The Project Gutenberg EBook of L'htel hant, by Wilkie Collins

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Title: L'htel hant

Author: Wilkie Collins

Release Date: February 14, 2005 [EBook #15060]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HTEL HANT ***




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Wilkie Collins



L'HTEL HANT


(1878)



Table des matires

PREMIRE PARTIE
I
II
III
IV
DEUXIME PARTIE
V
VI
VII
VIII
X
XI
XII
TROISIME  PARTIE
XIII
XIV
XV
QUATRIME  PARTIE
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
POST SCRIPTUM



PREMIRE PARTIE


I

En 1860, la rputation du docteur Wybrow, de Londres, tait
arrive  son apoge. Les gens bien informs affirmaient que, de
tous les mdecins en renom, c'tait lui qui gagnait le plus
d'argent.

Un aprs-midi, vers la fin de l't, le docteur venait de finir
son djeuner aprs une matine d'un travail excessif. Son cabinet
de consultation n'avait pas dsempli et il tenait dj  la main
une longue liste de visites  faire, lorsque son domestique lui
annona qu'une dame dsirait lui parler.

Qui est-ce? demanda-t-il. Une trangre?

--Oui, monsieur.

--Je ne reois pas en dehors de mes heures de consultation.
Indiquez-les lui et renvoyez-la.

--Je les lui ai indiques, monsieur.

--Eh bien?

--Elle ne veut pas s'en aller.

--Elle ne veut pas s'en aller? rpta en souriant le mdecin.

C'tait une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait
dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait.

Cette dame obstine vous a-t-elle donn son nom?

--Non, monsieur. Elle a refus; elle dit qu'elle ne vous retiendra
pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour
attendre jusqu' demain. Elle est l dans le cabinet de
consultation, et je ne sais comment la faire sortir.

Le docteur Wybrow rflchit un instant. Depuis plus de trente ans
qu'il exerait la mdecine, il avait appris  connatre les femmes
et les avait toutes tudies, surtout celles qui ne savent pas la
valeur du temps, et qui, usant du privilge de leur sexe,
n'hsitent jamais  le faire perdre aux autres. Un coup d'oeil 
sa montre lui prouva qu'il fallait bientt commencer sa tourne
chez ses malades. Il se dcida donc  prendre le parti le plus
sage:  fuir.

La voiture est-elle l? demanda-t-il.

--Oui, monsieur.

--Trs bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la
dame tranquillement en possession du cabinet de consultation.
Quand elle sera fatigue d'attendre, vous savez ce qu'il y a  lui
dire. Si elle demande quand je serai rentr, dtes que je dne 
mon cercle et que je passe la soire au thtre. Maintenant,
doucement, Thomas! Si nos souliers craquent, je suis perdu. Puis
il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le
domestique marchant sur la pointe des pieds.

La dame se douta-t-elle de cette fuite? Les souliers de Thomas
craqurent-ils? Peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au
moment o le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit.
L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras.

Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'couter
un instant.

Elle pronona ces paroles  voix basse, et cependant d'un ton
plein de fermet. Elle avait un accent tranger. Ses doigts
serraient doucement, mais aussi rsolument, le bras du docteur.

Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le mdecin, mais
 la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arrta net;
le contraste frappant qui existait entre la pleur mortelle du
teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet
mtallique, dards sur lui, le cloua  sa place.

Ses vtements taient de couleur sombre et d'un got parfait, elle
semblait avoir trente ans. Ses traits: le nez, la bouche et le
menton taient d'une dlicatesse de forme qu'on rencontre rarement
chez les Anglaises. C'tait, sans contredit, une belle personne,
malgr la pleur terrible de son teint et le dfaut moins apparent
d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de
surprise pass, le docteur se demanda s'il n'avait pas devant lui
un sujet curieux  tudier. Le cas pouvait tre nouveau et
intressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-tre
la peine d'attendre.

Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression,
et desserra la main qu'elle avait pose sur le bras du docteur.

Vous avez consol bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle.
Consolez-en une de plus aujourd'hui.

Sans attendre de rponse, elle se dirigea de nouveau vers le
cabinet de consultation.

Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un
fauteuil, en face de la fentre. Le soleil, ce qui est rare 
Londres, tait blouissant cet aprs-midi-l. Une lumire
clatante l'enveloppa. Ses yeux la supportrent avec la fixit des
yeux d'un aigle. La pleur uniforme de son visage paraissait alors
plus effroyablement livide que jamais. Pour la premire fois
depuis bien des annes, le docteur sentit son pouls battre plus
fort en prsence d'un malade.

Elle avait demand qu'on l'coutt, et maintenant elle semblait
n'avoir plus rien  dire. Une torpeur trange s'tait empare de
cette femme si rsolue. Forc de parler le premier, le docteur lui
demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait
faire pour elle. Le son de cette voix parut la rveiller; fixant
toujours la lumire, elle dit tout  coup:

J'ai une question pnible  vous faire.

--Qu'est-ce donc?

Son regard allait doucement de la fentre au docteur. Sans la
moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa pnible question:

Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle?

 cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient
alarms. Le docteur Wybrow, lui, n'prouva que du dsappointement.
tait-ce donc l le cas extraordinaire qu'il avait espr en se
fiant lgrement aux apparences? Sa nouvelle cliente n'tait-elle
qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac
drang et d'un cerveau faible?

Pourquoi venez-vous chez moi? lui demanda-t-il brusquement.
Pourquoi ne consultez-vous pas un mdecin spcial, un aliniste?

Elle rpondit aussitt:

Si je ne vais pas chez un de ces mdecins-l, c'est justement
parce qu'il serait un spcialiste et qu'ils ont tous la funeste
habitude de juger invariablement tout le monde d'aprs les mmes
rgles et les mmes prceptes. Je viens chez vous, parce que mon
cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous
tes fameux dans votre art pour la dcouverte des maladies qui ont
une cause mystrieuse. tes-vous satisfait?

Il tait plus que satisfait. Il ne s'tait donc pas tromp, sa
premire ide avait t la bonne, Cette femme savait bien  qui
elle s'adressait. Ce qui l'avait lev  la fortune et  la
renomme lui, docteur Wybrow, c'tait la sret de son diagnostic,
la perspicacit, sans rivale parmi ses confrres, avec laquelle il
prvoyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter
pouvaient tre atteints dans un temps plus ou moins loign.

Je suis  votre disposition, rpondit-il, je vais essayer de
dcouvrir ce que vous avez.

Il posa quelques-unes de ces questions que les mdecins ont
l'habitude de faire; la patiente rpondit promptement et avec
clart; sa conclusion fut que cette dame trange tait, au moral
comme au physique, en parfaite sant. Il se mit ensuite  examiner
les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son
stthoscope ne lui rvlrent rien d'anormal. Avec cette admirable
patience et ce dvouement  son art qui l'avaient distingu ds le
temps o il tudiait la mdecine, il continua son examen, toujours
sans rsultat. Non seulement il n'y avait aucune prdisposition 
une maladie du cerveau, mais il n'y avait mme pas le plus lger
trouble du systme nerveux.

Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il; je ne peux mme pas
me rendre compte de votre extrme pleur. Vous tes pour moi une
nigme.

--Ma pleur n'est rien, rpondit-elle avec un peu d'impatience.
Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonne; depuis, mes
couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si dlicate qu'elle
ne peut supporter le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je
voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je
suis toute dsappointe. Elle laissa tomber sa tte sur sa
poitrine.--Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en
elle-mme amrement.

Le docteur parut touch; peut-tre serait-il plus exact de dire
que son amour-propre de mdecin tait un peu bless.

Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si
vous prenez la peine de m'aider un peu.

Elle releva la tte. Ses yeux tincelaient.

Expliquez-vous; comment puis-je vous aider?

--Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx.
Vous voulez que je dcouvre l'nigme avec le seul secours de mon
art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons,
quelque chose doit vous tre arriv, quelque chose qui n'a aucun
rapport  votre tat de sant et qui vous a effraye; sans cela,
vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la vrit?

--C'est la vrit, dit-elle vivement. Je recommence  avoir
confiance en vous.

--Trs bien. Vous ne devez pas supposer que je vais dcouvrir la
cause morale qui vous a mise dans l'tat o vous tes: tout ce que
je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre
pour votre sant, et,  moins que vous ne me preniez comme
confident, je ne puis rien de plus.

Elle se leva, fit le tour de la chambre.

Supposons que je vous dise tout, rpondit-elle. Mais faites bien
attention que je ne nommerai personne.

--Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent.

--Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des
impressions personnelles  vous rvler, et vous me prendrez
probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez
entendue. Qu'importe! Je vais faire mon possible pour vous
contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais
croyez-moi, cela ne vous servira pas  grand'chose.

Elle s'assit de nouveau et commena avec la plus grande sincrit
la plus trange et la plus bizarre de toutes les confessions
qu'et jamais entendues le docteur.


II

Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier,
c'est encore un fait.

Elle s'arrta et sourit  quelque pense qui lui traversa
l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur
Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel  la fois, il
se dessina lentement sur ses lvres et disparut soudain.

Le docteur se demanda s'il avait bien fait de cder  son premier
mouvement. Il songea avec un certain regret  ses malades qui
l'attendaient.

La dame continua:

Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache  une circonstance
assez dlicate. Le gentleman dont je dois tre la femme tait
engag  une autre personne, quand le hasard fit qu'il me
rencontra  l'tranger. Cette personne, faites bien attention, est
de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment vol son
fianc, j'ai dtruit toutes les esprances de sa vie. Innocemment,
dis-je, parce qu'il ne m'a rvl son engagement antrieur
qu'aprs que je lui ai eu moi-mme accord ma main. Quand nous
nous revmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que
l'affaire ne vnt  ma connaissance, il m'avoua la vrit.
Naturellement je fus indigne. Il avait une excuse toute prte: il
me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai
jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus lev. J'en
pleurai, moi, qui n'ai pas trouv de larmes  verser sur mes
propres douleurs! Si la lettre lui avait laiss l'espoir d'tre
pardonn, j'aurais positivement refus de l'pouser. Mais la
fermet de cette lettre sans colre, sans un mot de reproche,
faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermet
dont elle tait empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me
supplia d'avoir piti de lui, de ne pas oublier son amour pour
moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur
tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours--je
tremble quand j'y songe--nous serons maris.

Elle tremblait rellement; elle fut oblige de s'arrter quelques
instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la
rvlation de quelque fait important, commenait  craindre
d'avoir  subir un long rcit.

Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des
personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous
arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi.

L'trange sourire si triste et si froid reparut sur les lvres de
l'inconnue:

Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-mme
dans un moment.

Elle continua en ces termes:

Hier,--ne craignez pas une longue histoire, monsieur,--hier
mme, je venais de prendre part  un de vos _lunch _anglais,
lorsqu'une dame qui m'tait tout  fait inconnue arriva. Elle
tait en retard: nous avions dj quitt la table, nous tions
dans le salon. Elle prit par hasard une chaise  ct de la
mienne; on nous prsenta l'une  l'autre. Je connaissais son nom,
elle connaissait aussi le mien. C'tait la femme  laquelle
j'avais vol son fianc, la femme qui avait crit la lettre dont
je vous ai parl. coutez, maintenant! vous vous tes montr
impatient parce que je ne vous ai pas intress jusqu' prsent;
si je vous ai donn quelques dtails, c'tait pour vous prouver
que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment
d'hostilit. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais
presque, je n'avais donc rien  me reprocher  son gard. Retenez-le
bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout 
l'heure. Quant  elle, je sais que les circonstances qui ont dict
ma conduite lui ont t expliques dans tous leurs dtails, je
sais qu'elle ne me blme en aucune faon. Et maintenant que vous
savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je
me suis leve et que mes yeux ont rencontr les siens, pourquoi
j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir
mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la premire
fois de ma vie.

Le docteur commenait  s'intresser au rcit.

Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de
cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper?

--Rien, rpondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise
comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs,
le teint ros, les manires pleines de politesse et de froideur,
la bouche grande et rjouie, des joues et un menton gros, et c'est
tout.

--Quand vos yeux se sont rencontrs, y avait-il dans son regard
une expression quelconque qui vous ait frappe?

--Je n'y ai dcouvert que la curiosit bien naturelle de voir la
femme qui lui avait t prfre, et peut-tre aussi quelque
tonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces
deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du
monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste
fait que paratre et disparatre. En proie  une horrible
agitation, toutes mes facults se troublaient; si j'avais pu
marcher, je me serais prcipite hors de la chambre, tant cette
femme me faisait peur. Mais c'est  peine si je pus me lever, je
tombai  la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux
bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de
surprise, et cependant j'tais l comme un oiseau fascin par un
serpent. Son me plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une
crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai
ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette
femme, j'en suis sre, est destine, sans le savoir,  tre le
mauvais gnie de ma vie. Ses yeux limpides ont dcouvert en moi
des germes de mchancet cache que je ne connaissais pas moi-mme
jusqu'au moment o je les ai sentis tressaillir sous son regard. 
partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je
me laisse entraner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la
peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non,
ce sera elle. En un instant, toutes ces penses traversrent mon
esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne crature
s'inquita de moi. La chaleur touffante de cette pice vous a
fait mal, voulez-vous mon flacon? me dit-elle doucement, puis je
ne me souviens plus de rien. J'tais vanouie. Quand je repris
connaissance, tout le monde tait parti; seule la matresse de la
maison tait avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une
parole; l'impression terrible que j'ai essay de dcrire me revint
aussi violente que quand je la ressentis. Ds que je pus parler,
je la suppliai de me dire toute la vrit sur la femme que j'avais
supplante, j'avais un faible espoir que sa bonne rputation ne
ft pas rellement mrite, que sa lettre ft une adroite
hypocrisie; enfin j'esprais qu'elle nourrissait contre moi une
haine soigneusement cache.

Non! La personne  qui je m'adressais avait t son amie
d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle et t sa
soeur, elle m'affirma qu'elle tait aussi bonne, aussi douce,
aussi incapable de har que la sainte la plus parfaite qui ait
jamais t. Mon seul, mon unique espoir m'chappait donc. J'aurais
voulu croire que ce que j'avais prouv en prsence de cette femme
tait un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme
contre un ennemi; aprs ce qu'on venait de m'en dire, cela tait
impossible. Il me restait encore un effort  faire, je le fis.
J'allai chez celui que je dois pouser lui demander de me rendre
ma parole. Il refusa, Je dclarai que, malgr tout, je voulais
rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des
lettres de ses frres et de ses meilleurs amis; toutes
l'engageaient  bien rflchir avant de faire de moi sa femme;
toutes rptant les bruits qui ont couru sur moi  Paris,  Vienne
et  Londres, autant de mensonges infmes. Si vous refusez de
m'pouser, me dit-il, c'est que vous reconnatrez que ces bruits
sont fonds. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde
 mon bras. Que pouvais-je rpondre? Il n'y avait pas  discuter.
Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus,
c'tait l'entire destruction de ma rputation. Je consentis donc
 ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrt, et je le
quittai. C'tait hier. Je suis ici, toujours avec mon ide fixe:
cette femme est appele  avoir une influence fatale sur ma vie.
Je suis ici et je pose la seule question que j'aie  faire, au
seul homme qui puisse y rpondre. Pour la dernire fois, monsieur,
que suis-je? Un dmon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle
trompe par l'imagination drgle d'un esprit en dlire?

Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien.

Il tait fortement et pniblement impressionn par ce qu'il avait
entendu.

 mesure qu'il avait cout ce rcit, la conviction qu'il tait en
face d'une mchante femme s'tait ancre dans son esprit. Il
essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne _
_plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible
et maladive sentant se dvelopper les germes du mal que nous avons
tous en nous, et essayant rellement de ragir contre cette fatale
influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une
mauvaise pense lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il
l'et entendu  son oreille: Fais attention, tu crois trop en
elle.

Je vous ai dj donn mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous
aucun symptme de drangement d'esprit prsent ou  venir qu'un
mdecin puisse dcouvrir; un mdecin, vous m'entendez bien. Quant
aux impressions que vous m'avez confies, tout ce que je puis vous
dire, c'est que vous tes, je crois, dans un cas o l'on a plus
besoin de conseils s'appliquant  l'me qu'au corps. Soyez
certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira
pas. Votre confession restera secrte, je vous l'affirme.

Elle l'couta avec une sorte de rsignation soumise jusqu' la
fin.

Est-ce l tout? demanda-t-elle.

--C'est tout, rpondit-il.

--Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en
mettant un petit rouleau d'argent sur la table. Elle se leva. Ses
yeux noirs et brillants avaient une expression de dsespoir si
poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le
docteur dtourna la tte, incapable d'en supporter la vue. L'ide
de garder non seulement de l'argent, mais mme une chose qui lui
et appartenu, ou  laquelle elle et touch, lui tait
insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit
le rouleau en disant:

Reprenez-le, je ne veux pas tre pay.

Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levs
au ciel se parlant  elle-mme, s'cria:

Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.

Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta
le cabinet.

Il sonna, la reconduisit jusqu' l'antichambre, et, comme le
domestique refermait la porte derrire elle, un clair de
curiosit indigne de lui et en mme temps irrsistible traversa
l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit  son
domestique:

Suivez-la chez elle, et sachez son nom.

Pendant un instant le serviteur regarda le matre, se demandant
s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en
silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il
prit son chapeau et s'lana dans la rue. Le docteur rentra dans
son cabinet.  peine y fut-il qu'un changement subit se fit en
lui. Cette femme avait-elle donc apport chez lui une pidmie de
mauvais sentiments. Y avait-il dj succomb?

Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre
domestique? Sa conduite tait indigne d'un honnte homme; d'un
homme qui l'avait fidlement servi depuis des annes, il venait de
faire un espion!

Irrit  cette seule pense, il courut  l'antichambre et en
ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il tait trop tard
pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le
mpris qu'il se sentait pour lui-mme: le travail. Il monta en
voiture et fit ses visites  ses malades.

Si ce fameux mdecin avait pu dtruire sa rputation, il l'aurait
fait cet aprs-midi mme. Jamais encore il ne s'tait montr si
peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au
lendemain l'ordonnance qui aurait d tre crite  l'instant mme,
le diagnostic qui aurait d tre donn instantanment. Il rentra
chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mcontent.

Le domestique tait de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le
questionner; mais avant d'tre interrog, il rendit compte du
rsultat de sa mission.

La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure ...

Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tte comme
pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait
refus tait encore sur la table, dans son petit rouleau de papier
blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait
au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis,
appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au
magistrat ds le lendemain matin. Fidle  ses devoirs, le
domestique fit la question accoutume:

Monsieur dne-t-il chez lui aujourd'hui?

Aprs un moment d'hsitation, le docteur dit:

Non, je vais dner au cercle.

De toutes les qualits morales, celle qui se perd le plus
facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans
certains cas, n'a pas de juge plus svre qu'elle; dans d'autres,
au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et
vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow
sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha mme pas 
se cacher  lui-mme que la seule raison pour dner au cercle
tait de chercher  savoir ce que le monde disait de la comtesse
Narona.


III

Il fut un temps o l'homme,  l'afft de toutes les mdisances
recherchait la socit des femmes. Maintenant l'homme fait mieux:
il va  son cercle et entre dans le fumoir.

Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui:
ses semblables taient runis en conclave. La salle tait pleine,
mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en
douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demand si
quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut rpondu par
une sorte de _tolle _gnral indiquant l'tonnement. Jamais, telle
tait du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore
fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute
personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la
socit, connaissait la comtesse Narona. Une aventurire  la
rputation europenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel
fut en trois mots le portrait de cette femme au teint ple et aux
yeux tincelants. Puis, passant aux dtails, chaque membre du
cercle ajouta un souvenir scandaleux  la liste de ceux qu'on
attribuait  la comtesse. Il tait douteux qu'elle ft rellement
ce qu'elle prtendait tre, une grande dame dalmatienne. Il tait
douteux qu'elle et jamais t marie au comte dont elle
prtendait tre la veuve. Il tait douteux que l'homme qui
l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en
qualit de frre, ft vritablement son frre. On prtendait que
le baron tait un joueur connu dans tous les tapis verts du
continent. On prtendait que sa soi-disant soeur avait t mle 
une cause clbre relative  un empoisonnement,  Vienne;--
qu'elle tait connue  Milan comme une espionne de l'Autriche;--
que son appartement  Paris avait t dnonc  la police comme un
vritable tripot, et que son apparition rcente en Angleterre
tait le rsultat naturel de cette dernire dcouverte. Un seul
membre de l'assemble des fumeurs prit la dfense de cette femme
si gravement outrage, et dclara que sa rputation avait t
cruellement et injustement noircie. Mais cet homme tait un
avocat, son intervention ne servit  rien; on l'attribua
naturellement  l'amour de la contradiction qu'prouvent tous les
gens de son mtier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait
des circonstances  la suite desquelles la comtesse en tait
arrive  promettre sa main; il rpondit d'une manire trs
caractristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on
faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les
deux personnes qui y taient intresses, et qu'il regardait le
futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus
dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri
d'tonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse
allait pouser.

Tous ses amis du fumoir dclarrent  l'unanimit que_ _le clbre
mdecin devait tre un frre de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il
venait  peine de se rveiller d'une lthargie de vingt ans.
C'tait parfait de dire qu'il tait tout  sa profession et qu'il
n'avait ni le temps ni le got de ramasser dans les dners ou dans
les bals les bouts de conversations qui arrivaient  ses oreilles;
mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait
emprunt de l'argent  Hombourg  lord Montbarry, et l'avait
ensuite amen  lui faire une proposition de mariage, n'avait
probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry
lui-mme. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie,
envoyrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse
et lurent pour le docteur,  haute voix, la gnalogie de la
personne en question, l'agrmentant de commentaires varis qu'ils
y intercalaient  l'usage du docteur.

_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry,
comt du roi en Irlande. Cr pair pour des services militaires
distingus dans les Indes. N en 1812. g de quarante-huit ans,
docteur. En ce moment non mari. Sera mari la semaine
prochaine, docteur,  la dlicieuse crature dont nous avons
parl. Hritier prsomptif: le frre cadet de Sa Seigneurie,
Stephen Robert, mari  Ella, la plus jeune fille du rvrend
Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage.
Les plus jeunes frres de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non
maris. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, marie  sir
Thodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury,
esq., de Narbury Cross. Retenez bien, docteur, la famille de sa
Seigneurie. Trois frres Westwick, Stephen, Francis et Henry; et
deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera
prsent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera
tout son possible pour l'empcher, si la comtesse en donne le
moindre prtexte. Ajoutez  ces membres hostiles de la famille une
autre parente offense qui n'est pas mentionne dans le
dictionnaire, une jeune demoiselle.

Un cri soudain de protestation partant de tous les cts de la
salle arrta la rvlation qui allait suivre et dlivra le docteur
d'une plus longue perscution.

Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais
got de plaisanter sur ce qui lui est arriv; elle s'est conduite
fort bien, malgr les honteuses provocations auxquelles elle a t
en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou
imbcile.

C'est en ces termes ou  peu prs que chacun s'exprima. En causant
intimement avec son plus proche voisin, le docteur dcouvrit que
la dame de laquelle on causait lui tait dj connue par la
confession de la comtesse: c'tait la personne abandonne par lord
Montbarry. Son nom tait Agns Lockwood. On disait qu'elle tait
de beaucoup suprieure  la comtesse et qu'elle tait en outre de
quelques annes moins ge. Faisant d'ailleurs toutes les rserves
possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent
chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de
Montbarry semblait des plus blmables. Sur ce point, chacun tait
d'accord, y compris l'avocat.

Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux
exemples qu'il y a de l'influence irrsistible que certaines
femmes ont sur les hommes, en dpit de leur laideur. Les membres
du cercle qui s'tonnaient le plus du choix de Montbarry taient
justement ceux que la comtesse, malgr son dfaut de beaut, et
trs aisment fascins si elle et voulu s'en donner la peine.

Pendant que le mariage de la comtesse tait encore le pivot de la
conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son
apparition fit faire aussitt un silence absolu. Le voisin du
docteur Wybrow lui dit tout bas:

Le frre de Montbarry, Henry Westwick?

Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant
amrement:

Vous parlez de mon frre? dit-il. Ne faites pas attention  moi.
Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mpris que je n'en ai
moi-mme. Continuez, messieurs, continuez!

Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'tait
l'avocat qui avait dj tent la dfense de la comtesse.

Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte
de la rpter devant qui que ce soit. Je considre la comtesse
Narona comme fort injustement souponne. Pourquoi ne deviendrait-elle
pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle
fait une spculation, par exemple, en l'pousant?

Le frre de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui
venait de parler:

Moi je le dis! rpliqua-t-il.

La rponse aurait pu dsaronner certaines gens, mais l'avocat
resta impassible et continua  dfendre le terrain qu'il avait
choisi.

Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le
revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir  ses
besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant
presque entirement de proprits en terres situes en Irlande et
dont chaque arpent est substitu.

Le frre de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire
comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point.

Si Sa Seigneurie dcde en premier, continua l'avocat, on m'a dit
que le seul legs qu'il peut faire  sa veuve consiste en fermages
sur la proprit, ne s'levant pas  plus de 400 livres par an.
Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'teignent
avec lui.

Quatre cents livres par an, voil donc tout ce qu'il peut donner
 la comtesse, s'il la laisse veuve.

--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frre a
assur sa vie pour 10, 000 livres qu'il a lgues  la comtesse au
cas o il mourrait avant elle.

Cette dclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en
rptant ces trois mots:--Dix mille livres! Pouss au pied du
mur, le notaire fit un dernier effort pour dfendre sa position.

Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition
du mariage? dit-il; ce n'est srement pas la comtesse elle-mme?

--C'est le frre de la comtesse, ce qui revient absolument au
mme, rpondit Henry Westwick.

Aprs cela, il n'y avait plus  discuter, au moins tant que le
frre de Montbarry serait prsent. La conversation changea donc,
et le mdecin rentra chez lui.

Mais sa curiosit malsaine sur la comtesse n'tait pas encore
satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait  la famille de
lord Montbarry et se demandait si elle russirait en dfinitive 
empcher le mariage. Chaque jour il se prenait  dsirer connatre
le malheureux  qui on avait ainsi tourn la tte. Chaque jour,
durant le court espace de temps qui devait s'couler avant le
mariage, Il se rendit au cercle pour tcher d'apprendre quelques
nouvelles. Rien ne s'tait pass, c'est tout ce que l'on savait au
cercle. La position de la comtesse tait toujours inbranlable:
lord Montbarry voulait plus que jamais pouser cette femme. Tous
deux taient catholiques, le mariage devait tre clbr  la
chapelle de la place d'Espagne. Voil tout ce que le docteur
apprit de nouveau.

Le jour de la crmonie, aprs avoir lutt quelques instants avec
lui-mme, il se dcida  sacrifier pour un jour ses malades et
leurs guines, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle.
Sur la fin de sa vie, il entrait en colre quand quelqu'un lui
rappelait sa conduite ce jour-l!

Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture ferme
attendait  la porte de l'glise; quelques personnes appartenant
pour la plupart  la basse classe, et presque toutes de vieilles
femmes, taient parpilles dans l'intrieur de l'glise. Le
docteur aperut cependant quelques rares visages de quelques-uns
des membres du cercle, attirs comme lui par la curiosit. Quatre
personnes seulement taient devant l'autel: la marie, le mari et
leurs deux tmoins. Un de ces derniers tait une vieille femme,
qui pouvait passer pour la camriste ou la dame de compagnie de la
comtesse; l'autre tait sans aucun doute son frre, le baron
Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la marie
elle-mme, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord
Montbarry tait un homme d'ge moyen, au type militaire, n'ayant
rien de remarquable ni dans la dmarche, ni dans la physionomie.
Le baron Rivar, lui, tait la personnification d'un autre type
bien connu. On rencontre  Paris presque  chaque pas, sur les
boulevards, ces moustaches cires en pointes, ces yeux hardis, ces
cheveux noirs friss et pais, en un mot cette tte porte
arrogamment; il ne ressemblait en rien  sa soeur.

Le prtre qui officiait tait un pauvre bon vieillard remplissant
les devoirs de son ministre avec une sorte de rsignation et
ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il tait
oblig de s'agenouiller.

La personne sur qui aurait d se concentrer toute la curiosit des
assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la
crmonie; mais sa robe, d'une extrme simplicit, n'appelait pas
longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intressant et
plus bourgeois que celui-l. De temps en temps le docteur jetait
un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite
intervention de quelqu'un qui viendrait rvler un terrible secret
et s'opposer  la continuation de la crmonie. Rien de semblable
n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique.

troitement lis l'un  l'autre par un ternel serment, les deux
poux disparurent suivis de leurs tmoins, pour aller signer sur
le registre  la sacristie; cependant le docteur attendait
toujours et continuait  nourrir l'espoir obstin qu'un vnement
inattendu et important devait certainement arriver.

Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'glise, se
dirigeant cette fois vers la porte.

Le docteur, afin de n'tre pas vu, essaya de se cacher;  sa
grande surprise, la comtesse l'aperut. Il l'entendit dire  son
mari:

Un moment, je vous prie, je vois un ami,

Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avana alors vers le
docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands
yeux noirs, pleins d'clat, brillaient  travers son voile.

Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin! lui
dit-elle; puis elle retourna auprs de son mari.

Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady
Montbarry taient dans leur voiture et les chevaux marchaient
dj.

 la porte de l'glise taient trois ou quatre membres du cercle
qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assist  la crmonie que
par curiosit. Prs d'eux se tenait le frre de la marie,
attendant seul. Son intention vidente tait de voir l'homme  qui
sa soeur avait parl. Son regard insolent fixait le docteur d'un
air tonn, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'claircit
soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua
l'ami de sa soeur et s'en alla.

Les membres du cercle formrent un petit groupe sur les marches de
l'glise et commencrent  causer: du baron d'abord.

Quel coquin de mauvaise mine!

Ils passrent  Montbarry.

Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande?
Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils
savent tous l'histoire d'Agns Lockwood.

--Eh bien, o ira-t-il?

--En cosse.

--Aimera-t-elle ce pays-l?

--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite 
Londres et partiront  l'tranger.

--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre:

--Qui sait?

--Avez-vous vu comme elle a regard Montbarry au commencement de
la crmonie quand elle a t oblige de soulever son_ _voile? 
sa place je me serais sauv. L'avez-vous vu, docteur?

Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en
avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du
baron Rivar et s'en alla.

--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se
rptait-il  lui-mme en rentrant chez lui. Quelle fin?


IV

Le jour du mariage, Agns Lockwood tait assise seule dans le
petit salon de son appartement de Londres, brlant les lettres qui
lui avaient t crites autrefois par Montbarry.

Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait trac d'elle
au docteur Wybrow, elle avait pass sous silence un des charmes
les plus grands d'Agns: l'expression de bont et de puret de ses
yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait
beaucoup plus jeune qu'elle n'tait rellement. Avec son teint
clair et ses manires timides, on tait tent de parler d'elle
comme d'une petite fille, bien qu'elle approcht de la trentaine.
Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui tait toute
dvoue, d'un modeste revenu, suffisant  peine  leur entretien 
toutes deux. Pendant qu'elle dchirait lentement les lettres du
parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait
aucun signe de douleur. C'tait une de ces natures qui souffrent
trop profondment pour trouver un soulagement dans les larmes.
Ple et tranquille, en apparence, les mains froides et
tremblantes, elle anantit toutes les lettres une  une sans oser
les relire. Elle venait de dchirer la dernire et se demandait
s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille
nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry;
elle nommait ainsi le plus jeune frre de la famille Westwick, qui
avait si publiquement dclar, dans le fumoir du cercle, son
mpris pour son frre an.

Agns hsitait. Une lgre rougeur colora son visage.

C'est qu'il y avait eu un temps, bien loign maintenant, o Henry
Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa
confession bien sincre, lui avait dit que son coeur appartenait 
son frre an, et Henry s'tait soumis. Depuis, ils avaient t
de vritables amis, des parents dvous l'un  l'autre; depuis,
chaque fois qu'ils s'taient rencontrs, la situation n'avait
jamais t embarrassante pour eux.

Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frre avec une autre
femme, le jour o la trahison tait consomme, elle prouvait une
certaine rpulsion  le revoir. Son hsitation n'chappa pas  la
vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au
berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour
l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry.

Il parait qu'il va partir, ma chrie; il veut seulement vous
donner la main et vous dire adieu.

Cette simple explication fit son effet. Agns se dcida  recevoir
son cousin.

Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans
les flammes les morceaux de la dernire lettre de Montbarry. Elle
se mit aussitt  parler la premire, pour dissimuler son
embarras.

Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour
affaires ou pour votre plaisir?

Au lieu de rpondre, il montra de la main les lettres qui
flambaient encore et les cendres noircies de papier brl qui
formaient un lger amas autour du foyer.

Vous brlez des lettres?

--Oui.

-Ses lettres?

--Oui.

Il lui prit doucement la main.

Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi,  un moment
o vous dsiriez sans doute tre seule. Pardonnez-moi, Agns, je
vous verrai  mon retour.

Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir.

Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi
aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoy  votre frre,
depuis quelque temps dj, tous les cadeaux qu'il m'avait faits.
J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pt me rappeler
son souvenir. J'ai tenu  brler ses lettres. J'ai suivi mon
inspiration; mais j'avoue que j'hsitais un peu  dtruire la
dernire. Non pas parce que c'tait la dernire, mais parce
qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une
mche des cheveux de Montbarry attache par une petite tresse
d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!

Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta
le dos tourn  Henry, appuye sur le marbre de la chemine et
regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait
dsigne; son visage exprimait deux sentiments bien contraires:
son front tout pliss indiquait la colre et il avait les larmes
aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lvres ce mot:

--Misrable!

Elle fit un effort sur elle-mme, et le regardant bien fixement,
lui dit: Voyons, Henry, pourquoi partez-vous?

--Je m'ennuie, Agns, et j'ai besoin de changement. Elle s'arrta
un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient
clairement qu'il pensait  elle en faisant cette rponse. Agns
lui en tait reconnaissante, mais elle songeait toujours  celui
qui l'avait abandonne, sans penser  Henry.

Est-ce vrai, demanda-t-elle aprs un long silence, qu'ils se sont
maris aujourd'hui?

Il rpondit presque avec brusquerie par ce seul mot:

Oui.

--tes-vous all  l'glise?

Il couta cette question avec un air de surprise indigne.

Aller  l'glise? rpta-t-il. J'aimerais autant aller au...

Il s'arrta l,--Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il
plus bas.

--Je n'ai jamais parl  Montbarry, je ne l'ai mme pas vu depuis
qu'il a agi avec vous comme un misrable et un imbcile qu'il
est.

Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui
demanda pardon. Mais il n'tait pas encore redevenu matre de lui.

Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, mme
dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour o il pousa
cette femme.

Agns prit une chaise  ct de lui et le regarda avec une douce
surprise.

Est-ce bien raisonnable d'tre prvenu contre cette femme, parce
que votre frre me l'a prfre.

Henry lui rpondit brusquement:

--Est-ce que vous dfendez la comtesse? Vous seriez la seule au
monde.

--Pourquoi pas, reprit Agns. Je ne sais rien contre elle. La
seule fois o nous nous sommes rencontres, elle m'a paru une
personne singulirement timide et nerveuse, et de plus, fort
malade, si malade qu'elle s'est vanouie, parce qu'il faisait un
peu trop chaud dans la pice o nous tions. Pourquoi serions-nous
injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle
n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que
nous avions change avec votre frre.

Henry leva la main avec impatience et l'arrta.

Il ne faut pas tre non plus trop juste et trop prte 
pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler
de cette faon rsigne, aprs la manire scandaleuse et cruelle
dont vous avez t traite de les oublier tous deux, Agns, je
dsire que Dieu me permette de vous y aider! Agns lui mit la
main sur le bras. Vous tes bon pour moi, Henry; mais vous ne me
comprenez pas tout _ _fait. Quand vous tes entr, je pensais 
mes souffrances, mais non pas avec les ides que vous avez. Je me
demandais  s'il tait possible que mes sentiments  pour votre
 frre, qui  emplissaient entirement  mon coeur et qui avaient si
compltement absorb  mon  tre avaient pu disparatre comme s'ils
n'avaient jamais exist. J'ai dtruit les derniers souvenirs qui
me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le
lien qui nous a jadis unis est-il absolument bris? Suis-je aussi
dsintresse de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de
malheureux que si nous ne nous tions jamais rencontrs et jamais
aims? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas.

--Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite,
rpondit svrement Henry Westwick, je pourrais tre de votre
opinion.

Au moment ou il faisait cette rponse, la vieille nourrice reparut
 la porte, annonant une autre visite.

Je regrette de vous dranger, ma chrie. Mais il y a la petite
Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.
Agns se tourna vers Henry avant de rpondre. Vous vous souvenez
d'milie Bidwell, ma petite lve favorite, il y a bien des
annes,  l'cole du village, qui est ensuite devenue ma femme de
chambre? Elle m'a quitte pour pouser un courrier italien nomm
Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne
vous gne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.

Henry se leva pour prendre cong.

Je serais heureux de revoir milie  un autre moment, dit-il,
mais il est prfrable que je m'en aille. Je n'ai pas tout  fait
l'esprit  moi, Agns, et si je restais ici plus longtemps, je
pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire
maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me
feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il
quelque chose au monde que je puisse faire pour vous? demanda-t-il
vivement.

Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry rsista
par une douce treinte.

Dieu vous bnisse, Agns! dit-il avec un tremblement dans la
voix, les yeux fixs  terre.

Le visage d'Agns se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitt
devint plus ple que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi
bien qu'il les connaissait lui-mme, mais elle tait trop trouble
pour parler. Il porta la main qu'il tenait  ses lvres et
l'embrassa de toute son me; puis, sans la regarder, quitta la
chambre. La nourrice courut aprs lui en haut de l'escalier: elle
n'avait pas oubli le temps o le plus jeune frre avait t le
rival malheureux de l'an.

Ne soyez pas triste, M. Henry, dit tout bas la vieille femme,
avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand
vous reviendrez!

Laisse seule pendant quelques instants, Agns fit le tour de la
chambre, cherchant  se calmer. Elle s'arrta devant une petite
aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu  sa mre;
c'tait son portrait quand elle tait enfant. Comme nous serions
heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais!

On fit entrer la femme du courrier: une petite femme douce et
mlancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua
avec dfrence en toussant d'une petite toux chronique. Agns lui
tendit affectueusement la main.

Eh bien, milie, que puis-je pour vous?

La femme du courrier fit une rponse assez trange:

J'ai peur de vous le dire, mademoiselle.

--La faveur est-elle si difficile  obtenir? Asseyez-vous et
dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-tre que la demande
viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari
se conduit-il avec vous?

Les yeux gris-clair d'milie devinrent plus clairs encore. Elle
secoua sa tte et dit avec un soupir de rsignation:

Je n'ai pas  me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais
je crains bien qu'il ne m'aime gure; son intrieur ne lui plat
pas: on dirait qu'il est dj fatigu de la vie de mnage. Il
vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyaget
pendant quelque temps,  tous les points de vue, sans compter que
le besoin d'argent commence  se faire joliment sentir.

Elle porta son mouchoir  ses yeux et soupira encore avec plus de
rsignation que jamais.

Je ne comprends pas bien, dit Agns; je croyais que votre mari
avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie?

--Oui, mademoiselle, malheureusement; car voici ce qui est arriv:
une de ces dames est tombe malade et les autres n'ont pas voulu
partir sans elle. Elles ont donn un mois de gage comme
compensation; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver,
et la perte est srieuse.

--C'est bien fcheux pour vous, milie; mais il faut esprer qu'il
y aura bientt une autre occasion.

--Ce n'est plus son tour, mademoiselle,  tre propos, quand les
prochaines demandes viendront au bureau de placement des
courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment! S'il
pouvait tre particulirement recommand...

Elle s'arrta et laissa la phrase inacheve parler pour elle.

Agns comprit sur-le-champ.

Vous voulez ma recommandation, rpondit-elle; pourquoi ne pas le
dire de suite?

milie rougit.

Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, rpondit-elle
toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un
engagement de six mois, mademoiselle, est justement arrive au
bureau ce matin. C'est le tour d'un autre  tre plac, et le
secrtaire va le_ _recommander. Si mon mari pouvait seulement
envoyer ses certificats aujourd'hui mme, avec un simple mot de
vous, mademoiselle, cela pserait dans la balance, comme l'on dit.
Une recommandation particulire, entre gens de condition, cela
fait tant d'effet. Elle s'arrta encore une fois, et soupira de
nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison
secrte d'tre honteuse d'elle-mme.

Agns commenait  se fatiguer du ton persistant de mystre avec
lequel son ancienne femme de chambre lui parlait.

Si vous voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle,
pourquoi ne pas m'en dire le nom?

La femme du courrier se mit  pleurer.

Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.

Agns, irrite, lui parla svrement pour la premire fois.

Vous tes absurde, milie. Dites-moi le nom immdiatement ou n'en
parlons plus. Qu'est-ce que vous prfrez?

milie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses
genoux, et lana le nom comme si elle avait fait partir un fusil
charg:

Lord Montbarry!

Agns se leva et la regarda.

Vous me surprenez, rpondit-elle tranquillement, mais avec un
regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant.

--Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est
impossible d'crire  lord Montbarry. Je supposais que vous aviez
quelque dlicatesse de sentiments. Je suis fche de voir que je
m'tais trompe.

Toute simple qu'elle tait, milie n'en comprit pas moins fort
bien la rprimande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et
avec ses petites manires pleines de douceur:

Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise
que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de mme, dit-elle.

Elle ouvrit la porte. Agns la rappela.

Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa
la nature juste et gnreuse de son ancienne matresse.

Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela.
Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je
fasse?

milie fut assez sage pour rpondre cette fois-ci sans rticence.

Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle,  lord
Montbarry, en cosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez
de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son
enfance, et que vous vous intressez un peu  lui  cause d'elle.
Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous
m'avez fait comprendre que j'avais tort.

Avait-elle rellement tort? Les souvenirs du pass, aussi bien que
les chagrins du prsent, plaidrent puissamment auprs d'Agns
pour la femme du courrier, Ce n'est pas une bien grosse faveur
que vous me demandez l, dit-elle, se laissant aller  un
sentiment de bont qui prvalait dans toutes les actions de sa
vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit
mentionn dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore
exactement ce qu'il dsire crire.

milie rpta sa demande et fit une proposition qui lui sembla
fort importante, comme  toutes les personnes qui n'ont pas
l'habitude de tenir une plume.

Supposons que vous criviez vous-mme, mademoiselle, pour voir ce
que cela donnera une fois sur le papier?

Quoique enfantine, l'ide fut mise  excution par Agns.

Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet
que nous dcidions au moins ce que vous direz.

Elle crivit donc une phrase la plus brve et la plus simple
qu'elle put trouver:

J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle
Agns Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque intrt  ma
russite en cette circonstance.

Rduite  cette seule phrase, il n'y avait srement rien dans la
mention de son nom qui pt signifier qu'Agns et donn une
autorisation quelconque ou mme qu'elle en et eu connaissance.
Elle hsita cependant encore un peu et tendit le papier  milie.

Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y changer,
dit-elle.  cette condition, je consens  ce que vous voulez.

milie n'tait pas seulement reconnaissante, elle tait rellement
touche. Agns congdia vivement la petite femme.

Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,
dit-elle.

milie disparut.

Le lien qui nous a jadis unis est-il compltement bris? Suis-je
aussi dsintresse de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de
malheureux que si nous ne nous tions jamais rencontrs et jamais
aims?

Agns regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle
s'tait pos ces questions, et elle tait presque honteuse en
songeant  la rponse qu'elle venait d'y faire.

Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au
souvenir de Montbarry, et  quel propos?  propos du choix d'un
domestique.

Deux jours aprs, elle reut quelques lignes pleines de
reconnaissance d'milie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris
tait engag pour six mois en qualit de courrier de lord
Montbarry.



DEUXIME PARTIE


V

Aprs une semaine de voyage en cosse, milord et milady revinrent
subitement  Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs cossais
n'avait point donn  milady le dsir de faire plus ample
connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle
rpondit laconiquement:

J'ai dj vu la Suisse.

Pendant une semaine encore, les nouveaux maris restrent 
Londres, vivant en vritables reclus. Un jour, la vieille nourrice
qui revenait de faire une commission dont Agns l'avait charge
rentra dans un tat d'excitation difficile  dcrire. En passant
devant la porte d'un dentiste  la mode, elle avait rencontr lord
Montbarry qui en sortait. La bonne femme dpeignit cette rencontre
avec un malin plaisir, reprsentant lord Montbarry comme
affreusement malade.

Ses joues se creusent, ma chrie, sa barbe est grise. J'espre
que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal!

Sachant que sa vieille et fidle servante hassait de tout son son
coeur l'homme qui l'avait abandonne, Agns fit la part d'une
grande exagration dans le rcit qu'elle venait d'entendre, et
nanmoins sa premire impression fut celle d'un vritable malaise.
Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue
lord Montbarry: il tait mme possible qu'elle se trouvt face 
face avec lui la premire fois qu'elle sortirait. Elle resta deux
jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le
troisime jour, les nouvelles du monde, dans les journaux,
annoncrent le dpart pour Paris de lord Montbarry se rendant en
Italie.

Mme Ferraris vint le mme soir prvenir Agns que son mari l'avait
quitte en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale; la
seule perspective d'aller  l'tranger l'avait rendu plus aimable.
Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre
de lady Montbarry, une silencieuse et revche crature, avait-on
dit  milie. Le frre de madame, le baron Rivar, tait dj sur
le continent. Il avait t entendu qu'il retrouverait  Rome sa
soeur et son mari. Les semaines se succdaient tristement pour
Agns. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant
ses amis, s'occupant  ses heures de loisir  lire ou  dessiner,
essayant de tout enfin pour dtourner son esprit des tristes
souvenirs du pass. Mais elle avait trop aim, avait t trop
profondment blesse pour que les remdes moraux qu'elle employait
eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se
trouvaient avec elle dans les relations ordinaires de la vie,
trompes par l'apparente srnit de ses manires, taient
d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses
malheurs. Mais une vieille amie  elle, une amie de pension qui la
vit pendant un petit voyage  Londres, fut trs vivement alarme
par le changement qu'elle remarqua chez Agns. Cette amie tait
Mme Westwick, femme de ce frre cadet de lord Montbarry, que le
dictionnaire nobiliaire indiquait comme hritier prsomptif du
titre. Il tait en Amrique, surveillant les proprits minires
qu'il y possdait. Mme Westwick insista pour emmener Agns chez
elle en Irlande.

Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes
trois petites filles vous feront une socit; la seule trangre
que vous verrez est la gouvernante, et je rponds d'avance que
vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre
demain pour aller  la gare.

Agns ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant
trois mois, elle vcut heureuse sous le toit de son amie. Les
petites filles en larmes s'accrochrent  ses vtements lors de
son dpart, la plus jeune voulait absolument partir  Londres avec
Agns. Moiti plaisantant, moiti srieusement, elle dit 
Mme Westwick en se sparant:

Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.

Mme Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au
srieux et promirent  Agns de la prvenir.

Le jour mme o Agns Lockwood revint  Londres, le pass se
rappela  son souvenir. Elle qui tenait tant  l'oublier! Aprs
les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille
nourrice, qui tait reste pour garder l'appartement, eut des
nouvelles importantes  donner de la femme du courrier.

La petite Mme Ferraris est venue, ma chrie, dans un tat
affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitt
lord Montbarry sans prvenir et personne ne sait ce qu'il est
devenu.

Agns la regarda avec tonnement:

tes-vous sre de ce que vous dites?

La nourrice rpandit qu'elle en tait absolument sre.

Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du
bureau des courriers dans Golden square, du secrtaire,
mademoiselle Agns, du secrtaire lui-mme!

 cette nouvelle affirmation, Agns, surprise et inquite, envoya
sur-le-champ--la soire n'tait pas encore trs avance--prvenir
Mme Ferraris qu'elle tait de retour.

Une heure aprs, la femme du courrier arriva, dans un tat
d'agitation incroyable; quand elle put parler, elle confirma en
tous points ce qu'avait dit la nourrice.

Aprs avoir reu avec assez de rgularit des lettres de son mari,
dates de Paris, de Rome et de Venise, milie lui avait crit deux
fois sans recevoir de rponse.

Fort inquite, elle tait alle au bureau,  Golden square,
demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin
avait apport au secrtaire une lettre d'un courrier qui tait 
Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris; on avait
laiss sa femme en prendre une copie qu'elle apportait  lire 
Agns.

Celui qui crivait disait qu'il tait tout rcemment arriv 
Venise, et que sachant que son ami Ferraris tait avec lord et
lady Montbarry, log dans un vieux palais vnitien qu'on avait
lou  bail, il y tait all pour le voir. Aprs avoir sonn  une
porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il
tait all de l'autre ct donnant dans une troite alle comme la
plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte,
comme si elle se ft attendue  ce qu'il vnt ensuite par l, une
femme ple avec de magnifiques yeux noirs, qui n'tait autre que
lady Montbarry.

Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il rpondit qu'il
dsirait voir le courrier Ferraris, si cela tait possible.
Aussitt elle lui dit que Ferraris avait quitt le palais, sans
donner aucune explication, et sans mme laisser une adresse 
laquelle on pt lui faire parvenir les gages du mois courant qui
lui taient dus.

Tout tonn, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs
reproches  Ferraris, ou si l'on s'tait disput avec lui.

Voici la rponse mme de la dame:

 ma connaissance, on n'a rien dit  Ferraris et il n'a eu de
dispute avec personne. Je suis lady Montbarry et je puis vous
assurer que Ferraris a t trait chez nous avec la plus grande
bont. Nous sommes aussi tonns que vous de sa disparition
extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de
nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer
ce qui lui est d.

Aprs une ou deux questions auxquelles on rpondit encore, sur la
date et l'heure  laquelle Ferraris avait quitt le palais, le
courrier s'loigna.

Sur-le-champ il commena les recherches ncessaires sans le
moindre rsultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il
n'avait fait de confidences  personne; en un mot, nul ne savait
quoi que ce ft d'important, pas mme sur lord et lady Montbarry.
Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait
quitte avant la disparition de Ferraris pour retourner auprs de
sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas
cherch  la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme
d'une sant faible. Il vivait dans la plus absolue solitude;
personne n'tait admis  le voir pas mme ses compatriotes. On
avait dcouvert une vieille femme imbcile qui faisait le mnage;
elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait
jamais vu le courrier; elle n'avait mme pas aperu lord
Montbarry, qui restait alors confin dans sa chambre. Madame, une
bien bonne et bien charmante matresse, prodiguait des soins
assidus  son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la
maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres
qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on,
n'aimait pas les trangers. Le beau-frre de milord, le baron,
tait gnralement enferm dans un endroit retir du palais,
occup, disait l'excellente matresse,  des expriences de
chimie. Ces expriences rpandaient quelquefois une mauvaise
odeur. Un mdecin avait t appel rcemment pour voir Sa
Seigneurie, un mdecin italien, rsidant depuis longtemps 
Venise. On lui fit quelques questions; c'tait un mdecin de
talent et un homme d'une rputation fort honorable; il n'avait pas
vu Ferraris, ayant t mand au palais, comme il le fit voir par
son agenda,  une date postrieure  la disparition du courrier.
Le mdecin donna quelques dtails sur la maladie de lord
Montbarry: c'tait une bronchite. Il n'y avait encore aucune
crainte  avoir, bien que la maladie ft aigu. Si des symptmes
alarmants venaient  se produire, il tait entendu avec madame
qu'on appellerait un autre mdecin. Il tait impossible de dire
trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de
son mari.

Voil tout ce que rvla l'enqute faite par le courrier, ami de
Ferraris. La police tait  la recherche de l'homme disparu.
C'tait le seul espoir qui restt  la femme de Ferraris.

Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacit la pauvre
femme; que me conseillez-vous de faire?

Agns ne savait que lui rpondre; elle avait rellement souffert
en coutant milie. Ce qui se rapportait  Montbarry dans la
lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture
de la vie retire qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure.
Elle ne pensait mme pas  la disparition de Ferraris; son esprit
tait  Venise auprs du malade.

Pensez-vous que cela vous donnerait une ide, mademoiselle, si
vous lisiez les lettres que mon mari m'a crites? Il n'y en a que
trois, ce ne sera pas long.

Agns, par bont, se mit  lire les lettres. Elles n'taient pas
des plus tendres.

_Chre milie et_ _Votre affectionn _taient, bien que
conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans
la premire lettre, on ne parlait pas trs favorablement de lord
Montbarry:

Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est
fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu
avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes
sur une note d'htel; et deux fois dj il y a eu des mots
piquants entre les nouveaux maris  cause de la facilit avec
laquelle madame a achet toutes les jolies choses qui l'ont tente
dans les magasins de Paris.

 Mes moyens ne me le permettent pas; il faut que vous ne
dpensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit trs
ferme. Quant  moi, j'aime madame. Elle a les faons gracieuses et
aimables des trangres, elle me parle comme si j'tais son gal.

La seconde lettre tait date de Rome:

Les caprices de milord, crivait Ferraris, ne nous laissent pas
un instant de repos. Il devient d'une humeur intolrable. Je pense
qu'il est tourment par des souvenirs pnibles. Je le vois
constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas l.
Nous devions rester  Gnes, mais il nous l'a fait quitter  la
hte, de mme que Florence.

 Ici,  Rome, milady insiste pour se reposer. Son frre est venu
nous retrouver. Il y a dj eu une dispute,  ce que m'a dit la
femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait
emprunter de l'argent  monsieur Milord a refus sur un ton qui a
offens le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait
changer une poigne de main.

La troisime et dernire lettre tait de Venise: Encore des
conomies de milord! Au lieu de rester  l'htel, nous avons lou
un vieux palais humide, moisi et dsert. Milady insiste pour avoir
les meilleures chambres partout o nous allons, mais le palais
cote bien moins cher que l'htel, et nous l'avons pour deux mois.

 Milord a essay de l'avoir pour plus longtemps; il prtend que
la tranquillit de Venise lui fait du bien. Mais un spculateur
tranger a achet le palais et va le transformer en htel. Le
baron est toujours avec nous, et il y a encore eu des ennuis pour
des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron; mes sympathies pour
milady n'augmentent pas. Elle tait bien plus aimable avant que le
baron nous et rejoints. Milord paie trs exactement, c'est un
point d'honneur chez lui. Il n'aime pas  se sparer de son
argent, mais il s'y dcide, parce qu'il a donn sa parole. Je
reois mon salaire rgulirement  la fin de chaque mois. Pas un
franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de
choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous
le baron essayant de m'emprunter de l'argent  moi! C'est un
joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de
milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me
convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui... eh bien! Qui
n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de
chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui
ne prend pas les choses tout  fait aussi bien que moi. La vie est
bien triste ici On ne va nulle part, pas une me ne vient  la
maison; personne ne fait de visite  milord, pas mme le consul;
son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et
gnralement vers la tombe de la nuit.  la maison, il s'enferme
dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le
baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une
crise. Quand les soupons de milord seront une fois veills, les
consquences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord
Montbarry homme  ne s'arrter devant rien. Nanmoins, mes gains
sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place
comme la femme de chambre de milady.

Agns, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait
pas une bonne conseillre pour la malheureuse femme qui implorait
ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les
peines qu'avait dj supportes, par sa faute, l'homme qui l'avait
abandonne.

La seule chose que je puisse vous dire, reprit-elle aprs avoir
prononc quelques paroles de consolation et d'espoir, est qu'il
faut consulter une personne de plus d'exprience que moi. Voulez-vous
que j'crive  mon notaire, qui est en mme temps mon ami et
mon homme d'affaires, de venir demain ds qu'il aura termin ses
travaux?

milie accepta cette proposition avec reconnaissance; on prit
rendez-vous pour le lendemain. Agns se chargea d'crire la lettre
ncessaire et la femme du courrier s'en alla. Fatigue, blesse an
coeur, Agns s'tendit sur le canap pour se reposer et se
remettre un peu. La nourrice, toujours pleine de sollicitude, lui
apporta une tasse de th. Le bavardage de la bonne vieille, qui
roula sur elle-mme et sur ce qu'elle avait fait pendant l'absence
d'Agns, fut une sorte de soulagement. Elles causaient encore
tranquillement, quand on frappa un coup violent  la porte de la
maison. Des pas prcipits montrent l'escalier. La porte de la
chambre fut ouverte avec fracas; la femme du courrier entra comme
une folle.

Il est mort! Ils l'ont assassin!

Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle se jeta  genoux auprs du
canap, tendit une main qui serrait un papier et tomba  la
renverse.

La nourrice fit signe  Agns d'ouvrir la fentre, et s'occupa de
rappeler la malheureuse  la vie.

Qu'est-ce donc que cela? s'cria-t-elle tout  coup. Elle tient
une lettre. Voyez ce que c'est, mademoiselle.

L'enveloppe ouverte tait adresse  Mme Ferraris. L'criture
tait videmment contrefaite. Le cachet de la poste tait celui de
Venise, l'enveloppe renfermait une feuille de papier  lettre et
un billet pli en plusieurs doubles.

La lettre avait une ligne d'une criture contrefaite galement:

_Pour vous consoler de la perte de votre mari,_

Agns ouvrit ensuite un morceau de papier qui y tait joint.

C'tait un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres
sterling.


VI

Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agns Lockwood, M. Troy, vint
au rendez-vous dans la soire.

Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, tait
suffisamment remise pour assister  la consultation. Aide par
Agns, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement 
la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres
ayant trait  cette affaire.

M. Troy lut d'abord les trois lettres adresses par Ferraris  sa
femme, puis la lettre crite par le courrier, ami de Ferraris,
racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry,
puis enfin la ligne d'criture anonyme qui avait accompagn le don
extraordinaire de mille livres sterling fait  la femme de
Ferraris.

M. Troy n'tait pas seulement un homme de savoir et d'exprience
dans sa profession, c'tait un homme connaissant les moeurs de
l'Angleterre et celles de l'tranger. Observateur habile, esprit
original, il avait conserve sa bont naturelle que la triste
exprience qu'il avait acquise de l'humanit n'avait pu altrer.
Malgr toutes ces qualits, tait-ce le meilleur conseiller
qu'Agns pt choisir dans les circonstances actuelles?

La petite Mme Ferraris, avec tous ses mrites de bonne femme de
mnage, tait une femme essentiellement commune, M. Troy, lui,
tait la dernire personne qui et su lui inspirer des sympathies
ou de la confiance; il tait tout l'oppos d'un homme ordinaire.

Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!

C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme
si elle n'et pas t l.

Elle a subi un terrible malheur, rpondit Agns.

M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec
l'intrt qu'on accorde en gnral  la victime d'un malheur. D'un
air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se
dcida  parler.

Vous ne croyez rellement pas, ma chre dame, que votre mari soit
mort?

Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne
rendait nullement sa pense.

Assassin! dit-elle schement, la figure, cache par son
mouchoir.

--Pourquoi et par qui? demanda M. Troy.

Mme Ferraris parut hsiter un peu  rpondre. Vous avez lu les
lettres de mon mari, monsieur, commena-t-elle. Je crois qu'il
dcouvert... et elle s'arrta.

Qu'a-t-il dcouvert?

Il y a des limites  la patience humaine, mme  la patience d'une
femme dsole. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point
de la faire s'expliquer enfin clairement.

Il a dcouvert lady Montbarry avec le baron! rpondit-elle, avec
un clat de voix. Le baron n'est pas plus le frre de cette
misrable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperu de
l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitt sa
place  cause de cela; si Ferraris s'en tait all aussi, il
serait en vie maintenant. Ils l'ont tu. Je dis qu'ils l'ont tu
pour empcher que tout n'arrivt aux oreilles de lord Montbarry.

Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant  mesure
qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire.

Sans se prononcer, M. Troy couta avec une expression de railleuse
approbation.

C'est trs remarquablement arrang, madame Ferraris, dit-il; vous
btissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de
matre. Si vous tiez homme, vous auriez fait un excellent avocat,
vous auriez empoign les jurs corps  corps: Terminez, ma bonne
dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoy cette
lettre contenant le billet de banque. Les deux misrables qui ont
assassin M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main  la
poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois
que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans
cette ville intressante, un ami au coeur large comme sa bourse,
qui ait t mis dans le secret et qui veuille vous consoler en
gardant l'anonyme?

Il n'tait gure facile de rpondre  cela. Mme Ferraris commena
 ressentir une sorte de haine pour M. Troy.

Je ne vous comprends pas, monsieur, rpondit-elle; je ne pense
pas qu'il y ait dans cette affaire sujet _ _plaisanterie.

Agns intervint alors pour la premire fois. Elle approcha un peu
sa chaise de celle de son ami.

 votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble
plausible?

--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, rpondit M. Troy.

--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune faon, s'cria
Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher
l'inimiti qu'elle ressentait pour M. Troy.

Le notaire se renversa dans sa chaise.

Trs bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc.
Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manire de voir sur
ce qui a pu se passer au palais  Venise. Vous avez les lettres de
votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi
en faveur de votre thse le dpart significatif de la femme de
chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord
Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait t le
premier  s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des
raisons de craindre, non seulement qu'il instruist lord Montbarry
de sa dcouverte, mais encore qu'il pt tre le principal tmoin 
charge contre eux, si le scandale clatait et venait  se dnouer
devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En
admettant tout cela, j'arrive  une conclusion totalement oppose
 la vtre. Voici votre mari dans ce misrable mnage  trois, y
vivant d'une manire fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il
y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoys;
sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la
fuite et qu'il s'est sagement retir de l'association dont je
viens de parler, aprs avoir dcouvert un secret qui pouvait lui
attirer certains dsagrments; mais la somme que vous avez reue
ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothse
n'est pas, je l'avoue, trs favorable  M. Ferraris: je crois
qu'on a eu intrt  l'loigner, et je prtends maintenant qu'il a
t pay pour disparatre et que le billet de banque que voici est
le prix de son dpart subit, prix que les coupables ont envoy 
sa femme.

Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'clairrent soudain; son
teint, plomb d'ordinaire, s'empourpra subitement.

C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de
parler ainsi de mon mari!

--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit
M. Troy.

Agns intervint une fois encore pour rtablir la paix. Elle prit
la main de l'pouse offense; elle fit remarquer au notaire ce
qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupons, et en
appela  lui-mme de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait,
la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre
avec une carte de visite. C'tait la carte d'Henry Westwick; il y
avait quelques mots crits _ _la hte au crayon.

J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un
instant en bas.

Agns quitta immdiatement la chambre.

Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bont de son
coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier.

Vous avez parfaitement le droit, ma chre dame, de ressentir
aussi vivement une apprciation qui vous semble injurieuse pour
votre mari, reprit-il; je dois mme dire que je ne vous en
respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa
dfense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une
aussi grave affaire, est de dire sincrement ce que je pense. Il
est impossible que j'aie l'intention de vous tre dsagrable, ne
connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est
une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut tre
excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de
commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir 
l'cart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre
faveur, est d'arriver  la vrit. Si vous voulez bien m'accorder
du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empcher
d'esprer qu'on retrouve votre mari.

La femme de Ferraris couta sans se laisser convaincre: son esprit
born et plein de mfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de
comprendre ce qui aurait d la faire revenir sur sa premire
impression. Je vous suis trs oblige, monsieur. C'est tout ce
qu'elle rpondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils
ajoutrent trs clairement, dans leur langage: Vous pouvez dire
ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.

M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise,
mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fentre.

Aprs quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit.

M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant 
voir Agns.  sa grande surprise, c'est une personne qui lui tait
compltement trangre qui entra: un homme jeune ayant sur son
visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda
M. Troy et salua gravement.

J'ai eu le malheur d'apporter  miss Agns Lockwood des nouvelles
qui l'ont fortement impressionne, dit-il; elle s'est retire dans
sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la
remplacer auprs de vous.

Aprs s'tre ainsi prsent, il aperut Mme Ferraris et lui tendit
gracieusement la main:

Il y a des annes que nous ne nous sommes vus, milie; j'ai peur
que vous n'ayez presque oubli le monsieur Henry d'autrefois.

milie, toute confuse, lit la rvrence, et demanda si elle
pouvait tre de quelque utilit  miss Lockwood.

La vieille nourrice est avec elle, rpondit Henry; il vaut mieux
les laisser ensemble.

Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy:

J'aurais d vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry
Westwick; je suis le plus jeune frre de dfunt lord Montbarry.

----Dfunt lord Montbarry! s'cria M. Troy.

--Mon frre est mort  Venise, hier soir; voici la dpche, dit-il,
en tendant un papier  M. Troy.

Le tlgramme tait ainsi conu:

_Lady Montbarry, Venise,  Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel,
Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry
est mort de bronchite,  huit heures quarante, ce soir. Tous
dtails ncessaires par poste.

Cette mort tait-elle attendue, monsieur? demanda le notaire.

--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entirement surpris,
rpondit Henry. Mon frre Stphen, qui est maintenant le chef de
la famille, a reu, il y a trois jours, une dpche l'informant
que des symptmes alarmants s'taient dclars dans l'tat de mon
frre, et qu'un deuxime mdecin avait d tre appel. Il
tlgraphia aussitt pour dire qu'il avait quitt l'Irlande, se
dirigeant sur Londres pour se rendre  Venise, priant qu'on
adresst  son htel les nouvelles qu'il pourrait tre utile de
lui faire parvenir. Une seconde dpche arriva. Elle annonait que
lord Montbarry tait dans un tat d'insensibilit complte et
qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre 
mon frre d'attendre  Londres de plus amples informations. La
troisime dpche est maintenant entre vos mains. Voil tout ce
que je sais jusqu' prsent.

M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frapp
par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa
physionomie,

Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me
dire M. Westwick?

--Pas un mot ne m'a chapp, monsieur.

--Avez-vous quelques questions  faire?

--Non, monsieur.

--Vous paraissez fort alarme, insista le notaire. Est-ce toujours
de votre mari?

-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le
croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sre.

--Sre, aprs ce que vous avez entendu?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous me dire pourquoi?

--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir
l'expliquer.

--Oh! Un pressentiment? rpta M. Troy avec un ton de ddain plein
de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne
dame!...

Il laissa la phrase inacheve, et se leva pour prendre cong de
M. Westwick.

La vrit c'est qu'il commenait  se perdre lui-mme en
conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir 
Mme Ferraris.

Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il
fort poliment  Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.

Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la
porte.

J'ai entendu parler de vos peines, milie, par miss Lockwood. Y
a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous?

--Rien, monsieur, merci. Peut-tre vaut-il mieux que je rentre
chez moi aprs ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si
je puis tre de quelque utilit  Mlle Agns. Je prends bien part
 ses chagrins.

Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de dfrence,
s'obstinant  conserver les ides les plus sombres sur la cause de
la disparition de son mari.

Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon tait vide.
Il n'y avait rien qui pt le retenir dans la maison, et cependant
il y restait. C'tait quelque chose dj d'tre prs d'Agns, de
voir les objets qui lui appartenaient parpills dans la pice.
L, dans un coin, tait son fauteuil,  ct, sa broderie sur la
table de travail: sur un petit chevalet, prs de la fentre, son
dernier dessin, encore inachev. Le livre qu'elle avait lu tait
sur le canap avec un couteau  papier marquant la page  laquelle
elle s'tait arrte. Il regarda les uns aprs les autres tous ces
objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec
une sorte de respect et les reposa  leur place en soupirant. Ah!
qu'elle tait encore loin de lui, qu'ils taient loin l'un de
l'autre!

Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son
chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort
aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!

Dans la rue, au moment o Henry fermait la porte de la maison, il
fut arrt au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme
fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment.

Tristes nouvelles sur votre frre, Westwick. Une mort bien
inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au
cercle que la poitrine de lord Montbarry ft dlicate. Que va
faire la Compagnie?

Henry tressaillit; il n'avait jamais pens  l'assurance sur la
vie contracte par son frre.

Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort cause
par une bronchite atteste par deux mdecins tait srement la
mort la moins sujette  discussion.

Je voudrais que vous ne m'ayez pas parl de cela, dit-il d'un ton
irrit.

--Ah! rpliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent?
Moi aussi! Moi aussi!


VII

Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances reurent de
l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort
de lord Montbarry. La somme assure  chaque bureau tait de 5,
000 livres sterling, sur lesquelles une anne de prime seulement
avait t paye. En pareille occurrence, les directeurs jugrent
utile d'tudier un peu l'affaire.

Les mdecins attitrs des deux compagnies qui avaient recommand
l'assurance de lord Montbarry furent appels en conseil pour
expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle
veilla la curiosit des personnes s'occupant d'assurances sur la
vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux,
agissant de concert, dcidrent qu'ils nommeraient une commission
d'enqute  Venise pour recueillir de plus amples informations.

M. Troy apprit aussitt ce qui se passait. Il crivit sur-le-champ
 Agns pour l'en informer, ajoutant un bon conseil  son avis.

Vous tes intimement lie, je le sais, lui disait-il, avec lady
Barville, soeur ane de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari
est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances: il peut y
avoir dans le rapport de la commission d'enqute quelque chose qui
ait trait  la disparition de Ferraris; on ne laisserait pas voir,
cela va de soi, un pareil document  des personnes ordinaires;
mais une soeur du feu lord est une si proche parente qu'on fera
srement en sa faveur exception aux rgles habituelles. Sir
Thodore Barville n'a qu' en manifester le dsir, et les avocats,
mme s'ils ne permettent pas  sa femme de prendre connaissance du
rapport, rpondront du moins  toutes les questions qu'elle leur
posera  ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon ide le
plus tt possible.

La rponse arriva par retour du courrier. Agns refusait de suivre
le conseil de M. Troy.

Mon intervention, tout innocente qu'elle a t, crivait-elle, a
dj eu de si dplorables rsultats, que je ne veux pas me mler
davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti 
laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord
Montbarry ne l'aurait pas engag, et sa femme n'aurait pas eu 
supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre
aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit
entre mes mains, je ne voudrais mme pas y jeter les yeux; j'en
sais dj trop sur cette triste vie du palais de Venise. Si
Mme Ferraris s'adresse  lady Barville par votre intermdiaire,
ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas,
il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que
mon nom ne sera pas prononc. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy!
Je suis trs malheureuse et peut-tre trs draisonnable, mais je
ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.

Battu sur ce point, le notaire conseilla de tcher de dcouvrir
l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry.

Cette ide, excellente au premier abord, avait une chose contre
elle. On ne pouvait la mettre  excution qu'en dpensant de
l'argent, et il n'y avait pas d'argent  dpenser. Mme Ferraris
reculait devant l'ide de se servir du billet de mille livres.
Elle l'avait mis en sret dans une maison de banque. Si l'on
parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tte aux
pieds et prenait des airs de mlodrame en parlant du prix du sang
de son mari!

Dans ces conditions, les tentatives  faire pour dcouvrir le
mystre de la disparition de Ferraris furent remises  un autre
moment.

C'tait dans le dernier mois de l'anne 1860. La commission
d'enqute tait dj  l'ouvrage; elle avait commenc ses travaux
le 6 dcembre et la location faite par lord Montbarry expirait le
10. Les compagnies d'assurances furent avises par dpche que les
avocats de lady Montbarry lui avaient conseill de se rendre 
Londres dans le plus bref dlai; le baron Rivar, croyait-on,
devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas
l'intention de rester dans ce pays,  moins que ses services ne
fussent absolument indispensables  sa soeur. Le baron, connu pour
un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines
dcouvertes rcentes faites aux tats-unis, et il dsirait les
tudier sur place.

M. Troy sut bientt tout cela et s'empressa de communiquer ces
nouvelles  Mme Ferraris, qui, dans son inquitude croissante sur
le sort de son mari, faisait de frquentes, de trop frquentes
visites mme,  l'tude du notaire. Elle voulut redire  son amie
et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agns refusa de
l'entendre et dfendit positivement qu'on lui parlt davantage de
la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus.

M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la
bienvenue chez moi: je suis prte  vous aider du peu d'argent
dont je peux disposer, s'il est ncessaire; mais ce que je vous
demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie
d'oublier... (la voix lui manqua, elle s'arrta un instant)
d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux
que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry.
Aidez-moi par votre silence  retrouver la tranquillit, s'il est
possible. Ne me dites plus rien jusqu' ce que je puisse me
rjouir avec vous du retour de votre mari.

On tait dj au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus
grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la
commission d'enqute taient termins. Le rapport tait arriv de
Venise ce jour mme.


VIII

Le 14, les directeurs et leurs conseillers se runirent pour
entendre la lecture du rapport. En voici le texte:

_Personnel et confidentiel._

Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes
arrivs  Venise le 6 dcembre 1860. Le mme jour nous nous
prsentmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa
dernire maladie.

 Nous fmes reus avec toute la courtoisie possible, par le frre
de lady Montbarry, M. le baron Rivar.

--Ma soeur seule a prodigu ses soins  son mari pendant tout le
cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accable de fatigue et
de douleur... sans quoi elle et t ici pour vous recevoir. Que
dsirez-vous, messieurs? et que puis-je faire pour vous  la place
de milady?

 Suivant nos instructions, nous rpondmes que_ _la mort et
l'enterrement de lord Montbarry  l'tranger nous obligeait 
prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les
circonstances qui s'y rattachaient, informations qui ne pouvaient
tre recueillies que de vive voix. Nous expliqumes que la loi
accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le
paiement de la prime et nous exprimmes notre dsir de conduire
l'enqute avec la plus respectueuse considration pour les
sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres
membres de la famille habitant la maison.

 Le baron rpondit:

--Je suis le seul membre de la famille rsidant ici, mais je
suis  votre entire disposition et vous pouvez vous regarder dans
le palais comme chez vous.

 Du commencement  la fin, nous avons trouv ce monsieur d'une
franchise parfaite, et il nous a offert trs gracieusement de nous
aider en tout.

  l'exception de la chambre de milady, nous avons visit chacune
des pices du palais le jour mme. C'est un difice immense, non
entirement meubl. Le premier tage et une partie du second
contiennent les pices qui avaient t occupes par lord Montbarry
et les gens de sa maison. Nous avons vu,  une extrmit du
palais, la chambre  coucher dans laquelle Sa Seigneurie est
morte, et nous avons galement examin la petite chambre y
attenant, dont le dfunt s'est servi comme d'un cabinet de
travail.  ct se trouve une grande salle dont il laissait
habituellement les portes fermes  clef, et o il allait, comme
on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une
parfaite tranquillit et une solitude absolue. De l'autre ct de
cette grande salle se trouvent la chambre  coucher occupe par la
veuve, et un boudoir-cabinet de toilette o dormait la femme de
chambre avant son dpart pour l'Angleterre. Outre ces pices, il y
a encore les salles  manger et les salles de rception, ouvrant
sur une antichambre qui donne accs au grand escalier du palais.

 Au deuxime tage, les chambres sont: le cabinet d'tudes, la
chambre  coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre
pice, qui a servi de logement au courrier Ferraris.

 Les salles du troisime tage et du rez-de-chausse taient,
lorsqu'on nous les a montres, absolument vides et entirement
dlabres. Nous demandmes s'il y avait quelque autre chose 
visiter au-dessous. On nous rpondit sur-le-champ qu'il restait
les caves que nous tions libres de parcourir.

 Nous y descendmes afin de ne laisser aucun endroit inexplor:
les caveaux avaient servi, disait-on, de cachots autrefois, il y a
plusieurs sicles. L'air et la lumire ne pntrent qu' peine
dans ces sombres lieux, par deux espces de puits troits et
profonds qui communiquent avec une cour situe derrire le palais;
leurs orifices levs fort au-dessus du sol sont obstrus par
d'paisses grilles de fer. L'escalier en pierre conduisant dans
les caveaux se ferme au moyen d'une lourde trappe que nous
trouvmes ouverte. Le baron descendit devant nous. Nous fmes la
remarque qu'il serait dsagrable que la trappe, en retombant,
vint  nous couper la retraite. Le baron sourit  cette ide.

--Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon.
J'avais grand intrt  y veiller moi-mme, lorsque nous sommes
venus nous installer ici. La chimie exprimentale est mon tude
favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes  Venise, est
ici.

 Cette dernire phrase nous expliqua une odeur bizarre rpandue
dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment o nous y
entrmes. Cette odeur tait pour ainsi dire d'une double essence,
elle semblait tout d'abord lgrement aromatique, mais ensuite on
s'apercevait d'une senteur cre qui saisissait  la gorge. Les
fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles
bizarres que nous vmes parlaient par eux-mmes ainsi que les
paquets de produits chimiques qui portaient trs lisiblement sur
l'tiquette le nom et l'adresse des fournisseurs.

--Ce n'est pas un endroit agrable pour travailler, nous dit le
baron, mais ma soeur est trs peureuse, elle a horreur des odeurs
de produits chimiques et des explosions; aussi m'a-t-elle relgu
dans ces rgions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune
faon de mes expriences.

_ _Il tendit les mains sur lesquelles nous avions dj
remarqu des gants.

--Il arrive quelquefois des accidents, quelque prcaution qu'on
puisse prendre, ajouta-t-il; ainsi, l'autre jour je me suis brl
les mains en essayant un nouveau mlange, mais elles commencent 
se gurir maintenant.

 Si nous insistons sur tous ces dtails, qui semblent n'avoir
aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais
n'a t entrave en aucune faon. Nous avons mme t admis dans
la chambre particulire de lady Montbarry, pendant qu'elle tait
sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons t
spcialement chargs d'examiner avec soin la rsidence du lord,
parce que l'extrme isolement de sa vie a Venise, et l'tonnant
dpart des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-tre
avoir un certain rapport avec son dcs inattendu. Nous n'avons
rien trouv qui justifit l'ombre d'un soupon.

 Quant  la vie retire que menait lord Montbarry, nous en avons
parl avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille,
les deux seules personnes qui aient t en rapport avec lui. Il se
prsenta lui-mme une fois  la maison de banque pour se faire
remettre de l'argent sur une lettre de crdit, et refusa
d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer
quelques heures  sa rsidence particulire, invoquant son tat de
sant. Lord Montbarry crivit la mme chose au consul, en lui
envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement
la visite qui lui avait t faite au palais. Nous avons eu la
lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en
donner la copie suivante:

Les annes que j'ai passes dans les Indes ont fortement branl
ma constitution; j'ai cess d'aller dans le monde, ma seule
occupation maintenant est l'tude de la littrature orientale, le
climat de l'Italie est meilleur pour ma sant que celui de
l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitt mon pays, je
vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade
qui ne trouve de soulagement que dans l'tude. Ma vie d'homme du
monde est termine maintenant.

 La rclusion volontaire de lord Montbarry nous parait explique
par ces quelques lignes; nous n'avons nanmoins pargn ni nos
peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien
trouv qui puisse faire natre le plus lger soupon.

 Quant au dpart de la femme de chambre, nous avons vu le reu de
ses gages, dans lequel elle dclare expressment qu'elle quitte le
service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pas le continent
et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est pass l n'a
rien d'trange et arrive fort souvent quand on emmne des
domestiques anglais  l'tranger.

 Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherch  remplacer
sa femme de chambre,  cause de l'extrme antipathie qu'avait son
mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son tat de
sant s'tait aggrav.

 La disparition du courrier Ferraris est videmment un fait
extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent
l'expliquer; aucune recherche de notre part n'a amen le moindre
claircissement  ce mystre, mais nous n'avons rien trouv non
plus qui puisse faire rattacher ce fait de prs ou de loin  la
cause spciale de notre enqute. Nous avons t jusqu' examiner
la malle que Ferraris a laisse. Elle ne contient que des effets
et du linge. La malle est entre les mains de la police.

 Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier  la
vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le
baron. Elle a t prise sur la recommandation du propritaire du
restaurant qui fournit le repas  la famille. Sa rputation est
excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un
tmoin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience
et tout le soin possibles  la questionner: elle s'est montre
pleine de bonne volont, mais nous n'en avons rien tir qui vaille
la peine d'tre reproduit dans le prsent rapport.

 Le second jour de notre arrive, nous emes l'honneur d'une
entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air compltement
abattue, trs souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que
nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit auprs
d'elle, expliqua la cause de notre sjour  Venise, et fit de son
mieux pour la convaincre que nous ne faisions que remplir une
formalit. Aprs cette explication, le baron se retira.

 Les questions que nous adressmes  lady Montbarry avaient
surtout rapport, bien entendu,  la maladie du lord. Elle nous
rpondit par saccades, d'une manire trs nerveuse, mais, en
apparence du moins, sans la moindre rserve. Voici le rsultat de
notre conversation avec elle:

 La sant de lord Montbarry n'tait plus la mme depuis quelque
temps; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre
dernier, il se plaignit d'avoir attrap froid, la nuit fut
mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller
chercher un mdecin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait
parfaitement se soigner lui-mme pour un rhume.  sa demande, on
lui fit de la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme
de chambre de lady Montbarry tait dj partie  cette poque, le
courrier Ferraris restait donc seul comme domestique: ce fut lui
qui alla acheter des citrons.

Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le
rsultat qu'on en attendait: le lord eut quelques heures de
sommeil. Dans la journe, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris
le sonna. Il ne_ _rpondit pas  cet appel. Le baron Rivar le
chercha en vain dans le palais et dans la ville.  partir de ce
moment on n'a pu dcouvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa
le 14 novembre.

 Dans la nuit du 14, les symptmes de fivre qui s'taient dj
manifests reprirent avec plus de force: on attribua cette
recrudescence de la maladie  l'ennui et  l'inquitude cause par
la disparition mystrieuse de Ferraris. Il avait t impossible de
la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier,
insistant pour que l'homme remplat  son chevet lady Montbarry
ou le baron.

 Le 15, le jour o la vieille femme vint pour la premire fois
faire le mnage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et
d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-l et le
lendemain 16, lady Montbarry et le baron tchrent de le dcider 
voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau.

--Je ne veux pas voir de visages trangers; mon rhume suivra son
cours, les mdecins n'y peuvent rien.

 Telle fut sa rponse.

 Le 17, il allait bien plus mal; aussi envoya-t-on chercher un
mdecin sans le consulter. Le baron Rivar, sur la recommandation
du consul, alla prvenir la docteur Bruno, bien connu  Venise
pour un homme de talent; il avait habit l'Angleterre, dont il
connat les moeurs et les habitudes.

 Jusqu'ici, nous n'avons fait que reproduire ce que lady
Montbarry nous a rvl sur la maladie de son poux.

 Maintenant nous allons copier textuellement le rapport qu'a bien
voulu nous communiquer le mdecin:

Mon agenda m'apprend que je fus appel pour la premire fois
auprs du lord anglais Montbarry le 17 novembre. Il souffrait
d'une violente bronchite. On avait dj perdu un temps prcieux 
cause de son refus de faire appeler un mdecin. Il me fit l'effet
d'tre d'une constitution dlicate. Il avait une dsorganisation
du systme nerveux: il tait  la fois timide et taquin. Quand je
lui parlais en anglais, il rpondait en italien; quand je lui
parlais en italien, il rpondait en anglais. Ces dtails n'ont
aucune importance d'ailleurs, car la maladie avait dj fait de
tels progrs, qu'il pouvait  peine prononcer quelques mots  voix
basse.

 Sur-le-champ, je prescrivis les remdes ncessaires. Des copies
de mes ordonnances avec la traduction en anglais accompagnent le
prsent rapport et parlent d'elles-mmes.

 Pendant les trois jours suivants, je ne quittai pas mon malade.
Il suivit de point en point mes remdes qui produisirent un
excellent effet. En toute assurance, je pus dire  lady Montbarry
que tout danger tait conjur. Mais c'est en vain que j'essayai de
lui faire accepter les services d'une garde-malade exprimente.
Milady ne voulut permettre  personne de soigner son mari. Nuit et
jour elle tait  son chevet. Pendant qu'elle prenait quelques
courts moments de repos, son frre veillait le malade  sa place.
Je dois dire que j'ai trouv ce frre de trs bonne compagnie dans
les rares intervalles o nous avons pu causer ensemble. Il
s'occupait de chimie, tripotait quelques expriences dans les
sous-sols du palais bti sur pilotis et voulait me faire assister
 ses expriences; mais j'ai assez de m'occuper de chimie en
tudiant pour mon compte, et je refusai. Il prit la chose fort
gaiement.

 Mais je m'loigne de mon sujet. Revenons  notre malade.

 Jusqu'au 20, les choses allrent assez bien. Je n'tais
nullement prpar au triste vnement qui s'annona le 21 au matin
quand je fis ma visite  lord Montbarry. Son tat s'tait aggrav
et srieusement. En l'examinant, je dcouvris des symptmes de
pneumonie,--ce qui veut dire en langue vulgaire, inflammation de
la substance des poumons. Il respirait avec difficult et les
quintes de toux ne parvenaient  le soulager qu'en partie. Je
m'inquitai de ce qui avait pu se passer. Je fis  cet gard une
vritable enqute qui n'eut d'autre rsultat que de _me
_convaincre que mes ordonnances avaient t suivies avec autant de
soin que par le pass, et qu'il n'avait t expos  aucun
changement de temprature. Ce fut  mon grand regret qu'il me
fallut augmenter le chagrin de lady Montbarry, mais je dus,
lorsqu'elle me parla de faire appeler un second mdecin en
consultation, lui avouer que ce n'tait rellement pas la peine.
Milady me pria de ne rien pargner et de demander l'avis du plus
clbre mdecin d'Italie. Heureusement nous n'avions pas  aller
bien loin. Le premier des mdecins italiens est Torello, de
Padoue. J'envoyai un exprs pour le demander. Il arriva dans la
soire du 21, et confirma en tous points mon opinion sur la
pneumonie; Il ajouta que la vie de notre malade tait en danger.
Je lui dis quel avait t mon traitement, et il l'approuva sans
rserve. Il fit de prcieuses recommandations et,  la prire de
lady Montbarry, consentit  diffrer son retour  Padoue jusqu'au
lendemain matin.

 Nous vmes tous deux le malade  plusieurs reprises dans la
nuit. La maladie s'aggravait d'heure en heure malgr tous nos
soins. Le matin, le docteur Torello prit cong de nous.

--Cet homme est perdu, rien n'y fera; on devrait le prvenir, me
dit-il.

 Dans la journe, je prvins le lord aussi doucement que je pus,
que sa dernire heure tait arrive. On m'assure qu'il y a de
srieuses raisons pour que je dise tout ce qui se passa entre nous
 ce sujet. Le voici donc:

 Lord Montbarry reut la nouvelle de sa mort prochaine avec
rsignation, mais sans y croire absolument. Il me fit signe de
m'approcher et murmura faiblement ces mots  mon oreille:--Puis-je
avoir confiance en vous? Je lui rpondis:

 Vous pouvez avoir pleine et entire confiance en moi.

 Il attendit un peu, respirant  peine, et reprit  voix basse:

--Cherchez sous mon oreiller.

 Je trouvai une lettre cachete et affranchie, prte  tre mise
 la poste. C'est  peine si je l'entendis prononcer les paroles
suivantes:

--Mettez-la vous-mme  la poste.

 Je rpondis que je le ferais, et je le fis. Je regardai
l'adresse: elle tait pour une dame de Londres. Je ne me souviens
pas de la rue, mais je me rappelle parfaitement le nom; c'tait un
nom italien: Mme Ferraris.

 Cette nuit-l Sa Seigneurie mourut; la congestion pulmonaire
commena. Je le fis aller encore quelques heures, et, le lendemain
matin, je vis dans ses yeux qu'il me comprenait quand je lui dis
que j'avais mis sa lettre  la poste. Ce fut le dernier signe de
connaissance qu'il donna. Quand je le revis, il tait pour ainsi
dire tomb en lthargie. Il languit dans un tat d'insensibilit
complte, soutenu pour ainsi dire par des moyens artificiels,
jusqu'au 23 et, mourut le soir sans connaissance.

 Quant  une cause de sa mort, trangre  celles que je viens
d'indiquer, il est, si je puis m'exprimer ainsi, absurde de
vouloir la dcouvrir. Une bronchite se terminant par une
pneumonie, c'est tout; il n'y a pas autre chose; telle fut la
maladie dont il mourut, c'est aussi certain que deux et deux font
quatre. Je joins ici une note du docteur Torello lui-mme, qui
vient  l'appui de mon opinion, afin, comme on me l'a demand, de
satisfaire pleinement les compagnies anglaises qui ont assur la
vie de lord Montbarry. Ces compagnies d'assurances ont t sans
nul doute fondes par ce saint si clbre par son incrdulit dont
parle le Nouveau Testament, et qui a nom, si je ne me trompe,
saint-Thomas!

 Ici se termine la dposition du docteur Bruno.

 Revenons pour un instant aux questions que nous avons faites 
lady Montbarry: il nous reste  ajouter qu'elle n'a pu nous donner
aucun renseignement au sujet de la lettre que le docteur a mise 
la poste,  la demande de lord Montbarry. Quand le lord l'a-t-il
crite? Que contenait-elle? Pourquoi la cachait-il  sa femme et 
son beau-frre? Pourquoi pouvait-il crire  la femme du courrier?
Telles furent les demandes auxquelles elle fut incapable de nous
rpondre. La chose mrite d'tre claircie comme tout mystre
encore inexpliqu. Quant  nous, cette lettre sous l'oreiller du
lord nous semble en tous points inexplicable; mais une question:
Mme Ferraris peut tout apprendre. On aura facilement son adresse 
Londres, au bureau des courriers italiens, dans Golden square.

 Arriv  la fin du prsent rapport, nous devons attirer votre
attention sur sa conclusion, qui est justifie par le rsultat de
nos recherches.

 La question que se posent les directeurs et nous-mmes est
celle-ci: L'enqute a-t-elle rvl quelque circonstance
extraordinaire qui rende suspecte la mort de lord Montbarry?

 L'enqute a sans nul doute rvl des circonstances
extraordinaires, telles que la disparition de Ferraris, l'absence
absolue de train de maison et de domestiques chez lord Montbarry,
la lettre mystrieuse que le lord a demand au docteur de mettre 
la poste. Mais, o y a-t-il dans tout cela la preuve qu'aucune de
ces circonstances se rapporte directement ou indirectement  la
seule chose qui nous intresse, la mort de lord Montbarry?

 En l'absence de toute preuve et devant le tmoignage de deux
minents mdecins, il est impossible de prtendre que la fin du
lord ne soit pas naturelle; nous sommes donc obligs de conclure
qu'il n'y a aucune cause pouvant motiver le refus de payer la
somme pour laquelle lord Montbarry tait assur.

 Le prsent rapport partira par la poste de demain 10 dcembre.
On aura le temps de nous envoyer de nouvelles instructions,--si
on le juge ncessaire,--en rponse  notre dpche de ce soir
annonant la conclusion de l'enqute.


X

Voyons, ma chre dame, quoi que vous ayez  me dire, htez-vous.
Je ne veux pas, vous presser inutilement, mais c'est l'heure de
mes affaires et je n'ai pas  m'occuper que des vtres.

C'est en ces termes que M. Troy s'adressait, avec sa bonhomie
habituelle,  la femme de Ferraris, tout en jetant un coup d'oeil
sur sa montre, qu'il posa devant lui; ensuite il s'accouda pour
couter ce que sa cliente pouvait avoir  lui dire.

C'est encore quelque chose sur la lettre qui contenait le billet
de banque de mille livres, commena Mme Ferraris, j'ai dcouvert
qui me l'a envoye.

M. Troy fit un mouvement.

Voici du nouveau! Et qui vous a envoy la lettre?

--Lord Montbarry, monsieur.

Il n'tait pas facile de causer de la surprise  M. Troy, mais les
paroles de Mme Ferraris l'avaient absolument stupfait. Pendant un
instant il la regarda tout tonn sans dire un mot.

Pas possible! reprit-il ds qu'il fut revenu de son premier
tonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas tre!

--Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme Ferraris avec son air
affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me
voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont t fort tonns
surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui
l'a envoy.  la demande de milord, son mdecin l'a mise  la
poste  Venise. Allez vous-mme chez ces messieurs si vous ne
voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si
je savais pourquoi lord Montbarry m'crivait et m'envoyait de
l'argent. Je leur ai donn mon opinion immdiatement. J'ai dit que
c'tait un effet de sa bont habituelle.

--De sa bont habituelle! rpta M. Troy tout  fait tonn.

--Oui, monsieur! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les
autres membres de sa famille, quand j'tais  l'cole, dans ses
terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait protg mon pauvre
cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron? La seule
chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il tait, a t
d'assurer ma vie aprs le dcs de mon mari.

--Jolie explication! s'cria M. Troy. Qu'en ont pens vos
visiteurs du bureau d'assurances?

--Ils m'ont demand si j'avais quelque preuve de la mort de mon
mari.

--Et qu'avez-vous dit?

--J'ai rpondu: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une
opinion positive  vous donner.

--El ils se sont dclars satisfaits, bien entendu?

--Ils ne l'ont pas dit prcisment, monsieur. Mais ils se sont
regards et m'ont souhait le bonjour.

--Eh bien, madame Ferraris,  moins que vous n'ayez encore quelque
autre nouvelle extraordinaire  m'apprendre, j'espre bien que je
vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du
renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez; mais
en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus.

--Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre
chose, reprit Mme Ferraris en se drapant dans sa dignit, je puis
vous la procurer; mais avant, je veux savoir si la loi me permet
de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les
nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est
descendue  Londres,  l'htel Newsbury. Je me propose d'aller la
voir.

--Ne vous en avisez pas! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la
voir?

Mme Ferraris rpondit avec un air de mystre:

Je veux la faire tomber dans un pige! Je ne lui ferai pas
annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici
les premiers mots que je prononcerai: Je viens, milady, vous
accuser rception de l'argent envoy  la veuve de Ferraris. Ah!
Vous pouvez tre tonn, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce
pas? Calmez-vous; la preuve que tout le monde rclame, je la
dcouvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de
couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui
arracherai son masque! La seule chose que je veuille savoir est
celle-ci: la loi me le permet-elle?

--La loi ne vous le dfend pas, rpondit gravement M. Troy; mais
que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre
question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous rellement assez de
courage pour mener  bonne fin une aussi difficile entreprise?
Miss Lockwood m'a dit que vous tiez trs timide et assez
nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-mme, miss
Lockwood ne s'est pas trompe.

--Si vous aviez vcu  la campagne, monsieur, au lieu de vivre 
Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le
chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au
contraire. Mais quand je serai en prsence de cette misrable, et
que je penserai  mon pauvre mari assassin, celle de nous deux
qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et
vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le
bonjour.

Aprs cette dclaration de bravoure, la femme du courrier rajusta
son manteau et sortit.

Un sourire se dessina sur les lvres de M. Troy, non pas railleur,
mais plein d'une sorte de compassion.

Cette pauvre innocente! se dit-il. Si la moiti de ce que l'on
dit de lady Montbarry est vrai, Mme Ferraris et son pige vont
avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.

Et malgr toute son exprience, M. Troy ne put dcouvrir comment
cela finirait.

Cependant Mme Ferraris mettait son ide  excution. Elle allait
tout droit  l'htel Newsbury.

Lady Montbarry tait chez elle, et seule. Mais on hsita  la
dranger quand la visiteuse eut refus de donner son nom. La
nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le
vestibule de l'htel pendant la discussion. C'tait une Franaise,
on l'appela: elle trancha aussitt la question avec un air dlur
qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence,  son avis du
moins:

Madame semble trs bien, dit-elle; madame peut avoir des raisons
pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut approuver.
En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir,
madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour
me suivre.

Malgr la rsolution qu'elle avait prise, le coeur de Mme Ferraris
battait  tout rompre, quand la femme de chambre qui la prcdait
la fit entrer dans l'antichambre et frappa  une des portes qui
s'y ouvraient. Mais il est  remarquer que les personnes du
temprament le plus timide et le plus nerveux sont, en gnral,
mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et
d'accomplir des actes de courage touchant presque  la tmrit.

Une voix grave partant de la chambre cria:

Entrez!

La domestique ouvrit la porte et annona:

Une dame qui demande  vous parler pour affaires, milady.

Puis elle se retira immdiatement. Au mme instant, la timide
petite Mme Ferraris comprima les battements de son coeur, elle
passa le pas de la porte, les mains crispes, les lvres sches,
la tte brlante, et se trouva en prsence de la veuve de lord
Montbarry; toutes deux taient parfaitement calmes en apparence.

Il tait encore de bonne heure, mais le jour pntrait  peine
dans la chambre. Les stores taient baisss, lady Montbarry tait
assise le dos tourn  la fentre, comme si la lumire, mme
tamise, lui et fait mal. Elle tait bien change depuis le jour
mmorable o le docteur Wybrow l'avait reue dans son cabinet de
consultation. Sa beaut avait disparu, elle n'avait plus, comme le
remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le
contraste entre son teint spulcral et ses yeux noirs d'un
brillant mtallique, encore relev par l'clatante blancheur de
son bonnet de veuve, existait encore.

Accroupie comme une panthre sur un petit canap, elle regarda
tout d'abord l'trangre qui entrait chez elle avec une certaine
curiosit, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'cran qu'elle
tenait  la main pour garantir son visage du feu.

Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?

Mme Ferraris essaya de rpondre. Son clair de courage n'existait
dj plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle tait rsolue 
dire taient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent
sur ses lvres.

Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une
fois l'trangre toujours muette.

tes-vous sourde? demanda-t-elle.

Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement
son regard sur son cran et fit une dernire question:

Est-ce de l'argent que vous voulez?

--De l'argent!

Ce seul mot redonna tout son courage  la femme du courrier. Elle
retrouva sa voix.

Regardez-moi bien, milady! s'cria-t-elle.

Lady Montbarry se retourna pour la troisime fois. Les paroles
qu'elle s'tait promis de dire sortirent des lvres de
Mme Ferraris.

Je viens, milady, vous accuser rception de l'argent envoy  la
veuve de Ferraris.

Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se
reposrent avec tonnement sur la femme qui venait de lui parler
ainsi. Rien ne vint troubler la placidit de son visage, pas la
moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre
signe momentan d'tonnement. Elle se mit  fixer de nouveau
l'cran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne
lui et rien dit. L'preuve avait donc t tente et elle avait
entirement chou.

Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait rflchir. Ce
sourire, qui ne faisait que paratre et disparatre, ce sourire 
la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lvres minces. De son
cran, elle dsigna un sige plac de l'autre ct de la chambre.

Prenez la peine de vous asseoir, dit-elle.

Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre
terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obit
machinalement. Lady Montbarry, pour la premire fois, se souleva
un peu du canap et se mit  l'observer avec un regard scrutateur,
pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa
position primitive.

Non, se dit-elle  elle-mme, la femme marche droite, elle n'est
pas ivre, elle est peut-tre folle.

Elle avait parl assez haut pour tre entendue. Pique par cette
insulte, Mme Ferraris rpondit aussitt:

Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous!

--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous tes une insolente?
J'ai remarqu, en effet, que le peuple anglais est assez mal
appris; nous autres trangers, nous nous en apercevons facilement
dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne
saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de
vous avoir laisse entrer aussi facilement chez moi. Votre petit
air innocent l'aura trompe sans doute. Je me demande qui vous
tes? Vous me nommez un courrier qui nous a quitts d'une manire
fort inconvenante. tait-il mari? tes-vous sa femme? Savez-vous
o il est?

L'indignation de Mme Ferrons clata aussitt. Elle s'approcha du
canap; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien.

Je suis sa veuve, et vous le savez bien, mchante femme que vous
tes! Ah! ce fut une heure maudite que celle o miss Lockwood
recommanda mon mari comme courrier au lord!...

Avant qu'elle et pu ajouter une autre parole, lady Montbarry
sauta du canap avec l'agilit d'une chatte, la saisit par les
paules et la secoua avec la force et la frnsie d'une folle.

Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!

Elle la lcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de
dsespoir sauvage.

Mon Dieu! Est-ce possible? s'cria-t-elle, se peut-il que le
courrier soit entr chez nous grce  cette femme.

Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrta au moment o
elle allait sortir de la chambre.

Restez ici, misrable! Restez ici, et rpondez-moi! Si vous
criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos ttes, je vous
trangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur.
Imbcile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds
l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononc le
nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais mme pas vos serments;
je ne croirai personne, miss Lockwood excepte. O demeure-t-elle?
Dites-le-moi, misrable petit insecte, vous pourrez partir
ensuite.

Toute tremblante, Mme Ferraris hsitait. Lady Montbarry la menaa
du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbe
comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et
finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte
avec mpris. Puis changeant d'ide:

Non! Pas encore! Vous diriez  miss Lockwood ce qui est arriv,
elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller
immdiatement; vous viendrez avec moi jusqu' la porte, pas plus
loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez
vous du ct de la porte, que votre vilaine figure ne me voie
pas.

Elle sonna. La servante apparut,

Mon manteau, mon chapeau, et vite!

Elle apporta le manteau et le chapeau qui taient dans la chambre
 coucher.

Une voiture  la porte, et tchez que je n'attende pas!

La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la
glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa
vivacit fline.

J'ai dj l'air  moiti morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un
sourire ironique. Donnez-moi votre bras.

Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre.

Vous n'avez rien  craindre tant que vous m'obirez, lui dit-elle
en descendant l'escalier. Vous me quitterez  la porte de miss
Lockwood et vous ne me reverrez jamais.

Dans l'antichambre, elles rencontrrent la propritaire de
l'htel. Lady Montbarry lui prsenta gracieusement sa compagne:

Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la
revoir!

La propritaire les accompagna toutes deux jusqu' la porte. La
voiture attendait.

Montez la premire, ma chre madame Ferraris, dit milady; et
dites au cocher o il doit aller.

La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry
changea encore. Avec une sorte de rle de dsespoir, elle se jeta
dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes rflexions,
s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait plie  sa volont
d fer, que si elle n'et pas t l, elle garda un silence
glacial, jusqu' la maison de miss Lockwood. En un instant, elle
se rveilla de son apathie: elle ouvrit la portire de la voiture
et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher et saut 
bas de son sige.

Conduisez madame  un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui
tendant le prix de sa course.

Un instant aprs elle avait frapp  la porte de la maison.

Elle entra; la porte se referma sur elle.

O faut-il aller, madame? demanda le cocher.

Mme Ferraris porta la main  son front, essayant de rassembler ses
ides. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans dfense, son amie,
sa bienfaitrice,  la merci de lady Montbarry? Elle se demandait
encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrta  son tour
 la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit
Mme Ferraris  la portire de la voiture:

Venez-vous aussi chez miss Agns? demanda-t-il.

C'tait Henry Westwick.  sa vue, elle joignit les mains en signe
de joie.

Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette
abominable femme est avec miss Agns. Allez et protgez-la!

--Quelle femme? demanda Henry.

La rponse le frappa littralement de stupeur. Quand il entendit
prononcer le nom dtest de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris
avec un regard plein d'tonnement et d'indignation.

J'y vais! fut tout ce qu'il put dire.

Il frappa  la porte de la maison et entra  son tour.


XI

Lady Montbarry, mademoiselle.

Agns tait en train d'crire une lettre, quand la servante la fit
tressaillir en annonant une pareille visiteuse. Sa premire ide
fut de refuser sa porte  la femme qui venait ainsi la trouver.
Mais lady Montbarry tait sur les talons de la bonne, avant
qu'Agns et prononc une parole, elle tait dans la chambre.

Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une
question  vous faire, fort intressante pour moi. Personne que
vous n'y peut rpondre.

C'est ainsi que tout bas, en hsitant, ses grands yeux noirs fixs
 terre, lady Montbarry commena l'entretien.

Sans rpondre, Agns dsigna un sige_. _C'est tout ce qu'elle
pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie
triste et retire qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle
savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry 
l'tranger, lui revint tout  coup  l'esprit, quand elle vit en
face d'elle cette femme habille de noir, encadre dans la porte.
L'trange conduite de lady Montbarry en cette circonstance
ajoutait encore  la perplexit, aux doutes et aux craintes qui la
troublaient. C'tait donc l l'aventurire dont la rputation
s'tait perptue partout o elle avait pass, dans l'Europe
entire! La furie qui avait terrifi Madame Ferraris  l'htel
tait maintenant toute timide et toute tremblante!

Depuis qu'elle tait entre dans la chambre, lady Montbarry ne
s'tait pas risque une seule fois  regarder Agns. Elle hsitait
en avanant pour prendre la chaise qu'on lui avait dsigne; elle
posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout.

Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre, dit-elle
faiblement.

Sa tte tomba sur sa poitrine: elle tait devant Agns comme un
coupable devant un juge sans piti.

Le silence qui suivit tait bien un silence de peur.  ce moment
la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut.

Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide
politesse, et passa en silence.

 la vue de son beau-frre, le courage dfaillant de milady lui
revint aussitt. Sa taille, courbe un moment auparavant, se
redressa. Ses yeux s'arrtrent sur ceux de Westwick, qui
brillaient de dfiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire
plein de mpris.

Henry traversa la chambre pour aller vers Agns.

Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il
tranquillement.

--Non.

--Dsirez-vous la voir?

--Sa visite m'est trs pnible. Il se tourna vers sa belle-soeur:

Entendez vous? demanda-t-il froidement.

--J'entends, rpondit-elle plus froidement encore.

--Votre visite est,  tout le moins, hors de saison.

--Votre intervention est,  tout le moins, fort dplace.

Lady Montbarry s'approcha d'Agns. La prsence d'Henry Westwick
semblait l'enhardir.

Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle
avec une courtoisie pleine de grce. Elle n'a rien qui puisse
vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi 
feu mon mari, avez-vous...

Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante
sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitt:

Avez-vous permis  Ferraris, reprit-elle, de se recommander 
nous en se servant de votre nom?

Agns ne rpondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de
Montbarry, prononc par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire
toute confuse.

Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle,
et je prends intrt...

Lady Montbarry se leva aussitt en joignant les mains avec un
geste de suppliante:

Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps  me parler de la
femme! Rpondez  ma question simplement.

--Laissez-moi lui rpondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce
ne sera pas long.

Agns refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait
rappele  elle-mme. Elle recommena une nouvelle rponse.

Quand Ferraris a crit  feu lord Montbarry, il a certainement d
prononcer mon nom.

En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de
la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva  son
comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agns.

Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se
servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous
demande. Pour l'amour de Dieu rpondez-moi: oui ou non!

--Oui.

Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie
qui avait anim son visage l'instant d'avant disparut soudain; on
aurait dit une femme change en statue de pierre. Elle tait
debout, fixant machinalement Agns, dans une immobilit si
complte que les deux personnes qui la regardaient voyaient 
peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration.

Henry prit la parole un peu brutalement.

Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre rponse maintenant,
n'est-ce pas?

Elle se retourna vers lui.

C'est ma condamnation que j'ai reue; et tournant lentement sur
elle-mme, elle allait quitter la chambre.

Mais, au grand tonnement d'Henry, Agns l'arrta.

Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose  vous
demander  mon tour. Vous avez parl de Ferraris. Je dsire en
parler aussi.

Lady Montbarry baissa la tte en silence. Elle prit son mouchoir
et le posa sur son front d'une main tremblante. Agns remarqua son
motion, et recula d'un pas.

Le sujet vous serait-il pnible? demanda-t-elle timidement.

Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste 
continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur.

Agns reprit:

On n'a dcouvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous
eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous
en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par piti pour sa
femme!

Les lvres minces de lady Montbarry se pincrent encore et
reprirent leur sourire triste et cruel.

Pourquoi me demandez-vous  _moi _des nouvelles d'un homme qui a
disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le
temps en sera venu,

Agns tressaillit.

Je ne vous comprends pas, rpondit-elle. Comment le saurai-je?
Est-ce que quelqu'un me le dira?

--Quelqu'un vous le dira.

Henry ne put garder le silence plus longtemps.

Ce quelqu'un, c'est peut-tre vous, madame! reprit-il avec une
politesse ironique.

Elle lui rpondit avec une dsinvolture pleine de mpris:

Peut-tre bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis
tre la personne qui apprendra  miss Lockwood ce qu'est devenu
Ferraris si...

Elle s'arrta; ses yeux fixrent Agns.

Si quoi? demanda Henry.

--Si miss Lockwood m'y force.

Agns couta, tout tonne.

Si je vous y force? rpta-t-elle. Comment le pourrais-je?
Prtendez-vous que ma volont est suprieure  la vtre?

--Prtendez-vous que la flamme ne brle pas le papillon qui vient
y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire
que la peur exert sur nous une sorte de fascination. J'ai peur
de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire
une visite, je n'ai nullement le dsir de vous voir, car vous tes
une ennemie pour moi. C'est la premire fois de ma vie, je le
jure, que, contre ma propre volont, je me soumets  quelqu'un.
Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la
peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez
paratre ni piti ni curiosit! Soyez dure et brutale, et
impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.

La nature si simple et si franche d'Agns ne put dcouvrir  cette
sortie si inattendue qu'une seule signification.

Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal
que vous m'avez fait en pousant lord Montbarry, vous n'en tes
pas responsable. Je vous ai pardonn ce que j'ai souffert alors
qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus
compltement encore.

Henri souffrait en l'coutant; il l'admirait aussi.

Ne dites plus rien! s'cria-t-il. Vous tes trop bonne pour elle;
elle n'en vaut pas la peine.

Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les
paroles si simples qu'avait prononces Agns absorbaient toute
l'attention de cette trange femme. Pendant qu'elle coutait, son
visage avait pris une expression de tristesse vritable. Quand
elle reprit la parole, sa voix tait change: elle indiquait la
rsignation, mais la rsignation sans espoir.

Innocente et bonne crature que vous tes, dit-elle, qu'importe
votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous
pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera
demand compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le
pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'esprer cependant
que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la
premire fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la
premire fois l'influence que vous avez sur moi, j'esprais.
C'tait une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais
aujourd'hui cette lueur s'est vanouie, c'est _vous _qui l'avez
teinte en me rpondant comme vous l'avez fait  mes questions sur
Ferraris.

--Comment ai-je pu briser vos esprances? demanda Agns. Qu'y a-t-il
de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au
service de Montbarry, et les choses tranges que vous me racontez
maintenant?

--Le moment est proche, miss Lockwood, o vous le saurez. En
attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi
simplement que possible. Le jour o je vous ai pris votre idole,
le jour o j'ai bris votre vie, vous tes devenue  dater de ce
jour, j'en suis fermement persuade, l'instrument de mon chtiment
pour les fautes que j'ai commises depuis de longues annes. Oh!
Cela est arriv dj. Avant aujourd'hui, il s'est trouv une
personne qui, sans s'en douter, a dvelopp chez l'autre
l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais
votre tche n'est pas termine. Il vous reste encore  me conduire
au jour o je serai dcouverte et o la punition qui m'attend
viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou
l-bas  Venise, o mon mari est mort, et nous nous reverrons pour
la dernire fois.

Malgr son bon sens, malgr son mpris des superstitions de tout
genre, Agns fut vivement impressionne par le terrible sang-froid
avec lequel ces mots avaient t prononcs. Elle se tourna toute
ple vers Henri.

La comprenez-vous? demanda-t-elle.--Rien n'est plus facile,
rpliqua-t-il avec ddain.

Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous
dbiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la
vrit. Laissez-la partir!

Agns n'entendit pas plus les dernires paroles de lady Montbarry
que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci.

Conseillez  votre intressante Mme Ferraris d'attendre un peu,
dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui
direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes,
aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari,
nous remettront en prsence. Folie que tout cela, n'est-ce pas
M. Westwick? Mais vous tes indulgent pour les femmes; nous
disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.

Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle et en peur qu'on
la retint encore.


XII

Qu'en pensez-vous? demanda Agns. Elle est folle?

--Je pense tout simplement que c'est une mchante femme: fausse,
superstitieuse, et mauvaise jusqu' la moelle, mais non pas folle.
Je crois que son principal motif en venant ici tait de se donner
le plaisir de vous faire peur.

--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais
cela est.

Henry la regarda, hsita un moment, et s'assit sur le sofa  ct
d'elle.

Je suis trs inquiet de vous, Agns. Sans le hasard heureux qui
m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misrable femme
aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste
et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je
n'aime pas  y penser, et je voudrais la voir changer, surtout
aprs ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me
dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille,
ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement
vous protger. Ne vous mprenez pas au sens de mes paroles, Agns,
ce que je dis l, je le dis en toute sincrit et dans votre
intrt.

Il s'arrta et lui prit la main. Elle fit un lger effort pour la
retirer et finit par cder.

Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, o j'aurai le
droit de vous dfendre? O vous serez la joie et le bonheur de ma
vie?

Il pressa doucement sa main. Elle ne rpondit pas, mais elle
rougit et plit tour  tour, ses yeux erraient dans le vague.

Ai-je t assez malheureux pour vous dplaire? demanda-t-il.

Elle rpondit presque  voix basse:

Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai
passs, murmura-t-elle.

Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois
de retirer sa main. Il continua  la tenir et la porta  ses
lvres.

Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser  d'autres jours plus
heureux que ceux-l, aux jours  venir? Ou s'il faut absolument
que vous songiez au temps pass, ne pouvez-vous pas vous souvenir
de l'poque o je vous aimai et o je vous le dis pour la premire
fois?

Elle soupira.

pargnez-moi, Henry, rpondit-elle tristement; ne me parlez pas
davantage!

La couleur revint  ses joues, sa main trembla. Elle tait belle
ainsi, les yeux baisss et la poitrine se soulevant doucement. Il
aurait donn tout au monde pour la prendre dans ses bras et
l'embrasser. Une sympathie mystrieuse, une pression de main fit
comprendre  Agns cette pense secrte. Elle lui ta sa main, et
fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne
dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colre,
sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser
davantage en ce moment.

Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se
levant.

--Oui, je vous pardonne.

--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agns?

--Oh, non!

--Voulez-vous que je vous quitte?

Elle se leva  son tour, se dirigeant sans rpondre vers la table
 crire. La lettre interrompue par l'arrive de lady Montbarry
tait grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se
tournant vers Henry avec un sourire plein de charme:

Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose
 vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus
simple est peut-tre de vous le laisser deviner tout seul. Vous
venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est
pas une vie bien heureuse, j'en conviens.

Elle s'arrta, observant l'anxit croissante qui se peignait sur
le visage d'Henry  mesure qu'elle parlait.

Savez-vous que je me le suis dj dit avant vous? continua-t-elle.
Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre
frre Stephen et sa femme y consentent.

Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre
qu'elle tendit  Henry.

Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait
d'entendre. Il tait impossible que le changement de vie dont elle
venait de parler signifit qu'elle allait se marier, et cependant
il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrrent, elle
sourit.

Regardez l'adresse, dt-elle; vous devez connatre l'criture,
mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.

Il la regarda. C'tait une grosse criture, l'criture irrgulire
et incertaine d'un enfant. Il prit aussitt la lettre:

Chre tante Agns,

Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a
t lgu et une maison. Nous avons eu du vin et du gteau pour
boire  sa sant. Vous avez notre gouvernante si nous en avions
besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez,
s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre
gouvernante.

 Votre aimante Lucy qui crit cela.

 Clara et Blanche ont essay d'crire aussi, mais elles sont trop
petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la
scher.

C'est de votre nice ane, dit Agns  Henry, qui la regardait
avec tonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'tais
avec leur mre en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient
pas, ce sont les plus charmants bbs que je connaisse. C'est
vrai, le jour o je les ai quittes pour revenir  Londres, j'ai
offert d'tre leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin,
et au moment o vous tes entr, j'crivais  leur mre pour le
lui proposer de nouveau.

--Srieusement! s'cria Henry.

Agns lui mit sa lettre inacheve dans la main. Elle en avait
assez crit pour prouver qu'elle offrait srieusement d'entrer
dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualit de
gouvernante. L'tonnement d'Henry ne peut se dcrire,

Ils ne croiront pas que c'est srieux, dit-il.

--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agns.

--Vous tes la cousine de mon frre Stephen, vous tes une vieille
amie de sa femme.

-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants.

--Mais vous tes leur gale. Rien ne vous oblige  gagner votre
vie en donnant des leons, il est impossible que vous entriez 
leur service comme gouvernante.

--Qu'y a-t-il d'impossible  cela? Les enfants m'aiment; leur pre
m'a donn de nombreuses preuves de vritable amiti et d'estime.
Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant  mon
ducation, il faudrait vraiment que je l'aie compltement oublie
pour n'tre plus capable d'enseigner  trois petits enfants dont
l'ane n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur gale. N'y
a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient
les gales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que
votre frre est le plus proche hritier du titre? Ne sera-t-il pas
lord? Ne me rpondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou
raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je
suis fatigue de mon existence inutile et solitaire, et je veux
rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison
que je prfre  toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un
coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste  stipuler
certaines considrations personnelles avant de la terminer. Vous
ne connaissez pas aussi bien que moi votre frre et sa femme, si
vous doutez de leur rponse. Je crois qu'ils ont assez de courage
et de coeur pour me rpondre oui.

Henry se soumit sans tre convaincu.

C'tait un homme qui dtestait toute excentricit en dehors des
coutumes et mme de la routine. Le changement subit qui allait se
produire dans la vie d'Agns lui donnait quelques craintes. Avec
un but  atteindre devant les yeux, elle serait peut-tre moins
favorablement dispose  l'couter la prochaine fois qu'il lui
ferait sa cour.

Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne
pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur tait
vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec
ses nices, en serait-il de mme? Il connaissait assez les femmes
pour garder ces craintes gostes pour lui seul. Une politique de
temporisation tait la seule  suivre avec une femme aussi
sensitive qu'Agns. S'il l'offensait, il tait perdu. Pour le
moment, il se tut sagement et changea de conversation:

La lettre de ma petite nice, dit-il, a produit un effet dont
l'enfant ne pouvait se douter en crivant. Elle vient justement de
me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.

Agns regarda la lettre de l'enfant.

Comment Lucy a-t-elle pu faire cela?

--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait
un hritage, rpondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans
la maison?

--Est-ce que ma nourrice a hrit?

--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agns, pendant
que je vais vous faire voir la lettre.

Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis
qu'Agns sonnait. Elle revint ensuite prs de lui. Un prospectus
imprim, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table,
lui frappa les yeux. Il portait en tte: _Palace Hotel company of
Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui
rappelrent aussitt la visite importune de lady Montbarry.

Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle en lui tendant le papier et
lui montrant le titre.

Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus.

Une affaire srement excellente, dit-il. Les grands htels font
toujours de l'argent quand ils sont bien administrs. Je connais
l'homme qui a t choisi comme grant, et j'ai en lui une telle
confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.

La rponse ne parut pas contenter entirement Agns.

Pourquoi l'htel s'appelle-t-il _Palace Hotel?_ demanda-t-elle.

Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait
cette question.

Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a lou  Venise; il a
t achet par une compagnie qui en fait un htel.

Agns s'loigna en silence et prit une chaise  l'autre extrmit
de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus
dlicats. Il tait le plus jeune fils de la famille, et son revenu
avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par
d'heureuses spculations. Mais elle, elle tait assez
draisonnable pour blmer la tentation dont il venait de lui
parler. Gagner de l'argent avec la maison o son frre tait mort.

Incapable de comprendre une semblable pense, quand il tait
question d'affaires surtout, Henry recommena  feuilleter ses
papiers, attrist par le changement soudain dont il venait de
s'apercevoir dans les manires d'Agns. Juste au moment o il
trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un
regard sur Agns, s'attendant  ce qu'elle parlt la premire.
Mais elle ne leva mme pas les yeux quand la nourrice parut.
C'tait laisser  Henry le soin de dire  la vieille femme
pourquoi la sonnette l'avait appele au salon.

Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a
fait un legs de cent livres sterling.

La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu
pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle
dit tranquillement:

Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait?

--Feu mon frre, lord Montbarry.

Agns leva aussitt la tte, semblant pour la premire fois
s'intresser  ce qu'on disait. Henry continua:

Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de
la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant 
aller toucher l'argent chez lui.

Dans toutes les classes de la socit, la reconnaissance est la
plus rare des vertus. Dans la classe  laquelle appartenait la
nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait
de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de
l'homme qui avait tromp et abandonn sa matresse.

Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses
vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour
s'en souvenir lui-mme!

Agns intervint aussitt. La nature, qui abhorre en toutes choses
la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, mme chez
les femmes les plus douces; Agns, elle aussi, se mettait
quelquefois en colre. Elle ne put supporter la faon dont la
nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry.

Si vous avez encore quelque honte, s'cria-t-elle, vous devriez
rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'coeure.
Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien  vous!

Aprs cette rflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait,
lui aussi, perdu dans l'estime d'Agns, elle quitta la chambre.

La nourrice reut la verte semonce qui venait de lui tre faite
plutt en riant. Quand la porte fut ferme, ce philosophe en jupon
fit signe  Henry:

Il y a un enttement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle.
Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry tait un
mchant homme, quoiqu'il l'ait trompe. Et maintenant qu'il est
mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part
comme une fuse, vous venez de le voir. C'est de l'enttement!_
_Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon!

--Elle ne parait pas vous avoir fche, dit Henry.

--Elle? rpta la nourrice avec tonnement; elle, me fcher! Je
l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle
tait bb. Que le Seigneur la bnisse! Quand je vais aller lui
dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chrie, et
me dira: Nourrice, ne m'en veux pas, je n'tais pas srieuse
tantt!  propos de cet argent, monsieur Henry, si j'tais plus
jeune, je le dpenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis
trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je
l'aurai?

--Placez-la et touchez-en les intrts, lui dit Henry; tant par
an, vous savez?

--Combien aurai-je? demanda la nourrice.

--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous
aurez entre trois et quatre livres par an.

La nourrice secoua la tte.

Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je
veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce
petit peu d'argent. Je n'ai jamais aim l'homme qui me l'a laiss,
bien qu'il soit votre frre. Si je perdais tout demain, cela ne me
ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours.
On dit que vous tes un spculateur. Dites-moi une bonne affaire,
vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voil pour les fonds
publics! ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant
ainsi son profond mpris pour un placement garanti  trois pour
cent.

Henry montra le prospectus de la _Venitian Hotel Company._

Vous tes une drle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse
effrne, voil quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais
faites bien attention, il faut garder la chose secrte pour miss
Agns, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le
conseil que je vous donne.

La nourrice prit ses lunettes.

_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des
raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour
cent et plus  leurs actionnaires.

Intressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour
l'amour de Dieu, partout o vous irez, recommandez l'htel  vos
amis et tchez qu'il russisse.

La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et
eut, elle aussi, son intrt dans la maison ou tait mort lord
Montbarry.

Trois jours s'coulrent avant qu'Henry pt revoit Agns. Mais
aprs cet intervalle, le lger nuage qu'il y avait entre eux tait
entirement dissip. Agns le reut avec plus d'amabilit que de
coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reu
courrier par courrier une rponse  la lettre qu'elle avait
adresse  Mme Stphen Westwick: son offre avait t accepte avec
joie, mais  une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un
mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; aprs cela, si
rellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait tre
gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait
la famille qu'au cas o elle se marierait, ce dont ses amis
d'Irlande ne dsespraient pas.

Vous voyez que j'avais raison, dit-elle  Henry.

Mais lui n'y croyait pas encore.

Partez-vous rellement? demanda-t-il.

--Je pars la semaine prochaine.

--Quand vous reverrai-je?

--Vous savez bien que vous tes toujours le bienvenu chez votre
frre. Vous me verrez quand vous voudrez.

Elle lui tendit la main.

--Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais dj mes malles.

Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula
vivement.

Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il.

--Je n'aime pas qu'on m'embrasse rpondit-elle.

Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il
regardait comme un privilge de cousin lui semblait de bonne
augure. C'tait indirectement l'encourager comme amoureux.

Le premier jour de la semaine suivante, Agns quitta Londres pour
l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'tait que le
commencement d'un voyage plus long.

L'Irlande devait seulement tre sa premire tape sur un chemin
dtourn, chemin qui la conduisit au Palais,  Venise.



TROISIME  PARTIE


XIII

Au printemps de l'anne 1861, Agns tait installe dans la maison
de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du
premier lord, dcd sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La
vieille nourrice n'avait pas quitt sa matresse. On lui avait
trouv une place convenable  son ge. Elle tait parfaitement
heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle
avait prodigu le premier semestre de ses revenus de la _Venice
Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.

Dans les premiers mois de l'anne, les directeurs des bureaux
d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et
payrent les dix taille livres sterling. Immdiatement aprs, la
veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairire
Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se
rendre aux tats-unis. Les journaux scientifiques avaient annonc
que le baron partait pour se rendre compte des progrs que la
chimie avait faits dans la grande Rpublique amricaine. Sa soeur
rpondit  ceux de ses amis qui lui demandaient si elle
l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans
ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappe. Agns
apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui tait venu faire une
visite  son frre, elle en prouva pour ainsi dire une sorte de
soulagement.

Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai srement fini
avec cette terrible femme!

Une semaine s'tait  peine coule, qu'un vnement inattendu
vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir
d'Agns.

Ce jour-l, Henry tait parti pour Londres. Le matin de son
dpart, il avait tent de presser encore Agns: et les enfants,
comme il l'avait craint, avaient t d'innocents obstacles 
l'excution de son projet, mais il s'tait fait secrtement une
fidle allie de sa belle-soeur.

Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me
servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de
vous couter, ils le feront.

Les deux dames avaient accompagn,  la gare du chemin de fer,
Henry et d'autres invits qui s'en allaient en mme temps, elles
venaient de rentrer  la maison en voiture, quand le domestique
annona qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir
milady.

Est-ce une femme?

--Oui, madame.

La jeune lady Montbarry se tourna vers Agns,

C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a
cherch  dcouvrir les traces du courrier.

--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui tait avec
lady Montbarry  Venise?

--Je vous en supplie, ma chre amie! Ne me parlez jamais de
l'horrible veuve de Montbarry en la dsignant par le nom que _je
_porte maintenant. Stephen et moi nous avons rsolu de lui donner
dsormais le titre qu'elle portait avant d'tre marie. Je suis
lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette faon, il
n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland tait  mon
service avant d'entrer chez la comtesse: c'tait une vritable
femme de confiance, mais elle avait un dfaut qui me fora  la
renvoyer, un caractre insupportable dont on se plaignait
continuellement  l'office. Voulez-vous la voir?

Agns accepta, esprant en tirer quelque renseignement pour la
femme du courrier. L'inutilit de tous les efforts faits pour
dcouvrir les traces de l'homme disparu avait compltement
dcourag Mme Ferraris, qui s'tait rsigne peu  peu. Elle avait
pris des vtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que
l'inpuisable bont d'Agns lui avait procure  Londres. La
dernire chance qu'on et de pntrer le mystre de la disparition
de Ferraris reposait maintenant tout entire sur ce que la femme
qui avait servi en mme temps que le courrier allait dire. Pleine
d'esprance, Agns suivit lady Montbarry dans la pice o
attendait Mme Rolland.

C'tait une grande femme osseuse, arrive  l'automne de la vie,
avec des yeux enfoncs, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa
chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec
un air de soumission absolue ds qu'elles parurent. On voyait du
premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa rputation
intacte; elle avait d'pais et larges sourcils, une voix profonde
et pleine de solennit, des gestes raides et secs et, dans sa
figure, pas la moindre ligne courbe caractristique de son sexe:
tout tait anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente
personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand
on la voyait pour la premire fois, on se demandait pourquoi elle
n'tait pas un homme. Cela va-t-il bien, madame Rolland?

--Pour mon ge, aussi bien que possible.

--Puis-je quelque chose pour vous?

--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je
l'ai servie tant que j'ai t chez elle. On m'offre une place
auprs d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue
demeurer dans le voisinage.

--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nice,
une jolie jeune fille,  ce que l'on m'a dit. Mais, madame
Rolland, vous m'avez quitte il y a quelque temps dj, et
Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la
dernire matresse que vous avez servie.

Un clair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux
enfoncs de Mme Rolland. Elle toussa avant de rpondre, comme si
le souvenir de sa dernire matresse l'treignait  la gorge.

J'ai dit  Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier
--rellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre
prsence, madame,--a quitt l'Angleterre pour l'Amrique.
Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon
plein gr, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma
conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me
procurer cette place.

--Trs bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas
vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera
demain chez moi jusqu' deux heures.

--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame.
Sa nice, miss Haldane, viendra  sa place si vous le permettez.

--Mais parfaitement. Cette jeune  fille est  sre d'tre la
bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss
Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle dsire vous
parler du courrier qui tait au service de feu lord Montbarry _
_Venise.

Les sourcils pais de Mme Rolland se froncrent en signe de
mcontentement.

Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle rpondit.

--Vous ne savez peut-tre pas ce qui s'est pass aprs votre
dpart de Venise? reprit Agns. Ferraris a quitt le palais
secrtement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.

Mme Rolland ferma mystrieusement les yeux comme pour chasser une
vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier
perdu.

Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, rpondit-elle
avec un ton de basse profonde,

--Vous tes svre pour lui, dit Agns. Mme Rolland ouvrit
soudain les yeux.

Je ne parle svrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est
conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais
fait, ni avant, ni depuis.

--Qu'a-t-il donc fait?

--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il
s'est permis des liberts avec moi!

La jeune lady Montbarry se dtourna et mit son mouchoir sur sa
bouche pour touffer un clat de rire.

Mme Rolland continua, paraissant fort trangement surprise de
l'effet que sa rponse avait produit sur Agns.

Et quand j'ai insist pour des excuses, il a eu l'audace,
mademoiselle, de me rpondre que la vie qu'il menait au palais
tait horriblement triste et qu'il n'avait pas trouv d'autre
moyen de s'amuser!

--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agns.
Ferraris ne m'intresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est
mari?

--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.

--Naturellement elle est inquite de lui, continua Agns.

--Elle devrait remercier Dieu d'en tre dbarrasse, interrompit
Mme Rolland.

Agns continua.

Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je dsire
sincrement lui tre utile en cette circonstance. Avez-vous
remarqu quelque chose pendant que vous tiez  Venise, qui
explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels
termes, par exemple vivait-il avec son matre et sa matresse?

--En termes excellents avec sa matresse, rpondit Mme Rolland, si
excellents, qu'ils en taient tout bonnement rpugnants pour une
respectable servante anglaise. Elle le poussait  lui raconter
toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait
besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils
taient gaux. C'tait rpugnant! Cela n'a pas d'autre nom!

--Et son matre? reprit Agns. En quels termes tait Ferraris avec
lord Montbarry?

--Milord vivait constamment enferm avec ses tudes et ses peines,
rpondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour
la mmoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en
avait  toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. Si mes
moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne
me le permettent pas. Ce furent les dernires paroles qu'il me
dit le matin de mon dpart. Je ne lui rpondis mme pas. Aprs ce
qui s'tait pass entre nous, je n'tais naturellement pas en fort
bons termes avec lui.

-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intressant sur cette affaire?

--Rien, rpondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agns
dsappointe.

--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit
miss Lockwood, rsolue de tirer l'nigme au clair, tandis qu'elle
en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.

Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants
noirs fans, en signe d'horreur.

Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitt ma
place  cause de ce que j'ai vu...?

Agns l'arrta.

Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose
qui puisse expliquer l'trange conduite de Ferraris?

--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et
M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot,
ils taient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme
minemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour mme
o j'ai quitt le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor,
le baron dire de sa chambre, dont la porte tait entr'ouverte, 
Ferraris: J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous
pour mille livres, vous? Et Ferraris rpondit: N'importe quoi,
monsieur, du moment o on ne le saurait pas. Ce fut tout; le
baron et le domestique partirent ensuite d'un clat de rire. Jugez
par vous-mme, mademoiselle.

Agns rflchit un instant. Mille livres, c'tait justement la
somme qu'on avait envoye  Mme Ferraris dans la lettre anonyme.
Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la
conversation du baron et de Ferraris? Il tait inutile de presser
davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre
renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'
la laisser se retirer. C'tait une tentative de plus, faite
inutilement pour retrouver le courrier disparu.

Il y avait un dner de famille le soir de ce jour-l dans la
maison, mais un seul invit, un neveu du nouveau lord Montbarry,
fils an de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put
rsister au dsir de raconter l'histoire du premier et dernier
assaut tent sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une faon
fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout  la
fois de Mme Rolland.

Son mari lui demanda pourquoi cette crature phnomnale tait
venue  la maison. Elle le lui dit, et annona, bien entendu, la
prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le
commencement du dner tait, contre son habitude, silencieux et
proccup, prit aussitt part  la conversation avec des clats
d'enthousiasme.

Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je
l'ai aperue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant 
cheval.  quelle heure vient-elle demain.

--Avant deux heures?

--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui
tre prsent!

Agns se mit  rire.

tes-vous donc dj amoureux de miss Haldane?

Arthur rpondit gravement:

Il n'y a rien de drle  cela. J'ai pass toute ma journe le
long du mur de son jardin  l'attendre. Miss Haldane me rendra le
plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

--Comment pouvez-vous dire une folie pareille? C'tait une folie,
sans doute. Mais qu'aurait pens Agns si elle avait pu se douter
que cette rponse la poussait sur le chemin de Venise?


XIV

L't s'avanait et la transformation du palais vnitien en htel
moderne touchait  sa fin.

Tout l'extrieur de l'difice, avec sa belle faade donnant sur le
canal, avait t intelligemment conserv.  l'extrieur toutes les
pices avaient t refaites, ou plutt on en avait diminu les
dimensions. Les larges corridors de l'tage suprieur servirent 
faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs dsireux
de dpenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien amnagement que
les parquets en losanges et les plafonds dlicatement sculpts, en
parfait tat de conservation; ils n'avaient besoin que d'un
nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-l pour
augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'htel. 
l'extrmit du palais, on laissa les pices qui s'y trouvaient
telles quelles.

C'taient relativement de petites chambres, mais si lgamment
dcores qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces
pices formaient les appartements occups par lord et lady
Montbarry et le baron Rivar. La chambre o Montbarry mourut tait
encore meuble comme une chambre  coucher; elle portait le n 14.
La chambre situe au-dessus, dans laquelle le baron s'tait
install, avait sur le registre de l'htel le n 38. Avec leurs
peintures toutes fraches, leurs plafonds nettoys  neuf, une
fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacs par de
jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient
d'tre les plus charmantes et les plus confortables de l'htel.
Quant au rez-de-chausse, autrefois triste et dsert, on en avait
fait de splendides salles  manger, des salons de lecture des
salles de billard, des fumoirs, vritablement royaux. Les caveaux,
semblables  des prisons, taient maintenant ars et clairs
comme les constructions les plus rcentes; ils talent changs,
comme par le coup de baguette d'une fe, en cuisines, en offices,
en glacires et en caves, dignes des  htels les plus grandioses
qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a prs de vingt ans.

Un mois avant la fin de ces travaux entrepris  Venise, dans
l'htel du Palais, Mme Rolland avait dj sa place chez
Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un vritable Csar
fminin, tait venue, avait vu et avait vaincu ds sa premire
visite chez le nouveau lord Montbarry.

Milady et miss Agns firent autant de compliments d'elle qu'Arthur
Barville. Lord Montbarry dclara que c'tait la seule jolie femme
qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir
t peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que
d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss
Haldane, de son ct, tait sortie enchante de sa premire
entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances.
Le mme jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des
fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prtexte de savoir si
la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le
lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.

En moins d'une semaine, les deux maisons en taient aux termes les
plus amicaux.

Mme Carbury, cloue sur son canap par une maladie de l'pine
dorsale, devait  sa nice un de ses rares plaisirs, la lecture
des romans nouveaux ds leur apparition. Arthur s'aperut bientt
de ce dtail; aussi s'offrit-il volontairement  suppler miss
Haldane. Il avait quelques notions de mcanique, et il
perfectionna la chaise articule sur laquelle reposait
Mme Carbury; il inventa diffrents moyens de la transporter du
salon  sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre
dame toute gaie. Avec les droits qu'il se crait  la
reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il tait,
Arthur avana rapidement dans les bonnes grces de la charmante
nice. Quoiqu'il et soigneusement gard son secret, elle savait
parfaitement--est-il ncessaire de le dire?--qu'il tait
amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite dcouvert ses
propres sentiments  son gard. Observant les deux jeunes gens
comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre
proccupation, la pauvre malade dcouvrit en miss Haldane des
signes non quivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle
n'avait encore montre  aucun de ses nombreux admirateurs. Une
fois fixe, Mme Carbury saisit la premire occasion favorable pour
parler d'Arthur.

Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur
s'en ira.

Miss Haldane leva tranquillement la tte de son ouvrage.  Il ne
va pas nous quitter! s'cria-t-elle.

--Mais, ma chrie, il est dj rest chez son oncle un mois de
plus qu'il ne devait. Son pre et sa mre ont naturellement envie
de le revoir.

Miss Haldane rpondit aussitt par une ide qui ne pouvait
videmment germer que dans un esprit troubl par la passion.

Pourquoi son pre et sa mre ne viendraient-ils pas chez lord
Montbarry? La rsidence de sir Thodore Barville n'est pas  plus
de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord
Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de crmonie entre eux.

--Ils peuvent tre retenus chez eux, reprit Mme Carbury.

--Mais, ma chre tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons
que vous en parliez  Arthur!

--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?_

Miss Haldane baissa aussitt la tte sur son ouvrage. Mais sa
tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait
trahie.

Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit  part et
causa avec lui, pendant que sa nice tait au jardin. Le roman
nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture 
la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.

Le jour suivant, il crivit chez lui, et mit dans sa lettre une
photographie de miss Haldane.  la fin de la semaine, sir Thodore
et lady Barville arrivrent chez lord Montbarry et purent
s'assurer que le portrait qu'on leur envoy n'avait pas flatt
l'original. Ils s'taient maris jeunes et, chose trange, ils
n'taient pas opposs  ce qu'on suivt leur exemple. La question
d'ge tant ainsi carte, les amoureux ne devaient plus
rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane tait fille unique et
possdait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes tudes et
s'tait conquis un certain renom  l'Universit; mais cela ne
suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils an de sir Thodore,
sa position tait dj du reste assure. Il tait g de vingt-deux
ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune
raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter
d'obstacle  la clbration du mariage, qui pouvait avoir lieu
vers la premire semaine de septembre. Pendant que les jeunes
poux feraient  l'tranger l'invitable voyage de noce, une soeur
de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple
aussitt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et
s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.

Tout cela fut dcid au commencement du mois d'aot. Vers la mme
date, les derniers travaux taient termins dans le vieux palais 
Venise. On scha les chambres  la vapeur, les caves furent
remplies de bon vin, le grant runit une arme de domestiques, et
on annona pour le mois d'octobre, dans l'Europe entire,
l'ouverture du nouvel htel.


XV

_Miss Agns Lockwood  Madame Ferraris. _J'ai promis, ma bonne
milie, de vous donner quelques dtails sur le mariage de
M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix
jours. Mais j'ai eu tant  faire en l'absence du matre et de la
matresse de la maison, que je n'ai pu vous crire qu'aujourd'hui.

 Les invitations n'ont t faites qu'aux membres de la famille du
mari et de la femme, en raison de la mauvaise sant de la tante de
miss Haldane. Du ct de la famille Montbarry, il y avait, outre
lord et lady Montbarry, sir Thodore et lady Barville,
Mme Narbury, la deuxime soeur de milord comme vous savez, Francis
et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistmes  la
crmonie en qualit de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes
filles fort gentilles, cousines de la marie, se joignirent 
nous. Nos robes taient blanches, avec des garnitures vertes en
honneur de l'Irlande. Le mari nous fit  toutes cadeau d'un joli
bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de
nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux
domestiques des deux maisons,  qui l'on avait permis de boire 
la sant des nouveaux maris,  l'autre bout de la salle  manger,
vous aurez la liste complte des convives du djeuner de noce.

 Le temps tait magnifique et l'office en musique fut superbe.
Quant  la marie, on ne saurait dire combien elle tait belle et
combien elle fut charmante et candide pendant toute la crmonie.
Nous fmes trs gais au djeuner, et les discours ont t fort
bien tourns. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le
mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant
peu changer compltement notre genre de vie.

Si j'ai bonne mmoire, voici comment il s'exprima: Nous sommes
tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la
sparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort
heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous?
Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous,
si vous n'avez pas dj d'autres engagements, bien entendu,
de nous retrouver avec les jeunes maris avant la fin de leur
voyage de noce, et de recommencer le charmant djeuner que nous
venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos
jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre
en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois  rester
seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans
le nord de l'Italie,  Venise, par exemple.

 On applaudit  cette ide, et les applaudissements se changrent
en clats de rire, grce...  qui?...  ma chre vieille nourrice.
Au moment o M. Westwick pronona le nom de Venise, elle se leva
soudain  la table des domestiques,  l'autre bout de la pice, et
cria de toutes ses forces: Descendez  notre htel, mesdames et
messieurs! Nous touchons dj six pour cent de notre argent; et si
vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce
qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en
moins de temps que rien. Demandez plutt  M. Henry!

 Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de
nous avouer qu'il tait actionnaire d'une compagnie qui venait de
se former pour exploiter un htel  Venise, et qu'il y avait aussi
intress la nourrice, pour une petite somme, je pense.

 Aussitt chacun voulut porter le mme toast et l'on but: Au
succs de l'htel de la nourrice, et  une hausse rapide du
dividende!

 Peu  peu on en revint  la question plus importante du rendez-vous
projet  Venise; les difficults commencrent alors: bien
entendu, plusieurs personnes avaient dj accept des invitations
pour l'automne.

 De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent
s'engager  venir. De notre ct, nous tions plus libres. M,
Henry Westwick devait aller  Venise avant nous tous pour assister
 l'inauguration du nouvel htel. Mme Narbury et M. Francis
Westwick s'offrirent  l'accompagner; et aprs quelque hsitation,
lord et lady Montbarry s'arrtrent  un autre arrangement. Lord
Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller
jusqu' Venise, mais lui et sa femme consentirent  suivre
Mme Narbury et M. Francis jusqu' Paris. Il y a cinq jours dj
qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici 
ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont suppli bien fort,
les pauvres chrubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a
pens qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrs de leurs
tudes et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux
fatigues du voyage.

 J'ai reu ce matin de Cologne une lettre charmante de la marie.
Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans
dtour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en
Irlande, nes sous une bonne toile, et je crois qu'Arthur
Barville est de celles-l.

 La prochaine fois que vous m'crirez, j'espre que vous serez en
meilleure sant et plus calme, et que votre emploi continuera 
vous plaire. Croyez-moi votre sincre amie.

 A. L.

Agns venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'ane de
ses petites lves entra dans la chambre annonant que le
domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant
quelque malheur, elle sortit  la hte.

Le domestique comprit qu'il l'avait effraye.

Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hta-t-il
de dire. Milord et milady sont fort bien  Paris. Ils dsirent
seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les
retrouver.

En mme temps il tendait  Agns une lettre de lady Montbarry.

Ma chre Agns,

 Je suis si heureuse de la vie que je mne ici,--il y a six
ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyag--que j'ai fait tous mes
efforts pour persuader  lord Montbarry d'aller  Venise. Et, ce
qui est bien plus important, j'en suis arrive  mes fins! Il est
maintenant dans sa chambre en train d'crire les lettres d'excuses
aux personnes dont il avait accept des invitations. Je vous
souhaite, ma chre, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment
viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour tre tout
 fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bbs. Bien
qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi
malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous
remettra ces quelques lignes crites  la hte, et prendra soin de
vous pendant le voyage jusqu' Paris. Embrassez les enfants pour
moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur ducation
pour le moment! Faites vos malles immdiatement, ma chrie, et je
ne vous en aimerai que mieux.

 Votre amie affectionne,

 ADELA MONTBARRY.

Toute trouble, Agns replia la lettre, et pour se remettre, se
rfugia quelques minutes seule dans sa chambre.

Le premier moment de surprise pass, en rentrant en possession
d'elle-mme,  l'ide d'aller  Venise, elle se souvint des
derniers mots prononcs chez elle par la veuve de Montbarry:

_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou l-bas  Venise, o
mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernire fois._

C'tait une concidence extraordinaire pour le moins, que la
marche des vnements dt conduire ainsi, fatalement, Agns 
Venise, surtout aprs ces paroles!

Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, tait-elle
toujours en Amrique? Ou bien la marche des vnements l'avait
elle ramene, elle aussi, fatalement,  Venise? Agns se leva
honteuse d'avoir song  tout cela, honteuse de s'tre pos de
pareilles questions.

Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur
annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante
des enfants, la proccupation des prparatifs d'un voyage dcid 
la hte chassa de son esprit, comme elles le mritait, toutes ces
absurdes penses qu'elles avait eues, Agns se mit  la besogne
avec cette ardeur fbrile dont les femmes seules sont capables
quand elles font quelque chose qui leur plait. Le mme tour, les
voyageurs arrivrent  Dublin  temps pour prendre le bateau
d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et
lady Montbarry  Paris.



QUATRIME  PARTIE


XVI

On tait seulement au 20 septembre, quand Agns et les enfants
arrivrent  Paris. Mme Narbury et son frre Francis taient dj
en route pour l'Italie. Mais le nouvel htel ne devait pas tre
ouvert aux voyageurs avant trois semaines.

C'tait Francis Westwick qui tait cause de ce dpart prmatur.

Comme Henry, son frre cadet, il avait augment ses ressources
pcuniaires en entreprenant diffrentes affaires qui toutes, du
reste, touchaient  ce qu'on appelle les arts libraux. Il avait
gagn de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il
avait plac ses bnfices dans un thtre de Londres. Cette
dernire spculation, dirige intelligemment, avait prospr 
souhait, grce  un public enthousiaste.

Cherchant un nouveau succs pour la saison d'hiver, Francis
s'tait dcid  tcher de conserver un public dj blas en
donnant un nouveau genre de ballet de son invention, o l'action
d'une pice  grand spectacle n'aurait rien  souffrir d'un
intermde de danse.

Il tait maintenant  la recherche de la meilleure danseuse du
monde entier. Il voulait une toile, un phnomne. Ayant entendu
parler, par ses correspondants trangers, de deux femmes qui
avaient dbut avec succs, l'une  Milan, l'autre  Florence, il
tait parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres
yeux. De l il devait rejoindre,  Venise, les nouveaux maris.
Une de ses soeurs, qui tait veuve, et qui avait  Florence des
amis qu'elle dsirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les
Montbarry restrent  Paris jusqu' ce qu'il ft temps de partir
pour tre exacts au rendez-vous  Venise. Henry les trouva encore
en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour
assister  l'ouverture du nouvel htel.

Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette
occasion pour presser Agns; il ne pouvait choisir un plus mauvais
moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que
ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatigurent excessivement.
Elle n'tait pas malade et elle prenait volontiers sa part des
distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux trangers
le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la
tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgr
tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'tait pas d'humeur 
couter avec plaisir, ou mme avec patience, les amabilits
d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre.

Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne
voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir?

--Je croyais connatre un peu les femmes, dit Henry  lady
Montbarry, en lui racontant sa dconvenue, mais Agns est une
nigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle
reste toujours aussi pleine de sa mmoire que s'il tait mort en
lui restant fidle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous!

--C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, rpondit
lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agns
peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les
circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi tait
indigne d'elle, n'en est-il pas moins rest l'poux de son coeur?
Si peu qu'il l'ait mrit, elle a t pendant qu'il vivait sa plus
sincre et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle
reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincre et sa
meilleure amie. Si vous l'aimez rellement, attendez, et reposez-vous
en sur vos deux plus fidles allis: le temps et moi. Voici
mon avis, voyez vous-mme si ce n'est pas le meilleur que je
puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et
quand vous quitterez Agns, parlez-lui comme s'il ne s'tait rien
pass entre vous.

Henry suivit sagement ce conseil.

Comprenant sa rserve, Agns se montra fort amicale et presque
gaie. Quand il s'arrta  la porte pour la voir une dernire fois,
elle dtourna vivement la tte pour lui cacher son visage. tait-ce
bon signe?

Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry
jusqu'au bas de l'escalier. crivez-nous quand vous serez 
Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme,
et nous fixerons notre dpart pour l'Italie d'aprs ce qu'ils nous
diront.

Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours aprs, on
reut une dpche de lui. Elle tait date de Milan et non de
Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment trange:

_J'ai quitt l'htel. Serai de retour  l'arrive d'Arthur et de
sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan._

Henry prfrait Venise  toute autre ville de l'Europe, aussi
avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu' ce que toute
la famille ft runie. Quel vnement inattendu avait donc pu le
forcer  changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune
explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement
subit d'itinraire?

La suite l'apprendra.


XVII

L'htel du palais, qui voulait faire sa clientle surtout parmi
les voyageurs anglais et amricains, clbra bien entendu
l'ouverture de ses portes par un grand banquet o l'on pronona
force discours.

Henry Westwick arriva  Venise juste pour prendre le caf avec les
invits et fumer quelques cigares.

 la vue des splendeurs des salles de rception, frapp surtout
par l'habile mlange de confort et de luxe qui rgnait dans les
chambres  coucher, il commena  trouver fort srieuse la
plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix
pour cent. L'htel dbutait bien. On avait fait tant de rclames
en Angleterre et  l'tranger que tout le monde connaissait la
maison avant d'y tre descendu. Henry ne put obtenir qu'une des
petites chambres de l'tage suprieur, encore ne la lui donna-t-on
que grce  un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par
lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller
s'tendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les
projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une
autre chambre bien meilleure que la premire. Se dirigeant
tranquillement vers les rgions leves o on l'avait relgu,
l'attention d'Henry fut appele par une voix en colre qui, avec
le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'levait contre une des
plus grandes privations dont puisse tre afflig un libre citoyen
de la libre Amrique: la privation du gaz dans sa chambre 
coucher.

Les Amricains sont srement le peuple le plus hospitalier de la
terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractre fort
agrable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme
les autres humains, et la patience d'un Amricain a des limites,
surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre  coucher.
Le naturel des tats-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa
 croire que sa chambre  coucher ft compltement termine parce
qu'elle ne possdait pas un bec de gaz.

Le grant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques
remises  neuf et redores partout, sur les murs et le plafond; il
fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les
salirait srement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le
voyageur rpondit que c'tait fort bien, mais qu'il ne comprenait
pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il tait habitu  une chambre
 coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait 
avoir. Le grant lui offrit obligeamment de demander  une autre
personne, qui occupait  l'tage au-dessous une chambre claire
tout entire au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela,
Henry, qui tait tout prt  changer une petite chambre  coucher
contre une grande, s'offrit  faire l'change. L'excellent naturel
des tats-Unis lui donna sur-le-champ une poigne de main.

Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous
comprendrez sans doute les beauts de ces dcorations.

Henry regarda le numro de sa nouvelle chambre. C'tait le numro
14.

Tombant de fatigue et de sommeil, il esprait naturellement passer
une bonne nuit. D'une excellente sant, Henry dormait tout aussi
bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre
chambre; nanmoins, sans la moindre raison, son attente fut due.
Le lit luxueux, la chambre bien are, le charme dlicieux de
Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux
sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible
sentiment de malaise le tint veill jusqu'au jour. Il descendit
dans le caf aussitt que les gens de l'htel furent sur pied, il
commanda  djeuner.

Un autre changement se fit encore en lui ds que le repas fut
servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il tait sans
apptit. Une excellente omelette, des ctelettes cuites  point,
il renvoya tout sans y goter, lui dont l'apptit tait toujours
gal, lui qui s'accommodait de tout.

La journe s'annonait belle et brillante.

Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido.

Dehors,  l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il
n'avait pas quitt l'htel depuis dix minutes qu'il s'endormait
profondment dans la gondole. Il se rveilla au moment de
dbarquer, se jeta  l'eau et gota le plaisir d'un bain en pleine
Adriatique. Il y avait seulement  cette poque-l un pauvre petit
restaurant dans l'le; mais l'apptit lui tait revenu, et Henry
tait prt  manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit
comme un homme affam. En y rflchissant, il ne pouvait
comprendre qu'il et renvoy l'excellent djeuner de l'htel.

Il rentra  Venise et passa la journe dans les galeries de
tableaux et dans les glises. Vers six heures sa gondole le
ramena, toujours avec un fort bon apptit,  l'htel, o il devait
dner  table d'hte avec un compagnon de voyage qu'il avait
invit.

Tous ceux qui prirent part au dner y firent honneur, 
l'exception d'une seule personne. Au grand tonnement d'Henry,
l'apptit avec lequel il tait entr  l'htel le quitta soudain,
sans aucune cause, ds qu'il fut  table. Il but quelques gorges
de vin, mais ne put absolument rien manger.

Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage.

--Je n'en sais pas plus que vous, rpondit-il en toute sincrit.

Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et
confortable chambre  coucher. Le rsultat de cette deuxime
exprience fut semblable au premier: il ressentit encore la mme
sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore
une fois il essaya de djeuner, mais l'apptit lui fit toujours
dfaut!

Cette dernire exprience tait trop extraordinaire pour que Henry
n'en parlt pas. Il raconta le fait  ses amis dans la salle
publique, devant le grant. Plein de zle pour dfendre son htel,
le grant, bless de voir la mauvaise rputation qu'on faisait 
son numro 14, invita les personnes prsentes  visiter la chambre
 coucher de M. Westwick et  dcider si c'tait bien  elle que
M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout
 un monsieur  cheveux gris invit  djeuner par un voyageur
anglais.

C'est le docteur Bruno, le premier mdecin de Venise, dit-il. Je
le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la
chambre de M. Westwick.

En entrant au numro 14, le mdecin regarda autour de lui avec un
certain tonnement, que remarqurent tous ceux qui
l'accompagnaient.

La dernire fois que je suis entr dans cette chambre, dit-il, ce
fut pour une triste chose. C'tait avant que le palais ne ft
transform en htel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut
ici.

Une des personnes prsentes demanda le nom du gentilhomme. Le
docteur Bruno rpondit, sans se douter qu'il tait devant le frre
de la personne morte:--_Lord Montbarry._

Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot 
personne.

Ce n'tait pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux.
Mais il sentit nanmoins une rpugnance invincible  rester dans
cet htel. Il rsolut de quitter Venise. Demander une autre
chambre, c'tait, il le voyait bien, froisser le grant: quitter
l'htel et aller dans un autre, ce serait dcrier ouvertement un
tablissement au succs duquel il tait intress.

Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait
qu'il tait parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et
qu'une ligne adresse  son htel  Milan suffirait pour le faire
revenir. Dans l'aprs-midi, il prit le train de Padoue, dna avec
son apptit accoutum et dormit aussi bien que d'habitude.

Le lendemain, deux personnes compltement trangres  la famille
Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre
par la route de Venise, arrivrent  l'htel du Palais et
occuprent le numro 14.

Fort inquiet des ennuis que lui avait dj valus une de ses
meilleures chambres  coucher, le grant saisit l'occasion qui se
prsenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient
trouv leur chambre. Il put juger combien ils taient satisfaits
en les voyant rester  Venise un jour de plus qu'ils n'avaient
d'abord projet, rien que pour jouir plus longtemps de
l'excellente installation du nouvel htel.

Nous n'avons rien trouv de semblable en Italie, dirent-ils, vous
pouvez donc tre certain que nous vous recommanderons  tous nos
amis.

Quand le numro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise,
voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, aprs avoir visit
la chambre, la retint sur-le-champ.

Cette dame tait Mme Narbury. Elle avait laiss Francis Westwick 
Milan, en train de ngocier l'engagement  son thtre, d'une
nouvelle danseuse de la Scala.

N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait
qu'Arthur Barville et sa femme taient dj  Venise.

L'exprience que fit Mme Narbury du numro 14 diffra compltement
de celle qu'avait fait son_ _frre Henry de cette mme chambre.

Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut
troubl par une succession de rves affreux; la figure qui jouait
le rle principal dans chacun d'eux tait celle de son frre mort,
le premier lord de_ _Montbarry.

Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit
poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le
vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre;
elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bcher; elle le
vit fascin par une misrable crature, boire le breuvage qu'elle
lui prsentait et mourir empoisonn. L'horreur de ces rves fit un
tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus
rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'tait elle
seule qui avait vcu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre
frre et ses soeurs taient toujours en discussion avec lui, et sa
mre avoua que de tous ses enfants, son fils an tait celui
qu'elle aimait le moins.

Assise prs de la fentre de sa chambre et regardant le lever du
soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'nergie
cependant, frmissait de terreur en rcapitulant chacun de ses
rves.

Lorsque sa femme de chambre entra  son heure habituelle et
remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la premire
raison qui lui vint  l'esprit. Cette domestique tait si
superstitieuse qu'il aurait t fort maladroit de lui dire la
vrit. Mme Narbury rpondit simplement qu'elle n'avait pas trouv
le lit  son got,  cause de sa grande dimension. Elle tait
accoutume chez elle, comme sa femme de chambre le savait, 
coucher dans un petit lit.

Inform de ce fait dans le courant de la journe, le grant vint
lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen
d'viter cet inconvnient. C'tait de changer de chambre et d'en
prendre une autre portant le n 38, situe immdiatement au-dessus
de celle qu'elle dsirait quitter.

Mme Narbury accepta.

Elle tait maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans
la chambre occupe autrefois par le baron Rivar.

Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de
plus, les affreux rves de la premire nuit vinrent pouvanter son
esprit, reparaissant l'un aprs l'autre dans le mme ordre. Cette
fois-ci, ses nerfs dj fort surexcits ne purent supporter cette
nouvelle secousse. Elle jeta sur ses paules sa robe de chambre,
et sortit  la hte au milieu de la nuit. Le garon de service,
rveill par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la
porte, la vit se prcipiter tte baisse en bas de l'escalier, 
la recherche du premier tre qu'elle rencontrerait pour lui tenir
compagnie.

Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse
excentricit anglaise, l'homme consulta le registre de l'htel et
conduisit la dame en haut,  la chambre occupe par sa domestique.

Elle ne dormait pas, et, chose plus tonnante, elle n'tait mme
pas dshabille. Elle reut sa matresse sans le moindre signe
d'tonnement.

Quand elles furent seules et quand Mme Narbury l'eut, comme il le
fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une
fort trange rponse:

J'ai parl de l'htel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle;
celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu
dire que feu lord Montbarry est la dernire personne qui ait
habit le palais avant sa transformation en htel. La chambre dans
laquelle il est mort est celle o vous avez dormi la nuit
dernire. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai
rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai pass la
nuit comme vous voyez, la lumire allume et lisant ma Bible. 
mon avis, aucun membre de votre famille ne peut esprer tre
heureux ou mme tranquille dans cette maison.

--Que voulez-vous dire?

--Laissez-moi, s'il vous plat, m'expliquer, madame. Quand
M. Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du mme
domestique, il a occup comme vous, sans le savoir, la chambre o
est mort son frre. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux.
Il n'y avait cependant aucune raison  cela; le domestique l'a
entendu dire  des messieurs, au caf, qu'il n'avait pu dormir et
qu'il s'tait trouv tout mal  son aise. Mais, bien plus encore,
quand le jour vint, il ne put mme pas manger sous ce toit maudit.
Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi
avoir son opinion, c'est qu'il est arriv ici quelque chose 
milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fantme erre tristement
jusqu' ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont
les seuls auxquels sa prsence se rvle. Vous le reverrez tous
encore peut-tre. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans
cette affreuse maison! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une
autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde!

Mme Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce
dernier point.

Je n'ai pas la mme opinion que vous, rpondit-elle gravement.
Mais je voudrais parler  mon frre de tout ce qui est arriv.
Nous allons retourner  Milan.

Quelques heures s'coulrent ncessairement avant qu'elles pussent
quitter l'htel par le premier train du matin.

Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme Narbury trouva moyen
de raconter _confidentiellement _au domestique ce qui s'tait
pass entre elle et sa matresse. Ce dernier avait aussi des amis
auxquels il redit  son tour et _confidentiellement _toute
l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en
bouche, arriva aux oreilles du grant. Il comprit que l'avenir de
l'htel tait en pril,  moins qu'on ne ft quelque chose pour
effacer la rputation de la chambre numro 14.

Des voyageurs anglais, connaissant par coeur l'almanach de la
noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et
Mme Narbury n'taient pas les seuls membres de la famille
Montbarry. La curiosit pouvait en amener d'autres  l'htel,
surtout aprs ce qui venait de se passer. L'imagination du grant
trouva aisment un moyen habile de les drouter dans ce cas-l.
Les numros de toutes les chambres taient maills en bleu, sur
des plaques blanches, visses aux portes. Il ordonna qu'on fit
faire une nouvelle plaque portant le numro 13 _bis, _et il
conserva la chambre vide jusqu'au moment o la plaque fut prte.
Puis on mit le nouveau numro  la chambre; le numro 14 enlev
fut plac sur la porte de la propre chambre du grant, au deuxime
tage, chambre qui, n'tant pas  louer, n'avait pas t numrote
auparavant. Le numro 14 disparut donc ainsi  tout jamais des
livres de l'htel, comme numro d'une chambre  louer.

Aprs avoir prvenu les domestiques de ne pas jaser avec les
voyageurs, au sujet du numro chang, sous peine d'tre
immdiatement renvoys, le grant se frotta les mains, heureux
d'avoir fait son devoir envers ses patrons.

Maintenant, pensa-t-il en lui mme, avec un sentiment de triomphe
excusable aprs tout, que la famille entire vienne ici, nous
sommes de force  lutter avec elle.


XVIII

Avant la fin de la semaine, le grant de l'htel se trouva une
fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une dpche
arriva de Milan, annonant que Francis Westwick serait  Venise le
lendemain, et qu'il dsirait qu'on lui rservt, si cela tait
possible, le n 14 du premier tage.

Le grant rflchit quelques instants avant de donner ses ordres.

La chambre numrote  nouveau avait t occupe en dernier lieu
par un Franais, Elle devait tre encore loue le jour de
l'arrive de M. Francis Westwick, mais elle serait vide le jour
suivant.

Fallait-il conserver la chambre pour M. Francis? Et quand il
aurait pass une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 _bis,
_lui demander devant tmoins comment il s'tait trouv dans sa
chambre  coucher? Dans ce cas, si la rputation de la chambre
tait encore discute, elle serait venge par la rponse mme
d'une personne de la famille qui, la premire, avait fait le
mauvais renom du n 14. Aprs avoir pens  tout cela, le grant
se dcida  tenter l'exprience et donna des ordres pour que le 13
_bis _soit rserv.

Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition
d'esprit. Il avait fait signer un engagement  la danseuse la plus
connue d'Italie; il avait confi Mme Narbury aux soins de son
frre Henry, qui l'avait rejoint  Milan, et il tait entirement
libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire
que le nouvel htel exerait sur ses parents.

Quand son frre et sa soeur lui racontrent ce qui leur tait
arriv, il dclara aussitt qu'il irait  Venise dans l'intrt de
son thtre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les lments mmes
d'un drame o paratraient des fantmes. Il trouva en chemin de
fer le titre:

_L'HTEL hant,_

Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond
noir, dans tout Londres, et soyez sr que le public viendra en
foule! disait-il.

Reu avec une attention pleine de politesse par le grant,
Francis, en entrant dans l'htel, prouva un dsappointement.

Il y a erreur, monsieur; nous n'avons pas de chambre portant le
numro 14 au premier tage. La chambre qui a ce numro est au
deuxime tage; elle a toujours t occupe par moi, depuis le
jour de l'ouverture de l'htel. Peut-tre voulez-vous parler du
numro 13 _bis, _au premier tage? Elle sera  votre disposition
demain,--une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous
ferons de notre mieux pour vous contenter.

Le directeur d'un thtre  succs est probablement le dernier
homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses
semblables. Aussi Francis prit-il le grant pour un farceur et
l'histoire du numro des chambres pour un mensonge.

Le jour de son arrive, il dna seul avant l'heure de la table
d'hte, afin de pouvoir questionner le garon  son aise, sans
tre entendu de personne. La rponse qu'on lui fit lui prouva que
le numro 13 _bis _occupait bien exactement dans l'htel la place
que lui avaient dsigne son frre et sa soeur comme celle du
numro 14.

Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le
monsieur franais qui occupait alors le numro 13 _bis _tait le
propritaire d'un thtre de Paris qu'il connaissait
personnellement.

tait-il en ce moment  l'htel? Il tait sorti et serait
certainement de retour pour la table d'hte.

Quand le dner fut termin, Francis entra dans la salle et fut
reu  bras ouverts par son collgue parisien. Venez fumer un
cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si
vous avez rellement engag cette femme  Milan.

Francis put ainsi comparer l'intrieur de la chambre avec ce qu'on
lui en avait dit  Milan.

Arrivant  la porte, le Franais se souvint qu'il avait un
compagnon de voyage.

Mon peintre de dcors est ici avec moi, dit-il,  la recherche Je
sujets. C'est un excellent garon qui regardera comme une faveur
que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un
domestique de le lui dire quand il rentrera.

Il tendit sa clef  Francis:

Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13
_bis._

Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au
plafond des ornements pareils  ceux dont on lui avait parl. Il
venait  peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort
dsagrable le frappa soudain.

Une odeur rvoltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur
qu'il n'avait jamais sentie jusque-l, le saisit  la gorge.

C'tait un amalgame de deux odeurs d'une essence particulire et
qui, quoique mlanges, taient perceptibles chacune sparment.
Cette trange exhalaison consistait en une senteur lgrement
aromatique et cependant fort dsagrable avec une odeur moins
pntrante, mais si nausabonde que Francis dut ouvrir la fentre
pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de
plus cette horrible atmosphre.

Le directeur franais rejoignit son collgue anglais avec un
cigare dj allum. Il recula d'tonnement  la vue, terrible en
gnral pour ses compatriotes, d'une fentre ouverte.

Vous autres Anglais vous tes vraiment fous avec vos ides sur
l'air pur! s'cria-t-il. Nous allons mourir de froid.

Francis se retourna et le regarda avec des yeux tonns.

Srieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la
chambre? demanda-t-il.

--Quelle odeur? reprit son confrre. Je ne sens que mon cigare qui
est excellent. En voulez-vous un? Mais pour Dieu! Fermez la
fentre!

D'un geste Francis refusa le cigare.

Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal  mon aise et tout
tourdi; il vaut mieux que je m'en aille. Il mit son mouchoir sur
sa bouche et se dirigea vers la porte.

Le Franais suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel
tonnement qu'il oublia tout  fait d'empcher l'air du soir de
continuer  entrer.

Est-ce vraiment si horrible que cela? demanda-t-il.

-C'est horrible! murmura Francis derrire son mouchoir. Je n'ai
jamais rien senti de pareil.

On frappa  la porte: c'tait le peintre en dcors. Son directeur
lui demanda aussitt s'il y avait une odeur quelconque dans la
chambre.

Je sens votre cigare qui doit tre dlicieux; offrez m'en un tout
de suite!

--Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose,
quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque
chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant?

Le peintre parut confondu par l'nergique vhmence des paroles
qu'il venait d'entendre.

Votre chambre est aussi frache et aussi saine que possible; et
en disant cela il se retourna avec tonnement du ct de Francis
Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'intrieur de la
chambre  coucher avec un sentiment de dgot non dguis.

Le directeur parisien s'approcha de son collgue anglais et le
regarda d'un air inquiet.

Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez
que le vtre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter
d'autres tmoignages, regardez; voici d'autres nez encore, et il
montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La
porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle
rapidit une odeur se propage. Maintenant coutez; je vais faire
appel  ces nez innocents dans la langue de leur le brumeuse:--
Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein?

Les enfants clatrent de rire et s'empressrent de rpondre:

Non.

--Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Franais
dans sa langue  lui cette fois. Je vous plains de tout mon coeur,
croyez-moi, allez voir un mdecin, car il y a srement quelque
chose de drang dans votre pauvre nez.

Aprs lui avoir donn cet avis charitable, il rentra dans sa
chambre et ferma toute entre  la brise frache avec un soupir de
contentement. Francis quitta l'htel et suivit la route qui
conduisait  la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit
bientt. Il put allumer alors un cigare et se mit  songer,  ce
qui venait d'arriver.


XIX

vitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la
place enveloppe par un clair de lune naissant.

Sans s'en douter, il tait un vritable matrialiste. L'trange
impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet
qu'elle avait produit sur les autres parents de son frre dfunt
n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait
plein de bon sens.

Peut-tre bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que
je ne le pensais, se dit-il; tout cela peut bien n'tre qu'un tour
de sa faon, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi; est-ce
qu'il faudrait vraiment que je voie un mdecin? Suis-je malade? Je
ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais
pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien
attendre jusqu' demain pour dcider si je dois voir un mdecin.
En tous cas, l'htel ne me semble pas devoir me fournir un sujet
de pice. L'odeur effrayante d'un fantme invisible peut tre une
ide parfaitement nouvelle. Mais si je la mets  excution, si je
l'applique au thtre, je ferai fuir le public entier. >

Comme il en arrivait  terminer ses rflexions par cette
plaisanterie, il aperut une dame entirement vtue de noir, qui
semblait l'observer.

Monsieur Francis Westwick, monsieur? Est-ce que je me trompe? lui
demanda cette dame en le regardant.

--Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander  qui
j'ai l'honneur de parler?

--Nous ne sommes rencontrs qu'une fois, quand feu votre frre me
prsenta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout  fait
oubli mes grands yeux noirs et ce teint ple que vous avez
dclar hideux, m'a-t-on dit?

Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de manire 
ce que les rayons de la lune clairassent en plein son visage.

Francis reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'il hassait le
plus cordialement de toutes, la veuve de son frre dfunt, le
premier lord Montbarry. Il frona les sourcils en la regardant;
son habitude des coulisses, les innombrables rptitions
auxquelles il avait assist et o les actrices avaient mis sa
patience  une rude preuve, l'avaient accoutum  parler rudement
aux femmes qu'il n'aimait pas.

Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en
Amrique!

Elle ne fit aucune attention au ton dsagrable qu'il avait pris,
mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arrta.

Laissez-moi vous accompagner un instant, rpondit-elle
tranquillement. J'ai quelque chose  vous dire.

--Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare.

--La fume ne me gne pas..

Aprs cela, il n'y avait qu' s'incliner  moins d'tre un
vritable brutal. Il se rsigna avec autant de bonne grce que
possible.

 Eh bien, voyons, que voulez-vous?

--Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick,
laissez-moi vous faire connatre avant ma position. Je suis seule au
monde.  la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une
autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Amrique, de
mon frre, le baron Rivar.

La rputation du baron et les doutes que la mdisance avait jets
sur ses relations avec la comtesse taient bien connus de Francis.

Il a t tu  une table de jeu, demanda-t-il brutalement.

--La question ne m'tonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton
ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualit
d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y
connaissez en fait de jeu. Mon frre n'est pas mort de mort
violente, monsieur Westwick. Il a succomb comme bien d'autres
malheureux  une pidmie de fivre qui rgnait dans une ville de
l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a caus sa mort m'a rendu
les tats-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer
faisant voile de New-York, un vaisseau franais qui m'a amene au
Havre. J'ai continu mon voyage solitaire vers le sud de la France
et je suis venue  Venise.

Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-mme Francis.

Elle s'arrta, attendant qu'il parlt.

Ah! Alors vous tes venue  Venise, dit-il ngligemment, et
pourquoi?

--Parce que je n'ai pas pu faire autrement, rpondit-elle.

Francis la regarda avec une curiosit railleuse. C'est drle,
fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement?

--Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier
mouvement, rpondit-elle. Supposons que ce soit un coup de tte?
Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde o je voudrais
me trouver. Des souvenirs que j'excre s'y rattachent dans mon
esprit. Si j'avais une volont bien  moi, je n'y serais jamais
revenue. Je dteste Venise. Nanmoins, vous le voyez, je suis ici.
Avez-vous jamais rencontr une femme aussi peu raisonnable.
Jamais, j'en suis sre!

Elle s'arrta et le regarda un moment, puis soudain changeant de
ton:

Quand attend-on miss Agns Lockwood?

Il n'tait pas facile de prendre Francis  l'improviste, mais
cette question extraordinaire le surprit.

Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir  Venise?

Elle se mit  rire d'un rire amer et moqueur.

Mettons que je l'ai devin!

Le ton de son interlocutrice, ou peut-tre le dfi audacieux qui
brillait dans ses yeux fit monter la colre au front de Francis
Westwick.

Lady Montbarry!... commena-t-il.

--Arrtez! interrompit-elle, la femme de votre frre Stephen
s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec
aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant
d'avoir commis la faute d'pouser votre frre. Appelez-moi, s'il
vous plat, la comtesse Narona.

--Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de
vous moquer du monde, vous vous tes trompe d'adresse. Parlez-moi
clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir.

-Si vous dsirez garder secrte l'arrive de miss Lockwood 
Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.

Elle voulait videmment l'irriter, et elle y russit.

Mais c'est de la folie, s'cria-t-il avec colre. Le voyage de
mon frre n'est un secret pour personne. Il amne miss Lockwood
avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien
informe, vous savez peut-tre pourquoi elle vient  Venise?

La comtesse tait redevenue soudain toute pensive. Elle ne
rpondit pas.

Ils avaient atteint dans leur trange promenade une des extrmits
de la place; ils taient maintenant debout devant l'glise Saint-Marc.
Le clair de lune qui frappait en plein tait assez lumineux
pour montrer toutes les beauts de l'difice dans les moindres
dtails de son architecture si varie. On voyait mme les pigeons
de Saint-Marc, dormant en ligne serre sur la corniche du porche.

Je n'ai jamais vu la vieille glise si belle par le clair de
lune, dit tranquillement la comtesse se parlant  elle-mme plutt
qu' Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.

Elle s'loigna de l'glise et vit Francis qui l'coutait avec un
regard tonn.

Non, continua-t-elle, reprenant tout  coup le fil de la
conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici; je
sais seulement que nous devons nous rencontrer  Venise.

--Vous vous tes donn rendez-vous?

--C'est la destine qui le veut, rpondit-elle la tte penche sur
sa poitrine et les yeux  terre.

Francis clata de rire.

Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussitt, c'est le hasard qui
le veut, comme disent les imbciles.

Avec sa logique ordinaire, Francis rpondit:

Le hasard prend un drle de chemin pour vous conduire au rendez-vous.
Nous avons tout arrang pour nous rencontrer  l'htel du
Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste
des voyageurs. La destine aurait d vous amener aussi  l'htel
du Palais.

Elle baissa vivement son voile.

La destine le peut encore maintenant: htel du Palais? rpta-t-elle
se parlant toujours  elle-mme. L'enfer d'autrefois devenu
le purgatoire d'aujourd'hui; c'est l'endroit mme!... mon Dieu!
L'endroit mme...

Elle s'arrta et posa la main sur le bras de son compagnon:

Peut-tre miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la
famille? s'cria-t-elle vivement. tes-vous positivement sr
qu'elle descendra  l'htel?

--Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood
voyageait  avec lord et lady Montbarry? Et ne savez-vous pas
qu'elle est de la famille? Il va vous falloir emmnager  notre
htel, comtesse?

--Oui, dit-elle faiblement, je vais emmnager  votre htel.

Il tait impossible de voir si elle se moquait ou non; elle avait
encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds
 la tte. Il tait loin de l'aimer, il se dfiait d'elle, il la
dtestait; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanit, il se
sentit oblig de lui demander si elle avait froid.

Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible.

--Par une nuit pareille, comtesse?

--La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous
que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met
la corde au cou? Il a froid, n'est-ce pas? Il se sent faible, lui,
aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-tre; mais,
voyez-vous, la destine m'a pass la corde au cou: je la sens qui
me serre dj.

Elle jeta un regard autour d'elle.

Ils taient alors arrivs prs du fameux caf connu sous le nom de
Florian.

Faites-moi entrer l, dit-elle, il faut que je boive quelque
chose pour me remettre. Allons, n'hsitez pas: vous avez tout
intrt  ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit
ce que j'avais de plus important  vous dire. J'ai  vous parler
d'une affaire qui a rapport  votre thtre.

Se demandant en lui-mme ce qu'elle pouvait bien vouloir  son
thtre, Francis cda  regret  la ncessit et l'accompagna au
caf. Il la lit asseoir dans une encoignure o ils pouvaient
causer tranquillement sans attirer l'attention.

Que prenez-vous? demanda-t-il avec rsignation.

Elle s'adressa directement au garon et lui donna ses ordres.

Du marasquin et une tasse de th.

Le garon la regarda avec tonnement; Francis en fit autant. Pour
tous deux c'tait une nouveaut que du th avec du marasquin. Sans
s'inquiter de leur stupfaction, lorsque le garon eut excut
ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il
verst un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand,
qu'on emplit ensuite de th.

Je ne peux pas faire cela moi-mme, dit-elle; mes mains tremblent
trop.

Elle avala tout chaud ce mlange bizarre.

Du punch au marasquin! Voulez-vous en goter? fit-elle. Voici
comment j'en ai appris la recette: Quand la feue reine
d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma mre tait
attache  sa personne. Cette malheureuse reine adorait ce
mlange: le punch au marasquin. troitement attache  sa
gracieuse et souveraine matresse, ma mre partagea ses gots. Et
moi je tiens cette recette de ma mre. Maintenant, monsieur
Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous tes
directeur de thtre; voulez-vous une nouvelle pice?

-Je veux toujours une nouvelle pice, pourvu qu'elle soit bonne.

-Et vous paierez bien si elle est bonne?

--Je paye toujours bien dans mon intrt mme.

--Si je fais la pice, voudrez-vous la lire? Francis hsita.

Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la tte d'crire une pice?

-Oh! Rien, reprit-elle. J'ai racont un jour  feu mon frre une
visite que j'avais faite  miss Lockwood, la dernire fois que je
suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne
l'intressa nullement, mais il fut frapp de ma manire de la lui
raconter.--Tu peins, me dit-il, ce qui s'est pass entre vous
avec la prcision d'un dialogue de thtre. Tu as dcidment
l'instinct dramatique; essaie donc d'crire une pice. Tu gagneras
peut-tre de l'argent. Voil ce qui me l'a mis dans la tte.

--Vous n'avez cependant pas besoin d'argent!

--J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des gots coteux. Je n'ai
rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me
reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas
davantage.

Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres
payes par les compagnies d'assurances. Tout est dj parti?
Elle souffla sur sa main. Parti comme cela! rpondit-elle
froidement.

--Baron Rivar?

Elle le regarda avec un clair de colre brillant dans ses yeux
noirs et durs.

Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous
oubliez que vous n'avez pas encore rpondu  la proposition que je
vous ai faite. Ne dites pas non sans y rflchir. Souvenez-vous
quelle vie a t la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce
soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'tranges
aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observ:
je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma tte les lments
d'une pice, si l'occasion de la faire se prsente  moi?

Elle attendit un moment, puis rpta soudain son trange question
sur Agns.

Quand attend-on miss Lockwood  Venise?

--Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pice,
comtesse?

La comtesse parut avoir quelque difficult  rpondre
catgoriquement  cette question. Elle fit de nouveau un plein
verre de son mlange et en but la moiti.

Cela a tout  faire avec ma pice. Rpondez-moi donc.

Francis rpondit:

Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-tre bien avant.

--C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible,
si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas,
je sais  ce que je dis; j'aurai termin le plan de ma pice pour
vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous
la lire?

Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait
de punch au marasquin.

Je suis une nigme pour vous, et vous voulez me comprendre,
n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que
les personnes nes sous un climat chaud ont beaucoup
d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez
nulle part de personnes aussi mathmatiquement logiques qu'en
Italie, en Espagne, en Grce et dans les autres pays mridionaux.
L, l'esprit est absolument ferm  toute chose d'imagination, il
est sourd et aveugle de naissance  tout ce qui touche au
spiritualisme. De temps  autre, dans le cours des sicles, un
grand gnie apparat chez eux; mais c'est une expression qui
confirme la rgle. Maintenant, coutez! Moi, je ne suis pas un
gnie, mais, dans mon humble sphre, je crois tre une exception
aussi.  mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si
commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les
Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le
rsultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai  chaque minute
des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels
sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes matres absolus;
ils me poussent  leur gr sur terre et sur mer, ils ne me
quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-mme
en ce moment. Pourquoi je ne leur rsiste pas? Ah! mais je leur
rsiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur rsister  l'aide de
cet excellent punch.  de rares intervalles, j'ai la douce
religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un
temps, j'ai espr que ce qui me semblait la ralit pouvait bien
tre aprs tout l'illusion. J'ai mme consult  ce sujet un
mdecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant.
Chaque fois je suis oblige de cder: la terreur et les craintes
superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une
semaine je saurai si la destine est inflexible, ou si, au
contraire, je puis la vaincre. Si cette dernire esprance se
ralise, je veux matriser cette imagination qui prend  tche de
me torturer, en l'obligeant  s'absorber dans l'occupation dont je
vous ai dj parl. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et
puisque nos affaires sont arranges, cher monsieur Westwick,
voulez-vous que nous sortions de cette salle o l'on touffe et
que nous retournions respirer l'air frais du soir.

Ils se levrent tous deux en mme temps pour quitter le caf.
Francis pensait en lui-mme que la quantit de punch au marasquin
qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle
venait de lui raconter.


XX

Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main.
C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pice.

Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait
d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait
nouvellement chang le numro, rpondit:

Mon sjour  Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de
plus  me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le
dire maintenant. Avez-vous dj fait choix d'un sujet? Je connais
le got du public anglais mieux que vous, je peux donc vous
pargner une perte de temps inutile.

--Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un 
traiter. Si vous avez une ide, donnez-la-moi; je rponds des
personnages et du dialogue.

--Vous rpondez des personnages et du dialogue, rpta Francis.
C'est hardi pour un commenant! Je me demande si j'arriverai 
branler votre sublime confiance en vous-mme, en vous proposant
le sujet le plus difficile  manier qui soit au thtre? Que
diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et
d'essayer un drame o il y aurait des apparitions, des spectres.
Notez bien que ce serait une histoire vraie, base sur des faits
qui se sont passs dans cette ville mme, une histoire  laquelle
nous sommes mls vous et moi.

Elle le saisit aussitt par le bras et l'entrana au milieu de la
place dserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la
colonnade.

Maintenant! dit-elle vivement, ici o personne ne peut nous
couter, je veux savoir comment je puis tre mle  ce drame?
Comment?_ _comment?

Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience
d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'tait
amus de son outrecuidante confiance en elle-mme, et il n'avait
fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commena 
considrer la chose  un autre point de vue. Sachant tout ce qui
s'est pass dans le vieux palais avant sa transformation en htel,
il tait possible que la comtesse pt lui donner quelque
explication sur ce qui tait arriv  son frre,  sa soeur et 
lui-mme;  tout le moins, elle pouvait peut-tre lui faire
quelque rvlation curieuse, capable de servir de donne  un
auteur de talent pour un bon gros drame. La prosprit de son
thtre tait la seule chose qui l'occupait,

Je suis peut-tre sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une
pice pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.

C'est  cause de ces motifs, dignes de l'entier dvouement  l'art
dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pices 
succs, qu'il raconta ce qui lui tait arriv  lui et  ses
parents dans l'htel hant. Il ne passa mme pas sous silence la
terreur superstitieuse qui avait envahi la nave femme de chambre
de Mme Narburry.

Tristes matriaux, si vous les considrez avec les yeux de la
raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique
dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de
la famille  leur entre dans la chambre fatale, jusqu' ce
qu'enfin vienne le parent  qui le fantme invisible qui hante la
chambre se montrera, pour lui apprendre tout entire la terrible
vrit. Voil de quoi faire une pice, j'espre, comtesse, et une
pice de premier choix!

Il s'arrta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra mme
pas les lvres. Il se pencha pour la regarder de plus prs.

Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgr tout son
esprit et toute son habilet, il ne pouvait le deviner. Elle_
_tait debout devant lui, exactement comme devant Agns, quand
celle-ci s'tait dcide  rpondre nettement  la question
qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de
pierre. Ses yeux taient grands ouverts et fixes, la vie semblait
avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle
tait aussi froide que les pavs sur lesquels ils marchaient. Il
lui demanda si elle tait malade.

Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler  un
mort.

Vous n'tes srement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre
au srieux ce que je viens de vous dire?

Ses lvres se mirent  remuer. Elle semblait faire un effort pour
parler.

--Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.

Elle finit par reprendre possession d'elle-mme.

Une faible tincelle vint animer la fixit sombre et froide de ses
yeux. Un moment aprs, elle parla d'une faon intelligible.

Je n'avais jamais song  l'autre monde, murmura-t-elle, comme
une femme parlant en rve.

Elle se rappelait maintenant sa dernire entrevue avec Agns; elle
se souvenait de la confession qui lui tait chappe, de la
prdiction qu'elle avait faite  cette poque.

Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet,
elle continua  suivre tranquillement sa pense, les yeux hagards,
sans songer un instant  lui.

J'ai prdit que quelque vnement sans importance nous
rassemblerait encore une fois. Je me suis trompe: ce ne sera pas
un vnement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prdit que
je serais peut-tre la personne qui lui dirait ce qu'est devenu
Ferraris, si elle m'y forait. Puis-je subir une autre influence
que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand _elle_
le verra, LE verrai-je aussi, moi?

Sa tte s'affaissa; ses paupires se fermrent lourdement; elle
poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le
sien pour la soutenir et essaya de la ranimer.

Allons, comtesse, vous tes fatigue et excite. Vous avez assez
parl ce soir. Laissez-moi vous conduire  votre htel. Est-ce
loin d'ici?

Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il
l'avait soudainement rveille d'un profond sommeil.

Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil htel sur
le quai. Mon esprit est dans un tat trange; j'ai oubli le nom.

--L'htel Danieli?

--Oui!

Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la
Piazzetta. L, quand ils furent devant la lagune claire par la
pleine lune, elle l'arrta au moment o il se dirigeait vers la
Riva degli Schiavoni.

J'ai quelque chose  vous demander. Laissez-moi un peu
rflchir.

Aprs un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses
ides.

Allez-vous coucher ce soir dans la chambre? dit elle.

Il lui rpondit qu'un autre voyageur l'occupait,

Mais le grant me l'a rserve pour demain, si je la dsire,
ajouta-t-il.

--Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser,

-- qui?

 moi!

Il tressaillit  son tour.

Aprs ce que je vous ai dit, vous voulez rellement coucher dans
cette chambre, demain soir?

--Il faut que j'y couche.

--N'avez-vous pas peur?

--J'ai horriblement peur.

--Je le pensais bien, aprs ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc
prendriez-vous la chambre? Vous n'y tes pas oblige.

--Je n'tais pas oblige de venir  Venise lorsque j'ai quitt
l'Amrique, rpondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je
prenne et que je garde cette chambre jusqu'...

Elle s'arrta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous
intresse pas.

Il tait inutile de discuter, Francis changea le sujet de la
conversation.

Nous ne pouvons rien dcider ce soir, dit-il; j'irai vous voir
demain matin, et vous me direz la dcision que vous aurez prise.

Ils continurent  se diriger vers l'htel. En arrivant, Francis
lui demanda si elle tait  Venise sous son propre nom.

Elle secoua la tte.

Je suis connue ici comme veuve de votre frre, on m'y connat
aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux tre _incognito,
_cette fois  Venise; je voyage sous un nom anglais fort
vulgaire.

Elle hsita et resta sans parler.

Que m'est-il donc arriv? murmura-t-elle. Je me souviens de
certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai dj oubli le nom
de l'htel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que
j'ai pris.

Elle l'entrana prcipitamment dans la salle d'attente o se
trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs.
Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrter
sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James.

Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens
la tte lourde. Bonne nuit.

Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amneraient les
vnements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris
un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des
domestiques le pria de passer au bureau de l'htel. Il y trouva le
grant, qui le reut gravement, comme s'il avait quelque chose de
fort srieux  lui annoncer.

Il tait au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme
les autres membres de la famille, prouv un mystrieux malaise
dans le nouvel htel. Il avait t inform confidentiellement de
l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre 
coucher. Sans avoir la prtention de discuter la chose, il tait
oblig de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui
rservait pas la chambre en question, aprs ce qui s'tait pass.

Francis rpondit schement, un peu froiss du ton qu'avait pris le
grant:

J'aurais peut-tre renonc  coucher dans la chambre, si vous
l'aviez conserve pour moi. Dsirez-vous que je quitte l'htel?

Le grant vit la maladresse qu'il avait commise et se hta de la
rparer.

Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous
satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande
pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait dplu. La rputation
d'un tablissement comme celui-ci est fort importante et mrite
qu'on s'en occupe. Puis-je esprer que vous nous ferez la faveur
de ne rien dire de ce qui s'est pass en haut? Les deux Franais
nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.

Ces excuses ne laissrent  Francis d'autre alternative polie que
de cder  la requte du grant.

--Cela met fin au projet insens de la comtesse, pensa-t-il en
lui-mme, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!

Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris;
on lui rpondit que tous deux taient en route pour Milan. Comme
il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua
le chef des garons qui marquait sur les bagages les numros des
chambres o on devait les monter. Une malle surtout attira son
attention par la quantit extraordinaire de vieux bulletins qui y
taient colls. Le garon la marquait justement alors; le numro
tait 13 _bis._

Francis regarda aussitt la carte attache sur le couvercle. Elle
portait un nom anglais: Mme James!

Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle tait
arrive de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au
salon de lecture. Il alla regarder dans la pice qu'on lui
dsignait et y vit une dame seule. Il s'avana un peu et se trouva
face  face avec la comtesse.

Elle tait assise dans un endroit sombre, la tte baisse et les
bras croiss sur sa poitrine.

Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fbrile, avant que Francis
ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas
vous attendre. Je me suis dcide  venir ici avant que personne
n'ait pu prendre la chambre.

--L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis.

--Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine.
Je l'ai prise pour une semaine.

--Qu'est-ce que miss Lockwood a donc  faire dans tout cela?

--Elle a tout  y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre.
Je la lui donnerai quand elle viendra.

Francis commena  comprendre l'ide superstitieuse qui la
poursuivait.

Comment vous, une femme instruite, seriez-vous rellement comme
la femme de chambre de ma soeur! s'cria-t-il. En supposant que le
pressentiment absurde que vous avez soit une chose srieuse, vous
prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frre, ma soeur et
moi n'avons rien vu, comment miss Agns Lockwood dcouvrira-t-elle
ce qui ne nous a pas t rvl? C'est une parente loigne de
Lord Montbarry, c'est seulement une cousine.

--Elle tait plus prs du coeur de Montbarry qu'aucun de vous,
rpondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu' son dernier jour,
mon misrable mari s'est repenti de l'avoir abandonne. Elle verra
ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.

Francis couta, cherchant en vain  trouver la raison qui avait pu
faire prendre  la comtesse une pareille rsolution.

Je ne vois pas quel intrt vous avez  tenter cette exprience,
dit-il.

--Mon intrt est de ne pas l'essayer! Mon intrt est de fuir
Venise, et de ne jamais revoir Agns Lockwood, ni aucune personne
de votre famille!

--Qu'est-ce qui vous empche de le faire?

Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: Je ne sais
pas plus que vous ce qui m'en empche, s'cria-t-elle. Une volont
plus forte que la mienne me pousse  ma perte, en dpit de moi-mme!
Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en
aller.

Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi  mes rflexions. Francis la
quitta, fermement persuad qu'elle avait perdu la raison. Pendant
le reste de la journe, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit
se passa tranquillement. Le lendemain matin, il djeuna de bonne
heure, dcid  attendre au restaurant l'arrive de la comtesse.
Elle entra et commanda tranquillement son djeuner, elle avait
l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle  la
hte et lui demanda s'il lui tait arriv quelque chose pendant la
nuit. Rien, rpondit-elle.

--Avez-vous repos aussi bien que d'habitude?

--Tout aussi bien. Avez-vous reu des lettres ce matin? Savez-vous
quand _elle _viendra?

--Je n'ai pas reu de lettres. Allez-vous rellement rester ici?
La nuit n'a-t-elle pas chang la rsolution que vous avez prise
hier?

--Pas le moins du monde. L'animation qui avait clair son visage
quand elle le questionnait sur Agns disparut aussitt qu'il eut
rpondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait
avec une complte indiffrence, comme une femme qui n'avait plus
aucun espoir, aucun intrt, qui en avait fini avec tout et qui ne
vivait plus que mcaniquement et comme un automate.

Francis sortit pour se rendre o vont tous les voyageurs, admirer
les tombeaux du Titien et du Tintoret. Aprs quelques heures
d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait  l'htel. Elle
tait de son frre Henry et lui recommandait de revenir
immdiatement  Milan. Le propritaire d'un thtre franais,
rcemment arriv de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la
fameuse danseuse que Francis avait engage, et de la dcider 
rompre avec lui et  accepter des appointements plus levs.

Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frre que
lord et lady Montbarry, avec Agns et les enfants, arriveraient 
Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures 
l'htel, ajoutait Henry, et ils ont tlgraphi au grant pour
retenir les pices dont ils ont besoin. Il serait, je crois,
absurde de notre part de les prvenir, cela n'aurait d'autre
rsultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les
chasser du meilleur htel de Venise. Nous serons cette fois en
nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantmes! J'irai,
bien entendu,  leur rencontre et je tenterai encore une fois la
chance dans ce que tu appelles si bien l'_Htel hant. _Arthur
Barville et sa femme sont dj  Trente; deux parentes de sa femme
les accompagnent dans leur voyage  Venise.

Indign de la conduite de son collgue parisien, Francis fit ses
prparatifs pour quitter Venise le jour mme.

En sortant, il demanda au grant si l'on avait reu la dpche de
son frre. Elle tait arrive et,  la grande surprise de Francis,
les chambres taient dj retenues.

Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres
membres de la famille, dit-il ironiquement.

Le grant rpondit avec tout le respect possible sur le mme ton:

Le numro 13 _bis _est rserv, monsieur; il est occup par une
trangre. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le
droit d'empcher l'argent d'entrer dans l'htel.

En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien
ajouter. Il tait honteux de se l'avouer  lui-mme, mais il avait
une curiosit irrsistible de savoir ce qui se passerait quand
Agns arriverait  l'htel. Il monta dans sa gondole, sans avoir
rpt  personne ce que lui avait dit Mme James.

Vers le soir du troisime jour, lord Montbarry et ses compagnons
de voyage arrivrent exacts au rendez-vous.

Mme James, accoude  la fentre de sa chambre, les guettait; elle
vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa
femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants;
Agns, la dernire de tous, apparut ensuite sous la petite
portire noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de
lord Montbarry, sauta  son tour sur les marches. Elle n'avait pas
de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'htel, la
comtesse, qui l'piait avec sa lorgnette, la vit s'arrter un
instant pour regarder la faade de l'difice. Agns tait trs
ple.


XXI

Les chambres rserves au premier pour les voyageurs taient au
nombre de trois: deux chambres  coucher donnaient l'une dans
l'autre et communiquaient  gauche  un salon. Jusque-l, tout
tait fort bien; mais il n'en tait pas de mme pour la troisime
chambre  coucher qu'Agns devait habiter avec la fille ane de
lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre
situe  droite du salon tait occupe par une dame anglaise,
veuve; toutes les autres pices du premier tage taient galement
loues. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agns au second.
Lady Montbarry se plaignit en vain de cette sparation; la femme
de confiance rpondit qu'il lui tait impossible de demander  un
des voyageurs dj installs de cder sa place; elle ne pouvait
qu'exprimer son regret qu'il en ft ainsi et assurer  miss
Lockwood que sa chambre du deuxime tait une des meilleures de
l'htel.

Quand la femme se fut retire, Lady Montbarry remarqua Agns
assise  l'cart et semblant ne prendre aucun intrt  la
question, qui la touchait cependant directement.

tait-elle malade?

Non. Elle se sentait seulement un peu fatigue et nerve par ce
long voyage, en chemin de fer.

Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si
une demi-heure de promenade  l'air frais du soir ne la remettrait
pas.

Agns accepta avec plaisir.

Ils se dirigrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la
brise venant des lagunes.

C'tait la premire fois qu'Agns venait  Venise. La fascination
qu'exerce sur tout le monde la Ville des Eaux fit une grande
impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une
demi-heure s'tait coule, il y avait prs d'une heure, quand
lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin
rentrer pour le dner, qui depuis longtemps les attendait.

En revenant, prs de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une
dame en grand deuil qui semblait flner sur la place.

Cette dame tressaillit en reconnaissant Agns accompagne du
nouveau lord Montbarry et, aprs un moment d'hsitation, elle se
dcida  les suivre  une certaine distance jusqu' l'htel.

Lady Montbarry reut Agns fort gaiement,  cause de ce qui
s'tait pass en son absence.

Il n'y avait pas dix minutes qu'elle tait sortie, que la femme de
confiance apportait  Lady Montbarry un petit billet crit au
crayon. C'tait de la dame veuve qui occupait la chambre situe de
l'autre ct du salon, chambre qu'on avait espr faire avoir 
Agns. Mme James, c'tait le nom de la dame, disait qu'elle avait
appris le dsir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que
sa chambre soit confortable et are, il lui importait peu d'tre
au premier ou au second tage; elle offrait donc, avec le plus
grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait dj enlev
ses bagages, miss Lockwood pouvait emmnager immdiatement dans la
chambre n 13 _bis, _qui tait  son entire disposition.

Je voulais voir aussitt Mme James, continua lady Montbarry, pour
la remercier personnellement de son extrme obligeance, mais on
m'a affirm qu'elle tait sortie sans faire connatre l'heure 
laquelle elle rentrerait; je lui ai crit un mot de remerciement,
pour lui dire que nous esprions bien demain pouvoir remercier de
vive voix Mme James de sa gracieuset. En outre, j'ai fait
descendre vos malles: tout est prt; allez voir, ma chre, et
jugez par vous-mme si cette charmante dame ne vous a pas cd la
plus jolie chambre de la maison! Lady Montbarry quitta aussitt
Agns pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dner.

La nouvelle chambre plut beaucoup  Agns. Deux grandes fentres
donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal.
Les murs et le plafond taient dcors de fort bonnes copies de
Raphal. Une grande armoire massive trs belle aurait pu abriter
de la poussire deux fois plus de robes que n'en avait Agns; dans
une encoignure de la chambre,  la tte du lit se trouvait un
cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur
l'escalier de service de l'htel.

Aprs avoir examin tout cela d'un coup d'oeil, Agns s'habilla
aussi vite que possible. Au moment o elle allait entrer au salon,
une femme de chambre lui demanda sa clef.

Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit
la fille, je vous rapporterai la clef au salon.

Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame
seule se promenait dans le couloir du second tage; tout  coup
elle se pencha par-dessus la rampe.

Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet
de toilette par l'escalier de service un seau  la main. Ds
qu'elle fut descendue, la dame qui tait au deuxime,--est-il
ncessaire de dire que c'tait la comtesse?--se prcipita en bas
de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se
cacha derrire les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se
dpcha de terminer son ouvrage, ferma  double tour la porte du
cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entre et alla au salon
rendre la clef  Agns.

La famille tait en train de dner; tout  coup un des enfants fit
remarquer qu'Agns n'avait pas sa montre. Dans sa hte de changer
de toilette, l'avait-elle laisse dans la chambre  coucher. Agns
quitta aussitt la table pour aller chercher sa montre. Au moment
o elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au
cas o il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le
supposait, Agns trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant
de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit
jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du
cabinet de toilette, et s'assura que tout tait bien ferm. Elle
sortit et donna un double tour  la porte d'entre derrire elle.

Ds qu'elle eut disparu, la comtesse, qui touffait dans sa
cachette, alla couter  la porte, jusqu' ce que le silence ft
compltement rtabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de
toilette, dont elle tira la porte sur elle-mme. De l'intrieur,
on l'aurait crue ferme aussi bien que quand Agns avait fait
jouer le pne dans la serrure.

Pendant que la famille Montbarry dnait, Henry Westwick arriva de
Milan.

Quand il entra dans la salle  manger et qu'il s'avana pour lui
tendre la main, Agns sentit une bouffe de plaisir lui monter au
visage. Henry tait aussi heureux qu'elle de la revoir.

Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut
un clair, mais un clair d'esprance.

Elle vit son visage s'panouir et eut presque regret de
l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner.
Aussitt elle se rfugia dans une phrase de bienvenue banale et
lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laisss 
Milan.

Henry prit place  table et fit une peinture amusante des
difficults que son frre avait avec la danseuse et le directeur
peu dlicat d'un thtre de Paris. Les choses en taient, parait-il,
arrives  un tel point qu'on avait t oblig de faire appel
 la justice, qui avait tranch le diffrend en faveur de Francis.

Aussitt son procs gagn, le directeur anglais avait quitt Milan
pour se rendre, toujours accompagn par sa soeur,  Londres o les
affaires de son thtre l'appelaient. Dcide  ne plus jamais
passer le seuil de l'htel vnitien o elle avait pass deux
mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point
assister au festin de famille, sous prtexte de maladie.  son
ge, les voyages la fatiguaient, et elle tait fort heureuse de
rentrer en Angleterre avec son frre.

Tout en causant, la soire s'avanait et il fallut songer 
coucher les enfants.

Au moment o Agns se levait pour quitter la table avec l'ane
des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer
soudain. Il avait l'air srieux et proccup, et quand sa nice
s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout  coup:

Marianne, dites-moi o vous allez coucher.

Marianne, tout tonne, rpondit qu'elle allait comme d'habitude
coucher avec tante Agns.

Peu satisfait de cette rponse, Henry demanda si la chambre
qu'elles avaient tait prs de celles de leurs compagnons de
voyage.

 la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry
faisait toutes ces questions, Agns raconta le service que lui
avait rendu Mme James.

Grce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et
moi nous sommes de l'autre ct du salon.

Henry ne rpondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser
passer Agns, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans
le corridor jusqu' ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre
fatale, puis aussitt il appela son frre:

Venez, Stephen, allons fumer un peu.

Ds que les deux frres furent seuls, Henry expliqua le motif qui
l'avait pouss  se renseigner sur la position des chambres 
coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontr la comtesse 
Venise, et lui avait rpt tout ce qui s'tait pass entre eux:
Henry raconta textuellement ce qu'il savait.

L'ide qu'a eue cette femme de cder sa chambre ne me semble pas
claire. Sans inquiter ces dames en leur disant ce que je viens de
vous apprendre, ne pouvez-vous pas prvenir Agns de fermer
soigneusement sa porte.

Lord Montbarry rpondit que sa femme avait dj fait cette
recommandation  miss Lockwood et qu'on pouvait tre certain
qu'elle prendrait toutes les prcautions possibles pour elle et
pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda
l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de
pice assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention
srieuse.

Pendant que les deux hommes avaient quitt l'htel pour faire leur
petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait t le
thtre de tant d'vnements bizarres, une scne trange o
l'ane des enfants de lady Montbarry jouait le rle principal.

On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite
Marianne, et, jusque-l, l'enfant s'tait  peine aperue qu'elle
tait dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa
prire, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tte
du lit. Un instant aprs, Agns la vit sauter debout en poussant
un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu
d'un des espaces blancs du plafond  panneaux sculpts:

C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux
pas coucher ici.

Voyant qu'il tait inutile de la raisonner en ce moment, Agns
l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa
mre. L, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les
efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son
jeune esprit ne pouvait disparatre par la persuasion. Marianne ne
put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de
lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait sembl tre
une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur
si on la lui faisait revoir. On dcida donc qu'elle passerait la
nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la
nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir.

Une demi-heure aprs, Marianne dormait les bras enlacs autour du
cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agns retournrent dans l'autre
chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si trangement
effray l'enfant; elle tait  peine visible et provenait sans
doute de la ngligence d'un ouvrier, peut-tre bien encore d'une
infiltration d'eau rpandue dans la chambre au-dessus.

Je ne comprends vraiment pas l'ide qui a germ dans la tte de
Marianne, dit lady Montbarry.

--Je souponne la nourrice d'tre un peu cause de ce qui s'est
pass, reprit Agns; elle a probablement racont  l'enfant
quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-l
ne se doutent pas du danger qu'il y a  frapper l'imagination d'un
enfant. Vous devriez en parler demain  la nourrice.

Lady Montbarry regarda la chambre de tous les cts, avec une
vritable admiration.

C'est dlicieusement arrang, dit-elle. Cela ne vous fait rien,
n'est-ce pas, Agns, de coucher ici seule?

Agns se mit  rire.

Je suis si fatigue, rpondit-elle, que je vais vous souhaiter le
bonsoir sans retourner au salon.

Lady Montbarry se dirigea vers la porte.

Je vois votre bote  bijoux l, sur la table, n'oubliez pas de
fermer  clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette.

--Merci, c'est dj fait, j'ai essay la clef moi-mme, dit Agns.
Puis-je vous tre bonne  quelque chose avant de me mettre au lit?

--Non, ma chre, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre
exemple. Bonne nuit, Agns, je vous souhaite d'excellents rves
pour votre premire nuit  Venise.


XXII

Aprs le dpart de lady Montbarry, Agns ferma sa porte avec soin
et commena  dballer ses malles. Dans sa hte de s'habiller pour
le dner, elle avait pris la premire robe venue et avait jet son
costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire 
robes et commena  accrocher ses vtements.

Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatigue et laissa les
malles telles qu'elles taient. Le vent du sud qui avait souffl
si vif toute la journe ne s'tait pas encore apais. L'atmosphre
de la chambre tait un peu lourde. Agns se jeta un chle sur la
tte et, ouvrant la fentre, s'accouda au balcon pour respirer
l'air. Le ciel tait couvert, il tait impossible de distinguer un
objet devant soi; le canal avait l'air d'un gouffre noir: les
maisons situes en face semblaient une ligne d'ombre se confondant
avec le ciel sans toile et sans lune.

 de rares intervalles, le cri guttural, prcurseur d'un gondolier
attard, se faisait entendre et prvenait les autres bateliers. De
temps en temps le bruit rapproch de rames frappant l'eau
indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs
 l'htel. Ces bruits excepts, le silence qui enveloppait Venise
tait un silence de tombeau.

Appuye sur la balustrade du balcon, Agns regardait distraitement
dans le vide; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi
jure et qui tait mort dans cette maison o elle se trouvait. Un
changement s'tait fait en elle; elle semblait subir une nouvelle
influence; pour la premire fois, le souvenir de lord Montbarry
veillait un autre sentiment que la compassion; pour la premire
fois cette bonne et douce crature songeait au mal qu'il lui avait
fait. Elle pensait  l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui
avait dfendu le lord contre son frre quelque temps auparavant,
elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry
Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-mme et de la nuit qui
l'entourait et se retira de l'abme sombre qu'elle contemplait,
comme si le mystre et la tristesse des eaux avaient t cause de
l'motion qui l'avait envahie. Tout  coup elle ferma la fentre,
jeta de ct son chle et alluma toutes les bougies des
candlabres de la chemine, croyant que les lumires allaient
gayer la solitude de la chambre.

L'clairage blouissant qui contrastait avec la noire tristesse du
dehors rendit le calme  son esprit; elle regardait la flamme des
bougies avec une joie d'enfant:

Faut-il me coucher? se demanda-t-elle. Non.

La somnolente fatigue qui l'avait accable avait disparu. Elle
recommena  dballer ses malles. Au bout de quelques minutes,
cette occupation la fatigua pour la seconde fois.

Elle s'assit devant la table et prit un _Indicateur-Guide._

Que dit-on de Venise? pensa-t-elle.

Avant qu'elle et tourn la premire page, son imagination tait
dj loin du livre.

Elle songeait  Henry Westwick: elle se souvenait des plus petits
dtails de la soire, de ses moindres paroles, et tout tait en
faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-mme, les couleurs
lui montaient peu  peu aux joues, en pensant  la constance et 
la fidlit qu'il lui avait toujours montres. La tristesse qui
l'avait accable pendant tout le voyage venait-elle donc de ce
qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle
avait de l'avoir mal reu  Paris quand il lui avait parl.
Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi  des penses
qu'elle voulait refouler au plus profond de son coeur, elle
retourna  son livre, se mfiant de ses propres penses.

Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, prs de son
lit, enveloppe dans une robe de chambre,  chasser loin de son
esprit toute ide de tendresse et d'amiti?

Son coeur tait enferm dans le tombeau avec Montbarry. Agns
pouvait-elle donc penser  un autre homme et  un homme qui
l'aimait? C'tait honteux, c'tait indigne d'elle.

Elle essaya encore de lire avec intrt les descriptions du
_Guide, _ce fut en vain.

Rejetant le livre, elle en revint  la seule ressource qui lui
restait, ses bagages. Elle recommena  travailler, rsolue  ne
se coucher que quand elle tomberait de fatigue.

Pendant quelques instants, Agns continua sa besogne monotone et
transporta ses vtements de la malle  la garde-robe; mais tout 
coup l'horloge de l'htel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il
se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil  ct du
lit pour se reposer.

Le silence absolu qui rgnait maintenant dans la maison frappa son
esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle excepte? Srement il
tait temps de suivre l'exemple gnral. Nerveuse et irrite, elle
se leva et commena  se dshabiller.

J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronant le
sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace:
je ne serai bonne  rien demain.

Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur
une petite table prs du lit et recula un peu le fauteuil qui
tait de l'autre ct du chevet; elle plaa ensuite sur la table
une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas o
elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tte
sur l'oreiller.

Les rideaux de lit taient disposs de manire  ne pas
intercepter l'air. Elle tait couche sur le ct gauche, tournant
le dos  la table, le visage du ct du fauteuil, qu'elle pouvait
voir de son lit. Il tait recouvert d'une housse d'indienne 
grands bouquets de roses parpills sur un fond vert-ple. Elle
essaya, pour arriver  dormir, de se fatiguer en comptant et en
recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se
dranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits
venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie aprs minuit,
puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le
parquet, jetes l pour tre cires, avec ce manque d'attention
barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les htels.
Le silence qui suivit ces diffrents bruits permit  Agns de
reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle
recommena ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus
doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de
recommencer, s'arrta, puis voulut recompter et sentit sa tte
s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un lger soupir
et tomba endormie.

Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus
tard elle se souvint seulement qu'elle s'veilla en sursaut.

Chacune de ses facults passa subitement de l'atonie absolue  la
complte connaissance, sans transition, d'un coup.

Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le sant; sans
savoir pourquoi, elle se mit  couter: son coeur palpitait  se
rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'tait
pass cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse
s'tait teinte et la chambre tait plonge dans les tnbres.

Elle tta pour trouver sa bote d'allumettes et s'arrta quand
elle l'eut entre les mains. Son esprit tait encore noy dans le
vague; elle ne se htait pas d'allumer; cette minute dans
l'obscurit ne lui tait pas dsagrable; elle se demanda quelle
cause pouvait bien l'avoir rveille si subitement. Avait-elle
rv? Non, ou plutt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put
claircir le mystre, l'obscurit commenait  peser sur elle:
elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie.

Au moment o la lumire rpandit sa clart bienfaisante dans la
chambre, Agns tourna ses regards de l'autre ct du lit.

Aussitt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans
une treinte de glace.

Elle n'tait pas seule!

L, dans le fauteuil, au chevet du lit; l, claire par la flamme
vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la
tte renverse en arrire. Son visage tait lev au plafond, ses
yeux ferms comme si elle dormait d'un profond sommeil.

L'effet produit sur Agns par la dcouverte qu'elle venait de
faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle
fut rentre en possession d'elle-mme, fut de se pencher hors du
lit et de regarder de plus prs la femme qui s'tait
incomprhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la
nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrire en_
_poussant un cri d'tonnement. La personne assise dans le fauteuil
tait la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait
prdit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement
 Venise.

Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la
prsence de la comtesse lui, donna la force d'agir.

Rveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous os venir ici?
Comment tes-vous entre? Sortez, ou j'appelle au secours.

Elle leva la voix en prononant ce dernier mot, mais il ne fit
aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la
comtesse par l'paule et la secoua; cet effort ne suffit pas
encore  ranimer la personne endormie: elle tait toujours couche
sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait 
l'engourdissement de la mort, elle restait insensible  tout.
Dormait-elle rellement? tait-elle vanouie?

Agns la regarda de plus prs: elle n'tait pas vanouie. Sa
poitrine se soulevait sous l'effort d'une pnible respiration,
elle grinait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur
son front; ses mains crispes se levaient et retombaient sur ses
genoux. tait-elle oppresse par un rve, ou voyait-elle dans la
chambre une vision invisible pour Agns?

Le doute tait intolrable; miss Lockwood se dcida  veiller les
domestiques de garde pour la nuit.

La poigne de la sonnette tait fixe au mur; non loin de la
table.

Elle se retourna encore une fois dans son lit et tendit la main.
Au mme instant, elle regarda au-dessus de sa tte, sa main
retomba inerte: elle frmit et cacha sa figure dans l'oreiller.

Qu'avait-elle vu? Une autre personne dans sa chambre!

Au-dessus d'elle, prs du plafond, tait suspendue une tte
humaine, le cou coup comme par le rasoir de la guillotine.

Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la
tte avait paru soudain: la chambre avait conserv son aspect
ordinaire, rien n'y tait chang. La forme accroupie sur le
fauteuil, la grande fentre qui faisait face au lit, la nuit
sombre au dehors, la bougie brlant sur la table, tout tait
visible, rien n'tait chang: elle n'avait qu'une vision de plus,
horrible, effrayante  voir!

 la lueur vacillante de la bougie, elle aperut distinctement la
tte se balanant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement,
paralyse de terreur.

Les chairs du visage avaient disparu; la peau, toute ride,
s'tait bronze comme celle d'une momie gyptienne, except au cou
o elle tait reste plus claire, marbre de taches et
d'claboussures de cette teinte brune que l'imagination de
l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de
favoris, les restes d'une moustache dcolore pendaient  la lvre
suprieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient
que c'tait une tte d'homme. Le temps et la mort avaient ravag
les autres traits. Les paupires taient closes.

Les cheveux dcolors comme la barbe avaient t brls par
places. Les lvres bleutres, entr'ouvertes par un ternel
sourire, montraient une double range de dents. Peu  peu cette
tte suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commena 
s'approcher d'Agns, couche au-dessous; peu  peu cette odeur
trange, remarque par les commissaires enquteurs dans les
caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis
Westwick  la gorge dans sa chambre  coucher, remplit la pice.

La tte descendait toujours par degrs, jusqu' ce qu'elle
s'arrta enfin  quelques pouces du visage d'Agns; puis elle
tourna lentement sur elle-mme et fixa le visage de la femme
endormie sur le fauteuil.

Il y eut un instant d'arrt, puis un mouvement surnaturel vint
troubler le repos rigide de cette face cadavreuse.

Les paupires fermes s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent,
brillants de l'clat vitreux de la mort et fixrent leur horrible
regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil.

Agns suivit ce regard: elle vit les paupires de la femme vivante
se soulever peu  peu comme les paupires du mort; elle la vit se
lever comme pour obir  un ordre muet, puis elle ne vit plus
rien.

L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont
les rayons entraient dans sa chambre; lady Montbarry tait penche
sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines veilles
et curieuses regardaient  la porte.


XXIII

... Vous qui avez quelque influence sur Agns, Henry, essayez
donc de la raisonner: il n'y a vraiment aucune raison pour faire
du scandale. La femme de chambre de ma femme a ce matin, comme
d'habitude, frapp  sa porte pour lui donner une tasse de th, ne
recevant pas de rponse, elle a fait le tour par le cabinet de
toilette dont la porte tait ouverte, et elle a vu Agns dans son
lit, sans connaissance. Avec l'aide de ma femme, elle l'a fait
revenir  elle, et Agns nous a racont l'histoire extraordinaire
que je viens de vous rpter. Vous avez vu par vous-mme qu'elle
tombait de fatigue, la pauvre petite: notre long voyage en chemin
de fer l'avait puise, ses nerfs taient excits, et vous savez
que, plus que toute autre, elle est femme  se laisser
impressionner par un rve; mais elle se refuse obstinment 
accepter cette explication. Ne croyez pas que j'aie t dur avec
elle! Tout ce qu'on pouvait faire pour la calmer, je l'ai tent.
J'ai crit  la comtesse, sous son nom d'emprunt, pour lui offrir
de lui rendre la chambre. Elle a rpondu par un refus formel. Afin
de ne pas bruiter l'affaire dans l'htel, j'ai donc pris mes
dispositions pour occuper moi-mme cette pice pendant un ou deux
jours, le temps de laisser Agns se remettre par les soins de ma
femme. Puis-je faire davantage?  toutes les questions d'Agns,
j'ai rpondu de mon mieux; elle sait ce que vous m'avez dit hier
de Francis et de la comtesse, mais malgr tout, je ne puis la
tranquilliser. En dsespoir de cause, je l'ai laisse dans le
salon, allez-y vous-mme, en ami, et voyez ce que vous pouvez
faire.

C'est ainsi que lord Montbarry expliqua  son frre ce qui s'tait
pass pendant la nuit. Sans rflchir, Henry alla droit au salon.

Il y trouva Agns toute rouge et marchant  grands pas.

Si vous venez ici me rpter ce que votre frre m'a dj dit,
s'cria-t-elle, avant qu'il et ouvert la bouche, vous pouvez vous
en pargner la peine. Je n'ai pas besoin qu'on me raisonne ou
qu'on me parle de sens commun, je veux un vritable ami qui ait
confiance en moi.

--Je suis cet ami, Agns, rpondit exaucement Henry, vous le savez
bien.

-Sincrement, vous croyez que je n'ai pas t abuse par un rve?

--Je crois que, pour certains dtails au moins, vous ne vous tes
pas laiss abuser.

--Par quel dtail?

--Par ce que vous dites de la prsence de la comtesse. C'est
parfaitement exact.

Agns l'arrta aussitt.

Pourquoi m'a-t-on dit ce matin seulement que la comtesse et
mistress James ne faisaient qu'un? demanda-t-elle avec un air de
mfiance; pourquoi ne m'avoir pas prvenue hier?

--Vous oubliez que vous aviez accept l'change de la chambre
avant mon arrive ici, rpondit Henry. J'ai eu bien envie de vous
le dire, cependant; mais tous vos prparatifs pour passer la nuit
taient dj faits; mes avis n'auraient eu d'autres rsultats que
de vous inquiter. Aprs que mon frre m'a eu assur que vous
prendriez toutes les prcautions ncessaires pour assurer votre
repos, j'ai nanmoins veill toute la nuit. Ce que je puis vous
assurer, c'est que vous n'avez pas rv en voyant la comtesse
assise  votre chevet. D'aprs sa propre dclaration, je puis vous
affirmer que vous ne vous tes pas trompe.

--D'aprs sa propre dclaration, rpondit Agns en scandant les
mots. Vous l'avez donc vue ce matin?

--Je l'ai vue il n'y a pas dix minutes.

--Que faisait-elle?

--Elle tait fort occupe  crire; je n'ai mme pu attirer son
attention qu'en prononant votre nom.

--Elle se souvient de moi, n'est-ce pas?

--Elle ne s'est souvenue du nom d'Agns Lockwood qu'avec peine. Ne
pouvant arriver  obtenir une rponse, j'ai fait comme si j'tais
envoy directement par vous. Elle s'est alors dcide  parler.
Non seulement elle m'a avou qu'elle vous avait donn cette
chambre par le motif qu'elle avait dit  Francis, mais elle a
encore ajout qu'elle s'tait glisse  votre chevet pour vous
pier toute la nuit et pour voir ce que vous verriez.

J'ai alors tent de lui faire dire comment elle s'tait introduite
chez vous. Malheureusement le manuscrit qu'elle avait sur sa table
devant elle attira de nouveau son regard  ce moment et elle se
remit  crire. Le baron veut de l'argent, dit-elle, il faut que
j'avance ma pice. Ce qu'elle a vu ou rv dans votre chambre est
impossible  savoir, pour le moment du moins, mais si j'en juge
par ce que mon frre m'a dit, et par mes propres souvenirs, il est
vident qu'un vnement rcent a produit sur elle un bien triste
effet. Sa raison, depuis hier soir seulement peut-tre, me semble
un peu drange. La preuve, c'est qu'elle m'a parl du baron comme
s'il vivait encore, tandis qu'elle a dclar  Francis que le
baron tait mort, ce qui est vrai. Le consul des tats-Unis 
Milan nous a fait lire la nouvelle de sa mort dans un journal
amricain. Autant que j'en puis juger, ce qui lui reste
d'intelligence parat concentr tout entier sur une seule ide,
absurde d'ailleurs, crire une pice pour que Francis la fasse
jouer sur son thtre. Il m'a avou qu'il lui avait laiss croire
qu'elle pourrait ainsi gagner de l'argent.  mon avis, il a eu
tort. Qu'en pensez-vous?

Sans s'occuper de cette dernire question, Agns se leva de sa
chaise.

Rendez-moi encore un service, dit-elle, menez-moi chez la
comtesse.

--tes-vous assez matresse de vous pour la voir, aprs les
vnements de cette nuit?

Elle tremblait de tous ses membres, ses joues n'avaient plus de
couleur, elle tait d'une pleur mortelle, mais elle s'entta.

Vous savez ce que j'ai vu hier soir? dit-elle faiblement.

--N'en parlez pas, interrompit Henry, ne vous tourmentez pas
inutilement.

--Il faut que j'en parle! Mon esprit est plein de questions que je
veux vous faire  ce sujet. Je ne _l'ai _pas reconnue. Mais je me
demande sans cesse  qui _elle _ressemblait. tait-ce  Ferraris?
tait-ce ...?

Elle s'arrta toute frmissante.

La comtesse le sait, il faut que je voie la comtesse. Que le
courage me manque ou non, je veux en faire l'essai. Menez-moi chez
elle avant que la peur me prenne.

Henry la regarda avez anxit.

Si vous tes sre de vous, je vous approuve; plus tt vous la
verrez, mieux ce sera. Vous souvenez-vous comme elle parlait d'une
faon bizarre de votre influence sur elle quand elle est entre
presque de force chez vous  Londres?

--Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi me demander cela?

--Pourquoi? Dans l'tat actuel de son esprit, je doute qu'elle
soit capable d'avoir longtemps encore la crainte de l'ange vengeur
qui doit l'obliger  rendre compte de ses mfaits. Il serait utile
de voir, pendant qu'il en est temps encore, quelle influence vous
avez sur elle.

Comme il attendait la rponse d'Agns, elle lui prit le bras et le
conduisit en silence vers la porte.

Ils montrent au deuxime tage, et aprs avoir frapp, entrrent
dans la chambre de la comtesse.

Elle crivait encore. Quand elle les regarda et qu'elle vit Agns,
ses yeux noirs prirent une vague expression d'tonnement. Au bout
de quelques instants, des souvenirs effacs semblrent revivre
dans sa mmoire. La plume lui tomba des mains: toute tremblante,
elle regarda Agns et finit par la reconnatre.

Le moment est-il dj venu? murmura-t-elle comme glace de
crainte. Donnez-moi encore un peu de rpit, je n'ai pas fini
d'crire.

Elle tomba  genoux et tendit ses mains suppliantes. Agns
n'tait pas encore remise du choc qu'elle avait subi pendant la
nuit, elle n'tait pas dans son tat ordinaire. Le changement
d'attitude de la comtesse la surprit tellement qu'elle ne sut que
dire ou que faire. Henry fut oblig de l'encourager.

Posez-lui les questions que vous voulez, saisissez l'occasion qui
se prsente, lui dit-il, en baissant la voix. Tenez, voici ses
yeux qui redeviennent hagards!

Agns essaya de rassembler son courage:

Vous tiez dans ma chambre, hier soir, commena-t-elle?

Avant qu'elle et ajout un mot, la comtesse leva les bras, les
tordit au-dessus de sa tte avec un gmissement d'horreur.

Agns se recula comme pour sortir de la chambre. Henry l'arrta et
lui dit tout bas d'essayer de nouveau. Aprs un moment d'effort,
elle lui obit.

J'ai couch hier dans la chambre que vous m'avez cde, et j'ai
vu...

La comtesse se leva soudain:

Assez! cria-t-elle. Ah! Grand Dieu, pensez-vous que j'aie besoin
que vous me disiez ce que vous avez_ _vu? Pensez-vous que je ne
sache pas ce que cela veut dire pour vous et pour moi? Dcidez, en
ce qui vous concerne, miss Lockwood. Songez bien  ce que vous
allez faire. tes-vous certaine que le jour du chtiment soit
venu? tes-vous dcide  remonter avec moi dans le pass, 
couter ma confession,  savoir le secret des morts? Sans
attendre la rponse d'Agns, elle s'approcha de sa table  crire.
Ses yeux brillaient en ce moment: c'tait bien la femme
d'autrefois, mais seulement pour un instant. Elle n'avait plus son
ardeur et son imptuosit. Sa tte se pencha, elle soupira
tristement en ouvrant un pupitre qui tait sur la table: elle en
tira une feuille de parchemin couvert d'une criture  demi
efface. Des bouts de fils de soie arrachs tenaient encore au
feuillet comme s'il avait t dchir d'un livre.

Lisez-vous l'italien? demanda-t-elle  Agns en lui tendant la
page.

Agns rpondit par un signe de tte.

Cette feuille, reprit la comtesse, appartenait autrefois  un
livre de la vieille bibliothque du palais, quand ce btiment
tait encore un palais. Qui l'arracha? Peu vous importe. Pourquoi
l'a-t-on prise? Vous le dcouvrirez bien vous-mme, si vous le
voulez. Lisez d'abord,  partir de la cinquime ligne en haut de
la page.

Agns comprit qu'il fallait  tout prix reprendre son calme.

Donnez-moi une chaise, dit-elle  Henry, je vais faire de mon
mieux.

Il se plaa derrire elle, de faon  suivre pardessus son paule
et  l'aider au besoin. Voici la traduction:

J'ai maintenant achev la description du premier tage du palais.
Suivant le dsir de mon noble et gracieux seigneur, matre de ce
glorieux difice, je monte au second et je continue l'inventaire
des peintures, dcorations et autres chefs-d'oeuvre d'art qui y
sont contenus. Je commence par la chambre du coin,  l'extrmit
ouest du palais, appele _Chambre des Cariatides, _ cause des
statues qui soutiennent la chemine. Ce travail est
comparativement d'excution rcente: il ne date que du dix-huitime
sicle, et dans chacun de ses dtails montre le got
corrompu de l'poque; cependant la chemine a sa valeur, elle
dissimule une cachette habilement mnage entre le parquet de
cette chambre et le plafond de la chambre du dessous; cette
cachette a t construite dans les derniers jours de l'Inquisition
et a servi, dit-on, de refuge  un anctre de mon gracieux matre,
poursuivi par ce terrible tribunal. Le mcanisme de cette curieuse
cachette a t conserv en bon tat par le seigneur actuel, comme
un spcimen de curiosit. Il a bien voulu me montrer la faon de
le mettre en oeuvre: Une fois prs des deux Cariatides, placez la
main sur le front de la figure de gauche, puis pressez la tte
comme si vous vouliez la repousser en arrire; vous mettez ainsi
en mouvement le ressort cach dans le mur qui fait tourner la
pierre de l'tre et qui dcouvre un vide au-dessous. Il y a assez
de place pour qu'un homme puisse s'y coucher tout de son long. La
manire de refermer est aussi simple: Placez les deux mains sur
les tempes de la figure, tirez comme si vous vouliez l'amener 
vous, et la pierre reprendra la position qu'elle doit avoir.

--Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin, dit la comtesse. Ayez
soin de vous rappeler ce que vous venez de lire. 

Elle remit la page dans le pupitre et le ferma  clef.

Venez maintenant, continua-t-elle; venez, vous allez voir ce que
les Franais appellent le _commencement de la fin._

Agns put  peine se lever de sa chaise, elle tremblait. Henry lui
offrit son bras pour la soutenir.

Ne craignez rien, dit-il tout bas; je ne vous quitte pas.

La comtesse les prcda dans le corridor ouest; elle s'arrta au
n 38. C'tait la pice anciennement habite par le baron Rivar;
elle tait juste au-dessus de la chambre o Agns avait pass la
nuit.

Depuis deux jours elle tait vide. Quand ils ouvrirent la porte,
il n'y avait pas de bagages; elle n'avait donc pas t loue.

Vous voyez, dit la comtesse en montrant les sculptures de la
chemine; vous savez ce que vous avez  faire. Ai-je mrit que
vous mliez la piti  la justice, continua-t-elle plus bas;
donnez-moi quelques heures encore. Le baron veut de l'argent, et
il faut que j'avance ma pice.

Elle sourit d'un regard gar et fit semblant d'crire en
prononant ces dernires paroles. Les efforts constants qu'elle
avait faits pour fournir aux moindres besoins du baron pendant sa
vie, ses demandes continuelles d'argent, et enfin le bnfice
qu'elle esprait tirer de sa pice  peine bauche avaient
dpass ses forces.

Quand on lui eut accord ce qu'elle rclamait si instamment, elle
ne remercia pas Agns; elle se contenta de dire:

Ne craignez rien, miss; je ne chercherai pas  m'chapper. O
vous tes, il faut que je sois, et cela jusqu' la fin.

Son regard fatigu se promena autour de la chambre d'un air
stupide; puis  pas lents, trbuchant comme une femme use par
l'ge, elle rentra chez elle et se remit au travail.


XXIV

Agns et Henry restrent seuls dans la chambre des Cariatides.

La personne qui avait fait la description du palais, un auteur
malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait trs justement
fait ressortir les dfauts de la chemine. Les moindres dtails
portaient la marque du plus coteux et du plus clatant mauvais
got; nanmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient
fort cette oeuvre, soit  cause de ses dimensions vritablement
imposantes, soit  cause de l'assemblage de marbres de diffrentes
couleurs qu'on y avait runis. On avait expos dans les salles du
bas de l'htel des photographies de la chemine, et tous les
voyageurs anglais et amricains en achetaient des preuves.

Henry fit approcher Agns de la figure de gauche.

Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous?...

Elle retira vivement son bras qui tait pass sous celui de son
cousin et se dirigea vers la porte.

Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre
m'effraye.

Henri mit la main sur le front de la statuette.

Qu'y a-t-il, ma chre amie, qui puisse vous faire peur dans cette
statue? reprit-il en plaisantant.

Avant qu'il eut appuy sur la tte, Agns avait ouvert la porte 
la hte:

Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble  la seule
ide de ce que vous pouvez trouver l dedans...

Elle regarda encore une fois l'intrieur de la chambre en
franchissant le seuil de la porte.

 Je ne m'en vais pas tout  fait, je vous attends dehors.

Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaa la main sur le
front de la statue.

Pour la seconde fois il fut arrt au moment de mettre le
mcanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans
le couloir. Une femme s'criait:

Ma chre Agns, comme je suis heureuse de vous revoir!

Puis un homme prsentait des amis  miss Lockwood. Une troisime
voix qu'Henry reconnut pour celle du grant, donna ensuite l'ordre
 la femme de confiance de montrer  ces dames et  ces messieurs
les appartements libres au bout du corridor.

J'ai du reste ici une charmante chambre  louer qui vous
conviendrait peut-tre aussi.

En mme temps il ouvrit la porte et se trouva face  face avec
Henry Westwick.

Voil une agrable surprise, monsieur, dit en riant le grant;
vous admirez notre fameuse chemine,  ce qu'il parait. Puis-je
vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez 
l'htel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles
encore coup l'apptit?

--Elles m'ont pargn, reprit Henry; mais peut-tre apprendrez-vous
bientt qu'elles ont pes sur une autre personne de la famille.

Il parlait d'un ton grave, un peu choqu du ton de plaisanterie
avec lequel le grant avait parl de son premier sjour  l'htel.

Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour
changer de sujet.

--J'arrive  l'instant mme, monsieur; j'ai eu l'honneur de
voyager dans le mme train que vos amis M. et Mme Arthur Barville,
avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est
avec eux  visiter des chambres. Ils seront bientt ici s'ils ont
besoin d'une chambre de plus.

En entendant ces paroles, Henry se dcida  explorer la cachette
avant l'arrive de ses amis. Quand Agns l'avait quitt, il lui
tait venu  l'esprit qu'il ferait peut-tre bien d'avoir un
tmoin, au cas fort improbable d'ailleurs, o il ferait une
dcouverte importante. Le grant, qui ne se doutait de rien, tait
l  sa disposition; il revint auprs de la figure enchante,
voulant forcer le grant  lui servir de tmoin.

Je suis charm d'apprendre que mes amis sont enfin arrivs, dit-il.
Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous
faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous
en avez des photographies en bas. Sont-elles  vendre?

--Certainement, monsieur Westwick.

--Pensez-vous que la chemine soit aussi solide qu'elle en a
l'air? continua Henry. Quand vous tes entr, j'tais justement en
train de me demander si cette figure-ci ne s'tait pas par
accident un peu dtache du mur.

Il posa sa main sur la tte de marbre pour la troisime fois.

Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait
qu'elle remue.

 ces mots, il pressa sur la tte.

Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer
tourna sur elle-mme et dcouvrit aux pieds des deux hommes une
sombre cavit bante. Au mme instant, l'trange et nausabonde
odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du
dessous sortit en bouffe de la cachette et se rpandit dans toute
la pice.

Le grant bondit en arrire.

Mon Dieu, monsieur Westwick, s'cria-t-il, qu'est-ce que cela
veut dire?

Se rappelant ce que son frre Francis lui avait dit et ce qui
tait arriv  Agns la nuit prcdente, Henry tait sur ses
gardes.

Je suis aussi surpris que vous, telle fut sa rponse.

Attendez un moment, monsieur, reprit le grant, il faut que
j'empche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.

Il alla aussitt fermer avec soin la porte derrire lui, Henry
ouvrit la fentre, attendit en respirant l'air pur. Un vague
sentiment de crainte envahit son esprit pour la premire fois; il
tait fermement rsolu maintenant  ne pas continuer les
recherches sans avoir un tmoin.

Le grant revint bientt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en
entrant dans la chambre..

Nous n'avons plus  craindre d'tre drangs, dit-il. Soyez assez
bon, monsieur Westwick, pour m'clairer. C'est mon affaire de voir
ce qu'il y a dans cette trange cachette.

Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou bant avec cette
faible et vacillante lumire, ils aperurent tous deux au fond un
objet de couleur sombre.

Je crois que je peux l'atteindre en me mettant  plat ventre et
en allongeant le bras.

Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hsitation.

Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon
chapeau, sur la chaise, derrire vous.

Henry lui passa les gants.

Je ne sais ce que je vais prendre, reprit en souriant d'un air
gn le grant, qui mettait le gant droit.

Il s'tendit  terre de tout son long et enfona le bras dans la
cachette.

Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.

Puis, se levant  demi, il sortit la main. Au mme instant il
sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi.

Une tte humaine venait d'chapper  ses mains tremblantes et
roulait aux pieds d'Henry.

C'tait la tte hideuse qu'Agns avait aperue suspendue au-dessus
d'elle, la nuit, dans sa vision.

Les deux hommes se regardrent frapps du mme sentiment
d'horreur. Le grant se remit le premier.

Veillez  la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-tre entendu
du dehors.

Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant dj la clef
dans la main, prt  la tourner dans la serrure, s'il le fallait,
il regardait encore l'objet pouvantable qui gisait  terre. Il
lui tait impossible de mettre le nom d'une crature qu'il et
connue sur ces traits dcomposs et devenus mconnaissables, et
cependant un doute affreux lui treignait l'me. Les questions que
s'tait poses Agns et qui lui avaient tortur l'esprit, il se
les posait  son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant
que la dcomposition n'et fait son oeuvre.

Ferraris? Ou?...

Il s'arrta tout tremblant, comme Agns.

Agns, ce nom qu'il chrissait de toute son me, tait maintenant
pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui rvlait
la vrit, quelle serait la terrible consquence de cette
rvlation?

Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les
voyageurs taient encore dans les chambres au fond du corridor.

Le court espace qui venait de s'couler avait suffi au grant pour
se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher
intrt de sa vie,  la rputation de l'htel. Il s'approcha tout
anxieux d'Henry.

Si l'affreuse dcouverte que nous venons de faire vient  se
rpandre, dit-il, l'htel est ferm et la compagnie ruine. Je
suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entire
confiance dans votre discrtion?--Vous pouvez vous en rapporter 
moi, rpondt Henry; mais cependant, aprs ce que nous venons de
voir, la discrtion a ses limites, ajouta-t-il.

Le grant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait
 remplir envers la socit, comme tout respectueux serviteur de
la loi:

Je vais immdiatement, reprit-il, enlever secrtement de la
maison ces tristes restes et les remettre moi-mme entre les mains
de la police. Voulez-vous quitter la chambre en mme temps que
moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais,
et m'aider quand je vais revenir.

Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent
entendre. Henry consentit  rester dans la chambre: il reculait 
l'ide de se rencontrer en ce moment avec Agns dans le couloir.

Le grant se hta de sortir, esprant ne pas tre aperu; mais
avant qu'il et atteint l'escalier, les nouveaux arrivs le
virent. Au moment o il tournait la clef dans la serrure, Henry
entendit clairement les voix de diffrentes personnes qui
causaient. Pendant que d'un ct de la porte on venait de
dcouvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales
s'changeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer 
Venise; des plaisanteries factieuses se faisaient sur les mrites
respectifs de la cuisine franaise et de la cuisine italienne. Peu
 peu le bruit de la conversation s'teignit. Les visiteurs
avaient arrt leur plan pour la journe et se prparaient 
sortir de l'htel. Une minute aprs, le silence rgnait de
nouveau.

Henry revint  la fentre, esprant distraire son esprit par
l'attrayante vue du canal, mais bientt il en fut fatigu. La
fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers
l'objet pouvantable qui tait  terre.

Rve ou ralit, comment Agns avait-elle pu en supporter la vue?
Au moment o il se posait cette question, il remarqua pour la
premire fois quelque chose qui tait auprs de la tte. En se
penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses
dents, dtaches par le choc probablement, et qui taient tombes
 terre quand le grant avait lch la tte.

L'importance de ce dtail et la ncessit de ne pas _le
_communiquer trop vite  d'autres personnes frappa immdiatement
Henry. C'tait un moyen, s'il y en avait un, d'arriver  savoir 
qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les
yeux, tmoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les
dents, pour s'en servir  son tour si l'enqute qu'on allait
commencer n'aboutissait  rien.

Il revint  la fentre. La solitude commenait  lui peser: comme
il s'accoudait de nouveau, on frappa lgrement  la porte. Il
s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un
doute lui vint  l'esprit; tait-ce le grant?

Qui est l? cria-t-il. La voix d'Agns se fit entendre: Avez-vous
quelque chose  me dire, Henry? Il put  peine balbutier:

Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous
parlerai un peu plus tard. Elle reprit doucement:

Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas
avec des gens heureux.

Comment rsister  cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa
robe frla la porte au moment o elle s'loignait toute triste.
Immdiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant,
il rejoignit Agns dans le corridor. Elle se retourna en
l'entendant et en dsignant d'un regard la chambre ferme.

Est-ce si terrible que cela? demanda-t-elle tout bas.

Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pense lui vint en
la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une rponse.
Vous saurez ce que j'ai dcouvert, dit-il, si vous voulez avant
mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.

Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir.

Il la lui dit immdiatement.

Avant toutes choses, je veux que nous sachions  quoi nous en
tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le
mdecin qui l'a soign, puis chez le consul qui l'a conduit
jusqu' sa dernire demeure.

Ses yeux se fixrent avec reconnaissance sur Henry.

Ah! Comme vous me comprenez bien! lui dit-elle.

Le grant qui montait l'escalier les croisa  ce moment. Henry lui
remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se
tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole prs des
marches.

Quittez-vous l'htel? demanda le grant.

--Je vais aux renseignements, rpondit tout bas Henry, en lui
montrant la clef des yeux. Si les autorits ont besoin de moi, je
serai de retour dans une heure.


XXV

Le soir tait arriv. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux
maris taient  l'Opra; Agns, qui s'tait excuse sur sa
fatigue, restait seule  l'htel. Henry Westwick avait accompagn
tout le monde au thtre, mais il s'tait esquiv  la fin du
premier acte pour retrouver Agns au salon.

Avez-vous pens  ce que je vous ai dit au commencement de la
journe? lui demanda-t-il en s'asseyant  ct d'elle. L'affreux
doute qui nous treignait tous les deux n'existe plus au moins
maintenant.

Agns secoua tristement la tte.

Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir
dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.

La rponse aurait dcourag bien des hommes; mais la patience
d'Henry, quand il s'agissait d'Agns, tait inpuisable.

Si vous songez  ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il,
vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps.
Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno: Aprs trente
ans de pratique mdicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur
la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite? S'il
est une question  laquelle il est impossible de rpondre, c'est
srement celle-l. Le tmoignage du consul n'est-il pas aussi
clair, dans toutes ses parties? Ds qu'il sut la mort de
Montbarry, il vint se mettre  la disposition de la famille. Il
est arriv au palais au moment o l'on apportait le cercueil, le
corps y a t dpos devant lui et le couvercle viss sous ses
yeux. Le tmoignage du prtre est galement indiscutable. Il est
rest dans la chambre auprs de la bire  rciter les prires des
morts jusqu'au moment o le convoi quitta le palais. Rappelez-vous
tout cela, Agns; comment pouvez-vous dire encore que la question
de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas puise! Il
ne nous reste plus qu'un doute: les restes que j'ai dcouverts
sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu? Voil la question, 
ce qu'il me semble. Est-ce exact? Agns ne pouvait le contredire.
Alors, pourquoi n'prouvez-vous pas comme moi un vritable
soulagement? demanda Henry.

--Ce que j'ai vu hier soir m'en empche, rpondit Agns. Quand
nous en avons parl aprs nos dmarches, vous m'avez reproch
d'avoir ce que vous appelez des ides superstitieuses. Je ne suis
pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre
personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au
moins. Je me souviens de ce que votre frre et moi nous avons t
l'un pour l'autre, et je ne suis nullement tonne qu'il
m'apparaisse  moi, pour me demander la grce d'une spulture
chrtienne et la vengeance du crime dont il a t victime. Je ne
trouve rien d'impossible  l'explication de ce que vous appelez la
_thorie mesmrique; _ce que j'ai vu peut tre le rsultat
d'influences magntiques que j'ai subies, couche entre les restes
de l'homme assassin et la femme coupable assise  mon chevet, en
proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre,
c'est que cette affreuse preuve se soit abattue sur moi pour un
homme assassin que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux--
puisque vous prtendez que c'est Ferraris que j'ai vu--pour un
homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme,  qui je
m'intresse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous
croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'branlera ma
conviction: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse vrit.

Henry n'insista pas, Malgr lui, elle l'avait profondment
troubl:

Avez-vous song  un autre moyen de dcouvrir la vrit? demanda-t-il.
Qui nous aidera? Sans doute il y a la comtesse, et la clef
du mystre est entre ses mains. Mais dans l'tat d'esprit o elle
est, peut-on croire en elle?... en admettant qu'elle consente 
parler. Si j'en juge par moi-mme, je ne le pense pas.

--Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agns.

--Oui, je l'ai encore drange au milieu de ses critures sans fin
et j'ai insist pour en tirer quelque chose de clair.

--Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouv en ouvrant la
cachette?

--Certainement, rpondit Henry; je lui ai dit que c'tait elle qui
tait responsable de la dcouverte que j'avais faite. J'ai ajout
que je n'avais pas encore prononc son nom devant les autorits.
Elle a continu  crire comme si j'avais parl une langue
trangre pour elle. De mon ct, je me suis entt, je l'ai
prvenue que la tte tait confie  la police et que le grant et
moi nous avions fait notre dclaration et sign nos dpositions.
Elle ne fit pas la moindre attention  ma prsence. Pour l'obliger
 parler, j'ajoutai que l'enqute devait rester secrte et qu'elle
pouvait compter sur mon entire discrtion. Je crus que j'avais
russi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec
un clair de curiosit.

--Que vont-ils en faire?

Elle parlait de la tte, je suppose.

Je rpondis qu'elle devait tre enterre en secret des qu'on en
aurait fait la photographie, puis je lui fis connatre l'opinion
du mdecin lgiste qui a t consult et qui prtend qu'on a
employ des produits chimiques pour arrter la dcomposition, mais
que cette tentative n'a qu'en partie russi. Avant d'aller plus
loin, je lui demandai  brle-pourpoint si le mdecin ne se
trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid:

--Puisque vous voil, je veux vous demander quelques conseils pour
ma pice; je voudrais y introduire quelques incidents.

Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa faon
de me parler; elle brlait rellement du dsir de me lire son
incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand
intrt  de pareilles choses, parce que mon frre est directeur
d'un thtre. Je me suis aussitt retir sous un prtexte
quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore
s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement
votre esprit, elle est encore en haut et je suis prt  vous y
accompagner.

Agns frmit  la seule pense d'avoir une seconde entrevue avec
la comtesse.

Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'cria-t-elle.
Aprs ce qui s'est pass dans cette horrible chambre, elle
m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela,
Henry. Ttez ma main; rien qu'en vous coutant je suis devenue
froide comme la mort.

Elle n'exagrait pas, Henry se hta de changer la conversation.

Parlons, dit-il, d'une autre chose plus intressante. J'ai une
question  vous faire. Me tromp-je en croyant que plus tt vous
quitterez Venise, plus tt vous serez heureuse.

--Ah! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne
saurais dire  quel point je dsire tre loin de cette horrible
ville; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a
dit lord Montbarry au dner.

-Mais s'il avait chang d'avis depuis, demanda Henry. Agns le
regarda avec tonnement. Je croyais qu'il avait reu des lettres
d'Angleterre qui l'obligeaient  quitter Venise ds demain, dit-elle.

--C'est vrai. Il tait dcid  partir demain pour l'Angleterre et
 vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry  Venise pendant
les vacances; mais une circonstance l'a oblig  abandonner cette
ide, Il faut qu'il vous emmne tous demain, parce qu'il m'est
impossible de veiller sur vous. Je suis moi-mme oblig
d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en
Angleterre.

Agns le regarda fixement; elle n'tait pas sre de comprendre.

tes-vous rellement oblig de partir! demanda-t-elle.

Henry lui rpondit en souriant:

Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.

Elle lut le reste sur son visage,

Quoi! s'cria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos
vacances et votre voyage en Italie.

--Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agns, ce sera ma
rcompense.

Elle lui prit la main dans un irrsistible lan de tendresse,

Comme vous tes bon pour moi! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait
sans vous, aprs tout ce qui m'est arriv? Je ne puis vous dire,
Henry, combien je vous suis reconnaissante.

Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en empcha doucement.

Agns, lui dit-il, commencez-vous  comprendre combien je vous
aime?

Cette question si simple lui alla droit au coeur. Sans dira un
mot, elle avoua la vrit; elle le regarda et dtourna soudain les
yeux.

Il l'attira prs de lui:

Ma pauvre chrie! murmura-t-il, et il l'embrassa.

Tendrement mue et toute tremblante, sa bouche rencontra les
lvres d'Henry. Puis sa tte s'inclina, elle lui passa les bras
autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent
plus rien.

Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant; on venait de frapper
sans piti  la porte.

Agns tressaillit. Elle se prcipita au piano. Une fois assise sur
le tabouret, l'instrument tant plac en face de la porte, il
tait impossible  la personne qui allait venir de voir sa figure.
Entrez! cria Henry irrit. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du
couloir, on fit une trange question:

M. Henry Westwick est-il seul?

Agns reconnut aussitt la voix de la comtesse. Elle courut  une
seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre  coucher.

Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry!
Bonne nuit!

Henry rpta donc, plus irrit encore que la premire fois:

Entrez!

La comtesse entra lentement dans la chambre, son ternel manuscrit
 la main. Son pas tait incertain, son visage tait sombre, ses
yeux injects de sang taient largement dilats. En approchant
d'Henry elle se heurta contre la table prs de laquelle il tait
assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une
manire confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre,
mais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise:

Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaill; vous
paraissez avoir grand besoin de repos.

Elle porta la main  sa tte:

Je ne trouve plus rien, dit-elle; je n'arrive pas  crire mon
quatrime acte, cela fait un vide, un grand vide.

Henry lui conseilla d'attendre au lendemain.

Allez vous mettre au lit et tchez de dormir.

Elle agita la main avec impatience.

 Il faut que je finisse ma pice; rpondit-elle: Je viens vous,
demander un conseil. Vous devez vous connatre en pices de
thtre, votre frre est directeur,

Vous devez avoir souvent entendu parler de quatrime et de
cinquime acte. Vous devez avoir assist  des rptitions et 
tout le reste.

Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry.

Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout tourdie
quand je vois mon criture. Jetez les yeux dessus: soyez bon
garon, donnez-moi votre avis. Henry regarda le manuscrit, son
regard tomba sur la liste des personnages: en lisant les noms; il
tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une
explication. Il allait lui faire une question, mais il tait
maintenant tout  fait inutile de lui parler. Elle tait assise,
la tte renverse sur le dos de la chaise, et paraissait dj 
moiti endormie; sa pleur avait augment, on aurait dit une femme
prs de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui
entra d'envoyer une femme de chambre.

Sa voix parut tirer  moiti la comtesse de son assoupissement,
elle ouvrit lentement ses paupires alourdies.

L'avez-vous lue? demanda-t-elle. Il fallait la calmer.

Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous
coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons
l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatrime acte demain
matin.

La femme de chambre entra  ce moment.

Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry.
Conduisez-la  sa chambre.

La femme regarda la comtesse et rpondit tout bas aussi:

Faut-il envoyer chercher un mdecin, monsieur?

Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander
l'avis du grant.

On eut beaucoup de peine  la faire lever et  lui persuader
d'accepter le bras de la femme de chambre.

Ce fut seulement en lui promettant de lire la pice et de faire le
quatrime acte qu'Henry put la dcider  quitter la chambre.

Une fois seul, il commena _ _sentir une certaine curiosit de
savoir ce qu'il y avait dans ce manuscrit. Il le feuilleta, lisant
une ligne par-ci, une ligne par-l. Soudain il changea de couleur,
ses yeux abandonnrent la lecture comme ceux d'un homme hbt.

Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie, se dit-il?

Son regard se tourna soudain vers la porte par o Agns tait
sortie. Elle pouvait revenir, elle aussi pouvait dsirer savoir ce
que la comtesse avait crit, il relut de nouveau le passage qui
l'avait fait tressaillir, rflchit un instant, puis fermant la
pice inacheve, quitta aussitt le salon  pas touffs.


XXVI

En entrant dans sa chambre situe  l'tage suprieur, Henry posa
le manuscrit sur la table. Ses nerfs taient excits, sa main
tremblait en tournant les pages, il tressautait aux plus petits
bruits qui se faisaient entendre dans l'escalier de l'htel.

Le scnario de la pice crite par la comtesse entrait dans le
sujet sans prliminaires.

Elle se prsentait, elle et son oeuvre, avec le sans-gne et la
familiarit d'un vieil ami: voici en quels termes:

Permettez-moi, cher monsieur Francis Westwick, de vous nommer les
personnages de la pice dont nous sommes convenus. Ce sont, par
ordre:
LE LORD;
LE MDECIN;
LA COMTESSE.

 Je ne me suis pas donn la peine, vous le voyez, d'inventer des
noms de famille. Mes rles sont suffisamment dsigns par les
professions que j'indique et par la diffrence sociale qui existe
entre mes personnages.

 Le premier acte commence.

 Non, avant d'entrer en matire, il faut que je vous dise bien
que la pice est tout entire de mon invention.

 Je ne me suis aide d'aucun vnement connu, et, ce qui est plus
extraordinaire encore, je n'ai vol aucune de mes ides  un drame
franais. En qualit de directeur de thtre anglais, vous
refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce
qui importe, c'est mon premier acte.

 Nous sommes  Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon
d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de got, est assise au tapis
vert. Des trangers de toutes les nations sont debout derrire les
joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le
lord est parmi les assistants. Il est frapp par la physionomie de
la comtesse, qu'un mlange de beaut et de laideur n'empche pas
d'tre une personne fort agrable. Il surveille son jeu et place
son argent sur son petit enjeu  elle. Elle se retourne et lui
dit: N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance
de toute la soire. Placez autre part, vous gagnerez peut-tre.

 Le lord, en vritable Anglais, rougit, salue et obit. La
comtesse a prophtis vrai. Elle continue  perdre, mais le lord
gagne le double de la somme qu'il avait risque.

 La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle
offre sa chaise au lord.

 Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce
qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prt. Ce sera une
vritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau
et perd encore. Le lord sourit d'une manire fort aimable et la
prie de lui emprunter encore une petite somme.  partir de ce
moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frre, le
baron, qui tente la fortune dans la salle  ct, voit ce qui se
passe et vient rejoindre le lord et la comtesse.

 Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rle
important et remarquable.

 Ce personnage a commenc sa vie par une vritable passion pour
la chimie exprimentale, cette passion est fort surprenante chez
un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une
connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au
baron qu'il tait possible de rsoudre ce fameux problme de _la
pierre philosophale. _Il a depuis longtemps puis toutes ses
ressources en coteuses expriences. Sa soeur l'a ensuite aid de
sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille
confis  un de ses amis, banquier  Francfort.

 La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherch
une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au dbut de sa
prilleuse carrire il est le favori de la Fortune, il gagne
souvent, hlas! Et la dgradante passion du jeu remplace dans son
me l'enthousiasme de la science.

 Au moment o la pice commence, la chance a abandonn le baron.
Il songe  tenter une dernire exprience pour dcouvrir le secret
de transformer en or de vils mtaux. Mais comment payera-t-il les
frais de cette exprience. Comment? rpond la Destine, cho
moqueur.

 Les gains que vient de faire sa soeur avec l'argent du lord lui
suffiront-ils? Inquiet du rsultat, il donne  la comtesse des
conseils pour jouer. Mais alors sa malchance s'tend sur sa soeur:
elle se met  perdre encore et encore, jusqu' son dernier sou.

 L'aimable et riche anglais offre un troisime prt; mais la
comtesse, en femme dlicate, refuse absolument. En quittant la
table, elle prsente son frre au lord. Ces messieurs se mettent 
causer ensemble. Le lord demande la permission de venir le
lendemain  l'htel de la comtesse pour lui prsenter ses
respects. Le baron l'invite aussitt  djeuner. Le lord accepte
en jetant un dernier regard de respectueuse admiration _ _la
comtesse.

Mais ce regard n'a pas chapp au frre. Le lord prend cong
d'eux.

 Une fois seul avec sa soeur, le baron lui parle  coeur ouvert.
Nos affaires sont dsespres, il nous faut trouver un remde
hroque. Attendez-moi ici pendant que je vais prendre quelques
renseignements sur ce lord. Vous avez videmment produit une
grande impression sur lui; si nous pouvons nous en servir pour
avoir de l'argent, il faut  tout prix que la chose se fasse.

 La comtesse reste alors seule en scne et, dans un monologue,
montre  nu son caractre.

 C'est un rle  la fois sympathique et antipathique. Il y a dans
sa nature,  ct d'un grand dsir de faire le bien, de grands
dfauts qui la poussent au mal. Elle sera bonne ou mauvaise,
suivant les circonstances. Produisant beaucoup d'effet partout o
elle va, cette dame est naturellement en butte  une foule de
bruits calomnieux. Elle proteste nergiquement dans cette scne
contre un de ces bruits indignes qui reprsente le baron comme son
amant et non comme son frre. Elle finit en exprimant un vif dsir
de quitter Hombourg, car c'est dans cette ville que la calomnie a
commenc. Le baron revient et entend ses dernires paroles: Oui,
dit-il, vous quitterez Hombourg si vous le voulez, mais  la
condition que vous le quitterez avec le titre de fiance du lord.

 La comtesse est tout  la fois tonne et choque; elle rpond
que si le lord prouve de l'affection pour elle il ne lui en
inspire aucune: elle va plus loin, elle dclare qu'elle ne le
recevra pas. Faites votre choix, rpond le baron, pousez le
revenu de ce lord ou laissez-moi me vendre moi et mon titre  la
premire femme riche quelle qu'elle soit_, _qui voudra m'acheter.

 La comtesse l'coute toute surprise. Est-il possible que le
baron parle srieusement? La femme qui est prte  me payer
reprend-il, n'est pas loin, elle se trouve dans la salle  ct.
C'est la veuve d'un riche usurier juif. Elle a l'argent qui m'est
ncessaire pour arriver  la solution de mon grand problme. Je
n'ai qu' consentir  tre son mari et je deviens aussitt
millionnaire. Rflchissez, si vous voulez, cinq minutes  ce que
je viens de vous dire, mais quand je reviendrai, que je sache qui
de nous deux se marie pour l'argent, vous ou moi.

 La comtesse l'arrta comme il s'en allait.

 Les moindres sentiments sont pousss chez elle  l'extrme.

Quelle est la femme digne de ce nom, s'cria-t-elle, qui a besoin
de rflchir pour se sacrifier quand l'homme  qui elle est toute
dvoue le lui demande? Elle n'a pas besoin de cinq minutes. Elle
lui tend la main et lui dit: Immolez-moi sur l'autel de votre
gloire; je suis prte  vous servir de marchepied; prenez ma
libert et ma vie, pourvu que j'aide  votre triomphe.

 Le rideau tombe sur cette situation mouvante.

Jugez d'aprs mon premier acte, monsieur Westwick, et dites-moi,
en toute sincrit, sans crainte de me faire tourner la tte, si
vous ne me trouvez pas capable d'crire une pice?

Henry s'arrta un peu, entre le premier et le second acte,
rflchissant non pas au mrite de la pice, mais  l'trange
concidence qu'il y avait entre tous les incidents raconts par la
comtesse et ceux qui avaient prcd le dsastreux mariage de son
frre, le premier lord Montbarry.

Est-ce que la comtesse, dans la situation d'esprit o elle se
trouvait actuellement ne se faisait pas illusion en croyant avoir
affaire  son imagination tandis qu'elle n'exerait que sa
mmoire?

La question tait trop grave pour tre ainsi rsolue du premier
coup. Sans s'appesantir sur cette pense, Henry tourna la page et
commena la lecture du second acte. Le manuscrit continuait ainsi:

Le deuxime acte s'ouvre  Venise. Quatre mois se sont couls
depuis la scne de la table de jeu. L'action se passe maintenant
dans le salon d'un palais vnitien. Le baron, seul, songe  ce qui
s'est pass depuis la fin du premier acte. La comtesse s'est
sacrifie; le mariage a eu lieu, mais non sans tiraillements, 
cause de certaines discussions d'argent relatives au contrat.

 Des bureaux de renseignements ont appris au baron que le revenu
du lord provient en grande partie de ce qu'on appelle des biens
substitus. En prvision d'vnements malheureux, il doit
videmment faire quelque chose pour sa femme. Qu'il assure par
exemple sa vie pour une somme que le baron indique et qu'il
s'arrange de faon  ce que cette somme revienne  sa veuve au cas
o il mourrait le premier.

 Le lord hsite, mais le baron ne perd pas son temps en
discussions striles. Considrons le mariage comme rompu, dit-il,
et brisons la. Le lord cde peu  peu; il serait prt  souscrire
pour une somme infrieure  celle qu'on lui demande. Le baron
rpond d'un ton sec: Je ne marchande jamais. Le lord est
amoureux, et naturellement il finit par consentir.

 Jusque-l le baron n'a pas  se plaindre. Mais quand le mariage
est clbr et que la lune de miel est finie, le lord prend sa
revanche. Le baron a rejoint les nouveaux poux dans un vieux
palais qu'ils ont lou  Venise. Il est toujours _ _la recherche
de la _pierre_ _philosophale. _Son laboratoire est install dans
les caves du palais, afin que les odeurs de ces expriences
n'incommodent pas la comtesse. L'obstacle ternel au succs de sa
dcouverte est le manque d'argent. Sa position, en ce moment, est
des plus critiques; il a des dettes d'honneur qu'il faut
absolument payer. Il demande fort amicalement au lord de lui
prter de l'argent. Le lord refuse en termes trs secs et presque
durs. Le baron s'adresse  sa soeur et la prie d'user de son
influence en sa faveur. Tout ce qu'elle peut rpondre, c'est que
son mari, qui n'est plus amoureux d'elle, s'est rvl sous son
vritable caractre, celui d'un avare fieff. Le sacrifice du
mariage a t consomm et il a t inutile.

 Telle est la situation au dbut du deuxime acte.

 L'entre de la comtesse vient troubler le baron dans sa
mditation. Elle est en proie  la rage. Des paroles de colre
s'chappent de ses lvres: quelques moments s'coulent avant
qu'elle rentre suffisamment en possession d'elle-mme pour pouvoir
parler. Elle vient d'tre insulte  deux reprises, d'abord par
une personne de son service, ensuite par son mari. Sa femme de
chambre, une Anglaise, a dclar qu'elle ne voulait pas servir
plus longtemps la comtesse. Elle abandonne ses gages, mais veut
retourner immdiatement en Angleterre.

 Interroge sur les motifs qui la font agir ainsi, elle rpond
insolemment et en termes voils, qu'une honnte femme ne peut pas
servir la comtesse, surtout depuis que le baron est arriv. La
comtesse fait ce que toute femme aurait fait  sa place: indigne,
elle chasse sur-le-champ cette misrable.

 Le lord, entendant sa femme parler haut, quitte le cabinet de
travail o il avait l'habitude de s'enfermer avec ses livres et
demande ce que signifie cette dispute. La comtesse lui dit les
paroles outrageantes et la conduite de la femme de chambre. Le
lord non seulement dclare qu'il approuve la conduite de cette
domestique, mais il exprime les doutes qu'il a sur la fidlit de
sa femme si crment qu'il est impossible de les rpter: Si
j'avais t homme, dit la comtesse, si j'avais eu une arme  ma
porte, je l'aurais tu sans piti.

 Le baron, qui jusque-l a cout en silence, prend alors la
parole: Permettez moi de finir la phrase pour vous, dit-il; vous
l'auriez frapp  mort, et par cet acte de violence, vous vous
seriez prive de la prime d'assurance qui revient  la veuve,
prime si ncessaire pour tirer votre frre de l'intolrable
situation dans laquelle il est maintenant.

 La comtesse rappelle gravement au baron qu'il n'y a pas l
matire  plaisanter. Aprs ce que le lord lui a dit, elle ne
doute pas qu'il ne communique ses infmes soupons  ses avocats
en Angleterre. Si elle ne fait rien pour l'en empcher, avant peu
elle sera divorce et dshonore, en proie  la calomnie, sans
autres ressources que ses bijoux pour ne pas mourir de faim.

  ce moment, le courrier que le lord a engag en Angleterre pour
l'accompagner dans ses voyages, traverse la scne avec une lettre
qu'il va mettre  le poste. La comtesse l'arrte et demande 
regarder l'adresse. Elle la garde un instant et la montre  son
frre. L'criture est du lord: la lettre est adresse  ses
avocats  Londres.

 Le courrier part pour la poste. Le baron et la comtesse se
regardent en silence.

 Ils n'ont pas besoin de parler. Ils comprennent parfaitement
leur position, et le seul remde leur apparat dans sa triste
clart. L'alternative est bien simple: Dshonneur et ruine, ou
mort de milord et argent de l'assurance!

 Le baron, fort agit, se promne de long en large, se parlant 
lui-mme. La comtesse saisit des lambeaux de phrases.

 Il parle de la constitution du lord, probablement affaiblie par
son sjour dans les Indes; d'un rhume que le lord a depuis deux ou
trois jours; de complications inattendues qui font que les
indispositions aussi lgres que les rhumes se terminent
quelquefois par de graves maladies et par la mort.

 Il s'aperoit que la comtesse l'coute et lui demande si elle
n'a rien  lui proposer, elle, qui malgr tous ses dfauts, a au
moins le mrite de toujours parler franchement.

 N'avez-vous pas, dit-elle, une bonne petite maladie bien
srieuse, dans un de vos flacons, en bas, dans les caveaux?

 Le baron rpond en hochant gravement la tte. De quoi a-t-il
peur? Qu'on examine le corps aprs la mort? Non pas: il se moque
qu'on fasse l'autopsie. Ce qui l'inquite, c'est de savoir comment
administrer le poison. Un homme comme le lord fait appeler un
mdecin quand il se dit srieusement malade, et quand il y a un
mdecin il y a toujours danger d'tre dcouvert. Il y a en outre
le courrier, fidle au lord, tant que le lord le paiera. Si le
mdecin ne voit rien de suspect, le courrier peut s'apercevoir de
quelque chose. Le poison, pour faire secrtement son oeuvre, doit
tre administr  diffrentes reprises et par doses graduelles. La
moindre imprudence peut tout compromettre. Les bureaux
d'assurances peuvent avoir des soupons et refuser de payer. Dans
l'tat actuel des choses, le baron ne veut pas tenter le coup ni
permettre  sa soeur de le tenter pour lui.

 Le lord parait ensuite. Il a sonn plusieurs fois le courrier et
l'on n'a pas rpondu  son appel. Que signifie ce silence?

 La comtesse lui rpond en se contenant--pourquoi en effet
aurait-elle donn  son indigne poux la satisfaction de lui
laisser voir combien tait profonde la blessure qu'il lui avait
faite;--elle rappelle au lord qu'il a envoy le courrier  la
poste. Le lord lui demande d'un air souponneux si elle a regard
la lettre. La comtesse rpond froidement qu'elle ne s'occupe pas
de ce qu'il peut crire; puis,  propos du rhume qu'il a, elle lui
demande s'il dsire consulter un mdecin. Le lord rpond qu'il est
assez grand pour se soigner lui-mme.

  ce moment le courrier parat, revenant de la poste. Le lord
lui donne l'ordre de repartir pour aller acheter des citrons. Il
veut essayer de boire de la limonade chaude pour transpirer dans
son lit: il a autrefois dj guri des rhumes de cette faon et il
veut encore en essayer cette fois.

 Le courrier obit, mais semble le faire  contre-coeur.

 Le lord se tourne vers le baron (qui jusque-l n'a pas pris part
 la conversation) et lui demande d'un ton narquois combien de
temps il compte encore rester  Venise. Le baron rpond
tranquillement: Parlons franchement, milord; si vous voulez que
je quitte votre maison, vous n'avez qu' le dire et je pars. Le
lord se tourne du ct de sa femme et lui demande si elle est
capable de supporter l'absence de son frre, et prononce ce
dernier mot avec une emphase insultante. La comtesse garde un
imperturbable sang-froid; rien en elle ne trahit la haine mortelle
qu'elle a pour le misrable qui l'a insulte: Vous tes le matre
dans cette maison, milord, rpond-elle simplement, faites comme il
vous plaira.

 Le lord regarde tour  tour sa femme et le baron, et soudain
change de ton. Voit-il dans le sang-froid de la comtesse et de son
frre une menace pour lui? C'est probable, car il s'excuse
maladroitement de ce qu'il vient de dire. Quel abject personnage!

 Les excuses du lord sont interrompues par l'entre du courrier,
qui revient avec des citrons et de l'eau chaude.

 La comtesse remarque pour la premire fois que cet homme a l'air
malade. Ses mains tremblent en posant le plateau sur la table. Le
lord ordonne  son courrier de le suivre et de venir faire la
limonade dans sa chambre  coucher. La comtesse fait observer que
le courrier semble incapable de se tenir debout, En l'entendant,
l'homme avoue qu'il est souffrant. Lui aussi est enrhum; il s'est
trouv expos  un courant d'air dans la boutique o il a achet
les citrons; et il se sent tour  tour chaud et froid et demande
la permission de se jeter un instant sur son lit:

 C'tait un vritable appel  l'humanit de la comtesse: elle
offre donc de faire elle-mme la limonade. Le lord prend le
courrier par le bras et lui dit tout bas: Surveillez la, qu'elle
ne mette rien dans la boisson, puis apportez la-moi vous-mme;
ensuite vous irez vous coucher si vous voulez.

 Sans ajouter un mot, le lord quitte la chambre.

 La comtesse fait la limonade et le courrier la porte  son
matre.

 En gagnant sa chambre, le courrier est si faible, il se sent si
tourdi qu'il est oblig de s'appuyer, pour se soutenir, sur le
dos des chaises qu'il rencontre sur son chemin. Le baron, toujours
bienveillant pour ses infrieurs, lui offre le bras; J'ai bien
peur, mon pauvre garon, que vous ne soyez rellement malade. Le
courrier fait cette rponse extraordinaire: C'en est fait de moi,
monsieur, j'ai attrap la mort!

 Naturellement, la comtesse est tonne: Vous n'tes cependant
pas vieux, dit-elle en essayant d'encourager le courrier;  votre
ge attraper froid ne signifie pas attraper la mort.

 Le courrier regarde la comtesse d'un air dsespr:

J'ai la poitrine faible, milady, j'ai dj eu deux bronchites. La
seconde fois un grand mdecin fut appel en consultation; il
regardait ma gurison comme un miracle: Faites attention, m'a-t-il
dit, si vous avez une troisime bronchite, aussi sr que deux
et deux font quatre, vous tes un homme mort. Je ressens dans mes
os, milady, le mme froid que j'ai eu les deux premires fois, et
Je vous le rpte, j'ai attrap la mort  Venise.

 Aprs quelques paroles de consolation, le baron le conduit dans
sa chambre. La comtesse reste seule en scne. Elle s'assied et
regarde la porte par laquelle le courrier est sorti: Ah! Mon
pauvre garon, dit-elle, si vous pouviez changer de constitution
avec milord, quelle heureuse chance pour le baron et pour moi! Si
vous pouviez seulement gurir votre rhume avec un peu de limonade
chaude, et _lui _s'il pouvait attraper la mort  votre place!.

 Elle s'arrte soudain, rflchit un instant et se lve en
poussant un cri de triomphe. Une ide sans pareille, une ide
merveilleuse vient de traverser son esprit comme un clair.
Substituer un de ces deux hommes  l'autre, et son dsir est
accompli. O sont les obstacles? Il n'y a qu' enlever le lord de
sa chambre, de gr ou de force,  le garder secrtement prisonnier
dans le palais et le laisser vivre ou mourir suivant les
circonstances. Il n'y a qu' placer le courrier dans le lit devenu
vide,  appeler un mdecin qui le voie malade, dans le rle du
lord; s'il meurt, il mourra sous le nom de milord.

Le manuscrit tomba des mains d'Henri. Un invincible sentiment
d'horreur s'tait empar de lui. La question qu'il s'tait pos 
la fin du premier acte prenait maintenant un nouvel intrt, et un
intrt terrible. Jusqu'au monologue de la comtesse, les incidents
du second acte avaient reproduit les moindres dtails de la vie de
son frre avec autant de vrit qu'au premier acte. Le monstrueux
complot rvl par les lignes qu'il venait de lire tait-il le
produit de l'imagination malade de la comtesse, ou bien avait-elle
cru qu'elle inventait, tandis qu'elle ne faisait qu'crire sous la
dicte de ses criminels souvenirs?

Si la dernire hypothse tait la vraie, son frre avait t
assassin; le crime avait t longuement prmdit par la femme 
laquelle il avait donn son nom!

Pour comble de fatalit, c'tait Agns elle-mme qui avait
innocemment pouss vers les coupables l'homme qui devait tre
l'agent passif du crime.

Ne pouvant supporter un doute pareil, il quitta sa chambre, pour
arracher la vrit  la comtesse ou pour la dnoncer  la justice
comme une criminelle impunie.

Arriv  la porte, il croisa quelqu'un qui sortait justement de la
chambre: c'tait le grant. Il tait presque mconnaissable; il
gesticulait et parlait comme un homme au dsespoir.

Entrez si vous voulez, dit-il  Henry. Tenez, monsieur, je ne
suis pas superstitieux, mais je commence  croire que les crimes
portent avec eux leur chtiment. Cet htel est maudit! Qu'est-ce
qui arrive ce matin? Nous dcouvrons qu'un assassinat a t commis
autrefois dans le palais. La nuit vient, et apporte avec elle
encore une chose pouvantable: une mort. Une mort soudaine et
horrible dans la maison! Entrez et voyez vous-mme! Je vais donner
ma dmission, monsieur Westwick: je ne peux pas lutter contre la
fatalit qui me poursuit ici.

La comtesse tait tendue sur son lit: le mdecin et la femme de
chambre debout  ses cts ne la quittaient pas du regard. De
temps en temps, sa respiration lourde et pnible se faisait
entendre comme celle d'une personne oppresse dans son sommeil.

Va-t-elle mourir? demanda Henry.

--C'est fini, rpondit le docteur, elle est morte de la rupture
d'un anvrisme au cerveau. Ces sons que vous entendez sont pour
ainsi dire mcaniques, ils peuvent durer encore des heures.

Henry regarda la femme de chambre. Elle n'avait que bien peu de
chose  lui apprendre. La comtesse avait refus de se coucher et
s'tait mise  son pupitre pour continuer  crire. Trouvant qu'il
tait inutile de lui faire la moindre remontrance, la femme de
chambre l'avait quitte pour aller prvenir le grant Au plus vite
on envoya chercher un mdecin, et quand il arriva, il trouva la
comtesse tendue morte sur le parquet. Voil tout ce qu'elle avait
 dire.

En sortant, Henry regarda le pupitre et vit une feuille sur
laquelle la comtesse avait trac ses dernires lignes. Les lettres
taient presque illisibles. Henry put seulement dchiffrer ces
mots: Acte premier, et: Personnages du drame Jusqu' la fin,
la misrable folle avait pens  sa pice et elle l'avait
entirement recommence.


XXVII

Henry revint dans sa chambre.

Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de ct pour ne
plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il et de connatre
la vrit disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il?
Quel intrt avait-il  pousser plus loin sa lecture?

Il se mit  arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea
d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit  un autre
point de vue. Jusque-l, grce  ces feuillets de papier, il avait
appris qu'on avait prmdit ce crime, mais comment avait-il t
mis  excution? Il ne le savait pas encore.

Le manuscrit tait justement devant lui  terre. Il hsita, puis
enfin le ramassa; et, retournant  sa table, il continua de lire:

Pendant que la comtesse songe encore  cette combinaison si
simple et si hardie, le baron revient. Il rflchit srieusement
au cas du courrier; il pourrait tre utile,  son avis, d'envoyer
chercher un mdecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le
palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut
que le baron aille lui-mme chercher un docteur.

 De toute faon, rpond sa soeur, nous avons besoin d'un mdecin.
Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et coutez ce que
j'ai  vous dire.

 Le baron est enthousiasm de l'ide, l'excution n'offre aucun
danger? Le lord,  Venise, a men la vie d'un reclus: personne ne
le connat de vue, except son banquier. Il a simplement prsent
sa lettre de crdit et, depuis, lui et le banquier ne se sont
jamais revus. Il n'a pas donn de fte et n'est all  aucune
rception. Dans les rares occasions o il a lou une gondole pour
se promener, il a toujours t seul. En un mot, grce  l'horrible
soupon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a
men un genre de vie qui rend l'entreprise aise.

 Le baron, homme prudent, coute, mais sans donner encore son
opinion dfinitive. Voyez ce que vous pouvez faire avec le
courrier, dit-il, je me dciderai quand je saurai le rsultat de
votre confrence avec lui: avant d'y aller, coutez un excellent
conseil: Notre homme se laisse aisment tenter par l'argent, la
seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui
demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a
rpondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du
premier coup les mille livres.

 La scne change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre
malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme.

_ _La comtesse entre.

 Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire
son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de
bienveillance: il confie ses douleurs  sa gracieuse matresse.
Maintenant qu'il se croit  sa dernire heure, il a des remords
d'avoir t si indiffrent envers sa femme. Il pourrait se
rsigner  mourir, mais le dsespoir s'empare de lui quand il
songe qu'il n'a rien conomis et qu'il laissera sa veuve sans
ressources,  la grce de Dieu.

  cette ouverture, la comtesse prend la parole.

Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrmement
facile, et qu'on vous propose pour cela une rcompense de mille
livres, comme legs  votre veuve?

 Le courrier se soulve sur son oreiller et regarde la comtesse
avec une expression de surprise et d'incrdulit. Elle ne peut pas
tre assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui
est dans une si triste situation. Veut-elle dire nettement ce que
peut tre cette chose aise et dont le succs lui vaudra une si
magnifique rcompense?

 La comtesse rpond en confiant son projet au courrier sans le
moindre dtour.

 Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier
n'est pas encore assez malade pour parler sans rflchir. Les yeux
fixs sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalit
et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre.

 Jusqu' prsent je n'ai jamais t religieux; mais je sens que
je vais le devenir. Depuis que Votre Grce m'a parl, je crois au
diable.

 C'tait l'intrt de la comtesse de ne voir que le ct comique
de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta
seulement: Je vais vous donner une demi-heure de rflexion. Vous
tes en danger de mort. Dcidez, dans l'intrt de votre femme, si
vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.

 Laiss seul, le courrier pense srieusement  sa situation et se
dcide. Il se lve avec difficult, crit quelques lignes sur une
feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et  pas lents,
tout trbuchant, il quitte la chambre.

 La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la
chambre vide.

 Mais presque aussitt le courrier ouvre la porte. Pourquoi
s'est-il lev?

 Milady, je viens de dfendre ma vie, au cas o je reviendrais de
cette troisime bronchite. Si vous ou le baron essayez de hter
mon dpart d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de
rcompense, je dirai au mdecin o il pourra trouver quelques
lignes qui rvleront le crime de Votre Grce. Dans le cas o je
n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots,
j'apprendrai au mdecin o se trouve ma cachette; il est inutile
d'ajouter que la lettre sera remise  Votre Grce si elle remplit
fidlement ses engagements envers moi.

 Aprs cette audacieuse prface, il commence  poser les
conditions auxquelles il consent  jouer son rle, et  mourir,
pour mille livres, s'il meure de sa belle mort.

 La comtesse ou le baron devront goter en sa prsence les
aliments et les boissons qu'on lui donnera, mme les mdicaments
que le mdecin ordonnera pour lui. Quant  la somme promise, elle
sera en une bank-note plie dans une feuille de papier blanc sur
laquelle sera crite une ligne sous la dicte du courrier. Ces
deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachete 
l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prte  tre mise  la
poste. Ceci fait, la lettre sera place sous son oreiller; et tant
que le mdecin aura quelque espoir de le gurir, le baron et la
comtesse auront le droit de regarder chaque jour,  l'heure qui
leur plaira, si la lettre est toujours  sa place, et si le cachet
est rest intact. Il a une dernire condition  poser. Le courrier
a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour
qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport  la
squestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulirement de
ce que deviendra son avare de matre, mais il n'aime pas  prendre
sa part des responsabilits qui doivent appartenir  d'autres.

 Les conditions acceptes, la comtesse appelle le baron, qui
attendait le rsultat de la confrence dans la chambre  ct. On
lui dit que le courrier a cd  la tentation.

 Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille  la
comtesse.

 L'tiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend
que le lord doit tre enlev de sa chambre dans un tat
d'insensibilit complte. Mais dans quelle partie du palais doit-il
tre transport? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse
fait tout bas cette question au baron. Le baron lui rpond tout
bas aussi. Dans les caveaux!

 Le rideau tombe.


XXVIII

Ainsi finit le second acte.

Arriv au troisime, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec
une extrme fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait
besoin de repos.

Dans la dernire partie du manuscrit,  un passage trs important,
l'criture et le style de la comtesse avaient subi une grande
altration. La folie apparaissait,  mesure que la pice tirait 
sa fin. L'criture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes
des phrases taient restes inacheves. Dans le dialogue, les
questions et les rponses ne concordaient pas toujours exactement
entre elles. Par intervalle, l'intelligence affaiblie de
l'crivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette
vigueur disparaissait bientt et le fil du rcit s'embrouillait de
plus en plus.

Aprs avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs,
Henri recala devant l'horreur toujours croissante du rcit. Il
ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta
sur son lit pour reposer. Presque au mme instant la porte
s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre.

Nous rentrions de l'Opra, dit-il, et nous venons d'apprendre la
mort de cette misrable femme. On dit que vous lui avez parl 
ses derniers moments; je voudrais savoir comment cela s'est pass.

--Vous allez le savoir, rpondit Henry, vous tes maintenant le
chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble
qui m'oppresse, de vous laisser,  vous, le soin de dcider ce qui
doit tre fait.

Aprs ces paroles, il raconta  son frre comment la pice de la
comtesse tait arrive entre ses mains.

Lisez les premires pages, dit-il, je suis curieux de savoir si
elles produiront sur vous la mme impression que sur moi.

 peu prs  moiti du premier acte, lord Montbarry s'arrta et
regarda son frre:

Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir invent sa
pice? tait-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que
tout cela est rellement arriv?

C'en fut assez pour Henry: son frre prouvait la mme impression
que lui.

Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il; mais si vous voulez
suivre un bon conseil, pargnez-vous maintenant la lecture des
pages suivantes, o vous verrez de quelle manire terrible notre
frre a t puni de ce honteux mariage.

--Avez-vous tout lu, Henry?

--Pas tout. J'ai recul devant la lecture de la dernire partie.
Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre frre aprs avoir quitt
l'cole, je trouvais qu'il avait agi comme un infme avec Agns et
je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis
l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a t
victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que
nous sommes fils de la mme mre. En effet, j'ai ressenti ce soir
pour lui ce que--je suis honteux d'y songer--ce que je n'avais
jamais ressenti auparavant.

Lord Montbarry prit la main de son frre: vous tes un bon
garon, Henry; mais tes-vous certain de ne pas vous alarmer 
tort? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous
savons tre la vrit, est-ce qu'il doit s'ensuivre forcment
qu'il faille croire le reste jusqu'au bout?

--Il n'y a pas de doute possible, rpondit Henry.

--Pas de doute possible? rpta son frre.

----Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut
justifier votre conclusion.

Il continua jusqu' la fin du second acte. Puis il leva la tte:

Croyez-vous rellement que les restes mutils que vous avez
dcouverts ce matin soient les restes de notre frre? demanda-t-il.
Et le croyez-vous sur un tmoignage pareil?. Henry rpondit
par un signe de tte affirmatif.

Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une faon
nergique, mais il se contint.

Vous convenez que vous n'avez pas lu les dernires scnes de la
pice, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry! Si vous persistez 
croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est
de prendre entirement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire
le troisime acte? Non? Eh bien, je vais vous le lire, moi.

Il chercha le troisime acte et prit quelques passages assez
clairement crits pour tre dchiffrs.

Voici une scne dans les caveaux du palais: La victime du complot
est couche sur un misrable lit; le baron et la comtesse songent
 la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je
comprends bien, s'est procur l'argent ncessaire en empruntant
sur ses bijoux  Francfort; et le courrier peut encore en revenir,
au dire du_ _mdecin. Que feront les coupables si l'homme revient
 la sant? Dans son habilet, le baron propose de remettre le
lord en libert. Si par hasard il s'adressait  la justice, il
serait facile de dclarer qu'il tait sujet  des accs de folie
et d'en appeler au tmoignage de sa propre femme. D'un autre ct,
si le courrier meurt, comment se dbarrasser du lord squestr.

 Faut-il le laisser mourir de faim?

 Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruauts
inutiles.

 Restent donc les moyens violents: si on recourait  un bravo[1]?

 Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice; en
outre, il ne veut dpenser, autant que possible, de_ _l'argent que
pour lui-mme.

 Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal?

 Le baron se refuse  confier son secret  l'eau, l'eau peut
rejeter le cadavre.

 Doivent-ils mettre le feu  son lit?

 C'est une excellente ide; mais on peut voir la fume. Non: les
circonstances, du reste, sont maintenant changes du tout au tout.
Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le
premier poison venu fera l'affaire.

Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille
discussion ait eu lieu?

Henry ne rpondit pas. La suite des questions que l'on venait de
lire se prsentait exactement dans le mme ordre que les rves qui
avaient pouvant Mme Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait
passes  l'htel. Il tait inutile de faire part de cette
concidence  son frre.

Continuez, lui dit-il seulement.

Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un
peu lisible.

Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise
en scne, le thtre est coup en deux. Le mdecin est en haut
crivant navement le certificat de dcs du lord, au chevet du
courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout prs
du lord empoisonn, prparant les acides qui doivent aider 
rduire ses restes en cendres.

 Ne perdons pas notre temps  dchiffrer de pareilles noirceurs
de mlodrames! Passons! Passons!

Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de dcouvrir la
signification des scnes confuses qui suivaient.  l'avant-dernier
feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles:

Le troisime acte parat tre divis, dit-il, en deux scnes ou
tableaux. Je crois que je peux lire l'criture, au commencement du
second tableau: Le baron et la comtesse sont en scne. Les mains
du baron sont mystrieusement recouvertes de gants. Il a rduit le
corps en cendres par un_ _nouveau systme de crmation, 
l'exception de la tte toutefois.

Henry interrompit son frre:

N'allez pas plus loin! s'cria-t-il.

--Rendons justice  la comtesse, continua lord Montbarry. C'est
une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles!

Le baron s'est cruellement brl les mains en brisant par
accident sa cruche  acides. Il est incapable de faire disparatre
la tte, et la comtesse est assez femme, malgr toute sa
mchancet, pour reculer  l'ide de le remplacer dans ce travail.
 la premire nouvelle de l'arrive de la commission d'enqute
envoye par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune
crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la mort
naturelle du courrier substitu au lord qu'ils s'occuperont
aveuglment. Mais la tte n'tant pas dtruite, il faut  tout
prix la cacher. Ses recherches dans la vieille bibliothque lui
ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus
sres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de
surveiller la crmation, mais elle peut srement jeter un peu de
poudre afin d'empcher la dcomposition. Assez! cria de nouveau
Henry, assez!

--Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La dernire page a
l'air d'tre de la folie pure. Et elle vous a dit que
l'imagination lui faisait dfaut?

--Soyez sincre, Stphen, et dites la mmoire. Lord Montbarry se
leva et jeta sur son frre un regard de piti.

Vous tes malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas tonnant, aprs
la dcouverte que vous avez faite sous la pierre de la chemine.
Nous ne discuterons pas l-dessus; nous attendrons un jour ou deux
que vous soyez redevenu tout  fait vous-mme. Mais au moins
entendons-nous ds  prsent sur un point. C'est bien  moi que
vous laissez, en qualit de chef de la famille, le droit de
dcider ce qu'il faut faire de ce griffonnage?

--Je vous le laisse.

Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu.

Que cette ordure serve au moins  quelque chose, dit-il, en
soulevant les pages avec le poker. La chambre commence  devenir
froide: la pice de la comtesse va faire flamber de nouveau ces
bches  demi calcines.

Il attendit un peu devant le foyer et revint auprs de son frre.

Maintenant, Henry, j'ai encore un mot  dire, puis j'ai fini. Je
suis prt  admettre que vous vous tes trouv, par un hasard
malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais
autrefois, personne ne sait quand, mais  part cela, je conteste
tout le reste. Plutt que de partager votre opinion, je ne veux
rien croire de tout de ce qui est arriv. Les influences
surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous
sommes arrivs dans cet htel: votre perte d'apptit, les rves
affreux de ma soeur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la tte qui
apparut  Agns, je dclare que tout cela est pure hallucination!
Je ne crois  rien, rien, rien!

Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la
chambre.

--Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois: ma femme a
commis une indiscrtion. Je crois qu'Agns vous pousera. Bonsoir,
Henry. Nous quitterons Venise demain matin  la premire heure.

Et voici comment lord Montbarry jugea le mystre de l'htel hant.


POST SCRIPTUM

Un dernier moyen de trancher la diffrence d'opinion qui existait
entre les deux frres restait entre les mains d'Henry. Il tait
dcid  se servir des fausses dents comme point de dpart d'une
enqute qu'il voulait faire, ds que lui et ses compagnons
seraient de retour en Angleterre.

La seule personne encore vivante qui connt les moindres dtails
de l'histoire domestique de la famille dans les temps passs tait
la vieille nourrice d'Agns Lockwood. Henry saisit la premire
occasion qui se prsenta pour tenter de rveiller ses souvenirs
sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonn au
chef de la famille son abandon d'Agns: elle refusa nettement de
faire appel  sa mmoire.

La vue seule de milord, quand je l'aperus pour la dernire fois
 Londres, dit la vieille femme, me donna des dmangeaisons dans
les mains; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur
marque sur son visage. J'avais t envoye en course par miss
Agns et je l'ai rencontr sortant de chez un dentiste. Dieu
merci! c'est la dernire fois que je l'ai vu.

Grce au caractre emport de la nourrice et  sa manire
originale de s'exprimer, le but d'Henry tait dj atteint. Il se
risqua  demander si elle avait remarqu la maison.

Elle ne l'avait pas oublie: est-ce que M. Henry se figurait
qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle tait ge
de quatre-vingts ans?

Le mme jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et ds
lors tous ses doutes, si le doute tait encore possible,
disparurent  tout jamais. Les dents avaient t faites pour le
premier lord Montbarry.

Henry ne rvla  personne l'existence de cette nouvelle preuve,
pas mme  son frre Stphen. Il emporta son terrible secret dans
la tombe.

Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le mme
silence charitable. La petite Mme Ferraris ne sut jamais que son
mari avait t, non pas, comme elle le supposait, la victime de la
comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu
lord Montbarry lui avait envoy la banknote de mille livres, et
reculait  l'ide de se servir d'un cadeau qu'elle continuait 
dclarer souill du sang de son mari. Agns, avec l'entire
approbation de la veuve, porta l'argent  l'_Hospice des Enfants,
_o il servit  augmenter le nombre des lits.

Au printemps de la nouvelle anne, il y eut un mariage dans la
famille.

 la demande d'Agns, les membres de la famille seuls assistrent
 la crmonie.

Il n'y eut pas de djeuner de noce, et la lune de miel se passa
dans un petit cottage des bords de la Tamise.

Dans les derniers jours qui prcdrent le dpart du couple
nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invits 
venir jouer dans le jardin. L'ane des filles entendit et
rapporta  sa mre un petit dialogue relatif  _l'Htel hant:_

Henry, je voudrais vous embrasser.

--Embrassez, ma chrie.

--Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de
quelque chose?

--De quoi?

--La veille de notre dpart de Venise, il est arriv un vnement.
Vous avez vu la comtesse pendant les dernires heures de sa vie.
Dites-moi si elle vous a fait une confession.

--Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agns, et, par
consquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous
attriste en la rptant.

--N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette
affreuse nuit qu'elle a passe dans ma chambre?

--Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait
ressentie a hant son esprit jusqu' la fin.

Agns n'tait pas entirement satisfaite. Ce sujet l'a troublait.
La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misrable rivale
d'autrefois lui suggrait des questions qui l'inquitaient. Elle
se souvenait de la prdiction de la comtesse. _Il vous reste
encore  me conduire au jour ou je serai dcouverte et o la
punition qui m'attend viendra me frapper! _La prdiction s'tait-elle
trouve fausse, comme toute prophtie humaine? Ou s'tait-elle
ralise dans cette horrible nuit o elle avait vu l'apparition
et o elle avait attir sans le vouloir la comtesse dans sa
chambre  coucher.

Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage  la discrtion de
Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois
d'arracher  son mari ses secrets. Les autres femmes, leves
suivant les prceptes et les habitudes modernes, en entendant
parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agns
un ddain plein de compassion.  partir de ce moment elles ne
parlaient d'elle que comme d'une personne des temps jadis,
curieux spcimen des vertus des vieux ges.

--Est-ce tout?

--C'est tout.

--Alors il n'y a pas d'explication au mystre de _l'Htel hant_?

--Demandez-vous s'il y a une explication au mystre de la vie et
de la mort.

FIN


    [1] Tueur  gages.





End of the Project Gutenberg EBook of L'htel hant, by Wilkie Collins

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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
