The Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand

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Title: Cesarine Dietrich

Author: George Sand

Release Date: January 2, 2005 [EBook #14564]
[Last updated: January 6, 2014]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES DE GEORGE SAND




CSARINE DIETRICH

PAR

GEORGE SAND

(L.-A. AURORE DUPIN)

VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT



PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

MAISON MICHEL LVY FRRES 3, RUE AUBER, 3

1897





CSARINE

DIETRICH

I


J'avais trente-cinq ans, Csarine Dietrich en avait quinze et venait de
perdre sa mre, quand je me rsignai  devenir son institutrice et sa
gouvernante.

Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne
m'arrterai pas sur les rpugnances que j'eus  vaincre pour entrer, moi
fille noble et destine  une existence aise, chez une famille de
bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire
ma situation et le motif qui me dtermina bientt  sacrifier ma
libert.

Fille du comte de Nermont et reste orpheline avec ma jeune soeur, je
fus dpouille par un prtendu ami de mon pre qui s'tait charg de
placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement
disparatre. Nous tions ruines; il nous restait  peine le ncessaire,
je m'en contentai. J'tais laide, et personne ne m'avait aime. Je ne
devais pas songer au mariage; mais ma soeur tait jolie; elle fut
recherche et pouse par le docteur Gilbert, mdecin estim, dont elle
eut un fils, mon filleul bien-aim, qui fut nomm Paul; je m'appelle
Pauline.

Mon beau-frre et ma pauvre soeur moururent jeunes  quelques annes
d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au
collge. Je vis que tout serait absorb par les frais de son ducation,
et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravs par la
misre; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles
ressources par le travail rtribu. Dans une vie de clibat et de
recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide
instruction. Des amis de ma famille, qui m'taient rests dvous,
s'employrent pour moi. Ils ngocirent avec la famille Dietrich, o
j'entrai avec des appointements trs-honorables.

Je me hte de dire que je n'eus point  regretter ma rsolution; je
trouvai chez ces Allemands fixs  Paris une hospitalit cordiale, des
gards, un grand savoir-vivre, une vritable affection. Ils taient deux
frres associs, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait dj par
millions, sans que leur honorabilit et jamais pu tre mise en doute.
Une soeur ane s'tait retire chez eux et gouvernait la maison avec
beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle tait  tous autres
gards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrtion, ne
parlant gure et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-tre de ses
htes.

M. Dietrich an, le pre de Csarine, tait un homme actif, nergique,
habile et obstin. Son irrprochable probit et son succs soutenu lui
donnaient un peu d'orgueil et une certaine duret apparente avec les
autres hommes. Il se souciait plus d'tre estim et respect que d'tre
aim; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une
bont parfaite et mme dlicate et courtoise.

Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle
condition, j'y fus apprcie, et je pus envisager avec une certaine
scurit l'avenir de mon filleul.

L'htel Dietrich tait une des plus belles villas du nouveau Paris, dans
le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez
bien choisi pour qu'on n'y ft pas incommod par la poussire et le
bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affole de
luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence
relatif derrire les grilles et les massifs de verdure de notre petit
parc. Ce n'tait certes pas la campagne, et il tait difficile d'oublier
qu'on n'y tait pas; mais c'tait comme un boudoir mystrieux, spar du
tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs.

La dfunte madame Dietrich avait aim le monde, elle avait beaucoup
reu, donn de beaux dners, et des bals dont parlaient encore les gens
de la maison quand je m'y installai.  prsent l'on tait en deuil, et
il n'tait pas  prsumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant
train de vie que sa femme avait men. Il avait des gots tout diffrents
et ne souhaitait pour socit qu'un choix de parents et d'amis; les
grands salons taient ferms, et, tout en me les montrant  travers
l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit:

--Cela ne vaut pas la peine d'tre regard par une femme de got et de
bon sens comme vous; c'est de l'clat, rien de plus; ma pauvre chre
compagne aimait  montrer que nous tions riches. Je n'ai jamais voulu
la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par
complaisance. Je dsire que ma fille ait comme moi des gots modestes,
auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation
au malheur d'tre seul, mais dont il m'est permis de profiter.

--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie,
je suis sre qu'elle l'est dj un peu.

--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbe par sa
propre douleur pour songer beaucoup  la mienne. Esprons qu'elle s'en
avisera plus tard.

C'tait comme un reproche involontaire  Csarine; je ne rpliquai pas,
ne sachant encore rien du caractre et des sentiments de cette jeune
fille, que je voulais juger par moi-mme et que j'eusse craint
d'aborder avec une prvention quelconque.

On nous avait prsentes l'une  l'autre. Elle tait admirablement jolie
et mme belle, car, si elle avait encore la tnuit de l'adolescence,
elle possdait dj l'lgance et la grce. Ses traits purs et rguliers
avaient le srieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et
sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austre,
tellement qu' premire vue je m'tais sentie porte  la respecter
autant qu' la plaindre.

Quand je fus pour la premire fois seule avec elle, je crus devoir
tablir nos rapports avec la gravit que comportait la circonstance.

--Je n'ai pas, lui dis-je, la prtention de remplacer, mme de
trs-loin, auprs de vous, la mre que vous pleurez; je ne puis mme
vous offrir mon dvouement comme une chose qui vous paraisse dsirable.
On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'tre.
Soyez certaine que, si l'on s'est tromp, je m'en apercevrai la
premire, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire
engage par un intrt personnel  vous continuer mes soins, s'ils ne
vous sont pas trs-srieusement profitables.

Elle me regarda fixement comme si elle n'et pas bien compris, et
j'allais expliquer mieux ma rsolution, lorsqu'elle posa sa petite main
sur la mienne en me disant:

--Je comprends trs-bien, et si je suis tonne, ce n'est pas de ce que
vous tes fire et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous
croyais tendre, et je m'attendais  ce que, avant tout, vous me
promettriez de m'aimer.

--Peut-on promettre son affection  qui ne vous la demande pas?

--C'est--dire que j'aurais d parler la premire? Eh bien! je vous la
demande, voulez-vous me l'accorder?

Si sa physionomie et rpondu  ses paroles, je l'eusse embrasse avec
effusion, cette charmante enfant; mais j'tais beaucoup sur mes gardes,
et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me ttait au moins
autant que je l'prouvais et j'observais pour mon compte.

--Vous ne pouvez pas dsirer mon amiti, lui dis-je, avant de savoir si
je mrite la vtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien
qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui
nous sommes; je suis rsolue  vous aimer tendrement, si vous tes telle
que vous paraissez.

--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de
mfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me
juger.

--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous
avez dans l'me et dans des yeux qui m'attire vers vous.

--Alors vous dsirez pouvoir m'aimer? Je tcherai de vous paratre
aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'tais habitue  la tendresse,
ma pauvre mre m'adorait et me gtait. Mon pre me chrit aussi, mais
il ne me gtera pas et je suis encore dans l'ge o, quand on n'est pas
gte, on a peine  comprendre qu'on soit aime vritablement. Est-ce
que vous ne comprenez pas cela?

--Si fait, et me voil rsolue  vous gter.

--Par piti, n'est-ce pas?

--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas  demi, et je suis malheureuse
quand je ne peux pas donner un peu de bonheur  ceux qui m'entourent;
mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur
devenir nuisible.

--C'est--dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous
pensez donc comme mon pre, qui s'imagine des choses bizarres selon moi?
Il dit que l'on est au monde pour lutter et par consquent pour
souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop
heureux. Il prtend que beaucoup de contrarits et de privations leur
seraient ncessaires pour les rompre au travail de la vie. Voil les
paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me rvolte pas,
parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuade, et,
quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et
heureuse, meilleure par consquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez
vous engager  rien, attendons, vous m'tudierez, et vous verrez bientt
que la mthode de ma pauvre chre maman tait la bonne, la seule bonne
avec moi.

--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de
larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par consquent de vous
aimer trop et trop vite.

Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus
vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant
d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon paule, elle avait
tellement l'air, malgr l'nergie de sa physionomie, d'un pauvre tre
bris qui demande protection, que je me mis  l'adorer ds le premier
jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de
subir mon influence.

Cette crainte ne me vint qu'aprs un certain temps, car, durant les
premires semaines, elle fut d'une douceur anglique et d'une amabilit
vraiment irrsistible. Il est vrai que je n'exigeais pas beaucoup
d'elle; elle avait encore tant de chagrin que sa sant s'en ressentait,
et d'ailleurs je la voyais doue d'une telle intelligence que je ne
pouvais croire  la ncessit de hter beaucoup ses tudes.

Nous vivions presque tte  tte dans ce petit palais, devenu trop
grand. On avait reu toutes les visites de condolance, et, sauf
quelques vieux amis, on ne recevait plus personne; M. Dietrich le
voulait ainsi. Profondment affect de la perte de sa femme, il aspirait
au printemps, pour se retirer durant toute la belle saison  la
campagne, dans une solitude plus profonde encore. Il quittait les
affaires, il les et quittes plus tt sans les gots dispendieux de sa
femme. Il se trouvait assez riche, trop riche, disait-il, il comptait
s'adonner  l'agriculture et rgir lui-mme sa proprit territoriale.

Il eut mme l'ide de vendre ou de louer son htel, et pour la premire
fois je vis poindre un dsaccord entre lui et sa fille. Elle aimait la
campagne autant que Paris, disait-elle, mais elle aimait Paris autant
que la campagne, et ne voyait pas sans effroi le parti exclusif que son
pre voulait prendre. Elle avait ds lors des raisonnements trs-serrs
qui paraissaient trs-justes, et qu'elle exprimait avec une nettet dont
je n'eusse pas t capable  son ge. M. Dietrich, qui tait fier de son
intelligence, la laissait et la faisait mme discuter pour avoir le
plaisir de lui rpondre, car il tait obstin, et ne croyait pas que
personne put jamais avoir dfinitivement raison contre lui.

Quand la discussion fut puise et qu'il crut avoir rpondu
victorieusement  sa fille, prenant son silence pour une dfaite, il vit
qu'elle pleurait. Ces grosses larmes qui tombaient sur les mains de
l'enfant sans qu'elle part les sentir le troublrent trangement, et je
vis sur sa belle figure froide un mlange de douleur et d'impatience.

--Pourquoi pleurez-vous donc? lui dit-il aprs avoir essay durant
quelques instans de ne pas paratre s'apercevoir de ce muet reproche.
Voyons! dites-le, je n'aime pas qu'on boude, vous savez que cela me fait
mal et me fche.

--Je vous le dirai, mon cher papa, rpondit Csarine en allant  lui et
en l'embrassant, caresse  laquelle il me parut plus sensible qu'il ne
voulait le paratre; oui, je vous le dirai, puisque vous ne le devinez
pas. Ma mre aimait cette maison, elle l'avait choisie, arrange, orne
elle-mme. Vous n'tiez pas toujours d'accord avec elle, vous entendiez
le beau autrement qu'elle. Moi je ne m'y connais pas: je ne sais pas si
notre luxe est de bon ou de mauvais got; mais je revois maman dans tout
ce qui est ici, et j'aime ce qu'elle aimait, par la seule raison qu'elle
l'aimait. Vous tes si bon que vous ne vouliez jamais la contrarier,
vous lui disiez toujours: Aprs tout, c'est votre maison.... Eh bien!
moi, je me dis:--C'est la maison de maman. Je veux bien aller  la
campagne, o elle ne se plaisait pas: je m'y plairai, mon papa, parce
que j'y serai avec vous; mais,  l'ide que je ne reviendrai plus ici,
o que je verrai des trangers installs dans la maison de ma mre, je
pleure, vous voyez! je pleure malgr moi, je ne peux pas m'en empcher;
il ne faut pas m'en vouloir pour cela.

--Allons, dit M. Dietrich en se levant, on ne vendra pas et on ne louera
pas!

Il sortit un peu brusquement en me faisant  la drobe un signe que je
ne compris pas bien, mais auquel je crus donner la meilleure
interprtation possible en allant le rejoindre au jardin au bout de
quelques instants.

J'avais bien devin, il voulait me parler.

--Vous voyez, ma chre mademoiselle de Nermont, me dit-il en me tendant
la main; cette pauvre enfant va continuer sa mre, elle n'entrera dans
aucun de mes gots. La sagesse de mes raisonnements entrera par une de
ses oreilles et sortira par l'autre.

--Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intelligente.

--Sa mre aussi tait intelligente. Ne croyez pas que ce ft par manque
d'esprit qu'elle me contrariait. Elle savait bien qu'elle avait tort,
elle en convenait, elle tait bonne et charmante, mais elle subissait la
maladie du sicle; elle avait la fivre du monde, et, quand elle m'avait
fait le sacrifice de quelque fantaisie, elle souffrait, elle pleurait,
comme Csarine pleurait et souffrait tout  l'heure. Je sais rsister 
n'importe quel homme, mon gal en force et en habilet; mais comment
rsister aux tres faibles, aux femmes et aux enfants?

Je lui remontrai que l'attachement de Csarine pour la _maison de sa
mre_ n'tait pas une fantaisie vaine, et qu'elle avait donn des
raisons de sentiment vraiment respectables et touchantes.

--Si ces motifs sont bien sincres, reprit-il, et vous voyez que je n'en
veux pas douter, c'tait raison de plus pour qu'elle me fit le sacrifice
de subir le petit chagrin que je lui imposais.

--Vous tes donc rellement persuad, monsieur Dietrich, que la jeunesse
doit tre habitue systmatiquement  la souffrance, ou tout au moins au
dplaisir?

--N'est-ce pas aussi votre opinion? s'cria-t-il avec une nergie de
conviction qui ne souffrait gure de rplique.

--Permettez, lui dis-je, j'ai t gte comme les autres dans mon
enfance; je n'ai pass par ce qu'on appelle l'cole du malheur que dans
l'ge o l'on a toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoi je
remercie Dieu, car j'ignore comment j'eusse subi l'infortune, si elle
m'et saisie sans que je fusse bien arme pour la recevoir.

--Donc, reprit-il en poursuivant son ide sans s'arrter aux objections,
vous valez mieux depuis que vous avez souffert? Vous n'tiez auparavant
qu'une me sans conscience d'elle-mme?... Je me rappelle bien aussi mon
enfance; j'ai t nul jusqu'au moment o il m'a fallu combattre  mes
risques et prils.

--C'est la force des choses qui amne toujours cette lutte sous une
forme quelconque pour tous ceux qui entrent dans la vie. La socit est
dure  aborder, quelquefois terrible: croyez-vous donc qu'il faille
inventer le chagrin pour les enfants? Est-ce que ds l'adolescence ils
ne le rencontreront pas? Si la vie n'a d'heureux que l'ge de
l'ignorance et de l'imprvoyance, ne trouvez-vous pas cruel de supprimer
cette phase si courte, sous prtexte qu'elle ne peut pas durer?

--Alors vous raisonnez comme ma femme; hlas! toutes les femmes
raisonnent de mme. Elles ont pour la faiblesse, non pas seulement des
gards et de la piti, mais du respect, une sorte de culte. C'est bien
fcheux, mademoiselle de Nermont, c'est malheureux, je vous assure!

--Si vous blmez ma manire de voir, cher monsieur Dietrich, je regrette
de n'avoir pas mieux connu la vtre avant d'entrer chez vous; mais....

--Mais vous voil prte  me quitter, si je ne pense pas comme vous?
Toujours la femme avec sa tyrannique soumission! Vous savez bien que
vous me feriez un chagrin mortel en renonant  la tche qu'on a eu tant
de peine  vous faire accepter. Vous savez bien aussi que je
n'essayerais mme pas de vous remplacer, tant il m'est prouv que vous
tes l'ange gardien ncessaire  ma fille. Ce n'est pas sa tante qui
saurait l'lever. D'abord elle est ignorante, en outre elle a les
dfauts de son sexe, elle aime le monde....

--Elle n'en a pourtant pas l'air.

--Son air vous trompe. Elle a d'ailleurs aussi  un degr minent les
vertus de son sexe: elle est laborieuse, conome, range, ingnieuse
dans les devoirs de l'hospitalit. Ne croyez pas que je ne lui rende pas
justice, je l'aime et l'estime infiniment; mais je vous dis qu'elle aime
le monde parce que toute femme, si srieuse qu'elle soit, aime les
satisfactions de l'amour-propre. Ma pauvre soeur Helmina n'est ni jeune,
ni belle, ni brillante de conversation; mais elle reoit bien, elle
ordonne admirablement un dner, un ambigu, une fte, une promenade; elle
le sait, on lui en fait compliment, et plus il y a de monde pour rendre
hommage  ses talents de mnagre et de majordome, plus elle est fire,
plus elle est console de sa nullit sous tous les autres rapports.

--Vous tes un observateur svre, monsieur Dietrich, et je crains que
mon tour d'tre juge avec cette impartialit crasante ne vienne
bientt; cela me fait peur, je l'avoue, car je suis loin de me sentir
parfaite.

--Vous tes relativement parfaite, mon jugement est tout port, vous
gterez Csarine d'autant plus. Ce ne sera pas par gosme comme les
autres, qui regrettent le plaisir et rvent de le voir repousser avec
elle dans la maison; ce sera par bont, par dvouement, par tendresse
pour elle, car elle a dj, cette petite, des sductions
irrsistibles....

--Que vous subissez tout le premier!

--Oui, mais je m'en dfends; dfendez-vous aussi, voil tout ce que je
vous demande; faites cet effort dans son intrt, promettez-le-moi.

--Oui, certes, je vous le promets, si je vois qu'elle abuse de ma
condescendance pour exiger ce qui lui serait nuisible; mais cela n'est
point encore arriv, et je ne puis me tourmenter d'une prvision que
rien ne justifie encore.

--Vous comptez pour rien sa rsistance  mon dsir de vendre l'htel?

--Dois-je l'engager  se soumettre sans faiblesse  ce dsir?

--Oui, je vous en prie.

--Oserai-je vous dire que cela me semble cruel?

--Non, car je ne le vendrai pas; je veux faire semblant pour que
Csarine apprenne  me cder de bonne grce. Soyez certaine que, si on
n'apprend pas aux enfants  renoncer  ce qui leur plat, ils ne
l'apprendront jamais d'eux-mmes. Le bonheur qu'on prtend leur donner
en fait des malheureux pour le reste de leur vie.

Il avait peut-tre raison. Je n'osai pas insister, et j'allai rejoindre
mon lve avec l'intention de faire ce qui m'tait prescrit, mais je la
trouvai souriante.

--pargnez-vous la peine de me persuader, me dit-elle ds les premiers
mots; j'ai entendu par hasard tout ce que papa vous a dit et tout ce que
vous lui avez rpondu. J'tais dans le jardin,  deux pas de vous,
derrire la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre
une de vos paroles. Il n'y a pas de mal  cela, vous tes deux anges
pour moi, mon pre et vous: lui, un ange  figure svre qui veut mon
bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la mme
chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous tes
plus dans la vrit que mon pre! Vous vouliez le faire renoncer  sa
mthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire  l'hypocrisie.
O en serait-il, mon pauvre cher papa, si, aprs m'avoir vue bien
rsigne, il dcouvrait que je n'ai pas pris au srieux ses menaces?
Vraiment, si je dois tre gte, comme on dit, c'est--dire corrompue
moralement, ce sera par lui! Il m'habituera  faire semblant d'tre
sacrifie et  lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de
sa volont. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense, je
cderai  tout par amiti pour lui, je vous chrirai pour celle que vous
me montrez sans pdanterie, je vous rendrai trs-heureux, seulement....

--Seulement quoi? dites, ma chrie.

--Rien, rpondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant
et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai trs-heureux,
seulement vous ferez toutes mes volonts.

Elle savait bien ce qu'elle disait l, l'nergique, l'obstine, la
puissante fillette! Elle runissait en elle la souplesse instinctive de
sa mre et l'enttement voulu de son pre. Au dire du vieux mdecin de
la famille, que je consultais souvent sur le rgime  lui faire suivre,
elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme
adroite pour arriver  ses fins, toute l'nergie de l'homme d'action
pour renverser les obstacles et faire plier les rsistances.--En ce
cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son pre? Il la veut forte,
elle est invincible. Il cherche  la bronzer, elle est le feu qui bronze
les autres. Il prtend lui apprendre  souffrir, comme si elle n'tait
pas destine  vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils?

Elle m'effraya; je me promis de la bien tudier avant de me dcider 
graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir
si elle tait bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force
pour faire le bien ou le mal.

Cela n'tait pas facile  deviner, et j'y consacrai plus d'une anne. Un
jour,  la campagne, je fus importune par les cris d'un petit oiseau
qu'elle levait en cage et qui n'avait rien  manger. Comme il troublait
la leon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me
levai pour lui donner du pain. Csarine parut ne pas s'en apercevoir;
mais aprs la leon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis
bientt que le jene et les cris de dtresse recommenaient de plus
belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bte savait
manger, elle ne lui laissait pas de nourriture  sa porte.

--C'est bien simple, rpondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se
souciera plus de moi.

--Mais si vous l'oubliez?

--Je ne l'oublierai pas.

--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de
l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse.

--C'est volontairement; j'essaye sur lui la mthode de mon pre.

--Non, ceci est une mchante plaisanterie; cette mthode n'est pas
applicable aux tres qui ne raisonnent pas. Dites plutt que vous aimez
votre oiseau d'une amiti goste et cruelle. Peu vous importe qu'il
souffre, pourvu qu'il s'attache  vous. Prenez garde de traiter de mme
les tres de votre espce!

--En ce cas, dit-elle en riant, ma mthode diffre de celle de mon pre,
puisqu'elle ne s'applique qu'aux tres qui ne raisonnent pas.

J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les tres dont on se
charge, mme les plus infimes, et surtout les plus faibles.

--Qu'est-ce que le bonheur d'un tre qui ne songe qu' manger?
reprit-elle en haussant doucement les paules.

--C'est de manger. Les enfants  la mamelle n'ont point d'autre souci.
Faut-il les faire jener pour qu'ils s'attachent  leur nourrice?

--Mon pre doit le penser.

--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette
taquinerie obstine contre votre pre absent? Admettons que sa mthode
ne soit pas incontestable....

--Voil ce que je voulais vous faire dire!

--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau?

--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre ncessaire, moi
exclusivement,  son existence; mais c'est prendre trop de peine pour
une aussi sotte bte, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la
vole.

--Attendez! Dites-moi toute votre ide; en le rendant  la libert,
faites-vous un sacrifice?

--Ah! vous voulez me _dissquer_, ma bonne amie?

--Je tiens  ce que vous vous rendiez compte de vous-mme.

--Je me connais.

--Je n'en crois rien.

--Vous pensez que c'est impossible  mon ge? Est-ce que vous ne m'y
poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosit que vous avez
de moi me force  m'examiner du matin au soir. Elle me mrit trop vite,
je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma
conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si
raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah!
maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me
rpondait:

--Tu n'as pas besoin de savoir.

Et si elle me voyait rflchir, elle me parlait des belles robes de ma
poupe ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de
plus, rien de mieux. Mon pre veut que je pense comme un homme, et vous,
vous rvez de m'lever  l'tat d'ange. Heureusement je sais me
dfendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis.

--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux
parfaite, vous pouvez l'tre.

--Si je veux, peut-tre; mais je ne sais pas si je le veux, j'y
penserai.

Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'tait 
recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pense
me paraissait ncessaire. L'occasion tait rare, car  la surface et
dans l'habitude de la vie elle tait d'une galit d'humeur
incomparable, je dirais presque invraisemblable  son ge et dans sa
position. Jamais je n'eus  lui reprocher un instant de langueur, une
ombre de rsistance dans ses tudes. Elle tait toujours prte, toujours
attentive. Sa comprhension, sa mmoire, la logique et la pntration de
son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dpourvue
d'enthousiasme et de sensibilit mais elle avait un grand sens
critique, un grand mpris pour le mal, une si haute probit d'instincts
qu'elle ne comprenait pas que l'hrosme part difficile et mritt de
grandes louanges. J'osais  peine solliciter son admiration pour les
grands caractres et les grandes actions; elle semblait me dire:

--Que trouvez-vous donc l d'tonnant? est-ce que vous ne seriez pas
capable de ces choses si naturelles?

Ou bien:

--Me croyez-vous infrieure  ces hautes natures qui vous confondent?

Tant que l'on ne s'attaquait pas  son for intrieur, elle tait calme,
polie, dlicate et charmante. Elle avait des prvenances irrsistibles,
des louanges fines, des lans de tendresse apparente, et, si parfois
elle tait mcontente de moi, je ne m'en apercevais qu' un redoublement
de dfrence et d'gards.

Comment gouverner, comment esprer de modifier une telle personne?
J'avais lutt contre moi-mme dans ma vie de revers et de douleur. Je ne
m'tais jamais exerce  lutter contre les autres. Ce qui me consolait
de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'nergie acquise
dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi
sur les convictions de sa fille.

Ces convictions taient fort mystrieuses, je ne russissais pas  m'en
emparer, tant elles taient contradictoires.  l'heure qu'il est, je ne
saurais dire encore si le dsordre de ses assertions sur elle-mme
tenait  l'incertitude o flotte une vive intelligence en voie
d'closion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le
contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique
qu'elle portait dans l'tude disparaissait de son caractre dans
l'application. Elle avait des gots qui se contrariaient sans l'tonner.

--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne
intelligence avec les extrmes que je porte en moi. J'aime l'clat et
l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on
peut faire bon mnage avec les contrastes.

--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le
grand, l'ternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais
dans le mme coeur sans que l'un touffe l'autre.

--Je vous rpondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut
dire. Vous me permettrez,  l'ge que j'ai de ne pas savoir encore ce
que c'est que le mal.

Et elle s'arrangeait pour ne pas paratre le savoir. Si je surprenais en
elle un mouvement d'gosme et de cruaut, comme dans l'histoire du
petit oiseau, sa figure exprimait un tonnement candide.

--Je n'avais pas song  cela, disait-elle.

Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni rsolue  ne plus l'tre. Elle
promettait d'y rflchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne
croyait pas qu'on et le droit de lui en demander davantage, et
protestait assez habilement contre les convictions imposes.

Nous passmes huit mois  la campagne dans un vritable den et dans une
solitude qu'interrompaient peu agrablement de rares visites de
crmonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu  peu
il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich tait
absorbe par les soins du mnage. Csarine tait donc condamne  vivre
entre deux vieilles filles, l'une trs-gaie (Helmina aimait  tre
taquine par sa nice, qui la traitait amicalement comme une enfant),
mais sans influence aucune sur elle; l'autre, srieuse, mais irrsolue
et inquite encore. J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter
secrtement un amour-propre que la lutte et exaspr. Nous revnmes 
Paris au milieu de l'hiver. Csarine, qui n'avait pas marqu le moindre
dpit de rester si longtemps  la campagne, ne fit pas paratre toute sa
joie de revoir Paris, sa chre maison et ses anciennes connaissances;
mais je vis bien que son pre avait raison de penser qu'elle aimait le
monde. Sa sant, qui n'avait pas t brillante depuis la mort de sa
mre, prit le dessus rapidement ds qu'on put lui procurer quelques
distractions.

Cette victoire, qui ft dfinitive dans son quilibre physique, la
rendit en peu de temps si belle, si sduisante d'aspect et de manires,
qu' seize ans elle avait dj tout le prestige d'une femme faite. Son
intelligence progressa dans la mme proportion. Je la voyais clore
presque instantanment. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps
d'apprendre; les arts et la littrature se rvlaient  elle comme par
magie. Son got devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se
corrigeait de poser l'originalit. Enfin elle devenait si remarquable
qu'au bout de mon anne d'examen je me rsumai ainsi avec M. Dietrich:

--Je resterai. Je ne suis pas ncessaire  votre fille. Personne ne lui
est et ne lui sera, peut-tre jamais ncessaire, car, ne vous y trompez
pas, elle est une personne suprieure par elle-mme; mais je peux lui
tre utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons
instincts. S'il venait  s'en produire de mauvais, je ne les dtruirais
pas, et vous ne les dtruiriez pas plus que moi; mais  nous deux nous
pourrions en retarder le dveloppement ou en amortir les effets. Elle me
le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec
ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mrite que je
m'attache  elle, fallt-il souffrir quelquefois de mon dvouement.

M. Dietrich m'exprima une trs-vive reconnaissance, et je m'installai
dfinitivement chez lui. Je donnai cong du petit appartement que
j'avais voulu garder jusque-l, j'apportai mon modeste mobilier, mes
petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano  l'htel Dietrich,
et je consentis  y occuper un trs-joli pavillon que j'avais jusque-l
refus par discrtion. C'tait le logement de mademoiselle Helmina, qui
prenait celui de sa dfunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la
mme clef que Csarine.

J'eus ds lors une indpendance plus grande que je ne l'avais espr. Je
pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent  dfiler sous les yeux
de la famille Dietrich. Le nombre en tait bien restreint; mais je
pouvais voir mon cher filleul tout  mon aise et le soustraire aux
critiques probablement trop spirituelles que Csarine et pu faire
tomber sur sa gaucherie de collgien.

Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie
pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne sant. Il
n'tait pas beau, mais il tait charmant, il ressemblait  ma pauvre
soeur: de beaux yeux noirs doux et pntrants, une bouche parfaite de
distinction et de finesse, une pleur intressante sans tre maladive,
des cheveux fins et onduls sur un front ferme et noble. Il n'tait pas
destin  tre de haute taille, ses membres taient dlicats, mais
trs-lgants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes
les inflexions de sa voix avaient du charme.

Il venait de terminer ses tudes et de recevoir son diplme de
bachelier. Je m'tais beaucoup inquite de la carrire qu'il lui
faudrait embrasser. M. Dietrich,  qui j'en avais plusieurs fois parl,
m'avait dit:

--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connatre,
je verrai  quoi il est port par son caractre et ses ides.

Toutefois, quand je voulus lui prsenter Paul, celui-ci me rpondit avec
une fermet que je ne lui connaissais pas:

--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du
collge pour me proccuper de mon avenir. J'ai eu pour ami particulier
dans mes dernires classes le fils d'un riche diteur-libraire qui m'a
offert d'entrer avec lui comme commis chez son pre. Pour commencer,
nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu  peu nous
gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail.
J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne
m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois  l'Opra ou
aux Franais. Je suis donc trs-content du parti que j'ai pris, et comme
j'ai reu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la
mienne.

--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais d me
consulter.

--Le temps pressait, rpondit-il, et j'tais sr que vous
m'approuveriez. Cela s'est dcid hier soir.

--Je ne suis pas si sre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris
un bon parti, et j'aurais aim  consulter M. Dietrich.

--Chre tante, je ne dsire pas tre protg; je veux n'tre l'oblig de
personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service.
Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez dsirer que je le sois.
J'ai beaucoup rflchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma
position, il fallait faire vite aboutir les rflexions, et que je
n'avais pas le droit de rver une brillante destine difficile 
raliser. Je m'tais jur d'embrasser la premire carrire qui
s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas
brillante, et peut-tre, grce  la bienveillance de M. Dietrich,
aviez-vous rv mieux pour moi. Peut-tre M. Dietrich, par une faveur
spciale, m'et-il fait sauter par-dessus les quelques degrs
ncessaires  mon apprentissage. C'est ce que je ne dsire pas, je ne
veux pas appartenir  un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour
m'accepte parce qu'il sait que je suis un garon srieux. Il ne me fait
et ne me fera aucune grce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les
siennes. Il ne m'a accord aucune parole de sympathie, il ne m'a fait
aucune promesse de protection. C'est un positiviste trs-froid, c'est
donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le mtier de
commerant et en mme temps j'y continuerai mon ducation, son magasin
tant une bibliothque, une encyclopdie toujours ouverte. Il faudra que
j'apprenne  tre une machine le jour, une intelligence  mes heures de
libert; mais, comme il m'a dit que j'aurais des preuves  corriger, je
sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut
en fait de plaisirs et de libert.

Il fallut me contenter de ce qui tait arrang ainsi. Paul n'tait pas
encore dans l'ge des passions; tout  sa ferveur de novice, il croyait
tre toujours heureux par l'tude et n'avoir jamais d'autre curiosit.

M. Dietrich,  qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me
dit qu'il augurait fort bien d'un caractre de cette trempe,  moins que
ce ne ft un clair fugitif d'hrosme, comme tous les jeunes gens
croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes
jusqu' ce qu'il et donn la mesure de sa puissance sur lui-mme, que
dans tous les cas il tait prt  s'intresser  mon neveu ds la
moindre sommation de ma part.

Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'tre; mais la
prcoce indpendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de
tristes rflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en
plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Csarine s'arrangeant, avec
des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde.
D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur
peut-tre irrflchie, de n'tre dirig par personne. Que mon lve,
gte par le bonheur, crt que tout avait t cr pour elle, c'tait
d'une logique fatale, inhrente  sa position; mais que mon pauvre
filleul, aux prises avec l'inconnu, dclart qu'il ferait sa place tout
seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et
j'attendais son premier chec pour le ramener  moi comme  son guide
naturel.

Peu  peu, l'influence de Csarine agissant  la sourdine et sans
relche, aide du secret dsir de sa tante Helmina, les relations que sa
mre lui avait cres se renourent. Les changes de visites devinrent
plus frquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent
adroitement ramenes: on accepta quelques invitations d'intimit, et 
la fin du deuil on parla de payer les affabilits dont on avait t
l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dners
aux personnes les plus chres. Cela fut concert et amen par la tante
et la nice avec tant d'habilet que M. Dietrich ne s'en douta qu'aprs
un premier rsultat obtenu. On lui fit croire que la runion avait t,
par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait dsir. Un second
dner fut suivi d'une petite soire o l'on fit un peu de musique
srieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui
avait vu l'ennui se rpandre parmi les invits, et qui croyait faire son
devoir en s'efforant de les distraire.

La semaine suivante, la musique sacre fit place  la profane. Les
jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Csarine
n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et dchiffrait on ne peut
mieux. Elle tait plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de
faire briller, et dont elle se moquait intrieurement avec un ineffable
sourire d'encouragement et de piti.

Au bout de deux mois, une jeune tourdie joua sans rflexion une valse
entranante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Csarine
ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant,  la grande
joie de mademoiselle Helmina et  la grande stupfaction des
domestiques. On se spara en parlant d'un bal pour les derniers jours de
l'hiver.

M. Dietrich tait absent. Il faisait de frquents voyages  sa proprit
de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que,
rappel par une lettre d'affaires, il arrivt le lendemain de cette
soire,  sept heures du matin. On s'tait couch tard, les valets
dormaient encore, et les appartements taient rests en dsordre. M.
Dietrich, qui avait conserv les habitudes de simplicit de sa jeunesse,
n'veilla personne; mais, avant de gagner sa chambre, il voulut se
rendre compte par lui-mme du tardif rveil de ses gens, et il entra
dans le petit salon o la danse avait commenc. Elle y avait laiss peu
de traces, vu que, s'y trouvant trop  l'troit, on avait fait invasion,
tout en sautant et pirouettant, dans la grande salle des ftes. On y
avait allum  la hte des lustres encore garnis des bougies  demi
consumes qui avaient clair les derniers bals donns par madame
Dietrich. Elles avaient vite brl jusqu' faire clater les bobches,
ce qui avait t cause d'un dpart prcipit: des voiles et des charpes
avaient t oublis, des cristaux et des porcelaines o l'on avait servi
des glaces et des friandises taient encore sur les consoles. C'tait
l'aspect d'une orgie d'enfants, une dbauche de sucreries, avec des
enlacements de traces de petits pieds affols sur les parquets poudreux.
M. Dietrich eut le coeur serr, et, dans un mouvement d'indignation et
de chagrin, il vint couter  ma porte si j'tais leve. Je l'tais en
effet; je reconnus son pas, je sortis avec lui dans la galerie,
m'attendant  des reproches.

Il n'osa m'en faire:

--Je vois, me dit-il avec une colre contenue, que vous n'avez pas pris
part  des folies que vous n'avez pu empcher....

--Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune vellit d'amusement, mais je
n'ai pas quitt Csarine d'un instant, et je me suis retire la
dernire. Si vous me trouvez debout, c'est que je n'ai pas dormi.
J'avais du souci en songeant qu'on vous cacherait cette petite fte et
en me demandant si je devais me taire ou faire l'office humiliant de
dlateur. Nous voici, monsieur Dietrich, dans des circonstances que je
n'ai pu prvoir et aux prises avec des obligations qui n'ont jamais t
dfinies. Que dois-je faire  l'avenir? Je ne crois pas possible
d'imposer mon autorit, et je n'accepterais pas le rle dsagrable de
pdagogue trouble-fte; mais celui d'espion m'est encore plus
antipathique, et je vous prie de ne pas tenter de me l'imposer.

--Je ne vois rien d'embrouill dans les devoirs que vous voulez bien
accepter, reprit-il. Vous ne pouvez rien empcher, je le sais; vous ne
voulez rien trahir, je le comprends; mais vous pouvez user de votre
ascendant pour dtourner Csarine de ses entranements. N'avez-vous rien
trouv  lui dire pour la faire rflchir, ou bien vous a-t-elle
ouvertement rsist?

--Je puis heureusement vous dire mot pour mot ce qui s'est pass.
Csarine n'a rien provoqu, elle a laiss faire. Je lui ai dit 
l'oreille:

--C'est trop tt, votre pre blmera peut-tre.

Elle m'a rpondu:

--Vous avez raison; c'est probable.

 Elle a voulu avertir ses compagnes, elle ne l'a pas fait. Au moment o
la danse tournoyait dans le petit salon, mademoiselle Helmina, voyant
qu'on touffait, a ouvert les portes du grand salon, et l'on s'y est
lanc. En ce moment, Csarine a tressailli et m'a serr convulsivement
la main; j'ai cru inutile de parler, j'ai cru qu'elle allait agir. Je
l'ai suivie au salon; elle me tenait toujours la main, elle s'est assise
tout au fond, sur l'estrade destine aux musiciens, et l, derrire un
des socles qui portent les candlabres, elle a regard la danse avec des
yeux pleins de larmes.

--Elle regrettait de n'oser encore s'y mler! s'cria M. Dietrich
irrit.

--Non, repris-je, ses motions sont plus compliques et plus
mystrieuses.--Mon amie, m'a-t-elle dit, je ne sais pas trop ce qui se
passe en moi. Je fais un rve, je revois la dernire fte qu'on a donne
ici, et je crois voir ma mre dj malade, belle, ple, couverte de
diamants, assise l-bas tout au fond, en face de nous, dans un vritable
bosquet de fleurs, respirant avec dlices ces parfums violents qui la
tuaient et qu'elle a redemands jusque sur son lit d'agonie. Ceci vous
rsume la vie et la mort de ma pauvre maman. Elle n'tait pas de force 
supporter les fatigues du monde, et elle s'enivrait de tout ce qui lui
faisait mal. Elle ne voulait rien mnager, rien prvoir. Elle souffrait
et se disait heureuse. Elle l'tait, n'en doutez pas. Que nos tendances
soient folles ou raisonnables, ce qui fait notre bonheur, c'est de les
assouvir. Elle est morte jeune, mais elle a vcu vite, beaucoup  la
fois, tant qu'elle a pu. Ni les avertissements des mdecins, ni les
prires des amis srieux, ni les reproches de mon pre n'ont pu la
retenir, et en ce moment, en voyant l'ivresse et l'oubli assez indlicat
de mes compagnes, je me demande si nous n'avions pas tort de gter par
des inquitudes et de sinistres prdictions les joies si intenses et si
rapides de notre chre malade. Je me demande aussi si elle n'avait pas
pris le vrai chemin qu'elle devait suivre, tandis que mon pre, marchant
sur un sentier plus direct et plus pre, n'arrivera jamais au but qu'il
poursuit, la modration. Vous ne le connaissez pas, ma chre Pauline, il
est le plus passionn de la famille. Il a aim les affaires avec rage.
C'tait un beau joueur, calme et froid en apparence, mais jamais
rassasi de rves et de calculs. Aujourd'hui l'amour de la terre se
prsente  lui comme une lutte nouvelle, comme une fivre de dfis jets
 la nature. Vous verrez qu'il ne jouira d'aucun succs, parce qu'il
n'avouera jamais qu'il ne sait pas supporter un seul revers. Ses
passions ne le rendent pas heureux, parce qu'il les subit sans vouloir
s'y livrer. Il se croit plus fort qu'elles, voil l'erreur de sa vie; ma
mre n'en tait pas dupe, je ne le suis pas non plus. Elle m'a appris 
le connatre,  le chrir,  le respecter, mais  ne pas le craindre. Il
sera mcontent quand il saura ce qui se passe ici, soit! Il faudra bien
qu'il m'accepte pour sa fille, c'est--dire pour un tre qui a aussi des
passions. Je sens que j'en ai ou que je suis  la veille d'en avoir. Par
exemple, je ne sais pas encore lesquelles. Je suis en train de chercher
si la vue de cette danse m'enivre ou si elle m'agace, si je reverrai
avec joie les ftes qui ont charm mon enfance, ou si elles ne me seront
pas odieuses, si je n'aurai pas le got effrn des voyages ou un besoin
d'extases musicales, ou bien encore la passion de n'aimer rien et de
tout juger. Nous verrons. Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous
voulez?

On est venu nous interrompre. On partait, car en somme on n'a pas dans
dix minutes, et, pour se dbarrasser plus vite de la gaiet de ses amis,
Csarine, qui, vous le voyez, tait fort srieuse, a promis que l'anne
prochaine on danserait tant qu'on voudrait chez elle.

--L'anne prochaine! C'est dans quinze jours, s'cria M. Dietrich, qui
m'avait coute avec motion.

--Ceci ne me regarde pas, repris-je, je n'ai ni ordre ni conseils 
donner chez vous.

--Mais vous avez une opinion; ne puis-je savoir ce que vous feriez  ma
place?

--J'engagerais Csarine  ne pas livrer si vite aux violons et aux
toilettes cette maison qui lui tait sacre il y a un an. Je lui ferais
promettre qu'on n'y dansera pas avant une nouvelle anne rvolue: ce
qu'elle aura promis, elle le tiendra; mais je ne la priverais pas des
runions intimes, sans lesquelles sa vie me paratrait trop austre. La
solitude et la rflexion sans trve ont de plus grands dangers pour elle
que le plaisir. Je craindrais aussi que ses grands partis-pris de
soumission n'eussent pour effet de lui crer des rsistances
intrieures invincibles, et qu'en la sparant du monde vous n'en fissiez
une mondaine passionne.

M. Dietrich me donna gain de cause et me quitta d'un air proccup. Le
jugement que sa fille avait port sur lui, et que je n'avais pas cru
devoir lui cacher, lui donnait  rflchir. Ds le lendemain, il reprit
avec moi la conversation sur ce sujet.

--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne
m'tre aperu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse
de ne pas danser avant un an; Csarine est venue d'elle-mme au-devant
de mes rflexions. Elle m'a racont la soire d'avant-hier; elle a
doucement blm l'irrflexion, pour ne pas dire la lgret de sa tante;
elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager  rouvrir les
salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore.
Je n'ai donc eu qu' l'approuver au lieu de la gronder; elle s'tait
arrange pour cela, comme toujours!

--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi?

--J'en suis sr, rpondit-il avec abattement; elle est plus forte que
moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort.

--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe
qu'elle ne cde pas  la vtre? Le meilleur gouvernement possible serait
celui o il n'y aurait jamais ncessit de commander. N'arrive-t-elle
pas, de par sa libre volont  se trouver d'accord avec vous?

--Vous admettez qu'une femme peut tre constamment raisonnable, et que
par consquent elle a le droit de se dgager de toute contrainte?

--J'admets qu'une femme puisse tre raisonnable, parce que je l'ai
toujours t, sans grand effort et sans grand mrite. Quant 
l'indpendance  laquelle elle a droit dans ce cas-l, sans tre une
libre penseuse bien prononce, je la regarde comme le privilge d'une
raison parfaite et bien prouve.

--Et vous pensez qu' seize ans Csarine est dj cette merveille de
sagesse et de prudence qui ne doit obir qu' elle-mme?

--Nous travaillons  ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de
ne pas obir et de ne jamais cder, encourageons sa raison et ne brisons
pas sa volont. Ne svissez, monsieur Dietrich, que le jour o vous
verrez une fantaisie blmable.

--Vous trouvez rassurante cette irrsolution qu'elle vous a confie,
cette prtendue ignorance de ses gots et de ses dsirs?

--Je la crois sincre.

--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous tes charme, fascine;
vous augmenterez son esprit de domination en le subissant.

Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La
supriorit de sa fille, en se rvlant de plus en plus, lui crait une
trange situation; elle flattait son orgueil et froissait son
amour-propre. Il et prfr Csarine imprieuse avec les autres,
soumise  lui seul.

--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure dfinitivement
sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les
partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous
redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle
un enivrement qui la rendrait frivole?

--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de
sa mre.

--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien  craindre pour sa
sant.

--Non, elle n'abusera pas du plaisir.

--Alors que craignez-vous donc?

Il fut embarrass pour me rpondre. Il donna plusieurs raisons
contradictoires. Je tenais  pntrer toute sa pense, car mon rle
devenait difficile, si M. Dietrich tait inconsquent. Force me fut de
constater intrieurement qu'il l'tait, qu'il commenait  le sentir, et
qu'il en prouvait de l'humeur. Csarine l'avait bien jug en somme. Il
avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il
termina l'entretien en me tmoignant beaucoup de dfrence et
d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille,
tant qu'elle ne serait pas marie.

--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me
laissiez libre de penser  ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous
l'inspiration de ma conscience.

--Oui certes, je l'entends ainsi, s'cria-t-il en respirant comme un
homme qui chappe  l'anxit de l'irrsolution. Je veux abdiquer entre
vos mains pour lever une femme, il faut une femme.

En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il
cessa de contrarier systmatiquement les tendances de sa fille, et je
m'applaudis de ce rsultat, que je croyais le meilleur possible. Me
trompais-je? N'tais-je pas  mon insu la complice de Csarine pour
carter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il
pntr dans le vrai de la situation en me disant que j'tais charme,
fascine, enchane par mon lve?

Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins
m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincrement prendre la bonne
voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du pre au profit
de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car,
je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Csarine qu'en lui
mettant dans les mains le gouvernail de sa destine, sauf  veiller sur
les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait
loigner ou attnuer  son insu.

L'hiver s'coula sans autres motions. Ces dames reurent leurs amis et
ne s'ennuyrent pas; Csarine, avec beaucoup de tact et de grce, sut
contenir la gaiet lorsqu'elle menaait d'arriver aux oreilles de son
pre, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait
jamais des deux yeux  la fois.

Il faut que je dise un mot de la socit intime des demoiselles
Dietrich. C'taient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les
trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mre, jolie collection de
parvenues bien leves, mais trs-fires de leur fortune et
trs-ambitieuses, mme la plus petite, ge de douze ans, qui parlait
mariage comme si elle et t majeure; son babil tait l'amusement de la
famille; la libert enfantine de ses opinions tait la clef qui ouvrait
toutes les discussions sur l'avenir et sur les rves dors de ces
demoiselles.

Le pre Karl Dietrich tait un homme replet et jovial, tout l'oppos de
son frre, qu'il respectait  l'gal d'un demi-dieu et qu'il consultait
sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moiti
de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanit et ses
habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarit qui
paraissait en toutes choses; mais il tait honnte homme, il n'avait pas
de vices, il aimait sa famille rellement. Si son commerce n'tait pas
le plus amusant du monde, il n'tait jamais choquant ni rpugnant, et
c'est un mrite assez rare chez les enrichis de notre poque pour qu'on
en tienne compte. Il adorait Csarine, et, par un naf instinct de
probit morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne
craignait pas de dire qu'il tait non-seulement absurde, mais coupable
de contrarier une crature aussi parfaite. Csarine connaissait son
empire sur lui; elle savait que si,  quinze ans, elle et voulu faire
des dettes, son oncle lui et confi la clef de sa caisse; elle avait
dans ses armoires des toffes prcieuses de tous les pays, et dans ses
crins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses
filles, disant qu'elles n'avaient pas de got et que Csarine seule
pouvait apprcier les belles choses. Cela tait vrai. Csarine avait le
sens artiste critique trs-dvelopp, et son oncle tait pay de ses
dons quand elle en faisait l'loge.

Madame Karl Dietrich voyait bien la partialit de son mari pour sa
nice; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en
souffrait, et,  travers les adulations et les caresses dont elle et ses
filles accablaient Csarine, il tait facile de voir percer la jalousie
secrte.

La famille Dietrich ne se bornait pas  ce groupe. On avait beaucoup de
cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins
franaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de
prs ou de loin aux frres Dietrich ou  leurs femmes s'tait attach 
leur fortune et serr sous leurs ailes pour prosprer dans les affaires
ou vivre dans les emplois. Ils avaient t gnreux et serviables, se
faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grce  leur grande
position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance.
Les fastueuses rceptions de madame Hermann Dietrich avaient tendu ce
crdit  tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les
ministres, dans toutes les administrations, des influences certaines.
Ainsi tout ce qui tait apparent aux Dietrich tait cas
avantageusement. C'tait un clan, une clientle d'obligs qui
reprsentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants,
mais tous placs dans une certaine dpendance des frres Dietrich, de M.
Hermann particulirement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens
ne pouvait manquer de porter  la tte de Csarine.

Je n'ai jamais aim le monde; je ne me plaisais pas dans ces runions
beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes.
Je n'en faisais rien paratre; mais Csarine ne s'y trompait pas.

--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en
fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille
trs-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres,
ces chers parents, et avoir suivi diverses carrires, je trouve que mon
jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerant
que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin
compositeur de musique n'a pas plus de feu sacr que mon oncle  la mode
de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire
qu'il n'y avait plus de diffrences tranches dans les divers lments
de la socit moderne, que les industriels parlaient d'art et de
littrature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de
science applique  l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de
tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou
d'inspir. Ma mre savait mieux composer son salon. Si elle y admettait
avec amabilit tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle
savait mettre en scne des distinctions et des lgances relles. Quand
mon pre me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir
de chez lui, vous verrez une socit plus choisie et plus intressante,
des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour
discuter et apprcier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des
voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des potes, des gens
du noble faubourg et mme des reprsentants de la comique race des
_penseurs_! Vous verrez, ce sera drle et ce sera charmant; mais je ne
suis pas bien presse de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut
que je sois de force  y briller aussi. J'y ai trn pour mes beaux yeux
sur ma petite chaise d'enfant gte. Devenue matresse de maison, il
faudra que je rponde  d'autres exigences, que j'aie de l'instruction,
un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus
jusqu' prsent, des opinions arrtes. Travaillons, ma chre amie,
faites-moi beaucoup travailler. Ma mre se contentait d'tre une femme
charmante, mais je crois que j'aurai un rle plus difficile  remplir
que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et
les plus belles paules. Il faut que je montre le plus noble esprit et
le plus remarquable caractre. Travaillons; mon pre sera content, et il
reconnatra que la lutte de la vie est facile  qui s'est prpar sans
orages domestiques  dominer son milieu.

Si je fais parler ici Csarine avec un peu plus de suite et de nettet
qu'elle n'en avait encore, c'est pour abrger et pour rsumer
l'ensemble de nos frquentes conversations. Je puis affirmer que ce
rsum, dont j'aidais le dveloppement par mes rpliques et mes
observations, est trs-fidle quand mme, et qu' dix-huit ans Csarine
ne s'tait pas carte du programme entrevu et formul jour par jour.

Je passerai donc rapidement sur les annes qui nous conduisirent  cette
sorte de maturit. Nous allions tous les ts  Mireval, o elle
travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant
pas une heure. Ses rcrations taient courtes et actives. Elle allait
rejoindre son pre aux champs ou dans son cabinet, s'intressait  ses
travaux et  ses recherches. Il en tait si charm qu'il devint son
adorateur et son esclave, et cela et t pour le mieux, si Csarine ne
m'et avou que l'agriculture ne l'intressait nullement, mais qu'elle
voulait faire plaisir  son pre, c'est--dire le charmer et le
soumettre.

J'aurais pu craindre qu'elle n'agt de mme avec moi, si je ne l'eusse
vue aimer rellement l'tude et chercher  dpasser la somme
d'instruction que j'avais pu acqurir. Je sentis bientt que je risquais
de rester en arrire, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon
compte; c'est  quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et
la facilit de la jeunesse. Mon emploi commenait  m'absorber et  me
fatiguer, lorsque des proccupations personnelles d'un autre genre
commencrent  s'emparer de mon lve et  ralentir sa curiosit
intellectuelle.

Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois
rappeler celle de mon neveu et rsumer ce qui tait advenu de lui durant
les trois annes que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre
compte de son caractre et de ses occupations qu'en transcrivant la
dernire lettre que je reus de lui  Mireval dans l't de 1858.

Ma marraine chrie, ne soyez pas inquite de moi. Je me porte toujours
bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'tre malade. Ne me grondez
pas de vous crire si peu: j'ai si peu de temps  moi! Je gagnais douze
cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours
log et nourri dans l'tablissement. J'ai toujours mes soires libres,
je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis trs-content,
trs-heureux, et que j'ai pris un trs-bon parti. Dans dix ou douze ans,
je gagnerai certainement de dix  douze mille francs, grce  mon
travail quotidien et  de certaines combinaisons commerciales que je
vous expliquerai quand nous nous reverrons.

 prsent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites
que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends
bien, _me donner_) vos conomies, pour qu'au lieu d'tre un petit
employ  gages, je puisse apporter ma part d'associ dans une
exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous tes l'ange de ma
vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous
avez fait des sacrifices pour mon ducation; c'tait immense pour vous
alors. J'ai d les accepter, j'tais un enfant; mais j'espre bien
m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gter
encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un
ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme dlicate, dvoue,
laborieuse  son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez
m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus prcaire que la
mienne, pauvre tante! Vous dpendez d'un caprice de femme, car vous
aurez beau louer le noble caractre et le grand esprit de votre lve,
tout ce qui repose sur un intrt moral est bti sur des rayons et des
nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est riv  la terre par
l'intrt personnel le plus prosaque et le plus grossier. Je n'ai pas
d'illusions, moi; j'ai dj l'exprience de la vie. Je suis ancr chez
mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas
sortir. Vous tes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se
priver dans un jour de dpit, dans une heure d'injustice. On peut mme
vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que
vous ne le supporteriez pas,  moins que mon avenir ne ft dans les
mains de M. Dietrich.--Or voil ce que je ne veux pas, ce que je n'ai
pas voulu. Vous m'avez un peu grond de mon orgueil en me voyant
repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je
ne voulais pas dpendre de l'homme qui vous tenait dans sa dpendance?
que je ne voulais pas vous exposer  subir quelque dplaisir chez lui
par dvouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous  me
mler  ses petites runions de famille, j'ai rpondu que je n'avais
pas le temps, c'est que je savais que, dans ces runions, tous taient
plus on moins les obligs des Dietrich, et que j'y aurais port malgr
moi un sentiment d'indpendance qui et pu se traduire par une franchise
intolrable. Et vous eussiez t responsable de mon impertinence! Voil
ce que je ne veux pas non plus.

Restons donc comme nous voil: moi, votre oblig  jamais. J'aurais beau
vous rendre l'argent que vous avez dpens pour moi, rien ne pourra
m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel,
rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en
contenir. Vous, vous resterez ma mre, et vous ne serez plus jamais mon
caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre libert absolue sans
jamais craindre la misre, et que vous ne restiez pas une heure dans la
maison trangre, si cette heure-l ne vous est pas agrable  passer.

Voil, ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue
la dernire fois avec une petite robe retourne qui n'tait gure digne
des tentures de satin de l'htel Dietrich. Je me suis dit:

--Ma tante n'a plus besoin de mnager ainsi quelques mtres de soie.
Elle n'est pas avare, elle est mme peu prvoyante pour son compte.
C'est donc pour moi qu'elle fait des conomies?  d'autres! Le premier
argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer  lui
offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain
matin une toffe que je trouve jolie et que je sais tre du got le
plus nouveau. Elle sera peut-tre critique par l'incomparable
mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plat. Seulement
je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus
frache, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette
qui me ruinera.

Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le
rebelle enfant qui te chrit et te vnre.

                        Paul Gilbert.

Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant
cette lettre. Csarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut
absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais
comme elle se tourmentait  chercher en quoi elle avait pu me blesser et
qu'elle s'en faisait un vritable chagrin, je lui laissai lire la lettre
de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire.

--Vous voil rassure, lui dis-je.

--Elle rpondit oui, et nous passmes , la leon. Quand elle fut finie:

--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fiert ne me
dplat pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise
et pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au
milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire  Paris.
Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite
d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide.

--Il ne vous a jamais vue!

--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre
hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontr? Vous avez beau
demeurer dans un pavillon de l'htel qui est spar du mien, vous avez
beau ne le faire venir que les jours o je sors, j'tais curieuse de le
voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous
l'avons guett comme il traversait le jardin; puis, comme il avait pass
trs-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse o nous
tions, nous avons guett sa sortie en nous tenant sur le grand perron.
Alors il nous a salues en passant prs de nous, et, bien qu'il ait pris
un air fort discret ou fort distrait, je suis sre qu'il nous a
trs-bien regardes.

--Il vous a mal regardes, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des
quatre tait vous, car, l'anne dernire, il a vu chez moi votre
photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et trs-brune.
C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous.

--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie?

--Rien. Il pensait  autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le
crois trs-peu artiste.

--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable.

--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide
dans sa vertu, mme un peu misanthrope pour son ge. Je m'efforcerai de
le gurir de sa mfiance et de sa sauvagerie.

--Et vous me le prsenterez l'hiver prochain?

--Je ne crois pas que je puisse l'y dcider; c'est une nature en qui la
douceur n'empche pas l'obstination.

--Alors il me ressemble?

--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut
et ce qu'il est. Au lieu de se plaire  influencer les autres, il se
renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine troitesse
que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner 
cause de ses autres qualits.

--Quelles qualits? Je ne lui en vois dj pas tant!

--La droiture, le courage, la modestie, la fiert, le dsintressement,
et par-dessus tout son affection pour moi.

Nous fmes interrompues par l'arrive au salon du marquis de Rivonnire.
Csarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'tant assure que sa
tenue tait irrprochable, elle me quitta pour aller le recevoir.

Ce serait le moment de poser dans mon rcit ce personnage, qui depuis
quelques semaines tait le plus assidu de nos voisins de campagne; mais
je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser  Csarine le
soin de dpeindre l'homme qui aspirait ouvertement  sa main.

--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti.

--Rien encore, lui rpondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un
beau visage. Je ne me tiens pas auprs de vous au salon quand votre pre
ou vous ne rclamez pas ma prsence, et j'ai  peine entrevu le marquis
deux ou trois fois.

--Eh bien! je la rclame  l'avenir, votre chre prsence, quand le
marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me
faire la cour.

--Votre pre m'a dit qu'il ne voyait pas avec dplaisir ses assiduits,
et qu'il ne s'opposait pas  ce que vous eussiez le temps de le
connatre. Voil, je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de
Rivonnire. Vous dciderez si vous voulez vous marier bientt, et dans
ce cas on vous proposera ce parti, qui est  la fois honorable et
brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas
encore vous tablir, et M. de Rivonnire se tiendra pour dit qu'il n'a
point su modifier vos rsolutions.

--Oui, voil bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a
dit ni  vous ni  moi.

--Que pense-t-il selon vous?

--Il dsire vivement que je me marie le plus tt possible,  la
condition que nous ne nous sparerons pas. Il m'adore, mon bon pre,
mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant prs de son
coeur, tre dgag de la responsabilit qui pse sur lui. Il se voit
forc de me gter, il s'y rsigne, mais il craint toujours que je n'en
abuse. Plus je suis studieuse, retire, raisonnable en un mot, plus il
craint que ma volont renferme n'clate en fabuleuses excentricits.

--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous
ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'mettre
devant lui?

--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me prserve
de l'autorit qu'il se ft attribue, s'il m'et trouve trop docile. Ne
me grondez pas pour cela, chre amie, je mne mon pre  son bon heur et
au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre
conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut,
pour y parvenir, que mon pre conserve sa responsabilit et ne la
dlgue pas  un nouveau-venu qui me forcerait  un nouveau travail pour
le soumettre.

--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnire. Il
passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe.

--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'tre doux aux autres quand on
est puissant sur soi-mme. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai?
et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en.

--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le
marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquite. Ne sauriez-vous me
dire comment vous le jugez?

--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps
de Louis XIII ou de Louis XIV on et appel un seigneur accompli, et
voici comment on l'et dpeint: beau cavalier, adroit  toutes les
armes, bel esprit, agrable causeur, homme de grandes manires,
admirable  la danse! Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde,
il fallait tirer l'chelle et ne rien demander de plus. Son mrite tait
au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en
qualit de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phnix
a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus
domestiques. On est honnte dans la famille Dietrich, on n'a pas de
vices, et vous avez remarqu, vous qui tes une vraie grande dame, que
nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes trs-purs,
partant trs-orgueilleux. Je prtends rsumer en moi tout l'orgueil et
toute la puret de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me
touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnte homme, et
je ne sais du marquis de Rivonnire que ce qu'on en dit. Je veux croire
que mon pre n'a pas t tromp, qu'il a un noble caractre, qu'on ne
lui connat pas de causes srieuses de dsordre, qu'il est charitable,
bienveillant, gnralement aim des pauvres du pays, estim de toutes
les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un
bon point; il n'a pas besoin de ma fortune,  moins qu'il ne soit
trs-ambitieux. Ce n'est peut-tre pas un mal, mais encore faut-il
savoir quel est son genre d'ambition; jusqu', prsent, je ne le pntre
pas bien. Il parat quelquefois tonn de mes opinions, et tout  coup
il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter
comme une merveille qui l'blouit. Voil ce que j'appelle me faire la
cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger,
qu'il s'explique si je le choque, qu'il se dfende si je l'attaque, et
ma tante, qui est rsolue  le trouver sublime parce qu'il est marquis,
m'empche de le piquer, en se htant d'interprter mes paroles dans le
sens le plus favorable  la vanit du personnage. Cela me fatigue et
m'ennuie, et je dsire que vous soyez l pour me soutenir contre elle et
m'aider  voir clair en lui.

Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il
avait offert  Csarine de lui procurer. Il l'avait gard chez lui un
mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualits. Il
le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas.

Csarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval
dans le mange en plein air qu'on lui avait tabli au bout du parc. Nous
la suivmes tous. Elle montait admirablement et possdait par principes
toute la science de l'quitation. Elle manoeuvra le cheval un quart
d'heure, puis elle sauta lgrement sur la berge de gazon du mange
sabl, en disant  M. de Rivonnire qui la contemplait avec ravissement:

--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dress,
ce n'est plus une volont ni un instinct, c'est une machine. S'il vous
plat,  vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait.

--Il y a, lui rpondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre
moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le
laissant libre au pturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent.

--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque
d'initiative. Il en est des btes comme des gens: l'ducation abrutit
les natures qui n'ont point en elles des ressources inpuisables. J'aime
mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mcanique 
ressorts souples qui m'endort.

--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualit rude et
fougueuse....

--Qu'une personnalit efface par le savoir-vivre, rpliqua-t-elle
vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller.

Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le chteau, relevant
adroitement sa jupe juste  la hauteur des franges de sa bottine. M. de
Rivonnire la suivit des yeux, comme absorb, puis, me voyant prs de
lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous
suivaient  quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait
s'assurer ma protection, car il me tmoignait beaucoup de dfrence, et
aprs quelque prambule un peu embarrass il cda au besoin de m'ouvrir
son coeur.

--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission dplat 
mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractre plus original,
un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens trs-bien la supriorit
qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effray: c'est quelque chose qui
devrait m'tre compt.

Ce qu'il disait l me sembla trs-juste et d'un homme intelligent.

--Il est certain, lui rpondis-je, que dans le temps d'gosme et de
mfiance o nous vivons, accepter le mrite d'une femme suprieure sans
raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais
puis-je vous demander si c'est le got et le respect du mrite en gnral
qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualits
particulires qui vous charment?

--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant pris du beau et du bien, je
le suis d'autant plus de la personne qui les rsume.

--Ainsi vous tes pris de Csarine? Vous n'tes pas le seul; tout ce
qui l'approche subit le charme de sa beaut morale et physique. Il faut
donc un dvouement exceptionnel pour obtenir son attention.

--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dvouement et ne crains
pas que personne la dpasse; mais il y a mille manires d'exprimer le
dvouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou
insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la
preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois
prsenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible.

--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour
vous en donner.

--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand
mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-tre
n'est-ce pas la vrit vraie que je lui rponds. Avec vous, je serai
moins timide, je vous rpondrai avec la confiance que j'aurais pour ma
propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je dsire. Si
vous n'tes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez.
Tout ce qui viendra de vous me sera sacr. Je ne me rvolterai pas.

--Avez-vous donc, comme on le prtend, la douceur des anges?

--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colres atroces.

--Que vous ne pouvez contenir?

--C'est selon. Quand le dpit ne froisse que mon amour-propre, je le
surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou.

--Et que faites-vous dans la folie?

--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu
conscience de ce que j'ai fait.

--Mais quelquefois vous avez d l'apprendre par les autres?

--Ils m'ont toujours mnag la vrit. Je suis trs-gt par mon
entourage.

--C'est la preuve que vous tes rellement bon.

--Hlas! qui sait? C'est peut-tre seulement la preuve que je sois
riche.

--En tes vous  mpriser ainsi l'espce humaine? N'avez-vous point de
vrais amis?

--Si fait; mais ceux-l ne m'ayant jamais bless, ne peuvent savoir si
je suis violent.

--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison
d'un ami?

--Je ne sais pas.

--Et devant la rsistance d'une femme aime?

--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne
me connais pas et ne sais pas me rvler.

--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience?

--Je n'ai garde d'y manquer aprs chacune de mes fautes; mais je ne
prvois pas mes fautes  venir, et cela me parat impossible.

--Pourquoi?

--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie.
Aucune circonstance ne se prsente identique  celle qui nous a servi
d'exprience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois
moi-mme, une parfaite loyaut d'intentions. Il me serait facile de vous
dire que je suis un tre excellent, et que je rponds de le demeurer
toujours. C'est le lieu commun que tout fianc dbite avec aplomb aux
parents et amis de sa fiance. Eh bien! si j'arrive  ce rare bonheur
d'tre le fianc de votre Csarine, je serai aussi sincre
qu'aujourd'hui, je vous dirai: Je l'aime. Je ne vous dirai pas que je
suis digne d'elle  tous gards et que je mrite d'tre ador.

--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? tes-vous
constant dans vos affections?

--Oui, certes, mon amiti est fidle; mais en fait de femmes je n'ai
jamais aim que ma mre et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une
femme pure peut inspirer.

--Que dites-vous l? Vous n'avez jamais aim?

--Non; cela vous tonne?

--Quel ge avez-vous donc?

--Trente ans.

--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aim 
trente ans!

--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les motions
trs-sensuelles qu'prouve un adolescent auprs des femmes. Un peu plus
tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas
d'illusions. Ils sont placs entre la coquetterie effrne des femmes
qui exploitent leurs hommages et l'avidit honteuse de celles qui
n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernires qui l'emportent
parce qu'il est plus facile de s'en dbarrasser.

--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour matresses?

--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de
toutes mes rponses  mademoiselle Dietrich; mais je prsume qu'il est
un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la
vrit: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand
ces dernires ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je
le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, o celles-ci inspiraient
de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionns,
nous sommes plus honntes, nous respectons la vertu et la laissons
tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la ddaigner, sous
prtexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincrement, surtout
chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honntes, tant plus
rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles  persuader, et il
faudrait faire le mtier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche
donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de
telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de
suprieur au temps pass, que les hommes qui se marient aprs avoir
assouvi leurs passions fort peu idales peuvent apporter  la jeune
fille qu'ils pousent un coeur absolument neuf. Les rous d'autrefois,
blass sur la femme lgante et distingue, vainqueurs en outre de
mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingnuit morale que la
lgret de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il
me parat donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une
passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, ft-on conduit par elle,
car aujourd'hui, videmment maltrait, je me sens aussi enchan que je
l'tais avant-hier par quelques paroles bienveillantes.

Nous arrivions au salon, o Csarine, qui avait march plus vite que
nous et qui portait une fabuleuse activit en toutes choses, tait dj
installe au piano. Elle s'tait rhabille avec un got exquis, et
pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un lger
mouvement de contrarit se lisait dans sa physionomie. On et dit
qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en apert et prit cong. Il fut
quelques jours sans reparatre.

D'abord Csarine m'assura qu'elle tait charme de l'avoir dcourag,
bientt elle fut pique de sa susceptibilit. Il n'y put tenir et
revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il
revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours.

C'est que le marquis au premier aspect semblait trs-facile  rduire.
Csarine l'avait vite pris en piti et en dgot lorsqu'elle s'tait
imagin qu'elle avait affaire  une nature d'esclave; mais la soudainet
et la frquence de ses dpits la firent revenir de cette opinion.

--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique.

Elle reconnaissait en lui de grandes et srieuses qualits, une bravoure
de coeur et de temprament remarquable, une vritable gnrosit
d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une relle bont, un
commerce agrable quand on ne le froissait pas; en somme, il mritait si
peu d'tre froiss qu'il tait dans son droit de ne pas le souffrir.

Au bout de notre saison d't  la campagne, M. Dietrich pressa Csarine
de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis.

--Je n'ai rien dcid, rpondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup.
S'il veut se contenter d'tre mon ami, je le reverrai toujours avec
plaisir; mais s'il veut que je me prononce  prsent sur le mariage,
qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos
autres voisins.

M. Dietrich n'accepta point cette trange rponse. Il remontra qu'une
jeune fille ne peut faire son ami d'un homme pris d'elle.

--C'est pourtant ce  quoi j'aspire d'une faon gnrale, rpondit
Csarine. Je trouve l'amiti des hommes plus sincre et plus noble que
celle des femmes, et, comme ils y mlent toujours quelque prtention de
plaire, si on les loigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe
enchanteur, jaloux et perfide,  qui l'on ne peut se fier. Je n'ai
qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en dsire point d'autre. Il y a
bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie.

--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien
d'en rester l.

--Vous oubliez, cher pre, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins
qui me sont trs-cordialement dvous, j'en suis sre, et  qui vous
trouvez bon que je tmoigne de l'amiti. Aucun d'eux n'aspire  ma main.
Les uns sont maris, ou pres de famille; les autres savent trop ce
qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois
pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison:
la crainte de m'ennuyer.

--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule.

--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte.

--Ah oui-da! vous lui avez dit: Soyez mon complaisant pour le plaisir
de l'tre?

--Non, je lui ai dit: Soyez mon camarade jusqu' nouvel ordre.

--Son camarade! s'cria M. Dietrich en s'adressant  moi avec un
haussement d'paules; elle devient folle, ma chre amie!

--Oui, je sais bien, reprit Csarine, a ne se dit pas, a ne se fait
pas. Le fait est, ajouta-t-elle en clatant de rire, que je n'ai pas le
sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai  M. de Rivonnire que vous
m'avez trouve absurde et que nous ne devons plus nous voir.

L-dessus, elle prit son ouvrage et se mit  travailler avec une
srnit complte. Son pre l'observa quelques instants, esprant voir
percer le dpit ou le chagrin sous ce facile dtachement. Il ne put rien
surprendre; toute la contrarit fut pour lui. Il avait pris Jacques de
Rivonnire en grande amiti. Il l'avait beaucoup encourag, il le
dsirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez cach ce dsir 
Csarine. Naturellement elle tait rsolue  l'exploiter.

Quand nous fmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'couta
avec son bel oeil tonn; puis, m'ayant laisse tout dire, elle me
rpondit avec une douceur enjoue:

--Vous avez peut-tre raison. Je fais de la peine  papa, et j'ai l'air
de le forcer  tolrer une situation excentrique entre le marquis et
moi, ou de renoncer  une esprance qui lui est chre. Il faut donc que
je renonce, moi,  une amiti qui m'est douce, ou que j'pouse un homme
pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par consquent ni
respect ni enthousiasme. Est-ce l ce que l'on veut? Je suis peut-tre
capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu,
quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie
la vertu douloureuse, hroque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de
mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnire est-il un personnage si
sublime, et mon pre lui a-t-il vou un tel attachement, que je doive me
river  cette chane pour leur faire plaisir  tous deux et sacrifier ma
vie, que l'on prtendait vouloir rendre si belle? Rpondez, chre
Pauline. Cela devient trs-srieux.

--Autorisez-moi, lui dis-je,  rpter ce que vous dites  votre pre et
au marquis. Tous deux renonceront  vous contrarier. Votre pre se
privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuad
d'attendre qu'en lui laissant de l'esprance, comprendra que sa patience
compromettrait votre rputation et aboutirait peut-tre  une dception
pour lui.

--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne dsire que la paix et la
libert.

--Il vaudrait mieux, puisque vous voil si raisonnable, dire vous-mme 
M. de Rivonnire que vous ajournez indfiniment son bonheur.

--Je le lui ai dit.

--Et que vous faites  sa dignit ainsi qu' votre rputation le
sacrifice de l'loigner.

--Il n'accepte pas cela. Il demande  me voir, si peu que ce soit et
dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en
quoi il s'est rendu indigne d'tre admis dans notre maison. C'est  mon
pre de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pnible et injuste, je ne
me charge pas de l'excuter.

Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas
fermer sa porte  M. de Rivonnire pour qu'elle lui ft rouverte au gr
du premier caprice de Csarine. Il lui en cotait d'ailleurs de mettre 
nant les esprances qu'il avait caresses.

Le marquis fut donc autoris  venir nous voir  Paris, et Csarine
enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui tait due
et dont elle n'avait  remercier personne. Son aimable tournure
d'esprit, ses gracieuses manires avec nous ne nous permettaient pas de
la traiter, d'imprieuse et de fantasque; mais elle ne cdait rien. Elle
disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie.

Nous revnmes  Paris l'poque accoutume, et l Csarine, qui avait
dress ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnire fut le
prtexte. Elle voulait amener son pre  rouvrir les grands salons et 
reprendre  domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait
eues du vivant, de sa femme. Csarine lui remontra que, si on la tenait,
dans l'intimit de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que
l'apparition de tout prtendant, serait une motion, un vnement, dans
le petit cercle,--que, pour peu qu'aprs y avoir admis M. de Rivonnire,
on vint  en admettre un autre, on lui ferait la rputation d'une
coquette au d'une fille difficile  marier, que l'irruption du vrai
monde dans ce petit clotre de fidles pouvait seule l'autoriser 
examiner ses prtendants sans prendre d'engagements avec eux et sans
tre compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forc de
reconnatre qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de libert,
que l'intimit rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux
qui la composent, que la multiplicit et la diversit des relations sont
la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sre
d'elle-mme comme l'tait Csarine, c'tait la seule atmosphre o sa
raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'panouir. Elle avait
des arguments plus forts que n'en avait eus sa mre, uniquement domine
par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cd de mauvaise grce
 sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fte
inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener.

Le lendemain de ce jour si laborieusement prpar et si magnifiquement
ralis, je demandai  Csarine, ple encore des fatigues de la veille,
si elle tait enfin satisfaite.

--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait
berc mon enfance? Croyez-vous, chre amie, que le nant de ces
splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite
ingnue enivre de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait
beaucoup chang depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non,
allez! C'est toujours le mme vide et dcidment je le dteste; mais il
faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La libert vaut bien
qu'on souffre pour elle. Je suis rsolue  souffrir, puisqu'il n'y a pas
de milieu  prendre.-- propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire
quelque chose. Je ne suis pas assez _garde_ dans cette foule; mon pre
est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps  causer dans un
coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant
partout le matre de la maison, viennent, en dsespoir de cause,
demander  ma tante Helmina de m'tre prsents. Ma tante a une manire
d'tre et de dire, avec son accent allemand et ses proccupations de
mnagre, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La vritable
matresse de la maison, quant  l'aspect et au maintien, c'est vous, ma
chre Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief
par votre titre de gouvernante. Il y aurait un dtail bien simple pour
changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous
fissions acte de tutoiement rciproque une fois pour toutes. Ne riez
pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde
mre, l'autorit, la supriorit que j'accepte. Le _vous_ vous tient 
l'tat d'associe de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire
que je ne dpends de personne.

--N'est-ce pas votre ambition?

--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais
raille, mon pre serait blm. Voyons, portons la question devant lui,
je suis sre qu'il m'approuvera.

En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser
tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intrieur. Les domestiques,
dont je n'avais d'ailleurs pas  me plaindre, se courbrent jusqu'
terre devant moi, les parents et amis regardrent ce tutoiement comme un
trait d'amiti et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y
fit grande attention. Quant  moi, en me prtant  ce prtendu hommage
de mon lve, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait
pas me laisser l'autorit de la fonction, et, en me parant de celle de
la famille, elle se constituait le droit de me rsister comme elle lui
rsistait.

Cependant quelqu'un osait lui rsister,  elle. Malgr des invitations
rptes, M. de Rivonnire, en vue de qui Csarine avait amen son pre
 faire tant de mouvement et de dpasse, ne profita nullement de
l'occasion. Il ne parut ni  la premire soire ni  la seconde. Ses
parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il
tait absent.

Un jour, comme j'tais sortie seule pour quelques emplettes, je le
rencontrai. Nous tions  pied, je l'abordai aprs avoir un peu hsit 
le reconnatre; il n'tait pas vtu et cravat avec la recherche
accoutume. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement proccup.
Il ne paraissait pas se soucier de rpondre  mes questions, et j'allais
le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour
traverser, la cour du Louvre.

--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que
mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vrit sur notre situation
rciproque. Elle ne s'en rend peut-tre pas compte  elle-mme. Elle ne
se croit pas brouille avec moi, elle ignore peut-tre que je suis
brouill avec elle.

Brouill me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui
avait pu s'tablir entre eux: je le lui fis observer.

--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler
clairement amour et mariage  une jeune personne si bien surveille par
vous; mais, quand on ne peut parler, on crit, et mademoiselle Dietrich
n'a pas refus de lire mes lettres, elle a mme daign y rpondre.

--Dites-vous la vrit? m'criai-je.

--La preuve, rpondit-il, c'est qu'en vous voyant prte  me quitter
tout  l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres.
Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous ds ce soir?

--Certainement, vous agissez l en galant homme.

--Non, j'agis en homme qui veut gurir. Les lettres de mademoiselle
Dietrich pourraient tre lues dans une confrence publique, tant elles
sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandes. Je ne crois
mme pas qu'elle y songe. Si le fait d'crire est une imprudence, la
manire d'crire est chez elle une garantie de scurit. Cette fille
vraiment suprieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire
toutes ses ides sans donner sur elle le moindre avantage, et sans
permettre le moindre blme  ses victimes.

--Alors pourquoi tes-vous brouills?

--Je suis brouill, moi, avec l'esprance de lui plaire et le courage de
le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle
travaillait  me faire place dans son intimit. Elle m'offrait d'tre
son ami, et j'ai t assez fat pour me persuader qu'une personne comme
elle n'accorderait pas ce titre  un prtendant destin  chouer comme
un autre. J'ai laiss voir ma sotte confiance, elle m'en a raill en me
disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu' moi de l'y
rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur bless, j'ai
renonc  elle, vous pouvez le lui dire.

--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus.

--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et
moi. Je me suis jet dans une aventure stupide,... coupable mme, mais
qui m'tourdit, m'absorbe et m'empche de rflchir. Cela vaut mieux que
de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voil ma confession
faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas  la
campagne, o je cache mes folles amours,  deux lieues de Paris, tandis
que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse.

Je reus effectivement le soir mme un petit paquet soigneusement
cachet, que j'allai dposer dans le bureau de laque de Csarine. Elle
et t fort blesse de me voir en possession de ce petit secret Elle
ne sut pas tout de suite comment la restitution avait t faite.

Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta
le fait elle-mme, et me demanda si les lettres avaient pass par les
mains de son pre. Je la rassurai.

--Elles t'auront t rapportes, lui dis-je, par la personne qui servait
d'intermdiaire  votre correspondance.

--Il n'y a personne, rpondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me
confier  des valets. Nous changions nos lettres nous-mmes  chaque
entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les
miennes dans un certain cahier de musique pos sur le piano, et qu'il
avait soin de feuilleter d'un air ngligent. Il jouait assez bien cette
comdie.

--Et cependant tu m'avais prie d'assister  vos entrevues! Pourquoi
crire en cachette, quand tu n'avais qu' me faire un signe pour
m'avertir que tu voulais lui parler en confidence?

--Ah! que veux-tu? ce mystre m'amusait. Et qu'est-ce que mon pre et
dit, si je t'eusse fait manquer  ton devoir? Voyons, ne me fais pas de
reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont l. Il
faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!...

--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi.

-- la bonne heure! Tu l'as donc vu?

Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnire avait pris pour se
gurir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute 
prsent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu
aborder avec Csarine, ni mme devant elle. Sa tante n'avait de prudence
que sur ce point dlicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs,
l'tait galement dans son langage. Csarine, malgr sa libert
d'esprit, tait donc fort ignorante des dtails malsants dont
l'apprciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite
Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rle des
femmes galantes et des grisettes dans la socit. Csarine, qui n'avait
jamais montr aucune curiosit malsaine, la faisait taire et la
rudoyait.

Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait,
par raction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait
faire un autre mariage, et me parut fort blesse.

--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne
pas rpondre  ses beaux sentimens. Voil comme les hommes sont srieux!
Il disait qu'il mourrait, si je lui tais tout espoir! Je lui en
laissais un peu, et le voil dj guri! Tiens! je veux te montrer ses
lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leon. C'est une
premire exprience que je ne veux pas oublier.

Les lettres du marquis taient bien tournes quoique crites, avec
spontanit. Je crus y voir l'lan d'un amour trs sincre, et je ne pus
m'empcher d'en faire la remarque, Csarine se moqua de moi, prtendant
que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que,
quant  elle, elle n'avait jamais t dupe. Quand nous emes fini ces
lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes;
mais elle se ravisa. Elle les runit, les lia d'un ruban noir, et les
mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour
qu'elle avait inspir; mais je vis une grosse larme de dpit rouler sur
sa joue, et je pensai que tout n'tait pas fini entre elle et M. de
Rivonnire.

L'hiver s'coula sans qu'il repart. Dix autres aspirants se
prsentrent. Il y en avait pour tous les gots: varit d'ge, de rang,
de caractre, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agr, bien qu'aucun
ne ft absolument dcourag, Csarine voulait se constituer une cour ou
plutt un cortge, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son
intrieur. Elle aimait  se montrer en public avec ses adorateurs, 
distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait
fort peu approcher.

Nous passmes l't  Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvmes l
M. de Rivonnire, qui reprit sa chane comme s'il ne l'et jamais
brise. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession.

--Non, lui dis-je, il n'tait pas de nature  tre trahi. Pourtant, si
vous pousez Csarine, j'exige que vous vous confessiez  elle, car je
ne veux pas tre votre complice.

--Quoi s'cria-t-il, faudra-t-il que je raconte  une jeune fille dont
la puret m'est sacre les vilaines ou folles aventures qu'un garon
raconte tout au plus  ses camarades?

--Non certes; mais cette fois-ci vous avez t coupable, m'avez-vous
dit....

--Raison de plus pour me taire.

--C'est envers Csarine que vous l'avez t, puisque vous voil revenu 
elle avec une souillure que vous n'aviez pas.

--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais,
pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aim. Jusque-l, je ne
suis oblig  rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit
amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conqurir le sien?

Csarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en
servage, on et pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son
orgueil en avait t trs-froiss. Elle n'en fit rien paratre et le
reut comme s'il l'et quitte la veille: c'tait son chtiment, il le
sentit bien, et, quand il voulut revenir  ses esprances, elle ne lui
fit aucun reproche; mais elle le replaa dans la situation o il tait
l'anne prcdente: assurances et promesses d'amiti, dfense de parler
d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il tait encore le plus
favoris de ceux qui rendaient hommage  son idole.

Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai d faire d'une
situation qui se prolongea jusqu' l'poque o Csarine et atteint
l'ge de sa majorit. Je comptais franchir plus vite les cinq annes que
je consacrai  son instruction, car j'ai supprim  dessein le rcit de
plusieurs voyages, la description des localits qui furent tmoins de
son existence, et le dtail des personnages secondaires qui y furent
mls Cela m'et mene trop loin. J'ai hte maintenant d'arriver aux
vnements qui troublrent si srieusement notre quitude, et qu'on
n'et pas compris, si je ne me fusse astreinte  l'analyse du caractre
exceptionnel dont je surveillais le dveloppement jour par jour.

       *       *       *       *       *




II


Je reprends mon rcit  l'poque o Csarine atteignit sa majorit. Dj
son pre l'avait mancipe en quelque sorte en lui remettant la gouverne
et la jouissance de la fortune de sa mre, qui tait assez considrable.

J'avais consacr dj six ans  son ducation, et je peux dire que je ne
lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dpass
mon enseignement. Quant  l'ducation morale, j'ignore encore si je dois
m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilit du bien et du mal qui
taient en elle. Le bien dpassait alors le mal, et j'eus quelquefois 
combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-tre au
fond se moquait-elle de moi en feignant d'tre indcise, mais je ne
conseillerai jamais  personne de faire des thories absolues sur
l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six annes j'aimais
Csarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse
aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'tait
toute grce, tout charme, toute sduction de sa part. C'tait tout
dvouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il
semblait que ce ft pour le mieux, car notre amiti se compltait par ce
que chacune de nous y apportait.

Cependant le bonheur qui m'tait donn par Csarine et par son pre ne
remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une
seule, que je leur prfrais, et dont la socit constante m'et t
plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert.
C'est pour lui que j'tais entre chez les Dietrich, et s'il en et
tmoign le moindre dsir, je les eusse quitts pour mettre ma pauvret
en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible
nergie,  ne profiter en rien de mes bnfices. Je n'aimais dcidment
pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Csarine appelait son
intimit que la foule brillante entasse  de certains jours dans ses
salons. Mes heures fortunes, je les passais dans mon appartement avec
deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une
heure  son travail acharn. Je le voyais donc moins que tous les
autres, c'tait une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais
de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin
qu'il pt venir au moins dner tous les jours avec moi.

Mais il refusait de rien changer encore  l'arrangement de nos
existences.

--Vous dneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois
cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps
de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est l ce qui vous dsole, ma
bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier
aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une
heure  mes repas. Je suis encore loin du temps o cette heure de loisir
moral et de plnitude physique ne serait pas funeste  ma carrire. Je
ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rve pas, j'agis. Je ne me
promne pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas,
mme en dormant. Je dors vite, je m'veille de mme, et tous les jours
sont ainsi. J'arrive  mon but, qui est de gagner douze mille francs par
an; j'en gagne dj quatre.  mesure que je serai mieux rtribu,
j'aurai un travail moins pnible et moins assujettissant. Ce n'est pas
juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine.

--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois?

--Dans une dizaine d'annes.

--Et quand te reposeras-tu rellement?

--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les
lches ou les sots.

--J'entends par repos la libert de s'occuper selon les besoins de son
intelligence.

--Je suis servi  souhait: mon patron n'dite que des ouvrages srieux.
J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes
connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on
lui propose, il me permet de suivre des cours et d'tre plus occup de
sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin,
quand je fais ses commissions, quand je cours  l'imprimerie, quand je
corrige des preuves, quand je fais son inventaire priodique, je suis
une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygine, et je
m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute
de rpit se prsente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is
money_, il met  ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui
vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fivreuse
activit j'ai appris les mathmatiques et deux ou trois langues. Vous
voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me
dveloppe selon la nature de mes besoins.

Il n'y avait rien  objecter  ce jeune stoque, j'tais fire de lui,
car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit
personnel, j'tais ravie de la promptitude, de la clart et mme du
charme de ses rsums. Il savait se mettre  ma porte, choisir
heureusement les mots qui, par analogie, me rvlaient la philosophie
des sciences abstraites; je le trouvais charmant en mme temps
qu'admirable. J'tais prise de son gnie d'intuition, j'tais touche
de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de
respect; mais j'tais inquite malgr moi de la tension perptuelle de
cet esprit insatiable dans sa curiosit.

Cette jeunesse austre m'effrayait. Sa figure sans beaut, mais
sympathique et distingue au sortir de l'adolescence, s'tait empreinte
dans l'ge viril d'une certaine rigidit douloureuse. Il tait
impossible de savoir s'il prouvait jamais la fatigue physique ou
morale. Il affirmait ne pas connatre la souffrance, et s'tonnait de
mes anxits. Il n'avait jamais prouv le dsir ni senti le regret des
avantages quelconques dont sa destine l'avait priv; esclave d'une
position prcaire, il s'en faisait une libert inalinable en
l'acceptant comme la satisfaction de ses gots et de ses instincts. Il
croyait suivre une vocation l o il ne subissait peut-tre en ralit
qu'un servage.

M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais
dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais
 parler de ce cher enfant; mais peu  peu je dus m'abstenir de lui
exprimer mes angoisses secrtes, parce qu'alors M. Dietrich voulait
amliorer l'existence de Paul, et c'est  quoi Paul se refusait avec
tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de
comparatre devant un protecteur quelconque.

Csarine ne s'y trompait pas, et elle tait vritablement blesse de la
sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait  des prventions qu'il
aurait eues ds le principe contre son pre ou contre elle-mme. Elle
penchait vers la dernire opinion, et s'en irritait comme d'une offense
gratuite. Elle avait peine  me cacher l'espce d'aversion enflamme
qu'elle prouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du
tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser prsenter, et il
s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait
songer  protester de gaiet de coeur contre son mrite.

--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car,
que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de
moi, me trouve aimable et bonne, et prtend que je ne suis pas un esprit
vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages  personne, mais
l'hostilit de parti pris me rvolte. Tout ce que je peux faire pour
toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalit, ou qu'il est un
peu fou.

Je voyais crotre son dpit, et elle en vint  me faire entendre que
j'avais d, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle  mon
neveu. Je ne pus rpondre qu'en riant de la supposition.

--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et
que je ne peux jamais tre tente de dire du mal de ceux que j'aime. Le
refus de Paul  toutes vos invitations tient  des causes beaucoup moins
graves, mais que tu auras peut-tre quelque peine  comprendre. D'abord
il est comme moi, il n'aime pas le monde.

--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir,
puisqu'il n'y a jamais mis le pied.

--Raison de plus pour qu'il ait de la rpugnance  s'y montrer. Il n'est
pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine
tenue de convention, manires, toilette et langage. Il n'a pas appris
le vocabulaire des salons, il ne sait pas mme comment on salue telle ou
telle personne.

--Si fait, il a d apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites
aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de
manires choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose.

--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne
peut pas s'quiper de la tte aux pieds en homme du monde sans s'imposer
des privations.

--Et tu ne peux mme pas lui faire accepter un habit noir et une cravate
blanche?

--Je ne pourrais pas lui faire accepter une pingle, ft-elle de cuivre,
et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois
une heure par semaine.

--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un
autre. Le marquis de Rivonnire n'est pas empch d'en faire par sa
passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plong dans la
science.

--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis
certaine.

--Alors c'est un saint,...  moins que ce ne soit un petit cuistre,
trop content de lui-mme pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper
de lui.

Cette parole aigre me blessa un peu, malgr les caresses et les excuses
de Csarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mla, et je
rsolus de montrer  la famille Dietrich que mon neveu n'tait pas un
cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute norme, produite
par un instant de petitesse d'esprit.

On prparait une grande fte pour le vingt et unime anniversaire de
Csarine. Ce jour-l, ds le matin, son pre, outre la pleine possession
de son hritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens
propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voult point
encore faire choix d'un mari. Elle avait montr une telle aversion pour
la dpendance dans les dtails matriels de la vie, jusqu' se priver
souvent de ce qu'elle dsirait plutt que d'avoir  le demander, que M.
Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de
soumission filiale. Csarine en tait donc venue  ses fins, qui taient
de l'enchaner et de lui faire aimer sa chane. Il tait dsormais, ce
pre prvenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empress de
ses sujets.

Elle accepta ses dons avec sa grce accoutume Elle n'tait pas cupide,
elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce
qu'il n'obit jamais assez vite. Elle fut plus sensible  un magnifique
crin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de
plaisir prochain, d'indpendance immdiate, pas un seul de mariage et
d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait
qu'il ne dsirait plus la voir marie.

Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit  y paratre. J'obtins de
lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait  quelque secret
mcontentement de ma part, que je lui aurais confi, l'loignement
qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet loignement n'existait pas,
les raisons que j'avais donnes  Csarine taient vraies. Il y en avait
d'autres que j'ignorais, mais qui taient compltement trangres aux
suppositions de mon lve. La difficult de se procurer une toilette fut
bientt leve; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui tait de sa taille,
l'quipa lui-mme de la tte aux pieds. L'absence totale de prtentions
fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup
d'aisance. Il se prsenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il
avait assez de tact et de pntration pour qu'il n'y part pas, MM.
Dietrich le trouvrent fort bien et m'en firent compliment aprs
quelques paroles changes avec lui. Je savais que leur bienveillance
pour moi les et fait parler ainsi, quelle qu'eut t l'attitude de
Paul; mais Csarine, plus prvenue, tait plus difficile  satisfaire,
et je ne sais qu'elle fatalit me poussait  vaincre cette prvention.

Elle tait rayonnante de parure et de beaut lorsque, traversant le bal,
suivie et comme acclame par son cortge d'amis, de serviteurs et de
prtendants, elle se trouva vis--vis de Paul, que je dirigeais vers
elle pour qu'il pt la saluer. Paul n'tait pas sans quelque curiosit
de voir de prs et dans tout son clat cet astre tant vant, c'est
ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'tait une
curiosit toute philosophique et aussi dsintresse que s'il se ft agi
d'tudier un manuscrit prcieux ou un problme d'archologie. Ce
sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids.
Je vis dans ceux de Csarine quelque chose d'audacieux comme un dfi, et
ce regard m'effraya. Ds que Paul l'eut salue, je le tirai par le bras
et l'loignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites
fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui
dire:

--C'est assez, va-t'en maintenant.

Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite
spare de Paul, et, comme j'tais la matresse agissante de la maison,
charge de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle
Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant
une heure. Tout  coup, comme je traversais, pour aller donner des
ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en
avait fait une alle touffue et presque sombre, je vis Csarine et Paul
seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachs sous une faence
monumentale d'o s'chappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un
mimosa splendide. Il y avait l un sofa circulaire. Csarine s'ventait
comme une personne que la chaleur avait force de chercher un refuge
contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a t ressaisi
par hasard au moment de s'vader.

--Ah! tu arrives au bon moment, s'cria Csarine en me voyant approcher.
Nous parlions de toi, assieds-toi l; autrement tous mes jaloux vont
accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tte  tte avec
monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chrie, qu'il jure sur son honneur
que je lui suis parfaitement indiffrente, vu qu'il ne me connat pas.
Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacr six ans de ta vie  me
servir de soeur et de mre sans lui avoir jamais parl de moi, comme tu
m'as parl de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par
tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractre, de sa
sant, de tout ce qui t'intressait en lui. Je pourrais dire combien de
rhumes il a tousss, combien de livres il a dvors, combien de prix il
a conquis au collge, combien de vertus il possde....

--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de
mensonges j'ai faite  ma tante pour avoir des friandises quand j'tais
enrhum, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais
mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour
maternel se sont glisses dans le pangyrique qu'elle me faisait de sa
brillante lve. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus
l'honneur de me connatre que je n'ai celui de vous apprcier.

--Vous n'tes pas galant, vous! reprit Csarine d'un ton dgag.

--Cela est bien certain, rpondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas
plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de
fes. Mon rle est comme le leur, de me tenir  la place o l'on m'a mis
et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis
cens voir passer.

--Et que vous ne voyez rellement pas?

--Et que je ne vois rellement pas.

--Tant vous tes bloui?

--Tant je suis myope.

Csarine se leva avec un mouvement de colre qu'elle ne chercha pas 
dissimuler. C'tait le premier que j'eusse vu clater en elle, et il me
causa une sorte de vertige qui m'empcha de trouver une parole pour
sauver, comme on dit, la situation.

--Ma chre amie, dit-elle en me reprenant brusquement son ventail, que
je tenais machinalement, je trouve ton neveu trs-spirituel; mais c'est
un mchant coeur. Dieu m'est tmoin qu'en lui donnant rendez-vous sous
ce mimosa, je venais  lui comme une soeur vient au frre dont elle ne
connat pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme
je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son ct, le
voyage de la vie et acquis dj une certaine exprience dont nous
pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reue. J'ai fait tous
les frais, je te devais cela; mais  prsent tu permets que j'y renonce;
son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois 
moi-mme de ne m'en plus soucier.

Je voulus rpondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empcher que
je ne pus retenir un cri.

Csarine s'en aperut et sourit avec une expression de ddain qui
ressemblait  la haine. Elle s'loigna. Paul me retenait toujours.

--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il ds qu'elle fut
sortie du bosquet.

Et reprenant avec moi, sous le coup de l'motion, le tutoiement de son
enfance:

--Je te jure, s'cria-t-il, que cette fille est insense ou mchante.
Elle est habitue  tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur
toutes les ttes!

--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gte, un peu
coquette, voil tout. Qu'est-ce que cela te fait?

--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait?

--Pourquoi trembles-tu?

--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble?

--Tu es aussi en colre qu'elle. Voyons, que s'est-il pass? que te
disait-elle quand je suis arrive? T'avait-elle donn rellement
rendez-vous ici?

--Oui, un domestique m'avait remis, au moment o j'allais me retirer,
car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carr de
papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: Dans la petite
galerie arrange en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus
grand arbuste, tout de suite. Est-ce toi, marraine, qui as crit cela?

--Nullement, mais on peut s'y tromper. Csarine avait une mauvaise
criture quand je suis entre dans la maison. Elle a trouv la mienne 
son gr, et l'a si longtemps copie qu'elle en est venue  l'imiter
compltement.

--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux
dire, cette sommation de comparatre  sa barre. Moi, j'ai t dupe,
j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de press  me dire.
J'ai jet l mon par-dessus que je tenais dj, je suis accouru. Elle
tait assise sur ce divan, lanant les clairs de son ventail dans
l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai
reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprs d'elle, tout
au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dgag:

--Si on vient, vous passerez par ici, moi par l; ce n'est pas l'usage
qu'une jeune fille se mnage ainsi un tte--tte avec un jeune homme,
et on me blmerait. Moi, je ne me blme pas, cela me suffit.
coutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amiti.
Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donne.

tourdi de ce dbut, mais ne croyant pas encore  une coquetterie si
audacieuse, j'ai rpondu que je ne pouvais aimer une personne sans la
connatre, et que, ne pouvant pas la connatre, je ne pouvais pas
l'aimer.

--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connatre?

--Parce que je n'en ai pas le temps.

--Vous croyez donc que ce serait bien long?

--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je
n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence.

--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde?

--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois?

--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille?

--Ma tante a d vous le dire; je n'ai pas de loisirs.

--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici
des savants. Je leur ai demand s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit
que vous tiez un jeune homme trs-fort....

--En thme?

--En tout.

--Et vous avez voulu vous en assurer?

--Ceci veut tre mchant. Vous ne m'en croyez pas capable?...

--C'est parce que je vous en crois trs-capable que mon petit orgueil se
refuse  l'examen.

Elle n'a pas rpondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'ventail que
je trouve agaant comme un cureuil tournant dans une cage, elle s'est
crie tout d'un coup:

--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal?

Je me suis lev tout effray, me demandant si mon pied n'avait pas
heurt le sien.

--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis
nourrie d'ides gnreuses. On m'a enseign la bienveillance comme une
vertu soeur de la charit chrtienne, et je me trouve, pour la premire
fois de ma vie, en face d'une personne dnigrante, visiblement prvenue
contre moi. Toute injustice me rvolte et me froisse. Je veux savoir la
cause de votre aversion.

J'ai on vain protest en termes polis de ma complte indiffrence, elle
m'a rpondu par des sophismes tranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais
dit la vrit sur le compte de ton lve. Droite et simple comme je te
connais, cette jeune _perverse_ a d te faire souffrir le martyre, car
elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il
m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus
dans ma tte comme un rve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit
que je l'aimais d'amour, que ma mfiance d'elle n'tait que de la
jalousie. Et, comme je me dfendais d'avoir gard le souvenir de sa
figure, elle a prtendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer
la vrit, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle,
qu'entre personnes de notre ge, l'amiti chez l'homme commenait
invitablement, fatalement, par l'amour pour la femme.

J'ai demand, un peu brutalement peut-tre, si cette fatalit tait
rciproque.

--Heureusement non, a-t-elle rpondu d'un ton moqueur jusqu'
l'amertume, que contredisait un regard destin sans doute  me
transpercer.

Alors, comprenant que je n'avais pas affaire  une petite folle, mais 
une grande coquette, je lui ai dit:

--Mademoiselle Dietrich, vous tes trop forte pour moi, vous admettez
qu'une jeune fille pure permette le dsir aux hommes sans cesser d'tre
pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas...
et que je ne connatrai jamais, car, grce  vous, je vois que j'y
serais fort dplac et m'y dplairais souverainement.

Si je n'ai pas dit ces mots-l, j'ai dit quelque chose d'analogue et
d'assez clair pour provoquer l'accs de fureur o elle entrait quand tu
es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est
l une enfant gte un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme
dj corrompue et trs-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur
ses gardes; elle a cru que j'tais cet homme-l, elle s'est trompe. Je
ne la connaissais pas, elle m'tait indiffrente;  prsent elle
pourrait m'interroger encore, je lui rpondrais tout franchement qu'elle
m'est antipathique.

--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer  tre
interrog. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras
trois fois  la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-mme, et 
nous deux nous saurons faire face  l'ennemi, s'il se prsente. Je vois
que Csarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute
rsistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de
beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne
s'occupe pas d'un enfant durant des annes sans s'attacher  lui, quel
qu'il soit. Je sais ses dfauts et ses qualits. J'ai eu tort de
t'amener chez elle, puisque le rsultat est d'augmenter ton loignement
pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce rsultat. Je te demande, par
affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde
soire comme si tu l'avais rve. Est-ce que cela te semble difficile?

--Nullement, ma tante, il me semble que c'est dj fait.

--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi  mon affection pour
Csarine de ne jamais raconter  personne l'aventure ridicule de ce
soir.

--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort
bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai
pas de quelques jours, de quelques semaines peut-tre: mon patron
m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort  propos.

--Pour Csarine peut-tre, elle aura le temps de se pardonner 
elle-mme et d'oublier sa faute. Quant  toi, je prsume que tu n'as pas
besoin de temps pour te remettra d'une si purile motion?

--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouv trop
mu, et au fond cela vous inquite.... Je ne veux pas vous quitter sans
vous rassurer, bien que l'explication soit dlicate. Ni mon esprit, ni
mon coeur n'ont t troubls par le langage de mademoiselle Dietrich. Au
contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractre de femme. Il y
a plus, mes yeux ne sont pas pris du type de beaut qui est
l'expression d'un pareil caractre. En un mot, mademoiselle Dietrich ne
me plat mme pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, mme quand
c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme
de mon ge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser
incendier, mais on se brle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal.
Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqu par une gupe.
Voil tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre
un tel ennemi est si puril que je ne m'exposerai pas  une nouvelle
piqre. Je dois respecter la gupe  cause de vous; je ne puis
l'craser. Cette bataille  coups d'ventail me ferait faire la figure
d'un sot. Je ne dsire pas la renouveler; mon indignation est passe. Je
m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous
jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et
que dans deux heures, en corrigeant mes preuves, je ne me tromperai pas
d'une virgule.

Je le voyais calme en effet; nous nous sparmes.

Quand je rentrai dans le bal, Csarine dansait avec le marquis de
Rivonnire et paraissait fort gaie.

Le lendemain, elle vint me trouver chez moi.

--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouv mauvais que je
fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais
pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont
boud parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit
d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, tant une demoiselle,
d'afficher un luxe de femme. J'ai rpondu ce que j'avais rsolu de
rpondre:

Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sre de vouloir
jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-tre en vain le
jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur
donne la vole aujourd'hui, puisque c'est fte, et, s'ils
m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils
m'enlaidissent?

Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la
part de mes bonnes amies c'tait de la pluie glace. Ds lors j'ai vu
que mon triomphe tait complet, et mes crins ne seront pas mis en
pnitence.

--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus
srieux  me raconter.

--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus srieux dans mon anniversaire.

--Pas selon moi. Le rendez-vous donn  mon neveu est une plaisanterie,
je le sais, mais elle est blmable, et vous m'en voyez fort mcontente.

Csarine n'tait pas habitue aux reproches sous cette forme directe,
toute la proccupation de sa vie tant de faire  sa tte sans laisser
de prtexte au blme. Elle fut comme stupfaite et fixa sur moi ses
grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace.

--Ma chre enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous
parle, je ne le suis plus. Vous voil matresse de vous-mme, mancipe
de toute contrainte, et, comme votre pre a d vous dire que dsormais
je n'accepterais plus d'honoraires pour une ducation termine, il n'y a
plus entre vous et moi que les liens de l'amiti.

--Ta vas me quitter! s'cria-t-elle en se jetant  genoux devant moi
avec un mouvement si spontan et si dsol que j'en fus trouble; mais
je craignis que ce ne ft un de ces petits drames qu'elle jouait avec
conviction, sauf  en rire une heure aprs.

--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je,  moins que....

Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis
_vous_, je n'coute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre.

--Eh bien! je ne te quitterai pas,  moins que tu ne m'y forces en te
jouant de mes devoirs et de mes affections.

--Comment la pense pourrait-elle m'en venir?

--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est mme pas l'amie
qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu
maintenant?

--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le
vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi?

--Tu le voudrais bien, rpondis-je, blesse de la joie secrte que
trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination;
mais il ne te fera pas goter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne
sera jamais pris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige
en perdant de sa dignit.

--C'est l ce qu'il t'a dit?

--En ne me dfendant pas de te le redire.

--L'imprudent! s'cria-t-elle avec un clat de rire vraiment terrible.

--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais
plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement sduite
que je ne puisse plus voir que les beaux cts de ton caractre; mais je
suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes
qualits, mais je vois les grands dfauts, je devrais dire le grand
dfaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable....

--L'orgueil n'est-ce pas?

--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte  mort que
tu entreprends contre ce chtif rvolt que tu crois incapable de
rsistance. Tu te trompes, il rsistera. Il a une force que tu n'as pas:
la sagesse de la modestie.

--Tout le contraire du dlire de l'orgueil? Eh bien! si j'tais aussi
effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volont en me
montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au dsir de sa
perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de
drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et srieuse;
j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le
pardon me plat aussi, et, du moment que tu me demandes grce pour ton
neveu je te promets de ne plus le taquiner.

--Je ne te demande pas de grce, c'est  moi de t'accorder la tienne
pour ce mchant jeu qui n'a pas russi, mais qui voulait russir, sauf 
faire mon malheur en faisant celui de l'tre que j'aime le mieux au
monde. Pour cette faute prmdite, lche par consquent, je ne te
pardonnerai que si tu te repens.

Je n'avais jamais parl ainsi  Csarine, elle fut brise par ma
svrit; je la vis plir de chagrin, de honte et de dpit. Elle essaya
encore de lutter.

--Voil des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lvres
tremblaient, et ses paroles taient comme bgayes; je ne reois pas
d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dgage de tout devoir
quand on veut m'en faire une loi.

--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole
d'honneur de renoncer  ton mchant dessein, je sors d'ici  l'instant
menu pour n'y rentrer jamais.

Elle fondit en larmes.

--Je vois ce que c'est, s'cria-t-elle; tu cherches un prtexte pour
t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais
tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise
une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offense. Eh bien! voici
tout ce que je te dirai:

 Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il
ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomnie auprs de toi.
Il tait jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voil
content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi,
coute ma justification et retire ta maldiction. Ton Paul n'tait pas
un jouet pour moi, je voulais srieusement son amiti. Tout en la lui
demandant, je sentais la mienne clore si vive, si soudaine, que c'tait
peut-tre de l'amour!

--Tais-toi, m'criai-je, tu mens, et cela est pire que tout!

--Depuis quand, rpliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majest,
me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout
savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'pouser.

--Misricorde! m'criai-je; voici bien une autre ide! Assez, ma pauvre
enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'tre coupable.

--Qu'est-ce que mon ide a donc de si trange et de si dlirant? ne
suis-je pas en ge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre
d'aimer qui me plat? Tenez, vous allez voir!

Et elle s'lana vers son pre, qui venait nous chercher pour nous faire
faire le tour du lac.

--coute, mon pre chri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du
cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y
consens-tu?

--Oui, si tu aimes quelqu'un, rpondit-il sans hsite.

--J'aime quelqu'un.

--Ah! le marquis....

--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plat. Il n'a pas de
titre; a t'est bien gal?

--Parfaitement.

--Et il n'est pas riche, il n'a rien. a ne te fait rien non plus?

--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme
de mrite rel et srieux en un mot.

--Il est tout cela.

--Jeune?

--Vingt-trois ou vingt-quatre ans.

--C'est trop jeune, c'est un enfant!

J'empchai Csarine de rpliquer.

--C'est un enfant, rpondis-je, et par consquent ce ne peut tre qu'un
brave garon dont le mrite n'a pas port ses fruits. N'coutez pas
Csarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus
insens, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices.
Elle met le comble  sa folie en vous le disant devant moi. C'est un
manque d'gards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez
beaucoup plus offense que vous ne pourriez l'tre.

M. Dietrich, stupfait de la duret de mon langage, me regardait avec
ses beaux yeux pntrants. Il vint  moi, et, me baisant la main:

--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Csarine le connat donc?

--Elle lui a parl hier pour la premire fois.

--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?...

--Il me dteste, rpondit Csarine.

--Ah! trs-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien!
ma pauvre enfant, tche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une
chose, c'est qu'il faudra l'pouser, car je ne te laisserai pas imposer
 un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnire. Je me suis aperu
hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en
souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une
railleuse, et de l  passer pour une coquette il n'y a qu'un pas.

--Eh bien! mon pre, je ne passerai pas pour une coquette, j'pouserai
celui que je choisis.

--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich.

--Non, monsieur, rpondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en
sommes l, au nom de mon neveu, je refuse.

--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'cria
Csarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le
consulter.

--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous tes
folle.

--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu
veux qu'il me mprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. coute,
papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la premire de ma vie,
il faut que ce soit la dernire. J'ai voulu punir M. Paul de ses ddains
pour nous, pour moi particulirement. Je lui ai fait des avances avec
l'intention de le dsesprer quand je l'aurais amen  mes pieds. C'est
trs-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brle  la flamme que
je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang,
et si je n'pouse pas cet homme-l, je n'aimerai plus jamais, je
resterai fille.

--Tu resteras fille, tu pouseras, tu feras tout ce que tu voudras,
except de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi
vous opposeriez vous  ce mariage, si l'intention de Csarine devenait
srieuse? Cela pourrait arriver, et quant  moi je ne pense pas qu'elle
pt faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon
mot, il n'est point un enfant. Sa fire attitude vis--vis de nous, ses
lettres que vous m'avez montres, son courage au travail, l'espce de
stocisme qui le distingue, enfin les renseignements trs-srieux et
venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son
compte, voil bien des considrations, sans parler de sa famille, qui
est respectable et distingue, sans parler d'une chose qui a pourtant un
trs-grand poids dans mon esprit, sa parent avec vous, les conseils
qu'il a reus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le
faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plat
peut-tre pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz,  moi....

--Tout de suite, s'cria Csarine en sortant avec imptuosit.

--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrire
elle. Avec Csarine, il ne faut laisser couver aucune tincelle sous la
cendre. Craignez-vous d'tre accuse d'ambition et de savoir-faire?

--Oui, monsieur, il y a cela d'abord.

--Vous tes au-dessus....

--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connat assez pour me
disculper de toute prmditation, de toute intrigue? Fort peu de gens;
je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais
amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi
n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires
malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris,
c'est toute la France. Non, non, notre rputation nous est trop chre
pour la compromettre ainsi!

--Si notre entourage s'tend si loin, il nous sera facile de faire
connatre la vrit, et soyez sre qu'elle est dj connue. Aucune des
nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'lvera le moindre doute sur
la noblesse de votre caractre. Quant  M. Paul, il ferait des jaloux
certainement, mais qui n'en ferait pas en pousant Csarine? Si l'on
s'arrte  cette crainte, on en viendra  se priver de toute puissance,
de tout succs, de tout bonheur. Voil donc, selon moi, un obstacle
chimrique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les
autres motifs de votre pouvante.

--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnatrez la gravit. Le
caractre de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles.
Csarine n'a qu'une pense: faire que tout lui cde. Paul n'en a qu'une
aussi: ne cder  personne.

--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas
le bonheur de l'un et de l'autre? Csarine vaincue par l'amour, force
de respecter son mari et l'acceptant pour son gal, rentrerait dans le
vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indpendance, Paul,
adouci par le bonheur, apprendrait  cder  la tendresse et  y croire.

--En supposant que ce rsultat pt jamais tre obtenu, que de luttes
entre eux, que de dchirements, que de catastrophes peut-tre! Non,
monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrmes. Ayez
peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes
tentatives peuvent tre bonnes dans les cas dsesprs; mais ici vous
n'avez affaire qu' une fantaisie spontane. Il y a une heure, si
j'eusse demand  Csarine d'pouser Paul, elle se serait touffe de
rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a
imagin cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez
lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez,
j'en rponds, d'une grande perplexit.

--Ce que vous dites l est fort probable; je la verrai tantt.
Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tte. Je suis en tout
de votre avis, mademoiselle de Nermont, except en ce qui touche votre
fiert. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais  la
vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve quitable et noble
d'allier la pauvret  la richesse quand cette pauvret est digne
d'estime et de respect; je tiens donc la pauvret pour une vertu de
premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant  venir chez
moi je m'tais dit qu'il pourrait bien convenir  ma fille, et que je ne
m'en tais point alarm.

Quand M. Dietrich m'eut quitte, je me sentis bouleverse et obsde
d'indcisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer 
Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespre? Ma
tendresse de mre reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle
envers lui que lui-mme. Cet enfant, dont le stocisme me causait tant
de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux
peut-tre; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas gurie de
son orgueil par le miracle de l'amour? J'tais toute tremblante, comme
une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre ct d'un
prcipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le
franchir.

Je ne revis Csarine qu' l'heure du dner. Je la trouvai aussi
tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se ft pass entre
nous. M. Dietrich dnait  je ne sais plus quelle ambassade. Csarine
taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe
et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passmes au salon, elle
cessa tout  coup de rire, et, m'entranant  l'cart:

--Il parat, me dit-elle, que ni mon pre ni toi ne voulez accorder la
moindre attention  mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de
faire un choix. Papa a t fort doux, mais trs-roide au fond. Cela
signifie pour moi qu'il cdera tout d'un coup quand il me verra dcide.
Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le
temps de la rflexion. Quant  toi, ma chrie, ce sera  lui de te
faire rvoquer ta sentence. Je l'en chargerai.

--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volont de mon
neveu?

--Ton neveu, c'est  moi de lui donner confiance. C'est un travail
intressant que je me rserve; mais il est absent, et ce rpit va me
servir  convaincre mon pre et toi du srieux de ma rsolution.

--Comment sais-tu que mon neveu est absent?

Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour
Leipzig. Moi, j'ai rsolu de mettre  profit cette journe pour me
dbarrasser une bonne fois des esprances de M. de Rivonnire.

--Tu lui as encore crit?

--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui
m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de
th avec nous, de trs-bonne heure parce que je suis encore fatigue du
bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant.
Tiens, on sonne au jardin, le voil.

--C'est donc pour tre seule avec lui que tu as voulu dner seule
aujourd'hui avec ta tante et moi?

--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je
ne veux recevoir que lui.

--Faut-il vous laisser ensemble?

--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tte--tte. Ma
tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester.

--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de
tes imprudences et de tes caprices.

--Alors tu me compromets!

On annona le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai.

--J'avais besoin de vous parler, lui dit Csarine. Hier au bal vous avez
fait mauvaise figure. Le savez-vous?

--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas....

--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rle de
souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remde  cet
tat de choses qui blesse mon pre et qui m'afflige.

--Le remde serait bien simple.

--Oui, ce serait de vous agrer comme fianc; mais puisque cela ne se
peut pas!

--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour?

--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amiti; mais je ne veux
pas tre votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois.

--Vous avez toujours ajout un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous
disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier.

--Donc, selon vous, je vous ai laiss des esprances?

--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas dfendu d'esprer.

--Je vous le dfends aujourd'hui.

--C'est un peu tard.

--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits?

--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti  promener sous tous les
regards mon dvouement pour vous et  me conduire en homme qui n'attend
pas de rcompense; votre amiti me faisait trouver ce rle trs-beau,
voil qu'il vous parat ridicule. C'est votre droit; mais quel remde
m'apportez-vous?

--Il faut n'tre plus amoureux de moi et dire  tout le monde que vous
ne l'avez jamais t. Je vous aiderai  le faire croire. Je dirai que,
ds le principe, nous tions convenus de ne pas gter l'amiti par
l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimit, et, si l'on
vous raille devant moi, je rpondrai avec tant d'nergie que ma parole
aura de l'autorit.

--Je sais que vous tes capable de tout ce qui est impossible; mais je
ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme
vaniteux. Je n'ai pas de vanit. Le jour o la piti bienveillante dont
je suis l'objet deviendrait amre et offensante, je saurais fort bien
faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma
dconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien  se reprocher et
qui ne veut pas mentir.

--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte
pas la rputation de coquette fallacieuse.

--Vous ne pourrez jamais l'viter. Toute femme qui s'entoure d'hommes
sans en favoriser aucun est condamne  cette rputation. Qu'est-ce que
cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer
pour une victime.

--Vous prenez le beau rle, mon trs-cher; je refuse le mauvais.

--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beaut et de votre
mrite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages.

--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur?

--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde
et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient  une personne qui veut
garder  tout prix son indpendance sans se condamner  la solitude.

--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en
goste! Ma socit vous est agrable, mon babil vous amuse. Vous n'avez
pas de sujets de jalousie, tant le mieux trait de mes serviteurs. Vous
voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui
loignera de moi les gens qui demandent  une femme d'tre, avant tout,
sincre et bonne.

--Je commence  voir clair dans vos proccupations. Vous voulez vous
marier?

--Qui m'en empcherait?

--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite  faire valoir.

--Vous le reconnaissez?

--Je suis homme d'honneur.

--Eh bien! touchez-l, vous tes un excellent ami.

Le marquis de Rivonnire baise la main de Csarine avec un respect dont
la tranquille abngation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et,
tout en ayant la figure penche sur ma broderie, je le regardais de ct
avec attention.

--Donc, reprit-il aprs un moment de silence, vous allez faire un choix?

--Vous ai-je dit cela?

--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste
votre ami?

--Au fait,... si cela tait, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brler
la cervelle?

--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi.

--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est
pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi.

Je crus devoir empcher Csarine de commettre une imprudence, et
m'adressant au marquis:

--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien.

--C'est vrai, reprit Csarine, que ma figure inquite avertit du danger,
je ne le sais pas encore.

M. de Rivonnire me parut fort soulag. Il connaissait les fantaisies de
Csarine et ne les prenait plus au srieux. Il consentit  rire de son
irrsolution et  n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui
gtaient cette enfant si gte, il tait le plus indulgent et le plus
heureux de lui pargner tout dplaisir.

--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous
cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer.

--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquitez pas de ma passion
due. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune.

Csarine commenait  trouver le marquis trop facile. S'il et prmdit
son rle, il ne l'et pas mieux jou. Je vis qu'elle en tait surprise
et pique, et que, pour un peu, elle l'et ramen  elle par quelque
nouvel essai de sduction. Elle s'tait prpare  une scne de colre
ou de chagrin, elle trouvait un vritable homme du monde dans le sens
chevaleresque et dlicat du mot. Il lui semblait qu'elle tait vaincue
du moment qu'il ne l'tait pas.

--Retire-toi maintenant, lui dis-je  la drobe, je me charge de savoir
ce qu'il pense.

Elle se retira en effet, se disant fatigue et serrant la main de son
esclave assez froidement.

--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M.
de Rivonnire ds que nous fmes seuls. Il faut que vous me disiez le
nom de l'heureux mortel....

--Il n'y a pas d'heureux mortel, rpondis-je. M. Dietrich a en effet
reproch  sa fille la situation o ses atermoiements vous plaaient;
elle a dit qu'elle se marierait pour en finir....

--Avec qui? avec moi?

--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus
srieux que cela.

--Vous voulez me mnager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas
la vrit. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un.

--Qui donc souponnez-vous?

--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart
d'heure aprs avoir remis un billet  Bertrand, son homme de confiance.
Je l'ai suivie, cherche, perdue. Je l'ai retrouve sortant d'un passage
mystrieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener
danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrire elle, ou
qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon
inquitude, elle tait inquite elle-mme.

--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions?

--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reoit
ici qui ne soit pris d'elle.

--Vous me paraissez rsign  n'tre point jaloux de celui qui vous
serait prfr?

--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra
pouser....

--Eh bien! quoi?

--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu!

--Que dites-vous l?

--Je dis ce que je pense et ce que je ferai.

--Vous parlez srieusement?

--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement
brusque sur son front baign de sueur.

Sa belle figure douce n'avait pas un pli malsant, mais ses lvres
taient ples et comme violaces. Je fus trs-effraye.

--Comment, lui dis-je, vous tes vindicatif  ce point, vous que je
croyais si gnreux?

--Je suis gnreux de sang-froid, par rflexion; mais dans la
colre,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus.

--Vous rflchirez, alors!

--Non, pas avant de m'tre veng, cela ne me serait pas possible.

--Vous tes capable d'une colre de plusieurs jours?

--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-tre.

--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre?
Et vous vous vantiez tout  l'heure d'tre philosophe!

--Tout  l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait
aussi. Nous tions dans la convention, dans le savoir-vivre;  prsent
nous voici dans la nature, dans la vrit. Elle est prise d'un autre
homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me
cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon
ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine  mon cerveau des
flots de sang embras. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans
l'animal, si vous voulez, prend le dessus et rduit  rien les belles
maximes, les beaux sentiments de l'homme civilis. Oui, c'est comme
cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la
civilisation n'arrive plus  mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans
que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essay, pour l'oublier, d'en
aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifie, et ' t une
trs-mauvaise action, car j'avais sduit une fille pure, dsintresse,
une fille plus belle que Csarine et meilleure. Je ne la regrette pas,
puisque je n'avais pu m'attacher  elle; mais je sens ma faute d'autant
plus qu'il ne m'a pas t permis de la rparer. Une petite fortune en
billets de banque que j'envoyai  ma victime m'a t renvoye 
l'instant mme avec mpris. Elle est retourne chez ses parents, et,
quand je l'y ai cherche, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans,
j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherche jusqu' la morgue, baign
d'une sueur froide, comme me voil maintenant en subissant l'expiation
de mon crime, car c'est  prsent que je le comprends et que j'en sens
le remords. Attach aux pas de Csarine et poursuivant la chimre, je
m'tourdissais sur le pass.... On me brise, me voil puni, honteux,
furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire
atroce au fond de l'eau o le pauvre cadavre gt peut-tre. Pauvre
fille! tu es venge, va! mais je te vengerai encore plus, Csarine
n'appartiendra  personne. Ses rves de bonheur s'vanouiront en fume!
Je tuerai quiconque approchera d'elle!

--Vous voulez jouer votre vie pour un dpit d'amour?

--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut,
plutt que de laisser chapper ma proie!

--Et aprs?...

--Aprs, je n'attendrai pas qu'on me trane devant les tribunaux, je
ferai justice de moi-mme.

En parlant ainsi, le marquis, ple et les yeux remplis d'un feu sombre,
avait pris son chapeau; je m'efforai en vain de le retenir.

--O allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre  personne.

--Je vais, rpondit-il, me constituer l'espion et le gelier de
Csarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'crira plus un mot que je ne
le sache!

Et il sortit, me repoussant presque de force.

Je courus chez Csarine, qui tait dj couche et  moiti endormie.
Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience
est parfaitement pure ou compltement muette. Je lui racontai ce qui
venait de se passer; elle m'couta presque en souriant.

--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime,  ce pauvre Rivonnire! Je
ne croyais pas avoir affaire  un amour si nergique. Cette fureur me
plat mieux que sa plate soumission. Je commence  croire qu'il mrite
rellement mon amiti.

--Et peut-tre ton amour?

--Qui sait? dit-elle en billant; peut-tre! Allons! j'essayerai
d'oublier ton neveu. cris donc vite un mot pour que le marquis ne se
tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien rsolu du tout.

J'tais si effraye pour mon Paul, que j'crivis  M. de Rivonnire en
lui jurant que Csarine n'aimait personne, et ds que M. Dietrich fut
rentr, je le suppliai de ne plus jamais songer  mon neveu pour en
faire son gendre.

M. de Rivonnire ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il
n'avait pas cru  ma parole, qu'il avait espionn minutieusement
Csarine, et que, n'ayant rien dcouvert, il revenait pour l'observer de
prs.

Csarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans
entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle
l'avait soumis  une preuve; mais bientt elle se vit comme prise dans
un rseau de dfiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses
paroles, piait tous ses gestes, cherchait  lire dans tous ses regards.
Cette passion ardente dont elle l'avait jug incapable, qu'elle avait
peut-tre dsir d'inspirer, lui devint vite une gne, une offense, un
supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et dclara qu'elle
n'pouserait jamais un despote. M. de Rivonnire se le tint pour dit et
ne reparut plus, ni  l'htel Dietrich, ni dans les autres maisons o il
et pu rencontrer Csarine.

Csarine s'ennuya.

--C'est tonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je
m'tais figur que ce bon Rivonnire faisait partie de ma maison, de mon
mobilier, de ma toilette, que je pouvais tre absurde, bonne, mchante,
folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en mt plus que s'en
meuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard ptrifi dans le
ravissement qui m'tait agrable et qui me manque. Quelle ide a-t-il
eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un
peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en hros de
mlodrame.

--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas
faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le clibat ne te pse
pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut
t'inspirer un attachement durable.

--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de
mon choix ou se faire tuer par lui? Voil que ce choix doit absolument
entraner mort d'homme! Est-ce une perspective rjouissante?

--Esprons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est dj
passe. Elle tait trop violente pour durer.

--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un
affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-tre pas le seul qui
cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus 
qui me fier, moi! Je me croyais pntrante, je suis peut-tre la dupe de
tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manires
qu'on tale devant moi.

--Si tu veux que je te le dise, repris-je, dcide  ne plus la
mnager, je ne te crois pas pntrante du tout.

--Vraiment! pourquoi?

--Parce que tu es trop occupe de toi-mme pour bien examiner les
autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de
leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils
existent. Tu aperois un dfaut, une fente; tu y glisses la lame du
poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main.
Voil ce qui est arriv avec M. de Rivonnire.

--Et ce qui m'arriverait peut-tre avec tous les autres? Il se peut que
tu aies raison et que je sois trop personnelle pour tre forte. Je
tcherai de me modifier.

--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus
puissante?

--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les
suavits?

--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour
toi qu'un moyen comme ta beaut, ton intelligence et tous tes dons
naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractre dur.

--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habitue  tes
rigueurs! Eh bien! dis-moi, mchante: crois-tu que je pourrais devenir
tendre, si je le voulais?

--Non, il est trop tard.

--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par
exemple, pt veiller des instincts qui dorment dans mon coeur!

--Non, ils se fussent rvls plus tt. Tu n'as pas l'me maternelle, tu
n'as jamais aim ni tes oiseaux, ni tes poupes.

--Je ne suis pas assez femme selon toi!

--Ni assez homme non plus.

--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tcherai d'tre homme
tout  fait. Je vais mener la vie de garon, chasser, crever des
chevaux, m'intresser aux curies et  la politique, traiter les hommes
comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de
relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne
m'intresser  rien et  personne. Voil les hommes de mon temps; je
veux savoir si leur stupidit les rend heureux!

Elle sonna, demanda son cheval, et, malgr mes reprsentations, s'en
alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escorte d'un
domestique trop dvou, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang.
C'tait la premire fois qu'elle sortait ainsi sans son pre ou sans
moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas  cheval, je ne pouvais
l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps
d'tre son cavalier, elle ne pouvait gure se livrer  son amusement
favori. Elle nous avait annonc plus d'une fois qu'aussitt sa majorit
elle prtendait jouir de sa libert comme une jeune fille anglaise ou
amricaine. Nous esprions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle
voulait se lancer, elle se lana, et de ce jour elle sortit seule dans
sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par
personne. Cette excentricit ne dplut point, bien qu'on la blmt. Elle
lutta avec tant de fiert et de rsolution qu'elle triompha des doutes
et des craintes des personnes les plus svres. Je tremblais qu'elle ne
prit fantaisie d'aller seule  pied par les rues. Elle s'en abstint et
en somme, protge par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon
got et sa notorit dj tablie, elle ne courait de risques que si
elle et souhait d'en courir, ce qui tait impossible  supposer.

Cette libert prcoce,  laquelle son pre n'osa s'opposer dans la
situation d'esprit o il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin
nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'loigna
mme tout  fait de la pense du mariage.

Paul revint d'Allemagne, et mes perplexits revinrent avec lui. Je ne
voulais pas qu'il revt jamais Csarine; mais comment lui dire de ne
plus venir  l'htel Dietrich sans lui avouer que je craignais une
entreprise plus srieuse que la premire contre son repos? Csarine
semblait gurie, mais  quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si,  mon
insu, elle lui tendait le pige du mariage, ne serait-il pas bloui au
point d'y tomber, ne ft-ce que quelques jours, sauf  souffrir toute sa
vie d'une si terrible dception?

Je me dcidai  lui dire toute la vrit, et je devanai sa visite en
allant le trouver  son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son
diteur; j'y tais  sept heures du matin, sachant bien qu' peine
arriv  Paris, il courrait  sa besogne au lieu de se coucher. Quand je
lui eus avou mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M.
de Rivonnire, qu'il et peut-tre voulu braver, il me rassura en riant.

--Je n'ai pas l'esprit port au mariage, me dit-il, et, de toutes les
sductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi,
celle-ci serait la plus inefficace. pouser une femme lgre, moi!
Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur  garder
 une fille sans rserve et sans frein, qui joue son existence  pile ou
face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre
merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le rpte. Je ferais donc
violence  mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que
toute ma vie donnait un dmenti  cette supposition.

--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu
craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens.

--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une matresse plus jeune et plus belle
que mademoiselle Dietrich.

--Que me dis-tu l? tu as une matresse, toi?

--Eh bien donc! cela vous surprend?

--Tu ne me l'as jamais dit!

--Vous ne me l'avez jamais demand.

--Je n'aurais pas os; il y a une pudeur, mme entre une mre et son
fils.

--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus.

--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour
Csarine venait de ce qu'elle t'attribuait la puret des anges.

--Dites-lui que je ne l'ai plus.

--Mais o prends-tu le temps d'avoir une matresse?

--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que
je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon
travail ou de mes affections.

-- la bonne heure! es-tu heureux?

--Trs-heureux, ma tante.

--Elle t'aime bien?

--Non, pas bien, mais beaucoup.

--C'est--dire qu'elle ne te rend pas heureux?

--Vous voulez tout savoir?

--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu.

--Eh bien!... coutez, ma tante:

Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de
mon patron chez un autre diteur, qui demeure en t  la campagne, sur
les bords de la Seine. Aprs la station du chemin de fer, il y avait un
bout de chemin  faire  pied, le long de la rivire, sous les saules.
En approchant d'un massif plus pais, qui fait une pointe dans l'eau, je
vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai  une petite
maison fort pauvre, la premire que je trouvai. Je fus accueilli par une
espce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille.

--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu prir! j'tais
sre qu'elle finirait comme a!

--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, rchauffez-la bien
vite; je cours chercher un mdecin. O en trouverais-je un par ici?

--L, me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la
sienne, mais de l'autre ct de la rivire; sautez dans le premier
bateau venu, on vous passera.

Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont
enchans et cadenasss. J'tais dj mouill. Je jette mon paletot, qui
m'et embarrass; je traverse  la nage un bras de rivire qui n'est pas
large. J'arrive chez le mdecin, il est absent. Je demande qu'on m'en
indique un autre. On me montre le village derrire moi; je me rejette 
la rivire. Je reviens  la maison de la blanchisseuse, car la mre de
ma _sauve_ tait blanchisseuse: je voulais savoir s'il tait temps
encore d'appeler le mdecin. J'y rencontre prcisment celui que j'avais
t chercher, et qui, se trouvant  passer par l, avait t averti
d'entrer.

--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il,
l'vanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie  temps: c'est une bonne
chance, monsieur, quand le dvouement est efficace; mais il ne faut pas
en tre victime, ce serait dommage. Vous tes mouill cruellement, et il
ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai
encore un peu la malade.

Il ma fit monter bon gr mal gr dans son cabriolet, et donna l'ordre 
son domestique de gagner le pont, qui n'tait pas bien loin, et de me
conduire bride abattue  sa maison pour me faire changer d'habits. En
cinq minutes, nous fmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en
deux mots par le domestique, qui retournait attendre son matre, me fit
entrer dans sa cuisine, o brlait un bon feu; la servante m'apporta la
robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son matre et
un bol de vin chaud. Je n'ai jamais t si bien dorlot.

J'tais  peine revtu de la dfroque du docteur qu'il arriva pour me
dire que ma noye se portait bien et pour me signifier que je ne
sortirais pas de chez lui avant d'avoir dn, pendant que mes habits
scheraient. Mais tous ces dtails sont inutiles, j'tais chez des gens
excellents qui me renseignrent amplement sur le compte de Marguerite;
c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider.

Elle avait seize ans. Elle tait ne dans cette maisonnette o je
l'avais dpose et o elle avait partag les travaux pnibles de sa
mre, tout en apprenant d'une voisine un travail plus dlicat qu'elle
faisait  la veille. Elle tait habile raccommodeuse de dentelles.
C'tait une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais
elle avait le malheur d'tre admirablement belle et d'attirer les
regards. Sa mre l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le
village et les environs, elle avait rencontr, l'anne prcdente, un
bel tudiant qui flnait dans la campagne et qui la guettait  son insu
depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit.

--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle tait fort
maltraite par sa mre, qui est une vraie coquine et qui n'et pas mieux
demand que de spculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand
l'enfant disparut sans avoir t l'objet d'un contrat pass  son
Profit.

 Au bout de deux mois environ, l'tudiant, qui avait men Marguerite 
Paris ou aux environs, on ne sait o, partit pour aller se marier dans
sa province, abandonnant la pauvre fille aprs lui avoir offert de
l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mre, qui lui et pardonn
si elle lui et rapport quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et
de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accept.

--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui
parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant
avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur;
ma femme l'a prise en amiti et lui a donn de l'ouvrage. Moi, j'ai eu 
la soigner, car le chagrin l'avait rendue trs-malade. Heureusement pour
elle, elle n'tait pas enceinte,--malheureusement peut-tre, car elle se
ft rattache  la vie pour lever son enfant. Depuis quelques semaines,
elle tait plus  plaindre que jamais, sa mre voulait qu'elle se vendit
 un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas:
c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope.
Cette perscution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la
tte et a voulu se tuer aujourd'hui pour chapper au mauvais destin qui
la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la
sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauv
une bonne crature qui et t honnte, si elle et eu une bonne mre.

--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous
pas  la placer quelque part?

--J'y ai fait mon possible; mais sa mre ne veut pas qu'on lui arrache
sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'oprer un
enlvement de mineure.

--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse?

--Elle se perdra, ou elle se tuera.

Telle fut la conclusion du docteur. Il tait bon, mais il avait affaire
 tant de dsastres et de misres qu'il ne pouvait que se rsigner 
voir faillir, souffrir ou mourir.

Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrt; je la
trouvai seule, encore ple et faible. Sa mre tait en courses pour
servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui
faire promettre pour ma rcompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle
baissa la tte en sanglotant et ne rpondit pas.

--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolrable
position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais
je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition
trs-humble. Je connais une trs-honnte ouvrire, douce et
dsintresse, d'un certain ge; je vous placerai chez elle, et, pour
une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous
nourrira jusqu' ce que vous puissiez subsister de votre travail.
Voulez-vous accepter?

Elle refusa. Je crus qu'elle s'tait dcide  cder aux infmes
exigences de sa mre; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais
faire d'elle ma matresse.

--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'pouseriez pas!

--Non certainement, rpondis-je. Je ne compte pas me marier.

--Jamais?

--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'lever une
famille.

--Mais si vous trouviez une femme riche?

--Je ne la trouverai pas.

--Qui sait?

--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'pouser que je
fusse riche moi-mme. Je ne veux rien devoir  personne.

--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez?

--Rien.

--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance?

--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que
vous tes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous
tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je
serais le premier amour. M'prendre de votre beaut pour mon plaisir,
dans la situation o je vous rencontre, me semblerait une lchet, un
abus de confiance. Je vous offre une vie honnte, mais laborieuse et
trs-prcaire. On vous propose le bien-tre, la paresse et la honte.
Vous rflchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous
n'chapperez  l'autorit de votre mre qu'en vous tenant cache
vous-mme. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver.

--Mais, mon Dieu! s'cria-t-elle toute tremblante, pourquoi tes-vous
si bon pour moi?

--Parce que je vous ai empche de mourir et que je vous dois de vous
rendre la vie possible.

Je la quittai. Le lendemain, elle tait chez moi; je la conduisis chez
l'ouvrire qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit
jours.

Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au
travail; son htesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit
qu'elle tait heureuse, et quelques mois qui se passrent ainsi me
convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle
travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et
lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci tait fort
touche J'tais content d'avoir russi  bien placer un petit bienfait,
ce qui est plus difficile qu'on ne pense.

--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle?

--Non, c'est elle qui s'est mise  m'aimer,  s'exagrer mon mrite, 
me prendre pour un dieu,  pleurer et  maigrir de mon indiffrence.
Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle tait dsespre de ne pas
me plaire.

--Vous me plaisez, lui dis-je; l n'est pas la question. Si vous tiez
une fille lgre, je vous aurais fait la cour perdument; mais vous
mritez mieux que d'tre ma matresse, et vous ne pouvez pas tre ma
femme, vous le savez bien.

--Je le sais trop, rpondit-elle; vous tes un homme fier et sans
tache, vous ne pouvez pas pouser une fille souille; mais si j'tais
votre matresse, vous me mpriseriez donc?

--Non certes;  prsent que je vous connais, j'aurais pour vous les
plus grands gards et la plus solide amiti.

--Et cela durerait....

--Le plus longtemps possible, peut-tre toujours.

--Vous ne promettez rien absolument.

--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus
brillant qu'il ne l'est  prsent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de
privations, je ne pourrais vous voir de toute la journe. Je vous
empcherais de manquer du ncessaire; mais je ne pourrais vous procurer
ni bien-tre, ni loisir, ni toilette.

--J'accepte cette position-l, me dit-elle; tant que je pourrai
travailler, je ne vous coterai rien. Votre amiti, c'est tout ce que
je demande, je sais bien que je ne mrite pas davantage; mais que je
vous voie tous les jours, et je serai contente.

Voil comment je me suis li  Marguerite, d'un lien fragile en
apparence, srieux en ralit, car... mais je vous en ai dit assez pour
aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une
visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez
moi.

--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_  prsent?

--Oui, j'ai lou rue d'Assas un petit appartement o travaillent
toujours ensemble Marguerite et madame Fron, l'ouvrire qui l'a
recueillie et qui s'est attache  elle. J'y vais le soir seulement;
mais demain nous aurons cong ds midi, et si vous voulez tre chez nous
 une heure, vous m'y trouverez.

Le lendemain  l'heure dite, je fus au numro de la rue d'Assas qu'il
m'avait donn par crit. Je demandai au concierge mademoiselle Fron,
raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisime. Paul m'attendait
sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an,
frais comme une rose, beau comme sa mre, laquelle se tenait, mue et
craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant:

--Embrassez-le, bnissez-le, ma tante;  prsent vous savez toute mon
histoire.

J'tais attendrie et pourtant mcontente. La brusque rvlation d'un
secret si bien gard remettait en question pour moi l'avenir logique que
j'eusse pu rver pour mon neveu, et qui, dans mes prvisions, n'avait
jamais abouti  une matresse et  un fils naturel.

L'enfant tait si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je
pris le petit Pierre sur mes genoux ds que je fus entre et le tins
serr contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite tait  mes
pieds et sanglotait.

--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le mritait pas, je ne
t'aurais pas attire ici.

J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle
tait plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Csarine
dans tout l'clat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donn
 sa figure et  sa taille parfaites une expression pntrante et une
langueur d'attitudes qui intressaient  elle au premier regard, et qui
 chaque instant touchaient davantage. Je m'tonnai qu'elle n'et pas
inspir  Paul une passion plus vive que l'amiti; peu  peu je crus en
dcouvrir la cause: Marguerite tait une vraie fille du peuple, avec les
qualits et les dfauts qui signalent une ducation rustique. Elle
passait de l'extrme timidit  une confiance trop expansive; elle
n'tait pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit
lev transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours
parl; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrire
parisienne; elle tait contemplative plutt que rflchie, et, si elle
avait des moments o l'motion lui faisait trouver l'expression
frappante et image, la plupart du temps sa parole tait vulgaire et
comme habitue  traduire des notions errones ou puriles.

On me prsenta aussi madame Fron, veuve d'un sous-officier tu en
Crime et jouissant d'une petite pension qui, jointe  son travail de
_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait
Marguerite aux soins de son mnage et promenait l'enfant au Luxembourg,
n'acceptant pour compensation  cette perte de temps que la gratuit du
loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup
d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propret. Les deux femmes
avaient des chambres spares, une pice plus grande leur servait
d'atelier et de salon; la salle  manger et la cuisine taient
microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, o
Paul avait transport quelques livres, un bureau, un canap-lit et
quelques petits objets d'art.

--Tu travailles donc, mme ici? lui dis-je.

--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empche de
dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai
lou cette pice.

--Pourquoi donc?

--Vous ne devinez pas?

--Non.

--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie
chambre et la mieux meuble; elle est tout au fond, et vous pourriez y
dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre.

--Tu dsires donc que je vienne demeurer avec toi?

--Non, ma tante, vous tes mieux  l'htel Dietrich; mais vous n'y tes
pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle
Csarine pouvait, d'un moment  l'autre, vous le faire sentir. J'ai
voulu avoir  vous offrir tout de suite un gte, ne ft-ce que pour
quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir,
dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir o
elle dposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une
chambre d'htel. Voil votre pied--terre, ma tante, et voici vos gens:
deux femmes dvoues et un valet de chambre qui, sous prtexte qu'il est
votre neveu, vous servira fort bien.

J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la
famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans
promettre de revenir bientt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul
que chez lui, les jours o il aurait cong. Si d'une part j'tais
effraye de le voir engag,  vingt-quatre ans, dans une liaison que sa
jeune paternit rendrait difficile  rompre, d'autre part je le voyais 
l'abri des fantaisies de Csarine comme des vengeances du marquis, et
j'tais soulage de l'anxit la plus immdiate, la plus poignante.

Csarine s'aperut vite de ce rassrnement et de l'motion qui l'avait
prcd.

--Qu'as-tu donc? me dit-elle ds que je fus rentre; tu es reste
longtemps, et tu as pleur.

Je le niai.

--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit tre revenu... malade
peut-tre? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux.

--Si mon neveu tait tant soit peu malade, mme hors de danger je ne
serais pas rentre du tout. Donc ton roman est invraisemblable.

--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par
trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit.

--Eh bien! peut-tre, rpondis-je, presse que j'tais de dtourner de
Paul, une fois pour toutes, ses proccupations. Mon neveu m'a caus
aujourd'hui une grande surprise. Il m'a rvl qu'il tait mari.

--Ah! la bonne plaisanterie! s'cria Csarine en clatant de rire, bien
qu'elle ft devenue trs-ple; voil tout ce que tu as imagin pour me
dgoter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement?

--Parfaitement! Il est majeur, mancip de ma tutelle.

--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modle
des neveux?

--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint
d'inquiter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa
femme aujourd'hui.

--Elle est jolie?

--Elle est jolie et elle est belle.

--Plus que moi, j'imagine?

--Incontestablement.

--Quels contes tu me fais!

--J'ai embrass leur fils, un enfant adorable.

--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en ge
d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire?

--Un marmot, soit. Il a un an dj.

--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi!

--Je te le jure.

--Alors c'est fini, dit-elle, voil ma dernire illusion envole comme
les autres!

Et, se dtournant, l'trange fille mit sa figure dans ses mains et
pleura amrement.

Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'tait pas un jeu pour
m'attendrir et m'amener  la rtractation d'un mensonge. Voyant que je
ne lui disais rien, elle sortit avec imptuosit. Je la suivis dans sa
chambre, o M. Dietrich, tonn de ne pas nous voir descendre pour
dner, vint bientt nous rejoindre. Csarine ne se fit pas questionner,
elle tait dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes.

--Mon pre, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est
trs-indiffrente  mon chagrin. Son neveu est mari! mari depuis
longtemps, car il est dj pre de famille. J'ai fait le roman le plus
absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela
t'tonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il tait le seul
homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la
fermet, la dignit du caractre et la puret des moeurs, cette chose
que je chercherais en vain chez les hommes du monde,  commencer par le
marquis! Je ne m'tais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune
homme ne pouvait rester pur qu' la condition de se marier tout jeune et
de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un
homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai
jamais,  moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'tre
la compagne, car je sais le monde et la vie  prsent. Il ne s'y trouve
plus de milieu entre la niaiserie et la perversit. Mon pre,
emmne-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amrique, chez les
sauvages.

--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu
veux que nous nous mettions  la recherche du dernier des Mohicans?

Il ne prenait pas son dsespoir au srieux; elle le fora d'y croire en
se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-mme avec effort
et qui finit par tre relle, comme il arrive toujours aux femmes
despotes et aux enfants gts. On se crispe, on crie, on exhale le dpit
en convulsions qui ne sont pas prcisment joues, mais que l'on
pourrait touffer et contenir, si elles taient absolument vraies
intrieurement. Bientt la vritable convulsion se manifeste et punit la
volont qui l'a provoque, en se rendant matresse d'elle et en
violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le chtiment
immdiat du mal que l'individu a voulu se faire  lui-mme.

Il fallut la mettre au lit et dner sans elle, tard et tristement. Je
racontai toute la vrit  M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge
que j'avais fait  Csarine, et parut tonn de me voir, pour la
premire fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en
dehors de la vrit. Je lui racontai alors les menaces de M. de
Rivonnire et lui avouai que j'en tais effraye au point de tout
imaginer pour prserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande
importance  la colre du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnire
tait un homme d'honneur et un homme sens, que dans la colre il
pouvait draisonner un moment, mais qu'il tait impossible qu'il ne ft
pas rentr en lui-mme ds le lendemain de son emportement.

--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Csarine, lui faire savoir
que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai
trompe: il n'est plus libre.

Il me promit de ne rien dire.

--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'tre votre dupe,
d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, li comme il
l'est maintenant, put songer au mariage.

Csarine fut comme brise durant quelques jours, puis elle reprit sa vie
active et dissipe, et parut mme encourager  sa manire quelques
prtentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut
de bouquets  la porte de l'htel, tous les jours, assaut de visites ds
que la porte tait ouverte.

Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me
confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait
heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et
de joie le coeur de Paul. Marguerite tait  coup sr une honnte
crature, malgr la faute commise dans son adolescence; mais cette faute
n'en tait pas moins un obstacle au mariage qu'elle dsirait, et que,
pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellrent
devant moi en me prenant pour juge.

--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais
song au mariage, car je sais bien que je ne le mrite pas; mais depuis
que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il
mprisera donc sa mre plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas
t juge digne d'tre pouse? a me fait tant de mal de songer  a,
qu'il y a des moments o je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin
d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise,
cette faute qui me parat si lourde  prsent! Je trouvais ma mre
cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la
reprochant pas; mais voil que je suis mre et que je me dteste. Je
sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de
danger, il est trop honnte homme et il l'aime trop! mais moi, moi,
qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi?

--Il te chrira et te respectera toujours, rpondit Paul. Cela, je t'en
rponds,  moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes
ce qu'il ne doit jamais savoir.

--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs
parents ne sont pas maris! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter,
et qu'est-ce qui me rpond que tu ne te marieras pas avec une autre!

Je crus devoir intervenir.

--Il est du moins certain, dis-je  Marguerite, qu'il est devenu
trs-difficile  mon neveu de faire le mariage honorable et relativement
avantageux auquel un homme dans sa position peut prtendre. L'abandon
qu'il vous fait de sa libert, de son avenir peut-tre, devrait vous
suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont
de son ct, et que vous n'auriez pas bonne grce  lui en demander
davantage.

--Vous avez raison, vous! rpondit-elle en me baisant les mains; vous
tes svre, mais vous tes bonne. Vous me dites la vrit; lui, il me
mnage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui
dois tout, mme la vie!

Elle se soumettait. C'tait une bonne me, prise de justice, mais trop
peu dveloppe par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et
sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait
sincrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne
ducation premire n'a pas disciplins. Elle avait des instincts
spontans, gostes ou gnreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des
autres et qui l'emportaient toujours au del du vrai, Paul tait un peu
fatigu dj de ses inquitudes sans issue, de sa jalousie sans objet,
en un mot de ce fonds d'injustice et de rcrimination dont une femme
dchue sait rarement se dfendre. Je sortis avec lui ce jour-l, et je
lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant.

--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne
devoir jamais le rompre, tche de le rendre moins douloureux. lve les
ides de cette pauvre femme, adoucis les asprits de son caractre. Il
ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au
lieu de dplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le
bnisse.

--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, rpondit-il; mais c'est tous les
jours  recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent 
toute heure, je le vois dj par mon fils; mais les filles dont le
dveloppement a t une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne
changera pas, c'est  moi d'apprendre  supporter ses dfauts. Ce
qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-mme, il faut que je l'obtienne de
moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur  toute
preuve. Soyez sre qu'il n'y a pas d'autre remde: c'est pnible et
agaant quelquefois; mais qui peut se vanter d'tre parfaitement heureux
en mnage? Je pourrais tre trs-lgitimement mari avec une femme
jalouse, de mme que je pourrais tre pour Marguerite un amant
souponneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais
monde o l'on s'agite sous prtexte de vivre, on doit appeler heureuse
toute situation tolrable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui
crase ou dpasse nos forces. Si je n'avais pas une matresse, je serais
forc de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les
femmes qui ne peuvent donner que cela me rpugnent. C'est une bonne
chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidle et que
je puis aimer d'amiti quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie,
nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mrite bien que je
supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude,
que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant
qu'elle m'a donn, qui est bien  moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et
qu'elle berce sur son coeur des nuits entires, je me sens bien mari,
bien riv  la famille et bien content de mon sort.

Paul tait libre ce jour-l. Je l'emmenai dner avec moi chez un
restaurateur, et nous causmes intimement. J'tais libre moi-mme. M.
Dietrich avait t surveiller de grands travaux  sa terre de Mireval;
Csarine avait d dner chez ses cousines.

Nous approchions du printemps. Je rentrai  neuf heures et fus fort
surprise de la trouver dnant seule dans son appartement.

--Je suis rentre  huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dn
chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis
attarde  la promenade, et j'ai fait dire  ma tante de ne pas
m'attendre. Ne me gronde pas d'tre rentre  la nuit, quoique seule.
Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture
autour du lac  l'heure o il est dsert; cette heure o tout le monde
dne est dcidment la plus agrable pour aller au bois de Boulogne. O
as-tu donc dn, toi? J'esprais te trouver ici.

--J'ai dn avec mon neveu.

--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulire.
Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas mari du tout?

--C'est tout comme, rpondis-je. Il est peut-tre plus enchan que s'il
tait mari.

--Enchan est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise.

--Je ne sais ce que tu veux dire.

--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus;
mais moi je sais toute la vrit.

--Quoi! que sais-tu?

--coute: avant d'aller au bois faire mes rflexions, j'avais t faire
connaissance avec la belle Marguerite.

--Tu railles!

--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau
pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Fron qui y louait
ou qui tait cense y louer un appartement. Je savais encore que ton
neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il tait
quatre heures et que j'tais rsolue  connatre la vrit aujourd'hui.

--Pourquoi aujourd'hui?

--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma
tante Helmina protge, m'avait fait hier  l'Opra une dclaration assez
pressante pendant le ballet de la Muette. Il est trs-beau, ce
descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la posie et un petit
accent agrable. Il me plairait, si je pouvais l'aimer; mais j'ai encore
pens  ton neveu et j'ai promis de rpondre clairement le surlendemain,
c'est--dire demain. Il me fallait donc savoir aujourd'hui si tu ne
m'avais pas fait un petit conte pour m'endormir. J'ai donc demand au
portier madame Fron, et on m'a fait monter dans un taudis assez propre,
o un gros bb piaillait sur les genoux d'une assez belle crature.
Bertrand tait mont avec moi, et, comme il n'y a pas d'antichambre dans
ces logements-l, il a d m'attendre sur le carr. Je suis entre avec
aplomb, j'ai demand madame Paul Gilbert  madame Fron qui m'ouvrait la
porte et qui tait trop laide et trop vieille pour me faire supposer que
ce ft elle. Elle a paru trouble de cette demande, et comme elle
hsitait  rpondre, Marguerite s'est leve avec son marmot dans les
bras, en me disant assez effrontment:

--Madame Paul Gilbert, c'est moi. Qu'est-ce qu'il y a pour votre
service?

--Je croyais trouver ici, ai-je rpondu, la tante de M. Gilbert,
mademoiselle de Nermont.

--Elle est sortie avec Paul il n'y a pas un quart d'heure.

--Tant pis, je venais la prendre pour faire une course dans le
quartier; elle m'avait donn rendez-vous ici.

--Alors c'est qu'elle va peut-tre revenir? Si vous voulez l'attendre?

--Volontiers, si vous voulez bien le permettre.

Et elle de dire avec toute la courtoisie dont une blanchisseuse est
capable:

--Comment donc, ma petite dame! mais asseyez-vous. Fron, prends donc
le petit, fais-lui manger sa soupe dans la cuisine. Il ne mange pas bien
proprement ni bien sagement encore, le pauvre chri, et madame ne serait
pas bien contente de l'entendre faire son sabbat. Ferme les portes,
qu'on ne l'entende pas trop!

--Voil un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bb qu'on
emportait  ma grande satisfaction. Quel ge a-t-il donc?

--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents.

--Il est bien frais,--trs-joli!

--N'est-ce pas qu'il ressemble  son pre?

-- M. Paul Gilbert?

--Dame!

--Je ne sais pas, je le connais trs-peu. Je trouve que c'est  vous
que l'enfant ressemble.

--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble  Paul.

--C'est--dire que vous aimez votre mari plus que vous-mme?

--Oh a, c'est sr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et
_pas lui_?

--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage.

--C'est peut-tre vous qui tes.... Eh non! que je suis bte!
mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme a toute seule.

--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich?

--Oui, c'est la tante  Paul qui est sa... comment dirai-je? sa
premire bonne, c'est elle qui l'a leve.

Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voil les notions
claires et dlicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je
suis force par mon impitoyable mmoire de te redire mot pour mot ses
aimables discours.

--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parl de
mademoiselle Dietrich?

--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait t au bal la veille _chez son
papa_. Il parat que _c'est des gens trs-riches_, et que la demoiselle
avait des perles et des diamants peut-tre pour des millions.

--Ce qui tait bien ridicule, n'est-ce pas?

--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas a. Chacun se pare de
ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me
le ramne du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde
l'a trouv beau, dame! je suis fire et je me pavane comme si j'avais
tous les diamants d'une reine sur le corps. Cette gentille navet me
rconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni
perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je
ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces
compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par conomie et
aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bont;
mais on ne les pouse pas, ces demoiselles, et un moment vient o on ne
les garde pas.

--Tu parles de tout cela, ma chre, comme un aveugle des couleurs. Tu ne
peux pas apprcier....

--Je te demande pardon, ton lve est mancipe, et tout ce que tu as
fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle tait une
fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a t condamne  l'apprendre
en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que
l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte
sur la liaison de M. Paul un jugement trs-sens, car cela s'appelle une
_liaison_, pas autrement; c'est un terme dcent et poli pour ne pas dire
une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma
bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrape en appelant cela un
mariage, et j'ai t force d'entrer dans l'examen des faits grossiers
qu'on appelle la ralit. Jusque-l pourtant j'tais assez ingnue pour
croire  un lien lgitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite.
Comme je lui tmoignais de l'intrt, elle s'est trouble, et, quand
j'ai parl de lui apporter de vieilles dentelles  remettre  neuf, elle
m'a tout avou avec une sincrit assez touchante.

--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-mme, car je vois bien que
vous tes une grande dame, et peut-tre que vous seriez fche d'tre si
bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.

Et, l-dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles
aimables qui ont amen un dluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc
tout, l'aventure avec M. Jules l'tudiant, la noyade, le sauvetage opr
par ton neveu, l'asile donn par lui chez la Fron, et puis la naissance
de l'enfant aprs des relations avoues assez crment (elle me prenait
pour une femme), enfin l'esprance qui lui tait venue d'tre pouse en
se voyant mre, la rsistance invincible de Paul appuye par toi, les
petits chagrins domestiques, ses colres  elle, sa patience  lui. Le
tout a fini par un loge enthousiaste et comique de Paul, de toi et
d'elle-mme, car elle est trs-drle, cette villageoise. C'est un
mlange d'orgueil insens et d'humilit purile. Elle se vante de
l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dvouement dont elle est
capable.... Elle se rsume en disant:

--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour
moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien!
qu'il essaye d'en aimer une autre!

C'est aprs m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commenc  se
demander qui je pouvais bien tre.

--Ne vous en inquitez pas, lui ai-je rpondu. Mon nom ne vous
apprendrait rien. Je m'intresse  vous et je vous plains, que cela
vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez
tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorise?

--Non, il me l'a dfendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici
aucun de ses amis, il cache son petit mnage, et l'appartement n'est ni
 son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi  cause de ma mre, qui me
_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras
de Paul, dans les rues o il ne fait pas bien clair. Quand vous avez
demand madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de btise ou de fiert;
mais personne ne me connat sous ce nom-l.  vrai dire, personne ne me
connat. Je ne me montre pas. C'est madame Fron qui achte tout, qui
fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promne le petit. Moi, je
m'ennuie bien un peu d'tre enferme comme a, mais je travaille de mes
mains, et je tche que ma pauvre tte ne travaille pas trop....

Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux
encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que
j'eusse un prtexte tout prt pour motiver devant Marguerite ma prsence
chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donn
tait passe, et que j'tais force de m'en aller.

--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien,
vous, et je voudrais causer avec vous toute la journe. Si, au lieu de
me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontr une jolie et bonne dame
comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et,
sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous
servir et _vous faire la conversation_, j'aurais t bonne fille de
chambre.

--a pourra venir, lui ai-je rpondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert
vous renvoyait, je vous prendrais volontiers  mon service.

Le mot _renvoyer_ a frapp un peu plus fort que je ne l'eusse souhait.
Elle s'est rcrie, et un instant j'ai cru que notre amiti allait se
changer en aversion. Elle est violente, la chre petite; mais j'ai su
touffer l'explosion en lui disant:

--Je vois bien que vous n'tes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais
il y a manire d'loigner les personnes fires: quelquefois un mot
blessant suffit.

--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-l. Il a le
coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manire de me renvoyer, comme vous
dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je
n'attendrais pas mon cong, je le prendrais.

--Et l'enfant, qu'en feriez-vous?

--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop!

--Est-ce qu'il l'a reconnu?

--Bien sr qu'il l'a reconnu, mme qu'il l'a fait inscrire fils de mre
inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits:
sur lui.

--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez
en vous sparant de M. Gilbert?

--C'est cela qui me retiendrait auprs de lui, si je m'y trouvais
malheureuse, mais s'il tait malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui
laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite
dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin
dans un coin....

Voil sur quelles conclusions nous nous sommes spares.

--Fort bien, et aprs cela tu as t rflchir au bois de Boulogne;
peut-on savoir ta conclusion,  toi?

--La voici: Paul me convient tout  fait, je l'aime, et c'est le mari
qu'il me faut.

--Sauf  faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte
pas?

--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai trs-bonne pour
elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce
qu'elle pse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul
et mes bienfaits, que je ne compte pas lui pargner.

--Et l'enfant?

--Son pre, mari avec moi, aura le moyen de l'lever, et je lui serai
trs-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le har, cet innocent!
Marguerite pourra le voir; on les enverra  la campagne, ils n'auront
jamais t si heureux.

--Avec quelle merveilleuse facilit tu arranges tout cela!

--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, quitable et
d'un caractre dcid. Je suis plus nergique et plus clairvoyante que
toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins mticuleuse. Ce
qu'il t'a fallu des annes pour savoir et apprcier, sauf  ne rien
conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jug, j'y ai
trouv remde en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir
compte de l'attachement de Paul pour sa matresse et de l'espce
d'aversion qu'il m'a tmoigne; je te rpondrai que je ne crois ni 
l'aversion pour moi ni  l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la
rencontre unique et mmorable qui a dcid du sort de ce jeune homme et
du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait li  un
devoir, et sa dfense perdue tait celle d'un homme qui s'arrache le
coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je
le sais par les aveux ingnus et les rticences maladroites de sa
matresse. Il n'espre pas de salut, il accepte la triste destine qu'il
s'est faite. C'est un stoque, je ne l'oublie pas, et toutes les
manifestations de cette force d'me m'attachent  lui de plus en plus.
Oui, cette fille dchue et vulgaire qu'il subit, ce marmot qu'il aime
tendrement (les vrais stoques sont tendres, c'est logique), cet
intrieur sans bien-tre et sans posie, ce travail acharn pour nourrir
une famille qui le tiraille et qu'il est forc de cacher comme une
honte, cette fiert de feindre le bonheur au milieu de tout cela, c'est
trs-grand, trs-beau, trs-chaste en somme et trs-noble. Ton neveu
est un homme, et c'est une femme comme moi qu'il lui faut pour accepter
sa situation et l'en arracher sans dchirement, sans remords et sans
crime. Marguerite pleurera et criera peut-tre mme un peu, cela ne
m'effraye pas. Je me charge d'elle; c'est une enfant un peu sauvage et
trs-faible. Dans un an d'ici elle me bnira, et Paul, mon mari, sera le
plus heureux des hommes.

--De mieux en mieux! C'est rgl ainsi pour l'anne prochaine? Quel
mois, quel jour le mariage?

--Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis plus forte que toi, te
dis-je; je n'ai pas les petits scrupules, les inquitudes puriles. J'ai
la patience dans la dcision; ta verras, petite tante! Et sur ce
embrasse-moi; je suis lasse, mais mon parti est pris, et je vais-dormir
tranquille comme un enfant de six mois.

Elle me laissa en proie au vertige, comme si, abandonne par un guide
aventureux sur une cime isole, j'eusse perdu la notion du retour.

N'avait-elle pas raison en effet? n'tait-elle pas plus forte que moi,
que Marguerite, que Paul lui-mme? Trop absorb par l'tude, il ne
pouvait pas, comme elle, analyser les faits de la vie pratique et en
rsoudre les continuelles nigmes. Qui sait si elle n'tait pas la femme
qu'elle se vantait d'tre, la seule qu'il pt aimer, le jour o il
verrait la loyaut et la gnrosit qui taient toujours au fond de ses
calculs les plus personnels? Une tte si active, une me tellement
au-dessus de la vengeance et des mauvais instincts, une si franche
acceptation des choses accomplies, une telle intelligence et tant de
courage pour mener ses entreprises les plus invraisemblables  bonne
fin, n'tait-ce pas assez pour rassurer sur les caprices et pardonner la
coquetterie?

Je me trouvais revenue au point o Csarine m'avait amene lorsque les
menaces du marquis de Rivonnire m'avaient fait reculer d'effroi. O
tait-il, le marquis? que devenait-il? avait-il oubli? tait-il absent?
Si l'on et pu me rassurer  cet gard, le roman de Csarine ne m'et
plus sembl si inquitant et si invraisemblable.

Je rsolus de savoir quelque chose, et en rflchissant je me dis que
Bertrand devait tre  mme de me renseigner.

C'tait un singulier personnage que ce valet de pied, sorte de
fonctionnaire mixte entre le groom et le valet de chambre. Valet de
chambre, il ne pouvait pas l'tre, ne sachant ni lire ni crire, ce qui,
par une bizarrerie de son intelligence, ne l'empchait pas de s'exprimer
aussi bien qu'un homme du monde. C'tait un garon de trente-cinq ans,
srieux, froid, distingu, trs-satisfait de sa taill lgante, portant
avec aisance et dignit son habit noir rehauss d'une tresse de soie 
l'paule, avec les aiguillettes ramenes  la boutonnire, toujours ras
et cravat de blanc irrprochable, discret, sobre, silencieux, ayant
l'air de ne rien savoir, de ne rien entendre, comprenant tout et sachant
tout, incorruptible d'ailleurs, dvou  Csarine et  moi  cause
d'elle, un peu ddaigneux de tout le reste de la famille et de la
maison.

Il n'tait que onze heures, et, M. Dietrich n'tant pas rentr, Bertrand
devait tre dans la galerie des objets d'art, au rez-de-chausse: c'est
l qu'il se plaisait  l'attendre, tudiant avec persvrance la
rgularit des bouches de chaleur du calorifre, la marche des pendules
ou la sant des plantes d'ornement.

Je descendis et le trouvai l en effet. Il vint au-devant de moi.

--Bertrand, j'ai  vous demander un renseignement, mon cher.

--J'avais aussi l'intention d'en donner un  mademoiselle.

-- moi? ce soir?

-- vous, ce soir, quand monsieur serait rentr. Je sais que
mademoiselle se couche tard.

--Eh bien! parlez le premier, Bertrand.

--C'est  propos de M. le marquis de Rivonnire.

--Ah! prcisment je voulais vous demander si vous aviez de ses
nouvelles.

--J'en ai. Mademoiselle Csarine, qui n'a pas de secrets pour
mademoiselle, a d lui dire tout ce qu'elle a fait aujourd'hui?

--Je le sais. Elle a t avec vous rue d'Assas et au bois de Boulogne
ensuite.

--Mademoiselle de Nermont sait-elle que M. de Rivonnire prend des
dguisements pour pier mademoiselle Csarine?

--Non! Csarine le sait-elle?

--Je ne crois pas.

--Vous eussiez d l'en avertir.

--Je n'tais pas assez sr, et puis mademoiselle Csarine, un jour que
je lui remettais une lettre de M. le marquis, m'avait dit:

--Ne me remettez plus rien de lui; que je n'entende donc plus jamais
parler de lui! Mais aujourd'hui j'ai si bien reconnu M. de Rivonnire
en costume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me suis promis d'en
avertir mademoiselle de Nermont.

--Savez-vous chez qui allait Csarine dans la rue d'Assas?

--Oui, mademoiselle, c'est moi qui ai t charg par elle de suivre la
personne qui y va tous les soirs en sortant de la librairie de M.
Latour.

--Avez-vous bien raison, Bertrand, d'pier vous-mme?...

--Je crois toujours avoir raison quand j'excute les ordres de
mademoiselle Csarine.

--Mme en cachette de son pre et de moi?

--M. Dietrich n'a pas de volont avec elle, et vous, mademoiselle, vous
arrivez toujours  vouloir ce qu'elle veut.

--C'est vrai, parce qu'elle veut toujours le bien, et cette fois comme
les autres il y avait une bonne action au bout de sa curiosit.

--Je le pense bien. D'ailleurs, comme je suis toujours et partout  deux
pas de mademoiselle avec un revolver et un couteau poignard sur moi, je
ne crains pas qu'on l'insulte.

--Certes vous la dfendriez avec courage

--Avec sang-froid, mademoiselle, beaucoup de sang-froid et de prsence
d'esprit; c'est mon devoir. Mademoiselle Csarine me l'a expliqu le
jour o elle m'a dit: Je veux pouvoir aller partout avec vous.

--C'est bien, mon ami; dites-moi maintenant si M. de Rivonnire a vu
Csarine entrer chez la personne que mon neveu frquente.

--Il l'a vue sortir, il tait sur la porte quand elle est remonte dans
sa voiture.

--Il aura sans doute questionn le portier de cette maison?

--Bien certainement, car il regardait mademoiselle d'un air moqueur, et
on aurait dit qu'il avait envie d'tre reconnu; mais mademoiselle tait
proccupe et n'a pas fait attention  lui.

--Pourquoi prsumez-vous qu'il avait envie de se moquer?

--Parce qu'il est fou de jalousie et qu'il croit que mademoiselle
cherche  rencontrer quelqu'un. Certainement il a tabli  ct de moi
une contre-mine, comme on dit. Il a d savoir ce que j'tais charg de
dcouvrir; et sans doute il sait maintenant que monsieur... votre neveu
a autre chose en tte que de se trouver avec mademoiselle Csarine. Il
est bon que vous sachiez la chose, c'est  vous d'aviser, mademoiselle;
c'est  moi d'excuter vos ordres, si vous en avez  me donner pour
demain.

--Je m'entendrai avec mademoiselle Csarine; merci et bonsoir, Bertrand.

Ainsi, malgr le temps coul, trois semaines environ depuis ses
menaces, le marquis ne s'tait pas dsist de ses projets de vengeance.
Il m'avait dit la vrit en m'assurant qu'il tait capable de garder sa
colre jusqu' ce qu'elle ft assouvie, comme il gardait son amour sans
esprance. C'tait donc un homme redoutable, ni fou ni mchant
peut-tre, mais incapable de gouverner ses passions. Il avait parl de
meurtre sans provocation comme d'une chose de droit, et il savait
maintenant de qui Csarine tait prise! Je recommenai  maudire le
terrible caprice qu'elle avait t prs de me faire accepter. Je rsolus
d'avertir M. Dietrich, et j'attendis qu'il ft rentr pour l'arrter au
passage et lui dire tout ce qui s'tait pass, sans oublier le rapport
que m'avait fait Bertrand.

--Il faut, lui dis-je en terminant, que vous interveniez dans tout ceci.
Moi, je ne peux rien; je ne puis loigner mon neveu; son travail le
cloue  Paris; et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il
s'acharnerait d'autant plus  braver une haine qu'il jugerait ridicule,
mais que je crois trs-srieuse. Je n'ai plus aucun empire sur Csarine.
Vous tes son pre, vous pouvez l'emmener; moi, je vais avertir la
police pour qu'on surveille les dguisements et les dmarches de M. de
Rivonnire.

--Ce serait bien grave, rpondit M. Dietrich, et il pourrait en
rsulter un scandale dont je dois prserver ma fille. Je l'emmnerai
s'il le faut; mais d'abord je ferai une dmarche auprs du marquis.
C'est  moi qu'il aura affaire, s'il compromet Csarine par sa folle
jalousie et son espionnage. Rassurez-vous, je surveillerai, je saurai et
j'agirai; mais je crois que, pour le moment, nous n'avons point  nous
inquiter de lui. Il croit que Csarine a prouv aujourd'hui une
dception qui le venge, et qu'elle ne pensera plus au rival dont elle a
vu la femme et l'enfant, car il ne doit rien ignorer de ce qui concerne
votre neveu.

--C'est fort bien, monsieur Dietrich, mais demain ou dans huit jours au
plus il saura que Csarine persiste  aimer Paul, car elle n'est pas
femme  cacher ses dmarches et  renoncer  ses dcisions, vous le
savez bien.

--J'agirai demain; dormez en paix.

Ds le lendemain en effet, et de trs-bonne heure, il se rendit chez le
marquis. Il ne le trouva pas; il tait, disait-on, en voyage dpute
plusieurs jours, on ne savait quand il comptait revenir. Chercher dans
Paris un homme qui se cache n'est possible qu' la police. J'allais,
sans dire ma rsolution, crire pour demander une audience au prfet
lorsque Bertrand, de son air impassible et digne, mais avec un regard
qui semblait me dire:--Faites attention! annona le marquis de
Rivonnire.

       *       *       *       *       *




III


Le marquis se prsenta aussi ais, aussi courtois que si l'on se ft
quitt la veille dans les meilleurs termes. M. Dietrich lui serra la
main comme de coutume, se rservant de l'observer; mais Csarine, dont
le sourcil s'tait fronc, et qui tait vraiment lasse de ses hommages,
lui dit d'un ton glac:

--Je ne m'attendais pas  vous revoir, monsieur de Rivonnire.

--Je ne me croyais pas banni  perptuit, rpondit-il avec ce sourire
dont l'ironie avait frapp Bertrand, et qui tait comme incrust sur son
visage pli et fatigu.

--Vous n'avez pas t banni du tout, reprit Csarine. Il se peut que je
vous aie tmoign du mcontentement quand vous m'avez sembl manquer de
savoir-vivre; mais on pardonne beaucoup  un vieil ami, et je ne
songeais pas  vous loigner. Vous avez trouv bon de disparatre. Ce
n'est pas la premire fois que vous boudez, mais ordinairement vous
preniez la peine de motiver votre absence. C'tait conserver le droit
de revenir. Cette fois vous avez nglig une formalit dont je ne
dispense personne; vous avez cess de nous voir parce que cela vous
plaisait; vous revenez parce que cela vous plat. Moi, ces faons-l me
dplaisent. J'aime  savoir si les gens que je reois me sont amis ou
ennemis; s'ils sont dans le dernier cas, je ne les admets qu'en me
tenant sur mes gardes; veuillez donc dire sur quel pied je dois tre
avec vous; mettez-y du courage et de la franchise, mais ne comptez en
aucun cas que je tolrerais le plus petit manque d'gards.

tourdi de cette semonce, le marquis essaya de se justifier; il
prtendit qu'il s'tait absent rellement, qu'il avait envoy une carte
P. P. C., ce qui n'tait pas vrai, et, comme il ne savait pas mentir, sa
raillerie intrieure se changea en confusion et en dpit.

M. Dietrich, qui avait gard le silence, prit alors la parole.

--Monsieur le marquis, lui dit-il aprs avoir sonn pour dfendre
d'introduire d'autres visites, vous tes venu chercher une explication
que j'allais vous demander ce matin. Vous vous tes fait passer pour
absent, et vous n'avez pas quitt Paris. Autant que ma fille, j'ai le
droit de trouver trange que vous n'ayez pas su nous donner un prtexte
de votre disparition; mais mon tonnement est encore plus profond et
plus srieux que le sien, car je sais ce qu'elle ignore: vous vous tes
constitu son surveillant, je ne veux pas me servir d'un mot plus juste
peut-tre, mais trop cruel. Votre excuse est sans doute dans une
passion ou dans un dpit qui lgitime votre conduite  vos propres
yeux, mais qu'il est temps de surmonter, si vous ne voulez l'avouer
franchement.

--Eh bien! je l'avoue franchement, rpondit le marquis, pouss  bout
par le sang-froid imposant de M. Dietrich. Je me suis conduit comme un
espion, comme un misrable. J'ai bu toute la honte de mon rle, puisque
me voici dvoil; mais ce n'est pas  monsieur Dietrich de me le
reprocher si durement. J'ai fait ce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli
envers sa fille un devoir que me suggrait mon dvouement pour elle, et
que lui ne pouvait remplir parce qu'il ignorait le pril.

M. Dietrich l'interrompit.

--Vous vous trompez, monsieur; j'tais mieux renseign que vous; je
savais que dans aucune dmarche de ma fille il n'y avait pril pour
elle. Je sais maintenant ceci: c'est que vous levez la prtention de
l'empcher  tout prix de faire choix d'un autre que vous pour son mari;
ce choix, elle ne l'a pas fait, mais elle a le droit de le faire. Me
voici pour le maintenir et le faire respecter. Vous savez que j'ai
sincrement regrett de vous voir chouer auprs d'elle; mais
aujourd'hui je ne le regrette plus, voyant que vous manquez de sagesse
et de dignit. Je vous le dclare avec l'intention de ne me rtracter en
aucune faon, soit que vous me rpondiez par des excuses ou par des
menaces.

--Vous n'aurez de moi ni l'un ni l'autre, rpliqua le marquis; je sais
le respect que je dois  vous et  moi-mme. Je me retire pour attendre
chez moi les ordres qu'il vous plaira de me donner.

--C'est bien fait! s'cria Csarine ds qu'il fut sorti. Merci, mon
pre! tu as fait respecter ta fille!

--Malheureuse enfant! lui dis-je avec une vivacit que je ne pus
matriser, tu ne songes qu' toi. Tu ne vois pas qu'il y a un duel au
bout de cette explication, et que ta folie place ton pre en face de
l'pe d'un homme exaspr par toi?

Csarine plit, et se jetant au cou de son pre:

--Ce n'est pas vrai, cela! s'cria-t-elle; dis que ce n'est pas vrai, ou
je meurs!

--Ce n'est pas vrai, rpondit M. Dietrich. Notre amie s'exagre mon
devoir et mes intentions. Si M. de Rivonnire se le tient pour dit,
l'incident est vid; sinon....

--Ah! oui, voil! _sinon_! Mon pre, tu me mets au dsespoir, tu me
rends folle!

--Il faut tre calme, ma fille; je suis jeune encore et, dans une
question d'honneur, un homme en vaut un autre. J'aurais mauvaise grce 
me plaindre de ta conduite, puisque je n'ai pas su faire prvaloir mon
autorit et te forcer  la prudence. Je dois accepter les consquences
de ma tendresse pour toi; je les accepte.

Il se dgagea doucement de ses bras et sortit. Elle fut vritablement
suffoque par les pleurs, et me jura qu'elle ne sortirait plus jamais
seule pour ne pas exposer son pre  porter la peine de ses
excentricits.

Elle tint parole pendant quelques jours. Je parlai  Bertrand pour
l'engager  ne porter aucune lettre d'elle sans la montrer  M. Dietrich
ou  moi. Il hsita beaucoup  prendre cet engagement. Pour lui,
Csarine tait la meilleure tte de la maison. Si quelqu'un pouvait
dissiper l'orage qui s'amassait autour de nous, et dont il comprenait
fort bien la gravit, car il devinait ce qu'on ne lui disait pas,
c'tait Csarine et nul autre. Pourtant il fut vaincu par mon insistance
et promit. Trois jours aprs, il m'apporta une lettre de Csarine
adresse  M. de Rivonnire, mais en me priant de demander son compte 
M. Dietrich.

--Je n'ai jamais trahi les bons matres, disait-il, et vous m'avez forc
de faire une mauvaise promesse. Mademoiselle Csarine n'aura plus de
confiance en moi. Je ne peux pas rester dans une maison o je ne serais
pas estim.

Je ne savais plus que faire. Cet homme avait raison. Il tait trop tard
pour retenir Csarine; lui ter son agent le plus fidle et le plus
dvou, c'tait la pousser  commettre plus d'imprudences encore. Je
rendis la lettre  Bertrand et j'attendis que Csarine vnt me raconter
ce qu'elle contenait, car il tait rare qu'elle ne demandt pas conseil
aussitt aprs avoir agi  sa tte.

Elle ne vint pas, et mes anxits recommencrent. Cette fois je ne
craignais plus pour mon neveu. J'tais sre que Csarine ne l'avait pas
revu; mais je craignais pour M. Dietrich, que la conduite du marquis
avait fort irrit, et qui ne paraissait nullement dispos  lui
pardonner.

Le lendemain, Csarine entra chez moi en me disant:

--Je sors, veux-tu venir avec moi?

--Certainement, rpondis-je, et je ne comprendrais pas que tu voulusses
sortir sans moi dans les circonstances o tu as plac ton pre.

--Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai rsolu de rparer mes torts, quoi
qu'il m'en cote; tu vas voir!

--O allons-nous?

--Je te le dirai quand nous serons parties.

Les ordres taient donns d'avance au cocher par Bertrand, et nous
descendmes les Champs-lyses sans que Csarine voult s'expliquer.
Enfin, sur la place de la Concorde, elle me dit:

--Nous allons acheter des fleurs, rue des Trois-Couronnes, chez
Lemichez.

En effet, nous descendmes dans les jardins de cet horticulteur et
parcourmes ses serres, o Csarine choisit quelques plantes fort
chres;  3 heures elle regarda sa montre, et tout aussitt nous vmes
entrer le marquis de Rivonnire.

--Voici justement un de mes amis, dit Csarine  l'employ qui nous
accompagnait. Dans sa voiture et dans la mienne, nous emporterons les
plantes. Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit bris,
et faites faire la note, que je veux payer tout de suite.

Nous restmes donc dans la serre aux camlias, o le marquis vnt nous
joindre.

--Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main. Vous tes venu 
mon rendez-vous; vous avez compris que je ne pouvais plus, jusqu'
nouvel ordre, vous mettre en prsence de mon pre. Asseyez-vous sur ce
banc, nous sommes trs-bien ici pour causer.

Monsieur de Rivonnire, j'ai rflchi, j'ai vu clair dans ma conduite,
je l'ai condamne, et c'est  vous que je veux me confesser. Je ne vous
ai pas trahi, puisque je n'ai jamais eu d'amour pour vous, et je ne vous
ai pas tromp en mettant mon refus sur le compte d'une aversion
prononce pour le mariage. J'tais sincre, je n'aimais personne, et je
croyais que l'amour de ma libert ne serait jamais assouvi. Il l'a t
bien plus vite que je ne pensais. Le monde m'a ennuy, la libert m'a
pouvante. J'ai vu quelqu'un qui m'a plu, que je n'pouserai peut-tre
pas, qui probablement ne saura jamais que je l'aime, mais qu'il m'est
impossible de ne pas aimer. Que voulez-vous que je vous dise? Je me
croyais une femme trs-forte, je ne suis qu'une enfant trs-faible, et
d'autant plus faible que je ne croyais pas  l'amour et ne m'en mfiais
pas. Je lui appartiens maintenant et j'en meurs de honte et de chagrin,
puisque ma passion n'est point partage. Si vous souhaitiez une
vengeance, soyez satisfait. Je suis aussi punie qu'on peut l'tre
d'avoir prfr un inconnu  un ami prouv; mais vous n'tes ni cruel
ni goste, ni vindicatif, et, si vous avez eu l'apparence contre vous
au point de perdre l'affection de mon pre, la faute en est  moi, 
moi seule. Je ne vous ai pas compris, je vous ai mal jug. Je me suis
mfie de vous. Vos torts sont mon ouvrage, je vous ai exaspr, gar,
jet dans une sorte de dlire. J'aurais d vous dire ds le premier jour
ce que je vous dis maintenant: Mon ami, plaignez-moi, je suis
malheureuse; soyez bon, ayez piti de moi!

En parlant ainsi avec une motion qui la rendait plus belle que jamais,
Csarine se plia et se pencha comme si elle allait s'agenouiller devant
M. de Rivonnire. Celui-ci, perdu et comme dsespr, l'en empcha en
s'criant:

--Que faites-vous l? C'est vous qui tes folle et cruelle! Vous voulez
donc me tuer? Que me demandez-vous, qu'exigez-vous de moi? Ai-je
compris? Je croyais  un caprice, vous me dites pour me consoler que
c'est une passion! et vous voulez.... Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que
vous voulez?

--Ce que votre coeur et votre conscience vous crient, mon ami,
rpondit-elle, toujours penche vers lui et retenant ses mains
tremblantes dans les siennes; je veux que vous me pardonniez mon manque
d'estime, mon ingratitude, mon silence. Quand vous m'avez dit: Avouez
votre amour pour un autre, je reste votre ami,--car vous m'avez dit
cela! j'aurais d vous croire; c'est votre droiture, c'est votre honneur
qui parlait spontanment. J'ai cru  un pige, c'est l mon crime et la
cause de votre colre. Ma mfiance vous a tromp. Vous avez cru  un
caprice, dites-vous? Cela devait tre. Aussi m'avez-vous traite comme
une fantasque enfant que l'on veut protger et sauver en dpit
d'elle-mme. Vous avez pris cela pour un devoir, et vous avez employ
tous les moyens pour vous en acquitter.  prsent vous dcouvrez, vous
voyez que c'est une passion et que j'en souffre affreusement; votre
devoir change; il faut me soutenir, me plaindre, me consoler, s'il se
peut, il faut m'aimer surtout! Il faut m'aimer comme une soeur, vous
dvouer  moi comme un tendre frre. Ne me causez pas cette douleur
atroce de perdre mon meilleur ami au moment o j'en ai le plus besoin.

Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant comme elle embrassait
M. Dietrich quand elle voulait le vaincre. Elle ne pouvait pas ne pas
russir avec le marquis: il tait dj vaincu.

--Vous me tuez! lui dit-il, et je baise la main qui me frappe. Ah! que
vous connaissez bien votre empire sur moi, et comme vous en abusez!
Allons, vous triomphez; que faut-il faire? Allez-vous me demander
d'amener  vos genoux l'ingrat qui vous ddaigne?

--Ah! grand Dieu, s'cria-t-elle, il s'agit bien de cela! S'il se
doutait de ma passion, je mourrais de douleur et de honte. Non, vous
n'avez rien  faire que de m'accepter prise d'un autre et de m'aimer
assez pour demander pardon  mon pre des torts qu'il vous attribue. Il
a cru que vous vouliez me perdre par un clat, faire croire que vous
aviez des droits sur moi. Dites-lui la vrit, accusez-moi,
expliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre ambition que celle de
jouer avec moi le rle d'ange gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre
parole pour l'avenir et laissez-moi vous rconcilier. Ce ne sera pas
difficile; il vous aime tant, mon pauvre pre! il est si malheureux
d'tre brouill avec vous!

Le marquis hsitait  prendre des engagements avec M. Dietrich. Csarine
pleura tant et si bien qu'il promit de venir  l'htel le soir mme, et
qu'il y vint.

Elle avait exig mon silence sur cette entrevue si habilement amene, et
elle voulait que le marquis vnt chez elle comme de lui-mme.

J'hsitais  tromper M. Dietrich.

--Peux-tu me blmer? s'cria-t-elle. Tout ce que j'ai imagin pour
prserver la vie de mon pre devrait te sembler une tche sacre, que
j'ai combine avec nergie et mene  bien avec adresse et dvouement.
Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tranquille, de me cacher, de ne
plus faire ce que tu appelles mes imprudences, le ressentiment de ces
deux hommes s'ternisait et amenait tt ou tard un clat. Grce  moi,
ils vont s'aimer plus que jamais, et tu seras  jamais tranquille pour
ton neveu. M. de Rivonnire n'est pas si chevaleresque et si gnreux
que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous son air
charmant; mais j'arriverai  le rendre tel qu'il doit tre, et je lui
aurai rendu un grand service dont il me saura gr plus tard. Quand on ne
peut pas combattre une bte froce, on la sduit et l'apprivoise. J'ai
fait une grande faute le jour o j'ai perdu patience avec lui. Je m'y
prenais mal,  prsent je le tiens!

M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, accepta l'expression de
son repentir aussi franchement que Csarine l'avait prvu. Le pauvre
Rivonnire tait d'une pleur navrante. On voyait qu'il avait souffert
autant dans cette terrible journe que s'il et eu  subir la torture.
Son abattement donnait un grand poids au serment qu'il fit de respecter
la libert de Csarine et de rester son ami dvou. M. Dietrich
l'embrassa. Csarine lui tendit ses deux mains  la fois, aprs quoi
elle se mit au piano et lui joua dlicieusement les airs qu'il
prfrait. Ses nerfs se dtendirent. Le marquis pleura comme un enfant
et s'en alla bni et bris.

--Eh bien, mademoiselle! me dit Bertrand, que je rencontrai dans la
galerie aprs que les portes se furent refermes sur M. de Rivonnire,
vous avez eu raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais
bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Csarine pour arranger les
affaires. Elle y a pens, elle l'a voulu, elle a crit, elle a parl, et
_le tour est fait_. Pardon de l'expression! elle est un peu familire,
mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment.

Il n'y en avait pas d'autre en effet: le tour tait jou. Csarine
tait-elle donc profonde en ruses et en cruauts? Non, elle tait
fconde en expdients et habile  s'en servir. Elle se pntrait de ses
rles au point de ressentir toutes les motions qu'ils comportaient.
Elle croyait fermement  son inspiration,  son gnie de femme, et se
persuadait oprer le sauvetage des autres en les noyant pour se faire
place.

Elle tait donc matresse de la situation comme toujours. Elle avait
amen son pre  tout accepter, elle avait paralys la vengeance du
marquis, elle m'avait surprise et trouble au point que je ne trouvais
plus de bonnes raisons pour la rsistance. Il ne lui restait qu'
vaincre celle de Paul, et, comme elle le disait, l'action tait
simplifie. Les forces de sa volont, n'ayant plus que ce but 
atteindre, taient dcuples.

--Que comptes-tu faire! lui disais-je; vas-tu encore le provoquer malgr
le mauvais rsultat de tes premires avances?

--J'ai fait une cole, rpondait-elle, je ne la recommencerai pas. Je
m'y prendrai autrement; je ne sais pas encore comment. J'observerai et
j'attendrai l'occasion; elle se prsentera, n'en doute pas. Les choses
humaines apportent toujours leur contingent de secours imprvu  la
volont qui guette pour en tirer parti.

Cette fatale occasion vint en effet, mais au milieu de circonstances
assez compliques, qu'il faut reprendre de plus haut.

Marguerite n'avait pas cach  Paul la visite de Csarine, et elle lui
avait assez bien dcrit la personne pour qu'il lui ft ais de la
reconnatre. Il m'avait fait part de cette dmarche bizarre, et je la
lui avais explique. Il n'tait plus possible de lui cacher la vrit.
Par le menu, il apprit tout; mais nous emes grand soin de n'en pas
parler devant Marguerite, dont la jalousie se ft allume.

Paul se montra, dans cette preuve dlicate, au-dessus de toute
atteinte. Comme il avait coutume d'en rire quand je l'interrogeais, je
l'adjurai, un soir que je l'avais emmen promener au Luxembourg, de me
rpondre sincrement une fois pour toutes.

--Est-ce que ce n'est pas dj fait? me dit-il avec surprise; pourquoi
supposez-vous que je pourrais changer de sentiment et de volont?

--Parce que les circonstances se modifient  toute heure autour de cette
situation, parce que M. Dietrich consentirait, parce que je serais
force de consentir, parce que M. de Rivonnire se rsignerait, parce
qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite, et que tu n'es pas
li  elle par un devoir rel. Son sort et celui de l'enfant assurs,
rien ne te condamne  sacrifier  une femme que tu n'aimes pas le sort
le plus brillant et la conqute la plus flatteuse.

--Ma tante, rpondit-il, vous jouez sur le mot aimer. J'aime Marguerite
comme j'aime mon enfant, d'abord parce qu'elle m'a donn cet enfant, et
puis parce qu'elle est une enfant elle-mme. Cette indulgence tendre que
la faiblesse inspire naturellement  l'homme est un sentiment
trs-profond et trs-sain. Il ne donne pas les motions violentes de
l'amour romanesque, mais il remplit les coeurs honntes, et n'y laisse
pas de place pour le besoin des passions excitantes. Je suis une nature
sobre et contenue. Ce besoin, imprieux chez d'autres, est trs-modr
chez moi. Je ne suis pas attir par le plaisir fivreux. Mes nerfs ne
sont pas entrans aux paroxysmes, mon cerveau n'est gure potique, un
idal n'est pour moi qu'une chimre, c'est--dire un monstre  beau
visage trompeur. Pour moi, le charme de la femme n'est pas dans le
dveloppement extraordinaire de sa volont, au contraire il est dans
l'abandon tendre et gnreux de sa force. Le bonheur parfait n'tant
nulle part, car je n'appelle pas bonheur l'ivresse passagre de
certaines situations envies, j'ai pris le mien  ma porte, je l'ai
fait  ma taille, je tiens  le garder, et je dfie mademoiselle
Dietrich de me persuader qu'elle en ait un plus dsirable  m'offrir. Si
elle russissait  m'branler en agissant sur mes sens ou sur mon
imagination, sur la partie folle ou brutale de mon tre, je saurais
rsister  la tentation, et, si je sentais le danger d'y succomber, je
prendrais un grand parti: j'pouserais Marguerite.

--pouser Marguerite! ce n'est pas possible, mon enfant!

--Ce n'est pas facile, je le sais, mais ce n'est pas impossible. Cette
union blesserait votre juste fiert; c'est pourquoi je ne m'y rsoudrais
qu' la dernire extrmit.

--Qu'appelles-tu la dernire extrmit?

--Le danger de tomber dans une humiliation pire que celle d'endosser le
pass d'une fille dchue, le danger de subir la domination d'une femme
altire et imprieuse. Marguerite ne se fera jamais un jeu de ma
jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pouvoir m'en inspirer aucune.
Je suis sr du prsent. Le pass ne m'appartenant pas, je n'ai pas  en
souffrir ni  le lui reprocher. L'homme qui l'a sduite n'existe plus
pour elle ni pour moi: elle l'a ananti  jamais en refusant ses secours
et en voulant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni moi n'en
avons entendu parler. Il est probablement mort. Je peux donc
parfaitement oublier que je ne suis pas son premier amour, puisque je
suis certain d'tre le dernier.

Quelques jours aprs cette conversation, je trouvai Marguerite
trs-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir  causer avec elle; mais,
comme je voyais toutes les semaines une vieille amie dans son voisinage,
j'allais m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite avait un gros
lot de guipures  raccommoder, et je reconnus tout de suite un envoi de
Csarine.

--C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a apport a, me dit-elle.
Elle est venue ce matin,  pied, par le Luxembourg, suivie de son
domestique  galons de soie. Elle est reste  causer avec moi pendant
plus d'une heure. Elle m'a donn de bons conseils pour la sant du
petit, qui souffre un peu de ses dents. Elle s'est informe de tout ce
qui me regarde avec une bont!... Voyez-vous, c'est un ange pour moi, et
je l'aime tant que je me jetterais au feu pour elle. Elle n'a pas encore
voulu me dire son nom; est-ce que vous ne me le direz pas?

--Non, puisqu'elle ne le veut pas.

--Est-ce que Paul le sait?

--Je l'ignore.

--C'est drle qu'elle en fasse un mystre; c'est quelque dame de charit
qui cache le bien qu'elle fait.

--Aviez-vous rellement besoin de cet ouvrage, Marguerite?

--Oui, nous en manquons depuis quelque temps. Madame Fron, qui est
fire, en souffre, et fait quelquefois semblant de n'avoir pas faim pour
n'tre pas  charge  Paul; mais elle supporte bien des privations, et
l'enfant nous drange beaucoup de notre travail. Paul fait pour nous
tout ce qu'il peut, peut-tre plus qu'il ne peut, car il use ses vieux
habits jusqu'au bout, et quelquefois j'ai du chagrin de voir les
conomies qu'il fait.

--Acceptez de moi, ma chre enfant, et vous ne lui coterez plus rien.

--Il me l'a dfendu, et j'ai jur de ne pas dsobir. D'ailleurs nous
voil tranquilles; ma jolie dame nous fournira de l'ouvrage. En voil
pour longtemps, Dieu merci! Elle nous paye trs-cher, le double de ce
que nous lui aurions demand. Voyez comme c'est beau! toute une
garniture de chambre  coucher en vieux point! Quand ce sera doubl de
rose....

--Mais cette quantit d'ouvrage et ce gros prix, cela ressemble bien 
une aumne; ne craignez-vous pas que Paul ne soit mcontent de vous la
voir accepter?

--On ne le lui dira pas. La charit, s'il y en a, est surtout au profit
de madame Fron, qui en a bien besoin, et c'est pour elle que j'ai
accept. Vous ne voudriez pas empcher cette brave femme de gagner sa
vie? Paul n'en aurait pas le droit, d'ailleurs!

Je crus devoir me taire; mais je vis bien que le feu tait ouvert et que
Csarine s'emparait de Marguerite pour aplanir son chemin mystrieux.

Le lendemain, je fus frappe d'une nouvelle surprise. Je trouvai
Marguerite dans l'antichambre de Csarine. Elle avait reu d'elle ce
billet qu'elle me montra:

Ma chre enfant, j'ai oubli un dtail important pour la coupe des
dentelles. Il faut que vous preniez vous-mme la mesure de la toilette.
Je vous envoie ma voiture, montez-y et venez.


                    La dame aux guipures.


--Est-ce que Paul a consenti? lui demandai-je.

--Paul tait parti pour son bureau. Dame! il n'y avait pas  rflchir,
et puis j'tais si contente de monter dans la belle voiture, toute
double de satin comme une robe de princesse! et des chevaux!
domestiques devant, derrire! a allait si vite que j'avais peur
d'craser les passants. J'avais envie de leur crier:--Rangez-vous donc!
Ah! je peux dire que je n'ai jamais t  pareille fte!

Csarine, qui s'habillait, fit prier Marguerite d'entrer. Je la suivis.

--Ah! tu t'intresses  nos petites affaires? me dit-elle avec un
malicieux sourire. Il n'y a pas moyen de te rien cacher! Moi qui voulais
te surprendre en renouvelant mon appartement d'aprs tes ides! Chre
petite, dit-elle  Marguerite, voyez bien la forme de cette toilette
pour rabattre les angles sans coutures apparentes; voici du papier, des
ciseaux. Taillez un patron bien exact.

--Mais enfin, madame, s'cria Marguerite en recevant les ciseaux d'or et
en jetant un regard bloui sur la toilette charge de bijoux, dites-moi
donc o je suis, et si vous tes reine ou princesse!

--Ni l'une, ni l'autre, rpondit Csarine. Je ne suis gure plus noble
que vous, mon enfant. Mes parents ont gagn de la fortune en
travaillant: c'est pourquoi je m'intresse aux personnes qui vivent de
leur travail; mais il est bien inutile que je vous fasse un mystre que
mademoiselle de Nermont trahirait. Je me nomme Csarine Dietrich, une
personne que M. Paul n'aime gure.

--Il a tort, bien tort, vous tes si aimable et si bonne!

--Il vous avait dit le contraire, n'est-il pas vrai?

--Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si! il vous trouvait trop pare
au bal, voil tout; mais il vous connat si peu, il faut lui pardonner.

--Il ne vous a pas charge, dis-je  Marguerite un peu svrement, de
demander pardon pour lui.

Elle me regarda avec tonnement. Csarine la prit par te bras et lui fit
voir tout son appartement et toute la partie de l'htel qu'elle
habitait. Elle s'amusait de son vertige, de ses questions naves, de ses
notions quelquefois justes, quelquefois folles sur toutes choses. En la
promenant ainsi, elle chappait  mon contrle, elle l'accaparait, elle
la grisait, elle faisait reluire l'or et les joyaux devant elle, elle
jouait le rle de Mphisto auprs de cette Marguerite, aussi femme que
celle de la lgende.

Voyant que Csarine tait rsolue  me mettre de ct pour le moment, je
quittai sa chambre, o elle ramena Marguerite et l'y garda assez
longtemps; puis elle voulut la reconduire jusqu' sa voiture, qui devait
la remmener, et en traversant le salon elle m'y trouva avec le marquis
de Rivonnire; c'est l qu'eut lieu une scne inattendue qui devait
avoir des suites bien graves.

--Bonjour, marquis, dit Csarine, qui entrait la premire, je vous
attendais. Vous venez djeuner avec nous?

En ce moment, et comme M. de Rivonnire s'avanait pour baiser la main
de sa souveraine, il se trouva vis--vis de Marguerite, qui la suivait.
Il resta une seconde comme paralys, et Marguerite, qui ne savait rien
cacher, rien contenir, fit un grand cri et recula.

--Qu'est-ce donc? dit Csarine.

--Jules! s'cria Marguerite en montrant le marquis d'un air effar,
comme si elle et vu un spectre.

M. de Rivonnire avait pris possession de lui-mme, il dit en souriant:

--Qui, Jules? que veut dire cette jolie personne?

--Vous ne vous appelez pas Jules? reprit-elle toute confuse.

--Non, dit Csarine, vous tes trompe par quelque ressemblance, il
s'appelle Jacques de Rivonnire Venez, mon enfant. Marquis, je reviens.

Elle l'emmena.

--C'est l votre pauvre abandonne! dis-je  M. de Rivonnire,
convenez-en.

--Oui, c'est-elle. Vous la connaissez?

--Sans doute, c'est la matresse de mon neveu. Comment ne le saviez-vous
pas, vous qui avez tant rd autour de son domicile?

--Je le savais depuis peu; mais comment pouvais-je m'attendre  la
rencontrer ici? Au nom du ciel, ne dites pas  Csarine que je suis ce
Jules....

--Si vous esprez la tromper....

Csarine rentrait. Son premier mot fut:

--Ah a! dites-moi donc, marquis, pourquoi elle vous appelle Jules? Elle
n'a donc jamais su qui vous tiez? Elle jure que c'tait un tudiant,
qu'il se nommait Morin, et qu' prsent, malgr votre grand air et votre
belle tenue, vous tes un faux marquis. Il y a l-dessous un roman qui
va nous divertir. Voyons, contez-nous a bien vite avant djeuner.

--Vous voulez vous moquer de moi?

--Non, car je crains d'avoir  vous trouver trs-coupable et  vous
blmer.

--Alors permettez-moi de me taire.

--Non, lui dis-je, il faut vous confesser tout  fait. Mon neveu songe 
l'pouser, cette Marguerite. Je dois savoir si elle est pardonnable, et
si elle ne s'est pas vante en prtendant avoir refus vos dons.
Confessez-vous, il y va de l'honneur.

--Alors j'avouerai, puisqu'elle a eu l'imprudence de parler.

Et il raconte comme quoi, dans un moment o il voulait gurir de son
amour pour mademoiselle Dietrich, il avait err comme un fou, au hasard,
aux environs de Paris, sur les bords de la Seine, avec de grandes
vellits de suicide. L, il avait rencontr cette fille, dont la beaut
l'avait frapp, et qui, maltraite chez sa mre, s'tait laisse
enlever. Pour ne pas se compromettre, il s'tait donn le premier nom
venu, et, pour lui inspirer de la confiance, il s'tait fait passer pour
un pauvre tudiant en situation de l'pouser. Il l'avait loge dans une
petite maison de campagne de la banlieue o il allait la voir en secret,
dans une tenue approprie  son mensonge, et o elle ne se montrait 
personne. Elle tait modeste, et sans autre ambition que celle de se
marier avec lui, quelque pauvre qu'il pt tre. Ce commerce avait dur
quelques semaines. Une affaire ayant appel le marquis dans ses terres
de Normandie, il avait appris que Csarine tait  Trouville. Il s'tait
repris de passion pour elle en la revoyant. Il avait envoy Dubois, son
homme de confiance,  Marguerite, pour lui annoncer le mariage de Jules
Morin, et lui remettre un portefeuille de cinquante mille francs qu'elle
avait jet au nez du porteur en disant:

--Il m'a trompe, puisqu'il est riche. Je le mprise, dites-lui que je
ne l'aime plus et ne le reverrai jamais. Dubois avait cru ne pas devoir
se hter de transmettre la rponse  son matre, d'autant plus que
celui-ci avait suivi Csarine  Dieppe. C'est au bout de trois mois
seulement que, de retour  Paris, il avait appris le refus et la
disparition de Marguerite. Il avait envoy chez sa mre, elle y tait
retourne en effet; mais, aprs une tentative de suicide, elle avait
disparu de nouveau, et personne ne doutait dans le village qu'elle ne se
ft noye, puisque, disait-on, c'tait son ide. Le marquis ajouta:

--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a
rendu furieux nagure....

--Ne parlons plus de cela, dit Csarine. J'ai eu envers vous des torts
qui ne me permettent pas d'tre trop svre aujourd'hui.

--D'autant plus, reprit-il, que vous tes la cause... involontaire....

--Et trs-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette
constatation comme un reproche mrit, mon cher ami. Si toutes les
femmes dont le refus d'aimer a eu pour consquence des aventures de ce
genre devaient se les reprocher, la moiti de mon sexe prendrait le
deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est
console.

--Et puisqu'elle a rpar son garement, ajoutai-je, par une conduite
sage et digne; je suis bien aise de savoir que le rcit de M. de
Rivonnire est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut
estimer sa compagne et lui pardonner.

--Et mme il le doit, rpliqua vivement Csarine; mais lui donner son
nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline!
Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul
Gilbert, au bras de son mari, s'crit encore en rencontrant M. de
Rivonnire:

--Voil Jules!

--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert
serait-il inform?

--Il le sera! rpondit Csarine.

--Par toi? m'criai-je.

--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle
veut empcher ce mariage!

--Vous rvez tous deux, dit Csarine, qui n'avait jamais avou au
marquis que Paul ft l'objet de sa prfrence, et qui dtournait ses
soupons quand elle voyait reparatre sa jalousie; que m'importe 
moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment
supporterais-je la prsence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi
qui l'ai mande aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle
je m'intresse  son enfant, qui est malade par parenthse. J'irai
peut-tre le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux,
vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille trs-digne
d'tre aime par un galant homme, mais je ne suis pas force de voir en
elle la nice bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis mme
que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer  son neveu
la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du sducteur de Marguerite.

--Soit! t'crit le marquis en se levant comme frapp d'une ide
nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime rellement sa compagne, il reconnatra
qu'il a un compte  rgler avec moi, il me cherchera querelle, et....

--Et vous vous battrez? dit Csarine en se levant aussi, mais en
affectant un air dgag. Vous en mourez d'envie, marquis, et voil votre
frocit qui reparat; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas
le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas
Marguerite qui ira se vanter  lui d'avoir retrouv son amant. Ce n'est
pas Pauline qui exposera son neveu chri  une sotte et mauvaise
affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une dclaration
d'identit qui ne vous fait pas jouer le beau rle.  moins qu'il ne
vous passe par la tte de lui disputer Marguerite, je ne vois pas
pourquoi vous auriez la cruaut d'enlever  votre victime son protecteur
ncessaire. Voyons, assez de drame, allons djeuner et ne parlons plus
de ces commrages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique.

Si Csarine avait des expdients prodigieux au service de son
obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une
confiance exagre dans son pouvoir de fascination. C'est l l'cueil de
ces sortes de caractres. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont
pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent  la poursuite d'un
idal, ce n'est pas l'idal par lui-mme qui les enflamme, c'est surtout
l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu et t
facile  persuader et  vaincre, elle l'et ddaign; elle n'y et
jamais fait attention.

Elle croyait avoir trouv dans le marquis l'esclave rebelle, mais
faible, qu'en un tour de main elle devait  jamais dompter; elle se
trompait. Elle avait, sans le savoir, altr la droiture de cet homme
d'un coeur gnreux, mais d'une raison mdiocre. Depuis plusieurs
annes, elle le tranait  sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant
de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanit, les
thories de haute diplomatie qui lui avaient russi pour gouverner ses
proches, ses amis et lui-mme. D'abord le marquis avait t pouvant de
ce qui lui semblait une perversit prcoce, et il avait voulu s'y
soustraire; ensuite il avait vu Csarine n'employer que des moyens
avouables et ne travailler  dompter les autres qu'en les rendant
heureux. Telle tait du moins sa prtention, son illusion, la sanction
qu'elle prtendait donner, comme font tous les despotes,  ses
envahissements, et dont elle tait la premire dupe. Le marquis s'tait
pay de ses sophismes, il tait revenu  elle avec enthousiasme; mais il
recommenait  souffrir,  se mfier et  retomber dans son ide fixe,
qui tait de lutter contre elle et contre le rival prfr, quel qu'il
ft.

Elle ne le tenait donc pas si bien attach qu'elle croyait. Il avait
tudi  son cole l'art de ne pas cder, et il n'avait pas, comme
elle, la dlicatesse fminine dans le choix des moyens. Il lui passa
donc par la tte,  la suite de l'explication que je viens de rapporter,
d'veiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en
dpit des prvisions de Csarine. Il avait donn sa parole, il ne
pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispens parce que Csarine
manquait  la sienne en lui cachant le nom de son rival au mpris de la
confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il
m'expliqua par la suite aprs avoir agi comme je vais le dire.

Il nous quitta aussitt aprs le djeuner pour crire  Marguerite la
lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois:

Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnatre, c'est pour
ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes
rencontrs taient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous
n'aviez pas l'esprance d'pouser votre nouveau protecteur. La faute en
est  moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux rparer autant que
possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admir votre fiert
 mon gard; mais  prsent vous tes mre, vous n'avez pas le droit de
refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne
et une petite proprit qui vous mettront pour toujours  l'abri du
besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec
le pre de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour o
elles deviendraient pnibles, vous serai libre de les rompre sans
danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-mme.
Peut-tre aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se
dcidera-t-il  vous pouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la
rparation dsintresse que je vous offre. C'est votre droit, c'est
votre devoir de mre.

Si vous voulez de plus amples renseignements, crivez-moi.

                     Marquis de RIVONNIRE.

Marguerite froissa d'abord la lettre avec mpris sans la bien comprendre
mais madame Fron, qui savait mieux lire et qui tait plus pratique, la
relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Fron tait
trs-honnte, trs-dvoue  Paul et  son amie, mais elle voyait de
prs les dchirements de leur intimit et les difficults de leur
existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils
tait d'accepter des moyens d'existence et des gages de libert.
Marguerite, qui voulait tre pouse pour garder la dignit de son rle
de mre, tomba dans cette monstrueuse inconsquence de vouloir accepter,
pour l'enfant de Paul, le prix de sa premire chute. Elle envoya sur
l'heure madame Fron chez le marquis. Il s'expliqua en rdigeant une
donation dont le chiffre dpassait les esprances des deux femmes.
Marguerite n'avait plus qu' la signer. Il lui donnait quittance d'une
petite ferme en Normandie, qu'elle tait cense lui acheter, et dont
elle pouvait prendre possession sur-le-champ.

Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'pela avec attention
pour s'assurer de la validit de l'acte et de la forme respectueuse et
dlicate dans laquelle il tait conu.  mesure que la Fron lui en
lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le
coeur palpitant et la sueur au front.

--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux
copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-mme l'autre au
marquis. Je serai rentre avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne
se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni  sa tante, ni 
mademoiselle Dietrich, ni  personne au monde. J'ai dit au marquis que
tu n'accepterais qu' la condition d'un secret absolu.

Marguerite tremblait de tous ses membres.

--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma
honte. Je donne ma dmission de femme honnte.

--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Fron, tu ne
seras jamais regarde comme une femme honnte puisqu'on ne t'pouse pas,
et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sre; mais sa tante ne
consentira jamais  votre mariage. Dans le monde de ces gens-l, on ne
pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage  rien.
Tu n'es pas force d'aller demeurer en Normandie et de dire  Paul que
tu y es propritaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En
une petite journe, le chemin de fer vous mne et vous ramne, le
marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--a peut
arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre
en bonne fermire  la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener
pour son bonheur et sa sant. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul,
qui se fatigue et se prive pour nous donner le ncessaire, meure  la
peine: que deviendras-tu avec ton enfant? Vivras-tu des aumnes de sa
tante et de mademoiselle Dietrich? Ces bonts-l n'ont qu'un temps. Tu
sais bien que le travail de deux femmes ne nous suffit pas pour lever
un jeune homme de famille. Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant 
peine lire et crire? Avec a qu'ils sont heureux, les ouvriers, avec
leurs grves, leurs patrons et les soldats! Pierre est un enfant bien
n; il est petit-fils d'un mdecin et noble par sa grand'mre. Tu lui
dois d'en faire un bourgeois et de pouvoir lui payer le collge;
autrement il te reprocherait son malheur.

--Mais s'il me reproche son bonheur?...

--Est-ce qu'il saura d'o il vient? les enfants ne fouillent jamais ces
choses-l. Ils prennent le bonheur o ils le trouvent, et on doit
sacrifier sa fiert  leurs intrts.

Marguerite signa; la Fron s'enfuit sans lui donner le temps de la
rflexion.

Le marquis n'avait pas compt que Paul pourrait ignorer longtemps ce
contrat, qu'il courut dposer chez son notaire, et qu'il lui recommanda
de rgulariser au plus vite. Il connaissait Marguerite, il la savait
incapable de garder un secret. Une petite circonstance, qui ne fut
peut-tre pas prmdite, devait amener vite ce rsultat. En prenant
cong de madame Fron, il lui remit pour Marguerite un petit crin, en
lui disant que c'tait le pot-de-vin d'usage.  ce mot de pot-de-vin
qu'elle ne comprenait pas, Marguerite, que madame Fron retrouva tout en
pleurs, se prit  rire avec la facilit qu'ont les enfants de passer
d'une crise  la crise contraire.

--Il est donc bien bon, _son vin_, dit-elle, qu'il en donne si peu  la
fois?

Elle ouvrit l'crin et y trouva une bague de diamants d'un prix assez
notable. La veille encore, elle l'et peut-tre repousse; mais elle
avait vu, le matin mme, les bijoux de Csarine, et, bien qu'elle et
affect de ne pas les envier, elle en avait gard l'blouissement. Elle
passa la bague  son doigt, jurant  la Fron qu'elle allait la remettre
dans l'crin et la cacher.

--Non, lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te trahirait. Donne-moi
a tout de suite, je te rapporterai de l'argent. L'argent n'est pas
sign, et Paul ne regarde pas o nous mettons le ntre. Il ne sait
jamais ce que nous avons; il se contente de nous demander de quoi nous
avons besoin.  prsent nous lui dirons qu'il ne nous faut rien, et,
s'il est tonn, nous lui montrerons nos guipures. Il ne peut pas
trouver mauvais que mademoiselle Dietrich nous fasse travailler.

Marguerite cacha la bague; il tait trop tard pour la faire valuer,
Paul allait rentrer. Il rentra en effet, il rentra avec moi. J'avais
dn seule, de bonne heure, pour aller le prendre  son bureau. Il
m'avait crit qu'il tait un peu inquiet de l'indisposition de son fils.

L'enfant n'avait rien de grave. J'avais racont  Paul, chemin faisant,
la visite de Marguerite  Csarine, l'engageant  ne pas blmer
Marguerite de sa confiance, de crainte d'veiller ses soupons. Il tait
fort mcontent de voir les bienfaits de mademoiselle Dietrich se glisser
dans son petit mnage.

--Si c'est par l qu'elle prtend me prendre, elle s'y prend mal,
disait-il; elle est lourdement maladroite, la grande diplomate!

Je lui rpondis que jusqu' nouvel ordre le mieux tait de ne pas
paratre s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Il me le promit.
Nous ne nous doutions gure des choses plus graves qui venaient de s'y
passer.

Rassure sur la sant de l'enfant, j'allais me retirer lorsque Paul me
dit qu'il se passait chez lui des choses insolites. Ni Marguerite, ni
madame Fron n'avaient dn, elles mangeaient en cachette dans la
cuisine et se parlaient  voix basse, se taisant ou feignant de chanter
quand elles l'entendaient marcher dans l'appartement.

--Elles me semblent un peu folles, lui dis-je, je l'ai remarqu. C'est
l'effet de la course de Marguerite en voiture de _matre_ et la vue des
merveilles de l'htel Dietrich qu'elle aura racontes  sa compagne, ou
bien encore c'est la joie d'avoir un bel ouvrage  entreprendre.

Paul feignit de me croire, mais son attention tait veille. Il me
reconduisit en bas en me disant:

--Mademoiselle Dietrich commence  m'ennuyer, ma tante! Elle introduit
son esprit de folie et d'agitation dans mon intrieur; elle me force 
m'occuper d'elle,  me mfier de tout,  surveiller ma pauvre
Marguerite, qui n'tait encore jamais sortie sans ma permission, et que
je vais tre forc de gronder ce soir.

--Ne la gronde pas, accepte quelques centaines de francs qui te manquent
et emmne-la tout de suite  la campagne.

--Bah! mademoiselle Dietrich, grce  M. Bertrand, nous aura dpists
dans deux jours; il faudra que je reste aux environs de Paris ou que je
perde de vue mon fils, que ces deux femmes ne savent pas soigner. Je ne
vois qu'un remde, c'est de faire savoir trs-brutalement  mademoiselle
Dietrich que je ne veux pas plus de ses secours  ma famille que je n'ai
voulu de la protection de son pre pour moi.

Paul tait agit en me quittant. Le nom de Csarine l'irritait; son
image l'obsdait; je le voyais avec effroi arriver  la haine, l'amour
est si prs! et je ne pouvais rien pour conjurer le danger.

Paul, se sentant pris de colre, voulut attendre au lendemain pour
notifier  Marguerite de ne plus sortir sans sa permission. Il se retira
de bonne heure dans son cabinet de travail, mais il ne put travailler,
un vague effroi le tiraillait. Il se jeta sur son lit de repos et ne
put dormir. Vers minuit, il entendit remuer dans la chambre  coucher,
et, pour savoir si l'enfant dormait, il approcha sans bruit de la porte
entr'ouverte. Il vit Marguerite assise devant une table et faisant
briller quelque chose d'tincelant  la lueur de sa petite lampe. La
pauvre enfant n'avait pu dormir non plus, le feu des diamants brlait
son cerveau. Elle avait voulu savourer l'clat de sa bague avant de s'en
sparer, elle lui disait navement adieu, au moment de la renfermer dans
l'crin, quand Paul, qui tait arriv auprs d'elle sans qu'elle
l'entendit, la lui arracha des mains pour la regarder. Elle jeta un cri
d'pouvante.

--Tais-toi, lui dit Paul  voix basse, ne rveille pas l'enfant!
Suis-moi dans le cabinet; s'il remue, nous l'entendrons. coute, lui
dit-il quand il l'eut amene, stupfaite et glace, dans la pice
voisine, je ne veux pas te gronder. Tu es aussi niaise qu'une petite
fille de sept ans. Ne me rponds pas, n'lve pas la voix. Il faut avant
tout que notre enfant dorme. Pourquoi es-tu si consterne? Ce que tu as
fait n'est pas si grave, je me charge de renvoyer ce bibelot  la
personne qui te l'a donn. Tu savais fort bien que tu ne dois rien
recevoir que de moi, et tu ne le feras plus,  moins que tu ne veuilles
me quitter.

--Te quitter, moi? dit-elle en sanglotant, jamais! C'est donc toi qui
veux me chasser? Alors rends-moi ma bague; tu ne veux pas que je meure
de faim?

--Marguerite, tu es folle. Je ne veux pas te quitter, mais je veux que
tu fasses respecter la protection que je t'assure. Je ne veux pas que tu
reoives de prsents; je ne veux pas surtout que tu en ailles chercher.

--Je n'ai pas t chez _lui_, je te le jure! s'cria Marguerite, qui
avait perdu la tte et ne s'apercevait pas de la mprise de Paul.

--_Chez lui_? dit-il avec surprise; qui, _lui_?

--Mademoiselle Dietrich! rpondit-elle, s'avisant trop tard du mensonge
qui pouvait la sauver.

--Pourquoi as-tu dit _lui_? je veux le savoir.

--Je n'ai pas dit _lui_... ou c'est que tu me rends folle avec ton air
fch.

--Marguerite, tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais menti; une seule
chose, une chose immense, m'a li  toi pour la vie, ta sincrit. Ne
joue pas avec cela, ou nous sommes perdus tous deux. Pourquoi as-tu dit
_lui_ au lieu d'_elle_? rponds, je le veux.

Marguerite ne sut pas rsister  cet appel suprme. Elle tomba aux pieds
de Paul; elle confessa tout, elle raconta tous les dtails, elle montra
la lettre du marquis, l'acte de vente simule, c'est--dire de donation;
elle voulut le dchirer. Paul l'en empcha. Il s'empara des papiers et
de l'crin, et, voyant qu'elle se tordait dans des convulsions de
douleur, il la releva et lui parla doucement.

--Calme-toi, lui dit-il, et console-toi. Je te pardonne. Tu as mal
raisonn l'amour maternel; tu n'as pas compris l'injure que tu me
faisais. C'est la premire fois que j'ai un reproche  te faire; ce
sera la dernire, n'est-ce pas?

--Oh oui! par exemple, j'aimerais mieux mourir....

--Ne me parle pas de mourir, tu ne t'appartiens pas; va dormir, demain
nous causerons plus tranquillement.

Paul se remit  son bureau, et il m'crivit la lettre suivante:

Demain, quand tu recevras cette lettre, ma tante chrie, j'aurai tu le
prtendu Jules Morin ou il m'aura tu,--tu sais qui il est et o
Marguerite l'a rencontr ce matin; mais ce que tu ignores, c'est qu'il
avait fait accepter tantt  Marguerite des moyens d'existence, avec la
prvision, nonce par crit, que cette considration me dciderait 
l'pouser. J'ignore si c'est une provocation ou une impertinence bte,
et si mademoiselle Dietrich est pour quelque chose dans cette intrigue.
Je croirais volontiers qu'elle a, je ne sais dans quel dessein, provoqu
la rencontre de Marguerite avec son sducteur. Quoi qu'il en soit, si
Dieu me vient en aide, car ma cause est juste, j'aurai bientt priv
mademoiselle Dietrich de son cavalier servant, et j'aurai lav la tache
qu'il a imprime  ma pauvre compagne. Lui vivant, je ne pouvais
l'adopter lgalement sans te faire rougir devant lui; mort, il te
semblera, comme  moi, qu'il n'a jamais exist, et j'aurai purg
l'hypothque qu'il avait prise sur mon honneur. Si la chance est contre
moi, tu recevras cette lettre qui est mon testament Je te lgue et te
confie mon fils; remets-lui le peu que je possde. Laisse-le  sa mre
sans permettre qu'elle s'loigne de toi de manire  chapper  ta
surveillance. Elle est bonne et dvoue, mais elle est faible. Quand il
sera en ge de raison, mets-le au collge. Je n'ai pas dissip le mince
hritage de mon pre. Je sais qu'il ne suffira pas; mais toi, ma
providence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi. Tu vois, j'ai
bien fait de refuser le superflu que tu voulais me procurer; il sera le
ncessaire pour mon enfant.--J'esprais faire une petite fortune avant
cette poque et te rendre, au lieu de te prendre encore; mais la vie a
ses accidents qu'il faut toujours tre prt  recevoir. Je n'ai du reste
aucun mauvais pressentiment, la vie est pour moi un devoir bien plutt
qu'un plaisir. Je vais avec confiance o je dois aller. Tu ne recevras
cette lettre qu'en cas de malheur, sinon je te la remettrai moi-mme
pour te montrer qu' l'heure du danger ma plus chre pense a t pour
toi.

Il crivit  Marguerite une lettre encore plus touchante pour lui
pardonner sa faiblesse et la remercier du bonheur intime qu'elle lui
avait donn.

Un jour d'entranement, lui disait-il, ne doit pas me faire oublier
tant de jours de courage et de dvouement que tu as mis dans notre vie
commune. Parle de moi  mon Pierre, conserve-toi pour lui. Ne t'accuse
pas de ma mort, tu n'avais pas prvu les consquences de ta faiblesse;
c'est pour les dtourner que je vais me battre, c'est pour prserver 
jamais mon fils et toi de l'outrage de certains bienfaits. Le pre
s'expose pour que la mre soit venge et respecte. Je vous bnis tous
deux.

Il pensa aussi  la Fron et lui lgua ce qu'il put. Il s'habilla, mit
sur lui ces deux lettres et sortit avec le jour sans veiller personne.
Il alla prendre pour tmoins son ami, le fils du libraire, et un autre
jeune homme d'un esprit srieux.  sept heures du matin, il faisait
rveiller M. de Rivonnire et l'attendait dans son fumoir.

Il n'avait pas laiss souponner  ses deux compagnons qu'il s'agissait
d'un duel immdiat. Il avait une explication  demander, il voulait
qu'elle ft entendue et rpte au besoin par des personnes sres.

Il s'tait nomm en demandant audience. Le marquis se hta de s'habiller
et se prsenta, presque joyeux de tenir enfin sa vengeance et de pouvoir
dire  Csarine qu'il avait t provoqu. Il alla mme au-devant de
l'explication en disant  Paul:

--Vous venez ici avec vos tmoins, monsieur, ce n'est pas l'usage; mais
vous ne connaissez pas les rgles, et cela m'est tout  fait
indiffrent. Je sais pourquoi vous venez; il n'est pas ncessaire
d'initier  nos affaires les personnes que je vois ici. Vous croyez
avoir  vous plaindre de moi. Je ne compte pas me justifier. Mon jour et
mon heure seront les vtres.

--Pardonnez-moi, monsieur, rpondit Paul; je ne compte pas procder
selon les rgles, et il faut que vous acceptiez ma manire. Je veux que
mes amis sachent pourquoi j'expose ma vie ou la vtre. Je ne suis pas
dans une position  m'entourer de mystre. Les personnes qui veulent
bien m'estimer savent que j'ai pris pour femme, pour matresse, je ne
parlerai point  mots couverts, une jeune fille sduite  quinze ans par
un homme qui n'avait nullement l'intention de l'pouser. Je m'abstiens
de qualifier la conduite de cet homme. Je ne le connaissais pas, elle
l'avait oubli. Je n'tais pas jaloux du pass, j'tais heureux, car
j'tais pre, et, quel que ft le lien qui devait nous unir pour
toujours, fidlit jure ou volontairement garde, je considrais notre
union comme mon bien, comme mon devoir, comme mon droit. Je suis pauvre,
je vis de mon travail; elle acceptait ma peine et ma pauvret. Hier, cet
homme a crit  ma compagne la lettre que voici:

Et Paul lut tout haut la lettre du marquis  Marguerite; puis il montra
la bague et la posa, ainsi que l'acte de donation, sur la table, avec le
plus grand calme, aprs quoi, et sans permettre au marquis de
l'interrompre, il reprit:

--Cet homme qui m'a fait l'outrage de supposer, et d'crire  ma
matresse que ses prsents me dcideraient sans doute au mariage, c'est
vous, monsieur le marquis de Rivonnire, j'imagine que vous reconnaissez
votre signature?

--Parfaitement, monsieur.

--Pour cette insulte gratuite, vous reconnaissez aussi que vous me devez
une rparation?

--Oui, monsieur, je le reconnais et suis prt  vous la donner.

--Prt?

--Je ne vous demande qu'une heure pour avertir mes tmoins.

--Faites, monsieur.

Le marquis sonna, demanda ses chevaux, acheva sa toilette, et revint
dire  Paul qu'il le priait de fumer ses cigares avec ses amis en
l'attendant. Il y avait tant de courtoisie et de dignit dans ses
manires qu'aussitt son dpart le jeune Latour essaya de parler en sa
faveur. Il trouvait trs-justes le ressentiment et la dmarche de Paul;
mais il pensait que les choses eussent pu se passer autrement. Si Paul
et engag le marquis  expliquer le passage de sa lettre, peut-tre
celui-ci se ft-il dfendu d'avoir eu une intention blessante contre
lui. L'autre ami, plus rflchi et plus svre, jugea que la tentative
de gnrosit envers Marguerite et l'appel  ses sentiments maternels
taient tout aussi blessants pour Paul que l'allusion maladroite et
peut-tre irrflchie sur laquelle il motivait sa provocation.

--J'ai saisi cette allusion, rpondit Paul, pour abrger et pour fixer
les conditions du duel d'une manire prcise. Je crois avoir fait
comprendre  M. de Rivonnire que son action m'offensait autant que ses
paroles.

Le jeune Latour se rendit, mais avec l'esprance que les tmoins du
marquis l'aideraient  provoquer un arrangement.

Ceux-ci ne se firent pas attendre. Il est  croire que le marquis les
avait prvenus la veille qu'il comptait sur une affaire d'honneur au
premier jour. L'heure n'tait pas coule que ces six personnes se
trouvrent en prsence.

M. de Rivonnire avait tout expliqu  ses deux amis. Ils connaissaient
ses intentions. Il se retira dans son appartement, et Paul passa dans
une autre pice. Les quatre tmoins s'entendirent en dix minutes. Ceux
de Paul maintenaient son droit, qui ne fut pas discut. Le vicomte de
Valbonne, qui aimait le marquis autant que le point d'honneur, eut un
instant l'air d'acquiescer au dsir du jeune Latour en parlant d'engager
l'auteur de la lettre  prciser la valeur d'une certaine phrase; mais
l'autre tmoin, M. Campbel, lui fit observer avec une sorte de
scheresse que le marquis s'tait prononc devant eux trs-nergiquement
sur la volont de ne rien expliquer et de ne pas retirer la valeur d'un
seul mot crit et sign de sa main.

Une heure aprs, les deux adversaires taient en face l'un de l'autre.
Une heure encore et Csarine recevait le billet suivant, de l'homme de
confiance du marquis.

M. le marquis est frapp  mort; mademoiselle Dietrich et mademoiselle
de Nermont refuseront-elles de recevoir son dernier soupir? Il a encore
la force de me donner l'ordre de leur exprimer ce dernier voeu.

P.S. M. Paul Gilbert est prs de lui, sain et sauf. DUBOIS.

Frappes comme de la foudre et ne comprenant rien, nous nous regardions
sans pouvoir parler. Csarine courut  la sonnette, demanda sa voiture,
et nous partmes sans changer une parole.

Le marquis tait, quand nous arrivmes, entre les mains du chirurgien,
qui, assist de Paul et du vicomte de Valbonne, oprait l'extraction de
la balle. Dubois, qui nous attendait  la porte de l'htel, nous fit
entrer dans un salon, o le jeune Latour me raconta tout ce qui avait
amen et prcd le duel.

--J'tais fort inquiet, me dit-il, bien que Paul se ft exerc depuis
longtemps  se servir du pistolet et de l'pe. Il m'avait dit souvent:

--J'aurai probablement un homme  tuer dans ma vie, s'il n'est pas dj
mort.

 Je savais qu'il faisait allusion au premier amant de sa matresse, car
j'avais t son confident ds le dbut de leur liaison. Je lui avais
mainte fois conseill de l'pouser quand mme,  cause de l'enfant,
qu'il aime avec passion. C'est du reste la seule passion que je lui aie
jamais connue. Aussi c'est pour son fils, bien plus que pour la mre et
pour lui-mme, qu'il s'est battu. Il avait t rgl qu'il tirerait le
premier. Il a vis vite et bien. Il ne prend jamais de demi-mesure quand
il a rsolu d'agir: mais, quand il a vu son adversaire tendu par terre
et lui tendant la main, il est redevenu homme et s'est lanc vers lui
les bras ouverts.

-- Vous m'avez tu, lui a dit le bless, vous avez fait votre devoir.
Vous tes un galant homme, je suis le coupable, j'expie!

 Depuis ce moment, Paul ne l'a pas quitt. Il m'a dfendu d'avertir
Marguerite, qui ne se doute de rien et ne peut rien apprendre; mais il
m'avait remis conditionnellement une lettre d'adieux pour vous, crite
la nuit dernire. Comme il n'a mme pas eu  essuyer le feu de son
adversaire, cette lettre ne peut plus vous alarmer. Pendant que vous la
lirez, je vais chercher des nouvelles du pauvre marquis. On n'esprait
pas tout  l'heure, peut-tre tout est-il fini!

--Je veux le voir, s'cria Csarine.

Dubois qui tait debout, allant avec garement d'une porte  l'autre,
l'arrta. M. Nlaton ne veut pas, lui dit-il; c'est impossible 
prsent! restez-la, ne vous en allez pas, mademoiselle Dietrich! Il m'a
dit tout bas:

--La voir et mourir!

--Pauvre homme! pauvre ami! dit Csarine, revenant touffe par les
sanglots. Il meurt de ma main, on peut dire! Certes il n'a pas eu
l'intention de provoquer ton neveu, il ne m'aurait pas manqu de parole.
Il a t sincre en voulant rparer le tort qu'il avait fait 
Marguerite.... Il s'y est mal pris, voil tout. C'est mon blme qui
l'aura pouss  cette rparation qu'il paye de sa vie....

--Dis-moi, Csarine, est-ce par l'effet du hasard qu'il a rencontr hier
Marguerite chez toi?

--Qu'est-ce que cela te fait? Vas-tu me gronder? ne suis-je pas assez
malheureuse, assez punie?

--Je veux tout savoir, repris-je avec fermet. Mon neveu pourrait tre
le bless, le mourant,  l'heure qu'il est, et j'ai le droit de
t'interroger. Ta conscience te crie que tu as provoqu le dsastre. Tu
savais la vrit, avoue-le; tu as voulu en tirer parti pour rompre le
lien entre Paul et Marguerite.

--Pour empcher ton neveu de l'pouser, oui, j'en conviens, pour le
prserver d'une folie, pour te la faire juger inadmissible; mais qui
pouvait prvoir les consquences de la rencontre d'hier? N'tais-je pas
d'avis de la cacher  M. Gilbert? N'ai-je pas donn toutes les raisons
qui nous commandaient le silence? Pouvais-je admettre que le marquis
ferait de si dplorables maladresses?

--Ainsi tu as prmdit la rencontre, tu l'avoues?

--Je ne savais vraiment rien, je me doutais seulement. Le marquis
s'tait confess  moi, il y a longtemps, d'une mauvaise action. Le nom
de Marguerite lui tait chapp et n'tait pas sorti de ma mmoire. J'ai
voulu tenter l'aventure;... mais lis donc la lettre qu'on vient de te
donner; tu sauras ce qu'il faut penser de ce dsastre.

Je lus la lettre de Paul et la lui laissai lire, esprant que la duret
avec laquelle il s'exprimait sur son compte la refroidirait
dfinitivement. Il n'en fut rien. Elle parut ne pas prendre garde  ce
qui la concernait, et loua avec chaleur la forme, les ides et les
sentiments de cette lettre.

--C'est un homme, celui-l, disait-elle  chaque phrase en essuyant ses
yeux humides, c'est vraiment un grand coeur, un hros doubl d'un saint!

L'arrive de Dubois mit fin  cet enthousiasme. Le bless avait support
l'opration. Nlaton tait parti content de son succs; mais le mdecin
ne rpondait pas que le bless vct vingt-quatre heures. M. de Valbonne
vint nous chercher un instant aprs.

--On doit consentir, nous dit-il,  ce qu'il vous voie toutes deux. Il
s'agite parce que je n'obis pas aux ordres qu'il m'avait donns avant
le duel. Il a toute sa tte, son mdecin a compris qu'il ne fallait pas
contrarier la volont d'un homme qui, dans un instant peut-tre, n'aura
plus de volont.

Nous suivmes le vicomte dans la chambre du marquis.  travers la pleur
de la mort, il sourit faiblement  Csarine, et son regard teint
exprima la reconnaissance. Paul, qui tait assis au chevet du moribond,
s'en loigna sans paratre voir Csarine.

Je compris que m'occuper de mon neveu en cet instant, c'et t le
fliciter d'avoir chapp au sort cruel que subissait son adversaire.
Csarine s'approcha du lit et baisa le front glac de son malheureux
vassal. Le mdecin, voyant qu'il s'agissait de choses intimes, passa
dans une autre pice, et M. de Valbonne fit entrer dans celle o nous
tions l'autre tmoin du marquis et les deux tmoins de Paul, qu'il
avait pris de rester. Alors, nous invitant  nous rapprocher du lit du
bless, M. de Valbonne nous parla ainsi  voix basse, mais distincte:

--Avant de me mettre, avec M. Campbel, en prsence des tmoins de M.
Gilbert, Jacques de Rivonnire m'avait dit:

Je ne veux pas d'arrangement, car je ne puis assurer que je n'aie pas
eu d'intentions hostiles et malveillantes  l'gard de M. Gilbert.
J'avais contre lui de fortes prventions et une sorte de haine
personnelle. La dmarche qu'il a faite en venant me demander raison et
la manire dont il l'a faite m'ont prouv qu'il tait homme de coeur,
homme d'honneur et mme homme de bonne compagnie, car jamais on n'a
repouss une injure avec plus de fermet et de modration. Aucune parole
blessante n'a t change entre nous dans cette entrevue. J'ai senti
qu'il ne mritait pas mon aversion et que j'avais tous les torts. Je ne
sais pas si j'ai affaire  un homme qui sache tenir autre chose qu'une
plume, mais j'ai le pressentiment qu'il aura la chance pour lui. Je
serais donc un lche si je reculais d'une semelle. Vous rglerez tout
sans discussion, et, si le sort m'est srieusement contraire, vous ferez
mes excuses  M. Paul Gilbert. Vous lui direz qu'aprs avoir essuy son
feu, je ne l'aurais pas vis, ayant, pour respecter sa vie, des raisons
particulires qu'il comprendra fort bien. Vous lui direz ces choses en
mon nom, si je suis mort ou hors d'tat de parler; vous les lui direz en
prsence de ses tmoins et de toutes les personnes amies qui se
trouveraient autour de moi  mon heure dernire.

Esprons, ajouta M. de Valbonne, que cette heure n'est pas venue, et que
Jacques de Rivonnire vivra; mais j'ai cru devoir remplir ses intentions
pour lui rendre la tranquillit, et je crois voir qu'il approuve
l'exactitude des termes dont je me suis servi.

Tous les regards se tournrent vers le marquis, dont les yeux taient
ouverts, et qui fit un faible mouvement pour approuver et remercier.
Nous comprimes tous que nous devions lui laisser un repos absolu, et
nous sortmes de la chambre, o Paul resta avec M. de Valbonne et le
mdecin. Tel tait le dsir du marquis, qui s'exprimait par des signes
imperceptibles.

Csarine ne voulait pas quitter la maison; elle crivit  son pre pour
lui annoncer cette malheureuse affaire et le prier de venir la
rejoindre. Ds qu'il ft arriv, je courus chez Marguerite afin de la
prparer  ce qui venait de se passer. Paul m'avait fait dire par le
jeune Latour de vouloir bien prendre ce soin moi-mme et de remettre en
mme temps  Marguerite, lorsqu'elle serait bien rassure sur son
compte, la lettre de pardon et d'amiti qu'il lui avait crite durant la
nuit.

Pour la premire fois, je vis Marguerite comprendre la grandeur du
caractre de Paul et se rendre compte de toute sa conduite envers elle.
La vrit entra dans son esprit en mme temps que le repentir et la
douleur s'exhalaient de son me. Je lui dissimulai la gravit de la
blessure du marquis. Je la trouvais bien assez punie, bien assez
pouvante. La lettre de Paul acheva cette initiation d'une nature
d'enfant aux vrais devoirs de la femme. Elle me la fit lire trois ou
quatre fois, puis elle la prit, et,  genoux contre mon fauteuil, elle
la couvrit de baisers en l'arrosant de larmes. Je dus rester deux heures
auprs d'elle pour l'apaiser, pour la confesser et aussi pour
l'enseigner, car elle m'accablait de questions sur sa conduite future.

--Dites-moi bien tout, s'criait-elle. Je ne dois plus recevoir de
lettres, je ne dois plus voir personne sans que Paul le sache et y
consente, mme s'il s'agissait de mademoiselle Dietrich?

--C'est surtout avec mademoiselle Dietrich que vous devez rompre ds
aujourd'hui d'une manire absolue. Renvoyez-lui ses dentelles. Je me
charge de vous procurer un ouvrage aussi important et aussi lucratif.
D'ailleurs il faut que Paul sache que votre travail ne vous suffit pas.
Pourquoi le lui cacher?

--Pour qu'il ne se tue pas  force de travailler lui-mme.

--Je ne le laisserai pas se tuer. Il reconnatra que, dans certaines
circonstances comme celle-ci, il doit me laisser contribuer aux dpenses
de son mnage.

--Non, il ne veut pas; il a raison. Je ne veux pas non plus. C'est lche
 moi de vouloir tre bien quand il se soucie si peu d'tre mal. J'avais
accept sa pauvret avec joie, mon honneur est de me trouver heureuse
comme cela. Il m'a gte; je suis cent fois mieux avec lui, mme dans
mes moments de gne, que je ne l'aurais t sans lui,  moins de
m'avilir. Je n'couterai plus les plaintes de la Fron. Si elle ne se
trouve plus heureuse avec nous, qu'elle s'en aille! Je suffirai  tout.
Qu'est-ce que de souffrir un peu quand on est ce que je suis? Mais
dites-moi donc pourquoi Paul est mcontent des bonts que mademoiselle
Dietrich avait pour moi? Voil une chose que je ne comprends pas, et
que je ne pouvais pas deviner, moi.

Je fus bien tente d'clairer Marguerite sur les dangers personnels que
lui faisait courir la protection de Csarine; cependant pouvait-on se
fier  la discrtion et  la prudence d'une personne si spontane et si
sauvage encore? Sa jalousie veille pouvait amener des complications
imprvues. Elle hassait en imagination les rivales que son imagination
lui crait. En apprenant le nom de la seule qui songet  lui disputer
son amant, elle ne se ft peut-tre pas dfendue de lui exprimer sa
colre. Il fallait se taire, et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne
voulait l'intervention de qui que ce soit dans ses moyens d'existence,
puisqu'il refusait mme la mienne. Mademoiselle Dietrich tait une
trangre pour lui; il ne pouvait souffrir qu'une trangre pntrt
dans son intrieur et fit comparatre Marguerite dans le sien pour lui
dicter ses ordres.

--Donnez-moi les guipures, ajoutai-je, et l'argent que vous avez reu
d'avance; je me charge de les reporter. Demain vous aurez la commande
que je vous ai promise, et qui passera par mes mains sans qu'on vienne
chez vous.

Elle fit rsolument le sacrifice que j'exigeais. Je dois dire que, pour
le reste, elle tait vraiment heureuse et comme soulage de ne rien
devoir au marquis; elle approuvait la svrit de Paul, et, si elle
regrettait en secret quelque chose, car il fallait bien que l'enfant
repart en elle, c'tait plutt la vue de la bague que la proprit de
la terre.

En redescendant l'escalier, je rencontrai Paul, qui rentrait pour voir
un instant sa famille, se promettant de retourner vite auprs du
marquis. Csarine tait rentre chez elle avec son pre. M. de
Rivonnire n'allait pas mieux.  chaque instant, on craignait de le voir
s'teindre. M. Dietrich ne voulait pas laisser sa fille assister  cette
agonie.

Je retrouvai Csarine fort agite. Opinitre dans ses desseins (parfois
en dpit d'elle-mme), elle s'tait arrang une nuit d'motions avec
Paul au chevet du mourant. Rien ne la dtournait de son but, et
cependant elle pleurait sincrement le marquis. Elle lui devait ses
soins, disait-elle, jusqu' la dernire heure. Elle ne pouvait pas tre
compromise par cette sollicitude. Les amis et les parents qui  cette
heure entouraient le bless savaient tous la puret de son amiti pour
lui, et ne pouvaient trouver trange qu'elle mit  leur service son
activit, sa prsence d'esprit, son habilet reconnue  soigner les
malades.

--Et quand mme on en gloserait, disait-elle, c'est en prsence d'un
devoir  remplir qu'il ne faut pas se soucier de l'opinion,  moins
qu'on ne soit goste et lche. Je ne comprends pas que mon pre ne
m'ait pas permis de rester, sauf  rester avec moi, ce qui et cart
toute prsomption malveillante. On sait bien qu'il chrissait M. de
Rivonnire; on n'a pas su leur diffrend de quelques jours. Je le
guetterai, et si, comme je le pense, il y retourne, il faudra bien
qu'il me laisse l'accompagner ou le rejoindre  quelque heure que ce
soit.

Elle l'et fait, si Dubois ne ft venu nous dire dans la soire que le
bless avait prouv un mieux sensible. Il avait dormi, le pouls n'tait
plus si faible, et, s'il ne survenait pas un trop fort accs de fivre,
il pouvait tre sauv. Aprs avoir retenu M. de Valbonne et M. Gilbert
jusqu' huit heures, il les avait pris de le laisser seul avec son
mdecin et sa famille, qui se composait d'une tante, d'une soeur et d'un
beau-frre, avertis par tlgramme et arrivs aussitt de la campagne.
Le mdecin avait quelque espoir, mais  la condition d'un repos long et
absolu. Le marquis remerciait tous ceux qui l'avaient assist et visit,
mais il sentait le besoin de ne plus voir personne. Dubois nous promit
des nouvelles trois fois par jour, et prit l'engagement de nous avertir,
si quelque accident survenait durant la nuit.

Le mieux se soutint, mais tout annonait que la gurison serait
trs-lente. Le poumon avait t ls, et le malade devait rester
immobile, absolument muet, prserv de la plus lgre motion durant
plusieurs semaines, durant plusieurs mois peut-tre.

Csarine, voyant que la destine se chargeait d'carter indfiniment un
des principaux obstacles  sa volont, reprit son oeuvre impitoyable, et
tomba un jour  l'improviste dans le mnage de Paul. Il y tait, elle le
savait. Elle entra rsolment sans se faire pressentir.

-- prsent que notre malade est presque sauv, dit-elle en s'adressant
 Paul sans autre prambule que celui de s'asseoir aprs avoir press la
main de Marguerite, il m'est permis de songer  moi-mme et de venir
trouver mon ennemi personnel pour avoir raison de sa haine ou pour en
savoir en moins la raison. Cet ennemi, c'est vous, monsieur Gilbert, et
votre hostilit ne m'est pas nouvelle; mais elle a pris dans ces
derniers temps des proportions effrayantes, et si vous vous rappelez les
termes d'une lettre crite  votre tante la veille du duel, vous devez
comprendre que je ne les accepte pas sans discussion.

--Si vous me permettez de placer un mot, rpondit Paul avec une douceur
ironique, vous m'accorderez aussi que je ne veuille pas rveiller devant
ma compagne des souvenirs qui lui sont pnibles et des faits dont elle
ne doit compte qu' moi. Vous trouverez bon qu'elle aille bercer son
enfant, et que je supporte seul le poids de votre courroux.

C'tait tout ce que dsirait Csarine, et Marguerite ne se mfiait pas;
au contraire, elle souhaitait que la belle Dietrich, comme elle
l'appelait, dissipt les prventions de Paul, afin de pouvoir l'aimer et
la voir sans dsobissance.

--Puisque vous rendez notre explication plus facile, dit Csarine ds
qu'elle fut seule avec Paul, elle sera plus nette et plus courte. Je
sais quelle inconcevable folie s'est empare de l'esprit de ma chre
Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a inocule.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Dietrich.

--Si fait! il est convenable que vous ne m'en fassiez pas l'aveu, mais
moi je vous pargnerai cette confusion, car je ne puis supporter
longtemps l'horrible mprise dont je suis la victime. Mademoiselle de
Nermont, qui est un ange pour vous et pour moi, n'en est pas
moins,--vous devez vous en tre souvent aperu, vous en avez peut-tre
quelquefois souffert,--une personne exalte, inquite, d'une sollicitude
maladive pour ceux qu'elle aime, et plus elle les aime, plus elle les
tourmente, ceci est dans l'ordre. Elle s'agite et se ronge autour de moi
depuis bientt sept ans, dsespre de voir que je n'aime personne et ne
veux pas me marier. Il n'a pas tenu  elle que mon pre ne partaget ses
anxits  cet gard. Si je n'eusse eu plus d'ascendant qu'elle sur son
esprit, j'aurais t vritablement perscute. Comme il n'y a pas de
perfections sans un lger inconvnient, j'ai aim, j'aime ma Pauline
avec son petit dfaut, et jusqu' ces derniers temps il n'avait point
altr ma quitude; mais, je vous l'ai dit, c'est un peu trop
maintenant, et je commence  en tre blesse, je l'ai mme t tout 
fait en dcouvrant qu'elle vous avait communiqu sa chimre.  prsent
me comprenez-vous?

--Pas encore.

--Pardon, monsieur Gilbert, vous me comprenez, mais vous voulez que je
vous dise avec audace le motif de mon dplaisir. Ce n'est pas gnreux
de votre part. Je vous le dirai donc, bien que cela paraisse une
normit dans la bouche d'une femme parant  l'homme qui se mfie
d'elle. Pourtant il est fort possible que, quand j'aurai parl, je ne
sois pas la plus confuse de nous deux. Monsieur Gilbert, votre tante
croit que j'ai pour vous une passion malheureuse, et vous le croyez
aussi. Ah! je ne rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous
perdez contenance! J'tais fort ridicule  vos yeux tout  l'heure: si
j'tais mchante, je me permettrais peut-tre en ce moment de vous
trouver ridicule tout seul.

Paul s'attendait si peu  ce nouveau genre d'assaut qu'il fut rellement
troubl; mais il se remit trs-vite et lui dit:

--Il me semble, mademoiselle Dietrich, que vous venez de plaider le faux
pour savoir le vrai. Si ma tante avait commis l'erreur dont vous parlez
et qu'elle me l'et fait partager, je ne serais ridicule que dans le cas
o j'en eusse tir vanit. Si au contraire j'en avais t contrari et
mortifi, je ne serais que sage; mais tranquillisez-vous, ni ma tante ni
moi n'avons jamais cru que vous fussiez atteinte d'une passion autre que
celle de railler et de ddaigner les hommes assez simples pour prtendre
 votre attention.

--Ceci est dj un aveu des commentaires auxquels vous vous livrez ici
sur mon compte!

--Ici? Mettez tout  fait Marguerite de ct dans cette supposition:
vous l'avez fascine. La pauvre enfant fait peut-tre sa prire en ce
moment pour que le ciel nous rconcilie. Quant  moi, je ne me
dfendrai en aucune faon d'avoir t fort irrit contre vous, et il
n'est pas ncessaire de me supposer une fatuit stupide pour dcouvrir
la cause de mon mcontentent. Je crois, d'aprs ma tante, que vous tes
serviable et librale pour le plaisir de l'tre; mais ceci ne vous
justifie pas  mes yeux d'un dfaut que, pour ma part, je trouve
insupportable: le besoin de servir les gens malgr eux et de leur
imposer des obligations envers vous. Vous avez t leve dans une
atmosphre de bienfaisance facile et de bndictions intresses qui
vous a enivre. C'est peut-tre l'erreur d'une me porte au dvouement;
mais quand ce dvouement veut s'imposer, la bont devient une offense.
Depuis que ma tante vit prs de vous, vous avez sans cesse tent de
m'amener  vous devoir de la reconnaissance, et mon refus vous a
surprise comme un acte de rvolte. Vous me l'avez fait sentir en me
raillant trs-amrement la seule fois que je me suis prsent chez vous,
et c'est dans cette entrevue que je vous ai connue et juge beaucoup
plus et beaucoup mieux que ma tante ne vous juge et ne vous connat.
Vous avez tent de me persuader que ma fiert vous causait un grand
chagrin, vous avez jou une petite comdie d'un got douteux, et vous
avez mme un peu souffert dans votre orgueil en voyant que je ne la
prenais pas au srieux. Vous avez oubli cette lgre contrarit  la
premire contredanse, j'en suis, bien certain; mais vos caprices de
reine ne vous quittent jamais tout  fait. Vous avez voulu me forcer 
me prosterner comme les autres, et vous avez travaill  vous emparer de
ma pauvre compagne. Vous eussiez russi, si de mon ct je n'eusse fait
bonne garde, et maintenant je vous dis ceci, mademoiselle Dietrich:

Je ne vous devrai jamais rien; vous n'allgerez pas mon travail, vous
ne donnerez pas  manger  mon enfant, vous ne serez pas son mdecin,
vous ne vous emparerez pas de mon domicile, de mes secrets, de ma
confiance, de mes affections. Je ne cacherai pas mon nid sur une autre
branche pour le prserver de vos aumnes; je vous les renverrai avec
persistance, et, quand vous les apporterez en personne, je vous dirai ce
que je vous dis maintenant:

Si vous ne respectez pas les autres, respectez-vous au moins vous-mme,
et ne revenez plus.

Toute autre que Csarine et t terrasse; mais elle avait mis tout au
pire dans ses prvisions. Elle tait prpare au combat avec une
vaillance extraordinaire. Au lieu de paratre humilie, elle prit son
air de surprise ingnue; elle garda le silence un instant, sans faire
mine de s'en aller.

--Vous venez de me parler bien svrement, dit-elle avec cette
merveilleuse douceur d'accent et de regard qui tait son arme la plus
puissante; mais je ne peux pas vous en vouloir, car vous m'avez rendu
service. J'tais venue ici par dpit et trs en colre. Je m'en irai
trs-rveuse et trs-trouble. Voyons, est-ce bien vrai, tout cela?
Suis-je une enfant gte par le bonheur dfaire le bien? Le dvouement
peut-il tre en nous un lment de corruption? On a dit, il y a
longtemps, que l'orgueil tait la vertu des saints. Est-ce qu'en
cherchant et sanctifier ma vie par la charit j'aurais perdu la modestie
et la dlicatesse? Il faut qu'il y ait quelque chose comme cela, puisque
je vous ai cruellement bless. Entre l'orgueil qui offre et l'orgueil
qui refuse, y a-t-il un milieu que ni vous ni moi n'avons su garder?
C'est possible, j'y songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gr de
m'avoir fait cette lumire. Que voulez-vous? on ne nous dit jamais la
vrit  nous autres, les heureux du monde. Je comprends maintenant que
j'ai dpass mon droit en voulant m'intresser au fils de mon amie
malgr lui. J'ai cru que c'tait par mfiance personnelle contre moi, et
il est possible que j'aie pris ma vanit froisse pour un sentiment
gnreux. Soyez tranquille  prsent sur mon compte, je n'agirai plus
sans m'interroger svrement. Je n'aurai plus la coquetterie de ma
vertu, je refoulerai mes sympathies, j'apprendrai la discrtion.
Pardonnez-moi les soucis que je vous ai causs, monsieur Gilbert;
chargez-vous d'apaiser Pauline, qui m'en veut depuis qu'elle
s'imagine.... Oh! sur ce dernier point, dfendez-moi un peu, je vous
prie! Dites-lui de ne pas prendre ses songes pour des ralits. Dites 
Marguerite que je dsire sincrement le succs de ses voeux les plus
chers, car... vous m'avez donn une bonne et utile leon, monsieur
Paul; mais vous devez reconnatre que vous pouvez aussi,  l'occasion,
recevoir un bon conseil. Voici le mien: pousez Marguerite, lgitimez
votre enfant; vous en avez conquis le droit les armes  la main, et tout
droit implique un devoir.

--Et vous, mademoiselle Dietrich, rpondit Paul, recevez aussi, pour que
nous soyons quittes, un conseil qui vaut le vtre. Je sais par les amis
de M. de Rivonnire que vous l'avez rendu trs-malheureux. Rparez tout
en l'pousant, puisqu'on espre le sauver.

--J'y songerai; merci encore,--rpondit-elle avec grce et cordialit.

Elle sortit et referma la porte sur elle, dfendant  Paul de la
reconduire, avec tant d'aisance et une si suave dignit qu'il resta
frapp de surprise et d'hsitation. Il n'tait pas vaincu, il tait
apprivois. Il croyait ne devoir plus la craindre et n'et pas t fch
de l'observer davantage sous cette face nouvelle qu'elle venait de
prendre.

Il parla d'elle avec douceur  Marguerite, et, sans lever la consigne
qu'il lui avait impose, il lui laissa esprer qu'elle reverrait dans
l'occasion _sa belle Dietrich_. Il mit peut-tre une certaine
complaisance  prononcer ce mot, car pour la premire fois Csarine,
sage et douce, lui avait paru rellement belle.

Ce jour-l, Csarine avait frapp juste, elle s'tait purge du ridicule
attach  l'amour non partag. Elle s'tait releve de cette humiliation
qui donnait trop de force  la rvolte de son antagoniste; elle avait
diminu sa confiance en moi. Gilbert avait maintenant des doutes sur la
lucidit de mon jugement. Il m'en voulait peut-tre un peu d'avoir
essay de le mettre en garde contre un pril imaginaire. Il se mfiait
de ma sollicitude maternelle et croyait y reconnatre une certaine
exagration qui n'tait pas sans danger pour lui. Aussi dfendit-il 
Marguerite de me parler de la visite de Csarine, afin de ne pas
m'alarmer de nouveau.

M. de Rivonnire semblait entrer en convalescence quand un grave
accident se produisit et mit encore sa vie en danger. C'est alors que
Csarine conut un projet tout  fait inattendu, dont elle me fit part
quand la chose fut  peu prs rsolue.

--Tu sauras, me dit-elle, qu'avant deux semaines je serai probablement
marquise de Rivonnire. Allons, n'aie pas d'attaque de nerfs! Ce n'est
pas si surprenant que cela! C'est trs-logique au contraire. Apprends ce
qui s'est pass il y a trois jours.

M. de Valbonne, qui est le meilleur ami du marquis, est venu me voir de
sa part, et il m'a dit ceci:

Il n'y a plus d'illusions  entretenir; une consultation des premiers
chirurgiens et des premiers mdecins de France a dcrt ce matin que le
mal tait incurable. Jacques peut vivre trois mois au plus. On a cach
l'arrt  sa famille, on ne l'a communiqu qu' moi et  Dubois, en nous
conseillant, si le malade avait des affaires  rgler, de l'y dcider
avec prcaution.

Les prcaution, taient inutiles: Jacques s'est senti frapp  mort ds
le premier jour, et il a ds lors envisag sa fin prochaine avec un
courage stoque. Aux premiers mots que j'ai hasards, il m'a pris la
main et me l'a serre d'une certaine manire qui signifiait: _Oui, je
suis prt_, car il faut dire que, sur des signes fort lgers et un
simple mouvement de ses lvres ou de ses paupires. Je suis arriv 
deviner toutes ses volonts et mme  lire clairement dans sa pense. Je
lui ai demand s'il avait des intentions particulires: il a dit _oui_
avec les doigts, appuyant sur les miens, et il a prononc sans mission
de voix;

--Hri.... Csa....

--Vous voulez, lui ai-je dit, instituer pour votre hritire Csarine
Dietrich?

Signe affirmatif trs-accus.

--Elle n'a pas besoin de votre fortune, elle n'acceptera pas.

--Si; _mariage in extremis_.

Je lui ai fait prciser sa rsolution en la traduisant ainsi:

--Vous pensez qu'elle acceptera votre nom et votre titre  votre
heure dernire?

--Oui.

--Nulle science humaine ne peut affirmer que l'heure rpute la
dernire pour un malade ne soit pas la premire de son rtablissement.
Mademoiselle Dietrich n'a pas voulu tre votre compagne dans la vie:
risquera-t-elle de s'engager  vous dans le cas ventuel d'une mort
toujours incertaine?

Je parlais ainsi pour lui donner une esprance dont il ne voulait pas
et que je n'ai pas. Il m'a montr des yeux mon chapeau et la porte.

--Vous voulez que j'aille le lui demander tout de suite?

Il a fait de la main un oui impatient, et me voici; mais, pour fixer
votre esprit dans cette situation difficile, je vous ai apport la
Consultation signe des autorits de la science. Vous voyez que le
malheureux est condamn, et qu'en acceptant l'offre suprme du pauvre
Jacques, vous ne risquez pas de devenir sa femme autrement que devant la
Loi.

J'ai demand  M. de Valbonne pourquoi Jacques avait ce dsir trange
de me donner son nom. Quant  sa fortune, ajoutai-je, je n'en voulais
pas frustrer sa famille, tant bien assez riche par moi-mme, et le
titre de madame et de marquise n'avait aucun lustre  mes yeux de fille
mancipe, de bourgeoise satisfaite de ses origines.

--Vous avez tort de ddaigner les avantages que le monde prise au
premier chef, a repris l'ami de Jacques, vous aimez l'indpendance,
l'clat et le pouvoir. Votre importance actuelle, qui est considrable,
sera dcuple par la position qui vous est offerte.

--Ce n'est pas de cela qu'il faut me parler; c'est du bien que je peux
faire  notre pauvre ami. Vous connaissez toutes ses penses. Il
prtendait devant moi n'tre pas sensible au ridicule de sa position
d'aspirant perptuel; il me trompait peut-tre?

--Il y tait cruellement sensible. La vivacit de sa souffrance vous
montre la persistance de sa passion. J'ai la certitude que sa mort
serait adoucie par la rparation qu'il est en votre pouvoir de lui
donner devant le monde.

--En ce cas, j'accepte.

--Cela est beau et grand de votre part! Irai-je trouver monsieur votre
pre?

--Allons-y ensemble, je suis sre de son consentement.

 Nous avons parl  mon pre. Il a cd pour d'autres motifs que les
miens. Il croit que ma rputation a souffert des assiduits trop
videntes du marquis, et que ma complaisance  les supporter de
prfrence  celles de beaucoup d'autres a fait dire de moi que je
voulais garder mon indpendance au prix de ma vertu. Ceci n'a rien de
srieux pour moi. Il n'est personne que la calomnie des bas-fonds ne
veuille atteindre. Quand on est pure, on danse sur ces volcans de boue;
mais mon pre s'en tourmente: raison de plus pour que je cde. Voil, ma
Pauline; puisque c'est une bonne action  faire, il ne faut pas hsiter,
n'est-ce pas ton avis?

Ce n'tait pas beaucoup mon avis. Je trouvais dans cette bonne action
quelque chose de froce, la ncessite pour Csarine de trembler au
moindre mieux qui se manifesterait dans l'tat de son mari. Si, contre
toutes les prvisions, il gurissait, ne le harait-elle pas, et si,
sans gurir, il languissait durant des annes, ne regretterait-elle pas
la tche ingrate qui lui serait impose?

Elle s'offensa de mes doutes et me rpondit avec hauteur que je ne
l'avais jamais connue, jamais estime.

--Ceci, me dit-elle, est la suite de certaines rveries que j'ai eu le
tort d'entretenir en toi pour le plaisir de discuter et de taquiner. Tu
as fini par te persuader que je voulais pouser monsieur ton neveu et 
prsent tu crois que si j'en pouse un autre, mon coeur sera dchir de
regrets. Ma bonne Pauline, ce roman a pu t'exalter, tu aimes les romans;
mais celui-ci a trop dur, il m'ennuie. S'il te faut des faits pour te
rassurer, je te permets d'admettre que j'ai toujours aim M. de
Rivonnire, et que j'ai eu le droit de le faire attendre.

Du moment qu'elle croyait annuler par une ngation tranquillement
audacieuse tout ce qu'elle avait dit  son pre et  moi, je n'avais
rien  rpliquer. Les bans furent publis. J'en informai Paul, qui ne
montra aucune surprise. Il voyait souvent M. de Valbonne, qui s'tait
pris d'amiti pour lui et lui tmoignait une entire confiance. Il tait
donc au courant et il approuvait Csarine. Il me raconta alors
l'explication qu'elle tait venue lui donner et me fit comprendre qu'il
y avait eu un peu de ma faute dans le rle ridicule qu'il avait failli
jouer auprs d elle. J'en fus mortifie au point de m'en vouloir 
moi-mme, de me persuader que Csarine s'tait moque de mes terreurs,
qu'elle n'avait eu pour Paul qu'une vellit de coquetterie en passant,
et qu'au fond elle avait toujours aim plus que tout, le marquisat de M.
de Rivonnire.

Ainsi c'tait pour elle victoire sur toute la ligne. Personne ne se
mfiait plus d'elle, ni chez elle, ni chez Paul, ni dans le monde.

La faiblesse extrme du marquis s'tait dissipe durant les dlais
obligatoires. Le mal avait chang de nature. Le poumon tait guri, on
permettait au malade de parler un peu et de passer quelques heures dans
un fauteuil. La maladie prenait un caractre mystrieux qui droutait la
science. Le sang se dcomposait. La tte tait parfaitement saine malgr
une fivre continue, mais l'hydropisie s'emparait du bas du corps,
l'estomac ne fonctionnait presque plus, les nuits taient sans sommeil.
Il montrait beaucoup d'impatience et d'agitation. On ne songeait plus
qu' le deviner,  lui complaire,  satisfaire ses fantaisies. Sa
famille avait perdu l'esprance et ne cherchait plus  le gouverner.

Le mariage dclar, la soeur et le beau-frre, qui avaient compt sur
l'hritage pour leurs enfants, furent trs-mortifis et dirent entre eux
beaucoup de mal de Csarine. Elle s'en aperut et les rassura en faisant
stipuler au contrat de mariage qu'elle n'acceptait du marquis que son
nom. Elle ne voulait tre usufruitire que de son htel dans le cas o
il lui plairait de l'occuper aprs sa mort. Ds lors la famille
appartint corps et me  mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en
un instant du bruit de son mrite et de sa gloire.

La veille de la signature de ce contrat, c'tait en juin 1863, il y eut
un autre contrat secret entre Csarine et le marquis, en prsence de M.
de Valbonne, de M. Dietrich, de son frre Karl Dietrich, de M. Campbel
et de moi, contrat bizarre, inou, et qui ne pouvait tre garanti que
par l'honneur du marquis, son respect de la parole jure. D'une part, le
marquis, avec une gnrosit rare, exigeait que Csarine ne cesst pas
d'habiter avec son pre. Il ne voulait pas l'avoir pour tmoin de ses
souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite
journalire et un regard d'affection  l'heure de sa mort. D'autre part,
dans le cas invraisemblable o il gurirait, il renonait au droit de
contraindre sa femme  vivre avec lui et mme  la voir chez elle, si
elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuves et
signes. On se spara aussitt aprs. Le marquis mettait sa dernire
coquetterie  ne pas tre vu longtemps dans l'tat de dprissement et
d'infirmit o il se trouvait.

Comme il n'tait pas transportable, il fut dcid que le mariage aurait
lieu  son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on tait
en bonnes relations, promit de se rendre en personne  l'htel
Rivonnire; le pasteur de la paroisse fit la mme promesse. Ce fut le
seul dplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espr
que Csarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'tait oppos
avec toute l'nergie dont il tait encore capable  ce qu'on lui en fit
seulement la proposition. Il avait dclar qu'il n'tait ni protestant
ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui rpondrait le mieux
aux ides religieuses de sa femme.  vrai dire, Csarine en tait au
mme point que lui; mais le mariage vanglique lui constituait un
triomphe sur cette famille qu'elle voulait rduire par sa fermet et
dominer par son dsintressement.

On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des
deux parties  la crmonie. Le marquis voulut que Paul ft son tmoin
avec le vicomte de Valbonne.

Nous devions nous runir  midi  l'htel Rivonnire. Csarine arriva un
peu avant l'heure; elle tait belle  ravir dans une toilette aussi
riche en ralit que simple en apparence; elle s'tait compos son
maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour
bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fianc lui avait envoy
la veille un magnifique crin qu'elle tenait  la main. Quant  lui, il
ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le mdecin avait
exig qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment.

Csarine alla droit  madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui
entrait en mme temps qu'elle; elle lui prsenta l'crin en lui disant:

--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont
les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne
veux rien de plus que votre amiti.

Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Csarine, et je surpris
cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait
ses motions contenues. Elle tait dans une embrasure de fentre, seule
avec moi. Paul vint nous saluer.

-- prsent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous
n'avez pas de raison pour en vouloir  la marquise de Rivonnire.
Voulez-vous que nous nous donnions la main?

Et quand Paul eut touch cette main gante de blanc, elle ajouta:

--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'pouse celui qui
m'aime depuis longtemps. Je sais une personne  qui vous devez encore
davantage....

Paul l'interrompit:

--Je vois bien, lui dit-il, que vous tes encore mademoiselle Dietrich,
car voil que vous recommencez  vouloir faire le bonheur des gens
malgr eux.

--Ce serait donc malgr vous? Je ne vous croyais pas si loign de
prendre une bonne rsolution.

--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais
l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnire ne sera
pas curieuse.

--Alors si elle reoit les leons qu'on lui donne avec autant de douceur
que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite?

--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus.

Il la salua et s'loigna de nous. Ce court dialogue avait t dbit
d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout
rconcili; il l'tait, lui, ou ne demandait qu' l'tre. Quant  elle,
on et jur qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour
lui que pour ses amis de la troisime ou quatrime catgorie.

Celles des personnes prsentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis
quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes
disaient tout bas qu'il avait exagr son mal en paroles pour apitoyer
mademoiselle Dietrich et la faire consentir  un mariage sans lendemain,
qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement
qui rgnait dans les conversations particulires fit place  une sorte
d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens
roulaient avec prcaution. Il et pu se tenir quelques instants sur ses
jambes, mais il lui en cotait de montrer qu'elles taient enfles, et
il s'tait fait dfendre de marcher. Bien ras, bien vtu et bien
cravat, il cachait la partie infrieure de son corps sous une riche
draperie; sa figure tait belle encore et son buste avait grand air,
mais sa pleur tait effrayante; ses narines amincies et ses yeux
creuss changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une
sorte d'austrit menaante. Csarine eut un mouvement d'pouvante en me
serrant le bras; elle l'avait vu plus intressant dans sa tenue de
malade; cette toilette de crmonie n'allait pas  un homme clou sur
son sige, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa
fille auprs de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la
porter  ses lvres; ses mains,  lui, taient lourdes et comme  demi
paralyses.

Le maire prenait place et procdait aux formalits d'usage. Csarine
semblait gouverner ses motions avec un calme olympien; mais, quand il
fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette
sorte de bgaiement auquel, dans l'motion, elle tait sujette. Le
maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage
lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne ft remise. Il
n'avait pas entendu le oui dfinitif; il tait forc de l'entendre. La
future semblait indispose, on pouvait lui donner quelques instants pour
se ravoir.

--Ce n'est pas ncessaire, rpondit-elle avec fermet, je ne suis pas
indispose, je suis mue. Je rponds oui, trois fois oui, s'il le faut.

Que s'tait-il pass en elle?

Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout
derrire le fauteuil o Csarine s'tait laisse retomber, lui avait dit
rapidement un mot  l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la
pile voltaque. Elle s'tait releve avec une sorte de colre, elle
s'tait lie irrvocablement comme par un coup de dsespoir; et puis,
durant le reste de la formalit, elle avait retrouv son maintien
tranquille et son air doucement attendri.

Le pasteur procda aussitt au mariage religieux, auquel quelques femmes
du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de
l'appartement et en causant entre elles  demi-voix. Csarine fut
blesse de cette rsistance purile et pria le pasteur de rclamer le
silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois
on entendit le oui de Csarine bien spontan et bien sonore.

Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est mari_!
Il l'tait en effet. Pendant que les nouveaux poux recevaient les
compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit:

--Ma bonne tante, tu as encore  me pardonner. J'ai pous Marguerite
hier soir  la municipalit. Je te dirai pourquoi.

Il ne put s'expliquer davantage; Csarine venait  nous souriante et
presque radieuse.

--Encore une poigne de main, dit-elle  Paul. La marquise de Rivonnire
vous approuve et vous estime. Voulez-vous tre son ami, et
permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme?

--Avec reconnaissance, rpondit Paul en lui baisant la main.

--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tourne vers d'autres
interlocuteurs, tu t'tais trompe, ma tante, et j'tais, moi, fort
injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur.

--Parle-moi de ton mariage.

--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir.

-- l'htel Dietrich?

--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement?

--Oui,  neuf heures.

Les invits, avertis d'avance par le mdecin, se retiraient. Le marquis
semblait si fatigu que M. Dietrich et sa fille lui tmoignrent quelque
inquitude de le quitter.

--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez  la vue de tout
le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-tre dans
une heure pour mourir.--Et comme Csarine tressaillait d'effroi:

--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manire  n'tre entendu que d'elle,
je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait
m'arriver de pire serait de vivre.

--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Csarine, vous me
souponnez toujours....

Et lui, parlant plus bas encore:

--Vous serez libre demain, Csarine, ne mentez pas aujourd'hui.

C'est ainsi qu'ils se quittrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il
dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous dranger encore, parce
qu'il n'tait pas plus mal que le matin.

--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir  sa soeur, il a
reu les sacrements de l'glise.

--Que me dites-vous l? s'cria Csarine, vous vous trompez, Dubois!

--Non, madame la marquise, mon matre est philosophe, il ne croit 
rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'
cause de son mariage on le crt protestant; il a fait promettre  M. de
Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux
convenances religieuses.

--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait.

--Quel homme dcousu et sans rgle! me dit-elle ds que Dubois fut
sorti. Cette capucinerie athe me remplirait de mpris pour lui, s'il
n'avait droit en ce moment  l'absolution de ses amis encore plus qu'
celle du prtre. Il ne sait plus ce qu'il fait.

--Mon Dieu, tu le hais, ma pauvre enfant, il fera bien de mourir vite!

--Pourquoi? il peut vivre maintenant tant qu'il lui plaira. Je ne suis
plus capable de haine ni d'amour, tout m'est indiffrent. Ne crois pas
que je regrette le lien que j'ai contract; tu sais trs-bien qu'il
n'engage ni mon coeur ni ma personne. Si, contre toute prvision, le
marquis revenait  la sant, je ne lui appartiendrais pas plus que par
le pass.

--Aurait-il assez d'empire sur ses passions pour te tenir parole?

--La promesse qu'il a signe a plus de valeur que tu ne penses, elle me
serait trs-favorable pour obtenir une sparation.

--Tu avais consult d'avance?

--Certainement.

Nous n'changemes pas un mot sur le compte de Paul. Elle reut des
visites de famille, et j'allai passer dans mon appartement le reste de
la soire avec mon neveu, qui m'y attendait dj.

--Voici, me dit-il, ce qui s'est pass, ce que je te cache depuis une
quinzaine. Il est bon de rsumer ici dans quels termes j'tais avec M.
de Rivonnire au lendemain du duel. Il m'avait accus en lui-mme, et
auprs de ses amis probablement, d'aspirer  la main de mademoiselle
Dietrich. En me voyant dfendre mon honneur au nom de ma matresse et de
mon enfant, il s'tait repenti de son injustice, et il m'estimait
d'autant plus qu'il ne voyait plus en moi un rival. Pourtant il lui
restait un peu d'inquitude pour l'avenir, car il a pens  l'avenir
durant les quelques jours o son tat s'est amlior. Il m'a envoy M.
de Valbonne qui m'a dit:

--Vous m'avez presque tu mon meilleur ami, vous en avez du chagrin, je
le sais, vous voudriez lui rendre la vie. Vous le pouvez peut-tre. La
femme qu'il aime passionnment aime un autre que lui.  tort ou 
raison, il s'imagine que c'est vous. Si vous tiez mari, elle vous
oublierait. Ne comptez-vous pas pouser celle pour qui vous avez si
loyalement et si nergiquement pris fait et cause?

J'ai rpondu que cette fantaisie de mademoiselle Dietrich pour moi
m'avait toujours paru une mauvaise plaisanterie, rpte de bonne foi
peut-tre par les personnes que le marquis avait eu le tort de mettre
dans sa confidence.

--Mais si ces personnes ne s'taient pas trompes? reprit M. de
Valbonne.

--Je n'aurais qu'un mot  rpondre: je ne suis pas pris de
mademoiselle Dietrich, et je ne suis pas ambitieux.

--Cette simple rponse, venant de vous, nous suffit, reprit le vicomte.
 prsent nous permettez-vous de vous exprimer quelque sollicitude 
l'endroit de Marguerite?

-- prsent que les fautes sont si cruellement expies, je permets
toutes les questions. J'ai toujours eu l'intention d'pouser Marguerite
le jour o je l'aurais venge. Je compte donc l'pouser ds que j'aurai
amen mademoiselle de Nermont, qui est ma tante et ma mre adoptive, 
consentir  cette union. Elle y est un peu prpare, mais pas assez
encore. Dans quelques jours probablement, elle me donnera son
autorisation.

--Le marquis croit savoir qu'elle ne cdera pas facilement,  cause de
la famille de Marguerite.

--Oui,  cause de sa mre, qui tait une infme crature; mais cette
mre est morte, j'en ai reu ce matin la nouvelle, et le principal motif
de rpugnance n'existe plus pour ma tante ni pour moi.

--Alors, reprit le vicomte, faites ce que votre conscience vous
dictera. Vous voici en prsence d'un homme que vous avez mis entre la
mort et la vie, que le chagrin et l'inquitude rongent encore plus que
sa blessure, et qui aurait chance de vivre, s'il tait assur de deux
choses qui ne dpendent que de vous: la rparation donne et le bonheur
assur  la femme qui lui a laiss un profond remords; la libert, la
raison rendues  l'esprit troubl de la femme qu'il aime toujours
malgr le mal qu'elle lui a fait. Ne rpondez pas, rflchissez.

J'ai rflchi en effet. Je me suis dit que je ne devais consulter
personne, pas mme toi; pour faire mon devoir. J'ai crit le lendemain 
M. de Valbonne que mon premier ban tait affich  la mairie de mon
arrondissement. Il est accouru  mon bureau, m'a embrass et m'a suppli
de laisser ignorer le fait  Csarine. Pour cela, il fallait vous en
faire un secret, ma bonne tante, car mademoiselle Dietrich est curieuse
et vous prend par surprise. Maintenant, pardonnez-moi, approuvez-moi et
dites que vous m'estimez, car ce n'est pas un coup de tte que j'ai
fait: c'est un sacrifice au repos et  la dignit des autres, 
commencer par mon enfant. Vous savez que je ne me suis pas laiss
gouverner par la passion, et que je n'ai point de passion pour
Marguerite. C'est aussi un sacrifice fait  un homme que j'ai eu raison
de tuer, mais que je n'en suis pas moins malheureux d'avoir tu, car il
n'en reviendra pas, j'en suis certain, et sa femme sera bientt veuve.
Enfin c'est aussi un peu un sacrifice  la dignit de mademoiselle
Dietrich. Sa prtendue inclination pour moi, dont j'ai toujours ri,
tait pourtant un fait acquis dans l'intimit de M. de Rivonnire, grce
 l'imprudence qu'il avait eue de confier sa jalousie  d'autres que M.
de Valbonne. Si je n'tais pas mari, on ne manquerait pas de dire que
la belle marquise attend son veuvage pour m'pouser. Le faux se rpand
vite, et le vrai surnage lentement. J'ai t trs-cruel envers cette
pauvre personne,  qui j'aurais d pardonner un instant de coquetterie
suivi de purils efforts pour dissiper mes proccupations. Tout cela est
 jamais effac par notre double mariage. J'ai reconnu que votre lve
avait des qualits relles qui font contrepoids  ses dfauts; j'imagine
qu'elle a renonc pour toujours _ me faire du bien_. Elle en trouvera
tant d'autres qui s'y prteront de bonne grce! D'ailleurs je ne suis
plus intressant. Mon patron vient de m'associer  une affaire qui ne
valait rien et que j'ai rendue bonne. Mes ressources sont donc en
parfait quilibre avec les besoins de ma petite famille. Marguerite est
heureuse, la Fron est repentante et pardonne, Petit-Pierre a recouvr
l'apptit; il a deux dents de plus. Embrasse-moi, marraine, dis que tu
es contente de moi, puisque je suis content de moi-mme.

Je l'embrassai, je l'approuvai, je lui cachai le secret chagrin que me
causait son mariage avec une fille si peu faite pour lui, quelque
dvoue qu'elle pt tre. Je lui cachai galement le plaisir que
j'prouvais de le voir dlivr du malheur de plaire  Csarine. Il ne
voulait plus croire  ce danger dans le pass. Je l'en croyais prserv
dans l'avenir: nous nous trompions tous deux.

Ds le lendemain, un mieux trs-marqu se manifesta chez le marquis, et
sa soeur ne manqua pas d'attribuer ce miracle  la vertu du confesseur.
Csarine et son pre le virent un instant, comme il tait convenu. Il
refusa de les laisser prolonger cette courte entrevue, aprs quoi il
prit  part M. de Valbonne et lui exposa la situation de son esprit.

--Je crois sentir que je vivrai, lui dit-il; mais ma gurison sera
longue, et je ne veux pas tre un objet d'effroi et de dgot pour ma
femme. Je voudrais ne la revoir que quand j'aurai recouvr tout  fait
la sant. Pour cela il faudrait obtenir qu'elle passt l't  la
campagne.

--tes-vous encore jaloux?

--Non, c'est fini. Csarine est trop fire pour songer  un homme mari,
et cet homme est trop honnte pour me trahir. Je suis certain qu'elle
m'aimerait si je n'tais pas un fantme dont la vue l'pouvante quelque
soin qu'elle prenne pour me le cacher. Elle voudra ne pas quitter Paris,
si j'y reste; elle serait blme. Il faut donc que je m'en aille, moi,
que je disparaisse pour un an au moins; il faut qu'on me fasse voyager.
Dites  mon mdecin que je le veux. Il vous objectera que je suis encore
trop faible. Rpondez-lui que je suis rsolu  risquer le tout pour le
tout.

Le mdecin jugea que l'ide de son client tait bonne; la vue de sa
femme le jetait dans une agitation fatale, et l'absence, le changement
d'air et d'ides fixes pouvaient seuls le sauver; mais le dplacement
semblait impossible. Si on l'oprait tout de suite, il ne rpondait de
rien.

M. de Valbonne tait nergique et regardait l'irrsolution comme la
cause unique de tous les insuccs de la vie. Il insista; le dpart fut
rsolu. On l'annona bientt  Csarine, qui offrit d'accompagner son
mari, il refusa et le pauvre Rivonnire, emball avec son lit dans un
wagon, partit pour Aix-les-Bains aux premiers jours de juillet. De l,
il devait, en cas de mieux, aller plus loin; voyager jusqu' la gurison
ou  la mort, telle tait sa pense. M. de Valbonne l'accompagnait avec
un mdecin particulier.

Csarine passa encore quelques jours  Paris. Son pre tait impatient
de retourner  Mireval; elle le fit attendre. Avant de quitter le monde
pour six mois, il lui importait de dire  chacun quelques mots justes
sur sa situation, qui semblait trange et faisait beaucoup parler. Au
fond, elle prouvait, au milieu de ses secrtes amertumes, un petit
plaisir d'enfant  se voir pose en marquise et  montrer 
l'aristocratie de naissance qu'elle l'honorait au lieu de la dparer.
Elle s'tait compos un rle de veuve rsigne et vaillante qu'elle
jouait fort bien. Elle n'avait, disait-elle, que trs-peu d'espoir de
conserver son mari; elle avait fait tout ce qu'elle pouvait faire pour
lui sauver la vie. Ce n'tait point un caprice de gnrosit, un moment
de compassion. Elle l'avait toujours considr et trait comme son
meilleur ami. Elle s'tait toujours dit que, si elle se dcidait au
mariage, ce serait en faveur de lui seul. Il n'y avait rien d'tonnant 
ce qu'elle et accept son nom; mais elle n'avait accept que cela, elle
tenait  le faire savoir. Elle rpta ce thme sous toutes les formes 
trois cents personnes au moins dans l'espace d'une semaine, et quand
elle se trouva suffisamment bien pose, elle me dit:

--En voil assez, je n'en puis plus. Toute l'Europe sait maintenant
pourquoi je suis marquise de Rivonnire. Il n'y a que moi qui ne le
sache plus.

Je la comprenais  demi-mot, mais je feignais de ne plus la comprendre.
Je savais bien pourquoi elle avait consenti  ce mariage. Elle ne
comptait pas sur celui de Paul, elle voulait le rassurer, le ramener par
la confiance et l'amiti. Elle avait calcul que six mois au plus
suffiraient  lui rendre sa libert et  lui faire conqurir l'amour.
Elle avait tout prpar pour loigner Paul de Marguerite en feignant de
vouloir l'unir  elle. Paul avait ha la femme qui s'offrait; il
s'prendrait de celle qui se refusait jusqu' lui en vanter une autre.
Elle avait russi  dtruire sa mfiance, mais non  empcher son
mariage, et elle n'avait plus d'autre partie  jouer que de paratre
charme du prix auquel elle avait obtenu ce rsultat. Mais que ce prix
tait cruel, et comme elle le maudissait sous son air royalement ferme!
J'admirai sa force, car moi seule pus surprendre ses moments de
dsespoir et ses larmes caches. Son pre ne se douta de rien. Il ne
pouvait rien empcher, rien racheter; il tait dsormais inutile de rien
lui dire. Le reste de la famille se rjouissait de la haute position
acquise par Csarine, et Helmina donnait vingt ordres inutiles par jour
pour avoir la joie de dire:--Prvenez madame la marquise. Ses jeunes
cousines Dietrich partageaient un peu cette vanit. L'ane tait
marie, la cadette fiance; la petite Irma disait:

--Mes soeurs pousent des bourgeois. Elles sont furieuses! Moi, je veux
un noble ou je ne me marierai pas.

Bertrand ne disait absolument rien. Il savait trop son monde; mais quand
Csarine, aprs avoir annonc qu'elle avait faim, repoussait son
assiette sans y toucher, ou quand, aprs avoir command gaiement une
promenade, elle donnait d'un air abattu l'ordre de dteler, il me
regardait, et ses yeux froids me disaient:

--Vous auriez d faire sa volont; elle mourra pour avoir fait celle des
autres.

       *       *       *       *       *




IV


Nous quittmes enfin Paris le 15 juillet, sans que Csarine et revu
Paul ni Marguerite. Mireval tait, par le comfort lgant du chteau, la
beaut des eaux et des ombrages, un lieu de dlices,  quelques heures
de Paris. M. Dietrich faisait de grands frais pour amliorer
l'agriculture: il y dpensait beaucoup plus d'argent qu'il n'en
recueillait, et il faisait de bonne volont ces sacrifices pour l'amour
de la science et le progrs des habitants. Il tait rellement le
bienfaiteur du pays, et cependant, sans le charme et l'habilet de sa
fille il n'et point t aim. Son excessive modestie, son
dsintressement absolu de toute ambition personnelle imprimaient  son
langage et  ses manires une dignit froide qui pouvait passer aux yeux
prvenus pour la raideur de l'orgueil. On l'avait ha d'abord autant par
crainte que par jalousie, et puis sa droiture scrupuleuse l'avait fait
respecter; son dvouement aux intrts communs le faisait maintenant
estimer; mais il manquait d'expansion et n'tait point sympathique  la
foule. Il ne dsirait pas l'tre; ne cherchant aucune rcompense, il
trouvait la sienne dans le succs de ses efforts pour combattre
l'ignorance et le prjug. C'tait vraiment un digne homme, d'un mrite
solide et rel. Son manque de popularit en tait la meilleure preuve.

Csarine s'affectait pourtant de voir qu'on lui prfrait des
notabilits mdiocres ou intresses. Elle l'avait beaucoup pouss  la
dputation, dont il ne se souciait pas, disant que certaines luttes
valent tous les efforts d'une volont srieuse, mais que celles de
l'amour-propre sont vaines et mesquines.

Cependant une question locale d'un grand intrt pour le bien-tre des
agriculteurs du dpartement s'tant prsente  cette poque, il se
laissa vaincre par le devoir de combattre le mal, et, au risque
d'chouer, il se laissa porter. Csarine se chargea d'avoir la volont
ardente qui lui manquait en cette circonstance. Elle avait peut-tre
besoin d'un combat pour se distraire de ses secrets ennuis. Son mariage
lui donnait droit  une initiative plus prononce, et M. Dietrich, qui
depuis longtemps n'avait rsist  sa toute puissance que dans la
crainte du _qu'en dira-t-on_, abandonna ds lors  la marquise de
Rivonnire le gouvernement de la maison et des relations, qu'il avait
cherch  rendre moins apparent dans les mains de mademoiselle Csarine.
Les nombreux clients qui peuplaient les terres du marquis, et qui
avaient beaucoup  se louer de l'indulgente gestion de son intendant,
avaient eu peur en apprenant le mariage et l'absence indfinie de leur
patron. Ils avaient craint de tomber sous la coupe de M. Dietrich et
d'avoir  rendre compte de beaucoup d'abus. Quand ils surent et quand
ils virent que Csarine ne prtendait  rien, qu'elle n'allait pas mme
visiter les fermes et le chteau de son mari, il y eut un grand lan de
reconnaissance et de joie. Ds ce moment, elle put disposer de leur vote
comme de celui de ses propres tenanciers.

Mireval avait t jusque-l une solitude. M. Dietrich s'tait rserv ce
coin de terre pour se recueillir et se reposer des bruits du monde.
Csarine, respectant son dsir, avait paru apprcier pour elle-mme les
utiles et salutaires loisirs de cette saison de retraite annuelle. Cette
fois elle dclarait qu'il fallait en faire le sacrifice et ouvrir les
portes toutes grandes  la foule des lecteurs de tout rang et de toute
opinion. M. Dietrich se rsigna en soupirant, la jeune marquise organisa
donc un systme de rceptions incessantes. On ne donnait pas de ftes,
disait-on,  cause de l'absence et du triste tat du marquis; et puis on
en donnait qui semblaient improvises lorsque le courrier apportait de
bonnes nouvelles de lui, sauf  dire d'un air triste le lendemain que le
mieux ne s'tait pas soutenu.

J'aimais beaucoup Mireval, je m'y reposais du temps perdu  Paris. Je ne
l'aimai plus lorsque je le vis envahi comme un petit Versailles ouvert 
la curiosit. Dans toute agglomration humaine, la mdiocrit domine.
Ces dners journaliers de cinquante couverts, ces rjouissances dans le
parc, cet endimanchement perptuel, me furent odieux. Je ne pouvais
refuser d'aider mademoiselle Helmina dans ses fonctions de majordome;
son activit ne suffisait plus  tout. Le marquisat de sa nice lui
avait port au cerveau, elle ne trouvait plus rien d'assez magnifique ou
d'assez ingnieux pour soutenir le lustre d'une position si haute. Je
n'avais plus d'intimit avec Csarine. Depuis le mariage de Paul et le
sien, ses lvres taient scelles, sa figure tait devenue impntrable.
Elle ne se portait pas bien, c'tait pour moi le seul indice d'une
grande dception supporte avec courage. Je dois dire que, durant cette
priode d'efforts pour oublier sa blessure ou pour la cacher, elle fut
vraiment la femme forte qu'elle se piquait d'tre, et que, tout en
l'admirant, je sentis se rveiller ma tendresse pour elle, la douleur
que me causait sa souffrance, le dvouement qui me portait  l'allger
en lui sacrifiant mes gots et ma libert.

J'avais  peine le temps d'crire  Paul. Il m'crivait peu lui-mme. Il
avait un surcrot de travail pour se mettre au courant de ses nouvelles
attributions. Sa femme tait heureuse, son enfant se portait bien. Il
n'avait, disait-il, rien de mieux  souhaiter. M. de Valbonne crivait 
M. Dietrich une fois par semaine pour le tenir au courant des
alternances de mieux et de pire par lesquelles passait M. de Rivonnire.
Il supportait mieux les dplacements que le repos, il parcourait la
Suisse  petites journes. Csarine paraissait prendre beaucoup
d'intrt  ces lettres, mais M. Dietrich seul y rpondait. La marquise
cachait avec peine l'insurmontable aversion que lui inspirait dsormais
M. de Valbonne.

Au bout de deux mois de lutte, Csarine l'emporta, et son pre fut lu 
une triomphante majorit. Elle avait dploy une activit dvorante et
une habilet dlicate dont on parlait avec admiration. On vcut encore
quelques jours de ce triomphe, qui n'enivrait pas M. Dietrich et qui
commenait  dsillusionner la marquise, car beaucoup de ceux qu'elle
avait conquis avec tant de peine montraient de reste qu'ils ne valaient
pas cette peine-l et n'avaient gure plus de coeur que des chiffres.
Elle se sentit alors trs fatigue et trs-souffrante. M. Dietrich, qui
ne l'avait jamais vue malade depuis son enfance, s'effraya beaucoup et
la reconduisit  Paris pour consulter.

Nous nous retrouvmes donc  l'htel Dietrich tout  fait calmes et 
peu prs seuls; tout le Paris lgant tait  la campagne ou  la mer.
Nous touchions  la mi-septembre, et il faisait encore trs-chaud. Le
marquis allait dcidment mieux. Csarine voyait s'loigner indfiniment
la recouvrance de sa libert; elle y tait assez rsigne, et son pre
esprait qu'elle aurait un jour quelque bonheur en mnage. L'engagement
qu'avait pris son gendre de ne jamais la rclamer pour sa femme lui
paraissait une dlicatesse dont la marquise le tiendrait quitte en le
revoyant guri, soumis et toujours pris.

La consultation des mdecins dissipa nos craintes. Csarine n'avait que
l'puisement passager qui rsulte d'une grande fatigue. On lui conseilla
de passer le reste de la belle saison, tantt sur sa chaise longue,
dans l'ombre frache de ses vastes appartements, tantt en voiture un
peu avant le coucher du soleil, de prendre du fer, du quinquina, et de
se coucher de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indiffrence, se
fit apporter beaucoup de livres et se plongea dans la lecture, comme une
personne dtache de toutes les choses extrieures; puis elle prit des
notes, entassa de petits cahiers, et un beau matin elle me dit:

--Durant ces jours de loisir et de rflexion, tu ne sais pas ce que j'ai
fait? J'ai fait un livre! Ce n'est pas un roman, ne te rjouis pas;
c'est un rsum lourd et ennuyeux de quelques thories philosophiques 
l'ordre du jour. Cela ne vaut rien, mais cela m'a occupe et intresse.
Lire beaucoup, crire un peu, voil un dbouch pour mon activit
d'esprit; mais, pour que cela me fasse vraiment du bien, il faut que je
sache si cela vaut la peine d'tre dit et celle d'tre lu; j'ai crit 
ton neveu pour le prier de me donner son avis, et je lui ai envoy mon
manuscrit, puisque sa spcialit est de juger ces sortes de choses. Je
ne tiens pas  tre imprime, je tiens seulement  savoir si je peux
continuer sans perdre mon temps.

--Et il t'a rpondu?...

--Rien, sinon qu'il avait pris connaissance de mon travail et qu'il
n'avait gure le temps de m'en faire la critique dans une lettre, mais
qu'en un quart d'heure de conversation il se rsumerait beaucoup mieux,
et qu'il se tenait  mes ordres pour le jour et l'heure que je lui
fixerais.

--Et tu as fix....

--Aujourd'hui, tout  l'heure; je l'attends. Comme de coutume, Csarine
m'avertissait  la dernire minute. Toute rflexion et t superflue,
deux heures sonnaient. Paul tait trs-exact; on l'annona.

J'observai en vain la marquise, aucune motion ne se trahit; elle ne lui
reprocha point de n'avoir pas tenu sa promesse de venir la voir; elle ne
s'excusa point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avait faite de revoir
Marguerite. Elle ne lui parla que littrature et philosophie, comme si
elle reprenait un entretien interrompu par un voyage. Quant  lui, calme
comme un juge qui ne permet pas  l'homme d'exister en dehors de sa
fonction, il lui rendit ainsi compte de son livre:

--Vous avez fait, sans paratre vous en douter, un ouvrage remarquable,
mais non sans dfauts; au contraire; les dfauts abondent. Cependant,
comme il y a une qualit essentielle, l'indpendance du point de vue et
une apprciation plus qu'ingnieuse, une apprciation trs-profonde de
la question que vous traitez, je vous engage srieusement  faire
disparatre les dtails un peu purils et  mettre en lumire le fond de
votre pense. L'examen des effets est de la main d'un colier et prend
infiniment trop de place. Le jugement que vous portez sur les causes est
d'un matre, et vous l'avez gliss l avec trop de modestie et de
dfiance de vous-mme. Refaites votre ouvrage, sacrifiez-en les trois
quarte; mais du dernier quart composez un livre entier. Je vous rponds
qu'il mritera d'tre publi, et qu'il ne sera pas inutile. Quant  la
forme, elle est correcte et claire, pourtant un peu lche. J'y voudrais
l'nergie froide, si vous voulez, mais puissante, d'une conviction qui
vous est chre.

--Aucune conviction ne m'est chre, reprit Csarine, puisque j'ai fait
ce travail avec indpendance.

--L'indpendance, reprit-il, est une passion qui mrite de prendre place
parmi les passions les plus nobles. C'est mme la passion dominante des
esprits levs de notre poque. C'est, sous une forme nouvelle, la
passion de la libert de conscience qui a soulev les grandes luttes de
vos pres protestants, madame la marquise.

--Vous avez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la fentre, et le jour
pntre en moi. Je vous remercie, je suivrai votre conseil; je referai
mon livre, j'ai compris, vous verrez.

Il allait se retirer, elle le retint.

--Vous avez peut-tre  causer avec votre tante, lui dit-elle. Restez,
j'ai affaire dans la maison. Si je ne vous retrouve pas ici, adieu, et
merci encore.

Elle lui tendit la main avec une grce chaste et affectueuse en
ajoutant:

--Je ne vous ai pas demand des nouvelles de chez vous, j'en ai; Pauline
vous dira que je lui en demande souvent.

Je trouvai inutile de dire  Paul qu'elle ne m'en demandait jamais. Mon
rle n'tait plus de le prmunir contre les dangers que j'avais cru
devoir lui signaler l'anne prcdente. Je devais au contraire lui
laisser croire qu'ils taient imaginaires et accepter pour moi le
ridicule de cette mprise. Je pensai devoir seulement lui demander s'il
ne craignait pas d'veiller la jalousie du marquis en venant voir sa
femme.

--Je suis si loign de vouloir lui en inspirer, rpondit-il, que je
n'ai mme pas song  lui; mais, si vous craignez quelque chose, je puis
fort bien ne pas revenir et vous prendre pour intermdiaire des
communications qui s'tablissent entre madame de Rivonnire et moi 
propos de son livre.

--Ton devoir serait peut-tre d'en crire  M. de Valbonne pour le
consulter.

--Je trouverais cela bien puril! Me poser en homme redoutable quand je
suis mari me semblerait fort ridicule en mme temps que fort injurieux
pour cette pauvre marquise, que vous jugez un peu svrement. Supposez
que vous ne vous soyez pas trompe, ma tante, et qu'elle ait eu
rellement, dans un jour de rverie extravagante, la pense de s'appeler
madame Gilbert; elle est  coup sur fort enchante maintenant d'avoir
une position plus conforme  ses gots et  ses habitudes. Faudrait-il
terniser le souvenir d'une fantaisie d'enfant, et, si l'on fouillait
dans le pass de toutes les femmes, n'y trouverait-on pas des milliers
de peccadilles aussi draisonnables qu'innocentes! De grce, ma tante,
laissez-moi oublier tout cela et rendre justice  la femme intelligente
et bonne qui rachte, par le travail srieux et la grce sans apprt,
les lgrets ou les rveries de la jeune fille.

Devais-je insister? devais-je avertir M. Dietrich, alors absent pour six
semaines? devais-je inquiter Marguerite pour l'engager  se tenir sur
ses gardes? videmment je ne pouvais et ne devais rien faire de tout
cela. J'avais depuis longtemps perdu l'esprance de diriger Csarine; je
n'tais plus sa gouvernante. Elle s'appartenait, et je ne m'tais pas
engage avec son mari  veiller sur elle. Il n'y avait pas d'apparence
qu'il ft jamais en tat de tirer vengeance d'un rival, et Paul avait
dsormais assez d'ascendant sur lui pour dtruire ses soupons.
D'ailleurs Paul voyait peut-tre plus clair que moi; Csarine, prise de
graves recherches et peut-tre ambitieuse de renomme, ne songeait
peut-tre plus  lui.

Il la revit plusieurs fois, et peu  peu ils se virent souvent. M.
Dietrich les retrouva sur un pied de relations courtoises et amicales si
discrtes et si tranquilles, qu'il n'en conut aucune inquitude et ne
jugea pas convenable d'en instruire M. de Valbonne dans ses lettres.
L'automne arrivait, il se proposait de faire voyager un peu sa fille;
mais elle tait parfaitement gurie et trouvait  Paris la solitude dont
elle avait besoin pour travailler. Elle paraissait si calme et si
heureuse qu'il consentit  attendre  Paris auprs d'elle l'ouverture de
la session parlementaire. Csarine n'aimait plus le monde, et il tait
de bon got qu'elle vct dans la retraite. Son cortge de prtendants
l'avait naturellement abandonne. Elle rechercha parmi ses anciens amis
les personnes graves occupes de science ou de politique. Aucun beau
jeune homme, aucune femme  la mode ne reparut  l'htel Dietrich. Paul,
avec sa mise modeste et son attitude srieuse, ne dparait pas cet
aropage de gens mrs convoqu autour des lucubrations littraires et
philosophiques de la belle marquise. Il prenait plaisir aux discussions
intressantes que Csarine avait l'art de soulever et d'entretenir. Il y
faisait trs-bonne figure quand on le forait  y prendre part. Il avait
dj dans ce monde-l des relations qui devinrent plus intimes. On y
faisait grand cas de lui; on en fit davantage en le voyant plus souvent
et moins contenu par sa discrtion naturelle. Csarine russissait  le
faire briller malgr lui et sans qu'il s'apert de l'aide qu'elle lui
donnait.

 la fin de l'hiver, leur amiti tablie sans crise et sans motion,
elle l'engagea  lui amener Marguerite. Il refusa et lui dit pourquoi.
Marguerite tait trop impressionnable, trop peu dfendue par
l'exprience et le raisonnement, pour sortir de la sphre o elle tait
heureuse et sage.

Au printemps, Paul, dont la position s'amliorait chaque jour, avait pu
louer,  une demi-heure de Paris, une petite maison de campagne o sa
femme et son enfant vivaient avec madame Fron, sans qu'elles fussent
forces de beaucoup travailler. Il allait chaque soir les retrouver, et
chaque matin, avant de partir, il arrosait lui-mme un carr de plantes
qu'il avait la jouissance de voir crotre et fleurir. Il n'avait jamais
eu d'autre ambition que de possder un hectare de bonne terre, et il
comptait acheter l'anne suivante celle qui lui tait loue. Il pouvait
dsormais quitter son bureau  cinq heures; il dnait  Paris et venait
souvent nous voir aprs. Ds que les pendules marquaient neuf heures,
quelque intressante que ft la conversation, il disparaissait pour
aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille. Quelquefois il
acceptait de dner avec nous et quelques-unes des notabilits dont
s'entourait la marquise.

Un jour que nous l'attendions, je reus un billet de lui.

Je suis effray, ma tante, disait-il; Marguerite me fait dire que
Pierre est trs-malade; j'y cours. Excusez-moi auprs de madame de
Rivonnire.

--Prends ma voiture et cours chez mon mdecin, me dit Csarine,
emmne-le chez ton neveu. Je t'accompagnerais si j'tais libre; je te
donne Bertrand, qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il
faut.

Je me htai. Je trouvai le pauvre enfant trs-mal, Paul au dsespoir,
Marguerite  peu prs folle. Le mdecin de l'endroit qu'on avait appel
s'entendit avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vaccin, avait la
petite vrole. Ils prescrivirent les remdes d'usage et se retirrent
sans donner grand espoir, la maladie avait une intensit effrayante.
Nous restions consterns au tour du lit du pauvre petit, quand Csarine
entra vers dix heures du soir, encore vtue comme elle l'tait dans son
salon, belle et apportant l'espoir dans son sourire. Elle s'installa
prs de nous, puis elle exigea que Marguerite et Paul nous laissassent
toutes deux veiller le malade. La chambre tait trop petite pour qu'il
ft prudent d'encombrer l'atmosphre. Elle se dshabilla, passa une robe
de chambre qu'elle avait apporte dans un foulard, s'tablit auprs du
lit, et resta l toute la nuit, tout le lendemain, toutes les nuits et
les jours qui suivirent, jusqu' ce que l'enfant ft hors de danger.
Elle fut vraiment admirable, et Paul dut, comme les autres, accepter
aveuglment son autorit. Elle avait coutume de soigner les malades 
Mireval, et elle y portait un rare courage moral et physique. Les
paysans la croyaient magicienne, car elle oprait le miracle de ranimer
la volont et de rendre l'esprance. Ce miracle, elle le fit sur nous
tous autour du pauvre enfant. Elle tait entre dans cette petite maison
abme de douleur et d'effroi, comme un rayon de soleil au milieu de la
nuit. Elle nous avait rendu la prsence d'esprit, le sens de l'-propos,
la confiance de conjurer le mal, toutes conditions essentielles pour le
succs des meilleures mdications; elle nous quitta, nous laissant dans
la joie et bnissant son intervention providentielle.

Je dus rester quelques jours encore pour soigner Marguerite, que le
chagrin et l'inquitude avaient rendue malade aussi. Csarine revint
pour elle, ranima son esprit troubl, lui tmoigna un intrt dont elle
fut trs-fire, rassura et gaya Paul, qui,  peine remis d'une terreur,
retombait dans une autre, se fit aimer de madame Fron, avec qui elle
causait des choses les plus vulgaires dans un langage si simple que la
femme suprieure s'effaait absolument pour se mettre au niveau des plus
humbles. Cette sduction charmante me prit moi-mme, car, dans nos
entretiens, elle ne donnait plus de dmenti confidentiel  sa conduite
extrieure. Je me persuadai qu'elle tait absolument gurie de son
orgueil et de sa passion. Je ne craignis plus d'enflammer Paul en
partageant l'admiration qu'il avait pour elle. Sa reconnaissance et son
affection devenaient choses sacres; une prvision du danger m'et
sembl une injure pour tous deux. Et pourtant la marquise avait russi
l o avait chou Csarine. Elle avait amlior le sort de Paul, car,
sans qu'il pt s'en douter, elle avait pes, par l'intermdiaire de son
pre, sur les rsolutions de M. Latour. Celui-ci, ayant prouv quelques
pertes, voulait restreindre ses oprations. En lui prtant une somme
importante, M. Dietrich l'avait amen  faire tout le contraire et 
charger Paul d'une affaire assez considrable. Elle avait ainsi donn du
pain  l'enfant et du repos  la mre, elle avait t le mdecin de
l'une et de l'autre; elle s'tait empare de la confiance, de
l'affection, voire des secrets de la famille. Tout ce que Paul avait
jur de soustraire  sa sollicitude, elle le tenait, et, loin de s'en
plaindre, il tait heureux qu'elle l'et conquis.

Une seule personne, celle qui jusque-l avait t la plus confiante,
Marguerite, sans autre lumire que son instinct, devina ou plutt sentit
la fatalit qui l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus
douloureusement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accusait de
rien. Sa jalousie clatait d'une manire tout oppose  celle que nous
avions redoute. Un jour, je la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse
quelque ennui  couter ses plaintes, je fus force de les entendre.

--Voyez-vous, me dit-elle, vous me croyez heureuse; eh bien! je le suis
moins qu'avant ce mariage tant dsir. Je m'instruis un peu. Paul a un
peu plus de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire grand bien
en m'apprenant  raisonner. Cela me tue au contraire, car voil que je
comprends un _tas de choses_ dont je ne me doutais pas, et toutes ces
choses sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent. Il ne peut pas
me parler de ce qui est bien ou mal sans que je me rappelle le mal que
j'ai fait et la rpugnance qu'il doit avoir pour mon pass. Il me dit
bien que je dois l'oublier, puisque tout est rpar; mais qu'est-ce qui
a rpar? C'est lui, au risque de sa vie, en prenant la vie d'un autre
et en me refaisant un honneur avec du sang. Il est bon, il s'est mis 
plaindre celui qu'il dtestait, et la piti qu'il a pour son ennemi le
rend triste quand il entend dire qu'il mourra. S'il m'aimait assez pour
s'en consoler! Mais voil ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout
d'tre jolie femme et d'aimer  la folie; il faut encore avoir de
l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer un homme qui en a tant!
Moi, quand je demandais le mariage, je ne savais pas a. Je croyais
qu'il devait se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais
toujours:

--O seras-tu plus aim et plus content qu'avec nous?

Il n'a jamais t contre, car il me rpondait: --Tu vois bien que je ne
me trouve pas mieux ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je
n'y sois forc. Aujourd'hui pourtant il pourrait dner avec nous tous
les jours, et c'est bien rare qu'il revienne ici avant neuf heures et
demie du soir. Il ne voit plus Pierre s'endormir. Il le regarde bien
dans son petit lit, et le matin il le porte dans le jardin et le dvore
de caresses; mais je le regarde  travers le rideau de ma fentre, et je
lui vois des airs tristes tout d'un coup. Je me figure mme qu'il a des
larmes dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me rpond
toujours avec sa mme douceur et me gronde avec sa mme bont; cependant
il a l'air svre malgr lui, et je vois qu'il a de la peine  se
retenir de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui demande pardon
et ne lui dis plus rien: j'ai trop peur de le tourmenter; mais il me
reste un pav sur le coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue
pour me distraire. a va bien tant que l'enfant est veill et que je
m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux bleus, le ciel se cache. Madame
Fron s'en va dormir, aussi tout de suite. Paul m'a dfendu de lui faire
des confidences; elle aime  causer, et mon silence l'ennuie. Je reste
seule, j'attends que mon mari soit rentr; je prends mon ouvrage et je
me dis:

--Deux heures, a n'est pas bien long....

Cela me parat deux ans. Je ne sais pas pourquoi ces deux heures-l,
qu'il pourrait nous donner et qu'il ne nous donne presque plus, me
rendent folle, injuste, mchante. Je rve des malheurs, des dsespoirs;
si je ne craignais pas d'veiller mon petit, je crierais, tant je
souffre. Je regarde  la fentre comme si je pouvais voir par-dessus la
campagne ce que Paul fait  Paris.... Et pourtant, je le sais, il ne
fait pas de mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il va
souvent chez vous, c'est bien naturel: vous tes pour lui comme sa mre.
Quand il rentre, je lui demande toujours s'il vous a vue. Il rpond oui,
il ne ment jamais.... S'il a vu la belle marquise, s'il y avait du grand
monde chez elle, s'il est content d'tre revenu auprs de moi; il sourit
en disant toujours oui. Il me fait raconter tout ce que le chri a fait
et dit dans la journe,  quels jeux il s'est amus, ce qu'il a bu et
mang; enfin il parat heureux de parler de lui, et je n'ose pas parler
de moi. Je me cache d'avoir souffert. Quelquefois je suis bien ple et
bien dfaite, il ne s'en aperoit pas, ou, s'il y prend garde, il ne
devine pas pourquoi. Je voudrais lui tout dire pourtant, lui confesser
que je m'ennuie de vivre, que par moments je regrette qu'il m'ait
empche de mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'augmenter
celle qu'il a, car il en a beaucoup, je le vois bien, et peut-tre
est-il plus  plaindre que moi....

Ce jour-l, Marguerite ne me laissa entrevoir aucune jalousie contre la
marquise; mais une autre fois ce fut  Csarine elle-mme qu'elle se
rvla.

Quelques semaines s'taient coules depuis la maladie de l'enfant.
Csarine venait le voir tous les dimanches et passait ainsi avec Paul et
moi une partie de cette journe, que Paul consacrait toujours  sa
famille. Dans la semaine, il avait repris l'habitude de dner  l'htel
Dietrich le mardi et le samedi, et d'y venir passer une heure le soir
presque tous les jours. C'tait l le gros chagrin de Marguerite, je le
trouvais injuste. Je n'en avais point parl  Paul, esprant qu'elle
prendrait le sage parti de ne pas vouloir l'enchaner si troitement; il
tait bien assez esclave de son devoir. Un peu de loisir mondain
n'tait-il pas permis  cet homme d'intelligence condamn  la socit
d'une femme si lmentaire?

Pourtant je commenais  m'inquiter de son air souffreteux et de
l'abattement o il m'arrivait souvent de la surprendre. La marquise s'en
apercevait fort bien, et si elle ne la questionnait pas, c'est qu'elle
savait mieux qu'elle-mme la cause de son chagrin. Marguerite avait
besoin d'tre questionne; comme tous les enfants, elle ne savait que
devenir quand on ne s'occupait pas d'elle. Parler d'elle-mme, se
plaindre, se rpandre, se vanter en s'accusant, se faire juger, se
repentir, promettre et recommencer, telle tait sa vie, et depuis que la
Fron n'tait plus sa confidente, depuis que Paul, mari avec elle, lui
inspirait une sorte de crainte, elle amassait des temptes dans son
coeur.

Comme nous tions toutes les trois dans son petit jardin, Paul se
trouvant occup dehors, elle rompit la digue que lui imposait notre
absence de curiosit.

--Paul s'est donc bien amus hier soir chez vous, nous dit-elle d'un ton
assez aigre, qu'il a manqu le train et n'est rentr qu' onze heures, 
pied, par les sentiers?

--En vrit, lui dit Csarine, est-ce que vous avez t inquite?

--Bien sur que je l'ai t. Un homme seul comme a sur des chemins o on
ne rencontre que des gens qui rdent on ne sait pourquoi! Vous devriez
bien me le renvoyer plus tt. Quand il n'arrive pas  l'heure, je compte
les minutes; c'est a qui me fait du mal!

--Chre enfant, reprit Csarine avec une douceur admirable, nous nous
arrangerons pour que cela n'arrive plus. Nous gronderons Bertrand quand
les pendules retarderont.

--Vous pouvez bien les avancer d'une heure, car il prend tant
d'amusement chez vous qu'il m'en oublie.

--On ne s'amuse pas chez nous, Marguerite; on est trs-srieux au
contraire.

--Justement; c'est sa manire de s'amuser,  lui; mais vous ne me ferez
pas croire que vous ne receviez pas quantit de belles dames?

--C'est ce qui vous trompe. Il ne vient plus de belles dames chez moi.

--Il y a vous toujours, et vous en valez cent.

--Fort aimable; mais vous ne pouvez pas tre jalouse de moi?

Marguerite regarda la marquise en face avec une sorte de terreur, puis
elle se courba sous le regard limpide et profond qu'elle interrogeait.
Elle se mit aux genoux de Csarine, prit ses mains et les baisa.

--Ma belle marquise, lui dit-elle, vous savez que vous tes mon bon dieu
sur la terre. Vous m'avez fait marier, car c'est  vous que je dois a,
j'en suis sre. Je vous dois la vie de mon enfant et aussi sa beaut,
car sans vous il aurait t dfigur. Quand je pense quels soins vous
avez pris de lui sans tre dgote de ce mal abominable, sans crainte
de le prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous soucier de
vous-mme  force de vous soucier des autres! Oui, bien sr, vous tes
l'ange gardien, et je ne pourrai jamais vous dire comme je vous aime;
mais tout a ne m'empche pas d'tre jalouse de vous. Est-ce que a peut
tre autrement? Vous avez tout pour vous, et je n'ai rien. Vous tes
reste belle comme  seize ans, et moi, plus jeune que vous, me voil
dj fane; je sens que je me courbe comme une vieille, tandis que vous
vous redressez comme un peuplier au printemps. Vous avez, pour vous
rendre toujours plus jolie, des toilettes qui ne me serviraient de rien,
 moi! Quand mme je les aurais, je ne saurais pas les porter. Quand je
mets un pauvre bout de ruban dans mes cheveux pour paratre mieux
coiffe, Paul me l'te en me disant:

--a ne te va pas, tu es plus belle avec tes cheveux.

Mais ils tombent, mes cheveux. Voyez! j'en ai dj perdu plus de la
moiti, et, quand je n'en aurai presque plus, si je m'achte un faux
chignon, Paul se moquera de moi. Il me dira:

--Reste donc comme tu es! a n'est pas tes cheveux que j'aime, c'est
ton coeur.

C'est bien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai. Il aime mon
coeur, et il ne fait plus cas de ma figure; il y est trop habitu.
L'amiti ne compte pas les cheveux blancs quand ils se mettent 
pousser. Il m'aimera vieille, il m'aimera laide, je le sais, j'en suis
fire; mais c'est toujours de l'amiti, et je m'en contenterais, si
j'tais bien sre qu'il n'est pas capable de connatre l'amour. Il le
dit. Il jure qu'il ne sait pas ce que c'est que de s'attacher  une
femme parce qu'elle a de beaux yeux ou de belles robes....

--Je crois, dit Csarine en souriant d'une faon singulire, qu'il vous
dit la vrit.

--Oui, ma marquise; mais quand, avec les belles robes et les beaux yeux,
et toute la personne magnifique et aimable, il y a le grand esprit, le
grand savoir, la grande bont, tout ce qu'un homme doit admirer....
Tenez! il n'est pas possible qu'il ne vous aime pas d'amour, voil ce
que je me dis tous les soirs quand il est chez vous et que je l'attends.

--Ce que vous vous dites l est trs-mal, rpondit Csarine sans montrer
aucune autre motion qu'un peu de mcontentement. Voyons, ma pauvre
Marguerite, tes-vous sans conscience et sans respect des choses les
plus saintes? Croyez-vous que, si votre mari avait la folie d'tre pris
de moi, je ne m'en apercevrais pas?

--Peut-tre, ma marquise! Ne me grondez pas. Qui peut savoir? Paul est
si drle, si diffrent des autres! Je sais bien, moi, que tout le monde
n'est pas comme lui. Il y en a qui ne savent rien cacher: des gens qui
ne le valent pas, mais qui sont plus ouverts, plus passionns, dont on
connat vite le bon et le mauvais ct. On n'est pas longtemps tromp
par eux: ils vont o le vent les pousse; mais Paul avec sa raison, son
courage, sa patience, on ne peut rien savoir de lui!

--Il me semble, reprit Csarine avec une ironie dont Marguerite ne sentit
pas toute la porte, que vous faites ici une trange allusion au pass.
Il semblerait que, tout en mettant votre mari beaucoup au-dessus du
mien, vous ayez au fond du coeur quelque regret d'une passion moins
pure, mais plus vive que l'amiti.

Marguerite rougit jusqu'aux yeux, mais sans renoncer  s'pancher sur un
sujet trop dlicat pour elle. Je voyais en prsence les deux natures les
plus opposes: l'une rsumant en elle tout l'empire qu'une femme est
capable d'exercer sur les autres et sur elle-mme; l'autre absolument
dpourvue de dfense, capable de raisonner et de rflchir jusqu' un
certain point, mais force, par la nature de ses impressions, de tout
subir et de tout rvler.

--Vous avez raison de vous moquer de moi, reprit-elle; ce n'est pas joli
de se souvenir d'un vilain pass, quand on a le prsent meilleur qu'on
ne mrite; mais  vous, est-ce que je ne peux pas parler de tout? Voyez
donc si je n'ai pas sujet d'tre jalouse de vous! Pour qui est-ce que
j'ai t trompe et quitte? Vous pensez bien que je le sais  prsent.
Quoique Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu que
quelque parole lui chappt. Votre marquis vous aimait depuis longtemps;
c'est par dpit qu'il m'a recherche, c'est pour retourner  vous qu'il
m'a plante l. Ce qui m'est arriv une fois peut m'arriver encore.
C'est peut-tre mon sort que vous me fassiez tout le mal et tout le bien
de ma vie.

--Vous draisonnez tout  fait, Marguerite, lui-dis-je. Vous oubliez que
la marquise de Rivonnire ne s'appartient plus; vous lui manquez de
respect, vous outragez votre mari! J'admire la patience avec laquelle
mon amie vous coute et vous rpond, je me demande ce que Paul penserait
de vous, s'il pouvait vous entendre.

--Ah! s'cria-t-elle pouvante, si vous le lui rptez, je suis perdue.

--Je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas surtout le rendre
malheureux en le forant  regretter son mariage.

Marguerite pleurait amrement. La marquise la consola et l'apaisa avec
une douceur maternelle, en me disant que j'avais tort de la gronder,
qu'il fallait persuader et non brusquer les enfants malades. Marguerite
sanglota  ses pieds, la couvrit de caresses, lui demanda pardon, jura
cent fois de ne plus tre folle, et, entendant revenir Paul, s'enfuit au
fond du jardin pour qu'il ne vit pas ses larmes.

Mais il les vit, s'en affecta et m'crivit le lendemain la lettre
suivante:

Ma pauvre Marguerite est malade, malade d'esprit surtout. Je l'ai
confesse, je sais qu'elle a dit des choses insenses  madame de
Rivonnire. Je sais aussi que madame de Rivonnire est trop saintement
sage pour voir en elle autre chose qu'une pauvre enfant  plaindre, 
soigner,  gurir. Je sais qu'elle y serait toute rsigne, qu'elle en
aurait la patience, et que sa piti serait inpuisable; mais ici,
qu'elle me le pardonne, ma fiert ou plutt ma discrtion d'autrefois
reparat. Je ne dois imposer qu' moi-mme le soin de gurir ma malade.
Je crois que ce sera trs-facile. Il suffit que je m'abstienne pendant
quelque temps de rester  Paris le soir. Je vais m'arranger pour vous
prsenter quelquefois mes respects vers cinq heures, puisqu'on vous
trouve  cette heure-l, et je me priverai des bonnes causeries de
l'aprs-dne. Priez madame de Rivonnire d'tre moins parfaite,
c'est--dire d'tre un peu svre et de feindre de bouder ma compagne
pendant une semaine ou deux. Il ne faut pas que l'enfant s'habitue 
offenser impunment ce qu'au fond du coeur elle chrit et respecte. Ne
vous tourmentez pas, ma tante, je sais aussi soigner les enfants et je
ne me fais pas un malheur des puriles contrarits de la vie. Mes
respects trs-profonds  notre amie, mes tendresses  vous.

                                 Paul

--Il aura beau faire pour le cacher, me dit Csarine,  qui je
communiquai cette lettre. Il est bien malheureux, ton Paul! Il cde, et
ce sera pire. Il prend la patience pour la force. Cette pauvre femme ne
changera pas; elle ne croira jamais aux autres parce qu'elle a perdu le
droit de croire  elle-mme. Aucune femme, si puissante qu'elle soit, ne
se relvera jamais entirement d'une chute, et, quand elle est faible,
elle ne se relve pas du tout. Il y a au fond de ce malheureux coeur une
amertume que rien ne peut en arracher. La faiblesse dont elle rougit,
elle souhaite ardemment de la constater chez celles qui n'ont point 
rougir. Si elle pouvait la surprendre chez moi, en mme temps que
furieuse et dsespre, elle serait triomphante d'une joie lche et
mauvaise. Je te le disais bien que Paul ne pouvait pas pouser cette
fille, et tu le sentais bien aussi! Elle lui fera cruellement expier sa
grandeur d'me.

--Ne crains-tu pas qu'il ne t'en arrive autant? Ne t'es-tu pas marie
sans amour, par un mouvement de gnrosit?

--Je me suis marie avec un mort, ce n'est pas la mme chose, et j'ai
pris mes prcautions pour que ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai
point fait acte de sensiblerie. J'ai cru frapper un grand coup, et je
l'aurais frapp, si Paul n'et bris mon ouvrage en pousant sa
matresse!...

Je n'osais demander l'explication de ces paroles mystrieuses, tant je
craignais de voir Csarine repousser le pidestal sur lequel elle tait
remonte; mais elle tait lasse de se taire, l'expansion de la pauvre
Marguerite avait rompu le charme; la srnit de la desse tait
trouble par cet incident vulgaire. Csarine, tout comme Marguerite,
avait besoin de parler, elle parla malgr moi.

--Tu ne veux pas comprendre? reprit-elle irrite de mon silence.

--Non, lui dis-je; j'aime mieux croire.

--Cruelle, comme il y a longtemps que tu ris du chtiment que tu crois
m'tre inflig par la destine! Tu me crois vaincue et brise, n'est-ce
pas? Eh bien! tu te trompes, je ne le suis pas, je ne le serai jamais.
J'ai voulu tre aime de Paul Gilbert; je le suis!

--Tu mens! m'criai-je; son amiti pour toi est aussi sainte que tous
les autres sentiments de sa vie.

--Et qui donc voudrait qu'il en ft autrement? rpondit-elle en se
dressant dans sa plus crasante fiert. T'es-tu jamais imagin que je
voulais le rendre adultre et descendre  l'tre moi-mme?

--Non, certes; mais tu crois peut-tre troubler sa raison, torturer son
coeur et ses sens....

--Je ne m'abaisse pas  savoir s'il a des sens et si mon image les
trouble. Je vis dans une sphre d'ides et de sentiments o ces
malsaines proccupations ne pntrent pas. Je suis une nature leve,
je vis au-dessus de la ralit; tu devrais le savoir, et je trouve qu'en
l'oubliant tu te rabaisses plus que tu ne m'offenses. J'ai voulu tre la
plus noble et la plus pure affection de Paul en mme temps que la plus
vive. Crois-tu que j'aie chou?

--Si tu n'as pas chou, tu as accompli une oeuvre de malheur et de
destruction. Se mettre  la place de la femme lgitime dans le coeur et
la pense de l'poux, retirer soi-mme,  celui qu'on a choisi, la place
qu'il doit occuper dans le coeur et dans la pense de sa femme, c'est
commettre, dans la haute et funeste rgion que tu prtends occuper, un
double adultre qui n'a pas besoin du dlire des sens pour tre
criminel. C'est se jouer froidement des liens de la famille, c'est
renverser les notions les plus vraies et se crer un code de libres
attractions en dehors de tous les devoirs. C'est un chafaudage de
sophismes, de mensonges  sa propre conscience, et tout cela prmdit,
raisonn, travaill, me semble odieux; voil mon jugement, et si tu ne
peux le supporter sans colre, quittons-nous. Tu t'es trop dvoile, je
ne t'estime plus; je m'efforcerai de ne plus t'aimer....

--Comme tu deviens irritable et intolrante! rpondit-elle froidement;
voyons, calme-toi, tu me dis mes vrits avec fureur, tu me forces  te
dire les tiennes de sang-froid. Il se peut que je sois romanesque, mais
je prtends l'tre avec dignit, avec succs, et faire triompher dans ma
vie ces prtendus sophismes dont je saurai faire des vrits; toi,
pauvrette, tu ne comprends rien ni  l'amour, ni au devoir, ni  la
famille. N'ayant jamais t aime, tu as cru que toute la vertu
consistait  n'aimer point; tu t'en es tire avec dignit, je le
reconnais; tu n'as donn  personne le droit de te trouver ridicule;
c'est tout ce que tu pouvais faire. Quant  la science du coeur humain,
tu ne pouvais pas l'acqurir, n'ayant pas l'occasion de l'tudier sur
toi-mme. Tu as pris tes notions dans les ides sociales, c'est--dire
dans le code du convenu. Tu ne peux pas voir par-dessus ces vaines
barrires, tu n'es pas assez grande! Il te semble que ce qui est
_arrang_ est sacr, que je dois  l'homme  qui j'ai jur fidlit mon
me tout entire, de mme que Paul, selon toi, doit tout son coeur,
toute sa pense  Marguerite. Eh bien! cela est faux, paradoxal,
illusoire, impossible. C'est la convention hypocrite du monde qui dit
ces choses-l et ne les pense pas. On ne me trompe pas, moi! J'ai
trs-bien compris qu'en m'engageant  M. de Rivonnire, dont je ne veux
pas tre la femme, j'avais fait voeu de chastet, parce que je ne dois
pas le forcer  donner son nom aux enfants d'un autre. Il l'a compris
aussi, puisqu'en s'engageant sur l'honneur  me respecter, il a fait
acte de confiance absolue dans ma loyaut. Paul n'a pas non plus tromp
Marguerite, bien que la convention ft toute autre. Il lui a toujours
refus l'impossible enthousiasme que la pauvre sotte voudrait lui
inspirer. Il lui a donn sa protection, qu'il lui devait, et ses sens,
dont je ne suis pas jalouse. Elle est sa mnagre, sa _femelle_ et ne
peut tre que cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas son
gale devant Dieu, ni son amante parce qu'elle avilit l'amour dans ses
apprciations misrables. Il ne _peut pas_ l'aimer. Ce que l'homme de
bien ne _peut pas_ faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'me, ce qui
rtrcit le coeur et l'esprit, c'est l'amour mal plac. Tu veux qu'il
aime cette femme! Ta conscience te crie que tu mens, car elle te choque
et te froisse toi-mme; tu le lui fais sentir plus durement que moi. Tu
veux que j'aime ce demi-sauvage dguis en paladin que j'ai pous pour
montrer  Paul que je n'avais pas de sens? Si j'aimais ce Rivonnire,
qui, malgr ses belles manires et sa bonne ducation, est,  un autre
chelon social, le pendant de l'_lmentaire_ Marguerite, je serais
vraiment avilie; mais je n'ai pas le got des choses basses: j'aime mon
mari comme Paul aime sa femme. Ce sont deux personnes d'une autre
varit de l'espce humaine que la varit  laquelle nous appartenons.
Des convenances extrieures nous ont forcs  nous les associer dans une
certaine limite, lui pour avoir des enfants, moi pour n'en point avoir.
Ce que nous leur devons, c'est le contraire de l'amour; Paul doit la
paternit, moi la virginit. Pourquoi souffrirait-il de mon tat de
neutre, quand il m'est indiffrent qu'il soit procrateur avec une
autre? Notre lien, c'est l'intelligence; notre fraternit, c'est la
pense; notre amour c'est l'idal. Nous nous aimons, et tu n'y peux
rien, va! Dis-lui maintenant tout ce que ta maladroite prudence te
suggrera contre moi: il n'y croira plus, il ne te comprendra mme pas;
essaye, je veux bien, quitte-moi, va vivre avec lui en lui disant que tu
as horreur de ma perversit. Il te recevra  bras ouverts, mais tu liras
 toute heure cette rflexion dans ses yeux attrists: ma pauvre tante
est folle, cela me met sur les bras deux malades  soigner!

M'ayant ainsi terrasse, elle s'en alla tranquillement crire  Paul
qu'elle l'approuvait infiniment de mnager les souffrances de sa
compagne, qu'elle respectait son dsir de ne pas la revoir de quelque
temps, mais qu'elle ne pouvait se rsoudre  paratre fche, vu qu'elle
pardonnait tout  la mre de l'adorable petit Pierre.--Puis trois pages
de _post-scriptum_ pour demander l'opinion de Paul sur quelques ouvrages
 consulter.--La correspondance tait entame. Ses rponses remplirent
tous les loisirs de Paul, car elle sut l'obliger  lui crire tous les
soirs o il s'tait condamn  ne plus aller chez elle.

Un matin, Marguerite tomba chez nous  l'improviste. Paul l'avait amene
 Paris pour acheter quelques objets ncessaires  leur enfant, et elle
s'tait chappe pour voir _sa marquise_; elle la suppliait de ne pas la
trahir.

--Je sais bien que je dsobis, ajouta-t-elle; mais je ne peux pas vivre
comme cela sans vous demander pardon. Je sais que vous ne m'en voulez
pas, mais je m'en veux, moi, je me dteste d'avoir t si insolente et
si mauvaise avec vous. Je ne le serai plus, vous tes si grande et Paul
est si bon! Quand il a vu comme je me tourmentais de vos lettres, il me
les a montres. Je n'y ai rien compris, sinon que vous l'approuviez de
rester avec moi, et que vous m'aimiez bien toujours.  prsent coutez.
Je ne peux pas accepter le sacrifice qu'il me fait de travailler dans
une petite chambre sans air aux heures o il pourrait vous dire tout ce
qu'il vous crit, dans vos beaux salons, avec vous pour lui rpondre et
faire sortir son grand esprit, qui touffe avec moi. Non, non, je ne
veux pas le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai dit, il ne
veut pas le croire, c'est  vous de le ramener chez vous. crivez-lui
que vous avez besoin de lui, il n'a rien  vous refuser.

--Ce ne serait pas vrai, rpondit Csarine. Je n'ai pas besoin de le
voir pour achever mon travail. C'est pour l'acquit de ma conscience que
je le consulte: quand j'aurai fini, je lui soumettrai le tout; mais cela
peut se communiquer par crit.

--Non, non, ce n'est pas la mme chose! Il a besoin de parler avec vous,
il s'ennuie  la maison. Qu'est-ce que je peux lui dire pour l'amuser?
Rien, je suis trop simple.

Marguerite avait l'habitude de s'humilier afin qu'on lui ft des
compliments pour la relever  ses propres yeux. Elle tait fort avide de
ce genre de consolations. Csarine ne le lui pargna pas, mais avec une
si profonde ironie au fond du coeur que la pauvre femme la trouva trop
indulgente pour elle, et lui rpondit:

--Vous dites tout cela par piti! vous ne le pensez pas, vous tes bonne
jusqu' mentir. Je vois bien que je vous lasse et vous ennuie, je ne
reviendrai plus; mais vous pouvez me faire du bien de loin. Rappelez
Paul  vos dners et  vos soires, voil tout ce que je vous demande.

--Alors vous n'tes plus jalouse, c'est fini?

--Non, ce n'est pas fini, je suis jalouse toujours. Plus je vous
regarde, plus je vois qu'il est impossible de ne pas vous aimer plus que
tout; mais, quelque idiote que je sois, j'ai plus de coeur et plus de
force que vous ne pensez, plus que Paul lui-mme ne le croit. Vous le
verrez avec le temps. Je suis capable d'aimer jusqu' me faire un
devoir, une vertu et peut-tre un bonheur de ma jalousie.

--C'est trs-profond ce qu'elle dit l, observa Csarine ds qu'elle se
retrouva seule avec moi. Elle exprime  sa manire un sentiment qui la
ferait trs-grande, si elle tait capable de l'avoir. Aimer Paul jusqu'
me bnir de lui inspirer l'amour qu'il ne peut avoir pour elle, ce
serait un sacrifice sublime de sa personnalit farouche; mais elle aime
 se vanter, la pauvre crature, et si par moments elle est capable de
concevoir une noble ambition, il ne dpend pas d'elle de la raliser. Ce
ne sont point l travaux de villageoise, et ce n'est pas en battant la
lessive qu'on apprend  tordre son coeur comme un linge pour l'purer et
le blanchir.

--Qui sait, grande Csarine? Il y a une chose que savent quelquefois ces
natures primitives, et que vos travaux mtaphysiques et autres ne vous
apprendront jamais....

--Et cette chose, c'est....

--C'est l'abngation.

--Qu'est-donc que ma vie alors? Je croyais n'avoir pas fait autre chose
que de sacrifier tous mes premiers mouvements....

-- quoi?  la volont de russir en vue de toi-mme. La volont
d'chouer pour qu'un autre triomphe, tu ne l'auras jamais. Cela est bien
plus au-dessus de toi que de Marguerite.

--Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte? Nouveau point de vue!

--Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui garder son mari tous les
soirs, aux heures o elle s'inquite et s'ennuie, est dj assez
gnreux. Tu ne daignes pas y prendre garde, moi j'en suis frappe.

--Il n'y a pas de quoi; Paul s'ennuie avec elle, elle l'a dit; elle a
peur qu'il ne s'ennuie trop et ne cherche quelque distraction moins
noble que ma conversation.

--Tu cherches  la rabaisser; tu es peut-tre plus jalouse d'elle
qu'elle ne l'est de toi.

--Jalouse, moi, de cette crature?

--Tu la hais, puisque tu l'injuries.

--Je ne peux pas la har, je la ddaigne.

--Et toute cette bont que tu dpenses pour la charmer et la soumettre,
c'est l'hypocrisie de ton instinct dominateur.

--La piti s'allie fort bien avec le ddain, elle ne peut mme s'allier
qu'avec lui. La souffrance noble inspire le respect. La piti est
l'aumne qu'on fait aux coupables ou aux faibles.

Csarine s'attendait  voir revenir Paul le soir mme. Il ne revint
pas, et, quelque sincre que ft le repentir de Marguerite, il ne
reparut  l'htel Dietrich que rarement et pour changer quelques
paroles  propos du livre dont les premires preuves taient tires. Il
approuvait les changements que l'auteur y avait faits, mais il ne me
cachait pas que ces amliorations ne ralisaient point ce qu'il avait
attendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Csarine n'avait pas atteint,
selon lui, le complet dveloppement de sa lucidit. Il n'osait pas
l'engager  recommencer encore, et, comme je lui reprochais de manquer 
sa probit littraire accoutume, il me rpondit:

--Je ne crois pas y manquer, je ne vois pas pourquoi la marquise de
Rivonnire serait oblige de faire un chef-d'oeuvre; c'est ma faute de
m'tre imagin qu'elle en tait capable. Ce qu'elle m'a demand, je l'ai
fait; j'ai dit mon opinion, j'ai signal les endroits mauvais, les
endroits excellents, les endroits faibles. J'ai discut avec elle, je
lui ai indiqu les sources d'instruction et les sujets de rflexion. Ce
qu'elle dsirait, disait-elle, c'tait de faire un travail trs-lisible
et un peu profitable; elle est arrive  ce but. Je suis convaincu
encore qu'avec plus de maturit elle arriverait  un rsultat vraiment
srieux; mais son entourage ne lui en demande pas tant; elle se fait
illusion sur le mrite de son oeuvre, comme il arrive  tous ceux qui
crivent, ou bien elle est doue d'une extrme modestie et se contente
d'un mdiocre effet. Je n'ai pas le droit d'tre plus svre et plus
exigeant qu'elle ne l'est pour elle-mme. Si on lit peu son livre, si on
n'en parle que dans son cercle, ce ne sera point un obstacle  un livre
meilleur par la suite.

J'aimais toujours Csarine malgr nos querelles, qui devenaient de plus
en plus vives, et je l'aimais peut-tre d'autant plus que je la voyais
se fourvoyer. Il devenait vident pour moi que Paul n'avait pas pour
elle l'amiti enthousiaste, absorbante, dominant tout en lui, qu'elle se
flattait de lui inspirer. Il tait capable d'une srieuse affection,
d'une reconnaissance volontairement acquitte par le dvouement; mais la
passion n'clatait pas du tout, et il ne semblait nullement prouver le
besoin que Csarine et Marguerite lui attribuaient de s'enflammer pour
un idal.

Due bientt de ce ct-l, que deviendrait la terrible volont de
Csarine, si elle ne pouvait se rattacher  la gloire des lettres? Je
n'tais pas dupe de son insouciante modestie. Je voyais fort bien
qu'elle aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait ces deux
buts: le monde soumis et Paul vaincu par l'clat de son gnie. J'aurais
souhait qu' dfaut de l'une de ces victoires elle remportt l'autre.
Je tchai de l'avertir, et avec le consentement de Paul je lui fis
connatre son opinion. Elle fut un peu trouble d'abord, puis elle se
remit et me dit:

--Je comprends; mon livre imprim, il croit que j'oublierai le conseil
utile et le correcteur dvou. Il veut prolonger nos rapports
d'intimit: il a raison; je ne l'oublierais pas, mais j'aurais moins de
motifs pour le voir souvent. Dis-lui que j'ai reconnu la supriorit de
son jugement; qu'il arrte le tirage; je recommencerai tout. Dis-lui
aussi que cela ne me cote pas, s'il me croit capable de faire quelque
chose de bon.

Tant de sagesse et de douceur, dont il ne m'tait plus permis de lui
dire la cause vritable, dsarma Paul, et fit faire  Csarine un grand
pas dans son estime; mais plus ce sentiment entrait en lui, plus il
paraissait s'y installer pur et tranquille. Csarine ne s'attendait pas
 l'obstination qu'il mit  rester chez lui le soir; on et dit qu'il
s'y plaisait. J'allais le voir le dimanche.

--Marguerite va moralement beaucoup mieux, me disait-il. J'ai russi 
lui persuader qu'il m'tait plus agrable de lui faire plaisir que de me
procurer des distractions en dehors d'elle. Au fond, c'est la vrit;
certes sa conversation n'est pas brillante toujours et ne vaut pas celle
de la marquise et de ses commensaux; mais je suis plus content de la
voir satisfaite que je ne souffre de mes sacrifices personnels. Mon
devoir est de la rendre heureuse, et un homme de coeur ne doit pas
savoir s'il y a quelque chose de plus intressant que le devoir.

Marguerite se disait heureuse. N'tant plus force de travailler pour
vivre, elle lisait tout ce qu'elle pouvait comprendre et se formait
vritablement un peu; mais elle tait malade, et sa beaut s'altrait.
Le mdecin de Csarine, qui la voyait quelquefois, me dit en confidence
qu'il la croyait atteinte d'une maladie chronique du foie ou de
l'estomac. Elle savait si mal rendre compte de ce qu'elle prouvait,
qu' moins d'un examen srieux auquel elle ne voulait pas se prter, il
ne pouvait prciser sa maladie. J'avertis Paul, qui exigea l'examen. La
tumfaction du foie fut constate, l'tat gnral tait mdiocre; des
soins quotidiens taient ncessaires, et on ne pouvait se procurer  la
campagne tout ce qui tait prescrit. La petite famille alla s'tablir
rue de Vaugirard dans un appartement plus comfortable que celui de la
rue d'Assas et tout prs des ombrages du Luxembourg. Paul vint nous dire
qu'il tait dsormais  nos ordres  toute heure. Il avait un commis
pour tenir son bureau et n'tait plus esclave  la chane. Il avait fait
gagner de l'argent; ses relations le rendaient prcieux  M. Latour. Il
arrivait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait espr  l'aisance et  la
libert. On se vit donc davantage, c'est--dire plus souvent, mais sans
que Paul prolonget ses visites au del d'une heure. Il tait
vritablement inquiet de sa femme, et quand il ne la soignait pas chez
elle, il la soignait encore en la promenant, en cherchant  la
distraire; elle dsirait vivement revoir sa marquise pour lui montrer,
disait-elle, qu'elle tait redevenue bien raisonnable. Csarine engagea
Paul  la lui amener dner, avec le petit Pierre, promettant de les
laisser partir  l'heure du coucher de l'enfant. Elle y mit tant
d'insistance qu'il cda. Ce fut une grande motion et une grande joie
pour Marguerite. Elle mit sa belle robe des dimanches, sa robe de soie
noire, qui lui allait fort bien; elle se coiffa de ses cheveux avec
assez de got. Elle fit la toilette de petit Pierre avec un soin
extrme, Paul les mit dans un fiacre et les amena  six heures  l'htel
Dietrich. Csarine avanait son dner pour que l'enfant ne s'endormit
pas avant le dessert. Elle n'avait invit personne  cause de l'heure
_indue_, c'tait un vrai dner de famille. M. Dietrich vint serrer les
mains de Paul, saluer sa femme et embrasser son fils, puis il alla
s'habiller pour dner en ville.

Csarine s'tait rsigne  _communier_, comme elle disait, _avec la
fille dchue_; mais elle n'en souffrait pas moins de l'espce d'galit
 laquelle elle se dcidait  l'admettre. Il y avait plus d'un mois
qu'elle ne l'avait vue; elle fut frappe du changement qui s'tait fait
en elle. Marguerite avait beaucoup maigri, ses traits amincis avaient
pris une distinction extrme. Elle avait fait de grands efforts depuis
ce peu de temps pour s'observer, et ne plus paratre vulgaire; elle ne
l'tait presque plus. Elle parlait moins et plus  propos. Paul la
traitait non avec plus d'gards, il n'en avait jamais manqu avec elle,
mais avec une douceur plus suave et une sollicitude plus inquite. Ces
changements ne passrent pas inaperus. Csarine reut un grand coup
dans la poitrine, et en mme temps qu'un sourire de bienveillance
s'incrustait sur ses lvres, un feu sombre s'amassait dans ses yeux, la
jalousie mordait ce coeur de pierre; je tremblai pour Marguerite.

Il me sembla aussi que Marguerite s'en apercevait, et qu'elle ne
pouvait se dfendre d'en tre contente. Le dner fut triste, bien que le
petit Pierre, qui se comportait fort sagement et qui commenait 
babiller, russit par moments  nous drider. Paul eut t volontiers
enjou, mais il voyait Csarine si trangement distraite qu'il en
cherchait la cause, et se sentait inquiet lui-mme sans savoir pourquoi.
Quand nous sortmes de table, il me demanda tout bas si la marquise
avait quelque sujet de tristesse. Il craignait que le jugement port sur
son livre, ne lui et, par rflexion, caus quelque dcouragement.
Csarine entendait tout avec ses yeux: si bas qu'on pt parler, elle
comprenait de quoi il tait question.

--Vous me trouvez triste, dit-elle sans me laisser le temps de rpondre;
j'en demande pardon  Marguerite, que j'aurais voulu mieux recevoir,
mais je suis trs-trouble: j'ai reu tantt de mauvaises nouvelles du
marquis de Rivonnire.

Comme elle ne me l'avait pas dit, je crus qu'elle improvisait ce
prtexte. La dernire lettre de M. de Valbonne  M. Dietrich n'tait pas
de nature  donner des inquitudes immdiates. J'en fis l'observation.
Elle y rpondit en nous lisant ce qui suit:

Mon pauvre ami m'inquite chaque jour davantage. Sa vie n'est plus
menace, mais ses souffrances ne paraissent pas devoir se calmer de si
tt. Il me charge de vous prsenter ses respecte, ainsi qu' madame de
Rivonnire.

                              Vicomte de Valbonne

Cette lettre parut bizarre  Paul.

--Quelles sont donc, dit-il, ces souffrances qui ne menacent plus sa vie
et qui persistent de manire  inquiter? Est-ce que M. de Valbonne
n'crit jamais plus clairement?

--Jamais, rpondit Csarine. C'est un esprit troubl, dont l'expression
affecte la concision et n'arrive qu'au vague; mais ne parlons plus de
cela, ajouta-t-elle avec un air de commisration pour Marguerite: nous
oublions qu'il y a ici une personne  qui le souvenir et le nom de mon
mari sont particulirement dsagrables.

Paul trouva cette dlicatesse peu dlicate, et avec la promptitude et la
nettet d'apprciation dont il tait dou, il rpondit trs-vite et sans
embarras:

--Marguerite entend parler de M. de Rivonnire sans en tre froisse.
Elle ne le connat pas, elle ne l'a jamais connu.

--Je croyais qu'elle avait eu  se plaindre de lui, reprit Csarine en
la regardant pour lui faire perdre contenance, et certes elle sait que
je ne plaide pas auprs d'elle la cause de mon mari en cette
circonstance.

--Vous avez tort, ma marquise, rpondit Marguerite avec une douceur
navre; il faut toujours dfendre son mari.

--Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec fermet. Quant  nous,
les offenses punies n'existent plus. Nous ne parlons jamais d'un homme
que j'ai eu le cruel devoir de tuer. Celui qui vit aujourd'hui est
absous, et la femme venge n'a plus jamais lieu de rougir.

Il parlait avec une nergie tranquille, dont Csarine ne pouvait
s'offenser, mais qui faisait entrer la rage et le dsespoir dans son
me. Marguerite, les yeux humides, regardait Paul avec le ravissement de
la reconnaissance. Je vis que Csarine allait dire quelque chose de
cruel.

--L'enfant s'endort, m'criai-je. Il ne faut pas vous attarder plus
longtemps. Votre fiacre est en bas. Prends M. Pierre, mon cher Paul, il
est trop lourd pour moi....

En ce moment, Bertrand vint annoncer que le fiacre demand tait arriv,
et il ajouta avec sa parole distincte et son inaltrable srnit:

--M. le marquis de Rivonnire vient d'arriver aussi.

--O! s'cria Csarine comme frappe de la foudre.

--Chez madame la marquise, rpondit Bertrand avec le mme calme; il
monte l'escalier.

--Nous vous laissons, dit Paul en prenant le bras de Marguerite sous le
sien et son enfant sur l'autre bras.

--Non, restez, il le faut! reprit Csarine perdue.

--Pourquoi? dit Paul tonn.

--Il le faut, vous dis-je, je vous en prie.

--Soit, rpondit-il en reculant vers le sofa, o il coucha l'enfant
endormi, et fit asseoir Marguerite auprs de lui.

Csarine craignait-elle la jalousie de son mari et tenait-elle  lui
faire voir qu'elle recevait Paul en compagnie de sa femme, ou bien, plus
proccupe de son dpit que de tout le reste, se trouvait-elle venge
par une nouvelle rencontre de Marguerite avec son sducteur sous les
yeux de Paul? Peut-tre tait-elle trop trouble pour savoir ce qu'elle
voulait et ce qu'elle faisait; mais, prompte  se dominer, elle sortit
pour aller  la rencontre du marquis. Nous l'entendmes qui lui disait
de l'escalier  voix haute:

--Quelle bonne surprise! Comment, guri? quand on nous crivait que vous
tiez plus mal....

--Valbonne est fou, rpondit le marquis d'une voix forte et pleine, je
me porte bien; je suis guri, vous voyez. Je marche, je parle, je monte
l'escalier tout seul....

...Et entrant dans l'antichambre qui prcdait le petit salon, il
ajouta:

--Vous avez du monde?

--Non, rpondit Csarine, entrant la premire; des amis  vous et  moi
qui partaient, mais qui veulent d'abord vous serrer les mains.

--Des amis? rpta le marquis en se trouvant en face de Paul, qui venait
 lui. Des amis? je ne reconnais pas....

--Vous ne reconnaissez pas M. Paul Gilbert et sa femme?

--Ah! pardon! il fait si sombre chez vous! mon cher ami!...

Il serra les mains de Paul.

--Madame, je vous prsente mon respect.

Il salua profondment Marguerite.

--Ah! mademoiselle de Nermont! Heureux de vous revoir.

Il me baisa les mains.

--Vous me paraissez tous en bonne sant.

--Mais vous? lui dit Paul.

--Moi, parfaitement, merci; je supporte trs-bien les voyages.

--Mais comment arrivez-vous sans vous faire annoncer? lui dit Csarine.

--J'ai eu l'honneur de vous crire.

--Je n'ai rien reu.

--Quand je vous dis que Valbonne est fou!

--Mon cher ami, je n'y comprends rien. Pourquoi se permet-il de
supprimer vos lettres?

--Ce serait toute une histoire  vous raconter, histoire de mdecins
draisonnant autour d'un malade en pleine rvolte qui ne se souciait
plus de courir aprs une sant recouvre autant que possible.

--Vous arrivez d'Italie? lui demanda Paul.

--Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme tout ce qu'on vante 
l'tranger. Moi je n'aime que la France, et en France je n'aime que
Paris. Donnez-moi donc des nouvelles de votre jeune ami, M. Latour?

--Il va fort bien.

--M. Dietrich est sorti,  ce qu'on m'a dit; mais il doit rentrer de
bonne heure. Madame la marquise me permettra-t-elle de l'attendre ici?

--Oui certainement, mon ami. Avez-vous dn?

--J'ai dn, merci.

Paul changea encore quelques paroles insignifiantes et polies avec le
marquis et Csarine avant de se retirer. L'arrive foudroyante de M. de
Rivonnire avait amen un calme plat dans la situation. Il tait doux,
content, presque bonhomme. Il n'tait mu ni tonn de rien,
c'est--dire qu'il tait redevenu du monde comme s'il ne l'et jamais
quitt. Il revenait de la mort comme il ft revenu de Pontoise. Il se
retrouvait chez sa femme, devant son rival et son meurtrier, en face de
la femme dont il avait pay la possession de son sang, tout cela  la
fois, sans paratre se souvenir d'autre chose que des lois du
savoir-vivre et des habitudes d'aisance que comporte toute rencontre, si
trange qu'elle puisse tre. L'impassibilit du parfait gentilhomme
couvrait tout.

Mal avec sa conscience, Csarine avait t un moment terrifie; mais,
forte de quelque chose de plus fort que l'usage du monde, forte de sa
volont de femme intrpide, elle avait vite recouvr sa prsence
d'esprit. Toutefois elle prouvait encore quelque inquitude de se
trouver seule avec son mari, et elle me pria de rester, m'adressant ce
mot  la drobe pendant qu'on allumait les candlabres.

--Enfin, dit le marquis quand Bertrand fut sorti, je vous vois donc,
madame la marquise, plus belle que jamais et avec votre splendide rayon
de bont dans les yeux. Vrai, on dirait que vous tes contente de me
revoir! La figure de Csarine n'exprimait pas prcisment cette joie.
Je me demandai s'il raillait ou s'il se faisait illusion.

--Je ne rponds pas  une pareille question, lui dit-elle en souriant du
mieux qu'elle put; c'est  mon tour de vous regarder. Vrai, vous tes
bien portant, on le jurerait! Qu'est-ce que signifient donc les craintes
de votre ami, qui parlait de vous comme d'un incurable!

--Valbonne est trs-exalt. C'est un ami incomparable, mais il a la
faiblesse de voir en noir, d'autant plus qu'il croit aux mdecins. Vous
me direz que j'ai sujet d'y croire aussi, tant revenu de si loin. Je ne
crois qu'en Nlaton, qui m'a t une balle de la poitrine. La cause
enleve, ces messieurs ont prtendu me dlivrer des effets, comme s'il y
avait des effets sans cause; au lieu de me laisser gurir tout seul, ils
m'ont trait comme font la plupart d'entre eux, de la manire la plus
contraire  mon temprament. Quand, il y a un an bientt, j'ai secou
leur autorit pour faire  ma tte, je me suis senti mieux tout de
suite. Je suis parti; trois jours aprs, je me sentais guri. Il m'est
rest de fortes migraines, voil tout; mais j'en ai eu deux ou trois ans
de suite avant d'avoir l'honneur de vous connatre, et je m'en suis
dbarrass en ne m'en occupant plus, Valbonne, en m'emmenant cette
fois-ci, m'avait affubl d'un jeune mdecin intelligent, mais ttu en
diable, qui, mcontent de me voir gurir si vite, rien que par la vertu
de ma bonne constitution, a voulu absolument me dlivrer de ces
migraines et les a rendues beaucoup plus violentes. Il m'a fallu
l'envoyer promener, me quereller un peu avec mon pauvre Valbonne, et les
planter l pour ne pas devenir victime de leur dvouement  ma personne.

--Les planter l! dit Csarine; vous n'tes donc pas revenu avec eux?

--Je suis revenu tout seul avec mon pauvre Dubois, qui est mon meilleur
mdecin, lui! Il sait bien qu'il ne faut pas s'acharner  contrarier les
gens, et quand je souffre, il patiente avec moi. C'est tout ce qu'il y a
de mieux  faire.

--Et les autres, o sont-ils?

--Valbonne et le mdecin? Je n'en sais rien; je les ai quitts 
Marseille, d'o ils voulaient me faire embarquer pour la Corse, sous
prtexte que j'y trouverais un climat d't  ma convenance. J'en avais
accept le projet, mais je ne m'en souciais plus. J'ai confi  Dubois
ma rsolution de venir me reposer  Paris, et nous sommes partis tous
deux, laissant les autres aux douceurs du premier sommeil. Ils ont d
courir aprs nous, mais nous avions douze heures et je pense qu'ils
seront ici demain.

--Tout ce que vous me contez l est fort trange, reprit Csarine; je ne
vous savais pas si colier que cela, et je ne comprends pas un mdecin
et un ami tyranniques  ce point de forcer un malade  prendre la fuite.
Ne dois-je pas plutt penser que vous avez eu la bonne ide de me
surprendre, et que vous n'avez pas voulu laisser  vos compagnons de
voyage le temps de m'avertir?

--Il y a peut-tre aussi de cela, ma chre marquise.

--Pourquoi me surprendre?  quelle intention?

--Pour voir si le premier effet de votre surprise serait la joie ou le
dplaisir.

--Voil un trs-mauvais sentiment, mon ami. C'est une mfiance de coeur
qui me prouve que vous n'tes pas aussi bien guri que vous le dites.

--Il est permis de se mfier du peu qu'on vaut.

Pendant que Csarine causait ainsi avec son mari, j'observais ce
dernier, et, d'abord merveille de l'aspect de force et de sant qu'il
semblait avoir, je commenais  m'inquiter d'un changement
trs-singulier dans sa physionomie. Ses yeux n'taient plus les mmes;
ils avaient un brillant extraordinaire, et cet clat augmentait  mesure
que, provoqu aux explications, il se renfermait dans une courtoisie
plus contenue. tait-il dvor d'une secrte jalousie? avait-il un reste
ou un retour de fivre? ou bien encore cet oeil tincelant, qui semblait
s'isoler de la paupire suprieure, tait-il la marque ineffaable que
lui avait laisse la contraction nerveuse des grandes souffrances
physiques?

En ce moment, Bertrand entra pour dire au marquis que Dubois tait  ses
ordres.

--Je comprends, rpondit M. de Rivonnire: il veut m'emmener. Il craint
que je ne sois fatigu, dites-lui que je suis trs-bien et que j'attends
M. Dietrich.

Puis il reprit son paisible entretien avec sa femme, la questionnant
sur toutes les personnes de son entourage et ne paraissant pas avoir
perdu la mmoire du moindre dtail qui pt l'intresser. Son oeil
trange m'tonnait toujours; il ne sembla entendre la voix de Dubois
dans la pice voisine. Je me levai comme sans intention, et je me htai
d'aller le questionner.

--Il faut que madame la marquise renvoie M. le marquis, rpondit-il 
voix basse; c'est bientt l'heure de son accs.

--Son accs de quoi?

Dubois porta d'un air triste la main  son front.

--Quoi donc? des migraines?

--Des migraines terribles.

--Qui l'abattent ou qui l'exasprent?

--D'abord l'un, et puis l'autre.

--Est-ce qu'il y a du dlire?

--Hlas oui? Ces dames ne le savent donc pas?

--Nous ne savons rien.

--Alors M. de Valbonne a voulu le cacher; mais  prsent il faut bien
qu'on le sache ici. C'est un secret  garder pour le monde seulement.

--Est-ce qu'il a la fivre dans ces accs de souffrance et d'exaltation?

--Non, c'est ce qui fait que j'espre toujours.

--C'est peut-tre ce qui doit nous inquiter le plus. Tranchons le mot,
Dubois; votre matre est fou?

--Eh bien! oui, sans doute, mais il l'a dj t deux fois, et il a
toujours guri. Est-ce que mademoiselle croit qu'il tait dans son bon
sens quand il a sduit et abandonn la pauvre fille?...

--C'est la femme de mon neveu  prsent.

--Ah! j'oubliais; pardon, je n'ai que du bien dire d'elle, un ange
d'honntet et de dsintressement. M. le marquis n'et pas commis cette
faute-l dans son tat naturel, et plus tard, quand il prenait des
dguisements pour surveiller les dmarches de mademoiselle Dietrich, je
voyais bien, moi, qu'il n'avait pas sa tte. Il souffrait la nuit, comme
il souffre  prsent, et il n'avait pas ses journes lucides comme il
les a.

--Est-ce qu'il est fou furieux la nuit?

--Furieux, non, mais fantasque et violent. Avec moi, il n'y a pas de
danger. Il me rsiste, il se fche, et puis il cde. Il ne me maltraite
jamais. Tout autre l'exaspre. Il avait pris son mdecin en aversion et
M. de Valbonne en grippe. Je lui ai conseill de quitter Marseille, o
son tat ne pouvait pas rester cach, et je lui ai donn pour raison
qu'on le soignait mal. On le soignait trs-bien au contraire; mais,
quand un malade est irrit, il faut changer son milieu et le distraire
avec d'autres visages. J'ai donn rendez-vous pour ce soir  son ancien
mdecin: je veux qu'il le voie dans sa crise; mais c'est vers neuf
heures que cela commence, et il faut dcider madame la marquise  le
renvoyer. Je ne crois pas qu'il lui rsiste; il l'aime tant!

--Il l'aime toujours?

--Plus que jamais.

--Et il n'est plus jaloux d'elle?

--Ah! voil ce que je ne sais pas; mais je crains qu'il ne me cache la
vraie cause de son mal.

--De qui donc serait-il jaloux?

--Toujours de _la mme personne_.

Un coup de sonnette sec et violent nous interrompit. Je rentrai au plus
vite au salon en mme temps que Bertrand; Dubois se tenait sur le seuil
avec anxit.

--M. le marquis veut se retirer, nous dit Csarine avec prcipitation.

C'tait comme un ordre irrit qu'elle donnait  son mari de s'en aller.

Le marquis clata de rire; ce rire convulsif tait effrayant.

--Allons donc! dit-il, je n'ai pas le droit d'attendre mon beau-pre
chez ma femme? Je l'attendrai, mordieu, ne vous en dplaise! Qu'on me
laisse seul avec elle; je n'ai pas fini de l'interroger!

--Bertrand, s'cria Csarine, reconduira M. le marquis  sa voiture.

Elle s'adressait d'un ton de dtresse au champion dvou  sa dfense
dans les grandes occasions. Il s'avanait impassible, prt  emporter le
marquis dans ses bras nerveux, lorsque Dubois s'lana et le retint. Il
prit le bras de son matre en lui disant:

--Monsieur le marquis m'a donn sa parole de rentrer  neuf heures, et
il est neuf heures et demie.

Le marquis sembla s'veiller d'un rve, il regarda son serviteur en
cheveux blancs avec une sorte de crainte enfantine:

--Tu viens m'ennuyer, toi? lui dit-il d'un air hbt; tu me payeras a!

--Oui,  la maison, je veux bien; mais venez.

--Vieille bte! je cde pour aujourd'hui; mais demain....

Dubois l'emmena sans qu'il fit rsistance. Bertrand les suivit, toujours
dispos  prter main-forte au besoin. Nous restmes muettes  les
suivre tous trois des yeux; puis, ayant vu le marquis monter dans sa
voiture, Bertrand revint pour nous dire:

--Il est parti.

--Bertrand, lui dit Csarine, s'il arrive  M. de Rivonnire de se
prsenter encore chez moi en tat d'ivresse, dites-lui que je n'y suis
pas et empchez-le d'entrer.

--M. le marquis n'est pas ivre, rpondit Bertrand de son ton magistral,
et, d'un geste expressif et respectueux, m'engageant  tout expliquer,
il se retira.

--Qu'est-ce qu'il veut dire? s'cria Csarine.

--Tu crois, lui dis-je, que ton mari s'enivre?

--Oui certes! il est ivre ce soir, ses yeux taient gars. Pourquoi
nous as-tu laisss ensemble? Je t'avais prie de rester.  peine
tions-nous seuls, qu'il s'est jet  mes genoux en me faisant les
protestations d'amour les plus ridicules, et quand je lui ai rappel les
engagements pris avec moi, il ne se souvenait plus de rien. Il devenait
mchant, idiot, presque grossier.... Ah! je le hais, cet homme qui
prtend que je lui appartiens et  qui je n'appartiendrai jamais!

--Ne le hais pas, plains-le; il n'est pas ivre, il est alin!

Elle tomba sur un fauteuil sans pouvoir dire un mot, puis elle me fit
quelques questions rapides. Je lui racontai tout ce que m'avait dit
Dubois; elle m'coutait, l'oeil fixe, presque hagard.

--Voil, dit-elle enfin, une horrible ventualit qui ne s'tait pas
prsente  mon esprit,--tre la femme d'un fou! avoir la plus
rpugnante des luttes  soutenir contre un homme qui n'a plus ni
souvenir de ses promesses ni conscience de mon droit! Combattre non plus
une volont, mais un instinct exaspr, se sentir lie, saine et
vivante,  une brute prive de raison! Cela est impossible; une telle
chane est rompue par le seul fait de la folie. Il faut faire constater
cela. Il faut que tout le monde le sache, il faut qu'on enferme cet
homme et qu'on me prserve de ses fureurs! Je ne peux pas vivre avec
cette pouvante d'tre  la merci d'un possd; je n'ai fait aucune
action criminelle pour qu'on m'inflige ce supplice de tous les instants.
Ah! ce Valbonne qui me hait, comme il m'a trompe! Il le savait, lui,
qu'il me faisait pouser un fou! Je dvoilerai sa conduite, je le ferai
rougir devant le monde entier.

M. Dietrich rentrait, elle l'informa en peu de mots, et continua
d'exhaler sa colre et son chagrin en menaces et en plaintes, adjurant
son pre de la protger et d'agir au plus vite pour faire rompre son
mariage. Elle voulait le faire dclarer nul, la sparation ne lui
suffisait pas. M. Dietrich, accabl d'abord, se releva bientt lorsqu'il
vit sa fille hors d'elle-mme. S'il la chrissait avec tendresse, il
n'en tait pas moins, avant tout, homme de bien, admirablement lucide
dans les grandes crises.

--Vous parlez mal, ma fille, lui dit-il, et vous ne pensez pas ce que
vous dites. De ce que Jacques a des nuits agites et des heures
d'garement, il ne rsulte pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux
homme comme Dubois suffit  le contenir et vient  bout de cacher son
tat. Nous aurons demain plus de dtails; mais pour aujourd'hui ce que
nous savons ne suffit pas pour provoquer la cruelle mesure d'une
sparation lgale. Songez qu'il nous faudrait porter un coup mortel  la
dignit de celui dont vous avez accept le nom. Il faudrait accuser lui
et les siens de supercherie, et qui vous dit qu'un tribunal se
prononcerait contre lui? En tout cas, l'opinion vous condamnerait, car
personne n'est dispens de remplir un devoir, quelque pnible qu'il
soit. Le vtre est d'attendre patiemment que la situation de votre mari
s'claircisse, et de faire tout ce qui, sans compromettre votre fiert
ni votre indpendance, pourra le calmer et le gurir. Si, aprs avoir
puis les moyens de douceur et de persuasion, nous sommes forcs de
constater que le mal s'aggrave et ne laisse aucun espoir, il sera temps
de songer  prendre des mesures plus nergiques; sinon, vous serez
cruellement et justement blme de lui avoir refus vos soins et vos
consolations.

Csarine, atterre, ne rpondit rien, et passa la nuit dans un
dsespoir dont la violence m'effraya. Je n'osai la quitter avant le
jour; je craignais qu'elle ne se portt  quelque acte de dsespoir.
Cette fois elle ne posait pas pour attendrir les autres, elle se
retenait au contraire, et n'eut point d'attaque de nerfs; mais son
chagrin tait profond, les larmes l'touffaient, elle jugeait son avenir
perdu, sa vie sacrifie  quelque chose de plus sombre que le veuvage,
l'obligation incessante d'employer son intelligence suprieure 
contenir les emportements farouches ou  subir les puriles
proccupations d'un idiot mchant  ses heures, toujours jaloux et osant
se dire pris d'elle.

Le chtiment tait cruel en effet, mais c'est en vain qu'elle me le
prsentait comme une injustice du sort. Elle avait pous ce moribond,
moiti par ostentation de gnrosit, moiti pour se relever aux yeux de
Paul, un peu aussi pour tre marquise et indpendante par-dessus le
march.

Le lendemain, M. Dietrich alla ds le matin voir son gendre. Il le
trouva endormi et put causer longuement avec Dubois et le mdecin qui
avait pass la nuit  observer son malade. Le rsum de cet examen fut
que le marquis n'tait ni fou ni lucide absolument. Il avait les organes
du cerveau tour  tour surexcits et affaiblis par la surexcitation.
Quelques heures de sa journe, entre le repos du matin, qui tait
complet, et le retour de l'accs du soir, pouvaient offrir une parfaite
sanit d'esprit, et nulle consultation mdicale dresse avec loyaut
n'et pu faire prononcer qu'il tait incapable de grer ses affaires ou
de manquer d'gards  qui que ce soit. Il avait caus avec lui aprs
l'accs et l'avait trouv bien portant de corps et d'esprit. Il ne
jugeait point qu'il et jamais eu le cerveau faible. Il le croyait en
proie  une maladie nerveuse, rsultat de sa blessure ou de la grande
passion sans espoir qu'il avait eue et qu'il avait encore pour sa femme.

L se prsentait une alternative sans issue. En cdant  son amour,
Csarine le gurirait-elle? S'il en tait ainsi, n'tait-il pas 
craindre que les enfants rsultant de cette union ne fussent prdisposs
 quelque trouble essentiel dans l'organisation? Le mdecin ne pouvait
et ne voulait pas se prononcer. M. Dietrich sentait que sa fille se
tuerait plutt que d'appartenir  un homme qui lui faisait peur, et dont
elle et rougi de subir la domination. Il se retira sans rien conclure.
Il n'y avait qu' patienter et attendre, essayer un rapprochement
purement moral, en observer les effets, sparer les deux poux, si le
rsultat des entrevues tait fcheux pour le marquis; alors on tenterait
de le faire voyager encore. On ne pouvait s'arrter qu' des
atermoiements; mais en tout cas, jusqu' nouvel ordre, M. Dietrich
voulait que l'tat du marquis ft tenu secret, et Dubois affirmait que
la chose tait possible vu les dispositions locales de son htel et la
discrtion de ses gens, qui lui taient tous aveuglment dvous.

Deux heures plus tard, M. de Valbonne, arriv dans la nuit, venait
s'entretenir du mme sujet avec M. Dietrich: M. de Valbonne tait absolu
et cassant. Il n'aimait pas Csarine, pour l'avoir peut-dire aime sans
espoir avant son mariage. Il la jugeait coupable de ne pas vouloir se
runir  son ami, et quand M. Dietrich lui rappela le pacte d'honneur
par lequel, en cas de gurison, Jacques s'tait engag  ne pas rclamer
ses droits, il jura que Jacques tait trop loyal pour songer  les
rclamer; c'tait lui faire injure que de le craindre.

--Pourtant, dit M. Dietrich, il a fait hier soir une scne inquitante,
et dans ses moments de crise il ne se rappelle plus rien.

--Oui, reprit Valbonne, il est alors sous l'empire de la folie, j'en
conviens, et si sa femme n'et t la cause volontaire ou inconsciente
de cette exaltation en le gardant sous sa dpendance durant cinq ans,
elle aurait le droit d'tre impitoyable envers lui; mais elle l'a voulu
pour ami et pour serviteur. Elle l'a rendu trop esclave et trop
malheureux, je dirai mme qu'elle l'a trop avili pour ne pas lui devoir
tous les sacrifices,  l'heure qu'il est.

--Je ne vous permets pas de blmer ma fille, monsieur le vicomte. Je
sais qu'en pousant votre ami contre son inclination, elle n'a eu en vue
que de le relever de l'espce d'abaissement o tombe dans l'opinion un
homme trop soumis et trop dvou.

--Oui, mais les devoirs changent avec les circonstances: Jacques tait
condamn. La rparation donne par mademoiselle Dietrich tait
suffisante alors et facile, permettez-moi de vous le dire; elle y
gagnait un beau nom....

--Sachez, monsieur, qu'elle n'tait pas lasse de porter le mien, et
rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu accepter la fortune de son mari.

--Elle l'aura quand mme, elle en jouira du moins, car elle y a droit,
elle est sa femme; rien ne peut l'empcher de l'tre, et la loi l'y
contraint.

--Vous parlez de moi, dit Csarine, qui entrait chez son pre et qui
entendit les derniers mots. Je suis bien aise de savoir votre opinion,
monsieur de Valbonne, et de vous dire, en guise de salut de bienvenue,
que ce ne sera jamais la mienne.

M. de Valbonne s'expliqua, et, la rassurant de son mieux sur la loyaut
du marquis, il exprima librement son opinion personnelle sur la
situation dlicate o l'on se trouvait. Si Csarine m'a bien rapport
ses paroles, il y mit peu de dlicatesse et la blessa cruellement en lui
faisant entendre qu'elle devait abjurer toute autre affection secrte,
si pure qu'elle pt tre, pour rendre l'espoir, le repos et la raison 
l'homme dont elle s'tait joue trop longtemps et trop cruellement.

Il s'ensuivit une discussion trs-amre et trs-vive que M. Dietrich
voulut en vain apaiser; Csarine rappela au vicomte qu'il avait prtendu
 lui plaire, et qu'elle l'avait refus. Depuis ce jour, il l'avait
hae, disait-elle, et son dvoment pour Jacques de Rivonnire couvrait
un atroce sentiment de vengeance. La querelle s'envenimait lorsque
Bertrand entra pour demander si l'on avait vu le marquis. Il l'avait
introduit dans le grand salon, o le marquis lui avait dit avec beaucoup
de calme vouloir attendre madame la marquise. Bertrand avait cherch
madame chez elle, et, ne l'y trouvant pas, il tait retourn au salon
d'honneur pour dire  M. de Rivonnire qu'il allait la chercher dans le
corps de logis habit par M. Dietrich; mais le marquis n'tait plus l,
et les autres domestiques assuraient l'avoir vu aller au jardin. Dans le
jardin, Bertrand ne l'avait pas trouv davantage, non plus que dans les
appartements de la marquise. Il tait pourtant certain que M. de
Rivonnire n'avait pas quitt l'htel.

M. Dietrich et M. de Valbonne se mirent  sa recherche; Csarine rentra
dans son appartement, o le marquis s'tait gliss inaperu et
l'attendait; elle eut un mouvement d'effroi et voulut sonner. Il l'en
empcha en se plaant entre elle et la sonnette.

--coutez-moi, lui dit-il, c'est pour la dernire fois! Je connais trop
votre maison pour y errer  l'aventure. Je voulais parler  votre pre,
j'ai pntr tout  l'heure dans son cabinet, j'ai entendu votre voix et
celle de Valbonne. J'ai cout. Un homme condamn a le droit de
connatre les motifs de sa sentence. J'ai appris une chose que
j'ignorais, c'est que je suis fou, et une chose dont je voulais encore
douter, c'est que votre indiffrence pour moi s'tait change en terreur
et en aversion. Je suis bien malheureux, Csarine; mais je vous absous,
moi, d'avoir fait sciemment mon malheur. Vous n'avez jamais connu
l'amour et ne le connatrez jamais, c'est pourquoi vous ne vous tes pas
doute de la violence du mien. Vous n'avez jamais cru qu'on en pt
devenir fou; vous avez toujours raill mes plaintes et mes transports.
C'est assez souffrir, vous ne me ferez plus de mal. Puissiez-vous
oublier celui que vous m'avez fait et n'en jamais apprcier l'tendue,
car vous auriez trop de remords! Je vous les pargne, ces reproches,
car, alin ou non, je me sens calme en ce moment comme si j'tais mort.
Adieu. Si j'tais vindicatif, je serais content de penser que votre
passion du moment est de rduire un autre homme que vous ne rduirez
pas. Il vous prfrera toujours sa femme. Je l'ai vu tantt, je sais ce
qu'il pense et ce qu'il vaut. Vous souffrirez dans votre orgueil, car il
est plus fort de sa vertu que vous de votre ambition; mais je ne suis
pas inquiet de votre avenir; vous chercherez d'autres victimes, et vous
en trouverez. D'ailleurs ceux qui n'aiment pas rsistent  toutes les
dceptions. Soyez donc heureuse  votre manire; moi, je vais oublier la
funeste passion qui a troubl ma raison et avili mon existence.

J'tais entre chez Csarine ds les premiers mots du marquis. Il se
dirigea vers moi, prit ma main qu'il porta  ses lvres sans me rien
dire, et sortit sans se retourner.

Inquite, je voulais le suivre.

--Laissons-le partir, dit Csarine en faisant signe  Bertrand, qui se
tenait dans l'antichambre et qui suivit le marquis. Il se rend justice 
lui-mme. Ses reproches sont injustes et cruels, mais je n'y veux pas
rpondre.  la moindre excuse,  la moindre consolation que je lui
donnerais, il me reparlerait de ses droits et de ses esprances.
Laissons-le rompre tout seul ce lien odieux.

Bertrand revint nous dire que M. de Rivonnire tait remont dans sa
voiture et avait donn l'ordre de retourner chez lui.

--Dubois l'a-t-il accompagn ici?

--Non, madame la marquise. Dubois veille M. le marquis toutes les nuits,
il dort le jour; mais M. de Valbonne, qui n'avait pas encore quitt
l'htel, est mont en voiture avec M. de Rivonnire.

--N'importe, Bertrand, allez savoir ce qui se passe  l'htel
Rivonnire; vous viendrez me le dire.

Bertrand obit en annonant mon neveu.

--Venez, s'cria Csarine en courant  lui; donnez-moi conseil,
jugez-moi, aidez-moi, j'ai la tte perdue, soyez mon ami et mon guide!

--Je sais tout, rpondit Paul. Je viens de voir M. Dietrich. Il ne songe
qu' vous prserver. Vous ne songez pas non plus  autre chose. Le
conseil que vous donnerait ma conscience, vous ne le suivriez pas.

--Je le suivrai! rpondit Csarine avec exaltation.

--Eh bien! demandez votre voiture et courez chez votre mari, car je l'ai
vu sortir d'ici d'un air si abattu que je crains tout. Il m'a serr la
main en passant, et son regard semblait m'adresser un ternel adieu.

--J'y cours, dit Csarine en tirant la sonnette.

--Mais ce n'est pas tout d'aller lui donner quelques vagues
consolations, reprit Paul. Il faut rester prs de lui, il faut le
veiller dans son dlire, il faut le distraire et le rassurer  ses
heures de calme. S'il veut quitter Paris, il faut le suivre; il faut
tre sa femme, en un mot, dans le sens chrtien et humain le plus
logique et le plus dvou.

--Ah!... voil... ce que vous conseillez? s'cria Csarine en portant
convulsivement un verre d'eau froide  ses lvres dessches et
frmissantes, c'est vous qui me dites d'tre la femme de M. de
Rivonnire!

--Et pourquoi, reprit-il, ne serait-ce pas moi? Je suis le plus nouveau
et le plus dsintress de vos amis; vous me consultez, je ne me serais
pas permis, sans cela, de vous dire ce que je pense.

--Ce que vous pensez est odieux: une femme ne doit pas se respecter,
elle doit se donner sans amour comme une esclave vendue?

--Non, jamais; mais si elle est noblement femme, si elle a du coeur, si
elle plaint le malheur qu'elle a volontairement caus, elle fait entrer
l'amour dans la piti. Qu'est-ce donc que l'amour, sinon la charit  sa
plus haute puissance?

--Ah oui! vous pensez cela, vous! vous voulez que j'aime mon mari par
charit comme vous aimez votre femme....

--Je n'ai pas dit par _charit_, j'ai dit _avec charit_. J'ai invoqu
ce qu'il y a de plus pur et de plus grand, ce qui sanctifie l'amour et
fait du mariage une chose sacre.

--C'est bien, dit Csarine tout  coup froide et calme, vous avez
prononc, j'obis....

Elle sortit sans me permettre de la suivre.

--Oui, c'est bien, Paul, dis-je  mon neveu en l'embrassant: toi seul as
eu le courage de lui tracer son devoir!

Mais il repoussa doucement mes caresses, et, tombant sur un fauteuil,
il clata d'un rire nerveux entrecoup de sanglots touffs.

--Qu'est-ce donc? m'criai-je, qu'as-tu! es-tu malade? es-tu fou?

--Non, non! rpondit-il avec un violent effort sur lui-mme pour se
calmer, ce n'est rien. Je souffre, mais ce n'est rien.

--Mais enfin... cette souffrance.... Malheureux enfant, tu l'aimes
donc?

--Non, ma tante, je ne l'aime pas dans le sens que vous attachez  ce
mot-l; elle n'est pas mon idal, le but de ma vie. Si elle le croit,
dtrompez-la, elle n'est mme pas mon amie, ma soeur, mon enfant, comme
Marguerite; elle n'est rien pour moi qu'une mouvante beaut dont mes
sens sont follement et grossirement pris. Si elle veut le savoir,
dites-le-lui pour la dsillusionner; mais, non, ne lui dites rien, car
elle se croirait venge de ma rsistance, et elle est femme  se rjouir
de mon tourment. Cela n'est pourtant pas si grave qu'elle le croirait.
Les femmes s'exagrent toujours les supplices qu'elles se plaisent 
nous infliger. Je ne suis pas M. de Rivonnire, moi! Je ne deviendrai
pas fou, je ne mourrai pas de chagrin, je ne souffrirai mme pas
longtemps. Je suis un homme, et jamais une convoitise de l'esprit ni de
la chair, comme disent les catholiques, n'a envahi ma raison, ma
conscience et ma volont. Le conseil que je viens de donner m'a cot,
je l'avoue. Il m'a pass devant les yeux des lueurs tranges, mon sang a
bourdonn dans mes oreilles, j'ai cru que j'allais tomber foudroy;
puis j'ai rsist, je me suis raill moi-mme, et cela s'est dissip
comme toutes les vaines fumes qu'un cerveau de vingt-cinq ans peut fort
bien exhaler sans danger d'clater. Ne me dites rien, ma tante, je ne
suis pas un hros, encore moins un martyr; je suis homme, et rien de ce
qui est humain ne m'est tranger, comme porte la consigne du sage: aussi
la prudence, le point d'honneur, le respect de moi-mme, me sont-ils
aussi familiers que les motions de la jeunesse. Je donne la prfrence
 ce qui est bien sur ce qui ne serait qu'agrable. Le devoir avant le
plaisir, toujours! et, grce  ce systme, tout devoir me devient
doux....  prsent parlons de Marguerite, ma bonne tante; cela me
touche, me pntre et m'intresse beaucoup plus. Elle n'est pas bien et
m'inquite chaque jour davantage. On dirait qu'elle me cache encore
quelque chose qui la fait souffrir, et que je cherche en vain  deviner.
Venez la voir un de ces jours, je vous laisserai ensemble et vous
tcherez de la confesser. Je m'en retourne auprs d'elle. Puis-je boire
le verre d'eau qui est l? Cela achvera de me remettre.

Il prit le verre, puis, se souvenant que Csarine agite y avait tremp
ses lvres, il le reposa et en prit un autre sur le plateau en disant
avec un sourire demi-amer, demi-enjou:

--Je n'ai pas besoin de savoir sa pense, je la sais de reste.

--Tu crois la connatre?

--Je l'ai connue, puis je m'y suis tromp. Aprs l'avoir trop accuse,
je l'ai trop justifie; mais tout  l'heure, quand elle m'a dit:

--C'est vous qui me conseiller d'tre la femme d'un autre?

J'ai compris son illusion, son travail, son but. Dj je les avais
pressentis hier dans son attitude vis--vis de Marguerite, dans son
sourire amer, dans ses paroles blessantes; elle n'est pas si forte
qu'elle le croit, elle ne l'est du moins pas plus que moi. Et pourtant
je ne suis pas un hros, je vous le rpte, ma tante; je suis l'homme de
mon temps, que la femme ne gouvernera plus,  moins de devenir loyale et
d'aimer pour tout de bon! Encore un peu de progrs, et les coquettes,
comme tous les tyrans, n'auront plus pour adorateurs que des hommes
corrompus ou effmins!

Il me laissa rassure sur son compte, mais inquite de Csarine. Je
n'osais la rejoindre; je demandai  voir M. Dietrich, il tait sorti
avec elle.

Bertrand vint au bout d'une heure me dire, de la part de la marquise,
que M. de Rivonnire tait calme et qu'elle me priait de venir passer la
soire chez lui  huit heures. Je fus exacte. Je trouvai le marquis
mlancolique, attendri, reconnaissant. Csarine me dit devant lui ds
que j'entrai:

--Nous ne t'avons pas invite  dner parce qu'ici rien n'est en ordre.
Le marquis nous a fait trs-mal dner; ce n'est pas sa faute. Demain je
m'occuperai de son mnage avec Dubois, et ce sera mieux. En revanche,
nous avons fait une charmante promenade au bois, par un temps dlicieux;
tout Paris y tait.

Elle tait si tranquille, si dgage, que j'eus peine  cacher ma
surprise.

--Prends ton ouvrage, si tu veux, ajouta-t-elle, tu n'aimes pas  rester
sans rien faire. Mon pre tait en train de nous raconter la sance de
la chambre.

M. Dietrich continua de parler politique au marquis, voulant peut-tre
s'assurer de la lucidit de son esprit, mais procdant avec lui comme
s'il n'en et jamais dout. Je vis que c'tait une cure
consciencieusement entreprise. Le marquis coutait avec une sorte
d'effort, mais rpondait  propos. De temps en temps il paraissait
prouver quelque anxit en regardant la pendule. Le malheureux, depuis
qu'il se savait rput fou, semblait avoir conscience de son mal et en
redouter l'approche.

Il s'observa sans doute beaucoup, car il triompha de l'heure fatale, et
arriva jusqu' prs de dix heures sans perdre sa prsence d'esprit et
sans paratre souffrir. Alors il tomba dans une sorte d'abattement
mditatif, rpondit de moins en moins aux paroles qu'on lui adressait,
et finit par ne plus rpondre du tout.

--Je vois que vous souffrez beaucoup, lui dit Csarine; vous allez vous
coucher, nous resterons au salon jusqu' ce que vous dormiez. Nous
jouerons aux checs, mon pre et moi. Si vous ne dormez pas, vous
viendrez nous trouver.

Il rpondit par un vague sourire, sans qu'on st s'il avait bien
compris. Dubois l'emmena. M. Dietrich se glissa dans une pice voisine
de la chambre  coucher de son gendre; il voulait couter et observer
les phnomnes de l'accs, Dubois laissa les portes ouvertes sous la
tenture rabattue.

Csarine, reste au salon avec moi, allait et venait sans bruit. Bientt
elle m'appela pour couter aussi. Le marquis souffrait beaucoup et se
plaignait  Dubois comme un enfant. Le brave homme le rconfortait, lui
rptant sans se lasser:

--a passera, monsieur, a va passer.

La souffrance augmenta, le malade demanda ses pistolets, et ce fut une
exaspration d'une heure environ, durant laquelle il accabla Dubois
d'injures et de reproches de ce qu'il voulait lui conserver la vie; mais
il n'avait pas l'nergie ncessaire pour faire acte de rbellion, la
souffrance paralysait sa volont. Tout  coup elle cessa comme par
enchantement, il se mit  draisonner. Il parlait assez bas; nous ne
pmes rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait d'un sujet 
un autre et que ses proccupations taient puriles. Nous entendions
mieux les rponses de Dubois, qui le contredisait obstinment;  ce
moment-l il ne craignait plus de l'irriter:

--Vous savez bien, lui disait-il, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce
que vous me dites. Vous tes  Paris et non  Genve; l'horloger n'a pas
drang votre montre pour vous jouer un mauvais tour. Votre montre va
bien, aucun horloger n'y a touch.

Nous entendmes le marquis lui dire:

--Ah! voil! tu me crois fou! c'est ton ide!

--Non, monsieur, rpondit le patient vieillard. Je vous ai connu tout
petit, je vous ai, pour ainsi dire, lev: vous n'tes pas fou, vous ne
l'avez jamais t; mais vous tiez fort railleur, et vous l'tes encore;
vous me faisiez un tas de contes pour vous moquer de moi, et c'est une
habitude que vous avez garde. Moi, je me suis habitu  vous couter et
 ne rien croire de ce que vous me dites.

Le marquis parla encore bas; puis, distinctement et raisonnablement:

--Mon ami, dit-il, je sens que ma tte va tout  fait bien, et que je
vais dormir; mais il faut que tu me rappelles ce que j'ai fait hier, je
ne m'en souviens plus du tout.

--Et moi, je ne veux pas vous le dire, parce que vous ne dormiriez pas.
Quand on veut bien dormir, il faut ne se souvenir de rien et ne penser 
rien. Allons, couchez-vous; demain matin, vous vous souviendrez.

--C'est comme tu voudras; pourtant j'ai quelque chose qui me tourmente:
est-ce que j'ai t mchant tantt?

--Vous! jamais!

--Je ne t'ai pas brutalis pendant que je souffrais?

--Cela ne vous est jamais arriv que je sache.

--Tu mens, Dubois! Je t'ai peut-tre frapp?

--Quelle ide avez-vous l, et pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui?

--Parce qu'il me semble que je me souviens un peu,  moins que ce ne
soit encore un rve; rve ou non, embrasse-moi, mon pauvre Dubois, et va
te coucher; je suis trs-bien.

Un quart d'heure aprs, nous entendmes sa respiration gale et forte;
il dormait profondment, Dubois vint nous trouver.

--M. le marquis est sauv, nous dit-il. Il n'a pas encore conscience du
bien que vous lui avez fait; mais il l'prouve, son accs a t plus
court et plus doux de moiti que les autres jours; continuez, et vous
verrez qu'il ira de mieux en mieux; c'est le chagrin qui l'a bris, le
bonheur le gurira, je n'en doute plus.

M. Dietrich lui demanda si c'tait la premire fois que le marquis avait
une vague conscience de ses emportements.

--Oui, monsieur, c'est la premire fois, vous voyez que son bon coeur se
rveille, et comme il m'a embrass, le pauvre enfant! C'est comme quand
il tait petit.

Il tait quatre heures du matin, Dubois avait fait prparer pour nous
l'appartement qu'occupait madame de Montherme lorsqu'elle venait soigner
son frre; elle ignorait son retour, et passait l't  Rouen, o son
mari avait des intrts  surveiller.

Nous prmes donc du repos, et nous pmes assister en quelque sorte au
rveil du marquis en nous tenant dans la pice d'o nous l'avions cout
durant la nuit. Il veilla Dubois  neuf heures, et se jetant  son cou:

--Mon ami, lui dit-il, je me souviens d'hier, j'ai t bien cruellement
prouv! J'ai appris que j'tais fou et que ma femme avait peur de moi;
mais ensuite elle est venue au moment o de sang-froid j'tais rsolu 
me faire sauter la cervelle. Elle a t bonne comme un ange, son pre
excellent; ils n'ont pas voulu discuter avec moi. Ils m'ont trait
comme un enfant, mais comme un enfant qu'on aime. Ils m'ont pris, bon
gr, mal gr, dans leur voiture, et ils m'ont promen  travers toutes
les lgances de Paris, pour bien montrer que j'tais guri, pour faire
croire que je n'tais pas alin, et que ma femme prtendait vivre avec
moi. Cela m'a fait du mal et du bien; je vois qu'elle se proccupe de ma
dignit, et qu'elle veut sauver le ridicule de ma situation. Je lui en
sais gr; elle agit noblement, en femme qui veut faire respecter le nom
qu'elle porte. Elle me fait encore un plus grand bien, elle dtruit ma
jalousie, car, en feignant d'tre  moi, elle rompt avec les esprances
qu'elle a pu encourager. Il n'y a qu'un lche qui accepterait ce partage
mme en apparence, et l'homme que je souponnais de l'aimer malgr lui
est homme de coeur et trs-orgueilleux; tout cela est bon et bien de la
part de ma femme et de son pre, et aussi de cette excellente Nermont,
qui a toujours donn les meilleurs conseils.

--Monsieur ne sait pas qu'ils ont pass la nuit ici, et qu'ils y sont
encore?

--Que me dis-tu l? Malheur  moi! ils m'ont vu dans mon accs!

--Non, monsieur, mais ils auraient pu vous voir. Vous n'avez pas eu
d'accs.

--Tu mens, Dubois; j'en ai toutes les nuits! Valbonne l'a avou; j'ai
bien entendu, je me souviens bien! Ma femme a voulu s'assurer de la
vrit, elle sait  prsent que je ne suis plus un homme, et qu'elle ne
pourra jamais m'aimer!

Csarine entra en l'entendant sangloter. Elle le trouva en robe de
chambre, assis devant sa toilette et pleurant avec amertume. Elle
l'embrassa et lui dit:

--Votre folie, c'est de vous croire fou; vous n'en avez pas d'autre.
Nous avons t tromps, vous avez votre raison. Qu'elle se trouble un
peu  certaines heures de la nuit, c'est de quoi je ne m'inquite plus 
prsent. Je me charge de vous gurir en restant prs de vous pour vous
consoler, vous distraire et vous prouver que je n'ai pas de meilleur et
de plus cher ami que vous.

--Restez donc! rpondit-il en se jetant  ses genoux. Restez sans
crainte et gurissez-moi! Je veux gurir; il faut que l'homme dont vous
vous tes dclare la femme en vous montrant en public avec lui ne soit
pas un insens ou un idiot. Je vous serai soumis comme un enfant, et ma
reconnaissance sera plus forte que ma passion, car je n'oublierai plus
mes serments, et ce que j'ai jur, je le tiendrai; soignez donc votre
ami, votre frre, jusqu' ce qu'il soit digne d'tre votre protecteur.

C'tait l que Csarine avait voulu l'amener, c'tait en somme ce
qu'elle pouvait faire de mieux, et elle l'avait fait avec vaillance.
Elle s'installa chez son mari et me pria d'y rester avec elle. M.
Dietrich retourna chez lui, et vint tous les jours dner avec nous.
Bertrand passa les nuits  surveiller toutes choses, toujours prt 
contenir le malade s'il arrivait  la fureur, bien que Dubois ne ft ni
inquiet ni fatigu de sa tche. En trs-peu de jours, les accs,
toujours plus faibles, disparurent presque entirement, et tout fit
prsager une gurison complte et prochaine. On fit des visites, on en
rendit; un bruit vague de dmence avait couru. Toutes les apparences et
bientt la ralit le dmentirent.

Je voyais Marguerite assez souvent, et je n'tais pas aussi rassure sur
son compte que sur celui du marquis. Elle allait toujours plus mal;
mine par une fivre lente, elle n'avait presque plus la force de se
lever. Paul voyait avec effroi l'impuissance absolue des remdes. Aprs
une consultation de mdecins qui par sa rserve aggrava nos inquitudes,
Marguerite vit malgr nous qu'elle tait presque condamne.

--coutez, me dit-elle un jour que nous tions seules ensemble, je
meurs; je le sais et je le sens. Il est temps que je parle pendant que
je peux encore parler. Je meurs parce que je dois, parce que je veux
mourir; j'ai commis une trs-mauvaise action. Je vous la confie comme 
Dieu. Rparez-la, si vous le jugez  propos. J'ai surpris une lettre qui
tait pour Paul; je l'ai ouverte; je l'ai lue, je la lui ai cache, il
ne la connat pas! Seulement laissez-moi vous dire qu'en faisant cette
bassesse j'avais dj pris la rsolution de me laisser mourir, parce
que j'avais tout devin;  prsent lisez.

Elle me remit un papier froiss, humide de sa fivre et de ses larmes,
qu'elle portait sur elle comme un poison volontairement savour. C'tait
l'criture de Csarine, et elle datait d'une quinzaine.

Paul, vous l'avez voulu. Je suis chez _lui_. Je le sauverai; il est
dj sauv. Je suis perdue, moi, car ds qu'il sera guri, je n'aurai
plus de motifs pour le quitter et pour rclamer ma libert. Il faudra
que je sois sa femme, entendez-vous? Son amour est invincible; c'est sa
vie, et, s'il perd encore une fois l'esprance, il se tuera. Vous l'avez
voulu, je serai sa femme! Mais sachez qu'auparavant je veux tre  vous.
Vous m'aimez, je le sais, nous devons nous quitter pour jamais, nos
devoirs nous le prescrivent, et nous ne serons point lches; mais nous
nous dirons adieu, et nous aurons vcu un jour, un jour qui rsumera
pour nous toute une vie. Je vous ferai connatre ce jour de suprme
adieu, je trouverai un prtexte pour m'absenter, un prtexte qui vous
servira aussi. Ne me rpondez pas et soyez calme en apparence.

Je relus trois fois ce billet. Je croyais tre hallucine, je voulais
douter qu'il ft de la main de Csarine. Le doute tait impossible. La
passion l'avait terrasse, elle abjurait sa fiert, sa pudeur; elle
descendait des nues sublimes o elle avait voulu planer au-dessus de
toutes les faiblesses humaines; elle se jugeait d'avance avilie par
l'amour de son mari; elle voulait se rendre coupable auparavant. trange
et dplorable folie dont je rougis pour elle au point de ne pouvoir
cacher  Marguerite l'indignation que j'prouvais!

La pauvre femme ne me comprit pas.

--N'est-ce pas que c'est bien mal? me dit-elle en entendant mes
exclamations. Oui, c'est bien mal  moi d'avoir intercept une lettre
comme celle-l! Que voulez-vous? je n'ai pas eu le courage qu'il
fallait. Je me suis dit:

--Puisque je vais mourir!

Il l'aime, elle le lui dit. Il me trompe par vertu, par bont, mais il
l'aime, c'est bien sr. S'il ne le lui a pas dit, elle l'a bien vu, et
moi aussi d'ailleurs je le voyais bien.... Pauvre Paul, comme il a t
malheureux  cause de moi! comme il s'est dfendu, comme il a t grand
et gnreux! J'ai eu tort de lui cacher son bonheur. Il n'en et pas
profit tant que j'aurais vcu; c'est pour cela qu'il faut que je me
dpche de partir. Je reste trop longtemps; chaque jour que je vis, il
me semble que je le lui vole. Ah! j'ai t lche, j'aurais d lui dire:

--Laisse-moi encore quelques semaines pour bien regarder mon pauvre
enfant; je voudrais ne pas l'oublier quand je serai morte! Va donc  ce
rendez-vous, ce ne sera pas le dernier: vous vous aimez tant que vous ne
saurez pas si vous tes coupables de vous aimer; seulement ne me dis
rien. Laisse-moi croire que tu n'iras peut-tre pas. Pardonne-moi
d'avoir t ton fardeau, ton gelier, ton supplice; mais sache que je
t'aimais encore puisqu'elle ne t'aime, car je meurs pour que tu aies son
amour, et elle n'et pas fait cela pour toi....

Elle parla encore longtemps ainsi avec exaltation et une sorte
d'loquence; je ne l'interrompais point, car Paul tait entr sans
bruit. Il se tenait derrire son rideau et l'coutait avec attention. Il
voulait tout savoir. De son ct, elle m'avouait tout.

--Vous me justifierez quand je n'y serai plus, disait-elle; faites-lui
connatre que, si je ne suis pas morte plus tt, ce n'est pas ma faute.
J'ai fait mon possible pour en finir bien vite: tous les remdes qu'on
me prsente, je les mets dans ma bouche, mais je ne les avale que quand
on m'y force en me regardant bien. La nuit, quand on dort un instant, je
me lve, je prends froid. Si on me dit de prendre de l'opium, j'en
prends trop. Je cherche tout ce qui peut me faire mal. Je fais semblant
de ne pouvoir dormir que sur la poitrine, et je _m'touffe le coeur_
jusqu' ce que je perde connaissance. Je voudrais savoir autre chose
pour me faire mourir!

--Assez, Marguerite! lui dit Paul en se montrant. J'en sais assez pour
te sauver, et je te sauverai; tu le voudras, et nous serons heureux, tu
verras! Nous oublierons tout ce que nous avons souffert. Montre-moi
cette lettre dont tu parles, et ne crains rien.

Il lui prit doucement la lettre, la lut sans motion, la jeta par terre
et la roula sous son pied.

--C'est une lettre infme! s'cria-t-il; c'est une insulte  mon
honneur! Comment, j'aurais tendu la main  son mari aprs le duel,
j'aurais accept ses excuses, pardonn  son repentir, conseill le
mariage, et aprs le mariage le rapprochement, tout cela pour le
tromper, pour possder sa femme avant lui et m'avilir  ses yeux plus
qu'il n'tait avili aux miens par sa conduite envers toi! Tiens, cette
femme est plus folle que lui, et sa dmence n'a rien de noble. C'est
l'garement d'une conscience malade, d'un esprit faux, d'un mchant
coeur. Je devrais la har, car son but n'est pas mme la passion
aveugle: elle a espr me punir des conseils svres que je lui ai
donns en mettant dans ma vie ce qu'elle jugeait devoir tre un regret
poignant, ternel. Eh bien! sais-tu ce que j'eusse fait vis--vis d'une
pareille femme, si ni Jacques de Rivonnire, ni ma tante, ni toi,
n'eussiez jamais exist? J'aurais t  son rendez-vous, et je lui
aurais dit en la quittant:

--Merci, madame, c'est demain le tour de quelque autre; je vous quitte
sans regret!

Mais supposer que j'aurais avec elle une heure d'ivresse au prix de mon
honneur et de ta vie, ah! Marguerite, ma pauvre chre enfant, tu ne me
connais donc pas encore? Allons, tu me connatras! En attendant,
jure-moi que tu veux gurir, que tu veux vivre! Regarde-moi. Ne vois-tu
pas dans mes yeux que tu es, avec mon Pierre, ce que j'ai de plus cher
au monde?

Il alla chercher l'enfant et le mit dans les bras de sa mre.

--Vois donc le trsor que tu m'as donn; dis-moi si je peux ne pas aimer
la mre de cet enfant-l? Dis-moi si je pourrais vivre sans elle?
Mettons tout au pire; suppose que j'aie eu un caprice pour cette folle
que tu as toujours beaucoup plus admire que je ne l'admirais, serait-ce
un grand sacrifice  te faire que de rejeter ce caprice comme une chose
malsaine et funeste? Faudrait-il un norme courage pour lui prfrer mon
bonheur domestique et l'admirable dvouement d'un coeur qui veut
_s'touffer_, comme tu dis, par amour pour moi? Non, non, ne l'touff
pas, ce coeur gnreux qui m'appartient! Suppose tout ce que tu voudras,
Marguerite: admets que je sois un sot, une dupe vaniteuse, un libertin
corrompu, un tratre, je ne croyais pas mriter ces suppositions; mais
au moins ne suppose pas qu'en te voyant dsirer la mort j'accepte le
honteux bonheur que tu veux me laisser goter.... Allons, allons, lui
dit-il encore en voyant renatre le sourire sur ses lvres dcolores,
relve-toi de la maladie et de la mort, ma pauvre femme, ma seule, ma
vraie femme! Ris avec moi de celles qui, prtendant n'tre  personne,
tomberont peut-tre dans l'abjection d'tre  tous. Ces tres forcs
sont des fantmes. La grandeur  laquelle ils prtendent n'est que
poussire: ils s'croulent devant le regard d'un homme sens. Que la
belle marquise devienne ce qu'elle pourra, je ne me soucierai plus de
redresser son jugement; j'abdique mme le rle d'ami dsintress
qu'elle m'avait impos; je ne lui rpondrai pas, je ne la reverrai pas,
je t'en donne ici ma parole, aussi srieuse, aussi loyale que si, pour
la seconde fois, je contractais avec toi le lien du mariage, et ce que
je te jure aussi, c'est que je suis heureux et fier de prendre cet
engagement-l.

Huit jours plus tard, Marguerite, docile  la mdication et rassure
pour toujours, tait hors de danger. On faisait des projets de voyage
auxquels je m'associais, car mon coeur n'tait plus avec Csarine: il
tait avec Paul et Marguerite. Je ne fis aucun reproche  Csarine de sa
conduite et ne lui annonai pas ma rsolution de la quitter. Il et
fallu en venir  des explications trop vives, et aprs l'avoir tant
aime, je ne m'en sentais pas le courage. Elle continuait  soigner
admirablement bien son mari, il tait ivre de reconnaissance et
d'espoir. M. Dietrich tait fier de sa fille; tout le monde l'admirait.
On la proposait pour modle  toutes les jeunes femmes. Elle rparait
les allures ventes de sa jeunesse et l'excs de son indpendance par
une soumission au devoir et par une bont srieuse qui en prenaient
d'autant plus d'clat; elle prparait tout pour aller passer l'automne 
la campagne avec son mari.

L'avant-veille du jour fix pour le dpart, elle crivit  Paul:

Soyez  sept heures du matin  votre bureau, j'irai vous prendre.

Paul me montra ce billet en haussant les paules, me pria de n'en point
parler  Marguerite, et le brla comme il avait brl le premier. Je vis
bien qu'il avait un peu de frisson nerveux. Ce fut tout. Il ne sortit
pas de chez lui le lendemain.

Craignant que Csarine, due et furieuse, ne st pas se contenir, je
m'tais charge de l'observer, voulant lui rendre ce dernier service de
l'empcher de se trahir. Elle sortit  sept heures et fut dehors jusqu'
neuf; elle revint, sortit encore et revint  midi; elle voulait
retourner encore chez Latour aprs avoir djeun avec son pre. Je l'en
empchai en lui disant, comme par hasard, que j'allais voir mon neveu,
qui m'attendait chez lui.

--Est-ce qu'il est gravement malade? s'cria-t-elle hors d'elle-mme.

--Il ne l'est pas du tout, rpondis-je.

--J'avais  lui parler de mon livre, je lui ai crit deux fois. Pourquoi
n'a-t-il pas rpondu? Je veux le savoir, j'irai chez lui avec toi.

--Non, lui dis-je, voyant qu'il n'y avait plus rien  mnager. Il a reu
tes deux billets et n'a pas voulu y rpondre. Ils sont brls.

--Et il te les a montrs?

--Oui.

--Ainsi qu' Marguerite!

--Non!

--Voil tout ce que tu as  me dire?

--C'est tout.

--Il a voulu nous brouiller alors, il m'a condamne  rougir devant toi!
Il croit que je supporterai ton blme!

--Tu ne dois pas le supporter, je vais vivre avec ma famille.

--C'est bien, rpliqua-t-elle d'un ton sec; et elle alla s'enfermer dans
sa chambre, d'o elle ne sortit que le soir.

Je fis mes derniers prparatifs et mes adieux  M. Dietrich sans lui
laisser rien pressentir encore. Je prtextais une absence de quelques
mois en vue du rtablissement de ma nice. Nous tions  l'htel
Dietrich, o Csarine avait dit  son mari vouloir passer la journe
pour prparer son dpart du lendemain; elle en laissa tout le soin  sa
tante Helmina, et, aprs avoir t toute l'aprs-midi enferme sous
prtexte de fatigue, elle vint dner avec nous; elle avait tant pleur
que cela tait visible et que son pre s'en inquita; elle mit le tout
sur le compte du chagrin qu'elle avait de quitter la maison paternelle
et nous accabla de tendres caresses.

Le lendemain, elle partait seule avec son mari, et j'allai m'tablir rue
de Vaugirard. Comme je quittais l'htel, je fus surprise de voir
Bertrand qui me saluait d'un air crmonieux.

--Comment, lui dis-je, vous n'avez pas suivi la marquise?

--Non, mademoiselle, rpondit-il, j'ai pris cong d'elle ce matin.

--Est-ce possible? Et pourquoi donc?

--Parce qu'elle m'a fait porter avant-hier une lettre que je n'approuve
pas.

--Vous en saviez donc le contenu?

-- moins de l'ouvrir, ce que mademoiselle ne suppose certainement pas,
je ne pouvais pas le connatre; mais,  la manire dont M. Paul l'a
reue en me disant d'un ton sec qu'il n'y avait pas de rponse, et 
l'obstination que madame la marquise a mise hier  vouloir le trouver
dans son bureau,  son chagrin,  sa colre, j'ai vu que, pour la
premire fois de sa vie, elle faisait une chose qui n'tait pas digne,
et que sa confiance en moi commenait  me dgrader. Je lui ai demand 
me retirer; elle a refus, ne pouvant pas supposer qu'un homme aussi
dvou que moi pt lui rsister. J'ai tenu bon, ce qui l'a beaucoup
offense; elle m'a trait d'ingrat, j'ai t forc de lui dire que ma
discrtion lui prouverait ma reconnaissance. Elle m'a parl plus
doucement, mais j'tais bless, et j'ai refus toute augmentation de
gages, toute gratification.

J'approuvai Bertrand et montai en voiture, le coeur un peu gros de voir
Csarine si humilie; le tendre accueil de mes enfants d'adoption effaa
ma tristesse. Nous passmes l't  Vichy et en Auvergne, d'o nous
ramenmes Marguerite gurie, heureuse et splendide de beaut, le petit
Pierre plus robuste et plus gai que jamais. Je pus constater par mes
yeux  toute heure que Paul tait heureux dsormais et qu'il ne pensait
pas plus  Csarine qu' un roman lu avec motion, un jour de fivre, et
froidement jug le lendemain. Quant  la belle marquise, elle reparut
avec clat dans le monde l'hiver suivant. Son luxe, ses rceptions, sa
beaut, son esprit, firent fureur. C'tait la plus charmante des femmes
en mme temps qu'une femme de mrite, coeur et intelligence de premier
ordre. Nous seuls, dans notre petit coin tranquille, nous savions le
ct vulnrable de cette armure de diamant; mais nous n'en disions rien
et nous parlions fort peu d'elle entre nous. Marguerite, malgr le
jugement svre port sur cette idole par son mari, tait toujours prte
 la dfendre et  l'admirer; elle ne pouvait pas oublier qu'elle devait
la vie de son fils  sa belle marquise. Paul lui laissa cette religion
d'une me tendre et gnreuse. Pour mon compte, cette absence de haine
dans la jalousie me fit aimer Marguerite, et reconnatre qu'elle ne
s'tait pas vante en disant que, si elle tait la plus simple et la
plus ignorante de nous tous, elle tait la plus aimante et la plus
dvoue.

Je me suis plu  raconter cette histoire de famille  mes moments
perdus. Quel sera l'avenir de Csarine? Son pre et son mari, que je
vois quelquefois, aprs de vains efforts pour me ramener chez eux,
paraissent les plus heureux du monde; elle seule me tient rigueur et n'a
pas fait la moindre dmarche personnelle pour se rapprocher de moi.
Peut-tre se ravisera-t-elle; je ne le dsire pas. Les sept annes que
j'ai passes auprs d'elle ont t sinon les plus pnibles, du moins les
plus agites de ma vie.

Depuis deux ans, Paul ne l'a revue qu'une seule fois, le mois dernier,
et voici comment il me raconta cette entrevue fortuite:

--Hier, comme j'tais  Fontainebleau pour une affaire, j'ai voulu
profiter de l'occasion pour faire  pied un bout de promenade jusqu'aux
roches d'Avon. En revenant par le chemin bois qui longe la route de
Moret, tout absorb dans une douce rverie, je n'entendis pas le galop
de deux chevaux qui couraient derrire moi sur le sable. L'un deux
fondit sur moi littralement, et m'et renvers, si, par un mouvement
rapide, je ne me fusse accroch et comme suspendu  son mors. La
gnreuse bte, qui tait magnifique, par parenthse--j'ai eu assez de
sang-froid pour le remarquer--n'avait nulle envie de me pitiner; elle
s'arrtait d'elle-mme, quand un vigoureux coup de cravache de l'amazone
intrpide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux
contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grce  un saut de ct que
je sus faire  temps sans lcher la bride.

--Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert! me dit une voix bien
connue avec un accent de lgret.

--Passez, madame la marquise, rpondis-je froidement, sans perdre mon
temps  lui adresser un salut qu'elle ne m'et pas rendu.

Elle passa comme un clair, suivie de son groom, laissant un peu en
arrire le cavalier qui l'accompagnait, et qui n'tait autre que le
vicomte de Valbonne.

Il s'arrta, et, me tendant la main:

--Comment, diable, c'est vous? s'cria-t-il: j'accourais pour vous
empcher d'tre renvers, car je voyais un promeneur distrait qui ne se
rangeait pas devant l'cuyre la plus distraite qui existe. Savez-vous
qu'un peu plus elle vous passait sur le corps?

--Je ne me laisse pas passer sur le corps, rpondis-je. Ce n'est pas
mon got.

--Hlas! reprit-il, ce n'est pas le mien non plus!  revoir, cher ami,
je ne puis laisser la marquise rentrer seule dans la ville.

Et il partit ventre  terre pour la rejoindre.--J'en savais assez.

--Quoi, mon enfant? que sais-tu?

--Je sais que le pauvre vicomte, tout rude qu'il est de manires et de
langage, est devenu, en qualit de cible, mon remplaant aux yeux de
l'imprieuse Csarine, qu'il a t moins heureux que moi, et qu'elle lui
a pass sur le corps! J'ai vu cela d'un trait  son regard,  son
accent,  ses trois mots d'une amertume profonde. On lui fait expier son
hostilit par un servage qui pourra bien durer autant que celui du
marquis, c'est--dire toute la vie. Rivonnire est heureux, lui; il se
croit ador, et il passe pour l'tre. Valbonne est  plaindre, il
trahit son ami, il est humili, il finira peut-tre mal, car c'est un
homme sombre et mystique.

Sais-tu, ma tante, ajouta Paul, que cette femme-l a failli me faire
bien du mal,  moi aussi? Je peux te le dire  prsent. J'tais plus
pris d'elle que je ne te l'ai jamais avou. Je ne me suis pas trahi
devant elle; mais elle le voyait malgr moi, c'est ce qui t'explique
l'audace de ses aveux, et les rend, je ne dis pas moins coupables, mais
moins impudents. O en serais-je si je n'avais pas eu un peu de force
morale? Ne m'a-t-elle pas mis au bord d'un abme? Si j'ai failli perdre
ma pauvre femme, n'est-ce pas parce que, bloui et troubl, je manquais
de clairvoyance et m'endormais sur la gravit de sa blessure? On n'est
jamais assez fort, crois-moi, et ne me reproche plus d'tre un homme dur
 moi-mme. Si Marguerite n'et t sublime dans sa folie, j'tais
perdu. Je la laissais mourir sans voir ce qui la tuait. Elle avait sujet
d'tre jalouse. J'avais beau tre impntrable et invincible, son coeur,
puissant par l'instinct, sentait le vertige du mien.

Tout cela est pass, mais non oubli. La belle marquise et t fort
aise hier de me voir rouler honteusement dans la poussire, sous le
sabot de son destrier. Et moi, je me souviens pour me dire  toute
heure: Ne laisse jamais entamer ta conscience de l'paisseur d'un
cheveu.

Aujourd'hui, 5 aot 1866, Paul est l'heureux pre d'une petite fille
aussi belle que son frre, M. Dietrich a voulu tre son parrain.
Csarine n'a pas donn signe de vie, et nous lui en savons gr.

Je dois terminer un rcit, que je n'ai pas fait en vue de moi-mme, par
quelques mots sur moi-mme. Je n'ai pas si longtemps vcu de
proccupations pour les autres sans en retirer quelque enseignement.
J'ai eu aussi mes torts, et je m'en confesse. Le principal a t de
douter trop longtemps du progrs dont Marguerite tait susceptible.
Peut-tre ai-je eu des prventions qui,  mon insu, prenaient leur
source dans un reste de prjugs de naissance ou d'ducation. Grce 
l'admirable caractre de Paul, Marguerite est devenue un tre si
charmant et si sociable que je n'ai plus  faire d'effort pour l'appeler
ma nice et la traiter comme ma fille. Le soin de leurs enfants est ma
plus chre occupation. J'ai remplac madame Fron, que nous avons mise 
mme de vivre dans une aisance relative. Quant  nous, nous nous
trouvons trs  l'aise pour le peu de besoins que nous avons. Nous
mettons en commun nos modestes ressources. Je fais chez moi un petit
cours de littrature  quelques jeunes personnes. Les affaires de Paul
vont trs-bien. Peut-tre sera-t-il un jour plus riche qu'il ne comptait
le devenir. C'est la rsultante oblige de son esprit d'ordre, de son
intelligence et de son activit; mais nous ne dsirons pas la richesse,
et, loin de le pousser  l'acqurir, nous lui imposons des heures de
loisir que nous nous efforons de lui rendre douces.

Nohant, 15 juillet 1870.

FIN






MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





End of the Project Gutenberg EBook of Cesarine Dietrich, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CESARINE DIETRICH ***

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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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