The Project Gutenberg EBook of Le nain noir, by Walter Scott

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Title: Le nain noir

Author: Walter Scott

Release Date: January 16, 2005 [EBook #14703]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NAIN NOIR ***




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Walter Scott

LE NAIN NOIR

(1816)

Traduction de Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret



Table des matires

CHAPITRE PREMIER Prliminaire
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII




CHAPITRE PREMIER
Prliminaire


Berger, as-tu de la philosophie?
Shakespeare. (Comme il vous plaira.)

C'tait une belle matine d'avril, quoique la neige ft tombe
abondamment pendant la nuit; aussi la terre tait couverte d'un
manteau blouissant de blancheur, lorsque deux voyageurs  cheval
arrivrent  l'auberge de Wallace. Le premier tait un homme grand
et robuste, vtu d'une redingote grise (Riding-coat: manteau de
cavalier), avec une toile cire sur son chapeau, un grand fouet
garni en argent, des bottes et de gros perons. Il montait une
grande jument baie, au poil rude, mais en bon tat, avec une selle
de campagne et une bride militaire  double mors un peu rouill.
Celui qui l'accompagnait paraissait tre son domestique; il
montait un poney gris (Petit bidet d'cosse), portait un bonnet
bleu, une grosse cravate autour du cou, et de longs bas bleus au
lieu de bottes. Ses mains, sans gants, taient noircies de
goudron, et il avait vis--vis de son compagnon un air de respect
et de dfrence, mais aucun de ces gards affects que prodiguent
 leurs matres les valets des grands. Au contraire, les deux
cavaliers entrrent de front dans la cour, et la dernire phrase
de leur entretien fut cette exclamation:--Dieu nous soit en
aide! si ce temps-l dure, que deviendront les agneaux? Ces mots
suffirent  mon hte, qui s'avana pour prendre le cheval du
principal voyageur, et le tint par la bride pendant que celui-ci
descendait; le garon d'curie rendit le mme service  son
compagnon; et mon hte, saluant l'tranger, lui demanda:--Eh
bien! quelles nouvelles des montagnes du sud? (Par opposition aux
montagnes du nord. C'est le nom qu'on donne aux montagnes des
comts de Rosburgh, de Selkirk, etc.)

--Quelles nouvelles? dit le fermier; d'assez mauvaises, je crois;
si nous pouvons sauver les brebis, ce sera beaucoup; quant aux
agneaux, il faudra les laisser aux soins du Nain noir.

--Oui, oui, ajouta le vieux berger (car c'en tait un) en hochant
la tte, le Nain aura beaucoup  faire avec les morts ce
printemps.

--Le Nain noir! dit mon savant ami et patron Jedediah
Cleishbotham; et quel personnage est celui-l?

--Allons donc, mon brave homme, vous devez avoir entendu parler
du bon Elsy, le Nain noir, ou je me trompe fort... Chacun raconte
son histoire  son sujet; mais ce ne sont que des folies, et je
n'en crois pas un mot depuis le commencement jusqu' la fin,

--Votre pre y croyait bien, dit le vieux berger, videmment
fch du scepticisme de son matre.

--Oui, sans doute, Bauldy; mais c'tait le temps des ttes noires
(Black-faces, loups-garous); on croyait alors  tant d'autres
choses curieuses qu'on ne croit plus aujourd'hui.

--Tant pis, tant pis, reprit le vieillard; votre pre, je vous
l'ai dit souvent, aurait t bien contrari de voir dmolir sa
vieille masure pour faire des murs de pare, et ce joli tertre
couronn de gents o il aimait tant  s'asseoir au coucher du
soleil, envelopp de son plaid pour voir revenir les vaches du
loaning (endroit dcouvert, prs de la ferme, o l'on trait les
vaches);... pensez-vous que le pauvre homme serait bien aise de
voir son joli tertre boulevers par la charrue comme il l'a t
depuis sa mort?

--Allons, Bauldy, prends ce verre que t'offre l'hte, dit le
fermier, et ne t'inquite plus des changements dont tu es tmoin,
tant que pour ta part tu seras bien toi-mme.

--A votre sant, messieurs, dit le berger; puis, aprs avoir vid
son verre et protest que le whisky tait toujours la chose par
excellence, il continua:--Ce n'est pas, certes,  des gens comme
nous qu'il appartient de juger, mais c'tait un joli tertre que le
tertre des gents, et un bien brave abri dans une matine froide
comme celle-ci.

--Oui, dit le matre, mais vous savez qu'il nous faut avoir des
navets pour nos longues brebis, mon camarade, et que, pour avoir
ces navets, il nous faut travailler rudement avec la charrue et la
houe; a n'irait gure bien de s'asseoir sur le tertre des gents
pour y jaser  propos du Nain noir et autres niaiseries, comme on
faisait autrefois, lorsque c'tait le temps des courtes brebis.

--Oui bien, oui bien, matre, dit le serviteur, mais les courtes
brebis payaient de courtes rentes, que, je crois.

Ici mon respectable et savant patron s'interposa de nouveau, et
remarqua qu'il n'avait jamais pu apercevoir aucune diffrence
matrielle, en fait de longueur, entre une brebis et une autre.

Cette remarque occasionna un grand clat de rire de la part du
fermier, et un air d'tonnement de la part du berger.--C'est la
laine, mon brave homme, c'est la laine, et non la bte elle-mme,
qui fait appeler la brebis courte ou longue. Je crois que si vous
mesuriez leur dos, la courte brebis serait la plus longue des
deux, mais c'est la laine qui paie la rente au jour o nous
sommes, et nous en avons bon besoin.

--Sans doute, Bauldy a bien parl, les courtes brebis payaient de
courtes rentes, mon pre ne donnait pour notre ferme que soixante
pounds, et elle m'en cote  moi trois cents, pas un plack ni un
bowbie de moins (Le pound d'cosse ne vaut que la vingtime partie
du pound anglais ou livre sterling, environ un shelling ou vingt-cinq
sous de notre monnaie. Le plack et le bowbie rpondent  peu
prs  nos liards); et il est vrai aussi que je n'ai pas le temps
de rester ici  conter des histoires.--Mon hte, servez-nous 
djeuner, et voyez si nos rosses ont  manger. Il me faut aller
voir Christy Wilson, afin de nous entendre sur le luckpenny (C'est
l'escompte qu'obtient dans un march celui qui paie comptant), que
je lui dois, depuis notre dernier compte; nous avions bu six
pintes ensemble en faisant le march  la foire de Saint Boswell;
et j'espre que nous n'en viendrons pas  un procs, dussions-nous
passer autant d'heures  rgler ce petit compte qu'il nous en
cota pour le march lui-mme. Mais, coutez, voisin, ajouta-t-il
en s'adressant  mon digne et savant patron, si vous voulez savoir
quelque chose de plus sur les brebis longues et les brebis
courtes, je reviendrai manger ma soupe aux choux vers une heure de
l'aprs-midi, ou si vous voulez entendre de vieilles histoires sur
le Nain noir, et d'autres semblables, vous n'aurez qu' inviter
Bauldy, que voici,  boire une demi-pinte; il vous craquera comme
un canon de plume. Et je promets de fournir moi-mme une pinte
entire si je m'arrange avec Christy Wilson.

Le fermier revint  l'heure dite, et avec lui Christy Wilson, leur
diffrend ayant t termin sans qu'ils eussent eu recours aux
messieurs en robes longues. Mon digne et savant patron ne manqua
pas de se trouver  leur arrive, autant pour entendre les contes
promis, que pour les rafrachissements dont il avait t question,
quoiqu'il soit reconnu pour tre trs modr sur l'article de la
bouteille.

Notre hte se joignit  nous, et nous restmes autour de la table
jusqu'au soir, assaisonnant la liqueur avec maintes chansons et
maints contes. Le dernier incident que je me rappelle fut la chute
de mon savant et digne patron, qui tomba de sa chaise en concluant
une longue morale sur la temprance par deux vers du gentil berger
(Pastorale de Ramsay), qu'il appliqua trs heureusement 
l'ivresse, quoi que le pote parle de l'avarice:

En avez-vous assez, dormez tranquillement;

Le superflu n'est bon qu' causer du tourment.

Dans le cours de la soire, le Nain noir n'avait pas t oubli:
le vieux berger Bauldy nous fit sur ce personnage un grand nombre
d'histoires qui nous intressrent vivement. Il parut aussi, avant
que nous eussions vid le troisime bol de punch, qu'il y avait
beaucoup d'affectation dans le scepticisme prtendu de notre
fermier, qui croyait sans doute qu'il ne convenait pas  un homme
faisant une, rente annuelle de trois cents livres de croire les
traditions de ses anctres; mais au fond du coeur il y avait foi.
Selon mon usage, je poussai plus avant mes recherches, en
m'adressant  d'autres personnes qui connaissaient le lieu o
s'est passe l'histoire suivante, et je parvins heureusement  me
faire expliquer certaines circonstances qui mettent dans leur vrai
jour les rcits exagrs des traditions vulgaires.


CHAPITRE II


Vous voulez donc, passer pour Hearne le chasseur?
Shakespeare. (Les Joyeuses Femmes de Windsor.)
(Dans la pice d'o ce vers est tir, on persuade Falstaff de se
faire passer pour Hearne le chasseur, espce d'esprit qui revient,
dans la fort de Windsor. C'est une des mystifications dont le
pauvre chevalier est la dupe.)

Dans un des cantons les plus reculs du sud de l'cosse (L'auteur
dsigne ici le comt de Roxhurgh), o une ligne imaginaire, trace
sur le froid sommet des hautes montagnes, spare ce pays du
royaume voisin, un jeune homme, nomm Halbert ou Hobby Elliot,
fermier ais qui se vantait de descendre de l'ancien Martin Elliot
de la tour de Preakin, si fameux dans les traditions et les
ballades nationales des frontires (Mentionn dans les Chants
populaires de l'cosse (Border-Minstrerlsy)), revenait de la
chasse et regagnait son habitation. Les daims, autrefois si
multiplis dans ces montagnes solitaires, taient bien diminus.
Ceux qui restaient, en petit nombre, se retiraient dans des
endroits presque inaccessibles o il tait fort difficile de les
atteindre, quelquefois mme dangereux de les poursuivre. Il y
avait cependant encore plusieurs jeunes gens du pays qui se
livraient avec ardeur  cette chasse, malgr les prils et les
fatigues qui y taient attachs. L'pe des habitants des
frontires avait dormi dans le fourreau, depuis la pacifique union
des deux couronnes, sous le rgne de Jacques, premier roi de ce
nom qui occupa le trne de la Grande-Bretagne; mais il restait
dans ces contres des traces de ce qu'elles avaient t nagure.
Les habitants, dont les occupations paisibles avaient t tant de
fois interrompues par les guerres civiles pendant le sicle
prcdent, ne s'taient pas encore faits compltement aux
habitudes d'une industrie rgulire. Ce n'tait encore que sur une
trs petite chelle que l'exploitation des btes  laine tait
tablie, et l'on s'occupait principalement  lever le gros
btail. Le fermier ne songeait qu' semer la quantit d'orge et
d'avoine ncessaire aux besoins de sa famille; et le rsultat d'un
pareil genre de vie tait que bien souvent lui et ses domestiques
ne savaient que faire de leur temps. Les jeunes gens l'employaient
 la chasse et  la pche; et,  l'ardeur avec laquelle ils s'y
livraient, on reconnaissait encore l'esprit aventureux qui jadis
guidait les habitants du Border dans leurs dprdations.

Les plus hardis parmi les jeunes gens de la contre,  l'poque o
commence cette histoire, attendaient avec plus d'impatience que de
crainte une occasion d'imiter les exploits guerriers de leurs
anctres dont le rcit faisait une partie de leurs amusements
domestiques. L'acte de scurit publi en cosse, avait donn
l'alarme  l'Angleterre, en ce qu'il semblait menacer les deux
royaumes d'une sparation invitable, aprs la mort de la reine
Anne. Godolphin, qui tait alors  la tte de l'administration
anglaise, comprit que le seul moyen d'carter les malheurs d'une
guerre civile tait de parvenir  l'incorporation et  l'unit des
deux royaumes. On peut voir dans l'histoire de cette poque
comment cette affaire fut conduite, et combien on fut loin de
pouvoir esprer d'abord les heureux rsultats qui en furent la
suite. Il suffit, pour l'intelligence de notre rcit, de savoir
que l'indignation fut gnrale en cosse, quand on y apprit 
quelles conditions le parlement de ce royaume avait sacrifi son
indpendance. Cette indignation donna naissance  des ligues, 
des associations secrtes, et aux projets les plus extravagants.
Les Camroniens mmes, qui regardaient avec raison les Stuarts
comme leurs oppresseurs, taient sur le point de prendre les armes
pour le rtablissement de cette dynastie; et les intrigues
politiques de cette poque prsentaient l'trange spectacle des
papistes, des piscopaux et des presbytriens, cabalant contre le
gouvernement britannique, et pousss par un mme ressentiment des
outrages de la patrie commune. La fermentation tait universelle,
et comme la population de l'cosse avait t exerce au maniement
des armes, depuis la proclamation de l'acte de scurit, elle
n'attendait que la dclaration de quelques-uns des chefs de la
noblesse qui voulussent diriger le soulvement, pour se porter 
des actes hostiles. C'est  cette poque de confusion gnrale que
commence notre histoire.

Le Cleugh, ou la ravine sauvage, o Hobby Elliot venait de
poursuivre le gibier, tait dj loin de lui, et il tait  peu
prs  mi-chemin de sa ferme, quand la nuit tendit ses premiers
voiles sur l'horizon. Il n'existait pas dans les environs un
buisson ni une pointe de rocher qu'il ne connt parfaitement, et
il aurait regagn son gte les yeux ferms; mais ce qui
l'inquitait malgr lui, c'est qu'il se trouvait prs d'un endroit
qui ne jouissait pas d'une bonne rputation dans le pays. La
tradition disait qu'il tait hant par des esprits, et qu'on y
voyait des apparitions surnaturelles. Il avait entendu faire ces
contes depuis son enfance, et personne n'y ajoutait plus de foi
que le bon Hobby de Heugh-Foot, car on le nommait ainsi pour le
distinguer d'une vingtaine d'autres Elliot qui avaient le mme
nom.

Il faut convenir que le lieu dont il s'agit prtait un peu  la
superstition, et Hobby n'eut pas besoin de faire de grands efforts
pour se rappeler les vnements merveilleux qu'il avait entendu
raconter tant de fois. Ce lieu sinistre tait un common, ou
bruyre communale, appel Mucklestane-Moor (La plaine de la
Grande-Pierre),  cause d'une colonne de granit brut place sur
une minence au centre de la bruyre, peut-tre pour servir de
mausole  un ancien guerrier enseveli en ce lieu, ou comme le
monument de quelque combat. On ignorait quelle tait l'origine de
cette espce de monument; mais la tradition, qui transmet souvent
autant de mensonges que de vrits, y avait suppl par une
lgende que la mmoire d'Hobby ne manqua pas de lui rappeler.
Autour de la colonne, le terrain tait sem ou plutt encombr
d'un grand nombre de fragments normes du mme granit, que leur
forme et leur disposition sur la bruyre avaient fait appeler les
oies grises de Mucklestane-Moor. La lgende avait trouv
l'explication de la forme et du nom de ces pierres dans la
catastrophe d'une fameuse et redoutable sorcire qui frquentait
jadis les environs, faisait avorter les brebis et les vaches, et
jouait tous les autres mchants tours qu'on attribue aux gens de
son espce. C'tait sur cette bruyre que la vieille faisait son
sabbat avec ses soeurs les sorcires. On montrait encore des
places circulaires dans lesquelles jamais ne pouvait crotre ni
bruyre ni gazon, le terrain tant en quelque sorte calcin par
les pieds brlants des diables qui venaient prendre part  la
danse.

Un jour la vieille sorcire fut oblige de traverser ce lieu pour
conduire, dit-on, des oies  une foire voisine; car on n'ignore
pas que le diable, tout prodigue qu'il est de ses funestes dons,
est assez peu gnreux pour laisser ses associs dans la ncessit
de travailler pour vivre. Le jour tait avanc; et, pour obtenir
un meilleur prix de ses oies, il fallait que la vieille arrivt la
premire au march; mais, aux approches de cette lande sauvage,
coupe par des flaques d'eau et des fondrires, son troupeau, qui
jusqu'alors docile s'tait avanc en bon ordre, se dispersa
tout--coup pour se plonger dans son lment favori. Furieuse de
voir ses efforts inutiles, et oubliant les termes du pacte qui
obligeait Belzbuth  lui obir pendant un temps convenu, la
sorcire s'cria:--Dmon! que je ne sorte plus de ce lieu, ni
mes oies ni moi! A peine ces mots furent-ils prononcs, que, par
une mtamorphose aussi subite qu'aucune de celles d'Ovide, la
vieille et le troupeau rfractaire furent convertis en pierres,
l'ange du mal, qu'elle servait, ayant saisi avec empressement
l'occasion de complter la perte de son corps et de son me, en
obissant littralement  ses ordres. On dit que, se sentant
transforme, elle s'cria en s'adressant au dmon perfide:--Ah!
tratre! tu m'avais promis depuis long-temps une robe grise, celle
que tu me donnes durera! Ces louangeurs du temps pass qui, dans
leur opinion consolante, soutiennent la dgnration graduelle du
genre humain, citaient souvent la taille du pilier et celle des
pierres pour prouver quelle tait autrefois la stature des femmes
et des oies.

Tous ces dtails se retracrent  l'esprit d'Hobby. Il se rappela
aussi qu'il n'existait pas un seul villageois qui n'vitt
soigneusement cet endroit, surtout  la nuit tombante, parce qu'on
le regardait comme un repaire de kelpies, de spunkies et d'autres
dmons cossais, jadis les compagnons de la sorcire, et
continuant  se donner rendez-vous au mme lieu pour y tenir
compagnie  leur matresse ptrifie. Hobby, quoique
superstitieux, ne manquait pas de courage; il appela prs de lui
les chiens qui l'avaient suivi  la chasse, et qui, comme il le
disait, ne craignaient ni chiens ni diables; il regarda si son
fusil tait bien amorc, et, comme le paysan du conte de Burns
(Halloween), il se mit  siffler le refrain guerrier de Jock of
the Side (Voyez les Chants populaires de l'cosse), comme un
gnral fait battre le tambour pour animer des soldats dont le
courage est douteux.

Dans cette situation d'esprit, on juge bien qu'Hobby ne fut pas
fch d'entendre derrire lui une voix de sa connaissance. Il
s'arrta sur-le-champ, et fut joint par un jeune homme qui
demeurait dans les environs, et qui avait, comme lui, pass la
journe  la chasse.

Patrick Earnscliff d'Earnscliff venait d'atteindre sa majorit, et
d'entrer en possession de sa fortune, qui tait encore fort
honnte, quoiqu'elle ne ft que le reste de biens plus
considrables qu'avaient possds ses anctres avant les guerres
civiles du temps. Il tait d'une bonne famille, universellement
respecte dans le pays, et il paraissait devoir maintenir la
rputation de ses aeux, ayant reu une excellente ducation, et
tant dou d'excellentes qualits.

--Allons, Earnscliff, s'cria Hobby, je suis toujours aise de
rencontrer votre Honneur, et il fait bon d'tre en compagnie dans
un dsert comme celui-ci.--C'est un endroit tout rempli de
fondrires.--O avez-vous chass aujourd'hui?

--Jusqu'au Carla-Cleugh, Hobby, rpondit Earnscliff en lui
rendant son salut d'amiti; mais croyez-vous que nos chiens
vivront en paix?

--Ah! ne craignez rien des miens, ils sont si fatigus qu'ils ne
peuvent mettre une patte devant l'autre. Diable! les daims ont
dsert le pays, je crois. Je suis all jusqu' Inger-Fell-Foot;
de toute la journe, je n'ai vu d'autre gibier que trois vieilles
perdrix rouges, dont je n'ai jamais pu approcher  porte de
fusil, quoique j'aie fait un dtour de plus d'un mille pour
prendre le vent. Du diable si je ne m'en moquerais pas;--mais je
suis contrari de n'avoir pas une pice de gibier  rapporter  ma
vieille mre.--La bonne dame est l-bas qui parle toujours des
chasseurs et des tireurs de jadis.--Ah! je crois, moi, qu'ils
ont tu tout le gibier du pays.

--H bien! Hobby, j'ai tu ce matin un chevreuil, que mon
domestique a port  Earnscliff; je vous en enverrai la moiti
pour votre grand'mre.

--Grand merci, monsieur Patrick. Vous tes connu dans tout le
pays pour votre bon coeur. Ah! je suis sr que cela fera plaisir 
la bonne femme, surtout quand elle saura que c'est vous qui l'avez
tu. Mais j'espre que vous viendrez en prendre votre part; car je
crois que vous tes seul  la tour d'Earnscliff maintenant. Tous
vos gens sont  cet ennuyeux dimbourg. Que diable font-ils dans
ces longs rangs de maisons de pierres avec un toit d'ardoises,
ceux qui pourraient vivre dans le bon air de leurs vertes
montagnes?

--Ma mre a t retenue pendant plusieurs annes  dimbourg par
mon ducation et celle de ma soeur; mais je me propose bien de
rparer le temps perdu.

--Et vous sortirez un peu de la vieille tour pour vivre en bon
voisin avec les vieux amis de la famille, comme doit faire le
laird d'Earnscliff. Savez-vous bien que ma mre... je veux dire ma
grand'mre; mais depuis la mort de ma mre, je l'appelle tantt
d'une faon, tantt de l'autre. N'importe, je voulais vous dire
qu'elle prtend qu'il y a une parent loigne entre vous et nous.

--Cela est vrai, Hobby; et j'irai demain dner  Heugh-Foot de
tout mon coeur.

--Voil qui est bien dit. Quand nous ne serions point parents, au
moins nous sommes d'anciens voisins aprs tout. Ma mre a tant
d'envie de vous voir! Elle jase si souvent de votre pre, qui a
t tu il y a long-temps.

--Paix, Hobby! ne parlez pas de cela. C'est un malheur qu'il faut
tcher d'oublier.

--Je n'en sais trop rien! Si cela tait arriv  mon pre, je
m'en souviendrais jusqu' ce que je m'en fusse veng, et mes
enfants s'en souviendraient aprs moi. Mais, vous autres
seigneurs, vous savez ce que vous avez  faire. J'ai entendu dire
que c'tait un ami d'Ellieslaw qui avait frapp votre pre,
lorsque le laird lui-mme venait de le dsarmer.

--Laissons cela, laissons cela, Hobby. Ce fut une malheureuse
querelle occasionne par le vin et par la politique. Plusieurs
pes furent tires en mme temps, et il est impossible de dire
qui frappa le coup.

--Quoi qu'il en soit, le vieux Ellieslaw tait fauteur et
complice, car c'est le bruit gnral; et je suis sr que si vous
vouliez en tirer vengeance, personne ne vous blmerait, car le
sang de votre pre rougit encore ses mains... Et d'ailleurs il n'a
laiss que vous pour venger sa mort... Et puis Ellieslaw est un
papiste et un jacobite... Ah! il est bien certain que tout le pays
s'attend  ce qu'il se passe quelque chose entre vous.

--N'tes-vous pas honteux, Hobby, vous qui prtendez avoir de la
religion, d'exciter votre ami  la vengeance, et  contrevenir aux
lois civiles et religieuses, et cela dans un endroit o nous ne
savons pas qui peut nous couter?

--Chut! chut! dit Hobby en se rapprochant de lui, j'avais
oubli...   Mais je vous dirais bien, monsieur Patrick, ce qui
arrte votre bras. Nous savons bien que ce n'est pas manque de
courage. Ce sont les deux yeux d'une jolie fille, de miss Isabelle
Vere, qui vous tiennent si tranquille.

--Je vous assure que vous vous trompez, Hobby, rpondit
Earnscliff avec un peu d'humeur, et vous avez grand tort de parler
et mme de penser ainsi. Je n'aime pas qu'on se donne la libert
de joindre inconsidrment  mon nom celui d'une, jeune
demoiselle.

--L! ne vous disais-je pas bien que si vous tiez si calme; ce
n'tait pas faute de courage? Allons, allons, je n'ai pas eu
dessein de vous offenser. Mais il y a encore une chose qu'il faut
que je vous dise entre amis. Le vieux laird d'Ellieslaw a plus que
vous dans ses veines l'ancien sang du pays. Il n'entend rien 
toutes ces nouvelles ides de paix et de tranquillit. Il est tout
pour les expditions et les bons coups du vieux temps. On voit 
sa suite une foule de vigoureux garons qu'il tient en bonne
disposition et qui sont pleins de malice comme de jeunes poulains.
Il vit grandement, dpense trois fois ses revenus tous les ans,
paie bien tout le monde, et personne ne peut dire o il prend son
argent. Aussi, ds qu'il y aura un soulvement dans le pays, il
sera un des premiers  se dclarer. Or croyez bien qu'il n'a pas
oubli son ancienne querelle avec votre famille; je parierais
qu'il rendra quelque visite  la vieille tour d'Earnscliff.

--S'il est assez malavis pour le faire, Hobby, j'espre lui
prouver que la vieille tour est encore assez solide pour lui
rsister, et je saurai la dfendre contre lui, comme mes anctres
l'ont dfendue contre les siens.

--Fort bien! trs bien! vous parlez en homme  prsent... H
bien! si jamais il vous attaque ainsi, faites sonner la grosse
cloche de la tour, et en un clin d'oeil vous m'y verrez arriver
avec mes deux frres, le petit Davie de Stenhouse, et tous ceux
que je pourrai ramasser.

--Je vous remercie, Hobby; mais j'espre que dans le temps o
nous vivons nous ne verrons pas arriver des vnements si
contraires  tous les sentiments de religion et d'humanit.

--Bah! bah! monsieur Patrick, ce ne serait qu'un petit bout de
guerre entre voisins: le ciel et la terre le savent bien, dans un
pays si peu civilis, c'est la nature du pays et des habitants.
Nous ne pouvons pas vivre tranquilles comme les gens de Londres.
Ce n'est pas possible: nous n'avons pas comme eux tant  faire.

--Pour un homme qui croit aussi fermement que vous, Hobby, aux
apparitions surnaturelles, il me semble que vous parlez du ciel un
peu lgrement. Vous oubliez encore dans quel lieu nous nous
trouvons.

--Est-ce que la plaine de Mucklestane m'effraie plus que vous,
monsieur Earnscliff? Je sais bien qu'il y revient des esprits,
qu'on y voit l nuit des figures effroyables; mais qu'est-ce que
j'ai  craindre? J'ai une bonne conscience, elle ne me reproche
rien... Peut-tre quelques gaillardises avec de jeunes filles, ou
quelques dbauches dans une foire: est-ce donc un si grand crime?
Malgr tout ce que je vous ai dit, j'aime la paix et la
tranquillit tout autant que...

--Et Dick Turnbull,  qui vous casstes la tte? et Williams de
Winton, sur qui vous ftes feu?

--Ah! monsieur Earnscliff, vous tenez donc un registre de mes
mauvais tours? La tte de Dick est gurie, et nous devons vider
notre diffrend le jour de Sainte-Croix  Jeddart; c'est donc une
affaire arrange  l'amiable. Quant  Willie, nous sommes
redevenus amis, le pauvre garon:--il n'a eu que quelques grains
de grle aprs tout.--J'en recevrais volontiers autant pour une
pinte d'eau-de-vie. Mais Willie a t lev dans la plaine, et il
a bientt peur pour sa peau; quant aux esprits, je vous dis que
quand il s'en prsenterait un devant moi...

--Comme cela n'est pas impossible, dit Earnscliff en souriant,
car nous approchons de la fameuse sorcire.

--Je vous dis, reprit Hobby comme indign de cette provocation,
que, quand la vieille sorcire sortirait elle-mme de terre, je
n'en serais pas plus effray que...--Mais Dieu me prserve!
monsieur Earnscliff, qu'est-ce que j'aperois l-bas?


CHAPITRE III


Nain qui parcourt cette plage,
Apprends-moi quel est ton nom.
--L'homme noir du marcage.
John Leynen.

L'OBJET qui alarma le jeune fermier au milieu de ses protestations
de courage fit tressaillir un instant son compagnon, quoique moins
superstitieux. La lune, qui s'tait leve pendant leur
conversation, semblait, suivant l'expression du pays, se disputer
avec les nuages  qui rgnerait sur l'atmosphre, de sorte que sa
lumire douteuse ne se montrait que par instants. Un de ses rayons
frappant sur la colonne de granit, dont ils n'taient pas trs
loigns, leur fit apercevoir un tre qui paraissait tre une
crature humaine, quoique d'une taille beaucoup au-dessous de
l'ordinaire. Il n'avait pas l'air de vouloir aller plus loin, car
il marchait lentement autour de la colonne, s'arrtait  chaque
pierre qu'il rencontrait, semblait l'examiner, et faisait entendre
de temps en temps une espce de murmure sourd, dont il tait
impossible de comprendre le sens.

Tout cela rpondait si bien aux ides qu'Hobby Elliot s'tait
formes d'une apparition, qu'il s'arrta  l'instant, sentit ses
cheveux se dresser sur sa tte, et dit tout bas  Earnscliff:--
C'est la vieille Ailie, c'est elle-mme! lui tirerai-je un coup de
fusil, en invoquant le nom de Dieu?

--N'en faites rien, pour l'amour du ciel! c'est quelque,
malheureux priv de raison.

--Vous la perdez vous-mme de vouloir en approcher, dit Hobby en
retenant  son tour son compagnon. Nous avons le temps de dire une
petite prire avant qu'elle vienne  nous. Ah! si je pouvais m'en
rappeler une...; mais elle nous en laisse tout le temps, continua-t-il,
devenu plus hardi en voyant le courage de son compagnon, et le peu
d'attention que l'esprit accordait  leur approche; elle va
clopin clopant comme une poule sur une grille chaude. Croyez-moi,
Earnscliff (ajouta-t-il  demi-voix), faisons un dtour comme pour
mettre le vent contre un daim.

--On n'a de l'eau que jusqu'aux genoux dans la fondrire, et il
vaut mieux mauvaise route que mauvaise compagnie.

Malgr ces remontrances, Earnscliff continuait  avancer, et Hobby
le suivait malgr lui. Ils se trouvrent enfin  dix pas de
l'objet qu'ils cherchaient  reconnatre. Plus ils en
approchaient, plus il leur paraissait dcrotre, autant que
l'obscurit leur permettait de le distinguer. C'tait un homme
dont la taille n'excdait pas quatre pieds; mais il tait presque
aussi large que haut, ou plutt d'une forme sphrique, qui ne
pouvait tre due qu' une trange difformit. Le jeune chasseur
appela deux fois cet tre extraordinaire sans en recevoir de
rponse, et sans faire attention aux efforts que son compagnon
faisait continuellement pour l'entraner d'un autre ct, plutt
que de troubler davantage une crature si singulire:--Qui tes-vous?
Que faites-vous ici  cette heure de la nuit? demanda-t-il
une troisime fois. Une voix aigre et discordante rpondit enfin:
--Passez votre chemin, ne demandez rien  qui ne vous demande
rien. Et ces mots, qui firent reculer Elliot  deux pas, firent
mme tressaillir son compagnon.

--Mais pourquoi tes-vous si loin de toute habitation? dit
Earnscliff. tes-vous gar? suivez-moi, je vous donnerai un
logement pour la nuit.

--A Dieu ne plaise! s'cria Hobby involontairement.

J'aimerais mieux loger tout seul dans le fond du gouffre de
Tarrass Flow, ajouta-t-il plus bas.

--Passez votre chemin, rpta cet tre extraordinaire d'un ton de
colre: je n'ai besoin ni de vous ni de votre logement. Il y a
cinq ans que ma tte n'a repos dans l'habitation des hommes; et
j'espre qu'elle n'y reposera plus.

--C'est un homme qui a perdu l'esprit, dit Earnscliff.

--Ma foi, dit son superstitieux compagnon, il a quelque chose du
vieux Humphry Ettercap, qui prit ici prs, il y a justement cinq
ans. Mais ce n'est pas l le corps ni la taille d'Humphry.

--Passez votre chemin, rpta l'objet de leur curiosit.
L'haleine des hommes empoisonne l'air qui m'entoure. Le son de vos
voix me perce le coeur.

--Bon Dieu! dit hobby, faut-il que les morts soient tellement
enrags contre les vivants? Sa pauvre me est srement dans la
peine.

--Venez avec moi, mon ami, dit Earnscliff, vous paraissez
prouver quelque grande affliction; l'humanit ne me permet pas de
vous abandonner ici.

--L'humanit! s'cria le Nain en poussant un clat de rire
ironique, qu'est-ce que ce mot? Vrai lacet de bcasse.--Moyen de
cacher les trappes  prendre les hommes.--Appt qui couvre un
hameon plus piquant dix fois que ceux dont vous vous servez pour
tromper les animaux dont votre gourmandise mdite le meurtre.

--Je vous dis, mon bon ami, reprit Earnscliff, que vous ne pouvez
juger de votre situation. Vous prirez dans cet endroit dsert. Il
faut, par compassion pour vous, que nous vous forcions  nous
suivre.

--Je n'y toucherai pas du bout du doigt! dit Hobby. Pour l'amour
de Dieu! laissez l'esprit agir comme il lui plat.

--Si je pris ici, dit le Nain, que mon sang retombe sur ma tte!
mais vous aurez  vous accuser de votre mort, si vous osez
souiller mes vtements du contact d'une main d'homme.

La lune parut en ce moment avec une clart plus pure, et
Earnscliff vit que cet tre singulier tenait eu main quelque chose
qui brilla comme la lame d'un poignard ou le canon d'un pistolet.
C'et t une folie de vouloir s'emparer d'un homme ainsi arm, et
qui paraissait dtermin  se dfendre. Earnscliff voyait
d'ailleurs qu'il n'avait aucun secours  attendre de son
compagnon, qui avait dj recul de quelques pas, et qui semblait
dcid  le laisser s'arranger avec l'esprit comme il
l'entendrait. Il rejoignit donc Hobby, et ils continurent leur
route. Ils se retournrent cependant plus d'une fois pour regarder
cette espce de maniaque, qui continuait le mme mange autour de
la colonne, et qui semblait les poursuivre par des imprcations
qu'on ne pouvait comprendre, mais que sa voix aigre fit retentir
au loin dans cette plaine dserte.

Nos deux chasseurs firent d'abord, chacun de leur ct, leurs
rflexions en silence. Lorsqu'ils furent assez loigns du Nain
pour ne plus le voir ni l'entendre, Hobby, reprenant courage, dit
 son compagnon:--Je vous garantis qu'il faut que cet esprit, si
c'est un esprit, ait fait ou ait souffert bien du mal quand il
tait dans son corps, pour qu'il revienne ainsi aprs qu'il est
mort et enterr.

--Je crois que c'est un fou misanthrope, dit Earnscliff.

--Vous ne croyez donc pas que ce soit un tre surnaturel?

--Moi? non, en vrit!

--H bien! je suis presque d'avis moi-mme que ce pourrait bien
tre un homme vritable. Cependant je n'en jurerais point. Je n'ai
jamais rien vu qui ressemblt si bien  un esprit.

--Quoi qu'il en soit, je reviendrai ici demain. Je veux voir ce
que sera devenu ce malheureux.

--En plein jour!... alors, s'il plat  Dieu, je vous
accompagnerai. Mais nous sommes plus prs d'Heugh-Foot que
d'Earnscliff. Ne feriez-vous pas mieux  l'heure qu'il est de
venir coucher  la ferme? Nous enverrons le petit garon sur le
poney avertir vos gens que vous tes chez nous, quoique je croie
bien qu'il n'y a pour vous attendre  la tour que le chat et les
domestiques.

--Mais encore ne voudrais-je pas inquiter les domestiques, et
priver mme Minet de son souper en mon absence. Je vous serai
oblig d'envoyer le petit garon.

--C'est parler en bon matre! Vous viendrez donc  Heugh-Foot.--
On sera bienheureux de vous y voir, oui certainement.

Cette affaire rgle, nos deux chasseurs doublrent le pas et
gravirent bientt une petite minence.--monsieur Patrick; dit
Hobby, j'prouve toujours du plaisir quand j'arrive en cet
endroit. Voyez-vous l-bas cette lumire? c'est l qu'est ma
mre-grand. La bonne vieille travaille  son rouet. Et plus haut, 
la fentre au-dessus, en voyez-vous une autre? c'est la chambre de ma
cousine, de Grce Armstrong. Elle fait  elle seule plus d'ouvrage
dans la maison que mes trois soeurs, et elles en conviennent
elles-mmes, car ce sont les meilleures filles qu'on puisse voir,
et ma grand'mre vous jurerait qu'il n'y a jamais eu une jeune
fille si leste; si active, except elle, bien entendu, dans son
temps. Quant  mes frres, un d'eux est parti avec les gens du
chambellan (On appelle ainsi en cosse l'intendant d'un grand
seigneur), et l'autre est  Moss-Phadraig, la ferme que nous
faisons valoir.--Il est aussi habile  la besogne que moi.

--Vous tes heureux, mon cher Hobby, d'avoir une famille si
estimable.

--Heureux, oui certes.--J'en rends grce au ciel! Mais 
propos, monsieur Patrick, vous qui avez t au collge et  la
grande cole d'dimbourg, vous qui avez tudi la science, l o
la science s'apprend le mieux, dites-moi donc, non que cela me
concerne particulirement; mais j'entendais cet hiver le prtre de
Saint-John et notre ministre discuter l-dessus, et tous deux, ma
foi, parlaient trs bien. Le prtre donc dit qu'il est contre la
loi d'pouser sa cousine; mais je ne crois pas qu'il citt aussi
bien les autorits de la Bible que notre ministre. Notre ministre
passe pour le meilleur ministre et le meilleur prdicateur qu'il y
ait depuis ce canton jusqu' dimbourg. Croyez-vous que le
ministre avait raison?

--Certainement le mariage est reconnu par tous les chrtiens
protestants aussi libre que Dieu l'a fait dans la loi lvitique;
ainsi, mon cher Hobby, il ne peut y avoir aucun obstacle  ce que
vous pousiez miss Armstrong.

--Oh! oh! monsieur Patrick, vous qui tes si chatouilleux, ne
plaisantez donc pas comme cela! Je vous parlais en gnral; il
n'tait pas question de Grce. D'ailleurs elle n'est pas ma
cousine germaine, puisqu'elle est fille du premier mariage de la
femme de mon oncle. Il n'y a donc pas une vritable parent, il
n'y a qu'une alliance.

Mais nous allons arriver, il faut que je tire un coup de fusil;
c'est ma manire de m'annoncer. Quand j'ai fait bonne chasse, j'en
tire deux, un pour moi, l'autre pour le gibier.

Ds qu'il eut donn le signal, on vit diffrentes lumires se
mettre en mouvement. Hobby en fit remarquer une qui traversait la
cour.--C'est Grce! dit-il  son compagnon. Elle ne viendra pas
me recevoir  la porte; mais pourquoi? c'est qu'elle va voir si le
souper de mes chiens est prpar; les pauvres btes!

--Qui m'aime, aime mon chien, dit Earnscliff: vous tes un
heureux garon, Hobby!

Cette observation fut accompagne d'un soupir qui n'chappa point
 l'oreille du jeune fermier.

--En tous cas, dit-il, je ne suis pas le seul. Aux courses de
Carlisle, J'ai vu plus d'une fois miss Isabelle Vere dtourner la
tte pour regarder quelqu'un qui passait prs d'elle. Qui sait
tout ce qui peut arriver dans ce monde.

Earnscliff eut l'air de murmurer tout bas une rponse; tait-ce
pour convenir de ce qu'avanait Hobby, ou pour le dmentir? c'est
ce que celui-ci ne put entendre, et sans doute Earnscliff avait
voulu faire lui-mme une rponse douteuse.

Ils avaient dj dpass le loaning, et aprs un dtour au pied de
la colline qu'ils descendaient, ils se trouvrent en face de la
ferme o demeurait la famille d'Hobby Elliot; elle tait couverte
en chaume, mais d'un abord confortable. De riantes figures taient
dj  la porte: mais la vue d'un tranger moussa les railleries
qu'on se proposait de dcocher contre Hobby  cause de sa mauvaise
chasse. Trois jeunes et jolies filles semblaient se rejeter de
l'une  l'autre le soin de montrer le chemin  Earnscliff, parce
que chacune d'elles aurait voulu s'esquiver pour aller faire un
peu de toilette, et ne pas se montrer devant lui dans le
dshabill du soir, qui n'tait destin que pour les yeux de leur
frre.

Hobby cependant se permit quelques plaisanteries gnrales sur ses
deux soeurs (Grce n'tait plus l); et, prenant la chandelle des
mains d'une des coquettes villageoises qui la tenait en minaudant,
il introduisit son hte dans le parloir de la famille, ou plutt
dans la grand'salle; car, le btiment ayant t jadis une
habitation fortifie, la pice ou l'on se rassemblait tait une
chambre vote et, pave, humide et sombre sans doute, compare
aux logements de fermes de nos jours; mais claire par un bon feu
de tourbe, elle partit  Earnscliff infiniment prfrable aux
montagnes froides et arides qu'il venait de parcourir. La
vnrable matresse de la maison, o la fermire, coiffe avec
l'ancien pinner (coiffe des matrones d'cosse), vtue d'une simple
robe serre, d'une laine file par elle-mme, niais portant aussi
un large collier d'or et des boucles d'oreilles, tait assise au
coin de la chemine, dans son fauteuil d'osier, dirigeant les
occupations des jeunes filles et de deux ou trois servantes qui
travaillaient  leurs quenouilles derrire leurs matresses.

Aprs avoir fait bon accueil  Earnscliff, et donn tout bas
quelques ordres pour faire une addition au souper ordinaire de la
famille, la vieille grand'mre et les soeurs d'Hobby commencrent
leur attaque, qui n'avait t que diffre.

--Jenny n'avait pas besoin d'apprter un si grand feu de cuisine
pour ce qu'Hobby a rapport, dit une des soeurs.

--Non sans doute, dit une autre, la, poussire de la tourbe, bien
souffle, aurait suffi pour rtir tout le gibier de notre Hobby.

--Oui, ou le bout de chandelle, si le vent ne l'teignait pas,
dit la troisime. Ma foi, si j'tais que de lui j'aurais rapport
un corbeau plutt que de revenir trois fois sans la corne d'un
daim pour en faire un cornet.

Hobby les regardait alternativement en fronant le sourcil, dont
l'augure sinistre tait dmenti par le sourire de bonne humeur qui
se dessinait sur ses lvres. Il chercha  les adoucir cependant,
en annonant le prsent qu'Earnscliff avait promis.

--Dans ma jeunesse, dit la vieille mre, un homme aurait t
honteux de sortir une heure avec son fusil, sans rapporter au
moins un daim de chaque ct de son cheval, comme un coquetier
portant des veaux au march.

--C'est pour cela qu'il n'en reste plus, dit Hobby; je voudrais
que vos vieux amis nous en eussent laiss quelques-uns.

--Il y a pourtant des gens qui savent encore trouver du gibier,
dit la soeur ane en jetant un coup d'oeil sur Earnscliff,

--H bien! h bien! femme, chaque chien n'a-t-il pas son jour!
Que Earnscliff me pardonne ce vieux proverbe; il a eu du bonheur
aujourd'hui, une autre fois ce sera mon tour. N'est-il pas bien
agrable, aprs avoir couru les montagnes toute la journe,
d'avoir  tenir tte  une demi douzaine de femmes qui n'ont rien
eu  faire que de remuer par-ci par-l leur aiguille ou leur
fuseau, surtout quand, en revenant  la maison, on a t
effray... non, ce n'est pas cela, surpris par des esprits?

--Effray par des esprits! s'crirent toutes les femmes  la
fois; car grand tait le respect qu'on portait et qu'on porte
peut-tre encore dans ces cantons  ces superstitions populaires.

--Effray! non: c'est surpris que je voulais dire. Et aprs tout,
il n'y en avait qu'un; n'est-il pas vrai, monsieur Earnscliff?
vous l'avez vu comme moi.

Et il se mit  raconter en dtail,  sa manire, mais sans trop
d'exagration, ce qui leur tait arriv  Mucklestane-Moor, en
disant, pour conclure, qu'il ne pouvait conjecturer ce que ce
pouvait tre,  moins que ce ne ft ou l'ennemi des hommes en
personne, ou un des vieux Peghts (sans doute les Pictes, que le
peuple en cosse croit avoir t des tres surnaturels) qui
habitaient le pays au temps jadis.

--Vieux Peght! s'cria la grand'mre, non, non, Dieu te prserve
de tout mal, mon enfant; ce n'est pas un Peght que cela.--C'est
l'homme brun des marcages (sans doute de la famille des
Brownies). O maudits temps que ceux o nous vivons! Qu'est-ce qui
va donc arriver  ce malheureux pays, maintenant qu'il est
paisible et soumis aux lois? Jamais il ne parat que pour annoncer
quelque dsastre. Feu mon pre m'a dit qu'il avait fait une
apparition l'anne de la bataille de Marston-Moor, une autre fois
du temps de Montrose, et une autre la veille de la droute de
Dunbar. De mon temps mme, on l'a vu deux heures avant le combat
du pont de Bothwell; et on dit encore que le laird de Benarbuck,
qui avait le don de seconde vue, s'entretint avec lui quelque
temps avant le dbarquement du duc d'Argyle, mais je ne sais pas
comment cela eut lieu. C'tait dans l'ouest, loin d'ici. Oh! mes
enfants, il ne revient jamais qu'en des temps de malheurs;
gardez-vous bien d'aller le trouver!

Earnscliff prit la parole, en lui disant qu'il tait convaincu que
l'tre qu'ils avaient vu tait un malheureux priv de raison, et
qu'il n'tait charg ni par le ciel ni par l'enfer d'annoncer une
guerre ou quelque malheur; mais il parlait  des oreilles qui ne
voulaient pas l'entendre, et tous se runirent pour le conjurer de
ne pas songer  y retourner le lendemain.

--Songez donc, mon cher enfant, lui dit la vieille dame, qui
tendait son style maternel  tous ceux qui avaient part  sa
sollicitude, songez que vous devez prendre garde  vous plus que
personne. La mort sanglante de votre pre, les procs et maintes
pertes ont fait de grandes brches  votre maison.--Et vous tes
la fleur du troupeau, le fils qui rebtira l'ancien difice (si
c'est la volont d'en haut). Vous, un honneur pour le pays, une
sauvegarde pour ceux qui l'habitent, moins que personne vous devez
vous risquer dans de tmraires aventures.--Car votre race fut
toujours une race trop aventureuse, et il lui en a beaucoup cot.

--Mais bien certainement, mistress Elliot, vous ne voudriez pas
que j'eusse peur d'aller dans une plaine ouverte en plein jour?

--Et pourquoi non? Je n'empcherai jamais ni mes enfants ni mes
amis de soutenir une bonne cause, au risque de tout ce qui
pourrait leur arriver; mais, croyez-en mes cheveux blancs, se
jeter dans le pril de gat de coeur, c'est contre la loi et
l'criture.

Earnscliff ne rpondit rien, car il voyait bien que ses arguments
seraient paroles perdues, et l'arrive du souper mit fin  cette
conversation. Miss Grce tait entre peu auparavant, et Hobby
s'tait plac  ct d'elle, non sans avoir lanc  Earnscliff un
coup d'oeil d'intelligence. Un entretien enjou, auquel la vieille
dame de la maison prit part avec cette bonne humeur qui va si bien
 la vieillesse, fit reparatre sur les joues des jeunes personnes
les roses qu'en avait bannies l'histoire de l'apparition, et l'on
dansa pendant une heure aprs le souper, aussi gament que s'il
n'et pas exist d'apparition dans le monde.


CHAPITRE IV


Oui je suis misanthrope, et tout le genre humain
Ne mrite  mes yeux que haine, que ddain.
Que n'es-tu quelque chien! je t'aimerais peut-tre.
Timon d'Athnes. Shakespeare.

Le lendemain, aprs avoir djeun, Earnscliff prit cong de ses
htes en leur promettant de revenir pour avoir sa part de la
venaison qui tait arrive de chez lui. Hobby eut l'air de lui
faire ses adieux  la porte, mais quelques minutes aprs il tait
 son ct.

--Vous y allez donc, monsieur Patrick? H bien! malgr tout ce
qu'a dit ma mre, que le ciel me confonde si je vous laisse y
aller seul! mais j'ai pens qu'il valait mieux vous laisser partir
sans rien dire; sauf  vous rejoindre ensuite, afin que ma mre ne
se doutt de rien, car je n'aime pas  la contrarier, et c'est une
des dernires recommandations que mon pre m'a faites sur son lit
de mort.

--Vous faites bien, Hobby, dit Earnscliff, elle mrite tous vos
gards.

--Oh! quant  ceci, ma foi! si elle savait o nous allons, elle
serait tourmente, et autant pour vous que pour moi. Mais croyez-vous
que nous ne soyons point imprudents de retourner l-bas? Vous savez
que ni vous ni moi nous n'avons pas d'ordre exprs d'y aller, vous
savez.

--Si je pensais comme vous, Hobby, peut-tre n'irais-je pas plus
loin; mais je ne crois ni aux esprits ni aux sorciers, et je ne
veux pas perdre l'occasion de sauver peut-tre la vie d'un
malheureux dont la raison parait aline.

--A la bonne heure si vous croyez cela, dit Hobby d'un air de
doute; et il est pourtant certain que les fes elles-mmes, je
veux dire les bons voisins (car on dit qu'il ne faut pas les
appeler fes), qu'on voyait chaque soir sur les tertres de gazon,
sont moins visibles de moiti dans notre temps. Je ne puis dire
que j'en ai vu moi-mme; mais j'en entendis siffler un dans la
bruyre, avec un son tout semblable  celui du courlieu. Mais
combien de fois mon pre m'a-t-il dit qu'il en avait vu en
revenant de la foire, quand il tait un peu en train, le brave
homme!

C'est ainsi que la superstition se transmet de plus en plus faible
d'une gnration  l'autre. Earnscliff le remarquait  part en
coutant Hobby. Ils continurent  causer de la sorte jusqu' ce
qu'ils arrivassent en vue de la colonne qui donne son nom  la
plaine.

--En vrit, dit alors Hobby, voil encore cette crature qui se
trane l-bas. Mais il est grand jour, vous avez votre fusil, j'ai
mon grand coutelas, et je crois que nous pouvons nous approcher
sans trop de danger.

--Trs certainement, dit Earnscliff; mais, au nom du ciel! que
peut-il faire l?

--On dirait qu'il fait un mur avec toutes ces pierres, ou toutes
ces oies, comme on les appelle. Voil qui passe tout ce que j'ai
ou dire.

En approchant davantage, Earnscliff reconnut que la conjecture de
son compagnon n'tait pas invraisemblable. L'tre mystrieux
qu'ils avaient vu la veille semblait s'occuper pniblement 
ramasser les pierres parses, et  les placer les unes sur les
autres, de manire  former un petit enclos. Il ne manquait pas de
matriaux, mais son travail n'tait pas facile, et l'on avait
peine  comprendre qu'il et pu remuer les pierres normes qui
servaient de fondements  son difice. Il s'occupait  en placer
une trs lourde, quand les deux jeunes gens arrivrent  peu de
distance de lui, et il y mettait tant d'attention, qu'il ne les
vit pas s'approcher. Il montrait, en tranant la pierre, en la
levant et en la plaant suivant le plan qu'il avait conu, une
force et une adresse qui s'accordaient peu avec sa taille et sa
difformit. En effet,  en juger par les obstacles qu'il avait
dj surmonts, il devait avoir la force d'un Hercule, puisque
quelques-unes des pierres qu'il avait transportes n'auraient pu
l'tre que par deux hommes. Aussi Hobby ne put s'empcher de
revenir  sa premire opinion.

--Il faut que ce soit l'esprit d'un maon, dit-il: voyez comme il
manie ces grosses pierres. Si c'est un homme aprs tout, je
voudrais savoir combien il prendrait par toise pour construire un
mur de digue.--On aurait bien besoin d'en avoir un entre
Cringlehope et les Shaws.--Brave homme (ajouta-t-il en levant
la voix), vous faites l un ouvrage pnible!

L'tre auquel il s'adressait se tournant de son ct, en jetant
sur lui des regards gars, changea de posture et se fit voir dans
toute sa difformit.

Sa tte tait d'une grosseur peu commune; ses cheveux crpus
taient en partie blanchis par l'ge; d'pais sourcils, qui se
joignaient ensemble, couvraient de petits yeux noirs et perants
qui, enfoncs dans leur orbite, roulaient d'un air farouche, et
semblaient indiquer l'alination d'esprit. Ses traits taient durs
et sauvages, et il avait dans sa physionomie cette expression
particulire qu'on remarque si souvent dans les personnes
contrefaites, avec ce caractre lourd et dur qu'un peintre
donnerait aux gants des vieux romans. Son corps large et carr,
comme celui d'un homme de moyenne taille, tait port sur deux
grands pieds; mais la nature semblait avoir oubli les jambes et
les cuisses, car elles taient si courtes, que son vtement les
cachait tout--fait. Ses bras, d'une longueur dmesure, se
terminaient par deux mains larges, muscles et horriblement
velues. On et dit que la nature avait d'abord destin ces membres
 la cration d'un gant, pour les donner ensuite, dans son
caprice,  la personne d'un nain. Son habit, espce de tunique
d'un gros drap brun, ressemblait au froc d'un moine, et il tait
assujetti sur son corps par une ceinture de cuir; enfin sa tte
tait couverte d'un bonnet de peau de blaireau ou de toute autre
fourrure, qui ajoutait  l'aspect grotesque de son extrieur, et
couvrait en partie son visage dont l'expression habituelle tait
celle d'une sombre et farouche misanthropie.

Ce Nain extraordinaire regardait en silence les deux jeunes gens
d'un air d'humeur et de mcontentement. Earnscliff, voulant lui
inspirer plus de douceur, lui dit:--Vous vous tes donn une
tche fatigante, mon cher ami, permettez-nous de vous aider.

Elliot et lui, runissant leurs efforts, placrent une pierre sur
le mur commenc. Le Nain, pendant ce temps, les regardait de l'air
d'un matre qui inspecte ses ouvriers, et tmoignait par ses
gestes combien il s'impatientait du temps qu'ils mettaient 
apporter la pierre; il leur en montra une seconde, puis une
troisime, puis une quatrime, qu'ils placrent de mme, quoiqu'il
part choisir avec un malin plaisir les plus lourdes et les plus
loignes. Mais, lorsque le draisonnable Nain leur en dsigna une
cinquime encore plus difficile  remuer que les prcdentes:--
Oh! ma foi, l'ami, dit Elliot, Earnscliff fera ce qu'il lui
plaira, mais que vous soyez un homme, ou tout ce qu'il peut y
avoir de pire, que le diable me torde les doigts, si je m'reinte
plus long-temps comme un manoeuvre, sans recevoir tant seulement
un remerciement pour nos peines.

--Un remerciement! s'cria le Nain en le regardant de l'air du
plus profond mpris; recevez-en mille, et puissent-ils vous tre
aussi utiles que ceux qui m'ont t prodigus, que ceux que les
reptiles qu'on nomme des hommes se sont jamais adresss... Allons!
travaillez ou partez.

--Voil une belle rponse, monsieur Earnscliff, pour avoir bti
un tabernacle pour le diable, et compromis peut-tre nos propres
mes par-dessus le march.

--Notre prsence parat le contrarier, rpondit Earnscliff;
retirons-nous, nous ferons mieux de lui envoyer quelque
nourriture.

Ce fut ce qu'ils firent ds qu'ils furent de retour  Heugh-Foot,
et ils chargrent un domestique de porter au Nain un panier de
provisions. Celui-ci trouva le Nain toujours occup de son
travail; mais, tant imbu des prjugs du pays, il n'osa ni s'en
approcher ni lui parler. Il plaa ce qu'il apportait sur une des
pierres les plus loignes  la disposition du misanthrope.

Le Nain continua ses travaux avec une activit qui paraissait
presque surnaturelle; il faisait en un jour plus d'ouvrage que
deux hommes n'auraient pu en faire, et les murs qu'il levait
prirent bientt l'apparence d'une hutte qui, quoique trs troite,
et construite seulement de pierres et de terres, sans mortier,
offrait,  cause de la grosseur peu commune des pierres employes,
un air de solidit trs rare dans des cabanes si petites et d'une
construction si grossire. Earnscliff, qui piait tous ses
mouvements, n'eut pas plutt compris son but qu'il fit porter dans
le voisinage du lieu les bois ncessaires pour la toiture, et il
se proposait mme d'y envoyer des ouvriers le jour d'aprs, pour
les placer: mais le Nain ne lui en laissa pas le temps, il passa
la nuit  l'ouvrage, et fit si bien que, ds le lendemain matin,
la charpente tait en place; il s'occupa ensuite  couper des
joncs et  en couvrir sa demeure, ce qu'il excuta avec une
adresse surprenante.

Voyant que cet tre extraordinaire ne voulait recevoir d'aide que
le secours accidentel d'un passant; Earnsclilf se contenta de
faire porter dans les environs les matriaux et les outils qu'il
jugeait pouvoir lui tre utiles; le solitaire s'en servait avec
talent. Il construisit une porte et une fentre, se fit un lit de
planches; et,  mesure que ses travaux avanaient, son humeur
semblait devenir moins irascible. Il songea ensuite  se fermer
d'un enclos. Puis il transporta du terreau et travailla si bien le
sol qu'il se forma un petit, jardin. On supposera naturellement,
comme nous l'avons fait entendre, que cet tre solitaire fut aid
plus d'une fois par les passants qui par hasard traversaient la
plaine, et par d'autres que la curiosit portait  lui rendre
visite. Il tait en effet impossible de voir une crature humaine
si peu propre en apparence  un travail si rude et si constant
sans s'arrter pendant quelques minutes pour l'aider. Mais, comme
aucun de ces aides ne savait jusqu' quel point le Nain avait reu
assistance des autres, les rapides progrs de sa tche journalire
ne perdaient rien de ce qu'ils avaient de merveilleux. La solidit
compacte de sa cabane, construite en si peu de temps et par un tel
tre, son adresse suprieure dans le maniement de ses outils, son
talent dans tous les arts mcaniques et autres, veillrent les
soupons des voisins. On ne croyait plus que ce ft un fantme; on
l'avait vu d'assez prs et assez long-temps pour tre convaincu
que c'tait vritablement un homme de chair et d'os; mais le bruit
courait qu'il avait des liaisons avec des tres surnaturels, et
qu'il avait fix sa rsidence dans ce lieu cart pour n'tre pas
troubl dans ses relations avec eux. Il n'tait jamais moins seul
que quand il tait seul, disait-on, en donnant  cette phrase d'un
ancien philosophe un sens mystrieux. On assurait aussi que des
hauteurs qui dominent la bruyre on avait vu souvent un autre
personnage qui aidait dans son travail cet habitant du dsert, et
qui disparaissait aussitt qu'on s'en approchait; ce personnage
tait quelquefois assis  son ct sur le seuil de la porte, il se
promenait avec lui dans le jardin, il allait avec lui chercher de
l'eau  une fontaine voisine. Earnscliff expliquait ce phnomne
en disant qu'on avait pris l'ombre du Nain pour une seconde
personne.--Son ombre serait donc d'une nature aussi singulire
que son corps, disait alors Hobby, grand partisan de l'opinion
gnrale; il est trop bien dans les papiers du vieux Satan pour
avoir une ombre (allusion  la croyance populaire qui veut que les
corps des sorciers ne projettent point d'ombre). Qui a jamais vu
une ombre entre un corps et le soleil? Cette chose, que ce soit ce
qu'on voudra, est plus mince et plus grande que le corps dont vous
dites qu'elle est l'ombre. On l'a vue plus d'une fois s'interposer
entre le soleil et lui.

Ces soupons, dans d'autres cantons de l'cosse, auraient pu
exposer notre solitaire  des recherches qui ne lui auraient pas
t agrables; mais ils ne servirent qu' faire regarder le
prtendu sorcier avec une crainte respectueuse. Il ne semblait pas
fch d'inspirer ce sentiment. Lorsque quelqu'un approchait de sa
chaumire, il voyait avec une sorte de plaisir l'air de surprise
et d'effroi de celui qui le regardait, et la promptitude avec
laquelle il s'loignait de lui. Peu de gens taient assez hardis
pour satisfaire leur curiosit en jetant un regard  la hte sur
son habitation et sur son jardin; et, s'ils lui adressaient
quelques paroles, jamais il n'y rpondait que par un mot ou un
signe de tte.

Il semblait s'tre tabli dans sa hutte pour la vie. Earnscliff
passait souvent par-l, rarement sans demander au Nain de ses
nouvelles; mais il tait impossible de l'engager dans aucune
conversation sur ses affaires personnelles. Il acceptait sans
rpugnance les choses ncessaires  la vie, mais rien au-del,
quoique Earnscliff, par humanit, et les habitants du canton, par
une crainte superstitieuse, lui offrissent bien davantage. Il
rcompensait ceux-ci par les conseils qu'il leur donnait lorsqu'il
tait consult, comme il ne tarda pas  l'tre, sur leurs maladies
et sur celles de leurs troupeaux. Il ne se bornait pas mme  des
avis, il leur fournissait aussi les remdes convenables, non
seulement les simples qui croissaient dans le pays, mais aussi des
mdicaments coteux, produit de climats trangers. On juge bien
que cela ne faisait que confirmer le bruit de ses liaisons avec
des tres invisibles qui taient  ses ordres: sans quoi, comment
aurait-il pu, dans son ermitage et dans son tat d'indigence, se
procurer toutes ces choses? Avec le temps, il fit connatre qu'il
se nommait Elsender-le-Reclus, nom que les habitants du pays
changrent en celui du bon Elsy; ou le Sage de Mucklestane-Moor.

Ceux qui venaient le consulter dposaient ordinairement leur
offrande sur une pierre peu loigne de sa demeure. Si c'tait de
l'argent, ou quelque objet qu'il ne lui convnt pas d'accepter, il
le jetait loin de lui, ou le laissait o on l'avait dpos, sans
en faire usage. Dans toutes ces occasions, ses manires taient
toujours celles d'un misanthrope bourru; il ne prononait que le
nombre de mots strictement ncessaire pour rpondre  la question
qu'on lui faisait; et, si l'on voulait lui parler de choses
indiffrentes, il rentrait chez lui sans daigner faire une seule
rponse.

Lorsque l'hiver fut pass, et qu'il commena  rcolter quelques
lgumes dans son jardin, ils firent sa principale nourriture.
Earnscliff parvint pourtant  lui faire accepter deux chvres qui
se nourrissaient dans la plaine, et qui lui fournissaient du lait.

Earnscliff, voyant son prsent accept, voulut aller faire une
visite  l'ermite. Le vieillard tait assis sur un banc de pierre,
prs de la porte de son jardin; c'tait l son sige quand il
tait dispos  donner audience. Personne n'tait admis dans
l'intrieur de sa cabane et de son petit jardin: c'tait un lieu
sacr; comme le Morui des insulaires d'Otati. Sans doute qu'il
l'aurait cru profan par la prsence d'une crature humaine.
Lorsqu'il tait enferm dans son habitation, aucune prire
n'aurait pu le persuader de se rendre visible ou de donner
audience  qui que ce ft.

Earnscliff avait t pcher dans un ruisseau qui coulait  peu de
distance. Voyant l'ermite sur le banc prs de sa chaumire, il
vint s'asseoir sur une pierre qui tait en face, ayant en main sa
ligne et un panier dans lequel taient quelques truites; produit
de sa pche. Le Nain, habitu  sa prsence, ne donna d'autre
signe qu'il l'avait vu qu'en levant les yeux un moment pour le
regarder de l'air d'humeur qui lui tait habituel; aprs quoi, il
laissa retomber sa tte sur sa poitrine, comme pour se replonger
dans ses profondes mditations. Earnscliff s'aperut qu'il avait
adoss tout nouvellement  sa demeure un petit abri pour ses deux
chvres.

--Vous travaillez beaucoup, Elsy, lui dit-il pour tcher de
l'engager dans une conversation.

--Travailler! s'cria le Nain; c'est le moindre des maux de la
misrable humanit. Il vaut mieux travailler comme moi que de
chercher des amusements comme les vtres.

--Je ne prtends pas que nos amusements champtres soient des
exercices inspirs par l'amour de l'humanit, et cependant...

--Et cependant ils valent mieux que votre occupation ordinaire.
Il vaut mieux que l'homme assouvisse sa frocit sur les poissons
muets que sur les cratures de son espce. Mais pourquoi parl-je
ainsi? Pourquoi la race des hommes ne s'entr'gorge-t-elle pas, ne
s'entre-dvore-t-elle pas, jusqu' ce que, le genre humain
dtruit, il ne reste plus qu'un monstre norme comme le Behemoth
de l'criture; qu'alors ce monstre, le dernier de la race, aprs
s'tre nourri des os de ses semblables, quand sa proie lui
manquera, rugisse des jours entiers priv de nourriture, et meure
enfin peu  peu de famine? Ce serait un dnouement digne de cette
race maudite.

--Vos actions valent mieux que vos paroles, Elsy: votre
misanthropie maudit les hommes, et cependant vous les soulagez!

--Je le fais: mais pourquoi? coutez-moi. Vous tes un de ceux
que je vois avec le moins de dgot; et, par compassion pour votre
aveuglement, je veux bien, contre mon usage, perdre avec vous
quelques paroles. Je ne puis envoyer dans les familles la peste et
la discorde; mais n'atteins-je pas au mme but en conservant la
vie de quelques hommes, puisqu'ils ne vivent que pour s'entre-dtruire.
Si j'avais laiss mourir Alix de Bower, l'hiver dernier, Ruthwen
aurait-il t tu ce printemps pour l'amour d'elle? Lorsque
Willie de Westburnflat tait sur son lit de mort, on laissait
les troupeaux patre librement dans les champs; aujourd'hui
que je l'ai guri, on les surveille avec soin, et l'on ne
se couche pas sans avoir dchan le limier de garde, et tous
les autres chiens.

--J'avoue que cette dernire cure n'a pas rendu un grand service
 la socit; mais, par compensation, vous avez guri, il y a peu
de temps, mon ami Hobby, le brave Hobby Elliot de Heugh-Foot,
d'une fivre dangereuse qui pouvait lui coter la vie.

--Ainsi pensent et parlent les enfants de la boue dans leur folie
et leur ignorance, dit le Nain en souriant avec malignit. Avez-vous
jamais vu le petit d'un chat sauvage drob tout jeune  sa mre
pour tre apprivois? Comme il est doux! comme il joue avec
vous! Mais faites-lui sentir votre gibier ou vos agneaux, et sa
frocit va se montrer; il va dchirer vos agneaux, ou votre
volaille, dvorer tout ce qui se trouvera sous ses griffes.

--C'est l'effet de son instinct. Mais qu'est-ce que cela a de
commun avec Hobby?

--C'est son emblme, c'est son portrait. Il est, quant  prsent,
tranquille, apprivois; mais qu'il trouve l'occasion d'exercer son
penchant naturel, qu'il entende le son de la trompette guerrire,
vous verrez le jeune limier aspirer le sang, vous le verrez aussi
cruel, aussi froce que le plus terrible de ses anctres qui ait
brl le chaume d'un pauvre paysan... Me nierez-vous qu'il vous
excite souvent  tirer une vengeance sanglante d'une injure dont
votre famille a eu  se plaindre quand vous n'tiez encore qu'un
enfant?

Earnscliff tressaillit. Le solitaire ne parut pas s'apercevoir de
sa surprise, et continua.

--H bien! la trompette sonnera, le jeune limier satisfera sa
soif de sang, et je dirai avec un sourire: Voil pourquoi je lui
ai sauv la vie! Oui, tel est l'objet de mes soins apparents:
c'est d'augmenter la masse des misres humaines, c'est, mme dans
ce dsert, de jouer mon rle dans la tragdie gnrale. Quant 
vous, si vous tiez malade dans votre lit, la piti m'engagerait
peut-tre  vous envoyer une coupe de poison.

--Je vous suis fort oblig, Elsy, et avec une si douce esprance,
je ne manquerai certainement pas de vous consulter, quand j'aurai
besoin de secours.

--Ne vous flattez pas trop! il n'est pas bien certain que je
serais assez faible pour cder  une sotte compassion. Pourquoi
m'empresserais-je d'arracher aux misres de la vie un homme si
bien constitu pour les supporter? Pourquoi imiterais-je la
compassion de l'Indien, qui brise la tte de son captif d'un coup
de tomahawk, au moment o il est attach au fatal poteau, quand le
feu s'allume, que les tenailles rougissent, que les chaudrons sont
dj bouillants et les scalpels aiguiss pour dchirer, brler et
sacrifier la victime?

--Vous faites un tableau effrayant de la vie, Elsy, mais il ne
peut abattre mon courage. Nous devons supporter les peines avec
rsignation, et jouir du bonheur avec reconnaissance. La journe
de travail est suivie par une nuit de repos, et les souffrances
mmes nous offrent des consolations, quand, en les endurant, nous
savons que nous avons rempli nos devoirs.

--Doctrine des brutes et des esclaves! dit le Nain, dont les yeux
s'enflammaient d'une dmence furieuse: je la mprise comme digne
seulement des animaux qu'on immole. Mais je ne perdrai pas plus de
paroles avec vous.

Il se leva  ces mots, et ouvrit la porte de sa chaumire; comme
il allait y entrer, se retournant vers Earnscliff, il ajouta avec
vhmence:--De peur que vous ne croyiez que les services que je
parais rendre aux hommes prennent leur source dans ce sentiment
bas et servile qu'on appelle l'amour de l'humanit, apprenez que
s'il existait un homme qui et dtruit mes plus chres esprances,
qui et dchir et tortur mon coeur, qui et fait un volcan de ma
tte; et si la vie et la fortune de cet homme taient aussi
compltement en mon pouvoir que ce vase fragile (prenant en main
un pot de terre qui se trouvait prs de lui), je ne le rduirais
pas ainsi en atomes de poussire, dit-il en le lanant avec fureur
contre la muraille. Non, continua-t-il avec amertume, quoique d'un
ton plus tranquille: Je l'entourerais de richesses, je l'armerais
de puissance, je ne le laisserais manquer d'aucuns moyens de
satisfaire ses viles passions, d'accomplir ses infmes desseins;
j'en ferais le centre d'un effroyable tourbillon qui, priv
lui-mme de paix et de repos, renverserait, engloutirait tout ce
qui se trouverait sur son passage. J'en ferais un flau capable de
bouleverser sa terre natale, et d'en rendre tous les habitants
dlaisss, proscrits et misrables comme moi.

A peine eut-il profr ces mots, qu'il se prcipita dans sa
chaumire, dont il ferma la porte avec violence, poussant ensuite
deux verrous, comme pour tre sr qu'aucun tre appartenant  une
race qu'il avait prise en horreur ne pourrait venir le troubler
dans sa solitude.

Earnscliff s'loigna avec un sentiment ml de compassion et
d'horreur, et cherchant en vain quels malheurs pouvaient avoir
rduit  cet tat de frnsie l'esprit d'un homme qui paraissait
avoir reu de l'ducation, et qui ne manquait pas de
connaissances. Il n'tait pas moins surpris devoir que le
solitaire, malgr sa rclusion absolue et le peu de temps qu'il
avait vcu dans ce canton, savait tout ce qui se passait dans les
environs, et connaissait mme les affaires particulires de sa
famille.--Il n'est pas tonnant, pensa-t-il, qu'avec une figure
pareille, une misanthropie si exalte et des connaissances si
surprenantes sur les affaires de chacun, ce malheureux soit
regard par le commun du peuple comme ayant des relations avec
l'ennemi des hommes.


CHAPITRE V


Au mois de mai, du printemps la puissance
Du rocher des dserts dompte l'aridit;
Et malgr lui, sa fconde influence
De mousse et de lichen pare sa nudit.
Ainsi de la beaut tout reconnait l'empire,
Le coeur le plus svre est touch de ers pleurs,
Et ce sent ranim par sou tendre sourire.
Beaumont

A mesure que la saison nouvelle faisait sentir sa douce influence,
l'on voyait plus souvent le solitaire assis sur la pierre qui lui
servait de banc devant sa hutte. Un jour, vers midi, une compagnie
assez nombreuse qui allait  la chasse, et qui tait, compose de
personnes des deux sexes, traversait la bruyre avec une suite de
piqueurs conduisant des chiens, des faucons sur le poing, et
remplissant l'air du bruit de leurs cors. Le Nain,  la vue de
cette troupe brillante, allait rentrer dans sa chaumire, quand
trois jeunes demoiselles, suivies de leurs domestiques, et que la
curiosit avait engages  se dtacher de leur compagnie pour voir
de plus prs le sorcier de Mucklestane-Moor, parurent tout--coup
devant lui. L'une fit un cri d'effroi en apercevant un tre si
difforme, et se couvrit les yeux avec la main; l'autre, plus
hardie, s'avana en lui demandant d'un air ironique s'il voulait
leur dire leur bonne aventure; la troisime, qui tait la plus
jeune et la plus jolie, voulant rparer l'incivilit de ses
compagnes, lui dit que le hasard les avait spares du reste de
leur compagnie  l'entre de la plaine, et que, l'ayant vu assis 
sa porte, elles taient venues pour le prier de leur indiquer le
chemin le plus court pour aller ...

--Quoi! s'cria le Nain, si jeune et dj si artificieux! Vous
tes venue, vous le savez, fire de votre jeunesse, de votre
opulence et de votre beaut, pour en jouir doublement par le
contraste de la vieillesse, de l'indigence et de la difformit.
Cette conduite est digne de la fille de votre pre, mais non de
celle de la mre qui vous a donn le jour.

--Vous connaissez donc mes parents? vous savez donc qui je suis?

--Oui. C'est la premire fois que mes yeux vous aperoivent: mais
je vous ai vue souvent dans mes rves.

--Dans vos rves?

--Oui, Isabelle Vere. Qu'ai-je  faire quand je veille, avec toi
ou avec les tiens?

--Quand vous veillez, monsieur, dit la seconde des compagnes
d'Isabelle avec une sorte de gravit moqueuse, toutes vos penses
sont fixes sans doute sur la sagesse: la folie ne peut
s'introduire chez vous que pendant votre sommeil?

--Tandis que la nuit comme le jour, rpliqua le Nain, avec plus
d'humeur qu'il ne convient  un ermite ou  un philosophe, elle
exerce sur toi un empire absolu.

--Que le ciel me protge! dit la jeune dame en ricanant: c'est un
sorcier, bien certainement.

--Aussi certainement que vous tes une femme, dit le Nain: que
dis-je? une femme! il fallait dire une dame, une belle dame. Vous
voulez que je vous prdise votre fortune future: cela sera fait en
deux mots. Vous passerez votre vie  courir aprs des folies dont
vous serez lasse ds que vous les aurez atteintes. Au pass, des
poupes et des jouets; au prsent, l'amour et toutes ses sottises;
dans l'avenir, le jeu, l'ambition et les bquilles. Des fleurs
dans le printemps, des papillons dans l't, des feuilles fanes
dans l'automne et dans l'hiver.--J'ai fini, je vous ai dit votre
bonne aventure.

--H bien! si j'attrape les papillons, c'est toujours quelque
chose, dit en riant la jeune personne, qui tait une cousine de
miss Vere; et vous;, Nancy, ne voulez-vous pas vous faire dire
votre bonne aventure?

--Pas pour un empire, rpondit-elle en faisant un pas en arrire:
c'est assez d'avoir entendu la vtre.

--H bien! reprit miss Ilderton, je veux vous payer comme si vous
tiez un oracle et moi princesse.

En mme temps elle prsenta au Nain quelques pices d'argent.

--La vrit ne se vend ni ne s'achte, dit le solitaire en
repoussant son offrande avec un ddain morose.

--H bien! je garderai mon argent pour me servir dans la carrire
que je dois suivre.

--Vous en aurez besoin, s'cria le cynique: sans cela peu de
personnes peuvent suivre, et moins encore peuvent tre suivies.
Arrtez, dit-il  miss Vere, au moment o ses compagnes partaient,
j'ai deux mots  vous dire encore. Vous avez ce que vos compagnes
voudraient avoir, ce qu'elles voudraient au moins faire croire
qu'elles possdent: beaut, richesse, naissance, talents.

--Permettez-moi de suivre mes compagnes, bon pre: je suis 
l'preuve contre la flatterie et les prdictions.

--Arrtez, s'cria le Nain en retenant la bride de son cheval, je
ne suis pas un flatteur. Croyez-vous que je regarde toutes ces
qualits comme des avantages? Chacune d'elles n'a-t-elle pas  sa
suite des maux innombrables? des affections contraries, un amour
malheureux, un couvent, ou un mariage forc? Moi, dont l'unique
plaisir est de souhaiter le malheur du genre humain, je ne puis
vous en dsirr davantage que votre toile ne vous en promet.

--H bien! mon pre, en attendant que tous ces maux m'arrivent,
laissez-moi jouir d'un bonheur que je puis me procurer. Vous tes
g, vous tes pauvre, vous-vous trouvez loign de tout secours
si vous en aviez besoin; votre situation vous expose aux soupons
des ignorants, et peut-tre par la suite vous exposera  leurs
insultes: consentez que je vous place dans une situation moins
fcheuse; permettez-moi d'amliorer votre sort; consentez-y pour
moi, si ce n'est pour vous; lorsque j'prouverai les malheurs dont
vous me faites la prdiction, et qui ne se raliseront peut-tre
que trop tt, il me restera du moins la consolation de n'avoir pas
perdu tout le temps o j'tais plus heureuse.

--Oui, dit le vieillard d'une voix qui trahissait une motion
dont il s'efforait en vain de se rendre matre; oui, c'est ainsi
que tu dois penser; c'est ainsi que tu dois parler, s'il est
possible que les discours d'une crature humaine soient d'accord
avec ses penses! Attends-moi un instant; garde-toi bien de partir
avant que je sois de retour.

Il alla  son jardin, et en revint tenant  la main une rose 
demi panouie.

--Tu! m'as fait verser une larme, lui dit-il; c'est la seule qui
soit sortie de mes yeux depuis bien des annes. Reois ce gage de
ma reconnaissance. Prends cette fleur, conserve-la avec soin, ne
la perds jamais! Viens me trouver  l'heure de l'adversit;
montre-moi cette rose, montre-m'en seulement une feuille, ft-elle
aussi fltrie que mon coeur; ft-ce dans un de mes plus terribles
instants de rage contre le genre humain, elle fera natre dans mon
sein des sentiments plus doux, et tu verras peut-tre l'esprance
luire de nouveau dans le tien. Mais point de message, point
d'intermdiaire; viens toi-mme, viens seule, et mon coeur et ma
porte, ferms pour tout l'univers, s'ouvriront toujours pour toi
et tes chagrins. Adieu!

Il laissa aller la bride, et la jeune dame, aprs l'avoir
remerci, s'loigna fort surprise du discours singulier que lui
avait tenu cet tre extraordinaire. Elle retourna la tte
plusieurs fois, et le vit toujours  la porte de sa cabane. Il
semblait la suivre des yeux jusqu'au chteau d'Ellieslaw, et il ne
rentra dans sa chaumire que lorsqu'il ne lui fut plus possible de
l'apercevoir.

Cependant ses compagnes ne manqurent pas de la plaisanter sur
l'trange entretien qu'elle avait eu avec le fameux sorcier de
Mucklestane-Moor.--Isabelle a eu tout l'honneur de la journe,
lui dit miss Ilderton l'ane. Son faucon a abattu le seul faisan
que nous ayons rencontr; ses yeux ont conquis le coeur d'un
amant, et le magicien lui-mme n'a pu rsister  ses charmes. Vous
devriez, ma chre Isabelle, cesser d'accaparer, ou du moins vous
dfaire de toutes les denres qui ne peuvent vous servir.

--Je vous les cde toutes pour peu de chose, dit Isabelle, et le
sorcier pardessus le march.

--Proposez-le  Nancy pour rtablir la balance ingale, dit miss
Ilderton; vous savez que ce n'est pas une sorcire.

--Bon Dieu, ma soeur, dit Nancy, que voudriez-vous que je fisse
d'un tel monstre? J'ai eu peur ds que je l'ai aperu, et j'avais
beau fermer les yeux, il me semblait que je le voyais encore.

--Tant pis, Nancy, reprit sa soeur, je vous souhaite, quand vous
prendrez un admirateur, qu'il n'ait d'autres dfauts que ceux
qu'on ne peut pas voir en fermant les yeux. Au surplus, n'en
voulez-vous pas? c'est une affaire faite, je le prends pour moi,
je le logerai dans l'armoire o maman tient ses curiosits de la
Chine, afin de prouver que l'imagination si fertile des artistes
de Pkin et de Kanton n'a jamais immortalis en porcelaine de
monstre comparable  celui que la nature a produit en cosse.

--La situation de ce pauvre homme est si triste, dit Isabelle,
que je ne puis, ma chre Lucy, goter vos plaisanteries comme de
coutume. S'il est sans ressources, comment peut-il exister dans ce
dsert, si loin de toute habitation? et s'il a les moyens de se
procurer ce dont il a besoin, ne court-il pas le risque d'tre
vol, assassin par quelqu'un des brigands dont on parle
quelquefois dans ce voisinage?

--Vous oubliez qu'on assure qu'il est sorcier, dit Nancy.

--Et si la magie diabolique ne lui russit pas, dit miss
Ilderton, il n'a qu' se fier  sa magie naturelle. Qu'il montre 
sa fentre sa tte norme et son visage, le plus hardi voleur ne
voudra pas le voir deux fois. Que ne puis-je avoir  ma
disposition cette tte de Gorgone, seulement pour une demi-heure!

--Et qu'en feriez-vous, Lucy? lui demanda miss Vere.

--Je ferais fuir du chteau ce sombre, roide et crmonieux
Frdric Langley, que votre pre aime tant, et que vous aimez si
peu. Au moins nous avons t dbarrasses de sa compagnie pour le
temps que nous avons mis  faire notre visite au sorcier. C'est
une obligation que nous avons  Elsy, et je ne l'oublierai de ma
vie.

--Que diriez-vous donc, Lucy, lui dit  demi-voix Isabelle, pour
ne pas tre entendue de Nancy, qui marchait en avant parce que le
sentier o elles se trouvaient tait trop troit pour que trois
personnes pussent y passer de front; que diriez-vous si l'on vous
proposait d'associer pour la vie votre destine  celle de sir
Frdric?

--Je dirais Non, Non, Non, trois fois Non, toujours de plus haut
en plus haut, jusqu' ce qu'on m'entendt de Carlisle.

--Mais si Frdric vous disait que dix-neuf Non valent un
demi-consentement?

--Cela dpend de la manire dont ces Non sont prononcs.

--Mais si votre pre vous disait: Consentez-y ou...

--Je m'exposerais  toutes les consquences de son ou, serait-il
le plus cruel des pres.

--Et s'il vous menaait d'un couvent, d'une abbesse, d'une tante
catholique?

--Je le menacerais d'un gendre protestant, et je ne manquerais
pas la premire occasion de lui dsobir par esprit de conscience.
Mais Nancy marche bien vite! Tant mieux, nous pourrons causer.
Croyez-vous donc, ma chre Isabelle, que vous ne seriez pas
excusable devant Dieu et devant les hommes, de recourir  tous les
moyens possibles plutt que de faire un semblable mariage? Un
ambitieux, un orgueilleux, un avare, un cabaleur contre le
gouvernement, mauvais fils, mauvais frre, dtest de tous ses
parents! Je mourrais mille fois plutt que de consentir 
l'pouser.

--Que mon pre ne vous entende point parler ainsi, ou faites vos
adieux au chteau d'Ellieslaw.

--Eh bien! adieu au chteau d'Ellieslaw de tout mon coeur, si
vous en tiez dehors, et si je vous savais avec un autre
protecteur que celui que la nature vous a donn. Ah! ma chre
cousine, si mon pre jouissait de son ancienne sant, avec quel
plaisir il vous aurait donn asile jusqu' ce que vous fussiez
dbarrasse de cette cruelle et ridicule perscution!

--Ah! plt  Dieu que cela ft! ma chre Lucy, rpondit Isabelle,
mais je crains que, faible de sant comme est votre pre; il ne
soit hors d'tat de protger la pauvre fugitive contre ceux, qui
viendront la rclamer:

--Je le crains bien aussi! reprit miss llderton; mais nous y
penserons et trouverons quelque moyen pour sortir d'embarras.
Depuis quelques jours, je vois partir et arriver un grand nombre
de messagers; je vois paratre et disparatre des figures
trangres que personne ne connat, et dont on ne prononce pas le
nom: on nettoie et on prpare les armes dans l'arsenal du chteau;
tout y est dans l'agitation et l'inquitude, et j'en conclus que
votre pre et ceux qui sont chez lui en ce moment s'occupent de
quelque complot. Il ne nous en serait que plus facile de former
aussi quelque petite conspiration; nos messieurs n'ont pas pris
pour eux toute la science politique, et il y a quelqu'un que je
dsire admettre  nos conseils.

--Ce n'est pas Nancy?

--Oh non! Nancy est une bonne fille; elle vous est fort attache,
mais elle serait un pauvre gnie de conspiration, aussi pauvre que
Renault et les autres conjurs subalternes de Venise sauve
(Tragdie d'Otway); non, non, c'est un Jaffier ou un Pierre que je
veux dire, si Pierre vous plat davantage. Et cependant quoique je
sache que je vous ferai plaisir, je n'ose pas le nommer, de peur
de vous contrarier en mme temps. Ne devinez-vous pas? Il y a un
aigle et un rocher dans ce nom-l; il ne commence point par un
aigle en anglais, mais par quelque chose qui y ressemble en
cossais (Miss Ilderton joue ici sur le nom d'Eanscliff. Earn
signifie aigle (eagle) en cossais; et cliff, rocher en anglais).
H bien, vous ne voulez pas le nommer?

--Ce n'est pas au moins le jeune Earnscliff que vous voulez dire,
Lucy, rpondit Isabelle en rougissant?

--Eh!  quel autre pouvez-vous penser? Les Jaffier et les Pierre
ne sont pas en grand nombre dans ce canton, quoiqu'on y trouve en
grand nombre les Renault et les Bedmar.

--Quelle folle ide, Lucy! vos drames et vos romans vous ont
tourn la tte. Qui vous a fait connatre les inclinations de
M. Earnscliff et les miennes? Elles n'ont d'existence que dans
votre imagination toujours si vive. D'ailleurs, mon pre ne
consentirait jamais  ce mariage, et Earnscliff mme.... Vous
savez la fatale querelle....

--Quand son pre a t tu? Cela est si vieux. Nous ne sommes
plus, j'espre, dans le temps o la vengeance d'une querelle
faisait partie de l'hritage qu'un pre laissait  ses enfants,
comme une partie d'checs en Espagne, et o l'on commettait un
meurtre ou deux  chaque gnration, seulement polir empcher le
ressentiment de se refroidir. Nous en usons aujourd'hui avec nos
querelles comme avec nos vtements: nous les cherchons pour nous,
et nous ne rveillerons pas plus les ressentiments de nos pres,
que nous ne porterons leurs pourpoints taillads et leurs
haut-de-chausses.

--Vous traitez la chose trop lgrement, Lucy, rpondit, miss
Vere.

--Non, non, pas du tout. Quoique votre pre ft prsent  cette
malheureuse affaire, on n'a jamais cru qu'il ait port le coup
fatal. Et, dans tous les cas, mme du temps des guerres de clans,
la main d'une fille, d'une soeur, n'a-t-elle pas t souvent un
gage de rconciliation? Vous riez de mon rudition en fait de
romans; mais je vous assure que si votre histoire tait crite
comme celle de mainte hrone moins malheureuse et moins
mritante, le lecteur tant soit peu pntrant vous dclarerait
d'avance la dame des penses d'Earnscliff et son pouse future, 
cause de l'obstacle mme que vous supposez insurmontable.

--Nous ne sommes plus au temps des romans, mais  celui de la
triste ralit; car voil le chteau d'Ellieslaw.

--Et j'aperois  la porte sir Frdric Langley, qui nous attend
pour nous aider  descendre de cheval. J'aimerais mieux toucher un
crapaud. Ce sera le vieux Horsington, le valet d'curie, qui me
servira d'cuyer.

En parlant ainsi, elle fit sentir la houssine  son coursier,
passa devant sir Frdric, qui s'apprtait  lui offrir la main,
sans daigner jeter un regard sur lui, et sauta lgrement  terre
dans les bras du vieux palefrenier. Isabelle aurait bien voulu
l'imiter, mais elle voyait son pre froncer le sourcil et la
regarder d'un air svre; elle fut oblige de recevoir les soins
d'un amant odieux.


CHAPITRE VI


Pourquoi nous donne-t-on le nom de voleurs, 
nous qui sommes les gardes-du-corps de la nuit?
Qn'ou nous appelle les compagnons de Diane
dans les forts, les gentilshommes des tnbres, les
favoris de la lune!
(Shakespeare) Henri IV, premire partie.

Le solitaire avait pass dans son jardin le reste du jour o il
avait en la visite des trois cousines. Il vint, le soir, s'asseoir
sur la pierre qui tait son banc favori. Le disque du soleil
brillait d'un rouge clatant;  travers les flots de nuages qui
passaient et repassaient sans cesse, il colorait d'une teinte plus
vive de pourpre les sommets des montagnes couvertes de bruyres,
dont le vaste profil se dessinait  l'horizon de cette aride
plaine.

Le Nain contemplait les nuages qui s'abaissaient en masses de plus
en plus compactes; et lorsqu'un des derniers rayons du soleil
couchant vint tomber d'aplomb sur la figure trange du solitaire,
on aurait pu le prendre pour le dmon de l'orage qui se prparait,
ou pour quelque gnome qu'un signal sinistre avait fait sortir
tout--coup des entrailles de la terre.

Pendant qu'il tait assis, les yeux tourns vers les vapeurs
toujours croissantes de l'horizon, un homme  cheval arriva au
grand galop; et, s'arrtant comme pour laisser reprendre haleine 
son cheval, il fit  l'anachorte une espce de salut avec un air
d'effronterie ml de quelque embarras.

La taille de ce cavalier tait maigre et lance; mais il
paraissait avoir la force et la constitution d'un athlte, comme
quelqu'un qui avait fait mtier toute sa vie de ces exercices qui
dveloppent la force musculaire en empochant le corps de prendre
trop d'accroissement. Son visage, brl par le soleil, annonait
l'audace, l'impudence et la fourberie; enfin des cheveux et des
sourcils roux qui ombrageaient de petits yeux gris, tels taient
les traits qui composaient la physionomie sinistre de ce
personnage. Il avait des pistolets d'aron  sa selle et une autre
paire  sa ceinture; il portait une jaquette de peau de buffle, et
des gants aux mains; celui de la droite tait garni de petites
cailles de fer, comme les anciens gantelets. Il avait la tte
couverte d'une espce de casque d'acier rouill, et un grand sabre
pendait  son ct.

--H bien! dit le Nain, voil donc encore le Vol et le Meurtre 
cheval?

--A cheval? Oui, oui, Elsy, dit le bandit, votre science de
mdecin m'a remont sur mon brave cheval bai.

--Et toutes ces promesses d'amendement que vous aviez faites
pendant votre maladie, elles sont oublies?

--Parties avec l'eau chaude et la panade, reprit l'effront
convalescent. Elsy, vous qui avez, dit-on, des liaisons avec
l'Autre (Le diable):

Le diable, tant en maladie,
D'tre moine eut la fantaisie;
Mais, quand il se porta bien,
Du diable s'il en fit rien.

--Tu dis vrai, rpondit le solitaire: il serait plus facile de
faire perdre au corbeau son got pour les cadavres, au loup sa
soif du sang, que de changer tes inclinations perverses.

--Que voulez-vous que j'y fasse? cela est n avec moi, c'est dans
mon sang. De pre en fils les lurons de Westburnflat ont t tous
des rdeurs et des pillards. Ils ont tous bu sec, et fait bonne
vie, tirant grande vengeance d'une petite offense et ne refusant
aucun travail bien pay.

--Fort bien! et tu es aussi loup que celui qui la nuit ravage une
bergerie... Pour quelle oeuvre de l'enfer es-tu en course cette
nuit?

--Est-ce que votre science ne vous l'apprend pas?

--Elle m'apprend que ton dessein est coupable, que ton action
sera plus mauvaise, et que la fin sera pire encore.

--Et vous ne m'en aimez pas moins pour cela, reprit Westburnflat,
vous me l'avez toujours dit.

J'ai des raisons pour aimer ceux qui sont le flau de l'humanit:
--tu en es un des plus pouvantables! Tu vas rpandre le sang?

--Non! oh non!... A moins qu'on ne fasse rsistance; car alors la
colre l'emporte, vous savez. Non; je veux seulement couper la
crte d'un jeune coq qui chante trop haut.

--Ce n'est pas du jeune Earnscliff? dit le Nain avec quelque
motion.

--Le jeune Earnscliff? Non... Pas encore, le jeune Earnscliff!
mais son tour pourra venir, s'il ne prend garde  lui, et s'il ne
retourne  la ville, au lieu de s'amuser ici  dtruire le peu de
gibier qui nous reste; s'il prtend agir en magistrat, et envoyer
aux gens puissants d'Auld-Reekie (dimbourg) ses rapports sur les
troubles du canton... Oui, qu'il prenne garde  lui!

--C'est donc Hobby d'Heugh-Foot! Quel mal t'a-t-il fait?

--Quel mal? pas grand mal;, mais il dit que le dernier mardi gras
je n'osai me montrer de peur de lui, tandis que c'tait de peur du
shrif; il y avait un mandat contre moi. Je me moque d'Hobby et de
tout son clan; mais ce n'est pas tant pour me venger que pour lui
apprendre  ne pas donner carrire  sa langue en parlant de ceux
qui valent mieux que lui; je crois que demain matin il aura perdu
la meilleure plume de son aile... Adieu, Elsy; j'ai quelques bons
enfants qui m'attendent dans les montagnes. Je vous verrai en
revenant, et je vous amuserai du rcit de ce que nous aurons fait,
pour vous payer de vos soins.

Avant que le Nain et le temps de rpliquer, le bandit de
Westburnflat partit au grand galop. Il pressait sans piti son
cheval de l'peron, et le faisait sauter par-dessus les pierres,
dont un grand nombre parsemaient encore la plaine. En vain
l'animal ruait, gambadait, se dressait: il le forait  suivre sa
ligne droite, et restait ferme sur la selle. Bientt le solitaire
le perdit de vue.

--Ce misrable, dit le Nain, cet assassin couvert de sang, ce
sclrat qui ne respire que le crime, a des nerfs et des muscles
assez forts et assez souples pour dompter un animal mille fois
plus noble que lui; il le force  le conduire dans l'endroit o il
va se souiller d'un nouveau forfait! Et moi, si j'avais la
faiblesse de vouloir avertir sa malheureuse victime de se tenir
sur ses gardes, et chercher  sauver une famille innocente, la
dcrpitude qui m'enchane ici mettrait un obstacle  mes bonnes
intentions!--Mais pourquoi dsirerais-je qu'il en ft autrement?
Qu'ont de commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal
conforme, avec ceux qui se prtendent les chefs-d'oeuvre de la
nature? Quand je rends un service, ne le reoit-on pas avec
horreur et dgot? Et pourquoi prendrais-je quelque intrt  une
race qui me regarde et qui m'a trait comme un monstre, un tre
proscrit? Non; par toute l'ingratitude que j'ai prouve, par les
injures que, j'ai souffertes, par l'emprisonnement qu'on m'a fait
subir, par les chanes dont on m'a charg, j'toufferai dans mon
coeur ma sensibilit rebelle. Je n'ai t que trop souvent assez
insens pour dvier de mes principes quand mes sentiments se
liguaient contre moi. Comme si celui qui n'a trouv de compassion
dans personne devrait en ressentir pour quelqu'un? Que la destine
promne son char arm de faux sur l'humanit tremblante, je ne me
prcipiterai pas sous ses roues pour lui drober une victime.
Quand le Nain, le sorcier, le bossu, aurait sauv aux dpens de sa
vie un de ces tres si fiers de leur beaut, ou de leur adresse,
tout le monde applaudirait  cet change d'un homme contre un
monstre.--Et cependant ce pauvre Hobby, si jeune, si franc, si
brave, si...--Oublions-le! je ne pourrais le secourir quand je
le voudrais; mais si je le pouvais, je ne le voudrais pas: non, je
ne le voudrais pas, dt-il ne m'en coter qu'un souhait pour le
sauver.

Avant ainsi termin son soliloque, il se retira dans sa chaumire
pour se mettre  l'abri de l'orage qui s'annonait par de grosses
et larges gouttes de pluie. Les derniers rayons du soleil avaient
disparu entirement;  de courts intervalles deux ou trois clats
de tonnerre taient rpts par les chos des montagnes comme le
bruit d'un combat lointain.


CHAPITRE VII


Orgueilleux oiseau des montagnes,
Tes plumes vont servir de jouet aux autans.
Retourne aux lieux o tu plaas ton aire,
Tu n'y verras que cendres et dbris.
Qui frappe l'air de ces lugubres cris?....
Ce sont les accents d'une mre.
T. Campbell.

Toute la nuit fut sombre et orageuse; mais le matin se leva comme
rafrachi par la pluie. Mme la lande sauvage de Mucklestane-Moor,
coupe par des ingalits d'un terrain aride, et par des flaques
d'eau marcageuse, sembla s'animer sous l'influence d'un ciel
serein, comme un air de bonne humeur et de gat peut rpandre un
certain charme inexprimable sur le visage le moins agrable. La
bruyre tait touffue et fleurie. Les abeilles que le solitaire
avait ajoutes  ses petites proprits rurales voltigeaient en
joyeux essaims et remplissaient l'air des murmures de leur
industrie. Quand le vieillard sortit de sa hutte, ses deux chvres
vinrent au-devant de lui pour recevoir la nourriture qu'il leur
distribuait lui-mme chaque matin, et elles lui lchaient les
mains pour lui tmoigner leur reconnaissance.

--Pour vous du moins, leur dit-il, pour vous du moins la
conformation de celui qui vous fait du bien ne change rien  votre
gratitude; vous accueillez avec transport l'tre disgraci de la
nature qui vous donne ses soins; et les traits les plus nobles que
le ciseau d'un statuaire ait jamais produits, seraient pour vous
un objet d'indiffrence et d'alarmes s'ils s'offraient  vous  la
place du corps mutil dont vous avez coutume de recevoir les
soins.,.. Lorsque j'tais dans le monde, ai-je jamais trouv de
tels sentiments de gratitude? Non. Les domestiques que j'avais
levs depuis leur enfance, me tournaient en drision derrire ma
chaise; l'ami que je soutins de ma fortune, et pour l'amour de qui
mes mains... (Il fut en ce moment agit d'un mouvement
convulsif)... Cet ami m'enferma dans l'asile destin aux tres
privs de raison, me fit partager leurs souffrances, leurs
humiliations, leurs privations! Hubert seul... mais Hubert finira
aussi par m'abandonner. Tous les hommes ne se ressemblent-ils pas?
Ne sont-ils pas tous corrompus, insensibles, gostes, ingrats et
hypocrites jusque dans leurs prires  la Divinit, quand ils la
remercient du soleil qui les claire, de l'air pur qu'ils
respirent?

Pendant qu'il se livrait  ces sombres rflexions, le solitaire
entendit de l'autre ct de son enclos les pas d'un cheval, et une
voix sonore qui chantait avec l'accent joyeux d'un coeur lger de
souci:

Bon Hobbie Elliot, Hobbie,  cher ami,

Avec vous volontiers je m'en irais d'ici!

Au mne instant, un gros chien de chasse franchit la barrire de
l'ermite. Les chasseurs de ces cantons savent bien que la forme et
l'odeur des chvres rappellent si bien la forme et l'odeur du
daim, que les limiers les mieux dresss s'lancent quelquefois sur
elles. Le chien en question attaqua donc et trangla aussitt une
des favorites de l'ermite. En vain Hobby Elliot survenant sauta 
bas de son cheval pour sauver l'innocente crature. Quand le Nain
vit les dernires convulsions d'une de ses favorites, saisi d'un
accs de frnsie et ne se possdant plus, il tira une espce de
poignard qu'il portait sous son habit, et se prcipita sur le
chien pour le percer. Hobby lui saisit le bras.

--Tout beau, Elsy, tout beau, lui dit-il, ce n'est pas ainsi
qu'il faut traiter Killbuck.

La rage du Nain se dirigea alors contre le jeune fermier.
Dployant une vigueur qu'on ne lui aurait pas souponne, il
dgagea son bras dans un clin d'oeil, et appuya la pointe de son
poignard sur la poitrine d'Hobby. Mais au mme instant le jetant
loin de lui avec horreur:--Non!, s'cria-t-il d'un air gar,
non! pas une seconde fois!

Hobby recula de quelques pas, aussi surpris que confus d'avoir
couru un tel danger de la part d'un ennemi qu'il aurait cru si peu
redoutable.--Il a le diable au corps,  coup sr! Tels furent
les premiers mots qui lui chapprent, puis il se mit , s'excuser
d'un accident qu'il n'avait pu ni prvoir ni prvenir.

--Je ne veux pas justifier tout--fait Killbuck, dit-il; mais je
suis autant fch que vous de ce qui vient d'arriver, je veux donc
vous envoyer deux chvres et deux grasses brebis de deux ans, pour
rparer tout le mal. Un homme sage et sens, comme vous l'tes, ne
doit pas avoir de rancune contre une pauvre bte qui n'a fait que
suivre son instinct. Une chvre est cousine germaine d'un daim; si
c'et t un agneau, on pourrait y trouver davantage  redire.
Vous devriez avoir des brebis plutt que des chvres, Elsy, dans
un endroit o il y a tant de chiens de chasse.--Mais je vous en
enverrai deux.

--Misrable! dit le Nain, votre cruaut me prive d'une des deux
seules cratures qui me fussent attaches!

--Bon Dieu! Elsy, c'est bien contre ma volont. J'aurais d
penser que vous aviez des chvres, et tenir mon chien en laisse.
Mais je vais me marier, voyez-vous, et cela m'te toute autre ide
de la tte, je crois. Mes deux frres apportent sur le traneau le
dner de noces, ou une bonne partie; Je veux dire trois fameux
chevreuils, jamais on n'en vit courir de plus beaux dans la plaine
de Dallom, comme dit la ballade. Ils ont fait un dtour pour
arriver,  cause des mauvais chemins. Je vous enverrais bien un
peu de venaison; mais vous n'en voudriez pas peut-tre, parce que
c'est killbuck qui l'a tue.

Pendant ce long discours, par lequel le bon habitant des
frontires cherchait  calmer de son mieux le Nain offens, il
l'entendit s'crier enfin aprs avoir tenu les yeux baisss comme
pour se livrer  de profondes mditations.

--L'instinct! l'instinct! Oui! c'est bien cela! Le fort opprime
le faible; le riche dpouille le pauvre; celui qui est heureux, ou
pour mieux dire l'imbcile qui croit l'tre, insulte  la misre
de celui qui souffre. Retire-toi, tu as russi  donner le dernier
coup au plus misrable des tres. Tu m'as priv de ce que je
regardais comme une demi-consolation. Retire-toi, rpta-t-il; et
il ajouta avec un sourire amer: Vas jouir du bonheur qui t'attend
chez toi!

--Ah! dit Hobby, je veux n'tre jamais cru, si je ne dsire pas
vous mener avec moi  mes noces. On n'en aura pas vu de pareilles
depuis le temps du vieux Martin Elliot de la tour de Preakin. Il y
aura cent Elliot pour courir la brouze (Espce de course  cheval
qui fait partie des rjouissances d'une noce). Je vous enverrai
chercher dans un traneau avec un bon poney.

--Est-ce bien  moi que vous proposez de prendre part aux
plaisirs du commun des hommes?

--Comment commun! pas si communs. Les Elliot sont depuis long-temps
une bonne race.

--Va-t'en, rpta le Nain; puisse le mauvais gnie qui t'a
conduit ici t'accompagner chez toi! Si tu ne m'y vois, tu y verras
mes compagnons fidles, la misre et le dsespoir. Ils t'attendent
dj sur le seuil de ta porte.

--Vous avez tort de parler ainsi, Elsy. Personne ne vous croit
bon de reste; coutez-moi; et voil que vous me souhaitez malheur,
 moi ou les miens. Maintenant s'il arrivait quelque chose 
Grce, Dieu m'en prserve! ou  moi ou au pauvre chien; si je
souffrais quelque injure dans ma personne ou dans mes biens, je
n'oublierai point la part que vous y aurez eue.

--Va-t'en! dit encore le Nain, va-t'en! et souviens-toi de moi
quand tu sentiras le coup qui t'aura frapp.

--H bien! h bien! dit Hobby en remontant  cheval, je m'en
vais; on ne gagne rien, comme on dit,  se disputer avec les gens
qui sont de travers, on ne les change pas (C'est le prjug contre
l'humeur de ceux qu'on appelle des gens marqus au B.); mais s'il
arrive quelque chose  Grce Armstrong, je vous promets un petit
feu de sorcier, pourvu qu'on trouve un seul tonneau goudronn dans
les cinq paroisses du canton.

Il partit  ces mots: le Nain jeta sur lui un regard de colre et
de mpris, et prenant une bche avec un hoyau, il commena 
creuser un tombeau pour sa chvre.

Un coup de sifflet, et les mots,--Hist, Elsy, st!
l'interrompirent dans cette triste occupation. Il leva la tte et
aperut prs de lui le bandit de Westburnflat. Comme le meurtrier
de Banquo (Allusion  Macbeth), il avait le visage souill de
sang, ainsi que ses perons et les flancs de son cheval.

--Eh bien! misrable, ton infme projet est-il accompli?

--Est-ce que vous en doutez, Elsy? Quand je monte  cheval, mes
ennemis peuvent sangloter d'avance. Ils ont eu cette nuit, 
Heugh-Foot, une belle illumination, et on y pousse encore des cris
plaintifs sur la marie.

--La marie!

--Oui. Charly Cheat-the-Woody (Charlot nargue-la potence), comme
nous l'appelons, c'est--dire Charlot Foster de Tinning-Beck,
l'emmne dans le Cumberland. Elle m'a reconnu dans la bagarre,
parce que mon masque est tomb un instant. Vous sentez que, si
elle reparaissait dans le pays, je n'y serais pas en sret; la
bande des Elliot est nombreuse. Maintenant, ce que, j'ai  vous
demander, c'est le moyen de la mettre en sret.

--Veux-tu donc l'assassiner?

--Non, non; si je puis m'en dispenser. On dit qu'on envoie des
gens aux plantations,--qu'on les fait embarquer pour cela tout
doucement dans les ports, et qu'on sait gr surtout  ceux qui
emmnent une jolie fille. On a besoin par del les mers de ce
btail femelle, qui n'est pas rare ici; mais je veux faire mieux
pour la ntre. Il est une belle dame qui,  moins qu'elle ne
devienne enfant docile, fera dans peu, bon gr malgr, le voyage
des Grandes-Indes. J'ai envie de faire partir Grce avec elle.
C'est une bonne fille, aprs tout. Quel crve-coeur pour hobby,
quand il va arriver ce matin et qu'il ne trouvera ni maison ni
fiance!

--Et tu n'as aucune piti de lui!

--Aurait-il piti de moi, s'il me voyait gravir la colline du
chteau  Jeddart (Le lieu des excutions  Jeddart, o plusieurs
confrres de Westburnflat durent jouer la dernire scne de leur
rle tragique)? C'est la pauvre fille que je plains. Pour lui, il
en prendra une autre.--Eh bien! Elsy, que dites-vous de cet
exploit, vous qui aimez  en entendre raconter?

--L'air, l'ocan, le feu, dit le Nain se parlant  lui-mme, les
tremblements de terre, les temptes, les volcans, ne sont rien
auprs de la rage de l'homme; et qu'est-ce que ce bandit, si ce
n'est un homme plus habile qu'un autre  remplir le but de son
existence!--Ecoute-moi, misrable, tu vas aller o je t'ai
envoy une fois.

--Chez l'intendant?

--Oui; tu lui diras qu'Elsender-le-Reclus lui ordonne, de te
donner de l'or. Mais rends la libert  cette fille, renvoie-la
dans sa famille; qu'elle n'ait  se plaindre d'aucune insulte;
fais-lui seulement jurer de ne pas dcouvrir ton crime.

--Jurer! Et si elle ne tient pas son serment? les femmes n'ont
pas une grande rputation de ce ct. Un homme comme vous doit
savoir cela. Aucune insulte, dites-vous? Qui sait ce qui peut lui
arriver, si elle reste long-temps  Tinning-Beck? Charly
Cheat-the-Woody est un brave luron. Mais si vingt pices d'or
m'taient comptes, je croirais pouvoir promettre qu'elle sera rendue
 sa famille dans les vingt-quatre heures.

Le Nain tira de sa poche un petit porte-feuille, y crivit une ou
deux lignes, en dchira le feuillet, et le remettant au brigand:--
Tiens, lui dit-il en le regardant d'un air de menace, mais ne
songe pas  me tromper! si tu n'obis pas ponctuellement  mes
ordres, ta vie m'en rpondra.

--Je sais que vous avez du pouvoir, Elsy, dit le bandit en
baissant les yeux, n'importe d'o il vienne;--vous avez une
prvoyance et un savoir de mdecin qui vous servent  merveille,
et l'argent pleut  votre commandement, comme les fruits du grand
frne de Castleton dans une gele d'octobre: je ne vous dsobirai
pas.

--Pars donc, et dlivre-moi de ton odieuse prsence.

Le brigand donna un coup d'peron  son cheval, et disparut sans
rpliquer.

Pendant ce temps, Hobby continuait sa route avec cette sorte
d'inquitude vague qu'on appelle souvent le pressentiment de
quelque malheur. Avant d'arriver  la hauteur d'o il pouvait voir
sa maison, il aperut sa nourrice, personnage qui tait alors
d'une grande importance dans toutes les familles d'cosse, tant
dans la haute classe que dans la moyenne. On regardait la liaison
tablie entre elle et l'enfant qu'elle avait nourri comme trop
intime pour tre rompue, et il arrivait trs frquemment que la
nourrice finissait par tre admise dans la famille de son
nourrisson, et par y tre charge d'une partie de quelqu'un des
soins domestiques.

--Qu'est-ce donc qui a pu faire venir si loin la vieille
nourrice? se demanda Hobby ds qu'il eut reconnu Annaple. Jamais
elle ne s'loigne de la ferme  plus d'une porte de fusil.
Vient-elle m'annoncer quelque malheur? Les paroles du vieux sorcier
ne peuvent pas me sortir de la tte. Ah! Killbuck, mon garon!
prendre une chvre pour un daim, et justement la chvre d'Elsy!

Cependant Annaple, le dsespoir peint sur la figure, tait arrive
prs de lui, et, saisissant son cheval par la bride, resta
quelques instants sans pouvoir s'exprimer, tandis qu'Hobby, ne
sachant  quoi il devait s'attendre, n'osait l'interroger.

--Mon cher enfant, s'cria-t-elle enfin, arrtez!...... n'allez
pas plus loin!... c'est un spectacle qui vous fera mourir.

--Au nom du ciel, Annaple, expliquez-vous! que voulez-vous dire?

--Hlas! mon enfant, tout est perdu, brl, pill, saccag! Votre
jeune coeur se briserait, mon enfant, si vous voyiez ce que mes
vieux yeux ont vu ce matin.

--Et qui a os faire cela?--Lchez ma bride, Annaple, lchez-la
donc! O est ma mre, o sont mes soeurs, o est Grce? Ah! le
sorcier! j'entends encore ses paroles tinter  mon oreille.

Il pressa son cheval, et ayant atteint la hauteur il vit bientt
le spectacle de dsolation dont Annaple l'avait menac. Des
monceaux de cendres et de dbris couvraient la place qu'avait
occupe sa ferme. Ses granges, qui renfermaient ses rcoltes et
ses fourrages, ses tables pleines de nombreux troupeaux, tout ce
qui formait la richesse d'un cultivateur  cette poque, tout cela
n'existait plus. Il resta un moment sans mouvement.--Je suis
ruin, s'cria-t-il enfin, ruin sans ressource!--encore si ce
n'tait pas  la veille de mon mariage!--Mais je ne suis pas un
enfant pour rester l  pleurer. Pourvu que je retrouve Grce, ma
mre et mes soeurs bien portantes!--Eh bien! je ferai comme mon
grand-pre, qui alla avec Buccleugh servir en Flandre.--Allons,
je ne perdrai pas courage, ce serait le faire perdre  ces pauvres
femmes.

Il s'avana avec fermet vers le lieu du dsastre, dans le dessein
de porter  sa famille les consolations dont il avait besoin
lui-mme. Les habitants du voisinage, ceux surtout qui portaient son
nom, s'y taient dj rassembls. Les plus jeunes s'taient arms,
et ne respiraient que vengeance, quoiqu'ils ne sussent sur qui la
faire tomber: les plus gs s'occupaient des moyens de secourir la
malheureuse famille. La chaumire d'Annaple, situe  deux pas de
la ferme, lui avait servi de refuge, et chacun s'tait empress
d'y apporter ce qui pouvait lui tre le plus ncessaire, car on
n'avait pu sauver presque rien de la fureur des flammes.

--Eh bien! disait un grand jeune homme, allons-nous rester toute
la journe devant les murailles brles de la maison de notre
parent? A cheval, et poursuivons les brigands. Qui a un limier
prt  nous guider?

--Le jeune Earnscliff est dj parti avec six chevaux, dit un
autre, pour tcher de les dcouvrir.

--Eh bien! reprit le premier, suivons-le donc, entrons dans le
Cumberland, brlons, pillons, tuons, tant pis pour les plus
voisins.

--Un moment, jeune homme, dit un vieillard, voulez-vous exciter
la guerre entre deux pays qui sont en paix?

--Voulez-vous que nous voyions brler nos maisons sans nous
venger? Est-ce ainsi qu'agissaient nos pres?

--Je ne vous dis pas, Simon, qu'il ne faut pas nous venger,
rpondit le vieillard plus prudent; mais il faut avoir, de notre
temps, la loi pour soi.

--Je doute, dit un autre, qu'il existe encore un homme qui sache
les formalits  observer quand il faut poursuivre une vengeance
lgitime au-del des frontires. Tam de Whittram savait tout cela;
mais il est mort dans le fameux hiver.

--Oui, dit un troisime, il tait de la grande expdition quand
l'on se porta jusqu' Thirlwall, un an aprs le combat de
Philiphaugh.

--Bah! s'cria un autre de ces conseillers de la discorde, il ne
faut pas tre bien savant pour connatre ces formalits. Quand on
est sur la frontire, il faut mettre une botte de paille enflamme
au haut d'une pique ou d'une fourche, sonner trois fois du cor,
proclamer le mot de guerre, et alors il est lgitime d'entrer en
Angleterre pour se remettre, de vive force, en possession de ce
qu'on vous a pris. Et; si vous n'en pouvez venir  bout, vous avez
le droit de prendre  quelque Anglais l'quivalent de ce que vous
avez perdu, mais pas davantage. Voil la loi ancienne du Border,
faite  Drundrennan du temps de Douglas-le-Noir: que le diable
emporte qui en doute.

--H bien! mes amis, s'cria Simon,  cheval! nous prendrons avec
nous le vieux Cuddy; il Sait le compte des troupeaux et du
mobilier perdus, Hobby en aura ce soir autant qu'il en avait hier.
Quant  la maison, nous ne pouvons lui en rapporter une; mais nous
en brlerons une dans le Cumberland, comme on a brl Heugh-Foot;
c'est l ce qu'on appelle des reprsailles dans tous les pays du
monde.

La proposition venait d'tre accueillie avec enthousiasme par les
plus jeunes de l'assemble, quand Hobby arriva.

Voil Hobby, rpta-t-on tout bas, le voil ce pauvre garon:
c'est lui qui nous guidera. Tous s'empressrent autour du
malheureux fermier pour lui tmoigner la part qu'ils prenaient 
son malheur, et il ne put indiquer  ses voisins et  ses parents
combien il tait sensible  l'intrt qu'ils lui marquaient, qu'en
leur serrant la main. Quand il pressa celle de Simon d'Hackburn,
son anxit trouva enfin un langage.

--Et o sont-elles? dit-il, comme s'il et craint de nommer les
objets de son inquitude. Simon lui montra du doigt la chaumire
d'Annaple, et Hobby s'y prcipita avec l'air dsespr d'un homme
qui veut savoir sur-le-champ tout ce qu'il doit craindre.

Ds qu'il y fut entr, des exclamations de compassion partirent de
tous cts dans le groupe.

--Ce pauvre Hobby! ce pauvre garon!

--Il va apprendre ce qu'il y a de pire pour lui!

--Earnscliff ramnera peut-tre la pauvre fille!

Aprs ces exclamations, le groupe, n'ayant point de chef reconnu,
attendit tranquillement le retour d'Hobby, rsolu  se mettre sous
sa direction.

L'entrevue d'Hobby avec sa famille fut aussi triste
qu'attendrissante. Ses trois soeurs se jetrent  son cou en
pleurant, et l'touffrent presque de caresses pour retarder
l'instant o il s'apercevrait qu'il lui manquait quelqu'un non
moins cher a son coeur.

--Que Dieu vous bnisse, mon fils! Il peut nous secourir, lui,
alors que le secours du monde n'est qu'un roseau bris.

Tels furent les premiers mots que la vieille mre adressa  son
petit-fils. Il regarda autour de lui, tenant la main de deux de
ses soeurs, tandis que la troisime tait encore suspendue  son
cou.

--Laissez-moi donc voir; dit-il, que je vous compte. Voil ma
mre, Annette, Jeanne, Lily; mais o est... Il hsita un moment.--
O est Grce? continua-t-il, comme en faisant un effort.

--Srement ce n'est pas un moment pour se cacher ou pour
plaisanter.

--O mon frre! notre pauvre Grce! telles furent les seules
rponses qu'il put obtenir, jusqu' ce que sa grand'mre se levt,
et, le sparant de ses soeurs plores, le conduist vers un
sige; puis, avec cette srnit touchante qu'une pit sincre
peut seule procurer aux plus cruelles douleurs, elle lui dit:--
Mon fils, quand votre pre fut tu  la guerre, et me laissa six
orphelins,  qui j'avais  peine alors de quoi donner du pain,
j'eus le courage, ou pour mieux dire, le ciel me donna le courage
de dire:--Que la volont du Seigneur soit faite! H bien! mon
fils, des brigands ont mis le feu cette nuit  la ferme en cinq ou
six endroits  la fois; ils sont entrs arms, masqus; ils ont
pill la maison, tu les bestiaux, emmen les chevaux, et, pour
comble de malheur, enlev notre pauvre Grce! priez le ciel de
vous donner la force de dire: Que sa volont soit faite!

--Ma mre, ma mre, ne me pressez pas ainsi... C'est
impossible... je ne suis qu'un pcheur.... un pcheur endurci!...
Des hommes arms, masqus! Grce enleve!... Donnez-moi le sabre
et le havresac de mon pre. Je veux me venger, devrais-je aller
chercher ma vengeance au fond de l'enfer.

--Oh! mon fils, soyez soumis  la volont de Dieu. Qui sait ce
que sa bont nous rserve? Le jeune Earnscliff, que le ciel le
protge! s'est mis  la poursuite des brigands avec Davie de
Stenhouse et quelques autres des premiers accourus. Je criai de
laisser brler la maison et de courir aprs Grce, et Earnscliff a
t le premier  partir. C'est le digne fils de son pre; c'est un
loyal ami.

--Oui! s'cria Hobby, que le ciel le bnisse! Mais il s'agit 
prsent de l'imiter. Adieu, ma mre, adieu, mes soeurs!

--Adieu, mon fils! puissiez-vous russir dans votre recherche!
mais que je vous entende donc dire avant votre dpart:--Que la
volont de Dieu soit faite!

--Pas,  prsent, ma mre, pas  prsent! cela m'est impossible.
Il sortait de la maison, quand, en se retournant, il vit le visage
de sa vnrable aeule se couvrir d'une nouvelle tristesse. Il
revint sur-le-champ, se prcipita dans ses bras:--H bien! oui,
ma mre, dit-il, oui! que sa volont soit faite! puisque cela vous
consolera.

--Que Dieu soit donc avec vous, mon fils, et qu'il vous accorde
de pouvoir dire  votre retour:--Que son saint nom soit bni!

--Adieu, ma mre, adieu mes soeurs, s'cria Elliot; et il partit.


CHAPITRE VIII


Aux armes!  cheval! ne perdons pas leur trace,
S'cria le Laird en courroux.
Si quelqu'un refusait de marcher avec nous,
Qu'il ne vienne jamais me regarder en face.
Ballade des frontires.

--A cheval!  cheval! lance au poing! s'cria Hobby en rejoignant
la troupe qui l'attendait.

Plusieurs dj avaient le pied  l'trier; et, pendant qu'Elliot
cherchait  la hte des armes, chose difficile dans ce dsordre,
le vallon retentit de l'approbation bruyante de ses amis.

--A la bonne heure, Hobby, dit Simon d'Hackburn; je vous
reconnais. Que les femmes pleurent et gmissent, rien de mieux;
mais les hommes doivent rendre aux autres ce qu'on leur a fait;
c'est la sainte criture qui l'a dit.

--Taisez-vous, dit un vieillard d'un air svre; n'abusez pas de
la parole de Dieu, vous ne connaissez pas la chose dont vous
parlez.

--Avez-vous quelques nouvelles, Hobby? tes-vous sur la voie? Mes
braves, ne nous pressons pas trop, dit le vieux Dick de Dingle.

--Que signifie de venir nous prcher maintenant? dit Simon 
celui qui l'avait repris. Si vous ne savez pas vous dfendre,
laissez faire ceux qui le peuvent.

Puis, s'adressant au vieux Dick:--Est-ce que vous croyez que
nous ne connaissons pas la route d'Angleterre aussi bien que la
connaissaient nos pres? N'est-ce pas de l que viennent tous les
maux? C'est l'ancien proverbe, et il dit vrai: Allons en
Angleterre, comme si le diable nous poussait vers le sud.

--Nous suivrons la trace des chevaux d'Earnscliff, dit un Elliot.

--Je la reconnatrais dans la lande la plus obscure du Border,
quand on y aurait tenu foire la veille, dit Hugh, le marchal-ferrant
de Ringleburn,--car c'est toujours moi qui chausse son cheval.

--Lchez les limiers, dit un autre; o sont-ils?

--Oui, oui, la terre est sche: la piste ne ment jamais!

Hobby siffla ses chiens qui erraient en hurlant autour des cendres
de la ferme.

--Allons, Killbuck, dit Hobby, prouve-nous ton savoir-faire
aujourd'hui. Et puis, comme clair d'une lumire soudaine, il
ajouta: Mais le sorcier m'a dit quelque chose de tout ceci; il
peut fort bien savoir ce qui en est, soit par les coquins de ce
monde ou les diables de l'autre: il me le dira, ou je le lui ferai
dire avec mon couteau de chasse.

Hobby donna ses instructions  ses camarades:--Que quatre
d'entre vous avec Simon courent du ct de Groemes-Gap. Si les
brigands sont des Anglais, ils auront pris ce chemin. Que les
autres se dispersent de deux en deux ou de trois en trois dans les
bruyres, et qu'ils m'attendent au Trysting-pool (L'tang du
rendez-vous). Qu'on dise  mes frres, quand ils arriveront, de
venir nous y joindre; pauvres garons, ils seront aussi dsols
que moi; ils ne se doutent gure dans quelle maison de deuil ils
apportent notre venaison.--Pour moi, je vais au galop jusqu'
Mucklestane-Moor.

--Et si, j'tais que de vous, dit alors Dick de Dingle, je
parlerais au bon Elsy, il peut tout vous dire, s'il est d'humeur 
rpondre.

--Il me le dira, reprit Hobby occup  prparer ses armes, ou je
saurai pourquoi.

--Oui, mon enfant! mais parlez-lui bien. Ces gens-l n'aiment pas
qu'on les menace. Leurs communications avec les esprits les
rendent assez susceptibles.

--Ne vous inquitez pas. Je suis en tat aujourd'hui de braver
tous les sorciers du monde et tous les diables de l'enfer. Et, se
jetant sur son cheval, il partit au grand trot.

Bientt, malgr l'impatience dont il tait tourment, ne sachant
pas le chemin que son cheval aurait  faire dans la journe, il
n'osa plus presser sa marche. Il eut donc le temps de rflchir
sur la manire dont il devait parler au Nain, afin de tirer de lui
tout ce qu'il pouvait savoir relativement aux malheurs qui lui
taient arrivs. Quoique vif et franc, comme la plupart de ses
compatriotes, il ne manquait pas de cette adresse qui est aussi un
de leurs traits caractristiques. D'aprs la conduite de cet tre
mystrieux, le soir o il l'avait vu pour la premire fois, et
d'aprs tout ce qu'il en avait remarqu depuis ce temps, il prvit
que les menaces et la violence n'obtiendraient rien de lui.

--Je lui parlerai avec douceur, pensa-t-il, comme le vieux Dickon
me l'a conseill. On a beau dire qu'il est ligu avec Satan, il
n'est pas possible que ce soit un diable assez incarn pour ne pas
avoir piti de la position o je me trouve. D'ailleurs, il a plus
d'une fois rendu service au pauvre monde. J'aurai donc soin de me
modrer, je tcherai de toucher son coeur; mais, si je n'en tire
rien par la douceur, je serai toujours  temps de lui tordre le
cou.

C'est dans ces dispositions qu'il s'approcha de la chaumire du
solitaire. Elsy n'tait pas sur son sige d'audience, et Hobby ne
put le dcouvrir dans son jardin ni dans son enclos.

--Il est enferm dans le fond de son donjon, dit-il; il n'en
voudra peut-tre pas sortir; mais tchons de le toucher par les
oreilles d'abord, avant de m'y prendre autrement.

levant alors la voix, et du ton le plus suppliant qu'il lui fut
possible de prendre:--Mon bon ami Elsy! criat-il... Point de
rponse...--Bon pre Elsy!... mme silence.

--Que le diable emporte ta chienne de carcasse! dit-il entre ses
dents... Mon bon Elsy, n'accorderez-vous pas un mot d'avis au plus
malheureux des hommes?

--Malheureux! dit le Nain, tant mieux!

Ces mots se firent entendre  travers une petite lucarne qu'il
avait pratique au-dessus de sa porte, et par o il pouvait voir
ce qui se passait hors de sa maison, sans tre lui-mme aperu.

--Tant mieux! Elsy; et pourquoi tant mieux? N'avez-vous pas
entendu que je vous ai dit que j'tais le plus malheureux des
hommes?

--Croyez-vous m'apprendre une nouvelle? Avez-vous oubli ce que
je vous ai dit ce matin?

--Non, Elsy, et c'est parce que je m'en souviens que je reviens
vous voir. Celui qui a si bien connu le mal doit pouvoir en
indiquer le remde.

--Il n'y a point de remde aux maux de ce monde. Si j'en
connaissais un, je commencerais par l'employer pour moi-mme...
N'ai-je pas perdu une fortune qui aurait suffi pour acheter cent
fois toutes les montagnes? un rang auprs duquel ta condition
n'est que celle du dernier paysan? une socit o je trouvais tout
ce qu'il y a d'aimable et d'intressant?.... N'ai-je pas perdu
tout cela? ne vis-je pas ici comme le rebut de la nature, dans la
plus affreuse des retraites, et plus affreux moi-mme que les
objets horribles qui m'environnent? Et pourquoi d'autres
vermisseaux se plaindraient-ils d'tre fouls aux pieds de la
destine, quand je me trouve moi-mme cras sous la roue de son
char?

--Vous pouvez avoir perdu tout cela, dit Hobby avec motion,
terres, amis, richesses; mais vous n'avez jamais prouv un
chagrin comme le mien: jamais vous n'avez perdu Grce Armstrong.
Et maintenant, adieu toutes mes esprances, je rie la verrai plus!

Ces mots furent prononcs avec la plus vive motion; et, comme
s'ils avaient puis ses forces, Hobby garda le silence quelques
instants. Avant qu'il et pu reprendre assez de rsolution pour
adresser au Nain quelques nouvelles prires, le bras nerveux
d'Elsy se montra  la lucarne, tenant en main un gros sac de cuir
qu'il laissa tomber.

--Tiens, voil le baume qui gurit tous les maux des hommes.
C'est ainsi qu'ils le pensent au moins, les misrables! Va-t'en.
Te voil deux fois plus riche que tu ne l'tais hier. Ne me fais
plus de questions ni de plaintes elles me sont aussi odieuses que
les remerciements.

--C'est en vrit de l'or! dit Hobby en faisant sonner le sac. Et
s'adressant de nouveau au solitaire:--Elsy, lui dit-il, je vous
remercie de votre bonne volont, mais je voudrais vous donner une
reconnaissance de cet argent et une sret sur nos terres.
Cependant, pour vous parler librement, je ne me soucierais pas de
m'en servir avant de savoir d'o il vient. Je ne voudrais pas que,
lorsque j'en donnerai  quelqu'un, il vnt  se changer en
ardoises.

--Sot ignorant! s'cria le Nain, jamais poison plus vritable
n'est sorti des entrailles de la terre. Prends-le, fais-en usage,
et puisse-t-il te profiter aussi bien qu' moi!

--Mais je vous dis que ce n'est pas tant l'argent qui me touche.
Il est bien vrai que j'avais une jolie ferme, et les trente plus
belles ttes de btail du pays; mais ce n'est pas ce qui me tient
au coeur: si vous pouviez me donner quelques nouvelles de la
pauvre Grce, je consentirais volontiers  tre votre esclave
toute ma vie, sauf le salut de mon me. Parlez, Elsy, parlez!

--H bien donc, reprit le Nain, comme pouss  bout par ces
importunits, puisque tes propres malheurs ne te suffisent pas, et
que tu veux y ajouter ceux d'une compagne, cherche celle que tu as
perdue, du ct de l'ouest.

--L'ouest, Elsy? c'est un mot bien vague!

--C'est mon dernier.

A ces mots, il ferma la lucarne, et ne rpondit plus  tout ce
qu'Hobby lui dit encore.

--L'ouest, pensa Elliot. Mais le pays est tranquille de ce ct.
Serait-ce Jack du Todholes? Il est trop vieux pour faire un pareil
coup. L'ouest! par ma vie ce doit tre Westburnflat (Ouest). Elsy,
Elsy, encore un mot, un seul mot!

Est-ce Westburnflat? Rpondez-moi! je ne voudrais pas m'en
prendre  lui s'il est innocent. Point de rponse! Si vous ne me
dites rien, je croirai que c'est le bandit. Est-il devenu sourd ou
muet? Allons, allons, c'est lui! je ne l'aurais jamais cru. Il
faut qu'il ait quelque autre appui que ses amis du Cumberland.
Elsy, Elsy! adieu! je n'emporte pas votre argent, parce que je ne
veux pas m'en charger. Reprenez-le donc. Je vais rejoindre mes
amis au lieu du rendez-vous. Reprenez votre sac quand je serai
parti, si vous ne voulez pas m'ouvrir.

Le Nain ne fit aucune rponse.

--Il est sourd ou endiabl, ou l'un et l'autre; mais je n'ai pas
le temps de disputer avec lui, dit Hobby; et il partit pour le
rendez-vous qu'il avait donn  ses amis.

Cinq ou six d'entre eux y taient dj arrivs, et le hasard y
amena, presque au mme instant, Earnscliff et ses compagnons. Ils
avaient dcouvert les traces des bestiaux jusqu' la frontire.
Mais l ils avaient appris qu'une troupe considrable de jacobites
tait en armes, et qu'on parlait de plusieurs soulvements dans
diffrentes parties de l'cosse.

Earnscliff ne regardait donc plus l'vnement de la nuit
prcdente comme l'effet d'un brigandage ordinaire, ou d'une
vengeance particulire, mais comme la premire tincelle de la
guerre civile.

Le jeune homme embrassa Hobby avec tous les tmoignages d'un
vritable intrt, et l'informa du fruit de ses recherches.

--H bien! dit Hobby, je parierais ma tte qu'Ellieslaw est pour
quelque chose dans cette trahison d'enfer, car il est li avec
tous les jacobites du Cumberland; et, comme il a toujours protg
Westburnflat, cela s'accorde assez bien avec ce qu'Elsy m'a fait
entendre.

Un autre se rappela qu'une fille de basse-cour d'Heugh-Foot avait
entendu les brigands dire qu'ils agissaient au nom de Jacques
VIII, et qu'ils taient chargs de dsarmer tous les rebelles;
selon d'autres, Westburnflat s'tait vant tout haut qu'il
obtiendrait bientt un commandement dans les troupes jacobites,
sous les ordres d'lllieslaw, lorsque celui-ci se serait dclar,
et qu'alors on ferait un mauvais-parti  Earnscliff, et  tout ce
qui tait attach au gouvernement.

Le rsultat fut qu'on ne douta plus que la troupe de brigands
n'et agi sous les ordres de Westburnflat, peut-tre 
l'instigation secrte d'Ellieslaw, et qu'on rsolut de se rendre
sur-le-champ  la demeure du premier, afin de s'assurer de sa
personne. Les amis disperss des Elliot les avaient rejoints
pendant leur dlibration, et ils se trouvaient plus de vingt
cavaliers bien monts et passablement arms.

Un ruisseau sorti d'une troite ravine des montagnes se, rpandait
 Westburnflat, sur la plaine marcageuse qui donne son nom  cet
endroit. C'est l que l'onde, nagure rapide comme un torrent,
change de caractre et devient stagnante, telle qu'un serpent
azur repli sur lui-mme pendant son sommeil. Sur une de ses
rives et au centre de la plaine s'levait la tour de Westburnflat,
qui tait une de ces anciennes maisons fortifies, jadis si
nombreuses sur les frontires. Le terrain s'tendait en esplanade
pendant l'espace d'environ cent toises; mais au-del, ce n'tait
plus qui une fondrire impraticable pour des trangers. Les
sentiers qui conduisaient  la tour n'taient connus que du matre
et des siens. Mais, parmi les cossais rassembls sous les ordres
d'Earnscliff, plusieurs pouvaient servir de guides. Quoique le
genre de vie du propritaire ft gnralement connu, on tait
alors si peu scrupuleux sur l'article de la proprit, qu'il
n'tait pas aussi mal vu qu'il l'et t dans un pays plus
civilis.

Parmi ses voisins plus paisibles, il tait estim  peu prs comme
le serait aujourd'hui un joueur, un amateur de combats de coqs, ou
un jockey (Horse-Jockey. Un amateur de chevaux); comme un homme
enfin dont les habitudes taient blmables, et dont la socit
devait tre vite en gnral, mais dont on ne pouvait dire aprs
tout qu'il ft fltri de cette infamie ineffaable attache  sa
profession dans un pays o les lois sont observes. Dans cette
circonstance l'indignation qu'il excitait ne venait pas de la
nature de ses torts comme maraudeur, mais il avait attaqu un
voisin qui ne lui avait fait aucune injure, et surtout un membre
du clan d'Elliot, dont la plupart de nos jeunes gens faisaient
partie. Il se trouva donc naturellement dans la bande des
personnes qui, familires avec les localits de son habitation,
conduisirent facilement leurs camarades jusqu'au pied de la tour
de Westburnflat.


CHAPITRE IX


Dlivre-moi de la donzelle,
Emmne-la, dit le gant;
Je ne suis pas si mcrant
Que de vouloir mourir pour elle.
Romance du Faucon.

La tour tait un btiment carr de l'aspect le plus sombre. Les
murs en taient trs pais: les fentres, ou pour mieux dire les
fentes qui en tenaient lieu, semblaient avoir t faites, non pour
donner entre  l'air et  la lumire, mais pour fournir aux
habitants de l'intrieur les moyens de se dfendre contre ceux qui
pourraient les attaquer. Une terrasse pratique sur le haut tait
entoure d'un parapet, et donnait  ses dfenseurs l'avantage de
pouvoir combattre  couvert. Une seule porte, aussi troite que
solide, et revtue de grosses laines de fer, introduisait dans la
tour par un escalier en spirale.

Ds que la troupe se fut arrte devant cette habitation, le bras
d'une femme, passant au travers d'un crneau dans la partie
suprieure de la tour, agita un mouchoir, comme pour implorer du
secours.

Hobby, en l'apercevant, en perdit presque l'esprit de joie. C'est
la main de Grce! s'cria-t-il: c'est le bras de Grce! je les
reconnatrais entre mille; il n'y en a point de semblables. Il
faut la dlivrer, mes amis, quand nous devrions dmolir la tour de
Westburnflat, pierre  pierre.

Earnscliff doutait qu'il ft possible de reconnatre  une telle
distance le bras et la main d'une femme, mais il ne voulut rien
dire qui pt diminuer les esprances du jeune fermier. On rsolut
donc de faire une sommation  la garnison.

Les cris de la troupe et le son du cor de chasse dont on s'tait
muni firent paratre la tte d'une vieille  une des meurtrires
avances.

--C'est la mre du brigand, dit Simon; elle est cent fois pire
que lui. La moiti du mal qu'il fait dans le pays est la suite de
ses instigations.

--Qui tes-vous? Que demandez-vous? dit la respectable matrone.

--Nous dsirons parler  Williams Groeme de Westburnflat, dit
Earnscliff.

--Il n'y est point.

--Depuis quand est-il absent?

--Je ne puis vous le dire.

--Quand reviendra-t-il?

--Je rien sais rien, rpondit l'inexorable gardienne.

--Vous n'tes pas seule dans la tour?

--Seule. A moins que vous ne vouliez compter les rats.

--Ouvrez donc la porte, afin de nous le prouver. Je suis juge de
paix, et nous sommes  la recherche d'un crime de flonie.

--Que le diable leur brle les doigts  ceux qui tireront les
verrous pour vous ouvrir; quant  moi, jamais. N'tes-vous pas
honteux de venir trente hommes le pot de fer en tte, avec des
pes et des lances, pour faire peur  une pauvre veuve?

--Nos informations sont positives: un vol considrable a t
commis; il faut que nous fassions une visite.

--Et l'on a enlev, dit Hobby, une jeune fille qui vaut cent fois
plus que tout ce qu'on a vol.

--Le seul moyen de prouver l'innocence de votre fils, continua
Earnscliff, est de nous ouvrir sans rsistance, et de nous laisser
visiter la maison.

--Oui-d! Et que ferez-vous donc si je n'ouvre point  une bande
de vauriens? dit la portire d'un ton railleur.

--Nous entrerons avec les clefs du roi, et nous casserons la tte
 tous ceux qui tomberont sous nos mains, s'cria Hobby exaspr.

--Gens qu'on menace vivent long-temps, dit la vieille avec le
mme accent ironique. Essayez, mes amis, essayez; la porte est
solide. Elle a rsist  plus forts que vous.

En parlant ainsi, elle se retira en poussant un grand clat de
rire.

Les assigeants tinrent alors une consultation srieuse.
L'paisseur des murs tait telle, qu'ils auraient pu braver mme
le canon pendant quelque temps. La porte, toute couverte en fer,
tait si solide, qu'aucune force humaine ne semblait en tat de la
forcer.

--Ni tenailles ni marteaux ne pourront y mordre, dit Hugh le
marchal-ferrant de Ringleburn; autant vaudrait l'enfoncer avec
des tuyaux de pipe.

Sous l'entre,  la distance de neuf pieds qui formaient
l'paisseur de la muraille, il y avait une seconde porte en chne
garnie de clous et assure par de grandes barres de fer en tous
sens. Enfin on ne pouvait trop compter sur la sincrit de la
vieille, qui prtendait tre seule dans la tour: on voyait mme,
sur le sentier qui y conduisait, des traces rcentes qui
prouvaient que plusieurs personnes  cheval y taient entres
depuis peu.

A ces difficults se joignaient celles de se procurer les moyens
d'attaquer. Il ne fallait pas esprer qu'on pt se procurer des
chelles assez hautes pour parvenir aux crneaux, et les fentres,
outre leur lvation, taient dfendues par des verrous. Il ne
fallait pas davantage penser  miner la tour, faute d'outils et de
poudre. On pensa  convertir l'attaque en blocus; mais pendant ce
temps Westburnflat pouvait tre secouru par ses confdrs,
surtout s'il tait  la tte d'un parti jacobite, comme on le
souponnait; d'ailleurs on manquait d'abri et de provisions.

Hobby grinait des dents, et tournait autour de la forteresse,
sans pouvoir trouver de moyen pour y pntrer.--Mes amis,
s'cria-t-il tout--coup, comme frapp d'une inspiration soudaine,
faisons comme nos pres; coupons du bois; formons un bcher contre
la porte, et enfumons la vieille sorcire comme un jambon.

On se mit  l'oeuvre  l'instant mme. Tous les sabres et tons les
couteaux furent employs  couper les buissons et les saules qui
croissaient sur les rives d'un ruisseau voisin. On les empila
contre la porte, on se procura du feu avec un fusil, et Hobby,
tenant en main un brandon de paille enflamme, s'avanait vers le
bcher, quand on vit le bout d'une carabine sortir d'un crneau,
et l'on entendit en mme temps le brigand s'crier:--Grand
merci, bonnes gens, vous tes bien bons de travailler  notre
provision d'hiver. Mais si l'un de vous avance d'un pas, ce sera
le dernier de sa vie.

--C'est ce qu'il faudra voir, dit Hobby, avanant intrpidement
la torche  la main.

Le maraudeur fit feu, mais sans atteindre Hobby Earnscliff avait
tir au mme instant, et un coup si bien ajust  travers la
meurtrire troite, que la balle effleura la joue du sclrat et
en fit sortir le sang. Il avait probablement calcul que son poste
le mettait plus en sret, car il ne sentit pas plutt sa
blessure, quoiqu'elle ft trs lgre, qu'il demanda 
parlementer.

--Pourquoi, leur dit-il, venez-vous attaquer de cette manire un
homme honnte et paisible?

--Parce que vous retenez une prisonnire, dit Earnscliff, et que
nous avons rsolu de la dlivrer.

--Et quel intrt prenez-vous  elle?

--C'est ce que vous n'avez pas le droit de nous demander, vous
qui la retenez de vive force.

--Ah! je puis bien m'en douter! Au surplus, je n'ai pas envie de
me faire une querelle  mort en versant le sang d'aucun de vous,
quoique Earnscliff n'ait pas craint de verser le mien, lui qui
sait viser si juste. Pour prvenir de plus grands malheurs, je
consens  vous rendre ma prisonnire, puisque vous ne vous en irez
qu' cette condition.

--Et tout ce que vous avez vol  Hobby, s'cria Simon, vous n'en
parlez pas? Croyez-vous que nous souffrirons que vous veniez
piller nos tables comme si c'tait le poulailler d'une vieille
femme?

--Je sais ce qui est arriv  Hobby, dit le brigand; mais sur mon
me et conscience, il n'y a pas dans la tour un clou qui lui
appartienne: tout a t emport dans le Cumberland. Je connais les
voleurs, je vous promets de lui faire rendre tout ce qui pourra se
retrouver. S'il veut aller  Castleton avec deux amis, dans trois
jours je m'y trouverai avec deux des miens, et je tcherai de lui
donner satisfaction.

--C'est bon! c'est bon! cria Hobby. Ne parlez pas de cela, dit-il
tout bas  Simon; tchons seulement de tirer la pauvre Grce des
griffes de ce vieux sclrat.

--Me donnez-vous votre parole, Earnscliff, dit le brigand, qui
tait toujours derrire sa meurtrire, sur votre honneur et sur
votre gant, que je serai libre de sortir de la tour et d'y
rentrer? je demande cinq minutes pour ouvrir la porte, et autant
pour en fermer les verrous, me le promettez-vous?

--Vous aurez tout le temps qui vous sera ncessaire, dit
Earnscliff; je vous en donne ma parole sur mon honneur et sur mon
gant.

--coutez-moi un instant, Earnscliff; il vaudrait mieux que vous
fissiez reculer vos gens hors de la porte du fusil, et nous
resterions tous deux sans armes, prs de la porte de la tour. Ce
n'est pas que je doute de votre parole, Earnscliff; mais il est
toujours bon de prendre ses prcautions.

--Camarade! pensa Hobby en reculant avec ses compagnons, si je te
tenais au coin d'un bois, avec seulement deux honntes gens pour
tmoins, tu souhaiterais bientt de t'tre cass une jambe plutt
que d'avoir touch  rien de ce qui m'appartenait.

--Eh bien! dit Simon, scandalis de le voir capituler si
facilement, ce mme Westburnflat, aprs tout, aune plume blanche
dans son aile (Expression populaire pour dire: N'est pas si noir
un si brave qu'on le dit): il n'est pas digne de mettre les bottes
de son pre.

Cependant la vieille ouvrit la porte de la tour; Willie en sortit
avec une jeune femme, et sa mre resta prs de la porte comme en
sentinelle.

--La voil! dit le brigand: je vous la livre saine et sauve;
qu'un ou deux d'entre vous s'approchent pour la recevoir.

Earnscliff tait immobile de surprise. Ce n'tait pas Grce
Armstrong, c'tait miss Isabelle Vere qui tait devant ses yeux.

--Ce n'est pas Grce? s'cria Hobby en accourant vers lui et le
couchant en joue: o est Grce? qu'en as-tu fait? parle, ou tu es
mort.

--Songez que j'ai donn ma parole, Hobby, dit Earnscliff en
dtournant son fusil; et tous ses camarades rptrent, en le
dsarmant:--Earnscliff a engag sa main et son gant, sa parole
et sa foi; songez, Hobby, que nous devons ne pas trahir notre gage
avec Westburnflat, serait-il le plus =rand coquin du monde.

Le maraudeur avait pli envoyant le geste menaant d'Hobby; mais
il reprit courage en se voyant ainsi protg.

--Elle n'est pas entre mes mains, dit-il; si vous en doutez, vous
pouvez visiter la tour, j'y consens. Au surplus,.j'ai tenu ma
parole, j'ai droit d'attendre que vous tiendrez la votre. Mais si
ce n'est pas cette prisonnire que vous cherchiez, dit-il 
Earnscliff, vous allez me la rendre, car j'en suis responsable
envers qui de droit.

--Pour l'amour de Dieu! monsieur Earnscliff, dit Isabelle en
joignant les mains d'un air de terreur, n'abandonnez pas une
infortune que tout le monde semble avoir abandonne.

--Ne craignez rien, dit tout bas Earnscliff; je vous dfendrai
aux dpens de mes jours. Misrable! dit-il  Westburnflat; comment
avez-vous os insulter cette dame?

--C'est ce dont je rendrai compte, dit le bandit,  ceux qui ont,
pour me faire cette question plus de droits que sous n'en pouvez
avoir. Songez seulement que, si vous me l'enlevez  force arme,
c'est vous qui en serez responsable. Un homme ne peut se dfendre
contre vingt. Tous les Hommes des Mearns n'en peuvent faire plus
qu'ils ne peuvent (C'est--dire: ils ont beau tre braves, ils
cdent aussi au nombre. Les Mearns ou le comt de Kincardine sont
une province d'cosse).

--C'est un imposteur! dit Isabelle: il m'a arrache par violence
des bras de mon pre.

--Peut-tre a-t-il eu ses raisons pour vous le faire croire, dit
le brigand; au surplus, ce n'est pas mon affaire. Ainsi donc vous
ne voulez pas me la rendre?

--Vous la rendre, mon brave! non certainement. Je suis aux ordres
de miss Vere, et je suis prt  la reconduire partout o elle le
dsirera.

--Cela est peut-tre dj arrang entre vous deux.

--Et Grce! s'cria Hobby; et o est Grce? Croyez-vous que cela
se passe ainsi? Et, pendant qu'Earnscliff tait tout occup de
miss Vere, il se prcipita sur Willie le sabre  la main.

--Un instant, Hobby, dit celui-ci en reculant vers la tour.

Tout en parlant ainsi, il avana vers la porte, que la vieille
tenait entr'ouverte, y passa prcipitamment, et elle se ferma 
l'instant. Hobby voulut le frapper, et ne l'atteignit pas; mais le
coup fut si fort, qu'il emporta un gros morceau du linteau de la
porte vote; la marque en existe encore, et on la montre comme
une preuve de la grande vigueur de nos anctres.

--Cela n'est pas bien, Hobby, dit le vieux Dick; voil deux fois
que vous manquez  la parole qui a t donne sur l'honneur et sur
le gant. Pour qui voulez-vous donc nous faire passer dans le pays?
Willie Westburnflat a tenu sa promesse, nous devons tre fidles 
la ntre. Attendez-le au rendez-vous qu'il vous a donn 
Castleton; alors, s'il ne vous rend pas justice, nous prendrons de
nouveau les armes contre lui, nous ferons armer tous nos amis, et
nous l'enterrerons sous les ruines de sa tour.

Ce froid raisonnement ne versa pas de baume sur les blessures
d'Hobby; mais il ne pouvait rien faire sans ses compagnons, et il
fut oblig de se soumettre  leur avis.

Pendant ce temps, miss Vere avait tmoign  Earnscliff le dsir
d'tre reconduite sur-le-champ au chteau d'Ellieslaw chez son
pre. Earnscliff se disposa  la satisfaire, et cinq  six jeunes
gens s'offrirent pour lui servir d'escorte.

Hobby ne fut pas du nombre. Rong du chagrin que lui avaient fait
prouver tous les vnements de cette journe, dsespr surtout
de n'avoir pu russir  retrouver sa chre Grce, il reprit
tristement le chemin de la chaumire d'Annaple, rvant  ce qu'il
pourrait faire pour amliorer la situation de sa famille. Toute la
bande des amis d'Elliot se dispersa quand ils eurent travers le
marais. Le maraudeur et sa mre les suivirent de l'oeil, jusqu'
ce qu'ils eussent disparu.


CHAPITRE X


Dans les bosquets de celle qui m'est chre.
La neige hier talait sa blancheur:
Mais au retour de la lumire,
J'y vis la rose en sa fracheur.
Ancienne ballade.

Piqu de ce qu'il appelait l'indiffrence de ses amis, Hobby
s'tait spar d'eux, et poursuivait son chemin solitairement.--
Marche donc! dit-il  son cheval en lui faisant sentir l'peron;
tu es comme tous les autres. N'est-ce pas moi qui t'ai lev, qui
t'ai nourri? et voil maintenant que tu regimbes. Oui, tu es comme
les autres. Ils sont tous mes parents, quoique d'un peu loin:
j'aurais donn pour eux sang et biens, je les aurais servis la
nuit comme le jour, et je crois qu'ils ont plus d'gards pour le
bandit de Westburnflat que pour leur cousin. Ah! mon Dieu! c'est
pourtant d'ici que j'aurais d voir les lumires d'Heugh-Foot.
C'en est fait! je ne les verrai plus!, Si ce n'tait pour ma mre
et mes soeurs et pour cette pauvre Grce, je crois que je
donnerais de l'peron  mon cheval, et que je le ferais sauter
dans la rivire pour en finir tout d'un coup.

C'est dans cette humeur chagrine qu'il arriva devant la chaumire,
asile de sa famille. En approchant de la porte, il entendit ses
soeurs parler avec vivacit et d'un ton de gat.--Le diable
soit des femmes! dit-il: il faut toujours qu'elles chuchotent,
qu'elles jasent, qu'elles rient; il n'y a rien au monde qui puisse
les en empcher! Et cependant je suis bien aise qu'elles ne
perdent pas courage, les pauvres cratures! Mais, aprs tout,
c'est sur moi et non sur elles que le plus fort du coup est tomb.

Conduisant alors son cheval sous un hangar:--Allons, lui dit-il,
il faut que tu t'en ressentes comme ton matre: tu n'auras
aujourd'hui ni couverture ni litire! nous aurions mieux fait de
nous jeter tous les deux dans le gouffre le plus profond.

La plus jeune de ses soeurs vint l'interrompre.--H bien! Hobby,
lui dit-elle,  quoi vous amusez-vous l, tandis qu'il y a
quelqu'un, arriv du Cumberland, qui vous attend depuis plus d'une
heure? Dpchez-vous d'entrer; je vais ter la selle.

--Quelqu'un du Cumberland.? s'cria Hobby; et, remettant la bride
dans la main de sa soeur, il entra bien vite dans la chaumire.--
O est-il? o est-il? m'apporte-t-il des nouvelles de Grce?
s'cria-t-il en regardant tout autour de lui, et n'y apercevant
que des femmes.

--Il n'a pu attendre plus long-temps, dit sa soeur ane en
tchant d'touffer une envie de rire.

--Allons, allons, filles! dit la mre, il ne faut pas le
tourmenter davantage. Regardez bien, mon enfant; est-ce que vous
ne voyez pas ici quelqu'un que vous n'y avez pas laiss ce matin?

--J'ai beau regarder, ma mre, je ne vois que vous et les trois
petites soeurs.

--Ne sommes-nous pas quatre  prsent, mon frre? dit la plus
jeune qui rentrait  l'instant, et dont il avait oubli l'absence.

Au mme moment Hobby serra dans ses bras sa chre Grce, qu'il
n'avait pas reconnue, tant  cause de l'obscurit qui rgnait dans
la chaumire, que parce qu'elle s'tait couverte du plaid d'une de
ses soeurs.--Ah! vos avez os me tromper ainsi, lui dit-il.

--Ce n'est pas ma faute! s'cria Grce en cherchant  se couvrir
le visage de ses mains, pour cacher sa rougeur, et se dfendre des
tendres baisers dont son fianc punissait son stratagme; ce n'est
pas ma faute! C'est Jenny, ce sont les autres qu'il faut
embrasser, car ce sont elles qui en ont eu l'ide.

--C'est bien ce que je ferai! s'cria Hobby, et il embrassait
tour  tour ses soeurs et sa mre, avec des transports de joie, en
s'criant qu'il tait le plus heureux des hommes.

--H bien! mon enfant, dit la bonne vieille, qui ne perdait
jamais une occasion d'inspirer des sentiments religieux  sa
famille, remerciez-en donc celui qui vous accorde ce bienfait, le
Dieu qui tira la lumire des tnbres et le monde du nant. Ne
vous avais-je pas promis qu'en disant: Sa volont soit faite,
vous auriez sujet de dire: Que son nom soit lou!

--Oui, ma mre, oui! et je l'en remercie bien, comme aussi de
m'avoir laiss une seconde mre quand il m'a retir la mienne, une
mre qui me fait penser  lui dans le bonheur et l'adversit.

Aprs quelques prires et un moment de recueillement solennel dans
cette famille reconnaissante des bonts de la Providence, la
premire question d'Hobby fut de demander  Grce le rcit de ses
aventures. Elle lui dit qu'veille par le bruit que les brigands
faisaient dans la ferme, elle s'tait leve  la hte, et que,
voyant les flammes de tous cts, elle songeait  se sauver,
lorsque le masque de Westburnflat tant venu  tomber, elle avait
eu l'imprudence de prononcer son nom; qu'aussitt il lui avait li
un mouchoir sur la bouche, et l'avait place en croupe derrire un
de ses compagnons.

--Je lui casserai sa tte maudite, s'cria Hobby, n'y aurait-il
qu'un Groeme au monde en le comptant.

Grce, reprenant son rcit, lui dit qu'on l'avait emmene vers le
sud, mais qu' peine la troupe tait-elle entre dans le
Cumberland, un homme, connu d'elle pour un cousin de Westburnflat,
accourant  toute bride, vint parler au chef de la bande; qu'aprs
un instant de consultation, celui-ci lui dit qu'on allait la
reconduire  Heugh-Foot. On l'avait place derrire le dernier
venu, qui l'avait ramene en toute diligence, et sans lui dire un
seul mot, jusqu' environ un quart de mille de la chaumire
d'Annaple, o il l'avait laisse.

Les deux frres d'Hobby taient arrivs dans la journe. Aprs
avoir appris les vnements de la nuit prcdente, ils taient
partis pour se mettre aussi  la recherche des brigands, et n'en
ayant dcouvert aucune trace, ils rentraient en ce moment. Ils
furent ravis de retrouver Grce, qui fut oblige de recommencer sa
narration. Hobby conta  son tour son expdition  Westburnflat;
et, aprs avoir bien joui du plaisir d'avoir retrouv sa
matresse, des rflexions d'un genre plus triste commencrent  se
prsenter  son esprit.

--Je ne suis embarrass ni pour mes frres ni pour moi, dit-il;
nous dormirons bien  ct du bidet, comme cela nous est arriv
plus d'une fois  la belle toile dans les montagnes; mais vous
autres, comment allez-vous passer la nuit ici, comment y serez-vous
demain, les jours suivants?

--N'est-ce pas une chose barbare, dit une des soeurs, d'avoir
rduit une pauvre famille  un tat si dplorable?

--De ne nous avoir laiss ni brebis, ni agneau, ni rien de ce qui
broute l'herbe? dit le plus jeune des trois frres.

--S'ils avaient quelque rancune contre nous, dit le second, nomm
Henry, n'tions-nous pas bons pour nous battre contre eux?... Et
il faut que nous ayons t tous trois absents! Si nous avions t
ici, l'estomac de Will Groeme n'aurait pas eu besoin de djeuner
ce matin. Mais il n'y perdra rien pour attendre; n'est-ce pas,
Hobby?

--Nos amis, dit Hobby en soupirant, veulent attendre le rendez-vous
qu'il m'a donn  Castleton, pour s'arranger  l'amiable. Il
faut bien vouloir ce qu'ils veulent.

--S'arranger  l'amiable! s'crirent les deux frres, aprs un
acte de sclratesse tel qu'on n'en a jamais vu de nos jours dans
le pays!

--Cela est vrai, dit Hobby, et le sang m'en bouillait dans les
veines; mais la vue de Grce m'a un peu calm.

--Et la ferme, dit John, qui nous la rendra? Nous sommes ruins
sans ressource. J'ai t avec Henry en examiner les dbris, mais
il n'y a rien  sauver. Il faudra que nous nous fassions soldats,
et que deviendront notre mre et nos soeurs? Quand Westburnflat le
voudrait, a-t-il le moyen de nous indemniser? Il ne possde pas
une bte  quatre pieds, except son cheval; encore est-il puis
par ses courses de nuit. Nous sommes ruins compltement.

Hobby jeta un regard douloureux sur Grce Armstrong, qui ne lui
rpondit que par un soupir et en baissant tristement les yeux.

--Mes enfants, dit la mre; u vous dcouragez pas: nous avons des
parents qui ne nous abandonneront pas dans l'adversit Sir Thomas
Kittleloof est mon cousin au troisime degr du ct de sa mre;
et, comme il a t un des commissaires pour l'union de l'cosse 
l'Angleterre, il a reu des poignes d'argent, sans compter qu'il
a t cr chevalier baronnet.

--Et il ne donnerait pas une pingle pour nous, dit, Hobby.
D'ailleurs, le pain qu'il nous accorderait s'attacherait  mon
gosier; je ne pourrais l'avaler, parce que c'est le prix auquel il
a vendu l'indpendance et la couronne de la vieille cosse.

--Mais le laird de Dunder, dit la vieille, dont la mre tait
l'arrire-petite-cousine de la mienne: c'est une des plus
anciennes familles du Tiviot-Dale.

--Il est dans la Tolbooth, ma mre; il est dans le coeur du
Midlothian (Tolbooth, heart of Middle Lothian. Noms populaires de
la prison d'dimbourg) pour cent marcs d'argent qu'il a emprunts
 Saunders Willyecoat le procureur.

--Le pauvre homme! reprit mistress Elliot: ne pourrions-nous lui
envoyer quelques secours?

--H! mon Dieu, grand'mre, dit Hobby avec un mouvement
d'impatience, vous oubliez donc qu'il ne nous reste rien?

--Cela est vrai, mon fils, dit-elle; il est si naturel de dsirer
secourir ses parents!... Mais le jeune Earnscliff...

--Il n'est pas bien riche, dit Hobby, et il a un nom  soutenir.
Sans doute il ferait pour nous tout ce qu'il pourrait; mais ce
serait une honte d'avoir recours  lui. En un mot, ma mre, il est
inutile de chercher dans vos nombreux parents. Ceux qui sont
riches et puissants nous ont oublis et ne nous regardent plus.
Les autres de notre rang n'ont tout juste que ce qui leur est
ncessaire, et ne peuvent venir  notre secours.

--Eh bien! Hobby, dit la mre, il faut mettre notre confiance
dans celui qui peut faire sortir des amis et des trsors du fond
d'un marcage, comme on dit.

--Vous m'y faites songer, ma mre, dit Hobby en se levant
brusquement et en frappant du pied. Les vnements de la journe
m'ont tellement boulevers la tte, que j'en perds la mmoire et
le jugement. Vous avez raison. J'ai un ami qui m'a offert ce matin
un sac dans lequel il y avait plus d'or qu'il n'en faudrait pour
btir deux fermes comme la ntre, et les garnir de bestiaux. Je
l'ai laiss  Mucklestane-Moor, et je suis sr qu'Elsy ne le
regrettera pas.

--De quel Elsy voulez-vous parler, mon fils?

--Je ne crois pas qu'il en existe deux. Je parle du brave Elsy de
Mucklestane-Moor.

--A Dieu ne plaise, mon fils, que vous alliez chercher de l'eau
dans une source corrompue! Voudriez-vous accepter des secours d'un
homme qui est en commerce avec le malin esprit? Tout le pays ne
sait-il pas qu'Elsy est un sorcier? S'il y avait une bonne
administration de justice dans les environs, on ne l'y aurait pas
souffert si long-temps. Les sorciers et les sorcires sont
l'abomination et le flau du canton.

--Vous direz tout ce que vous voudrez des sorciers et des
sorcires; mais il est bien sr qu'un trouble-mnage comme
Ellieslaw ou un coquin tel que ce damn Westburnflat ont fait plus
de mal au pays que n'en auraient Jamais fait un millier des plus
mauvaises sorcires qui ont jamais galop sur un manche  balai ou
chant des airs du diable le mardi-gras. Jamais Elsy n'aurait mis
le feu  notre ferme; et je suis bien dcid  voir s'il est
toujours dans l'intention de nous mettre en tat de la rebtir.
C'est l'homme qui en sait le plus long dans tout le pays jusqu'
Stan-More.

--Un moment, mon enfant, remarquez que ses bienfaits n'ont port
bonheur  personne. Jock Howden, qu'Elsy prtendait avoir guri de
sa maladie, en est mort  la chute des feuilles. Il a sauv la
vache de Lambside, mais jamais ses moutons n'avaient pri en si
grand nombre que cette anne. Et d'ailleurs, on dit qu'Elsy parle
si mal des hommes, que c'est comme s'il bravait la Providence en
face; et vous savez que vous dtes vous-mme, aprs l'avoir vu
pour la premire fois, qu'il ressemblait plutt  un esprit qu'
un homme.

--Bah! ma mre, il vaut mieux que ses discours. Ainsi donc
donnez-moi un morceau  manger, car je n'ai pas aval une bouche
de la journe, et demain matin j'irai  Mucklestane-Moor.

--Et pourquoi ne pas y aller ce soir, Hobby? dit Henry: partez
sur-le-champ, je vous accompagnerai.

--Mon cheval est trop fatigu.

--Prenez le mien, dit John.

--Mais je suis moi-mme reint, dit Hobby.

--Vous! dit Henry: allons donc! je vous ai vu rester en selle
vingt-quatre heures de suite, sans vous plaindre de la fatigue.

--La nuit est bien sombre, dit Hobby en regardant par la fentre;
mais, pour vous parler vrai, quoique je n'aie pas peur, j'aime
mieux aller voir Elsy en plein jour.

Ce, frane aveu mit fin  la discussion; et Hobby, ayant trouv un
moyen terme entre la timide retenue de son aeule et la
prsomption inconsidre de son frre, prit un souper tel qu'on
put le lui donner. Embrassant alors toute sa famille, sans oublier
sa chre Grce, il se retira dans l'curie, et s'y tendit  ct
de son fidle coursier. Ses frres l'y suivirent et se partagrent
quelques bottes de paille, provision destine  la vache
d'Annaple; quant aux femmes, elles s'arrangrent le mieux qu'elles
purent pour passer la nuit dans la chaumire.

A la pointe du jour, Hobby se leva; aprs avoir pans et sell son
cheval, il partit pour Mucklestane-Moor. Il vita la compagnie de
ses deux frres, dans l'ide que le Nain tait plus favorable 
celui qui le visitait seul.

--Qui sait, se dit-il, si Elsy a ramass le sac d'hier, ou si
quelqu'un qui a pass par l ne s'en est pas empar. Allons,
Tarras, ajouta-t-il en s'adressant  son cheval, qu'il frappa de
l'peron, il faut se presser, et arriver les premiers si nous
pouvons.

On commenait  pouvoir distinguer les objets lorsqu'il arriva sur
l'minence d'o l'on apercevait, quoique d'un peu loin,
l'habitation du Nain. La porte s'en ouvrit, et Hobby vit encore
une fois le phnomne dont il avait t tmoin et dont il avait
rendu compte  Earnscliff. Deux figures humaines, si l'on pouvait
donner ce nom  celle du Nain, sortirent de la demeure du
solitaire, et s'arrtrent devant la porte, paraissant occupes 
converser ensemble. Le compagnon du Nain se baissa comme pour
ramasser quelque chose prs de la chaumire; ils firent quelques
pas et s'arrtrent encore, causant et gesticulant.

Ce spectacle rveilla toutes les terreurs superstitieuses d'Hobby.
Il ne pouvait croire que le Nain consentt  laisser entrer un
homme dans sa demeure, et il ne lui paraissait pas plus probable
que quelqu'un ft assez hardi pour aller le visiter pendant la
nuit. Il fut donc convaincu qu'il avait devant les yeux un sorcier
en confrence avec son esprit familier; et, arrtant son cheval,
il rsolut de ne pas avancer davantage avant d'avoir vu la fin de
cette scne extraordinaire. Il n'attendit pas long-temps. Un
instant aprs le Nain retourna vers sa chaumire, Hobby le suivit
des yeux, et chercha ensuite la seconde figure; mais elle avait
disparu.

--A-t-on jamais vu rien de semblable? dit Hobby; mais je suis
dans un cas dsespr, et ft-ce Belzbuth en personne, il faut
que je lui parle.

Il avana donc vers l'habitation du Nain, sans trop presser le pas
de son cheval, car le jour commenait  peine  paratre. Hobby
n'en tait plus fort loign, quand il aperut dans une touffe de
bruyre,  vingt pas de lui, prcisment  l'endroit o il avait
vu la seconde figure un moment avant qu'elle dispart, un corps
long et noir, ressemblant assez  un chien terrier qui se serait
tapi.

--Je ne lui ai jamais vu de chien, dit Hobby: c'est trop petit
pour tre un blaireau: ce pourrait bien tre une loutre; mais qui
sait les formes que les esprits peuvent prendre pour vous
effrayer? Quand je serai tout auprs, cela se changera peut-tre
en lion, en crocodile, que sais-je! Tarras se cabrera, je n'en
serai plus le matre, et comment alors me dfendre contre les
attaques du diable, on de je ne sais qui?

Hobby descendit de cheval; et, tenant la bride d'une main, il
lana prudemment une pierre contre l'objet qui l'inquitait, mais
qui resta dans le mme tat d'immobilit.--Ce n'est donc pas une
crature vivante? dit-il; et, reprenant courage, il avana
quelques pas. Le soleil, commenant alors  paratre sur
l'horizon, rendait les objets plus distincts  ses yeux.--Dieu
me pardonne, dit-il, c'est le sac qu'Elsy m'a jet hier par sa
lucarne, et que l'esprit a apport jusqu'ici pour le mettre sur
mon chemin!--Il s'en approcha sans hsiter davantage, l'ouvrit,
et l'or qu'il contenait lui parut de bon aloi.--Que Dieu me
protge! Dit-il, flottant entre le dsir de profiter d'un secours
si ncessaire  sa situation, et la crainte de compromettre son
salut ternel en se servant d'un argent qui lui arrivait par une
voie si suspecte.--Au bout du compte, ajouta-t-il; je me
conduirai toujours en honnte homme, en bon chrtien, et, arrive
ce qu'il pourra, je ne dois pas laisser ma famille mourir de faim,
quand on m'offre les moyens de la faire subsister.

Il renoua donc les cordons du sac, le mit sur son cheval, et
s'avana vers la chaumire. Il y frappa plusieurs fois sans
recevoir aucune rponse.--Elsy, cria-t-il enfin, pre Elsy,
voulez-vous sortir un moment? j'ai quelque chose  vous dire, et
bien des remercments  vous faire. Vous ne m'avez pas tromp:
j'ai trouv Grce saine et sauve, et il n'y a encore rien de
dsespr.--Ne voulez-vous pas venir un instant?--Dites-moi
seulement que vous m'coutez.--H bien! Je suppose que vous
m'entendez, quoique vous ne me rpondiez pas.--Vous voyez donc
que si je me faisais soldat, il serait bien dur pour Grce et pour
moi d'attendre peut-tre des annes pour nous marier; et si mes
frres partent aussi, qu'est-ce qui aura soin de ma vieille mre
et de mes soeurs? De manire que, j'ai pens que le mieux... Mais
je ne puis me dcider  demander un service  quelqu'un qui ne
veut pas seulement me dire s'il m'entend.

--Dis ce que tu veux, fais ce que tu veux, rpondit le Nain sans
se montrer; mais va-t'en, et laisse-moi en repos.

--H bien! puisque vous m'coutez, continua Hobby, j'aurai fini
en deux mots. Puisque vous voulez bien me prter de quoi rtablir
et regarnir la ferme d'Heugh-Foot, j'accepte ce service avec bien
de la reconnaissance; et, en conscience, votre argent sera aussi
en sret dans mes mains que dans les vtres, puisque vous le
laissez passer la nuit  la belle toile; au risque qu'il soit
ramass par le premier venu, sans parler du danger de mauvais
voisins qui peuvent venir vous voler, comme j'en ai fait la triste
preuve. Mais ce n'est pas tout, Elsy, il faut de la justice. Ma
mre est usufruitire des terres de Wideopen; moi, comme l'an de
la famille, j'en suis propritaire aprs elle: nous vous donnerons
donc tous les deux une hypothque pour votre argent sur nos biens,
qui ne doivent rien  personne, et nous vous en paierons la rente
tous les six mois. Je ferai dresser le contrat par le praticien
Saunders, et vous n'aurez rien  payer pour le contrat.

--Laisse l ton jargon, et va-t'en! s'cria le Nain. Ta probit
bavarde m'est plus insupportable que ne me le serait la
friponnerie de l'escroc qui vole sans mot dire. Va-t'en encore une
fois, emporte l'argent, et garde le principal et les intrts,
jusqu' ce que je t'en fasse la demande. Ta parole vaut contrat.

--Mais songez donc, Elsy, reprit le fermier opinitre, que nous
sommes tous mortels! Cette affaire ne peut pas se faire sans qu'on
mette un peu de noir sur du blanc. Ainsi, tout au moins, faites
une reconnaissance, comme vous la voudrez; je la copierai et je la
signerai devant de bons tmoins. Seulement je dois vous prvenir
de ne rien y glisser qui puisse compromettre mon salut ternel,
parce que je la ferai voir  notre ministre, et ce serait vous
exposer inutilement. Allons, Elsy, je m'en vais, car je vois que
vous tes fatigu de m'entendre, et moi, je le suis de vous parler
sans que vous me rpondiez. Un de ces jours je vous apporterai un
morceau du gteau de la marie (Allusion  un usage assez gnral,
dans la Grande-Bretagne), et peut-tre vous amnerai-je Grce pour
vous faire ses remercments. Ah! vous ne serez pas fch de la
voir, quoique vous soyez un peu bourru.--Eh! bon Dieu, quel
soupir! Je dsire qu'il ne soit pas malade; ou peut-tre il croit
que je lui parle de la grce divine, et non de Grce Armstrong.
Pauvre homme! je suis inquiet pour lui; mais certes, il m'aime
comme si j'tais son fils!.... Ma foi! j'aurais eu l un pre
assez laid  voir!....

Hobby, voyant que son bienfaiteur tait dtermin  ne pas lui
parler davantage, crut le devoir dlivrer de sa prsence, et
retourna gament, avec son trsor, rejoindre sa famille, que nous
allons laisser s'occuper  rparer les dsastres que lui avait
causs l'agression du bandit de Westburnflat.


CHAPITRE XI


Trois sclrats hier nous attaqurent:
J'eus beau prier, pleurer, ils m'enlevrent;
Et m'attachant sur un blanc palefroi.
Il me fallut les suivre malgr moi.
Mais qui sont-ils? Je ne puis vous le dire.
Chrislabelle.

Il faut maintenant que notre histoire rtrograde un peu, afin de
pouvoir rendre compte des circonstances qui avaient plac miss
Isabelle Vere dans la situation fcheuse dont elle fut dlivre si
inopinment par l'arrive d'Earnscliff, d'Hobby et de leurs
compagnons, devant la tour de Westburnflat.

La veille de la nuit pendant laquelle la ferme d'Hobbv avait t
pille et incendie, le pre d'Isabelle l'engagea dans la matine
 venir faire une promenade dans les bois qui entouraient son
chteau d'Ellieslaw. Entendre c'tait obir, dans le sens le
plus rigoureux de cette formule du despotisme oriental; mais
Isabelle trembla en se rendant aux ordres de son pre. Ils
sortirent suivis d'un seul domestique, que sa stupidit avait
peut-tre fait choisir pour les accompagner. Ils ctoyrent
d'abord un ruisseau, et gravirent diverses collines au bas
desquelles il serpentait. Le silence que gardait son pre faisait
penser  miss Vere qu'il avait fait choix de cette promenade
carte pour amener un sujet de conversation qu'elle craignait
par-dessus toutes choses, celui de son mariage avec sir Frdric,
et qu'il rflchissait aux moyens de l'y dterminer. Ses craintes
furent quelque temps sans se vrifier. Le peu de paroles que son
pre lui adressait n'avaient de rapport qu' la beaut du paysage
qu'ils avaient sous les yeux, et qui variait  chaque instant. Le
ton dont il faisait ces observations prouvait pourtant que, tandis
que sa bouche les prononait, son esprit tait occup de
rflexions plus, importantes, et qui semblaient l'absorber.
Isabelle tchait de lui rpondre avec autant d'aisance et de gat
qu'il lui tait possible d'en affecter au milieu des craintes dont
son imagination tait assaillie.

Soutenant, non sans peine, une conversation interrompue  chaque
instant, et qui passait brusquement d'un sujet  un autre, ils
arrivrent enfin au centre d'un petit bois compos de chnes, de
houx et de frnes, dont l'existence semblait compter plusieurs
sicles, et dont les cimes leves, se joignant ensemble,
formaient un abri impntrable aux rayons du soleil.

--C'est dans un lieu comme celui-ci, Isabelle, dit Ellieslaw, que
je voudrais consacrer un autel  l'amiti.

--A l'amiti, mon pre! et pourquoi dans un endroit si sombre et
si retir?

--Oh! il est ais d prouver que le local lui conviendrait
parfaitement, rpondit son pre en souriant amrement. Vous qui
tes une jeune fille savante, vous devez savoir que les Romains ne
se contentaient pas d'adorer leurs divinits sous un seul nom;
mais qu'ils leur levaient autant de temples qu'ils leur
supposaient d'attributs diffrents. H bien! l'amiti  laquelle,
j'lverais un temple en cet endroit ne serait pas l'amiti des
hommes; qui repousse la duplicit, l'artifice, toute espce de
dguisement; ce serait l'amiti des femmes, qui ne consiste que
dans la secrte intelligence de deux amies; comme elles
s'appellent, pour s'aider mutuellement dans leurs petits complots,
dans leurs intrigues.

--Vous tes bien svre, mon pre.

--Je ne suis que juste: je me borne  peindre la nature, et j'ai
l'avantage d'avoir sous les yeux d'excellents modles en Lucy
Ilderton et vous.

--Si j'ai t assez malheureuse pour vous offenser, mon pre,
vous ne devez pas en accuser ma cousine, car bien certainement
jamais elle ne fut ni ma conseillre ni ma confidente.

--En vrit? Et qui a donc pu vous inspirer, il y a deux jours,
la force et la hardiesse de parler  sir Frdric avec un ton
d'aigreur qui l'a bless, et qui ne m'a pas moins offens?

--Si ce que je lui ai dit vous a dplu, mon pre, j'en ai un
sincre regret; mais je ne puis me repentir d'avoir parl  sir
Frdric comme je l'ai fait. S'il oubliait que j'tais votre
fille, il devait au moins se souvenir que j'tais une femme.

--Rservez vos remarques pour une autre occasion, rpliqua
froidement son pre: je suis si las de ce sujet, que voici la
dernire fois que je vous en parlerai.

--Que de grces j'ai  vous rendre, mon pre! dit Isabelle en lui
prenant la main. Dlivrez-moi de la perscution de cet homme, et
il n'est rien que vous ne puissiez m'ordonner.

--Vous tes fort soumise quand cela vous convient, miss Vere, lui
dit son pre en fronant le sourcil et en retirant sa main; mais
je m'pargnerai  l'avenir la peine de vous donner des avis qui
vous dplaisent. Vous vous conduirez d'aprs vos propres ides.

Quatre brigands les attaqurent en ce moment: Ellieslaw tira son
pe, et se dfendit contre l'un d'eux. Un second se jeta sur le
domestique, qui tait sans armes, et lui appuyant un sabre sur la
poitrine, le menaa de le tuer s'il faisait rsistance. Les deux
autres s'emparrent d'Isabelle, et l'entranrent dans le fond du
bois. Ils y avaient prpar trois chevaux sur l'un desquels ils la
placrent, et ils la conduisirent ainsi  la tour de Westburnflat.
Elle fut confie  la garde de la mre du bandit, qui l'enferma
dans une chambre au plus haut tage de ce donjon, sans vouloir lui
dire pourquoi on l'avait enleve, ni pourquoi on la retenait
ainsi.

L'arrive d'Earnscliff avec une troupe nombreuse devant sa porte
alarma le brigand. Comme il avait donn ordre de remettre Grce en
libert, et qu'il croyait qu'elle devait dj tre rendue  ses
parents, il ne crut pas qu'elle ft l'objet de cette visite
dsagrable. Ayant reconnu Earnscliff, et instruit des sentiments
qu'il nourrissait pour Isabelle, il ne douta pas un instant qu'il
ne vnt pour la dlivrer, et la crainte des suites que pourrait
avoir pour lui sa rsistance lui fit prendre le parti de
capituler, comme nous l'avons dj appris  nos lecteurs.

Lorsque le bruit des chevaux qui emmenaient Isabelle se fit
entendre, son pre tomba subitement. Le bandit qui l'attaquait
prit aussitt la fuite, et celui qui tenait le domestique en
respect en fit autant. Celui-ci courut au secours de son matre,
qu'il croyait tu ou mortellement bless; mais,  son grand
tonnement, il ne lui trouva pas mme une gratignure.--Je ne
suis pas bless, Dixon, lui dit-il en se relevant; le pied m'a
malheureusement gliss en pressant ce sclrat avec trop d'ardeur.

L'enlvement de sa fille lui causa un dsespoir qui, suivant
l'expression de l'honnte Dixon, aurait attendri le coeur d'une
pierre. Il se mit  la poursuite des ravisseurs, parcourut tous
les dtours du bois, et fit tant de recherches inutiles, qu'il se
passa un temps assez considrable avant qu'il vnt donner l'alarme
au chteau.

Sa conduite et ses discours annonaient le dsespoir et
l'garement.--Ne me parlez pas, sir Frdric, dit-il au baronnet
qui demandait des dtails sur cet vnement, vous n'tes pas pre,
vous ne pouvez sentir ce que j'prouve. C'est ma fille, fille peu
soumise,  la vrit, mais enfin c'est ma fille, ma fille unique!
O est miss Ilderton? Elle ne doit pas tre trangre  cette
aventure; c'est un de leurs complots. Dixon, appelle M. Ratcliffe,
qu'il vienne sans perdre une seule minute.

Ce M. Ratcliffe entrait  l'instant mme dans l'appartement.

--Courez donc, Dixon, continua Ellieslaw; dites-lui que j'ai
besoin de le voir pour une affaire trs urgente.--Ah! vous
voil, mon cher monsieur, lui dit-il comme s'il l'apercevait 
l'instant; c'est de vous seul que j'attends de sages conseils dans
cette malheureuse circonstance.

--Qu'est-il donc arriv, monsieur, qui puisse vous agiter ainsi?
dit M. Ratcliffe d'un air grave.

Tandis qu'Ellieslaw lui conte, avec dtail et avec le ton et les
gestes d'un homme dsespr, la rencontre qu'il venait de faire,
nous allons faire connatre  nos lecteurs les relations qui
existaient entre ces deux personnages.

Ds sa premire jeunesse, M. Vere d'Ellicslaw avait men une vie
trs dissipe. Une ambition dmesure et qui s'inquitait peu des
moyens  employer pour parvenir  son but avait marqu le milieu
de sa carrire. Quoique d'un caractre naturellement avare et
sordide, aucune dpense ne lui cotait quand il s'agissait de
satisfaire ses passions. Ses affaires se trouvaient dj fort
embarrasses, quand il fit un voyage en Angleterre. Il s'y maria,
et le bruit se rpandit que son pouse lui avait apport une
fortune considrable. Il passa plusieurs annes dans ce pays, et,
quand il revint en cosse, il tait veuf et accompagn de sa
fille, alors ge de dix ans. Depuis ce moment il s'tait livr 
des dpenses plus excessives que jamais, et l'on supposait
gnralement qu'il devait avoir contract des dettes
considrables.

Il n'y avait que quelques mois que M. Ratcliffe tait venu rsider
au chteau d'Ellieslaw, du consentement tacite du matre du logis,
mais videmment  son grand dplaisir. Ds le moment de son
arrive, il exera sur lui et sur la conduite de ses affaires une
influence incomprhensible, mais indubitable. C'tait un homme g
d'environ soixante ans, d'un caractre grave, srieux et rserv.
Tous ceux  qui il avait occasion de parler d'affaires rendaient
justice  l'tendue de ses connaissances. En toute autre occasion
il parlait peu; mais quand il le faisait, il montrait un esprit
actif et cultiv.

Avant de fixer sa rsidence au chteau, il y avait fait des
visites assez frquentes. Ellieslaw, qui recevait toujours avec
hauteur et ddain ceux qu'il regardait comme ses infrieurs, lui
tmoignait toujours les plus grands gards, et mme de la
dfrence. Cependant son arrive lui semblait toujours  charge,
et il paraissait respirer plus librement aprs son dpart. Il fut
donc impossible Je ne pas remarquer le mcontentement avec lequel
il le vit se fixer chez lui, et il montrait autant de contrainte
en sa prsence que de confiance en ses lumires. Ses affaires les
plus importantes taient rgles par M. Ratcliffe. Ellieslaw ne
ressemblait pourtant pas  ces hommes riches, qui, trop indolents
pour s'occuper de leurs affaires, se dchargent volontiers de ce
soin sur un autre; mais on voyait en beaucoup d'occasions qu'il
renonait  son opinion pour adopter celle de M. Ratcliffe, que
celui-ci exprimait toujours franchement et sans rserve.

Rien ne mortifiait plus M. Ellieslaw que de voir que des trangers
s'apercevaient de l'espce d'empire que cet homme exerait sur
lui. Lorsque sir Frdric ou quelque autre de ses amis lui en
faisait l'observation, tantt il leur rpondait avec un ton de
hauteur et d'indignation, tantt il s'efforait de tourner la
chose en plaisanterie.--Ce Ratcliffe sait combien il m'est
ncessaire, disait-il: sans lui, il me serait impossible de grer
mes affaires d'Angleterre; mais, au fond, c'est l'homme le plus
instruit et le plus honnte qu'on puisse trouver.

Tel tait le personnage  qui il racontait en ce moment les
dtails de l'enlvement de miss Vere, et qui l'coutait d'un air
de surprise et d'incrdulit.

--Maintenant, mes amis, dit M. Ellieslaw, comme pour conclure, 
sir Frdric et aux autres personnes qui taient prsentes, donnez
vos avis au plus malheureux des pres: que dois-je faire? quel
parti prendre?

--Monter  cheval, prendre les armes, et poursuivre les
ravisseurs jusqu'au fond des enfers, s'cria sir Frdric. Partons
sans perdre un instant.

--N'existe-t-il, dit froidement Ratcliffe, personne que vous
puissiez souponner de ce crime inconcevable? Nous ne sommes plus
dans le sicle o l'on enlevait les dames uniquement pour leur
beaut.

--Je crains, rpondit Ellieslaw, de ne savoir que trop qui je
dois accuser de cet attentat. Lisez cette lettre, que miss
Ilderton avait jug convenable d'crire chez moi  un jeune homme
des environs nomm Earnscliff, celui de tous les hommes que j'ai
le plus de droit d'appeler mon ennemi hrditaire; le hasard l'a
fait tomber entre mes mains. Vous voyez qu'elle lui crit comme
confidente de la passion qu'il a os concevoir pour ma fille, et
qu'elle lui dit qu'elle plaide sa cause avec chaleur auprs de son
amie. Faites attention aux passages souligns, monsieur Ratcliffe,
vous verrez que cette fille intrigante l'engage  recourir  des
mesures hardies, et l'assure que ses sentiments seraient pays de
retour partout ailleurs que dans les limites de la baronnie
d'Ellieslaw.

--Et c'est, dit Ratcliffe, d'aprs une lettre crite par une
jeune fille romanesque, et qui n'a pas mme t remise  sa
destination, que vous concluez que M. Earnscliff a enlev votre
fille, et s'est port  un acte de violence si inconsidr, si
criminel?

--Qui voulez-vous que j'en accuse? dit Ellieslaw.

--Qui pouvez-vous en souponner? s'cria sir Frdric. Qui peut
avoir eu un motif pour commettre un tel crime, si ce n'est lui?

--Si c'tait l le meilleur moyen de trouver le coupable, dit
M. Ratcliffe avec sang-froid, on pourrait indiquer des personnes 
qui leur caractre permettrait plus facilement d'imputer une
pareille action, et qui ont aussi des motifs suffisants pour
l'avoir commise.--Ne pourrait-on pas, par exemple, supposer que
quelqu'un ait jug convenable de placer miss Vere dans un endroit
o l'on puisse exercer sur ses inclinations un degr de contrainte
auquel on n'oserait avoir recours dans le chteau de son pre?--
Que dit sir Frdric Langley de cette supposition?

--Je dis, rpliqua sir Frdric furieux, que, s'il plat 
M. Ellieslaw de permettre  M. Ratcliffe des liberts qui ne
conviennent pas au rang qu'il occupe dans la socit, je ne
souffrirai pas impunment qu'une telle licence s'tende jusqu'
moi.

--Et moi, s'cria le jeune Mareschal de Mareschal Wells, qui
tait aussi un des htes du chteau, je dis que vous tes tous des
fous et des enrags, de rester ici  vous disputer, tandis que
nous devrions dj tre  la poursuite de ces sclrats.

--J'ai donn ordre de prparer des chevaux et des armes, dit
Ellieslaw, et si vous le voulez nous allons partir.

On se mit en marche; mais toutes les recherches furent inutiles,
probablement parce qu'Ellieslaw dirigea la poursuite du ct de la
tour d'Earnscliff, dans la supposition qu'il tait l'auteur de
l'enlvement, de manire qu'il se trouvait dans une direction
diamtralement oppose  celle que les brigands avaient suivie. On
rentra au chteau vers le soir aprs s'tre inutilement fatigu.
De nouveaux htes y taient survenus, et, aprs avoir parl de
l'vnement arriv dans la matine, on l'oublia pour se livrer 
la discussion des affaires politiques qui taient sur le point
d'amener un moment de crise et d'explosion.

Plusieurs de ceux qui composaient ce divan taient catholiques et
tous des jacobites dclars. Leurs esprances taient en ce moment
plus vives que jamais. On s'attendait tous les jours  une
descente que la France devait faire en faveur du prtendant, et un
grand nombre d'cossais taient disposs  accueillir les Franais
plutt qu' leur rsister. Ratcliffe, qui ne se souciait gure de
prendre part  ce genre de discussion, et qui n'y tait jamais
invit, s'tait retir dans son appartement, et miss Ilderton
avait t confine dans le sien par ordre de M. Ellieslaw, jusqu'
ce qu'il pt la faire reconduire chez son pre, qui arriva le
lendemain matin.

Les domestiques ne pouvaient s'empcher d'tre surpris de voir
qu'on oublit si facilement le malheur de leur jeune matresse.
Ils ignoraient que ceux qui taient le plus intresss  sa
destine connaissaient fort bien et la cause de son enlvement et
le lieu de sa retraite; et que les autres, au moment o une
conspiration tait sur le point d'clater, n'avaient l'imagination
occupe que des moyens de la faire russir.


CHAPITRE XII


On la cherche partout. Ne pourriez-vous nous dire,
Ami, par quel chemin on a pu la conduire?

Le lendemain, peut-tre pour sauver les apparences, on se mit de
nouveau  la recherche des ravisseurs de miss Isabelle, mais sans
plus de succs que la veille; et l'on reprit, sur le soir, le
chemin du chteau d'Ellieslaw.

--Il est bien singulier, dit Mareschal  Ratcliffe, que quatre
hommes  cheval, emmenant une femme, aient pu traverser le pays
sans laisser aucune trace de leur passage, sans que personne les
ait vus ni rencontrs. On croirait qu'ils ont voyag par air, ou
sous quelque vote souterraine.

--On arrive quelquefois  la connaissance de ce qui est, dit
M. Ratcliffe, en dcouvrant ce qui n'est pas. Nous avons battu la
campagne, parcouru toutes les routes, tous les sentiers qui
avoisinent le chteau. Il n'y a qu'un seul point que, nous n'ayons
pas visit, c'est un mauvais chemin  travers les marais, et qui
conduit  Westburnflat.

--Et pourquoi n'y pas aller?

--M. Vere rpondrait mieux que moi  cette question, dit
schement M. Ratcliffe.

Mareschal se tournant aussitt vers Ellieslaw:--Monsieur, lui
dit-il, on m'assure qu'il y a encore un passage que nous n'avons
pas examin, celui qui conduit  Westburnflat.

--Oh! dit sir Frdric en riant, je connais parfaitement le
propritaire de la tour de Westburnflat. C'est un homme qui ne
fait pas une grande diffrence entre ce qui est  lui et ce qui
appartient  ses voisins; mais trs fidle  ses principes
d'ailleurs, il se garderait bien de toucher  rien de ce qui
appartient  Ellieslaw.

--D'ailleurs, dit Ellieslaw en souriant mystrieusement, il a eu
bien d'autre fil  retordre la nuit dernire. N'avez-vous pas
entendu dire qu'on a brl la ferme d'Hobby Elliot d'Heugh-Foot,
parce qu'il a refus de livrer ses armes  quelques braves gens
qui veulent faire un mouvement en faveur du roi?

Toute la compagnie sourit en entendant parler d'un exploit qui
cadrait si bien avec ses vues.

--Je crois que nous aurions  nous reprocher une ngligence
coupable, dit Mareschal, si nous ne faisions pas quelques
recherches de ce ct.

On ne pouvait faire aucune objection raisonnable  cette
proposition, et l'on marcha vers Westburnflat.

A peine avaient-ils pris cette direction, qu'ils aperurent
quelques cavaliers qui s'avanaient vers eux.

--Voici Earncliff, dit Mareschal, je reconnais son beau cheval
bai, qui a une toile sur le front.

--Ma fille est avec lui, s'cria Ellieslaw avec fureur.--H
bien! messieurs, mes soupons taient-ils justes! Messieurs, mes
amis, aidez-moi  l'arracher des mains de ce ravisseur.

Il tira son pe; sir Frdric en fit autant, et quelques-uns de
leurs amis les imitrent; mais le plus grand nombre hsitait.

--Un instant! s'cria Mareschal Wells en se jetant devant eux.
Vous voyez qu'ils avancent paisiblement, qu'ils ne cherchent pas 
nous viter, attendons qu'ils nous donnent quelques dtails sur
cette affaire mystrieuse. Si miss Vere a souffert la moindre
insulte, si Earnscliff l'a vritablement enleve, croyez que je
serai le premier  la venger.

--Vos doutes me blessent, Mareschal, dit Ellieslaw, vous tes le
dernier de qui j'aurais attendu un tel discours.

--Vous vous faites tort  vous-mme par votre violence,
Ellieslaw, quoique la cause puisse vous rendre excusable.

A ces mots Mareschal s'avana  la tte de la troupe, et d'un son
de voix clatant il s'cria:--Monsieur Earnscliff, on vous
accuse d'avoir enlev la dame que vous accompagnez, et nous sommes
ici pour la venger et pour punir ceux qui ont os l'injurier.

--Et qui le ferait plus volontiers que moi, monsieur Mareschal,
rpondit Earnscliff avec hauteur; moi qui ai eu le bonheur de la
dlivrer ce matin de la prison o on la retenait, et qui la
reconduisais en ce moment chez son pre?

--La chose est-elle ainsi, miss Vere? dit Mareschal.

--Oui, vraiment, rpondit aussitt Isabelle; j'ai t enleve par
des misrables dont je ne connais ni la personne ni les
intentions, et, j'ai t remise en libert, grce  l'intervention
de monsieur Earnscliff et de ces braves gens.

--Mais par qui et pourquoi cet enlvement a-t-il t fait?
s'cria Mareschal: ne connaissez-vous pas l'endroit o l'on vous a
conduite? Earnscliff, o avez-vous trouv miss Vere?

Avant qu'on et pu rpondre  aucune de ces questions, Ellieslaw
survint, et rompit la confrence.

--Quand je connatrai parfaitement, dit-il, toute l'tendue de
mes obligations envers monsieur Earnscliff, il peut compter sur
une reconnaissance proportionne. En attendant, je le remercie
d'avoir remis ma fille entre les mains de son protecteur naturel.

Et en mme temps il saisit la bride du cheval d'Isabelle, fit une
lgre inclination de tte  Earnscliff, et reprit avec sa fille
le chemin de son chteau. Il s'carta du reste de la compagnie,
parut engag dans une conversation trs vive avec Isabelle; et ses
amis, voyant qu'il semblait dsirer tre seul avec elle, ne les
interrompirent pas jusqu' leur arrive.

A l'instant o les amis de M. Ellieslaw saluaient Earnscliff pour
se retirer, celui-ci, peu satisfait de la conduite du pre
d'Isabelle, s'cria:--Messieurs, quoique ma conscience me rende
le tmoignage que rien dans ma conduite ne peut donner lieu  un
tel soupon, je m'aperois que M. Ellieslaw parat croire que j'ai
eu quelque part  l'enlvement de sa fille; faites attention, je
vous prie, que je le nie formellement; et quoique je puisse
pardonner  l'garement d'un pre dans un pareil moment, si
quelqu'un de vous, ajouta-t-il en fixant les yeux sur sir Frdric
Langley, pense que mon dsaveu, l'assertion de miss Vere et le
tmoignage de mes amis ne suffisent pas pour ma justification, je
serai heureux, trs heureux de pouvoir me disculper par tous les
moyens qui conviennent  un homme qui tient  son honneur plus
qu' sa vie.

--Et je lui servirai de second, s'cria Simon d'Hackburn: ainsi
qu'il s'en prsente deux de vous, gentilshommes ou non, je m'en
moque.

--Quel est, dit sir Frdric, ce manant qui prtend se mler des
querelles de ses suprieurs?

--C'est un manant qui ne doit rien  personne, rpliqua Simon, et
qui ne reconnat pour suprieurs que son roi et le laird sur les
terres duquel il vit.

--Allons, messieurs, allons, dit Mareschal, point de querelles,
de grce! Monsieur Earnscliff, nous n'avons pas la mme faon de
penser sur tous les points; nous pouvons nous trouver opposs,
mme ennemis: mais si la fortune le veut ainsi, je suis persuad
que nous n'en conserverons pas moins les gards et l'estime que
nous nous devons mutuellement. Je suis convaincu que vous tes
aussi innocent de l'enlvement de ma cousine que je le suis
moi-mme, et ds qu'Ellieslaw sera remis de l'agitation bien
naturelle que cet vnement lui a occasionne, il s'empressera de
reconnatre le service important que vous lui avez rendu.

--J'ai trouv ma rcompense dans le plaisir d'tre utile  votre
cousine, dit Earnscliff; mais je vois que votre compagnie est dj
dans l'alle du chteau d'Ellieslaw.--Saluant alors Mareschal
avec politesse, et ses compagnons d'un air d'indiffrence, il prit
la route qui conduisait  Heugh-Foot, voulant se concerter avec
hobby sur les moyens  employer pour dcouvrir Grce Armstrong, ne
sachant pas qu'elle lui et dj t rendue.

--C'est, sur mon me, un brave et aimable jeune homme, dit
Mareschal  ses compagnons; j'tais presque de sa force  la balle
quand nous tions au collge, et nous aurons peut-tre bientt
l'occasion de nous mesurer  un jeu plus srieux.

--Je crois, dit sir Frdric, que nous avons eu grand tort de ne
pas le dsarmer ainsi que ses compagnons. Vous verrez qu'il sera
un des chefs du parti Whig.

--Pouvez-vous parler ainsi, sir Frdric? s'cria Mareschal;
croyez-vous qu'Ellieslaw pt consentir  ce qu'on ft un pareil
outrage, sur, ses terres,  un homme qui s'y prsente pour lui
ramener sa fille? Et, quand il y consentirait, pensez-vous que
moi, que ces messieurs, nous voudrions nous dshonorer, en restant
spectateurs tranquilles d'une telle indignit? Non, non. La
vieille cosse et la loyaut! voil mon cri de ralliement. Quand
l'pe sera tire, je sais comment il faut s'en servir; mais, tant
qu'elle reste dans le fourreau, nous devons nous conduire en
gentilshommes et en bons voisins.

Ils arrivrent enfin au chteau. Ellieslaw y tait depuis quelques
instants, et les attendait dans la cour.

--Comment se trouve miss Vere? s'cria vivement M. Mareschal;
vous a-t-elle donn des dtails sur son enlvement.

--Elle s'est retire dans son appartement trs fatigue. Je ne
puis attendre d'elle beaucoup de lumire sur cette aventure, avant
que le repos ait rtabli le calme dans son esprit. Je ne vous en
suis pas moins oblig, mon cher Mareschal, ainsi qu' Mes autres
amis, de l'intrt que vous voulez bien y prendre. Mais, dans ce
moment, je dois oublier que je suis pre, pour me souvenir que je
suis citoyen. Vous savez que c'est aujourd'hui que nous devons
prendre un parti dcisif. Le temps s'coule, nos amis arrivent;
j'attends, non seulement les principaux chefs, mais mme ceux que
nous sommes obligs d'employer en sous-ordre. Nous n'avons plus
que quelques instants pour achever nos prparatifs. Voyez ces
lettres, Marchie (c'tait l'abrviation familire du nom de
Mareschal, et par laquelle ses amis le dsignaient). Dans le
Lothian, dans tout l'ouest, on n'attend que le signal. Les bls
sont mrs, il ne s'agit plus que de runir les moissonneurs.

--De tout mon coeur! dit Mareschal, mettons-nous vite 
l'ouvrage.

Sir Frdric restait srieux et dconcert.

--Voulez-vous me suivre  l'cart un instant? dit Ellieslaw au
sombre baronnet. J'ai  vous apprendre une nouvelle qui vous fera
plaisir.

Il l'emmena dans son cabinet; chacun se dispersa, et Mareschal se
trouva seul avec Ratcliffe.

--Ainsi donc, lui dit celui-ci, les gens qui partagent vos
opinions politiques croient la chute du gouvernement si certaine,
qu'ils ne daignent plus couvrir leurs manoeuvres du voile du
mystre?

--Ma foi, monsieur ratcliffe, il se peut que les sentiments et
les actions de vos amis aient besoin de se couvrir d'un voile.
Quant  moi, j'aime que ma conduite soit au grand jour.

--Et se peut-il que vous qui, malgr votre caractre ardent et
irrflchi (pardon, monsieur Mareschal, mais je suis un homme
franc), vous qui, malgr ces dfauts naturels, possdez du bon
sens et de l'instruction, vous soyez assez insens pour vous
engager dans une telle entreprise? Comment se trouve votre tte,
quand vous assistez  ces confrences dangereuses?

--Pas aussi assure sur mes paules que s'il s'agissait d'une
partie de chasse. Je n'ai pas tout--fait le sang-froid de mon
cousin Ellieslaw, qui parle d'une conspiration comme d'un bal, et
qui perd et retrouve une fille charmante avec plus d'indiffrence
que moi si je perdais et retrouvais un chien de chasse. Je ne suis
pas assez aveugle, et je n'ai pas contre le gouvernement une haine
assez invtre pour ne pas voir tout le danger de notre
entreprise.

--Pourquoi donc vouloir vous y exposer?

--Pourquoi? c'est que j'aime ce pauvre roi dtrn de tout mon
coeur, c'est que mon pre a combattu  Killicankie (Sous le
vicomte de Dundee, en faveur des Stuarts); c'est que je meurs
d'envie de voir punir les coquins de courtisans qui ont vendu la
libert de l'cosse, dont la couronne a t si long-temps
indpendante.

--Et pour courir aprs de telles chimres, vous allez allumer une
guerre civile, et vous plonger vous-mme dans de cruels embarras?

--Oh! je ne rflchis pas trop sur tout cela; et, quoi qu'il
puisse arriver, mieux vaut aujourd'hui que demain, demain que dans
un mois.--Oh! je sais bien qu'il en faudra finir par l;--plus
tt que plus tard! L'vnement ne me trouvera jamais plus jeune,
comme disent nos Ecossais; et, quant  la potence, comme dit aussi
Falstaff, j'y figurerai tout aussi bien qu'un autre. Vous savez la
finale de la vieille ballade:

Notre homme s'en fut gament
Subir sa sentence,
Qu'on le vit danser, en chantant,
Sous la potence.

--J'en suis fch pour vous, monsieur Mareschal, lui dit son
grave conseiller.

--Je vous en suis bien oblig, monsieur Ratcliffe; mais ne jugez
pas de l'entreprise par mes folies. Il y a des ttes plus sages
que la mienne qui s'en mlent.

--Ces ttes-l peuvent fort bien n'tre pas plus solides sur
leurs paules, reprit M. Ratcliffe avec le ton d'un ami qui
conseille la prudence.

--Peut-tre: mais vive la joie! et, de peur de me laisser aller 
la mlancolie avec vous, adieu jusqu'au dner, monsieur Ratcliffe;
vous verrez que la peur ne m'te pas l'apptit.


CHAPITRE XIII


Il faut que le drapeau de la rbellion
Par de vives couleurs frappe l'attention;
Qu'il attire les yeux de cette sotte engeance,
Mcontents, novateurs bouffis d'extravagance;
Qui, la bouche bante, et se frottant les mains,
Approuvent  grands les discours des mutins
Henri IV, part. II.

On, avait fait de grands prparatifs au chteau d'Ellieslaw pour
recevoir en ce jour mmorable non seulement les gentilshommes du
voisinage attachs  la dynastie des Stuarts, mais encore les
mcontents subordonns que le drangement de leurs affaires,
l'amour du changement, le ressentiment contre l'Angleterre, ou
quelque autre des causes nombreuses qui firent fermenter toutes
les passions  cette poque, avaient dtermins  prendre part 
la conspiration. Il ne s'y trouvait pas un grand nombre de
personnes distingues par leur rang et leur fortune. La plupart
des grands propritaires attendaient prudemment l'vnement; la
noblesse du second ordre et les fermiers pratiquaient gnralement
le culte presbytrien, de sorte que, quoique mcontents de
l'Union, ils taient peu disposs  prendre parti dans une
conspiration jacobite. On y voyait pourtant quelques riches
gentilshommes que leurs opinions politiques, leurs principes
religieux, ou leur ambition, rendaient complices de celle
d'Ellieslaw, et quelques jeunes gens qui, pleins d'ardeur et
d'tourderie, ne cherchaient, comme Mareschal, que l'occasion de
se signaler par une entreprise hasardeuse, du succs de laquelle
devait rsulter, suivant eux, l'indpendance de leur patrie; les
autres membres de cette assemble taient des hommes d'un rang
infrieur et sans fortune, qui taient prts  se soulever dans ce
comt d'cosse, comme ils le firent depuis en 1715 sous Forster et
Derwentwater, quand on vit une troupe, sous les ordres d'un
gentilhomme des frontires, nomm Douglas, compose presque
entirement de pillards, parmi lesquels le fameux voleur Luck-in-Bag
avait un grade lev.

Nous avons cru devoir donner ces dtails, applicables seulement 
la province o se passe notre histoire. Ailleurs le parti,
jacobite tait plus nombreux et mieux compos.

Une longue table occupait toute la vaste enceinte de la
grand'salle d'Ellieslaw-Castle, qui tait encore  peu prs dans
le mme tat que cent ans auparavant. Cette sombre et immense
salle, qui s'tendait tout le long d'une aile du chteau, tait
vote. Les arceaux du cintre semblaient continuer en quelque
sorte les diverses sculptures gothiques dont les formes
fantastiques menaaient de leurs regards ou de leurs dents de
pierre les convives runis. Cette salle tait claire par des
croises longues et troites, en verres de couleur, qui n'y
laissaient pntrer qu'une lumire sombre et dcompose. Une
bannire, que la tradition disait avoir t prise sur les Anglais
 la bataille de Sark, flottait au-dessus du fauteuil d'o
Ellieslaw prsidait  table, comme pour enflammer le courage de
ses htes, en leur rappelant les victoires de leurs anctres.
Ellieslaw tait ce jour-l dans un costume de crmonie; ses
traits rguliers, quoique d'une expression farouche et sinistre,
rappelaient ceux d'un ancien baron fodal. Sir Frdric Langley
tait  sa droite, et Mareschal de Mareschal Wells  sa gauche:
aprs eux venaient toutes les personnes de considration, et parmi
elles M. Ratcliffe; le reste de la table tait occup par les
subalternes; et ce qui prouve que le choix de cette partie de la
socit n'avait pas t fait avec grand scrupule; c'est que Willie
de Westhurnflat eut l'audace de s'y prsenter. Il esprait sans
doute que la part qu'il avait prise  l'enlvement de miss Vere
n'tait connue que des personnes qui avaient intrt elles-mmes 
ne pas divulguer ce secret.

On servit un dner somptueux, consistant principalement, non en
dlicatesses de la saison, selon l'expression des gazettes
modernes, mais en normes plats de viandes, dont le poids faisait
gmir la table. Les convives du bas bout gardrent quelque temps
le silence, contenus parle respect qu'ils prouvaient pour les
personnages illustres dans la socit desquels ils se trouvaient
pour la premire fois de leur vie. Ils sentaient la mme gne et
le mme embarras dont P. P., clerc de la paroisse, confess avoir
t accabl lorsqu'il psalmodia, pour la premire fois, en
prsence des honorables personnages. M. le Juge Freeman, la bonne
lady Jones, et le grand sir Thomas Huby. Leurs verres, qu'ils
avaient soin de vider et de remplir souvent, leur firent pourtant
bientt briser la glace de cette crmonie; et autant ils avaient
t rservs et tranquilles au commencement du dner, autant, vers
la fin, ils devinrent communicatifs et bruyants.

Mais ni le vin, ni les liqueurs spiritueuses, n'eurent le pouvoir
d'chauffer l'esprit de ceux qui se trouvaient au haut bout de la
table. Ils prouvrent ce serrement de coeur, ce froid glacial qui
se fait souvent sentir lorsque, ayant pris une rsolution
dsespre, on se trouve plac de manire qu'il est aussi
dangereux d'avancer que de reculer. Plus ils approchaient du
prcipice, plus ils le trouvaient profond; et chacun attendait que
ses associs lui donnassent l'exemple de la rsolution en s'y
prcipitant les premiers. Ce sentiment intrieur agissait
diffremment, suivant les divers caractres des convives. L'un
semblait srieux et pensif, l'autre de mauvaise humeur et bourru
quelques-uns regardaient, d'un air d'inquitude, les places
restes vides autour de la table, et rserves pour les membres de
la conspiration qui, ayant plus de prudence que de zle, n'avaient
pas encore jug  propos d'afficher si publiquement leurs projets.
Sir Frdric tait distrait et boudeur. Ellieslaw lui-mme faisait
des efforts si pnibles pour chauffer l'enthousiasme de ses
convives, qu'on voyait videmment que le sien tait
considrablement refroidi. Ratcliffe restait spectateur attentif,
mais dsintress. Mareschal, fidle  son caractre, conservait
son tourderie et sa vivacit, mangeait, buvait, riait,
plaisantait, et semblait-mme s'amuser en voyant les figures
allonges de ses compagnons.

--Pourquoi donc le feu de notre courage semble-t-il teint
aujourd'hui? s'cria-t-il; on dirait que nous sommes  un
enterrement o ceux qui mnent le deuil ne doivent que chuchoter 
voix basse, tandis que ceux qui vont porter le mort en terre.
(montrant le bout de la table) boivent et se rjouissent dans la
cuisine. Ellieslaw, votre esprit semble endormi! Et qu'est-ce qui
a fltri les esprances du brave chevalier du vallon de Langley?

--Vous parlez comme un insens, dit Ellieslaw: ne voyez-vous pas
combien il nous manque de monde?

--Et qu'importe? ne saviez-vous donc pas d'avance que bien des
gens parlent beaucoup et agissent peu? Quant  moi, je me trouve
fort encourag en voyant que plus des deux tiers de nos amis ont
t exacts au rendez-vous. Je ne m'y attendais ma foi pas. Au
surplus, je souponne qu'une bonne moiti d'entre eux sont venus
autant pour le dner que pour tout autre motif.

--Aucune nouvelle n'annonce le dbarquement du roi, dit un de ses
voisins de ce ton incertain qui indique un dfaut de rsolution.

--Nous n'avons eu aucune lettre du comte de D***; nous ne voyons
pas un seul gentilhomme du sud des frontires.

--Quel est celui qui demande encore des hommes d'Angleterre?
s'cria Mareschal avec un ton affect de tragdie hroque:

Mon cousin! cher cousin, le trpas nous menace.

--De grce, Mareschal, dit Ellieslaw, trve de folies en ce
moment.

--Eh bien!, je vais vous tonner, je vais vous donner une leon
de sagesse. Si nous nous sommes avancs comme des fous, il ne faut
pas reculer comme des lches. Nous en avons fait assez pour
attirer sur nous les soupons et la vengeance du gouvernement.
Attendrons-nous la perscution, sans rien faire pour l'viter?....
Quoi! personne ne parle, eh bien! je sauterai le foss le premier.

Se levant en ce moment, il remplit son verre d'un Bordeaux
gnreux; et, tendant la main pour obtenir du silence, il engagea
toute la compagnie  l'imiter. Quand tous les verres furent
pleins, et tous les convives debout:--Mes amis, s'cria-t-il,
voici le toast du jour: A l'indpendance de l'cosse et  la sant
de son souverain lgitime, le roi Jacques VIII, dj dbarqu dans
le Lothian, et, j'espre, en possession de son ancienne capitale.

Il vida son verre, et le jeta par-dessus sa tte.

--Il ne sera jamais profan par une autre sant ajouta t-il.

Chacun suivit son exemple; et, au milieu du bruit des verres qui
se brisaient et des applaudissements de toute la compagnie, on
jura de ne quitter les armes qu'aprs avoir russi dans le dessein
qui les avait fait prendre.

--Vous avez effectivement saut le foss, dit Ellieslaw  voix
basse  son cousin, et vous l'avez fait devant tmoins. Au
surplus, il tait trop tard pour renoncer  notre entreprise. Un
seul homme a refus le toast, ajouta-t-il en jetant les yeux, sur
Ratcliffe; mais nous en parlerons dans un autre moment.

Alors, se levant  son tour, il adressa  la compagnie un discours
plein d'invectives contre le gouvernement, dclama contre la
runion de l'cosse  l'Angleterre, qui avait priv leur patrie de
son indpendance, de son commerce et de son honneur, et qui
l'avait tendue enchane aux pieds de son orgueilleuse rivale,
contre laquelle elle avait courageusement dfendu ses droits
pendant tant de sicles. En faisant vibrer cette corde, il tait
sr de toucher le coeur de tous ceux qui l'coutaient.

--Il n'est que trop sr que notre commerce est ananti, s'cria
le vieux John Rewcastle, contrebandier de Jedburgh, qui se
trouvait au bas bout de la table.

--Notre agriculture est ruine, dit le laird de Broken-Girth-Flow,
dont le territoire n'avait rapport depuis le dluge que de
la bruyre et de l'airelle.

--Notre religion est anantie, dit le pasteur piscopal de
Kirkwhistle, remarquable par son nez bourgeonn.

--Nous ne pourrons bientt plus tirer un daim; ou embrasser une
jolie fille, dit Mareschal, sans un certificat du presbytre et du
trsorier de l'glise.

--Ou boire un verre d'eau-de-vie le matin, sans une licence du
commis de l'excise, ajouta le contrebandier.

--Ou nous promener au clair de lune, dit Westburnflat, sans
l'agrment du jeune Earnscliff, ou de quelque juge de paix 
l'anglaise. C'tait le bon temps, quand nous n'avions ni paix ni
juges.

--Souvenons-nous des massacres de Glencoe (Glencoe, fameux par le
massacre des partisans de Jacques II), continua Ellieslaw, et
prenons les armes pour dfendre nos droits, nos biens, notre vie
et nos familles.

--Songez  la vritable ordination piscopale, sans laquelle
point de clerg lgitime, dit le prtre de l'assemble.

--Songez aux pirateries commises sur notre commerce des Indes
occidentales par les corsaires anglais, dit William Willicson,
propritaire par, moiti et seul patron d'un petit brick.

--Souvenez-vous de vos privilges, reprit Mareschal qui semblait
prendre un malin plaisir  souffler le feu de l'enthousiasme
allum par lui, comme un colier espigle qui, ayant lev l'cluse
d'un moulin d'eau, s'amuse du bruit des roues qu'il a mises en
mouvement, sans penser au mal qu'il peut produire,--Souvenez-vous
de vos privilges et de vos liberts, s'criait-il. Maudits
soient les taxes, la presse et le presbytrianisme, avec la
mmoire du vieux Guillaume qui nous les apporta le premier!

--Au diable le jaugeur de l'excise, dit le vieux Rewcastle; je
l'assommerai de ma propre main.

--Au diable le garde des forts et le constable, s'cria
Westburnflat, j'ai  leur offrir deux balles  chacun d'eux.

--Nous sommes donc tous d'accord que cet tat de choses ne peut
se supporter plus long-temps? dit Ellieslaw aprs un moment de
calme.,

--Tous..., sans exception..., jusqu'au dernier! s'cria-t-on de
toutes parts.

--Pas tout--fait, messieurs, dit M. Ratcliffe, qui n'avait pas
ouvert la bouche depuis le commencement du dner. Je ne puis
esprer de calmer les transports violents qui viennent de
s'emparer si subitement de la compagnie; mais autant que peut
valoir l'opinion d'un seul homme, je dois vous dclarer que je
n'adopte pas tout--fait les principes que vous venez de
manifester;, je proteste donc formellement contre les mesures
insenses que vous paraissez disposs  prendre pour faire cesser
des sujets de plaintes dont la justice ne me parat pas encore
bien, dmontre. Je suis trs port  attribuer tout ce qui s'est
dit  la chaleur du festin, peut-tre mme  l'envie de faire une
plaisanterie; mais il faut songer que certaines plaisanteries
peuvent devenir dangereuses quand elles transpirent, et que
souvent les murs ont des oreilles.

--Les murs peuvent avoir des oreilles, monsieur Ratcliffe,
s'cria Ellieslaw en lanant sur lui un regard de fureur; mais un
espion domestique n'en aura bientt plus, s'il ose rester plus
long-temps dans une maison o son arrive fut une insulte, o sa
conduite a toujours t celle d'un homme prsomptueux qui se mle
de donner des avis qu'on ne lui demande pas, et d'o il sera
chass comme un misrable, s'il ne se rend justice en en sortant
sur-le-champ.

--Je sais parfaitement, monsieur, rpondit Ratcliffe avec un
sang-froid mprisant, que la dmarche inconsidre que vous allez
faire vous rend ma prsence, inutile, et qne mon sjour ici serait
dornavant aussi dangereux pour moi que dsagrable pour vous;
mais vous avez oubli votre prudence en me menaant; car bien
certainement vous ne seriez pas charm que je fisse  ces
messieurs,  des hommes d'honneur, le dtail des causes qui ont
amen notre liaison. Au surplus, j'en vois-la fin avec plaisir;
mais, comme je crois que M. Mareschal et quelques autres personnes
de la compagnie voudront bien me garantir pour cette nuit mes
oreilles et surtout mon cou, pour lequel j'ai quelques raisons de
craindre davantage, je ne quitterai votre chteau que demain
matin.

--Soit, monsieur, rpliqua Ellieslaw, vous n'avez rien 
redouter, parce que vous tes au-dessous de mon ressentiment, et
non parce que j'ai  craindre que vous ne dcouvriez quelque
secret de famille, quoique je doive vous engager, par intrt pour
vous-mme,  bien peser vos paroles. Vos soins et votre entremise
ne sont plus rien pour un homme qui a tout  perdre ou tout 
gagner, suivant le rsultat des efforts qu'il va faire pour la
cause  laquelle il. s'est dvou. Adieu.

Ratcliffe jeta sur lui un regard expressif qu'Ellieslaw ne put
soutenir sans baisser les yeux, et, saluant la compagnie, il se
retira.

Cette conversation avait produit sur une partie de ceux qui
l'avaient entendue une impression qu'Ellieslaw se hta de
dissiper, en faisant retomber l'entretien sur les affaires du
jour. On convint que l'insurrection serait organise sur-le-champ.
Ellieslaw, Mareschal et sir Frdric Langley en furent nomms les
chefs, avec pouvoir de diriger toutes les mesures ultrieures. On
fixa, pour le lendemain de bonne heure, un lieu de rendez-vous o
chacun se trouverait en armes avec tous les partisans qu'il
pourrait rassembler.

Tout ayant t ainsi rgl, Ellieslaw demanda  ceux qui restaient
encore  boire avec Westburnflat et le vieux contrebandier, la
permission de se retirer avec ses deux collgues; afin de
dlibrer librement sur les mesures qu'ils avaient  prendre.
Cette excuse fut accepte d'autant plus volontiers qu'Ellieslaw y
joignit l'invitation de ne pas pargner sa cave. Le dpart des
chefs fut salu par de bruyantes acclamations, et les sants
d'Ellieslaw, de sir Frdric, et surtout celle de Mareschal,
furent portes plus d'une fois en grand chorus pendant le reste de
la soire.

Lorsque les trois chefs se furent retirs dans un appartement
spar, ils se regardrent un moment avec une sorte d'embarras
qui, sur le front soucieux de sir Frdric, allait jusqu'au
mcontentement.

Mareschal fut le premier  rompre le silence.--H bien!
messieurs, dit-il avec un clat de rire, nous voil embarqus!--
Vogue la galre!

--C'est vous que nous devons en remercier, dit Ellieslaw.

--Cela est vrai; mais je ne sais pas si vous me remercierez
encore, lorsque vous aurez lu cette lettre. Je l'ai reue 
l'instant de nous mettre  table, et elle a t remise  mon
domestique par un homme qu'il ne connat pas, et qui est parti au
grand galop, sans vouloir s'arrter un instant.--Lisez.

Ellieslaw prit la lettre d'un air d'impatience, et lut ce qui
suit:

dimbourg...

MONSIEUR,

Ayant des obligations  votre famille, et sachant que vous tes
en relation d'affaires avec Jacques et compagnie, autrefois
ngociants  Londres, maintenant  Dunkerque, je crois devoir me
hter de vous faire part que les vaisseaux que vous attendiez
n'ont pu aborder, et ont t obligs de repartir sans avoir pu
dbarquer aucunes marchandises de leur cargaison. Leurs associs
de l'ouest ont rsolu de sparer leurs intrts des leurs, les
affaires de cette maison prenant une mauvaise tournure. J'espre
que vous profiterez de cet avis pour prendre les prcautions
ncessaires pour vos intrts.

Je suis votre trs humble serviteur

NIHIL NAMELESS (Sans nom. Anonyme.)

A RALPH-MARESCHAL DE MARESCHAL-WELLS.

Trs presse.

Sir Frdric plit, et son front se rembrunit en entendant cette
lecture.

--Si la flotte franaise, ayant le roi  bord, s'cria Ellieslaw,
a t battue par celle d'Angleterre, comme ce maudit griffonnage
semble le donner  entendre, le principal ressort de notre
entreprise se trouve rompu, et nous n'avons pas mme de secours 
attendre, de l'ouest de l'cosse. Et o en sommes-nous donc?

--O nous en tions ce, matin, je crois, dit Mareschal toujours
riant.

--Pardonnez-moi, monsieur Mareschal; faites trve, je vous prie,
 des plaisanteries fort dplaces. Ce matin, nous n'tions pas
encore compromis; nous ne nous tions pas dclars publiquement,
comme nous venons de le faire, grce  votre inconsquence. Et
dans quel moment? quand vous aviez en poche une lettre qui ajoute
aux difficults de notre entreprise, et rend la russite presque
impossible.

--Oh! je savais bien tout ce que vous alliez me dire; mais
d'abord cette lettre de mon ami anonyme peut ne contenir pas un
mot de vrit; ensuite sachez que je suis las de me trouver dans
une conspiration dont les chefs ne font toute la journe que
former des projets qu'ils oublient en dormant. En ce moment le
gouvernement est dans la scurit, il n'a ni troupes ni munitions;
et dans quelques semaines il aura pris ses mesures. Le pays est
aujourd'hui plein d'ardeur pour une insurrection; donnez-lui le
temps de se refroidir, et nous resterons seuls. J'tais donc bien
dcid, comme nous l'avons dit,  me jeter dans le foss, et j'ai
pris soin de vous y faire tomber avec moi. Vous voil dans la
fondrire, il faudra bien maintenant que vous preniez le parti de
vous vertuer pour en sortir.

--Vous vous tes tromp, monsieur Mareschal, au moins quant 
l'un de nous, dit sir Frdric en tirant le cordon de la
sonnette., car je vais demander mes chevaux  l'instant.

--Vous ne nous quitterez pas, sir Frdric, dit Ellieslaw; nous
avons notre revue demain matin.

--Je pars  l'instant mme, dit sir Frdric, et je vous crirai
mes intentions  mon arrive chez moi.

--Oui-d! dit Mareschal, et vous nous les enverrez sans doute par
une compagnie de cavalerie de Carlisle, pour nous emmener
prisonniers?--coutez-moi bien, sir Frdric Langley: je ne suis
pas un de ces hommes qui se laissent abandonner ou trahir. Si vous
sortez aujourd'hui du chteau d'Ellieslaw, ce ne sera qu'en
marchant sur mon cadavre.

--N'tes-vous pas honteux, Mareschal? dit Ellieslaw; comment
pouvez-vous interprter ainsi les intentions de notre ami? il a
trop d'honneur pour penser  dserter notre cause. Il ne peut
oublier d'ailleurs les preuves que nous avons de son adhsion 
tous nos projets, et de l'activit qu'il a mise  en assurer la
russite. Il doit savoir aussi que le premier avis qu'on en
donnera au gouvernement sera bien accueilli, et qu'il nous est
facile de le gagner de vitesse.

--Dites vous et non pas nous, s'cria Mareschal, quand vous
parlez de gagner de vitesse pour se dshonorer par une trahison.
Quant  moi, jamais je ne monterai  cheval dans un tel dessein.--
Un joli couple d'amis pour leur confier sa tte! ajouta-t-il
entre ses dents.

--Ce n'est point par des menaces dit sir Frdric, qu'on
m'empche d'agir comme je le juge convenable, et je partirai bien
certainement. Je ne suis point oblig, ajouta-t-il en regardant
Ellieslaw, de garder ma parole  un homme qui a manqu  la
sienne.

--En quoi y ai-je manqu? dit Ellieslaw, imposant silence par un
geste  son impatient cousin; parlez, sir Frdric; de quoi avez-vous
 vous plaindre?

--D'avoir t jou relativement  l'alliance  laquelle vous
aviez consenti, et qui, comme vous ne l'ignorez pas, devait tre
le gage de notre liaison politique. Cet enlvement de miss Vere,
si admirablement concert, sa rentre si miraculeuse, la froideur
qu'elle m'a tmoigne, les excuses dont vous avez cherch  la
couvrir; ce ne sont que des prtextes dont vous tes bien aise de
vous servir pour conserver la jouissance des biens qui lui
appartiennent, et auxquels vous devez renoncer en la mariant. Vous
avez voulu faire de moi un jouet pour vous en servir dans une
entreprise dsespre, et voil pourquoi vous m'avez donn des
esprances sans avoir intention de les raliser.

--Sir Frdric, je vous proteste par tout ce qu'il y a de plus
sacr...

--Je n'coute pas vos protestations, elles m'ont abus trop long-temps.

--Mais songez donc que si nous nous divisions, votre ruine est
aussi certaine que la ntre. C'est de notre union que dpend notre
sret.

--Laissez-moi le soin de la mienne; mais, quand ce que vous dites
serait vrai, j'aimerais mieux mourir que d'tre votre dupe plus
long-temps.

--Rien ne peut-il vous convaincre de ma sincrit? Ce matin,
j'aurais repouss vos soupons injustes comme une insulte; mais
dans la position o nous, nous trouvons...

--Vous vous trouvez oblig d'tre sincre? dit sir Frdric en
ricanant; vous n'avez qu'un moyen de m'en convaincre, c'est de
clbrer; ds ce soir, mon mariage avec votre fille.

--Si promptement? impossible! songez  l'alarme qu'elle vient
d'prouver,  l'entreprise qui exige tous nos soins.

--Je n'coute rien: Vous avez une chapelle au chteau; le docteur
Hobbler se trouve au nombre de vos htes: donnez-moi cette preuve
de votre bonne foi, mon coeur et mon bras sont  vous. Si vous me
la refusez en ce moment, o votre intrt doit vous porter 
consentir  ma demande, comment puis-je esprer que vous me
l'accorderez demain, quand j'aurai fait une seconde dmarche qui
ne me laissera nulle possibilit de revenir sur mes pas?

--Et notre amiti se trouvera-t-elle solidement renoue, si je
consens  vous nommer mon gendre ce soir?

--Trs certainement, et de la manire la plus inviolable.

--H bien, quoique votre demande soit prmature, peu dlicate,
injuste  mon gard, donnez-moi la main, sir Frdric, ma fille;
sera votre pouse.

--Ce soir?

--Ce soir, avant que l'horloge ait sonn minuit.

--De son consentement, j'espre, s'cria Mareschal, car je vous
previens, messieurs, que je ne resterais pas paisible spectateur
d'une violence exerce contre les sentiments de mon aimable
cousine.

--Maudit cerveau brl! pensa Ellieslaw.--Pour qui me prenez-vous,
Mareschal? lui dit-il; croyez-vous que ma fille ait besoin
de protection contre son pre? que je veuille forcer ses
inclinations? Soyez bien sr qu'elle n'a aucune rpugnance pour
sir Frdric.

--Ou plutt pour tre appele lady Langley, dit Mareschal; bien
des femmes pourraient penser de mme. Excusez-moi; mais une
affaire de cette nature, traite et conclue si subitement, m'avait
alarm pour elle.

--La seule chose qui m'embarrasse, dit Ellieslaw, c'est le peu de
temps qui nous reste, mais, si elle faisait trop d'objections, je
me flatte que sir Frdric lui accorderait...

--Pas une heure, monsieur Ellieslaw. Si je n'obtiens pas la main
de votre fille ce soir, je pars, ft-ce  minuit. Voil mon
ultimatum.

--H bien, j'y consens, dit Ellieslaw; occupez-vous tous deux de
nos dispositions militaires, et je vais prparer ma fille  un
vnement auquel elle ne s'attend pas. A ces mots, il sortit.


CHAPITRE XIV


Mais que devins-je, hlas! quand, au lieu de Tancrde,
Il amne  l'autel, quel changement affreux!
Le dtestable Osmond pour recevoir mes voeux!
Tancrde et Sigismonde.

Une longue pratique dans l'art de la dissimulation avait donn 
M. Vere un empire absolu sur ses traits, ses discours et ses
gestes; sa dmarche mme tait calcule pour tromper. En quittant
ses deux amis pour se rendre chez sa fille, son pas ferme et
alerte annonait un homme occup d'une affaire importante, mais
dont le succs ne lui semble pas douteux.  peine jugea-t-il que
ceux qu'il venait de quitter ne pouvaient plus l'entendre, qu'il
ne s'avana plus que d'un pas lent et irrsolu, en harmonie avec
ses craintes et son inquitude. Enfin il s'arrta dans une
anti-chambre pour recueillir ses ides et prparer son plan
d'argumentation.

--A quel dilemme plus embarrassant fut jamais rduit un
malheureux? se dit-il.--Si nous nous divisions, je ne puis mettre
en doute que le gouvernement ne me sacrifie comme le premier
moteur de l'insurrection. Supposons mme que je parvienne  sauver
ma tte par une prompte soumission, je n'en suis pas moins perdu
sans ressource. J'ai rompu avec Ratcliffe, et je n'ai  esprer de
ce ct que des insultes et des perscutions. Il faudra donc que
je vive dans l'indigence et dans le dshonneur, mpris des deux
partis que j'aurai trahis tour--tour! Cette ide n'est pas
supportable; et cependant je n'ai  choisir qu'entre cette
destine et la honte de l'chafaud,  moins que Mareschal et sir
Frdric ne continuent  faire cause commune avec moi. Pour cela
il faut que ma fille pouse l'un ce soir, et j'ai promis  l'autre
de ne pas employer la violence. Il faut donc que je la dcide 
recevoir la main d'un homme qu'elle n'aime pas, dans un dlai
qu'elle trouverait trop court pour se dterminer  devenir
l'pouse de celui qui aurait sa gagner son affection. Mais je dois
compter sur sa gnrosit romanesque, et je n'ai besoin que de la
mettre en jeu, en peignant de sombres couleurs les suites
probables de sa dsobissance.

Aprs avoir fait ces rflexions, il entra dans l'appartement de sa
fille, bien prpar au rle qu'il allait jouer. Quoique goste et
ambitieux, son coeur n'tait pas entirement ferm  la tendresse
paternelle, et il sentit quelques remords de la duplicit avec
laquelle il allait abuser de l'amour filial d'Isabelle; mais il
les apaisa en songeant qu'aprs tout il procurait  sa fille un
mariage avantageux; et l'ide qu'il tait perdu s'il n'y pouvait
russir acheva de dissiper ses scrupules.

Il trouva sa fille assise prs d'une des fentres de sa chambre,
la tte appuye sur une main; elle sommeillait ou tait plonge
dans de si profondes rflexions, qu'elle ne l'entendit pas entrer.
Il donna  sa physionomie, une expression de chagrin et
d'attendrissement, s'assit auprs d'elle, et ne l'avertit de son
arrive que par un profond soupir qu'il poussa en lui serrant la
main.

--Mon pre! s'cria Isabelle en tressaillant, d'un ton qui
annonait en mme temps la surprise, la crainte et la tendresse.

--Oui, ma fille, votre malheureux pre, qui vient les larmes aux
yeux vous demander pardon d'une injure dont son affection l'a
rendu coupable envers vous, et vous faire ses adieux pour
toujours.

--Une injure, mon pre! Vos adieux! Que voulez-vous dire?

--Dites-moi d'abord, Isabelle, si vous n'avez pas quelque soupon
que l'trange vnement qui vous est arriv hier matin n'ait eu
lieu que par mes ordres?

--Par... vos ordres... mon pre dit Isabelle en bgayant, car la
honte et la crainte l'empchaient d'avouer que cette ide s'tait,
prsente plus d'une fois  son esprit; ide humiliante et si peu
naturelle de la part d'une fille.

--Vous hsitez  me rpondre; et vous me confirmez par l dans
l'opinion que j'avais conue. Il me reste donc la tche pnible de
vous avouer que vous ne vous trompez pas. Mais avant de condamner
trop rigoureusement votre pre, coutez les motifs de sa conduite.
Dans un jour de malheur, je prtai l'oreille aux propositions que
me fit sir Frdric Langley, tant bien loin de croire que vous
puissiez avoir la moindre objection contre un mariage qui vous
tait avantageux a tous gards: dans un instant plus fatal encore,
je pris, de concert avec lui, des mesures pour rtablir notre
monarque banni sur son trne, et rendre  l'cosse son
indpendance; et maintenant ma vie est entre ses mains.

--Votre vie, mon pre! dit Isabelle ayant  peine la force de
parler.

--Oui, Isabelle, la vie de, celui  qui vous devez la vtre. Je
dois rendre justice  Langley: ses menaces, ses fureurs n'ont
d'autre cause que la passion qu'il a conue pour vous; mais
lorsque je vis que vous ne partagiez pas ses sentiments, je ne
trouvai d'autre moyen pour me tirer d'embarras, que de vous
soustraire  ses yeux pour quelque temps. J'avais donc form le
projet de vous envoyer passer quelques mois dans le couvent de
votre tante  Paris; et, pour que sir Frdric ne pt me
souponner, j'avais imagin ce prtendu enlvement par de
soi-disant brigands. Le hasard, et un concours de circonstances
malheureuses, ont rompu toutes mes mesures eu vous tirant de
l'asile momentan que je vous avais assur. Ma dernire ressource
est de vous faire partir du chteau avec M. Ratcliffe, qui va le
quitter ce soir mme; aprs quoi je saurai subir ma destine.

--Bon Dieu! est-il possible? Oh! mon pre, s'cria
douloureusement Isabelle, pourquoi ai-je t dlivre? pourquoi ne
m'avoir pas fait connatre vos projets?

--Pourquoi? Rflchissez un instant, ma, fille. J'avais dsir
votre union avec sir Frdric, parce que je croyais qu'elle devait
assurer votre bonheur. J'avais approuv sa recherche, je lui avais
promis de l'appuyer de tout mon pouvoir; devais-je lui nuire dans
votre esprit, en vous disant que sa passion, porte au-del des
bornes de la raison, ne me laissait d'autre alternative que de
sacrifier le pre ou la fille? Mais mon parti est pris. Mareschal
et moi nous sommes dcids  prir avec courage, et il ne me reste
qu' vous faire partir sous bonne escorte.

--Juste ciel! et n'y a-t-il donc aucun remde  ces moyens
extrmes?

--Aucun, mon enfant, reprit M. Vere avec douleur; un seul, peut-tre;
mais vous ne voudriez pas me le voir employer, celui de dnoncer
nos amis, d'tre le premier  les trahir.

--Non, jamais! s'cria Isabelle avec horreur: mais ne peut-on, 
force de larmes, de prires... Je veux me jeter aux pieds de sir
Frdric, implorer sa piti.

--Ce serait vous dgrader inutilement. Il a pris sa rsolution;
il n'en changerait qu' une condition, et cette condition vous ne
l'apprendrez jamais de la bouche de votre pre.

--Quelle est-elle; mon pre? dites-le moi, je vous en conjure.
Que peut-il demander que nous ne devions lui accorder pour
prvenir les malheurs dont nous sommes menacs?

--Vous ne la connatrez, Isabelle, dit Ellieslaw d'un ton
solennel, que lorsque la tte de votre pre sera tombe sur un
chafaud. Alors peut-tre vous apprendrez par quel sacrifice il
tait encore possible de le sauver.

--Et pourquoi ne pas m'en instruire de suite? Croyez-vous que je
ne ferais pas avec joie le sacrifice de toute ma fortune pour vous
sauver? Voulez-vous dvouer au dsespoir et aux remords le reste
de ma vie, quand j'apprendrai qu'il existait un moyen d'assurer
vos jours, et que je ne l'ai pas employ?

--H bien! ma fille, dit Ellieslaw, comme vaincu par ses
instances, apprenez donc ce que j'avais rsolu de couvrir d'un
silence ternel. Sachez que le seul moyen de le dsarmer est de
consentir  l'pouser ce soir mme, avant minuit.

--Ce soir, mon pre!... pouser un tel homme!... un homme! c'est
un monstre! vouloir obtenir la main d'une fille en menaant les
jours de son pre!.... c'est impossible!

--Vous avez raison, mon enfant, c'est impossible: je n'ai ni le
droit ni le dsir de vous demander un tel sacrifice. Il est
d'ailleurs dans le cours de la nature qu'un vieillard meure et
soit oubli, que ses enfants lui survivent et soient heureux.

--Moi, je verrais mourir mon pre, quand j'aurais pu le
sauver!.... Mais, non, non, mon pre, c'est une chose impossible.
Quelque mauvaise opinion que j'aie de sir Frdric, je ne puis le
croire si sclrat. Vous croyez me rendre heureuse en me donnant 
lui, et tout ce que vous venez de me dire n'est qu'une ruse pour
obtenir mon consentement.

--Quoi! dit Ellieslaw d'un ton o l'autorit blesse semblait le
disputer  la tendresse d'un pre, ma fille me souponne
d'inventer une fable pour influencer ses sentiments!... Mais je
dois encore supporter cette nouvelle preuve. Je veux bien mme
descendre jusqu' me justifier... Vous connaissez l'honneur
inflexible de notre cousin Mareschal; faites attention  ce que je
vais lui crire, et vous jugerez par sa rponse si les prils qui
nous menacent sont moins grands que je ne vous les ai reprsents,
et si j'ai  me reprocher d'avoir rien nglig pour les dtourner.

Il s'assit, crivit quelques lignes  la hte, et remit son billet
 Isabelle, qui lut ce qui suit:

MON CHER COUSIN,

J'ai trouv ma fille, comme je m'y attendais, dsespre d'avoir
 contracter une union avec sir Frdric d'une manire si subite
et si inattendue. Elle ne conoit pas mme le pril dans lequel
nous nous trouvons, et jusqu' quel point nous nous sommes
compromis; employez toute votre influence sur sir Frdric pour
l'engager  modifier ses demandes. Je n'ai ni le pouvoir, ni mme
la volont d'engager ma fille  une dmarche dont la prcipitation
est contraire  toutes les rgles des convenances et de la
dlicatesse. Vous obligerez votre cousin,

R. V.

Dans le trouble qui l'agitait, les yeux obscurcis par les larmes,
l'esprit en proie aux alarmes et aux soupons, Isabelle comprit 
peine le sens de ce qu'elle venait de lire, et ne remarqua pas que
cette lettre, au lieu d'appuyer sur la rpugnance que lui causait
ce mariage, ne parlait que du dlai trop court qu'on lui accordait
pour s'y dcider.

Ellieslaw tira le cordon d'une sonnette, et donna son billet  un
domestique, avec ordre de lui rapporter sur-le-champ la rponse de
M. Mareschal. En attendant, il se promena en silence, d'un air
fort agit. Enfin le domestique revint, et lui remit une lettre
ainsi conue:

MON CHER COUSIN,

Je n'avais pas attendu votre lettre pour faire  sir Frdric les
objections dont vous me parlez. Je viens de renouveler mes
instances, et je l'ai trouv inbranlable comme le mont Chviot.
Je suis fch qu'on presse ma belle cousine de renoncer d'une
manire si subite aux droits de sa virginit. Sir Frdric consent
pourtant  partir du chteau avec moi,  l'instant o la crmonie
sera termine; et, comme nous nous mettons demain en campagne, et
que nous pouvons y attraper quelques bons horions, il est possible
qu'Isabelle se trouve lady Langley  trs bon march.--Du reste,
tout ce que, j'ai  vous dire, c'est que, si elle peut se
dterminer  ce mariage, ce n'est pas l'instant d'couter des
scrupules de dlicatesse. L'affaire est trop srieuse et trop
urgente. Il faut qu'elle saute  pieds joints par-dessus ce qu'on
appelle les convenances, et qu'elle se marie  la hte, ou bien
nous nous en repentirons tous  loisir, ou, pour mieux dire, nous
n'aurons pas le loisir de nous en repentir. Voil tout ce que peut
vous mander votre affectionn.

R. M.

P. S. N'oubliez pas de dire  Isabelle que, tout bien considr,
je me couperai la gorge avec son chevalier, plutt que de la voir
l'pouser contre son gr.

Ds qu'Isabelle eut lu cette lettre, le papier s'chappa de ses
mains; elle serait tombe elle-mme, si son pre ne l'et soutenue
et ne l'et place sur un fauteuil.

--Grand Dieu, elle mourra! s'cria Ellieslaw, dans le coeur
duquel les sentiments de la nature firent taire un instant
l'gosme. Regardez-moi, Isabelle, regardez-moi, mon enfant; quoi
qu'il puisse en arriver, vous ne serez pas sacrifie. Je mourrai
avec la consolation de vous savoir heureuse. Ma fille pourra
pleurer sur ma tombe; mais elle ne maudira pas la mmoire de son
pre.

Il appela un domestique.

--Dites  M. Ratcliffe que je dsire le voir ici sur-le-champ.

Pendant cet intervalle, le visage d'Isabelle se couvrit d'une
pleur mortelle; ses lvres tremblaient comme agites de
convulsions; elle se tordait les mains, comme si la contrainte
qu'elle imposait aux sentiments de son coeur s'tendait jusque sur
son corps; puis, levant les yeux au ciel et recueillant toutes ses
forces:--Mon pre, dit-elle, je consens  ce mariage.

--Non, mon enfant, ne parlez pas ainsi: ma chre fille, je vois
combien ce consentement vous cote. Vous ne vous dvouerez point 
un malheur certain pour me sauver d'un danger qui n'est peut-tre
pas invitable.

trange inconsquence de la nature humaine! le coeur d'Ellieslaw
tait un moment d'accord avec sa bouche en parlant ainsi.

--Mon pre, rpta Isabelle, je consens  pouser sir Frdric.

--Non, ma fille, non! Cependant, si vous pouviez vaincre une
rpugnance sans motif raisonnable, ce mariage n'offre-t-il pas
tous les avantages que nous pouvons dsirer? Ne vous assure-t-il
pas la richesse, le rang, la considration?

--J'y ai consenti, mon pre, rpta encore Isabelle, comme si
elle tait devenue incapable de prononcer d'autres mots que ceux-l
qui lui avaient cot un si cruel effort pour la premire fois.

--Que le ciel te bnisse donc, ma chre enfant! et qu'il te
rcompense par la richesse, les plaisirs et le bonheur.

Isabelle demanda alors  son pre la permission de rester seule
dans sa chambre le reste de la soire.

--Mais ne consentirez-vous pas  voir sir Frdric? lui demanda
son pre d'un air inquiet.

--Je le verrai...., quand cela sera ncessaire..., dans la
chapelle  minuit. Mais quant  prsent, pargnez-moi sa vue.

--Soit, ma chre enfant; vous ne serez pas contrarie. Mais ne
concevez pas de sir Frdric une trop mauvaise opinion, ajouta-t-il
en lui prenant la main, c'est l'excs de sa passion qui le fait
agir ainsi.

Isabelle retira sa main d'un air d'impatience.

--Pardonnez-moi, ma chre fille; que le ciel vous bnisse et vous
rcompense! je vous laisse; et,  onze heures, si vous ne me
faites pas demander plus tt, je reviendrai vous voir.

Quand il fut parti, Isabelle se jeta  genoux et demanda au ciel
la force dont elle avait besoin pour accomplir la rsolution
qu'elle avait prise. Pauvre Earnscliff, dit-elle ensuite, qui le
consolera? que pensera-t-il quand il apprendra que celle qui
coutait ce matin mme ses protestations de tendresse a consenti
ce soir  recevoir la main d'un autre? Il me mprisera! mais s'il
est moins malheureux en me mprisant, il y aurait dans la perte de
son estime une consolation pour moi.

Elle pleura avec amertume, essayant, mais en vain, de temps en
temps, de commencer la prire qu'elle avait eu dessein de
prononcer en se jetant  genoux; mais elle se sentit incapable de
recueillir son me pour invoquer le ciel. Dans cet tat de
dsespoir, elle entendit ouvrir doucement la porte de sa chambre.


CHAPITRE XV


....... Le temps et le chagrin
Ont dessch son coeur, aigri son caractre.
N'importe, il faut le voir, s'offrir  sa colre;
Conduisez-nous vers lui......
Ancienne comdie.

La personne qui entra tait M. Ratcliffe; Ellieslaw, dans le
trouble qui l'agitait, ayant oubli de rvoquer les ordres qu'il
avait donns pour le faire venir.

--Vous dsirez me voir, monsieur, dit-il en ouvrant la porte; et
ne voyant qu'Isabelle:--Miss Vere est seule! S'cria-t-il; 
genoux! en pleurs!

--Laissez-moi, monsieur Ratcliffe, laissez-moi!

--Non! de par le ciel, rpondit Ratcliffe: j'ai demand plusieurs
fois la permission de prendre cong de vous; on me l'a refuse; le
hasard m'a mieux servi que mes prires. Excusez-moi donc; mais
j'ai un devoir important dont je dois m'acquitter envers vous.

--Je ne puis vous couter, monsieur Ratcliffe, je ne puis vous
parler! ma tte n'est plus  moi. Recevez mes adieux, et laissez-moi,
pour l'amour du ciel.

--Dites-moi seulement s'il est vrai que ce monstrueux mariage
doive avoir lieu..., et cela, ce soir mme? J'ai entendu les
domestiques en parler. J'ai entendu donner l'ordre de disposer la
chapelle.

--pargnez-moi, de grce, monsieur Ratcliffe: vous pouvez juger,
d'aprs l'tat o vous me voyez, combien une pareille question est
cruelle!

--Marie!  sir Frdric Langley! cette nuit mme...!

--Cela ne se peut...--Cela ne doit pas tre...--Cela ne sera
pas.

--Il faut que cela soit, monsieur Ratcliffe! la vie de mon pre
en dpend.

--J'entends!--Vous vous sacrifiez pour sauver celui qui...;
mais que les vertus de la fille fassent oublier les fautes du
pre. En vingt-quatre heures j'aurais plus d'un moyen pour
empcher ce mariage. Mais le temps presse: quelques heures vont
dcider le malheur de votre vie, et je n'y trouve qu'un seul
remde..,--Il faut, miss Vere, que vous imploriez la protection
du seul tre humain qui a le pouvoir de conjurer les maux qu'on
vous prpare.

--Et qui peut tre dou d'un tel pouvoir sur la terre? dit miss
Vere respirant  peine.

--Ne tressaillez pas quand je vous l'aurai nomm, dit Ratcliffe
en s'approchant d'elle et en baissant la voix c'est celui qu'on
nomme Elsender, le solitaire de Mucklestane-Moor.

--Ou vous avez perdu l'esprit, monsieur Ratcliffe, ou vous venez
insulter  mon malheur par une plaisanterie hors de saison.

--Je jouis, comme vous, de toute ma raison, miss Vere, et vous
devez savoir que je ne suis pas un homme  me permettre de
mauvaises plaisanteries, surtout dans un moment de dtresse et
quand il s'agit du bonheur de votre vie. Je vous atteste que cet
tre, qui est tout autre que vous ne le supposez, a le moyen de
mettre un obstacle invincible  cet odieux mariage.

--Et d'assurer les jours de mon pre?

--Oui, dit Ratcliffe, si vous plaidez sa cause auprs de lui...
Mais comment parvenir  lui parler ce soir?

--J'espre y parvenir, dit Isabelle, se rappelant tout--coup la
rose qu'il lui avait donne. Je me souviens qu'il m'a dit que je
pouvais avoir recours  lui dans l'adversit; que je n'aurais qu'
lui montrer cette fleur, ou seulement une de ses feuilles. J'avais
regard ce discours comme une preuve de l'garement de son esprit,
et j'tais honteuse de l'espce de sentiment superstitieux qui m'a
fait conserver cette rose.

--Heureux vnement! dit Ratcliffe: ne craignez plus rien. Mais
ne perdons pas de temps. tes-vous en libert? ne veille-t-on pas
sur vous?

--Que faut-il donc que je fasse? dit Isabelle.

--Sortir du chteau  l'instant, et courir vous. Jeter aux pieds
de cet tre qui, dans une situation en apparence si mprisable,
possde une influence presque absolue sur votre destine. Les
convives et les domestiques ne songent qu' se divertir. Les chefs
sont enferms et s'occupent du plan de leur conjuration. Mon
cheval est sell, je vais en prparer un pour vous. La plaine de
Mucklestane n'est pas loigne d'ici. Nous pourrons tre rentrs
avant qu'on s'aperoive de votre absence. Venez me joindre dans
deux minutes  la petite porte du jardin... Ne doutez ni de ma
prudence ni de ma fidlit. N'hsitez pas  faire la dmarche qui
peut seule vous prserver du malheur de devenir l'pouse de sir
Frdric Langley.

--Un malheureux qui se noie, dit Isabelle, s'attache au plus
faible rameau. D'ailleurs, monsieur Ratcliffe, je vous ai toujours
regard comme un homme plein d'honneur et de probit; je
m'abandonne donc  vos conseils. Je vais aller vous joindre  la
porte du parc.

Ds que M. Ratcliffe fut sorti, elle tira les verrous de sa porte,
et, descendant par un escalier drob qui donnait dans son cabinet
de toilette, dont elle ferma pareillement la porte, et dont elle
mit la cl dans sa poche, elle se rendit dans le jardin. Il
fallait pour y arriver qu'elle passt prs de la chapelle du
chteau: elle entendit les domestiques occups  la prparer, et
elle reconnut la voix d'une servante qui disait:

--pouser un pareil homme! Oh ma foi! tout, plutt qu'un pareil
sort.

--Elle a raison, pensa Isabelle, elle a raison! tout, plutt que
ce mariage; et elle arriva bientt  la porte du jardin.
M. Ratcliffe l'y attendait avec deux chevaux, et ils se mirent en
marche vers la hutte du solitaire.

--Monsieur Ratcliffe, dit Isabelle, plus je rflchis sur ma
dmarche, plus elle me parat inconsquente. Le trouble et
l'agitation de mon esprit ont pu seuls me dterminer  me la
permettre. Mais rflchissez-y bien! ne ferions-nous pas mieux de
retourner au chteau?... Je sais que cet homme est regard par le
peuple comme un tre dou d'une puissance surnaturelle, comme
ayant commerce avec les habitants d'un autre monde; mais vous
devez bien penser que je ne puis partager de telles ides, et que
si j'avais la faiblesse d'y croire, la religion m'empcherait
d'avoir recours  de tels moyens.

--J'aurais espr, miss Vere, dit Ratcliffe, que mon caractre et
ma faon de penser vous taient assez connus pour que vous me
crussiez incapable d'ajouter foi  de pareilles absurdits.

--Mais de quelle manire un tre en apparence si misrable peut-il
avoir le pouvoir de me secourir?

--Miss Vere, rpondit Ratcliffe aprs un moment de rflexion, je
suis li par la promesse d'un secret inviolable. Il faut que, sans
exiger de moi d'autre explication, vous vous contentiez de
l'assurance solennelle que je vous donne qu'il en a le pouvoir, si
vous parvenez  lui en inspirer la volont; et je ne doute pas que
vous n'y russissiez.

--J'ai en vous une confiance sans bornes, monsieur Ratcliffe;
mais ne pouvez-vous pas vous tromper vous-mme?

--Vous souvenez-vous, ma chre miss, que lorsque vous me prites
d'intercder auprs de votre pre en faveur d'Haswell et de sa
malheureuse famille, et que j'obtins de lui une chose qu'il
n'tait pas facile de lui arracher, le pardon d'une injure, j'y
mis pour condition que vous ne me feriez aucune question sur les
causes de l'influence que j'avais sur son esprit? Vous ne vous
tes pas repentie alors de votre confiance en moi: pourquoi n'en
auriez-vous pas autant aujourd'hui?

--Mais la vie extraordinaire de cet homme, sa retraite absolue,
sa figure, son ton amer de misanthropie... Mon sieur Ratcliffe,
que dois-je penser de lui, s'il a rellement le pouvoir que vous
lui attribuez?

--Je puis vous dire qu'il a t lev dans la religion
catholique, et cette secte chrtienne offre mille exemples de
personnes qui se sont condamnes  une vie aussi dure et  une
retraite aussi absolue.

--Mais il ne met en avant aucun motif religieux.

--Il est vrai. C'est le dgot du monde qui a fait natre en lui
l'amour de la retraite. Je puis encore vous dire qu'il est n avec
une grande fortune. Son pre voulait l'augmenter encore en
l'unissant  une de ses parentes qui tait leve dans sa maison.
Vous connaissez sa figure. Jugez de quels yeux la jeune personne
dut voir l'poux qu'on lui destinait. Cependant, habitue  lui
ds son enfance, elle ne montrait aucune rpugnance  l'pouser;
et les amis de sir..., de l'homme dont je parle, ne doutrent pas
que le vif attachement qu'il avait conu pour elle, les
excellentes qualits de son coeur, un esprit cultiv, le caractre
le plus noble, n'eussent surmont l'horreur naturelle que son
extraordinaire laideur devait naturellement inspirer  une jeune
fille.

--Et se tromprent-ils?

--Vous allez l'apprendre. Il se rendait justice  lui-mme, et
savait fort bien ce qui lui manquait. --Je suis, me disait-il...,
c'est--dire, disait-il  un homme en qui il avait confiance,--je
suis, en dpit de tout ce que vous voulez bien me dire, un
pauvre misrable proscrit, qu'on et mieux fait d'touffer
au berceau que de laisser grandir pour tre un pouvantail
sur cette terre o je rampe. Celle qu'il aimait s'efforait
en vain de le convaincre de son indiffrence pour les formes
extrieures, en lui parlant de l'estime qu'elle faisait des
qualits de l'me et de l'esprit.--Je vous entends, lui disait-il,
mais vous parlez le langage du froid stocisme, ou du moins
celui d'une partiale amiti. Voyez tous les livres que nous avons
lus,  l'exception de ceux qui, dicts par une philosophie
abstraite, n'ont point d'cho dans notre coeur: un extrieur
avantageux, une figure au moins qu'on puisse regarder sans
horreur, ne sont-ils pas toujours une des premires qualits
exiges dans un amant? Un monstre tel que moi ne semble-t-il pas
avoir t exclus par la nature de ses plus douces jouissances?
Sans mes richesses, tout le monde, except vous peut-tre et
Ltitia, ne me fuirai-il pas? Ne me regarderait-on pas comme un
tre tranger  votre nature, et plus odieux  cause de mon
analogie avec ces tres que l'homme abhorre comme la caricature
insultante de son espce.

--Ces sentiments sont ceux d'un insens, dit Isabelle.

--Nullement:  moins qu'on ne donne le nom de folie  une
sensibilit excessive. Je ne nierai pourtant pas que ce sentiment
ne l'ait entran dans des excs qui semblaient le fruit d'une
imagination drange. Se trouvant  ses propres yeux comme spar
du reste des hommes, il se croyait oblig de chercher  se les
attacher par des libralits excessives et souvent mal places; il
croyait que ce n'tait qu' force de bienfaits qu'il pouvait,
malgr sa conformation extrieure, obliger le genre, humain  ne
pas le repousser de son sein. Il n'est pas besoin de dire que
souvent sa bienveillance fut abuse, sa confiance trahie, sa
gnrosit paye d'ingratitude. Ces vnements ne sont que trop
ordinaires, mais son imagination les attribuait  la haine et au
mpris que faisait natre, selon lui, sa difformit. Je vous
fatigue peut-tre, miss Vere?

--Je vous coute, au contraire, avec le plus vif intrt.

--Je continue donc. Il finit par devenir l'tre le plus ingnieux
 se tourmenter. Le rire des gens du peuple qu'il rencontrait dans
les rues, le tressaillement d'une, jeune fille qui le voyait en
compagnie pour la premire fois, taient des blessures mortelles
pour son coeur. Il n'existait que deux personnes sur la bonne foi
et sur l'amiti desquelles il part compter: l'une tait la jeune
fille qu'il devait pouser; l'autre un ami qui paraissait lui tre
sincrement attach, et qu'il avait combl de bienfaits. Le pre
et la mre de ce malheureux si disgraci de la nature moururent 
peu d'intervalle l'un de l'autre, et leur mort retarda la
clbration de son mariage, dont l'poque avait t fixe. La
future pouse ne changea pourtant pas de dtermination, et ne fit
aucune objection lorsque, aprs les dlais convenables, il lui
proposa d'arrter le jour de leur union. Il recevait chez lui
presque journellement l'ami dont je vous ai parl. Sa malheureuse
toile voulut qu'il acceptt l'invitation que lui fit cet ami
d'aller passer quelques jours chez lui. Il s'y trouva des hommes
qui diffraient d'opinions politiques. Un soir, aprs une longue
sance  table, les ttes tant chauffes par le vin, une
querelle srieuse survint, plusieurs pes furent tires  la
fois, le matre de la maison fut renvers et dsarm par un de ses
convives; il tomba aux pieds de son ami. Celui-ci, quelque
contrefait qu'il soit, est dou par la nature d'une grande force,
il a des passions violentes; il crut son ami mort, il tira son
pe, et pera le coeur de son antagoniste. Il fut arrt, jug,
et condamn  un an d'emprisonnement, comme coupable d'homicide
sans prmditation. Cet vnement l'affecta d'autant plus
vivement, que celui qu'il avait tu jouissait de la meilleure
rputation, et qu'il n'avait tir l'pe que pour se dfendre et 
la dernire extrmit. Depuis ce moment, je remarquai...--je
veux dire on remarqua que la teinte de misanthropie qu'il avait
toujours eue se rembrunissait encore; que le remords, sentiment
qu'il tait incapable de supporter, ajoutait  sa susceptibilit
naturelle; enfin que toutes les fois que le meurtre qu'il avait
commis, dans un premier mouvement de colre, se reprsentait  son
imagination, il tombait dans des accs de frnsie qui faisaient
craindre un garement d'esprit.--Son anne d'emprisonnement
expira. Il se flattait qu'il allait trouver prs d'une tendre
pouse et d'un ami chri l'oubli de ses maux, la consolation de
ses peines: il se trompait. Il les trouva maris ensemble. Il ne
put rsister  ce dernier coup: c'tait le dernier cble qui
retient un navire, et qui, en se rompant, le laisse expos  la
fureur de la tempte. Sa raison s'alina. Il fallut le placer dans
une maison destine aux infortuns qui sont dans cette funeste
position; mais son faux ami, qui, par son mariage, tait devenu
son plus proche parent, fit durer sa dtention long-temps aprs
que la cause n'en existait plus, afin de conserver la jouissance
des biens immenses du malheureux. Il yavait un homme qui devait
tout  cette victime de l'injustice. Il n'avait ni crdit, ni
puissance, ni richesses; mais il ne manquait ni de zle, ni de
persvrance: aprs de longs efforts, il finit par obtenir
justice; l'infortun fut remis en libert et rtabli dans la
possession de ses biens. Ses richesses s'augmentrent mme de
toutes celles de la femme qu'il devait pouser: elle mourut sans
enfants mles, et elles lui appartenaient comme son hritier par
substitution; mais la libert n'avait plus de prix  ses yeux, et
sa fortune, qu'il mprisait, ne fut plus pour lui qu'un moyen de
se livrer aux bizarres caprices de son imagination. Il avait
renonc  la religion catholique; mais peut tre-quelques-unes de
ses doctrines continuaient-elles  exercer leur influence sur son
me, qui parut dsormais ne plus connatre que les inspirations du
remords et de la misanthropie. Depuis lors, il a men
alternativement la vie errante d'un plerin et celle d'un ermite,
s'imposant les privations les plus svres, non par un principe de
dvotion, mais par haine du genre humain. Tous ses discours
annoncent l'aversion la plus invtre contre les hommes, et
toutes ses actions tendent  les soulager: jamais hypocrite n'a
t plus ingnieux  donner de louables motifs aux actions les
plus condamnables, qu'il l'est  concilier avec les principes de
sa misanthropie des actions qui prennent leur source dans sa
gnrosit naturelle et dans la bont de son coeur.

--Mais encore une fois, dit Isabelle, ce portrait reprsente un
homme dont la raison est drange.

--Je ne prtends pas vous dire que toutes ses ides soient
parfaitement saines. Il tient quelquefois des propos qui feraient
croire  tout autre qu'... qu' celui qui seul le connat
parfaitement, que son esprit est gar; mais non, ce n'est qu'une
suite du systme qu'il s'est form, et dont je suis convaincu
qu'il ne se dpartira jamais.

--Mais encore une fois, monsieur Ratcliffe, vous me faites l le
portrait d'un homme en dmence.

--Nullement, reprit Ratcliffe. Que son imagination soit exalte,
je n'en disconviendrai pas; je vous ai dj dit qu'il a eu
quelquefois comme des paroxysmes d'alination mentale; mais je
parle de l'tat habituel de son esprit: il est irrgulier et non
drang; les ombres en sont aussi bien gradues que celles qui
sparent la lumire du jour des tnbres de la nuit. Le courtisan
qui se ruine pour un vain titre ou un pouvoir dont il ne saurait
user en homme sage, l'avare qui accumule ses inutiles trsors, et
le prodigue qui dissipe les siens, sont tous un peu marqus au
coin de la folie. Les criminels, qui le sont devenus malgr leur
propre horreur du forfait et la certitude du supplice qui les
attend, rentrent dans mon observation; et toutes les violentes
passions, aussi bien que la colre, peuvent tre appeles de
courtes folies.

--Voil bien une philosophie excellente, rpondit miss Vere; mais
pardonnez-moi si elle ne suffit pas pour me rassurer. Je tremble
de visiter  une telle heure quelqu'un dont vous ne pouvez vous-mme
que pallier l'extravagance.

--Recevez donc mon assurance solennelle que vous ne courez pas le
moindre danger. Mais je ne vous ai pas encore parl d'une
circonstance qui va peut-tre vous alarmer plus que tout le reste;
et c'est mme pour cela que je ne l'ai pas mentionne plus tt...
Maintenant que nous voici prs de sa retraite,--il ne m'est pas
possible de vous accompagner chez lui, vous devez vous y prsenter
seule.

--Seule? Je n'ose!

--Il le faut. Je vais rester ici et vous y attendre.

--Vous n'en bougerez pas?--Mais si je vous appelais, croyez-vous
que vous pourriez m'entendre?

--Bannissez toutes craintes, lui dit son guide, je vous en
supplie, et surtout gardez-vous bien de lui en montrer aucune. Il
prendrait votre timidit pour l'expression de l'horreur qu'il
croit que sa figure ne peut manquer d'inspirer. Adieu pour
quelques instants, souvenez-vous des maux dont vous tes menace,
et que la crainte qu'ils doivent vous inspirer triomphe de vos
scrupules et de vos terreurs.

--Adieu, monsieur Ratcliffe, dit Isabelle, je me confie en votre
honneur, en votre probit. Il est impossible que vous vouliez me
tromper.

--Sur mon honneur, sur mon me, cria Ratcliffe, levant la voix 
mesure qu'elle s'loignait, vous ne courez aucun risque.



CHAPITRE XVI


Dans l'antre tnbreux qui lui servait d'asile,
Ils le trouvent l'air morne et le regard baiss,
Par d'affreux souvenirs paraissant oppress.
Spenser. La Reine des Fes.

Les sons de la voix de Ratcliffe ne parvenaient plus aux oreilles
d'Isabelle; elle se retournait frquemment pour le chercher des
yeux: la clart de la lune lui donna pendant quelques instants la
consolation de l'apercevoir, mais elle le perdit entirement de
vue avant d'tre arrive  la cabane du solitaire. Deux fois elle
avana la main pour frapper  la porte, et deux fois elle se
sentit incapable de cett effort. Enfin elle frappa bien doucement,
mais aucune rponse ne se fit entendre. La crainte de ne pas
obtenir la protection que Ratcliffe lui avait promise surmontant
sa timidit, elle frappa deux fois encore, et toujours de plus
fort en plus fort, mais sans tre plus heureuse. Alors elle appela
le Nain par son nom, le conjurant de lui rpondre, et de lui
ouvrir la porte.

--Quel est l'tre assez misrable, dit la voix aigre du
solitaire, pour venir demander ici un asile! Va-t'en! quand
l'hirondelle a besoin de refuge, elle ne le cherche pas sous le
nid du corbeau.

--Je viens vous trouver dans l'heure de l'adversit, dit
Isabelle, comme vous m'avez dit vous-mme de le faire. Vous m'avez
promis que votre coeur et votre porte s'ouvriraient  ma voix,
mais je crains....

--Ah! tu es donc Isabelle Vere! donne-moi une preuve que tu l'es
vritablement.

--Je vous rapporte la rose que vous m'avez donne. Elle n'a pas
encore eu le temps de se faner entirement depuis que vous m'avez
en quelque sorte prdit mes malheurs.

--Puisque tu n'as pas oubli ce gage, je me le rappelle aussi: ma
porte et mon coeur, ferms pour tout l'univers, s'ouvriront pour
toi.

Isabelle entendit alors tirer les verrous l'un aprs l'autre. Son
coeur battait plus vivement  mesure qu'elle voyait approcher
l'instant de paratre devant cet tre extraordinaire. La porte
s'ouvrit, et le solitaire s'offrit  ses yeux, tenant en main une
lampe dont la clart rejaillissait sur ses traits difformes et
repoussants.

--Entre, fille de l'affliction, lui dit-il, entre dans le sjour
du malheur.

Elle entra en tremblant et d'un pas timide; le premier soin du
solitaire fut de refermer les verrous qui assuraient la porte de
sa chaumire. Elle tressaillit  ce bruit, et cette prcaution lui
parut d'un augure peu favorable; mais, se rappelant les avis de
Ratcliffe, elle s'effora de ne laisser paratre ni crainte ni
agitation.

Le Nain lui montra du doigt une escabelle qui tait place prs de
la chemine, et lui fit signe de s'asseoir. Ramassant alors
quelques morceaux de bois sec, il alluma un feu dont la clart,
plus favorable que celle de la lampe, permit  Isabelle de voir la
demeure o elle se trouvait.

Sur deux planches, attaches d'un ct de la chemine, on voyait
quelques livres et diffrents paquets d'herbes sches, avec deux
verres, un vase et quelques assiettes; de l'autre, se trouvaient
divers outils et des instruments de jardinage. En place de lit,
une espce de cadre en bois tait  demi rempli de mousse; enfin
une table et deux siges de bois compltaient le mobilier.
L'intrieur de cette chambre ne paraissait avoir qu'environ dix
pieds de longueur sur six de largeur.

Tel tait le lieu o Isabelle se trouvait, enferme avec un homme
dont l'histoire, qu'elle venait d'apprendre, n'offrait rien qui
pt la rassurer, et dont la conformation hideuse tait bien
capable d'inspirer une terreur superstitieuse. Il s'tait assis
vis--vis d'elle, de l'autre ct de la chemine, et la regardait
en silence, d'un air qui annonait que des sentiments opposs se
livraient un combat violent dans son coeur.

Isabelle restait assise, ple comme la mort; ses longs cheveux
avaient perdu dans l'humidit de la nuit les formes gracieuses de
leurs boucles, ils tombaient sur ses paules et sur son sein,
semblables aux pavillons d'un navire que la pluie d'orage a plis
autour de leurs mts.

Le Nain fut le premier  rompre le silence.

--Jeune fille, dit-il, quel mauvais destin t'a amene dans ma
demeure?

--Le danger de mon pre et la permission que vous m'avez donne
de m'y prsenter, rpondit-elle du ton le plus ferme qu'il lui fut
possible de prendre.

--Et tu te flattes que je pourrai te secourir?

--Vous me l'avez fait esprer.

--Et comment as-tu pu le croire? Ai-je l'air d'un redresseur de
torts? Habit-je un chteau o la beaut puisse venir en
suppliante implorer mes secours? Vieux, pauvre, hideux, que puis-je
pour toi? Je t'ai raille en te faisant une telle promesse.

--Il faut donc que je parte, et que je subisse ma destine? dit-elle
en se levant.

--Non, dit le Nain en se plaant entre elle et la porte et en lui
faisant un signe impratif de se rasseoir; non! nous ne nous
sparerons pas ainsi: j'ai encore  te parler. Pourquoi l'homme
a-t-il besoin du secours des autres hommes? pourquoi ne sait-il
pas se suffire  lui-mme? Regarde autour de toi: l'tre le plus
mpris de l'espce humaine n'a demand  personne ni aide, ni
compassion. Cette maison, je l'ai construite; ces meubles, je les
ai fabriqus, et avec ceci, tirant en mme temps  demi hors du
fourreau un long poignard qu'il portait  son ct, et dont la
lame brilla  la lueur du feu,--avec ceci, rpta-t-il en le
replongeant dans le fourreau, je puis dfendre l'tincelle de vie
qui anime un misrable comme moi, contre quiconque viendrait
m'attaquer.

Rien n'tait moins rassurant pour la pauvre Isabelle; elle russit
pourtant  cacher sa frayeur et son agitation.

--Voil la vie de la nature, continua le solitaire.--Vie
indpendante, et se suffisant  elle-mme. Le loup n'appelle pas
le loup  son aide pour creuser son antre, et le vautour n'attend
pas pour saisir sa proie l'assistance du vautour.

--Et quand ils ne peuvent y russir, dit Isabelle, qui espra se
faire couter plus favorablement de lui en employant son style
mtaphorique, que faut-il donc qu'ils deviennent?

--Qu'ils meurent et qu'ils soient oublis! N'est-ce pas le sort
gnral de tout ce qui respire?

--C'est le sort des tres dpourvus de raison, dit Isabelle, mais
il n'en est pas de mme du genre humain. Les hommes
disparatraient bientt de la terre, s'ils cessaient de
s'entr'aider les uns les autres. Le faible a droit  la protection
du plus fort, et celui qui peut secourir l'opprim est coupable
s'il lui refuse son assistance.

--Et c'est dans cet espoir frivole, pauvre fille, que tu viens
trouver au fond du dsert un tre que la race humaine a rejet de
son sein, et dont le seul dsir serait de la voir disparatre de
la surface du globe, comme tu viens de le dire? N'as-tu pas frmi
en te prsentant ici?

--Le malheur ne connat pas la crainte, dit Isabelle avec
fermet.

--N'as-tu donc pas entendu dire que je suis ligu avec des tres
surnaturels aussi difformes que moi, et, comme moi, ennemis du
genre humain? Comment as-tu os venir la nuit dans ma retraite?

--Le Dieu que j'adore me soutient contre de vaines terreurs, dit
Isabelle, dont le sein de plus en plus mu dmentait la
tranquillit qu'elle affectait.

--Oh! oh dit le Nain: tu prtends avoir de la philosophie! mais
jeune et belle comme tu l'es, n'aurais-tu pas d craindre de te
livrer au pouvoir d'un tre si dpit contre la nature, que la
destruction d'un de ses plus beaux ouvrages doit tre un plaisir
pour lui?

Les alarmes d'Isabelle croissaient  chaque mot qu'il prononait.
Elle lui rpondit pourtant avec fermet:--Quelques injures que
vous puissiez avoir prouves dans le monde, vous tes incapable
de vouloir vous en venger sur quelqu'un qui ne vous a jamais
offens.

--Tu ignores donc, reprit-il en fixant sur elle des yeux
brillants d'un malin plaisir,--tu ignores donc les plaisirs de
la vengeance? Crois-tu que l'innocence de l'agneau calme la fureur
du loup altr de sang?

--Monsieur Elsender, dit Isabelle avec dignit, les horribles
ides que vous me prsentez ne peuvent entrer dans mon esprit. Qui
que vous puissiez tre, vous ne voudriez pas, vous n'oseriez pas
faire insulte  une malheureuse que sa confiance en vous a amene
sous votre toit.

--Tu as raison, jeune fille, reprit-il d'un ton calme; je ne le
voudrais ni ne l'oserais. Retourne chez toi. Quels que soient les
maux qui te menacent, cesse de les craindre. Tu m'as demand ma
protection, tu en prouveras les effets.

--Mais c'est cette nuit mme que je dois consentir  pouser un
homme que je dteste, ou sceller la perte de mon pre!

--Cette nuit mme?... A quelle heure?

--A minuit.

--Il suffit. Ne crains rien, ce mariage ne s'accomplira point.

--Et mon pre? dit Isabelle d'un ton suppliant.

--Ton pre! s'cria le Nain en fronant le sourcil: il a t et
il est encore mon plus cruel ennemi. Mais, ajouta-t-il d'un ton
plus doux, les vertus de sa fille le protgeront.--Va-t'en
maintenant. Si je te gardais plus long-temps prs de moi, je
craindrais de retomber dans ces rves absurdes sur les vertus
humaines, aprs lesquels le rveil est si pnible.--je te le
rpte, ne crains rien. Prsente-toi devant l'autel, c'est  ses
pieds que tu verras mes promesses se raliser.--Adieu; le temps
presse, il faut que je me dispose  agir.

Il ouvrit la porte de sa chaumire, et laissa miss Vere remonter 
cheval, sans paratre s'inquiter de ce qu'elle deviendrait.
Cependant, comme elle partait, elle l'aperut  la lucarne qui lui
servait de fentre, et il y resta jusqu' ce qu'il l'et perdue de
vue.

Isabelle pressa le pas de son cheval, et eut bientt rejoint
M. Ratcliffe, qui l'attendait, non sans inquitude,  l'endroit
o elle l'avait laiss.

--H bien! lui dit-il ds qu'il l'aperut, avez-vous russi?

--Il m'a fait des promesses, rpondit-elle; mais comment
pourra-t-il les accomplir?

--Dieu soit lou! s'cria Ratcliffe: ne doutez pas qu'il ne les
accomplisse.

En ce moment un coup de sifflet se fit entendre.

--C'est moi qu'il appelle, dit Ratcliffe. Miss Vere, il faut que
je vous quitte, et que vous retourniez seule au chteau; votre
intrt l'exige. Ayez soin de ne pas fermer la porte du jardin par
o vous allez rentrer.

Un second coup de sifflet, plus fort et plus prolong, se fit
encore entendre.

--Adieu! dit Ratcliffe;--et, tournant la bride de son cheval,
il prit au galop la route de la demeure du solitaire. Miss Vere
regagna le chteau le plus promptement possible, et n'oublia pas
de laisser la porte du parc ouverte, comme Ratcliffe le lui avait
recommand.

Elle remonta dans son appartement par l'escalier drob, et en
ayant tir les verrous, elle sonna pour avoir de la lumire.

Son pre arriva quelques instants aprs.--Je suis venu plusieurs
fois pour vous voir, ma chre enfant, lui dit-il: trouvant votre
porte ferme, je craignais que vous ne fussiez indispose; mais
j'ai pens que vous dsiriez tre seule, et je n'ai pas voulu vous
contrarier.

--Je vous remercie, mon pre, lui dit-elle, mais permettez-moi de
rclamer l'excution de la promesse que vous m'avez faite.
Souffrez que je jouisse en paix et dans la solitude des derniers
moments de libert qui m'appartiennent.--A minuit, je serai
prte  vous suivre.

--Tout ce qui vous plaira, ma chre Isabelle.--Mais ces cheveux
en dsordre, cette parure nglige...! Mon enfant, pour que le
sacrifice soit mritoire, il doit tre volontaire: que je ne vous
retrouve pas ainsi, je vous prie, quand je reviendrai.

--Le dsirez-vous, mon pre? je vous obirai, et vous trouverez
la victime pare pour le sacrifice.


CHAPITRE XVII


Cela ne ressemble gure  une noce.
Shakespeare. Beaucoup de bruit pour rien.

Le chteau d'Ellieslaw tait fort ancien, mais la chapelle qui en
faisait partie, et o devait se clbrer la crmonie fatale,
remontait  une antiquit bien plus recule. Avant que les guerres
entre l'cosse et l'Angleterre fussent devenues si frquentes que
presque tous les chteaux situs sur les frontires des deux pays
se convertirent en forteresses, il y avait  Ellieslaw un petit
couvent de moines qui dpendait,  ce que prtendent les
antiquaires, de la riche abbaye de Jedburgh. Les ravages des
guerres et les rvolutions politiques avaient chang la face de ce
domaine. Un chteau fortifi s'tait lev sur les ruines du
clotre, mais la chapelle avait t conserve.

Cet difice avait un aspect sombre et lugubre; la forme
demi-circulaire de ses arceaux et la simplicit de ses piliers massifs
en faisaient remonter la construction au temps de ce qu'on appelle
l'architecture saxonne; il avait servi de spulture aux moines et
aux barons qui en taient devenus successivement propritaires.
Quelques torches qu'on avait allumes prs de l'autel cartaient
l'obscurit plutt qu'elles ne rpandaient la lumire, et l'oeil
ne pouvait mesurer l'tendue de cette enceinte. Des ornements,
assez mal choisis pour la circonstance, ajoutaient encore 
l'aspect dj si lugubre de ce lieu. De vieux lambeaux de
tapisserie, arrachs aux murailles d'autres appartements, avaient
t disposs  la hte autour de la chapelle, et ne cachaient qu'
demi les cussons et les emblmes funraires. De chaque ct de
l'autel tait un monument dont la forme prtait  un contraste non
moins trange. Sur l'un tait la figure en pierre d'un vieil
ermite ou moine, mort en odeur de saintet. Il tait reprsent
inclin, dans une attitude pieuse, avec son froc et son
scapulaire, et  ses mains jointes pendait un chapelet; de l'autre
ct s'levait un tombeau, dans le got italien, du plus beau
marbre statuaire, et regard par tous les connaisseurs comme un
vritable chef-d'oeuvre: il avait t lev  la mmoire de la
mre d'Isabelle. Elle y tait reprsente  l'instant de rendre le
dernier soupir, et un chrubin pleurant teignait une lampe en
dtournant les yeux, symbole de sa mort prmature. Bien des gens
taient surpris qu'Ellieslaw, dont la conduite envers son pouse,
pendant sa vie, n'avait t rien moins qu'exemplaire, lui et fait
riger, aprs sa mort, un monument si dispendieux; mais quelques
personnes loignaient de lui tout soupon d'hypocrisie, et
disaient tout bas qu'il avait t lev par les ordres et aux
dpends de M. Ratcliffe.

C'est en ce lieu que se rassemblrent, quelques minutes avant
minuit, les personnes dont la prsence tait ncessaire pour la
crmonie qui allait avoir lieu. Ellieslaw, ne dsirant pas avoir
d'autres tmoins de cette scne que ceux qui taient ncessaires,
avait laiss dans la salle du festin ceux de ses htes qui
n'avaient pas encore quitt le chteau, et il tait mont dans
l'appartement de sa fille pour l'aller chercher. Sir Frdric
Langley et Mareschal, suivis de quelques domestiques, taient
descendus dans la chapelle, o ils attendaient l'arrive
d'Ellieslaw et d'Isabelle. Sir Frdric tait srieux et pensif:
l'tourderie et la gat imperturbable de Mareschal semblaient
faire ressortir encore le sombre nuage qui couvrait ses traits.

--La marie n'arrive pas, dit tout bas Mareschal  sir Frdric;
j'espre que ma jolie cousine n'aura pas t enleve deux fois en
deux jours, quoique je ne connaisse personne qui mrite mieux cet
honneur.

Sir Frdric ne rpondit rien, fredonna quelques notes, et jeta
les yeux d'un autre ct.

--Ce dlai n'arrange pas le docteur Hobbler, continua Mareschal;
mon cousin est venu l'interrompre dans le moment o il dbouchait
sa troisime bouteille, et il voudrait bien que la crmonie ft
termine, pour aller la retrouver. J'espre que... Mais j'aperois
Ellieslaw et ma jolie cousine..., plus jolie que jamais, sur ma
foi!.... Mais comme elle est ple! elle peut  peine se
soutenir!.... Sir Frdric, songez bien que si elle ne dit pas un
Oui bien ferme, bien prononc, il n'y a point de mariage.

--Point de mariage! monsieur, rpta sir Frdric d'un ton qui
annonait qu'il avait peine  contenir sa colre.

--Non, point de mariage! rpliqua Mareschal, j'en jure sur mon
honneur.

--Mareschal, lui dit  voix basse sir Frdric en lui serrant la
main fortement, vous me rendrez raison de ce propos.

--Trs volontiers, rpliqua Mareschal: ma bouche n'a jamais
prononc un mot que mon bras ne soit prt  soutenir... Puis
levant la voix: Ma belle cousine, ajouta-t-il, parlez-moi
librement, franchement: est-ce bien volontairement que vous venez
accepter sir Frdric pour poux? Si vous avez la centime partie
d'un scrupule, n'allez pas plus loin: il est encore temps de
reculer, et fiez-vous  moi pour le reste.

--tes-vous fou, monsieur Mareschal? lui dit Ellieslaw, qui,
ayant t son tuteur, prenait quelquefois avec lui un ton
d'autorit; croyez-vous que j'amnerais ma fille  l'autel contre
son gr?

--Allons donc, dit Mareschal, regardez-la; ses yeux sont rouges,
ses joues plus blanches que sa robe! J'insiste au nom de
l'humanit, pour que la crmonie soit remise  demain. D'ici l,
nous verrons! ajouta-t-il entre ses dents.

--Il faut donc, jeune cervel, dit Ellieslaw en colre, que vous
vous mliez toujours de ce qui ne vous concerne en rien. Au
surplus, elle va nous dire elle-mme qu'elle dsire que la
crmonie ait lieu sur-le-champ. Parlez, ma chre enfant, le
voulez-vous ainsi?

--Oui, dit Isabelle ayant  peine la force de parler, puisque je
ne puis attendre de secours ni de Dieu, ni des hommes.

Elle ne pronona distinctement que le premier mot, et personne ne
put entendre les autres. Mareschal leva les paules, et se
dtourna d'un autre ct en maudissant les caprices des femmes.
Ellieslaw conduisit sa fille devant l'autel: sir Frdric
s'avana, et se plaa prs d'elle. Le docteur ouvrit son livre, et
regarda Ellieslaw comme pour lui dire qu'il attendait ses ordres
avant de procder  la crmonie.

--Commencez, dit Ellieslaw.

Au mme instant, une voix aigre et forte qui semblait sortir du
tombeau de la mre d'Isabelle, et qui retentit sous les votes de
la chapelle, s'cria:--Arrtez!

Chacun restait muet et immobile, quand un bruit loign, qui
ressemblait  un cliquetis d'armes, se fit entendre dans les
appartements du chteau. Il ne dura qu'un instant.

--Que veut dire tout ceci? dit sir Frdric en regardant
Mareschal et Ellieslaw d'un air qui annonait la mfiance et le
soupon.

--Quelque dispute parmi nos convives, dit Ellieslaw, affectant
une tranquillit qu'il tait loin d'prouver; nous le saurons
aprs la crmonie. Continuez, docteur.

Mais, avant que le docteur pt lui obir, la mme voix pronona
une seconde fois, et plus fortement encore, le mot:--Arrtez!
Et, au mme instant, le Nain, sortant de derrire le monument, se
plaa en face de M. Ellieslaw. Cette apparition subite effraya
tous les spectateurs, mais elle parut anantir le pre d'Isabelle.
Il laissa chapper la main de sa fille, et, s'appuyant contre un
pilier, y reposa sa tte sur ses mains, comme pour s'empcher de
tomber.

--Que veut cet homme? dit sir Frdric; qui est-il?

--Quelqu'un qui vient vous annoncer, dit le Nain avec le ton
d'aigreur qui lui tait ordinaire, qu'en pousant miss isabelle
Vere vous n'pousez pas l'hritire des biens de sa mre, parce
que j'en suis seul propritaire. Elle ne les obtiendra qu'en se
mariant avec mon consentement, et ce consentement, jamais il ne
sera donn pour vous. A genoux, misrable,  genoux; remercie le
ciel, remercie-moi, qui viens te prserver du malheur d'pouser la
jeunesse, la beaut, la vertu sans fortune. Et toi, vil ingrat,
dit-il  Ellieslaw, quelle excuse me donneras-tu? Tu voulais
vendre ta fille pour te sauver d'un danger, comme tu aurais dvor
ses membres dans un temps de famine pour assouvir ta faim. Oui,
cache-toi, tu dois rougir de regarder un homme dont la main s'est
souille d'un meurtre pour toi, que tu as charg de chanes pour
rcompense de ses bienfaits, et que tu as condamn au malheur pour
toute sa vie. La vertu de celle qui t'appelle son pre peut seule
obtenir ton pardon. Retire-toi, et puissent les bienfaits que je
t'accorderai encore se convertir en charbons ardents sur ta tte!
Puisses-tu  la lettre te sentir dvor par leur feu comme je le
sens moi-mme!

Ellieslaw sortit de la chapelle avec un geste de dsespoir.

--Je n'entends rien  tout cela, dit sir Frdric Langley; mais
nous sommes ici un corps de gentilshommes qui avons pris les armes
au nom et sous l'autorit du roi Jacques; ainsi, monsieur, que
vous soyez rellement ce sir Edouard Mauley qu'on a cru mort
depuis si long-temps, ou peut-tre un imposteur qui voulez vous
emparer de son nom et de ses biens, nous prendrons la libert de
vous retenir en prison, jusqu' ce que vous ayez donn des preuves
bien claires de ce que vous pouvez tre. Saisissez-le, mes amis.

Mais les domestiques reculrent d'un air de doute et d'alarme.

Sir Frdric, voyant qu'il n'tait pas obi, s'avana vers le Nain
pour le saisir lui-mme; mais il n'eut pas fait trois pas qu'il
fut arrt par le canon d'une pertuisane qu'il vit briller sur sa
poitrine. C'tait le robuste Hobby Elliot qui la lui prsentait.

--Un instant, lui dit-il: avant que vous le touchiez, je verrai
le jour  travers votre corps. Personne ne mettra la main sur
Elsy, tant que je vivrai: il faut secourir ceux qui nous ont
secourus. Ce n'est pas qu'il en ait besoin; s'il vous serrait le
bras, il vous ferait sortir le sang des ongles. C'est un rude
joteur, j'en sais quelque chose: son poing vaut les meilleures
tenailles.

--Et par quel hasard vous trouvez-vous ici, Hobby? lui demanda
Mareschal.

--En conscience, monsieur Mareschal Wells, je suis venu ici avec
une trentaine de bons compagnons du roi, ou de la reine, comme on
l'appelle, pour maintenir la paix; pour secourir Elsy au besoin,
et pour payer mes dettes  M. Ellieslaw. On m'a donn un fameux
djeuner, il y a quelques jours, et je sais qu'il y tait pour
quelque chose: h bien! je suis venu lui servir  souper. Vous
n'avez pas besoin de mettre la main sur vos pes: le chteau est
 nous  bon march. Les portes taient ouvertes; vos gens avaient
bu du punch; nous leur avons t leurs armes des mains aussi
aisment que nous aurions coss des pois.

Mareschal sortit prcipitamment de la chapelle, et y rentra 
l'instant mme.

--De par le ciel, sir Frdric, cela n'est que trop vrai! le
chteau est rempli de gens arms; nos ivrognes sont tous dsarms,
nous n'avons d'autre ressource que de nous faire jour l'pe  la
main.

--L, l, dit Hobby, pas de violence! coutez-moi un instant:
nous ne voulons de mal  personne. Vous tes en armes pour le roi
Jacques, dites-vous? eh bien! quoique nous les portions pour la
reine Anne, si vous voulez vous retirer paisiblement, nous ne vous
terons pas un cheveu de la tte. C'est ce que vous pouvez faire
de mieux, car je veux bien vous dire qu'il est arriv des
nouvelles de Londres. L'amiral Bang...Bing..., je ne sais comment
on l'appelle...., a empch la descente des Franais: ils ont
remmen leur jeune roi, et vous ferez bien de vous contenter de
notre vieille Anne,  dfaut d'une meilleure.

Ratcliffe, qui rentrait en ce moment dans la chapelle, confirma
cette nouvelle si peu favorable aux Jacobites, et sir Frdric,
sans prendre cong de personne, sortit  l'instant du chteau.

--Et quelles sont vos intentions maintenant, monsieur Mareschal?
dit Ratcliffe.

--Ma foi, dit-il en souriant, je n'en sais rien. J'ai le coeur
trop fier et une fortune trop mdiocre pour suivre notre brave
fianc, ce n'est pas mon caractre; je ne me donnerai pas la peine
d'y penser.

--Croyez-moi, dit Ratcliffe, dispersez promptement tous vos gens,
calmez l'esprit des mcontents, restez tranquillement chez vous,
et, comme il n'y a pas eu d'acte public de rbellion, vous ne
serez pas inquit.

M. Mareschal suivit son avis, et n'eut pas lieu de s'en repentir.

--Eh oui! dit Hobby: que ce qui est pass soit pass, et soyons
tous amis. Le diable m'emporte si j'en veux  personne qu'
Westburnflat; mais il vient de l'chapper belle. Je n'avais
chang avec lui que deux ou trois coups de claymore, qu'il a
saut dans le foss du chteau par une fentre, et s'est chapp
en nageant comme un canard. C'est un fier gaillard, vraiment!
enlever une jeune fille le matin et une autre le soir, cela lui
suffit  peine; mais, s'il ne s'absente pas du pays, je lui en
ferai voir de cruelles; notre rendez-vous de Castleton est manqu;
ses amis ne l'y accompagneront plus.

Pendant cette scne de confusion, Isabelle s'tait jete aux pieds
de son parent, sir Edouard Mauley, car c'est ainsi que nous
appellerons dsormais le solitaire. Elle lui avait tmoign sa
reconnaissance, et avait implor le pardon de son pre. Elle tait
 genoux devant la tombe de sa mre, avec les traits de laquelle
les siens avaient beaucoup de ressemblance. Elle tenait la main de
sir Edouard, la baisait et la baignait de larmes. Celui-ci, debout
et immobile, portait alternativement ses yeux sur Isabelle et sur
la statue. Enfin de grosses larmes, sortant de ses yeux,
l'obligrent  retirer sa main pour les essuyer.

--Je croyais, dit-il, que je ne pouvais plus connatre les
larmes; mais nous en versons  l'heure de notre naissance, et il
parat que la source ne s'en tarit que dans la tombe. Cet
attendrissement n'branlera pourtant pas ma rsolution. Je fais en
ce moment mes derniers adieux aux objets dont le souvenir, dit-il
en jetant un coup-d'oeil sur le monument, et dont la prsence,
ajouta-t-il en serrant la main d'Isabelle, me sont encore bien
chers.--Ne me parlez pas! n'essayez pas de changer ma
dtermination! elle est invariable. Cette figure hideuse ne se
prsentera plus  vos yeux. Je veux tre mort pour vous, comme si
j'tais dans le tombeau, et je veux que vous ne pensiez  moi que
comme  un ami dbarrass du fardeau de l'existence et du
spectacle des crimes qui l'accompagnent.

Il embrassa Isabelle sur le front, en fit autant  la statue de sa
mre, aux pieds de laquelle miss Vere tait agenouille, puis il
sortit de la chapelle, suivi par Ratcliffe.

Isabelle, puise par toutes les motions qu'elle avait prouves
dans le cours de cette journe si fertile en vnements, se retira
dans son appartement, appuye sur le bras d'une femme de chambre,
pour essayer d'y goter quelque repos.

Quelques-uns des htes qu'Ellieslaw avait rassembls dans le
chteau s'y trouvaient encore; mais ils se retirrent tous, aprs
avoir exprim  ceux qui voulurent les couter, combien ils
taient loigns de vouloir prendre part  aucune conspiration
contre le gouvernement.

Hobby Elliot prit le commandement du chteau pour la nuit, et y
tablit une garde rgulire. Il se fit gloire de la promptitude
avec laquelle il s'tait rendu; ainsi que ses amis,  l'avis
qu'Elsy lui avait fait donner par le fidle Ratcliffe. Le hasard y
avait contribu pour beaucoup; car, ayant appris que Westburnflat
n'avait pas dessein de se trouver au rendez-vous qu'il lui avait
donn  Castleton, il avait runi ses amis ce soir mme  Heugh-Foot
dans le dessein d'aller faire, pendant la nuit, une visite 
la tour du bandit. Ils s'taient donc trouvs prts  partir 
l'instant o l'avis lui tait parvenu.


CHAPITRE XVIII


Tel est le dnoment de cette trange histoire.
Shakespeare. (Comme il vous plaira.)

Le lendemain matin, M. Ratcliffe remit  Isabelle une lettre de
son pre; elle contenait ce qui suit:

Ma chre fille,

L'iniquit d'un gouvernement perscuteur me force  passer en
pays tranger pour sauver mes jours. Il est vraisemblable que j'y
resterai quelque temps. Je ne vous engage pas  m'y suivre: il
convient mieux  mes intrts et aux vtres que vous restiez en
cosse.

Il me parait inutile d'entrer dans un dtail circonstanci des
causes des vnements tranges qui sont arrivs hier. Je crois
avoir  me plaindre de la conduite  mon gard de sir Edouard
Mauley, votre plus proche parent du ct de votre mre; mais,
comme il vous fait son hritire, et qu'il va vous mettre en
possession immdiate d'une partie de son immense fortune, je me
contente de cette rparation. Je sais qu'il ne m'a, jamais
pardonn la prfrence que votre mre m'a donne sur lui, au lieu
d'excuter je ne sais quelle convention de famille qui avait
tyranniquement voulu dcider de son sort. Cela suffit pour
dranger son esprit, et  la vrit il n'avait jamais t en
parfait quilibre. Comme mari de sa plus proche parente et de son
hritire, le soin de sa personne et de ses biens me fut dvolu.
Enfin des juges, croyant lui rendre justice, le rintgrrent dans
l'administration de ses biens: si pourtant on veut examiner avec
impartialit la conduite qu'il a tenue depuis cette poque, on
conviendra que, pour son propre avantage, il et mieux valu qu'il
restt soumis  une contrainte salutaire.

Je dois pourtant reconnatre qu'il montra quelque gard pour les
liens du sang, et qu'il sembla convaincu lui-mme qu'il n'tait
pas en tat de grer ses biens. Il se squestra entirement du
monde, changea de nom, prit divers dguisements, exigea qu'on
rpandt le bruit de sa mort, ce  quoi je consentis par
complaisance pour lui; et il laissa  ma disposition le revenu de
tous les domaines qui avaient appartenu  ma femme, et qui lui
appartenaient  lui, comme son seul hritier dans la ligne
masculine. Il crut sans doute faire un acte de grande gnrosit;
mais tout homme quitable jugera qu'il ne fit qu'accomplir un
devoir vritable, puisque, d'aprs le voeu de la nature, en dpit
des lois ridicules faites par les hommes, vous tiez l'hritire
de votre mre, et que j'tais l'administrateur lgal de vos biens.
Je suis donc bien loign de croire que j'aie contract une
obligation  cet gard envers sir Edouard Mauley. J'ai  me
plaindre, au contraire, qu'il ait charg M. Ratcliffe de la
gestion de sa fortune; qu'il ait voulu que je ne pusse en toucher
les revenus que par ses mains, et qu'il m'ait par l soumis aux
caprices d'un subordonn. Il en est rsult que toutes les fois
que j'avais besoin d'une somme excdant ces revenus, M. Ratcliffe,
en me la donnant, exigeait de moi une sret sur mon domaine
d'Ellieslaw, de manire qu'on peut dire qu'il s'insinua malgr
moi, par ce moyen, dans l'administration de tous mes biens. Tous
les prtendus services de sir Edouard n'avaient donc pour but que
de se rendre matre de mes affaires, et de pouvoir me ruiner quand
il le jugerait convenable. Un tel projet me dispense, je crois, de
toute reconnaissance envers lui.

Dans le cours de l'automne dernier, M. Ratcliffe me fit l'honneur
de prendre ma maison pour la sienne, sans m'en donner d'autre
motif, sinon que telle tait la volont de sir douard. Je n'en ai
appris qu'aujourd'hui la vritable cause. L'imagination drgle
de notre parent lui avait inspir le dsir de voir le monument
qu'il avait fait lever  votre mre: il fallait pour cela que
M. Ratcliffe ft au chteau. Il eut la complaisance de
l'introduire dans la chapelle pendant une de mes absences; et il
en rsulta une attaque de frnsie qui dura plusieurs heures. Il
s'enfuit dans les montagnes voisines, et finit par se fixer dans
l'endroit le plus dsert, le plus sauvage, le plus affreux de nos
environs. M. Ratcliffe aurait d m'informer de cette circonstance,
et j'aurais fait donner au parent de mon pouse les soins
qu'exigeait le malheureux tat de sa raison. Au contraire, il
entra dans tous ses plans, et eut la faiblesse de lui promettre le
secret, et de tenir sa promesse. Il allait voir sir Edouard
presque tous les jours. Il l'aida dans le ridicule projet qu'il
excuta de se construire lui-mme un ermitage. Un souterrain,
qu'ils creusrent derrire un pilier, servait  cacher Ratcliffe
lorsque quelqu'un paraissait tandis qu'il tait avec son matre:
enfin, tous deux semblaient craindre une dcouverte plus que toute
chose au monde.

Vous penserez sans doute comme moi, ma chre enfant, qu'un pareil
mystre devait avoir quelque puissant motif. Il est  remarquer
encore que je croyais mon malheureux ami chez les moines de la
Trappe, tandis qu'il tait  cinq milles de chez moi, instruit de
tous mes mouvements, de tous mes projets, soit par Ratcliffe, soit
par Westburnflat et d'autres qu'il soudoyait comme ses agents.

Il me fait un crime d'avoir voulu vous marier  sir Frdric;
mais ce mariage vous tait avantageux. S'il pensait autrement,
pourquoi ne m'a-t-il pas fait connatre franchement son opinion?
pourquoi ne m'a-t-il pas dclar son intention de vous faire son
hritire? pourquoi n'a-t-il pas pris ouvertement  vous l'intrt
que sa qualit de proche parent lui donnait le droit de prendre?

Et cependant, quoiqu'il ait tard si long-temps  me faire
connatre ses dsirs, je n'ai pas le dessein d'y opposer mon
autorit. Il souhaite que vous preniez pour poux le dernier homme
sur lequel j'aurais cru qu'il pt jeter les yeux, le jeune
Earnscliff: j'y donne mon consentement, pourvu que vous n'y
refusiez pas le vtre, et qu'on fasse  votre profit des
stipulations qui ne vous laissent pas dans l'tat de dpendance
que j'ai prouv si long-temps, et dont j'ai tant de raisons de me
plaindre. Je vous confie donc, ma chre Isabelle,  la Providence
et  votre propre prudence. Je vous engage seulement  ne pas
perdre de temps pour vous assurer les avantages d'ont l'esprit
versatile de votre parent me prive en votre faveur.

M. Ratcliffe m'a annonc que l'intention de sir Edouard tait
aussi de me faire le paiement annuel d'une somme considrable pour
assurer mon existence en pays tranger; mais je suis trop fier
pour rien accepter de lui. Je lui ai dit que j'avais une fille
affectionne, et que j'tais sr qu'elle ne souffrirait jamais que
son pre vct dans la pauvret, tandis qu'elle serait elle-mme
dans l'opulence. J'ai cru cependant devoir lui insinuer que sir
Edouard, en vous dotant, devait faire attention  cette charge
naturelle et indispensable. Pour vous prouver ma tendresse
paternelle, et mon dsir de contribuer  votre tablissement, j'ai
laiss un pouvoir pour vous constituer en dot le chteau et le
domaine d'Ellieslaw. Il est bien vrai que l'intrt annuel des
dettes dont il est grev en excde le revenu de quelque chose;
mais, comme sir douard est le seul crancier, je ne crois pas
qu'il vous inquite beaucoup  cet gard.

Je dois maintenant vous prvenir que, quoique j'aie beaucoup  me
plaindre personnellement de M. Ratcliffe, je le regarde cependant
comme un homme aussi intgre qu'clair; je crois donc que vous
ferez bien de lui confier le soin de vos affaires; ce sera
d'ailleurs un moyen de vous conserver la bienveillance de sir
douard.

Rappelez-moi au souvenir de Mareschal. J'espre qu'il ne sera pas
inquit par suite de nos dernires affaires. Je vous crirai plus
au long quand je serai sur le continent. En attendant, je suis
votre affectionn pre.

RICHARD VERE.

Cette lettre contient toutes les lumires que nous ayons pu nous
procurer sur les vnements antrieurs  l'poque o a commenc
notre narration. L'opinion d'Hobby, et c'est peut-tre celle de la
plupart de nos lecteurs, tait que le solitaire de Mucklestane-Moor
n'avait l'esprit clair que de cette espce de clart
douteuse qui suit la nuit et qui prcde le jour, et que les
tnbres de son imagination n'taient interrompues que par des
clairs aussi fugitifs que brillants; qu'il ne savait pas trop
lui-mme quel but il dsirait atteindre, et qu'il n'y marchait
point par le chemin le plus court et le plus direct; enfin, que
vouloir expliquer sa conduite c'tait chercher une route dans un
marais o l'on voit des pas tracs dans toutes les directions,
sans qu'un sentier battu s'offre  vos yeux.

Lorsque Isabelle eut lu la lettre de son pre, elle demanda  le
voir; mais elle apprit qu'il avait dj quitt le chteau. Il en
tait parti de trs bonne heure, aprs une longue confrence avec
M. Ratcliffe, pour se rendre dans un port voisin, et passer de l
sur le continent.

O tait sir Edouard Mauley? Personne n'avait vu le Nain depuis
l'instant o il tait sorti de la chapelle, la veille au soir.

--Est-ce qu'il serait arriv quelque malheur au pauvre Elsy?
s'cria Hobby: je m'en consolerai moins vite que de l'incendie de
ma ferme.

Il monta  cheval  l'instant mme, et courut  la demeure du
solitaire. La porte en tait ouverte, le feu du foyer tait
teint; tout y tait dans l'tat o Isabelle l'avait trouv la
veille, et il paraissait vident que le Nain n'y tait pas rentr.
Hobby revint constern au chteau.

--Je crains que nous n'ayons perdu le bon Elsy! dit-il 
M. Ratcliffe.

--Vous ne vous trompez pas, lui rpondit celui-ci en lui
remettant un papier mais vous n'aurez pas  regretter de l'avoir
connu.

C'tait un acte par lequel sir Edouard Mauley, autrement dit
Elsender le Reclus, faisait donation  Hobby Elliot et  Grce
Armstrong de la somme qu'il avait prte au jeune fermier.

--C'est une chose singulire, dit Hobby en pleurant de joie et de
reconnaissance; mais je ne puis jouir de mon bonheur, sans savoir
si le pauvre homme qui me le procure est heureux lui-mme.

--Quand nous ne pouvons nous-mmes tre heureux, dit Ratcliffe,
le bonheur que nous procurons aux autres en devient un pour nous.
Telle sera la jouissance de celui que vous nommez Elsy. S'il avait
plac tous ses bienfaits sur des tres qui le mritassent comme
vous, sa situation serait probablement toute diffrente. Mais la
profusion qui fournit des aliments  la cupidit et  la
dissipation ne produit aucun bien, et n'est pas rcompense par la
reconnaissance. C'est semer le vent pour recueillir la tempte.

--Pauvre rcolte! dit Hobby.--Mais si la jeune dame voulait le
permettre, je mettrais les essaims d'Elsy dans le parterre de
Grce, et je vous promets bien qu'on ne les tuerait pas pour en
prendre le miel; je mettrais aussi sa chvre dans notre verger,
nos chiens feraient connaissance avec elle et ne lui feraient
point de mal, et Grce aurait soin de la traire elle-mme pour
l'amour d'ELsy; car, quoiqu'il ft un peu bourru, je sais qu'il
aimait toutes ces pauvres cratures.

On accorda sans difficult toutes les demandes d'Hobby, qui lui
taient inspires par le dsir qu'il avait de prouver sa
reconnaissance. Il fut enchant quand Ratcliffe lui dit que son
bienfaiteur n'ignorerait pas les soins qu'il voulait prendre des
compagnons de sa solitude.

--Et dites-lui surtout que ma mre, mes soeurs, Grce et moi,
nous sommes heureux, bien portants, et que c'est son ouvrage. Je
suis sr que cela lui fera plaisir.

Hobby se retira  Heugh-Foot, pousa Grce, fit rebtir sa ferme,
et fut aussi heureux qu'il mritait de l'tre par sa probit, son
bon coeur et sa bravoure.

Il n'existait plus d'obstacle au mariage d'Earnscliff avec
Isabelle. Sir Edouard Mauley, reprsent par M. Ratcliffe, assura
 sa parente une fortune qui aurait pu satisfaire la cupidit
d'Ellieslaw lui-mme. Mais Isabelle et Ratcliffe crurent devoir
cacher  Earnscliff qu'un des motifs de la gnrosit de sir
Edouard tait de rparer, autant qu'il le pouvait, le crime dont
il s'tait rendu coupable en versant le sang du pre de ce jeune
homme, bien des annes auparavant. S'il est vrai, comme l'assura
Ratcliffe, que sa misanthropie devint un peu moins farouche, la
connaissance qu'il eut d'un bonheur dont il tait la cause y
contribua sans doute; mais le souvenir du meurtre presque
involontaire qu'il avait commis fut probablement le motif pour
lequel il ne voulut jamais jouir de la vue de leur flicit.

Mareschal chassa, but du bordeaux, s'ennuya du pays, partit pour
l'tranger, fit trois campagnes, revint, et pousa Lucy Ilderton.

Les annes, en s'accumulant sur la tte d'Earnscliff et de son
pouse, ne diminurent rien ni  leur tendresse ni  leur bonheur.

Sir Frdric Langley, toujours ambitieux, s'engagea dans la
malheureuse insurrection de 1715. Il fut fait prisonnier  Preston
dans le comt de Lancastre avec le comte de Derwentwater; sa
dfense et son discours avant de mourir sont dans le recueil des
procs d'tat (State trials).

M. Vere fixa sa rsidence  Paris, et y vcut dans l'opulence,
grce  la libralit de sa fille. Il y fit une fortune brillante
dans le temps du systme de Law sous la rgence du duc d'Orlans;
mais cette fortune s'croula aussi rapidement que celle de tant
d'autres, et le chagrin qu'il en conut dtermina une attaque de
paralysie qui mit fin  ses jours.

Willie de Westburnflat chappa au ressentiment d'Hobby Elliot,
comme ses chefs  la poursuite des lois. Son patriotisme
l'engageait fortement  aller servir son pays dans les guerres
trangres, tandis que, d'une autre part, sa rpugnance  quitter
la terre natale lui inspirait la ressource d'y vivre en faisant
mtier de runir une collection de bourses de montres et de bijoux
sur les grandes routes. Heureusement pour lui, la premire
impulsion l'emporta. Il fut joindre l'arme de Marlborough, obtint
un grade par les services qu'il rendit  la commission des vivres
par son talent de trouver le btail en campagne, revint en cosse
au bout de plusieurs annes, avec une fortune acquise Dieu sait
comme, dmolit sa tour de Westburnflat, et y btit  la place une
maisonnette de trois tages avec deux chemines. Il but le
brandevin avec ceux qu'il avait pills dans sa jeunesse, mourut
dans son lit; et son pitaphe, qu'on lit encore dans l'glise de
Kirkwhistle, atteste qu'il a toujours vcu en brave soldat, en bon
voisin et en chrtien.

M. Ratcliffe continua de demeurer  Ellieslaw-Castle avec
Earnscliff et son pouse. Cependant il faisait rgulirement une
absence d'un mois au commencement du printemps et de l'automne. Il
garda toujours le silence sur le motif et le but de ce voyage
priodique; mais on jugeait avec raison qu'il allait voir sir
Edouard. Aprs une de ces absences, on le vit revenir l'air triste
et en habit de deuil. Ce fut ainsi qu'Earnscliff et Isabelle
apprirent que leur bienfaiteur n'existait plus; mais ils ne surent
jamais ni quelle avait t la rsidence de sir Edouard, ni en quel
lieu reposaient ses cendres. Il avait, avant de mourir, fait
promettre le secret  son unique confident.

La disparition subite d'Elsy servit  confirmer les bruits qui
avaient couru sur son compte. Les uns crurent qu'ayant os entrer
dans un lieu consacr, malgr le pacte qu'il avait fait avec le
diable, le malin esprit, pour l'en punir, l'avait emport comme il
retournait vers sa chaumire. Mais la plupart pensent qu'il ne
disparut que pour un temps, et qu'on le revoit encore parfois dans
les montagnes. Le souvenir des expressions exaltes de son
dsespoir a survcu, selon l'usage,  celui de ses bienfaits; ce
qui fait qu'on le confond ordinairement avec ce mauvais dmon
appel l'Homme des marcages, dont voulait parler mistress Elliot
 son-petit-fils.

Aussi le reprsente-t-on comme jetant un charme sur les troupeaux,
faisant avorter les brebis, ou dtachant les avalanches de la
montagne pour les prcipiter sur ceux qui se rfugient pendant
l'orage prs du torrent ou sous un rocher dans la ravine. En un
mot, tous les malheurs prouvs par les habitants de cette contre
sont attribus au Nain noir.





End of the Project Gutenberg EBook of Le nain noir, by Walter Scott

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NAIN NOIR ***

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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