The Project Gutenberg EBook of La Tempte, by William Shakespeare

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Title: La Tempte

Author: William Shakespeare

Release Date: February 15, 2005 [EBook #15071]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPTE ***




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Note du transcripteur:

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  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 1
  Vie de Shakspeare
  Hamlet.--La Tempte.--Coriolan.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864


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LA TEMPTE

TRAGDIE




NOTICE SUR LA TEMPTE


Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas rel, dit,  la fin
de _la Tempte_, le vieux Gonzalo tout tourdi des prestiges qui l'ont
environn depuis son arrive dans l'le. Il semble que, par la bouche
de l'honnte homme de la pice, Shakspeare ait voulu exprimer l'effet
gnral de ce charmant et singulier ouvrage. Brillant, lger, diaphane
comme les apparitions dont il est rempli,  peine se laisse-t-il
saisir  la rflexion;  peine,  travers ces traits mobiles et
transparents, se peut-on tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une
contexture de pice, des aventures, des sentiments, des personnages
rels. Cependant tout y est, tout s'y rvle; et, dans une succession
rapide, chaque objet  son tour meut l'imagination, occupe
l'attention et disparat, laissant pour unique trace la confuse
motion du plaisir et une impression de vrit  laquelle on n'ose
refuser ni accorder sa croyance.

C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et merveilleuse
imagination de Shakspeare s'lve au-dessus de la nature sans
abandonner la raison, ou plutt entrane avec elle la nature par
del ses limites convenues. Tout est  la fois, dans ce tableau,
fantastique et vrai. Comme s'il tait le crateur de l'ouvrage, comme
s'il tait le vritable enchanteur entour des illusions de son art,
Prospero, en s'y montrant  nous, semble le seul corps opaque et
solide au milieu d'un peuple de lgers fantmes revtus des formes de
la vie, mais dpourvus des apparences de la dure. Quelques minutes
s'couleront  peine que l'aimable Ariel, plus lger encore que
lorsqu'il arrive avec la pense, va chapper au contact mme de la
baguette magique, et, libre des formes qu'on lui prescrit, libre
de toute forme sensible, va se dissoudre dans le vague de l'air, o
s'vanouira pour nous son existence individuelle. N'est-ce pas un
prestige de la magie que cette demi-intelligence qui parat luire dans
le grossier Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors
de l'le dsenchante o il va tre laiss  lui-mme, nous allons le
voir retomber dans son tat naturel de masse inerte, s'assimilant par
degrs  la terre dont il est  peine distinct? Que deviendront, loin
de notre vue, cet Antonio, ce Sbastien, si prompts  concevoir le
dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et lgrement accessible
 tous les sentiments? Que deviendront ces jeunes amants, sitt et
si compltement pris, et qui, pour nous, semblent n'avoir eu d'autre
existence que d'aimer, d'autre destination que de faire passer devant
nos yeux les ravissantes images de l'amour et de l'innocence? Chacun
de ces personnages ne nous rvle que la portion de son caractre
qui convient  sa situation prsente; aucun d'eux ne nous dvoile en
lui-mme ces abmes de la nature, ces profondes sources de la pense
o descend si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en dploient
sous nos yeux tous les effets extrieurs: nous ne savons d'o ils
viennent, mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent
tre; vritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os,
mais dont les formes nous sont distinctes et familires.

Aussi, par la souplesse et la lgret de leur nature, ces cratures
singulires se prtent-elles  une rapidit d'action,  une varit de
mouvements dont peut-tre aucune autre pice de Shakspeare ne fournit
d'exemple; il n'en est pas de plus amusante, de plus anime, o
une gaiet vive et mme bouffonne se marie plus naturellement 
des intrts srieux,  des sentiments tristes et  de touchantes
affections: c'est une ferie dans toute la force du terme, dans toute
la vivacit des impressions qu'on en peut recevoir.

Le style de _la Tempte_ participe de cette espce de magie. Figur,
vaporeux, portant  l'esprit une foule d'images et d'impressions
vagues et fugitives comme ces formes incertaines que dessinent les
nuages, il meut l'imagination sans la fixer, et la tient dans cet
tat d'excitation indcise qui la rend accessible  tous les prestiges
dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de tradition en Angleterre
que le clbre lord Falkland[1], M. Selden et lord C.J. Vaughan,
regardaient le style du rle de Caliban, dans _la Tempte_, comme
tout  fait particulier  ce personnage, et comme une cration de
Shakspeare. Johnson est d'un avis oppos; mais, en admettant que la
tradition soit fonde, l'autorit de Johnson ne suffirait pas
pour infirmer celle de lord Falkland, esprit minemment lgant et
remarquable,  ce qu'il parat, par une finesse de tact qui, du
moins dans la critique, a souvent manqu au docteur. D'ailleurs
lord Falkland, presque contemporain de Shakspeare puisqu'il tait
n plusieurs annes avant sa mort, aurait droit d'en tre cru de
prfrence sur des nuances de langage qui, cent cinquante ans plus
tard, devaient se perdre pour Johnson sous une couleur gnrale de
vtust. Si donc l'on avait quelque titre pour dcider entre eux, on
serait plutt tent d'ajouter foi  l'opinion de lord Falkland, et
mme d'appliquer  l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rle de
Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de _la Tempte_
parat, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare, s'loigner de ce
type gnral d'expression de la pense qui se retrouve et se conserve
plus ou moins partout,  travers la diffrence des idiomes. Il faut
probablement attribuer en partie ce fait  la singularit de la
situation et  la ncessit de mettre en harmonie tant de conditions,
de sentiments, d'intrts divers, envelopps pour quelques heures dans
un sort commun et dans une mme atmosphre surnaturelle. Dans aucune
de ses pices, d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montr aussi sobre de
jeux de mots.

[Note 1: L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit
de l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: Qu'il
faudrait har la rvolution, ne ft-ce que pour avoir caus la mort
d'un tel homme. Aprs avoir nergiquement dfendu dans le parlement,
contre Charles Ier, les liberts de son pays, il se rallia  la cause
de ce prince lorsqu'elle devint celle de la justice; et ministre de
Charles Ier, il se fit tuer  la bataille de Newbury, de dsespoir des
malheurs qu'il prvoyait: il avait alors trente-trois ans.]

Il serait assez difficile de dterminer prcisment  quel ordre de
merveilleux appartient celui qu'il a employ dans _la Tempte_. Ariel
est un vritable sylphe; mais les esprits que lui soumet Prospero,
fes, lutins, farfadets appartiennent aux superstitions populaires du
Nord. Caliban tient  la fois du gnome et du dmon; son existence de
brute n'est anime que par une malice infernale; et le _O ho! o ho!_
par lequel il rpond  Prospero lorsque celui-ci lui reproche d'avoir
voulu dshonorer sa fille, tait l'exclamation, probablement l'espce
de rire attribu en Angleterre au diable dans les anciens mystres o
il jouait un rle. _Selebos_, qu'invoque le monstre comme le dieu et
peut-tre le mari de sa mre, passait pour tre le diable ou le dieu
des Patagons qui le reprsentaient, disait-on, avec des cornes  la
tte. On ne saurait trop se figurer de quelle manire doit tre fait
ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il parat qu'on
le reprsente avec les bras et les jambes couverts d'cailles; il
me semble qu'une tte de poisson, ou quelque chose de pareil, serait
assez ncessaire pour donner de la vraisemblance aux mprises dont il
est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien n'y avoir pas regard de
si prs, et s'tre peu embarrass de se rendre  lui-mme un compte
exact de la figure qui convenait  son monstre. Il s'est jou avec
son sujet, et l'a laiss couler de sa brillante imagination revtu
des teintes potiques qu'il y recevait en passant. La lgret de son
travail se fait assez connatre par les diffrentes inadvertances qui
lui sont chappes; comme par exemple lorsqu'il fait dire  Ferdinand
que le duc de Milan et _son brave fils_ ont pri dans la tempte,
quoiqu'il ne soit pas question de ce fils dans tout le reste de la
pice, et que rien ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'le,
bien qu'Ariel qui assure d'ailleurs  Prospero que personne n'a pri,
n'ait renferm sous les coutilles que les gens de l'quipage.

_La Tempte_ est une pice assez rgulire quant aux units, puisque
l'orage qui submerge le vaisseau dans la premire scne se passe en
vue de l'le, et que toute l'action n'embrasse pas un intervalle de
plus de trois heures. Quelques commentateurs ont pens que Shakspeare
pouvait avoir eu pour objet de rpondre, par cet chantillon de ce
qu'il pouvait faire, aux continuelles critiques de Ben Johnson sur
l'irrgularit de ses ouvrages. Le docteur Johnson pense autrement,
et regarde cette circonstance comme un effet du hasard et le rsultat
naturel du sujet; mais ce qui pourrait donner lieu de croire que du
moins Shakspeare a voulu se prvaloir de cet avantage, c'est le soin
avec lequel les diffrents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi
pendant toute la dure de l'action, marquent le temps qui s'est coul
depuis le commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero
qu'ils approchent de la sixime heure, celle o son matre lui a
promis que finiraient leurs travaux: Je l'ai annonc, dit Prospero,
au moment o j'ai soulev la tempte. Ce mot paratrait mme indiquer
une intention que le pote a voulu faire sentir.

On ignore o Shakspeare a puis le sujet de _la Tempte_; il parat
cependant assez certain qu'il l'a emprunt  quelque nouvelle
italienne que jusqu' prsent on n'a pu parvenir  retrouver.

La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de _la
Tempte_, ce qui s'accorde difficilement cependant avec une autre
conjecture assez vraisemblable. En lisant _le Masque_, reprsent
devant Ferdinand et Miranda, il est impossible de n'tre pas frapp
de l'ide que _la Tempte_ a t faite d'abord pour tre reprsente 
quelque fte de mariage; et la lgret du sujet, la brillante incurie
qui se fait remarquer dans la composition, confirment tout  fait
cette conjecture. M. Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a
pens que le mariage sur lequel le pote verse tant de bndictions,
par la bouche de Junon et de Crs, pourrait bien tre celui du comte
d'Essex, qui pousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutt termina
en cette anne son mariage, contract ds l'anne 1606, mais dont
les voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants,
avaient jusqu'alors retard la consommation. Cette dernire
circonstance parat mme assez clairement indique dans la scne o
l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de garder
les jeunes poux jusqu'au parfait accomplissement de toutes les
crmonies ncessaires. Ne serait-il pas possible de supposer que,
compose en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pice ne fut
reprsente  Londres que l'anne suivante?




LA TEMPTE

TRAGDIE




PERSONNAGES

    ALONZO, roi de Naples.
    SBASTIEN, frre d'Alonzo.
    PROSPERO, duc lgitime de Milan.
    ANTONIO, son frre, usurpateur du duch de Milan.
    FERDINAND, fils du roi de Naples.
    GONZALO, vieux et fidle conseiller du roi de Naples.
    ADRIAN, FRANCISCO, seigneurs napolitains.
    CALIBAN, sauvage abject et difforme.
    TRINCULO, bouffon.
    STEPHANO, sommelier ivre.
    LE MATRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des MATELOTS.
    MIRANDA, fille de Prospero.
    ARIEL, gnie arien.
    IRIS, CRS, JUNON, NYMPHES, MOISSONNEURS, gnies employs
          dans le ballet.
    AUTRES gnies soumis  Prospero.

La scne reprsente d'abord la mer et un vaisseau, puis une le
inhabite.




ACTE PREMIER


SCNE I


Sur un vaisseau en mer. Une tempte mle de tonnerre et d'clairs.

(Entrent le matre et le bosseman.)

LE MATRE.--Bosseman?

LE BOSSEMAN.--Me voici, matre. O en sommes-nous?

LE MATRE.--Bon, parlez aux matelots.--Manoeuvrez rondement, ou nous
courons  terre. De l'entrain! de l'entrain!

LE BOSSEMAN.--Allons, mes enfants! courage, courage, mes enfants!
vivement, vivement, vivement! Ferlez le hunier.--Attention au sifflet
du matre.--Souffle, tempte, jusqu' en crever si tu peux.

(Entrent Alonzo, Sbastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et plusieurs
autres.)

ALONZO.--Cher bosseman, je vous en prie, ne ngligez rien. O est le
matre? Montrez-vous des hommes.

LE BOSSEMAN.--Restez en bas, je vous prie.

ANTONIO.--Bosseman, o est le matre?

LE BOSSEMAN.--Ne l'entendez-vous pas? Vous troublez la manoeuvre.
Restez dans vos cabines, vous aidez la tempte.

GONZALO.--Voyons, mon cher, un peu de patience.

LE BOSSEMAN.--Quand la mer en aura. Hors d'ici!--Les vagues se
soucient bien de la qualit de roi. En bas! Silence! laissez-nous
tranquilles.

GONZALO.--Fort bien! cependant n'oublie pas qui tu as  bord.

LE BOSSEMAN.--Personne qui me soit plus cher que moi-mme. Vous tes
un conseiller: si vous pouvez imposer silence  ces lments, et
rtablir le calme  l'instant, nous ne remuerons plus un seul cordage;
usez de votre autorit. Si vous ne le pouvez, rendez grces d'avoir
vcu si longtemps, et allez dans votre cabine vous prparer aux
mauvaises chances du moment, s'il faut en passer par l.--Courage, mes
enfants!--Hors de mon chemin, vous dis-je.

GONZALO.--Ce drle me rassure singulirement. Il n'a rien d'un homme
destin  se noyer; tout son air est celui d'un gibier de potence.
Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la corde qui lui
est rserve nous serve de cble, car le ntre ne nous est pas bon
 grand' chose. S'il n'est pas n pour tre pendu, notre sort est
pitoyable.

(Ils sortent.)

(Rentre le bosseman.)

LE BOSSEMAN.--Amenez le mt de hune. Allons, plus bas, plus bas.
Mettez  la cape sous la grande voile rise. (_Un cri se fait entendre
dans le corps du vaisseau_.) Maudits soient leurs hurlements! Leur
voix domine la tempte et la manoeuvre. (_Entrent Sbastien, Antonio
et Gonzalo_.)--Encore! que faites-vous ici? Faut-il tout laisser l et
se noyer? Avez-vous envie de couler bas?

SBASTIEN.--La peste soit de tes poumons, braillard, blasphmateur,
mauvais chien!

LE BOSSEMAN.--Manoeuvrez donc vous-mme.

ANTONIO.--Puisses-tu tre pendu, maudit roquet! Puisses-tu tre pendu,
vilain drle, insolent criard! Nous avons moins peur d'tre noys que
toi.

GONZALO.--Je garantis qu'il ne sera pas noy, le vaisseau ft-il
mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte d'une
dvergonde[2].

[Note 2: _As leaky as an unstaunched wench_.

Le sens de ce passage, tel qu'il me parat probable, est impossible 
rendre en franais. J'ai cherch seulement  en approcher autant qu'il
se pouvait sans trop de grossiret.]

LE BOSSEMAN.--Serrez le vent! serrez le vent! Prenons deux basses
voiles et levons-nous en mer. Au large!

(Entrent des matelots mouills.)

LES MATELOTS.--Tout est perdu.--En prires! en prires! Tout est
perdu.

(Ils sortent.)

LE BOSSEMAN.--Quoi! faut-il que nos bouches soient glaces par la
mort?

GONZALO.--Le roi et le prince en prires! Imitons-les, car leur sort
est le ntre.

SBASTIEN.--Ma patience est  bout.

ANTONIO.--Nous prissons par la trahison de ces ivrognes. Ce bandit au
gosier norme, je voudrais le voir noy et roul par dix mares.

GONZALO.--Il n'en sera pas moins pendu, quoique chaque goutte d'eau
jure le contraire et bille de toute sa largeur pour l'avaler.

(Bruit confus au dedans du navire.)

DES VOIX.--Misricorde! nous sombrons, nous sombrons... Adieu, ma
femme et mes enfants. Mon frre, adieu. Nous sombrons, nous sombrons,
nous sombrons.

ANTONIO.--Allons tous prir avec le roi.

(Il sort.)

SBASTIEN.--Allons prendre cong de lui.

(Il sort.)

GONZALO.--Que je donnerais de bon coeur en ce moment mille lieues de
mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyre, n'importe.--Les
dcrets d'en haut soient accomplis! Mais, au vrai, j'aurais mieux aim
mourir  sec.

(Il sort.)


SCNE II

(La partie de l'le qui est devant la grotte de Prospero.)

PROSPERO ET MIRANDA _entrent_.

MIRANDA.--Si c'est vous, mon bien-aim pre, qui par votre art faites
mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel
serait prt  verser de la poix enflamme, si la mer, s'lanant  la
face du firmament, n'allait en teindre les feux. Oh! j'ai souffert
avec ceux que je voyais souffrir! Un brave vaisseau, qui sans doute
renfermait de nobles cratures, bris tout en pices! Oh! leur cri a
frapp mon coeur. Pauvres gens! ils ont pri. Si j'avais t quelque
puissant dieu, j'aurais voulu prcipiter la mer dans les gouffres de
la terre, avant qu'elle et ainsi englouti ce beau vaisseau et tous
ceux qui le montaient.

PROSPERO.--Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites  votre
coeur compatissant qu'il n'est arriv aucun mal.

MIRANDA.--O jour de malheur!

PROSPERO.--Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour toi
(toi que je chris, toi ma fille) qui ne sais pas encore qui tu es,
et ignores d'o je suis issu, et si je suis quelque chose de plus que
Prospero, le matre de la plus pauvre caverne, ton pre et rien de
plus.

MIRANDA.--Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans mes
penses.

PROSPERO.--Il est temps que je t'apprenne quelque chose de plus. Viens
m'aider; te-moi mon manteau magique.--Bon. (_Il quitte son manteau_.)
Couche l, mon art.--Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage,
dont l'affreux spectacle a remu en toi toutes les vertus de la
compassion, a t, par la prvoyance de mon art, dispos avec tant de
prcaution qu'il n'y a pas une me de perdue, que pas un seul cheveu
n'est tomb de la tte d'aucune crature sur ce vaisseau dont tu as
entendu le cri, et que tu as vu sombrer. Assieds-toi, car il faut
maintenant que tu en saches davantage.

MIRANDA.--Vous avez souvent commenc  m'apprendre qui je suis; mais
vous vous tes toujours arrt me laissant  des conjectures sans
terme, et finissant par ces mots: _Restons-en l, pas encore_.

PROSPERO.--L'heure est venue maintenant; voici l'instant prcis o tu
dois ouvrir ton oreille: obis et sois attentive. Peux-tu te souvenir
d'une poque de ta vie o nous n'tions pas encore venus dans cette
caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas alors
plus de trois ans.

MIRANDA.--Certainement, seigneur, je peux m'en souvenir.

PROSPERO.--De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou de quelque
autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est reste grave dans
ton souvenir?

MIRANDA.--Tout cela est bien loin, et plutt comme un songe que comme
une certitude que ma mmoire puisse me garantir. N'avais-je pas jadis
quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de moi?

PROSPERO.--Tu les avais, Miranda; tu en avais mme davantage. Mais
comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mmoire? que
vois-tu encore dans cet obscur pass, dans cet abme du temps? Si tu
te rappelles quelque chose de ce qui a prcd ton arrive dans cette
le, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue.

MIRANDA.--Cependant je ne m'en souviens pas.

PROSPERO.--Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, ton pre
tait duc de Milan et un puissant prince.

MIRANDA.--Seigneur, n'tes-vous pas mon pre?

PROSPERO.--Ta mre tait un modle de vertu, et elle m'a dit que tu
tais ma fille. Ton pre tait duc de Milan, et son unique hritire
tait une princesse, pas moins que je ne te le dis.

MIRANDA.--O ciel! faut-il avoir jou de malheur pour tre venus ici!
Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit arriv ainsi?

PROSPERO.--L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On m'a
cruellement jou, comme tu le dis[3], et c'est ainsi que nous avons
t chasss de l; mais c'est par un grand bonheur que nous sommes
arrivs ici.

[Note 3: MIR. _What foul play had we_, etc. PRO. _By foul play, as
thou say'st were we_, etc.

_Foul play_, dans la question de Miranda, signifie _mauvaise chance_;
dans la rponse de Prospero, il signifie _artifices coupables_.
Prospero joue ici sur le mot d'une manire que la diffrence des
langues ne permet pas de rendre avec une entire exactitude,  moins
de dfigurer le naturel du dialogue, ce qui serait, ce me semble, une
inexactitude encore plus grande.]

MIRANDA.--Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines dont je
renouvelle en vous l'ide, et qui sont sorties de ma mmoire. Je vous
en prie, continuez.

PROSPERO.--Mon frre,--ton oncle, appel Antonio,--et, je t'en prie,
remarque bien ceci: qu'un frre ait pu tre si perfide;--lui que dans
le monde entier je chrissais le plus aprs toi, lui  qui j'avais
confi le gouvernement de mon tat! et alors, de toutes les
principauts, mon tat tait le premier, Prospero tait le premier
parmi les ducs, le premier en dignit, et, dans les arts libraux,
sans gal. Ces arts faisant toute mon tude, je me dchargeai du
gouvernement sur mon frre, et, transport, ravi dans mes secrtes
occupations, je devins tranger  mon tat. Ton perfide oncle...
M'coutes-tu?

MIRANDA.--Avec la plus grande attention, seigneur.

PROSPERO.--Ds qu'il se fut perfectionn dans l'art d'accorder les
grces ou de les refuser, de connatre ceux qu'il faut avancer et ceux
qu'il faut abattre pour s'tre trop levs, il cra de nouveau mes
cratures;--je veux dire qu'il les changea ou qu'il les transforma.
Alors, ayant la clef des emplois et des employs, il monta tous les
coeurs au ton qui plaisait  son oreille; et bientt il fut le lierre
qui enveloppa mon arbre princier et puisa le suc de ma verdure.--Tu
ne me suis pas.--Je t'en prie, coute-moi.

MIRANDA.--Mon cher seigneur, j'coute.

PROSPERO.--Ainsi, ngligeant tous les intrts de ce monde, dvou
tout entier  la retraite et au soin d'enrichir mon esprit de biens
qui, s'ils n'taient pas si secrets, seraient mis au-dessus de tout
ce qu'estime le vulgaire, j'veillai dans mon perfide frre un mauvais
naturel: ma confiance, comme un bon pre, engendra en lui une perfidie
gale non moins que contraire  ma confiance, et en vrit elle
n'avait point de limites; c'tait une confiance sans rserve. Ainsi,
devenu matre non-seulement de ce que me rendaient mes revenus, mais
encore de ce que mon pouvoir tait en tat d'exiger, comme un homme
qui,  force de se rpter, a rendu sa mmoire si coupable envers la
vrit qu'il finit par croire  son propre mensonge, il crut qu'il
tait en effet le duc, parce qu'il se voyait substitu  mon pouvoir,
parce qu'il excutait les actes extrieurs de la souverainet, et
qu'il jouissait de ses prrogatives. De l son ambition croissante...
M'coutes-tu?

MIRANDA.--Seigneur, votre rcit gurirait la surdit.

PROSPERO.--Pour supprimer toute distance entre ce rle qu'il joue et
celui dont il joue le rle, il faut qu'il devienne rellement duc de
Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothque tait un assez grand
duch. Il me juge dsormais inhabile  toute royaut temporelle: il se
ligue avec le roi de Naples, et (tant il tait altr du pouvoir!) il
consent  lui payer un tribut annuel,  lui faire hommage,  soumettre
sa couronne ducale  la couronne royale; et mon duch (hlas! pauvre
Milan), qui jusque-l n'avait jamais courb la tte, il le condamne au
plus honteux abaissement.

MIRANDA.--O ciel!

PROSPERO.--Remarque bien les conditions du trait et l'vnement qui
suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit l un frre.

MIRANDA.--Ce serait pour moi un pch de former sur ma grand'mre
quelque pense dshonorante: un sein vertueux a plus d'une fois
produit de mauvais fils.

PROSPERO.--Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples, mon
ennemi invtr, coute la requte de mon frre, c'est--dire qu'en
retour des offres que je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont
j'ignore la valeur, il devait m'exclure  l'instant, moi et les miens,
de mon duch, et faire passer  mon frre mon beau Milan avec tous ses
honneurs. En consquence, ils levrent une arme de tratres, et, un
soir,  l'heure de minuit marque pour l'excution de leur projet,
Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l'obscurit,
des hommes aposts me chassrent de la ville, moi et toi qui pleurais.

MIRANDA.--Hlas! quelle piti! moi qui ne me souviens plus comment je
pleurai alors, je suis prte  pleurer: je sens des larmes prtes 
couler de mes yeux.

PROSPERO.--coute un moment encore, et je vais t'amener  l'affaire
qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette narration
serait la plus ridicule du monde.

MIRANDA.--Mais d'o vient qu'alors ils ne nous turent pas
sur-le-champ?

PROSPERO.--Bien demand, jeune fille; mon rcit amenait naturellement
la question. Mon enfant, ils n'osrent pas, tant tait grande
l'affection que me portait mon peuple; ils n'osrent pas non plus
marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais ils peignirent
de belles couleurs leurs criminels desseins: en un mot, ils nous
tranrent rapidement  bord d'une barque, et nous menrent  quelques
lieues en mer: l, ils avaient prpar la carcasse d'un bateau pourri,
sans agrs, sans cordages, sans mts ni voiles; les rats mmes,
avertis par l'instinct, l'avaient quitt. Ce fut l qu'ils nous
hissrent, et nous envoyrent adresser nos gmissements  la mer qui
mugissait contre nous, et soupirer aux vents qui, nous rendant
avec piti nos soupirs, ne nous firent du mal qu'avec de tendres
mnagements.

MIRANDA.--Hlas! quel embarras je dus tre alors pour vous!

PROSPERO.--Oh! tu tais un chrubin qui me sauva. Quand je mlais  la
mer mes larmes amres, quand je gmissais sous mon fardeau, tu souris,
remplie d'une force qui venait du ciel, et je sentis natre en moi
assez de courage pour supporter tout ce qui pourrait arriver.

MIRANDA.--Comment pmes-nous aborder  un rivage?

PROSPERO.--Par une providence toute divine. Nous avions quelque
nourriture et un peu d'eau frache qu'un noble Napolitain, Gonzalo,
charg en chef de l'excution de ce dessein, nous avait donnes
par piti; il nous donna de plus de riches vtements, du linge, des
toffes, et autres meubles ncessaires qui depuis nous ont bien servi;
et de mme, sachant que j'aimais mes livres, sa bont me pourvut d'un
certain nombre de volumes tirs de ma bibliothque, et qui me sont
plus prcieux que mon duch.

MIRANDA.--Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.

PROSPERO.--Maintenant je me lve; demeure encore assise, et coute
comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivmes dans cette
le o nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai fait faire
plus de progrs que n'en peuvent faire d'autres princesses qui ont
plus de temps  dpenser en loisirs inutiles, et des matres moins
vigilants.

MIRANDA.--Que le ciel vous en rcompense! A prsent, seigneur,
dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon esprit, quel a
t votre motif pour soulever cette tempte?

PROSPERO.--Apprends encore cela. Par un hasard des plus tranges,
la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chrie, m'amne mes
ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me dcouvre qu'une
toile propice domine  mon znith, et que si, au lieu de soigner son
influence, je la nglige, mon sort deviendra toujours moins favorable.
Cesse ici tes questions; tu es dispose  t'endormir; c'est un
favorable assoupissement; cde  sa puissance; je sais que tu n'es pas
matresse d'y rsister. (_Miranda s'endort_.)--Viens, mon serviteur,
viens, me voil prt. Approche, mon Ariel; viens.

(Entre Ariel.)

ARIEL.--Profond salut, mon noble matre; sage seigneur, salut! Je suis
l pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille voler, ou nager,
ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les nuages onduleux,
soumets  tes ordres puissants Ariel et toutes ses facults.

PROSPERO.--Esprit, as-tu excut de point en point la tempte que je
t'ai commande?

ARIEL.--Jusqu'au plus petit dtail. J'ai abord le vaisseau du roi,
et tour  tour sur la proue, dans les flancs, sur le tillac, dans les
cabines, partout j'ai allum l'pouvante. Tantt, je me divisais et je
brlais en plusieurs endroits  la fois, tantt je flambais sparment
sur le grand mt, le mt de beaupr, les vergues; puis je rapprochais
et unissais toutes ces flammes: les clairs de Jupiter, prcurseurs
des terribles clats du tonnerre, n'taient pas plus passagers,
n'chappaient pas plus rapidement  la vue; le feu, les craquements du
soufre mugissant, semblaient assiger le tout-puissant Neptune,
faire trembler ses vagues audacieuses, et secouer jusqu' son trident
redout.

PROSPERO.--Mon brave esprit, s'est-il trouv quelqu'un d'assez ferme,
d'assez constant pour que ce bouleversement n'atteignt pas sa raison?

ARIEL.--Pas une me qui n'ait senti la fivre de la folie, qui n'ait
donn quelque signe de dsespoir. Tous, hors les matelots, se sont
jets dans les flots cumants; tous ont abandonn le navire que
je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi,
Ferdinand, les cheveux dresss sur la tte, semblables alors non 
des cheveux, mais  des roseaux, s'est lanc le premier en criant:
L'enfer est vide, tous ses dmons sont ici!

PROSPERO.--Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'tait-on pas prs
du rivage?

ARIEL.--Tout prs, mon matre.

PROSPERO.--Mais, Ariel, sont-ils sauvs?

ARIEL.--Pas un cheveu n'a pri; pas une tache sur leurs vtements,
qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais qu'auparavant.
Ensuite, comme tu me l'as ordonn, je les ai disperss en troupes par
toute l'le. J'ai mis  terre le fils du roi spar des autres; je
l'ai laiss dans un coin sauvage de l'le, rafrachissant l'air de ses
soupirs, assis, les bras tristement croiss de cette manire.

PROSPERO.--Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en as-tu
fait? Et le reste de la flotte?

ARIEL.--Le vaisseau du roi est en sret dans cette baie profonde o
tu m'appelas une fois  minuit pour t'aller recueillir de la rose sur
les Bermudes, toujours tourmentes par la tempte: c'est l qu'il est
cach. Les matelots sont couchs pars sous les coutilles: joignant
la puissance d'un charme  la fatigue qu'ils avaient endure, je les
ai laisss tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais
disperss, ils se sont rallis tous; et maintenant ils voguent sur
les flots de la Mditerrane, faisant voile tristement vers Naples,
persuads qu'ils ont vu s'abmer le vaisseau du roi, et prir sa
personne auguste.

PROSPERO.--Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; mais tu as
encore  travailler. A quel moment du jour sommes-nous?

ARIEL.--Pass l'poque du milieu.

PROSPERO.--De deux sables au moins. Il nous faut employer
prcieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixime
heure.

ARIEL.--Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue,
permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as pas encore
accompli.

PROSPERO.--Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander?

ARIEL.--Ma libert.

PROSPERO.--Avant que le temps soit expir? Ne m'en parle plus.

ARIEL.--Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, que je ne
t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de bvue, que je
t'ai obi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une
anne de mon temps.

PROSPERO.--Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai dlivr?

ARIEL.--Non.

PROSPERO.--Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase
des abmes sals, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler
pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la
gele.

ARIEL.--Il n'en est point ainsi, seigneur.

PROSPERO.--Tu mens, maligne crature. As-tu donc oubli l'affreuse
sorcire Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient courbe en
cerceau? l'as-tu oublie?

ARIEL.--Non, seigneur.

PROSPERO.--Tu l'as oublie. O tait-elle ne? Parle, dis-le moi.

ARIEL.--Dans Alger, seigneur.

PROSPERO.--Oui vraiment? Je suis oblig de te rappeler une fois par
mois ce que tu as t et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcire
maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre
de malfices et pour des sortilges que l'homme s'pouvanterait
d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne
voulut pas lui ter la vie. Cela n'est-il pas vrai?

ARIEL.--Oui, seigneur.

PROSPERO.--Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et
laisse par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi
que tu me l'as racont toi-mme: mais tant un esprit trop dlicat
pour excuter ses volonts terrestres et abhorres, comme tu
te refusas  ses grandes conjurations, aide de serviteurs plus
puissants, et possde d'une rage implacable, elle t'enferma dans un
pin clat, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonn
pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcire mourut, te
laissant dans cette prison, o tu poussais des gmissements aussi
frquents que les coups que frappe la roue du moulin. Except le fils
qu'elle avait mis bas ici, animal bigarr, race de sorcire, cette le
n'tait alors honore d'aucune figure humaine.

ARIEL.--Oui, Caliban, son fils.

PROSPERO.--C'est ce que je dis, imbcile; c'est lui, ce Caliban que je
tiens maintenant  mon service. Tu sais mieux que personne dans quels
tourments je te trouvai: tes gmissements faisaient hurler les loups,
et pntraient les entrailles des ours toujours furieux. C'tait un
supplice destin aux damns, et que Sycorax ne pouvait plus faire
cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je
t'entendis, qui fora le pin de s'ouvrir et de te laisser chapper.

ARIEL.--Je te remercie, mon matre.

PROSPERO.--Si tu murmures encore, je fendrai un chne, je te
chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai hurler
douze hivers.

ARIEL.--Pardon, matre; je me conformerai  tes volonts, et je ferai
de bonne grce mon service d'esprit.

PROSPERO.--Tiens parole, et dans deux jours je t'affranchis.

ARIEL.--Voil qui est dit, mon noble matre. Que dois-je faire? quoi?
Dis-le moi, que dois-je faire?

PROSPERO.--Va, mtamorphose-toi en nymphe de la mer; ne sois soumis
qu' ma vue et  la tienne, invisible pour tous les autres yeux.
Va prendre cette forme et reviens; pars et sois prompt. (_Ariel
disparat_.)--Rveille-toi, ma chre enfant, rveille-toi; tu as bien
dormi. veille-toi.

MIRANDA.--C'est votre trange histoire qui m'a plonge dans cet
assoupissement.

PROSPERO.--Secoue ces vapeurs, lve-toi, viens. Allons voir Caliban,
mon esclave, qui jamais ne nous fit une rponse obligeante.

MIRANDA.--C'est un misrable, seigneur; je n'aime pas  le regarder.

PROSPERO.--Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en passer. C'est
lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il nous rend des
services utiles.--Hol, ho! esclave! Caliban, masse de terre,
entends-tu! parle.

CALIBAN, _en dedans_.--Il y a assez de bois ici.

PROSPERO.--Sors, te dis-je. Tu as autre chose  faire. Allons, viens,
tortue; viendras-tu! (_Entre Ariel sous la figure d'une nymphe
des eaux_.)--Jolie apparition, mon gracieux Ariel, coute un mot 
l'oreille. (_Il lui parle bas_.)

ARIEL.--Mon matre, cela sera fait.

(Il sort.)

PROSPERO.--Toi, esclave venimeux, que le dmon lui-mme a engendr 
ta mre maudite, viens ici.

(Entre Caliban.)

CALIBAN.--Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma
mre ait jamais ramass avec la plume d'un corbeau sur un marais
pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre
d'ampoules!

PROSPERO.--Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des
lancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les
lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde o il leur est permis
d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pinc aussi serr que le sont
les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que
l'abeille qui les a faites.

CALIBAN.--Il faut que je mange mon dner. Cette le que tu me voles
m'appartient par ma mre Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas
d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau o tu avais
mis  infuser des baies, et tu m'appris  nommer la grande et la
petite lumire qui brlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors:
aussi je te montrai toutes les qualits de l'le, les sources
fraches, les puits sals, les lieux arides et les endroits fertiles.
Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les malfices de
Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous! Car je
suis  moi seul tous vos sujets, moi qui tais mon propre roi; et
vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m'enlevez le
reste de mon le.

PROSPERO.--O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es sensible
qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai trait avec les soins
de l'humanit, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne
jusqu'au jour o tu entrepris d'attenter  l'honneur de mon enfant.

CALIBAN.--O ho!  ho! je voudrais en tre venu  bout. Tu m'en
empchas: sans cela j'aurais peupl cette le de Calibans.

PROSPERO.--Esclave abhorr, qui ne peux recevoir aucune empreinte de
bont, en mme temps que tu es capable de tout mal, j'eus piti de
toi: je me donnai de la peine pour te faire parler;  toute heure je
t'enseignais tantt une chose, tantt une autre. Sauvage, lorsque tu
ne savais pas te rendre compte de ta propre pense et ne t'exprimais
que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis 
tes ides des mots qui les firent connatre. Mais, bien que
capable d'apprendre, tu avais dans ta vile espce des instincts qui
loignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice
confin dans ce rocher, toi qui mritais pis qu'une prison.

CALIBAN.--Vous m'avez appris un langage, et le profit que j'en retire
c'est de savoir maudire. Que l'rsiple vous ronge, pour m'avoir
appris votre langage!

PROSPERO.--Hors d'ici, race de sorcire; apporte-nous l-dedans du
bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent  remplir tes autres
devoirs. Tu regimbes, mauvaise bte? Si tu ngliges ou fais de
mauvaise grce ce que je t'ordonne, je te torturerai de crampes
invtres, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de
telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.

CALIBAN.--Non, je t'en prie. (_A part_.) Il faut que j'obisse; son
art est si fort qu'il pourrait tenir tte  Stbos, le dieu de ma
mre, et en faire son sujet.

PROSPERO.--Allons, esclave, sors d'ici.

(Caliban s'en va.)

(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand
le suit.)

ARIEL _chante_.

    Venez sur ces sables jaunes,
    Et prenez-vous par les mains;
    Quand vous vous serez salus et baiss
    (Les vagues turbulentes se taisent),
    Pressez-les  et l de vos pieds lgers;
    Et que de doux esprits rptent le refrain.
    coutez, coutez.

REFRAIN. (_Le son se fait entendre de diffrents endroits_.)

    Ouauk, ouauk.

ARIEL.

    Les chiens de garde aboient.

LE MME REFRAIN.

    Ouauk, ouauk.

ARIEL.

    coutez, coutez; j'entends
    La voix claire du coq crt
    Qui crie: Cocorico.

FERDINAND.--O cette musique peut-elle tre? Dans l'air ou sur la
terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de quelque
divinit de l'le. Assis sur un rocher o je pleurais encore le
naufrage du roi mon pre, cette musique a gliss vers moi sur les
eaux; ses doux sons calmaient  la fois la fureur des flots et
ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutt elle m'a
entran.--Mais elle est partie. Non, elle recommence.

ARIEL _chante_.

    A cinq brasses sous les eaux ton pre est gisant,
    Ses os sont changs en corail;
    Ses yeux sont devenus deux perles;
    Rien de lui ne s'est fltri.
    Mais tout a subi dans la mer un changement
    En quelque chose de riche et de rare.
    D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.
    coutez, je les entends: ding dong, glas.

REFRAIN.

    Ding dong.

FERDINAND.--Ce couplet est en mmoire de mon pre noy. Ce n'est point
l l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre la terre. Je
l'entends maintenant au-dessus de ma tte.

PROSPERO, _ Miranda_.--Relve les rideaux frangs de tes yeux; et,
dis-moi, qu'aperois-tu l-bas?

MIRANDA.--Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme il regarde
autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien noble. Mais
c'est un esprit.

PROSPERO.--Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des sens comme
nous, les mmes que nous. Ce beau jeune homme que tu vois s'est trouv
dans le naufrage, et s'il n'tait un peu fltri par la douleur (ce
poison de la beaut), tu pourrais le nommer une charmante crature. Il
a perdu ses compagnons, et il erre dans l'le pour les trouver.

MIRANDA.--Je pourrais bien le nommer un objet divin, car jamais je
n'ai rien vu de si noble dans la nature.

PROSPERO, _ part_. Les choses vont au gr de ma volont. Esprit,
charmant esprit, je te dlivrerai dans deux jours pour ta rcompense.

FERDINAND.--Oh! srement voici la desse que suivent ces
chants!--Souffrez que ma prire obtienne de vous de savoir si vous
habitez cette le et si vous consentirez  me donner quelque utile
instruction sur la manire dont je dois m'y conduire. Ma premire
requte, quoique je la prononce la dernire, c'est que vous
m'appreniez,  vous merveille, si vous tes ou non une fille de la
terre[4].

[Note 4: _If you be made or no_. (Si vous tes ou non un tre cr.)

Miranda rpond:

_Not wonder, sir; But certainly a maid_. (Pas une merveille, Seigneur;
mais certainement une fille.)

Il y a ici quivoque entre _made_ et _maid_, qui se prononcent de
mme. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est une vritable
erreur de Miranda, et qui convient  la navet de son caractre: on
a t oblig, pour en conserver l'effet, de s'carter un peu du sens
littral de la question de Ferdinand.]

MIRANDA.--Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais pour fille,
bien certainement je le suis.

FERDINAND.--Ma langue!  ciel! Je serais le premier de ceux qui
parlent cette langue si je me trouvais l o elle se parle.

PROSPERO.--Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi de Naples
t'entendait?

FERDINAND.--Ce que je suis maintenant, un tre isol qui s'tonne de
t'entendre parler du roi de Naples. Hlas! il m'entend et c'est parce
qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le roi de Naples, moi
qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est point arrt depuis
cet instant, ai vu le roi mon pre englouti dans les flots.

MIRANDA.--Hlas! misricorde!

FERDINAND.--Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de Milan et
son brave fils tous deux ensemble.

PROSPERO.--Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient te
dmentir s'il tait  propos de le faire en ce moment.--(_A part_.)
Ds la premire vue ils ont chang leurs regards. Gentil Ariel, ceci
te vaudra ta libert.--(_Haut_.) Un mot, mon seigneur: je crains que
vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.

MIRANDA.--Pourquoi mon pre parle-t-il si rudement? C'est l le
troisime homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour qui j'aie
soupir. Puisse la piti disposer mon pre  pencher du mme ct que
moi!

FERDINAND.--Oh! si vous tes une vierge, et que votre coeur soit
encore libre, je vous ferai reine de Naples.

PROSPERO.--Doucement, jeune homme: un mot encore. (_A part_.) Les
voil au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que je rende difficile
cette affaire si prompte, de peur que si les fatigues de la conqute
sont trop lgres, le prix n'en paraisse lger.--Un mot de plus. Je
t'ordonne de me suivre: tu usurpes ici un nom qui ne t'appartient pas.
Tu t'es introduit dans cette le comme un espion pour m'en dpouiller,
moi qui en suis le matre.

FERDINAND.--Non, comme il est vrai que je suis un homme.

MIRANDA.--Rien de mchant ne peut habiter dans un semblable temple.
Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de bien
s'efforceront de demeurer avec lui.

PROSPERO, _ Ferdinand_.--Suis-moi.--Vous, ne me parlez pas pour lui;
c'est un tratre.--Viens, j'attacherai d'une mme chane tes pieds et
ton cou: tu boiras l'eau de la mer, et tu auras pour ta nourriture les
coquillages des eaux vives, les racines dessches, et les cosses o a
t renferm le gland. Suis-moi.

FERDINAND.--Non, jusqu' ce que mon ennemi soit plus puissant que moi,
je rsisterai  un pareil traitement.

(Il tire son pe.)

MIRANDA.--O mon bien-aim pre, ne le tentez pas avec trop
d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.

PROSPERO.--Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de
gouverneur!--Lve donc ce fer, tratre qui dganes et qui n'oses
frapper, tant ta conscience est proccupe de ton crime! Cesse de te
tenir en garde, car je pourrais te dsarmer avec cette baguette, et
faire tomber ton pe.

MIRANDA.--Mon pre, je vous conjure.

PROSPERO.--Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi  mes vtements.

MIRANDA.--Seigneur, ayez piti.... Je serai sa caution.

PROSPERO.--Tais-toi, un mot de plus m'obligera  te rprimander, si
ce n'est mme  te har. Comment! prendre la dfense d'un
imposteur!--Paix.--Tu t'imagines qu'il n'y a pas au monde de figures
pareilles  la sienne; tu n'as vu que Caliban et lui. Petite sotte,
c'est un Caliban auprs de la plupart des hommes, ils sont des anges
auprs de lui.

MIRANDA.--Mes affections sont donc des plus humbles: je n'ai point
l'ambition de voir un homme plus parfait que lui.

PROSPERO, _ Ferdinand_.--Allons, obis. Tes nerfs sont retombs dans
leur enfance; ils ne possdent aucune vigueur.

FERDINAND.--En effet; mes forces sont toutes enchanes comme dans un
songe. La perte de mon pre, cette faiblesse que je sens, le naufrage
de tous mes amis, et les menaces de cet homme par qui je me vois
subjugu, me seraient des peines lgres, si, seulement une fois par
jour, je pouvais au travers de ma prison voir cette jeune fille. Que
la libert fasse usage de toutes les autres parties de la terre; il y
aura assez d'espace pour moi dans une telle prison.

PROSPERO.--L'ouvrage marche.--Avance.--Tu as bien travaill, mon joli
Ariel. (_A Ferdinand et  Miranda_.) Suivez-moi. (_A Ariel_.) coute
ce qu'il faut que tu me fasses encore.

MIRANDA.--Prenez courage. Mon pre, seigneur, est d'un meilleur
naturel qu'il ne le parat  ce langage: le traitement que vous venez
d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutum.

PROSPERO.--Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais excute de
point en point mes ordres.

ARIEL.--A la lettre.

PROSPERO.--Allons, suivez-moi.--Ne me parle pas pour lui.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




DEUXIME ACTE

SCNE I


(Une autre partie de l'le.)

_Entrent_ ALONZO, SBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET
PLUSIEURS AUTRES.

GONZALO.--Seigneur, je vous en conjure, de la gaiet. Vous avez, nous
avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauv est bien au
del de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre tristesse est une
chose commune: tous les jours la femme de quelque marin, le patron de
quelque navire marchand, et le ngociant lui-mme, ont de semblables
motifs de chagrin. Mais sur des millions d'individus, il y en a bien
peu qui aient comme nous  raconter un miracle: c'en est un que de
nous voir sauvs. Ainsi, mon bon seigneur, mettez sagement en balance
nos chagrins et nos motifs de consolation.

ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi en paix.

SBASTIEN.--Il prend got  la consolation comme  une soupe froide.

ANTONIO.--Il ne sera pas si aisment dbarrass du consolateur.

SBASTIEN.--Tenez, le voil qui monte l'horloge de son esprit; elle va
sonner tout  l'heure.

GONZALO.--Seigneur.

SBASTIEN.--Une.... Parlez donc.

GONZALO.--Lorsqu'on se plat  nourrir quelque chagrin, tout ce qui se
prsente apporte  celui qui le nourrit....

SBASTIEN.--Un dollar.

GONZALO.--Tout lui apporte une douleur[5], en effet. Vous avez parl
plus juste que vous ne croyez.

[Note 5: _Dollar_, _dolour_, ont, en anglais,  peu prs la mme
prononciation.]

SBASTIEN.--Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je ne
l'esprais.

GONZALO.--Donc, mon seigneur....

ANTONIO.--Fi! qu'il est prodigue de sa langue!

ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi.

GONZALO.--Bien, j'ai fini; mais cependant....

SBASTIEN.--Cependant il continuera de parler.

ANTONIO.--Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le premier.

SBASTIEN.--Va pour le vieux coq.

ANTONIO.--Pour le jeune coq.

SBASTIEN.--C'est dit. L'enjeu?

ANTONIO.--Un clat de rire.

SBASTIEN.--Tope!

ADRIAN.--Quoique cette le semble dserte....

SBASTIEN.--Ah! ah! ah!

ANTONIO.--Allons, vous avez pay[6].

[Note 6: _You've paid_: Dans l'ancienne dition, _You're paid_,
corrig, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone parat
assez embarrass du sens de ce passage, qui cependant ne peut, je
crois, laisser aucun doute. On a pari un _clat de rire_; Sbastien,
qui a perdu, clate de rire; Antonio le prend sur le fait et lui dit:
_Vous avez pay_. Cela est d'un genre de plaisanterie tout  fait
conforme au reste de l'entretien de ces deux personnages.]

ADRIAN.--Inhabitable et presque inaccessible....

SBASTIEN.--Cependant....

ADRIAN.--Cependant....

ANTONIO.--Cela ne pouvait pas manquer.

ADRIAN.--Il faut qu'elle jouisse d'une temprature[7] subtile,
moelleuse et dlicate.

[Note 7: Dans l'anglais, _temperance_. Il a t impossible, dans
la traduction, de conserver le jeu de mots qui parat de plus faire
allusion  quelque allgorie de la temprance.]

ANTONIO.--La temprance tait une dlicate donzelle.

SBASTIEN.--Oui, et subtile, comme il l'a dit trs-savamment.

ADRIAN.--L'air souffle sur nous le plus doucement du monde.

SBASTIEN.--Oui, comme s'il avait des poumons, et des poumons gts.

ANTONIO.--Ou s'il tait parfum par un marais.

GONZALO.--Tout ici semble favorable  la vie.

ANTONIO.--Oui, sauf les moyens de vivre.

SBASTIEN.--Il n'y en a pas, ou il n'y en a gure.

GONZALO.--Comme l'herbe ici parat abondante et verte! comme elle est
verte!

ANTONIO.--Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes.

SBASTIEN.--Avec un soupon de vert.

ANTONIO.--Il ne se trompe pas de beaucoup.

SBASTIEN.--Non, seulement du tout au tout.

GONZALO.--Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et cela est
presque hors de toute croyance....

SBASTIEN.--Comme beaucoup de merveilles attestes.

GONZALO.--C'est que nos vtements, tremps comme ils l'ont t dans
la mer, aient cependant conserv leur fracheur et leur clat; ils ont
t plutt reteints que tachs par l'eau sale.

ANTONIO.--Si une de ses poches pouvait parler, ne dirait-elle pas
qu'il ment?

SBASTIEN.--Oui, ou bien elle empocherait trs-faussement son rcit.

GONZALO.--Je crois que nos vtements sont aussi frais maintenant que
quand nous les portmes pour la premire fois en Afrique, au mariage
de la fille du roi, la belle Claribel, avec le roi de Tunis.

SBASTIEN.--C'tait un beau mariage, et le retour nous a bien russi.

ADRIAN.--Jamais Tunis ne fut orne d'une si incomparable reine.

GONZALO.--Non, depuis le temps de la veuve Didon.

ANTONIO.--La veuve! le diable l'emporte!  quel propos cette veuve? la
veuve Didon!

SBASTIEN.--Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf ne? comme
vous prenez cela, bon Dieu!

ADRIAN.--La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait apprendre
cela: elle tait de Carthage et non de Tunis.

GONZALO.--Cette Tunis, seigneur, tait autrefois Carthage.

ADRIAN.--Carthage?

GONZALO.--Je vous l'assure, Carthage.

ANTONIO.--Ses paroles sont plus puissantes que la harpe miraculeuse.

SBASTIEN.--Il a lev non-seulement les murailles, mais les maisons.

ANTONIO.--Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne ais
maintenant?

SBASTIEN.--Je suis persuad qu'il emportera cette le chez lui dans
sa poche, et la donnera  son fils comme une pomme.

ANTONIO.--Dont il smera les ppins dans la mer et fera pousser
d'autres les.

GONZALO.--Oui?

ANTONIO.--Pourquoi pas, avec le temps?

GONZALO.--Seigneur, nous parlions de nos vtements qui semblent aussi
frais que lorsque nous tions  Tunis au mariage de votre fille, la
reine actuelle.

ANTONIO.--Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais vue.

SBASTIEN.--Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon.

GONZALO.--N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi frais que la
premire fois que je l'ai port? J'entends, en quelque sorte....

ANTONIO.--Il a longtemps cherch pour pcher ce _en quelque sorte_.

GONZALO.--Quand je l'ai port au mariage de votre fille.

ALONZO.--Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgr la rvolte
de mon me. Plt au ciel que je n'eusse jamais mari ma fille dans ce
pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est perdu, et selon
moi ma fille l'est aussi; loigne comme elle l'est de l'Italie, je
ne la reverrai jamais. O toi l'hritier de mes tats de Naples et de
Milan, quel horrible poisson aura fait de toi son repas?

FRANCISCO.--Seigneur, il se peut que votre fils soit vivant. Je l'ai
vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur dos: il faisait
route  travers les eaux, rejetant des deux cts les ondes en
furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonfles qui venaient 
sa rencontre; il levait sa tte audacieuse au-dessus des flots en
tumulte, et de ses bras robustes ramait  coups vigoureux vers
le rivage, qui, courb sur sa base mine par les eaux, semblait
s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute point qu'il ne soit
arriv vivant  terre.

ALONZO.--Non, non, il a quitt ce monde.

SBASTIEN.--Seigneur, c'est vous-mme que vous devez remercier de
cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de votre fille le
bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aim la sacrifier  un
Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de vos yeux, qui ont
bien sujet de mouiller de larmes un tel regret.

ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi en paix.

SBASTIEN.--Nous nous sommes tous mis  vos genoux, nous vous avons
importun de toutes les manires; et cette fille charmante elle-mme
balana entre son aversion et l'obissance, aprs quoi elle finit par
plier la tte au joug. Nous avons, je le crains bien, perdu votre fils
pour toujours: Naples et Milan vont avoir, par suite de cette affaire,
plus de veuves que nous ne ramenons d'hommes pour les consoler: la
faute en est  vous seul.

ALONZO.--Et aussi la perte la plus chre.

GONZALO.--Mon seigneur Sbastien, ces vrits manquent un peu de
douceur et d'un temps propre  les dire. Vous corchez la plaie,
lorsque vous devriez y mettre un empltre.

SBASTIEN.--Fort bien dit.

ANTONIO.--Et de la manire la plus chirurgicale.

GONZALO, _au roi_.--Mon bon seigneur, il fait mauvais temps pour nous
ds que votre front se couvre de nuages.

SBASTIEN.--Mauvais temps?

ANTONIO.--Trs-mauvais.

GONZALO.--Si j'tais charg de planter cette le, mon seigneur....

ANTONIO.--Il y smerait des orties.

SBASTIEN.--Avec des ronces et des mauves.

GONZALO.--Et si j'en tais le roi, savez-vous ce que je ferais?

SBASTIEN.--Vous seriez sr de ne pas vous enivrer, faute de vin.

GONZALO.--Je voudrais que dans ma rpublique tout se ft  l'inverse
du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune espce de trafic;
on n'y entendrait point parler de magistrats; les procs, l'criture,
n'y seraient point connus; les serviteurs, les richesses, la pauvret,
y seraient des choses hors d'usage; point de contrats, d'hritages,
de limites, de labourage; je n'y voudrais ni mtal, ni bl, ni vin,
ni huile; nul travail; tous les hommes seraient oisifs et les
femmes aussi, mais elles seraient innocentes et pures; point de
souverainet....

SBASTIEN.--Et cependant il voudrait en tre le roi.

ANTONIO.--La fin de sa rpublique en a oubli le commencement.

GONZALO.--La nature y produirait tout en commun, sans peine ni labeur.
Je voudrais qu'il n'y et ni trahison ni flonie, ni pe, ni pique,
ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de torture. Mais la nature,
d'elle-mme, par sa propre force, produirait tout  foison, tout en
abondance, pour nourrir mon peuple innocent.

SBASTIEN.--Pas de mariage parmi ses sujets?

ANTONIO.--Non, mon cher, tous fainants: des coquines et des fripons.

GONZALO.--Je voudrais gouverner dans une telle perfection, seigneur,
que mon rgne surpasst l'ge d'or.

SBASTIEN.--Dieu conserve Sa Majest!

ANTONIO.--Longue vie  Gonzalo!

GONZALO.--Eh bien! m'coutez-vous, seigneur?

ALONZO.--Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent rien.

GONZALO.--Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai fait
n'tait que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui ont les
poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude constante est de
rire de rien.

ANTONIO.--C'est de vous que nous avons ri.

GONZALO.--De moi qui ne suis rien auprs de vous dans ce genre de
bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera toujours rire
de rien.

ANTONIO.--Quel coup il nous a port l!

SBASTIEN.--S'il n'tait pas tomb tout  plat.

GONZALO.--Oh! vous tes des personnages d'une bonne trempe; vous
seriez capables d'enlever la lune de sa sphre, si elle y demeurait
cinq semaines sans changer.

(Ariel, invisible, entre en excutant une musique grave et lente.)

SBASTIEN.--Oui certainement, et alors nous ferions la chasse aux
chauves-souris.

ANTONIO.--Allons, mon bon seigneur, ne vous fchez pas.

GONZALO.--Non, sur ma parole, je ne compromets pas si lgrement ma
prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour m'endormir? car dj je me
sens appesanti.

ANTONIO.--Allons, dormez et coutez-nous.

(Tous s'endorment, except Alonzo, Sbastien et Antonio.)

ALONZO.--Quoi! dj tous endormis! Je voudrais que mes yeux pussent,
en se fermant, emprisonner mes penses: je les sens disposs au
sommeil.

SBASTIEN.--Seigneur, s'il s'offre pesamment  vous, ne le repoussez
pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait, c'est un
consolateur.

ANTONIO.--Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde auprs de
votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous veillerons 
votre sret.

ALONZO.--Je vous remercie. Je suis trangement assoupi.

(Il s'endort.--Ariel sort.)

SBASTIEN.--Quelle bizarre lthargie s'est empare d'eux tous?

ANTONIO.--C'est une proprit du climat.

SBASTIEN.--Pourquoi n'a-t-elle pas forc nos yeux  se fermer? Je ne
me sens point dispos au sommeil.

ANTONIO.--Ni moi; mes esprits sont en mouvement.--Ils sont tous tombs
comme d'un commun accord; ils ont t abattus comme par un mme coup
de tonnerre.--Quel pouvoir est en nos mains, digne Sbastien! oh quel
pouvoir! Je n'en dis pas davantage, et cependant il me semble que je
vois sur ton visage ce que tu pourrais tre. L'occasion te parle, et,
dans la vivacit de mon imagination, je vois une couronne tomber sur
ta tte.

SBASTIEN.--Quoi! es-tu veill?

ANTONIO.--Ne m'entendez-vous pas parler?

SBASTIEN.--Je t'entends, et srement ce sont les paroles d'un homme
endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me disais-tu? C'est
un trange sommeil que de dormir les yeux tout grands ouverts, debout,
parlant, marchant, et cependant si profondment endormi.

ANTONIO.--Noble Sbastien, tu laisses ta fortune dormir, ou plutt
mourir: tu fermes les yeux, toi, tout veill.

SBASTIEN.--Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont un sens.

ANTONIO.--Je suis plus srieux que je n'ai coutume de l'tre: vous
devez l'tre aussi si vous faites attention  ce que je vous dis; y
faire attention, c'est vous tripler vous-mme.

SBASTIEN.--A la bonne heure! mais je suis une eau stagnante.

ANTONIO.--Je vous apprendrai  monter comme le flux.

SBASTIEN.--Charge-toi de le faire, car une indolence hrditaire me
dispose au reflux.

ANTONIO.--O si vous saviez seulement combien ce projet vous est cher
au moment mme o vous vous en moquez! combien vous y entrez de
plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont si souvent
entrans tout prs du fond par leur crainte et leur indolence mme.

SBASTIEN.--Je t'en prie, poursuis: la fermet fixe de ton regard,
de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de toi, et un
enfantement qui te presse et te travaille.

ANTONIO.--Voil ce qui en est, seigneur. Quoique ce gentilhomme au
faible souvenir, et qui une fois enterr sera d'aussi petite mmoire,
ait presque persuad au roi (car il est possd d'un esprit de
persuasion) que son fils est vivant, il est aussi impossible que
ce fils ne soit pas noy, qu'il l'est que celui qui dort ici puisse
nager.

SBASTIEN.--Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas noy.

ANTONIO.--O que de ce dfaut d'espoir il sort pour vous une grande
esprance! Point d'esprance de ce ct, c'est de l'autre une
esprance si haute, que l'oeil de l'ambition elle-mme ne peut percer
au del, et doute plutt de ce qu'il y dcouvre. Voulez-vous demeurer
d'accord avec moi que Ferdinand est noy?

SBASTIEN.--Il n'est plus de ce monde.

ANTONIO.--Maintenant, dites-moi, quel est l'hritier le plus proche du
royaume de Naples?

SBASTIEN.--Claribel.

ANTONIO.--Qui? la reine de Tunis? elle qui habite  dix lieues par
del la vie de l'homme? elle qui ne peut pas avoir de nouvelles de
Naples,  moins que le soleil ne fasse office de poste (car l'homme
de la lune est trop lent), avant que les mentons nouveau-ns ne soient
durcis et devenus propres au rasoir? elle,  cause de qui nous
avons t tous engloutis par la mer, bien qu'elle en ait rejet
quelques-uns, et que nous soyons par l destins  excuter une action
dont ce qui vient d'arriver n'est que le prologue? Pour ce qui doit
suivre, vous et moi en sommes chargs.

SBASTIEN.--Quelles balivernes me contez-vous l? Que voulez-vous
dire? Il est vrai que la fille de mon frre est reine de Tunis, et
qu'elle est aussi l'hritire de Naples: entre ces deux rgions il y a
quelque distance.

ANTONIO.--Une distance dont chaque coude semble s'crier: Comment
cette Claribel nous franchira-t-elle jamais pour retourner  Naples?
Garde Claribel, Tunis, et laisse Sbastien se rveiller! Dites, si ce
qui vient de les saisir tait la mort, eh bien! ils n'en seraient
pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des gens capables de
gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort; des courtisans qui
sauront bavarder aussi longuement, aussi inutilement que ce Gonzalo;
moi-mme je pourrais faire un choucas aussi profondment babillard.
Oh! si vous portiez en vous l'esprit qui est en moi, quel sommeil
serait celui-ci pour votre lvation! Me comprenez-vous?

SBASTIEN.--Je crois vous comprendre.

ANTONIO.--Et comment la joie de votre coeur accueille-t-elle votre
bonne fortune?

SBASTIEN.--Je me rappelle que vous avez supplant votre frre
Prospero.

ANTONIO.--Oui, et voyez comme je suis bien dans mes habits, et de bien
meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frre taient mes
compagnons alors; ce sont mes gens maintenant.

SBASTIEN.--Mais votre conscience?

ANTONIO.--Vraiment, seigneur, o cela loge-t-il? Si c'tait une
engelure  mon talon, elle me forcerait  garder mes pantoufles;
mais je ne sens point cette dit dans mon sein. Vingt consciences
fussent-elles entre moi et le trne de Milan, elles peuvent se candir
et se fondre avant de me gner. Voil votre frre couch l, et s'il
tait ce qu'il parat tre en ce moment, c'est--dire mort, il ne
vaudrait pas mieux que la terre sur laquelle il est couch. Moi, avec
cette pe obissante, rien que trois pouces de lame, je le mets au
lit pour jamais; tandis que vous, de la mme manire, vous faites
cligner l'oeil pour l'ternit  ce vieux rogaton, ce sire Prudence
qu'ainsi nous n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux
autres, ils prendront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat
lappe du lait: quelle que soit l'entreprise pour laquelle nous aurons
fix un certain moment, ils se chargeront de nous dire l'heure.

SBASTIEN.--Ta destine, cher ami, me servira d'exemple: comme tu
gagnas Milan, je veux gagner Naples. Tire ton pe: un seul coup va
t'affranchir du tribut que tu payes, et te donner pour roi moi qui
t'aimerai.

ANTONIO.--Tirons ensemble nos pes; et quand je lverai mon bras en
arrire, faites-en autant pour frapper aussitt Gonzalo.

SBASTIEN.--Oh! un mot encore.

(Ils se parlent bas.)

(Musique.--Ariel rentre invisible.)

ARIEL.--Mon matre prvoit par son art le danger que courent ces
hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour leur sauver la vie, car
autrement son projet est mort.

(Il chante  l'oreille de Gonzalo.)

    Tandis que vous dormez ici en ronflant,
    La conspiration  l'oeil ouvert
    Choisit son moment.
    Si vous attachez quelque prix  la vie,
    Secouez le sommeil et prenez garde.
    Rveillez-vous, rveillez-vous.

ANTONIO.--Maintenant frappons tous deux  la fois.

GONZALO _s'veille et s'crie_.--A nous, anges gardiens, sauvez le
roi!

(Ils s'veillent)

ALONZO.--Quoi! qu'est-ce que c'est? Oh! vous tes rveills! pourquoi
vos pes nues? pourquoi ces regards effroyables?

GONZALO.--De quoi s'agit-il?

SBASTIEN.--Tandis que nous veillions ici  la sret de votre
sommeil, nous avons entendu tout  coup un bruit sourd de rugissements
comme de taureaux, ou plutt de lions. Ne vous a-t-il pas rveills?
il a frapp mon oreille de la manire la plus terrible.

ALONZO.--Je n'ai rien entendu.

ANTONIO.--Oh! c'tait un bruit capable d'effrayer l'oreille
d'un monstre, de faire trembler la terre: srement c'taient les
rugissements d'un troupeau de lions.

ALONZO.--L'avez-vous entendu, Gonzalo?

GONZALO.--Sur mon honneur, seigneur, j'ai ou un murmure, un trange
murmure qui m'a rveill. Je vous ai pouss, seigneur, et j'ai cri.
Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs pes nues. Un bruit
s'est fait entendre, c'est la vrit: il sera bon de nous tenir sur
nos gardes; ou plutt quittons ce lieu; tirons nos pes.

ALONZO.--Partons d'ici, et continuons  chercher mon pauvre fils.

GONZALO.--Que le ciel le garde de ces monstres, car srement il est
dans cette le!

ALONZO.--Partons.

ARIEL, _ part_.--Prospero, mon matre, saura ce que je viens de
faire: maintenant, roi, tu peux aller sans danger  la recherche de
ton fils.

(Ils sortent.)


SCNE II

(Une autre partie de l'le. On entend le bruit du tonnerre.)

CALIBAN _entre avec une charge de bois_.

CALIBAN.--Que tous les venins que le soleil pompe des eaux croupies,
des marais et des fondrires retombent sur Prospero, et ne laissent
pas sans souffrance un pouce de son corps! Ses esprits m'entendent, et
pourtant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils ne viendront pas
sans son ordre me pincer, m'effrayer de leurs figures de lutins, me
tremper dans la mare, ou, luisants comme des brandons de feu, m'garer
la nuit loin de ma route: mais pour chaque vtille il les lche sur
moi; tantt en forme de singes qui me font la moue, me grincent
des dents, et me mordent ensuite; tantt ce sont des hrissons qui
viennent se rouler sur le chemin o je marche pieds nus, et dressent
leurs piquants au moment o je pose mon pied. Quelquefois je me sens
enlac par des serpents qui de leur langue fourchue sifflent sur moi
jusqu' me rendre fou.--(_Trinculo parait_.) Ah oui..... oh!--Voici un
de ses esprits; il vient me tourmenter parce que je suis trop lent
 porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-tre qu'il ne
prendra pas garde  moi.

TRINCULO.--Point de buisson, pas le moindre arbrisseau pour se
mettre  l'abri des injures du temps, et voil un nouvel orage qui
s'assemble: je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir
l-bas, ce gros nuage ressemble  un vilain tonneau qui va rpandre
sa liqueur. S'il tonne comme il a fait tantt, je ne sais o cacher
ma tte. Ce nuage ne peut manquer de tomber  pleins
seaux.--Qu'avons-nous ici? Un homme ou un poisson? mort ou vif?--Un
poisson; il sent le poisson, une odeur de vieux poisson.--Quelque
chose comme cela, et pas du plus frais, un cabillaud.--Un trange
poisson! Si j'tais en Angleterre maintenant, comme j'y ai t une
fois, et que j'eusse seulement ce poisson en peinture, il n'y aurait
pas de badaud endimanch qui ne donnt une pice d'argent pour le
voir. C'est l que ce monstre ferait un homme riche: chaque bte
singulire y fait un homme riche; tandis qu'ils refuseront une obole
pour assister un mendiant boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir
un Indien mort.--H! il a des jambes comme un homme, et ses nageoires
ressemblent  des bras! sur ma foi, il est chaud encore. Je laisse l
ma premire ide maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas l un
poisson, mais un insulaire que tantt le tonnerre aura frapp.--(_Il
tonne_.) Hlas! voil la tempte revenue. Mon meilleur parti est de me
blottir sous son manteau; je ne vois point d'autre abri autour de
moi. Le malheur fait trouver  l'homme d'tranges compagnons de
lit.--Allons, je veux me gter ici jusqu' ce que la queue de l'orage
soit passe.

(Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille  la main.)

STEPHANO.

    Je n'irai plus  la mer,  la mer.
    Je veux mourir ici  terre.

C'est une pitre chanson  chanter aux funrailles d'un homme. Bien,
bien, voici qui me rconforte.

(Il boit.)

    Le matre, le balayeur, le bosseman et moi,
    Le canonnier et son compagnon,
    Nous aimions Mall, Meg, et Marion et Marguerite;
    Mais aucun de nous ne se souciait de Kate,
    Car elle avait un aiguillon  la langue,
    Et criait au marinier: _Va te faire pendre_!
    Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron:
    Cependant un tailleur pouvait la gratter o il lui dmangeait.
    Allons  la mer, enfants, et qu'elle aille se faire pendre!

C'est aussi une pitre chanson. Mais voici qui me rconforte.

(Il boit.)

CALIBAN.--Ne me tourmente point. Oh!

STEPHANO.--Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce pays? Vous
accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour nous faire
niche? Je ne suis pas rchapp de l'eau pour avoir peur ici de vos
quatre jambes? car il a t dit: L'homme le plus homme qui ait jamais
chemin sur quatre pieds ne le ferait pas reculer, et on le dira ainsi
tant que l'air entrera par les narines de Stephano.

CALIBAN.--L'esprit me tourmente. Oh!

STEPHANO.--C'est l quelque monstre de l'le, avec quatre jambes.
Celui-l, je m'imagine, aura gagn la fivre. O diable peut-il avoir
appris notre langue? Ne ft-ce que pour cela, je veux lui donner
quelque secours. Si je puis le gurir et l'apprivoiser, et lui faire
gagner Naples avec moi, c'est un prsent digne de quelque empereur que
ce soit qui ait jamais march sur cuir de boeuf.

CALIBAN.--Ne me tourmente pas, je t'en prie; je porterai mon bois plus
vite  la maison.

STEPHANO.--Le voil dans son accs maintenant! il n'est pas des plus
senss dans ce qu'il dit. Il ttera de ma bouteille: s'il n'a jamais
encore got de vin, il ne s'en faudra gure que cela ne gurisse
son accs. Si je parviens  le gurir et  l'apprivoiser, je n'en
demanderai jamais trop cher: il dfrayera le matre qui l'aura, et
comme il faut.

CALIBAN.--Tu ne me fais pas encore grand mal, mais cela viendra
bientt; je le sens  ton tremblement. Dans ce moment Prospero agit
sur toi.

STEPHANO, _ Caliban_.--Allons, venez; voici qui vous donnera la
parole, chat[8]. Ouvrez la bouche; je peux dire que cela secouera
votre tremblement, et comme il faut. (_Caliban boit avec plaisir_.)
Vous ne connaissez pas celui qui est ici votre ami. Allons, ouvrez
encore vos mchoires.

[Note 8: Allusion au vieux dicton anglais: _Ce vin est si bon qu'il
ferait parler un chat_.]

TRINCULO.--Je crois reconnatre cette voix. Ce pourrait tre.... Mais
il est noy. Ce sont des diables. O dfendez-moi!

STEPHANO.--Quatre jambes et deux voix! un monstre tout  fait mignon;
sa voix de devant est sans doute pour dire du bien de son ami, sa voix
de derrire pour tenir de mauvais discours et dnigrer. Si tout le vin
de mon broc suffit pour le rtablir, je veux mdicamenter sa fivre.
Allons, ainsi soit-il! Je vais en verser un peu dans ton autre bouche.

TRINCULO.--Stephano?

STEPHANO.--Comment, ton autre voix m'appelle?--Misricorde!
Misricorde! ce n'est pas un monstre, c'est un diable. Laissons-le l,
je n'ai pas une longue cuiller, moi[9].

[Note 9: Allusion au proverbe cossais: _Qui fait manger le diable a
besoin d'une longue cuiller_.]

TRINCULO.--Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, parle-moi. Je suis
Trinculo;--ne sois pas effray,--ton bon ami Trinculo.

STEPHANO.--Si tu es Trinculo, sors de l, je vais te tirer par les
jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes  Trinculo, ce sont
celles-l. En effet, tu es Trinculo lui-mme: comment es-tu devenu le
sige de ce veau de lune[10]? Rend-il des Trinculos?

[Note 10: Toute gnration informe et monstrueuse tait attribue 
l'influence de la lune.]

TRINCULO.--Je l'ai cru tu d'un coup de tonnerre. Mais n'es-tu donc
pas noy, Stephano? Je commence  esprer que tu n'es pas noy.
L'orage a-t-il crev tout  fait? Moi, dans la peur de l'orage, je
me suis cach sous le manteau de ce veau de la lune mort.--Es-tu bien
vivant, Stephano? O Stephano? deux Napolitains de rchapps!

STEPHANO.--Je te prie, ne tourne pas autour de moi; mon estomac n'est
pas bien ferme.

CALIBAN.--Ce sont l deux beaux objets, si ce ne sont pas des lutins.
Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une liqueur cleste: je
veux me mettre  genoux devant lui.

STEPHANO.--Comment t'es-tu sauv? Comment es-tu arriv ici? dis-le moi
par serment sur ma bouteille, comment es-tu venu ici? Moi, je me suis
sauv sur un tonneau de vin de Canarie que les matelots avaient roul
 grand' peine hors du navire. J'en jure par cette bouteille que j'ai
faite de mes propres mains, avec l'corce d'un arbre, depuis que j'ai
t jet sur le rivage.

CALIBAN.--Je veux jurer sur cette bouteille d'tre ton fidle sujet,
car ta liqueur ne vient pas de la terre.

STEPHANO.--Allons, jure: comment t'es-tu sauv?

TRINCULO.--J'ai nag jusqu'au rivage, mon ami, comme un canard. Je
nage comme un canard; j'en jurerai.

STEPHANO.--Tiens, baise le livre.--Cependant tu ne peux nager comme un
canard, car tu es fait comme une oie.

TRINCULO.--O Stephano, as-tu encore de ceci?

STEPHANO.--La futaille entire, mon ami; mon cellier est dans un
rocher au bord de la mer: c'est l que j'ai cach mon vin.--Eh bien!
maintenant, veau de lune, comment va ta fivre?

CALIBAN.--N'es-tu pas tomb du ciel?

STEPHANO.--Oui vraiment, de la lune. J'tais de mon temps l'homme
qu'on voyait dans la lune.

CALIBAN.--Je t'y ai vu, et je t'adore. Ma matresse t'a montr  moi,
toi, ton chien et ton buisson.

STEPHANO.--Allons, jure-le, baise le livre; tout  l'heure je le
remplirai de nouveau. Jure.

TRINCULO.--Par cette bonne lumire, voil un sot monstre! moi, avoir
peur de lui! un imbcile de monstre! l'homme de la lune! un pauvre
monstre bien crdule!--C'est boire net, monstre, sur ma parole.

CALIBAN, _ Stephano_.--Je veux te montrer dans l'le chaque pouce
de terre fertile, et je veux baiser ton pied. Je t'en prie, sois mon
dieu.

TRINCULO.--Par cette clart, le plus perfide et le plus ivrogne des
monstres!--Quand son dieu sera endormi, il lui volera sa bouteille.

CALIBAN.--Je baiserai ton pied; je jurerai d'tre ton sujet.

STEPHANO.--Eh bien! approche;  terre, et jure.

TRINCULO.--J'en mourrai  force de rire de ce monstre  tte de chien.
Un monstre dgotant! je me sentirais en got de le battre....

STEPHANO.--Allons, baise.

TRINCULO.--.... Si ce n'tait que ce pauvre monstre est ivre. C'est un
abominable monstre!

CALIBAN.--Je te conduirai aux meilleures sources, je te cueillerai des
baies. Je veux pcher pour toi et t'apporter du bois  ta suffisance.
La peste treigne le tyran que je sers! je ne lui porterai plus de
fagots; mais c'est toi que je servirai, homme merveilleux.

TRINCULO.--Un monstre bien ridicule, de faire une merveille d'un
pauvre ivrogne!

CALIBAN.--Je t'en prie, laisse-moi te mener  l'endroit o croissent
les pommes sauvages: de mes longs ongles je dterrerai des truffes; je
te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai  prendre au pige
le singe agile; je te conduirai  l'endroit o sont les bosquets
de noisettes, et quelquefois je t'apporterai du rocher de jeunes
pingouins. Veux-tu venir avec moi?

STEPHANO.--J'y consens; marche devant nous sans babiller
davantage.--Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie tant
noys, nous hritons de tout ici.--(_A Caliban_.) Viens, porte ma
bouteille.--Camarade Trinculo, nous allons tout  l'heure la remplir
de nouveau.

CALIBAN _chante comme un ivrogne_.

    Adieu, mon matre; adieu, adieu.

TRINCULO.--Monstre hurlant! ivrogne de monstre!

CALIBAN.

    Je ne ferai plus de viviers pour le poisson;
    Je n'apporterai plus  ton commandement de quoi faire le feu.
    Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats,
    Ban, ban, Ca.... Caliban
    A un autre matre, devient un autre homme.

Libert! vive la joie! vive la joie! libert! libert! vive la joie!
libert!

STEPHANO.--Le brave monstre! Allons, conduis-nous.

(Ils sortent.)




TROISIME ACTE


SCNE I

(Le devant de la caverne de Prospero.)

FERDINAND _parat charg d'un morceau de bois_.

Il y a des jeux mls de travail, mais le plaisir qu'ils donnent
fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on peut
supporter avec noblesse; les plus misrables travaux peuvent avoir
un but magnifique. Cette tche ignoble qu'on m'impose serait pour moi
aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la matresse que je sers
ranime ce qui est mort et change mes travaux en plaisir. Oh! elle est
dix fois plus aimable que son pre n'est rude, et il est tout compos
de duret. Un ordre menaant m'oblige  transporter quelques milliers
de ces morceaux de bois et  les mettre en tas. Ma douce matresse
pleure quand elle me voit travailler, et dit que jamais si basse
besogne ne fut faite par de telles mains. Je m'oublie; mais ces douces
penses me rafrachissent mme durant mon travail; je m'en sens moins
surcharg.

(Entrent Miranda, et Prospero  quelque distance.)

MIRANDA.--Hlas! je vous en prie, ne travaillez pas si fort: je
voudrais que la foudre et brl tout ce bois qu'il vous faut
entasser. De grce, mettez-le  terre, et reposez-vous: quand il
brlera, il pleurera de vous avoir fatigu. Mon pre est dans le fort
de l'tude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas  craindre
qu'il vienne avant trois heures d'ici.

FERDINAND.--O ma chre matresse, le soleil sera couch avant que
j'aie fini la tche que je dois m'efforcer de remplir.

MIRANDA.--Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps je vais
porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le porterai au
tas.

FERDINAND.--Non, prcieuse crature, j'aimerais mieux rompre mes
muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous abaisser,
tandis que je resterais l oisif.

MIRANDA.--Cela me conviendrait tout aussi bien qu' vous, et je le
ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait  l'ouvrage,
et le vtre y rpugne.

PROSPERO.--Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette visite en
est la preuve.

MIRANDA.--Vous avez l'air fatigu.

FERDINAND.--Non, ma noble matresse: quand vous tes prs de moi,
l'obscurit devient pour moi un brillant matin. Je vous en conjure, et
c'est surtout pour le placer dans mes prires, quel est votre nom?

MIRANDA.--Miranda. O mon pre, en le disant, je viens de dsobir 
vos ordres.

FERDINAND.--Charmante Miranda! objet en effet de la plus haute
admiration, digne de ce qu'il y a de plus prcieux au monde! j'ai
regard beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus d'une
fois la mlodie de leur voix a captiv mon oreille trop prompte  les
couter. Diverses femmes m'ont plu par des qualits diverses, mais
jamais je n'en aimai aucune sans que quelque dfaut vint s'opposer
 l'effet de la plus noble grce et la faire disparatre. Mais vous,
vous si parfaite, si suprieure  toutes, vous avez t cre de ce
qu'il y a de meilleur dans chaque crature.

MIRANDA.--Je ne connais personne de mon sexe: je ne me rappelle aucun
visage de femme, si ce n'est le mien reflt dans mon miroir, et je
n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que vous, mon doux ami,
et mon cher pre. Je ne sais pas comment sont les traits hors de cette
le; mais sur ma pudeur, qui est le joyau de ma dot, je ne pourrais
souhaiter dans le monde d'autre compagnon que vous, et l'imagination
ne saurait rver d'autre forme  aimer que la vtre. Mais je babille
un peu trop follement, et j'oublie en le faisant les leons de mon
pre.

FERDINAND.--Je suis prince par ma condition, Miranda; je crois mme
tre roi (je voudrais qu'il n'en ft pas ainsi), et je ne suis pas
plus dispos  demeurer esclave sous ce bois, qu' endurer sur ma
bouche les piqres de la grosse mouche  viande. coutez parler mon
me:  l'instant o je vous ai vue, mon coeur a vol  votre service;
voil ce qui m'enchane, et c'est pour l'amour de vous que je suis ce
bcheron si patient.

MIRANDA.--M'aimez-vous?

FERDINAND.--O ciel! O terre! rendez tmoignage de cette parole, et si
je parle sincrement, couronnez de succs ce que je dclare; si mes
discours sont trompeurs, convertissez en revers tout ce qui m'est
prsag de bonheur. Je vous aime, vous prise, vous honore bien au del
de tout ce qui dans le monde n'est pas vous.

MIRANDA.--Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne de la joie.

PROSPERO.--Belle rencontre de deux affections des plus rares! Ciel,
verse tes faveurs sur le sentiment qui nat entre eux!

FERDINAND.--Pourquoi pleurez-vous?

MIRANDA.--A cause de mon peu de mrite, qui n'ose offrir ce que je
dsire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la privation
me ferait mourir. Mais ce sont l des niaiseries; et plus mon amour
cherche  se cacher, plus il s'accrot et devient apparent. Loin de
moi, timides artifices; inspire-moi, franche et sainte innocence: je
suis votre femme si vous voulez m'pouser; sinon je mourrai fille et
le coeur  vous. Vous pouvez me refuser pour compagne; mais, que vous
le vouliez ou non, je serai votre servante.

FERDINAND.--Ma matresse, ma bien-aime; et moi toujours ainsi  vos
pieds.

MIRANDA.--Vous serez donc mon mari?

FERDINAND.--Oui, et d'un coeur aussi dsireux que l'esclave l'est de
la libert. Voil ma main.

MIRANDA.--Et voil la mienne, et dedans est mon coeur. Maintenant
adieu, pour une demi-heure.

FERDINAND.--Dites mille! mille!

(Ferdinand et Miranda sortent.)

PROSPERO.--Je ne puis tre heureux de ce qui se passe autant qu'eux
qui sont surpris du mme coup; mais il n'est rien qui pt me donner
plus de joie. Je retourne  mon livre, car il faut qu'avant l'heure
du souper j'aie fait encore bien des choses pour l'accomplissement de
ceci.

(Il sort.)


SCNE II

(Une autre partie de l'le.)

STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN _les suit tenant une bouteille_.

STEPHANO.--Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera  sec, nous
boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme et 
l'abordage! Mon laquais de monstre, bois  ma sant.

TRINCULO.--Son laquais de monstre! la folie de cette le les tient! On
dit que l'le n'a en tout que cinq habitants: des cinq nous en voil
trois; si les deux autres ont le cerveau timbr comme nous, l'tat
chancelle.

STEPHANO.--Bois donc, laquais de monstre, quand je te l'ordonne. Tu as
tout  fait les yeux dans la tte.

TRINCULO.--O voudrais-tu qu'il les et? Ce serait un monstre bien
bti s'il les avait dans la queue.

STEPHANO.--Mon serviteur le monstre a noy sa langue dans le vin. Pour
moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nag trente-cinq lieues nord et sud
avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il fait jour. Tu seras mon
lieutenant, monstre, ou mon enseigne.

TRINCULO.--Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est pas bon 
montrer comme enseigne[11].

[Note 11: TRINCULO.--_Your lieutenant, if you list; he's no standard_.
_Standard_ signifie _enseigne, modle_: il signifie aussi un arbre
fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la
plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot _standard_,
et qu'il rpond  Stephano que Caliban, trop ivre pour se tenir sur
ses pieds, ne peut tre pris pour un _standard_, _une chose qui se
tient debout (stands)_. On peut supposer aussi que Trinculo fait
allusion  la difformit de Caliban, et dit qu'il ne peut tre pris
pour un modle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu prsenter
Shakspeare (et peut-tre a-t-il song  tous les deux), l'un et
l'autre taient impossibles  exprimer en franais sans rendre la
rponse de Trinculo tout  fait inintelligible: on s'est approch
autant qu'on l'a pu du dernier.]

STEPHANO.--Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le monstre[12].

[Note 12: Dans l'original, _Monsieur Monster_.]

TRINCULO.--Vous n'avancerez pas non plus, mais vous demeurerez couchs
comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni l'autre.

STEPHANO.--Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es un homme,
veau de lune.

CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton
pied.--Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.

TRINCULO.--Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis dans le cas
de colleter un constable. Parle, toi, poisson dbauch, a-t-on jamais
fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en
ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux mensonge, toi qui
n'es que la moiti d'un poisson et la moiti d'un monstre?

CALIBAN.--L! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu dire, mon
seigneur?

TRINCULO.--Mon seigneur, dit-il?--Qu'un monstre puisse tre si niais!

CALIBAN.--L! l! encore! Je t'en prie, mords-le  mourir.

STEPHANO.--Trinculo, tche d'avoir dans ta tte une bonne langue. Si
tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce pauvre monstre
est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on l'insulte.

CALIBAN.--Je remercie mon noble matre. Te plat-il d'our encore la
prire que je t'ai faite?

STEPHANO.--Oui-da, j'y consens. A genoux, et rpte-la. Je resterai
debout, et Trinculo aussi.

(Entre Ariel invisible.)

CALIBAN.--Comme je te l'ai dit tantt, je suis sujet d'un tyran, d'un
sorcier qui par ses fraudes m'a vol cette le.

ARIEL.--Tu mens.

CALIBAN.--Tu mens toi-mme, malicieux singe. Je voudrais bien qu'il
plt  mon vaillant matre de t'exterminer. Je ne mens point.

STEPHANO.--Trinculo, si vous le troublez encore dans son rcit, par
cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.

TRINCULO.--Quoi! je n'ai rien dit.

STEPHANO.--Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (_A Caliban_.)
Poursuis.

CALIBAN.--Je dis que par sortilge il a pris cette le; il l'a prise
sur moi. S'il plat  ta Grandeur de me venger de lui, car je sais
bien que tu es courageux, mais celui-l ne l'est pas....

STEPHANO.--Cela est trs-certain.

CALIBAN.--Tu seras le seigneur de l'le, et moi je te servirai.

STEPHANO.--Mais comment en venir  bout? Peux-tu me conduire 
l'ennemi?

CALIBAN.--Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le livrer endormi,
de manire  ce que tu puisses lui enfoncer un clou dans la tte.

ARIEL.--Tu mens, tu ne le peux pas.

CALIBAN.--Quel fou bigarr est-ce l? Vilain pleutre! Je conjure ta
Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre cette bouteille:
quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de l'eau de mare, car
je ne lui montrerai pas o sont les sources vives.

STEPHANO.--Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage au danger.
Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets ma clmence 
la porte, et je fais de toi un hareng sec.

TRINCULO.--Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais m'loigner
de vous.

STEPHANO.--N'as-tu pas dit qu'il mentait?

ARIEL.--Tu mens.

STEPHANO.--Oui? (_Il le bat_.) Prends ceci pour toi. Si cela vous
plat, donnez-moi un dmenti une autre fois.

TRINCULO.--Je ne vous ai point donn de dmenti. Quoi! avez-vous perdu
la raison et l'oue aussi? La peste soit de votre bouteille! Voil ce
qu'oprent l'ivresse et le vin! La peste soit de votre monstre, et que
le diable vous emporte les doigts!

CALIBAN.--Ha, ha, ha!

STEPHANO.--Maintenant continuez votre histoire.--Je t'en prie, va-t'en
plus loin.

CALIBAN.--Bats-le bien. Aprs quoi je le battrai aussi, moi.

STEPHANO.--Tiens-toi plus loin.--Allons, toi, poursuis.

CALIBAN.--Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume  lui de
dormir dans l'aprs-midi. Alors tu peux lui faire sauter la cervelle
aprs avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bche lui briser
le crne, ou l'ventrer avec un pieu, ou lui couper la gorge avec un
couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses livres, car
sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un seul esprit  ses
ordres: ils le hassent tous aussi radicalement que moi. Ne brle que
ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme,
dont il ornera sa maison quand il en aura une: et surtout, ce qui
mrite d'tre srieusement considr, c'est la beaut de sa fille;
lui-mme il l'appelle incomparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma
mre Sycorax et elle; mais elle l'emporte autant sur Sycorax que le
plus grand sur le plus petit.

STEPHANO.--Est-ce donc un si beau brin de fille?

CALIBAN.--Oui, mon prince: je te rponds qu'elle convient  ton lit,
et qu'elle te produira une belle ligne.

STEPHANO.--Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, nous serons
roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et Trinculo et toi, vous
serez nos vice-rois. Gotes-tu le projet, Trinculo?

TRINCULO.--Excellent.

STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je suis fch de t'avoir battu; mais,
tant que tu vivras, tche ne n'avoir dans ta tte qu'une bonne langue.

CALIBAN.--Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: veux-tu
l'exterminer alors?

STEPHANO.--Oui, sur mon honneur!

ARIEL.--Je dirai cela  mon matre.

CALIBAN.--Tu me rends gai; je suis plein d'allgresse. Allons, soyons
joyeux; voulez-vous chanter le canon[13] que vous m'avez appris tout 
l'heure?

[Note 13: _Troll the catch_. L'un des commentateurs de Shakspeare, M.
Steevens, parait embarrass du sens de cette expression. Mais il
me semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un
l'autre. _Troll_ signifie _mouvoir circulairement, rouler, tourner_,
etc., _catch_, _un chant successif (sung in succession)_; c'est l
la dfinition du canon, sorte de figure que l'Acadmie appelle
_perptuelle_, qu'on pourrait aussi appeler circulaire, puisqu'elle
consiste dans le retour perptuel des mmes passages successivement
rpts par un certain nombre de personnes. Ce qui confirme cette
explication, c'est que Stephano, accdant au dsir de Caliban, appelle
Trinculo pour chanter avec lui, puis commence seul (_sings_),
parce qu'en effet un canon, toujours chant par plusieurs voix, est
ncessairement commenc par une seule.]

STEPHANO.--Je veux faire raison  ta requte, monstre; oui, toujours
raison. Allons, Trinculo, chantons.

(Stephano chante.)

    Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et
    moquons-nous d'eux;
    La pense est libre.

CALIBAN.--Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un pipeau et
s'accompagne d'un tambourin.)

STEPHANO.--Qu'est-ce que c'est que cette rptition?

TRINCULO.--C'est l'air de notre canon jou par la figure de
personne.[14]

[Note 14: La figure de _no-body_ (de personne) est une figure ridicule,
reprsente quelquefois en Angleterre sur les enseignes.]

STEPHANO.--Si tu es homme, montre-toi sous ta propre figure; si tu es
le diable, prends celle que tu voudras.

TRINCULO.--Oh! pardonnez-moi mes pchs.

STEPHANO.--Qui meurt a pay toutes ses dettes.--Je te dfie... merci
de nous!

CALIBAN.--As-tu peur?

STEPHANO.--Moi, monstre? Non.

CALIBAN.--N'aie pas peur: l'le est remplie de bruits, de sons et de
doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois
des milliers d'instruments tintent confusment autour de mes oreilles;
quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'veillais alors aprs
un long sommeil, elles me feraient dormir encore; et quelquefois
en rvant, il m'a sembl voir les nues s'ouvrir et me montrer
des richesses prtes  pleuvoir sur moi; en sorte que lorsque je
m'veillais, je pleurais d'envie de rver encore.

STEPHANO.--Cela me fera un beau royaume o j'aurai ma musique pour
rien.

CALIBAN.--Quand Prospero sera tu.

STEPHANO.--C'est ce qui arrivera tout  l'heure: je n'ai pas oubli ce
que tu m'as cont.

TRINCULO.--Le son s'loigne. Suivons-le, et aprs faisons notre
besogne.

STEPHANO.--Guide-nous, monstre; nous te suivons.--Je serais bien aise
de voir ce tambourineur: il va bon train.

TRINCULO.--Viens-tu?--Je te suivrai, Stephano.

(Ils sortent.)


SCNE III

(Une autre partie de l'le.)

_Entrent_ ALONZO, SBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET
AUTRES.

GONZALO.--Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin, seigneur. Mes
vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que nous avons parcouru
l par tant de sentiers, droits ou tortueux. J'en jure par votre
patience, j'ai besoin de me reposer.

ALONZO.--Mon vieux seigneur, je ne peux te blmer; je sens moi-mme
la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. Asseyez-vous
et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon espoir, et ne pas plus
longtemps lui permettre de me flatter. Il est noy, celui aprs lequel
nous errons ainsi, et la mer se rit de ces vaines recherches que nous
avons faites sur la terre. Soit, qu'il repose en paix!

ANTONIO, _bas  Sbastien_.--Je suis bien aise qu'il soit ainsi tout
 fait sans esprance.--N'allez pas pour un contretemps renoncer au
projet que vous tiez rsolu d'excuter.

SBASTIEN.--Nous l'accomplirons  la premire occasion favorable.

ANTONIO.--Cette nuit donc; car, puiss comme ils le sont par cette
marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la mme vigilance que
lorsqu'ils sont frais et dispos.

SBASTIEN.--Oui, cette nuit; n'en parlons plus.

(On entend une musique solennelle et singulire. Prospero est
invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantmes sous des formes
bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils forment
autour de la table une danse mle de saluts et de signes engageants,
invitant le roi et ceux de sa suite  manger. Ils disparaissant
ensuite.)

ALONZO.--Quelle est cette harmonie? mes bons amis, coutons!

GONZALO.--Une musique d'une douceur merveilleuse.

ALONZO.--Ciel! ne nous livrez qu' des puissances favorables. Quels
taient ces gens-l?

SBASTIEN.--Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai qu'il
existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre servant de trne
au phnix, et qu'un phnix y rgne encore aujourd'hui.

ANTONIO.--Je crois  tout cela; et, si l'on refuse d'ajouter foi
 quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie. Jamais les
voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les idiots les
condamnent.

GONZALO.--Voudrait-on me croire si je racontais ceci  Naples? Si je
leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits, car certainement
c'est l le peuple de cette le; et, qu'avec des formes monstrueuses,
ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus douces que vous n'en
trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre temps, je dirais presque
chez aucun?

PROSPERO, _ part_.--Honnte seigneur, tu as dit le mot; car
quelques-uns de vous ici prsents tes pires que des dmons.

ALONZO.--Je ne me lasse point de songer  leurs formes tranges, 
leurs gestes,  ces sons qui, bien qu'il y manque l'assistance de
la parole, expriment pourtant dans leur langage muet d'excellentes
choses.

PROSPERO, _ part_.--Ne louez pas avant le dpart.

FRANCISCO.--Ils se sont trangement vanouis.

SBASTIEN.--Qu'importe! puisqu'ils ont laiss les munitions, car nous
avons faim.--Vous plairait-il de goter de ceci?

ALONZO.--Non pas moi.

GONZALO.--Ma foi, seigneur, vous n'avez rien  craindre. Quand nous
tions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existt des montagnards
portant des fanons comme les taureaux, et ayant  leur cou des masses
de chair pendantes; et qu'il y et des hommes dont la tte ft
place au milieu de leur poitrine? Et cependant nous ne voyons pas
aujourd'hui d'emprunteur de fonds  cinq pour un[15] qui ne nous
rapporte ces faits dment attests.

[Note 15: Allusion  la coutume o l'on tait alors, quand on partait
pour un voyage long et prilleux, de placer une somme d'argent dont
on ne devait recevoir l'intrt qu' son retour; mais le placement se
faisait alors  un taux trs-lev.]

ALONZO.--Je m'approcherai de cette table et je mangerai, dt ce repas
tre pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le meilleur de ma
vie est pass. Mon frre, seigneur duc, approchez-vous et faites comme
nous.

(Des clairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie, fond
sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour subtil le
banquet disparat.)

ARIEL.--Vous tes trois hommes de crime que la destine (qui se sert
comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il renferme) a fait
vomir par la mer insatiable dans cette le o n'habite point l'homme,
parce que vous n'tes point faits pour vivre parmi les hommes. Je vous
ai rendus fous. (_Voyant Alonzo, Sbastien et les autres tirer leurs
pes_.)

C'est avec un courage de cette espce que des hommes se pendent et se
noient. Insenss que vous tes, mes compagnons et moi nous sommes les
ministres du Destin: les lments dont se compose la trempe de vos
pes peuvent aussi aisment blesser les vents bruyants ou, par de
ridicules estocades, percer  mort l'eau qui se referme  l'instant,
que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes compagnons sont
invulnrables comme moi; et puissiez-vous nous blesser avec vos armes,
elles sont maintenant trop pesantes pour vos forces: elles ne se
laisseront plus soulever. Mais souvenez-vous, car tel est ici l'objet
de mon message, que vous trois vous avez expuls de son duch de Milan
le vertueux Prospero; que vous l'avez expos sur la mer (qui depuis
vous en a pay le salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour
cette action odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient
pas, ont irrit les mers et les rivages, et mmes toutes les cratures
contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont priv de ton fils. Ils vous
annoncent par ma voix qu'une destruction prolonge (pire qu'une mort
subite) va vous suivre pas  pas et dans toutes vos actions. Pour vous
prserver des vengeances (qui autrement vont clater sur vos ttes
dans cette le dsole), il ne vous reste plus que le remords du
coeur, et ensuite une vie sans reproche.

(Ariel s'vapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au son
d'une musique agrable, les fantmes rentrent et dansent en faisant
des grimaces moqueuses, et emportent la table.)

PROSPERO, _ part,  Ariel_.--Tu as trs-bien jou ce rle de harpie,
mon Ariel: elle avait de la grce en dvorant. Dans tout ce que tu
as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je t'avais donne. Mes
esprits secondaires ont aussi rendu d'aprs nature et avec une
vrit bizarre leurs diffrentes espces de personnages. Mes charmes
puissants oprent, et ces hommes qui sont mes ennemis sont tout
perdus. Les voil en mon pouvoir: je veux les laisser dans ces accs
de frnsie, tandis que je vais revoir le jeune Ferdinand qu'ils
croient noy, et sa chre, ma chre bien-aime.

GONZALO.--Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi restez-vous
ainsi, le regard fixe et effray?

ALONZO.--O c'est horrible! horrible! il m'a sembl que les vagues
avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient autour de
moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau d'orgue, prononait
le nom de Prospero, et de sa voix de basse rcitait mon injustice. Mon
fils est donc couch dans le limon de la mer! J'irai le chercher plus
avant que jamais n'a pntr la sonde, et je reposerai avec lui dans
la vase.

(Il sort.)

SBASTIEN.--Un seul dmon  la fois, et je vaincrai leurs lgions.

ANTONIO.--Je serai ton second.

(Ils sortent.)

GONZALO.--Ils sont tous trois dsesprs. Leur crime odieux, comme un
poison qui ne doit oprer qu'aprs un long espace de temps, commence 
ronger leurs mes. Je vous en conjure, vous dont les muscles sont
plus souples que les miens, suivez-les rapidement, et sauvez-les des
actions o peut les entraner le dsordre de leurs sens.

ADRIAN.--Suivez-nous, je vous prie.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME

SCNE I


(Le devant de la grotte de Prospero.)

_Entrent_ PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA.

PROSPERO,  _Ferdinand_.--Si je vous ai puni trop svrement, tout est
rpar par la compensation que je vous offre, car je vous ai donn ici
un fil de ma propre vie, ou plutt celle pour qui je vis. Je la remets
encore une fois dans tes mains. Tous tes ennuis n'ont t que
les preuves que je voulais faire subir  ton amour, et tu les as
merveilleusement soutenus. Ici,  la face du ciel, je ratifie ce don
prcieux que je t'ai fait. O Ferdinand, ne souris point de moi si je
la vante; car tu reconnatras qu'elle surpasse toute louange, et la
laisse bien loin derrire elle.

FERDINAND.--Je le croirais, un oracle m'et-il dit le contraire.

PROSPERO.--Reois donc ma fille comme un don de ma main, et aussi
comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis. Mais
si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes crmonies
aient t accomplies dans la plnitude de leurs rites pieux, jamais le
ciel ne rpandra sur cette union les douces influences capables de
la faire prosprer; la haine strile, le ddain au regard amer, et la
discorde, smeront votre lit nuptial de tant de ronces rebutantes, que
vous le prendrez tous deux en haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen
qui doit vous clairer, prenez garde  vous.

FERDINAND.--Comme il est vrai que j'espre des jours paisibles, une
belle ligne, une longue vie accompagne d'un amour pareil  celui
d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le plus propice, les
plus fortes suggestions de notre plus mauvais gnie, rien ne pourra
amollir mon honneur jusqu' des dsirs impurs; rien ne me fera
consentir  dpouiller de son vif aiguillon ce jour de la clbration,
que je passerai  imaginer que les coursiers de Phoebus se sont
fourbus, ou que la nuit demeure l-bas enchane.

PROSPERO.--Noblement parl. Assieds-toi donc, et cause avec elle; elle
est  toi.--Allons, Ariel, mon ingnieux serviteur, mon Ariel!

(Entre Ariel.)

ARIEL.--Que dsire mon puissant matre? me voici.

PROSPERO.--Toi et les esprits que tu commandes, vous avez tous
dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous encore pour
un autre artifice du mme genre. Pars, et amne ici, dans ce lieu,
tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai donn pouvoir.
Anime-les  de rapides mouvements, car il faut que je fasse voir  ce
jeune couple quelques-uns des prestiges de mon art. C'est ma promesse,
et ils l'attendent de moi.

ARIEL.--Immdiatement?

PROSPERO.--Oui, dans un clin d'oeil.

ARIEL.--Vous n'aurez pas dit _va et reviens_, et respir deux fois
et cri _allons, allons_, que chacun, accourant  pas lgers sur
la pointe du pied, sera devant vous avec sa moue et ses grimaces.
M'aimez-vous, mon matre? non?

PROSPERO.--Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que tu ne
m'entendes appeler.

ARIEL.--Oui, je comprends.

(Il sort.)

PROSPERO, _ Ferdinand_.--Songe  tenir ta parole; ne donne pas trop
de libert  tes caresses: lorsque le sang est enflamm, les serments
les plus forts ne sont plus que de la paille. Sois plus retenu, ou
autrement bonsoir  votre promesse.

FERDINAND.--Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de la blanche
neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes sens[16].

[Note 16: _Of my liver_, de mes reins.]

PROSPERO.--Bien. (_A Ariel_.) Allons, mon Ariel, viens maintenant;
amne un supplment plutt que de manquer d'un seul esprit.
Parais-ici, et vivement.... (_A Ferdinand_.) Point de langue; tout
yeux; du silence.

(Une musique douce.)

MASQUE[17].

[Note 17: Le _masque_ tait une reprsentation allgorique qu'on
donnait aux mariages des princes et aux ftes des cours.]

(Entre Iris.)

IRIS.--Crs, bienfaisante desse, laisse tes riches plaines de
froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de pois; tes
montagnes herbues o vivent les broutantes brebis, et tes plates
prairies o elles sont tenues  couvert sous le chaume; tes sillons
aux bords bien creuss et fouills qu'Avril, gonfl d'humidit,
embellit  ta voix, pour former de chastes couronnes aux froides
nymphes; et tes bois de gents qu'aime le jeune homme dlaiss par la
jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de palissades; et tes
grves striles hrisses de rocs o tu vas respirer le grand air: la
reine du firmament, dont je suis l'humide arc-en-ciel et la messagre,
te le demande, et te prie de venir ici sur ce gazon partager les jeux
de sa souveraine grandeur; ses paons volent vite: approche, riche
Crs, pour la recevoir.

(Entre Crs.)

CRS.--Salut, messagre aux diverses couleurs, toi qui ne dsobis
jamais  l'pouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de safran verses
sur mes fleurs des roses de miel et de fines pluies rafrachissantes,
et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes mes espaces boiss
et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais une riche charpe  ma
noble terre: pourquoi ta reine m'appelle-t-elle ici sur la verdure de
cette herbe menue?

IRIS.--Pour clbrer une alliance de vrai amour, et pour doter
gnreusement ces bienheureux amants.

CRS.--Dis-moi, arc cleste, sais-tu si Vnus ou son fils
accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tram le complot qui livra
ma fille au tnbreux Pluton, j'ai fait serment d'viter la honteuse
socit de la mre et de son aveugle fils.

IRIS.--Ne crains point sa prsence ici. Je viens de rencontrer sa
divinit fendant les nues vers Paphos, et son fils avec elle tran
par ses colombes. Ils croyaient avoir jet quelque charme lascif sur
cet homme et cette jeune fille, qui ont fait serment qu'aucun des
mystres du lit nuptial ne serait accompli avant que l'hymen n'et
allum son flambeau; mais en vain: l'amoureuse concubine de Mars s'en
est retourne; sa mauvaise tte de fils a bris ses flches; il jure
de n'en plus lancer, et dsormais, jouant avec les passereaux, de
n'tre plus qu'un enfant.

CRS.--La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon s'avance: je
la reconnais  sa dmarche.

(Entre Junon.)

JUNON.--Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec moi bnir
ce couple, afin que leur vie soit prospre, et qu'ils se voient
honors dans leurs enfants.

(Elle chante.)

    Honneur, richesses, bndictions du mariage;
    Longue continuation et accroissement de bonheur;
    Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.
    Junon chante sur vous sa bndiction.

CRS.

    Produits du sol, surabondance,
    Granges et greniers toujours remplis;
    Vignes couvertes de grappes presses;
    Plantes courbes sous leurs riches fardeaux;
    Le printemps revenant pour vous au plus tard
    A la fin de la rcolte;
    La disette et le besoin toujours loin de vous;
    Telle est pour vous la bndiction de Crs.

FERDINAND.--Voil la vision la plus majestueuse, les chants les plus
harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse  croire que ce soient l des
esprits?

PROSPERO.--Ce sont des esprits que par mon art j'ai appels des lieux
o ils sont retenus, pour excuter ces jeux de mon imagination.

FERDINAND.--O que je vive toujours ici! Un pre, une pouse, si rares,
si merveilleux, font de ce lieu un paradis.

(Junon et Crs se parlent bas, et envoient Iris faire un message.)

PROSPERO.--Silence, mon fils: Junon et Crs s'entretiennent
srieusement tout bas. Il reste quelque autre chose  faire. Chut! pas
une syllabe, ou notre charme est rompu.

IRIS.--Vous qu'on appelle naades, nymphes des ruisseaux sinueux,
avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours innocents, quittez
l'onde ride, et venez sur ce gazon vert obir au signal qui vous
appelle: Junon l'ordonne. Htez-vous, chastes nymphes; aidez-nous 
clbrer une alliance de vrai amour: ne vous faites pas attendre.

(Entrent des nymphes.)

Et vous, moissonneurs arms de faucilles, brls du soleil et fatigus
d'aot, quittez vos sillons, et livrez-vous  la joie. Chmez ce jour
de fte; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de seigle, et que
chacun de vous se joigne  l'une de ces fraches nymphes dans une
danse rustique.

(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur tat; ils se
joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin
de laquelle Prospero tressaille tout  coup et prononce les mots
suivants; aprs quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit
trange, sourd et confus.)

PROSPERO.--J'avais oubli l'odieuse conspiration de cette brute de
Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant o ils doivent
excuter leur complot est presque arriv. (_Aux esprits_.) Fort
bien.... loignez-vous. Rien de plus.

FERDINAND.--Voil qui est trange! Votre pre est agit par quelque
passion qui travaille violemment son me.

MIRANDA.--Jamais jusqu' ce jour je ne l'ai vu troubl d'une si
violente colre.

PROSPERO.--Vous avez l'air mu, mon fils, comme si vous tiez rempli
d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voil nos divertissements
finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, taient tous
des esprits; ils se sont fondus en air, en air subtil; et, pareils 
l'difice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours
qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples
solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-mme, et tout ce
qu'il reoit de la succession des temps; et comme s'est vanoui cet
appareil mensonger, ils se dissoudront, sans mme laisser derrire eux
la trace que laisse le nuage emport par le vent. Nous sommes faits
de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chtive
vie est environne d'un sommeil.--Seigneur, j'prouve quelque
chagrin: supportez ma faiblesse; ma vieille tte est trouble; ne vous
tourmentez point de mon infirmit. Veuillez rentrer dans ma caverne et
vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit
agit.

FERDINAND ET MIRANDA.--Nous vous souhaitons la paix.

PROSPERO, _ Ariel_.--Arrive rapide comme ma pense.--(_A Ferdinand et
Miranda_.) Je vous remercie.--Viens, Ariel.

ARIEL.--Je suis uni  tes penses. Que dsires-tu?

PROSPERO.--Esprit, il faut nous prparer  faire face  Caliban.

ARIEL.--Oui, mon matre. Lorsque je fis paratre Crs, j'avais eu
l'ide de t'en parler; mais j'ai craint d'veiller ta colre.

PROSPERO.--Redis-moi o tu as laiss ces misrables.

ARIEL.--Je vous l'ai dit, seigneur: ils taient enflamms de boisson,
si remplis de bravoure qu'ils chtiaient l'air pour leur avoir souffl
dans le visage, et frappaient la terre pour avoir bais leurs pieds;
mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour: 
ce bruit, comme des poulains indompts, ils ont dress les oreilles,
port en avant leurs paupires, et lev le nez du ct o ils
flairaient la musique. J'ai tellement charm leurs oreilles, que,
comme des veaux, appels par le mugissement de la vache, ils ont suivi
mes sons au milieu des ronces dentes, des bruyres, des buissons
hrisss, des pines qui pntraient la peau mince de leurs jambes. A
la fin, je les ai laisss dans l'tang au manteau de boue qui est au
del de ta grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds
enfoncs dans la fange noire et puante du lac.

PROSPERO.--Tu as trs-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta forme
invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux dans ma
demeure: c'est l'appt o je prendrai ces voleurs.

ARIEL.--J'y vais, j'y vais.

(Il sort.)

PROSPERO.--Un dmon, un dmon incarn dont la nature ne peut jamais
offrir aucune prise  l'ducation, sur qui j'ai perdu, entirement
perdu toutes les peines que je me suis donnes par humanit! et comme
son corps devient plus difforme avec les annes, son me se gangrne
encore.... Je veux qu'ils souffrent tous jusqu' en rugir.--(_Rentre
Ariel charg d'habillements brillants et autres choses du mme
genre_.)--Viens, range-les sur cette corde.

(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)

(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouills.)

CALIBAN.--Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe aveugle ne
puisse our ton pied se poser. Nous voil tout prs de sa caverne.

STEPHANO.--Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez un
lutin sans malice, ne nous a gure mieux traits que le Follet des
champs[18].

[Note 18: Le mot anglais est _Jack_. On l'appelle aussi _Jack a
lantern_ (_Jacques  la lanterne_.)]

TRINCULO.--Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce dont mon
nez est en grande indignation.

STEPHANO.--Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais prendre
de l'humeur contre vous, voyez-vous....

TRINCULO.--Tu serais un monstre perdu.

CALIBAN.--Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes grces.
Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira bien cette
msaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il tait
encore minuit.

TRINCULO.--Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la mare!

STEPHANO.--Il n'y a pas  cela seulement de la honte, du dshonneur,
monstre, mais une perte immense.

TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'tre
mouill.--C'est cependant votre lutin sans malice, monstre....

STEPHANO.--Je veux aller rechercher ma bouteille, duss-je, pour ma
peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.

CALIBAN.--Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas.--Vois-tu bien?
voici la bouche de la caverne: point de bruit; entre. Fais-nous ce bon
mfait qui pour toujours te met, toi, en possession de cette le; et
moi, ton Caliban  tes pieds, pour les lcher ternellement.

STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je commence  avoir des ides
sanguinaires.

TRINCULO.--O roi Stephano[19]!  mon gentilhomme!  digne Stephano!
regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour toi!

[Note 19: Allusion  une ancienne ballade _King Stephens was a worthy
peer_ (_le roi tienne tait un digne gentilhomme_), o l'on clbre
l'conomie de ce prince relativement  sa garde-robe. Il y a dans
_Othello_ deux couplets de cette ballade.]

CALIBAN.--Laisse tout cela, imbcile; ce n'est que de la drogue.

TRINCULO.--Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en friperie.--O roi
Stephano!

STEPHANO.--Lche cette robe, Trinculo. Par ma main! je prtends avoir
cette robe.

TRINCULO.--Ta Grandeur l'aura.

CALIBAN.--Que l'hydropisie touffe cet imbcile! A quoi pensez-vous de
vous amuser  ce bagage? Avanons, et faisons le meurtre d'abord. S'il
se rveille, depuis la plante des pieds jusqu'au crne, notre peau
ne sera plus que pincements; oh! il nous accoutrera d'une trange
manire!

STEPHANO.--Paix, monstre!--Madame la corde, ce pourpoint n'est-il pas
pour moi?--Voil le pourpoint hors de ligne.--A prsent, pourpoint,
vous tes sous la ligne; vous courez risque de perdre vos crins et de
devenir un faucon chauve[20].

[Note 20: _Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin
under the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove
a bald jerkin_. _Line_ est pris ici dans le sens de _corde tendue_
au premier abord, puis, et en mme temps dans celui de _ligne
quatoriale_. _Jerkin_, d'un autre ct, signifie _pourpoint_ et
_faucon_. Le pourpoint a probablement t tir avec quelque difficult
de dessous la corde (_line_), et sous la ligne (_line_), l'quateur,
certaines maladies font tomber les cheveux, et les cordes o l'on tend
les habits sont faites de crin (_hair_, crins et cheveux). Ainsi,
le pourpoint (_jerkin_) tir de la corde, ou sous la ligne, comme on
voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un _bald jerkin_
(faucon chauve), espce d'oiseau connu sous le nom de _choucas_.

Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre
plaisanterie.]

TRINCULO.--Faites, faites. N'en dplaise  votre Grandeur, nous volons
 la ligne et au cordeau.

STEPHANO.--Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voil un habit pour
la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit n'ira point sans
rcompense. Voler  la ligne et au cordeau! c'est un excellent trait
d'estoc. Tiens, encore un habit pour la peine.

TRINCULO.--Allons, monstre, un peu de glu  vos doigts, et puis
emportez-nous le reste.

CALIBAN.--Je n'en veux pas. Nous perdrons l notre temps, et nous
serons tous changs en oies de mer[21], ou en singes avec des fronts
horriblement bas.

[Note 21: _Barnacles_, gros oiseau qui, autrefois en cosse, tait
suppos sortir d'une espce de coquillage qui s'attachait  la quille
des vaisseaux, et porte aussi le nom de _barnacle_. Dans le nord de
l'cosse, on croyait de plus que les coquillages d'o sortaient les
barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les
appelait _tree geese_, oies d'arbre.]

STEPHANO.--Monstre, tendez vos doigts. Aidez-nous  transporter tout
cela  l'endroit o j'ai mis mon tonneau de vin, ou je vous chasse de
mon royaume. Vite, emportez ceci.

TRINCULO.--Et ceci.

STEPHANO.--Oui, et ceci encore.

(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la
forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens Stephano,
Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la meute.)

PROSPERO.--Oh! _la Montagne_! oh!

ARIEL.--_Argent_, ici la voie, _Argent_!

PROSPERO.--_Furie, Furie_, l! _Tyran_, l!--coute, coute!
(_Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchasss hors de la scne_.)
Va, ordonne  mes lutins de moudre leurs jointures par de dures
convulsions; que leurs nerfs se retirent dans des crampes racornies;
qu'ils soient pincs jusqu' en tre couverts de plus de taches qu'il
n'y en a sur la peau du lopard ou du chat de montagne.

ARIEL.--coute comme ils rugissent.

PROSPERO.--Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure qu'il
est, tous mes ennemis sont  ma merci. Dans peu tous mes travaux vont
finir; et toi, tu vas retrouver toute la libert des airs. Suis-moi
encore un instant, et rends-moi obissance.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME

SCNE I


(Le devant de la grotte de Prospero.)

_Entrent_ PROSPERO _vtu de sa robe magique_, ET ARIEL.

PROSPERO.--Maintenant mon projet commence  se dvelopper dans son
ensemble; mes charmes n'ont pas t rompus. Mes esprits m'obissent;
et le Temps marche tte leve, charg de ce qu'il apporte.... O en
est le jour?

ARIEL.--Prs de la sixime heure, de l'heure o vous avez dit, mon
matre, que notre travail devait finir.

PROSPERO.--Je l'ai annonc au moment o j'ai soulev la tempte.
Dis-moi, mon gnie, en quel tat sont le roi et toute sa suite.

ARIEL.--Renferms ensemble, et prcisment dans l'tat o vous me les
avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous les avez laisss
dans le bocage de citronniers qui abrite votre grotte, ils ne peuvent
faire un pas que vous ne les ayez dlis. Le roi, son frre, et le
vtre, sont encore tous les trois dans l'garement; et le reste,
combl de douleur et d'effroi, gmit sur eux; mais plus que tous
les autres celui que je vous ai entendu nommer le bon vieux seigneur
Gonzalo: ses larmes descendent le long de sa barbe, comme les gouttes
de la pluie d'hiver coulent de la tige creuse des roseaux. Vos
charmes les travaillent avec tant de violence que, si vous les voyiez
maintenant, votre me en serait attendrie.

PROSPERO.--Le penses-tu, esprit?

ARIEL.--La mienne le serait, seigneur, si j'tais un homme.

PROSPERO.--La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui n'es form
que d'air, tu aurais prouv une impression, une motion  la vue
de leurs peines; et moi, crature de leur espce, qui ressens aussi
vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je n'en serais pas
plus tendrement mu que toi! Quoique, par de grands torts, ils m'aient
bless au vif, je me range contre mon courroux, du parti de ma
raison plus noble que lui; il y a plus de gloire  la vertu qu' la
vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernire de mes desseins ne va
pas au del; ils n'auront mme pas  essuyer un regard svre. Va les
largir, Ariel. Je veux lever mes charmes, rtablir leurs facults, et
ils vont tre rendus  eux-mmes.

ARIEL.--Je vais les amener, seigneur.

(Ariel sort.)

PROSPERO.--Vous, fes des collines et des ruisseaux, des lacs
tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables o votre pied
ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune lorsqu'il retire ses
flots, et fuyez devant lui  son retour; vous, petites marionnettes,
qui tracez au clair de la lune ces ronds[22] d'herbe amre que la
brebis refuse de brouter; et vous dont le passe-temps est de faire
natre  minuit les mousserons, et que rjouit le son solennel du
couvre-feu; second par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre
empire, obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les
vents mutins, et soulever entre les vertes mers et la vote azure des
cieux une guerre mugissante; le tonnerre aux clats terribles a reu
de moi des feux; j'ai bris le chne orgueilleux de Jupiter avec le
trait de sa foudre; par moi le promontoire a trembl sur ses massifs
fondements; le pin et le cdre, saisis par leurs perons, ont t
arrachs de la terre;  mon ordre, les tombeaux ont rveill leurs
habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laisss fuir, tant
mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et quand
je vous aurai demand, comme je le fais en ce moment, quelques airs
d'une musique cleste pour produire sur leurs sens l'effet que je
mdite et que doit accomplir ce prodige arien, aussitt je brise ma
baguette; je l'ensevelis  plusieurs toises dans la terre, et plus
avant que n'est jamais descendue la sonde je noierai sous les eaux mon
livre magique.

[Note 22: Ces ronds ou petits cercles tracs sur les prairies sont fort
communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont plus
levs et d'une herbe plus paisse et plus amre que l'herbe qui crot
alentour, et les brebis n'y veulent pas patre. Le peuple les appelle
_fairy circles_, cercles des fes, et les croit forms par les danses
nocturnes des lutins. On en voit de pareils dans la Bourgogne. Partout
o se trouvent ces ronds, on est sr de trouver des mousserons.]

(A l'instant une musique solennelle commence.)

(Entre Ariel. Aprs lui s'avance Alonzo, faisant des gestes
frntiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sbastien et
Antonio dans le mme tat, accompagns d'Adrian et de Francisco.
Tous entrent dans le cercle trac par Prospero. Ils y restent sous le
charme.)

PROSPERO, _les observant_.--Qu'une musique solennelle, que les sons
les plus propres  calmer une imagination en dsordre gurissent ton
cerveau, maintenant inutile et bouillonnant au-dedans de ton crne.
Demeurez l, car un charme vous enchane.--Pieux Gonzalo, homme
honorable, mes yeux, touchs de sympathie  la seule vue des tiens,
laissent couler des larmes compagnes de tes larmes.--Le charme se
dissout par degrs; et comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux o
rgne la nuit, fondant les tnbres, de mme leur intelligence chasse
en s'levant les vapeurs imbciles qui enveloppaient les clarts de
leur raison. O mon vertueux Gonzalo, mon vritable sauveur, sujet
loyal du prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes
bienfaits en paroles et en actions.--Toi, Alonzo, tu nous as traits
bien cruellement, ma fille et moi. Ton frre t'excita  cette
action;--tu en ptis, maintenant, Sbastien.--Vous, mon sang, vous
form de la mme chair que moi, mon frre, qui, vous laissant sduire
 l'ambition, avez chass le remords et la nature; vous qui avec
Sbastien (dont les dchirements intrieurs redoublent pour ce crime)
vouliez ici assassiner votre roi; tout dnatur que vous tes, je vous
pardonne.--Dj se gonfle le flot de leur entendement; il s'approche
et couvrira bientt la plage de la raison, maintenant encore encombre
d'un limon impur. Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait
me reconnatre.--Ariel, va me chercher dans ma grotte mon chaperon et
mon pe: je veux quitter ces vtements, et me montrer  eux tel que
je fus quelquefois lorsque je rgnais  Milan. Vite, esprit; avant
bien peu de temps tu seras libre.

ARIEL _chante, en aidant Prospero  s'habiller_.

    Je suce la fleur que suce l'abeille;
    J'habite le calice d'une primevre;
    Et l je me repose quand les hiboux crient.
    Mont sur le dos de la chauve-souris, je vole
    Gaiement aprs l't.
    Gaiement, gaiement, je vivrai dsormais
    Sous la fleur qui pend  la branche.

PROSPERO.--Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi. Je sentirai
que tu me manques; mais tu n'en auras pas moins ta libert. Allons,
allons, allons! vite au vaisseau du roi, invisible comme tu l'es:
tu trouveras les matelots endormis sous les coutilles. Rveille
le matre et le bosseman; force-les  te suivre en ce lieu. Dans
l'instant, je t'en prie.

ARIEL.--Je bois l'air devant moi, et je reviens avant que votre pouls
ait battu deux fois.

(Il sort.)

GONZALO.--Tout ce qui trouble, tonne, tourmente, confond, habite en
ce lieu. Oh! que quelque pouvoir cleste daigne nous guider hors de
cette le redoutable!

PROSPERO.--Seigneur roi, reconnais le duc outrag de Milan, Prospero.
Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui te parle, je
te presse dans mes bras, et je te souhaite cordialement la bienvenue 
toi et  ceux qui t'accompagnent.

ALONZO.--Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? N'es-tu qu'un vain
enchantement dont je doive tre abus comme je l'ai t tout 
l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps
de chair et de sang; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir
l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a t accompagne de
dmence.--Tout cela (si tout cela existe rellement) doit nous faire
aspirer aprs d'tranges rcits. Je te remets ton duch et te conjure
de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero pourrait-il tre
vivant et se trouver ici?

PROSPERO, _ Gonzalo_.--D'abord, gnreux ami, permets que j'embrasse
ta vieillesse, que tu as honore au del de toute mesure et de toute
limite.

GONZALO.--Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas rel.

PROSPERO.--Vous vous ressentez encore de quelques-unes des illusions
que prsente cette le; elles ne vous permettent plus de croire mme
aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes amis. Mais vous
(_A part,  Antonio et Sbastien_), digne paire de seigneurs, si j'en
avais l'envie, je pourrais ici recueillir pour vous de Sa Majest
quelques regards irrits, et dmasquer en vous deux tratres. En ce
moment je ne veux point faire de mauvais rapports.

SBASTIEN, _ part_.--Le dmon parle par sa voix.

PROSPERO.--Non.--Pour toi, le plus pervers des hommes, que je ne
pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frre, je te pardonne
tes plus noirs attentats; je te les pardonne tous, mais je te
redemande mon duch, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es forc de
me rendre.

ALONZO.--Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels vnements
ont sauv tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres ici, nous qui
depuis trois heures  peine avons fait naufrage sur ces bords o j'ai
perdu (quel trait aigu porte avec lui ce souvenir!) o j'ai perdu mon
cher fils Ferdinand.

PROSPERO.--J'en suis afflig, seigneur.

ALONZO.--Irrparable est ma perte, et la patience me dit qu'il est au
del de son pouvoir de m'en gurir.

PROSPERO.--Je croirais plutt que vous n'avez pas rclam son
assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m'accorde ses
tout-puissants secours, et je repose satisfait.

ALONZO.--Vous, une perte semblable?

PROSPERO.--Aussi grande pour moi, aussi rcente; et pour supporter la
perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des consolations
bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler  votre aide.
J'ai perdu ma fille.

ALONZO.--Une fille! vous? O ciel! que ne sont-ils tous deux vivants
dans Naples! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y fussent, je
demanderais  tre enseveli dans la bourbe de ce lit fangeux o est
tendu mon fils! Quand avez-vous perdu votre fille?

PROSPERO.--Dans cette dernire tempte.--Ma rencontre ici, je le
vois, a frapp ces seigneurs d'un tel tonnement qu'ils dvorent leur
raison, croient  peine que leurs yeux les servent fidlement, et
que leurs paroles soient les sons naturels de leur voix. Mais, par
quelques secousses que vous ayez t jets hors de vos sens, tenez
pour certain que je suis ce Prospero, ce mme duc que la violence
arracha de Milan, et qu'une trange destine a fait dbarquer ici pour
tre le souverain de cette le o vous avez trouv le naufrage.--Mais
n'allons pas plus loin pour le moment: c'est une chronique  faire
jour par jour, non un rcit qui puisse figurer  un djeuner, ou
convenir  cette premire entrevue. Vous tes le bienvenu, seigneur.
Cette grotte est ma cour: l j'ai peu de suivants; et de sujets
au dehors, aucun. Je vous prie, jetez les yeux dans cet intrieur:
puisque vous m'avez rendu mon duch, je veux m'acquitter envers vous
par quelque chose d'aussi prcieux; du moins je veux vous faire voir
une merveille dont vous serez aussi satisfait que je peux l'tre de
mon duch.

(La grotte s'ouvre, et l'on voit dans le fond Ferdinand et Miranda
assis et jouant ensemble aux checs.)

MIRANDA.--Mon doux seigneur, vous me trichez.

FERDINAND.--Non, mon trs-cher amour; je ne le voudrais pas pour le
monde entier.

MIRANDA.--Oui, et quand mme vous voudriez disputer pour une vingtaine
de royaumes, je dirais que c'est de franc jeu.

ALONZO.--Si c'est l une vision de cette le, il me faudra perdre deux
fois un fils chri.

SBASTIEN.--Voici le plus grand des miracles!

FERDINAND.--Si les mers menacent, elles font grce aussi. Je les ai
maudites sans sujet.

(Il se met  genoux devant son pre.)

ALONZO.--Maintenant, que toutes les bndictions d'un pre rempli de
joie t'environnent de toutes parts! Lve-toi; dis, comment es-tu venu
ici?

MIRANDA.--O merveille! combien d'excellentes cratures sont ici et l
encore! Que le genre humain est beau! O glorieux nouveau monde, qui
contient de pareils habitants!

PROSPERO.--Il est nouveau pour toi.

ALONZO.--Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu tais au jeu?
Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de trois heures....
Est-elle la desse qui nous a spars, et qui nous runit ainsi?

FERDINAND.--C'est une mortelle; mais, grce  l'immortelle Providence,
elle est  moi: j'en ai fait choix dans un temps o je ne pouvais
consulter mon pre, o je ne croyais plus que j'eusse encore un pre.
Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le renom a si souvent
frapp mes oreilles, mais que je n'avais jamais vu jusqu' ce jour.
C'est de lui que j'ai reu une seconde vie, et cette jeune dame me
donne en lui un second pre.

ALONZO.--Je suis le sien. Mais, oh! de quel oeil verra-t-on qu'il me
faille demander pardon  mon enfant?

PROSPERO.--Arrtez, seigneur: ne chargeons point notre mmoire du
poids d'un mal qui nous a quitts.

GONZALO.--Je pleurais au fond de mon me, sans quoi j'aurais dj
parl. Abaissez vos regards,  dieux, et faites descendre sur ce
couple une couronne de bndiction; car vous seuls avez trac la route
qui nous a conduits ici.

ALONZO.--Je te dis _amen_, Gonzalo.

GONZALO.--Le duc de Milan fut donc chass de Milan pour que sa race
un jour donnt des rois  Naples. Oh! rjouissez-vous d'une joie
plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des colonnes
imprissables! Dans le mme voyage, Claribel a trouv un poux 
Tunis, Ferdinand, son frre, une pouse sur une terre o il tait
perdu, et Prospero son duch dans une le misrable; et nous tous
sommes rendus  nous-mmes, aprs avoir cess de nous appartenir.

ALONZO, _ Ferdinand et  Miranda_.--Donnez-moi vos mains. Que les
chagrins, que la tristesse treignent  jamais le coeur qui ne bnit
pas votre union!

GONZALO.--Ainsi soit-il. _Amen_.

(Ariel reparat avec le matre et le bosseman qui le suivent bahis.)

GONZALO.--Seigneur, seigneur, voyez, voyez: voici encore des ntres.
Je l'avais prdit que tant qu'il y aurait un gibet sur la terre, ce
gaillard-l ne serait pas noy.--Eh bien! bouche  blasphmes, dont
les imprcations chassent de ton bord la misricorde du ciel, quoi!
pas un jurement sur le rivage! n'as-tu donc plus de langue  terre!
Quelles nouvelles?

LE BOSSEMAN.--La meilleure de toutes, c'est que nous retrouvons ici
notre roi et sa compagnie. Voici la seconde: notre navire, qui tait
tout ouvert, il y a trois heures, et que nous regardions comme perdu,
est radoub, debout, et aussi lestement gr que lorsque nous avons
mis  la mer pour la premire fois.

ARIEL,  _part_.--Matre, tout cet ouvrage, je l'ai fait depuis que tu
ne m'as vu.

PROSPERO, _ part_.--L'adroit petit lutin!

ALONZO.--Ce ne sont point l des vnements naturels: l'extraordinaire
va croissant et s'ajoutant  l'extraordinaire. Dites, comment
tes-vous venus ici?

LE BOSSEMAN.--Si je croyais tre bien veill, seigneur, je tcherais
de vous le dire. Nous tions endormis, morts, et (comment? nous
n'en savons rien) tous jets sous les coutilles. L, il n'y a qu'un
moment, des sons tranges et divers, des rugissements, des cris,
des hurlements, des cliquetis de chanes qui s'entre-choquaient, et
beaucoup d'autres bruits tous horribles, nous ont rveills. Nous ne
faisons qu'un saut hors de l, et nous revoyons dans son assiette[23]
et remis  neuf notre royal, notre bon et brave navire: notre matre
bondit de joie en le regardant. En un clin d'oeil, pas davantage,
s'il vous plat, nous avons t spars des autres, et, encore tout
assoupis, amens ici comme dans un songe.

[Note 23: On dit qu'un vaisseau est _en assiette_ quand il a toutes ses
qualits, et qu'il est dans la meilleure situation possible.]

ARIEL, _ part_.--Ai-je bien fait mon devoir?

PROSPERO, _ part_.--A ravir! La diligence en personne! Tu vas tre
libre.

ALONZO.--Voil le plus surprenant ddale o jamais aient err les
hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au del de ce qu'a jamais
opr la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de ce que nous en
devons penser.

PROSPERO.--Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre esprit 
agiter en lui-mme la singularit de ces vnements: nous choisirons,
et dans peu, un instant de loisir o je vous donnerai  vous seul (et
vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout ce qui est
arriv ici; jusque-l soyez tranquille, et croyez que tout est
bien.--Approche, esprit; dlivre Caliban et ses compagnons, lve
le charme. (_Ariel sort_.)--Eh bien! comment se trouve mon gracieux
seigneur? Il vous manque encore de votre suite quelques malotrus que
vous oubliez.

(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et Trinculo,
vtus des habits qu'ils ont vols.)

STEPHANO.--Que chacun s'vertue pour le bien de tous les autres, et
que personne ne s'inquite de soi, car tout n'est que hasard dans la
vie.--_Corraggio_! monstre fier--bras, _corraggio_!

TRINCULO, _ la vue du roi_.--Si ces deux espions que je porte en tte
ne me trompent pas, voil une bienheureuse apparition!

CALIBAN.--O Stbos, que voil des esprits de bonne mine! que mon
matre est beau! j'ai bien peur qu'il ne me chtie.

SBASTIEN.--Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ces animaux-l, seigneur
Antonio? les aurait-on pour de l'argent!

ANTONIO.--Probablement: l'un d'eux est un vrai poisson, et sans doute
 vendre.

PROSPERO.--Seigneurs, considrez seulement ce que vous indique
l'aspect de ces hommes, et dcidez s'ils sont honntes gens. Cet
esclave difforme eut pour mre une sorcire, et si puissante[24]
qu'elle pouvait tenir tte  la lune, enfler ou abaisser les mares,
et agir en son nom sans son aveu. Tous les trois m'ont vol: ce
demi-dmon, car c'est un dmon btard, avait fait avec les deux autres
le complot de m'ter la vie. Des trois en voil deux que vous devez
connatre et rclamer. Quant  ce fruit des tnbres, je dclare qu'il
m'appartient.

[Note 24: _One so strong_. Dans toutes les anciennes accusations
de sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l'pithte de
_strong_ (_forte, puissante_), associe au mot _witch_ (_sorcire_),
comme une qualification spciale et augmentative. Les tribunaux furent
obligs de dcider, contre l'opinion populaire, que le mot _strong_
n'ajoutait rien  l'accusation, et ne pouvait tre un motif de
poursuivre.]

CALIBAN.--Je serai pinc  mort.

ALONZO.--N'est-ce pas l Stephano, mon ivrogne de sommelier?

SBASTIEN.--Il est encore ivre. O a-t-il eu du vin?

ALONZO.--Et Trinculo est aussi tout branlant. O ont-ils trouv le
grand lixir qui les a ainsi dors[25]? Comment donc t'es-tu accommod
de cette sorte[26]?

[Note 25: Allusion  l'lixir des alchimistes.]

[Note 26: _How cam'st thou in this pickle?_ Et Trinculo rpond: _I have
been in such a pickle_, etc. _Pickle_ signifie _saumure, les choses
 conserver dans la saumure_; et par extension et en plaisanterie,
l'tat, la condition o l'on se trouve, o l'on se conserve.]

TRINCULO.--J'ai t accommod dans une telle saumure depuis que je
ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de mes os. Je
n'aurai plus peur des mouches.

SBASTIEN.--Comment, qu'as-tu donc, Stephano?

STEPHANO.--Oh! ne me touchez pas: je ne suis plus Stephano; Stephano
n'est plus que crampes.

PROSPERO.--Monsieur le drle, vous vouliez tre le roi de cette le.

STEPHANO.--J'aurais donc t un cancre de roi.

ALONZO, _montrant Caliban_.--Voil l'objet le plus trange que mes
yeux aient jamais vu.

PROSPERO.--Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il l'est dans
sa forme.--Entrez dans la grotte, coquin. Prenez avec vous vos
compagnons: si vous avez envie d'obtenir mon pardon, dcorez-la
soigneusement.

CALIBAN.--Vraiment je n'y manquerai pas: je deviendrai sage, et je
tcherai d'obtenir ma grce. Trois fois double ne que j'tais de
prendre cet ivrogne pour un dieu, et d'adorer un si sot imbcile!

PROSPERO.--Fais ce que je te dis; va-t'en.

ALONZO.--Hors d'ici! Allez remettre tout cet quipage o vous l'avez
trouv.

SBASTIEN.--O ils l'ont vol plutt.

PROSPERO.--Seigneur, j'invite Votre Altesse et sa suite  entrer
dans ma pauvre grotte: vous vous y reposerez cette seule nuit. J'en
emploierai une partie  des entretiens qui, je n'en doute point, vous
la feront passer rapidement. Je vous raconterai l'histoire de ma vie
et des hasards divers qui se sont succd depuis mon arrive dans
cette le; et ds l'aurore je vous conduirai  votre vaisseau, et
de suite  Naples, o j'espre voir clbrer les noces de nos chers
bien-aims. De l je me retire  Milan, o dsormais le tombeau va
devenir ma troisime pense.

ALONZO.--Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; elle doit
intresser trangement l'oreille qui l'coute.

PROSPERO.--Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers calmes,
des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera de bien loin
votre royale flotte.--(_A part_.) Mon Ariel, mon oiseau, c'est toi
que j'en charge. Libre ensuite, rends-toi aux lments et vis
joyeux.--Venez, de grce.

(Ils sortent.)




PILOGUE

PRONONC PAR PROSPERO.


    Maintenant tous mes charmes sont dtruits;
    Je n'ai plus d'autre force que la mienne.
    Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vrit,
    Il dpend de vous de me confiner en ce lieu
    Ou de m'envoyer  Naples. Puisque j'ai recouvr mon duch,
    Et que j'ai pardonn aux tratres, que vos enchantements
    Ne me fassent pas demeurer dans cette le;
    Affranchissez-moi de mes liens,
    Par le secours de vos mains bienfaisantes.
    Il faut que votre souffle favorable
    Enfle mes voiles, ou mon projet choue:
    Il tait de vous plaire. Maintenant je n'ai plus
    Ni gnies pour me seconder, ni magie pour enchanter,
    Et je finirai dans le dsespoir,
    Si je ne suis pas secouru par la prire[27],
    Qui pntre si loin qu'elle va assiger
    La misricorde elle-mme, et dlie toutes les fautes.
    Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnes,
    Que votre indulgence me renvoie absous.

[Note 27: Allusion aux vieilles histoires sur le dsespoir des
ncromanciens dans leurs derniers moments, et l'efficacit des prires
que leurs amis faisaient pour eux.]

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of La Tempte, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPTE ***

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