The Project Gutenberg EBook of Hamlet, by William Shakespeare

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Title: Hamlet

Author: William Shakespeare

Release Date: February 13, 2005 [EBook #15032]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note du transcripteur:

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  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 1
  Vie de Shakspeare
  Hamlet.--La Tempte.--Coriolan.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864


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HAMLET

TRAGDIE



NOTICE SUR HAMLET


_Hamlet_ n'est pas le plus beau des drames de Shakspeare; _Macbeth_ et,
je crois aussi _Othello_, lui sont,  tout prendre, suprieurs; mais
c'est peut-tre celui qui contient les plus clatants exemples de ses
beauts les plus sublimes comme de ses plus choquants dfauts. Jamais
il n'a dvoil avec plus d'originalit, de profondeur et d'effet
dramatique, l'tat intime d'une grande me; jamais aussi il ne
s'est plus abandonn aux fantaisies terribles ou burlesques de son
imagination, et  cette abondante intemprance d'un esprit press de
rpandre ses ides sans les choisir, et qui se plat  les rendre
frappantes par une expression forte, ingnieuse et inattendue, sans
aucun souci de leur forme naturelle et pure.

Selon sa coutume, Shakspeare ne s'est point inquit, dans _Hamlet_,
d'inventer ni d'arranger son sujet: il a pris les faits tels qu'il les a
trouvs dans les rcits fabuleux de l'ancienne histoire de Danemark,
par Saxon le Grammairien, transforms en histoires tragiques par
Belleforest, vers le milieu du XVIe sicle, et aussitt traduits et
devenus populaires en Angleterre, non-seulement dans le public, mais sur
le thtre, car il parat certain que six ou sept ans avant Shakspeare,
en 1589, un pote anglais, nomm Thomas Kyd, avait dj fait de Hamlet
une tragdie. Voici le texte du roman historique dans lequel, comme un
sculpteur dans un bloc de marbre, Shakspeare a taill la sienne.

Fengon, ayant gagn secrtement des hommes, se rua un jour en un
banquet sur son frre Horwendille, lequel occit tratreusement, puis
cauteleusement se purgea devant ses sujets d'un si dtestable massacre.
Avant de mettre sa main sanguinolente et parricide sur son frre, il
avoit incestueusement souill la couche fraternelle, abusant de la
femme de celui dont il pourchassa l'honneur devant qu'il effectut sa
ruine....

Enhardi par telle impunit, Fengon osa encore s'accoupler en mariage
 celle qu'il entretenoit excrablement durant la vie du bon
Horwendille.... Et cette malheureuse, qui avoit reu l'honneur d'tre
l'pouse d'un des plus vaillants et sages princes du septentrion,
souffrit de s'abaisser jusqu' telle vilenie que de lui fausser sa foi,
et qui pis est, pouser celui qui toit le meurtrier tyran de son poux
lgitime....

Gruthe s'tant ainsi oublie, le prince Amleth, se voyant en danger de
sa vie, abandonn de sa propre mre, pour tromper les ruses du tyran,
contrefit le fol avec telle ruse et subtilit que, feignant d'avoir tout
perdu le sens, il couvrit ses desseins et dfendit son salut et sa vie.
Tous les jours il toit au palais de la reine, qui avoit plus de soin de
plaire  son paillard que de soucy  venger son mari ou  remettre son
fils en son hritage; il couroit comme un maniaque, ne disoit rien qui
ne ressentt son transport des sens et pure frnsie, et toutes ses
actions et gestes n'toient que d'un homme qui est priv de toute raison
et entendement; de sorte qu'il ne servoit plus que de passe-temps aux
pages et courtisans vents qui toient  la suite de son oncle
et beau-pre.... Et faisoit pourtant des actes pleins de grande
signifiance, et rpondoit si  propos qu'un sage homme et jug bientt
de quel esprit est-ce que sortoit une invention si gentille....

Amleth entendit par l en quel pril il se mettoit si, en sorte aucune,
il obissoit aux mignardes caresses et mignotises de la demoiselle
envoye par son oncle. Le prince, mu de la beaut de la fille, fut par
elle assur encore de la trahison, car elle l'aimoit ds son enfance, et
et t bien marrie de son dsastre....

Il faut, dit un des amis de Fengon, que le roi feigne de s'en aller en
quelque voyage, et que cependant on enferme Amleth seul avec sa mre
dans une chambre dans laquelle soit cach quelqu'un pour our leurs
propos et les complots de ce fol sage et rus compagnon.... Celuy mme
s'offrit pour tre l'espion, et tmoin des propos du fils avec la
mre.... Le roi prit trs-grand plaisir  cette invention....

Cependant le conseiller entra secrtement en la chambre de la reine, et
se cacha sous quelque loudier [1], un peu auparavant que le fils y ft
enclos avec sa mre. Comme il toit fin et cauteleux, sitt qu'il fut
dedans la chambre, se doutant de quelque trahison ou surprise, il
continua en ses faons de faire folles et niaises, sauta sur ce loudier
o, sentant qu'il y avoit dessous quelque cas cach, ne faillit aussitt
de donner dedans avec son glaive.... Ayant ainsi dcouvert l'embche et
puni l'inventeur d'icelle, il s'en revint trouver la reine, laquelle
pleuroit et se lamentoit; puis ayant visit encore tous les coins de la
chambre, se voyant seul avec elle, il lui parla fort sagement en cette
manire:

--Quelle trahison est ceci,  la plus infme de toutes celles qui onc
se sont prostitues au vouloir de quelque paillard abominable, que sous
le fard d'un pleur dissimul, vous couvriez l'acte le plus mchant et
le crime le plus dtestable? Quelle fiance puis-je avoir en vous qui,
drgle sur toute impudicit, allez courant les bras tendus aprs
cetuy flon et traitre tyran qui est le meurtrier de mon pre, et
caressez incestueusement le voleur du lit lgitime de votre loyal
poux?... Ah! reine Gruthe, c'est la lubricit seule qui vous a effac
en l'me la mmoire des vaillances et vertus du bon roi votre poux et
mon pre.... Ne vous offensez pas, je vous prie, Madame, si, transport
de douleur, je vous parle si rigoureusement et si je vous respecte moins
que mon devoir; car, vous ayant mis  nant la mmoire du dfunt roi
mon pre, ne faut s'bahir si aussi je sors des limites de toute
reconnoissance....

[Note 1: Couverture, courte-pointe.]

Quoique la reine se sentt piquer de bien prs, et que Amleth la
toucht vivement o plus elle se sentoit intresse, si est-ce qu'elle
oublia tout dpit qu'elle et pu concevoir d'tre ainsi aigrement tance
et reprise pour la grande joie qui la saisit, connoissant la gentillesse
d'esprit de son fils. D'un ct, elle n'osoit lever les yeux pour le
regarder, se souvenant de sa faute, et de l'autre elle et volontiers
embrass son fils pour les sages admonitions qu'il lui avoit faites, et
lesquelles eurent tant d'efficace que sur l'heure elles teignirent les
flammes de sa convoitise....

Avec lui furent envoys en Angleterre deux des fidles ministres de
Fengon, portant des lettres graves dans du bois, qui portoient la mort
de Amleth et la commandoient  l'Anglois. Mais le rus prince danois,
tandis que ses compagnons dormoient, ayant visit le paquet et connu
la trahison de son oncle et la mchancet des courtisans qui le
conduisoient  la boucherie, rasa les lettres mentionnant sa mort, et au
lieu y grava et cisela un commandement  l'Anglois de faire pendre et
trangler ses compagnons....

Vivant son pre, Amleth avoit t endoctrin en cette science avec
laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissoit le prince des
choses dj passes. Il y auroit fort  discourir si ce prince, par la
violence de sa mlancolie, recevoit telles impressions qu'il devint ce
que nul homme ne lui avoit jamais dclar.

videmment, c'est Hamlet qui, dans ce rcit, a frapp et sduit
Shakspeare. Ce jeune prince, fou par calcul, peut-tre un peu par
nature, rus et mlancolique, ardent  venger la mort de son pre et
habile  veiller pour sa propre vie, ador de la jeune fille envoye
pour le perdre, objet de l'effroi et toujours pourtant de la tendresse
de sa coupable mre, et, jusqu'au moment de l'explosion, cach et
incomprhensible pour toutes les deux; ce personnage plein de passion,
de pril et de mystre, vers dans les sciences occultes et  qui
peut-tre,  travers la violence de sa mlancolie, le malin esprit
fait deviner ce que nul homme ne lui a jamais dclar; quelle donne
admirable pour Shakspeare, scrutateur si curieux et si profond des
agitations obscures de l'me et de la destine humaines! N'et-il fait
que peindre, en les dessinant avec la fermet et en les colorant avec
l'clat de son pinceau, ce caractre et cette situation tels que les lui
donnait la chronique, il et,  coup sr, produit un chef-d'oeuvre.

Mais Shakspeare a fait bien davantage: sous sa main la folie de Hamlet
devient tout autre chose que la prmditation obstine ou l'exaltation
mlancolique d'un jeune prince du moyen ge, plac dans une situation
prilleuse et plong dans un sombre dessein: c'est un grave tat moral,
une grande maladie de l'me qui,  certaines poques et dans certaines
conditions de l'tat social et des moeurs, se rpand parmi les hommes,
atteint souvent les mieux dous et les plus nobles, et les frappe d'un
trouble quelquefois bien voisin de la folie. Le monde est plein de mal,
de toute sorte de mal. Que de souffrances et de crimes, et d'erreurs
fatales, quoique innocentes! Que d'iniquits gnrales et prives,
clatantes et ignores! Que de mrites touffs ou mconnus, perdus
pour le public,  charge pour leurs possesseurs! Que de mensonges et
de froideur, et de lgret, et d'ingratitude, et d'oubli dans les
relations et les sentiments des hommes! La vie si courte et pourtant si
agite, tantt si pesante et tantt si vide! L'avenir si obscur! tant
de tnbres au terme de tant d'preuves! A ceux qui ne voient que cette
face du monde et de la destine humaine, on comprend que l'esprit se
trouble, que le coeur dfaille, et qu'une mlancolie misanthropique
devienne une disposition habituelle qui les jette tour  tour dans
l'irritation ou dans le doute, dans le mpris ironique ou dans
l'abattement.

Ce n'tait point l,  coup sr, la maladie des temps o la chronique
fait vivre Hamlet, ni de celui o vivait Shakspeare lui-mme. Le moyen
ge et le XVIe sicle taient des poques trop actives et trop rudes
pour que ces contemplations amres et ces dveloppements malsains de la
sensibilit humaine y trouvassent aisment accs. Ils appartiennent bien
plutt  des temps de vie molle et d'une excitation morale  la fois
vive et oisive, quand les mes sont jetes hors de leur repos et
dpourvues de toute occupation forte et oblige. C'est alors que
naissent ces mcontentements mditatifs, ces impressions partiales et
irrites, cet entier oubli des biens, cette susceptibilit passionne
devant les maux de la condition humaine, et toute cette colre savante
de l'homme contre l'ordre et les lois de cet univers.

Ce malaise douloureux, ce trouble profond que porte dans l'me une si
sombre et si fausse apprciation des choses en gnral et de l'homme
lui-mme, et qu'il ne rencontrait gure dans son propre temps, ni dans
les temps dont il lisait l'histoire, Shakspeare les a devins et en a
fait la figure et le caractre de Hamlet. Qu'on relise les quatre grands
monologues o le prince de Danemark s'abandonne  l'expression rflchie
de ses sentiments intimes[2]; qu'on recueille dans toute la pice les
mots pars o il les manifeste en passant; qu'on recherche et qu'on
rsume ce qui clate et ce qui se cache dans tout ce qu'il pense et ce
qu'il dit; partout on reconnatra la maladie morale que je viens de
dcrire. L rside vraiment, bien plus que dans ses chagrins ou dans ses
prils personnels, la source de la mlancolie de Hamlet; c'est l son
ide fixe et sa folie.

[Note 2: Acte Ier, scne II;--Acte II, scne II;--Acte III, scne
Ire--Acte IV, scne IV.]

Et avec l'admirable bon sens du gnie, pour rendre, non-seulement
supportable, mais saisissant, le spectacle d'une maladie si sombre,
Shakspeare a mis, dans le malade lui-mme, les qualits les plus douces
et les plus attrayantes. Il a fait Hamlet beau, populaire, gnreux,
affectueux, tendre mme. Il a voulu que le caractre instinctif de son
hros relevt en quelque sorte la nature humaine des mfiances et des
anathmes dont sa mlancolie philosophique l'accablait.

Mais, en mme temps, guid par cet instinct d'harmonie qui n'abandonne
jamais le vrai pote, Shakspeare a rpandu sur tout le drame la mme
couleur sombre qui ouvre la scne: le spectre du roi assassin imprime
ds les premiers pas et conduit jusqu'au terme le mouvement. Et quand le
terme arrive, c'est aussi la mort qui rgne; tous meurent, les innocents
comme les coupables, la jeune fille comme le prince, et plus folle que
lui: tous vont rejoindre le spectre qui n'est sorti de son tombeau que
pour les y pousser tous avec lui. L'vnement tout entier est aussi
lugubre que la pense de Hamlet. Il ne reste sur la scne que les
trangers norwgiens, qui y paraissent pour la premire fois et qui
n'ont pris aucune part  l'action.

Aprs cette grande peinture morale, vient la seconde des beauts
suprieures de Shakspeare, l'effet dramatique. Elle n'est nulle part
plus complte et plus frappante que dans _Hamlet_, car les deux
conditions du grand effet dramatique s'y trouvent, l'unit dans la
varit; une seule impression constante, dominante; et cette mme
impression diversifie selon le caractre, le tour d'esprit, la
condition des divers personnages dans lesquels elle se reproduit. La
mort plane sur tout le drame; le spectre du roi assassin la reprsente
et la personnifie; il est toujours l, tantt prsent lui-mme, tantt
prsent  la pense et dans les discours des autres personnages. Grands
ou petits, coupables ou innocents, intresss ou indiffrents  son
histoire, ils sont tous constamment occups de lui; les uns avec
remords, les autres avec affection et douleur, d'autres encore
simplement avec curiosit, quelques-uns mme sans curiosit et
uniquement par occasion: par exemple, ce grossier fossoyeur qui avait,
dit-il, commenc son mtier le jour o feu ce grand roi avait remport
une grande victoire sur son voisin le roi de Norwge, et qui, en le
continuant pour creuser la fosse de la belle Ophlia, la matresse folle
de Hamlet fou, retrouve le crne du pauvre Yorick, ce bouffon du roi
dfunt, le crne du bouffon de ce spectre qui sort  chaque instant
de son tombeau pour troubler les vivants et obtenir justice de son
assassin. Tous ces personnages, au milieu de toutes ces circonstances,
sont amens, retirs, ramens tour  tour, chacun avec sa physionomie,
son langage, son impression propre; et tous concourent incessamment 
entretenir,  rpandre,  fortifier cette impression unique et gnrale
de la mort, de la mort juste ou injuste, naturelle ou violente, oublie
ou pleure, mais toujours prsente, et qui est la loi suprme et devrait
tre la pense permanente des hommes.

Au thtre, devant des spectateurs runis en grand nombre et mls,
l'effet de ce drame,  la fois si lugubre et si anim, est irrsistible;
l'me est remue dans ses dernires profondeurs, en mme temps que
l'imagination et les sens sont occups et entrans par un mouvement
extrieur continu et rapide. C'est l le double gnie de Shakspeare,
philosophe et pote galement inpuisable, moraliste et machiniste tour
 tour, aussi habile  remplir bruyamment la scne qu' pntrer et 
mettre en lumire les plus intimes secrets du coeur humain. Soumis 
l'action immdiate d'une telle puissance, les hommes en masse ne lui
demandent rien au del de ce qu'elle leur donne; elle les domine
et emporte d'assaut leur sympathie et leur admiration. Les esprits
difficiles et dlicats, qui jugent presque au mme moment o ils
sentent, et qui portent le besoin de la perfection jusque dans leurs
plus vifs plaisirs, gotent et admirent aussi immensment Shakspeare;
mais ils sont dsagrablement troubls dans leur admiration et leur
jouissance, tantt par l'entassement et la confusion des personnages et
des incidents inutiles; tantt par les longs et subtils dveloppements
d'une rflexion ou d'une ide qu'il conviendrait au personnage
d'indiquer en passant, mais dans laquelle le pote se complat et
s'arrte pour son propre compte; plus souvent encore par ce bizarre
mlange de grossiret et de recherche dans le langage qui donne
quelquefois, aux sentiments les plus vrais, des formes factices et
pdantes, et, aux plus belles inspirations de la philosophie ou de la
posie, une physionomie barbare. Ces dfauts abondent dans _Hamlet_.
Je ne veux ni me donner la pnible satisfaction de le prouver, ni me
dispenser de le dire. En fait de gnie, Shakspeare n'a peut-tre point
de rivaux; dans les hautes et pures rgions de l'art, il ne saurait tre
un modle.



HAMLET

TRAGDIE


PERSONNAGES

  CLAUDIUS, roi de Danemark.
  HAMLET, fils de Hamlet et neveu de Claudius.
  POLONIUS, seigneur chambellan.
  HORATIO, ami de Hamlet.
  LAERTES, fils de Polonius.
  VOLTIMAND,
  CORNLIUS,
  ROSENCRANTZ,
  GUILDENSTERN, seigneurs de la cour de Danemark.
  OSRICK, seigneur de la cour.
  UN AUTRE SEIGNEUR DE LA COUR.
  UN PRTRE.
  MARCELLUS,
  BERNARDO, officiers.
  FRANCISCO, soldat.
  REYNALDO, domestique de Polonius.
  UN CAPITAINE, ambassadeur.
  L'OMBRE du pre d'Hamlet.
  FORTINBRAS, prince de Norwge.
  GERTRUDE, reine de Danemark et
  mre d'Hamlet.
  OPHLIA, fille de Polonius.
  SEIGNEURS, DAMES, OFFICIERS, SOLDATS,
  COMDIENS, FOSSOYEURS, MATELOTS,
  MESSAGERS et autres serviteurs.

  La scne est  Elseneur.



ACTE PREMIER



SCNE I


Elseneur.--Une plate-forme devant le chteau.

FRANCISCO _montant la garde_, BERNARDO _vient  lui_.

BERNARDO.--Qui va l?

FRANCISCO.--Non, rpondez vous-mme. Arrtez-vous et faites-vous
reconnatre.

BERNARDO.--Vive le roi!

FRANCISCO.--Bernardo?

BERNARDO.--En personne.

FRANCISCO.--Vous venez trs-soigneusement  votre heure.

BERNARDO.--Minuit vient de sonner: va regagner ton lit, Francisco.

FRANCISCO.--Pour cette dlivrance, mille grces. Le froid est aigre, et
j'ai le coeur saisi.

BERNARDO.--Avez-vous eu une garde tranquille?

FRANCISCO.--Pas une souris qui ait boug!

BERNARDO.--Allons, bonne nuit. Si vous rencontrez Horatio et Marcellus,
mes compagnons de garde, priez-les de faire hte.

(Horatio et Marcellus entrent.)

FRANCISCO.--Je pense que je les entends.--Hol! halte! qui va l?

HORATIO.--Amis de ce pays.

MARCELLUS.--Et hommes liges du roi de Danemark.

FRANCISCO.--Je vous souhaite une bonne nuit.

MARCELLUS.--Adieu donc, honnte soldat; qui vous a relev?

FRANCISCO.--Bernardo a pris mon poste; je vous souhaite une bonne nuit.

(Francisco sort.)

MARCELLUS.--Hol! Bernardo!

BERNARDO.--Que dites-vous? Est-ce Horatio qui est l?

HORATIO.--Un petit morceau de lui, oui.

BERNARDO.--Soyez le bienvenu, Horatio. Soyez le bienvenu, bon Marcellus.

MARCELLUS.--Eh bien! cette chose a-t-elle encore apparu cette nuit?

BERNARDO.--Je n'ai rien vu.

MARCELLUS.--Horatio dit que c'est pure imagination, et il ne veut pas
souffrir que la croyance ait prise sur lui, quant  cette terrible
vision que nous avons vue par deux fois. C'est pourquoi j'ai insist
auprs de lui, l'invitant  veiller avec nous chaque minute de cette
nuit, afin que, si cette apparition vient encore, il puisse confirmer
nos regards et lui parler.

HORATIO.--Bah! bah! elle ne paratra pas.

BERNARDO.--Asseyez-vous un moment, et laissez-nous encore une fois
livrer assaut  vos oreilles, qui sont si bien fortifies contre notre
histoire, contre ce que nous avons vu pendant deux nuits.

HORATIO.--Bien! asseyons-nous, et coutons Bernardo parler de ceci.

BERNARDO.--La dernire de toutes ces nuits,  l'heure o cette mme
toile, qui est  l'occident du ple, avait fait son voyage jusqu'
clairer cette partie du ciel o elle flamboie  prsent, Marcellus et
moi, la cloche sonnant alors une heure....

MARCELLUS.--Paix! supprime le reste! regarde, le voici qui revient.

(L'ombre entre.)

BERNARDO.--C'est la mme apparence que celle du roi qui est mort.

MARCELLUS.--Toi qui es un savant, parle-lui, Horatio.

BERNARDO.--Ne ressemble-t-il pas au roi? Observe-le, Horatio.

HORATIO.--Tout semblable. Il me bouleverse de peur et d'tonnement.

BERNARDO.--Il voudrait qu'on lui parlt.

MARCELLUS.--Parle-lui, Horatio.

HORATIO.--Qui es-tu, toi qui usurpes ensemble cette heure de la nuit et
cette forme noble et guerrire sous laquelle la majest du Danemark,
maintenant ensevelie, a pour un temps march? Au nom du ciel, je te
somme: parle.

MARCELLUS.--Il est offens.

BERNARDO.--Vois, il s'loigne avec hauteur.

(L'ombre s'en va.)

HORATIO.--Arrte; parle, parle; je te somme de parler.

MARCELLUS.--Il est parti et ne rpondra pas.

BERNARDO.--Eh bien! Horatio, vous tremblez, et vous tes tout ple;
ceci n'est-il pas quelque chose de plus que de l'imagination? Qu'en
pensez-vous?

HORATIO.--Devant mon Dieu, je ne pourrais pas le croire, sans le
sensible et sr tmoignage de mes propres yeux.

MARCELLUS.--Ne ressemble-t-il pas au roi?

HORATIO.--Comme tu te ressembles  toi-mme. C'est bien l la mme
armure qu'il portait lorsqu'il combattit le Norwgien ambitieux; ce
fut ainsi qu'un jour il frona le sourcil lorsque, dans une confrence
furieuse, il arracha le Polonais de son traneau et l'tendit sur la
glace. Cela est trange!

MARCELLUS.--Deux fois dj, justement  cette heure de mort, il a pass
prs de notre poste avec cette dmarche guerrire.

HORATIO.--Sur quel point prcis doit,  ce propos, travailler notre
pense, je n'en sais rien; mais,  dire l'ensemble et la pente de mon
opinion, ceci annonce quelque trange explosion dans notre royaume.

MARCELLUS.--C'est bon; asseyons-nous, et dites-moi, si vous le savez,
pourquoi ces continuelles gardes, si strictes et si rigoureuses,
fatiguent ainsi, chaque nuit, les sujets de ce royaume? Et pourquoi,
chaque jour, ces canons de bronze que l'on coule, et tout ce trafic, 
l'tranger, pour des munitions de guerre? Pourquoi la presse sur les
charpentiers de vaisseau, dont le rude labeur ne distingue plus le
dimanche de la semaine? Qu'y a-t-il en jeu pour que cette hte abondante
en sueurs fasse les journes et les nuits compagnes du mme travail?
Quel est celui qui peut m'instruire?

HORATIO.--Je le puis, ou, du moins, ainsi vont les rumeurs: notre
dernier roi, dont  l'heure mme l'image vient de nous apparatre, fut,
comme vous savez, provoqu au combat par Fortinbras de Norwge, qu'un
jaloux orgueil avait excit  ce dfi. Dans ce combat, notre vaillant
Hamlet (car cette partie de notre monde connu le tenait pour tel) tua ce
Fortinbras, qui, par un acte bien scell et fait dans toutes les formes
des lois et de la science hraldique, abandonnait au vainqueur, avec sa
vie, tous les domaines dont il tait possesseur. Contre ce gage notre
roi avait assign une portion quivalente qui serait entre dans le
patrimoine de Fortinbras, s'il ft rest vainqueur, comme son lot,
d'aprs la convention et la teneur des articles ratifis, est chu 
Hamlet. Maintenant, mon cher, le jeune Fortinbras, tout plein et tout
bouillant d'une fougue inexprimente, a ramass  et l sur les
frontires de la Norwge une troupe d'aventuriers sans feu ni lieu,
moyennant les vivres et l'entretien, pour quelque entreprise o il
s'agisse d'avoir du coeur; ce ne peut tre (comme en est bien convaincu
notre gouvernement) que le projet de reprendre sur nous  main arme, et
par voie de contrainte, les susdites terres, ainsi perdues par son pre;
et c'est l, je crois, la cause majeure de nos prparatifs, l'origine de
ces gardes que nous montons, et le grand but de ce train de poste et de
ce remue-mnage que vous voyez par tout le pays.

BERNARDO.--Je pense que ce ne peut tre autre chose, et cela s'accorde
bien avec cette figure d'augure trange qui passe, arme, au milieu de
notre veille, si semblable au roi qui tait et est encore l'occasion de
ces guerres.

HORATIO.--Ah! cela, c'est un grain de poussire qui tombe dans l'oeil
de l'esprit, pour l'inquiter. Au temps de la plus grande et plus
florissante force de Rome, un peu avant que le trs-puissant Jules-Csar
ne tombt, les spulcres se dpeuplrent, et les morts en linceul s'en
allaient, criant et gmissant par les rues de Rome; on voyait des
toiles avec des queues de flamme, et des roses de sang, et des ravages
dans le soleil; et l'humide plante, dont l'influence rgit l'empire de
Neptune, tait atteinte d'une clipse presque comme si c'et t le
jour du jugement. Eh bien! ce sont de semblables signes prcurseurs
d'vnements terribles, comme des hrauts qui ouvrent la marche des
destins, comme un prologue du sort qui s'avance, c'est l ce que le ciel
et la terre tout ensemble viennent de montrer dans nos climats et  nos
concitoyens. (_L'ombre reparat_.) Mais, silence! voyez: le voil. Il
revient encore. Je veux me mettre devant lui, dt-il m'anantir! Arrte,
illusion! si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, parle-moi.

S'il y a quelque chose de bien  faire qui puisse compter pour ton
soulagement et pour mon salut, parle-moi.

Si tu es dans le secret des destins de ta patrie, et que, pour notre
bonheur, la prescience puisse les faire viter, oh! parle.

Ou si, pendant ta vie, tu as enfoui dans le sein de la terre quelque
trsor extorqu, ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits, vous errez
souvent, tout morts que vous tes, dis-le-moi. Arrte-toi et parle. (_Le
coq chante_.) Arrtez-le, Marcellus.

MARCELLUS.--Le frapperai-je de ma pertuisane?

HORATIO.--Oui, s'il ne veut pas s'arrter.

BERNARDO.--Le voici!

HORATIO.--Le voici!

(L'ombre s'en va.)

MARCELLUS.--Le voil parti. Nous lui faisons tort,  lui qui est si
majestueux, en essayant contre lui ces dmonstrations de violence;
il est invulnrable comme l'air, et nos coups frappant dans le vide
n'auraient t qu'une mchante raillerie.

BERNARDO.--Il tait au moment de parler, quand le coq a chant.

HORATIO.--Et alors il a tressailli comme un tre coupable  un terrible
appel. J'ai ou dire que le coq, qui est le clairon du matin, par sa
voix haute et perante, veille le dieu du jour; et qu' ce signal, les
esprits chapps et errants, qu'ils soient dans la mer ou dans le feu,
vont se cacher dans leur prison; et ce que nous venons de voir a prouv
qu'on dit vrai.

MARCELLUS.--Il s'est vanoui au cri du coq. Quelques-uns disent que,
toujours, quand la saison s'approche o la naissance de notre Sauveur
est clbre, cet oiseau de l'aurore chante durant toute la nuit; alors,
dit-on, aucun esprit n'ose se risquer dehors; les nuits sont saines;
alors nulle plante dont l'action nous frappe, nulle fe qui nous
surprenne, nulle sorcire qui ait le pouvoir de charmer, tant ce moment
de l'anne est sanctifi et riche de grces.

HORATIO.--Je l'ai ou dire ainsi, et je le crois en partie. Mais voyez:
le matin, draps dans son manteau rougissant, s'avance parmi la rose
sur cette haute colline  l'orient. Descendons notre garde, et si vous
m'en croyez, faisons part au jeune Hamlet de ce que nous avons vu cette
nuit; car, sur ma vie, cet esprit, muet pour nous, lui parlera. Vous
accordez-vous  vouloir que nous l'instruisions de cela, comme nous
l'ordonnent nos affections, conformes  notre devoir?

MARCELLUS.--Faisons cela, je vous prie; je sais o nous pourrons le
trouver ce matin fort  propos.



SCNE II


Une salle de rception dans le chteau.

LE ROI, LA REINE, HAMLET, POLONIUS, LAERTES, VOLTIMAND, CORNLIUS, _et
des seigneurs de leur suite, entrent_.

LE ROI.--Bien que le souvenir de la mort de Hamlet, notre frre
bien-aim, soit encore vert et vivace, bien qu'il nous convnt,  nous,
dlaisser nos coeurs dans la tristesse, et  notre royaume tout entier
de montrer comme un seul front contract par la mme douleur, la raison,
cependant, combattant la nature, nous a amens  penser  lui avec une
sage douleur et non sans quelque souvenir de nous-mmes. C'est pourquoi
voici celle qui fut d'abord notre soeur, maintenant notre reine,
compagne de notre empire sur ces belliqueux tats, et que, avec une joie
droute, avec un oeil brillant, tandis que l'autre versait des larmes,
mlant les rjouissances aux funrailles et les obsques au mariage,
pesant dans une balance gale le plaisir et l'affliction, nous avons
prise pour femme. Nous n'avons point rsist en ceci  vos sagesses
suprieures, qui ont eu leur libre allure dans tout le cours de cette
affaire. Recevez tous nos remercments.

Maintenant il s'agit, comme vous le savez, du jeune Fortinbras, qui,
faisant peu de cas de ce que nous pouvons valoir, ou pensant que la mort
rcente de notre frre bien-aim aurait branl ce royaume et drang
ses ressorts, et sans autre alli que ce fantme de ses avantages rvs,
n'a pas manqu de nous insulter par un message, pour redemander les
domaines perdus par son pre, et que notre trs-vaillant frre a acquis
par tous les liens et avec tous les sceaux de la loi. Mais c'est assez
parler de lui. Quant  nous et  l'objet de cette assemble, voici
quelle est l'affaire: nous avons crit par ces lettres au roi de
Norwge, oncle du jeune Fortinbras, qui, impotent et alit, a  peine
ou parler du projet de son neveu, en l'invitant  en arrter la suite;
car les leves, les enrlements et la pleine organisation des corps,
tout se fait parmi ses sujets. Et nous vous dpchons aujourd'hui, brave
Cornlius, et vous, Voltimand, pour porter nos salutations  ce vieux
roi, sans vous donner pouvoir personnel pour traiter avec ce prince en
dehors du cercle o peut s'tendre le dveloppement de ces instructions.
Adieu, et que votre diligence tmoigne de votre dvouement.

VOLTIMAND.--En cela et en toutes choses, nous montrerons notre
dvouement.

LE ROI.--Nous n'en doutons point. Adieu de bon coeur. (_Voltimand et
Cornlius sortent_.) Et maintenant, Lartes, qu'avez-vous de nouveau 
nous dire? Vous nous avez annonc une demande; qu'est-ce, Lartes? Vous
ne pouvez point dire une chose raisonnable au roi de Danemark, et perdre
vos paroles. Que peux-tu demander, Lartes, qui ne soit d'avance mon
offre plutt que ta demande? La tte n'est pas soeur du coeur, ni la
main servante des lvres plus troitement que le trne de Danemark n'est
li  ton pre. Que souhaites-tu, Lartes?

LARTES.--Mon redout seigneur, je demande votre cong et votre agrment
pour retourner en France. Quoique j'en sois parti avec empressement pour
vous rendre hommage lors de votre couronnement, maintenant, je l'avoue,
ce devoir une fois rempli, mes penses et mes dsirs se tournent de
nouveau vers la France, et s'inclinent devant vous pour obtenir votre
gracieux cong et votre indulgence.

LE ROI.--Avez-vous le cong de votre pre? Que dit Polonius?

POLONIUS.--Il m'a, monseigneur, arrach par l'effort de ses instances
une lente permission, et  la fin j'ai scell son dsir de mon pnible
consentement. Je vous supplie de lui donner cong de partir.

LE ROI.--Prends l'heure qui te sourira, Lartes; tes moments sont  toi,
et  toi mes meilleures volonts[3]; fais-en usage selon tes souhaits.
Et maintenant, Hamlet, mon cousin, mon fils...

[Note 3: Nous traduisons d'aprs une correction excellente de Johnson:

  Take thy fair hour, Laertes; time is thine,
  And my best graces.]

HAMLET, _ part_.--Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.

LE ROI.--D'o vient que les nuages psent encore sur vous?

HAMLET.--Mais non, mon seigneur; je ne suis que trop en plein soleil.

LA REINE.--Cher Hamlet, renonce  ces couleurs tnbreuses, et que ton
oeil regarde en ami le roi de Danemark. Ne va pas, sans fin, sous
le voile baiss de tes paupires, cherchant ton noble pre dans la
poussire. Tu le sais, c'est le sort commun; tout ce qui vit doit mourir
et ne fait que traverser ce monde pour aller  l'ternit.

HAMLET.--Oui, madame, c'est le sort commun.

LA REINE.--S'il en est ainsi, pourquoi cela te semble-t-il trange?

HAMLET.--Cela me _semble_, madame! non, cela est. _Sembler_ et moi, nous
ne nous connaissons pas. Ce n'est pas seulement mon manteau noir comme
l'encre, bonne mre, ni la traditionnelle livre d'un deuil d'apparat,
ni le souffle orageux d'une respiration pnible, non, ni la source
abondante qui ruisselle dans les yeux, ni l'apparence abattue du visage,
ni toutes les formes, tous les modes, tous les signes de la douleur,
qui peuvent tmoigner de moi vraiment. A bien dire, c'est l ce qui
semble: car ce sont des actions qu'un homme peut jouer; mais je porte
au dedans de moi ce que n'gale aucun signe, ce que ne disent pas tous
ces harnais et cette livre de la douleur.

LE ROI.--C'est une tendre et honorable marque de votre nature, Hamlet,
que de rendre  votre pre ces lugubres devoirs. Mais, vous devez le
savoir, votre pre perdit un pre; ce pre qu'il perdit avait perdu le
sien; et le survivant est tenu, par obligation filiale,  faire au mort,
pendant quelque temps, hommage de sa douleur. Mais persvrer dans une
affliction obstine, c'est un acte d'opinitret impie, c'est un
chagrin qui n'est point d'un homme. Cela fait voir une volont
trs-indiscipline envers le ciel, un coeur dsarm ou un esprit
rebelle, une intelligence trop simple et sans tude: car ce qui doit
tre,  notre connaissance, de toute ncessit, ce qui est aussi
habituel que la plus vulgaire des choses qui tombent sous les sens,
pourquoi, dans notre rvolte purile, prendrions-nous cela tant  coeur?
Fi! c'est un pch contre le ciel, un pch contre les morts, un pch
contre la nature, une absurdit contre la raison, dont le texte habituel
est la mort des pres, et qui n'a pas cess de crier, depuis le premier
cadavre jusqu' celui qui est mort aujourd'hui: _Cela doit tre
ainsi_. Nous vous en prions, jetez bas cette infructueuse douleur, et
considrez-nous comme un pre; car il faut que le monde le sache, vous
tes le plus proche de notre trne, et cette mme excellence d'amour que
le pre le plus tendre porte  son fils, nous-mme nous vous l'offrons.
Quant  votre dessein de retourner aux coles de Wittenberg, il est des
plus contraires  nos dsirs. Nous vous en supplions, soumettez-vous 
rester ici pour la consolation et la joie de nos yeux, vous, le premier
de notre cour, notre cousin et notre fils.

LA REINE.--Que les prires de ta mre ne soient pas perdues; Hamlet, je
t'en prie, demeure avec nous, ne va pas  Wittenberg.

HAMLET.--Je vous obirai de mon mieux en tout, madame.

LE ROI.--Bien, voil une tendre et bonne rponse. Soyez en Danemark
comme nous-mmes.--Venez, madame; cette douce et volontaire concession
de Hamlet entre en souriant dans mon coeur; en actions de grces, je
veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd'hui une joyeuse sant,
sans que le grand canon le dise aux nuages, et le ciel rpondra  chaque
rasade du roi, en rptant le fracas du tonnerre terrestre. Allons.

(Le roi, la reine, la cour, etc., Polonius et Lartes sortent.)

HAMLET.--Oh! si cette solide, trop solide chair pouvait se fondre,
s'couler et se rsoudre en une rose! Ou si, du moins, l'ternel
n'avait pas tabli sa loi sacre contre le meurtre de soi-mme! O Dieu!
 Dieu! combien pesantes et uses, et plates et sans profit me semblent
toutes les pratiques de ce monde! Fi de ce monde! oh! fi! c'est un
jardin non sarcl o tout monte en graine; ce sont des herbes grossires
et sauvages qui s'en emparent uniquement... Que les choses en soient
venues l! Mort depuis deux mois seulement... non, moins encore, il
n'y a pas deux mois... Un si excellent roi! qui tait  celui-ci ce
qu'Apollon est  un satyre... si tendre pour ma mre qu'il ne pouvait
pas mme souffrir que les vents du ciel s'approchassent de son visage
trop rudement. Ciel et terre! faut-il que je me souvienne? Comment? On
l'aurait vue se pendre  lui comme si l'apptit en elle n'et fait que
s'accrotre de ce dont il se nourrissait... et pourtant, en un mois...
Ne pensons pas  cela. Fragilit, ton nom est femme! Un petit mois, et
avant que ces souliers fussent vieux, avec lesquels elle avait suivi le
corps de mon pauvre pre, tout en pleurs, comme une Niob... Comment?
Elle, elle-mme? O ciel! une bte  qui manquent les discours de la
raison se serait plus longtemps lamente.--Marie avec mon oncle, avec
le frre de mon pre, qui ne ressemble pas plus  mon pre que moi 
Hercule... en un mois, avant que le sel de ses larmes vicieuses et
cess de rougir ses yeux endoloris, elle s'est marie! O criminelle hte
de se jeter--et si lgrement--dans un lit incestueux! Cela n'est pas
bien, cela ne peut tourner  bien. Mais brise-toi, mon coeur; car je
dois retenir ma langue.

(Horatio, Marcellus et Bernardo entrent.)

HORATIO.--Salut  votre seigneurie.

HAMLET.--Je suis charm de vous voir en bonne sant. Horatio, n'est-ce
pas?... ou je ne sais plus qui je suis moi-mme.

HORATIO.--Lui-mme, monseigneur, et votre trs-humble serviteur pour
toujours.

HAMLET.--Dites mon bon ami, monsieur; je veux changer ce nom avec vous.
Et quel motif vous ramne de Wittenberg, Horatio?--Marcellus?

MARCELLUS.--Mon bon seigneur...

HAMLET.--Je suis charm de vous voir. Bonjour, monsieur. Mais, en
vrit, qu'est-ce qui vous a fait quitter Wittenberg?

HORATIO.--Un naturel de vagabond, mon bon seigneur.

HAMLET.--Je ne m'accommoderais pas d'entendre votre ennemi parler de
la sorte; vous ne voudrez pas faire  mon oreille cette violence de la
rendre dpositaire de votre tmoignage contre vous-mme. Je sais bien
que vous n'tes pas un vagabond. Mais quelle affaire avez-vous 
Elseneur? Nous vous apprendrons  boire  pleins bords avant que vous
repartiez d'ici.

HORATIO.--Mon seigneur, j'tais venu pour voir les funrailles de votre
pre.

HAMLET.--Je te prie, camarade, ne te moque pas de moi; je pense que
c'est pour voir les noces de ma mre.

HORATIO.--Il est vrai, mon seigneur, qu'elles ont suivi de bien prs.

HAMLET.--conomie, Horatio, conomie pure! Les viandes cuites pour les
funrailles ont t resservies froides sur les tables du mariage. Plt 
Dieu que j'eusse rencontr dans le ciel mon meilleur ennemi, plutt que
d'avoir vu ce jour, Horatio!--Mon pre!--Il me semble que je vois mon
pre?

HORATIO.--O, mon seigneur?

HAMLET.--Avec les yeux de l'me, Horatio.

HORATIO.--Je l'ai vu autrefois; c'tait un roi parfait.

HAMLET.--C'tait un homme, pour tout dire en un mot, tel que je ne
reverrai jamais son pareil.

HORATIO.--Mon seigneur, je crois l'avoir vu durant la nuit d'hier.

HAMLET.--Vu! Qui?

HORATIO.--Mon seigneur, le roi votre pre.

HAMLET.--Le roi mon pre!

HORATIO.--Modrez pour un instant votre surprise, en prtant une oreille
attentive, afin que je puisse, avec le tmoignage de ces messieurs, vous
raconter ce prodige.

HAMLET.--Pour l'amour de Dieu, fais-toi entendre.

HORATIO.--Pendant deux nuits de suite, ces messieurs, Marcellus et
Bernardo, tant en faction,  l'heure oisive et morte du milieu de la
nuit, ont eu l'aventure que voici: une figure, semblable  votre pre,
arme de toutes pices, exactement de pied en cap, apparat devant eux,
et, avec une dmarche solennelle, passe lentement et gravement prs
d'eux. Trois fois il se promena devant leurs yeux accabls et fixes
d'pouvante,  la distance de ce bton, tandis que, dissous presque
en je ne sais quelle gele fondante, par l'effet de la peur, ils
demeuraient muets et ne lui parlaient point. Ils m'ont fait part de cela
comme d'un secret terrible; et moi, la troisime nuit, j'ai mont la
garde avec eux. Alors, tout comme ils me l'avaient racont,  la mme
heure, en la mme forme, chacune de leurs paroles se trouvant vraie et
certaine, l'apparition est venue. J'ai reconnu votre pre; ces deux
mains ne sont pas plus semblables.

HAMLET.--Mais o cela s'est-il pass?

MARCELLUS.--Mon seigneur, sur la plate-forme o nous montions la garde.

HAMLET.--Ne lui avez-vous point parl?

HORATIO.--Mon seigneur, c'est ce que j'ai fait. Mais il n'a fait nulle
rponse; une fois, pourtant,  ce qu'il m'a sembl, il a lev la tte
et a commenc  se mouvoir comme s'il voulait parler; mais,  ce moment
mme, le coq du matin a chant  haute voix, et lui,  ce bruit, il a
recul en toute hte, et s'est vanoui  nos yeux.

HAMLET.--Cela est fort trange.

HORATIO.--Aussi srement que j'existe, mon honorable seigneur, cela est
vrai; et nous avons pens que notre devoir nous prescrivait de vous en
donner connaissance.

HAMLET.--En vrit, en vrit, messieurs, cela me trouble. Montez-vous
la garde ce soir?

TOUS.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Arm, dites-vous?

TOUS.--Arm, mon seigneur.

HAMLET.--De la tte aux pieds?

TOUS.--Mon seigneur, de pied en cap.

HAMLET.--Alors, vous n'avez pas vu son visage.

HORATIO.--Oh! si, mon seigneur; sa visire tait leve.

HAMLET.--Eh bien! avait-il un aspect irrit?

HORATIO.--Un air de tristesse plutt que de colre.

HAMLET.--Ple ou rouge?

HORATIO.--Non, trs-ple.

HAMLET.--Et il fixait les yeux sur vous?

HORATIO.--Constamment.

HAMLET.--Je voudrais avoir t l.

HORATIO.--Cela vous aurait fortement frapp.

HAMLET.--Sans doute, sans doute. A-t-il demeur longtemps?

HORATIO.--Le temps de compter jusqu' cent, sans trop se presser?

MARCELLUS et BERNARDO.--Plus longtemps! plus longtemps!

HORATIO.--Non pas quand je l'ai vu.

HAMLET.--Sa barbe tait grisonnante, n'est-ce pas?

HORATIO.--Comme lorsque je l'ai vu durant sa vie; comme un blason de
sable sem d'argent[4].

[Note 4: Dans le langage du blason, le sable est la couleur noire.]

HAMLET.--Je veillerai cette nuit, peut-tre paratra-t-il encore.

HORATIO.--Je le garantis, il paratra.

HAMLET.--S'il revt encore la forme de mon noble pre, je lui parlerai,
dt l'enfer bant m'ordonner de me tenir en paix. Je vous prie tous, si
vous avez cach cette vision, persistez dans votre silence; et, quelque
chose qui puisse encore advenir cette nuit, livrez-le  votre rflexion,
mais point  votre langue. Je rcompenserai votre affection! Ainsi,
adieu. Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit, j'irai vous
trouver.

TOUS.--Nos respects  votre seigneurie.

HAMLET.--Non, votre affection, comme la mienne est  vous. Adieu!
(_Horatio, Marcellus et Bernardo sortent_.)--L'me de mon pre tout
arme! tout ne va pas bien. Je souponne quelque mauvais mystre. Oh!
je voudrais que la nuit ft venue! Jusque-l, sois calme, mon me! Les
mauvaises actions, quand la terre entire pserait sur elles, surgiront
aux yeux des hommes.

(Il sort.)



SCNE III


Un appartement dans la maison de Polonius.

LAERTES ET OPHLIA _entrent_.

LAERTES.--Mes bagages sont embarqus; adieu! Et maintenant, soeur, quand
les vents en offriront l'occasion et qu'un convoi nous viendra en aide,
ne vous endormez pas, mais donnez-moi de vos nouvelles.

OPHLIA.--Pouvez-vous en douter?

LAERTES.--Quant  Hamlet, et au badinage de ses gracieusets,
regardez cela comme une fantaisie de mode et un jeu auquel son sang
s'amuse,--comme une violette ne en la jeunesse de la nature qui
s'veille,--htive, mais passagre, suave, mais sans dure; le parfum et
la distraction d'une minute, rien de plus.

OPHLIA.--Quoi! rien de plus?

LAERTES.--Non, croyez-moi, rien de plus; car la nature, dans son
progrs, ne dveloppe pas seulement les muscles et la masse du corps,
mais  mesure que s'agrandit ce temple, s'tendent aussi largement,
pour la pense et pour l'me, les charges de leur dignit intrieure.
Peut-tre vous aime-t-il maintenant; peut-tre aucune souillure, aucune
fraude n'altrent maintenant la vertu de ses volonts; mais vous devez
craindre, en pesant sa grandeur, que ses volonts ne lui appartiennent
pas. Il est lui-mme sujet de sa naissance; il ne lui est pas possible,
comme aux gens qui ne comptent pas, de se tailler  lui-mme sa
destine, car de son choix dpendent le salut et la sant de tout
l'tat; et c'est pourquoi son choix doit tre restreint  ce que demande
ou permet le corps dont il est la tte. Si donc Hamlet dit qu'il vous
aime, il est de votre sagesse de le croire seulement jusqu' ce point
o peut aller, selon le rle et le rang qui lui sont propres, son droit
d'agir comme il a parl, c'est--dire jusque-l seulement o peut aller
avec lui la grande voix du Danemark. Pesez donc la perte que votre
honneur aurait  subir, si, d'une oreille trop crdule, vous coutiez
ses chansons, ou perdiez votre coeur, ou ouvriez  ses importunits sans
frein le trsor de votre chastet. Craignez cela, Ophlia, craignez
cela, chre soeur; tenez-vous toujours en de de votre affection,
hors de l'atteinte et du danger des dsirs. La vierge la plus mnagre
d'elle-mme est dj assez prodigue si elle dmasque sa beaut aux
regards de la lune. La vertu mme n'chappe point aux traits de la
calomnie; le ver ronge les enfants du printemps, trop souvent mme avant
que leurs boutons soient panouis; et c'est au matin de la jeunesse,
sous ses limpides roses, que les souffles contagieux ont plus de
menaces. Soyez donc prudente; la meilleure sauvegarde, c'est la peur:
assez souvent la jeunesse se rvolte d'elle-mme, quoiqu'elle n'ait prs
d'elle personne qui l'y pousse.

OPHLIA.--Je conserverai l'impression de cette leon salutaire, comme
un gardien pour mon coeur. Mais, mon bon frre, ne faites pas comme
quelques rudes pasteurs: il ne faut pas me montrer une route escarpe
et pineuse vers le ciel, et, comme un libertin vantard et insouciant,
suivre soi-mme le sentier fleuri de la licence, et s'inquiter peu de
ses propres leons.

LAERTES.--Oh! ne craignez pas pour moi. Je m'arrte trop longtemps. Mais
voici venir mon pre. (_Polonius entre_.) Une double bndiction est une
double faveur. L'occasion me rit pour un second adieu.

POLONIUS.--Encore ici, Lartes! A bord,  bord! c'est une honte: le vent
est l qui pousse au dos de votre voile, et vous vous faites attendre!
Allons, que ma bndiction soit avec vous (_il met sa main sur la tte
de Lartes_); et songe  graver en ta mmoire ces quelques prceptes:
Ne donne pas  toutes tes penses une langue, ni  aucune pense non
calcule son excution. Sois familier, mais jamais banal. Les amis que
tu auras, et dont le choix sera prouv, attache-les  ton me par
des crampons d'acier; mais n'use pas la paume de ta main  fter tout
camarade clos d'hier et encore sans plumes. Garde-toi d'entamer une
querelle; mais une fois engag, comporte-toi de manire que l'adversaire
prenne garde  toi. Prte l'oreille  tous, mais ne livre tes paroles
qu' peu de gens. Recueille l'opinion de chacun, mais rserve ton
jugement. Que tes habits soient aussi coteux que ta bourse le permet,
sans recherches singulires; riches, sans tre voyants; car l'ajustement
rvle souvent l'homme; et les gens les plus relevs en France par leur
rang et par leur position sont, surtout en cela, des modles de got et
de dignit. Ne sois ni emprunteur, ni prteur, car le prt fait souvent
perdre et l'argent et l'ami, et l'emprunt mousse le tranchant de
l'conomie. Ceci pardessus tout: sois vrai envers toi-mme; et, comme
la nuit suit le jour, ceci doit s'en suivre que tu ne pourras tre faux
envers personne. Adieu! que ma bndiction fasse pntrer tout cela en
toi.

LAERTES.--Je prends humblement cong de vous, mon seigneur.

POLONIUS.--L'heure vous rclame. Allez, vos serviteurs vous attendent.

LAERTES.--Adieu, Ophlia, et souvenez-vous bien de ce que je vous ai
dit.

OPHLIA.--Cela est enferm en ma mmoire, et vous en garderez vous-mme
la clef.

LAERTES.--Adieu!

(Lartes sort.)

POLONIUS.--Qu'est-ce, Ophlia? que vous a-t-il dit?

OPHLIA.--C'est, ne vous en dplaise, quelque chose touchant le seigneur
Hamlet.

POLONIUS.--Certes, c'est fort  propos. On m'a dit que depuis peu il
vous avait trs-souvent consacr ses moments de loisir intime, et que
vous-mme aviez t trs-librale et prodigue de vos audiences; s'il en
est ainsi (comme on me l'a racont, par voie de prcaution), je dois
vous dire que vous ne comprenez pas assez clairement par vous-mme ce
qui convient  ma fille et  votre honneur. Qu'y a-t-il entre vous?
confiez-moi la vrit.

OPHLIA.--Il m'a dernirement, mon seigneur, fait beaucoup d'offres de
son affection.

POLONIUS.--Son affection? Bah! vous parlez comme une fillette encore
toute verdelette qui n'a pas t passe au crible dans des circonstances
de ce pril; croyez-vous  ses offres, comme vous les appelez?

OPHLIA.--Je ne sais pas, mon seigneur, ce que je dois penser.

POLONIUS.--Eh bien! je vais vous l'apprendre. Pensez que vous n'tes
qu'un petit enfant, et que vous avez pris pour argent comptant des
offres qui ne sont que fausse monnaie. Offrez-vous  vous-mme un tarif
plus cher de votre valeur, ou (pour ne pas essouffler plus longtemps
ce pauvre mot, dont j'abuse ainsi), vous n'aurez plus qu' m'offrir le
titre de sot.

OPHLIA.--Mon seigneur, il m'a importune de son amour, mais d'une
manire honorable.

POLONIUS.--Ah! oui. Vous pouvez appeler cela de belles manires!...
Allez, allez!

OPHLIA.--Et il donnait autorit  ses discours, mon seigneur, par
presque tous les plus saints serments du ciel.

POLONIUS.--Ah! oui, piges  attraper des bcasses! Je sais, quand
le sang brle, combien l'me est prodigue  prter  la langue des
serments. Ce sont des clairs, ma fille, donnant plus de lumire que de
chaleur, qui perdent aussitt chaleur et lumire, et dont les promesses
mmes s'teignent aussitt faites. Vous ne devez pas les prendre pour du
feu. A partir de cette heure, soyez un peu plus avare de votre virginale
prsence; mettez vos entretiens  plus haut prix, et que votre
conversation ne soit pas  commandement. Quant au seigneur Hamlet, ce
que vous en devez croire, c'est qu'il est jeune et qu'il lui est permis
d'aller au bout d'une longe plus longue que ne saurait tre la vtre.
Bref, Ophlia, ne croyez pas  ses serments; ce sont des enjleurs, ils
n'ont pas la couleur dont ils sont revtus en dehors; ce ne sont rien
qu'entremetteurs de projets fort profanes, qui ne semblent respirer
que saintes et dvotes instances, afin de mieux tromper. Une fois pour
toutes, et pour parler clairement, je ne veux pas que dsormais vous
fassiez mauvais usage de votre loisir en parlant au seigneur Hamlet, ou
en l'coutant; prenez-y garde, entendez-vous, et passez votre chemin.

OPHLIA.--J'obirai, mon seigneur.

(Ils sortent.)



SCNE IV


La plate-forme.

HAMLET, HORATIO ET MARCELLUS _entrent_.

HAMLET.--L'air est subtil et mordant; il fait trs-froid.

HORATIO.--Oui, c'est un air aigre et qui pique.

HAMLET.--Quelle heure est-il  prsent?

HORATIO.--Peu s'en faut, je crois, qu'il ne soit minuit.

MARCELLUS.--Non, il est sonn.

HORATIO.--Vraiment? je ne l'ai pas entendu. Alors, le moment approche,
o l'esprit a l'habitude de se promener. (_On entend dans le palais une
fanfare de trompettes et des dcharges d'artillerie_.) Qu'est-ce que
cela signifie, mon seigneur?

HAMLET.--Le roi passe la nuit et boit  toute sa soif; il tient sance
d'orgie et danse en chancelant la gigue impudente, et  chaque fois
qu'il avale ses rasades de vin du Rhin, la timbale et la trompette se
mettent  braire ainsi pour le triomphe des sants qu'il porte.

HORATIO.--Est-ce la coutume?

HAMLET.--Oui, ma foi! c'est la coutume. Mais selon mon sentiment, encore
que je sois enfant de ce pays et n pour en prendre les manires, c'est
une coutume qu'il est plus honorable d'enfreindre que d'observer. Ces
divertissements qui appesantissent les ttes nous font, de l'orient
 l'occident, citer et condamner par les autres nations; elles nous
appellent ivrognes, et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux.
Et en vrit, quels que soient nos exploits et malgr la hauteur o ils
atteignent, cela leur retire la sve mme et la moelle de la gloire
qu'ils nous mriteraient. De mme, il arrive frquemment aux individus
que, s'ils ont en eux quelque tache d'un vice naturel; si, par exemple,
ils sont, de naissance (et par consquent sans en tre coupables,
puisque la crature n'a pas le choix de son origine), domins par
l'excs de telle ou telle humeur du temprament qui renverse souvent les
remparts et les forteresses de la raison, ou si quelque habitude met
en eux un levain qui les fasse trop sortir du moule des manires
approuves; parce que ces hommes, dis-je, portent la marque d'un seul
dfaut, soit que ce dfaut soit une livre dont la nature les a revtus,
ou une cicatrice que leur a faite le hasard, leurs autres vertus
(fussent-elles aussi pures que la grce cleste et aussi infinies que
l'homme les peut possder) seront, dans l'opinion gnrale, gtes par
ce tort unique, et la goutte d'alliage impur abaisse souvent au taux de
son propre mpris toute la noble substance o elle est mle.

(Le fantme entre.)

HORATIO.--Regardez, mon seigneur, il vient.

HAMLET.--Anges et ministres de grce, dfendez-nous! Que tu sois un
esprit de bndiction ou un lutin damn, que tu apportes avec toi le
souffle du ciel ou la vapeur de l'enfer, que tes intentions soient
perverses ou charitables, tu te prsentes sous une forme si provoquante,
que je dois te parler. Je t'appelle, Hamlet, roi, pre, souverain du
Danemark! Oh! rponds-moi: ne me laisse pas clater d'angoisse sans rien
savoir. Pourquoi tes ossements sanctifis, et ensevelis dans la mort,
ont-ils rompu leur linceul? Pourquoi le spulcre, o nous t'avons vu
tranquillement enclos, a-t-il ouvert ses pesantes mchoires de marbre
pour te rejeter ici? Que signifie ceci? Pour que toi, corps mort, de
nouveau couvert de tout ton acier, tu reviennes ainsi revoir les lueurs
de la lune, et rendre la nuit hideuse, et pour que nous, pauvres
plastrons de la nature, nous soyons si horriblement branls jusqu'au
fond de notre tre par des penses qui excdent la porte de nos
mes,--dis, qu'y a-t-il? pourquoi cela? que devons-nous faire?

HORATIO.--Il vous fait signe d'aller vers lui, comme s'il avait quelque
communication  vous faire,  vous seul.

MARCELLUS.--Voyez avec quel geste courtois il vous invite  le suivre
dans un endroit plus cart. Mais n'allez pas avec lui.

HORATIO.--Non, certes, en aucune faon.

HAMLET.--Il ne veut point parler ici; je veux le suivre.

HORATIO.--N'en faites rien, mon seigneur.

HAMLET.--Pourquoi? qu'ai-je  craindre? je donnerais ma vie pour une
pingle; et quant  mon me, que pourrait-il lui faire, tant immortelle
comme lui? Il me fait signe de nouveau; je vais le suivre.

HORATIO.--Eh quoi! s'il vous attire vers les flots, mon seigneur, ou
sur la terrible cime de ce rocher qui, surplombant sa base, s'avance
au-dessus de la mer; s'il prend l quelque autre forme horrible qui
vous prive de l'empire de la raison et vous entrane dans la dmence?
Pensez-y, le lieu mme pourrait, sans nulle autre cause, jeter des
boutades de dsespoir dans le cerveau de tout homme qui voit une
hauteur de tant de brasses entre la mer et lui, et qui l'entend rugir
au-dessous.

HAMLET.--Il me fait signe encore.--Marche, je te suivrai.

MARCELLUS.--Vous n'irez point, mon seigneur.

HAMLET.--Lchez-moi donc.

HORATIO.--Soyez raisonnable, n'y allez pas.

HAMLET.--Mon destin me hle, et rend la plus petite artre du corps que
voici aussi roide que les nerfs du lion de Nme. (_Le fantme fait un
signe_.) Il m'appelle encore; lchez-moi, messieurs. (_Il se dgage_.)
Par le ciel! je ferai un fantme du premier qui m'arrtera... Je l'ai
dit...--Allons... marche... je te suivrai.

(Le fantme et Hamlet sortent.)

HORATIO.--Il est mis tout hors de lui par son imagination.

MARCELLUS.--Suivons-le; il ne convient pas que nous lui obissions
ainsi.

HORATIO.--Oui, marchons. Quelle issue aura tout ceci?

MARCELLUS.--Il y a quelque chose de vermoulu dans l'tat du Danemark.

HORATIO.--Le ciel en dcidera.

MARCELLUS.--Eh bien! suivons-le.

(Ils sortent.)



SCNE V


Un endroit plus cart de la plate-forme.


LE FANTOME ET HAMLET _entrent_.

HAMLET.--O veux-tu me conduire? Parle, je n'irai pas plus loin.

LE FANTOME.--coute-moi.

HAMLET.--Je le veux.

LE FANTOME.--L'heure est presque arrive o je dois retourner dans les
flammes sulfureuses et torturantes.

HAMLET.--Hlas! pauvre me!

LE FANTOME.--Ne me plains pas; mais prte une attention srieuse  ce
que je vais te rvler.

HAMLET.--Parle, je suis tenu d'couter.

LE FANTOME.--Et de venger aussi, quand tu auras entendu.

HAMLET.--Quoi donc?

LE FANTOME.--Je suis l'esprit de ton pre, condamn pour un certain
temps  errer durant la nuit, et, durant le jour,  jener, confin dans
les flammes, jusqu' ce que la souillure des crimes commis pendant les
jours de ma vie soit consume et purifie. S'il ne m'tait pas dfendu
de dire les secrets de ma prison, je pourrais drouler un rcit dont la
plus lgre parole bouleverserait ton me, glacerait ton jeune sang,
pousserait hors de leurs orbites tes deux yeux comme des toiles,
disperserait les boucles noires et agences de ta tte, et ferait que
chacun de tes cheveux se dresserait  part sur sa racine, comme les
piquants sur le porc-pic craintif. Mais ces rvlations de l'ternit
ne sont pas faites pour des oreilles de chair et de sang. coute,...
coute,... oh! coute!... si tu as jamais aim ton tendre pre...

HAMLET.--O ciel!

LE FANTOME.--Venge-le d'un meurtre affreux et dnatur.

HAMLET.--D'un meurtre?

LE FANTOME.--D'un meurtre affreux; et dans le meilleur cas tel est un
meurtre; mais celui-ci fut le plus affreux, le plus inou, le plus
dnatur.

HAMLET.--Hte-toi de m'instruire, afin que moi, sur des ailes aussi
rapides que la rflexion ou que les penses de l'amour, je puisse voler
 ma vengeance.

LE FANTOME.--Je te trouve prt; et quand tu serais plus inerte que
l'herbe grasse qui pourrit  loisir sur les bords du Lth, ne serais-tu
pas excit par ceci? Maintenant, Hamlet, coute: on a donn  entendre
qu'un serpent m'avait piqu pendant que je dormais dans mon verger;
c'est ainsi que la publique oreille du Danemark a t grossirement
abuse par un rapport forg sur ma mort. Mais sache, toi, noble jeune
homme, que le serpent dont la piqre frappa la vie de ton pre porte
maintenant sa couronne.

HAMLET.--O mon me prophtique! Mon oncle!

LE FANTOME.--Oui, cette brute incestueuse, adultre, par la magie de son
esprit, par des dons perfides ( damnable esprit, damnables dons, qui
ont le pouvoir de sduire ainsi!) gagna  sa honteuse convoitise la
volont de ma reine, si vertueuse en apparence. O Hamlet! quelle
dcadence il y eut l! De moi, de qui l'amour tait d'une dignit telle
qu'il marchait toujours, mains jointes, avec le serment que je lui avais
fait au mariage, descendre jusqu' un misrable dont les dons naturels
taient si pauvres auprs des miens! Mais, ainsi que la vertu ne sera
jamais branle, quand mme la luxure la courtiserait sous une forme
divine; ainsi l'impuret, quoique unie  un ange rayonnant, se
rassasiera vite en un lit cleste, et se ruera aussitt sur l'immonde
cure. Mais doucement! Je crois sentir l'air du matin! abrgeons. Comme
je dormais dans mon verger, ainsi que c'tait toujours mon usage aprs
midi, ton oncle envahit furtivement l'heure de ma scurit, avec une
note du suc maudit de la jusquiame, et il rpandit dans les porches de
mes oreilles cette essence qui distille la lpre, et dont l'action
est en telle hostilit avec le sang de l'homme que, prompte comme le
vif-argent, elle court  travers toutes les barrires naturelles et
toutes les alles du corps, et que, par une force subite, comme une
goutte acide dans le lait, elle fait figer et cailler le sang le plus
coulant et le plus sain. Ainsi du mien; et une dartre toute soudaine
enveloppa comme d'une corce qui me fit ressembler  Lazare, d'une
crote honteuse et dgotante, la surface lisse de tout mon corps. Voil
comme, en dormant, par la main d'un frre, je fus d'un seul coup frustr
de ma vie, de ma couronne, de ma reine, fauch en pleine floraison de
mes pchs, sans sacrements, sans prparation, sans les saintes huiles,
sans avoir fait mon examen, et envoy l o il faut rendre compte,
avec toutes mes fautes pesant sur ma tte. O horrible!  horrible!
trs-horrible! Si la nature vit encore en toi, ne supporte pas cela! Ne
laisse pas le lit royal du Danemark servir de couche  la luxure et 
l'inceste damn. Mais quelle que soit la voie par o tu poursuivras
cette action, ne souille pas ta pense, et ne laisse point ton me
projeter la moindre chose contre ta mre; abandonne-la au ciel et  ces
pines qui habitent dans son sein pour la piquer et la percer. Adieu une
fois pour toutes! Le ver luisant montre que le matin approche; sa flamme
inefficace commence  plir. Adieu, adieu, adieu, souviens-toi de moi.

(Il sort.)

HAMLET.--O vous toutes, armes du ciel!  terre! quoi de plus? dois-je
vous associer aussi l'enfer? Arrte, arrte, mon coeur; et vous, mes
nerfs, ne vieillissez pas tout  coup, mais soutenez-moi de toute votre
roideur. Me souvenir de toi? Oui, pauvre me, tant que la memoire
conservera un sige dans ce crne boulevers. Me souvenir de toi? Oui,
j'effacerai du registre de ma mmoire tous les vulgaires souvenirs qui
m'taient chers, toutes les sentences des livres, toutes les formes,
toutes les impressions du pass que la jeunesse et l'observation y ont
inscrites; sur les pages et dans tout le volume de mon cerveau, ton
commandement seul vivra, dgag de tout sujet moins noble... Oui, par le
ciel!--O femme perverse entre toutes! O sclrat! sclrat! souriant et
damn sclrat! Ici, mes tablettes! car il importe d'y noter qu'un homme
peut sourire, et sourire, et tre un sclrat. Je suis sr, du moins,
que cela peut tre ainsi en Danemark (_il crit_); vous y tes,
mon oncle. Et maintenant,  mon mot d'ordre! C'est: Adieu, adieu,
souviens-toi de moi. Je l'ai jur.

HORATIO, _derrire la scne_.--Mon seigneur, mon seigneur!

MARCELLUS, _derrire la scne_.--Seigneur Hamlet!

HORATIO, _derrire la scne_.--Dieu le garde!

HAMLET.--Ainsi soit-il!

MARCELLUS, _derrire la scne_.--Hol! ho! ho! mon seigneur!

HAMLET.--Hol! oh, oh, petit! Viens, l'oiseau, viens!

(Horatio et Marcellus entrent.)

MARCELLUS.-O en tes-vous, mon noble seigneur?

HORATIO.--Quelles nouvelles, mon seigneur?

HAMLET.--Oh! prodigieuses!

HORATIO.--Mon bon seigneur! dites-les.

HAMLET.--Non; vous les rvlerez.

HORATIO.--Pas moi, mon seigneur; par le ciel!

MARCELLUS.--Ni moi, mon seigneur.

HAMLET.--Qu'en dites-vous donc? Un coeur d'homme et-il pu le croire?...
Mais vous serez secrets?

HORATIO et MARCELLUS.--Oui, par le ciel, mon seigneur!

HAMLET.--Il n'y a nulle part, dans tout le Danemark, un sclrat... qui
ne soit un fieff coquin.

HORATIO.--Il n'est pas besoin, mon seigneur, d'un fantme qui sorte du
tombeau pour nous dire cela.

HAMLET.--Oui, vraiment, vous dites vrai, et par consquent, sans aucun
dtail de plus, je tiens pour convenable que nous nous serrions la main
et que nous nous sparions, vous, pour aller o vous conduiront vos
affaires et vos penchants, car chaque homme a ses affaires et ses
penchants, quels qu'ils soient; et moi, pour mon propre et pauvre
compte, voyez-vous, j'irai prier.

HORATIO.--Ce ne sont que paroles d'garement et de vertige, mon
seigneur.

HAMLET.--Je suis fch qu'elles vous offensent; sincrement; oui, ma
foi, sincrement.

HORATIO.--Il n'y a point l d'offense, mon seigneur.

HAMLET.--Si fait, par saint Patrice! il y en a une, Horatio, et mme
une grande offense. Quant  cette vision, c'est un honnte fantme,
permettez-moi de vous dire cela; et pour ce qui est de votre dsir de
connatre ce qu'il y a entre nous, rprimez-le comme vous pourrez. Et
maintenant, mes bons amis, comme camarades, compagnons d'armes et amis,
accordez-moi une pauvre faveur.

HORATIO.--Qu'est-ce, mon seigneur? Nous le ferons.

HAMLET.--Ne faites jamais connatre ce que vous avez vu cette nuit.

HORATIO et MARCELLUS.--Mon seigneur, nous n'en dirons rien.

HAMLET.--Bien, mais jurez-le.

HORATIO.--Sur ma foi, monseigneur, ce ne sera pas moi.

MARCELLUS.--Ni moi, mon seigneur, sur ma foi.

HAMLET.--Sur mon pe.

MARCELLUS.--Nous avons dj jur, mon seigneur.

HAMLET,--N'importe, sur mon pe; n'importe.

LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!

HAMLET.--Ah! ah! mon garon, c'est ton avis? Es-tu l, bonne pice?
Allons, vous entendez le camarade, l-bas,  la cave; consentez  jurer.

HORATIO.--Dites la formule du serment, mon seigneur.

HAMLET.--Ne parlez jamais de ce que vous avez vu ici. Jurez par mon
pe.

LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!

HAMLET.--_Hic et ubique_? Changeons donc de place. Venez ici, messieurs,
et replacez vos mains sur mon pe. Jurez par mon pe de ne jamais
parler de ce que vous avez entendu!

LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez par son pe!

HAMLET.--Bien dit, vieille taupe. Peux-tu travailler si vite sous terre?
Un prcieux mineur!... Allons encore plus loin, mes bons amis.

HORATIO.--Oh! par le jour et la nuit, voil un prodige trange!

HAMLET.--Faites-lui donc l'accueil qu'on fait  un tranger. Il y a plus
de choses au ciel et sur la terre, Horatio, qu'il n'en est rv dans
votre philosophie. Mais allons: ici comme auparavant, jurez que jamais
(et en aide vous soit la misricorde de Dieu!) si trange et si bizarre
que je puisse me montrer, comme je trouverai peut-tre  propos par la
suite de m'habiller d'un caractre fantasque, jamais, me voyant en de
tels moments, vous ne croiserez les bras de la sorte, ni ne secouerez
ainsi la tte, ni ne prononcerez quelqu'une de ces phrases quivoques,
comme: Bien, bien, nous savons; ou: Nous pourrions, si nous
voulions... ou: Si nous avions envie de parler... ou: Si l'on
pouvait, il y aurait... ou telle autre parole ambigu donnant 
entendre que vous savez quelque chose de moi... Jurez vous cela?... Que
la grce et la misricorde vous soient donc en aide au besoin!

LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!

HAMLET.--Calme-toi, calme-toi, me en peine!... Ainsi, messieurs, je me
recommande  vous de toute mon affection, et tout ce qu'un aussi pauvre
homme que Hamlet pourra faire pour vous exprimer son attachement et son
amiti, Dieu aidant, ne vous manquera pas. Allons-nous en ensemble; et
toujours le doigt sur les lvres, je vous prie. Notre sicle est en
dsarroi. O fatalit maudite, que je sois jamais n pour le remettre en
ordre! Allons, venez, partons ensemble.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I


Une chambre dans la maison de Polonius.

POLONIUS ET REYNALDO _entrent_.

POLONIUS.--Donnez-lui cet argent et ces lettres, Reynaldo.

REYNALDO.--Ainsi ferai-je, mon seigneur.

POLONIUS.--Vous serez sage  miracle, bon Reynaldo, si vous voulez bien,
avant de lui faire visite, vous enqurir de sa conduite.

REYNALDO.--Mon seigneur, j'tais dans cette intention.

POLONIUS.--Bien dit, ma foi, trs-bien dit. Suivez ceci, monsieur.
Commencez-moi par demander quels Danois se trouvent  Paris, comment ils
y sont, qui ils sont, leurs ressources, leur demeure, leurs compagnies,
leurs dpenses; et quand, par cette enceinte continue de questions, en
allant  la drive, vous trouverez qu'on connat mon fils, ctoyez
de plus prs, plutt que d'aborder tout de suite par des questions
particulires. Prsentez-vous, par exemple, comme ayant de lui quelque
lointaine connaissance. Ainsi, dites: Je connais son pre et ses amis,
et mme lui un peu. Vous comprenez cela, Reynaldo?

REYNALDO.--Oui, trs-bien, mon seigneur.

POLONIUS.--Et lui, un peu... mais, pourrez-vous ajouter, pas
trs-bien. Au reste, si c'est celui que je veux dire, il est fort
drang, adonn  ceci,  cela. Et alors mettez  sa charge tel conte
bleu qu'il vous plaira. Ah a! pourtant, rien d'assez bas pour le
dshonorer. Prenez garde  cela, monsieur. Mais seulement cette
lgret, ce dsordre, ces carts ordinaires qui sont les compagnons
notoires et bien connus de la jeunesse et de la libert.

REYNALDO.--Comme de jouer, mon seigneur.

POLONIUS.--Oui; ou de boire, de bretailler, de jurer, de quereller, de
courir les filles;... vous pouvez aller jusque-l.

REYNALDO.--Mon seigneur, cela le dshonorerait.

POLONIUS.--Ma foi, non, si vous savez, tout en l'accusant, temprer la
chose. Il ne faudra pas mettre  sa charge un surcrot de scandale,
comme de le donner pour livr  la dbauche-Ce n'est pas l ce que je
veux dire. Mais murmurez si dlicatement ses fautes qu'elles puissent
passer pour les torts de la libert, pour les clairs et les clats
d'une me en feu, pour une fougue naturelle au sang indompt dont tous,
 cet ge, sentent les assauts.

REYNALDO.--Mais, mon bon seigneur...

POLONIUS.--Pourquoi je vous charge de faire cela?

REYNALDO.--Oui, mon seigneur, je voudrais le savoir.

POLONIUS.--Eh bien! monsieur, voici mon but; et ce stratagme, je crois,
est d'un succs garanti. Quand vous aurez attribu  mon fils ces lgers
dfauts, comme s'il s'agissait d'un objet qui,  Fuser, se serait un peu
tach,--suivez-moi bien,--si le partenaire de votre entretien, celui que
vous voudriez sonder, a jamais vu le jeune homme sur qui portent vos
murmures coupable de quelqu'un des forfaits susdits, soyez assur qu'il
finira par vous dire en conclusion: Mon bon monsieur, ou mon ami, ou
monsieur, selon la faon de parler ou le titre usit dans le pays, ou
par la personne en question...

REYNALDO.--Trs-bien, mon seigneur.

POLONIUS.--Et alors, monsieur, il dira que... il dira... qu'est-ce que
j'tais en train de dire? Par la sainte messe! j'tais en train de dire
quelque chose... o en suis-je rest?

REYNALDO.--Et il finira par dire, en conclusion...

POLONIUS.--Il finira par dire, en conclusion, oui, morbleu! il finira
par vous dire: Je connais ce gentilhomme, je l'ai vu hier ou l'autre
jour, ou  tel moment, ou  tel autre, avec tel ou tel; et, comme vous
dites, il tait l  jouer; ou il avalait sa rasade, ou il avait une
dispute  la paume; ou peut-tre: je l'ai vu entrer dans une de ces
maisons de commerce, _videlicet_, un mauvais lieu,... ou telle autre
chose. Voyez-vous maintenant? Le hameon de votre mensonge prendra ainsi
la carpe de la vrit; et, voil comme, nous autres gens de bon sens et
de pntration,  force de machines et en essayant de biais, nous
savons indirectement suivre notre direction. C'est ainsi, d'aprs mes
instructions et mes avis ci-dessus, que vous en agirez avec mon fils. Y
tes-vous, ou n'y tes-vous pas?

REYNALDO.--J'y suis, mon seigneur.

POLONIUS.--Dieu soit avec vous! Bon voyage.

REYNALDO.--Mon bon seigneur...

POLONIUS.--Observez ses penchants par vous-mme.

REYNALDO.--Ainsi ferai-je, mon seigneur.

POLONIUS.--Et laissez-le chanter sa gamme.

REYNALDO.--Bien, mon seigneur.

(Il sort.)

(Ophlia entre.)

POLONIUS.--Adieu!--Qu'est-ce, Ophlia? De quoi s'agit-il?

OPHLIA.--Oh! mon seigneur, mon seigneur, j'ai t si effraye!

POLONIUS.--De quoi, au nom du ciel?

OPHLIA.--Mon seigneur, comme j'tais  coudre dans mon cabinet, le
seigneur Hamlet, avec son pourpoint tout dfait, sans chapeau sur la
tte, ses bas froisss, sans jarretires, et tombant, enrouls, jusque
sur sa cheville, ple comme sa chemise, ses genoux se heurtant l'un
contre l'autre, et avec un regard d'une expression aussi pitoyable
que s'il avait t dtach du fond de l'enfer pour faire un rcit
d'horreurs... il est venu se poser devant moi.

POLONIUS.--Fou pour l'amour de toi?

OPHLIA.--Mon seigneur, je ne sais pas; mais vraiment, je le crains.

POLONIUS.--Qu'a-t-il dit?

OPHLIA.--Il m'a prise par le poignet et m'a serre trs-fort; puis il
s'carte de toute la longueur de son bras, et tenant son autre main,
ainsi, au dessus de son front, il tombe en une contemplation de mon
visage comme s'il et voulu le dessiner. Il est longtemps rest ainsi.
Enfin,--une petite secousse  mon bras, et trois fois sa tte ainsi
balance de bas en haut,--il a pouss un soupir si pitoyable et si
profond qu'il semblait devoir faire clater tout son corps et mettre
fin  son existence. Cela fait, il me laisse aller; et, la tte tourne
par-dessus son paule, il paraissait trouver son chemin sans ses yeux,
car il a pass la porte sans leur secours, et jusqu'au dernier moment,
il a tenu leur lumire tourne vers moi.

POLONIUS.--Allons, viens avec moi; je vais trouver le roi. C'est l, au
vrai, le dlire de l'amour qui se ravage lui-mme par la violence qui
lui appartient, et entrane la volont  des entreprises dsespres,
aussi souvent que toute autre passion qui soit sous le ciel pour
affliger notre nature. J'en suis fch. Mais quoi? Lui avez-vous adress
dernirement quelques paroles rudes?

OPHLIA.--Non, mon bon seigneur; mais, comme vous l'aviez commande, j'ai
repouss ses lettres, et j'ai refus ses visites.

POLONIUS.--C'est cela qui l'a rendu fou. Je suis fch de ne l'avoir pas
observ avec plus d'attention et de discernement; je craignais que ce ne
ft seulement une plaisanterie, et qu'il ne se propost ton naufrage.
Mais maudits soient mes soupons jaloux! Il semble que ce soit le propre
de notre ge de dpasser notre porte, en nos jugements, comme, parmi
les gens plus jeunes, c'est le dfaut commun de manquer de rflexion.
Viens, allons vers le roi; ceci doit tre connu, dont le secret gard
pourrait causer plus de peine que ne causera de haine cet amour rvl.
Allons.

(Ils sortent.)



SCNE II


Un appartement dans le chteau.

LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN, SUITE, _entrent_.

LE ROI.--Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz, et vous, Guildenstern!
Outre le grand dsir que, depuis longtemps, nous avions de vous voir, le
besoin que nous avons de vos services a provoqu notre htif appel.
Vous avez su quelque chose de la transformation de Hamlet; je dis
transformation, car en lui ni l'homme extrieur ni l'intrieur ne
ressemblent plus  ce qu'il tait. Quelle pourrait tre la cause,
autre que la mort de son pre, qui l'a jet  ce point hors de toute
conscience de lui-mme, je ne saurais l'imaginer. Vous donc qui avez t
ds un si jeune ge levs avec lui, et qui, depuis lors, avez vcu
si voisins de sa jeunesse et de ses gots, je vous prie tous deux de
vouloir bien consacrer  notre cour quelque peu de votre loisir, afin de
l'attirer vers les plaisirs par votre compagnie, et de saisir, par tous
les indices que le hasard vous permettra de glaner, s'il y a quelque
motif  nous inconnu qui l'afflige ainsi, et qui, venant  tre
dcouvert, serait  porte de nos remdes.

LA REINE.--Mes bons messieurs, il a beaucoup parl de vous; et je suis
sre qu'il n'y a pas en ce monde deux hommes  qui il soit plus attach.
S'il vous plat de nous montrer assez de courtoisie et de bon vouloir
pour passer quelque temps avec nous, au secours et au profit de nos
esprances, votre visite sera comble de tous les remerciements qui
conviennent  la gratitude d'un roi.

ROSENCRANTZ.--Vos Majests pourraient, en vertu du souverain pouvoir
qu'elles ont sur nous, donner  leur bon plaisir redout la forme d'un
ordre plutt que d'une prire.

GUILDENSTERN.--Nous obissons d'ailleurs tous les deux, et nous faisons
ici hommage de nous-mmes et de nos efforts tendus jusqu'au bout,
mettant  vos pieds nos services pour tre commands par vous.

LE ROI.--Je vous remercie, Rosencrantz, et vous, aimable Guildenstern.

LA REINE.--Je vous remercie, Guildenstern, et vous, aimable Rosencrantz;
et je vous conjure d'aller  l'instant voir mon fils, hlas! trop
chang.--Que quelques-uns de vous conduisent ces messieurs l o est
Hamlet.

GUILDENSTERN.--Que le ciel lui rende notre prsence et nos soins
agrables et salutaires!

LA REINE.--Hlas! Ainsi soit-il!

(Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite sortent.)

(Polonius entre.)

POLONIUS.--Les ambassadeurs sont revenus de Norwge, fort satisfaits,
mon bon seigneur.

LE ROI.--Tu es toujours le pre aux bonnes nouvelles.

POLONIUS.--Vraiment, mon seigneur? Soyez sr, mon bon souverain, que
je tiens mes services, comme je tiens mon me, tout ensemble  la
disposition de mon Dieu et de mon gracieux roi; et je pense (ou bien
cette mienne cervelle ne sait plus suivre la piste d'une affaire aussi
srement qu'elle en avait coutume) je pense que j'ai trouv la vraie
cause de la dmence de Hamlet.

LE ROI.--Ah! dis-moi cela! Voil ce qu'il me tarde d'entendre!

POLONIUS.--Donnez d'abord audience aux ambassadeurs; mes nouvelles
seront le dessert aprs ce grand festin.

LE ROI.--Fais-leur toi-mme les honneurs, et introduis-les. (_Polonius
sort_.) Il me dit, ma chre Gertrude, qu'il a trouv le point capital et
la source de tout le drangement de notre fils.

LA REINE.--Je doute qu'il y en ait une autre que cette grande cause: la
mort de son pre et l'extrme hte de notre mariage.

(Polonius rentre avec Voltimand et Cornlius.)

LE ROI.--Bien! nous le sonderons.--Soyez les bienvenus, mes bons amis.
Dites, Voltimand, que nous apportez-vous de la part de notre frre de
Norwge?

VOLTIMAND.--La plus riche rciprocit de compliments et de voeux.
Ds notre premire dmarche, il a envoy l'ordre de suspendre les
recrutements de son neveu, qui lui paraissaient tre des prparatifs
contre le Polonais; mais, y ayant mieux regard, il les trouva
rellement dirigs contre Votre Altesse. Alors, bless de voir comment
on avait abus de sa maladie, de son ge, de son impuissance, il fait
signifier ses ordres  Fortinbras, qui obit sur-le-champ, reoit les
rprimandes du roi, et, finalement, fait serment devant son oncle de ne
plus faire jamais essai de ses armes contre Votre Majest. Sur quoi le
vieux roi, dbord de joie, lui assigne un revenu annuel de trois mille
cus, et lui donne commission d'employer contre le Polonais les soldats
qu'il a levs auparavant. Ci-jointe une supplique (_il remet un
papier_), que son contenu expliquera plus amplement, vous demandant
qu'il vous plaise donner un libre passage  travers vos tats pour cette
expdition, sous telles conditions de sret et de bonne entente qui
sont proposes ici.

LE ROI.--Cela nous convient fort, et  un moment de loisir plus
rflchi, nous lirons, nous rpondrons, et nous aviserons  cette
affaire. Cependant nous vous remercions de la peine que vous avez si
bien su prendre: allez vous reposer; ce soir, nous festoierons ensemble;
vous serez les trs-bienvenus chez moi.

(Voltimand et Cornlius sortent)

POLONIUS.--Cette affaire est bien termine. Mon souverain, et vous,
madame, rechercher ce que doit tre la majest, ce qu'est l'obissance,
pourquoi le jour est le jour, la nuit, la nuit, et le temps, le temps,
ce ne serait autre chose que perdre la nuit, le jour et le temps;
donc... puisque la brivet est l'me de l'esprit, duquel l'anatomie et
les fleurs de parade extrieure ne sont qu'ennui, je serai bref. Votre
noble fils est fou. Fou je l'appelle, car vouloir dfinir au vrai la
folie, qu'est-ce? si ce n'est n'tre soi-mme rien de moins que fou?
Mais laissons cela.

LA REINE.--Plus de choses et moins d'art.

POLONIUS.--Madame, je vous jure que je n'emploie l'art aucunement. Que
votre fils est fou, cela est vrai. Il est vrai que c'est une piti. Et
c'est une piti que cela soit vrai. Sotte figure de rhtorique. Mais
disons-lui adieu, car je ne veux pas employer l'art. Ainsi, accordons
qu'il est fou; et maintenant il nous reste  trouver la cause de cet
effet, ou, pour mieux dire, la cause de ce mfait, car cet effet est un
mfait qui vient d'une cause. Voil ce qui demeure dmontr, et voici
ce qui reste  dmontrer. Pesez bien tout. J'ai une fille; je l'ai,
puisqu'elle est encore  moi; une fille qui, dans son respect et
son obissance, suivez bien, m'a remis ceci. Maintenant, rsumez et
concluez...

    A la cleste idole de mon me,  la bienheureuse beaut Ophlia...

C'est une mauvaise phrase, une phrase vulgaire. Bienheureuse beaut
est un mot vulgaire. Mais coutez; poursuivons.

    Puissent, dans sa parfaite et blanche poitrine, ces paroles, etc.

LA REINE.--Ceci lui a t adress par Hamlet?

POLONIUS.--Ma bonne dame, attendez un moment, je serai exact.

(Il lit.)

  Doute que les toiles soient de feu,
  Doute que le soleil tourne,
  Doute que la vrit ne puisse tre un mensonge[5],
  Mais ne doute jamais de mon amour.

[Note 5: Ceci est vague. Mais pourquoi le traducteur prendrait-il parti
quand l'auteur a laiss la pense en suspens? Le texte porte:

  Doubt thou, the stars are fire;
  Doubt that the sun doth move;
  Doubt truth to be a liar;
  But never doubt I love.

Le verbe anglais _to doubt_ signifie tantt douter, tantt souponner.
Fallait-il traduire le troisime vers par: Souponne la vrit d'tre
une menteuse--ou par: Doute que la vrit soit une menteuse? Les
deux sens sont dans le texte; il fallait les garder dans la traduction,
confondus et mme confus. N'enlevons jamais au langage de Hamlet,
surtout  partir du second acte, aprs qu'il a vu le spectre, appris
le crime et conu la vengeance, aprs qu'il a annonc  ses amis
l'intention de feindre un caractre fantasque, aprs que le roi l'a
dpeint comme tout transform et malade, n'enlevons jamais  son langage
ni un trait de brusquerie, ni une goutte d'amertume, ni une ombre
d'obscurit. Hamlet dit-il que le vrai est vrai, ou que ce qu'on appelle
ainsi n'est que mensonge? Est-ce un axiome de sens commun ou un axiome
de scepticisme subtil et triste qu'il propose  Ophlia? Est-ce  la
certitude de la vrit ou  la vrit de l'incertitude qu'il compare
et prfre l'vidence de son amour? Qui sait? Mais quoi qu'il en soit,
voulue ou fortuite, la confusion des deux sens est de Shakspeare. On
dirait volontiers qu'Ophlia, en lisant ce vers, l'a compris dans le
sens le plus simple, et que Hamlet l'avait crit dans l'autre sens, le
plus drob et le plus dsol.]


O chre Ophlia! je suis mal  l'aise dans ce mtre; je n'ai pas l'art
de calculer la longueur de mes gmissements. Mais que je t'aime bien,
oh! parfaitement bien, crois-le. Adieu.

A toi pour toujours, dame chrie, tant que cette machine mortelle lui
appartiendra.

HAMLET.

C'est l ce que ma fille, par obissance, m'a montr; et de plus, les
instances de votre fils,  quelles dates, de quelles manires et en
quels lieux elles se produisirent, elle a tout confi  mon oreille.

LE ROI.--Mais comment a-t-elle reu son amour?

POLONIUS.--Quelle ide avez-vous de moi?

LE ROI.--L'ide d'un homme fidle et honorable.

POLONIUS.--Je ne demanderais, sur ce point, qu' faire mes preuves. Mais
que pourriez-vous penser si, lorsque j'ai vu ce chaleureux amour prendre
son essor (car je m'en suis aperu, je dois vous le dire, avant que
ma fille m'et parl), que pourriez-vous penser de moi, vous et sa
gracieuse Majest la reine ici prsente, si j'avais jou le rle inerte
d'un pupitre ou d'un portefeuille, ou si j'avais laiss mon coeur
travailler sourdement et silencieusement, ou si j'avais regard cet
amour d'un oeil nonchalant? Que pourriez-vous penser? Non, je me suis
rondement mis en besogne; et j'ai parl ainsi  ma jeune damoiselle: Le
seigneur Hamlet est un prince au-dessus de ta sphre; ceci ne doit pas
tre. Et alors je lui ai donn pour prceptes de se tenir enferme hors
de ses atteintes, de n'admettre aucun messager, de ne recevoir aucun
cadeau. Cela fait, elle a recueilli le fruit de mes avis, et lui (pour
vous faire une courte histoire), se voyant rebut, est tomb dans la
tristesse; de l dans le dgot; de l dans l'insomnie; de l dans la
faiblesse; de l dans les rveries flottantes, et, par ce dclin, dans
la folie, o maintenant il s'gare, et qui nous met tous en deuil.

LE ROI.--Pensez-vous que ce soit cela?

LA REINE.--Cela peut tre, trs-vraisemblablement.

POLONIUS.--Est-il arriv une seule fois (je voudrais bien le savoir)
que j'aie dit positivement: _cela est_, et que cela se soit trouv
autrement?

LE ROI.--Non, pas que je sache.

POLONIUS, _montrant sa tte et ses paules_.--tez ceci de l, si cela
est autrement. Pourvu que je sois guid par les circonstances, je
trouverai le point o la vrit est cache, ft-elle cache, en vrit,
dans le centre de la terre.

LE ROI.--Comment pourrons-nous pousser plus loin l'enqute?

POLONIUS.--Vous savez que, parfois, il se promne quatre heures de suite
ici, dans la galerie.

LA REINE.--Il s'y promne, en effet.

POLONIUS.--Dans un de ces moments-l je lui lcherai ma fille; soyons
alors, vous et moi, derrire une tapisserie; observez leur rencontre;
s'il ne l'aime pas et si ce n'est pas ce qui l'a fait dchoir de la
raison, ne me laissez plus tre conseiller d'un royaume, envoyez-moi
gouverner une ferme et des charretiers.

LE ROI.--Nous essayerons cela.

(Hamlet entre en lisant.)

LA REINE.--Mais regardez de quel air de tristesse le pauvre malheureux
vient en lisant.

POLONIUS.--loignez-vous, je vous en conjure, loignez-vous tous deux;
je vais l'aborder sur-le-champ: oh! donnez-moi carte blanche. (_Le roi,
la reine et leur suite sortent_.) Comment va mon bon seigneur Hamlet?

HAMLET.--Bien, Dieu merci!

POLONIUS.--Me connaissez-vous, mon seigneur?

HAMLET.--Parfaitement bien: vous tes un marchand de poisson.

POLONIUS.--Non pas moi, mon seigneur.

HAMLET.--En ce cas, je voudrais que vous fussiez un aussi honnte homme.

POLONIUS.--Honnte, mon seigneur?

HAMLET.--Oui, monsieur; tre honnte, au train dont va ce monde, c'est
tre un homme tri sur dix mille.

POLONIUS.--C'est trs-vrai, mon seigneur.

HAMLET.--Car si le soleil engendre des vers dans un chien mort,--lui qui
est un dieu, baisant une charogne...--avez-vous une fille?

POLONIUS.--J'en ai une, mon seigneur.

HAMLET.--Ne la laissez pas se promener au soleil. La conception est
une bonne chose: mais quant  la faon dont votre fille pourrait
concevoir.... ami, prenez-y garde.

POLONIUS.--Qu'entendez-vous par l? (_A part_.) Encore son refrain sur
ma fille! Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord; il a dit que j'tais
un marchand de poisson. Il n'y est plus, il n'y est plus! A vrai dire,
dans ma jeunesse, j'ai subi bien des extrmits par le fait de l'amour;
 bien peu de chose prs autant que ceci. Je veux lui parler encore. Que
lisez-vous, mon seigneur?

HAMLET.--Des mots, des mots, des mots!

POLONIUS.--De quoi est-il question, mon seigneur?

HAMLET.--Question? Entre qui?

POLONIUS.--Je veux dire dans le livre que vous lisez, mon seigneur.

HAMLET.--Des calomnies, monsieur; car ce maraud de satirique dit que les
vieillards ont des barbes grises; que leurs figures sont rides; que
leurs yeux scrtent une ambre paisse et comme une gomme de prunier,
et qu'ils ont une abondante absence d'esprit, avec des jarrets
trs-faibles. Tout cela, monsieur, bien que j'y croie de tout mon
pouvoir et de toute ma puissance, je tiens pourtant qu'il n'y a pas
d'honntet  l'avoir ainsi couch par crit; car vous-mme, monsieur,
vous serez aussi vieux que je le suis, si jamais, comme un crabe, vous
pouvez aller  reculons.

POLONIUS, _ part_.--Quoique ce soient des folies, il y a pourtant de
la suite l-dedans. Voulez-vous changer d'air, mon seigneur, et venir
ailleurs?

HAMLET.--Dans mon tombeau?

POLONIUS.--Ce serait assurment changer d'air tout  fait. Comme ses
rpliques sont parfois grosses de sens! Heureux hasards, o souvent la
folie frappe en plein, tandis que la raison et les saines penses ne
seraient pas aussi chanceuses  bien s'exprimer! Je vais le laisser et
aviser sur-le-champ aux moyens d'amener une rencontre entre lui et ma
fille. Mon honorable seigneur, je prendrai trs-humblement cong de
vous.

HAMLET.--Vous ne pouvez, monsieur, rien prendre de moi dont je fasse
plus volontiers l'abandon... si ce n'est ma vie, si ce n'est ma vie, si
ce n'est ma vie!

POLONIUS.--Adieu, mon seigneur.

HAMLET.--Ces ennuyeux vieux fous!

(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

POLONIUS.--Vous cherchez le seigneur Hamlet; il est ici.

ROSENCRANTZ, _ Polonius_.--Dieu vous garde, monsieur!

(Polonius sort.)

GUILDENSTERN.--Mon honor seigneur!...

ROSENCRANTZ.--Mon trs-cher seigneur!...

HAMLET.--Mes bons, mes excellents amis! comment vas-tu, Guildenstern?
Ah! Rosencrantz! Bons compagnons, comment allez-vous tous les deux?

ROSENCRANTZ.--Comme le vulgaire des enfants de la terre.

GUILDENSTERN.--Heureux par cela mme que nous ne sommes pas trop
heureux. Nous ne sommes pas prcisment le plus beau fleuron que la
fortune porte  sa toque.

HAMLET.--Ni les semelles que foulent ses souliers?

ROSENCRANTZ.--Non, mon seigneur.

HAMLET.--Alors vous vivez prs de sa ceinture, dans le centre de ses
faveurs?

GUILDENSTERN.--Oui, ma foi! nous sommes de ses amis privs.

HAMLET.--Logs dans le secret giron de la fortune? Oh! oui, cela est
vrai. C'est une catin. Quelles nouvelles?

ROSENCRANTZ.--Aucune, mon seigneur; si ce n'est que le monde est devenu
honnte.

HAMLET.--Alors le jugement dernier est proche; mais votre nouvelle
n'est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus particulire:
qu'avez-vous donc fait  la fortune, mes bons amis, pour qu'elle vous
envoie en prison ici?

GUILDENSTERN.--En prison, mon seigneur?

HAMLET.--Le Danemark est une prison.

ROSENCRANTZ.--Alors le monde en est une aussi.

HAMLET.--Une grande prison, dans laquelle il y a beaucoup de caveaux, de
basses fosses et de cachots: le Danemark est un des pires.

ROSENCRANTZ.--Nous ne pensons pas ainsi, mon seigneur.

HAMLET.--Soit! c'est donc que, pour vous, le Danemark n'est pas un
cachot; car il n'y a de bien et de mal que selon l'opinion qu'on a. Pour
moi, c'est une prison.

ROSENCRANTZ.--Soit! C'est donc votre ambition qui vous le fait paratre
ainsi; il est trop troit pour votre me.

HAMLET.--O Dieu! je pourrais tre enferm dans une coque de noix, et
m'estimer roi d'un espace infini, n'tait que j'ai de mauvais rves.

GUILDENSTERN.--Lesquels rves sont assurment l'ambition; car la
substance mme des ambitieux n'est rien de plus que l'ombre d'un rve.

HAMLET.--Un rve lui-mme n'est qu'une ombre.

ROSENCRANTZ.--Assurment, et je tiens que l'ambition est d'une essence
si arienne et si lgre qu'elle n'est que l'ombre d'une ombre.

HAMLET.--En ce cas nos gueux sont des corps rels, et nos monarques
et nos grands hros qui n'en finissent pas sont des ombres de
gueux.--Irons-nous  la cour? car, par ma foi, je ne suis pas en tat de
raisonner.

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.--Nous y serons de votre suite.

HAMLET.--Il ne s'agit pas de cela; je ne veux point vous ranger avec le
reste de mes serviteurs, car  vous parler en honnte homme, je suis
terriblement accompagn. Mais dites-moi,--pour aller droit par les
sentiers battus de l'amiti,--que venez-vous faire  Elseneur?

ROSENCRANTZ.--Vous voir, mon seigneur, pas d'autre motif.

HAMLET.--Gueux comme je le suis, je suis pauvre mme en remerciements,
mais je vous remercie, et soyez srs, mes chers amis, que mes
remerciements sont trop chers  un sou. Ne vous a-t-on pas envoy
chercher? Est-ce votre propre penchant? est-ce une visite de plein gr?
Allons, allons! agissez en toute justice avec moi. Allons, allons! en
vrit, parlez!

GUILDENSTERN.--Que pourrions-nous dire, mon seigneur?

HAMLET.--Quoi que ce soit, mais que cela aille au fait. On vous a envoy
chercher, et il y a une sorte de confession dans vos regards que votre
pudeur n'a pas l'habilet de colorer. Je le sais, le bon roi et la reine
vous ont envoy chercher.

ROSENCRANTZ.--A quelle fin, mon seigneur?

HAMLET.--C'est ce que vous avez  m'apprendre. Mais permettez-moi de
vous conjurer, par les droits de notre camaraderie, par l'harmonie de
notre jeunesse, par les devoirs de notre tendresse toujours maintenue,
et par tous les motifs encore plus touchants qu'un meilleur orateur
pourrait invoquer auprs de vous, soyez simples et droits envers moi:
vous a-t-on envoy chercher, oui ou non?

ROSENCRANTZ, _ Guildenstern_.--Que dites-vous?

HAMLET, _ part_.--Bon! j'ai dj un aperu sur votre compte. (_Haut_).
Si vous m'aimez, ne me tenez pas rigueur.

GUILDENSTERN.--Mon seigneur, on nous a envoy chercher.

HAMLET.--Je vais vous dire pourquoi. Ainsi mes aveux anticips vous
dispenseront de vos confidences, et votre discrtion envers le roi et
la reine n'aura pas  muer d'une seule plume. J'ai, depuis peu (mais
pourquoi? je ne sais), perdu toute ma gaiet, laiss l tous mes
exercices accoutums; et en vrit, il y a tant d'accablement dans ma
disposition, que ce vaste assemblage, la terre, me semble un promontoire
strile; que cet admirable pavillon, l'air, voyez-vous, ce firmament
hardiment suspendu, cette majestueuse vote incruste de flammes
d'or, eh bien! cela ne me parait rien autre chose qu'un immonde et
pestilentiel amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que l'homme! combien
noble par la raison! combien infini par les facults! combien admirable
et expressif par la forme et les mouvements! dans l'action combien
semblable aux anges! dans les conceptions combien semblable  un dieu!
Il est la merveille du monde, le type suprme des tres anims! Eh bien!
 mes yeux, qu'est-ce que cette quintessence de la poussire? L'homme
ne me charme pas, ni la femme non plus, quoique par votre sourire vous
paraissiez me dmentir.

ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il n'y avait rien de cela dans mes penses.

HAMLET.--Pourquoi donc avez-vous ri, lorsque j'ai dit: L'homme ne me
plat pas?

ROSENCRANTZ.--Parce que je me disais, mon seigneur,--si l'homme ne vous
plat pas,--quel maigre accueil les comdiens recevront de vous! Nous
les avons rencontrs en chemin; ils viennent ici vous offrir leurs
services.

HAMLET.--Celui qui joue le roi sera le bienvenu; Sa Majest aura un
tribut de moi; l'aventureux chevalier pourra faire usage de son fleuret
et de son cu; l'amoureux ne soupirera pas gratis; le bouffon pourra
achever tranquillement son rle; le niais fera rire ceux-l mme dont
les poumons sont secous par une toux sche, et la princesse nous
contera ses sentiments en toute libert, dt le vers blanc boiter pour
la suivre. Quels sont ces comdiens?

ROSENCRANTZ.--Ceux-l mme que vous aviez coutume de voir avec plaisir,
les tragdiens de la Cit.

HAMLET.--Et par quel hasard sont-ils devenus ambulants? Leur rsidence
fixe, autant pour la rputation que pour le profit, valait mieux  tous
gards.

ROSENCRANTZ.--Je pense que leur empchement vient de la rcente
innovation.

HAMLET.--Se maintiennent-ils dans la mme estime que lorsque j'tais en
ville? Sont-ils aussi suivis?

ROSENCRANTZ.--Non, en vrit, ils ne le sont pas.

HAMLET.--D'o vient cela? Est-ce qu'ils se rouillent?

ROSENCRANTZ.--Non, leurs efforts n'ont rien perdu de leur allure
accoutume. Mais il y a, monsieur, une niche d'enfants, de fauconneaux
 la brochette, qui piaillent  force tout au haut du dialogue, et sont
claqus  outrance pour cela; ils sont aujourd'hui  la mode, et ils ont
tant dcri le thtre ordinaire (c'est ainsi qu'ils l'appellent) que
beaucoup de gens portant l'pe ont peur des plumes d'oie et n'osent
presque plus y venir.

HAMLET.--Comment, sont-ce des enfants? Qui les entretient? Comment est
rgl leur cot? Poursuivront-ils cette profession aussi longtemps
seulement qu'ils pourront chanter? Ne diront-ils point, par la suite,
s'ils arrivent eux-mmes  tre comdiens ordinaires (ainsi que cela est
vraisemblable, s'ils n'ont rien de mieux  faire), que les auteurs de
leur troupe leur ont fait tort, en les faisant d'avance dclamer contre
leur futur hritage?

ROSENCRANTZ.--Ma foi! il y a eu beaucoup  faire de part et d'autre, et
la nation estime que ce n'est pas un pch de les exciter  la dispute.
Il n'y a eu pendant un temps point d'argent  gagner avec une pice, 
moins que le pote et le comdien n'en vinssent  se gourmer avec leurs
rivaux en plein dialogue.

HAMLET.--Est-il possible?

GUILDENSTERN.--Oh! il y a eu dj beaucoup d'effusion de cervelles.

HAMLET.--Sont-ce les enfants qui l'emportent?

ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils emportent tout, Hercule et son
fardeau avec lui[6].

[Note 6: Tout ce passage n'est qu'un tissu d'allusions  l'histoire des
divers thtres qui s'taient tablis peu avant la reprsentation de
_Hamlet_, et o les enfants de choeur de l'glise de Saint-Paul et de
la chapelle royale d'lisabeth faisaient concurrence  la troupe de
Shakspeare. Ce n'est pas seulement de leur concurrence que Shakspeare se
plaint, mais aussi des abus et des dsordres qui s'taient introduits
sur la scne avec les nouveaux acteurs. Les attaques personnelles y
avaient pris toute licence. On voit dans l'_Apologie des acteurs_, par
Heywood, publie en 1612, que l'tat, la cour, la loi, la cit et leurs
gouvernements n'taient aucunement pargns et que certains auteurs
mettaient leurs amres invectives dans les bouches enfantines, comptant
que la jeunesse des comdiens aurait le privilge de faire passer ces
particularits violentes contre les humeurs diverses d'hommes privs et
vivants, nobles ou autres. Mais le succs fit bientt scandale; une
partie du public se dgota et s'loigna; les reprsentations des
enfants furent interdites de 1591  1600, et les autres troupes
souffrirent tour  tour de la vogue et du dcri de leurs jeunes rivaux,
des rglements svres auxquels ils donnrent lieu et de leur retour sur
la scne. Le thtre de Shakspeare tait le thtre du Globe et avait
pour enseigne Hercule portant le monde.]

HAMLET.--Ce n'est pas fort trange, car mon oncle est roi de Danemark;
et ceux qui, du vivant de mon pre, lui auraient fait la moue, donnent
maintenant vingt, quarante, cinquante, cent ducats par tte pour avoir
son portrait en miniature. Par la sambleu! il y a l quelque chose qui
est plus que naturel; si la philosophie pouvait le dcouvrir!

(On entend une fanfare de trompette derrire le thtre.)

GUILDENSTERN.--Ce sont les comdiens.

HAMLET.--Messieurs, vous tes les bienvenus  Elseneur. Vos mains.
Approchez: la marque ordinaire d'un bon accueil, ce sont les compliments
et les crmonies; permettez que je vous traite de cette faon, de peur
que mes manires, en recevant les comdiens,  qui je dois, je vous en
prviens, montrer beaucoup d'gards, ne paraissent plus polies qu'envers
vous. Vous tes les bienvenus; mais cet oncle qui est mon pre, et cette
tante qui est ma mre, sont abuss.

GUILDENSTERN.--En quoi, mon cher seigneur?

HAMLET.--Je ne suis fou que lorsque le vent est nord-nord-ouest; quand
le vent est au sud, je distingue trs bien un faucon d'un hron.

(Polonius entre.)

POLONIUS.--Grand bien vous fasse, messieurs.

HAMLET.--coutez, Guildenstern... et vous aussi... pour chaque oreille
un auditeur... ce grand marmot que vous voyez l n'est pas encore hors
du maillot.

ROSENCRANTZ.--Peut-tre y est-il revenu, car on dit que le vieillard est
une seconde fois enfant.

HAMLET.--Je vous fais ma prophtie qu'il vient pour me parler des
comdiens; garde  vous!... Vous avez raison, monsieur; lundi matin,
c'est bien cela, en vrit.

POLONIUS.--Mon seigneur, j'ai des nouvelles  vous apprendre.

HAMLET.--Mon seigneur, j'ai des nouvelles  vous apprendre. Du temps
que Roscius tait acteur  Rome...

POLONIUS.--Les acteurs sont ici, mon seigneur.

HAMLET.--Bah! bah!

POLONIUS.--Sur mon honneur.

HAMLET.--Alors arrive chaque acteur sur son ne...

POLONIUS.--Les meilleurs acteurs du monde, pour la tragdie, pour
la comdie, le drame historique, la pastorale comique, l'histoire
pastorale, la tragdie historique, la tragi-comdie, les pices avec
unit, ou les pomes sans rgles, Snque ne peut tre trop lourd, ni
Plaute trop lger pour eux; pour le genre rgulier, comme pour le genre
libre, ils n'ont pas leurs pareils.

HAMLET.--O Jepht, juge d'Isral!

Quel trsor tu avais!

POLONIUS.--Quel trsor avait-il, mon seigneur?

HAMLET.--Quel trsor!

  Une fille trs-belle, et rien de plus,
  Il l'aimait mieux que bien.

POLONIUS, _ part_.--Encore question de ma fille!

HAMLET.--Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jepht?

POLONIUS.--Si vous m'appelez Jepht, mon seigneur, j'ai une fille que
j'aime mieux que bien.

HAMLET.--Non, cela ne fait pas suite.

POLONIUS.--Qu'est-ce donc qui fait suite, mon seigneur?

HAMLET.--Eh bien!

  Comme par hasard,
  Dieu le sait!....

Et puis vous savez:

  Il advint donc,
  Comme on pouvait le croire?

Le premier couplet de la pieuse complainte vous en apprendra plus long,
car, regardez! voici venir mon interruption. (_Quatre ou cinq comdiens
entrent_.) Vous tes les bienvenus, mes matres, tous les bienvenus.--Je
suis enchant de te voir bien portant.--Bonjour, mes bons amis.--Oh!
mon vieil ami, qu'est-ce donc? ta tte a pris de la frange depuis la
dernire fois que je t'ai vu; viens-tu en Danemark pour me faire la
barbe? Eh quoi! ma jeune dame et princesse, par Notre-Dame! Votre
Seigneurie est plus prs du ciel que la dernire fois o je vous vis, de
toute la hauteur d'un socque  l'italienne! Dieu veuille que votre voix,
comme une pice d'or qui n'a plus cours, ne se soit pas fle au del de
l'anneau[7]! Mes matres, vous tes tous les bienvenus. Allons, sus tout
de suite, sus, comme des fauconniers de France, et volons au premier
gibier que nous voyons. Il nous faut une tirade  l'instant; donnez-nous
un avant-got de votre talent; allons, quelque tirade passionne.

[Note 7: Cela s'adresse  un jeune acteur charg des rles de femmes.
Hamlet, le voyant grandi, suppose que sa voix a mu ou va muer et le
rendre impropre  ses anciens rles. C'tait la rgle, en Angleterre,
qu'une pice d'or n'avait plus cours quand elle tait entame par
quelque flure au del du cercle dont l'effigie tait entoure.]

LE PREMIER COMDIEN.--Quelle tirade, mon seigneur?

HAMLET.--Je t'ai entendu une fois dire une tirade, mais elle n'a jamais
t joue sur le thtre, ou si elle l'a t, elle n'est pas alle au
del d'une fois; car la pice, je m'en souviens, ne plaisait pas  la
multitude; c'tait du caviar pour le plus grand nombre[8]; mais,  mon
avis, et selon d'autres personnes dont les jugements en cette matire
donnent le ton aux miens de bien plus haut, c'tait une excellente
pice; des scnes bien files, crites avec autant de rserve que de
finesse. Je me souviens que quelqu'un disait qu'il n'y avait point
d'pices dans les vers pour donner  la pense du montant, ni dans les
phrases une pense qui pt convaincre l'auteur d'affectation; il disait
que c'tait une oeuvre d'un got estimable, aussi saine que douce,
et bien plutt belle que pare[9]. Il y avait surtout un morceau que
j'aimais beaucoup; c'tait le rcit d'Ene  Didon, et surtout le
passage o il parle du meurtre de Priam. Si cela vit encore en votre
mmoire, commencez  ce vers,... voyons un peu, voyons:

Le hriss Pyrrhus, pareil  la bte hyrcanienne....

[Note 8: Le caviar, connu depuis peu des Anglais au temps de Shakspeare,
faisait les dlices des gourmets raffins, et Ben Jonson a souvent
tourn en ridicule l'importance de ces friandises exotiques, anchois,
macaroni, caviar, etc.]

[Note 9: Les commentateurs sont une race d'hommes  part et capables de
tout; il faut tre convaincu de cela par avance pour en croire ses yeux,
quand on voit un des plus savants et plus fervents interprtes anglais
de Shakspeare prtendre qu'il n'y a point d'ironie dans les remarques de
Hamlet que nous venons de traduire, ni de parodie dans les tirades qui
vont suivre. Autant dire que Molire tait de l'avis de Philinte, et non
de l'avis d'Alceste,  propos du sonnet d'Oronte. On verra plus loin
(acte III, sc. II) ce que Shakspeare pensait des acteurs emphatiques.
Ici nous avons son opinion sur les crivains ampouls et prcieux. Que
Shakspeare lui-mme soit parfois tomb, en courant, dans quelques-uns
des dfauts qu'il raille ainsi, on doit l'avouer; mais on n'en doit
pas conclure que, de sang-froid, et chez les autres, il ait admir
ces dfauts systmatiquement entasss et sans aucune beaut qui les
compenst. Chacun des loges mis ici dans la bouche de Hamlet est une
contre-vrit sous la plume de Shakspeare. Hamlet annonce comme simples
et mesurs les vers o Shakspeare a imit la violence et les faux
ornements du style  la mode. A quel point l'intention est satirique et
son imitation exacte, on en peut juger par ce fragment de la pice qu'il
a parodie: _Didon, reine de Carthage_, tragdie de Christophe Marlowe
et de Thomas Nash. ne raconte  Didon comment Pyrrhus, dans le palais
royal de Troie, rpondit aux larmes de Priam et d'Hcube: N'tant pas
du tout mu, souriant de leurs larmes, ce boucher, tandis que Priam
tenait encore les mains leves, lui marcha sur la poitrine, et de son
pe lui fit voler les mains.... Aussitt la reine frntique sauta
aux yeux de Pyrrhus, et, se suspendant par les ongles  ses paupires,
prolongea un peu la vie de son poux; mais  la fin les soldats la
tirrent par les talons et la balancrent, haletante, dans le vide qui
envoya un cho au roi bless; alors celui-ci souleva du sol ses membres
alits et aurait voulu se colleter avec le fils d'Achille, oubliant  la
fois son manque de forces et son manque de mains. Pyrrhus le ddaigne;
il balaye autour de lui, avec son pe, dont le choc a fait tomber le
vieux roi, et depuis le nombril jusqu' la gorge, d'un seul coup, il
fend le vieux Priam. Au dernier soupir du mourant, la statue de Jupiter
commena  baisser son front de marbre, comme en haine de Pyrrhus et
de sa mchante action; mais lui, insensible, il prit le drapeau de son
pre, le plongea dans le sang froid et glac du vieux roi, et courut eu
triomphe vers les rues; il ne put passer  cause des hommes tus:
alors, appuy sur son pe, il se tint aussi immobile qu'une pierre,
contemplant le feu dont brlait la riche Ilion. Mais, n'tes-vous pas
de l'avis de Didon qui s'crie, ds que les mains de Priam sont coupes:
Oh! arrtez.... Je n'en puis entendre davantage?]

Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.

Le hriss Pyrrhus, dont les armes de sable, noires comme son projet,
ressemblaient  la nuit quand il tait couch dans le sinistre cheval,
porte maintenant ces redoutables et noires couleurs barbouilles d'un
blason plus lugubre: de pied en cap, maintenant il est tout gueules,
horriblement colori du sang des pres, des mres, des filles, des fils,
cuit et empt par les rues brlantes qui prtent une tyrannique et
damne lueur au meurtre de leur seigneur et matre. Rti dans son
courroux et dans ces flammes, et ainsi bard de caillots coaguls, avec
des yeux semblables  des escarboucles, l'infernal Pyrrhus cherche le
vieil anctre Priam....

Continuez,  prsent.

POLONIUS.--Devant Dieu! mon seigneur, bien dclam, avec bon accent et
bon discernement!

LE PREMIER COMDIEN.--Bientt il le trouve lanant des coups trop courts
aux Grecs; son antique pe, rebelle  son bras, demeure o elle tombe
et dsobit au commandement. Ingal adversaire, Pyrrhus pousse  Priam;
dans sa rage, il frappe  ct; mais rien qu'au sifflement et au vent de
sa froce pe, le pre nerv tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on
dirait mu par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses sommets
enflamms, et, avec un hideux fracas, fait prisonnire l'oreille de
Pyrrhus; car voici: son pe qui allait s'abattant sur la tte, blanche
comme le lait, du respectable Priam, sembla adhrer  l'air et s'y
fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en peinture, s'arrta, et comme
s'il et t une personne neutre en prsence de sa volont et de ses
intrts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons souvent,  l'approche
de quelque orage, un silence dans les cieux, les nues arrtes, les
hardis aquilons sans parole, et, au-dessous, le globe aussi muet que la
mort, et tout  coup l'effroyable tonnerre dchirant toute la contre;
ainsi, aprs cette pause de Pyrrhus, un rveil de vengeance le ramne 
l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombrent sur l'armure
de Mars, forge pour tre mise  l'preuve de l'ternit, avec moins de
remords que l'pe sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam.
Hors d'ici, hors d'ici, toi, prostitue,  Fortune! Et vous tous, 
dieux! assembls en synode gnral, tez-lui son pouvoir; brisez tous
les rayons et toutes les jantes de sa roue, et faites-en rouler le
moyeu arrondi sur la pente des collines du ciel, aussi bas que chez les
dmons!

POLONIUS.--Ce discours est trop long.

HAMLET.--Il ira chez le barbier en mme temps que votre barbe. Je t'en
prie, continue; il lui faut quelque gigue ou quelque conte de mauvais
lieu; sans cela il s'endort; continue. Passons  Hcube.

LE PREMIER COMDIEN.--Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine
encapuchonne...

HAMLET.--La reine encapuchonne!

POLONIUS.--Est-ce bien? Oui, reine encapuchonne est bien.

LE PREMIER COMDIEN.--...courir, pieds nus,  et l, et, du flux
aveugle de ses yeux, menacer les flammes--ayant un chiffon sur sa tte
o nagure se tenait le diadme--et en manire de robe, autour de
ses reins dcharns et tout fourbus par trop d'enfantements, une
courtepointe ramasse dans l'alarme de la peur,--celui qui et vu cela
aurait, avec une langue infuse de venin, prononc contre l'empire de
la fortune le grief de haute trahison. Mais si les dieux eux-mmes
l'avaient vue alors, quand elle vit Pyrrhus se faire un jeu malicieux
de rduire en hachis,  coups d'pe, le corps de son mari, le soudain
clat de clameurs qu'elle fit ( moins que les choses mortelles ne les
meuvent pas du tout) aurait pu traire les yeux brlants du ciel et
toute la passion qui est dans les dieux.

POLONIUS.--Regardez s'il n'a pas chang de couleur; il a les larmes aux
yeux. Je t'en prie, restons-en l.

HAMLET.--C'est bon! je te ferai bientt dclamer le reste. Mon bon
seigneur, voulez-vous veiller  ce que les comdiens soient bien
pourvus? Vous entendez, il faut en user bien avec eux, car ils sont
l'essence et la chronique abrge des temps. Il vaudrait mieux pour vous
avoir une mchante pitaphe aprs votre mort, que d'tre maltrait par
eux durant votre vie.

POLONIUS.--Mon seigneur, je les traiterai selon leur mrite.

HAMLET.--Eh! l'homme! beaucoup mieux, par la tte-bleu! Traitez-moi
chaque homme selon son mrite, et qui donc, en ce cas, chappera aux
trivires? Traitez-les selon votre propre rang et votre dignit;
moindres seront leurs droits, plus mritoire sera votre bont.
Emmenez-les.

POLONIUS.--Venez, messieurs.

HAMLET.--Suivez-le, mes amis; nous verrons une pice demain. coute, mon
vieil ami: pouvez-vous jouer le _Meurtre de Gonzague_?

LE PREMIER COMDIEN.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Eh bien! nous donnerons cela demain au soir. Vous pourriez,
au besoin, tudier un discours de quelques douze ou seize vers que je
voudrais mettre par crit et y insrer? ne pourriez-vous pas?

LE PREMIER COMDIEN.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Trs-bien. Suivez ce seigneur, et faites attention  ne
pas vous moquer de lui. (_Polonius et les comdiens sortent_.)--(_A
Rosencrantz et  Guildenstern_.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu'
ce soir; vous tes les bienvenus  Elseneur.

ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur!

(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

HAMLET.--Or , Dieu soit avec vous!--Maintenant je suis seul. Oh! quel
drle et quel rustre inerte je suis! N'est-ce pas chose monstrueuse que
ce comdien que voici, dans une pure fiction, dans une passion rve,
puisse, selon sa propre ide, contraindre son me  ce point que, par le
travail de son me, son visage entier blmisse. Et des pleurs dans ses
yeux! l'garement dans sa physionomie! une voix brise! et toute son
action appropriant les formes  l'ide! Et tout cela pour rien! pour
Hcube! Qu'est-ce que lui est Hcube, ou qu'est-ce qu'il est  Hcube,
lui, pour qu'il pleure pour elle? Que ferait-il donc s'il avait, pour se
passionner, le motif et le mot d'ordre que j'ai? Il inonderait de larmes
le thtre, il dchirerait l'oreille de la multitude par de formidables
paroles, il rendrait fou le coupable et pouvanterait l'innocent; il
confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur, sur ma parole! les
facults mmes d'entendre et de voir. Et moi! moi, cependant, plat
coquin, courage de boue, je suis l  parler comme un Jeannot
rveur[10], mal imprgn de la fcondit de ma cause, et je ne puis rien
dire, non, rien pour un roi dont le domaine et la trs-chre vie ont
subi un infernal chec. Suis-je un lche? Qui vient m'appeler drle?
se jeter au travers de mon chemin[11]? m'arracher la barbe et me la
souffler  la face? me tirer par le nez? me donner des dmentis par la
gorge, jusqu' me les enfoncer dans les poumons? Qui me fait cela? ah!
qu'est-ce donc? Je prendrais bien la chose, car il faut assurment que
j'aie un foie de pigeonneau, et que je manque du fiel qui doit rendre
amre l'oppression; autrement, avant cette heure, j'aurais engraiss
dj tous les vautours de la contre avec les entrailles de ce laquais!
O sanglant, sensuel coquin! Tratre sans remords, sans pudeur, dnatur
coquin! Eh bien! quoi? Quel ne suis-je donc? Ceci est trs-brave que,
moi, fils d'un bien-aim pre assassin, moi, excit  ma vengeance par
le ciel et l'enfer, j'aie besoin comme une catin de dcharger mon
coeur en paroles et que je tombe dans les maldictions comme une vraie
coureuse de rues, comme une fille de cuisine! Fi donc! fi! En avant,
mon cerveau! Un instant: j'ai entendu dire que des cratures coupables,
assistant  une pice de thtre, avaient, par l'artifice mme de la
scne, t frappes  l'me de telle sorte que, sur l'heure, elles
avaient dclar leurs forfaits[12]. Car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas
de langue, saura parler par quelque organe miraculeux. Je ferai jouer,
par ces comdiens, quelque chose qui ressemble au meurtre de mon pre,
devant mon oncle, et j'observerai son apparence, je le sonderai jusqu'au
vif; s'il se trouble, je sais mon chemin. L'esprit que j'ai vu pourrait
bien tre un dmon; le dmon a le pouvoir de prendre une forme qui
plat; oui, et peut-tre, grce  ma faiblesse et  ma mlancolie (car
il est trs-puissant sur les tempraments ainsi faits), m'abuse-t-il
pour me damner. Je veux me fonder sur des preuves plus directes que
cela. Oui, cette pice est le pige o je surprendrai la conscience du
roi.

(Il sort.)

[Note 10: _John-a-dreams_, par allusion  quelque personnage d'une
histoire populaire. De mme en France, on donnait autrefois, et Brantme
donnait encore le surnom de Guillot le Songeur  ceux qui perdaient leur
temps et leurs escrimes  excogiter divers moyens d'agir--en souvenir du
chevalier Guillan le Pensif, l'un des personnages de l'_Amadis_.]

[Note 11: Le texte porte:

    _Who calls me villain? breaks my pate across?_

Mais il me semble vident qu'il faut lire: _my pace_ o _my path_.
L'extrme ngligence avec laquelle ont t imprimes les premires
ditions de Shakspeare excuse, et au del, cette petite correction. Tel
quel, le texte voudrait dire: Qui vient me fendre d'outre en outre la
caboche? Aprs cela, le nez tir et les plus profonds dmentis seraient
peu de chose, et Hamlet ne serait pas trs-lche de prendre bien un
traitement qui le mettrait hors d'tat de prendre mal quoi que ce ft.
Sa folie, si folie il y a, n'est pas si sotte; elle a de la mthode,
comme nous l'a dit Polonius. A chaque pense qu'il conoit,  chaque
fait qu'il imagine, on le voit rapidement aller et rouler de consquence
en consquence, raisonneur passionn qui s'enivre de ses remarques, de
ses calculs, de ses soupons, du jeu qu'il joue devant les autres, de sa
svrit envers lui-mme. Ce cours prcipitamment rgulier, ces bonds
suivis par lesquels avance l'imptueuse logique des penses et des
paroles de Hamlet taient trop selon le gnie de Shakspeare pour n'tre
pas partout dans le caractre de son hros. Hamlet, dans le passage qui
nous occupe ici, se reprsente une srie gradue d'injures dont il se
trouve digne; il y pense, il la voit, il y est; son adversaire s'emporte
 plus d'insolence  mesure que lui-mme il s'abaisse  plus de
patience; c'est ainsi que tout se passe dans son esprit. C'est ainsi
que, peu de lignes plus haut, quand il suppose un comdien pouss par
les motifs qui laissent Hamlet immobile, quand il se reprsente en
mme temps l'acteur et les spectateurs sous le coup d'une ralit si
poignante, il arrive enfin  frapper de stupeur les facults mme
d'entendre et de voir. Notez cette abstraction. L'oreille tait dj
dchire, l'oeil dj pouvant; mais plus loin encore, tout au fond de
la cervelle et de l'me, Hamlet va chercher la facult mme d'entendre
et de voir; c'est la dernire hyperbole d'un analyste furieux. On est
trop heureux quand il n'a qu' traduire avec une vritable exactitude
pour reproduire ces nuances admirablement raisonnables de Shakspeare.
Quand il n'y a qu'une lettre  changer pour les lui rendre, faut-il
respecter jusqu' la superstition un vieux texte, condamn en cent
autres endroits?]

[Note 12: Il est probable que Shakspeare avait en vue une aventure de
son temps. La vieille histoire du frre Franois tait joue par les
comdiens du comte de Sussex,  Lynn, dans la province de Norfolk; une
femme y tait reprsente prise d'un jeune gentilhomme; et, pour mieux
s'assurer la possession de son amant, elle avait secrtement assassin
son mari, dont l'ombre la poursuivait et se prsentait diffrentes fois
devant elle dans les lieux les plus retirs o elle s'enfermait. Il y
avait au spectacle une femme de la ville qui jusqu'alors avait joui
d'une bonne rputation, et qui sentit en ce moment sa conscience
extrmement trouble et poussa ce cri soudain: O _mon_ mari! _mon_
mari! Je vois l'ombre de mon mari qui me poursuit et me menace.. A
ces cris aigus et inattendus, le peuple qui l'environnait fut tonn, et
lui en demanda la raison. Aussitt, sans autres instances, elle rpondit
qu'il y avait sept ans que pour jouir d'un jeune amant qu'elle
nomma, elle avait empoisonn son mari, dont l'image terrible s'tait
reprsente  elle sous la forme de ce spectre; elle avoua tout devant
les juges, et fut condamne. Les acteurs et plusieurs habitants de la
ville furent tmoins de ce fait.]


FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


(Un appartement dans le chteau.)

LE ROI, LA REINE, POLONIUS, OPHLIA, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN
_entrent_.

LE ROI.--Et vous ne pouvez pas, en faisant driver la conversation,
savoir de lui pourquoi il montre ce dsordre, dchirant si cruellement
tous ses jours de repos par une turbulente et dangereuse dmence?

ROSENCRANTZ.--Il avoue bien qu'il se sent lui-mme drout; mais pour
quel motif, il ne veut en aucune faon le dire.

GUILDENSTERN.--Et nous ne le trouvons pas dispos  se laisser sonder;
mais avec une folie ruse, il nous chappe, quand nous voudrions
l'amener  quelque aveu sur son vritable tat.

LA REINE.--Vous a-t-il bien reus?

ROSENCRANTZ.--Tout  fait en galant homme.

GUILDENSTERN.--Mais avec beaucoup d'effort dans sa manire.

ROSENCRANTZ.--Avare de paroles, mais quant  nos questions seulement;
trs-libre dans ses rpliques.

LA REINE.--L'avez-vous provoqu  quelque passe-temps?

ROSENCRANTZ.--Madame, il s'est justement trouv que nous avons rencontr
sur notre chemin certains comdiens; nous lui avons parl d'eux, et nous
avons cru voir en lui une espce de joie d'entendre cette nouvelle. Ils
sont quelque part dans le palais; et,  ce que je crois, ils ont dj
l'ordre de jouer ce soir devant lui.

POLONIUS.--Cela est trs-vrai, et il m'a pri d'engager Vos Majests 
entendre et  voir cette affaire.

LE ROI.--De tout mon coeur, et j'ai beaucoup de contentement  apprendre
qu'il soit port  cela. Mes chers messieurs, aiguisez encore en lui ce
got et poussez plus avant ses projets vers de tels plaisirs.

ROSENCRANTZ.--Ainsi ferons-nous, mon seigneur.

(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

LE ROI.--Douce Gertrude, laissez-nous aussi, car nous avons, sans nous
dcouvrir, mand Hamlet ici, afin qu'il y puisse, comme par hasard, se
trouver en face d'Ophlia. Son pre et moi, espions sans reproche, nous
nous placerons de manire que, voyant sans tre vus, nous puissions
juger avec certitude de leur rencontre, et conclure d'aprs lui-mme,
selon qu'il se sera comport, si c'est le renversement de son amour, ou
non, qui le fait ainsi souffrir.

LA REINE.--Je vais vous obir. Et quant  vous, Ophlia, je souhaite que
vos rares beauts soient l'heureuse cause de l'garement de Hamlet; car
je pourrai ainsi esprer que vos vertus, au grand honneur de tous deux,
le remettront dans la bonne voie.

OPHLIA.--Madame, je souhaite que cela se puisse.

(La reine sort.)

POLONIUS.--Ophlia, promenez-vous ici.... Gracieux matre, s'il vous
plat, nous irons nous placer. (_A Ophlia_.) Lisez dans ce livre; cette
apparence d'une telle occupation pourra colorer votre solitude....
Nous sommes souvent blmables en ceci.... la chose n'est que trop
dmontre.... avec le visage de la dvotion et une dmarche pieuse, nous
faisons le diable lui-mme blanc et doux comme sucre, de la tte aux
pieds.

LE ROI (_ part_).--Oh! cela est trop vrai! De quelle cuisante lanire
ce langage fouette ma conscience! La joue de la prostitue, savamment
pltre d'une fausse beaut, n'est pas plus laide sous la matire
dont elle s'aide, que ne l'est mon action sous mes paroles peintes et
repeintes! O pesant fardeau!

POLONIUS.--Je l'entends venir, retirons-nous, mon seigneur.

(Le roi et Polonius sortent.) (Hamlet entre).

HAMLET.--tre ou n'tre pas, voil la question.... Qu'y a-t-il de plus
noble pour l'me? supporter les coups de fronde et les flches de la
fortune outrageuse? ou s'armer en guerre contre un ocan de misres et,
de haute lutte, y couper court?... Mourir.... dormir.... plus rien....
et dire que, par un sommeil, nous mettons fin aux serrements de coeur et
 ces mille attaques naturelles qui sont l'hritage de la chair! C'est
un dnoment qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.... dormir....
dormir! rver peut-tre? Ah! l est l'cueil; car dans ce sommeil de la
mort, ce qui peut nous venir de rves, quand nous nous sommes soustraits
 tout ce tumulte humain, cela doit nous arrter. Voil la rflexion qui
nous vaut cette calamit d'une si longue vie! Car qui supporterait
les flagellations et les humiliations du prsent, l'injustice de
l'oppresseur, l'affront de l'homme orgueilleux, les angoisses de l'amour
mpris, les dlais de la justice, l'insolence du pouvoir, et les
violences que le mrite patient subit de la main des indignes?--quand
il pourrait lui-mme se donner son cong avec un simple poignard!--Qui
voudrait porter ce fardeau, geindre et suer sous une vie accablante,
n'tait que la crainte de quelque chose aprs la mort, la contre
non dcouverte dont la frontire n'est repasse par aucun voyageur,
embarrasse la volont et nous fait supporter les maux que nous avons,
plutt que de fuir vers ceux que nous ne connaissons pas? Ainsi la
conscience fait de nous autant de lches; ainsi la couleur native de la
rsolution est toute blmie par le ple reflet de la pense, et telle ou
telle entreprise d'un grand lan et d'une grande porte,  cet aspect,
se dtourne de son cours et manque  mriter le nom d'action....
Doucement, maintenant! Voici la belle Ophlia. Nymphe, dans tes
oraisons, puissent tous mes pchs tre rappels!

OPHLIA.--Mon bon seigneur, comment se porte Votre Honneur depuis tant
de jours?

HAMLET.--Je vous remercie humblement. Bien, bien, bien.

OPHLIA.--Mon seigneur, j'ai de vous des souvenirs que, depuis
longtemps, il me tarde de vous rendre; je vous prie, recevez-les
maintenant.

HAMLET.--Non, ce n'est pas moi; je ne vous ai jamais rien donn.

OPHLIA.--Mon honor seigneur, vous savez bien que si; et mme avec
ces dons allaient des paroles faites d'une si suave haleine qu'elles
rendaient les choses plus prcieuses; leur parfum est perdu,
reprenez-les; car pour une me noble, le plus riche bienfait devient
pauvre lorsque le bienfaiteur se montre malveillant. Les voici, mon
seigneur.

HAMLET.--Ah! ah! tes-vous honnte?

OPHLIA.--Mon seigneur?

HAMLET.--tes-vous belle?

OPHLIA.--Que veut dire Votre Seigneurie?

HAMLET.--Que si vous tes honnte et belle, il faut bien prendre garde
que votre beaut n'ait aucun commerce avec votre honntet.

OPHLIA.--Mais la beaut, mon seigneur, peut-elle tre en meilleure
compagnie qu'avec l'honntet?

HAMLET.--Oui, vraiment; car le pouvoir de la beaut aura transform
l'honntet, de ce qu'elle est, en une sale entremetteuse plus tt
que la force de l'honntet n'aura transfigur la beaut  son image.
C'tait, il y a quelque temps, un paradoxe, mais le temps prsent le
prouve. Je vous ai aime jadis.

OPHLIA.--En vrit, mon seigneur, vous me l'avez fait croire.

HAMLET.--Vous n'auriez pas d me croire; car la vertu a beau greffer
notre vieille souche, nous nous sentirons toujours de noire origine. Je
ne vous aimais pas.

OPHLIA.--Je n'en ai t que plus due.

HAMLET.--Va-t'en dans un clotre. Pourquoi voudrais-tu te faire mre et
nourrice de pcheurs? Je suis moi-mme passablement honnte, et pourtant
je pourrais m'accuser de choses telles qu'il vaudrait mieux que ma
mre ne m'et pas mis au monde; je suis trs-orgueilleux, vindicatif,
ambitieux; j'ai en cortge autour de moi plus de pchs que je n'ai de
penses pour les loger, d'imagination pour leur donner une forme, ou de
temps pour les commettre. Qu'est-ce que des gens comme moi ont  faire
de tranasser entre la terre et le ciel[13]? Nous sommes tous de fieffs
coquins, ne crois aucun de nous. Va-t'en droit ton chemin jusqu' un
clotre. O est votre pre?

[Note 13: Une rencontre de Hamlet et de Ren dans le mme sentiment
de tristesse et la mme rapide image, une ressemblance de hardiesse
familire dans l'expression, entre Shakspeare et Chateaubriand, n'est-ce
pas un fait tout naturel et comme un hasard qu'on devait prvoir? Ainsi
M. de Chateaubriand, peu d'annes avant sa mort (10 aot 1840), crivait
 madame Rcamier: Si ce n'tait votre belle et chre personne, je m'en
voudrais d'avoir tranass si longtemps sous le soleil. (_Souvenirs de
madame Rcamier_, tome II, p. 499.)]

OPHLIA.-- la maison, mon seigneur.

HAMLET.--Qu'on ferme la porte sur lui, afin qu'il ne puisse pas jouer le
rle d'un sot ailleurs qu'en sa propre maison. Adieu!

OPHLIA.--Oh! secourez-le, cieux clments!

HAMLET.--Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette maldiction;
sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'chapperas
pas  la calomnie. Va-t'en dans un clotre; adieu! Ou si tu veux  toute
force te marier, pouse un sot; car les hommes sages savent bien quels
monstres vous faites d'eux. Au clotre, allons, et au plus vite! Adieu.

OPHLIA.--O puissances clestes, gurissez-le!

HAMLET.--J'ai aussi entendu parler de vos peintures, bien  ma
suffisance. Dieu vous a donn un visage, et vous vous en faites
vous-mmes un autre. Vous dansez, vous trottez, vous chuchotez, vous
dbaptisez les cratures de Dieu, et vous mettez votre frivolit sur le
compte de votre ignorance. Allez, je ne veux plus de cela; c'est cela
qui m'a rendu fou. Je vous le dis, nous ne ferons plus de mariage;
ceux qui sont maris dj vivront ainsi, tous, except un; les autres
resteront comme ils sont. Au clotre! Allez.

(Hamlet sort.)

OPHLIA.--Oh! quel noble esprit est l en ruines! Courtisan, soldat,
savant, le regard, la langue, l'pe! L'attente et la fleur de ce beau
royaume, le miroir de la mode et le moule des bonnes formes, le seul
observ de tous les observateurs, tout  fait, tout  fait  bas! Et
moi, de toutes les femmes la plus accable et la plus misrable, moi qui
ai suc le miel de ses voeux mlodieux, maintenant je vois cette noble
et tout  fait souveraine raison, telle que les plus douces cloches
quand elles se flent, rendre des sons faux et durs! cette forme
incomparable et ces traits de jeunesse panouie fltris par de tels
transports! Oh! le malheur est sur moi! Avoir vu ce que j'ai vu et voir
ce que je vois!

(Le roi et Polonius rentrent.)

LE ROI.--L'amour? non, ses affections ne suivent pas cette route; et ce
qu'il disait, quoique manquant un peu de suite, ne ressemblait pas  de
la folie. Il y a dans son me quelque chose sur quoi sa mlancolie s'est
tablie  couver, et je souponne fort que l'closion et le produit
seront quelque danger. Pour le prvenir, je viens, par une rsolution
vive, de rgler tout ainsi: il partira en hte pour l'Angleterre, et ira
rclamer nos tributs ngligs. Peut-tre les mers, la diffrence des
pays et la variet des objets, pourront-elles chasser ce je ne sais quoi
qui est l'ide fixe de son coeur et o se heurte sans cesse son cerveau
qui le jette ainsi hors de l'usage de lui-mme. Qu'en pensez-vous?

POLONIUS.--Cela fera bon effet; mais nanmoins je crois que l'origine
et le commencement de son chagrin proviennent d'un amour maltrait.--Eh
bien! Ophlia, vous n'avez pas besoin de nous dire ce que le seigneur
Hamlet a dit; nous avons tout entendu.--Mon seigneur, agissez comme
il vous plait; mais, si vous le trouvez bon, faites qu'aprs la
reprsentation, la reine sa mre, toute seule avec lui, le presse de
dvoiler son chagrin. Qu'elle le traite rondement; et moi, si tel
est votre bon plaisir, je me placerai dans le vent de toute leur
conversation. Si elle ne le pntre pas, envoyez-le en Angleterre, ou
confinez-le dans le lieu que votre sagesse croira le meilleur.

LE ROI.--C'est ce que nous ferons; la folie d'un homme de haut rang ne
peut rester sans surveillance.

(Ils sortent.)



SCNE II


(Une salle dans le chteau.) HAMLET _entre avec quelques comdiens_.

HAMLET.--Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononc devant
vous, en le laissant lgrement courir sur la langue; mais si vous le
dclamez  pleine bouche, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aurais
tout aussi bien pour agrable que mes vers fussent dits par le crieur de
la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec
votre main, de cette faon; mais usez de tout sobrement car dans le
torrent mme et la tempte et, pour ainsi dire, le tourbillon de votre
passion, vous devez prendre sur vous et garder une temprance qui
puisse lui donner une douceur coulante. Oh! cela me choque dans l'me
d'entendre un robuste gaillard, grossi d'une perruque, dchiqueter une
passion, la mettre en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les
oreilles du parterre, qui, le plus souvent, n'est  la hauteur que d'une
absurde pantomime muette, ou de beaucoup de bruit. Je voudrais qu'un tel
gaillard ft fouett, pour charger ainsi les Termagants;[14] c'est se
faire plus Hrode qu'Hrode lui-mme. Je vous en prie, vitez cela.

[Note 14: Termagant tait, dit-on, dans les vieux pomes romanesques, le
nom donn au dieu des temptes chez les Sarrasins. De l son nom vint,
dans les vieux mystres, partager avec le nom d'Hrode le privilge
de dsigner un tyran plein de violence et d'ostentatoire orgueil,
personnage presque oblig de ce thtre primitif, sorte de Matamore
tragique et toujours pris au srieux.]

PREMIER COMDIEN.--J'assure Votre Altesse....

HAMLET.--Ne soyez pas non plus trop apprivois, mais que votre propre
discernement soit votre guide; rglez l'action sur les paroles, et les
paroles sur l'action, avec une attention particulire  n'outre-passer
jamais la convenance de la nature; car toute chose ainsi outre s'carte
de la donne mme du thtre, dont le but, ds le premier jour comme
aujourd'hui, a t et est encore de prsenter, pour ainsi parler,
un miroir  la nature; de montrer  la vertu ses propres traits, 
l'infamie sa propre image,  chaque ge et  chaque incarnation du temps
sa forme et son empreinte.[15] Tout cela donc, si vous outrez ou si vous
restez en de, quoique cela puisse faire rire l'ignorant, ne peut que
faire peine  l'homme judicieux, dont la censure, ft-il seul, doit,
dans votre opinion, avoir plus de poids qu'une pleine salle d'autres
spectateurs. Oh! il y a des comdiens que j'ai vus jouer,--et je les ai
entendu vanter par d'autres personnes, et vanter grandement, pour ne
pas dire grossement, qui, n'ayant ni voix de chrtiens, ni dmarche de
chrtiens, ni de paens, ni d'hommes se carraient et beuglaient au point
de m'avoir donn  penser que quelques-uns des manouvriers de la nature
avaient fait des hommes et ne les avaient pas bien faits, tant ces
gens-l imitaient abominablement l'humanit!

[Note 15: Nous avons adopt ici une lgre correction de M. Mason:
_every ge and body of the time_, au lieu de _the very age_, qui ne
donnait aucun sens admissible. Mme avec cette correction, le sens est
vague. La langue anglaise n'est pas aussi rigoureuse que la langue
franaise, et souvent la plume htive de Shakspeare esquisse avec une
ampleur flottante telle ou telle ide que nous voudrions plus nettement
dfinie. _The time_, est-ce seulement le temps mme des comdiens et
leurs contemporains, ou bien est-ce le pass comme le prsent, et
l'ensemble de la dure humaine? _Every ge_, est-ce la jeunesse, l'ge
mr et la vieillesse, ou l'poque du roi Henri VI, celle de Macbeth,
celle de Jules Csar, celle d'ne et des hros piques? Sont-ce
les diverses gnrations d'un mme sicle, ou les divers sicles de
l'histoire? _Every body_, est-ce chaque personnage saillant, ou chaque
caractre personnifi, ou chaque classe, chaque groupe de la socit?
Tout cela peut et doit, selon nous, tre sous-entendu  la fois dans les
quelques mots abstraits et incertains de Shakspeare, comme, plus haut,
lorsqu'il appelait le thtre l'essence et la chronique abrge du
temps. En somme, _every age and body of the time_, dans cet autre
mauvais langage qui est du XIXe sicle, cela se dirait probablement:
chaque phase et chaque type de la vie.]

PREMIER COMDIEN.--J'espre que nous avons passablement rform cela
chez nous.

HAMLET.--Ah! rformez-le tout  fait. Et que ceux qui jouent vos clowns
n'en disent pas plus qu'on n'en a crit dans leur rle; car il y en a
qui se mettent  rire eux-mmes, pour mettre en train de rire un certain
nombre de spectateurs imbciles. Cependant,  ce moment-l mme, il y
a peut-tre quelque situation essentielle de la pice qui exige
l'attention. Cela est dtestable, et montre la plus pitoyable prtention
de la part du sot qui use de ce moyen. Allez, prparez-vous.

(_Les comdiens sortent_.)--(_Polonius, Rosencrantz et Guildenstern
entrent_.) O en sommes-nous, mon seigneur? Le roi veut-il entendre ce
chef-d'oeuvre?

POLONIUS.--Oui, et la reine aussi, et cela tout de suite.

HAMLET.--Dites aux acteurs de faire hte. (_Polonius sort_.) Voulez-vous
tous deux aller aussi les presser?

TOUS DEUX.--Oui, mon seigneur.

(Horatio entre.) (Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

HAMLET.--Qu'est-ce? Ah! Horatio!

HORATIO.--Me voici, mon doux seigneur,  votre service.

HAMLET.--Horatio, tu es de tout point l'homme le plus juste que jamais
ma pratique du monde m'ait fait rencontrer.

HORATIO.--Oh! mon cher seigneur!

HAMLET.--Non, ne crois pas que je flatte; car quel avantage puis-je
esprer de toi qui n'as d'autre revenu que ton bon courage, pour te
nourrir et t'habiller? Pourquoi le pauvre serait-il flatt? Non! Que
la langue doucereuse aille lcher la pompe stupide! que les charnires
moelleuses du genou se courbent l o le profit rcompense la
servilit!... M'entends-tu bien? depuis que mon me tendre a t
matresse de son choix et a pu distinguer parmi les hommes, elle t'a
pour elle-mme marqu du sceau de son lection; car tu as t, en
souffrant tout, comme un homme qui ne souffre rien, un homme qui,
des rebuffades de la fortune  ses faveurs, a tout pris avec des
remerciments gaux; et bnis sont ceux-l dont le sang et le jugement
ont t si bien combins, qu'ils ne sont pas des pipeaux faits pour
les doigts de la fortune et prts  chanter par le trou qui lui plait!
Donnez-moi l'homme qui n'est point l'esclave de la passion, et je le
porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon coeur,
comme je fais de toi.... Mais en voil un peu trop  ce sujet. On joue
ce soir une pice devant le roi, une des scnes se rapproche fort des
circonstances que je t'ai racontes sur la mort de mon pre. Je te
prie, quand tu verras cet acte en train, aussitt, avec la plus intime
pntration de ton me, observe mon oncle. Si son crime cach ne se
dbusque pas de lui-mme,  une certaine tirade, c'est un esprit
infernal que nous avons vu, et mes imaginations sont aussi noires que
l'enclume de Vulcain. Surveille-le attentivement. Quant  moi, je
riverai mes yeux sur son visage, et ensuite, nous runirons nos deux
jugements pour prononcer sur ce qu'il aura laiss voir.

HORATIO.--Bien, mon seigneur. S'il nous drobe rien, pendant que la
pice sera joue, et s'il chappe aux recherches, je prends ce vol-l 
mon compte.

HAMLET.--Ils viennent pour la pice; il faut que je flne; trouvez une
place.

(Marche danoise; fanfare. Le roi, la reine, Polonius, Ophlia,
Rosencrantz, Guildenstern et autres entrent.)

LE ROI.--Comment se porte notre cousin Hamlet?

HAMLET.--A merveille, sur ma foi! vivant des reliefs du camlon, je
mange de l'air, et je m'engraisse de promesses. Vous ne pourriez pas
mettre vos chapons  ce rgime.

LE ROI.--Je n'ai rien  voir dans cette rponse, Hamlet; je ne suis pour
rien dans ces paroles.

HAMLET.--Ni moi non plus, dsormais.[16] (_ Polonius_.) Mon seigneur,
vous avez jou la comdie autrefois  l'Universit, dites-vous?

[Note 16: Les paroles d'un homme, dit le proverbe anglais, ne lui
appartiennent plus ds qu'il les a dites.]

POLONIUS.--Oui, mon seigneur, je l'ai joue, et je passais pour bon
acteur.

HAMLET.--Et qu'avez-vous jou?

POLONIUS.--J'ai jou Jules Csar. Je fus tu au Capitole, Brutus me tua.

HAMLET.--Il joua un rle de brute, en tuant en pareil lieu un veau d'une
si capitale importance.[17] Les comdiens sont-ils prts?

[Note 17: Double jeu de mots entre _Brutus_ et _brute_, _Capitole_ et
_capitale_.]

ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils n'attendent que votre permission.

LA REINE.--Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous prs de moi.

HAMLET.--Non, ma bonne mre, voici un aimant qui a plus de force
d'attraction.

POLONIUS, _au roi_.--Oh! oh! remarquez-vous ceci?

HAMLET, _s'asseyant aux pieds d'Ophlia_.--Madame, me coucherai-je entre
vos genoux?

OPHLIA.--Non, mon seigneur.

HAMLET.--Je veux dire la tte sur vos genoux.

OPHLIA.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Pensez-vous donc que j'aie eu dans l'esprit un propos de
manant?

OPHLIA.--Je ne pense rien, mon seigneur.

HAMLET.--Ce n'est pas une vilaine pense que celle de s'tendre parmi
des jambes de jeunes filles.

OPHLIA.--Comment, mon seigneur?

HAMLET.--Rien.

OPHLIA.--Vous tes gai, mon seigneur.

HAMLET.--Qui, moi?

OPHLIA.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Oh! je ne suis que votre bouffon. Qu'est-ce que l'homme peut
faire de mieux que de s'gayer? car, voyez comme ma mre a l'air
joyeux... et il n'y a pas deux heures que mon pre est mort.

OPHLIA.--Mais non, mon seigneur, il y a deux mois.

HAMLET.--Si longtemps? eh bien, que le diable porte le noir! Pour moi,
je veux avoir un assortiment de martre zibeline.[18] Oh, ciel! mort
depuis deux mois et pas encore oubli? Alors il y a de l'espoir pour
que la mmoire d'un grand homme survive  sa vie la moiti d'une
anne; mais, par Notre-Dame, il faut alors qu'il btisse des glises;
autrement, il aura  souffrir du mal de non-souvenance, avec le pauvre
dada de bois, dont l'pitaphe est connue:

Car oh! car oh! le dada de bois, Le dada de bois est oubli![19]

(Les trompettes sonnent; suit une pantomime: un roi et une reine entrent
d'un air fort amoureux. La reine l'embrasse, et il embrasse la reine,
elle se met  genoux devant lui, et par gestes lui proteste de son
amour. Il la relve, et penche la tte sur son paule. Il se couche sur
un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle se retire. Alors
survient un autre personnage, qui lui enlve sa couronne, la baise, puis
verse du poison dans l'oreille du roi, et s'en va. La reine revient,
elle trouve le roi mort, et fait des gestes de dsespoir. L'empoisonneur
arrive avec deux ou trois acteurs muets, et semble se lamenter avec
elle. On emporte le corps. L'empoisonneur offre  la reine des prsents
de mariage; elle parat un moment les repousser et les refuser; mais 
la fin, elle accepte le gage de son amour. Les comdiens sortent.)

[Note 18: Le texte dit: _Let the devil wear black, for I'll have a suit
of __sables_; il y a l un de ces jeux de mots qu'il faut expliquer
quand on ne peut les traduire. En anglais, _sable_ veut dire la fourrure
de la martre zibeline, la plus luxueuse parure au temps de Shakspeare,
et en mme temps, dans la langue du blason, la couleur noire, comme on
a pu deux fois dj le remarquer dans cette pice mme,  propos de la
barbe du roi mort (acte I, sc. II) et  propos de l'armure de Pyrrhus
(acte II, sc. II). En employant ce mot, Shakspeare a voulu nous laisser
hsiter entre les deux sens. En mme temps que nous entendons Hamlet
dire  Ophlia: Au diable le deuil!  moi l'lgance! nous l'entendons
se dire  lui-mme, par un subtil calembour, par une contradiction
imprvue, par une restriction mentale aussi prompte que l'clair: Je
parle de belles fourrures  Ophlia, mais c'est un vtement noir que
je veux toujours avoir, et je garde pieusement ce deuil que je semble
rejeter et railler. N'oublions pas que Hamlet vit double: il vit devant
des gens qu'il veut sonder et tromper, ennemis ou amis; et il vit en
lui-mme, s'observant sans cesse, et comme en prsence du spectre
paternel auquel il veut donner satisfaction. De l, souvent des paroles
doubles comme la vie de Hamlet, et adresses en un sens aux personnages
rels du drame, en un autre sens  l'invisible tmoin du drame intrieur
qui se passe dans le coeur de Hamlet. Et nous, admis a suivre ces deux
drames, confidents de son secret comme spectateurs de ses actions,
tchons de n'en rien perdre, exerons-nous  l'couter avec cette mme
prsence d'esprit si subtile et si soudaine qui aiguise son langage, si
nous voulons admirer assez l'art unique de Shakspeare dans la cration
de Hamlet, tant de suite  travers un tel labyrinthe, l'harmonie de tous
ces contrastes, la profondeur de plus d'une purilit.]

[Note 19: Parmi les jeux du mois de mai, populaires dans les villages
d'Angleterre, il y avait un cheval de bois, _hobby-horse_, occasion de
diverses farces et d'une danse qui avait reu le mme nom. Mais l'humeur
puritaine ayant maudit et proscrit tous ces divertissements, une
complainte fut faite sur le pauvre dada mis  mal, et Hamlet la
rappelle, opposant l'oubli o tait tombe cette innocente victime des
sectaires,  l'ternelle mmoire que s'assurait un fondateur d'glise,
dont le nom avait place dans les prires publiques  la fte du patron.]

OPHLIA.--Que veut dire cela, mon seigneur?

HAMLET.--Ma foi! c'est l'embche de la mchancet; cela veut dire:
crime.

OPHLIA.--Sans doute cette pantomime indique le sujet de la pice.

(Le Prologue entre.)

HAMLET.--Nous allons le savoir de ce garon-l. Les comdiens ne peuvent
garder un secret, ils nous diront tout.

OPHLIA.--Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime?

HAMLET.--Oui, et toute autre pantomime que vous voudrez lui mimer.
N'ayez pas honte, vous, de faire le spectacle, et lui, il n'aura pas
honte de vous faire le commentaire.

OPHLIA.--Vous tes un vaurien, vous tes un vaurien. Je veux couter la
pice.

LE PROLOGUE.--Pour nous et pour notre tragdie, nous agenouillant ici
devant votre clmence, nous implorons de vous audience et patience.[20]

[Note 20: L'ide premire de cette scne n'est pas de Shakspeare. Avant
lui, le pote Kid, dans sa pice intitule _la Tragdie espagnole_,
avait ml et fait concourir  l'action principale une autre
reprsentation thtrale; voici comment: Hironimo, vieux marchal
espagnol, a un fils qui est assassin, mais dont il ne connat pas les
assassins: il se lamente et il cherche, il croit dcouvrir et hsite
encore; enfin la matresse de son fils lui rvle les coupables, et pour
s'assurer une vengeance clatante, il complote avec la jeune femme
de donner au roi d'Espagne le divertissement d'une tragdie o les
meurtriers auront des rles et trouveront la mort. Le plan s'excute:
Hironimo et Belimpria tuent leurs ennemis, Belimpria se tue
elle-mme, toute la cour applaudit le jeu terriblement naturel des
acteurs, et alors Hironimo s'avance, montre le cadavre de son fils, et
le dnoment de la tragdie devient ainsi celui du drame.--Cela seul
suffirait  prouver que Shakspeare a imit Kid, tout en remaniant son
ide; mais il y a d'autres ressemblances encore entre les deux pices:
Je retrouve dans le caractre de Hironimo le germe de celui de
Hamlet, crivait rcemment M. Alfred Mzires, dans ses savantes et
lgantes tudes sur les contemporains de Shakspeare; comme Hamlet, le
vieux marchal espagnol poursuit la vengeance d'un meurtre dont il ne
connat pas avec certitude les auteurs; comme lui, il doute, il hsite;
comme lui, il simule la folie pour s'instruire et pour cacher ses
projets, en mme temps qu'il en prouve quelquefois les transports par
l'excs de son dsespoir. Leur dmence est une ruse, mais par instants
elle devient relle. Il y a de l'habilet dans leur conduite et de
l'garement dans leur pense. L'un se sert de la petite pice, joue
dans la grande, pour amener le dnoment, l'autre pour convaincre les
meurtriers de leur crime. Mais au fond le procd est le mme; si
Shakspeare en a tir un plus grand parti, Kid l'a employ le premier.
(_Magasin de librairie_, 10 fvrier 1859.)]

HAMLET.--Est-ce l un prologue, ou la devise d'une bague?

OPHLIA.--C'est bref, mon seigneur.

HAMLET.--Comme l'amour d'une femme.

(Un roi et une reine entrent.)

LE ROI DE LA COMDIE.--Trente fois le chariot de Phbus a fait le tour
entier du bassin sal de Neptune et du sol arrondi de Tellus, et trente
fois douze lunes, de leur splendeur emprunte, ont marqu autour du
monde douze fois trente tapes du temps, depuis que l'amour a uni nos
coeurs, et l'hymen nos mains, par la rciprocit des liens les plus
sacrs.

LA REINE DE LA COMDIE.--Ah! puissent le soleil et la lune nous faire
encore compter leurs voyages en aussi grand nombre, ayant que c'en soit
fait de l'amour! mais, malheureuse que je suis! vous tes si malade
depuis quelque temps, si loin de l'allgresse et de votre ancienne faon
d'tre, que je suis dfiante  votre sujet. Cependant, quoique je me
dfie, cela ne doit en rien, mon seigneur, vous dcourager: car les
craintes et les tendresses des femmes vont par gales quantits,
pareillement nulles, ou pareillement extrmes. Maintenant, ce qu'est mon
amour, l'exprience vous l'a fait connatre, et la mesure de mon amour
est celle de ma crainte aussi. L o l'amour est grand, les plus petits
soupons sont une crainte; l o les petites craintes deviennent
grandes, l croissent les grandes amours.

LE ROI DE LA COMDIE.--Oui, vraiment, mon amour, je dois te dire adieu,
et bientt sans doute; mes forces actives renoncent  accomplir leurs
fonctions; et toi, tu resteras en arrire,  vivre en ce monde si beau,
honore, chrie; et peut-tre un autre aussi tendre sera-t-il, par toi,
comme poux.....

LA REINE DE LA COMDIE.--Ah! supprimez le reste! Un tel amour, dans mon
sein, ne pourrait tre qu'une trahison. Un second poux, ah! que je sois
maudite en lui! Nulle n'pousa le second sans avoir tu le premier.

HAMLET (_ part_).--Voil l'absinthe! voil l'absinthe!

LA REINE DE LA COMDIE.--Les motifs qui amnent un second mariage sont
de basses raisons de gain, non des raisons d'amour. Je tue une seconde
fois mon poux mort, quand un second poux m'embrasse dans mon lit.

LE ROI DE LA COMDIE.--Je vous crois, vous pensez ce que vous dites
maintenant. Mais ce que nous dcidons, il nous arrive souvent de
l'enfreindre. Un dessein n'est rien de plus qu'un esclave de notre
mmoire et, violemment n, est pauvre en validit. Aujourd'hui, comme un
fruit vert, il tient  l'arbre; mais il tombe mme sans secousse, quand
il est mr. De toute ncessit, nous oublions de nous payer  nous-mmes
la dette o nous sommes seuls nos propres cranciers. Ce que, dans la
passion, nous nous proposons  nous-mmes, devient hors de propos quand
la passion est finie. La violence des peines ou des joies, en les
dtruisant elles-mmes, dtruit aussi les ordonnances qu'elles s'taient
signifies. L o la joie s'bat le plus, l o se lamente le plus la
peine, la peine s'gaye et la joie s'attriste au plus lger accident. Ce
monde n'est pas pour toujours, et il n'est pas trange que nos amours
mmes changent avec nos fortunes. Car cette question nous reste encore 
dcider: Est-ce l'amour qui mne la fortune, ou bien la fortune l'amour?
Que le grand homme soit  bas, voyez-vous, son favori s'envole. Que le
pauvre monte, il fait de ses ennemis autant d'amis, et jusqu' ce jour
l'amour s'est dirig d'aprs la fortune; car celui qui n'a pas besoin ne
manque jamais d'un ami, et celui qui, par ncessit, met  l'preuve une
de ces amitis creuses, la fait aussitt tourner en inimiti. Mais pour
revenir en rgle conclure l o j'ai commenc, nos volonts et nos
destines se contrarient tellement dans leur course, que nos plans sont
toujours renverss. Ntres sont nos penses, mais leur issue n'est pas
ntre. Pense donc que tu ne veux jamais t'unir  un second poux: tes
penses pourront mourir, quand ton premier seigneur sera mort.

LA REINE DE LA COMDIE.--Alors, que la terre ne me donne plus la
nourriture, ni le ciel la lumire! Que les jeux et le repos me soient
jour et nuit ferms! Puissent en dsespoir se changer ma foi et mon
esprance! Puisse au fond d'une prison et aux plaisirs d'un anachorte
se borner ma carrire! Puissent tous les revers qui dcontenancent le
visage de la joie rencontrer mes meilleurs souhaits et les dtruire!
Et que, dans ce monde et dans l'autre, je sois poursuivie par le plus
durable tourment, si, veuve une fois, je redeviens jamais femme!

HAMLET, _ Ophlia_.--Maintenant, si elle manquait  son serment....

LE ROI DE LA COMDIE.--Voil de profonds serments. Douce amie,
laisse-moi seul ici pour un peu de temps. Mes esprits s'appesantissent,
et je voudrais tromper par le sommeil l'ennui tranant du jour.

(Il s'endort.)

LA REINE DE LA COMDIE.--Que le sommeil berce ton cerveau, et que jamais
le malheur ne vienne se glisser entre nous deux.

(Elle sort.)

HAMLET.--Madame, comment vous plat cette pice?

LA REINE.--La reine fait trop de protestations, ce me semble.

HAMLET.--Oh! mais elle tiendra sa parole.

LE ROI.--Connaissez-vous le sujet de la pice? N'y a-t-il rien qui
puisse blesser?

HAMLET.--Non, non; ils ne font que rire; ils empoisonnent pour rire; il
n'y a rien au monde de blessant.

LE ROI.--Comment appelez-vous la pice?

HAMLET.--_La Souricire_. Et pourquoi cela, direz-vous? Par mtaphore.
Cette pice est la reprsentation d'un meurtre commis  Vienne. Le duc
s'appelle Gonzague, et sa femme Baptista. Vous verrez tout  l'heure.
C'est un chef-d'oeuvre de sclratesse; mais qu'importe? Votre Majest,
et nous, qui avons la conscience libre, cela ne nous touche en rien. Que
la haridelle corche rue, si le bt la blesse: notre garrot n'est pas
entam. (_Lucianus entre._) Celui-l est un certain Lucianus, neveu du
roi.

OPHLIA.--Vous tes d'aussi bon secours que le Choeur, mon seigneur.

HAMLET.--Je pourrais dire le dialogue entre vous et votre amant, si je
voyais jouer les marionnettes.

OPHLIA.--Vous tes piquant, mon seigneur, vous tes piquant.

HAMLET.--Il ne vous en coterait qu'un soupir, et la pointe serait
mousse.

OPHLIA.--De mieux en mieux, mais de pis en pis.

HAMLET.--Oui, comme vous vous mprenez quand vous prenez vos maris!
Commence donc, assassin! Cesse tes maudites grimaces, et commence.
Allons! Le corbeau croassant hurle pour avoir sa vengeance!

LUCIANUS.--Noire pense, bras dispos, drogue approprie, moment
favorable, occasion complice! Nulle autre crature qui voie! O toi,
mlange violent d'herbes sauvages recueillies  minuit, trois fois
fltries, trois fois infectes par l'imprcation d'Hcate, que ta nature
magique et ta cruelle puissance envahissent sans retard la vie encore
saine!

(Il verse du poison dans l'oreille du roi endormi.)

HAMLET.--Il l'empoisonne dans le jardin pour s'emparer de ses
possessions.--Son nom est Gonzague. L'histoire existe, crite en
italien, style de premier choix. Vous verrez tout  l'heure comment
l'assassin acquiert l'amour del femme de Gonzague.

OPHLIA.--Le roi se lve!

HAMLET.--Quoi! effray par un feu follet?

LA REINE.--Qu'avez-vous, mon seigneur?

POLONIUS.--Laissez-l la pice!

LE ROI.--Donnez-moi de la lumire! Sortons.

POLONIUS.--Des lumires! des lumires! des lumires!

(Tous sortent hormis Hamlet et Horatio.)

HAMLET.--Eh bien! que le daim frapp s'chappe et pleure; que le cerf
non bless se joue! Les uns doivent veiller, les autres doivent dormir.
Ainsi va le monde.

Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'un coup de thtre comme celui-ci,
avec accompagnement d'une fort de plumes sur la tte, et deux roses de
Provins sur des souliers taillads,[21] pourrait, si la fortune, par la
suite, me traitait de Turc  More, me faire recevoir compagnon dans une
meute de comdiens?

HORATIO.-- demi-part.

HAMLET.--A part entire, vous dis-je![22]

Car tu sais, bien-aim Damon, que ce royaume dmantl appartenant 
Jupiter lui-mme, et maintenant rgne en ces lieux un vrai... un vrai...
un vrai paon.

HORATIO.--Vous auriez pu mettre la rime.[23]

[Note 21: Au temps de Shakspeare, sur les souliers lgants, taillads
comme l'taient souvent les vtements, pour laisser-voir des _crevs_
d'toffes brillantes, on portait de gros noeuds de rubans disposs en
forme de roses, et la ville de Provins tait ds lors partout clbre
par ses roses dont elle fait commerce depuis six sicles, pour la
pharmacie comme pour les jardins.]

[Note 22: Les acteurs, au temps de Shakspeare, n'avaient pas de
traitements annuels et fixes. La somme des bnfices de la troupe tait
divise en un certain nombre dparts; l'entrepreneur des spectacles
prenait celles qu'il s'tait rserves, et chaque acteur, selon son
mrite et la convention faite, en recevait, ou plusieurs, ou une, ou
quelque partie d'une. Horatio n'attribue  Hamlet qu'une demi-part parce
qu'il n'a qu'un droit de collaborateur dans la pice qu'il a fait
jouer; mais Hamlet, estimant davantage la valeur de sa ruse et l'effet
dramatique de son succs, rclame une part entire.]

[Note 23: Hamlet dit: _A very peacock_; la rime voulait: _A very ass_;
et Horatio dit  Hamlet que l'indigne roi de Danemark mrite aussi bien
le titre d'ne que celui de paon.]

HAMLET.--Oh! mon cher Horatio!  prsent je tiendrais mille livres
sterling sur la parole du fantme. As-tu remarqu?

HORATIO.--Trs-bien, monseigneur.

HAMLET.--Quand il a t question de l'empoisonnement....

HORATIO.--Je l'ai trs-bien remarqu!

HAMLET.--Ah! ah!--Allons, un peu de musique! les flageolets!

Car si le roi n'aime pas la comdie, eh bien! alors
probablement.....c'est qu'il ne l'aime pas pardieu!

(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

Allons! un peu de musique.

GUILDENSTERN.--Mon bon seigneur, accordez-moi la grce de vous dire un
mot.

HAMLET.--Toute une histoire, monsieur.

GUILDENSTERN.--Le roi, monsieur....

HAMLET.--Ah! oui, monsieur. Quelles nouvelles de lui?

GUILDENSTERN.--Il est dans son appartement, singulirement indispos.

HAMLET.--Par la boisson, monsieur?

GUILDENSTERN.--Non, mon seigneur, par la colre.

HAMLET.--Votre sagesse se serait montre mieux en fonds, en instruisant
de ceci le mdecin; car, quant  moi, me charger de lui porter des
purgatifs, ce serait peut-tre le plonger encore plus avant dans le
cholrique.

GUILDENSTERN.--Mon bon seigneur, mettez quelque rgle  vos discours, et
ne faites pas ces bonds sauvages hors de mon sujet.

HAMLET.--Je suis apprivois, monsieur; parlez.

GUILDENSTERN.--La reine votre mre, dans une trs-grande affliction
d'esprit, m'a envoy vers vous.

HAMLET.--Vous tes le bienvenu.

GUILDENSTERN.--Non, mon seigneur, cette courtoisie n'est pas de race
franche. S'il vous plat de me faire une saine rponse, j'excuterai les
ordres de votre mre; sinon, votre pardon et mon retour mettront fin 
mon office.

HAMLET.--Monsieur, je ne puis....

GUILDENSTERN.--Quoi, mon seigneur?

HAMLET.--.... Vous faire une saine rponse; mon esprit est malade. Mais,
monsieur, ma rponse, telle que je puis la faire, est bien  votre
service, ou plutt, comme vous dites,  celui de ma mre. Ainsi, sans
plus de paroles, venons au fait: ma mre, dites-vous....?

ROSENCRANTZ.--Voici ce qu'elle dit: votre conduite l'a frappe de
surprise et de stupfaction.

HAMLET.--O fils prodigieux, qui peut ainsi tonner sa mre! Mais la
stupfaction de cette mre n'a-t-elle pas quelque suite qui lui coure
surles talons? Instruisez-moi.

ROSENCRANTZ.--Elle dsire causer avec vous dans son cabinet, avant que
vous alliez vous coucher.

HAMLET.--Nous obirons, ft-elle dix fois notre mre. Avez-vous quelque
autre affaire  traiter avec nous?

ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il fut un temps o vous m'aimiez.

HAMLET.--Et je vous aime encore, par la pilleuse que voici et la voleuse
que voil![24]

[Note 24: C'est -dire: Par mes mains, et sans doute Hamlet les tend
 Rosencrantz. La singulire priphrase dont il se sert vient du
catchisme anglais, qui enseigne au catchumne, parmi ses devoirs
envers son prochain,  abstenir ses mains du pillage et du vol (_picking
and stealing_).]

ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble?
C'est assurment fermer la porte  votre propre dlivrance que de
refuser vos chagrins  votre ami.

HAMLET.--Monsieur, ce qui me manque, c'est de l'avancement.

ROSENCRANTZ.--Gomment cela se peut-il, lorsque vous avez la voix du roi
lui-mme, en gage de votre succession  la couronne du Danemark?[25]

HAMLET.--Oui; mais pendant que l'herbe pousse...;[26] le proverbe
lui-mme s'est un peu moisi. (_Des comdiens et des joueurs de
flageolets entrent_.) Ah! les joueurs de flageolets! Voyons-en un. (_
Guildenstern_.) Me retirer avec vous! Pourquoi tourner autour de moi, et
flairer ma piste comme si vous vouliez me pousser dans un pige?

[Note 25: En Danemark, comme dans la plupart des royaumes goths, la
royaut tait lective; mais c'tait la coutume, quand le roi mourait,
de choisir son successeur d'aprs ses conseils et dans sa famille.
Bien des dtails, dans _Hamlet_, attestent cette nature complexe de la
monarchie danoise. Si elle n'avait pas t jusqu' un certain point
lective, l'oncle de Hamlet n'aurait pu garder  sa cour son neveu
frustr; Larte ne parlerait pas  Ophlia de cette grande voix du
Danemark qui doit rgir la vie de Hamlet (acte I, scne III); Hamlet
appellerait formellement son oncle usurpateur, au lieu de l'appeler:
celui qui s'est gliss entre l'lection et mes esprances (acte V,
scne II); il ne prdirait pas, en mourant, que le choix va tomber sur
le jeune Fortinbras (acte V, scne n). D'autre part, si la monarchie
danoise n'avait pas t jusqu' un certain point hrditaire, le roi ne
dirait pas  Hamlet: Vous tes le plus proche de notre trne (acte I,
scne II); le jeune tudiant de Wittemberg n'aurait point eu de chances
 perdre ni de titres  rclamer; et quand les sditieux veulent porter
Larte au trne (acte IV, scne v), le messager ne dirait pas que
l'antiquit est oublie et la coutume mconnue; enfin si, en Danemark,
la dclaration du dernier roi n'avait pas influ, par force d'habitude
et presque de loi, sur l'lection du roi nouveau, il ne serait pas ainsi
question, ici mme, des promesses faites  Hamlet par son oncle, et
Hamlet, quand il meurt (acte V, scne II), ne songerait pas  donner sa
voix  Fortinbras, pour lequel elle n'a de prix que comme acte de cette
autorit d'un instant dont Hamlet a t  demi investi par les promesses
et la mort de Claudius. Shakspeare n'a jamais perdu de vue la
triple source du pouvoir royal chez les Danois: lection populaire,
demi-hrdit, suffrage du roi dfunt. Shakspeare est rempli
d'ignorance, de distractions historiques, d'anachronismes; mais quand il
sait bien un fait, et une fois qu'il l'a fait entrer dans son drame, ce
fait devient comme un personnage du drame et s'y meut sans effort et
s'y retrouve partout. L'exemple que nous venons d'en donner nous a paru
assez concluant pour tre donn tout au long.]

[Note 26: Ce proverbe que Hamlet n'achve pas tait: Pendant que
l'herbe pousse, le cheval affam maigrit. Cachant, sous une impatience
ambitieuse, son impatience de se venger, Hamlet va avouer que son oncle,
 son gr, vit trop longtemps; tout en dissimulant, il va se trahir; il
s'chappe  demi; mais il s'arrte, il tourne court, et Rosencrantz est
djou.]

GUILDENSTERN.--Ah! mon seigneur, si mes devoirs envers le roi me rendent
trop hardi, c'est aussi mon amour pour vous qui me rend importun.

HAMLET.--Je n'entends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flte?

GUILDENSTERN.--Mon seigneur, je ne puis.

HAMLET.--Je vous prie.

GUILDENSTERN.--Croyez-moi; je ne puis.

HAMLET.--Je vous en conjure.

GUILDENSTERN.--Je n'en connais pas une seule touche, mon seigneur.

HAMLET.--Cela est aussi ais que de mentir. Gouvernez ces prises d'air
avec les doigts et le pouce, animez l'instrument du souffle de votre
bouche, et il se mettra  discourir en trs-loquente musique.
Voyez-vous? Voici les soupapes.

GUILDENSTERN.--Mais je ne saurais les faire obir  l'expression
d'aucune harmonie. Je n'ai pas le talent requis.

HAMLET.--Eh bien! voyez maintenant quelle indigne chose vous faites de
moi! Vous voudriez jouer de moi; vous voudriez avoir l'air de connatre
mes soupapes, vous voudriez me tirer de vive force Pme de mon secret;
vous voudriez me faire rsonner, depuis ma note la plus basse jusqu'au
haut de ma gamme. Il y a beaucoup de musique, il y a une voix excellente
dans ce petit tuyau d'orgue; et pourtant vous ne pouvez le faire parler.
Par la sang-bleu! pensez-vous qu'il soit plus ais de jouer de moi que
d'une flte? Prenez-moi pour tel instrument que vous voudrez; vous
pouvez bien tourmenter mes touches, vous ne pouvez pas jouer de moi.
(_Polonius entre_.) Dieu vous bnisse, monsieur!

POLONIUS.--Mon seigneur, la reine voudrait vous parler, et  l'heure
mme.

HAMLET.--Voyez-vous ce nuage, qui a presque la forme d'un chameau?

POLONIUS.--Par la sainte messe, il ressemble  un chameau, en vrit!

HAMLET.--Je crois qu'il ressemble  une belette.

POLONIUS.--Il a comme un dos de belette.

HAMLET.--Ou de baleine?

POLONIUS,--Oui, tout  fait de baleine.

HAMLET.--Ainsi, j'irai donc trouver ma mre tout  l'heure... L'arc est
 bout de corde; ils me tirent  me rendre fou... J'irai tout  l'heure.

POLONIUS--Je le lui dirai.

(Polonius sort.)

HAMLET.--Tout  l'heure est ais  dire. Laissez-moi, mes amis.
(_Rosencrantz, Guildenstern, Horatio, etc., sortent_.) Voici justement
l'heure de la nuit, cette heure qui ensorcelle, l'heure o les
cimetires billent et o l'enfer mme souffle sur ce monde la
contagion. Maintenant, je pourrais boire du sang chaud et faire des
actions si amres que le jour frmirait de les regarder... Doucement!
chez ma mre, maintenant? O mon coeur! ne perds pas ta nature; que
jamais l'me de Nron ne pntre dans cette ferme poitrine; soyons
cruel, mais-non dnatur: je lui parlerai de poignards, mais je n'en
mettrai point en usage. Ma langue et mon me, soyez hypocrites en ceci,
et de quelque faon que mes discours puissent frapper sur elle,--quant 
les sceller des sceaux qui font agir,  mon me! n'y consens jamais!

(Il sort.)



SCNE III


(Un appartement dans le chteau.)

LE ROI, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN _entrent_.

LE ROI.--Il m'est dplaisant; et, d'ailleurs, il n'y a point de sret
pour nous  laisser errer sa folie. Prparez-vous donc; je vais expdier
sur-le-champ votre commission, et il partira pour l'Angleterre avec
vous. Les intrts de notre empire ne peuvent endurer ces hasards
dangereux, et croissant d'heure en heure, qui naissent de ses accs.

GUILDENSTERN.--Nous allons nous prparer. Elle est trs-sainte et
religieuse la crainte qui s'veille pour maintenir saufs tant et tant de
corps qui vivent et se nourrissent de Votre Majest.

ROSENCRANTZ.--La vie isole et prive est sujette  ce devoir d'employer
la force et l'armure entire de l'esprit pour se prserver de toute
atteinte; mais bien plus encore cette me au salut de laquelle se
marchent et se fient les vies de beaucoup d'autres. Le fin d'une majest
n'est pas une mort unique; mais, comme un gouffre, elle entrane avec
elle tout ce qui est prs d'elle. C'est une roue norme fixe au sommet
de la plus haute montagne; dans ses vastes rayons sont enchsses et
engages dix mille menues pices; lorsqu'elle tombe, chaque petit
accessoire, consquence chtive, la suit dans sa bruyante ruine. Jamais
ne vont seuls les soupirs du roi, mais toujours avec un gmissement
public.

LE ROI.--quipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage; car nous
voulons mettre des entraves  cette crainte qui maintenant marche d'un
pied trop libre.

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.--Nous allons nous hter.

(Rosencrantz et Guildenstern sortent; Polonius entre.)

POLONIUS.--Mon seigneur, il se rend dans le cabinet de sa mre: je
me placerai derrire la tapisserie pour entendre la conversation. Je
garantis qu'elle va le rprimander sans crmonie; mais, comme vous
l'avez dit, et cela tait trs-sagement dit, il est  propos que quelque
autre auditoire qu'une mre (puisque la nature rend les mres partiales)
soit l pour constater leurs discours  l'occasion. Adieu, mon
souverain, j'irai vous trouver avant que vous vous mettiez au lit, et
vous dire ce que j'aurai su.

LE ROI.--Merci, mon cher seigneur. (_Polonius sort._) Oh! mon crime
est sauvage; son odeur impure va jusqu'au ciel. Il porte avec lui la
premire, la plus ancienne des maldictions: le meurtre d'un frre!...
Prier, je ne le puis, malgr le penchant qui m'y porte aussi vivement
que la volont; ma faute plus forte triomphe de ma forte intention, et,
comme un homme astreint  une double tche, je demeure en suspens, ne
sachant par o commencer, et je nglige l'une et l'autre. Eh quoi? quand
mme cette main maudite serait plus paisse du sang d'un frre que de sa
propre chair, n'y a-t-il pas assez de pluie dans les cieux clments pour
la rendre aussi blanche que la neige? A quoi sert la misricorde, si ce
n'est  tenir tte  la face du pch? et qu'y a-t-il dans la prire,
sinon cette double force de nous retenir avant que nous en venions 
tomber, ou de nous faire pardonner quand nous sommes  bas? Je lverai
donc les yeux; ma faute est passe... Mais hlas! quelle forme de prire
peut servir ma cause?... Pardonne-moi mon infme meurtre. Cela ne
se peut, puisque je suis encore en possession de ces rsultats pour
lesquels j'ai commis le meurtre... ma couronne, mon ambition propre, et
ma reine. Peut-on tre pardonn et garder ce qui fait l'offense? Dans
le train corrompu de ce monde, la main dore du crime peut carter la
justice, et souvent on a vu les profits criminels employs eux-mmes 
se racheter de la loi; mais il n'en est pas ainsi l-haut. L, point de
subterfuges. L est expose l'action, dans toute la vrit de sa nature,
et nous sommes contraints de comparatre nous-mmes, devant le front
dcouvert de nos fautes et comme  porte de leurs dents, et de rendre
tmoignage!... Quoi donc alors? Que me reste-t-il? Essayer ce que peut
la repentance? Et que ne peut-elle pas? Que peut-elle cependant, quand
on ne peut se repentir? Oh! l'tat misrable!  conscience aussi noire
que la mort!  me englue, qui, te dbattant pour te dlivrer, n'es
que plus engage! Secourez-moi,  anges! faites effort! Pliez, genoux
roides, et toi, coeur aux fibres d'acier, sois tendre comme les nerfs de
l'enfant nouveau-n! Alors tout pourra aller bien.

(Il s'loigne et se met  genoux.) (Hamlet entre.)

HAMLET.--Maintenant je puis le faire, fort  propos; maintenant il est
en prires; et maintenant, je vais le faire... et ainsi il va au ciel,
et moi, suis-je ainsi veng? Ceci veut tre examin. Un sclrat tue
mon pre, et pour cela, moi, son fils unique, j'envoie ce mme sclrat
droit au ciel! Eh! mais ce serait salaire et profit, et non vengeance.
Il a surpris mon pre brutalement, plein de pain,[27] quand tous ses
pchs taient largement panouis et frais comme le mois de mai... Et
comment ses comptes se balancent, qui le sait, hormis le ciel? Mais, du
point de vue o nous sommes et dans notre ordre de penses, la charge
est lourde pour lui. Serai-je donc veng en surprenant celui-ci au
moment o il purifie son me, lorsqu'il est prt et accommod pour le
voyage? Non. Halte-l, mon pe, et mdite une plus horrible atteinte.
Quand il sera ivre, endormi, ou dans sa rage, ou dans les plaisirs
incestueux de son lit; jouant ou jurant, ou en train de quelque action
qui n'ait aucun parfum de salut; alors, abats-le, de faon que ses
talons ruent vers le ciel et que son me soit aussi damne et aussi
noire que l'enfer o elle va.--Ma mre attend.--Ce cordial, vois-tu, ne
fait que prolonger tes jours incurables.

(Il sort.) (Le roi se lve et revient.)

LE ROI.--Mes paroles s'envolent, mes penses demeurent ici-bas. Les
paroles sans les penses ne vont jamais au ciel.

(Il sort.)

[Note 27: Expression biblique emprunte  zchiel, XVI, 49: Voici! 'a
t ici l'iniquit de Sodome, ta soeur: l'orgueil, la plnitude de pain
et une molle oisivet.]



SCNE IV


(Un autre appartement dans le chteau.)

LA REINE ET POLONIUS _entrent_.

POLONIUS.--Il va venir tout de suite. N'oubliez pas de le rprimander
sans crmonie. Dites-lui que ses carts se sont donn trop large
carrire pour tre supports, et que Votre Grce a eu  se dresser comme
abri entre lui et une grande chaleur de colre. Je rentre en silence,
ici mme; mais, je vous en prie, menez-le rondement.

LA REINE.--Je vous le garantis, ne craignez rien de ma part.
Retirez-vous, je l'entends venir.

(Hamlet entre.)

HAMLET.--Eh bien! ma mre, de quoi s'agit-il?

LA REINE.--Hamlet, tu as beaucoup offens ton pre.

HAMLET.--Ma mre, vous avez beaucoup offens mon pre.

LA REINE.--Allons, allons, vous me rpondez d'une langue oiseuse.

HAMLET.--Allez, allez, vous m'interrogez d'une langue mchante.

LA REINE.--Comment! Qu'est-ce donc, Hamlet?

HAMLET.--De quoi s'agit-il donc?

LA REINE.--Avez-vous oubli qui je suis?

HAMLET.--Non, par la sainte croix, non, vraiment! Vous tes la reine,
la femme du frre de votre mari.... et... plt au ciel que cela ne ft
pas!... vous tes ma mre.

LA REINE.--Eh bien! je vais vous adresser des gens qui sauront vous
parler.

HAMLET.--Allons, allons, asseyez-vous; vous ne bougerez pas; ne sortez
pas que je ne vous aie prsent un miroir, o vous pourrez voir le plus
intime fond de vous-mme.

LA REINE.--Que veux-tu faire? tu ne veux pas m'assassiner? Au secours!
au secours! Hol!

POLONIUS (_derrire la tapisserie_),--Qu'y a-t-il? Hol! au secours!

HAMLET.--Qu'est-ce donc? un rat![28] (_Il donne un coup_ _d'pe 
travers la tapisserie_.) Mort! un ducat qu'il est mort!

[Note 28: Le traducteur anglais des _Histoires tragiques_ de Belleforest
avait ajout au rcit ce cri de Hamlet, qui tait ainsi devenu
une donne du sujet, et que Shakspeare ne pouvait se dispenser de
reproduire; mais comme il en a prpar l'explication et l'effet!  la
fin du premier acte, Hamlet a dit que la pice tait le pige o se
prendrait la conscience du roi. Pendant la reprsentation, il dit au roi
que la pice s'appelle: _la Souricire_. De sorte que ce cri, qui est
pour la reine un trait de folie, nous dit tout de suite que Hamlet croit
tuer en embuscade le roi qu'il n'a pas voulu tuer  genoux. C'est
ainsi que Molire, dans _le Festin de Pierre_, conservait toutes les
circonstances qui avaient frapp l'attention du public et qui venaient
d'tre consacres par la vogue des pices joues sur le mme sujet aux
autres thtres.]

POLONIUS (_derrire la tapisserie_).--Ah! je suis assassin!

(Il tombe et meurt.)

LA REINE.--Malheur  moi! Qu'as-tu fait?

HAMLET.--Ma foi, je n'en sais rien. Est-ce le roi?

(Il lve la tapisserie et tire le corps de Polonius.)

LA REINE.--Ah! quelle furieuse et sanglante action est ceci!

HAMLET.--Une action sanglante?... presque aussi mauvaise, ma bonne mre,
que de tuer un roi et d'pouser son frre.

LA REINE.--Que de tuer un roi?

HAMLET.--Oui, madame, c'est le mot dont je me suis servi. (_
Polonius_.) Et toi, misrable, absurde, importun imbcile, adieu! Je
t'ai pris pour quelqu'un de meilleur que toi; prends ton sort comme il
est: tu t'aperois qu' faire trop l'empress il y a quelque danger...
Cessez de vous tordre ainsi les mains. Paix! asseyez-vous, et
attendez-vous  avoir le coeur tordu par moi, car c'est ce que je vais
faire s'il n'est pas d'une matire impntrable, si l'infernale habitude
ne l'a pas bronz de telle sorte qu'il soit  l'preuve et fortifi
contre tout sentiment.

LA REINE.--Qu'ai-je donc fait, pour que tu oses darder ta langue avec un
bruit si rude contre moi?

HAMLET.--Une action telle qu'elle souille la grce et la rougeur de la
pudeur; qu'elle donne  la vertu le nom d'hypocrite; qu'elle te la rose
au front serein d'un innocent amour, et met l un ulcre; qu'elle rend
les voeux du mariage aussi faux que les serments d'un joueur; oh! une
action telle, que, des formes et du corps du contrat, elle retire leur
me mme, et fait de la douce religion une rapsodie de mots! La face du
ciel s'en est enflamme; oui, en vrit, cette masse compacte et solide,
avec un visage triste, comme  la menace du jugement dernier, est malade
de penser  cet acte.

LA REINE.--Hlas! quelle est cette action qui gronde si haut et qui
tonne dj pour s'annoncer?

HAMLET.--Regardez ici, ce tableau d'abord, puis celui-ci, cette
confrontation simule de deux frres... Voyez quelle grce rsidait sur
ce visage; les bouches d'Apollon, le front de Jupiter lui-mme, l'oeil
semblable  celui de Mars pour la menace et pour le commandement; une
stature semblable  celle du hraut Mercure, quand il vient d'abattre
son vol sur une hauteur qui baise le bord du ciel; un ensemble et une
forme, en vrit, o chaque dieu semblait avoir mis son cachet, afin
de donner au monde la certitude de voir un homme: c'tait votre mari.
Regardez maintenant ce qui suit: voici votre mari, pareil  l'pi
corrompu par la nielle, qui dvora son frre florissant... Avez-vous des
yeux? avez-vous pu quitter les pturages de cette belle montagne, pour
aller vous engraisser dans ce marais? Ah! avez-vous des yeux? vous ne
pouvez appeler cela de l'amour; car,  votre ge, la fermentation du
sang est dompte; il est humble, il est au service de la raison. Et
quelle raison voudrait passer de celui-ci  celui-l? Assurment, vous
avez la facult de sentir; sans quoi vous n'auriez pas celle de vous
mouvoir; mais, assurment, cette facult de sentir est, chez vous,
frappe d'apoplexie, car la folie elle-mme ne se tromperait pas de la
sorte, et jamais les sens n'ont t asservis  un tel transport, qu'il
ne leur restt pas une certaine dose de discernement pour apercevoir
une telle diffrence. Quel dmon vous a ainsi joue  ce jeu de
colin-maillard? Les yeux sans le toucher, le toucher sans la vue, les
oreilles sans les mains ni les yeux, l'odorat sans rien autre, ou mme
ne ft-ce qu'une moiti infirme d'un seul de nos vritables sens, ne
pourraient pas tre hbts  ce point... O honte! o est ta rougeur? O
enfer rvolt! si tu peux mutiner ainsi la moelle des os d'une matrone,
souffrons dsormais que, pour la jeunesse brlante, la vertu soit comme
une cire et fonde  son propre feu! Ne proclamez plus qu'il y a honte
quand la tyrannique ardeur de l'ge donne l'assaut, puisque la glace
elle-mme est aussi active  brler, et que la raison s'entremet 
prostituer la volont!

LA REINE.--O Hamlet! n'en dis pas davantage. Tu tournes mes yeux vers le
fond de mon me, et j'y aperois des places si noires et si pntres de
noirceur, qu'elles n'en pourront jamais perdre la teinte.

HAMLET.--Et cela pour vivre dans l'infecte moiteur d'un lit souill,
toute confite en joies dans la corruption, s'emmiellant les lvres, et
faisant l'amour sur un sale fumier!

LA REINE.--Oh! ne m'en dis pas davantage! Ces paroles sont comme des
poignards qui entrent dans mes oreilles. Assez, mon doux Hamlet.

HAMLET.--Un meurtrier et un sclrat! un laquais qui n'est pas le
vingtime de la dme de ce que valait votre premier matre! un roi de
carnaval![29] un coupe-bourse de l'empire et des lois, qui a pris sur
une planche le prcieux diadme, et l'a mis dans sa poche!

[Note 29: _A vice of kings_..... et plus bas: _A king of shreds and
patches_, double allusion au personnage du fou, du bouffon, qui
s'appelait _he vice_, dans les farces anglaises, et dont le costume
tait compos d'toffes diverses et barioles comme celui d'Arlequin.]

LA REINE.--Assez!

HAMLET.--Un roi de pices et de morceaux!... (_Le fantme entre._)
Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, clestes gardiens!... Que veut
votre gracieuse apparition?

LA REINE.--Hlas, il est fou!

HAMLET.--Ne venez-vous pas gourmander votre fils tardif, qui, faisant
dfaut  l'heure propice et  l'lan du coeur, laisse s'loigner
l'importante excution de vos ordres rvrs? Ah! parlez.

LE FANTME.--N'oublie pas. Cette visite n'est faite que pour rafrachir
le souvenir presque effac de ton dessein. Mais, regarde! la stupeur
s'est empare de ta mre. Ah! place-toi entre elle et son me qui
combat: c'est dans les plus faibles corps que l'imagination opre le
plus fortement. Parle-lui, Hamlet.

HAMLET.--Qu'avez-vous, madame?

LA REINE.--Hlas! qu'avez-vous vous-mme, pour tendre ainsi vos regards
dans le vide, et pour converser ainsi avec l'air incorporel? Vos esprits
vitaux se sont lancs dans vos yeux, et, de l, pient sauvagement,
tandis que, pareils aux soldats endormis quand vient l'alarme, vos
cheveux d'abord couchs, se soulvent maintenant, comme si leur
vgtation prenait vie, et se tiennent debout. O mon doux fils, rpands
sur cette chaleur et ces flammes de ton transport la patience d'un sang
plus froid. Que regardes-tu donc?

HAMLET.--Lui, lui! Regardez comme il brille d'un ple clat! Une telle
forme et une telle cause, runies pour prcher  des pierres, les
rendraient sensibles.... Ne me regarde pas, de peur que, par cette
dmarche pitoyable, tu n'altres la fermet de mes actes: ce que j'ai
 faire y perdrait peut-tre sa vraie couleur; ce seraient des larmes,
peut-tre; au lieu de sang.

LA REINE.--A qui dites-vous cela?

HAMLET.--Ne voyez-vous rien ici?

LA REINE.--Rien du tout: et cependant, tout ce qui est ici, je le vois.

HAMLET.--Et n'avez-vous, non plus, rien entendu?

LA REINE.--Non, rien que nos propres paroles.

HAMLET.--Eh bien! regardez l, regardez, comme il se retire, mon pre,
dans le costume qu'il avait durant sa vie! Regardez, il s'en va,  ce
moment mme, vers le portail!

(Le fantme sort.)

LA REINE.--C'est votre cerveau mme qui se frappe de cette image; le
dlire est trs-adroit  ces crations sans corps.

HAMLET.--Le dlire! mon pouls, comme le vtre, bat tranquillement sa
mesure et ne chante pas une moins saine musique. Ce n'est point la folie
qui m'a fait parler: mettez-moi  l'preuve, et je rpterai la chose
mot pour mot, tandis que la folie ne ferait que s'en carter par
gambades. Mre, pour l'amour de votre salut! ne mettez pas ce baume
flatteur sur votre me, ne croyez pas que ce soit, au lieu de votre
faute, ma folie qui vous parle; ce ne serait que cacher et masquer la
place de l'ulcre, pendant que la corruption infecte, minant tout au
dedans, travaille  empoisonner sans tre vue. Confessez-vous au ciel,
repentez-vous du pass, gardez-vous de l'avenir, et ne rpandez pas
l'engrais sur les herbes mauvaises, qui deviendraient plus fortes...
Pardonnez-moi ces devoirs de ma vertu; car telle est la douillette
enflure de ce sicle poussif que la vertu mme doit demander pardon au
vice, oui, c'est elle qui doit se courber et supplier pour obtenir la
permission de lui faire du bien.

LA REINE.--O Hamlet, tu as bris mon coeur en deux.

HAMLET.--Ah! rejetez-en la pire partie, et vivez, d'autant plus pure,
avec l'autre moiti. Bonne nuit, mais n'allez pas au lit de mon oncle;
faites-vous une vertu, si vous ne l'avez pas. L'habitude, ce monstre qui
dvore toute raison  l'ordinaire dmon, est pourtant un ange en ceci;
il nous donne aussi, pour la pratique des belles et bonnes actions un
vtement, une livre, qui s'ajuste heureusement. Abstenez-vous ce soir,
et cela prtera une sorte de facilit  la prochaine abstinence; la
suivante sera plus facile encore, car l'usage peut presque changer
l'empreinte de la nature, soumettre le dmon, ou mme le chasser, par
une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit, et quand vous
dsirerez d'tre bnie, je viendrai vous demander votre bndiction.
Quant  ce mme seigneur de tout  l'heure (_montrant Polonius_), je me
repens; mais il a plu ainsi aux cieux de me punir par lui, et lui par
moi; j'ai d tre leur flau et leur ministre. Je me charge de lui, et
je rpondrai de la mort que je lui ai donne. Ainsi, encore une fois,
bonne nuit; je dois tre cruel, mais seulement pour tre humain: le mal
vient de commencer, et le pire reste encore  suivre.

LA REINE.--Que vais-je faire?

HAMLET.--Rien, en aucune faon, de ce que je vous ai dit de faire. Non,
laissez ce roi bouffi vous attirer encore au lit, vous pincer gaiement
la joue, vous appeler sa petite souris; laissez-le, pour une paire de
baisers fumeux, ou pour quelques jeux de ces doigts damns sur votre
cou, vous amener  lui rvler toute cette affaire, comme quoi je ne
suis pas rellement en dmence, mais fou par artifice. Il serait bon
que vous le lui fissiez connatre; car quelle femme,  moins d'tre une
belle, chaste et sage reine, voudrait cacher  un tel crapaud,  une
telle chauve-souris,  un tel matou, des secrets qui l'intressent si
chrement? qui voudrait en user ainsi? Non, en dpit du bon sens et de
la discrtion, allez, sur le toit de la maison, ter la cheville qui
fermait la cage; laissez s'envoler les oiseaux; et puis, comme le singe
fameux, glissez-vous dans la cage pour en faire l'essai, et rompez vous
vous-mme le col  terre[30].

[Note 30: Un autre auteur anglais, du commencement du XVIIe sicle sir
John Suckling, dans une de ses lettres, semble faire allusion  la mme
histoire enfantine ou populaire d'o provenait ce passage de Shakspeare:
C'est, dit sir J. Suckling, l'histoire des singes et des perdrix: tu
restes tout bahi  contempler une beaut jusqu' ce qu'elle soit perdue
pour toi, et alors tu en laisses sortir une autre et tu la contemples
encore jusqu' ce qu'elle soit partie aussi.]

LA REINE.--Sois assur que, si les paroles sont faites de souffle et si
le souffle est fait de vie, je n'ai pas de vie pour exhaler un souffle
de ce que tu m'as dit.

HAMLET.--Il faut que je parte pour l'Angleterre, vous le savez?

LA REINE.--Hlas! je l'avais oubli. Cela a t dcid?

HAMLET.--Les lettres sont dj scelles! et mes deux camarades
d'tudes,-- qui je me fierai comme je me fierai  des vipres armes de
leurs crocs,--portent le mandat; ils doivent me frayer le chemin, et me
guider vers l'embuscade! laissons faire, car l est l'amusement: faire
sauter l'ingnieur par son propre ptard! Ou la besogne sera bien dure,
ou je creuserai  une toise au-dessous de leur mine, et je les lancerai
dans la lune. Oh! cela est bien doux, lorsque deux ruses se rencontrent
juste en droite ligne!--Cet homme va me mettre en train de faire mes
paquets; je vais traner cette panse jusque dans la chambre voisine[31].
Bonsoir, ma mre... Vraiment, ce conseiller est maintenant bien
tranquille, bien discret et bien grave, lui qui fut, en sa vie, un drle
si niais et si babillard. Allons, monsieur, tchons d'en finir avec
vous. Bonsoir, ma mre.

(Ils s'en vont, chacun de son ct; Hamlet tranant le corps de
Polonius.)

[Note 31: Le texte porte:

  _I'll lug the guts into the neighbour room_.

Faut-il traduire  la lettre? _Guts_, les boyaux. Voil un de ces
vers qui irritent les gens de got contre Shakspeare et contre ses
admirateurs. Mais la plupart du temps on ne s'irrite que faute de
comprendre, et ici, par exemple, Shakspeare n'a pas mme besoin d'tre
excus, pourvu qu'on ne traduise pas inconsidrment la langue du XVIe
sicle avec les dictionnaires du XIXe. De mme qu'en France on disait
_estomac_, l o il faudrait aujourd'hui dire _coeur_, de mme en
Angleterre, l o il faudrait aujourd'hui dire _entrails_, on disait
_guts_ au temps de Shakspeare; un Corneille anglais n'aurait pas hsit
 l'employer alors, pour peindre Rome

  ...de ses propres mains dchirant ses entrailles,

et n'et point t accus de tomber dans la bassesse du langage, car les
euphustes eux-mmes s'en servaient sans scrupule, quoique ces prcieux
et prcieuses d'outre-Manche fussent aussi clbres que nos femmes
savantes

  Par les proscriptions de tous les maux divers
  Dont ils voulaient purger et la prose et les vers.

Mais en mme temps que je me reporte  la date du texte que je traduis,
il faut que je me pntre de l'intention de l'auteur; ce n'est pas
seulement d'un sicle  un autre sicle que le sens d'un mot peut
changer, mais aussi d'une page  l'autre, surtout dans la varit du
drame, de ses scnes et de ses personnages: _guts_ n'est pas grossier,
au temps de Shakspeare, mais il est sarcastique dans la bouche de
Hamlet; traduire par _boyaux_ serait un contre-sens contre le XVIe
sicle; par _entrailles_, un contre-sens contre Hamlet et contre son
mpris de Polonius; il ne regarde Polonius que comme un gros corps 
tte vide, et il l'appelle cette panse,  peu prs comme, selon saint
Paul, pimnide ou Callimaque appelait les Crtois: mauvaises btes,
ventres paresseux (p.  Tite, I, 12). Sans doute, Hamlet aurait pu se
dispenser de cette dernire insulte  un cadavre: mais ne soyons pas
trop prompts  blmer Shakspeare, quand il y a un mort sur le thtre;
de son temps, les acteurs taient peu nombreux dans les troupes, les
personnages trs-nombreux dans les pices, de sorte que chaque comdien
avait plusieurs rles  remplir et que les comparses mmes suffisaient
difficilement  leur tche multiplie; de plus, il n'y avait pas
d'entr'actes, puisqu'il n'y avait pas d'actes, et les scnes se
suivaient sans interruption; aussi quand un des personnages venait de
mourir devant le public, la plus pressante affaire tait de le faire
rentrer dans les coulisses, afin que le cadavre redevnt un acteur
et passt  un autre rle; quand, pour satisfaire  cette ncessit,
l'auteur ne pouvait introduire un comparse  cause du caractre intime
de la scne, comme dans le cas prsent, ou pour toute autre cause, il
fallait bien qu'un des interlocuteurs se charget de tirer ou d'emporter
le mort, et il fallait sauver tant bien que mal l'invraisemblance.
Shakspeare tchait toujours d'accommoder  la situation et aux
personnages les expdients que cette gne scnique l'obligeait 
inventer; il en a de toute sorte: railleries, imprcations, adieux
pathtiques, promesses de vengeance, prcautions du meurtrier, etc.,
etc., toujours quelques paroles qui conviennent  l'action du moment
accompagnent le cadavre emport et motivent l'incident; rien que dans
la trilogie de _Henri VI_, on en peut remarquer neuf exemples (part. I,
act. I, sc. IV; act. II, sc. V; act. IV; sc. VII;--part. II, act. IV,
sc. I; act. IV, sc. X; act. V, sc. II;--part. III, act II, sc. V, deux
fois dans la mme scne; et act. V, sc. VI). Si quelques-uns trouvent
indigne de Shakspeare son attention  de telles minuties, ou si d'autres
trouvent mal dissimules les ruses qu'il imagine pour sortir d'embarras,
nous ne sommes ni de l'un ni de l'autre avis. Passionnment inspir et
profondment moraliste, Shakspeare nous semble encore admirable par cela
mme qu'il se rappelle  chaque instant qu'il crit pour le thtre, et
parce qu'il prpare de dtails en dtails l'effet de la reprsentation,
tout en se livrant  sa verve de pote et en dveloppant sa connaissance
du coeur humain; et en mme temps il a raison de traiter les expdients
comme des expdients; il a raison de ne pas ciseler avec un art
prtentieux les chevilles ncessaires  ses grandes charpentes; quand
quelque chose manque  ses ressources d'_impresario_, il a raison d'y
suppler par l'adresse, mais simplement, et de n'y point attarder son
gnie.]

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


Le chteau.

LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN _entrent_.

LE ROI.--Ces sanglots ont une cause; ces profonds soulvements de votre
coeur, il faut les expliquer; il est  propos que nous les comprenions.
O est votre fils?

LA REINE, _ Rosencrantz et  Guildenstern_.--Laissez-nous un moment.
(_Ils s'en vont_.) Ah! mon bon seigneur, qu'ai-je vu ce soir?

LE ROI.--Quoi, Gertrude! comment va Hamlet?

LA REINE.--Fou, comme la mer et le vent, lorsqu'ils luttent ensemble
 qui sera le plus puissant. Dans son accs effrn, entendant remuer
quelque chose derrire la tapisserie, de sa rapire tire il fouette
l'air, il crie: Un rat! un rat! et dans ce saisissement de son
cerveau, il tue le bon vieillard sans le voir.

LE ROI.--O lourd forfait! Il nous en serait arriv autant si nous avions
t l. Sa libert est pour tous pleine de menaces; pour vous-mme,
pour nous, pour tout le monde. Hlas! comment rpondre  ce sanglant
vnement? Il retombera sur nous, dont la prvoyance aurait d tenir de
court, en bride et loin de toute hantise, ce jeune homme en dmence.
Mais tel tait notre amour que nous ne voulions pas comprendre ce qu'il
tait  propos de faire, et nous avons agi comme un homme afflig d'une
honteuse maladie, et qui, pour viter de la divulguer, la laisse se
nourrir de la moelle mme de sa vie. O est-il all?

LA REINE.--Tirer  l'cart le corps qu'il a tu; et sur ce corps sa
folie mme, comme un peu d'or dans un minerai de vils mtaux, se montre
pure. Il pleure de ce qu'il a fait.

LE ROI.--O Gertrude, venez! Le soleil n'aura pas plutt touch les
montagnes, que nous le ferons embarquer. Quant  cette affreuse action,
nous devons tous deux employer toute notre majest et notre adresse 
la couvrir et  l'excuser.--Hol! Guildenstern (_Rosencrantz et
Guildenstern entrent_.) Amis, allez tous deux, prenez avec vous quelque
renfort; Hamlet, dans son dlire, a tu Polonius, et l'a tran hors du
cabinet de sa mre. Allez, cherchez-le; parlez-lui comme il faut; et
portez le corps dans la chapelle: je vous prie, faites diligence.
(_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Venez, Gertrude; nous
convoquerons nos plus sages amis, et nous leur ferons connatre en mme
temps ce que nous comptons faire et ce qui est malheureusement dj
fait. Ainsi nous avons chance que la calomnie,--dont le murmure,
parcourant la circonfrence du monde, lance, aussi droit que le canon 
son but, sa charge empoisonne,--manque pourtant notre nom, et ne frappe
que l'air insensible. Oh! venez; mon me est pleine de discorde et
d'effroi.

(Ils sortent.)



SCNE II


Un autre appartement dans le chteau.

HAMLET _entre_.

HAMLET.--Dpos en lieu sr...

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN, _derrire la scne_.--Hamlet! seigneur
Hamlet!

HAMLET.--Mais doucement! Quel est ce bruit? qui appelle Hamlet? Oh! ils
viennent ici!

(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

ROSENCRANTZ.--Qu'avez-vous fait du cadavre, monseigneur?

HAMLET.--Confondu avec la poussire, dont il est parent.

ROSENCRANTZ.--Dites-nous o il est, pour que nous puissions le tirer de
l et le porter  la chapelle.

HAMLET.--N'allez pas croire cela.

ROSENCRANTZ.--Croire quoi?

HAMLET.--Que je puisse garder votre secret et non le mien. Et puis, tre
importun par une ponge! Quelle rponse doit faire  cela le fils d'un
roi?

ROSENCRANTZ.--Me prenez-vous pour une ponge, mon seigneur?

HAMLET.--Oui, monsieur, une ponge qui pompe la physionomie du roi, ses
faveurs, son autorit. Mais de tels officiers rendent en dfinitive de
grands services au roi; il les tient en rserve, comme ferait un singe
avec des noisettes, dans le coin de sa mchoire--embouchs tout d'abord,
pour tre avals au dernier moment;--quand il a besoin de ce que vous
avez recueilli, il n'a qu' vous presser un peu, ponge, et vous
redevenez sche.

ROSENCRANTZ.--Je ne vous comprends pas, mon seigneur.

HAMLET.--Cela me fait grand plaisir; un mchant propos doit mourir dans
une sotte oreille.

ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il faut nous dire o est le corps, et venir
avec nous chez le roi.

HAMLET.--Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps.
Le roi est une chose...

GUILDENSTERN.--Une chose, mon seigneur?

HAMLET.--...de rien. Conduisez-moi vers lui. Cache-toi, renard! et tous
en chasse![32]

(Ils sortent.)

[Note 32: Remarquez-vous comme les paroles de Hamlet deviennent tantt
plus hardies, tant plus obscures,  mesure que l'action avance? De plus
en plus obsd par la certitude croissante du crime qu'il doit punir,
par les motions qui se multiplient, par les piges qui s'ouvrent sous
ses pas, par la haine qu'il voit s'amonceler sur lui, par l'ide de la
vengeance dont il est, de minute en minute, plus altr et plus effray
tout ensemble, parce que chaque minute l'a retarde et la rapproche,
il parle comme il sent, et les saccades de son langage reproduisent le
tumulte de son me. La plupart de ses rpliques aux courtisans ont un
sens confus et une porte manifeste: on voit plus d'ombre envahir son
esprit et plus d'amertume jaillir de son coeur. Il faut renoncer 
expliquer des phrases comme: Le corps est avec le roi, mais le roi
n'est pas avec le corps. Veut-il dire que le cadavre est dans le
palais, comme le roi, mas que le roi a encore  mourir, comme Polonius,
et  rejoindre de plus prs le cadavre? Ou bien parle-t-il tour  tour
des deux rois, du faux roi vivant, son oncle, et du vrai roi mort, son
pre? Mais , quoi bon expliquer? Il ne veut pas tre compris et ne
peut pas se retenir d'tre menaant. Il appelle le roi une chose, les
courtisans l'interrompent  ce mot mprisant, et il coupe court aux
prils de l'entretien, mais par une pire insolence: Le roi est une
chose de rien, expression toute faite et courante chez tous les potes
du mme temps et qui leur venait, comme tant d'autres, de la Bible, du
quatrime verset du psaume CXLIV, o il est dit, selon la traduction
anglaise: L'homme est comme une chose de rien. Quant aux derniers mots
de Hamlet, c'est le refrain du jeu des enfants anglais qui correspond 
notre _cache-cache_. Les sources de la langue de Shakspeare sont aussi
diverses que les courants des penses de Hamlet.]



SCNE III


Un autre appartement dans le chteau. LE ROI _entre avec sa suite_.

LE ROI.--Je l'ai envoy qurir, et l'on cherche le corps. Combien il est
dangereux que cet homme aille en libert! Il ne faut pas, cependant, lui
appliquer la loi rigoureuse; il est aim de la multitude dsordonne,
qui aime, non d'aprs son jugement, mais d'aprs ses yeux; et l o il
en est ainsi, on pse le flau qui frappe l'offenseur, jamais on ne pse
l'offense. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que
cet loignement soudain paraisse une dcision rflchie. Les maux qui
sont devenus dsesprs veulent des remdes dsesprs pour tre guris
ou ne le sont pas du tout. (_Rosencrantz entre_.) Eh bien! qu'est-il
arriv?

ROSENCRANTZ.--O le corps est-il dpos? c'est ce que nous ne pouvons
tirer de lui, mon seigneur.

LE ROI.--Mais lui, o est-il?

ROSENCRANTZ.-- la porte, mon seigneur; on le garde et l'on attend vos
ordres.

LE ROI.--Amenez-le devant nous.

ROSENCRANTZ.--Hol! Guildenstern, faites entrer mon seigneur.

(Hamlet et Guildenstern entrent.)

LE ROI.--Voyons, Hamlet, o est Polonius?

HAMLET.-- souper.

LE ROI.--A souper? o donc?

HAMLET.--Non pas dans un endroit o il mange, mais dans un endroit o
il est mang: il y a un certain congrs de vermine politique qui est en
affaire avec lui en ce moment mme. Votre ver est l'empereur qui prside
seul  toute votre dite:[33] nous engraissons toutes les autres
cratures pour nous engraisser; et nous nous engraissons nous-mmes pour
les asticots. Votre roi bien gras et votre mendiant bien maigre ne font
qu'un service diffrent; deux plats, mais pour la mme table: c'est la
la fin de tout.

[Note 33: Les vers, en anglais: _the worms_. On sait que c'est dans
la ville de Worms que furent tenues, par les empereurs d'Allemagne,
plusieurs des dites les plus clbres, entre autres celle de 1521,
fameuse en tout pays protestant comme ayant eu pour consquence l'dit
de Worms contre Luther. On comprendra donc sans peine comment, dans le
texte des sinistres plaisanteries de Hamlet se mlent et jouent les
vers, l'empereur et la dite. _Toute votre dite_, c'est--dire toutes
vos habitudes de nourriture et de vie, selon l'ancien sens du mot, que
l'usage a maintenant rduit au point de le changer tout  fait et de le,
rendre presque synonyme de _jeune_.]

LE ROI.--Hlas! hlas!

HAMLET.--Un homme peut pcher avec le ver qui a mang d'un roi, et
manger le poisson qui s'est nourri de ce ver.

LE ROI.--Que veux-tu dire par l?

HAMLET.--Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un
voyage  travers les entrailles d'un mendiant.

LE ROI.--O est Polonius?

HAMLET.--Dans le ciel: envoyez-y voir. Si votre messager ne le trouve
pas l, allez vous-mme le chercher  l'autre endroit. Mais, en vrit,
si vous ne le trouvez pas d'ici  un mois, vous le flairerez en montant
l'escalier de la galerie.

LE ROI, _ quelqu'un de sa suite_.--Allez le chercher l.

HAMLET.--Oh! il attendra bien jusqu' votre arrive.

(Quelques hommes de la suite sortent.)

LE ROI.--Hamlet, pour ta propre sret, qui nous occupe aussi tendrement
que nous afflige ce que tu as fait, cette action exige que tu partes
d'ici avec la promptitude de l'clair. Ainsi prpare-toi: la barque est
prte, et le vent est favorable, tes compagnons t'attendent, et toutes
choses sont disposes pour ton voyage en Angleterre.

HAMLET.--En Angleterre?

LE ROI.--Oui, Hamlet.

HAMLET.--C'est bon.

LE ROI.--Tu dis vrai; si tu connais nos projets.

HAMLET.--Je vois un ange qui les voit. Mais allons, en Angleterre!
Adieu, mre chrie.

LE ROI.--Et ton pre qui t'aime, Hamlet?

HAMLET.--Ma mre! pre et mre sont mari et femme; mari et femme ne sont
qu'une mme chair; et ainsi, ma mre.....Allons, en Angleterre!

(Il sort.)

LE ROI.--Suivez-le pas  pas; attirez-le en toute hte  bord. Ne
diffrez pas; je veux qu'il soit hors d'ici ce soir. Allez, car tout
ce qui touche, d'ailleurs,  cette affaire est fait et scell; je vous
prie, htez-vous. (_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Et toi,
Angleterre, si tu tiens mon amiti pour quelque chose (comme ma grande
puissance peut te rendre ce point sensible, puisque ta cicatrice se
montre encore vive et rouge l o a pass l'pe danoise, et puisque le
libre mouvement de ta crainte nous rend hommage), tu n'accueilleras pas
froidement notre message souverain, qui implique nettement, par lettres
instantes  cet effet, la mort immdiate de Hamlet; entends-moi,
Angleterre! car il fait rage comme la fivre dans mon sang, et il faut
que tu me gurisses. Jusqu' ce que je sache que c'en est fait, quoi
qu'il m'arrive, mes joies ne recommenceront pas.

(Il sort.)



SCNE IV


Une plaine en Danemark.

FORTINBRAS _entre  la tte de ses troupes_.

FORTINBRAS.--Allez, capitaine, saluer de ma part le roi de Danemark;
dites-lui, qu'avec son agrment, Fortinbras rclame le passage promis
pour une expdition  travers son royaume. Vous savez o est le
rendez-vous. Si Sa Majest nous veut quelque chose, nous irons en
personne lui rendre nos devoirs; faites-le-lui savoir.

LA CAPITAINE.--Je le ferai, mon seigneur.

FORTINBRAS.--Avancez doucement.

(Fortinbras et ses troupes sortent.)

(Hamlet, Rosencrantz, Guildenstern, etc., entrent.)

HAMLET.--Mon bon monsieur,  qui sont ces forces?

LE CAPITAINE.--Ce sont des Norvgiens, monsieur.

HAMLET.--Quelle est leur destination, monsieur, je vous prie?

LE CAPITAINE.--Ils marchent contre une partie de la Pologne?

HAMLET.--Qui les commande, monsieur?

LE CAPITAINE.--Le neveu du vieux roi de Norvge, Fortinbras.

HAMLET.--Marchent-ils contre le gros de la Pologne, monsieur, ou
s'agit-il de quelque frontire?

LE CAPITAINE.-- parler vrai, monsieur, et sans amplification, nous
allons conqurir un petit morceau de terre qui n'a gure d'autre valeur
que son nom. S'il en fallait payer cinq ducats, je dis cinq! je ne
voudrais pas l'affermer, et il ne rapportera pas  la Norvge, non plus
qu' la Pologne, un plus gros profit, quand mme on le vendrait en toute
proprit.

HAMLET.--Eh bien! alors les Polonais ne voudront jamais le dfendre.

LE CAPITAINE.--Si fait, il y a dj une garnison.

HAMLET.--Deux mille mes et vingt mille ducats ne suffiront pas 
dcider la question de ce ftu. Ceci est comme un abcs, amass par trop
de richesse et de paix, qui clate au dedans et ne montre pas au dehors
la cause qui fait mourir l'homme. Je vous remercie humblement, monsieur.

LE CAPITAINE.--Dieu vous soit en aide, monsieur!

(Le capitaine sort,)

ROSENCRANTZ.--Vous plaira-t-il d'avancer, mon seigneur?

HAMLET.--Je vous aurai rejoints dans un instant. Allez un peu en avant.
(_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Comme toutes les circonstances
tmoignent contre moi et peronnent ma molle vengeance!... Qu'est-ce
qu'un homme pour qui le bien suprme et le seul dbit de son temps ne
seraient que de dormir et de manger? un animal, et rien de plus. Certes,
celui qui nous a crs, avec cette vaste intelligence qui regarde en
avant et en arrire, ne nous a pas donn cette capacit et cette raison
divine pour moisir en nous sans emploi. Maintenant donc, que ce soit par
un bestial oubli, ou par quelque lche scrupule de vouloir rflchir
trop prcisment  l'issue.... et dans ces rflexions-l,  les couper
en quatre, il n'y a qu'un quart de sagesse et toujours trois quarts de
couardise... je ne sais pourquoi je continue  vivre pour dire: Cela
est  faire; tandis que j'ai motif, volont, force et moyen de Je
faire. J'en ai gros comme la terre, d'exemples qui m'exhortent! Tmoin
cette arme, d'une telle masse et d'un tel poids, conduite par un prince
dlicat et frle, dont l'me, enfle d'une ambition divine, fait une
grimace de dfi,  l'invisible vnement, et qui expose tout ce qui, en
lui, est mortel et fragile,  tout ce que peuvent oser la fortune, la
mort et le pril; et cela pour une coquille d'oeuf! A le bien prendre,
tre grand, c'est ne s'mouvoir pas sans une grande cause, mais
grandement aussi tirer une querelle d'un ftu, lorsque l'honneur est en
jeu. Comment puis-je donc rester l, moi, qui ai un pre assassin,
une mre dshonore, tant d'excitants de ma raison et de mon sang! et
laisser tout cela dormir, tandis qu' ma honte je vois la mort imminente
de vingt mille hommes, qui, pour une fantaisie et une babiole de gloire,
s'en vont  leur tombeau comme  un lit, combattant pour un coin de sol,
o les joueurs trop nombreux ne pourront engager la partie, et qui n'est
mme pas une fosse et un espace suffisants pour cacher les morts?... Oh!
dsormais que mes penses soient sanglantes, ou estimes  nant!

(Il sort.)



SCNE V


Elseneur.--Un appartement dans le chteau. LA REINE ET HORATIO
_entrent_.

LA REINE.--Je ne veux pas lui parler.

HORATIO.--Elle est pressante, en vrit; elle est en dlire: toutes ses
faons vous feront certainement piti.

LA REINE.--Que veut-elle?

HORATIO.--Elle parle beaucoup de son pre; elle dit qu'elle sait qu'on
joue de mauvais tours dans le monde; elle sanglote et se frappe la
poitrine; elle pitine avec colre pour un ftu; elle dit des choses
quivoques, qui n'ont de sens qu' moiti; ses paroles ne sont rien; et
pourtant, l'informe usage qu'elle en fait pousse ceux qui les entendent
 les assembler; ils ne les perdent pas de vue et recousent les mots
selon leurs propres penses; de l, comme ses clignements d'yeux, et
ses hochements de tte, et ses gestes, leur viennent encore en aide,
quelqu'un pourrait croire, en vrit, qu'elle a quelque pense, sans
rien de certain, mais d'une tournure trs-fcheuse.

LA REINE.--Il serait bon de lui parler; car elle pourrait jeter de
dangereuses conjectures dans les esprits qui nourrissent un mauvais
vouloir. Qu'on la fasse entrer. _(Horatio sort_.) Pour mon me
malade,--telle est la vraie nature du pch!--toute bagatelle semble le
prologue de quelque grand mcompte; tant nos fautes nous remplissent de
malhabile dfiance! Elles se dcouvrent elles-mmes, en craignant d'tre
dcouvertes.

(Horatio rentre avec Ophlia.)

OPHLIA.--O est la belle reine de Danemark?

LA REINE.--Eh bien! Ophlia?

OPHLIA, _chantant_.

    Comment pourrai-je distinguer d'un autre votre vritable ami? A son
    chapeau orn de coquillages, et  son bton, et  ses sandales[34].

[Note 34: Ophlia dcrit le costume d'un plerin, lequel, dans les
histoires et les chansons du vieux temps, servait souvent de dguisement
aux amoureux.]

LA REINE.--Hlas! gentille dame, que signifie cette chanson?

OPHLIA.--Que dites-vous? Remarquez bien, je vous prie.

(Elle chante.)

    Il est mort et parti, madame, il est mort et parti:  sa tte est un
    tertre d'herbe verte;  ses talons est une pierre.

Ah! ah!

LA REINE.--Oui; mais, Ophlia....

OPHLIA.--Je vous prie, remarquez bien.

(Elle chante.)

    Son linceul, blanc comme la neige des montagnes...

(Le roi entre.)

LA REINE.--Hlas! voyez ceci, mon seigneur.

OPHLIA.

    ...est tout sem de douces fleurs, qui, tout humides de pleurs,
    allrent au tombeau, humides des ondes du sincre amour.

LE ROI.--Comment vous trouvez-vous, ma belle demoiselle?

OPHLIA.--Bien. Dieu vous assiste! Ils disent que la chouette tait la
fille d'un boulanger[35]. Seigneur, nous savons ce que nous sommes,
mais nous ne savons pas ce que nous pouvons tre. Que Dieu soit  votre
table!

[Note 35: C'est une lgende du Gloucestershire, que N.S. Jsus-Christ
entra un jour dans la boutique d'un boulanger qui enfournait. Il demanda
un peu de pain. La femme du boulanger mit tout de suite au four un
morceau de pte pour le lui faire cuire; mais elle fut vivement
rprimande par sa fille qui trouvait la part trop grosse et la rduisit
presque  rien. Aussitt la pte se gonfla et devint un pain norme; ce
que voyant, la fille du boulanger se mit  crier: Heugh! heugh! heugh!
et afin de la punir de sa mchancet, Notre-Seigneur la changea en
chouette, parce qu'elle avait imit le cri de cet oiseau. On raconte
cette histoire aux petits enfants pour leur apprendre  tre gnreux
envers les pauvres.]

LE ROI.--Elle songe  son pre.

OPHLIA.--Je vous en prie, ne disons pas un mot de cela; mais si l'on
vous demande ce que cela signifie, dites ceci:

(Elle chante.)

    Bonjour! c'est le jour de Saint-Valentin[36]; tous, ce matin, sont
    levs de bonne heure, et moi, jeune fille, je suis  votre fentre,
    pour tre votre Valentine. Il se leva et mit ses habits, et ouvrit
    la porte de la chambre: il fit entrer la jeune fille, mais jeune
    fille elle ne sortit plus.

[Note 36: La fte de saint Valentin est le 14 fvrier. Selon la
tradition des campagnes, c'est vers ce moment de l'anne que les couples
d'oiseaux se choisissent; de l vient sans doute la coutume  laquelle
Ophlia fait allusion. Dans certaines parties de l'Angleterre, la
premire jeune fille qu'un jeune homme rencontrait le 14 fvrier tait
officiellement son amoureuse; en d'autres endroits, les noms des jeunes
gens taient mis dans une urne, et les jeunes filles tiraient au sort.
C'tait, disait-on, un bon prsage de mariage entre ceux que le hasard
fianait ainsi; on pourrait, mme sans la chanson d'Ophlia, croire
que cette coutume nave ne tournait pas toujours si bien. Aujourd'hui
encore, en Angleterre, les jeunes gens et les jeunes filles s'envoient
mutuellement, le 14 fvrier, des dclarations en prose et en vers; mais
on ne les signe pas, on ne les crit mme pas, la plupart du temps; on
les achte toutes faites pour les jeter  la poste, et les vignettes
ou les dentelles du papier mignon qui sert  ces galanteries imprimes
n'ajoutent pas assez d'attrait  un tmoignage banal de souvenir qu'on
ne prend pas mme la peine de porter comme une carte de visite.]

LE ROI.--Ma charmante Ophlia!

OPHLIA.--En vrit, sans vouloir jurer, je finirai cette chanson:

    Par Gis[37] et par sainte Charit! hlas! fi! quelle honte! Ainsi
    font les jeunes gens quand ils peuvent le faire. Ah! Dieu! qu'ils
    sont blmables! Avant de me chiffonner, dit-elle, vous m'aviez
    promis de m'pouser....

Et il rpond:

    Aussi l'aurais-je fait, par l'astre que voil, si tu n'tais pas
    arrive  mon lit.

[Note 37: Gis, abrviation corrompue et populaire de Jsus, venant des
lettres J.H.S., qui servaient seules  marquer le nom de N.S. sur
les autels, sur les reliures, etc. Sainte Charit n'est pas la vertu
thologale, mais une sainte souvent invoque, comme ici, en manire de
juron pieux, dans l'ancienne posie anglaise, et qui a sa place dans le
martyrologe  la date du 1er aot, comme ayant subi le martyre  Rome,
sous l'empereur Hadrien, avec deux autres vierges qui s'appelaient
Esprance et Foi.]

LE ROI.--Depuis combien de temps est-elle ainsi?

OPHLIA.--J'espre que tout ira bien. Il faut prendre patience...; mais
je ne puis m'empcher de pleurer, en songeant qu'ils l'ont mis dans la
froide terre. Mon frre saura cela; et, sur ce, je vous remercie de vos
bons avis.... Allons, ma voiture. Bonsoir, mesdames; bonsoir, mes chres
dames; bonsoir, bonsoir.

(Elle sort.)

LE ROI.--Suivez-la de prs; donnez-lui bonne garde, je vous en prie.
(_Horatio sort_.) Ah! voil bien le poison d'une profonde douleur,
jaillissant tout entier de la mort de son pre. Et maintenant regardez,
 Gertrude, Gertrude! quand les chagrins arrivent, ils ne viennent pas
un  un comme des claireurs, mais par bataillons. D'abord son pre tu,
puis votre fils parti--votre fils, trs-violent auteur de son propre et
juste exil--le peuple, fange trouble, paisse, exhalant de pernicieuses
penses, et murmurant au sujet de la mort du bon Polonius; car nous
n'avons pas mrement agi en le faisant enterrer en tapinois; puis la
pauvre Ophlia enleve  elle-mme et  cette noble raison sans laquelle
nous ne sommes que des simulacres humains ou de vraies brutes; enfin,
et cela est aussi important que tout le reste, son frre, revenu
secrtement de France, se repat de ses cruelles surprises, s'enveloppe
de nuages, et ne manque pas de mouches bourdonnantes qui infestent ses
oreilles de discours empoisonns sur la mort de son pre; et, dans ces
discours, les exigences d'un sujet trop pauvre ne leur laisseront nul
scrupule de nous accuser en personne, d'oreille en oreille. O ma chre
Gertrude, tout ceci, comme un canon  mitraille, me frappe  bien des
places et me donne  la fois trop de morts!

(Bruit derrire le thtre.)

LA REINE.--Hlas! quel bruit est ceci?

(Un gentilhomme entre.)

LE ROI.--Hol! o sont mes Suisses? qu'ils gardent la porte.... De quoi
s'agit-il?

LE GENTILHOMME.--Sauvez-vous, mon seigneur. L'Ocan, franchissant ses
barrires, ne dvore pas les plages avec une plus imptueuse hte que le
jeune Lartes,  la tte de la sdition, ne renverse vos officiers! La
cohue l'appelle son seigneur; et, comme si le monde n'en tait qu'
commencer aujourd'hui, l'antiquit est mise en oubli, la coutume est
mconnue, elles par qui sont ratifis et soutenus tous les titres. Ils
crient: Choisissons nous-mmes! Lartes sera roi! Et les bonnets,
et les mains, et les langues applaudissent, jusqu'aux nues  ce cri:
Lartes sera notre roi! Lartes roi!

LA REINE.--Avec quelle joie ils s'en vont aboyant sur cette fausse
piste! Ah! vous tes en dfaut, mauvais chiens danois!

(Bruit derrire le thtre.)

LE ROI.--Les portes sont brises.

(Lartes arm entre; il est suivi d'une foule de peuple.)

LAERTES.--O est ce roi?... Messieurs, restez tous en dehors.

LE PEUPLE.--Non, entrons.

LAERTES.--Je vous en prie, laissez-moi faire.

LE PEUPLE.--Oui, oui!

(Ils se retirent hors de la porte.)

LAERTES.--Je vous remercie,... gardez la porte.... O toi, roi infme,
rends-moi mon pre!

LA REINE.--Calmez-vous, brave Lartes.

LAERTES.--Une seule goutte de mon sang, si elle est calme, me proclame
btard, crie  mon pre: cocu! et brle, ici mme, du nom de fille de
joie, le front chaste et immacul de ma loyale mre.

LE ROI.--Quelle est la cause, Lartes, qui fait prendre  ta rbellion
ces airs gigantesques?... Laissez-le aller, Gertrude; ne craignez pas
pour notre personne; il y a une magie divine qui entoure les rois d'une
telle haie, que la trahison peut  peine regarder  la drobe ce
qu'elle voudrait et met en action peu de sa volont!... Dis-moi,
Lartes, pourquoi tu es  ce point enflamm.... Laissez-le aller,
Gertrude... Parle,  homme!

LAERTES.--O est mon pre?

LE ROI.--Mort.

LA REINE.--Mais non par la faute du roi.

LE ROI.--Laissez-le questionner  sa suffisance.

LAERTES.--Et comment s'est-il fait qu'il soit mort? Je ne veux pas qu'on
jongle avec moi. Aux enfers la fidlit! et les serments au plus noir
des diables! au fond de l'abme la conscience et le salut! Je brave
la damnation. Je m'en tiens  ce point: mettre en oubli ce monde et
l'autre, et advienne que pourra! Seulement, j'aurai pleine vengeance
pour mon pre.

LE ROI.--Qui pourra vous arrter?

LAERTES.--Ma volont, non celle de l'univers entier; et pour ce qui est
de mes ressources, je les mnagerai si bien qu'avec peu elles iront
loin.

LE ROI.--Brave Lartes, si vous dsirez connatre la vrit certaine
sur la mort de votre cher pre, avez-vous crit dans votre projet de
vengeance que, d'un seul coup de rafle, vous emporterez  la fois ses
amis et ses ennemis, les coupables et les innocents?

LAERTES.--Non, ses ennemis seuls.

LE ROI.--Alors, voulez-vous les connatre?

LAERTES.--Quant  ses bons amis, voici comment je leur ouvrirai mes
bras, tout larges; et semblable au tendre plican qui donne sa vie, je
les nourrirai de mon sang.

LE ROI.--Eh bien! maintenant vous parlez comme un bon fils et un loyal
gentilhomme. Que je ne suis pas coupable de la mort de votre pre, et
que j'en ai le plus sensible chagrin, c'est ce qui pntrera dans votre
propre raison, aussi droit que le jour pntre dans vos yeux.

LE PEUPLE, _derrire le thtre_.--Laissez-la entrer.

LAERTES.--Qu'est-ce donc? quel est ce bruit? (_Ophlia entre,
bizarrement ajuste avec des fleurs et des brins de paille_.) O chaleur,
dessche mon cerveau!  larmes sept fois sales, consumez en mes yeux
tout don de sentir et d'agir! Par le ciel, ta folie sera si bien paye
 son poids que ce sera notre plateau qui fera tourner le flau de la
balance! O rose de mai, chre fille, bonne soeur, douce Ophlia! O ciel,
est-il possible que la raison d'une jeune fille soit aussi mortelle
que la vie d'un vieillard? La nature s'affine dans l'amour; et, ainsi
affine, elle envoie, en tmoignage d'elle-mme, vers l'objet tant aim,
quelque chose de sa prcieuse essence.

OPHLIA.--(_Elle chante_.)

    Ils l'ont port le visage nu dans la bire, tra, la, la, la! tra,
    la, la, la! et sur son tombeau vinrent pleuvoir bien des larmes...

Bonsoir, mon tourtereau.

LAERTES.--Tu aurais ta raison, et tu m'exciterais  la vengeance, que
cela ne pourrait pas m'mouvoir autant.

OPHLIA.--Il faut que vous chantiez:

    A bas!  bas! jetez-le donc  bas!

Comme la ritournelle va bien l[38]! C'est ce tratre d'intendant, qui
avait ravi la fille de son matre.

[Note 38: A la scne antrieure, entre Ophlia folle et la reine de
Danemark, la premire dition de Hamlet donne cette indication oublie:
Ophlia entre les cheveux flottants, jouant du luth et chantant. Sans
doute il tait aussi de tradition qu'elle jout ici sur son luth cette
ritournelle qui lui plat.]

LAERTES.--Ces non-sens sont plus que du bon sens.

OPHLIA, _ Lartes_.--Voil du romarin[39]; c'est pour le souvenir. Je
vous en prie, amour, souvenez-vous. Et voici des penses; c'est pour
vous faire penser.

LAERTES.--Il y a un enseignement dans sa folie: les penses et le
souvenir assembls.

OPHLIA, _au roi_.--.Voil du fenouil pour vous[40], et des
ancolies.--(_A la reine_.) Voil de la rue pour vous[41], et il y en a
encore pour moi; nous pourrons, les dimanches, la nommer herbe de grce;
vous pouvez porter votre bouquet de rue avec une diffrence. Voila aussi
une marguerite[42]; je vous donnerais bien des violettes, mais elles se
fanrent toutes quand mon pre mourut[43]..... Ils disent qu'il a fait
une bonne fin;

  Car ce cher bon Robin, il fait toute ma joie....

[Note 39: Le langage emblmatique des fleurs tait en grande vogue au
temps de Shakspeare et tenait de prs  la foi superstitieuse qu'on
avait encore en la puissance mdicinale ou magique des vgtaux. Ophlia
donne  chacun une fleur qui fait allusion  un vnement du drame ou au
caractre connu du personnage, et elle fait son choix avec une prsence
d'esprit, avec une justesse d'application, qui semblerait dmentir sa
folie si quelques-unes de ces allusions, par leur justesse mme et leur
imprudente vrit, ne montraient qu'Ophlia n'est plus matresse de sa
parole et de ses actes. Le romarin, toujours vert, tait l'emblme de
la fidlit; on le portait aux funrailles et aux fianailles; dans son
dialogue en vers entre la nature et le phnix (1601), R. Chester dit:
Voici du romarin: les Arabes, mdecins d'une habilet parfaite,
affirment qu'il reconforte le cerveau et la mmoire. Aussi Ophlia
choisit-elle le romarin pour son frre afin qu'il se souvienne d'elle et
de leur pre mort.]

[Note 40: Le fenouil qu'Ophlia donne au roi tait la fleur de
la flatterie et de la dissimulation; l'ancolie tait la fleur de
l'ingratitude et du dlaissement. Dans le dictionnaire italien-anglais
de Florio (1598), on lit: _Dare finnochio_, donner du fenouil, flatter,
dissimuler. Parmi les sonnets publis en 1584 sous le titre d'_Une
Poigne de Dlices_, il y a un pome qui s'appelle _Bouquets toujours
doux aux amants,  envoyer comme gages d'amour_, et o l'amoureux dit:
Le fenouil est pour les flatteurs, mauvaise chose assurment, mais je
n'ai jamais eu que des intentions droites, un coeur constant et pur.
Dans la comdie de Chapman, _Rien que des fous_ (1605), un personnage
dit: Qu'est-ce? une ancolie?--Non, rpond l'interlocuteur, cette
fleur ingrate ne pousse pas dans mon jardin.]

[Note 41: La rue tait un emblme de douleur,  cause de la ressemblance
qui existe, en anglais, entre le mot _rue_ et le mot _ruth_, chagrin.
Shakspeare, dans _Richard II_ (acte III, sc. IV), a refait le mme jeu
de mots; un jardinier y dit, en parlant de la reine dtrne: Ici elle
a laiss couler une larme; ici,  cet endroit mme, je mettrai une
plate-bande de rue; et la rue,  la place du chagrin, se montrera
bientt en souvenir d'une reine qui pleura. La rue tait aussi nomme
_herbe de grce_, parce qu'on lui attribuait la puissance d'inspirer la
contrition et de corriger les vices, et comme telle elle tait employe
dans les exorcismes. Dans une vieille ballade anglaise qui a pour titre:
_Les Conseils du docteur Bien-Faire_, la recette pour l'usage de la rue
est ainsi donne: Si quelqu'un a des doigts trop lestes, qu'il n'a pas
pu conjurer, des doigts qui veulent fouiller dans la poche des gens ou
faire tout autre mal de ce genre, il faut qu'il se fasse saigner, qu'il
porte son bras en charpe, et qu'il boive une infusion d'herbe de grce
dans un mlange tide de lait et de vin. Ophlia garde de la rue pour
elle-mme, en symbole de sa tristesse filiale; elle veut que la reine en
porte aussi en symbole de sa tristesse maternelle; mais chaque fois que
reviendra le dimanche, le jour consacr  Dieu, Ophlia veut que la rue
reprenne son sens encore plus mystique, pour que la reine se repente
et se dlivre de l'amour criminel auquel elle a vendu son me. Voil
pourquoi Ophlia marque une diffrence. Une diffrence, en langage
hraldique, tait le signe qui faisait distinguer entre un an et un
cadet les armoiries de la famille; ainsi le plus jeune des Spencer
portait, comme diffrence, une bordure de gueules autour de son cusson
(Holinshed, _Rgne du roi Richard II_, p. 443). D'aprs ce blason des
fleurs auquel Ophlia emprunte ses images, la rue, aux mains de la
pauvre folle innocente, ne parlera que de regrets, et se compliquant
de son autre nom, aux mains de la reine coupable, parlera  la fois de
regrets et de remords.]

[Note 42: Un des contemporains de Shakspeare, Greene, dit, dans son
_Coup de dent  un courtisan parvenu_: ...Prs de l poussait la
marguerite dissimule, pour avertir toutes ces donzelles trop promptes
 la tendresse de ne se pas fier  chaque belle promesse de tous ces
garons amoureux.]

[Note 43: Dans les sonnets cits tout  l'heure, la violette est ainsi
commente: La violette est pour la fidlit, qui demeurera toujours en
moi; et j'espre que vous, de mme, vous ne la laisserez pas s'chapper
de votre coeur. Mais ici, ce qu'il faut noter, n'est-ce pas plutt le
dernier trait si touchant et si triste d'Ophlia qui croit les violettes
fltries par la mort de son pre? Aprs ce cliquetis rapide d'allusions,
quand ce babil  double entente va fatiguer, quand Shakspeare a fini de
nous peindre la folle et veut nous rendre la fille, un mot jaillit, ou
pour mieux, dire une larme de pure posie, une seule, et c'est assez,
car la sobrit mme et la grce des Grecs les plus dlicats ne sont
point trangres  cet imptueux gnie du Nord. Bion avait dit, comme
Shakspeare, dans l'lgie sur la mort d'Adonis: Et toutes avec lui,
quand il mourut, toutes les fleurs aussi se fanrent.]

LAERTES.--Mlancolie et abattement, dsespoir, enfer mme, tout en elle
tourne en charme et en grce.

OPHLIA.--_(Elle chante_.)

Et ne reviendra-t-il pas? et ne reviendra-t-il pas? Non, non, il est
mort! Va  ton lit de mort! Il ne reviendra jamais. Sa barbe tait
blanche comme la neige, sa tte toute blonde comme le lin; il est parti,
il est parti, et nous gmissons en vain. Dieu fasse misricorde  son
me!...

Et  toutes les mes chrtiennes!... Je prie Dieu... Dieu soit avec
vous!

(Elle sort.)

LAERTES.--Voyez-vous ceci,  Dieu!

LE ROI.--Lartes, je dois converser avec votre douleur, ou vous me
refuseriez un droit qui m'appartient. Retirons-nous seulement. Faites
choix de qui vous voudrez parmi vos plus sages amis; ils entendront et
jugeront entre vous et moi. Si, par action directe ou collatrale,
ils nous trouvent compromis, nous vous livrons notre royaume, notre
couronne, notre vie et tout ce que nous disons ntre, pour vous faire
satisfaction. Mais, s'il n'en est rien, rsignez-vous  nous prter
votre patience, et nous travaillerons en commun avec votre me pour lui
donner les contentements qui lui sont dus.

LAERTES.--Qu'il en soit donc ainsi. Le genre de sa mort, son obscur
enterrement, point de trophe, ni d'pe, ni d'cusson sur son cercueil,
point de rite nobiliaire, ni d'appareil officiel, tout cela me crie,
comme une voix qui se ferait entendre de ciel en terre, que je dois en
demander compte.

LE ROI.--Ainsi ferez-vous; et l o est le crime, que la grande hache y
tombe! Je vous prie, venez avec moi.

(Ils sortent.)



SCNE VI


Un autre appartement dans le chteau.

HORATIO ET UN SERVITEUR _entrent_.

HORATIO.--Qui sont les gens qui veulent me parler?

UN SERVITEUR.--Des matelots, monsieur; ils disent qu'ils ont des lettres
pour vous.

HORATIO.--Fais-les entrer. (_Le serviteur sort_.) J'ignore de quelle
partie du monde je puis recevoir un message, si ce n'est du seigneur
Hamlet.

(Les matelots entrent.)

PREMIER MATELOT.--Dieu vous bnisse, monsieur!

HORATIO.--Qu'il te bnisse aussi!

PREMIER MATELOT.--Ainsi fera-t-il, monsieur, si tel est son bon plaisir.
Voici une lettre pour vous, monsieur,--elle vient de l'ambassadeur qui
s'tait embarqu pour l'Angleterre,--si votre nom est Horatio, comme je
me le suis laiss dire.

HORATIO, _lisant_.--Horatio, quand tu auras lu ceci, donne  ces
gens-l quelque moyen d'arriver jusqu'au roi; ils ont des lettres pour
lui. Nous n'avions pas vieilli de deux jours en mer, lorsqu'un pirate,
trs-bien quip en guerre, nous a donn la chasse. Nous trouvant
trop faibles de voiles, nous avons eu recours  un courage forc. Les
grappins jets, j'ai mont  l'abordage. Au mme instant ils se sont
dgags de notre vaisseau; ainsi je suis demeur seul leur prisonnier.
Ils en ont us avec moi en brigands pleins de misricorde; mais ils
savaient bien ce qu'ils faisaient: je suis en passe de leur donner du
retour. Que le roi ait les lettres que je lui envoie; et toi, viens me
rejoindre avec autant de hte que si tu fuyais la mort. J'ai  te dire
 l'oreille des paroles qui te rendront muet; encore seront-elles
bien trop lgres pour le calibre de cette affaire. Ces braves gens
t'amneront l o je suis. Rosencrantz et Guildenstern continuent leur
route vers l'Angleterre; j'ai beaucoup  te dire sur eux. Adieu.

Celui que tu sais  toi,

HAMLET.

Venez, je vous donnerai le moyen de remettre vos lettres: faites au plus
vite, afin que vous puissiez me conduire vers celui qui vous en avait
chargs.

(Ils sortent.)



SCNE VII


Un autre appartement dans le chteau.

LE ROI ET LAERTES _entrent_.

LE ROI.--Maintenant votre conscience doit sceller mon acquittement, et
vous devez me donner place dans votre coeur comme  un ami; car vous
avez entendu,--et d'une oreille qui sait ce qu'elle entend,--comment
celui qui a tu votre noble pre en voulait  ma vie.

LAERTES.--Oui, cela apparat bien. Mais, dites-moi pourquoi vous n'avez
pas fait procder contre des actes si criminels et d'une si mortelle
nature, comme votre sret, votre grandeur, votre sagesse, tout enfin
vous y poussait puissamment.

LE ROI.--Oh! pour deux raisons spciales qui vous sembleront peut-tre
avoir bien peu de nerf, et qui cependant sont fortes pour moi. La reine,
sa mre, ne vit presque que par ses yeux; et, quant  moi (qu'elle soit
mon salut ou mon flau, n'importe!), elle est si intimement unie  ma
vie et  mon me, que, comme l'toile ne peut se mouvoir hors de
sa sphre, moi, je ne vais que par elle. L'autre motif qui ne me
permettrait pas de pousser jusqu' une enqute publique, c'est le
grand amour que la masse du peuple lui porte. Toutes ses fautes
disparatraient plonges dans leur affection qui, semblable  cette
source o le bois tourne  la pierre, changerait ses chanes en faveurs;
de sorte que mes flches, faites d'un bois trop lger pour un vent si
fort, seraient revenues  mon arc au lieu d'aller  mon but.

LAERTES.--Ainsi j'ai perdu un noble pre! ainsi ma soeur a t jete
dans un tat dsespr! elle, dont le mrite (s'il est permis  la
louange de retourner en arrire), droit et ferme sur le plus haut fate,
mettait tout notre sicle au dfi d'galer ses perfections! Mais ma
vengeance viendra!

LE ROI.--Ne rompez point pour cela vos sommeils. Il ne faut pas nous
croire faits d'une assez plate et molle matire pour souffrir que le
danger vienne nous secouer par la barbe, et pour regarder cela comme un
passe-temps. Vous en saurez bientt davantage. J'aimais votre pre, nous
nous aimons nous-mmes, et cela vous apprendra, j'espre,  concevoir
que... (_Un messager entre._) Mais qu'est-ce donc? quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--Des lettres, mon seigneur, de la part de Hamlet; celle-ci
pour Votre Majest, celle-l pour la reine.

LE ROI.--De Hamlet? qui les a apportes?

LE MESSAGER.--Des matelots,  ce qu'on dit, mon seigneur; je ne les ai
pas vus: elles m'ont t remises par Claudio; il les avait reues de
celui qui les avait apportes.

LE ROI.--Lartes, vous allez les entendre. Laissez-nous.

(Le messager sort.)

Le roi lit:

Haut et puissant seigneur,

Vous saurez que j'ai t dbarqu nu en votre royaume. Demain je
demanderai la permission d'tre admis en votre royale prsence, et
alors, aprs avoir implor votre pardon pour tout ceci, je vous
raconterai les circonstances de mon si soudain et encore plus trange
retour.

HAMLET.

Que signifie ceci? Est-ce que tous les autres sont aussi de retour? ou
bien est-ce quelque tromperie, et n'y a-t-il rien de vrai?

LAERTES.--Reconnaissez-vous la main?

LE ROI.--C'est l'criture de Hamlet. Nu! et, dans ce post-scriptum, il
ajoute: seul. Pouvez-vous me conseiller?

LAERTES.--Je m'y perds, mon seigneur; mais laissez-le venir. Tout ce que
mon coeur a de malade se rchauffe quand je pense que je vivrai assez
pour lui dire  ses dents: voil ce que tu as fait!

LE ROI.--S'il en est ainsi, Lartes... et comment cela pourrait-il tre
ainsi?... mais comment cela serait-il autrement?... voulez-vous vous
laisser gouverner par moi?

LAERTES.--Oui, mon seigneur, pourvu que vous ne vouliez pas me
tyranniser jusqu' me faire faire la paix.

LE ROI.--Non. La paix avec toi-mme seulement. S'il est vrai que Hamlet
soit dj revenu, et, rebut de son voyage, s'il a dessein de ne point
l'entreprendre  nouveau, je l'engagerai dans une aventure, maintenant
mrie dans ma pense, et o il ne pourra si bien faire qu'il n'y
succombe; sa mort ne soulvera aucun souffle de blme, mais sa mre
elle-mme innocentera l'affaire et l'appellera un accident.

LAERTES.--Mon seigneur, je me laisserai gouverner, et plus volontiers
encore, si vous pouvez arranger vos plans de telle manire que j'en sois
moi-mme l'instrument.

LE ROI.---Cela tombe bien. On a beaucoup parl de vous depuis votre
voyage, et cela en prsence de Hamlet,  cause d'un talent o vous
brillez, dit-on; l'ensemble de vos mrites n'a pas tir de lui autant
d'envie que celui-l seul; et celui-l, pourtant,  mes yeux, est de
l'ordre le moins lev.

LAERTES.--Quel mrite est-ce donc, mon seigneur?

LE ROI.--Un simple ruban sur la toque de la jeunesse; utile cependant,
car la jeunesse n'est pas moins biensante, avec la livre lgre et
libre dont elle se revt, que l'ge mr sous son deuil et ses fourrures,
convenables  la sant et  la gravit.... Ici se trouvait, il y a deux
mois, un gentilhomme de Normandie; j'ai vu moi-mme les Franais,
et j'ai servi contre eux; ils montent bien  cheval; mais ce galant
cavalier va en ce genre jusqu' la sorcellerie; il prenait racine en
selle et obtenait de son cheval des exercices aussi merveilleux que s'il
et fait corps et double crature avec ce brave animal. Vraiment, il
surpassait de si loin toutes mes ides, que j'avais beau imaginer des
passes et des voltiges, je demeurais au-dessous de ce qu'il faisait.

LAERTES.--C'tait un Normand?

LE ROI.--Un Normand.

LAERTES--Sur ma vie, c'est Lamord!

LE ROI.--Lui-mme.

LAERTES.--Je le connais bien; il est, en vrit, l'ornement et la perle
de toute sa nation.

LE ROI.--Il a rendu tmoignage de vous, et vous donnait rang de pass
matre, pour votre science et votre pratique de l'escrime, et tout
singulirement pour votre faconde manier la rapire. Il s'criait que ce
serait un vrai spectacle  voir, si quelqu'un pouvait vous faire votre
partie; il jurait que les escrimeurs de sa nation n'avaient ni botte, ni
parade, ni coup d'oeil, lorsque vous leur teniez tte. Un tel loge dans
sa bouche, monsieur, empoisonna Hamlet d'une telle jalousie qu'il ne
faisait plus autre chose que de souhaiter et demander votre soudain
retour, pour faire assaut avec vous. D'aprs cm donc......

LAERTES.--Eh bien! d'aprs cela, mon seigneur?

LE ROI.--Lartes, votre pre vous tait-il cher? ou n'tes-vous pour
ainsi dire que le portrait d'un chagrin, un visage qui n'a point de
coeur?

LAERTES.--Pourquoi me demandez-vous cela?

LE ROI.--Ce n'est pas que je pense que vous n'ayez pas aim votre pre.
Mais ce que je sais, c'est que le temps fait natre l'amour; et ce que
je vois, dans les preuves o l'amour passe, c'est que le temps en
modifie l'clat et l'ardeur. Il y a, au centre mme de la flamme de
l'amour, une sorte de mche ou de lumignon qui finit par l'touffer.
Rien ne reste fixe en la mme excellence, car l'excellence arrive  la
surabondance et meurt de son propre excs. Ce que nous voulons faire,
nous devrions le faire quand nous le voulons; car ce nous le voulons
vient  changer et souffre autant de dfaillances et de dlais qu'il y a
autour de nous de langues, et de mains, et d'accidents; et ce n'est plus
alors qu'un nous devrions, semblable au soupir d'un mauvais sujet, et
pernicieux parce qu'il soulage.[44] Mais droit dans le vif de la plaie!
Hamlet revient; que sauriez-vous entreprendre pour montrer, en fait
plutt que par des paroles, que vous tes fils de votre pre?

[Note 44: On croyait trs-fermement, au temps de Shakspeare, que les
soupirs usaient la vie. On lit dans les _Discours tragiques_ de Fenton
(1579): Pourquoi n'arrtez-vous pas  temps la source de ces brlants
soupirs qui ont dj mis votre corps  sec de toutes les humeurs
salubres dont la nature l'avait pourvu pour donner du suc  vos
entrailles et  vos secrets ressorts? Ailleurs encore, dans _Henri
VI_, Shakspeare a dit des soupirs qui consument le sang. Ici, cette
croyance, plus ou moins scientifique, complique bizarrement et termine
par un vrai noeud gordien les observations de moraliste o Shakspeare
vient de se complaire. Ne dirait-on pas d'abord un commentaire sur
Hamlet lui-mme, mis par inadvertance dans la bouche du roi, son ennemi?
Ce je veux qui, de retards en retards, s'extnue et se rduit  un je
devrais, c'est le premier thme. Puis les projets dpenss en paroles
sont compars aux remords dpenss en regrette; oublions vite Hamlet, il
ne s'agit plus d'un contemplateur qui rve au lieu d'agir: il s'agit
du mauvais sujet qui soupire au lieu de se corriger, s'enfonant et se
perdant d'autant plus en ses fautes qu'il vient, en les condamnant un
instant, de se mettre mieux  l'aise envers sa conscience. Est-ce tout?
Non; encore un soubresaut d'imagination! Aussi vite que la pense de
Shakspeare a couru de l'irrsolution dans la vie pratique  la mollesse
dans la vie morale, aussi vite passe-t-elle maintenant  un fait de
la vie physique,  une doctrine des mdecins d'alors, au soulagement
pernicieux des soupirs qui ne dgonflent le coeur qu'en appauvrissant le
sang. Il y a l, en un vers et demi, deux comparaisons si brusquement
lances que l'esprit du lecteur, tourdi et comme trangl parce double
coup de lazzo, s'arrte et chancelle.]

LAERTES.--Je lui couperais la gorge dans l'glise mme.

LE ROI.--Aucun lieu,  vrai dire, ne devrait tre un sanctuaire pour
le meurtre. La vengeance ne devrait pas avoir de bornes. Mais, brave
Lartes, voulez-vous faire ceci? Tenez-vous enferm dans votre chambre.
Hamlet revenu apprendra que vous tes aussi de retour; nous mettrons en
avant des gens qui vanteront votre talent et donneront un nouveau lustre
 la rputation que ce Franais vous a faite; nous vous amnerons l'un
en face de l'autre, et il y aura des paris tablis sur vos ttes.
Lui qui est distrait, fort gnreux, innocent de tout artifice, il
n'examinera pas les fleurets. De sorte que vous pourrez sans peine, ou
avec un peu de ruse, choisir une pe non mousse, et, par un coup de
secrte adresse, lui payer tout pour votre pre.

LAERTES.--C'est ce que je ferai; et, dans ce dessein, je veux oindre mon
pe. J'ai achet d'un charlatan un onguent si meurtrier, que vous avez
seulement  y plonger votre couteau, et s'il vient ensuite  tirer une
goutte de sang, il n'est au monde cataplasme si rare, ft-il compos de
tous les simples qui ont le plus de vertu sous les rayons de la
lune, qui puisse sauver de la mort un tre que vous auriez seulement
gratign. Ma pointe sera touche de cette peste, afin que, si je pique
lgrement, ce soit la mort.

LE ROI.--Pensons encore  ceci, pesons bien quels agencements de temps
et de moyens peuvent convenir  notre plan. Si ceci chouait, si une
excution manque devait laisser voir notre dessein, il vaudrait mieux
ne l'avoir point essay. Notre projet doit donc avoir une arrire-garde,
un second qui tienne encore, si celui-ci se brise  l'preuve.
Doucement... voyons un peu... nous ferons un pari solennel sur le
savoir-faire de chacun de vous...... j'y suis.....Lorsque, par votre
assaut, vous serez chauffs et altrs (poussez les bottes plus
violemment pour qu'il en soit ainsi), et lorsqu'il demandera  boire, je
lui aurai prpar une coupe  cet effet; et si, par hasard, il a chapp
 votre fer empoisonn, qu'il la gote seulement, nos efforts pourront
s'en tenir l! Mais arrtez; quel est ce bruit? (_La reine entre_.)
Qu'est-ce donc, ma chre reine?

LA REINE.--Toujours, sur les talons d'un malheur, marche un autre
malheur, tant ils se suivent de prs!... Votre soeur est noye, Lartes.

LAERTES.--Noye! Oh! o donc?

LA REINE,--Il y a, au bord du ruisseau, un saule qui rflchit son
feuillage blanchtre dans le miroir du courant; elle tait l, faisant
de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites, et de
ces longues fleurs pourpres que nos bergers licencieux nomment d'un nom
plus grossier, mais que nos chastes vierges appellent des doigts de
morts. Et l, comme elle grimpait pour attacher aux rameaux pendants sa
couronne d'herbes sauvages, une branche ennemie se rompit; alors ses
humbles trophes, et elle-mme avec eux, tombrent dans le ruisseau qui
pleurait. Ses vtements s'enflent et s'talent; telle qu'une fe des
eaux, ils la soutiennent un moment  la surface; pendant ce temps elle
chantait, des lambeaux de vieilles ballades, comme dsintresse de sa
propre dtresse, ou comme une crature ne et doue pour cet lment.
Mais cela ne pouvait durer longtemps; si bien qu'enfin, la pauvre
malheureuse! ses vtements, lourds de l'eau qu'ils buvaient, l'ont
entrane de ses douces chansons  une fangeuse mort.

LAERTES.--Hlas! elle est donc noye!

LA REINE.--Noye! noye!

LAERTES.--Tu n'as dj que trop d'eau, pauvre Ophlia; aussi je retiens
mes larmes. Mais non; c'est notre train courant, la nature conserve ses
coutumes, la honte a beau dire ce qui lui plait. Que ces larmes partent,
et c'en est fait de la femme en moi...[45] Adieu, mon seigneur! Je me
sens des paroles de flamme qui clateraient volontiers, n'tait que
cette folie les noie.

(Il sort.)

LE ROI.--Suivons-le, Gertrude. Combien j'ai eu  faire pour calmer sa
rage! maintenant je crains que ceci ne lui donne un nouvel lan. Ainsi
donc, suivons-le.

(Ils sortent.)

[Note 45: Ainsi dans _Henri V_, acte IV, scne vi: Mais toute ma mre
me monta aux yeux et me livra en proie aux larmes.]

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Un cimetire.

DEUX PAYSANS _entrent avec leurs bches, etc_.

PREMIER PAYSAN.--Doit-elle tre enterre en terre chrtienne, celle qui
volontairement est alle chercher son salut?

SECOND PAYSAN.--Je te dis que oui; creuse donc sa fosse tout de suite.
Le coroner a tenu sance sur elle et a conclu  la spulture chrtienne.

PREMIER PAYSAN.--Comment cela se peut-il,  moins qu'elle ne se soit
noye en un cas de lgitime dfense?

SECOND PAYSAN.--Eh bien! c'est ce qu'on a reconnu.

PREMIER PAYSAN.--Non, cela doit tre un cas de personnelle offense; cela
ne peut tre autrement. Car voici o gt la question: si je me noie
volontairement, cela constitue un acte; or un acte se divise en trois
branches, qui sont: agir, faire et accomplir. _Ergo_, elle s'est noye
volontairement.

SECOND PAYSAN.--Bien! mais coutez-moi, bonhomme de fossoyeur.

PREMIER PAYSAN.--Permettez. Ici passe l'eau; bien. L se tient l'homme;
bien. Si l'homme va  l'eau et se noie,--qu'il le veuille ou non,--c'est
parce qu'il y va qu'il se noie; remarquez bien ceci. Mais si l'eau vient
 lui et le noie, il ne se noie point lui-mme: _ergo_, celui qui n'est
point coupable de sa propre mort n'a point abrg sa propre vie.[46]

[Note 46: Shakspeare ici tourne en ridicule les subtilits de la logique
judiciaire de son temps. On trouve dans les _Commentaires_ de Plowden
un procs qui semble lui avoir servi de thme. Sir James Haie s'tant
suicid en se noyant dans une rivire, il s'agissait de dcider si un
bail dont il jouissait devait continuer  courir au profit de sa veuve,
ou bien,  cause du suicide, passer au profit de la Couronne; et le
sergent Walsh raisonnait ainsi--L'action consiste en trois parties:
la premire partie est la conception, qui est l'acte de l'esprit se
repliant et mditant pour savoir s'il convient ou s'il ne convient pas
de se noyer et quelles sont les faons de le faire; la seconde partie
est la rsolution qui est l'acte de l'esprit se dterminant  se
dtruire et  le faire, spcialement de telle ou telle faon; la
troisime partie est l'accomplissement, qui est l'excution de ce que
l'esprit s'est dtermin  faire. Et cet accomplissement consiste,
encore en deux parties, qui sont le commencement et la fin: le
commencement est la perptration de l'acte qui cause la mort, et la fin
est la mort, qui est seulement une consquence de l'acte, etc., etc.
Voyez encore si les juges Weston, Anthony Brown et lord Dyer ne se
montrrent pas eux-mmes, dans leurs considrants, aussi purilement
pointilleux que le sergent Walsh ou le paysan de Shakspeare: Sir James
Haie est mort, dirent-ils, et comment en vint-il  mourir? par noyade,
peut-on rpondre. Et qui est-ce qui l'a noy? Sir James Haie. Et quand
l'a-t-il noy? De son vivant. De sorte que sir James Haie tant en vie
a caus le dcs de sir James Haie, et l'acte du vivant fut la mort
du dfunt. La raison veut, par consquent, que l'on punisse de cette
offense le vivant qui l'a commise, et non le mort, etc., etc. En
vrit, Shakspeare n'a pas exagr.]

SECOND PAYSAN.--Mais est-ce la loi?

PREMIER PAYSAN.--Oui, pardieu! c'est la loi, la loi touchant l'enqute
du coroner.

SECOND PAYSAN.--Voulez-vous savoir la vrit l-dessus? Si ce n'avait
point t une demoiselle noble, elle aurait t enterre en dehors de la
terre sainte.

PREMIER PAYSAN.--Pour , c'est bien parl; et de plus c'est une piti
que les grands personnages, en ce monde, soient en passe de se noyer et
de se pendre plus que leurs frres en Jsus-Christ. Allons, ma bche;
il n'y a point de plus anciens gentilshommes que les jardiniers, les
terrassiers et les fossoyeurs: ils continuent la profession d'Adam.

SECOND PAYSAN.--tait-il gentilhomme?

PREMIER PAYSAN.--Il est le premier qui ait jamais port de sable et de
vair.

SECOND PAYSAN.--Bah! il n'avait aucun blason.

PREMIER PAYSAN.--Quoi? es-tu donc un paen? comment entends-tu
l'criture? L'criture dit: Adam cultiva; et comment aurait-il cultiv
sans porter du sable et du vert[47]? Mais je te proposerai une autre
question; si tu ne me rponds point juste, confesse-toi...

[Note 47: Dans le texte, le jeu de mots roule sur le double sens de
_arms_, qui signifie tantt _bras_, tantt _armes_ ou _blason_. Adam
avait un blason, car il n'aurait pu cultiver sans bras; tel est,
littralement, le sophisme factieux du fossoyeur. Nous avons cherch
un quivalent qui et trait aussi au blason. _Vair_, dans le langage
hraldique, est le nom des fourrures, comme _sable_ est synonyme de
_noir_. Dans le mme langage, porter d'une couleur signifie: avoir des
armes de la couleur indique. Le jeu de mots admis dans la traduction
ne vaut rien: mais nous ne demandons mme pas qu'on nous en pardonne
la pauvret; sans finesse et sans orthographe, il ne va que mieux au
personnage et au sinistre effet de toute cette gaiet vulgaire que
Shakspeare a mise en scne dans un lieu si solennel. Tous les dtails de
ce dialogue sont d'ailleurs autant de traits satiriques que Shakspeare
lance contre les ridicules de son temps, contre ceux de la science
hraldique aprs ceux de la logique judiciaire. Malgr le trs-ancien
distique populaire qui avait dit:

  Adam poussait sa bche, ve tournait son fil,
  Le gentilhomme, alors, o donc se trouvait-il?

Les archologues de la noblesse anglaise professaient, au XVIe sicle,
dans tous leurs traits sur le blason, tantt qu'Abel avait t le
premier gentilhomme, tantt que Can tait devenu un vilain sous le coup
de la colre divine et Seth un gentilhomme par la bndiction de ses
parents. Les plus modrs ne faisaient remonter qu' Jsus-Christ
l'origine de l'aristocratie et donnaient pour armoiries  Notre-Seigneur
les instruments de sa Passion, comme en font foi les figures et les
devises imprimes sur quelques vieilles reliures de livres pieux.
D'autres encore enseignaient que le fer mme de la bche d'Adam tait le
type des cussons triangulaires et que l'cusson en forme de losange,
habituellement consacr aux armoiries fminines, imitait le fuseau
d've.]

SECOND PAYSAN.--Va!

PREMIER PAYSAN.--Quel est celui qui btit plus solidement que le maon,
le charpentier et l'ouvrier de marine?

SECOND PAYSAN.--Le faiseur de potences; car sa btisse survit  mille de
ceux qui viennent s'y loger.

PREMIER PAYSAN.--Par ma foi, j'aime ta rpartie: la potence fait bien
l. Mais comment fait-elle bien? Elle fait bien pour ceux qui font mal.
Et toi, tu fais mal de dire qu'une potence est btie plus solidement
qu'une glise. _Ergo_, la potence ferait bien pour toi. Recommence,
allons.

SECOND PAYSAN.--Qui est-ce qui btit plus solidement que le maon, et
l'ouvrier de marine, et le charpentier?

PREMIER PAYSAN.--Oui, dis-moi cela et dtelle ensuite.

SECOND PAYSAN.--Pardieu, oui, maintenant je peux le dire.

PREMIER PAYSAN.--Allons!

SECOND PAYSAN.--Par la sainte messe! je ne puis point le dire.

(Hamlet et Horatio entrent et restent  quelque distance.)

PREMIER PAYSAN.--Ne te romps point la cervelle davantage  propos de
cela, car ton fainant d'ne ne corrigera point son allure pour avoir
t battu; et quand on te posera cette question une autre fois, rponds:
le fossoyeur. Les maisons qu'il fait durent jusqu'au jugement dernier.
Allons, va-t'en chez Vaughan, et apporte-moi un pot de liqueur.

(Le second paysan sort. Le premier paysan se met  bcher en chantant.)

    Dans ma jeunesse, quand j'aimais, quand j'aimais, il me semblait
    que c'tait trs-doux, pour abrger... hop!... le temps. Quant ...
    hol!... mes convenances... hop!... il me semblait que rien ne
    m'allait plus[48].

[Note 48: Les trois stances que le fossoyeur chante, en les coupant
par une exclamation  chaque effort qu'il fait pour bcher, sont des
fragments d'une romance crite par lord Vaux. La premire stance est,
dans le texte de Shakspeare, absolument informe et dcousue. Quiconque
a entendu un paysan chanter une chanson des villes, sait bien  quel
point, en passant de bouche en bouche, les mots se brouillent et le sens
se perd. Voici la traduction complte de la romance mme de lord Vaux:

    _L'Amoureux vieilli renonce  l'amour._

    Je romps avec ce que j'aimais, avec ce qui me paraissait doux en
    mes jours de jeunesse; le temps me rappelle  d'autres convenances;
    ces choses-l, je le vois, ne me vont plus. Mes souplesses
    m'abandonnent, mes fantaisies se sont toutes envoles, et sous les
    traces du temps ma tte commence  tre mle de cheveux gris. L'ge
     pas furtifs est venu me dchirer de sa griffe, et la vie souple
    au loin s'vade, comme si elle n'avait jamais t. Ma muse ne me
    rjouit plus ainsi qu'autrefois; ma main et ma plume ne sont
    plus d'accord ainsi que jadis. La raison me refuse toute chanson
    insouciante et lgre, et jour aprs jour elle me crie: Laisse l
    ces hochets avant qu'il soit trop tard! Les rides sur mon front,
    les sillons sur mon visage disent: La vieillesse boiteuse veut
    habiter ici, il faut que la jeunesse lui fasse place. Je vois
    galoper vers moi l'avant-coureur de la mort; la toux, le froid, la
    pnible haleine m'engagent  faire prparer une pioche et une bche,
    et un drap pour me couvrir, une maison d'argile qui soit bien faite
    pour un hte tel que moi. Il me semble que j'entends le bedeau
    sonner le glas funbre; il m'invite  laisser l mes dplorables
    oeuvres avant que la Nature m'y contraigne. O mes serviteurs! tissez
    pour moi ce tissu dont la jeunesse rit et ricane, le linceul pour
    moi qui serai tout de suite aussi oubli que si je n'tais jamais
    n! Il faut donc que je renonce  la jeunesse dont j'ai si longtemps
    arbor les couleurs! Je passe la joyeuse coupe  ceux qui peuvent
    la porter mieux. Tenez: voyez cette tte chauve, dont la nudit
    m'apprend que l'ge toujours courb m'arrachera ce que semaient les
    jeunes annes. C'est la Beaut, avec toute sa troupe, qui a forg
    mes soucis aigus et qui me fait dj m'chouer en cette terre
    d'o j'ai t tir au premier jour. O vous qui restez en de!
    n'entretenez point une autre croyance: vous tes, par naissance,
    ptris d'argile, et vous vous vanouirez en poussire aussi.
]

HAMLET.--Est-ce que ce gaillard-l n'a aucun sentiment de son mtier? Il
chante en creusant un tombeau!

HORATIO.--L'habitude a engendr en lui une facult d'insouciance.

HAMLET.--C'est cela mme; la main qui fait peu de service a le tact plus
dlicat.

PREMIER PAYSAN.--Mais l'ge,  pas furtifs, est venu me dchirer de sa
griffe et m'a fait chouer en terre comme si je n'avais jamais t.

(Il ramasse un crne et le jette.)

HAMLET.--Ce crne avait une langue autrefois et pouvait chanter. Comme
ce maraud le fait rouler par terre! Ferait-il autrement si c'tait la
mchoire de Can, qui commit le premier meurtre?... C'est peut-tre
la caboche d'un politique que cet ne-l traite maintenant du haut en
bas... quelqu'un qui aurait circonvenu Dieu lui-mme..... n'est-ce pas
bien possible?

HORATIO.--C'est bien possible, mon seigneur.

HAMLET.--Ou d'un courtisan, qui savait dire: Bonjour, mon gracieux
seigneur; comment te portes-tu, mon excellent seigneur? C'est peut-tre
monseigneur un tel, qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand
il avait dessein de le lui demander[49]. N'est-ce pas bien possible?

[Note 49: Shakspeare a mis cela en scne dans _Timon d'Athnes_, acte I,
scne II. Timon, qui n'est pas encore misanthrope, n'ayant pas encore
prouv l'ingratitude de ses amis, leur donne un banquet somptueux
et leur fait  tous des prsents; un d'entre eux se rcrie sur sa
gnrosit, alors Timon lui dit: Je me souviens maintenant, mon cher
seigneur, que l'autre jour vous avez parl en bons termes d'un cheval
bai que je montais. Il est  vous puisqu'il vous a plu.]

HORATIO.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--N'est-ce pas? c'est cela mme. Et maintenant le voil mari 
milady Vermine, dcharn, et bien cogn  la mchoire par la bche d'un
sacristain. Il y a l une belle rvolution, si seulement nous avions le
bon esprit d'y regarder! Ces os ont-ils cot si peu  fabriquer qu'ils
doivent servir  jouer aux quilles? Les miens me font mal quand je songe
 cela.

PREMIER PAYSAN.--Une pioche et une bche, et une bche, et un drap pour
se couvrir... hol!... et un trou d'argile  faire... cela convient  un
tel hte.

(Il jette encore un crne.)

HAMLET.--En voici un autre; pourquoi ne serait-ce pas le crne d'un
lgiste? O sont ses quivoques maintenant, ses _distinguo_, ses points
de fait, ses points de droit et tous ses tours? Pourquoi souffre-t-il
que ce maraud brutal lui cogne maintenant la tte avec une pelle
crotte? Et pourquoi ne lui intente-t-il pas son action pour coups,
svices et injures graves? Hum! ce monsieur-l tait peut-tre en
son temps un grand acheteur de terres, avec ses hypothques,
ses reconnaissances, ses redevances, ses doubles garanties, ses
recouvrements! Est-ce donc l la redevance finale de toutes ses fines
redevances, et le recouvrement de tous ses recouvrements, que d'avoir sa
fine caboche pleine de fine boue? Est-ce que ses garanties, les doubles
comme les simples, ne lui garantiront de tous ses achats rien de plus
qu'un espace long et large comme deux rles d'critures? A eux seuls,
les titres de transmission de ses proprits tiendraient difficilement
dans cette bote; et faut-il donc que le propritaire lui-mme n'en ait
pas davantage? Hein?

HORATIO.--Pas un pouce de plus.

HAMLET.--Le parchemin n'est-il pas fait de peau de mouton?

HORATIO,--Oui, mon seigneur; et aussi de peau de veau.

HAMLET.--Ceux-l sont des veaux et des moutons qui cherchent l leur
assurance... Je veux parler  ce camarade. Dites-moi, l'homme! de qui
est-ce la fosse?

PREMIER PAYSAN.--C'est la mienne, monsieur. Hol!... Et un trou
d'argile  faire... cela convient  un tel hte.

HAMLET.--En vrit, oui, je crois qu'elle est  toi, car tu y fais des
tiennes, en voulant me mettre dedans.

PREMIER PAYSAN.--L-dessus, monsieur, c'est bien plutt vous qui voulez
me mettre dedans; mais vous n'y tes point, et a prouve bien qu'elle
n'est point  vous. Quant  vous mettre dedans, pour ma part, je n'y
travaille point. Et pourtant, c'est ma fosse.

HAMLET.--Si fait, tu travailles  me mettre dedans, puisque tu y
travailles,  cette fosse, et puisque tu dis qu'elle est  toi; tu sais
bien qu'elle est faite pour tenir le mort, et non pour saisir le vif.
Voil comment tu veux me mettre dedans.

PREMIER PAYSAN.--Ce qui est vif, monsieur, c'est de vouloir me mettre
dedans. Mais ces vivacits-l pourront bien rebrousser chemin de vous 
moi[50].

[Note 50: Il y a dans ce passage une joute de quiproquos volontaires
dont la traduction ne saurait tre aussi brve que le texte. Dans
le texte ils roulent sur l'absolue ressemblance du verbe _to lie_,
_mentir_, et de l'autre verbe _to lie_, _tre couch_, _enterr_,
_situ_, _etc_. Ils roulent aussi sur le double sens de _quick_, qui,
dans le langage usuel, signifie _vif_, _prompt_, _imptueux_, et
dans une acception spciale _vivant_, quand on dit _the quick_, par
opposition  _the dead_, comme en franais _le vif_, dans quelques
termes de la langue juridique. Mais tel est l'imbroglio de ces
subtilits qu'on courrait grand risque, en les commentant, de les
emmler au lieu de les dnouer; les quivalents de la traduction
suffiront  eux seuls si le lecteur, dans son esprit, voit bien la
scne, s'il voit bien le fossoyeur dans sa fosse, le paysan narquois et
lent qui bavarde entre deux coups de pioche, tient tte au gentilhomme
et veut avoir le dernier.]

HAMLET.--Pour quel homme est-ce que tu la creuses?

PREMIER PAYSAN.--Ce n'est point pour un homme, monsieur.

HAMLET.--Pour quelle femme donc?

PREMIER PAYSAN.--Ni pour une femme non plus.

HAMLET.--Qui donc doit tre enterr l?

PREMIER PAYSAN.--Quelqu'un qui fut une femme, monsieur; mais paix soit 
son me! elle est morte.

HAMLET.--Comme ce drle-l est rigoureux! Il faut lui parler selon les
rgles, ou les quivoques nous mettront  mal. Par le seigneur Dieu,
Horatio, depuis trois ans je remarque ceci: notre sicle est devenu si
pointilleux, que le paysan, du bout de son pied, serre d'assez prs les
talons du courtisan pour lui corcher ses engelures.... Depuis combien
de temps es-tu fossoyeur?

PREMIER PAYSAN.--De tous les jours de l'anne je pris, pour commencer le
mtier, celui o notre feu roi Hamlet battit Fortinbras.

HAMLET.--Combien y a-t-il de cela?

PREMIER PAYSAN.--Ne sauriez-vous point le dire? Il n'est si nigaud qui
ne le sache. C'est le jour mme o naquit le jeune Hamlet, celui qui est
fou, et qu'on a envoy en Angleterre.

HAMLET.--Ah! vraiment? et pourquoi l'a-t-on envoy en Angleterre?

PREMIER PAYSAN.--Mais, parce qu'il tait fou. Il retrouvera l'esprit
l-bas. Ou bien, s'il ne l'y retrouve point, ce ne sera que petit
dommage dans ce pays-l.

HAMLET.--Pourquoi?

PREMIER PAYSAN.--Cela ne se verra aucunement en lui: les hommes, l-bas,
sont tous aussi fous que lui.

HAMLET.--Comment est-il devenu fou?

PREMIER PAYSAN.--Fort trangement, dit-on.

HAMLET.--trangement? et comment?

PREMIER, PAYSAN--C'est, par ma foi, en perdant l'esprit.

HAMLET.--Et sur quel point?

PREMIER PAYSAN.--Sur un point de ce territoire, en Danemark. Moi, j'y
suis sacristain depuis trente ans, tant jeune que vieux.

HAMLET.--Combien de temps un homme reste-t-il en terre avant de pourrir?

PREMIER PAYSAN.--Ma foi! s'il n'est pas pourri avant de mourir (comme
nous en voyons parle temps qui court, et beaucoup! de ces cadavres
vroles qui peuvent  peine supporter l'enterrement), il vous durera
quelque huit ans... ou neuf ans...; un tanneur vous durera neuf ans.

HAMLET.--Pourquoi lui plus qu'un autre?

PREMIER PAYSAN.--Ah! voil, monsieur! Son cuir est si bien tann par le
fait de son mtier, qu'il peut tenir contre l'eau pendant longtemps; et
c'est l'eau qui vous est un rude dmolisseur de tous vos corps morts de
fils de catins!--Tenez, voici un crne qui vous est rest dj en terre
vingt-trois ans.

HAMLET.--De qui tait-ce le crne?

PREMIER PAYSAN.--Ah! le fils de catin, quel triple fou c'tait! Qui
pensez-vous que ce ft?

HAMLET.--En vrit, je n'en sais rien!

PREMIER PAYSAN.--La peste soit de lui, ce gredin de fou! il me versa une
fois sur la tte un flacon de vin du Rhin. Ce mme crne-l, monsieur!
ce mme crne-l, monsieur, tait le crne d'Yorick, le bouffon du roi.

HAMLET.--Celui-l?

PREMIER PAYSAN.--Oui-da, cette chose-l.

HAMLET.--Laisse-moi voir. (_Il prend le crne_.) Hlas! pauvre
Yorick.... Je l'ai connu, Horatio, c'tait un garon d'une verve
infinie, d'une fantaisie tout  fait rare. Il m'a port sur son dos un
millier de fois; et maintenant, comme mon imagination y rpugne! Cela me
soulve le coeur. L taient attaches ces lvres que j'ai baises je
ne sais combien de fois! O sont vos moqueries, maintenant? vos
foltreries? vos chansons? vos clats de gaiet qui avaient coutume
de faire tonner les rires de toute la table? Et rien de tout cela,
maintenant, rien pour vous moquer de votre propre grimace? quoi! bouche
bante, dcidment? Allez-vous-en maintenant dans la chambre de Madame,
et dites  Sa Seigneurie qu'elle aura beau se peindre jusqu' en avoir
un pouce d'paisseur, voil la figure  laquelle il faudra qu'elle en
vienne! Faites-la rire  ce propos.[51]--Je te prie, Horatio, dis-moi
une chose.

[Note 51: Shakspeare, en mettant ces dernires paroles dans la bouche de
Hamlet, pensait probablement  quelque gravure,  quelque tableau qui
l'avait frapp. L'art chrtien s'est longtemps complu  figurer sous
mille formes, avec une rude et religieuse ironie, ce mme spectacle de
la Mort venant avertir les vivants au milieu de leurs plaisirs, d'o
l'art paen tirait, avec tant de gracieuse et molle tristesse, une
invitation  jouir vite du monde et de ses biens. _Vive nemor lethi_,
dit la Volupt, dans Perse; et dans ce petit chef-d'oeuvre attribu 
Virgile et digne de lui, aux derniers vers de l'_Htesse syrienne_:

  Pone merum et talos; pereant qui crastina curant!
  Mors vellens aurem: vivite, ait, venio.

Entre ces images de la posie antique et celles de la posie
shakspearienne, on sent que toute la Danse Macabre a pass. La scne que
dcrit Hamlet n'est-elle pas cette gravure de Goltzius, o la Vanit est
figure par une dame, assise  sa toilette et entoure de ses bijoux,
surprise par l'apparition de la Mort, ou ce tableau dont parle
l'inventaire du mobilier d'Henri VIII  Westminster, qui reprsentait
une femme jouant du luth, tandis qu'un vieillard lui tend d'une main un
miroir et de l'autre un crne?]

HORATIO.--Qu'est-ce, mon seigneur?

HAMLET.--Penses-tu qu'Alexandre fit cette figure-l sous terre?

HORATIO.--Oui, certes.

HAMLET.--Et qu'il et cette odeur-l? pouah!

(Il jette le crne.)

HORATIO.--Oui, certes, mon seigneur.

HAMLET.--A quels vils emplois nous pouvons revenir, Horatio! Pourquoi
l'imagination ne pourrait-elle pas dpister la noble poussire
d'Alexandre jusqu' la trouver bouchant la bonde d'une barrique?

HORATIO.--Ce serait considrer les choses avec trop de recherche que de
les considrer ainsi.

HAMLET.--Non, ma foi, je n'en rabats point un _iota_; on peut le suivre
jusque-l assez simplement, et il y a de la vraisemblance  mener le
raisonnement comme ceci: Alexandre mourut, Alexandre fut enterr,
Alexandre retourna en poussire; la poussire est de la terre; avec de
la terre nous faisons du ciment; et pourquoi donc, de ce ciment en quoi
il a t converti, n'aurait-on point pu boucher une barrique de bire?
L'auguste Csar, mort, et chang en argile, pourrait boucher un trou
et arrter le vent. Oh! dire que cette poussire qui tenait le monde
en'arrt tait destine  rapicer un mur et  repousser le souffle de
l'hiver! Mais doucement! doucement! retirons-nous: voici venir le roi.

(Entrent les prtres en procession. Viennent ensuite le corps d'Ophlia,
Lartes et des pleureuses; puis le roi, la reine et leur suite.)

La reine, les courtisans! qui est-ce qu'ils suivent? Et comme ces rites
sont mutils! Cela indique que le cadavre auquel ils font cortge a,
d'une main dsespre, attent  sa propre vie. C'tait une personne de
quelque marque. Cachons-nous un moment et observons.

(Il se retire avec Horatio.)

LAERTES.--Quelle autre crmonie?...

HAMLET.--C'est Lartes, un fort noble jeune homme: coutons.

LAERTES.--Quelle autre crmonie?...

PREMIER PRTRE.--Ses obsques ont t pousses aussi loin que nous en
avons mission. Sa mort prtait au doute, et sans cette haute volont
qui l'emporte sur l'ordre tabli, elle et t loge dans une terre non
bnite jusqu' la trompette du dernier jugement. Au lieu de charitables
prires, on et jet sur elle des tessons, des pierres et des cailloux;
mais on lui a accord ses couronnes de jeune fille, ses jonches de
fleurs virginales, et l'accompagnement des cloches et des funrailles.

LAERTES.--Ne doit-on rien faire de plus?

PREMIER PRTRE.--Non, rien de plus; ce serait profaner l'office des
morts que de chanter pour elle le _Requiem_ et ce repos rserv aux mes
qui partent en paix.

LAERTES.--Placez-la dans la terre, et puissent de sa chair belle et sans
tache mille violettes natre ici![52] Je te dis ceci, prtre brutal:
ma soeur sera un ange protecteur, quand tu seras, toi, tomb l-bas en
hurlant!

[Note 52: De mme Perse, Sat. 1, v. 39:

  Nunc non e tumulo fortunataqne faville
  Nascentur victae?]

HAMLET.--Quoi? la belle Ophlia!

LA REINE, _rpandant des fleurs_.--Les plus douces  la plus douce!
Adieu! J'avais espr que tu serais la femme de mon Hamlet; je pensais,
douce fille,  parer de ces fleurs ton lit nuptial, et non  en joncher
ton tombeau.

LAERTES.--Oh! qu'une triple peine tombe trois fois dix fois sur cette
tte maudite dont l'action mchante t'a prive de ta trs-dlicate
raison! Tenez pour un moment cette terre encore carte, jusqu' ce-que
je l'aie saisie une dernire fois dans mes bras. (_Il s'lance dans la
fosse_.) Et maintenant entassez votre poussire sur le vivant et sur le
mort, jusqu' ce que vous ayez fait de cette plaine une montagne qui
dpasse le vieux Plion ou le front cleste de l'Olympe bleu!

HAMLET, _avanant_.--Quel est l'homme dont la douleur comporte une
pareille hauteur d'accent, et dont les plaintes vont, comme une
conjuration magique, atteindre les astres errants et les arrter, tels
que des auditeurs frapps d'une mortelle surprise? Je suis cet homme,
moi, Hamlet le Danois!

(Il s'lance dans la fosse.)

LAERTES, _le saisissant_.--Que le dmon prenne ton me!

HAMLET.--Tu ne pries pas bien. Allons, te tes doigts de ma gorge; car
bien que je ne sois ni bilieux ni brusque, j'ai cependant au-dedans de
moi quelque chose de dangereux et que devra redouter ta prudence. carte
ta main.

LE ROI.--Sparez-les.

LA REINE.--Hamlet! Hamlet!

TOUS.--Messieurs!

HORATIO.--Mon bon seigneur, calmez-vous.

(On les spare et ils sortent de la fosse.)

HAMLET.--Or , je combattrai avec lui pour cette cause, jusqu' ce que
mes paupires refusent de se mouvoir.

LA REINE.--O mon fils, pour quelle cause?

HAMLET.--J'aimais Ophlia. Quarante mille frres ne pourraient pas, avec
toute leur somme d'amour, monter au mme total que moi... Que veux-tu
faire pour elle?

LE ROI.--O Lartes, il est fou.

LA REINE.--Pour l'amour de Dieu, laissez-le!

HAMLET.--Morbleu! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer?
veux-tu combattre? veux-tu t'affamer? veux-tu te mettre en-pices?
veux-tu t'abreuver de vinaigre?[53] veux-tu manger un crocodile?... Je
ferai tout cela... Ne viens-tu ici que pour gmir? pour me braver en
t'lanant dans son tombeau? Fais-toi enterrer vivant avec elle; j'en
ferai autant. Et puisque tu bavardes  propos de montagnes, qu'on jette
sur nous des millions d'arpents de terre, jusqu' ce que notre sol aille
aux sphres brlantes heurter et roussir sa tte et fasse ressembler le
mont Ossa  une verrue!... Sur mon honneur! si tu dclames, je crierai
aussi bien que toi.

[Note 53: Les galants, au temps de Shakspeare, avaient pour mode de
prouver leur passion  leurs matresses par les plus extravagantes
preuves; une des moins folles, mais non la moins sotte, consistait 
avaler quelque breuvage dplaisant. Il est donc inutile de supposer,
comme quelques commentateurs, que Hamlet propose  Lartes de boire une
rivire telle que l'Yssel ou la Vistule. Le texte porte:

  _Woo't drink up esile_?

et dans ce dernier mot on reconnat aisment _eisell_, qui dsignait
alors tantt le vinaigre, tantt l'absinthe, et jouait souvent un rle
en ces dfis de courage amoureux.--On le trouve ainsi mentionn dans les
oeuvres de sir Th. Moor (1557): Si tu affliges ton got par un breuvage
amer, souviens-toi que, pour toi, Jsus-Christ a got le vinaigre et
le fiel; et dans son IIIe sonnet Shakspeare a dit lui-mme: Malade
docile, je boirai des potions d'absinthe pour combattre le poison
violent qui m'envahit.]

LA REINE.--Ceci est de la folie toute pure! et son accs va le
travailler ainsi pendant quelque temps; mais bientt vous le verrez,
aussi patiemment que la colombe quand ses jumeaux au duvet dor viennent
d'clore,[54] couver un silence languissant.

[Note 54: On sait que la colombe n'a jamais que deux oeufs  la fois,
et que, ses petits tant sortis de l'oeuf, elle ne laisse plus le mle
couver  sa place, et demeure trois jours immobile dans son nid.]

HAMLET.--Entendez-vous, monsieur? Quelle raison avez-vous pour en user
ainsi avec moi? Je vous ai toujours aim.... mais n'importe! Hercule
lui-mme aurait beau faire: le chat miaulera... et le chien aura son
tour.

(Il sort.)

LE ROI.--Je te prie, cher Horatio, ne le quitte pas. (_Horatio
sort.)--_ Lartes_. Que votre patience s'affermisse sur notre entretien
d'hier soir. Nous allons mettre cette affaire en train.--Chre Gertrude,
ordonnez quelque surveillance autour de votre fils... Il faut  cette
tombe un monument vivant; nous verrons ainsi venir l'heure du repos;
d'ici l, usons de patience dans nos entreprises.

(Ils sortent.)



SCNE II


Une salle dans le chteau.

HAMLET ET HORATIO _entrent_.

HAMLET.--Assez sur ce sujet, monsieur; maintenant passons  l'autre.
Vous vous souvenez bien de toutes les circonstances?

HORATIO.--Si je m'en souviens, mon seigneur?

HAMLET.--Monsieur, il y avait en mon coeur une sorte de combat qui ne me
laissait point dormir. J'tais,  ce qui me semblait, couch plus mal 
l'aise que les matelots mutins dans leurs entraves [55]. Brusquement....
et bnie soit cette brusquerie! car notre irrflexion, sachons-le bien,
nous profite parfois tandis que nos projets les plus profonds avortent,
et cela devrait nous enseigner qu'il y a une divinit qui faonne nos
destines, quelle que soit notre volont de les baucher...

[Note 55: On montre encore  la Tour de Londres, parmi les trophes de
la grande Armada, des barres de fer munies de chanes _(bilboes),_ qui
servaient alors  enchaner l'un  l'autre les marins indisciplins,
et dont les Anglais avaient emprunt le nom comme le modle  la ville
espagnole de Bilbao, clbre par ses aciers. Le moindre mouvement d'un
des malheureux ainsi entravs devait rveiller tous les autres.]

HORATIO.--Cela est bien certain.

HAMLET.--Brusquement donc, je sors de ma cabine, mon manteau de marin
roul autour de moi, et dans l'obscurit,  ttons, je les cherche,
j'arrive  souhait, empoigne leur paquet, et enfin me retire vers ma
chambre, o je rentre, et l, mes craintes mettant les convenances en
oubli, je prends l'audace de dcacheter leur auguste commission, o je
dcouvre, Horatio,  royale sclratesse! un ordre formel, lard de
toutes sortes de raisons, au nom de la prosprit du Danemark, et de
l'Angleterre aussi--ha! ha! et avec quelle vocation d'pouvantails
et de loups-garous, si je restais en vie!--un ordre  vue, sans dlai
permis, non! sans prendre mme le temps d'aiguiser la hache,--l'ordre de
me couper le cou.

HORATIO.--Est-ce possible?

HAMLET.--Voici la commission; lis-la plus  loisir. Mais veux-tu
entendre ce que je fis?

HORATIO.--Oui, je vous en prie.

HAMLET.--Ainsi enlac de toutes parts par des bandits,--je n'avais
pas eu le temps de faire dans ma tte un prologue que dj ils avaient
commenc la pice,--je m'assieds, et je compose une nouvelle commission.
Je l'cris de ma plus belle main. Autrefois j'estimais, comme nos hommes
d'tat, qu'il y avait de la bassesse  avoir une belle criture, et j'ai
beaucoup travaill  perdre ce talent; mais, monsieur, il me fit alors
un bon et loyal service. Veux-tu savoir l'objet de ce que j'crivis?

HORATIO.--Oui, mon bon seigneur.

HAMLET.--Une pressante mise en demeure, de par le roi,--considrant que
l'Angleterre tait sa tributaire fidle; dsirant que l'amiti pt entre
eux fleurir comme un palmier; dsirant que la Paix continut  porter sa
guirlande d'pis et  s'lever sur leurs frontires en signe de leurs
bons sentiments,--et beaucoup de phrases semblables de quoi faire
amplement la charge d'un ne,-- seule fin que, le contenu de ce pli
aussitt vu et connu, sans autre dlibration longue ou brve, il ft
mettre  mort tout soudainement les porteurs desdites dpches, sans
mme leur donner le temps de se recommander  Dieu.

HORATIO.--Mais comment cela fut-il scell?

HAMLET.--Ah! c'est  quoi le Ciel avait encore mis ordre; j'avais dans
ma bourse le cachet de mon pre, qui tait la copie du grand sceau
danois. Je ployai l'crit dans la forme de l'autre; je le suscrivis; je
mis l'empreinte et le dposai sans encombre; on ne s'est jamais dout de
la substitution. Puis, le lendemain, advint notre combat naval, et ce
qui s'en suivit, tu le sais dj.

HORATIO.--Ainsi Guildenstern et Rosencrantz s'en vont l?

HAMLET.--Eh bien!  homme? N'ont-ils pas amoureusement courtis cette
ambassade? Ah! je suis loin de les avoir sur la conscience. Leur perte
provient de leur propre dsir de s'insinuer; c'est chose dangereuse, aux
gens de basse espce, que d'intervenir dans les escrimes et entre les
pes brlantes de rage de deux adversaires puissants.

HORATIO.--Ah! quel roi nous avons l!

HAMLET.--Maintenant, ne suis-je pas mis en demeure? qu'en penses-tu?
Celui qui a tu mon roi et dbauch ma mre, celui qui s'est gliss
entre l'lection et mes esprances, celui qui a jet son hameon pour
prendre ma propre vie, et avec une telle perfidie, n'est-ce pas vraiment
faire acte de bonne conscience que de le payer avec la main que voici,
et n'est-ce pas de quoi se faire damner que de laisser aller  plus de
ravages cette gangrne de notre vie?

HORATIO.--Il aura bientt appris d'Angleterre quelle issue l'affaire a
eue l-bas.

HAMLET.--Ce sera court, l'intervalle est  moi, et la vie d'un homme ne
tient pas le temps de compter jusqu' deux. Mais je suis trs afflig,
cher Horatio, de m'tre oubli envers Lartes, car dans le tableau de ma
cause je vois une image de la sienne; je rechercherai ses bonnes grces.
C'est assurment la jactance de sa plainte qui m'a pouss  ce comble de
vertigineuse fureur.

HORATIO,--Silence! qui vient ici?

(Osrick entre.)

OSRICK.--J'offre  Votre Seigneurie mes meilleurs compliments de
bienvenue sur son retour en Danemark[56].

HAMLET.--Je vous remercie humblement, monsieur... Connais-tu ce
moucheron?

HORATIO.--Non, mon bon seigneur.

HAMLET.--Tu es d'autant mieux en tat de grce, car il y a du vice  le
connatre. Il possde beaucoup de terres, et qui sont trs-fertiles. Que
le seigneur des animaux soit lui-mme un animal, et celui-ci sera sr
d'avoir sa mangeoire mise  la table du roi. C'est un vrai perroquet;
mais, comme je te le dis, il peut aller loin sur les boues qui sont 
lui.

OSRICK.--Mon gracieux seigneur, si Votre Seigneurie tait de loisir,
j'aurais quelque chose  lui transmettre de la part de Sa Majest.

[Note 56: Cette scne est une satire des sottises de l'euphusme, des
fausses dlicatesses qui taient  la mode, au temps de Shakspeare,
dans le langage des courtisans. Osrick est,  vrai dire, un prcieux
ridicule, et c'est dans le langage de nos prcieux du XVIIe sicle que
nous avons cherch la traduction de cette scne. Il faut, sans doute,
que les sots de tous les temps aient, comme les beaux esprits, le
privilge de se rencontrer, car nous avons trouv, dans les archives
du jargon raill par Molire, non-seulement de quoi imiter l'allure
gnrale du jargon raill par Shakspeare, mais souvent mme de quoi en
traduire  la lettre les plus singulires recherches.]

HAMLET.--J'y ferai accueil, monsieur, en toute diligence d'esprit....
Mettez donc votre chapeau  sa vraie place; il est fait pour la tte.

OSRICK.--Je remercie Votre Seigneurie; il fait grand chaud.

HAMLET.--Non, croyez-moi, il fait grand froid. Le vent est du nord.

OSRICK.--Vraiment oui, mon seigneur, il fait passablement froid.

HAMLET.--Et pourtant, ce me semble, il fait tout  fait touffant, tout
 fait chaud; ou, peut-tre, ma complexion....

OSRICK.--Furieusement, mon seigneur! Tout  fait touffant,... comme
si... je ne saurais dire  quel point[57]. Mon seigneur, Sa Majest m'a
donn ordre de vous mander gu'Elle a fond sur votre tte une grande
gageure. Voici, monsieur, de quoi il s'agit.....

HAMLET, _le pressant de mettre son chapeau_.--Je vous supplie, n'oubliez
pas que....

OSRICK.--Non, mon bon seigneur; pour ma propre commodit, je vous
jure.... Monsieur, l'on a vu, depuis peu, arriver  la cour Lartes, un
galant homme des plus accomplis, croyez-moi; il a cent perfections qui
le tirent merveilleusement du commun; il est d'une grande douceur de
commerce et fait grande figure dans le monde. En vrit, pour parler de
lui selon les sentiments qui lui sont dus, il est la Carte et l'Almanach
de la Galanterie[58], car vous trouverez en lui l'extrait de tous les
mrites[59] qu'un galant homme aime  contempler.

[Note 57: On dirait le Grec de Juvnal: Si, au temps de la brume, tu
demandes un peu de feu, il endosse son manteau; si tu dis: j'touffe, il
sue.]

[Note 58: Osrick parle ici de Lartes presque comme Ophlia parlait de
Hamlet (acte III, sc. I, vers la fin). Comparez les deux passages. Le
langage d'Ophlia est  peine moins subtil,  peine moins singulier;
mais quelle diffrence d'accent! L, il y a passion et posie; ici,
il n'y a que politesse d'tiquette et laborieux raffinement d'une
exagration banale. On sent bien qu'Ophlia ne parlerait ainsi de
personne autre; Osrick parlerait ainsi de tout le monde. En disant que
Lartes est la Carte et l'Almanach de la Galanterie, pour dire qu'il est
le modle des courtisans, Osrick fait allusion  ces manuels des belles
manires et du beau style, o se complurent les euphustes comme les
prcieuses. De mme, dans la comdie de Somaize, _les Vritables
Prcieuses_ (sc. IV), Isabelle dit: Voyez qu'il a bien suc tout ce que
la la Carte de Coquetterie lui a pu dogmatiser de tendresse! et Somaize
encore, dans le _Dictionnaire des Prcieuses_, cite l'Almanach d'Amour
comme faisant assez voir que l'auteur aime et russit bien  la
galanterie.]

[Note 59: Somaize, _Dictionnaire des Prcieuses_: Mademoiselle une
telle a beaucoup d'esprit; _mademoiselle une telle est un extrait de
l'esprit humain_. Nous pourrions  chaque ligne indiquer un renvoi,
pour les tournures de phrases comme pour les mots; mais le lecteur s'en
fatiguerait vite, et avec raison.]

HAMLET.--Monsieur, son portrait ne souffre point indigence d'loges 
tre trac par vous. Ce n'est pas que je ne sache bien que, si l'on se
piquait de faire l'anatomie et tout l'inventaire de ce gentilhomme, s'il
est permis de s'exprimer ainsi, on ne laisserait pas de stupficier
l'arithmtique de la mmoire, encore que l'on ne ft que voguer derrire
lui et chercher le vent a et l au prix de son rapide sillage[60].
Mais sans mentir ni le pousser trop avant dans le rang favori de notre
pense, je le tiens pour une me du premier ordre, et le concert de ses
qualits a tant d'trange et d'inou que, pour donner dans le vrai de la
chose, il n'a son pareil que dans son miroir, et tout autre qui voudrait
lui ressembler n'irait qu' doubler son ombre, rien de plus.

[Note 60: L est le seul euphusme de cette scne que nous n'ayons pas
retrouv dans la langue des prcieux; mais qui s'tonnerait de voir les
Anglais plus maritimes que nous, mme dans l'ancien patois de leurs gens
de cour? Le mot du texte est technique, _to yaw_; en franais: _donner
des embardes_, c'est--dire des mouvements alternatifs de rotation,
de droite  gauche et de gauche  droite, que le vent ou un courant
considrable imprime  l'avant d'un navire.]

OSRICK.--Votre Seigneurie parle de lui  coup sr.

HAMLET.--Mais quelles affaires, monsieur? Pourquoi encapucinons-nous ce
galant homme dans la rudesse indue de nos paroles?

OSRICK.--Monsieur?

HORATIO.--N'est-il pas possible de s'entendre en parlant une autre
langue? Vous le pouvez, monsieur, j'en suis sr.

HAMLET.--A quoi tend la citation de ce gentilhomme?

OSRICK.--De Lartes?

HORATIO.--Sa bourse est dj vide: il a dpens toutes ses paroles
dores.

HAMLET.--Oui, monsieur, de lui.

OSRICK.--Je sais que vous n'tes pas ignorant....

HAMLET.--Vous savez cela, monsieur? Je le voudrais. Et par ma foi!
cependant, si vous le saviez, cela ne prouverait pas grand'chose en ma
faveur. Eh bien! monsieur?

OSRICK.--Vous n'tes pas ignorant du grand mrite que montre Lartes....

HAMLET.--Je n'ose convenir de cela, de peur d'entrer en comparaison avec
lui sur ce grand mrite; car on ne sait bien d'un homme que ce qu'on
sait de soi-mme.

OSRICK.--Je parle seulement, monsieur, du mrite qu'il montre pour son
arme; mais d'aprs l'estime qu'on fait de lui, il n'a pas son gal en
son genre.

HAMLET.--Quelle est son arme?

OSRICK.--La rapire et la dague.

HAMLET.--Ce sont deux de ses armes; mais  la bonne heure!

OSRICK.--Le roi, monsieur, a gag contre lui six chevaux barbes; et
lui, il a mis pour enjeu,  ce que j'ai cru comprendre, six rapires
et poignards de France, avec toute leur garniture, savoir: ceinturons,
pendants, et le reste. Trois de ces quipages sont, en honneur,
trs-prcieux pour le got, admirablement accommods aux poignes; des
quipages de la dernire dlicatesse et du travail le plus ingnieux!

HAMLET.--Qu'appelez-vous quipages?

HORATIO.--Je pensais bien qu'il vous faudrait quelque glose  la marge
avant d'tre au bout.

OSRICK.--Les quipages, monsieur, ce sont les pendants.

HAMLET.--Le mot serait plus cousin germain de la chose, si nous tions
quips d'un canon au ct[61]; je voudrais bien que les pendants, d'ici
l, restassent des pendants. Mais continuons: six chevaux barbes
contre six pes franaises, leurs garnitures, et trois quipages
ingnieusement travaills, voil le pari franais contre le danois. Mais
pourquoi a-t-on mis cet enjeu, comme vous l'appelez?

[Note 61: Montaigne dit aussi: La navet n'est-elle pas, selon nous,
_germaine_  la sottise? au lieu de _voisine, semblable_. Quant 
l'_quipage_ du canon, c'tait le mot consacr au temps de Rabelais,
puisqu'il est dit (liv. IV, chap. XXX) que Quaresme-Prenant avait les
penses comme un vol d'tourneaux et la repentance comme l'quipage d'un
double canon.]

OSRICK.--Le roi, monsieur, a pari que Lartes, sur douze passes entre
vous et lui, ne vous gagnera pas de trois bottes; Lartes a pari pour
neuf sur douze et l'preuve sera faite sur-le-champ, si Votre Seigneurie
veut me favoriser d'une rponse.

HAMLET.--Comment! mme si je rponds non?

OSRICK.--Je veux dire, mon seigneur, si vous consentez  jouer en
personne un rle dans cette preuve.

HAMLET.--Monsieur, je me promnerai ici, dans cette salle; s'il plat 
Sa Majest, comme c'est pour moi l'heure de la rcration, faites qu'on
apporte des fleurets, que ce gentilhomme soit de bonne volont, que le
roi tienne  son projet, et je lui gagnerai son pari, si je puis. Sinon,
je n'y gagnerai que de la honte et de fcheuses bottes.

OSRICK.--Vous ferai-je parler ainsi?

HAMLET.--En ce sens, oui, monsieur; mais avec telles fioritures que
votre talent vous dictera.

OSRICK.--Je recommande mes services  Votre Seigneurie.

(Il sort.)

HAMLET.--Tout  vous, tout  vous. Il fait bien de se recommander
lui-mme; il n'y a pas d'autre bouche qui voult s'en charger.

HORATIO.--Il s'en va courant, l'tourneau, encore coiff de sa coquille.

HAMLET.--Lui? il a compliment le sein de sa nourrice, avant de se
mettre  tter. Voil comme ils sont, lui et beaucoup d'autres de la
mme vole, dont je vois raffoler ce sicle ptillant et mousseux. Ils
ont pris seulement le ton du jour et les dehors de la courtoisie  la
mode: c'est comme une collection de petites rubriques cumes a et l,
qui les mettent en vogue  fort et  travers, de par les jugements les
plus vapors et les plus vents; mais soufflez dessus seulement, en
manire d'preuve, et tout de suite ces bulles ont crev.

(Un seigneur entre.)

LE SEIGNEUR.--Mon seigneur, Sa Majest s'est recommande  vous par le
jeune Osrick, qui lui a rapport que vous l'attendiez dans cette salle.
Il envoie savoir s'il vous plat toujours de faire assaut avec Lartes,
ou si vous voulez prendre plus de dlai.

HAMLET.--Je suis constant dans mes rsolutions; elles suivent le bon
plaisir du roi: ses convenances n'ont qu' parler, les miennes sont
prtes  la rplique. Maintenant, ou dans un autre instant, pourvu que
je sois aussi dispos qu' prsent.

LE SEIGNEUR.--Le roi, la reine, tous vont venir.

HAMLET.--Et ils seront les bienvenus.

LE SEIGNEUR.--La reine dsire de vous quelque compliment aimable pour
Lartes, avant de tomber en garde.

HAMLET.--Elle me donne un bon conseil.

(Le seigneur sort.)

HORATIO.--Vous perdrez ce pari, mon seigneur.

HAMLET.--Je ne crois pas. Depuis qu'il est parti pour la France, je
me suis continuellement exerc; avec l'avantage qu'il me fait, je
gagnerai..... Tu ne saurais croire combien tout va mal l, du ct de
mon coeur. Mais, n'importe!

HORATIO.--Pourtant, mon bon seigneur...

HAMLET.--C'est pure sottise, mais c'est une sorte de pressentiment qui
troublerait peut-tre une femme.

HORATIO.--Si votre me prouve quelque rpugnance, obissez-lui; je
prviendrai leur arrive ici, et leur dirai que vous n'tes pas bien
dispos.

HAMLET.--N'en fois rien; nous bravons les augures Il y a une providence
spciale pour la chute d'un passereau.[62] Si l'heure est venue, il
n'y a plus  l'attendre; s'il n'y a plus  attendre, il n'y a rien  y
faire. Si elle n'est pas encore venue, elle n'en viendra pas moins un
jour ou l'autre. Le tout est d'tre prt. Puisque aucun homme ne sait ce
qu'il quitte, qu'importe de quitter plus tt![63]

[Note 62: _vangile_ selon saint Math, x, 29.]

[Note 63: C'est--dire: Qu'importe de mourir jeunes, puisque nous
ignorons ce qui nous arriverait si nous vivions davantage!]

(Entrent le roi, la reine, Lartes, les seigneurs de la cour, Osrick,
des serviteurs portant les fleurets.)

LE ROI.--Venez, Hamlet, venez, et que je place cette main dans la vtre.

(Le roi met la main de Lartes dans celle de Hamlet.)

HAMLET.--Pardonnez-moi, monsieur. Je vous ai offens; mais pardonnez-moi
comme un gentilhomme que vous tes. Ceux qui sont ici prsents savent,
et vous avez ncessairement entendu dire, comment j'ai t afflig d'un
cruel dsordre d'esprit. Tout ce que j'ai fait, par quoi votre coeur,
votre honneur, votre svrit ont pu tre mis rudement en veil, je
proclame ici que c'tait de la folie. Est-ce Hamlet qui a offens
Lartes? Hamlet? non, jamais. Si Hamlet est enlev  lui-mme, si,
lorsqu'il n'est plus lui-mme, il fait offense  Lartes, alors ce n'est
pas Hamlet qui la fait; Hamlet la dsavoue. Qui donc fait l'offense? Sa
folie? et s'il en est ainsi, Hamlet est du parti offens; l'ennemi du
pauvre Hamlet, c'est sa folie mme. Monsieur, devant cette assistance,
souffrez que mon dsaveu de toute intention mauvaise m'absolve dans
votre me gnreuse, comme si, lanant ma flche par-dessus la maison,
j'avais bless mon frre.

LAERTES.--J'ai pleine satisfaction pour mon coeur, dont les griefs en
cette affaire devraient me pousser le plus fortement  la vengeance.
Mais sur le terrain de l'honneur, je me tiens dans la rserve et ne veux
point de rconciliation, jusqu' ce que j'aie, de quelques arbitres d'un
honneur connu, la sentence et les prcdents de paix qui doivent garder
mon nom de toute tache; mais en attendant je reois l'amiti que vous
m'offrez comme une amiti vraie, et je ne lui ferai pas dfaut.

HAMLET.--J'embrasse volontiers cette assurance, et je vais disputer
loyalement cette gageure fraternelle.... Donnez-nous les fleurets.
Allons.

LAERTES.--Allons.....Un pour moi.

HAMLET.--Oui, Lartes, un fleuret, et moi, je serai votre plastron;[64]
enchsse en ma maladresse, votre habilet, comme une toile dans la
nuit la plus obscure, va ressortir avec tout son feu.

[Note 64: Le mot du texte _foil_, signifie _fleuret_ ou _feuille de
mtal, monture d'une pierre prcieuse_, tout ce qui encadre ou lait
ressortir, tout ce qui fait contraste; d'o le jeu de mots de Hamlet et
l'image qui suit.]

LAERTES.--Vous me raillez, monsieur.

HAMLET.--Non, j'en jure par ma main droite.

LE ROI.--Jeune Osrick, donnez-leur les fleurets.--Cousin Hamlet, vous
connaissez la gageure?

HAMLET.--Trs-bien, mon seigneur. Votre Grce a plac le plus gros enjeu
du ct le plus faible.

LE ROI.--Je ne crains rien: je vous ai vus tous deux  l'oeuvre. Mais
comme il a fait des progrs, nous avons pris un avantage.

LAERTES.--Celui-ci est trop lourd; voyons-en un autre.

HAMLET.--Celui-ci me va; sont-ils tous de longueur?

(Ils se disposent  l'assaut.)

OSRICK.--Oui, mon bon seigneur.

LE ROI.--Mettez-moi les flacons de vin sur cette table. Si Hamlet porte
la premire ou la seconde botte, s'il riposte  la troisime, que toutes
les batteries fassent feu: le roi boira  Hamlet, lui souhaitant de
moins perdre haleine, et il jettera dans la coupe la perle de sa bague
d'alliance,[65] une perle plus riche que celles de la couronne de
Danemark depuis quatre rgnes. Donnez-moi les coupes, et que les
timbales disent aux trompettes, les trompettes aux canonniers du dehors,
les canons au ciel et le ciel  la terre: Maintenant le roi boit 
Hamlet. Allons, commencez.--Et vous, juges, ayez l'oeil attentif.

[Note 65: En souvenir de Cloptre, c'tait une prodigalit  la mode,
que de jeter une perle dans la coupe avant de porter une sant. Voil,
dit un personnage de comdie, seize mille livres sterling qui s'en vont
d'une seule gorge, en place de sucre. Gresham boit cette perle  la
reine sa matresse. On prtendait aussi que les perles donnaient une
saveur cordiale  la liqueur o elles se dissolvaient; et c'est ce
double prtexte que le vol saisit pour empoisonner la coupe destine
 Hamlet. Quelques mots ont t ajouts ici au texte; on en verra la
raison page 280, note 1.]

HAMLET.--Allons, monsieur.

LAERTES.--Allons, mon seigneur.

(Ils commencent l'assaut.)

HAMLET.--Une.

LAERTES.--Non.

HAMLET.--Qu'on en juge.

OSRICK.--Une botte, une botte trs-visible.

LAERTES.--Soit: recommenons.

LE ROI.--Attendez, qu'on me donne  boire. Hamlet, cette perle est 
toi;  ta sant! Donnez-lui la coupe.

(Les trompettes sonnent, le canon tire.)

HAMLET.--Je veux achever cette passe auparavant: mettez la coupe de
ct. Allons. (_Ils recommencent_.) Encore une: qu'en dites-vous?

LAERTES.--Touch, touch, je l'avoue.

LE ROI.--Notre fils gagnera.

LA REINE.--Il est gros et court d'haleine.[66] Viens, Hamlet; prends mon
mouchoir, essuie ton front. La reine boit  ton succs, Hamlet.

[Note 66: On croit que ces mots font allusion  l'obsit de l'acteur
Burbage, fameux dans le rle de Hamlet. L'pitaphe de Burbage dit,
en effet: On ne verra plus en lui le jeune Hamlet, quoique court
d'haleine, crier vengeance pour la mort de son pre bien-aim! Ainsi
dans, _l'Avare_ (acte I, se. IV), Molire fait dire par Harpagon: Voil
un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point  voir
ce chien de boiteux-l, parce que Bjart le jeune, charg du rle de La
Flche, tait boiteux.]

HAMLET.--Chre madame....

LE ROI.--Gertrude, ne bois pas.

LA REINE.--Je boirai, mon seigneur. Excusez-moi, je vous prie.

LE ROI, _ part_.--C'est la coupe empoisonne; il est trop tard.

HAMLET.--Je n'ose pas boire encore, madame. Tout  l'heure.

LA REINE.--Viens; laisse-moi t'essuyer le visage.

LAERTES.--Mon seigneur, maintenant je vais le toucher.

LE ROI.--Je ne crois pas.

LAERTES, _ part_.--Et pourtant c'est presque contre ma conscience.

HAMLET.--Allons,  la troisime, Lartes. Vous ne faites que jouer. Je
vous prie, poussez du meilleur de vos forces; je crains que vous ne me
traitiez en petit garon.

(Ils recommencent.)

LAERTES.--Le croyez-vous? Allons!

OSRICK.--Rien de part ni d'autre.

LAERTES.-- vous, maintenant.

(Lartes blesse Hamlet, mais dans ce conflit ils changent de fleuret, et
Hamlet blesse Lartes.)

LE ROI.--Sparez-les; ils sont enflamms.

HAMLET.--Non; recommenons.

(La reine s'vanouit.)

OSRICK.--Voyez donc la reine! Oh!

HORATIO.--Ils sont tous deux en sang. Comment vous trouvez-vous, mon
seigneur?

OSRICK.--Comment tes-vous, Lartes?

LAERTES,--Eh bien! Osrick, comme une bcasse prise  son propre pige.
Je pris justement par ma propre trahison.

HAMLET.--Comment est la reine?

LE ROI.--Elle s'est vanouie en les voyant en sang.

LA REINE.--Non, non; la coupe, la coupe! O mon cher Hamlet! la coupe, la
coupe; je suis empoisonne!

(Elle meurt.)

HAMLET.--O sclratesse! Hol! qu'on ferme la porte. Trahison! Qu'on
dcouvre la trahison!

(Lartes tombe.)

LAERTES.--La voici, Hamlet. Hamlet, tu es mort; point de remde au monde
qui puisse te faire du bien; tu n'as plus en toi une demi-heure de vie;
le perfide instrument est, dans ta main, affil et envenim. L'infme
artifice s'est retourn contre moi; voici, je suis ici gisant pour ne me
relever jamais. Ta mre est empoisonne. Je n'en puis plus. Le roi, le
roi est coupable!

HAMLET.--La pointe envenime aussi! Alors, venin, fais ton oeuvre!

(Il frappe le roi.)

OSRICK ET LES SEIGNEURS.--Trahison! trahison!

LE ROI.--Oh! dfendez-moi encore, amis, je ne suis que bless.

HAMLET.--Tiens, toi, incestueux, assassin, damnable roi, achve ce
breuvage! Est-elle l dedans, ta belle alliance? Eh bien! va rejoindre
ma mre.[67]

(Le roi meurt.)

[Note 67: Le texte porte:

_Drink of this potion. Is thy union here? Follow my mother_.

On appelait _union_ toute perle de beaut rare et qu'on pouvait croire
ou prtendre unique en son genre. Mais ici, trs probablement, par un
dernier sarcasme tout  fait conforme  ses habitudes de langage, Hamlet
quivoque sur l'autre sens _d'union_; ce qu'il nous semble sous-entendre
pourrait se dvelopper ainsi: Est-ce l qu'est ta perle, le gage
empoisonn de ta feinte union avec moi? Eh bien! qu'il te runisse  ta
femme maintenant! Notre mot franais _alliance_, avec son second sens
familier _bague de mariage_, se prte  un sous-entendu quivalent qui
nous a seulement caus une trs-lgre addition, plus haut (v. p. 277,
note 2); en l'avouant et en l'expliquant, le traducteur a cru pouvoir se
la permettre.]

LAERTES.--Il est servi selon ses mrites! C'est un poison prpar par
lui-mme... change le pardon avec moi, noble Hamlet; que ma mort et
celle de mon pre ne tombent pas sur toi, ni la tienne sur moi!

(Il meurt.)

HAMLET.--Que le ciel t'en absolve! je te suis. Je suis mort, Horatio.
Reine misrable, adieu...! Vous, que je vois plir et trembler  ce
coup, vous qui n'tes, au milieu d'un tel spectacle, que des muets ou un
public, si seulement j'avais le temps!... car c'est un huissier froce
que la mort, et strict  signifier ses arrts.-Oh! je vous dirais...
mais, laissons cela... Horatio, je suis mort, tu vis; redresse Hamlet et
sa cause, aux yeux des mcontents.

HORATIO.--N'y comptez pas; je tiens plus de l'ancien Romain que du
Danois. Il reste ici un peu de liqueur.

HAMLET.--Si tu es un homme, donne-moi la coupe. Lche-la, par le ciel!
je l'aurai... O Dieu! Horatio, quel nom meurtri va me survivre, si les
choses demeurent ainsi ignores! Si tu m'as jamais port dans ton coeur,
absente-toi quelque temps encore de la suprme flicit; reste dans ce
monde cruel  respirer un air douloureux, pour raconter mon histoire,
(_Une marche sonne au loin; coups de canon derrire la scne_.) Quel est
ce bruit guerrier?

OSRICK.--Le jeune Fortinbras, revenu de Pologne en conqurant, envoie
aux ambassadeurs d'Angleterre cette salve guerrire.

HAMLET.--Ah! je meurs, Horatio! le poison puissant abat tout  fait
mes esprits; je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles
d'Angleterre. Mais je prdis que l'lection se fixera sur Fortinbras:
il a ma voix mourante; dis-lui cela, avec les circonstances, grandes ou
petites, qui ont provoqu... le reste appartient au silence.

(Il meurt.)

HORATIO.--Ainsi se brise un noble coeur. Dors bien, cher prince; et
que des essaims d'anges chantent pour te porter au repos! (_Une marche
derrire la scne_.) Mais pourquoi le tambour vient-il ici?

(Entrent Fortinbras, les ambassadeurs d'Angleterre et autres.)

FORTINBRAS.--O est ce spectacle?

HORATIO.--Qu'est-ce que vous voulez voir? Si c'est du malheur ou de la
stupeur, ne cherchez pas plus loin.

FORTINBRAS.--Voil une cure qui crie: point de quartier! O mort
orgueilleuse, quel est donc le banquet qui se prpare dans ta caverne
ternelle, pour que tu aies frapp tant de princes d'un seul coup si
sanglant!

PREMIER AMBASSADEUR.--La vue en est horrible, et notre mission arrive
trop tard d'Angleterre; elle est maintenant insensible, l'oreille qui
devait nous donner audience pour apprendre de nous que ses ordres
sont remplis, et que Rosencrantz et Guildenstern ont pri. D'o nous
viendront les remerciements qui nous sont dus?

HORATIO.--Ce ne serait pas de sa bouche, si mme il avait encore le
pouvoir de la vie pour vous remercier: il n'a jamais donn l'ordre de
leur mort. Mais puisque vous vous rencontrez si juste  point  ce
sanglant aspect, vous, venus des guerres de Pologne, vous, venus
d'Angleterre, donnez ordre que ces corps soient exposs aux regards
sur une haute estrade, et laissez-moi raconter, au monde qui l'ignore,
comment les choses en sont venues l; alors vous entendrez parler
d'actions impudiques, sanguinaires et dnatures, de jugements rendus
par le hasard, de meurtres fortuits, de morts accomplies par la fourbe
ou par une force majeure, et, quant  ce dernier acte, de projets qui,
par mprise, sont retombs sur la tte de leurs auteurs. C'est l ce que
je puis fidlement raconter.

FORTINBRAS.--Htons-nous de l'entendre, et convoquons l'lite de la
noblesse  cette assemble; pour moi, c'est avec douleur que j'accepte
ma fortune: j'ai sur ce royaume des droits dont on se souvient et que
mon intrt m'invite maintenant  rclamer.

HORATIO.--J'ai aussi mission de parler sur ce point, et de la part
d'une bouche dont la voix en entranera d'autres; mais accomplissons
sur-le-champ ce projet, pendant que les esprits sont encore agits,
de peur que, par complots ou par mprises, il n'arrive de nouveaux
malheurs.

FORTINBRAS.--Que quatre de mes capitaines portent Hamlet, comme un
soldat, vers l'estrade, car il donnait  croire que s'il tait mont sur
le trne, il se serait montr vraiment roi; que, sur son passage, la
musique militaire et tous les honneurs de la guerre parlent hautement
de lui. Emportez ces corps; un tel spectacle convient aux champs de
bataille, mais il fait mal ici. Allez, et ordonnez aux soldats de faire
feu.

(Marche funbre.--Ils sortent, portant les corps; puis l'on entend une
dcharge d'artillerie.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





NOTE SUR LA DATE DE HAMLET.

La prface qui prcde cette traduction de _Hamlet_ contient une
assertion qui doit tre rectifie. Nous voulons parler de la conjecture,
cite comme presque certaine, qui attribue  Thomas Kyd une tragdie
crite, dit-on, six ou sept ans avant celle de Shakspeare, sur le sujet
de _Hamlet_. Voici l'origine de cette conjecture.

Jusqu'en 1825, la plus ancienne dition qu'on et conserve du _Hamlet_
de Shakspeare tait un in 4, dat Je 1604, dont le titre donnait la
pice comme imprime de nouveau et augmente presque du double, suivant
le texte vritable et parfait. On croyait que l'dition antrieure,
indique par ce titre mme, devait tre de 1602, parce qu'on trouvait la
pice inscrite sur les registres de la librairie au 26 juillet 1602, au
nom de l'imprimeur James Roberts. On croyait aussi que la pice avait
t crite en 1600,  cause du passage du second acte (scne II), o il
est dit que l'empchement des comdiens, c'est--dire la ncessit o
ils se sont vus de faire une troupe ambulante, vient de la rcente
innovation; or, cette innovation ne peut pas tre l'ordonnance rendue
par le conseil priv, le 22 juin 1600, pour rduire  deux le nombre
des salles de thtre, car cette ordonnance favorisait la troupe de
Shakspeare au lieu de lui nuire; et d'ailleurs elle ne fut jamais
excute, quoique renouvele en termes encore plus forts l'anne
suivante. Le fait auquel se rapporte le passage ci-dessus indiqu est
donc au contraire la permission rendue, en 1600, aux enfants de la
chapelle de Saint-Paul, qui reprirent alors avec une vogue nouvelle
leurs reprsentations interrompues depuis 1591.

Ainsi, 1604, date de la plus ancienne dition conserve; _1602_, date
probable de la premire dition; 1600, dale vidente de la composition
de la pice; telle tait, en 1825, la chronologie du _Hamlet_ de
Shakspeare. Et cependant, plusieurs documents antrieurs  l'an 1600
parlaient d'une tragdie de _Hamlet_. Thomas Lodge, en 1596, pour donner
l'ide d'une extrme pleur, disait; ple comme le masque de ce spectre
qui criait si misrablement, au thtre: Hamlet, venge-moi! Une troupe
d'acteurs avait, en 1594, jou un _Hamlet_  Newington. Thomas Nash,
en 1589, dans une ptre qui sert de prface  _l'Arcadie_ de Greene,
crivait ce qui suit: Il y a aujourd'hui une espce de compagnons
vagabonds qui traversent tous les mtiers sans faire leur chemin par
aucun, et qui, abandonnant le commerce du droit pour lequel ils taient
ns, s'adonnent aux tentatives de l'art, eux qui sauraient  peine
mettre un vers en latin, s'ils en avaient besoin; mais le Snque
traduit en anglais, lu  la lueur d'une chandelle, fournit un bon nombre
de bonnes sentences, comme: _le sang est un mendiant_, et ainsi de
suite; et si vous l'implorez bien, par une froide matine, il vous
donnera de pleins _Hamlets_, je veux dire de pleines poignes de
discours tragiques.

Entre ces deux sries de faits, dont les uns fixaient  l'an 1600 la
composition du _Hamlet_ de Shakspeare, tandis que les autres montraient
un _Hamlet_ jou et critiqu ds 1589, quelle conciliation trouver? La
seule qui dt sembler possible tait cette conjecture mme par laquelle
Malone supposa un _Hamlet_ antrieur  celui de Shakspeare; et s'il
l'attribua  Thomas Kyd, ce fut peut-tre  cause des ressemblances
que nous avons signales plus haut entre _Hamlet_ et la _Tragdie
espagnole_ (voir page 206, note); peut-tre pensait-il que Kyd, tant
connu pour avoir fait quelques pas vers la conception de _Hamlet_, avait
plus de titres qu'aucun autre  l'honneur suppos de s'en tre approch
tout  fait et d'avoir fourni  Shakspeare, non plus quelques traits
seulement d'un caractre et le hardi modle d'une seule scne, mais la
donne et le plan de la pice entire.

La conjecture de Malone perdit tout  coup tout crdit, quand on eut
retrouv, en 1825, un exemplaire du _Hamlet_ de Shakspeare, diffrent,
par la date comme par le texte, du _Hamlet_ jusqu'alors connu. La date
n'tait, que d'un an antrieure  celle de l'dition d'abord considre
comme la plus ancienne. Mais si la date ne faisait remonter qu'a 1603,
le texte faisait remonter au moins  1591; en effet, dans la seconde
scne du second acte, dans le passage dj mentionn tout  l'heure
o il s'agit des comdiens ambulants, on pouvait noter une diffrence
importante: dans le texte de 1603, l'allusion porte sur la rouverture
du thtre des Enfants de Saint-Paul, qui eut lieu en l'an 1600; dans
le texte de 1603, l'allusion porte sur la premire priode des
reprsentations de cette troupe enfantine, qui avaient commenc en 1584
et furent interdites en 1591. Voil donc le _Hamlet_ de Shakspeare
compos tout au moins en 1591, c'est--dire neuf ans plus tt qu'on ne
croyait. Et comme il semble, d'ailleurs, que les plaisanteries cites
plus haut de Thomas Nash s'appliquent fort exactement  Shakspeare;
comme Nash tait, avec Marlowe, l'auteur de cette tragdie de _Didon_
qui est parodie dans _Hamlet_, et avait par consquent quelque rancune
 satisfaire contre Shakspeare; comme il est certain que Shakspeare
n'avait pas appris beaucoup de latin dans sa jeunesse; comme il parat
au contraire avoir t singulirement vers dans la connaissance du
droit, dont il emploie trs-souvent les termes les plus subtils, il faut
fixer la date du _Hamlet_ de Shakspeare d'aprs la date des moqueries de
Nash, c'est--dire en 1589 au plus tard.

On sait, du reste, par un document officiel trouv dans les archives de
lord Ellesmere, que Shakspeare, au mois de novembre 1589, tait un
des associs du thtre de Blackfriars et avait part aux bnfices;
_Harmlet_, ne ft-ce qu' l'tat d'bauche, pouvait bien lui valoir ces
avantages; et que Shakspeare ait d, en effet, au premier _Hamlet_, sa
premire admission parmi les associs du thtre, c'est une hypothse
assez probable. Voyez, dans le _Hamlet_ revu et dvelopp, au troisime
acte,  la seconde scne, aprs la reprsentation intercale dans le
drame, ce que le hros dit  son ami: Ne croyez-vous pas qu'un coup de
thtre comme celui-ci pourrait me faire recevoir compagnon dans une
troupe de comdiens?--A demi-part, rpond Horatio.--A part entire, vous
dis-je, reprend Hamlet. Le premier _Hamlet_ ne contient rien de ce
passage, et n'est-on pas naturellement amen  croire que Shakspeare,
en ajoutant ce fragment de dialogue, pensait  lui-mme, qu'il voulait
constater par-devant le public la valeur dramatique d'une priptie
si fortement exploite, et que, par la bouche de son hros, au nom
du succs de son oeuvre, il rclamait, dans les bnfices de ses
compagnons, la part entire dont une moiti seulement lui aurait t
accorde pour le premier _Hamlet_? Il est remarquable, en effet, que,
d'aprs le document trouv chez lord Ellesmere, Shakspeare, en 1589,
n'tait encore rang que l'un des derniers parmi les associs de
Blackfriars, tandis que nous le trouvons nomm le second dans la licence
royale octroye  sa troupe en 1603.

Mais quand mme l'in-quarto dcouvert en 1825 ne nous aurait pas rendu
ce premier _Hamlet_ qui commena la fortune de Shakspeare, quand mme ni
Lodge ni Nash n'en auraient fait souponner l'existence, il y a, parmi
les curiosits du vieux thtre anglais, une pice qui aurait d
suffire, selon nous,  faire croire que le _Hamlet_ de Shakspeare, au
moins  l'tat d'bauche, tait jou et connu en 1589.

C'est un drame intitul: _Avis aux belles femmes_, dont l'intrigue roule
sur le meurtre d'un ngociant de Londres, commis en 1573 par sa femme
et par l'amant de sa femme. Il est prouv, par le texte mme du drame,
qu'il fut crit en 1589. Notons, en passant, que, vers la fin de la
pice, un des personnages raconte, pour dmontrer l'utilit du thtre,
cette mme histoire  laquelle Hamlet fait allusion dans son dernier
monologue du second acte et que nous avons rapporte en note  cet
endroit (p. 491); mais qu'on attache ou non quelque valeur  cette
concidence peut-tre fortuite, voici un autre passage, bien plus
important  nos yeux, de ce vieux drame; c'est un prologue o sont
personnifies la tragdie, la comdie et l'histoire, qui se disputent la
supriorit et le droit d'occuper le thtre, et voici le tableau des
spectacles tragiques tel que la Comdie le retrace: Un tyran damn,
pour obtenir la couronne, empoisonne, poignarde, coupe des gorges;
un vilain spectre pleurard, envelopp dans une sale toile ou dans un
manteau de cuir, entre en geignant comme un porc  demi-gorg, et crie
_vindicta!_ vengeance, vengeance! Et quand il apparat, on voit flamber
un peu de rsine, comme un peu de fume sortirait d'une pipe, ou comme
le ptard d'un enfant. Et  la fin, ils sont deux ou trois qui se
percent l'un l'autre, avec des aiguilles  passer le lacet. N'est-ce
pas l un bel talage, un majestueux spectacle? N'est-ce pas l,
manifestement, dirons-nous  notre tour, la caricature grotesque d'une
reprsentation de _Hamlet_ et de la mesquine mise en scne qui en
dparait les scnes les plus surnaturelles ou les plus meurtrires?
Quand on voit dans une indication du premier _Hamlet_, au troisime
acte, le spectre apparatre, sauf votre respect, en chemise de nuit,
au moment mme o son fils le contemple et le dcrit avec la plus
respectueuse terreur, ou s'imagine sans peine que ce pauvre fantme
pouvait bien n'avoir, au premier acte, sur la plate-forme d'Elseneur,
qu'un manteau de cuir pour figurer sa fameuse armure connue des Polonais
et qu'une torche de rsine pour jouer quelque reflet de ces flammes
sulfureuses et torturantes o il va tre oblig de rentrer. On comprend
aussi que les morts accumules du dnoment aient donn  rire aux
rieurs; la comdie a toujours reproch  la tragdie son arsenal d'armes
sans pointes et son cortge de faux cadavres. Ou nous sommes bien
tromps, ou tous les traits que nous avons cits de ce prologue du
vieux drame anglais sont autant de traces du _Hamlet_ de Shakspeare, et
contribuent  lui assigner pour date l'anne 1589.

Shakspeare tait n en 1564; ce serait donc  vingt-cinq ans qu'il
aurait crit son premier _Hamlet_. Une telle oeuvre, conue par un si
jeune homme, n'est-ce pas dj le plus singulier exemple de la prcocit
du gnie? Tous les admirateurs de Shakspeare ne se tiennent cependant
pas pour satisfaits, et il en est qui voudraient fixer  1584 la date
du premier _Hamlet_. Deux arguments les y dcident. Il est dit, dans le
premier _Hamlet_, que les comdiens nomades se sont faits nomades parce
que la nouveaut l'emporte, et que la majeure partie du public qui
venait chez eux s'est tourne vers les thtres privs et vers les
divertissements des enfants; or, c'est en 1584 que les enfants de
choeur de la chapelle Saint-Paul commencrent  jouer, et que leurs
divertissements furent, dit-on, une nouveaut. On a, de plus, remarqu
que Shakspeare eut, en 1584, deux enfants jumeaux, une fille nomme
Judith et un fils nomm Hamlet; or, ce dernier nom a sembl permettre de
supposer que Shakspeare avait dj en tte son grand drame danois, et
que peut-tre mme, se sentant en proie  la misre et  la fatalit, il
avait voulu pour ainsi dire se baptiser par avance un tragique vengeur
en la personne de son fils nouveau-n. On peut rpondre  ces arguments
par plus d'une objection.

Examinons d'abord la phrase relative aux comdiens nomades. Elle prouve,
comme nous l'avons dit plus haut, que le premier _Hamlet_ ne peut pas
tre postrieur  1591; voil ce qu'elle prouve, et rien de plus; elle
indique une priode dont on sait la limite, non un fait prcis dont
on sache la date spciale. Ce n'est pas aux dbuts des enfants de
Saint-Paul, mais  leur succs dj dcid que cette phrase fait
allusion; pour que l'ancienne troupe renont  son sjour accoutum, il
n'a pas suffi qu'une nouveaut se produist prs d'elle: il a fallu que
la nouveaut l'emportt sur elle et lui enlevt la majeure partie du
public.--Mais en 1589, dira-t-on, les reprsentations des enfants de
Saint-Paul duraient dj depuis cinq ans, et leur succs mme ne pouvait
plus passer pour la vogue d'une nouveaut.--Aux yeux du public, non,
peut-tre; mais aux yeux de l'ancienne troupe, assurment oui. Combien
longtemps, pour quiconque a russi, ceux qui russissent aprs lui ne
restent-ils pas des intrus! Combien longtemps, en France et dans notre
sicle, n'a-t-on pas continu  appeler potes de la nouvelle cole
ceux qui taient dj passs au rang de modles! _Hernani_, pendant
bien des annes, quoique faisant loi pour les uns, n'tait encore pour
beaucoup d'autres qu'une nouveaut  la mode. Mais pour en revenir au
premier _Hamlet_ et  la phrase qui nous occupe, il est singulier qu'on
y cherche une allusion prcise aux dbuts des enfants de Saint-Paul, si
l'on remarque que Shakspeare parle en mme temps des thtres privs.
Quand les enfants de Saint-Paul commencrent leurs reprsentations, il y
avait dj nombre d'annes que les riches seigneurs de la cour avaient
pris l'habitude d'enrler parmi leurs serviteurs des troupes de
comdiens; lizabeth tait depuis peu sur le trne, lorsque lord
Leicester donna l'exemple, et avant 1584 il avait dj eu dix
imitateurs. C'est  l'ensemble de ces concurrences gnantes que
Shakspeare, dans le premier _Hamlet_, attribue les dfections du public;
il n'y a point de chronologie exacte  tirer d'une phrase o sont
rapprochs des faits qui s'espacent sur plus de dix annes; la troupe
o Shakspeare tait engag datait de 1575, et c'est  cause de son
existence ancienne et non interrompue que cette troupe, par l'organe de
son pote, traitait de nouveaux venus tous ses rivaux. Ainsi, soit que
l'on considre en elle-mme cette phrase du premier _Hamlet_, soit qu'on
la compare au passage correspondant du second _Hamlet_, tout ce qu'on en
peut conclure, c'est que le second _Hamlet_ a t crit aprs 1600, et
le premier avant 1591; mais elle ne prouve aucunement que le premier
_Hamlet_ date de 1584.

Mais Shakspeare, en 1584, donnait  son fils le nom de Hamlet! Oui, ou
du moins celui de Hamnet; ainsi le mentionne le registre de l'tat civil
de Stratford-sur-Avon. Mais Hamlet ou Hamnet, peu importe: on voit, dans
divers actes, les deux noms couramment confondus; seulement, comment
voir dans cet acte de baptme la moindre trace d'intentions sombres ou
de proccupations potiques? L'enfant reut son nom tout simplement de
son parrain, M. Hamnet ou Hamlet Sadler, comme sa soeur jumelle recevait
le sien de Mme Judith Sadler, sa marraine; et si Amleth, le hros de la
lgende danoise et des histoires de Belleforest, a quelque chose 
voir en tout ceci, ce n'est pas qu'il ait servi de patron au fils de
Shakspeare: trs-videmment, au contraire, le prince de Danemark ne
naquit pour la scne et ne s'appela Hamlet qu'aprs l'enfant obscur de
Stratford-sur-Avon,  qui il emprunta l'orthographe anglaise du nom sous
lequel il est  jamais connu. D'ailleurs, le lecteur trouvera  la fin
de ce volume un _Appendice_ consacr  la comparaison des diffrents
textes de _Hamlet_, et cette tude plus gnrale lui fournira, nous
l'esprons, quelques raisons encore de conclure comme nous sur le point
du dbat spcial auquel nous avons d nous borner ici.










End of the Project Gutenberg EBook of Hamlet, by William Shakespeare

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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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