The Project Gutenberg EBook of Pomes, by Oscar Wilde

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Title: Pomes

Author: Oscar Wilde

Release Date: January 13, 2005 [EBook #14683]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           OSCAR WILDE

                             POMES

                     _Traduction et Prface_
                        PAR ALBERT SAVINE




                              1907





LES POMES D'OSCAR WILDE

Les _Pomes_ ont t publis en 1881, puis rimprims en 1882 aux
tats-Unis.

N en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses tudes  Oxford o
il avait pass cinq annes au Magdalen collge, remportant, en 1878,
le prix Newdegate pour son pome _Ravenne_, cho des motions et des
souvenirs qu'il avait rapports, l'anne prcdente, de son voyage en
Italie et en Grce avec le professeur Mahaffy.

Les _Pomes_ firent grand bruit dans les cercles littraires londoniens.
Wilde fut trs discut.

Pour les uns, son oeuvre n'tait que la runion des informes essais d'un
collgien sans originalit, rejetant en hte dans la circulation ce
qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins troitement des ides et de la
civilisation des Anciens.

Pour d'autres, les _Pomes_ affectaient la plus fausse, la plus
artificielle recherche d'originalit.

On y voyait,  les entendre, rgner ce style alambique, contourn,
bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des
Prcieuses, et tout cela russissait mal  masquer le vide d'une me
incapable de penser par elle-mme.

Pour un troisime groupe enfin, il fallait voir dans les _Pomes_ comme
l'Evangile d'un nouveau Credo. Wilde n'tait-il pas l'aptre et le
pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon march du puissant
empire aux pieds d'argile, de la petite le dserte par toute
chevalerie? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invtre du
Papisme...

... _Parmi ses collines_ (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets,
_s'est tue cette voix qui parlait de libert. Oh! quitte-la, mon me,
quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de
trafiquants o chaque jour_

_On met en vente publique la sagesse et le respect, o le peuple
grossier pousse les cris enrags de l'ignorance contre ce qui est le
legs des sicles._

_Cela trouble mon calme. Aussi mon dsir est-il_

_de m'isoler dans des rves d'art et de suprme culture, sans prendre
parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis_[1].

[Note 1: _Thoretikos._]

On ne pouvait lui refuser toute attache dans le pass et ce culte des
choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de
l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour
ses ennemis, son ddain de la bataille vile, des cris enrags de
l'ignorance, rigeait une sorte d'autel au pass

_Esprit de beaut, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin
D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit
encore un petit nombre de ceux  gui le rayonnement de ton sourire est
prfrable  des milliers de victoires, dussent les nobles victimes
tombes  Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il
en survit quelques-uns_

_Qui pour toi donneraient leur part d'humanit et te consacreraient
leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lvres
ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouv un
festin somptueux, tel que n'et pu_ _me le donner ce sicle affam, en
dpit de ses doctrines toutes neuves o tant de scepticisme s'offre sous
une forme si dogmatique_.

_L ne coule aucun Cphise, aucun Hissus. L ne se retrouvent point
les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blmes collines ne croit
l'olivier, jamais un ptre simple ne fait gravir  son taureau mugissant
les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les
rieuses jeunes filles t'apporter la robe brode de crocus_...

Peut-tre cet amour de l'antiquit, ce ddain du mercantilisme moderne,
on et pu de l'autre ct de la Manche les pardonner  Oscar Wilde s'il
avait accept de suivre la foule dans quelques-unes de ses rues contre
ce qu'elle hassait. Mais l encore l'abme s'ouvrait entre Wilde et ses
contemporains.

Il a depuis exprim ce regret que son pre l'et empch alors de se
faire catholique, seul contrepoids aux dviations qui allaient faire
drailler son me sur les chemins de la vie.

La dmonstration de cette tendance  une conversion catholique n'est pas
inscrite dans ses _Pomes_ mais de leur lecture il rsulte nettement que
Wilde avait rapport d'Italie le respect et le regret des ges passs de
la Papaut. Il appartenait  cette petite lite protestante d'artistes
et de musiciens  qui il parut, aprs 1870, qu'il y avait quelque chose
de rompu dans l'esthtique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait
perdu un de ses plus beaux fleurons.

_Pour moi_, dit Wilde, _plerin des mers du Nord, quelle joie de me
mettre tout seul  la recherche du temple merveilleux et du trne de
celui qui tient les cls redoutables_.

_Alors que tout brillants de pourpre et d'or, dfilent et prtres et
saints cardinaux et que port au-dessus de toutes les ttes arrive le
doux pasteur du troupeau_.

_Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par
Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son
passage_.

_Ou lorsqu' l'autel du sanctuaire, il lve le signe du mystrieux
sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du
vin_.

Aussi chez le pote, quelle dsillusion lorsqu'il voit dans l cit
couronne par Dieu, dcouronne par l'homme, flotter l'odieux drapeau
rouge, bleu et vert.

Ce n'est pas qu'il ait abjur le culte de la libert, mais il n'a jamais
aim celle-ci pour elle-mme. Il n'est que sur certains points avec
ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime gure les enfants
de la Libert dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur
misre sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci
de rien connatra. En somme,


_Malgr cette dmangeaison moderne de libert, je prfre le
gouvernement d'un seul, auquel tous obissent,  celui de ces dmocrates
braillards qui trahissent notre indpendance par les baisers qu'ils
donnent  l'anarchie!_

Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que



_...Le grondement de les dmocraties. Les rgnes de la Terreur, les
grandes anarchies, refltent pareilles  la mer mes passions les plus
fougueuses et donnent  ma rage un frein. Libert! pour cela uniquement
tes cris discordants Enchantent mon me jusqu'en ses profondeurs. Sans
cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglant et des
traitreuses mitraillades, dpouiller les nations de leurs droits
inviolables,_

_Que je resterais sans m'mouvoir _...

C'tait un irrductible aristocrate, de cet heureux petit nombre qui
concentre autour de soi la joie de vivre.

Et voil pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel!

Albert Savine.





HLAS

  tre entran  la drive de toute passion jusqu'
  ce que mon me devienne un luth aux cordes
  tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour
  cela que j'ai renonc  mon antique sagesse,  l'austre
  matrise de moi-mme.

  A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin
  sur lequel on aurait crit deux fois, o en quelque
  jour de vacances, une main enfantine aurait griffonn
  de vaines chansons pour la flte ou le virelai,
  sans autre effet que de profaner tout le mystre.

  Srement il fut un temps o j'aurais pu fouler
  les hauteurs ensoleilles, o parmi les dissonances
  de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez
  sonore pour monter jusqu' l'oreille de Dieu!

  Ce temps-l est-il mort? Hlas! faut-il que pour
  avoir seulemeut effleur d'une baguette lgre le
  miel de la romance, je perde tout le patrimoine d
   une me.





LE JARDIN D'ROS

  Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;
  pas encore les travailleurs hls ne se htent sur les
  prairies des hauteurs, o l'opulent automne, saison
  usurire, ne vient que trop tt offrir aux arbres l'or
  qu'il a mis de ct, trsor qu'il verra disperser par
  la folle prodigalit de la brise.

  Il est bien tt, vraiment! l'asphodle, enfant
  chrie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie
  de la rose; la campanule, elle aussi, tient
  dploy son pavillon d'azur. Et, pareil  un ftard
  gar, perdu, que ses frres ont laiss l, pour
  s'enfuir des bosquets, d'o les a chasss la grive,
  messagre de juin,

  seul, un ple narcisse reste l, tout apeur, tapi
  dans un coin d'ombre, o des violettes, presque inquites
  de leur propre beaut, se refusent  regarder
  face  face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte
  splendeur. Ah! c'est bien l, ce me semble,

  --que viendraient se poser les pieds de Persphon,
  quand elle est lasse des prairies sans fleurs
  de Pluton,--l que danseraient les adolescents
  arcadiens, l qu'un homme pourrait trouver le mystre
  secret de l'ternelle volupt, ce secret que les
  Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions
  le dcouvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil
  y consentent.

  Ce sont l les fleurs qu'Hraklsen deuiisema sur
  la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches
  colombes agites d'un frisson, quand la brise les a
  froisses d'un baiser trop rude, la mignonne chlidoine
  qui, dans son jupon jaune, chante le crpuscule
  du soir, et le lilas en robe de grande dame,--mais
  laissons-les fleurir  l'cart, laissons

  l-bas, les spirales de la rose trmire, aux rouges
  dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans
  quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher
  plus loin quelque autre divertissement; l'anmone
  qui pleure ds l'aube, comme une jolie fillette devant
  son galant, et ne laisse, qu' grand'peine les
  papillons ouvrir toutes grandes, auprs d'elle,

  leurs ailes bigarres, laissons-la languir dans la
  ple virginit, La neige hivernale lui plaira mieux
  que des lvres comme les tiennes, dont la brlure
  ne saurait que la fltrir. Va-t-en plutt cueillir cette
  fleur amoureuse qui s'panouit solitaire, et que le
  vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux
  qui ne sont pas de lui.

  Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et
  qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prs,
   la teinte de crme, plus blanche que la gorge de
  Junon, odorante autant que l'Arabie entire; l'hyacinthe,
  que les pieds de Diane chasseresse hsiteraient
   fouler, mme  la poursuite du plus beau des
  daims tachets, la marjolaine en bouton, dont un
  seul baiser suffirait  embaumer les lvres de la
  desse de Cythre, et rendre jaloux Adonis,--cela,
  c'est pour ton front,--et pour te faire une

  ceinture,--voici ce flexible rameau de clmatite pourpre,
  dont la couleur somptueuse efface de son clat le
  roi de Tyr,--et ces digitales aux corolles
  retombantes,--mais pour cet unique narcisse, que
  laissa tomber de sa robe la saison printanire, lorsqu'elle
  entendit avec effarement, dans les bois o
  elle rgnait, rsonner le chant ardent, orageux de
  l'oiseau d't.

  Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours
  charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait
  a travers ses larmes, en voyant la prcoce primevre
  quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des
  chnes, et envahir la fort, au point que malgr ses
  feuilles jaunies et froisses, elle se couvrait d'un or
  tincelant.

  Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas mme
  la moiti de ton charme,  toi l'idole de mon me,
  et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront
  leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chvrefeuilles
  oublieront leur orgueil et voileront leur lacis
  confus, et tu marcheras sur les penses barioles.

  Et je couperai un roseau dans le ruisseau de l-bas,
  et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux
  Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui
  s'enhardit  chanter dans ces retraites plus creuses
  o jamais homme ne devrait risquer un pied le
  soir, par crainte de surprendre Artmis et sa troupe
  aux corps de marbre.

  Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revt
  d'une aussi morne parure de gmissements plaintifs;
  pourquoi l'infortun rossignol s'interdit de
  lancer son chant eh plein jour, et prfre pleurer
  seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les
  riches font la fte; et pourquoi le laurier tremble
  en voyant des lueurs d'clair  l'Orient.

  Et je chanterai comment la triste Proserpine fut
  marie  un grave,  un sombre matre et seigneur.
  Des prairies infernales semes de lotus j'voquerai
  Hlne aux seins d'argent, et aussi tu verras cette
  beaut fatale, pour qui deux puissantes armes se
  heurtrent d'un choc terrible, dans l'abme de la
  guerre.

  Puis je te chanterai ce conte grec o Cynthia
  s'prend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un
  voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du
  Latmos, ds que le soleil quitte son lit de l'Ocan,
  pour s'lancer  la poursuite de ces pieds ples et
  lgers qui se fondent sous son treinte.

  Et si ma flte est capable de verser une douce
  mlodie, nous pourrons voir face  face celle qui, en
  des temps bien lointains, habita parmi les hommes,
  prs de la mer ge, et dont la triste demeure au
  portique ravag, au mur dpouill de sa frise, aux
  colonnes croules, domine les ruines de cette cit
  charmante, ceinte de violettes.

  Esprit de beaut, reste encore un peu: ils ne sont
  pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit
  encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement
  de ton sourire est prfrable  des milliers
  de victoires, dussent les nobles victimes tombes 
  Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste
  encore, il en survit quelques-uns,

  qui pour toi donneraient leur part d'humanit, et
  te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai
  agi ainsi. J'ai fait de tes lvres ma nourriture de
  tous les jours, et dans tes temples j'ai trouv un
  festin somptueux, tel que n'et pu me le donner ce
  sicle affam, en dpit de ses doctrines toutes
  neuves, o tant de scepticisme s'offre sous une
  forme si dogmatique.

  L, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; l ne
  se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais
  sur nos blmes collines ne croit l'olivier, jamais
  un ptre simple ne fait gravir  son taureau
  mugissant les hautes marches de marbre; on ne
  voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter
  la robe brode de crocus.

  Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le
  mieux, dont le seul nom devrait tre un souvenir
  capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux,
  au pied des murs de Rome, et la mlodie
  pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne
  saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est
  mort sur ses lvres.

[Note 2: Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons
prochainement les _Pomes_.]

  Non,  la mort de Keats, il restait encore aux
  Muses une voix argentine pour chanter sa thrnodie,
  mais hlas! nous la perdmes trop tt, en cette nuit
  dchire par la foudre, en cette mer rageuse, Pantha
  vint rclamer comme son bien celui qui l'avait
  chante, et fermer la bouche qui l'avait loue [3];
  depuis lors, nous allons dans la solitude, nous
  n'avons

  plus que ce coeur ardent, cette toile matinale de
  l'Angleterre ressuscite, dont le clair regard, derrire
  notre trne croulant, et les ruines de la guerre,
  vit les grandes formes grecques de la jeune Dmocratie
  surgir dans leur puissance comme Hesprus,
  et amener la grande Rpublique [4]. A lui du
  moins tu as enseign le chant.

[Note 3: Shelley.]

[Note 4: Swinburne qui,  ct des _Pomes et Ballades_, est
l'auteur d'une tragdie, _Atalante  Calydon_, dont nous avons en
prparation une traduction.]

  Et il t'a accompagn en Thessalie, et il a vu la
  blanche Atalante, aux pieds lgers,  la virginit
  impassible et sauvage, chasser le sanglier arm de
  dfenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert
  la caverne dans la colline creuse, et Vnus rit de
  savoir qu'un genou flchira encore devant elle.

  Et il a bais les lvres de Proserpine et chant
  le _requiem_ du Galilen. Ce front meurtri, tach
  de sang et de vin, il l'a dcouronn. Les Dieux de
  jadis ont trouv en lui leur dernier, leur plus ardent
  adorateur, et le signe nouveau s'efface et plit devant
  son vainqueur.

  Esprit de Beaut, reste encore avec nous. Elle
  n'est point encore teinte, la torche de la posie.
  L'toile qui surgit par-dessus les hauteurs de
  l'Orient dfend invinciblement ses armoiries argentes,
  contre les tnbres qui s'paississent, contre
  la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,
  car, au cours de la nuit longue et monotone,

  Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer,
  l'aimable hritier des pipeaux mlodieux de Spencer,
  a souvent charm par ses tendres airs champtres
  l'me humaine en ses besoins et ses dtresses,
  et des champs de glace, lointains et dnuds, a
  rapport assez de belles fleurs pour faire ensemble
  un paradis terrestre.

[Note 5: William Morris, pote et ouvrier d'art, auteur du pome
_L'Histoire de Sigurd le Volsung_ et _La chute des Niebelungen_, 1877.]

  Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiance
  des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les
  connaissons tous, et comment combattait le gant
  Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement
  tenait le roi captif, quand Brynhild
  luttait avec les puissances qui dclarent la guerre 
  toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures
  d't,

  les longues heures monotones, alors que le midi,
  s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre
  sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,
  ple usurpatrice, largissant sa tache, change son
  mince croissant en un disque d'argent, et rprimande
  son char paresseux,--que de fois, dans
  l'herbe frache et drue,

  bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,
   Bagley, o les campanules devancent un
  peu l'poque de l'accouplement pour les merles et
  s'attardent  attendre l'hirondelle, o le bourdonnement
  d'innombrables abeilles vibre dans la
  feuille, je suis rest  m'abandonner aux contes
  rveurs que tisse sa fantaisie.

  Et  travers leurs infortunes imaginaires, et
  leurs douleurs fictives, j'ai pleur sur moi-mme,
  puis retrouv la bonne humeur dans une simple
  gat, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.
  Je sentais en moi la force et la splendeur de la
  tempte, sans avoir  en subir les dsastres, car le
  chanteur est divin.

  Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,
  n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule
  en piles serres dans la mignonne cit de cire
  n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux  demi
  desschs qui se balanaient en Arcadie, ds que
  ses lvres les touchent, exhalent une harmonie toute
  nouvelle.

  Esprit de beaut, attarde-toi encore un peu, bien
  que les marchands trompeurs du commerce profanent
  de leurs routes de fer notre le charmante, et
  qu'ils rompent les membres de l'Art sur des
  roues tournoyantes, hlas! bien que les usines
  bondes propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue
  l'me, oh! reste encore.

  Car il est au moins un homme,--il tire son
  nom de Dante et du sraphin Gabriel, et son double
  laurier brle d'une flamme imprissable pour
  clairer ton autel. Celui-l t'aime bien, qui vit le
  vieux Merlin se prendre au pige de Viviane, et les
  anges aux pieds blancs descendre les marches
  d'or[6].

[Note 6: Gabriel Dante Rosetti.]

  Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de
  vtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin
  prendre un diadme de pourpre, ou, sans cela, il
  cesserait d'tre le Chagrin; et le Dsespoir devrait
  dorer ses cornes, et la Douleur, pareille  Adon, serait
  belle mme dans son excs. Tel est l'empire

  qu'exercent les Peintres, tel est l'hritage que
  possde notre solennel Esprit, car avec toute sa
  piti, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus
  fidle de son sicle que ne le sont les Peintres dont
  le talent ne peut prtendre  un but plus haut que
  la copie des banalits, incapable qu'il est de reprsenter
  l'me avec ses terribles problmes.

  Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque
  s'est dissip. Les hommes peuvent faire des
  prophties au sujet du soleil, des leons sur les taches,
  enseigner comment les atomes sans me parcourent
  isolment un vide infini, comme de chaque arbre
  a fui la nymphe plore, pourquoi nulle naade ne
  montre plus sa tte parmi les roseaux d'Angleterre.

  A mon gr, ces modernes Actons se vantent
  trop tt d'avoir surpris les secrets de la Beaut:
  faut-il, parce que nous avons analys l'arc-en-ciel
  et dpouill la lune de son mystre le plus ancien,
  le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je
  perde tout espoir, parce que des yeux impertinents
  ont lorgn ma matresse  travers un tlescope?

  A quoi nous sert-il que ce sicle scientifique ait
  fait irruption par nos portes avec tout son cortge
  de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au
  coeur bris? Peut-il, en toute sa dure, faire quoi
  que ce soit pour rendre une existence plus belle,
  la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant
  le sicle d'argile

  reparat, ramen par un cycle horrible: la Terre
  a engendr une nouvelle et bruyante progniture
  de Titans ignorants, que leur origine impure lance
  encore une fois contre l'auguste hirarchie qui sigeait
  sur l'Olympe. Ils ont fait appel  la Poussire,

  et c'est de cet arbitre infcond qu'ils doivent attendre
  la sentence. Qu'ils tchent, s'ils en sont capables,
  de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard
  sans raison la nouvelle rgle de l'idal pour
  l'homme! Il me semble que ce n'tait point l mon
  hritage, car j'avais t nourri d'une faon tout
  oppose. Mon me va des hauteurs suprmes de
  la vie vers un but plus lev.

  Vois, pendant que nous parlions, la Terre a dtourn
  du Dieu sa face, et la barque d'Hcate a surgi
  avec sa charge argente, jusqu' ce qu'enfin le jour
  jaloux en teignt toutes les torches. Je n'ai point
  remarqu la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,
  les doigts paralyss du Temps grnent en
  vain son rosaire de soleils.

  Regardez comme l'iris jaune penche languissamment
  sa gorge en arrire, pour appeler le baiser de
  son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,
  pareille  une veine bleue sur le poignet blanc d'une
  jeune fille, dort sur la primevre neigeuse qui est ne
  cette nuit et qui commence  s'enflammer du rouge
  ardent de la honte, et va mourir en pleine lumire.

  Allons-nous-en. Dj se profilent sur le ple bouclier
  du ciel dcolor les brillantes fleurs de l'amandier.
  Le rle des prs, tapi dans l'herbe encore respecte
  de la faux, rpond  l'appel de sa compagne;
  les courlis rveills en sursaut franchissent d'un vol
  irrgulier le ruisseau couvert de brouillards, et
  dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir
  poindre le jour,

  parpille dans l'herbe les perles de la rose, et
  toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui
  bientt, sous sa complte armure d'or, va sortir de
  cette tente couleur orange, que voici dresse l-bas
  vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparat
  sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et
  dans son amour pour lui,

  la bruyante alouette est dj hors de vue et
  remplit de ses chants cette valle de silence. Ah!
  il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose
  qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais
  l'air frachit. Partons, car bientt les bcherons seront
  ici. Quelle nuit de juin nous avons vcue!






LA NOUVELLE HLNE

  O donc tais-tu, pendant qu'autour des murs
  de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette
  grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre
  terre  nous? As-tu oubli cet adolescent passionn,
  et sa galre aux voiles de pourpre, et son quipage
  tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide
  Aphrodite? Car c'est assurment toi qui, pareille 
  une toile suspendue dans le silence argent de la
  nuit, entranas la chevalerie et l'nergie du monde
  antique au milieu des clameurs et des torrents de
  sang de la guerre.

  Ou bien rgnais-tu sur la lune charge de feu?
  Ton temple a-t-il t bti dans l'amoureuse Sidon,
  au-dessus de la lumire et du rire de la mer? Est-ce
  l que, voile par le treillis fait d'carlate aux
  mailles d'or, quelque jeune fille aux membres
  bruns brodait une tapisserie pendant toute la dure
  des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'
  ce qu'enfin sa joue s'allumt des flammes de la
  passion, et qu'elle se levt pour recevoir, sur ses
  lvres sales par l'embrun, le baiser d'un joyeux
  matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calp et
  des falaises d'Hrakls?

  Non, tu es bien Hlne elle-mme et non point
  une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpdon,
  et que l'ge viril de Memnon fut fauch
  prmaturment. C'est pour toi qu'Hector au cimier
  d'or tenta de vaincre le fils de Thtis dans cette
  course fatale, dans la dernire anne de la captivit.
  Oui, aujourd'hui encore l'clat de ta renomme
  flamboie dans ces plaines d'asphodles fltries, o
  les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent
  des fantmes de boucliers, en t'appelant
  par ton nom.

  O donc tais-tu? Dans cette terre enchante dont
  Calypso la dlaisse connaissait les vallons endormis,
  o jamais faucheur ne se lve pour saluer le
  jour, mais o l'herbe intacte s'emmlait confusment,
  o le berger mlancolique voyait ses hauts
  pis rester debout jusqu'au temps o le rouge de
  l't faisait place aux teintes grises de la scheresse?
  tais-tu tendue l-bas, prs de quelque source
  lthenne, tout entire  tes souvenirs d'autrefois,
  au craquement des lances qui se brisent,  l'clair
  soudain d'un heaume fracass, au cri de guerre des
  Grecs?

  Non, tu avais pour retraite cette colline creuse
  que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,
  cette reine dcouronne que les hommes appellent
  l'Erycine, cache si loin que tu ne pouvais
  jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, 
  Rome, les nations rvrent en silence les autels
  dcrpits, de celle  qui l'amour n'apporta nulle
  joie, nulle volupt, de celle qui ne connut de
  l'amour que l'intolrable souffrance, pour qui ce
  fut seulement une pe qui lui fendit le coeur, et
  qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.

  Les feuilles de lotus qui gurissent de la mort,
  tu les tiens  la main. Oh, sois bonne pour moi,
  pendant que je me sais encore  l't de ma vie, car
  c'est  peine si mes lvres tremblantes laissent
  passer un souffle capable de faire retentir de ton
  loge la trompette d'argent, tant je suis courb devant
  ton mystre, tant je suis ploy, bris sur la
  terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,
  plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie
  point quel dsastre le temps peut amener, si tu me
  permets de m'agenouiller dans ton temple.

  Hlas! tu refuses de t'arrter ici, mais comme
  cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le
  vent du nord, de mme tu vas fuir loin de notre
  terre maudite et morne pour regagner la tour o
  jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lvres
  rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne
  verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce
  jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne
  d'pines de la douleur, jusqu' ce que ma vie
  sans amour se soit coule tout entire.

  O Hlne, Hlne, Hlne! Encore un peu, encore
  un peu de temps! Reste ici jusqu' ce que le
  jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans
  la lumire ensoleille de ton rassurant sourire, je
  n'ai nulle pense, nulle crainte au sujet du ciel ou
  de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinit
  que toi, que celui aux pieds duquel les plantes fatigues
  se meuvent, entranes dans des filets d'or,
  que l'esprit incarn de l'amour spirituel, qui a
  fix son sjour de volupt dans ton corps.

  Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,
  mais ceinte de la splendeur argente de
  l'cume, tu surgis des abmes des mers azures, et
   ta venue, quelque toile immortelle,  la chevelure
  de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,
  et rveilla les ptres de l'le qui fut ta patrie. Tu
  ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'gypte
  pour ramper  tes pieds et infecter la puret de
  l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes
  fleurs du pavot, ces hrauts qui, vtus d'carlate,
  annoncent l'ternel sommeil.

  Lis d'amour, pur, inviol, tour d'ivoire, rose rouge
  de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos tnbres.
  Car pour nous, qu'enserrent de prs les vastes
  filets du destin, nous qui sommes las d'attendre
  que vienne le dsir des nations, nous errions au
  hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions 
  ttons quelque calmant endormeur pour les existences
  manques, pour les misres qui s'ternisent
  jusqu'au jour o reparut devant nous, sur ton autel
  relev, la blanche splendeur de ta beaut.




CHARMIDS


I

  C'tait un adolescent grec, et il revenait  la
  maison, avec des figues pulpeuses et du vin de
  Sicile. Il se tenait  la proue de la galre, et laissait
  inconsciemment l'embrun souffler  travers ses
  grosses boucles brunes, et avec un ddain d'enfant
  pour la vague et le vent, de son sige tout dgouttant
  d'eau, il guettait  travers la nuit humide et
  orageuse.

  Enfin,  la lueur de l'aube, il vit une lance polie
  se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,
  et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,
  commanda au pilote de naviguer vivement contre
  la forte brise du nord, et pendant tout le jour il
  se tint  son poste, dirigeant du rythme de ses
  chants les mouvements des rameurs.

  Et quand du rouge apparut sur les vagues contours
  des collines corinthiennes, il mit  l'ancre
  dans une petite baie  fond de sable, posa sur sa
  tte une couronne d'olivier frachement coup, puis
  il tira du rduit sa tunique de lin et ses sandales
  aux semelles d'airain,

  et une riche robe teinte du suc des poissons; il
  l'avait achete  quelque marchand au teint de suie,
  sur le quai ensoleill de Syracuse, et elle tait
  orne de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage
  parmi les marchands curieux,  travers les
  bois au doux feuillage argent, et quand le jour
  fatigu

  eut achev son tissu compliqu de nuages cramoisis,
  il monta la colline escarpe, et d'un pas
  alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperu
  de la foule des prtres affairs, et  l'abri
  d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes
  bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient
  les prmices de leurs petits troupeaux, il
  vit le timide berger jeter

  sur la flamme le sel crpitant, ou suspendre au
  mur du temple sa houlette sculpte, en l'honneur
  de celle qui loigne de la ferme et de l'table le
  loup perfide, aux dents aiguises par la faim. Puis,
  les jeunes filles aux voix claires se mirent  chanter
  et chacun apporta  l'autel quelque pieuse offrande,
  une coupe en bois de htre, pleine d'un lait cumant,
  une belle toffe o taient ingnieusement
  reprsents des chiens en chasse, un rayon de miel
  tout dbordant d'or encore liquide que l'abeille
  avait  peine fini de travailler, ou une outre noire,
  pleine d'huile, prpare pour les lutteurs, la dpouille
  hrisse, orne de ses dfenses, d'un norme
  sanglier,

  drobe  Artmis, cette vierge jalouse, pour
  plaire  Athn, et la peau tachete d'un grand
  daim, que la flche tait alle atteindre au milieu
  d'un bosquet de la montagne. Et alors le hraut
  fit un appel, et des colonnes du portique s'avancrent
  un  un les Grecs joyeux, enchants d'avoir
  fait leurs modestes offrandes.

  Et le vieux prtre teignit la flamme languissante,
   l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,
  qui brillait perptuellement dans la cella. Les sons
  perants des lyres s'amoindrirent sous le vent, 
  mesure que les campagnards s'loignaient en
  dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma
  les portes de bronze poli.

  Charmids resta longtemps immobile, osant 
  peine respirer, cartant le bruit cadenc que faisaient
  en tombant les gouttes de vin elles ptales de roses
  qui se dtachaient des guirlandes, pendant que la
  brise nocturne errait par le sanctuaire. On et dit
  qu'il tait vanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin
  la pleine lune apparut tout entire par
  l'ouverture du toit,

  Et inonda de ses flots de lumire le pav de
  marbre. Alors l'aventureux adolescent s'lana de
  sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de
  cdre sculpt, il se vit devant une terrible image, au
  vtement couleur de safran, en complte armure de
  bataille. Le griffon efflanqu brillait au sommet
  du vaste casque et la longue lance qui sme le naufrage
  et la ruine

  semblait une verge rougie au feu. La tte de Gorgone,
  faite de pierre et d'acier, ouvrait largement
  ses yeux morts, entrelaait sur le bouclier ses
  horribles serpents, et restait bouche bante, les
  lvres exsangues, glaces dans une impuissante fureur,
  pendant que, tout effare, la chouette aux
  yeux blouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,
  poussait son ululement aigu.

  Le pcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien
  loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le
  filet  prendre les thons, entendit le pas d'airain
  de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible
  clair dchirer les plis multiples des rideaux de la
  nuit, et il s'agenouilla sur la poupe troite, et dans
  sa peur sacre, il fit une prire.

  Et les amants coupables, au milieu mme de leur
  treinte, oublirent un instant leurs furtives caresses,
  s'imaginant avoir entendu le cri plein de
  menace et de colre de Diane; et les rudes veilleurs,
  sur leurs siges levs, se htrent vers leurs boucliers,
  ou tendirent leurs cous hrisss d'une
  barbe noire par-dessus l'ombre des crneaux.

  Car tout autour du temple roulait un cliquetis
  d'armes, et les douze Dieux sursautrent d'effroi
  dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.
  Enfin le vaste Posidon brandit sa lance et les chevaux
  qui bondissent sur la frise se mirent  hennir,
  et du cortge questre arriva un bruit sourd de pas
  qui se htent.

  Prt  la mort, il resta immobile, les lvres entr'ouvertes,
  tout heureux qu' un tel prix il pt
  voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginit,
  la merveille de cette chastet impitoyable. Ah!
  certes il tait heureux, car jamais, depuis le jeune
  prince-berger de Troie, crature humaine n'avait
  eu sous les yeux un spectacle aussi tonnant.

  Il restait immobile, prt  mourir, mais soudain
  l'air devint silencieux, les chevaux cessrent de
  hennir; il repoussa en arrire son paisse chevelure;
  il rejeta les vtements qui couvraient ses
  membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait
  pas  tout oser; et il lui boucha la gorge,
  et de ses mains sacrilges

  il dfit la cuirasse, et la robe de couleur safran,
  et mit  nu les seins polis, et enfin le pplos glissa
  de la taille et laissa voir le secret mystre, celui
  qu' nul amant Athn ne montrera, les grands
  flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses
  collines de neige.

  Ceux-l qui n'ont jamais commis un pch
  d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon pome, car
  leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grle et sans
  harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais
  vous, dont les joues fanes gardent encore la trace
  d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est
  qu'Eros, vous autres, coutez-moi encore un
  peu.

  Il resta encore un court instant  contempler de
  ses yeux avides la statue polie, jusqu' ce qu'
  force de regarder de telles splendeurs, sa vision
  devnt confuse, et alors ses lvres affames de volupt
  se rassasirent sur les lvres de la statue, et
  il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,
  et ne se soucia plus de mettre un frein  la volont
  de sa passion.

  Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous
  pareil, car pendant toute la nuit, il murmura
  des mots aussi doux que le miel, et il vit les
  membres au dessin si pur que nul n'avait touchs,
  et sans que rien l'en empcht, il baisa le corps
  ple, aux reflets d'argent, et il promena ses mains
  sur les seins polis, et appuya son front brlant sur
  la froide, la glaciale poitrine.

  Il lui semblait que des javelines numides traversaient
  coup coup sur son cerveau affol, saisi de vertige.
  Ses nerfs frmissaient comme vibrent les cordes
  des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance
  tait une angoisse si douce, qu'il ne put dtacher ses
  lvres des siennes, qu' l'heure o passa au-dessus
  de sa tte l'avertissement de l'alouette.

  Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif
  dans une chambre assombrie, qui n'a point tir le
  rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprs
  d'un corps aim, ador, tenez pour certain que
  jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,
  combien dura son baiser suprme, combien il se
  plut  prolonger ses caresses.

  La lune se bordait d'un contour de cristal, signe
  que les gens de mer tiennent pour un prsage de
  la colre cleste. Les toiles plies s'effaaient, et 
  l'horizon dj clair, tremblotaient d'un lger frmissement
  les ailes de l'aurore prte  fuir, avant
  que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux
  ft sorti.

  Il descendit la roche escarpe d'un pied htif; il
  descendit rapidement la pente, le brave jeune
  homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,
  en passant, las ronflements de l'tre aux pieds de
  chvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et
  pareil  un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,
  qui se trouvait dans une valle ombreuse, non
  loin de la cit aux beaux difices.

  Et il chercha un petit ruisseau bien connu de
  lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchass
  le grbe vert  aigrette, ou il y avait attir
  dans les mailles d'un filet la truite argente. Il
  s'tendit de tout son long parmi les roseaux surpris,
  tout haletant, le coeur battant d'un effroi
  ml de plaisir, et il attendit le jour,

  Il resta couch sur la rive verte, laissant sa main
  distraite plonger dans les remous de l'eau froide et
  sombre, et bientt l'haleine du matin vint venter
  ses joues brlantes et rougies, ou jouer tourdiment
  avec les boucles qui s'emmlaient sur son
  front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un
  trange, un mystrieux sourire.

  Et de bonne heure le berger au manteau de laine
  grossire ouvrit avec le crochet de son bton les
  barrires de branches entrelaces, et montant du
  tas d'ajoncs, une mince guirlande de fume bleue se
  droula dans les airs au-dessus des bls mrissants.
  Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,
  pendant que le lourd btail se dispersait parmi la
  fougre frise et bruissante.

  Et quand le faucheur au pied lger se rendit aux
  champs par les prairies que voilaient comme une
  dentelle les fils de la rose, quand les brebis blrent
  sous le brouillard de la lande, quand le rle des
  prs se rveilla et s'envola de son nid, des bcherons
  aperurent le jeune homme allong prs
  du ruisseau, et se demandrent avec grande surprise
  comment un adolescent pouvait tre aussi
  beau.

  Et ils jugrent qu'il n'tait point de la race des
  mortels, et l'un d'entre eux dit: C'est le jeune
  Hylas, ce vagabond infidle qui, oubliant Hrakls,
  aura voulu coucher avec une Naade; mais
  d'autres dirent: Non, c'est Narcisse, pris de
  lui-mme. Ce sont bien l ces lvres caressantes,
  purpurines, que nulle femme ne peut tenter.

  Et quand ils furent plus prs, un troisime
  s'cria: C'est le jeune Dionysos, qui aura cach
  au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,
  las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions
  sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas
  longtemps, ceux qui viennent pier les dieux immortels.

  Ainsi donc, ils s'en allrent, se gardant bien de
  tourner la tte, et ils contrent au timide berger
  comment ils avaient aperu je ne sais quel dieu de
  la fort couch parmi les roseaux, et nul n'osa
  traverser l'tendue de la prairie, et en ce jour-l, on
  s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des
  roseaux, et la belle campagne resta dserte,

  except lorsque le serviteur du bouvier, avec son
  seau bien quilibr sur son dos, vint par bonds
  lgers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrta
  pour jeter un appel, pensant avoir trouv un nouveau
  camarade. Mais ne recevant point de rponse,
  quelque peu effray, le simple enfant reprit sa
  route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille
  et silencieux,

  une fillette rieuse s'chappa de la ferme, ne
  songeant nullement aux mystrieux secrets
  d'amour, et quand elle aperut le bras d'une clatante
  blancheur, et toute sa virilit, alors d'un
  long regard d'envie o la passion jetait un dfi  sa
  tendre virginit, elle l'pia un instant, puis s'esquiva
  songeuse et lasse.

  De bien loin il entendait le bourdonnement et
  le tumulte de la cit, puis de temps  autre des
  rires plus perants, venus de l'endroit o les jeunes
  garons aux membres bruns, dans leur innocente
  passion, se dfiaient  la lutte ou  la course, ou
  bien parfois le tintement grle d'une clochette,
  quand le blier guidait les brebis vers la fontaine
  couverte de mousse.

   travers les saules grisonnants dansait le moucheron
  capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle
  lanait sa monotone stridulation; le rat d'eau,  la
  fourrure lustre d'huile, nageait bravement contre
  le courant, cherchant  dcouvrir le nid du canard
  sauvage; de branche en branche sautillait le pinson
  craintif, et la massive tortue rampait sur le
  limon.

  A la brise lgre voltigeaient les graines soyeuses,
  lorsque la faux luisante prenait son lan  travers
  les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir
  des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait
  de taches d'argent le miroir qui, dans la fort, avait
   peine reflt l'image des alentours, lorsque du
  fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond
  pour atteindre la libellule.

  Quant  lui, il ne prtait aucune attention, mme
  quand l'cureuil s'amusait  monter,  descendre
  sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait
  commenc  chanter pour son compagnon sa plus
  douce srnade. Ah! il ne prtait gure d'attention,
  car il avait vu les seins de Pallas et la nudit merveilleuse
  de la Reine.

  Mais quand le berger rappela ses chvres vagabondes,
  en sifflant dans son chalumeau, par-dessus
  la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme
  un clairon, bourdonna dans l'obscurit croissante,
  des bois, quand la grue attarde passa comme une
  ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses
  gouttes de pluie tombrent lourdement sur les
  feuilles des figuiers, il se leva.

  Il quitta la sombre fort, longea dans les tnbres
  les murs de la ferme et la clture du verger humide
  ; il arriva enfin  un petit quai, fit monter 
  bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,
  et gagnant le large, il dtendit la voile ruisselante.

  Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent
  descendu les degrs de la longue roule d'or, quand
  neuf lunes plies eurent murmur leurs prires 
  leurs confesseurs, les chastes toiles, ou cont leurs
  secrets les plus chers aux papillons velouts qui se
  refusent  voler au grand jour, alors  travers
  l'cume et l'embrun orageux,

  arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune
  de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les
  charpentes craqurent comme si la vote avait
  contenu la charge de trois navires marchands. Elle
  battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitt les
  tnbres s'paissirent dans l'espace. L'pe d'Orion
  rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-mme
  descendit en fuyant.

  Et la lune se cacha derrire un masque  la
  teinte de rouille que lui firent des nuages errants.
  Et du bord de l'ocan monta l'aigrette rouge, le
  vaste beaume cornu, la lance de sept coudes, le
  bouclier d'airain, et vtue de toute son armure
  brillante et polie, Athn franchit  grands pas
  l'tendue de la mer effraye et frissonnante.

  Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante
  parut semblable au nuage dchir par la tempte,
  et ses pieds ne furent que l'cume qui flotte sur les
  brisants cachs. Et voyant les vagues monter de
  plus en plus et imprimer au navire un roulis
  plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui
  tenait la barre de virer du ct d'o venait le
  vent.

  Mais lui, l'adultre trop audacieux, le charmant
  violateur des augustes mystres, en idoltre pris
  d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux
  impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et
  jetant ce cri: Me voici, il s'lana de la haute
  poupe dans le tumulte des vagues glaces.

  Alors tomba du haut des cieux une brillante
  toile, un danseur se spara du cercle de la Voie
  lacte, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil
  de la divinit venge, faisant sonner son armure
  du bruit aigu de l'acier, la ple desse reprit
  le chemin d'Athnes, et quelques bulles montaient
  en bouillonnant,  l'endroit o tait tomb l'adolescent
  qui s'tait pris d'elle.

  Et le mt trembla quand la grande chouette le
  quitta en jetant des ululements moqueurs, avant
  de rejoindre la Reine irrite, et le vieux pilote commanda
   l'quipage effray de hisser la grande voile
  et conta qu'il avait vu tout prs de la poupe une
  vaste et indcise apparition. Et pareille  une hirondelle
  qui rase l'eau dans son vol, le solide navire
  s'lana  travers la tempte.

  Et nul ne se hasarda  parler de Charmids;
  on crut qu'il s'tait rendu coupable de quelque
  grande faute. Puis quand les marins parvinrent au
  dtroit des Symplgades, ils tirrent leur galre a
  sec, et se htrent d'entrer dans la cit par la porte
  de la douane et d'exposer au march leurs poteries
  peintes en argile brune.


II

  Mais un des dieux Tritons, pris de piti, rapporta
  sur la terre grecque le corps du jeune noy.
  Les sirnes peignrent sa chevelure alourdie par
  l'eau, lissrent son front, rouvrirent ses mains crispes.
  Plusieurs apportrent de doux parfums de la
  lointaine Arabie, et d'autres commandrent  l'alcyon
  de chanter sa chanson la plus berceuse.

  Et quand il fut plus prs de sa vieille demeure
  d'Athnes, surgit soudain une vague puissante, et
  sur le dos lustr de cette vague se forma une couche
  d'cume solide, aux teintes irises d'une trange
  fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle
  l'emporta vent  terre, pareille  un talon  la
  blanche crinire qui poursuit un but aventureux.

  Or, du ct o Colonos se tourne vers la mer,
  s'tend une longue pelouse bien nivele; le lapin
  la connat, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne
  l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car
  en aucune heure de la journe, on n'y entend de
  bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers
  dans leurs jeux.

  Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il
  sort du labyrinthe pineux, de l'inextricable
  fouillis du bois environnant, aperoit le jeune
  Hyacinthe lanant le disque poli. Alors il tire son
  capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque
  point  sonner de sa corne,--ou bien ds les premires
  lueurs de l'aube,

  arrivent les Dryades, qui lancent la balle de
  cuir, le long du rivage sem de roseaux, et entourant
  quelque Pan aux oreilles de chvre lui imposent
  la tche d'tre leur gardien, si elles craignent
  d'tre ravies par l'audacieux Posidon. Elles dlient
  leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,
  comme si ses bras bleus et sa barbe rouge
  allaient surgir de la vague.

  a et l dans le roc s'ouvre une caverne que le
  viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grve est
  unie, except o quelque vague du flux a laiss sa
  trace lgre empreinte sur le sable, comme si elle
  craignait d'tre trop vite oublie du roseau vert,
  son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu

  est si petit que l'inconstant papillon pourrait,
  ds avant midi, ravir  toutes les fleurs leur trsor
  de miel, sans parvenir  rassasier son amour trop
  avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse
  dbarqu, pour peu qu'il y mt de l'ardeur, pourrait
  y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue
  peinte de sa galre,

  et laisserait la petite prairie presque entirement
  dpouille, car elle n'a point de fleurs somptueuses,
  except les rares narcisses qui se dressent
   et l, parsemant d'toiles d'argent le gazon jamais
  fauch, except quelques asphodles qui
  brandissent de mignons cimeterres.

  C'est l que vint le dposer le flot, heureux
  d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent
  l o le sol tait vierge de tout contact avec
  la mer, sur la marge argente de la grve, et
  comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une
  fois baiser ces membres ples que nagure brlait
  une ardeur intense,

  avant que l'eau de la mer et teint cet holocauste,
  cette flamme qui se nourrissait d'elle-mme,
  cette volupt passionne, avant que la mort chenue,
  de son souffle glac et fltrissant, et fan ces
  lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme
  errait par la fort, changeaient leurs antiennes et
  rpons si charmants.

  Et quand,  l'aube, les nymphes des bois, se tenant
  par la main, dfilrent dans le vallon bois,
  leur satyre aperut le corps de l'phbe tendu sur
  le sable. Il redouta une tratrise de Posidon; il
  jeta un cri, et pareilles  de brillants rayons de soleil
  qui se jouent parmi les branches, toutes les
  Dryades effarouches cherchrent dans la feuille
  une retraite sre,

   l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne
  trouva rien de bien terrible  sentir ses seins
  presss par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.
  Elle et bien voulu prter l'oreille  ces charmes
  subtils que tissent les amants insidieux quand ils
  veulent conqurir une forteresse bien close: elle
  s'carta des autres furtivement, et ne crut point que
  ce ft une faute

  d'abandonner son trsor  un tre aussi beau.
  Elle s'tendit prs de lui, la gorge dessche par la
  soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,
  joua avec sa chevelure en dsordre, et de ses lvres
  brlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant
  qu'il ne s'veillt point, et craignant ensuite
  qu'il ne s'veillt trop tt, s'loignant, puis,
  comme l'amour la rendait infidle  elle-mme,

  elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,
  elle resta assise  ct de lui. Elle rit de son nouveau
  jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson
  la plus douce, puis frona le sourcil en voyant cet
  enfant si peu empress  enlacer sa virginit. Elle
  ignorait que depuis trois jours ces yeux-l s'taient
  rouverts devant Proserpine;

  elle ignorait aussi quel sacrilge ces lvres
  avaient commis; aussi se dit-elle: Il va s'veiller,
  je le sais fort bien, il s'veillera le soir, quand le
  soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle
  de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice
  pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne
  Marine,

   des profondeurs que jamais n'atteint la ligne
  du pcheur, dj quelque norme triton souffle
  dans sa conque et avec les branches cristallines qui
  flottent dans l'Ocan, il tresse une guirlande pour
  orner les piliers d'meraude de notre lit nuptial;
  c'est l que, sons une vote faite d'cume argente
  et la tte couronne de corail,

  nous nous asseoirons tous deux sur un trne
  de perles, et une vague bleue nous servira de dais,
  et  nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous
  leur armure d'amthyste aux mailles de diamant, et
  nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour
  du mt d'une barque engloutie par la tempte,

  les muges aux nageoires vermillon, aux yeux
  qu'on dirait taills dans l'or, et qui ressemblent 
  des clats de lumire cramoisie; l'abme profond
  ouvrira les portes de verre de son palais, et nous
  verrons les dauphins tachets dormir au bercement
  des alcyons qui murmurent du haut des rocs, l o
  Prote, au bizarre costume vert, fait patre son troupeau
  de monstres,

  et les anmones tremblantes aux teintes opalines,
  qui agitent leurs franges pourpres quand
  nous posons le pied sur le sol miroitant, et des
  flottes entires de poissons aux taches d'cailles
  couleur de feu suivront les cordages flottants de
  l'pave fracasse, et des grains d'ambre couleur de
  miel orneront nos membres entrelacs.

  Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,
  passa, du en faisant voltiger son pennon aux
  vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure
  d'airain, lorsque, une  une, les petites toiles
  jaunes apparurent parses dans les champs du ciel,
  oh alors elle craignit que ses lvres  lui refusassent
  de se dsaltrer de ses lvres  elle,

  et cria: Rveille-toi: dj la ple lune verse
  son argent sur les arbres, et la vague s'tend de proche
  en proche, grise et glace sur cette grve de sable;
  les grenouilles croassantes se montrent, et du fond
  de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les
  chauves-souris voltent en tous les sens, et la belette
  brune aux lianes creux rampe  travers l'ombre
  du gazon.

  Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre
  point si farouche; car l-bas il est une petite canne
  qui redit souvent  voix basse comment un jeune
  charmeur la sduisit un jour sur l'herbe de la
  prairie et quand il se fut donn tout son cruel plaisir,
  dploya des ailes d'or toutes bruissantes, et
  s'envola vers le soleil.

  Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore
  des baisers du grand Apollon, et le pin, dont
  les soeurs groupes couronnent la colline, pourrait
  en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes
  appellent Bore; et j'ai vu les yeux narquois d'Herms
   travers le feuillage argent du peuplier.

  Mme les jalouses Naades me disent jolie, et
  chaque matin un jeune galant au teint hl me fait
  la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de
  cheveux; il cherche  vaincre mon ddain virginal,
  avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes
  des bois; hier encore il m'apporta une colombe au
  plumage iris,

  aux petits pieds de couleur cramoisie, que le
  cruel enfant avait drobe au sommet d'un sycomore,
  avec sa ponte de sept oeufs tachets, pendant
  que le mle amoureux s'tait envol au loin pour
  chercher des baies de genivre, leur nourriture prfre;
  la gupe fantasque, la plus htive des vendangeuses,

  a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace
  dans sa constance, que ce simple petit berger,
   vouloir mes lvres sans clat, tant il est joyeux et
  pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier
   une Dryade le serment fait  Artmis, tant
  il est beau, et sa lvre est faite pour le baiser.

  Son front blanc d'argent, comme une lune qui
  surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a
  la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne
  saurait voquer du bosquet de myrte un poux
  plus charmant pour la Cythre. Le premier et
  soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses
  jeunes membres sont forts et bruns.

  Et il est riche: des troupeaux blants de grasses
  brebis aux paisses toisons couvrent ses prairies, et
  dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de
  caill jauni invitent la mouche voleuse  s'battre
  et se noyer. La plaine couverte de trfle incarnat,
  lui garde son doux trsor, et il sait jouer du chalumeau
  d'avoine.

  Et pourtant je ne l'aime point. C'tait pour toi
  que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais
  un jour me dlivrer de cette ple chastet, 
  toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,
  de toute la vaste mer ge, la plus brillante des
  toiles dans le ciel azur de l'Ocan, o se refltent
  les plantes.

  Je savais que tu viendrais, car ds que les
  branches dessches bourgeonnrent, ds que la
  sve du printemps gonfla ma verte et tendre corce,
  ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs
  qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,
  sans rien craindre de l'aurore, ds que les
  chants ravis du sansonnet

  ont rveill l'cureuil endormi parmi ses provisions
  de grains, ds que les fleurs de coucou bordrent
  d'une frange l'troite clairire,  travers mes jeunes
  feuilles une extase de volupt s'pandit comme un
  vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse
  battit le pouls agit d'un sang amoureux, et les
  vents violents de la passion secourent la virginit
  de ma tige svelte.

  Les faons vinrent en troupe le soir et posrent
  leurs narines fraches et noires sur mes branches les
  plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait
  un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.
  Et de temps en temps un roitelet reposait sur une
  branche mince,  peine capable de porter un poids
  si charmant.

  Prs de moi, les bergers d'Attique donnaient
  des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,
  et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la
  fillette craintive jusqu' ce qu'enfin lasse de jouer, elle
  sentit sa chevelure dfaite s'agiter sous un souffle
  ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait
  plus  chapper au doux pige.

  Aussi viens-t-en en mon embuscade, l o l'entassement
  de chvrefeuille sylvestre entrelace une
  vote pour les plaisirs de l'amour, o l'ombre frissonnante
  des myrtes paphiens semble sanctifier les
  rites les plus tendres de la volupt, l-bas dans les
  fraches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,
  la fort recle un petit lac

  hant du merle d'eau, pturage de l'abeille sauvage,
  car tout autour de ses bords flottent les grands
  lis d'un blanc de crme, retenus comme par des
  ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle
  est un esquif aux blanches voiles, charg d'or,
  avec une libellule place au timon. N'hsite pas 
  quitter cette ple grve que vient baiser la vague.
  Srement cet endroit est destin

   des amants comme nous; la desse qui rgne
   Chypre vient souvent, le bras enlaant la taille de
  son jeune amoureux, s'y garer le soir, et j'ai vu
  la lune rejeter son vtement de brouillards devant
  les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane
  au pas de panthre ne foule jamais cette clairire
  inconnue.

  Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer
  sale, retournons vers la vague tumultueuse, et
  promenons-nous tout le jour sous la vote de cristal
  dont les eaux font un portique  Neptune et contemplons
  les monstres empourprs de l'abme dans
  leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite
  le rus Xiphias.

  Car si ma matresse me surprend couche ici,
  elle ne montrera nulle hsitation, nulle tendre
  piti. Elle dposera l'pieu destin au sanglier, et
  de ses doigts svre, inexorable, elle tendra l'arc
  de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente
  empenne de la flche, elle lchera la corde courbe.
  Oui, en cet instant mme, elle est  ma recherche.

  J'entends ses pas qui se htent. Debout, soldat,
  dserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire
  au moins une longue gorge du vin de la passion,
  dsaltre mon tre assoiff de ce dlicieux nectar
  qui enivre mme les dieux. Viens, mon amour,
  nous avons encore le temps d'atteindre la demeure
  bleue.

   peine avait-elle fini, que les arbres s'agitrent
  d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit
  bientt la prsence d'une divinit, et les flots gris
  ramprent  reculons. Un long et effrayant rugissement
  sortit d'une trompe orne de franges. Un
  chien de meute aboya, et pareil  une flamme un
  roseau empenn traversa la clairire en sifflant,

  et l mme o les fleurettes de son sein venaient
  d'clore dans leur clat, cet amant meurtrier,
  cet hte inattendu, entra, se planta profondment,
  se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un
  sillon sanglant, se fraya une longue route rouge
  et les ailes de mort lui fendirent le coeur.

  Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de
  dsespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de
  l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginit reste
  infconde, sur les dlices dont elle n'avait point
  joui, sur les plaisirs dfunts, de toute la douleur
  des choses restes sans rcompense, et les gouttes
  brillantes de sa jeunesse coulrent en un filet de
  pourpre de son ct palpitant.

  Ah! c'tait piti que d'entendre sa plainte, c'tait
  grande piti de la voir mourir avant qu'elle et fait
  prsent de ses charmes, ou connt la joie de la
  passion, ce mystre redoutable, tel que l'ignorer,
  c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait
  le connatre sans tre pris dans les plus pesantes
  chanes de la mort.

  Mais par hasard, la Reine de Cythre, qui avait
  pass toute la nuit aux cts d'Adonis, dans la hutte
  d'un berger arcadien, revenant  Paphos, sur son
  char en bois dor attel de colombes argentes,
  voguait  des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des
  mortels, entre les montagnes et l'toile du matin;

  Elle jeta les yeux vers la terre, et aperut le
  couple infortun. Elle entendit le faible cri de
  dsespoir chapp  l'Orade, cri dont les vibrations
  condenses semblrent se jouer dans l'air, comme
  les sons d'une viole. En toute hte, elle ordonna 
  ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec
  effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et
  vit leur douloureux destin.

  Car, ainsi qu'un jardinier, dtournant la tte
  pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,
  tranche d'une faux insouciante une plate-bande
  de fleurs qui se trouvaient trop prs, et coupant net
  la frle tige de la rose, jette sur le terreau brun les
  charmes disperss de la fleur, ainsi qu'un jeune berger
  en son inattention,

  tout en menant son petit troupeau par la prairie,
  couche sous son pas deux asphodles qui, croissant
  cte  cte, ont sduit la coccinelle en leurs filets
  jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son
  orgueil, crase contre terre leurs calices ruisselants
  d'or, sous des pieds lgers qui n'taient point faits
  pour des ravages aussi cruels,

  ou comme un colier, quand, ennuy de son livre,
  il se laisse aller sur le gazon sem de joncs et cueille
  dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs
  beauts, et s'en va, les laissant  l'ardeur meurtrire
  du soleil,--ainsi gisaient les deux amants.

  Et Vnus s'cria: C'est l'impitoyable Artmis
  dont la main cruelle a commis ce mfait, ou bien
  c'est peut-tre l'oeuvre de cette divinit puissante si
  soucieuse de prserver sa majest souveraine de
  toute profanation sur la colline athnienne;--Hlas!
  faut-il que des tres capables de tant
  d'amour descendent sans avoir aim dans le sjour
  de la mort?

  Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle
  plaa l'adolescent et la jeune fille dans le chariot
  d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant
  de perle, et qu' peine rayait le lacis d'une
  veine bleue, n'avait pas encore cess de palpiter,
  et son sein oscillait encore comme un lis que le
  vent agite d'un souffle incertain.

  Alors les deux pigeons dployrent leurs ailes
  d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le
  ciel, o pointait l'aube; et l'arienne caravane,
  pareille  un nuage, passa en silence au-dessus de
  l'Ege, jusqu' l'heure o l'air lger ft troubl
  par le chant des voix languissantes qui appellent
  pendant toute la nuit Thammus ensanglant.

  Mais quand les colombes eurent atteint leur but
  accoutum, l o le large escalier de marbre aux
  marches circulaires plonge sa neige dans la mer,
  l'me voletante de la jeune fille agita une dernire
  fois ses lvres, ptales tremblants, et s'exhala dans
  le vide. Et Vnus vit alors que son cortge comptait
  une jolie fille de moins.

  Et elle commanda  ses serviteurs de sculpter
  sur un cercueil en bois de cdre toutes les merveilles
  de cette histoire. C'tait dans ce giron odorant
  que reposeraient leurs membres, l o les oliviers
  adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les
  petites collines de Paphos, o le faune joue de la
  flte en plein midi, o le rossignol chante jusqu'
  l'aurore.

  Et ils ne faillirent point  excuter ses ordres, et
  avant que l'abeille matinale et perc l'asphodle
  des coups rageurs de son aiguillon tnu, avant que
  le dix-cors vigilant, quittant sa repose, et d'un
  bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle
  d'eau, avant que le lzard et grimp sur le roc
  chauff par le soleil, leurs corps reposaient sous
  le gazon.

  Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent
  o brillent ternellement les flammes des trpieds
  vibrants, la Reine Vnus s'agenouilla, implora
  Proserpine, pour qu'elle, dont la beaut avait rendu
  amoureux le Dieu de la mort, voult bien demander
  une faveur  son ple poux, et obtenir qu'il
  laisst le Dsir franchir avec le terrible Charon le
  passage du fleuve glacial.


III

  Dans le mlancolique Achron, o ne luit point
  de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,
  l o nul printemps ne montre ses bourgeons, o
  nul soleil mrissant ne fait ployer les pommiers, o
  mai, le mois fleuri, ne parsme point le gazon des
  fleurs du chtaignier, o jamais ne chantent les
  merles, o ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,

  l, prs d'une source lthenne aux eaux troubles
  et sonores, tait couch le jeune Charmids. D'une
  main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodle,
  et parpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir
  le petit trsor qu'il avait rcolt, et il regardait disparatre
  les toiles blanches, et tout ce qui l'entourait
  tait comme un rve,

  lorsque, jetant un regard dans le miroir des
  eaux,  travers le dsordre de sa chevelure frise,
  il lui sembla voir passer une ombre sur son image
  et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes
  lvres effleurrent timidement ses joues ples et
  dans un soupir lui murmurrent leur secret.

  Alors il tourna en arrire ses yeux las, et il vit.
  Et leurs figures se rapprochrent de plus en plus.
  Leurs jeunes bouches s'attirrent de si prs qu'on
  et dit une rose de flamme, unique et parfaite, et
  il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'chauffait,
  s'acclrait.

  Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait
  tenues en rserve, et elle lui fit le sacrifice de
  toute sa virginit, et membre contre membre, en
  une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut
  et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop
  aventureux, te risquer  chanter encore l'amour;
  c'est assez de dire qu'Eros ait fait rsonner son rire
  sur cette prairie sans fleur.

  O trop audacieuse posie, pourquoi essayer de
  chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le
  tmraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les
  cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour o tu
  auras dcouvert l'antique source de Castalie, ou
  cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que
  laissa tomber Sapho, en se noyant.

  C'est assez, c'est assez de dire que l'tre dont la
  vie avait t une ardente et coupable pulsation, une
  infamie splendide, pt dans le pays sans amour o
  rgne Hads, glaner une moisson brlante sur ces
  champs de flamme, o la passion erre pieds nus,
  sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!
  c'est assez qu'une seule fois leurs lvres aient pu
  se rencontrer,

  en celle ardente palpitation o des existences entires
  semblent se condenser en une seule extase,
  et qui meurt dans l'excs de la volupt, dans la
  tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine
  les dsignt pour la servir autour du trne d'bne
  o sige le ple Dieu qui lui dlia la ceinture dans
  les campagnes d'Enna.




PANTHA

  Non, allons d'un feu  un autre feu, de la souffrance
  passionne  une volupt plus mortelle.
  Je suis trop jeune pour vivre sans dsir, tu es trop
  jeune pour perdre cette nuit d't  faire ces vaines
  questions que depuis longtemps l'homme a poses
  au voyant et  l'oracle, sans recevoir de rponse.

  Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,
  et la sagesse est un hritage sans enfants. Une
  vague de passion, la premire et ardente explosion
  de la jeunesse, voil qui vaut bien les proverbes
  accumuls par le sage. Ne tourmente point ton
  me d'une philosophie morte; n'avons-nous pas
  des lvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et
  des yeux pour voir?

  N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil
   de l'eau qui chante au sortir d'une urne
  d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait plir la
  lune de dpit d'tre suspendue  une telle hauteur
  dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mlodie
  ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande
  de brouillards ses deux cornes, la lune attarde
  dans sa tche.

  Des lis blancs, coupes dans lesquelles rvent les
  abeilles d'or, la neige que forment les ptales tombs,
  quand la brise parpille les fleurs du chtaignier,
  ou l'clat des corps d'phbes reflts par
  l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Dsires-tu
  quelque chose de plus? Hlas, les Dieux ne donneront
  jamais rien de plus de leur ternel trsor.

  Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par
  s'irriter de tous nos pchs sans fin, de notre vain
  effort pour expier par la souffrance, par la prire,
  ou par le prtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,
  et jamais, jamais ils ne prtent la moindre
  attention, soit au bien, soit au mal, mais dans
  leur indiffrence, ils font tomber la pluie sur le
  juste et l'injuste.

  Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent
  leurs aises. Ils parsment des ptales de rose leur
  vin parfum. Ils dorment, dorment sous les arbres
  berceurs o s'entrelacent l'asphodle et le jaune lotus.
  Ils regrettent les jours heureux de jadis, o ils
  ne savaient pas encore ce qu'on peut rver de mal,
  et faire en rvant.

  Et bien loin, au-dessous du pav de bronze, ils
  voient comme un essaim de mouches la foule des
  petits hommes, l'agitation des menues existences,
  puis dans leur ennui, ils reviennent  leur sjour
  parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur
  les lvres, et boivent  plus longs traits la liqueur
  prpare avec les graines du pavot, qui amne le
  doux sommeil aux paupires de pourpre.

  L, tout le long du jour, le soleil aux vtements
  d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,
  et quand le tissu vari des heures de la journe
  a t achev par les douze vierges, alors  travers
  le brouillard cramoisi s'avance la lune,  peine
  chappe des bras d'Endymion, et les Dieux immortels
  se pment dans les transes de passions mortelles.

  L-haut la reine Junon se promne parmi la rose
  des prs, ses grands pieds blancs tachs par la
  poussire safrane des lis agits par le veut, pendant
  que le jeune Ganymde s'bat dans le mot
  brlant  l'cume ambre; et ses boucles voltigent
  de tous cts, comme au jour o l'aigle ravit sur
  l'Ida l'enfant tout effray, et l'emporta  travers le
  ciel ionien...

  L-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien
  clos, la reine Vnus, ayant  son ct le berger,
  prs de son corps doux et chaud, comme la fleur
  d'glantine, qui voudrait tre blanche, mais qui
  rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,
  si bien que le jaloux Salmacis, piant  travers le
  feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la
  volupt solitaire.

  L-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord
  qui laisse nos forts d'Angleterre mornes et nues,
  jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,
  jamais l'clair aux rouges dentelures ne se risque 
  les rveiller dans la nuit cercle d'argent, alors que
  nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur
  quelque dlice mort.

  Hlas! eux, ils connaissent la lointaine source du
  Lth, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent
  parmi les violettes, o celui dont les pieds meurtris
  sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,
  et boire  ces profondeurs l'eau frache et cristalline,
  y puiser un baume du sommeil pour les mes que
  fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.

  Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le
  Destin est notre ennemi. Assez de ce dsespoir qui
  accompagne partout le plaisir, assez de tous les
  temples que nous avons btis, assez d'avoir fait de
  justes prires jamais exauces, car l'homme est
  faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant
  brillamment color, un seul grand amour, et voil
  que nous mourons.

  Ah! nul batelier, maniant pniblement la gaffe,
  ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans
  fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait
  porter l'me par-dessus le fleuve de la mort au pays
  sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;
  la tombe est scelle; les morts ne se relvent
  point.

  Nous nous dissolvons dans l'air des hautes rgions;
  nous redevenons des choses identiques 
  celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de
  soleil doit son clat au sang de notre coeur: tout
  astre qu'meut le printemps doit  nos jeunes vies
  son dploiement de flamme verte; les bles les plus
  sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentes;
  toute vie est une et tout est changement.

  Un unique battement de systole et de diastole,
  effet d'une seule et vaste existence, soulve le coeur
  gant de la Terre, et les vagues puissantes de l'tre
  unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'
  l'homme, car nous sommes une parcelle de
  tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne
  faisons qu'un avec les tres qui nous dvorent, avec
  les tres que nous tuons.

  Des cellules infrieures o la vie se rveille nous
  passons  la plnitude de la perfection; ainsi
  vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui
  semblables  des dieux, nous avons t jadis une
  masse de pourpre frissonnante barre de lignes d'or,
  insensible  la joie et  la souffrance, et ballotte
  dans les ddales terribles de mers furieuses sous les
  coups des vents.

  Cette ardente et vigoureuse flamme dont brlent
  nos corps, elle fera peut-tre resplendir d'asphodles
  quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les
  tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes
  que labourent les hommes seront rendues plus fcondes
  par nos amours de cette nuit. Rien n'est
  perdu dans la nature; toutes choses vivent en dpit
  de la Mort.

  Le premier baiser de l'adolescent, la premire
  clochette de l'hyacinthe, la dernire passion de
  l'homme, la dernire lance rouge qui jaillit hors
  du lis, l'asphodle qui ne veut point laisser ses
  fleurs s'panouir par effroi de sa trop grande beaut
  et par rserve pudique, comme celle qu'prouve la
  jeune fiance sous le regard de son amoureux, ce
  sont l autant de choses

  que consacre un unique sacrement. Nous ne
  sommes pas seuls  avoir la passion de l'hymne.
  La terre aussi l'prouve. Les jaunes boutons d'or,
  que le rire secoue, connaissent  la pointe du jour
  un plaisir aussi rel que nous, quand dans un bois
  plein de fraches fleurs, nous respirons le printemps
  sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.

  Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous
  l'if, ta bouche pareille  une tache pourpre, deviendra
  une rose, et tes doux yeux seront des campanules
  d'un bleu fonc, obscurcies de rose, et quand le
  blanc narcisse jettera tourdiment ses baisers au
  vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie
  agitera notre poussire, et nous redeviendrons
  jeune fille et jeune homme pris.

  Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle
  qui lui vient de la conscience, en quelque fleur
  charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons
  encore par la gorge de la linotte, et comme
  deux serpents revtus d'une somptueuse cotte de
  mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,
  couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,
  jusqu' l'endroit o dorment les normes lions
  aux yeux jaunes

  et nous leur livrerons bataille. Comme mon
  coeur bondit  la pense de cette grande vie aprs la
  mort, de ce passage par la bte, l'oiseau, la fleur,
  quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise
  pour respirer plus  l'aise, et avec les feuilles plies
  d'automne, l'me, qui fut la premire  conqurir
  la terre, sera la dernire et noble proie de la
  terre.

  Oh! songe  cela! nous revtirons toutes les
  formes capables de vie sensuelle; le Faune aux
  pieds de chvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux
  ptillants de gat, qui laissent des anneaux pour
  trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner
  l'aurore, et ne sont pas plus prs que vous
  et moi des mystres de la nature, car nous entendrons

  battre le coeur du merle, et crotre les marguerites,
  et la perce-neige dfaillante soupirer aprs le
  soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons
  par qui sont lisss les fils argents de la Vierge,
   qui les fritillaires diapres doivent leur peinture,
  et qui donne  l'aigle de larges ailes pour voler d'un
  pin frissonnant  un autre.

  Oui, si nous n'avions jamais aim, qui sait si
  cette asphodle que voil aurait attir l'abeille en
  son sein dor, ou si la rose et jamais suspendu 
  toutes ses branches ses lampes cramoisies.  ce
  qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais
  bourgeonner au printemps, sinon pour les lvres
  qu'ont les amants pour le baiser, pour les lvres
  avec lesquelles chantent les potes.

  Le soleil doit-il donc perdre sa lumire, ou cette
  lvre faonne par l'art de Ddale est-elle moins
  belle, parce que nous hritons de la nature, et ne
  faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital
  qui agite l'air? Que plutt de nouveaux soleils parcourent
  le ciel, que la fleur prenne une nouvelle
  splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.

  Et nous deux qui nous aimons, n'allons point
  nous asseoir  l'cart pour critiquer la nature, mais
  que la mer joyeuse soit notre vtement, et que
  l'toile chevelue lance ses flches  notre gr! Nous
  ferons partie du grandiose ensemble de toutes
  choses, et dans toute la succession des ons, nous
  nous mlerons, nous nous perdrons dans l'me cosmique,

  Nous serons des notes dans cette grande symphonie
  dont la cadence allant de cercle en cercle
  forme le rythme de toutes les sphres, le coeur de
  l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec
  notre coeur. Les annes qui arrivent d'un pas furtif
  ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous
  causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-mme
  fera notre immortalit.





HUMANITAD

  Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont
  dpouills, except l o les bestiaux se terrent pour
  rsister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revt
  jamais la livre clatante de l'automne,  qui son
  frre jaloux drobe son or. Pour lui, il garde fidlement
  son costume vert; pre est le vent,

  comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.
  Quelques minces poignes de foin adhrent encore
  aux haies vivement dessines en noir, la o le
  charretier a ramen la charge odorante d'un jour
  d't, depuis les prairies d'en bas jusqu' la pente
  troite. Sur la neige  demi fondue, les blantes
  brebis se tassent contre les barrires, et les chiens
  domestiques, tout transis,

  vont de t'table close au ruisseau gel, et reviennent
  l'air dcourag, et regrettent le ptre grondeur
  et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,
  dcrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants
  tournoient autour de la meule blanche de
  givre, ou se tiennent en rang serr sur les rameaux
  ruisselants, et dans le marcage, les plaques de
  glace se fendillent

  sous les pas solennels du hron dcharn qui va
  par les roseaux, bat des ailes et ramne son cou en
  arrire, et pousse un cri railleur  la vue de la lune.
   travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le
  pauvre livre effar; qu'on prendrait pour une
  petite tache. Et une mouette gare, jetant sa clameur
  irrite, volet comme une soudaine tombe
  de neige sous le ciel d'un gris morne.

  C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte
  de l'table glace sa charge de fagots, frappe du pied
  sur le foyer, jette sur le feu languissant les bches
  gorges de sve, et rit de voir le jaillissement brusque
  de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs
  jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.

  Dj le grle crocus se fraye passage  travers la
  neige, et bientt les campagnes blanches vont de
  nouveau se fleurir de primevres que viendra faucher
  quelque jeune gars, car ds les premiers baisers
  d'une chaude pluie, la mlancolie glace de l'hiver
  se rsout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,
  et le lapin, les yeux brillants, pie

  de son terrier obscur de quel ct sont sems les
  cnes de sapin. Il crase du pied une perce-neige,
  et court sur le tertre moussu. Les merles traversent
  de leur vol noire promenade du soir, et les soleils
  restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait
  bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute
  la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,

  franchir les haies en dansant, jusqu'au jour o la
  rose prcoce (ce remords charmant de l'pineuse
  glantine) fait clater son fourreau d'meraude, et
  tale le petit disque frissonnant de flamme dore,
  si bien connu des abeilles, car  sa suite se montrent
  les ples armoises, les oeillets pourprs et les asphodles
  en pleine floraison.

  Alors le semeur arpente le champ du haut en
  bas, pendant que derrire lui le gamin rieur carte
  de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des
  corbeaux. Alors le chtaignier dploie toute sa
  gloire, et sur le gazon tombe le flot parfum des
  fleurs  la nuance de crme; les madrigaux langoureux,
  murmurs  demi-voix,

  s'envolent furtivement du carillon mobile de la
  campanule,  chaque brise matinale. Puis ce sont
  le blanc jasmin, qui toile son propre ciel, et la
  linaire qui tire sa langue de feu. L'glantine, vtue
  de velours poudreux, s'empare du sol et prend
  l'empire de la fort; puis, lorsque la rose attarde
  a laiss choir,

  une  une les pices froisses de son armure,
  lorsque les penses ont ferm leurs yeux aux paupires
  de pourpre, les chrysanthmes dbarquent
  de leurs navires dors leurs marchandises voyantes
  et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse
  tmraire, quittent leurs modestes recoins;
  et des baies carlates parsment l'aubpine encore
  sans feuilles.

  O campagne heureuse,  arbre trois fois heureux,
  bientt voire reine, en robe brode de marguerites,
  couronne de fleurs de lys, va descendre  petits
  pas sur la prairie. Bientt les ptres paresseux vont
  de nouveau pousser leur troupeau le long de l'tang.
  Bientt, sous la verte feuille flottera en plein midi
  le bourdonnement sourd des abeilles.

  Bientt la clairire sera toute brillante de miroirs
  de Vnus, fleur prfre des audacieux, et ces
  charmantes nonnes, les muguets, aux vtements
  d'un blanc de neige, grneront leur chapelet de
  perles, et les oeillets incarnats, aux ptales foncs
  en forme de mitre, embaumeront le vent; et la
  clmatite accrochera partout dans les haies ses
  toiles jaunes.

  Cher fianc de la Nature, si bienfaisant Printemps,
  toi qui peux multiplier la gnisse  la douce
  haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et
  apporter  la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,
  o donc est ce npenths que jadis l'homme tirait
  de la racine de pavot et de la mandragore aux baies
  luisantes?

  Il fut un temps o le plus commun des oiseaux
  savait me faire chanter  l'unisson avec lui, un
  temps o toutes les cordes de la jeunesse vibraient
  pour rpondre sans retard, ou plus mlodieusement,
  en rimes,  toute idylle de la fort. Est-ce moi qui
  change? Ou y aurait-il quelque chose de chang
  dans la joyeuse et charmante carrire?

  Non, non, tu es toujours le mme: c'est moi qui
  cherche  troubler par des soupirs ta simple solitude,
  et parce que des larmes striles mouillent ma
  joue d'une rose, je voudrais te voir pleurer fraternellement
  avec moi? Insens! faut-il que tout coeur
  bless et inquiet s'enhardisse  corrompre un tel
  vin du poison amer de son dsespoir?

  Tu es le mme: c'est moi dont l'me misrable
  trouve du mcontentement  s'prendre d'elle-mme
  et abandonne son pouvoir royal  la rude domination
  de qui devrait la servir en esclave. Car, assurment,
  la sagesse existe quelque part, bien que la
  mer orageuse ne la recle point, bien que l'immense
  abme rponde: Elle n'est pas en moi.

  Brler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme
  selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou
  en de vains prosternements, que leur inutilit condamne:
  quelle alchimie pourrait me l'enseigner?
  Quelle herbe travaille par Mde m'apportera la
  paix sans exaltation de l'tre que rien ne flchit?

  La corde mineure qui termine l'harmonie et qui
  attend vainement une rponse fraternelle, jette un
  sanglot sur sa mlodie reste inacheve, et meurt
  de la mort du cygne. Ainsi moi, l'hritier de la
  souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard
  et sans paupire, j'attends la lumire et la
  musique de soleils qui ne se lveront jamais.

  La torche teinte, le sombre et solitaire cyprs,
  le peu de poussire recueillie dans une urne troite,
  le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il
  pas mieux que de revenir  mes capricieux et maladifs
  accs d'agitation d'autrefois, que de passer
  mes jours dans la muette caverne de la souffrance?

  Non, car peut-tre ce dieu couronn de pavots
  est semblable au gardien qui, prs du lit d'un malade,
  parle de sommeil, mais ne peut le donner.
  Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un
  mot, la mort est une rponse trop brutale, une clef
  trop banale pour rsoudre un seul mystre dans la
  philosophie d'une existence.

  Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance
  auguste, invincible, peut tuer l'me de ses remdes
  emmiells? Hlas! il me faut jouer le rle de
  fuyard, m'loigner de cette ruine charmante, bien
  qu'une mmoire trop tenace ne puisse oublier la
  courbe magnifique de ce front olympien,

  qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une
  extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies
  de la vrit plus prudente me semblaient la
  voix grle de la jalousie! Oh! loigne-loi d'ici,
  chasseresse plus fatale qu'Artmis, va chercher
  quelque autre proie, car  tes charmes trop prilleux

  mes lvres ont assez bu!--Jamais, non jamais,
  quand mme l'amour en personne tournerait sa joue
  dore vers les flots troubls de ce rivage o j'ai t
  jet comme une pave par le naufrage,--en cet
  instant mme o les roues du char de la passion
  m'effleurent de trop prs; loin d'ici! loin d'ici!
  je me voue  une vie plus strile, plus austre.

  Plus strile, oui! ces bras-ci ne se pencheront
  plus  travers le treillage des vignes pour attirer
  mon me malgr sa douce rsistance, par la verdure
  entrelace. Une autre tte aura cette aurole
   porter, car pour moi j'appartiens  Celle qui
  n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et
  pur porte le signe de la Gorgone.

  Que Vnus s'en aille prendre le menton de son page
  mignon, et lui emmler sa chevelure frise; que
  pourvu du filet, de l'pieu et de l'quipage de chasse,
  le jeune Adonis sonne de la corne  son rendez-vous,
  quant  moi, son enchantement clin, aux
  manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que
  je sois en tat de conqurir sa plus chre citadelle.

  Non, quand je serais ce jeune ptre rieur qui vit
  du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus
  Tndos et la haute Troie, et devina la venue de la
  Reine, et dans son admiration, s'inclina devant
  elle,--non, pas mme pour une nouvelle Hlne,
  je ne tendrais la pomme  sa main.

  Ainsi donc, apparais, Athn aux bras d'argent,
  et si la musique ne sort plus de mes lvres, inspire
  du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point t
  chante en hymnes par un homme qui le donna
  son pe et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau
  combat de Marathon, et qui mourut pour montrer
  que de l'Angleterre de Milton pourrait encore
  natre un fils[7].

[Note 7: Byron.]

  Et pourtant, je ne saurais frquenter le Portique,
  et vivre sans dsir, sans crainte ni souffrance,
  et dvelopper en moi cette calme sagesse, qu'en un
  temps lointain, le grave matre athnien enseigna
  aux hommes, acqurir cet quilibre volontaire,
  concentr en soi, qui trouve en soi son rconfort,
  afin de voir dfiler les vaines fantasmagories du
  monde sans baisser la tte.

  Hlas! ce front serein, ces lvres loquentes, ces
  yeux o se refltait l'ternit entire, tout cela repose
  dans Colonos sa patrie; une clipse a pass sur
  la sagesse, et Mnmosyne est sans enfants; la
  chouette de Minerve s'est gare dans les tnbres
  qu'elle s'est faites pour assurer la scurit de son vol
  orgueilleux.

  Je ne me soucie gure de gravir en compagnie de
  la Science, bien que par une subtile et trange incantation,
  elle fasse descendre la lune du ciel. La
  Muse du Temps dploie son tapis aux couleurs
  somptueuses devant des regards non moins avides,
  et souvent, je l'avoue, dans la grande pope que
  droule Polymnie, je me plais  lire

  les pages o l'on voit l'Asie envoyer en guerre
  ses myriades de soldats contre une petite cit, et le
  Mde tout cuirass de mailles dores, arm d'un
  cimeterre orn de gemmes, et d'un bouclier blanc,
  empanach de pourpre, chevauchant entre les peupliers
  ondulants et la mer que les hommes appellent
  Artmisium, jusqu' ce qu'il apert les Thermopyles

  et leur dfil ardu que fermait un mur troit, et
  sur les pentes les plus proches, une petite troupe
  de lions prenant leurs bats insouciants.--Et
  comment il fut stupfait de voir tant de hardiesse,
  et dressa sa tente sur le rivage sem de roseaux, et
  resta deux jours immobile d'tonnement. Puis 
  minuit se glissa par-dessus

  une hauteur peu frquente, et descendant 
  travers la fort automnale, massacra tratreusement
  ces tres si chers  Sparte, couronne du lointain
  Eurotas, et puis reprit sa marche, sans souponner
  le pige fatal que Dieu avait tendu pour lui dans
  l'troite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes
  deviennent confuses.

  Et la cadence de leur langage grec ne me charme
  plus; je me sens trop en dsaccord avec cette poque
  si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le
  disque du cadran solaire reoit en plein midi les
  rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle
  obscurit, ainsi mes yeux poursuivent sans trve
  ce qui fuit ma vision due.

  Oh! s'il se pouvait qu'un seul tre grandiose,
  dsintress, simple, nous apprenne ce que c'est
  que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire
  Helwellyn, car ces bruits de mle se sont carts
  de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,
  o donc est cet esprit que son existence irrprochable
  n'empcha pas de baiser la bouche
  meurtrie de son propre sicle[8]?

[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).]

  Parlez donc, Lauriers de Rydal, o est Celui
  dont vous avez ombrag le doux front, o est cette
  me pure qui, en ses jours de gracieuse majest
  sans couronne, a, malgr son humble carrire,
  atteint le but grandiose o s'unissent amour et
  devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les
  plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.

  Mais nous autres, nous sommes les btards de
  l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot
  de passe de toutes les coles grecques, et nous n'en
  prisons aucune. L'pe sans dfaut qui abattit
  l'Hydre paenne est un instrument sans vigueur,
  que nous avons nous-mmes mouss. Quel homme
  de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,
  et se courbera devant le Respect vnrable?

  Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!
  il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui
  tant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses
  os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien,
  ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des
  lys, ne permets pas aux caprices farouches de la
  tempte

[Note 9: Mazzini.]

  de tourmenter son sommeil, interdis  l'Arno de
  lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses
  bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit
  les marches du Capitole dans les temps jadis, o
  Rome tait vraiment Rome, car la libert marchait
  a ct de lui comme une fiance, et  leur vue le
  ple Mystre

  fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre
  cellule, et entranant un vieillard qui tenait des
  cls rouilles; fuyait en frmissant de terreur  ce
  tocsin ternel qui sonne le glas de l'oubli sur les
  dynasties dfuntes, et enfin il a'abattit comme
  l'aigle bless sous la rafale, lorsque le grand triumvir
  pntra jusqu'au coeur sacr de Rome.

  Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines
  de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne
  du lion, et maintenant il repose dans la mort, prs
  de ce dme empyren que Brunelleschi suspendit
  dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomne,
  fais chanter dans ta flte mlancolique ta plus douce
  plainte.

  Fais chanter par les clefs tragiques des mlodies
  telles que la joie elle-mme puisse en concevoir de
  la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur
  modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour
  ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose
  des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,
  et porta l'ardeur du soleil jusque sur les
  plaines oublies du Soleil.

  Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que
  chaque jour quelque jeune Florentin apporte des
  couronnes de cette fleur enchante que reclent les
  sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa
  tombe o gt celui dont l'urne est pareille  un
  arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,

  un arbre puissant qui en ses cycles errants serait
  pouss par la tempte jusqu'au bout infiniment
  lointain o Chaos et Cration se confondent, o les
  ailes des chrubins aux chants ternels sont tissues
  de Nant, et ont pntr jusqu'en un vide-sans
  Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussire,
  argile,

  Il n'est point mort. Les Parques aux ternelles
  mmoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent
  de se refermer. Relevez vos ttes,  potes qui durerez
  toujours, et vous clairons argentins, lancez une
  sonnerie plus fire; car la vile chose qui fut l'objet
  de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,
  seule avec Dieu et des souvenirs de pch.

  Et mme,  quoi lui sert d'avoir regagn sa
  caverne,  cette mre meurtrire des prostitutions
  vtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de
  marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais
  les mers qui baignent Egine s'agitent de dpit de se
  voir dsertes, et de ne pas reflter leur beaut, car
  nos vies se dpouillent de toute couleur,

  faute de nos idals; si une seule toile pareille 
  une torche enflamme brille au ciel, l'injuste lumire
  du jour la tue sans dlai, et nulle trompette de guerre
  ne peut rendre la voix de la passion  la muette poussire,
  qui jadis tait Manzini! La riche Niob avait
  ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle prouvait
  dans sa pierre,--mais l'Italie!

  Quel jour de Pques ressuscitera-t-il encore ses
  enfants, eux qui n'taient pas Dieu, et nanmoins
  ont souffert? Quels pieds iront sans s'garer jusqu'
  leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs
  les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait
  opportun de racler la pierre de dessus leur spulcre,
  et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,
  par amour d'Elle,

  de notre Italie! notre mre visible! La plus
  sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,
  pour la cause chrie de laquelle le jeune Calabrais
  tomba en cette journe d'Aspromonte, le coeur
  joyeux, qu'en un sicle o Dieu s'achte et se vend,
  un homme se trouvt, mourant pour la Libert!
  mais nous autres, qui sommes consums, refroidis,

  nous voyons l'honneur soufflet et des entraves
  enchaner les beaux pieds de la Piti; la Pauvret
  se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau
  bien affil, d'une main furtive coupe la gorge chaude
  aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous
  sommes de misrables hommes, indignes de notre
  magnifique hritage. O est-elle, la plume

  de l'austre Milton? o est-elle, cette puissante
  pe qui punit son matre d'une juste mort? Les
  annes ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix
  ne part du trpied muet pour atteindre  nos oreilles:
  Et cependant, ainsi qu'une mre rduite  la dgradation,
  met au monde au milieu d'un spasme
  un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de mme
  notre enthousiasme le plus sincre

  engendre des enfants illgitimes, l'anarchie, qui
  joue pour la Libert le rle de Judas, le vil et licencieux
  prodigue qui vole l'or de la libert, sans
  que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le
  seul vrai fratricide depuis Can, l'Envie, aspic qui se
  meurtrit lui-mme de ses piqres, l'Avarice, dont
  la main paralyse

  ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidit bonde
  d'argent, et dont la faim monotone puise les
  hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont
  l les semences de choses qui feront prir leur
  semeur. Voil ce que chaque jour voit mrir en
  Angleterre, et les pas si doux de la Beaut ne foulent
  plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.

  Ce qu'avait pargn Cromwell lui-mme, est
  profan par les mauvaises herbes et les vers, abandonn
  aux jeux tumultueux du vent et des rafales
  de neige, ou bien est restaur par des mains plus
  meurtrires encore. La pire dgradation qu'opre le
  Temps; il la voile de quelque grce, mais ces modernes
  scandales ne savent faire qu'une nudit impermable
   la pluie.

  O est-il cet Art qui invitait des Anges  venir
  chanter sous les hautes votes du choeur  Lincoln.
  Si bien que l'air semble emprunter  de telles harmonies
  de marbre une douceur que des lvres humaines
  n'esprent point tirer du vrai roseau? Ah!
  o est-elle cette main habile qui sut flchir les
  branches fleuries de l'aubpine,

  pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison
  de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus
  charmantes fleurs anglaises? Le mme soleil se
  lve pour nous; les saisons naturelles tissent le
  mme tapis de vert et de gris; les collines ont
  gard parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-l a
  disparu.

  Et peut-tre vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.
  Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a
  pour frre et comme pour compagnon de lit le
  Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides
  vont et viennent par des sentiers impurs et
  sanglants. Mieux valent un dsert vide et une me
  inviole.

  Car une noble fraternit, l'harmonie de la vie
  qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beaut
  des membres forts chez les hommes libres, et les
  femmes chastes, ces choses-l lvent nos mes
  plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle
  Sibylle d'Agnelo, penche sur le livre des douleurs
  humaines,

  ou que la fillette que Titien reprsente toute
  blanche sur un escalier, prs de son lit, charmant,
  qu'elle gale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant
   travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie
  est, aprs toute chose, plus vaste qu'aucun ange
  peint, si nous tions en tat de voir le Dieu qui est
  au dedans de nous. La srnit grecque de jadis,

  qui matrise la passion, ou cette ligne bien droite
  chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble
  dans le regard, sans agitation dans les membres,
  chevaucher autour du Temple d'Athn, et en
  reflter les divines ordonnances, et cette exacte symtrie
  de toutes les choses qui dans l'homme se
  livreraient sans cela d'incessants combats,--tout
  au moins dans l'intervalle,

  qui s'tend des baisers maternels  la tombe,
  voil sans doute de quoi gouverner nos vies, et
  nous assurer un empire assez puissant pour que la
  tentation s'enroue  appeler du fond de sa caverne,
  pour que le blme Pch marche courb sous la
  honte de ses adultres, pour que la Passion, en
  quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux
  effars.

  Faire le corps et l'Esprit chose une et identique
  avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive
  en vain, du matin jusqu' midi, mais qu'en un
  doux unisson, outre chaque pouls de la chair et
  chaque palpitation du cerveau, l'me, encore parfaite,
  rside sur un trne dfendu par d'imprenables
  bastions contre toutes les vaines attaques du
  dehors,

  Et qu'elle observe, avec une sereine impartialit,
  la mle des choses, et y puise nanmoins du rconfort,
  en sachant que par la chane de la causalit
  sont maries toutes les choses diffrentes, qu'il
  en rsulte un tout suprme, qui a pour langage la
  joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait
  l une manire de gouverner

  la vie en la plus auguste omniprsence, et
  par l, l'intellect dou de raison trouverait dans la
  passion son expression; les purs sens, qui autrement
  sont ignobles, communiqueraient la flamme
   l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus
  mystique que celle dont sont unies les toiles plantaires

  et de leurs tons divers ferait une corde  l'octave,
  dont la cadence tant sans bornes, se rpandrait 
  travers les orbes de toutes les sphres, et de l
  jusqu' leur Matre reviendrait, renforce par sa
  nouvelle puissance, doues d'un pouvoir plus efficace.
  --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement
  atteindre  cela, nous aurions trouv le dernier, le
  suprme credo.

  Ah! c'tait chose aise quand le monde tait
  jeune, que de tenir sa vie  l'cart des contraintes
  et des souillures. Sur nos lvres tristes a vibr un
  chant diffrent; nous nous sommes t notre couronne
  de nos propres mains, pour errer parmi les
  souffrances de l'exil; et dpossds que nous
  sommes de ce qui nous appartient en propre, nous
  ne pouvons connatre d'autre aliment qu'une agitation
  sans trve.

  En somme, la grce, la fleur des choses s'est
  dissipe, et de tous les hommes nous sommes les
  plus misrables, nous qui devons vivre la vie l'un
  de l'autre et jamais celle qui nous appartient en
  propre, et cela par pure piti, avec la peine de dfaire
  ensuite; il en tait autrement au temps o me et
  corps semblaient se confondre en mystiques
  symphonies.

  Mais nous avons dsert ces charmants refuges,
  pour entreprendre d'un pied fatigu le voyage du
  nouveau Calvaire, o nous contemplons, comme
  celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanit
  s'gorgeant elle-mme, o dans le reproche
  muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible
  fantme peut faire surgir la main rougie de
  l'homme.

  O bouche meurtrie! O front couronn d'pines!
  O calice plein de toutes les misres communes!
  Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons
  point aim, tu as endur une agonie prolonge
  pendant des sicles sans fin. Et nous autres nous
  tions vains, ignorants, et nous ne smes point
  que le coup de poignard, port par nous  ton
  coeur, atteignait mortellement le ntre.

  Car nous tions  la fois les semeurs et les semences,
  la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,
  la lance qui perce et le flanc qui saigne,
  les lvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;
  l'abme a le calme, la lune a le repos, mais nous les
  matres du monde de la nature, nous sommes
  encore notre redoutable ennemi.

  Est-ce l le terme de toute cette force primitive,
  qui restant identique sous les divers changements,
  est sortie par violence du chaos aveugle, pour
  monter toujours plus haut,  travers des mers
  affames et des tourbillons de rochers et de
  flammes, jusqu' ce que les soleils se fussent groups
  dans le ciel, pour commencer leurs cycles,
  jusqu' ce que chantassent les toiles du matin et
  que le Verbe se fit homme?

  Non, non, nous ne sommes que crucifis, et bien
  que de nos sourcils tombe comme une pluie, la
  sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,
  je le sais! Que soient tanches les
  rouges blessures, et nous retrouverons notre intgrit!
  Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte
  au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,
  est aussi de nature divine, est aussi Dieu.




SONNET A LA LIBERT

  Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les
  yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misre
  sans noblesse, dont les esprits ne connaissent
  rien, n'ont souci de rien connatre, mais parce que
  le grondement de tes Dmocraties,

  tes Rgnes de la Terreur, les grandes Anarchies,
  refltent pareils  la mer mes passions les plus
  fougueuses, et donnent  ma rage un frre,--Libert!
  Pour cela uniquement, tes cris discordants

  enchantent mon me jusqu'en ses profondeurs,
  sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
  knout ensanglant et des traitreuses mitraillades,
  dpouiller les nations de leurs droits inviolables,

  que je resterais sans m'mouvoir. Et pourtant...
  et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,
  Dieu sait si je suis avec eux sur certains
  points.



AVE, IMPERATRIX

  Fixe dans cette orageuse Mer du Nord, reine
  de ces plaines sans repos que soulve la mare,
  Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant
  qui les mondes se partagent.

  La terre, fragile globe de verre, tient dans le
  creux de ta main, et  travers son coeur de cristal
  passent, comme les ombres par une rgion crpusculaire,

  les lances de la guerre au vtement cramoisi,
  les longues vagues empanaches de blanc, de la
  bataille, et toutes ces flammes qui sment la mort,
  les torches des seigneurs, de la Nuit.

  Les pauvres lopards, efflanqus et maigres, que
  connat si bien la traitreuse Russie, on les voit
  ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant
   travers la grle des bombes hurlantes.

  Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre
  a quitt sa caverne de saphir de l'ocan, pour
  livrer bataille  l'orage qui fait plir l'toile de la
  chevalerie anglaise.

  Le clairon  la gorge de bronze rsonne par les
  landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpes
  des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des
  hommes arms.

  Et plus d'un chef Afghan, couch sous la fracheur
  de ses grenadiers, serre dans sa main son pe,
  en sentant natre en lui le farouche soupon, ds qu'il
  voit sur la pente de la montagne

  le Marri, claireur au pied agile, qui vient lui
  apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement
  rythm des tambours anglais rsonner aux
  portes de Kandahar.

  Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent
   l'endroit o, ceinte et couronne par le fer et
  le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,
  monte la route escarpe d'un vaste empire.

  O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel
  indien, o as-tu vu pour la dernire fois dans la mle
  retentissante, nos chiens ails que mne la Victoire?

  Prs des bosquets d'amandiers de Samarkand 
  Bokhara, o s'panouissent les rouges, et vers
  l'Oxus au sable jaune o se rendent les graves
  marchands aux turbans blancs,

  Et de l en route vers Ispahan, le jardin dor du
  soleil, d'o la longue et poudreuse caravane rapporte
  cdre et vermillon;

  Et cette redoutable cit de Caboul, pose aux
  pieds de la montagne escarpe, dont les vasques de
  marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre
  l'ardeur de midi:

  O l'on promne, par l'alle troite et rectiligne
  du Bazar, une toute jeune Circassienne, prsent
  qu'envoie le Czar  quelque vieux Khan barbu,

  L ont vol nos ardents aigles de guerre, l ils
  ont battu des ailes dans l'pre bataille, mais la
  colombe attriste, qui habite la solitude en Angleterre,
  n'a aucun plaisir.

  En vain la jeune fille rieuse se penche pour rpondre
   son amour avec ses yeux qu'claire
  l'amour, l-bas dans quelque ravin noir et plein
  d'embches, gt le jeune homme treignant son drapeau.

  Et bien des lunes, bien des soleils verront les
  enfants languissant d'attente pier le moment
  de grimper sur les genoux du pre, et dans chaque
  demeure o sera entre la dsolation,

  De ples pouses, qui auront perdu leur matre
  et seigneur, baiseront les reliques du dfunt,--quelque
  paulette ternie, une pe,--pauvres
  joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,

  Car ce n'est point dans les paisibles campagnes
  de l'Angleterre que ces hommes-l, nos frres, ont
  t dposs sur le lit de repos, o nous pourrions
  couvrir leurs boucliers briss de toutes les fleurs
  que prfrent les morts.

  Il en est de leur nombre qui gisent prs des
  murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,
  et beaucoup au pays o le Gange coule
  pendant sept mois sur des sables mobiles.

  Et d'autres gisent dans les mers russes, et
  d'autres dans les mers qui sont les portes de
  l'Orient, ou bien prs des hauteurs de Trafalgar
  que balaie le vent.

  O tombeaux errants,  sommeil sans repos,  silence
  du jour sans soleil!  ravin tranquille, 
  profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez
  votre proie!

  Et toi, dont les blessures ne se gurissent jamais,
  toi qui ne parviens jamais au terme de la
  course pnible,  Angleterre de Cromwell, faut-il
  que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de
  terre?

  Va! Couronne d'pines ta tte orne d'une couronne
  d'or. Que ton chant de joie fasse place au
  chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse
  l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.

  La vague, le vent furieux, la rive trangre
  possdent la fleur de la terre anglaise,--ces lvres
  que les lvres ne baiseront plus jamais, ces mains
  qui jamais ne te serreront la main.

  Et maintenant qu'avons-nous gagn  enserrer
  tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on
  trouve cach dans notre coeur le souci qui ne
  vieillit jamais?

   quoi nous sert-il que nos galres couvrent,
  comme une fort de pins, toute partie de la mer?
  La ruine et le naufrage sont  nos cts, en farouches
  gardiens de la Maison de douleur.

  O sont les braves, les forts, les rapides? O est
  notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur
  servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur
  plainte funbre.

  O bien-aims qui gisez bien loin, quel mot d'affection
  peuvent envoyer des lvres mortes? O poussire
  perdue,  argile insensible! Est-ce pour finir,
  est-ce pour finir ainsi?

  Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que
  de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que
  prive de ses enfants, et la tte couronne d'pines,
  l'Angleterre doive monter la route escarpe.

  Et pourtant, quand ce pnible tertre sera achev,
  ses veilleurs signaleront de loin la jeune Rpublique
  comme un soleil qui surgit des mers empourpres
  de la guerre.





A MILTON

  Milton, il me semble que ton esprit s'est retir
  bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes
  tours crneles; ce monde aux somptueuses et ardentes
  couleurs, le ntre, semble tre tomb en
  cendres ternes et grises,

  on dirait que le sicle est chang en une pantomime
  o nous gaspillons nos heures trop charges de
  bien d'autres tches. Car, avec toute notre pompe
  et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes
  gure propres qu' piocher la banale argile,

  puisque cette petite le que nous occupons, cette
  Angleterre, ce lion marin de la mer, est  la solde
  d'ignorants dmagogues,

  qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien l
  ce pays qui porta dans sa main un triple empire,
  quand Cromwell eut prononc le mot de Dmocratie?




LOUIS-NAPOLEON

  Aigle d'Austerlitz, o taient tes ailes quand,
  exil bien loin sur un rivage barbare, aprs une
  lutte ingale, sous les coups d'un inconnu, tomba
  le dernier rejeton de ta race de rois?

  Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton
  manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande
  pompe  travers Paris,  la tte de tes lgions revenues,
  mais d'autre part, ta mre, la France, libre
  et rpublicaine,

  posera sur ton front ple et sans couronne les
  lauriers plus glorieux de la couronne guerrire,
  afin que ton me puisse sans dshonneur aller l-bas
  raconter au puissant auteur de ta race

  que la France a bais les lvres de la Libert, et
  les a trouves plus douces que le miel de ses abeilles
   lui, et que la Dmocratie, vague gante, se brise
  sur les rivages o les rois reposaient sans souci.




SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRTIENS EN BULGARIE

  Christ, est-ce que tu as vraiment expir? Ou
  bien tes os gisent-ils en leur spulcre taill dans
  le roc. Et ta Rsurrection n'a-t-elle t que le rve
  de celle dont les pchs mritent pardon par cela
  seul qu'elle t'aimait tant?

  Car ici l'air est rempli des plaintes horribles
  des hommes, et on massacre les prtres qui invoquent
  ton nom. N'entends-tu point les lamentations
  douloureuses de ceux dont les enfants gisent
  sur la pierre?

  Descends,  Fils de Dieu, une nuit incestueuse
  voile la terre, et  travers la nuit sans toiles, je
  vois le croissant lunaire dominer ta croix.

  S'il est bien vrai que tu as bris les barrires de
  la tombe, descends,  Fils de l'homme, et montre
  ta puissance, de peur qu' ta place ne soit couronn
  Mahomet.




QUANTUM MUTATA

  Il y eut en Europe, un temps bien lointain, o
  nulle part aucun homme ne mourait pour la libert
  sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un
  bond, de sa caverne, ne post la main sur l'oppresseur!
  C'tait alors

  que l'Angleterre tait en tat de se montrer Grande
  Rpublique, tmoin les hommes du Pimont, objets
  prfrs des soucis de Cromwell, alors que dans
  son palais  fresques, le Pontife, en un impuissant
  dsespoir,

  tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.
  Comment, ds lors, se fait-il que nous soyons dchus
  d'une telle grandeur, sinon parce que le
  luxe

  encombre de ses striles produits la porte par o
  entreraient nobles penses, nobles actions. Sans
  cela nous pourrions tre encore les hritiers de Milton.





LIBERTATIS SACRA FAMES

  Bien que j'aie t nourri dans la Dmocratie, et
  que je prfre  tout cet tat rpublicain, o chaque
  homme est comme un roi, o nul n'est distingu
  des autres par une couronne, malgr tout,

  malgr cette dmangeaison moderne de Libert,
  je prfre le gouvernement d'un seul, auquel tous
  obissent,  celui de ces dmagogues braillards qui
  trahissent notre indpendance par les baisers qu'ils
  donnent  l'anarchie.

  Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont
  les mains sacrilges plantent le drapeau rouge sur
  les barricades des rues, sans dfendre une juste
  cause, et qui tabliraient le rgne de l'ignorance:

  Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout
  s'vanouirait, il ne resterait que la trahison, et le
  poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux
  pieds silencieux et sanglants.




THEORETIKOS

  Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.
  Toute chevalerie, toute puissance ont abandonn
  entirement notre petite le. Quelque ennemi a drob
  sa couronne de laurier,

  et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait
  de Libert. Oh! quitte-la, mon me, quitte-la;
  lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure
  de trafiquants, o chaque jour

  on met en vente publique la sagesse et le respect,
  o le peuple grossier pousse les cris enrags
  de l'ignorance contre ce qui est le legs des sicles.

  Cela trouble mon calme; aussi mon dsir est-il de
  m'isoler dans des rves d'art et de suprme culture,
  sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.




REQUIESCAT

  Marche d'un pas lger, elle est tout prs, sous la
  neige. Parle  voix basse: elle peut entendre crotre
  les pquerettes.

  Toute sa belle chevelure dore a pris la teinte de
  la rouille; elle qui tait jeune, et charmante, elle
  n'est que poussire.

  Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait
   peine qu'elle tait femme si doucement elle
  avait grandi.

  Les planches du cercueil, une lourde pierre psent
  sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,
  mais elle, elle repose.

  Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre
  ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons
  de la terre par-dessus elle.

_Avignon_.





SONNET COMPOS EN APPROCHANT DE L'ITALIE

  J'atteignais les Alpes, mon me brlait en moi,
   ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur
  de la montagne, et que je vis le pays qui avait t
  le dsir de ma vie,

  je me mis  rire comme un homme qui a gagn
  un prix de haute valeur; et rvant  l'histoire de
  ta gloire, j'piai le jour, jusqu'au moment o,
  zbr de blessures enflammes, le ciel de turquoise
  prit peu  peu la couleur de l'or poli.

  Les pins flottaient comme flotte une chevelure
  de femme, et dans les vergers, tout le lacis des
  branchages s'panouissait en flocons d'cume fleurie.

  Mais quand j'appris que bien loin de l, dans
  Rome, un second Pierre portait des chanes funestes,
  je pleurai de voir si belle une telle contre.

_Turin_.





SAN MINIATO

  Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne
  jusqu' cette sainte maison de Dieu, o jadis allait
  et venait le peintre anglique, qui vit les cieux largement
  ouverts,

  et sur un trne au-dessus du croissant de la
  lune, la blanche et virginale Reine de grce. Marie!
  Si je pouvais seulement voir ta face, la mort
  ne viendrait jamais trop tt.

  O toi que Dieu couronna d'pines et de douleurs!
  Mre du Christ!  pouse mystique! Mon coeur est
  las de cette vie, et trop accabl de tristesse pour
  chanter encore.

  O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,
  que couronna le Christ, le trs saint; oh! coute,
  avant que le soleil impitoyable n'expose  l'univers
  mon pch et ma honte.




AVE, MARIA, GRATIA PLENA

  Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais  voir
  une scne d'un clat merveilleux, telle qu'on le
  conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,
  fit tomber les barrires et descendit sur Dana:

  ou bien  une apparition terrible, comme quand
  Sml, languissante d'amour et de dsir inapais,
  supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que
  la flamme saisit ses membres blancs et l'anantit entirement.

  C'est avec ces rves joyeux que je visitai ce lieu
  sacr, et maintenant les yeux et le coeur pleins
  d'tonnement, je reste immobile devant ce suprme
  mystre d'amour,

  une jeune fille  genoux, la figure ple et sans
  passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus
  d'eux, la colombe, dployant ses ailes.

_Florence_.






ITALIA

  Italie! tu es dchue, bien que toutes hrisses de
  lances brillantes, tes armes marchent  grand fracas
  des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!
  Oui, dchue, bien que les nations te saluent reine,

  parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse
  dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,
  d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,
  naviguent par milliers tes galres, sous l'unique
  drapeau rouge, blanc et vert.

  Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte
  ton regard vers le Sud, o Rome, ville profane,
  attend en vtement de deuil un roi oint par Dieu.

  Lve ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une
  telle chose? Non, mais quelque Raphal ceint de
  flamme va descendre, et frapper le Profanateur
  avec l'pe du chtiment.





SONNET CRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GNES

  J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les
  oranges  tous les rameaux qui formaient la vote,
  taient suspendues comme des lampes brillantes
  d'or, pour faire honte au jour.  et l, un oiseau
  surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds

  parpillait comme de la neige toutes les fleurs.
   mes pieds de ples narcisses pareils  des lunes
  d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la
  baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait
  trs douce.

  Au dehors, le jeune enfant de choeur passait
  chantant d'une voix claire: Jsus, le fils de
  Marie, a t mis  mort. Oh! venez, et couvrez de
  fleurs son tombeau.

  Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures
  hellniques ont submerg tout souvenir de tes amres
  douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats
  et de la Lance.




ROME QUE JE N'AI POINT VISITE

I

  Le bl a pass du gris au rouge, depuis que pour
  la premire fois mon esprit a fui les mornes cits
  du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.

  Et maintenant je me retourne du ct du foyer
  domestique, car mon plerinage est tout  fait termin,
  bien que, ce me semble, ce soleil, rouge
  comme le sang, m'indique la route qui mne 
  Rome la sainte.

  O Dame bnie, qui as sous ton empire les sept
  collines,  Mre sans tache ni souillure, toi qui
  portes une triple couronne d'or,

  O Roma, Roma, je dpose  tes pieds ce vain
  tribut de mon chant, car, hlas! elle est rude et
  longue, la route qui conduit  la Voie sacre.

II

  Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que
  de tourner mes pas vers le Sud, aprs avoir suivi le
  Tibre jusqu' son embouchure, de revenir m'agenouiller
  dans Fisole

  et d'errer  travers l'paisse fort de pins, qui
  interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour
  voir le brouillard empourpr et la lueur du matin
  sur les Apennins,

  en passant prs de mainte maison enfouie parmi
  les vignes, prs du verger, prs du jardin d'oliviers
  gris, jusqu' ce qu'enfin du haut de la route qui
  parcourt la morne Campagna, surgissent les sept
  collines qui portent le Dme.

III

  Pour moi, plerin des mers du Nord, quelle joie
  de me mettre tout seul  la recherche du temple
  merveilleux et du trne de Celui qui tient les clefs
  redoutables.

  Alors que tout brillants de pourpre et d'or, dfilent
  et prtres et saints cardinaux, et que port au-dessus
  de toutes les ttes, arrive le doux pasteur du
  troupeau.

  Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul
  roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes
  d'argent sonner triomphalement sur son passage.

  Ou lorsqu' l'autel du sanctuaire, il lve le
  signe du mystrieux sacrifice et montre aux yeux
  mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

IV

  Car quels changements le temps n'amne-t-il
  pas? Les cycles des annes qui reviennent peuvent
  dlivrer mon coeur de ses craintes et apprendre 
  mes lvres un chant qu'elles pussent chanter.

  Avant que dans ce champ de -bas, l'or frmissant
  soit rassembl en gerbes poudreuses, avant que les
  feuilles carlates de l'automne voltigent comme
  des oiseaux pour tomber sur l'herbe,

  J'aurai peut-tre parcouru la glorieuse carrire
  et saisi la torche encore flambante, et invoqu le
  nom sacr de Celui qui maintenant cache sa face.




URBS SACRA ET AETERNA

  Rome! quelle page dans l'histoire a t la tienne,
  dans les temps d'autrefois o ton pe rpublicaine
  rgit le monde entier, pendant une priode de bien
  des sicles! Alors tu fus la reine couronne de tes
  peuples,

  jusqu'au jour o parut dans tes rues le Goth
  barbu. Et aujourd'hui,  cit couronne par Dieu,
  dcouronne par l'homme, c'est l'odieux drapeau
  rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur
  tes murs.

  En quel temps tais-tu en ta gloire? Alors que tes
  aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer
  le double soleil et que les nations tremblaient
  sous ton sceptre?

  Non, ta gloire s'est prolonge jusqu' ce jour, o
  les plerins s'agenouillent devant, le Saint unique,
  le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.




SONNET COMPOS APRS L'AUDITION DU _DIES IRAE_

_CHANT DANS LA CHAPELLE SIXTINE_

  Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur
  du lis au printemps, les mlancoliques bois d'oliviers
  ou la colombe  la poitrine argente m'apprennent
  plus clairement ta vie et ton amour, que
  ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec
  leurs terreurs.

  Les vignes empourpres m'apportent de doux
  souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre  tire
  d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune
  place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi
  que chante le passereau.

  Viens plutt par une soire d'automne, quand le
  rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les
  campagnes rptent comme un cho la chanson du
  passeur.

  Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse
  tomber son regard sur les ranges de gerbes dores,
  et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.




PAQUES

  Les trompettes d'argent rsonnrent sous le
  Dme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla
  sur le sol, et je vis port sur les paules des
  hommes, pareil  quelque grande divinit, le saint
  Matre de Rome.

  Comme un prtre, il portait une robe plus blanche
  que l'cume; comme un roi, il tait ceint de pourpre
  royale. Trois couronnes d'or s'levaient bien haut
  sur sa tte. Entour de splendeur et de lumire, le
  Pape rentra chez lui.

  Mon coeur s'enfuit bien loin dans le pass,  travers
  le dsert des annes, vers un homme qui errait
  au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement
  un endroit pour se reposer.

  Les renards ont leur tanire, et tout oiseau
  a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans
  repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin
  l'amertume des larmes.



E TENEBRIS

  Descends,  Christ, et viens  mon aide! Tends-moi
  la main, car je vais me noyer dans une mer
  plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de
  Galile. Le vin de la vie est rpandu sur la table.

  Mon coeur est pareil  une contre ravage par ta
  famine et o ont pri toutes les choses utiles. Et je
  sais fort bien que mon me est destine  l'Enfer,
  s'il me faut cette nuit comparatre devant le trne
  du Dieu.

  Il dort peut-tre, ou bien il part  cheval pour
  la chasse, comme Baal, quand ses prophtes hurlaient
  son nom, de l'aurore  midi, sur la cime foudroye
  du Carmel.

  Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai
  les pieds de bronze, la robe plus blanche
  que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte
  d'une lassitude tout humaine.




VITA NUOVA

  J'tais debout prs de la mer o nul ne vendange,
  jusqu' ce que les vagues humides eussent couvert
  de leur cume ma face et mes cheveux; les longues
  flammes rouges du jour mourant brlaient  l'occident;
  le vent avait un sifflement triste

  et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:
  Hlas! m'criai-je, ma vie est pleine de douleur;
  et qui donc peut faire provision de fruit ou de
  grain dor sur ces plaines striles qui s'agitent incessamment?

  Mes filets avaient a et la bien des larges dchirures,
  bien des fentes; nanmoins je les jetai pour
  tenter ma dernire chance, dans la mer, et j'attendis
  la fin.

  Quand!  surprise! quelle soudaine gloire! Et je
  vis monter la splendeur argente d'un corps aux
  membres blancs, et cette joie me fit oublier les
  tourments du pass.




MADONNA MIA

  Jeune fille et lys, elle n'tait point faite pour la
  douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et
  douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses
  yeux pleins de dsirs,  demi voils par les larmes
  encore endormies, comme des eaux trs bleues qu'on
  voit  travers les brouillards de la pluie;

  des joues ples, o nul amour n'avait laiss sa
  tache, sa lvre infrieure rouge, et ramene en dedans
  pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus
  blanche que la colombe argente, et dont le marbre
  ple tait ray d'une veine pourpre. Et pourtant,
  quoique mes lvres ne doivent point cesser de la
  louer,

  je ne serais point assez hardi pour lui baiser
  mme les pieds, car je me sens sous l'ombre que
  font les ailes du respect,

  ainsi que Dante, quand il tait debout avec Batrice,
  sous la poitrine enflamme du Lion, et qu'il
  voyait le septime ciel de cristal et l'escalier d'or.




LA CHANSON D'ITYS

  La Tamise anglaise est bien plus sainte que
  Rome. Ces campanules, qui comme une monte
  soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,
  avec, pour cume, la reine des prs et la blanche
  anmone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu
  est ici plus manifeste que l o il se cache, dans
  l'toile au coeur de cristal que porte un moine
  blme.

  Ces papillons aux reflets violets qui prennent
  pour tente ce lis  la teinte de crme, ce sont des
  monsignori, et l o s'agitent les roseaux, o un
  brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux
   demi clos,--voici un vieil vque mitre, _in partibus_.
  Regardez donc ces brillantes cailles toutes vert
  et or.

  Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans
  les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait
  que les doigts du puissant maestro sont poss sur
  les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,
  quand, aux premires heures d'un matin tout bleu
  de Pques, le Pape, port sur un brancard tout rouge
  comme le sang ou le crime, va

  de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus
  des portes de bronze, et, dominant la foule serre
  sur la place, ou les fontaines elles-mmes semblent
  dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,
  tend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,
  envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent
  nulle paix, le repos aux nations qui ne
  connaissent pas le repos.

  Et ce rayonnement orang qui s'attarde et semble
  vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que
  les pompes les plus brillantes de Rome! Chose
  trange! il y a un an, je me mis  genoux devant
  je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait
  l'hostie  travers l'Esquilin!... et maintenant, ces
  vulgaires pavots parmi le bl me semblent deux
  fois aussi beaux.

  Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici l-bas,
  frissonnants de la dernire averse, mettent en
  cette frache soire des parfums plus doux que ceux
  des encensoirs orns de gemmes flamboyantes que
  balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prtre
  ouvre le tabernacle voil de rideaux, et donne 
  Dieu un corps fait avec le fruit banal du bl et de
  la vigne.

  Le pauvre frre Giovanni, qui braille  la messe,
  s'tonnerait certainement ici, car l-haut chante un
  petit oiseau brun, et  travers le long et frais gazon
  je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur
  les collines claires par les toiles, dans l'Arcadie
  toile de fleurs, o le demi-cercle blanc de sable
  de la plage de Salamine rejoint la mer.

  Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,
   la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la
  faux, quand gmissent les colombes, et que la laitire,
  quittant son petit lit solitaire, va lgre, et
  chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,
  qui attend, et avance par-dessus les portes
  de la cour, ses vastes mufles dbordants d'cume.

  Et ils sont charmants les houblons sur les plaines
  du Kent, et doux est le vent qui agite le foin frachement
  coup, et doux sont les essaims capricieux
  des bourdonnantes abeilles, et douce est la gnisse
  qui souffle dans l'curie, et les figues vertes prs
  d'clater, qui pendent par-dessus le mur de briques
  rouges.

  Et il est doux d'entendre le coucou railler le
  printemps, alors que les dernires violettes flnent
  encore prs de la source, et il est doux d'entendre
  le berger Daphnis chanter la chanson de Linus
  dans quelque vallon ensoleill de la chaude Arcadie
  o le bl est de l'or, o les moissonneurs aux
  membres lgers et sveltes dansent prs du troupeau
  enferm dans le parc.

  Et il est doux d'entendre  ct de la jeune Lycoris
  dans quelque lointaine valle de l'Illyrie, et
  sous une vote de feuillage sur un tapis d'amaracus,
  nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un
  jour d't, et nous divertir  qui sera le plus habile
  sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous
  de nous, s'irrite la pourpre trouble de la mer.

  Mais combien ce serait plus doux si le pied
  chauss de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps
  cach venait jamais fouler les prairies de
  Nuneham; si jamais Faune portant  ses lvres la
  flte de roseau pouvait lever la tte prs des vertes
  flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir
  le cleste berger appeler  la pture son troupeau 
  la blanche toison.

  Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,
  quoique tu ne chantes, aprs tout, que ton
  propre _requiem_. Dis-moi ton rcit, infortun chroniqueur,
  conte-moi tes tragdies. Ne ddaigne point
  ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,
  car notre le du Nord peut donner de quoi
  faire bien des belles couronnes,

  que ne connaissent point les prairies grecques;
  plus d'une rose telle que vainement un adolescent
  la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons
  d'Eolie, crot en masses touffues sur nos haies,
  comme une insouciante courtisane prodigue de sa
  beaut; et aussi des lis tels que jamais n'en rflchit
  l'Ilissus toilent nos ruisseaux, et des nielles bleues

  ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient
  pour les hirondelles un avertissement de se diriger
  vers le Sud, elles ne dploieraient jamais leurs pavillons
  d'azur parmi les vignes grecques. Et mme
  cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le
  rouge-gorge  ppier, serait une trangre en Arcadie,
  et plus d'une lgie reste muette

  dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse
  Tamise, et qui la rveillerait, donnerait un enchantement
  plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,
  et par ici se cachent des orchides brunes semes
  d'abeilles, assez belles pour faire un diadme au
  front de Cythre, et que Cythre ne connat
  point, et l-bas tout prs de ce taureau qui pat,

  il est une mignonne asphodle jaune; le papillon
  peut l'apercevoir de loin, bien que la rose d'un
  seul soir d't suffise  remplir deux fois sa petite
  coupe, avant que l'toile ait rappel le berger paresseux
   son parc, et sans tre prodigue, chaque
  ptale est sem de taches d'or

  comme si l'opulente matresse de Jupiter, Dana,
  sortie toute brlante encore de ses bras dors, s'tait
  penche pour baiser les ptales tremblants, ou
  comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le
  gu sombre de Dis, les avait frls tout rcemment
  d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la
  charge de ses soleils

  est  peine plus paisse que le fil de la Vierge, ou
  que la tapisserie argente de la pauvre Arachn.
  Les hommes disent qu'elle s'panouit sur le tombeau
  d'un tre auquel je rendis jadis un culte, mais
   moi elle semble me rappeler des souvenirs plus
  divins d'ombrages hliconiens hants des Faunes
  et de mers bleues aimes des nymphes

  d'une valle inconnue a Temp, o Narcisse s'tend
  sur le bord d'une rivire transparente, ayant dans sa
  chevelure le dsordre de la fort, dans ses yeux le
  silence du bois, courtisant cette image mobile qui 
  peine baise se dissout; des souvenirs de Salmacis,

  qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui
  est pourtant l'un et l'autre, embras d'une double
  flamme, et jamais satisfait par leur excs mme,
  car chacune des deux passions, dans son ardeur
  prise, se refuse  se sparer de l'autre, et pourtant
  tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'orades
  piant  travers les feuilles des arbres silencieux
  sous le clair de lune,

  d'Ariane abandonne sur le port de Naxos, lorsqu'elle
  vit bien loin sur les flots le perfide quipage,
  qu'elle agita son charpe rouge, et appela le
  trompeur Thse, ignorant que tout prs derrire
  elle tait Dionysos sur une panthre couleur
  d'ambre,--des souvenirs de ce que vit

  le barde aveugle de Monie, le mur de Troie, la
  reine Hlne assise dans la chambre sculpte, ayant
  auprs d'elle un amoureux jeune homme aux lvres
  rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinire
  de son casque, et bien loin de l, la mle, les cris,
  les plaintes, quand Hector cartait avec son bouclier
  la lance et qu'Ajax lanait la pierre,

  Ou c'est Perse ail, qui, de son pe bien trempe,
  tranche les serpents entrelacs de la sorcire, ce
  sont tous ces contes fixs pour l'ternit sur les petites
  urnes grecques, charge plus riche que ne le
  fut le plus opulent galion d'Espagne  son retour
  des Indes. Car du moins de cette charge il arrive
  quelque partie

  et je sais bien qu'ils ne sont point du tout
  morts, les anciens Dieux de la posie grecque; ils
  ne sont qu'endormis, et ds qu'ils entendront ton
  appel, ils s'veilleront, et se croiront en pleine
  Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,
  cette frache clairire la prairie seme d'iris jaunes
  o jadis riait et jouait le jeune Itys.

  Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau
  dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile
  feuillage de ton trne, as chant pour le merveilleux
  enfant jusqu' ce qu'il entendit le cor d'Atalante
  retentir faiblement parmi les collines de Cumner,
  et que dans ses courses vagabondes par les bois de
  Bagley, il rencontrt, le soir, la fontaine des potes
  grecs,

  Ah! mignon avocat au simple costume, qui
  plaides pour la lune contre le jour, si c'est grce 
  toi que le berger cherche sa compagne, en celle
  douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle
  n'tait point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute
  merveille, contre cette barrire moussue de Sandfort,

  Prodige du bois,  l'aile lgre, aux yeux
  brillants, si jamais tu as consol par ta mlodie
  quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle
  qui aima l'toile matinale de la Toscane,
  plus que le soleil accompli de Raphal, et qui est
  immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,

  chante, chante encore! Que le morne univers redevienne
  jeune, que les lments prennent des
  formes nouvelles, et que les antiques formes de la
  Beaut se promnent parmi les formes simples,
  parmi les petits champs sans barrires, comme au
  temps o le fils de Latone portait la houlette de
  saule, o les moelleuses brebis et les chvres bouriffes
  suivaient le Dieu presque enfant.

  Chante, chante encore! et Bacchus va paratre
  ici,  cheval sur son magnifique trne indien, et
  au-dessus des tigres geignants, il agitera son bton
  couronn de lierre jaune et d'un cne rsineux,
  pendant qu' ct de lui l'effronte Bassaride jettera
  par terre le lion par sa crinire, et attrapera le
  faon montagnard.

  Chante encore! et je porterai la peau de lopard,
  et je droberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur
  son chariot glac nous pourrons gagner le Cithron
  en une heure, avant que l'cume ait dbord pardessus
  le pressoir, avant que le Faune ait cess de
  fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante
  du jour

  ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,
  et averti la chauve-souris de reployer ses ventails
  membraneux, quelque jeune Mnade, aux seins
  couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans
  endormis leurs fruits de faine, si doucement que le
  petit sansonnet ne s'veillera point dans son nid et
  aussitt lanant un rire aigu, et s'lanant d'un
  bond,

  elle atteindra la verte valle, o la rose tombe
  se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;
  puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront
  la lysimachie le long du rivage, et l o leur
  matre cornu trne en grand appareil, apporteront
  des fraises et des prunes duvetes sur une claie
  d'osier.

  Chante encore! et bientt, la face fatigue par la
  passion, apparatra  travers la frache fouille le
  jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien
  chassera son sanglier hriss, parcourra les bois de
  chtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres
  d'ivoire, aux yeux gris, o brille la fiert, poursuivra
   cheval le daim vtu de velours.

  Chante encore! et je verrai le jeune garon mourant
  teindre de la pourpre de son sang la clochette
  de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et 
  moi Cypris plore viendra conter sa douleur, et je
  baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je
  la conduirai au mystrieux bosquet de myrtes o
  gt Adonis.

  Redouble d'efforts,  Itys! Le souvenir, frre de
  lait du remords et de la douleur, verse goutte 
  goutte le poison dans mon oreille. Oh! tre libre!
  Brler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans
  la mle des Vagues empanaches de blanc, et livrer
  bataille au vieux Prote pour piller les cavernes
  fleuries de corail!

  Oh! pour Mde et ses parents magiques! pour
  le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une
  feuille de cette ple asphodle qui entoure le front
  las de Proserpine, et verse le soir des roses si merveilleuses,
  qu'elle rve des campagnes d'Enna, prs
  de la lointaine mer de Sicile,

  o souvent elle pourchassa l'abeille  la ceinture
  d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que
  son tnbreux matre lui et fait goter au fruit
  fatal,  ce grain de grenade, avant que les noirs
  coursiers l'eussent emporte au loin, jusque dans
  le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et
  sans soleil.

  Oh! pour une heure de minuit, avoir pour matresse
  la Vnus de la petite ferme de Mlos! Oh! si
  pour une heure seulement quelque antique statue
  s'veillait  la passion; et que je pusse faire oublier
   l'Aurore de Florence son muet dsespoir, m'accoler
   ces membres puissants et faire mon oreiller de
  cette poitrine gante!

  Chante, chante encore! Je voudrais tre ivre de
  vie, ivre de la vendange foule sous le pressoir, de
  ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur
  strile, la valle dchire, les yeux de Gorgone de la
  Vrit, la veille sans prire, et le cri qui implore
  la prire, les dons infconds, les bras levs, l'air
  morne et insensible.

  Chante, chante encore! O Niob emplume, tu
  peux donner de la beaut  la douleur, et drober
   la joie ses accents les plus mlodieux, tandis que
  nous autres, nous n'avons que le silence mort et
  sans voix pour gurir nos plaies trop dcouvertes,
  et ne savons que tenir la souffrance emprisonne
  en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.

  Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je
  revoie la face lasse et ple de ce Christ abandonn,
  dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,
  dont si souvent mes lvres ont bais les lvres
  meurtries, et qui maintenant muet, misrable en
  son marbre, reste seul dans sa demeure dshonore,
  et pleure, sur moi peut-tre.

  O mmoire, dpouille ton enveloppe enguirlande,
  brise ton luth aux sons rauques,  triste Melpomne;
   souffrance, souffrance, reste close en ta
  cellule ferme; et ne double point de tes larmes cette
  limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu
  offenses la fort en tourmentant son calme champtre
  de ton chant si ardemment passionn!

  Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,
  emprunte au sansonnet des champs son air plus
  simple,  lui dont la joyeuse insouciance est mieux
  faite pour ces forts anglaises que ton cri aigu de
  dsespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord
  remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,
   la baie orageuse de Daulis.

  Un instant encore! Les feuilles effarouches seront
  agites: peut-tre Endymion aura travers la prairie,
  pris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise
  aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en
  cherchant  ttons un roseau, pour attirer hors de sa
  caverne bleue quelque innocente Naade, qui, partage
  entre la joie et la peur, prte l'oreille  sa flte.

  Un instant encore! La tourterelle rveille a roucoul;
  la fille argente de la mer argente a enchan,
  de ses mains amoureuses, son inconstant qui
  allait chasser, et Dryop a cart les branches de
  son chne pour voir le rtif adolescent aux cheveux
  dors se rvolter sous son joug.

  Un instant encore! Les arbres se sont inclins
  pour baiser la ple Daphn qui sort  peine de la
  langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans
  son isolement, a mis  nu sa strile beaut devant
  la lune, et  travers la valle, avec un triste et voluptueux
  sourire, est pass Antinos; le rouge lotus
  du Nil

  sort  demi flchi des boucles noires de sa chevelure,
  pour voiler le charme enfoui sous ces paupires
  endormies; ou bien c'est, l-bas, sur cette
  pente couverte de gazon, l'intangible Artmis aux
  membres nus sous sa tunique releve haut, qui a
  command  ses chiens de donner de la voix, qui
  a dbusqu le daim de sa verte repose par ses
  cris aigus et la piqre de son pe.

  Reste calme, reste calme,  coeur passionn, reste
  calme! Oh Mlancolie, ferme ton aile de corbeau,
  O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux
  de ta colline pour venir apporter une rponse aussi
  dcourage. O Marsyas ail, cesse de te plaindre.
  Apollon n'aime point entendre des chants ainsi
  troubls par la souffrance.

  C'tait un rve: la clairire est dserte. Nul doux
  rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse
  et plombe, et du bois pais, redevenu dsol,
  dsert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant
  cortge. Et pourtant du bois de Nuneham vient
  toujours cette vibrante mlodie,

  si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain
  se briser dans chaque note distincte. C'est une qualit
  que possde parfois la musique, car elle est l'art qui
  tient de plus prs aux larmes et au souvenir. Pauvre
  Philomle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne
  hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.

  Ici jamais on ne voit un matre cruel, arm de la
  lame meurtrire, point de tissu form de sanglants
  insignes; ce ne sont que valles moussues, faites
  pour les camarades qui vont  l'aventure, de chauds
  vallons o se repose l'tudiant fatigu, son livre 
  moiti ferm, et bien des alles sinueuses, o le
  soir, les rustiques amants sont heureux d'changer
  leurs nafs propos.

  L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le
  sentier trac par le halage, o rcemment encore,
  une troupe de joyeux gars, se bousculant  l'envi,
  encourageait de ses cris bruyants les quipes de rameurs;
  l'araigne avec ses fils d'argent travaille 
  son petit mtier, et des sombres murailles  crtes
  de bues rouges

  de la ferme isole part une lueur clignotante.
  C'est l que le berger accabl de fatigue pousse son
  troupeau blant, et le renferme dans le pare form
  de claies. Une clameur assourdie vient de quelque
  bateau d'Oxford, arrt  la barrire de Sandford,
  et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri
  dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent
  sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.

  Le hron passe, revenant au lac, sa demeure. Le
  brouillard bleu se glisse  travers les arbres frissonnants.
  Les toiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent
  une  une, et pareille  une fleur que chasse
  la brise, une lune tincelante parcourt le ciel
  brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mlancolique,
  enchanteresse.

  Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?
  Endymion, elle le sait, n'est pas loin.
  C'est moi, c'est moi, dont l'me est comme le roseau,
  qui ne saurait jouer de lui-mme aucun message,
  mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui
  vais pouss par tous les vents sur le vaste Ocan de
  la souffrance.

  Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis
  semble tre rest dans le sombre feuillage, et mourir
  en accents musicaux.  cela prs, l'air est silencieux,
  silencieux au point qu'on entendrait la
  chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner
  au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une 
  une chaque gouttelette de rose qui tombe du calice
  dbordant de la campanule.

  Et bien loin, par la plaine qui s'tale,  travers
  les saules groups, et les buissons bruns, la haute
  tour de Magdalen, termine par une girouette
  d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite
  ville! Attention! voil que la cloche de la porte de
  Christ-Church annonce d'une voix retentissante le
  couvre-feu.




IMPRESSION DU MATIN

  Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place 
  une symphonie en gris. Une barque charge de foin
  couleur d'ocre s'est dtache du quai. Glacial dans
  sa froideur,

  le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,
  si bien que les murs des maisons ont pris l'air
  d'ombres, et que saint Paul plane comme une
  bulle au-dessus de la ville.

  Puis soudain s'est veill le tapage de la ville,
  les rues se sont remplies de charrettes campagnardes
  et un oiseau s'est envol vers les toits luisants et a
  chant.

  Mais une femme ple, et toute seule, dont le jour
  baise la chevelure dcolore, allait et venait sous la
  clart crue des becs de gaz, la flamme aux lvres et
  le coeur ptrifi.




PROMENADES DE MAGDALEN

  Les petits nuages blancs luttent  la course 
  travers le ciel, et les champs sont parsems de l'or
  de la fleur de Mars. L'asphodle surgit sous les
  pieds, et le mlze orn de franges oscille et se balance
  quand le sansonnet press passe tout prs.

  Une dlicate odeur se dissmine sur les ailes de
  la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et
  de terra frachement retourne. Les oiseaux chantent
  gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et
  sautillent de branche en branche sur les arbres qui
  se balancent.

  Et partout les bois sont anims par le murmure et
  les bruits du printemps, et le bourgeon de rose
  clate sur l'glantine grimpante, et la masse des
  crocus est une frissonnante lune de feu, borde de
  toutes parts d'un anneau d'amthyste.

  Et le platane dit  demi-voix au pin quelque
  conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,
  s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurit,
  dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine
  de l'clat iris que jette l'arc-en-ciel brillant sur la
  gorge et la poitrine argente de la colombe.

  Voyez, l-bas, l'alouette quitte brusquement son
  lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et
  les rseaux de la rose, et filant au cours de la rivire,
  pareil  une flamme bleue, le martin-pcheur
  vole comme une flche et fend l'air.




ATHANASIA

  Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, o
  ne manque aucune des grandes choses que les
  hommes ont sauves du Temps, on apporta le corps
  fltri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse
  jeunesse du monde et atteint sa floraison. Elle
  avait t aperue par des Arabes isols, bien cache
  dans le sein tnbreux d'une noire pyramide.

  Mais quand on eut droul les bandes de lin qui
  enveloppaient le corps de l'gyptienne, voici qu'on
  trouva, dans le creux de sa main, une petite graine
  qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit
  une merveilleuse neige de fleurs toiles, et rpandit
  de riches parfums dans notre air printanier.

  Cette fleur attirait par des charmes si tranges,
  qu'elle fit entirement oublier l'asphodle, et que
  la brune abeille, l'amante du lys, dlaissa la coupe
  dont elle faisait son sjour ordinaire, car on n'et
  point cru que c'tait l quelque chose de terrestre,
  mais plutt qu'elle avait t drobe dans quelque
  Arcadie du ciel.

  En vain le triste Narcisse, languissant et pli par
  la contemplation de sa propre beaut, se penchait par-dessus
  le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait
  plus d'attrait  lustrer ses ailes de l'or de sa poussire,
  plus de plaisir  baiser la fleur du jasmin, ou
   faire tomber de l'eucharis les perles de rose.

  Par amour d'elle, le passionn rossignol oublia
  les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la ple
  tourterelle ne songea plus  faire voile  travers les
  temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait
   planer autour de cette fleur d'gypte, avec
  son aile d'argent et sa gorge d'amthyste.

  Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut
  de sa tour bleue, un vent rafrachissant vint furtivement
  du pays des neiges, et le chaud vent du sud
  arriva avec de tendres larmes de rose, et humecta
  ses feuilles blanches, lorsque Hesprus surgit dans
  ces prairies du ciel  la teinte d'algue marine sur
  lesquelles s'allongent les bandes carlates du couchant.

  Mais quand les oiseaux fatigus eurent cess leurs
  chansons amoureuses par les champs dserts que
  hantent les lis, quand, large et resplendissante
  comme un bouclier d'argent, la lune se balana
  dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rve
  trange, un mauvais souvenir ne vint point agiter
  tous les ptales tremblants de ses fleurs?

  Oh! non,  cette fleur magnifique, un millier
  d'annes ne semblait que la prolongation d'un
  beau jour d't. Elle ne connaissait rien de la mare
  des craintes rongeantes, qui changent en un
  gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.
  Elle ne connut jamais la terrible aspiration aprs la
  mort, ni le regret que doivent prouver tous les
  mortels d'tre ns.

  Car nous allons  la mort en jouant de la flte,
  en dansant, et nous ne voudrions point repasser par
  la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mlancolique,
  las de couler, s'lance comme un amant, dans la
  terrible mer, et trouve qu'il y a profit  mourir si
  glorieusement.

  Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes
  infcondes contre les lgions du monde conduites
  par le bruyant souci; jamais elle ne sent la dcadence,
  mais elle puise de la vie dans la pure lumire
  du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la
  puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de
  toute ternit.




SRNADE

  Le vent d'occident souffle fort  travers la sombre
  mer ge, et au pied du secret escalier de marbre, ma
  galre tyrienne t'attend. Descends, la voile de
  pourpre est dploye. Le veilleur dort dans la
  ville. Oh! quitte ton lit brod de fleurs de lys, 
  ma Dame, descends, descends.

  Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a
  aucun souci des voeux d'un amant, et un homme
  n'aurait gure de bien  dire d'une crature si
  cruelle et si belle. Le vritable amour n'est qu'un
  joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur
  d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aim un
  jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime
  en vain.

  O noble pilote, dis-moi la vrit. Est-ce l le
  brillant d'une chevelure dore, ou n'est-ce que le
  rseau de la rose dans ces fleurs de la passion que
  voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:
  est-ce l la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet
  de la proue, o n'est-ce encore que le sable
  argent.

  Non, non, ce n'est point le rseau de la rose, ce
  n'est point le sable bord d'argent, c'est vraiment
  ma chre Dame, avec sa chevelure d'or et sa main
  de lys. O noble pilote, gouverne du ct de Troie
  Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine
  de vie et de joie que nous devons enlever au rivage
  grec.

  Le ciel dcolor prend une teinte vaguement
  bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! 
  bord! mon vaillant quipage. O ma Dame, fuyons!
  fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.
  Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O
  toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,
   toi que j'aimerai d'un amour ternel.





ENDYMION

  Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,
  les oiseaux chantent  tue-tte; les brebis
  couches blent dans le parc; la chvre sauvage
  court par la fort. Mais hier il a cont son amour,
  je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, 
  Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon
  amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez
  pas trs bien, car il porte des chaussures de
  pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez
  pas trs bien, car il est arm de la houlette pastorale,
  et il est aussi doux qu'une colombe, et sa
  chevelure est brune et frise.

  Maintenant la tourterelle a cess les appels
  qu'elle adressait  son serviteur aux pieds rouges.
  Le loup gris rde autour de l'table. Le snchal
  chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.
  et partout les collines violettes sont ensevelies dans
  les tnbres. O lune qui surgissez,  sainte lune,
  arrtez-vous sur le sommet d'Hlic, et s'il vous est
  agrable d'tre tmoin de mon fidle amour, ah! si
  vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et
  le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,
  et la peau de chvre enroule autour de son bras,
  dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme o brille
  la mche de roseau.

  La rose qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau
  ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes
  ont abandonn la colline, et mme l'asphodle fatigue
  a clos ses portes d'or, et pourtant mon
  amant ne revient point prs de moi. Lune trompeuse,
  lune trompeuse! O lune qui plissez! o
  donc est all mon fidle amant? O sont les lvres
  de vermillon, la houlette de berger, les chaussures
  de pourpre? Pourquoi dployer cet tendard d'argent?
  Pourquoi prendre ce voile de brouillards
  mobiles? Ah! c'est toi qui possdes le jeune Endymion,
  c'est toi qui possdes ces lvres destines au
  baiser.


LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE

  Mes membres sont rongs par une flamme. Mes
  pieds sont las de voyager, et  force d'invoquer le
  nom de ma Dame, mes lvres ont maintenant dsappris
   chanter.

  O linotte, dans le buisson de roses sauvages, dploie
  ta mlodie sur mon amour. O alouette, chante
  plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame
  passe tout prs.

  Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il
  soit, puisse voir ou possder celle qui charmait son
  coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,
  ou que l'eau o la nuit se reflte la lune.

  Sa chevelure est retenue par des feuilles de
  myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dore). Les
  herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson
  d'automne ne sont pas plus belles.

  Ses lvres, petites, plus faites pour le baiser que
  pour exhaler la plainte amre de la douleur, tremblotent
  comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les
  roses aprs la pluie du soir.

  Son cou a la blancheur du mlilot, qui rougit de
  plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte
  n'est pas plus charmante  contempler.

  Ainsi qu'une grenade coupe en deux, avec ses
  grains blancs, telle est sa bouche carlate; ses joues
  sont comme la nuance fondue qu'offre la pche qui
  rougit du ct du sud.

  O mains entrelaces! O corps dlicat et blanc, fait
  pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!
  Opale fleur dsole et battue par la pluie!




CHANSON

  Un anneau d'or et une colombe blanche comme
  le lait, tels sont les prsents qui te conviennent;
  puis une corde de chanvre pour votre amour  vous,
  pour le pendre  quelque arbre.

  Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont
  blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,
  un petit lit pour m'tendre (blanche, oh! qu'elle est
  blanche la fleur de la cigu)!

  Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est
  belle  voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprs
  et la rue (le plus beau de tous est le romarin).

  Pour toi, trois amants, aspirants  ta main (l'herbe
  verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace
  de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du
  ct de ma tte)!





IMPRESSIONS



I.--LES SILHOUETTES

  La mer est tache de barres grises, le vent morne
  et funbre chante faux, et pareil  une feuille fltrie,
  le reflet de la lune est chass  travers la baie
  orageuse.

  Dessin par un contour net sur le sable ple, gt le
  noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,
  grimpe  bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur
  de sa main.

  Et l-haut s'entend le cri des courlis, l o par
  la prairie entnbre des hauteurs, passent les
  jeunes moissonneurs aux cous hls, silhouettes
  qui se dessinent sur le ciel.

II.--LA SUITE DE LA LUNE

  Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix
  rveuse dans toutes les directions, un silence profond
  sur la terre enveloppe d'ombres, un silence
  profond l o cessent les ombres.

   part un cri qui rveille un cho perant, et que
  lance un oiseau qui se dsole dans sa solitude, un
  rle des gents appelant sa compagne, et la rponse
  part de la colline perdue dans le brouillard.

  Et soudain, la lune retire des cieux qui s'clairent,
  sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppe
  dans un voile de gaze jaune.




LA TOMBE DE KEATS

  Dsormais  l'abri de l'injustice du monde et de
  sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinit.
  Enlev  la vie, quand la vie et l'amour
  taient dans toute leur nouveaut, ainsi gt le plus
  jeune des martyrs;

  beau comme Sbastien, et comme lui, mis 
  mort prmaturment. Nul cyprs ne jette son ombre
  sur son tombeau, point d'if funraire, mais de douces
  violettes, qui pleurent avec la rose, tissent sur ses
  restes une chane qui fleurit sans cesse.

  O coeur si fier que brisa la misre,  lvres, les
  plus douces depuis celles de Mitylne,  pote
  peintre de notre terre anglaise!

  Ton nom tait crit sur l'eau,--et il survivra--et
  des larmes comme les miennes entretiendront
  bien verte ta mmoire, comme le feront celles d'Isabelle
  pour l'arbre de son Basile.




THOCRITE

VILLANELLE

  O chanteur de Persphon, dans tes sombres et
  dsertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?

  L'abeille voltige encore  travers le lierre, l o
  gt solennellement inhume Amaryllis,  chanteur
  de Persphon!

  Simaetha invoque Hcate et entend  sa porte
  les chiens froces; te souviens-tu de la Sicile?

  Silencieux prs de la mer lgre et rieuse, le pauvre
  Polyphme dplore son destin,  chanteur de Persphon!

  Et toujours, dans son mulation enfantine, le
  jeune Daphnis dfie son camarade: te souviens-tu
  de la Sicile?

  Le svelte Lacon garde une chvre pour toi, et
  c'est toi qu'attendent les joyeux bergers;  chanteur
  de Persphon, te souviens-tu de la Sicile?




DANS LA CHAMBRE D'OR

HARMONIE

  Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice
  sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argent
  qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement
  leurs ples feuilles, ou  l'cume mobile
  d'une mer sans repos, quand les vagues montrent
  leurs dents  la brise volage.

  Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,
  comme les dlicats fils de la vierge, tisss sur le
  disque poli de la pquerette, ou comme l'hlianthe
  qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse
  a complt l'obscurit, et que la lance du lis s'entoure
  d'une aurole.

  Et ses douces et rouges lvres sur ces lvres, les
  miennes brlaient comme le feu de rubis serti dans
  la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou
  comme les blessures saignantes de la grenade, ou
  le coeur du lotus tout inond, tout humide du
  sang rpandu de la vigne rose et rouge...




BALLADE DE MARGUERITE

NORMANDE

  --Je suis las de rester en fort, alors que les
  chevaliers se runissent sur la place du march.

  --Non, ne va pas  la ville aux toits rouges, de
  peur que les fers des chevaux de guerre ne te
  meurtrissent.

  --Mais non, je n'irai point l o chevauchent
  les cuyers, je me bornerai  marcher aux cts de
  ma Dame.

  --Hlas! hlas! Tu es par trop tmraire! Le fils
  d'un forestier n'est point fait pour manger dans de
  l'or.

  --M'aimera-t-elle moins parce que,  chaque
  Saint-Martin, mon pre se montre vtu d'un justaucorps
  vert?

  --Peut-tre est-elle occupe  broder une tapisserie.
  Le fuseau et la navette ne te conviennent
  point.

  --Ah! si elle travaille  une somptueuse tapisserie,
  je pourrais dbrouiller les fils  la lumire du feu.

  --Peut-tre se lance-t-elle  la chasse du daim.
  Comment la suivre par monts et par mers?

  --Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais
  courir  son ct et souffler le hallali.

  --Peut-tre est-elle agenouille dans Saint-Denis
  (que Notre-Dame ait grand'piti de son me!).

  --Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je
  pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.

  --Rentrez, mon fils, vous avez la figure si ple,
  et le pre vous remplira une tasse d'ale.

  --Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?
  Est-ce un spectacle o se rassemblent les
  gens riches?

  --C'est le roi d'Angleterre, qui a pass la mer
  pour venir visiter notre beau pays.

  --Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son
  aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se
  suivent  la file?

  --Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma
  soeur, qui gt mort, car son jour est venu.

  --Non, non, car je vois distinctement des lis
  blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git
  sur la bire.

  --C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le
  bail; j'tais sr qu'elle mourrait aux premiers jours
  d'automne.

  --Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or
  bruni; la vieille Jeannette n'tait point une jolie
  fille.

  ---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un
  de notre famille (que Notre-Dame la prserve
  de tout pch!).

  --Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui
  chante: Elle est morte, la Marguerite!

  --Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse
  les morts ensevelir leurs morts.

  --O mre, vous savez comme je l'aimais sincrement.
  O mre, une seule tombe est-elle assez large
  pour deux?




LE SORT DE LA FILLE DU ROI

BRETONNE

  Sept toiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,
  sept pchs sur la fille du roi, et ils sont profondment
  cachs en son me.

  A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont
  rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!
  encore des roses rouges  l'endroit o se runissent
  sa poitrine et sa ceinture.

  Il est beau, le chevalier qui gt, assassin, parmi
  les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons
  presss de se repatre des cadavres.

  Il est charmant le page qui est tendu ici (du
  drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les
  noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs
  comme la nuit.

  Que font l ces cadavres immobiles, inertes?
  (elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils
  tachs de rouge? (il y a du sang sur le sable de
  la rivire).

  Il y a deux hommes qui viennent  cheval du
  sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de
  l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, scurit
  pour la fille du roi.

  Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,
  oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creus
  une tombe auprs de l'yeuse sombre (une seule
  tombe suffira pour quatre).

  Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau
  noire. Et sur son me, elle a sept pchs, lui a un
  pch sur la sienne.





AMOR INTELLECTUALIS

  Souvent nous avons parcouru les valles de Castalie,
  et entendu les doux accents d'une musique
  champtre joue sur des fltes antiques  de vulgaires
  inconnus, et souvent nous avons lanc notre
  barque sur cette mer

  o les neuf Muses ont tabli leur empire, et trac
  librement nos sillons  travers la vague et l'cume,
  sans dployer nos voiles hsitantes pour gagner
  une demeure plus sre, jusqu' ce que nous eussions
  entirement charg notre embarcation.

  De ces trsors, de ces dpouilles, voici ce qui reste,
  la passion de Sordelio[10], le contour suave du jeune
  Endymion[11], l'important Tamburlaine
  poussant devant lui ses haridelles rassasies de
  bien-tre[12], et mieux que cela, la septuple vision
  du Florentin[13], et les solennelles harmonies de
  Milton au front austre.

[Note 10: _Sordello_, pome de Robert Browning.]

[Note 11: _Endymion_, pome de Keats.]

[Note 12: _Tamerlaen_, pice de Marlowe.]

[Note 13: _La divine Comdie_.]






SANTA DECCA

  Les Dieux sont morts; nous avons cess d'offrir
   Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles
  d'olivier! L'enfant de Demeter ne reoit plus la
  dme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent
  sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes
  amourettes par les clairires secrtes et
  les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus
  les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils
  de Marie qui est roi.

  Et pourtant, peut-tre en cette le que la mer
  tient en extase, quelque dieu, mchant le fruit amer
  de la mmoire, reste cach parmi les asphodles!
  O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions
  sagement de fuir sa colre! Non! mais, regardez,
  les feuilles s'agitent. Restons un instant  pier.





UNE VISION

  Deux rois couronns, et un autre qui se tenait 
  l'cart, sans que le vert laurier pest bien lourd
  sur sa tte, mais avec un regard triste, comme s'il
  tait dcourag, fatigu de l'incessant gmissement
  de l'homme,

  au sujet de pchs que ne saurait effacer une
  blante victime, avec de longues et douces lvres
  nourries de larmes et de baisers. Il tait ceint d'un
  vtement noir et rouge, et  ses pieds j'aperus une
  pierre brise

  d'o sortaient des lis pareils  des colombes,
  montant  ses genoux. Et alors,  cette vue, mon
  coeur s'allumant d'une flamme,

  je criai  Batrice: Quels sont-ils? Et elle
  rpondit, car elle connaissait bien leurs noms: Le
  premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et
  enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.





IMPRESSION DE VOYAGE

  La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans
  l'air, brlait comme une opale chauffe: nous
  hissmes la voile; le vent soufflait avec force du
  ct des pays bleus qui s'tendent vers l'Orient.

  De la proue escarpe, je remarquai, avec, une attention
  plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,
  et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le
  pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de
  l'Arcadie avec leur parure de fleurs.

  Le battement de la voile contre le mt, et les
  ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les cts,
  et les ondulations dans le rire des jeunes filles, 
  l'avant,

  pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa
  et un rouge soleil se balana sur les mers, j'tais,
  enfin, sur le sol de la Grce.





LA TOMBE DE SHELLEY

  Comme des torches qui ont fini de se consumer
  prs du lit d'un malade, les maigres cyprs se
  dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.
  C'est l que la petite chouette nocturne a tabli son
  trne, que le lzard lger montre sa tle-pare de
  gemmes, et la o les pavots aux formes de calices
  s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse
  de cette pyramide que voici, assurment
  se tapit dans les tnbres quelque Sphinx du monde
  ancien, farouche gardien de ce sjour aim des
  morts.

  Ah! sans doute il est doux de reposer dans le
  sein maternel de la Terre, auguste mre de l'ternel
  sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi
  d'avoir une tombe incessamment agite, dans la
  caverne bleue des profondeurs aux chos sonores,
  ou bien l o s'engloutissent dans les tnbres les
  immenses vaisseaux heurts contre les flancs de
  quelque falaise ronge par la vague.

_Rome_.






PRES DE L'ARNO

  Le nerprun sur la mer se teinte d'carlate  la
  lumire de l'aurore, bien que les ombres grises de
  la nuit enveloppent encore Florence comme d'un
  linceul.

  La rose scintille sur la colline et les fleurs
  brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales
  ont fui et la petite chanson attique s'est tue.

  Seules les feuilles sont doucement agites par la
  molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume
  l'amandier, on entend le rossignol solitaire.

  Le jour viendra bientt t'imposer silence,  rossignol,
  chante de bon coeur pendant qu'encore sur le
  bosquet ombreux se brisent les flches de la lune.

  Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard
  vert de mer, le matin se glisse  travers la prairie,
  et laisse voir aux yeux effars de l'amour les longs
  doigts blancs de l'aube,

  gravissant en hte le ciel d'Orient pour saisir et
  mettre  mort la nuit tremblante, sans avoir le
  moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de
  ce que le rossignol pourrait en mourir.





FABIEN DEI FRANCHI

  La chambre silencieuse, les tnbres qui rampent
  d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la
  porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantme poss
  sur tes paules,

  et ensuite le duel sans tmoin dans la clairire,
  les pes brises, le cri touff, le sang, tes grands
  yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant
  que tout est fini,--ces choses-l suffisent amplement,--mais
  tu tais fait

  pour une cration plus auguste! Lar dlirant devait,
   ton commandement, errer sur la lande, pour
  suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,
  Romo

  devrait tendre le pige de son amour et la terreur
  dsespre tirer de son fourreau le poignard de Richard;
  tu es un trempette que devraient faire rsonner
  les lvres de Shakespeare.




PHEDRE

  Combien il doit paratre vain et monotone ce
  monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu
  converser  Florence avec Mirandola, ou se promener
  parmi les frais oliviers de l'Acadmie!

  Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des
  roseaux pour faire une flte au son perant,  Pan,
  le dieu au pied de chvre, et tu aurais jou avec les
  blanches jeunes filles dans ce bosquet phacien o
  la grave Odysseus s'veilla de son rve.

  Ah! srement jadis une urne d'argile attique
  contint ta poussire morte, et tu es revenu  la vie
  en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,

  parce que tu tais las du jour sans soleil, et des
  plaines ennuyeuses o crot l'asphodle sans parfum,
  et des lvres sans amour que baisent les hommes
  dans l'Hads.




PORTIA

  Je ne m'tonne point que Bassanio ait t assez
  tmraire pour risquer tout ce qu'il possdait sur le
  plomb[14], et que le fier Aragon ait courb si bas
  l tte, que ce coeur ardent du Maroc[15] se soit refroidi;

  car dans ce somptueux costume lam d'or, et qui
  a plus d'or que le soleil dor, aucune des femmes
  contemples par Vronse n'avait la moiti de la
  beaut que je contemple.

[Note 14: Bassanio, dans le _Marchand de Venise_, joue son existence
sur le coffre de plomb o est cach le portrait de Portia.]

[Note 15: Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux
rivaux de Bassanio.]

  Et pourtant tu tais plus belle quand, te protgeant
  du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe
  svre du lgiste, et que tu empchais les lois de
  Venise de livrer

  le coeur d'Antonio  ce Juif maudit. O Portia,
  accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois
  que je n'lverai point de chicane sur mon engagement.





LA REINE HENRIETTE-MARIE

  Sous la tente solitaire, dans l'esprance de la
  victoire, elle reste, les yeux troubls par les
  brouillards de la souffrance, pareille  un lis que
  l'onde fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,
  le ciel ensanglant,

  le flau de la guerre, le naufrage de la chevalerie
  ne sauraient faire natre en son me fire une vulgaire
  crainte. Elle attend bravement son Seigneur,
  le Roi, et son me brle tout entire d'une extase
  de passion.

  O chevelure d'or,  lvres de pourpre,  figure
  faite pour la sduction et l'amour de l'homme!
  Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquitude,

  et la roule sans amour o tout repos est inconnu
  et le pouls acclr du Temps, et la mortelle lassitude
  de l'me, ma libert et mon pass rpublicain.





GLUKUPICROS ERS

  Ma chrie, je ne vous blme point, car j'tais
  dans mon tort; si je n'avais point t fait de la
  commune argile, j'aurais escalad les hautes cimes,
  encore vierges, connu l'atmosphre plus vivifiante,
  le jour plus vaste.

  Du dsert de ma passion dpense en vain j'ai
  fait sortir un chant meilleur, plus clair, allum
  une flamme plus lumineuse de libert plus complte,
  livr bataille  quelque mal aux ttes
  d'hydre.

  Si mes lvres, meurtries par des baisers qui n'en
  ont fait jaillir que du sang, avaient pu rpondre
  par des chants, vous auriez march avec Bice et les
  anges sur cette prairie verdoyante et diapre.

  J'aurais suivi la route o Dante, en la parcourant,
  vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-tre
  aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent
  pour le Florentin.

  Et les puissantes nations m'auraient couronn,
  moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un
  nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouv agenouill
  sur le seuil du Temple de la gloire.

  J'aurais pris place dans ce cercle de marbre o le
  plus ancien est comme le plus jeune des bardes,
  o le miel tombe sans cesse de la flte, o les cordes
  de la lyre sont constamment tendues.

  Keats a relev ses boucles virginales au-dessus
  de la coupe de vin mle de pavots, et sa bouche
  immortelle a bais mon front, et ma main a serr
  sa main dans l'treinte du noble amour.

  Et au printemps, dans la saison o la colombe,
  de sa poitrine irise, frle les fleurs de pommier,
  deux jeunes amants, couchs dans le verger, auraient
  lu le rcit de notre amour,

  auraient lu la lgende de ma passion, comme
  l'amer secret de mon coeur, chang des baisers
  comme nous, mais ne se seraient jamais spars,
  comme nous l'ordonne dsormais la destine.

  Car la fleur pourpre de notre vie est dvore par
  lever rongeur de la vrit, et nulle main n'est capable
  de runir les ptales tombs et fltris de la
  rose de la jeunesse.

  Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir
  aime. Adolescent que j'tais, pouvais-je faire autrement,
  --car les dents voraces du Temps dvorent,
  et les annes au pas silencieux pourchassant.

  Nous allons, emports sans gouvernail, au gr
  d'une tempte, et quand est pass l'orage de la jeunesse,
  plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;
  alors parait la mort, pilote silencieux.

  Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,
  car l'orvet s'engraisse de corruption, et le dsir,
  aprs un frisson, devient cendre, et l'arbre
  de la passion ne porte pas de fruit.

  Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La
  Mre mme de Dieu m'tait moins chre, et moins
  chre la desse de Cythre surgissant de la mer
  comme un lis d'argent.

  J'ai fait mon choix, j'ai vcu mes pomes, et
  bien que ma jeunesse se soit dissipe en jours gaspills,
  j'ai trouv la couronne de myrte de l'amant
  prfrable  la couronne de laurier du pote.





TABLE DES MATIRES

  PRFACE

  Hlas!
  Le Jardin d'Eros.
  La nouvelle Hlne.
  Charmids.
  Pantha.
  Humanitad.
  Sonnet  la libert.
  Ave Imperatrix.
  A Milton.
  Louis-Napolon.
  Sonnet sur le massacre des chrtiens en Bulgarie.
  Quantum mutata.
  Libertatis sacra fames.
  Thoretikos.
  Requiescat.
  Sonnet compos en approchant de l'Italie.
  San Miniato.
  Ave, Maria, gratia plena.
  Italia.
  Sonnet crit pendant la Semaine Sainte  Gnes.
  Rome que je n'ai point visite.
  Urbs sacra et aeterna.
  Sonnet compos aprs l'audition du _Dies irae_, chant
      dans la Chapelle Sixtine.
  Pques.
  E tenebris.
  Vita nuova.
  Madonna mia.
  La chanson d'Itys.
  Impression du matin.
  Promenades de Magdalen.
  Athanasia.
  Srnade.
  Endymion.
  La Bella donna della mia mente.
  Chanson.
  Impressions: I.--Les silhouettes.
              II.--La fuite de la lune.
  La tombe de Keats.
  Thocrite, villanelle.
  Dans la chambre d'or, harmonie.
  Ballade de Marguerite, normande.
  Le Sort de la fille du roi, bretonne.
  Amor intellectualis.
  Santa Decca.
  Une vision.
  Impression de voyage.
  La tombe de Shelley.
  Prs de I'Arno.
  Fabien dei Franchi.
  Phdre.
  Portia.
  La reine Henriette-Marie.
  Glukupicros Ers.






End of the Project Gutenberg EBook of Pomes, by Oscar Wilde

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POMES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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