The Project Gutenberg EBook of Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le retour de l'exile
       Drame en cinq actes et huit tableaux

Author: Louis H. Frechette

Release Date: January 21, 2005 [EBook #14751]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RETOUR DE L'EXILE ***




This text was adapted from that found at the Bibliothque virtuelle.
http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
 
Thank you to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean (University
of Alberta) for making it available.









LE RETOUR DE L'EXIL

Drame en cinq actes et huit tableaux

Par Louis-H. Frchette

(En collaboration.)

Reprsent  Montral pour la premire fois, le 1er juin 1880



DRAMATIS PERSONAE

  AUGUSTE, 45 ans.
  ADRIEN, 22 ans.
  JOLIN, 60 ans.
  CAYOU.
  BERTRAND.
  THIBEAULT.
  LECOURS.
  JULES, 9 ans.
  Mme SAINT-VALLIER.
  BLANCHE SAINT-VALLIER, sa fille.
  JOSEPTE, pouse de Cayou.




ACTE I


PREMIER TABLEAU

L'TRANGER

(Le thtre reprsente un intrieur d'auberge,  Sillery, prs de
Qubec. Au lever du rideau, Adrien est assis prs d'une table,
crivant. Josepte est occupe  rincer des verres.)


SCNE I

ADRIEN, JOSEPTE, CAYOU.


CAYOU, _entrant_--Toujours  crire, lui?

JOSEPTE--Oui,  sa blonde probablement; ce pauvre M. Launire!

CAYOU--Foi de gueux! il fait plus de pattes de mouches en dix
minutes, que j'en fais pendant six mois pour tenir les comptes de
l'auberge.

JOSEPTE--Il en perd le boire et le manger... le pauvre jeune homme!
Oublie pas de marquer les plumes et le papier; il y en a pour douze
sous. Ah! dame, quand on est amoureux...


SCNE II

LES PRCDENTS, AUGUSTE, _en habits trs ngligs_.


AUGUSTE--Au diable ce maudit vent de nord-est, qui ne reconnat pas
une ancienne connaissance! Le gueux m'a bourr les yeux et le nez de
gravois... Pouah! j'ai du sable jusque dans l'estomac. Allons, mes
bonnes gens, vous tenez auberge  ce qu'il parat, et  la vieille
mode canadienne, hein! je vois a. Eh bien, servez-moi quelque chose,
et _hurry up, if you please!_ Le kamsin d'Afrique et le mistral de
Marseille m'ont moins maltrait que votre enrag vent de nord-est...
Toujours le mme, Qubec, pour le vent de nord-est!

JOSEPTE, _bas  Cayou_--Cayou!

CAYOU--Hein?

JOSEPTE--Es-tu pour donner  boire  ce quteux-l?

CAYOU--Tais-toi donc, la vieille; y a des quteux qu'ont le goussette
ben gr, va! ( Auguste.) Qu'est-ce que vous allez prendre, l'ami?

AUGUSTE--Que boit-on chez vous, _mio amigo?_ Partout o j'ai pass,
je me suis impos la loi de suivre la mode du pays. J'ai bu du tafia
 la Guiane, de la bire en Hollande, du kirsch en Allemagne, du
rhum aux Antilles, du madre  Calcutta, et de l'eau saumtre en
Afrique... Mais, j'y pense, si vous aviez ce qu'on appelait autrefois
de l'absinthe du pays...

CAYOU--De la liqueur de Mme Desjardins? Je penserais, qu'y en a!

AUGUSTE--Eh bien, ma foi, je renouerai volontiers avec elle d'anciens
rapports d'amiti. (Cayou sert  boire.) Mettez deux verres; je
n'ai pas l'habitude de boire seul. (S'adressant  Adrien.)
Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espre.

CAYOU--Comment donc, mille carafes! mais a se refuse pas. (Il se
verse  boire, et Auguste aussi.) Vous tes voyageur, je suppose;
marin, commerant peut-tre?

AUGUSTE--Un peu. Si aprs avoir doubl trois fois le cap Horn et cinq
fois le cap de Bonne-Esprance, on peut se dire marin; si aprs avoir
fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se
dire commerant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons
cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il
longtemps que vous habitez Sillery?

CAYOU--Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j'avons ouvert ici?

JOSEPTE--Arrte! c'est justement quque temps aprs les troubles.
Doit ben y avoir  peu prs une vingtaine d'annes.

AUGUSTE--Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne
rsidence de M. DesRivires, quelque part en arrire, ici, sur le
cap, existe-t-elle encore?

CAYOU--Le Domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu prs un
quart de lieue d'ici, sur la cte, un peu au sorrois. M. Jolin, le
propritaire, passe jamais  ma porte sans me faire un salut.

AUGUSTE--Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considr...

JOSEPTE, _bas  Cayou_--Prends garde  toi, mon homme; tourne ta
langue sept fois, tu sais...

CAYOU--Ah! pour tre riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros
bourgeois que lui dans tous les environs.

AUGUSTE--Et cependant il y a vingt-deux ans, il n'tait que simple
commis de la maison DesRivires. Ne s'est-on pas tonn que tous les
biens de cette famille aient pass ainsi entre les mains de ce Jolin?

JOSEPTE, _bas  Cayou_--Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais...

CAYOU, _bas  Josepte_--Tais-toi donc; songe donc qu'il a fait quatre
fois sa fortune. ( Auguste.) coutez-la pas, allez; c'est toujours
comme a les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? (Ils vident
un autre verre.) Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous tes
arriv par icitte.

AUGUSTE--Quelques heures seulement. J'tais  bord du _Volcan_, le
navire franais arriv de ce matin. Il y a vingt-deux ans que j'ai
quitt le Canada.

CAYOU--J'ai vu a tout de suite, que vous tiez canayen. Et vous
r'venez vous tablir dans le pays, je suppose.

AUGUSTE--Je ne sais pas; cela dpendra des affaires que j'ai  rgler
ce soir avec Jolin.

CAYOU--Vous allez chez Jolin  soir?

AUGUSTE--Oui; qu'y a-t-il l de si extraordinaire?

JOSEPTE--Cayou, tu sais... tourne...

AUGUSTE--Voyons, qu'y a-t-il?

CAYOU--Rien. On prend-y encore une larme?

AUGUSTE--Pas d'objection. _A la saluta!_ (Ils trinquent.) Mais _corpo
di Baccho!_ vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a
fait sa fortune.

CAYOU--Comment il a fait sa fortune? C'est pas ais  dire, a. Le
vieux DesRivires tait mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui
s'tait ml aux troubles de 37, avait t exil. Jolin montra des
actes prouvant qu'il avait achet et pay comptant toutes les
proprits. a parut drle; mais les actes taient en rgle; la
signature tait bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps
l, Jolin s'est toujours enrichi; il a amass piastre sur piastre,
et il s'est retir au Domaine o il vit comme un ours.

AUGUSTE--Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exil, en a-t-on
jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?

CAYOU--Non; quand les autres exils sont revenus, j'ai entendu
dire comme a,  travers les branches qu'il avait pri en voulant
s'chapper du btiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux
Barmules qu'ils appellent ces pays-l, je pense. Mais y avait pas de
danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affront une jeune
demoiselle qu'il avait marie en cachette, dans les tats; pi tu
son beau-frre en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce
qu'ils appellent l'honneur de la famille. Aprs a, y fut s'fourrer
parmi les rvolts des paroisses d'en-haut. Il fut poign, condamn 
tre pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exil avec les autres.
Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal  a: y en a
toujours assez de ces vauriens-l dans le monde!

AUGUSTE--Amen! Mais pour en revenir  Jolin, est-ce qu'il passe pour
honnte homme?

CAYOU--Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il parat qu'il shave
un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air
de pas trop l'har...

AUGUSTE--Une bande de voleurs?

CAYOU--Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les
glises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de
s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en
a qu'ont vu Jolin-- ce qui parat--rder la nuit avec des gens
qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser,
quoi.

JOSEPTE--C'est honteux de rpter de pareils bavardages. Parce que
M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu
seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!

AUGUSTE--Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?

JOSEPTE--Seul... pas tout  fait. Depuis quelque temps y s'est
ennuy; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau
monde, mais qu'avaient pas la tle. C'est une bonne oeuvre qu'il a
faite l.

CAYOU--Cr tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour tre aussi
charitable.

JOSEPTE--Tais-toi, Cayou! c'est encore les mauvaises langues qui
disent a. a va faire un mariage, vous verrez.

ADRIEN, _se levant brusquement_--Jamais!... Pierre Jolin n'pousera
Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!

JOSEPTE, _plus bas_--Ah! tiens, je l'avais oubli lui. Le pauvre
jeune homme est emmourach de la demoiselle, vous savez; mais la mre
veut pas en entendre parler. C'est pourtant un jeune homme comme il
faut, allez, je vous assure. C'est un clerc avocat, de Montral,  ce
qui parat... Y passe presque tout son temps  crire des lettres.

AUGUSTE--Oui?... Pauvre garon, chacun son tour (Se levant.)
Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur matre Jolin.
Dcidment a ne me parat pas du bois de calvaire. Mais je saurai
bientt  quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce ct; et cette
nuit mme, Jolin et moi, nous nous reverrons.

CAYOU--Vous allez si tard au Domaine?

AUGUSTE--Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger?

JOSEPTE--Y a les brigands, vous savez.

AUGUSTE--Ah! quant  cela...

JOSEPTE--Et puis vous pourriez vous carter; il fait si noir!

AUGUSTE--Oh! je connais le chemin.

CAYOU--Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin  cette
heure-citte. La porte se ferme au soleil couch, et le diable la
ferait pas rouvrir.

AUGUSTE--Eh bien, je serai plus fort que le diable, voil tout.
Allons, _salam alicum!_ c'est--dire _god nicht!_ (Il va pour
sortir.)

CAYOU--Eh ben, et vot' dpense?

AUGUSTE--Ah! ah! c'est juste. J'ai vu des pays barbares o le
voyageur entre dans la premire case venue, se fait servir ce qu'il
y a de meilleur, et s'en va sans autres formalits. Dans nos pays
civiliss, ce n'est pas la mme chose. (Il jette un trente-sous sur
la table.) Tenez, voil tout ce qui me reste.

CAYOU, _furieux_--Tout ce qui vous reste! mais c'est  peine la
moiti.

AUGUSTE--Vous avez bu l'autre moiti: nous sommes quittes.

CAYOU--Mais vous m'avez invit, million de carafes! Comment? un homme
qui a fait sa fortune quatre fois...

AUGUSTE--Allons donc, _my dear_, quand je vous disais que j'avais
fait quatre fois ma fortune, il vous tait facile de comprendre que
je l'avais perdue au moins trois fois. A mon quipage, la quatrime
tait prsumable.

JOSEPTE--Je m'en doutais, moi; 'avait l'air de rien. a vient boire
le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!

CAYOU--Allons, c'est pas tout ci tout a. Vous avez bu mon absinthe;
il faut qu'a s'paie! Si y avait de la police au moins pour les
vagabonds comme a! Allons, vite, vite! payez-moi, guerdin, ou je
vous fais dvorer par mon chien. Pautaud! Ici, Pataud!...

ADRIEN, _s'avanant_--Monsieur, me permettrez-vous de vous rendre
sans vous connatre un lger service? Si vous le voulez bien,
l'aubergiste portera le surplus de votre dpense  mon compte
personnel.

AUGUSTE--Jeune homme...

ADRIEN--On conoit qu'un voyageur, en dbarquant trop prcipitamment
peut-tre, ait oubli sa bourse dans ses bagages.

AUGUSTE--Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu ni lieu. Je jette l'or
par les fentres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n'en
ai pas, comme ce soir, par exemple. Nanmoins j'accepte votre
proposition, jeune homme. Votre figure m'a frapp tout d'abord. Vous
avez une trange ressemblance avec... quelqu'un que j'ai connu...
Enfin, j'accepte. Peut-tre cette pice d'argent que vous donnez  un
inconnu sera-t-elle  jamais perdue pour vous; peut-tre aussi...
Merci donc, et _felice notte!_ Dieu est grand! (Il sort.)

JOSEPTE--Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous prserve de pareilles
visites! On serait beutt mort de faim!


DEUXIME TABLEAU

AMOUR D'ENFANCE

(Le thtre reprsente une route solitaire dans les bois.
Il fait nuit. Au lever du rideau, Auguste traverse la scne,
et Adrien apparat par le fond.)


SCNE III

AUGUSTE, ADRIEN.


ADRIEN--Monsieur, pardonnez-moi; je suis mont ici par un raccourci,
j'avais besoin de vous parler.

AUGUSTE--Tiens, c'est vous, jeune homme? _Tron de Diou_, je
n'esprais pas vous revoir si tt.

ADRIEN--Monsieur, j'ai devin sous votre modeste costume un homme
bien n qui a connu de meilleurs jours, et cela m'a dcid  rclamer
de vous un service d'un prix inestimable pour moi.

AUGUSTE--Un service? Vous m'en avez rendu un bien mince pour demander
si vite du retour. coutez, mon camarade, dans le cours de ma vie,
j'ai donn des milliers de louis,  des hommes que je connaissais
moins encore que vous ne me connaissez, sans exiger d'eux mme un
remerciement.

ADRIEN--Monsieur, je ne mrite pas ces durets.

AUGUSTE--Enfin, que me voulez-vous?

ADRIEN--N'avez-vous pas dit,  l'auberge, que vous alliez chez
M. Jolin?

AUGUSTE--Je l'ai dit.

ADRIEN--Vous avez fait entendre, si je ne me trompe, que vous pouviez
exercer sur lui quelque influence.

AUGUSTE--Aprs?

ADRIEN--C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour
une personne bien digne de votre intrt, pour une jeune fille dont
la position devient intolrable.

AUGUSTE--Eh! eh!... je commence  voir d'o vient le vent, mon jeune
homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a
recueillie... En effet, on a fait allusion  une petite amourette,
je crois...

ADRIEN--Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec
ma vie...

AUGUSTE--Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai pass par l, moi aussi...
Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-l dure,
pour tre aussi enracin?

ADRIEN--Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche
Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-mme. J'tais
malheureux chez mes parents; mon pre me dtestait, et ma mre...
me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprs de Blanche que
j'allais me consoler. Je fis presque seul mon ducation. Ma mre
mourut, et cet vnement rompit le dernier lien qui m'attachait  mon
pre. Je restai seul au monde. Une maison m'tait ouverte, cependant;
c'tait celle de Blanche. L'enfant tait devenue jeune fille, et je
l'aimais  l'adoration  la folie. Ah! monsieur, vous la verrez...
et... Mais je vous ennuie, avec ces dtails purils...

AUGUSTE--Non, non, continuez, continuez! En vous coutant, je me sens
rajeunir; mon coeur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez,
_cospetto!_

ADRIEN--M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors
que Jolin vint  Montral. Il avait connu le dfunt; il devait tout
naturellement une visite  sa veuve. La beaut de Blanche le frappa;
le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y
prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison.
Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout.
Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux  cette mre imprudente;
inutile! Quant  Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obir.
Trois mois se sont couls depuis cette poque. Or, il y a huit
jours, je reus une lettre de Blanche m'annonant qu'elle tait en
proie  des perscutions odieuses. Sa mre veut lui faire pouser
son soi-disant protecteur, et sa rsistance l'expose  d'indignes
traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnire. Je suis
accouru immdiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je
n'ai pu russir  me mettre en communication avec elle...

AUGUSTE--Vous me contez-l une jolie histoire! _Allah kerim!_ voyons,
mon garon, on m'a dit que vous tiez homme de loi, vous devez savoir
par consquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui
s'appelle _writ d'habeas corpus;_ et _veramente!_ si, comme vous le
dites, cette demoiselle est retenue contre sa volont...

ADRIEN--Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte o vit
Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais;
mais s'il lui fallait quitter sa mre...

AUGUSTE--Alors pourquoi vous a-t-elle appel? Par _il diavolo!_ les
amoureux ont d'tranges ides! A votre place, savez-vous ce que je
ferais? J'irais trouver Jolin, et je lui demanderais une explication
franche et prcise en prsence de ces dames.

ADRIEN--Je ne l'obtiendrais pas; et Jolin, prenant l'alarme  ma
vue, redoublerait de rigueur envers cette malheureuse enfant. Et,
monsieur, s'il faut vous avouer la vrit, quelques mots de la lettre
de Blanche me font craindre que l'on n'ait l'intention d'exercer sur
elle d'indignes violences...

AUGUSTE--Allons donc, sa mre n'est-elle pas l?

ADRIEN--Mme Saint-Vallier a un esprit born et opinitre... monsieur.
Et ce Jolin est si profondment corrompu!

AUGUSTE--Vous semblez ne pas avoir une trs bonne opinion de ce
pauvre Jolin.

ADRIEN, _baissant la voix_--Ah! l bas,  l'auberge, on n'a pas os
vous dire la vrit, tant il inspire de terreur. Ici tout le monde
tremble au nom de Jolin!

AUGUSTE--Diable! Et sur quoi se base cette belle rputation?

ADRIEN--Sur des bruits vagues, je l'avoue, mais qui ont certainement
leur origine dans la ralit. D'abord on n'a jamais su d'o lui
venait sa fortune; et puis ont dit (Baissant la voix.) qu'il est
associ avec la bande de malfaiteurs qui dsole les environs. Enfin,
malgr son ge, Jolin passe pour un homme profondment immoral, qui a
d,  force d'argent, touffer certaines affaires scandaleuses de la
nature la plus grave. Jugez de mon dsespoir en sachant la femme que
j'aime au pouvoir d'un pareil homme.

AUGUSTE, _aprs avoir fait quelques pas_--La lutte sera rude;
n'importe, nous lutterons... Enfin, jeune homme, en deux mots,
qu'attendez-vous de moi?

ADRIEN--Oh! bien peu de chose, monsieur; consentez seulement 
remettre cette lettre  Mlle Saint-Vallier.

AUGUSTE--Mais  quoi cela vous servira-t-il?

ADRIEN-- l'instruire de mon arrive d'abord...

AUGUSTE--Et en dfinitive  tenter quelque dmarche imprudente qui
gterait encore vos affaires. Cette lettre est inutile, jeune homme.
coutez; mon arrive va singulirement occuper Jolin, et il ne
songera pas de sitt aux amourettes. Fiez-vous  moi pour le reste.
Vous m'avez racont vos chagrins; laissez-moi maintenant vous servir
 ma manire. Je ne vous le cache pas; Je suis dans un moment de
crise. Demain je puis tre au sommet de la roue de fortune; peut-tre
serai-je aussi misrable qu'aujourd'hui... moins l'esprance. Vous
courrez ma chance. En attendant, ne me demandez aucun engagement que
je serais peut-tre embarrass de tenir. J'ai besoin de ma libert
d'action. _Bona sera!_...

ADRIEN--Au moins, permettez-moi...

AUGUSTE--Au diable! (Il sort.)


SCNE IV

ADRIEN, _seul_.


ADRIEN--Allons, je l'ai mcontent. Quel homme trange! Malgr ses
manires brusques, il y a en lui quelque chose qui m'inspire je ne
sais quelle confiance. Mais n'ai-je pas eu tort de lui ouvrir mon
coeur? S'il allait me trahir!... mais non, c'est impossible;
l'intrt qu'il m'a tmoign tait sincre. Cependant je m'applaudis
de ne pas lui avoir rvl mon projet, comme j'en ai eu un moment la
pense. Et ce projet, pourquoi ne l'accomplirais-je pas cette nuit
mme? L'arrive de ce voyageur va occuper Jolin et ces gens...
Allons, oui; prenons ce chemin dtourn. Je ne trouverai peut-tre
jamais une occasion aussi favorable! (Il sort.)

(La toile tombe.)




ACTE II


TROISIME TABLEAU

LE TOIT PATERNEL

(Le thtre reprsente une pice lgamment meuble. Au lever du
rideau, Jolin est assis prs d'une table, occup  feuilleter des
livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait
quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant
ngligemment quelques lambeaux de romance; et, mme aprs que la
conversation est commence, elle continue  plaquer des accords
par-ci par-l. Une lampe claire la pice.)


SCNE I

JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.


JOLIN--Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez
admirablement cultiv votre fille, madame Saint-Vallier.

Mme SAINT-VALLIER--Elle ne manque pas de talent en effet, cher
monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, a n'a pas toujours la
tte solide. Blanche, chante donc  M. Jolin la romance qu'il aime,
tant _Les quatre ges du coeur_, tu sais...

BLANCHE--Je ne suis pas en voix, maman.

JOLIN--J'espre que Blanche sera toujours reconnaissante,
raisonnable, et docile  vos instructions..

Mme SAINT-VALLIER--Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas
une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'ge ou jamais de
prendre la vie au srieux, d'apprcier les positions, les caractres,
de reconnatre les bienfaits et les affection vritables.

JOLIN--Sans doute, sans doute. ( Blanche.) N'est-ce pas, Blanche,
que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour
vous?

BLANCHE--Je l'espre, monsieur.

JOLIN--Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami,
ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid?
Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.

Mme SAINT-VALLIER--Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire
bonsoir  notre cher protecteur.

JOLIN, _aprs l'avoir embrasse au front, et la retenant par la
main_--Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour tre aim d'elle!

BLANCHE, _faisant des efforts pour s'chapper_--Laissez-moi,
monsieur!...  mon Dieu! (Elle dtourne la tte et se met 
pleurer.)

JOLIN--Encore des larmes! (La retenant par les deux mains.) Voyons,
mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que
vous manque-t-il? tes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir
le monde? J'appellerai ici toute la socit de Qubec. Voulez-vous
de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que dsirez-vous?

BLANCHE, _sanglotant_--Rien, monsieur. (Elle s'chappe des mains de
Jolin.)

Mme SAINT-VALLIER--Peut-on rpondre ainsi  des procds si gnreux!
Se montrer ingrate  ce point envers un bienfaiteur, un ange...

JOLIN--Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni
vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule
rcompense que je cherche en faisant le bien.

BLANCHE--Monsieur Jolin, et vous ma mre, ne m'accusez pas
d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur,
pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter  un autre
titre.

JOLIN--Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est tmoin de la puret de
mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je
voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu' votre mre, une
fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet et coup court
 toute malveillante interprtation; et j'aurais eu, en mourant, la
consolation de vous avoir assur un sort heureux et enviable...

Mme SAINT-VALLIER--Y a-t-il un pareil ange de bont? Monsieur Jolin,
quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous tes un saint! Et
toi, petite sotte, qui restes insensible  tant de vertus, tu n'as
pas de coeur.

BLANCHE--Ma mre, je voudrais vous obir, mais vous le savez, des
engagements sacrs...

Mme SAINT-VALLIER--Oui, un mchant barbouilleur de papier qui n'a pas
le sou.

BLANCHE--Maman, vous savez que je l'aime!

Mme SAINT-VALLIER--Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me
parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que
j'existerai!...

JOLIN--Allons, calmez-vous, ma chre amie. La jolie Blanche n'est pas
encore majeure; elle ne peut se soustraire  votre autorit. Je sais
bien qu'elle a fait mettre  la poste une lettre adresse  un
certain M. Adrien Launire,  Montral, et que ce M. Adrien Launire
est venu s'tablir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rder souvent
dans les environs du Domaine... mais...

BLANCHE--Il est ici!  mon Dieu, merci! il m'aime toujours!

JOLIN--Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups
de fusil au jeu qu'il joue-l. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas
prendre aux ruses d'une petite fille, j'espre.

Mme SAINT-VALLIER--Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un
cachot, que de la voir changer une seule parole avec ce freluquet.

JOLIN--Et moi, je veillerai de mon ct, et Thibeault avec son fusil
veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur chouent,
nous en essaierons d'autres.

Mme SAINT-VALLIER--Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.

BLANCHE--Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me
protger. (On sonne.)

JOLIN, _tressaillant,  part_--Qui peut venir  pareille heure? Tout
le monde connat les habitudes de la maison... On sait que je ne
reois personne le soir... Qui diable ce peut-il tre?... A moins
que ce ne soit... Enfer! je suis un imbcile, la moindre chose
m'pouvante (On sonne de nouveau.) Diable, diable!... On y met de
l'impatience; c'est srieux alors; prenons garde, prenons garde!...
( Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.) Ma chre amie,
retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en
sret. Dites que je reviens  l'instant. (Il empile ses livres sous
un bras pour sortir; Thibeault entre.)


SCNE II

LES PRCDENTS, THIBEAULT.


JOLIN--Thibeault!

THIBEAULT--De quoi?

JOLIN--Qui est l?

THIBEAULT--Un homme.

JOLIN--Rien qu'un?

THIBEAULT--Oui.

JOLIN--Tu ne le connais pas?

THIBEAULT--Non.

JOLIN--De quoi a-t-il l'air?

THIBEAULT--Il a l'air de rien.

JOLIN--A-t-il l'air d'un... (Pantomime)

THIBEAULT--Je vous dis qu'il a l'air de rien.

JOLIN--Qu'est-ce qu'il veut?

THIBEAULT--Il veut rentrer.

JOLIN--A-t-il dit son nom?

THIBEAULT--Oui, mais j'cr ben qu'il a voulu s'moquer de mou.

JOLIN--Comment s'appelle-t-il?

THIBEAULT--Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempte...
non... la bourrasque.

JOLIN--Hein!... (il laisse tomber ses registres.) Qu'est-ce que tu
dis-l, brute? (On sonne de nouveau.)

THIBEAULT--Le v'l qui s'impatiente... pi il a pas l'air endurant.
J'vas-t-y ouvrir?

JOLIN--Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... ( part.) Si
c'tait lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais t certaine...
Si c'est lui je suis perdu.

THIBEAULT--Eh ben, faut-il y ouvrir  votre tourbillon?

JOLIN--Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que
l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? (Thibeault
sort.)

BLANCHE, _ part_--Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?

Mme SAINT-VALLIER, _ part_--Serait-ce quelque malheur inattendu?

JOLIN, _ part_--Allons, il ne faut pas perdre la tte... Du courage!
Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends
garde  toi, Jolin; il y va de ta fortune.


SCNE III

AUGUSTE, LES PRCDENTS, THIBEAULT.


AUGUSTE, _en dehors_--Laisse, laisse, va! j'ai habit la maison avant
toi. Une vieille hirondelle reconnat toujours son nid.

JOLIN, _ part_--Plus de doute... c'est lui!

AUGUSTE, _entrant_--Comme tout est chang ici!... Comme tout est
vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pice qu'on
n'ouvrait qu'aux grands jours!

JOLIN--Je ne vous connais pas, monsieur... et...

AUGUSTE, _aprs avoir regard Jolin un instant, et clat de
rire_--Ah! ah! Par la Cabah! si je juge de moi d'aprs toi, mon
pauvre Jolin, il n'est pas tonnant que tu ne me reconnaisses pas.
Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur
les bords du Gange, pchant des crocodiles  la ligne, et Abdallah
avait cent deux ans.

JOLIN--Monsieur...

AUGUSTE, _saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre
levant la lampe au niveau de son visage_--Tu ne me reconnais pas, et
cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien
commis de la maison DesRivires et compagnie,  Qubec; regarde-moi
d'aussi prs que tu voudras; j'ai t rudement secou par la
destine, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...

JOLIN--Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays o il est
dshonor, fltri?...

AUGUSTE--Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule
personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris  mon
arrive que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais
laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amne ici.
Fais-moi donc servir  souper, car je suis las, et l'absinthe que
j'ai bue  l'auberge l-bas m'a mis en apptit. (Il se jette sur
un sige et allonge ses jambes  la faon amricaine.)

JOLIN, _apercevant les dames, qu'il avait oublies_--Comment! mais
vous tes encore l, vous autres! Pourquoi cela?

Mme SAINT-VALLIER--Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi
n'avons eu l'intention...

JOLIN--Laissez-nous!

AUGUSTE--Comment cela, vieil goste? me prends-tu pour un sauvage?
Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames
vertes  Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de
l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproch d'avoir
manqu d'gards envers le sexe, quelle ne ft sa couleur. Permets
donc  ces dames de m'honorer de leur compagnie...

JOLIN, _ part_--Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit
bien sr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage  le
reconnatre. Rsignons-nous. (S'adressant aux dames.) Mes chres
amies, ce qui se passe doit vous paratre extraordinaire; mais vous
vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque
vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M.
Auguste DesRivires, mon ancien matre, qui a quitt le Canada,
il y a vingt-deux ans.

Mme SAINT-VALLIER--M. DesRivires! Oh! mais c'est une histoire dont
j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit  l'poque de mon
mariage. M. DesRivires eut, je crois, le malheur de tuer...

AUGUSTE--Le frre de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et
malheur de toute ma vie.

Mme SAINT-VALLIER--La pauvre jeune femme n'y a pas survcu,
parat-il.

AUGUSTE--Hlas!... ( Jolin.) Mais je t'avais demand  souper ce
me semble, Jolin!

JOLIN, _ Thibeault_--Eh bien, grand imbcile, qu'est-ce que tu
fais-l? N'as-tu pas entendu que M. DesRivires voulait souper? Va
chercher ce qu'il y a de meilleur  la cuisine. Mme Saint-Vallier
voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chre
amie?

Mme SAINT-VALLIER--Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas
rancunire; et du reste je connais la cause premire de votre
mauvaise humeur. (Elle jette un regard de colre  sa fille.)

(Jolin va donner quelques ordres  voix basse  Thibeault qui sort;
Auguste s'est approch de Blanche.)

AUGUSTE, _bas  Blanche_--Mademoiselle, ayez bon courage; je suis
l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.

BLANCHE--Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez
parl?

AUGUSTE--Chut! (Revenant s'asseoir.) Eh bien, oui, ma foi! Voil
comme va le monde!... trange chose que la destine. C'est
aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais
dans un naufrage une fortune colossale, et j'tais jet, seul, ruin,
presque nu, tout sanglant et  demi-mort sur l'une des les de la
Sonde, dans la mer australe. J'tais loin de m'attendre  clbrer
cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.

(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que
Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant
qu'Auguste s'approche, et se met  manger.)

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivires?

AUGUSTE--Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie 
parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplors,
sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez mme couru de grands dangers,
probablement?

AUGUSTE--La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux
qui la cherchent. Et aprs tout ce qui m'est arriv sur terre et sur
mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le
toit de mes anctres, je me demande si je n'ai pas t l'objet d'une
protection toute particulire de la part de la providence.

BLANCHE, _ part_--Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il tait son ami...
C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...

AUGUSTE--Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas
chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.

Mme SAINT-VALLIER--Vous tes bien aimable il me tarde de vous
entendre nous raconter tout cela. Mais il commence  se faire tard,
et pour ne pas vous gner plus longtemps, vous me permettrez de me
retirer avec ma fille... n'est-ce pas?

AUGUSTE--Je suis votre serviteur, madame. (Il reconduit les dames,
jusqu' la porte, et revient se mettre  table.)


SCNE IV

AUGUSTE, JOLIN.


JOLIN, _ part_--Tenons-nous bien.

AUGUSTE--Eh bien, mon vieux Jolin,  nous deux maintenant! Veux-tu?

JOLIN--D'aprs ce que je vois, vous revenez vous tablir dans le
pays?

AUGUSTE--Oui!

JOLIN--Le retour de l'enfant prodigue.

AUGUSTE--L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je
n'ai pu comme lui dissiper mon hritage.

JOLIN--Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.

AUGUSTE--Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser
cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de
revendiquer le dpt que je t'ai confi en partant. C'est l'hritage
de mon pre, et aprs tant de revers, je ne serai pas fch d'en
jouir en paix.

JOLIN--Mais, au moment de votre dpart, vous m'avez cd vos biens,
par actes rguliers.

AUGUSTE--Ah! trs bien; mais tu oublies que cette vente tait
purement fictive, matre Jolin; car tu m'avais sign toi-mme 
l'avance une dclaration qui l'annulait. Cette dclaration, cette
contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait
seulement dpositaire de ma fortune; tu tais oblig de tout me
restituer  ma premire demande.

JOLIN--Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans
doute...

AUGUSTE--Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle
une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui
m'appartient lgitimement?

JOLIN, _se levant brusquement_--La contre-lettre est perdue! Ah! je
le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au dsespoir!

AUGUSTE, _se levant de table_--Jolin, je ne veux pas croire encore
aux soupons que tes paroles tendraient  m'inspirer. Il m'en
coterait trop de te regarder comme un fripon.

JOLIN--Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garon revient tel
qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le mme cervel que
son pre lui-mme avait surnomm _La Bourrasque_. Ah! oui, _La
Bourrasque_; pas de tte! pas de tte! Il vient rclamer cette
fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le
prcieux papier pour m'obliger  cette restitution. Il l'a perdu, le
pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu...
ah! ah! ah! il l'a perdu!

AUGUSTE--Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que
cet acte tait perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de
papier?

JOLIN--Hein! c'tait donc une preuve?

AUGUSTE--Peut-tre. Dans tous les cas, cette preuve ne t'a pas t
favorable; aussi je me montrerai svre envers un dloyal fond de
pouvoir; tu peux t'y attendre.

JOLIN--Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu chapper  la
destruction,  tous les naufrages dont vous parliez tout  l'heure.
Vous avez imagin quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'oeil
ouvert...

AUGUSTE--Jolin! Tu sens que l'ge a modifi mon temprament; car tu
sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces
insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me
croyais-tu assez imprudent, malgr ma lgret, pour ne pas laisser
cette contre-lettre au Canada?

JOLIN--Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus
minutieuses...

AUGUSTE--Dans mon intrt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien,
tiens, coute; je vais te rvler certaines circonstances que tu me
parais ignorer. En quittant Qubec, aprs la mort de mon beau-frre,
pour aller prendre part aux malheureuses chauffoures de 1838, je
devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifi. Le jour
donc o je conclus avec toi cette vente simule de mes proprits, je
signai secrtement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel
j'abandonnais  Berthe de Blavire, le revenu de tous les biens dont
tu tais le dpositaire. A cette pice je joignis la contre-lettre
avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au
notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir  Berthe.

JOLIN--Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien
rclam de moi en vertu de ces papiers.

AUGUSTE--Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a
assur, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre  son chagrin,
est alle mourir obscurment quelque part aux tats-Unis.

JOLIN--Ainsi donc ces papiers sont rests entre les mains de Dumont?
Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il et un dpt venant de
vous.

AUGUSTE--C'tait son devoir de notaire.

JOLIN--Mais Dumont est mort, et son successeur...

AUGUSTE--A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit
te suffire. Ils te seront montrs quand il sera temps.

JOLIN--Mais... mais... on vous les a donc rendus?

AUGUSTE--Pouvait-on refuser de me les restituer?

JOLIN--Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...

AUGUSTE--Curieux! mais en voil assez pour ce soir. J'prouve le
besoin de prendre un peu de repos... Fais tes rflexions, Jolin; on
dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, _caro mio_; agis
loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes.
A tort ou  raison, tu es riche, trs riche, je le sais; mme en me
restituant ce qui m'est d, tu pourrais vivre dans l'opulence...
Crois-moi donc; la loyaut et la bonne foi te serviront mieux que
la ruse ou la violence.

JOLIN--Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons
aisment... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette
contre-lettre.

AUGUSTE--Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans
quelle chambre as-tu fait prparer mon lit?

JOLIN--Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. (Il
sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet  Auguste.)

AUGUSTE--La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire.
C'est l que mourut ma vieille gouvernante, il y a prs de quarante
ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts...
Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des ides de paix!

(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont
il examine la pointe, et sort.)


SCNE V

JOLIN, THIBEAULT.


JOLIN, _seul_--Allons, je l'aurai chapp belle! Heureusement que La
Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans
sa poche, je l'ai devin. Avant deux heures je me moquerai de ses
menaces. Thibeault, o est Bertrand?

THIBEAULT--Y a un bout de temps qu'il doit tre dans le parc, comme
tous, les soirs,  attendre vos ordres.

JOLIN--Dis-lui que j'ai affaire  lui. (Pantomime.) Tu comprends?

THIBEAULT--C'est pas difficile.

JOLIN--Dpche-toi.

THIBEAULT--a y est. (Il sort.)


SCNE VI

JOLIN, _seul_.


JOLIN--Jolin, voici le moment de mettre la dernire main  ta
fortune... ou de perdre tout ce que tu possdes. Question de vie
ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il
le faut...  tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma
fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai pass
la premire partie de mon existence  dsirer, et dont je n'ai pu
profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je
risque tous les jours la prison et l'chafaud... Ah! nous allons
voir!... Non, monsieur Auguste DesRivires, vous ne m'arracherez
pas ainsi le coeur. Auriez-vous tous les dmons de l'enfer  votre
service, vous ne russirez pas. Plutt vous trangler de mes propres
mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutt
que la ruine... Oh! que je sois damn, mais que je sois riche!...
riche!... riche!...

(La toile tombe.)




ACTE III


QUATRIME TABLEAU

LES BRIGANDS

(Le thtre reprsente l'intrieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au
lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)


SCNE I

ADRIEN, _seul_.


ADRIEN, _dont on ne voit que la tte_--On n'a pas l'habitude de
veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit
un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de
moi?... cherchera-t-il  protger Blanche?... Mais qu'importe aprs
tout? Maintenant je suis dcid  agir seul... Agissons donc!
(Il passe une jambe sur le mur.) Que vais-je faire? Ce voyageur
n'avait-il pas raison de m'engager  prendre garde aux dmarches
imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour rsultat de
compromettre Blanche sans utilit? Que gagnerai-je  me trouver seul,
la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut rpondre
du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait
l'heureuse pense de se mettre  sa fentre pour respirer l'air frais
de la nuit! Je pourrais me montrer  elle, lui adresser quelques
mots  voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les
peupliers jusqu' sa fentre, et je dposerai ma lettre dans les
pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je
serai plus prs de ma chre, Blanche, je respirerai l'air qu'elle
respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! (Il entend du bruit; il retire
sa jambe, et ne laisse que sa tte dpasser le mur.) Quelqu'un!...
silence!


SCNE II

BERTRAND, THIBEAULT.


BERTRAND, _entrant avec Thibeault_--Cr nom d'un nom! j'aime pas a,
moi, qu'on me laisse l, plant comme un pieu, pendant des deux ou
trois heures de la nuit, quand y a des bons coups  faire partout.

THIBEAULT--Vous avez pas besoin de vous plaindre, a arrive toujours
pas si souvent.

BERTRAND--Une fois c'est de reste.

THIBEAULT--Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous
pourriez faire avec vot' gang sans lui?

BERTRAND--Enfin de quoi s'agit-il?

THIBEAULT--Il va vous le dire lui-mme. Y a un grand jack qu'est
arriv  soir qui y a pas fait plaisir.

BERTRAND--Ah! y s'agit de... (Pantomime.)

THIBEAULT--J'cr qu'oui.

BERTRAND--Un de ses anciens amis, je gagerais.

THIBEAULT--a m'en a tout l'air.

BERTRAND--C'est comme a; les meilleurs amis finissent toujours par
en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'cole que j'aimais
comme mes yeux. Un jour,  propos de rien, y m'plante son canif dans
les ctes et se sauve. Six mois aprs, j'lui envoya dans la tte une
balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on tait comme
les deux doigt de la main.


SCNE III

LES PRCDENTS, JOLIN.


JOLIN, _entrant_--Eh bien, qu'est-ce que vous faite donc? Il n'y a
pas de temps  perdre: il est une heure du matin.

BERTRAND--Bon! chacun son tour. C'est-y amusant d'attendre?

JOLIN--Thibeault vous a-t-il fait... comprendre...

BERTRAND--Ben...  peu prs. Il parat qu'y a un citoyen de trop dans
ce monde.

JOLIN--Chut!... Comprenez bien mes volonts. Il ne s'agit pas de
faire un mauvais coup; je suis trop honnte homme pour rien exiger de
pareil. D'ailleurs on sait que l'individu se trouve chez moi, et je
serais bien embarrass de rendre compte de sa disparition... s'il
disparaissait. Il faut tre prudent. Il ne s'agit que de s'emparer de
quelques paperasses qu'il a sur lui. Seulement, s'il s'veille trop
tt, vous pouvez compter sur une rsistance nergique... et alors...

BERTRAND--Tant mieux!

THIBEAULT--Tant pis!

JOLIN--Il faut l'empcher de s'veiller trop tt et je puis vous
donner  ce sujet des renseignements utiles. Pendant qu'il se
couchait, je l'ai examin par une fente de la cloison. Il se dfie de
quelque chose car il a commenc par entasser tous les meubles de la
chambre derrire la porte, et puis s'est couch tout habill. Mais il
est bien fatigu, et il dort dj profondment. Il s'agit d'abord
d'ouvrir avec assez de prcaution pour ne pas faire de bruit, c'est
le principal. Aprs cela vous irez droit au lit qui est  gauche, et
vous pourrez vous emparer de l'individu avant qu'il soit veill;
alors j'entrerai avec de la lumire, et le reste ira tout seul.

BERTRAND--Mais, tonnerre d'un nom! c'est bien des crmonies, a!
Laissez-moi donc faire; a mettra pas grand temps, vous verrez!

JOLIN--Non, non!... Il y a des personnes endormies dans la maison:
tout doit se faire dans le plus grand silence.

THIBEAULT--Tenez, vous me laisserez arranger a moi. Je me charge
d'ouvrir la porte sans faire plus de bruit qu'une souris qui
trotte...

JOLIN--C'est cela; eh bien, allons!

BERTRAND, _ part_--C'est correct; encore un! mais y va te coter le
prix, celui-l, mon vieux grippe-sou d'hypocrite!... (Ils sortent.)

ADRIEN, _seul_--Oh! infamie des infamies!... Cette fois, c'est
l'humanit qui parle; je ne puis reculer. (Il saute dans le parc.)
Il s'agit d'empcher un crime: c'en serait un d'hsiter!... (Il suit
Jolin.)


CINQUIME TABLEAU

AU MEURTRE

(Le thtre reprsente un corridor.)


SCNE IV

Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.


Mme SAINT-VALLIER, _debout un bougeoir  la main_--Je te dis, ingrate
enfant, que ton ridicule enttement va nous faire chasser de cette
maison. M. Jolin nous a rudoyes ce soir, comme il ne l'a encore
jamais fait. Si tu le pousses  bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te
le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour
moi je suis lasse de cette pauvret dshonorante.

BLANCHE--Maman, la pauvret ne peut dshonorer quand on la supporte
noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me rpugne;
j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis
broder, donner des leons de musique...

Mme SAINT-VALLIER--De la broderie! des leons de musique! Voil bien
de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour
vivre, quand on a vcu dans la meilleure socit, quand on a tenu le
haut du pav!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne
puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!

BLANCHE--Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie
pour vous savoir heureuse!

Mme SAINT-VALLIER--Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime
sa mre, on ne lui refuse pas un lger sacrifice...

BLANCHE--Je suis prte  faire tous les sacrifices possibles, ma
mre; oui, tous, except celui d'pouser cet homme. Il m'inspire trop
d'horreur et de dgot!

Mme SAINT-VALLIER--Tu l'pouseras cependant, et le mariage va se
faire dans le plus court dlai. Nous verrons bien si tu oseras
dsobir  ta mre.

BLANCHE--Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de
l'oser!

Mme SAINT-VALLIER--Indigne crature! enfant dnature! Je parviendrai
bien  te rduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launire qui m'en
empchera. Un drle qui n'a rien, et que tu prfres comme une sotte
 l'homme le plus riche de Qubec.

BLANCHE--Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mre, s'il ne peut
venir lui-mme  mon secours. Mais peut-tre le ciel m'a-t-il dj
envoy un autre protecteur.

Mme SAINT-VALLIER--Un protecteur! qu'est-ce  dire? Serait-ce par
hasard ce M. DesRivires qui est arriv ce soir? En effet, j'ai cru
m'apercevoir qu'il t'avait parl  voix basse. Il t'a apport quelque
message, quelque lettre sans doute?

BLANCHE, _pleurant_--Non, maman, pas de lettre, pas de message; mais
un mot de piti est si prcieux quand on est abandonn de tous...


SCNE V

LES PRCDENTS, ADRIEN.


ADRIEN, _entrant prcipitamment par la fentre_--Pas de tous, pas de
tous, Blanche!

BLANCHE--Adrien!

Mme SAINT-VALLIER--Comment?... Qu'est-ce que cela veut dire?

ADRIEN--Blanche! Mme Saint-Vallier! silence, de grce! Il y va de ma
vie.

Mme SAINT-VALLIER--Entrer par la fentre!... Une escalade!... Sainte
Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable?

BLANCHE--O Adrien, Adrien!

Mme SAINT-VALLIER--Que venez-vous faire ici? Rpondez!

ADRIEN--Je suis ici pour empcher un meurtre.

Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE--Un meurtre!...

ADRIEN--Oui... ce voyageur, cet tranger, arriv ici ce soir; on veut
se dfaire de lui.

Mme SAINT-VALLIER--Qui donc, monsieur?

ADRIEN--Le matre de cette maison, ce misrable Jolin que vous voulez
donner pour mari  votre fille.

Mme SAINT-VALLIER--C'est une calomnie! c'est impossible!... M.
Jolin... un homme...

ADRIEN--Oh! il est trop lche pour excuter lui-mme son abominable
projet; mais les assassins sont dj dans la maison. Dites-moi vite
o est la chambre de cet tranger. Je le prviendrai, je le mettrai
sur ses gardes, je le dfendrai, s'il le faut!

Mme SAINT-VALLIER--Non, non!... C'est une imposture!... Jolin, un
homme riche...

BLANCHE--Maman, ce soir il avait un regard infernal en regardant
M. DesRivires.

ADRIEN--M. DesRivires! l'ancien matre de Jolin... plus de doute...
Blanche, au nom de Dieu dites-moi o se trouve la chambre de ce
pauvre voyageur...

BLANCHE--L, au bout du corridor; mais je vous en supplie, Adrien,
n'allez pas vous exposer  un danger inutile.

ADRIEN--Blanche, M. DesRivires est notre ami! (On entend un grand
bruit.) Ah! mon Dieu, il est trop tard, on l'gorge. Laissez-moi,
laissez-moi! (Il s'lance hors de la pice.)

BLANCHE--Ah! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont le tuer lui aussi.

Mme SAINT-VALLIER--Blanche, Blanche!... Fuyons, fuyons!... (Elle
entrane Blanche du ct oppos, et le dcor s'ouvre par le fond.)


SIXIME TABLEAU

LE PACTE

(Le thtre reprsente la chambre  coucher d'Auguste. Jolin est
debout dans un coin, une bougie  la main. Thibeault est tendu
par terre,  moiti assomm. Auguste, les pieds embarrasss dans
une chaise, est renvers, et Bertrand a le couteau lev sur lui.
Les meubles sont disperss  et l dans la chambre o tout est
dans le plus grand dsordre.)


SCNE VI

AUGUSTE, BERTRAND, JOLIN, THIBEAULT, ADRIEN.


AUGUSTE--Ae!... la satane chaise!

ADRIEN, _entrant et saisissant le bras de Bertrand_--Arrtez,
malheureux!

AUGUSTE, _se dgageant et se mettant en garde son couteau  la
main_--Bon!... Merci!... Lchez-le, lchez-le maintenant. Je lui fais
son compte.

ADRIEN, _lchant Bertrand qui remet tranquillement son couteau dans
sa poche_--Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de
brigands, un coupe-gorge! Vous n'tes donc qu'un assassin!...

JOLIN--Par l'enfer! c'est l'amoureux! Comment s'est-il introduit ici?

AUGUSTE--Eh! mais, par la barbe du prophte! c'est mon petit ami
de l'auberge. Du diable si je m'attendais  le revoir cette nuit!
Eh bien, mon matelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un
service! car cet enrag brigand tait en train de me faire une
vilaine boutonnire au moule de ma veste... Merci!... Je ne sais
pourquoi, mais j'aime  vous devoir ce service l,  vous!

JOLIN, _bas  Bertrand qui s'est rapproch de la porte_--Bertrand, il
faut mettre  tout prix ces hommes hors d'tat de nous nuire!...

BERTRAND-- tous les diables vous et vos affaires! La tte me bouille
comme une marmite au feu... J'en ai assez! C'est un dmon ce
pendard-l... Et cet autre qui m'arrive sur les bras... Et vous qui
me laisseriez triper sans grouiller une patte... Merci!... Des
compliments chez vous! (Il s'loigne.)

JOLIN--Comment! vous m'abandonnez! Demain ils porteront plainte
contre vous, et...

BERTRAND--De quoi m'accuseront-ils? D'avoir reu une grle de coups
pour assommer un boeuf! S'ils me poursuivent pour cela, ils pourront
venir me chercher dans le bois du Carouge; ils trouveront  qui
parler!

JOLIN, _donnant des coups de pieds  Thibeault_--Allons, te
lveras-tu, toi, maudit cancre!

THIBEAULT--Ae! aie!... Je suis  moiti mort... grce!...

AUGUSTE--Attendez, camarade; (Il lui tend la main.) les ennemis ne
sont pas des Turcs. C'est moi qui vous ai mis dans cet tat, c'est 
moi de vous aider maintenant que la bataille est finie!... (Il le
relve_.) Allons, mon brave, cette petite bourrasque ne doit pas vous
dcourager; quand vous voudrez, je vous donnerai votre revanche.

THIBEAULT--Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J'en ai assez
moi aussi. (Il se dirige vers la porte.)

AUGUSTE, _ Bertrand_--Et vous, mon vaillant picador, sans rancune
aussi, n'est-ce pas?... Quand il vous plaira de recommencer notre
passe  la navaja, je serai  vos ordres. Il n'y aura pas alors de
chaises parses sur le plancher pour me faire tomber! Au revoir donc,
mes amis, et _felice sera!_ (Bertrand et Thibeault sortent.)


SCNE VII

AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.


ADRIEN--Vous les laissez s'chapper ainsi?

AUGUSTE--Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s'en revient
tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons
causer un instant, si tu veux bien.

JOLIN--J'espre, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas
au srieux une mauvaise plaisanterie. J'avais expressment recommand
qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier,
vous savez, qu'il m'est si important de connatre. Ces pauvres
diables que vous avez si mal mens taient seulement chargs de
s'assurer si rellement vous aviez cette pice sur vous...

JOLIN--Mais vous me demandez d'tre absolument le matre dans ma...
dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant
ce papier... qui...

AUGUSTE--Tron d Diou! mon bon ami, tu deviens assommant  rabcher
toujours la mme chose! Tu verras ce papier le jour o nous rglerons
dfinitivement nos comptes; tu le verras en prsence d'un notaire et
de deux tmoins,  travers une glace assez paisse pour que tu ne
puisses le lacrer furtivement. Voil quand et comment tu verras
cette contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En attendant
je vais la mettre en lieu sr, afin que tu ne sois plus tent de
recommencer l'exprience de cette nuit. Crois-moi, ne te montre pas
trop difficile, et nous pourrons faire ensemble un arrangement 
l'amiable o tu trouveras ton profit.

JOLIN--Et ni vous ni ce jeune homme ne conterez jamais  personne ce
qui est arriv cette nuit?

AUGUSTE--Nous le promettons.

JOLIN--Et vous vous engagez  soutenir demain matin la fable que je
conterai aux dames Saint-Vallier pour dtourner leurs soupons?

AUGUSTE--Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu
veux, personne ne te contredira.

JOLIN--March conclu!

AUGUSTE--A merveille! Maintenant, rcapitulons. J'aurai mes cinq
cents louis; je pourrai recevoir tout le pays ici s'il m'en prend
fantaisie...

ADRIEN--Et j'pouserai Blanche?

JOLIN--Oui, oui...

AUGUSTE--Chien qui s'en ddit! Tiens bien toutes ces conditions,
mon vieux, car je te surveillerai. Tu dois savoir qu'il n'est pas
facile de me tromper, ni de me surprendre; te voil bien averti...
Maintenant, que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre
le jour en compagnie de ce brave garon arriv si  propos pour
m'pargner des dsagrments. Envoie-nous deux ou trois bouteilles de
ton meilleur vin, et bonsoir... Tu dois avoir besoin de ruminer  ton
aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer
ou sinon... Va! (Jolin sort.) Allons, j'ai quinze jours devant moi;
c'est plus qu'il ne me faut pour les mater...

ADRIEN, _se jetant dans ses bras_--Ah! monsieur, vous tes mon bon
gnie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!...

AUGUSTE--Ne vous htez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu
sait comment tout ceci finira... Enfin, j'ai quinze jours de gagns.
Les Amricains ont tort de dire: _Time is money_... Le temps c'est
tout!

(La toile tombe.)




ACTE IV


SEPTIME TABLEAU

LE MILLIONNAIRE

(Le thtre reprsente un jardin. Au fond une barrire entrouverte,
o Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)


SCNE I

THIBEAULT, JOSEPTE.


JOSEPTE--Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un
vrai quteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas t que de
M. Launire, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux
nous. Tout a c'est vrai comme v'l une clture qui me regarde! Et
puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!

THIBEAULT--Ah! ben, s'il avait l'air d'un quteux, il est ben chang,
je vous en rponds. Y remue l'argent  la pelle, j'vous dis. Y parat
qu'il a dans le port un btiment qui vient des vieux pays avec des
tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin,
c'est riche, cinq fois fortun...

JOSEPTE--Vous avez qu' voir! Vous avez qu' voir!... qui c'qui
aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait a pour nous
prouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par
son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais!
que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours
un fameux bel habillement  c't'heure!

THIBEAULT--Bougez pas! c'est pas un habillement, a; c'est une
livre. On est quatre habills comme a...

JOSEPTE--Quatre!

THIBEAULT--Oui. Et pis, quant  lui, le millionnaire, quand vous le
reverrez  c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de
chouler les chiens aprs lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance.
Oui, du beau drap fin, et pis a reluit.

JOSEPTE--Sainte misre humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser...
Et pis on dit que M. Launire est son grand ami... V'l c'que c'est,
il l'a pas si mal reu que nous autres, lui.

THIBEAULT-- propos, votre M. Launire, il va s'marier.

JOSEPTE--C'est-y vrai?

THIBEAULT--Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la
grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout
a... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.

JOSEPTE--Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.

THIBEAULT--Chut!... le v'l qui s'en vient avec sa blonde...
Allons-nous-en. (Il sort.)

JOSEPTE, _sortant_--Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...


SCNE II

ADRIEN, BLANCHE.


ADRIEN--Comme tout me parat chang ici! Ce jardin, ce parc, qui me
semblaient si svre, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi
un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce
sentiment qui a le pouvoir non seulement de rchauffer les coeurs les
plus froids, d'inspirer des actions hroques aux plus gostes, mais
encore de transformer ainsi mme les objets matriels, la nature
inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence
ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas trs
gaie... auriez-vous quelque chagrin?

BLANCHE--Non, Adrien; mais j'ai des apprhensions; je ne comprends
pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout
ceci est un rve.

ADRIEN--Que ce soit un rve ou une ralit, si ce rve doit durer
toujours, pourquoi dsirer autre chose? Ne nous proccupons pas de
l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes
toujours.

BLANCHE--Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi
si noble et si gnreux! toi mon ami d'enfance, mon frre! mon frre
par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons
souffert, tous deux nous avons pleur; et c'est l une fraternit qui
ne s'altre jamais, car elle tient  toutes fibres du coeur. Oui,
Adrien, oui, je suis fire de te le dire, je t'aime, je t'aime de
toutes les forces de mon me, sans restriction, sans hsitation, sans
partage... mais...

ADRIEN--Alors, Blanche,  ma Blanche bien-aime, qu'as-tu  craindre?
Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protge le nid des petits
oiseaux, est le pre de tous ceux qui s'aiment...

BLANCHE--Qu'il nous dfende alors, car je crains un malheur...


SCNE III

LES PRCDENTS, Mme SAINT-VALLIER.


Mme SAINT-VALLIER, _entrant_--Blanche, je ne dois pas souffrir que
vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont
fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et
personne n'en disposera contre mon gr. Puisque M. Jolin nous a
trompes en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser
 lui; je lui ai retir mon estime; mais je ne vois pas de raison
l-dedans, monsieur Launire, pour que je vous accorde la main de
Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une
famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si
l'on ne va pas franchement au but.

ADRIEN--Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...

Mme SAINT-VALLIER--Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je
permets et ce que dfends, depuis l'arrive de ce M. DesRivires, si
bien surnomm la Bourrasque. Tout tourne  sa volont; il fait la
pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est
pas; il arrive ici vtu comme un mendiant, et il jette l'or par les
fentres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonant que M.
Jolin assassine votre M. DesRivires. Le lendemain matin on vous voit
djeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute
cette affaire qui nous a caus une si grande peur, n'est qu'un
malentendu... M. Jolin a l'air de dtester cet tranger, et lui obit
comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est
fort bien. M. DesRivires en me parlant de votre mariage, m'a fait
entendre certaines choses... mais s'il ne se hte pas de s'expliquer
clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des
assiduits inutiles...

BLANCHE--Mais, maman, M. DesRivires vous aurait-il exprim
l'intention...?

Mme SAINT-VALLIER--Rien, rien; ces questions-l ne sont pas  ta
porte. Seulement si votre millionnaire continue  recevoir une
lgion d'amis, de cousins et de cousines  qui il fait esprer sa
succession, je ne sais pas comment il pourra raliser ses
promesses...

BLANCHE--Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute
que M. DesRivires aurait promis de suppler  notre dfaut de
fortune?

Mme SAINT-VALLIER--Et quand cela serait?

BLANCHE--Les convenances, le sentiment de ma dignit me dfendraient
d'accepter les dons d'un tranger, dt mon bonheur en dpendre!

Mme SAINT-VALLIER--Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si
tu es si dlicate, M. DesRivires ne pourrait-il pas s'intresser en
faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, parat-il, rendu un
service immense?

ADRIEN--Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche  une
indlicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un
service rendu.

BLANCHE--Cher Adrien, nos mes se devinent toujours.

Mme SAINT-VALLIER--Sur ma parole, la jeunesse d' prsent est
compltement folle... Ah! a voudriez-vous bien me dire pourquoi,
aprs m'tre oppose jusqu'ici  cet absurde mariage, j'aurais chang
d'avis tout  coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines
ventualits? Qu'y aurait-il de chang dans nos situations
rciproques? Mais puisque vous tes si dsintresss, n'en parlons
plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te dfends de revoir M.
Launire; et de son ct M. Launire voudra bien ne plus t'honorer
de ses attentions particulires.

ADRIEN--Oh! madame, par piti pour moi, pour Blanche...

Mme SAINT-VALLIER--C'est mon dernier mot!

BLANCHE--Oh! maman! (Elle pleure.)

Mme SAINT-VALLIER--Blanche, rentrons!

ADRIEN--Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!

Mme SAINT-VALLIER--C'est ce que nous verrons. (Elle va pour sortir
en entranant Blanche, et elle se trouve face  face avec Auguste.)


SCNE IV

LES PRCDENTS, AUGUSTE.


AUGUSTE, _entrant_--Ma foi, mes bons amis, c'est trs mal  vous
de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique:
d'abord cette mnagerie de parents que j'ai griss en les obligeant
 boire outre mesure  mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui
fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les
verres casss. Son coeur d'avare saigne par tous les pores... Le
_poveretto!_ s'il avait vu mes dners d'apparat dans l'Inde! On
buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans
le Gange  la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du
Japon, sur la tte des porteurs de palanquins, avec aussi peu de
regret que je brise ce mchant verre de deux sous... (Il jette le
verre dans la coulisse.)

Mme SAINT-VALLIER--Voil de jolies manires! Vous devriez avoir plus
d'gards pour la vaisselle de la maison. On a beau tre riche, on
trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.

AUGUSTE--Fort bien parl, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis
pour le moment un riche d'une certaine espce; mon plaisir suprme...
(Examinant Adrien et Blanche.) Mais, par Al-Borak! que signifie
ceci? Les enfants ont pleur? Qui a effarouch mes gentils
tourtereaux? Qui a jet des pierres dans mon buisson de roses? Tron
de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la
trve?

ADRIEN--Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction.
Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer
nos chagrins actuels.

AUGUSTE--Alors je dois m'en prendre  vous, madame Saint-Vallier, je
le parierais. Vous aurez encore tourment mes jeunes amis par vos
ternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre
que, dans certains cas...

Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu beau me parler de tous les cas
possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne
saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garon rder autour
de ma fille, et lui parler  l'oreille...

AUGUSTE--tes-vous si mchante? Auriez-vous bien le coeur de
martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur nave douleur ne
vous meut-elle pas? Je croyais mon me dessche par vingt annes
de voyages, de luttes, de dsenchantements; et en les voyant, je me
sens prt  pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous
les sens, j'ai admir bien des choses, les merveilles de l'art, les
splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouv d'aussi digne de
respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant
d'un premier amour!... Oh! ne les sparez pas!... ce serait une
faute, ce serait un crime! Ne les sparez pas, ou craignez que
leur malheur ne retombe sur votre tte... J'ai aim comme Adrien
autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'et fait obstacle 
mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile  ses
semblables, obissant aux lois de la socit; mais un obstacle se
rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je
devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jet entre _elle_ et moi.
L'existence de celle que j'aimais fut brise du coup; et moi, pendant
une moiti de ma vie, j'ai err en proscrit, en vagabond, sur la
surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, 
charge aux autres,  charge  moi-mme!... Je crois, Dieu me
pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux,  mon ge...
Mais voyons, madame, vous ne songez pas srieusement  les sparer!
Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux.
Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...

Mme SAINT-VALLIER--Vous donneriez?

AUGUSTE--Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.

Mme SAINT-VALLIER--Trs bien; je sais ce qui me reste  faire. Il est
toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voil o
aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une
fois, c'est bien; je saurai agir  ma guise...


SCNE V

LES PRCDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.


LECOURS, _en dehors_--Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu
le bon cousin se diriger de ce ct...

AUGUSTE--Allons, voil mes htes qui s'impatientent. Voyons, mes
petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et
vous, chre maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela  tte
repose; et nous nous entendrons, soyez-en sre. En attendant, riez
un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.

LECOURS, _en dehors_--Viens, Jules, je les aperois!

JOLIN, _entrant_--C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour
prendre cong. ( part.) La peste soit de tous ces grugeurs!...

LECOURS, _entrant avec son fils_--En effet, mon cousin, nous avons le
regret de vous quitter.

AUGUSTE--Comment, dj? Vous me feriez plaisir en passant ici
quelques jours, afin que je puisse vous fter d'une manire plus
digne de vous et de moi. Ces dners improviss ne valent pas
grand'chose...

JOLIN, _ part_--Que le diable lui torde le cou!...

LECOURS--Oh! nous sommes tout  fait charms...

AUGUSTE--Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre
cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de
diverses nations. Vous verrez, cousin;  votre prochaine visite, vous
mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de
requins. Je parie que vous trouverez ces mets dlicieux.

JOLIN, _ part_--L'infme!...

LECOURS--Vous tes mille fois trop...

AUGUSTE--Eh bien,  dimanche prochain alors, il y aura grande fte
ici. Ayez la bont de transmettre mon invitation aux Amyot, aux
Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais
que je chris du fond du coeur. Dites-leur de venir avec leurs amis
et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs
chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi
chez un ami en caravane.

JOLIN, _ part_--Le brigand!...

AUGUSTE--Jolin, j'entends que rien ne soit pargn pour cette fte.
S'il n'y a pas de salle assez vaste  la maison, le banquet aura lieu
dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la
musique...

JOLIN--Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...

LECOURS--Ah! c'est mal  vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi
dtourner votre matre de sa famille. Avez-vous peur de l'affection
qu'il nous tmoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivires prfrera
toujours ses parents  l'ancien commis de son pre.


SCNE VI

LES PRCDENTS, THIBEAULT.


(Thibeault entre et va prsenter une lettre  Jolin qui s'loigne un
peu pour la lire.)

THIBEAULT, _ Lecours_--La voiture de monsieur est prte.

LECOURS, _ Auguste_--Vous les entendez, cousin; matre et domestique
ont l'air de nous trouver de trop ici. coutez; on cherche  vous
accaparer; on en veut  votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous
vouliez bien venir demeurer chez nous,  Qubec, notre demeure est
bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppleraient
 ce qui manque.

AUGUSTE--Merci, merci, cousin; j'apprcie votre dvouement  sa juste
valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos
offres...

JOLIN, _d'un air triomphant, et sa lettre  la main_--Acceptez-les
tout de suite, vilain imposteur que vous tes; acceptez-les tout de
suite, et dlivrez-moi de votre prsence!

ADRIEN--Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...

JOLIN--Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma
maison, et je vais donner du balai  tout ce qui me gne. Ainsi donc,
les DesRivires, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les
laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont
dcamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette,
et promptement! car en vrit la rage m'touffe, et je ne saurais me
contenir plus longtemps!

LECOURS--Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi  un
homme capable d'acheter la moiti de Qubec.

JOLIN--Qu'il s'achte donc un logis pour la nuit; car, je le jure,
il ne couchera pas dans ma maison.

LECOURS--J'espre que vous connaissez vos amis maintenant, cousin!
Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prte; nous pouvons y
placer vos coffres les plus prcieux... Il serait imprudent de
laisser votre fortune  la merci de ce mcrant...

JOLIN--Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possde
rien au monde. C'est moi qui lui ai achet l'habit qu'il a sur le
corps.

LECOURS--Mais ces dners, ces rceptions...

JOLIN--Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme rput
habile, expriment, je me suis laiss duper comme un colier, comme
un imbcile. Oh! mais la leon me servira. Allons, que l'on sorte 
l'instant de chez moi!

LECOURS--Je m'en vais tout de suite, quant  moi. Je ne suis pas venu
ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon
enfant... c'est indigne. tre trait ainsi dans la maison d'un
parent!... (Il sort avec son enfant.)


SCNE VII

LES PRCDENTS, except LECOURS et JULES.


AUGUSTE--A ce que je vois, matre Jolin, tu sais...

JOLIN--Je sais la vrit. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir
n'est pas entre vos mains. J'ai crit au successeur de ce notaire 
qui vous aviez confi la contre-lettre; voici sa rponse. (Il lit.)
Cette pice a t envoye  qui de droit; il en est fait
mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais t mise en
usage, il faut penser qu'elle a t perdue ou dtruite.

AUGUSTE--C'est la rponse que j'ai obtenue moi-mme.

JOLIN--Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies
indignes d'un homme de votre ge, ces extravagances, ces gaspillages
inous?

AUGUSTE--Je voulais m'amuser  tes dpens. J'aurai toujours tir cela
de l'hritage que tu me voles...

JOLIN--Mnagez vos expressions! Je suis un honnte homme, et je ne
souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les
valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces
individus!

THIBEAULT--Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-l!

AUGUSTE--Misrable fripon!... je t'tranglerais... Mais bah! un
coquin de moins sur la terre o il y en a tant, ne laisserait pas de
vide apprciable. ( Adrien.) Allons, mon ami, il ne nous reste
qu' faire retraite, car vous tes compris dans cette intimation
polie d'avoir  vous clipser.

JOLIN--Oui, lui, lui surtout!

ADRIEN--Je n'ai pas la prtention de rester chez M. Jolin malgr lui;
mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces
dames...

BLANCHE--Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous
en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...

JOLIN--Vous dpendrez de votre mre, mademoiselle; et si elle a
conserv un peu d'amiti pour moi...

Mme SAINT-VALLIER--Je crois, en effet, qu'on vous a indignement
calomni, mon vieil ami...

JOLIN--Eh bien, j'espre que vous ne confierez ni le sort de Blanche
ni le vtre  des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-l.

BLANCHE--Maman, vous n'avez donc pas compris le rle honteux...

Mme SAINT-VALLIER--Te croirais-tu plus sage que ta mre?...

BLANCHE, _clatant en sanglots_--Adrien! Adrien!...

ADRIEN--Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez
de plus sacr...

Mme SAINT-VALLIER--Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. (Elles
sortent.)


SCNE VIII

PRCDENTS, except Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.


AUGUSTE--C'est inutile, mon pauvre garon; vous n'obtiendrez rien de
cette femme obstine,  qui manquent galement l'intelligence et le
coeur. Il ne nous reste plus qu' nous adresser  l'autorit...

JOLIN--Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont chang.
Voudrait-on croire que moi, homme riche et considr, j'aie pu tendre
un pige  un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander
l'hospitalit? L'existence de ce fameux papier et donn peut-tre
quelque autorit  une pareille assertion; mais il n'existe pas, je
prouverai qu'il n'a jamais exist... D'ailleurs qui tes-vous pour
inspirer de la confiance? Un dissipateur ruin, condamn  mort,
exil,--avec la plus dtestable des rputations. Et ce jeune homme?
Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans
une maison habite. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre
colre, allez!... Mais en voil assez; et puisque vous ne voulez pas
partir de bonne volont... (Il fait quelques pas du ct de la
maison.)

AUGUSTE--Oui, hein? Eh bien, _goddam! Corpo di Baccho!_ tron de
l'air! Crois-tu donc, vieux sclrat, que je me laisserai chasser
ainsi par les paules de cette maison qui m'appartient et o je suis
n? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin!  moi et 
ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu' la porte
du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous tions des
commodores ou des nababs. (Il sort un pistolet et va le mettre sur
la tempe de Jolin.)

JOLIN--Monsieur, je ne consentirai jamais...

AUGUSTE--Chapeau bas, drle! et marche  ct de nous avec dfrence
et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tte comme je
briserais une vieille calebasse pourrie!

(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu' la barrire, chapeau bas,
et le pistolet d'Auguste  la hauteur de sa tempe; et au moment o
ils dpassent la barrire la toile tombe.)




ACTE V


HUITIME TABLEAU

LA CONTRE-LETTRE

(Mme dcor qu'au premier tableau.)


SCNE I

AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.


CAYOU--Cr tire-bouchon! C'est une bndiction du bon Dieu!... Mais
vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez...
l'absinthe? Pourquoi diable vous tiez-vous dguis aussi? On peut
pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosit  part,
c'est drle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...

JOSEPTE--Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut
vivre  son got, on doit pas tre  son aise chez Jolin. Sans parler
mal de lui, il est un peu serr, le cher homme!...

CAYOU--C'est drle tout de mme, un homme qu' tant de btiments sur
la mer...

AUGUSTE--Ils ont fait naufrage!

CAYOU--Naufrage! Ah! bont divine! et les tonnes d'or?

AUGUSTE--Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hte, je puis solder ma
dpense cette fois. Heureusement que quelques pices plus dure que
les autres n'ont pas coul dans la fonte gnrale. Tenez, (Jetant
une pice d'or.) payez-vous d'avance; prparez-moi une chambre;
donnez-nous  boire et  manger; et laissez-nous la paix. Dans tous
les pays du monde, j'ai dtest les curieux et les bavards.

JOSEPTE--On y va, on y va!... (Elle sort avec Cayou.)


SCNE II

AUGUSTE, ADRIEN.


AUGUSTE, _ Adrien qui est all s'asseoir dans un coin_--Allons,
jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable!
il faut tre plus philosophe que cela.

ADRIEN--Hlas! quelle dception! A vous voir imposer vos volonts,
vos caprices  ce Jolin, j'avais cru...

AUGUSTE--Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas
que vous fussiez en droit de m'adresser, mme de pense, le moindre
reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garon; je ne vous ai
jamais donn l'assurance positive de vaincre les obstacles que
rencontrait votre mariage. J'tais moi-mme trop incertain du succs
de mon audace. Sans vouloir rvler mon secret, je vous ai toujours
laiss souponner combien mon autorit sur Jolin tait de nature
prcaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vrit?

ADRIEN--Je le sais, je le sais; mais...

AUGUSTE--Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous
vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen lgal d'obliger 
une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'tablir
chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manires, au risque d'tre
honteusement expuls quand la ruse serait dcouverte. D'abord, j'ai
d m'assurer si la probit aurait quelque influence sur cet homme 
qui j'avais confi ma fortune. En dcouvrant  qui j'avais affaire,
j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener  me
proposer lui-mme une transaction avantageuse. Ces dners, ces
rceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en
dpense le spoliateur de mes biens; je dsirais me faire des amis,
et empcher Jolin de me tendre des piges. Vous le voyez, mon cher
enfant, mon plan n'tait pas tout  fait dnu de sens commun.
Il tait sur le point de russir. Pour assurer sa scurit et se
dbarrasser de moi, il et accept le partage des biens... Une
rvlation prmature est venue tout gter...

ADRIEN--Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprcier la gnreuse
nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me
plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur
que j'ai passs auprs de Blanche.

AUGUSTE--Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au
pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgr
elles... Blanche tiendra bon; la mre imbcile finira par ouvrir les
yeux...

ADRIEN--Et vous, monsieur?

AUGUSTE--Moi? Je m'engage matelot  bord du premier voilier en
partance dans le port de Qubec. Et ce qui me sera le plus pnible
en cela, mon cher garon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous
m'avez ensorcel.

ADRIEN--Et moi, vous tes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen
de forcer ce Jolin...

AUGUSTE--Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procs; et
puis, vous tes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les
titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument
cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succs... Non,
mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce ct; je suis bien et
dment vol!...


SCNE III

LES PRCDENTS, BLANCHE.


BLANCHE, _entrant_--Adrien, monsieur DesRivires, sauvez-moi, au nom
du ciel.

ADRIEN--Vous, Blanche... ma chre Blanche? Mais d'o venez-vous?
Comment tes-vous ici? Que s'est-il donc pass?

AUGUSTE--Asseyez-vous, mon enfant; vous tes puise... Quelque
nouvelle infamie de Jolin, sans doute?

BLANCHE, _s'asseyant_--Fermez la porte; on va me poursuivre
certainement... Bien des personnes m'ont rencontre sur la route;
je courais comme une folle... Vous me dfendrez, n'est-ce pas?

ADRIEN--Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prts 
vous sacrifier leur existence.

AUGUSTE--Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand,
allez!

BLANCHE--Adrien, monsieur DesRivires, qu'allez vous penser de moi?
Oh! ce que je fais l est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitt ma
mre; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tte s'est
gare; je me suis rfugie auprs des seuls amis que j'aie sur la
terre.

AUGUSTE--Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre
petite?

BLANCHE--Voici, monsieur. Aprs votre dpart Jolin me parla de
pardon, de rconciliation, et me fit les plus brillantes promesses,
si je consentais  l'pouser. Mon refus l'exaspra; il clata en
menaces; et ma mre qui ne peut rsister  l'ascendant de cet homme,
s'emporta elle-mme contre moi jusqu' vouloir me frapper. Ce matin,
 djeuner, j'appris que Jolin tait all  Qubec, et ma mre
m'annona que nous devions partir dans la journe pour les
tats-Unis,  bord d'un yacht  vapeur, spcialement nolis  cet
effet par Jolin... Vous jugez de mon pouvante... Je ne sais si je me
trompe, mais cet infme a conu des projets encore plus affreux que
ceux qu'il avoue.

AUGUSTE--Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau 
lui, conduit par les misrables brigands qu'il a  son service...
Mille panneres de diables, on s'exposerait au pal lui-mme pour
enfoncer un couteau entre la quatrime et la cinquime cte d'un
pareil coquin!

ADRIEN--Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte
de courage!

BLANCHE--J'ai d'abord suppli, conjur ma mre... Elle n'a pas voulu
m'entendre; et alors, dsespre, folle de terreur, je me suis
dcide  fuir. Je me suis glisse furtivement dans la cour; j'ai
ouvert la grille; et sre de vous trouver dans cette auberge, je suis
accourue pour me mettre sous votre protection.

AUGUSTE--C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez o nous
tions, Jolin doit le savoir de mme. Ils viendront vous chercher
ici, et l'autorit d'une mre est toute puissante sur une fille
mineure.

ADRIEN--Eh bien, alors, htons-nous; nous pouvons trouver pour elle
un asile sr  Qubec.

AUGUSTE--Oui, et nous serions arrts vous et moi, pour enlvement...
Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous  ce vieux
matois de Jolin.

ADRIEN--Ces considrations ne m'arrteront pas, et si Blanche y
consent...

AUGUSTE--Elles ne m'arrteraient pas non plus s'il s'agissait
seulement de ma sret. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la
libert? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous
verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, fltrir par une
dmarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnte
comme le vtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette
voie de rvolte contre la socit, contre l'autorit maternelle,
savez-vous o vous pouvez tre entrans?... Je vous tonne je le
vois; vous ne vous attendiez pas  de tels scrupules de ma part...
Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les cueils sur
lesquels j'ai fait naufrage?

ADRIEN--Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...

AUGUSTE--Les circonstances ne sauraient justifier une faute;
croyez-en un homme qui n'est pas habitu  exagrer la morale...
N'attaquez pas de front les rgles tablies; un jour vous le
regretteriez amrement.

ADRIEN--Mais enfin, il faut prendre un parti.

AUGUSTE--Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles
sont. coutez; si je me montre svre envers vous, c'est que je ne
voudrais pas vous voir engag dans la voie dplorable o je me suis
perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas tre malheureuse
comme le fut ma pauvre Berthe.

ADRIEN--Berthe?

AUGUSTE--Oui; si vous tiez de Qubec, vous connatriez probablement,
malgr votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortune Berthe
de Blavire.

ADRIEN--De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononc?
J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!

AUGUSTE--L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de
retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom...
Je vous le rpte, elle s'appelait...

ADRIEN--Taisez-vous, monsieur!

AUGUSTE--Mais pourquoi donc, au nom du ciel?

ADRIEN--Vous insultez ma mre!

AUGUSTE, _se prcipitant vers Adrien_--Votre mre!... Votre ge? Par
piti, dites-moi votre ge!

ADRIEN--Monsieur...

AUGUSTE--Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous
en prie!

ADRIEN--Je suis n le 16 octobre, 1839.

AUGUSTE--1839! et votre mre s'appelait Berthe de Blavire!...
Adrien, Adrien, vous tes mon...

ADRIEN--Je suis le fils de M. Launire, monsieur!

AUGUSTE--C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tte se perd: voyons,
rflchissons, rcapitulons ces circonstances tranges. Aidez-moi...
Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela,
votre mre pleurait souvent en vous regardant; votre pre vous
manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas
cela?

ADRIEN--Oui.

AUGUSTE--Adrien, votre mre a d vous parler de sa famille, de son
pass; elle a d vous rvler certaines particularits...

ADRIEN--Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler
dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son
oreiller un paquet cachet qu'elle me remit, elle me dit d'une voix
teinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces
papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque
affection pour ta malheureuse mre, tu ne chercheras pas  connatre
ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais
ouvert ce paquet.

AUGUSTE--Mais o est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?

ADRIEN--Dans cette malle.

AUGUSTE--Donnez, donnez!

ADRIEN, _tirant un paquet cachet d'une malle et le remettant 
Auguste_--Tenez, je crois que vous pouvez connatre les secrets de ma
pauvre mre.

AUGUSTE, _dcachetant le paquet_--Plus de doute! voici cette fameuse
contre-lettre signe Jolin; voici l'acte notari par lequel
j'abandonnais  Berthe ou  son enfant le revenu de mes biens. Par
haine pour le meurtrier de son frre, elle n'a pas voulu faire usage
de ces pices... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?

ADRIEN, _se jetant dans les bras_--Mon pre!

AUGUSTE--Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans
nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur
qui m'tait rserv, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse t
lche!... Mais rien ne m'avait rvl ton existence. Une fois, aux
Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu 
Qubec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre
suivant la croyance commune, qu'elle avait attent  ses jours. Alors
je cherchai le pril avec une espce de fureur; je me jetai  corps
perdu dans les entreprises les plus tmraires; tantt riche, tantt
pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans
but, sans dsirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un
fils! et il est beau, il est bon, il est gnreux! Il m'a aim, il
m'a sauv la vie avant de me connatre... Oh! c'est trop! c'est trop!
(Il fond en sanglots.)

ADRIEN--Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?

AUGUSTE--Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons
heureux ensemble.

BLANCHE--Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivires? n'aurai-je pas
une petite part dans votre joie?

AUGUSTE--Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle
jumelle de mon crin! vous partagerez notre bonheur en le compltant;
vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous runirai tous les
deux sous mes ailes, et je vous dfendrai du bec et des ongles, comme
la poule dfend ses petits... _Jesus mein Gott!_ triple tonnerre, ma
tte se dtraque... me voil poule couveuse,  prsent! Je ris et je
pleure  la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma
fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnte, si dvou!...
Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout
seuls, vous m'appellerez votre pre, n'est-ce pas? Et plus tard vos
enfants... Oh! mais que vais-je dire l, moi? Ne m'coutez pas,
tenez, ne m'coutez pas. Je dlire, j'extravague, et vous ne voudriez
pas pour pre de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la
Bourrasque...

ADRIEN--Mais, mon pre, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais
se raliser!

AUGUSTE--Qui dit cela?

ADRIEN--Mais vous oubliez donc...

AUGUSTE--Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme,
duss-je, moi-mme, tordre le cou  ce vieux sclrat de Jolin!...
Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la
possdons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...

BLANCHE--Mais, monsieur, les prjugs de ma mre contre Adrien...

AUGUSTE--Votre mre? Oh! ses prjugs ne tiendront pas quand elle
verra Adrien immensment riche, et Jolin ruin. Soyez tranquille,
je me charge de tout...


SCNE IV

LES PRCDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.


JOLIN, _entrant avec Mme Saint-Vallier_--Ah! ah! ah! La voil donc
enfin cette belle princesse fugitive qui vient rclamer l'assistance
des chevaliers errants.

AUGUSTE--Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune
fille; pargnez-vous donc les injures et les menaces.

Mme SAINT-VALLIER--J'espre qu'on ne me contestera pas,  moi, le
droit de traiter cette sotte crature comme elle le mrite... Quitter
sa mre et une maison honnte pour se rfugier dans un cabaret,
avec...

AUGUSTE--Madame, si Mlle Blanche a fait une dmarche imprudente, la
faute n'est pas  elle, mais  vous. Quand une mre aveugle, au lieu
de dfendre sa fille, la laisse expose aux entreprises, aux insultes
d'un misrable, il faut bien que la pauvre enfant se dfende
elle-mme. Mais votre droit est sacr. Reprenez votre fille...
Seulement, sachez-le bien, d'autres dfenseurs plus clairvoyants
veilleront  sa sret.

JOLIN--Allons, ces messieurs commencent  mettre de l'eau dans leur
vin...

AUGUSTE--Jolin, nous sommes modrs, parce que nous sommes forts. Si
tu en doutes, regarde! (Il lui montre la contre-lettre d'une main,
pendant que de l'autre il empche Jolin d'y toucher.) Ne bouge pas;
ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux
reconnatre ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant
vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.

JOLIN--La pice est fausse; elle a t forge par vous.

AUGUSTE--Tu diras cela  l'homme de loi  qui je vais la confier.
Maintenant tu peux partir!

JOLIN--Maldiction!... Mais je me vengerai! (Il sort.)

Mme SAINT-VALLIER--Mais quel est donc ce papier dont il a si
grand'peur?

AUGUSTE--Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques
proprits provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin,
n'appartient pas  Jolin, mais  M. Adrien Launire que voici.

Mme SAINT-VALLIER--A M. Adrien!...


SCNE V

CAYOU, JOSEPTE, LES PRCDENTS, except JOLIN.


JOSEPTE, _entrant avec Cayou_--Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misre
humaine, j'crairai jamais a...

AUGUSTE--Qu'est-ce que c'est mes bons amis?

JOSEPTE--Imaginez-vous.

CAYOU--Laisse-moi parler, Josepte.

JOSEPTE--Que Jolin...

CAYOU--Que Jolin vient d'tre pris...

JOSEPTE--Laisse-moi donc parler, Cayou...

CAYOU--Par la police.

JOSEPTE--Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis
d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs,
des meurtriers...

CAYOU--La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin tait
leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...

JOSEPTE--Sainte misre divine! qui c'qu'aurait jamais cru a!...

CAYOU--Y viennent de passer, l; ils les emmnent  Qubec...

AUGUSTE--Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui prcde
la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier,  quand le
mariage de nos enfants?

Mme SAINT-VALLIER--Nos enfants?

ADRIEN--Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivires est mon...

AUGUSTE--Votre ami, Adrien, seulement votre ami... ( Mme
Saint-Vallier.) Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens
si fiers et si dlicats hier, ne rougiront plus d'accepter la
donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de
mariage... car nous le signerons bientt, n'est-ce pas?

Mme SAINT-VALLIER--Il le faudra bien, puisque dcidment M. Launire
mrite l'estime et la considration.

AUGUSTE--C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que
a finisse!...

(La toile tombe.)







End of Project Gutenberg's Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RETOUR DE L'EXILE ***

***** This file should be named 14751-8.txt or 14751-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/4/7/5/14751/

This text was adapted from that found at the Bibliothque virtuelle.
http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
 
Thank you to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean (University
of Alberta) for making it available.

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
