Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant

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Title: Contes du jour et de la nuit

Author: Guy de Maupassant

Release Date: January 24, 2005 [EBook #14790]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT ***




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(BnF/Gallica)





[Illustration]





GUY DE MAUPASSANT

CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT

Illustrations de PAUL COUSTURIER

C. MARPON & E. FLAMMARION

DITEURS

26 Rue RACINE,  PARIS




CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT

Il a t tir de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous
numrots.

       *       *       *       *       *

OUVRAGES DU MME AUTEUR

       *       *       *       *       *

DES VERS.

LA MAISON TELLIER.

MADEMOISELLE FIFI.

UNE VIE.

LES CONTES DE LA BCASSE.

CLAIR DE LUNE.

AU SOLEIL.

MISS HARRIETT.

LES SOEURS RONDOLI.

YVETTE.

       *       *       *       *       *

PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.

[Illustration]

GUY DE MAUPASSANT

CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT

_Illustrations de P. Cousturier_

PARIS

C. MARPON ET E. FLAMMARION

DITEURS

26, RUE RACINE, PRS L'ODON

Tous droits rservs.

[Illustration]




LE CRIME AU PRE BONIFACE

Ce jour-l le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste,
constata que sa tourne serait moins longue que de coutume, et il en
ressentit une joie vive. Il tait charg de la campagne autour du bourg
de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigu,
il avait parfois plus de quarante kilomtres dans les jambes.

Donc la distribution serait vite faite; il pourrait mme flner un peu
en route et rentrer chez lui vers trois heures de releve. Quelle
chance!

Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commena sa besogne. On
tait en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.

L'homme, vtu de sa blouse bleue et coiff d'un kpi noir  galon rouge,
traversait par des sentiers troits les champs de colza, d'avoine ou de
bl, enseveli jusqu'aux paules dans les rcoltes; et sa tte, passant
au-dessus des pis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante
qu'une brise lgre faisait mollement onduler.

Il entrait dans les fermes par l barrire de bois plante dans les
talus qu'ombrageaient deux ranges de htres, et saluant par son nom le
paysan: Bonjour, mat' Chicot, il lui tendait son journal _le Petit
Normand_. Le fermier essuyait sa main  son fond de culotte, recevait la
feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire  son aise
aprs le repas de midi. Le chien, log dans un baril, au pied d'un
pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chane; et le
piton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en
allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le
droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une faon
continue et presse.

Il distribua ses imprims et ses lettres dans le hameau de Sennemare,
puis il se remit en route  travers champs pour porter le courrier du
percepteur qui habitait une petite maison isole  un kilomtre du
bourg.

C'tait un nouveau percepteur, M. Chapatis, arriv la semaine dernire,
et mari depuis peu.

Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand
il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprim, avant de le
remettre au destinataire.

Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa
bande, la dplia, et se mit  lire tout en marchant. La premire page
ne l'intressait gure; la politique le laissait froid; il passait
toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.

Ils taient trs nourris ce jour-l. Il s'mut mme si vivement au rcit
d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrta au
milieu d'une pice de trfle, pour le relire lentement. Les dtails
taient affreux. Un bcheron, en passant au matin auprs de la maison
forestire, avait remarqu un peu de sang sur le seuil, comme si on
avait saign du nez. Le garde aura tu quelque lapin cette nuit,
pensa-t-il; mais en approchant il s'aperut que la porte demeurait
entr'ouverte et que la serrure avait t brise.

Alors, saisi de peur, il courut au village prvenir le maire, celui-ci
prit comme renfort le garde champtre et l'instituteur; et les quatre
hommes revinrent ensemble. Ils trouvrent le forestier gorg devant la
chemine, sa femme trangle sous le lit, et leur petite fille, ge de
six ans, touffe entre deux matelas.

Le facteur Boniface demeura tellement mu  la pense de cet assassinat
dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur
coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il pronona tout
haut:

--Nom de nom, y a-t-il tout de mme des gens qui sont canaille!

Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la
tte pleine de la vision du crime. Il atteignit bientt la demeure de M.
Chapatis; il ouvrit la barrire du petit jardin et s'approcha de la
maison. C'tait une construction basse, ne contenant qu'un
rez-de-chausse, coiff d'un toit mansard. Elle tait loigne de cinq
cents mtres au moins de la maison la plus voisine.

Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la
serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle tait ferme.
Alors, il s'aperut que les volets n'avaient point t ouverts, et que
personne encore n'tait sorti ce jour-l.

Une inquitude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrive, s'tait
lev assez tt. Boniface tira sa montre. Il n'tait encore que sept
heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de prs d'une
heure. N'importe, le percepteur aurait d tre debout.

Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec prcaution, comme
s'il et couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des
pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers.

Mais tout  coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
devant une fentre. On gmissait dans la maison.

Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille
contre l'auvent, pour mieux couter; assurment on gmissait. Il
entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de rle, un
bruit de lutte. Puis, les gmissements devinrent plus forts, plus
rpts, s'accenturent encore, se changrent en cris.

Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce
moment-l mme, chez le percepteur, partit  toutes jambes, retraversa
le petit jardin, s'lana  travers la plaine,  travers les rcoltes,
courant  perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins,
et il arriva, extnu, haletant, perdu  la porte de la gendarmerie.

Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brise au moyen de
pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le
meuble avari et prsentait un clou sur les bords de la cassure; alors
le brigadier, mchant sa moustache, les yeux ronds et mouills
d'attention, tapait  tous coups sur les doigts de son subordonn.

Le facteur, ds qu'il les aperut, s'cria:

--Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!

Les deux hommes cessrent leur travail et levrent la tte, ces ttes
tonnes de gens qu'on surprend et qu'on drange.

Boniface, les voyant plus surpris que presss, rpta:

--Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris,
il n'est que temps.

Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:

--Qu'est-ce qui vous a donn connaissance de ce fait?

Le facteur reprit:

--J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
porte tait ferme et que le percepteur n'tait pas lev. Je fis le tour
de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gmissait comme
si on et trangl quelqu'un ou qu'on lui et coup la gorge, alors je
m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps.

Le brigadier se redressant, reprit:

--Et vous n'avez pas port secours en personne?

Le facteur effar rpondit:

--Je craignais de n'tre pas en nombre suffisant.

Alors le gendarme, convaincu, annona:

--Le temps de me vtir et je vous suis.

Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
chaise.

Ils reparurent presque aussitt, et tous trois se mirent en route, au
pas gymnastique, pour le lieu du crime.

En arrivant prs de la maison, ils ralentirent leur allure par
prcaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pntrrent tout
doucement dans le jardin et s'approchrent de la muraille. Aucune trace
nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte
demeurait ferme, les fentres closes.

--Nous les tenons, murmura le brigadier.

Le pre Boniface, palpitant d'motion, le fit passer de l'autre ct,
et, lui montrant un auvent:

--C'est l, dit-il.

Et le brigadier s'avana tout seul, et colla son oreille contre la
planche. Les deux autres attendaient, prts  tout, les yeux fixs sur
lui.

Il demeura longtemps immobile, coutant. Pour mieux approcher sa tte du
volet de bois, il avait t son tricorne et le tenait de sa main
droite.

Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne rvlait rien, mais soudain sa
moustache se retroussa, ses joues se plissrent comme pour un rire
silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers
les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.

Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds;
et, revenant devant l'entre, il enjoignit  Boniface de glisser sous la
porte le journal et les lettres.

Le facteur, interdit, obit cependant avec docilit.

--Et maintenant, en route, dit le brigadier.

Mais ds qu'ils eurent pass la barrire il se retourna vers le piton,
et, d'un air goguenard, la lvre narquoise, l'oeil retrouss et brillant
de joie:

--Que vous tes un malin, vous?

Le vieux demanda:

--De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.

Mais le gendarme, n'y tenant plus, clata de rire. Il riait comme on
suffoque, les deux mains sur le ventre, pli en deux, l'oeil plein de
larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres,
affols, le regardaient.

Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre
ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.

Comme on ne le comprenait toujours pas, il le rpta, plusieurs fois de
suite, en dsignant d'un signe de tte la maison toujours close.

Et son soldat, comprenant brusquement  son tour, clata d'une gaiet
formidable.

Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.

Le brigadier,  la fin, se calma, et lanant dans le ventre du vieux une
grande tape d'homme qui rigole, il s'cria:

--Ah! farceur, sacr farceur, je le retiendrai l' crime au pre
Boniface!

Le facteur ouvrait des yeux normes et il rpta:

--J'vous jure que j'ai entendu.

Le brigadier se remit  rire. Son gendarme s'tait assis sur l'herbe du
foss pour se tordre tout  son aise.

--Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme a que tu l'assassines,
hein, vieux farceur?

--Ma femme?...

Et il se mit  rflchir longuement, puis il reprit:

--Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait
la sienne?

Alors le brigadier, dans un dlire de joie le fit tourner comme une
poupe par les paules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
dont l'autre demeura abruti d'tonnement.

Puis le vieux, pensif, murmura:

--Non... point comme a..., point comme a..., point comme a...
all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est
possible... on aurait jur une martyre...

Et, confus, dsorient, honteux, il reprit son chemin  travers les
champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient
s'loigner son kpi noir, sur la mer tranquille des rcoltes.

[Illustration]




[Illustration]

ROSE

Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs.
Elles sont seules dans l'immense landau charg de bouquets comme une
corbeille gante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin
blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui
couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de girofles,
de marguerites, de tubreuses et de fleurs d'oranger, nous avec des
faveurs de soie, semble craser les deux corps dlicats, ne laissant
sortir de ce lit clatant et parfum que les paules, les bras et un peu
des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.

Le fouet du cocher porte un fourreau d'anmones, les traits des chevaux
sont capitonns avec des ravenelles, les rayons des roues sont vtus de
rsda; et,  la place des lanternes, deux bouquets ronds, normes, ont
l'air des deux yeux tranges de cette bte roulante et fleurie.

Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, prcd,
suivi, accompagn par une foule d'autres voitures enguirlandes, pleines
de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fte des
fleurs  Cannes.

On arrive au boulevard de la Foncire, o la bataille a lieu. Tout le
long de l'immense avenue, une double file d'quipages enguirlands va et
revient comme un ruban sans fin. De l'un  l'autre on se jette des
fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les
frais visages, voltigent et retombent dans la poussire o une arme de
gamins les ramasse.

Une foule compacte, range sur les trottoirs, et maintenue par les
gendarmes  cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux 
pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mler aux riches,
regarde, bruyante et tranquille.

Dans les voitures on s'appelle, on se reconnat, on se mitraille avec
des roses. Un char plein de jolies femmes vtues de rouge comme des
diables, attire et sduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux
portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un norme bouquet
retenu par un lastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent
les yeux et les hommes baissent la tte, mais le projectile gracieux,
rapide et docile, dcrit une courbe et revient  son matre qui le jette
aussitt vers une figure nouvelle.

Les deux jeunes femmes vident  pleines mains leur arsenal et reoivent
une grle de bouquets; puis, aprs une heure de bataille, un peu lasses
enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui
longe la mer.

Le soleil disparat derrire l'Esterel, dessinant en noir, sur un
couchant de feu, la silhouette dentele de la longue montagne. La mer
calme s'tend, bleue et claire, jusqu' l'horizon o elle se mle au
ciel, et l'escadre, ancre au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de
btes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
cuirasss et bossus, coiffs de mts frles comme des plumes, et avec
des yeux qui s'allument quand vient la nuit.

Les jeunes femmes, tendues sous la lourde fourrure, regardent
languissamment. L'une dit enfin:

--Comme il y a des soirs dlicieux, o tout semble bon. N'est-ce pas,
Margot?

L'autre reprit:

--Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.

--Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout  fait. Je n'ai besoin de
rien.

--Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-tre qui engourdit notre
corps, nous dsirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.

Et l'autre, souriant:

--Un peu d'amour?

--Oui.

Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait
Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai
besoin d'tre aime, ne ft-ce que par un chien. Nous sommes toutes
ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone.

--Mais non, ma chre. J'aime mieux n'tre pas aime du tout que de
l'tre par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agrable, par
exemple, d'tre aime par... par....

Elle cherchait par qui elle pourrait bien tre aime, parcourant de
l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, aprs avoir fait le tour de
l'horizon, tombrent sur les deux boutons de mtal qui luisaient dans
le dos du cocher, et elle reprit, en riant: par mon cocher.

Mme Margot sourit  peine et pronona,  voix basse:

--Je t'assure que c'est trs amusant d'tre aime par un domestique.
Cela m'est arriv deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drles que
c'est  mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus svre
qu'ils sont plus amoureux, puis on les met  la porte, un jour, sous le
premier prtexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en
apercevait.

Mme Simone coutait, le regard fixe devant elle, puis elle dclara:

--Non, dcidment, le coeur de mon valet de pied ne me paratrait pas
suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.

--Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
stupides.

--Les autres ne me paraissent pas si btes  moi, quand ils m'aiment.

--Idiots, ma chre, incapables de causer, de rpondre, de comprendre
quoi que ce soit.

--Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'tre aime par un
domestique. Tu tais quoi... mue... flatte?

--mue? non--flatte--oui, un peu. On est toujours flatt de l'amour
d'un homme quel qu'il soit.

--Oh, voyons, Margot!

--Si, ma chre. Tiens, je vais te dire une singulire aventure qui m'est
arrive. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous
dans ces cas-l.

Il y aura quatre ans  l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
J'en avais essay l'une aprs l'autre cinq ou six qui taient ineptes,
et je dsesprais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les
petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre,
broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les
meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.

J'crivis  l'adresse indique, et, le lendemain, la personne en
question se prsenta. Elle tait assez grande, mince, un peu ple, avec
l'air trs timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant,
elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en
donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de
lady Rymwell, o elle tait reste dix ans.

Le certificat attestait que la jeune fille tait partie de son plein gr
pour rentrer en France et qu'on n'avait eu  lui reprocher, pendant son
long service, qu'un peu de _coquetterie franaise_.

La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit mme un peu sourire
et j'arrtai sur-le-champ cette femme de chambre.

Elle entra chez moi le jour mme, elle se nommait Rose.

Au bout d'un mois je l'adorais.

C'tait une trouvaille, une perle, un phnomne.

Elle savait coiffer avec un got infini; elle chiffonnait les dentelles
d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait mme
faire les robes.

J'tais stupfaite de ses facults. Jamais je ne m'tais trouve servie
ainsi.

Elle m'habillait rapidement avec une lgret de mains tonnante. Jamais
je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est dsagrable comme
le contact d'une main de bonne. Je pris bientt des habitudes de paresse
excessives, tant il m'tait agrable de me laisser vtir, des pieds  la
tte, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide,
toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du
bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
peu sur mon divan; je la considrais, ma foi, en amie de condition
infrieure, plutt qu'en simple domestique.

Or, un matin, mon concierge demanda avec mystre  me parler. Je fus
surprise et je le fis entrer. C'tait un homme trs sr, un vieux
soldat, ancienne ordonnance de mon mari.

Il paraissait gn de ce qu'il avait  dire. Enfin, il pronona en
bredouillant:

--Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.

Je demandai brusquement:

--Qu'est-ce qu'il veut?

--Il veut faire une perquisition dans l'htel.

Certes, la police est utile, mais je la dteste. Je trouve que ce n'est
pas l un mtier noble. Et je rpondis, irrite autant que blesse:

--Pourquoi cette perquisition?  quel propos? Il n'entrera pas.

Le concierge reprit:

--Il prtend qu'il y a un malfaiteur cach.

Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de
police auprs de moi pour avoir des explications. C'tait un homme assez
bien lev, dcor de la Lgion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon,
puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forat!

Je fus rvolte; je rpondis que je garantissais tout le domestique de
l'htel et je le passai en revue.

--Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.

--Ce n'est pas lui.

--Le cocher Franois Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de
mon pre.

--Ce n'est pas lui.

--Un valet d'curie, pris en Champagne galement, et toujours fils de
paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.

--Ce n'est pas lui.

--Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.

--Pardon, madame, je suis sr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un
criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuset de faire
comparatre ici, devant vous et moi, tout votre monde.

Je rsistai d'abord, puis je cdai, et je fis monter tous mes gens,
hommes et femmes.

Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis
dclara:

--Ce n'est pas tout.

--Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune
fille que vous ne pouvez confondre avec un forat.

Il demanda:

--Puis-je la voir aussi?

--Certainement.

Je sonnai Rose qui parut aussitt.  peine fut-elle entre que le
commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachs
derrire la porte, se jetrent sur elle, lui saisirent les mains et les
lirent avec des cordes.

Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'lancer pour la dfendre. Le
commissaire m'arrta:

--Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
condamn  mort en 1879 pour assassinat prcd de viol. Sa peine fut
commue en prison perptuelle. Il s'chappa voici quatre mois. Nous le
cherchons depuis lors.

J'tais affole, atterre. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en
riant:

--Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatou. La
manche fut releve. C'tait vrai. L'homme de police ajouta avec un
certain mauvais got:

--Fiez-vous en  nous pour les autres constatations.

Et on emmena ma femme de chambre!

Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'tait pas la colre
d'avoir t joue ainsi, trompe et ridiculise; ce n'tait pas la honte
d'avoir t ainsi habille, dshabille, manie et touche par cet
homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
Comprends-tu?

--Non, pas trs bien?

--Voyons.... Rflchis.... Il avait t condamn... pour viol, ce
garon... eh bien! je pensais...  celle qu'il avait viole... et
a..., a m'humiliait.... Voil.... Comprends-tu, maintenant?

Et Mme Margot ne rpondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un
oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livre, avec ce
sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.




LE PRE

[Illustration]

LE PRE

Comme il habitait les Batignolles, tant employ au ministre de
l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se
cendre  son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de
Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux.

Elle allait  son magasin, tous les jours,  la mme heure. C'tait une
petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont
l'air de taches, et dont le teint  des reflets d'ivoire. Il la voyait
apparatre toujours au coin de la mme rue; et elle se mettait  courir
pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air press,
souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les
chevaux fussent tout  fait arrts. Puis elle pntrait dans
l'intrieur en soufflant un peu, et, s'tant assise, jetait un regard
autour d'elle.

La premire fois qu'il la vit, Franois Tessier sentit que cette
figure-l lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes
qu'on a envie de serrer perdument dans ses bras, tout de suite, sans
les connatre. Elle rpondait, cette jeune fille,  ses dsirs intimes,
 ses attentes secrtes,  cette sorte d'idal d'amour qu'on porte, sans
le savoir, au fond du coeur.

Il la regardait obstinment, malgr lui. Gne par cette contemplation,
elle rougit. Il s'en aperut et voulut dtourner les yeux; mais il les
ramenait  tout moment sur elle, quoiqu'il s'effort de les fixer
ailleurs.

Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'tre parl. Il lui
cdait sa place quand la voiture tait pleine et montait sur
l'impriale, bien que cela le dsolt. Elle le saluait maintenant d'un
petit sourire; et, quoiqu'elle baisst toujours les yeux sous son regard
qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fche d'tre contemple
ainsi.

Ils finirent par causer. Une sorte d'intimit rapide s'tablit entre
eux, une intimit d'une demi-heure par jour. Et c'tait l, certes, la
plus charmante demi-heure de sa vie  lui. Il pensait  elle tout le
reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues sances du
bureau, hant, possd, envahi par cette image flottante et tenace qu'un
visage de femme aime laisse en nous. Il lui semblait que la possession
entire de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque
au-dessus des ralisations humaines.

Chaque matin maintenant elle lui donnait une poigne de main, et il
gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa
chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il
en avait conserv l'empreinte sur sa peau.

Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage
en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.

Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de
printemps, d'aller djeuner avec lui,  Maisons-Laffitte, le lendemain.

       *       *       *       *       *

Elle tait la premire  l'attendre  la gare. Il fut surpris; mais elle
lui dit:

--Avant de partir, j'ai  vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
plus qu'il, ne faut.

Elle tremblait, appuye  son bras, les yeux baisss et les joues ples.
Elle reprit:

--Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnte
fille, et je n'irai l-bas avec vous que si vous me promettez, si vous
me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit
pas... convenable....

Elle tait devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il
ne savait que rpondre, heureux et dsappoint en mme temps. Au fond du
coeur, il prfrait peut-tre que ce ft ainsi; et pourtant... pourtant
il s'tait laiss bercer, cette nuit, par des rves qui lui avaient mis
le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurment s'il la savait de
conduite lgre; mais alors ce serait si charmant, si dlicieux pour
lui! Et tous les calculs gostes des hommes en matire d'amour lui
travaillaient l'esprit.

Comme il ne disait rien, elle se remit  parler d'une voix mue, avec
des larmes au coin des paupires:

--Si vous ne me promettez pas de me respecter tout  fait, je m'en
retourne  la maison.

Il lui serra le bras tendrement et rpondit:

--Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.

Elle parut soulage et demanda en souriant:

--C'est bien vrai, a?

Il la regarda au fond des yeux.

--Je vous le jure!

--Prenons les billets, dit-elle.

Ils ne purent gure parler en route, le wagon tant au complet.

Arrivs  Maisons-Laffitte, ils se dirigrent vers la Seine.

L'air tide amollissait la chair et l'me. Le soleil tombant en plein
sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de
gaiet dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la
main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui
glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inonds de
bonheur, comme soulevs de terre dans une flicit perdue.

Elle dit enfin:

--Comme vous devez me trouver folle.

Il demanda:

--Pourquoi a?

Elle reprit:

--N'est-ce pas une folie de venir comme a toute seule avec vous?

--Mais non! c'est bien naturel.

--Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas
fauter,--et c'est comme a qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez!
c'est si triste, tous les jours, la mme chose, tous les jours du mois
et tous les mois de l'anne. Je suis toute seule avec maman. Et comme
elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je
peux. Je tche de rire quand mme; mais je ne russis pas toujours.
C'est gal, c'est mal d'tre venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.

Pour rpondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
spara de lui, d'un mouvement brusque; et, fche soudain:

--Oh! monsieur Franois! aprs ce que vous m'avez jur.

Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.

Ils djeunrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
peupliers normes, au bord de l'eau.

Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir
l'un prs de l'autre les rendaient rouges, oppresss et silencieux.

Mais aprs le caf une joie brusque les envahit, et, ayant travers la
Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette.

Tout  coup il demanda:

--Comment vous appelez-vous?

--Louise.

Il rpta: Louise; et il ne dit plus rien.

La rivire, dcrivant une longue courbe, allait baigner au loin une
range de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tte en bas.
La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe
champtre, et lui, il chantait  pleine bouche, gris comme un jeune
cheval qu'on vient de mettre  l'herbe.

 leur gauche, un coteau plant de vignes suivait la rivire. Mais
Franois soudain s'arrta et demeurant immobile d'tonnement:

--Oh! regardez, dit-il.

Les vignes avaient cess, et toute la cte maintenant tait couverte de
lilas en fleurs. C'tait un bois violet! une sorte de grand tapis tendu
sur la terre, allant jusqu'au village, l-bas,  deux ou trois
kilomtres.

Elle restait aussi saisie, mue. Elle murmura:

--Oh! que c'est joli!

Et, traversant un champ, ils allrent, en courant, vers cette trange
colline, qui fournit, chaque anne, tous les lilas trans  travers
Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes.

Un troit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
rencontr une petite clairire, ils s'assirent.

Des lgions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans
l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un
jour sans brise, s'abattait sur le long coteau panoui, faisait sortir
de ce bois de bouquets un arme puissant, un immense souffle de parfums,
cette sueur des fleurs.

Une cloche d'glise sonnait au loin.

Et, tout doucement, ils s'embrassrent, puis s'treignirent, tendus sur
l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait ferm
les yeux et le tenait  pleins bras, le serrant perdument, sans une
pense, la raison perdue, engourdie de la tte aux pieds dans une
attente passionne. Et elle se donna tout entire sans savoir ce qu'elle
faisait, sans comprendre mme qu'elle s'tait livre  lui.

Elle se rveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit 
pleurer, gmissant de douleur, la figure cache sous ses mains.

Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer
tout de suite. Elle rptait sans cesse, en marchant  grands pas:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Il lui disait:

--Louise! Louise! restons, je vous en prie.

Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Ds
qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans mme lui dire
adieu.

       *       *       *       *       *

Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
change, amaigrie. Elle lui dit:

--Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.

Ds qu'ils furent seuls, sur le trottoir:

--Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir aprs ce
qui s'est pass.

Il balbutia:

--Mais, pourquoi?

--Parce que je ne peux pas. J'ai t coupable. Je ne le serai plus.

Alors il l'implora, la supplia, tortur de dsirs, affol du besoin de
l'avoir tout entire, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.

Elle rpondait obstinment:

--Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.

Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'pouser. Elle
dit encore:

--Non.

Et le quitta.

Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme
il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.

Le neuvime, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'tait elle.
Elle se jeta dans ses bras, et ne rsista plus.

Pendant trois mois, elle fut sa matresse. Il commenait  se lasser
d'elle, quand elle lui apprit qu'elle tait grosse. Alors, il n'eut plus
qu'une ide en tte: rompre  tout prix.

Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que
dire, affol d'inquitudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait,
il prit un parti suprme. Il dmnagea, une nuit, et disparut.

Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
abandonne. Elle se jeta aux genoux de sa mre en lui confessant son
malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garon.

       *       *       *       *       *

Des annes s'coulrent. Franois Tessier vieillissait sans qu'aucun
changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des
bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait 
la mme heure, suivait les mmes rues, passait par la mme porte devant
le mme concierge, entrait dans le mme bureau, s'asseyait sur le mme
sige, et accomplissait la mme besogne. Il tait seul au monde, seul,
le jour, au milieu de ses collgues indiffrents, seul, la nuit, dans
son logement de garon. Il conomisait cent francs par mois pour la
vieillesse.

Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-lyses, afin de
regarder passer le monde lgant, les quipages et les jolies femmes.

Il disait le lendemain,  son compagnon de peine:

--Le retour du bois tait fort brillant, hier.

Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au
parc Monceau. C'tait par un clair matin d't.

Les bonnes et les mamans, assises le long des alles, regardaient les
enfants jouer devant elles.

Mais soudain Franois Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par
la main deux enfants: un petit garon d'environ dix ans, et une petite
fille de quatre ans. C'tait elle.

Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise,
suffoqu par l'motion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint,
cherchant  la voir encore. Elle s'tait assise, maintenant. Le garon
demeurait trs sage,  son ct, tandis que la fillette faisait des
pts de terre. C'tait elle, c'tait bien elle. Elle avait un air
srieux de dame, une toilette simple, une allure assure et digne.

Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garon leva la
tte. Franois Tessier se sentit trembler. C'tait son fils, sans doute.
Et il le considra, et il crut se reconnatre lui-mme tel qu'il tait
sur une photographie faite autrefois.

Et il demeura cach derrire un arbre, attendant qu'elle s'en allt,
pour la suivre.

Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'ide de l'enfant surtout le
harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, tre sr? Mais
qu'aurait-il fait?

Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait t pouse
par un voisin, un honnte homme de moeurs graves, touch par sa
dtresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait mme
reconnu l'enfant, son enfant  lui, Franois Tessier.

Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait,
et chaque fois une envie folle, irrsistible, l'envahissait, de prendre
son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le
voler.

Il souffrait affreusement dans son isolement misrable de vieux garon
sans affections; il souffrait une torture atroce, dchir par une
tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce
besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des tres.

Il voulut enfin faire une tentative dsespre, et, s'approchant d'elle,
un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, plant, au milieu du
chemin, livide, les lvres secoues de frissons:

--Vous ne me reconnaissez pas?

Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri
d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit,
en les tranant derrire elle.

Il rentra chez lui pour pleurer.

Des mois encore passrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour
et nuit, rong, dvor par sa tendresse de pre.

Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tu, il aurait
accompli toutes les besognes, brav tous les dangers, tent toutes les
audaces.

Il lui crivit  elle. Elle ne rpondit pas. Aprs vingt lettres, il
comprit qu'il ne devait point esprer la flchir. Alors il prit une
rsolution dsespre, et prt  recevoir dans le coeur une balle de
revolver s'il le fallait. Il adressa  son mari un billet de quelques
mots:

Monsieur,

Mon nom doit tre pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
misrable, si tortur par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
vous.

Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.

J'ai l'honneur, etc.

Il reut le lendemain la rponse:

Monsieur,

Je vous attends mardi  cinq heures.

       *       *       *       *       *

En gravissant l'escalier, Franois Tessier s'arrtait de marche en
marche, tant son coeur battait. C'tait dans sa poitrine un bruit
prcipit, comme un galop de bte, un bruit sourd et violent. Et il ne
respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.

Au troisime tage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:

--Monsieur Flamel.

--C'est ici, monsieur. Entrez.

Et il pntra dans un salon bourgeois. Il tait seul; il attendit
perdu, comme au milieu d'une catastrophe.

Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il tait grand, grave, un peu gros,
en redingote noire. Il montra un sige de la main.

Franois Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:

--Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon
nom... si vous savez....

M. Flamel l'interrompit:

--C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parl de vous.

Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut tre svre, et une
majest bourgeoise d'honnte homme. Franois Tessier reprit:

--Eh bien, monsieur, voil. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....

M. Flamel se leva, s'approcha de la chemine, sonna. La bonne parut. Il
dit:

--Allez me chercher Louis.

Elle sortit. Ils restrent face  face, muets, n'ayant plus rien  se
dire, attendant.

Et, tout  coup, un petit garon de dix ans se prcipita dans le salon,
et courut  celui qu'il croyait son pre. Mais il s'arrta, confus, en
apercevant un tranger.

M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:

--Maintenant, embrasse monsieur, mon chri.

Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.

Franois Tessier s'tait lev. Il laissa tomber son chapeau, prt 
choir lui-mme. Et il contemplait son fils.

M. Flamel, par dlicatesse, s'tait dtourn, et il regardait par la
fentre, dans la rue.

L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit 
l'tranger. Alors Franois, saisissant le petit dans ses bras, se mit 
l'embrasser follement  travers tout son visage, sur les yeux, sur les
joues, sur la bouche, sur les cheveux.

Le gamin, effar par cette grle de baisers, cherchait  les viter,
dtournait la tte, cartait de ses petites mains les lvres goulues de
cet homme.

Mais Franois Tessier, brusquement, le remit  terre. Il cria:

--Adieu! adieu!

Et il s'enfuit comme un voleur.




L'AVEU

[Illustration]

L'AVEU

Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'tendent,
onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les rcoltes
diverses, les seigles mrs et les bls jaunissants; les avoines d'un
vert clair, les trfles d'un vert sombre, talent un grand manteau ray,
remuant et doux sur le ventre nu de la terre.

L-bas, au sommet d'une ondulation, en range comme des soldats, une
interminable ligne de vaches, les unes couches, les autres debout,
clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumire, ruminent et pturent un
trfle aussi vaste qu'un lac.

Et deux femmes, la mre et la fille, vont, d'une allure balance l'une
devant l'autre, par un troit sentier creus dans les rcoltes, vers ce
rgiment de btes.

Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un
cerceau de barrique; et le mtal,  chaque pas qu'elles font, jette une
flamme blouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.

Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent,
posent  terre un seau, et s'approchent des deux premires btes,
qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les ctes. L'animal se
dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulve avec
plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'norme mamelle
de chair blonde et pendante.

Et les deux Malivoire, mre et fille,  genoux sous le ventre de la
vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonfl, qui
jette,  chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse
un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bte en bte jusqu'au
bout de la longue file.

Ds qu'elles ont fini d'en traire une, elles la dplacent, lui donnant 
pturer un bout de verdure intacte.

Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait,
la mre devant, la fille derrire.

Mais celle-ci brusquement s'arrte, pose son fardeau, s'assied et se met
 pleurer.

La mre Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
stupfaite.

--Qu qu'tas? dit-elle.

Et la fille, Cleste, une grande rousse aux cheveux brls, aux joues
brles, taches de son comme si des gouttes de feu lui taient tombes
sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant
doucement comme font les enfants battus:

--Je n'peux pu porter mon lait!

La mre la regardait d'un air souponneux. Elle rpta:

--Qu qu'tas?

Cleste reprit, croule par terre entre ses deux seaux, et se cachant
les yeux avec son tablier:

--a me tire trop. Je ne peux pas.

La mre, pour la troisime fois, reprit:

--Qu que t'as donc?

Et la fille gmit:

--Je crois ben que me v'la grosse.

Et elle sanglota.

La vieille  son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
trouvait rien. Enfin elle balbutia:

--Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?

C'taient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, poss,
respects, malins et puissants.

Cleste bgaya:

--J'crais ben que oui, tout de mme.

La mre effare regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au
bout de quelques secondes elle cria:

--Te v'la grosse! Te v'la grosse! O qu't'as attrapp a, roulure?

Et Cleste, toute secoue par l'motion, murmura:

--J'crais ben que c'est dans la voiture  Polyte.

La vieille cherchait  comprendre, cherchait  deviner, cherchait 
savoir qui avait pu faire ce malheur  sa fille. Si c'tait un gars bien
riche et bien vu, on verrait  s'arranger. Il n'y aurait encore que
demi-mal; Cleste n'tait pas la premire  qui pareille chose arrivait;
mais a la contrariait tout de mme, vu les propos et leur position.

Elle reprit:

--Et qu que c'est qui t'a fait a, salope?

Et Cleste, rsolue  tout dire, balbutia:

--J'crais ben qu'c'est Polyte.

Alors la mre Malivoire, affole de colre, se rua sur sa fille et se
mit  la battre avec une telle frnsie qu'elle en perdit son bonnet.

Elle tapait  grands coups de poing sur la tte, sur le dos, partout; et
Cleste, tout  fait allonge entre les deux seaux, qui la protgeaient
un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.

Toutes les vaches, surprises, avaient cess de pturer, et, s'tant
retournes, regardaient de leurs gros yeux. La dernire meugla, le mufle
tendu vers les femmes.

Aprs avoir tap jusqu' perdre haleine, la mre Malivoire, essouffle
s'arrta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout 
fait compte de la situation:

--Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jet un sort, pour
sr, un propre  rien?

Et Cleste, toujours allonge, murmura dans la poussire:

--J'y payais point la voiture!

Et la vieille normande comprit.

       *       *       *       *       *

Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Cleste allait porter au
bourg les produits de la ferme, la volaille, la crme et les oeufs.

Elle partait ds sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur
la grand'route la voiture de poste d'Yvetot.

Elle posait  terre ses marchandises et s'asseyait dans le foss, tandis
que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et
plat, passant la tte  travers les barreaux d'osier, regardaient de
leur oeil rond, stupide et surpris.

Bientt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiff d'une casquette de
cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccad d'une rosse
blanche.

Et Polyte le cocher, un gros garon rjoui, ventru bien que jeune, et
tellement cuit par le soleil, brl par le vent, tremp par les averses,
et teint par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de
brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:

--Bonjour Mam'zelle Cleste. La sant a va-t-il?

Elle lui tendait, l'un aprs l'autre, ses paniers qu'il casait sur
l'impriale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
marche-pied, en montrant un fort mollet vtu d'un bas bleu.

Et chaque fois Polyte rptait la mme plaisanterie: Mazette, il n'a
pas maigri.

Et elle riait, trouvant a drle.

Puis il lanait un, Hue cocotte, qui remettait en route son maigre
cheval. Alors Cleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour
les paniers, et les passait  Polyte par-dessus l'paule. Il les prenait
en disant:

--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?

Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la
regarder  son aise.

Il lui en cotait beaucoup,  elle, de donner chaque fois ce demi-franc
pour trois kilomtres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle
en souffrait davantage encore, ne pouvant se dcider  allonger une
pice d'argent.

Et un jour, au moment de payer, elle demanda:

--Pour une bonne pratique comme m, vous devriez bien ne prendre que six
sous?

Il se mit  rire:

--Six sous, ma belle, vous valez mieux que a, pour sr.

Elle insistait:

--a vous fait pas moins deux francs par mois.

Il cria en tapant sur sa rosse:

--T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai a pour une rigolade.

Elle demanda d'un air niais:

Qu que c'est que vous dites?

Il s'amusait tellement qu'il toussait  force de rire.

--Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garon,
en avant deux sans musique.

Elle comprit, rougit, et dclara:

--Je n'suis pas de ce jeu-l, m'sieu Polyte.

Mais il ne s'intimida pas, et il rptait, s'amusant de plus en plus:

--Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garon!

Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
demander:

--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?

Elle plaisantait aussi l-dessus, maintenant, et elle rpondait:

--Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sr
alors!

Et il criait en riant toujours:

--Entendu pour samedi, ma belle.

Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose,
elle avait bien pay quarante-huit francs  Polyte, et quarante-huit
francs  la campagne ne se trouvent pas dans une ornire; et elle
calculait aussi que dans deux annes encore, elle aurait pay prs de
cent francs.

Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils taient seuls, comme il
demandait selon sa coutume:

--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?

Elle rpondit:

-- vot' dsir m'sieu Polyte.

Il ne s'tonna pas du tout et enjamba la banquette de derrire en
murmurant d'un air content:

--Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.

Et le vieux cheval blanc se mit  trottiner d'un train si doux qu'il
semblait danser sur place, sourd  la voix qui criait parfois du fond de
la voiture: Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.

Trois mois plus tard Cleste s'aperut qu'elle tait grosse.

       *       *       *       *       *

Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante,  sa mre. Et la
vieille, ple de fureur, demanda:

--Combien que a y a cot, alors?

Cleste rpondit:

--Quat' mois, a fait huit francs, pour sr.

Alors la rage de la campagnarde se dchana perdument, et retombant sur
sa fille elle la rebattit jusqu' perdre le souffle. Puis, s'tant
releve:

--Y as-tu dit, que t'tait grosse?

--Mais non, pour sr.

--Pourqu que tu y as point dit?

--Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'ttre ben!

Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:

--Allons, lve-t, et tche  v'nir.

Puis, aprs un silence, elle reprit:

--Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six
ou huit mois!

Et Cleste, s'tant redresse, pleurant encore, dcoiffe et bouffie, se
remit en marche d'un pas lourd, en murmurant:

--Pour sr que j'y dirai point.

[Illustration]




LA PARURE

[Illustration]

LA PARURE

C'tait une de ces jolies et charmantes filles, nes, comme par une
erreur du destin, dans une famille d'employs. Elle n'avait pas de dot,
pas d'esprances, aucun moyen d'tre connue, comprise, aime, pouse
par un homme riche et distingu; et elle se laissa marier avec un petit
commis du ministre de l'instruction publique.

Elle fut simple ne pouvant tre pare, mais malheureuse comme une
dclasse; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beaut,
leur grce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur
finesse native, leur instinct d'lgance, leur souplesse d'esprit, sont
leur seule hirarchie, et font des filles du peuple les gales des plus
grandes dames.

Elle souffrait sans cesse, se sentant ne pour toutes les dlicatesses
et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvret de son logement, de la
misre des murs, de l'usure des siges, de la laideur des toffes.
Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait mme
pas aperue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
Bretonne qui faisait son humble mnage veillait en elle des regrets
dsols et des rves perdus. Elle songeait aux antichambres muettes,
capitonnes avec des tentures orientales, claires par de hautes
torchres de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui
dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du
calorifre. Elle songeait aux grands salons vtus de soie ancienne, aux
meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons
coquets, parfums, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis
les plus intimes, les hommes connus et recherchs dont toutes les femmes
envient et dsirent l'attention.

Quand elle s'asseyait, pour dner, devant la table ronde couverte d'une
nappe de trois jours, en face de son mari qui dcouvrait la soupire en
dclarant d'un air enchant: Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de
meilleur que cela... elle songeait aux dners fins, aux argenteries
reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
anciens et d'oiseaux tranges au milieu d'une fort de ferie; elle
songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
galanteries chuchotes et coutes avec un sourire de sphinx, tout en
mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de glinotte.

Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que
cela; elle se sentait faite pour cela. Elle et tant dsir plaire, tre
envie, tre sduisante et recherche.

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait
plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait
pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de dsespoir et de
dtresse.

       *       *       *       *       *

Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant  la main une
large enveloppe.

--Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.

Elle dchira vivement le papier et en tira une carte imprime qui
portait ces mots:

Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient
M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soire 
l'htel du ministre, le lundi 18 janvier.

Au lieu d'tre ravie, comme l'esprait son mari, elle jeta avec dpit
l'invitation sur la table, murmurant:

--Que veux-tu que je fasse de cela?

--Mais, ma chrie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais,
et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie 
l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est trs recherch et on n'en donne
pas beaucoup aux employs. Tu verras l tout le monde officiel.

Elle le regardait d'un oeil irrit, et elle dclara avec impatience:

--Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller l?

Il n'y avait pas song; il balbutia:

--Mais la robe avec laquelle tu vas au thtre. Elle me semble trs
bien,  moi...

Il se tut, stupfait, perdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins
de la bouche; il bgaya:

--Qu'as-tu? qu'as-tu?

Mais, par un effort violent, elle avait dompt sa peine et elle
rpondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides:

--Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par consquent je ne peux
aller  cette fte. Donne ta carte  quelque collgue dont la femme sera
mieux nippe que moi.

Il tait dsol. Il reprit:

--Voyons, Mathilde. Combien cela coterait-il, une toilette convenable,
qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de
trs simple?

Elle rflchit quelques secondes, tablissant ses comptes et songeant
aussi  la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
immdiat et une exclamation effare du commis conome.

Enfin, elle rpondit en hsitant:

--Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs
je pourrais arriver.

Il avait un peu pli, car il rservait juste cette somme pour acheter un
fusil et s'offrir des parties de chasse, l't suivant, dans la plaine
de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par
l, le dimanche.

Il dit cependant:

--Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tche d'avoir une belle
robe.

       *       *       *       *       *

Le jour de la fte approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquite,
anxieuse. Sa toilette tait prte cependant. Son mari, lui dit un soir:

--Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drle depuis trois jours.

Et elle rpondit:

--Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien  mettre
sur moi. J'aurai l'air misre comme tout. J'aimerais presque mieux ne
pas aller  cette soire.

Il reprit:

--Tu mettras des fleurs naturelles. C'est trs chic en cette saison-ci.
Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.

Elle n'tait point convaincue.

--Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au
milieu de femmes riches.

Mais son mari s'cria:

--Que tu es bte! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te
prter des bijoux. Tu es bien assez lie avec elle pour faire cela.

Elle poussa un cri de joie:

--C'est vrai. Je n'y avais point pens.

Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa dtresse.

Mme Forestier alla vers son armoire  glace, prit un large coffret,
l'apporta, l'ouvrit, et dit  Mme Loisel:

--Choisis, ma chre.

Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une
croix vnitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle
essayait les parures devant la glace, hsitait, ne pouvait se dcider 
les quitter,  les rendre. Elle demandait toujours:

--Tu n'as plus rien autre?

--Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.

Tout  coup elle dcouvrit, dans une bote de satin noir, une superbe
rivire de diamants; et son coeur se mit  battre d'un dsir immodr.
Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge,
sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-mme.

Puis, elle demanda, hsitante, pleine d'angoisse:

--Peux-tu me prter cela, rien que cela?

--Mais, oui, certainement.

Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis
s'enfuit avec son trsor.

       *       *       *       *       *

Le jour de la fte arriva. Mme Loisel eut un succs. Elle tait plus
jolie que toutes, lgante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous
les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient  tre
prsents. Tous les attachs du cabinet voulaient valser avec elle. Le
ministre la remarqua.

Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grise par le plaisir, ne
pensant plus  rien, dans le triomphe de sa beaut, dans la gloire de
son succs, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces
hommages, de toutes ces admirations, de tous ces dsirs veills, de
cette victoire si complte et si douce au coeur des femmes.

Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit,
dormait dans un petit salon dsert avec trois autres messieurs dont les
femmes s'amusaient beaucoup.

Il lui jeta sur les paules les vtements qu'il avait apports pour la
sortie, modestes vtements de la vie ordinaire, dont la pauvret jurait
avec l'lgance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
s'enfuir, pour ne pas tre remarque par les autres femmes qui
s'enveloppaient de riches fourrures.

Loisel la retenait:

--Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.

Mais elle ne l'coutait point et descendait rapidement l'escalier.
Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvrent pas de voiture; et ils
se mirent  chercher, criant aprs les cochers qu'ils voyaient passer de
loin.

Ils descendaient vers la Seine, dsesprs, grelottants. Enfin ils
trouvrent sur le quai un de ces vieux coups noctambules qu'on ne voit
dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent t honteux de leur
misre pendant le jour.

Il les ramena jusqu' leur porte, rue des Martyrs, et ils remontrent
tristement chez eux. C'tait fini, pour elle. Et il songeait, lui,
qu'il lui faudrait tre au Ministre  dix heures.

Elle ta les vtements dont elle s'tait envelopp les paules, devant
la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain
elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivire autour du cou!

Son mari,  moiti dvtu, dj, demanda:

--Qu'est-ce que tu as?

Elle se tourna vers lui, affole:

--J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivire de madame Forestier.

Il se dressa, perdu:

--Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!

Et ils cherchrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau,
dans les poches, partout. Ils ne la trouvrent point.

Il demandait:

--Tu es sre que tu l'avais encore en quittant le bal?

--Oui, je l'ai touche dans le vestibule du Ministre.

--Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber.
Elle doit tre dans le fiacre.

--Oui, c'est probable. As-tu pris le numro?

--Non. Et toi, tu ne l'as pas regard?

--Non.

Ils se contemplaient atterrs. Enfin Loisel se rhabilla.

--Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait  pied,
pour voir si je ne la retrouverai pas.

Et il sortit. Elle demeura en toilette de soire, sans force pour se
coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pense.

Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouv.

Il se rendit  la Prfecture de police, aux journaux, pour faire
promettre une rcompense, aux compagnies de petites voitures, partout
enfin o un soupon d'espoir le poussait.

Elle attendit tout le jour, dans le mme tat d'effarement devant cet
affreux dsastre.

Loisel revint le soir, avec la figure creuse, plie; il n'avait rien
dcouvert.

--Il faut, dit-il, crire  ton amie que tu as bris la fermeture de sa
rivire et que tu la fais rparer. Cela nous donnera le temps de nous
retourner.

Elle crivit sous sa dicte.

       *       *       *       *       *

Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute esprance.

Et Loisel, vieilli de cinq ans, dclara:

--Il faut aviser  remplacer ce bijou.

Ils prirent, le lendemain, la bote qui l'avait renferm, et se
rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta
ses livres:

--Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivire; j'ai d
seulement fournir l'crin.

Alors ils allrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure
pareille  l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de
chagrin et d'angoisse.

Ils trouvrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de
diamants qui leur parut entirement semblable  celui qu'ils
cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait 
trente-six mille.

Ils prirent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille
francs, si le premier tait retrouv avant la fin de fvrier.

Loisel possdait dix-huit mille francs que lui avait laisss son pre.
Il emprunterait le reste.

Il emprunta, demandant mille francs  l'un, cinq cents  l'autre, cinq
louis par-ci, trois louis par-l. Il fit des billets, prit des
engagements ruineux, eut affaire aux usuriers,  toutes les races de
prteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa
signature sans savoir mme s'il pourrait y faire honneur, et, pouvant
par les angoisses de l'avenir, par la noire misre qui allait s'abattre
sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de
toutes les tortures morales, il alla chercher la rivire nouvelle, en
dposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.

Quand Mme Loisel reporta la parure  Mme Forestier, celle-ci lui dit,
d'un air froiss:

--Tu aurais d me la rendre plus tt, car, je pouvais en avoir besoin.

Elle n'ouvrit pas l'crin, ce que redoutait son amie. Si elle s'tait
aperue de la substitution, qu'aurait-elle pens? qu'aurait-elle dit? Ne
l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?

       *       *       *       *       *

Mme Loisel connut la vie horrible des ncessiteux. Elle prit son parti,
d'ailleurs, tout d'un coup, hroquement. Il fallait payer cette dette
effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement;
on loua sous les toits une mansarde.

Elle connut les gros travaux du mnage, les odieuses besognes de la
cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries
grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les
chemises et les torchons, qu'elle faisait scher sur une corde; elle
descendit  la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau,
s'arrtant  chaque tage pour souffler. Et, vtue comme une femme du
peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'picier, chez le boucher, le
panier au bras, marchandant, injurie, dfendant sou  sou son misrable
argent.

Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres,
obtenir du temps.

Le mari travaillait le soir  mettre au net les comptes d'un commerant,
et la nuit, souvent, il faisait de la copie  cinq sous la page.

Et cette vie dura dix ans.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitu, tout, avec le taux de
l'usure, et l'accumulation des intrts superposs.

Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle tait devenue la femme
forte, et dure, et rude, des mnages pauvres. Mal peigne, avec les
jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait  grande
eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari tait au bureau elle
s'asseyait auprs de la fentre, et elle songeait  cette soire
d'autrefois,  ce bal, o elle avait t si belle et si fte.

Que serait-il arriv si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
qui sait? Comme la vie est singulire, changeante! Comme il faut peu de
chose pour vous perdre ou vous sauver!

       *       *       *       *       *

Or, un dimanche, comme elle tait alle faire un tour aux Champs-lyses
pour se dlasser des besognes de la semaine, elle aperut tout  coup
une femme qui promenait un enfant. C'tait Mme Forestier, toujours
jeune, toujours belle, toujours sduisante.

Mme Loisel se sentit mue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
maintenant qu'elle avait pay, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?

Elle s'approcha.

--Bonjour, Jeanne.

L'autre ne la reconnaissait point, s'tonnant d'tre appele ainsi
familirement par cette bourgeoise. Elle balbutia:

--Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper.

--Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri:

--Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es change!...

--Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien
des misres... et cela  cause de toi!...

--De moi... Comment a?

--Tu te rappelles bien cette rivire de diamants que tu m'as prte pour
aller  la fte du Ministre.

--Oui. Eh bien?

--Eh bien, je l'ai perdue.

--Comment! puisque tu me l'as rapporte.

--Je t'en ai rapport une autre toute pareille. Et voil dix ans que
nous la payons. Tu comprends que a n'tait pas ais pour nous, qui
n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.

Mme Forestier s'tait arrte.

--Tu dis que tu as achet une rivire de diamants pour remplacer la
mienne?

--Oui.. Tu ne t'en tais pas aperue, hein? Elles taient bien
pareilles.

Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et nave.

Mme Forestier, fort mue, lui prit les deux mains.

--Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne tait fausse. Elle valait au
plus cinq cents francs!...

[Illustration]

[Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96]

[Illustration]




LE BONHEUR

C'tait l'heure du th, avant l'entre des lampes. La villa dominait la
mer; le soleil disparu avait laiss le ciel tout rose de son passage,
frott de poudre d'or; et la Mditerrane, sans une ride, sans un
frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
plaque de mtal polie et dmesure.

Au loin, sur la droite, les montagnes denteles dessinaient leur profil
noir sur la pourpre plie du couchant.

On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des
choses qu'on avait dites, dj, bien souvent. La mlancolie douce du
crpuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement
dans les mes, et ce mot: amour, qui revenait sans cesse, tantt
prononc par une forte voix d'homme, tantt dit par une voix de femme au
timbre lger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un
oiseau, y planer comme un esprit.

Peut-on aimer plusieurs annes de suite?

--Oui, prtendaient les uns.

--Non, affirmaient les autres.

On distinguait les cas, on tablissait des dmarcations, on citait des
exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lvres,
semblaient mus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
tendre et mystrieux de deux tres, avec une motion profonde et un
intrt ardent.

Mais tout  coup quelqu'un, ayant les yeux fixs au loin, s'cria:

--Oh! voyez, l-bas, qu'est-ce que c'est?

Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, norme et
confuse.

Les femmes s'taient leves et regardaient sans comprendre cette chose
surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.

Quelqu'un dit:

--C'est la Corse! On l'aperoit ainsi deux ou trois fois par an dans
certaines conditions d'atmosphre exceptionnelles, quand l'air d'une
limpidit parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui
voilent toujours les lointains.

On distinguait vaguement les crtes, on crut reconnatre la neige des
sommets. Et tout le monde restait surpris, troubl, presque effray par
cette brusque apparition d'un monde, par ce fantme sorti de la mer.
Peut-tre eurent-ils de ces visions tranges, ceux qui partirent, comme
Colomb,  travers les ocans inexplors.

Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parl, pronona:

--Tenez, j'ai connu dans cette le, qui se dresse devant nous, comme
pour rpondre elle-mme  ce que nous disions et me rappeler un
singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant,
d'un amour invraisemblablement heureux.

Le voici.

[Illustration]

       *       *       *       *       *

Je fis, voil cinq ans, un voyage en Corse. Cette le sauvage est plus
inconnue et plus loin de nous que l'Amrique, bien qu'on la voie
quelquefois des ctes de France, comme aujourd'hui.

Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempte de montagnes que
sparent des ravins troits o roulent des torrents; pas une plaine,
mais d'immenses vagues de granit et de gantes ondulations de terre
couvertes de maquis ou de hautes forts de chtaigniers et de pins.
C'est un sol vierge, inculte, dsert, bien que parfois on aperoive un
village, pareil  un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de
culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau
de bois travaill, un bout de pierre sculpte, jamais le souvenir du
got enfantin ou raffin des anctres pour les choses gracieuses et
belles. C'est l mme ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays:
l'indiffrence hrditaire pour cette recherche des formes sduisantes
qu'on appelle l'art.

L'Italie, o chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un
chef-d'oeuvre lui-mme, o le marbre, le bois, le bronze, le fer, les
mtaux et les pierres attestent le gnie de l'homme, o les plus petits
objets anciens qui tranent dans les vieilles maisons rvlent ce divin
souci de la grce, est pour nous tous la patrie sacre que l'on aime
parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la
puissance et le triomphe de l'intelligence cratrice.

Et, en face d'elle, la Corse sauvage est reste telle qu'en ses premiers
jours. L'tre y vit dans sa maison grossire, indiffrent  tout ce qui
ne touche point son existence mme ou ses querelles de famille. Et il
est rest avec les dfauts et les qualits des races incultes, violent,
haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier,
gnreux, dvou, naf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son
amiti fidle pour la moindre marque de sympathie.

Donc depuis un mois j'errais  travers cette le magnifique, avec la
sensation que j'tais au bout du monde. Point d'auberges, point de
cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers  mulets, ces
hameaux accrochs au flanc des montagnes, qui dominent des abmes
tortueux d'o l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix
sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on
s'asseoit  l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre,
au matin, la main tendue de l'hte qui vous a conduit jusqu'aux limites
du village.

Or, un soir, aprs dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
toute seule au fond d'un troit vallon qui allait se jeter  la mer une
lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de
maquis, de rocs bouls et de grands arbres, enfermaient comme deux
sombres murailles ce ravin lamentablement triste.

Autour de la chaumire, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
quelques grands chtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce
pays pauvre.

La femme qui me reut tait vieille, svre et propre, par exception.
L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se
rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:

--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.

Elle parlait le franais de France. Je fus surpris.

Je lui demandai:

--Vous n'tes pas de Corse?

Elle rpondit:

--Non; nous sommes des continentaux. Mais voil cinquante ans que nous
habitons ici.

Une sensation d'angoisse et de peur me saisit  la pense de ces
cinquante annes coules dans ce trou sombre, si loin des villes o
vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit  manger le
seul plat du dner, une soupe paisse o avaient cuit ensemble des
pommes de terre, du lard et des choux.

Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le
coeur serr par la mlancolie du morne paysage, treint par cette
dtresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
certains lieux dsols. Il semble que tout soit prs de finir,
l'existence et l'univers. On peroit brusquement l'affreuse misre de la
vie, l'isolement de tous, le nant de tout, et la noire solitude du
coeur qui se berce et se trompe lui-mme par des rves jusqu' la mort.

La vieille femme me rejoignit et, torture par cette curiosit qui vit
toujours au fond des mes les plus rsignes:

--Alors vous venez de France? dit-elle.

--Oui, je voyage pour mon plaisir.

--Vous tes de Paris, peut-tre?

--Non, je suis de Nancy.

Il me sembla qu'une motion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu
ou plutt senti cela, je n'en sais rien.

Elle rpta d'une voix lente:

--Vous tes de Nancy?

L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.

Elle reprit:

--a ne fait rien. Il n'entend pas.

Puis, au bout de quelques secondes:

--Alors vous connaissez du monde  Nancy?

--Mais oui, presque tout le monde.

--La famille de Sainte-Allaize?

--Oui, trs bien; c'taient des amis de mon pre.

--Comment vous appelez-vous?

Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis pronona, de cette voix
basse qu'veillant les souvenirs:

--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont
devenus?

--Tous sont morts.

--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?

--Oui, le dernier est gnral.

Alors elle dit, frmissante d'motion, d'angoisse, de je ne sais quel
sentiment confus, puissant et sacr, de je ne sais quel besoin d'avouer,
de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-l
enfermes au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait
son me:

--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frre.

Et je levai les yeux vers elle, effar de surprise. Et tout d'un coup le
souvenir me revint.

Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une
jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait t enleve par
un sous-officier de hussards du rgiment que commandait son pre.

C'tait un beau garon, fils de paysans, mais portant bien le dolman
bleu, ce soldat qui avait sduit la fille de son colonel. Elle l'avait
vu, remarqu, aim en regardant dfiler les escadrons, sans doute. Mais
comment lui avait-elle parl, comment avaient-ils pu se voir,
s'entendre? comment avait-elle os lui faire comprendre qu'elle
l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.

On n'avait rien devin, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait
de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les
retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considrait
comme morte.

Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.

Alors je repris  mon tour:

--Oui, je me rappelle bien. Vous tes mademoiselle Suzanne.

Elle fit oui, de la tte. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me
montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure,
elle me dit:

--C'est lui.

Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec
ses yeux sduits.

Je demandai:

--Avez-vous t heureuse au moins?

Elle rpondit, avec une voix qui venait du coeur:

--Oh! oui, trs heureuse. Il m'a rendue trs heureuse. Je n'ai jamais
rien regrett.

Je la contemplais, triste, surpris, merveill par la puissance de
l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle tait
devenue elle-mme une paysanne. Elle s'tait faite  sa vie sans
charmes, sans luxe, sans dlicatesse d'aucune sorte, elle s'tait plie
 ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle tait devenue une
femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat
de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une
bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une
paillasse  son ct.

Elle n'avait jamais pens  rien, qu' lui! Elle n'avait regrett ni les
parures, ni les toffes, ni les lgances, ni la mollesse des siges, ni
la tideur parfume des chambres enveloppes de tentures, ni la douceur
des duvets o plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais
besoin que de lui; pourvu qu'il ft l, elle ne dsirait rien.

Elle avait abandonn la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
l'avaient leve, aime. Elle tait venue, seule avec lui, en ce sauvage
ravin. Et il avait t tout pour elle, tout ce qu'on dsire, tout ce
qu'on rve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espre sans
fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout  l'autre.

Elle n'aurait pas pu tre plus heureuse.

Et toute la nuit, en coutant le souffle rauque du vieux soldat tendu
sur son grabat,  ct de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais 
cette trange et simple aventure,  ce bonheur si complet, fait de si
peu.

Et je partis au soleil levant, aprs avoir serr la main des deux vieux
poux.

[Illustration]

       *       *       *       *       *

Le conteur se tut. Une femme dit:

--C'est gal, elle avait un idal trop facile, des besoins trop
primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait tre qu'une
sotte.

Une autre pronona d'une voix lente:

--Qu'importe! elle fut heureuse.

Et l-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonait dans la nuit,
rentrait lentement dans la mer, effaait sa grande ombre apparue comme
pour raconter elle-mme l'histoire des deux humbles amants qu'abritait
son rivage.

[Illustration]




LE VIEUX

[Illustration: LE VIEUX]

Un tide soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
grands htres des fosss. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,
imprgne de pluie rcente, tait moite, enfonait sous les pieds avec
un bruit d'eau; et les pommiers chargs de pommes semaient leurs fruits
d'un vert ple, dans le vert fonc de l'herbage.

Quatre jeunes gnisses paissaient, attaches en ligne, et meuglaient
par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement color
sur le fumier, devant l'table, et grattaient, remuaient, caquetaient,
tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers
pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.

La barrire de bois s'ouvrit; un homme entra, g de quarante ans
peut-tre, mais qui semblait vieux de soixante, rid, tortu, marchant 
grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de
paille. Ses bras trop longs pendaient des deux cts du corps. Quand il
approcha de la ferme, un roquet jaune, attach au pied d'un norme
poirier,  ct d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue,
puis se mit  japper en signe de joie. L'homme cria:

-- bas, Finot!

Le chien se tut.

Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se
dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe
grise, trop courte, tombait jusqu' la moiti des jambes, caches en des
bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet
blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux colls au crne, et sa
figure brune, maigre, laide, dente, montrait cette physionomie sauvage
et brute qu'ont souvent les faces des paysans.

L'homme demanda:

--Comment qu'y va?

La femme rpondit:

--M'sieu l' cur dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.

Ils entrrent tous deux dans la maison.

Aprs avoir travers la cuisine, ils pntrrent dans la chambre, basse,
noire,  peine claire par un carreau, devant lequel tombait une loque
d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le
temps, noires et enfumes, traversaient la pice de part en part,
portant le mince plancher du grenier, o couraient, jour et nuit, des
troupeaux de rats.

Le sol de terre, bossu, humide, semblait gras, et, dans le fond de
l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit
rgulier, rauque, une respiration dure, rlante, sifflante, avec un
gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brise, partait de
la couche entnbre o agonisait un vieillard, le pre de la paysanne.

L'homme et la femme s'approchaient et regardrent le moribond, de leur
oeil placide et rsign.

Le gendre dit:

--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement  la nuit.

La fermire reprit:

--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme a.

Puis ils se turent. Le pre avait les yeux ferms, le visage couleur de
terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait
passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se
soulevait sur la poitrine  chaque aspiration. Le gendre, aprs un long
silence, pronona:

--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' mme c'est
drangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer
d'main.

Sa femme parut inquite  cette pense. Elle rflchit quelques
instants, puis dclara:

--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben
d'main pour les cossards.

Le paysan mditait; il dit:

--Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai
ben pour cinq  six heures  aller de Tourville  Manetot chez tout le
monde.

La femme, aprs avoir mdit deux ou trois minutes, pronona:

--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la
tourne anuit et faire tout l' ct de Tourville. Tu peux ben dire qu'il
a pass, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la releve.

L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les consquences et
les avantages de l'ide. Enfin il dclara:

--Tout d' mme, j'y vas.

Il allait sortir; il revint et, aprs une hsitation:

--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes  cuire, et pis tu feras
quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront  l'imunation, vu
qu'i faudra se rconforter. T'allumeras le four avec la bourre qu'est
sous l'hangar au pressoir. Elle est sque.

Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet,
prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche,
recueillit dans le creux de sa main les miettes tombes sur la tablette,
et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec
la pointe de son couteau un peu de beurre sal au fond d'un pot de terre
brune, l'tendit sur son pain, qu'il se mit  manger lentement, comme il
faisait tout.

Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait  japper,
sortit sur le chemin qui logeait son foss, et s'loigna dans la
direction de Tourville.

       *       *       *       *       *

Reste seule, la femme se mit  la besogne. Elle dcouvrit la huche  la
farine, et prpara la pte aux douillons. Elle la ptrissait longuement,
la tournant et la retournant, la maniant, l'crasant, la broyant. Puis
elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le
coin de la table.

Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre
avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle
choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mrs, et
les entassait dans son tablier.

Une voix l'appela du chemin:

--Oh, madame Chicot!

Elle se retourna. C'tait un voisin, matre

Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les
jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et
rpondit:

--Qu quy a pour vot' service, mat Osime?

--Et le p, o qui n'en est!

Elle cria:

--Il est quasiment pass. C'est samedi l'imunation,  sept heures, vu
les cossards qui pressent.

Le voisin rpliqua:

--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.

Elle rpondit  sa politesse:

--Merci, et vous d' mme.

Puis elle se remit  cueillir ses pommes.

Aussitt qu'elle fut rentre, elle alla voir son pre, s'attendant  le
trouver mort. Mais ds la porte elle distingua son rle bruyant et
monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de
temps, elle commena  prparer les douillons.

Elle enveloppait les fruits, un  un, dans une mince feuille de pte,
puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit
boules, ranges par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa 
prparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire
cuire les pommes de terre; car elle avait rflchi qu'il tait inutile
d'allumer le four, ce jour-l mme, ayant encore le lendemain tout
entier pour terminer les prparatifs.

Son homme rentra vers cinq heures. Ds qu'il eut franchi le seuil, il
demanda:

--C'est-il fini?

Elle rpondit:

--Point encore; a gargouille toujours.

Ils allrent voir. Le vieux tait absolument dans le mme tat. Son
souffle rauque, rgulier comme un mouvement d'horloge, ne s'tait ni
acclr ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu
de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.

Son gendre le regarda, puis il dit:

--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.

Ils rentrrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent  souper.
Quand ils eurent aval la soupe, ils mangrent encore une tartine de
beurre, puis, aussitt les assiettes laves, rentrrent dans la chambre
de l'agonisant.

La femme, tenant une petite lampe  mche fumeuse, la promena devant le
visage de son pre. S'il n'avait pas respir, ou l'aurait cru mort
assurment.

Le lit des deux paysans tait cach  l'autre bout de la chambre, dans
une espce d'enfoncement. Ils se couchrent sans dire un mot,
teignirent la lumire, fermrent les yeux; et bientt deux ronflements
ingaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnrent le rle
ininterrompu du mourant.

Les rats couraient dans le grenier.

       *       *       *       *       *

Le mari s'veilla ds les premires pleurs du jour. Son beau-pre
vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette rsistance du vieux.

--Dis donc, Phmie, i n' veut point finir. Qu qu'tu f'rais, t?

Il la savait de bon conseil.

Elle rpondit:

--I n' passera point l' jour, pour sr. N'y a point n'a craindre. Pour
lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de mme demain, vu
qu'on l'a fait pour matre Rnard le p, qu'a trpass juste aux
semences.

Il fut convaincu par l'vidence du raisonnement, et il partit aux
champs.

Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de
la ferme.

 midi, le vieux n'tait point mort. Les gens de journe lous pour le
repiquage des cossarts vinrent en groupe considrer l'ancien qui tardait
 s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.

 six heures, quand on rentra, le pre respirait encore. Son gendre, 
la fin, s'effraya.

--Qu qu' tu f'rais,  c'te heure, t, Phmie?

Elle ne savait non plus que rsoudre. On alla trouver le maire. Il
promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le
lendemain. L'officier de sant, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour
obliger matre Chicot,  antidater le certificat de dcs. L'homme et la
femme rentrrent tranquilles.

Ils se couchrent et s'endormirent comme la veille, mlant leurs
souffles sonores au souffle plus faible du vieux.

Quand ils s'veillrent, il n'tait point mort.

       *       *       *       *       *

Alors ils furent atterrs. Ils restaient debout, au chevet du pre, le
considrant avec mfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain
tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient
surtout du temps qu'il leur faisait perdre.

Le gendre demanda:

--Qu que j'allons faire?

Elle n'en savait rien; elle rpondit:

--C'est-i contrariant, tout d' mme!

On ne pouvait maintenant prvenir tous les invits, qui allaient arriver
sur l'heure. On rsolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.

Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir,
la tte couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les
hommes, gns dans leurs vestes de drap, s'avanaient plus
dlibrment, deux par deux, en devisant des affaires.

Matre Chicot et sa femme, effars, les reurent en se dsolant; et tous
deux, tout  coup, au mme moment, en abordant le premier groupe, se
mirent  pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras,
offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que
tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus
brusquement bavards  ne laisser personne leur rpondre.

Ils allaient de l'un  l'autre:

--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait dur comme
a!

Les invits interdits, un peu dus, comme des gens qui manquent une
crmonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout.
Quelques-uns voulurent s'en aller. Matre Chicot les retint:

--J'allons casser une crote tout d' mme. J'avions fait des douillons;
faut bien n'en profiter.

Les visages s'clairrent  cette pense. On se mit  causer  voix
basse. La cour peu  peu s'emplissait; les premiers venus disaient la
nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'ide des douillons
gayant tout le monde.

Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprs
du lit, balbutiaient une prire, ressortaient. Les hommes, moins avides
de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fentre qu'on avait
ouverte.

Mme Chicot expliquait l'agonie:

--V'l deux jours qu'il est comme a, ni plus ni moins, ni plus haut ni
plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?

       *       *       *       *       *

Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa  la collation; mais,
comme on tait trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la
table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dors,
apptissants, tiraient les yeux, disposs dans deux grands plats. Chacun
avanait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en et pas
assez. Mais il en resta quatre.

-Matre Chicot, la bouche pleine, pronona:

--S'i nous vyait, l' p, a lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait
d' son vivant.

Un gros paysan jovial dclara:

--I n'en mangera pu,  c't' heure. Chacun son tour.

Cette rflexion, loin d'attrister les invits sembla les rjouir.
C'tait leur tour,  eux, de manger des boules.

Mme Chicot, dsole de la dpense, allait sans cesse au cellier chercher
du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait
maintenant, on parlait fort, on commenait  crier comme on crie dans
les repas.

Tout  coup une vieille paysanne qui tait reste prs du moribond,
retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientt 
elle-mme, apparut  la fentre, et cria d'une voix aigu:

--Il a pass! il a pass!

Chacun se tut. Les femmes se levrent vivement pour aller voir.

Il tait mort, en effet. Il avait cess de rler. Les hommes se
regardaient, baissaient les yeux, mal  leur aise. On n'avait pas fini
de mcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-l.

Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'tait fini, ils taient
tranquilles. Ils rptaient:

--J' savions bien qu' a n' pouvait point durer. Si seulement il avait
pu s' dcider c'te nuit, a n'aurait point fait tout ce drangement.

N'importe, c'tait fini. On l'enterrerait lundi, voil tout, et on
remangerait des douillons pour l'occasion.

Les invits s'en allrent, en causant de la chose, contents tout de mme
d'avoir vu a et aussi d'avoir cass une crote.

Et quand l'homme et la femme furent demeurs tout seuls, face  face,
elle dit, la figure contracte par l'angoisse:

--Faudra tout d'mme r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il
avait pu s' dcider c'te nuit!

Et le mari, plus rsign, rpondit:

--a n' serait pas  r'faire tous les jours.

[Illustration]




UN LCHE

[Illustration]

UN LCHE

On l'appelait dans le monde: le beau Signoles. Il se nommait le
vicomte Gontran-Joseph de Signoles.

Orphelin et matre d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on
dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire
croire  de l'esprit, une certaine grce naturelle, un air de noblesse
et de fiert, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plat aux
femmes.

Il tait demand dans les salons, recherch par les valseuses, et il
inspirait aux hommes cette inimiti souriante qu'on a pour les gens de
figure nergique. On lui avait souponn quelques amours capables de
donner fort bonne opinion d'un garon. Il vivait heureux, tranquille,
dans le bien-tre moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien
l'pe et mieux encore le pistolet.

--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette
arme, je suis sr de tuer mon homme.

Or, un soir, comme il avait accompagn au thtre deux jeunes femmes de
ses amies, escortes d'ailleurs de leurs poux, il leur offrit, aprs le
spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils taient entrs depuis
quelques minutes, quand il s'aperut qu'un monsieur assis  une table
voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait
gne, inquite, baissait la tte. Enfin elle dit  son mari:

--Voici un homme qui me dvisage. Moi, je ne le connais pas; le
connais-tu?

Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais dclara:

--Non, pas du tout.

La jeune femme reprit, moiti souriante, moiti fche:

--C'est fort gnant; cet individu me gte ma glace.

Le mari haussa les paules:

--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les
insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.

Mais le vicomte s'tait lev brusquement. Il ne pouvait admettre que cet
inconnu gtait une glace qu'il avait offerte. C'tait  lui que l'injure
s'adressait, puisque c'tait par lui et pour lui que ses amis taient
entrs dans ce caf. L'affaire donc ne regardait que lui.

Il s'avana vers l'homme et lui dit:

--Vous avez, monsieur, une manire de regarder ces dames que je ne puis
tolrer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.

L'autre rpliqua:

--Vous allez me ficher la paix, vous.

Le vicomte dclara, les dents serres:

--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer  passer la mesure.

Le monsieur ne rpondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout 
l'autre du caf, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir 
chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le
dos se retournrent; tous les autres levrent la tte; trois garons
pivotrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du
comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme
si elles eussent t deux automates obissant  la mme manivelle.

Un grand silence s'tait fait. Puis, tout  coup, un bruit sec claqua
dans l'air. Le vicomte avait gifl son adversaire. Tout le monde se leva
pour s'interposer. Des cartes furent changes.

Quand le vicomte fut rentr chez lui, il marcha pendant quelques minutes
 grands pas vifs,  travers sa chambre. Il tait trop agit pour
rflchir  rien. Une seule ide planait sur son esprit: un duel, sans
que cette ide veillt encore en lui une motion quelconque. Il avait
fait ce qu'il devait faire; il s'tait montr ce qu'il devait tre. On
en parlerait, on l'approuverait, on le fliciterait. Il rptait  voix
haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pense:

--Quelle brute que cet homme!

Puis il s'assit et il se mit  rflchir. Il lui fallait, ds le matin,
trouver des tmoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus
poss et les plus clbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis
de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat,
c'tait fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il
s'aperut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau;
puis il se remit  marcher. Il se sentait plein d'nergie. En se
montrant crne, rsolu  tout, et en exigeant des conditions
rigoureuses, dangereuses, en rclamant un duel srieux, trs srieux,
terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.

Il reprit la carte qu'il avait tire de sa poche et jete sur sa table
et il la relut comme il l'avait dj lue, au caf, d'un coup d'oeil et,
dans le fiacre,  la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. Georges
Lamil, 51, rue Moncey. Rien de plus.

Il examinait ces lettres assembles qui lui paraissaient mystrieuses,
pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui tait cet homme? Que
faisait-il? Pourquoi avait-il regard cette femme d'une pareille faon?
N'tait-ce pas rvoltant qu'un tranger, un inconnu vnt troubler ainsi
votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer
insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte rpta encore une
fois,  haute voix:

--Quelle brute!

Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours plant
sur la carte. Une colre s'veillait en lui contre ce morceau de papier,
une colre haineuse o se mlait un trange sentiment de malaise.
C'tait stupide, cette histoire-l! Il prit un canif ouvert sous sa main
et le piqua au milieu du nom imprim, comme s'il et poignard
quelqu'un.

Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'pe ou le pistolet, car il
se considrait bien comme l'insult. Avec l'pe, il risquait moins;
mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire.
Il est bien rare qu'un duel  l'pe soit mortel, une prudence
rciproque empchant les combattants de se tenir eu garde assez prs
l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondment. Avec le pistolet
il risquait sa vie srieusement; mais il pouvait aussi se tirer
d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver  une
rencontre.

Il pronona:

--Il faut tre ferme. Il aura peur.

Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se
sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commena  se
dvtir pour se coucher.

Ds qu'il fut au lit, il souffla sa lumire et ferma les yeux.

Il pensait:

J'ai toute la journe de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons
d'abord afin d'tre calme.

Il avait trs chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir 
s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur
le dos, puis se plaait sur le ct gauche, puis se roulait sur le ct
droit.

Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquitude le
saisit:

--Est-ce que j'aurais peur?

Pourquoi son coeur se mettait-il  battre follement  chaque bruit
connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement
du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait
ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant
il demeurait oppress.

Il se mit  raisonner avec lui-mme sur la possibilit de cette chose:

--Aurais-je peur?

Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il tait rsolu  aller
jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volont bien arrte de se battre,
de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondment troubl qu'il se
demanda:

--Peut-on avoir peur, malgr soi?

Et ce doute l'envahit, cette inquitude, cette pouvante; si une force
plus puissante que sa volont, dominatrice, irrsistible, le domptait,
qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le
terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il
perdait connaissance? Et il songea  sa situation,  sa rputation, 
son nom.

Et un singulier besoin le prit tout  coup de se relever pour se
regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperut son
visage reflt dans le verre poli, il se reconnut  peine, et il lui
sembla qu'il ne s'tait jamais vu. Ses yeux lui parurent normes; et il
tait ple, certes, il tait ple, trs ple.

Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour
constater l'tat de sa sant, et tout d'un coup cette pense entra en
lui  la faon d'une balle:

--Aprs-demain,  cette heure-ci, je serai peut-tre mort.

Et son coeur se remit  battre furieusement.

--Aprs demain,  cette heure-ci, je serai peut-tre mort. Cette
personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera
plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans
vingt-quatre heures je serai couch dans ce lit, mort, les yeux ferms,
froid, inanim, disparu.

Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement tendu sur le
dos dans ces mmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage
creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront
plus.

Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans
son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit 
marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour rveiller son
valet de chambre; mais il s'arrta, la main leve vers le cordon:

--Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.

Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un
frmissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tte
s'garait; ses penses troubles, devenaient fuyantes, brusques,
douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il et bu.

Et sans cesse il se demandait:

--Que vais-je faire? Que vais-je devenir?

Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccads; il se
releva et, s'approchant de la fentre, ouvrit les rideaux.

Le jour venait, un jour d't. Le ciel rose faisait rose la ville, les
toits et les murs. Une grande tombe de lumire tendue, pareille  une
caresse du soleil levant, enveloppait le monde rveill; et, avec cette
lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte!
tait-il fou de s'tre laiss ainsi terrasser par la crainte, avant mme
que rien ft dcid, avant que ses tmoins eussent vu ceux de ce Georges
Lamil, avant qu'il st encore s'il allait seulement se battre?

Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.

       *       *       *       *       *

Il se rptait, tout en marchant:

--Il faut que je sois nergique, trs nergique. Il faut que je prouve
que je n'ai pas peur.

Ses tmoins, le marquis et le colonel, se mirent  sa disposition, et,
aprs lui avoir serr nergiquement les mains, discutrent les
conditions.

Le colonel demanda:

--Vous voulez un duel srieux?

Le vicomte rpondit:

--Trs srieux.

Le marquis reprit:

--Vous tenez au pistolet?

--Oui.

--Nous laissez-vous libres de rgler le reste.

Le vicomte articula d'une voix sche, saccade:

--Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.
change de balles jusqu' blessure grave.

Le colonel dclara d'un ton satisfait:

--Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les
chances sont pour vous.

Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son
agitation, apaise un moment, grandissait maintenant de minute en
minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la
poitrine, une sorte de frmissement, de vibration continue; il ne
pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la
bouche une apparence de salive, et il faisait  tout instant un
mouvement bruyant de la langue, comme pour la dcoller de son palais.

Il voulut djeuner, mais il ne put manger. Alors l'ide lui vint de
boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de
rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres.

Une chaleur, pareille  une brlure, l'envahit, suivie aussitt d'un
tourdissement de l'me. Il pensa:

--Je tiens le moyen. Maintenant a va bien.

Mais au bout d'une heure il avait vid le carafon, et son tat
d'agitation redevenait intolrable. Il sentait un besoin fou de se
rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait.

Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la
force de se lever pour recevoir ses tmoins.

Il n'osait mme plus leur parler, leur dire bonjour, prononcer un seul
mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout  l'altration de sa voix.

Le colonel pronona:

--Tout est rgl aux conditions que vous avez fixes. Votre adversaire
rclamait d'abord les privilges d'offens, mais il a cd presque
aussitt et a tout accept. Ses tmoins sont deux militaires.

Le vicomte pronona:

--Merci.

Le marquis reprit:

--Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons
encore  nous occuper de mille choses. Il faut un bon mdecin, puisque
le combat ne cessera qu'aprs blessure grave, et vous savez que les
balles ne badinent pas. Il faut dsigner l'endroit,  proximit d'une
maison pour y porter le bless si c'est ncessaire, etc.; enfin, nous en
avons encore pour deux ou trois heures.

Le vicomte articula une seconde fois:

--Merci.

Le colonel demanda:

--Vous allez bien? vous tes calme?

--Oui, trs calme, merci.

Les deux hommes se retirrent.

       *       *       *       *       *

Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou.
Son domestique ayant allum les lampes, il s'assit devant sa table pour
crire des lettres. Aprs avoir trac, au haut d'une page: Ceci est mon
testament... il se releva d'une secousse et s'loigna, se sentant
incapable d'unir deux ides, de prendre une rsolution, de dcider quoi
que ce ft.

Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus viter cela. Que se
passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention
et cette rsolution fermement arrtes; et il sentait bien, malgr tout
l'effort de son esprit et toute la tension de sa volont, qu'il ne
pourrait mme conserver la force ncessaire pour aller jusqu'au lieu de
la rencontre. Il cherchait  se figurer le combat, son attitude  lui et
la tenue de son adversaire.

De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un
petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de
Chteauvillard. Puis il se demanda:

--Mon adversaire a-t-il frquent les tirs? Est-il connu? Est-il class?
Comment le savoir?

Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et
il le parcourut d'un bout  l'autre. Georges Lamil n'y tait pas nomm.
Mais cependant si cet homme n'tait pas un tireur, il n'aurait pas
accept immdiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles?

Il ouvrit, en passant, une bote de Gastinne Renette pose sur un
guridon, et prit un des pistolets, puis il se plaa comme pour tirer et
leva le bras. Mais il tremblait des pieds  la tte et le canon remuait
dans tous les sens.

Alors, il se dit:

--C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.

Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache
la mort, il songeait au dshonneur, aux chuchotements dans les cercles,
aux rires dans les salons, au mpris des femmes, aux allusions des
journaux, aux insultes que lui jetteraient les lches.

Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une
amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet tait
demeur charg, par hasard, par oubli. Et il prouva de cela une joie
confuse, inexplicable.

S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il
serait perdu  tout jamais. Il serait tach, marqu d'un signe
d'infamie, chass du monde! Et cette tenue calme et crne, il ne
l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il tait brave,
puisqu'il voulait se battre!... Il tait brave, puisque...--La pense
qui l'effleura ne s'acheva mme pas dans son esprit; mais, ouvrant la
bouche toute grande, il s'enfona brusquement, jusqu'au fond de la
gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gchette...

Quand son valet de chambre accourut, attir par la dtonation, il le
trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait clabouss le papier blanc
sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre
mots:

Ceci est mon testament.




L'IVROGNE

[Illustration: L'IVROGNE]

Le vent du nord soufflait en tempte, emportant par le ciel d'normes
nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre
des averses furieuses.

La mer dmonte mugissait et secouait la cte, prcipitant sur le rivage
des vagues normes, lentes et baveuses, qui s'croulaient avec des
dtonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une
aprs l'autre, hautes comme des montagnes, parpillant dans l'air, sous
les rafales, l'cume blanche de leurs ttes ainsi qu'une sueur de
monstres.

L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et
gmissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents,
abattant les chemines, lanant dans les rues de telles pousses de vent
qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants
eussent t enlevs comme des feuilles et jets dans les champs
par-dessus les maisons.

On avait hl les barques de pche jusqu'au pays, par crainte de la mer
qui allait balayer la plage  mare pleine, et quelques matelots, cachs
derrire le ventre rond des embarcations couches sur le flanc,
regardaient cette colre du ciel et de l'eau.

Puis ils s'en allaient peu  peu, car la nuit tombait sur la tempte,
enveloppant d'ombre l'Ocan affol, et tous le fracas des lments en
furie.

Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond
sous les bourrasques, le bonnet de laine enfonc jusqu'aux yeux, deux
grands pcheurs normands, au collier de barbe rude,  la peau brle par
les rafales sales du large, aux yeux bleus piqus d'un grain noir au
milieu, ces yeux perants des marins qui voient au bout de l'horizon,
comme un oiseau de proie.

Un d'eux disait:

--Allons, viens-t'en, Jrmie. J'allons passer l'temps aux dominos.
C'est m qui paye.

L'autre hsitait encore, tent par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien
qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi
par l'ide de sa femme reste toute seule dans sa masure.

Il demanda:

--On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soler tous les soirs.
Dis-m, qu qu' a te rapporte, pisque tu payes toujours?

Et il riait tout de mme  l'ide de toute cette eau-de-vie bue aux
frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bnfice.

Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.

--Allons, viens-t'en, Jrmie. C'est pas un soir  rentrer, sans rien
d'chaud dans le ventre. Ququ' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner
ton lit?

Jrmie rpondait:

--L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a
quasiment r'pch dans le ruisseau de d'vant chez nous!

Et il riait encore  ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement
vers le caf de Paumelle, dont la vitre illumine brillait; il allait,
tir par Mathurin et pouss par le vent, incapable de rsister  ces
deux forces.

La salle basse tait pleine de matelots, de fume et de cris. Tous ces
hommes, vtus de laine, les coudes sur les tables, vocifraient pour se
faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans
le vacarme des voix et des dominos taps sur le marbre, histoire de
faire plus de bruit encore.

Jrmie et Mathurin allrent s'asseoir dans un coin et commencrent une
partie, et les petits verres disparaissaient, l'un aprs l'autre, dans
la profondeur de leurs gorges.

Puis ils jourent d'autres parties, burent d'autres petits verres.
Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros
homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il et su quelque
longue farce; et Jrmie engloutissait l'alcool, balanait sa tte,
poussait des rires pareils  des rugissements en regardant son compre
d'un air hbt et content.

Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait
la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le caf,
remuait en tempte la lourde fume des pipes, balanait les lampes au
bout de leurs chanettes et faisait vaciller leurs flammes; et on
entendait tout  coup la choc profond d'une vague s'croulant et le
mugissement de la bourrasque.

Jrmie, le col desserr, prenait des poses de solard, une jambe
tendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos.

Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'tait approch,
plein d'intrt.

Il demanda:

--Eh ben, Jrmie, c'a va-t-il,  l'intrieur? Es-tu rafrachi  force
de t'arroser?

Et Jrmie bredouilla:

--Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, l-dedans.

Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:

--Et ton fr, Mathurin, ous qu'il est  c't heure?

Le marin eut un rire muet:

--Il est au chaud, t'inquite pas.

Et tous deux regardrent Jrmie, qui posait triomphalement le double
six en annonant:

--V'l le syndic.

Quand ils eurent achev la parlie, le patron dclara:

--Vous savez, mes gars, m, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous
laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous  bord. Tu
fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous
l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.

Mathurin rpliqua:

--T'inquite pas. C'est compris.

Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement
son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas rsonna
dans la petite maison; puis un lourd craquement rvla qu'il venait de
se mettre au lit.

Les deux hommes continurent  jouer; de temps en temps, une rage plus
forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les
deux buveurs levaient la tte comme si quelqu'un allait entrer. Puis
Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jrmie. Mais
soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre
enrou ressemblait  un choc de casseroles, et les coups vibraient
longtemps, avec une sonorit de ferraille.

Mathurin aussitt se leva, comme un matelot dont le quart est fini:

--Allons, Jrmie, faut dcaniller.

L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en
s'appuyant  la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que
son compagnon teignait la lampe.

Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:

--Allons, bonsoir,  demain.

Et il disparut dans les tnbres.




II


Jrmie fit trois pas, puis oscilla, tendit les mains, rencontra un mur
qui le soutint debout et se remit en marche en trbuchant. Par moments
une bourrasque, s'engouffrant dans la rue troite, le lanait en avant,
le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe
cessait, il s'arrtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait
 vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne.

Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid.
Enfin, il reconnut sa porte et il se mit  la tter pour dcouvrir la
serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait 
mi-voix. Alors il tapa dessus  coups de poing, appelant sa femme pour
qu'elle vnt l'aider:

--Mlina! Eh! Mlina!

Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il cda,
s'ouvrit, et Jrmie, perdant son appui, entra chez lui en s'croulant,
alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque
chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.

Il ne bougeait plus, ahuri de peur, perdu, dans une pouvante du
diable, des revenants de toutes les choses mystrieuses des tnbres,
et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il
vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison
trouble de pochard.

Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et,
s'enhardissant enfin, il pronona:

--Mlina!

Sa femme ne rpondit pas.

Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute
indcis, un soupon vague. Il ne bougeait point; il restait l, assis
par terre, dans le noir, cherchant ses ides, s'accrochant  des
rflexions incompltes et trbuchantes comme ses pieds.

Il demanda de nouveau:

--Dis-m qui que c'tait, Mlina? Dis-m qui que c'tait. Je te ferai
rien.

Il attendit. Aucune voix ne s'leva dans l'ombre. Il raisonnait tout
haut, maintenant.

--Je sieus-ti bu, tout de mme! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a
boissonn comma, u manant; c'est li, pour que je rentre point.
J'sieus-ti bu!

Et il reprenait:

--Dis-m qui que c'tait, Mlina, ou j'vas faire quque malheur.

Aprs avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et
obstine d'homme saoul:

--C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainant de Paumelle; et l's autres
soirs itou, pour que je rentre point. C'est quque complice. Ah!
charogne!

Lentement il se mit sur les genoux. Une colre sourde le gagnait, se
mlant  la fermentation des boissons.

Il rpta:

--Dis-m qui qu' c'tait, Mlina, ou j' vas cogner, j'te prviens!

IL tait debout maintenant, frmissant d'une colre foudroyante, comme
si l'alcool qu'il avait au corps se ft enflamm dans ses veines. Il fit
un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit,
le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.

Alors, affol de rage, il grogna:

--Ah! t'tais l, salet, et tu n' rpondais point.

Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il
l'abattit devant lui avec une furie exaspre. Un cri jaillit de la
couche; un cri perdu, dchirant. Alors il se mit  frapper comme un
batteur dans une grange. Et rien, bientt, ne remua plus. La chaise
s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait  la main, et il tapait
toujours, en haletant.

Puis soudain il s'arrta pour demander:

--Diras-tu qui qu' c'tait,  c't' heure?

Mlina ne rpondit pas.

Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,
s'allongea et s'endormit.

Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il
aperut Jrmie qui ronflait sur le sol, o gisaient les dbris d'une
chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang.

[Illustration]




UNE VENDETTA

[Illustration: UNE VENDETTA]

La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, btie sur une
avance de la montagne, suspendue mme par places au-dessus de la mer,
regarde, par-dessus le dtroit hriss d'cueils, la cte plus basse de
la Sardaigne.  ses pieds, de l'autre ct, la contournant presque
entirement, une coupure de la falaise, qui ressemble  un gigantesque
corridor, lui sert de port, amne jusqu'aux premires maisons, aprs un
long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pcheurs
italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui
fait le service d'Ajaccio.

Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche
encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accroches ainsi sur
ce roc, dominant ce passage terrible o ne s'aventurent gure les
navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la cte nue,
ronge par lui  peine vtue d'herbe; il s'engouffre dans le dtroit,
dont il ravage les deux bords. Les tranes d'cume ple, accroches aux
pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont
l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant  la surface de l'eau.

La maison de la veuve Saverini, soude au bord mme de la falaise,
ouvrait ses trois fentres sur cet horizon sauvage et dsol.

Elle vivait l, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
Smillante, grande bte maigre, aux poils longs et rudes, de la race
des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.

Un soir, aprs une dispute, Antoine Saverini fut tu tratreusement,
d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit mme, gagna la
Sardaigne.

Quand la vieille mre reut le corps de son enfant, que des passants lui
rapportrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile 
le regarder; puis, tendant sa main ride sur le cadavre, elle lui
promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restt avec elle, et elle
s'enferma auprs du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait,
cette bte, d'une faon continue, debout au pied du lit, la tte tendue
vers son matre, et la queue serre entre les pattes. Elle ne bougeait
pas plus que la mre, qui, penche maintenant sur le corps, l'oeil fixe,
pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.

Le jeune homme, sur le dos, vtu de sa veste de gros drap troue et
dchire  la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout:
sur la chemise arrache pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'taient
figs dans la barbe et dans les cheveux.

La vieille mre se mit  lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne
se tut.

--Va, va, tu seras veng, mon petit, mon garon, mon pauvre enfant.
Dors, dors, tu seras veng, entends-tu? C'est la mre qui le promet! Et
elle tient toujours sa parole, la mre, tu le sais bien.

Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lvres froides sur les
lvres mortes.

Alors, Smillante se remit  gmir. Elle poussait une longue plainte
monotone, dchirante, horrible.

Elles restrent l, toutes les deux, la femme et la bte, jusqu'au
matin.

Antoine Saverini fut enterr le lendemain, et bientt on ne parla plus
de lui dans Bonifacio.

[Illustration]

       *       *       *       *       *

Il n'avait laiss ni frre ni proches cousins. Aucun homme n'tait l
pour poursuivre la vendetta. Seule, la mre y pensait, la vieille.

De l'autre ct du dtroit, elle voyait du matin au soir un point blanc
sur la cte. C'est un petit village sarde, Longosardo, o se rfugient
les bandits corses traqus de trop prs. Ils peuplent presque seuls ce
hameau, en face des ctes de leur patrie, et ils attendent l le moment
de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le
savait, que s'tait rfugi Nicolas Ravolati.

Toute seule, tout le long du jour, assise  sa fentre, elle regardait
l-bas en songeant  la vengeance. Comment ferait-elle sans personne,
infirme, si prs de la mort? Mais elle avait promis, elle avait jur sur
le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que
ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos
ni apaisement, elle cherchait, obstine. La chienne,  ses pieds,
sommeillait, et, parfois, levant la tte, hurlait au loin. Depuis que
son matre n'tait plus l, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle
l'et appel, comme si son me de bte, inconsolable, et aussi gard le
souvenir que rien n'efface.

Or, une nuit, comme Smillante se remettait  gmir, la mre, tout 
coup, eut une ide, une ide de sauvage vindicatif et froce. Elle la
mdita jusqu'au matin; puis, leve ds les approches du jour, elle se
rendit  l'glise. Elle pria, prosterne sur le pav, abattue devant
Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner  son pauvre
corps us la force qu'il lui fallait pour venger le fils.

Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril dfonc, qui
recueillait l'eau des gouttires; elle le renversa, le vida,
l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
enchana Smillante  cette niche, et elle rentra.

Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fix
toujours sur la cte de Sardaigne. Il tait l-bas, l'assassin.

La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin,
lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas
de pain.

La journe encore s'coula. Smillante, extnue, dormait. Le lendemain,
elle avait les yeux luisants, le poil hriss, et elle tirait perdument
sur sa chane.

La vieille ne lui donna encore rien  manger. La bte, devenue furieuse,
aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.

Alors, au jour lev, la mre Saverini alla chez le voisin, prier qu'on
lui donnt deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait
portes autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un
corps humain.

Ayant piqu un bton dans le sol, devant la niche de Smillante, elle
noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle
figura la tte au moyen d'un paquet de vieux linge.

La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien
que dvore de faim.

Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
boudin noir. Rentre chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour,
auprs de la niche, et fit griller son boudin. Smillante, affole,
bondissait, cumait, les yeux fixs sur le gril, dont le fumet lui
entrait au ventre.

Puis la mre fit de cette bouillie fumante une cravate  l'homme de
paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
entrer dedans. Quand ce fut fini, elle dchana la chienne.

D'un saut formidable, la bte atteignit la gorge du mannequin, et, les
pattes sur les paules, se mit  la dchirer. Elle retombait, un morceau
de sa proie  la gueule, puis s'lanait de nouveau, enfonait ses crocs
dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait
encore, et rebondissait, acharne. Elle enlevait le visage par grands
coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.

La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allum. Puis elle
renchana sa bte, la fit encore jener deux jours, et recommena cet
trange exercice.

Pendant trois mois, elle l'habitua  cette sorte de lutte,  ce repas
conquis  coups de crocs. Elle ne l'enchanait plus maintenant, mais
elle la lanait d'un geste sur le mannequin.

Elle lui avait appris  le dchirer,  le dvorer, sans mme qu'aucune
nourriture ft cache en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme
rcompense, le boudin grill pour elle.

Ds qu'elle apercevait l'homme, Smillante frmissait, puis tournait les
yeux vers sa matresse, qui lui criait: Va! d'une voix sifflante, en
levant le doigt.

       *       *       *       *       *

Quand elle jugea le temps venu, la mre Saverini alla se confesser et
communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
revtu des habits de mle, semblable  un vieux pauvre dguenill, elle
fit march avec un pcheur sarde, qui la conduisit, accompagne de sa
chienne, de l'autre ct du dtroit.

Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Smillante
jenait depuis deux jours. La vieille femme,  tout moment, lui faisait
sentir la nourriture odorante, et l'excitait.

Elles entrrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se
prsenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il
avait repris son ancien mtier, celui de menuisier. Il travaillait seul
au fond de sa boutique.

La vieille poussa la porte et l'appela:

--H! Nicolas!

Il se tourna; alors, lchant sa chienne, elle cria:

--Va, va, dvore, dvore!

L'animal, affol, s'lana, saisit la gorge. L'homme tendit les bras,
l'treignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit,
battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que
Smillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.

Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelrent parfaitement avoir vu
sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqu qui mangeait, tout
en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son matre.

La vieille, le soir, tait rentre chez elle. Elle dormit bien, cette
nuit-l.

[Illustration]




COCO

[Illustration]

COCO

Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas la
Mtairie. On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
attachaient  ce mot mtairie une ide de richesse et de grandeur, car
cette ferme tait assurment la plus vaste, la plus opulente et la plus
ordonne de la contre.

La cour, immense, entoure de cinq rangs d'arbres magnifiques pour
abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et
dlicats, enfermait de longs btiments couverts en tuiles pour conserver
les fourrages et les grains, de belles tables bties en silex, des
curies pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge,
qui ressemblait  un petit chteau.

Les fumiers taient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des
niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.

Chaque midi, quinze personnes, matres, valets et servantes, prenaient
place autour de la longue table de cuisine o fumait la soupe dans un
grand vase de faence  fleurs bleues.

Les btes, chevaux, vaches, porcs et moutons, taient grasses, soignes
et propres; et matre Lucas, un grand homme qui prenait du ventre,
faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant 
tout.

On conservait, par charit, dans le fond de l'curie, un trs vieux
cheval blanc que la matresse voulait nourrir jusqu' sa mort
naturelle, parce qu'elle l'avait lev, gard toujours, et qu'il lui
rappelait des souvenirs.

Un goujat de quinze ans, nomm Isidore Duval, et appel plus simplement
Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa
mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour,
en t, le dplacer dans la cte o on l'attachait, afin qu'il et en
abondance de l'herbe frache.

L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses
des genoux et enfles au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'trillait
plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils trs longs
donnaient  ses yeux un air triste.

Quand Zidore le menait  l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde,
tant la bte allait lentement; et le gars, courb, haletant, jurait
contre elle, s'exasprant d'avoir  soigner cette vieille rosse.

Les gens de la ferme, voyant cette colre du goujat contre Coco, s'en
amusaient, parlaient sans cesse du cheval  Zidore, pour exasprer le
gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village
Coco-Zidore.

Le gars rageait, sentant natre en lui le dsir de se venger du cheval.
C'tait un maigre enfant haut sur jambes, trs sale, coiff de cheveux
roux, pais, durs et hrisss. Il semblait stupide, parlait en bgayant,
avec une peine infinie, comme si les ides n'eussent pu se former dans
son me paisse de brute.

Depuis longtemps dj, il s'tonnait qu'on gardt Coco, s'indignant de
voir perdre du bien pour cette bte inutile. Du moment qu'elle ne
travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait
rvoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui cotait si cher,
pour ce bidet paralys. Et souvent mme, malgr les ordres de matre
Lucas, il conomisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une
demi-mesure, mnageant sa litire et son foin. Et une haine grandissait
en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan
sournois, froce, brutal et lche.


Lorsque revint l't, il lui fallut aller _remuer_ la bte dans sa cte.
C'tait loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas
lourd  travers les bls. Les hommes qui travaillaient dans les terres
lui criaient, par plaisanterie:

--H Zidore, tu f'ras mes compliments  Coco.

Il ne rpondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans
une haie et, ds qu'il avait dplac l'attache du vieux cheval, il le
laissait se remettre  brouter; puis approchant tratreusement, il lui
cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'chapper aux
coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il et t enferm
dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrire,
acharn, les dents serres par la colre.

Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval
le regardait partir de son oeil de vieux, les ctes saillantes,
essouffl d'avoir trott. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tte
osseuse et blanche qu'aprs avoir vu disparatre au loin la blouse bleue
du jeune paysan.

Comme les nuits taient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher
dehors, l-bas, au bord de la ravine, derrire le bois. Zidore seul
allait le voir.

L'enfant s'amusait encore  lui jeter des pierres. Il s'asseyait  dix
pas de lui, sur un talus, et il restait l une demi-heure, lanant de
temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
enchan devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser patre
avant qu'il ft reparti.

Mais toujours cette pense restait plante dans l'esprit du goujat:
Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien? Il lui semblait
que cette misrable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir
des hommes, le bien du bon Dieu, le volait mme aussi, lui, Zidore, qui
travaillait.

Alors, peu  peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pturage
qu'il lui donnait en avanant le piquet de bois o tait fixe la corde.

La bte jenait, maigrissait, dprissait. Trop faible pour casser son
attache, elle tendait la tte vers la grande herbe verte et luisante, si
proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pt toucher.

Mais, un matin, Zidore eut une ide: c'tait de ne plus remuer Coco. Il
en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.

Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bte inquite le
regardait. Il ne la battit pas ce jour-l. Il tournait autour, les mains
dans les poches. Mme il fit mine de la changer de place, mais il
renfona le piquet juste dans le mme trou, et il s'en alla, enchant de
son invention.

Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se
mit  courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien
attach, et sans un brin d'herbe  porte de la mchoire.

Affam, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout
de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses
grandes lvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'puisa, la
vieille bte, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la
dvorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture
qui s'tendait par l'horizon.

Le goujat ne revint point ce jour-l. Il vagabonda par les bois pour
chercher des nids.

Il reparut le lendemain. Coco, extnu, s'tait couch. Il se leva en
apercevant l'enfant, attendant enfin, d'tre chang de place.

Mais le petit paysan ne toucha mme pas au maillet jet dans l'herbe. Il
s'approcha, regarda l'animal, lui lana dans le nez une motte de terre
qui s'crasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.

Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant
bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient
inutiles, il s'tendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.

Le lendemain, Zidore ne vint pas.

Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours tendu, il
s'aperut qu'il tait mort.

Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, tonn en
mme temps que ce ft dj fini. Il le toucha du pied, leva une de ses
jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta l, les yeux
fixs dans l'herbe et sans penser  rien.

Il revint  la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait
vagabonder encore aux heures o, d'ordinaire, il allait changer de place
le cheval.

Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolrent  son approche.
Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient
 l'entour.

En rentrant il annona la chose. La bte tait si vieille que personne
ne s'tonna. Le matre dit  deux valets:

Prenez vos pelles, vous f'rez un trou l ous qu'il est.

Et les hommes enfouirent le cheval juste  la place o il tait mort de
faim.

Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre
corps.




LA MAIN

[Illustration]

LA MAIN

On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui
donnait son avis sur l'affaire mystrieuse de Saint-Cloud. Depuis un
mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait
rien.

M. Bermutier, debout, le dos  la chemine, parlait, assemblait les
preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.

Plusieurs femmes s'taient leves pour s'approcher et demeuraient
debout, l'oeil fix sur la bouche rase du magistrat d'o sortaient les
paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispes par leur peur
curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'pouvante qui hante leur
me, les torture comme une faim.

Une d'elles, plus ple que les autres, pronona pendant un silence:

--C'est affreux. Cela touche au surnaturel. On ne saura jamais rien.

Le magistrat se tourna vers elle:

--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot
surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien  faire ici. Nous
sommes en prsence d'un crime fort habilement conu, fort habilement
excut, si bien envelopp de mystre que nous ne pouvons le dgager des
circonstances impntrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi,
autrefois,  suivre une affaire o vraiment semblait se mler quelque
chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de
moyens de l'claircir.

Plusieurs femmes prononcrent en mme temps, si vite que leurs voix
n'en firent qu'une:

--Oh! dites-nous cela.

M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction.
Il reprit:

--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, mme un instant, supposer
en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes
normales. Mais si, au lieu d'employer le mot surnaturel pour exprimer
ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot
inexplicable, cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans
l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances
environnantes, les circonstances prparatoires qui m'ont mu. Enfin,
voici les faits:

J'tais alors juge d'instruction  Ajaccio, une petite ville blanche,
couche au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
montagnes.

Ce que j'avais surtout  poursuivre l-bas, c'taient les affaires de
vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de
froces, d'hroques. Nous retrouvons l les plus beaux sujets de
vengeance qu'on puisse rver, les haines sculaires, apaises un moment,
jamais teintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des
massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je
n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible prjug corse
qui force  venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses
descendants et ses proches. J'avais vu gorger des vieillards, des
enfants, des cousins, j'avais la tte pleine de ces histoires.

Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs annes
une petite villa au fond du golfe. Il avait amen avec lui un domestique
franais, pris  Marseille en passant.

Bientt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait
seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pcher. Il ne
parlait  personne, ne venait jamais  la ville, et, chaque matin,
s'exerait pendant une heure ou deux,  tirer au pistolet et  la
carabine.

Des lgendes se firent autour de lui. On prtendit que c'tait un haut
personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma
qu'il se cachait aprs avoir commis un crime pouvantable. On citait
mme des circonstances particulirement horribles.

Je voulus, en ma qualit de juge d'instruction, prendre quelques
renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien
apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.

Je me contentai donc de le surveiller de prs; mais on ne me signalait,
en ralit, rien de suspect  son gard.

Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,
devenaient gnrales, je rsolus d'essayer de voir moi-mme cet
tranger, et je me mis  chasser rgulirement dans les environs de sa
proprit.

J'attendis longtemps une occasion. Elle se prsenta enfin sous la forme
d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais.
Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitt le gibier, j'allai
m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter
l'oiseau mort.

C'tait un grand homme  cheveux rouges,  barbe rouge, trs haut, trs
large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la
raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma dlicatesse en
un franais accentu d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions
caus ensemble cinq ou six fois.

Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperus qui fumait
sa pipe,  cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il
m'invita  entrer pour boire un verre de bire. Je ne me le fis pas
rpter.

Il me reut avec toute la mticuleuse courtoisie anglaise, parla avec
loge de la France, de la Corse, dclara qu'il aimait beaucoup _cette_
pays, et _cette_ rivage.

Alors je lui posai, avec de grandes prcautions et sous la forme d'un
intrt trs vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il
rpondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyag, en
Afrique, dans les Indes, en Amrique. Il ajouta en riant:

--J'av eu bcoup d'aventures, oh! yes.

Puis je me remis  parler chasse, et il me donna des dtails les plus
curieux sur la chasse  l'hippopotame, au tigre,  l'lphant et mme la
chasse au gorille.

Je dis:

--Tous ces animaux sont redoutables.

Il sourit:

--Oh! n, le plus mauvais c't l'homme.

Il se mit  rire tout  fait, d'un bon rire de gros Anglais content:

--J'av beaucoup chass l'homme aussi.

Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer
des fusils de divers systmes.

Son salon tait tendu de noir, de soie noire brode d'or. De grandes
fleurs jaunes couraient sur l'toffe sombre, brillaient comme du feu.

Il annona:

--C't une drap japonaise.

Mais, au milieu du plus large panneau, une chose trange me tira l'oeil.
Sur un carr de velours rouge, un objet noir se dtachait. Je
m'approchai: c'tait une main, une main d'homme. Non pas une main de
squelette, blanche et propre, mais une main noire dessche, avec les
ongles jaunes, les muscles  nu et des traces de sang ancien, de sang
pareil  une crasse, sur les os coups net, comme d'un coup de hache,
vers le milieu de l'avant-bras.

Autour du poignet, une norme chane de fer, rive, soude  ce membre
mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un
lphant en laisse.

Je demandai:

--Qu'est-ce que cela?

L'Anglais rpondit tranquillement:

--C't ma meilleur ennemi. Il ven d'Amrique. Il av t fendu avec le
sabre et arrach la peau avec une caillou coupante, et sch dans le
soleil pendant huit jours. Aoh, trs bonne pour moi, cette.

Je touchai ce dbris humain qui avait d appartenir  un colosse. Les
doigts, dmesurment longs, taient attachs par des tendons normes que
retenaient des lanires de peau par places. Cette main tait affreuse 
voir, corche ainsi, elle faisait penser naturellement  quelque
vengeance de sauvage.

Je dis:

--Cet homme devait tre trs fort.

L'Anglais pronona avec douceur:

--Aoh yes; mais je t plus fort que lui. J'av mis cette chane pour le
tenir.

Je crus qu'il plaisantait. Je dis:

--Cette chane maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.

Sir John Rowell reprit gravement:

--Elle voul toujours s'en aller. Cette chane t ncessaire.

D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant:

--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?

Mais la figure demeurait impntrable, tranquille et bienveillante. Je
parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.

Je remarquai cependant que trois revolvers chargs taient poss sur les
meubles, comme si cet homme et vcu dans la crainte constante d'une
attaque.

Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'tait,
accoutum  sa prsence; il tait devenu indiffrent  tous.

       *       *       *       *       *

Une anne entire s'coula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon
domestique me rveilla en m'annonant que sir John Rowell avait t
assassin dans la nuit.

Une demi-heure plus tard, je pntrais dans la maison de l'Anglais avec
le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, perdu
et dsespr pleurait devant la porte. Je souponnai d'abord cet homme,
mais il tait innocent.

On ne put jamais trouver le coupable.

En entrant dans le salon de sir John, j'aperus du premier coup d'oeil
le cadavre tendu sur le dos, au milieu de la pice.

Le gilet tait dchir, une manche arrache pendait, tout annonait
qu'une lutte terrible avait eu lieu.

L'Anglais tait mort trangl! Sa figure noire et gonfle, effrayante,
semblait exprimer une pouvante abominable; il tenait entre ses dents
serres quelque chose; et le cou, perc de cinq trous qu'on aurait dits
faits avec des pointes de fer, tait couvert de sang.

Un mdecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts
dans la chair et pronona ces tranges paroles:

--On dirait qu'il a t trangl par un squelette.

Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur,  la
place o j'avais vu jadis l'horrible main d'corch. Elle n'y tait
plus. La chane, brise, pendait.

Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispe
un des doigts de cette main disparue, coup ou plutt sci par les dents
juste  la deuxime phalange.

Puis on procda aux constatations. On ne dcouvrit rien. Aucune porte
n'avait t force, aucune fentre, aucun meuble. Les deux chiens de
garde ne s'taient pas rveills.

Voici, en quelques mots, la dposition du domestique:

Depuis un mois, son matre semblait agit. Il avait reu beaucoup de
lettres, brles  mesure.

Souvent, prenant une cravache, dans une colre qui semblait de la
dmence, il avait frapp avec fureur cette main sche, scelle au mur
et enleve, on ne sait comment,  l'heure mme du crime.

Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des
armes  porte du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il
se ft querell avec quelqu'un.

Cette nuit-l, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est
seulement en venant ouvrir les fentres que le serviteur avait trouv
sir John assassin. Il ne souponnait personne.

Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers
de la force publique, et on fit dans toute l'le une enqute minutieuse.
On ne dcouvrit rien.

Or, une nuit, trois mois aprs le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il
me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un
scorpion ou comme une araigne le long de mes rideaux et de mes murs.
Trois fois, je me rveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je
revis le hideux dbris galoper autour de ma chambre en remuant les
doigts comme des pattes.

Le lendemain, on me l'apporta, trouv dans le cimetire, sur la tombe de
sir John Rowell, enterr l; car on n'avait pu dcouvrir sa famille.
L'index manquait.

Voil, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.

       *       *       *       *       *

Les femmes, perdues, taient ples, frissonnantes. Une d'elles s'cria:

--Mais ce n'est pas un dnouement cela, ni une explication! Nous
n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'tait pass,
selon vous.

Le magistrat sourit avec svrit:

--Oh! moi, mesdames, je vais gter, certes, vos rves terribles. Je
pense tout simplement que le lgitime propritaire de la main n'tait
pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je
n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est l une sorte de
vendetta.

Une des femmes murmura:

--Non, a ne doit pas tre ainsi.

Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:

--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.

[Illustration]




LE GUEUX

[Illustration: LE GUEUX]

Il avait connu des jours meilleurs, malgr sa misre et son infirmit.

 l'ge de quinze ans, il avait eu les deux jambes crases par une
voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-l, il mendiait
en se tranant le long des chemins,  travers les cours des fermes,
balanc sur ses bquilles qui lui avaient fait remonter les paules  la
hauteur des oreilles. Sa tte semblait enfonce entre deux montagnes.

Enfant trouv dans un foss par le cur des Billettes, la veille du
jour des Morts, et baptis pour cette raison, Nicolas Toussaint, lev
par charit, demeur tranger  toute instruction, estropi aprs avoir
bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village,
histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire
autre chose que tendre la main.

Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espce de
niche pleine le paille,  ct du poulailler, dans la ferme attenante
au chteau: et il tait sr, aux jours de grande famine, de trouver
toujours un morceau de pain et un verre de cidre  la cuisine. Souvent
il recevait encore l quel-quels sols jets par la vieille dame du haut
de son perron ou des fentres de sa chambre. Maintenant elle tait
morte.

Dans les villages, on ne lui donnait gure: on le connaissait trop; on
tait fatigu de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de
masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de
bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne
connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois
ou quatre hameaux o il avait tran sa vie misrable. Il avait mis des
frontires  sa mendicit et il n'aurait jamais pass les limites qu'il
tait accoutum de ne point franchir.

Il ignorait si le monde s'tendait encore loin derrire les arbres qui
avaient toujours born sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les
paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le
long de leurs fosss, lui criaient:

--Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'
bquiller toujours par ci?

Il ne rpondait pas et s'loignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu,
d'une peur de pauvre qui redoute confusment mille choses, les visages
nouveaux, les injures, les regards souponneux des gens qui ne le
connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les
routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou
derrire les tas de cailloux.

Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait
soudain une agilit singulire, une agilit de monstre pour gagner
quelque cachette. Il dgringolait de ses bquilles, se laissait tomber 
la faon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,
invisible, ras comme un livre au gte, confondant ses haillons bruns
avec la terre.

Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela
dans le sang, comme s'il et reu cette crainte et cette ruse de ses
parents, qu'il n'avait point connus.

Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il
dormait partout, en t, et l'hiver il se glissait sous les granges ou
dans les tables avec une adresse remarquable. Il dguerpissait toujours
avant qu'on se ft aperu de sa prsence. Il connaissait les trous pour
pntrer dans les btiments; et le maniement des bquilles ayant rendu
ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait  la seule force des
poignets jusque dans les greniers  fourrages o il demeurait parfois
quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa
tourne des provisions, suffisantes.

Il vivait comme les btes des bois, au milieu des hommes, sans connatre
personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte
de mpris indiffrent et d'hostilit rsigne. On l'avait surnomm
Cloche, parce qu'il se balanait, entre ses deux piquets de bois ainsi
qu'une cloche entre ses portants.

Depuis deux jours, il n'avait point mang. Personne ne lui donnait plus
rien. On ne voulait plus de lui  la fin. Les paysannes, sur leurs
portes, lui criaient de loin en le voyant venir:

--Veux-tu bien t'en aller, manant! V'l pas trois jours que j'tai donn
un morciau d' pain!

Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait  la maison voisine, o on
le recevait de la mme faon.

Les femmes dclaraient, d'une porte  l'autre:

--On n' peut pourtant pas nourrir ce fainant toute l'anne.

Cependant le fainant avait besoin de manger tous les jours.

Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans
rcolter un centime ou une vieille crote. Il ne lui restait d'espoir
qu' Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la
grand'route, et il se sentait las  ne plus se traner, ayant le ventre
aussi vide que sa poche.

Il se mit en marche pourtant.

C'tait en dcembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans
les branches nues; et les nuages galopaient  travers le ciel bas et
sombre, se htant on ne sait o. L'estropi allait lentement, dplaant
ses supports l'un aprs l'autre d'un effort pnible, en se calant sur la
jambe tordue qui lui restait, termine par un pied bot et chauss d'une
loque.

De temps en temps, il s'asseyait sur le foss et se reposait quelques
minutes. La faim jetait une dtresse dans son me confuse et lourde. Il
n'avait qu'une ide: manger, mais il ne savait par quel moyen.

Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il
aperut les arbres du village, il hta ses mouvements.

Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumne, lui
rpondit:

--Te r'voil encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais dbarrasss
de t?

Et _Cloche_ s'loigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya
sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tourne, patient et
obstin. Il ne recueillit pas un sou.

Alors il visita les fermes, dambulant  travers les terres molles de
pluie, tellement extnu qu'il ne pouvait plus lever ses btons. On le
chassa de partout. C'tait un de ces jours froids et tristes o les
coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, o l'me est sombre, o la
main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir.

Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il
alla s'abattre au coin d'un foss, le long de la cour de matre Chiquet.
Il se dcrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait
tomber entre ses hautes bquilles en les faisant glisser sous ses bras.
Et il resta longtemps immobile, tortur par la faim, mais trop brute
pour bien pntrer son insondable misre.

Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure
constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent
glac, l'aide mystrieuse qu'on espre toujours du ciel ou des hommes,
sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait
arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la
terre qui nourrit tous les tres.  tout instant, elles piquaient d'un
coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur
recherche lente et sre.

Cloche les regardait sans penser  rien; puis il lui vint, plutt au
ventre que dans la tte, la sensation plutt que l'ide qu'une de ces
btes-l serait bonne  manger grille sur un feu de bois mort.

Le soupon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une
pierre  porte de sa main, et, comme il tait adroit, il tua net, en la
lanant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le ct
en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancs sur leurs pattes
minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses bquilles, se mit en marche
pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils  ceux des
poules.

Comme il arrivait auprs du petit corps noir tach de rouge  la tte,
il reut une pousse terrible dans le dos qui lui fit lcher ses btons
et l'envoya rouler  dix pas devant lui. Et matre Chiquet, exaspr, se
prcipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcen,
comme tape un paysan vol, avec le poing et avec le genou par tout le
corps de l'infirme, qui ne pouvait se dfendre.

Les gens de la ferme arrivaient  leur tour qui se mirent avec le patron
 assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le
ramassrent et l'emportrent, et l'enfermrent dans le bcher pendant
qu'on allait chercher les gendarmes.

Cloche,  moiti mort, saignant et crevant de faim, demeura couch sur
le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours
pas mang.

Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec prcaution,
s'attendant  une rsistance, car matre Chiquet prtendait avoir t
attaqu par le gueux et ne s'tre dfendu qu' grand' peine.

Le brigadier cria:

--Allons, debout!

Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses
pieux, il n'y parvint point. On crut  une feinte,  une ruse,  un
mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes arms, le rudoyant,
l'empoignrent et le plantrent, de force sur ses bquilles.

La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette
peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par
des efforts surhumains, il russit  rester debout.

--En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme
le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes
ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon dbarras.

Il s'loigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'nergie dsespre
qu'il lui fallait pour se traner encore jusqu'au soir, abruti, ne
sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effar pour rien
comprendre.

Les gens qu'on rencontrait s'arrtaient pour le voir passer, et les
paysans murmuraient:

--C'est quque voleux!

On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'tait jamais venu
jusque-l. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui
pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprvues, ces figures
et ces maisons nouvelles le consternaient.

Il ne pronona pas un mot, n'ayant rien  dire, car il ne comprenait
plus rien. Depuis tant d'annes d'ailleurs qu'il ne parlait  personne,
il avait  peu prs perdu l'usage de sa langue; et sa pense aussi tait
trop confuse pour se formuler par des paroles.

On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensrent pas
qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au
lendemain.

Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva
mort, sur le sol. Quelle surprise!

[Illustration]




UN PARRICIDE

[Illustration]

UN PARRICIDE

       *       *       *       *       *

L'avocat avait plaid la folie. Comment expliquer autrement ce crime
trange? On avait retrouv un matin, dans les roseaux, prs de Chatou,
deux cadavres enlacs, la femme et l'homme, deux mondains connus,
riches, plus tout jeunes, et maris seulement de l'anne prcdente, la
femme n'tant veuve que depuis trois ans.

On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas t vols. Il
semblait qu'on les et jets de la berge dans la rivire, aprs les
avoir frapps, l'un aprs l'autre, avec une longue pointe de fer.

L'enqute ne faisait rien dcouvrir. Les mariniers interrogs ne
savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier
d'un village voisin, nomm Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se
constituer prisonnier.

 toutes les interrogations, il ne rpondit que ceci:

--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
venaient souvent me faire rparer des meubles anciens, parce que je suis
habile dans le mtier.

Et quand on lui demandait:

--Pourquoi les avez vous tus?

Il rpondait obstinment:

--Je les ai tus parce que j'ai voulu les tuer.

On n'en put tirer autre chose.

Cet homme tait un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
dans le pays, puis abandonn. Il n'avait pas d'autre nom que Georges
Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulirement intelligent,
avec des gots et des dlicatesses natives que n'avaient point ces
camarades, on le surnomma: le bourgeois; et on ne l'appelait plus
autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le mtier de
menuisier qu'il avait adopt. Il faisait mme un peu de sculpture sur
bois. On le disait aussi fort exalt, partisan des doctrines communistes
et mme nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans 
drames sanglants, lecteur influent et orateur habile dans les runions
publiques d'ouvriers ou de paysans.

L'avocat avait plaid la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet,
que cet ouvrier et tu ses meilleurs clients, des clients riches et
gnreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux
ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi).
Une seule explication se prsentait: la folie, l'ide fixe du dclass
qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit
une allusion habile  ce surnom de LE BOURGEOIS, donn par le pays  cet
abandonn; il s'criait:

--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
malheureux garon qui n'a ni pre ni mre? C'est un ardent rpublicain.
Que dis-je? il appartient mme  ce parti politique que la Rpublique
fusillait et dportait nagure, qu'elle accueille aujourd'hui  bras
ouverts,  ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un
moyen tout simple.

Ces tristes doctrines, acclames maintenant dans les runions publiques,
ont perdu cet homme. Il a entendu des rpublicains, des femmes mme,
oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grvy;
son esprit malade a chavir; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!

Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!

Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause tait
gagne pour l'avocat. Le ministre public ne rpliqua pas.

Alors le prsident posa au prvenu la question d'usage:

--Accus, n'avez-vous rien  ajouter pour votre dfense?

L'homme se leva:

Il tait de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes
et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frle garon
et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'tait
faite de lui.

Il parla hautement, d'un ton dclamatoire, mais si net que ses moindres
paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:

--Mon prsident, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et
que je prfre mme la guillotine, je vais tout vous dire.

J'ai tu cet homme et cette femme parce qu'ils taient mes parents.

Maintenant, coutez-moi et jugez-moi.

Une femme, ayant accouch d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit tre
innocent, mais condamn  la misre ternelle,  la honte d'une
naissance illgitime, plus que cela:  la mort, puisqu'on l'abandonna,
puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,
comme elles font souvent, le laisser dprir, souffrir de faim, mourir
de dlaissement.

La femme qui m'allaita fut honnte, plus honnte, plus femme, plus
grande, plus mre que ma mre. Elle m'leva. Elle eut tort en faisant
son devoir. Il vaut mieux laisser prir ces misrables jets aux
villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.

Je grandis avec l'impression vague que je portais un dshonneur. Les
autres enfants m'appelrent un jour btard. Ils ne savaient pas ce que
signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je
l'ignorais aussi, mais je le sentis.

J'tais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'cole. J'aurais
t un honnte homme, mon prsident, peut-tre un homme suprieur, si
mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.

Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux
furent les coupables. J'tais sans dfense, ils furent sans piti. Ils
devaient m'aimer: ils m'ont rejet.

Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un prsent? La mienne,
en tous cas, n'tait qu'un malheur. Aprs leur honteux abandon, je ne
leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le
plus inhumain, le plus infme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir
contre un tre.

--Un homme injuri frappe; un homme vol reprend son bien par la force.
Un homme tromp, jou, martyris, tue; un homme soufflet tue; un homme
dshonor tue. J'ai t plus vol, tromp, martyris, soufflet
moralement, dshonor, que tous ceux dont vous absolvez la colre.

Je me suis veng, j'ai tu. C'tait mon droit lgitime. J'ai pris leur
vie heureuse en change de la vie horrible qu'ils m'avaient impose.

Vous allez parler de parricide! taient-ils mes parents, ces gens pour
qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour
qui ma naissance fut une calamit et ma vie une menace de honte? Ils
cherchaient un plaisir goste; ils ont eu un enfant imprvu. Ils ont
supprim l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.

Et pourtant, dernirement encore, j'tais prt  les aimer.

Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon pre, entra chez moi
pour la premire fois. Je ne souponnais rien. Il me commanda deux
meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprs
du cur, sous le sceau du secret, bien entendu.

Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois mme
il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection
pour lui.

Au commencement de cette anne il amena sa femme, ma mre. Quand elle
entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie
nerveuse. Puis elle demanda un sige et un verre d'eau. Elle ne dit
rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne rpondait que
oui et non,  tort et  travers,  toutes les questions qu'il lui
posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toque.

Elle revint le mois suivant. Elle tait calme, matresse d'elle. Ils
restrent, ce jour-l, assez longtemps  bavarder, et ils me firent une
grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais
un jour voil qu'elle se mit  me parler de ma vie, de mon enfance, de
mes parents. Je rpondis: Mes parents, madame, taient des misrables
qui m'ont abandonn. Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba
sans connaissance. Je pensai tout de suite: C'est ma mre! mais je me
gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.

Par exemple, je pris de mon ct mes renseignements. J'appris qu'ils
n'taient maris que du mois de juillet prcdent, ma mre n'tant
devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchot qu'ils
s'taient aims du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune
preuve. C'tait moi la preuve, la preuve qu'on avait cache d'abord,
espr dtruire ensuite.

J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagne de mon pre. Ce
jour-l, elle semblait fort mue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment
de s'en aller, elle me dit: Je vous veux du bien, parce que vous
m'avez l'air d'un honnte garon et d'un travailleur; vous penserez sans
doute  vous marier quelque jour; je viens vous aider  choisir
librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai t marie contre mon
coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis
riche, sans enfants, libre, matresse de ma fortune. Voici votre dot.

Elle me tendit une grande enveloppe cachete.

Je la regardai fixement, puis je lui dis: Vous tes ma mre?

Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me
voir. Lui, l'homme, mon pre, la soutint dans ses bras et il me cria:
Mais vous tes fou!

Je rpondis: Pas du tout. Je sais bien que vous tes mes parents. On ne
me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous
en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.

Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui
commenait  sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans
ma poche, et je repris: Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma
mre.

Alors il s'emporta, devenu trs ple, pouvant par la pense que le
scandale vit jusqu'ici pouvait clater soudain; que leur situation,
leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
Vous tes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc
du bien au peuple,  ces manants-l, aidez-les, secourez-les!

Ma mre, perdue, rptait coup sur coup: Allons-nous-en,
allons-nous-en.

Alors, comme la porte tait ferme, il cria: Si vous ne m'ouvrez pas
tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
violence!

J'tais rest matre de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer
dans l'ombre.

Alors il me sembla tout  coup que je venais d'tre fait orphelin,
d'tre abandonn, pouss au ruisseau. Une tristesse pouvantable, mle
de colre, de haine, de dgot, m'envahit; j'avais comme un soulvement
de tout mon tre, un soulvement de la justice, de la droiture, de
l'honneur, de l'affection rejete. Je me mis  courir pour les rejoindre
le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de
Chatou.

--Je les rattrapai bientt. La nuit tait venue toute noire. J'allais 
pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mre
pleurait toujours. Mon pre disait: C'est votre faute. Pourquoi
avez-vous tenu  le voir! C'tait une folie dans notre position. On
aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
pouvons le reconnatre,  quoi servaient ces visites dangereuses?

Alors, je m'lanai devant eux, suppliant. Je balbutiai: Vous voyez
bien que vous tes mes parents. Vous m'avez dj rejet une fois, me
repousserez-vous encore?

Alors, mon prsident, il leva la main sur moi, je vous le jure sur
l'honneur, sur la loi, sur la Rpublique. Il me frappa, et comme je le
saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.

J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
l'ai frapp, frapp tant que j'ai pu.

Alors elle s'est mise  crier: Au secours!  l'assassin! en
m'arrachant la barbe. Il parat que je l'ai tue aussi. Est-ce que je
sais, moi, ce que j'ai fait  ce moment-l?

Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jets  la
Seine, sans rflchir.

Voil.--Maintenant, jugez-moi.

L'accus se rassit. Devant cette rvlation, l'affaire a t reporte 
la session suivante. Elle passera bientt. Si nous tions jurs, que
ferions-nous de ce parricide?




LE PETIT

[Illustration]

LE PETIT

Lemonnier tait demeur veuf avec un enfant. Il avait aim follement sa
femme, d'un amour exalt et tendre, sans une dfaillance, pendant toute
leur vie commune. C'tait un bon homme, un brave homme, simple, tout
simple, sincre, sans dfiance et sans malice.

tant devenu amoureux d'une voisine qui tait pauvre, il la demanda en
mariage et l'pousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospre,
gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'et t
accept pour lui-mme par la jeune fille.

Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne
pensait qu' elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur
prostern. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne
point dtourner son regard du visage chri, versait le vin dans son
assiette et l'eau dans la salire, puis se mettait  rire comme un
enfant, en rptant:

--Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de btises.

Elle souriait, d'un air calme et rsign; puis dtournait les yeux,
comme gne par l'adoration de son mari, et elle tchait de le faire
parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main 
travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:

--Ma petite Jeanne, ma chre petite Jeanne!

Elle finissait par s'impatienter et par dire:

--Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.

Il poussait un soupir et cassait une bouche de pain, qu'il mchait
ensuite avec lenteur.

Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout  coup elle
devint enceinte. Ce fut un bonheur dlirant. Il ne la quitta point de
tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne
qui l'avait lev et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois
dehors et fermait la porte pour le forcer  prendre l'air.

Il s'tait li d'une intime amiti avec un jeune homme qui avait connu
sa femme ds son enfance, et qui tait sous-chef de bureau  la
Prfecture. M. Duretour dnait trois fois par semaine chez M. Lemonnier,
apportait des fleurs  madame, et parfois une loge de thtre; et,
souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'criait, en se tournant
vers sa femme:

--Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement
heureux sur la terre.

Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de
l'enfant lui donna du courage: un petit tre crisp qui geignait.

Il l'aima d'un amour passionn et douloureux, d'un amour malade o
restait le souvenir de la mort, mais o survivait quelque chose de son
adoration pour la morte. C'tait la chair de sa femme, son tre
continu, comme une quintessence d'elle. Il tait, cet enfant, sa vie
mme tombe en un autre corps; elle tait disparue pour qu'il
existt.--Et le pre l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait
tue, cet enfant, il avait pris, vol cette existence adore, il s'en
tait nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son
fils dans le berceau, et s'asseyait auprs de lui pour le contempler. Il
restait l des heures et des heures, le regardant, songeant  mille
choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait
sur son visage et pleurait dans ses dentelles.

       *       *       *       *       *

L'enfant grandit. Le pre ne pouvait plus se passer une heure de sa
prsence; il rdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-mme,
le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi
chrir ce gamin, et il l'embrassait par grands lans, avec ces frnsies
de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le
faisait danser pendant des heures  cheval sur une jambe, et soudain, le
renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses
cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier,
ravi, murmurait:

--Est-il mignon, est-il mignon!

Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou
de sa moustache.

Seule, Cleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse
pour le petit. Elle se fchait de ses espigleries, et semblait
exaspre par les clineries des deux hommes. Elle s'criait:

--Peut-on lever un enfant comme a! Vous en ferez un joli singe.

Des annes encore passrent, et Jean prit neuf ans. Il savait  peine
lire, tant on l'avait gt, et n'en faisait jamais qu' sa tte. Il
avait des volonts tenaces, des rsistances opinitres, des colres
furieuses. Le pre cdait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait
et apportait sans cesse les joujoux convoits par le petit, et il le
nourrissait de gteaux et de bonbons.

Cleste alors s'emportait, criait:

--C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet
enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela
finisse; oui, oui, a finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas
avant longtemps encore.

M. Lemonnier rpondait en souriant:

--Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui rsister; il
faudra bien que tu en prennes ton parti.

       *       *       *       *       *

Jean tait faible, un peu malade. Le mdecin constata de l'anmie,
ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.

Or, le petit n'aimait que les gteaux et refusait toute autre
nourriture; et le pre, dsespr, le bourrait de tartes  la crme et
d'clairs au chocolat.

Un soir, comme ils se mettaient  table en tte--tte, Cleste apporta
la soupire avec une assurance et un air d'autorit qu'elle n'avait
point d'ordinaire. Elle la dcouvrit brusquement, plongea la louche au
milieu, et dclara:

--Voil du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra
bien que le petit en mange, cette fois.

M. Lemonnier, pouvant, baissa la tte. Il vit que cela tournait mal.

Cleste prit son assiette, l'emplit elle-mme, la reposa devant lui.

Il gota aussitt le potage et pronona:

--En effet, il est excellent.

Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
cuillere de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.

Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un pouah de dgot. Cleste,
devenue ple, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller,
l'enfona de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de
l'enfant.

Il s'trangla, toussa, ternua, cracha, et, hurlant, empoigna  pleine
main son verre qu'il lana contre la bonne. Elle le reut en plein
ventre. Alors, exaspre, elle prit sous son bras la tte du moutard, et
commena  lui entonner coup sur coup des cuilleres de soupe dans le
gosier. Il les vomissait  mesure, trpignait, se tordait, suffoquait,
battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir touff.

Le pre demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
mouvement. Puis, soudain, il s'lana avec une rage de fou furieux,
treignit sa servante  la gorge et la jeta contre le mur. Il
balbutiait:

--Dehors!... dehors!... dehors!... brute!

Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dpeigne, le bonnet dans le
dos, les yeux ardents, cria:

--Qu'est-ce qui vous prend,  c't' heure? Vous voulez me battre parce
que je fais manger de la soupe  c't' enfant que vous allez tuer avec
vos gteries!...

Il rptait, tremblant de la tte aux pieds:

--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...

Alors, affole, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix
tremblante:

--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme a,
moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux
qui n'est seulement point  vous.... Non... point  vous!... Non...
point  vous!... point  vous!... point  vous!... Tout le monde le
sait, parbleu! except vous.... Demandez  l'picier, au boucher, au
boulanger,  tous,  tous....

Elle bredouillait, trangle par la colre; puis, elle se tut, le
regardant.

Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques
secondes, il balbutia d'une voix teinte, tremblante, o palpitait
pourtant une motion formidable:

--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?

Elle se taisait, effraye par son visage. Il fit encore un pas,
rptant:

--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle rpondit, d'une voix
calme:

--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.

Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de
bte, essaya de la terrasser. Mais elle tait forte, quoique vieille,
et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la
table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:

--Regardez-le, regardez-le donc, bte que vous tes, si ce n'est pas
tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les
avez-vous comme a, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle
comme a aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le
monde, except vous! C'est la rise de la ville! Regardez-le....

Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.

Jean, pouvant, demeurait immobile, en face de son assiette  soupe.

[Illustration]

Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
aprs avoir dvor les gteaux, le compotier de crme et celui des
poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa
cuiller  potage.

Le pre tait sorti.

Cleste prit l'enfant, l'embrassa et,  pas muets, l'emporta dans sa
chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle  manger, dfit la
table, rangea tout, trs inquite.

On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son
oreille  la porte de son matre. Il ne faisait aucun mouvement. Elle
posa son oeil au trou de la serrure. Il crivait, et semblait
tranquille.

Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour tre prte en toute
circonstance, car elle flairait bien quelque chose.

Elle s'endormit sur une chaise, et ne se rveilla qu'au jour.

Elle fit le mnage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,
elle pousseta, et, vers huit heures, prpara le caf de M. Lemonnier.

Mais elle n'osait point le porter  son matre ne sachant trop comment
elle allait tre reue; et elle attendit qu'il sonnt. Il ne sonna
point. Neuf heures, puis dix heures passrent.

Cleste, effare, prpara son plateau et se mit en route, le coeur
battant. Devant la porte elle s'arrta, couta. Rien ne remuait. Elle
frappa; on ne rpondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le djeuner
qu'elle tenait aux mains.

M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroch par le cou 
l'anneau du plafond. Il avait la langue tire affreusement. La savate
droite gisait, tombe  terre. La gauche tait reste au pied. Une
chaise renverse avait roul jusqu'au lit.

Cleste, perdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le
mdecin constata que la mort remontait  minuit.

Une lettre adresse  M. Duretour fut trouve sur la table du suicid.
Elle ne contenait que cette ligne: Je vous laisse et je vous confie le
petit.

[Illustration]




LA ROCHE AUX GUILLEMOTS

[Illustration]

LA ROCHE AUX GUILLEMOTS

Voici la saison des guillemots.

D'avril  la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on
voit paratre soudain, sur la petite plage d'tretat, quelques vieux
messieurs botts, sangls en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou
cinq jours  l'htel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines
plus tard; puis, aprs un nouveau sjour, s'en vont dfinitivement.

On les revoit au printemps suivant.

Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des
anciens; car ils taient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou
quarante ans; ils ne sont plus que quelques enrags tireurs.

Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont
tranges. Il habite presque toute l'anne les parages de Terre-Neuve,
des les Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande
d'migrants traverse l'Ocan, et, tous les ans, vient pondre et couver
au mme endroit,  la roche dite _aux Guillemots_, prs d'tretat. On
n'en trouve que l, rien que l. Ils y sont toujours venus, on les a
toujours chasss, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours.
Sitt les petits levs, ils repartent, disparaissent pour un an.

Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre
point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court
du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible,
quelle habitude sculaire poussent ces oiseaux  revenir en ce lieu?
Quelle premire migration, quelle tempte peut-tre a jadis jet leurs
pres sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les
descendants des premiers y sont-ils toujours retourns!

Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule
famille avait cette tradition, accomplissait ce plerinage annuel.

Et chaque printemps, ds que la petite tribu voyageuse s'est rinstalle
sur sa roche, les mmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On
les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidles
au rendez-vous rgulier qu'ils se sont donn depuis trente ou quarante
ans.

Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.

[Illustration]

       *       *       *       *       *

C'tait par un soir d'avril de l'une des dernires annes. Trois des
anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M.
d'Arnelles.

Il n'avait crit  personne, n'avait donn aucune nouvelle! Pourtant il
n'tait point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las
d'attendre, les premiers venus se mirent  table; et le dner touchait 
sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'htellerie; et bientt
le retardataire entra.

Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand apptit, et,
comme un de ses compagnons s'tonnait qu'il ft en redingote, il
rpondit tranquillement:

--Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.

On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il
faut partir bien avant le jour.

Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.

Ds trois heures du matin, les matelots rveillent les chasseurs en
jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prt et on
descend sur le perret. Bien que le crpuscule ne se montre point encore,
les toiles sont un peu plies; la mer fait grincer les galets; la
brise est si frache qu'on frissonne un peu, malgr les gros habits.

Bientt les deux barques pousses par les hommes, dvalent brusquement
sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on dchire;
puis elles se balancent sur les premires vagues. La voile brune monte
au mt, se gonfle un peu, palpite, hsite et, bombe de nouveau, ronde
comme un ventre, emporte les coques goudronnes vers la grande porte
d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.

Le ciel s'claircit; les tnbres semblent fondre; la cte parat voile
encore, la grande cte blanche, droite comme une muraille.

On franchit la Manne-Porte, vote norme o passerait un navire; on
double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du mme
nom; et soudain on aperoit une plage o des centaines de mouettes sont
poses. Voici la roche aux Guillemots.

C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les
troites corniches du roc, des ttes d'oiseaux se montrent, qui
regardent les barques.

Ils sont l, immobiles, attendant, ne se risquant point  partir encore.
Quelques-uns, piqus sur des rebords avancs, ont l'air assis sur leurs
derrires, dresss en forme de bouteille, car ils ont des pattes si
courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des btes 
roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'lan, il leur faut
se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les
guettent.

Ils connaissent leur infirmit et le danger qu'elle leur cre, et ne se
dcident pas  vite s'enfuir.

Mais les matelots se mettent  crier, battent leurs bordages avec les
tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'lancent un  un, dans
le vide, prcipits jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant 
coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grle
de plombs ne les jette pas  l'eau. Pendant une heure on les mitraille
ainsi, les forant  dguerpir l'un aprs l'autre; et quelquefois les
femelles au nid, acharnes  couver, ne s'en vont point; et reoivent
coup sur coup les dcharges qui font jaillir sur la roche blanche des
gouttelettes de sang rose, tandis que la bte expire sans avoir quitt
ses oeufs.

       *       *       *       *       *

Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais,
quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui
jetait de grands triangles de lumire dans les chancrures blanches de
la cte, il se montra un peu soucieux, rvant parfois, contre son
habitude.

Ds qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint
lui parler bas. Il sembla rflchir, hsiter, puis il rpondit:

--Non, demain.

Et, le lendemain, la chasse recommena. M. d'Arnelles, cette fois,
manqua souvent les btes, qui pourtant se laissaient choir presque au
bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il tait
amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. 
la fin, il en convint.

--Oui, vraiment, il faut que je parte tantt, et cela me contrarie.

--Comment, vous partez? Et pourquoi?

--Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.

Puis on parla d'autre chose.

Ds que le djeuner fut termin, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles
ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres
chasseurs intervinrent, insistrent, priant et sollicitant pour retenir
leur ami. L'un d'eux,  la fin, demanda:

--Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous
avez bien attendu dj deux jours!

Le chasseur tout  fait perplexe, rflchissait, visiblement combattu,
tir par le plaisir et une obligation, malheureux et troubl.

Aprs une longue mditation, il murmura, hsitant:

--C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.

Ce furent des cris et des exclamations:

--Votre gendre?... mais o est-il? Alors, tout  coup, il sembla confus,
et rougit.

--Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la
remise. Il est mort.

Un silence de stupfaction rgna.

M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troubl:

--J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez
moi,  Briseville, j'ai fait un petit dtour pour ne pas manquer notre
rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus
longtemps.

Alors, un des chasseurs, plus hardi:

--Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien
attendre un jour de plus.

Les deux autres n'hsitrent plus:

--C'est incontestable, dirent-ils:

M. d'Arnelles semblait soulag d'un grand poids; encore un peu inquiet
pourtant, il demanda:

--Mais l... franchement... vous trouvez?...

Les trois autres, comme un seul homme, rpondirent:

--Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans
son tat.

Alors, tout  fait tranquille, le beau-pre se retourna vers le
croque-mort:

--Eh bien! mon ami, ce sera pour aprs-demain.

[Illustration]




TOMBOUCTOU

[Illustration]

TOMBOUCTOU

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil
couchant. Tout le ciel tait rouge, aveuglant; et, derrire la
Madeleine, une immense nue flamboyante jetait dans toute la longue
avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflamme et semblait
dans une apothose. Les visages taient dors; les chapeaux noirs et
les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures
jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafs, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
colores qu'on aurait prises pour des pierres prcieuses fondues dans le
cristal.

Au milieu des consommateurs aux lgers vtements plus foncs, deux
officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
l'blouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans
cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils
regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes presses qui
laissaient derrire elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout  coup un ngre, norme, vtu de noir, ventru, chamarr de
breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle et t
cire, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants,
il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel clatant, il riait 
Paris entier. Il tait si grand qu'il dpassait toutes les ttes; et,
derrire lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de
dos.

Mais soudain il aperut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
s'lana. Ds qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux
luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montrent jusqu'aux
oreilles, dcouvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de
lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupfaits, contemplaient ce
gant d'bne, sans rien comprendre  sa gaiet.

Et il s'cria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:

--Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers tait chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
dit:

--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.

Le ngre reprit:

--Moi aim beaucoup toi, lieutenant Vdie, sige Bzi, beaucoup raisin,
cherch moi.

L'officier, tout  fait perdu, regardait fixement l'homme, cherchant
au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'cria:

--Tombouctou?

Le ngre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
invraisemblable violence et beuglant:

--Si, si, ya, mon lieutenant, reconn Tombouctou, ya, bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-mme de tout son coeur.
Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si
vite que l'autre ne put l'empcher, il la baisa, selon la coutume ngre
et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix svre:

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi l et
dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:

Gagn beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mang, Pussiens,
moi, beaucoup vol, beaucoup, cuisine fanaise, Tombouctou, cuisini de
l'Empeu, deux cents mille fancs  moi. Ah! ah! ah! ah!

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.

Quand l'officier, qui comprenait son trange langage, l'et interrog
quelque temps, il lui dit:

--Eh bien, au revoir, Tombouctou;  bientt.

Le ngre aussitt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,
et, riant toujours, cria:

--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!

Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le
prenait pour un fou.

Le colonel demanda:

--Qu'est-ce que cette brute?

Le commandant rpondit:

--Un brave garon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais
de lui; c'est assez drle.

       *       *       *       *       *

Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enferm dans
Bzires, que ce ngre appelle Bzi. Nous n'tions point assigs, mais
bloqus. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de
porte des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
peu  peu.

J'tais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait compose de troupes
de toute nature, dbris de rgiments charps, fuyards, maraudeurs
spars des corps d'arme. Nous avions de tout enfin, mme onze turcos
arrivs un soir on ne sait comment, on ne sait par o. Ils s'taient
prsents aux portes de la ville, harrasss, dguenills, affams et
saouls. On me les donna.

Je reconnus bientt qu'ils taient rebelles  toute discipline, toujours
dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, mme de la
prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,
comme s'ils se fussent enfoncs sous terre, puis reparaissaient ivres 
tomber. Ils n'avaient pas d'argent. O buvaient-ils? Et comment, et avec
quoi?

Cela commenait  m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages
m'intressaient avec leur rire ternel et leur caractre de grands
enfants espigles.

Je m'aperus alors qu'ils obissaient aveuglment au plus grand d'eux
tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait  son gr,
prparait leurs mystrieuses entreprises en chef tout-puissant et
incontest. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine  pntrer
son surprenant charabia. Quant  lui, le pauvre diable, il faisait des
efforts inous pour tre compris, inventait des mots, gesticulait, suait
de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrtait, et repartait
brusquement quand il croyait avoir trouv un nouveau moyen de
s'expliquer.

Je devinai enfin qu'il tait fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
ngre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il rpondit
quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
simple de lui donner le nom de son pays: Tombouctou. Et, huit jours
plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.

Mais une envie folle nous tenait de savoir o cet ex-prince africain
trouvait  boire. Je le dcouvris d'une singulire faon.

J'tais un matin sur les remparts, tudiant l'horizon, quand j'aperus
dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
vendanges, les raisins taient mrs, mais je ne songeais gure  cela.
Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
expdition complte pour saisir le rdeur. Je pris moi-mme le
commandement, aprs avoir obtenu l'autorisation du gnral.

J'avais fait sortir, par trois portes diffrentes, trois petites troupes
qui devaient se rejoindre auprs de la vigne suspecte et la cerner.
Pour couper la retraite  l'espion, un de ces dtachements avaient 
faire une marche d'une heure au moins. Un homme rest en observation sur
les murs m'indiqua par signe que l'tre aperu n'avait point quitt le
champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchs dans les
ornires. Enfin, nous touchons au point dsign; je dploie brusquement
mes soldats, qui s'lancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
voyageait  quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou
plutt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe,  pleine
bouche,  la plante mme, en arrachant la grappe d'un coup de dent.

Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
alors pourquoi il se tranait ainsi sur les mains et sur les genoux. Ds
qu'on l'et plant sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
les bras et s'abattit sur le nez. Il tait gris comme je n'ai jamais vu
un homme tre gris.

On le rapporta sur deux chalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
route en gesticulant des bras et des jambes.

C'tait l tout le mystre. Mes gaillards buvaient au raisin lui-mme.
Puis, lorsqu'ils taient saouls  ne plus bouger, ils dormaient sur
place.

Quant  Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
toute mesure. Il vivait l-dedans  la faon des grives, qu'il hassait
d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il rptait sans cesse:

--Les gives mang tout le aisin, capules!

       *       *       *       *       *

Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
fort mal. On et dit un grand serpent qui se droulait, un convoi, que
sais-je?

J'envoyai quelques hommes au-devant de cette trange caravane qui fit
bientt son entre triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
ttes coupes, sanglantes et grimaantes. Le dixime turco tranait un
cheval  la queue duquel un autre tait attach, et six autres btes
suivaient encore, retenues de la mme faon.

Voici ce que j'appris. tant partis aux vignes, mes Africains avaient
aperu tout  coup un dtachement prussien s'approchant d'un village. Au
lieu de fuir, ils s'taient cachs; puis, lorsque les officiers eurent
mis pied  terre devant une auberge pour se rafrachir, les onze
gaillards s'lancrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
attaqus, turent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
officiers de son escorte.

Ce jour-l, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperus qu'il marchait
avec peine. Je le crus bless; il se mit  rire et me dit:

--Moi, povisions pou pays.

C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commenait  la
hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
l'appelait sa profonde, et c'tait sa profonde, en effet!

Donc il avait dtach l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
casques, les boutons, etc., et jet le tout dans sa profonde qui tait
pleine  dborder.

Chaque jour, il prcipitait l-dedans tout objet luisant qui lui tombait
sous les yeux, morceaux d'tain ou pices d'argent, ce qui lui donnait
parfois une tournure infiniment drle.

Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
le frre, ce fils de roi tortur par le besoin d'engloutir les corps
brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
aurait sans doute avals.

Chaque matin sa poche tait vide. Il avait donc un magasin gnral o
s'entassaient ses richesses. Mais o? Je ne l'ai pu dcouvrir.

Le gnral, prvenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
les corps demeurs au village voisin, pour qu'on ne dcouvrt point
qu'ils avaient t dcapits. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
maire et sept habitants notables furent fusills sur-le-champ, par
reprsailles, comme ayant dnonc la prsence des Allemands.

       *       *       *       *       *

L'hiver tait venu. Nous tions harasss et dsesprs. On se battait
maintenant tous les jours. Les hommes affams ne marchaient plus. Seuls
les huit turcos (trois avaient t tus) demeuraient gras et luisants,
vigoureux et toujours prts  se battre. Tombouctou engraissait mme. Il
me dit un jour:

--Toi beaucoup faim, moi bon viande.

Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous
n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chvres, ni nes, ni porcs. Il
tait impossible de se procurer du cheval. Je rflchis  tout cela
aprs avoir dvor ma viande. Alors une pense horrible me vint. Ces
ngres taient ns bien prs du pays o l'on mange des hommes! Et chaque
jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai
Tombouctou. Il ne voulut pas rpondre. Je n'insistai point, mais je
refusai dsormais ses prsents.

Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
tions assis par terre. Je regardais avec piti les pauvres ngres
grelottant sous cette poussire blanche et glace. Comme j'avais grand
froid, je me mis  tousser. Je sentis aussitt quelque chose s'abattre
sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'tait le manteau de
Tombouctou qu'il me jetait sur les paules. Je me levai et, lui rendant
son vtement:--Garde a, mon garon; tu en as plus besoin que moi.

Il rpondit:

--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.

Et il me contemplait avec des yeux suppliants.

Je repris;--Allons, obis, garde ton manteau, je le veux.

Le ngre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:

--Si toi pas gard manteau, moi coup; psonne manteau.

Il l'aurait fait. Je cdai.

       *       *       *       *       *

Huit jours plus tard, nous avions capitul. Quelques-uns d'entre nous
avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
aux vainqueurs.

Je me dirigeais vers la place d'Armes o nous devions nous runir, quand
je demeurai stupide d'tonnement devant un ngre gant vtu de coutil
blanc et coiff d'un chapeau de paille. C'tait Tombouctou. Il semblait
radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
boutique o l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.

Je lui dis:

--Qu'est-ce que tu fais?

Il rpondit:

--Moi pas pati, moi bon cuisini, moi fait mang colonel, Algie; moi
mang Pussiens, beaucoup vol, beaucoup.

Il gelait  dix degrs. Je grelottais devant ce ngre en coutil. Alors
il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperus une enseigne
dmesure qu'il allait pendre devant sa porte sitt que nous serions
partis, car il avait quelque pudeur.

Et je lus, trac par la main de quelque complice, cet appel:

CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU

ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR

_Artiste de Paris_.--_Prix modrs_.

Malgr le dsespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empcher de
rire, et je laissai mon ngre  son nouveau commerce.

Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?

Vous venez de voir qu'il a russi, le gaillard.

Bzires, aujourd'hui, appartient  l'Allemagne. Le restaurant
Tombouctou est un commencement de revanche.

[Illustration]




HISTOIRE VRAIE

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HISTOIRE VRAIE

Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et
galopant, un de ces vents qui tuent les dernires feuilles et les
emportent jusqu'aux nuages.

Les chasseurs achevaient leur dner, encore botts, rouges, anims,
allums. C'taient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux,
mi-paysans, riches et vigoureux, taills pour casser les cornes des
boeufs lorsqu'ils les arrtent dans les foires.

Ils avaient chass tout le jour sur les terres de matre Blondel, le
maire d'parville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande
table, dans l'espce de ferme-chteau dont tait propritaire leur hte.

Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et
buvaient comme des citernes, les jambes allonges, les coudes sur la
nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffs par un
foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils
causaient de chasse et de chiens. Mais ils taient,  l'heure o
d'autres ides viennent aux hommes,  moiti gris, et tous suivaient de
l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses
poings rouges les larges plats chargs de nourritures.

Soudain un grand diable qui tait devenu vtrinaire aprs avoir tudi
pour tre prtre, et qui soignait toutes les btes de l'arrondissement,
M. Sjour, s'cria:

--Crbleu, mat' Blondel, vous avez l une bobonne qui n'est pas pique
des vers.

Et un rire retentissant clata. Alors un vieux noble dclass, tomb
dans l'alcool, M. de Varnetot, leva la voix.

--C'est moi qui ai eu jadis une drle d'histoire avec une fillette comme
a! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
pense, a me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, ds qu'on la lchait, tant
elle ne pouvait me quitter.  la fin je m'suis fch et j'ai pri
l'comte de la tenir  la chane. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bte?
Elle est morte de chagrin.

Mais, pour en revenir  ma bonne, v'l l'histoire:

--J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garon, dans mon chteau
de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
qu'on s'embte tous les soirs aprs dner, on a l'oeil de tous les
cts.

Bientt je dcouvris une jeunesse qui tait en service chez Dboultot,
de Cauville. Vous avez bien connu Dboultot, vous, Blondel! Bref, elle,
m'enjla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son matre et
je lui proposai une affaire. Il me cderait sa servante et je lui
vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientt
deux ans. Il me tendit la main Topez-l, monsieur de Varnetot. C'tait
march conclu; la petite vint au chteau et je conduisis moi-mme 
Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents cus.

Dans les premiers temps, a alla comme sur des roulettes. Personne ne se
doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon got.
C't'enfant-l, voyez-vous, ce n'tait pas n'importe qui. Elle devait
avoir ququ'chose de pas commun dans les veines. a venait encore de
ququ'fille qui aura faut avec son matre.

Bref, elle m'adorait. C'taient des cajoleries, des mamours, des p'tits
noms de chien, un tas d'gentillesses  me donner des rflexions.

Je me disais: Faut pas qu'a dure, ou je me laisserai prendre! Mais
on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjle
avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annona qu'elle
tait grosse.

Pif! pan! c'est comme si on m'avait tir deux coups de fusil dans la
poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle
dansait, elle tait folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais,
la nuit, je me raisonnai. Je pensais: a y est; mais faut parer le
coup, et couper le fil, il n'est que temps. Vous comprenez, j'avais mon
pre et ma mre  Barneville, et ma soeur marie au marquis d'Yspare, 
Rollebec,  deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.

Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se
douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait
bientt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lcher comme a.

J'en parlai  mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a
connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me rpondit
tranquillement:

--Il faut la marier, mon garon.

Je fis un bond.

--La marier, mon oncle, mais avec qui?

Il haussa doucement les paules:

--Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on
n'est pas bte on trouve toujours.

Je rflchis bien huit jours  cette parole, et je finis par me dire 
moi-mme: Il a raison, mon oncle.

Alors, je commenai  me creuser la tte et  chercher; quand un soir le
juge de paix, avec qui je venais de dner, me dit:

--Le fils de la mre Paumelle vient encore de faire une btise; il
finira mal, ce garon-l. Il est bien vrai que bon chien chasse de race.

Cette mre Paumelle tait une vieille ruse dont la jeunesse avait
laiss  dsirer. Pour un cu, elle aurait vendu certainement son me,
et son garnement de fils par-dessus le march.

J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose.

Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout 
coup:

--Qu qu'vous lui donnerez,  c'te p'tite?

Elle tait maligne, la vieille, mais moi, pas bte, j'avais prpar mon
affaire.

Je possdais justement trois lopins de terre perdus auprs de
Sasseville, qui dpendaient de mes trois fermes de Villebon. Les
fermiers se plaignaient toujours que c'tait loin; bref, j'avais repris
ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je
leur avais remis, pour jusqu' la fin de chaque bail, toutes leurs
redevances en volailles. De cette faon, la chose passa. Alors, ayant
achet un bout de cte  mon voisin, M. d'Aumont, je faisais construire
une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je
venais de constituer un petit bien qui ne me cotait pas grand'chose, et
je le donnais en dot  la fillette.

La vieille se rcria: ce n'tait pas assez; mais je tins bon, et nous
nous quittmes sans rien conclure.

Le lendemain, ds l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
gure sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'tait pas mal
pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.

Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand
nous fmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voil partis 
travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les
terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il
crasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'tre tromp sur la
marchandise. La masure n'tant pas encore couverte, il exigea de
l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien!

Puis il me dit:

--Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?

Je protestai:

--Non pas; c'est dj beau de vous donner une ferme.

Il ricana:

--J' craiben, une ferme et un fant. Je rougis malgr moi. Il reprit:

--Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi
la vaisselle, ou ben rien d'fait.

J'y consentis.

Et nous voil en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de
la fille. Mais tout  coup, il demanda d'un air sournois et gn:

--Mais, si a mourait,  qui qu'il irait, u bien?

Je rpondis:

--Mais,  vous, naturellement.

C'tait tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitt, il me
tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous tions d'accord.

Oh! par exemple, j'eus du mal pour dcider Rose. Elle se tranait  mes
pieds, elle sanglotait, elle rptait: C'est vous qui me proposez a!
c'est vous! c'est vous! Pendant plus d'une semaine, elle rsista malgr
mes raisonnements et mes prires. C'est bte, les femmes; une fois
qu'elles ont l'amour en tte, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a
pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!

 la fin je me fchai et la menaai de la jeter dehors. Alors elle cda
peu  peu,  condition que je lui permettrais de venir me voir de temps
en temps.

Je la conduisis moi-mme  l'autel, je payai la crmonie, j'offris 
dner  toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis:
Bonsoir mes enfants! J'allai passer six mois chez mon frre en
Touraine.

Quand je fus de retour, j'appris qu'elle tait venue, chaque semaine au
chteau me demander. Et j'tais  peine arriv depuis une heure que je
la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
voulez, mais a me ft quelque chose de voir ce mioche. Je crois mme
que je l'embrassai.

Quant  la mre, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie.
Bigre de bigre, a ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai
machinalement:

--Es-tu heureuse?

Alors elle se mit  pleurer comme une source, avec des hoquets, des
sanglots, et elle criait:

Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux
mourir, je n'peux pas!

Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la
reconduisis  la barrire.

J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mre lui
rendait la vie dure, la vieille chouette.

Deux jours aprs elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
trana par terre:

--Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner l-bas.

Tout  fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parl!.

a commenait  m'embter, toutes ces histoires; et je filai pour six
mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle
tait morte trois semaines auparavant, aprs tre revenue au chteau
tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi tait mort
huit jours aprs.

Quant au mari, le madr coquin, il hritait. Il a bien tourn depuis,
parat-il, il est maintenant conseiller municipal:

Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:

--C'est gal, c'est moi qui ai fait sa fortune,  celui-l!

Et M. Sjour, le vtrinaire, conclut gravement en portant  sa bouche
un verre d'eau-de-vie:

--Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme a, il n'en faut pas!




ADIEU

[Illustration]

ADIEU

Les deux amis achevaient de dner. De la fentre du caf ils voyaient le
boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tides qui
courent dans Paris par les douces nuits d't, et font lever la tte aux
passants et donnent envie de partir, d'aller l-bas, on ne sait o, sous
des feuilles, et font rver de rivires claires par la lune, de vers
luisants et de rossignols.

L'un d'eux, Henri Simon, pronona, en soupirant profondment:

--Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je
me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des
regrets. a va vite, la vie!

Il tait un peu gros dj, vieux de quarante-cinq ans peut-tre et trs
chauve.

L'autre, Pierre Carnier, un rien plus g, mais plus maigre et plus
vivant, reprit:

--Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
J'tais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se
regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'ge
s'accomplir, car il est lent, rgulier, et il modifie le visage si
doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour
cela que nous ne mourons pas de chagrin aprs deux ou trois ans
seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprcier. Il faudrait,
pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh!
alors quel coup?

Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres tres. Tout
leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur
beaut qui dure dix ans.

Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un
adolescent alors que j'avais prs de cinquante ans. Ne me sentant aucune
infirmit d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.

--La rvlation de ma dcadence m'est venue d'une faon simple et
terrible qui m'a atterr pendant prs de six mois... puis j'en ai pris
mon parti.

--J'ai t souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement
une fois.

Je l'avais rencontre au bord de la mer,  tretat, voici douze ans
environ, un peu aprs la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le
matin,  l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer  cheval,
encadre par ces hautes falaises blanches perces de ces trous
singuliers qu'on nomme les Portes, l'une norme, allongeant dans la mer
sa jambe de gante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des
femmes se rassemble, se masse sur l'troite langue de galets qu'elle
couvre d'un clatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts
rochers. Le soleil tombe en plein sur les ctes, sur les ombrelles de
toute nuance, sur la mer d'un bleu verdtre; et tout cela est gai,
charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on
regarde les baigneuses. Elles descendent, drapes dans un peignoir de
flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange
d'cume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas
rapide qu'arrte parfois un frisson de froid dlicieux, une courte
suffocation.

Bien peu rsistent  cette preuve du bain. C'est l qu'on les juge,
depuis le mollet jusqu' la gorge. La sortie surtout rvle les faibles,
bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies.

La premire fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et
sduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont
le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il
semble qu'on trouve la femme qu'on tait n pour aimer. J'ai eu cette
sensation et cette secousse.

Je me fis prsenter et je fus bientt pinc comme je ne l'avais jamais
t. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et
dlicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque
un supplice et, en mme temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes
les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses
traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me
possdait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, mme
par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je
m'attendrissais  voir sa voilette sur un meuble, ses gants jets sur un
fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des
chapeaux pareils aux siens.

Elle tait marie, mais l'poux venait tous les samedis pour repartir
les lundis. Il me laissait d'ailleurs indiffrent. Je n'en tais point
jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un tre ne me parut avoir aussi peu
d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme.

Comme je l'aimais, elle! Et comme elle tait belle, gracieuse et jeune!
C'tait la jeunesse, l'lgance et la fracheur mme. Jamais je n'avais
senti de cette faon comme la femme est un tre joli, fin, distingu,
dlicat, fait de charme et de grce. Jamais je n'avais compris ce qu'il
y a de beaut sduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement
d'une lvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de
ce sot organe qu'on nomme le nez.

Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amrique, le coeur broy de
dsespoir. Mais sa pense demeura en moi, persistante, triomphante. Elle
me possdait de loin comme elle m'avait possd de prs. Des annes
passrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant
mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidle, une
tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aim
de ce que j'avais rencontr de plus beau et de plus sduisant dans la
vie.

       *       *       *       *       *

Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les
sent point passer! Elles vont l'une aprs l'autre, les annes, doucement
et vite, lentes et presses, chacune est longue et si tt finie! Et
elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace
derrire elles, elles s'vanouissent si compltement qu'en se retournant
pour voir le temps parcouru on n'aperoit plus rien, et on ne comprend
pas comment il se fait qu'on soit vieux.

Il me semblait vraiment que quelques mois  peine me sparaient de
cette saison charmante sur le galet d'tretat.

J'allais au printemps dernier dner  Maisons-Laffitte, chez des amis.

Au moment o le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
escorte de quatre petites filles. Je jetai  peine un coup d'oeil sur
cette mre poule trs large, trs ronde, avec une face de pleine lune
qu'encadrait un chapeau enrubann.

Elle respirait fortement, essouffle d'avoir march vite. Et les enfants
se mirent  babiller. J'ouvris mon journal et je commenai  lire.

Nous venions de passer Asnires, quand ma voisine me dit tout  coup:

--Pardon, monsieur, n'tes-vous pas monsieur Carnier?

--Oui, madame.

Alors elle se mit  rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
triste pourtant.

--Vous ne me reconnaissez pas?

J'hsitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage;
mais o? mais quand? Je rpondis:

--Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
nom.

Elle rougit un peu.

--Madame Julie Lefvre.

Jamais je ne reus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
tait fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'tait dchir
devant mes yeux et que j'allais dcouvrir des choses affreuses et
navrantes.

C'tait elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits tres
m'tonnaient autant que leur mre elle-mme. Ils sortaient d'elle; ils
taient grands dj, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle
ne comptait plus, elle, cette merveille de grce coquette et fine. Je
l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! tait-ce
possible? Une douleur violente m'treignait le coeur, et aussi une
rvolte contre la nature mme, une indignation irraisonne, contre
cette oeuvre brutale, infme de destruction.

Je la regardais effar. Puis je lui pris la main; et des larmes me
montrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je
ne connaissais point cette grosse dame.

Elle, mue aussi, balbutia:--Je suis bien change, n'est-ce pas? Que
voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mre, rien
qu'une mre, une bonne mre. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
bien que vous ne me reconnatriez pas, si nous nous rencontrions jamais.
Vous aussi, d'ailleurs, vous tes chang; il m'a fallu quelque temps
pour tre sre de ne me point tromper. Vous tes devenu tout blanc.
Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille ane a dix ans dj.

Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme
ancien de sa mre, mais quelque chose d'indcis encore, de peu form,
de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe.

Nous arrivions  Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie.
Je n'avais rien trouv  lui dire que d'affreuses banalits. J'tais
trop boulevers pour parler.

Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace,
trs longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais t, par
revoir en pense, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la
physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'tais vieux. Adieu.




SOUVENIR

[Illustration]

SOUVENIR

Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du
premier soleil! Il est un ge o tout est bon, gai, charmant, grisant.
Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps!

Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frres, ces annes de joie o la vie
n'tait qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de
vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvret, nos promenades
dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au
bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si dlicieuses?

J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me parat
dj si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant  l'autre bout
de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'o j'ai aperu tout 
coup la fin du voyage.

J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver  Paris; j'tais
employ dans un ministre, et les dimanches m'apparaissaient comme des
ftes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubrant, bien qu'il ne se
passt jamais rien d'tonnant.

C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps o
je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il tait bon! J'avais six francs 
dpenser!

Je m'veillai tt, ce matin-l, avec cette sensation de libert que
connaissent si bien les employs, cette sensation de dlivrance, de
repos, de tranquillit, d'indpendance.

J'ouvris ma fentre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
s'talait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.

Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journe dans les
bois,  respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
t lev dans l'herbe et sous les arbres.

Paris s'veillait, joyeux, dans la chaleur et la lumire. Les faades
des maisons brillaient; les serins des concierges s'gosillaient dans
leurs cages, et une gaiet courait la rue, clairait les visages,
mettait un rire partout, comme un contentement mystrieux des tres et
des choses sous le clair soleil levant.

Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me dposerait 
Saint-Cloud.

Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que
j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et
merveilleux. Je le voyais apparatre, ce bateau, l-bas, l-bas, sous
l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fume, puis plus
gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des
allures de paquebot.

Il accostait et je montais.

Des gens endimanchs taient dj dessus, avec des toilettes voyantes,
des rubans clatants et de grosses figures carlates. Je me plaais tout
 l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons,
les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui
barrait le fleuve. C'tait la fin de Paris, le commencement de la
campagne, et la Seine soudain, derrire la double ligne des arches,
s'largissait comme si on lui et rendu l'espace et la libert,
devenait tout  coup le beau fleuve paisible qui va couler  travers
les plaines, au pied des collines boises, au milieu des champs, au bord
des forts.

Aprs avoir pass entre deux les, l'Hirondelle suivit un coteau
tournant dont la verdure tait pleine de maisons blanches. Une voix
annona: Bas-Meudon, puis plus loin: Svres, et, plus loin encore
Saint-Cloud.

Je descendis. Et je suivis  pas presss,  travers la petite ville, la
route qui gagne les bois. J'avais emport une carte des environs de
Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous
sens ces petites forts o se promnent les Parisiens.

Ds que je fus  l'ombre, j'tudiai mon itinraire qui me parut
d'ailleurs d'une simplicit parfaite. J'allais tourner  droite, puis 
gauche, puis encore  gauche, et j'arriverais  Versailles  la nuit,
pour dner.

Et je me mis  marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant
cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sves. J'allais 
petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collgues,
des dossiers, et songeant  des choses heureuses qui ne pouvaient
manquer de m'arriver,  tout l'inconnu voil de l'avenir. J'tais
travers par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne
rveillaient en moi, et j'allais, tout imprgn du charme odorant, du
charme vivant, du charme palpitant des bois attidis par le grand soleil
de juin.

Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes
de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les
reconnaissais toutes comme si elles eussent t justement celles mmes
vues autrefois au pays. Elles taient jaunes, rouges, violettes, fines,
mignonnes, montes sur de longues tiges ou colles contre terre. Des
insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongs,
extraordinaires de construction, des monstres effroyables et
microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe
qui ployaient sous leur poids.

Puis je dormis quelques heures dans un foss, et je repartis repos,
fortifi par ce somme.

Devant moi, s'ouvrit une ravissante alle, dont le feuillage un peu
grle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait
interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et
bourdonnant la suivait, s'arrtant parfois pour boire une fleur qui se
penchait sous lui, et repartant presque aussitt pour se reposer encore
un peu plus loin. Son corps norme semblait en velours brun ray de
jaune, port par des ailes transparentes et dmesurment petites.

Mais tout  coup j'aperus au bout de l'alle deux personnes, un homme
et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuy d'tre troubl dans ma
promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me
sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, levait
l'autre en signe de dtresse.

J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure presse, trs rouges tous
deux, elle  petits pas rapides, lui  longues enjambes. On voyait sur
leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.

La femme aussitt me demanda:

--Monsieur, pouvez-vous me dire o nous sommes? mon imbcile de mari
nous a perdus en prtendant connatre parfaitement ce pays.

Je rpondis avec assurance:

--Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos 
Versailles.

Elle reprit, avec un regard de piti irrite pour son poux:

--Comment! nous tournons le dos  Versailles. Mais c'est justement l
que nous voulons dner.

--Moi aussi, madame, j'y vais.

Elle pronona plusieurs fois, en haussant les paules:

--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mpris qu'ont
les femmes pour exprimer leur exaspration.

Elle tait toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur
les lvres.

Quant  lui, il suait et s'essuyait le front. C'tait assurment un
mnage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterr, reint
et dsol.

Il murmura:

--Mais, ma bonne amie... c'est toi....

Elle ne le laissa pas achever:

--C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir
sans renseignements en prtendant que je me retrouverais toujours?
Est-ce moi qui ai voulu prendre  droite au haut de la cte, en
affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis charge
de Cachou....

Elle n'avait point achev de parler, que son mari, comme s'il et t
pris de folie, poussa un cri perant, un long cri de sauvage qui ne
pourrait s'crire en aucune langue, mais qui ressemblait  tiiitiiit.

La jeune femme ne parut ni s'tonner, ni s'mouvoir, et reprit:

--Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prtendent toujours
tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'anne dernire, le train de
Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi
qui ai pari que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi
qui ne voulais pas croire que Cleste tait une voleuse?...

Et elle continuait avec furie, avec une vlocit de langue surprenante,
accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de
l'existence commune, reprochant  son mari tous ses actes, toutes ses
ides, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa
vie depuis leur mariage jusqu' l'heure prsente.

Il essayait de l'arrter, de la calmer et bgayait:

--Mais, ma chre amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
nous donnons en spectacle.... Cela n'intresse pas monsieur....

Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il et
voulu en sonder la profondeur mystrieuse et paisible, pour s'lancer
dedans, fuir, se cacher  tous les regards; et, de temps en temps, il
poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolong, suraigu. Je pris cette
habitude pour une maladie nerveuse.

La jeune femme, tout  coup, se tournant vers moi, et changeant de ton
avec une trs singulire rapidit, pronona:

--Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne
pas nous garer de nouveau et nous exposer  coucher dans le bois.

Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit  parler de mille
choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils taient
gantiers rue Saint-Lazare.

Son mari marchait  ct d'elle, jetant toujours des regards de fou dans
l'paisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment.

 la fin, je lui demandai:

--Pourquoi criez-vous comme a?

Il rpondit d'un air constern, dsespr:

--C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.

--Comment? Vous avez perdu votre chien?

--Oui. Il avait  peine un an. Il n'tait jamais sorti de la boutique.
J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais
vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis 
courir en aboyant et il a disparu dans la fort. Il faut dire aussi
qu'il avait eu trs peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire
perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va
mourir de faim l-dedans.

La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:

--Si tu lui avais laiss son attache, cela ne serait pas arriv. Quand
on est bte comme toi, on n'a pas de chien.

Il murmura timidement:

--Mais, ma chre amie, c'est toi....

Elle s'arrta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait
les lui arracher, elle recommena  lui jeter au visage des reproches
sans nombre.

Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crpuscule
se dployait lentement; et une posie flottait, faite de cette sensation
de fracheur particulire et charmante qui emplit les bois  l'approche
de la nuit.

Tout  coup, le jeune homme s'arrta, et se ttant le corps
fivreusement:

--Oh! je crois que j'ai....

Elle le regardait:

--Eh bien, quoi!

--Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.

--Eh bien?

--J'ai perdu mon portefeuille... mon argent tait dedans.

Elle frmit de colre, et suffoqua d'indignation.

--Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es
stupide! Est-ce possible d'avoir pous un idiot pareil! Eh bien va le
chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner
Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.

Il rpondit doucement:

--Oui, mon amie; o vous retrouverai-je?

On m'avait recommand un restaurant. Je l'indiquai.

Le mari se retourna, et, courb vers la terre que son oeil anxieux
parcourait, criant: Tiiitiit  tout moment, il s'loigna.

Il fut longtemps  disparatre; l'ombre, plus paisse, l'effaait dans
le lointain de l'alle. On ne distingua bientt plus la silhouette de
son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit
lamentable, plus aigu  mesure que la nuit se faisait plus noire.

Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du
crpuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon
bras.

Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet,
troubl, ravi.

Mais une grand'route soudain coupa notre alle. J'aperus  droite, dans
un vallon, toute une ville.

Qu'tait donc ce pays.

Un homme passait. Je l'interrogeai. Il rpondit:

--Bougival.

Je demeurai interdit:

--Comment Bougival? Vous tes _sr_?

--Parbleu, j'en suis!

La petite femme riait comme une folle.

Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
rpondit:

--Ma foi non. C'est trop drle, et j'ai trop faim. Je suis bien
tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est
tout bnfice pour moi d'en tre soulage pendant quelques heures.

Nous entrmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai
prendre un cabinet particulier.

Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes
sortes de folies... et mme la plus grande de toutes.

Ce fut mon premier adultre!




LA CONFESSION

[Illustration]

LA CONFESSION

Marguerite de Threlles allait mourir. Bien qu'elle n'et que cinquante
et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle
haletait, plus ple que ses draps, secoue de frissons pouvantables, la
figure convulse, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui et
apparu.

Sa soeur ane, Suzanne, plus ge de six ans,  genoux prs du lit,
sanglotait. Une petite table approche de la couche de l'agonisante
portait, sur une serviette, deux bougies allumes, car on attendait le
prtre qui devait donner l'extrme-onction et la communion dernire.

L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des
mourants, cet air d'adieu dsespr. Des fioles tranaient sur les
meubles, des linges tranaient dans les coins, repousss d'un coup de
pied ou de balai. Les siges en dsordre semblaient eux-mmes effars,
comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort tait
l, cache, attendant.

L'histoire des deux soeurs tait attendrissante. On la citait au loin;
elle avait fait pleurer bien des yeux.

Suzanne, l'ane, avait t aime follement, jadis, d'un jeune homme
qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancs, et on n'attendait plus que le
jour fix pour le contrat, quand Henry de Sampierre tait mort
brusquement.

Le dsespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne
quitta plus.

Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze
ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'ane, et lui dit:
Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas
que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais!
Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai prs de toi, toujours,
toujours, toujours.

Suzanne l'embrassa attendrie par ce dvouement d'enfant, et n'y crut
pas.

Mais la petite aussi tint parole et, malgr les prires des parents,
malgr les supplications de l'ane, elle ne se maria jamais. Elle tait
jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur.

Elles vcurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
sparer une seule fois. Elles allrent cte  cte, insparablement
unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accable, plus morne que
l'ane comme si peut-tre son sublime sacrifice l'et brise. Elle
vieillit plus vite, prit des cheveux blancs ds l'ge de trente ans et,
souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait.

Maintenant elle allait mourir la premire.

Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit
seulement, aux premires lueurs de l'aurore:

--Allez chercher monsieur le cur, voici l'instant.

Et elle tait demeure ensuite sur le dos, secoue de spasmes, les
lvres agites comme si des paroles terribles lui fussent montes du
coeur, sans pouvoir sortir, le regard affol d'pouvant, effroyable 
voir.

Sa soeur, dchire par la douleur, pleurait perdument, le front sur le
bord du lit et rptait:

--Margot, ma pauvre Margot, ma petite!

Elle l'avait toujours appele: ma petite, de mme que la cadette
l'avait toujours appele: grande soeur.

On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de
choeur parut, suivi du vieux prtre en surplis. Ds qu'elle l'aperut,
la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lvres, balbutia deux ou
trois paroles, et se mit  gratter ses ongles comme si elle et voulu y
faire un trou.

L'abb Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et,
d'une voix douce:

--Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
parlez.

Alors, Marguerite, grelottant de la tte aux pieds, secouant toute sa
couche de ses mouvements nerveux, balbutia:

--Assieds-toi, grande soeur, coute.

Le prtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main
d'une des deux soeurs, il pronona:

--Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre
misricorde.

Et Marguerite se mit  parler. Les mots lui sortaient de la gorge un 
un, rauques, scands, comme extnus.



--Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme
j'ai eu peur de ce moment-l, toute ma vie!...

Suzanne balbutia, dans ses larmes:

--Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donn, tout sacrifi; tu es un
ange...

Mais Marguerite l'interrompit:

--Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrte pas.... C'est
affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger...
coute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....

Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit:

--Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans,
seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'tais
gte, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme
on me gtait?... coute.... La premire fois qu'il est venu, il avait
des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il
s'est excus sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle 
papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... coute. Quand
je l'ai vu, j'ai t toute saisie, tant je l'ai trouv beau, et je suis
demeure debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parl. Les
enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rv!

Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux,
de toute mon me... j'tais grande pour mon ge... et bien plus ruse
qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu' lui. Je
prononais tout bas:

--Henry... Henry de Sampierre!

Puis on a dit qu'il allait t'pouser. Ce fut un chagrin... oh! grande
soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleur trois nuits, sans
dormir. Il revenait tous les jours, l'aprs-midi, aprs son djeuner...
tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... coute. Tu lui faisais
des gteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du
lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le
fallait. Il les avalait d'une seule bouche, et et puis il buvait un
verre de vin... et puis il disait: C'est dlicieux. Tu te rappelles
comme il disait a?

J'tais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
n'pousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
pousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promene
avec lui devant le chteau, au clair de lune... et l-bas... sous le
sapin, sous le grand sapin... il t'a embrasse... embrasse... dans
ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas!
C'tait probablement la premire fois... oui.... Tu tais si ple en
rentrant au salon!

Je vous ai vus; j'tais l, dans le massif. J'ai eu une rage! Si
j'avais pu, je vous aurais tus!

Je me suis dit: Il n'pousera pas Suzanne, jamais! Il n'pousera
personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis
mise  le har affreusement.

Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... coute. J'avais vu le jardinier
prparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il crasait une
bouteille avec une pierre et mettait le verre pil dans une boulette de
viande.

J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broye
avec un marteau, et j'ai cach le verre dans ma poche. C'tait une
poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits
gteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre
dedans.... Il en a mang trois... moi aussi, j'en ai mang un....
J'ai jet les six autres dans l'tang... les deux cygnes sont morts
trois jours aprs.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien...
coute, coute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai
toujours t malade... coute.... Il est mort... tu sais
bien... coute... ce n'est rien cela.... C'est aprs, plus
tard... toujours... le plus terrible... coute....

Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne
quitterai plus ma soeur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir....
Voil. Et depuis, j'ai toujours pens  ce moment-l,  ce moment-l o
je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande
soeur!

J'ai toujours pens, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je
lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est
fait... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh!
j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout  l'heure, quand je serai
morte.... Le revoir... y songes-tu?... La premire!... Je n'oserai
pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes.
Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh!
dites-lui de me pardonner, monsieur le cur, dites-lui... je vous
en prie. Je ne peux mourir sans a....

Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses
ongles crisps....

Suzanne avait cach sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle
pensait  lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils
auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux
pass  jamais teint. Morts chris! comme ils vous dchirent le coeur!
Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gard dans l'me. Et puis
plus rien, plus rien dans toute son existence!...

Le prtre tout  coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria:

--Mademoiselle Suzanne, votre soeur va mourir!

Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempe de larmes,
et, se prcipitant sur sa soeur, elle la baisa de toute sa force en
balbutiant:

--Je te pardonne, je te pardonne, petite....




TABLE DES MATIRES

Le Crime au pre Boniface. 3

Rose 19

Le Pre 35

L'Aveu 59

La Parure 73

Le Bonheur 97

Le Vieux 115

Un Lche 135

L'Ivrogne 157

Une Vendetta 173

Coco 187

La Main 199

Le Gueux 217

Un Parricide 231

Le Petit 249

La Roche aux Guillemots 268

Tombouctou 277

Histoire vraie 297

Adieu 311

Souvenir 325

La Confession 343

PARIS.--IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.





End of Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant

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