, malgr moi, quelque chose de la
pense qui l'a remplace dans ma tte.

Voil pourquoi je ne saurais vivre, -- ni comme pote ni comme
amant. -- Je ne puis rendre que les ides que je n'ai plus; -- je
n'ai les femmes que lorsque je les ai oublies et que j'en aime
d'autres; -- homme, comment pourrais-je produire ma volont au
jour, puisque, si fort que je me hte, je n'ai plus le sentiment
de ce que je fais, et que je n'agis que d'aprs une faible
rminiscence?

Prendre une pense dans un filon de son cerveau, l'en sortir brute
d'abord comme un bloc de marbre qu'on extrait de la carrire, la
poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d'une main, un
marteau de l'autre, cogner, tailler, gratter, et emporter  la
nuit une pince de poudre pour jeter sur son criture; voil ce
que je ne pourrai jamais faire.

Je dgage bien en ide la svelte figure du bloc grossier, et j'en
ai la vision trs nette; mais il y a tant d'angles  abattre, tant
d'clats  faire sauter, tant de coups de rpe et de marteau 
donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosit du
contour que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse
tomber le ciseau par terre.

Si je persiste, la fatigue prend un degr d'intensit tel que ma
vue intime s'obscurcit totalement, et que je ne saisis plus 
travers le nuage du marbre la blanche divinit cache dans son
paisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme  ttons; je
mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans
l'autre; j'enlve ce qui devait tre la jambe ou le bras, et je
laisse une masse compacte o devait se trouver un vide; au lieu
d'une desse, je fais un magot, quelquefois moins qu'un magot, et
le magnifique bloc tir  si grands frais et avec tant de labeur
des entrailles de la terre, martel, taillad, fouill en tous les
sens, a plutt l'air d'avoir t rong et perc  jour par les
polypes pour en faire une ruche que faonn par un statuaire
d'aprs un plan donn.

Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches,
ainsi qu'un enfant qui sculpte un marron? de quel acier taient
faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont
ports, vous tous, artistes fconds et travailleurs,  qui nulle
matire ne rsiste, et qui faites couler votre rve tout entier
dans la couleur et dans le bronze?

C'est une vanit innocente et permise, en quelque sorte, aprs ce
que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n'est pas toi
qui m'en blmeras,  Silvio! -- mais quoique l'univers ne doive
jamais en rien savoir, et que mon nom soit d'avance vou 
l'oubli, je suis un pote et un peintre! -- J'ai eu d'aussi belles
ides que nul pote du monde; j'ai cr des types aussi purs,
aussi divins que ce que l'on admire le plus dans les matres. --
Je les vois l, devant moi, aussi nets, aussi distincts que s'ils
taient peints rellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans
ma tte et y mettre un verre pour qu'on y regardt, ce serait la
plus merveilleuse galerie de tableaux que l'on et jamais vue.
Aucun roi de la terre ne peut se vanter d'en possder une
pareille. -- Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allums
que les plus purs qui soient  Anvers; mes Raphals sont de la
plus belle conservation, et ses madones n'ont pas de plus gracieux
sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle d'une faon plus fire
et plus terrible; le soleil de Venise brille sur cette toile comme
si elle tait signe _Paulus Cagliari; _les tnbres de Rembrandt
lui-mme s'entassent au fond de ce cadre o tremble dans le
lointain une ple toile de lumire; les tableaux qui sont dans la
manire qui m'est propre ne seraient assurment ddaigns de qui
que ce soit.

Je sais bien que j'ai l'air trange  dire cela, et que je
paratrai entt de l'ivresse grossire du plus sot orgueil; --
mais cela est ainsi, et rien n'branlera ma conviction l-dessus.
Personne sans doute ne la partagera; qu'y faire? Chacun nat
marqu d'un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.

J'ai mme quelquefois peine  voiler suffisamment ma pense  cet
endroit; il m'est arriv souvent de parler trop familirement de
ces hauts gnies dont on doit adorer la trace et contempler la
statue de loin et  genoux. Une fois, je me suis oubli jusqu'
dire: Nous autres. -- Heureusement c'tait devant une personne qui
n'y prit pas garde, sans quoi j'eusse infailliblement pass pour
le plus norme fat qui fut jamais.

-- N'est-ce pas, Silvio, que je suis un pote et un peintre?

C'est une erreur de croire que tous les gens qui ont pass pour
avoir du gnie taient rellement de plus grands hommes que
d'autres. On ne sait pas combien les lves et les peintres
obscurs que Raphal employait dans ses ouvrages ont contribu  sa
rputation; il a donn sa signature  l'esprit et aux talents de
plusieurs, -- voil tout.

Un grand peintre, un grand crivain occupent et remplissent  eux
seuls tout un sicle: ils n'ont rien de plus press que d'entamer
 la fois tous les genres, afin que, s'il leur survient quelques
rivaux, ils puissent les accuser tout d'abord de plagiat et les
arrter ds leur premier pas dans la carrire; c'est une tactique
connue et qui, pour ne pas tre nouvelle, n'en russit pas moins
tous les jours.

Il se peut qu'un homme dj clbre ait prcisment le mme genre
de talent que vous auriez eu; sous peine de passer pour son
imitateur, vous tes oblig de dtourner votre inspiration
naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous tiez n pour
souffler  pleine bouche dans le clairon hroque, ou pour voquer
les ples fantmes des temps qui ne sont plus; il faut que vous
promeniez vos doigts sur la flte  sept trous, ou que vous
fassiez des noeuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le
tout parce que monsieur votre pre ne s'est pas donn la peine de
vous jeter en moule huit ou dix ans plus tt, et que le monde ne
conoit pas que deux hommes cultivent le mme champ.

C'est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forces de
prendre sciemment une route qui n'est pas la leur, et de ctoyer
continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies,
heureuses encore de jeter un coup d'oeil  la drobe par-dessus
la haie, et de voir de l'autre ct s'panouir au soleil les
belles fleurs diapres qu'elles possdent en graines et ne peuvent
semer faute de terrain.

Pour ce qui est de moi,  part le plus ou moins d'opportunit des
circonstances, le plus ou moins d'air et de soleil, une porte qui
est reste ferme et qui aurait d tre ouverte, une rencontre
manque, quelqu'un que j'aurais d connatre et que je n'ai pas
connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu  quelque chose.

Je n'ai pas le degr de stupidit ncessaire pour devenir ce que
l'on appelle absolument un _gnie, _ni l'enttement norme que
l'on divinise ensuite sous le beau nom de volont, quand le grand
homme est arriv au sommet rayonnant de la montagne, et qui est
indispensable pour y atteindre; -- je sais trop bien comme toutes
choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour
m'attacher pendant bien longtemps  aucune et la poursuivre 
travers tout ardemment et uniquement.

Chapitre 11
_Les hommes de gnie sont trs borns..._

Les hommes de gnie sont trs borns, et c'est pour cela qu'ils
sont hommes de gnie. Le manque d'intelligence les empche
d'apercevoir les obstacles qui les sparent de l'objet auquel ils
veulent arriver; ils vont, et, en deux ou trois enjambes, ils
dvorent les espaces intermdiaires. -- Comme leur esprit reste
obstinment ferm  certains courants, et qu'ils ne peroivent que
les choses qui sont les plus immdiates  leurs projets, ils font
une bien moindre dpense de pense et d'action: rien ne les
distrait, rien ne les dtourne, ils agissent plutt par instinct
qu'autrement, et plusieurs, tirs de leur sphre spciale, sont
d'une nullit que l'on a peine  comprendre.

Assurment, c'est un don rare et charmant que de bien faire les
vers; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la
posie; -- mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma
vie dans les douze pieds d'un alexandrin; il y a mille choses qui
m'inquitent autant qu'un hmistiche: -- ce n'est pas l'tat de la
socit et les rformes qu'il faudrait faire; je me soucie assez
peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent
du pain ou broutent de l'herbe; mais il me passe par la tte, en
une heure, plus de cent mille visions qui n'ont pas le moindre
rapport avec la csure ou la rime, et c'est ce qui fait que
j'excute si peu, tout en ayant plus d'ides que certains potes
que l'on pourrait brler avec leurs propres oeuvres.

J'adore la beaut et je la sens; je puis la dire aussi bien que
peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, -- et je ne
fais cependant pas de sculptures. La laideur et l'imperfection de
l'bauche me rvoltent; je ne puis attendre que l'oeuvre vienne 
bien  force de la polir et de la repolir; si je pouvais me
rsoudre  laisser certaines choses dans ce que je fais, soit en
vers, soit en peinture, je finirais peut-tre par faire un pome
ou un tableau qui me rendrait clbre, et ceux qui m'aiment (s'il
y a quelqu'un au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas
forcs de me croire sur parole, et auraient une rponse
victorieuse aux ricanements sardoniques des dtracteurs de ce
grand gnie ignor qui est moi.

J'en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et
couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le
caprice fait natre au bout de leur brosse, et d'autres qui
crivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever
une seule fois les yeux au plafond. -- Je les admire toujours eux-
mmes si quelquefois je n'admire pas leurs productions; j'envie de
tout mon coeur cette charmante intrpidit et cet heureux
aveuglement qui les empchent de voir leurs dfauts, mme les plus
palpables. Aussitt que j'ai dessin quelque chose de travers, je
le vois sur-le-champ et je m'en proccupe outre mesure; et, comme
je suis beaucoup plus savant en thorie qu'en pratique, il arrive
trs souvent que je ne puis corriger une faute dont j'ai la
conscience; alors je tourne la toile le nez contre le mur, et je
n'y reviens jamais.

J'ai si prsente l'ide de la perfection que le dgot de mon
oeuvre me prend tout d'abord et m'empche de continuer.

Ah! lorsque je compare aux doux sourires de ma pense la laide
moue qu'elle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois
passer une affreuse chauve-souris  la place du beau rve qui
ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumire, un
chardon pousser sur l'ide d'une rose, et que j'entends braire un
ne o j'attendais les plus suaves mlodies du rossignol, je suis
si horriblement dsappoint, si en colre moi-mme, si furieux de
mon impuissance qu'il me prend des rsolutions de ne plus crire
ni dire un seul mot de ma vie plutt que de commettre ainsi des
crimes de haute trahison contre mes penses.

Je ne puis mme pas parvenir  crire une lettre comme je le
voudrais: je dis souvent tout autre chose; certaines portions
prennent un dveloppement dmesur, d'autres se rapetissent 
devenir imperceptibles, et trs souvent l'ide que j'avais 
rendre ne s'y trouve pas ou n'y est qu'en post-scriptum.

En commenant  t'crire, je n'avais certainement pas l'intention
de te dire la moiti de ce que j'ai dit. -- Je voulais simplement
te faire savoir que nous allions jouer la comdie; mais un mot
amne une phrase; les parenthses sont grosses d'autres petites
parenthses qui, elles-mmes, en ont d'autres dans le ventre
toutes prtes  accoucher. Il n'y a pas de raison pour que cela
finisse et n'aille jusqu' deux cents volumes in-folio, -- ce qui
serait trop assurment.

Ds que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un
bourdonnement et un bruissement d'ailes, comme si l'on y lchait
des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon
crne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible; ce
sont mes penses qui veulent s'envoler et qui cherchent une issue;
-- toutes s'efforcent de sortir  la fois; plus d'une s'y casse
les pattes et y dchire le crpe de son aile: quelquefois la porte
est tellement obstrue que pas une ne peut en franchir le seuil et
arriver jusque sur le papier.

Voil comme je suis fait: ce n'est pas tre bien fait sans doute,
mais que voulez-vous? la faute en est aux dieux, et non  moi,
pauvre diable qui n'en peux mais. Je n'ai pas besoin de rclamer
ton indulgence, mon cher Silvio; elle m'est acquise d'avance, et
tu as la bont de lire jusqu'au bout mes indchiffrables
barbouillages, mes rvasseries sans queue ni tte: si dcousues et
si absurdes qu'elles soient, elles t'offrent toujours de
l'intrt, parce qu'elles viennent de moi, et ce qui est moi,
quand mme cela est mauvais, n'est pas sans quelque prix pour toi.

Je puis te laisser voir ce qui rvolte le plus le commun des
hommes: -- un orgueil sincre. -- Mais faisons un peu trve 
toutes ces belles choses, et, puisque je t'cris  propos de la
pice que nous devons jouer, revenons-y et parlons-en un peu.

La rptition a eu lieu aujourd'hui; -- jamais de ma vie je n'ai
t aussi boulevers, -- non pas  cause de l'embarras qu'il y a
toujours  rciter quelque chose devant beaucoup de personnes,
mais pour un autre motif. Nous tions en costume, et prts 
commencer; Thodore seul n'tait pas encore arriv: on envoya  sa
chambre voir ce qui le retardait; il fit dire qu'il avait tantt
fini et qu'il allait descendre.

Il vint en effet; j'entendis son pas dans le corridor bien avant
qu'il part, et cependant personne au monde n'a la dmarche plus
lgre que Thodore; mais la sympathie que j'prouve pour lui est
si forte que je devine en quelque sorte ses mouvements  travers
les murailles, et, quand je compris qu'il allait poser la main sur
le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le
coeur me battit d'une force horrible. Il me sembla que quelque
chose d'important dans ma vie allait se dcider, et que j'tais
arriv  un moment solennel et attendu depuis longtemps.

Le battant s'ouvrit lentement et retomba de mme.

Ce fut un cri gnral d'admiration. -- Les hommes applaudirent,
les femmes devinrent carlates. Rosette seule plit extrmement et
s'appuya au mur, comme si une rvlation soudaine lui traversait
le cerveau elle fit en sens inverse le mme mouvement que moi. --
Je l'ai toujours souponne d'aimer Thodore.

Sans doute, en ce moment-l, elle crut comme moi que la feinte
Rosalinde n'tait effectivement rien moins qu'une jeune et belle
femme, et le frle chteau de cartes de son espoir s'affaissa tout
d'un coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines; du moins
voil ce que j'ai pens: je me trompe peut-tre, car je n'tais
gure en tat de faire des observations exactes.

Il y avait l, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies
femmes; elles parurent d'une laideur rvoltante. --  ct de ce
soleil, l'toile de leur beaut s'tait clipse subitement, et
chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement
passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estims tout
heureux de les avoir pour matresses en eussent  peine voulu pour
servantes.

L'image qui jusqu'alors ne s'tait dessiner que faiblement et avec
des contours vagues, le fantme ador et vainement poursuivi tait
l, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour
et la vapeur, mais inond des flots d'une blanche lumire; non pas
sous un vain dguisement, mais sous son costume rel; non plus
avec la forme drisoire d'un jeune homme, mais avec les traits de
la plus charmante femme.

J'prouvais une sensation de bien-tre norme, comme si l'on m'et
t une montagne ou deux de dessus la poitrine. -- Je sentis
s'vanouir l'horreur que j'avais de moi-mme, et je fus dlivr de
l'ennui de me regarder comme un monstre. Je revins  concevoir de
moi une opinion tout  fait pastorale, et toutes les violettes du
printemps refleurirent dans mon coeur.

Il, ou plutt elle (car je ne veux plus me souvenir que j'ai eu
cette stupidit de la prendre pour un homme), resta une minute
immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps 
l'assemble de jeter sa premire exclamation. Un vif rayon
l'clairait de la tte aux pieds, et, sur le fond sombre du
corridor qui s'allgeait au loin par-derrire, le chambranle
sculpt lui servant de cadre, elle tincelait comme si la lumire
ft mane d'elle au lieu d'tre simplement rflchie, et on l'et
plutt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour
une crature humaine faite de chair et d'os.

Ses grands cheveux bruns, entremls de cordons de grosses perles,
tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues! ses
paules et sa poitrine taient dcouvertes, et jamais je n'ai rien
vu de si beau au monde; le marbre le plus lev n'approche pas de
cette exquise perfection. -- Comme on voit la vie courir sous
cette transparence d'ombre! comme cette chair est blanche et
colore  la fois! et que ces teintes harmonieusement
blondissantes mnagent avec bonheur la transition de la peau aux
cheveux! quels ravissants pomes dans les moelleuses ondulations
de ces contours plus souples et plus velouts que le cou des
cygnes! -- S'il y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te
ferais une description de cinquante pages; mais les langues ont
t faites par je ne sais quels goujats qui n'avaient jamais
regard avec attention le dos ou le sein d'une femme, et l'on n'a
pas la moiti des termes les plus indispensables.

Je crois dcidment qu'il faut que je me fasse sculpteur; car
avoir vu une telle beaut et ne pouvoir la rendre d'une manire ou
de l'autre, il y a de quoi devenir fou et enrag. J'ai fait vingt
sonnets sur ces paules-l, mais ce n'est point assez: je voudrais
quelque chose que je pusse toucher du doigt et qui ft exactement
pareil; les vers ne rendent que le fantme de la beaut et non la
beaut elle-mme. Le peintre arrive  une apparence plus exacte,
mais ce n'est qu'une apparence. La sculpture a toute la ralit
que peut avoir une chose compltement fausse; elle a l'aspect
multiple, porte ombre, et se laisse toucher. Votre matresse
sculpte ne diffre de la vritable qu'en ce qu'elle est un peu
plus dure et ne parle pas, deux dfauts trs lgers!

Sa robe tait faite d'une toffe de couleur changeante, azur dans
la lumire, or dans l'ombre; un brodequin trs juste et trs serr
chaussait un pied qui n'avait pas besoin de cela pour tre trop
petit, et des bas de soie carlate se collaient amoureusement
autour de la jambe la mieux tourne et la plus agaante; ses bras
taient nus jusqu'aux coudes, et ils sortaient d'une touffe de
dentelles ronds, potels et blancs, splendides comme de l'argent
poli et d'une dlicatesse de linaments inimaginable; ses mains,
charges de bagues et d'anneaux, balanaient mollement un grand
ventail de plumes bigarres de teintes singulires et qui
semblait comme un petit arc-en-ciel de poche.

Elle s'avana dans la chambre, la joue lgrement allume d'un
rouge qui n'tait pas du fard, et chacun de s'extasier, et de se
rcrier, et de se demander s'il tait bien possible que ce ft
lui, Thodore de Srannes, le hardi cuyer, le damn duelliste, le
chasseur dtermin, et s'il tait parfaitement sr qu'il ne ft
pas sa soeur jumelle.

Mais on dirait qu'il n'a jamais port d'autre costume de sa vie!
il n'est pas gn le moins du monde dans ses mouvements, il marche
trs bien et ne s'embarrasse pas dans sa queue; il joue de la
prunelle et de l'ventail  ravir; et comme il a la taille fine! -
- on le tiendrait entre les doigts! -- C'est prodigieux! c'est
inconcevable! -- L'illusion est aussi complte que possible: on
dirait presque qu'il a de la gorge, tant sa poitrine est grasse et
bien remplie, et puis pas un seul poil de barbe, mais pas un; et
sa voix qui est douce! Oh! la belle Rosalinde! et qui ne voudrait
tre son Orlando?

Oui, -- qui ne voudrait tre l'Orlando de cette Rosalinde, mme au
prix des tourments que j'ai soufferts? -- Aimer comme j'aimais
d'un amour monstrueux, inavouable, et que pourtant l'on ne peut
draciner de son coeur; tre condamn  garder le silence le plus
profond, et n'oser se permettre ce que l'amant le plus discret et
le plus respectueux dirait sans crainte  la femme la plus prude
et la plus svre; se sentir dvor d'ardeurs insenses et sans
excuses, mme aux yeux des plus damns libertins; que sont les
passions ordinaires  ct de celle-l, une passion honteuse
d'elle-mme, sans esprance, et dont le succs improbable serait
un crime et vous ferait mourir de honte? tre rduit  souhaiter
de ne pas russir,  craindre les chances et les occasions
favorables et  les viter comme un autre les chercherait, voil
quel tait mon sort.

Le dcouragement le plus profond s'tait empar de moi; je me
regardais avec une horreur mlange de surprise et de curiosit.
Ce qui me rvoltait le plus, c'tait de penser que je n'avais
jamais aim auparavant, et que c'tait chez moi la premire
effervescence de jeunesse, la premire pquerette de mon printemps
d'amour.

Cette monstruosit remplaait pour moi les fraches et pudiques
illusions du bel ge; mes rves de tendresse si doucement
caresss, le soir,  la lisire des bois, par les petits sentiers
rougissants, ou le long des blanches terrasses de marbre, prs de
la pice d'eau du parc, devaient donc se mtamorphoser en ce
sphinx perfide, au sourire douteux,  la voix ambigu, et devant
lequel je me tenais debout sans oser entreprendre d'expliquer
l'nigme! L'interprter  faux et caus ma mort; car, hlas!
c'est le seul lien qui me rattache au monde; quand il sera bris,
tout sera dit. tez-moi cette tincelle, je serai plus morne et
plus inanim que la momie emprisonne de bandelettes du plus
antique pharaon.

Aux moments o je me sentais entran avec le plus de violence
vers Thodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de
Rosette, quoiqu'elle me dplt infiniment; je tchais de
l'interposer entre lui et moi comme une barrire et un bouclier, -
- et j'prouvais une secrte satisfaction, lorsque j'tais couch
auprs d'elle,  penser qu'au moins c'tait une femme bien avre,
et que, si je ne l'aimais plus, j'en tais encore assez aim pour
que cette liaison ne dgnrt pas en intrigue et en dbauche.

Cependant je sentais au fond de moi,  travers tout cela, une
espce de regret d'tre ainsi infidle  l'ide de ma passion
impossible; je m'en voulais comme d'une trahison, et, quoique je
susse bien que je ne possderais jamais l'objet de mon amour,
j'tais mcontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma
froideur.

La rptition a t beaucoup mieux que je ne l'esprais; Thodore
surtout s'est montr admirable; on a aussi trouv que je jouais
suprieurement bien. -- Ce n'est pas cependant que j'aie les
qualits qu'il faut pour tre bon acteur, et l'on se tromperait
fort en me croyant capable de remplir d'autres rles de la mme
manire; mais par un hasard assez singulier, les paroles que
j'avais  prononcer rpondaient si bien  ma situation qu'elles me
semblaient plutt inventes par moi qu'apprises par coeur dans un
livre. -- La mmoire m'aurait manqu dans certains endroits qu'
coup sr je n'eusse pas hsit une minute pour remplir le vide
avec une phrase improvise. Orlando tait moi au moins autant que
j'tais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus
merveilleuse concidence.

 la scne du lutteur, lorsque Thodore dtacha la chane de son
cou et m'en fit prsent, ainsi que cela est dans le rle, il me
jeta un regard si doucement langoureux, si rempli de promesses, et
il pronona avec tant de grce et de noblesse la phrase: Brave
cavalier, portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune fille qui
vous donnerait plus si elle avait plus  vous offrir, que j'en
fus rellement troubl, et que ce fut  peine si je pus continuer:
Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des
fers? je ne puis lui parler, et cependant elle dsirerait
m'entretenir.  pauvre Orlando!

Au troisime acte, Rosalinde, habille en homme et sous le nom de
Ganymde, rparait avec sa cousine Clie, qui a chang son nom
pour celui d'Alina.

Cela me fit une impression dsagrable: -- je m'tais si bien
accoutum dj  ce costume de femme qui permettait  mes dsirs
quelques esprances, et qui m'entretenait dans une erreur perfide,
mais sduisante! On s'habitue bien vite  regarder ses souhaits
comme des ralits sur la foi des plus fugitives apparences, et je
devins tout sombre quand Thodore reparut sous son costume
d'homme, plus sombre que je ne l'tais auparavant; car la joie ne
sert qu' mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que
pour mieux faire comprendre l'horreur des tnbres, et la gaiet
du blanc n'a pour but que de faire ressortir toute la tristesse du
noir.

Son habit tait le plus galant et le plus coquet du monde, d'une
coupe lgante et capricieuse, tout orn de passe-quilles et de
rubans,  peu prs dans le got des raffins de la cour de Louis
XIII; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frise,
ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une pe
damasquine relevait le bas de son manteau de voyage.

Cependant il tait ajust de manire  faire pressentir que ces
habits virils avaient une doublure fminine; quelque chose de plus
large dans les hanches et de plus rempli  la poitrine, je ne sais
quoi d'ondoyant que les toffes ne prsentent pas sur le corps
d'un homme ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du
personnage.

Il avait une tournure moiti dlibre, moiti timide, on ne peut
plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait l'air
aussi gn dans un costume qui lui tait ordinaire qu'il avait eu
l'air  son aise dans des vtements qui n'taient pas les siens.

La srnit me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que
c'tait bien effectivement une femme. -- Je repris assez de sang-
froid pour remplir convenablement mon rle.

Connais-tu cette pice? peut-tre que non. Depuis quinze jours que
je ne fais que la lire et la dclamer, je la sais entirement par
coeur, et je ne puis m'imaginer que tout le monde ne soit pas
aussi au courant que moi du noeud de l'intrigue; c'est une erreur
o je tombe assez communment, de croire que, lorsque je suis
ivre, toute la cration est sole et bat les murailles, et, si je
savais l'hbreu, il est sr que je demanderais en hbreu ma robe
de chambre et mes pantoufles  mon domestique, et que je serais
fort tonn qu'il ne me comprt pas. -- Tu la liras si tu veux; je
fais comme si tu l'avais lue, et je ne touche qu'aux endroits qui
se rapportent  ma situation.

Rosalinde, en se promenant dans la fort avec sa cousine, est trs
tonne que les buissons portent, au lieu de mres et de
prunelles, des madrigaux  sa louange: fruits singuliers qui
heureusement ne sont pas habitus  pousser sur des ronces; car il
vaut mieux, quand on a soif, trouver de bonnes mres sur les
branches que de mchants sonnets. Elle s'inquite fort pour savoir
qui a ainsi gt l'corce des jeunes arbres en y taillant son
chiffre. -- Clie, qui a dj rencontr Orlando, lui dit, aprs
s'tre fait longtemps prier, que ce rimeur n'est autre que le
jeune homme qui a vaincu  la lutte Charles, l'athlte du duc.

Bientt parat Orlando lui-mme, et Rosalinde engage la
conversation en lui demandant l'heure. -- Certes, voil un dbut
de la plus extrme simplicit; -- il ne se peut rien voir au monde
de plus bourgeois. -- Mais n'ayez pas peur: de cette phrase banale
et vulgaire vous allez voir lever sur-le-champ une moisson de
concetti inattendus, toute pleine de fleurs et de comparaisons
bizarres comme de la terre la plus forte et la mieux fume.

Aprs quelques lignes d'un dialogue tincelant, o chaque mot, en
tombant sur la phrase, fait sauter  droite et  gauche des
millions de folles paillettes, comme un marteau d'une barre de fer
rouge, Rosalinde demande  Orlando si d'aventure il connatrait
cet homme qui suspend des odes sur l'aubpine et des lgies sur
les ronces, et qui parat attaqu du mal d'amour quotidien, mal
qu'elle sait parfaitement gurir. Orlando lui avoue que c'est lui
qui est cet homme si tourment par l'amour, et que, puisqu'il
s'est vant d'avoir plusieurs recettes infaillibles pour gurir
cette maladie, il lui fasse la grce de lui en indiquer une. --
Vous, amoureux? rplique Rosalinde; vous n'avez aucun des
symptmes auxquels on reconnat un amoureux; vous n'avez ni les
joues maigres ni les yeux cerns; vos bas ne tranent pas sur vos
talons, vos manches ne sont pas dboutonnes, et la rosette de vos
souliers est noue avec beaucoup de grce; si vous tes amoureux
de quelqu'un, c'est assurment de votre propre personne, et vous
n'avez que faire de mes remdes.

Ce ne fut pas sans une vritable motion que je lui donnai la
rplique dont voici les mots textuels:

Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que je
t'aime.

Cette rponse si imprvue, si trange, qui n'est amene par rien,
et qui semblait crite exprs pour moi comme par une espce de
prvision du pote, me fit beaucoup d'effet quand je la prononai
devant Thodore, dont les lvres divines taient encore lgrement
gonfles par l'expression ironique de la phrase qu'il venait de
dire, tandis que ses yeux souriaient avec une inexprimable
douceur, et qu'un clair rayon de bienveillance dorait tout le haut
de sa jeune et belle figure.

Moi le croire? il vous est aussi ais de le persuader  celle qui
vous aime, et cependant elle ne conviendra pas aisment qu'elle
vous aime, et c'est une des choses sur lesquelles les femmes
donnent toujours un dmenti  leur conscience; -- mais, bien
sincrement, est-ce vous qui accrochez aux arbres tous ces beaux
loges de Rosalinde, et auriez-vous en effet besoin de remde pour
votre folie?

Quand elle est bien assure que c'est lui, Orlando, et non pas un
autre, qui a rim ces admirables vers qui marchent sur tant de
pieds, la belle Rosalinde consent  lui dire quelle est sa
recette. Voici en quoi elle consiste: elle a fait semblant d'tre
la bien-aime du malade d'amour, qui tait oblig de lui faire la
cour comme  sa matresse vritable, et, pour le dgoter de sa
passion, elle donnait dans les caprices les plus extravagants;
tantt elle pleurait, tantt elle riait; un jour elle
l'accueillait bien, l'autre mal; elle l'gratignait, elle lui
crachait au visage; elle n'tait pas une seule minute pareille 
elle-mme; minaudire, volage, prude, langoureuse, elle tait cela
tour  tour, et tout ce que l'ennui, les vapeurs et les diables
bleus peuvent faire natre de fantaisies dsordonnes dans la tte
creuse d'une petite-matresse, il fallait que le pauvre diable le
supportt ou l'excutt. -- Un lutin, un singe et un procureur
runis n'eussent pas invent plus de malices. -- Ce traitement
miraculeux n'avait pas manqu de produire son effet; -- le malade,
d'un accs d'amour, tait tomb dans un accs de folie, qui lui
avait fait prendre tout le monde en horreur, et il avait t finir
ses jours dans un rduit vraiment monastique; rsultat on ne peut
plus satisfaisant, et auquel, du reste, il n'tait pas difficile
de s'attendre.

Orlando, comme on peut bien le croire, ne se soucie gure de
revenir  la sant par un pareil moyen; mais Rosalinde insiste et
veut entreprendre cette cure. -- Et elle pronona cette phrase:
Je vous gurirais si vous vouliez seulement consentir  m'appeler
Rosalinde et  venir tous les jours me rendre vos soins dans ma
cabane, avec une intention si marque et si visible, et en me
jetant un regard si trange, qu'il me fut impossible de ne pas y
attacher un sens plus tendu que celui des mots, et de n'y pas
voir comme un avertissement indirect de dclarer mes vritables
sentiments. -- Et quand Orlando lui rpondit: Bien volontiers,
aimable jeune homme, elle pronona d'une manire encore plus
significative, et comme avec une espce de dpit de ne pas se
faire comprendre, la rplique: Non, non, il faut que vous
m'appeliez Rosalinde.

Peut-tre me suis-je tromp, et ai-je cru voir ce qui n'existait
point en effet, mais il m'a sembl que Thodore s'tait aperu de
mon amour, quoique assurment je ne lui eusse jamais dit un seul
mot, et qu' travers le voile de ces expressions empruntes, sous
ce masque de thtre, avec ses paroles hermaphrodites, il faisait
allusion  son sexe rel et  notre situation rciproque. Il est
bien impossible qu'une femme aussi spirituelle qu'elle l'est, et
qui a autant de monde qu'elle en a, n'ait pas, ds les
commencements, dml ce qui se passait dans mon me: --  dfaut
de ma langue, mes yeux et mon trouble parlaient suffisamment, et
le voile d'ardente amiti que j'avais jet sur mon amour n'tait
pas impntrable  ce point qu'un observateur attentif et
intress ne le pt facilement traverser -- La fille la plus
innocente et la moins usage ne s'y ft pas arrte une minute.

Quelque raison importante, et que je ne puis savoir, force sans
doute la belle  ce dguisement maudit, qui a t la cause de tous
mes tourments, et qui a failli faire de moi un trange amoureux:
sans cela tout aurait t uniquement, facilement, comme une
voiture dont les roues sont bien graisses sur une route bien
plane et sable avec du sable fin; j'aurais pu me laisser aller
avec une douce scurit aux rveries les plus amoureusement
vagabondes, et prendre entre mes mains la petite main blanche et
soyeuse de ma divinit, sans frissons d'horreur, et sans reculer 
vingt pas, comme si j'eusse touch un fer rouge, ou senti les
griffes de Belzbuth en personne.

Au lieu de me dsesprer et de m'agiter comme un vrai maniaque, de
me battre les flancs pour avoir des remords, et de me dolenter de
n'en pas avoir, tous les matins, en tendant les bras, je me
serais dit avec un sentiment de devoir rempli et de conscience
satisfaite: -- Je suis amoureux -- phrase aussi agrable  se dire
le matin, la tte sur un oreiller bien doux, sous une couverture
bien chaude, que toute autre phrase de trois mots que l'on
pourrait imaginer, -- except toutefois celle-ci: -- J'ai de
l'argent.

Aprs m'tre lev, j'aurais t me planter devant ma glace, et l,
me regardant avec une sorte de respect, je me serais attendri,
tout en peignant mes cheveux, sur ma potique pleur, en me
promettant bien d'en tirer bon parti, et de la faire
convenablement valoir, car rien n'est ignoble comme de faire
l'amour avec une trogne carlate; et, quand on a le malheur d'tre
rouge et amoureux, choses qui peuvent se rencontrer, je suis
d'avis qu'il se faut quotidiennement enfariner la physionomie, ou
renoncer  tre du bel air et s'en tenir aux Margots et aux
Toinons.

Puis j'eusse djeun avec componction et gravit pour nourrir ce
cher corps, cette prcieuse boite de passion, lui composer du suc
des viandes et du gibier de bon chyle amoureux, de bon sang vif et
chaud, et le maintenir dans un tat  faire plaisir aux mes
charitables.

Le djeuner fini, tout en me curant les dents, j'eusse entrelac
quelques rimes htroclites en manire de sonnet, le tout en
l'honneur de ma princesse; j'aurais trouv mille petites
comparaisons plus mdites les unes que les autres, et infiniment
galantes: dans le premier quatrain, il y aurait eu une danse de
soleils, et, dans le second, un menuet de vertus thologales, les
deux tercets n'eussent pas t d'un got infrieur; Hlne y et
t traite de servante d'auberge, et Paris d'idiot; l'Orient
n'et rien eu  envier pour la magnificence des mtaphores; le
dernier vers surtout et t particulirement admirable et et
renferm deux concetti au moins par syllabe; car le venin du
scorpion est dans sa queue, et le mrite du sonnet dans son
dernier vers. -- Le sonnet parachev et bien et dment transcrit
sur papier glac et parfum, je serais sorti de chez moi haut de
cent coudes et baissant la tte de peur de me cogner au ciel et
d'accrocher les nuages (sage prcaution), et j'aurais t dbiter
ma nouvelle production  tous mes amis et  tous mes ennemis, puis
aux enfants  la mamelle et  leurs nourrices, puis aux chevaux et
aux nes, puis aux murailles et aux arbres, pour savoir un peu
l'avis de la cration sur ce dernier produit de ma veine.

Dans les cercles, j'aurais parl avec les femmes d'un air
doctoral, et soutenu des thses de sentiment d'un ton de voix
grave et mesur, comme un homme qui en sait beaucoup plus qu'il
n'en veut dire sur la matire qu'il traite, et qui n'a pas appris
ce qu'il sait dans les livres; -- ce qui ne manque pas de produire
un effet on ne peut plus prodigieux, et de faire pmer comme des
carpes sur le sable toutes les femmes de l'assemble qui ne disent
plus leur ge, et les quelques petites filles que l'on n'a pas
invites  danser.

J'aurais pu mener la plus heureuse vie du monde marcher sur la
queue du carlin sans trop faire crier sa matresse, renverser les
guridons chargs de porcelaine, manger  table le meilleur
morceau sans en laisser pour le reste de la compagnie: tout cela
et t excus en faveur de la distraction bien connue des
amoureux; et, en me voyant ainsi tout avaler avec une mine
effare, tout le monde et dit en joignant les mains: -- Pauvre
garon!

Et puis cet air rveur et dolent, ces cheveux en pleurs, ces bas
mal tirs, cette cravate lche, ces grands bras pendants que je
vous aurais eus! comme j'aurais parcouru les alles du parc,
tantt  grands pas, tantt  petits pas,  la faon d'un homme
dont la raison est compltement gare! Comme j'aurais regard la
lune entre les deux yeux, et fait des ronds dans l'eau avec une
profonde tranquillit!

Mais les dieux en ont ordonn autrement.

Je me suis pris d'une beaut en pourpoint et en bottes, d'une
fire Bradamante qui ddaigne les habits de son sexe, et qui vous
laisse par moments flotter dans les plus inquitantes perplexits;
-- ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de
femme, mais son esprit est incontestablement celui d'un homme.

Ma matresse est de premire force  l'pe, et en remontrerait au
prvt de salles le plus expriment; elle a eu je ne sais combien
de duels, et tu ou bless trois ou quatre personnes; elle
franchit  cheval des fosss de dix pieds de large, et chasse
comme un vieux gentilltre de province: -- singulires qualits
pour une matresse! il n'y a qu' moi que ces choses-l arrivent.

Je ris, mais certainement il n'y a pas de quoi, car je n'ai jamais
tant souffert, et ces deux derniers mois m'ont sembl deux annes
ou plutt deux sicles. C'tait dans ma tte un flux et reflux
d'incertitudes  hbter le plus fort cerveau; j'tais si
violemment agit et tiraill en tous sens, j'avais des lans si
furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des
dsespoirs si profonds que je ne sais rellement pas comment je ne
suis pas mort  la peine. Cette ide m'occupait et me remplissait
tellement que je m'tonnais qu'on ne la vt pas clairement 
travers mon corps comme une bougie dans une lanterne, et j'tais
dans des transes mortelles que quelqu'un ne vnt  dcouvrir quel
tait l'objet de cet amour insens. -- Du reste, Rosette, tant la
personne du monde qui avait le plus d'intrt  surveiller les
mouvements de mon coeur, n'a point paru s'apercevoir de rien; je
crois qu'elle tait elle-mme trop occupe  aimer Thodore, pour
faire attention  mon refroidissement pour elle; ou bien il faut
que je sois pass matre en fait de dissimulation, et je n'ai pas
cette fatuit. -- Thodore lui-mme n'a point montr jusqu' ce
jour qu'il et le plus lger soupon de l'tat de mon me, et il
m'a toujours parl familirement et amicalement, comme un jeune
homme bien lev parle  un jeune homme de son ge, mais rien de
plus. -- Sa conversation avec moi roulait indiffremment sur toute
sorte de sujets, sur les arts, sur la posie et autres matires
pareilles; mais rien d'intime et de prcis qui et trait  lui ou
 moi.

Peut-tre les motifs qui l'obligeaient  ce travestissement
n'existent-ils plus, et va-t-il bientt reprendre le vtement qui
lui convient: c'est ce que j'ignore; toujours est-il que la
Rosalinde a prononc certains mots avec des inflexions
particulires, et qu'elle a appuy d'une manire trs marque sur
tous les passages du rle qui avaient une signification ambigu et
qui se pouvaient dtourner dans ce sens-l.

Dans la scne du rendez-vous, depuis l'instant o elle reproche 
Orlando de n'tre pas arriv deux heures avant, comme il sied  un
vritable amoureux, mais bien deux heures aprs, jusqu'au
douloureux soupir qu'effraye de l'tendue de sa passion elle
pousse en se jetant dans les bras d'Alina:  cousine! cousine!
ma jolie petite cousine! si tu savais  quelle profondeur je suis
enfonce dans l'abme de l'amour!, elle a dploy un talent
miraculeux. C'tait un mlange de tendresse, de mlancolie et
d'amour irrsistible; sa voix avait quelque chose de tremblant et
d'mu, et derrire le rire on sentait l'amour le plus violent prt
 faire explosion; ajoutez  cela tout le piquant et la
singularit de la transposition et ce qu'il y a de nouveau  voir
un jeune homme faire la cour  sa matresse qu'il prend pour un
homme et qui en a toutes les apparences.

Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans
d'autres situations prenaient dans celle-ci un relief particulier,
et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations
amoureuses, qui a cours sur le thtre, semblait refrappe avec un
coin tout neuf; d'ailleurs les penses, au lieu d'tre rares et
charmantes comme elles le sont, eussent-elles t plus uses que
la soutane d'un juge ou la croupire d'un ne de louage, la faon
dont elles taient dbites les et fait trouver de la plus
merveilleuse finesse et du meilleur got du monde.

J'ai oubli de te dire que Rosette, aprs avoir refus le rle de
Rosalinde, s'tait complaisamment charge du rle secondaire de
Phoeb; Phoeb est une bergre de la fort des Ardennes,
perdument aime du berger Sylvius, qu'elle ne peut souffrir et
qu'elle accable des plus constantes rigueurs. Phoeb est froide
comme la lune dont elle porte le nom; elle a un coeur de neige qui
ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la crote
glace s'paissit de plus en plus et devient dure comme le
diamant; mais  peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du
beau page Ganymde, que toute cette glace se rsout en pleurs et
que le diamant devient plus mou que de la cire. L'orgueilleuse
Phoeb, qui se riait de l'amour, est amoureuse elle-mme; elle
souffre maintenant les tourments qu'elle faisait endurer aux
autres. Sa fiert s'abat jusqu' faire toutes les avances, et elle
fait porter  Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre
brlante qui contient l'aveu de sa passion dans les termes les
plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touche de piti
pour Sylvius, et ayant d'ailleurs les plus excellentes raisons du
monde pour ne pas rpondre  l'amour de Phoeb, lui fait essuyer
les traitements les plus durs et se moque d'elle avec une cruaut
et un acharnement sans pareils. Phoeb prfre cependant ces
injures aux plus dlicats et plus passionns madrigaux de son
malheureux berger; elle suit partout le bel inconnu, et  force
d'importunits, ce qu'elle en peut tirer de plus doux est cette
promesse que, si jamais il pouse une femme,  coup sr ce sera
elle; en attendant, il l'engage  bien traiter Sylvius et  ne pas
se bercer d'une trop flatteuse esprance.

Rosette s'est acquitte de son rle avec une grce triste et
caressante, un ton douloureux et rsign qui allait au coeur; --
et lorsque Rosalinde lui dit: Je vous aimerais, si je pouvais,
les larmes furent au moment de dborder de ses yeux, et elle eut
peine  les contenir, car l'histoire de Phoeb est la sienne,
comme celle d'Orlando est la mienne,  cette diffrence prs que
tout se dnoue heureusement pour Orlando, et que Phoeb, trompe
dans son amour, au lieu du charmant idal qu'elle voulait
embrasser, en est rduite  pouser Sylvius. La vie est ainsi
dispose: ce qui fait le bonheur de l'un fait ncessairement le
malheur de l'autre. Il est trs heureux pour moi que Thodore soit
une femme; il est trs malheureux pour Rosette que ce ne soit pas
un homme, et elle se trouve jete maintenant dans les
impossibilits amoureuses o j'tais nagure gar.

 la fin de la pice, Rosalinde quitte pour des vtements de son
sexe le pourpoint du page Ganymde, et se fait reconnatre par le
duc pour sa fille, par Orlando pour sa matresse; le dieu
Hymenaeus arrive avec sa livre de safran et ses torches
lgitimes. -- Trois mariages ont lieu. -- Orlando pouse
Rosalinde, Phoeb Sylvius, et le bouffon Touchstone la nave
Audrey. -- Puis l'pilogue vient faire sa salutation, et le rideau
tombe...

Tout cela nous a extrmement intresss et occups: c'tait en
quelque sorte une autre pice dans la pice, un drame invisible et
inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls,
et qui, sous des paroles symboliques, rsumait notre vie complte
et exprimait nos plus cachs dsirs. -- Sans la singulire recette
de Rosalinde, je serais plus malade que jamais n'ayant pas mme un
espoir de lointaine gurison, et j'aurais continu  errer
tristement dans les sentiers obliques de l'obscure fort.

Cependant je n'ai qu'une certitude morale; les preuves me
manquent, et je ne puis rester plus longtemps dans cet tat
d'incertitude; il faut absolument que je parle  Thodore d'une
manire plus prcise. Je me suis approch vingt fois de lui avec
une phrase prpare, sans pouvoir venir  bout de la dire, -- je
n'ose pas; j'ai bien des occasions de lui parler seul ou dans le
parc, ou dans ma chambre, ou dans la sienne, car il vient me voir
et je vais le voir, mais je les laisse passer sans m'en servir,
bien que l'instant d'aprs j'en prouve un regret mortel, et que
j'entre contre moi-mme en des colres horribles. J'ouvre la
bouche, et malgr moi d'autres mots se substituent aux mots que je
voudrais dire; au lieu de dclarer mon amour, je disserte sur la
pluie et le beau temps ou telle autre stupidit pareille.
Cependant la saison va finir, et bientt l'on retournera  la
ville; les facilits qui s'ouvrent ici favorablement devant mes
dsirs ne se retrouveront nulle part: -- nous nous perdrons peut-
tre de vue, et un courant oppos nous emportera sans doute.

La libert de la campagne est une chose si charmante et si
commode! -- les arbres mme un peu effeuills de l'automne offrent
de si dlicieux ombrages aux rveries du naissant amour! il est
difficile de rsister au milieu de la belle nature! les oiseaux
ont des chansons si langoureuses, les fleurs des parfums si
enivrants, le revers des collines des gazons si dors et si
soyeux! La solitude vous inspire mille voluptueuses penses, que
le tourbillon du monde et disperses ou fait envoler  et l, et
le mouvement instinctif de deux tres qui entendent battre leur
coeur dans le silence d'une campagne dserte est d'enlacer leurs
bras plus troitement et de se replier l'un sur l'autre, comme si
effectivement il n'y avait plus qu'eux de vivants au monde.

J'ai t me promener ce matin; le temps tait doux et humide, le
ciel ne laissait pas entrevoir le moindre losange d'azur;
cependant il n'tait ni sombre ni menaant. Deux ou trois tons de
gris de perle, harmonieusement fondus, le noyaient d'un bout 
l'autre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des nuages
cotonneux semblables  de grands morceaux d'ouate; ils taient
pousss par le souffle mourant d'une petite brise  peine assez
forte pour agiter les sommits des trembles les plus inquiets: des
flocons de brouillards montaient entre les grands marronniers et
indiquaient de loin le cours de la rivire. Quand la brise
reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grilles
s'parpillaient tout mues, et couraient devant moi le long du
sentier comme des essaims de moineaux peureux; puis, le souffle
cessant, elles s'abattaient quelques pas plus loin: vraie image de
ces esprits qu'on prend pour des oiseaux volant librement avec
leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles
dessches par la gele du matin, et dont le moindre vent qui
passe fait son jouet et sa rise.

Les lointains taient tellement estomps de vapeurs, et les
franges de l'horizon tellement effiles sur le bord qu'il n'tait
gure possible de savoir le point prcis o commenait le ciel et
o finissait la terre: un gris un peu plus opaque, une brume un
peu plus paisse indiquaient d'une manire vague l'loignement et
la diffrence des plans.  travers ce rideau, les saules, avec
leurs ttes cendres, avaient plutt l'air de spectres d'arbres
que d'arbres vritables; les sinuosits des collines ressemblaient
plutt aux ondulations d'un entassement de nues qu'au gisement
d'un terrain solide. Les contours des objets tremblaient  l'oeil,
et une espce de trame grise d'une finesse inexprimable, pareille
 une toile d'araigne, s'tendait entre les devants du paysage et
les fuyantes profondeurs; aux endroits ombrs, les hachures se
dessinaient en clair beaucoup plus nettement, et laissaient voir
les mailles du rseau; aux places plus claires, ce filet de
brume tait insensible, et se confondait dans une lueur diffuse.
Il y avait dans l'air quelque chose d'assoupi, d'humidement tide
et de doucement terne qui prdisposait singulirement  la
mlancolie.

Tout en allant, je pensais que l'automne tait venu aussi pour
moi, et que l't rayonnant tait pass sans retour; l'arbre de
mon me tait peut-tre encore plus effeuill que les arbres des
forts;  peine restait-il  la plus haute branche une seule
petite feuille verte qui se balanait en frissonnant, toute triste
de voir ses soeurs la quitter une  une.

Reste sur l'arbre,  petite feuille couleur d'esprance, retiens-
toi  la branche de toute la force de tes nervures et de tes
fibres; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, 
bonne petite feuille! car, lorsque tu m'auras quitt, qui pourra
distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empchera le
bcheron de m'entailler le pied  coups de hache et de faire des
fagots avec mes branches? -- Il n'est pas encore le temps o les
arbres n'ont plus de feuilles, et le soleil peut encore se
dbarrasser des langes de brouillard qui l'environnent.

Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup d'impression.
Je pensais que le temps fuyait vite, et que je pourrais mourir
sans avoir serr mon idal sur mon coeur.

En rentrant chez moi, j'ai pris une rsolution. -- Puisque je ne
pouvais me dcider  parler, j'ai crit toute ma destine sur un
carr de papier. -- Il est peut-tre ridicule d'crire  quelqu'un
qui demeure dans la mme maison que vous, que l'on peut voir tous
les jours,  toute heure; mais je n'en suis plus  regarder ce qui
est ridicule ou non.

J'ai cachet ma lettre non sans trembler et sans changer de
couleur; puis, choisissant le moment o Thodore tait sorti, je
l'ai pose sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi
troubl que si j'avais commis la plus abominable action du monde.

Chapitre 12
_Je t'ai promis la suite de mes aventures..._

Je t'ai promis la suite de mes aventures; mais en vrit je suis
si paresseuse  crire qu'il faut que je t'aime comme la prunelle
de mon oeil, et que je te sache plus curieuse qu've ou Psych,
pour me mettre devant une table avec une grande feuille de papier
toute blanche qu'il faut rendre toute noire, et un encrier plus
profond que la mer, dont chaque goutte se doit tourner en penses,
ou du moins en quelque chose qui y ressemble, sans prendre la
rsolution subite de monter  cheval et de faire,  bride abattue,
les quatre-vingts normes lieues qui nous sparent, pour t'aller
conter de vive voix ce que je vais t'aligner en pieds de mouche
imperceptibles, afin de ne pas tre effraye moi-mme du volume
prodigieux de mon odysse picaresque.

Quatre-vingts lieues! songer qu'il y a tout cet espace entre moi
et la personne que j'aime le mieux au monde! -- J'ai bien envie de
dchirer ma lettre et de faire seller mon cheval. -- Mais je n'y
pensais plus, -- avec l'habit que je porte, je ne pourrais
approcher de toi, et reprendre la vie familire que nous menions
ensemble lorsque nous tions petites filles bien naves et bien
innocentes: si jamais je reprends des jupes, ce sera assurment
pour ce motif.

Je t'ai laisse, je crois, au dpart de l'auberge o j'ai pass
une si drle de nuit et o ma vertu a pens faire naufrage en
sortant du port. -- Nous partmes tous ensemble, allant du mme
ct. -- Mes compagnons s'extasirent beaucoup sur la beaut de
mon cheval, qui effectivement est de race et l'un des meilleurs
coureurs qui soient; -- cela me grandit d'une demi-coude au moins
dans leur estime, et ils ajoutrent  mon propre mrite tout le
mrite de ma monture.

Cependant ils parurent craindre qu'elle ne ft trop fringante et
trop fougueuse pour moi. -- Je leur dis qu'ils eussent  calmer
leur crainte, et, pour leur montrer qu'il n'y avait point de
danger, je lui fis faire plusieurs courbettes, -- puis je franchis
une barrire assez leve, et je pris le galop.

La troupe essaya vainement de me suivre; je tournai bride quand je
fus assez loin, et je revins  leur rencontre ventre  terre;
quand je fus prs d'eux, je retins mon cheval lanc sur ses quatre
pieds et je l'arrtai court: ce qui est, comme tu le sais ou comme
tu ne le sais pas, un vrai tour de force.

De l'estime ils passrent sans transition au plus profond respect.
Ils ne se doutaient pas qu'un jeune colier, tout rcemment sorti
de l'universit, tait aussi bon cuyer que cela. Cette dcouverte
qu'ils firent me servit plus que s'ils avaient reconnu en moi
toutes les vertus thologales et cardinales; -- au lieu de me
traiter en petit jeune homme, ils me parlrent sur un ton de
familiarit obsquieuse qui me fit plaisir.

En quittant mes habits, je n'avais pas quitt mon orgueil: --
n'tant plus femme, je voulais tre homme tout  fait et ne pas me
contenter d'en avoir seulement l'extrieur. -- J'tais dcide 
avoir comme cavalier les succs auxquels je ne pouvais plus
prtendre en qualit de femme. Ce qui m'inquitait le plus,
c'tait de savoir comment je m'y prendrais pour avoir du courage;
car le courage et l'adresse aux exercices du corps sont les moyens
par lesquels un homme fonde le plus aisment sa rputation. Ce
n'est pas que je sois timide pour une femme, et je n'ai pas ces
pusillanimits imbciles que l'on voit  plusieurs; mais de l 
cette brutalit insouciante et froce qui fait la gloire des
hommes il y a loin encore, et mon intention tait de devenir un
petit fier--bras, un tranche-montagne comme messieurs du bel air,
afin de me mettre sur un bon pied dans le monde et de jouir de
tous les avantages de ma mtamorphose.

Mais je vis par la suite que rien n'tait plus facile et que la
recette en tait fort simple.

Je ne te conterai pas, selon l'usage des voyageurs, que j'ai fait
tant de lieues tel jour, que j'ai t de cet endroit  cet autre,
que le rti que j'ai mang dans l'auberge du Cheval-Blanc ou de la
Croix-de-Fer tait cru ou brl; que le vin tait aigre et que le
lit o j'ai couch avait des rideaux  personnages ou  fleurs: ce
sont des dtails trs importants et qu'il est bon de conserver 
la postrit; mais il faudra que la postrit s'en passe pour
cette fois et que tu te rsignes  ne pas savoir de combien de
plats mon dner tait compos, et si j'ai bien ou mal dormi
pendant le cours de mes voyages. Je ne te donnerai pas non plus
une description exacte des diffrents paysages, des champs de bls
et forts, des cultures varies et des collines charges de
hameaux qui ont successivement pass devant mes yeux: cela est
facile  supposer; prends un peu de terre, plantes-y quelques
arbres et quelques brins d'herbe, barbouille derrire cela un
petit bout de ciel ou gristre ou bleu ple, et tu auras une ide
trs suffisante du fond mouvant sur lequel se dtachait notre
petite caravane. -- Si, dans ma premire lettre, je suis entre en
quelques dtails de ce genre, veuille bien m'excuser, je n'y
retomberai plus: comme je n'tais jamais sortie, la moindre chose
me semblait d'une importance norme.

Un des cavaliers, mon compagnon de lit, celui que j'avais t prs
de tirer par la manche dans la mmorable nuit dont je t'ai dcrit
tout au long les angoisses, se prit d'une belle passion pour moi
et tint tout le temps son cheval  ct du mien.

 cette exception prs, que je n'eusse pas voulu le prendre pour
amant quand il m'et apport la plus belle couronne du monde, il
ne me dplaisait pas autrement; il tait instruit, et ne manquait
ni d'esprit ni de bonne humeur: seulement, quand il parlait des
femmes, c'tait avec un ton de mpris et d'ironie pour lequel je
lui eusse trs volontiers arrach les deux yeux de la tte,
d'autant plus que, sous l'exagration, il y avait dans ce qu'il
disait beaucoup de choses d'une vrit cruelle et dont mon habit
d'homme me forait de reconnatre la justice.

Il m'invita d'une manire si pressante et  tant de reprises 
venir voir avec lui une de ses soeurs sur la fin de son veuvage,
et qui habitait en ce moment-l un vieux chteau avec une de ses
tantes, que je ne pus le lui refuser. -- Je fis quelques
objections pour la forme, car au fond il m'tait aussi gal
d'aller l qu'autre part, et je pouvais tout aussi bien atteindre
 mon but de cette faon que d'une autre; et, comme il me dit que
je le dsobligerais assurment beaucoup si je ne lui accordais au
moins quinze jours, je lui rpondis que je voulais bien et que
c'tait une chose convenue.

 un embranchement du chemin, -- le compagnon, en montrant le
jambage droit de cet _Y_ naturel, me dit:

-- C'est par l. Les autres nous donnrent une poigne de main et
s'en furent de l'autre ct.

Aprs quelques heures de marche, nous arrivmes au lieu de notre
destination.

Un foss assez large, mais qui, au lieu d'eau, tait rempli d'une
vgtation abondante et touffue, sparait le parc du grand chemin;
le revtement tait en pierre de taille; et, dans les angles, se
hrissaient de gigantesques artichauts et des chardons de fer qui
semblaient avoir pouss comme des plantes naturelles entre les
blocs disjoints de la muraille: un petit pont d'une arche
traversait ce canal  sec et permettait d'arriver  la grille.

Une haute alle d'ormes, arrondie en berceau et taille  la
vieille mode, se prsentait d'abord  vous; et, aprs l'avoir
suivie quelque temps, on dbouchait dans une espce de rond-point.

Ces arbres avaient plutt l'air suranns que vieux; ils
paraissaient avoir des perruques et tre poudrs  blanc; on ne
leur avait rserv qu'une petite houppe de feuillage au sommet de
la tte; tout le reste tait soigneusement mond, en sorte qu'on
les et pris pour des plumets dmesurs plants en terre de
distance en distance.

Aprs avoir travers le rond-point, couvert d'une herbe fine
soigneusement foule au rouleau, il fallait encore passer sous une
curieuse architecture de feuillage orne de pots--feu, de
pyramides et de colonnes d'ordre rustique, le tout pratiqu 
grand renfort de ciseaux et de serpes dans un norme massif de
buis. -- Par diffrentes chappes on apercevait,  droite et 
gauche, tantt un chteau de rocaille  demi ruin, tantt
l'escalier rong de mousse d'une cascade tarie, ou bien un vase ou
une statue de nymphe et de berger le nez et les doigts casss,
avec quelques pigeons perchs sur les paules et sur la tte.

Un grand parterre, dessin  la franaise, s'tendait devant le
chteau; tous les compartiments taient tracs avec du buis et du
houx dans la plus rigoureuse symtrie; cela avait bien autant
l'air d'un tapis que d'un jardin: de grandes fleurs en parure de
bal, le port majestueux et la mine sereine, comme des duchesses
qui s'apprtent  danser le menuet, vous faisaient au passage une
lgre inclination de tte. D'autres, moins polies apparemment, se
tenaient raides et immobiles, pareilles  des douairires qui font
tapisserie. Des arbustes de toutes les formes possibles, si l'on
en excepte toutefois leur forme naturelle, ronds, carrs, pointus,
triangulaires, avec des caisses vertes et grises, semblaient
marcher professionnellement au long de la grande alle, et vous
conduire par la main jusqu'aux premires marches du perron.

Quelques tourelles,  demi engages dans des constructions plus
rcentes, dpassaient la ligne de l'difice de toute la hauteur de
leur teignoir d'ardoises, et leurs girouettes de tle tailles en
queue d'aronde tmoignaient d'une assez honorable antiquit. Les
fentres du pavillon du milieu donnaient toutes sur un balcon
commun orn d'une balustrade de fer extrmement travaille et
d'une grande richesse, et les autres taient entoures de cadres
de pierre avec des chiffres et des noeuds sculpts.

Quatre  cinq grands chiens accoururent en aboyant  pleine gueule
et en faisant des cabrioles prodigieuses. Ils gambadaient autour
des chevaux et leur sautaient au nez: ils firent surtout fte au
cheval de mon camarade,  qui probablement ils allaient souvent
rendre visite dans l'curie, ou qu'ils accompagnaient  la
promenade.

 tout ce tapage, arriva enfin une espce de valet, l'air moiti
laboureur, moiti palefrenier, qui prit nos btes par la bride et
les emmena. -- Je n'avais pas encore vu me qui vive, si ce n'est
une petite paysanne effare et sauvage comme un daim, qui s'tait
sauve  notre aspect et tapie dans un sillon, derrire du
chanvre, quoique nous l'eussions appele  plusieurs reprises, et
que nous eussions fait notre possible pour la rassurer.

Personne ne paraissait aux fentres; on et dit que le chteau
tait inhabit, ou du moins ne l'tait que par des esprits; car le
moindre bruit ne transpirait pas au-dehors.

Nous commencions  monter les premires marches du perron, en
faisant sonner nos perons, car nous avions les jambes un peu
alourdies, lorsque nous entendmes  l'intrieur comme un bruit de
portes ouvertes et fermes, comme si quelqu'un se htait  notre
rencontre.

En effet, une jeune femme parut sur le haut de la rampe, franchit
en un bond l'espace qui la sparait de mon compagnon, et se jeta 
son cou. Celui-ci l'embrassa trs affectueusement, et, lui mettant
le bras autour de la taille, il l'enleva presque et la porta ainsi
jusqu'au palier.

-- Savez-vous que vous tes bien aimable et bien galant pour un
frre, mon cher Alcibiade? -- N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'est
pas tout  fait inutile que je vous avertisse que c'est mon frre,
car en vrit il n'en a pas trop les faons? dit la jeune belle en
se retournant de mon ct.

 quoi je rpondis qu'on s'y pouvait mprendre, et que c'tait en
quelque sorte un malheur que d'tre son frre et de se trouver
ainsi exclu de la catgorie de ses adorateurs; que pour moi, si je
l'tais, je deviendrais  la fois le plus malheureux et le plus
heureux cavalier de la terre. -- Ce qui la fit doucement sourire.

Tout en causant ainsi, nous entrmes dans une salle basse dont les
murs taient dcors d'une tapisserie de haute lisse de Flandre. -
- De grands arbres  feuilles aigus y soutenaient des essaims
d'oiseaux fantastiques; les couleurs altres par le temps
produisaient de bizarres transpositions de nuances; le ciel tait
vert, les arbres bleu de roi avec des lumires jaunes et dans les
draperies des personnages l'ombre tait souvent d'une couleur
oppose au fond de l'toffe; -- les chairs ressemblaient  du
bois, et les nymphes qui se promenaient sous les ombrages dteints
de la fort avaient l'air de momies dmaillotes; leur bouche
seule, dont la pourpre avait conserv sa teinte primitive,
souriait avec une apparence de vie. Sur le devant, se hrissaient
de hautes plantes d'un vert singulier avec de larges fleurs
panaches dont les pistils ressemblaient  des aigrettes de paon.
Des hrons  la mine srieuse et pensive, la tte enfonce dans
les paules, leur long bec reposant sur leur jabot rebondi, se
tenaient philosophiquement debout sur une de leurs maigres pattes,
dans une eau dormante et noire, raye de fils d'argent ternis; par
les chappes du feuillage, on voyait dans le lointain de petits
chteaux avec des tourelles pareilles  des poivrires et des
balcons chargs de belles dames en grands atours qui regardaient
passer des cortges ou des chasses.

Des rocailles capricieusement denteles, d'o tombaient des
torrents de laine blanche, se confondaient au bord de l'horizon
avec des nuages pommels.

Une des choses qui me frapprent le plus, ce fut une chasseresse
qui tirait un oiseau. -- Ses doigts ouverts venaient de lcher la
corde, et la flche tait partie, mais, comme cet endroit de la
tapisserie se trouvait  une encoignure, la flche tait de
l'autre ct de la muraille et avait dcrit un grand crochet; pour
l'oiseau, il s'envolait sur ses ailes immobiles et semblait
vouloir gagner une branche voisine.

Cette flche empenne et arme d'une pointe d'or, toujours en
l'air et n'arrivant jamais au but, faisait l'effet le plus
singulier, tait comme un triste et douloureux symbole de la
destine humaine, et plus je la regardais, plus j'y dcouvrais de
sens mystrieux et sinistres. -- La chasseresse tait l, debout,
le pied tendu en avant, le jarret pli, son oeil aux paupires de
soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flche dvie de
son chemin: et semblait chercher avec anxit le phnicoptre aux
plumes bigarres qu'elle voulait abattre et qu'elle s'attendait 
voir tomber devant elle perc de part en part. -- Je ne sais si
c'est une erreur de mon imagination, mais je trouvais  cette
figure une expression aussi morne et aussi dsespre que celle
d'un pote qui meurt sans avoir crit l'ouvrage sur lequel il
comptait pour fonder sa rputation, et que le rle impitoyable
saisit au moment o il essaye de le dicter.

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement  coup
sr que cela n'en vaut la peine; -- mais c'est une chose qui m'a
toujours trangement proccupe, que ce monde fantastique cr par
les ouvriers de haute lisse.

J'aime passionnment cette vgtation imaginaire, ces fleurs et
ces plantes qui n'existent pas dans la ralit, ces forts
d'arbres inconnus o errent des licornes, des caprimules et des
cerfs couleur de neige, avec un crucifix d'or entre leurs rameaux,
habituellement poursuivis par des chasseurs  barbe rouge et en
habits de Sarrasins.

Lorsque j'tais petite, je n'entrais gure dans une chambre
tapisse sans prouver une espce de frisson, et j'osais  peine
m'y remuer.

Toutes ces figures debout contre la muraille, et auxquelles
l'ondulation de l'toffe et le jeu de la lumire prtent une
espce de vie fantastique, me semblaient autant d'espions occups
 surveiller mes actions pour en rendre compte en temps et lieu,
et je n'eusse pas mang une pomme ou un gteau vol en leur
prsence. Que de choses ces graves personnages auraient  dire,
s'ils pouvaient ouvrir leurs lvres de fil rouge, et si les sons
pouvaient pntrer dans la conque de leur oreille brode. De
combien de meurtres, de trahisons, d'adultres infmes et de
monstruosits de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et
impassibles tmoins!...

Mais laissons la tapisserie et revenons  notre histoire.

-- Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrive.

-- Oh! cela n'est pas fort press, ma soeur; asseyons-nous d'abord
et causons un peu. Je vous prsente un cavalier qui a nom Thodore
de Srannes et qui passera quelque temps ici. Je n'ai pas besoin
de vous recommander de lui faire bon accueil; -- il se recommande
assez lui-mme. (Je dis ce qu'il a dit; ne va pas intempestivement
m'accuser de fatuit.)

La belle fit un petit mouvement de tte, comme pour donner son
assentiment, et l'on parla d'autre chose.

Tout en faisant la conversation, je la regardais en dtail et je
l'examinais plus attentivement que je n'avais pu le faire
jusqu'alors.

Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et son deuil
lui allait on ne peut mieux;  vrai dire, elle n'avait pas l'air
fort lugubre ni fort dsole, et je doute qu'elle et mang dans
sa soupe les cendres de son Mausole en manire de rhubarbe. -- Je
ne sais si elle avait pleur abondamment son poux dfunt; si elle
l'avait fait, en tout cas, il n'y paraissait gure, et le joli
mouchoir de batiste qu'elle tenait  sa main tait aussi
parfaitement sec que possible.

Ses yeux n'taient pas rouges, mais au contraire les plus clairs
et les plus brillants du monde, et l'on et en vain cherch sur
ses joues le sillon par o avaient pass les larmes; il n'y avait
en vrit que deux petites fossettes creuses par l'habitude de
sourire, et, pour une veuve, il est juste de dire qu'on lui voyait
trs frquemment les dents: ce qui n'tait certainement pas un
spectacle dsagrable, car elle les avait petites et bien ranges.
Je l'estimai tout d'abord de ne s'tre pas crue oblige, parce
qu'il lui tait mort quelque mari, de se pocher les yeux et de se
rendre le nez violet: je lui sus bon gr aussi de ne prendre
aucune petite mine dolente et de parler naturellement avec sa voix
sonore et argentine, sans traner les mots et entrecouper ses
phrases de vertueux soupirs.

Cela me parut de fort bon got; je la jugeai tout d'abord une
femme d'esprit, ce qu'elle est en effet.

Elle tait bien faite, le pied et la main trs convenables; son
costume noir tait arrang avec toute la coquetterie possible et
si gaiement que le lugubre de la couleur disparaissait
compltement, et qu'elle et pu aller au bal ainsi habille, sans
que personne le trouvt trange. Si jamais je me marie et que je
devienne veuve, je lui demanderai un patron de sa robe, car elle
lui va comme un ange.

Aprs quelques propos, nous montmes chez la vieille tante.

Nous la trouvmes assise dans un grand fauteuil  dos renvers,
avec un petit tabouret sous son pied, et  ct d'elle un vieux
chien tout chassieux et tout renfrogn, qui leva son museau noir 
notre arrive, et nous accueillit par un grognement trs peu
amical.

Je n'ai jamais envisag une vieille femme qu'avec horreur. Ma mre
est morte toute jeune; sans doute, si je l'avais vue lentement
vieillir et que j'eusse vu ses traits se dformer dans une
progression imperceptible, je m'y fusse paisiblement habitue. --
Dans mon enfance, je n'ai t entoure que de figures jeunes et
riantes, en sorte que j'ai gard une antipathie insurmontable pour
les vieilles gens. Aussi je frissonnai quand la belle veuve toucha
de ses lvres pures et vermeilles le front jaune de la douairire.
-- C'est une chose que je ne saurais prendre sur moi. Je sais que
lorsque j'aurai soixante ans, je serai ainsi; -- c'est gal, je
n'y puis rien faire, et je prie Dieu qu'il me fasse mourir jeune
comme ma mre.

Cependant cette vieille avait conserv de son ancienne beaut
quelques linaments simples et majestueux qui l'empchaient de
tomber dans cette laideur de pomme cuite qui est le partage des
femmes qui n'ont t que jolies ou simplement fraches; ses yeux,
quoique termins  leurs angles par une patte de plis et
recouverts d'une paupire large et molle, avaient encore quelques
tincelles de leur feu primitif, et l'on voyait qu'ils avaient d,
sous le rgne de l'autre roi, lancer des clairs de passion 
blouir. Son nez mince et maigre, un peu recourb en bec d'oiseau
de proie, donnait  son profil une sorte de grandeur srieuse que
temprait le sourire indulgent de sa lvre autrichienne peinte de
carmin, selon la mode du sicle pass.

Son costume tait antique sans tre ridicule, et s'harmonisait
parfaitement avec sa figure; elle avait pour coiffure une simple
cornette blanche avec une petite dentelle; ses mains, longues et
amaigries, qu'on devinait avoir t fort belles, flottaient dans
des mitaines sans pouce et sans doigts, une robe feuille-morte,
broche de ramages d'une couleur plus fonce, une mante noire et
un tablier de pou-de-soie gorge-de-pigeon compltaient son
ajustement.

Les vieilles femmes devraient toujours s'habiller ainsi et
respecter assez leur mort prochaine pour ne point se harnacher de
plumes, de guirlandes de fleurs de rubans de couleurs tendres et
de mille affiquets qui ne vont qu' l'extrme jeunesse. Elles ont
beau faire des avances  la vie, la vie n'en veut plus; -- elles
en sont pour leurs frais, comme ces courtisanes surannes qui se
pltrent de rouge et de blanc, et que les muletiers ivres
repoussent sur la borne avec des injures et des coups de pied.

La vieille dame nous reut avec cette aisance et cette politesse
exquise qui est le partage des gens qui ont suivi l'ancienne cour,
et dont le secret semble se perdre de jour en jour, comme tant
d'autres beaux secrets, et d'une voix qui, bien que casse et
chevrotante, avait encore une grande douceur.

Je parus lui plaire beaucoup, et elle me regarda trs longtemps et
trs attentivement avec un air fort touch. -- Une larme se forma
dans le coin de son oeil et descendit lentement dans une de ses
grandes rides, o elle se perdit et se scha. Elle me pria de
l'excuser et me dit que je ressemblais fort  un fils qu'elle
avait autrefois et qui avait t tu  l'arme.

Tout le temps que je demeurai au chteau, je fus,  cause de cette
ressemblance, relle ou imaginaire, traite par la bonne dame avec
une bienveillance extraordinaire et toute maternelle. J'y trouvais
plus de charmes que je ne l'aurais cru d'abord, car le plus grand
plaisir que les personnes qui sont d'ge me puissent faire, c'est
de ne me parler jamais et de s'en aller quand j'arrive.

Je ne te conterai pas en dtail et jour par jour ce que j'ai fait
 R***. Si je me suis un peu tendue sur tout ce commencement, et
si je t'ai esquiss avec quelque soin ces deux ou trois
physionomies, soit de personnes, soit de lieux, c'est qu'il
m'arriva l des choses trs singulires et pourtant fort
naturelles, et que j'aurais d prvoir en prenant des habits
d'homme.

Ma lgret naturelle me fit faire une imprudence dont je me
repens cruellement, car elle a port dans une bonne et belle me
un trouble que je ne puis apaiser sans dcouvrir ce que je suis et
me compromettre gravement.

Pour avoir parfaitement l'air d'un homme et me divertir un peu, je
ne trouvai rien de mieux que de faire la cour  la soeur de mon
ami. -- Cela me paraissait trs drle de me prcipiter  quatre
pattes lorsqu'elle laissait tomber son gant et de le lui rendre en
faisant des rvrences prosternes, de me pencher au dos de son
fauteuil avec un petit air adorablement langoureux, et de lui
couler dans le tuyau de l'oreille mille et un madrigaux on ne
saurait plus charmants. Ds qu'elle voulait passer d'une chambre 
une autre, je lui prsentais gracieusement la main; si elle
montait  cheval, je lui tenais l'trier, et,  la promenade, je
marchais toujours  ct d'elle; le soir, je lui faisais la
lecture et je chantais avec elle; -- bref, je m'acquittais avec
une scrupuleuse exactitude de tous les devoirs d'un cavalier
servant.

Je faisais toutes les mines que j'avais vu faire aux amoureux, ce
qui m'amusait et me faisait rire comme une vraie folle que je
suis, lorsque je me trouvais seule dans ma chambre et que je
rflchissais  toutes les impertinences que je venais de dbiter
du ton le plus srieux du monde.

Alcibiade et la vieille marquise paraissaient voir cette intimit
avec plaisir et nous laissaient fort souvent tte  tte. Je
regrettais quelquefois de n'tre pas vritablement un homme pour
en mieux profiter; si je l'avais t, il n'aurait tenu qu' moi,
car notre charmante veuve semblait avoir parfaitement oubli le
dfunt, ou, si elle s'en souvenait, elle et t volontiers
infidle  sa mmoire.

Ayant commenc sur ce ton, je ne pouvais gure honntement
reculer, et il tait fort difficile de faire une retraite avec
armes et bagages; je ne pouvais cependant pas non plus dpasser
une certaine limite et je ne savais gure tre aimable qu'en
paroles: -- j'esprais attraper ainsi la fin du mois que je devais
passer  R*** et me retirer avec promesse de revenir, sauf  n'en
rien faire. -- Je croyais qu' mon dpart la belle se consolerait,
et en ne me voyant plus, m'aurait bientt oublie.

Mais, en me jouant, j'avais veill une passion srieuse et les
choses tournrent autrement: -- ce qui vous retrace une vrit
trs connue depuis longtemps,  savoir qu'il ne faut jamais jouer
ni avec le feu ni avec l'amour.

Avant de m'avoir vue, Rosette ne connaissait pas encore l'amour.
Marie fort jeune  un homme beaucoup plus vieux qu'elle, elle
n'avait pu sentir pour lui qu'une espce d'amiti filiale; -- sans
doute, elle avait t courtise, mais elle n'avait pas eu d'amant,
tout extraordinaire que la chose puisse paratre: ou les galants
qui lui avaient rendu des soins taient de minces sducteurs, ou,
ce qui est plus probable, son heure n'tait pas encore sonne. --
Les hobereaux et les gentilltres de province, parlant toujours de
fumes et de laisses, de ragots et d'andouillers, d'hallali et de
cerfs dix cors, et entremlant le tout de charades d'almanach et
de madrigaux moisis de vtust, n'taient assurment gure faits
pour lui convenir, et sa vertu n'avait pas eu beaucoup  se
dbattre pour ne leur point cder. -- D'ailleurs, la gaiet et
l'enjouement naturel de son caractre la dfendaient suffisamment
contre l'amour, cette molle passion qui a tant de prise sur les
rveurs et les mlancoliques; l'ide que son vieux Tithon avait pu
lui donner de la volupt devait tre assez mdiocre pour ne la
point jeter en de grandes tentations d'en essayer encore, et elle
jouissait doucement du plaisir d'tre veuve de si bonne heure et
d'avoir encore tant d'annes  tre jolie.

Mais,  mon arrive, tout cela changea bien. -- Je crus d'abord
que, si je me fusse tenue avec elle entre les bornes troites
d'une froide et exacte politesse, elle n'aurait pas fait autrement
attention  moi; mais, en vrit, je fus oblige de reconnatre
par la suite qu'il n'en et t ni plus ni moins, et que cette
supposition, quoique fort modeste, tait purement gratuite.

Hlas! rien ne peut dtourner l'ascendant fatal, et nul ne saurait
viter l'influence bienfaisante ou maligne de son toile.

La destine de Rosette tait de n'aimer qu'une fois dans sa vie et
d'un amour impossible; il faut qu'elle la remplisse, et elle la
remplira.

J'ai t aime,  Graciosa! et c'est une douce chose, quoique je
ne l'aie t que par une femme, et que, dans un amour ainsi
dtourn, il y et quelque chose de pnible qui ne se doit pas
trouver dans l'autre; -- oh! une bien douce chose! -- Quand on
s'veille la nuit et qu'on se relve sur son coude, se dire: --
Quelqu'un pense ou rve  moi; on s'occupe de ma vie; un mouvement
de mes yeux ou de ma bouche fait la joie ou la tristesse d'une
autre crature; une parole que j'ai laisse tomber au hasard est
recueillie avec soin, commente et retourne des heures entires;
je suis le ple o se dirige un aimant inquiet; ma prunelle est un
ciel, ma bouche est un paradis plus souhait que le vritable; je
mourrais, une pluie tide de larmes rchaufferait ma cendre, mon
tombeau serait plus fleuri qu'une corbeille de noce; si j'tais en
danger, quelqu'un se jetterait entre la pointe de l'pe et ma
poitrine; on se sacrifierait pour moi! -- c'est beau; et je ne
sais pas ce que l'on peut souhaiter de plus au monde.

Cette pense me faisait un plaisir que je me reprochais, car pour
tout cela je n'avais rien  donner, et j'tais dans la position
d'une personne pauvre qui accepte des prsents d'un ami riche et
gnreux, sans espoir de pouvoir jamais lui en faire  son tour.
Cela me charmait d'tre adore ainsi, et par instants je me
laissais faire avec une singulire complaisance.  force
d'entendre tout le monde m'appeler monsieur, et de me voir traiter
comme si j'tais un homme, j'oubliais insensiblement que j'tais
femme; -- mon dguisement me semblait mon habit naturel, et il ne
me souvenait pas d'en avoir jamais port d'autre; je ne songeais
plus que je n'tais au bout du compte qu'une petite vapore qui
s'tait fait une pe de son aiguille, et une paire de culottes en
coupant une de ses jupes.

Beaucoup d'hommes sont plus femmes que moi. -- Je n'ai gure d'une
femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains plus
dlicates; la jupe est sur mes hanches et non dans mon esprit. Il
arrive souvent que le sexe de l'me ne soit point pareil  celui
du corps, et c'est une contradiction qui ne peut manquer de
produire beaucoup de dsordre. -- Moi, par exemple, si je n'avais
pas pris cette rsolution, folle en apparence, mais trs sage au
fond, de renoncer aux habits d'un sexe qui n'est le mien que
matriellement et par hasard, j'eusse t fort malheureuse: j'aime
les chevaux, l'escrime, tous les exercices violents, je me plais 
grimper et  courir  et l comme un jeune garon; il m'ennuie de
me tenir assise les deux pieds joints, les coudes colls au flanc,
de baisser modestement les yeux, de parler d'une petite voix
flte et mielleuse, et de faire passer dix millions de fois un
bout de laine dans les trous d'un canevas; -- je n'aime pas 
obir le moins du monde, et le mot que je dis le plus souvent est:
-- Je veux. -- Sous mon front poli et mes cheveux de soie remuent
de fortes et viriles penses; toutes les prcieuses niaiseries qui
sduisent principalement les femmes ne m'ont jamais que
mdiocrement touche, et, comme Achille dguis en jeune fille, je
laisserais volontiers le miroir pour une pe. -- La seule chose
qui me plaise des femmes, c'est leur beaut; -- malgr les
inconvnients qui en rsultent, je ne renoncerais pas volontiers 
ma forme, quoique mal assortie  l'esprit qu'elle enveloppe.

C'tait quelque chose de neuf et de piquant qu'une pareille
intrigue, et je m'en serais fort amuse, si elle n'avait pas t
prise au srieux par la pauvre Rosette. Elle se mit  m'aimer avec
une navet et une conscience admirables, de toute la force de sa
belle et bonne me, -- de cet amour que les hommes ne comprennent
pas et dont ils ne sauraient se faire mme une lointaine ide,
dlicatement et ardemment, comme je souhaiterais d'tre aime, et
comme j'aimerais, si je rencontrais la ralit de mon rve. Quel
beau trsor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme
jamais les plongeurs n'en trouveront dans l'crin de la mer!
quelles suaves haleines, quels doux soupirs disperss dans les
airs, et qui auraient pu tre recueillis par des lvres amoureuses
et pures!

Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux! tant
d'infortuns, beaux, charmants, bien dous, pleins de coeur et
d'esprit, ont vainement suppli  genoux d'insensibles et mornes
idoles! tant d'mes tendres et bonnes se sont jetes de dsespoir
dans les bras des courtisanes, ou se sont teintes silencieusement
comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient t sauves de
la dbauche et de la mort par un sincre amour!

Quelle bizarrerie dans la destine humaine! et que le hasard est
un grand railleur!

Ce que tant d'autres avaient dsir ardemment me venait,  moi qui
n'en voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie
 une jeune fille capricieuse de courir le pays en habits d'homme
pour savoir un peu  quoi s'en tenir sur le compte de ses amants
futurs; elle couche dans une auberge avec un digne frre qui
l'amne par le bout du doigt devant sa soeur, qui n'a rien de plus
press que d'en devenir amoureuse comme une chatte, comme une
colombe, comme tout ce qu'il y a d'amoureux et de langoureux au
monde. -- Il est bien vident que, si j'eusse t un jeune homme
et que cela et pu me servir  quelque chose, il en et t tout
autrement, et que la dame m'et prise en horreur. -- La fortune
aime assez  donner des pantoufles  ceux qui ont des jambes de
bols, et des gants  ceux qui n'ont pas de mains; -- l'hritage
qui aurait pu vous faire vivre  votre aise vous vient
ordinairement le jour de votre mort.

J'allais quelquefois, non pas aussi souvent qu'elle aurait voulu,
voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne ret
que debout, cependant, en ma faveur, on passait par l-dessus. --
On et pass par-dessus bien d'autres choses, si j'eusse voulu; --
mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce
qu'elle a, et ce que j'avais n'et pas t d'une grande utilit 
Rosette.

Elle me tendait sa petite main  baiser; -- j'avoue que je ne la
baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, trs
blanche, exquisment parfume, et moelleusement attendrie par une
naissante moiteur; je la sentais frissonner et se contracter sous
mes lvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. --
Alors Rosette, tout mue et d'un air suppliant, tournait vers moi
ses longs yeux chargs de volupt et inonds d'une lueur humide et
transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa
jolie tte, qu'elle avait un peu souleve pour me mieux recevoir.
-- Je voyais sous le drap onder sa gorge inquite et tout son
corps s'agiter brusquement. -- Certes, quelqu'un qui et t en
tat d'oser et pu oser beaucoup, et  coup sr l'on et t
reconnaissant de ses tmrits, et on lui et su gr d'avoir saut
quelques chapitres du roman.

Je restais l une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main
que j'avais repose sur la couverture; nous faisions des causeries
interminables et charmantes; car, bien que Rosette ft trs
proccupe de son amour, elle se croyait trop sre du succs pour
ne pas garder presque toute sa libert et son enjouement d'esprit.
-- De temps  autre seulement, sa passion jetait sur sa gaiet un
voile transparent de douce mlancolie, qui la rendait encore plus
piquante.

En effet, il et t inou qu'un jeune dbutant, comme j'en avais
les apparences, ne se trouvt pas fort heureux d'une telle bonne
fortune et n'en profitt pas de son mieux. Rosette, effectivement,
n'tait point faite de faon  rencontrer de grandes cruauts, --
et, n'en sachant pas davantage  mon endroit, elle comptait sur
ses charmes et sur ma jeunesse  dfaut de mon amour.

Cependant, comme cette situation commenait  se prolonger un peu
au-del des bornes naturelles, elle en prit de l'inquitude, et
c'tait  peine si un redoublement de phrases flatteuses et de
belles protestations lui pouvait redonner sa premire scurit.
Deux choses l'tonnaient en moi, et elle remarquait dans ma
conduite des contradictions qu'elle ne pouvait concilier: --
c'tait ma chaleur de paroles et ma froideur d'action.

Tu le sais mieux que personne, ma chre Graciosa, mon amiti a
tous les caractres d'une passion; elle est subite, ardente, vive
exclusive, elle a de l'amour jusqu' la jalousie, et j'avais pour
Rosette une amiti presque pareille  celle que j'ai pour toi. --
On pouvait se tromper  moins. -- Rosette s'y trompa d'autant plus
compltement que l'habit que je portais ne lui permettait gure
d'avoir une autre ide.

Comme je n'ai encore aim aucun homme, l'excs de ma tendresse
s'est en quelque sorte panch dans mes amitis avec les jeunes
filles et les jeunes femmes; j'y ai mis le mme emportement et la
mme exaltation que je mets  tout ce que je fais, car il m'est
impossible d'tre modre en quelque chose, et surtout dans ce qui
regarde le coeur. Il n'y a  mes yeux que deux classes de gens,
les gens que j'adore et ceux que j'excre; les autres sont pour
moi comme s'ils n'taient pas, et je pousserais mon cheval sur eux
comme sur le grand chemin: ils ne diffrent pas dans mon esprit
des pavs et des bornes.

Je suis naturellement expansive, et j'ai des manires trs
caressantes. -- Quelquefois, oubliant la porte qu'avaient de
telles dmonstrations, tout en me promenant avec Rosette, je lui
passais le bras autour du corps, comme je le faisais lorsque nous
nous promenions ensemble dans l'alle solitaire au bout du jardin
de mon oncle; ou bien, penche au dos de son fauteuil pendant
qu'elle brodait, je roulais sur mes doigts les petits poils
follets qui blondissaient sur sa nuque ronde et potele, ou je
polissais du revers de la main ses beaux cheveux tendus par le
peigne, et je leur redonnais du lustre, -- ou bien c'tait quelque
autre de ces mignardises que tu sais m'tre habituelles avec mes
chres amies.

Elle se donnait bien de garde d'attribuer ces caresses  une
simple amiti. L'amiti, comme on la conoit ordinairement, ne va
pas jusque-l; mais voyant que je n'allais pas plus loin, elle
s'tonnait intrieurement et ne savait trop que penser; elle
s'arrta  ceci: que c'tait une trop grande timidit de ma part,
provenant de mon extrme jeunesse et du manque d'habitude dans les
commerces amoureux, et qu'il me fallait encourager par toutes
sortes d'avances et de bonts.

En consquence, elle avait soin de me mnager une foule
d'occasions de tte--tte dans des endroits propres  m'enhardir
par leur solitude et leur loignement de tout bruit et de tout
importun; elle me fit faire plusieurs promenades dans les grands
bois, pour essayer si la rverie voluptueuse et les dsirs
amoureux qu'inspire aux mes tendres l'ombre touffue et propice
des forts ne pourraient pas se dtourner  son profit.

Un jour, aprs m'avoir fait errer longtemps  travers un parc trs
pittoresque qui s'tendait au loin derrire le chteau, et dont je
ne connaissais que les parties qui avoisinaient les btiments,
elle m'amena, par un petit sentier capricieusement contourn et
bord de sureaux et de noisetiers, jusqu' une cabane rustique,
une espce de charbonnire, btie en rondins poss
transversalement, avec un toit de roseaux, et une porte
grossirement faite de cinq ou six pices de bois  peine
rabotes, dont les interstices taient toupes de mousses et de
plantes sauvages; tout  ct, entre les racines verdies de grands
frnes  l'corce d'argent, tachets  et l de plaques noires,
jaillissait une forte source, qui,  quelques pas plus loin,
tombait par deux gradins de marbre dans un bassin tout rempli de
cresson plus vert que l'meraude. -- Aux endroits o il n'y avait
pas de cresson, on apercevait un sable fin et blanc comme la
neige; cette eau tait d'une transparence de cristal et d'une
froideur de glace; sortant de terre tout  coup, et n'tant jamais
effleure par le plus faible rayon de soleil, sous ces ombrages
impntrables, elle n'avait pas le temps de s'attidir ni de se
troubler. -- Malgr leur crudit, j'aime ces eaux de source, et,
voyant celle-l si limpide, je ne pus rsister au dsir d'en
boire; je me penchai et j'en puisai  plusieurs reprises dans le
creux de la main, n'ayant pas d'autre vase  ma disposition.

Chapitre 12
_Rosette tmoigna, pour apaiser sa soif..._

Rosette tmoigna, pour apaiser sa soif, le dsir de boire aussi de
cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n'osant
pas, disait-elle, se pencher autant qu'il le fallait pour y
atteindre. -- Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes
que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme
une coupe jusqu'aux lvres de Rosette, et je les tins ainsi
jusqu' ce qu'elle et tari l'eau qu'elles renfermaient, ce qui ne
fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dgouttait 
travers mes doigts, si serrs que je les tinsse; cela faisait un
fort joli groupe, et il et t  dsirer qu'un sculpteur se ft
trouv l pour en tirer le crayon.

Quand elle eut presque achev, ayant ma main prs de ses lvres,
elle ne put s'empcher de la baiser, de manire cependant  ce que
je pusse croire que c'tait une aspiration pour puiser la
dernire perle d'eau amasse dans ma paume; mais je ne m'y trompai
pas, et la charmante rougeur qui lui couvrit subitement le visage
la dnonait assez.

Elle reprit mon bras, et nous nous dirigemes du ct de la
cabane. La belle marchait aussi prs de moi que possible, et se
penchait en me parlant de faon  ce que sa gorge portt
entirement sur ma manche; position extrmement savante, et
capable de troubler tout autre que moi; j'en sentais parfaitement
le contour ferme et pur et la douce chaleur; de plus, j'y pouvais
remarquer une ondulation prcipite qui, ft-elle affecte ou
vraie, n'en tait pas moins flatteuse et engageante.

Nous arrivmes ainsi  la porte de la cabane, que j'ouvris d'un
coup de pied; je ne m'attendais assurment pas au spectacle qui
s'offrit  mes yeux. -- Je croyais que la hutte tait tapisse de
joncs avec une natte par terre et quelques escabeaux pour se
reposer: -- point du tout.

C'tait un boudoir meubl avec toute l'lgance imaginable. -- Les
dessus de portes et de glaces reprsentaient les scnes les plus
galantes des _Mtamorphoses _d'Ovide: Salmacis et Hermaphrodite,
Vnus et Adonis, Apollon et Daphn, et autres amours mythologiques
en camaeu lilas clair; -- les trumeaux taient faits de roses
pompons, sculpts fort mignonnement, et de petites marguerites
dont, par un raffinement de luxe, les coeurs seulement taient
dors et les feuilles argentes. Une ganse d'argent bordait tous
les meubles et relevait une tenture du bleu le plus doux qui se
puisse trouver, et merveilleusement propre  faire ressortir la
blancheur et l'clat de la peau; mille charmantes curiosits
chargeaient la chemine, les consoles et les tagres, et il y
avait un luxe de duchesses, de chaises longues et de sofas, qui
montrait suffisamment que ce rduit n'tait pas destin  des
occupations bien austres, et qu'assurment l'on ne s'y macrait
pas.

Une belle pendule rocaille, pose sur un pidouche richement
incrust, faisait face  un grand miroir de Venise et s'y rptait
avec des brillants et des reflets singuliers. Du reste, elle tait
arrte, comme si c'et t une chose superflue que de marquer les
heures dans un lieu destin  les oublier.

Je dis  Rosette que ce raffinement de luxe me plaisait, que je
trouvais qu'il tait de fort bon got de cacher la plus grande
recherche sous une apparence de simplicit, et que j'approuvais
fort qu'une femme et des jupons brods et des chemises garnies de
matines avec un pardessus de simple toile; c'tait une attention
dlicate pour l'amant qu'elle avait ou qu'elle pouvait avoir, dont
on ne saurait tre assez reconnaissant, et qu' coup sr il valait
mieux mettre un diamant dans une noix qu'une noix dans une bote
d'or.

Rosette, pour me prouver qu'elle tait de mon avis, releva un peu
sa robe, et me fit voir le bord d'un jupon trs richement brod de
grandes fleurs et de feuillages; il n'aurait tenu qu' moi d'tre
admise au secret de plus grandes magnificences intrieures; mais
je ne demandai pas  voir si la splendeur de la chemise rpondait
 celle de la jupe: il est probable que le luxe n'en tait pas
moindre. -- Rosette laissa retomber le pli de sa robe, fche de
n'avoir pas montr davantage. -- Cependant cette exhibition lui
avait servi  faire voir le commencement d'un mollet parfaitement
tourn et donnant les meilleures ides ascensionnelles. -- Cette
jambe, qu'elle tendait en avant pour mieux taler sa jupe, tait
vraiment d'une finesse et d'une grce miraculeuses dans son bas de
soie gris de perle bien juste et bien tir, et la petite mule 
talon orne d'une touffe de rubans qui la terminait ressemblait 
la pantoufle de verre chausse par Cendrillon. Je lui en fis de
trs sincres compliments, et je lui dis que je ne connaissais
gure de plus jolie jambe et de plus petit pied, et que je ne
pensais pas qu'il ft possible de les avoir mieux faits. --  quoi
elle rpondit avec une franchise et une ingnuit toute charmante
et toute spirituelle:

-- C'est vrai.

Puis elle fut  un panneau pratique dans le mur, elle en tira un
ou deux flacons de liqueurs et quelques assiettes de confitures et
de gteaux, posa le tout sur un petit guridon, et se vint asseoir
prs de moi dans une dormeuse assez troite, de sorte que je fus
oblige, pour n'tre point trop gne, de lui passer le bras
derrire la taille. Comme elle avait les deux mains libres, et que
je n'avais prcisment que la gauche dont je me pusse servir, elle
me versait elle-mme  boire, et mettait des fruits et des
sucreries sur mon assiette; bientt mme, voyant que je m'y
prenais assez maladroitement, elle me dit: -- Allons, laissez
cela; je m'en vais vous donner la becque, petit enfant, puisque
vous ne savez pas manger tout seul. Et elle me portait elle-mme
les morceaux  la bouche, et me forait  les avaler plus vite que
je ne le voulais, en les poussant avec ses jolis doigts,
absolument comme on fait aux oiseaux que l'on empte, ce qui la
faisait beaucoup rire. -- Je ne pus gure me dispenser de rendre 
ses doigts le baiser qu'elle avait donn tout  l'heure  la paume
de mes mains, et comme pour m'en empcher, mais au fond pour me
fournir l'occasion de mieux appuyer mon baiser, elle me frappa la
bouche  deux ou trois reprises avec le revers de sa main.

Elle avait bu deux ou trois doigts de crme des Barbades avec un
verre de vin des Canaries, et moi  peu prs autant. Ce n'tait
pas beaucoup assurment; mais il y en avait assez pour gayer deux
femmes habitues  ne boire que de l'eau  peine trempe --
Rosette se laissait aller en arrire et se renversait sur mon bras
trs amoureusement. -- Elle avait jet son mantelet, et l'on
voyait le commencement de sa gorge tendue et mise en arrt par
cette position cambre; -- le ton en tait d'une dlicatesse et
d'une transparence ravissantes; la forme, d'une finesse et en mme
temps d'une solidit merveilleuses. Je la contemplai quelque temps
avec une motion et un plaisir indfinissables, et cette rflexion
me vint que les hommes taient plus favoriss que nous dans leurs
amours, que nous leur donnions  possder les plus charmants
trsors, et qu'ils n'avaient rien de pareil  nous offrir. -- Quel
plaisir ce doit tre de parcourir de ses lvres cette peau si fine
et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller
au-devant du baiser et le provoquer! ces chairs satines, ces
lignes ondoyantes et qui s'enveloppent les unes dans les autres,
cette chevelure soyeuse et si douce  toucher; quels motifs
inpuisables de dlicates volupts que nous n'avons pas avec les
hommes! -- Nos caresses,  nous, ne peuvent gure tre que
passives, et cependant il y a plus de plaisir  donner qu'
recevoir.

Voil des remarques que je n'eusse assurment pas faites l'anne
passe, et j'aurais bien pu voir toutes les gorges et toutes les
paules du monde, sans m'inquiter si elles taient d'une bonne ou
mauvaise forme; mais, depuis que j'ai quitt les habits de mon
sexe et que je vis avec les jeunes gens, il s'est dvelopp en moi
un sentiment qui m'tait inconnu: -- le sentiment de la beaut.
Les femmes en sont habituellement prives, je ne sais trop
pourquoi car elles sembleraient d'abord plus  mme d'en juger que
les hommes; -- mais, comme ce sont elles qui la possdent, et que
la connaissance de soi-mme est la plus difficile de toutes, il
n'est pas tonnant qu'elles n'y entendent rien. -- Ordinairement,
si une femme trouve une autre femme jolie, on peut tre sr que
cette dernire est fort laide, et que pas un homme n'y fera
attention. -- En revanche, toutes les femmes dont les hommes
vantent la beaut et la grce sont trouves unanimement
abominables et minaudires par tout le troupeau enjuponn; ce sont
des cris et des clameurs  n'en plus finir. Si j'tais ce que je
parais tre, je ne prendrais pas d'autre guide dans mes choix, et
la dsapprobation des femmes me serait un certificat de beaut
suffisant.

Maintenant j'aime et je connais la beaut; les habits que je porte
me sparent de mon sexe, et m'tent toute espce de rivalit; je
suis  mme d'en juger mieux qu'un autre. -- Je ne suis plus une
femme, mais je ne suis pas encore un homme, et le dsir ne
m'aveuglera pas jusqu' prendre des mannequins pour des idoles; je
vois froidement et sans prvention ni pour ni contre, et ma
position est aussi parfaitement dsintresse que possible.

La longueur et la finesse des cils, la transparence des tempes, la
limpidit du cristallin, les enroulements de l'oreille, le ton et
la qualit des cheveux, l'aristocratie des pieds et des mains,
l'emmanchement plus ou moins dli des jambes et des poignets,
mille choses  quoi je ne prenais pas garde qui constituent la
relle beaut et prouvent la puret de race me guident dans mes
apprciations, et ne me permettent gure de me tromper. -- Je
crois qu'on pourrait accepter les yeux ferms une femme dont
j'aurais dit: -- En vrit, elle n'est pas mal.

Par une consquence toute naturelle, je me connais beaucoup mieux
en tableaux qu'auparavant, et, quoique je n'aie des matres qu'une
teinture fort superficielle, il serait difficile de me faire
passer un mauvais ouvrage pour bon; je trouve  cette tude un
charme singulier et profond; car, comme toute chose au monde, la
beaut morale ou physique veut tre tudie, et ne se laisse pas
pntrer tout d'abord. Mais revenons  Rosette; de ce sujet 
elle, la transition n'est pas difficile, et ce sont deux ides qui
s'appellent l'une l'autre.

Comme je l'ai dit, la belle tait renverse sur mon bras, et sa
tte portait contre mon paule; l'motion nuanait ses belles
joues d'une tendre couleur rose, que rehaussait admirablement le
noir fonc d'une petite mouche trs coquettement pose; ses dents
luisaient  travers son sourire comme des gouttes de pluie au fond
d'un pavot, et ses cils, abaisss  demi, augmentaient encore
l'clat humide de ses grands yeux; -- un rayon de jour faisait
jouer mille brillants mtalliques sur sa chevelure soyeuse et
moire, dont quelques boucles s'taient chappes et roulaient, en
forme de repentirs, au long de son cou rond et potel, dont elles
faisaient valoir la chaude blancheur; quelques petits cheveux
follets, plus mutins que les autres, se dtachaient de la masse,
et se contournaient en spirales capricieuses, dores de reflets
singuliers, et qui, traverses par la lumire, prenaient toutes
les nuances du prisme: -- on et dit de ces fils d'or qui
entourent la tte des vierges dans les anciens tableaux. -- Nous
gardions toutes les deux le silence, et je m'amusais  suivre,
sous la transparence nacre de ses tempes, ses petites veines bleu
d'azur et la molle et insensible dgradation du duvet 
l'extrmit de ses sourcils.

La belle semblait se recueillir en elle-mme et se bercer dans des
rves de volupt infinie; ses bras pendaient au long de son corps
aussi ondoyants et aussi moelleux que des charpes dnoues; sa
tte s'inclinait de plus en plus en arrire, comme si les muscles
qui la soutenaient eussent t coups ou trop faibles pour la
soutenir. Elle avait ramen ses deux petits pieds sous son jupon,
et tait parvenue  se blottir entirement dans l'angle de la
causeuse que j'occupais, en sorte que, bien que ce meuble ft trop
troit, il y avait un grand espace vide de l'autre ct.

Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien comme de la
cire, et en prenait tout le contour extrieur aussi exactement que
possible: -- l'eau ne se ft pas insinue plus prcisment dans
toutes les sinuosits de la ligne. -- Ainsi applique  mon flanc,
elle avait l'air de ce double trait que les peintres ajoutent 
leur dessin du ct de l'ombre, afin de le rendre plus gras et
plus nourri. -- Il n'y a qu'une femme amoureuse pour avoir de ces
ondulations et de ces enlacements. -- Les lierres et les saules
sont bien loin de l.

La douce chaleur de son corps me pntrait  travers ses habits et
les miens; mille ruisseaux magntiques rayonnaient autour d'elle;
sa vie tout entire semblait avoir pass en moi et l'avoir
abandonne compltement. De minute en minute, elle languissait et
mourait et ployait de plus en plus: une lgre sueur perlait sur
son front lustr: ses yeux se trempaient, et deux ou trois fois
elle fit le mouvement de lever ses mains comme pour les cacher;
mais,  moiti chemin, ses bras lasss retombrent sur ses genoux,
et elle ne put y parvenir; -- une grosse larme dborda de sa
paupire et roula sur sa joue brlante, o elle fut bientt
sche.

Ma situation devenait fort embarrassante et passablement ridicule;
-- je sentais que je devais avoir l'air normment stupide, et
cela me contrariait au dernier point, quoiqu'il ne ft pas en mon
pouvoir de prendre un autre air que celui-l. -- Les faons
entreprenantes m'taient interdites, et c'taient les seules qui
eussent t convenables. J'tais trop sre de ne pas prouver de
rsistance pour m'y risquer, et, en vrit, je ne savais pas de
quel bois faire flche. Dire des galanteries et dbiter des
madrigaux, cela et t bon dans le commencement, mais rien n'et
paru plus fade au point o nous en tions arrives; -- me lever et
sortir et t de la dernire grossiret; et d'ailleurs, je ne
rponds pas que Rosette n'et pas fait la Putiphar et ne m'et
retenue par le coin de mon manteau. -- Je n'aurais eu aucun motif
vertueux  lui donner de ma rsistance; et puis, je l'avouerai 
ma honte, cette scne, tout quivoque que le caractre en ft pour
moi, ne manquait pas d'un certain charme qui me retenait plus
qu'il n'et fallu; cet ardent dsir m'chauffait de sa flamme, et
j'tais rellement fche de ne le pouvoir satisfaire: je
souhaitai mme d'tre un homme, comme effectivement je le
paraissais, afin de couronner cet amour, et je regrettai fort que
Rosette se trompt. Ma respiration se prcipitait, je sentais des
rougeurs me monter  la figure, et je n'tais gure moins trouble
que ma pauvre amoureuse. -- L'ide de la similitude de sexe
s'effaait peu  peu pour ne laisser subsister qu'une vague ide
de plaisir; mes regards se voilaient, mes lvres tremblaient, et,
si Rosette et t un cavalier au lieu d'tre ce qu'elle tait,
elle aurait eu,  coup sr, trs bon march de moi.

 la fin, n'y pouvant tenir, elle se leva brusquement en faisant
une espce de mouvement spasmodique, et se mit  marcher dans la
chambre avec une grande activit; puis elle s'arrta devant le
miroir, et rajusta quelques mches de ses cheveux, qui avaient
perdu leur pli. Pendant cette promenade, je faisais une pauvre
figure, et je ne savais gure quelle contenance tenir.

Elle s'arrta devant moi et parut rflchir.

Elle pensa qu'une timidit enrage me retenait seule, que j'tais
plus colier qu'elle ne l'avait cru d'abord. -- Hors d'elle-mme
et monte au plus haut degr d'exaspration amoureuse, elle voulut
tenter un suprme effort et jouer le tout pour le tout, au risque
de perdre la partie.

Elle vint  moi, s'assit sur mes genoux plus prompte que l'clair,
me passa les bras autour du cou, croisa ses mains derrire ma
tte, et sa bouche se prit  la mienne avec une treinte furieuse;
je sentais sa gorge, demi-nue et rvolte, bondir contre ma
poitrine, et ses doigts enlacs se crisper dans mes cheveux. -- Un
frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes
seins se dressrent.

Rosette ne quittait pas ma bouche; ses lvres enveloppaient mes
lvres, ses dents choquaient mes dents, nos souffles se mlaient.
-- Je me reculai un instant, et je tournai deux ou trois fois la
tte pour viter ce baiser; mais un attrait invincible me fit
revenir en avant, et je le lui rendis presque aussi ardent qu'elle
me l'avait donn. Je ne sais pas trop ce que tout cela ft devenu,
si de grands abois ne se fussent fait entendre au-dehors de la
porte avec un bruit comme de pieds qui grattaient. La porte cda,
et un beau lvrier blanc entra dans la cabane en jappant et en
gambadant.

Rosette se releva subitement, et d'un bond elle s'lana 
l'extrmit de la chambre: le beau lvrier blanc sautait autour
d'elle allgrement et joyeusement, et tchait d'atteindre ses
mains pour les lcher; elle tait si trouble qu'elle eut bien de
la peine  rajuster son mantelet sur ses paules.

Ce lvrier tait le chien favori de son frre Alcibiade: il ne le
quittait jamais, et, quand on le voyait arriver, l'on pouvait tre
sr que le matre n'tait pas loin; -- c'est ce qui avait si fort
effray la pauvre Rosette.

Effectivement, Alcibiade lui-mme entra une minute aprs tout
bott et tout peronn, avec son fouet  la main: -- Ah! vous
voil, dit-il; je vous cherche depuis une heure, et je ne vous
eusse assurment pas trouvs, si mon brave lvrier Snug ne vous
et dterrs dans votre cachette. Et il jeta sur sa soeur un
regard moiti srieux, moiti enjou, qui la fit rougir jusqu'au
blanc des yeux. -- Vous aviez apparemment des sujets bien pineux
 traiter que vous vous tiez retirs dans une aussi profonde
solitude? -- vous parliez sans doute de thologie et de la double
nature de l'me?

-- Oh! mon Dieu, non: -- nos occupations n'taient pas,  beaucoup
prs, si sublimes; nous mangions des gteaux, et nous parlions de
modes; -- voil tout.

-- Je n'en crois rien; vous m'aviez l'air profondment enfoncs
dans quelque dissertation sentimentale; -- mais, pour vous
distraire de vos conversations vaporeuses, je crois qu'il ne
serait pas mauvais que vous vinssiez faire un tour  cheval avec
moi. -- J'ai une nouvelle jument que je veux essayer. -- Vous la
monterez aussi, Thodore, et nous verrons ce qu'on en peut faire.
-- Nous sortmes tous les trois ensemble, lui me donnant le bras,
moi le donnant  Rosette: les expressions de nos figures taient
singulirement varies. -- Alcibiade avait l'air pensif, moi tout
 fait  l'aise, Rosette excessivement contrarie.

Alcibiade tait arriv fort  propos pour moi, fort mal  propos
pour Rosette, qui perdit ainsi ou crut perdre tout le fruit de ses
savantes attaques et de son ingnieuse tactique. -- C'tait 
recommencer; -- un quart d'heure plus tard, le diable m'emporte si
je sais le dnouement qu'aurait pu avoir cette aventure, -- je n'y
en vois pas de possible. -- Peut-tre et-il mieux valu
qu'Alcibiade n'intervnt pas prcisment au moment scabreux, comme
un dieu dans sa machine: -- il aurait bien fallu que cela fint
d'une manire ou de l'autre. -- Pendant cette scne, je fus deux
ou trois fois sur le point d'avouer qui j'tais  Rosette; mais la
crainte de passer pour une aventurire et de voir mon secret
divulgu retint sur mes lvres les paroles prtes  s'envoler.

Un pareil tat de choses ne pouvait durer. -- Mon dpart tait le
seul moyen de couper court  cette intrigue sans issue; aussi, au
dner, j'annonai officiellement que je partirais le lendemain
mme. -- Rosette qui tait assise  ct de moi, faillit presque
se trouver mal en entendant cette nouvelle, et laissa tomber son
verre. Une pleur subite couvrit sa belle figure: elle me jeta un
regard douloureux et plein de reproches, qui m'mut et me troubla
presque autant qu'elle.

La tante leva ses vieilles mains rides avec un mouvement de
surprise pnible, et, de sa voix grle et tremblante qui
chevrotait encore plus qu' l'ordinaire, elle me dit: Ah! mon
cher monsieur Thodore, vous nous quittez comme cela? Ce n'est pas
bien; hier, vous n'aviez pas le moins du monde l'air dispos 
partir. -- Le courrier n'est pas venu: ainsi vous n'avez pas reu
de lettres et vous n'avez aucun motif. Vous nous aviez accord
encore quinze jours, et vous nous les reprenez; vous n'en avez
vraiment pas le droit: chose donne ne peut se reprendre. -- Vous
voyez quelle mine Rosette vous fait, et comme elle vous en veut;
je vous avertis que je vous en voudrai au moins autant qu'elle, et
que je vous ferai une mine aussi terrible, et une mine de
soixante-huit ans est un peu plus effroyable qu'une mine de vingt-
trois. Voyez  quoi vous vous exposez volontairement:  la colre
de la tante et  celle de la nice, et tout cela pour je ne sais
quel caprice qui vous a pris subitement entre la poire et le
fromage.

Alcibiade jura, en frappant un grand coup de poing sur la table,
qu'il barricaderait les portes du chteau et couperait les jarrets
 mon cheval plutt que de me laisser partir.

Rosette me lana un autre regard, si triste et si suppliant, qu'il
et fallu toute la frocit d'un tigre  jeun depuis huit jours
pour n'en pas tre touch.

-- Je n'y rsistai pas, et, quoique cela me contrarit
singulirement, je fis la promesse solennelle de rester.

-- La chre Rosette m'et volontiers saut au cou et embrass sur
la bouche pour cette complaisance; Alcibiade m'enferma la main
dans sa grande main, et me secoua le bras si violemment qu'il
faillit m'arracher l'paule, rendit mes bagues ovales de rondes
qu'elles taient, et me coupa trois doigts assez profondment.

La vieille, en rjouissance, huma une immense prise de tabac.

Cependant Rosette ne reprit pas compltement sa gaiet; -- l'ide
que je pouvais m'en aller et que j'en avais le dsir, ide qui ne
s'tait pas encore prsente nettement  son esprit, la jeta dans
une profonde rverie. Les couleurs que l'annonce de mon dpart
avait chasses de ses joues n'y revinrent pas aussi vives
qu'auparavant; -- il lui resta de la pleur sur la joue et de
l'inquitude au fond de l'me. -- Ma conduite  son gard la
surprenait de plus en plus. -- Aprs les avances marques qu'elle
m'avait faites, elle ne comprenait pas les motifs qui me faisaient
mettre tant de retenue dans mes rapports avec elle: ce qu'elle
voulait c'tait de m'amener avant mon dpart  un engagement tout
 fait dcisif, ne doutant pas qu'aprs cela il ne lui ft
extrmement facile de me retenir aussi longtemps qu'elle le
voudrait.

En cela elle avait raison, et, si je n'eusse pas t une femme,
son calcul se ft trouv juste; car, quoi que l'on ait dit de la
satit du plaisir et du dgot qui suit ordinairement la
possession, tout homme qui a l'me un peu bien situe, et qui
n'est pas blas misrablement et sans ressource, sent son amour
s'augmenter de son bonheur, et trs souvent le meilleur moyen de
retenir un amant prt  s'loigner, c'est de se livrer  lui avec
un entier abandon.

Rosette avait le dessein de m'amener  quelque chose de dcisif
avant mon dpart. Sachant combien il est difficile de reprendre
plus tard une liaison au point o on l'avait laisse, et,
d'ailleurs, n'tant nullement sre de me pouvoir retrouver jamais
dans des circonstances aussi favorables, elle ne ngligeait aucune
des occasions qui se pouvaient prsenter de me mettre dans une
position  me prononcer nettement et  quitter ces manires
vasives derrire lesquelles je me retranchais. Comme j'avais, de
mon ct, l'intention excessivement formelle d'viter toute espce
de rencontre pareille  celle du pavillon rustique, et que je ne
pouvais cependant pas, sans afficher un ridicule, affecter trop de
froideur pour Rosette et mettre dans nos rapports une pruderie de
petite fille, je ne savais trop quelle contenance faire, et je
tchais qu'il y et toujours une personne tierce avec nous. --
Rosette, au contraire, faisait tout son possible pour se trouver
seule avec moi, et elle y russissait assez souvent, le chteau
tant loign de la ville et peu frquent de la noblesse des
environs. -- Cette rsistance sourde l'attristait et la
surprenait; -- par instants il lui survenait des doutes et des
hsitations sur le pouvoir de ses charmes, et, se voyant si peu
aime, elle n'tait quelquefois pas loin de croire qu'elle tait
laide. -- Alors elle redoublait de soins et de coquetterie, et
quoique son deuil ne lui permt pas d'employer toutes les
ressources de la toilette, elle savait cependant l'orner et le
varier de manire  tre chaque jour deux ou trois fois plus
charmante, -- ce qui n'est pas peu dire. -- Elle essaya de tout:
elle fut enjoue, mlancolique, tendre, passionne, prvenante,
coquette, minaudire mme; elle mit, les uns aprs les autres,
tous ces adorables masques qui vont si bien aux femmes, qu'on ne
sait plus si ce sont de vritables masques ou leurs figures
relles; -- elle revtit successivement huit ou dix individualits
contrastes entre elles, pour voir laquelle me plairait et s'y
fixer.  elle seule, elle me fit un srail complet o je n'avais
qu' jeter le mouchoir; mais rien ne lui russit, bien entendu.

Le peu de succs de tous ces stratagmes la fit tomber dans une
stupeur profonde. -- En effet, elle aurait fait tourner la
cervelle de Nestor et fait fondre la glace du chaste Hippolyte
lui-mme, -- et je ne paraissais rien moins que Nestor et
Hippolyte: je suis jeune, et j'avais la mine hautaine et dcide,
le propos hardi, et, partout ailleurs qu'en tte  tte, la
contenance fort dlibre.

Elle dut croire que toutes les sorcires de la Thrace et de la
Thessalie m'avaient jet leurs charmes sur le corps, ou que, tout
au moins, j'avais l'aiguillette noue, et prendre une fort
dtestable opinion de ma virilit, qui est effectivement assez
mince. -- Cependant il parat que cette ide ne lui vint point, et
qu'elle n'attribuait qu' mon dfaut d'amour pour elle cette
singulire rserve.

Les jours s'coulaient, et ses affaires n'avanaient pas: -- elle
en tait visiblement affecte: une expression de tristesse
inquite avait remplac le sourire toujours frais panoui de ses
lvres; les coins de sa bouche, si joyeusement arqus, s'taient
abaisss sensiblement, et formaient une ligne ferme et srieuse;
quelques petites veines se dessinaient d'une manire plus marque
 ses paupires attendries; ses joues, nagure si semblables  la
pche, n'en avaient conserv que l'imperceptible velout. Souvent,
de ma fentre, je la voyais traverser le parterre en peignoir du
matin; elle marchait, levant  peine les pieds, comme si elle et
gliss, les deux bras mollement croiss sur la poitrine, la tte
incline, plus ploye qu'une branche de saule qui trempe dans
l'eau, avec quelque chose d'onduleux et d'affaiss, comme une
draperie trop longue dont le bout touche  terre. -- En ces
instants-l, elle avait l'air d'une de ces amoureuses antiques en
proie au courroux de Vnus, et sur qui l'impitoyable desse
s'acharne tout entire: -- c'est ainsi que je me figure que Psych
devait tre quand elle eut perdu Cupidon.

Les jours o elle ne s'efforait pas pour vaincre ma froideur et
mes hsitations, son amour avait une allure simple et primitive
qui m'et charm; c'tait un abandon silencieux et confiant, une
chaste facilit de caresses, une abondance et une plnitude de
coeur inpuisables, tous les trsors d'une belle nature rpandus
sans rserve. Elle n'avait point de ces petitesses et de ces
mesquineries que l'on voit  presque toutes les femmes, mme les
mieux doues; elle ne cherchait pas de dguisement, et me laissait
voir tranquillement toute l'tendue de sa passion. Son amour-
propre ne se rvolta pas un instant de ce que je ne rpondais pas
 tant d'avances, car l'orgueil sort du coeur le jour o l'amour y
entre; et si jamais quelqu'un a t vritablement aim, c'est moi
par Rosette. -- Elle souffrait, mais sans plainte et sans aigreur,
et elle n'attribuait qu' elle le peu de succs de ses tentatives.
-- Cependant sa pleur augmentait chaque jour, et les lis avaient
livr aux roses, sur le champ de bataille de ses joues, un grand
combat o ces dernires avaient t dfinitivement mises en
droute; cela me dsolait, mais, en bonne conscience, j'y pouvais
moins que personne. -- Plus je lui parlais avec douceur et
affection, plus j'avais avec elle des manires caressantes, plus
j'enfonais dans son coeur la flche barbele de l'amour
impossible. -- Pour la consoler aujourd'hui, je lui prparais un
dsespoir futur bien plus grand; mes remdes empoisonnaient sa
plaie tout en paraissant l'assoupir. -- Je me repentais en quelque
sorte de toutes les choses agrables que j'avais pu lui dire, et
j'aurais voulu,  cause de l'extrme amiti que j'avais pour elle,
trouver les moyens de m'en faire har. On ne peut porter le
dsintressement plus loin, car j'en eusse t  coup sr trs
fche; -- mais cela et mieux valu.

J'ai essay  deux ou trois reprises de lui dire quelques durets,
je me suis bien vite remise au madrigal, car je crains moins
encore son sourire que ses larmes. -- En ces occasions-l, quoique
la loyaut de l'intention m'absolve pleinement dans ma conscience,
je suis plus touche qu'il ne le faudrait, et j'prouve quelque
chose qui n'est pas loin d'tre un remords. -- Une larme ne peut
gure tre sche que par un baiser, et l'on ne peut laisser
dcemment cet office  un mouchoir, ft-il de la plus fine batiste
du monde; -- je dfais ce que j'ai fait, la larme est bien vite
oublie, plus vite que le baiser, et il s'ensuit toujours pour moi
quelque redoublement d'embarras.

Rosette, qui voit que je vais lui chapper, se rattache
obstinment et misrablement aux restes de son esprance, et ma
position se complique de plus en plus. -- La sensation trange que
j'avais prouve dans le petit ermitage, et le dsordre
inconcevable o m'avait jete l'ardeur des caresses de ma belle
amoureuse se sont renouvels plusieurs fois pour moi, quoique
moins violents; et souvent, assise auprs de Rosette, sa main dans
ma main, l'entendant me parler avec son doux roucoulement, je
m'imagine que je suis un homme, comme elle le croit, et que, si je
ne rponds pas  son amour, c'est pure cruaut de ma part.

Un soir je ne sais par quel hasard, je me trouvai seule dans la
chambre verte avec la vieille dame; -- elle avait en main quelque
ouvrage de tapisserie, car, malgr ses soixante-huit ans, elle ne
restait jamais oisive, voulant, comme elle le disait, achever,
avant de mourir, un meuble qu'elle avait commenc et auquel elle
travaillait depuis dj fort longtemps. Se sentant un peu
fatigue, elle posa son ouvrage et se renversa dans son grand
fauteuil: elle me regardait trs attentivement, et ses yeux gris
ptillaient  travers ses lunettes avec une vivacit trange; elle
passa deux ou trois fois sa main sche sur son front rid, et
parut profondment rflchir. -- Le souvenir des temps qui
n'taient plus et qu'elle regrettait donnait  sa figure une
mlancolique expression d'attendrissement. -- Je me taisais, de
peur de la troubler dans ses penses, et le silence dura quelques
minutes: elle le rompit enfin.

-- Ce sont les vrais yeux de Henri, -- de mon cher Henri, le mme
regard humide et brillant, le mme port de tte, la mme
physionomie douce et fire; -- on dirait que c'est lui. -- Vous ne
pouvez vous imaginer  quel point va cette ressemblance, monsieur
Thodore; -- quand je vous vois, je ne puis plus croire que Henri
est mort; je pense qu'il a t seulement faire un long voyage dont
le voici enfin revenu. -- Vous m'avez fait bien du plaisir et bien
de la peine, Thodore: -- plaisir, en me rappelant mon pauvre
Henri; peine, en me montrant combien grande est la perte que j'ai
faite; quelquefois je vous ai pris pour son fantme. -- Je ne puis
me faire  cette ide que vous nous allez quitter; il me semble
que je perds mon Henri encore une fois.

Je lui dis que, s'il m'tait rellement possible de rester plus
longtemps, je le ferais avec plaisir, mais que mon sjour s'tait
dj prolong bien au-del des bornes qu'il aurait d avoir; que,
du reste, je me proposais bien de revenir, et que le chteau me
laissait de trop agrables souvenirs pour l'oublier aussi vite.

-- Si fche que je sois de votre dpart, monsieur Thodore,
reprit-elle poursuivant son ide, il y a ici quelqu'un qui le sera
plus que moi. -- Vous comprenez bien de qui je veux parler sans
que je le dise. Je ne sais pas ce que nous ferons de Rosette quand
vous serez parti; mais ce vieux chteau est bien triste. Alcibiade
est toujours  la chasse, et, pour une jeune femme comme elle, la
socit d'une pauvre impotente comme moi n'est pas trs
rcrative.

-- Si quelqu'un doit avoir des regrets, ce n'est ni vous, madame,
ni Rosette, mais bien moi; vous perdez peu, moi beaucoup; vous
retrouverez aisment une socit plus charmante que la mienne, et
il est plus que douteux que je puisse jamais remplacer celle de
Rosette et la vtre.

-- Je ne veux pas me faire une querelle avec votre modestie, mon
cher monsieur, mais je sais ce que je sais, et je dis ce qui est:
il est probable que de longtemps nous ne reverrons madame Rosette
de bonne humeur, car c'est vous maintenant qui faites la pluie et
le beau temps sur ses joues. Son deuil va finir, et il serait
vraiment fcheux qu'elle dpost sa gaiet avec sa dernire robe
noire; cela serait de fort mauvais exemple et tout  fait
contraire aux lois ordinaires. C'est une chose que vous pouvez
empcher sans vous donner beaucoup de peine, et que vous
empcherez sans doute, dit la vieille en appuyant beaucoup sur les
derniers mots.

-- Assurment, je ferai tout mon possible pour que votre chre
nice conserve sa belle gaiet, puisque vous me supposez une telle
influence sur elle. Cependant je ne vois gure comment je m'y
pourrai prendre.

-- Oh! vraiment vous ne voyez gure!  quoi vous servent vos beaux
yeux? -- Je ne savais pas que vous eussiez la vue si courte.
Rosette est libre; elle a quatre-vingt mille livres de rente o
personne n'a rien  voir, et l'on trouve fort jolies des femmes
deux fois plus laides qu'elle. Vous tes jeune, bien fait, et, 
ce que je pense, non mari; la chose me parat la plus simple du
monde,  moins que vous n'ayez pour Rosette une insurmontable
horreur ce qui est difficile  croire...

-- Ce qui n'est pas et ne peut pas tre; car son me vaut son
corps, et elle est de celles qui pourraient tre laides sans qu'on
s'en apert ou qu'on les dsirt autrement...

-- Elle pourrait tre laide impunment, et elle est charmante. --
C'est avoir doublement raison; je ne doute pas de ce que vous
dites, mais elle a pris le plus sage parti. -- Pour ce qui est
d'elle, je rpondrais volontiers qu'il y a mille personnes qu'elle
hait plus que vous, et que, si on le lui demandait plusieurs fois,
elle finirait peut-tre par avouer que vous ne lui dplaisez pas
prcisment. Vous avez au doigt une bague qui lui irait
parfaitement, car vous avez la main aussi petite qu'elle, et je
suis presque sre qu'elle l'accepterait avec plaisir.

La bonne dame s'arrta quelques instants pour voir l'effet que ses
paroles produiraient sur moi, et je ne sais si elle dut tre
satisfaite de l'expression de ma figure. -- J'tais cruellement
embarrasse et je ne savais que rpondre. Ds le commencement de
cet entretien, j'avais vu o tendaient toutes ses insinuations;
et, quoique je m'attendisse presque  ce qu'elle venait de dire,
j'en restais toute surprise et interdite; je ne pouvais que
refuser; mais quels motifs valables donner d'un pareil refus? Je
n'en avais aucun, si ce n'est que j'tais femme: c'tait, il est
vrai, un excellent motif, mais prcisment le seul que je ne
voulusse pas allguer.

Je ne pouvais gure me rejeter sur des parents froces et
ridicules; tous les parents du monde eussent accept une pareille
union avec ivresse. Rosette n'et-elle pas t ce qu'elle tait,
bonne et belle, et de naissance, les quatre-vingt mille livres de
rente eussent lev toute difficult. -- Dire que je ne l'aimais
pas, ce n'et t ni vrai ni honnte, car je l'aimais rellement
beaucoup, et plus qu'une femme n'aime une femme. -- J'tais trop
jeune pour prtendre tre engage ailleurs: ce que je trouvais de
mieux  faire, c'tait de donner  entendre qu'tant cadet de
famille les intrts de la maison exigeaient que j'entrasse dans
l'ordre de Malte, et ne me permettaient pas de songer au mariage:
ce qui me faisait le plus grand chagrin du monde depuis que
j'avais vu Rosette.

Cette rponse ne valait pas le diable, et je le sentais
parfaitement. La vieille dame n'en fut pas dupe et ne la regarda
point comme dfinitive; elle pensa que j'avais parl ainsi pour me
donner le temps de rflchir et de consulter mes parents. -- En
effet, une pareille union tait tellement avantageuse et inespre
pour moi qu'il n'tait pas possible que je la refusasse, mme
quand je n'eusse que peu ou point aim Rosette; -- c'tait une
bonne fortune  ne point ngliger.

Je ne sais pas si la tante me fit cette ouverture  l'instigation
de la nice, cependant je penche  croire que Rosette n'y tait
pour rien: elle m'aimait trop simplement et trop ardemment pour
penser  autre chose que ma possession immdiate, et le mariage
et t assurment le dernier des moyens qu'elle et employs. --
La douairire, qui n'avait pas t sans remarquer notre intimit,
qu'elle croyait sans doute beaucoup plus grande qu'elle ne
l'tait, avait arrang tout ce plan dans sa tte pour me faire
rester auprs d'elle, et remplacer, autant que possible, son cher
fils Henri, tu  l'arme, avec lequel elle me trouvait une si
frappante ressemblance. Elle s'tait complu dans cette ide et
avait profit de ce moment de solitude pour s'expliquer avec moi.
Je vis  son air qu'elle ne se regardait pas comme battue, et
qu'elle se proposait de revenir bientt  la charge, ce qui me
contraria au dernier point.

Rosette, de son ct, fit, la nuit du mme jour, une dernire
tentative qui eut des rsultats si graves qu'il faut que je t'en
fasse un rcit  part, et que je ne puis te la raconter dans cette
lettre dj dmesurment enfle. -- Tu verras  quelles
singulires aventures j'tais prdestine, et comme le ciel
m'avait taille d'avance pour tre une hrone de roman; je ne
sais pas trop, par exemple, quelle moralit on pourra tirer de
tout cela, -- mais les existences ne sont pas comme les fables,
chaque chapitre n'a pas  la queue une sentence rime. -- Bien
souvent le sens de la vie est que ce n'est pas la mort. Voil
tout. Adieu, ma chre, je t'embrasse sur tes beaux yeux. Tu
recevras incessamment la suite de ma triomphante biographie.

Chapitre 13

Thodore, -- Rosalinde, -- car je ne sais de quel nom vous
appeler, -- je viens de vous voir tout  l'heure, et je vous
cris. -- Que je voudrais savoir votre nom de femme! il doit tre
doux comme le miel et voltiger sur les lvres plus suave et plus
harmonieux que de la posie! Jamais je n'eusse os vous dire cela,
et cependant je serais mort de ne pas le dire. -- Ce que j'ai
souffert, nul ne le sait, nul ne peut le savoir, moi-mme je ne
pourrais en donner qu'une faible ide; les mots ne rendent pas de
telles angoisses; je paratrais avoir contourn ma phrase 
plaisir, m'tre battu les flancs pour dire des choses neuves et
singulires, et donner dans les plus extravagantes exagrations,
quand je ne peindrais que ce que j'ai prouv avec des images 
peine suffisantes.

 Rosalinde! je vous aime, je vous adore; que n'est-il un mot plus
fort que celui-l! Je n'ai jamais aim, je n'ai jamais ador
personne que vous; -- je me prosterne, je m'anantis devant vous,
et je voudrais forcer toute la cration  plier le genou devant
mon idole; vous tes pour moi plus que toute la nature, plus que
moi, plus que Dieu; -- il me semble trange que Dieu ne descende
pas du ciel pour se faire votre esclave. O vous n'tes pas tout
est dsert, tout est mort, tout est noir; vous seule peuplez le
monde pour moi; vous tes la vie, le soleil; -- vous tes tout. --
Votre sourire fait le jour, votre tristesse fait la nuit; les
sphres suivent les mouvements de votre corps, et les clestes
harmonies se rglent sur vous,  ma reine chrie!  mon beau rve
rel! Vous tes vtue de splendeur, et vous nagez sans cesse dans
des effluves rayonnants.

Il n'y a gure que trois mois que je vous connais, mais je vous
aime depuis bien longtemps. -- Avant de vous avoir vue, je
languissais dj d'amour pour vous; je vous appelais, je vous
cherchais, et je me dsesprais de ne point vous rencontrer dans
mon chemin, car je savais que je ne pourrais jamais aimer une
autre femme. -- Que de fois vous m'tes apparue, --  la fentre
du chteau mystrieux, accoude mlancoliquement au balcon, et
jetant au vent des ptales de quelque fleur, ou bien, ptulante
amazone, sur votre cheval turc, plus blanc que neige, traversant
au galop les sombres alles de la fort! -- C'taient bien vos
yeux fiers et doux, vos mains diaphanes, vos beaux cheveux
ondoyants et votre demi-sourire, si adorablement ddaigneux. --
Seulement vous tiez moins belle, car l'imagination la plus
ardente et la plus effrne, l'imagination d'un peintre et d'un
pote, ne peut atteindre  cette posie sublime de la ralit. Il
y a en vous une source inpuisable de grces, une fontaine
toujours jaillissante de sductions irrsistibles: vous tes un
crin toujours ouvert des perles les plus prcieuses, et, dans vos
moindres mouvements, dans vos gestes les plus oublieux, dans vos
poses les plus abandonnes, vous jetez  chaque instant, avec une
profusion royale, d'inestimables trsors de beaut. Si les molles
ondulations de contour, si les lignes fugitives d'une attitude
pouvaient se fixer et se conserver dans un miroir, les glaces
devant lesquelles vous auriez pass feraient mpriser et regarder
comme des enseignes de cabarets les plus divines toiles de
Raphal.

Chaque geste, chaque air de tte, chaque aspect diffrent de votre
beaut se gravent sur le miroir de mon me avec une pointe de
diamant, et rien au monde n'en pourrait effacer la profonde
empreinte; je sais  quelle place tait l'ombre,  quelle place
tait la lumire, le mplat que lustrait le rayon du jour, et
l'endroit o le reflet errant se fondait avec les teintes plus
assouplies du cou et de la joue. -- Je vous dessinerais absente;
votre ide pose toujours devant moi.

Tout enfant, je restais des heures entires debout devant les
vieux tableaux des matres, et j'en fouillais avidement les noires
profondeurs. -- Je regardais ces belles figures de saintes et de
desses dont les chairs d'une blancheur d'ivoire ou de cire se
dtachent si merveilleusement des fonds obscurs, carboniss par la
dcomposition des couleurs; j'admirais la simplicit et la
magnificence de leur tournure, la grce trange de leurs mains et
de leurs pieds, la fiert et le beau caractre de leurs traits, 
la fois si fins et si fermes, le grandiose des draperies qui
voltigeaient autour de leurs formes divines, et dont les plis
purpurins semblaient s'allonger comme des lvres pour embrasser
ces beaux corps. --  force de plonger opinitrement mes yeux sous
le voile de fume, paissi par les sicles, ma vue se troublait,
les contours des objets perdaient leur prcision, et une espce de
vie immobile et morte animait tous ces ples fantmes des beauts
vanouies; je finissais par trouver que ces figures avaient une
vague ressemblance avec la belle inconnue que j'adorais au fond de
mon coeur; je soupirais en pensant que celle que je devais aimer
tait peut-tre une de celles-l, et qu'elle tait morte depuis
trois cents ans. Cette ide m'affectait souvent au point de me
faire verser des larmes, et j'entrais contre moi en de grandes
colres de n'tre pas n au seizime sicle, o toutes ces belles
avaient vcu. -- Je trouvais que c'taient de ma part une
maladresse et une gaucherie impardonnables.

Lorsque j'avanai en ge, le doux fantme m'obsda encore plus
troitement. Je le voyais toujours entre moi et les femmes que
j'avais pour matresses, souriant d'un air ironique et raillant
leur beaut humaine de toute la perfection de sa beaut divine. Il
me faisait trouver laides des femmes rellement charmantes et
faites pour rendre heureux quiconque n'aurait pas t pris de
cette ombre adorable dont je ne croyais pas que le corps existt
et qui n'tait que le pressentiment de votre propre beaut. 
Rosalinde! que j'ai t malheureux  cause de vous, avant de vous
connatre!  Thodore! que j'ai t malheureux  cause de vous,
aprs vous avoir connu! -Si vous voulez, vous pouvez m'ouvrir le
paradis de mes rves. Vous tes debout sur le seuil, comme un ange
gardien envelopp dans ses ailes, et vous en tenez la clef d'or
entre vos belles mains. -- Dites, Rosalinde, dites, le voulez-
vous?

Je n'attends qu'un mot de vous pour vivre ou pour mourir: -- le
prononcerez-vous? tes-vous Apollon chass du ciel, ou la blanche
Aphrodite sortant du sein de la mer? o avez-vous laiss votre
char de pierreries attel de quatre chevaux de flamme? Qu'avez-
vous fait de votre conque de nacre et de vos dauphins  la queue
azure? -- quelle nymphe amoureuse a fondu son corps dans le vtre
au milieu d'un baiser,  beau jeune homme, plus charmant que
Cyparisse et qu'Adonis, plus adorable que toutes les femmes!

Mais vous tes une femme, nous ne sommes plus au temps des
mtamorphoses; -- Adonis et Hermaphrodite sont morts, -- et ce
n'est plus par un homme qu'un pareil degr de beaut pourrait tre
atteint; car, depuis que les hros et les dieux ne sont plus, vous
seules conservez dans vos corps de marbre, comme dans un temple
grec, le prcieux don de la forme anathmatise par Christ, et
faites voir que la terre n'a rien  envier au ciel; vous
reprsentez dignement la premire divinit du monde, la plus pure
symbolisation de l'essence ternelle, -- la beaut.

Ds que je vous ai vue, quelque chose s'est dchir en moi, un
voile est tomb, une porte s'est ouverte, je me suis senti
intrieurement inond par des vagues de lumire; j'ai compris que
ma vie tait devant moi, et que j'tais enfin arriv au carrefour
dcisif. -- Les parties obscures et perdues de la figure  moiti
rayonnante que je cherchais  dmler dans l'ombre se sont
illumines subitement; les teintes rembrunies qui noyaient le fond
du tableau se sont doucement claires; une tendre lueur rose a
gliss sur l'outremer un peu verdi des lointains; les arbres qui
ne formaient que des silhouettes confuses ont commenc  se
dcouper d'une manire plus nette; les fleurs charges de rose
ont piqu de points brillants la sourde verdure du gazon. J'ai vu
le bouvreuil avec sa poitrine carlate au bout d'une branche de
sureau, le petit lapin blanc aux yeux roses et aux oreilles
droites, qui sort sa tte entre deux brins de serpolet et passe sa
patte sur son museau, et le cerf craintif qui vient boire  la
source et mirer sa ramure dans l'eau. -- Du matin o le soleil de
l'amour s'est lev sur ma vie, tout a chang; l o vacillaient
dans l'ombre des formes  peine indiques que leur incertitude
rendait terribles ou monstrueuses se dessinent avec lgance des
groupes d'arbres en fleurs, des collines s'arrondissent en
gracieux amphithtres, des palais d'argent avec leurs terrasses
charges de vases et de statues baignent leurs pieds dans les lacs
d'azur et semblent nager entre deux _ciels; _ce que je prenais
dans l'obscurit pour un dragon gigantesque aux ailes armes
d'ongles et rampant sur la nuit avec ses pattes cailles n'est
qu'une felouque  la voile de soie, aux avirons peints et dors,
pleine de femmes et de musiciens, et cet effroyable crabe que je
croyais voir agiter au-dessus de ma tte ses crochets et ses
pinces n'est qu'un palmier  ventail dont la brise nocturne
remuait les feuilles troites et longues. -- Mes chimres et mes
erreurs se sont vanouies: -- j'aime.

Dsesprant de vous trouver jamais, j'accusais mon rve de
mensonge et je faisais des querelles furieuses au sort: -- je me
disais que j'tais bien fou de chercher un pareil type, ou que la
nature tait bien infconde et le Crateur bien inhabile de ne
pouvoir raliser la simple pense de mon coeur. -- Promthe avait
eu ce noble orgueil de vouloir faire un homme et de rivaliser avec
Dieu; moi, j'avais cr une femme, et je croyais qu'en punition de
mon audace un dsir toujours inassouvi me rongerait le foie comme
un autre vautour; je m'attendais  tre enchan avec des fers de
diamant sur une roche chenue au bord du sauvage Ocan, -- mais les
belles nymphes marines aux longs cheveux verts, levant au-dessus
des flots leur gorge blanche et pointue, et montrant au soleil
leur corps de nacre de perle tout ruisselant des pleurs de la mer,
ne seraient point venues s'accouder sur le rivage pour me faire la
conversation et me consoler dans ma peine comme dans la pice du
vieil Eschyle. Il n'en a point t ainsi.

Vous tes venue, et j'ai d reprocher son impuissance  mon
imagination. -- Mon tourment n'a pas t celui que je craignais,
d'tre perptuellement en proie  une ide sur une roche strile:
mais je n'en ai pas moins souffert. J'avais vu qu'en effet vous
existiez, que mes pressentiments ne m'avaient point menti sur ce
point; mais vous vous tes prsente  moi avec la beaut ambigu
et terrible du sphinx. Comme Isis, la mystrieuse desse, vous
tiez enveloppe d'un voile que je n'osais soulever de peur de
tomber mort.

Si vous saviez, sous mes apparences distraites, avec quelle
attention haletante et inquite je vous observais et vous suivais
jusque dans vos moindres mouvements! Rien ne m'chappait; comme je
regardais ardemment le peu qui paraissait de votre chair au cou ou
aux poignets pour tcher de constater votre sexe! Vos mains ont
t pour moi le sujet d'tudes profondes, et je puis dire que j'en
connais les moindres sinuosits, les plus imperceptibles veines,
la plus lgre fossette; vous seriez cache des pieds  la tte
sous le plus impntrable domino que je vous reconnatrais  voir
seulement un de vos doigts. J'analysais les ondulations de votre
marche, la manire dont vous posiez les pieds, dont vous releviez
vos cheveux; je cherchais  surprendre votre secret dans
l'habitude de votre corps. -- Je vous piais surtout  ces heures
de mollesse o les os semblent retirs du corps et o les membres
s'affaissent et ploient comme s'ils taient dnous, pour voir si
la ligne fminine se prononcerait plus hardiment dans cet oubli et
cette nonchalance. Jamais personne n'a t couv du regard aussi
ardemment que vous.

Je m'oubliais dans cette contemplation pendant des heures
entires. Retir dans quelque coin du salon, ayant en main un
livre que je ne lisais point, ou tapi derrire le rideau de ma
chambre, lorsque vous tiez dans la vtre et que les jalousies de
votre fentre taient leves, alors, bien pntr de la beaut
merveilleuse qui se rpand autour de vous et vous fait comme une
atmosphre lumineuse, je me disais: Assurment c'est une femme; --
puis tout  coup un mouvement brusque et hardi, un accent viril ou
quelque faon cavalire dtruisait dans une minute mon frle
difice de probabilits, et me rejetait dans mes irrsolutions
premires.

Je voguais  pleines voiles sur l'ocan sans bornes de la rverie
amoureuse, et vous veniez me chercher pour faire des armes ou
jouer  la paume avec vous; la jeune fille, transforme en jeune
cavalier, me donnait de terribles coups de bton et me faisait
sauter le fleuret des mains aussi prestement et aussi lestement
que le spadassin le mieux rompu  l'escrime;  chaque instant de
la journe, c'tait quelque dsappointement pareil.

J'allais m'approcher de vous pour vous dire: -- Ma chre belle,
c'est vous que j'adore, et je vous voyais vous pencher tendrement
 l'oreille d'une dame et lui souffler  travers ses cheveux des
bouffes de madrigaux et de compliments. -- Jugez de ma situation.
-- Ou bien quelque femme, que, dans ma jalousie trange, j'eusse
corche vive avec la plus grande volupt du monde, se penchait 
votre bras, vous tirait  part pour vous confier je ne sais quels
purils secrets, et vous tenait des heures entires dans une
embrasure de la croise.

J'enrageais de voir les femmes vous parler, car cela me faisait
croire que vous tiez un homme, et, l'eussiez-vous t, je ne
l'aurais souffert qu'avec une peine extrme. -- Quand les hommes
approchaient librement et familirement, j'tais encore plus
jaloux, parce que je songeais cela, que vous tiez une femme et
qu'ils en avaient peut-tre le soupon comme moi; j'tais en proie
aux passions les plus contraires, et je ne savais  quoi me fixer.

Je me colrais contre moi-mme, je m'adressais les plus durs
reproches d'tre ainsi tourment par un semblable amour, et de
n'avoir pas la force d'arracher de mon coeur cette plante
vnneuse qui y tait pousse en une nuit comme un champignon
empoisonn; je vous maudissais, je vous appelais mon mauvais
gnie; j'ai cru mme un instant que vous tiez Belzbuth en
personne, car je ne pouvais m'expliquer la sensation que
j'prouvais devant vous.

Quand j'tais bien persuad que vous n'tiez en effet rien autre
chose qu'une femme dguise, l'invraisemblance des motifs dont je
cherchais  justifier un pareil caprice me replongeait dans mon
incertitude, et je me remettais de nouveau  dplorer que la forme
que j'avais rve pour l'amour de mon me se trouvt appartenir 
quelqu'un du mme sexe que moi; -- j'accusais le hasard qui avait
habill un homme d'apparences si charmantes, et, pour mon malheur
ternel, me l'avait fait rencontrer au moment o je n'esprais
plus voir se raliser l'ide absolue de pure beaut que je
caressais depuis si longtemps dans mon coeur.

Maintenant, Rosalinde, j'ai la certitude profonde que vous tes la
plus belle des femmes; je vous ai vue dans le costume de votre
sexe, j'ai vu vos paules et vos bras si purs et si correctement
arrondis. Le commencement de votre poitrine que votre gorgerette
laissait entrevoir ne peut appartenir qu' une jeune fille: ni
Mlagre le beau chasseur, ni Bacchus l'effmin, avec leurs
formes douteuses, n'ont jamais eu une pareille suavit de lignes
ni une si grande finesse de peau, quoiqu'ils soient tous les deux
de marbre de Paros et polis par les baisers amoureux de vingt
sicles. -- Je ne suis plus tourment de ce ct-l. -- Mais ce
n'est pas tout: vous tes femme, et mon amour n'est plus
rprhensible, je puis m'y livrer sans remords et m'abandonner au
flot qui m'emporte vers vous; si grande, si effrne que soit la
passion que j'prouve, elle est permise et je la puis avouer; mais
vous, Rosalinde, pour qui je brlais en silence et qui ignoriez
l'immensit de mon amour, vous que cette rvlation tardive ne
fera peut-tre que surprendre, ne me hassez-vous pas, m'aimez-
vous, pourrez-vous m'aimer? Je ne sais, -- et je tremble, et je
suis plus malheureux encore qu'auparavant.

-- Par instants, il me semble que vous ne me hassez pas; -- quand
nous avons jou _Comme il vous plaira, _vous avez donn 
certaines parties de votre rle un accent particulier qui en
augmentait le sens, et m'engageait, en quelque sorte  me
dclarer. -- J'ai cru voir dans vos yeux et dans votre sourire de
gracieuses promesses d'indulgence et sentir votre main rpondre 
la pression de la mienne. -- Si je m'tais tromp,  Dieu! c'est
une chose  quoi je n'ose pas rflchir. -- Encourag par tout
cela et pouss par mon amour, je vous ai crit, car l'habit que
vous portez se prte mal  de tels aveux, et mille fois la parole
s'est arrte sur mes lvres; bien que j'eusse l'ide et la ferme
conviction que je parlais  une femme, ce costume viril
effarouchait toutes mes tendres penses amoureuses, et les
empchait de prendre leur vol vers vous.

Je vous en supplie, Rosalinde, si vous ne m'aimez pas encore,
tchez de m'aimer, moi qui vous ai aime malgr tout, sous le
voile dont vous vous enveloppez, par piti pour nous sans doute;
ne vouez pas le reste de ma vie au plus affreux dsespoir et au
plus morne dcouragement; songez que je vous adore depuis que le
premier rayon de la pense a lui dans ma tte, que vous m'tiez
rvle d'avance, et que, lorsque j'tais tout petit, vous
m'apparaissiez en songe avec une couronne de gouttes de rose,
deux ailes prismatiques et la petite fleur bleue  la main; que
vous tes le but, le moyen et le sens de ma vie; que, sans vous,
je ne suis rien qu'une vaine apparence, et que, si vous soufflez
sur cette flamme que vous avez allume, il ne restera au fond de
moi qu'une pince de poussire plus fine et plus impalpable que
celle qui saupoudre les propres ailes de la mort. -- Rosalinde,
vous qui avez tant de recettes pour gurir le mal d'amour,
gurissez-moi, car je suis bien malade; jouez votre rle jusqu'au
bout, jetez les habits du beau Ganymde, et tendez votre blanche
main au plus jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois.

Chapitre 14

J'tais  ma fentre occupe  regarder les toiles qui
s'panouissaient joyeusement aux parterres du ciel, et  respirer
le parfum des belles-de-nuit que m'apportait une brise mourante. -
- Le vent de la croise ouverte avait teint ma lampe, la dernire
qui restt allume dans le chteau. Ma pense dgnrait en vague
rverie, et une espce de somnolence commenait  me prendre;
cependant je restais toujours accouder sur la balustrade de
pierre, soit que je fusse fascine par le charme de la nuit, soit
par nonchalance et par oubli. -- Rosette, ne voyant plus briller
ma lampe et ne pouvant me distinguer  cause d'un grand angle
d'ombre qui tombait prcisment sur la fentre, avait cru sans
doute que j'tais couche, et c'tait ce qu'elle attendait pour
risquer une dernire et dsespre tentative. -- Elle poussa si
doucement la porte que je ne l'entendis pas entrer, et qu'elle
tait  deux pas de moi avant que je m'en fusse aperue. Elle fut
trs tonne de me voir encore leve; mais, se remettant bientt
de sa surprise, elle vint  moi et me prit le bras en m'appelant
deux fois par mon nom: -- Thodore, Thodore!

-- Quoi! vous, Rosette, ici,  cette heure, toute seule, sans
lumire, dans un dshabill aussi complet!

Il faut te dire que la belle n'avait sur elle qu'une mante de nuit
en batiste excessivement fine, et la triomphante chemise borde de
dentelles que je n'avais pas voulu voir le jour de la fameuse
scne dans le petit kiosque du parc. Ses bras, polis et froids
comme le marbre, taient entirement nus, et la toile qui couvrait
son corps tait si souple et si diaphane qu'elle laissait voir les
boutons des seins, comme  ces statues des baigneuses couvertes
d'une draperie mouille.

-- Est-ce un reproche, Thodore, que vous me faites l? ou n'est-
ce qu'une simple phrase purement exclamative? Oui, moi, Rosette,
la belle dame ici, dans votre chambre  vous, non dans la mienne
o je devrais tre,  onze heures du soir et peut-tre minuit,
sans dugne, ni chaperon, ni soubrette, presque nue, en simple
peignoir de nuit; -- cela est bien tonnant, n'est-ce pas? -- J'en
suis aussi surprise que vous, et je ne sais trop quelle
explication vous en donner.

En disant cela, elle me passa un de ses bras autour du corps, et
se laissa tomber sur le pied de mon lit de faon  m'entraner
avec elle.

-- Rosette, lui dis-je en m'efforant de me dgager, je m'en vais
tcher de rallumer la lumire; rien n'est triste comme l'obscurit
dans une chambre; et puis, c'est vraiment un meurtre de ne pas y
voir clair quand vous tes l et de se priver du spectacle de vos
beauts. -- Permettez qu'au moyen d'un morceau d'amadou et d'une
allumette, je me fasse un petit soleil portatif qui mette en
relief tout ce que la nuit jalouse efface sous ses ombres.

-- Ce n'est pas la peine; j'aime autant que vous ne voyiez pas ma
rougeur; je me sens les joues toutes brlantes, car c'est  mourir
de honte. Elle se jeta la figure contre ma poitrine; elle resta
quelques minutes ainsi, comme suffoque par son motion.

Moi, pendant ce temps-l, je passais machinalement mes doigts dans
les longues boucles de ses cheveux drouls; je cherchais dans ma
cervelle quelque honnte chappatoire pour me tirer d'embarras, et
je n'en trouvais point, car j'tais accule dans mes derniers
retranchements, et Rosette paraissait parfaitement dcide  ne
pas sortir de la chambre comme elle y tait entre. -- Son
habillement avait une dsinvolture formidable, et qui ne
promettait rien de bon. Je n'avais moi-mme qu'une robe de chambre
ouverte et qui et fort mal dfendu mon incognito, en sorte que
j'tais on ne peut plus inquite de l'issue de la bataille.

-- Thodore, coutez-moi, dit Rosette en se relevant et en
rejetant ses cheveux des deux cts de sa figure, autant que je
pus le discerner  la faible lueur que les toiles et un croissant
de lune trs mince, qui commenait  se lever, jetaient dans la
chambre dont la croise tait reste ouverte; -- la dmarche que
je fais est trange; -- tout le monde me blmerait de l'avoir
faite. -- Mais vous allez partir bientt, et je vous aime! Je ne
puis vous laisser ainsi sans m'tre explique avec vous. -- Peut-
tre ne reviendrez-vous jamais; peut-tre est-ce la premire et la
dernire fois que je dois vous voir. -- Qui sait o vous irez?
Mais o que vous alliez, vous emporterez mon me et ma vie avec
vous. -- Si vous tiez rest, je n'en serais pas venue  cette
extrmit. Le bonheur de vous contempler, de vous entendre, de
vivre  ct de vous m'et suffi: je n'eusse rien demand de plus.
J'aurais renferm mon amour dans mon coeur; vous auriez cru
n'avoir en moi qu'une bonne et sincre amie; -- mais cela ne peut
pas tre. Vous dites qu'il faut absolument que vous partiez. --
Cela vous ennuie, Thodore, de me voir ainsi attache  vos pas
comme une ombre amoureuse qui ne peut que vous suivre et qui
voudrait se fondre  votre corps; il doit vous dplaire de
retrouver toujours derrire vous des yeux suppliants et des mains
tendues pour saisir le bord de votre manteau.

Je le sais, mais je ne puis m'empcher de le faire.

Au reste, vous ne pouvez pas vous en plaindre; c'est votre faute.
-- J'tais calme, tranquille, presque heureuse avant de vous
connatre. -- Vous arrivez beau, jeune, souriant, pareil  Phoebus
le dieu charmant. -- Vous avez pour moi les soins les plus
empresss, les plus dlicates attentions; jamais cavalier ne fut
plus spirituel et plus galant. Vos lvres chaque minute laissaient
tomber des roses et des rubis; -- tout devenait pour vous une
occasion de madrigal, et vous savez dtourner les phrases les plus
insignifiantes pour en faire d'adorables compliments. -- Une femme
qui vous aurait d'abord mortellement ha aurait fini par vous
aimer, et moi, je vous aimais ds l'instant o je vous avais vu. -
- Pourquoi paraissiez-vous donc surpris, ayant t si aimable,
d'tre tant aim? N'est-ce pas une consquence toute naturelle? Je
ne suis ni une folle, ni une vapore, ni une petite fille
romanesque qui s'prend de la premire pe qu'elle voit. J'ai du
monde, et je sais ce que c'est que la vie. Ce que je fais, toute
femme, mme la plus vertueuse ou la plus prude, en et fait
autant. -- Quelle ide et quelle intention aviez-vous? celle de me
plaire, j'imagine, car je n'en puis supposer d'autre. Comment se
fait-il donc que vous avez; en quelque sorte, l'air fch d'y
avoir si bien russi? Ai-je fait, sans le vouloir, quelque chose
qui vous ait dplu? -- Je vous en demande pardon. Est-ce que vous
ne me trouvez plus belle, ou avez-vous dcouvert en moi quelque
dfaut qui vous rebute? -- Vous avez le droit d'tre difficile en
beaut, mais ou vous avez menti trangement, ou je suis belle
aussi, moi! -- Je suis jeune comme vous, et je vous aime; pourquoi
maintenant me ddaignez-vous? Vous vous empressiez tant autour de
moi, vous souteniez mon bras avec une sollicitude si constante,
vous pressiez si tendrement la main que je vous abandonnais, vous
leviez vers moi des paupires si langoureuses: si vous ne m'aimiez
pas,  quoi bon tout ce mange? Auriez-vous eu par hasard cette
cruaut d'allumer l'amour dans un coeur pour vous en faire ensuite
un sujet de rise? Ah! ce serait une horrible raillerie, une
impit et un sacrilge! ce ne pourrait tre que l'amusement d'une
me affreuse, et je ne puis croire cela de vous, tout inexplicable
que soit votre conduite envers moi. Quelle est donc la cause de ce
revirement subit? Quant  moi, je n'y en vois point. -- Quel
mystre cache une pareille froideur? -- Je ne puis croire que vous
ayez de la rpugnance pour moi; ce que vous avez fait prouve que
non, car on ne courtise pas aussi vivement une femme pour qui l'on
a du dgot, ft-on le plus grand fourbe de la terre.  Thodore,
qu'avez-vous contre moi? qui vous a chang ainsi? que vous ai-je
fait? -- Si l'amour que vous paraissiez avoir pour moi s'est
envol, le mien, hlas! est rest, et je ne puis l'arracher de mon
coeur. -- Ayez piti de moi, Thodore, car je suis bien
malheureuse. -- Faites du moins semblant de m'aimer un peu, et
dites-moi quelques douces paroles; cela ne vous cotera pas
beaucoup,  moins que vous n'ayez pour moi une insurmontable
horreur...

En cet endroit pathtique de son discours, ses sanglots
touffrent compltement sa voix; elle croisa ses deux mains sur
mon paule et s'y appuya le front dans une attitude tout  fait
dsespre. Tout ce qu'elle disait tait on ne peut plus juste, et
je n'avais rien de bon  rpondre. -- Je ne pouvais prendre la
chose sur le ton du persiflage. Cela n'et pas t convenable. --
Rosette n'tait pas de ces cratures que l'on pt traiter aussi
lgrement; -- j'tais d'ailleurs trop touche pour le pouvoir
faire. -- Je me sentais coupable de m'tre joue ainsi du coeur
d'une femme charmante, et j'en prouvais le plus vif et le plus
sincre remords du monde.

Voyant que je ne rpondais rien, la chre enfant poussa un long
soupir et fit un mouvement comme pour se lever, mais elle retomba
affaisse sous son motion; -- puis elle m'entoura de ses bras
dont la fracheur pntrait mon pourpoint, posa sa figure sur la
mienne et se mit  pleurer silencieusement.

Cela me fit un effet singulier de sentir ainsi ruisseler sur ma
joue cet intarissable courant de larmes qui ne partait pas de mes
yeux. -- Je ne tardai pas  y mler les miennes, et ce fut une
vritable pluie amre  causer un nouveau dluge, si elle et dur
seulement quarante jours.

La lune en cet instant-l vint donner prcisment sur la fentre;
un ple rayon plongea dans la chambre et claira d'une lueur
bleutre notre groupe taciturne.

Avec son peignoir blanc, ses bras nus, sa poitrine et sa gorge
dcouvertes, presque de la mme couleur que son linge, ses cheveux
pars et son air douloureux, Rosette avait l'air d'une figure
d'albtre de la Mlancolie assise sur un tombeau. Quant  moi, je
ne sais trop quelle figure je pouvais avoir, attendu que je ne me
voyais pas et qu'il n'y avait point de glace qui pt rflchir mon
image, mais je pense que j'aurais trs bien pu poser pour une
statue de l'Incertitude personnifie.

J'tais mue, et je fis  Rosette quelques caresses plus tendres
qu' l'ordinaire; de ses cheveux ma main tait descendue  son cou
velout, et de l  son paule ronde et polie que je flattais
doucement et dont je suivais la ligne frmissante. L'enfant
vibrait sous mon toucher comme un clavier sous les doigts d'un
musicien; sa chair tressaillait et sautait brusquement, et
d'amoureux frissons couraient le long de son corps.

Moi-mme j'prouvais une espce de dsir vague et confus dont je
ne pouvais dmler le but, et je sentais une grande volupt 
parcourir ces formes pures et dlicates. -- Je quittai son paule,
et, profitant de l'hiatus d'un pli, j'enfermai subitement dans ma
main sa petite gorge effare, qui palpitait perdument comme une
tourterelle surprise au nid; -- de l'extrme contour de sa joue,
que j'effleurais d'un baiser  peine sensible, j'arrivai  sa
bouche mi-ouverte: nous restmes ainsi quelque temps. -- Je ne
sais pas, par exemple, si ce fut deux minutes, ou un quart
d'heure, ou une heure; car j'avais totalement perdu la notion du
temps, et je ne savais pas si j'tais au ciel ou sur la terre, ici
ou ailleurs, morte ou vivante. Le vin capiteux de la volupt
m'avait tellement enivre  la premire gorge que j'avais bue que
tout ce que j'avais de raison s'en tait all. -- Rosette me
nouait de plus en plus avec ses bras et m'enveloppait de son
corps; -- elle se penchait sur moi convulsivement et me pressait
sur sa poitrine nue et haletante;  chaque baiser, sa vie semblait
accourir tout entire  la place touche, et abandonner le reste
de sa personne. -- Des ides singulires me passaient par la tte;
j'aurais, si je n'avais craint de trahir mon incognito, laiss un
champ libre aux lans passionns de Rosette, et peut-tre aurais-
je fait quelque vaine et folle tentative pour donner un semblant
de ralit  cette ombre de plaisir que ma belle amoureuse
embrassait avec tant d'ardeur; je n'avais pas encore eu d'amant;
et ces vives attaques, ces caresses ritres, le contact de ce
beau corps, ces doux noms perdus dans des baisers me troublaient
au dernier point, -- quoiqu'ils fussent d'une femme; -- et puis
cette visite nocturne, cette passion romanesque, ce clair de lune,
tout cela avait pour moi une fracheur et un charme de nouveaut
qui me faisaient oublier qu'au bout du compte je n'tais pas un
homme.

Pourtant, faisant un grand effort sur moi-mme, je dis  Rosette
qu'elle se compromettait horriblement en venant dans ma chambre 
une pareille heure et y restant aussi longtemps, que ses femmes
pourraient s'apercevoir de son absence et voir qu'elle n'avait pas
pass la nuit dans son appartement.

Je dis cela si mollement que Rosette, pour toute rponse, laissa
tomber sa mante de batiste et ses pantoufles, et se glissa dans
mon lit comme une couleuvre dans une jatte de lait; car elle
imaginait que mes habits m'empchaient seuls d'en venir  des
dmonstrations plus prcises, et que c'tait l'unique obstacle qui
me retenait. Elle croyait, la pauvre enfant que l'heure du berger,
si laborieusement amene allait enfin sonner pour elle; mais il ne
sonna que deux heures du matin. -- Ma situation tait on ne peut
plus critique, lorsque la porte tourna sur ses gonds et donna
passage au mme chevalier Alcibiade en personne; il tenait un
bougeoir d'une main et son pe de l'autre.

Il alla droit au lit, dont il rejeta la couverture, et, mettant la
lumire sous le nez de Rosette confondue, il lui dit d'un ton
goguenard: -- Bonjour, ma soeur. -- La petite Rosette n'eut pas la
force de trouver une parole pour rpondre.

-- Il parat donc, ma trs chre et trs vertueuse soeur, qu'ayant
jug dans votre sagesse que le lit du seigneur Thodore tait plus
douillet que le vtre vous tes venue vous y coucher? ou peut-tre
revient-il des esprits dans votre chambre, et avez-vous pens que
vous seriez plus en sret dans celle-ci, sous la garde du susdit
seigneur? -- C'est fort bien vu. -- Ah! monsieur le chevalier de
Srannes, vous avez fait les doux yeux  madame notre soeur, et
vous croyez qu'il n'en sera que cela. -- J'estime qu'il ne serait
pas malsain de nous couper un peu la gorge, et, si vous aviez
cette complaisance, je vous serais infiniment oblig. -- Thodore,
vous avez abus de l'amiti que j'avais pour vous, et vous me
faites repentir de la bonne opinion que j'avais tout d'abord
forme sur la loyaut de votre caractre: c'est mal, trs mal.

Je ne pouvais me dfendre d'une manire valable: les apparences
taient contre moi. Qui m'aurait crue, si j'avais dit, comme cela
tait en effet, que Rosette n'tait venue dans ma chambre que
malgr moi, et que, loin de chercher  lui plaire, je faisais tout
mon possible pour la dtourner de moi? -- Je n'avais qu'une chose
 dire, je la dis. -- Seigneur Alcibiade, nous nous couperons tout
ce que vous voudrez.

Pendant ce colloque, Rosette n'avait pas manqu de s'vanouir
selon les plus saines rgles du pathtique; -- j'allai  une coupe
de cristal pleine d'eau o plongeait la queue d'une grosse rose
blanche  moiti effeuille, et je lui jetai quelques gouttes  la
figure, ce qui la fit revenir  elle promptement.

Ne sachant trop quelle contenance tenir, elle se blottit dans la
ruelle et fourra sa jolie tte sous la couverture, comme un oiseau
qui s'arrange pour dormir. -- Elle avait tellement ramass les
draps et les coussins autour d'elle qu'il et t fort difficile
de discerner ce qu'il y avait sous ce monceau; -- quelques petits
soupirs flts, qui en sortaient de temps  autre, pouvaient seuls
faire deviner que c'tait une jeune pcheresse repentante, ou du
moins excessivement fche de n'tre pcheresse que d'intention et
non de fait: ce qui tait le cas de l'infortune Rosette.

Monsieur le frre, n'ayant plus d'inquitude sur sa saur, reprit
le dialogue, et me dit d'un ton un peu plus doux: -- Il n'est pas
absolument indispensable de nous couper la gorge sur-le-champ,
c'est un moyen extrme qu'on est toujours  temps d'employer. --
coutez: -- la partie n'est pas gale entre nous. Vous tes de la
premire jeunesse et beaucoup moins vigoureux que moi, si nous
nous battions, je vous tuerais ou je vous estropierais assurment,
-- et je ne voudrais ni vous tuer ni vous dfigurer, -- ce serait
dommage; Rosette, qui est l-bas sous la couverture et qui ne dit
mot, m'en voudrait toute sa vie; car elle est rancunire et
mauvaise comme une tigresse quand elle s'y met, cette chre petite
colombe. Vous ne savez pas cela, vous qui tes son prince Galaor,
et qui n'en recevez que de charmantes douceurs; mais il n'y fait
pas bon. Rosette est libre, vous aussi; il parat que vous n'tes
pas irrconciliablement ennemis; son veuvage va finir, et la chose
se trouve le mieux du monde. pousez-la; elle n'aura pas besoin de
retourner coucher chez elle, et moi, de cette faon-l, je serai
dispens de vous prendre pour fourreau de mon pe, ce qui ne
serait agrable ni pour vous ni pour moi; -- que vous en semble?

Je dus faire une horrible grimace, car ce qu'il me proposait tait
de toutes les choses du monde la plus inexcutable pour moi:
j'aurais plutt march  quatre pattes contre le plafond comme les
mouches, et dcroch le soleil sans prendre de marchepied pour me
hausser, que de faire ce qu'il me demandait, et cependant la
dernire proposition tait plus agrable incontestablement que la
premire.

Il parut surpris que je n'acceptasse pas avec transport -- et il
rpta ce qu'il avait dit comme pour me donner le temps de
rpliquer.

-- Votre alliance est on ne peut plus honorable pour moi, et je
n'eusse jamais os y prtendre: je sais que c'est une fortune
inoue pour un jeune homme qui n'a point encore de rang ni de
consistance dans le monde, et que les plus illustres s'en
estimeraient tout heureux; -- mais cependant je ne puis que
persister dans mon refus, et, puisque j'ai la libert du choix
entre le duel et le mariage, je prfre le duel. -- C'est un got
singulier, -- et que peu de gens auraient, -- mais c'est le mien.

Ici Rosette souffla le plus douloureux sanglot du monde, sortit sa
tte de dessous l'oreiller, et l'y rentra aussitt comme un
limaon dont on frappe les cornes, en voyant ma contenance
impassible et dlibre.

-- Ce n'est pas que je n'aime point madame Rosette, je l'aime
infiniment; mais j'ai des raisons de ne point me marier, que vous-
mme trouveriez excellentes, s'il m'tait possible de vous les
dire. -- Au reste, les choses n'ont pas t aussi loin que l'on
pourrait le croire d'aprs les apparences; hors quelques baisers
qu'une amiti un peu vive suffit  expliquer et  justifier, il
n'y a rien entre nous dont on ne puisse convenir, et la vertu de
votre soeur est assurment la plus intacte et la plus nette du
monde. -- Je lui devais ce tmoignage. -- Maintenant,  quelle
heure nous battons-nous, monsieur Alcibiade, et  quel endroit?

-- Ici, sur-le-champ, cria Alcibiade ivre de fureur.

-- Y pensez-vous? devant Rosette!

-- Dgaine, misrable, ou je t'assassine, continua-t-il en
brandissant son pe et en l'agitant autour de sa tte.

-- Sortons au moins de la chambre.

-- Si tu ne te mets pas en garde, je vais te clouer contre le mur
comme une chauve-souris, mon beau Cladon, et tu auras beau battre
de l'aile, tu ne te dcrocheras pas, je t'en avertis. -- Et il
fondit sur moi l'pe haute.

Je tirai ma rapire, car il l'aurait fait comme il le disait, et
je me contentai d'abord de parer les bottes qu'il me portait.

Rosette fit un effort surhumain pour venir se jeter entre nos
pes, car les deux combattants lui taient galement chers; mais
ses forces la trahirent, et elle roula sans connaissance sur le
pied du lit.

Nos fers tincelaient et faisaient le bruit d'une enclume, car le
peu d'espace que nous avions nous forait  engager nos pes de
trs prs.

Alcibiade manqua deux ou trois fois de m'atteindre, et, si je
n'eusse pas eu un excellent matre en fait d'armes, ma vie aurait
couru le plus grand danger; car il tait d'une adresse tonnante
et d'une force prodigieuse. Il puisa toutes les ruses et les
feintes de l'escrime pour me toucher. Enrag de ne pouvoir y
parvenir, il se dcouvrit deux ou trois fois; je n'en voulus pas
profiter; mais il revenait  la charge avec un emportement si
acharn et si sauvage que je fus force de saisir les jours qu'il
me laissait; et puis ce bruit et ces clairs tourbillonnants de
l'acier m'enivraient et m'blouissaient. Je ne pensais pas  la
mort, je n'avais pas la moindre peur; cette pointe aigu et
mortelle qui me venait devant les yeux  chaque seconde ne me
faisait pas plus d'effet que si je me fusse battue avec des
fleurets boutonns; seulement j'tais indigne de la brutalit
d'Alcibiade, et le sentiment de mon innocence parfaite augmentait
encore cette indignation. Je voulais seulement lui piquer le bras
ou l'paule pour lui faire tomber son pe des mains, car j'avais
essay vainement de la lui faire sauter. -- Il avait un poignet de
fer, et le diable ne le lui et pas fait bouger.

Enfin il me porta une botte si vive et si  fond que je ne pus la
parer qu' demi; ma manche fut traverse, et je sentis le froid du
fer sur mon bras; mais je ne fus pas blesse.  cette vue, la
colre me prit, et, au lieu de me dfendre, j'attaquai  mon tour;
-- je ne songeai plus que c'tait le frre de Rosette, et je
fondis sur lui comme si c'et t mon ennemi mortel. Profitant
d'une fausse position de son pe, je lui poussai une flanconade
si bien lie que je l'atteignis au ct: il fit ho! et tomba en
arrire.

Je le crus mort, mais il n'tait rellement que bless, et sa
chute provenait d'un faux pas qu'il avait fait en essayant de
rompre. -- Je ne puis t'exprimer, Graciosa, la sensation que
j'prouvai; certes, ce n'est pas une rflexion difficile  faire
qu'en frappant de la chair avec une pointe fine et tranchante on y
percera un trou, et qu'il en jaillira du sang. Cependant je tombai
dans une stupeur profonde en voyant ruisseler des filets rouges
sur le pourpoint d'Alcibiade. -- Je n'imaginais pas sans doute
qu'il en sortirait du son, comme du ventre crev d'un poupard;
mais je sais que jamais de ma vie je n'prouvai une aussi grande
surprise, et il me sembla qu'il venait de m'arriver quelque chose
d'inou.

Ce qui tait inou, ce n'tait pas, ainsi qu'il me paraissait, que
du sang coult d'une blessure, mais c'tait que cette blessure et
t ouverte par moi, et qu'une jeune fille de mon ge (j'allais
crire un jeune homme, tant je suis bien entre dans l'esprit de
mon rle) et jet sur le carreau un capitaine vigoureux, rompu 
l'escrime comme l'tait le seigneur Alcibiade: -- le tout pour
crime de sduction et refus de mariage avec une femme fort riche
et fort charmante, qui plus est!

J'tais vritablement dans un embarras cruel avec la soeur
vanouie, le frre que je croyais mort, et moi-mme qui n'tais
pas trs loin d'tre vanouie ou morte, comme l'un ou comme
l'autre. -- Je me pendis au cordon de la sonnette, et je
carillonnai  rveiller des morts, tant que le ruban me resta  la
main; et, laissant  Rosette pme et  Alcibiade ventr le soin
d'expliquer les choses aux domestiques et  la vieille tante,
j'allai droit  l'curie. -- L'air me remit sur-le-champ; je fis
sortir mon cheval, je le sellai et je le bridai moi-mme; je
m'assurai si la croupire tenait bien, si la gourmette tait en
bon tat; je mis les triers de la mme longueur, je resserrai la
sangle d'un cran: bref, je le harnachai compltement avec une
attention au moins singulire dans un moment pareil, et un calme
tout  fait inconcevable aprs un combat ainsi termin.

Je montai sur ma bte, et je traversai le parc par un sentier que
je connaissais. Les branches d'arbres, toutes charges de rose,
me fouettaient et me mouillaient la figure: on et dit que les
vieux arbres tendaient les bras pour me retenir et me garder 
l'amour de leur chtelaine. -- Si j'avais t dans une autre
disposition d'esprit, ou quelque peu superstitieuse, il n'aurait
tenu qu' moi de croire que c'taient autant de fantmes qui
voulaient me saisir et qui me montraient le poing.

Mais rellement je n'avais aucune ide, ni celle-l ni une autre;
une stupeur de plomb, si forte que j'en avais  peine la
conscience, me pesait sur la cervelle, comme un casque trop
troit; seulement il me semblait bien que j'avais tu quelqu'un
par l et que c'tait pour cela que je m'en allais. -- J'avais, au
reste, horriblement envie de dormir, soit  cause de l'heure
avance, soit que la violence des motions de cette soire et une
raction physique et m'et fatigue corporellement.

J'arrivai  une petite poterne qui s'ouvrait sur les champs par un
secret que Rosette m'avait montr dans nos promenades. Je
descendis de cheval, je touchai le bouton et je poussai la porte:
je me remis en selle aprs avoir fait passer mon cheval, et je lui
fis prendre le galop jusqu' ce que j'eusse rejoint la grand-route
de C***, o j'arrivai  la petite pointe du jour.

Ceci est l'histoire trs fidle et trs circonstancie de ma
premire bonne fortune et de mon premier duel.

Chapitre 15

Il tait cinq heures du matin lorsque j'entrai dans la ville. --
Les maisons commenaient  mettre le nez aux fentres; les braves
indignes montraient derrire leur carreau leur bnigne figure,
surmonte d'un pyramidal bonnet de nuit. -- Au pas de mon cheval,
dont les fers sonnaient sur le pav ingal et caillouteux,
sortaient de chaque lucarne la grosse figure curieusement rouge et
la gorge matinalement dbraille des Vnus de l'endroit, qui
s'puisaient en conjectures sur cette apparition insolite d'un
voyageur dans C***,  une pareille heure et en pareil quipage,
car j'tais trs succinctement habille et dans une tenue au moins
suspecte. Je me fis indiquer une auberge par un petit polisson qui
avait des cheveux jusque sur les yeux, et qui leva en l'air son
museau de barbet pour me considrer plus  son aise; je lui donnai
quelques sous pour sa peine, et un consciencieux coup de cravache,
qui le fit fuir en glapissant comme un geai plum tout vif. Je me
jetai sur un lit et je m'endormis profondment. Quand je me
rveillai, il tait trois heures aprs midi: ce qui suffit  peine
pour me reposer compltement. En effet, ce n'tait pas trop pour
une nuit blanche, une bonne fortune, un duel, et une fuite trs
rapide, quoique trs victorieuse.

J'tais fort inquite de la blessure d'Alcibiade; mais, quelques
jours aprs, je fus compltement rassure, car j'appris qu'elle
n'avait pas eu de suites dangereuses, et qu'il tait en pleine
convalescence. Cela me soulagea d'un poids singulier, car cette
ide d'avoir tu un homme me tourmentait trangement, quoique ce
ft en lgitime dfense et contre ma propre volont. Je n'tais
pas encore arrive  cette sublime indiffrence pour la vie des
hommes o je suis parvenue depuis.

Je retrouvai  C*** plusieurs des jeunes gens avec qui nous avions
fait route: -- cela me fit plaisir; je me liai avec eux plus
intimement, et ils me donnrent accs dans plusieurs maisons
agrables -- J'tais parfaitement habitue  mes habits, et la vie
plus rude et plus active que j'avais mene, les exercices violents
auxquels je m'tais livre m'avaient rendue deux fois plus robuste
que je n'tais. Je suivais partout ces jeunes cervels: je
montais  cheval, je chassais, je faisais des orgies avec eux,
car, petit  petit, je m'tais forme  boire; sans atteindre  la
capacit tout allemande de certains d'entre eux, je vidais bien
deux ou trois bouteilles pour ma part, et je n'tais pas trop
grise, progrs fort satisfaisant Je rimais en Dieu avec une
excessive richesse, et j'embrassais assez dlibrment les filles
d'auberge. -- Bref, j'tais un jeune cavalier accompli et tout 
fait conforme au dernier patron de la mode. -- Je me dfis de
certaines ides provinciales que j'avais sur la vertu et autres
fadaises semblables; en revanche, je devins d'une si prodigieuse
dlicatesse sur le point d'honneur que je me battais en duel
presque tous les jours: cela mme tait devenu une ncessit pour
moi, une espce d'exercice indispensable et sans lequel je me
serais mal porte toute la journe. Aussi, quand personne ne
m'avait regarde ou march sur le pied, que je n'avais aucun motif
pour me battre, plutt que de rester oisive et ne point mener des
mains, je servais de second  mes camarades ou mme  des gens que
je ne connaissais que de nom.

J'eus bientt une colossale renomme de bravoure, et il ne fallait
rien moins que cela pour arrter les plaisanteries qu'eussent
immanquablement fait natre ma figure imberbe et mon air effmin.
Mais trois ou quatre boutonnires de surplus que j'ouvris  des
pourpoints, quelques aiguillettes que je levai fort dlicatement
sur quelques peaux rcalcitrantes me firent trouver l'air plus
viril qu' Mars en personne, ou  Priape lui-mme, et vous eussiez
rencontre des gens qui eussent jur avoir tenu de mes btards sur
les fonts de baptme.

 travers toute cette dissipation apparente, dans cette vie
gaspille et jete par les fentres, je ne laissais pas de suivre
mon ide primitive, c'est--dire cette consciencieuse tude de
l'homme et la solution du grand problme d'un amoureux parfait,
problme un peu plus difficile  rsoudre que celui de la pierre
philosophale.

Il en est de certaines ides comme de l'horizon qui existe bien
certainement, puisqu'on le voit en face de soi de quelque ct que
l'on se tourne, mais qui fuit obstinment devant vous et qui, soit
que vous alliez au pas, soit que vous couriez au galop, se tient
toujours  la mme distance; car il ne peut se manifester qu'avec
une condition d'loignement dtermine; il se dtruit  mesure que
l'on avance, pour se former plus loin avec son azur fuyard et
insaisissable, et c'est en vain que l'on essaye de l'arrter par
le bord de son manteau flottant.

Plus j'avanais dans la connaissance de l'animal, plus je voyais 
quel point la ralisation de mon dsir tait impossible, et
combien ce que je demandais pour aimer heureusement tait hors des
conditions de sa nature. -- Je me convainquis que l'homme qui
serait le plus sincrement amoureux de moi trouverait le moyen,
avec la meilleure volont du monde, de me rendre la plus misrable
des femmes, et pourtant j'avais dj abandonn beaucoup de mes
exigences de jeune fille. -- J'tais descendue des sublimes
nuages, non pas tout  fait dans la rue et dans le ruisseau, mais
sur une colline de moyenne hauteur, accessible, quoiqu'un peu
escarpe.

La monte, il est vrai, tait assez rude; mais j'avais l'orgueil
de croire que je valais bien la peine que l'on ft cet effort, et
que je serais un ddommagement suffisant de la peine qu'on aurait
prise. -- Je n'aurais jamais pu me rsoudre  faire un pas au-
devant: j'attendais, patiemment perche sur mon sommet.

Voici quel tait mon plan: -- sous mes habits virils j'aurais fait
connaissance avec quelque jeune homme dont l'extrieur m'aurait
plu; j'aurais vcu familirement avec lui; par des questions
adroites et des fausses confidences qui en auraient provoqu de
vraies, je serais parvenue bientt  une connaissance complte de
ses sentiments et de ses penses; et, si je l'avais trouv tel que
je le souhaitais, j'aurais prtext quelque voyage, je me serais
tenue loigne de lui trois ou quatre mois pour lui donner un peu
le temps d'oublier mes traits; puis je serais revenue avec mon
costume de femme, j'aurais arrang dans un faubourg retir une
voluptueuse petite maison, enfouie dans les arbres et les fleurs;
puis j'aurais dispos les choses de manire  ce qu'il me
rencontrt et me ft la cour; et, s'il avait montr un amour vrai
et fidle, je me serais donne  lui sans restriction et sans
prcaution: -- le titre de sa matresse m'et paru honorable, et
je ne lui en aurais pas demand d'autre.

Mais assurment ce plan-l ne sera pas mis  excution, car c'est
le propre des plans que l'on a de n'tre point excuts, et c'est
l que paraissent principalement la fragilit de la volont et le
pur nant de l'homme. Le proverbe -- ce que femme veut, Dieu le
veut -- n'est pas plus vrai que tout autre proverbe, ce qui veut
dire qu'il ne l'est gure.

Tant que je ne les avais vus que de loin et  travers mon dsir,
les hommes m'avaient paru beaux, et l'optique m'avait fait
illusion. -- Maintenant je les trouve du dernier effroyable, et je
ne comprends pas comment une femme peut admettre cela dans son
lit. Quant  moi, le coeur me lverait, et je ne pourrais m'y
rsoudre.

Comme leurs traits sont grossiers, ignobles, sans finesse, sans
lgance! quelles lignes heurtes et disgracieuses! quelle peau
dure, noire et sillonne! -- Les uns sont hls comme des pendus
de six mois, hves, osseux, poilus, avec des cordes  violon sur
les mains, de grands pieds  pont-levis, une sale moustache
toujours pleine de victuaille et retrousse en croc sur les
oreilles, les cheveux rudes comme des crins de balai, un menton
termin en hure de sanglier, des lvres gerces et cuites par les
liqueurs fortes, des yeux entours de quatre ou cinq orbes noirs,
un cou plein de veines tordues, de gros muscles et de cartilages
saillants. -- Les autres sont matelasss de viande rouge, et
poussent devant eux un ventre cercl  grand-peine par leur
ceinturon; ils ouvrent en clignotant leur petit oeil vert de mer
enflamm de luxure, et ressemblent plutt  des hippopotames en
culotte qu' des cratures humaines. Cela sent toujours le vin, ou
l'eau-de-vie, ou le tabac, ou son odeur naturelle, qui est bien la
pire de toutes. -- Quant  ceux dont la forme est un peu moins
dgotante, ils ressemblent  des femmes mal russies. -- Voil
tout.

Je n'avais pas remarqu tout cela. J'tais dans la vie comme dans
un nuage, et mes pieds touchaient  peine la terre. -- L'odeur des
roses et des lilas du printemps me portait  la tte comme un
parfum trop fort. Je ne rvais que hros accomplis, amants fidles
et respectueux, flammes dignes de l'autel, dvouements et
sacrifices merveilleux, et j'aurais cru trouver tout cela dans le
premier gredin qui m'aurait dit bonjour. -- Cependant ce premier
et grossier enivrement ne dura gure; d'tranges soupons me
prirent, et je n'eus pas de repos que je ne les eusse claircis.

Dans les premiers temps, l'horreur que j'avais pour les hommes
tait pousse au dernier degr d'exagration, et je les regardais
comme d'pouvantables monstruosits. Leurs faons de penser, leurs
allures, et leur langage ngligemment cynique, leurs brutalits et
leur ddain des femmes me choquaient et me rvoltaient au dernier
point, tant l'ide que je m'en tais faite rpondait peu  la
ralit. -- Ce ne sont pas des monstres, si l'on veut, mais bien
pis que cela, ma foi! ce sont d'excellents garons de trs joviale
humeur, qui boivent et mangent bien, qui vous rendront toutes
sortes de services, spirituels et braves, bons peintres et bons
musiciens, qui sont propres  mille choses, except cependant 
une seule pour laquelle ils ont t crs, qui est de servir de
mle  l'animal appel femme, avec qui ils n'ont pas le plus lger
rapport, ni physique ni moral.

J'avais peine d'abord  dguiser le mpris qu'ils m'inspiraient,
mais peu  peu je m'accoutumai  leur manire de vivre. Je ne me
sentais pas plus pique des railleries qu'ils dcochaient sur les
femmes que si j'eusse moi-mme t de leur sexe. -- J'en faisais
au contraire de fort bonnes et dont le succs flattait trangement
mon orgueil; assurment aucun de mes camarades n'allait aussi loin
que moi en fait de sarcasmes et de plaisanteries sur cet objet. La
parfaite connaissance du terrain me donnait un grand avantage, et,
outre le tour piquant qu'elles pouvaient avoir, mes pigrammes
brillaient par un mrite d'exactitude qui manquait souvent aux
leurs. -- Car, bien que tout le mal que l'on dit des femmes soit
toujours fond par quelque point, il est nanmoins difficile aux
hommes de garder le sang-froid ncessaire pour les bien railler,
et il y a souvent bien de l'amour dans leurs invectives.

J'ai remarqu que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le
plus le sentiment de la femme qui les traitaient plus mal que tous
les autres et qui revenaient  ce sujet avec un acharnement tout
particulier, comme s'ils leur eussent gard une mortelle rancune
de n'tre point telles qu'ils les souhaitaient, en faisant mentir
la bonne opinion qu'ils en avaient conue d'abord.

Ce que je demandais avant tout, ce n'tait pas la beaut physique,
c'tait la beaut de l'me, c'tait de l'amour; mais l'amour comme
je le sens n'est peut-tre pas dans les possibilits humaines. --
Et pourtant il me semble que j'aimerais ainsi et que je donnerais
plus que je n'exige.

Quelle magnifique folie! quelle prodigalit sublime!

Se livrer tout entier sans rien garder de soi, renoncer  sa
possession et  son libre arbitre, remettre sa volont entre les
bras d'un autre, ne plus voir par ses yeux, ne plus entendre avec
ses oreilles, n'tre qu'un en deux corps, fondre et mler ses mes
de faon  ne plus savoir si vous tes vous ou l'autre, absorber
et rayonner continuellement, tre tantt la lune et tantt le
soleil, voir tout le monde et toute la cration dans un seul tre,
dplacer le centre de vie, tre prt,  toute heure, aux plus
grands sacrifices et  l'abngation la plus absolue; souffrir  la
poitrine de la personne aime, comme si c'tait la vtre; 
prodige! se doubler en se donnant: -- voil l'amour tel que je le
conois.

Fidlit de lierre, enlacements de jeune vigne, roucoulements de
tourterelle, cela va sans dire, et ce sont les premires et les
plus simples conditions.

Si j'tais reste chez moi, sous les habits de mon sexe,  tourner
mlancoliquement mon rouet ou  faire de la tapisserie derrire un
carreau, dans l'embrasure d'une fentre, ce que j'ai cherch 
travers le monde serait peut-tre venu me trouver tout seul.
L'amour est comme la fortune, il n'aime pas que l'on coure aprs
lui. Il visite de prfrence ceux qui dorment au bord des puits.
et souvent les baisers _les _reines et des dieux descendent sur
des yeux ferms.

C'est une chose qui vous leurre et vous trompe que de penser que
toutes les aventures et tous les bonheurs n'existent qu'aux
endroits o vous n'tes pas, et c'est un mauvais calcul que de
faire seller son cheval et de prendre la poste pour aller  la
qute de son idal. Beaucoup de gens font cette faute, bien
d'autres encore la feront. -- L'horizon est toujours du plus
charmant azur, quoique, lorsque l'on y est arriv, les collines
qui le composent ne soient ordinairement que des glaises
dcharnes et fendues, ou des ocres laves par la pluie.

Je me figurais que le monde tait plein de jeunes gens adorables,
et que sur les chemins on rencontrait des populations
d'Esplandian, d'Amadis et de Lancelot du Lac au Fourchas de leur
Dulcine, et je fus fort tonne que le monde s'occupt trs peu
de cette sublime recherche et se contentt de coucher avec la
premire catin venue. Je suis trs punie de ma curiosit et de ma
dfiance. Je me suis blase de la plus horrible manire possible,
sans avoir joui. Chez moi, la connaissance a devanc l'usage; il
n'est rien de plus que ces expriences htives, qui ne sont point
le fruit de l'action. -- L'ignorance la plus complte vaudrait
cent mille fois mieux, elle vous ferait au moins commettre
beaucoup de sottises qui serviraient  vous instruire et 
rectifier vos ides; car, sous ce dgot dont je parlais tout 
l'heure il y a toujours un lment vivace et rebelle qui produit
les plus tranges dsordres: l'esprit est convaincu, le corps ne
l'est pas, et ne veut point souscrire  ce ddain superbe. Le
corps jeune et robuste s'agite et rue sous l'esprit comme un
talon vigoureux mont par un vieillard dbile et que cependant il
ne peut dsaronner, car le caveon lui maintient la tte et le
mors lui dchire la bouche.

Depuis que je vis avec les hommes, j'ai vu tant de femmes
indignement trahies, tant de liaisons secrtes imprudemment
divulgues, les plus pures amours tranes avec insouciance dans
la boue, des jeunes gens courant chez d'affreuses courtisanes en
sortant des bras des plus charmantes matresses, les intrigues les
mieux tablies rompues subitement et sans motif plausible qu'il ne
m'est plus possible de me dcider  prendre un amant. -- Ce serait
se jeter en plein jour les yeux ouverts dans un abme sans fond. -
- Cependant le voeu secret de mon coeur est toujours d'en avoir
un. La voix de la nature touffe la voix de la raison. -- Je sens
bien que je ne serai jamais heureuse si je n'aime pas et si je ne
suis pas aime: -- mais le malheur est que l'on ne peut avoir
qu'un homme pour amant, et les hommes, s'ils ne sont pas des
diables tout  fait, sont bien loin d'tre des anges. Ils auraient
beau se coller des plumes  l'omoplate et se mettre sur la tte
une gloire de papier dor, je les connais trop pour m'y laisser
tromper. -- Tous les beaux discours qu'ils me pourraient dbiter
n'y feraient rien. Je sais d'avance ce qu'ils vont dire, et
j'achverais toute seule. Je les ai vus tudier leurs rles et les
repasser avant d'entrer en scne; je connais leurs principales
tirades  effet et les endroits sur lesquels ils comptent. -- Ni
la pleur de la figure ni l'altration des traits ne me
convaincraient. Je sais que cela ne prouve rien. -- Une nuit
d'orgie, quelques bouteilles de vin et deux ou trois filles
suffisent pour se grimer trs convenablement. J'ai vu pratiquer
cette belle rubrique  un jeune marquis, trs rose et trs frais
de sa nature, qui s'en est trouv on ne peut mieux, et qui n'a d
qu' cette touchante pleur, si bien gagne, de voir couronner sa
flamme. -- Je sais aussi comment les plus langoureux Cladons se
consolent des rigueurs de leurs Astres, et trouvent le moyen de
patienter, en attendant l'heure du berger. -- J'ai vu les
souillons qui servaient de doublures aux pudibondes Arianes.

En vrit, aprs cela, l'homme ne me tente pas beaucoup; car il
n'a pas la beaut comme la femme, la beaut, ce vtement splendide
qui dissimule si bien les imperfections de l'me, cette divine
draperie jete par Dieu sur la nudit du monde, et qui fait qu'on
est en quelque sorte excusable d'aimer la plus vile courtisane du
ruisseau, si elle possde ce don magnifique et royal.

 dfaut des vertus de l'me, je voudrais au moins la perfection
exquise de la forme, le satin des chairs, la rondeur des
contours, la suavit de lignes, la finesse de peau, tout ce qui
fait le charme des femmes. -- Puisque je ne puis avoir l'amour, je
voudrais la volupt, remplacer tant bien que mal le frre par la
soeur. -- Mais tous les hommes que j'ai vus me semblent
affreusement laids. Mon cheval est cent fois plus beau, et
j'aurais moins de rpugnance  l'embrasser que certains
merveilleux qui se croient fort charmants. -- Certes, ce ne serait
pas pour moi un brillant thme  broder des variations de plaisir
qu'un petit-matre comme j'en connais. -- Un homme d'pe ne me
conviendrait non plus gure; les militaires ont quelque chose de
mcanique dans la dmarche et de bestial dans la face qui fait que
je les considre  peine comme des cratures humaines; les hommes
de robe ne me ravissent pas davantage, ils sont sales, huileux,
hrisss, rps, l'oeil glauque et la bouche sans lvres: ils
sentent exorbitamment le rance et le moisi, et je n'aurais
nullement envie de poser ma figure contre leur mufle de loup-
cervier ou de blaireau. Quant aux potes, ils ne considrent dans
le monde que la fin des mots, et ne remontent pas plus loin que la
pnultime, et il est vrai de dire qu'ils sont difficiles 
utiliser convenablement; ils sont plus ennuyeux que les autres,
mais ils sont aussi laids et n'ont pas la moindre distinction ni
la moindre lgance dans leur tournure et leurs habits, ce qui est
vraiment singulier: -- des gens qui s'occupent toute la journe de
forme et de beaut ne s'aperoivent pas que leurs bottes sont mal
faites et leur chapeau ridicule! Ils ont l'air d'apothicaires de
province ou de rptiteurs de chiens savants sans ouvrage, et vous
dgoteraient de posie et de vers pour plusieurs ternits.

Pour les peintres, ils sont aussi d'une assez norme stupidit;
ils ne voient rien hors des sept couleurs. -- L'un deux, avec qui
j'avais pass quelques jours  R*** et  qui l'on demandait ce
qu'il pensait de moi, fit cette ingnieuse rponse: -- Il est
d'un ton assez chaud, et dans les ombres il faudrait employer, au
lieu de blanc, du jaune de Naples pur avec un peu de terre de
Cassel et de brun rouge. -- C'tait son opinion, et, de plus, il
avait le nez de travers et les yeux comme le nez; ce qui ne
rendait pas son affaire meilleure. -- Qui prendrai-je? un
militaire  jabot bomb, un robin aux paules convexes, un pote
ou un peintre  la mine effare, un petit freluquet efflanqu et
sans consistance? Quelle cage choisirai-je dans cette mnagerie?
Je l'ignore compltement, et je ne me sens pas plus de penchant
d'un ct que de l'autre, car ils sont aussi parfaitement gaux
que possible en btise et en laideur.

Aprs cela, il me resterait encore quelque chose  faire, ce
serait de prendre quelqu'un que j'aimasse, ft-ce un portefaix ou
un maquignon; mais je n'aime mme pas un portefaix.  malheureuse
hrone que je suis! tourterelle dparie et condamne  pousser
ternellement des roucoulements lgiaques!

Oh! que de fois j'ai souhait tre vritablement un homme comme je
le paraissais! Que de femmes avec qui je me serais entendue, et
dont le coeur aurait compris mon coeur! -- comme ces dlicatesses
d'amour, ces nobles lans de pure passion auxquels j'aurais pu
rpondre m'eussent rendue parfaitement heureuse! Quelle suavit,
quelles dlices! comme toutes les sensitives de mon me se
seraient librement panouies sans tre obliges de se contracter
et de se refermer  toute minute sous des attouchements grossiers!
Quelle charmante floraison d'invisibles fleurs qui ne s'ouvriront
jamais, et dont le mystrieux parfum et doucement embaum l'me
fraternelle! Il me semble que c'et t une vie enchanteresse, une
extase infinie aux ailes toujours ouvertes; des promenades, les
mains enlaces sans se quitter jamais sous des alles de sable
d'or,  travers des bosquets de roses ternellement souriantes,
dans des parcs pleins de viviers o glissent des cygnes, avec des
vases d'albtre se dtachant sur le feuillage.

Si j'avais t un jeune homme, comme j'eusse aim Rosette! quelle
adoration c'et t! Nos mes taient vraiment faites l'une pour
l'autre, deux perles destines  se fondre ensemble et n'en plus
faire qu'une seule! Comme j'eusse parfaitement ralis les ides
qu'elle s'tait faites de l'amour! Son caractre me convenait on
ne peut plus, et son genre de beaut me plaisait. Il est dommage
que notre amour ft totalement condamn  un platonisme
indispensable!

Il m'est arriv dernirement une aventure.

J'allais dans une maison o se trouvait une charmante petite fille
de quinze ans tout au plus: je n'ai jamais vu de plus adorable
miniature. -- Elle tait blonde, mais d'un blond si dlicat et si
transparent que les blondes ordinaires eussent paru auprs d'elle
excessivement brunes et noires comme des taupes; on et dit
qu'elle avait des cheveux d'or poudrs d'argent; ses sourcils
taient d'une teinte si douce et si fondue qu'ils se dessinaient 
peine visiblement; ses yeux, d'un bleu ple, avaient le regard le
plus velout et les paupires les plus soyeuses qu'il soit
possible d'imaginer; sa bouche, petite  n'y pas fourrer le bout
du doigt, ajoutait encore au caractre enfantin et mignard de sa
beaut, et les molles rondeurs et les fossettes de ses joues
avaient un charme d'ingnuit inexprimable. -- Toute sa chre
petite personne me ravissait au-del de toute expression; j'aimais
ses petites mains blanches et frles qui se laissaient traverser
par le jour, son pied d'oiseau qui se posait  peine par terre, sa
taille qu'un souffle et brise, et ses paules de nacre, encore
peu formes, que son charpe mise de travers, trahissait
heureusement -- Son babil, o la navet donnait un nouveau
piquant  l'esprit qu'elle a naturellement, me retenait des heures
entires, et je me plaisais singulirement  la faire causer; elle
disait mille dlicieuses drleries, tantt avec une finesse
d'intention extraordinaire, tantt sans avoir l'air d'en
comprendre la porte le moins du monde, ce qui en faisait quelque
chose de mille fois plus attrayant. Je lui donnais des bonbons et
des pastilles que je rservais exprs pour elle dans une bote
d'caille blonde, ce qui lui plaisait beaucoup, car elle tait
friande comme une vraie chatte qu'elle est. -- Aussitt que
j'arrivais, elle courait  moi et ttait mes poches pour voir si
la bienheureuse bonbonnire s'y trouvait, je la faisais courir
d'une main  l'autre, et cela faisait une petite bataille o elle
finissait ncessairement par avoir le dessus et me dvaliser
compltement.

Un jour cependant elle se contenta de me saluer d'un air trs
grave et ne vint pas, comme  son ordinaire, voir si la fontaine
de sucreries coulait toujours dans ma poche; elle restait
firement sur sa chaise toute droite et les coudes en arrire.

-- Eh bien! Ninon, lui dis-je, est-ce que vous aimez le sel
maintenant, ou avez-vous peur que les bonbons ne vous fassent
tomber les dents? -- Et, en disant cela, je frappai contre la
bote, qui rendait, sous ma veste, le son le plus mielleux et le
plus sucr du monde.

Elle avana  demi sa petite langue sur le bord de sa bouche,
comme pour savourer la douceur idale du bonbon absent, mais elle
ne bougea pas.

Alors je tirai la bote de ma poche, je l'ouvris et je me mis 
avaler religieusement les pralines, qu'elle aimait par-dessus
tout: l'instinct de la gourmandise fut un instant plus fort que sa
rsolution; elle avana la main pour en prendre et la retira
aussitt en disant: -- Je suis trop grande pour manger des
bonbons! Et elle fit un soupir.

-- Je ne m'tais pas aperu que vous fussiez beaucoup grandie
depuis la semaine passe; vous tes donc comme les champignons qui
poussent en une nuit? Venez que je vous mesure.

-- Riez tant que vous voudrez, reprit-elle avec une charmante
moue; je ne suis plus une petite fille; et je veux devenir trs
grande.

-- Voil d'excellentes rsolutions dans lesquelles il faut
persvrer; -- et pourrait-on, ma chre demoiselle, savoir 
propos de quoi ces triomphantes ides vous sont tombes dans la
tte? Car, il y a huit jours, vous paraissiez vous trouver fort
bien d'tre petite, et vous croquiez les pralines sans vous
soucier autrement de compromettre votre dignit.

La petite personne me regarda avec un air singulier, promena ses
yeux autour d'elle, et, quand elle se fut bien assure que l'on ne
pouvait nous entendre, se pencha vers moi d'une faon mystrieuse,
et me dit:

-- J'ai un amoureux.

-- Diable! je ne m'tonne plus si vous ne voulez plus de
pastilles; vous avez cependant eu tort de n'en pas prendre, vous
auriez jou  la dnette avec lui, ou vous les auriez troques
contre un volant.

L'enfant fit un ddaigneux mouvement d'paules et eut l'air de me
prendre en parfaite piti. -- Comme elle gardait toujours son
attitude de reine offense, je continuai:

-- Quel est le nom de ce glorieux personnage? Arthur, je suppose,
ou bien Henri. -- C'taient deux petits garons avec lesquels elle
avait l'habitude de jouer, et qu'elle appelait ses maris.

-- Non, ni Arthur, ni Henri, dit-elle en fixant sur moi son oeil
clair et transparent, -- un monsieur. -- Elle leva sa main au-
dessus de sa tte pour me donner une ide de hauteur.

-- Aussi haut que cela? Mais ceci devient grave. -- Quel est donc
cet amoureux si grand?

-- Monsieur Thodore, je veux bien vous le dire, mais il ne faudra
en parler  personne, ni  maman, ni  Polly (sa gouvernante), ni
 vos amis qui trouvent que je suis une enfant et qui se
moqueraient de moi.

Je lui promis le plus inviolable secret, car j'tais fort curieuse
de savoir quel tait ce galant personnage, et la petite, voyant
que je tournais la chose en plaisanterie, hsitait  me faire la
confidence entire.

Rassure par la parole d'honneur que je lui donnai de m'en taire
soigneusement, elle quitta son fauteuil, vint se pencher au dos du
mien, et me souffla trs bas  l'oreille le nom du prince chri.

Je restai confondue: c'tait le chevalier de G***, -- un animal
fangeux et indcrottable, avec un moral de matre d'cole et un
physique de tambour-major, l'homme le plus crapuleusement dbauch
qu'il ft possible de voir, -- un vrai satyre, moins les pieds de
bouc et les oreilles pointues. Cela m'inspira des craintes
srieuses pour la chre Ninon, et je me promis d'y mettre bon
ordre. Des personnes entrrent, et la conversation en resta l.

Je me retirai dans un coin, et je cherchai dans ma tte les moyens
d'empcher que les choses n'allassent plus loin, car c'et t un
vritable meurtre qu'une aussi dlicieuse crature chut  un
drle aussi fieff.

La mre de la petite tait une espce de femme galante qui donnait
 jouer et tenait un bureau d'esprit. On lisait chez elle de
mauvais vers et l'on y perdait de bons cus; ce qui tait une
compensation. -- Elle aimait peu sa fille, qui tait pour elle une
manire d'extrait de baptme vivant qui la gnait dans la
falsification de sa chronologie. -- D'ailleurs, elle se faisait
grandelette, et ses charmes naissants donnaient lieu  des
comparaisons qui n'taient pas  l'avantage du prototype dj
rendu un peu fruste par le frottement des annes et des hommes.
L'enfant tait donc assez nglige et laisse sans dfense aux
entreprises des gredins familiers de la maison. -- Si sa mre se
ft occupe d'elle, ce n'et t probablement que pour tirer bon
parti de sa jeunesse et se faire une ferme de sa beaut et de son
innocence. -- D'une faon ou de l'autre, le sort qui l'attendait
n'tait pas douteux. -- Cela me faisait de la peine, car c'tait
une charmante petite crature qui mritait assurment mieux, une
perle de la plus belle eau perdue dans ce bourbier infect; cette
ide me toucha au point que je rsolus de la tirer  tout prix de
cette affreuse maison.

La premire chose  faire, c'tait d'empcher le chevalier de
poursuivre sa pointe. -- Ce que je trouvai de mieux et de plus
simple, ce fut de lui chercher querelle et de le faire battre avec
moi, et j'eus toutes les peines du monde, car il est poltron au
possible et craint les coups plus que qui que ce soit au monde.

Enfin je lui en dis tant et de si piquantes qu'il fallut bien
qu'il se dcidt  venir sur le pr, quoique fort  contre-coeur.
-- Je le menaai mme de le faire rosser de coups de bton par mon
laquais, s'il ne faisait meilleure contenance. -- Il savait
pourtant assez bien tirer l'pe, mais la peur le troublait
tellement qu' peine les fers croiss je trouvai le moyen de lui
administrer un joli petit coup de pointe qui le mit pour quinze
jours au lit. -- Cela me suffisait; je n'avais pas envie de le
tuer, et j'aimais autant le laisser vivre pour qu'il ft pendu
plus tard; soin touchant dont il aurait d me savoir plus de gr!
-- Mon drle tendu entre deux draps et dment ficel de
bandelettes, il n'y avait plus qu' dcider la petite  quitter la
maison, ce qui n'tait pas excessivement difficile.

Je lui fis un conte sur la disparition de son amoureux, dont elle
s'inquitait extraordinairement. Je lui dis qu'il s'en tait all
avec une comdienne de la troupe qui tait alors  C***: ce qui
l'indigna, comme tu peux croire. -- Mais je la consolai en lui
disant toute sorte de mal du chevalier, qui tait laid, ivrogne et
dj vieux, et je finis par lui demander si elle n'aimerait pas
mieux que je fusse son galant. -- Elle rpondit qu'elle le voulait
bien, parce que j'tais plus beau, et que mes habits taient
neufs. -- Cette navet, dite avec un srieux norme, me fit rire
jusqu'aux larmes. -- Je montai la tte de la petite, et fis si
bien que je la dcidai  quitter la maison. -- Quelques bouquets,
 peu prs autant de baisers, et un collier de perles que je lui
donnai la charmrent  un point difficile  dcrire, et elle
prenait devant ses petites amies un air important on ne peut plus
risible.

Je fis faire un costume de page trs lgant et trs riche  peu
prs  sa taille, car je ne pouvais l'emmener dans ses habits de
fille,  moins de me remettre moi-mme en femme, ce que je ne
voulais pas faire.

J'achetai un petit cheval doux et facile  monter, et pourtant
assez bon coureur pour suivre mon barbe quand il me plaisait
d'aller vite. Puis je dis  la belle de tcher de descendre  la
brume sur la porte, et que je l'y prendrais: ce qu'elle excuta
trs ponctuellement. -- Je la trouvai qui se tenait en faction
derrire le battant entrebill. -- Je passai fort prs de la
maison; elle sortit, je lui tendis la main, elle appuya son pied
sur la pointe du mien, et sauta fort lestement en croupe, car elle
tait d'une agilit merveilleuse. Je piquai mon cheval, et, par
sept ou huit ruelles dtournes et dsertes, je trouvai moyen de
revenir chez moi sans que personne nous vt.

Je lui fis quitter ses habits pour mettre son travestissement, et
je lui servis moi-mme de femme de chambre; elle fit d'abord
quelques faons, et voulait s'habiller toute seule; mais je lui
fis comprendre que cela perdrait beaucoup de temps, et que,
d'ailleurs, tant ma matresse, il n'y avait pas le moindre
inconvnient, et que cela se pratiquait ainsi entre amants. -- Il
n'en fallait pas tant pour la convaincre, et elle se prta  la
circonstance de la meilleure grce du monde.

Son corps tait une petite merveille de dlicatesse -- Ses bras,
un peu maigres comme ceux de toute jeune fille, taient d'une
suavit de linaments inexprimable, et sa gorge naissante faisait
de si charmantes promesses qu'aucune gorge plus forme n'et pu
soutenir la comparaison. -- Elle avait encore toutes les grces de
l'enfant et dj tout le charme de la femme; elle tait dans cette
nuance adorable de transition de la petite fille  la jeune fille:
nuance fugitive, insaisissable, poque dlicieuse o la beaut est
pleine d'esprance, et o chaque jour, au lieu d'enlever quelque
chose  vos amours, y ajoute de nouvelles perfections.

Son costume lui allait on ne peut mieux. Il lui donnait un petit
air mutin trs curieux et trs rcratif, et qui la fit rire aux
clats quand je lui prsentai le miroir pour qu'elle juget de
l'effet de sa toilette. Je lui fis ensuite manger quelques
biscuits tremps dans du vin d'Espagne, afin de lui donner du
courage et de lui faire mieux supporter la fatigue de la route.

Les chevaux nous attendaient tout sells dans la cour; -- elle
monta assez dlibrment sur le sien, j'enfourchai l'autre, et
nous partmes. -- La nuit tait compltement tombe, et de rares
lumires, qui s'teignaient d'instant en instant, faisaient voir
que l'honnte ville de C*** tait occupe vertueusement comme doit
le faire toute ville de province au coup de neuf heures.

Nous ne pouvions pas aller trs vite, car Ninon n'tait pas
meilleure cuyre qu'il ne le fallait, et, quand son cheval
prenait le trot, elle se cramponnait de toutes ses forces aprs la
crinire. -- Cependant, le lendemain matin, nous tions assez loin
pour que l'on ne pt nous rattraper,  moins de faire une
diligence extrme; mais l'on ne nous poursuivit pas, ou du moins,
si on le fit, ce fut dans une direction oppose  celle que nous
avions suivie.

Je m'attachai singulirement  la petite belle. -- Je ne t'avais
plus avec moi, ma chre Graciosa, et j'prouvais un besoin immense
d'aimer quelqu'un ou quelque chose, d'avoir avec moi soit un
chien, soit un enfant  caresser familirement. -- Ninon tait
cela pour moi; -- elle couchait dans mon lit, et passait pour
dormir ses petits bras autour de mon corps; -- elle se croyait
trs srieusement ma matresse, et ne doutait pas que je ne fusse
un homme; sa grande jeunesse et son extrme innocence
l'entretenaient dans cette erreur que j'avais gard de dissiper. -
- Les baisers que je lui donnais compltaient parfaitement son
illusion, car son ide n'allait pas encore au-del, et ses dsirs
ne parlaient pas assez haut pour lui faire souponner autre chose.
Au reste, elle ne se trompait qu' demi.

Et, rellement, il y avait entre elle et moi la mme diffrence
qu'il y a entre moi et les hommes. -- Elle tait si diaphane, si
svelte, si lgre, d'une nature si dlicate et si choisie qu'elle
est une femme mme pour moi qui suis femme, et qui ai l'air d'un
Hercule  ct d'elle. Je suis grande et brune, elle est petite et
blonde; ses traits sont tellement doux qu'ils font paratre les
miens presque durs et austres, et sa voix est un gazouillement si
mlodieux que ma voix semble dure prs de la sienne. Un homme qui
l'aurait la briserait en morceaux, et j'ai toujours peur que le
vent ne l'emporte quelque beau matin. -- Je la voudrais enfermer
dans une bote de coton et la porter suspendue  mon cou. -- Tu ne
te figures pas, ma bonne amie, combien elle a de grce et
d'esprit, de chatteries dlicieuses, de mignardises enfantines, de
petites faons et de gentilles manires. C'est bien la plus
adorable crature qui soit, et il et t vraiment dommage qu'elle
ft reste avec son indigne mre. Je mettais une joie maligne 
drober ainsi ce trsor  la rapacit des hommes. J'tais le
griffon qui empchait d'en approcher, et, si je n'en jouissais pas
moi-mme, au moins personne n'en jouissait: ide toujours
consolante, quoi qu'en puissent dire tous les sots dtracteurs de
l'gosme.

Je me proposais de la conserver aussi longtemps que possible dans
l'ignorance o elle tait, et de la garder auprs de moi jusqu'
ce qu'elle ne voult plus y rester ou que j'eusse trouv  lui
assurer un sort.

Sous son costume de petit garon, je l'emmenais dans tous mes
voyages,  droite et  gauche; ce genre de vie lui plaisait
singulirement, et l'agrment qu'elle y prenait l'aidait  en
supporter les fatigues. -- Partout on me complimentait sur
l'exquise beaut de mon page, et je ne doute pas qu'il n'ait fait
natre  beaucoup de monde l'ide prcisment inverse de ce qui
tait. Plusieurs mme cherchrent  s'en claircir; mais je ne
laissais la petite parler  personne, et les curieux furent tout 
fait dsappoints.

Tous les jours je dcouvrais dans cette aimable enfant quelque
nouvelle qualit qui me la faisait chrir davantage et m'applaudir
de la rsolution que j'avais prise. -- Assurment les hommes
n'taient pas dignes de la possder, et il et t dplorable que
tant de charmes du corps et de l'me eussent t livrs  leurs
apptits brutaux et  leur cynique dpravation.

Une femme seule pouvait l'aimer assez dlicatement et assez
tendrement. -- Un ct de mon caractre, qui n'et pu se
dvelopper dans une autre liaison et qui se mit tout  fait au
jour dans celle-ci, c'est le besoin et l'envie de protger, ce qui
est habituellement l'affaire des hommes. Il m'et extrmement
dplu, si j'eusse pris un amant, qu'il se donnt des airs de me
dtendre, par la raison que c'est un soin que j'aime  prendre
avec les gens qui me plaisent, et que mon orgueil se trouve
beaucoup mieux du premier rle que du second, quoique le second
soit plus agrable. -- Aussi je me sentais contente de rendre  ma
chre petite tous les soins que j'eusse d aimer  recevoir, comme
de l'aider dans les chemins difficiles, de lui tenir la bride et
l'trier, de la servir  table, de la dshabiller et de la mettre
au lit, de la dfendre si quelqu'un l'insultait, enfin de faire
pour elle tout ce que l'amant le plus passionn et le plus
attentif fait pour une matresse adore.

Je perdais insensiblement l'ide de mon sexe, et je me souvenais 
peine, de loin en loin, que j'tais femme; dans les commencements,
il m'chappait souvent de dire, sans y songer, quelque chose comme
cela qui n'tait pas congruent avec l'habit que je portais.
Maintenant cela ne m'arrive plus, et mme, lorsque je t'cris, 
toi qui es dans la confidence de mon secret, je garde quelquefois
dans les adjectifs une virilit inutile. S'il me reprend jamais
fantaisie d'aller chercher mes jupes dans le tiroir o je les ai
laisses, ce dont je doute fort,  moins que je ne devienne
amoureuse de quelque jeune beau, j'aurai de la peine  perdre
cette habitude, et, au lieu d'une femme dguise en homme, j'aurai
l'air d'un homme dguis en femme. En vrit, ni l'un ni l'autre
de ces deux sexes n'est le mien; je n'ai ni la soumission
imbcile, ni la timidit, ni les petitesses de la femme; je n'ai
pas les vices des hommes, leur dgotante crapule et leurs
penchants brutaux: -- je suis d'un troisime sexe  part qui n'a
pas encore de nom: au-dessus ou au-dessous, plus dfectueux ou
suprieur: j'ai le corps et l'me d'une femme, l'esprit et la
force d'un homme, et j'ai trop ou pas assez de l'un et de l'autre
pour me pouvoir accoupler avec l'un d'eux.

 Graciosa! je ne pourrai jamais aimer compltement personne ni
homme ni femme; quelque chose d'inassouvi gronde toujours en moi,
et l'amant ou l'amie ne rpond qu' une seule face de mon
caractre. Si j'avais un amant, ce qu'il y a de fminin en moi
dominerait sans doute pour quelque temps ce qu'il y a de viril,
mais cela durerait peu? et je sens que je ne serais contente qu'
demi; si l'ai une amie, l'ide de la volupt corporelle m'empche
de goter entirement la pure volupt de l'me; en sorte que je ne
sais o m'arrter, et que je flotte perptuellement de l'un 
l'autre.

Ma chimre serait d'avoir tour  tour les deux sexes pour
satisfaire  cette double nature: -- homme aujourd'hui, femme
demain, je rserverais pour mes amants mes tendresses
langoureuses, mes faons soumises et dvoues, mes plus molles
caresses, mes petits soupirs mlancoliquement fils, tout ce qui
tient dans mon caractre du chat et de la femme; puis, avec mes
matresses, je serais entreprenant, hardi, passionn, avec les
manires triomphantes, le chapeau sur l'oreille, une tournure de
capitan et d'aventurier. Ma nature se produirait ainsi tout
entire au jour, et je serais parfaitement heureuse, car le vrai
bonheur est de se pouvoir dvelopper librement en tous sens et
d'tre tout ce qu'on peut tre.

Mais ce sont l des choses impossibles, et il n'y faut pas songer.

J'avais enlev la petite dans l'ide de donner le change  mes
penchants et de dtourner sur quelqu'un toute cette vague
tendresse qui flotte dans mon me et l'inonde; je l'avais prise
comme une espce d'chappement  mes facults aimantes; mais je
reconnus bientt, malgr toute l'affection que je lui portais,
quel vide immense, quel abme sans fond elle laissait dans mon
coeur, combien ses plus tendres caresses me satisfaisaient peu!...
-- Je rsolus d'essayer d'un amant, mais il se passa longtemps
sans que je rencontrasse quelqu'un qui ne me dplt pas. J'ai
oubli de te dire que Rosette, ayant dcouvert o j'tais alle,
m'avait crit la lettre la plus suppliante pour que je l'allasse
voir; je ne pus le lui refuser, et j'allai la rejoindre  la
campagne o elle tait. -- J'y suis retourne plusieurs fois
depuis et mme tout dernirement. -- Rosette, dsespre de ne pas
m'avoir eue pour amant, s'tait jete dans le tourbillon du monde
et dans la dissipation, comme toutes les mes tendres qui ne sont
pas religieuses et qui ont t froisses dans leur premier amour;
-- elle avait eu beaucoup d'aventures en peu de temps, et la liste
de ses conqutes tait dj fort nombreuse, car tout le monde
n'avait pas pour lui rsister les mmes raisons que moi.

Elle avait avec elle un jeune homme nomm d'Albert, qui tait pour
lors son galant en pied. -- Je parus lui faire une impression
toute particulire, et il se prit tout d'abord pour moi d'une
amiti fort vive. -- Quoiqu'il la traitt avec beaucoup d'gards,
et qu'il et avec elle des manires assez tendres, au fond il
n'aimait pas Rosette, -- non par satit ni par dgot, mais
plutt parce qu'elle ne rpondait pas  certaines ides, vraies ou
fausses, qu'il s'tait faites de l'amour et de la beaut. Un nuage
idal s'interposait entre elle et lui, et l'empchait d'tre
heureux comme il aurait d l'tre sans cela. -- videmment son
rve n'tait pas accompli, et il soupirait aprs autre chose. --
Mais il ne cherchait pas et restait fidle  des liens qui lui
pesaient; car il a dans l'me un peu plus de dlicatesse et
d'honneur que n'en ont la plupart des hommes, et son coeur est
bien loin d'tre aussi corrompu que son esprit. -- Ne sachant pas
que Rosette n'avait jamais t amoureuse que de moi, et l'tait
encore,  travers toutes ses intrigues et ses folies, il craignait
de l'affliger en lui laissant voir qu'il ne l'aimait pas: cette
considration le retenait, et il se sacrifiait le plus
gnreusement du monde.

Le caractre de mes traits lui plut extraordinairement, car il
attache une importance extrme  la forme extrieure, tant et si
bien qu'il devint amoureux de moi, malgr mes habits d'homme et la
formidable rapire que je porte au ct. -- J'avoue que je lui sus
bon gr de la finesse de son instinct, et que j'eus pour lui
quelque estime de m'avoir distingue sous ces trompeuses
apparences. -- Dans le commencement, il se crut pourvu d'un got
beaucoup plus dprav qu'il ne l'tait en effet, et je riais
intrieurement de le voir se tourmenter ainsi. -- Il avait
quelquefois, en m'abordant, des mines effarouches qui me
divertissaient on ne peut plus, et le penchant bien naturel qui
l'entranait vers moi lui paraissait une impulsion diabolique 
laquelle on n'et trop su rsister.

En ces occasions, il se rejetait sur Rosette avec furie, et
s'efforait de reprendre des habitudes d'amour plus orthodoxes;
puis il revenait  moi comme de raison plus enflamm
qu'auparavant. Puis cette lumineuse ide que je pouvais bien tre
une femme se glissa dans son esprit. Pour s'en convaincre, il se
mit  m'observer et  m'tudier avec l'attention la plus
minutieuse; il doit connatre particulirement chacun de mes
cheveux et savoir au juste combien j'ai de cils aux paupires; mes
pieds, mes mains, mon cou, mes joues, le moindre duvet au coin de
ma lvre, il a tout examin, tout compar, tout analys, et de
cette investigation o l'artiste aidait l'amant il est ressorti,
clair comme le jour (quand il est clair), que j'tais bien et
dment une femme, et de plus son idal, le type de sa beaut, la
ralit de son rve;

-- merveilleuse dcouverte!

Il ne restait plus qu' m'attendrir et  se faire octroyer le don
d'amoureuse merci, -- pour constater tout  fait de mon sexe. --
Une comdie que nous joumes et dans laquelle je parus en femme le
dcida compltement. Je lui fis quelques oeillades quivoques, et
je me servis de quelques passages de mon rle, analogues  notre
situation, pour l'enhardir et le pousser  se dclarer -- Car, si
je ne l'aimais pas avec passion, il me plaisait assez pour ne
point le laisser scher d'amour sur pied; et comme depuis ma
transformation il avait le premier souponn que j'tais femme, il
tait bien juste que je l'clairasse sur ce point important, et
j'tais rsolue  ne pas lui laisser l'ombre du doute.

Il vint plusieurs fois dans ma chambre avec sa dclaration sur les
lvres, mais il n'osa pas la dbiter; -- car, effectivement, il
est difficile de parler d'amour  quelqu'un qui a les mmes habits
que vous et qui essaye des bottes  l'cuyre. Enfin, ne pouvant
prendre cela sur lui, il m'crivit une longue lettre, trs
pindarique, o il m'expliquait fort au long ce que je savais mieux
que lui.

Je ne sais trop ce que je dois faire. -- Admettre sa requte ou la
rejeter, -- ce serait immodrment vertueux; -- d'ailleurs, il
aurait un trop grand chagrin de se voir refuser: si nous rendons
malheureux les gens qui nous aiment, que ferons-nous donc  ceux
qui nous hassent? -- Peut-tre serait-il plus strictement
convenable de faire la cruelle quelque temps et d'attendre au
moins un mois avant de dgrafer la peau de tigresse pour se mettre
humainement en chemise. -- Mais, puisque je suis rsolue  lui
cder, autant vaut tout de suite que plus tard; -- je ne conois
pas trop ces belles rsistances mathmatiquement gradues qui
abandonnent une main aujourd'hui, demain l'autre, puis le pied,
puis la jambe et le genou jusqu' la jarretire exclusivement, et
ces vertus intraitables toujours prtes  se pendre  la sonnette,
si l'on dpasse d'une ligne le terrain qu'elles ont rsolu de
laisser prendre ce jour-l, -- cela me fait rire de voir ces
Lucrces mthodiques qui marchent  reculons avec les signes du
plus virginal effroi, et jettent de temps en temps un regard
furtif par-dessus leur paule pour s'assurer si le sofa o elles
doivent tomber est bien directement derrire elles. -- C'est un
soin que je ne saurais prendre.

Je n'aime pas d'Albert, du moins dans le sens que je donne  ce
mot, mais j'ai certainement du got et du penchant pour lui; --
son esprit me plat et sa personne ne me rebute pas: il n'est pas
beaucoup de gens dont je puisse en dire autant. Il n'a pas tout,
mais il a quelque chose; -- ce qui me plat en lui, c'est qu'il ne
cherche pas  s'assouvir brutalement comme les autres hommes; il a
une perptuelle aspiration et un souffle toujours soutenu vers le
beau, -- vers le beau matriel seulement, il est vrai, mais c'est
encore un noble penchant, et qui suffit  le maintenir dans les
pures rgions. -- Sa conduite avec Rosette prouve de l'honntet
de coeur, honntet plus rare que l'autre, s'il est possible.

Et puis, s'il faut que je te le dise, je suis possde des plus
violents dsirs, -- je languis et je meurs de volupt; -- car
l'habit que je porte, en m'engageant dans toute sorte d'aventures
avec les femmes, me protge trop parfaitement contre les
entreprises des hommes; une ide de plaisir qui ne se ralise
jamais flotte vaguement dans ma tte, et ce rve plat et sans
couleur me fatigue et m'ennuie. -- Tant de femmes poses dans le
plus chaste milieu mnent une vie de prostitues! et moi, par un
contraste assez bouffon, je reste chaste et vierge comme la froide
Diane elle-mme, au sein de la dissipation la plus parpille et
entoure des plus grands dbauchs du sicle. -- Cette ignorance
du corps que n'accompagne pas l'ignorance de l'esprit est la plus
misrable chose qui soit. Pour que ma chair n'ait pas  faire la
fire devant mon me, je veux la souiller galement, si toutefois
c'est une souillure plus que de boire et de manger, -- ce dont je
doute. -- En un mot, je veux savoir ce que c'est qu'un homme, et
le plaisir qu'il donne. Puisque d'Albert m'a reconnue sous mon
travestissement, il est bien juste qu'il soit rcompens de sa
pntration; il est le premier qui ait devin que j'tais une
femme, et je lui prouverai de mon mieux que ses soupons taient
fonds. -- Il serait peu charitable de lui laisser croire qu'il
n'a eu qu'un got monstrueux.

C'est donc d'Albert qui rsoudra mes doutes et me donnera ma
premire leon d'amour: il ne s'agit plus maintenant que d'amener
la chose d'une faon toute potique. J'ai envie de ne pas rpondre
 sa lettre et de lui faire froide mine pendant quelques jours.
Quand je le verrai bien triste et bien dsespr, invectivant les
dieux, montrant le poing  la cration, et regardant les puits
pour voir s'ils ne sont pas trop profonds pour s'y jeter, -- je me
retirerai comme Peau d'ne au fond du corridor, et je mettrai ma
robe couleur du temps, -- c'est--dire mon costume de Rosalinde;
car ma garde-robe fminine est trs restreinte. Puis j'irai chez
lui, radieuse comme un paon qui fait la roue, montrant avec
ostentation ce que je dissimule ordinairement avec le plus grand
soin, et n'ayant qu'un petit tour de gorge en dentelles trs bas
et trs dgag, et je lui dirai du ton le plus pathtique que je
pourrai prendre:

 trs lgiaque et trs perspicace jeune homme! je suis bien
vritablement une jeune et pudique beaut, qui vous adore par-
dessus le march, et qui ne demande qu' vous faire plaisir et 
elle aussi. -- Voyez si cela vous convient, et, s'il vous reste
encore quelque scrupule, touchez ceci, allez en paix, et pchez le
plus que vous pourrez.

Ce beau discours achev, je me laisserai tomber  demi pme dans
ses bras, et, tout en poussant de mlancoliques soupirs, je ferai
sauter adroitement l'agrafe de ma robe de faon  me trouver dans
le costume de rigueur, c'est--dire  moiti nue. -- D'Albert fera
le reste, et j'espre que, le lendemain matin, je saurai  quoi
m'en tenir sur toutes ces belles choses qui me troublent la
cervelle depuis si longtemps. -- En contentant ma curiosit,
j'aurai de plus le plaisir d'avoir fait un heureux.

Je me propose aussi d'aller rendre  Rosette une visite dans le
mme costume, et de lui faire voir que, si je n'ai pas rpondu 
son amour, ce n'tait ni par froideur ni par dgot. -- Je ne veux
pas qu'elle garde de moi cette mauvaise opinion, et elle mrite,
aussi bien que d'Albert, que je trahisse mon incognito en sa
faveur. -- Quelle mine fera-t-elle  cette rvlation? -- Son
orgueil en sera consol, mais son amour en gmira.

Adieu, toute belle et toute bonne; prie le bon Dieu que le plaisir
ne me paraisse pas aussi peu de chose que ceux qui le dispensent.
J'ai plaisant tout le long de cette lettre, et cependant ce que
je vais essayer est une chose grave et dont le reste de ma vie se
peut ressentir.

Chapitre 16

Il y avait dj plus de quinze jours que d'Albert avait dpos son
ptre amoureuse sur la table de Thodore, -- et cependant rien ne
semblait chang dans les manires de celui-ci. -- D'Albert ne
savait  quoi attribuer ce silence; -- on et dit que Thodore
n'avait pas eu connaissance de la lettre; le dplorable d'Albert
pensa qu'elle avait t dtourne ou perdue; cependant la chose
tait difficile  expliquer, car Thodore tait rentr un instant
aprs dans la chambre, et il et t bien extraordinaire qu'il
n'apert pas un grand papier pos tout seul au milieu d'une
table, de faon  attirer les regards les plus distraits.

Ou bien est-ce que Thodore tait rellement un homme et non point
une femme, comme d'Albert se l'tait imagin? -- ou, dans le cas
qu'elle ft femme, avait-elle pour lui un sentiment d'aversion si
prononc, un mpris tel qu'elle ne daignt pas mme prendre la
peine de lui faire une rponse? -- Le pauvre jeune homme, qui
n'avait pas eu, comme nous, l'avantage de fouiller dans le
portefeuille de Graciosa, la confidente de la belle Maupin,
n'tait en tat de dcider affirmativement ou ngativement aucune
de ces importantes questions, et il flottait tristement dans les
plus misrables irrsolutions.

Un soir, il tait dans sa chambre, le front mlancoliquement
appuy contre la vitre, et il regardait, sans les voir, les
marronniers du parc dj tout effeuills et tout rougis. Une
vapeur paisse noyait les lointains, la nuit descendait plutt
grise que noire, et posait avec prcaution ses pieds de velours
sur la cime des arbres: -- un grand cygne plongeait et replongeait
amoureusement son cou et ses paules dans l'eau fumante de la
rivire, et sa blancheur le faisait paratre dans l'ombre comme
une large toile de neige. -- C'tait le seul tre vivant qui
animt un peu ce morne paysage.

D'Albert songeait aussi tristement que peut songer  cinq heures
du soir, en automne, par un temps de brume, un homme dsappoint
ayant pour musique une bise assez aigre et pour perspective le
squelette d'une fort sans perruque.

Il songeait  se jeter dans la rivire, mais l'eau lui semblait
bien noire et bien froide, et l'exemple du cygne ne le persuadait
qu' demi;  se brler la cervelle, mais il n'avait ni pistolet ni
poudre, et il et t fch d'en avoir;  prendre une nouvelle
matresse et mme  en prendre deux, rsolution sinistre! mais il
ne connaissait personne qui lui convnt ou mme qui ne lui convnt
pas. -- Il poussa le dsespoir jusqu' vouloir renouer avec des
femmes qui lui taient parfaitement insupportables et qu'il avait
fait mettre,  coups de cravache, hors de chez lui par son
laquais. Il finit par s'arrter  quelque chose de beaucoup plus
affreux...  crire une seconde lettre.

 sextuple butor!

Il en tait l de sa mditation, lorsqu'il sentit se poser sur son
paule -- une main -- pareille  une petite colombe qui descend
sur un palmier. -- La comparaison cloche un peu en ce que l'paule
d'Albert ressemble assez lgrement  un palmier: c'est gal, nous
la conservons par pur orientalisme.

La main tait emmanche au bout d'un bras qui rpondait  une
paule faisant partie d'un corps, lequel n'tait autre chose que
Thodore-Rosalinde, mademoiselle d'Aubiguy, ou Madeleine de
Maupin, pour l'appeler de son vritable nom.

Qui fut tonn? -- Ce n'est ni moi ni vous, car vous et moi nous
tions prpars de longue main  cette visite; ce fut d'Albert qui
ne s'y attendait pas le moins du monde. -- Il fit un petit cri de
surprise tenant le milieu entre oh! et ah! Cependant j'ai les
meilleures raisons de croire qu'il tenait plus de ah! que de oh!

C'tait bien Rosalinde, si belle et si radieuse qu'elle clairait
toute la chambre, -- avec ses cordons de perles dans les cheveux,
sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelle, ses souliers 
talons rouges, son bel ventail de plumes de paon, telle enfin
qu'elle tait le jour de la reprsentation. Seulement, diffrence
importante et dcisive, elle n'avait ni gorgerette, ni guimpe, ni
fraise, ni quoi que ce soit qui drobt aux yeux ces deux
charmants frres ennemis, -- qui, hlas! ne tendent trop souvent
qu' se rconcilier.

Une gorge entirement nue, blanche, transparente, comme un marbre
antique, de la coupe la plus pure et la plus exquise, saillait
hardiment hors d'un corsage trs chancr, et semblait porter des
dfis aux baisers. -- C'tait une vue fort rassurante; aussi
d'Albert se rassura-t-il bien vite, et se laissa-t-il aller en
toute confiance  ses motions les plus cheveles.

-- Eh bien! Orlando, est-ce que vous ne reconnaissez pas votre
Rosalinde? dit la belle avec le plus charmant sourire; ou bien
avez-vous laiss votre amour accroch avec vos sonnets  quelques
buissons de la fort des Ardennes? Seriez-vous rellement guri du
mal pour lequel vous me demandiez un remde avec tant d'instance?
J'en ai bien peur.

-- Oh non! Rosalinde, je suis plus malade que jamais. --
J'agonise, je suis mort, ou peu s'en faut!

-- Vous n'avez point trop mauvaise faon pour un mort, et beaucoup
de vivants n'ont pas si bonne mine.

-- Quelle semaine j'ai passe! -- Vous ne pouvez vous le figurer,
Rosalinde. J'espre qu'elle me vaudra mille ans de purgatoire de
moins dans l'autre monde. -- Mais, si j'osais vous le demander,
pourquoi ne m'avez-vous pas rpondu plus tt?

-- Pourquoi? -- Je ne sais pas trop,  moins que ce ne soit parce
que. -- Si ce motif cependant ne vous parat pas valable, en voici
trois autres beaucoup moins bons; vous choisirez: d'abord parce
que, entran par votre passion, vous avez oubli d'crire
lisiblement, et qu'il m'a fallu plus de huit jours pour deviner de
quoi il tait question dans votre lettre; -- ensuite parce que ma
pudeur ne pouvait se faire en moins de temps  une ide aussi
saugrenue que celle de prendre un pote dithyrambique pour amant;
et puis parce que je n'tais pas fche de voir si vous vous
brleriez la cervelle ou si vous vous empoisonneriez avec de
l'opium, ou si vous vous pendriez  votre jarretire. -- Voil.

-- La mchante persifleuse! que vous avez bien fait de venir
aujourd'hui, vous ne m'auriez peut-tre pas trouv demain.

-- Vraiment! pauvre garon! -- Ne prenez pas un air aussi plor,
car je m'attendrirais aussi, et cela me rendrait plus bte  moi
seule que tous les animaux qui taient dans l'arche avec feu No.
-- Si je lche une fois la bande  ma sensibilit, vous serez
submerg, je vous en avertis. -- Tout  l'heure je vous ai donn
trois mauvaises raisons, je vous offre maintenant trois bons
baisers; acceptez-vous,  cette condition que vous oublierez les
raisons pour les baisers? -- Je vous dois bien cela et plus.

En disant ces mots, la belle infante s'avana vers le dolent
amoureux, et lui jeta ses beaux bras autour du cou. -- D'Albert
l'embrassa avec effusion sur les deux joues et sur la bouche. --
Ce dernier baiser dura plus longtemps que les autres, et aurait pu
compter pour quatre. -- Rosalinde vit que tout ce qu'elle avait
fait jusqu'alors n'tait que pur enfantillage. -- Sa dette
acquitte, elle s'assit sur les genoux de d'Albert encore tout
mue, et, passant ses doigts dans ses cheveux, elle lui dit:

-- Toutes mes cruauts sont puises, mon doux ami; j'avais pris
ces quinze jours pour satisfaire  ma frocit naturelle; je vous
avouerai que je les ai trouvs longs. N'allez pas devenir fat
parce que je suis franche, mais cela est vrai. -- Je me remets
entre vos mains, vengez-vous de mes rigueurs passes. -- Si vous
tiez un sot, je ne vous dirais pas cela, et mme je ne vous
dirais pas autre chose, car je n'aime pas les sots. -- Il m'aurait
t bien facile de vous faire croire que j'tais prodigieusement
choque de votre hardiesse, et que vous n'auriez pas assez de tous
vos platoniques soupirs et de votre plus quintessenci galimatias
pour vous faire pardonner une chose dont j'tais fort aise;
j'aurais pu, comme une autre, vous marchander longtemps et vous
donner en dtail ce que je vous accorde librement et en une fois;
mais je ne pense pas que vous m'en eussiez aime l'paisseur d'un
seul cheveu de plus. -- Je ne vous demande ni serment d'amour
ternel, ni protestation exagre. -- Aimez-moi tant que le bon
Dieu voudra. -- J'en ferai autant de mon ct. -- Je ne vous
appellerai pas perfide et misrable, quand vous ne m'aimerez plus.
-- Vous aurez aussi la bont de m'pargner les titres odieux
correspondants, s'il m'arrive de vous quitter. -- Je ne serai
qu'une femme qui aura cess de vous aimer, -- rien de plus. -- Il
n'est pas ncessaire de se har toute la vie,  cause que l'on a
couch une nuit ou deux ensemble. -- Quoi qu'il arrive, et o que
la destine me pousse, je vous jure, et ceci est une promesse que
l'on peut tenir, de garder toujours un charmant souvenir de vous,
et, si je ne suis plus votre matresse, d'tre votre amie comme
j'ai t votre camarade. -- J'ai quitt pour vous cette nuit mes
habits d'homme; -- je les reprendrai demain matin pour tous. --
Songez que je ne suis Rosalinde que la nuit, et que tout le jour
je ne suis et ne peux tre que Thodore de Srannes...

La phrase qu'elle allait prononcer s'teignit dans un baiser
auquel en succdrent beaucoup d'autres, que l'on ne comptait plus
et dont nous ne ferons pas le catalogue exact, parce que cela
serait assurment un peu long et peut-tre fort immoral -- pour
certaines gens, -- car pour nous, nous ne trouvons rien de plus
moral et de plus sacr sous le ciel que les caresses de l'homme et
de la femme, quand tous deux sont beaux et jeunes.

Comme les instances de d'Albert devenaient plus tendres et plus
vives, au lieu de s'panouir et de rayonner, la belle figure de
Thodore prit l'expression de fire mlancolie qui donna quelque
inquitude  son amant.

-- Pourquoi, ma chre souveraine, avez-vous l'air chaste et
srieux d'une Diane antique, l o il faudrait plutt les lvres
souriantes de Vnus sortant de la mer?

-- Voyez-vous, d'Albert, c'est que je ressemble plus  Diane
chasseresse qu' toute autre chose. -- J'ai pris fort jeune cet
habit d'homme pour des raisons qu'il serait long et inutile de
vous dire. -- Vous avez seul devin mon sexe, -- et, si j'ai fait
des conqutes, ce n'a t que de femmes, conqutes fort superflues
et dont j'ai t plus d'une fois embarrasse. -- En un mot,
quoique ce soit une chose incroyable et ridicule, je suis vierge,
-- vierge comme la neige de l'Himalaya, comme la Lune avant
qu'elle n'et couch avec Endymion, comme Marie avant d'avoir fait
connaissance avec le pigeon divin, et je suis grave ainsi que
toute personne qui va faire une chose sur laquelle on ne peut
revenir. -- C'est une mtamorphose, une transformation que je vais
subir. -- Changer le nom de fille en nom de femme, n'avoir plus 
donner demain ce que j'avais hier; quelque chose que je ne savais
pas et que je vais apprendre, une page importante tourne au livre
de la vie. -- Voil pourquoi j'ai l'air triste, mon ami, et non
pour rien qui soit de votre faute. En disant cela, elle spara de
ses deux belles mains les longs cheveux du jeune homme, et posa
sur son front ple ses lvres mollement plisses.

D'Albert, singulirement mu par le ton doux et solennel dont elle
dbita toute cette tirade, lui prit les mains et en baisa tous les
doigts, les uns aprs les autres, -- puis rompit fort dlicatement
le lacet de sa robe, en sorte que le corsage s'ouvrit et que les
deux blancs trsors apparurent dans toute leur splendeur: sur
cette gorge tincelante et claire comme l'argent s'panouissaient
les deux belles roses du paradis. Il en serra lgrement les
pointes vermeilles dans sa bouche, et en parcourut ainsi tout le
contour. Rosalinde se laissait faire avec une complaisance
inpuisable, et tchait de lui rendre ses caresses aussi
exactement que possible.

-- Vous devez me trouver bien gauche et bien froide, mon pauvre
d'Albert; mais je ne sais gure comment l'on s'y prend; -- vous
aurez beaucoup  faire pour m'instruire, et rellement je vous
charge l d'une occupation trs pnible.

D'Albert fit la rponse la plus simple, il ne rpondit pas, -- et,
l'treignant dans ses bras avec une nouvelle passion, il couvrit
de baisers ses paules et sa poitrine nues. Les cheveux de
l'infante  demi pme se dnourent, et sa robe tomba sur ses
pieds comme par enchantement. Elle demeura tout debout comme une
blanche apparition avec une simple chemise de la toile la plus
transparente. Le bienheureux amant s'agenouilla, et eut bientt
jet dans un coin oppos de l'appartement les deux jolis petits
souliers  talons rouges; -- les bas  coins brods les suivirent
de prs.

La chemise, doue d'un heureux esprit d'imitation, ne resta pas en
arrire de la robe: elle glissa d'abord des paules sans qu'on
songet  la retenir; puis, profitant d'un moment o les bras
taient perpendiculaires, elle en sortit avec beaucoup d'adresse
et roula jusqu'aux hanches dont le contour ondoyant l'arrta 
demi. -- Rosalinde s'aperut alors de la perfidie de son dernier
vtement, et leva son genou pour l'empcher de tomber tout  fait.
-- Ainsi pose, elle ressemblait parfaitement  ces statues de
marbre des desses, dont la draperie intelligente, fche de
recouvrir tant de charmes, enveloppe  regret les belles cuisses,
et par une heureuse trahison s'arrte prcisment au-dessous de
l'endroit qu'elle est destine  cacher. -- Mais, comme la chemise
n'tait pas de marbre et que ses plis ne la soutenaient pas, elle
continua sa triomphale descente, s'affaissa tout  fait sur la
robe, et se coucha en rond autour des pieds de sa matresse comme
un grand lvrier blanc.

Il y avait assurment un moyen fort simple d'empcher tout ce
dsordre, celui de retenir la fuyarde avec la main: cette ide,
toute naturelle qu'elle ft, ne vint pas  notre pudique hrone.

Elle resta donc sans aucun voile, ses vtements tombs lui faisant
une espce de socle, dans tout l'clat diaphane de sa belle
nudit, aux douces lueurs d'une lampe d'albtre que d'Albert avait
allume.

D'Albert, bloui, la contemplait avec ravissement.

-- J'ai froid, dit-elle en croisant ses deux mains sur ses
paules.

-- Oh! de grce! une minute encore!

Rosalinde dcroisa ses mains, appuya le bout de son doigt sur le
dos d'un fauteuil et se tint immobile; elle hanchait lgrement de
manire  faire ressortir toute la richesse de la ligne ondoyante;
-- elle ne paraissait nullement embarrasse, et l'imperceptible
rose de ses joues n'avait pas une nuance de plus: seulement le
battement un peu prcipit de son coeur faisait trembler le
contour de son sein gauche.

Le jeune enthousiaste de la beaut ne pouvait rassasier ses yeux
d'un pareil spectacle: nous devons dire,  la louange immense de
Rosalinde, que cette fois la ralit fut au-dessus de son rve, et
qu'il n'prouva pas la plus lgre dception.

Tout tait runi dans le beau corps qui posait devant lui: --
dlicatesse et force, forme et couleur, les lignes d'une statue
grecque du meilleur temps et le ton d'un Titien. -- Il voyait l,
palpable et cristallise, la nuageuse chimre qu'il avait tant de
fois vainement essay d'arrter dans son vol: -- il n'tait pas
forc, comme il s'en plaignait si amrement  son ami Silvio, de
circonscrire ses regards sur une certaine portion assez bien
faite, et de ne la point dpasser, sous peine de voir quelque
chose d'effroyable, et son oeil amoureux descendait de la tte aux
pieds et remontait des pieds  la tte, toujours doucement caress
par une forme harmonieuse et correcte.

Les genoux taient admirablement purs, les chevilles lgantes et
fines, les jambes et les cuisses d'un tour fier et superbe, le
ventre lustr comme une agate, les hanches souples et puissantes,
la gorge  faire descendre les dieux du ciel pour la baiser, les
bras et les paules du plus magnifique caractre; -- un torrent de
beaux cheveux bruns lgrement crpels, comme on en voit aux
ttes des anciens matres, descendait  petites vagues au long
d'un dos d'ivoire dont il rehaussait merveilleusement la
blancheur.

Le peintre satisfait, l'amant reprit le dessus; car, quelque amour
de l'art qu'on ait, il est des choses qu'on ne peut pas longtemps
se contenter de regarder.

Il enleva la belle dans ses bras et la porta au lit; en un tour de
main il fut dshabill lui-mme et s'lana  ct d'elle.

L'enfant se serra contre lui et l'enlaa troitement, car ses deux
seins taient aussi froids que la neige dont ils avaient la
couleur. Cette fracheur de peau faisait brler d'Albert encore
davantage et l'excitait au plus haut degr. -- Bientt la belle
eut aussi chaud que lui. -- Il lui faisait les plus folles et les
plus ardentes caresses. -- C'taient la gorge, les paules, le
cou, la bouche, les bras, les pieds; il et voulu couvrir d'un
seul baiser tout ce beau corps, qui se fondait presque au sien,
tant leur treinte tait intime. -- Dans cette profusion de
charmants trsors, il ne savait auquel atteindre.

Ils ne sparaient plus leurs baisers, et les lvres parfumes de
la Rosalinde ne faisaient plus qu'une seule bouche avec celle de
d'Albert; -- leurs poitrines se gonflaient, leurs yeux se
fermaient  demi; -- leurs bras, morts de volupt, n'avaient plus
la force de serrer leurs corps. -- Le divin moment approchait: --
un dernier obstacle fut surmont, un spasme suprme agita
convulsivement les deux amants, -- et la curieuse Rosalinde fut
aussi claire que possible sur ce point obscur qui l'inquitait
si fort.

Cependant, comme une seule leon, si intelligent qu'on soit, ne
peut pas suffire, d'Albert lui en donna une seconde, puis une
troisime... Par gard pour le lecteur, que nous ne voulons pas
humilier et dsesprer, nous ne porterons pas notre relation plus
loin...

Notre belle lectrice bouderait  coup sr son amant si nous lui
rvlions le chiffre formidable o monta l'amour de d'Albert, aid
de la curiosit de Rosalinde. Qu'elle se souvienne de la mieux
remplie et de la plus charmante de ses nuits, de cette nuit o...
de cette nuit de laquelle l'on se souviendrait pendant plus de
cent mille jours, si l'on n'tait mort depuis longtemps; qu'elle
pose le livre  ct d'elle, et suppute sur le bout de ses jolis
doigts blancs combien de fois l'a aime celui qui l'a le plus
aime, et comble ainsi la lacune que nous laissons dans cette
glorieuse histoire.

Rosalinde avait de prodigieuses dispositions, et fit en cette nuit
seule des progrs normes. -- Cette navet de corps qui
s'tonnait de tout et cette rouerie d'esprit qui ne s'tonnait de
rien formaient le plus piquant et le plus adorable contraste. --
D'Albert tait ravi, perdu, transport, et aurait voulu que cette
nuit durt quarante-huit heures, comme celle o fut conu Hercule.
-- Cependant, vers le matin, malgr une infinit de baisers, de
caresses, de mignardises les plus amoureuses du monde et bien
faites pour tenir veill, aprs un effort surhumain, il fut
oblig de prendre un peu de repos. Un doux et voluptueux sommeil
lui toucha les yeux du bout de l'aile, sa tte s'affaissa, et il
s'endormit entre les deux seins de sa belle matresse. -- Celle-ci
le considra quelque temps avec un air de mlancolique et profonde
rflexion; puis, comme l'aube jetait ses rayons blanchtres 
travers les rideaux, elle le souleva doucement, le reposa  ct
d'elle, se dressa, et passa lgrement sur son corps.

Elle fut  ses habits et se rajusta  la hte, puis revint au lit,
se pencha sur d'Albert, qui dormait encore, et baisa ses deux yeux
sur leurs cils soyeux et longs. -- Cela fait, elle se retira 
reculons en le regardant toujours.

Au lieu de retourner dans sa chambre, elle entra chez Rosette. --
Ce qu'elle y dit, ce qu'elle y fit, je n'ai jamais pu le savoir,
quoique j'aie fait les plus consciencieuses recherches. -- Je n'ai
trouv ni dans les papiers de Graciosa, ni dans ceux de d'Albert
ou de Silvio, rien qui et rapport  cette visite. Seulement une
femme de chambre de Rosette m'apprit cette circonstance
singulire: bien que sa matresse n'et pas couch cette nuit-l
avec son amant, le lit tait rompu et dfait, et portait
l'empreinte de deux corps. -- De plus, elle me montra deux perles,
parfaitement semblables  celles que Thodore portait dans ses
cheveux en jouant le rle de Rosalinde. Elle les avait trouves
dans le lit en le faisant. Je livre cette remarque  la sagacit
du lecteur, et je le laisse libre d'en tirer toutes les inductions
qu'il voudra; quant  moi, j'ai fait l-dessus mille conjectures,
toutes plus draisonnables les unes que les autres, et si
saugrenues que je n'ose vritablement les crire, mme dans le
style le plus honntement priphrase.

Il tait bien midi lorsque Thodore sortit de la chambre de
Rosette. -- Il ne parut pas au dner ni au souper. -- D'Albert et
Rosette n'en semblrent point surpris. -- Il se coucha de fort
bonne heure, et le lendemain matin, ds qu'il fit jour, sans
prvenir personne, il sella son cheval et celui de son page, et
sortit du chteau en disant  un laquais qu'on ne l'attendit pas
au dner, et qu'il ne reviendrait peut-tre point de quelques
jours.

D'Albert et Rosette taient on ne peut plus tonns, et ne
savaient  quoi attribuer cette trange disparition, d'Albert
surtout qui, par les prouesses de sa premire nuit, croyait bien
en avoir mrit une seconde. Sur la fin de la semaine, le
malheureux amant dsappoint reut une lettre de Thodore, que
nous allons transcrire. J'ai bien peur qu'elle ne satisfasse ni
mes lecteurs ni mes lectrices; mais, en vrit, la lettre tait
ainsi et pas autrement, et ce glorieux roman n'aura pas d'autre
conclusion.

Chapitre 17

Vous tes sans doute trs surpris, mon cher d'Albert, de ce que
je viens de faire aprs ce que j'ai fait. -- Je vous le permets,
il y a de quoi. -- Parions que vous m'avez dj donn au moins
vingt de ces pithtes que nous tions convenus de rayer de votre
vocabulaire: -- perfide, inconstante, sclrate, -- n'est-ce pas?
-- Au moins, vous ne m'appellerez pas cruelle ou vertueuse, c'est
toujours cela de gagn. -- Vous me maudissez, et vous avez tort. -
- Vous aviez envie de moi, vous m'aimiez, j'tais votre idal; --
fort bien. Je vous ai accord sur-le-champ ce que vous demandiez;
il n'a tenu qu' vous de l'avoir plus tt. J'ai servi de corps 
votre rve le plus complaisamment du monde. -- Je vous ai donn ce
que je ne donnerai assurment plus  personne, surprise sur
laquelle vous ne comptiez gure et dont vous devriez me savoir
plus de gr. -- Maintenant que je vous ai satisfait, il me plat
de m'en aller.

Qu'y a-t-il de si monstrueux?

Vous m'avez eue entirement et sans rserve toute une nuit; --
que voulez-vous de plus? Une autre nuit, et puis encore une autre;
vous vous accommoderiez mme des jours au besoin. -- Vous
continueriez ainsi jusqu' ce que vous fussiez dgot de moi. --
Je vous entends d'ici vous crier trs galamment que je ne suis
pas de celles dont on se dgote. Mon Dieu! de moi comme des
autres.

Cela durerait six mois, deux ans, dix ans mme, si vous voulez,
mais il faut toujours que tout finisse. -- Vous me garderiez par
une espce de sentiment de convenance, ou parce que vous n'auriez
pas le courage de me signifier mon cong.  quoi bon attendre d'en
venir l?

Et puis, ce serait peut-tre moi qui cesserais de vous aimer. Je
vous ai trouv charmant; peut-tre,  force de vous voir, vous
euss-je trouv dtestable. -- Pardonnez-moi cette supposition. --
En vivant avec vous dans une grande intimit, j'aurais sans doute
eu l'occasion de vous voir en bonnet de coton ou dans quelque
situation domestique ridicule et bouffonne. -- Vous auriez
ncessairement perdu ce ct romanesque et mystrieux qui me
sduit sur toutes choses, et votre caractre, mieux compris, ne
m'et plus paru si trange. Je me serais moins occupe de vous en
vous ayant auprs de moi,  peu prs comme on fait de ces livres
qu'on n'ouvre jamais parce qu'on les a dans sa bibliothque. --
Votre nez ou votre esprit ne m'aurait plus sembl  beaucoup prs
aussi bien tourn; je me serais aperue que votre habit vous
allait mal et que vos bas taient mal tirs; j'aurais eu mille
dceptions de ce genre qui m'auraient singulirement fait
souffrir, et  la fin je me serais arrte  ceci: -- que
dcidment vous n'aviez ni coeur ni me, et que j'tais destine 
n'tre pas comprise en amour.

Vous m'adorez et je vous le rends. Vous n'avez pas le plus lger
reproche  me faire, et je n'ai pas le moins du monde  me
plaindre de vous. Je vous ai t parfaitement fidle tout le temps
de nos amours. Je ne vous ai tromp en rien. -- Je n'avais ni
fausse gorge ni fausse vertu; vous avez eu cette extrme bont de
dire que j'tais encore plus belle que vous ne l'imaginiez. --
Pour la beaut que je vous donnais, vous m'avez rendu beaucoup de
plaisir; nous sommes quittes: -- je vais de mon ct et vous du
vtre, et peut-tre que nous nous retrouverons aux antipodes.

Vivez dans cet espoir.

Vous croyez peut-tre que je ne vous aime pas parce que je vous
quitte. Vous reconnatrez plus tard la vrit de ceci. -- Si
j'avais moins fait de cas de vous, je serais reste, et je vous
aurais vers le fade breuvage jusqu' la lie. Votre amour et t
bientt mort d'ennui; -- au bout de quelque temps, vous m'auriez
parfaitement oublie, et, en relisant mon nom sur la liste de vos
conqutes, vous vous seriez demand: Qui diable tait donc celle-
ci? -- J'ai au moins cette satisfaction de penser que vous vous
souviendrez de moi plutt que d'une autre. Votre dsir inassouvi
ouvrira encore ses ailes pour voler  moi; je serai toujours pour
vous quelque chose de dsirable o votre fantaisie aimera 
revenir, et j'espre que, dans le lit des matresses que vous
pourrez avoir, vous songerez quelquefois  cette nuit unique que
vous avez passe avec moi.

Jamais vous ne serez plus aimable que vous l'avez t dans cette
soire bienheureuse, et, quand mme vous le seriez autant, ce
serait dj l'tre moins; car, en amour comme en posie, rester au
mme point, c'est reculer. Tenez-vous-en  cette impression, --
vous ferez bien.

Vous avez rendu difficile la tche des amants que j'aurai (si
j'ai d'autres amants), et personne ne pourra effacer votre
souvenir; -- ce seront les hritiers d'Alexandre.

Si cela vous dsole trop de me perdre, brlez cette lettre, qui
est la seule preuve que vous m'ayez eue, et vous croirez avoir
fait un beau rve. Qui vous en empche? La vision s'est vanouie
avant le jour,  l'heure o les songes rentrent chez eux par la
porte de corne ou d'ivoire. -- Combien sont morts qui, moins
heureux que vous, n'ont pas mme donn un seul baiser  leur
chimre!

Je ne suis ni capricieuse, ni folle, ni bgueule. -- Ce que je
fais est le rsultat d'une conviction profonde. -- Ce n'est point
pour vous enflammer davantage et par un calcul de coquetterie que
je me suis loigne de C***; n'essayez pas de me suivre ou de me
retrouver: vous n'y russirez pas. Mes prcautions pour vous
drober mes traces sont trop bien prises; vous serez toujours pour
moi l'homme qui m'a ouvert un monde de sensations nouvelles. Ce
sont l de ces choses qu'une femme n'oublie pas facilement.
Quoique absente, je penserai souvent a vous, plus souvent que si
vous tiez avec moi.

Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit
tre au moins aussi fche que vous de mon dpart. Aimez-vous tous
deux en souvenir de moi, que vous avez aime l'un et l'autre, et
dites-vous quelquefois mon nom dans un baiser.





End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Maupin, by Thophile Gautier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE MAUPIN ***

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