The Project Gutenberg EBook of Les mille et un fantomes, by Alexandre Dumas

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Title: Les mille et un fantomes

Author: Alexandre Dumas

Release Date: February 28, 2005 [EBook #15208]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UN FANTOMES ***




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LES
MILLE ET UN FANTMES

PASCAL BRUNO
PAR ALEXANDRE DUMAS

DITION ILLUSTRE PAR ANDRIEUX ET ED. COPPIN
PARIS
CALMANN-LVY, DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL-LVY FRRES 3, RUE AUBER, 3










                     LES MILLE ET UN FANTMES.

                              PAR

                        ALEXANDRE DUMAS


A M. ***

Mon cher ami, vous m'avez dit souvent,--au milieu de ces soires,
devenues trop rares, o chacun bavarde  loisir, ou disant le rve de
son coeur, ou suivant le caprice de son esprit, ou gaspillant le trsor
de ses souvenirs,--vous m'avez dit souvent que depuis Scheherazade et
aprs Nodier, j'tais un des plus amusants conteurs que vous eussiez
entendus. Voil aujourd'hui que vous m'crivez qu'en attendant un long
roman de moi,--vous savez, un de ces romans interminables comme j'en
cris, et dans lesquels je fais entrer tout un sicle,--vous voudriez
bien quelques contes,--deux, quatre ou six volumes tout au plus,
pauvres fleurs de mon jardin, que vous comptez jeter au milieu des
proccupations politiques du moment, entre le procs de Bourges, par
exemple, et les lections du mois de mai.

Hlas! mon ami, l'poque est triste, et mes contes, je vous en prviens,
ne seront pas gais. Seulement, vous permettrez que, lass de ce que je
vois se passer tous les jours dans le monde rel, j'aille chercher mes
rcits dans le monde imaginaire. Hlas! j'ai bien peur que tous les
esprits un peu levs, un peu potiques, un peu rveurs, n'en soient 
cette heure o en est le mien, c'est--dire  la recherche de l'idal,
le seul, refuge que Dieu nous laisse contre la ralit.

Tenez, je suis l au milieu de cinquante volumes ouverts  propos d'une
histoire de la Rgence que je viens d'achever, et que je vous prie, si
vous en rendez compte, d'inviter les mres  ne pas laisser lire  leurs
filles. Eh bien! je suis l, vous disais-je, et, tout en vous crivant,
mes yeux s'arrtent sur une page des Mmoires du marquis d'Argenson, o,
au-dessous de ces mots: _De la Conversation d'autrefois et de celle d'
prsent_, je lis ceux-ci:

Je suis persuad que, du temps o l'htel Rambouillet donnait le ton
 la bonne compagnie, on coutait bien et l'on raisonnait mieux. On
cultivait son got et son esprit. J'ai encore vu des modles de ce genre
de conversation parmi les vieillards de la cour que j'ai frquents.
Ils avaient le mot propre, de l'nergie et de la finesse, quelques
antithses, mais des pithtes qui augmentaient le sens; de la
profondeur sans pdanterie, de l'enjouement sans malignit.

Il y a juste cent ans que le marquis d'Argenson crivit ces lignes, que
je copie dans son livre,--Il avait,  l'poque o il les crivait,  peu
prs l'ge que nous avons,--et, comme lui, mon cher ami, nous pouvons
dire:--Nous avons connu des vieillards qui taient, hlas! ce que nous
ne sommes plus, c'est--dire des hommes de bonne compagnie.

Nous les avons vus, mais nos fils ne les verront pas. Voil ce qui fait,
quoique nous ne valions pas grand'chose, que nous vaudrons mieux que ne
vaudront nos fils.

Il est vrai que tous les jours nous faisons un pas vers la libert,
l'galit, la fraternit, trois grands mots que la Rvolution de 93,
vous savez, l'autre, la douairire, a lancs au milieu de la socit
moderne, comme elle et fait d'un tigre, d'un lion et d'un ours habills
avec des toisons d'agneaux; mots vides, malheureusement, et qu'on lisait
 travers la fume de juin sur nos monuments publics cribls de balles.

Moi, je vais comme les autres; moi, je suis le mouvement. Dieu me garde
de prcher l'immobilit.--L'immobilit, c'est la mort Mais je vais
comme un de ces hommes dont parle Dante,--dont les pieds marchent en
avant,--c'est vrai,--mais dont la tte est tourne du ct de ses
talons.

Et ce que je cherche surtout,--ce que je regrette avant tout,--ce que
mon regard rtrospectif cherche dans le pass: c'est la socit qui s'en
va, qui s'vapore, qui disparat comme un de ces fantmes dont je vais
vous raconter l'histoire.

Cette socit, qui faisait la vie lgante, la vie courtoise, cette vie
qui valait la peine d'tre _vcue_, enfin (pardonnez-moi le barbarisme,
n'tant point de l'Acadmie, je puis le risquer), cette socit est-elle
morte ou l'avons-nous tue?

Tenez, je me rappelle que, tout enfant, j'ai t conduit par mon pre
chez madame de Montesson. C'tait une grande dame, une femme de l'autre
sicle tout  fait. Elle avait pous, il y avait prs de soixante
ans, le duc d'Orlans, aeul du roi Louis-Philippe; elle en avait
quatre-vingt-dix. Elle demeurait dans un grand et riche htel de la
Chausse-d'Antin. Napolon lui faisait une rente de cent mille cus.

--Savez-vous sur quel titre tait base cette rente inscrite au livre
rouge du successeur de Louis XVI?--Non.--Eh bien! madame de Montesson
touchait de l'empereur une rente de cent mille cus _pour avoir conserv
dans son salon les traditions de la bonne socit du temps de Louis XIV
et de Louis XV._

--C'est juste la moiti de ce que la Chambre donne aujourd'hui  son
neveu, pour qu'il fasse oublier  la France ce dont son oncle voulait
qu'elle se souvnt.

Vous ne croiriez pas une chose, mon cher ami, c'est que ces deux mots
que je viens d'avoir l'imprudence de prononcer: _la Chambre_, me
ramnent tout droit aux Mmoires du marquis d'Argenson.

--Comment cela?

--Vous allez voir.

On se plaint, dit-il, qu'il n'y a plus de conversation de nos jours
en France. J'en sais bien la raison. C'est que la patience d'couter
diminue chaque jour chez nos contemporains. L'on coute mal ou plutt
l'on n'coute plus du tout. J'ai fait cette remarque dans la meilleure
compagnie que je frquente.

Or, mon cher ami, quelle est la meilleure compagnie que l'on puisse
frquenter de nos jours? C'est bien certainement celle que huit millions
d'lecteurs ont juge digne de reprsenter les intrts, les opinions,
le gnie de la France. C'est la Chambre, enfin.

--Eh bien! entrez dans la Chambre, au hasard, au jour et  l'heure que
vous voudrez. Il y a cent  parier contre un que vous trouverez  la
tribune un homme qui parle, et sur les bancs cinq  six cents personnes,
non pas qui l'coutent, mais qui l'interrompent.

C'est si vrai ce que je vous dis l; qu'il y a un article de la
Constitution de 1848 qui interdit les interruptions. Ainsi comptez la
quantit de soufflets et de coups de poing donns  la Chambre depuis un
an  peu prs qu'elle s'est rassemble:--c'est innombrable!

Toujours au nom, bien entendu, de la libert, de l'galit et de la
fraternit.

Donc, mon cher ami, comme je vous le disais, je regrette bon nombre de
choses, n'est-ce pas? quoique j'aie dpass  peu prs la moiti de la
vie;--eh bien! celle que je regrette le plus entre toutes celles qui
s'en sont alles ou qui s'en vont, c'est celle que regrettait le marquis
d'Argenson il y a cent ans:--la _courtoisie_.

Et cependant, du temps du marquis d'Argenson, on n'avait pas encore eu
l'ide de s'appeler _citoyen_. Ainsi jugez.

Si l'on avait dit au marquis d'Argenson,  l'poque o il crivait ces
mots, par exemple:

Voici o nous en sommes venus en France: la toile tombe; tout spectacle
disparat; il n'y a plus que des sifflets qui sifflent. Bientt,
nous n'aurons plus ni lgants conteurs dans la socit, ni arts, ni
peintures, ni palais btis; mais des envieux de tout et partout.

Si on lui avait dit,  l'poque o il crivait ces mots, que l'on en
arriverait,--moi, du moins,-- envier cette poque,--on l'et bien
tonn, n'est-ce pas, ce pauvre marquis d'Argenson?--Aussi, que
fais-je?--Je vis avec les morts beaucoup,--avec les exils un
peu.--J'essaye de faire revivre les socits teintes, les hommes
disparus, ceux-l qui sentaient l'ambre au lieu de sentir le cigare; qui
se donnaient des coups d'pe, au lieu de se donner des coups de poing.

Et voil pourquoi, mon ami, vous vous tonnez, quand je cause,
d'entendre parler une langue qu'on ne parle plus. Voil pourquoi vous me
dites que je suis un amusant conteur. Voil pourquoi ma voix, cho du
pass, est encore coute dans le prsent, qui coute si peu et si mal.

C'est qu'au bout du compte, comme ces Vnitiens du dix-huitime sicle
auxquels les lois somptuaires dfendaient de porter autre chose que du
drap et de la bure, nous aimons toujours  voir se drouler la soie et
le velours, et les beaux brocarts d'or dans lesquels la royaut tablait
les habits de nos pres.

Tout  vous,

ALEXANDRE DUMAS.




              LA RUE DE DIANE A FONTENAY-AUX-ROSES


Le 1er septembre de l'anne 1831, je fus invit par un de mes anciens
amis, chef de bureau au domaine priv du roi,  faire, avec son fils,
l'ouverture de la chasse  Fontenay-aux-Roses.

J'aimais beaucoup la chasse  cette poque, et, en ma qualit de grand
chasseur, c'tait chose grave que le choix du pays o devait, chaque
anne, se faire l'ouverture.

D'habitude nous allions chez un fermier ou plutt chez un ami de mon
beau-frre; c'tait chez lui que j'avais fait, en tuant un livre, mes
dbuts dans la science des Nemrod et des Elzar Blaze. Sa ferme tait
situe entre les forts de Compigne et de Villers-Cotterets,  une
demi-lieue du charmant village de Morienval,  une lieue des magnifiques
ruines de Pierrefonds.

Les deux ou trois mille arpents de terre qui forment son exploitation
prsentent une vaste plaine presque entirement entoure de bois, coupe
vers le milieu par une jolie valle au fond de laquelle on voit, parmi
les prs verts et les arbres aux tons changeants, fourmiller des maisons
 moiti perdues dans le feuillage, et qui se dnoncent par les colonnes
de fume bleutre qui, d'abord protges par l'abri des montagnes qui
les entourent, montent verticalement vers le ciel, et ensuite, arrives
aux couches d'air suprieures, se courbent, largies comme la cime des
palmiers, dans la direction du vent.

C'est dans cette plaine et sur le double versant de cette valle que le
gibier des deux forts vient s'battre comme sur un terrain neutre.

Aussi l'on trouve de tout sur la plaine de Brassoire:--du chevreuil et
du faisan en longeant les bois,--du livre sur les plateaux,--du lapin
dans les pentes,--des perdrix autour de la ferme.--M. Mocquet, c'est le
nom de notre ami, avait donc la certitude de nous voir arriver; nous
chassions toute la journe, et le lendemain,  deux heures, nous
revenions  Paris, ayant tu, entre quatre ou cinq chasseurs, cent
cinquante pices de gibier, dont jamais nous n'avons pu faire accepter
une seule  notre hte.

Mais, cette anne-l, infidle  M. Mocquet, j'avais cd  l'obsession
de mon vieux compagnon de bureau, sduit que j'avais t par un tableau
que m'avait envoy son fils,--lve distingu de l'cole de Rome,--et
qui reprsentait une vue de la plaine de Fontenay-aux-Roses, avec des
teules pleines de livres et des luzernes pleines de perdrix.

Je n'avais jamais t  Fontenay-aux-Roses: nul ne connat moins les
environs de Paris que moi.--Quand je franchis la barrire, c'est presque
toujours pour faire cinq ou six cents lieues. Tout m'est donc un sujet
de curiosit dans le moindre changement de place.

A six heures du soir, je partis pour Fontenay, la tte hors de la
portire, comme toujours; je franchis la barrire d'Enfer, je laissai 
ma gauche la rue de la Tombe-Issoire et j'enfilai la route d'Orlans.

On sait qu'Issoire est le nom d'un fameux brigand qui, du temps de
Julien, ranonnait les voyageurs qui se rendaient  Lutce. Il fut
un peu pendu,  ce que je crois, et enterr  l'endroit qui porte
aujourd'hui son nom,  quelque distance de l'entre des catacombes.

La plaine qui se dveloppe  l'entre du Petit-Montrouge est trange
d'aspect. Au milieu des prairies artificielles, des champs de carottes
et des plates-bandes de betteraves, s'lvent des espces de forts
carrs, en pierre blanche, que domine une roue dente, pareille  un
squelette de feu d'artifice teint. Cette roue porte  sa circonfrence
des traverses de bois sur lesquelles un homme appuie alternativement
l'un et l'autre pied. Ce travail d'cureuil, qui donne au travailleur un
grand mouvement apparent sans qu'il change de place en ralit, a pour
but d'enrouler autour d'un moyeu une corde qui, en s'enroulant, amne
 la surface du sol une pierre taille au fond de la carrire, et qui
vient voir lentement le jour.

Cette pierre, un crochet l'amne au bord de l'orifice, o des rouleaux
l'attendent pour la transporter  la place qui lui est destine. Puis
la corde redescend dans les profondeurs o elle va rechercher un autre
fardeau, donnant un moment de repos au moderne Ixion, auquel un cri
annonce bientt qu'une autre pierre attend le labeur qui doit lui
faire quitter la carrire natale, et la mme oeuvre recommence pour
recommencer encore, pour recommencer toujours.

Le soir venu, l'homme a fait dix lieues sans changer de place; s'il
montait en ralit, en hauteur, d'un degr  chaque fois que son pied
pose sur une traverse, au bout de vingt-trois ans il serait arriv dans
la lune.

C'est le soir surtout,--c'est--dire  l'heure o je traversais la
plaine qui spare le petit du grand Montrouge,--que le paysage, grce 
ce nombre infini de roues mouvantes qui se dtachent en vigueur sur le
couchant enflamm, prend un aspect fantastique. On dirait une de ces
gravures de Goya, o, dans la demi-teinte, des arracheurs de dents font
la chasse aux pendus.

Vers sept heures, les roues s'arrtent; la journe est finie.

Ces moellons, qui font de grands carrs longs de cinquante  soixante
pieds, haut de six ou huit, c'est le futur Paris qu'on arrache de terre.
Les carrires d'o sort cette pierre grandissent tous les jours. C'est
la suite des catacombes d'o est sorti le vieux Paris. Ce sont les
faubourgs de la ville souterraine, qui vont gagnant incessamment du pays
et s'tendant  la circonfrence. Quand on marche dans cette prairie
de Montrouge, on marche sur des abmes. De temps en temps on trouve un
enfoncement de terrain, une valle en miniature, une ride du sol: c'est
une carrire mal soutenue en dessous, dont le plafond de gypse a craqu.
Il s'est tabli une fissure par laquelle l'eau pntre dans la caverne;
l'eau a entran la terre; de l le mouvement du terrain: cela s'appelle
un fondis.

Si l'on ne sait point cela, si on ignore que cette belle couche de terre
verte qui vous appelle ne repose sur rien, on peut, en posant le pied
au-dessus d'une de ces gerures, disparatre, comme on disparat au
Montanvert entre deux murs de glace.

La population qui habite ces galeries souterraines a comme son
existence, son caractre et sa physionomie  part.--Vivant dans
l'obscurit, elle a un peu les instincts des animaux de la nuit,
c'est--dire qu'elle est silencieuse et froce. Souvent on entend parler
d'un accident,--un tai a manqu, une corde s'est rompue, un homme a t
cras.--A la surface de la terre on croit que c'est un malheur; trente
pieds au-dessous on sait que c'est un crime.

L'aspect des carriers est en gnral sinistre.--Le jour, leur oeil
clignote,-- l'air, leur voix est sourde.--Ils portent des cheveux
plats, rabattus jusqu'aux sourcils; une barbe qui ne fait que tous les
dimanches matin connaissance avec le rasoir;--un gilet qui laisse voir
des manches de grosse toile grise,--un tablier de cuir blanchi par le
contact de la pierre,--un pantalon de toile bleue.--Sur une de leurs
paules est une veste plie en deux, et sur cette veste pose le manche
de la pioche ou de la besaigu qui, six jours de la semaine, creuse la
pierre.

Quand il y a quelque meute, il est rare que les hommes que nous venons
d'essayer de peindre ne s'en mlent pas.--Quand on dit  la barrire
d'Enfer:--Voil les carriers de Montrouge qui descendent, les habitants
des rues avoisinantes secouent la tte et ferment leurs portes.

[Illustration: Les yeux hors de leur orbite, les vtements en dsordre
et les mains ensanglantes, cet homme passa prs de moi sans me voir.]

Voil ce que je regardai, ce que je vis pendant cette heure de
crpuscule qui, au mois de septembre, spare le jour de la nuit;--puis,
la nuit venue, je me rejetai dans la voiture, d'o certainement aucun de
mes compagnons n'avait vu ce que je venais de voir. Il en est ainsi en
toutes choses: beaucoup regardent, bien peu voient.

Nous arrivmes vers les huit heures et demie  Fontenay; un excellent
souper nous attendait, puis aprs le souper une promenade au jardin.

Sorrente est une fort d'orangers; Fontenay est un bouquet de roses.
Chaque maison a son rosier qui monte le long de la muraille, protg au
pied par un tui de planches; arriv  une certaine hauteur, le rosier
s'panouit en gigantesque ventail; l'air qui passe est embaum, et,
lorsqu'au lieu d'air il fait du vent, il pleut des feuilles de roses
comme il en pleuvait  la Fte-Dieu quand Dieu avait une fte.

De l'extrmit du jardin, nous eussions eu une vue immense s'il et fait
jour.--Les lumires seules semes dans l'espace indiquaient les villages
de Sceaux, de Bagneux, de Chtillon et de Montrouge; au fond s'tendait
une grande ligne rousstre d'o sortait un bruit sourd semblable au
souffle de Lviathan:--c'tait la respiration de Paris.

On fut oblig de nous envoyer coucher de force, comme on fait aux
enfants. Sous ce beau ciel tout brod d'toiles, au contact de cette
brise parfume, nous eussions volontiers attendu le jour.

A cinq heures du matin, nous nous mmes en chasse, guids par le fils de
notre hte, qui nous avait promis monts et merveilles, et qui, il faut
le dire, continua  nous vanter la fcondit giboyeuse de son territoire
avec une persistance digne d'un meilleur sort.

A midi, nous avions vu un lapin et quatre perdrix.--Le lapin avait t
manqu par mon compagnon de droite, une perdrix avait t manque par
mon compagnon de gauche, et, sur les trois autres perdrix, deux avaient
t tues par moi.

A midi,  Brassoire, j'eusse dj envoy  la ferme trois ou quatre
livres et quinze ou vingt perdrix.

J'aime la chasse, mais je dteste la promenade, surtout la promenade
 travers champs. Aussi, sous prtexte d'aller explorer un champ de
luzerne situ  mon extrme gauche, et dans lequel j'tais bien sr de
ne rien trouver, je rompis la ligne et fis un cart.

Mais ce qu'il y avait dans ce champ, ce que j'y avais avis dans le
dsir de retraite qui s'tait dj empar de moi depuis plus de deux
heures, c'tait un chemin creux qui, me drobant aux regards des
autres chasseurs, devait me ramener par la route de Sceaux droit 
Fontenay-aux-Roses.

Je ne me trompais pas.--A une heure sonnant au clocher de la paroisse,
j'atteignais les premires maisons du village.

Je suivais un mur qui me paraissait clore une assez belle proprit,
lorsque, en arrivant  l'endroit o la rue de Diane s'embranche avec
la Grande-Rue, je vis venir  moi, du ct de l'glise, un homme d'un
aspect si trange, que je m'arrtai et qu'instinctivement j'armai les
deux coups de mon fusil, m que j'tais par le simple sentiment de la
conservation personnelle.

Mais, ple, les cheveux hrisss, les yeux hors de leur orbite, les
vtements en dsordre et les mains ensanglantes, cet homme passa prs
de moi sans me voir.--Son regard tait fixe et atone  la fois.--Sa
course avait l'emportement invincible d'un corps qui descendrait une
montagne trop rapide, et cependant sa respiration rlante indiquait
encore plus d'effroi que de fatigue.

A l'embranchement des deux voies, il quitta la Grande-Rue pour se jeter
dans la rue de Diane, sur laquelle s'ouvrait la proprit dont, pendant
sept ou huit minutes, j'avais suivi la muraille. Cette porte, sur
laquelle mes yeux s'arrtrent  l'instant mme, tait peinte en vert
et tait surmonte du numro 2. La main de l'homme s'tendit vers la
sonnette bien avant de pouvoir la toucher; puis il l'atteignit, l'agita
violemment, et, presque aussitt, tournant sur lui-mme, il se trouva
assis sur l'une des deux bornes qui servent d'ouvrage avanc  cette
porte. Une fois l, il demeura immobile, les bras pendants et la tte
incline sur la poitrine.

Je revins sur mes pas, tant je comprenais que cet homme devait tre
l'acteur principal de quelque drame inconnu et terrible.

Derrire lui, et aux deux cts de la rue, quelques personnes, sur
lesquelles il avait sans doute produit le mme effet qu' moi, taient
sorties de leurs maisons et le regardaient avec un tonnement pareil 
celui que j'prouvais moi-mme.

A l'appel de la sonnette qui avait rsonn violemment, une petite
porte perce prs de la grande s'ouvrit, et une femme de quarante 
quarante-cinq ans apparut.--Ah! c'est vous, Jacquemin, dit-elle, que
faites-vous donc l?

--M. le maire est-il chez lui? demanda d'une voix sourde l'homme auquel
elle adressait la parole.

--Oui.

--Eh bien! mre Antoine, allez lui dire que j'ai tu ma femme, et que je
viens me constituer prisonnier.

La mre Antoine poussa un cri auquel rpondirent deux ou trois
exclamations arraches par la terreur  des personnes qui se trouvaient
assez prs pour entendre ce terrible aveu.

Je fis moi-mme un pas en arrire, et rencontrai le tronc d'un tilleul,
auquel je m'appuyai.

Au reste, tous ceux qui se trouvaient  la porte de la voix taient
rests immobiles.

Quant au meurtrier, il avait gliss de la borne  terre, comme si, aprs
avoir prononc les fatales paroles, la force l'et abandonn.

Cependant la mre Antoine avait disparu, laissant la petite porte
ouverte. Il tait vident qu'elle tait alle accomplir prs de son
matre la commission dont Jacquemin l'avait charge.

Au bout de cinq minutes, celui qu'on tait all chercher parut sur le
seuil de la porte.

Deux autres hommes le suivaient.

Je vois encore l'aspect de la rue.

Jacquemin avait gliss  terre comme je l'ai dit Le maire de
Fontenay-aux-Roses. que venait d'aller chercher la mre Antoine, se
trouvait debout prs de lui, le dominant de toute la hauteur de sa
taille, qui tait grande. Dans l'ouverture de la porte se pressaient
les deux autres personnes dont nous parlerons plus longuement tout 
l'heure. J'tais appuy contre le tronc d'un tilleul plant dans la
Grande-Rue, mais d'o mon regard plongeait dans la rue de Diane. A ma
gauche tait un groupe compos d'un homme, d'une femme et d'un enfant,
l'enfant pleurant pour que sa mre le prt dans ses bras. Derrire ce
groupe un boulanger passait sa tte par une fentre du premier, causant
avec son garon qui tait en bas, et lui demandant si ce n'tait pas
Jacquemin, le carrier, qui venait de passer en courant; puis enfin
apparaissait, sur le seuil de sa porte, un marchal ferrant, noir par
devant, mais le dos clair par la lumire de sa forge dont un apprenti
continuait de tirer le soufflet.

Voil pour la Grande-Rue.

Quant  la rue de Diane,-- part le groupe principal que nous avons
dcrit,--elle tait dserte. Seulement  son extrmit l'on voyait
poindre deux gendarmes qui venaient de faire leur tourne dans la plaine
pour demander les ports d'armes, et qui, sans se douter de la besogne
qui les attendait, se rapprochaient de nous en marchant tranquillement
au pas. Une heure un quart sonnait.




                              II

                    L'IMPASSE DES SERGENTS.


A la dernire vibration du timbre se mla le bruit de la premire parole
du maire.--Jacquemin, dit-il, j'espre que la mre Antoine est folle:
elle vient de ta part me dire que ta femme est morte, et que c'est toi
qui l'as tue!

--C'est la vrit pure, monsieur le maire, rpondit Jacquemin. Il
faudrait me faire conduire en prison et juger bien vite.

Et, en disant ces mots, il essaya de se relever, s'accrochant au haut de
la borne avec son coude; mais, aprs un effort, il retomba, comme si les
os de ses jambes eussent t briss.

--Allons donc! tu es fou! dit le maire.

--Regardez mes mains, rpondit-il.

Et il leva deux mains sanglantes, auxquelles leurs doigts crisps
donnaient la forme de deux serres.

En effet, la gauche tait rouge jusqu'au-dessus du poignet, la droite
jusqu'au coude.

En outre,  la main droite, un filet de sang frais coulait tout le long
du pouce, provenant d'une morsure que la victime, en se dbattant,
avait, selon toute probabilit, faite  son assassin.

Pendant ce temps, les deux gendarmes s'taient rapprochs, avaient fait
halte  dix pas du principal acteur de cette scne et regardaient du
haut de leurs chevaux.

Le maire leur fit un signe; ils descendirent, jetant la bride de leur
monture  un gamin coiff d'un bonnet de police et qui paraissait tre
un enfant de troupe.

Aprs quoi ils s'approchrent de Jacquemin et le soulevrent par-dessous
les bras.

Il se laissa faire sans rsistance aucune, et avec l'atonie d'un homme
dont l'esprit est absorb par une unique pense.

Au mme instant, le commissaire de police et le mdecin arrivrent; ils
venaient d'tre prvenus de ce qui se passait.

--Ah! venez, monsieur Robert!--Ah! venez, monsieur Cousin! dit le maire.

M. Robert tait le mdecin, M. Cousin tait le commissaire de police.

--Venez; j'allais vous envoyer chercher.

--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il? demanda le mdecin de l'air le plus
jovial du monde; un petit assassinat,  ce qu'on dit.

Jacquemin ne rpondit rien.

--Dites donc, pre Jacquemin, continua le docteur, est-ce que c'est vrai
que c'est vous qui avez tu votre femme?

Jacquemin ne souffla pas le mot.

--Il vient au moins de s'en accuser lui-mme, dit le maire; cependant,
j'espre encore que c'est un moment d'hallucination et non pas un crime
rel qui le fait parler.

--Jacquemin, dit le commissaire de police, rpondez. Est-il vrai que
vous ayez tu votre femme?

Mme silence.

--En tout cas, nous allons bien voir, dit le docteur Robert; ne
demeure-t-il pas impasse des Sergents?

--Oui, rpondirent les deux gendarmes.

--Eh bien! monsieur Ledru, dit le docteur en s'adressant au maire,
allons impasse des Sergents.

--Je n'y vais pas!--je n'y vais pas! s'cria Jacquemin en s'arrachant
des mains des gendarmes avec un mouvement si violent, que, s'il et
voulu fuir, il et t, certes,  cent pas avant que personne songet 
le poursuivre.

[Illustration:--Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque j'avoue tout, puisque
je vous dis que je l'ai tue?]

--Mais pourquoi n'y veux-tu pas venir? demanda le maire.

--Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque j'avoue tout,--puisque je vous dis
que je l'ai tue, tue avec cette grande pe  deux mains que j'ai
prise au Muse d'artillerie l'anne dernire? Conduisez-moi en prison;
je n'ai rien  faire l-bas, conduisez-moi en prison!

Le docteur et M. Ledru se regardrent.

--Mon ami, dit le commissaire de police, qui, comme M. Ledru, esprait
encore que Jacquemin tait sous le poids de quelque drangement d'esprit
momentan,--mon ami, la confrontation est d'urgence; d'ailleurs il faut
que vous soyez l pour guider la justice.

--En quoi la justice a-t-elle besoin d'tre guide? dit Jacquemin; vous
trouverez le corps dans la cave, et, prs du corps, dans un sac de
pltre, la tte; quant  moi, conduisez-moi en prison.

--Il faut que vous veniez, dit le commissaire de Police.

[Illustration: Et, s'tant baiss, il ramassa une pe  large lame.]

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria Jacquemin, en proie  la plus
effroyable terreur; oh! mon Dieu! mon Dieu! si j'avais su...

--Eh bien! qu'aurais-tu fait? demanda le commissaire de police.

--Eh bien! je me serais tu.

M. Ledru secoua la tte, et, s'adressant du regard au commissaire de
police, il sembla lui dire: Il y a quelque chose l-dessous.--Mon ami,
reprit-il en s'adressant au meurtrier, voyons, explique-moi cela,  moi.

--Oui,  vous, tout ce que vous voudrez, monsieur Ledru, demandez,
interrogez.

--Comment se fait-il, puisque tu as eu le courage de commettre le
meurtre, que tu n'aies pas celui de te retrouver en face de ta victime?
Il s'est donc pass quelque chose que tu ne nous dis pas?

--Oh! oui, quelque chose de terrible.

--Eh bien! voyons, raconte.

--Oh! non; vous diriez que ce n'est pas vrai, vous diriez que je suis
fou.

--N'importe! que s'est-il pass? dis-le-moi.

--Je vais vous le dire, mais  vous. Il s'approcha de M. Ledru.

Les deux gendarmes voulurent le retenir; mais le maire leur fit un
signe, ils laissrent le prisonnier libre.

D'ailleurs, et-il voulu se sauver, la chose tait devenue impossible;
la moiti de la population de Fontenay-aux-Roses encombrait la rue de
Diane et la Grande-Rue.

Jacquemin, comme je l'ai dit, s'approcha de l'oreille de M.
Ledru.--Croyez-vous, monsieur Ledru, demanda Jacquemin  demi-voix,
croyez-vous qu'une tte puisse parler, une fois spare du corps?

M. Ledru poussa une exclamation qui ressemblait  un cri, et plit
visiblement.

--Le croyez-vous? dites, rpta Jacquemin.

M. Ledru fit un effort.--Oui, dit-il, je le crois.

--Eh bien!... eh bien!... elle a parl.

--Qui?

--La tte... la tte de Jeanne.

--Tu dis?

--Je dis qu'elle avait les yeux ouverts,--je dis qu'elle a remu les
lvres. Je dis qu'elle m'a regard. Je dis qu'en me regardant elle m'a
appel: Misrable!

En disant ces mots, qu'il avait l'intention de dire  M. Ledru tout
seul, et qui cependant pouvaient tre entendus de tout le monde,
Jacquemin tait effrayant.

--Oh! la bonne charge! s'cria le docteur en riant; elle a parl... une
tte coupe a parl. Bon, bon, bon!

Jacquemin se retourna.--Quand je vous le dis! fit-il.

--Eh bien! dit le commissaire de police, raison de plus pour que nous
nous rendions  l'endroit o le crime a t commis. Gendarmes, emmenez
le prisonnier.

Jacquemin jeta un cri en se tordant.--Non, non, dit-il vous me couperez
en morceaux si vous voulez, mais je n'irai pas.

--Venez, mon ami, dit M. Ledru. S'il est vrai que vous ayez commis le
crime terrible dont vous vous accusez, ce sera dj une expiation.
D'ailleurs, ajouta-t-il en lui parlant bas, la rsistance est inutile;
si vous n'y voulez pas venir de bonne volont, ils vous y mneront de
force.

--Eh bien! alors, dit Jacquemin, je veux bien; mais promettez-moi une
chose, monsieur Ledru.

--Laquelle?

--Pendant tout le temps que nous serons dans la cave, vous ne me
quitterez pas.

--Non.

--Vous me laisserez vous tenir la main.

--Oui.

--Eh bien! dit-il, allons!

Et, tirant de sa poche un mouchoir  carreaux, il essuya son front
tremp de sueur.

On s'achemina vers l'impasse des Sergents.

Le commissaire de police et le docteur marchaient les premiers, puis
Jacquemin et les deux gendarmes.

Derrire eux venaient M. Ledru et les deux hommes qui avaient apparu 
sa porte en mme temps que lui.

Puis roulait, comme un torrent plein de houle et de rumeurs, toute la
population  laquelle j'tais ml.

Au bout d'une minute de marche  peu prs, nous arrivmes  l'impasse
des Sergents.--C'tait une petite ruelle situe  gauche de la
Grande-Rue, et qui allait en descendant jusqu' une grande porte de bois
dlabre, s'ouvrant  la fois par deux grands battants, et une petite
porte, dcoupe dans un des deux grands battants.

Cette petite porte ne tenait plus qu' un gond.

Tout, au premier aspect, paraissait calme dans cette maison; un rosier
fleurissait  la porte, et, prs du rosier, sur un banc de pierre; un
gros chat roux se chauffait avec batitude au soleil.

En apercevant tout ce monde, en entendant tout ce bruit, il prit peur,
se sauva et disparut par le soupirail d'une cave.

Arriv  la porte que nous avons dcrite; Jacquemin s'arrta.

Les gendarmes voulurent le faire entrer de force.

--Monsieur Ledru, dit-il en se retournant, monsieur Ledru, vous avez
promis de ne pas me quitter.

--Eh bien! me voil, rpondit le maire.

--Votre bras! votre bras!

Et il chancelait comme s'il et t prt  tomber. M. Ledru s'approcha,
fit signe aux deux gendarmes de lcher le prisonnier, et lui donna le
bras.

--Je rponds de lui, dit-il.

Il tait vident que, dans ce moment, M. Ledru n'tait plus le maire
de la commune, poursuivant la punition d'un crime, mais un philosophe
explorant le domaine de l'inconnu.

Seulement, son guide dans cette trange exploration tait un assassin.

Le docteur et le commissaire de police entrrent les premiers, puis M.
Ledru et Jacquemin; puis les deux gendarmes, puis quelques privilgis
au nombre desquels je me trouvais, grce au contact que j'avais eu avec
MM. les gendarmes, pour lesquels je n'tais dj plus un tranger, ayant
eu l'honneur de les rencontrer dans la plaine et de leur montrer mon
port d'armes.

La porte fut referme sur le reste de la population, qui resta grondant
au dehors.

On s'avana vers la porte de la petite maison.

Rien n'indiquait l'vnement terrible qui s'y tait pass; tout tait
 sa place: le lit de serge verte dans son alcve;  la tte du lit le
crucifix de bois noir, surmont d'une branche de buis sch depuis la
dernire Pques.--Sur la chemine, un enfant Jsus en cire, couch
parmi les fleurs entre deux chandeliers de forme Louis XVI, argents
autrefois;  la muraille, quatre gravures colories, encadres dans des
cadres de bois noir et reprsentant les quatre parties du monde.

Sur une table un couvert mis,  l'tre un pot-au-feu bouillant, et prs
d'un coucou sonnant la demie une huche ouverte.

--Eh bien! dit le docteur de son ton jovial, je ne vois rien jusqu'
prsent.

--Prenez par la porte  droite, murmura Jacquemin d'une voix sourde.

On suivit l'indication du prisonnier, et l'on se trouva dans une espce
de cellier  l'angle duquel s'ouvrait une trappe  l'orifice de laquelle
tremblait une lueur qui venait d'en bas.

--L, l, murmura Jacquemin en se cramponnant au bras de M. Ledru d'une
main et en montrant de l'autre l'ouverture de la cave.

--Ah! ah! dit tout bas le docteur au commissaire de police, avec ce
sourire terrible des gens que rien n'impressionne, parce qu'ils ne
croient  rien, il parat que madame Jacquemin a suivi le prcepte de
matre Adam; et il fredonna:

  Si je meurs, que l'on m'enterre
  Dans la cave o est.....

--Silence! interrompit Jacquemin, le visage livide, les cheveux
hrisss, la sueur sur le front, ne chantez pas ici!

Frapp par l'expression de cette voix, le docteur se tut.

Mais presque aussitt, descendant les premires marches de
l'escalier:--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

Et, s'tant baiss, il ramassa une pe  large lame.

C'tait l'pe  deux mains que Jacquemin, comme il l'avait dit, avait
prise, le 29 juillet 1830, au Muse d'artillerie; la lame tait teinte
de sang.

Le commissaire de police la prit des mains du docteur.

--Reconnaissez-vous cette pe? dit-il au prisonnier.

--Oui, rpondit Jacquemin. Allez! allez! finissons-en.

C'tait le premier jalon du meurtre, que l'on venait de rencontrer.

On pntra dans la cave, chacun tenant le rang que nous avons dj dit.

Le docteur et le commissaire de police les premiers, puis M. Ledru et
Jacquemin, puis les deux personnes qui se trouvaient chez lui, puis les
gendarmes, puis les privilgis, au nombre desquels je me trouvais.

Aprs avoir descendu la septime marche, mon oeil plongeait dans la cave
et embrassait le terrible ensemble que je vais essayer de peindre.

Le premier objet sur lequel s'arrtaient les yeux tait un cadavre
sans tte, couch prs d'un tonneau, dont le robinet, ouvert  moiti,
continuait de laisser chapper un filet de vin, lequel, en coulant,
formait une rigole qui allait se perdre sous le chantier.

Le cadavre tait  moiti tordu, comme si le torse, retourn sur le
dos, et commenc un mouvement d'agonie que les jambes n'avaient pas pu
suivre.--La robe tait, d'un ct, retrousse jusqu' la jarretire.

On voyait que la victime avait t frappe au moment o,  genoux devant
le tonneau, elle commenait  remplir une bouteille, qui lui avait
chapp des mains et qui tait gisante  ses cts.

Tout le haut du corps nageait dans une mare de sang.

Debout sur un sac de pltre adoss  la muraille, comme un buste sur sa
colonne, on apercevait ou plutt on devinait une tte, noye dans ses
cheveux; une raie de sang rougissait le sac, du haut jusqu' la moiti.

Le docteur et le commissaire de police avaient dj fait le tour du
cadavre et se trouvaient placs en face de l'escalier.

Vers le milieu de la cave taient les deux amis de M. Ledru et quelques
curieux qui s'taient empresss de pntrer jusque-l.

Au bas de l'escalier tait Jacquemin qu'on n'avait pas pu faire aller
plus loin que la dernire marche. Derrire Jacquemin les deux gendarmes.

Derrire les deux gendarmes, cinq ou six personnes, au nombre desquelles
je me trouvais, et qui se groupaient avec moi sur l'escalier.

Tout cet intrieur lugubre tait clair par la lueur tremblotante d'une
chandelle pose sur le tonneau mme d'o coulait le vin, et en face
duquel gisait le cadavre de la femme Jacquemin.

--Une table, une chaise, dit le commissaire de police, et verbalisons.



                              III

                        LE PROCS-VERBAL.


Les meubles demands furent passs au commissaire de police. Il assura
sa table, s'assit devant, demanda la chandelle, que le docteur lui
apporta, en enjambant par-dessus le cadavre, tira de sa poche un
encrier, des plumes, du papier, et commena son procs-verbal.

Pendant qu'il crivait le prambule, le docteur fit un mouvement
de curiosit vers cette tte pose sur le sac de pltre; mais le
commissaire l'arrta.

--Ne touchez  rien, dit-il, la rgularit avant tout.

--C'est trop juste, dit le docteur. Et il reprit sa place.

Il y eut quelques minutes de silence, pendant lesquelles on entendit
seulement la plume du commissaire de police crier sur le papier raboteux
du gouvernement, et pendant lesquelles on voyait les lignes se succder
avec la rapidit d'une formule habituelle  l'crivain.

Au bout que quelques lignes il leva la tte et regarda autour de lui.

--Qui veut nous servir de tmoins? demanda le commissaire de police en
s'adressant au maire.

--Mais, dit M. Ledru, indiquant ses deux amis debout, qui formaient
groupe avec le commissaire de police assis, ces deux messieurs, d'abord.

--Bien.

Il se retourna de mon ct.

--Puis monsieur, s'il ne lui est pas dsagrable de voir figurer son nom
dans un procs-verbal.

--Aucunement, monsieur, lui rpondis-je.

--Alors, que monsieur descende, dit le commissaire de police.

J'prouvais quelque rpugnance  me rapprocher du cadavre. D'o j'tais,
certains dtails, sans m'chapper tout  fait, rapparaissaient moins
hideux, perdus dans une demi-obscurit qui jetait sur leur horreur le
voile de la posie.

--Est-ce bien ncessaire? demandai-je.

--Quoi?

--Que je descende.

--Non. Restez l, si vous vous y trouvez bien. Je fis un signe de tte
qui exprimait:--Je dsire rester o je suis.

Le commissaire de police se tourna vers celui des deux amis de M. Ledru
qui se trouvait le plus prs de lui.--Vos nom, prnoms, ge, qualit,
profession et domicile? demanda-t-il avec la volubilit d'un homme
habitu  faire ces sortes de questions.

--Jean-Louis Alliette, rpondit celui auquel il s'adressait,
dit Etteilla par anagramme, homme de lettres, demeurant rue de
l'Ancienne-Comdie, n 20.

--Vous avez oubli de dire votre ge, dit le commissaire de police.

--Dois-je dire l'ge que j'ai ou l'ge que l'on me donne?

--Dites-moi votre ge, parbleu! on n'a pas deux ges.

--C'est--dire, monsieur le commissaire, qu'il y a certaines personnes,
Cagliostro, le comte de Saint-Germain, le Juif-Errant, par exemple...

--Voulez-vous dire que vous soyez Cagliostro, le comte de Saint-Germain,
ou le Juif-Errant? dit le commissaire en fronant le sourcil  l'ide
qu'on se moquait de lui.

--Non; mais...

--Soixante-quinze ans, dit M. Ledru;--mettez soixante-quinze ans,
monsieur Cousin.

--Soit, dit le commissaire de police Et il mit soixante-quinze ans.

--Et vous, monsieur? continua-t-il en s'adressant au second ami de M.
Ledru.

Et il rpta exactement les mmes questions qu'il avait faites au
premier.

--Pierre-Joseph Moulle, g de soixante et un ans, ecclsiastique,
attach  l'glise de Saint-Sulpice, demeurant rue Servandoni, n 11,
rpondit d'une voix douce celui qu'il interrogeait.

--Et vous, monsieur? demanda-t-il en s'adressant  moi.

--Alexandre Dumas, auteur dramatique, g de vingt-sept ans, demeurant 
Paris, rue de l'Universit, n 21, rpondis-je.

[Illustration: Et, de ce ton nasillard et monotone qui n'appartient
qu'aux fonctionnaires publics, il lut:]

M. Ledru se retourna de mon ct et me fit un gracieux salut, auquel je
rpondis sur le mme ton, du mieux que je pus.

--Bien! fit le commissaire de police. Voyez si c'est bien cela,
messieurs, et si vous avez quelques observations  faire.

Et, de ce ton nasillard et monotone qui n'appartient qu'aux
fonctionnaires publics, il lut:

Cejourd'hui, 1er septembre 1831.  deux heures de releve, ayant t
averti par la rumeur publique qu'un crime de meurtre venait d'tre
commis, dans la commune de Fontenay-aux-Roses, sur la personne de
Marie-Jeanne Ducoudray, par le nomm Pierre Jacquemin, son mari, et que
le meurtrier s'tait rendu au domicile de M. Jean-Pierre Ledru, maire de
ladite commune de Fontenay-aux-Roses, pour se dclarer, de son propre
mouvement, l'auteur de ce crime, nous nous sommes empress de nous
rendre, de notre personne, au domicile dudit Jean-Pierre Ledru, rue de
Diane, n 2; auquel domicile nous sommes arriv, en compagnie du sieur
Sbastien Robert, docteur-mdecin, demeurant dans ladite commune de
Fontenay-aux-Roses, et l, avons trouv dj entre les mains de la
gendarmerie le nomm Pierre Jacquemin, lequel a rpt devant nous qu'il
tait auteur du meurtre de sa femme; sur quoi nous l'avons somm de nous
suivre dans la maison o le meurtre avait t commis. Ce  quoi il s'est
refus d'abord; mais bientt, ayant cd sur les instances de M. le
maire, nous nous sommes achemins vers l'impasse des Sergents, o est
situe la maison habite par le sieur Pierre Jacquemin. Arrivs  cette
maison et la porte referme sur nous pour empcher la population de
l'envahir, avons d'abord pntr dans une premire chambre o rien
n'indiquait qu'un crime et t commis; puis, sur l'invitation dudit
Jacquemin lui-mme, de la premire chambre avons pass dans la seconde,
 l'angle de laquelle une trappe donnant accs  un escalier tait
ouverte. Cet escalier nous ayant t indiqu comme conduisant  une
cave o nous devions trouver le corps de la victime, nous nous mmes 
descendre ledit escalier, sur les premires marches duquel le docteur a
trouv une pe  poigne faite en croix,  lame large et tranchante,
que ledit Jacquemin nous a avou avoir t prise par lui lors de la
rvolution de Juillet au Muse d'artillerie, et lui avoir servi  la
perptration du crime. Et sur le sol de la cave avons trouv le corps
de la femme Jacquemin, renvers sur le dos et nageant dans une mare de
sang, ayant la tte spare du tronc, laquelle tte avait t place
droite sur un sac de pltre adoss  la muraille, et ledit Jacquemin
ayant reconnu que le cadavre et cette tte taient bien ceux de sa
femme, en prsence de M. Jean-Pierre Ledru, maire de la commune de
Fontenay aux-Roses;--de M. Sbastien Robert, docteur-mdecin, demeurant
audit Fontenay-aux-Roses;--de M. Jean-Louis Alliette dit Etteilla,
homme de lettres, g de soixante-quinze ans, demeurant  Paris, rue de
l'Ancienne-Comdie, n 20;--de M. Pierre-Joseph Moulle, g de soixante
et un ans, ecclsiastique; attach  Saint-Sulpice, demeurant  Paris,
rue Servandoni, n 11;--et de M. Alexandre Dumas, auteur dramatique, g
de vingt-sept ans, demeurant  Paris, rue de l'Universit, n21,--avons
procd ainsi qu'il suit  l'interrogatoire de l'accus.

--Est-ce cela, messieurs? demanda le commissaire de police en se
retournant vers nous avec un air de satisfaction vidente.

--Parfaitement! monsieur, rpondmes-nous tous d'une voix.

--Eh bien! interrogeons l'accus.

Alors, se retournant vers le prisonnier, qui, pendant toute la lecture
qui venait d'tre faite, avait respir bruyamment et comme un homme
oppress:

--Accus, dit-il, vos nom, prnoms, ge, domicile et profession?

--Sera-ce encore bien long tout cela? demanda le prisonnier comme un
homme  bout de forces.

--Rpondez: vos nom et prnoms?

--Pierre Jacquemin.

--Votre ge?

--Quarante et un ans.

--Votre domicile?

--Vous le connaissez bien, puisque vous y tes.

--N'importe, la loi veut que vous rpondiez  cette question.

--Impasse des Sergents.

--Votre profession?

--Carrier.

--Vous vous avouez l'auteur du crime?

--Oui.

--Dites-nous la cause qui vous l'a fait commettre, et les circonstances
dans lesquelles il a t commis.

--La cause qui l'a fait commettre...c'est inutile, dit Jacquemin; c'est
un secret qui restera entre moi et celle qui est l.

--Cependant il n'y a pas d'effet sans cause.

--La cause, je vous dis que vous ne la saurez pas. Quant aux
circonstances, comme vous dites, vous voulez les connatre?

--Oui.

--Eh bien! je vais vous les dire. Quand on travaille sous terre comme
nous travaillons, comme cela dans l'obscurit, et puis qu'on croit avoir
un motif de chagrin, on se mange l'me, voyez-vous, et alors il vous
vient de mauvaises ides.

--Oh! oh! interrompit le commissaire de police, vous avouez donc la
prmditation.

--Eh! puisque je vous dis que j'avoue tout, est-ce que ce n'est pas
encore assez?

--Si fait, dites.

--Eh bien! cette mauvaise ide qui m'tait venue, c'tait de tuer
Jeanne.--a me troubla l'esprit plus d'un mois,--le coeur empchait la
tte,--enfin un mot qu'un camarade me dit--me dcida.

--Quel mot?

--Oh! a, c'est dans les choses qui ne vous regardent pas. Ce matin, je
dis  Jeanne: Je n'irai pas travailler aujourd'hui; je veux m'amuser
comme si c'tait fte; j'irai jouer aux boules avec des camarades.
Aie soin que le dner soit prt  une heure.--Mais...--C'est bon, pas
d'observations; le dner pour une heure, tu entends?--C'est bien! dit
Jeanne. Et elle sortit pour aller chercher le pot-au-feu.

Pendant ce temps-l, au lieu d'aller jouer aux boules, je pris l'pe
que vous avez l.--Je l'avais repasse moi-mme sur un grs.--Je
descendis  la cave, et je me cachai derrire les tonneaux--en me
disant:--il faudra bien qu'elle descende  la cave pour tirer du vin;
alors, nous verrons. Le temps que je restai accroupi l, derrire la
futaille qui est toute droite...je n'en sais rien; j'avais la fivre;
mon coeur battait, et je voyais tout rouge dans la nuit. Et puis, il
y avait une voix qui rptait en moi et autour de moi ce mot que le
camarade m'avait dit hier.

--Mais enfin quel est ce mot? insista le commissaire.

--Inutile. Je vous ai dj dit que vous ne le sauriez jamais. Enfin,
j'entendis un frlement de robe, un pas qui s'approchait. Je vis
trembler une lumire; le bas de son corps qui descendait, puis le haut,
puis sa tte... On la voyait bien, sa tte... Elle tenait sa chandelle
 la main.--Ah! je dis: c'est bon!... et je rptai tout bas le mot que
m'avait dit le camarade. Pendant ce temps-l, elle s'approchait. Parole
d'honneur! on aurait dit qu'elle se doutait que a tournait mal pour
elle. Elle avait peur; elle regardait de tous les cts; mais j'tais
bien cach; je ne bougeai pas. Alors, elle se mit  genoux devant
le tonneau, approcha la bouteille et tourna le robinet. Moi, je me
levai.--Vous comprenez, elle tait  genoux.--Le bruit du vin qui
tombait dans la bouteille l'empchait d'entendre le bruit que je pouvais
faire. D'ailleurs, je n'en faisais pas, elle tait  genoux comme une
coupable, comme une condamne. Je levai l'pe, et... han!... Je ne sais
pas mme si elle poussa un cri--la tte roula. Dans ce moment-l, je ne
voulais pas mourir;--je voulais me sauver.--Je comptais faire un trou
dans la cave et l'enterrer.--Je sautai sur la tte, qui roulait pendant
que le corps sautait de son ct.--J'avais un sac de pltre tout
prt pour cacher le sang.--Je pris donc la tte ou plutt la tte me
prit.--Voyez.

Et il montra sa main droite, dont une large morsure avait mutil le
pouce.

--Comment! la tte vous prit? dit le docteur. Que diable dites-vous donc
l?

--Je dis qu'elle m'a mordu  belles dents, comme vous voyez. Je dis
qu'elle ne voulait pas me lcher. Je la posai sur le sac de pltre,
je l'appuyai contre le mur avec ma main gauche, et j'essayai de
lui arracher la droite; mais, au bout d'un instant, les dents se
desserrrent toutes seules. Je retirai ma main; alors, voyez-vous,
c'tait peut-tre de la folie, mais il me sembla que la tte tait
vivante; les yeux taient tout grands ouverts. Je les voyais bien,
puisque la chandelle tait sur le tonneau, et puis les lvres, les
lvres remuaient, et, en remuant, les lvres ont dit:--_Misrable,
j'tais innocente!_

Je ne sais pas l'effet que cette dposition faisait sur les autres;
mais, quant  moi, je sais que l'eau me coulait sur le front.

--Ah! c'est trop fort! s'cria le docteur, les yeux t'ont regard, les
lvres ont parl?

--coutez, monsieur le docteur, comme vous tes un mdecin, vous ne
croyez  rien, c'est naturel; mais moi je vous dis que la tte que vous
voyez l, l, entendez-vous? je vous dis que la tte qui m'a mordu, je
vous dis que cette tte-l m'a dit: _Misrable, j'tais innocente!_ Et
la preuve qu'elle me l'a dit, eh, bien! c'est que je voulais me sauver
aprs l'avoir tue; Jeanne, n'est-ce pas? et qu'au lieu de me sauver,
j'ai couru chez M. le maire, pour me dnoncer moi-mme. Est-ce vrai,
monsieur le maire, est-ce vrai? rpondez.

--Oui, Jacquemin, rpondit M. Ledru d'un ton de parfaite bont; oui,
c'est vrai.

--Examinez la tte, docteur, dit le commissaire de police.

--Quand je serai parti, monsieur Robert, quand je serai parti! s'cria
Jacquemin.

--N'as-tu pas peur qu'elle te parle encore, imbcile! dit le docteur en
prenant la lumire et s'approchant du sac de pltre.

--Monsieur Ledru, au nom de Dieu, dit Jacquemin, dites-leur de me
laisser en aller, je vous en prie, je vous en supplie!

--Messieurs, dit le maire en faisant un geste qui arrta le
docteur,--vous n'avez plus rien  tirer de ce malheureux; permettez
que je le fasse conduire en prison.--Quand la loi a ordonn la
confrontation, elle a suppos que l'accus aurait la force de la
soutenir.

--Mais le procs-verbal? dit le commissaire.

--Il est  peu prs fini.

--Il faut que l'accus le signe

--Il le signera dans sa prison.

--Oui! oui! s'cria Jacquemin, dans la prison je signerai tout ce que
vous voudrez.

--C'est bien! fit le commissaire de police.

--Gendarmes! emmenez cet homme, dit M. Ledru.

--Ah! merci, monsieur Ledru, merci, dit Jacquemin avec l'expression
d'une profonde reconnaissance.

Et, prenant lui-mme les deux gendarmes par le bras, il les entrana
vers le haut de l'escalier avec une force surhumaine.

Cet homme parti, le drame tait parti avec lui.--Il ne restait plus dans
la cave que deux choses hideuses  voir un cadavre sans tte et une tte
sans corps.

Je me penchai  mon tour vers M. Ledru.

--Monsieur, lui dis-je, m'est-il permis de me retirer, tout en demeurant
 votre disposition pour la signature du procs-verbal?

--Oui, monsieur, mais aune condition.

--Laquelle?

--C'est que vous viendrez signer le procs-verbal chez moi.

--Avec le plus grand plaisir, monsieur, mais quand cela?

--Dans une heure  peu prs. Je vous montrerai ma maison; elle a
appartenu  Scarron, cela vous intressera.

--Dans une heure, monsieur, je serai chez vous.

Je saluai, et je remontai l'escalier  mon tour; arriv aux plus hauts
degrs, je jetai un dernier coup d'oeil dans la cave.

Le docteur Robert, sa chandelle  la main, cartait les cheveux de la
tte: c'tait celle d'une femme encore belle, autant qu'on pouvait en
juger, car les yeux taient ferms, les lvres contractes et livides.

--Cet imbcile de Jacquemin! dit-il,--soutenir qu'une tte coupe peut
parler;-- moins qu'il n'ait t inventer cela pour faire croire qu'il
tait fou;--ce ne serait pas si mal jou: il y aurait circonstances
attnuantes.

[Illustration]




                              IV

                      LA MAISON DE SCARRON.


Une heure aprs, j'tais chez M. Ledru. Le hasard fit que je le
rencontrai dans la cour.

--Ah! dit-il en m'apercevant, vous voil; tant mieux, je ne suis pas
fch de causer un peu avec vous avant de vous prsenter  nos convives,
car vous dnez avec nous, n'est-ce pas?

--Mais, monsieur, vous m'excuserez.

--Je n'admets pas d'excuses, vous tombez sur un jeudi; tant pis pour
vous: le jeudi, c'est mon jour: tout ce qui entre chez moi le jeudi
m'appartient en pleine proprit. Aprs le dner, vous serez libre de
rester ou de partir. Sans l'vnement de tantt, vous m'auriez trouv 
table, attendu que je dne invariablement  deux heures. Aujourd'hui,
par extraordinaire, nous dnerons  trois heures et demie ou quatre.
Pyrrhus que vous voyez,--et M. Ledru me montrait un magnifique
molosse,--Pyrrhus a profit de l'motion de la mre Antoine pour
s'emparer du gigot: c'tait son droit, de sorte qu'on a t oblig d'en
aller chercher un autre chez le boucher. Je disais que cela me donnerait
le temps, non-seulement de vous prsenter  mes convives, mais encore
celui de vous donner sur eux quelques renseignements.

--Quelques renseignements?

--Oui, ce sont des personnages qui, comme ceux du _Barbier de Sville_
et de _Figaro_, ont besoin d'tre prcds d'une certaine explication
sur le costume et le caractre; mais commenons d'abord par la maison.

--Vous m'avez dit, je crois, monsieur, qu'elle avait appartenu 
Scarron?

--Oui, c'est ici que la future pouse du roi Louis XIV, en attendant
qu'elle amust l'homme inamusable, soignait le pauvre cul-de-jatte, son
premier mari. Vous verrez sa chambre.

--A madame de Maintenon?

--Non,  madame Scarron;--ne confondons point: la chambre de madame de
Maintenon est  Versailles ou  Saint-Cyr.--Venez.

Nous montmes un grand escalier, et nous nous trouvmes dans un corridor
donnant sur la cour.

--Tenez, me dit M. Ledru, voil qui vous touche, monsieur le pote;
c'est du plus pur Phbus qui se parlt en 1650.

--Ah! ah! la carte du Tendre.

--Aller et retour, trace par Scarron et annote de la main de sa femme;
rien que cela.

En effet, deux cartes tenaient les entre-deux des fentres.

Elles taient traces  la plume, sur une grande feuille de papier
colle sur carton.

--Vous voyez, continua M. Ledru, ce grand serpent bleu, c'est le fleuve
du Tendre; ces petits colombiers, ce sont les hameaux Petits-Soins,
Billets-Doux, Mystre. Voil l'auberge du Dsir, la valle des Douceurs,
le pont des Soupirs, la fort de la Jalousie, toute peuple de monstres
comme celle d'Armide. Enfin, au milieu du lac o le fleuve prend sa
source, voici le palais du Parfait-Contentement: c'est le terme du
voyage, le but de la course.

--Diable! que vois-je l, un volcan?

--Oui; il bouleverse parfois le pays. C'est le volcan des Passions.

--Il n'est pas sur la carte de mademoiselle de Scudry?

--Non. C'est une invention de madame Paul Scarron;--et d'une.

--L'autre?

--L'autre, c'est le Retour. Vous le voyez, le fleuve dborde; il est
grossi par les larmes de ceux qui suivent ses rives. Voici les hameaux
de l'Ennui, l'auberge des Regrets, l'le du Repentir. C'est on ne peut
plus ingnieux.

--Est-ce que vous aurez la bont de me laisser copier cela?

--Ah! tant que vous voudrez. Maintenant, voulez-vous voir la chambre de
madame Scarron?

--Je crois bien!

--La voici.

M. Ledru ouvrit une porte; il me fit passer devant lui.

--C'est aujourd'hui la mienne;--mais,  part les livres dont elle est
encombre,--je vous la donne pour telle qu'elle tait du temps de son
illustre propritaire:--c'est la mme alcve, le mme lit, les mmes
meubles; ces cabinets de toilette taient les siens.

--Et la chambre de Scarron?

--Oh! la chambre de Scarron tait  l'autre bout du corridor; mais,
quant  celle l, il faudra vous en priver;--on n'y entre pas: c'est la
chambre secrte, le cabinet de Barbe-Bleue.

--Diable!

--C'est comme cela.--Moi aussi j'ai mes mystres, tout maire que je
suis;--mais venez,--je vais vous montrer autre chose.

M. Ledru marcha devant moi; nous descendmes l'escalier, et nous
entrmes au salon.

Comme tout le reste de la maison, ce salon avait un caractre
particulier. Sa tenture tait un papier dont il et t difficile de
dterminer la couleur primitive; tout le long de la muraille rgnait un
double rang de fauteuils, bord d'un rang de chaises, le tout en vieille
tapisserie; de place en place, des tables de jeu et des guridons; puis,
au milieu de tout cela, comme le Lviathan au milieu des poissons
de l'Ocan, un gigantesque bureau, s'tendant de la muraille, o il
appuyait une de ses extrmits, jusqu'au tiers du salon, bureau tout
couvert de livres, de brochures, de journaux, au milieu desquels
dominait comme un roi le _Constitutionnel_, lecture favorite de M.
Ledru.

Le salon tait vide, les convives se promenaient dans le jardin, que
l'on dcouvrait dans toute son tendue  travers les fentres.

M. Ledru alla droit  son bureau, et ouvrit un immense tiroir, dans
lequel se trouvait une foule de petits paquets semblables  des paquets
de graines. Les objets que renfermait ce tiroir taient renferms
eux-mmes dans des papiers tiquets.

--Tenez, me dit-il, voil encore pour vous, l'homme historique, quelque
chose de plus curieux que la carte du Tendre. C'est une collection de
reliques, non pas de saints, mais de rois.

En effet, chaque papier enveloppait un os, des cheveux ou de la
barbe.--Il y avait une rotule de Charles IX, le pouce de Franois Ier,
un fragment du crne de Louis XIV, une cte de Henri II, une vertbre de
Louis XV, de la barbe de Henri IV et des cheveux de Louis XIII. Chaque
roi avait fourni son chantillon, et de tous ces os on et pu recomposer
 peu de chose prs un squelette qui et parfaitement reprsent
celui de la monarchie franaise, auquel depuis longtemps manquent les
ossements principaux.

Il y avait en outre une dent d'Abeilard et une dent d'Hlose, deux
blanches incisives, qui, du temps o elles taient recouvertes par leurs
lvres frmissantes,--s'taient peut-tre rencontres dans un baiser.

D'o venait cet ossuaire?

M. Ledru avait prsid  l'exhumation des rois  Saint-Denis, et il
avait pris dans chaque tombeau ce qui lui avait plu.

M. Ledru me donna quelques instants pour satisfaire ma curiosit; puis,
voyant que j'avais  peu prs pass en revue toutes ses tiquettes:

--Allons, me dit-il, c'est assez nous occuper des morts, passons un peu
aux vivants.

Et il m'emmena prs d'une des fentres par lesquelles, je l'ai dit, la
vue plongeait dans le jardin.

--Vous avez l un charmant jardin, lui dis-je.

--Jardin de cur, avec son quinconce de tilleuls, sa collection de
dahlias et de rosiers, ses berceaux de vignes et ses espaliers de
pchers et d'abricotiers:--vous verrez tout cela;--mais, pour le moment,
occupons-nous, non pas du jardin, mais de ceux qui s'y promnent.

--Ah! dites-moi d'abord qu'est-ce que c'est que ce M. Alliette, dit
_Etteilla_ par anagramme, qui demandait si l'on voulait savoir son ge
vritable, ou seulement l'ge qu'il semblait avoir;--il me semble qu'il
parat  merveille les soixante-quinze ans que vous lui avez donns.

--Justement, me rpondit M. Ledru.--Je comptais commencer par lui.
Avez-vous lu Hoffmann?

--Oui... Pourquoi?

--Eh bien! c'est un homme d'Hoffmann. Toute la vie, il a cherch 
appliquer les cartes et les nombres  la divination de l'avenir; tout ce
qu'il possde passe  la loterie,  laquelle il a commenc par gagner un
terne, et  laquelle il n'a jamais gagn depuis. Il a connu Cagliostro
et le comte de Saint-Germain: il prtend tre de leur famille, avoir
comme eux le secret de l'lixir de longue vie. Son ge rel, si vous le
lui demandez, est de deux cent soixante-quinze ans: il a d'abord vcu
cent ans, sans infirmits, du rgne de Henri II au rgne de Louis XIV;
puis, grce  son secret, tout en mourant aux yeux du vulgaire, il a
accompli trois autres rvolutions de cinquante ans chacune. Dans ce
moment, il recommence la quatrime, et n'a par consquent que vingt-cinq
ans. Les deux cent cinquante premires annes ne comptent plus que comme
mmoire. Il vivra ainsi, et il le dit tout haut, jusqu'au jugement
dernier. Au quinzime sicle, on et brl Alliette, et on et eu tort;
aujourd'hui on se contente de le plaindre, et on a tort encore. Alliette
est l'homme le plus heureux de la terre; il ne parle que tarots, cartes,
sortilges, sciences gyptiennes de Thot, mystres isiaques. Il publie
sur tous ces sujets de petits livres que personne ne lit, et que
cependant un libraire, aussi fou que lui, dite sous le pseudonyme, ou
plutt sous l'anagramme d'_Etteilla_; il a toujours son chapeau plein de
brochures. Tenez, voyez-le; il le tient sous son bras, tant il a peur
qu'on ne lui prenne ses prcieux livres. Regardez l'homme, regardez
le visage, regardez l'habit, et voyez comme la nature est toujours
harmonieuse, et combien exactement le chapeau va  la tte, l'homme
 l'habit, le pourpoint au moule, comme vous dites, vous autres
romantiques.

Effectivement, rien n'tait plus vrai. J'examinai Alliette: il tait
vtu d'un habit gras, poudreux, rp, tach; son chapeau,  bords
luisants comme du cuir verni, s'largissait dmesurment par le haut; il
portait une culotte de ratine noire, des bas noirs ou plutt roux, et
des souliers arrondis comme ceux des rois sous lesquels il prtendait
avoir reu la naissance.

Quant au physique, c'tait un gros petit homme, trapu, figure de sphinx,
raill, large bouche prive de dents, indique par un rictus profond,
avec des cheveux rares, longs et jaunes, voltigeant comme une aurole
autour de sa tte.

--Il cause avec l'abb Moulle, dis-je  M. Ledru, celui qui vous
accompagnait dans notre expdition de ce matin, expdition sur laquelle
nous reviendrons, n'est-ce pas?

--Et pourquoi y reviendrons-nous? me demanda M. Ledru en me regardant
curieusement.

--Parce que, excusez-moi, mais vous avez paru croire  la possibilit
que cette tte ait parl.

--Vous tes physionomiste. Eh bien! c'est vrai, j'y crois; oui, nous
reparlerons de tout cela, et, si vous tes curieux d'histoires de ce
genre, vous trouverez ici  qui parler. Mais passons  l'abb Moulle.

--Ce doit tre, interrompis-je, un homme d'un commerce charmant; la
douceur de sa voix, quand il a rpondu  l'interrogatoire du commissaire
de police, m'a frapp.

--Eh bien! cette fois encore, vous avez devin juste. Moulle est un ami
 moi depuis quarante ans, et il en a soixante: vous le voyez, il est
aussi propre et aussi soign qu'Alliette est rp, gras et sale; c'est
un homme du monde au premier degr, jet fort avant dans la socit du
faubourg Saint-Germain; c'est lui qui marie les fils et les filles des
pairs de France; ces mariages sont pour lui l'occasion de prononcer
de petits discours que les parties contractantes font imprimer et
conservent prcieusement dans la famille. Il a failli tre vque de
Clermont. Savez-vous pourquoi il ne l'a pas t? parce qu'il a t
autrefois ami de Cazotte; parce que, comme Cazotte enfin, il croit
 l'existence des esprits suprieurs et infrieurs, des bons et des
mauvais gnies: comme Alliette, il fait collection de livres. Vous
trouverez chez lui tout ce qui a t crit sur les visions et sur les
apparitions, sur les spectres, les larves, les revenants. Quoiqu'il
parle difficilement, except entre amis, de toutes ces choses qui ne
sont point tout  fait orthodoxes, en somme, c'est un homme convaincu,
mais discret, qui attribue tout ce qui arrive d'extraordinaire dans ce
monde  la puissance de l'enfer ou  l'intervention des intelligences
clestes. Vous voyez, il coute en silence ce que lui dit Alliette,
semble regarder quelque objet que son interlocuteur ne voit pas, et
auquel il rpond de temps en temps par un mouvement des lvres ou un
signe de tte. Parfois, au milieu de nous, il tombe tout  coup dans une
sombre rverie, frissonne, tremble, tourne la tte, va et vient dans
le salon. Dans ce cas, il faut le laisser faire; il serait dangereux
peut-tre de le rveiller, je dis le rveiller, car alors je le crois en
tat de somnambulisme. D'ailleurs, il se rveille tout seul, et, vous le
verrez, dans ce cas il a le rveil charmant.

--Oh! mais, dites donc, fis-je  M. Ledru, il me semble qu'il vient
d'voquer un de ces esprits dont vous parliez tout  l'heure?

Et je montrai du doigt  mon hte un vritable spectre ambulant qui
venait rejoindre les deux causeurs, et qui posait avec prcaution son
pied entre les fleurs sur lesquelles il semblait pouvoir marcher sans
les courber.

--Celui-ci, me dit-il, c'est encore un ami  moi, le chevalier Lenoir...

--Le crateur du muse des Petits-Augustins?...

--Lui-mme. Il meurt de chagrin de la dispersion de son muse, pour
lequel il a, en 92 et 94, dix fois manqu d'tre tu. La Restauration,
avec son intelligence ordinaire, l'a fait fermer,--avec ordre de rendre
les monuments aux difices auxquels ils appartenaient et aux familles
qui avaient des droits pour les rclamer.--Malheureusement, la plupart
des monuments taient dtruits, la plupart des familles taient
teintes, de sorte que les fragments les plus curieux de notre antique
sculpture, et par consquent de notre histoire, ont t disperss,
perdus. C'est ainsi que tout s'en va de notre vieille France; il ne
restait plus que ces fragments, et de ces fragments, il ne restera
bientt plus rien; et quels sont ceux qui dtruisent? ceux-l mme qui
auraient le plus d'intrt  la conservation.

Et M. Ledru, tout libral qu'il tait, comme on disait  cette poque,
poussa un soupir.

--Sont-ce tous vos convives? demandai je  M. Ledru.

--Nous aurons peut-tre le docteur Robert. Je ne vous dis rien de
celui-l, je prsume que vous l'avez jug. C'est un homme qui a toute
sa vie expriment sur la machine humaine, comme il et fait sur
un mannequin, sans se douter que cette machine avait une me pour
comprendre les douleurs, et des nerfs pour les ressentir. C'est un bon
vivant qui a fait un grand nombre de morts. Celui-l, heureusement pour
lui, ne croit pas aux revenants. C'est un esprit mdiocre qui pense tre
spirituel parce qu'il est bruyant, philosophe parce qu'il est athe;
c'est un de ces hommes que l'on reoit, non pour les recevoir, mais
parce qu'ils viennent chez vous. Quant  aller les chercher l o ils
sont, on n'en aurait jamais l'ide.

--Oh! monsieur, comme je connais cette espce-l!

--Nous devions avoir encore un autre ami  moi, plus jeune seulement
qu'Alliette, que l'abb Moulle et que le chevalier Lenoir, qui
tient tte  la fois  Alliette sur la cartomancie,  Moulle sur la
dmonologie, au chevalier Lenoir sur les antiquits; une bibliothque
vivante, un catalogue reli en peau de chrtien, que vous devez
connatre vous-mme.

--Le bibliophile Jacob?

--Justement.

--Et il ne viendra pas?

--Il n'est pas venu du moins, et, comme il sait que nous dnons  deux
heures ordinairement, et qu'il va tre quatre heures, il n'y a pas de
probabilit qu'il nous arrive.--Il est  la recherche de quelque bouquin
imprim  Amsterdam en 1570, dition _princeps_ avec trois fautes de
typographie, une  la premire feuille, une  la septime, une  la
dernire.

En ce moment on ouvrit la porte du salon, et la mre Antoine parut.

--Monsieur est servi, annona-t-elle.

--Allons, messieurs, dit M. Ledru en ouvrant  son tour la porte du
jardin,  table,  table!

Puis, se retournant vers moi:

--Maintenant, me dit-il, il doit y avoir encore quelque part dans le
jardin, outre les convives que vous voyez et dont je vous ai fait
l'historique, un convive que vous n'avez pas vu et dont je ne vous ai
pas parl. Celui-l est trop dtach des choses de ce monde pour avoir
entendu le grossier appel que je viens de faire, et auquel, vous le
voyez, se rendent tous nos amis. Cherchez, cela vous regarde; quand vous
aurez trouv son immatrialit, sa transparence, _eine Ercheinung_,
comme disent les Allemands, vous vous nommerez, vous essayerez de lui
persuader qu'il est bon de manger quelquefois, ne ft-ce que pour vivre;
vous lui offrirez votre bras et vous nous l'amnerez; allez.

J'obis  M. Ledru, devinant que le charmant esprit que je venais
d'apprcier en quelques minutes me rservait quelque agrable surprise,
et je m'avanai dans le jardin en regardant tout autour de moi.

L'investigation ne fut pas longue, et j'aperus bientt ce que je
cherchais.

[Illustration:--Tout ce que j'aperus de sa personne tait gracieux et
distingu.]

C'tait une femme assise  l'ombre d'un quinconce de tilleuls, et dont
je ne voyais ni le visage ni la taille: le visage, parce qu'il tait
tourn du ct de la campagne; la taille, parce qu'un grand chle
l'enveloppait.

Elle tait toute vtue de noir.

Je m'approchai d'elle sans qu'elle ft un mouvement. Le bruit de mes pas
ne semblait point parvenir  son oreille: on et dit une statue.

Au reste, tout ce que j'aperus de sa personne tait gracieux et
distingu.

De loin j'avais dj vu qu'elle tait blonde. Un rayon de soleil, qui
passait  travers la feuille des tilleuls, jouait sur sa chevelure et
en faisait une aurole d'or. De prs, je pus remarquer la finesse de ses
cheveux, qui eussent rivalis avec ces fils de soie que les premires
brises de l'automne dtachent du manteau de la Vierge; son cou, un peu
trop long peut tre, charmante exagration qui est presque toujours une
grce, si elle n'est point une beaut; son cou s'arrondissait pour
aider sa tte  s'appuyer sur sa main droite, dont le coude s'appuyait
lui-mme au dossier de la chaise, tandis que son bras gauche pendait 
ct d'elle, tenant une rose blanche du bout de ses doigts effils. Cou
arrondi comme celui d'un cygne, main replie, bras pendants, tout cela
tait de la mme blancheur mate;--on et dit un marbre de Paros, sans
veines  sa surface, sans pouls  l'intrieur; la rose qui commenait 
se faner tait plus colore et plus vivante que la main qui la tenait.

Je la regardai un instant, et, plus je la regardais, plus il me semblait
que ce n'tait point un tre vivant que j'avais devant les yeux.

J'en tais arriv  douter qu'en lui parlant elle se retournt. Deux
ou trois fois ma bouche s'ouvrit et se referma sans avoir prononc une
parole.

Enfin je me dcidai.

--Madame, lui dis-je.

Elle tressaillit, se retourna, me regarda avec tonnement, comme fait
quelqu'un qui sort d'un rve et qui rappelle ses ides.

Ses grands yeux noirs fixs sur moi,--avec ces cheveux blonds que j'ai
dcrits, elle avait les sourcils et les yeux noirs,--ses grands yeux
noirs, fixs sur moi, avaient une expression trange.

Pendant quelques secondes, nous demeurmes sans nous parler,--elle me
regardant, moi l'examinant.

C'tait une femme de trente-deux  trente-trois ans, qui avait d tre
d'une merveilleuse beaut avant que ses joues se fussent creuses, avant
que son teint et pli;--au reste, je la trouvai parfaitement belle
ainsi, avec son visage nacr et du mme ton que sa main, sans aucune
nuance d'incarnat, ce qui faisait que ses yeux semblaient de jais, ses
lvres de corail.

--Madame, rptai-je, M. Ledru prtend qu'en vous disant que je suis
l'auteur d'_Henri III_, de _Christine_ et d'_Antony_, vous voudrez bien
me tenir pour prsent, et accepter mon bras jusqu' la salle  manger.

--Pardon, monsieur, dit-elle, vous tes l depuis un instant, n'est-ce
pas?--Je vous ai senti venir, mais je ne pouvais pas me retourner; cela
m'arrive quelquefois quand je regarde de certains cts. Votre voix a
rompu le charme, donnez-moi donc votre bras, et allons.

Elle se leva et passa son bras sous le mien; mais  peine, quoiqu'elle
ne part nullement se contraindre, sentis-je la pression de ce bras. On
et dit une ombre qui marchait  ct de moi.

Nous arrivmes  la salle  manger sans avoir dit ni l'un ni l'autre un
mot de plus.

Deux places taient rserves  la table.

Une  la droite de M. Ledru pour elle.

Une en face d'elle pour moi.




                                 V

                   LE SOUFFLET DE CHARLOTTE CORDAY.


Ainsi que tout ce qui tait chez M. Ledru, cette table avait son
caractre.

C'tait un grand fer  cheval appuy aux fentres du jardin, laissant
les trois quarts de l'immense salle libres pour le service. Cette
table pouvait recevoir vingt personnes, sans qu'aucune ft gne; on y
mangeait toujours, soit que M. Ledru et, un, deux, quatre, dix, vingt
convives; soit qu'il manget seul: ce jour-l nous tions six seulement,
et nous en occupions le tiers  peine.

Tous les jeudis, le menu tait le mme. M. Ledru pensait que, pendant
les huit jours couls, les convives avaient pu manger autre chose soit
chez eux, soit chez les autres htes qui les avaient convis. On tait
donc sr de trouver chez M. Ledru, tous les jeudis, le potage, le boeuf,
un poulet  l'estragon, un gigot rti, des haricots et une salade.

Les poulets se doublaient ou se triplaient selon les besoins des
convives.

Qu'il y et peu, point, ou beaucoup de monde, M. Ledru se tenait
toujours  l'un des bouts de la table, le dos au jardin, le visage vers
la cour. Il tait assis dans un grand fauteuil incrust depuis dix ans
 la mme place;--l il recevait, des mains de son jardinier Antoine,
converti, comme matre Jacques, en valet de pied, outre le vin
ordinaire, quelques bouteilles de vieux bourgogne qu'on lui apportait
avec un respect religieux, et qu'il dbouchait et servait lui-mme  ses
convives avec le mme respect et la mme religion.

Il y a dix-huit ans, on croyait encore  quelque chose; dans dix ans, on
ne croira plus  rien, pas mme au vin vieux.

Aprs le dner, on passait au salon pour le caf.

Le dner s'coula comme s'coule un dner,  louer la cuisinire, 
vanter le vin.--La jeune femme seule ne mangea que quelques miettes de
pain, ne but qu'un verre d'eau, et ne pronona pas une seule parole.

Elle me rappelait cette goule des _Mille et une Nuits_ qui se mettait 
table comme les autres, mais seulement pour manger quelques grains de
riz avec un cure-dents.

Aprs le dner, comme d'habitude, on passa au salon.

Ce fut naturellement  moi  donner le bras  notre silencieuse convive.
Elle fit vers moi la moiti du chemin pour le prendre. C'tait toujours
la mme mollesse dans les mouvements, la mme grce dans la tournure, je
dirai presque la mme impalpabilit dans les membres.

Je la conduisis  une chaise longue o elle se coucha.

Deux personnes avaient, pendant que nous dnions, t introduites au
salon.

C'taient le docteur et le commissaire de police.

Le commissaire de police venait nous faire signer le procs-verbal que
Jacquemin avait dj sign dans sa prison.

Une lgre tache de sang se faisait remarquer sur le papier.

Je signai  mon tour, et en signant:

--Qu'est-ce que cette tache? demandai-je; et ce sang vient-il de la
femme ou du mari?

--Il vient, me rpondit le commissaire, de la blessure que le meurtrier
avait  la main et qui continue de saigner sans qu'on puisse arrter le
sang.

--Comprenez-vous, monsieur Ledru, dit le docteur, que cette brute-l
persiste  affirmer que la tte de sa femme lui a parl?

--Et vous croyez la chose impossible, n'est-ce pas, docteur?

--Parbleu!

--Vous croyez mme impossible que les yeux se soient rouverts?

--Impossible.

--Vous ne croyez pas que le sang, interrompu dans sa fuite par cette
couche de pltre qui a bouch immdiatement toutes les artres et
tous les vaisseaux, ait pu rendre  cette tte un moment de vie et de
sentiment?

--Je ne crois pas.

--Eh bien! dit M. Ledru, moi je le crois.

--Moi aussi, dit Alliette.

--Moi aussi, dit l'abb Moulle.

--Moi aussi, dit le chevalier Lenoir.

--Moi aussi, dis je.

Le commissaire de police et la dame ple seuls ne dirent rien: l'un sans
doute parce que la chose ne l'intressait point assez, l'autre peut-tre
parce que la chose l'intressait trop.

--Ah! si vous tes tous contre moi, vous aurez raison. Seulement, si un
de vous tait mdecin...

--Mais, docteur, dit M. Ledru, vous savez que je le suis  peu prs.

--En ce cas, dit le docteur, vous devez savoir qu'il n'y a plus de
douleur l o il n'y a plus de sentiment, et que le sentiment est
dtruit par la section de la colonne vertbrale.

--Et qui vous a dit cela? demanda M. Ledru.

--La raison, parbleu!

--Oh! la bonne rponse. Est-ce que ce n'est pas aussi la raison qui
disait aux juges qui ont condamn Galile que c'tait le soleil qui
tournait et la terre qui restait immobile? La raison est une sotte, mon
cher docteur. Avez-vous fait des expriences vous-mme sur des ttes
coupes?

--Non, jamais.

--Avez-vous lu les dissertations de Sommering? avez-vous lu les
procs-verbaux du docteur Sue? avez-vous lu les protestations d'Oelcher?

--Non.

--Ainsi, vous croyez, n'est-ce pas, sur le rapport de M. Guillotin,
que sa machine est le moyen le plus sr, le plus rapide et le moins
douloureux de terminer la vie?

--Je le crois.

--Eh bien! vous vous trompez, mon cher ami, voil tout.

--Ah! par exemple!

--coutez, docteur, puisque vous avez fait un appel  la science, je
vais vous parler science; et aucun de nous, croyez-le bien, n'est assez
tranger  ce genre de conversation pour n'y point prendre part.

Le docteur fit un geste de doute.

--N'importe, vous comprendrez tout seul alors. Nous nous tions
rapprochs de M. Ledru, et, pour ma part, j'coutais avidement: cette
question de la peine de mort applique, soit par la corde, soit par le
fer, soit par le poison, m'ayant toujours singulirement proccup comme
question d'humanit. J'avais mme de mon ct fait quelques recherches
sur les diffrentes douleurs qui prcdent, accompagnent et suivent les
diffrents genres de mort.

--Voyons, parlez, dit le docteur d'un ton incrdule.

--Il est ais de dmontrer  quiconque possde la plus lgre notion de
la construction et des forces vitales de notre corps, continua M. Ledru,
que le sentiment n'est pas entirement dtruit par le supplice, et, ce
que j'avance, docteur, est fond, non point sur des hypothses, mais sur
des faits.

[Illustration: Monsieur Ledru.]

--Voyons ces faits.

--Les voici: 1 le sige du sentiment est dans le cerveau, n'est-ce pas?

--C'est probable.

--Les oprations de cette conscience du sentiment peuvent se faire,
quoique la circulation du sang par le cerveau soit suspendue, affaiblie
ou partiellement dtruite.

--C'est possible.

--Si donc le sige de la facult de sentir est dans le cerveau, aussi
longtemps que le cerveau conserve sa force vitale, le supplici a le
sentiment de son existence.

--Des preuves?

--Les voici: Haller, dans ses _lments de physique_, t. IV, p. 55, dit:

Une tte coupe rouvrit les yeux et me regarda de ct, parce que, du
bout du doigt, j'avais touch sa moelle pinire.

--Haller, soit; mais Haller a pu se tromper.

--Il s'est tromp, je le veux bien. Passons  un autre. Weycard, _Arts
philosophiques_, p. 221, dit: J'ai vu se mouvoir les lvres d'un homme
dont la tte tait abattue.

[Illustration:--Je suis plus avanc que Sommering: une tte m'a parl, 
moi.]

--Bon; mais de se mouvoir  parler...

--Attendez, nous y arrivons. Voici Sommering; ses oeuvres sont l, et
vous pouvez chercher. Sommering dit:

Plusieurs docteurs, mes confrres, m'ont assur avoir vu une tte
spare du corps grincer des dents de douleur, et moi je suis convaincu
que si l'air circulait encore par les organes de la voix, _les ttes
parleraient_.

--Eh bien! docteur, continua M. Ledru en plissant, je suis plus avanc
que Sommering: une tte m'a parl,  moi.

Nous tressaillmes tous. La dame ple se souleva sur sa chaise longue.

--A vous?

--Oui,  moi; direz-vous aussi que je suis un fou?

--Dame! fit le docteur, si vous me dites qu' vous-mme...

--Oui, je vous dis qu' moi-mme la chose est arrive. Vous tes trop
poli, n'est-ce pas, docteur, pour me dire tout haut que je suis un fou;
mais vous le direz tout bas, et cela reviendra absolument au mme.

--Eh bien! voyons, contez-nous cela, dit le docteur.

--Cela vous est bien ais  dire. Savez-vous que ce que vous me demandez
de vous raconter,  vous, je ne l'ai jamais racont  personne depuis
trente-sept ans que la chose m'est arrive; savez-vous que je ne rponds
pas de ne point m'vanouir en vous la racontant, comme je me suis
vanoui quand cette tte a parl, quand ces yeux mourants se sont fixs
sur les miens?

Le dialogue devenait de plus en plus intressant, la situation de plus
en plus dramatique.

--Voyons, Ledru, du courage? dit Alliette, et contez-nous cela.

--Contez-nous cela, mon ami, dit l'abb Moulle.

--Contez, dit le chevalier Lenoir.

--Monsieur... murmura la femme ple.

Je ne dis rien, mais mon dsir tait dans mes yeux.

--C'est trange, dit M. Ledru sans nous rpondre et comme se parlant 
lui-mme, c'est trange comme les vnements influent les uns sur les
autres! Vous savez qui je suis, dit M. Ledru en se tournant de mon ct.

--Je sais, monsieur, rpondis-je, que vous tes un homme fort instruit,
fort spirituel, qui donnez d'excellents dners, et qui tes maire de
Fontenay-aux-Roses.

M. Ledru sourit en me remerciant d'un signe de tte.

--Je vous parie de mon origine, de ma famille, dit-il.

--J'ignore votre origine, monsieur, et ne connais point votre famille.

--Eh bien! coutez, je vais vous dire tout cela, et puis peut-tre
l'histoire que vous dsirez savoir, et que je n'ose pas vous raconter,
viendra-t-elle  la suite. Si elle vient, eh bien! vous la prendrez; si
elle ne vient point, ne me la redemandez pas: c'est que la force m'aura
manqu pour vous la dire.

Tout le monde s'assit et prit ses mesures pour coutera son aise.

Au reste, le salon tait un vrai salon de rcits ou de lgendes, grand,
sombre, grce aux rideaux pais et au jour qui allait mourant, dont
les angles taient dj en pleine obscurit, tandis que les lignes qui
correspondaient aux portes et aux fentres conservaient seules un reste
de lumire.

Dans un de ces angles tait la dame ple. Sa robe noire tait
entirement perdue dans la nuit. Sa tte seule, blanche, immobile et
renverse sur le coussin du sopha, tait visible.

M. Ledru commena:

--Je suis, dit-il, le fils du fameux Comus, physicien du roi et de la
reine; mon pre, que son surnom burlesque a fait classer parmi les
escamoteurs et les charlatans, tait un savant distingu de l'cole de
Volta, de Galvani et de Mesmer. Le premier, en France il s'occupa de
fantasmagorie et d'lectricit, donnant des sances de mathmatiques et
de physique  la cour.

La pauvre Marie-Antoinette, que j'ai vue vingt fois, et qui plus d'une
fois m'a pris par les mains et embrass lors de son arrive en France,
c'est--dire lorsque j'tais un enfant, Marie-Antoinette raffolait de
lui. A son passage en 1777, Joseph II dclara qu'il n'avait rien vu de
plus curieux que Comus.

Au milieu de tout cela, mon pre s'occupait de l'ducation de mon frre
et de la mienne, nous initiant  ce qu'il savait de sciences occultes,
et  une foule de connaissances galvaniques, physiques, magntiques, qui
aujourd'hui sont du domaine public, mais qui  cette poque taient des
secrets, privilges de quelques-uns seulement; le titre de physicien du
roi fit, en 93, emprisonner mon pre; mais, grce  quelques amitis que
j'avais avec la Montagne, je parvins  le faire relcher.

Mon pre alors se retira dans cette mme maison o je suis, et y mourut
en 1807, g de soixante-seize ans.

Revenons  moi.

J'ai parl de mes amitis avec la Montagne. J'tais li en effet avec
Danton et Camille Desmoulins. J'avais connu Marat plutt comme mdecin
que comme ami. Enfin, je l'avais connu. Il rsulta de cette relation
que j'eus avec lui, si courte qu'elle ait t, que, le jour o l'on
conduisit mademoiselle de Corday  l'chafaud, je me rsolus  assister
 son supplice.

--J'allais justement, interrompis-je, vous venir en aide dans votre
discussion avec M. le docteur Robert sur la persistance de la vie en
racontant le fait que l'histoire a consign relativement  Charlotte de
Corday.

--Nous y arrivons, interrompit M. Ledru, laissez-moi dire. J'tais
tmoin; par consquent  ce que je dirai vous pourrez croire.

Ds deux heures de l'aprs-midi j'avais pris mon poste prs de la statue
de la Libert. C'tait par une chaude matine de juillet; le temps tait
lourd, le ciel tait couvert et promettait un orage.

A quatre heures l'orage clata; ce fut  ce moment-l mme,  ce que
l'on dit, que Charlotte monta sur la charrette.

On l'avait t prendre dans sa prison au moment o un jeune peintre
tait occup  faire son portrait. La mort jalouse semblait vouloir que
rien ne survct de la jeune fille, pas mme son image.

La tte tait bauche sur la toile, et, chose trange! au moment ou le
bourreau entra, le peintre en tait  cet endroit du cou que le fer de
la guillotine allait trancher.

Les clairs brillaient, la pluie tombait, le tonnerre grondait; mais
rien n'avait pu disperser la populace curieuse; les quais, les ponts,
les places. taient encombrs; les rumeurs de la terre couvraient
presque les rumeurs du ciel. Ces femmes, qu'on appelait du nom
nergique de lcheuses de guillotine, la poursuivaient de maldictions.
J'entendais ces rugissements venir  moi comme on entend ceux d'une
cataracte. Longtemps avant que l'on pt rien apercevoir, la foule
ondula; enfin, comme un navire fatal, la charrette apparut, labourant le
flot, et je pus distinguer la condamne, que je ne connaissais pas, que
je n'avais jamais vue.

C'tait une belle jeune fille de vingt-sept ans, avec des yeux
magnifiques, un nez d'un dessin parfait, des lvres d'une rgularit
suprme. Elle se tenait debout, la tte leve, moins pour paratre
dominer cette foule, que parce que ses mains lies derrire le dos la
foraient de tenir sa tte ainsi. La pluie avait cess; mais, comme elle
avait support la pluie pendant les trois quarts du chemin, l'eau qui
avait coul sur elle dessinait sur la laine humide les contours de son
corps charmant; on et dit qu'elle sortait du bain. La chemise rouge
dont l'avait revtue le bourreau donnait un aspect trange, une
splendeur sinistre,  cette tte si fire et si nergique. Au moment
o elle arrivait sur la place, la pluie cessa, et un rayon de soleil,
glissant entre deux nuages, vint se jouer dans ses cheveux, qu'il fit
rayonner comme une aurole. En vrit, je vous le jure, quoiqu'il y et
derrire cette jeune fille un meurtre, action terrible, mme lorsqu'elle
venge l'humanit, quoique je dtestasse ce meurtre, je n'aurais su dire
si ce que je voyais tait une apothose ou un supplice. En apercevant
l'chafaud, elle plit; et cette pleur fut sensible, surtout  cause de
cette chemise rouge, qui montait jusqu' son cou; mais presque aussitt
elle fit un effort, et acheva de se tourner vers l'chafaud, qu'elle
regarda en souriant.

La charrette s'arrta; Charlotte sauta  terre sans vouloir permettre
qu'on l'aidt  descendre, puis elle monta les marches de l'chafaud,
rendues glissantes par la pluie qui venait de tomber, aussi vite que le
lui permettait la longueur de sa chemise tranante et la gne de ses
mains lies. En sentant la main de l'excuteur se poser sur son paule
pour arracher le mouchoir qui couvrait son cou, elle plit une seconde
fois, mais,  l'instant mme, un dernier sourire vint dmentir cette
pleur, et d'elle-mme, sans qu'on l'attacht  l'infme bascule, dans
un lan sublime et presque joyeux, elle passa sa tte par la hideuse
ouverture. Le couperet glissa, la tte dtache du tronc tomba sur la
plate-forme et rebondit. Ce fut alors, coutez bien ceci, docteur,
coutez bien ceci, pote, ce fut alors qu'un des valets du bourreau,
nomm Legros, saisit cette tte par les cheveux, et, par une vile
adulation  la multitude, lui donna un soufflet. Eh bien! je vous dis
qu' ce soufflet la tte rougit; je l'ai vue, la tte, non pas la joue,
entendez-vous bien? non pas la joue touche seulement, mais les deux
joues, et cela d'une rougeur gale, car le sentiment vivait dans cette
tte, et elle s'indignait d'avoir souffert une honte qui n'tait point
porte  l'arrt.

Le peuple aussi vit cette rougeur, et il prit le parti de la morte
contre le vivant, de la supplicie contre le bourreau. Il demanda,
sance tenante, vengeance de cette indignit, et, sance tenante, le
misrable fut remis aux gendarmes et conduit en prison.

Attendez, dit M. Ledru, qui vit que le docteur voulait parler, attendez,
ce n'est pas tout.

Je voulais savoir quel sentiment avait pu porter cet homme  l'acte
infme qu'il avait commis. Je m'informai du lieu o il tait; je
demandai une permission pour le visiter  l'Abbaye, o on l'avait
enferm, je l'obtins et j'allai le voir.

Un arrt du tribunal rvolutionnaire venait de le condamner  trois mois
de prison. Il ne comprenait pas qu'il et t condamn pour une chose si
naturelle que celle qu'il avait faite.

Je lui demandai ce qui avait pu le porter  cette action.

--Tiens, dit-il, la belle question! Je suis maratiste, moi; je venais de
la punir pour le compte de la loi, j'ai voulu la punir pour mon compte.

--Mais, lui dis-je, vous n'avez donc pas compris qu'il y a presque un
crime dans cette violation du respect d  la mort?

--Ah a! me dit Legros en me regardant fixement, vous croyez donc qu'ils
sont morts, parce qu'on les a guillotins, vous?

--Sans doute.

--Eh bien! on voit que vous ne regardez pas dans le panier quand ils
sont l tous ensemble; que vous ne leur voyez pas tordre, les yeux et
grincer des dents pendant cinq minutes encore aprs l'excution. Nous
sommes obligs de changer de panier tous les trois mois, tant ils en
saccagent le fond avec les dents. C'est un tas de ttes d'aristocrates,
voyez-vous, qui ne veulent pas se dcider  mourir, et je ne serais pas
tonn qu'un jour quelqu'une d'elles se mit  crier: Vive le roi!

Je savais tout ce que je voulais savoir; je sortis, poursuivi par une
ide: c'est qu'en effet ces ttes vivaient encore, et je rsolus de m'en
assurer.

[Illustration:--Ah ! dit Legros, vous croyez donc qu'ils sont morts
quand on les a guillotins, vous?]




                               VI

                            SOLANGE.

Pendant le rcit de M. Ledru, la nuit tait tout  fait venue. Les
habitants du salon n'apparaissaient plus que comme des ombres, ombres
non-seulement muettes, mais encore immobiles, tant on craignait que M.
Ledru ne s'arrtt; car on comprenait que, derrire le rcit terrible
qu'il venait de faire, il y avait un rcit plus terrible encore.

On n'entendait donc pas un souffle. Le docteur seul ouvrait la bouche.
Je lui saisis la main pour l'empcher de parler, et, en effet, il se
tut.

Au bout de quelques secondes, M. Ledru continua.

--Je venais de sortir de l'Abbaye, et je traversais la place Taranne
pour me rendre  la rue de Tournon, que j'habitais, lorsque j'entendis
une voix de femme appelant au secours.

[Illustration: Elle s'lana vers moi en s'criant: Eh! tenez, justement
voici M Albert.]

Ce ne pouvaient tre des malfaiteurs: il tait dix heures du soir 
peine. Je courus vers l'angle de la place o j'avais entendu le cri,
et je vis,  la lueur de la lune sortant d'un nuage, une femme qui se
dbattait au milieu d'une patrouille de sans-culottes.

Cette femme, de son ct, m'aperut, et, remarquant  mon costume que je
n'tais pas tout  fait un homme du peuple, elle s'lana vers moi en
s'criant:

--Eh! tenez, justement voici M. Albert que je connais; il vous dira que
je suis bien la fille de la mre Ledieu, la blanchisseuse.

Et en mme temps la pauvre femme, toute ple et toute tremblante, me
saisit le bras, se cramponnant  moi comme le naufrag  la planche de
son salut.

--La fille de la mre Ledieu tant que tu voudras; mais tu n'as pas de
carte de civisme, la belle fille, et tu vas nous suivre au corps de
garde!

La jeune femme me serra le bras; je sentis tout ce qu'il y avait de
terreur et de prire dans cette pression. J'avais compris.

Comme elle m'avait appel du premier nom qui s'tait offert  son
esprit, je l'appelai, moi, du premier nom qui se prsenta au mien.

--Comment! c'est vous, ma pauvre Solange! lui dis-je, que vous
arrive-t-il donc?

--L, voyez-vous, messieurs, reprit-elle.

--Il me semble que tu pourrais bien dire: citoyens.

--coutez, monsieur le sergent, ce n'est point ma faute si je parle
comme cela, dit la jeune fille, ma mre avait des pratiques dans le
grand monde, elle m'avait habitue  tre polie, de sorte que c'est
une mauvaise habitude que j'ai prise, je le sais bien, une habitude
d'aristocrate; mais, que voulez-vous, monsieur le sergent, je ne puis
pas m'en dfaire.

Et il y avait dans cette rponse, faite d'une voix tremblante, une
imperceptible raillerie que seul je reconnus. Je me demandais quelle
pouvait tre cette femme. Le problme tait impossible  rsoudre.
Tout ce dont j'tais sr, c'est qu'elle n'tait point la fille d'une
blanchisseuse.

--Ce qui m'arrive? reprit-elle, citoyen Albert, voil ce qui m'arrive.
Imaginez-vous que je suis alle reporter du linge; que la matresse de
la maison tait sortie; que j'ai attendu, pour recevoir mon argent,
qu'elle rentrt. Dame! par le temps qui court, chacun a besoin de son
argent, La nuit est venue; je croyais rentrer au jour, Je n'avais pas
pris ma carte de civisme, je suis tombe au milieu de ces messieurs,
pardon, je veux dire de ces citoyens; ils m'ont demand ma carte, je
leur ai dit que je n'en avais pas; ils ont voulu me conduire au corps de
garde. J'ai cri, vous tes accouru, justement une connaissance; alors,
j'ai t rassure. Je me suis dit: puisque M. Albert sait que je
m'appelle Solange; puisqu'il sait que je suis la fille de la mre
Ledieu, il rpondra de moi, n'est-ce pas, monsieur Albert?

--Certainement, je rpondrai de vous, et j'en rponds.

--Bon! dit le chef de la patrouille, et qui me rpondra de toi, monsieur
le muscadin?

--Danton. Cela te va-t-il? est-ce un bon patriote, celui-l?

--Ah! si Danton rpond de toi, il n'y a rien  dire.

--Eh bien! c'est jour de sance aux Cordeliers; allons jusque-l.

--Allons jusque-l, dit le sergent. Citoyens sans-culottes, en avant,
marche!

Le club des Cordeliers se tenait dans l'ancien couvent des Cordeliers,
rue de l'Observance; nous y fmes en un instant. Arriv  la porte,
je dchirai une page de mon portefeuille; j'crivis quelques mots au
crayon, et je les remis au sergent en l'invitant  les porter  Danton,
tandis que nous resterions aux mains du caporal et de la patrouille.

Le sergent entra dans le club, et revint avec Danton.

--Comment! me dit-il, c'est toi qu'on arrte, toi! toi, mon ami, toi,
l'ami de Camille! toi, un des meilleurs rpublicains qui existent!
Allons donc! Citoyen sergent, ajouta-t-il en se retournant vers le chef
des sans-culottes, je te rponds de lui. Cela te suffit-il?

--Tu rponds de lui; mais rponds-tu d'elle? reprit l'obstin sergent.

--D'elle? De qui parles-tu?

--De cette femme, pardieu!

--De lui, d'elle, de tout ce qui l'entoure; es-tu content?

--Oui, je suis content, dit le sergent, surtout de t'avoir vu.

--Ah! pardieu! ce plaisir-l, tu peux te le donner gratis; regarde-moi
tout  ton aise pendant que tu me tiens.

--Merci, continue de soutenir comme tu le fais les intrts du peuple,
et, sois tranquille, le peuple te sera reconnaissant.

--Oh! oui, avec cela que je compte l-dessus! dit Danton.

--Veux tu me donner une poigne de main? continua le sergent.

--Pourquoi pas?

Et Danton lui donna la main.

--Vive Danton! cria le sergent.

--Vive Danton! rpta toute la patrouille.

Et elle s'loigna, conduite par son chef, qui,  dix pas, se retourna,
et, agitant son bonnet rouge, cria encore une fois: Vive Danton! cri qui
fut rpt par ses hommes.

J'allais remercier Danton lorsque son nom, plusieurs fois rpt dans
l'intrieur du club, parvint jusqu' nous. Danton! Danton! criaient
plusieurs voix,  la tribune!--Pardon, mon cher, me dit-il, tu entends,
une poigne de main, et laisse-moi rentrer. J'ai donn la droite au
sergent, je te donne la gauche. Qui sait? le digne patriote avait
peut-tre la gale.

Et se retournant:--Me voil! dit-il de cette voix puissante qui
soulevait et calmait les orages de la rue, me voil, attendez-moi.

Et il se rejeta dans l'intrieur du club.

Je restai seul  la porte avec mon inconnue.

--Maintenant, madame, lui dis-je, o faut-il que je vous conduise? je
suis  vos ordres.

--Dame! chez la mre Ledieu, me rpondit-elle en riant, vous savez bien
que c'est ma mre.

--Mais o demeure la mre Ledieu?

--Rue Frou, n 24.

--Allons chez la mre Ledieu, rue Frou, n 24. Nous redescendmes
la rye des Fosss-Monsieur-le-Prince jusqu' la rue des
Fosss-Saint-Germain, puis la rue du Petit-Lion, puis nous remontmes la
place Saint-Sulpice, puis la rue Frou.

Tout ce chemin s'tait fait sans que nous eussions chang une parole.

Seulement, aux rayons de la lune, qui brillait dans toute sa splendeur,
j'avais pu l'examiner  mon aise.

C'tait une charmante personne de vingt  vingt-deux ans, brune, avec
de grands yeux bleus, plus spirituels que mlancoliques, un nez fin et
droit, des lvres railleuses, des dents comme des perles, des mains de
reine, des pieds d'enfant, tout cela ayant, sous le costume vulgaire
de la fille de la mre Ledieu, conserv une allure aristocratique qui
avait,  bon droit, veill la susceptibilit du brave sergent et de sa
belliqueuse patrouille.

En arrivant  la porte, nous nous arrtmes, et nous nous regardmes un
instant en silence.

--Eh bien! que me voulez-vous, mon cher monsieur Albert? me dit mon
inconnue en souriant.

--Je voulais vous dire, ma chre demoiselle Solange, que ce n'tait
point la peine de nous rencontrer pour nous quitter si vite.

--Mais je vous demande un million de pardons. Je trouve que c'est tout
 fait la peine, au contraire, attendu que, si je ne vous eusse pas
rencontr, on m'et conduite au corps de garde; on m'et reconnue pour
n'tre pas la fille de la mre Ledieu; on et dcouvert que j'tais une
aristocrate, et l'on m'et trs-probablement coup le cou.

--Vous avouez donc que vous tes une aristocrate?

--Moi, je n'avoue rien.

--Voyons, dites-moi au moins votre nom?

--Solange.

--Vous savez bien que ce nom, que je vous ai donn  tout hasard, n'est
pas le vtre.

--N'importe! je l'aime et je le garde, pour vous, du moins.

--Quel besoin avez-vous de le garder pour moi, si je ne dois pas vous
revoir?

--Je ne dis pas cela. Je dis seulement que, si nous nous revoyons, il
est aussi inutile que vous sachiez comment je m'appelle que moi comment
vous vous appelez. Je vous ai nomm Albert, gardez ce nom d'Albert,
comme je garde le nom de Solange.

--Eh bien! soit; mais coutez, Solange, lui dis-je.

--Je vous coute, Albert, rpondit-elle.

--Vous tes une aristocrate, vous l'avouez?

--Quand je ne l'avouerais point, vous le devineriez, n'est-ce pas?
Ainsi, mon aveu perd beaucoup de son mrite.

--Et en votre qualit d'aristocrate, vous tes poursuivie?

--Il y a bien quelque chose comme cela.

--Et vous vous cachez pour viter les poursuites?

--Rue Frou, 24, chez la mre Ledieu, dont le mari a t cocher de mon
pre. Vous voyez que je n'ai pas de secrets pour vous.

--Et votre pre?

--Je n'ai pas de secrets pour vous, mon cher monsieur Albert, en tant
que ces secrets sont  moi; mais les secrets de mon pre ne sont pas
les miens. Mon pre se cache de son ct en attendant une occasion
d'migrer. Voil tout ce que je puis vous dire.

--Et vous, que comptez-vous faire?

--Partir avec mon pre, si c'est possible; si c'est impossible, le
laisser partir seul et aller le rejoindre.

--Et ce soir, quand vous avez t arrte, vous reveniez de voir votre
pre?

--J'en revenais.

--coutez-moi, chre Solange!

--Je vous coute.

--Vous avez vu ce qui s'est pass ce soir?

--Oui, et cela m'a donn la mesure de votre crdit.

--Oh! mon crdit n'est pas grand, par malheur. Cependant, j'ai quelques
amis.

--J'ai fait connaissance ce soir avec l'un d'entre eux.

--Et, vous le savez, celui-l n'est pas un des hommes les moins
puissants de l'poque.

--Vous comptez employer son influence pour aider  la fuite de mon pre?

--Non, je la rserve pour vous.

--Et pour mon pre?

--Pour votre pre, j'ai un autre moyen

--Vous avez un autre moyen! s'cria Solange, en s'emparant de mes mains,
et en me regardant avec anxit.

--Si je sauve votre pre, garderez-vous un bon souvenir de moi?

--Oh! je vous serai reconnaissante toute ma vie. Et elle pronona ces
mots avec une adorable expression de reconnaissance anticipe.

Puis, me regardant avec un ton suppliant:

--Mais cela vous suffira-t-il? demanda-t-elle.

--Oui, rpondis-je.

--Allons! je ne m'tais pas trompe, vous tes un noble coeur. Je vous
remercie au nom de mon pre et au mien, et, quand vous ne russiriez pas
dans l'avenir, je n'en suis pas moins votre redevable pour le pass.

--Quand nous reverrons-nous, Solange?

--Quand avez-vous besoin de me revoir?

--Demain, j'espre avoir quelque chose de bon  vous apprendre.

---Eh bien! revoyons-nous demain.

--O cela?

--Ici, si vous voulez.

--Ici, dans la rue?

--Eh! mon Dieu! vous voyez que c'est encore le plus sr; depuis une
demi-heure que nous causons  cette porte, il n'est point pass une
seule personne.

--Pourquoi ne monterais-je pas chez vous, ou pourquoi ne viendriez-vous
pas chez moi?

[Illustration: Je voulus lui baiser la main, elle me prsenta le front.]

--Parce que, venant chez moi, vous compromettez les braves gens qui
m'ont donn asile; parce qu'en allant chez vous, je vous compromets.

--Oh bien! soit; je prendrai la carte d'une de mes parentes, et je vous
la donnerai.

--Oui, pour qu'on guillotine votre parente si, par hasard, je suis
arrte.

--Vous avez raison, je vous apporterai une carte au nom de Solange.

-- merveille! vous verrez que Solange finira par tre mon seul et
vritable nom.

--Votre heure?

--La mme o nous nous sommes rencontrs aujourd'hui. Dix heures, si
vous voulez.

--Soit, dix heures.

--Et comment nous rencontrerons-nous?

--Oh! ce n'est pas bien difficile.  dix heures moins cinq minutes, vous
serez  la porte;  dix heures, je descendrai.

--Donc, demain,  dix heures, chre Solange.

--Demain,  dix heures, cher Albert.

Je voulus lui baiser la main, elle me prsenta le front.

Le lendemain soir,  neuf heures et demie, j'tais dans la rue.

 dix heures moins un quart, Solange ouvrait la porte.

[Illustration: Un homme de quarante-huit  cinquante ans nous ouvrit la
porte.]

Chacun de nous avait devanc l'heure. Je ne fis qu'un bond jusqu' elle.

--Je vois que vous avez de bonnes nouvelles, dit-elle en souriant.

--D'excellentes; d'abord, voici votre carte.

--D'abord, mon pre. Et elle repoussa ma main.

--Votre pre est sauv, s'il le veut.

--S'il le veut? dites-vous; que faut-il qu'il fasse?

--Il faut qu'il ait confiance en moi.

--C'est dj chose faite

--Vous l'avez vu?

--Oui

--Vous vous tes expose.

--Que voulez-vous? il le faut; mais Dieu est l!

--Et vous lui avez tout dit,  votre pre?

--Je lui ai dit que vous m'aviez sauv la vie hier, et que vous lui
sauveriez peut-tre la vie demain.

--Demain, oui, justement; demain, s'il veut, je lui sauve la vie.

--Comment cela? dites; voyons, parlez. Quelle admirable rencontre
aurais-je faite si tout cela russissait!

--Seulement... dis-je en hsitant.

--Eh bien?

--Vous ne pourrez point partir avec lui.

--Quant  cela, ne vous ai-je point dit que ma rsolution tait prise?

--D'ailleurs, plus tard, je suis sr de vous avoir un passe-port.

--Parlons de mon pre d'abord, nous parlerons de moi aprs.

--Eh bien! je vous ai dit que j'avais des amis, n'est-ce pas?

--Oui.

--J'en ai t voir un aujourd'hui.

--Aprs?

--Un homme que vous connaissez de nom, et dont le nom est un garant de
courage, de loyaut et d'honneur.

--Et ce nom, c'est...

--Marceau.

--Le gnral Marceau?

--Justement.

--Vous avez raison; si celui-l a promis, il tiendra.

--Eh bien! il a promis.

--Mon Dieu! que vous me faites heureuse! Voyons, qu'a-t-il promis?
dites.

--Il a promis de nous servir

--Comment cela?

--Ah! d'une manire bien simple. Klber vient de le faire nommer gnral
en chef de l'arme de l'Ouest. Il part demain soir.

--Demain soir? Mais nous n'aurons le temps de rien prparer.

--Nous n'avons rien  prparer.

--Je ne comprends pas.

--Il emmne votre pre.

--Mon pre!

--Oui, en qualit de secrtaire. Arriv en Vende, votre pre engage 
Marceau sa parole de ne pas servir contre la France, et, une nuit,
il gagne un camp venden: de la Vende, il passe en Bretagne, en
Angleterre. Quand il est install  Londres, il vous donne de ses
nouvelles; je vous procure un passe-port, et vous allez le rejoindre 
Londres.

--Demain! s'cria Solange. Mon pre partirait demain!

--Mais il n'y a pas de temps  perdre.

--Mon pre n'est pas prvenu.

--Prvenez-le.

--Ce soir?

--Ce soir.

--Mais comment,  cette heure?

--Vous avez une carte et mon bras.

--Vous avez raison. Ma carte.

Je la lui donnai; elle la mit dans sa poitrine.

--Maintenant, votre bras.

Je lui donnai mon bras, et nous partmes.

Nous descendmes jusqu' la place Taranne, c'est--dire jusqu'
l'endroit o je l'avais rencontre la veille.

--Attendez-moi ici, me dit-elle. Je m'inclinai et j'attendis.

Elle disparut au coin de l'ancien htel Matignon; puis, au bout d'un
quart d'heure, elle reparut.

--Venez, dit-elle, mon pre veut vous voir et vous remercier.

Elle reprit mon bras et me conduisit rue Saint-Guillaume, en face de
l'htel Mortemart.

Arrive l, elle tira une clef de sa poche, ouvrit une petite porte
btarde, me prit par la main, me guida jusqu'au deuxime tage, et
frappa d'une faon particulire.

Un homme de quarante-huit  cinquante ans ouvrit la porte. Il tait vtu
en ouvrier, et paraissait exercer l'tat de relieur de livres.

Mais, aux premiers mots qu'il me dit, aux premiers remercments qu'il
m'adressa, le grand seigneur s'tait trahi.

--Monsieur, me dit-il, la Providence vous a envoy  nous, et je vous
reois comme un envoy de la Providence. Est-il vrai que vous pouvez me
sauver, et surtout que vous voulez me sauver?

Je lui racontai tout, je lui dis comment Marceau se chargeait de
l'emmener en qualit de secrtaire, et ne lui demandait rien autre chose
que la promesse de ne point porter les armes contre la France.

--Cette promesse, je vous la fais de bon coeur, et je la lui
renouvellerai.

--Je vous en remercie en son nom et au mien.

--Mais quand Marceau part-il?

--Demain.

--Dois-je me rendre chez lui cette nuit?

--Quand vous voudrez; il vous attendra toujours. Le pre et la fille se
regardrent.

--Je crois qu'il serait plus prudent de vous y rendre ds ce soir, mon
pre, dit Solange.

--Soit. Mais si l'on m'arrte, je n'ai pas de carte de civisme.

--Voici la mienne.

--Mais, vous?

--Oh! moi, je suis connu.

--O demeure Marceau?

--Rue de l'Universit, n 40, chez sa soeur, mademoiselle
Desgraviers-Marceau.

--M'y accompagnez-vous?

--Je vous suivrai par derrire, pour pouvoir ramener mademoiselle, quand
vous serez entr.

--Et comment Marceau saura t-il que je suis l'homme dont vous lui avez
parl?

--Vous lui remettrez cette cocarde tricolore, c'est le signe de
reconnaissance.

--Que ferai-je pour mon librateur?

--Vous me chargerez du salut de votre fille, comme elle m'a charg du
vtre.

--Allons.

Il mit son chapeau et teignit les lumires.

Nous descendmes  la lueur d'un rayon de lune, qui filtrait par les
fentres de l'escalier.

A la porte, il prit le bras de sa fille, appuya  droite, et, par la rue
des Saints-Pres, gagna la rue de l'Universit. Je les suivais toujours
 dix pas. On arriva au n 40, sans avoir rencontr personne. Je
m'approchai d'eux.

--C'est de bon augure, dis-je; maintenant, voulez-vous que j'attende ou
que je monte avec vous?

--Non, ne vous compromettez pas davantage; attendez ma fille ici.

Je m'inclinai.

--Encore une fois, merci et adieu, me dit-il, me tendant la main. La
langue n'a point de mots pour traduire les sentiments que je vous ai
vous. J'espre que Dieu un jour me mettra  mme de vous exprimer toute
ma reconnaissance.

Je lui rpondis par un simple serrement de main. Il entra. Solange le
suivit. Mais elle aussi, avant d'entrer, me serra la main.

Au bout de dix minutes, la porte se rouvrit.

--Eh bien? lui dis-je.

--Eh bien! reprit-elle, votre ami est bien digne d'tre votre ami,
c'est--dire qu'il a toutes les dlicatesses. Il comprend que je serai
heureuse de rester avec mon pre jusqu'au moment du dpart. Sa soeur
me fait dresser un lit dans sa chambre. Demain,  trois heures de
l'aprs-midi, mon pre sera hors de tout danger. Demain,  dix heures du
soir, comme aujourd'hui, si vous croyez que le remercment d'une fille
qui vous devra son pre vaille la peine de vous dranger, venez le
chercher rue Frou.

--Oh! certes, j'irai. Votre pre ne vous a rien dit pour moi?

--Il vous remercie de votre carte, que voici, et vous prie de me
renvoyer  lui le plus tt qu'il vous sera possible.

--Ce sera quand vous voudrez, Solange, rpondis-je le coeur serr.

--Faut-il au moins que je sache o rejoindre mon pre, dit-elle. Oh!
vous n'tes pas encore dbarrass de moi.

Je pris sa main et la serrai contre mon coeur.

Mais elle, me prsentant son front comme la veille:--A demain! dit-elle.

Et, appuyant mes lvres contre son front, ce ne fut plus seulement sa
main que je serrai contre mon coeur, mais sa poitrine frmissante, mais
son coeur bondissant.

Je rentrai chez moi joyeux d'me comme jamais je ne l'avais t.
tait-ce la conscience de la bonne action que j'avais faite, tait-ce
que dj j'aimais l'adorable crature?

Je ne sais si je dormis ou si je veillai; je sais que toutes les
harmonies de la nature chantaient en moi; je sais que la nuit me parut
sans fin, le jour immense; je sais que, tout en poussant le temps devant
moi, j'eusse voulu le retenir pour ne pas perdre une minute des jours
que j'avais encore  vivre.

Le lendemain, j'tais  neuf heures dans la nie Frou. A neuf heures et
demie, Solange parut.

Elle vint  moi et me jeta les bras autour du cou.

--Sauv, dit-elle, mon pre est sauv, et c'est  vous que je dois son
salut! Oh! que je vous aime!

Quinze jours aprs, Solange reut une lettre qui lui annonait que son
pre tait en Angleterre.

Le lendemain, je lui apportai un passe-port.

En le recevant, Solange fondit en larmes.

--Vous ne m'aimez donc pas? dit-elle.

--Je vous aime plus que ma vie, rpondis-je; mais j'ai engag ma parole
 votre pre, et, avant tout, je dois tenir ma parole.

--Alors, dit-elle, c'est moi qui manquerai  la mienne. Si tu as le
courage de me laisser partir, Albert, moi, je n'ai pas le courage de te
quitter.

Hlas! elle resta.




                               VII

                              ALBERT.

De mme qu' la premire interruption du rcit de M. Ledru, il se ft un
moment de silence.

Silence mieux respect encore que la premire fois, car on sentait qu'on
approchait de la fin de l'histoire, et M. Ledru avait dit que, cette
histoire, il n'aurait peut-tre pas la force de la finir. Mais presque
aussitt il reprit:

--Trois mois s'taient couls depuis cette soire o il avait t
question du dpart de Solange, et, depuis cette soire, pas un mot de
sparation n'avait t prononc.

Solange avait dsir un logement rue Taranne, Je l'avais pris sous le
nom de Solange; je ne lui en connaissais pas d'autre, comme elle ne
m'en connaissait pas d'autre qu'Albert. Je l'avais fait entrer dans une
institution de jeunes filles en qualit de sous-matresse, et cela pour
la soustraire plus srement aux recherches de la police rvolutionnaire,
devenues plus actives que jamais.

Les dimanches et les jeudis, nous les passions ensemble dans ce petit
appartement de la rue Taranne: de la fentre de la chambre  coucher,
nous voyions la place o nous nous tions rencontrs pour la premire
fois.

Chaque jour nous recevions une lettre; elle au nom de Solange, moi au
nom d'Albert.

Ces trois mois avaient t les plus heureux de ma vie.

Cependant, je n'avais pas renonc  ce dessein qui m'tait venu  la
suite de ma conversation avec le valet du bourreau. J'avais demand et
obtenu la permission de faire des expriences sur la persistance de la
vie aprs le supplice, et ces expriences m'avaient dmontr que la
douleur survivait au supplice, et devait tre terrible.

--Ah! voil ce que je nie! s'cria le docteur.

--Voyons, reprit M. Ledru, nierez-vous que le couteau frappe  l'endroit
de notre corps le plus sensible,  cause des nerfs qui y sont runis?
Nierez-vous que le cou renferme tous les nerfs des membres suprieurs:
le sympathique, le vagus, le phrmius, enfin la moelle pinire, qui
est la source mme des nerfs qui appartiennent aux membres infrieurs?
Nierez-vous que le brisement, que l'crasement de la colonne vertbrale
osseuse, ne produise une des plus atroces douleurs qu'il soit donn 
une crature humaine d'prouver?

--Soit, dit le docteur; mais cette douleur ne dure que quelques
secondes.

--Oh! c'est ce que je nie  mon tour! s'cria M. Ledru avec une profonde
conviction; et puis, ne durt-elle que quelques secondes, pendant ces
quelques secondes, le sentiment, la personnalit, le moi, restent
vivants; la tte entend, voit, sent et juge la sparation de son
tre, et qui dira si la courte dure de la souffrance peut compenser
l'horrible intensit de cette souffrance[1]?

[Footnote 1: Ce n'est pas pour faire de l'horrible  froid que nous nous
appesantissons sur un pareil sujet, mais il nous semble qu'au moment
o l'on se proccupe de l'abolition de la peine de mort, une pareille
dissertation n'tait pas oiseuse.]

--Ainsi,  votre avis le dcret de l'Assemble constituante qui a
substitu la guillotine  la potence tait une erreur philanthropique,
et mieux valait tre pendu que dcapit?

--Sans aucun doute, beaucoup se sont pendus ou ont t pendus, qui sont
revenus  la vie. Eh bien! ceux-l ont pu dire la sensation qu'ils ont
prouve. C'est celle d'une apoplexie foudroyante, c'est--dire d'un
sommeil profond sans aucune douleur particulire, sans aucun sentiment
d'une angoisse quelconque, une espce de flamme qui jaillit devant les
yeux, et qui, peu  peu, se change en couleur bleue, puis en obscurit,
lorsque l'on tombe en syncope. Et, en effet, docteur, vous savez cela
mieux que personne. L'homme auquel on comprime le cerveau avec le doigt,
 un endroit o manque un morceau du crne, cet homme n'prouve aucune
douleur, seulement il s'endort. Eh bien! le mme phnomne arrive quand
le cerveau est comprim par un amoncellement du sang. Or, chez le pendu,
le sang s'amoncelle, d'abord parce qu'il entre dans le cerveau par
les artres vertbrales, qui, traversant les canaux osseux du cou, ne
peuvent tre compromises, ensuite parce que, tendant  refluer par les
veines du cou, il se trouve arrt par le lien qui noue le cou et les
veines.

--Soit, dit le docteur, mais revenons aux expriences. J'ai hte
d'arriver  cette fameuse tte qui a parl.

Je crus entendre comme un soupir s'chapper de la poitrine de M. Ledru.
Quant  voir son visage, c'tait impossible. Il faisait nuit complte.

--Oui, dit-il, en effet, je m'carte de mon sujet, docteur, revenons 
mes expriences.

Malheureusement, les sujets ne me manquaient point.

Nous tions au plus fort des excutions, on guillotinait trente ou
quarante personnes par jour, et une si grande quantit de sang coulait
sur la place de la Rvolution, que l'on avait t oblig de pratiquer
autour de l'chafaud, un foss de trois pieds de profondeur.

Ce foss tait recouvert de planches.

Une de ces planches tourna sous le pied d'un enfant de huit ou dix ans,
qui tomba dans ce hideux foss et s'y noya.

Il va sans dire que je me gardai bien de dire  Solange  quoi
j'occupais mon temps le jour o je ne la voyais pas; au reste, je dois
avouer que j'avais d'abord prouv une si forte rpugnance pour ces
pauvres dbris humains, que j'avais t effray de l'arrire-douleur que
mes expriences ajoutaient peut-tre au supplice. Mais enfin, je m'tais
dit que ces tudes auxquelles je me livrais taient faites au profit de
la socit tout entire, attendu que, si je parvenais jamais  faire
partager mes convictions  une runion de lgislateurs, j'arriverais
peut-tre  faire abolir la peine de mort.

Au fur et  mesure que mes expriences donnaient des rsultats, je les
consignais dans un mmoire.

Au bout de deux mois, j'avais fait sur la persistance de la vie aprs
le supplice toutes les expriences que l'on peut faire. Je rsolus de
pousser ces expriences encore plus loin s'il tait possible,  l'aide
du galvanisme et de l'lectricit.

On me livra le cimetire de Clamart, et l'on mit  ma disposition toutes
les ttes et tous les corps des supplicis.

[Illustration: Solange]

On avait chang pour moi en laboratoire une petite chapelle qui tait
btie  l'angle du cimetire. Vous le savez, aprs avoir chass les rois
de leurs palais, on chassa Dieu de ses glises.

J'avais l une machine lectrique, et trois ou quatre de ces instruments
appels excitateurs.

Vers cinq heures arrivait le terrible convoi. Les corps taient
ple-mle dans le tombereau, les ttes ple-mle dans un sac.

Je prenais au hasard une ou deux ttes et un ou deux corps; on jetait le
reste dans la fosse commune.

Le lendemain, les ttes et les corps sur lesquels j'avais expriment
la veille taient joints au convoi du jour. Presque toujours mon frre
m'aidait dans ces expriences.

Au milieu de tous ces contacts avec la mort, mon amour pour Solange
augmentait chaque jour. De son ct, la pauvre enfant m'aimait de toutes
les forces de son coeur.

Bien souvent j'avais pens  en faire ma femme, bien souvent nous avions
mesur le bonheur d'une pareille union; mais, pour devenir ma femme,
il fallait que Solange dt son nom, et son nom, qui tait celui d'un
migr, d'un aristocrate, d'un proscrit, portait la mort avec lui.

Son pre lui avait crit plusieurs fois pour hter son dpart, mais elle
lui avait dit notre amour. Elle lui avait demand son consentement 
notre mariage, qu'il avait accord; tout allait donc bien de ce ct-l.

Cependant, au milieu de tous ces procs terribles, un procs plus
terrible que les autres nous avait profondment attrists tous deux.

C'tait le procs de Marie-Antoinette.

Commenc le 4 octobre, ce procs se suivait avec activit: le 14
octobre, elle avait comparu devant le tribunal rvolutionnaire, le 16 
quatre heures du matin, elle avait t condamne; le mme jour,  onze
heures, elle tait monte sur l'chafaud.

Le matin, j'avais reu une lettre de Solange, qui m'crivait qu'elle ne
voulait point laisser passer une pareille journe sans me voir.

J'arrivai vers deux heures  notre petit appartement de la rue Taranne,
et je trouvai Solange toute en pleurs. J'tais moi-mme profondment
affect de cette excution. La reine avait t si bonne pour moi dans ma
jeunesse, que j'avais gard un profond souvenir de cette bont.

Oh! je me souviendrai toujours de cette journe; c'tait un mercredi: il
y avait dans Paris plus que de la tristesse, il y avait de la terreur.

Quant  moi, j'prouvais un trange dcouragement, quelque chose comme
le pressentiment d'un grand malheur. J'avais voulu essayer de rendre des
forces  Solange, qui pleurait, renverse dans mes bras, et les paroles
consolatrices m'avaient manqu, parce que la consolation n'tait pas
dans mon coeur.

Nous passmes, comme d'habitude, la nuit ensemble; notre nuit fut plus
triste encore que notre journe. Je me rappelle qu'un chien, enferm
dans un appartement au-dessous du ntre, hurla jusqu' deux heures du
matin.

Le lendemain nous nous informmes: son matre tait sorti en emportant
la clef; dans la rue, il avait t arrt, conduit au tribunal
rvolutionnaire; condamn  trois heures, il avait t excut  quatre.

Il fallait nous quitter; les classes de Solange commenaient  neuf
heures du matin. Son pensionnat tait situ prs du Jardin des Plantes.
J'hsitai longtemps  la laisser aller. Elle-mme ne pouvait se rsoudre
 me quitter. Mais rester deux jours dehors, c'tait s'exposer  des
investigations toujours dangereuses dans la situation de Solange.

Je fis avancer une voiture, et la conduisis jusqu'au coin de la rue des
Fosss-Saint-Bernard; l je descendis pour la laisser continuer son
chemin. Pendant toute la route, nous nous tions tenus embrasss sans
prononcer une parole, mlant nos larmes, qui coulaient jusque sur nos
lvres, mlant leur amertume  la douceur de nos baisers.

Je descendis du fiacre; mais, au lieu de m'en aller de mon ct, je
restai clou  la mme place, pour voir plus longtemps la voiture qui
l'emportait. Au bout de vingt pas, la voiture s'arrta, Solange passa sa
tte par la portire, comme si elle et devin que j'tais encore l. Je
courus  elle. Je remontai dans le fiacre; je refermai les glaces. Je
la pressai encore une fois dans mes bras. Mais, neuf heures sonnrent 
Saint-tienne-du-Mont. J'essuyai ses larmes, je fermai ses lvres d'un
triple baiser, et, sautant en bas de la voiture, je m'loignai tout
courant.

Il me sembla que Solange me rappelait; mais toutes ces larmes, toutes
ces hsitations pouvaient tre remarques. J'eus le fatal courage de ne
pas me retourner.

Je rentrai chez moi dsespr. Je passai la journe  crire  Solange;
le soir, je lui envoyai un volume.

Je venais de faire jeter ma lettre  la poste lorsque j'en reus une
d'elle.

Elle avait t fort gronde; on lui avait fait une foule de questions,
et on l'avait menace de lui retirer sa premire sortie.

Sa premire sortie tait le dimanche suivant; mais Solange me jurait
qu'en tout cas, dt-elle rompre avec la matresse de pension, elle me
verrait ce jour-l.

Moi aussi, je le jurai; il me semblait que, si j'tais sept jours sans
la voir, ce qui arriverait si elle n'usait pas de sa premire sortie, je
deviendrais fou.

D'autant plus que Solange exprimait quelque inquitude: une lettre
qu'elle avait trouve  sa pension en y rentrant, et qui venait de son
pre, lui paraissait avoir t dcachete.

Je passai une mauvaise nuit, une plus mauvaise journe le lendemain.
J'crivis comme d'habitude  Solange, et, comme c'tait mon jour
d'expriences, vers trois heures je passai chez mon frre afin de
l'emmener avec moi  Clamart.

Mon frre n'tait pas chez lui; je partis seul.

Il faisait un temps affreux; la nature, dsole, se fondait en pluie, de
cette pluie froide et torrentueuse qui annonce l'hiver. Tout le long de
mon chemin j'entendais les crieurs publics hurler d'une voix raille
la liste des condamns du jour; elle tait nombreuse: il y avait des
hommes, des femmes et des enfants. La sanglante moisson tait abondante,
et les sujets ne me manqueraient pas pour la sance que j'allais faire
le soir.

Les jours finissaient de bonne heure. A quatre heures, j'arrivai 
Clamart; il faisait presque nuit.

L'aspect de ce cimetire, avec ses vastes tombes frachement remues,
avec ses arbres rares et cliquetant au vent comme des squelettes, tait
sombre et presque hideux.

Tout ce qui n'tait pas terre retourne tait herbe, chardons ou orties.
Chaque jour la terre retourne envahissait la terre verte.

Au milieu de tous ces boursouflements du sol, la fosse du jour tait
bante et attendait sa proie; on avait prvu le surcrot de condamns,
et la fosse tait plus grande que d'habitude.

Je m'en approchai machinalement. Tout le fond tait plein d'eau; pauvres
cadavres nus et froids qu'on allait jeter dans cette eau froide comme
eux!

En arrivant prs de la fosse, mon pied glissa, et je faillis tomber
dedans; mes cheveux se hrissrent. J'tais mouill, j'avais le frisson,
je m'acheminai vers mon laboratoire.

C'tait, comme je l'ai dit, une ancienne chapelle; je cherchai des yeux;
pourquoi cherchai-je? cela, je n'en sais rien. Je cherchai des yeux s'il
restait  la muraille, ou sur ce qui avait t l'autel, quelque signe
de culte; la muraille tait nue, l'autel tait ras. A la place o tait
autrefois le tabernacle, c'est--dire Dieu, c'est--dire la vie, il y
avait un crne dpouill de sa chair et de ses cheveux, c'est--dire la
mort, c'est--dire le nant.

J'allumai ma chandelle; je la posai sur ma table  expriences, toute
charge de ces outils de forme trange que j'avais invents moi-mme,
et je m'assis, rvant  quoi?  cette pauvre reine que j'avais vue
si belle, si heureuse, si aime; qui, la veille, poursuivie des
imprcations de tout un peuple, avait t conduite en charrette 
l'chafaud, et qui,  cette heure, la tte spare du corps, dormait
dans la bire des pauvres, elle qui avait dormi sous les lambris dors
des Tuileries, de Versailles et de Saint-Cloud.

Pendant que je m'abmais dans ces sombres rflexions, la pluie
redoublait, le vent passait en larges rafales, jetant sa plainte lugubre
parmi les branches des arbres, parmi les tiges des herbes qu'il faisait
frissonner.

A ce bruit se mla bientt comme un roulement de tonnerre lugubre;
seulement ce tonnerre, au lieu de gronder dans les nues, bondissait sur
le sol, qu'il faisait trembler.

C'tait le roulement du rouge tombereau, qui revenait de la place de la
Rvolution, et qui entrait  Clamart.

La porte de la petite chapelle s'ouvrit, et deux hommes ruisselait d'eau
entrrent portant un sac.

L'un tait ce mme Legros que j'avais visit en prison, l'autre tait un
fossoyeur.

--Tenez, monsieur Ledru, me dit le valet du bourreau, voil votre
affaire; vous n'avez pas besoin de vous presser ce soir; nous vous
laissons tout le bataclan; demain, on les enterrera; il fera jour; ils
ne s'enrhumeront pas pour avoir pass une nuit  l'air.

Et, avec un rire hideux, ces deux stipendis de la mort posrent leur
sac dans l'angle, prs de l'ancien autel  ma gauche devant moi.

Puis ils sortirent sans refermer la porte, qui se mit  battre contre
son chambranle, laissant passer des bouffes de vent qui faisaient
vaciller la flamme de ma chandelle, qui montait ple, et pour ainsi dire
mourante, le long de sa mche noircie.

Je les entendis dteler le cheval, fermer le cimetire et partir,
laissant le tombereau plein de cadavres.

J'avais eu grande envie de m'en aller avec eux; mais je ne sais pourquoi
quelque chose me retenait  ma place, tout frissonnant. Certes, je
n'avais pas peur; mais le bruit de ce vent, le fouettement de cette
pluie, le cri de ces arbres qui se tordaient, les sifflements de cet air
qui faisait trembler ma lumire, tout cela secouait sur ma tte un vague
effroi qui, de la racine humide de mes cheveux, se rpandait par tout
mon corps.

Tout  coup, il me sembla qu'une voix douce et lamentable  la fois,
qu'une voix qui partait de l'enceinte mme de la petite chapelle,
prononait le nom d'Albert.

Oh! pour le coup, je tressaillis. Albert!... Une seule personne au monde
me nommait ainsi.

Mes yeux gars firent lentement le tour de la petite chapelle, dont,
si troite qu'elle fut, ma lumire ne suffisait pas pour clairer les
parois, et s'arrtrent sur le sac dress  l'angle de l'autel, et dont
la toile sanglante et bossele indiquait le funbre contenu.

Au moment o mes yeux s'arrtaient sur le sac, la mme voix, mais plus
faible, mais plus lamentable encore, rpta le mme nom:

--Albert!

Je me redressai froid d'pouvante: cette voix semblait venir de
l'intrieur du sac.

Je me ttai pour savoir si je dormais ou si j'tais veill; puis,
roide, marchant comme un homme de pierre, les bras tendus, je me
dirigeai vers le sac, o je plongeai une de mes mains.

Alors, il me sembla que des lvres encore tides s'appuyaient sur ma
main.

J'en tais  ce degr de terreur o l'excs de la terreur mme nous
rend le courage. Je pris cette tte, et, revenant  mon fauteuil, o je
tombai assis, je la posai sur la table.

Oh! je jetai un cri terrible. Cette tte, dont les lvres semblaient
tides encore, dont les yeux taient  demi ferms, c'tait la tte de
Solange!

Je crus tre fou.

Je criai trois fois:

--Solange! Solange! Solange!

 la troisime fois, les yeux se rouvrirent, me regardrent, laissrent
tomber deux larmes, et, jetant une flamme humide comme si l'me s'en
chappait, se refermrent pour ne plus se rouvrir.

Je me levai fou, insens, furieux; je voulais fuir; mais, en me
relevant, j'accrochai la table avec le pan de mon habit; la table tomba,
entranant la chandelle qui s'teignit, la tte qui roula, m'entranant
moi-mme perdu. Alors il me sembla, couch  terre, voir cette tte
glisser vers la mienne sur la pente des dalles: ses lvres touchrent
mes lvres, un frisson de glace passa par tout mon corps; je jetai un
gmissement, et je m'vanouis.

Le lendemain,  six heures du matin, les fossoyeurs me retrouvrent
aussi froid que la dalle sur laquelle j'tais couch.

Solange, reconnue par la lettre de son pre, avait t arrte le jour
mme, condamne le jour mme et excute le jour mme.

Cette tte qui m'avait parl, ces yeux qui m'avaient regard, ces lvres
qui avaient bais mes lvres, c'taient les lvres, les yeux, la tte de
Solange.

Vous savez, Lenoir, continua M. Ledru, se retournant vers le chevalier,
c'est  cette poque que je faillis mourir.

[Illustration:--Oh! je jetai un cri terrible. Cette tte, dont les
lvres semblaient tides encore, c'tait la tte de Solange.]

[Illustration]




                                VIII

                  LE CHAT, L'HUISSIER ET LE SQUELETTE.

L'effet produit par le rcit de M. Ledru fut terrible; nul de nous ne
songea  ragir contre cette impression, pas mme le docteur.

Le chevalier Lenoir, interpell par M. Ledru, rpondait par un simple
signe d'adhsion; la dame ple, qui s'tait un instant souleve sur son
canap, tait retombe au milieu de ses coussins, et n'avait donn signe
d'existence que par un soupir; le commissaire de police, qui ne voyait
pas dans tout cela matire  verbaliser, ne soufflait pas le mot. Pour
mon compte, je notais tous les dtails de la catastrophe dans mon
esprit, afin de les retrouver, s'il me plaisait de les raconter un
jour, et, quant  Alliette et  l'abb Moulle, l'aventure rentrait trop
compltement dans leurs ides pour qu'ils essayassent de la combattre.

Au contraire, l'abb Moulle rompit le premier le silence, et, rsumant
en quelque sorte l'opinion gnrale:

--Je crois parfaitement  ce que vous venez de nous raconter, mon cher
Ledru, dit-il; mais comment vous expliquez-vous ce fait? comme on dit en
langage matriel.

--Je ne me l'explique pas, dit M. Ledru; je le raconte; voil tout.

--Oui, comment l'expliquez-vous? demanda le docteur, car enfin, quelle
que soit la persistance de la vie, vous n'admettez pas qu'au bout de
deux heures une tte coupe parle, regarde, agisse?

--Si je me l'tais expliqu, mon cher docteur, dit M. Ledru, je n'aurais
pas fait,  la suite de cet vnement, une si terrible maladie.

--Mais enfin, docteur, dit le chevalier Lenoir, comment l'expliquez-vous
vous-mme? car vous n'admettez point que Ledru vienne de nous raconter
une histoire invente  plaisir; sa maladie est un fait matriel aussi.

--Parbleu! la belle affaire! Par une hallucination. M. Ledru a cru voir,
M. Ledru a cru entendre; c'est exactement pour lui comme s'il avait vu,
entendu. Les organes qui transmettent la perception au _sensorium_,
c'est--dire au cerveau, peuvent tre troubls par les circonstances qui
influent sur eux; dans ce cas-l, ils se troublent, et, en se troublant,
transmettent des perceptions fausses: on croit entendre, on entend; on
croit voir, et on voit.

Le froid, la pluie, l'obscurit, avaient troubl les organes de M.
Ledru, voil tout. Le fou aussi voit et entend ce qu'il croit voir et
entendre; l'hallucination est une folie momentane; on en garde la
mmoire lorsqu'elle a disparu. Voil tout.

--Mais quand elle ne disparat pas? demanda l'abb Moulle.

--Eh bien! alors la maladie rentre dans l'ordre des maladies incurables,
et l'on en meurt.

--Et avez-vous trait parfois ces sortes de maladies, docteur?

--Non, mais j'ai connu quelques mdecins les ayant traites, et entre
autres un docteur anglais qui accompagnait Walter Scott  son voyage en
France.

--Lequel vous a racont?...

--Quelque chose de pareil  ce que vient de nous dire notre hte,
quelque chose peut-tre de plus extraordinaire mme.

--Et que vous expliquez par le ct matriel? demanda l'abb Moulle.

--Naturellement.

--Et ce fait qui vous a t racont par le docteur anglais, vous pouvez
nous le raconter,  nous?

--Sans doute.

--Ah! racontez, docteur, racontez.

--Le faut-il?

--Mais sans doute! s'cria tout le monde.

--Soit. Le docteur qui accompagnait Walter Scott en France se nommait le
docteur Sympson: c'tait un des hommes les plus distingus de la Facult
d'dimbourg, et li, par consquent, avec les personnes les plus
considrables de la ville.

Au nombre de ces personnes tait un juge au tribunal criminel dont il ne
m'a pas dit le nom. Le nom tait le seul secret qu'il trouvt convenable
de garder dans toute cette affaire.

Ce juge, auquel il donnait des soins habituels comme docteur, sans
aucune cause apparente de drangement dans la sant, dprissait  vue
d'oeil: une sombre mlancolie s'tait empare de lui. Sa famille avait,
en diffrentes occasions, interrog le docteur, et le docteur, de son
ct, avait interrog son ami sans tirer autre chose de lui que des
rponses vagues qui n'avaient fait qu'irriter son inquitude en lui
prouvant qu'un secret existait, mais que, ce secret, le malade ne
voulait pas le dire.

Enfin, un jour le docteur Sympson insista tellement pour que son ami lui
avout qu'il tait malade, que celui-ci lui prenant les mains avec un
sourire triste:

--Eh bien! oui, lui dit-il, je suis malade, et ma maladie, cher
docteur, est d'autant plus incurable, qu'elle est tout entire dans mon
imagination.

--Comment! dans votre imagination?

--Oui, je deviens fou.

--Vous devenez fou! Et en quoi? je vous le demande. Vous avez le regard
lucide, la voix calme (il lui prit la main), le pouls excellent.

--Et voil justement ce qui fait la gravit de mon tat, cher docteur,
c'est que je le vois et que je le juge.

--Mais enfin en quoi consiste votre folie?

--Fermez la porte, qu'on ne nous drange pas, docteur, et je vais vous
la dire.

Le docteur ferma la porte et revint s'asseoir prs de son ami.

--Vous rappelez-vous, lui dit le juge, le dernier procs criminel dans
lequel j'ai t appel  prononcer un jugement?

--Oui, sur un bandit cossais qui a t par vous condamn  tre pendu,
et qui l'a t.

--Justement. Eh bien! au moment o je prononais l'arrt, une flamme
jaillit de ses yeux, et il me montra le poing en me menaant. Je n'y
fis point attention... De pareilles menaces sont frquentes chez les
condamns. Mais, le lendemain de l'excution, le bourreau se prsenta
chez moi, me demandant humblement pardon de sa visite; mais me dclarant
qu'il avait cru devoir m'avertir d'une chose: le bandit tait mort en
prononant une espce de conjuration contre moi, et en disant que, le
lendemain  six heures, heure  laquelle il avait t excut, j'aurais
de ses nouvelles.

Je crus  quelque surprise de ses compagnons,  quelque vengeance  main
arme, et, lorsque vinrent six heures, je m'enfermai dans mon cabinet,
avec une paire de pistolets sur mon bureau.

Six heures sonnrent  la pendule de ma chemine. J'avais t proccup
toute la journe de cette rvlation de l'excuteur. Mais le dernier
coup de marteau vibra sur le bronze sans que j'entendisse rien autre
chose qu'un certain ronronnement dont j'ignorais la cause. Je me
retournai, et j'aperus un gros chat noir et couleur de feu. Comment
tait-il entr? c'tait impossible  dire; mes portes et mes fentres
taient closes. Il fallait qu'il et t enferm dans la chambre pendant
la journe.

Je n'avais pas got; je sonnai, mon domestique vint, mais il ne put
entrer, puisque je m'tais enferm en dedans; j'allai  la porte et je
l'ouvris. Alors je lui parlai du chat noir et couleur de feu; mais nous
le cherchmes inutilement, il avait disparu.

Je ne m'en proccupai point davantage; la soire se passa, la nuit vint,
pais le jour, puis la journe s'coula, puis six heures sonnrent. Au
mme instant, j'entendis le mme bruit derrire moi, et je vis le mme
chat.

Cette fois, il sauta sur mes genoux.

Je n'ai aucune antipathie pour les chats, et cependant cette familiarit
me causa une impression dsagrable. Je le chassai de dessus mes genoux.
Mais  peine fut-il  terre, qu'il sauta de nouveau sur moi. Je le
repoussai, mais aussi inutilement que la premire fois. Alors, je me
levai, je me promenai par la chambre, le chat me suivit pas  pas;
impatient de cette insistance, je sonnai comme la veille, mon
domestique entra, Mais le chat s'enfuit sous le lit, o nous le
cherchmes inutilement; une fois sous le lit, il avait disparu.

Je sortis pendant la soire. Je visitai deux ou trois amis, puis je
revins  la maison, o je rentrai, grce  un passe-partout.

Comme je n'avais point de lumire, je montai doucement l'escalier de
peur de me heurter  quelque chose. En arrivant  la dernire marche,
j'entendis mon domestique qui causait avec la femme de chambre de ma
femme.

Mon nom prononc fit que je prtai attention  ce qu'il disait, et
alors je l'entendis raconter toute l'aventure de la veille et du jour;
seulement il ajoutait: Il faut que monsieur devienne fou, il n'y avait,
pas plus de chat noir et couleur de feu dans la chambre qu'il n'y en
avait dans ma main.

Ces quelques mots m'effrayrent: ou la vision: tait relle, ou elle
tait fausse; si la vision tait relle, j'tais sous le poids d'un fait
surnaturel; si la vision tait fausse, si je croyais voir une chose, qui
n'existait pas, comme l'avait dit mon domestique, je devenais fou.

Vous devinez, mon cher ami, avec quelle impatience, mle de crainte,
j'attendis six heures. Le lendemain, sous un prtexte de rangement, je
retins mon domestique prs de moi; six heures sonnrent tandis qu'il
tait l; au dernier coup du timbre j'entendis le mme bruit et je revis
mon chat.

Il tait assis  ct de moi.

Je demeurai un instant sans rien dire, esprant que mon domestique
apercevrait l'animal et m'en parlerait le premier; mais il allait et
venait dans ma chambre sans paratre rien voir.

Je saisis un moment o, dans la ligne qu'il devait parcourir pour
accomplir l'ordre que j'allais lui donner, il lui fallait passer presque
sur le chat.

--Mettez ma sonnette sur ma table, John, lui dis-je.

Il tait  la tte de mon lit, la sonnette tait sur la chemine; pour
aller de la tte de mon lit  la chemine, il lui fallait ncessairement
marcher sur l'animal.

Il se mit en mouvement; mais, au moment o son pied allait se poser sur
lui, le chat sauta sur mes genoux.

John ne le vit pas, ou du moins ne parut pas le voir.

J'avoue qu'une sueur froide passa sur mon front, et que ces mots: Il
faut que monsieur devienne fou, se reprsentrent d'une faon terrible
 ma pense.

--John, lui dis-je, ne voyez-vous rien sur mes genoux?

John me regarda. Puis, comme un homme qui prend une rsolution:

--Si, monsieur, dit-il, je vois un chat.

Je respirai.

Je pris, le chat, et lui dis:

--En ce cas, John, portez-le dehors, je vous prie.

Ses mains vinrent au-devant des miennes; je lui posai l'animal sur les
bras; puis, sur un signe de moi, il sortit.

J'tais un peu rassur; pendant dix minutes, je regardai autour de
moi avec un reste d'anxit; mais, n'ayant aperu aucun tre vivant
appartenant  une espce animale quelconque, je rsolus de voir ce que
John avait fait du chat.

Je sortis donc de ma chambre dans l'intention de le lui demander,
lorsqu'en mettant le pied sur le seuil de la porte du salon j'entendis
un grand clat de rire qui venait du cabinet de toilette de ma femme. Je
m'approchai doucement sur la pointe du pied, et j'entendis la voix de
John.

--Ma chre amie, disait-il  la femme de chambre, monsieur ne devient
pas fou: non, il l'est. Sa folie, tu sais, c'est de voir un chat noir et
codeur de feu. Ce soir, il m'a demand si je ne voyais pas ce chat sur
ses genoux.

--Et qu'as-tu rpondu? demanda la femme de chambre.

[Illustration:--Eh bien! il a pris le prtendu chat sur ses genoux, il
me l'a pos sur les bras, et il m'a dit....]

--Pardieu! j'ai rpondu que je le voyais, dit John. Pauvre cher homme,
je n'ai pas voulu le contrarier; alors devine ce qu'il a fait.

--Comment veux-tu que je devine?

--Eh bien! il a pris le prtendu chat sur ses genoux, il me l'a pos sur
les bras, et il m'a dit: Emporte! emporte! J'ai bravement emport le
chat, et il a t satisfait.

--Mais, si tu as emport le chat, le chat existait donc?

--Eh non! le chat n'existait que dans son imagination Mais  quoi cela
lui aurait-il servi quand je lui aurais dit la vrit?  me faire mettre
 la porte; ma foi non, je suis bien ici, et j'y reste. Il me donne
vingt-cinq livres par an pour voir un chat: je le vois. Qu'il m'en donne
trente, et j'en verrai deux.

Je n'eus pas le courage d'en entendre davantage. Je poussai un soupir,
et je rentrai dans ma chambre.

Ma chambre tait vide...

Le lendemain,  six heures, comme d'habitude, mon compagnon se retrouva
prs de moi, et ne disparut que le lendemain au jour.

[Illustration: ... El je vis entrer une espce d'huissier de la
chambre...]

Que vous dirai-je? mon ami, continua le malade, pendant un mois, la mme
apparition se renouvela chaque soir, et je commenais  m'habituer 
sa prsence quand, le trentime jour aprs l'excution, six heures
sonnrent sans que le chat part.

Je crus en tre dbarrass, je ne dormis pas de joie: toute la matine
du lendemain, je poussai, pour ainsi dire, le temps devant moi; j'avais
hte d'arriver  l'heure fatale. De cinq heures  six heures, mes
yeux ne quittrent pas ma pendule. Je suivais la marche de l'aiguille
avanant de minute en minute.

Enfin, elle atteignit le chiffre XII; le frmissement de l'horloge se
fit entendre; puis, le marteau frappa le premier coup, le deuxime, le
troisime, le quatrime, le cinquime, le sixime enfin!...

Au sixime coup, ma porte s'ouvrit, dit le mal heureux juge, et je vis
entrer une espce d'huissier de la chambre, costum comme s'il et t
au service du lord-lieutenant d'cosse.

Ma premire ide fut que le lord-lieutenant m'envoyait quelque message,
et j'tendis la main vers mon inconnu. Mais il ne parut avoir fait
aucune attention  mon geste; il vint se placer derrire mon fauteuil.

Je n'avais pas besoin de me retourner pour le voir: j'tais en face
d'une glace; et, dans cette glace, je le voyais.

Je me levai et je marchai; il me suivit  quelques pas.

Je revins  ma table, et je sonnai.

Mon domestique parut, mais il ne vit pas plus l'huissier qu'il n'avait
vu le chat.

Je le renvoyai, et je restai avec cet trange personnage, que j'eus le
temps d'examiner tout  mon aise.

Il portait l'habit de cour, les cheveux en bourse, l'pe au ct, une
veste brode au tambour et son chapeau sous le bras.

 dix heures, je me couchai; alors, comme pour passer de son ct la
nuit le plus commodment possible, il s'assit dans un fauteuil, en face
de mon lit.

Je tournai la tte du ct de la muraille; mais, comme il me fut
impossible de m'endormir, deux au trois fois je me retournai, et deux
ou trois fois,  la lumire de ma veilleuse, je le vis dans le mme
fauteuil.

Lui non plus ne dormait pas.

Enfin, je vis les premiers rayons du jour se glisser dans ma chambre 
travers les interstices des jalousies; je me retournai une dernire fois
vers mon homme: il avait disparu, le fauteuil tait vide.

Jusqu'au soir, je fus dbarrass de ma vision.

Le soir, il y avait rception chez le grand commissaire de l'glise;
sous prtexte de prparer mon costume de crmonie, j'appelai mon
domestique  six heures moins cinq minutes, lui ordonnant de pousser les
verrous de la porte.

Il obit.

Au dernier coup de six heures, je fixai les yeux sur la porte: la porte
s'ouvrit, et mon huissier entra.

J'allai immdiatement  la porte: la porte tait referme; les verrous
semblaient n'tre point sortis de leur gche; je me retourne: l'huissier
tait derrire mon fauteuil, et John allait et venait par la chambre
sans paratre le moins du monde proccup de lui.

Il tait vident qu'il ne voyait pas plus l'homme qu'il n'avait vu
l'animal.

Je m'habillai.

Alors il se passa une chose singulire: plein d'attention pour moi, mon
nouveau commensal aidait John dans tout ce qu'il faisait, sans que John
s'apert qu'il ft aid. Ainsi, John tenait mon habit par le collet, le
fantme le soutenait par les pans; ainsi, John me prsentait ma culotte
par la ceinture, le fantme la tenait par les jambes.

Je n'avais jamais eu de domestique plus officieux.

L'heure de ma sortie arriva.

Alors, au lieu de me suivre, l'huissier me prcda, se glissa par la
porte de ma chambre, descendit l'escalier, se tint le chapeau sous le
bras derrire John, qui ouvrait la portire de la voiture, et, quand
John l'eut ferme et eut pris sa place sur la tablette de derrire, il
monta sur le sige du cocher, qui se rangea  droite pour lui faire
place.

A la porte du grand commissaire de l'glise, la voiture s'arrta; John
ouvrit la portire; mais le fantme tait dj  son poste derrire lui.
A peine avais-je mis pied  terre, que le fantme s'lana devant moi,
passant  travers les domestiques qui encombraient la porte d'entre, et
regardant si je le suivais.

Alors l'envie me prit de faire sur le cocher lui-mme l'essai que
j'avais fait sur John.

--Patrick, lui demandai-je, quel tait donc l'homme qui tait prs de
vous?

--Quel homme, Votre Honneur? demanda le cocher.

--L'homme qui tait sur votre sige.

Patrick roula de gros yeux tonns en regardant autour de lui.

--C'est bien, lui dis-je, je me trompais. Et j'entrai  mon tour.

L'huissier s'tait arrt sur l'escalier, et m'attendait. Ds qu'il me
vit reprendre mon chemin, il reprit le sien, entra devant moi comme
pour m'annoncer dans la salle de rception; puis, moi entr, il alla
reprendre, dans l'antichambre, la place qui lui convenait.

Comme  John et comme  Patrick, le fantme avait t invisible  tout
le monde.

C'est alors que ma crainte se changea en terreur, et que je compris que,
vritablement, je devenais fou.

Ce fut  partir de ce soir-l que l'on s'aperut du changement qui se
faisait en moi. Chacun me demanda quelle proccupation me tenait, vous
comme les autres.

Je retrouvai mon fantme dans l'antichambre.

Comme  mon arrive, il courut devant moi  mon dpart, remonta sur le
sige, rentra avec moi  la maison, derrire moi, dans ma chambre, et
s'assit dans le fauteuil o il s'tait assis la veille.

Alors, je voulus m'assurer s'il y avait quelque chose de rel et
surtout de palpable dans cette apparition. Je fis un violent effort sur
moi-mme, et j'allai  reculons m'asseoir dans le fauteuil.

Je ne sentis rien, mais dans la glace je le vis debout derrire moi.

Comme la veille, je me couchai, mais  une heure du matin seulement.
Aussitt que je fus dans mon lit, je le vis dans mon fauteuil.

Le lendemain, au jour, il disparut.

La vision dura un mois.

Au bout d'un mois, elle manqua  ses habitudes et faillit un jour.

Cette fois, je ne crus plus, comme la premire,  une disparition
totale, mais  quelque modification terrible, et, au lieu de jouir de
mon isolement, j'attendis le lendemain avec effroi.

Le lendemain, au dernier coup de six heures, j'entendis un lger
frlement dans les rideaux de mon lit, et, au point d'intersection
qu'ils formaient dans la ruelle contre la muraille, j'aperus un
squelette.

Cette fois, mon ami, vous comprenez, c'tait, si je puis m'exprimer
ainsi, l'image vivante de la mort.

Le squelette tait l, immobile, me regardant avec ses yeux vides.

Je me levai, je fis plusieurs tours dans ma chambre; la tte me suivait
dans toutes mes volutions. Les yeux ne m'abandonnrent pas un instant;
le corps demeurait immobile.

Celle nuit, je n'eus point le courage de me coucher. Je dormis,
ou plutt je restai les yeux ferms dans le fauteuil o se tenait
d'habitude le fantme, dont j'tais arriv  regretter la prsence.

Au jour, le squelette disparut.

J'ordonnai  John de changer mon lit de place et de croiser les rideaux.

Au dernier coup de six heures, j'entendis le mme frlement; je vis les
rideaux s'agiter; puis j'aperus les extrmits de deux mains osseuses
qui cartaient les rideaux de mon lit, et, les rideaux carts, le
squelette prit dans l'ouverture la place qu'il avait occupe la veille.

Cette fois, j'eus le courage de me coucher.

La tte qui, comme la veille, m'avait suivi dans tous mes mouvements,
s'inclina alors vers moi.

Les yeux qui, comme la veille, ne m'avaient pas un instant perdu de vue,
se fixrent alors sur moi.

Vous comprenez la nuit que je passai! Eh bien! mon cher docteur, voici
vingt nuits pareilles que je passe. Maintenant, vous savez ce que j'ai;
entreprendrez-vous encore de me gurir?

--J'essayerai du moins, rpondit le docteur.

--Comment cela? voyons.

--Je suis convaincu que le fantme que vous voyez n'existe que dans
votre imagination.

--Que m'importe qu'il existe ou n'existe pas, si je le vois?

--Vous voulez que j'essaye de le voir, moi?

--Je ne demande pas mieux.

--Quand cela?

--Le plus tt possible. Demain.

--Soit, demain... jusque-l, bon courage! Le malade sourit tristement.

Le lendemain,  sept heures du matin, le docteur entra dans la chambre
de son ami.

--Eh bien! lui demanda-t-il, le squelette?

--Il vient de disparatre, rpondit celui-ci d'une voix faible.

--Eh bien! nous allons nous arranger de manire  ce qu'il ne revienne
pas ce soir.

--Faites.

--D'abord, vous dites qu'il entre au dernier tintement de six heures?

--Sans faute.

--Commenons par arrter la pendule. Et il fixa le balancier.

--Que voulez-vous faire?

--Je veux vous ter la facult de mesurer le temps.

--Bien.

--Maintenant, nous allons maintenir les persiennes fermes, croiser les
rideaux des fentres.

--Pourquoi cela?

--Toujours dans le mme but, afin que vous ne puissiez vous rendre aucun
compte de la marche de la journe.

--Faites.

--Les persiennes furent assures, les rideaux tirs; on alluma des
bougies.

--Tenez un djeuner et un dner prt, John, dit le docteur, nous
ne voulons pas tre servis   heures fixes, mais seulement quand
j'appellerai.

--Vous entendez, John? dit le malade.

--Oui, monsieur.

--Puis, donnez-nous des cartes, des ds, des dominos, et laissez-nous.

Les objets demands furent apports par John, qui se retira.

Le docteur commena de distraire le malade de son mieux, tantt causant,
tantt jouant avec lui; puis, lorsqu'il eut faim, il sonna.

John, qui savait dans quel but on avait sonn, apporta le djeuner.

Aprs le djeuner, la partie commena, et fut interrompue par un nouveau
coup de sonnette du docteur.

John apporta le dner.

On mangea, on but, on prit le caf, et l'on se remit  jouer. La journe
parat longue ainsi passe en tte  tte. Le docteur crut avoir mesur
le temps dans son esprit, et que l'heure fatale devait tre passe.

--Eh bien! dit-il en se levant, victoire!

--Comment! victoire? demanda le malade.

--Sans doute; il doit tre au moins huit ou neuf heures, et le squelette
n'est pas venu.

--Regardez  votre montre, docteur, puisque c'est la seule qui aille
dans la maison, et, si l'heure est passe; ma foi, comme vous, je
crierai victoire.

Le docteur regarda sa montre, mais ne dit rien.

--Vous vous tiez tromp, n'est-ce pas, docteur? dit le malade; il est
six heures juste.

[Illustration:--O le voyez-vous donc? demanda-t-il.]

--Oui; eh bien?

--Eh bien! voil le squelette qui entre.

Et le malade se rejeta en arrire avec un profond soupir.

Le docteur regarda de tous cts.

--O le voyez-vous donc? demanda-t-il.

--A sa place habituelle, dans la ruelle de mon lit, entre les rideaux.

Le docteur se leva, tira le lit, passa dans la ruelle et alla prendre
entre les rideaux la place que le squelette tait cens occuper.

--Et maintenant, dit-il, le voyez-vous toujours?

--Je ne vois plus le bas de son corps, attendu que le vtre  vous me le
cache, mais je vois son crne.

--O cela?

--Au-dessus de votre paule droite. C'est comme si vous aviez deux
ttes, l'une vivante, l'autre morte.

Le docteur, tout incrdule qu'il tait, frissonna malgr lui.

Il se retourna, mais il ne vit rien.

[Illustration: Neuf jours aprs, John, en entrant dans la chambre de son
matre, le trouva mort dans son lit]

--Mon ami, dit-il tristement en revenant au malade, si vous avez
quelques dispositions testamentaires  faire, faites-les.

Et il sortit.

Neuf jours aprs, John, en entrant dans la chambre de son matre, le
trouva mort dans son lit.

Il y avait trois mois, jour pour jour, que le bandit avait t excut.




                                  IX


                     LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS.

Eh bien! qu'est-ce que cela prouve, docteur? demanda M. Ledru.

--Cela prouve que les organes qui transmettent au cerveau les
perceptions qu'ils reoivent peuvent se dranger par suite de certaines
causes, au point d'offrir  l'esprit un miroir infidle, et qu'en pareil
cas on voit des objets et on entend des sons qui n'existent pas. Voil
tout.

--Cependant, dit le chevalier Lenoir avec la timidit d'un savant de
bonne foi, cependant il arrive certaines choses qui laissent une
trace, certaines prophties qui ont un accomplissement. Comment
expliquerez-vous, docteur, que des coups donns par des spectres ont pu
faire natre des places noires sur le corps de celui qui les a reus?
comment expliquerez-vous qu'une vision ait pu, dix, vingt, trente ans
auparavant, rvler l'avenir? Ce qui n'existe pas peut-il meurtrir ce
qui est ou annoncer ce qui sera?

--Ah! dit le docteur, vous voulez parler de la vision du roi de Sude.

--Non, je veux parler de ce que j'ai vu moi-mme.

--Vous!

--Moi.

--O cela?

--A Saint-Denis.

--Quand cela?

--En 1794, lors de la profanation des tombes.

--Ah! oui, coutez cela, docteur, dit M. Ledru.

--Quoi? qu'avez-vous vu? dites.

--Voici. En 1793 j'avais t nomm directeur du Muse des monuments
franais, et, comme tel, je fus prsent  l'exhumation des cadavres de
l'abbaye de Saint-Denis, dont les patriotes clairs avaient chang le
nom en celui de Franciade. Je puis, aprs quarante ans, vous raconter
les choses tranges qui ont signal cette profanation.

La haine que l'on tait parvenu  inspirer au peuple pour le roi Louis
XVI, et que n'avait pu assouvir l'chafaud du 21 janvier, avait remont
aux rois de sa race: on voulut poursuivre la monarchie jusqu' sa
source, les monarques jusque dans leur tombe, jeter au vent la cendre de
soixante rois.

Puis aussi peut-tre eut-on la curiosit de voir si les grands trsors
que l'on prtendait enferms dans quelques-uns de ces tombeaux s'taient
conservs aussi intacts qu'on le disait.

Le peuple se rua donc sur Saint-Denis.

Du 6 au 8 aot, il dtruisit cinquante et un tombeaux, l'histoire de
douze sicles.

Alors le gouvernement rsolut de rgulariser ce dsordre, de fouiller
pour son propre compte les tombeaux, et d'hriter de la monarchie, qu'il
venait de frapper dans Louis XVI, son dernier reprsentant.

Puis il s'agissait d'anantir jusqu'au nom, jusqu'au souvenir, jusqu'aux
ossements des rois; il s'agissait de rayer de l'histoire quatorze
sicles de monarchie.

Pauvres fous qui ne comprennent pas que les hommes peuvent parfois
changer l'avenir... jamais le pass.

On avait prpar dans le cimetire une grande fosse commune sur le
modle des fosses des pauvres. C'est dans cette fosse et sur un lit de
chaux que devaient tre jets, comme  une voirie, les ossements de ceux
qui avaient fait de la France la premire des nations, depuis Dagobert
jusqu' Louis XV.

Ainsi, satisfaction tait donne au peuple, mais surtout jouissance
tait donne  ces lgislateurs,  ces avocats,  ces journalistes
envieux, oiseaux de proie des rvolutions, dont l'oeil est bless par
toute splendeur, comme l'oeil de leurs frres, les oiseaux de nuit, est
bless par toute lumire.

L'orgueil de ceux qui ne peuvent difier est de dtruire.

Je fus nomm inspecteur des fouilles; c'tait pour moi un moyen de
sauver une foule de choses prcieuses. J'acceptai.

Le samedi 12 octobre, pendant que l'on instruisait le procs de la
reine; je fis ouvrir le caveau des Bourbons du ct des chapelles
souterraines, et je commenai par en tirer le cercueil de Henri IV, mort
assassin le 14 mai 1610, g de cinquante-sept ans.

Quant  la statue du Pont-Neuf, chef-d'oeuvre de Jean de Bologne et de
son lve, elle avait t fondue pour en faire des gros sous.

Le corps de Henri IV tait merveilleusement conserv; les traits du
visage, parfaitement reconnaissables, taient bien ceux que l'amour du
peuple et le pinceau de Rubens ont consacrs. Quand on le vit sortir le
premier de la tombe et paratre au jour dans son suaire, bien conserv
comme lui, l'motion fut grande, et  peine si ce cri de: Vive Henri
IV! si populaire en France, ne retentit point instinctivement sous les
votes de l'glise.

Quand je vis ces marques de respect, je dirai mme d'amour, je fis
mettre le corps tout debout contre une des colonnes du choeur, et l
chacun put venir le contempler.

Il tait vtu, comme de son vivant, de son pourpoint de velours noir,
sur lequel se dtachaient ses fraises et ses manchettes blanches; de sa
trousse de velours pareil au pourpoint, de bas de soie de mme couleur,
de souliers de velours.

Ses beaux cheveux grisonnants faisaient toujours une aurole autour de
sa tte, sa belle barbe blanche tombait toujours sur sa poitrine.

Alors commena une immense procession comme  la chsse d'un saint: des
femmes venaient toucher les mains du bon roi, d'autres baisaient le
bas de son manteau, d'autres faisaient mettre leurs enfants  genoux,
murmurant tout bas:

--Ah! s'il vivait, le pauvre peuple ne serait pas si malheureux. Et
elles eussent pu ajouter: Ni si froce, car ce qui fait la frocit du
peuple, c'est le malheur.

Cette procession dura pendant toute la journe du samedi 12 octobre, du
dimanche 13 et du lundi 14.

Le lundi les fouilles recommencrent aprs le dner des ouvriers,
c'est--dire vers trois heures aprs midi.

Le premier cadavre qui vit le jour aprs celui de Henri IV fut celui de
son fils, Louis XIII. Il tait bien conserv, et, quoique les traits
du visage fussent affaisss, on pouvait encore le reconnatre  sa
moustache.

Puis vint celui de Louis XIV, reconnaissable  ses grands traits qui ont
fait de son visage le masque typique des Bourbons; seulement il tait
noir comme de l'encre.

Puis vinrent successivement ceux de Marie de Mdicis, deuxime femme
de Henri IV; d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII; de Marie Thrse,
infante d'Espagne et femme de Louis XIV; et du grand dauphin.

Tous ces corps taient putrfis. Seulement celui du grand dauphin tait
en putrfaction liquide.

Le mardi, 15 octobre, les exhumations continurent.

Le cadavre de Henri IV tait toujours l debout contre sa colonne, et
assistant impassible  ce vaste sacrilge qui s'accomplissait  la fois
sur ses prdcesseurs et sur sa descendance.

Le mercredi 16, juste au moment o la reine Marie-Antoinette avait la
tte tranche sur la place de la Rvolution, c'est--dire  onze heures
du matin, on tirait  son tour du caveau des Bourbons le cercueil du roi
Louis XV.

Il tait, selon l'antique coutume du crmonial de France, couch 
l'entre du caveau o il attendait son successeur, qui ne devait pas
venir l'y rejoindre. On le prit, on l'emporta et on l'ouvrit dans le
cimetire seulement, et sur les bords de la fosse.

D'abord le corps retir du cercueil de plomb, et bien envelopp de linge
et de bandelettes, paraissait entier et bien conserv; mais, dgag de
ce qui l'enveloppait, il n'offrait plus que l'image de la plus hideuse
putrfaction, et il s'en chappa une odeur tellement infecte, que chacun
s'enfuit, et qu'on fut oblig de brler plusieurs livres de poudre pour
purifier l'air.

On jeta aussitt dans la fosse ce qui restait du hros du
Parc-aux-Cerfs, de l'amant de madame de Chteauroux, de madame de
Pompadour et de madame du Barry, et, tomb sur un lit de chaux vive, on
recouvrit de chaux vive ces immondes reliques.

J'tais rest le dernier pour faire brler les artifices et jeter
la chaux quand j'entendis un grand bruit dans l'glise; j'y entrai
vivement, et j'aperus un ouvrier qui se dbattait au milieu de
ses camarades, tandis que les femmes lui montraient le poing et le
menaaient.

Le misrable avait quitt sa triste besogne pour aller voir un spectacle
plus triste encore, l'excution de Marie-Antoinette; puis, enivr des
cris qu'il avait pousss et entendu pousser, de la vue du sang qu'il
avait vu rpandre, il tait revenu  Saint-Denis, et, s'approchant de
Henri IV dress contre son pilier, et toujours entour de curieux, et je
dirai presque de dvots:

--De quel droit, lui avait-il dit, restes-tu debout ici, toi, quand on
coupe la tte des rois sur la place de la Rvolution?

Et, en mme temps, saisissant la barbe de la main gauche, il l'avait
arrache, tandis que, de la droite, il donnait un soufflet au cadavre
royal.

Le cadavre tait tomb  terre en rendant un bruit sec, pareil  celui
d'un sac d'ossements qu'on et laiss tomber.

Aussitt un grand cri s'tait lev de tous cts. A tel autre roi que
ce, ft, on et pu risquer un pareil outrage, mais  Henri IV, au roi du
peuple, c'tait presque un outrage au peuple.

L'ouvrier sacrilge courait donc le plus grand risque lorsque j'accourus
 son secours.

Ds qu'il vit qu'il pouvait trouver en moi un appui, il se mit sous ma
protection. Mais, tout en le protgeant, je voulus le laisser sous le
poids de l'action infme qu'il avait commise.

--Mes enfants, dis-je aux ouvriers, laissez ce misrable, celui qu'il
a insult est en assez bonne position l-haut pour obtenir de Dieu son
chtiment.

Puis, lui ayant repris la barbe qu'il avait arrache au cadavre, et
qu'il tenait toujours de la main gauche, je le chassai de l'glise, en
lui annonant qu'il ne faisait plus partie des ouvriers que j'employais.
Les hues et les menaces de ses camarades le poursuivirent jusque dans
la rue.

Craignant de nouveaux outrages  Henri IV, j'ordonnai qu'il ft port
dans la fosse commune; mais, jusque-l, le cadavre fut accompagn de
marques de respect. Au lieu d'tre jet, comme les autres, au charnier
royal, il y fut descendu, dpos doucement et couch avec soin  l'un
des angles; puis une couche de terre, au lieu d'une couche de chaux, fut
pieusement tendue sur lui.

La journe finie, les ouvriers se retirrent, le gardien seul resta:
c'tait un brave homme que j'avais plac l, de peur que, la nuit, on
ne pntrt dans l'glise, soit pour excuter de nouvelles mutilations,
soit pour oprer de nouveaux vols; ce gardien dormait le jour et
veillait de sept heures du soir  sept heures du matin.

Il passait la nuit debout, et se promenait pour s'chauffer, ou assis
prs d'un feu allum contre un des piliers les plus proches de la porte.

Tout prsentait dans la basilique l'image de la mort, et la dvastation
rendait cette image de la mort plus terrible encore. Les caveaux taient
ouverts et les dalles dresses contre les murailles; les statues brises
jonchaient le pav de l'glise;  et l, des cercueils ventrs avaient
restitu les morts, dont ils croyaient n'avoir  rendre compte qu'au
jour du jugement dernier. Tout enfin portait l'esprit de l'homme, si cet
esprit tait lev,  la mditation; s'il tait faible,  la terreur.

Heureusement le gardien n'tait pas un esprit, mais une matire
organise. Il regardait tous ces dbris du mme oeil qu'il et regard
une fort en coupe ou un champ fauch, et n'tait proccup que de
compter les heures de la nuit, voix monotone de l'horloge, seule chose
qui ft reste vivante dans la basilique dsole.

Au moment o sonna minuit et o vibrait le dernier coup du marteau dans
les sombres profondeurs de l'glise, il entendit de grands cris venant
du ct du cimetire. Ces cris taient des cris d'appel, de longues
plaintes, de douloureuses lamentations.

Aprs le premier moment de surprise, il s'arma d'une pioche et s'avana
vers la porte qui faisait communication entre l'glise et le cimetire;
mais, cette porte ouverte, reconnaissant parfaitement que ces cris
venaient de la fosse des rois, il n'osa aller plus loin, referma la
porte, et accourut me rveiller  l'htel o je logeais.

Je me refusai d'abord  croire  l'existence de ces clameurs sortant de
la fosse royale; mais, comme je logeais juste en face de l'glise, le
gardien ouvrit ma fentre, et, au milieu du silence troubl par le seul
bruissement de la brise hivernale, je crus effectivement entendre de
longues plaintes qui me semblaient n'tre pas seulement la lamentation
du vent.

Je me levai et j'accompagnai le gardien jusque dans l'glise. Arriv l,
et le porche referm derrire nous, nous entendmes plus distinctement
les plaintes dont il avait parl. Il tait d'autant plus facile de
distinguer d'o venaient ces plaintes, que la porte du cimetire, mal
ferme par le gardien, s'tait rouverte derrire lui. C'tait donc du
cimetire effectivement que ces plaintes venaient.

Nous allummes deux torches et nous nous acheminmes vers la porte; mais
trois fois, en approchant de cette porte, le courant d'air qui s'tait
tabli du dehors au dedans les teignit. Je compris que c'tait comme
ces dtroits difficiles  franchir, et qu'une fois tant dans le
cimetire, nous n'aurions plus la mme lutte  soutenir. Je fis, outre
nos torches, allumer une lanterne. Nos torches s'teignirent; mais la
lanterne persista. Nous franchmes le dtroit, et, une fois dans le
cimetire, nous rallummes nos torches, que respecta le vent.

Cependant, au fur et  mesure que nous approchions, les clameurs s'en
taient alles mourantes, et, au moment o nous arrivmes au bord de la
fosse, elles taient  peu prs teintes.

Nous secoumes nos torches au-dessus de la vaste ouverture, et, au
milieu des ossements, sur cette couche de chaux et de terre toute troue
par eux, nous vmes quelque chose d'informe qui se dbattait.

Ce quelque chose ressemblait  un homme.

--Qu'avez-vous et que voulez-vous? demandai-je  cette espce d'ombre.

--Hlas! murmura-t-elle, je suis le misrable ouvrier qui a donn un
soufflet  Henri IV.

--Mais comment es-tu l? demandai-je

--Tirez-moi d'abord de l, monsieur Lenoir, car je me meurs, et ensuite
vous saurez tout.

Du moment que le gardien des morts s'tait convaincu qu'il avait affaire
 un vivant, la terreur qui d'abord s'tait empare de lui avait
disparu, il avait dj dress une chelle couche dans les herbes du
cimetire, tenant cette chelle debout et attendant mes ordres.

Je lui ordonnai de descendre l'chelle dans la fosse, et j'invitai
l'ouvrier  monter. Il se trana, en effet, jusqu' la base de
l'chelle; mais, arriv l, lorsqu'il fallut se dresser debout et monter
les chelons, il s'aperut qu'il avait une jambe et un bras casss.

Nous lui jetmes une corde avec un noeud coulant; il passa cette corde
sous ses paules. Je conservai l'autre extrmit de la corde entre mes
mains; le gardien descendit quelques chelons, et, grce  ce double
soutien, nous parvnmes  tirer ce vivant de la compagnie des morts.

A peine fut-il hors de la fosse, qu'il s'vanouit. Nous l'emportmes
prs du feu; nous le couchmes sur un lit de paille, puis j'envoyai le
gardien chercher un chirurgien.

[Illustration:--J'interrogeai alors le bless.]

Le gardien revint avec un docteur avant que le bless et repris
connaissance, et ce fut seulement pendant l'opration qu'il ouvrit les
yeux.

Le pansement fait, je remerciai le chirurgien, et, comme je voulais
savoir par quelle trange circonstance le profanateur se trouvait
dans la tombe royale, je renvoyai  son tour le gardien. Celui-ci ne
demandait pas mieux que d'aller se coucher aprs les motions d'une
pareille nuit, et je restai seul prs de l'ouvrier. Je m'assis sur une
pierre prs de la paille ou il tait couch et en face du foyer dont
la flamme tremblante clairait la partie de l'glise o nous tions,
laissant toutes les profondeurs dans une obscurit d'autant plus
paisse, que la partie o nous nous trouvions tait dans une plus grande
lumire.

J'interrogeai alors le bless, voici ce qu'il me raconta.

Son renvoi l'avait peu inquit. Il avait de l'argent dans sa poche, et
jusque-l il avait vu qu'avec de l'argent on ne manquait de rien.

En consquence, il tait all s'tablir au cabaret. Au cabaret, il avait
commenc d'entamer une bouteille, mais au troisime verre il avait vu
entrer l'hte.

--Avons-nous bientt fini? avait demand celui-ci.

--Et pourquoi cela? avait rpondu l'ouvrier.

--Mais parce que j'ai entendu dire que c'tait toi qui avais donn un
soufflet  Henri IV.

--Eh bien! oui, c'est moi! dit insolemment l'ouvrier. Aprs?

--Aprs? je ne veux pas donner  boire  un mchant coquin comme toi,
qui appellera la maldiction sur ma maison.

--Ta maison, ta maison est la maison de tout le monde, et, du moment o
l'on paye, on est chez soi.

--Oui, mais tu ne payeras pas, toi.

--Et pourquoi cela?

--Parce que je ne veux pas de ton argent, Or, comme tu ne payeras pas,
tu ne seras pas chez toi, mais chez moi; et, comme tu seras chez moi,
j'aurai le droit de le mettre  la porte.

--Oui, si tu es le plus fort.

--Si je ne suis pas le plus fort, j'appellerai mes garons.

--Eh bien! appelle un peu, que nous voyions.

Le cabaretier avait appel; trois garons, prvenus d'avance, taient
entrs  sa voix, chacun avec un bton  la main, et force avait t 
l'ouvrier, si bonne envie qu'il et de rsister, de se retirer sans mot
dire.

Alors il tait sorti, avait err quelque temps par la ville, et, 
l'heure du dner, il tait entr chez le gargotier o les ouvriers
avaient l'habitude de prendre leurs repas.

Il venait de manger sa soupe quand les ouvriers, qui avaient fini leur
journe, entrrent.

En l'apercevant, ils s'arrtrent au seuil, et, appelant l'hte, lui
dclarrent que, si cet homme continuait  prendre ses repas chez lui,
ils dserteraient sa maison depuis le premier jusqu'au dernier.

Le gargotier demanda ce qu'avait fait cet homme, qui tait ainsi en
proie  la rprobation gnrale.

On lui dit que c'tait l'homme qui avait donn un soufflet  Henri IV.

--Alors, sors d'ici! dit le gargotier en s'avanant vers lui, et puisse
ce que tu as mang te servir de poison!

Il y avait encore moins possibilit de rsister chez le gargotier que
chez le marchand de vin. L'ouvrier maudit se leva en menaant ses
camarades, qui s'cartrent devant lui, non pas  cause des menaces
qu'il avait profres, mais  cause de la profanation qu'il avait
commise.

Il sortit la rage dans le coeur, erra une partie de la soire dans les
rues de Saint-Denis, jurant et blasphmant. Puis, vers les dix heures,
il s'achemina vers son garni.

Contre l'habitude de la maison, les portes taient fermes.

Il frappa  la porte. Le logeur parut  une fentre. Comme il faisait
nuit sombre, il ne put reconnatre celui qui frappait.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

L'ouvrier se nomma.

--Ah! dit le logeur, c'est toi qui as donn un soufflet  Henri IV;
attends.

--Quoi! que faut-il que j'attende? dit l'ouvrier avec impatience.

En mme temps, un paquet tomba  ses pieds.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'ouvrier.

--Tout ce qu'il y a  toi ici.

--Comment! tout ce qu'il y a  moi ici.

--Oui, tu peux aller coucher o tu voudras; je n'ai pas envie que ma
maison me tombe sur la tte.

L'ouvrier, furieux, prit un pav et le jeta dans la porte.

--Attends, dit le logeur, je vais rveiller tes compagnons, et nous
allons voir.

L'ouvrier comprit qu'il n'avait rien de bon  attendre. Il se retira,
et, ayant trouv une porte ouverte  cent pas de l, il entra et se
coucha sous un hangar.

Sous ce hangar, il y avait de la paille; il se coucha sur cette paille
et s'endormit.

A minuit moins un quart, il lui sembla que quelqu'un lui touchait sur
l'paule. Il se rveilla, et vit devant lui une forme blanche ayant
l'aspect d'une femme, et qui lui faisait signe de le suivre.

Il crut que c'tait une de ces malheureuses qui ont toujours un gte et
du plaisir  offrir  qui peut payer le gte et le plaisir; et, comme il
avait de l'argent, comme il prfrait passer la nuit  couvert et couch
dans un lit,  la passer dans un hangar et couch sur la paille, il se
leva et suivit la femme.

La femme longea un instant les maisons du ct gauche de la Grande-Rue,
puis elle traversa la rue, prit une ruelle  droite, faisant toujours
signe  l'ouvrier de la suivre.

Celui-ci, habitu  ce mange nocturne, connaissant par exprience les
ruelles o se logent ordinairement les femmes du genre de celle qu'il
suivait, ne fit aucune difficult et s'engagea dans la ruelle.

La ruelle aboutissait aux champs; il crut que cette femme habitait une
maison isole, et la suivit encore.

Au bout de cent pas, ils traversrent une brche; mais, tout  coup,
ayant lev les yeux, il aperut devant lui la vieille abbaye de Saint
Denis, avec son clocher gigantesque et ses fentres lgrement teintes
par le feu intrieur, prs duquel veillait le gardien.

Il chercha des yeux la femme; elle avait disparu.

Il tait dans le cimetire.

Il voulut repasser par la brche. Mais sur cette brche, sombre,
menaant, le bras tendu vers lai, il lui sembla voir le spectre de Henri
IV.

Le spectre fit un pas en avant, et l'ouvrier un pas en arrire.

Au quatrime ou cinquime pas, la terre manqua sous ses pieds, et il
tomba  la renverse dans la fosse.

Alors, il lui sembla voir se dresser autour de lui tous ces rois,
prdcesseurs et descendants de Henri IV; alors, il lui sembla qu'ils
levaient sur lui les uns leurs sceptres, les autres leurs mains de
justice, en criant malheur au sacrilge. Alors, il lui sembla qu'au
contact de ces mains de justice et de ces sceptres pesants comme du
plomb, brlants comme du feu, il sentait l'un aprs l'autre ses membres
briss.

C'est en ce moment que minuit sonnait et que la gardien entendait les
plaintes.

Je fis ce que je pus pour rassurer ce malheureux; mais sa raison tait
gare, et, aprs un dlire de trois jours, il mourut en criant: Grce!

--Pardon, dit le docteur, mais je ne comprends point parfaitement la
consquence de votre rcit. L'accident de votre ouvrier prouve que, la
tte proccupe de ce qui lui tait arriv dans la journe, soit en tat
de veille, soit en tat de somnambulisme, il s'est mis  errer la nuit;
qu'en errant, il est entr dans le cimetire, et que, tandis qu'il
regardait en l'air, au lieu de regarder  ses pieds, il est tomb dans
la fosse o naturellement il s'est, dans sa chute, cass un bras et une
jambe. Or, vous avez parl d'une prdiction qui s'est ralise, et je ne
vois pas dans tout ceci la plus petite prdiction.

--Attendez, docteur, dit le chevalier, l'histoire que je viens de
raconter, et qui, vous avez raison, n'est qu'un fait, mne tout droit 
cette prdiction que je vais vous dire, et qui est un mystre.

Cette prdiction, la voici:

Vers le 20 janvier 1794, aprs la dmolition du tombeau de Franois Ier,
on ouvrit le spulcre de la comtesse de Flandre, fille de Philippe le
Long.

Ces deux tombeaux taient les derniers qui restaient  fouiller; tous
les caveaux taient effondrs, tous les spulcres taient vides, tous
les ossements taient au charnier.

Une dernire spulture tait reste inconnue: c'tait celle du cardinal
de Metz, qui, disait-on, avait t enterr  Saint-Denis.

Tous les caveaux avaient t referms ou  peu prs, caveau des Valois,
et caveau des Charles. Il ne restait que le caveau des Bourbons, que
l'on devait fermer le lendemain.

Le gardien passait sa dernire nuit dans cette, glise o il n'y avait
plus rien  garder; permission lui avait donc t donne de dormir, et
il profitait de la permission.

A minuit, il fut rveill par le bruit de l'orgue et des chants
religieux. Il se rveilla, se frotta les yeux et tourna la tte vers le
choeur, c'est--dire du ct ou venaient les chants.

Alors, il vit avec tonnement les stalles du choeur garnies par les
religieux de Saint-Denis; il vit un archevque officiant  l'autel; il
vit la chapelle ardente allume; et, sous la chapelle ardente allume,
le grand drap d'or mortuaire qui, d'habitude, ne recouvre que le corps
des rois.

Au moment o il se rveillait, la messe tait finie et le crmonial de
l'enterrement commenait.

Le sceptre, la couronne et la main de justice, poss sur un coussin de
velours rouge, taient remis aux hrauts, qui les prsentrent  trois
princes, lesquels les prirent.

Aussitt s'avancrent, plutt glissant que marchant, et sans que
le bruit de leurs pas veillt le moindre cho dans la salle, les
gentilshommes de la chambre qui prirent le corps et qui le portrent
dans le caveau des Bourbons, rest seul ouvert, tandis que tous les
autres taient referms.

Alors, le roi d'armes y descendit, et, lorsqu'il y fut descendu, il cria
aux autres hrauts d'avoir  y venir faire leur office.

Le roi d'armes et les hrauts taient au nombre de cinq.

Du fond du caveau, le roi d'armes appela le premier hraut, qui
descendit, portant les perons; puis le second, qui descendit, portant
les gantelets; puis le troisime, qui descendit, portant l'cu; puis le
quatrime, qui descendit, portant l'armet timbr; puis le cinquime, qui
descendit, portant la cotte d'armes.

Ensuite, il appela le premier valet tranchant, qui apporta la bannire;
les capitaines des Suisses, des archers de la garde et des deux cents
gentilshommes de la maison; le grand cuyer, qui apporta l'pe royale;
le premier chambellan, qui apporta la bannire de France; le grand
matre, devant lequel tous les matres d'htel passrent, jetant leurs
btons blancs dans le caveau et saluant les trois princes porteurs de la
couronne, du sceptre et de la main de justice, au fur et  mesure qu'ils
dfilaient; les trois princes, qui apportrent  leur tour sceptre, main
de justice et couronne.

Alors, le roi d'armes cria  voix haute et par trois fois:

Le roi est mort; vive le roi!--Le roi est mort; vive le roi!--Le roi
est mort; vive le roi!

Un hraut, qui tait rest dans le choeur, rpta le triple cri.

Enfin, le grand matre brisa sa baguette en signe que la maison royale
tait rompue, et que les officiers du roi pouvaient se pourvoir.

Aussitt les trompettes retentirent et l'orgue s'veilla.

Puis, tandis que les trompettes sonnaient toujours plus faiblement,
tandis que l'orgue gmissait de plus en plus bas, les lumires des
cierges plirent, les corps des assistants s'effacrent, et, au dernier
gmissement de l'orgue, au dernier son de la trompette, tout disparut.

Le lendemain, le gardien, tout en larmes, raconta l'enterrement royal
qu'il avait vu, et auquel, lui, pauvre homme, assistait seul, prdisant
que ces tombeaux mutils seraient remis en place, et que, malgr les
dcrets de la Convention et l'oeuvre de la guillotine, la France
reverrait une nouvelle monarchie et Saint-Denis de nouveaux rois.

Cette prdiction valut la prison et presque l'chafaud au pauvre diable,
qui, trente ans plus tard, c'est--dire le 20 septembre 1824, derrire
la mme colonne o il avait eu sa vision, me disait, en me tirant par la
basque de mon habit:

--Eh bien! monsieur Lenoir, quand je vous disais que nos pauvres rois
reviendraient un jour  Saint-Denis, m'tais-je tromp?

En effet, ce jour-l on enterrait Louis XVIII avec le mme crmonial
que le gardien des tombeaux avait vu pratiquer trente ans auparavant.

--Expliquez celle-l, docteur.

[Illustration: Alors il vit avec tonnement les stalles du choeur
garnies par les religieux de Saint-Denis.]

[Illustration]




                                 X


                            L'ARTIFAILLE.

Soit qu'il ft convaincu, soit, ce qui est plus probable, que la
ngation lui part difficile vis--vis d'un homme comme le chevalier
Lenoir, le docteur se tut.

Le silence du docteur laissait le champ libre aux commentateurs; l'abb
Moulle s'lana dans l'arne.

--Tout ceci me confirme dans mon systme, dit-il.--Et quel est votre
systme? demanda le docteur, enchant de reprendre la polmique avec
de moins rudes jouteurs que M. Ledru et le chevalier Lenoir.--Que nous
vivons entre deux mondes invisibles, peupls, l'un d'esprits infernaux,
l'autre d'esprits clestes; qu' l'heure de notre naissance deux gnies,
l'un bon, l'autre mauvais, viennent prendre place  nos cts, nous
accompagnent toute notre vie, l'un nous soufflant le bien, l'autre le
mal, et qu' l'heure de notre mort celui qui triomphe s'empare de nous:
ainsi, notre corps devient ou la proie d'un dmon ou la demeure d'un
ange; chez la pauvre Solange, le bon gnie avait triomph, et c'tait
lui qui vous disait adieu, Ledru, par les lvres muettes de la jeune
martyre, chez le brigand condamn par le juge cossais, c'tait le
dmon qui tait rest matre de la place, et c'est lui qui venait
successivement au juge sous la forme d'un chat, dans l'habit d'un
huissier, avec l'apparence d'un squelette; enfin, dans le dernier cas,
c'est l'ange de la monarchie qui a veng sur le sacrilge la terrible
profanation des tombeaux, et qui, comme le Christ se manifestant aux
humbles, a montr la restauration future de la royaut  un pauvre
gardien de tombeaux, et cela avec autant de pompe que si la crmonie
fantastique avait eu pour tmoins tous les futurs dignitaires de la
cour de Louis XVIII.--Mais enfin, monsieur l'abb, dit le docteur,
tout systme est fond sur une conviction.--Sans doute.--Mais cette
conviction, pour qu'elle soit relle, il faut qu'elle repose sur un
fait.--C'est aussi sur un fait que la mienne repose.--Sur un fait qui
vous a t racont par quelqu'un en qui vous avez toute confiance.--Sur
un fait qui m'est arriv  moi-mme.--Ah! l'abb; voyons le fait.

--Volontiers. Je suis n sur cette partie de l'hritage des anciens rois
qu'on appelle aujourd'hui le dpartement de l'Aisne, et qu'on appelait
autrefois l'Ile-de-France; mon pre et ma mre habitaient un petit
village situ au milieu de la fort de Villers-Cotterets, et qu'on
appelle Fleury. Avant ma naissance, mes parents avaient dj eu cinq
enfants, trois garons et deux filles, qui, tous, taient morts. Il en
rsulta que, lorsque ma mre se vit enceinte de moi, elle me voua au
blanc jusqu' l'ge de sept ans, et mon pre promit un plerinage 
Notre-Dame-de-Liesse.

Ces deux voeux ne sont point rares en province, et ils avaient entre eux
une relation directe, puisque le blanc est la couleur de la Vierge, et
que Notre-Dame-de-Liesse n'est autre que la vierge Marie.

Malheureusement, mon pre mourut pendant la grossesse de ma mre; mais
ma mre, qui tait une femme pieuse, ne rsolut pas moins d'accomplir le
double voeu dans toute sa rigueur: aussitt ma naissance, je fus habill
de blanc des pieds  la tte, et, aussitt qu'elle put marcher, ma mre
entreprit  pied, comme il avait t vot, le plerinage sacr.

Notre-Dame-de-Liesse, heureusement, n'tait situe qu' quinze ou seize
lieues du village de Fleury; en trois tapes, ma mre fut rendue 
destination.

L, elle fit ses dvotions, et reut des mains du cur une mdaille
d'argent, qu'elle m'attacha au cou.

Grce  ce double voeu, je fus exempt de tous les accidents de la
jeunesse, et, lorsque j'eus atteint l'ge de raison, soit rsultat de
l'ducation religieuse que j'avais reue, soit influence de la mdaille,
je me sentis entran vers l'tat ecclsiastique; ayant fait mes tudes
au sminaire de Soissons, j'en sortis prtre en 1780, et fus envoy
vicaire  tampes.

Le hasard fit que je fus attach  celle des quatre glises d'tampes
qui est sous l'invocation de Notre-Dame.

Cette glise est un des merveilleux monuments que l'poque romane a
lgus au moyen ge. Fonde par Robert le Fort, elle fut acheve au
douzime sicle seulement; elle a encore aujourd'hui des vitraux
admirables qui, lors de son dification rcente, devaient admirablement
s'harmonier avec la peinture et la dorure qui couvraient ses colonnes et
en enrichissaient les chapiteaux.

Tout enfant, j'avais fort aim ces merveilleuses efflorescences de
granit que la foi a fait sortir de terre du dixime au seizime sicle,
pour couvrir le sol de la France, cette fille ane de Rome, d'une fort
d'glises, et qui s'arrta quand la foi mourut dans les coeurs, tue par
le poison de Luther et de Calvin.

J'avais jou, tout enfant, dans les ruines de Saint-Jean de Soissons;
j'avais rjoui mes yeux aux fantaisies de toutes ces moulures, qui
semblent des fleurs ptrifies, de sorte que, lorsque je vis Notre-Dame
d'tampes, je fus heureux que le hasard, ou plutt la providence, m'et
donn, hirondelle, un semblable nid; alcyon, un pareil vaisseau.

Aussi mes moments heureux taient ceux que je passais dans l'glise.
Je ne veux pas dire que ce ft un sentiment purement religieux qui m'y
retnt; non, c'tait un sentiment de bien-tre qui peut se comparer 
celui de l'oiseau que l'on tire de la machine pneumatique, o l'on a
commenc  faire le vide, pour le rendre  l'espace et  la libert Mon
espace  moi, c'tait celui qui s'tendait du portail  l'abside; ma
libert, c'tait de rver, pendant deux heures,  genoux sur une tombe
ou accoud  une colonne.--A quoi rvais-je? ce n'tait certainement pas
 quelque argutie thologique; non, c'tait  cette lutte ternelle du
bien et du mal, qui tiraille l'homme depuis le jour du pch; c'tait
 ces beaux anges aux ailes blanches,  ces hideux dmons aux faces
rouges, qui,  chaque rayon de soleil, tincelaient sur les vitraux, les
uns resplendissants du feu cleste, les autres flamboyants aux flammes
de l'enfer. Notre-Dame enfin, c'tait ma demeure: l, je vivais, je
pensais, je priais. La petite maison presbytrienne qu'on m'avait donne
n'tait que mon pied--terre, j'y mangeais et j'y couchais, voil tout.

Encore souvent ne quittais-je ma belle Notre-Dame qu' minuit ou une
heure du matin.

On savait cela. Quand je n'tais pas au presbytre, j'tais 
Notre-Dame. On venait m'y chercher, et l'on m'y trouvait.

Des bruits du monde, bien peu parvenaient jusqu' moi, renferm comme je
l'tais dans ce sanctuaire de religion, et surtout de posie.

Cependant, parmi ces bruits, il y en avait un qui intressait tout le
monde, petits et grands, clercs et laques. Les environs d'tampes
taient dsols par les exploits d'un successeur, ou plutt d'un rival
de Cartouche et de Poulailler, qui, pour l'audace, paraissait devoir
suivre les traces de ses prdcesseurs.

Ce bandit, qui s'attaquait  tout, mais particulirement aux glises,
avait nom l'Artifaille.

Une chose qui me fit donner une attention plus particulire aux exploits
de ce brigand, c'est que sa femme, qui demeurait dans la ville basse
d'tampes, tait une de mes pnitentes les plus assidues. Brave et digne
femme, pour qui le crime dans lequel tait tomb son mari tait un
remords, et qui, se croyant responsable devant Dieu, comme pouse,
passait sa vie en prires et en confession, esprant, par ses oeuvres
saintes, attnuer l'impit de son mari.

Quant  lui, je viens de vous le dire, c'tait un bandit ne craignant
ni Dieu ni diable, prtendant que la socit tait mal faite, et
qu'il tait envoy sur la terre pour la corriger; que, grce  lui,
l'quilibre se rtablirait dans les fortunes, et qu'il n'tait que le
prcurseur d'une secte que l'on verrait apparatre un jour, et qui
prcherait ce que, lui, mettait en pratique, c'est--dire la communaut
des biens.

Vingt fois il avait t pris et conduit en prison; mais, presque
toujours,  la deuxime ou troisime nuit; on avait trouv la prison
vide; comme on ne savait de quelle faon se rendre compte de ces
vasions, on disait qu'il avait trouv l'herbe qui coupe le fer.

Il y avait donc un certain merveilleux qui s'attachait  cet homme.

Quant  moi, je n'y songeais, je l'avoue, que quand sa pauvre femme
venait se confesser  moi, m'avouant ses terreurs et me demandant mes
conseils.

Alors, vous le comprenez, je lui conseillais d'employer toute son
influence sur son mari pour le ramener dans la bonne voie. Mais
l'influence de la pauvre femme tait bien faible. Il lui restait donc
cet ternel recours en grce que la prire ouvre devant le Seigneur.

Les ftes de Pques de l'anne 1783 approchaient. C'tait dans la nuit
du jeudi au vendredi saint. J'avais, dans la journe du jeudi, entendu
grand nombre de confessions, et, vers huit heures du soir, je m'tais
trouv tellement fatigu, que je m'tais endormi dans le confessionnal.

Le sacristain m'avait vu endormi; mais, connaissant mes habitudes, et
sachant que j'avais sur moi une clef de la petite porte de l'glise,
il n'avait pas mme song  m'veiller; ce qui m'arrivait ce soir-l
m'tait arriv cent fois.

Je dormais donc, lorsqu'au milieu de mon sommeil je sentis rsonner
comme un double bruit. L'un tait la vibration du marteau de bronze
sonnant minuit; l'autre tait le froissement d'un pas sur la dalle.

J'ouvris les yeux, et je m'apprtais  sortir du confessionnal quand,
dans le rayon de lumire jet par la lune  travers les vitraux d'une
des fentres, il me sembla voir passer un homme.

Comme cet homme marchait avec prcaution, regardant autour de lui
 chaque pas qu'il faisait, je compris que ce n'tait ni un des
assistants, ni le bedeau, ni le chantre, ni aucun des habitus de
l'glise, mais quelque intrus se trouvant l en mauvaise intention.

Le visiteur nocturne s'achemina vers le choeur. Arriv l, il s'arrta,
et, au bout d'un instant, j'entendis le coup sec du fer sur une pierre 
feu; je vis ptiller une tincelle, un morceau d'amadou s'enflamma, et
une allumette alla fixer sa lumire errante  l'extrmit d'un cierge
pos sur l'autel.

A la lueur de ce cierge, je pus voir alors un homme de taille mdiocre,
portant  la ceinture deux pistolets et un poignard,  la figure
railleuse plutt que terrible, et qui, jetant un regard investigateur
dans toute l'tendue de la circonfrence claire par le cierge, parut
compltement rassur par cet examen.

En consquence, il tira de sa poche, non pas un trousseau de clefs, mais
un trousseau de ces instruments destins  les remplacer, et que l'on
appelle rossignol, du nom sans doute de ce fameux Rossignol, qui se
vantait d'avoir la clef de tous les chiffres,  l'aide d'un de
ces instruments, il ouvrit le tabernacle, en tirant d'abord le
saint-ciboire, magnifique coupe de vieil argent, cisele sous Henri II,
puis un ostensoir massif, qui avait t donn  la ville par la reine
Marie-Antoinette, puis enfin deux burettes de vermeil.

Comme c'tait tout ce que renfermait le tabernacle, il le referma avec
soin, et se mit  genoux pour ouvrir le dessous de l'autel, qui faisait
chsse.

Le dessous de l'autel renfermait une Notre-Dame en cire couronne d'une
couronne d'or et de diamants et couverte d'une robe toute brode de
pierreries.

Au bout de cinq minutes, la chsse, dont, au reste, le voleur et pu
briser les parois de glace, tait ouverte, comme le tabernacle,  l'aide
d'une fausse clef, et il s'apprtait  joindre la robe et la couronne 
l'ostensoir, aux burettes et au saint-ciboire, lorsque, ne voulant pas
qu'un pareil vol s'accomplt, je sortis du confessionnal, et m'avanai
vers l'autel.

Le bruit que je produisis en ouvrant la porte fit retourner le voleur.
Il se pencha de mon ct, et essaya de plonger son regard dans les
lointaines obscurits de l'glise; mais le confessionnal tait hors de
la porte de la lumire, de sorte qu'il ne me vit rellement que lorsque
j'entrai dans le cercle clair par la flamme tremblotante du cierge.

En apercevant un homme, le voleur s'appuya contre l'autel, tira un
pistolet de sa ceinture et le dirigea vers moi.

Mais,  ma longue robe noire, il put bientt voir que je n'tais qu'un
simple prtre inoffensif, et n'ayant pour toute sauvegarde que la foi,
pour toute arme que la parole.

Malgr la menace du pistolet dirig contre moi, j'avanai jusqu'aux
marches de l'autel. Je sentais que, s'il tirait sur moi, ou le pistolet
raterait, ou la balle dvierait; j'avais la main  ma mdaille, et je me
sentais tout entier couvert du saint amour de Notre-Dame.

Cette tranquillit du pauvre vicaire parut mouvoir le bandit.

--Que voulez-vous? me dit-il d'une voix qu'il s'efforait de rendre
assure.--Vous tes l'Artifaille? lui dis-je.--Parbleu, rpondit-il, qui
donc oserait, si ce n'tait moi, pntrer seul dans une glise, comme
je le fais?--Pauvre pcheur endurci qui tires orgueil de ton crime,
lui dis-je, ne comprends-tu pas qu' ce jeu que tu joues tu perds non
seulement ton corps, mais encore ton me?--Bah! dit-il, quant  mon
corps, je l'ai sauv dj tant de fois, que j'ai bonne esprance de le
sauver encore, et, quant  mon me...--Eh bien! quant  ton me!--Cela
regarde ma femme: elle est sainte pour deux, et elle sauvera mon me en
mme temps que la sienne.--Vous avez raison, votre femme est une sainte
femme, mon ami, et elle mourrait certainement de douleur si elle
apprenait que vous eussiez accompli le crime que vous tiez en train
d'excuter.--Oh! oh! vous croyez qu'elle mourra de douleur, ma pauvre
femme?--J'en suis sr.--Tiens! je vais donc tre veuf, continua le
brigand en clatant de rire et tendant les mains vers les vases sacrs.

Mais je montai les trois marches de l'autel et lui arrtai le bras.

--Non, lui dis-je, car vous ne commettrez pas ce sacrilge.--Et qui m'en
empchera?--Moi.--Par la force?--Non, par la persuasion. Dieu n'a pas
envoy ses ministres sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui
est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu cleste.
Mon ami, ce n'est pas pour l'glise, qui peut se procurer d'autres
vases, mais pour vous, qui ne pourrez pas racheter votre pch; mon ami,
vous ne commettrez pas ce sacrilge.--Ah ! mais vous croyez donc que
c'est le premier, mon brave homme?--Non, je sais que c'est le dixime,
le vingtime, le trentime peut-tre, mais qu'importe? Jusqu'ici
vos yeux taient ferms, vos yeux s'ouvriront ce soir, voil tout.
N'avez-vous pas entendu dire qu'il y avait un homme nomm Saul qui
gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne? Eh bien! cet
homme, il avait les yeux couverts d'cailles, comme il le dit lui-mme;
un jour les cailles tombrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint
Paul.--Dites-moi donc, monsieur l'abb, saint Paul n'a-t-il pas t
pendu?--Oui.--Eh bien! a quoi cela lui a-t-il servi de voir?--Cela lui
a servi  tre convaincu que, parfois, le salut est dans le supplice.
Aujourd'hui, saint Paul a laiss un nom vnr sur la terre, et jouit de
la batitude ternelle dans le ciel.--A quel ge est-il arriv 
saint Paul de voir?-- trente-cinq ans.--J'ai pass l'ge, j'en ai
quarante.--Il est toujours temps de se repentir. Sur la croix, Jsus
disait au mauvais larron:--Un mot de prire, et je te sauve.--Ah a! tu
tiens donc  ton argenterie? dit le bandit en me regardant.--Non. Je
tiens  ton me, que je veux sauver.--A mon me! Tu me feras accroire
cela; tu t'en moques pas mal!--Veux-tu que je te prouve que c'est  ton
me que je tiens? lui dis-je.--Oui, donne-moi cette preuve, tu me
feras plaisir.--A combien estimes-tu le vol que tu vas commettre cette
nuit?--Eh! eh! fit le brigand en regardant les burettes, le calice,
l'ostensoir et la robe de la Vierge avec complaisance,  mille cus.--A
mille cus?--Je sais bien que cela vaut le double; mais il faudra
perdre au moins les deux tiers dessus; ces diables de juifs sont si
voleurs!--Viens chez moi.--Chez toi?--Oui, chez moi, au presbytre.
J'ai une somme de mille francs, je te la donnerai acompte.--Et les deux
autres mille?--Les deux autres mille? eh bien! je te promets, foi de
prtre, que j'irai dans mon pays; ma mre a quelque bien, je vendrai
trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille
francs, et je le les donnerai.--Oui, pour que tu me donnes un
rendez-vous et que tu me fasses tomber dans quelque pige?--Tu ne crois
pas ce que tu dis l, fis-je en tendant la main vers lui.--Eh bien!
c'est vrai, je n'y crois pas, dit-il d'un air sombre. Mais ta mre, elle
est donc riche?--Ma mre est pauvre.--Elle sera ruine, alors?--Quand je
lui aurai dit qu'au prix de sa ruine j'ai sauv une me, elle me bnira.
D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et
j'aurai toujours pour deux.--J'accepte, dit-il; allons chez toi.--Soit,
mais attends.--Quoi?--Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as
pris, referme-le  clef, cela te portera bonheur.

Le sourcil du bandit se frona comme celui d'un homme que la foi envahit
malgr lui: il replaa les vases sacrs dans le tabernacle et le
referma.--Viens, dit-il.--Fais d'abord le signe de la croix, lui dis-je.

[Illustration:--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.]

Il essaya de jeter un rire moqueur, mais le rire commenc s'interrompit
de lui-mme.

Puis il fit le signe de la croix.

--Maintenant, suis-moi, lui dis-je.

Nous sortmes par la petite porte; en moins de cinq minutes, nous fmes
chez moi.

Pendant le chemin, si court qu'il ft, le bandit avait paru fort
inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le
faire tomber dans quelque embuscade.

Arriv chez moi, il se tint prs de la porte.

--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.--Attends, rpondis-je.

J'allumai une bougie  mon feu mourant; j'ouvris une armoire, j'en tirai
un sac.

--Les voil; lui dis-je.

Et je lui donnai le sac.

--Maintenant les deux autres mille, quand les aurai-je?--Je te demande
six semaines.--C'est bien, je te donne six semaines.--A qui les
remettrai-je?

Le bandit rflchit un instant.

--A ma femme, dit-il.--C'est bien!--Mais elle ne saura pas d'o ils
viennent ni comment je les ai gagns?--Elle ne le saura pas, ni elle
ni personne. Et jamais,  ton tour, tu ne tenteras rien ni contre
Notre-Dame d'tampes ni contre toute autre glise sous l'invocation
de la Vierge?--Jamais!--Sur ta parole?--Foi de l'Artifaille.--Va, mon
frre, et ne pche plus.

Je le saluai en lui faisant signe de la main qu'il tait libre de se
retirer.

Il parut hsiter un moment; puis, ouvrant la porte avec prcaution, il
disparut.

Je me mis  genoux... et je priai pour cet homme.

Je n'avais pas fini ma prire que j'entendis frapper  la porte.

--Entrez, dis-je sans me retourner.

Quelqu'un effectivement, me voyant en prire, s'arrta en entrant et se
tint debout derrire moi.

--Lorsque j'eus achev mon oraison, je me retournai, et je vis
l'Artifaille immobile et droit prs de la porte, ayant son sac sous son
bras.

--Tiens, me dit-il, je te rapporte tes mille francs.--Mes mille
francs?--Oui, et je te tiens quitte des deux mille autres.--Et cependant
la promesse que tu m'as faite subsiste?--Parbleu!--Tu te repens
donc?--Je ne sais pas si je me repens, oui ou non, mais je ne veux pas
de ton argent, voil tout.

Et il posa le sac sur le rebord du buffet.

Puis, le sac dpos, il s'arrta comme pour demander quelque chose; mais
cette demande, on le sentait, avait peine  sortir de ses lvres.

--Que dsirez-vous? lui demandai-je. Parlez, mon ami. Ce que vous venez
de faire est bien; n'ayez pas honte de faire mieux.--Tu as une grande
dvotion  Notre-Dame? me demanda-t-il.--Une grande.--Et tu crois que,
par son intercession, un homme, si coupable qu'il soit, peut tre sauv
 l'heure de la mort? Eh bien! en change de tes trois mille francs,
dont je te tiens quitte, donne-moi quelque relique, quelque chapelet,
quelque reliquaire que je puisse baiser  l'heure de ma mort.

Je dtachai la mdaille et la chane d'or que ma mre m'avait passes au
cou le jour de ma naissance, qui ne m'avaient jamais quitt depuis, et
je les donnai au brigand.

Le brigand posa ses lvres sur la mdaille et s'enfuit.

Un an s'coula sans que j'entendisse parler de l'Artifaille; sans doute
il avait quitt tampes pour aller exercer ailleurs.

Sur ces entrefaites, je reus une lettre de mon confrre, le vicaire
de Fleury. Ma bonne mre tait bien malade et m'appelait prs d'elle.
J'obtins un cong et je partis.

Six semaines ou deux mois de bons soins et de prires rendirent la sant
 ma mre. Nous nous quittmes, moi joyeux, elle bien portante, et je
revins  tampes.

J'arrivai un vendredi soir, toute la ville tait en moi. Le fameux
voleur l'Artifaille s'tait fait prendre du ct d'Orlans, avait t
jug au prsidial de cette ville, qui, aprs condamnation, l'avait
envoy  tampes pour tre pendu, le canton tampes ayant t
principalement le thtre de ses mfaits.

L'excution avait eu lieu le matin mme.

Voil ce que j'appris dans la rue; mais, en entrant au presbytre,
j'appris autre chose encore: c'est qu'une femme de la ville basse tait
venue depuis la veille au matin, c'est--dire depuis le moment o
l'Artifaille tait arriv  tampes pour y subir son supplice, tait
venue s'informer plus de dix fois si j'tais de retour.

Cette insistance n'tait pas tonnante. J'avais crit pour annoncer ma
prochaine arrive, et j'tais attendu d'un moment  l'autre.

Je ne connaissais dans la ville basse que la pauvre femme qui allait
devenir veuve. Je rsolus d'aller chez elle avant d'avoir mme secou la
poussire de mes pieds.

Du presbytre  la ville basse, il n'y avait qu'un pas. Dix heures du
soir sonnaient, il est vrai; mais je pensais que, puisque le dsir de
me voir tait si ardent, la pauvre femme ne serait pas drange par ma
visite.

Je descendis donc au faubourg et me fis indiquer sa maison. Comme tout
le monde la connaissait pour une sainte, nul ne lui faisait un crime du
crime de son mari, nul ne lui faisait une honte de sa honte.

J'arrivai  la porte. Le volet tait ouvert, et, par le carreau de
vitre, je pus voir la pauvre femme, au pied du lit, agenouille et
priant.

Au mouvement de ses paules, on pouvait deviner qu'elle sanglotait en
priant.

Je frappai  la porte.

Elle se leva, et vint vivement ouvrir.

--Ah! monsieur l'abb! s'cria-t-elle, je vous devinais. Quand on a
frapp, j'ai compris que c'tait vous. Hlas! hlas! vous arrivez trop
tard: mon mari est mort sans confession.--Est-il donc mort dans de
mauvais sentiments?--Non; bien au contraire, je suis sre qu'il tait
chrtien au fond du coeur; mais il avait dclar qu'il ne voulait pas
d'autre prtre que vous, qu'il ne se confesserait qu' vous, et que,
s'il ne se confessait pas  vous, il ne se confesserait  personne qu'
Notre-Dame.--Il vous a dit cela?--Oui, et, tout en le disant, il baisait
une mdaille de la Vierge pendue  son cou avec une chane d'or,
recommandant par-dessus toute chose qu'on ne lui tt point cette
mdaille, et affirmant que, si on parvenait  l'ensevelir avec cette
mdaille, le mauvais esprit n'aurait aucune prise sur son corps.--Est-ce
tout ce qu'il a dit?--Non. En me quittant pour marcher  l'chafaud, il
m'a dit encore que vous arriveriez ce soir, que vous viendriez me voir
sitt votre arrive; voil pourquoi je vous attendais.--Il vous a dit
cela? fis-je avec tonnement,--Oui; et puis encore il m'a charge d'une
dernire prire.--Pour moi?--Pour vous. Il a dit qu' quelque heure que
vous veniez, je vous priasse... Mon Dieu! je n'oserai jamais vous dire
une pareille chose.--Dites, ma bonne femme, dites.--Eh bien! que je vous
priasse d'aller  la Justice[2], et l, sous son corps, de dire, au
profit de son me, cinq pater et cinq ave. Il a dit que vous ne me
refuseriez pas, monsieur l'abb.--Et il a eu raison, car je vais y
aller.--Oh! que vous tes bon!

[Footnote 2: On appelait ainsi l'endroit o l'on pendait les voleurs et
les assassins.]

Elle me prit les mains, et voulut me les baiser.

Je me dgageai.

--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--Dieu m'en donne,
monsieur l'abb, je ne m'en plains pas.--Il n'a rien demand autre
chose?--Non.--C'est bien! S'il ne lui faut que ce dsir accompli pour
le repos de son me, son me sera en repos.

Je sortis.

Il tait dix heures et demie  peu prs. C'tait dans les derniers jours
d'avril, la bise tait encore frache. Cependant le ciel tait beau,
beau pour un peintre surtout, car la lune roulait dans une mer de vagues
sombres qui donnaient un grand caractre  l'horizon.

Je tournai autour des vieilles murailles de la ville, et j'arrivai 
la porte de Paris. Pass onze heures du soir, c'tait la seule porte
d'tampes qui restt ouverte.

Le but de mon excursion tait sur une esplanade, qui, aujourd'hui comme
alors, domine toute la ville. Seulement, aujourd'hui, il ne reste
d'autres traces de la potence, qui alors tait dresse sur cette
esplanade, que trois fragments de la maonnerie qui assurait les trois
poteaux, relis entre eux par deux poutres, et qui formaient le gibet.

Pour arriver  cette esplanade, situe  gauche de la route, quand on
vient d'tampes  Paris, et  droite quand on vient de Paris  tampes,
pour arriver  cette esplanade, il fallait passer au pied de la tour de
Guinette, ouvrage avanc, qui semble une sentinelle pose isolment dans
la plaine pour garder la ville.

Cette tour, que vous devez connatre, chevalier Lenoir, et que Louis
XI a essay de faire sauter autrefois sans y russir, est ventre
par l'explosion et semble regarder le gibet, dont elle ne voit que
l'extrmit, avec l'orbite noire d'un grand oeil sans prunelle.

Le jour, c'est la demeure des corbeaux; la nuit, c'est le palais des
chouettes et des chats-huants.

Je pris, au milieu de leurs cris et de leurs houhoulements, le chemin
de l'esplanade, chemin troit, difficile, raboteux, creus dans le roc,
perc  travers les broussailles.

Je ne puis pas dire que j'eusse peur. L'homme qui croit en Dieu, qui se
confie  lui, ne doit avoir peur de rien, mais j'tais mu.

On n'entendait au monde que le tic-tac monotone du moulin de la basse
ville, le cri des hiboux et des chouettes, et le sifflement du vent dans
les broussailles.

La lune entrait dans un nuage noir, dont elle brodait les extrmits
d'une frange blanchtre.

Mon coeur battait. Il me semblait que j'allais voir, non pas ce que
j'tais venu pour voir, mais quelque chose d'inattendu. Je montais
toujours.

Arriv  un certain point de la monte, je commenai  distinguer
l'extrmit suprieure du gibet, compos de ses trois piliers et de
cette double traverse de chne dont j'ai dj parl.

C'est  ces traverses de chne que pendent les croix de fer auxquelles
on attache les supplicis.

J'apercevais, comme une ombre mobile, le corps du malheureux
l'Artifaille, que le vent balanait dans l'espace.

Tout  coup je m'arrtai; je dcouvrais maintenant le gibet de son
extrmit suprieure  sa base. J'apercevais une masse sans forme qui
semblait un animal  quatre pattes et qui se mouvait.

Je m'arrtai et me couchai derrire un rocher. Cet animal tait plus
gros qu'un chien et plus massif qu'un loup.

Tout  coup, il se leva sur les pattes de derrire, et je reconnus que
cet animal n'tait autre que celui que Platon appelait un animal  deux
pieds et sans plumes, c'est--dire un homme.

Que pouvait venir faire,  celle heure, un homme sous un gibet,  moins
qu'il n'y vnt avec un coeur religieux pour prier, ou avec un coeur
irrligieux pour y faire quelque sacrilge?

Dans tous les cas, je rsolus de me tenir coi et d'attendre.

En ce moment, la lune sortit du nuage qui l'avait cache un instant, et
donna en plein sur le gibet.

Alors, je pus voir distinctement l'homme, et mme tous les mouvements
qu'il faisait.

Cet homme ramassa une chelle couche  terre, puis la dressa contre un
des poteaux, le plus rapproch du cadavre du pendu.

Puis il monta  l'chelle.

Puis il forma avec le pendu un groupe trange, o le vivant et le mort
semblrent se confondre dans un embrassement.

Tout  coup un cri terrible retentit. Je vis s'agiter les deux corps;
j'entendis crier  l'aide d'une voix trangle qui cessa bientt d'tre
distincte; puis, un des deux corps se dtacha du gibet, tandis que
l'autre restait pendu  la corde et agitait ses bras et ses jambes.

[Illustration:--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--PAGE
63.]

Il m'tait impossible de deviner ce qui se passait sous la machine
infme; mais enfin, oeuvre de l'homme ou du dmon, il venait de s'y
passer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui appelait 
l'aide, qui rclamait du secours.

Je m'lanai.

 ma vue, le pendu parut redoubler d'agitation, tandis que, dessous lui,
tait immobile et gisant le corps qui s'tait dtach du gibet.

Je courus d'abord au vivant. Je montai vivement les degrs de l'chelle,
et, avec mon couteau, je coupai la corde; le pendu tomba  terre, je
sautai  bas de l'chelle.

Le pendu se roulait dans d'horribles convulsions, l'autre cadavre se
tenait toujours immobile.

Je compris que le noeud coulant continuait de serrer le cou du pauvre
diable. Je me couchai sur lui pour le fixer, et  grand'peine je
desserrai le noeud coulant qui l'tranglait.

Pendant cette opration, qui me forait  regarder cet homme face 
face, je reconnus avec tonnement que cet homme tait le bourreau.

[Illustration: Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleutre,
la mchoire presque tordue.]

Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleutre, la mchoire
presque tordue, et un souffle, qui ressemblait plus  un rle qu' une
respiration, s'chappait de sa poitrine.

Cependant l'air rentrait peu  peu dans ses poumons, et, avec l'air, la
vie.

Je l'avais adoss  une grosse pierre; au bout d'un instant, il parut
reprendre ses sens, toussa, tourna le cou en toussant, et finit par me
regarder en face.

Son tonnement ne fut pas moins grand que l'avait t le mien.--Oh! oh!
monsieur l'abb, dit-il, c'est vous?--Oui, c'est moi--Et que venez-vous
faire ici? me demanda-t-il.--Mais vous-mme?

Il parut rappeler ses esprits. Il regarda encore une fois autour de lui;
mais, cette fois, ses yeux s'arrtrent sur le cadavre.

--Ah! dit-il en essayant de se lever, allons-nous-en, monsieur l'abb,
au nom du ciel, allons-nous-en!--Allez-vous-en si vous voulez, mon ami;
mais moi, j'ai un devoir  accomplir.--Ici?--Ici.--Quel est-il donc?--Ce
malheureux, qui a t pendu par vous aujourd'hui, a dsir que je vinsse
dire au pied du gibet cinq _pater_ et cinq _ave_ pour le salut de son
me.--Pour le salut de son me? oh! monsieur l'abb, vous aurez de la
besogne si vous sauvez celle-l, c'est Satan en personne.--Comment!
c'est Satan en personne?--Sans doute, ne venez-vous pas de voir ce
qu'il m'a fait?--Comment, ce qu'il vous a fait, et que vous a-t-il donc
fait?--Il m'a pendu, pardieu!--Il vous a pendu? mais il me semblait,
au contraire, que c'tait vous qui lui aviez rendu ce triste service?
--Oui, ma foi! et je croyais l'avoir bel et bien pendu mme. Il parat
que je m'tais tromp! Mais comment donc n'a-t-il pas profit du moment
o j'tais branch  mon tour pour se sauver?

J'allai au cadavre, je le soulevai; il tait roide et froid.

--Mais parce qu'il est mort, dis je.--Mort! rpta le bourreau. Mort!
ah! diable! c'est bien pis; alors sauvons-nous, monsieur l'abb,
sauvons-nous.

Et il se leva.

--Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'
se relever et  courir aprs moi. Vous, au moins, qui tes un saint
homme, vous me dfendrez.--Mon ami, dis-je  l'excuteur en le regardant
fixement, il y a quelque chose i-dessous. Vous me demandiez tout 
l'heure ce que je venais faire ici  cette heure. A mon tour, je vous
demanderai: Que veniez-vous faire ici, vous?--Ah! ma foi, monsieur
l'abb, il faudra toujours bien que je vous le dise, en confession ou
autrement Eh bien! je vais vous le dire autrement. Mais attendez donc...

Il fit un mouvement en arrire.

--Quoi donc?--Il ne bouge pas l-bas?--Non, soyez tranquille, le
malheureux est bien mort.--Oh! bien mort... bien mort... n'importe! Je
vais toujours vous dire pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me
dmentira, voil tout.--Dites.

--Il faut vous dire que ce mcrant-l n'a pas voulu entendre parler de
confession. Il disait seulement de temps en temps: L'abb Moulle est-il
arriv? On lui rpondait: Non, pas encore. Il poussait un soupir;
on lui offrait un prtre, il rpondait: Non! l'abb Moulle... et pas
d'autre.

--Oui, je sais cela.

--Au pied de la tour de Guinette, il s'arrta: Regardez donc, me dit-il,
si vous ne voyez pas venir l'abb Moulle.--Non, lui dis-je. Et nous nous
remmes en chemin. Au pied de l'chelle, il s'arrta encore.--L'abb
Moulle ne vient pas? demanda-t-il.--Eh non! que l'on vous dit. Il n'y
a rien d'impatientant comme un homme qui vous rpte toujours la mme
chose.--Allons! dit-il.--Je lui passai la corde au cou. Je lui mis les
pieds contre l'chelle, et lui dis: Monte. Il monta sans trop se faire
prier; mais, quand il fut arriv aux deux tiers de l'chelle:--Attendez,
me dit-il, que je m'assure que l'abb Moulle ne vient pas.--Ah!
regardez, lui dis-je, a n'est pas dfendu. Alors il regarda une
dernire fois dans la foule; mais, ne vous voyant pas, il poussa un
soupir. Je crus qu'il tait rsolu et qu'il n'y avait plus qu' le
pousser; mais il vit mon mouvement.--Attends, dit-il.--Quoi encore?--Je
voudrais baiser une mdaille de Notre-Dame, qui est  mon cou.--Ah! pour
cela, lui dis-je, c'est trop juste; baise. Et je lui mis la mdaille
contre les lvres.--Qu'y a-t-il donc encore? demandai-je.--Je veux tre
enterr avec cette mdaille.--Hum! hum! fis-je, il me semble que toute
la dfroque du pendu appartient au bourreau.--Cela ne me regarde pas,
je veux tre enterr avec ma mdaille.--Je veux! je veux! comme vous y
allez!--Je veux, quoi! La patience m'chappa; il tait tout prt,
il avait la corde au cou, l'autre bout de la corde tait au
crochet.--Va-t'en au diable! lui dis je. Et je le lanai dans l'espace.
--Notre-Dame, ayez pi...--Ma foi, c'est tout ce qu'il put dire; la corde
trangla  la fois l'homme et la phrase. Au mme instant, vous savez
comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses paules,
et han! han! tout fut dit. Il n'eut pas  se plaindre de moi, et je vous
rponds qu'il n'a pas souffert.

--Mais tout cela ne dit pas pourquoi tu es venu ce soir.--Oh! c'est que
voil ce qui est le plus difficile  raconter.--Eh bien! je vais te le
dire, moi: tu es venu pour lui prendre sa mdaille.--Eh bien! oui, le
diable m'a tent. Je me suis dit: Bon! bon! tu veux; c'est bien ais
 dire, cela; mais, quand la nuit sera venue, sois tranquille, nous
verrons. Alors, quand la nuit a t venue, je suis parti de la maison.
J'avais laiss mon chelle aux alentours; je savais o la retrouver.
J'ai t faire une promenade; je suis revenu par le plus long, et puis,
quand j'ai vu qu'il n'y avait plus personne dans la plaine, quand je
n'ai plus entendu aucun bruit, je me suis approch du gibet, j'ai dress
mon chelle, je suis mont, j'ai tir le pendu  moi, je lui ai dcroch
sa chane, et...--Et quoi?--Ma foi! croyez moi si vous voulez: au moment
o la mdaille a quitt son cou, le pendu m'a pris, a retir sa tte du
noeud coulant, a pass ma tte  la place de la sienne, et, ma foi!
il m'a pouss  mon tour, comme je l'avais pouss, moi. Voil la
chose.--Impossible! vous vous trompez.--M'avez vous trouv pendu, oui
ou non?--Oui.--Eh bien! je vous promets que je ne me suis pas pendu
moi-mme. Voil tout ce que je puis vous dire.

Je rflchis un instant.

--Et la mdaille, lui demandai-je, o est-elle?--Ma foi, cherchez 
terre, elle ne doit pas tre loin. Quand je me suis senti pendu, je l'ai
lche.

Je me levai et jetai les yeux  terre. Un rayon de la lune donnait
dessus comme pour guider mes recherches. Je la ramassai. J'allai au
cadavre du pauvre l'Artifaille, et je lui rattachai la mdaille au cou.

Au moment o elle toucha sa poitrine, quelque chose comme un
frmissement courut par tout son corps, et un cri aigu et presque
douloureux sortit de sa poitrine.

Le bourreau fit un bond en arrire.

Mon esprit venait d'tre illumin par ce cri. Je me rappelai ce que les
saintes critures disaient des exorcismes et du cri que poussent les
dmons en sortant du corps des possds.

Le bourreau tremblait comme la feuille.

--Venez ici, mon ami, lui dis-je, et ne craignez rien.

Il s'approcha en hsitant.

--Que me voulez-vous? dit-il.--Voici un cadavre qu'il faut remettre 
sa place.--Jamais. Bon! pour qu'il me pende encore.--Il n'y a pas de
danger, mon ami, je vous rponds de tout.--Mais, monsieur l'abb!
monsieur l'abb!--Venez, vous dis-je.

Il fit encore un pas.

--Hum! murmura-t-il, je ne m'y fie pas.--Et vous avez tort, mon
ami. Tant que le corps aura sa mdaille, vous n'aurez rien 
craindre.--Pourquoi cela?--Parce que le dmon n'aura aucune prise sur
lui. Cette mdaille le protgeait, vous la lui avez te;  l'instant
mme le mauvais gnie qui l'avait pouss au mal, et qui avait t cart
par son bon ange, est rentr dans le cadavre, et vous avez vu quelle
a t l'oeuvre de ce mauvais gnie.--Alors ce cri que nous venons
d'entendre.--C'est celui qu'il a pouss quand il a senti que sa proie
lui chappait.--Tiens, dit le bourreau, en effet, cela pourrait
bien tre.--Cela est.--Alors, je vais le remettre  son
crochet.--Remettez-le; il faut que la justice ait son cours; il faut que
la condamnation s'accomplisse.

Le pauvre diable hsitait encore.

--Ne craignez rien, lui dis-je, je rponds de tout.--N'importe, reprit
le bourreau, ne me perdez pas de vue, et, au moindre cri, venez  mon
secours.--Soyez tranquille, vous n'aurez pas besoin de moi.

Il s'approcha du cadavre, le souleva doucement par les paules et le
tira vers l'chelle tout en lui parlant.

--N'aie pas peur, l'Artifaille, lui disait-il, ce n'est pas pour te
prendre ta mdaille. Vous ne nous perdez pas de vue, n'est-ce pas,
monsieur l'abb?--Non, mon ami, soyez tranquille.--Ce n'est pas pour te
prendre ta mdaille, continua l'excuteur du ton le plus conciliant;
non, sois tranquille; puisque tu l'as dsir, tu seras enterr avec
elle. C'est vrai, il ne bouge pas, monsieur l'abb.--Vous le voyez.--Tu
seras enterr avec elle; en attendant, je te remets  ta place, sur
le dsir de M. l'abb, car, pour moi, tu comprends!...--Oui, oui, lui
dis-je, sans pouvoir m'empcher de sourire, mais faites vite.--Ma foi,
c'est fait, dit-il en lchant le corps qu'il venait d'attacher de
nouveau au crochet et en sautant  terre du mme coup.

Et le corps se balana dans l'espace, immobile et inanim.

Je me mis  genoux et je commenai les prires que l'Artifaille m'avait
demandes.

--Monsieur l'abb, dit le bourreau en se mettant  genoux prs de moi,
vous plairait-il de dire les prires assez haut et assez doucement
pour que je puisse les rpter?--Comment! malheureux! tu les as donc
oublies?--Je crois que je ne les ai jamais sues?

Je dis les cinq _pater_ et les cinq _ave_, que le bourreau rpta
consciencieusement aprs moi.

La prire termine, je me levai.

--L'Artifaille, dis-je tout haut au supplici, j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour le salut de ton me, c'est  la bienheureuse Notre-Dame 
faire le reste.--_Amen_! dit mon compagnon.

En ce moment un rayon de lune illumina le cadavre comme une cascade
d'argent. Minuit sonna  Notre-Dame.

--Allons, dis-je  l'excuteur, nous n'avons plus rien  faire
ici.--Monsieur l'abb, dit le pauvre diable, seriez-vous assez bon pour
m'accorder une dernire grce?--Laquelle?--C'est de me reconduire jusque
chez moi; tant que je ne sentirai pas ma porte bien ferme entre moi et
ce gaillard-l, je ne serai pas tranquille.--Venez, mon ami.

Nous quittmes l'esplanade, non sans que mon compagnon, de dix pas en
dix pas, se retournt pour voir si le pendu tait bien  sa place.

Rien ne bougea.

Nous rentrmes dans la ville. Je conduisis mon homme jusque chez lui.
J'attendis qu'il et clair sa maison, puis il ferma la porte sur moi,
me dit adieu, et me remercia  travers la porte. Je rentrai chez moi,
parfaitement calme de corps et d'esprit.

Le lendemain, comme je m'veillais, on me dit que la femme du voleur
m'attendait dans ma salle  manger.

Elle avait le visage calme et presque joyeux.

--Monsieur l'abb, me dit-elle, je viens vous remercier: mon mari m'est
apparu hier comme minuit sonnait  Notre-Dame, et il m'a dit:--Demain
matin, tu iras trouver l'abb Moulle. et lu lui diras que, grce  lui
et  Notre-Dame, je suis sauv.




                               XI


                     LE BRACELET DE CHEVEUX.

Mon cher abb, dit Alliette, j'ai la plus grande estime pour vous et la
plus grande vnration pour Cazotte; j'admets parfaitement l'influence
de votre mauvais gnie; mais il y a une chose que vous oubliez et dont
je suis, moi, un exemple: c'est que la mort ne tue pas la vie; la mort
n'est qu'un mode de transformation du corps humain; la mort tue
la mmoire, voil tout. Si la mmoire ne mourait pas, chacun se
souviendrait de toutes les prgrinations de son me, depuis le
commencement du monde jusqu' nous. La pierre philosophale n'est pas
autre chose que ce secret; c'est ce secret qu'avait trouv Pythagore, et
qu'ont retrouv le comte de Saint-Germain et Cagliostro; c'est ce secret
que je possde  mon tour, et qui fait que mon corps mourra, comme je me
rappelle positivement que cela lui est dj arriv quatre ou cinq fois,
et encore, quand je dis que mon corps mourra, je me trompe, il y a
certains corps qui ne meurent pas, et je suis de ceux-l.

--Monsieur Alliette, dit le docteur, voulez-vous d'avance me donner une
permission?

--Laquelle?

--C'est de faire ouvrir votre tombeau un mois aprs votre mort.

--Un mois, deux mois, un an, dix ans, quand vous voudrez, docteur;
seulement prenez vos prcautions... car le mal que vous ferez  mon
cadavre pourrait nuire  l'autre corps dans lequel mon me serait
entre.

--Ainsi, vous croyez  cette folie?

--Je suis pay pour y croire: j'ai vu.

--Qu'avez-vous vu?... un de ces morts vivants?

--Oui.

--Voyons, monsieur Alliette, puisque chacun a racont son histoire,
racontez aussi la vtre; il serait curieux que ce ft la plus
vraisemblable de la socit.

--Vraisemblable ou non, docteur, la voici dans toute sa vrit. J'allais
de Strasbourg aux eaux de Louesche. Vous connaissez la route, docteur?

--Non; mais n'importe, allez toujours.

--J'allais donc de Strasbourg aux eaux de Louesche, et je passais
naturellement par Ble, o je devais quitter la voiture publique pour
prendre un voiturin.

Arriv  l'htel de la Couronne, que l'on m'avait recommand, je
m'enquis d'une voiture et d'un voiturin, priant mon hte de s'informer
si quelqu'un dans la ville n'tait point en disposition de faire la mme
route que moi; alors il tait charg de proposer  cette mme personne
une association qui devait naturellement rendre  la fois la route plus
agrable et moins coteuse.

Le soir, il revint, ayant trouv ce que je demandais; la femme d'un
ngociant blois, qui venait de perdre son enfant, g de trois mois,
qu'elle nourrissait elle-mme, avait fait,  la suite de cette perte,
une maladie pour laquelle on lui ordonnait les eaux de Louesche. C'tait
le premier enfant de ce jeune mnage mari depuis un an.

Mon hte me raconta qu'on avait eu grand'peine  dcider la femme 
quitter son mari. Elle voulait absolument ou rester  Ble ou qu'il vnt
avec elle  Louesche; mais, d'un autre ct, l'tat de sa sant exigeant
les eaux, tandis que l'tat de leur commerc exigeait sa prsence 
Ble, elle s'tait dcide et partait avec moi le lendemain matin. Sa
femme de chambre l'accompagnait.

Un prtre catholique, desservant l'glise d'un petit village des
environs, nous accompagnait et occupait la quatrime place dans la
voiture.

Le lendemain, vers huit heures du matin, la voiture vint nous prendre 
l'htel; le prtre y tait dj. J'y montai  mon tour, et nous allmes
prendre la dame et sa femme de chambre.

Nous assistmes, de l'intrieur de la voiture, aux adieux des deux
poux, qui, commencs au fond de leur appartement, continurent dans le
magasin, et ne s'achevrent que dans la rue. Sans doute la femme avait
quelque pressentiment, car elle ne pouvait se consoler. On et dit que,
au lieu de partir pour un voyage d'une cinquantaine de lieues, elle
partait pour faire le tour du monde.

Le mari paraissait plus calme qu'elle, mais nanmoins tait plus mu
qu'il ne convenait raisonnablement pour une pareille sparation.

Nous partmes enfin.

[Illustration: Le cheval s'tait abattu, et le cavalier tant tomb, sa
tte avait donn contre une pierre.]

Nous avions naturellement, le prtre et moi, donn les deux meilleures
places  la voyageuse et  sa femme de chambre, c'est--dire que nous
tions sur le devant et elles au fond.

Nous primes la route de Soleure, et le premier jour nous allmes coucher
 Mundischwyll. Toute la journe, notre compagne avait t tourmente,
inquite. Le soir, ayant vu passer une voiture de retour, elle voulait
reprendre le chemin de Ble. Sa femme de chambre parvint cependant  la
dcider  continuer sa route.

Le lendemain, nous nous mmes en route vers neuf heures du matin, La
journe tait courte; nous ne comptions pas aller plus loin que Soleure.

Vers le soir, et comme nous commencions d'apercevoir la ville, notre
malade tressaillit.

--Ah! dit-elle, arrtez, on court aprs nous.

Je me penchai hors de la portire.

--Vous vous trompez, madame, rpondis-je, la route est parfaitement
vide.

--C'est trange, insista-t-elle. J'entends le galop d'un cheval.

Je crus avoir mal vu.

Je sortis plus avant hors de la voiture.

--Personne, madame, lui dis-je.

Elle regarda elle-mme et vit comme moi la route dserte.

--Je m'tais trompe, dit-elle en se rejetant au fond de la voiture. Et
elle ferma les yeux comme une femme qui veut concentrer sa pense en
elle-mme.

Le lendemain nous partmes  cinq heures du matin. Cette fois la journe
tait longue. Notre conducteur vint coucher  Berne. A la mme heure que
la veille, c'est--dire vers cinq heures, notre compagne sortit d'une
espce de sommeil o elle tait, et tendant les bras vers le cocher:

--Conducteur, dit-elle, arrtez. Cette fois, j'en suis sre, on court
aprs nous.

--Madame se trompe, rpondit le cocher. Je ne vois que les trois paysans
qui viennent de nous croiser, et qui suivent tranquillement leur chemin.

--Oh! mais j'entends le galop du cheval.

Ces paroles taient dites avec une telle conviction, que je ne pus
m'empcher de regarder derrire nous.

Comme la veille, la route tait absolument dserte.

--C'est impossible, madame, rpondis-je, je ne vois pas de cavalier.

--Comment se fait-il que vous ne voyiez point de cavalier, puisque je
vois, moi, l'ombre d'un homme et d'un cheval?

Je regardai dans la direction de sa main, et je vis en effet l'ombre
d'un cheval et d'un cavalier. Mais je cherchai inutilement les corps
auxquels les ombres appartenaient.

Je fis remarquer cet trange phnomne au prtre, qui se signa.

Peu  peu cette ombre s'claircit, devint d'instant en instant moins
visible, et enfin disparut tout  fait.

Nous entrmes  Berne.

Tous ces prsages paraissaient fatals  la pauvre femme; elle disait
sans cesse qu'elle voulait retourner, et cependant elle continuait son
chemin.

Soit inquitude morale, soit progrs naturel de la maladie, en arrivant
 Thun, la malade se trouva si souffrante, qu'il lui fallut continuer
son chemin en litire. Ce fut ainsi qu'elle traversa le Kander-Thal et
le Gemmi. En arrivant  Louesche, un rsyple se dclara, et pendant
plus d'un mois elle fui sourde et aveugle.

Au reste, ses pressentiments ne l'avaient pas trompe,  peine
avait-elle fait vingt lieues, que son mari avait t pris d'une fivre
crbrale.

La maladie avait fait des progrs si rapides, que, le mme jour, sentant
la gravit de son tat, il avait envoy un homme  cheval pour prvenir
sa femme et l'inviter  revenir. Mais entre Lauffen et Breinteinbach, le
cheval s'tait abattu, et, le cavalier tant tomb, sa tte avait donn
contre une pierre, et il tait rest dans une auberge, ne pouvant rien
pour celui qui L'avait envoy que le faire prvenir de l'accident qui
tait arriv.

Alors on avait envoy un autre courrier; mais sans doute il y avait une
fatalit sur eux:  l'extrmit du Kander Thal, il avait quitt son
cheval et pris un guide pour monter le plateau du Schwalbach, qui spare
l'Oberland du Valais, quand,  moiti chemin, une avalanche, roulant du
mont Attels, l'avait entran avec elle dans un abme; le guide avait
t sauv comme par miracle.

Pendant ce temps, le mal faisait des progrs terribles. On avait t
oblig de raser la tte du malade qui portait des cheveux trs-longs,
afin de lui appliquer de la glace sur le crne. A partir de ce moment,
le moribond n'avait plus conserv aucun espoir, et, dans un moment de
calme, il avait crit  sa femme:

Chre Bertha,

Je vais mourir, mais je ne veux pas me sparer de toi tout entier.
Fais-toi faire un bracelet des cheveux qu'on vient de me couper et que
je fais mettre  part. Porte-le toujours, et il me semble qu'ainsi nous
serons encore runis.

Ton FRDRICK.

Puis il avait remis cette lettre  un troisime exprs,  qui il avait
ordonn de partir aussitt qu'il serait expir.

Le soir mme il tait mort. Une heure aprs sa mort, l'exprs tait
parti, et, plus heureux que ses deux prdcesseurs, il tait, vers la
fin du cinquime jour, arriv  Louesche.

Mais il avait trouv la femme aveugle et sourde; au bout d'un mois
seulement, grce  l'efficacit des eaux, cette double infirmit avait
commenc  disparatre. Ce n'tait qu'un autre mois coul qu'on avait
os apprendre  la femme la fatale nouvelle  laquelle du reste les
diffrentes visions qu'elles avaient eues l'avaient prpare. Elle tait
reste un dernier mois pour se remettre compltement; enfin, aprs trois
mois d'absence, elle tait repartie pour Ble.

Comme, de mon ct, j'avais achev mon traitement, que l'infirmit
pour laquelle j'avais pris les eaux et qui tait un rhumatisme, allait
beaucoup mieux, je lui demandai la permission de partir avec elle, ce
qu'elle accepta avec reconnaissance, ayant trouv en moi une personne 
qui parler de son mari, que je n'avais fait qu'entrevoir au moment du
dpart, mais enfin que j'avais vu.

Nous quittmes Louesche, et le cinquime jour, au soir, nous tions de
retour  Ble.

Rien ne fut plus triste et plus douloureux que la rentre de cette
pauvre veuve dans sa maison; comme les deux jeunes poux taient seuls
au monde, le mari mort, on avait ferm le magasin, le commerce avait
cess comme cesse le mouvement lorsqu'une pendule s'arrte. On envoya
chercher le mdecin qui avait soign le malade, les diffrentes
personnes qui l'avaient assist  ses derniers moments, et par eux, en
quelque sorte, on ressuscita cette agonie, on reconstruisit cette mort
dj presque oublie chez ces coeurs indiffrents.

Elle redemanda au moins ces cheveux que son mari lui lguait.

Le mdecin se rappela bien avoir ordonn qu'on les lui coupt; le
barbier se souvint bien d'avoir ras le malade, mais voil tout. Les
cheveux avaient t jets au vent, disperss, perdus.

La femme fut dsespre; ce seul et unique dsir du moribond, qu'elle
portt un bracelet de ses cheveux, tait donc impossible  raliser.

Plusieurs nuits s'coulrent; nuits profondment tristes, pendant
lesquelles la veuve, errante dans la maison, semblait bien plutt une
ombre elle-mme qu'un tre vivant.

A peine couche, ou plutt  peine endormie, elle sentait son bras droit
tomber dans l'engourdissement, et elle ne se rveillait qu'au moment o
cet engourdissement lui semblait gagner le coeur.

Cet engourdissement commenait au poignet, c'est--dire  la place o
aurait d tre le bracelet de cheveux, et o elle sentait une pression
pareille  celle d'un bracelet de fer trop troit; et du poignet, comme
nous l'avons dit, l'engourdissement gagnait le coeur.

Il tait vident que le mort manifestait son regret de ce que ses
volonts avaient t si mal suivies.

La veuve comprit ces regrets qui venaient de l'autre ct de la tombe.
Elle rsolut d'ouvrir la fosse, et, si la tte de son mari n'avait pas
t entirement rase, d'y recueillir assez de cheveux pour raliser son
dernier dsir.

En consquence, sans rien dire de ses projets  personne, elle envoya
chercher le fossoyeur.

Mais le fossoyeur qui avait enterr son mari tait mort. Le nouveau
fossoyeur, entr en exercice depuis quinze jours seulement, ne savait
pas o tait la tombe.

Alors, esprant une rvlation, elle, qui, par la double apparition du
cheval, du cavalier, elle qui, par la pression du bracelet, avait le
droit de croire aux prodiges, elle se rendit seule au cimetire, s'assit
sur un tertre couvert d'herbe verte et vivace comme il en pousse sur
les tombes, et l elle invoqua quelque nouveau signe auquel elle pt se
rattacher pour ses recherches.

Une danse macabre tait peinte sur le mur de ce cimetire. Ses yeux
s'arrtrent sur la Mort et se fixrent longtemps sur cette figure
railleuse et terrible  la fois.

Alors il lui sembla que la Mort levait son bras dcharn, et du bout de
son doigt osseux dsignait une tombe au milieu des dernires tombes.

La veuve alla droit  cette tombe, et, quand elle y fut, il lui sembla
voir bien distinctement la Mort qui laissait retomber son bras  la
place primitive.

Alors elle fit une marque  la tombe, alla chercher le fossoyeur, le
ramena  l'endroit dsign, et lui dit:

--Creusez, c'est ici!

J'assistais  cette opration. J'avais voulu suivre cette merveilleuse
aventure jusqu'au bout.

Le fossoyeur creusa.

Arriv au cercueil, il leva le couvercle. D'abord il avait hsit, mais
la veuve lui avait dit d'une voix ferme:

--Levez, c'est le cercueil de mon mari.

Il obit donc, tant cette femme savait inspirer aux autres la confiance
qu'elle possdait elle-mme.

Alors apparut une chose miraculeuse et que j'ai vue de mes yeux.
Non-seulement le cadavre tait le cadavre de son mari, non-seulement ce
cadavre,  la pleur prs, tait tel que de son vivant, mais encore,
depuis qu'ils avaient t rass, c'est--dire depuis le jour de sa mort,
ses cheveux avaient pouss de telle sorte, qu'ils sortaient comme des
racines par toutes les fissures de sa bire.

Alors la pauvre femme se pencha vers ce cadavre, qui semblait seulement
endormi; elle le baisa au front, coupa une mche de ses longs cheveux
si merveilleusement pousss sur la tte d'un mort, et en fil faire un
bracelet.

Depuis ce jour, l'engourdissement nocturne cessa. Seulement,  chaque
fois qu'elle tait prte  courir quelque grand danger, une douce
pression, une amicale treinte du bracelet l'avertissait de se tenir sur
ses gardes.

--Eh bien! croyez-vous que ce mort ft rellement mort? que ce cadavre
ft bien un cadavre? Moi, je ne le crois pas.

--Et, demanda la dame pale avec un timbre si singulier, qu'il nous ft
tressaillir tous dans cette nuit o l'absence de lumire nous avait
laisss, vous n'avez pas entendu dire que ce cadavre ft jamais sorti du
tombeau, vous n'avez pas entendu dire que personne et eu  souffrir de
sa vue et de son contact?

--Non, dit Alliette, j'ai quitt le pays.

--Ah! dit le docteur, vous avez tort, monsieur Alliette, d'tre de si
facile composition. Voici madame Gregoriska qui tait toute prte 
faire de votre bon marchand de Ble en Suisse un vampire polonais,
valaque ou hongrois. Est-ce que, pendant votre sjour dans les monts
Carpathes, continua en riant le docteur, est ce que par hasard vous
auriez vu des vampires?

--coutez, dit la dame ple avec une trange solennit, puisque tout le
monde ici a racont une histoire, j'en veux raconter une aussi. Docteur,
vous ne direz pas que l'histoire n'est pas vraie, c'est la mienne...
Vous allez savoir pourquoi je suis si ple.

En ce moment, un rayon de lune glissa par la fentre  travers les
rideaux, et, venant se jouer sur le canap o elle tait couche,
l'enveloppa d'une lumire bleutre qui semblait faire d'elle une statue
de marbre noir couche sur un tombeau.

Pas une voix n'accueillit la proposition; mais le silence profond qui
rgna dans le salon annona que chacun attendait avec anxit.

[Illustration: Alors la pauvre femme se pencha vers le cadavre.]

[Illustration]




                            XII


                    LES MONTS CARPATHES.

Je suis Polonaise, ne  Sandomir, c'est--dire dans un pays o
les lgendes deviennent des articles de foi, o nous croyons  nos
traditions de famille autant, plus peut-tre, qu' l'vangile. Pas un de
nos chteaux qui n'ait son spectre, pas une de nos chaumires qui n'ait
son esprit familier. Chez le riche comme chez le pauvre, dans le chteau
comme dans la chaumire, on reconnat le principe ami comme le principe
ennemi. Parfois, ces deux principes entrent en lutte et combattent.
Alors, ce sont des bruits si mystrieux dans les corridors, des
rugissements si pouvantables dans les vieilles tours, des tremblements
si effrayants dans les murailles, que l'on s'enfuit de la chaumire
comme du chteau, et que paysans ou gentilshommes courent  l'glise
chercher la croix bnie ou les saintes reliques, seuls prservatifs
contre les dmons qui nous tourmentent.

Mais l aussi deux principes plus terribles, plus acharns, plus
implacables encore, sont en prsence, la tyrannie et la libert.

L'anne 1825 vit se livrer, entre la Russie et la Pologne, une de ces
luttes dans lesquelles on croirait que tout le sang d'un peuple est
puis, comme souvent s'puise tout le sang d'une famille.

Mon pre et mes deux frres s'taient levs contre le nouveau czar,
et avaient t se ranger sous le drapeau de l'indpendance polonaise,
toujours abattu, toujours relev.

Un jour, j'appris que mon plus jeune frre avait t tu; un autre jour,
on m'annona que mon frre an tait bless- mort; enfin, aprs une
journe pendant laquelle j'avais cout avec terreur le bruit du canon
qui se rapprochait incessamment, je vis arriver mon pre avec une
centaine de cavaliers, dbris de trois mille hommes qu'il commandait.

Il venait s'enfermer dans notre chteau, avec l'intention de s'ensevelir
sous ses ruines.

Mon pre, qui ne craignait rien pour lui, tremblait pour moi. En effet,
pour mon pre, il ne s'agissait que de la mort, car il tait bien sr
de ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis; mais, pour moi, il
s'agissait de l'esclavage, du dshonneur, de la honte.

Mon pre, parmi les cent hommes qui lui restaient, en choisit dix,
appela l'intendant, lui remit tout l'or et tous les bijoux que nous
possdions, et, se rappelant que, lors du second partage de la Pologne,
ma mre, presque enfant, avait trouv un refuge inabordable dans le
monastre de Sahastru, situ au milieu des monts Carpathes, il lui
ordonna de me conduire dans ce monastre, qui, hospitalier  la mre, ne
serait pas moins hospitalier, sans doute,  la fille.

Malgr le grand amour que mon pre avait pour moi, les adieux ne
furent pas longs. Selon toute probabilit, les Russes devaient tre le
lendemain en vue du chteau. Il n'y avait donc pas de temps  perdre.

Je revtis  la hte un habit d'amazone, avec lequel j'avais l'habitude
d'accompagner mes frres  la chasse. On me sella le cheval le plus sr
de l'curie; mon pre glissa ses propres pistolets, chef-d'oeuvre de la
manufacture de Toula, dans mes fontes, m'embrassa, et donna l'ordre du
dpart.

Pendant la nuit et pendant la journe du lendemain, nous fmes vingt
lieues en suivant les bords d'une de ces rivires sans nom qui viennent
se jeter dans la Vistule. Cette premire tape double nous avait mis
hors de la porte des Russes.

Aux derniers rayons du soleil, nous avions vu tinceler les sommets
neigeux des monts Carpathes.

Vers la fin de la journe du lendemain, nous atteignmes leur base;
enfin, dans la matine du troisime jour, nous commenmes  nous
engager dans une de leurs gorges.

Nos monts Carpathes ne ressemblent point aux montagnes civilises de
votre Occident. Tout ce que la nature a d'trange et de grandiose
s'y prsente aux regards dans sa plus complte majest. Leurs cimes
orageuses se perdent dans les nues, couvertes de neiges ternelles;
leurs immenses forts de sapins se penchent sur le miroir poli de lacs
pareils  des mers; et ces lacs, jamais une nacelle ne les a sillonns,
jamais le filet d'un pcheur n'a troubl leur cristal, profond comme
l'azur du ciel; la voix humaine y retentit  peine de temps en temps,
faisant entendre un chant moldave auquel rpondent les cris des animaux
sauvages; chant et cris vont veiller quelque cho solitaire, tout
tonn qu'une rumeur quelconque lui ait appris sa propre existence.
Pendant bien des milles, on voyage sous les votes sombres de bois
coups par ces merveilles inattendues que la solitude nous rvle
 chaque pas, et qui font passer notre esprit de l'tonnement 
l'admiration. L, le danger est partout, et se compose de mille dangers
diffrents; mais on n'a pas le temps d'avoir peur, tant ces dangers
sont sublimes. Tantt ce sont des cascades improvises par la fonte des
glaces, qui, bondissant de rochers en rochers, envahissent tout  coup
l'troit sentier que vous suivez, sentier trac par le passage de la
bte fauve et du chasseur qui la poursuit; tantt ce sont des arbres
mins par le temps qui se dtachent du sol et tombent avec un fracas
terrible qui semble tre celui d'un tremblement de terre; tantt enfin
ce sont les ouragans qui vous enveloppent de nuages au milieu desquels
on voit jaillir, s'allonger et se tordre l'clair, pareil  un serpent
de feu.

Puis, aprs ces pics alpestres, aprs ces forts primitives, comme vous
avez eu des montagnes gantes, comme vous avez eu des bois sans limites,
vous avez des steppes sans fin, vritable mer avec ses vagues et ses
temptes, savanes arides et bosseles o la vue se perd dans un horizon
sans bornes; alors ce n'est plus la terreur qui s'empare de vous, c'est
la tristesse qui vous inonde; c'est une vaste et profonde mlancolie
dont rien ne peut distraire; car l'aspect du pays, aussi loin que
votre regard peut s'tendre, est toujours le mme. Vous montez et vous
descendez vingt fois des pentes semblables, cherchant vainement un
chemin trac: en vous voyant ainsi perdu dans votre isolement, au milieu
des dserts, vous vous croyez seul dans la nature, et votre mlancolie
devient de la dsolation; en effet, la marche semble tre devenue une
chose inulile et qui ne vous conduira  rien; vous ne rencontrez ni
village, ni chteau, ni chaumire, nulle trace d'habitation humaine;
parfois seulement, comme une tristesse de plus dans ce morne paysage, un
petit lac sans roseaux, sans buissons, endormi au fond d'un ravin, comme
une autre mer Morte, vous barre la route avec ses eaux vertes, au-dessus
desquelles s'lvent,  votre approche, quelques oiseaux aquatiques
aux cris prolongs et discordants. Puis, vous faites un dtour; vous
gravissez la colline qui est devant vous, vous descendez dans une autre
valle, vous gravissez une autre colline, et cela dure ainsi jusqu'
ce que vous ayez puis la chane moutonneuse, qui va toujours en
s'amoindrissant.

Mais, cette chane puise, si vous faites un coude vers le midi, alors
le paysage reprend du grandiose, alors vous apercevez une autre chane
de montagnes plus leves, de forme plus pittoresque, d'aspect plus
riche; celle-l est tout empanache de forts, toute coupe de
ruisseaux: avec l'ombre et l'eau, la vie renat dans le paysage; on
entend la cloche d'un ermitage; on voit serpenter une caravane au flanc
de quelque montagne. Enfin, aux derniers rayons du soleil, on distingue,
comme une bande de blancs oiseaux appuys les uns aux autres, les
maisons de quelque village qui semblent s'tre groupes pour se
prserver de quelque attaque nocturne; car, avec la vie, est revenu le
danger, et ce ne sont plus, comme dans les premiers monts que l'on a
traverss, des bandes d'ours et de loups qu'il faut craindre, mais des
hordes de brigands moldaves qu'il faut combattre.

Cependant, nous approchions. Dix journes de marche s'taient passes
sans accident. Nous pouvions dj apercevoir la cime du mont Pion, qui
dpasse de la tte toute cette famille de gants, et sur le versant
mridional duquel est situ le couvent de Sahastru, o je me rendais.
Encore trois jours, et nous tions arrivs.

Nous tions  la fin du mois de juillet; la journe avait t brlante,
et c'tait avec une volupt sans pareille que, vers quatre heures, nous
avions commenc d'aspirer les premires fracheurs du soir. Nous avions
dpass les tours en ruines de Niantzo. Nous descendions vers une plaine
que nous commencions d'apercevoir  travers l'ouverture des montagnes.
Nous pouvions dj, d'o nous tions, suivre des yeux le cours de
la Bistriza, aux rives mailles de rouges affrines et de grandes
campanules aux fleurs blanches. Nous ctoyions un prcipice au fond
duquel roulait la rivire, qui, l, n'tait encore qu'un torrent. A
peine nos montures avaient-elles un assez large espace pour marcher deux
de front.

Notre guide nous prcdait, couch de ct sur son cheval, chantant une
chanson morlaque, aux monotones modulations, et dont je suivais les
paroles avec un singulier intrt.

Le chanteur tait en mme temps le pote. Quant  l'air, il faudrait
tre un de ces hommes des montagnes pour vous le rendre dans toute sa
sauvage tristesse, dans toute sa sombre simplicit.

En voici les paroles:

  Dans le marais de Stavila,
  O tant de sang guerrier coula,
  Voyez-vous ce cadavre-l!
  Ce n'est point un fils d'Illyrie;
  C'est un brigand plein de furie
  Qui, trompant la douce Marie,
  Extermina, trompa, brla.

  Une balle au coeur du brigand
  A pass comme l'ouragan,
  Dans sa gorge est un yatagan.
  Mais depuis trois jours,  mystre,
  Sous le pin morne et solitaire,
  Son sang tide abreuve la terre
  Et noircit le ple Ovigan.

  Ses yeux bleus pour jamais ont lui,
  Fuyons tous, malheur  celui
  Qui passe au marais prs de lui,
  C'est un vampire! Le loup fauve
  Loin du cadavre impur se sauve,
  Et sur la montagne au front chauve,
  Le funbre vautour a fui.

Tout  coup la dtonation d'une arme  feu se fit entendre, une balle
siffla. La chanson s'interrompit, et le guide, frapp  mort, alla
rouler au fond du prcipice, tandis que son cheval s'arrtait
frmissant, en allongeant sa tte intelligente vers le fond de l'abme
o avait disparu son matre.

En mme temps un grand cri s'leva, et nous vmes se dresser aux flancs
de la montagne une trentaine de bandits; nous tions compltement
entours.

Chacun saisit son arme, et, quoique pris  l'improviste, comme ceux qui
m'accompagnaient taient de vieux soldats habitus au feu, ils ne se
laissrent pas intimider, et ripostrent; moi-mme, donnant l'exemple,
je saisis un pistolet, et, sentant le dsavantage de la position, je
criai: En avant! et piquai mon cheval, qui s'emporta dans la direction
de la plaine.

Mais nous avions affaire  des montagnards, bondissant de rochers en
rochers, comme de vritables dmons des abmes, faisant feu tout en
bondissant, et gardant toujours sur notre flanc la position qu'ils
avaient prise.

D'ailleurs, notre manoeuvre avait t prvue. A un endroit o le chemin
s'largissait, o la montagne faisait un plateau, un jeune homme nous
attendait  la tte d'une dizaine de gens  cheval; en nous apercevant,
ils mirent leurs montures au galop, et vinrent nous heurter de front,
tandis que ceux qui nous poursuivaient se laissaient rouler des flancs
de la montagne, et, nous ayant coup la retraite, nous enveloppaient de
tous cts.

La situation tait grave, et cependant, habitue ds mon enfance aux
scnes de guerre, je pus l'envisager sans en perdre un dtail.

Tous ces hommes, vtus de peaux de mouton, portaient d'immenses chapeaux
ronds couronns de fleurs naturelles, comme ceux des Hongrois. Ils
avaient chacun  la main un long fusil turc qu'ils agitaient aprs
avoir tir, en poussant des cris sauvages, et,  la ceinture, un sabre
recourb et une paire de pistolets.

Quant  leur chef, c'tait un jeune homme de vingt-deux ans  peine, au
teint ple, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant boucls sur ses
paules. Son costume se composait de la robe moldave garnie de fourrures
et serre  la taille par une charpe  bandes d'or et de soie. Un sabre
recourb brillait  sa main, et quatre pistolets tincelaient  sa
ceinture. Pendant le combat, il poussait des cris rauques et inarticuls
qui semblaient ne point appartenir  la langue humaine et qui cependant
exprimaient ses volonts, car  ces cris ses hommes obissaient, se
jetant ventre  terre pour viter les dcharges de nos soldats, se
relevant pour faire feu  leur tour, abattant ceux qui taient debout
encore, achevant les blesss et changeant enfin le combat en boucherie.

J'avais vu tomber l'un aprs l'autre les deux tiers de mes dfenseurs.
Quatre restaient encore debout, se serrant autour de moi, ne demandant
pas une grce qu'ils taient certains de ne pas obtenir, et ne songeant
qu' une chose,  vendre leur vie le plus cher possible.

Alors le jeune chef jeta un cri plus expressif que les autres, en
tendant la pointe de son sabre vers nous. Sans doute cet ordre tait
d'envelopper d'un cercle de feu ce dernier groupe, et de nous fusiller
tous ensemble, car les longs mousquets moldaves s'abaissrent d'un mme
mouvement. Je compris que notre dernire heure tait venue. Je levai les
yeux et les mains au ciel avec une dernire prire, et j'attendis la
mort.

En ce moment je vis, non pas descendre, mais se prcipiter, mais bondir
de rocher en rocher, un jeune homme, qui s'arrta, debout sur une pierre
dominant toute cette scne, pareil  une statue sur un pidestal, et
qui, tendant la main sur le champ de bataille, ne pronona que ce seul
mot:--Assez.

A cette voix, tous les yeux se levrent, chacun parut obir  ce nouveau
matre. Un seul bandit replaa son fusil  son paule et lcha le coup.

Un de nos hommes poussa un cri, la balle lui avait cass le bras gauche.

Il se retourna aussitt pour fondre sur l'homme qui l'avait bless;
mais, avant que son cheval n'et fait quatre pas, un clair brillait
au-dessus de notre tte, et le bandit rebelle roulait la tte fracasse
par une balle.

Tant d'motions diverses m'avaient conduite au bout de mes forces, je
m'vanouis.

Quand je revins  moi, j'tais couche sur l'herbe, la tte appuye sur
les genoux d'un homme dont je ne voyais que la main blanche et couverte
de bagues entourant ma taille, tandis que, devant moi, debout, les bras
croiss, le sabre sous un de ses bras, se tenait le jeune chef moldave
qui avait dirig l'attaque contre nous.

--Kostaki, disait en franais et d'un ton d'autorit celui qui me
soutenait, vous allez  l'instant mme faire retirer vos hommes et me
laisser le soin de cette jeune femme.---Mon frre, mon frre, rpondit
celui auquel ces paroles taient adresses et qui semblait se contenir
avec peine; mon frre, prenez garde de lasser ma patience: je vous
laisse le chteau, laissez-moi la fort. Au chteau, vous tes le
matre, mais ici je suis tout-puissant. Ici, il me suffirait d'un mot
pour vous forcer de m'obir.--Kostaki, je suis l'an, c'est vous dire
que je suis le matre partout, dans la fort comme au chteau, l-bas
comme ici. Oh! je suis du sang des Brankovan comme vous, sang royal
qui a l'habitude de commander, et je commande.--Vous commandez, vous,
Grgoriska,  vos valets, oui;  mes soldats, non.--Vos soldats sont des
brigands, Kostaki... des brigands que je ferai pendre aux crneaux de
nos tours, s'ils ne m'obissent pas  l'instant mme.--Eh bien! essayez
donc de leur commander.

Alors je sentis que celui qui me soutenait retirait son genou et posait
doucement ma tte sur une pierre. Je le suivis du regard avec anxit,
et je pus voir le mme jeune homme qui tait tomb, pour ainsi dire, du
ciel au milieu de la mle, et que je n'avais pu qu'entrevoir, m'tant
vanouie au moment mme o il avait parl.

C'tait un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, avec de
grands yeux bleus dans lesquels on lisait une rsolution et une fermet
singulires. Ses longs cheveux blonds, indice de la race slave,
tombaient sur ses paules comme ceux de l'archange Michel, encadrant des
joues jeunes et fraches; ses lvres, taient releves par un sourire
ddaigneux, et laissaient voir une double range de perles; son regard
tait celui que croise l'aigle avec l'clair. Il tait vtu d'une espce
de tunique en velours noir; un petit bonnet pareil  celui de Raphal,
orn d'une plume d'aigle, couvrait sa tte; il avait un pantalon
collant et des bottes brodes. Sa taille tait serre par un ceinturon
supportant un couteau de chasse; il portait en bandoulire une petite
carabine  deux coups, dont un des bandits avait pu apprcier la
justesse.

Il tendit la main, et cette main tendue semblait commander  son frre
lui-mme. Il pronona quelques mots en langue moldave. Ces mots parurent
faire une profonde impression sur les bandits.

Alors, dans la mme langue, le jeune chef parla  son tour, et je
devinai que ses paroles taient mles de menaces et d'imprcations.

Mais,  ce long et bouillant discours, l'an des deux frres ne
rpondit qu'un mot.

[Illustration: Kostaki se mit presque aussi lgrement en selle que son
frre, quoiqu'il me tnt encore entre ses bras.]

Les bandits s'inclinrent.

Il fit un geste, les bandits se rangrent derrire nous.

--Eh bien! soit, Grgoriska, dit Kostaki reprenant la langue franaise.
Cette femme n'ira pas  la caverne, mais elle n'en sera pas moins  moi.
Je la trouve belle, je l'ai conquise et je la veux.

Et en disant ces mots, il se jeta sur moi et m'enleva dans ses bras.

--Cette femme sera conduite au chteau et remise  ma mre, et je ne
la quitterai pas d'ici l, rpondit mon protecteur.--Mon cheval! cria
Kostaki en langue moldave.

Dix bandits se htrent d'obir, et amenrent  leur matre le cheval
qu'il demandait.

Grgoriska regarda autour de lui, saisit par la bride un cheval sans
matre, et sauta dessus sans toucher les triers.

Kostaki se mit presque aussi lgrement en selle que son frre,
quoiqu'il me tnt encore entre ses bras, et partit au galop.

Le cheval de Grgoriska sembla avoir reu la mme impulsion, et vint
coller sa tte et son flanc  la tte et au flanc du cheval de Kostaki.

C'tait une chose curieuse  voir que ces deux cavaliers volant cte 
cte, sombres, silencieux, ne se perdant pas un seul instant de vue,
sans avoir l'air de se regarder, s'abandonnant  leurs chevaux, dont la
course dsespre les emportait  travers les bois, les rochers et les
prcipices. Ma tte renverse me permettait de voir les beaux yeux de
Grgoriska fixs sur les miens. Kostaki s'en aperut, me releva la tte,
et je ne vis plus que son regard sombre qui me dvorait. Je baissai mes
paupires, mais ce fut inutilement;  travers leur voile, je continuais
 voir ce regard lancinant qui pntrait jusqu'au fond de ma poitrine et
me perait le coeur, alors une trange hallucination s'empara de moi; il
me sembla tre la Lnore de la ballade de Burger, emporte par le cheval
et le cavalier fantmes, et, lorsque je sentis que nous nous arrtions,
ce ne fut qu'avec terreur que j'ouvris les yeux, tant j'tais convaincue
que je n'allais voir autour de moi que croix brises et tombes ouvertes.

Ce que je vis n'tait gure plus gai, c'tait la cour intrieure d'un
chteau moldave, bti au quatorzime sicle.




                               XIII


                     LE CHTEAU DE BRANKOVAN.

Alors Kostaki me laissa glisser de ses bras  terre, et presque aussitt
descendit prs de moi; mais, si rapide qu'et t son mouvement, il
n'avait fait que suivre celui de Grgoriska.

Comme l'avait dit Grgoriska, au chteau il tait bien le matre.

En voyant arriver les deux jeunes gens et cette trangre qu'ils
amenaient, les domestiques accoururent; mais, quoique les soins fussent
partags entre Kostaki et Grgoriska, on sentait que les plus grands
gards, que les plus profonds respects taient pour ce dernier.

Deux femmes s'approchrent; Grgoriska leur donna un ordre en langue
moldave et me fit signe de la main de les suivre.

Il y avait tant de respect dans le regard qui accompagnait ce signe, que
je n'hsitai point. Cinq minutes aprs, j'tais dans une chambre, qui,
toute nue et toute inhabitable qu'elle et paru  l'homme le moins
difficile, tait videmment la plus belle du chteau.

C'tait une grande pice carre, avec une espce de divan de serge
verte: sige le jour, lit la nuit. Cinq ou six grands fauteuils de
chne, un vaste bahut, et, dans un des angles de cette chambre, un dais
pareil  une grande et magnifique stalle d'glise.

De rideaux aux fentres, de rideaux au lit, il n'en tait pas question.

On montait dans cette chambre par un escalier, o, dans des niches, se
tenaient debout, plus grandes que nature, trois statues des Brankovan.

Dans cette chambre, au bout d'un instant, on monta les bagages, au
milieu desquels se trouvaient mes malles. Les femmes m'offrirent leurs
services. Mais, tout en rparant le dsordre que cet vnement avait
mis dans ma toilette, je conservai ma grande amazone, costume plus
en harmonie avec celui de mes htes qu'aucun de ceux que j'eusse pu
adopter.

A peine ces petits changements taient-ils faits, que j'entendis frapper
doucement  ma porte.

--Entrez, dis-je naturellement en franais; le franais, vous le savez,
tant pour nous autres Polonais une langue presque maternelle.

Grgoriska entra.

--Ah! madame, je suis heureux que vous parliez franais.--Et moi aussi,
monsieur, lui rpondis-je, je suis heureuse de parler cette langue,
puisque j'ai pu, grce  ce hasard, apprcier votre gnreuse conduite
vis--vis de moi. C'est dans cette langue que vous m'avez dfendue
contre les desseins de votre frre, c'est dans cette langue que je vous
offre l'expression de ma sincre reconnaissance.--Merci, madame. Il
tait tout simple que je m'intressasse  une femme, dans la position o
vous vous trouviez. Je chassais dans la montagne lorsque j'entendis des
dtonations irrgulires et continues; je compris qu'il s'agissait de
quelque attaque  main arme, et je marchai sur le feu, comme on dit
en termes militaires. Je suis arriv  temps, grce au ciel; mais me
permettrez-vous de m'informer, madame, par quel hasard une femme de
distinction comme vous tes s'tait aventure dans nos montagnes?--Je
suis Polonaise, monsieur, lui rpondis-je, mes deux frres viennent
d'tre tus dans la guerre contre la Russie; mon pre, que j'ai laiss
prt  dfendre notre chteau contre l'ennemi, les a sans doute rejoints
 cette heure, et moi, sur l'ordre de mon pre, fuyant tous ces
massacres, je venais chercher un refuge au monastre de Sahastru, o ma
mre, dans sa jeunesse et dans des circonstances pareilles, avait trouv
un asile sr.--Vous tes l'ennemie des Russes; alors tant mieux, dit le
jeune homme, ce titre vous sera un auxiliaire puissant au chteau, et
nous avons besoin de toutes nos forces pour soutenir la lutte qui se
prpare. D'abord, puisque je sais qui vous tes, sachez, vous, madame,
qui nous sommes: le nom de Brankovan ne vous est point tranger,
n'est-ce pas, madame?

Je m'inclinai.

--Ma mre est la dernire princesse de ce nom, la dernire descendante
de cet illustre chef que firent tuer les Cantimir, ces misrables
courtisans de Pierre 1er. Ma mre pousa en premires noces mon pre,
Serban Waivady, prince comme elle, mais de race moins illustre.

Mon pre avait t lev  Vienne; il avait pu y apprcier les avantages
de la civilisation. Il rsolut de faire de moi un Europen. Nous
partmes pour la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne.

Ma mre (ce n'est pas  un fils, je le sais bien, de vous raconter ce
que je vais vous dire; mais comme, pour notre salut, il faut que vous
nous connaissiez bien, vous apprcierez les causes de cette rvlation);
ma mre, qui, pendant les premiers voyages de mon pre, lorsque j'tais,
moi, dans ma plus jeune enfance, avait eu des relations coupables avec
un chef de partisans, c'est ainsi, ajouta Grgoriska en souriant, qu'on
appelle dans ce pays les hommes qui vous ont attaque; manire, dis-je,
qui avait eu des relations coupables avec un comte Giordaki Koproli,
moiti Grec, moiti Moldave, crivit  mon pre pour tout lui dire et
lui demander le divorce; s'appuyant, dans cette demande, sur ce qu'elle
ne voulait pas, elle, une Brankovan, demeurer la femme d'un homme qui se
faisait de jour en jour plus tranger  son pays. Hlas! mon pre n'eut
pas besoin d'accorder son consentement  cette demande, qui peut vous
paratre trange  vous, mais qui, chez nous, est la chose la plus
commune et la plus naturelle. Mon pre venait de mourir d'un anvrisme
dont il souffrait depuis longtemps, et ce fut moi qui reus la lettre.

Je n'avais rien  faire, sinon des voeux bien sincres pour le bonheur
de ma mre. Ces voeux, une lettre de moi les lui porta en lui annonant
qu'elle tait veuve.

Cette mme lettre lui demandait pour moi la permission de continuer mes
voyages, permission qui me fut accorde.

Mon intention bien positive tait de me fixer en France ou en Allemagne,
pour ne point me trouver en face d'un homme qui me dtestait et que je
ne pouvais aimer, c'est--dire du mari de ma mre, quand, tout  coup,
j'appris que le comte Giordaki Koproli venait d'tre assassin,  ce que
l'on disait, par les anciens Cosaques de mon pre.

Je me htai de revenir; j'aimais ma mre; je comprenais son isolement,
son besoin d'agir auprs d'elle, dans un pareil moment, les personnes
qui pouvaient lui tre chres. Sans qu'elle et jamais eu pour moi un
amour bien tendre, j'tais son fils. Je rentrai un matin, sans tre
attendu, dans le chteau de nos pres.

J'y trouvai un jeune homme que je pris d'abord pour un tranger et que
je sus ensuite tre mon frre.

C'tait Kostaki, le fils de l'adultre, qu'un second mariage a lgitim,
Kostaki, c'est--dire la crature indomptable que vous avez vue, dont
les passions sont la seule loi, qui n'a rien de sacr en ce monde que sa
mre, qui m'obit comme le tigre obit au bras qui l'a dompt, mais avec
un ternel rugissement entretenu par le vague espoir de me dvorer un
jour. Dans l'intrieur du chteau, dans la demeure des Brankovan et
des Waivady, je suis encore le matre; mais, une fois hors de cette
enceinte, un fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des
bois et des monts, qui veut tout faire ployer sous sa volont de fer.
Comment a-t-il cd aujourd'hui, comment ses hommes ont-ils cd? je
n'en sais rien; une vieille habitude, un reste de respect. Mais je ne
voudrais pas hasarder une nouvelle preuve. Restez ici, ne quittez pas
cette chambre, cette cour, l'intrieur des murailles enfin, je rponds
de tout; faites un pas hors du chteau, je ne rponds plus de rien, que
de me faire tuer pour vous dfendre.--Ne pourrais-je donc, selon
les dsirs de mon pre, continuer ma route vers le couvent de
Sahastru?--Faites, essayez, ordonnez, je vous accompagnerai; mais moi,
je resterai en route, et vous, vous... vous n'arriverez pas.--Que faire,
alors?--Rester ici, attendre, prendre conseil des vnements et profiter
des circonstances. Supposez que vous tes tombe dans un repaire de
bandits, et que votre courage seul peut vous tirer d'affaire que votre
sang-froid seul peut vous sauver. Ma mre, malgr sa prfrence pour
Kostaki, le fils de son amour, est bonne et gnreuse. D'ailleurs, c'est
une Brankovan, c'est--dire une vraie princesse. Vous la verrez; elle
vous dfendra des brutales passions de Kostaki. Mettez-vous sous sa
protection; vous tes belle, elle vous aimera. D'ailleurs (il me regarda
avec une expression indfinissable) qui pourrait vous voir et ne pas
vous aimer? Venez maintenant dans la salle du souper, o elle nous
attend. Ne montrez ni embarras ni dfiance; parlez en polonais: personne
ne connat cette langue ici; je traduirai vos paroles  ma mre, et,
soyez tranquille, je ne dirai que ce qu'il faudra dire. Surtout, pas un
mot sur ce que je viens de vous rvler; qu'on ne se doute pas que nous
nous entendons. Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus
sincre entre nous. Venez.

[Illustration: Le chteau de Brankovan.]

Je le suivis dans cet escalier, clair par des torches de rsine
brlant  des mains de fer qui sortaient des murailles.

Il tait vident que c'tait pour moi qu'on avait fait cette
illumination inaccoutume.

Nous arrivmes  la salle  manger.

Aussitt que Grgoriska en eut ouvert la porte, et eut, en moldave,
prononc un mot, que j'ai su depuis vouloir dire: _l'trangre_, une
grande femme s'avana vers nous.

C'tait la princesse Brankovan.

[Illustration: A ct d'elle tait Kostaki, portant le splendide et
majestueux costume magyare.]

Elle portait ses cheveux blancs natts autour de sa tte; elle tait
coiffe d'un petit bonnet de marte-zibeline, surmont d'une aigrette,
tmoignage de son origine princire. Elle portait une espce de tunique
de drap d'or, au corsage sem de pierreries, recouvrant une longue robe
d'toffe turque, garnie de fourrure pareille  celle du bonnet.

Elle tenait  la main un chapelet  grains d'ambre, qu'elle roulait
trs-vite entre ses doigts.

 ct d'elle tait Kostaki, portant le splendide et majestueux costume
magyare, sous lequel il me sembla plus trange encore.

C'tait une robe de velours vert,  larges manches, tombant au-dessous
du genou. Des pantalons de cachemire rouge, des babouches de marocain
brodes d'or; sa tte tait dcouverte, et ses longs cheveux, bleus 
force d'tre noirs, tombaient sur son cou nu, qu'accompagnait seulement
le lger filet blanc d'une chemise de soie.

Il me salua gauchement, et pronona, en moldave, quelques paroles qui
restrent inintelligibles pour moi.

--Vous pouvez parler franais, mon frre, dit Grgoriska, madame est
Polonaise, et entend cette langue. Alors, Kostaki pronona, en franais,
quelques paroles presque aussi inintelligibles pour moi que celles qu'il
avait prononces en moldave; mais la mre, tendant gravement le bras,
les interrompit. Il tait vident pour moi qu'elle dclarait  ses fils
que c'tait  elle  me recevoir.

Alors elle commena, en moldave, un discours de bienvenue, auquel sa
physionomie donnait un sens facile  expliquer. Elle me montra la table,
m'offrit un sige prs d'elle, dsigna du geste la maison tout entire,
comme pour me dire qu'elle tait  moi; et, s'asseyant la premire avec
une dignit bienveillante, elle fit un signe de croix, et commena une
prire.

Alors chacun prit sa place, place fixe par l'tiquette, Grgoriska prs
de moi. J'tais l'trangre, et, par consquent, je crais une place
d'honneur  Kostaki, prs de sa mre Smrande.

C'tait ainsi que s'appelait la comtesse.

Grgoriska, lui aussi, avait chang de costume. Il portait la tunique
magyare comme son frre; seulement cette tunique tait de velours grenat
et ses pantalons de cachemire bleu. Une magnifique dcoration pendait 
son cou: c'tait le Nisham du sultan Mahmoud.

Le reste des commensaux de la maison soupait  la mme table, chacun au
rang que lui donnait sa position parmi les amis ou parmi les serviteurs.

Le souper fut triste; pas une seule fois Kostaki ne m'adressa la parole,
quoique son frre et toujours l'attention de me parler en franais.
Quant  la mre, elle m'offrit de tout elle-mme avec cet air solennel
qui ne la quittait jamais. Grgoriska avait dit vrai, c'tait une vraie
princesse.

Aprs le souper, Grgoriska s'avana vers sa mre. Il lui expliqua, en
langue moldave, le besoin que je devais avoir d'tre seule, et combien
le repos m'tait ncessaire aprs les motions d'une pareille journe.
Smrande fit de la tte un signe d'approbation, me tendit la main, me
baisa au front, comme elle et fait de sa fille, et me souhaita une
bonne nuit dans son chteau.

Grgoriska ne s'tait pas tromp: ce moment de solitude, je le dsirais
ardemment. Aussi remerciai-je la princesse, qui vint me reconduire
jusqu' la porte, o m'attendaient les deux femmes qui m'avaient dj
conduite dans ma chambre.

Je la saluai  mon tour, ainsi que ses deux fils, et rentrai dans ce
mme appartement d'o j'tais sortie une heure auparavant.

Le sofa tait devenu un lit. Voil le seul changement qui s'y ft fait.

Je remerciai les femmes. Je leur fis signe que je me dshabillerais
seule; elles sortirent aussitt avec des tmoignages de respect qui
indiquaient qu'elles avaient ordre de m'obir en toutes choses.

Je restai dans cette chambre immense, dont ma lumire, en se dplaant,
n'clairait que les parties que j'en parcourais, sans jamais pouvoir en
clairer l'ensemble. Singulier jeu de lumire, qui tablissait une lutte
entre la lueur de ma bougie et les rayons de la lune, qui passaient par
ma fentre sans rideaux.

Outre la porte par laquelle j'tais entre, et qui donnait sur
l'escalier, deux, autres portes s'ouvraient sur ma chambre; mais
d'normes verrous, placs  ces portes, et qui se tiraient de mon ct,
suffisaient pour me rassurer.

J'allai  la porte d'entre, que je visitai. Cette porte, comme les
autres, avait ses moyens de dfense.

J'ouvris ma fentre; elle donnait sur un prcipice.

Je compris que Grgoriska avait fait de cette chambre un choix rflchi.

Enfin, en revenant  mon sofa, je trouvai sur une table place  mon
chevet un petit billet pli.

Je l'ouvris, et je lus en polonais:

Dormez tranquille; vous n'aurez rien  craindre tant que vous
demeurerez dans l'intrieur du chteau.

GRGORISKA.

Je suivis le conseil qui m'tait donn, et, la fatigue l'emportant sur
mes proccupations, je me couchai, et je m'endormis.




                                XIV


                         LES DEUX FRRES.

A dater de ce moment, je fus tablie au chteau, et,  dater de ce
moment, commena le drame que je vais vous raconter.

Les deux frres devinrent amoureux de moi, chacun avec les nuances de
son caractre.

Kostaki, ds le lendemain, me dit qu'il m'aimait, dclara que je serais
 lui et non  un autre, et qu'il me tuerait plutt que de me laisser
appartenir  qui que ce ft.

Grgoriska ne dit rien; mais il m'entoura de soins et d'attentions.
Toutes les ressources d'une ducation brillante, tous les souvenirs
d'une jeunesse passe dans les plus nobles cours de l'Europe, furent
employs pour me plaire. Hlas! ce n'tait pas difficile: au premier son
de sa voix, j'avais senti que cette voix caressait mon me; au premier
regard de ses yeux, j'avais senti que ce regard pntrait jusqu' mon
coeur.

Au bout de trois mois, Kostaki m'avait cent fois rpt qu'il m'aimait,
et je le hassais; au bout de trois mois, Grgoriska ne m'avait
pas encore dit un seul mot d'amour, et je sentais que, lorsqu'il
l'exigerait, je serais toute  lui.

Kostaki avait renonc  ses courses. Il ne quittait plus le chteau. Il
avait momentanment abdiqu en faveur d'une espce de lieutenant, qui,
de temps en temps, venait lui demander ses ordres, et disparaissait.

Smrande aussi m'aimait d'une amiti passionne, dont l'expression me
faisait peur. Elle protgeait visiblement Kostaki, et semblait tre
plus jalouse de moi qu'il ne l'tait lui-mme. Seulement, comme elle
n'entendait ni le polonais ni le franais, et que moi je n'entendais
pas le moldave, elle ne pouvait faire prs de moi des instances bien
pressantes en faveur de son fils; mais elle avait appris  dire en
franais trois mots, qu'elle me rptait chaque fois que ses lvres se
posaient sur mon front:--Kostaki aime Hedwige.

Un jour, j'appris une nouvelle terrible et qui venait mettre le comble
 mes malheurs: la libert avait t rendue  ces quatre hommes qui
avaient survcu au combat; ils taient repartis pour la Pologne en
engageant leur parole que l'un d'eux reviendrait, avant trois mois, me
donner des nouvelles de mon pre.

L'un d'eux reparut, en effet, un matin. Notre chteau avait t pris,
brl et ras, et mon pre s'tait fait tuer en le dfendant.

J'tais dsormais seule au monde.

Kostaki redoubla d'instances, et Smrande de tendresse; mais, cette
fois, je prtextai le deuil de mon pre. Kostaki insista, disant que,
plus j'tais isole, plus j'avais besoin d'un soutien; sa mre insista,
comme et avec lui, plus que lui peut-tre.

Grgoriska m'avait parl de cette puissance que les Moldaves ont sur
eux-mmes, lorsqu'ils ne veulent pas laisser lire dans leurs sentiments.
Il en tait, lui, un vivant exemple. Il tait impossible d'tre plus
certaine de l'amour d'un homme que je ne l'tais du sien, et cependant,
si l'on m'et demand sur quelle preuve reposait cette certitude, il
m'et t impossible de le dire; nul, dans le chteau, n'avait vu sa
main toucher la mienne, ses yeux chercher les miens. La jalousie seule
pouvait clairer Kostaki sur cette rivalit, comme mon amour seul
pouvait m'clairer sur cet amour.

Cependant, je l'avoue, cette puissance de Grgoriska sur lui-mme
m'inquitait. Je croyais certainement, mais ce n'tait pas assez,
j'avais besoin d'tre convaincue, lorsqu'un soir, comme je venais de
rentrer dans ma chambre, j'entendis frapper doucement  l'une de ces
deux portes que j'ai dsignes comme fermant en dedans;  la manire
dont on frappait, je devinai que cet appel tait celui d'un ami. Je
m'approchai, et je demandai qui tait la.

--Grgoriska, rpondit une voix,  l'accent de laquelle il n'y avait pas
de danger que je me trompasse.

--Que me voulez-vous? lui demandai-je toute tremblante.

--Si vous avez confiance en moi, dit Grgoriska, si vous me croyez un
homme d'honneur, accordez moi ma demande.

--Quelle est-elle?

--teignez votre lumire, comme si vous tiez couche, et, dans une
demi-heure, ouvrez-moi votre porte.

--Revenez dans une demi-heure fut ma seule rponse.

J'teignis ma lumire, et j'attendis.

Mon coeur battait avec violence, car je comprenais qu'il s'agissait de
quelque vnement important.

La demi-heure s'coula; j'entendis frapper plus doucement encore que la
premire fois. Pendant l'intervalle, j'avais tir les verrous; je n'eus
donc qu' ouvrir la porte.

Grgoriska entra, et, sans mme qu'il me le dt, je repoussai la porte
derrire lui, et fermai les verrous.

Il resta un moment muet et immobile, m'imposant silence du geste. Puis,
lorsqu'il se fut assur que nul danger urgent ne nous menaait, il
m'emmena au milieu de la vaste chambre, et, sentant  mon tremblement
que je ne saurais rester debout, il alla me chercher une chaise.

Je m'assis, ou plutt je me laissai tomber sur cette chaise.

--Oh! mon Dieu! lui dis-je, qu'y a-t-il donc et pourquoi tant de
prcautions?

--Parce que ma vie, ce qui ne serait rien, parce que la vtre peut-tre
aussi, dpendent de la conversation que nous allons avoir.

Je lui saisis la main, tout effraye. Il porta ma main  ses lvres,
tout en me regardant, pour me demander pardon d'une pareille audace. Je
baissai les yeux: c'tait consentir.

--Je vous aime, me dit-il de sa voix mlodieuse comme un chant;
m'aimez-vous?

--Oui, lui rpondis-je.

--Consentiriez-vous  tre ma femme?

--Oui. Il passa la main sur son front avec une profonde aspiration de
bonheur.

--Alors, vous ne refuserez pas de me suivre?

--Je vous suivrai partout!

--Car vous comprenez, continua-t-il, que nous ne pouvons tre heureux
qu'en fuyant.

--Oh oui! m'criai-je, fuyons.

--Silence! fit-il en tressaillant, silence!

--Vous avez raison.

Et je me rapprochai toute tremblante de lui.

--Voici ce que j'ai fait, me dit-il; voici ce qui fait que j'ai t si
longtemps sans vous avouer que je vous aimais. C'est que je voulais, une
fois sr de votre amour, que rien ne pt s'opposer  notre union. Je
suis riche, Hedwige, immensment riche, mais  la faon des seigneurs
moldaves: riche de terres, de troupeaux, de serfs. Eh bien! j'ai vendu,
au monastre de Hango, pour un million de terres, de troupeaux, de
villages. Ils m'ont donn pour trois cent mille francs de pierreries,
pour cent mille mille francs d'or, le reste en lettres de change sur
Vienne. Un million vous suffira-t-il?

Je lui serrai la main.

--Votre amour m'et suffi, Grgoriska, jugez.

--Eh bien! coutez: demain, je vais au monastre de Hango pour prendre
mes derniers arrangements avec le suprieur. Il me tient des chevaux
prts; ces chevaux nous attendront  partir de neuf heures, cachs 
cent pas du chteau. Aprs souper, vous remontez comme aujourd'hui;
comme aujourd'hui, vous teignez votre lumire; comme aujourd'hui,
j'entre chez vous. Mais demain, au lieu d'en sortir seul, vous me
suivez, nous gagnons la porte qui donne sur la campagne, nous trouvons
nos chevaux, nous nous lanons dessus, et aprs-demain, au jour, nous
avons fait trente lieues.

--Que ne sommes-nous  aprs-demain!

--Chre Edwige!

Grgoriska me serra contre son coeur, nos lvres se rencontrrent.

Oh! il l'avait bien dit: c'tait un homme d'honneur  qui j'avais
ouvert la porte de ma chambre; mais il le comprit bien: si je ne lui
appartenais pas de corps, je lui appartenais d'me.

La nuit s'coula sans que je pusse dormir un seul instant.

Je me voyais fuyant avec Grgoriska; je me sentais emporte par lui
comme je l'avais t par Kostaki, seulement, cette fois, cette course
terrible, effrayante, funbre, se changeait en une douce et ravissante
treinte  laquelle la vitesse ajoutait la volupt, car la vitesse a
aussi une volupt  elle.

Le jour vint.

Je descendis.

Il me sembla qu'il y avait quelque chose de plus sombre encore qu'
l'ordinaire dans la faon dont Kostaki me salua. Son sourire n'tait
mme plus une ironie, c'tait une menace.

Quant  Smrande, elle me parut la mme que d'habitude.

Pendant le djeuner, Grgoriska ordonna ses chevaux. Kostaki ne parut
faire aucune attention  cet ordre.

Vers onze heures, il nous salua, annonant son retour pour le soir
seulement, et priant sa mre de ne pas l'attendre  dner; puis, se
retournant vers moi, il me pria,  mon tour, d'agrer ses excuses.

Il sortit. L'oeil de son frre le suivit jusqu'au moment o il quitta
la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet oeil un tel clair de
haine, que je frissonnai.

La journe s'coula au milieu de transes que vous pouvez concevoir. Je
n'avais fait confidence de nos projets  personne;  peine mme, dans
mes prires, si j'avais os en parler  Dieu, et il me semblait que ces
projets taient connus de tout le monde; que chaque regard qui se fixait
sur moi pouvait pntrer et lire au fond de mon coeur.

Le dner fut un supplice: sombre et taciturne, Kostaki parlait rarement;
cette fois, il se contenta d'adresser deux ou trois fois la parole,
en moldave,  sa mre, et chaque fois l'accent de sa voix me fit
tressaillir.

[Illustration: Il s'loigna au galop dans la direction du monastre de
Hango.]

Quand je me levai pour remonter  ma chambre, Smrande, comme
d'habitude, m'embrassa, et, en m'embrassant, elle me dit cette phrase,
que, depuis huit jours, je n'avais point entendu sortir de sa bouche:

--Kostaki aime Hedwige!

Cette phrase me poursuivit comme une menace; une fois dans ma chambre,
il me semblait qu'une voix fatale murmurait  mon oreille: Kostaki aime
Hedwige!

Or, l'amour de Kostaki, Grgoriska me l'avait dit, c'tait la mort.

Vers sept heures du soir, et comme le jour commenait  baisser, je vis
Kostaki traverser la cour. Il se retourna pour regarder de mon ct,
mais je me rejetai en arrire, afin qu'il ne pt me voir.

J'tais inquite, car, aussi longtemps que la position de ma fentre
m'avait permis de le suivre, je l'avais vu se dirigeant vers les
curies. Je me hasardai  tirer les verrous de ma porte et  me glisser
dans la chambre voisine, d'o je pouvais voir tout ce qu'il allait
faire.

En effet, il se rendait aux curies. Il en fit sortir alors lui-mme son
cheval favori, le sella de ses propres mains et avec le soin d'un homme
qui attache la plus grande importance aux moindres dtails. Il avait
le mme costume sous lequel il m'tait apparu pour la premire fois.
Seulement, pour toute arme, il portait son sabre.

Son cheval sell, il jeta les yeux encore une fois sur la fentre de ma
chambre. Puis, ne me voyant pas, il sauta en selle, se fit ouvrir la
mme porte par laquelle tait sorti et par laquelle devait rentrer son
frre, et s'loigna au galop, dans la direction du monastre de Hango.

Alors mon coeur se serra d'une faon terrible, un pressentiment fatal me
disait que Kostaki allait au-devant de son frre.

Je restai  cette fentre tant que je pus distinguer cette route, qui,
 un quart de lieue du chteau, faisait un coude et se perdait dans le
commencement d'une fort. Mais la nuit descendit  chaque instant plus
paisse, la route finit par s'effacer tout  fait.

Je restais encore.

Enfin mon inquitude, par son excs mme, me rendit ma force, et, comme
c'tait videmment dans la salle d'en bas que je devais avoir les
premires nouvelles de l'un et l'autre des deux frres, je descendis.

Mon premier regard fut pour Smrande. Je vis, au calme de son visage,
qu'elle ne ressentait aucune apprhension; elle donnait ses ordres pour
le souper habituel, et les couverts des deux frres taient  leurs
places.

Je n'osais interroger personne. D'ailleurs, qui eusse-je interrog?
Personne au chteau, except Kostaki et Grgoriska, ne parlait aucune
des deux seules langues que je parlasse.

Au moindre bruit, je tressaillais.

C'tait  neuf heures ordinairement que l'on se mettait  table pour le
souper.

J'tais descendue  huit heures et demie; je suivais des yeux l'aiguille
des minutes, dont la marche tait presque visible sur le vaste cadran de
l'horloge.

L'aiguille voyageuse franchit la distance qui la sparait du quart.

Le quart sonna. La vibration retentit sombre et triste, puis l'aiguille
reprit sa marche silencieuse, et je la vis de nouveau parcourir la
distance avec la rgularit et la lenteur d'une pointe de compas.

Quelques minutes avant neuf heures, il me sembla entendre le galop d'un
cheval dans la cour. Smrande l'entendit aussi, car elle tourna la tte
du ct de la fentre; mais la nuit tait trop paisse pour qu'elle pt
voir.

Oh! si elle m'et regarde en ce moment, comme elle et pu deviner ce
qui se passait dans mon coeur.

On n'avait entendu que le trot d'un seul cheval, et c'tait tout simple.
Je savais bien, moi, qu'il ne reviendrait qu'un seul cavalier.

Mais lequel?

Des pas rsonnrent dans l'antichambre. Ces pas taient lents et
semblaient peser sur mon coeur.

La porte s'ouvrit, je vis dans l'obscurit se dessiner une ombre.

Cette ombre s'arrta un moment sur la porte. Mon coeur tait suspendu.

L'ombre s'avana, et, au fur et  mesure qu'elle entrait dans le cercle
de lumire, je respirais.

Je reconnus Grgoriska.

Un instant de douleur de plus, et mon coeur se brisait.

Je reconnus Grgoriska, mais ple comme un mort. Rien qu' le voir, on
devinait que quelque chose de terrible venait de se passer.

--Est-ce toi, Kostaki? demanda Smrande.

--Non, ma mre, rpondit Grgoriska d'une voix sourde.

--Ah! vous voil, dit-elle; et depuis quand votre mre doit-elle vous
attendre?

--Ma mre, dit Grgoriska en jetant un coup d'oeil sur la pendule, il
n'est que neuf heures.

Et en mme temps, en effet, neuf heures sonnrent.

--C'est vrai, dit Smrande. O est votre frre?

Malgr moi, je songeai que c'tait la mme question que Dieu avait faite
 Can.

Grgoriska ne rpondit point.

--Personne n'a-t-il vu Kostaki? demanda Smrande.

Le vatar, ou majordome, s'informa autour de lui.

--Vers sept heures, dit-il, le comte a t aux curies, a sell son
cheval lui-mme, et est parti par la route de Hango.

En ce moment, mes yeux rencontrrent les yeux de Grgoriska. Je ne sais
si c'tait une ralit ou une hallucination, il me sembla qu'il avait
une goutte de sang au milieu du front.

Je portai lentement mon doigt  mon propre front, indiquant l'endroit o
je croyais voir cette tache.

Grgoriska me comprit; il prit son mouchoir et s'essuya.

--Oui, oui, murmura Smrande, il aura rencontr quelque ours, quelque
loup, qu'il se sera amus  poursuivre. Voil pourquoi un enfant fait
attendre sa mre. O l'avez-vous laiss, Grgoriska? dites.

--Ma mre, rpondit Grgoriska d'une voix mue, mais assure, mon frre
et moi ne sommes pas sortis ensemble.

--C'est bien! dit Smrande. Que l'on serve, que l'on se mette  table et
que l'on ferme les portes; ceux qui seront dehors coucheront dehors.

Les deux premires parties de cet ordre furent excutes  la lettre,
Smrande prit sa place, Grgoriska s'assit  sa droite, et moi  sa
gauche.

Puis les serviteurs sortirent pour accomplir la troisime, c'est--dire
pour fermer les portes du chteau.

En ce moment, on entendit un grand bruit dans la cour, et un valet tout
effar entra dans la salle en disant:

--Princesse, le cheval du comte Kostaki vient de rentrer dans la cour,
seul, et tout couvert de sang.

--Oh! murmura Smrande en se dressant ple et menaante, c'est ainsi
qu'est rentr un soir le cheval de son pre.

Je jetai les yeux sur Grgoriska: il n'tait plus ple, il tait livide.

En effet, le cheval du comte Koproli tait rentr un soir dans la cour
du chteau, tout couvert de sang, et, une heure aprs, les serviteurs
avaient retrouv et rapport le corps couvert de blessures.

Smrande prit une torche des mains d'un des valets, s'avana vers la
porte, l'ouvrit et descendit dans la cour.

Le cheval, tout effar, tait contenu, malgr lui, par les trois ou
quatre serviteurs qui unissaient leurs efforts pour l'apaiser.

Smrande s'avana vers l'animal, regarda le sang qui tachait sa selle et
reconnut une blessure au haut de son front.--Kostaki a t tu en face,
dit-elle, en duel et par un seul ennemi. Cherchez son corps, enfants,
plus tard nous chercherons son meurtrier.

Comme le cheval tait rentr par la porte de Hango, tous les serviteurs
se prcipitrent par cette porte, et on vit leurs torches s'garer dans
la campagne et s'enfoncer dans la fort, comme, dans un beau soir d't,
on voit scintiller les lucioles dans les plaines de Nice et de Pise.

Smrande, comme si elle et t convaincue que la recherche ne serait
pas longue, attendit debout  la porte.

Pas une larme ne coulait des yeux de cette mre dsole, et cependant on
sentait gronder le dsespoir au fond de son coeur.

Grgoriska se tenait derrire elle, et j'tais prs de Grgoriska.

Il avait un instant, en quittant la salle, eu l'intention de m'offrir le
bras, mais il n'avait point os.

Au bout d'un quart d'heure  peu prs, on vit au tournant du chemin
reparatre une torche, puis deux, puis toutes les torches.

Seulement cette fois, au lieu de s'parpiller dans la campagne, elles
taient masses autour d'un centre commun.

Ce centre commun, on put bientt voir qu'il se composait d'une litire
et d'un homme tendu sur cette litire.

Le funbre cortge s'avanait lentement, mais il s'avanait. Au bout
de dix minutes, il fut  la porte. En apercevant la mre vivante
qui attendait le fils mort, ceux qui le portaient se dcouvrirent
instinctivement, puis ils rentrrent silencieux dans la cour.

Smrande se mit  leur suite, et nous, nous suivmes Smrande. On
atteignit ainsi la grande salle, dans laquelle on dposa le corps.

Alors, faisant un geste de suprme majest, Smrande carta tout le
monde, et, s'approchant du cadavre, elle mit un genou en terre devant
lui, carta les cheveux qui faisaient un voile  son visage, le
contempla longtemps, les yeux secs toujours, puis, ouvrant la robe
moldave, carta la chemise souille de sang.

Cette blessure tait au ct droit de la poitrine. Elle avait d tre
faite par une lame droite et coupante des deux cts.

Je me rappelai avoir vu le jour mme, au ct de Grgoriska, le long
couteau de chasse qui servait de baonnette  sa carabine.

Je cherchai  son ct cette arme; mais elle avait disparu.

Smrande demanda de l'eau, trempa son mouchoir dans cette eau, et lava
la plaie.

Un sang frais et pur vint rougir les lvres de la blessure.

Le spectacle que j'avais sous les yeux prsentait quelque chose d'atroce
et de sublime  la fois. Cette vaste chambre, enfume par les torches
de rsine, ces visages barbares, ces yeux brillants de frocit, ces
costumes tranges, cette mre qui calculait,  la vue du sang encore
chaud, depuis combien de temps la mort lui avait pris son fils, ce grand
silence, interrompu seulement par les sanglots de ces brigands, dont
Kostaki tait le chef, tout cela, je le rpte, tait atroce et sublime
 voir.

Enfin Smrande approcha ses lvres du front de son fils, puis, se
relevant, puis, rejetant en arrire les longues nattes de ses cheveux
blancs qui s'taient drouls:

--Grgoriska! dit-elle.

Grgoriska tressaillit, secoua la tte, et sortant de son atonie:

--Ma mre, rpondit-il.

--Venez ici, mon fils, et coutez-moi. Grgoriska obit en frmissant,
mais il obit.

A mesure qu'il approchait du corps, le sang, plus abondant et plus
vermeil, sortait de la blessure. Heureusement, Smrande ne regardait
plus de ce ct, car,  la vue de ce sang accusateur, elle n'et plus eu
besoin de chercher qui tait le meurtrier.

--Grgoriska, dit-elle, je sais bien que Kostaki et toi ne vous aimiez
point. Je sais bien que tu es Waivady par ton pre, et lui, Koproli par
le sien; mais, par votre mre, vous tiez tous deux des Brankovan. Je
sais que toi tu es un homme des villes d'Occident, et lui un enfant des
montagnes orientales; mais enfin, par le ventre qui vous a ports tous
deux, vous tes frres. Eh bien! Grgoriska, je veux savoir si nous
allons porter mon fils auprs de son pre sans que le serment ait t
prononc, si je puis pleurer tranquille, enfin, comme une femme, me
reposant sur vous, c'est--dire sur un homme, de la punition.

[Illustration: Kostaki a t tu en face, en duel et par un seul
ennemi.]

--Nommez-moi le meurtrier de mon frre, madame, et ordonnez, je vous
jure qu'avant une heure, si vous l'exigez, il aura cess de vivre.

--Jurez toujours, Grgoriska, jurez, sous peine de ma maldiction,
entendez-vous, mon fils? Jurez que le meurtrier mourra, que vous ne
laisserez pas pierre sur pierre de sa maison; que sa mre, ses enfants,
ses frres, sa femme ou sa fiance priront de votre main. Jurez, et, en
jurant, appelez sur vous la colre du ciel si vous manquez  ce serment
sacr. Si vous manquez  ce serment sacr, soumettez-vous  la misre, 
l'excration de vos amis,  la maldiction de votre mre.

Grgoriska tendit la main sur le cadavre.

--Je jure que le meurtrier mourra, dit-il.

[Illustration: Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachrent sur
moi plus vivants que je ne les avais jamais vus.]

 ce serment trange et dont moi et le mort, peut-tre, pouvions seuls
comprendre le vritable sens, je vis ou je crus voir s'accomplir un
effroyable prodige. Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachrent
sur moi plus vivants que je ne les avais jamais vus, et je sentis, comme
si ce double rayon et t palpable, pntrer un fer brlant jusqu' mon
coeur.

C'tait plus que je n'en pouvais supporter; je m'vanouis.




                                 XV


                        LE MONASTRE DE HANGO.

Quand je me rveillai, j'tais dans ma chambre, couche sur mon lit; une
des deux femmes veillait prs de moi.

Je demandai o tait Smrande; on me rpondit qu'elle veillait prs du
corps de son fils.

Je demandai o tait Grgoriska; on me rpondit qu'il tait au monastre
de Hango.

Il n'tait plus question de fuite. Kostaki n'tait-il pas mort? Il
n'tait plus question de mariage. Pouvais-je pouser le fratricide?

Trois jours et trois nuits s'coulrent ainsi au milieu de rves
tranges. Dans ma veille ou dans mon sommeil, je voyais toujours ces
deux yeux vivants au milieu de ce visage mort: c'tait une vision
horrible.

C'tait le troisime jour que devait avoir lieu l'enterrement de
Kostaki.

Le matin de ce jour on m'apporta de la part de Smrande un costume
complet de veuve. Je m'habillai et je descendis.

La maison semblait vide; tout le monde tait  la chapelle.

Je m'acheminai vers le lieu de la runion. Au moment o j'en franchis le
seuil, Smrande, que je n'avais pas vue depuis trois jours, franchit le
seuil et vint  moi.

Elle semblait une statue de la Douleur. D'un mouvement lent comme celui
d'une statue, elle posa ses lvres glaces sur mon front, et, d'une
voix qui semblait dj sortir de la tombe, elle pronona ces paroles
habituelles:--Kostaki vous aime.

Vous ne pouvez vous faire une ide de l'effet que produisirent sur moi
ces paroles. Cette protestation d'amour faite au prsent, au lieu d'tre
faite au pass; ce _vous aime_, au lieu de _vous aimait_; cet amour
d'outre-tombe qui venait me chercher dans la vie, produisit sur moi une
impression terrible.

En mme temps, un trange sentiment s'emparait de moi, comme si j'eusse
t en effet la femme de celui qui tait mort, et non la fiance de
celui qui tait vivant. Ce cercueil m'attirait  lui, malgr moi,
douloureusement, comme on dit que le serpent attire l'oiseau qu'il
fascine. Je cherchai des yeux Grgoriska.

Je l'aperus, ple et debout, contre une colonne; ses yeux taient au
ciel. Je ne puis dire s'il me vit.

Les moines du couvent de Hango entouraient le corps en chantant
des psalmodies du rit grec, quelquefois harmonieuses, plus souvent
monotones. Je voulais prier aussi, moi; mais la prire expirait sur mes
lvres, mon esprit tait tellement boulevers, qu'il me semblait bien
plutt assister  un consistoire de dmons qu' une runion de prtres.

Au moment o l'on enleva le corps, je voulus le suivre, mais mes forces
s'y refusrent. Je sentis mes jambes craquer sous moi, et je m'appuyai 
la porte.

Alors Smrande vint  moi, et fit un signe  Grgoriska. Grgoriska
obit, et s'approcha. Alors Smrande m'adressa la parole en langue
moldave.--Ma mre m'ordonne de vous rpter mot pour mot ce qu'elle va
dire, fit Grgoriska.

Alors Smrande parla de nouveau; quand elle eut fini:--Voici les paroles
de ma mre, dit-il: Vous pleurez mon fils, Hedwige, vous l'aimiez,
n'est-ce pas? Je vous remercie de vos larmes et de votre amour;
dsormais vous tes autant ma fille que si Kostaki et t votre poux;
vous avez dsormais une patrie, une mre, une famille. Rpandons la
somme de larmes que l'on doit aux morts, puis ensuite redevenons toutes
deux dignes de celui qui n'est plus... moi sa mre, vous sa femme!
Adieu! rentrez chez vous; moi, je vais suivre mon fils jusqu' sa
dernire demeure;  mon retour, je m'enfermerai avec ma douleur, et vous
ne me verrez que lorsque je l'aurai vaincue; soyez tranquille, je la
tuerai, car je ne veux pas qu'elle me tue.

Je ne pus rpondre  ces paroles de Smrande, traduites par Grgoriska,
que par un gmissement.

Je remontai dans ma chambre, le convoi s'loigna. Je le vis disparatre
 l'angle du chemin. Le couvent de Hango n'tait qu' une demi-lieue du
chteau, en droite ligne; mais les obstacles du sol foraient la route
de dvier, et, en suivant la route, il s'loignait de prs de deux
heures.

Nous tions au mois de novembre. Les journes taient redevenues froides
et courtes. A cinq heures du soir, il faisait nuit close.

Vers sept heures, je vis reparatre des torches. C'tait le cortge
funbre qui rentrait. Le cadavre reposait dans le tombeau de ses pres.
Tout tait dit.

Je vous ai dit  quelle obsession trange je vivais en proie depuis le
fatal vnement qui nous avait tous habills de deuil, et surtout depuis
que j'avais vu se rouvrir et se fixer sur moi les yeux que la mort avait
ferms. Ce soir-l, accable par les motions de la journe, j'tais
plus triste encore. J'coutais sonner les diffrentes heures  l'horloge
du chteau, et je m'attristais au fur et  mesure que le temps envol me
rapprochait de l'instant o Kostaki avait d mourir.

J'entendis sonner neuf heures moins un quart.

Alors une trange sensation s'empara de moi. C'tait une terreur
frissonnante qui courait par tout mon corps, elle glaait; puis,
avec cette terreur, quelque chose comme un sommeil invincible qui
alourdissait mes sens; ma poitrine s'oppressa, mes yeux se voilrent.
J'tendis les bras, et j'allai  reculons tomber sur mon lit.

Cependant mes sens n'avaient pas tellement disparu que je ne pusse
entendre comme un pas qui s'approchait de ma porte; puis il me sembla
que ma porte s'ouvrait; puis je ne vis et n'entendis plus rien.

Seulement je sentis une vive douleur au cou.

Aprs quoi je tombai dans une lthargie complte.

A minuit je me rveillai, ma lampe brlait encore; je voulus me lever,
mais j'tais si faible, qu'il me fallut m'y reprendre  deux fois.
Cependant je vainquis cette faiblesse, et comme, veille, j'prouvais
au cou la mme douleur que j'avais prouve dans mon sommeil: je me
tranai, en m'appuyant contre la muraille, jusqu' la glace et je
regardai.

Quelque chose de pareil  une piqre d'pingle, marquait l'artre de mon
col.

Je pensai que quelque insecte m'avait mordu pendant mon sommeil, et,
comme j'tais crase de fatigue, je me couchai et je m'endormis.

Le lendemain, je me rveillai comme d'habitude. Comme d'habitude, je
voulus me lever aussitt que mes yeux furent ouverts; mais j'prouvai
une faiblesse que je n'avais prouve encore qu'une seule fois dans ma
vie, le lendemain d'un jour o j'avais t saigne.

Je m'approchai de ma glace, et je fus frappe de ma pleur.

La journe se passa triste et sombre, j'prouvais une chose trange; o
j'tais, j'avais besoin de rester, tout dplacement tait une fatigue.

La nuit vint, on m'apporta ma lampe; mes femmes, je le compris du moins
 leurs gestes, m'offraient de rester prs de moi. Je les remerciai:
elles sortirent.

A la mme heure que la veille, j'prouvai les mmes symptmes. Je voulus
me lever alors et appeler du secours; mais je ne pus aller jusqu' la
porte. J'entendis vaguement le timbre de l'horloge sonnant neuf heures
moins un quart; les pas rsonnrent, la porte s'ouvrit; mais je ne
voyais, je n'entendais rien; comme la veille, j'tais alle tomber
renverse sur mon lit.

Comme la veille, j'prouvai une douleur aigu au mme endroit.

Comme la veille, je me rveillai  minuit; seulement, je me rveillai
plus faible et plus ple que la veille.

Le lendemain encore l'horrible obsession se renouvela.

J'tais dcide  descendre prs de Smrande, si faible que je fusse,
lorsqu'une de mes femmes entra dans ma chambre, et pronona le nom de
Grgoriska.

Grgoriska venait derrire elle.

Je voulus me lever pour le recevoir, mais je retombai sur mon fauteuil.

Il jeta un cri en m'apercevant, et voulut s'lancer vers moi; mais j'eus
la force d'tendre le bras vers lui.--Que venez-vous faire ici? lui
demandai-je.--Hlas! dit-il, je venais vous dire adieu! je venais vous
dire que je quitte ce monde qui m'est insupportable sans votre amour et
sans votre prsence; je venais vous dire que je me retire au monastre
de Hango.--Ma prsence vous est te, Grgoriska, lui rpondis-je, mais
non mon amour. Hlas! je vous aime toujours, et ma grande douleur, c'est
que dsormais cet amour soit presque un crime.--Alors, je puis esprer
que vous prierez pour moi, Hedwige.--Oui; seulement je ne prierai pas
longtemps, ajoutai-je avec un sourire.--Qu'avez-vous donc, en effet, et
pourquoi tes-vous si ple?--J'ai... que Dieu prend piti de moi, sans
doute, et qu'il m'appelle  lui!

Grgoriska s'approcha de moi, me prit une main, que je n'eus pas la
force de lui retirer, et, me regardant fixement:--Cette pleur n'est
point naturelle, Hedwige; d'o vient-elle? dites.--Si je vous le disais,
Grgoriska, vous croiriez que je suis folle.--Non, non, dites, Hedwige,
je vous en supplie, nous sommes ici dans un pays qui ne ressemble 
aucun autre pays, dans une famille qui ne ressemble  aucune autre
famille. Dites, dites tout, je vous en supplie.

Je lui racontai tout: cette trange hallucination qui me prenait  cette
heure o Kostaki avait d mourir; cette terreur, cet engourdissement, ce
froid de glace, cette prostration qui me couchait sur mon lit, ce
bruit de pas que je croyais entendre, cette porte que je croyais voir
s'ouvrir, enfin cette douleur aigu suivie d'une pleur et d'une
faiblesse sans cesse croissantes.

J'avais cru que mon rcit paratrait,  Grgoriska, un commencement de
folie, et je l'achevais avec une certaine timidit, quand, au contraire,
je vis qu'il prtait  ce rcit une attention profonde.

Aprs que j'eus cess de parler, il rflchit un instant.

--Ainsi, demanda-t-il, vous vous endormez chaque soir  neuf heures
moins un quart?--Oui, quelques efforts que je fasse pour rsister au
sommeil.--Ainsi, vous croyez voir s'ouvrir votre porte?--Oui, quoique
je la ferme au verrou.--Ainsi, vous ressentez une douleur aigu
au cou?--Oui, quoique  peine mon cou conserve la trace d'une
blessure.--Voulez-vous permettre que je voie? dit-il.--Je renversai ma
tte sur mon paule.

Il examina cette cicatrice.

--Edwige, dit-il aprs un instant, avez-vous confiance en moi?--Vous le
demandez? rpondis-je.--Croyez-vous en ma parole?--Comme je crois aux
saints vangiles.--Eh bien! Edwige, sur ma parole, je vous jure que
vous n'avez pas huit jours  vivre, si vous ne consentez pas  faire,
aujourd'hui mme, ce que je vais vous dire:--Et si j'y consens?--Si vous
y consentez, vous serez sauve peut-tre.--Peut-tre?

Il se tut.

--Quoi qu'il doive arriver, Grgoriska, repris-je, je ferai ce que vous
m'ordonnerez de faire.--Eh bien! coutez, dit-il, et surtout ne vous
effrayez pas. Dans votre pays, comme en Hongrie, comme dans notre
Roumanie, il existe une tradition.

Je frissonnai, car cette tradition m'tait revenue  la mmoire.

--Ah! dit-il, vous savez ce que je veux dire?--Oui, rpondis-je, j'ai
vu, en Pologne, des personnes soumises  cette horrible fatalit.--Vous
voulez parler des vampires, n'est-ce pas?--Oui, dans mon enfance, j'ai
vu dterrer, dans le cimetire d'un village appartenant  mon pre,
quarante personnes mortes en quinze jours, sans que l'on pt deviner la
cause de leur mort. Dix-sept ont donn tous les signes du vampirisme,
c'est--dire qu'on les a retrouvs frais, vermeils, et pareils  des
vivants; les autres taient leurs victimes.--Et que fit-on pour en
dlivrer le pays?

--On leur enfona un pieu dans le coeur, et on les brla ensuite.--Oui,
c'est ainsi que l'on agit d'ordinaire; mais, pour nous, cela ne suffit
pas. Pour vous dlivrer du fantme, je veux d'abord le connatre, et, de
par le ciel, je le connatrai. Oui, et, s'il le faut, je lutterai
corps  corps avec lui, quel qu'il soit.--Oh! Grgoriska, m'criai-je,
effraye.--J'ai dit: quel qu'il soit, et je le rpte. Mais il faut,
pour mener  bien cette terrible aventure, que vous consentiez  tout
ce que je vais exiger de vous.--Dites.--Tenez-vous prte  sept heures.
Descendez  la chapelle; descendez-y seule; il faut vaincre votre
faiblesse, Hedwige, il le faut. L, nous recevrons la bndiction
nuptiale. Consentez-y, ma bien-aime; il faut, pour vous dfendre, que,
devant Dieu et devant les hommes, j'aie le droit de veiller sur
vous. Nous remonterons ici, et alors nous verrons.--Oh! Grgoriska,
m'criai-je, si c'est lui, il vous tuera.--Ne craignez rien, ma
bien-aime Edwige. Seulement, consentez.--Vous savez bien que je ferai
tout ce que vous voudrez, Grgoriska.--A ce soir, alors.--Oui, faites de
votre ct ce que vous voulez faire, et je vous seconderai de mon mieux,
allez.

Il sortit. Un quart d'heure aprs, je vis un cavalier bondissant sur la
route du monastre; c'tait lui!

A peine l'eus-je perdu de vue que je tombai  genoux, et que je priai
comme on ne prie plus dans vos pays sans croyance, et j'attendis sept
heures, offrant  Dieu et aux saints l'holocauste de mes penses; je ne
me relevai qu'au moment o sonnrent sept heures.

J'tais faible comme une mourante, ple comme une morte. Je jetai sur
ma tte un grand voile noir, je descendis l'escalier, me soutenant aux
murailles, et me rendis  la chapelle sans avoir rencontr personne.

Grgoriska m'attendait avec le pre Bazile, suprieur du couvent de
Hango. Il portait au ct une pe sainte, relique d'un vieux crois qui
avait pris Constantinople avec Ville-Hardouin et Beaudoin de Flandre.

--Hedwige, dit-il en frappant de la main sur son pe, avec l'aide de
Dieu, voici qui rompra le charme qui menace votre vie. Approchez donc
rsolument, voici un saint homme qui, aprs avoir reu ma confession, va
recevoir nos serments.

La crmonie commena; jamais peut-tre il n'y en eut de plus simple et
de plus solennelle  la fois. Nul n'assistait le pope; lui-mme nous
plaa sur la tte les couronnes nuptiales. Vtus de deuil tous deux,
nous fmes le tour de l'autel un cierge  la main; puis le religieux,
ayant prononc les paroles saintes, ajouta:

--Allez maintenant, mes enfants, et que Dieu vous donne la force et le
courage de lutter contre l'ennemi du genre humain. Vous tes arms de
votre innocence et de sa justice; vous vaincrez le dmon. Allez, et
soyez bnis>

Nous baismes les livres saints et nous sortmes de la chapelle.

Alors, pour la premire fois, je m'appuyai sur le bras de Grgoriska,
et il me sembla qu'au toucher de ce bras vaillant, qu'au contact de ce
noble coeur, la vie rentrait dans mes veines, Je me croyais certaine de
triompher, puisque Grgoriska tait avec moi; nous remontmes dans ma
chambre.

Huit heures et demie sonnaient.

--Hedwige, me dit alors Grgoriska, nous n'avons pas de temps  perdre.
Veux-tu t'endormir comme d'habitude, et que tout se passe pendant ton
sommeil? Veux-tu rester veille et tout voir?

[Illustration: Le spectre reculait sous le glaive sacr.]

--Prs de toi, je ne crains rien, je veux rester veille, je veux tout
voir.

Grgoriska tira de sa poitrine un buis bni, tout humide encore d'eau
sainte, et me le donna.

--Prends donc ce rameau, dit-il, couche-toi sur ton lit, rcite les
prires  la Vierge et attends sans crainte. Dieu est avec nous. Surtout
ne laisse pas tomber ton rameau; avec lui, tu commanderas  l'enfer
mme. Ne m'appelle pas, ne crie pas; prie, espre et attends.

Je me couchai sur le lit, je croisai mes mains sur ma poitrine, sur
laquelle j'appuyai le rameau bni.

Quant  Grgoriska, il se cacha derrire le dais dont j'ai parl, et qui
coupait l'angle de ma chambre.

Je comptais les minutes, et, sans doute, Grgoriska les comptait aussi
de son ct.

Les trois quarts sonnrent.

Le retentissement du marteau vibrait encore, que je ressentis ce mme
engourdissement, cette mme terreur, ce mme froid glacial; mais
j'approchai le rameau bni de mes lvres, et cette premire sensation se
dissipa.

Alors, j'entendis bien distinctement le bruit de ce pas lent et mesur
qui retentissait dans l'escalier et qui s'approchait de ma porte.

Puis ma porte s'ouvrit lentement, sans bruit, comme pousse par une
force surnaturelle, et alors...

La voix s'arrta comme touffe dans la gorge de la narratrice.

--Et alors, continua-t-elle avec un effort, j'aperus Kostaki, ple
comme je l'avais vu sur la litire; ses longs cheveux noirs, pars sur
ses paules, dgouttaient de sang; il portait son costume habituel;
seulement il tait ouvert sur sa poitrine, et laissait voir sa blessure
saignante.

Tout tait mort, tout tait cadavre... chair, habits, dmarche... les
yeux seuls, ces yeux terribles, taient vivants.

A cette vue, chose trange! au lieu de sentir redoubler mon pouvante,
je sentis crotre mon courage. Dieu me l'envoyait sans doute pour que je
pusse juger ma position et me dfendre contre l'enfer. Au premier pas
que le fantme fit vers mon lit, je croisai hardiment mon regard avec ce
regard de plomb, et lui prsentai le rameau bni.

Le spectre essaya d'avancer; mais un pouvoir plus fort que le sien le
maintint  sa place. Il s'arrta:

--Oh! murmura-t-il; elle ne dort pas, elle sait tout.

Il parlait en moldave, et cependant j'entendais comme si ces paroles
eussent t prononces dans une langue que j'eusse comprise.

Nous tions ainsi en face, le fantme et moi, sans que mes yeux pussent
se dtacher des siens, lorsque je vis, sans avoir besoin de tourner
la tte de son ct, Grgoriska sortir de derrire la stalle de bois,
semblable  l'ange exterminateur et tenant son pe  la main. Il fit le
signe de la croix de la main gauche et s'avana lentement l'pe tendue
vers le fantme; celui-ci,  l'aspect de son frre, avait  son tour
tir son sabre avec un clat de rire terrible; mais,  peine le sabre
eut-il touch le fer bni, que le bras du fantme retomba inerte prs de
son corps.

Kostaki poussa un soupir plein de lutte et de dsespoir.

--Que veux-tu? dit-il  son frre.--Au nom du Dieu vivant, dit
Grgoriska, je t'adjure de rpondre.--Parle, dit le fantme en grinant
des dents.--Est-ce moi qui t'ai attendu?--Non.--Est-ce moi qui t'ai
attaqu?--Non.--Est-ce moi qui t'ai frapp?--Non.--Tu t'es jet sur mon
pe, et voil tout. Donc, aux yeux de Dieu et des hommes, je ne suis
pas coupable du crime de fratricide; donc tu n'as pas reu une mission
divine, mais infernale; donc tu es sorti de la tombe, non comme une
ombre sainte, mais comme un spectre maudit, et tu vas rentrer dans ta
tombe.--Avec elle, oui! s'cria Kostaki en faisant un effort suprme
pour s'emparer de moi.--Seul! s'cria  son tour Grgoriska; cette femme
m'appartient.

Et, en prononant ces paroles, du bout du fer bni il toucha la plaie
vive.

Kostaki poussa un cri comme si un glaive de flamme l'et touch, et,
portant la main gauche  sa poitrine, il fit un pas en arrire.

En mme temps, et d'un mouvement qui semblait tre embot avec le sien,
Grgoriska fit un pas en avant; alors, les yeux sur les yeux du mort,
l'pe sur la poitrine de son frre, commena une marche lente,
terrible, solennelle; quelque chose de pareil au passage de don Juan et
du commandeur; le spectre reculant sous le glaive sacr, sous la volont
irrsistible du champion de Dieu; celui-ci le suivant pas  pas sans
prononcer une parole; tous deux haletants, tous deux livides, le vivant
poussant le mort devant lui, et le forant d'abandonner ce chteau qui
tait sa demeure dans le pass, pour la tombe qui tait sa demeure dans
l'avenir.

Oh! c'tait horrible  voir, je vous jure.

Et pourtant, mue moi-mme par une force suprieure, invisible, inconnue,
sans me rendre compte de ce que je faisais, je me levai et je les
suivis. Nous descendmes l'escalier, clairs seulement par les
prunelles ardentes de Kostaki. Nous traversmes ainsi la galerie, ainsi
la cour. Nous franchmes ainsi la porte de ce mme pas mesur: le
spectre  reculons, Grgoriska le bras tendu, moi les suivant.

Cette course fantastique dura une heure: il fallait reconduire le mort
 sa tombe; seulement, au lieu de suivre le chemin habituel, Kostaki et
Grgoriska avaient coup le terrain en droite ligne, s'inquitant peu
des obstacles qui avaient cess d'exister: sous leurs pieds, le sol
s'aplanissait, les torrents se desschaient, les arbres se reliaient,
les rocs s'cartaient; le mme miracle s'oprait pour moi qui s'oprait
pour eux; seulement tout le ciel me semblait couvert d'un crpe noir, la
lune et les toiles avaient disparu, et je ne voyais toujours dans la
nuit briller que les yeux de flamme du vampire.

Nous arrivmes ainsi  Hango, ainsi nous passmes  travers la haie
d'arbousiers qui servait de clture au cimetire. A peine entre, je
distinguai dans l'ombre la tombe de Kostaki place  ct de celle de
son pre; j'ignorais qu'elle ft l, et cependant je la reconnus.

Cette nuit-l je savais tout.

Au bord de la fosse ouverte, Grgoriska s'arrta.

--Kostaki, dit-il, tout n'est pas encore fini pour toi, et une voix du
ciel me dit que tu seras pardonn si tu te repens: promets-tu de rentrer
dans ta tombe? promets-tu de n'en plus sortir? promets-tu de vouer enfin
 Dieu le culte qui tu as vou  l'enfer?--Non! rpondit Kostaki.--Te
repens-tu? demanda Grgoriska.--Non!--Pour la dernire fois,
Kostaki?--Non!--Eh bien! appelle  ton secours Satan, comme j'appelle
Dieu au mien, et voyons, cette fois encore,  qui restera la victoire.

Deux cris retentirent en mme temps; les fers se croisrent tout
jaillissants d'tincelles, et le combat dura une minute qui me parut un
sicle.

Kostaki tomba; je vis se lever l'pe terrible, je la vis s'enfoncer
dans son corps et clouer ce corps a la terre frachement remue.

Un cri suprme, et qui n'avait rien d'humain, passa dans l'air.

J'accourus.

Grgoriska tait rest debout, mais chancelant.

J'accourus et je le soutins dans mes bras.

--Etes-vous bless? lui demandai-je avec anxit.

--Non, me dit-il; mais dans un duel pareil, chre Hedwige, ce n'est
pas la blessure qui tue, c'est la lutte. J'ai lutt avec la mort,
j'appartiens  la mort.

--Ami, ami, m'criai-je, loigne-toi, loigne-toi d'ici, et la vie
reviendra peut-tre.--Non, dit-il, voil ma tombe, Hedwige; mais ne
perdons pas de temps; prends un peu de cette terre imprgne de son
sang, et applique-la sur la morsure qu'il t'a faite; c'est le seul moyen
de te prserver dans l'avenir de son horrible amour.

J'obis en frissonnant. Je me baissai pour ramasser cette terre
sanglante, et, en me baissant, je vis le cadavre clou au sol; l'pe
bnie lui traversait le coeur, et un sang noir et abondant sortait de sa
blessure, comme s'il venait seulement de mourir  l'instant mme.

Je ptris un peu de terre avec le sang, et j'appliquai l'horrible
talisman sur ma blessure.

--Maintenant, mon Hedwige adore, dit Grgoriska d'une voix affaiblie,
coute bien mes dernires instructions: quitte le pays aussitt que tu
pourras. La distance seule est une scurit pour toi. Le pre Bazile a
reu aujourd'hui mes volonts suprmes, et il les accomplira. Hedwige!
un baiser! le dernier, le seul, Hedwige! je meurs.

Et, en disant ces mots, Grgoriska tomba prs de son frre.

Dans toute autre circonstance, au milieu de ce cimetire, prs de cette
tombe ouverte, avec ces deux cadavres couchs  ct l'un de l'autre, je
fusse devenue folle; mais, je l'ai dj dit, Dieu avait mis en moi une
force gale aux vnements dont il me faisait non-seulement le tmoin,
mais l'acteur.

Au moment o je regardais autour de moi, cherchant quelques secours, je
vis s'ouvrir la porte du clotre, et les moines, conduits par le pre
Bazile, s'avancrent deux  deux, portant des torches allumes et
chantant les prires des morts.

Le pre Bazile venait d'arriver au couvent; il avait prvu ce qui
s'tait pass, et,  la tte de toute la communaut, il se rendait au
cimetire.

Il me trouva vivante prs des deux morts.

Kostaki avait le visage boulevers par une dernire convulsion.

Grgoriska, au contraire, tait calme et presque souriant.

Comme l'avait recommand Grgoriska, on l'enterra prs de son frre: le
chrtien gardant le damn.

Smrande, en apprenant ce nouveau malheur et la part que j'y avais
prise, voulut me voir; elle vint me trouver au couvent de Hango et
apprit de ma bouche tout ce qui s'tait pass dans cette terrible nuit.

Je lui racontai dans tous ses dtails la fantastique histoire; mais
elle m'couta comme m'avait coute Grgoriska, sans tonnement, sans
frayeur.

--Hedwige, rpondit-elle aprs un moment de silence, si trange que soit
ce que vous venez de raconter, vous n'avez dit cependant que la vrit
pure.--La race des Brankovan est maudite, jusqu' la troisime et
quatrime gnration, et cela parce qu'un Brankovan a tu un prtre.
Mais le terme de la maldiction est arriv; car, quoique pouse, vous
tes vierge, et en moi la race s'teint. Si mon fils vous a lgu un
million, prenez-le. Aprs moi,  part les legs pieux que je compte
faire, vous aurez le reste de ma fortune. Maintenant, suivez au plus
vite le conseil de votre poux. Retournez au plus vite dans les pays o
Dieu ne permet point que s'accomplissent ces terribles prodiges. Je
n'ai besoin de personne pour pleurer mes fils avec moi. Adieu, ne vous
enqurez plus de moi. Mon sort  venir n'appartient plus qu' moi et 
Dieu.

Et, m'ayant embrasse sur le front comme d'habitude, elle me quitta et
vint s'enfermer au chteau de Brankovan.

Huit jours aprs, je partis pour la France. Comme l'avait espr
Grgoriska, mes nuits cessrent d'tre frquentes par le terrible
fantme. Ma sant mme s'est rtablie, et je n'ai gard de cet vnement
que cette pleur mortelle qui accompagne jusqu'au tombeau toute crature
qui a subi le baiser d'un vampire.



La dame se tut, minuit sonna, et j'oserai presque dire que le plus brave
de nous tressaillit au timbre de la pendule.

Il tait temps de se retirer; nous prmes cong de M. Ledru.

Un an aprs, cet excellent homme mourut.

C'est la premire fois que, depuis cette mort, j'ai l'occasion de payer
un tribut au bon citoyen, au savant modeste,  l'honnte homme surtout.
Je m'empresse de le faire.

Je ne suis jamais retourn  Fontenay-aux-Roses.

Mais le souvenir de cette journe laissa une si profonde impression dans
ma vie, mais toutes ces histoires tranges, qui s'taient accumules
dans une seule soire, creusrent un si profond sillon dans ma mmoire,
qu'esprant veiller chez les autres un intrt que j'avais prouv
moi-mme, je recueillis dans les diffrents pays que j'ai parcourus
depuis dix-huit ans, c'est--dire en Suisse, en Allemagne, en Italie, en
Espagne, en Sicile, en Grce et en Angleterre, toutes les traditions du
mme genre que les rcits des diffrents peuples firent revivre  mon
oreille, et que j'en composai cette collection que je livre aujourd'hui
 mes lecteurs habituels, sous le titre: LES MILLE ET UN FANTMES.


                             FIN.

[Illustration:--Hedwige! un baiser! le dernier, le seul, Hedwige! je
meurs.]





End of Project Gutenberg's Les mille et un fantomes, by Alexandre Dumas

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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