The Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome II, by Eugne Se

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le juif errant - Tome II

Author: Eugne Se

Release Date: March 8, 2005 [EBook #15296]
[Date last updated: April 21, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME II ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.








Eugne Sue



LE JUIF ERRANT



Tome II



(1844 -- 1845)



Table des matires

Douzime partie Les promesses de Rodin
I. L'inconnu.
II. Le rduit.
III. Une visite inattendue.
IV. Un service d'ami.
V. Les conseils.
VI. L'accusateur.
VII. Le secrtaire du pre d'Aigrigny.
VIII. La sympathie.
Treizime partie Un protecteur
I. Les soupons.
II. Les excuses.
III. Rvlations.
IV. Pierre Simon.
V. L'Indien  Paris.
VI. Le rveil.
VII. Les doutes.
VIII. La lettre.
IX. Adrienne et Djalma.
X. Les conseils.
XI. Le journal de la Mayeux.
XII. Suite du journal de la Mayeux.
XIII. La dcouverte.
Quatorzime partie La fabrique
I. Le rendez-vous des loups.
II. La maison commune.
III. Le secret.
IV. Rvlations.
V. L'attaque.
VI. Les Loups et les Dvorants.
VII. Le retour.
Quinzime partie Rodin dmasqu
I. Le ngociateur.
II. Le secret.
III. Les aveux.
IV. Amour.
V. Excution.
VI. Les Champs-lyses.
VII. Derrire la toile.
VIII. Le lever du rideau.
IX. La mort.
Seizime partie Le cholra
I. Le voyageur.
II. La collation.
III. Le bilan.
IV. Le parvis Notre-Dame.
V. La mascarade du cholra.
VI. Le combat singulier.
VII. Cognac  la rescousse!
VIII. Souvenirs.
IX. L'empoisonneur.
X. La cathdrale.
XI. Les meurtriers.
XII. La promenade.
XIII. Le malade.
XIV. Le pige.
XV. La bonne nouvelle.
XVI. La note secrte.
XVII. L'opration.
XVIII. La torture.
XIX. Vice et vertu.
XX. Suicide.
XXI. Les aveux.
XXII. Suite des aveux.
XXIII. Les rivales.
XXIV. L'entretien.
XXV. Consolations.
XXVI. Les deux voitures.
XXVII. Le rendez-vous.
XXVIII. L'attente.
XXIX. Adrienne et Djalma.
XXX. L'imitation.
XXXI. La visite.
XXXII. Agricol Baudoin.
XXXIII. Le rduit.
XXXIV. Un prtre selon le Christ.
XXXV. La confession.
XXXVI. La visite.
XXXVII. La prire.
XXXVIII. Les souvenirs.
XXXIX. Jocrisse.
XL. Les anonymes.
XLI. La ville d'or.
XLII. Le lion bless.
XLIII. L'preuve.
XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Dcapit.
XLV. Le calvaire.
XLVI. Le conseil.
XLVII. Le bonheur.
XLVIII. Le devoir.
XLIX. La qute.
L. L'ambulance.
LI. L'hydrophobie.
LII. L'ange gardien.
LIII. La ruine.
LIV. Souvenirs.
LV. L'preuve.
LVI. L'ambition.
LVII.  socius, socius et demi.
LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.
LIX. Les amours de Faringhea.
LX. Une soire chez la Sainte-Colombe.
LXI. Le lit nuptial.
LXII. Une rencontre.
LXIII. Un message.
LXIV. Le premier juin.
pilogue
I. Quatre ans aprs.
II. La rdemption.
Conclusion



Douzime partie Les promesses de Rodin


I. L'inconnu.

La scne suivante se passait le lendemain du jour o le pre
d'Aigrigny avait t si rudement rejet par Rodin dans la position
subalterne nagure occupe par le _socius_.

* * * * *

La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires
du quartier de la montagne Sainte-Genevive;  l'poque de ce
rcit, la maison portant le numro 4 dans cette rue se composait
d'un corps de logis principal, travers par une alle obscure qui
conduisait  une petite cour sombre, au fond de laquelle s'levait
un second btiment singulirement misrable et dgrad. Le rez-de-
chausse de la faade formait une boutique demi-souterraine, o
l'on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques lgumes et
du lait.

Neuf heures du matin sonnaient; la marchande, nomme la mre
Arsne, vieille femme d'une figure douce et maladive, portant une
robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tte,
tait monte sur la dernire marche de l'escalier qui conduisait 
son antre et finissait son _talage_, c'est--dire que d'un ct
de sa porte elle plaait un seau  lait en fer-blanc, et de
l'autre quelques bottes de lgumes fltris accosts de ttes de
choux jauntres; au bas de l'escalier, dans la pnombre de cette
cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d'un petit
fourneau.

Cette boutique, situe tout auprs de l'alle, servait de loge de
portier, et la fruitire servait de portire.

Bientt une gentille petite crature, sortant de la maison, entra,
lgre et frtillante, chez la mre Arsne. Cette jeune fille
tait Rose-Pompon, l'amie intime de la reine Bacchanal; Rose-
Pompon, momentanment _veuve_, et dont le bachique, mais
respectueux sigisbe, tait, on le sait, Nini-Moulin, ce _chicard_
orthodoxe qui, le cas chant, se transfigurait aprs boire en
Jacques Dumoulin, l'crivain religieux, passait ainsi allgrement
de la danse chevele  la polmique ultramontaine, de la _Tulipe
orageuse_  un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter
son lit, ainsi qu'il apparaissait au nglig de sa toilette
matinale et bizarre; sans doute  dfaut d'autre coiffure elle
portait crnement sur ses charmants cheveux blonds, bien lisss et
peigns, un bonnet de police emprunt  son costume de coquet
dbardeur; rien n'tait plus espigle que cette mine de dix-sept
ans, rose, frache, potele, brillamment anime par deux yeux
bleus, gais et ptillants. Rose-Pompon s'enveloppait si
troitement le cou jusqu'aux pieds dans son manteau cossais 
carreaux rouges et verts un peu fan, que l'on devinait une
pudibonde proccupation; ses pieds nus, si blancs que l'on ne
savait si elle avait ou non des bas, taient chausss de petits
souliers de maroquin rouge  boucle argente... Il tait facile de
s'apercevoir que son manteau cachait un objet qu'elle tenait  la
main.

-- Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mre Arsne d'un air
avenant, vous tes matinale aujourd'hui, vous n'avez donc pas
dans hier?

-- Ne m'en parlez pas, mre Arsne, je n'avais gure le coeur  la
danse; cette pauvre Cphyse (la reine Bacchanal, soeur de la
Mayeux) a pleur toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que
son amant est en prison.

-- Tenez, dit la fruitire, tenez, mademoiselle, faut que je vous
dise une chose  propos de votre Cphyse. a ne vous fchera pas?

-- Est-ce que je me fche, moi?... dit Rose-Pompon en haussant les
paules.

-- Croyez-vous que M. Philmon,  son retour, ne me grondera pas?

-- Vous gronder! Pourquoi?

--  cause de son logement, que vous occupez...

-- Ah a, mre Arsne, est-ce que Philmon ne vous a pas dit qu'en
son absence je serai matresse de ses deux chambres comme je
l'tais de lui-mme?

-- Ce n'est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour
votre amie Cphyse, que vous avez aussi amene dans le logement de
M. Philmon.

-- Et o serait-elle alle sans moi, ma bonne mre Arsne? Depuis
que son amant a t arrt, elle n'a pas os retourner chez elle,
parce qu'ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine,
je lui ai dit. Viens toujours loger chez Philmon;  son retour
nous verrons  te caser autrement.

-- Dame, mademoiselle, si vous m'assurez que M. Philmon ne sera
pas fch...  la bonne heure.

-- Fch, et de quoi? qu'on lui abme son mnage? Il est si
gentil, son mnage! Hier, j'ai cass la dernire tasse... et voil
dans quelle drle de chose je suis rduite  venir chercher du
lait.

Et Rose-Pompon, riant aux clats, sortit son joli petit bras blanc
de son manteau et fit voir  la mre Arsne un de ces verres  vin
de champagne de capacit colossale, qui tiennent une bouteille
environ.

-- Ah! mon Dieu! dit la fruitire bahie, on dirait une trompette
de cristal.

-- C'est le verre de grande tenue de Philmon, dont on l'a dcor
quand il a t reu _canotier flambard_, dit gravement Rose-
Pompon.

-- Et dire qu'il va falloir vous mettre votre lait l-dedans! a
me rend toute honteuse, dit la mre Arsne.

-- Et moi donc... si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier...
en tenant ce verre  la main comme un cierge... Je rirais trop...
je casserais la dernire pice du bazar  Philmon et il me
donnerait sa maldiction.

-- Il n'y a pas de danger que vous rencontriez quelqu'un; le
premier est dj sorti, et le second ne se lve que tard.

--  propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu'il n'y a pas
 louer une chambre au second, dans le fond de la cour? Je pense 
a pour Cphyse, une fois que Philmon sera de retour.

-- Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit... au-dessus
des deux pices du vieux bonhomme qui est si mystrieux, dit la
mre Arsne.

-- Ah! oui, le pre Charlemagne... vous n'en savez pas davantage
sur son compte?

-- Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n'est qu'il est venu ce
matin au point du jour; il a cogn aux contrevents:

-- Avez-vous reu une lettre pour moi, ma chre dame? m'a-t-il
dit (il est toujours si poli, ce brave homme).

-- Non, monsieur, que je lui ai rpondu.

-- Bien! bien! alors ne vous drangez pas, ma chre dame, je
repasserai.

Et il est reparti.

-- Il ne couche donc jamais dans la maison?

-- Jamais. Probablement qu'il loge autre part, car il ne vient
passer ici que quelques heures dans la journe tous les quatre ou
cinq jours.

-- Et il y vient tout seul?

-- Toujours seul.

-- Vous en tes sre? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite
femme en minon-minette? car alors Philmon vous donnerait cong,
dit Rose-Pompon d'un air plaisamment pudibond.

-- M. Charlemagne! une femme chez lui! Ah! le pauvre cher homme!
dit la fruitire en levant les mains au ciel; si vous le voyiez,
avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie
rapic et son air bonasse; il a plutt l'air d'un saint que
d'autre chose.

-- Mais alors, mre Arsne, qu'est-ce qu'il peut venir faire ainsi
tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, o
on voit  peine clair en plein midi.

-- C'est ce que je vous demande, mademoiselle; qu'est-ce qu'il y
peut faire? car pour venir s'amuser  tre dans ses meubles, ce
n'est pas possible: il y a en tout chez lui un lit de sangle, une
table, un pole, une chaise et une vieille malle.

-- C'est dans les prix de l'tablissement de Philmon, dit Rose-
Pompon.

-- Et, malgr a, mademoiselle, il a autant de peur qu'on entre
chez lui que si on tait des voleurs et qu'il aurait des meubles
en or massif; il a fait mettre  ses frais une serrure de sret;
il ne me laisse jamais sa clef; enfin il allume son feu lui-mme
dans son pole, plutt que de laisser entrer quelqu'un chez lui.

-- Et vous dites qu'il est vieux.

-- Oui, mademoiselle... dans les cinquante  soixante.

-- Et laid?

-- Figurez-vous comme deux petits yeux de vipre percs avec une
vrille, dans une figure toute blme, comme celle d'un mort... si
blme enfin que les lvres sont blanches, voil pour son visage.
Quant  son caractre, le vieux brave homme est si poli, il vous
te si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que
c'en est embarrassant.

-- Mais j'en reviens toujours l, reprit Rose-Pompon, qu'est-ce
qu'il peut faire tout seul dans ces deux chambres? Aprs a, si
Cphyse prend le cabinet au-dessus quand Philmon sera revenu,
nous pourrons nous amuser  en savoir quelque chose... Et combien
veut-on louer ce cabinet?

-- Dame... mademoiselle, il est en si mauvais tat que le
propritaire le laisserait, je crois bien, pour cinquante 
cinquante-cinq francs par an, car il n'y a gure moyen d'y mettre
de pole, et il est seulement clair par une petite lucarne en
tabatire.

-- Pauvre Cphyse! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant
tristement la tte; aprs s'tre tant amuse, aprs avoir tant
dpens d'argent avec Jacques Rennepont, habiter-l et se mettre 
vivre de son travail!... Faut-il qu'elle ait du courage!...

-- Le fait est qu'il y a loin de ce cabinet  la voiture  quatre
chevaux o Mlle Cphyse est venue vous chercher l'autre jour, avec
tous ces beaux masques, qui taient si gais... surtout ce gros en
casque de papier d'argent avec un plumeau et en bottes  revers...
Quel rjoui!

-- Oui, dit Nini-Moulin: il n'y a pas son pareil pour danser le
_fruit dfendu..._ Il fallait le voir en vis--vis avec Cphyse...
la reine Bacchanal... Pauvre rieuse... pauvre tapageuse!... Si
elle fait du bruit maintenant, c'est en pleurant...

-- Ah!... les jeunesses... les jeunesses!... dit la fruitire.

-- coutez donc, mre Arsne, vous avez t jeune aussi... vous...

-- Ma foi, c'est tout au plus! et  vrai dire, je me suis toujours
vue  peu prs comme vous me voyez.

-- Et les amoureux, mre Arsne?

-- Les amoureux! ah bien, oui! D'abord j'tais laide, et puis
j'tais trop bien prserve.

-- Votre mre vous surveillait donc beaucoup?

-- Non, mademoiselle... mais j'tais attele...

-- Comment, attele? s'cria Rose-Pompon bahie, en interrompant
la fruitire.

-- Oui, mademoiselle, attele  un tonneau de porteur d'eau avec
mon frre. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tir comme deux
vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n'avais gure
le coeur de penser aux gaudrioles.

-- Pauvre mre Arsne, quel rude mtier! dit Rose-Pompon avec
intrt.

-- L'hiver surtout, dans les geles... c'tait le plus dur... moi
et mon frre nous tions obligs de nous faire clouter  glace, 
cause du verglas.

-- Et une femme encore... faire ce mtier-l!... a fend le
coeur... et on dfend d'atteler les chiens[1]!... ajouta trs
sensment Rose-Pompon.

-- Dame! c'est vrai, reprit la Mre Arsne, les animaux sont
quelquefois plus heureux que les personnes; mais que voulez-vous?
Il faut vivre... O la bte est attache, faut qu'elle broute...
mais c'tait dur... J'ai gagn  cela une maladie de poumons, ce
n'est pas ma faute! Cette espce de bricole dont j'tais
attele... en tirant, voyez-vous, a me pressait tant et tant la
poitrine, que je ne pouvais pas respirer... aussi j'ai abandonn
l'attelage et j'ai pris une boutique. C'est pour vous dire que si
j'avais eu des occasions et de la gentillesse, j'aurais peut-tre
t comme tant de jeunesses qui commencent par rire et
finissent...

-- Par tout le contraire, c'est vrai, mre Arsne; mais aussi,
tout le monde n'aurait pas le courage de s'atteler pour rester
sage... Alors on se fait une raison, on se dit qu'il faut s'amuser
tant qu'on est jeune et gentille... et puis qu'on n'a pas dix-sept
ans tous les jours... Eh bien, aprs... aprs... la fin du monde,
ou bien on se marie...

-- Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-tre mieux valu
commencer par l.

-- Oui, mais on est trop bte, on se sait pas enjler les hommes,
ou leur faire peur; on est simple, confiante, et ils se moquent de
vous... Tenez, moi, mre Arsne, c'est a qui serait un exemple 
faire frmir la nature si je voulais... Mais c'est bien assez
d'avoir eu des chagrins sans s'amuser encore  s'en faire de la
graine de souvenirs.

-- Comment a, mademoiselle?... vous si jeune, si gaie, vous avez
eu des chagrins?

-- Ah! mre Arsne: je crois bien:  quinze ans et demi j'ai
commenc  fondre en larmes, et je n'ai tari qu' seize ans...
C'est assez gentil, j'espre?

-- On vous a trompe, mademoiselle?

-- On m'a fait pis... comme on fait  tant d'autres pauvres filles
qui pas plus que moi, n'avaient d'abord envie de mal faire... Mon
histoire n'est pas longue... Mon pre et ma mre sont des paysans
du ct de Saint-Valry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq
enfants que nous tions ils ont t obligs de m'envoyer  huit
ans chez ma tante, qui tait femme de mnage ici,  Paris. La
bonne femme m'a prise par charit; et c'tait bien  elle, car
elle ne gagnait pas grand'chose.  onze ans, elle m'a envoye
travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine.
C'est pas pour dire du mal des matres de fabriques, mais a leur
est bien gal que les petites filles et les petits garons soient
ple-mle entre eux... Alors vous concevez... il y a l-dedans,
comme partout, des mauvais sujets; ils ne se gnent ni en paroles
ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants
qui voient et qui entendent plus qu'ils n'en ont l'air! Alors, que
voulez-vous?... on s'habitue en grandissant  entendre et  voir
tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus.

-- C'est vrai, au moins, ce que vous dites l, mademoiselle Rose-
Pompon, pauvres enfants! qui est-ce qui s'en occupe? Ni le pre ni
la mre; ils sont  leur tche...

-- Oui, oui, allez, mre Arsne, on a bien vite dit d'une jeune
fille qui a mal tourn: C'est une ci, c'est une a, mais si on
savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu'on ne la
blmerait... Enfin, pour en revenir  moi,  quinze ans j'tais
trs gentille... Un jour, j'ai une rclamation  faire au premier
commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet; il me
dit qu'il me rendra justice, et que mme il me protgera si je
veux l'couter, et il commence par vouloir m'embrasser. Je me
dbats... Alors il me dit: Tu me refuses? tu n'auras plus
d'ouvrage; je te renvoie de la fabrique.

-- Oh! le mchant homme! dit la mre Arsne.

-- Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m'encourage
 ne pas cder et  me placer ailleurs... Oui... mais impossible;
les fabriques taient encombres. Un malheur ne vient jamais seul:
ma tante tombe malade; pas un sou  la maison: je prends mon grand
courage; je retourne  la fabrique, supplie le commis. Rien n'y
fait. Tant pis pour toi, me dit-il: tu refuses ton bonheur, car
si tu avais voulu tre gentille, plus tard je t'aurais peut-tre
pouse... Que voulez-vous que je vous dise, mre Arsne? La
misre tait l, je n'avais pas d'ouvrage; ma tante tait malade;
le commis disait qu'il m'pouserait... j'ai fait comme tant
d'autres.

-- Et quand plus tard, vous lui avez demand le mariage?

-- Il m'a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m'a
plante l... C'est alors que j'ai tant pleur toutes les larmes
de mon corps... qu'il ne m'en reste plus... J'en ai fait une
maladie... et puis enfin, comme on se console de tout... je me
suis console... De fil en aiguille, j'ai rencontr Philmon. Et
c'est sur lui que je me revenge des autres... Je suis son tyran,
ajouta Rose-Pompon d'un air tragique.

Et l'on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri
son joli visage pendant son rcit  la mre Arsne.

-- C'est pourtant vrai, dit la mre Arsne en rflchissant. On
trompe une pauvre fille... qu'est-ce qui la protge, qu'est-ce qui
la dfend? Ah! oui, bien souvent le mal qu'on fait ne vient pas de
vous... et...

-- Tiens!... Nini-Moulin!... s'cria Rose-Pompon en interrompant
la fruitire et en regardant de l'autre ct de la rue; est-il
matinal!... Qu'est-ce qu'il peut me vouloir?

Et Rose-Pompon s'enveloppa de plus en plus pudiquement dans son
manteau.

Jacques Dumoulin s'avanait en effet le chapeau sur l'oreille, le
nez rubicond et l'oeil brillant; il tait vtu d'un paletot-sac
qui dessinait la rotondit de son abdomen; ses deux mains, dont
l'une tenait une grosse canne _au port d'arme_, taient allonges
dans les vastes poches de ce vtement. Au moment o il s'avanait
sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la
portire, il aperut Rose-Pompon.

-- Comment! ma pupille dj leve!... a se trouve bien!... moi
qui venais pour la bnir au lever de l'aurore!

Et Nini-Moulin s'avana, les bras ouverts,  l'encontre de Rose-
Pompon qui recula d'un pas.

-- Comment! enfant ingrat... reprit l'crivain religieux, vous
refusez mon accolade matinale et paternelle?

-- Je n'accepte d'accolades paternelles que de Philmon... J'ai
reu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisin, deux
oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein!
voil un prsent ridicule! J'ai gard le ratafia de famille et
j'ai troqu le reste pour deux amours de pigeons vivants que j'ai
installs dans le cabinet de Philmon, ce qui me fait un petit
colombier bien gentil. Du reste, _mon poux_ arrive avec sept
cents francs qu'il a demands  sa respectable famille sous le
prtexte d'apprendre la basse, le cornet  pistons et le porte-
voix, afin de sduire en socit et de faire un mariage...
chicandard... comme vous dites, bon sujet.

-- Eh bien, ma pupille chrie! nous pourrons dguster le ratafia
de famille et festoyer en attendant Philmon et ses sept cents
francs.

Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui
rendirent un son mtallique et il ajouta:

-- Je venais vous proposer d'embellir ma vie aujourd'hui et mme
demain, et mme aprs demain, si le coeur vous en dit...

-- Si c'est des amusements dcents et paternels, mon coeur ne dit
pas non.

-- Soyez tranquille, je serai pour vous un aeul, un bisaeul, un
portrait de famille... Voyons, promenade, dner, spectacle, bal
costum, et souper ensuite, a vous va-t-il?

--  condition que cette pauvre Cphyse en sera. a la distraira.

-- Va pour Cphyse.

-- Ah a, vous avez donc fait un hritage, gros aptre?

-- Mieux que cela,  la plus rose de toutes les Rose-Pompon... Je
suis rdacteur en chef d'un journal religieux... Et comme il faut
de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les
mois un mois d'avance et trois jours de libert;  cette
condition-l, je consens  faire le saint pendant vingt-sept jours
sur trente, et  tre grave et assommant comme le journal.

-- Un journal, vous? En voil un qui sera drle, et qui dansera
tout seul, sur les tables des cafs, des pas dfendus.

-- Oui, il sera drle, mais pas pour tout le monde! Ce sont tous
sacristains cossus qui font les frais... ils ne regardent pas 
l'argent, pourvu que le journal morde, dchire, brle, broie,
extermine et assassine... Parole d'honneur! je n'aurai jamais t
plus forcen, ajouta Nini-Moulin en riant d'un gros rire;
j'arroserai les blessures toutes vives avec mon venin _premier cru_
ou avec mon fiel _grrrrand mousseux_!!!

Et, pour proraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en
sautant le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit
beaucoup rire Rose-Pompon.

-- Et comment s'appelle-t-il, votre journal de sacristains?
reprit-elle.

-- Il s'appelle _l'Amour du prochain_.

--  la bonne heure! voil un joli nom!

-- Attendez donc, il en a un second.

-- Voyons le second. _L'Amour du prochain, ou l'Exterminateur des
incrdules, des indiffrents, des tides et autres_; avec cette
pigraphe du grand Bossuet: _Ceux qui ne sont pas avec nous sont
contre nous._

-- C'est aussi ce que dit toujours Philmon dans ses batailles
 la Chaumire en faisant le moulinet.

-- Ce qui prouve que le gnie de l'aigle de Meaux est universel.
Je ne lui reproche qu'une chose, c'est d'avoir t jaloux de
Molire.

-- Bah! jalousie d'acteur, dit Rose-Pompon.

-- Mchante!... reprit Nini-Moulin en la menaant du doigt.

-- Ah a, vous allez donc exterminer Mme de Sainte-Colombe... car
elle est un peu tide, celle-l... et votre mariage?

-- Mon journal le sert au contraire. Pensez donc! rdacteur en
chef... c'est une position superbe; les sacristains me prnent, me
poussent, me soutiennent, me bnissent. J'empaume la Sainte-
Colombe... et alors une vie... une vie  mort!

 ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre
 la fruitire en disant:

-- Pour M. Charlemagne... Affranchie... rien  payer.

-- Tiens, dit Rose-Pompon, c'est pour le petit vieux si
mystrieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela
vient de loin?...

-- Je crois bien, a vient d'Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en
regardant  son tour la lettre que la fruitire tenait  la main.

-- Ah , ajouta-t-il, qu'est-ce donc que cet tonnant petit vieux
dont vous parlez?

-- Figurez-vous, mon gros aptre, dit Rose-Pompon, un vieux
bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour; il n'y couche
jamais, et il vient s'y renfermer de temps en temps pendant des
heures sans laisser monter personne chez lui... et sans qu'on
sache ce qu'il y fait.

-- C'est un conspirateur ou un faux-monnayeur... dit Nini-Moulin
en riant.

-- Pauvre cher homme! dit la mre Arsne, o serait-elle donc, sa
fausse monnaie? il me paye toujours en gros sous le morceau de
pain et le radis noir que je lui fournis pour son djeuner, quand
il djeune.

-- Et comment s'appelle ce mystrieux caduc?... demanda Dumoulin.

-- M. Charlemagne, dit la fruitire. Mais tenez... quand on parle
du loup on en voit la queue.

-- O est-elle donc cette queue?

-- Tenez... ce petit vieux, l-bas... le long de la maison; il
marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.

-- M. Rodin! s'cria Nini-Moulin; et se reculant brusquement, il
descendit en hte trois marches de l'escalier, afin de n'tre pas
vu. Puis il ajouta:

-- Et vous dites que ce monsieur s'appelle?...

-- M. Charlemagne... Est-ce que vous le connaissez? demanda la
fruitire.

-- Que diable vient-il faire ici sous un faux nom? dit Jacques
Dumoulin  voix basse en se parlant  lui-mme.

-- Mais vous le connaissez donc? reprit Rose-Pompon avec
impatience. Vous voil tout interdit.

-- Et ce monsieur a pour pied--terre deux chambres dans cette
maison? et il vient mystrieusement? dit Jacques Dumoulin de plus
en plus surpris.

-- Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fentres du colombier de
Philmon.

-- Vite! vite! passons par l'alle; qu'il ne me rencontre pas, dit
Dumoulin.

Et, sans avoir t aperu de Rodin, il passa de la boutique dans
l'alle, et de l'alle monta l'escalier qui conduisait 
l'appartement occup par Rose-Pompon.

-- Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mre Arsne  Rodin qui
s'avanait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en
un jour,  la bonne heure, car vous tes joliment rare.

-- Vous tes trop honnte, ma chre dame, dit Rodin avec un salut
fort courtois. Et il entra dans la boutique de la fruitire.



II. Le rduit.

La physionomie de Rodin, lorsqu'il tait entr chez la mre
Arsne, respirait la simplicit la plus candide; il appuya ses
deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit:

-- Je regrette bien, ma chre dame, de vous avoir veille ce
matin de trs bonne heure...

-- Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que
je vous fasse des reproches.

-- Que voulez-vous, chre dame! j'habite la campagne, et je ne
peux venir que de temps  autre dans ce pied--terre pour y faire
mes petites affaires.

--  propos de a, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est
arrive ce matin; elle est grosse et vient de loin. La voil, dit
la fruitire en la tirant de sa poche, elle n'a pas cot de port.

-- Merci, ma chre dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une
indiffrence apparente; et il la mit dans la poche de ct de sa
redingote, qu'il reboutonna ensuite soigneusement.

-- Allez-vous monter chez vous, monsieur?

-- Oui, ma chre dame.

-- Alors je vais m'occuper de vos petites provisions, dit mre
Arsne. Est-ce toujours comme  l'ordinaire, mon digne monsieur?

-- Toujours comme  l'ordinaire.

-- a va tre prt en un clin d'oeil. Ce disant, la fruitire prit
un vieux panier; aprs y avoir jet trois ou quatre mottes 
brler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon,
elle recouvrit ces combustibles d'une feuille de chou, puis,
allant au fond de sa boutique, elle tira d'un bahut un gros pain
rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d'un oeil
connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces
racines, le divisa en deux, y fit un trou qu'elle remplit de gros
sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaa soigneusement
auprs du pain, sur la feuille de chou qui sparait les
combustibles des comestibles. Prenant enfin  son fourneau
quelques charbons allums, elle les mit dans un petit sabot rempli
de cendres qu'elle posa aussi dans le panier.

Remontant alors jusqu' la dernire marche de son escalier, la
mre Arsne dit  Rodin:

-- Voici votre panier, monsieur.

-- Mille remerciements, ma chre dame, rpondit Rodin; et
plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit
sous qu'il remit un  un  la fruitire, et lui dit en emportant
le panier:

-- Tantt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme
d'habitude, votre panier.

--  votre service, mon digne monsieur,  votre service, dit la
mre Arsne.

Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main
droite le panier de la fruitire, entra dans l'alle obscure,
traversa une petite cour, monta d'un pas allgre jusqu'au second
tage d'un corps de logis fort dlabr, puis arriv l, sortant
une clef de sa poche, il ouvrit une premire porte, qu'ensuite il
referma soigneusement sur lui.

La premire des deux chambres qu'il occupait tait compltement
dmeuble; quant  la seconde, on ne saurait imaginer un rduit
d'un aspect plus triste, plus misrable. Un papier tellement
raill, pass, dchir, que l'on ne pouvait reconnatre sa nuance
primitive, couvrait les murailles; un lit de sangle boiteux, garni
d'un mauvais matelas et d'une couverture de laine mange par les
vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un pole de
faence gristre aussi _craquele_ que la porcelaine de Japon, une
vieille malle  cadenas place sous son lit, tel tait
l'ameublement de ce taudis dlabr. Une troite fentre aux
carreaux sordides clairait  peine cette pice entirement prive
d'air et de jour par la hauteur du btiment qui donnait sur la
rue; deux vieux mouchoirs  tabac attachs l'un  l'autre avec des
pingles, et qui pouvaient  volont glisser sur une ficelle
tendus devant la fentre, servaient de rideaux; enfin le carrelage
disjoint, rompu, laissant voir le pltre du plancher, tmoignait
de la profonde incurie du locataire de cette demeure.

Aprs avoir ferm sa porte, Rodin jeta son chapeau et son
parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira
le radis noir et le pain, qu'il plaa sur la table; puis
s'agenouillant devant son pole, il le bourra de combustible et
l'alluma en soufflant d'un poumon puissant et vigoureux sur la
braise apporte dans un sabot. Lorsque, selon l'expression
consacre, son pole _tira_, Rodin alla tendre sur leur ficelle
les deux mouchoirs  tabac qui lui servaient de rideaux; puis, se
croyant bien cel  tous les yeux, il tira de la poche de ct de
sa redingote la lettre que la mre Arsne lui avait remise. En
faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets
diffrents; l'un de ces papiers, gras et froiss, pli en petit
paquet, tomba sur une table et s'ouvrit; il renfermait une croix
de la Lgion d'honneur en argent noirci par le temps, le ruban
rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.

 la vue de cette croix, qu'il remit dans sa poche avec la
mdaille dont Faringhea avait dpouill Djalma, Rodin haussa les
paules en souriant d'un air mprisant et sardonique; puis il tira
sa grosse montre d'argent et la plaa sur la table  ct de la
lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec un singulier
mlange de dfiance et d'espoir, de crainte et d'impatiente
curiosit. Aprs un moment de rflexion, il s'apprtait 
dcacheter cette enveloppe... Mais il la rejeta brusquement sur la
table, comme si, par un trange caprice, il et voulu prolonger de
quelques instants l'angoisse d'une incertitude aussi poignante,
aussi irritante que l'motion du jeu. Regardant sa montre, Rodin
rsolut de n'ouvrir la lettre que lorsque l'aiguille marquerait
neuf heures et demie; il s'en fallait alors de sept minutes. Par
une de ces bizarreries purilement fatalistes, dont de trs grands
esprits n'ont pas t exempts, Rodin se disait:

-- Je brle du dsir d'ouvrir cette lettre; si je ne l'ouvre qu'
neuf heures et demie, les nouvelles qu'elle m'apporte seront
favorables.

Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre,
et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux
vieilles gravures jauntres, ronges de vtust, attaches au mur
par des clous rouills.

Le premier de ces _objets d'art_, seuls ornements dont Rodin et
jamais dcor ce taudis, tait une de ces images grossirement
dessines et enlumines de rouge, de jaune, de vert et de bleu que
l'on vend dans les foires; une inscription italienne annonait que
cette gravure avait t fabrique  Rome. Elle reprsentait une
femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses
genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure
tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire
l'avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres
bleues: _Sar papa_ (il sera pape).

Le second de ces objets d'art qui semblaient inspirer les
profondes mditations de Rodin tait une excellente gravure en
taille-douce dont le fini prcieux, le dessin  la fois hardi et
correct contrastaient singulirement avec la grossire enluminure
de l'autre image. Cette rare et magnifique gravure, paye par
Rodin six louis (luxe norme), reprsentait un jeune garon vtu
de haillons. La laideur de ses traits tait compense par
l'expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement
caractrise; assis sur une pierre, entour  et l d'un troupeau
qu'il gardait, il tait vu de face, accoud sur son genou, et
appuyant son menton dans la paume de sa main. L'attitude pensive,
rflchie de ce jeune homme vtu comme un mendiant, la puissance
de son large front, la finesse de son regard pntrant, la fermet
de sa bouche ruse, semblaient rvler une indomptable rsolution
jointe  une intelligence suprieure et  une astucieuse adresse.
Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux
s'enroulaient autour d'un mdaillon au centre duquel se voyait une
tte de vieillard dont les lignes, fortement accentues,
rappelaient d'une manire frappante, malgr leur snilit, les
traits du jeune gardeur de troupeaux.

Cette gravure portait enfin pour titre: LA JEUNESSE DE SIXTE-
QUINT, et l'image enlumine, _la Prdiction_[2]!

 force de contempler ces gravures de plus en plus prs, d'un oeil
de plus en plus ardent et interrogatif, comme s'il et demand des
inspirations ou des esprances  ces images, Rodin s'en tait
tellement rapproch que, toujours debout et repliant son bras
droit derrire sa tte, il se tenait pour ainsi dire appuy et
accoud  la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la
poche de son pantalon noir, il cartait ainsi un des pans de sa
vieille redingote olive.

Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude mditative.

* * * * *

Rodin, nous l'avons dit, venait rarement dans ce logis; selon les
rgles de son ordre, il avait jusqu'alors toujours demeur avec le
pre d'Aigrigny, dont la surveillance lui tait spcialement
confie: aucun membre de la congrgation, surtout dans la position
subalterne o Rodin s'tait jusqu'alors tenu, ne pouvait ni se
renfermer chez soi, ni mme possder un meuble fermant  clef; de
la sorte, rien n'entravait l'exercice d'un espionnage mutuel,
incessant, l'un des plus puissants moyens d'action et
d'asservissement employs par la compagnie de Jsus. En raison de
diverses combinaisons qui lui taient personnelles, bien que se
rattachant par quelques points aux intrts gnraux de son ordre,
Rodin avait pris  l'insu de tous ce pied--terre de la rue
Clovis. C'est du fond de ce rduit ignor que le _socius_
correspondait directement avec les personnages les plus minents
et les plus influents du sacr collge.

On se souvient peut-tre qu'au commencement de cette histoire,
lorsque Rodin crivait  Rome que le pre d'Aigrigny, ayant reu
l'ordre de quitter la France sans voir sa mre mourante, avait
hsit  partir; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait
ajout en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonait
au gnral de l'ordre l'hsitation du pre d'Aigrigny:

Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu'
son tour il me serve activement.

Cette manire familire de correspondre avec le plus puissant
dignitaire de l'ordre, le ton presque protecteur de la
recommandation que Rodin adressait  un cardinal-prince,
prouvaient assez que le _socius_, malgr son apparente
subalternit, tait  cette poque regard comme un homme trs
important par plusieurs princes de l'glise ou autres dignitaires,
qui lui adressaient leurs lettres  Paris sous un faux nom, et
d'ailleurs chiffres avec les prcautions et les srets d'usage.

Aprs plusieurs moments de mditation contemplative passs devant
le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement  sa table, o
tait cette lettre, que, par une sorte d'atermoiement
superstitieux, il avait diffr d'ouvrir, malgr sa vive
curiosit. Comme il s'en fallait encore de quelques minutes que
l'aiguille de sa montre ne marqut neuf heures et demie, Rodin,
afin de ne pas perdre de temps, fit mthodiquement les apprts de
son frugal djeuner; il plaa sur sa table,  ct d'une critoire
garnie de plumes, le pain et le radis noir; puis, s'asseyant sur
son tabouret, ayant pour ainsi dire le pole entre ses jambes, il
tira de son gousset un couteau  manche de corne, dont la lame
aigu tait aux trois quarts use, coupa alternativement un
morceau de pain et un morceau de radis, et commena son frugal
repas avec un apptit robuste, l'oeil fix sur l'aiguille de sa
montre... L'heure fatale atteinte, Robin dcacheta l'enveloppe
d'une main tremblante.

Elle contenait deux lettres.

La premire parut le satisfaire mdiocrement; car, au bout de
quelques instants, il haussa les paules, frappa impatiemment sur
la table avec le manche de son couteau, carta ddaigneusement
cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la
seconde missive, tenant son pain d'une main, et, de l'autre,
trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le
sel gris rpandu sur un coin de table.

Tout  coup, la main de Rodin restait immobile.  mesure qu'il
avanait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intress,
surpris, frapp. Se levant brusquement, il courut  la croise,
comme pour s'assurer, par un second examen des chiffres de la
lettre, qu'il ne s'tait pas tromp, tant ce qu'on lui annonait
lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu'il _avait
bien dchiffr_, car, laissant tomber ses bras, non pas avec
abattement, mais avec la stupeur d'une satisfaction aussi imprvue
qu'extraordinaire, il resta quelque temps la tte basse, le regard
fixe, profond; la seule marque de joie qu'il donnt se manifestait
par une sorte d'aspiration sonore, frquente et prolonge.

Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et
opinitres dans leur sape souterraine sont surpris de leur
russite lorsque cette russite devance et dpasse incroyablement
leurs sages et prudentes prvisions. Rodin se trouvait dans ce
cas. Grce  des prodiges de ruse, d'adresse et de dissimulation,
grce  de puissantes promesses de corruption, grce enfin au
singulier mlange d'admiration, de frayeur et de confiance que son
gnie inspirait  plusieurs personnages influents, Rodin apprenait
du gouvernement pontifical, que, selon une ventualit possible et
probable, il pourrait, dans un temps donn, prtendre avec chance
de succs  une position qui n'a que trop excit la crainte, la
haine ou l'envie de bien des souverains, et qui a t quelquefois
occupe par de grands hommes de bien, par d'abominables sclrats
ou par des gens sortis des derniers rangs de la socit. Mais,
pour que Rodin atteignt plus srement ce but il lui fallait
absolument russir, dans ce qu'il s'tait engag  accomplir, sans
violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions
habilement manies,  savoir: _Assurer  la compagnie de Jsus la
possession des biens de la famille de Rennepont._

Possession qui, de la sorte, avait une double et immense
consquence; car Rodin, selon ses vises personnelles, songeait 
se faire de son ordre (dont le chef tait  sa discrtion) un
marchepied et un moyen d'intimidation.

Sa premire impression de surprise passe, impression qui n'tait
pour ainsi dire qu'une sorte de modestie d'ambition, de dfiance
de soi, assez commune aux hommes rellement suprieurs, Rodin,
envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se
reprocha presque sa surprise.

Pourtant, bientt aprs, par une contradiction bizarre, cdant
encore  une de ces ides puriles auxquelles l'homme obit
souvent lorsqu'il se sait ou se croit parfaitement seul et cach,
Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait caus une
si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l'taler sous les
yeux de l'image du jeune ptre devenu pape; puis, secouant
firement, triomphalement la tte, dardant sur le portrait son
regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt
crasseux sur l'emblme pontifical:

-- Hein! frre? et moi aussi... peut-tre... Aprs cette
interpellation ridicule, Rodin revint  sa place, et comme si
l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir et exaspr son
apptit, il plaa la lettre devant lui pour la relire encore une
fois, et, la couvant des yeux, il se prit  mordre avec une sorte
de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en
chantonnant un vieil air de litanies.

* * * * *

Il y avait quelque chose d'trange, de grand et surtout
d'effrayant dans l'opposition de cette ambition immense, dj
presque justifie par les vnements, et contenue, si cela peut se
dire, dans un si misrable rduit.

Le pre d'Aigrigny, homme sinon trs suprieur, du moins d'une
valeur relle, grand seigneur de naissance, trs hautain, plac
dans le meilleur monde, n'aurait jamais os avoir seulement la
pense de prtendre  ce que prtendait Rodin de prime saut;
l'unique vise du pre d'Aigrigny, il la trouvait impertinente,
tait d'arriver  tre un jour lu gnral de son ordre, de cet
ordre qui embrassait le monde. La diffrence des aptitudes
ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu'un homme
d'un esprit minent, d'une nature saine et vivace, concentrant
toutes les forces de son me et de son corps sur une pense
unique, pratique obstinment ainsi que le faisait Rodin, la
chastet, la frugalit, enfin le renoncement volontaire  toute
satisfaction du coeur ou des sens, presque toujours cet homme ne
se rvolte ainsi contre les voeux sacrs du Crateur qu'au profit
de quelque passion monstrueuse et dvorante, divinit infernale
qui, par un acte sacrilge, lui demande, en change d'une
puissance redoutable, l'anantissement de tous les nobles
penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres
instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse ternelle, dans son
inpuisable munificence, a si paternellement dou la crature.

* * * * *

Pendant la scne muette que nous venons de dpeindre, Rodin ne
s'tait pas aperu que les rideaux d'une des fentres situes au
troisime tage du btiment qui dominait le corps de logis o il
habitait s'taient lgrement carts et avaient  demi dcouvert
la mine espigle de Rose-Pompon et la face de Silne de Nini-
Moulin.

Il s'ensuivait que Rodin, malgr son rempart de mouchoirs  tabac,
n'avait t nullement garanti de l'examen indiscret et curieux des
deux coryphes de _la Tulipe orageuse_.



III. Une visite inattendue.

Rodin, quoiqu'il et prouv une profonde surprise  la lecture de
la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa rponse tmoignt
de cet tonnement. Son frugal djeuner termin, il prit une
feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce
ton rude et tranchant qui lui tait habituel lorsqu'il n'tait pas
oblig de se contraindre:

Ce que l'on m'apprend ne me surprend point. J'avais tout prvu.
Indcision et lchet portent toujours ces fruits-l. Ce n'est pas
assez. La Russie hrtique gorge la Pologne catholique. Rome
bnit les meurtriers et maudit les victimes[3].

Cela me va.

En retour, la Russie garantit  Rome, par l'Autriche, la
compression sanglante des patriotes de la Romagne.

Cela me va toujours.

Les bandes d'gorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus
au massacre des libraux impies; elles sont lasses.

Cela ne me va plus. Il faut qu'elles marchent.

Au moment o Rodin venait d'crire ces derniers mots, son
attention fut tout  coup distraite par la voix frache et sonore
de Rose-Pompon, qui, sachant son Branger par coeur, avait ouvert
la fentre de Philmon, et assise sur la barre d'appui, chantait
avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l'immortel
chansonnier:

_Mais, quelle erreur! non, Dieu, n'est pas colre,_
_S'il cra tout...  tout il sera d'appui:_
_Vins qu'il nous donne, amiti tutlaire,_
_Et vous, amours, qui crez aprs lui,_

_Prtez un charme  ma philosophie;_
_Pour dissiper des rves affligeants,_
_Le verre en main, que chacun se confie_
_Au Dieu des bonnes gens!_

Ce chant, d'une mansutude divine, contrastait si trangement avec
la froide cruaut des quelques lignes crites par Rodin, qu'il
tressaillit et se mordit les lvres de rage en reconnaissant ce
refrain du pote vritablement chrtien qui avait port de si
rudes coups  la mauvaise glise. Rodin attendit quelques instants
dans une impatience courrouce, croyant que la voix allait
continuer; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que
fredonner, et bientt passa  un autre air, celui du _Bon papa_,
qu'elle vocalisa, mme sans paroles. Rodin, n'osant pas aller
regarder par sa croise quelle tait cette importune chanteuse,
haussa les paules, reprit sa plume et continua:

Autre chose: Il faudrait exasprer les indpendants de tous les
pays, soulever la rage _philosophaille _de l'Europe, et faire
cumer le libralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocifre.
Pour cela, proclamer  la face du monde les trois propositions
suivantes:

1 _Il est abominable de soutenir que l'on peut faire son salut
dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les moeurs
soient pures;_

2 _Il est odieux et absurde d'accorder aux peuples la libert de
conscience;_

3 _L'on ne saurait avoir trop d'horreur contre la libert de la
presse._

Il faut amener _l'homme faible_  dclarer ces propositions de
tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les
gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les
museleurs de populaire. Il se prendra au pige. Les propositions
formules, la tempte clate. Soulvement gnral contre Rome,
scission profonde; le sacr collge se divise en trois partis.
L'un approuve, l'autre blme, l'autre tremble. _L'homme faible_,
encore plus pouvant qu'il ne l'est aujourd'hui d'avoir laisser
gorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les
menaces, les ruptures violentes qu'il soulve.

Cela me va toujours, et beaucoup.

Alors,  notre pre vnr d'branler la conscience de _l'homme
faible_, d'inquiter son esprit, d'effrayer son me.

En rsum: abreuver de dgots, diviser son conseil, l'isoler,
l'effrayer, redoubler l'ardeur froce du bon Albani, rveiller
l'apptit des _Sanfdistes_[4], leur donner des libraux  leur
faim; pillage, viol, massacre comme  Csne, vraie mare montante
de sang carbonaro, _l'homme faible_ en aura le dboire, tant de
tueries en son nom!!!  il reculera... il reculera... chacun de ses
jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son
angoisse. Et l'abdication dont il menace dj viendra enfin, peut-
tre trop tt. C'est le seul danger  prsent,  vous d'y
pourvoir.

En cas d'abdication... le grand pnitencier m'a compris. Au lieu
de confier  un _gnral _le commandement de notre ordre, la
meilleure milice du saint-sige, je la commande moi-mme. Ds lors
cette milice ne m'inquite plus: exemple... les janissaires et les
gardes prtoriennes toujours funestes  l'autorit; pourquoi?
parce qu'ils ont pu s'organiser comme dfenseurs du pouvoir en
dehors du pouvoir; de l, leur puissance d'intimidation.

Clment XIV? un niais. Fltrir, abolir notre compagnie, faute
absurde. La dfendre, l'innocenter, s'en dclarer le gnral,
voil ce qu'il devait faire. La compagnie, alors  sa merci,
consentait  tout; il nous absorbait, nous infodait au saint-
sige, qui n'avait plus  redouter... _nos services!!! _Clment
XIV est mort de la colique.  bon entendeur, salut. Le _cas
chant_, je ne mourrai pas de cette mort.

La voix vibrante et perle de Rose-Pompon retentit de nouveau.

Rodin fit un bond de colre sur sa chaise; mais bientt, et 
mesure qu'il entendit le couplet suivant, qu'il ne connaissait pas
(il ne possdait pas son Branger comme la _veuve _de Philmon),
le jsuite, accessible  certaines ides bizarrement
superstitieuses, resta interdit, presque effray de ce singulier
rapprochement. C'est _le bon pape _de Branger qui parle:

_Que sont les rois? de sots bltres_
_Ou des brigands qui, gros d'orgueil,_
_Donnant leurs crimes pour des titres,_
_Entre eux se poussent au cercueil._

_ prix d'or je puis les absoudre_
_Ou changer leur sceptre en bourdon;_
_Ma Dondon,_
_Riez donc!_
_Sautez donc!_
_Regardez-moi lancer la foudre_
_Jupin m'a fait son hritier,_
_Je suis entier._

Rodin,  demi lev de sa chaise, le cou tendu, l'oeil fixe,
coutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille
d'une fleur  une autre de son rpertoire, chantonnait dj le
ravissant refrain de _Colibri_. N'entendant plus rien, le jsuite
se rassit avec une sorte de stupeur; mais au bout de quelques
minutes de rflexion, sa figure rayonna tout  coup; il voyait un
heureux prsage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et
ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette trange
confiance dans la fatalit:

Jamais je n'ai cru plus au bon succs qu'en ce moment. Raison de
plus pour ne rien ngliger. Tout pressentiment commande un
redoublement de zle. Une nouvelle pense m'est venue hier. On
agira ici de concert. J'ai fond un journal ultra-catholique:
_l'Amour du prochain. _ sa furie ultramontaine, tyrannique,
liberticide, on le croira l'organe de Rome. J'accrditerai ces
bruits. Nouvelles furies.

Cela me va.

Je vais soulever la question de libert d'enseignement; les
libraux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au
droit commun, quand nos privilges, nos immunits, notre influence
du confessionnal, notre obdience  Rome, nous mettent en dehors
du droit commun mme, par les avantages dont nous jouissons.
Doubles niais, ils nous croient dsarms parce qu'ils le sont eux-
mmes contre nous. Question brlante; clameurs irritantes,
nouveaux dgots pour _l'homme faible. _Tout ruisseau grossit le
torrent.

Cela me va toujours.

Pour rsumer en deux mots: la _fin_, c'est l'abdication. Le
_moyen_, harclement, torture incessante. L'hritage Rennepont
paye l'lection. Prix faits, marchandise vendue.

Rodin s'interrompit brusquement d'crire, croyant avoir entendu
quelque bruit  la porte de sa chambre, qui ouvrait sur
l'escalier; il prta l'oreille, suspendit sa respiration, tout
redevint silencieux. Il croyait s'tre tromp, et reprit sa plume.

Je me charge de l'affaire Rennepont, unique pivot de nos
combinaisons _temporelles; _il faut reprendre en sous-oeuvre,
substituer le jeu des intrts, le ressort des passions, aux
stupides coups de massue du pre d'Aigrigny; il a failli tout
compromettre; il a pourtant de trs bonnes parties; mais une seule
gamme; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans
son vrai milieu, j'en tirerai parti, les morceaux en sont bons.
J'ai us  temps du franc pouvoir du rvrend pre gnral;
j'apprendrai, si besoin est, au pre d'Aigrigny, les engagements
secrets pris envers moi par le gnral; jusqu'ici on lui a laiss
forger pour cet hritage la destination que vous savez; bonne
pense, mais inopportune: mme but par autre voie.

Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions;
_l'ventualit chant_, le douteux est certain; reste une
latitude immense. L'affaire Rennepont est  cette heure deux fois
mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront _ nous,
_par la libre volont des hritiers, il le faut. Car, ceci
manquant, le parti _temporel _m'chappe; mes chances diminuent de
moiti. J'ai demand pleins pouvoirs; le temps presse, j'agis
comme si je les avais. Un renseignement m'est indispensable pour
mes projets; je l'attends de vous; _il me le faut_, vous
m'entendez? la haute influence de votre frre  la cour de Vienne
vous servira. Je veux avoir les dtails les plus prcis sur la
position actuelle du _duc de Reichstadt_, le Napolon II des
imprialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frre une
correspondance secrte avec le prince ou  l'insu de son
entourage? Avisez promptement, ceci est urgent; cette note part
aujourd'hui: je la complterai demain... Elle vous parviendra,
comme toujours, par le petit marchand.

Au moment o Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre
sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au
dehors... Il couta. Au bout de quelques moments de silence,
plusieurs coups frapps  sa porte retentirent dans la chambre.
Rodin tressaillit: pour la premire fois, l'on heurtait  sa porte
depuis prs d'une anne qu'il venait dans ce logis. Serrant
prcipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu'il
venait d'crire, le jsuite alla ouvrir la vieille malle cache
sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers envelopp d'un
mouchoir  tabac en lambeaux, joignit  ce dossier les deux
lettres chiffres qu'il venait de recevoir, et cadenassa
soigneusement la malle.

L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement
d'impatience.

Rodin prit le panier de la fruitire  la main, son parapluie sous
son bras, et, assez inquiet, alla voir quel tait l'indiscret
visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon,
la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille
rvrence, lui demanda d'un air parfaitement ingnu:

-- M. Rodin, s'il vous plat?



IV. Un service d'ami.

Rodin, malgr sa surprise et son inquitude, ne sourcilla pas; il
commena par fermer sa porte aprs soi, remarquant le coup d'oeil
curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie:

-- Qui demandez-vous, ma chre fille?

-- M. Rodin, reprit crnement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis
yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en
face.

-- Ce n'est pas ici... dit-il en faisant un pas pour descendre. Je
ne connais pas... Voyez plus haut ou plus bas.

-- Oh! que c'est joli! Voyons... faites donc le gentil,  votre
ge! dit Rose-Pompon en haussant les paules, comme si on ne
savait pas que c'est vous qui vous appelez M. Rodin.

-- Charlemagne, dit le _socius _en s'inclinant, Charlemagne, pour
vous servir, si j'en tais capable.

-- Vous n'en tes pas capable, rpondit Rose-Pompon d'un ton
majestueux, et elle ajouta d'un air narquois:

-- Nous avons donc des cachettes  la minon-minette, que nous
changeons de nom?... Nous avons peur que maman Rodin nous
espionne?

-- Tenez, ma chre fille, dit le _socius _en souriant d'un air
paternel, vous vous adressez bien: je suis un vieux bonhomme qui
aime la jeunesse... la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, mme
 mes dpens... mais laissez-moi passer, car l'heure me presse...

Et Rodin fit de nouveau un pas vers l'escalier.

-- Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d'une voix solennelle, j'ai des
choses trs importantes  vous communiquer, des conseils  vous
demander sur une affaire de coeur.

-- Ah ! voyons, petite folle, vous n'avez donc personne 
tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci?

-- Mais je loge ici, monsieur Rodin, rpondit Rose-Pompon en
appuyant malicieusement sur le _nom _de sa victime.

-- Vous? ah bah! j'ignorais un si joli voisinage.

-- Oui... je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin.

-- Vraiment! et o donc?

-- Au troisime, dans le btiment du devant, monsieur Rodin.

-- C'est donc vous qui chantiez si bien tout  l'heure?

-- Moi-mme, monsieur Rodin.

-- Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en vrit.

-- Vous tes bien honnte, monsieur Rodin.

-- Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose?

-- Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les
yeux d'un air ingnu: j'habite avec grand-papa Philmon et
grand'maman Bacchanal... une reine, rien que a.

Rodin avait t jusqu'alors assez gravement inquiet, ignorant de
quelle manire Rose-Pompon avait surpris son vritable nom; mais,
en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu'elle
logeait dans cette maison, il trouva une compensation  l'incident
dsagrable soulev par l'apparition de Rose-Pompon; il importait
en effet beaucoup  Rodin de savoir o trouver la reine Bacchanal,
matresse de Couche-tout-Nu et soeur de la Mayeux, de la Mayeux
signale comme dangereuse depuis son entretien avec la suprieure
du couvent, et depuis la part qu'elle avait prise aux projets de
fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin esprait, grce  ce
qu'il venait d'apprendre, amener adroitement Rose-Pompon  lui
confesser le nom de la personne dont elle tenait que
M. Charlemagne s'appelait M. Rodin.

 peine la jeune fille eut-elle prononc le nom de la reine
Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris
que vivement intress.

-- Ah! ma chre fille, s'cria-t-il, je vous en conjure, ne
plaisantons pas... S'agirait-il, par hasard, d'une jeune fille qui
porte ce surnom et qui est soeur d'une ouvrire contrefaite?...

-- Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose-
Pompon assez tonne  son tour; elle s'appelle Cphyse Soliveau:
c'est mon amie.

-- Ah! c'est votre amie! dit Rodin en rflchissant.

-- Oui, monsieur, mon amie intime...

-- Et vous l'aimez?

-- Comme une soeur... Pauvre fille! je fais ce que je peux pour
elle! et ce n'est gure... Mais comment un respectable homme de
votre ge connat-il la reine Bacchanal?... Ah! ah! c'est ce qui
prouve que vous portez des faux noms...

-- Ma chre fille! je n'ai plus envie de rire maintenant, dit si
tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie,
lui dit:

-- Mais enfin, comment connaissez-vous Cphyse?

-- Hlas! ce n'est pas elle que je connais... mais un brave garon
qui l'aime comme un fou!...

-- Jacques Rennepont!

-- Autrement dit Couche-tout-Nu...  cette heure, il est en prison
pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l'y ai vu hier.

-- Vous l'avez vu hier? Mais, comme a se trouve! dit Rose-Pompon
en frappant dans ses mains. Alors, venez vite, venez tout de suite
chez Philmon, vous donnerez  Cphyse des nouvelles de son
amant... elle est si inquite!...

-- Ma chre fille... je voudrais ne lui donner que de bonnes
nouvelles de ce digne garon que j'aime malgr ses folies... car
qui n'en a pas fait des folies? ajouta Rodin avec une indulgente
bonhomie.

-- Pardieu! dit Rose-Pompon en se balanant sur ses hanches comme
si elle et t encore costume en dbardeur.

-- Je dirai plus, ajouta Rodin, je l'aime  cause de ses folies;
car, voyez-vous, on a beau dire, ma chre fille, il y a toujours
un bon fonds, un bon coeur, quelque chose enfin, chez ceux qui
dpensent gnreusement leur argent pour les autres.

-- Eh bien! tenez, vous tes un trs brave homme, vous! dit Rose-
Pompon enchante de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne
voulez-vous pas venir voir Cphyse pour lui parler de Jacques?

--  quoi bon lui apprendre ce qu'elle sait? Que Jacques est en
prison?... Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre
garon d'un si mauvais pas...

-- Oh! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s'cria
vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux Cphyse.

-- Ce serait du bien perdu, chre petite folle, dit Rodin en
souriant; mais rassurez-vous, je n'ai pas besoin de rcompense
pour vous faire un peu de bien quand je le puis.

-- Ainsi vous esprez tirer Jacques de prison?...

Rodin secoua la tte et reprit d'un air chagrin et contrari:

-- Je l'esprais... mais,  cette heure... que voulez-vous? tout
est chang...

-- Et pourquoi donc? demanda Rose-Pompon surprise.

-- Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m'appelant
M. Rodin doit vous paratre trs amusante, ma chre fille, je le
comprends: vous n'tes en cela qu'un cho... Quelqu'un vous aura
dit: Allez dire  M. Charlemagne qu'il s'appelle M. Rodin... a
sera fort drle.

-- Bien sr qu'il ne me ft pas venu  l'ide de vous appeler
M. Rodin... on n'invente pas un nom comme celui-l soi-mme,
rpondit Rose-Pompon.

-- Eh bien! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a
fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont.

-- Ah! mon Dieu! et cela parce que je vous ai appel M. Rodin, au
lieu de M. Charlemagne? s'cria Rose-Pompon tout attriste,
regrettant alors la plaisanterie qu'elle avait faite 
l'instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle,
qu'est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que
vous vouliez rendre  Jacques?

-- Il ne m'est pas permis de vous le dire, ma chre fille. En
vrit... je suis dsol de tout ceci pour ce pauvre Jacques...
croyez-le bien; mais permettez-moi de descendre.

-- Monsieur... coutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon: si
je vous disais le nom de la personne qui m'a engage  vous
appeler M. Rodin, vous intresseriez-vous toujours  Jacques?

-- Je ne cherche pas  surprendre les secrets de personne... ma
chre fille... vous avez t dans tout ceci le jouet ou l'cho de
personnes peut-tre fort dangereuses, et, ma foi! malgr l'intrt
que m'inspire Jacques Rennepont, je n'ai pas envie, vous entendez
bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme... Dieu m'en
garde!

Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y
comptait bien; car aprs une seconde de rflexion la jeune fille
lui dit:

-- Tenez, monsieur, c'est trop fort pour moi, je n'y entends rien;
mais ce que je sais, c'est que je serais dsole d'avoir fait tort
 un brave garon pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire
tout bonnement ce qui en est; ma franchise sera peut-tre utile 
quelque chose...

-- La franchise claire souvent les choses obscures, dit
sentencieusement Rodin.

-- Aprs tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin.
Pourquoi me fait-il dire des btises qui peuvent nuire  l'amant
de cette pauvre Cphyse? Voil, monsieur, ce qui est arriv: Nini-
Moulin, un gros farceur, vous a vu tout  l'heure dans la rue; la
portire lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m'a
dit  moi: Non, il s'appelle Rodin, il faut lui faire une farce:
Rose-Pompon, allez  sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin.
Vous verrez la drle de figure qu'il fera. J'ai promis  Nini-
Moulin de ne pas le nommer; mais ds que a pourrait risquer de
nuire  Jacques... tans pis, je le nomme.

Au nom de Nini-Moulin, Rodin n'avait pu retenir un mouvement de
surprise. Ce pamphltaire, qu'il avait fait charger de la
rdaction de _l'Amour du prochain_, n'tait pas personnellement 
craindre; mais Nini-Moulin, trs bavard et trs expansif aprs
boire, pouvait tre inquitant, gnant, surtout si Rodin, ainsi
que cela tait probable, devait revenir plusieurs fois dans cette
maison pour excuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par
l'intermdiaire de la reine Bacchanal. Le _socius _se promit donc
d'aviser  cet inconvnient.

-- Ainsi, ma chre fille, dit-il  Rose-Pompon, c'est un
M. Desmoulins qui vous a engage  me faire cette mauvaise
plaisanterie?

-- Non pas Desmoulins... mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il
crit dans les journaux des sacristains, et il dfend les dvots
pour l'argent qu'on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint...
ses patrons sont _saint Soiffard _et _saint Chicard_, comme il dit
lui-mme.

-- Ce monsieur me parat fort gai.

-- Oh! trs bon enfant!

-- Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant
rappeler ses souvenirs; n'est-ce pas un homme de trente-six 
quarante ans, gros... la figure colore?

-- Colore comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par
dessus, le nez bourgeonn... comme une framboise...

-- C'est bien lui... M. Dumoulin... oh! alors vous me rassurez
compltement, ma chre fille; la plaisanterie ne m'inquite plus
gure. Mais c'est un trs digne homme que M. Dumoulin, aimant
peut-tre un peu trop le plaisir...

-- Ainsi, monsieur, vous tcherez toujours d'tre utile  Jacques?
La bte de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empchera pas?

-- Non, je l'espre.

-- Ah ! il ne faudra pas que je dise  Nini-Moulin que vous
savez que c'est lui qui m'a dit de vous appeler M. Rodin, n'est-ce
pas, monsieur?

-- Pourquoi non? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire
franchement la vrit.

-- Mais, monsieur, Nini-Moulin m'a tant recommand de ne pas vous
le nommer...

-- Si vous me l'avez nomm, c'est par un trs bon motif; pourquoi
ne pas le lui avouer? Du reste, ma chre fille, ceci vous regarde,
et non pas moi... Faites comme vous voudrez...

-- Et pourrais-je dire  Cphyse vos intentions pour Jacques?

-- La franchise, ma chre fille, toujours la franchise... on ne
risque jamais rien de dire ce qui est...

-- Pauvre Cphyse, va-t-elle tre heureuse!... dit vivement Rose-
Pompon. Et cela lui viendra bien  propos...

-- Seulement, il ne faut pas qu'elle s'exagre trop ce bonheur. Je
ne promets pas positivement... de faire sortir ce digne garon de
prison... je dis que je tcherai; mais ce que je promets
positivement, car depuis l'emprisonnement de Jacques, je crois
votre amie dans une position bien gne...

-- Hlas! monsieur...

-- Ce que je promets, dis-je, c'est un petit secours... que votre
amie recevra aujourd'hui, afin qu'elle ait le moyen de vivre
honntement... et si elle est sage, eh bien!... si elle est sage,
plus tard on verra...

-- Ah! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez  temps au
secours de cette pauvre Cphyse... On dirait que vous tes son
vrai bon ange... Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou
M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c'est que vous tes un
excellent...

-- Allons, allons, n'exagrons rien, dit Rodin en interrompant
Rose-Pompon; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma
chre fille. Mais voyez donc comme les choses s'enchanent
quelquefois! Je vous demande un peu qui m'aurait dit, lorsque
j'entendais frapper  ma porte, ce qui m'impatientait fort, je
l'avoue, qui m'aurait dit que c'tait une petite voisine qui, sous
le prtexte d'une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie
d'une bonne action... Allons, donnez courage  votre amie... ce
soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir!
Dieu merci! il est encore de bonnes gens sur la terre.

-- Ah! monsieur... vous le prouvez bien.

-- Que voulez-vous? c'est tout simple: le bonheur des vieux...
c'est de voir le bonheur des jeunes...

Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-
Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout mue:

-- Tenez, monsieur, Cphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres
filles; il y en a de plus vertueuses, c'est encore vrai, mais nous
avons, j'ose le dire, bon coeur: aussi, voyez-vous, si jamais vous
tiez malade, appelez-nous; il n'y a pas de bonnes soeurs qui vous
soigneraient mieux que nous... C'est tout ce que nous pouvons vous
offrir; sans compter Philmon que je ferais se scier en quatre
morceaux pour vous; je m'y engage sur l'honneur; comme Cphyse,
j'en suis sre, s'engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour
vous  la vie,  la mort.

-- Vous voyez donc bien, chre fille, que j'avais raison de dire:
tte folle bon coeur... Adieu et au revoir!

Puis Rodin, reprenant son panier, qu'il avait pos  terre  ct
de son parapluie, se disposa  descendre l'escalier.

-- D'abord vous allez me donner ce panier-l, il vous gnerait
pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des
mains de Rodin, malgr la rsistance de celui-ci.

Puis elle ajouta:

-- Appuyez-vous sur mon bras: l'escalier est si noir... vous
pourriez faire un faux pas.

-- Ma foi, j'accepte votre offre, ma chre fille, car je ne suis
pas bien vaillant.

En s'appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui
portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l'escalier et
traversa la cour.

-- Tenez, voyez-vous l-haut, au troisime, cette grosse face
colle aux carreaux? dit tout  coup Rose-Pompon  Rodin en
s'arrtant au milieu de la petite cour, c'est Nini-Moulin... Le
reconnaissez-vous? Est-ce bien le vtre?

-- C'est bien le mien, dit Rodin aprs avoir lev la tte; et il
fit de la main un salut trs affectueux  Jacques Dumoulin, qui,
stupfait, se retira brusquement de la fentre.

-- Le pauvre garon... Je suis sr qu'il a peur de moi... depuis
sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort!

Et il accompagna les mots _il a bien tort _d'un sinistre pincement
de lvres dont Rose-Pompon ne put s'apercevoir.

-- Ah ! ma chre fille, lui dit-il lorsque tous deux entrrent
dans l'alle, je n'ai plus besoin de votre aide; remontez vite
chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d'aller lui dire
quel brave homme vous tes. Et Rose-Pompon s'lana dans
l'escalier.

-- Eh bien!... eh bien!... et mon panier qu'elle emporte, cette
petite folle! dit Rodin.

-- Ah! c'est vrai... Pardon, monsieur, le voici... Pauvre Cphyse!
va-t-elle tre contente! Adieu, monsieur.

Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de
l'escalier, qu'elle gravit d'un pied alerte et impatient.

Rodin sortit de l'alle.

-- Voici votre panier, chre dame, dit-il en s'arrtant sur le
seuil de la boutique de la mre Arsne. Je vous fais mes humbles
remerciements... de votre obligeance...

-- Il n'y a pas de quoi, mon digne monsieur; c'est tout  votre
service... Eh bien! le radis tait-il bon?

-- Succulent, ma chre dame, succulent et excellent.

-- Ah! j'en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientt?

-- J'espre que oui... Mais pourriez-vous m'indiquer un bureau de
poste voisin?

-- En dtournant la rue  gauche, la troisime maison, chez
l'picier.

-- Mille remerciements.

-- Je parie que c'est un billet doux pour votre bonne amie, dit la
mre Arsne, mise en gaiet par le contact de Rose-Pompon et de
Nini-Moulin.

-- Eh!... eh!... eh!... cette chre dame, dit Rodin en ricanant;
puis redevenant tout  coup parfaitement srieux, il fit un
profond salut  la fruitire en lui disant:

-- Votre serviteur de tout mon coeur... Et il gagna la rue.

* * * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur
Baleinier, o tait encore enferme Mlle de Cardoville.



V. Les conseils.

Adrienne de Cardoville avait t encore plus troitement renferme
dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative
nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat,
assez grivement bless, tait parvenu, grce au dvouement
intrpide d'Agricol, assist de l'hroque Rabat-Joie,  regagner
la petite porte du jardin du couvent et  fuir par le boulevard
extrieur avec le jeune forgeron.

Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour
prcdent, avait t conduite dans une chambre au deuxime tage
de la maison de sant; la fentre grille, dfendue au dehors par
un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clart dans cet
appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux,
s'attendait  tre dlivre, d'un jour  l'autre, par
l'intervention de ses amis; mais elle prouvait une douloureuse
inquitude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument
l'issue de la lutte engage pendant une des nuits prcdentes par
ses librateurs contre les gens de la maison de fous et du
couvent, en vain elle avait interrog ses gardiennes; celles-ci
taient restes muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient
encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de
Saint-Dizier, le pre d'Aigrigny et leurs cratures. La lgre
pleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un
peu battus, trahissaient de rcentes angoisses: assise devant une
petite table, son front appuy sur une de ses mains,  demi voile
par les longues boucles de ses cheveux dors, elle feuilletait un
livre.

Tout  coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur,
jsuite de robe courte, instrument docile et passif des volonts
de l'ordre, n'tait, on l'a dit, qu' moiti dans les confidences
du pre d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait
ignor le but de la squestration de Mlle de Cardoville, il
ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu
la veille entre le pre d'Aigrigny et Rodin, aprs la lecture du
testament de Marius de Rennepont; le docteur avait, seulement la
veille, reu l'ordre du pre d'Aigrigny (alors obissant aux
inspirations de Rodin) de resserrer plus troitement encore Mlle
de Cardoville, de redoubler de svrit  son gard, et de tcher
enfin de la contraindre, on verra par quels moyens,  renoncer aux
poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses perscuteurs.

 l'aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l'aversion
et le ddain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au
contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha
d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s'arrta
 quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits
de la jeune fille, puis il ajouta, comme s'il et t satisfait
des remarques qu'il venait de faire:

-- Allons! les malheureux vnements de l'avant-dernire nuit
auront une influence moins fcheuse que je ne craignais... Il y a
du mieux, le teint est plus repos, le maintien plus calme; les
yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un clat
anormal. Vous alliez si bien!... Voici le terme de votre gurison
recul... car ce qui s'est malheureusement pass l'avant-dernire
nuit vous a jete dans un tat d'exaltation d'autant plus fcheux
que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos
soins aidant, votre gurison ne sera, je l'espre, recule que de
quelque temps.

Si habitue qu'elle ft  l'audace de l'affili de la
congrgation, Mlle de Cardoville ne put s'empcher de lui dire
avec un sourire de ddain amer:

-- Quelle imprudente probit est donc la vtre, monsieur! Quelle
effronterie dans votre zle  bien gagner l'argent!... Jamais un
moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux
lvres. Vraiment, si cette honteuse comdie vous fatigue autant
qu'elle me cause de dgot et de mpris, on ne vous paye pas assez
cher.

-- Hlas! dit le docteur d'un ton pntr, toujours cette
imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de mes soins!
que je joue la comdie quand je vous parle de l'tat affligeant o
vous tiez lorsqu'on a t oblig de vous conduire ici  votre
insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanit rebelle, votre
position s'est merveilleusement amliore; vous marchez  une
gurison complte. Plus tard, votre excellent coeur me rendra la
justice qui m'est due et un jour... je serais jug comme je dois
l'tre.

-- Je le crois, monsieur, oui, le jour approche o vous serez
_jug comme vous devez l'tre_, dit Adrienne en appuyant sur ces
mots.

-- Toujours cette autre ide fixe, dit le docteur avec une sorte
de commisration. Voyons, soyez donc plus raisonnable... ne pensez
plus  cet enfantillage.

-- Renoncer  demander aux tribunaux rparation pour moi et
fltrissure pour vous et vos complices?... Jamais, monsieur... oh!
jamais!

-- Bon!! dit le docteur en haussant les paules, une fois
dehors... Dieu merci! vous aurez  songer  bien d'autres
choses... ma belle ennemie.

-- Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites...
Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mmoire.

-- Parlons srieusement; avez-vous rellement la pense de vous
adresser aux tribunaux? reprit le docteur Baleinier d'un ton
grave.

-- Oui, monsieur. Et, vous le savez... ce que je veux... je le
veux fermement.

-- Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite 
cette ide, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pntr; je
vous le demande en grce, et cela au nom de votre propre
intrt...

-- Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intrts
avec les miens...

-- Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et
comme s'il et t certain de convaincre Mlle de Cardoville,
voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le dsespoir
deux personnes remplies de coeur et de gnrosit?

-- Deux seulement? La plaisanterie serait plus complte si vous en
comptiez trois: vous, monsieur, ma tante et l'abb d'Aigrigny; car
telles sont sans doute les personnes gnreuses au nom desquelles
vous invoquez ma piti.

-- Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni
de l'abb d'Aigrigny.

-- De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit Mlle de Cardoville
avec surprise.

-- Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoys par
ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent
voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce
jardin... Les coups de feu que vous avez entendu ont t tirs sur
eux.

-- Hlas! je m'en doutais... Et l'on a refus de m'apprendre s'ils
avaient t blesss!... dit Adrienne avec une douloureuse motion.

-- L'un d'eux a reu, en effet, une blessure, mais peu grave,
puisqu'il a pu marcher et chapper aux gens qui le poursuivaient.

-- Dieu soit lou! s'cria Mlle de Cardoville en joignant les
mains avec ferveur.

-- Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont
chapp; mais alors, par quelle trange contradiction voulez-vous
donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulire
manire, en vrit, de reconnatre leur dvouement.

-- Que dites-vous, monsieur? demanda Mlle de Cardoville.

-- Car enfin, s'ils sont arrts, reprit le docteur Baleinier sans
lui rpondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et
d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galres...

-- Ciel!... et ce serait pour moi!...

-- Ce serait _pour _vous... et, qui pis est_, par _vous, qu'ils
seraient condamns.

-- Par moi... monsieur?

-- Certainement, si vous donniez suite  vos ides de vengeance
contre votre tante et l'abb d'Aigrigny (je ne vous parle pas de
moi, je suis  l'abri), si, en un mot, vous persistiez  vouloir
vous plaindre  la justice d'avoir t injustement squestre dans
cette maison.

-- Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit
Adrienne avec une inquitude croissante.

-- Mais, enfant que vous tes, s'cria le jsuite de robe courte
d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie
d'une affaire, on arrte son cours et son action o l'on veut, et
comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous dposerez une
plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas? Bien!
qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait
citer des tmoins, elle entre dans les investigations les plus
minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne
que la suprieure du couvent a un certain intrt  tenir cache
dans la peur du scandale; que cette tentative nocturne, que je ne
voulais pas non plus bruiter, se trouve forcment divulgue; et
comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entrane une peine
infamante, la justice prend l'initiative, se met  la recherche;
et si, comme il est probable, ils sont retenus  Paris, soit par
quelque devoir, soit par leur profession, soit mme par la
trompeuse scurit o ils sont, probablement convaincus d'avoir
agi dans un motif honorable, on les arrte, et qui aura provoqu
cette arrestation? Vous-mme, en dposant contre nous.

-- Ah! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible.

-- Ce serait trs possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que
moi et la suprieure du couvent, qui, aprs tout, avons seuls le
droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de
chercher  touffer cette mchante affaire... c'est vous...
vous... pour qui ces malheureux ont risqu les galres, c'est vous
qui allez les livrer  la justice!

Quoique Mlle de Cardoville ne ft pas compltement dupe du jsuite
de robe courte, elle devinait que les sentiments de clmence dont
il semblait vouloir user  l'gard de Dagobert et de son fils,
seraient subordonns au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou
non la vengeance lgitime qu'elle voulait demander  la
justice!... En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le
savoir les instructions, tait trop adroit pour faire dire  Mlle
de Cardoville: Si vous tentez quelques poursuites, on dnonce
Dagobert et son fils; tandis qu'on arrivait aux mmes fins en
inspirant assez de crainte  Adrienne au sujet de ses deux
librateurs pour la dtourner de toute poursuite. Sans connatre
la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon
sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol
pouvaient tre trs dangereusement inquits  cause de leur
tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position
terrible. Et pourtant, en songeant  tout ce qu'elle avait
souffert dans cette maison, en comptant tous les justes
ressentiments qui s'taient amasss au fond de son coeur, Adrienne
trouvait cruel de renoncer  l'pre plaisir de dvoiler, de
fltrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur
Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention
sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de
l'hsitation de Mlle de Cardoville.

-- Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son
trouble, en admettant que je sois dispose, par quelque motif que
ce soit,  ne dposer aucune plainte,  oublier le mal qu'on m'a
fait, quand sortirai-je d'ici?

-- Je n'en sais rien, car je ne puis savoir  quelle poque vous
serez radicalement gurie, dit bnignement le docteur. Vous tes
en excellente voie... mais...

-- Toujours cette insolente et stupide comdie! s'cria Mlle de
Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous
demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de
temps encore je dois tre squestre dans cette maison, car
enfin... j'en sortirai un jour, je suppose.

-- Certes, je l'espre bien, rpondit le jsuite de robe courte
avec componction, mais quand? je l'ignore... D'ailleurs, je dois
vous en avertir franchement, toutes les prcautions sont prises
pour que des tentatives pareilles  celle de cette nuit ne se
renouvellent plus: la surveillance la plus rigoureuse est tablie
afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans
votre intrt, afin que votre pauvre tte ne s'exalte pas de
nouveau dangereusement.

-- Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effraye, auprs de ce
qui m'attend, les jours passs taient des jours de libert?

-- Votre intrt avant tout, rpondit le docteur d'un ton pntr.

Mlle de Cardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de
son dsespoir, poussa un soupir dchirant et cacha son visage dans
ses mains.  ce moment, on entendit des pas prcipits derrire la
porte; une gardienne de la maison entra aprs avoir frapp.

-- Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effar, il y a en bas
deux messieurs qui demandent  vous voir  l'instant, ainsi que
mademoiselle.

Adrienne releva vivement la tte; ses yeux taient baigns de
larmes.

-- Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort tonn.

-- L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne: Allez prvenir M. le
docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une
mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.

-- Un magistrat! s'cria le jsuite de robe courte en devenant
pourpre et ne pouvant matriser sa surprise et son inquitude.

-- Ah! Dieu soit lou! s'cria Adrienne en se levant avec
vivacit, la figure rayonnante d'esprance  travers ses larmes:
mes amis ont t prvenus  temps!... l'heure de la justice est
arrive!

-- Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier  la
gardienne aprs un moment de rflexion.

Puis, la physionomie de plus en plus mue et inquite, se
rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaant, qui
contrastait avec la placidit habituelle de son sourire
d'hypocrite, le jsuite de robe courte lui dit  voix basse:

-- Prenez garde... mademoiselle!... ne vous flicitez pas trop
tt...

-- Je ne vous crains plus maintenant! rpondit Mlle Cardoville
l'oeil tincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de
retour  Paris, t prvenu  temps... il accompagne le
magistrat... il vient me dlivrer!...

Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amre:

-- Je vous plains, monsieur, vous et les vtres.

-- Mademoiselle, s'cria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses
angoisses croissantes, je vous le rpte, prenez garde... songez 
ce que je vous ai dit... votre plainte entranera, ncessairement,
la rvlation de ce qui s'est pass pendant l'autre nuit... Prenez
garde! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre
vos mains... Songez-y... il y a pour eux les galres.

-- Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me faites une
menace dtourne: ayez donc au moins le courage de me dire que si
je me plains  ce magistrat, vous dnoncerez  l'instant le soldat
et son fils.

-- Je vous rpte que si vous portez plainte, ces gens-l sont
perdus, rpondit le jsuite de robe courte d'une manire ambigu.

branle par ce qu'il y avait de rellement dangereux dans les
menaces du docteur, Adrienne s'cria:

-- Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m'interroge, croyez-vous
que je mentirai?

-- Vous rpondrez... ce qui est vrai. D'ailleurs, se hta de dire
M. Baleinier dans l'espoir d'arriver  ses fins, vous rpondrez
que vous vous trouviez dans un tat d'exaltation d'esprit il y a
quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intrt, vous
conduire ici  votre insu; mais qu'aujourd'hui votre tat est fort
amlior, que vous reconnaissez l'utilit de la mesure que l'on a
t oblig de prendre dans votre intrt. Je confirmerai ces
paroles... car, aprs tout, c'est la vrit.

-- Jamais! s'cria Mlle de Cardoville avec indignation; jamais je
ne serai complice d'un mensonge aussi infme! jamais je n'aurai la
lchet de justifier ainsi les indignits dont j'ai tant souffert!

-- Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de
pas derrire la porte. Prenez garde...

En effet, la porte s'ouvrit, et,  la stupeur indicible du
docteur, Rodin parut, accompagn d'un homme vtu de noir, d'une
physionomie digne et svre.

Rodin, dans l'intrt de ses projets et par des motifs de prudence
ruse que l'on saura plus tard, loin de prvenir le pre
d'Aigrigny et consquemment le docteur de la visite inattendue
qu'il comptait faire  la maison de sant avec un magistrat,
avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner
l'ordre  M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus
troitement encore.

On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il
vit cet officier judiciaire, dont la prsence imprvue et la
physionomie imposante l'inquitaient dj extrmement, lorsqu'il
le vit, disons-nous, entrer accompagn de Rodin, l'humble et
obscur secrtaire de l'abb d'Aigrigny.

Ds la porte, Rodin, toujours sordidement vtu, avait, d'un geste
 la fois respectueux et compatissant, montr Mlle de Cardoville
au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir
un mouvement d'admiration  la vue de la rare beaut d'Adrienne,
semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intrt, le
jsuite se recula modestement de quelques pas en arrire. Le
docteur Baleinier, au comble de l'tonnement, esprant se faire
comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes
d'intelligence, tchant de l'interroger ainsi sur l'arrive
imprvue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier:
Rodin paraissait ne pas le connatre et ne rien comprendre  son
expressive pantomime, et le considrait avec un bahissement
affect. Enfin, au moment o le docteur, impatient, redoublait
d'interrogations muettes, Rodin s'avana d'un pas, tendit vers lui
son cou tors, et lui dit d'une voix trs calme:

-- Plat-il... monsieur le docteur?  ces mots, qui dconcertrent
compltement Baleinier, et qui rompirent le silence qui rgnait
depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin
ajouta avec un imperturbable sang-froid:

-- Depuis notre arrive, monsieur le docteur me fait toutes sortes
de signes mystrieux... Je pense qu'il a quelque chose de fort
particulier  me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je
le prie de s'expliquer tout haut.

Cette rplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononce d'un
ton agressif et accompagne d'un regard de froideur glaciale,
plongea le mdecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il
resta quelques instants sans rpondre. Sans doute le magistrat fut
frapp de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta
sur M. Baleinier un regard d'une grande svrit.

Mlle de Cardoville, qui s'attendait  voir entrer M. de Montbron,
restait aussi singulirement tonne.



VI. L'accusateur.

Baleinier, un moment dconcert par la prsence inattendue d'un
magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientt
son sang-froid, et, s'adressant  son confrre de robe longue:

-- Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est
que, tout en dsirant respecter le silence que monsieur gardait en
entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'oeil le
magistrat), je voulais vous tmoigner ma surprise d'une visite
dont je ne savais pas devoir tre honor.

-- C'est  mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence,
monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, rpondit le
magistrat, et il s'inclina profondment devant Adrienne, 
laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'tre fait 
votre sujet une dclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu
m'empcher de rester un moment muet et recueilli  votre aspect,
tchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si
l'accusation que l'on avait dpose entre mes mains tait
fonde... et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.

-- Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier
d'un ton parfaitement poli, mais ferme,  qui j'ai l'honneur de
parler?

-- Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens clairer ma
religion sur un fait que l'on m'a signal...

-- Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit
le docteur en s'inclinant.

-- Monsieur, reprit le magistrat, nomm M. de Gernande, homme de
cinquante ans environ, rempli de fermet, de droiture, et sachant
allier les austres devoirs de sa position avec une bienveillante
politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une... erreur
fort grave, pour ne pas employer une expression plus fcheuse...
Quant  l'espce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous,
monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper
compltement dans l'apprciation d'un fait mdical, que de vous
souponner d'avoir oubli tout ce qu'il y avait de plus sacr dans
l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.

-- Lorsque vous aurez spcifi les faits, monsieur, rpondit le
jsuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera
facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma
conscience d'honnte homme est  l'abri de tout reproche.

-- Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant  Adrienne,
est-il vrai que vous ayez t conduite dans cette maison par
surprise?

-- Monsieur, s'cria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire
observer que la manire dont vous posez cette question est
outrageante pour moi.

-- Monsieur, c'est  mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la
parole, rpondit svrement M. de Gernande, et je suis seul juge
de la convenance de mes questions.

Adrienne allait rpondre affirmativement  la question du
magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui
rappela qu'elle allait peut-tre exposer Dagobert et son fils  de
cruelles poursuites. Ce n'tait pas un bas et vulgaire sentiment
de vengeance qui animait Adrienne, mais une lgitime indignation
contre d'odieuses hypocrisies; elle et regard comme une lchet
de ne pas les dmasquer; mais, voulant essayer de tout concilier,
elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de
dignit:

-- Monsieur, permettez-moi de vous adresser  mon tour une
question.

-- Parlez, mademoiselle.

-- La rponse que je vais vous faire sera-t-elle regarde par vous
comme une dnonciation formelle?

-- Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la
vrit... aucune considration ne doit vous engager  la
dissimuler.

-- Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, suppos qu'ayant de
justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas
donner suite  la dclaration que je vous aurai faite?

-- Vous pourrez, sans doute, arrter toute poursuite,
mademoiselle; mais la justice reprendra votre cause au nom de la
socit, si elle a t lse dans votre personne.

-- Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un ddaigneux oubli
du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez?

-- Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle;
mais, j'ai l'honneur de vous le rpter, la socit ne peut
montrer la mme indulgence dans le cas o vous auriez t victime
d'une coupable machination... et j'ai tout lieu de craindre qu'il
n'en ait t ainsi... La manire dont vous vous exprimez, la
gnrosit de vos sentiments, le calme, la dignit de votre
attitude, tout me porte  croire que l'on m'a dit vrai.

-- J'espre, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son
sang-froid, que vous me ferez du moins connatre la dclaration
qui vous a t faite?

-- Il m'a t affirm, monsieur, dit le magistrat d'un ton svre,
que Mlle de Cardoville a t conduite ici par surprise...

-- Par surprise?

-- Oui, monsieur.

-- Il est vrai, mademoiselle a t conduite ici par surprise,
rpondit le jsuite de robe courte, aprs un moment de silence.

-- Vous en convenez, demanda M. de Gernande.

-- Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours  un moyen
que l'on est malheureusement oblig d'employer lorsque les
personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur
fcheux tat...

-- Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a dclar que Mlle
de Cardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins.

-- Ceci est une question de mdecine lgale dont la justice n'est
seule appele  dcider, monsieur, et qui doit tre examine,
dbattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son
assurance.

-- Cette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus
srieusement dbattue, que l'on vous accuse d'avoir squestr Mlle
de Cardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison.

-- Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec
un lger haussement d'paules et d'un ton ironique, dans quel
intrt j'aurais commis une indignit pareille, en admettant que
ma rputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si
odieuse et si absurde?

-- Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot
de famille tram contre Mlle de Cardoville dans un intrt de
cupidit.

-- Et qui a os faire, monsieur, une dnonciation aussi
calomnieuse? s'cria le docteur Baleinier avec une indignation
chaleureuse; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et,
j'ose le dire, respect  tous gards, d'avoir t complice de
cette infamie?

-- C'est moi... moi... dit froidement Rodin.

-- Vous!... s'cria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas,
il resta comme foudroy...

-- C'est moi... qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et
brve...

-- Oui, c'est monsieur qui, ce matin mme, muni de preuves
suffisantes, est venu rclamer mon intervention en faveur de Mlle
de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin
qu'Adrienne pt apercevoir son dfenseur.

Jusqu'alors, dans cette scne, le nom de Rodin n'avait pas encore
t prononc; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du
secrtaire de l'Abb d'Aigrigny, sous de fcheux rapports; mais ne
l'ayant jamais vu, elle ignorait que son librateur n'tait autre
que ce jsuite; aussi jeta-t-elle aussitt sur lui un regard ml
de curiosit, d'intrt, de surprise et de reconnaissance. La
figure cadavreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vtements
sordides, eussent, quelques jours auparavant, caus  Adrienne un
dgot peut-tre invincible; mais la jeune fille, se rappelant que
la Mayeux, pauvre, chtive, difforme, et vtue presque de
haillons, tait doue, malgr ses dehors disgracieux, d'un des
plus nobles coeurs que l'on pt admirer, ce ressouvenir fut
singulirement favorable au jsuite. Mlle de Cardoville oublia
qu'il tait laid et sordide pour songer qu'il tait vieux, qu'il
semblait pauvre et qu'il venait la secourir.

Le docteur Baleinier, malgr sa ruse, malgr son audacieuse
hypocrisie, malgr sa prsence d'esprit, ne pouvait cacher  quel
point la dnonciation de Rodin le bouleversait; sa tte se perdait
en pensant que, le lendemain mme de la squestration d'Adrienne
dans cette maison, c'tait l'implacable appel de Rodin,  travers
le guichet de la chambre, qui l'avait empch, lui, Baleinier, de
cder  la piti que lui inspirait la douleur dsespre de cette
malheureuse fille amene  douter presque de sa raison. Et c'tait
Rodin, lui si inexorable, lui l'me damne, le subalterne dvou
au pre d'Aigrigny, qui dnonait le docteur, et qui amenait un
magistrat pour obtenir la mise en libert d'Adrienne... alors que,
la veille, le pre d'Aigrigny avait encore ordonn de redoubler de
svrit envers elle!... Le jsuite de robe courte se persuada que
Rodin trahissait d'une abominable faon le pre d'Aigrigny, et que
les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoy ce
misrable secrtaire; aussi M. Baleinier, exaspr par ce qu'il
regardait comme une monstrueuse trahison, s'cria de nouveau avec
indignation et d'une voix entrecoupe par la colre:

-- Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de
m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore...

Puis, rflchissant qu'accuser Rodin de complicit, c'tait
s'accuser soi-mme, il eut l'air de cder  une trop vive motion,
et reprit avec amertume:

-- Ah! monsieur, monsieur, vous tes la dernire personne que
j'aurais crue capable d'une si odieuse dnonciation... c'est
honteux!...

-- Et qui donc mieux que moi pouvait dnoncer cette indignit?
rpondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'tais-je pas en
position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle
machination Mlle de Cardoville... et d'autres encore... taient
victimes?... Alors, quel tait mon devoir d'honnte homme? Avertir
M. le magistrat... lui prouver ce que j'avanais et l'accompagner
ici. C'est ce que j'ai fait.

-- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce
n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser
encore...

-- J'accuse M. l'abb d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et
tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint-
Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil
intrt, squestr mademoiselle de Cardoville dans cette maison et
les filles de M. le marchal Simon dans le couvent. Est-ce clair?

-- Hlas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu
ces pauvres enfants bien plores me faire des signes de
dsespoir.

L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et
formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors
surabondamment prouv que le _tratre _avait compltement pass
dans le camp ennemi... Ayant hte de mettre un terme  cette scne
si embarrassante, il dit au magistrat, en tchant de faire bonne
contenance, malgr sa vive motion:

-- Je pourrais, monsieur, me borner  garder le silence et
ddaigner de telles accusations, jusqu' ce qu'une dcision
judiciaire leur et donn une autorit quelconque... Mais, fort de
ma conscience, je m'adresse  Mlle de Cardoville elle-mme et je
la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonais pas que
sa sant serait bientt dans un tat assez satisfaisant pour
qu'elle pt quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de
sa loyaut bien connue, de me rpondre si tel n'a pas t mon
langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec
elle, et si...

-- Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment
Baleinier, suppos que cette chre demoiselle avoue cela par pure
gnrosit, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du
tout...

-- Comment, monsieur!... s'cria le docteur, vous vous
permettez...

-- Je me permets de vous dmasquer sans votre agrment; c'est un
inconvnient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous
dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parl comme
si elle tait folle!... Parbleu! voil qui est bien concluant!

-- Mais, monsieur... dit le docteur.

-- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est
vident que dans la prvision de ce qui arrive aujourd'hui, afin
de vous mnager une chappatoire, vous avez feint d'tre persuad
de votre excrable mensonge, mme aux yeux de cette pauvre
demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bnfice de votre
conviction prtendue... Allons donc! ce n'est pas  des gens de
bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-l.

-- Ah ! monsieur!... s'cria Baleinier courrouc...

-- Ah ! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant
toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous
rservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse squestration sur
une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous
vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: Grce
 mes soins, mademoiselle a recouvr sa raison, que veut-on de
plus?

-- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.

-- Vous soutenez une fausset, car il est prouv que jamais la
raison de mademoiselle n'a t un instant gare.

-- Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a t.

-- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.

-- Vous! et comment cela? s'cria le docteur.

-- C'est ce que je me garderai de vous dire quant  prsent...
comme vous le pensez bien... rpondit Rodin avec un sourire
ironique.

Puis il ajouta avec indignation:

-- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser
soulever une question semblable devant mademoiselle; pargnez-lui
au moins une telle discussion.

-- Monsieur...

-- Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est
odieux  soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai,
odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dgot.

-- Mais c'est un acharnement inconcevable! s'cria le jsuite de
robe courte exaspr, et il me semble que monsieur le magistrat
fait preuve de partialit en laissant accumuler contre moi de si
grossires calomnies!

-- Monsieur, rpondit svrement M. de Gernande, j'ai le droit non
seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien
contradictoire ds qu'il peut clairer ma religion; de tout ceci,
il rsulte, mme  votre avis, monsieur le docteur, que l'tat de
sant de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle
puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui mme.

-- Je n'y vois pas du moins de trs grave inconvnient, monsieur,
dit le docteur; seulement je maintiens que la gurison n'est pas
aussi complte qu'elle aurait pu l'tre, et je dcline,  ce
sujet, toute responsabilit pour l'avenir.

-- Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que
mademoiselle s'adresse dsormais  vos honntes lumires.

-- Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander
d'ouvrir  l'instant les portes de cette maison  Mlle de
Cardoville, dit le magistrat au directeur.

-- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.

-- Quant  la question de savoir si vous avez squestr
mademoiselle  l'aide d'une supposition de folie, la justice en
est saisie, monsieur; vous serez entendu.

-- Je suis tranquille, monsieur, rpondit M. Baleinier en faisant
bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.

-- Je le dsire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que
soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes
dans une position telle que la vtre, monsieur, nous dsirons
toujours trouver des innocents.

Puis, s'adressant  Adrienne:

-- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scne a de
pnible, a de blessant pour votre dlicatesse et pour votre
gnrosit. Il dpendra de vous plus tard ou de vous porter partie
civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son
cours. Un mot encore... l'homme de coeur et de loyaut (le
magistrat montra Rodin) qui a pris votre dfense d'une manire si
franche, si dsintresse, m'a dit qu'il croyait savoir que vous
voudriez peut-tre bien vous charger momentanment des filles de
M. le marchal Simon... je vais de ce pas les rclamer au couvent
o elles ont t conduites aussi par surprise.

-- En effet, monsieur, rpondit Adrienne, aussitt que j'ai appris
l'arrive des filles de M. le marchal Simon  Paris, mon
intention a t de leur offrir un appartement chez moi. Mlles
Simon sont mes proches parentes. C'est  la fois pour moi un
devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc,
monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les
confier...

-- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intrt, reprit M. de
Gernande. Puis, s'adressant  M. Baleinier:

-- Consentirez-vous, monsieur,  ce que j'amne ici tout  l'heure
Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville
fera ses prparatifs de dpart; elles pourront ainsi quitter cette
maison avec leur parente.

-- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de
la sienne en attendant le moment de son dpart, rpondit
M. Baleinier. Ma voiture sera  ses ordres pour la conduire.

-- Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans
prjuger la question qui sera prochainement porte devant la
justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas t appel plus
tt auprs de vous; j'aurais pu vous pargner quelques jours de
cruelle souffrance... car votre position a d tre bien cruelle.

-- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours,
monsieur, dit Adrienne avec une dignit charmante, un bon et
touchant souvenir, celui de l'intrt que vous m'avez tmoign, et
j'espre que vous voudrez bien me mettre  mme de vous remercier
chez moi... non de la justice que vous m'avez accorde, mais de la
manire si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec
laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta
Mlle de Cardoville en souriant avec grce, je tiens  vous prouver
que ce qu'on appelle ma _gurison _est bien rel.

M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de
Cardoville.

Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux
avaient tourn entirement le dos  M. Baleinier et  Rodin. Ce
dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du
docteur un billet qu'il venait d'crire au crayon dans le fond de
son chapeau. Baleinier, bahi, stupfait, regarda Rodin. Celui-ci
fit un signe particulier en portant son pouce  son front, qu'il
sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci
s'tait pass si rapidement que, lorsque M. de Gernande se
retourna, Rodin, loign de quelques pas du docteur Baleinier,
regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intrt.

-- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en
prcdant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut
plein d'affabilit.

Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.

Aprs avoir conduit M. de Gernande jusqu' la porte extrieure de
sa maison, M. Baleinier se hta de lire le billet crit par Rodin;
il tait conu en ces termes:

Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le
jardin; dites  la suprieure d'obir  l'ordre que j'ai donn au
sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernire importance.

Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce
billet prouvrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-l
d'tonnements en bahissements, que le secrtaire du rvrend
pre, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande
gloire du Seigneur. _Seulement tout en obissant, M. Baleinier
cherchait en vain  comprendre le motif de l'inexplicable conduite
de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on
devait d'abord touffer, et qui pouvait avoir les suites les plus
fcheuses pour le pre d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et
pour lui, Baleinier.

Mais revenons  Rodin, rest seul avec Mlle de Cardoville.



VII. Le secrtaire du pre d'Aigrigny.

 peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu,
que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur,
s'cria en regardant Rodin avec un mlange de respect et de
reconnaissance:

-- Enfin, grce  vous, monsieur... je suis libre... libre... Oh!
je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-tre,
d'expansion, d'panouissement dans ce mot adorable... libert!!

Et le sein d'Adrienne palpitait; ses narines roses se dilataient,
ses lvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle et aspir
avec dlices un air vivifiant et pur.

-- Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit-
elle, mais j'ai assez souffert de ma captivit pour faire voeu de
rendre chaque anne quelques pauvres prisonniers pour dettes  la
libert. Ce voeu vous parat sans doute un peu _moyen ge,
_ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre  cette
noble poque seulement ses meubles et ses vitraux... Merci donc
doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette
pense de _dlivrance _qui vient d'clore, vous le voyez, au
milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez mu,
touch. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle
vous paye de votre gnreux secours! reprit la jeune fille avec
exaltation.

Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complte
transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme nagure si
dur, si tranchant, si inflexible  l'gard du docteur Baleinier,
semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus
affectueux. Ses petits yeux de vipre,  demi voils,
s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable
intrt... Puis, comme s'il et voulu s'arracher tout  coup  ces
impressions, il dit en se parlant  lui-mme:

-- Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop
prcieux!... ma mission n'est pas remplie... Non, elle ne l'est
pas... ma chre demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant  Adrienne;
ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance.
Parlons vite du prsent, si important pour vous et pour votre
famille... Savez-vous ce qui se passe?

Adrienne regarda le jsuite avec surprise, et lui dit:

-- Que se passe-t-il donc, monsieur?

-- Savez-vous le vritable motif de votre squestration dans cette
maison?... savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et
l'abb d'Aigrigny?

En entendant prononcer ces noms dtests, les traits de Mlle de
Cardoville, nagure si heureusement panouis, s'attristrent, et
elle rpondit avec amertume:

-- La haine, monsieur... a sans doute anim Mme de Saint-Dizier
contre moi.

-- Oui... la haine... et de plus le dsir de vous dpouiller
impunment d'une fortune immense...

-- Moi... monsieur, et comment?

-- Vous ignorez donc, ma chre demoiselle, l'intrt que vous
aviez  vous trouver, le 13 fvrier, rue Saint-Franois, pour un
hritage?

-- J'ignorais cette date et ces dtails, monsieur; mais je savais
incompltement par quelques papiers de famille, et grce  une
circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos anctres...

-- Avait laiss une somme norme  partager entre ses descendants,
n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur...

-- Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chre demoiselle,
c'est que les hritiers taient tenus de se trouver runis le 13
fvrier  heure fixe: ce jour et cette heure passs, les
retardataires devaient tre dpossds. Comprenez-vous maintenant
pourquoi on vous a enferme ici, ma chre demoiselle?

-- Oh oui! je comprends, s'cria Mlle de Cardoville:  la haine
que me portait ma tante se joignait la cupidit... tout
s'explique. Les filles du gnral Simon, hritires comme moi, ont
t squestres comme moi...

-- Et cependant, s'cria Rodin, vous et elles n'tes pas les
seules victimes...

-- Quelles sont donc les autres, monsieur?

-- Le prince indien.

-- Le prince Djalma? dit vivement Adrienne.

-- Il a failli tre empoisonn par un narcotique... dans le mme
intrt.

-- Grand Dieu! s'cria la jeune fille en joignant les mains avec
pouvante. C'est horrible! lui... lui... ce jeune prince que l'on
dit d'un caractre si noble, si gnreux! Mais j'avais envoy au
chteau de Cardoville...

-- Un homme de confiance charg de ramener le prince  Paris; je
sais cela, ma chre demoiselle, mais,  l'aide d'une ruse, cet
homme a t loign et le jeune Indien livr  ses ennemis.

-- Et  cette heure... o est-il?

-- Je n'ai que de vagues renseignements; je sais seulement qu'il
est  Paris, mais je ne dsespre pas de le retrouver; je ferai
ces recherches avec une ardeur presque paternelle; car on ne
saurait trop aimer les rares qualits de ce pauvre fils de roi.
Quel coeur, ma chre demoiselle! quel coeur!! oh! c'est un coeur
d'or, brillant et pur comme l'or de son pays.

-- Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec
motion, il ne faut rien ngliger pour cela, je vous en conjure;
c'est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours.

-- Certainement, reprit Rodin avec commisration, pauvre enfant...
car c'est presque un enfant... dix-huit ou dix-neuf ans... jet au
milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves,
ardentes, sauvages, avec sa navet, sa confiance,  quels prils
ne serait-il pas expos!

-- Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement
Adrienne, ensuite nous le soustrairons  ces dangers... Avant
d'tre enferme ici, apprenant son arrive en France, j'avais
envoy un homme de confiance lui offrir les services d'un ami
inconnu; je vois maintenant que cette folle ide, que l'on m'a
reproche, tait fort sense... Aussi j'y tiens plus que jamais;
le prince est de ma famille, je lui dois une gnreuse
hospitalit... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma
tante...

-- Mais vous, ma chre demoiselle?

-- Aujourd'hui mme, je vais aller habiter une maison que depuis
quelque temps j'avais fait prparer, tant bien dcide  quitter
Mme de Saint-Dizier et  vivre seule et  ma guise. Ainsi,
monsieur, puisque votre mission est d'tre le bon gnie de notre
famille, soyez aussi gnreux envers le prince Djalma que vous
l'avez t pour moi, pour les filles du marchal Simon; je vous en
conjure, tchez de dcouvrir la retraite de ce pauvre fils de roi,
comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans
ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu'il ne s'inquite de
rien; on pourvoira  tous ses besoins; il vivra comme il doit
vivre... en prince.

-- Oui, il vivra en prince, grce  votre royale munificence...
Mais jamais touchant intrt n'aura t mieux plac... Il suffit
de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mlancolique figure
pour...

-- Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant
Rodin.

-- Oui, ma chre demoiselle, je l'ai vue pendant deux heures
environ... et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger: ses
traits charmants sont le miroir de son me.

-- Et o l'avez-vous vu, monsieur?

--  votre ancien chteau de Cardoville, ma chre demoiselle, non
loin duquel la tempte l'avait jet... et o je m'tais rendu afin
de...

Puis, aprs un moment d'hsitation, Rodin reprit comme emport par
sa franchise:

-- Eh! mon Dieu! o je m'tais rendu pour faire une mauvaise
action, honteuse et misrable... il faut bien l'avouer...

-- Vous, monsieur... au chteau de Cardoville? pour une mauvaise
action! s'cria Adrienne profondment surprise...

-- Hlas! oui, ma chre demoiselle, rpondit navement Rodin. En
un mot, j'avais ordre de M. l'abb d'Aigrigny de mettre votre
ancien rgisseur dans l'alternative ou d'tre renvoy, ou de se
prter  une indignit... oui,  quelque chose qui ressemblait
fort  de l'espionnage et  de la calomnie... mais l'honnte et
digne homme a refus...

-- Mais qui tes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus
tonne.

-- Je suis... Rodin... ex-secrtaire de M. l'abb d'Aigrigny...
bien peu de chose, comme vous le voyez.

Il faut renoncer  rendre l'accent  la fois humble et ingnu du
jsuite en prononant ces mots, qu'il accompagna d'un salut
respectueux.

 cette rvlation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous
l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin,
l'humble secrtaire de l'abb d'Aigrigny, comme d'une sorte de
machine obissante et passive. Ce n'tait pas tout: le rgisseur
de la terre de Cardoville, en crivant  Adrienne au sujet du
prince Djalma, s'tait plaint des propositions perfides et
dloyales de Rodin. Elle sentit donc s'veiller une vague dfiance
lorsqu'elle apprit que son librateur tait l'homme qui avait jou
un rle si odieux. Du reste, ce sentiment dfavorable tait
balanc par ce qu'elle devait  Rodin et par la dnonciation qu'il
venait de formuler si nettement contre l'abb d'Aigrigny devant le
magistrat; et puis enfin par l'aveu mme du jsuite, qui,
s'accusant lui-mme, allait ainsi au-devant du reproche qu'on
pouvait lui adresser. Nanmoins, ce fut avec une sorte de froide
rserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commenc par
elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.

Rodin s'aperut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait:
il ne se dconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de
Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur
lui un regard perant:

-- Ah!... vous tes monsieur Rodin... le secrtaire de M. l'abb
d'Aigrigny?

-- Dites ex-secrtaire, s'il vous plat, ma chre demoiselle,
rpondit le jsuite; car vous sentez bien que je ne remettrai
jamais les pieds chez l'abb d'Aigrigny... Je m'en suis fait un
ennemi implacable, et je me trouve sur le pav... Mais il
n'importe... Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu' ce
prix-l des mchants sont dmasqus et d'honntes gens secourus.

Ces mots, dit trs simplement et trs dignement, ramenrent la
piti au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'aprs tout, ce pauvre
vieux homme disait vrai. La haine de l'abb d'Aigrigny ainsi
dvoile devait tre inexorable, et, aprs tout, Rodin l'avait
brave pour faire une gnreuse rvlation.

Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement:

-- Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous tiez
charg de faire au rgisseur de la terre de Cardoville si
honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir  vous en
charger?

-- Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience
pnible. Eh! mon Dieu! parce que j'tais alors compltement sous
le charme de l'abb d'Aigrigny, un des hommes les plus
prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris
depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus
prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu
mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens...
Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer tait belle
et grande; mais avant-hier... j'ai t cruellement dsabus... un
coup de foudre m'a rveill. Tenez, ma chre demoiselle, ajouta
Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus
de mon fcheux voyage  Cardoville. Quoique je n'aie t qu'un
instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de
chagrin que si j'avais agi de moi-mme. Cela me pse et
m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutt de vous, de ce qui
vous intresse; car l'me se dilate aux gnreuses penses, comme
la poitrine se dilate  un air pur et salubre.

Rodin venait de faire si spontanment l'aveu de sa faute, il
l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincrement
contrit, qu'Adrienne, dont les soupons n'avaient pas d'ailleurs
d'autres lments, sentit sa dfiance beaucoup diminuer.

-- Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est 
Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?

-- Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon
affection pour lui: aussi je remplirai ma tche jusqu'au bout;
soyez tranquille, ma chre demoiselle, pas plus que vous, pas plus
que les filles du marchal Simon, le prince ne sera victime de ce
dtestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrt l.

-- Et qui donc encore a-t-il menac?

-- M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probit, aussi votre
parent, aussi intress dans cette succession, a t loign de
Paris par une infme trahison... Enfin, un dernier hritier,
malheureux artisan, tombant dans un pige habilement tendu, a t
jet dans une prison pour dettes.

-- Mais, monsieur, dit tout  coup Adrienne, au profit de qui cet
abominable complot, qui, en effet, m'pouvante, tait-il donc
tram?

-- Au profit de M. l'abb d'Aigrigny! rpondit Rodin.

-- Lui? et comment? de quel droit? il n'tait pas hritier!

-- Ce serait trop long  vous expliquer, ma chre demoiselle; un
jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre
famille n'avait pas d'ennemi plus acharn que l'abb d'Aigrigny.

-- Monsieur, dit Adrienne cdant  un dernier soupon, je vais
vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mriter ou vous
inspirer le vif intrt que vous me tmoignez, et que vous tendez
mme sur toutes les personnes de ma famille?

-- Mon Dieu! ma chre demoiselle, rpondit Rodin en souriant, si
je vous le dis... vous allez vous moquer de moi... ou ne pas me
comprendre...

-- Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de
vous.

-- Eh bien! je me suis intress, dvou  vous, parce que votre
coeur est gnreux, votre esprit lev, votre caractre
indpendant et fier... une fois bien  vous, ma foi! les vtres,
qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intrt, ne m'ont pas t
indiffrents: les servir, c'tait vous servir encore.

-- Mais, monsieur... en admettant que vous me jugiez digne des
louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez... comment
avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractre?

-- Je vais vous le dire, ma chre demoiselle; mais auparavant, je
dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte... Lors mme que
vous ne seriez pas si merveilleusement doue, ce que vous avez
souffert depuis votre entre dans cette maison devrait suffire,
n'est-ce pas! pour vous mriter l'intrt de tout homme de coeur.

-- Je le crois, monsieur.

-- Je pourrais donc expliquer ainsi mon intrt pour vous. Eh
bien! pourtant... je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous
auriez t simplement Mlle de Cardoville, trs riche, trs noble
et trs belle jeune fille, que votre malheur m'et fort apitoy
sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est
trs  plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon
unique ressource est ma place de secrtaire de l'abb d'Aigrigny,
et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je
ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de
sauver cette infortune. Tandis que, au contraire, sachant ce que
vous tiez, ma chre demoiselle, ma foi! je me suis rvolt dans
mon infriorit. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si
belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un
abominable complot... Peut-tre je serai bris dans la lutte, mais
du moins j'aurai tent de combattre.

Il est impossible de dire avec quel mlange de finesse, d'nergie,
de sensibilit Rodin avait accentu ces paroles. Ainsi que cela
arrive frquemment aux gens singulirement disgracieux et
repoussants ds qu'ils sont parvenus  faire oublier leur laideur,
cette laideur mme devient un motif d'intrt, de commisration,
et l'on se dit: Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle me
habite un corps pareil! et l'on se sent touch, presque attendri
par ce contraste. Il en tait ainsi de ce que Mlle de Cardoville
commenait  prouver pour Rodin, car autant il s'tait montr
brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il tait
simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement
la curiosit de Mlle de Cardoville: c'tait de savoir comment
Rodin avait conu le dvouement et l'admiration qu'elle lui
inspirait.

-- Pardonnez mon indiscrte et opinitre curiosit, monsieur...
mais je voudrais savoir...

-- Comment vous m'avez t... moralement rvle, n'est-ce pas?...
Mon Dieu, ma chre demoiselle, rien n'est plus simple... En deux
mots, voici le fait: l'abb d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une
machine  crire, un instrument obtus, muet et aveugle...

-- Je croyais  M. d'Aigrigny plus de perspicacit.

-- Et vous avez raison, ma chre demoiselle... c'est un homme
d'une sagacit inoue... mais je le trompais... en affectant plus
que de la simplicit... Pour cela n'allez pas me croire faux...
Non... je suis fier...  ma manire, et ma fiert consiste  ne
jamais paratre au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle
soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient
mes suprieurs... je me dis: ils ignorent ma valeur; ce n'est donc
pas moi, c'est l'infriorit de la condition qu'ils humilient... 
cela, je gagne deux choses: mon amour-propre est  couvert, et je
n'ai  har personne.

-- Oui, je comprends cette sorte de fiert, dit Adrienne, de plus
en plus frappe du tour original de l'esprit de Rodin.

-- Mais revenons  ce qui vous regarde, ma chre demoiselle. La
veille du 13 fvrier, M. l'abb d'Aigrigny me remet un papier
stnographi, et me dit: Transcrivez cet interrogatoire, vous y
ajouterez que cette pice vient  l'appui de la dcision d'un
conseil de famille qui dclare, d'aprs le rapport du docteur
Baleinier, l'tat de l'esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant
pour exiger sa rclusion dans une maison de sant...

-- Oui, dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long
entretien que j'ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que
l'on crivait  mon insu.

-- Me voici donc tte  tte avec mon mmoire stnographi; je
commence  le transcrire... au bout de dix lignes, je reste frapp
de stupeur, je ne sais si je rve ou si je veille... Comment!
folle! m'criai-je, Mlle de Cardoville folle!... Mais les insenss
sont ceux-l qui osent soutenir une monstruosit pareille!... De
plus en plus intress, je poursuis ma lecture... je l'achve...
Oh! alors, que vous dirais-je?... Ce que j'ai prouv, voyez-vous,
ma chre demoiselle, ne se peut exprimer: c'tait de
l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!...

-- Monsieur... dit Adrienne.

-- Oui, ma chre demoiselle, de l'enthousiasme! Que ce mot ne
choque pas votre modestie: sachez donc que ces ides si neuves, si
indpendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'clat
devant votre tante, vous sont  votre insu presque communes avec
une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus
tendre, le plus religieux respect...

-- Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'cria Mlle de
Cardoville de plus en plus intresse. Aprs un moment
d'hsitation apparente, Rodin reprit:

-- Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire...
Tout ce que je puis vous dire, ma chre demoiselle, c'est que, ma
lecture finie, je courus chez l'abb d'Aigrigny afin de le
convaincre de l'erreur o je le voyais  votre gard... Impossible
de le joindre... Mais hier matin je lui ai dit vivement ma faon
de penser; il ne parut tonn que d'une chose, de s'apercevoir que
je pensais. Un ddaigneux silence accueillit toutes mes instances.
Je crus sa bonne foi surprise, j'insistai encore, mais en vain: il
m'ordonna de le suivre  la maison o devait s'ouvrir le testament
de votre aeul. J'tais tellement aveugl sur l'abb d'Aigrigny
qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrive successive du
soldat, de son fils, puis du pre du marchal Simon... Leur
indignation me dvoila l'tendue d'un complot tram de longue main
avec une effrayante habilet. Alors je compris pourquoi l'on vous
retenait ici en vous faisant passer pour folle; alors je compris
pourquoi les filles du marchal Simon avaient t conduites au
couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent  l'esprit. Des
fragments de lettres, des mmoires, que l'on m'avait donns 
copier ou  chiffrer, et dont je ne m'tais pas jusque-l expliqu
la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse
machination. Manifester, sance tenante, l'horreur subite que je
ressentais pour ces indignits, c'tait tout perdre; je ne fis pas
cette faute. Je luttai de ruse avec l'abb d'Aigrigny; je parus
encore plus avide que lui. Cet immense hritage aurait d
m'appartenir que je ne me serais pas montr plus pre, plus
impitoyable  la cure. Grce  ce stratagme, l'abb d'Aigrigny
ne se douta de rien: un hasard providentiel ayant sauv cet
hritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation
profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de
vous sauver, de vous venger, ma chre demoiselle. Hier soir, comme
toujours, je me rendis  mon bureau; pendant l'absence de l'abb,
il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative 
l'hritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette
trame immense... Oh! alors, ma chre demoiselle, devant les
dcouvertes que je fis... et que je n'aurais jamais faites sans
cette circonstance, je restai ananti, pouvant.

-- Quelles dcouvertes, monsieur?

-- Il est des secrets terribles pour qui les possde. Ainsi,
n'insistez pas, ma chre demoiselle; mais, dans cet examen, la
ligue forme par une insatiable cupidit contre vous et contre vos
parents m'apparut dans toute sa tnbreuse audace. Alors, le vif
et profond intrt que j'avais dj ressenti pour vous, chre
demoiselle, augmenta encore et s'tendit aux autres innocentes
victimes de ce complot infernal. Malgr ma faiblesse, je me promis
de tout risquer pour dmasquer l'abb d'Aigrigny... Je runis les
preuves ncessaires pour donner  ma dclaration devant la justice
une autorit suffisante... Et ce matin... je quittai la maison de
l'abb... sans lui rvler mes projets... Il pouvait employer,
pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il et t lche
 moi de l'attaquer sans le prvenir... Une fois hors de chez
lui... je lui ai crit que j'avais en main assez de preuves de ses
indignits pour l'attaquer loyalement au grand jour... je
l'accusais... il se dfendrait. Je suis all chez un magistrat, et
vous savez...

 ce moment, la porte s'ouvrit: une des gardiennes parut et dit 
Rodin:

-- Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoy
rue Brise-Miche vient de revenir.

-- A-t-il laiss la lettre?

-- Oui, monsieur, on l'a monte tout de suite.

-- C'est bien!... laissez-nous. La gardienne sortit.



VIII. La sympathie.

Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupons
sur la sincrit du dvouement de Rodin  son gard, ils auraient
d tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et
presque irrfragable: comment supposer la moindre intelligence
entre l'abb d'Aigrigny et son secrtaire, alors que celui-ci,
dvoilant compltement les machinations de son matre, le livrait
aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-tre plus
loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait t elle-mme? Quelle
arrire-pense supposer au jsuite? tout au plus de chercher 
s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune
fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette
supposition, en dclarant que ce n'tait pas  mademoiselle de
Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'tait dvou, mais  la
jeune fille au coeur fier et gnreux? Et puis enfin, ainsi que le
disait Rodin lui-mme, intress au sort d'tre un misrable, ne
se ft intress au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier,
bizarre, mlange de curiosit, de surprise et d'intrt, se
joignait  la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin;
pourtant, reconnaissant un esprit suprieur sous cette humble
enveloppe, un soupon grave lui vint tout  coup  l'esprit.

-- Monsieur, dit-elle  Rodin, j'avoue toujours aux gens que
j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se
justifient et m'excusent si je me trompe.

Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et
paraissant supputer mentalement les soupons qu'il avait pu lui
inspirer, il rpondit aprs un moment de silence:

-- Peut-tre s'agit-il de mon voyage  Cardoville, de mes
propositions  votre brave et digne rgisseur? Mon Dieu! je...

-- Non, non, monsieur... dit Adrienne en l'interrompant, vous
m'avez fait spontanment cet aveu, et je comprends qu'aveugl sur
le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez excut passivement des
instructions auxquelles la dlicatesse rpugnait... Mais comment
se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez
auprs de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?

-- C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre
d'une manire fcheuse, ma chre demoiselle; car un homme de
quelque capacit qui reste longtemps dans une condition infime, a
videmment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou
basse...

-- Ceci, monsieur, est gnralement vrai...

-- Et personnellement vrai... quant  moi.

-- Ainsi, monsieur, vous avouez?...

-- Hlas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion,  laquelle j'ai
depuis quarante ans sacrifi toutes les chances de parvenir  une
position sortable.

-- Et cette passion... monsieur?

-- Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu... c'est la paresse...
oui, la paresse... l'horreur de toute activit d'esprit, de toute
responsabilit morale, de toute initiative. Avec les douze cents
livres que me donnait l'abb d'Aigrigny, j'tais l'homme le plus
heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa
pense tait la mienne, sa volont la mienne. Ma besogne finie, je
rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon pole, je
dnais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien
inconnu et rvant l-dessus, je lchais bride  mon esprit, qui
contenu tout le jour, m'entranait  travers les thories, les
utopies les plus dlectables. Alors, de toute la hauteur de mon
intelligence emporte, Dieu sait o, par l'audace de mes penses,
il me semblait dominer et mon matre et les grands gnies de la
terre. Cette fivre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures;
aprs quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais
allgrement  ma besogne, sr de mon pain du lendemain, sans souci
de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de
ma soire solitaire, et me disant  part moi, en griffonnant comme
une machine stupide: Eh! eh!... pourtant... si je voulais!...

-- Certes, ... vous auriez pu comme un autre peut-tre arriver 
une haute position, dit Adrienne, singulirement touche de la
philosophie pratique de Rodin.

-- Oui... je le crois, j'aurais pu arriver..., mais ds que je le
pouvais...  quoi bon? Voyez-vous, ma chre demoiselle, ce qui
rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour
le vulgaire... c'est qu'ils se contentent souvent de dire: _si je
voulais!_

_-- _Mais enfin, monsieur... sans tenir beaucoup aux aisances de
la vie, il est un certain bien-tre que l'ge rend presque
indispensable, auquel vous renoncez absolument...

-- Dtrompez-vous, s'il vous plat, ma chre demoiselle, dit Rodin
en souriant avec finesse, je suis trs sybarite, il me faut
absolument un bon vtement, un bon pole, un bon matelas, un bon
morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonn de bon sel
gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgr la complication de
mes gots, mes douze cents francs me suffisent et au-del, puisque
je puis faire quelques conomies.

-- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous
vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intresse par la
bizarrerie de cet homme, et pensant  mettre son dsintressement
 l'preuve.

-- J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'
ce que j'aie dli jusqu'au dernier fil la noire trame du pre
d'Aigrigny; je me dois cette rparation pour avoir t sa dupe;
trois ou quatre jours suffiront je l'espre  cette besogne. Aprs
quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma
province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a
peu de temps dj quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette
offre; mais je n'avais pas voulu quitter le pre d'Aigrigny,
malgr les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous
donc huit cents francs, ma chre demoiselle, huit cent francs,
nourri et log... Comme je suis un peu sauvage, j'aurai prfr
tre log  part... mais, vous sentez bien, on me donne dj
tant... que je passerai pardessus ce petit inconvnient.

Il faut renoncer  peindre l'ingnuit de Rodin en faisant ces
petites confidences mnagres, et surtout abominablement
mensongres,  Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupon
disparatre.

-- Comment, monsieur, dit-elle au jsuite avec intrt, dans trois
ou quatre jours vous aurez quitt Paris?

-- Je l'espre bien, ma chre demoiselle, et cela... ajouta-t-il
d'un ton mystrieux, et cela pour plusieurs raisons... mais ce qui
me serait bien prcieux, reprit-il d'un ton grave et pntr en
contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au
moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gr
d'avoir,  la seule lecture de votre entretien avec la princesse
de Saint-Dizier, devin en vous une valeur peut-tre sans pareille
de nos jours, chez une jeune personne de votre ge et de votre
condition...

-- Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas
oblig de me rendre sitt les louanges sincres que j'ai adresses
 votre supriorit d'esprit... J'aimerais mieux de l'ingratitude.

-- Eh! mon Dieu... je ne vous flatte pas, ma chre demoiselle; 
quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir... Non, je ne vous
flatte pas... je vous comprends, voil tout... et ce qui va vous
sembler bizarre, c'est que votre aspect complte l'ide que je
m'tais faite de vous, ma chre demoiselle, en lisant votre
entretien avec votre tante; ainsi quelques cts de votre
caractre, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement
clairs.

-- En vrit, monsieur, vous m'tonnez de plus en plus...

-- Que voulez-vous? je vous dis navement mes impressions;  cette
heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour
passionn du beau, votre culte religieux pour les sensualits
raffines, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre
courageux mpris pour bien des usages dgradants, serviles,
auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux
encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot
d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une
crature  eux dvolue, de par les lois qu'ils ont faites  leur
image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espce
infrieure,  laquelle un concile de cardinaux a daign
reconnatre une me  deux voix de majorit, ne doit-elle pas
s'estimer mille fois heureuse d'tre la servante de ces petits
pachas, vieux  trente ans, essouffls, pouffs, blass, qui, las
de tous les excs, voulant se reposer dans leur puisement,
songent comme on dit_,  faire une fin_, ce qu'ils entreprennent
en pousant une pauvre jeune fille qui dsire, elle, au contraire,
_faire un commencement!_

Mlle de Cardoville et certainement souri aux traits satiriques de
Rodin, si elle n'et pas t singulirement frappe de l'entendre
s'exprimer dans des termes si appropris  elle... lorsque pour la
premire fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne
oubliait ou plutt ignorait qu'elle avait affaire  un de ces
jsuites d'une rare intelligence, et ceux-l unissent les
connaissances et les ressources mystrieuses de l'espion de police
 la profonde sagacit du confesseur: prtres diaboliques, qui, au
moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques
lettres, reconstruisent un caractre comme Cuvier reconstruisait
un corps, d'aprs quelques fragments zoologiques.

Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'coutait avec une curiosit
croissante. Sr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua
d'un ton indign:

-- Et votre tante et l'abb d'Aigrigny vous traitaient d'insense
parce que vous vous rvoltiez contre le joug futur de ces
tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage,
vous vouliez tre indpendante avec les loyales qualits de
l'indpendance, libre avec les fires vertus de la libert!

-- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment
mes penses peuvent-elles vous tre aussi familires?

-- D'abord, je vous connais parfaitement, grce  votre entretien
avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions
tous deux le mme but, quoique par des moyens divers, reprit
finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air
d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les
mmes?

-- Je ne vous comprends pas... monsieur... De quel but voulez-vous
donc parler?...

-- Du but que tous les esprits levs, gnreux, indpendants
poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma chre
demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-
tre de la haute mission qu'ils sont appels  remplir. Ainsi, par
exemple, lorsque vous vous complaisez dans les dlices les plus
raffins, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos
sens... croyez-vous ne cder qu' l'attrait du beau, qu' un
besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille fois non... car
alors vous ne seriez qu'une crature incomplte, odieusement
personnelle, une sche goste d'un got trs recherch... rien de
plus... et  votre ge, ce serait hideux, ma chre demoiselle, ce
serait hideux.

-- Monsieur, ce jugement si svre... le portez-vous donc sur moi?
dit Adrienne avec inquitude, tant cet homme lui imposait dj
malgr elle.

-- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour
le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit
le jsuite; ainsi, raisonnons un peu: prouvant le besoin
passionn de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le
manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?

-- En effet, dit Adrienne, vivement intresse.

-- Votre reconnaissance et votre intrt sont dj forcment
acquis  ceux-l qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent
ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?

-- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit
Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou
devine, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre
d'orfvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur,
pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa
vritable place.

-- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de
ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les
procurent. Et ce n'est pas tout: me voil, moi, par exemple, ni
meilleur ni pire qu'un autre, mais habitu  vivre de privations
dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations
de mon prochain me touchent ncessairement bien moins que vous, ma
chre demoiselle, car vos habitudes de bien-tre... vous rendent
plus forcment compatissante que toute autre pour l'infortune...
Vous souffririez trop de la misre pour ne pas plaindre et
secourir ceux qui en souffrent.

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commenait  se sentir
sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je
suis convaincue que vous dfendez mille fois mieux que moi ces
ides, qui m'ont t si durement reproches par Mme de Saint-
Dizier et par l'abb d'Aigrigny. Oh! parlez... parlez, monsieur...
je ne puis vous dire avec quel bonheur... avec quelle fiert je
vous coute.

Et attentive, mue, les yeux attachs sur le jsuite avec autant
d'intrt que de sympathie et de curiosit, Adrienne, par un
gracieux mouvement de tte qui lui tait familier, rejeta en
arrire les longues boucles de sa chevelure dore, comme pour
mieux contempler Rodin, qui reprit:

-- Et vous vous tonnez, ma chre demoiselle, de n'avoir t
comprise ni par votre tante ni par l'abb d'Aigrigny? Quel point
de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, russ,
tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle
preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos
monstrueuses folies, quelle tait la plus sclrate, la plus
damnable? C'tait votre rsolution de vivre dsormais seule et 
votre guise, de disposer librement de votre prsent et de votre
avenir, ils trouvaient cela odieux, dtestable, immoral. Et
pourtant, votre rsolution tait-elle dicte par un fol amour de
libert? Non! Par une aversion dsordonne de tout joug, de toute
contrainte? Non! Par l'unique dsir de vous singulariser? Non! car
alors, je vous aurais durement blme.

-- D'autres raisons m'ont en effet guide, je vous l'assure, dit
vivement Adrienne, devenant trs jalouse de l'estime que son
caractre pourrait inspirer  Rodin.

-- Eh! je le sais bien, vos motifs n'taient et ne pouvaient tre
qu'excellents, reprit le jsuite. Cette rsolution si attaque,
pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reus? non,
vous les avez respects tant que la haine de Mme de Saint-Dizier
ne vous a pas force de vous soustraire  son impitoyable tutelle.
Voulez-vous vivre seule pour chapper  la surveillance du monde?
non, vous serez cent fois plus en vidence dans cette vie
exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin
mal employer votre libert? non, mille fois non! pour faire le
mal, on recherche l'ombre, l'isolement; pose, au contraire, comme
vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau
vulgaire seront constamment braqus sur vous... Pourquoi donc
enfin prenez-vous cette dtermination si courageuse, si rare,
qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre ge?
Voulez-vous que je vous le dise, moi... ma chre demoiselle? Eh
bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au
coeur pur,  l'esprit droit, au caractre ferme,  l'me
indpendante, peut noblement et firement sortir de la tutelle
humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie
d'esclave en rvolte, vie fatalement voue  l'entire
responsabilit de tous les actes de votre vie, afin de bien
constater qu'une femme compltement livre  elle-mme peut galer
l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en dlicatesse et
en dignit... Voil votre dessein, ma chre demoiselle. Il est
noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imit? je l'espre!
Mais ne le serait-il pas, que votre gnreuse tentative vous
placera toujours haut et bien, croyez-moi...

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux clat,
ses joues taient lgrement colores, son sein palpitait, elle
redressait sa tte charmante par un mouvement d'orgueil
involontaire; enfin, compltement sous le charme de cet homme
diabolique, elle s'cria:

-- Mais, monsieur, qui tes-vous donc pour connatre, pour
analyser ainsi mes plus secrtes penses, pour lire dans mon me
plus clairement que je n'y lis moi-mme, pour donner une nouvelle
vie, un nouvel lan  ces ides d'indpendance qui depuis si
longtemps germent en moi? qui tes-vous donc enfin pour me relever
si fort  mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience
d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-tre utile 
celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?... Encore
une fois, qui tes-vous, monsieur?

-- Qui je suis, mademoiselle! rpondit Rodin avec un sourire
d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux
bonhomme qui, depuis quarante ans, aprs avoir chaque jour servi
de machine  crire les ides des autres, rentre chaque soir dans
son rduit, o il se permet alors d'lucubrer ses ides  lui; un
brave homme qui, de son grenier, assiste et prend mme un peu de
part au mouvement des esprit gnreux qui marchent vers un but
plus profond peut-tre qu'on ne le pense communment... Aussi, ma
chre demoiselle, je vous le disais tout  l'heure, vous et moi
nous tendons aux mmes fins, vous sans y rflchir et en
continuant d'obir  vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-
moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours
heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que
vous ne le pensez, oui, continuez  vous entourer de toutes les
merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, purez
encore vos gots par le choix exquis de vos jouissances; dominez
par l'esprit, la grce, par la puret, cet imbcile et laid
troupeau d'hommes, qui ds demain, vous voyant seule et libre, va
vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dvolue  leur
cupidit,  leur gosme,  leur sotte fatuit. Raillez,
stigmatisez ces prtentions niaises et sordides; soyez reine de ce
monde et digne d'tre respecte comme une reine... Aimez...
brillez... jouissez... c'est votre rle ici-bas; n'en doutez pas!
toutes ces fleurs dont Dieu vous comble  profusion porteront un
jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le
plaisir... vous aurez vcu pour le plus noble but o puisse
prtendre une me grande et belle... Aussi peut-tre... dans
quelques annes d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de
plus en plus belle et fte... moi, de plus en plus vieux et
obscur; mais, il n'importe... une voix secrte vous dit
maintenant, j'en suis sr, qu'entre nous deux, si dissemblables,
il existe un lien cach, une communion mystrieuse que dsormais
rien ne pourra dtruire!

En prononant ces derniers mots avec un accent si profondment mu
qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'tait approch d'elle sans
qu'elle s'en apert, et pour ainsi dire sans marcher, en tranant
ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente
circonvolution de reptile; il avait parl avec tant d'lan, tant
de chaleur, que sa face blafarde s'tait lgrement colore, et
que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le
ptillant clat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts,
ronds et fixes, qu'il attachait obstinment sur Adrienne; celle-
ci, penche, les lvres entr'ouvertes, la respiration oppresse,
ne pouvait non plus dtacher ses regards de ceux du jsuite; il ne
parlait plus, et elle coutait encore. Ce qu'prouvait cette belle
jeune fille, si lgante,  l'aspect de ce vieux petit homme,
chtif, laid et sale, tait inexplicable. La comparaison si
vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du
serpent sur l'oiseau, pourrait nanmoins donner une ide de cette
impression trange.

La tactique de Rodin tait habile et sre. Jusqu'alors Mlle de
Cardoville n'avait raisonn ni ses gots ni ses instincts; elle
s'y tait livre parce qu'ils taient inoffensifs et charmants.
Combien donc devrait-elle tre heureuse et fire d'entendre un
homme dou d'un esprit suprieur, non seulement la louer de ces
tendances dont elle avait t nagure si amrement blme, mais
l'en fliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin
se ft seulement adress  l'amour-propre d'Adrienne, il et
chou dans ses menes perfides, car elle n'avait pas la moindre
vanit; mais il s'adressait  tout ce qu'il y avait d'exalt, de
gnreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait
encourager, admirer en elle, tait rellement digne
d'encouragement et d'admiration. Comment n'et-elle pas t dupe
de ce langage qui cachait de si tnbreux, de si funestes projets?
Frappe de la rare intelligence du jsuite, sentant sa curiosit
vivement excite par quelques mystrieuses paroles que celui-ci
avait dites  dessein, ne s'expliquant pas l'action singulire que
cet homme pernicieux exerait dj sur son esprit, ressentant une
compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet ge, de
cette intelligence, se trouvait dans la position la plus prcaire,
Adrienne lui dit avec sa cordialit naturelle:

-- Un homme de votre mrite et de votre coeur, monsieur, ne doit
pas tre  la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de
vos paroles ont ouvert  mes yeux des horizons nouveaux; je sens
que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'tre trs
utiles  l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en
vous dvouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez
donn des marques d'intrt que je ne puis oublier sans
ingratitude... Une position bien modeste, mais assure, vous a t
enleve... permettez-moi de...

-- Pas un mot de plus, ma chre demoiselle, dit Rodin en
interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour
vous une profonde sympathie; je m'honore d'tre en communaut
d'ides avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous
aurez  demander conseil au pauvre vieux philosophe:  cause de
tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complte
indpendance.

-- Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre
oblige, si vous vouliez accepter ce que je dsirerais tant vous
offrir.

-- Oh! ma chre demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que
votre gnrosit saura toujours rendre la reconnaissance lgre et
douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous...
Un jour peut-tre... vous saurez pourquoi.

-- Un jour?

-- Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis,
supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire
alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si
vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en
serai que plus  l'aise pour vous blmer si je vous trouve 
blmer.

-- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc
interdite?

-- Non... non, dit Rodin avec une apparente motion. Oh! croyez-
moi, il viendra un moment solennel o vous pourrez vous acquitter
d'une manire digne de vous et de moi.

Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit
 Adrienne:

-- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrire bossue qui
demande  vous parler; comme, d'aprs les nouveaux ordres de M. le
docteur, vous tes libre de recevoir qui vous voulez... je viens
vous demander s'il faut la laisser monter... Elle est si mal mise
que je n'ai pas os.

-- Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au
signalement donn par la gardienne; qu'elle monte!...

-- M. le docteur a aussi donn l'ordre de mettre sa voiture  la
disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler?

-- Oui... dans un quart d'heure, rpondit Adrienne  la gardienne,
qui sortit. Puis s'adressant  Rodin:

-- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois,  amener ici
Mlles Simon?

-- Je ne le pense pas, ma chre demoiselle; mais quelle est cette
jeune ouvrire bossue? demanda Rodin d'un air indiffrent.

-- C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqu
pour venir m'arracher de cette maison... monsieur, dit Adrienne
avec motion. Cette jeune ouvrire est une rare et excellente
crature; jamais pense, jamais coeur plus gnreux n'ont t
cachs sous des dehors moins...

Mais s'arrtant en pensant  Rodin, qui lui semblait  peu prs
runir les mmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux,
Adrienne ajouta en regardant avec une grce inimitable le jsuite,
assez tonn de cette soudaine rticence:

-- Non... cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve
combien la noblesse de l'me, la supriorit de l'esprit, font
prendre en indiffrence de vains avantages dus seulement au hasard
ou  la richesse.

Au moment o Adrienne prononait ces dernires paroles, la Mayeux
entra dans la chambre.



Treizime partie Un protecteur


I. Les soupons.

Mlle de Cardoville s'avana vivement au devant de la Mayeux et lui
dit d'une voix mue en lui tendant les bras:

-- Venez... venez... il n'y a plus maintenant de grille qui nous
spare!

 cette allusion, qui lui rappelait que nagure sa pauvre mais
laborieuse main avait t respectueusement baise par cette belle
et riche patricienne, la jeune ouvrire prouva un sentiment de
reconnaissance  la fois ineffable et fier. Comme elle hsitait 
rpondre  l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec
une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entoure des bras
charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lvres
fraches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement
sur ses joues ples et maladives, elle fondit en larmes sans
pouvoir prononcer une parole.

Rodin, retir dans un coin de la chambre, regardait cette scne
avec un secret malaise; instruit du refus de dignit oppos par la
Mayeux aux tentations perfides de la suprieure du couvent de
Sainte-Marie, sachant le dvouement profond de cette gnreuse
crature pour Agricol, dvouement qui s'tait si valeureusement
report depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jsuite
n'aimait pas  voir celle-ci prendre  tche d'augmenter encore
cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais
ddaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son
ennemi tait celui-l qui se dvouait  Mlle de Cardoville; puis
enfin, on le sait, Rodin alliait  une rare fermet de caractre
certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de
la singulire impression de crainte que lui inspirait la Mayeux:
il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette
prvision.

* * * * *

Les coeurs dlicats ont quelquefois dans les petites choses des
instincts d'une grce, d'une bont charmantes. Ainsi, aprs que la
Mayeux eut vers d'abondantes et douces larmes de reconnaissance,
Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya
pieusement les pleurs qui inondaient le mlancolique visage de la
jeune ouvrire.

Ce mouvement, si navement spontan, sauva la Mayeux d'une
humiliation; car, hlas! humiliation et souffrance, tels sont les
deux abmes que ctoie sans cesse l'infortune: aussi, pour
l'infortune, la moindre dlicate prvenance est-elle presque
toujours un double bienfait. Peut-tre va-t-on sourire de ddain
au puril dtail que nous allons donner pour exemple; mais la
pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit
mouchoir en lambeaux, serait longtemps reste aveugle par ses
larmes, si Mlle de Cardoville n'tait pas venue les essuyer.

-- Vous tes bonne... oh! vous tes noblement charitable...
mademoiselle!

C'est tout ce que put dire l'ouvrire d'une voix profondment
mue, et encore plus touche de l'attention de Mlle de Cardoville
qu'elle ne l'et peut-tre t d'un service rendu.

-- Regardez-la... monsieur, dit Adrienne  Rodin, qui se rapprocha
vivement. Oui... ajouta la jeune patricienne avec fiert... c'est
un trsor que j'ai dcouvert... Regardez-la, monsieur, et aimez-la
comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces
coeurs... comme nous les cherchons.

-- Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chre demoiselle,
dit Rodin  Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrire.

Celle-ci leva lentement les yeux sur le jsuite;  l'aspect de
cette figure cadavreuse qui lui souriait avec bnignit, la jeune
fille tressaillit; chose trange! elle n'avait jamais vu cet
homme, et instantanment elle prouva pour lui presque la mme
impression de crainte, d'loignement, qu'il venait de ressentir
pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait
dtacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec
force... ainsi qu' l'approche d'un grand pril; et, comme
l'excellente crature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait,
elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses
yeux attachs sur Rodin.

Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de
l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son
aversion instinctive contre l'ouvrire. Au lieu de baisser les
yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si
soutenue, que Mlle de Cardoville en fut tonne.

-- Pardon, ma chre fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler
ses souvenirs et en s'adressant  la Mayeux; pardon, mais je
crois... que je ne me trompe point... n'tes-vous pas alle, il y
a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie... ici prs?

-- Oui, monsieur...

-- Plus de doute... c'est vous!... O avais-je donc la tte?
s'cria Rodin. C'est bien vous... j'aurais d m'en douter plus
tt...

-- De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne.

-- Ah! vous avez bien raison, ma chre demoiselle, dit Rodin en
montrant du geste la Mayeux: Voil un coeur, un noble coeur, comme
nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignit, avec quel
courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle
manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je,
avec quelle dignit elle a repouss le honteux salaire que la
suprieure du couvent avait eu l'indignit de lui offrir pour
l'engager  espionner une famille o elle lui proposait de la
placer!...

-- Ah!... c'est infme! s'cria Mlle de Cardoville avec dgot.
Une telle proposition  cette malheureuse enfant...  elle!...

-- Mademoiselle, dit amrement la Mayeux, je n'avais pas de
travail... j'tais pauvre, on ne me connaissait pas... on a cru
pouvoir tout me proposer...

-- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'tait une double indignit
de la part de la suprieure de tenter la misre, et qu'il est
doublement beau  vous d'avoir refus.

-- Monsieur... dit la Mayeux avec un embarras modeste.

-- Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou
blme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur... Demandez 
cette chre mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je
vous dirai donc trs haut que je pense autant de bien de vous que
Mlle de Cardoville en pense elle-mme.

-- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui
honorent et qui rcompensent, qui encouragent... et celles de
M. Rodin sont du nombre... Je le sais, oh! oui... je le sais.

-- Du reste, ma chre demoiselle, il ne faut pas me faire tout
l'honneur de ce jugement.

-- Comment cela, monsieur?

-- Cette chre fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol
Baudoin, le brave ouvrier, le pote nergique populaire? Eh bien!
est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des
garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur
l'tiquette? ajouta Rodin en souriant.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connatre
cette chre enfant, j'ai commenc  m'intresser trs vivement 
son sort du jour o son frre adoptif m'a parl d'elle... Il
s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite
j'ai estim la jeune fille capable d'inspirer un si noble
attachement.

Ces mots d'Adrienne, joints  une autre circonstance, troublrent
si vivement la Mayeux que son ple visage devint pourpre. On le
sait, l'infortune aimait Agricol d'un amour aussi passionn que
douloureux et cach; toute allusion mme indirecte  ce sentiment
fatal causait  la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment o
Mlle de Cardoville avait parl de l'attachement d'Agricol pour la
Mayeux, celle-ci avait rencontr le regard observateur et
pntrant de Rodin, fix sur elle... Seule avec Adrienne, la jeune
ouvrire, en entendant parler du forgeron, n'et prouv qu'un
sentiment de gne passager; mais il lui sembla malheureusement que
le jsuite, qui lui inspirait dj une frayeur involontaire,
venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du
funeste amour dont elle tait victime... De l l'clatante rougeur
de l'infortune, de l son embarras visible, si pnible
qu'Adrienne en fut frappe.

Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet
recherche aussitt la cause. Procdant par rapprochement, le
jsuite vit d'un ct une fille contrefaite, mais trs
intelligente et capable d'un dvouement passionn; de l'autre, un
jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. levs ensemble,
sympathiques l'un  l'autre par beaucoup de points, ils doivent
s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un
amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est trouble sous mon
regard; aimerait-elle Agricol d'amour? Sur la voie de cette
dcouverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout.
Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait
 Adrienne, il dit  celle-ci en souriant et en dsignant la
Mayeux d'un signe d'intelligence:

-- Hein! voyez-vous, ma chre demoiselle, comme elle rougit, cette
pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave
ouvrier pour elle?

La Mayeux baissa la tte, crase de confusion. Aprs une pause
d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de
donner au trait cruel le temps de bien pntrer au coeur de
l'infortune, le bourreau reprit:

-- Mais voyez donc cette chre fille, comme elle se trouble!

Puis, aprs un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de
pourpre qu'elle tait, devenait d'une pleur mortelle et tremblait
de tous ses membres, le jsuite craignit d'avoir t trop loin,
car Adrienne dit  la Mayeux avec intrt:

-- Ma chre enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?

-- Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicit
parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait 
paratre ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chre
fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frre. 
force de l'aimer...  force de s'assimiler  lui quand on le loue,
il lui semble qu'on la loue elle-mme...

-- Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne
en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son
frre adoptif ou pour elle, la trouble au point o nous la
voyons... ce qui est un vritable enfantillage dont je veux la
gronder bien fort.

Mlle de Cardoville parlait de trs bonne foi, l'explication donne
par Rodin lui semblant et tant en effet fort plausible. Ainsi que
toutes les personnes qui, redoutant  chaque minute de voir
pntrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles
s'effrayent, la Mayeux se persuada -- eut besoin de se persuader,
pour ne pas mourir de honte, -- que les dernires paroles de Rodin
taient sincres, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle
ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminurent et elle
trouva quelques paroles  adresser  Mlle de Cardoville.

-- Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu
habitue  une bienveillance semblable  celle dont vous me
comblez que je rponds mal  vos bonts pour moi.

-- Mes bonts, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien
fait pour vous. Mais, Dieu merci! ds aujourd'hui, je pourrai
tenir ma promesse, rcompenser votre dvouement pour moi, votre
courageuse rsignation, votre saint amour du travail et la dignit
dont vous avez donn tant de preuves au milieu des plus cruelles
proccupations; en un mot, ds aujourd'hui, si cela vous convient,
nous ne nous quitterons plus.

-- Mademoiselle, c'est trop de bont, dit la Mayeux d'une voix
tremblante, mais je...

-- Ah! rassurez-vous, dit Adrienne, en l'interrompant et en la
devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon dsir un
peu goste de vous avoir auprs de moi, l'indpendance de votre
caractre, vos habitudes du travail, votre got pour la retraite
et votre besoin de vous dvouer  tout ce qui mrite la
commisration; et mme, je ne vous le cache pas, c'est en vous
donnant surtout les moyens de satisfaire ces gnreuses tendances
que je compte vous sduire et vous fixer prs de moi.

-- Mais qu'ai-je donc fait, mademoiselle, dit navement la Mayeux,
pour mriter tant de reconnaissance de votre part? N'est-ce pas
vous, au contraire qui avez commenc par vous montrer si gnreuse
envers mon frre adoptif?

-- Oh! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous
sommes quittes... mais je vous parle de l'affection, de l'amiti
sincre que je vous offre.

-- De l'amiti...  moi... mademoiselle?

-- Allons! allons! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne
soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l'avantage de la
position; et puis, j'ai mis dans ma tte que vous seriez mon
amie... et, vous le verrez, cela sera... Mais, maintenant, j'y
songe... et c'est un peu tard... quelle bonne fortune vous amne
ici?

-- Ce matin, M. Dagobert a reu une lettre dans laquelle on le
priait de se rendre ici, o il trouverait, disait-on, de bonnes
nouvelles relativement  ce qui l'intresse le plus au monde...
Croyant qu'il s'agissait des demoiselles Simon, il m'a dit: La
Mayeux, vous avez pris tant d'intrt  ce qui regarde ces
enfants, qu'il faut que vous veniez avec moi; vous verrez ma joie
en les retrouvant: ce sera votre rcompense...

Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tte affirmatif
et dit:

-- Oui, oui, chre demoiselle, c'est moi qui ai crit  ce brave
soldat... mais sans signer et sans m'expliquer davantage; vous
saurez pourquoi.

-- Alors, ma chre enfant, comment tes-vous venue seule? dit
Adrienne.

-- Hlas, mademoiselle, j'ai t, en arrivant, si mue de votre
accueil que je n'ai pu vous dire mes craintes.

-- Quelles craintes? demanda Rodin.

-- Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j'ai suppos que
c'tait vous qui aviez fait tenir cette lettre  M. Dagobert; je
le lui ai dit, il l'a cru comme moi. Arriv ici, son impatience
tait si grande qu'il a demand ds la porte si les orphelines
taient dans cette maison... il les a dpeintes. On lui a dit que
non. Alors, malgr mes supplications, il a voulu aller au couvent
s'informer d'elles.

-- Quelle imprudence!... s'cria Adrienne.

-- Aprs ce qui s'est pass lors de l'escalade nocturne du
couvent! ajouta Rodin en haussant les paules.

-- J'ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre
n'annonait pas positivement qu'on lui remettrait les orphelines,
mais qu'on le renseignerait sans doute sur elles, il n'a pas voulu
m'couter, et m'a dit: Si je n'apprends rien... j'irai vous
rejoindre... mais elles taient avant-hier au couvent; maintenant
tout est dcouvert, on ne peut me les refuser.

-- Et avec une tte pareille, dit Rodin en souriant, il n'y a pas
de discussion possible...

-- Pourvu, mon Dieu, qu'il ne soit pas reconnu! dit Adrienne en
songeant aux menaces de M. Baleinier.

-- Ceci n'est pas prsumable, reprit Rodin, on lui refusera la
porte... Voil, je l'espre, le plus grand mcompte qui
l'attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder  revenir avec
ces jeunes filles... Je n'ai plus besoin ici... d'autres soins
m'appellent. Il faut que je m'informe du prince Djalma; aussi,
veuillez dire quand et o je pourrai vous voir, ma chre
demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches... et
de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je
l'espre, ces recherches ont de bons rsultats.

-- Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, o je vais
aller en sortant d'ici, rue d'Anjou,  l'ancien htel de
Beaulieu... Mais j'y songe, dit tout  coup Adrienne aprs
quelques moments de rflexion, il ne me parat ni convenable, ni
peut-tre prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince
Djalma dans le pavillon que j'occupe  l'htel de Saint-Dizier.
J'ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute
meuble, toute prte; quelques embellissements ralisables en
vingt-quatre heures en feront un trs joli sjour... Oui, ce sera
mille fois prfrable, ajouta Mlle de Cardoville aprs un nouveau
silence, et puis ainsi je pourrai garder srement le plus strict
incognito.

-- Comment! s'cria Rodin, dont les projets se trouvaient
dangereusement drangs par cette nouvelle rsolution de la jeune
fille, vous voulez qu'il ignore...

-- Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l'ami
inconnu qui lui vient en aide; je dsire que mon nom ne lui soit
pas prononc, et qu'il ne sache pas mme que j'existe... quant 
prsent du moins... Plus tard... dans un mois peut-tre... je
verrai... les circonstances me guideront.

-- Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif dsappointement,
ne sera-t-il pas bien difficile  garder?

-- Si le prince et habit mon pavillon, je suis de votre avis, le
voisinage de ma tante aurait pu l'clairer, et cette crainte est
une des raisons qui me font renoncer  mon premier projet... Mais
le prince habitera un quartier assez loign... la rue Blanche.
Qui l'instruirait de ce qu'il doit ignorer? Un de mes vieux amis,
M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant -- elle montra la
Mayeux -- sur la discrtion de qui je puis compter comme sur la
vtre, vous connaissez seuls mon secret... il sera donc
parfaitement gard. Du reste, demain nous causerons plus
longuement  ce sujet; il faut d'abord que vous parveniez 
retrouver ce malheureux jeune prince.

Rodin, quoique profondment courrouc de la subite dtermination
d'Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et rpondit:

-- Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chre
demoiselle, et demain, si vous le permettez, j'irai vous rendre
bon compte... de ce que vous daigniez appeler tout  l'heure ma
mission providentielle.

--  demain donc... et je vous attendrai avec impatience, dit
affectueusement Adrienne  Rodin. Permettez-moi toujours de
compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il
faudra m'tre indulgent, car je prvois que j'aurai encore bien
des conseils, bien des services  vous demander... moi qui dj...
vous dois tant...

-- Vous ne me devrez jamais assez, ma chre demoiselle, jamais
assez, dit Rodin en se dirigeant discrtement vers la porte aprs
s'tre inclin devant Adrienne.

Au moment o il allait sortir, il se trouva face  face avec
Dagobert.

-- Ah!... enfin j'en tiens un... s'cria le soldat en saisissant
le jsuite au collet d'une main vigoureuse.



II. Les excuses.

Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au
collet, s'tait crie avec effroi, en faisant quelques pas vers
le soldat:

-- Au nom du ciel! monsieur... que faites-vous?

-- Ce que je fais! rpondit durement le soldat sans lcher Rodin
et en tournant la tte du ct d'Adrienne, qu'il ne reconnaissait
pas, je profite de l'occasion pour serrer la gorge d'un des
misrables de la bande du rengat, jusqu' ce qu'il m'ait dit o
sont mes pauvres enfants.

-- Vous m'tranglez... dit le jsuite d'une voix syncope en
tchant d'chapper au soldat.

-- O sont les orphelines, puisqu'elles ne sont pas ici et qu'on
m'a ferm la porte du couvent sans vouloir me rpondre? cria
Dagobert d'une voix tonnante.

--  l'aide! murmura Rodin.

-- Ah! c'est affreux! dit Adrienne.

Et ple, tremblante, s'adressant  Dagobert, les mains jointes:

-- Grce, monsieur!... coutez-moi... coutez-le...

-- Monsieur Dagobert! s'cria la Mayeux en courant saisir de ses
faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne...
c'est Mlle de Cardoville... Devant elle, quelle violence!... et
puis, vous vous trompez, ... sans doute.

Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le
soldat se retourna brusquement et lcha Rodin; celui-ci, rendu
cramoisi par la colre et par la suffocation, se hta de rajuster
son collet et sa cravate.

-- Pardon, mademoiselle... dit Dagobert en allant vers Adrienne,
encore ple de frayeur, je ne savais pas qui vous tiez... mais le
premier mouvement m'a emport malgr moi...

-- Mais, mon Dieu! qu'avez-vous contre monsieur? dit Adrienne. Si
vous m'aviez coute, vous sauriez...

-- Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat
 Adrienne d'une voix contenue. Puis, s'adressant  Rodin, qui
avait repris son sang-froid:

-- Remerciez mademoiselle, et allez-vous en... Si vous restez
l... je ne rponds pas de moi...

-- Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je...

-- Je vous dis que je ne rponds pas de moi si vous restez l!
s'cria Dagobert en frappant du pied.

-- Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette
colre... reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux
apparences; calmez-vous et coutez-nous...

-- Que je me calme, mademoiselle! s'cria Dagobert avec dsespoir;
mais je ne pense qu' une chose... mademoiselle...  l'arrive du
marchal Simon; il sera  Paris aujourd'hui ou demain...

-- Il serait possible! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de
surprise et de joie.

-- Hier soir, reprit Dagobert, j'ai reu une lettre du marchal;
il a dbarqu au Havre; depuis trois jours, j'ai fait dmarches
sur dmarches, esprant que les orphelines me seraient rendues,
puisque la machination de ces misrables avait chou -- (et il
montra Rodin avec un nouveau geste de colre). -- Eh bien non...
ils complotent encore quelque infamie. Je m'attends  tout...

-- Mais, monsieur, dit Rodin s'avanant, permettez-moi de vous...

-- Sortez! s'cria Dagobert, dont l'irritation et l'anxit
redoublaient en songeant que d'un moment  l'autre le marchal
pouvait arriver  Paris; sortez... car, sans mademoiselle... je me
serais au moins veng sur quelqu'un...

Rodin fit un signe d'intelligence  Adrienne, dont il se rapprocha
prudemment, lui montra Dagobert d'un geste de commisration
touchante, et dit  ce dernier:

-- Je sortirai donc, monsieur, et... d'autant plus volontiers que
je quittais cette chambre quand vous y tes rentr.

Puis, se rapprochant tout  fait de Mlle de Cardoville, le jsuite
lui dit  voix basse:

-- Pauvre soldat!... la douleur l'gare; il serait incapable de
m'entendre. Expliquez-lui, ma chre demoiselle; il sera bien
attrap, ajouta-t-il d'un air fin; mais en attendant, reprit Rodin
en fouillant dans la poche de ct de sa redingote et en tirant un
paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chre demoiselle!...
c'est ma vengeance... elle sera bonne.

Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait
le jsuite avec tonnement, celui-ci mit son index sur sa lvre
comme pour recommander le silence  la jeune fille, gagna la porte
et marcha  reculons sur la pointe des pieds, et sortit aprs
avoir encore d'un geste de piti montr Dagobert, qui, dans un
morne abattement, la tte baisse, les bras croiss sur la
poitrine, restait muet aux consolations empresses de la Mayeux.

Lorsque Rodin eut quitt la chambre, Adrienne, s'approchant du
soldat, lui dit de sa voix douce et avec l'expression d'un profond
intrt:

-- Votre entre si brusque m'a empche de vous faire une question
bien intressante pour moi... Et votre blessure?

-- Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pnible
proccupation, merci! a n'est pas grand'chose, mais je n'ai pas
le temps d'y songer... Je suis fch d'avoir t si brutal devant
vous, d'avoir chass ce misrable... mais c'est plus fort que moi:
 la vue de ces gens-l mon sang ne fait qu'un tour.

-- Et pourtant, croyez-moi, vous avez t trop prompt  juger...
la personne qui tait l tout  l'heure.

-- Trop prompt... mademoiselle... mais ce n'est pas d'aujourd'hui
que je le connais... Il tait avec ce rengat d'abb d'Aigrigny...

-- Sans doute... ce qui ne l'empche pas d'tre un honnte et
excellent homme...

-- Lui?... s'cria Dagobert.

-- Oui... et il n'est en ce moment occup que d'une chose... de
vous faire rendre vos chres enfants.

-- Lui?... reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s'il ne
pouvait croire  ce qu'il entendait; lui... me rendre mes enfants?

-- Oui... plus tt que vous ne le pensez, peut-tre.

-- Mademoiselle, dit tout  coup Dagobert, il vous trompe... vous
tes dupe de ce vieux gueux-l.

-- Non, dit Adrienne en secouant la tte en souriant, j'ai des
preuves de sa bonne foi... D'abord, c'est lui qui me fait sortir
de cette maison.

-- Il serait vrai! dit Dagobert confondu.

-- Trs vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous
raccommodera peut-tre avec lui, dit Adrienne en remettant 
Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment
de s'en aller; ne voulant pas vous exasprer davantage par sa
prsence, il m'a dit: Mademoiselle, remettez ceci  ce brave
soldat; ce sera ma vengeance.

Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant
machinalement le petit paquet. Lorsqu'il l'eut dvelopp et qu'il
eut reconnu sa croix d'argent, noircie par les annes, et le vieux
ruban rouge fan qu'on lui avait drobs  l'auberge du _Faucon
blanc _avec ses papiers, il s'cria, d'une voix entrecoupe, le
coeur palpitant:

-- Ma croix!... ma croix!... c'est ma croix! Et dans l'exaltation
de sa joie, il pressait l'toile d'argent contre sa moustache
grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profondment touches de
l'motion du soldat, qui s'cria en courant vers la porte par o
venait de sortir Rodin:

-- Aprs un service rendu au marchal Simon,  ma femme ou  mon
fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi... Et vous
rpondez de ce brave homme, mademoiselle? Et je l'ai injuri...
maltrait devant vous... Il a droit  une rparation... il l'aura.
Oh! il l'aura.

Ce disant, Dagobert sortit prcipitamment de la chambre, traversa
deux pices en courant, gagna l'escalier, le descendit rapidement
et atteignit Rodin  la dernire marche.

-- Monsieur, lui dit le soldat d'une voix mue, en le saisissant
par le bras, il faut remonter tout de suite.

-- Il serait pourtant bon de vous dcider  quelque chose, mon
cher monsieur, dit Rodin en s'arrtant avec bonhomie; il y a un
instant vous m'ordonniez de m'en aller, maintenant il s'agit de
revenir.  quoi nous arrtons-nous?

-- Tout  l'heure, monsieur, j'avais tort, et quand j'ai un tort,
je le rpare. Je vous ai injuri, maltrait devant tmoins, je
vous ferai mes excuses devant tmoins.

-- Mais, mon cher monsieur... Je vous... rends grce... je suis
press...

-- Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez press?... Je vous
dis que vous allez remonter tout de suite... ou sinon... ou
sinon... ou sinon..., reprit Dagobert en prenant la main du
jsuite et en la serrant avec autant de cordialit que
d'attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me
rendant ma croix ne sera pas complet.

-- Qu' cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons...
remontons...

-- Et non seulement vous m'avez rendu ma croix... que j'ai... eh
bien, oui! que j'ai pleure, allez, sans le dire  personne,
s'cria Dagobert avec effusion; mais cette demoiselle m'a dit que,
grce  vous... ces pauvres enfants! Voyons... pas de fausse
joie... Est-ce bien vrai? mon Dieu! est-ce bien vrai?

-- Eh! eh! voyez-vous le curieux? dit Rodin en souriant avec
finesse. Puis il ajouta:

-- Allons, allons, soyez tranquille... on vous les rendra, vos
deux anges, vieux diable  quatre. Et le jsuite remonta
l'escalier.

-- On me les rendra... aujourd'hui? s'cria Dagobert.

Et au moment o Rodin gravissait les marches, il l'arrta
brusquement par la manche.

-- Ah! , mon bon ami, dit le jsuite, dcidment nous arrtons-
nous? montons-nous? descendons-nous? Sans reproche, vous me faites
aller comme un tonton.

-- C'est juste... l-haut nous nous expliquerons mieux. Venez...
alors, venez vite... dit Dagobert.

Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hter le pas et le
ramena triomphant dans la chambre o Adrienne et la Mayeux taient
restes, trs surprises de la subite disparition du soldat.

-- Le voil... le voil! s'cria Dagobert en rentrant.
Heureusement, je l'ai rattrap au bas de l'escalier.

-- Et vous m'avez fait remonter d'un fier pas! ajouta Rodin
passablement essouffl.

-- Maintenant, monsieur, dit Dagobert d'une voix grave, je dclare
devant mademoiselle que j'ai eu tort de vous brutaliser, de vous
injurier; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais
avec joie que je vous dois... oh!... beaucoup... oui... je vous le
jure, quand je dois... je paye.

Et Dagobert tendit encore sa loyale main  Rodin, qui la serra
d'une faon fort affable en ajoutant:

-- Eh! mon Dieu! de quoi s'agit-il donc? Quel est donc ce grand
service dont vous parlez?

-- Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de
Rodin; mais vous ne savez donc pas ce que c'est pour moi que cette
croix!

-- Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais
avoir le plaisir de vous la remettre moi-mme. Je l'avais apporte
pour cela... Mais, entre nous... vous m'avez, ds mon arrive,
si... si _familirement _accueilli... que je n'ai pas eu le temps
de...

-- Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens
cruellement de ce que j'ai fait.

-- Je le sais... mon bon ami... n'en parlons donc plus... Ah! ,
vous y teniez donc beaucoup,  cette croix?

-- Si j'y tenais, monsieur! s'cria Dagobert; mais cette croix, --
et il la baisa encore, -- c'est ma relique  moi... Celui de qui
elle me venait tait mon saint... mon dieu... et il l'avait
touche...

-- Comment! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant
de curiosit que d'admiration respectueuse, comment! Napolon...
le grand Napolon aurait touch de sa propre main, de sa main
victorieuse... cette noble toile de l'honneur?

-- Oui, monsieur, de sa main; il l'avait place l, sur ma
poitrine sanglante, comme pansement  ma cinquime blessure...
aussi, voyez-vous, je crois qu'au moment de crever de faim, entre
du pain et ma croix... je n'aurais pas hsit... afin de l'avoir
en mourant sur le coeur... Mais assez... parlons d'autre chose...
C'est bte, un vieux soldat, n'est-ce pas? ajouta Dagobert en
passant la main sur ses yeux.

Puis, comme s'il avait honte de nier ce qu'il prouvait:

-- Eh bien, oui! reprit-il en relevant vivement la tte, et ne
cherchant pas  cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je
pleure de joie d'avoir retrouv ma croix... ma croix que
l'empereur m'avait donne... de _sa main victorieuse_, comme dit
ce brave homme...

-- Bnie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce
trsor glorieux, dit Rodin avec motion. Et il ajouta:

-- Ma foi! la journe sera bonne pour tout le monde; aussi je vous
l'annonais ce matin dans ma lettre...

-- Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus
surpris, c'tait vous?...

-- C'tait moi qui vous l'crivais. Seulement, craignant quelque
nouveau pige d'Aigrigny, je n'ai pas voulu, vous entendez bien,
m'expliquer plus clairement.

-- Ainsi, mes orphelines... je vais les revoir? Rodin fit un signe
de tte affirmatif plein de bonhomie.

-- Oui, tout  l'heure, dans un instant peut-tre... dit Adrienne
en souriant. Eh bien! avais-je raison de vous dire que vous aviez
mal jug monsieur?

-- Eh! que ne me disait-il cela quand je suis entr! s'cria
Dagobert ivre de joie.

-- Il y avait  cela un inconvnient, mon ami, dit Rodin: c'est
que, ds votre entre, vous avez entrepris de m'trangler...

-- C'est vrai... j'ai t trop prompt; encore une fois, pardon;
mais que voulez-vous que je vous dise?... Je vous avais toujours
vu contre nous avec l'abb d'Aigrigny, et, dans le premier
moment...

-- Mademoiselle, dit Rodin en s'inclinant devant Adrienne, cette
chre demoiselle vous dira que j'tais, sans le savoir, complice
de bien des perfidies; mais, ds que j'ai pu voir clair dans les
tnbres... j'ai quitt le mauvais chemin o j'tais engag malgr
moi, pour marcher vers ce qui tait honnte, droit et juste.

Adrienne fit un signe de tte affirmatif  Dagobert, qui semblait
l'interroger du regard.

-- Si je n'ai pas sign la lettre que je vous ai crite, mon bon
ami, 'a t de crainte que mon nom ne vous inspirt de mauvais
soupons; si, enfin, je vous ai pri de vous rendre ici et non pas
au couvent, c'est que j'avais peur, comme cette chre demoiselle,
que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier,
et votre escapade de l'autre nuit pouvait rendre cette
reconnaissance dangereuse.

-- Mais M. Baleinier est instruit de tout, j'y songe maintenant,
dit Adrienne avec inquitude; il m'a menace de dnoncer
M. Dagobert et son fils si je portais plainte.

-- Soyez tranquille, ma chre demoiselle; c'est vous maintenant
qui dicterez les conditions... rpondit Rodin. Fiez-vous  moi;
quant  vous, mon bon ami... vos tourments sont finis.

-- Oui, dit Adrienne: un magistrat rempli de droiture, de
bienveillance, est all chercher au couvent les filles du marchal
Simon; il va les ramener ici; mais comme moi, il a pens qu'il
serait plus convenable qu'elles vinssent habiter ma maison... Je
ne puis cependant prendre cette dcision sans votre
consentement... car c'est  vous que ces orphelines ont t
confies par leur mre.

-- Vous voulez la remplacer auprs d'elles, mademoiselle, reprit
Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon coeur pour moi et
pour ces enfants... Seulement, comme la leon a t rude, je vous
demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni
nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre
 quelques pas sans les quitter de l'oeil, ni plus ni moins que
ferait Rabat-Joie, qui s'est montr meilleur gardien que moi. Une
fois le marchal arriv... et ce sera d'un jour  l'autre, la
consigne sera leve... Dieu veuille qu'il arrive bientt!

-- Oui, reprit Rodin d'une voix ferme, Dieu veuille qu'il arrive
bientt, car il aura  demander un terrible compte de la
perscution de ses filles  l'abb d'Aigrigny, et pourtant M. le
marchal ne sait pas tout encore...

-- Et vous ne tremblez pas pour le rengat? reprit Dagobert en
pensant que bientt peut-tre le marquis se trouverait face  face
avec le marchal.

-- Je ne tremble ni pour les lches ni pour les tratres! rpondit
Rodin. Et lorsque M. le marchal Simon sera de retour...

Puis, aprs une rticence de quelques instants, il continua:

-- Que M. le marchal me fasse l'honneur de m'entendre, et il sera
difi sur la conduite de l'abb d'Aigrigny. M. le marchal saura
que ses amis les plus chers sont, autant que lui-mme, en butte 
la haine de cet homme si dangereux.

-- Comment donc cela? dit Dagobert.

-- Eh! mon Dieu! vous-mme, dit Rodin, vous tes un exemple de ce
que j'avance.

-- Moi!...

-- Croyez-vous que le hasard seul ait amen la scne de l'auberge
du _Faucon blanc_, prs de Leipzig?

-- Qui vous a parl de cette scne? dit Dagobert confondu.

-- Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jsuite
sans rpondre  Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou
vous la refusiez, et alors vous tiez arrt faute de papiers
ainsi que vous l'avez t, puis jet en prison comme un vagabond
avec ces pauvres orphelines... Maintenant, savez-vous quel tait
le but de cette violence? De vous empcher d'tre ici le 13
fvrier.

-- Mais plus je vous coute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis
effraye de l'audace de l'abb d'Aigrigny et de l'tendue des
moyens dont il dispose... En vrit, reprit-elle avec une profonde
surprise, si vos paroles ne mritaient pas toute crance...

-- Vous en douteriez, n'est-ce pas, mademoiselle? dit Dagobert;
c'est comme moi, je ne peux pas croire que, si mchant qu'il soit,
ce rengat ait eu des intelligences avec un montreur de btes, au
fond de la Saxe; et puis, comment aurait-il su que moi et les
enfants nous devions passer  Leipzig? C'est impossible, mon brave
homme.

-- En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre
animadversion, d'ailleurs trs lgitime, contre l'abb d'Aigrigny,
ne vous gare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une
tendue de relations presque fabuleuse.

Aprs un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour 
tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisration, il
reprit:

-- Et comment M. l'abb d'Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa
possession sans ses relations avec Morok? demanda Rodin au soldat.

-- Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m'a empch de
rflchir; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains?

-- Justement parce que l'abb d'Aigrigny avait  Leipzig les
relations dont vous et cette chre demoiselle paraissez douter.

-- Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue  Paris?

-- Dites-moi, vous avez t arrt  Leipzig faute de papiers,
n'est-ce pas?

-- Oui... mais je n'ai jamais pu comprendre comment mes papiers et
mon argent avaient disparu de mon sac... Je croyais avoir eu le
malheur de les perdre.

Rodin haussa les paules et reprit:

-- Ils vous ont t vols  l'auberge du _Faucon blanc _par
Goliath, un des affids de Morok, et celui-ci a envoy les papiers
et la croix  l'abb d'Aigrigny pour lui prouver qu'il avait
russi  excuter les ordres qui concernaient les orphelines et
vous-mme. C'est avant-hier que j'ai eu la clef de cette
machination tnbreuse: croix et papiers se trouvaient dans les
archives de l'abb d'Aigrigny; les papiers formaient un volume
trop considrable; on se serait aperu de leur soustraction; mais
d'aprs ma lettre, esprant vous voir ce matin, et sachant combien
un soldat de l'empereur tient  sa croix, relique sacre comme
vous le dites, mon bon ami, ma foi! je n'ai pas hsit: j'ai mis
la relique dans ma poche. Aprs tout, me suis-je dit, ce n'est
qu'une restitution, et ma dlicatesse s'exagre peut-tre la
porte de cet abus de confiance.

-- Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et,
pour ma part, en raison de l'intrt que je porte  M. Dagobert,
je vous en suis personnellement reconnaissante.

Puis, aprs un moment de silence, elle reprit avec anxit:

-- Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc
M. d'Aigrigny... pour avoir en pays tranger des relations si
tendues et si redoutables?

-- Silence! s'cria Rodin  voix basse en regardant autour de lui
d'un air pouvant, silence... silence!... Au nom du ciel, ne
m'interrogez pas l-dessus!!!



III. Rvlations.

Mlle de Cardoville, trs tonne de la frayeur de Rodin
lorsqu'elle lui avait demand quelque explication sur le pouvoir
si formidable, si tendu, dont disposait l'abb d'Aigrigny, lui
dit:

-- Mais, monsieur, qu'y a-t-il donc de si trange dans la question
que je viens de vous faire?

Rodin, aprs un moment de silence, jetant les yeux autour de lui
avec une inquitude parfaitement simule, rpondit  voix basse:

-- Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet
si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles,
ainsi qu'on dit vulgairement.

Adrienne et Dagobert se regardrent avec une surprise croissante.

La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable,
continuait  prouver un sentiment de dfiance invincible contre
Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps  la drobe,
tchant de pntrer sous le masque de cet homme, qui
l'pouvantait. Un moment le jsuite rencontra le regard inquiet de
la Mayeux obstinment attach sur lui; il lui fit aussitt un
petit signe de tte plein d'amnit; la jeune fille, effraye de
se voir surprise, dtourna les yeux en tressaillant.

-- Non, non, ma chre demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en
voyant que Mlle de Cardoville s'tonnait de son silence, ne
m'interrogez pas sur la puissance de l'abb d'Aigrigny.

-- Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi
cette hsitation  me rpondre? Que craignez-vous?

-- Ah! ma chre demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-l
sont si puissants!... leur animosit est si terrible!

-- Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui
vous manque jamais.

-- Eh! ma chre demoiselle, reprit Rodin presque bless, jugez-moi
mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?...
Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous,
mais c'est M. le marchal Simon, mais ce sont les autres personnes
de votre famille, qui ont tout  redouter... Ah! tenez, ma chre
demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des
secrets funestes  ceux qui les possdent...

-- Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connatre les prils
dont on est menac?

-- Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se dfendre
au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour
qu'une embuscade.

-- Puis, je vous l'assure, reprit Adrienne, le peu de mots que
vous m'avez dits m'inspirent une vague inquitude...

-- Allons, puisqu'il le faut... ma chre demoiselle, reprit le
jsuite en paraissant faire un grand effort sur lui-mme, puisque
vous ne comprenez pas  demi-mot... je serai plus explicite...
Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d'un ton grave... rappelez-vous
que votre insistance me force  vous apprendre ce qu'il vous
vaudrait peut-tre mieux ignorer.

-- Parlez, de grce, monsieur, parlez, dit Adrienne.

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux,
leur dit  voix basse d'un air mystrieux:

-- N'avez-vous donc jamais entendu parler d'une association
puissante qui tend son rseau sur toute la terre, qui compte des
affilis, des sides, des fanatiques dans toutes les classes de la
socit... qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et
des grands... association toute-puissante, qui d'un mot lve ses
cratures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les
rejette dans le nant dont elle seule a pu les tirer?

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette
association formidable? Jamais je n'en ai jusqu'ici entendu
parler.

-- Je vous crois, et pourtant votre ignorance  ce sujet m'tonne
au dernier point, ma chre demoiselle.

-- Et pourquoi cet tonnement?

-- Parce que vous avez vcu longtemps avec madame votre tante, et
vu souvent l'abb d'Aigrigny.

-- J'ai vcu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car
pour mille raisons elle m'inspirait une aversion lgitime.

-- Mais en fait, ma chre demoiselle, ma remarque n'tait pas
juste; c'est l plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on
devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant
grce  elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable
influence dans le monde sous le dernier rgne... Eh bien! sachez-
le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abb
d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller,
poursuivre, atteindre diffrents membres de votre famille, ceux-ci
en Sibrie, ceux-l au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu
des montagnes de l'Amrique, car, je vous l'ai dit, c'est par
hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abb d'Aigrigny,
que j'ai t mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation 
cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus
capable.

-- Mais, monsieur, le nom... le nom de cette compagnie, dit
Adrienne.

-- Eh! bien! c'est... Et Rodin s'arrta.

-- C'est... reprit Adrienne, aussi intresse que Dagobert et la
Mayeux, c'est...

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres
acteurs de cette scne plus prs de lui, et dit  voix basse, en
accentuant lentement ses paroles:

-- C'est... la compagnie de Jsus. Et il tressaillit.

-- Les Jsuites! s'cria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un
clat de rire d'autant plus franc que, d'aprs les mystrieuses
prcautions oratoires de Rodin, elle s'attendait  une rvlation
selon elle beaucoup plus terrible; les Jsuites! reprit-elle en
riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont
des personnages historiques trs effrayants, je le crois; mais
pourquoi dguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels
qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon
ddain?

Aprs avoir cout silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin
reprit d'un air grave et pntr:

-- Votre aveuglement m'effraye, ma chre demoiselle; le pass
aurait d vous faire craindre pour l'avenir, car plus que
personne, vous avez dj subi la funeste action de cette compagnie
dont vous regardez l'existence comme un rve.

-- Moi, monsieur? dit Adrienne en souriant, quoique un peu
surprise.

-- Vous...

-- Et dans quelle circonstance?

-- Vous me le demandez, ma chre demoiselle, vous me le
demandez... et vous avez t enferme ici comme folle? N'est-ce
donc pas vous dire que le matre de cette maison est un des
membres laques les plus dvous de cette compagnie, et, comme
tel, l'instrument aveugle de l'abb d'Aigrigny!

-- Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier...?

-- Obissait  l'abb d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de
cette redoutable socit... Il emploie son gnie au mal; mais, il
faut l'avouer, c'est un homme de gnie... aussi est-ce surtout sur
lui qu'une fois hors d'ici, vous et les vtres devrez concentrer
toute votre surveillance, tous vos soupons; car, croyez-moi, je
le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue; il faut vous
attendre  de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre,
mais, par cela mme, peut-tre plus dangereuses encore...

-- Heureusement, vous nous prvenez, mon brave, dit Dagobert, et
vous serez avec nous.

-- Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des
honntes gens, dit Rodin.

-- Maintenant, dit Adrienne d'un air pensif, compltement
persuade par l'air de conviction de Rodin, je m'explique
l'inconcevable influence que ma tante exerait sur le monde; je
l'attribuais seulement  ses relations avec des personnages
puissants; je croyais bien qu'elle tait, ainsi que l'abb
d'Aigrigny, associe  de tnbreuses intrigues dont la religion
tait le voile, mais j'tais loin de croire  ce que vous
m'apprenez.

-- Et combien de choses vous ignorez encore! reprit Rodin. Si vous
saviez, ma chre demoiselle, avec quel art ces gens-l vous
environnent,  votre insu, d'agents qui leur sont dvous!
Lorsqu'ils ont intrt  en tre instruits, aucun de vos pas ne
leur chappe. Puis, peu  peu, ils agissent lentement, prudemment
et dans l'ombre; ils vous circonviennent par tous les moyens
possibles, depuis la flatterie jusqu' la terreur... vous
sduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que
vous ayez conscience de leur autorit; tel est leur but, et, il
faut l'avouer, ils l'atteignent souvent avec une dtestable
habilet.

Rodin avait parl avec tant de sincrit qu'Adrienne tressaillit;
puis, se reprochant cette crainte, elle reprit:

-- Et pourtant, non... non, jamais je ne pourrai croire  un
pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prtres
ambitieux est d'un autre ge... Dieu soit lou! ils ont disparu 
tout jamais.

-- Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et
disparatre dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors
qu'ils sont le plus dangereux; car la dfiance qu'ils inspiraient
s'vanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les tnbres. Ah!
ma chre demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habilet!
Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lche et
hypocrite, j'avais tudi l'histoire de cette terrible compagnie
avant de savoir que l'abb d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est
 pouvanter... Si vous saviez quels moyens ils emploient!...
Quand je vous dirai que, grce  leurs ruses diaboliques, les
apparences les plus pures, les plus dvoues, cachent souvent les
piges les plus horribles...

Et les regards de Rodin parurent s'arrter _par hasard _sur la
Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette
insinuation, le jsuite reprit:

-- En un mot, tes-vous en butte  leurs poursuites, ont-ils
intrt  vous capter? oh! de ce moment, dfiez-vous de tout ce
qui vous entoure, souponnez les attachements les plus nobles, les
affections les plus tendres, car ces monstres parviennent
quelquefois  corrompre vos meilleurs amis, et  s'en faire contre
vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance
est plus aveugle.

-- Ah! c'est impossible, s'cria Adrienne rvolte; vous
exagrez... Non, non, l'enfer n'aurait rien rv de plus horrible
que de telles trahisons...

-- Hlas!... ma chre demoiselle... un de vos parents, M. Hardy,
le coeur le plus loyal, le plus gnreux, a t ainsi victime
d'une trahison infme... Enfin, savez-vous ce que la lecture du
testament de votre aeul nous a appris? C'est qu'il est mort
victime de la haine de ces gens-l, et qu' cette heure, aprs
cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en
butte  la haine de cette indestructible compagnie.

-- Ah! monsieur... cela pouvante, dit Adrienne en sentant son
coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles
attaques?...

-- La prudence, ma chre demoiselle, la rserve la plus attentive,
l'tude la plus incessamment dfiante de tout ce qui vous
approche.

-- Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais
c'est une torture que d'tre ainsi en proie  des soupons,  des
doutes,  des craintes continuelles!

-- Eh! sans doute!... ils le savent bien, les misrables... C'est
ce qui fait leur force... souvent ils trompent par l'excs mme
des prcautions que l'on prend contre eux. Aussi, ma chre
demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous
est cher, dfiez-vous, ne hasardez pas lgrement votre confiance;
prenez bien garde, vous avez failli tre victime de ces gens-l;
vous les aurez toujours pour ennemis implacables... Et vous aussi,
pauvre et intressante enfant, ajouta le jsuite en s'adressant 
la Mayeux, suivez mes conseils... craignez-les... ne dormez que
d'un oeil, comme dit le proverbe.

-- Moi, monsieur? dit la Mayeux; qu'ai-je fait? qu'ai-je 
craindre?

-- Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu... n'aimez-vous pas
tendrement cette chre demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous
pas tent de venir  son secours? N'tes-vous pas la soeur
adoptive du fils de cet intrpide soldat, du brave Agricol? Hlas!
pauvre enfant, ne voil-t-il pas assez de titres  leur haine,
malgr votre obscurit? Ah! ma chre demoiselle, ne croyez pas que
j'exagre. Rflchissez... rflchissez... Songez  ce que je
viens de rappeler au fidle compagnon d'armes du marchal Simon,
relativement  son emprisonnement  Leipzig; songez  ce qui vous
est arriv  vous-mme, que l'on a os conduire ici au mpris de
toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n'y a rien
d'exagr dans ce tableau de la puissance occulte de cette
compagnie... Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chre
demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous
adresser  moi. En trois jours j'ai assez appris par ma propre
exprience, sur leur manire d'agir, pour pouvoir vous indiquer un
pige, une ruse, un danger, et vous en dfendre.

-- Dans une pareille circonstance, monsieur, rpondit Mlle de
Cardoville,  dfaut de reconnaissance, mon intrt ne vous
dsignerait-il pas comme mon meilleur conseiller?

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantt nient
eux-mmes leur propre existence afin d'chapper  leurs
adversaires, tantt, au contraire, proclament avec audace la
puissance vivace de leur organisation afin d'intimider les
faibles, Rodin avait clat de rire au nez du rgisseur de la
terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parl de l'existence
des _Jsuites_, tandis qu' ce moment, en retraant ainsi leurs
moyens d'action, il tchait, et il avait russi  jeter dans
l'esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui
devaient peu  peu se dvelopper par la rflexion, et servir plus
tard les projets sinistres qu'il mditait.

La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur  l'endroit de
Rodin; pourtant, depuis qu'elle l'avait entendu dvoiler 
Adrienne la sinistre puissance de l'ordre qu'il disait si
redoutable, la jeune ouvrire, loin de souponner le jsuite
d'avoir l'audace de parler ainsi d'une association dont il tait
membre, lui savait gr, presque malgr elle, des importants
conseils qu'il venait de donner  Mlle de Cardoville. Le nouveau
regard qu'elle jeta sur lui  la drobe (et que Rodin surprit
aussi, car il observait la jeune fille avec une attention
soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire tonne.
Devinant cette impression, voulant l'amliorer encore, tcher de
dtruire les fcheuses prventions de la Mayeux, et aller surtout
au-devant d'une rvlation qui devait tre faite tt ou tard, le
jsuite eut l'air d'avoir oubli quelque chose de trs important
et s'cria en se frappant le front:

--  quoi pens-je donc? Puis, s'adressant  la Mayeux:

-- Savez-vous, ma chre fille, o est votre soeur? Aussi interdite
qu'attriste de cette question inattendue, la Mayeux rpondit en
rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernire entrevue
avec la brillante reine Bacchanal:

-- Il y a quelques jours que je n'ai vu ma soeur, monsieur.

-- Eh bien, ma chre fille, elle n'est pas heureuse, dit Rodin,
j'ai promis  une de ses amies de lui envoyer un petit secours; je
me suis adress  une personne charitable: voici ce que l'on m'a
donn pour elle...

Et il tira de sa poche un rouleau cachet qu'il remit  la Mayeux,
aussi surprise qu'attendrie.

-- Vous avez une soeur malheureuse... et je n'en sais rien, dit
vivement Adrienne  l'ouvrire; ah! mon enfant, c'est mal!

-- Ne la blmez pas... dit Rodin. D'abord elle ignorait que sa
soeur ft malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander,
_ vous_, ma chre demoiselle, de vous y intresser.

Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec tonnement, il
ajouta en s'adressant  la Mayeux:

-- N'est-il pas vrai, ma chre fille?

-- Oui, monsieur, dit l'ouvrire en baissant les yeux et
rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxit:

-- Mais ma soeur, monsieur, o l'avez-vous vue? o est-elle?
comment est-elle malheureuse?

-- Tout ceci serait trop long  vous dire, ma chre fille; allez
le plus tt possible rue Clovis, maison de la fruitire; demandez
 parler  votre soeur de la part de M. Charlemagne ou de
M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied--
terre sous mon nom de baptme comme sous mon nom de famille, et
vous saurez le reste... Dites seulement  votre soeur que si elle
est sage, que si elle persiste dans ses bonnes rsolutions, l'on
continuera de s'occuper d'elle.

La Mayeux, de plus en plus surprise, allait rpondre  Rodin,
lorsque la porte s'ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du
magistrat tait grave et triste.

-- Et les filles du marchal Simon? s'cria Mlle de Cardoville.

-- Malheureusement je ne vous les amne pas, rpondit le juge.

-- Et o sont-elles, monsieur? qu'en a-t-on fait? Avant-hier
encore elles taient dans ce couvent! s'cria Dagobert boulevers
de ce complet renversement de ses esprances.

 peine le soldat eut-il prononc ces mots, que, profitant du
mouvement qui groupait les acteurs de cette scne autour du
magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrtement la
porte, et disparut sans que personne se ft aperu de son absence.

Pendant que le soldat, ainsi rejet tout  coup au plus profond de
son dsespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa rponse avec
angoisse, Adrienne dit au magistrat:

-- Mais, mon Dieu! monsieur, lorsque vous vous tes prsent dans
le couvent, que vous a rpondu la suprieure au sujet de ces
jeunes filles?

-- La suprieure a refus de s'expliquer, mademoiselle. -- Vous
prtendez, monsieur, m'a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont
vous parlez sont retenues ici contre leur gr... puisque la loi
vous donne cette fois le droit de pntrer dans cette maison,
visitez-la... -- Mais, madame, veuillez me rpondre positivement,
ai-je dit  la suprieure: affirmez-vous tre compltement
trangre  la squestration des jeunes filles que je viens
rclamer?

-- Je n'ai rien  dire  ce sujet, monsieur; vous vous dites
autoris  faire des perquisitions: faites-les.

-- Ne pouvant obtenir d'autres explications, ajouta le magistrat,
j'ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait
ouvrir toutes les chambres... mais malheureusement je n'ai trouv
aucune trace de ces jeunes filles...

-- Ils les auront envoyes dans un autre endroit! s'cria
Dagobert, et qui sait?... bien malades peut-tre... ils les
tueront, mon Dieu! ils les tueront! s'cria-t-il avec un accent
dchirant.

-- Aprs un tel refus, que faire, mon Dieu! quel parti prendre?
Ah! de grce, clairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous
notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler 
Rodin qu'elle croyait derrire elle: quelle serait votre...?

Puis s'apercevant que le jsuite avait tout  coup disparu, elle
dit  la Mayeux avec inquitude:

-- Et M. Rodin, o est-il donc?

-- Je ne sais pas, mademoiselle, rpondit la Mayeux en regardant
autour d'elle; il n'est plus l.

-- Cela est trange, dit Adrienne, disparatre si brusquement.

-- Quand je vous disais que c'tait un tratre! s'cria Dagobert
en frappant du pied avec rage; ils s'entendent tous...

-- Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela; mais
l'absence de M. Rodin n'en est pas moins regrettable, car, dans
cette circonstance difficile, grce  la position que M. Rodin a
occupe auprs de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-tre donner
d'utiles renseignements.

-- Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, dit
M. de Gernande, et j'tais revenu ici autant pour vous apprendre
le fcheux rsultat de mes recherches que pour demander  cet
homme de coeur et de droiture, qui a si courageusement dvoil
d'odieuses machinations, de nous clairer de ses conseils dans
cette circonstance.

Chose assez trange! depuis quelques instants Dagobert,
profondment absorb, n'apportait plus aucune attention aux
paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperut
mme pas du dpart de M. de Gernande, qui se retira aprs avoir
promis  Adrienne de ne rien ngliger pour arriver  connatre la
vrit au sujet de la disparition des orphelines.

Inquite de ce silence, voulant quitter  l'instant la maison et
engager Dagobert  l'accompagner, Adrienne aprs un coup d'oeil
d'intelligence chang avec la Mayeux, s'approchait du soldat,
lorsqu'on entendit au dehors de la chambre des pas prcipits et
une voix mle s'criant avec impatience:

-- O est-il? o est-il?  cette voix, Dagobert eut l'air de
s'veiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se prcipita
vers la porte. Elle s'ouvrit... Le marchal Simon y parut.



IV. Pierre Simon.

Le marchal Pierre Simon, duc de Ligny, tait de haute taille,
simplement vtu d'une redingote bleue ferme jusqu' la dernire
boutonnire, o se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait
voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d'un caractre
plus chevaleresque, que celle du marchal; il avait le front
large, le nez aquilin, le menton fermement accus, et le teint
brl par le soleil de l'Inde. Ses cheveux, coups trs ras,
grisonnaient sur les tempes; mais ses sourcils taient encore
aussi noirs que sa large moustache retombante; sa dmarche libre,
hardie, ses mouvements dcids, tmoignaient de son imptuosit
militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d'lan, la
chaleureuse cordialit de sa parole appelait la bienveillance et
la sympathie; aussi clair qu'intrpide, aussi gnreux que
sincre, on remarquait surtout en lui une mle fiert plbienne;
ainsi que d'autres sont fiers d'une haute naissance, il tait
fier, lui, de son obscure origine, parce qu'elle tait ennoblie
par le grand caractre de son pre, rpublicain rigide,
intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l'honneur,
l'exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec
reconnaissance le titre aristocratique dont l'empereur l'avait
dcor, Pierre Simon avait agi comme ces gens dlicats qui,
recevant d'une affectueuse amiti un don parfaitement inutile,
l'acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l'offre.
Le culte religieux de Pierre Simon envers l'empereur n'avait
jamais t aveugle; autant son dvouement, son ardent amour, pour
son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal... autant son
admiration fut grave et raisonne. Loin de ressembler  ces
traneurs de sabre qui n'aiment la bataille que pour la bataille,
non seulement le marchal Simon admirait son hros comme le plus
grand capitaine du monde, mais il l'admirait surtout parce qu'il
savait que l'empereur avait fait ou accept la guerre dans
l'espoir d'imposer un jour la paix au monde; car si la paix
consentie par la gloire et par la force est grande, fconde et
magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lchet
est strile, dsastreuse et dshonorante. Fils d'artisan, Pierre
Simon admirait encore l'empereur parce que cet imprial parvenu
avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et
que, se souvenant du peuple dont il tait sorti, il l'avait
fraternellement convi  jouir de toutes les pompes de
l'aristocratie et de la royaut.

* * * * *

Lorsque le marchal Simon entra dans la chambre, ses traits
taient altrs;  la vue de Dagobert, un clair de joie illumina
son visage; il se prcipita vers le soldat en lui tendant les
bras, et s'cria:

-- Mon ami!!! mon vieil ami!... Dagobert rpondit avec une muette
effusion  cette affectueuse treinte; puis le marchal, se
dgageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui
dit d'une voix si palpitante d'motion que ses lvres tremblaient:

-- Eh bien! tu es arriv  temps pour le 13 fvrier?

-- Oui, mon gnral... mais tout est remis  quatre mois...

-- Et...ma femme?... mon enfant?...

 cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tte et resta
muet...

-- Ils ne sont donc pas ici? demanda Pierre Simon avec plus de
surprise que d'inquitude. On m'a dit chez toi que ni ma femme ni
mon enfant n'y taient; mais que je te trouverais... dans cette
maison... Je suis accouru... ils n'y sont donc pas?

-- Mon gnral... dit Dagobert en devenant d'une grande pleur,
mon gnral...

Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son
front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s'arrtait
dans son gosier dessch.

-- Tu me fais... peur! s'cria Pierre Simon en devenant ple comme
son soldat et en le saisissant par le bras.

 ce moment Adrienne s'avana, les traits empreints de tristesse
et d'attendrissement; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle
voulut venir  son aide et dit  Pierre Simon d'une voix douce et
mue:

-- Monsieur le marchal... je suis Mlle de Cardoville... une
parente... de vos chres enfants.

Pierre Simon se retourna vivement, aussi frapp de l'blouissante
beaut d'Adrienne que des paroles qu'elle venait de prononcer...
Il balbutia dans sa surprise:

-- Vous, mademoiselle... parente... de _mes enfants_...

Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.

-- Oui, monsieur le marchal... _vos_ enfants... se hta de dire
Adrienne, et l'amour de ces deux charmantes soeurs jumelles...

-- Soeurs jumelles! s'cria Pierre Simon en interrompant Mlle de
Cardoville avec une explosion de joie impossible  rendre. Deux
filles au lieu d'une. Ah! combien leur mre doit tre heureuse!...

Puis il ajouta en s'adressant  Adrienne:

-- Pardon, mademoiselle, d'tre si peu poli, de vous remercier si
mal de ce que vous m'apprenez... mais vous concevez, il y a dix-
sept ans que je n'ai pas vu ma femme. J'arrive... et au lieu de
trouver deux tres  chrir... j'en trouve trois... De grce,
mademoiselle, je dsirerais savoir toute la reconnaissance que je
vous dois. Vous tes notre parente? Je suis sans doute ici chez
vous... Ma femme, mes enfants sont l... n'est-ce pas?...
Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise?
j'attendrai... mais, tenez, mademoiselle, j'en suis certain, vous
tes aussi bonne que belle... ayez piti de mon impatience...
prparez-les bien vite toutes les trois  me revoir.

Dagobert, de plus en plus mu, vitait les regards du marchal et
tremblait comme la feuille.

Adrienne baissait les yeux sans rpondre; son coeur se brisait 
la pense de porter un coup terrible au marchal Simon.

Celui-ci s'tonna bientt de ce silence; regardant tour  tour
Adrienne et le soldat d'un air d'abord inquiet et bientt alarm,
il s'cria:

-- Dagobert!... tu me caches quelque chose...

-- Mon gnral... rpondit-il en balbutiant, je vous assure...
je... je...

-- Mademoiselle, s'cria Pierre Simon, par piti, je vous en
conjure, parlez-moi franchement, mon anxit est horrible... Mes
premires craintes reviennent... Qu'y a-t-il?... Mes filles... ma
femme sont-elles malades? sont-elles en danger? Oh! parlez!
parlez!

-- Vos filles, monsieur le marchal, dit Adrienne, ont t un peu
souffrantes, par suite de leur long voyage; mais il n'y a rien
d'inquitant dans leur tat...

-- Mon Dieu!... c'est ma femme... alors... c'est ma femme qui est
en danger.

-- Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hlas!
il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux
anges qui vous restent.

-- Mon gnral, dit Dagobert d'une voix ferme et grave, je suis
venu de Sibrie... seul... avec vos deux filles.

-- Et leur mre! leur mre! s'cria Pierre Simon d'une voix
dchirante.

-- Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux
orphelines, rpondit le soldat.

-- Morte!... s'cria Pierre Simon avec accablement, morte!... Un
morne silence lui rpondit.

 ce coup inattendu, le marchal chancela, s'appuya au dossier
d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains.
Pendant quelques minutes on n'entendit que des sanglots touffs;
car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idoltrie,
pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de
cette histoire; mais, par un de ces singuliers compromis que
l'homme longtemps et cruellement prouv fait, pour ainsi dire,
avec la destine, Pierre Simon, fataliste comme toutes les mes
tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur aprs
tant d'annes de souffrances, n'avait pas un moment dout qu'il
retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la
destine lui devait, aprs de si grandes traverses. Au contraire
de certaines gens que l'habitude de l'infortune rend moins
exigeants, Pierre Simon avait compt sur un bonheur aussi complet
que l'avait t son malheur... Sa femme et ses enfants, telles
taient les seules conditions, uniques, indispensables de la
flicit qu'il attendait; sa femme et survcu  ses filles,
qu'elle ne les et pas plus remplaces pour lui qu'elles ne
remplaaient leur mre  ses yeux: faiblesse ou _cupidit _de
coeur, cela tait ainsi. Nous insistons sur cette singularit,
parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin
exerceront une grande influence sur l'avenir du marchal Simon.

Adrienne et Dagobert avaient respect la douleur accablante de ce
malheureux homme. Lorsqu'il eut donn un libre cours  ses larmes,
il redressa son mle visage, alors d'une pleur marbre, passa la
main sur ses yeux rougis, se leva et dit  Adrienne:

-- Pardonnez-moi, mademoiselle... je n'ai pu vaincre ma premire
motion... Permettez-moi de me retirer... J'ai de cruels dtails 
demander au digne ami qui n'a quitt ma femme qu' son dernier
moment... Veuillez avoir la bont de me faire conduire auprs de
mes enfants... de mes pauvres orphelines.

Et la voix du marchal s'altra de nouveau.

-- Monsieur le marchal, dit Mlle de Cardoville, tout  l'heure
encore nous attendions ici vos chres enfants... malheureusement
notre esprance a t trompe...

Pierre Simon regarda d'abord Adrienne sans lui rpondre, et comme
s'il ne l'avait pas entendue ou comprise.

-- Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas
encore dsesprer.

-- Dsesprer? rpta machinalement le marchal en regardant tour
 tour Mlle de Cardoville et Dagobert, dsesprer! et de quoi, mon
Dieu?

-- De revoir vos enfants, monsieur le marchal, dit Adrienne;
votre prsence,  vous leur pre... rendra les recherches bien
plus efficaces.

-- Les recherches!... s'cria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas
ici?

-- Non, monsieur, dit enfin Adrienne; on les a enleves 
l'affection de l'excellent homme qui les avait amenes du fond de
la Russie, et on les a conduites dans un couvent...

-- Malheureux! s'cria Pierre Simon en s'avanant menaant et
terrible vers Dagobert, tu me rpondras de tout...

-- Ah! monsieur, ne l'accusez pas! s'cria Mlle de Cardoville.

-- Mon gnral, dit Dagobert d'une voix brve mais douloureusement
rsigne, je mrite votre colre... c'est ma faute: forc de
m'absenter de Paris, j'ai confi les enfants  ma femme; son
confesseur lui a tourn l'esprit, lui a persuad que vos filles
seraient mieux dans un couvent que chez nous; elle l'a cru, elle
les y a laiss conduire; maintenant... on a dit au couvent qu'on
ne sait pas o elles sont; voil la vrit... Faites de moi ce que
vous voudrez... je n'ai qu' me taire et  endurer.

-- Mais c'est infme!... s'cria Pierre Simon en dsignant
Dagobert avec un geste d'indignation dsespre; mais  qui donc
se confier... si celui-l m'a tromp... mon Dieu!...

-- Ah! monsieur le marchal, ne l'accusez pas! s'cria Mlle de
Cardoville, ne le croyez pas: il a risqu sa vie, son honneur,
pour arracher vos enfants de ce couvent... et il n'est pas le seul
qui ait chou dans cette tentative; tout  l'heure encore un
magistrat... malgr le caractre, malgr l'autorit dont il est
revtu... n'a pas t plus heureux. Sa fermet envers la
suprieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont t
vaines: impossible jusqu' prsent de retrouver ces malheureuses
enfants.

-- Mais ce couvent, s'cria le marchal Simon en se redressant, la
figure ple et bouleverse par la douleur et la colre, ce
couvent, o est-il? Ces gens-l ne savent donc pas ce que c'est
qu'un pre  qui on enlve des enfants?

Au moment o le marchal Simon prononait ces paroles, tourn vers
Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut  la
porte, laisse ouverte. En entendant l'exclamation du marchal, il
tressaillit de surprise; un clair de joie diabolique claira son
sinistre visage, car il ne s'attendait pas  rencontrer Pierre
Simon si  propos.

Mlle de Cardoville fut la premire qui s'aperut de la prsence de
Rodin. Elle s'cria en courant  lui:

-- Ah! je ne me trompais pas... notre providence... toujours...
toujours...

-- Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en
leur montrant Pierre Simon, c'est votre pre.

-- Monsieur! s'cria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et
de Blanche, vos enfants!... les voil!...

Au moment o Simon se retournait brusquement, ses deux filles se
jetrent entre ses bras; il se fit un profond silence, et l'on
n'entendit plus que des sanglots entrecoups de baisers et
d'exclamations de joie.

-- Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait! dit
Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprs de
Rodin, qui, rest dans l'embrasure de la porte, o il s'appuyait,
semblait contempler cette scne avec un profond attendrissement.

Dagobert,  la vue de Rodin ramenant les enfants, d'abord frapp
de stupeur, n'avait pu faire un mouvement; mais, entendant les
paroles d'Adrienne et cdant  un lan de reconnaissance pour
ainsi dire insense, il se jeta  deux genoux devant le jsuite,
en joignant ses mains comme s'il et pri, et s'cria d'une voix
entrecoupe:

-- Vous m'avez sauv en ramenant ces enfants...

-- Ah! monsieur, soyez bni... dit la Mayeux en cdant 
l'entranement gnral.

-- Mes bons amis, c'est trop, dit Rodin, comme si tant d'motions
eussent t au-dessus de ses forces; mais c'est en vrit trop
pour moi, excusez-moi auprs du marchal... et dites-lui que je
suis assez pay par la vue de son bonheur.

-- Monsieur... de grce... dit Adrienne, que le marchal vous
connaisse, qu'il vous voie au moins!

-- Oh! restez... vous qui nous sauvez tous, s'cria Dagobert en
tchant de retenir Rodin de son ct.

-- La _Providence_, ma chre demoiselle, ne s'inquite plus du
bien qui est fait, mais du bien qui reste  faire... dit Rodin
avec un accent rempli de finesse et de bont. Ne faut-il pas 
cette heure songer au prince Djalma? Ma tche n'est pas finie, et
les moments sont prcieux. Allons, ajouta-t-il en se dgageant
doucement de l'treinte de Dagobert, allons, la journe a t
aussi bonne que je l'esprais: l'abb d'Aigrigny est dmasqu:
vous tes libre, ma chre demoiselle; vous avez retrouv votre
croix, mon brave soldat; la Mayeux est assure d'une protectrice,
M. le marchal embrasse ses enfants... je suis pour un peu dans
toutes ces joies-l... ma part est belle... mon coeur content...
Au revoir, mes amis, au revoir...

Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux  Adrienne, 
la Mayeux et  Dagobert, et disparut aprs leur avoir montr d'un
regard ravi le marchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux
filles de larmes et de baisers, les tenait troitement embrasses
et restait tranger  ce qui se passait autour de lui.

* * * * *

Une heure aprs cette scne, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le
marchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitt la
maison du docteur Baleinier.

* * * * *

En terminant cet pisode, deux mots de _moralit _ l'endroit des
_maisons d'alins _et des _couvents. _Nous l'avons dit, et nous
le rptons, la lgislation qui rgit la surveillance des maisons
d'alins nous parat insuffisante. Des faits rcemment ports
devant les tribunaux, d'autres d'une haute gravit qui nous ont
t confis, nous semblent videmment prouver cette insuffisance.
Sans doute il est accord aux magistrats toute latitude pour
visiter les maisons d'alins; cette visite leur est mme
recommande; mais _nous savons de source certaine _que les
nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le
personnel est d'ailleurs trs souvent hors de proportion avec les
travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement
rares qu'elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait
donc utile de crer des inspections au moins semi-mensuelles,
particulirement affectes  la surveillance des maisons d'alins
et composes d'un mdecin et d'un magistrat, afin que les
rclamations fussent soumises  un examen contradictoire. Sans
doute, la justice ne fait jamais dfaut lorsqu'elle est
suffisamment difie; mais combien de formalits, combien de
difficults pour qu'elle le soit, et surtout lorsque le malheureux
qui a besoin d'implorer son appui, se trouvant dans un tat de
suspicion, d'isolement, de squestration force, n'a pas au dehors
un ami pour prendre sa dfense et rclamer en son nom auprs de
l'autorit! N'appartient-il donc pas au pouvoir civil d'aller au-
devant de ces rclamations pour une surveillance priodique
fortement organise?

Et ce que nous disons des maisons d'alins doit s'appliquer peut-
tre plus imprieusement encore aux couvents de femmes, aux
sminaires et aux maisons habites par des congrgations. Des
griefs aussi trs rcents, trs vidents, et dont la France
entire a retenti, ont malheureusement prouv que la violence, que
les squestrations, que les traitements barbares, que les
dtournements de mineures, que l'emprisonnement illgal,
accompagn de tortures, taient des faits sinon frquents, du
moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des
hasards singuliers, d'audacieuses et cyniques brutalits, pour que
ces dtestables actions parvinssent  la connaissance du public.
Combien d'autres victimes ont t et sont peut-tre encore
ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, o nul regard
_profane _ne pntre, et qui, de par les immunits du clerg,
chappent  la surveillance du pouvoir civil! N'est-il pas
dplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi  une
inspection priodique, compose, si l'on veut, d'un aumnier, d'un
magistrat ou de quelque dlgu de l'autorit municipale?

S'il ne se passe rien que de licite, que d'humain, que de
charitable, dans ces tablissements, qui ont tout le caractre et
par consquent encourent toute la responsabilit des
tablissements publics, pourquoi cette rvolte, pourquoi cette
indignation courrouce du parti prtre, lorsqu'il s'agit de
toucher  ce qu'il appelle ses franchises?

Il y a quelque chose au-dessus des constitutions dlibres et
promulgues  Rome: c'est la loi franaise, la loi commune  tous
qui accorde protection, mais qui, en retour, impose  tous respect
et obissance.



V. L'Indien  Paris.

Depuis trois jours, Mlle de Cardoville tait sortie de chez le
docteur Baleinier. La scne suivante se passait dans une petite
maison de la rue Blanche, o Djalma avait t conduit au nom d'un
protecteur inconnu.

Que l'on se figure un joli salon rond, tendu d'toffe de l'Inde,
fond gris-perle  dessins pourpres, sobrement rehausss de
quelques fils d'or; le plafond, vers son milieu, disparat sous de
pareilles draperies noues et runies par un gros cordon de soie;
 chacun des deux bouts de ce cordon, retombant ingalement, est
suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de
filigrane d'or, d'un merveilleux travail. Par une de ces
ingnieuses combinaisons si communes dans les pays _barbares_, ces
lampes servent aussi de brle-parfums; de petites plaques de
cristal bleu, enchsses au milieu de chaque vide laiss par la
fantaisie des arabesques et claires par une lumire intrieure,
brillent d'un azur si limpide que ces lampes d'or semblent
constelles de saphirs transparents; de lgers nuages de vapeur
blanchtres s'lvent incessamment de ces deux lampes et rpandent
dans l'espace leur senteur embaume. Le jour n'arrive dans ce
salon (il est environ deux heures de releve) qu'en traversant une
petite serre chaude que l'on voit  travers une glace sans tain,
formant porte-fentre, et pouvant disparatre dans l'paisseur de
la muraille, en glissant le long de la rainure pratique au
plancher. Un store de Chine peut, en s'abaissant, cacher ou
remplacer cette glace.

Quelques palmiers nains, des musas et autres vgtaux de l'Inde,
aux feuilles paisses et d'un vert mtallique, disposs en
bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour
ainsi dire de fond  deux larges massifs diaprs de fleurs
exotiques, spars par un petit chemin dall en faence japonaise
jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour,
dj considrablement affaibli par le rseau de feuilles qu'il
traverse, prend une nuance d'une douceur singulire en se
combinant avec la lueur des lampes  parfums et les clarts
vermeilles de l'ardent foyer d'une haute chemine de porphyre
oriental.

Dans cette pice un peu obscure, tout imprgne de suaves senteurs
mles  l'odeur aromatique du tabac persan, un homme  chevelure
brune et pendante, portant une longue robe d'un vert sombre,
serre autour des reins par une ceinture bariole, est agenouill
sur un magnifique tapis de Turquie; il attise avec soin le
fourneau d'or d'un _houka;_ le flexible et le long tuyau de cette
pipe, aprs avoir droul ses noeuds sur le tapis, comme un
serpent d'carlate caill d'argent, aboutit entre les doigts
ronds et effils de Djalma, mollement tendu sur le divan.

Le jeune prince a la tte nue; ses cheveux de jais  reflets
bleutres, spars au milieu de son front, flottent onduleux et
doux autour de son visage et de son cou d'une beaut antique et
d'une couleur chaude, transparente, dore comme l'ambre et la
topaze; accoud sur un coussin, il appuie son menton sur la paume
de sa main droite; la large manche de sa robe, retombant presque
jusqu' la saigne, laisse voir sur son bras, rond comme celui
d'une femme, les signes mystrieux autrefois tatous dans l'Inde
par l'aiguille de l'trangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa
main gauche le bouquin d'ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique
cachemire blanc, dont la bordure palme de mille couleurs monte
jusqu' ses genoux, est serre  sa taille mince et cambre par
les larges plis d'un chle orange; le galbe lgant et pur de
l'une des jambes de cet Antinos asiatique,  demi dcouverte par
un pli de sa robe, se dessine sous une espce de gutre trs
juste, en velours cramoisi, brode d'argent, chancre sur le cou-
de-pied d'une petite mule de maroquin blanc  talon rouge.  la
fois douce et mle, la physionomie de Djalma exprime ce calme
mlancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes,
heureux privilgis qui, par un rare mlange, unissent l'indolence
mditative du rveur  la fougueuse nergie de l'homme d'action;
tantt dlicats, nerveux, impressionnables comme des femmes,
tantt dtermins, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et
cette comparaison semi-fminine applique au moral des Indiens et
des Arabes, tant qu'ils ne sont pas entrans par l'lan de la
bataille ou l'ardeur du carnage, peut aussi leur tre applique
presque physiquement; car si, de mme que les femmes de race pure,
ils ont les extrmits mignonnes, les attaches dlies, les formes
aussi fines que souples, cette enveloppe dlicate et souvent
charmante cache toujours des muscles d'acier, d'un ressort et
d'une vigueur toute virile.

Les longs yeux de Djalma, semblables  des diamants noirs
enchsss dans une nacre bleutre, errent machinalement des fleurs
exotiques au plafond; de temps  autre il approche de sa bouche le
bout d'ambre du houka; puis, aprs une lente aspiration,
entr'ouvrant ses lvres rouges, fermement dessines sur
l'blouissant mail de ses dents, il expire une petite spirale de
fume frachement aromatise par l'eau de rose qu'elle traverse.

-- Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouill
en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentus et
sinistres de Faringhea l'trangleur.

Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mpris oriental
pour certaines races, il ddaignt de rpondre au mtis, soit
qu'absorb dans ses rveries il ne l'et pas entendu.

L'trangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes
croises, les coudes appuys sur ses genoux, son menton dans ses
deux mains et les yeux incessamment fixs sur Djalma, il attendit
la rponse ou les ordres de celui dont le pre tait surnomm le
_Pre du Gnreux_.

Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinit du
meurtre avait-il accept ou recherch des fonctions si humbles?
Comment cet homme, d'une porte d'esprit peu vulgaire, cet homme
dont l'loquence passionne, dont l'nergie avaient recrut tant
de sides  la _bonne oeuvre_, s'tait-il rsign  une condition
si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de
l'aveuglement du jeune prince  son gard, pouvait offrir une si
belle proie  Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-
Sing? Comment enfin s'exposait-il  la frquente rencontre de
Rodin, dont il tait connu sous de fcheux antcdents?

La suite de ce rcit rpondra  ces questions. L'on peut seulement
dire  cette heure qu'aprs un long entretien qu'il avait eu la
veille avec Rodin, l'trangleur l'avait quitt, l'oeil baiss, le
maintien discret.

Aprs avoir gard le silence pendant quelque temps, Djalma, tout
en suivant du regard la bouffe de fume blanchtre qu'il venait
de lancer dans l'espace, s'adressant  Faringhea sans tourner les
yeux vers lui, lui dit dans ce langage  la fois hyperbolique et
concis assez familier aux Orientaux:

-- L'heure passe... le vieillard au coeur bon n'arrive pas... mais
il viendra... Sa parole est sa parole...

-- Sa parole est sa parole, monseigneur, rpta Faringhea d'un ton
affirmatif; quand il a t vous trouver, il y a trois jours, dans
cette maison o ces misrables, pour leurs mchants desseins, vous
avaient conduit tratreusement endormi, comme ils m'avaient
endormi moi-mme... moi, votre serviteur vigilant et dvou... il
vous a dit: L'ami inconnu qui vous a envoy chercher au chteau
de Cardoville m'adresse  vous, prince: ayez confiance, suivez-
moi; une demeure digne de vous est prpare. Il vous a dit
encore, monseigneur: Consentez  ne pas sortir de cette maison
jusqu' mon retour; votre intrt l'exige; dans trois jours vous
me reverrez, alors toute libert vous sera rendue... Vous avez
consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas
quitt cette maison.

-- Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car
cette solitude me pse... Il doit y avoir tant de choses  admirer
 Paris! Et surtout...

Djalma n'acheva pas et retomba dans sa rverie. Aprs quelques
moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout  coup 
Faringhea d'un ton de sultan impatient et dsoeuvr:

-- Parle-moi!

-- De quoi vous parler, monseigneur?

-- De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant ddain, en
attachant au plafond ses yeux  demi voils de langueur, une
pense me poursuit... je veux m'en distraire... parle-moi...

Faringhea jeta un coup d'oeil pntrant sur les traits du jeune
Indien; il les vit colors d'une lgre rougeur.

-- Monseigneur, dit le mtis, votre pense... je la devine...

Djalma secoua la tte sans regarder l'trangleur. Celui-ci reprit:

-- Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur...

-- Tais-toi, esclave... dit Djalma. Et il se retourna brusquement
sur le sofa, comme si l'on et touch le vif d'une blessure
douloureuse.

Faringhea se tut.

Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en
jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous
ses mains:

-- Tes paroles valent encore mieux que le silence... Maudites
soient mes penses, maudit soit mon esprit qui voque ces
fantmes!

-- Pourquoi fuir ces penses, monseigneur? Vous avez dix-neuf ans,
votre adolescence s'est tout entire passe  la guerre ou en
prison, et jusqu' ce jour vous tes rest aussi chaste que
Gabriel, ce jeune prtre chrtien, notre compagnon de voyage.

Quoique Faringhea ne se ft en rien dparti de sa respectueuse
dfrence envers le prince, celui-ci sentit une lgre ironie
percer  travers l'accent du mtis lorsqu'il pronona le mot
_chaste. _Djalma lui dit avec un mlange de hauteur et de vrit:

-- Je ne veux pas, auprs de ces civiliss, passer pour un
barbare, comme ils nous appellent... aussi je me glorifie d'tre
chaste.

-- Je ne vous comprends pas, monseigneur.

-- J'aimerai peut-tre une femme pure, comme l'tait ma mre
lorsqu'elle a pous mon pre... et ici, pour exiger la puret
d'une femme, il faut tre chaste comme elle...

 cette normit, Faringhea ne put dissimuler un sourire
sardonique.

-- Pourquoi ris-tu, esclave? dit imprieusement le jeune prince.

-- Chez les _civiliss... _comme vous dites, monseigneur, l'homme
qui se marierait dans toute la fleur de son innocence... serait
bless  mort par le ridicule.

-- Tu mens, esclave; il ne serait ridicule que s'il pousait une
jeune fille qui ne ft pas pure comme lui.

-- Alors, monseigneur, au lieu d'tre bless... il serait tu par
le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raill...

-- Tu mens... tu mens... ou, si tu dis vrai, qui t'a instruit?

-- J'avais vu des femmes parisiennes  l'le de France et 
Pondichry, monseigneur; puis, j'ai beaucoup appris pendant notre
traverse: je causais avec un jeune officier pendant que vous
causiez avec le jeune prtre.

-- Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civiliss exigent
des femmes une innocence qu'ils n'ont plus?

-- Ils en exigent d'autant plus qu'ils en ont moins, monseigneur.

-- Exiger ce qu'on n'accorde pas, c'est agir de matre  esclave;
et ici, de quel droit cela?

-- Du droit que prend celui qui fait le droit... c'est comme chez
nous, monseigneur.

-- Et les femmes, que font-elles?

-- Elles empchent les fiancs d'tre trop ridicules aux yeux du
monde lorsqu'ils se marient.

-- Et une femme qui trompe... ici, on la tue? dit Djalma se
redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard
farouche qui tincela tout  coup d'un feu sombre.

-- On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous: femme
surprise, femme morte.

-- Despotes comme nous, pourquoi les civiliss n'enferment-ils pas
comme nous leurs femmes pour les forcer  une fidlit qu'ils ne
gardent pas?

-- Parce qu'ils sont civiliss comme des barbares... et barbares
comme des civiliss, monseigneur.

-- Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d'un air
pensif.

Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon
son habitude, le langage quelque peu mystique et figur, familier
 ceux de son pays:

-- Oui, ce que tu me dis m'afflige, esclave... car deux gouttes de
rose du ciel se fondant ensemble dans le calice d'une fleur... ce
sont deux coeurs confondus dans un virginal et pur amour... deux
rayons de feu s'unissant en une seule flamme inextinguible, ce
sont les brlantes et ternelles dlices de deux amants devenus
poux.

Si Djalma parla des pudiques jouissances de l'me avec un charme
inexprimable, lorsqu'il peignit un bonheur moins idal, ses yeux
brillrent comme des toiles, il frissonna lgrement, ses narines
se gonflrent, l'or ple de son teint devint vermeil, et le jeune
prince retomba dans une rverie profonde.

Faringhea, ayant remarqu cette dernire motion, reprit:

-- Et si, comme le fier et brillant _oiseau-roi__[5]_ de notre
pays, le sultan de nos bois, vous prfriez  des amours uniques
et solitaires des plaisirs nombreux et varis; beau, jeune, riche
comme vous l'tes, monseigneur, si vous recherchiez ces
sduisantes Parisiennes, vous savez... ces voluptueux fantmes de
vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rves; si vous jetiez
sur elles des regards hardis comme un dfi, suppliants comme une
prire ou brlants comme un dsir, croyez-vous que bien des yeux 
demi voils ne s'enflammeraient pas au feu de vos prunelles! Alors
ce ne seraient plus les monotones dlices d'un unique amour...
chane pesante de notre vie; non, ce seraient les mille volupts
du harem... mais du harem peupl de femmes libres et fires, que
l'amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu'ici, il
ne peut exister pour vous d'excs... croyez-moi donc; ardent,
magnifique, c'est vous, fils de notre pays, qui deviendrez
l'amour, l'orgueil, l'idoltrie de ces femmes; et ces femmes, les
plus sduisantes du monde entier, n'auront bientt plus que pour
vous des regards languissants et passionns!

Djalma avait cout Faringhea avec un silence avide. L'expression
des traits du jeune Indien avait compltement chang: ce n'tait
plus cet adolescent mlancolique et rveur, invoquant le saint
souvenir de sa mre, et ne trouvant que dans la rose du ciel, que
dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la
chastet, l'amour qu'il rvait; ce n'tait mme plus le jeune
homme rougissant d'une ardeur pudique  la pense des dlices
permises d'une union lgitime. Non, non, les incitations de
Faringhea avaient fait clater tout  coup un feu souterrain: la
physionomie enflamme de Djalma, ses yeux tour  tour tincelants
et voils, l'inspiration mle et sonore de sa poitrine,
annonaient l'embrasement de son sang et le bouillonnement de ses
passions, d'autant plus nergiques qu'elles avaient t
jusqu'alors contenues. Aussi... s'lanant tout  coup du divan,
souple, vigoureux et lger comme un jeune tigre, Djalma saisit
Faringhea  la gorge en s'criant:

-- C'est un poison brlant que tes paroles!...

-- Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre rsistance,
votre esclave est votre esclave... Cette soumission dsarma le
prince.

-- Ma vie, vous appartient, rpta le mtis.

-- C'est moi qui t'appartiens, esclave! s'cria Djalma en le
repoussant. Tout  l'heure j'tais suspendu  tes lvres...
dvorant tes dangereux mensonges!...

-- Des mensonges, monseigneur!... Paraissez seulement  la vue de
ces femmes: leurs regards confirmeront mes paroles.

-- Ces femmes m'aimeraient... moi qui n'ai vcu qu' la guerre et
dans les forts!

-- En pensant que si jeune, vous avez dj fait une sanglante
chasse aux hommes et aux tigres... elles vous adoreront,
monseigneur.

-- Tu mens.

-- Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi
dlicate que les leurs, s'est si souvent trempe dans le sang
ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos
forts, votre carabine arme, votre poignard entre vos dents, vous
avez souri aux rugissements du lion ou de la panthre que vous
attendiez.

-- Mais je suis un sauvage... un barbare...

-- Et c'est pour cela qu'elles seront  vos pieds; elles se
sentiront  la fois effrayes et charmes en songeant  toutes les
violences,  toutes les fureurs,  tous les emportements de
jalousie, de passion et d'amour auxquels un homme de votre sang,
de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer... Aujourd'hui
doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent
et passionn... tel vous serez... tel il faut tre pour les
entraner... Oui, oui, qu'un cri de rage s'chappe entre deux
caresses, qu'elles retombent enfin brises, palpitantes de
plaisir, d'amour et de frayeur... et vous ne serez plus pour elles
un homme... mais un dieu...

-- Tu crois?... s'cria Djalma, emport malgr lui par la sauvage
loquence de l'trangleur.

-- Vous savez... vous sentez que je dis vrai, s'cria celui-ci en
tendant le bras vers le jeune Indien.

-- Eh bien, oui, s'cria Djalma le regard tincelant, les narines
gonfles, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts
et par bonds sauvages, je ne sais si j'ai ma raison ou si je suis
ivre, mais il me semble que tu dis vrai... oui, je le sens, on
m'aimera avec dlire, avec furie... parce que j'aimerai avec
dlire, avec furie... on frissonnera de bonheur et d'pouvante...
Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d'enivrant et de
terrible que cet amour...

En prononant ces mots, Djalma tait superbe d'imptueuse
sensualit; c'tait chose belle et rare, l'homme arriv pur et
contenu jusqu' l'ge o doivent se dvelopper dans toute leur
toute-puissante nergie les admirables instincts qui, comprims,
fausss ou pervertis, peuvent altrer la raison ou s'garer en
dbordements effrns, en crimes effroyables, mais qui, dirigs
vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur
violence mme, lever l'homme, par le dvouement et par la
tendresse, jusqu'aux limites de l'idal.

-- Oh! cette femme... cette femme... devant qui je tremblerai et
qui tremblera devant moi... o est-elle donc? s'cria Djalma dans
un redoublement d'ivresse. La trouverai-je jamais?

-- _Une_, c'est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa
froideur sardonique: qui cherche _une _femme la trouve rarement
dans ce pays; qui cherche _des _femmes est embarrass du choix.

* * * * *

Au moment o le mtis faisait cette impertinente rponse  Djalma,
on put voir  la petite porte du jardin de cette maison, porte qui
s'ouvrait sur une ruelle dserte, s'arrter une voiture _coup,
_d'une extrme lgance,  caisse bleu lapis et  train blanc
aussi rchampi de bleu; cette voiture tait admirablement attele
de beaux chevaux de sang bai dor  crins noirs; les cussons des
harnais taient d'argent ainsi que les boutons de la livre des
gens, livre bleu clair  collet blanc; sur la housse, aussi bleue
et galonne de blanc, ainsi que sur les panneaux des portires, on
voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que
cela est d'usage pour les jeunes filles.

Deux femmes taient dans cette voiture: Mlle de Cardoville et
Florine.



VI. Le rveil.

Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville  la porte du jardin
de la maison occupe par Djalma, il faut jeter un coup d'oeil
rtrospectif sur les vnements.

Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier,
tait alle s'tablir dans son htel de la rue d'Anjou. Pendant
les derniers mois de son sjour chez sa tante, Adrienne avait fait
secrtement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le
luxe et l'lgance venaient d'tre encore augments de toutes les
merveilles du pavillon de l'htel de Saint-Dizier.

Le _monde _trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de
l'ge et de la condition de Mlle de Cardoville et pris la
rsolution de vivre compltement seule, libre, et de tenir sa
maison ni plus ni moins qu'un garon majeur, une toute jeune veuve
ou un mineur mancip. Le _monde _faisait semblant d'ignorer que
Mlle de Cardoville possdait ce que ne possdent pas tous les
hommes majeurs et deux fois majeurs: un caractre ferme, un esprit
lev, un coeur gnreux, un sens trs droit et trs juste.
Jugeant qu'il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la
surveillance intrieure de sa maison, des personnes fidles,
Adrienne avait crit au rgisseur de la terre de Cardoville et 
sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immdiatement
 Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intendant,
et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du pre de
Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus
spirituels, jadis homme fort  la mode, mais toujours trs
connaisseur en toutes sortes d'lgance, avait conseill 
Adrienne d'agir en princesse et de prendre un cuyer, lui
indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien lev,
d'un ge plus que mr, qui, grand amateur de chevaux, aprs s'tre
ruin en Angleterre,  New-market, au Derby, et chez Tattersall[6],
avait t rduit, ainsi que cela arrive souvent  des gentlemen de
ce pays,  conduire les diligences  grandes guides, trouvant dans
ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire
son got pour les chevaux. Tel tait M. de Bonneville, le protg
du comte de Montbron. Par son ge et par ses habitudes de savoir-
vivre, cet cuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville  cheval
et, mieux que personne, surveiller l'curie et la tenue des
voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance; et,
grce  ses soins clairs, les attelages de Mlle de Cardoville
purent rivaliser avec ce qu'il y avait en ce genre de plus lgant
 Paris.

Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hb, Georgette et
Florine. Celle-ci avait d d'abord entrer chez la princesse de
Saint-Dizier, pour y continuer son rle de _surveillante _au
profit de la suprieure du couvent de Sainte-Marie; mais ensuite
de la nouvelle direction donne  l'affaire de Rennepont par
Rodin, il fut dcid que Florine, si la chose se pouvait,
reprendrait son service auprs de Mlle de Cardoville. Cette place
de confiance, mettant cette malheureuse crature  mme de rendre
d'importants et tnbreux services aux gens qui tenaient son sort
entre leurs mains, la contraignait  une trahison infme.
Malheureusement tout avait favoris cette machination. On le sait:
Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours aprs que
Mlle de Cardoville fut renferme chez le docteur Baleinier,
Florine, cdant  un mouvement de repentir, avait donn 
l'ouvrire des conseils trs utiles aux intrts d'Adrienne, en
faisant dire  Agricol de ne pas remettre  Mme de Saint-Dizier
les papiers qu'il avait trouvs dans la cachette du pavillon, mais
de ne les confier qu' Mlle de Cardoville elle-mme. Celle-ci,
instruite plus tard de ce dtail par la Mayeux, ressentit un
redoublement de confiance et d'intrt pour Florine, la reprit 
son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitt
d'une mission toute confidentielle, c'est--dire de surveiller les
arrangements de la maison loue pour l'habitation de Djalma.

Quant  la Mayeux, cdant aux sollicitations de Mlle de
Cardoville, et ne se voyant plus utile  la femme de Dagobert,
dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti  demeurer 
l'htel d'Anjou, auprs d'Adrienne, qui, avec cette rare sagacit
de coeur qui la caractrisait, avait confi  la jeune ouvrire,
qui lui servait aussi de secrtaire, le _dpartement _des secours
et aumnes.

Mlle de Cardoville avait d'abord song  garder auprs d'elle la
Mayeux, simplement  titre d'_amie_, voulant ainsi honorer et
glorifier en elle la sagesse dans le travail, la rsignation dans
la douleur, et l'intelligence dans la pauvret; mais, connaissant
la dignit naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison
que, malgr la circonspection dlicate avec laquelle cette
hospitalit toute fraternelle serait prsente  la Mayeux, celle-
ci n'y vt une aumne dguise; Adrienne prfra donc, toujours en
la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette
faon, la juste susceptibilit de l'ouvrire serait mnage,
puisqu'elle _gagnerait sa vie _en remplissant des fonctions qui
satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet,
la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission
que lui donnait Adrienne; sa cruelle exprience du malheur, la
bont de son me anglique, l'lvation de son esprit, sa rare
activit, sa pntration  l'endroit des douloureux secrets de
l'infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et
laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l'excellente
crature seconderait les gnreuses intentions de Mlle de
Cardoville.

* * * * *

Parlons maintenant des divers vnements qui, ce jour-l, avaient
prcd l'arrive de Mlle de Cardoville  la porte du jardin de la
maison de la rue Blanche.

Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre  coucher
d'Adrienne, hermtiquement ferms, ne laissaient pntrer aucun
rayon du jour dans cette pice, seulement claire par la lueur
d'une lampe sphrique en albtre oriental, suspendue au plafond
par trois longues chanes. Cette pice, termine en dme, avait la
forme d'une tente  huit pans coups; depuis la vote jusqu'au
sol, elle tait tendue de soie blanche, recouverte de longues
draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonne, et
retenues le long des murs par des embrasses fixes de distance en
distance  de larges patres d'ivoire. Deux portes, aussi
d'ivoire, merveilleusement incrustes de nacre, conduisaient,
l'une  la salle de bains, l'autre  la chambre de toilette, sorte
de petit temple lev au culte de la beaut, meubl comme il tait
au pavillon de l'htel de Saint-Dizier. Deux autres pans taient
occups par des fentres compltement caches sous des draperies;
en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent cisel,
une chemine de marbre pentlique, vritable neige cristallise,
dans laquelle on avait sculpt deux ravissantes cariatides et une
frise reprsentant des oiseaux et des fleurs; au-dessus de cette
frise, et fouille  jour dans le marbre avec une dlicatesse
extrme, tait une sorte de corbeille ovale, d'un contour
gracieux, qui remplaait la table de la chemine et tait garnie
d'une masse de camlias roses; leurs feuilles d'un vert clatant,
leurs fleurs d'une nuance lgrement carmine, taient les seules
couleurs qui vinssent accidenter l'harmonieuse blancheur de ce
rduit virginal. Enfin,  demi entour de flots de mousseline
blanche qui descendaient de la vote comme de lgers nuages, on
apercevait le lit trs bas et  pieds d'ivoire richement sculpt,
reposant sur le tapis d'hermine qui garnissait le plancher. Sauf
une plinthe, aussi d'ivoire admirablement travaille et rehausse
de nacre, ce lit tait partout doubl de satin blanc ouat et
piqu comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de
valenciennes, s'tant quelque peu drangs, dcouvraient l'angle
d'un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d'une lgre
couverture de moire, car il rgnait sans cesse dans cet
appartement une temprature gale et tide comme celle d'un beau
jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce mme
sentiment qui avait fait inscrire  Adrienne, sur un chef-d'oeuvre
d'orfvrerie, le nom de son _auteur _au lieu du nom de son
_vendeur_, elle avait voulu que tous ces objets, d'une somptuosit
si recherche, fussent confectionns par des artisans choisis
parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus
probes,  qui elle avait fait fournir les matires premires; de
la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d'oeuvre ce dont
auraient bnfici les intermdiaires en spculant sur leur
travail; cette augmentation de salaire considrable avait rpandu
quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles
ncessiteuses, qui, bnissant ainsi la magnificence d'Adrienne,
lui donnaient, disait-elle_, le droit de jouir de son luxe comme
d'une action juste et bonne. _Rien n'tait donc plus frais, plus
charmant  voir que l'intrieur de cette chambre  coucher.

Mlle de Cardoville venait de s'veiller; elle reposait au milieu
de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie
blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grce; jamais,
pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dors
(procd certain pour les conserver longtemps dans toute leur
magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient
les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses
plates dont elles formaient deux larges et pais bandeaux qui,
descendant assez pour cacher presque entirement sa petite oreille
dont on ne voyait que le lobe ros, allaient se rattacher  la
grosse natte enroule derrire la tte. Cette coiffure, emprunte
 l'antiquit grecque, seyait aussi  ravir aux traits si purs, si
fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que,
au lieu de dix-huit ans, on lui en et donn quinze  peine; ainsi
rassembls et encadrant troitement les tempes, ses cheveux,
perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque
bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient  et l sur
l'ondulation des tresses. Plonge dans cette torpeur matinale dont
la tide langueur est si favorable aux molles rveries, Adrienne
tait accoude sur son oreiller, la tte un peu flchie, ce qui
faisait valoir encore l'idal contour de son cou et de ses paules
nues; ses lvres souriantes, humides et vermeilles, taient, comme
ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans
une eau glace; ses blanches paupires voilaient  demi ses grands
yeux d'un noir brun et velout, qui tantt regardaient
languissamment le vide, tantt s'arrtaient avec complaisance sur
les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de
camlias.

Qui peindrait l'ineffable srnit du rveil d'Adrienne, rveil
d'une me si belle et si chaste dans un corps si chaste et si
beau! rveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaum
de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal
et blanc comme la neige immacule. Quelle croyance, quel dogme,
quelle formule, quel symbole religieux,  paternel,  divin
Crateur! donnera jamais une plus adorable ide de ton harmonieuse
et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'veillant ainsi
dans toute l'efflorescence de la beaut, dans toute la grce de la
pudeur dont tu l'as doue, cherche dans sa rveuse innocence le
secret de ce cleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme
en toutes les cratures,  toi qui n'es qu'amour ternel, que
bont infinie!

Les penses confuses qui depuis son rveil semblaient doucement
agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tte se pencha
sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses
traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de
mlancolie touchante. Son plus vif dsir tait accompli: elle
allait vivre indpendante et seule. Mais cette nature affectueuse,
dlicate, expansive et merveilleusement complte sentait que Dieu
ne l'avait pas comble des plus rares trsors pour les enfouir
dans une froide et goste solitude; elle sentait tout ce que
l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et  elle-mme et 
celui qui saurait tre digne d'elle. Confiante dans la vaillance,
dans la noblesse de son caractre, fire de l'exemple qu'elle
voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux
seraient fixs sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi
dire que trop sre d'elle-mme; loin de craindre de mal choisir,
elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son got
s'tait pur; puis, et-elle mme rencontr son idal, elle avait
une manire de voir  la fois si trange et pourtant si juste, si
extraordinaire et pourtant si sense, sur l'indpendance et sur la
dignit que la femme devait, selon elle, conserver  l'gard de
l'homme, que, inexorablement dcide  ne faire aucune concession
 ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait
jamais les conditions jusqu'alors inoues qu'elle lui imposerait.
En rappelant  son souvenir les _prtendants possibles _qu'elle
avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau
malheureusement trs rel trac par Rodin avec une verve caustique
au sujet des pouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un
certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait
donns, non pas en la flattant, mais en l'engageant  poursuivre
l'accomplissement d'un dessein vritablement grand, gnreux et
beau.

Le courant ou le caprice des penses d'Adrienne l'amena bientt 
songer  Djalma. Tout en se flicitant de remplir envers ce parent
de sang royal les devoirs d'une hospitalit royale, la jeune fille
tait loin de faire du prince le hros de son avenir. D'abord elle
se disait, non sans raison, que cet enfant  demi sauvage, aux
passions, sinon indomptables, du moins encore indomptes,
transport tout  coup au milieu d'une civilisation raffine,
tait invitablement destin  de violentes preuves,  de
fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans
le caractre rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas
de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgr l'intrt, ou plutt
 cause de l'intrt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'tait
fermement rsolue  ne pas se faire connatre  lui avant deux ou
trois mois, bien dcide en outre, si le hasard apprenait  Djalma
qu'elle tait sa parente,  ne pas le recevoir. Elle dsirait
donc, sinon l'prouver, du moins le laisser assez libre de ses
actes, de ses volonts, pour qu'il pt jeter le premier feu de ses
passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant,
l'abandonner sans dfense  tous les prils de la vie parisienne,
elle avait confidemment pri le comte de Montbron d'introduire le
prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de
l'clairer des conseils de sa longue exprience.

M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville
avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de
lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux
prises avec la fleur des lgantes et les _beaux _de Paris,
offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son
sauvage pupille.

-- Quant  moi, mon cher comte, avait-elle dit  M. de Montbron
avec sa franchise habituelle, ma rsolution est inbranlable; vous
m'avez dit vous-mme l'effet que va produire dans le monde
l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une
beaut surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant
de sa fort; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous
ajout; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre
avec un dvouement dont je suis effraye pour lui; or,
srieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de
paratre vouloir rivaliser de zle avec tant de belles dames qui
vont s'exposer intrpidement aux griffes de votre jeune tigre. Je
m'intresse fort  lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il
est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est
pas vtu  cette horrible mode europenne. Sans doute ce sont l
de rares qualits, mais elles ne suffisent pas jusqu' prsent 
me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon
nouvel ami, m'a donn,  propos de notre Indien, un conseil que
vous avez approuv, vous qui n'tes pas philosophe, mon cher
comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de
n'aller chez personne; ce qui d'abord m'pargnera srement
l'inconvnient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me
permettra de faire un choix rigoureux mme parmi ma socit
habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort
originale, et que l'on souponnera toutes sortes de mchants
secrets  pntrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me
manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure.

Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune
tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait rpondu:

-- Recevant  peu prs toutes les personnes de la socit o vous
l'aurez conduit, je trouverai trs piquant d'avoir ainsi sur lui
des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de
bien, certaines femmes beaucoup de mal... j'aurai bon espoir... En
un mot, l'opinion que je formerai en dmlant ainsi le vrai du
faux, fiez-vous  ma sagacit pour cela, abrgera ou prolongera,
ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin.

Telles taient encore les intentions de Mlle de Cardoville 
l'gard de Djalma, le jour mme o elle devait se rendre avec
Florine  la maison qu'il occupait; en un mot, elle tait
absolument dcide  ne pas se faire connatre  lui avant
quelques mois.

* * * * *

Adrienne, aprs avoir ce matin-l ainsi longtemps song aux
chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur,
tomba dans une nouvelle et profonde rverie. Cette ravissante
crature, pleine de vie, de sve et de jeunesse, poussa un lger
soupir, tendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tte,
tourne de profil sur son oreiller, et resta quelques moments
comme accable... comme anantie... Ainsi immobile sur les blancs
tissus qui l'enveloppaient, on et dit une admirable statue de
marbre se dessinant  demi sous une lgre couche de neige. Tout 
coup, Adrienne se dressa brusquement sur son sant, passa la main
sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la
sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut
sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite
chienne noir et feu  collier d'or, s'chappa avec des jappements
de joie. Hb parut sur le seuil de la chambre de bain.

Au fond de cette pice, claire par le haut, on voyait, sur un
tapis de cuir vert de Cordoue  rosaces d'or, une vaste baignoire
de cristal, en forme de conque allonge. Les trois seules soudures
de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous
l'lgante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui
s'lanaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent
cisel, et reprsentant des enfants et des dauphins se jouant au
milieu des branches de corail naturel et de coquilles azures.
Rien n'tait d'un plus riant effet que l'incrustation de ces
rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat
des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'levait de
l'eau tide, limpide et parfume, dont tait remplie la conque de
cristal, s'pandait dans la salle de bain, et entra comme un lger
brouillard dans la chambre  coucher.

Voyant Hb, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un
de ses bras nus et potels un long peignoir, Adrienne lui dit:

-- O est donc Florine, mon enfant?

-- Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a
fait demander pour quelque chose de trs press.

-- Et qui l'a fait demander?

-- La jeune personne qui sert de secrtaire  mademoiselle... Elle
tait sortie ce matin de trs bonne heure; aussitt son retour
elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue.

-- Cette absence est sans doute relative  quelque affaire
importante de mon anglique _ministre _des secours et aumnes, dit
Adrienne en souriant et en songeant  la Mayeux.

Puis elle fit signe  Hb de s'approcher de son lit.

* * * * *

Environ deux heures aprs son lever, Adrienne s'tant fait, comme
de coutume, habiller avec une rare lgance, renvoya ses femmes et
demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une dfrence marque, la
recevant toujours seule.

La jeune ouvrire entra prcipitamment, le visage ple, mue, et
lui dit d'une voix tremblante:

-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments taient fonds; on vous
trahit...

-- De quels pressentiments parlez-vous, ma chre enfant? dit
Adrienne surprise, et qui me trahit?

-- M. Rodin... rpondit la Mayeux.



VII. Les doutes.

En entendant l'accusation porte par la Mayeux contre Rodin, Mlle
de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel tonnement.

Avant de poursuivre cette scne, disons que la Mayeux avait quitt
ses pauvres vieux vtements, et tait habille de noir avec autant
de simplicit que de got. Cette triste couleur semblait dire son
renoncement  toute vanit humaine, le deuil ternel de son coeur
et les austres devoirs que lui imposait son dvouement  toutes
les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large
col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze  rubans
gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns,
encadrait son mlancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains
longues et fluettes, prserves du froid par des gants, n'taient
plus, comme nagure, violettes et marbres, mais d'une blancheur
presque diaphane.

Les traits altrs de la Mayeux exprimaient une vive inquitude.
Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'cria:

-- Que dites-vous?...

-- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.

-- Lui!... C'est impossible...

-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas
trompe.

-- Vos pressentiments?

-- La premire fois que je me suis trouve en prsence de
M. Rodin, malgr moi j'ai t saisie de frayeur; mon coeur s'est
douloureusement serr... et j'ai craint... pour vous...
mademoiselle.

-- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour
vous, ma pauvre amie?

-- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a t mon premier mouvement,
et cette frayeur tait si invincible que, malgr la bienveillance
que M. Rodin me tmoignait pour ma soeur, il m'pouvantait
toujours.

-- Cela est trange. Mieux que personne je comprends l'influence
presque irrsistible des sympathies ou des aversions... mais dans
cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne aprs un moment de
rflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupons se
sont-ils changs en certitude?

-- Hier, j'tais alle porter  ma soeur Cphyse le secours que
M. Rodin m'avait donn pour elle au nom d'une personne
charitable... Je ne trouvai pas Cphyse chez l'amie qui l'avait
recueillie. Je priai la portire de la maison de prvenir ma soeur
que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais
pardonnez-moi, mademoiselle, quelques dtails sont ncessaires.

-- Parlez, parlez, mon amie.

-- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la
pauvre Mayeux trs embarrasse, en baissant les yeux et en
rougissant, ne mne pas une conduite trs rgulire. Une personne
avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nomme
M. Dumoulin, lui avait appris le vritable nom de M. Rodin, qui,
occupant dans cette maison un pied--terre, s'y faisait appeler
M. Charlemagne.

-- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier,
revenant sur cette circonstance, il m'a expliqu la ncessit o
il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement
dans ce quartier cart... et je n'ai pu que l'approuver.

-- Eh bien! hier M. Rodin a reu chez lui M. l'abb d'Aigrigny!

-- L'abb d'Aigrigny! s'cria Mlle de Cardoville.

-- Oui, mademoiselle, il est rest deux heures enferm avec
M. Rodin.

-- Mon enfant, on vous aura trompe.

-- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abb d'Aigrigny tait
venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait
laiss chez la portire son nom crit sur du papier, avec ces
mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je
vous ai parl, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui
regarde M. Rodin semble assez mystrieux, elle a eu la curiosit
d'attendre M. l'abb d'Aigrigny chez la portire pour le voir
entrer, et en effet, deux heures aprs, il est revenu et a trouv
M. Rodin chez lui.

-- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible,
il y a erreur...

-- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette
rvlation tait grave, j'ai pri la jeune fille de me faire  peu
prs le portrait de l'abb d'Aigrigny.

-- Eh bien?

-- L'abb d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il
est d'une taille haute et lance, vtu simplement, mais avec
soin; ses yeux sont gris, trs grands et trs perants, ses
sourcils pais, ses cheveux chtains, sa figure compltement rase
et sa tournure trs dcide.

-- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle
entendait. Ce signalement est exact.

-- Tenant  avoir le plus de dtails possible, reprit la Mayeux,
j'ai demand  la portire si M. Rodin et l'abb d'Aigrigny
semblaient courroucs l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus
sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abb avait
seulement dit  M. Rodin, en le quittant  la porte de la maison:
Demain... je vous crirai... c'est convenu...

-- Est-ce donc un rve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux
mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter
de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui
vous a envoye lui-mme dans cette maison, pour y porter des
secours  votre soeur; il se serait donc ainsi expos  voir
pntrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abb d'Aigrigny!
Pour un tratre, ce serait bien maladroit.

-- Il est vrai, j'ai fait aussi cette rflexion. Et cependant la
rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaante pour vous,
mademoiselle, que je suis revenue dans une grande pouvante.

Les caractres d'une extrme loyaut se rsignent difficilement 
croire aux trahisons; plus elles sont infmes, plus ils en
doutent; le caractre d'Adrienne tait de ce nombre, et, de plus,
une des qualits de son esprit tait la rectitude: aussi, bien que
trs impressionne par le rcit de la Mayeux, elle reprit:

-- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas  tort, ne nous htons
pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux  nous clairer
par le raisonnement: rappelons les faits.

M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a
devant moi port plainte contre l'abb d'Aigrigny; il a par ses
menaces oblig la suprieure du couvent  lui rendre les filles du
marchal Simon; il est parvenu  dcouvrir la retraite du prince
Djalma; il a excut mes intentions au sujet de mon jeune parent;
hier encore il m'a donn les plus utiles conseils... Tout ceci est
bien rel, n'est-ce pas?

-- Sans doute, mademoiselle.

-- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une
arrire-pense, qu'il espre tre gnreusement rmunr par nous,
soit: mais jusqu' prsent, son dsintressement a t complet...

-- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, oblige
comme Adrienne, de se rendre  l'vidence des faits accomplis.

--  cette heure, examinons la possibilit d'une trahison. Se
runir  l'abb d'Aigrigny pour me trahir: o? comment? sur quoi?
Qu'ai-je  craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abb d'Aigrigny
et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir  rendre un compte  la
justice du mal qu'ils m'ont fait?

-- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de
deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'loignement?...
D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et
puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule  penser ainsi...

-- Comment cela?

-- Ce matin, en entrant, j'tais si mue, que Mlle Florine m'a
demand la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien
elle vous est attache.

-- Il est impossible de m'tre plus dvoue; rcemment encore,
vous m'avez vous-mme appris le service signal qu'elle m'a rendu
pendant ma squestration chez M. Baleinier.

-- Eh bien! mademoiselle, ce matin,  mon retour, croyant
ncessaire de vous faire avertir le plus tt possible, j'ai tout
dit  Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-tre, elle a t
effraye du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Aprs un
moment de rflexion, elle m'a dit: Il est, je crois, inutile
d'veiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison
deux ou trois heures plus tt ou plus tard, peu importe; pendant
ces trois heures, je pourrai peut-tre dcouvrir quelque chose.
J'ai une ide que je crois bonne; excusez-moi auprs de
mademoiselle, je reviens bientt... Puis Mlle Florine a fait
demander une voiture, et elle est sortie.

-- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en
souriant, car la rflexion la rassurait compltement; mais, dans
cette circonstance, je crois que son zle et son bon coeur l'ont
gare, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes
deux tourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici song  une
chose qui nous aurait  l'instant rassures?

-- Comment donc, mademoiselle?

-- L'abb d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera
venu le chercher jusque dans ce rduit pour lui demander merci. Ne
trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement
satisfaisante, mais la seule raisonnable?

-- Peut-tre, mademoiselle, dit la Mayeux aprs un moment de
rflexion. Oui, cela est probable...

Puis, aprs un nouveau silence, et comme si elle et cd  une
conviction suprieure  tous les raisonnements possibles, elle
s'cria:

-- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous
trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que
j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs
pour ne pas tre vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne
devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur,
pour que moi, je ne devine pas  mon tour les dangers qui vous
menacent?

-- Que dites-vous? qu'ai-je donc devin? reprit Mlle de Cardoville
involontairement mue, et frappe de l'accent convaincu et alarm
de la Mayeux, qui reprit:

-- Ce que vous avez devin? Hlas! toutes les ombrageuses
susceptibilits d'une malheureuse crature  qui le sort a fait
une vie  part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis
tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois;
car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me
faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des
fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que
j'ai si longtemps partages? Qui vous a dit, lorsque vous avez
voulu me faire dsormais asseoir  votre table, comme _votre amie,
_moi, pauvre ouvrire, en qui vous vouliez glorifier le travail,
la rsignation et la probit, qui vous a dit, lorsque je vous
rpondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce
n'tait pas une fausse modestie, mais la conscience de ma
difformit ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit
que sans cela j'aurais accept avec fiert au nom de mes soeurs du
peuple? Car vous m'avez rpondu ces touchantes paroles: Je
comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie
qui le dicte, mais un sentiment de dignit que j'aime et que je
respecte. Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une
animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une
petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la
splendeur m'blouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez
daign choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop
beau que vous m'avez destin? Qui vous a dit encore que, sans
envier l'lgance des charmantes cratures qui vous entourent et
que j'aime dj parce qu'elles vous aiment, je me sentirais
toujours, par une comparaison involontaire, embarrasse, honteuse
devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours
song  les loigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?...
Oui, qui vous a enfin rvl toutes les pnibles et secrtes
susceptibilits d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui
vous les a rvles? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur
infinie, pourvoit  la cration des mondes, et qui sait aussi
paternellement s'occuper du pauvre petit insecte cach dans
l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur
que vous devinez si bien s'lve  son tour jusqu' la divination
de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont
l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux,
ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chrissent... Cet
instinct, Dieu me l'a donn... On vous trahit, vous dis-je... on
vous trahit!

Et la Mayeux, le regard anim, les joues lgrement colores par
l'motion, accentua si nergiquement ces derniers mots, les
accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, dj
branle par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint 
partager ses apprhensions. Puis, quoiqu'elle et dj t  mme
d'apprcier l'intelligence suprieure, l'esprit remarquable de
cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait
entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'loquence, touchante
loquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des
sentiments. Cette circonstance ajouta encore  l'impression que
ressentait Adrienne. Au moment o elle allait rpondre  la
Mayeux, on frappa  la porte du salon o se passait cette scne,
et Florine entra.

En voyant la physionomie alarme de sa camriste, Mlle de
Cardoville lui dit vivement:

-- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'o viens-tu, mon
enfant?

-- De l'htel de Saint-Dizier, mademoiselle.

-- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

-- Ce matin, mademoiselle (et Florine dsigna la Mayeux) m'a
confi ses soupons, ses inquitudes... je les ai partags. La
visite de M. l'abb d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait dj
fort grave; j'ai pens que, si M. Rodin s'tait rendu depuis
quelques jours  l'htel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de
doutes sur sa trahison...

-- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquite. Eh bien?

-- Mademoiselle m'ayant charge de surveiller le dmnagement du
pavillon, il y restait diffrents objets; pour me faire ouvrir
l'appartement, il fallait m'adresser  Mme Grivois; j'avais donc
prtexte de retourner  l'htel.

-- Ensuite... Florine... ensuite?

-- Je tchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut
en vain.

-- Elle se dfiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait
s'y attendre.

-- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin 
l'htel depuis quelque temps... Elle rpondit vasivement. Alors,
dsesprant de rien savoir, reprit Florine, je quittai
Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirt aucun soupon, je
me rendais au pavillon, lorsqu'en dtournant une alle, que vois-
je?  quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du
jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrtement
ainsi.

-- Mademoiselle! vous l'entendez, s'cria la Mayeux joignant les
mains d'un air suppliant; rendez-vous  l'vidence...

-- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'cria Mlle de
Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout 
coup d'une indignation vhmente; puis elle ajouta d'une voix
lgrement altre: Continue, Florine.

--  la vue de M. Rodin, je m'arrtai, reprit Florine, et reculant
aussitt, je gagnai le pavillon sans tre vue, j'entrai vite dans
le petit vestibule de la rue. Ses fentres donnent auprs de la
porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermes, je
vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes
aprs, il y monta en disant au cocher: Rue Blanche, numro 39.

-- Chez le prince!... s'cria Mlle de Cardoville.

-- Oui, mademoiselle.

-- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en
rflchissant.

-- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi
le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa
victime.

-- Infamie!... infamie!... infamie! s'cria tout  coup Mlle de
Cardoville en se levant, les traits contracts par une douloureuse
colre... Une trahison pareille!... Ah! ce serait  douter de
tout... ce serait  douter de soi-mme.

-- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la
Mayeux en frissonnant.

-- Mais alors, pourquoi m'avoir sauve, moi et les miens, avoir
dnonc l'abb d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vrit,
la raison s'y perd... C'est un abme... Oh! c'est quelque chose
d'affreux que le doute!

-- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dvou
sur sa matresse, j'avais song  un moyen qui permettrait 
mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas
une minute  perdre.

-- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec
surprise.

-- M. Rodin va tre bientt seul avec le prince, dit Florine.

-- Sans doute, dit Adrienne.

-- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur
la serre chaude... C'est l qu'il recevra M. Rodin.

-- Ensuite? reprit Adrienne.

-- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'aprs les ordres
de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant
dans une ruelle; c'est par l que le jardinier entre chaque matin,
afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service
termin, il ne revient pas de la journe...

-- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en
regardant Florine, de plus en plus surprise.

-- Les massifs de plantes sont disposs de telle faon qu'il me
semble que, mme lors que le store qui peut cacher la glace
sparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaiss, on
pourrait, je crois, sans tre vu, s'approcher assez pour entendre
ce qui se dit dans cette pice... C'est toujours par la porte de
la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller
l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre...
Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure,
mademoiselle peut savoir  quoi s'en tenir sur M. Rodin... car,
s'il trahit le prince... il la trahit aussi.

-- Que dis-tu? s'cria Mlle de Cardoville.

-- Mademoiselle part  l'instant avec moi; nous arrivons  la
porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de prcaution, et si
l'occasion me parat favorable... je reviens...

-- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et
interrompant Florine, vous n'y songez pas...

-- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux
d'un air confus et dsol: vous conserviez quelques soupons... ce
moyen me semblait le seul qui pt ou les confirmer ou les
dtruire.

-- S'abaisser jusqu' aller surprendre un entretien? Jamais,
reprit Adrienne.

-- Mademoiselle, dit tout  coup la Mayeux, pensive depuis quelque
temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce
moyen est pnible... mais lui seul pourra vous fixer peut-tre 
tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgr l'vidence des
faits, malgr la presque certitude de mes pressentiments, les
apparences les plus accablantes peuvent tre trompeuses. C'est moi
qui la premire ai accus M. Rodin auprs de vous... Je ne me
pardonnerais de ma vie de l'avoir accus  tort... Sans doute...
il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pnible d'pier...
de surprendre une conversation...

Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-mme, la
Mayeux, ajouta, en tchant de retenir les larmes de honte qui
voilaient ses yeux:

-- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-tre,
mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est
effrayant... j'irai... si vous voulez...  votre place... pour...

-- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'cria Mlle de Cardoville
en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire,  vous,
ma pauvre amie, et dans mon seul intrt... ce qui me semble
dgradant... Jamais!...

Puis, s'adressant  Florine:

-- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture 
l'instant.

-- Vous consentez! s'cria Florine en joignant les mains, sans
chercher  contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides
de larmes.

-- Oui, je consens, rpondit Adrienne d'une voix mue; si c'est
une guerre... une guerre acharne qu'on veut me faire, il faut s'y
prparer... et il y aurait, aprs tout, faiblesse et duperie  ne
pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette dmarche me
rpugne, me cote; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des
soupons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de
prvenir peut-tre de grands maux. Puis, pour des raisons fort
importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut
tre pour moi doublement dcisif, quant  la confiance ou 
l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite,
Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu
m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie,
ajouta-t-elle en s'adressant  la Mayeux.

* * * * *

Une demi-heure aprs cet entretien, la voiture d'Adrienne
s'arrtait, ainsi qu'on l'a vu,  la petite porte du jardin de la
rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientt dire 
sa matresse:

-- Le store est baiss, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans
le salon o est le prince...

Mlle de Cardoville assista donc, invisible,  la scne suivante,
qui se passa entre Rodin et Djalma.



VIII. La lettre.

Quelques instants avant l'entre de Mlle de Cardoville dans la
serre chaude, Rodin avait t introduit par Faringhea auprs du
prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionne o
l'avaient plong les paroles du mtis, ne paraissait pas
s'apercevoir de l'arrive du jsuite.

Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air
presque gar, fit un signe interrogatif  Faringhea, qui rpondit
aussi  la drobe et de la manire symbolique que voici: aprs
avoir pos son index sur son coeur et sur son front, il montra du
doigt l'ardent brasier qui brlait dans la chemine; cette
pantomime signifiait que la tte et le coeur de Djalma taient en
feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de
satisfaction effleura ses lvres blafardes; puis il dit tout haut
 Faringhea:

-- Je dsire tre seul avec le prince... Baissez le store, et
veillez  ce que nous ne soyons pas interrompus...

Le mtis s'inclina, alla toucher un ressort plac auprs de la
glace sans tain, et elle rentra dans l'paisseur de la muraille 
mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le mtis
quitta le salon. Ce fut donc peu de temps aprs sa sortie que Mlle
de Cardoville et Florine arrivrent dans la serre chaude; elle
n'tait plus spare de la pice o se trouvait Djalma que par
l'paisseur transparente du store de soie blanche brode de grands
oiseaux de couleur.

Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla
rappeler le jeune Indien  lui-mme; ses traits, encore lgrement
anims, avaient cependant repris leur expression de calme et de
douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda
autour de lui, comme s'il sortait d'une rverie profonde; puis,
s'avanant vers Rodin d'un air  la fois respectueux et confus, il
lui dit, en employant une appellation habituelle  ceux de son
pays envers les vieillards:

-- Pardon, mon pre... Et toujours selon la coutume pleine de
dfrence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre
la main de Rodin pour la porter  ses lvres, hommage auquel le
jsuite se droba en se reculant d'un pas.

-- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il 
Djalma.

-- Quand vous tre entr, je rvais; je ne suis pas tout de suite
venu  vous... Encore pardon, mon pre.

-- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons,
si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canap... et
mme votre pipe, si le coeur vous en dit.

Mais Djalma, au lieu de se rendre  l'invitation de Rodin et de
s'tendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un
fauteuil, malgr les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi
qu'il appelait le jsuite.

-- En vrit, vos formalits me dsolent, mon cher prince, lui dit
Rodin; vous tes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins
nous dsirons que vous croyiez y tre.

-- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une
voix douce et grave. Vos bonts me rappellent mon pre... et celui
qui l'a remplac auprs de moi, ajouta l'Indien en songeant au
marchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laiss
ignorer l'arrive.

Aprs un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon,
en tendant sa main  Rodin:

-- Vous voil, je suis heureux.

-- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous
dsemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais pri de vous
soumettre  cette petite rclusion volontaire, absolument dans
votre intrt.

-- Demain je pourrai sortir?

-- Aujourd'hui mme, mon cher prince. Le jeune Indien rflchit un
instant, et reprit:

-- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne
m'appartient pas?

-- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... rpondit
Rodin.

 ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus
nobles sentiments se peignirent tout  coup sur cette mobile et
charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent lgrement
humides; aprs un nouveau silence il se leva, disant  Rodin d'une
voix mue:

-- Venez.

-- O cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris.

-- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long.

-- Permettez, cher prince... permettez... j'ai  ce sujet bien des
choses  vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit
docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:

-- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutt vous avez _un
_ami; les amis sont rares.

-- Mais vous?

-- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi
que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas...
et qui dsire vous rester inconnu...

-- Pourquoi?

-- Pourquoi? rpondit Rodin un peu embarrass, parce que le
bonheur qu'il prouve  vous donner des preuves de son amiti...
est au prix de ce mystre.

-- Pourquoi se cacher quand on fait le bien?

-- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.

-- Je profite de cette amiti; pourquoi se cacher de moi?

Les _pourquoi _ritrs du jeune Indien semblaient assez
dsorienter Rodin, qui reprit cependant:

-- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-
tre sa tranquillit compromise s'il tait connu...

-- S'il tait connu... pour mon ami?

-- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitt
une expression de dignit triste; il releva firement la tte, et
dit d'une voix hautaine et svre:

-- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je
dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalit que des gens dont
je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison.

Et ce disant, Djalma se leva si rsolument que Rodin s'cria:

-- Mais coutez-moi donc, mon cher prince... vous tes, permettez-
moi de vous le dire, d'une ptulance, d'une susceptibilit
incroyables... Quoique nous ayons tch de vous rappeler votre
beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en
plein Paris; cette considration doit un peu modifier votre
manire de voir; je vous en conjure, coutez-moi.

Djalma, malgr sa complte ignorance de certaines conventions
sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se
rendre  la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les
paroles de Rodin le calmrent. Avec cette modestie ingnue dont
les natures pleines de force et de gnrosit sont presque
toujours doues, il rpondit doucement:

-- Mon pre, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays...
ici... les habitudes sont diffrentes: je vais rflchir.

Malgr sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois drout
par les allures sauvages et l'imprvu des ides du jeune Indien.
Aussi le vit-il,  sa grande surprise, rester pensif pendant
quelques minutes; aprs quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais
fermement convaincu:

-- Je vous ai obi, j'ai rflchi, mon pre.

-- Eh bien, mon cher prince?

-- Dans aucun pays du monde, sous aucun prtexte, un homme
d'honneur qui a de l'amiti pour un autre homme d'honneur ne doit
la cacher.

-- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amiti?... dit
Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.

Djalma regarda le jsuite avec un tonnement ddaigneux, et ne
rpondit pas.

-- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux
doit braver le danger, soit; mais si c'tait vous que le danger
menat, dans le cas o cette amiti serait dcouverte, cet homme
d'honneur ne serait-il pas excusable, louable mme, de vouloir
rester inconnu?

-- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier
par lchet...

-- Cher prince, coutez-moi.

-- Adieu, mon pre.

-- Rflchissez...

-- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en
marchant vers la porte.

-- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'cria Rodin,
pouss  bout et courant  lui, car il craignait rellement de
voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.

Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrta brusquement.

-- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il
s'agit d'une femme?

-- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin;
comprendriez-vous sa rserve, le secret dont elle est oblige
d'entourer les preuves d'affection qu'elle dsire vous donner?

-- Une femme? rpta Djalma d'une voix tremblante en joignant les
mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un
saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une
Parisienne?

-- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez  cette
indiscrtion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une...
vritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus,
et dont le... grand ge mrite tous vos respects.

-- Elle est bien vieille? s'cria le pauvre Djalma, dont le rve
charmant disparaissait tout  coup.

-- Elle serait mon ane de quelques annes, rpondit Rodin avec
un sourire ironique, s'attendant  voir le jeune homme exprimer
une sorte de dpit comique ou de regret courrouc.

Il n'en fut rien.  l'enthousiasme amoureux, passionn, qui avait
un instant clat sur les traits du prince, succda une expression
respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement
et lui dit d'une voix mue:

-- Cette femme est donc pour moi une mre? Il est impossible de
rendre avec quel charme  la fois pieux, mlancolique et tendre
l'Indien accentua le mot _une mre_.

_-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame
veut tre une mre pour vous... Mais je ne puis pas rvler la
cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi,
certes, cette affection est sincre; la cause en est honorable; si
je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets
des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrs.

-- Cela est juste, et son secret sera sacr pour moi; sans la
voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le
voir...

-- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les
intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera
toujours  votre disposition si vous vous y plaisez, des
domestiques franais, une voiture et des chevaux seront  vos
ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme
un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laiss dans la chambre
voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une
somme pareille vous sera compte; si elle ne suffit pas pour ce
que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on
l'augmentera...

 un mouvement de Djalma, Rodin se hta d'ajouter:

-- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre
dlicatesse doit tre parfaitement en repos. D'abord... on accepte
tout d'une mre... puis, comme dans trois mois environ, vous serez
mis en possession d'un norme hritage, il vous sera facile, si
cette obligation vous pse (et c'est  peine si la somme, au pis
aller, s'lvera  quatre ou cinq mille louis), il vous sera
facile de rembourser ces avances; ne mnagez donc rien;
satisfaites  toutes vos fantaisies... on dsire que vous
paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paratre
le fils d'un roi surnomm le _Pre du Gnreux. _Ainsi, encore une
fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse
dlicatesse... si cette somme ne vous suffit pas.

-- Je demanderai... davantage; ma mre a raison... un fils de roi
doit vivre en roi.

Telle fut la rponse que fit l'Indien, avec une simplicit
parfaite, sans paratre tonn le moins du monde de ces offres
fastueuses; et cela devait tre: Djalma et fait ce qu'on faisait
pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue
magnificence et de splendide hospitalit des princes indiens.
Djalma avait t aussi mu que reconnaissant en apprenant qu'une
femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle
voulait l'entourer, il l'acceptait sans tonnement et sans
scrupule. Cette _rsignation _fut une autre dconvenue pour Rodin,
qui avait prpar plusieurs excellents arguments pour engager
l'Indien  accepter.

-- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le
jsuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et
que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous
disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le
comte de Montbron, vieillard rempli d'exprience et appartenant 
la plus haute socit, vous prsentera dans l'lite des maisons de
Paris...

-- Pourquoi ne m'y prsentez-vous pas, vous, mon pre?

-- Hlas! mon cher prince, regardez-moi donc... dites-moi si ce
serait l mon rle... Non, non, je vis seul et retir. Et puis,
ajouta Rodin aprs un silence en attachant sur le jeune prince un
regard pntrant, attentif et curieux, comme s'il et voulu le
soumettre  une sorte d'exprimentation par les paroles suivantes,
et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux  mme que moi,
dans le monde o il va... de vous clairer sur les piges que l'on
pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis... vous le
savez, de lches ennemis, qui ont abus d'une manire infme de
votre confiance, qui se sont raills de vous. Et comme
malheureusement leur puissance gale leur mchancet, il serait
peut-tre prudent  vous de tcher de les viter... de les fuir...
au lieu de leur rsister en face.

Au souvenir de ses ennemis,  la pense de les fuir, Djalma
frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout  coup
d'une pleur livide; ses yeux dmesurment ouverts, et dont la
prunelle se cercla ainsi de blanc, tincelrent d'un feu sombre;
jamais le mpris, la haine, la soif de la vengeance, n'clatrent
plus terribles sur une face humaine... Sa lvre suprieure, d'un
rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et
serres, se retroussait mobile, convulsive, et donnait  sa
physionomie, nagure si charmante, une expression de frocit
tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'cria:

-- Qu'avez-vous... prince?... vous m'pouvantez! Djalma ne
rpondit pas;  demi pench sur son sige, ses deux mains crispes
par la rage, appuyes l'une sur l'autre, il semblait se cramponner
 l'un des bras du fauteuil, de peur de cder  un accs de fureur
pouvantable.  ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du
tuyau de houka et roul sous son pied; la tension violente qui
contractait tous les nerfs de l'indien tait si puissante, il
tait, malgr sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle
vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvrisa le bout d'ambre
malgr son extrme duret.

-- Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'cria Rodin.

-- Ainsi j'craserai mes lches ennemis! s'cria Djalma, le regard
menaant et enflamm.

Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble  sa rage, il
bondit de son sige, et alors, les yeux hagards, il parcourut le
salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les
sens, comme s'il et cherch une arme autour de lui, poussant de
temps  autre une sorte de cri rauque, qu'il tchait d'touffer en
portant ses deux poings crisps  sa bouche... tandis que ses
mchoires tressaillaient convulsivement... c'tait la rage
impuissante de la bte froce altre de carnage. Le jeune Indien
tait ainsi d'une beaut grande et sauvage: on sentait que ces
divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle
intrpidit, alors exalts  ce point par l'horreur de la trahison
et de la lchet, ds qu'ils s'appliquaient  la guerre ou  ces
chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrires encore que la
bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il tait: un hros. Rodin
admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse
imptuosit des passions de ce jeune Indien, qui, dans des
circonstances donnes, devaient faire des explosions terribles.
Tout  coup  la grande surprise du jsuite, cette tempte se
calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que
la rflexion lui en dmontra bientt la vanit. Alors, honteux de
cet emportement puril, il baissa les yeux. Sa figure resta ple
et sombre; puis avec une tranquillit froide, plus redoutable
encore que la violence  laquelle il venait de se laisser
entraner, il dit  Rodin:

-- Mon pre, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.

-- Et dans quel but, mon cher prince?... Que voulez-vous?

-- Tuer ces lches!

-- Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.

-- Faringhea m'aidera.

-- Encore une fois, songez donc que vous n'tes pas ici sur les
bords du Gange, o l'on tue son ennemi comme on tue le tigre  la
chasse.

-- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un tratre comme un
chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de
tranquillit.

-- Ah! prince... vous dont le pre a t appel le _Pre du
Gnreux_, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous
 frapper des tres aussi lches que mchants?

-- Dtruire ce qui est dangereux est un devoir.

-- Ainsi... prince... la vengeance?

-- Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur
amre, je l'crase.

-- Mais, mon cher prince, ici on ne se dbarrasse pas de ses
ennemis de cette faon; si l'on a  se plaindre...

-- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en
interrompant Rodin; les hommes frappent.

-- Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici... Ici
la socit prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il
y a lieu, punit...

-- Dans mon offense, je suis juge et bourreau...

-- De grce, coutez-moi: vous avez chapp aux piges odieux de
vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait t
grce au dvouement de la vnrable femme qui a pour vous la
tendresse d'une mre; maintenant, si elle vous demandait leur
grce, elle qui vous a sauv d'eux... que feriez-vous?

L'Indien baissa la tte et resta quelques moments sans rpondre.
Profitant de son hsitation, Rodin continua:

-- Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais
dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible
imprudence, je vous cacherai leurs noms  tout jamais. Eh bien,
non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime
comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je
vous les dirai; mais jusqu' ce qu'elle ait prononc, je me
tairai.

Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courrouc.  ce moment,
Faringhea entra et dit  Rodin:

-- Un homme, porteur d'une lettre, est all chez vous... On lui a
dit que vous tiez ici... Il est venu... Faut-il recevoir cette
lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abb d'Aigrigny...

-- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:

-- Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tte, Faringhea
sortit.

-- Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre
fort importante; comme elle tardait  venir, ne voulant pas
manquer de vous voir, j'ai recommand chez moi de m'envoyer cette
lettre ici.

Quelques instants aprs, Faringhea revint avec une lettre qu'il
remit  Rodin; aprs quoi le mtis sortit.



IX. Adrienne et Djalma.

Lorsque Faringhea eut quitt le salon, Rodin prit la lettre de
l'abb d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque
chose, d'abord dans la poche de ct de sa redingote, puis dans sa
poche de derrire, puis dans le gousset de son pantalon; puis
enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou rp de
son pantalon noir, et se _tta _partout, des deux mains, d'un air
de regret et d'inquitude.

Les divers mouvements de cette pantomime, joue avec une bonhomie
parfaite, furent couronns par cette exclamation:

-- Ah! mon Dieu! c'est dsolant!

-- Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence o
il tait plong depuis quelques instants.

-- Hlas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du
monde la plus vulgaire, la plus purile, ce qui ne l'empche pas
d'tre pour moi infiniment fcheuse... j'ai oubli ou perdu mes
lunettes; or par ce demi-jour et surtout  cause de la dtestable
vue que le travail et les annes m'ont faite, il m'est absolument
impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de
moi une rponse trs prompte, trs simple et trs catgorique, un
oui ou un non... L'heure presse; c'est dsesprant... Si encore,
ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais
afin que ce dernier les remarqut, si encore quelqu'un pouvait me
rendre le service de lire pour moi... Mais non... personne...
personne...

-- Mon pre, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise
pour vous? la lecture finie, j'aurai oubli ce que j'aurai lu.

-- Vous? s'cria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui
et sembl  la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible,
prince... vous... lire cette lettre!...

-- Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.

-- Mais, au fait, reprit Rodin aprs un moment de rflexion et se
parlant  lui-mme, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant 
Djalma:

-- Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je
n'aurais pas os vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit
la lettre  Djalma, qui lut  voix haute. Cette lettre tait ainsi
conue:

Votre visite de ce matin  l'htel de Saint-Dizier, d'aprs ce
qui m'a t rapport, doit tre considre comme une nouvelle
agression de votre part.

Voici la dernire proposition que l'on vous a annonce, peut-tre
sera-t-elle aussi infructueuse que la dmarche que j'ai bien voulu
tenter hier en me rendant rue Clovis.

Aprs cette longue et pnible explication, je vous ai dit que je
vous crirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.

Et d'abord un avertissement: Prenez garde!... Si vous vous
opinitrez  soutenir une lutte ingale, vous serez expos mme 
la haine de ceux que vous voulez follement protger. On a mille
moyens de vous perdre auprs d'eux en les clairant sur vos
projets. On leur prouvera que vous avez tremp dans le complot que
vous prtendez maintenant dvoiler, et cela non pas par
gnrosit, mais par cupidit.

Quoique Djalma et la parfaite dlicatesse de sentir que la
moindre question  Rodin au sujet de cette lettre serait une grave
indiscrtion, il ne put s'empcher de tourner vivement la tte
vers le jsuite en lisant ce passage.

-- Mon Dieu, oui! il s'agit de moi... de moi-mme. Tel que vous me
voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion  ses
vtements sordides, on m'accuse de cupidit.

-- Et quels sont ces gens que vous protgez?

-- Mes protgs?... dit Rodin en feignant quelque hsitation,
comme s'il et t embarrass pour rpondre, qui sont mes
protgs?... Hum... hum... je vais vous dire... Ce sont... ce sont
de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens
de bien, n'ayant que leur bon droit dans... un procs qu'ils
soutiennent; ils sont menacs d'tre crass par des gens
puissants, trs puissants... Ceux-l, heureusement, ne sont pas
assez connus pour que je puisse les dmasquer au profit de mes
protgs... Que voulez-vous?... pauvre et chtif, je me range
naturellement du ct des pauvres et des chtifs... Mais,
continuez, je vous prie...

Djalma reprit: Vous avez donc tout  redouter en continuant de
nous tre hostile, et rien  gagner en embrassant le parti de ceux
que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nomms vos
dupes, car, s'il tait sincre, votre dsintressement serait
inexplicable... Il doit donc cacher, et il cache, je le rpte,
des arrire-penses de cupidit.

Oh! sous ce rapport mme... on peut vous offrir un ample
ddommagement, avec cette diffrence que vos esprances sont
uniquement fondes sur la reconnaissance probable de vos amis,
ventualit fort chanceuse, tandis que nos offres seront ralises
 l'instant mme; pour parler nettement, voici ce que l'on exige
de vous: ce soir mme, avant minuit pour tout dlai, vous aurez
quitt Paris, et vous vous engagerez  n'y pas revenir avant six
mois.

Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.

-- C'est tout simple, reprit-il; le procs de mes pauvres protgs
sera jug avant cette poque, et, en m'loignant, on m'empche de
veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec
une indignation amre. Veuillez continuer et m'excuser de vous
avoir interrompu... mais tant d'impudence me rvolte...

Djalma continua: Pour que nous ayons la certitude de votre
loignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de
nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une gnreuse
hospitalit: mais vous y demeurerez forcment jusqu' l'expiration
du dlai.

-- Oui... une prison volontaire, dit Rodin.  ces conditions,
vous recevrez une pension de mille francs par mois,  dater de
votre dpart de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille
francs aprs les six mois couls. Le tout vous sera suffisamment
garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position
aussi honorable qu'indpendante.

Djalma s'tant arrt par un mouvement d'indignation involontaire,
Rodin lui dit:

-- Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au
bout, cela vous donnera une ide de ce qui se passe au milieu de
notre civilisation.

Djalma reprit: Vous connaissez assez la marche des choses et ce
que nous sommes, pour savoir qu'en vous loignant nous voulons
seulement nous dfaire d'un ennemi peu dangereux, mais trs
importun; ne soyez pas aveugl par votre premier succs. Les
suites de votre dnonciation seront touffes, parce qu'elle est
calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement
de son odieuse partialit. Vous pouvez faire de cette lettre tel
usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous crivons,  qui
nous crivons et comment nous crivons. Vous recevrez cette lettre
 trois heures. Si  quatre heures votre signature n'est pas, tout
entire, au bas de cette lettre... la guerre recommence... non pas
demain, mais ce soir. Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin,
qui lui dit:

-- Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur
un timbre. Le mtis parut. Rodin reut la lettre des mains de
Djalma, la dchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains,
de manire  en faire une espce de boule, et dit au mtis en la
lui remettant:

-- Vous donnerez ce chiffon de papier  la personne qui attend, et
vous lui direz que telle est ma rponse  cette lettre indigne et
insolente; vous entendez bien...  cette lettre indigne et
insolente.

-- J'entends bien, dit le mtis, et il sortit.

-- C'est peut-tre une guerre dangereuse pour nous, mon pre, dit
l'Indien avec intrt.

-- Oui, cher prince, dangereuse peut-tre... Mais je ne fais pas
comme vous... moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils
sont lches et mchants... je les combats... sous l'gide de la
loi; imitez-moi donc...

Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:

-- J'ai tort... je ne veux plus vous conseiller  ce sujet...
Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement
de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si
elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon...
non.

-- Et cette femme... cette seconde mre... dit Djalma, est d'un
caractre tel que je pourrai me soumettre  son jugement?

-- Elle!... s'cria Rodin en joignant les mains et en poursuivant
avec une exaltation croissante; elle!... mais c'est ce qu'il y a
de plus noble, de plus gnreux, de plus vaillant sur la terre!...
elle... votre protectrice! mais vous seriez rellement son fils,
elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que,
s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lchet ou la mort,
elle vous dirait: Meurs! quitte  mourir avec vous.

-- Oh! noble femme!... Ma mre tait ainsi! s'cria Djalma avec
entranement.

-- Elle... reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se
rapprochant de la fentre cache par le store, sur lequel il jeta
un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous
donc le courage, la droiture, la loyaut en personne. Oh!
loyale surtout!... Oui, c'est la franchise chevaleresque de
l'homme de grand coeur jointe  l'altire dignit d'une femme qui,
de sa vie... entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a
jamais menti, non seulement n'a jamais cach une de ses penses,
mais qui mourrait plutt que de cder au moindre de ces petits
sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcs
chez les femmes ordinaires par leur situation mme.

Il est difficile d'exprimer l'admiration qui clatait sur la
figure de Djalma en entendant le portrait trac par Rodin; ses
yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait
d'enthousiasme.

-- Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau
pas vers le store, j'aime  voir votre belle me resplendir sur
vos beaux traits... en m'entendant ainsi parler de votre
protectrice inconnue... Ah! c'est qu'elle est digne de cette
adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands
caractres.

-- Oh! je vous crois, s'cria Djalma avec exaltation; mon coeur
est pntr d'admiration et aussi d'tonnement; car ma mre n'est
plus, et une telle femme existe!

-- Oh! oui, pour la consolation des affligs, elle existe; oui,
pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la
vrit, excrer le mensonge, elle existe... Le mensonge, la feinte
surtout n'ont jamais terni cette loyaut brillante et hroque
comme l'pe d'un chevalier... Tenez, il y a peu de jours, cette
noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma
vie: Monsieur, ds que j'ai un soupon sur quelqu'un que j'aime
ou que j'estime...

Rodin n'acheva pas. Le store, si violemment secou au dehors que
son ressort se brisa, se releva brusquement  la grande stupeur de
Djalma, qui vit apparatre  ses yeux Mlle de Cardoville.

Le manteau d'Adrienne avait gliss de ses paules, et au violent
mouvement qu'elle fit en s'approchant du store, son chapeau, dont
les rubans taient dnous, tait tomb. Sortie prcipitamment,
n'ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume
pittoresque et charmant dont par caprice elle s'habillait souvent
dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beaut aux yeux
blouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l'Indien
se croyait sous l'empire d'un songe...

Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps lgrement
pench en avant, comme s'il l'et flchi pour prier, il restait
ptrifi d'admiration.

Mlle de Cardoville, mue, le visage lgrement color par
l'motion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le
seuil de la porte de la serre chaude.

Tout ceci s'tait pass en moins de temps qu'il n'en faut pour
l'crire;  peine le store eut-il t relev, que Rodin, feignant
la surprise, s'cria:

-- Vous ici... mademoiselle?

-- Oui, monsieur, dit Adrienne d'une voix altre, je viens
terminer la phrase que vous avez commence; je vous avais dit que,
lorsqu'un soupon me venait  l'esprit, je le dirais hautement 
la personne qui me l'inspirait. Eh bien! je l'avoue,  cette
loyaut j'ai failli: j'tais venue pour vous pier, au moment mme
o votre rponse  l'abb d'Aigrigny me donnait un nouveau gage de
votre dvouement et de votre sincrit; je doutais de votre
droiture au moment mme o vous rendiez tmoignage de ma
franchise... Pour la premire fois de ma vie je me suis abaisse
jusqu' la ruse... cette faiblesse mrite une punition, je la
subis; une rparation, je vous la fais; des excuses, je vous les
offre...

Puis s'adressant  Djalma, elle ajouta:

-- Maintenant, prince, le secret n'est plus permis... Je suis
votre parente, Mlle de Cardoville, et j'espre que vous accepterez
d'une soeur une hospitalit que vous acceptiez d'une mre.

Djalma ne rpondit pas. Plong dans une contemplation extatique
devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles,
les plus blouissantes visions de ses rves, il prouvait une
sorte d'ivresse qui, paralysant en lui la pense, la rflexion,
concentrait toute la puissance de son tre dans la vue... et, de
mme que l'on cherche en vain  tancher une soif inextinguible...
le regard enflamm de l'Indien aspirait pour ainsi dire avec une
avidit dvorante toutes les rares perfections de cette jeune
fille.

En effet, jamais deux types plus divins n'avaient t mis en
prsence. Adrienne et Djalma offraient l'idal de la beaut de
l'homme et de la beaut de la femme. Il semblait y avoir quelque
chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux
natures si jeunes et si vivaces... Si gnreuses et si
passionnes, si hroques et si fires, qui, chose singulire,
avant de se voir connaissaient dj toute leur valeur morale; car
si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s'veiller dans son
coeur une admiration aussi subite que vive et pntrante pour les
vaillantes et gnreuses qualits de cette bienfaitrice inconnue,
qu'il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait t tour
 tour mue, attendrie ou effraye de l'entretien qu'elle venait
de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait
tmoign de la noblesse de son me, de la dlicate bont de son
coeur ou du terrible emportement de son caractre; puis elle
n'avait pu retenir un mouvement d'tonnement, presque
d'admiration,  la vue de la surprenante beaut du prince; et
bientt aprs, un sentiment trange, douloureux, une espce de
commotion lectrique avait branl tout son tre lorsque ses yeux
s'taient rencontrs avec ceux de Djalma. Alors, cruellement
trouble, et souffrant de ce trouble qu'elle maudissait, elle
avait tch de dissimuler cette impression profonde en s'adressant
 Rodin pour s'excuser de l'avoir souponn. Mais le silence
obstin que gardait l'Indien venait de redoubler l'embarras mortel
de la jeune fille.

Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l'engager 
rpondre  son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son
regard d'une fixit sauvage et ardente, baissa les yeux avec un
mlange d'effroi, de tristesse et de fiert blesse; alors elle se
flicita d'avoir devin l'inexorable ncessit o elle se voyait
dsormais de tenir Djalma loign d'elle, tant cette nature
ardente et emporte lui causait dj de craintes. Voulant mettre
un terme  cette position pnible, elle dit  Rodin d'une voix
basse et tremblante:

-- De grce, monsieur... parlez au prince; rptez-lui mes
offres... Je ne puis rester ici plus longtemps.

Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au
premier mouvement d'Adrienne, s'lana vers elle d'un bond, comme
un tigre sur la proie qu'on veut lui ravir. La jeune fille
pouvante de l'expression d'ardeur farouche qui enflammait les
traits de l'Indien, se rejeta en arrire en poussant un grand cri.
 ce cri, Djalma revint  lui-mme, et se rappela tout ce qui
venait de se passer; alors ple de regrets et de honte, tremblant,
perdu, les yeux noys de larmes, les traits bouleverss et
empreints du plus profond dsespoir, il tomba aux genoux
d'Adrienne, et, levant vers elle ses mains jointes, il lui dit
d'une voix douce, suppliante et timide:

-- Oh! restez... restez... ne me quittez pas... depuis si
longtemps... je vous attends.

 cette prire faite avec la craintive ingnuit d'un enfant, avec
une rsignation qui contrastait si trangement avec l'emportement
farouche dont Adrienne venait d'tre si fort effraye, elle
rpondit, en faisant signe  Florine de se disposer  partir:

-- Prince, il m'est impossible de rester plus longtemps ici...

-- Mais vous reviendrez? dit Djalma en contraignant ses larmes; je
vous reverrai?

-- Oh! non, jamais!... jamais!... dit Mlle de Cardoville d'une
voix teinte; puis, profitant du saisissement o sa rponse avait
jet Djalma, Adrienne disparut rapidement derrire un des massifs
de la serre chaude.

Au moment o Florine, se htant de rejoindre sa matresse, passait
devant Rodin, il lui dit d'une voix basse et rapide:

-- Il faut en finir demain avec la Mayeux.

Florine frissonna de tout son corps, et, sans rpondre  Rodin,
disparut comme Adrienne derrire un des massifs.

Djalma, bris, ananti, tait rest  genoux, la tte baisse sur
sa poitrine; sa ravissante physionomie n'exprimait ni colre ni
emportement, mais une stupeur navrante; il pleurait
silencieusement. Voyant Rodin s'approcher de lui, il se releva;
mais il tremblait si fort, qu'il put  peine d'un pas chancelant
regagner le divan, o il tomba en cachant sa figure dans ses
mains.

Alors Rodin, s'avanant, lui dit d'un ton doucereux et pntr:

-- Hlas!... je craignais ce qui arrive; je ne voulais pas vous
faire connatre votre bienfaitrice, et je vous avais mme dit
qu'elle tait vieille; savez-vous pourquoi, cher prince?

Djalma, sans rpondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et
tourna vers Rodin son visage encore inond de larmes.

-- Je savais que Mlle de Cardoville tait charmante, je savais
qu' votre ge l'on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin,
et je voulais vous pargner ce malheureux inconvnient, mon cher
prince, car votre belle protectrice aime perdument un beau jeune
homme de cette ville...

 ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son coeur,
comme s'il venait d'y recevoir un coup aigu, poussa un cri de
douleur froce, sa tte se renversa en arrire, et il retomba
vanoui sur le divan.

Rodin l'examina froidement pendant quelques secondes, et dit en
s'en allant et en brossant du coude son vieux chapeau:

-- Allons, a mord... a mord...



X. Les conseils.

Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C'est le soir du jour
o Mlle de Cardoville s'est, pour la premire fois, trouve en
prsence de Djalma; Florine, ple, mue, tremblante, vient
d'entrer, un bougeoir  la main, dans une chambre  coucher
meuble avec simplicit, mais trs confortable.

Cette pice fait partie de l'appartement occup par la Mayeux chez
Adrienne; il est situ au rez-de-chausse et a deux entres: l'une
s'ouvre sur le jardin, l'autre sur la cour; c'est de ce ct que
se prsentent les personnes qui viennent s'adresser  la Mayeux
pour obtenir des secours; une antichambre o l'on attend, un salon
o elle reoit les demandes, telles sont les pices occupes par
la Mayeux, et compltes par la chambre  coucher dans laquelle
Florine vient d'entrer d'un air inquiet, presque alarm,
effleurant  peine le tapis du bout de ses pieds chausss de
satin, suspendant sa respiration et prtant l'oreille au moindre
bruit. Plaant son bougeoir sur la chemine, la camriste, aprs
un rapide coup d'oeil dans la chambre, alla vers un bureau
d'acajou surmont d'une jolie bibliothque bien garnie; la clef
tait aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visits
par Florine. Ils contenaient diffrentes demandes de secours,
quelques notes crites de la main de la Mayeux. Ce n'tait pas l
ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons,
sparait la table du petit corps de bibliothque, ces cartons
furent aussi vainement explors; Florine fit un geste de dpit
chagrin, regarda autour d'elle, couta encore avec anxit, puis,
avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles
recherches. Au pied du lit tait une petite porte conduisant  un
grand cabinet de toilette; Florine y pntra, chercha d'abord,
sans succs, dans une vaste armoire o taient suspendues
plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les
ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de
cette armoire, et  demi cache sous un manteau, une mauvaise
petite malle, Florine l'ouvrit prcipitamment, elle y trouva
soigneusement plies les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux
tait vtue lorsqu'elle tait entre dans cette opulente maison.

Florine tressaillit, une motion involontaire contracta ses
traits, songeant qu'il ne s'agissait pas de s'attendrir, mais
d'obir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement
la malle et l'armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint
dans la chambre  coucher. Aprs avoir examin le bureau, une ide
subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les
cartons, elle retira tout  fait le premier du casier, esprant
peut-tre trouver ce qu'elle cherchait entre le dos de ce carton
et le fond de ce meuble; mais elle ne vit rien. Sa seconde
tentative fut plus heureuse: elle trouva cach, o elle esprait,
un cahier de papier assez pais. Elle fit un mouvement de
surprise, car elle s'attendait  autre chose; pourtant elle prit
ce manuscrit, l'ouvrit et le feuilleta rapidement. Aprs avoir
parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit
un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche; mais aprs un
moment de rflexion, elle le plaa o il tait d'abord, rtablit
tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans
avoir t surprise, ainsi qu'elle y avait compt, sachant la
Mayeux auprs de Mlle de Cardoville pour quelques heures.

* * * * *

Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa
chambre  coucher, tait assise dans un fauteuil, au coin d'une
chemine o flambait un bon feu, un pais tapis couvrait le
plancher;  travers les rideaux des fentres on apercevait la
pelouse d'un grand jardin; le silence profond n'tait interrompu
que par le bruit rgulier du balancement d'une pendule et par le
ptillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyes aux bras
du fauteuil, se laissait aller  un sentiment de bonheur qu'elle
n'avait jamais aussi compltement got depuis qu'elle habitait
cet htel. Pour elle, habitue depuis si longtemps  de cruelles
privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de
cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la
conscience de devoir le bien-tre dont elle jouissait  la
rsignation et  l'nergie qu'elle avait montres au milieu de
tant de rudes preuves heureusement termines.

Une femme ge, d'une figure douce et bonne, qui avait t, par la
volont expresse d'Adrienne, attache au service de la Mayeux,
entra et lui dit:

-- Mademoiselle, il y a l un jeune homme qui dsire vous parler
tout de suite pour une affaire trs presse... il se nomme Agricol
Baudoin.

 ce nom, la Mayeux poussa un lger cri de joie et de surprise,
rougit lgrement, se leva et courut  la porte qui conduisait au
salon o se trouvait Agricol.

-- Bonjour, ma bonne Mayeux! dit le forgeron en embrassant
cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brlantes et
cramoisies sous ces baisers fraternels.

-- Ah! mon Dieu! s'cria tout  coup l'ouvrire en regardant
Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le
front!... Tu as donc t bless?

-- Ce n'est rien, dit le forgeron, absolument rien... n'y songe
pas... je te dirai tout  l'heure... comment cela m'est arriv...
mais auparavant j'ai des choses bien importantes  te confier.

-- Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux
en prcdant Agricol.

Malgr l'assez grande inquitude qui se peignait sur les traits
d'Agricol il ne put s'empcher de sourire de contentement en
entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour
de lui.

--  la bonne heure, ma pauvre Mayeux... voil comme j'aurais
voulu toujours te voir loge; je reconnais bien l Mlle de
Cardoville... Quel coeur!... quel me!... Tu ne sais pas... elle
m'a crit avant-hier... pour me remercier de ce que j'avais fait
pour elle... en m'envoyant une pingle d'or trs simple, que je
pouvais accepter, m'a-t-elle crit, car elle n'avait d'autre
valeur que d'avoir t porte par sa mre... Si tu savais comme
j'ai t touch de la dlicatesse de ce don!

-- Rien ne doit tonner d'un coeur pareil au sien, rpondit la
Mayeux. Mais ta blessure... ta blessure...

-- Tout  l'heure, ma bonne Mayeux... j'ai tant de choses 
t'apprendre!... Commenons par le plus press, car il s'agit, dans
un cas trs grave, de me donner un bon conseil... tu sais combien
j'ai confiance dans ton excellent coeur et dans ton jugement... Et
puis, aprs, je te demanderai de me rendre un bon service... Oh!
oui, un grand service, ajouta le forgeron d'un ton pntr,
presque solennel, qui tonna la Mayeux; puis il reprit:

-- Mais commenons par ce qui ne m'est pas personnel.

-- Parle vite.

-- Depuis que ma mre est partie avec Gabriel pour se rendre dans
la petite cure de campagne qu'il a obtenue, et depuis que mon pre
loge avec M. le marchal Simon et ses demoiselles, j'ai t, tu le
sais, demeurer  la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans
la _maison commune. _Or, ce matin... Ah! il faut te dire que
M. Hardy de retour d'un long voyage qu'il a fait dernirement,
s'est de nouveau absent depuis quelques jours pour affaires. Ce
matin donc,  l'heure du djeuner, j'tais rest pour travailler
un peu aprs le dernier coup de la cloche; je quittais les
btiments de la fabrique pour aller  notre rfectoire, lorsque je
vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d'un
fiacre, elle s'avance vivement vers moi, je remarque qu'elle est
blonde, quoique son voile ft  moiti baiss, d'une figure aussi
douce que jolie, et mise comme une personne trs distingue. Mais,
frapp de sa pleur, de son air inquiet, effray, je lui demande
ce qu'elle dsire:

-- Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante en paraissant
faire un effort sur elle-mme, tes-vous l'un des ouvriers de
cette fabrique?

-- Oui, madame. -- M. Hardy est donc en danger? s'cria-t-elle.
-- M. Hardy, madame! mais il n'est pas de retour  la fabrique.

-- Comment! reprit-elle, M. Hardy n'est pas revenu ici hier au
soir, il n'a pas t trs dangereusement bless par une machine en
visitant ses ateliers?

En prononant ces mots, les lvres de cette pauvre jeune dame
tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses
yeux.

-- Dieu merci, madame, rien n'est plus faux que tout cela, lui
dis-je; car M. Hardy n'est pas de retour; on annonce seulement son
arrive pour demain ou aprs.

-- Ainsi, monsieur... vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas
arriv, n'est pas bless? reprit la jolie dame en essuyant ses
yeux.

-- Je vous dis la vrit, madame: si M. Hardy tait en danger, je
ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.

-- Ah! merci! mon Dieu! merci! s'cria la jeune dame.

Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heureux, si
touch, que j'en fus mu. Mais tout  coup, comme si alors elle
avait honte de la dmarche qu'elle venait de faire, elle rebaissa
son voile, me quitta prcipitamment, sortit de la cour et remonta
dans le fiacre qui l'avait amene. Je me dis: C'est une dame qui
s'intresse  M. Hardy et qui aura t alarme par un faux bruit.

-- Elle l'aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son
inquitude, elle aura commis peut-tre une imprudence en venant
s'informer de ses nouvelles.

-- Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre
avec intrt, car son motion m'avait gagn... Le fiacre repart...
Mais que vois-je quelques instants aprs? Un cabriolet de place
que la jeune dame n'avait pu apercevoir, cach qu'il tait par
l'angle de la muraille; et au moment o il dtourne, je distingue
parfaitement un homme, assis  ct du cocher, lui faisant signe
de prendre le mme chemin que le fiacre.

-- Cette pauvre jeune dame tait suivie, dit la Mayeux avec
inquitude.

-- Sans doute, aussi je m'lance aprs le fiacre, je l'atteins,
et,  travers les stores baisss, je dis  la jeune dame, en
courant  ct de la portire: Madame, prenez garde  vous, vous
tes suivie par un cabriolet.

-- Bien!... bien, Agricol... et t'a-t-elle rpondu?

-- Je l'ai entendue crier: Grand Dieu! avec un accent dchirant,
et le fiacre a continu de marcher. Bientt le cabriolet a pass
devant moi; j'ai vu  ct du cocher un homme grand, gros et
rouge, qui, m'ayant vu courir aprs le fiacre, s'est peut-tre
dout de quelque chose car il m'a regard d'un air inquiet.

-- Et quand arrive M. Hardy? reprit la Mayeux.

-- Demain ou aprs-demain... Maintenant, ma bonne Mayeux,
conseille-moi... Cette jeune dame aime M. Hardy, c'est vident...
Elle est sans doute marie, puisqu'elle avait l'air trs
embarrass en me parlant et qu'elle a pouss un cri d'effroi en
apprenant qu'on la suivait... Que dois-je faire?... J'avais envie
de demander avis au pre Simon; mais il est si rigide... Et puis 
son ge... une affaire d'amour!... Au lieu que toi ma bonne
Mayeux, qui es si dlicate, et si sensible... tu comprendras cela.

La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume; Agricol ne s'en
aperut pas et continua:

-- Aussi, je me suis dit: Il n'y a que la Mayeux qui puisse me
conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui
dire ce qui s'est pass ou bien...

-- Attends donc... s'cria tout  coup la Mayeux en interrompant
Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis
alle au couvent de Sainte-Marie demander de l'ouvrage  la
suprieure, elle m'a propos d'entrer ouvrire  la journe dans
une maison o je devais... surveiller... tranchons le mot...
espionner...

-- La misrable!...

-- Et sais-tu? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l'on me proposait
d'entrer pour faire cet indigne mtier? Chez une dame de Frmont
ou Brmont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement
religieuse, mais dont la fille, jeune dame marie, que je devais
surtout pier, me dit la suprieure, recevait les visites trop
assidues d'un manufacturier.

-- Que dis-tu? s'cria Agricol, ce manufacturier serait...

-- M. Hardy... j'avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom,
que la suprieure a prononc... Depuis ce jour tant d'vnements
se sont passs, que j'avais oubli cette circonstance. Ainsi, il
est probable que cette jeune dame est celle dont on m'avait parl
au couvent.

-- Et quel intrt la suprieure du couvent avait-elle  cet
espionnage? demanda le forgeron.

-- Je l'ignore... mais, tu le vois, l'intrt qui la faisait agir
subsiste toujours, puisque cette jeune dame a t pie... et
peut-tre,  cette heure, est dnonce... dshonore... Ah! c'est
affreux!

Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta:

-- Mais qu'as-tu donc?...

-- Et pourquoi non? se dit le forgeron en se parlant  lui-mme,
si tout cela... partait de la mme main!... La suprieure d'un
couvent peut bien s'entendre avec un abb... Mais alors... dans
quel but?...

-- Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin; ta
blessure... Comment l'as-tu reue? Je t'en conjure, rassure-moi.

-- Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler... car,
en vrit, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me
parat se relier  d'autres faits.

-- Que dis-tu?

-- Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses
singulires aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous
sommes en carme, un abb de Paris, un grand bel homme, dit-on,
est dj venu prcher dans le petit village de Villiers, qui n'est
qu' un quart de lieue de nos ateliers... Cet abb a trouv moyen,
dans son prche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy.

-- Comment cela?

-- M. Hardy a fait une sorte de rglement imprim, relatif  notre
travail et aux droits dans les bnfices qu'il nous accorde: ce
rglement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples,
de quelques prceptes de fraternit  la porte de tout le monde,
extraits de diffrents philosophes et de diffrentes religions...
De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les
diffrents prceptes religieux, M. l'abb a conclu que M. Hardy
n'avait aucune religion, et il est parti de ce thme, non
seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour dsigner notre
fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de
corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller couter ses
sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et
leurs enfants passent la journe  cultiver leurs petits jardins,
 faire des lectures,  chanter en choeur ou  danser en famille
dans notre maison commune; l'abb a mme t jusqu' dire que le
voisinage d'un tel amas d'athes, c'est ainsi qu'il nous appelle,
pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays... que l'on parlait
beaucoup du cholra, qui s'avanait, et qu'il serait possible que,
grce  notre voisinage impie, tous les environs fussent frapps
de ce flau vengeur.

-- Mais, dire de telles choses  des gens ignorants, s'cria la
Mayeux, c'est risquer de les exciter  de funestes actions.

-- C'est justement ce que voulait l'abb.

-- Que dis-tu?

-- Les habitants des environs, encore excits, sans doute, par
quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la
fabrique: on a exploit, sinon leur haine, du moins leur envie...
En effet, nous voyant vivre en commun, bien logs, bien nourris,
bien chauffs, bien vtus, actifs, gais et laborieux, leur
jalousie s'est encore aigrie par les prdications de l'abb et par
les sourdes menes de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus
pour tre les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud... notre
concurrent. Toutes ces excitations commencent  porter leurs
fruits; il y a dj eu deux ou trois rixes entre nous et les
habitants des environs... C'est dans une de ces bagarres que j'ai
reu un coup de pierre  la tte...

-- Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sr? dit la Mayeux
avec inquitude.

-- Rien, absolument, te dis-je... mais les ennemis de M. Hardy ne
se sont pas borns aux prdications: ils ont mis en oeuvre quelque
chose de bien plus dangereux!

-- Et quoi encore?

-- Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement
le coup de fusil en juillet; mais il ne nous convient pas, quant 
prsent, et pour cause, de reprendre les armes; ce n'est pas
l'avis de tout le monde, soit; nous ne blmons personne, mais nous
avons notre ide; et le pre Simon, qui est brave comme son fils,
et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh
bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique,
dans le jardin, dans les cours, des imprims o on nous dit: Vous
tes des lches, des gostes; parce que le hasard vous a donn un
bon matre, vous restez indiffrents aux malheurs de vos frres et
aux moyens de les manciper; le bien-tre matriel vous nerve.

-- Mon Dieu! Agricol, quelle effrayante persistance dans la
mchancet!

-- Oui... et, malheureusement, ces menes ont commenc  avoir
quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades;
comme, aprs tout, on s'adressait  des sentiments gnreux et
fiers, il y a eu de l'cho... dj quelques germes de division se
sont dvelopps dans nos ateliers, jusqu'alors si fraternellement
unis; on sent qu'il y rgne une sourde fermentation... une froide
dfiance remplace, chez quelques-uns, la cordialit accoutume...
Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces
imprims, jets par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont
fait clater entre nous quelques ferments de discorde, ont t
rpandus par des missaires de l'abb prcheur... ne trouves-tu
pas que tout cela, concidant avec ce qui est arriv ce matin 
cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux
ennemis?

-- Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et
cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une dcision 
ce sujet... Quant  ce qui est arriv ce matin  cette jeune dame,
il me semble que sitt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander
un entretien, et si dlicate que soit une pareille rvlation, lui
dire ce qui s'est pass.

-- C'est cela qui m'embarrasse... Ne crains-tu pas que je paraisse
ainsi vouloir entrer dans ses secrets?

-- Si cette jeune dame n'avait pas t suivie, j'aurais partag
tes scrupules... Mais on l'a pie; elle court un danger... selon
moi, il est de ton devoir de prvenir M. Hardy... Suppose, comme
il est probable, que cette dame soit marie... ne vaut-il pas
mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout?

-- C'est juste, ma bonne Mayeux... je suivrai ton conseil;
M. Hardy saura tout... Maintenant, nous avons parl des autres...
parlons de moi... oui, de moi... car il s'agit d'une chose dont
peut dpendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d'un ton
grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol aprs un
moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t'ai rien
cach... que je t'ai tout dit... tout absolument?

-- Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa
main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et
qui continua:

-- Quand je dis que je ne t'ai rien cach... je me trompe... je
t'ai toujours cach mes amourettes... et cela, parce que bien que
l'on puisse tout dire  une soeur... il y a pourtant des choses
dont on ne doit pas parler  une digne et honnte fille comme toi.

-- Je te remercie, Agricol... J'avais... remarqu cette rserve de
ta part... rpondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant
hroquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie.

-- Mais par cela mme que je m'tais impos de ne jamais te parler
de mes amourettes, je m'tais dit: S'il arrive quelque chose de
srieux... enfin un amour qui me fasse songer au mariage... oh!
alors, comme l'on confie d'abord  sa soeur ce que l'on soumet
ensuite  son pre et  sa mre, ma bonne Mayeux sera la premire
instruite.

-- Tu es bien bon, Agricol...

-- Eh bien... le quelque chose de srieux est arriv... Je suis
amoureux comme un fou, et je songe au mariage.

 ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un
instant paralyse; il lui sembla que son sang s'arrtait et se
glaait dans ses veines; pendant quelques secondes... elle crut
mourir... son coeur cessa de battre... elle le sentit, non pas se
briser, mais se fondre, mais s'annihiler... puis cette foudroyante
motion passe, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la
surexcitation mme d'une douleur atroce cette puissance terrible
qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse
fille trouva, dans la crainte de laisser pntrer le secret de son
ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la
tte, regarda le forgeron avec calme, presque avec srnit, et
lui dit d'une voix assure:

-- Ah! tu aimes quelqu'un... srieusement?

-- C'est--dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours... je
ne vis pas... ou plutt je ne vis que de cet amour...

-- Il y a seulement... quatre jours... que tu es amoureux?

-- Pas davantage... mais le temps n'y fait rien...

-- Et... _elle_ est bien jolie?

-- Brune... une taille de nymphe, blanche comme un lis... des yeux
bleus... grands comme a, et aussi doux... aussi bons... que les
tiens...

-- Tu me flattes, Agricol.

-- Non, non... c'est Angle que je flatte... car elle s'appelle
ainsi... Quel joli nom... n'est-ce pas, ma bonne Mayeux?

-- C'est un nom charmant... dit la pauvre fille en comparant avec
une douleur amre le contraste de ce gracieux nom avec le
sobriquet de _la Mayeux_, que le brave Agricol lui donnait sans y
songer. Elle reprit avec un calme effrayant:

-- Angle... oui, c'est un nom charmant!...

-- Eh bien, figure-toi que ce nom semble tre l'image, non
seulement de sa figure, mais de son coeur... En un mot... c'est un
coeur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.

-- Elle a mes yeux... elle a mon coeur, dit la Mayeux en souriant,
c'est singulier comme nous nous ressemblons.

Agricol ne s'aperut pas de l'ironie dsespre que cachaient les
paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi
sincre qu'inexorable:

-- Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laiss
prendre  un amour srieux, s'il n'y avait pas eu dans le
caractre, dans le coeur, dans l'esprit de celle que j'aime,
beaucoup de toi?

-- Allons, frre... dit la Mayeux en souriant... oui, l'infortune
eut le courage de sourire... allons, frre, tu es en veine de
galanterie, aujourd'hui... Et o as-tu connu cette jolie personne?

-- C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mre
est  la tte de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin
d'une aide  l'anne, et comme, selon l'habitude de l'association,
l'on emploie de prfrence les parents des socitaires...
Mme Bertin, c'est le nom de la mre de mon camarade, a fait venir
sa fille de Lille, o elle tait auprs d'une de ses tantes, et
depuis cinq jours elle est  la lingerie... Le premier soir que je
l'ai vue... j'ai pass trois heures,  la veille,  causer avec
elle, sa mre et son frre... Je me suis senti saisi dans le vif
du coeur; le lendemain, le surlendemain, a n'a fait
qu'augmenter... et maintenant j'en suis fou... bien rsolu  me
marier... selon ce que tu diras... Cependant... oui... cela
t'tonne... mais tout dpend de toi; je ne demanderai la
permission  mon pre et  ma mre qu'aprs que tu auras parl.

-- Je ne comprends pas, Agricol.

-- Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable
instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: Agricol, dfie-
toi de celui-ci, aime celui-l, aie confiance dans cet autre...
Jamais tu ne t'es trompe. Eh bien, il faut que tu me rendes le
mme service... Tu demanderas  Mlle de Cardoville la permission
de t'absenter: je te mnerai  la fabrique; j'ai parl de toi 
Mme Bertin et  sa fille comme de ma soeur chrie... et selon
l'impression que tu ressentiras aprs avoir vu Angle... je me
dclarerai ou je ne me dclarerai pas... C'est, si tu veux, un
enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.

-- Soit, rpondit la Mayeux avec un courage hroque, je verrai
Mlle Angle; je te dirai ce que j'en pense... et cela, entends-
tu... sincrement.

-- Je le sais... Et quand viendras-tu?

-- Il faut que je demande  Mlle de Cardoville quel jour elle
n'aura pas besoin de moi... je te le ferai savoir...

-- Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il
ajouta en souriant:

-- Et prends ton meilleur jugement... ton jugement des grands
jours...

-- Ne plaisante pas, frre... dit la Mayeux d'une voix douce et
triste, ceci est grave... il s'agit du bonheur de toute ta vie...

 ce moment on frappa discrtement  la porte.

-- Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.

-- Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si
vous n'tes pas occupe, dit Florine  la Mayeux. Celle-ci se
leva, et s'adressant au forgeron:

-- Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai  Mlle de
Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le
redire.

Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.

-- J'aurais bien dsir remercier aujourd'hui Mlle de Cardoville,
dit Agricol, mais j'ai craint d'tre indiscret.

-- Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n'a
reu personne, monsieur; mais je suis sre que, ds qu'elle ira
mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.

La Mayeux rentra et dit  Agricol:

-- Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin
de ne pas perdre ta journe entire, nous irons  la fabrique, et
tu me ramneras dans la soire.

-- Ainsi,  demain, trois heures, ma bonne Mayeux.

--  demain, trois heures, Agricol.

* * * * *

Le soir de ce mme jour, lorsque tout fut calme dans l'htel, la
Mayeux, qui tait reste jusqu' dix heures auprs de Mlle de
Cardoville, rentra dans sa chambre  coucher, ferma sa porte 
clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se
jeta  genoux devant un fauteuil et fondit en larmes... La jeune
fille pleura longtemps... bien longtemps. Lorsque ses larmes
furent taries elle essuya ses yeux, s'approcha de son bureau, ta
le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que
Florine avait rapidement feuillet la veille, et crivit une
partie de la nuit sur ce cahier.



XI. Le journal de la Mayeux.

Nous l'avons dit, la Mayeux avait crit une partie de la nuit sur
le cahier dcouvert et parcouru la veille par Florine, qui n'avait
pas os le drober avant d'avoir instruit de son contenu les
personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers
ordres  ce sujet. Expliquons l'existence de ce manuscrit avant de
l'ouvrir au lecteur.

Du jour o la Mayeux s'tait aperue de son amour pour Agricol, le
premier mot de ce manuscrit avait t crit. Doue d'un caractre
essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours
comprime par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse
exagration tait la seule faiblesse de la Mayeux,  qui cette
infortune et-elle confi le secret de sa funeste passion, si ce
n'est au papier,  ce muet confident des mes ombrageuses ou
blesses,  cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne
rpond pas  des plaintes dchirantes, du moins toujours coute,
toujours se souvient? Lorsque son coeur dborda d'motions, tantt
tristes et douces, tantt amres et dchirantes, la pauvre
ouvrire, trouvant un charme mlancolique dans ses panchements,
muets et solitaires, tantt revtus d'une forme potique, simple
et touchante tantt crits en prose nave, s'tait habitue peu 
peu  ne pas borner ces confidences  ce qui touchait Agricol;
bien qu'il ft au fond de toutes ses penses, certaines rflexions
que faisait natre en elle la vue de la beaut, de l'amour
heureux, de la maternit, de la richesse et de l'infortune,
taient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa
personnalit si malheureusement exceptionnelle pour qu'elle ost
les communiquer  Agricol.

Tel tait donc ce journal d'une pauvre fille du peuple, chtive,
difforme et misrable, mais doue d'une me anglique et d'une
intelligence dveloppe par la lecture, par la mditation, par la
solitude; pages ignores qui cependant contenaient des aperus
saisissants et profonds sur les tres et sur les choses, pris du
point de vue particulier o la fatalit avait plac cette
infortune.

Les lignes suivantes,  et l brusquement interrompues ou taches
de larmes, selon le cours des motions que la Mayeux avait
ressenties la veille en apprenant le profond amour d'Agricol pour
Angle, formaient les dernires pages de ce journal.

Vendredi, 3 mars 1832. ... Ma nuit n'avait t agite par aucun
rve pnible, ce matin, je me suis leve sans aucun pressentiment
J'tais calme, tranquille, lorsque Agricol est arriv. Il ne m'a
pas paru mu; il a t, comme toujours, affectueux; il m'a d'abord
parl d'un vnement relatif  M. Hardy, et puis, sans hsitation,
il m'a dit: -- _Depuis quatre jours je suis perdument
amoureux... Ce sentiment est si srieux, que je pense  me
marier... Je viens te consulter._

Voil comment cette rvlation si accablante pour moi m'a t
faite... naturellement, cordialement, moi d'un ct de la
chemine, Agricol de l'autre, comme si nous avions caus de choses
indiffrentes. Il n'en faut cependant pas plus pour briser le
coeur... Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement,
s'assied... vous parle... et puis...

Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... ma tte se perd.

* * * * *

Je me sens plus calme... Allons, courage, pauvre coeur...
courage; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai
ces lignes, crites sous l'impression de la plus cruelle douleur
que je doive jamais ressentir, et je me dirai: Qu'est-ce que le
chagrin actuel auprs du chagrin pass?

Douleur bien cruelle que la mienne!... Elle est illgitime,
ridicule, honteuse; je n'oserais pas l'avouer, mme  la plus
tendre,  la plus indulgente des mres... Hlas! c'est qu'il est
des peines bien affreuses, qui pourtant font  bon droit hausser
les paules de piti ou de ddain... Hlas!... c'est qu'il est des
malheurs dfendus.

Agricol m'a demand d'aller voir demain la jeune fille dont il
est passionnment pris, et qu'il pousera si l'instinct de mon
coeur lui conseille... ce mariage... Cette pense est la plus
douloureuse de toutes celles qui m'ont torture depuis qu'il m'a
si impitoyablement annonc cet amour.

Impitoyablement... non, Agricol, non, non, frre, pardon de cet
injuste cri de ma souffrance!... Est-ce que tu sais... est-ce que
tu peux te douter que je t'aime plus fortement que tu n'aimes et
que tu n'aimeras jamais cette charmante crature?

_Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux
bleus... longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens..._

Voil comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol,
aurait-il souffert, mon Dieu! s'il avait su que chacune de ses
paroles me dchirait le coeur!

Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment la commisration
profonde, la tendre piti que vous inspire un tre affectueux et
bon, qui dans sa sincre ignorance vous blesse  mort et vous
sourit... Aussi on ne le blme pas... non... on le plaint de toute
la douleur qu'il prouverait en dcouvrant le mal qu'il vous
cause.

Chose trange! jamais Agricol ne m'avait paru plus beau que ce
matin... Comme son mle visage tait doucement mu en me parlant
des inquitudes de cette jeune et jolie dame!... En l'coutant me
raconter ces angoisses d'une femme qui risque  se perdre pour
l'homme qu'elle aime... je sentais mon coeur palpiter
violemment... mes mains devenir brlantes... une molle langueur
s'emparer de moi... Ridicule et drision!!! Est-ce que j'ai le
droit, moi, d'tre mue ainsi?

* * * * *

Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jet un regard
rapide sur la glace; j'tais fire d'tre si bien vtue; lui ne
l'a pas seulement remarqu; mais il n'importe; il m'a sembl que
mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux taient brillants, que
mon regard tait doux... Je trouvais Agricol si beau... que je
suis parvenue  me trouver moins laide que d'habitude!!! sans
doute pour m'excuser  mes propres yeux d'oser l'aimer.

Aprs tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou
un autre. Oui... et cela est consolant comme cette pense... pour
ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien... parce qu'elle
doit arriver un jour ou l'autre.

Ce qui m'a toujours prserve du suicide... ce dernier mot de
l'infortun qui prfre aller vers Dieu  rester parmi ses
cratures... c'est le sentiment du devoir... Il ne faut pas songer
qu' soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon... toujours bon...
puisque les tres les plus dshrits... trouvent encore 
aimer...  se dvouer. Comment se fait-il qu' moi, si faible et
si infime, il m'ait toujours t donn d'tre secourable ou utile
 quelqu'un? Ainsi... aujourd'hui... j'tais bien tente d'en
finir avec la vie... ni Agricol ni sa mre n'avaient plus besoin
de moi... Oui... mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a
fait la providence?... Mais ma bienfaitrice elle-mme...
quoiqu'elle m'ait affectueusement gronde de la tnacit de mes
soupons sur _cet homme?_... Plus que jamais je suis effraye pour
elle... plus que jamais... je la sens menace... plus que jamais
j'ai foi  l'utilit de ma prsence auprs d'elle...

Il faut donc vivre... Vivre pour aller voir demain cette jeune
fille... qu'Agricol aime perdument.

Mon Dieu!... pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et
jamais la haine?... Il doit y avoir une amre jouissance dans la
haine... Tant de gens hassent!... Peut-tre vais-je la har...
cette jeune fille... Angle... comme il l'a nomme... en me disant
navement: _Un nom charmant... Angle... n'est-ce pas, la Mayeux?_

Rapprocher ce nom, qui rappelle une ide pleine de grce, de ce
sobriquet, ironique symbole de ma difformit! Pauvre Agricol...
pauvre frre... Dis! la bont est donc quelquefois aussi
impitoyablement aveugle que la mchancet!...

Moi, har cette jeune fille!... Et pourquoi? M'a-t-elle drob la
beaut qui sduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'tre belle?

Quand je n'tais pas encore faite aux consquences de ma laideur,
je me demandais, avec une amre curiosit, pourquoi le Crateur
avait dou si ingalement ses cratures. L'habitude de certaines
douleurs m'a permis de rflchir avec calme, j'ai fini par me
persuader... et je crois qu' la laideur et  la beaut sont
attaches les plus nobles motions de l'me... l'admiration et la
compassion! Ceux qui sont comme moi... admirent ceux qui sont
beaux... comme Angle, comme Agricol... et ceux-l prouvent 
leur tour une commisration touchante pour ceux qui me
ressemblent. L'on a quelquefois, malgr soi, des esprances bien
insenses... De ce que jamais Agricol, par un sentiment de
convenance, ne me parlait de ses _amourettes_, comme il a dit...
je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas... qu'il
m'aimait; mais que pour lui le ridicule tait, comme pour moi, un
obstacle  tout aveu. Oui, et j'ai mme fait des vers sur ce
sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.

Singulire position que la mienne!... Si j'aime... je suis
ridicule... Si l'on m'aime... on est plus ridicule encore...
Comment ai-je pu assez oublier cela... pour avoir souffert... pour
souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bnie soit cette
souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine... non, car je ne
harai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu'
la fin... J'couterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la
conservation des autres, il me guidera, il m'clairera...

Ma seule crainte est de fondre en larmes  la vue de cette jeune
fille, de ne pouvoir vaincre mon motion. Mais alors, mon Dieu!
quelle rvlation pour Agricol que mes pleurs!! Lui... dcouvrir
ce fol amour qu'il m'inspire... oh! jamais... Le jour o il le
saurait serait le dernier de ma vie... Il y aurait alors pour moi
quelque chose au-dessus du devoir, la volont d'chapper  la
honte,  une honte incurable que je sentirais toujours brlante
comme un fer chaud... Non, non, je serai calme... D'ailleurs,
n'ai-je pas tantt, devant lui, subi courageusement une terrible
preuve? Je serai calme; il faut d'ailleurs que ma personnalit ne
vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux
que j'aime. Oh! pnible... pnible tche... car il faut aussi que
la crainte mme de cder involontairement  un sentiment mauvais
ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je
pourrais de la sorte compromettre l'avenir d'Agricol, puisque ma
dcision, dit-il, doit le guider.

Pauvre crature que je suis!... Comme je m'abuse! Agricol me
demande mon avis, parce qu'il croit que je n'aurai pas le triste
courage de venir contrarier sa passion; ou bien il me dira: Il
n'importe... j'aime... et je brave l'avenir...

Mais alors, si mes avis, si l'instinct de mon coeur, ne doivent
pas le guider, si sa rsolution est prise d'avance,  quoi bon
demain cette mission si cruelle pour moi?  quoi bon?  lui obir!
ne m'a-t-il pas dit: Viens!

En songeant  mon dvouement pour lui, combien de fois, dans le
plus secret, dans le plus profond abme de mon coeur, je me suis
demand si jamais la pense lui est venue de m'aimer autrement que
comme une soeur! s'il s'est jamais dit quelle femme dvoue il
aurait en moi! Et pourquoi se serait-il dit cela? tant qu'il l'a
voulu, tant qu'il le voudra, j'ai t et je serai pour lui aussi
dvoue que si j'tais sa femme, sa soeur, sa mre. Pourquoi cette
pense lui serait-elle venue? Songe-t-on jamais  dsirer ce qu'on
possde?... Moi marie  lui... mon Dieu! Ce rve aussi insens
qu'ineffable... ces penses d'une douceur cleste, qui embrassent
tous les sentiments, depuis l'amour jusqu' la maternit... ces
penses et ces sentiments ne me sont-ils pas dfendus sous peine
d'un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des
vtements ou des atours que ma laideur et ma difformit
m'interdisent?

Je voudrais savoir si, lorsque j'tais plonge dans la plus
cruelle dtresse, j'aurais plus souffert que je ne souffre
aujourd'hui en apprenant le mariage d'Agricol. La faim, le froid,
la misre, m'eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou
bien cette douleur atroce m'et-elle distraite du froid, de la
faim et de la misre?

Non, non, cette ironie est amre; il n'est pas bien  moi de
parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde? En quoi
l'affection, l'estime, le respect d'Agricol pour moi sont-ils
changs? Je me plains... Et que serait-ce donc, grand Dieu! si,
comme cela se voit, hlas! trop souvent, j'tais belle, aimante,
dvoue, et qu'il m'et prfr une femme moins belle, moins
aimante, moins dvoue que moi!... Ne serais-je pas mille fois
encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le
blmer... tandis que je ne puis lui en vouloir de n'avoir jamais
song  une union impossible  force de ridicule...

Et l'et-il voulu... est-ce que j'aurais jamais eu l'gosme d'y
consentir?...

J'ai commenc  crire bien des pages de ce journal comme j'ai
commenc celles-ci... le coeur noy d'amertume; et presque
toujours,  mesure que je disais au papier ce que je n'aurais os
dire  personne... mon me se calmait, puis la rsignation
arrivait... la rsignation... ma sainte  moi, celle-l qui,
souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n'espre
jamais!!!

Ces mots taient les derniers du journal.

On voyait  l'abondante trace de larmes que l'infortune avait d
souvent clater en sanglots... En effet, brise par tant
d'motions, la Mayeux,  la fin de la nuit, avait replac le
cahier derrire le carton, le croyant l, non plus en sret que
partout ailleurs (elle ne pouvait pas souponner le moindre abus
de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son
bureau, qu'elle ouvrait frquemment  la vue de tous.

Ainsi que la courageuse crature se l'tait promis, voulant
accomplir dignement sa tche jusqu' la fin, le lendemain elle
avait attendu Agricol, et bien affermie dans son hroque
rsolution elle s'tait rendue avec le forgeron  la fabrique de
M. Hardy. Florine, instruite du dpart de la Mayeux, mais retenue
une partie de la journe par son service aprs de Mlle de
Cardoville, et prfrant d'ailleurs attendre la nuit pour
accomplir les nouveaux ordres qu'elle avait demands et reus,
depuis qu'elle avait fait connatre par une lettre le contenu du
journal de la Mayeux; Florine, certaine de n'tre pas surprise,
entra, lorsque la nuit fut tout  fait venue, dans la chambre de
la jeune ouvrire... Connaissant l'endroit o elle trouverait le
manuscrit, elle alla droit au bureau, dplaa le carton, puis,
prenant dans sa poche une lettre cachete, elle se disposa  la
mettre  la place du manuscrit qu'elle devait soustraire.  ce
moment, elle trembla si fort qu'elle fut oblige de s'appuyer un
instant sur la table.

On l'a dit, tout bon sentiment n'tait pas teint dans le coeur de
Florine; elle obissait fatalement aux ordres qu'elle recevait,
mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait
d'horrible et d'infme dans sa conduite... S'il ne se ft agi
absolument que d'elle, sans doute elle aurait eu le courage de
tout braver plutt que de subir une odieuse domination; mais il
n'en tait pas malheureusement ainsi, et sa perte et caus un
dsespoir mortel  une personne qu'elle chrissait plus que la
vie... Elle se rsignait donc... non sans de cruelles angoisses, 
d'abominables trahisons. Quoiqu'elle ignort presque toujours dans
quel but on la faisait agir, et notamment  propos de la
soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement
que la substitution de cette lettre cachete au manuscrit devait
avoir pour la Mayeux de funestes consquences, car elle se
rappelait ces mots sinistres prononcs la veille par Rodin: Il
faut en finir demain... avec la Mayeux. Qu'entendait-il par ces
mots? Comment la lettre qu'il lui avait ordonn de mettre  la
place du journal concourrait-elle  ce rsultat? elle l'ignorait,
mais elle comprenait que le dvouement si clairvoyant de la Mayeux
causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et
qu'elle-mme, Florine, risquait d'un jour  l'autre de voir ses
perfidies dcouvertes par la jeune ouvrire. Cette dernire
crainte fit cesser les hsitations de Florine; elle posa la lettre
derrire le carton, le remit  sa place, et, cachant le manuscrit
dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la
Mayeux.



XII. Suite du journal de la Mayeux.

Florine, revenue dans sa chambre quelques heures aprs y avoir
cach le manuscrit soustrait dans l'appartement de la Mayeux,
cdant  la curiosit, voulut le parcourir. Bientt elle ressentit
un intrt croissant, une motion involontaire en lisant ces
confidences intimes de la jeune ouvrire. Parmi plusieurs pices
de vers, qui toutes respiraient un amour passionn pour Agricol,
amour si profond, si naf, si sincre, que Florine en fut touche
et oublia la difformit ridicule de la Mayeux; parmi plusieurs
pices de vers, disons-nous, se trouvaient diffrents fragments,
penses ou rcits, relatifs  des faits divers. Nous en citerons
quelques-uns, afin de justifier l'impression profonde que cette
lecture causait  Florine.

FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX

... C'tait aujourd'hui ma fte. Jusqu' ce soir, j'ai conserv
une folle esprance.

Hier, j'tais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie
lgre qu'elle avait  la jambe. Quand je suis entre, Agricol
tait l. Sans doute il parlait de moi avec sa mre, car ils se
sont tus tout  coup en changeant un sourire d'intelligence; et
puis j'ai aperu, en passant auprs de la commode, une jolie bote
en carton, avec une pelote sur le couvercle... Je me suis senti
rougir de bonheur... j'ai cru que ce petit prsent m'tait
destin, mais j'ai fait semblant de ne rien voir.

Pendant que j'tais  genoux devant sa mre, Agricol est sorti;
j'ai remarqu qu'il emportait la jolie bote. Jamais Mme Baudoin
n'a t plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-l. Il
m'a sembl qu'elle se couchait de meilleure heure que
d'habitude... C'est pour me renvoyer plus vite, ai-je pens, afin
que je jouisse plus tt de la surprise qu'Agricol m'a prpare.

Aussi comme le coeur me battait en remontant vite, vite  mon
cabinet! je suis reste un moment sans ouvrir la porte pour faire
durer mon bonheur plus longtemps. Enfin... je suis entre, les
yeux voils de larmes de joie; j'ai regard sur ma table, sur ma
chaise... sur mon lit, rien... la petite bote n'y tait pas. Mon
coeur s'est serr; puis je me suis dit: Ce sera pour demain, car
ce n'est aujourd'hui que la veille de ma fte.

La journe s'est passe... Le soir est venu... Rien... La jolie
bote n'tait pas pour moi... Il y avait une pelote sur son
couvercle... Cela ne pouvait convenir qu' une femme...  qui
Agricol l'a-t-il donne?...

En ce moment je souffre bien... L'ide que j'attachais  ce
qu'Agricol me souhaitt ma fte est purile... j'ai honte de me
l'avouer... mais cela m'et prouv qu'il n'avait pas oubli que
j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne
toujours...

Ma susceptibilit  ce sujet est si malheureuse, si opinitre,
qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et
de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux...
_Et pourtant, depuis mon enfance... je n'ai pas eu d'autre nom.
C'est pour cela que j'aurais t bien heureuse qu'Agricol profitt
de l'occasion de ma fte pour m'appeler une seule fois de mon
modeste nom... Madeleine.

* * * * *

Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret.

Florine, de plus en plus mue  la lecture de cette page d'une
simplicit si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua:

... Je viens d'assister  l'enterrement de cette pauvre petite
Victoire Herbin, notre voisine... Son pre, ouvrier tapissier, est
all travailler au mois, loin de Paris... Elle est morte  dix-
neuf ans, sans parents autour d'elle... Son agonie n'a pas t
douloureuse; la brave femme qui l'a veille jusqu'au dernier
moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononc d'autres mots que
ceux-ci:

-- _Enfin... Enfin... _Et cela _comme avec contentement,
_ajoutait la veilleuse. Chre enfant! elle tait devenue bien
chtive; mais  quinze ans, c'tait un bouton de rose... et si
jolie... si frache... des cheveux blonds, doux comme de la soie!
mais elle a peu  peu dpri; son tat de cardeuse de matelas l'a
tue... Elle a t, pour ainsi dire, empoisonne  la longue par
les manations des laines[7]... son mtier tant d'autant plus
malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres
mnages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un
courage de lion et une rsignation d'ange; elle me disait toujours
de sa petite voix douce, entrecoupe  et l par une toux sche
et frquente:

-- Je n'en ai pas pour longtemps, va,  aspirer la poudre de
vitriol et de chaux toute la journe; je vomis le sang, et j'ai
quelquefois des crampes d'estomac qui me font vanouir.

-- Mais change d'tat, lui disais-je.

-- Et le temps de faire un autre apprentissage? me rpondait-
elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis _prise_, je le
sens bien... _Il n'y a pas de ma faute_, ajoutait la bonne
crature, car je n'ai pas choisi mon tat; c'est mon pre qui l'a
voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on
est mort... on n'a plus  s'inquiter de rien, on ne craint pas le
chmage.

Victoire disait cette triste vulgarit trs sincrement et avec
une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:

Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle
_chantillon_, n'est mme pas pur. On peut juger par l ce que
doit tre le commun, que les ouvrires appellent _crin au vitriol,
_et qui est compos de rebut des poils de chvres, de boucs, et
des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis
dans la teinture, pour brler et dguiser les corps trangers tels
que la paille, les pines, et mme les morceaux de peaux, qu'on ne
prend pas la peine d'ter, et qu'on reconnat souvent quand on
travaille ce crin, duquel sort une poussire qui fait autant de
ravages que celle de la laine  la chaux.

-- _Enfin... Enfin..._

Cela est bien pnible  penser, pourtant, que le travail auquel
le pauvre est oblig de demander son pain devient souvent un long
suicide! Je disais cela l'autre jour  Agricol; il me rpondit
qu'il y avait bien d'autres mtiers mortels: les ouvriers dans les
_eaux-fortes_, dans la _cruse _et dans le _minium_, entre autres,
gagnent des maladies prvues et incurables dont ils meurent.

-- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils
partent pour ces ateliers meurtriers? _Nous allons  l'abattoir!_

Ce mot, d'une pouvantable vrit, m'a fait frmir.

-- Et cela se passe de nos jours!... lui ai-je dit le coeur
navr; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne
songe  cette mortalit qui dcime ses frres, forcs de manger
ainsi un pain homicide?

-- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me rpondait Agricol; tant
qu'il s'agit d'enrgimenter le peuple pour le faire tuer  la
guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour
le faire vivre... personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon
bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misre ou la souffrance des
travailleurs, qu'est-ce que a fait? Ce n'est pas de la
politique... _On se trompe_, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE
LA POLITIQUE!

... Comme Victoire n'avait pas laiss de quoi payer un service 
l'glise, il n'y a eu que la _prsentation _du corps sous le
porche; car il n'y a pas mme une simple messe des morts pour le
pauvre... et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au
cur, aucun prtre n'a accompagn le char des pauvres  la fosse
commune. Si les funrailles, ainsi abrges, ainsi restreintes,
ainsi tronques, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en
imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidit?... Si elles sont, au
contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime
de cette insuffisance?

Mais  quoi bon s'inquiter de ces pompes, de ces encens, de ces
chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?... 
quoi bon?  quoi bon? Ce sont encore l des choses vaines et
terrestres, et de celles-l non plus l'me n'a souci lorsque,
radieuse, elle remonte vers le Crateur.

Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on
employait tour  tour le blme violent ou l'ironie amre et
ddaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance
_de quelques gens du peuple  s'instruire,  crire,  lire les
potes, et quelquefois  faire des vers. Les jouissances
matrielles nous sont interdites par la pauvret, est-il humain de
nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?

Quel mal peut-il rsulter de ce que chaque soir, aprs une
journe laborieuse, sevre de tout plaisir, de toute distraction,
je me plaise,  l'insu de tous,  assembler quelques vers... ou 
crire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai
ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour
chez sa mre, il emploie sa journe du dimanche  composer
quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs
nourriciers de l'artisan, qui disent  tous: Esprance et
fraternit! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que
s'il le passait au cabaret?

Ah! ceux-l qui nous blment de ces innocentes et nobles
diversions  nos pnibles travaux et  nos maux se trompent,
lorsqu'ils croient qu' mesure que l'intelligence s'lve et se
raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la
misre, et que l'irritation s'en accrot contre les heureux du
monde!... En admettant mme que cela soit, et cela n'est pas, ne
vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, clair,  la
raison et au coeur duquel on pt s'adresser, qu'un ennemi stupide,
farouche et implacable?

Mais non, au contraire, les inimitis s'effacent  mesure que
l'esprit se dveloppe, l'horizon de la compassion s'largit; l'on
arrive ainsi  comprendre les douleurs morales; l'on reconnat
alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est
dj une communion sympathique que la fraternit d'infortune.
Hlas! eux aussi perdent et pleurent amrement des enfants
idoltrs, des matresses chries, des mres adorables; chez eux
aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de
la grandeur, bien des coeurs briss, bien des mes souffrantes,
bien des larmes dvores en secret... Qu'ils ne s'effrayent donc
pas... En s'clairant... en devenant leur gal en intelligence, le
peuple apprend  plaindre les riches s'ils sont malheureux et
bons...  les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et
mchants.

... Quel bonheur!... quel beau jour! Je ne me possde pas de
joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh!
oui, le Crateur a mis en lui tous les instincts gnreux... et, 
moins d'tre une exception monstrueuse, ce n'est jamais
volontairement qu'il fait le mal.

Voil ce que j'ai vu tout  l'heure, je n'attends pas  ce soir
pour l'crire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.

J'tais alle porter de l'ouvrage sur la place du Temple; 
quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tte et pieds
nus, malgr le froid, vtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron
en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de
charrette dtel, mais portant son harnais... De temps  autre le
cheval s'arrtait court, refusant d'avancer... L'enfant n'ayant
pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa
bride; le cheval restait immobile... Alors le pauvre petit
s'criait:  mon Dieu! mon Dieu! et pleurait  chaudes larmes...
en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des
passants. Sa chre petite figure tait empreinte d'une douleur si
navrante, que, sans rflchir, j'entrepris une chose dont je ne
puis maintenant m'empcher de sourire, car je devais offrir un
spectacle bien grotesque.

J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de
me mettre en vidence. Il n'importe, je m'armai de courage,
j'avais un parapluie  la main... je m'approchai du cheval, et,
avec l'imptuosit d'une fourmi qui voudrait branler une grosse
pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un
grand coup de parapluie sur la croupe du rcalcitrant animal.

Ah! merci! ma bonne dame, s'cria l'enfant en essuyant ses
larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plat; il avancera
peut-tre.

Je redoublai hroquement; mais, hlas! le cheval, soit
mchancet, soit paresse, flchit les genoux, se coucha, se vautra
sur le pav, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et
rompit son grand collier de bois; je m'tais loigne bien vite
dans la crainte de recevoir des coups de pied...

L'enfant, dans ce nouveau dsastre, ne put que se jeter  genoux
au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il
s'cria d'une voix dsespre:

-- Au secours!... au secours!...

Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attrouprent, une
correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administre au
cheval rtif, qui se releva... mais dans quel tat, grand Dieu!
sans son harnais!

-- Mon matre me battra, s'cria le pauvre enfant en redoublant
de sanglots: je suis dj en retard de deux heures, car le cheval
ne voulait pas marcher et voil son harnais bris... Mon matre me
battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!... je
n'ai plus ni pre ni mre.

 ces mots prononcs avec une exclamation dchirante, une brave
marchande du Temple, qui tait parmi les curieux, s'cria d'un air
attendri:

-- Plus de pre! plus de mre!... Ne te dsole pas, pauvre petit,
il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et
si mes commres sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et
tte nue par un temps pareil.

Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena
l'enfant et le cheval; les uns s'occuprent de raccommoder le
harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une
paire de bas, celle-ci des souliers, celle-l une bonne veste; en
un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vtu, le harnais
rpar, et un grand garon de dix-huit ans, brandissant un fouet
qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manire
d'avertissement, dit  l'enfant, qui, regardant tour  tour et ses
bons vtements et les marchandes, se croyait le hros d'un conte
de fes:

-- O demeure ton matre, mon garon?

-- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, rpondit-il d'une voix
mue et tremblante de joie.

-- Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider  reconduire ton
cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai  ton matre
que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rtif
 un enfant de ton ge.

Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement  la
marchande en tant sa casquette:

-- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?

Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait
du coeur chez cet enfant.

Cette scne de charit populaire m'avait dlicieusement mue; je
suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et
l'enfant, qui avait peine  suivre cette fois les pas du cheval,
subitement rendu docile par la peur du fouet.

Eh bien, oui, je le rpte avec orgueil, la crature est
naturellement bonne et secourable; rien n'a t plus spontan que
ce mouvement de piti, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce
pauvre petit s'est cri: Que devenir! je n'ai plus ni pre ni
mre!... Malheureux enfant!... c'est vrai, ni pre ni mre... me
disais-je... Livr  un matre brutal, qui le couvre  peine de
quelques guenilles et le maltraite... couchant sans doute dans le
coin d'une curie... pauvre petit! il est encore doux et bon,
malgr la misre et le malheur... Je l'ai bien vu, il tait plus
reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait... Mais peut-
tre cette bonne nature, abandonne, sans appui, sans conseils,
sans secours, exaspre par les mauvais traitements, se faussera,
s'aigrira... Puis viendra l'ge des passions... puis les
excitations mauvaises...

Ah!... chez le pauvre dshrit, la vertu est doublement sainte
et respectable.

Ce matin, aprs m'avoir, comme toujours, doucement gronde de ce
que je n'allais pas  la messe, la mre d'Agricol m'a dit ce mot
si touchant dans sa bouche ingnument croyante.

-- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre
Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espre, qu'en
purgatoire...

Bonne mre... me anglique, elle m'a dit ces paroles avec une
douceur si grave et si pntre, avec une foi si srieuse dans
l'heureux rsultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes
yeux devenir humides, et je me suis jete  son cou aussi
srieusement, aussi sincrement reconnaissante, que si j'avais cru
au purgatoire.

Ce jour a t heureux pour moi; j'aurai, je l'espre, trouv du
travail, et je devrai ce bonheur  une personne remplie de coeur
et de bont; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-
Marie, o elle croit que l'on pourra m'employer...

Florine, dj profondment mue par la lecture de ce journal,
tressaillit  ce passage o la Mayeux parlait d'elle, et continua:

Jamais je n'oublierai avec quel touchant intrt, avec quelle
dlicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si
pauvre et si malheureuse. Cela ne m'tonne pas, d'ailleurs; elle
tait auprs de Mlle de Cardoville. Elle devait tre digne
d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher
et prcieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme
son visage; elle se nomme Florine... Je ne suis rien, je ne
possde rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pntr de
reconnaissance pouvaient tre entendus, Mlle Florine serait
heureuse, bien heureuse... Hlas! je suis rduite  faire des
voeux pour elle... seulement des voeux... car je ne puis rien...
que me souvenir et l'aimer.

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincre de la
Mayeux, portrent le dernier coup aux hsitations de Florine; elle
ne put rsister plus longtemps  la gnreuse tentation qu'elle
prouvait.  mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce
journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de
nouveaux progrs; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait
d'infme  elle de livrer peut-tre aux sarcasmes, aux ddains les
plus secrtes penses de cette infortune. Heureusement le bien
est souvent aussi contagieux que le mal. lectrise par tout ce
qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'lev dans les pages
qu'elle venait de lire, ayant retremp sa vertu dfaillante 
cette source vivifiante et pure, Florine, cdant enfin  un de ces
bons mouvements qui l'entranaient parfois, sortit de chez elle,
emportant le manuscrit, bien rsolue aussi de dire  Rodin, que
cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient t vaines,
la Mayeux s'tant sans doute aperue de la premire tentative de
soustraction.



XIII. La dcouverte.

Peu de temps avant que Florine se ft dcide  rparer son
indigne abus de confiance, la Mayeux tait revenue de la fabrique
aprs avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir.  la
suite d'un long entretien avec Angle, frappe comme Agricol de la
grce ingnue, de la sagesse et de la bont dont semblait doue
cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le
forgeron  ce mariage.

La scne suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de
parcourir le journal de la jeune ouvrire, n'avait pas encore pris
la louable rsolution de le rapporter.

Il tait dix heures du soir. La Mayeux, de retour  l'htel de
Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brise par tant
d'motions, elle s'tait jete dans un fauteuil. Le plus profond
silence rgnait dans la maison; il n'tait interrompu  et l que
par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres
du jardin. Une seule bougie clairait la chambre, tendue d'une
toffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vtements
noirs de la Mayeux faisaient paratre sa pleur plus grande
encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tte baisse sur
sa poitrine, ses mains croises sur ses genoux, la jeune fille
tait mlancolique et rsigne: on lisait sur sa physionomie
l'austre satisfaction que laisse aprs soi la conscience du
devoir accompli.

Ainsi que tous ceux qui, levs  l'impitoyable cole du malheur,
n'apportent plus d'exagration dans le sentiment de leur chagrin,
hte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe,
_la Mayeux tait incapable de se livrer longtemps  des regrets
vains et dsesprs  propos d'un fait accompli. Sans doute, le
coup avait t soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un
douloureux et long retentissement dans l'me de la Mayeux; mais il
devait bientt passer, si cela peut se dire,  l'tat de ses
souffrances _chroniques_, devenues presque partie intgrante de sa
vie. Et puis la noble crature, si indulgente envers le sort,
trouvait encore des consolations  sa peine amre; aussi elle
s'tait sentie vivement touche des tmoignages d'affection que
lui avait donns Angle, la fiance d'Agricol, et elle avait
prouv une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle
confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les
heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.

La Mayeux se disait encore:

-- Au moins, je ne serai plus agite malgr moi, non par des
esprances, mais par des suppositions aussi ridicules
qu'insenses. Le mariage d'Agricol met un terme  toutes les
misrables rveries de ma pauvre tte.

Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation relle,
profonde, dans la certitude o elle tait d'avoir pu rsister 
cette terrible preuve et cacher  Agricol l'amour qu'elle
ressentait pour lui, car l'on sait combien taient redoutables,
effrayantes, pour l'infortune, les ides de ridicule et de honte
qu'elle croyait attaches  la dcouverte de sa folle passion.
Aprs tre reste quelque temps absorbe, la Mayeux se leva et se
dirigea lentement vers son bureau.

-- Ma seule rcompense, dit-elle en apprtant ce qui lui tait
ncessaire pour crire, sera de confier au triste et muet tmoin
de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la
promesse que je m'tais faite  moi-mme; croyant, au fond de mon
me, cette jeune fille capable d'assurer la flicit d'Agricol...
je le lui ai dit,  lui, avec sincrit. Un jour, dans bien
longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-tre
une compensation  ce que je souffre maintenant.

Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier... n'y trouvant
pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel
fut son effroi lorsqu'elle aperut une lettre  son adresse
remplaant son journal!

La jeune fille devint d'une pleur mortelle; ses genoux
tremblrent; elle faillit s'vanouir; mais sa terreur croissante
lui donna une nergie factice, elle eut la force de rompre le
cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle
contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:

Mademoiselle,

C'est quelque chose de si original et de si joli  lire, dans vos
mmoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne
peut rsister au plaisir de lui faire connatre cette grande
passion dont il ne se doute gure, et  laquelle il ne peut
manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion
pour procurer  une foule d'autres personnes, qui en auraient t
malheureusement prives, l'amusante lecture de votre journal. Si
les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer;
on ne serait trop rpandre les belles choses; les uns pleureront,
les autres riront; ce qui paratra superbe  ceux-ci, fera clater
de rire ceux-l; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain,
c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.

Comme vous tes capable de vouloir vous soustraire  votre
triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque
vous tes entre, par charit, dans cette maison o vous voulez
dominer et faire _la dame_, ce qui ne va pas  votre _taille _pour
plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la
prsente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne
soyez pas sans ressources dans le cas o vous seriez assez modeste
pour craindre les flicitations qui, ds demain, vous accableront,
car,  l'heure qu'il est, votre journal est dj en circulation.

Un de vos confrres,
_Un vrai _MAYEUX.

Le ton grossirement railleur et insolent de cette lettre, qui, 
dessein, semblait crite par un laquais jaloux de la venue de la
malheureuse crature dans la maison, avait t calcul avec une
infernale habilet, et devait immanquablement produire l'effet que
l'on en esprait.

-- Oh! mon Dieu!... Telles furent les paroles que put prononcer la
jeune fille dans sa stupeur et dans son pouvante.

Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionns tait
exprim l'amour de cette infortune pour son frre adoptif, si
l'on a remarqu plusieurs passages de ce manuscrit, o elle
rvlait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent
faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle tait sa
terreur du ridicule, on comprendra son dsespoir insens, aprs la
lecture de cette lettre infme. La Mayeux ne songea pas un moment
 toutes les nobles paroles,  tous les rcits touchants que
renfermait son journal; la seule et horrible ide qui foudroya
l'esprit gar de cette malheureuse, fut que, le lendemain,
Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse,
auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un
ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'craser de confusion
et de honte. Ce nouveau coup fut si tourdissant, que la Mayeux
plia un moment sous ce choc imprvu. Durant quelques minutes, elle
resta compltement inerte, anantie; puis, avec la rflexion, lui
vint tout  coup la conscience d'une ncessit terrible.

Cette maison si hospitalire, o elle avait trouv un refuge
assur aprs tant de malheurs, il lui fallait la quitter  tout
jamais. La timidit craintive, l'ombrageuse dlicatesse de la
pauvre crature, ne lui permettaient pas de rester une minute de
plus dans cette demeure, o les plus secrets replis de son me
venaient d'tre ainsi surpris, profans et livrs sans doute aux
sarcasmes et aux mpris. Elle ne songea pas  demander justice et
vengeance  Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et
d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui et
sembl de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha
pas  deviner quel pouvait tre l'auteur ou le motif d'une si
odieuse soustraction et d'une lettre si insultante.  quoi bon...
dcide qu'elle tait  fuir les humiliations dont on la menaait!

Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espr) que cette
indignit devait tre l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de
l'affectueuse dfrence que lui tmoignait Mlle de Cardoville...
ainsi pensait la Mayeux avec un dsespoir affreux. Ces pages, si
douloureusement intimes, qu'elle n'et pas os confier  la mre
la plus tendre, la plus indulgente, parce que, crites, pour ainsi
dire, avec le sang de ses blessures, elles refltaient avec une
fidlit trop cruelle les mille plaies secrtes de son me
endolorie... ces pages allaient servir... servaient peut-tre, 
l'heure mme, de jouet et de rise aux valets de l'htel.

* * * * *

L'argent qui accompagnait cette lettre et la faon insultante dont
il lui tait offert confirmaient encore ses soupons. On voulait
que la peur de la misre ne ft pas un obstacle  sa sortie de la
maison.

Le parti de la Mayeux fut pris avec cette rsignation calme et
dcide qui lui tait familire... Elle se leva; ses yeux
brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la
veille elle avait trop pleur; d'une main tremblante et glace
elle crivit ces mots sur un papier qu'elle laissa  ct du
billet de cinq cents francs.

Que Mlle de Cardoville soit bnie du bien qu'elle m'a fait, et
qu'elle me pardonne d'avoir quitt sa maison, o je ne puis rester
dsormais.

Ceci crit, la Mayeux jeta au feu la lettre infme, qui semblait
lui brler les mains... Puis, donnant un dernier regard  cette
chambre meuble presque avec luxe, elle frmit involontairement en
songeant  la misre qui l'attendait de nouveau, misre plus
affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait t victime,
car la mre d'Agricol tait partie avec Gabriel, et la malheureuse
enfant ne devait mme plus, comme autrefois, tre console dans sa
dtresse par l'affection presque maternelle de la femme de
Dagobert.

Vivre seule... absolument seule... avec la pense que sa fatale
passion pour Agricol tait moque par tous et peut-tre aussi par
lui... tel tait l'avenir de la Mayeux. Cet avenir... cet abme
l'pouvanta... une pense sinistre lui vint  l'esprit... elle
tressaillit, et l'expression d'une joie amre contracta ses
traits. Rsolue  partir, elle fit quelques pas pour gagner la
porte, et en passant devant la chemine, elle se vit
involontairement dans la glace, ple comme une morte et vtue de
noir... Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne
lui appartenait pas... et se souvint du passage de la lettre o on
lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans
cette maison.

-- C'est juste! dit-elle avec un sourire dchirant, en regardant
sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse.

Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de
toilette, et reprit les pauvres vieux vtements qu'elle avait
voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son
infortune.  cet instant seulement les larmes de la Mayeux
coulrent avec abondance... Elle pleurait, non de dsespoir, de
revtir de nouveau la livre de la misre, mais elle pleurait de
reconnaissance, car cet entourage de bien-tre auquel elle disait
un ternel adieu lui rappelait  chaque pas les dlicatesses et
les bonts de Mlle de Cardoville; aussi, cdant  un mouvement
presque involontaire, aprs avoir repris ses pauvres habits, elle
tomba  genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la
pense  Mlle de Cardoville, elle s'cria d'une voix entrecoupe
par des sanglots convulsifs:

-- Adieu... pour toujours adieu!... vous qui m'appeliez votre
amie... votre soeur.

Tout  coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu
marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin 
l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur
le salon. C'tait Florine, qui, trop tard, hlas! rapportait le
manuscrit.

perdue, pouvante du bruit de ces pas, se voyant dj le jouet
de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se prcipita dans le
salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la
cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se
referma sur elle.

Et la Mayeux avait quitt l'htel de Cardoville.

* * * * *

Adrienne tait ainsi prive d'un gardien dvou, fidle et
vigilant. Rodin s'tait dbarrass d'une antagoniste active et
pntrante, qu'il avait toujours et avec raison redoute. Ayant,
on l'a vu, devin l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant
pote, le jsuite supposa logiquement qu'elle devait avoir crit
secrtement quelques vers empreints de cette passion fatale et
cache. De l l'ordre donn  Florine de tcher de dcouvrir
quelques preuves crites de cet amour; de l cette lettre si
horriblement bien calcule dans sa grossiret, et dont, il faut
le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reue aprs avoir
sommairement fait connatre le contenu du manuscrit qu'elle
s'tait une premire fois contente de parcourir sans le
soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cdant trop tard  un
gnreux repentir, tait arrive chez la Mayeux au moment o
celle-ci, pouvante, quitta l'htel. La camriste, apercevant une
lumire dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une
chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, 
quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle o elle
avait jusqu'alors conserv ses pauvres vtements. Le coeur de
Florine se brisa; elle courut au bureau: le dsordre des cartons,
le billet de cinq cents francs laiss  ct des deux lignes
crites  Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obissance
aux ordres de Rodin avait port de funestes fruits, et que la
Mayeux avait quitt la maison pour toujours. Florine,
reconnaissant l'inutilit de sa tardive rsolution, se rsigna en
soupirant  faire parvenir le manuscrit  Rodin; puis, force par
la fatalit de sa misrable position  se consoler du mal par le
mal mme, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins
dangereuse par le dpart de la Mayeux.

* * * * *

Le surlendemain de ces vnements, Adrienne reut un billet de
Rodin, en rponse  une lettre qu'elle lui avait crite pour lui
apprendre le dpart inexplicable de la Mayeux:

Ma chre demoiselle,

Oblig de partir ce matin mme pour la fabrique de l'excellent
M. Hardy, o m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible
d'aller vous prsenter mes trs humbles devoirs. Vous me demandez:
que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais
en vrit rien... L'avenir expliquera tout  son avantage... Je
n'en doute pas... Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai
dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine socit _et
des secrets missaires dont elle sait entourer si perfidement les
personnes qu'elle a intrt  faire pier.

Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette
pauvre fille m'a accus... et je suis, vous le savez, le plus
fidle de vos serviteurs... elle ne possdait rien... et l'on a
trouv cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comble...
et elle a abandonn votre maison sans oser expliquer la cause de
sa fuite inqualifiable.

Je ne conclus pas, ma chre demoiselle... il me rpugne toujours,
 moi, d'accuser sans preuve... mais rflchissez et tenez-vous
bien sur vos gardes; vous venez peut-tre d'chapper  un grand
danger. Redoublez de circonspection et de dfiance, c'est du moins
le respectueux avis de votre trs humble et trs obissant
serviteur,

RODIN.



Quatorzime partie La fabrique


I. Le rendez-vous des loups.

C'tait un dimanche matin, le jour mme o Mlle de Cardoville
avait reu la lettre de Rodin, lettre relative  la disparition de
la Mayeux.

Deux hommes causaient attabls dans l'un des cabarets du petit
village de Villiers, situ  peu de distance de la fabrique de
M. Hardy. Ce village tait gnralement habit par des ouvriers
carriers et par des tailleurs de pierres employs  l'exploitation
des carrires environnantes. Rien de plus rude, de plus pnible et
de moins rtribu que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol
l'avait dit  la Mayeux, tablissaient-ils une comparaison pnible
pour eux entre leur sort toujours misrable, et le bien-tre,
l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de
M. Hardy, grce  sa gnreuse et intelligente direction, ainsi
qu'aux principes d'association et de communaut qu'il avait mis en
pratique parmi eux.

Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le
malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cde parfois aux
conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de
M. Hardy avait t naturellement envi, mais non jalous avec
haine. Ds que les tnbreux ennemis du fabricant, rallis 
M. Tripeaud, son concurrent, eurent intrt  ce que ce paisible
tat de choses changet, il changea. Avec une adresse et une
persistance diaboliques, on parvint  allumer les plus basses
passions, on s'adressa par des missaires choisis  quelques
ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont
l'inconduite avait aggrav la misre. Notoirement connus pour leur
turbulence, audacieux et nergiques, ces hommes pouvaient exercer
une dangereuse influence sur la majorit de leurs compagnons
paisibles, laborieux, honntes, mais faciles  intimider par la
violence.  ces turbulents meneurs, dj aigris par l'infortune,
on exagra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on
parvint ainsi  exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus
loin: les prdications incendiaires d'un abb, membre de la
congrgation, venu exprs de Paris pour prcher pendant le carme
contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces
ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se
pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que
l'approche du cholra inspirait alors, on frappa de terreur ces
imaginations faibles et crdules en leur montrant la fabrique de
M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable
d'attirer la vengeance du ciel et par consquent le flau vengeur
sur le canton. Les hommes, dj profondment irrits par l'envie,
furent encore incessamment excits par leurs femmes, qui, exaltes
par le prche de l'abb, maudissaient ce ramassis d'athes qui
pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais
sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoys par
lui (nous avons dit quel intrt cet _honorable _industriel avait
 la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation gnrale et
combler la mesure en soulevant une de ces questions de
_compagnonnage_, qui, de nos jours, font malheureusement encore
couler quelquefois tant de sang!

Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez
lui, taient membres d'une socit de compagnonnage dite des
_Dvorants_, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des
environs appartenaient  la socit dite des _Loups! _Or, de tout
temps, des rivalits souvent implacables ont exist entre les
_Loups _et les _Dvorants _et amen des luttes meurtrires,
d'autant plus  dplorer que sous beaucoup de points l'institution
du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est base sur le
principe si fcond, si puissant de l'association. Malheureusement,
au lieu d'embrasser tous les corps d'tats dans une seule
communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en socits
collectives et distinctes dont les rivalits soulvent parfois de
sanglantes collisions[8].

Depuis huit jours, les _Loups_, surexcits par tant d'obsessions
diverses, brlaient donc de trouver une occasion et un prtexte
pour en venir aux mains avec les _Dvorants... _mais ceux-ci, ne
frquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la
fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette
rencontre impossible, et les _Loups _s'taient vus forcs
d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un
grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens
paisibles et bons travailleurs, ayant refus, quoique _Loups _eux-
mmes, de s'associer  cette manifestation hostile contre les
_Dvorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient t
obligs de se recruter de plusieurs vagabonds et fainants des
barrires, que l'appt du tumulte et du dsordre avait facilement
enrls sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.

Telle tait donc la sourde fermentation qui agitait le petit
village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons
parl taient attabls dans un cabaret. Ces hommes avaient demand
un cabinet pour tre seuls. L'un d'eux tait jeune encore et assez
bien vtu; mais son dbraill, sa cravate lche,  demi noue, sa
chemise tache de vin, sa chevelure en dsordre, ses traits
fatigus, son teint marbr, ses yeux rougis, annonaient qu'une
nuit d'orgie avait prcd cette matine, tandis que son geste
brusque et lourd, sa voix raille, son regard parfois clatant ou
stupide, prouvaient qu'aux dernires fumes de l'ivresse de la
veille se joignaient dj les premires atteintes d'une ivresse
nouvelle.

Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le
sien:

--  votre sant, mon garon!

--  la vtre, rpondit le jeune homme, quoique vous me fassiez
l'effet d'tre le diable...

-- Moi! le diable?

-- Oui.

-- Et pourquoi?

-- D'o me connaissez-vous?

-- Vous repentez-vous de m'avoir connu?

-- Qui vous a dit que j'tais prisonnier  Sainte-Plagie?

-- Vous ai-je tir de prison?

-- Pourquoi m'en avez-vous tir?

-- Parce que j'ai bon coeur.

-- Vous m'aimez peut-tre... comme le boucher aime le boeuf qu'il
mne  l'abattoir.

-- Vous tes fou!

-- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif.

-- J'ai un motif.

-- Lequel? Que voulez-vous faire de moi?

-- Un joyeux compagnon qui dpense rondement de l'argent sans rien
faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernire. Bon vin,
bonne chre, jolies filles et gaies chansons... Est-ce un si
mauvais mtier?

Aprs tre rest un moment sans rpondre, le jeune homme reprit
d'un air sombre:

-- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour
condition  ma libert que j'crirais  ma matresse que je ne
voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exig que cette lettre
vous ft donne,  vous?

-- Un soupir!... vous y pensez encore?

-- Toujours...

-- Vous avez tort... votre matresse est loin de Paris  cette
heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous
tirer de Sainte-Plagie.

-- Oui... j'touffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir,
donn mon me au diable, vous vous en serez dout et vous tes
venu... Seulement, au lieu de mon me vous m'avez pris Cphyse...
Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz-
vous enfin?

-- Un homme qui a une matresse qui le tient au coeur comme vous
tient la vtre, n'est plus un homme... dans l'occasion il manque
d'nergie.

-- Dans quelle occasion?

-- Buvons...

-- Vous me faites boire trop d'eau-de-vie.

-- Bah!... tenez! voyez, moi.

-- C'est a qui m'effraye... et me parat diabolique... Une
bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc
une poitrine de fer et une tte de marbre?

-- J'ai longtemps voyag en Russie; l on boit pour se
rchauffer...

-- Ici pour s'chauffer... Allons... buvons... mais du vin.

-- Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour
les hommes comme nous...

-- Va pour l'eau-de-vie... a brle... mais la tte flambe... et
l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer.

-- C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu!

-- Tout  l'heure... en me disant que j'tais trop pris de ma
matresse, et que dans l'occasion j'aurais manqu d'nergie, de
quelle occasion vouliez-vous parler?

-- Buvons...

-- Un instant!... Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus
bte qu'un autre.  vos demi-mots, j'ai devin une chose.

-- Voyons.

-- Vous savez que j'ai t ouvrier, que je connais beaucoup de
camarades, que je suis bon garon, qu'on m'aime assez, et vous
voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer
d'autres.

-- Ensuite?

-- Vous devez tre quelque courtier d'meute... quelque
commissionnaire en rvolte.

-- Aprs?

-- Et vous voyagez pour une socit anonyme qui travaille dans les
coups de fusil?

-- Est-ce que vous tes poltron?

-- Moi?... j'ai brl de la poudre en juillet... et ferme!

-- Vous en brleriez bien encore?

-- Autant vaut ce feu d'artifice-l qu'un autre... Par exemple,
c'est plus pour l'agrable que pour l'utile... les rvolutions;
car tout ce que j'ai retir des barricades des trois jours, 'a
t de brler ma culotte et de perdre ma veste... Voil ce que le
peuple a gagn dans ma personne. Ah a, voyons_, en avant,
marchons!!! _de quoi retourne-t-il?

-- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy?

-- Ah! c'est pour a que vous m'avez amen ici?

-- Oui... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa
fabrique.

-- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent  l'meute? Ils sont
trop heureux pour a... Vous vous trompez.

-- Vous le verrez tout  l'heure.

-- Eux, si heureux!... qu'est-ce qu'ils ont  rclamer?

-- Et leurs frres? Et ceux qui, n'ayant pas un bon matre,
meurent de faim et de misre, et les appellent pour se joindre 
eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds  leur appel?
M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de
collier, l'exception devient la rgle, et tout le monde est
content.

-- Il y a du vrai dans ce que vous dites l; seulement, il faudra
que le coup de collier soit drle pour qu'il rende jamais bon et
honnte mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait
ce que je suis... un bambocheur fini...

-- Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous tes leur camarade,
vous n'avez aucun intrt  les tromper; ils vous croiront...
Joignez-vous  moi pour les dcider...

--  quoi?

--  quitter cette fabrique o ils s'amollissent, o ils
s'nervent dans l'gosme sans songer  leurs frres.

-- Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils?

-- On y pourvoira... jusqu'au grand jour.

-- Et jusque-l que faire?

-- Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et
aprs, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement
des armes.

-- Et qui fait venir ces ouvriers ici?

-- Quelqu'un leur a dj parl; on leur a fait parvenir des
imprims o on leur reprochait leur indiffrence pour leurs
frres... Voyons, m'appuierez-vous?

-- Je vous appuierai... d'autant plus que je commence  me...
soutenir difficilement moi-mme... Je ne tenais au monde qu'
Cphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente... vous me
poussez encore... Roule ta bosse! aller au diable d'une faon ou
d'une autre, a m'est gal... Buvons...

-- Buvons  l'orgie de la nuit prochaine... la dernire n'tait
qu'une orgie de novice...

-- En quoi tes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un
instant je ne vous ai vu rougir ou sourire... ou vous mouvoir...
vous tiez l, plant comme un homme de fer.

-- Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire
rire... mais, cette nuit... je rirai.

-- Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie... mais je veux que le
diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous
rirez cette nuit!

En ce disant, le jeune homme se leva en trbuchant; il commenait
 tre ivre de nouveau. On frappa  la porte.

-- Entrez.

L'hte du cabaret parut.

-- Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il
demande M. Morok.

-- C'est moi; faites monter. L'hte sortit.

-- C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la
rude figure exprima le dsappointement. Seul... cela m'tonne...
j'en attendais plusieurs... le connaissez-vous?

-- Olivier... oui... un blond... il me semble...

-- Nous le verrons bien... le voici.

En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et
intelligente, entra dans le cabinet.

-- Tiens... Couche-tout-nu! s'cria-t-il  la vue du convive de
Morok.

-- Moi-mme. Il y a des sicles qu'on ne t'a vu, Olivier.

-- C'est tout simple... mon garon, nous ne travaillons pas au
mme endroit.

-- Mais vous tes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu,
il ajouta:

-- On peut parler devant lui... il est des ntres. Mais comment
tes-vous seul?

-- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.

-- Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.

-- Ils refusent... et moi aussi.

-- Comment, mordieu! ils refusent?... Ils n'ont donc pas plus de
tte que des femmes? s'cria Morok les dents serres de rage.

-- coutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reu vos
lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il tait, en
effet, affili  des socits secrtes o nous connaissons
plusieurs personnes.

-- Eh bien!... pourquoi hsitez-vous?

-- D'abord, rien ne nous prouve que ces socits soient prtes
pour un mouvement.

-- Je vous le dis, moi...

-- Il le... dit... lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je...
l'affirme... _En avant, marchons!_

_-- _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous
avons rflchi... Pendant huit jours, l'atelier a t divis; hier
encore la discussion a t vive, pnible; mais ce matin le pre
Simon nous a fait venir; on s'est expliqu devant lui; il nous a
convaincus... nous attendrons; si le mouvement clate... nous
verrons...

-- C'est votre dernier mot?

-- C'est notre dernier mot.

-- Silence! s'cria tout  coup Couche-tout-nu en prtant
l'oreille et en se balanant sur ses jambes avines; on dirait au
loin les cris d'une foule...

En effet, on entendit d'abord sourdre, puis crotre de moment en
moment une rumeur loigne, qui peu  peu devint formidable.

-- Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris.

-- Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me
rappelle que l'hte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande
fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos
camarades vous vous tiez spars des autres ouvriers de M. Hardy,
comme je le croyais, ces gens, qui commencent  hurler, auraient
t pour vous... au lieu d'tre contre vous!...

-- Ce rendez-vous tait donc un guet-apens mnag pour armer les
ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'cria Olivier;
vous espriez donc que nous aurions fait cause commune avec les
gens que l'on excite contre la fabrique, et que...

Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris,
de hurlements, de sifflets, branla le cabaret.

Au mme instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier,
ple, tremblant, se prcipita dans le cabinet en s'criant:

-- Messieurs!... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui
appartienne  la fabrique de M. Hardy?

-- Moi... dit Olivier.

-- Alors vous tes perdu!... voil les _Loups _qui arrivent en
masse, ils crient qu'il y a ici des _Dvorants _de chez M. Hardy,
et ils demandent bataille...  moins que les _Dvorants _ne
renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord.

-- Plus de doute, c'tait un pige!... s'cria Olivier en
regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaant; on comptait
nous compromettre si mes camarades taient venus!

-- Un pige... moi... Olivier?... dit Couche-tout-nu en
balbutiant, jamais!

-- Bataille aux _Dvorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups!
_cria tout d'une voix la foule irrite, qui paraissait envahir la
maison.

-- Venez... s'cria le cabaretier; et, sans donner  Olivier le
temps de lui rpondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une
fentre qui donnait sur le toit d'un appentis peu lev, il lui
dit:

-- Sauvez-vous par cette fentre, laissez-vous glisser, et gagnez
les champs; il est temps...

Et comme le jeune ouvrier hsitait, le cabaretier ajouta avec
effroi:

-- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de
plus et vous tes perdu... Les entendez-vous? Ils sont entrs dans
la cour, ils montent.

En effet,  ce moment les hues, les sifflets, les cris,
redoublrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au
premier tage s'branla sous les pas prcipits de plusieurs
personnes, et ce cri arriva perant et proche:

-- Bataille aux _Dvorants!_

_-- _Sauve-toi, Olivier s'cria Couche-tout-nu presque dgris
par le danger.

 peine avait-il prononc ces mots, que la porte de la grande
salle qui prcdait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas
pouvantable.

-- Les voil!... dit le cabaretier en joignant les mains avec
effroi. Puis courant  Olivier, il le poussa pour ainsi dire par
la fentre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hsitait encore.

La croise referme, le tavernier revint auprs de Morok 
l'instant o celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle o
les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que
leurs compagnons vocifraient dans la cour et dans l'escalier.
Huit ou dix de ces insenss, que l'on poussait  leur insu  ces
scnes de dsordre, s'taient des premiers prcipits dans la
salle, les traits anims par le vin et par la colre: la plupart
taient arms de longs btons. Un carrier d'une taille et d'une
force herculennes, coiff d'un mauvais mouchoir rouge dont les
lambeaux flottaient sur ses paules, misrablement vtu d'une peau
de bique  moiti use, brandissait une lourde pince de fer, et
paraissait diriger le mouvement; les yeux injects de sang, la
physionomie menaante et froce, il s'avana vers le cabinet,
faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'criant d'une voix
tonnante:

-- O sont les _Dvorants!... _les _Loups _en veulent manger! Le
cabaretier hta d'ouvrir la porte du cabinet en disant:

-- Il n'y a personne, mes amis... il n'y a personne... voyez vous-
mmes.

-- C'est vrai, dit le carrier surpris, aprs avoir jet un coup
d'oeil dans le cabinet; o sont-ils donc? on nous avait dit qu'il
y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient march avec nous sur
la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient
mordu!

-- S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut
les attendre.

-- Oui... oui, attendons-les.

-- On se verra de plus prs!

-- Puisque les _Loups _veulent voir des _Dvorants_, dit Morok,
pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces
mcrants, de ces athes... Aux premiers hurlements des _Loups...
_ils sortiraient, il y aurait bataille...

-- Il y aurait... bataille, rpta machinalement Couche-tout-nu.

--  moins que les _Loups _n'aient peur des _Dvorants! _ajouta
Morok.

-- Puisque tu parles de peur... toi! tu vas marcher avec nous...
et tu nous verras aux prises! s'cria le formidable carrier d'une
voix tonnante et s'avanant vers Morok.

Et nombre de voix se joignirent  la voix du carrier.

-- Les _Loups _avoir peur des _Dvorants!_

_-- _Ce serait la premire fois.

-- La bataille... la bataille! et que a finisse!

-- a nous assomme  la fin... Pourquoi tant de misre pour nous
et tant de bonheur pour eux?

-- Ils ont dit que les carriers taient des btes brutes, bonnes 
monter dans les roues de carrire comme des chiens de
tournebroche, dit un missaire du baron Tripeaud.

-- Et qu'eux autres _Dvorants _se feraient des casquettes avec la
peau des _Loups_, ajouta un autre.

-- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais  la messe. C'est des
paens... des vrais chiens! cria un missaire de l'abb prcheur.

-- Eux,  la bonne heure... faut bien qu'ils fassent le dimanche 
leur manire! mais leurs femmes, ne pas aller  la messe... a
crie vengeance...

-- Aussi le cur a dit que cette fabrique-l,  cause de ses
abominations, serait capable d'attirer le cholra sur le pays...

-- C'est vrai, il l'a dit au prche.

-- Nos femmes l'ont entendu!...

-- Oui, oui,  bas les _Dvorants_, qui veulent attirer le cholra
sur le pays!

-- Bataille!... bataille!... cria-t-on en choeur.

--  la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix
de stentor,  la fabrique!

-- Oui,  la fabrique! rpta la foule avec des trpignements
furieux, car, peu  peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir
dans la grande salle ou sur l'escalier s'y taient entasss.

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu  lui-mme,
il dit tout bas  Morok:

-- Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus.

-- Nous aurons le temps d'avertir la fabrique... Nous les
quitterons en route, lui dit Morok.

Puis il cria tout haut en s'adressant  l'hte, effray de ce
dsordre:

-- De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire  la sant des braves
_Loups. _C'est moi qui rgale.

Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint
bientt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres.

-- Allons donc! des verres! s'cria Morok; est-ce que des
camarades comme nous boivent dans des verres?...

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot
 ses lvres et la passa au gigantesque carrier aprs avoir bu.

--  la bonne heure, dit le carrier,  la rgalade! capon qui s'en
ddit! a va aiguiser les dents des _Loups!_

_-- _ vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les
bouteilles.

-- Il y aura du sang  la fin de tout a, murmura Couche-tout-nu,
qui, malgr son tat d'ivresse, comprenait tout le danger de ces
funestes excitations.

En effet, bientt le nombreux rassemblement quitta la cour du
cabaret pour courir en masse  la fabrique de M. Hardy.

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu
prendre part  ce mouvement d'hostilit (et ils taient en
majorit) ne parurent pas au moment o la troupe menaante
traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes,
fanatises par les prdications de l'abb encouragrent par leurs
cris la troupe militante.  sa tte s'avanait le gigantesque
carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrire
lui, ple-mle, arms les uns de btons, les autres de pierres,
suivait le gros de la troupe. Les ttes, encore exaltes par de
rcentes libations d'eau-de-vie, taient arrives  un tat
d'effervescence effrayante. Les physionomies taient farouches,
enflamms, terribles. Ce dchanement des plus mauvaises passions
faisait pressentir de dplorables consquences. Se tenant pas le
bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient
encore par leurs chants de guerre rpts avec une excitation
croissante, et dont voici le dernier couplet:

_lanons-nous, pleins d'assurance,_
_Exerons nos bras rigoureux._
_Eh bien! nous voil devant eux! (Bis.)_
_Enfants d'un roi brillant de gloire,_
_C'est aujourd'hui que sans plir_
_Il faut savoir vaincre ou mourir;_
_La mort, la mort ou la victoire!_
_Du grand roi Salomon__[9]__ intrpides enfants,_
_Faisons, faisons un noble effort,_
_Nous serons triomphants._

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en
tumulte sortait du cabaret pour se rendre  la fabrique.



II. La maison commune.

Pendant que les _Loups_, ainsi qu'on vient de le voir, se
prparaient  une sauvage agression contre les _Dvorants_, la
fabrique de M. Hardy avait, cette matine-l, un air de fte
parfaitement d'accord avec la srnit du ciel; car le vent tait
au nord et le froid assez piquant pour une belle journe de mars.

Neuf heures du matin venaient de sonner  l'horloge de la _maison
commune _des ouvriers, spare des ateliers par une large route
plante d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette
imposante masse de btiments situs  une lieue de Paris, dans une
position aussi riante que salubre, d'o l'on apercevait les
coteaux boiss et pittoresques qui, de ce ct, dominent la grande
ville. Rien n'tait d'un aspect plus simple et plus gai que la
maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges
s'avanait au-del des murailles blanches, coup  et l par de
larges assises de briques qui contrastaient agrablement avec la
couleur verte des persiennes du premier et du second tage. Ces
btiments, exposs au midi et au levant, taient entours d'un
vaste jardin de dix arpents, ici plant d'arbres en quinconce, l
distribu en potager et en verger.

Avant de continuer cette description, qui peut-tre semblera
quelque peu _ferique_, tablissons d'abord que les _merveilles
_dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas tre
considres comme des utopies, comme des rves; rien, au
contraire, n'tait plus positif, et mme, htons-nous de le dire
et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation
donnera singulirement de poids et d'intrt  la chose), ces
merveilles taient le rsultat d'une _excellente spculation_, et,
au rsum, reprsentaient un _placement aussi lucratif qu'assur_.

Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre
considrable de cratures humaines d'un bien-tre idal, si on le
compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont
presque toujours condamnes; les instruire, les relever  leurs
propres yeux; leur faire prfrer aux grossiers plaisirs du
cabaret, ou plutt  ces tourdissements funestes que ces
malheureux y cherchent fatalement pour chapper  la conscience de
leur dplorable destine: leur faire prfrer  cela les plaisirs
de l'intelligence, le dlassement des arts; moraliser, en un mot,
l'homme par le bonheur; enfin, grce  une gnreuse initiative, 
un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les
bienfaiteurs de l'humanit, et _faire _en mme temps, pour ainsi
dire _forcment une excellente affaire... _ceci parat fabuleux.
Tel tait cependant le secret des merveilles dont nous parlons.

Entrons dans l'intrieur de la fabrique.

Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait
aux plus heureuses penses en songeant  Angle, et achevait sa
_toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa
fiance.

Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la
maison commune,  raison du prix incroyablement minime de
_soixante-quinze francs _par an, comme les autres clibataires. Ce
logement situ au deuxime tage, se composait d'une belle chambre
et d'un cabinet exposs en plein midi et donnant sur le jardin; le
plancher, de sapin, tait d'une blancheur parfaite; le lit de fer,
garni d'une paillasse de feuilles de mas, d'un excellent matelas
et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un
calorifre donnaient, selon le besoin, de la lumire et une douce
chaleur dans la pice, tapisse d'un joli papier perse, et orne
de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques
chaises, une petite bibliothque, composaient l'ameublement
d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se
trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les
objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un
robinet donnant de l'eau  volont. Si l'on compare ce logement
agrable, salubre, commode,  la mansarde obscure, glaciale et
dlabre que le digne garon payait quatre-vingt-dix francs par an
dans la maison de sa mre, et qu'il lui fallait aller gagner
chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le
sacrifice qu'il faisait  son affection pour cette excellente
femme.

Agricol, aprs avoir jet un dernier coup d'oeil assez satisfait
sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impriale,
quitta sa chambre pour aller rejoindre Angle  la lingerie
commune; le corridor qu'il traversa tait large, clair par le
haut, et planchi de sapin d'une extrme propret. Malgr les
quelques ferments de discorde jets depuis peu par les ennemis de
M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement
unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les
chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant
plusieurs portes ouvertes, changea cordialement un bonjour
matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit
prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plante
d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive,
et gagna l'autre aile du btiment. L se trouvait l'atelier o une
partie des femmes et des filles des ouvriers associs, qui
n'taient pas employes  la fabrique, confectionnaient les effets
de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe  l'norme conomie
provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les
fabriques par l'association, rduisait incroyablement le prix de
revient de chaque objet. Aprs avoir travers l'atelier de
lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien ar pendant
l't, bien chauff pendant l'hiver, Agricol alla frapper  la
porte de la mre d'Angle.

Si nous disons quelques mots de ce logis, situ au premier tage,
expos au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait
pour ainsi dire le spcimen de l'habitation du _mnage _dans
l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent
vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entre donnant sur
le corridor conduisait  une trs grande chambre, de chaque ct
de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destine
 leur famille, lorsque filles ou garons taient trop grands pour
continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs tablis comme des
dortoirs de pension et destins aux enfants des deux sexes. Chaque
nuit la surveillance de ces dortoirs tait confie  un pre ou 
une mre de famille appartenant  l'association. Le logement dont
nous parlons se trouvant, comme tous les autres, compltement
dbarrass de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et
en commun dans une autre partie du btiment, pouvait tre tenu
dans une extrme propret. Un assez grand tapis, un bon fauteuil,
quelques jolies porcelaines sur une tagre en bois blanc bien
cir, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de
bronze dor, un lit, une commode et un secrtaire d'acajou,
annonaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de
superflu  leur bien-tre.

Angle, que l'on pouvait ds ce moment appeler la fiance
d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur trac par
le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette
charmante jeune fille, ge de dix-sept ans au plus, vtue avec
autant de simplicit que de fracheur, tait assise  ct de sa
mre. Lorsque Agricol entra, elle rougit lgrement  sa vue.

-- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si
votre mre y consent.

-- Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, rpondit
cordialement la mre de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter
la maison commune et ses dpendances, ni avec son pre, ni avec
son frre, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec
vous aujourd'hui dimanche... C'est bien le moins que vous, qui
parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison  cette
nouvelle dbarque: il y a dj une heure qu'elle vous attend, et
avec quelle impatience!

-- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au
plaisir de vous voir, j'ai oubli l'heure... C'est l ma seule
excuse.

-- Ah! maman... dit la jeune fille  sa mre d'un ton de doux
reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir
dit cela?

-- Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au
contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi
encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent  M. Hardy.

-- Monsieur Agricol, dit Angle en nouant les rubans de son joli
bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit
pas avec vous!

-- La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que
partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas
la dernire.

La jeune fille, aprs avoir embrass sa mre, sortit avec Agricol,
dont elle prit le bras.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angle, si vous saviez combien
j'ai t surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui
tais habitue  voir tant de misre chez les pauvres ouvriers de
notre province... misre que j'ai partage aussi... tandis qu'ici
tout le monde a l'air si heureux, si content!... c'est comme une
ferie; en vrit, je crois rver; et quand je demande  ma mre
l'explication de cette ferie, elle me rpond: M. Agricol
t'expliquera cela.

-- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tche que je
vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent  la fois
grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus  propos.

-- Comment cela, monsieur Agricol?

-- Vous montrer cette maison, vous faire connatre toutes les
ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici,
mademoiselle, le travailleur, certain du prsent, certain de
l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frres, oblig de
renoncer aux plus doux besoins du coeur... au dsir de choisir une
compagne pour la vie... cela... dans la crainte d'unir sa misre 
une autre misre.

Angle baissa les yeux et rougit.

-- Ici le travailleur peut se livrer sans inquitude  l'espoir
des douces joies de la famille, bien sr de ne pas tre dchir
plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont
chers; ici, grce  l'ordre, au travail, au sage emploi des forces
de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits;
en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant
d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle,
l'on ne peut rien faire de plus raisonnable... que de s'aimer, et
rien de plus sage... que de se marier.

-- Monsieur... Agricol, rpondit Angle d'une voix doucement mue
et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade?

--  l'instant, mademoiselle, rpondit le forgeron, heureux du
trouble qu'il fit natre dans cette me ingnue. Mais tenez, nous
sommes tout prs du dortoir des petites filles. Ces oiseaux
gazouilleurs sont dnichs depuis longtemps; allons-y.

-- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angle
entrrent bientt dans un vaste dortoir, pareil  celui d'une
excellente pension. Les petits lits en fer taient symtriquement
rangs;  chacune des extrmits se voyaient les lits des deux
mres de famille qui remplissaient tour  tour le rle de
surveillante.

-- Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribu, monsieur
Agricol! et quelle propret! Qui donc soigne cela si parfaitement?

-- Les enfants eux-mmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il
existe entre ces bambins une mulation incroyable; c'est  qui
aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de
faire le lit de leur poupe. Les petites filles, vous le savez,
adorent _jouer au mnage. _Eh bien, ici elles y jouent
srieusement, et le mnage se trouve merveilleusement fait...

-- Ah! je comprends... on utilise leurs gots naturels pour toutes
ces sortes d'amusements.

-- C'est l tout le secret; vous les verrez partout trs utilement
occupes, et ravies de l'importance que ces occupations leur
donnent.

-- Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angle, quand on compare
ces beaux dortoirs, si sains, si chauds,  ces horribles mansardes
glaces o les enfants sont entasss ple-mle sur une mauvaise
paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque
tous les ouvriers de notre pays!

-- Et  Paris, donc! mademoiselle... c'est peut-tre pis encore.

-- Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, gnreux, et riche
surtout, pour dpenser tant d'argent  faire du bien!

-- Je vais vous tonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en
souriant, vous tonner tellement que peut-tre vous ne me croirez
pas...

-- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol?

-- Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur
et plus gnreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans
songer  son intrt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angle,
qu'il serait l'homme le plus goste, le plus intress, le plus
avare, qu'il trouverait encore un norme profit  nous mettre 
mme d'tre aussi heureux que nous le sommes.

-- Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je
vous crois; mais si le bien est si facile... et mme si avantageux
 faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage?

-- Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares
 rencontrer chez la mme personne:

-- _Savoir, pouvoir, vouloir._

_-- _Hlas! oui, ceux qui savent... ne peuvent pas.

-- Et ceux qui peuvent ne savent pas.

-- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien
dont il vous fait jouir?

-- Je vous expliquerai cela tout  l'heure, mademoiselle.

-- Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout  coup
Angle.

-- C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous
allez trouver encore l plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir
occups ici, non pas  picorer, mais  travailler, s'il vous
plat.

Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angle dans une grande
salle garnie de tablettes o des fruits d'hiver taient
symtriquement rangs; plusieurs enfants de sept  huit ans,
proprement et chaudement vtus, rayonnant de sant, s'occupaient
gaiement, sous la surveillance d'une femme, de sparer et de trier
les fruits gts.

-- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous
utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour
eux, rpondent aux besoins de mouvement, d'activit de leur ge,
et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes
un temps bien mieux employ.

-- C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement
ordonn!

-- Et si vous les voyiez, ces bambins,  la cuisine, quels
services ils rendent! Dirigs par une ou deux femmes, ils font la
besogne de huit ou dix servantes.

-- Au fait, dit Angle en souriant,  cet ge on aime tant  jouer
_ la dnette!_ ils doivent tre ravis.

-- Justement et de mme, sous le prtexte de _jouer au jardinet,
_ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette
des fruits et des lgumes, arrosent les fleurs, passent le rteau
dans les alles, etc.; en un mot, cette arme de bambins
travailleurs, qui ordinairement restent jusqu' l'ge de dix 
douze ans sans rendre aucun service, ici est trs utile; sauf
trois heures d'cole, bien suffisantes pour eux, depuis l'ge de
six ou sept ans, leurs rcrations sont trs srieusement
employes, et certes ces chers petits tres, par l'conomie de
_grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus
qu'ils ne cotent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous
pas qu'il y a dans la prsence de l'enfance, ainsi mle  tous
les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacr, qui
impose aux paroles, aux actions, une rserve toujours salutaire?
L'homme le plus grossier respecte l'enfance...

--  mesure que l'on rflchit, comme on voit en effet ici que
tout est calcul pour le bonheur de tous! dit Angle avec
admiration.

-- Et cela n'a pas t sans peine: il a fallu vaincre les
prjugs, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angle... nous
voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant,
voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une
caserne ou d'une grande pension.

En effet, l'officine culinaire de la maison commune tait immense;
tous ses ustensiles tincelaient de propret; puis, grce aux
procds aussi merveilleux qu'conomiques de la science moderne
(toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient
indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une
grande chelle) non seulement le foyer et les fourneaux taient
aliments avec une quantit de combustible deux fois moindre que
celle que chaque mnage et individuellement dpense, mais
l'excdent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifre
parfaitement organis,  rpandre une chaleur gale dans toutes
les chambres de la maison commune. L encore, des enfants, sous la
direction des deux mnagres, rendaient de nombreux services. Rien
de plus comique que le srieux qu'ils mettaient  remplir leurs
fonctions culinaires; il en tait de mme de l'aide qu'ils
apportaient  la boulangerie o se confectionnait,  un rabais
extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent
_pain de mnage_, salubre et nourrissant, mlange de pur froment
et de seigle, si prfrable  ce pain blanc et lger qui n'obtient
souvent ses qualits qu' l'aide de substances malfaisantes.

-- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol  une digne
matrone qui contemplait gravement les lentes volutions de
plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils
taient glorieusement chargs de morceaux de boeuf, de mouton et
de veau, qui commenaient  prendre une couleur d'un brun dor des
plus apptissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol;
selon le rglement, je ne dpasse pas le seuil de la cuisine; je
veux seulement la faire admirer  mademoiselle, qui est arrive
ici depuis peu de jours.

-- Admirez, mon garon, admirez... et surtout voyez comme cette
marmaille est sage et travaille bien...

Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de
lchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des
deux sexes, assis autour d'une table, profondment absorbs dans
l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient  pelurer les
pommes de terre et  plucher des herbes.

-- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand?
demanda Agricol en riant.

-- Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garon... Voil la
carte du dner d'aujourd'hui: bonne soupe de lgumes au bouillon,
boeuf rti avec des pommes de terre autour, salade, fruits,
fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisin que fait
la mre Denis  la boulangerie et, c'est le cas de le dire, 
cette heure le four chauffe.

-- Ce que vous me dites l, madame Bertrand, me met furieusement
en apptit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperoit bien
quand c'est votre tour d'tre de cuisine, ajouta-t-il d'un air
flatteur.

-- Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de
service.

-- C'est encore cela qui m'tonne tant, monsieur Agricol, dit
Angle  Agricol en continuant de marcher  ct de lui, c'est de
comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers
de notre pays,  celle que l'on a ici.

-- Et pourtant nous ne dpensons pas plus de vingt-cinq sous par
jour, pour tre beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour
trois francs  Paris.

-- Mais c'est  n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce
donc possible?

-- C'est toujours grce  la baguette de M. Hardy! Je vous
expliquerai cela tout  l'heure.

-- Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy!

-- Vous le verrez bientt, peut-tre aujourd'hui; car on l'attend
d'un moment  l'autre. Mais tenez, voici le rfectoire que vous ne
connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres mnages, a
prfr se faire apporter  manger chez elle... Voyez donc quelle
belle pice... et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!

En effet, c'tait une vaste salle btie en forme de galerie et
claire par dix fentres ouvrant sur le jardin; des tables
recouvertes de toile cire bien luisante taient ranges prs des
murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pice servait le soir,
aprs les travaux, de salle de runion et de veille, pour les
ouvriers qui prfraient passer la soire en commun au lieu de la
passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense
salle, bien chauffe par le calorifre, brillamment claire au
gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-l
causaient ou s'occupaient de menus travaux.

-- Ce n'est pas tout, dit Agricol  la jeune fille, vous
trouverez, j'en suis sr, cette pice encore plus belle lorsque
vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en
salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.

-- Vraiment!...

-- Certainement, rpondit firement le forgeron. Nous avons parmi
nous des musiciens excutants, trs capables de faire danser; de
plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur,
hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine,
quelques troubles survenus dans la fabrique ont empch nos
concerts.

-- Autant de voix! cela doit tre superbe.

-- C'est trs beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup
encourag chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit-
il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un
hiver, il a fait venir ici,  ses frais, deux lves du clbre
M. Wilhem; et, depuis, notre cole a fait de grand progrs.
Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angle, que, sans nous
flatter, c'est quelque chose d'assez mouvant que d'entendre
environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne
au travail ou  la libert... Vous entendez cela, et vous
trouverez, j'en suis sr qu'il y a quelque chose de grandiose, et
pour ainsi dire d'levant pour le coeur, dans l'accord fraternel
de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et
imposant.

-- Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des
joies, car le travail ainsi mlang de plaisirs devient un
bonheur.

-- Hlas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit
tristement Agricol. Voyez-vous l... ce btiment isol, bien
expos?

-- Oui, quel est-il?

-- C'est notre salle de malades... Heureusement, grce  notre
rgime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une
cotisation annuelle nous permet d'avoir un trs bon mdecin; de
plus, une caisse de secours mutuels est organise de telle sorte
qu'en cas de maladie chacun de nous reoit les deux tiers de ce
qu'il reoit en sant.

-- Comme tout cela est bien entendu! Et l-bas, monsieur Agricol,
de l'autre ct de la pelouse?

-- C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et
froide, et puis, sous ce hangar, est le schoir; plus loin, les
curies et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de
la fabrique.

-- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de
toutes ces merveilles?

-- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.

Malheureusement la curiosit d'Angle fut  ce moment due: la
jeune fille se trouvait avec Agricol prs d'une barrire  claire
voie servant de clture au jardin, du ct de la grande alle qui
sparait les ateliers de la maison commune. Tout  coup, une
bouffe de vent apporta le bruit trs lointain de fanfares
guerrires et d'une musique militaire; puis on entendit le galop
retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et
bientt arriva, mont sur un beau cheval noir  longue queue
flottante et  la housse cramoisie, un officier gnral; ainsi que
sous l'Empire, il portait des bottes  l'cuyre et une culotte
blanche; son uniforme bleu tincelait de broderie d'or, le grand
cordon rouge de la Lgion d'honneur tait pass sur son paulette
droite quatre fois toile d'argent, et son chapeau largement
bord d'or tait garni de plumes blanches, distinction rserve
aux marchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre
d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus
firement camp sur son cheval de bataille.

Au moment o le marchal Simon, car c'tait lui, arrivait devant
Angle et Agricol, il arrta brusquement sa monture sur ses
jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rnes d'or  un
domestique en livre qui le suivait  cheval.

-- O faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le
palefrenier.

-- Au bout de l'alle, dit le marchal. Et se dcouvrant avec
respect, il s'avana vivement, le chapeau  la main, au-devant
d'une personne qu'Angle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette
personne parut bientt au dtour de l'alle: c'tait un vieillard
 la figure nergique et intelligente: il portait une blouse fort
propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les
mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe
d'cume de mer.

-- Bonjour, mon bon pre, dit respectueusement le marchal en
embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, aprs lui avoir
rendu tendrement son treinte, lui dit, voyant qu'il conservait
son chapeau  la main:

-- Couvre-toi donc, mon garon... Mais comme te voil beau!
ajouta-t-il en souriant.

-- Mon pre, c'est que je viens d'assister  une revue tout prs
d'ici... et j'ai profit de cette occasion pour tre plus tt prs
de vous.

-- Ah a! est-ce que l'occasion m'empchera d'embrasser mes
petites filles comme tous les dimanches?

-- Non, mon pre, elles vont venir en voiture, Dagobert les
accompagnera.

-- Mais... qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux.

-- C'est qu'en effet, mon pre, dit le marchal d'un air
pniblement mu, j'ai de graves choses  vous apprendre.

-- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le
marchal et son pre disparurent au tournant de l'alle. Angle
tait reste si stupfaite de ce que ce brillant officier gnral,
qu'on appelait M. de duc, avait pour pre un vieil ouvrier en
blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit:

-- Comment! monsieur Agricol... ce vieil ouvrier...

-- Est le pre de M. le marchal duc de Ligny, l'ami... oui, je
puis le dire, ajouta Agricol d'une voix mue, l'ami de mon pre 
moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.

-- tre si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son
pre! dit Angle. Le marchal doit avoir un bien noble coeur, mais
comment laisse-t-il son pre ouvrier?

-- Parce que le pre Simon ne quitterait son tat et sa fabrique
pour rien au monde, il est n ouvrier, il veut mourir ouvrier,
quoiqu'il ait pour fils un duc, un marchal de France.



III. Le secret.

Aprs que l'tonnement fort naturel qu'Angle avait prouv 
l'arrive du marchal Simon fut dissip, Agricol lui dit en
souriant:

-- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angle, profiter de cette
circonstance pour m'pargner de vous dire le secret de toutes les
merveilles de notre maison commune.

-- Oh! je ne vous aurais pas non plus laiss manquer  votre
promesse, monsieur Agricol, rpondit Angle; ce que vous m'avez
dj dit m'intresse trop pour cela.

-- coutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en vritable
magicien, a prononc trois mots cabalistiques: -- ASSOCIATION, --
COMMUNAUT, -- FRATERNIT. Nous avons compris le sens de ces
paroles, et les merveilles que vous voyez ont t cres,  notre
grand avantage, et aussi, je vous le rpte, au grand avantage de
M. Hardy.

-- C'est toujours cela qui me parat extraordinaire, monsieur
Agricol.

-- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'tre ce qu'il
est, et t seulement un spculateur au coeur sec, ne connaissant
que le produit, se disant: Pour que ma fabrique me rapporte
beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande conomie de
matires premires, parfait emploi du temps des ouvriers, en un
mot, conomie de fabrication afin de produire  trs bon march;
excellence des produits afin de vendre trs cher...

-- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger
davantage.

-- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent t satisfaites...
ainsi qu'elles l'ont t; mais comment? Le voici:

M. Hardy, seulement spculateur, se serait d'abord dit: loigns
de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se
levant plus tt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si
ncessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent,
l'ouvrage s'en ressent; puis l'intemprie des saisons empirera
cette longue course; l'ouvrier arrivera mouill, frissonnant de
froid, nerv avant le travail, et alors... quel travail!

-- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand  Lille
j'arrivais toute mouille d'une pluie froide  la manufacture,
j'en tremblais quelquefois toute la journe  mon mtier.

-- Aussi, mademoiselle Angle, le spculateur dira: Loger mes
ouvriers  la porte de ma fabrique c'est obvier  cet
inconvnient. Calculons: l'ouvrier mari paye en moyenne, dans
Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises
chambres et un cabinet, le tout obscur, troit, malsain, dans
quelque rue noire et infecte; l il vit entass avec sa famille;
aussi quelles sants dlabres! toujours fivreux, toujours
chtifs; et quel travail attendre d'un fivreux, d'un chtif?
Quant aux ouvriers garons, ils payent un logement moins grand,
mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or,
additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers maris; ils
payent donc  eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille
cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze
ouvriers garons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent
quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de
loyer, le revenu d'un million.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant
tous ces petits mauvais loyers runis!

-- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le
prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre
spculateur? Pour dcider mes ouvriers  abandonner leur demeure
 Paris, je leur ferai d'normes avantages. J'irai jusqu' rduire
de moiti le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres
malsaines, ils auront des appartements vastes, bien ars, bien
exposs et facilement chauffs et clairs  peu de frais; ainsi,
cent quarante-six mnages me payant seulement cent vingt-cinq
francs de loyer, et cent quinze garons soixante-quinze francs,
j'ai un total de vingt-six  vingt-sept mille francs... Un
btiment assez vaste pour loger tout ce monde me cotera tout au
plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent plac au
moins  cinq pour cent, et parfaitement assur, puisque les
salaires me garantiront le prix du loyer.

-- Ah! monsieur Agricol, je commence  comprendre comment il peut
tre quelquefois avantageux de faire le bien, mme dans un intrt
d'argent.

-- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu' la longue
les affaires faites avec droiture et loyaut sont toujours bonnes.
Mais revenons  notre spculateur. Voici donc, dira-t-il, mes
ouvriers tablis  la porte de ma fabrique, bien logs, bien
chauffs, et arrivant toujours vaillants  l'atelier. Ce n'est pas
tout... l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de
bonne bire, fait,  temps gal, deux fois le travail de l'ouvrier
franais[13], rduit  une dtestable nourriture plus dbilitante
que confortante, grce  l'empoisonnement des denres. Mes
ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient
beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y
songe le rgime des casernes, des pensions et mme des prisons,
qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui
procurent ainsi une somme de bien-tre impossible  raliser sans
cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu
de faire deux cent soixante cuisines dtestables, s'associent pour
n'en faire qu'une pour tous, mais trs bonne, grce  des
conomies de toute sorte, quel avantage pour moi... et pour eux!
Deux ou trois mnagres suffiraient chaque jour, aides par des
enfants,  prparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le
charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur,
l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs
salaires me garantiraient  mon tour), de grands
approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin,
etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils
payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain,
au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonn.
Chaque semaine l'association achterait sur pied un boeuf et
quelques moutons, les mnagres feraient le pain, comme  la
campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'conomie,
mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une
nourriture salubre, agrable et suffisante.

-- Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!

-- Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rle du
spculateur au coeur sec, il se dit: Voici mes ouvriers bien
logs, bien chauffs, bien nourris avec une conomie de moiti,
qu'ils soient aussi bien chaudement vtus, leur sant a toute
chance d'tre parfaite, et la sant, c'est le travail.
L'association achtera donc en gros et au prix de fabrique
(toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et
solides toffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des
femmes d'ouvriers confectionneront en vtements aussi bien que des
tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures
tant considrable, l'association obtiendra un rabais notable de
l'entrepreneur. Eh bien! mademoiselle Angle, que dites-vous de
notre spculateur?

-- Je dis, monsieur Agricol, rpondit la jeune fille avec une
admiration nave, que c'est  n'y pas croire; et cela est si
simple cependant!

Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et
ordinairement on n'y songe gure. Remarquez aussi que notre homme
ne parle absolument qu'au point de vue de son intrt priv... Ne
considrant que le ct matriel de la question, comptant pour
rien l'habitude de fraternit, d'appui, de solidarit, qui nat
invitablement de la vie commune, ne rflchissant pas que le
bien-tre moralise et adoucit le caractre de l'homme, ne se
disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux
faibles, ne songeant pas qu'aprs tout _l'homme honnte, actif et
laborieux a droit, positivement droit,  exiger de la socit du
travail et un salaire proportionn aux besoins de sa condition...
_non, notre spculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous
le voyez non seulement il place srement son argent en maisons 
cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-tre
matriel de ses ouvriers.

-- C'est juste, monsieur Agricol.

-- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai
prouv que notre spculateur a aussi un grand avantage  donner 
ses ouvriers, en outre de leur salaire rgulier, une part
proportionnelle dans ses bnfices?

-- Cela me parat plus difficile, monsieur Agricol.

-- coutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.

En conversant ainsi, Angle et Agricol taient arrivs prs de la
porte du jardin de la maison commune.

Une femme ge, vtue trs simplement, mais avec soin, s'approcha
d'Agricol et lui dit:

-- M. Hardy est-il de retour  sa fabrique, monsieur?

-- Non, madame, mais on l'attend d'un moment  l'autre.

-- Aujourd'hui, peut-tre?

-- Aujourd'hui ou demain, madame.

-- On ne sait pas  quelle heure il sera ici, monsieur?

-- Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la
fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy,
pourra peut-tre vous en instruire.

-- Je vous remercie, monsieur.

--  votre service, madame.

-- Monsieur Agricol, dit Angle lorsque la femme qui venait
d'interroger le forgeron fut loigne, ne trouvez-vous pas que
cette dame tait bien ple et avait l'air bien mu?

-- Je l'ai remarqu comme vous, mademoiselle; il m'a sembl voir
rouler une larme dans ses yeux.

-- Oui, elle avait l'air d'avoir pleur. Pauvre femme! peut-tre
vient-elle demander quelques secours  M. Hardy... Mais qu'avez-
vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif?

Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme ge, 
la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure
de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant tait
venue si plore, si mue, demander des nouvelles de M. Hardy, et
qui avait appris peut-tre trop tard qu'elle avait t suivie et
espionne.

-- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol  Angle, mais la
prsence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne
puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret
 moi seul.

-- Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, rpondit la jeune fille en
souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez
m'intresse tant que je ne dsire pas vous entendre parler d'autre
chose.

-- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous
serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre
association...

-- Je vous coute, monsieur Agricol.

-- Parlons toujours au point de vue du spculateur intress. Il
se dit: Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour
travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bnfices,
que faire? Fabriquer  bon march, vendre trs cher. Mais pas de
bon march sans l'conomie de matires premires, sans la
perfection des procds de fabrication, sans la clrit du
travail. Or, malgr ma surveillance, comment empcher mes ouvriers
de prodiguer la matire? comment les engager, chacun dans sa
spcialit,  chercher des procds plus simples, moins onreux?

-- C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?

-- Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, trs cher
mes produits, il faut qu'ils soient irrprochables, excellents.
Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut
qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.

-- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tche suffisamment
accomplie, quel intrt auraient les ouvriers de se donner
beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?

-- C'est le mot, mademoiselle Angle, QUEL INTRT ont-ils? Notre
spculateur aussi se dit bientt: Que mes ouvriers aient _intrt
_ conomiser la matire premire_, intrt _ bien employer leur
temps_, intrt _ trouver des procds de fabrication meilleurs,
_intrt _ ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-
d'oeuvre... alors mon but est atteint. Eh bien_, intressons _mes
ouvriers dans les bnfices que me procureront leur conomie, leur
activit, leur zle, leur habilet: mieux ils fabriqueront, mieux
je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.

-- Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.

-- Et notre spculateur spculait bien; avant d'tre _intress,
_l'ouvrier se disait: Peu m'importe,  moi, qu' la journe je
fasse plus, qu' la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il?
Rien! Eh bien,  strict salaire, strict devoir. Maintenant, au
contraire, j'ai intrt  avoir du zle, de l'conomie. Oh! alors,
tout change; je redouble d'activit, je stimule celle des autres;
un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque 
la fabrique, j'ai le droit de lui dire: Frre, nous souffrons
tous plus ou moins de ta fainantise ou du tort que tu fais  la
chose commune.

-- Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage,
avec esprance, monsieur Agricol!

-- C'est bien l-dessus qu'a compt notre spculateur; et il se
dira encore: Des trsors d'exprience, de savoir pratique, sont
souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir,
d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de
perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent
indiffremment la routine... Quel dommage! car un homme
intelligent, occup toute sa vie d'un travail spcial, doit
dcouvrir  la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je
fonderai donc une sorte de comit consultatif, j'y appellerai mes
chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intrt
est maintenant commun; il jaillira ncessairement de vives
lumires de ce foyer d'intelligences pratiques... Le spculateur
ne se trompe pas; bientt frapp des ressources incroyables, des
mille procds nouveaux, ingnieux, parfaits tout  coup rvls
par les travailleurs: Mais malheureux! s'cria-t-il, vous saviez
cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me cote disons cent
francs  fabriquer ne m'en aurait cot que cinquante, sans
compter une norme conomie de temps. -- Mon bourgeois, rpondit
l'ouvrier, qui n'est pas plus bte qu'un autre, quel intrt
avais-je, moi,  ce que vous fassiez ou non une conomie de
cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun.  cette heure,
c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part
dans vos bnfices, vous me relevez  mes propres yeux en
consultant mon exprience, mon savoir; au lieu de me traiter comme
une espce infrieure, vous entrez en communion avec moi; il est
de mon intrt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais
et de tcher d'acqurir encore. Et voil, mademoiselle Angle,
comment le spculateur organiserait des ateliers  faire honte et
envie  ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur
au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant  la science
des chiffres les tendres et gnreuses sympathies d'un coeur
vanglique et l'lvation d'un esprit minent, tendrait son
ardente sollicitude non seulement sur le bien-tre matriel, mais
sur l'mancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les
moyens possibles  dvelopper leur intelligence,  rehausser leur
coeur, et qui, fort de l'autorit que lui donneraient ses
bienfaits, sentant surtout que celui-l de qui dpend le bonheur
ou le malheur de trois cents cratures humaines a aussi _charge
d'mes_, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers,
mais ses frres, dans les voies les plus droites, les plus nobles,
tcherait de faire natre en eux le got de l'instruction, des
arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui
n'est souvent accepte par d'autres qu'avec des larmes de
maldiction et de dsespoir... eh bien, mademoiselle Angle, cet
homme c'est... Mais tenez, mon Dieu!... il ne pouvait arriver
parmi nous qu'au milieu d'une bndiction... le voil... c'est
M. Hardy!

-- Ah! monsieur Agricol, dit Angle mue en essuyant ses larmes,
c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le
recevoir.

-- Tenez... voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image
de cette me admirable.

En effet, une voiture de poste, o se trouvait M. Hardy avec
M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manire si
infme, entrait  ce moment dans la cour de la fabrique.

* * * * *

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer
d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent  l'organisation du
travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant
la fin de ce livre. Malgr les discours plus ou moins officiels
des gens plus ou moins SRIEUX (il nous semble que l'on abuse un
peu de cette lourde pithte) sur la PROSPRIT DU PAYS, il est un
fait hors de toute discussion:  savoir que jamais les classes
laborieuses de la socit n'ont t plus misrables; car jamais
les salaires n'ont t moins en rapport avec les besoins pourtant
plus que modestes des travailleurs.

Une preuve irrcusable de ce que nous avanons, c'est la tendance
progressive des classes riches  venir en aide  ceux qui
souffrent si cruellement. Les crches, les maisons de refuge pour
les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc.,
dmontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgr
les assurances officielles  l'endroit de la _prosprit gnrale,
_des maux terribles, menaants, fermentent au fond de la socit.
Si gnreuses que soient ces tentatives isoles, individuelles,
elles sont, elles doivent tre plus qu'insuffisantes. Les
gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace...
mais ils s'en garderont bien. Les gens _srieux _discutent
_srieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le
Monomotapa, ou toute autre affaire aussi _srieuse_, et ils
abandonnent aux chances de la commisration prive, au hasard du
bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le
sort de plus en plus dplorable de tout un peuple immense,
intelligent, laborieux_, s'clairant de plus en plus sur ses
droits et sur sa force_, mais si affam par les dsastres d'une
impitoyable concurrence qu'il manque mme souvent du travail dont
il a peine  vivre! Soit... les gens _srieux _ne daignent pas
songer  ces formidables misres... Les _hommes d'tat _sourient
de piti  la seule pense d'attacher leur nom  une initiative
qui les entourerait d'une popularit bienfaisante et fconde.
Soit... tous prfrent attendre le moment o la question sociale
clatera comme la foudre... Alors... au milieu de cette effrayante
commotion qui branlera le monde, on verra ce que deviendront les
questions _srieuses _et les hommes _srieux _de ce temps-ci. Pour
conjurer, ou du moins pour reculer peut-tre ce sinistre avenir,
c'est donc encore aux sympathies prives qu'il faut s'adresser, au
nom du bonheur, au nom de la tranquillit, au nom du salut de
tous...

Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh
bien, rptons-le,  la louange de l'humanit_, lorsque les riches
savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et gnrosit.
Tchons de leur dmontrer,  eux et  ceux-l aussi de qui dpend
le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent
tre bnis, adors, pour ainsi dire_, sans bourse dlier_.

Nous avons parl des _maisons communes _o les ouvriers
trouveraient  des prix minimes les logements salubres et bien
chauffs. Cette excellente institution tait sur le point de se
raliser en 1829, grce aux charitables intentions de Mlle Amlie
de Virolles.  cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis 
la tte d'une compagnie qui se propose le mme but, et qui offrira
aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intrt garanti.

Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple
qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les
premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les
immenses avantages de la vie commune sont vidents, ils frappent
tous les esprits; mais le peuple est hors d'tat de fonder les
tablissements indispensables  ces communauts. Quels immenses
services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs  mme
de jouir de ces prcieux avantages! Que lui importerait de faire
construire une maison de rapport qui offrt un logement salubre 
cinquante mnages, pourvu que son revenu ft assur? et il serait
trs facile de le lui garantir.

Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de
concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'glises, de
salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le
plan d'un grand tablissement destin au logement des classes
laborieuses, qui devrait runir toutes les conditions d'conomie
et de salubrit dsirables?

Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir,
dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se
sont tant de fois admirablement manifests, n'tablirait-il pas
dans les arrondissements populeux des _maisons communes modles
_o l'on ferait les premires applications de la vie en commun? Le
dsir d'tre admis dans ces tablissements serait un puissant
levier d'mulation, de moralisation, et aussi une consolante
esprance... pour les travailleurs... Or, c'est quelque chose que
l'esprance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une
bonne action, et son exemple dciderait peut-tre les gouvernants
 sortir de leur impitoyable indiffrence.

Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne
profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons
communes d'ouvriers  leurs usines ou  leurs fabriques?

Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mmes un avantage trs
considrable dans ces temps de concurrence dsespre. Voici
comment: la rduction du salaire est d'autant plus funeste,
d'autant plus intolrable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige  se
priver souvent des objets de premire ncessit: or, si en vivant
isolment, trois francs lui suffisent  peine pour vivre, et que
le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grce
 l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de
crise commerciale, tre rduit de moiti, sans qu'il ait trop 
souffrir de cette diminution, encore prfrable au chmage, et le
fabricant ne sera pas oblig de suspendre ses travaux.

Nous esprons avoir dmontr l'avantage, l'utilit, la facilit
d'une fondation de _maisons communes d'ouvriers_.

Nous avons ensuite pos ceci: Qu'il serait non seulement de la
plus rigoureuse quit que le travailleur participt aux
bnfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que
cette juste rpartition profiterait mme au fabricant.

Ici il ne s'agit que d'hypothses, de projets, parfaitement
ralisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos
meilleurs amis, trs grand industriel, dont le coeur vaut
l'esprit, a cr un comit consultatif d'ouvriers et les a appels
(en outre de leur salaire)  jouir d'une part proportionnelle dans
les bnfices de son exploitation; dj les rsultats ont dpass
ses esprances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes
les facilits possibles d'excution dans le cas o quelques
esprits  la fois sages et gnreux voudraient l'imiter, nous
donnons en note les bases de cette organisation[15].

Jusqu' prsent, le travailleur n'a eu qu'une part minime,
insuffisante  ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le
rtribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui
facilitant le bien-tre que procure l'association, soit en lui
donnant une part dans les bnfices dus en partie  ses labeurs?
En admettant mme, au pis-aller, et vu les dtestables effets de
la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dt
diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant,
ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose
gnreuse et quitable, mais une chose avantageuse, en mettant
leur fortune, leur industrie  l'abri de tout bouleversement,
puisqu'ils auraient t aux travailleurs tout lgitime prtexte de
trouble, de douloureuses et justes rclamations?

En un mot, ceux-l nous paraissent toujours singulirement sages
qui assurent leurs biens contre l'incendie.

* * * * *

Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac taient arrivs  la
fabrique.

Peu de temps aprs, on vit de loin, du ct de Paris, s'avancer un
modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce
fiacre se trouvait Rodin.



IV. Rvlations.

Pendant la visite d'Angle et d'Agricol  la maison commune, la
bande des _Loups_, se recrutant sur la route d'un assez grand
nombre d'habitus de cabarets, avait continu de marcher sur la
fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui
amenait Rodin de Paris.

M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac,
tait entr dans le salon de la maison qu'il occupait auprs de la
manufacture.

M. Hardy tait d'une taille moyenne, lgante et frle, qui
annonait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable.
Son front tait large et ouvert, son teint ple, ses yeux noirs, 
la fois remplis de douceur et de pntration, sa physionomie
loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le
caractre de M. Hardy: sa mre l'appelait _la Sensitive; _c'tait
en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une dlicatesse
exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et
gnreuses, mais d'une telle susceptibilit, qu'au moindre
froissement elles se replient et se concentrent en elles-mmes. Si
l'on joint  cette excessive sensibilit un amour passionn pour
les arts, une intelligence d'lite, des gots essentiellement
choisis, raffins, et que l'on songe aux mille dceptions ou
dloyauts sans nombre dont M. Hardy avait d tre victime dans la
carrire industrielle, on se demande comment ce coeur si dlicat,
si tendre, n'avait pas t mille fois bris dans cette lutte
incessante contre les ides les plus impitoyables. M. Hardy avait
en effet beaucoup souffert: forc de suivre la carrire
industrielle pour faire honneur  des affaires que son pre,
modle de droiture et de probit, avait laisses un peu
embarrasses, par suite des vnements de 1815, il tait parvenu 
force de travail, de capacit,  atteindre une des positions les
plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver  ce but, que
d'ignobles tracasseries  subir, que de perfides concurrences 
combattre, que de rivalits haineuses  lasser! Impressionnable
comme il l'tait, M. Hardy et mille fois succomb  ses frquents
accs d'indignation douloureuse contre la bassesse, de rvolte
amre contre l'improbit, sans le sage et ferme appui de sa mre;
de retour auprs d'elle, aprs une journe de lutte pnible ou de
dceptions odieuses, il se trouvait tout  coup transport dans
une atmosphre d'une puret si bienfaisante, d'une srnit si
radieuse, qu'il perdait presque  l'instant le souvenir des choses
honteuses dont il avait t si cruellement froiss pendant le
jour; les dchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact
de la grande et belle me de sa mre; aussi son amour pour elle
tait-il une vritable idoltrie. Lorsqu'il la perdit, il prouva
un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins
qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de
notre vie, ont mme parfois leurs jours de mlancolique douceur.
Peu de temps aprs cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha
davantage de ses ouvriers; il avait toujours t juste et bon pour
eux; mais, quoique la place que sa mre laissait dans son coeur
dt  jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un
redoublement d'affectuosit, prouvant d'autant plus le besoin de
voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage;
bientt les merveilleuses amliorations qu'il apporta au bien-tre
physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de
distraction, mais d'occupation  sa douleur. Peu  peu aussi il
s'loigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une
amiti tendre, dvoue, qui semblait rsumer toutes ses amitis
passes, un amour ardent et sincre comme un dernier amour, et un
attachement paternel pour ses ouvriers... Ses jours se passaient
donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de
respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire cr  son
image  lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses
ralits dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que
d'tres bons, intelligents, heureux et capables de rpondre 
toutes les nobles penses qui lui devenaient pour ainsi dire de
plus en plus vitales. Ainsi, aprs bien des chagrins, M. Hardy,
arriv  la maturit de l'ge, possdant un ami sincre, une
matresse digne de son amour, et se sachant certain de
l'attachement passionn de ses ouvriers, avait donc rencontr, 
l'poque de ce rcit, toute la somme de flicit  laquelle il
pouvait prtendre depuis la mort de sa mre.

M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait t longtemps digne
de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par
quel moyen diabolique le pre d'Aigrigny et Rodin taient parvenus
 faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincre,
l'instrument de leurs machinations.

Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la
piquante vivacit du vent du nord, se rchauffaient  un bon feu
allum dans le petit salon de M. Hardy.

-- Ah! mon cher Marcel, je recommence dcidment  vieillir, dit
M. Hardy en souriant et s'adressant  M. de Blessac; j'prouve de
plus en plus le besoin de revenir chez moi... Quitter mes
habitudes me devient vraiment pnible, et je maudis tout ce qui
m'oblige  sortir de cet heureux petit coin de terre.

-- Et quand je pense, rpondit M. de Blessac, ne pouvant
s'empcher de rougir lgrement, quand je pense, mon ami, que pour
moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage!

-- Eh bien... mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m'accompagner,
 votre tour, dans une excursion qui sans vous et t aussi
ennuyeuse qu'elle a t charmante?

-- Mon ami, quelle diffrence! j'ai contract envers vous une
dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.

-- Allons donc! mon cher Marcel... est-ce qu'entre nous il y a
distinction du _tien _et du _mien? _En fait de dvouement, est-ce
qu'il n'est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir!

-- Noble coeur... noble coeur!...

-- Dites heureux coeur... oh! oui, bien heureux des dernires
affections pour lesquelles il bat...

-- Et qui, grand Dieu! mriterai le bonheur ici bas... si ce n'est
vous, mon ami?

-- Ce bonheur,  qui le dois-je?  ces affections que j'ai
trouves l, prtes  me soutenir, lorsque, priv de l'appui de ma
mre, qui tait toute ma force, je me serais senti, j'avoue ma
faiblesse, presque incapable de supporter l'adversit.

-- Vous, mon ami, d'un caractre si ferme, si rsolu pour faire le
bien? vous que j'ai vu lutter avec autant d'nergie que de courage
pour amener le triomphe d'une ide honnte et quitable?

-- Oui, mais plus j'avance dans ma carrire, plus les choses
laides, honteuses, me causent d'adversion, et moins je me sens la
force de les affronter.

-- S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.

-- Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une motion douce et
contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'tait ma
mre. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprs d'elle le coeur
dchir par quelque horrible gratitude ou rvolt par quelque
fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains
vnrables, elle me disait de sa voix tendre et grave: Mon cher
enfant, c'est aux ingrats et aux fripons  tre navrs; plaignons
les mchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien... alors,
ami, mon coeur, douloureusement contract, s'panouissait  la
simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je
trouvais auprs d'elle la force ncessaire pour recommencer le
lendemain une lutte cruelle contre les tristes ncessits de ma
condition: heureusement Dieu a voulu que, aprs avoir perdu cette
mre chrie, j'aie pu rattacher ma vie  ces affections, sans
lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et dsarm, car
vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en
votre amiti.

-- Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en
dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque
aussi douce et aussi tendre que celle d'une mre.

-- Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai
rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave,
j'ai eu recours aux conseils de votre amiti... Eh bien, oui... je
crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour
cette femme, la seule que j'aie passionnment aime, la seule que
maintenant j'aimerai jamais... Et puis, enfin... faut-il tout vous
dire... ma mre, ignorant ce que Marguerite tait pour moi, m'a
fait si souvent son loge, que cela rend cet amour presque sacr 
mes yeux.

-- Et puis, il y a des rapports si tranges entre le caractre de
Mme de Noisy et le vtre, mon ami... son idoltrie pour sa mre
surtout!

-- C'est vrai, Marcel, cette abngation de Marguerite a souvent
fait mon tourment... Que de fois elle m'a dit avec sa franchise
habituelle: Je vous ai tout sacrifi... mais je vous sacrifierais
 ma mre!

-- Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais  craindre de voir
Mme de Noisy expose  cette lutte cruelle... Sa mre a depuis
longtemps renonc, m'avez-vous dit,  l'ide de retourner en
Amrique, o M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme,
parat fix pour toujours... Grce au discret dvouement de cette
excellente femme qui a lev Marguerite, votre amour est entour
du plus profond mystre... Qui pourrait le troubler  cette heure?

-- Rien! oh rien!... s'cria M. Hardy, j'ai mme presque les
garanties de sa dure...

-- Que voulez-vous dire... mon ami?...

-- Je ne sais pas si je dois vous faire part...

-- Ai-je t indiscret... mon ami?...

-- Vous, mon cher Marcel?... le pouvez-vous penser? dit M. Hardy
d'un ton de reproche amical, non... c'est que je n'aime  vous
conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets... et il manque
quelque chose encore  la certitude de certain charmant projet...

Un domestique, entrant  ce moment, dit  M. Hardy:

-- Monsieur, il y a l un vieux monsieur qui dsire vous parler
pour affaire trs presse...

-- Dj!... dit M. Hardy avec une lgre impatience. Vous
permettez, mon ami?...

Puis,  un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans
une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant:

-- Non, non, restez... votre prsence htera l'entretien.

-- Mais il s'agit d'affaires, mon ami?

-- Je les fais au grand jour, vous le savez... Puis s'adressant au
domestique: -- Priez ce monsieur d'entrer.

-- Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur.

-- Non, certes, il conduira M. de Blessac  Paris; qu'il attende.

Le domestique sortit et rentra aussitt, introduisant Rodin, que
M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant t ngocie
par un autre intermdiaire.

-- Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en
interrogeant tour  tour du regard les deux amis.

-- C'est moi, monsieur, que voulez-vous? rpondit le fabricant
avec bienveillance;  l'aspect de ce vieil homme, humble et mal
vtu, il s'attendait  une demande de secours.

-- Monsieur... Franois Hardy? rpta Rodin, comme s'il et voulu
s'assurer de l'identit du personnage.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire que c'tait moi, monsieur...

-- J'aurais, monsieur, une communication particulire  vous
faire, dit Rodin.

-- Vous pouvez parler... monsieur est mon ami, dit M. Hardy en
montrant M. de Blessac.

-- Mais... c'est  vous seul... que je dsirerais parler,
monsieur, reprit Rodin.

M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil
le retint et dit  Rodin avec bont, craignant que la prsence
d'un tiers le blesst, s'il avait une aumne  implorer:

-- Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou
pour moi que vous dsirez le secret de cet entretien?

-- C'est pour vous... monsieur... absolument pour vous, rpondit
Rodin.

-- Alors, monsieur, dit M. Hardy assez tonn, vous pouvez
parler... je n'ai pas de secret pour monsieur...

Aprs un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant 
M. Hardy:

-- Monsieur... vous tes digne, je le sais, du grand bien que l'on
dit de vous... et comme tel... vous mritez la sympathie de tout
honnte homme.

-- Je le crois... monsieur...

-- Or, en honnte homme, je viens vous rendre un service.

-- Et ce service... monsieur?

-- Je viens vous dvoiler une infme trahison... dont vous avez
t victime.

-- Je crois que vous vous trompez, monsieur.

-- J'ai les preuves de ce que j'avance.

-- Les preuves?

-- Les preuves crites... de la trahison que je viens dvoiler...
je les ai l, rpondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez
cru votre ami vous a indignement tromp, monsieur.

-- Et le nom de cet homme?

-- M. Marcel de Blessac, dit Rodin.

 ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta
foudroy.  peine put-il murmurer d'une voix altre:

-- Monsieur...

M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble
effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement:

-- Silence... mon ami. Puis l'oeil tincelant d'indignation, en
s'adressant  Rodin qu'il n'avait pas cess de regarder en face,
il lui dit d'un air de mpris crasant: -- Ah!... vous accusez
M. de Blessac?

-- Je l'accuse, rpondit nettement Rodin.

-- Le connaissez-vous?

-- Je ne l'ai jamais vu...

-- Et que lui reprochez-vous?... Et comment osez-vous dire qu'il
m'a trahi?

-- Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une motion qu'il semblait
contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme
d'honneur sur le point d'tre gorg par un sclrat, doit-il, oui
ou non, crier au meurtre?

-- Oui, monsieur; mais quel rapport...

--  mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi
criminelles que des meurtres... et je viens me mettre entre le
bourreau et la victime...

-- Vous connaissez sans doute l'criture de M. de Blessac, dit
Rodin.

-- Oui monsieur...

-- Lisez donc ceci...Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il
remit  M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la premire fois
les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas...
pouvant de la pleur mortelle de cet homme, qui, ptrifi de
honte, ne trouvait pas une parole, car il tait loin d'avoir
l'audacieuse effronterie de la trahison.

-- Marcel!!! s'cria M. Hardy avec effroi et les traits
bouleverss par ce coup imprvu. -- Marcel!... comme vous tes
ple!... vous ne rpondez pas!

-- Marcel!!... vous tes M. de Blessac! s'cria Rodin en feignant
un tonnement douloureux. Ah! monsieur... si j'avais su...

-- Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'cria
M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manire infme...

Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main tait glace.

-- Oh! mon Dieu!... dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il
ne rpond rien... rien...

-- Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je
suis oblig de lui demander s'il ose nier avoir adress plusieurs
lettres rue du Milieu-des-Ursins  Paris, sous le couvert de
M. Rodin.

M. de Blessac resta muet.

M. Hardy, ne voulant pas encore croire  ce qu'il voyait,  ce
qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui
remettre Rodin et en lut quelques lignes... entremlant  et l
sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur.
Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de
l'horrible trahison de M. de Blessac.

M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnrent...  cette
horrible dcouverte, il se sentit pris de vertige, la tte lui
tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abme d'infamie.
L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientt
l'indignation, le courroux, le mpris, succdant  cet
accablement, il s'lana ple, terrible sur M. de Blessac.

-- Misrable!!! s'cria-t-il en faisant un geste menaant. Puis,
s'arrtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant:
-- Non... ce serait souiller ma main... -- Et il ajouta en se
tournant vers Rodin, qui s'tait avanc vivement pour
s'interposer: -- Ce n'est pas la joue d'un infme... que je dois
souffleter... c'est votre loyale main que je dois serrer,
monsieur... car vous avez eu le courage de dmasquer un tratre et
un lche.

-- Monsieur! s'cria M. de Blessac perdu de honte, je suis  vos
ordres... et...

Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrire la porte,
qui s'ouvrit violemment, et une femme ge entra, malgr les
efforts d'un domestique, en disant d'une voix altre:

-- Je vous dis qu'il faut qu' l'instant je parle  votre
matre...

 cette voix,  la vue de cette femme ple, dfaite, plore,
M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infme, recula
d'un pas, en s'criant:

-- Madame Duparc! vous ici... qu'y a-t-il?

-- Ah! monsieur... un grand malheur...

-- Marguerite!... s'cria M. Hardy d'une voix dchirante.

-- Elle est partie!... monsieur...

-- Partie!... reprit M. Hardy aussi terrifi que si la foudre et
clat  ses pieds.

-- Marguerite est partie! rpta-t-il.

-- Tout est dcouvert. Sa mre l'a emmene... il y a trois jours!
dit la malheureuse femme d'une voix dfaillante.

-- Partie... Marguerite... a n'est pas vrai! on me trompe!...
s'cria M. Hardy.

Et sans rien entendre, perdu, pouvant, il se prcipita hors de
sa maison, courut  la remise, et, sautant dans sa voiture qui,
attele de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au
postillon:

--  Paris, ventre  terre!...

* * * * *

Au moment o la voiture s'lanait rapide comme l'clair sur la
route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain
du chant de guerre des _Loups_, qui s'avanaient en hte vers la
fabrique.



V. L'attaque.

Lorsque M. Hardy eut quitt la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait
pas d'ailleurs  ce brusque dpart, regagna lentement son fiacre;
mais, tout  coup il s'arrta un moment et tressaillit d'aise et
de surprise en voyant  quelque distance le marchal Simon et son
pre se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une
circonstance fortuite avait jusqu'alors retard l'entretien du
pre et fils.

-- Trs bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que
mon homme ait dnich et dcid cette petite Rose-Pompon.

Et Rodin se hta d'aller rejoindre son fiacre.  cet instant, le
vent, qui continuait  s'lever, apporta jusqu' l'oreille du
jsuite le bruit plus rapproch du chant de guerre des _Loups.
_Aprs avoir un instant cout attentivement cette rumeur
lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant
dans la voiture:

--  l'heure qu'il est, le digne Josu Van Dal, de Java, ne se
doute gure qu'en ce moment ses crances sur le baron Tripeaud
sont en train de devenir excellentes.

Et le fiacre reprit le chemin de la barrire.

* * * * *

Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre  Paris pour porter la
rponse de leurs camarades  d'autres propositions relatives aux
socits secrtes, avaient eu besoin de confrer  l'cart avec le
pre du marchal Simon; de l le retard de sa conversation avec
son fils.

Le vieil ouvrier, contrematre de la fabrique, occupait deux
belles chambres situes au rez-de-chausse,  l'extrmit de l'une
des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine
de toises, qu'il s'amusait  cultiver, s'tendait au-dessous des
fentres; la porte vitre qui conduisait  ce parterre tant
reste ouverte, laissait pntrer les rayons dj chauds du soleil
de mars dans le modeste appartement o venaient d'entrer l'ouvrier
en blouse et le marchal en grand uniforme.

Alors le marchal, prenant les mains de son pre entre les
siennes, lui dit d'une voix si profondment mue que le vieillard
en tressaillit:

-- Mon pre... je suis bien malheureux!

Et une expression pnible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain
la noble physionomie du marchal.

-- Toi... malheureux! s'cria le pre Simon avec inquitude en se
rapprochant.

-- Je vous dirai tout, mon pre... rpondit le marchal d'une voix
altre, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible
droiture.

-- En fait d'honneur, de loyaut, tu n'as de conseils  demander 
personne.

-- Si, mon pre... vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui
est pour moi une torture atroce.

-- Explique-toi... je t'en conjure.

-- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes,
absorbes. Pendant les premiers moments de notre runion, elles
taient folles de joie et de bonheur... Tout  coup cela a chang:
elles s'attristent de plus en plus... Hier encore j'ai surpris une
larme dans leurs yeux; alors, tout mu, je les ai serres contre
ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin... Sans me
rpondre, elles ont jet leurs bras autour de mon cou, et ont
couvert mon visage de pleurs.

-- Cela est trange... mais  quoi attribuer ce changement!

-- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir cach la douleur
que me cause la mort de leur mre... et ces pauvres anges se
dsolent peut-tre de se voir insuffisantes  mon bonheur.
Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement
comprendre, mais partager mes douleurs... Hier encore, Blanche me
disait: Combien nous serions tous plus heureux encore si notre
mre tait avec nous...

-- Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la
reprocher... La cause de leur chagrin n'est pas l.

-- C'est ce que je me dis, mon pre; mais quelle est-elle? Ma
raison s'puise en vain  la chercher. Quelquefois je vais jusqu'
m'imaginer qu'un mchant dmon s'est gliss entre mes enfants et
moi... Cette ide est stupide, absurde, je le sais; mais que
voulez-vous?... lorsque de saines raisons vous manquent, on finit
par se livrer aux suppositions les plus insenses.

-- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?

-- Personne... je le sais.

-- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends... prends
patience, surveille, pie ces pauvres jeunes coeurs avec la
sollicitude que je te sais, et tu dcouvriras, j'en suis sr,
quelque secret sans doute bien innocent.

-- Oui, dit le marchal en regardant fixement son pre, oui, mais
pour pntrer ce secret... il ne faut pas les quitter...

-- Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air
sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprs
d'elle... auprs de moi!

-- Qui sait! rpondit le marchal avec un soupir.

-- Que dis-tu!...

-- Sachez d'abord, mon pre, tous les devoirs qui me retiennent
ici... vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'loigner de vous,
de mes filles et de mon autre enfant...

-- Quel enfant!

-- Le fils de mon vieil ami le prince indien...

-- Djalma! que lui arrive-t-il!

-- Mon pre... il m'pouvante...

-- Lui?

Tout  coup une rumeur formidable, apporte par une violente
rafale de vent, retentit au loin, ce bruit tait si imposant, que
le marchal s'interrompit et dit  son pre:

-- Qu'est-ce que cela? Aprs avoir un instant prt l'oreille aux
sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passrent avec la bouffe
de vent, le vieillard rpondit:

-- Quelques chanteurs de barrires avins qui courent la campagne.

-- Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le
marchal.

Lui et son pre coutrent de nouveau, le bruit avait cess.

-- Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien
t'pouvantait? et pourquoi?

-- Je vous ai dit, mon pre, sa folle et malheureuse passion pour
Mlle de Cardoville.

-- Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en
regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans...
et  cet ge un amour chasse l'autre.

-- S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon pre... Mais songez
donc qu' une beaut idale, Mlle de Cardoville, vous le savez,
joint le caractre le plus noble, le plus gnreux... et que, par
une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement
fatales, Djalma a pu apprcier la rare valeur de cette belle me.

-- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.

-- Vous n'avez pas l'ide des ravages que fait cette passion chez
cet enfant ardent et indomptable; quelquefois,  son abattement
douloureux succdent des entranements d'une frocit sauvage.
Hier, je l'ai surpris  l'improviste, l'oeil sanglant, les traits
contracts par la rage; cdant  un accs de folle fureur, il
criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en
s'criant d'une voix haletante: _Ah!_... _du sang... j'ai son
sang..._ -- Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement
insens! -- _Je tue l'homme!_ me rpondit-il d'une voix sourde et
d'un air gar. C'est ainsi qu'il dsigne le rival qu'il croit
avoir.

-- C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle
passion... dans un pareil coeur, dit le vieillard.

-- D'autres fois, reprit le marchal, c'est contre Mlle de
Cardoville que sa rage clate; d'autres fois enfin contre lui-
mme. J'ai t oblig de faire disparatre ses armes, car un homme
venu de Java avec lui, et qui lui parat fort attach, m'a prvenu
qu'il avait quelque pense de suicide.

-- Malheureux enfant!...

-- Eh bien, mon pre, dit le marchal Simon avec une profonde
amertume, c'est au moment o mes filles, o cet enfant adoptif
rclament toute ma sollicitude... que je suis peut-tre  la
veille de les abandonner...

-- Les abandonner?

-- Oui... pour satisfaire  un devoir plus sacr peut-tre que
ceux qu'imposent l'amiti, la famille! dit le marchal avec un
accent  la fois si grave et si solennel, que son pre, si
profondment mu, s'cria:

-- Mais ce devoir, quel est-il?

-- Mon pre, dit le marchal aprs tre rest un instant pensif,
qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donn le titre de duc, le
bton de marchal?

-- Napolon...

-- Pour vous, rpublicain austre, je le sais, il a perdu tout son
prestige, lorsque de premier citoyen d'une rpublique il s'est
fait empereur.

-- J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le pre Simon; le
demi-dieu se faisait homme.

-- Mais pour moi, mon pre, pour moi, soldat, qui me suis toujours
battu  ses cts, sous ses yeux, pour moi qu'il a lev des
derniers rangs de l'arme jusqu'au premier, pour moi qu'il a
combl de bienfaits, d'affection, il a t plus qu'un hros... il
a t un ami, et il y avait autant de reconnaissance que
d'admiration dans mon idoltrie pour lui. Exil... j'ai voulu
partager son exil, on m'a refus cette grce; alors j'ai conspir,
j'ai tir l'pe contre ceux qui avaient dpouill son fils de la
couronne que la France lui avait donne.

-- Et, dans ta position, tu as bien agi... Pierre... sans partager
ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance... projets d'exil,
conspiration, j'ai tout approuv... tu le sais.

-- Eh bien! cet enfant dshrit, au nom duquel j'ai conspir il y
a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'pe de son
pre...

-- Napolon II, s'cria le vieillard en regardant son fils avec
une surprise et une anxit extrmes; le roi de Rome!!!

-- Roi!!! non, il n'est plus roi... Napolon! non, il ne s'appelle
plus Napolon! ils lui ont donn je ne sais quel nom autrichien...
car l'autre nom leur faisait peur... Tout leur fait peur...
Aussi... savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!...
reprit le marchal avec une exaltation douloureuse... ils le
torturent... ils le tuent lentement...

-- Qui t'a dit...

-- Oh! quelqu'un qui le sait... et qui a dit vrai, trop vrai...
Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une
mort prcoce; les yeux tourns vers la France... il attend... il
attend...; et personne ne vient... personne... non... Parmi tous
ces hommes que son pre a faits aussi grands qu'ils taient
petits... pas un, non, pas un ne songe  cet enfant sacr qu'on
touffe et qui... meurt...

-- Et toi... tu y songes...

-- Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir... oh!  n'en point
douter, car ce n'est pas  la mme source que j'ai pris tous mes
renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet
enfant...  qui j'ai aussi prt serment, moi... car un jour, je
vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre pre, me le montrant
dans son berceau, m'a dit: Mon vieil ami, tu seras au fils comme
tu as t au pre; car qui nous aime... aime notre France.

-- Oui... je le sais... bien des fois tu m'as rappel ces paroles,
et comme toi... j'ai t mu...

-- Eh bien, mon pre, si, instruit de ce que souffre le fils de
l'empereur, j'avais vu... et vu avec certitude, les preuves les
plus videntes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre
d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait  un homme
fidle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec
le roi de Rome... et peut-tre de l'enlever  ses bourreaux!

-- Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une
fois Napolon II libre!

-- Ensuite!!... s'cria le marchal. Puis il dit au vieillard
d'une voix contenue: Voyons, mon pre, croyez-vous la France
insensible aux humiliations qu'elle endure?... Croyez-vous le
souvenir de l'empereur teint? Non, non, c'est surtout dans ces
jours d'abaissement pour le pays que son nom sacr est invoqu
tout bas... Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait 
la frontire, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de
la France entire ne battrait pas pour lui?

-- C'est une conspiration... contre le gouvernement actuel... avec
Napolon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.

-- Mon pre, je vous ai dit que j'tais bien malheureux; eh bien,
jugez-en... s'cria le marchal. Non seulement je me demande si je
dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les
hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si
je ne suis pas engag envers le gouvernement actuel, qui, en
reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accord de
faveur... mais enfin m'a rendu justice... Que dois-je faire?
Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures
du fils de l'empereur... de l'empereur  qui je dois tout...  qui
j'ai jur personnellement fidlit, et pour lui et pour son
enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-
tre, ou bien dois-je conspirer pour lui?... Dites-moi si je
m'exagre ce que je dois  la mmoire de l'empereur... Dites, mon
pre, dcidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tch de dmler
au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur... je n'ai
fait que marcher d'indcisions en indcisions... Vous seul, mon
pre, je le rpte, vous seul... vous pouvez me guider.

Aprs tre rest quelques moments pensif, le vieillard allait
rpondre  son fils, lorsque quelqu'un, aprs avoir travers le
petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chausse, et
entra perdu dans la chambre o se tenaient le marchal Simon et
son pre... C'tait Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu
s'chapper du cabaret du village o s'taient rassembls les
_Loups_.

_-- _Monsieur Simon... monsieur Simon!... cria-t-il, ple et
haletant, les voil... ils arrivent... ils vont attaquer la
fabrique.

-- Qui cela?... s'cria le vieillard en se levant brusquement.

-- Les _Loups_, quelques compagnons carriers et tailleurs de
pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des
environs et des rdeurs de barrires. Tenez, les entendez-vous?...
ils crient: Mort aux _Dvorants!_

En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.

-- C'est le bruit que j'ai entendu tout  l'heure, dit le marchal
en se levant  son tour.

-- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils
sont arms de pierres, de btons et, par malheur, la plupart des
ouvriers de la fabrique sont  Paris. Nous ne sommes que quarante
ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent dj dans les
chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?...

En effet, le plafond retentissait sous des pitinements
prcipits.

-- Est-ce que cette attaque serait srieuse? dit le marchal  son
pre, qui paraissait de plus en plus inquiet.

-- Trs srieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible
que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis
longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre
la fabrique.

-- Si vous tes si infrieurs en nombre, dit le marchal, il faut
d'abord bien barricader toutes les portes... et ensuite...

Il ne put achever. Une explosion de cris forcens fit trembler les
vitres de la chambre, et clata si proche et avec tant de force
que le marchal, son pre et le jeune ouvrier sortirent aussitt
dans le petit jardin, born d'un ct par un mur assez lev qui
donnait sur les champs.

Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grle
de pierres et de cailloux normes, destins  casser les vitres
des fentres de la maison, dfoncrent quelques croises du
premier tage, ricochrent sur le mur et tombrent dans le jardin,
autour du marchal et de son pre.

Fatalit!! le vieillard, atteint  la tte par une grosse pierre,
chancela... se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre
les bras du marchal Simon, au moment o retentissaient au dehors,
avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort
aux _Dvorants!_



VI. Les Loups et les Dvorants.

C'tait chose effrayante  voquer cette foule dchane, dont les
premires hostilits venaient d'tre si funestes au pre du
marchal Simon.

Une aile de la maison commune o venait aboutir de ce ct le mur
du jardin, donnait sur les champs; c'est par l que les _Loups
_avaient commenc leur attaque. La prcipitation de la marche, les
stations que la troupe venait de faire  deux cabarets de la
route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient
de plus en plus anim ces hommes d'une exaltation farouche. Leur
premire dcharge de pierres lance, la plupart des assaillants
cherchaient  terre de nouvelles munitions; les uns, pour
s'approvisionner plus  l'aise, tenaient leurs btons entre les
dents, d'autres les avaient dposs le long du mur;  et l aussi
plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des
principaux meneurs de la bande; les mieux vtus de ces hommes
portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes,
d'autres taient presque couverts de haillons, car nous l'avons
dit, un assez grand nombre de rdeurs de barrires et de gens sans
aveu,  figures sinistres et patibulaires, s'taient joints, bon
gr mal gr,  la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses,
dguenilles, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces
misrables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs
provocations, excitaient encore les esprits enflamms; l'une
d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpr,  l'oeil
avin,  la bouche dente, tait coiffe d'une marmotte, d'o
s'chappaient des cheveux jauntres en broussailles; elle portait
sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, crois sur sa
poitrine et nou derrire son dos. Cette mgre semblait possde
de rage. Elle avait relev ses manches  demi dchires; d'une
main elle brandissait un bton, de l'autre elle tenait une grosse
pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible crature
criait d'une voix rauque:

-- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux
faire saigner.

Ces mots froces taient accueillis par les applaudissements de
ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui
l'excitaient jusqu'au dlire.

Parmi les autres meneurs tait un petit homme sec, ple,  mine de
furet,  la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque
carlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de
drap trs propre et des bottes fines. videmment cet homme tait
d'une condition diffrente de celle des autres gens de la troupe:
c'tait surtout lui qui prtait les propos les plus irritants et
les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les
habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni
pierre ni bton. Un homme  figure pleine, colore, et dont la
formidable basse-taille semblait appartenir  un chantre d'glise,
lui dit:

-- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont
capables d'attirer le cholra dans le pays, comme a dit monsieur
le cur?

-- Je ferai feu... mieux que toi, rpondit le petit homme  mine
de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.

-- Et avec quoi feras-tu feu?

-- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant
un gros caillou; mais, au moment o il se baissait, un sac assez
gonfl, mais trs lger, qu'il paraissait tenir attach sous sa
blouse, tomba.

-- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. a me
parat gure lourd.

-- C'est des chantillons de laine, rpondit l'homme  mine de
furet, en ramassant prcipitamment le sac et en le plaant sous sa
blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voil le
carrier qui parle.

En effet, celui qui exerait sur cette foule irrite l'ascendant
le plus complet tait le terrible carrier: sa taille gigantesque
dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa
grosse tte coiffe d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses paules
d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'lever au-dessus
du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement pique
 et l de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points
blancs.

Voyant  quel degr d'exaspration arrivaient les esprits, le
petit nombre d'ouvriers honntes, mais gars, qui s'taient
laisss entraner dans cette entreprise, sous prtexte d'une
querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte,
essayrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe;
serrs de prs, et pour ainsi dire encadrs au milieu des groupes
les plus hostiles, craignant de passer pour lches ou d'tre en
butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se
rsignrent  attendre un moment plus favorable pour s'chapper.

Aux cris sauvages qui avaient accompagn la premire dcharge de
pierres, succdait un profond silence rclam par la voix de
stentor du carrier.

-- Les _Loups _ont hurl, s'cria-t-il, faut attendre et voir
comment les _Dvorants _vont rpondre et engager la bataille.

-- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le
combat dans un champ neutre, dit le petit homme  mine de furet,
qui semblait tre le lgiste de la bande; sans cela... il y aurait
violation de domicile.

-- Violer!... Et qu'est-ce que a nous fait  nous, de violer?...
cria l'horrible mgre surnomme Ciboule; dehors ou dedans, il
faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.

-- Oui, oui, crirent d'autres hideuses cratures aussi
dguenilles que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les
hommes.

-- Nous voulons faire aussi notre coup!

-- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs
sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme  mine
de furet.

-- Bon, a leur sera pay.

-- Il faut que les femmes s'en mlent!

-- a nous regarde.

-- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune,
s'cria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:

_Au secours... on m'assassine!_

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des hues, des
trpignements forcens, auxquels la voix de stentor du carrier mit
un terme en criant:

-- Silence!

-- Silence!... silence! rpondit la foule, coutez le carrier.

-- Si les _Dvorants _sont assez capons pour ne pas sortir aprs
une seconde vole de pierres, voil l-bas une porte, nous
l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

-- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il
n'en restt aucun dans l'intrieur de la fabrique... dit le petit
homme  mine de furet, qui semblait avoir une arrire-pense.

-- On se bat o on peut! cria le carrier d'une voix tonnante;
pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le
chaperon d'un toit ou sur la crte d'un mur, n'est-ce pas, mes
_Loups?_

_-- _Oui!... oui! dit la foule lectrise par ces paroles
sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force.

-- On le verra, leur palais!

-- Ces paens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de
basse-taille, M. le cur les a damns.

-- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?

-- Les ouvriers de M. Hardy prtendent que des chenils, c'est
encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme
 mine de furet.

-- Oui!... oui! ils l'ont dit.

-- Alors, on brisera tout chez eux!

-- On dmolira leur bazar.

-- On enverra la maison par les fentres.

-- Et, aprs avoir fait chanter les fouineuses qui font les
bgueule, s'cria Ciboule, on les fera danser  coups de pierre
sur la tte.

-- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de
stentor, encore une dcharge, et si les _Dvorants _ne sortent
pas...  bas la porte.

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur
farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de
tous ses poumons herculens:

-- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y
tes-vous?

-- Oui!... oui!... nous y sommes...

-- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nue de pierres
et de cailloux normes alla s'abattre sur la faade de la maison
commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles
brisa les carreaux qui avaient t pargns lors de la premire
vole; au bruit sonore et aigu des vitres casses, se joignirent
des cris froces, pousss  la fois, et comme un choeur
formidable, par cette foule enivre de ses propres excs:

-- Bataille... et mort aux _Dvorants! _Mais bientt ces cris
devinrent frntiques, lorsque,  travers les fentres dfonces,
les assaillants aperurent des femmes qui passaient et
repassaient, courant, pouvantes, les unes emportant des enfants,
d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres
enfin, plus hardies, s'avanant en dehors des fentres afin de
tcher de fermer les persiennes.

-- Ah! voil les fourmis qui dmnagent! s'cria Ciboule en se
baissant pour ramasser une pierre, faut les aider  coup de
cailloux!

Et la pierre, lance par la main virile et assure de la mgre,
alla frapper une malheureuse femme qui, penche sur la plinthe de
la croise, tentait d'attirer un volet  elle.

-- Touch... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse crature.

-- T'es bien nomme, la _Ciboule... _tu touches _ la boule_, dit
une voix.

-- Vive Ciboule!

-- Sortez donc, h, les _Dvorants_, si vous l'osez!

-- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs taient
trop lches pour venir seulement regarder leur maison, dit le
petit homme  mine de furet.

-- Et  cette heure ils _canent!_

_-- _Ils ne veulent pas sortir! s'cria le carrier d'une voix de
tonnerre, allons les fumer!!

-- Oui!... Oui!

-- Allons enfoncer la porte...

-- Faudra bien que nous les trouvions.

-- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tte, non loin
duquel marchait Ciboule, brandissant un bton, s'avanait en
tumulte, vers une grande porte assez peu loigne. Le terrain
sonore trembla sous le pitinement prcipit du rassemblement, qui
alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire
souterrain, semblait peut-tre plus sinistre encore que les cris
forcens. Les _Loups _arrivrent bientt en face de cette porte en
chne massif.

Au moment o le carrier levait un formidable marteau de tailleur
de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit
brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus dtermins
allaient se prcipiter par cette entre; mais le carrier se recula
en tendant les bras, comme pour modrer cette ardeur et imposer
silence aux siens; ceux-ci se grouprent et s'entassrent autour
de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros
d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance
annonait la rsolution; ils s'taient arms  la hte de
fourches, de pinces de fer, de btons; Agricol, plac  leur tte,
tenait  la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier
tait trs ple; on voyait au feu de ses prunelles,  sa
physionomie provocante,  son assurance intrpide, que le sang de
son pre bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une
lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint  se
contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:

-- Que voulez-vous?

-- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.

-- Oui... oui... bataille!... rpta la foule.

-- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et
en tendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant 
Agricol:

-- Les _Loups _viennent demander bataille...

-- Contre qui?

-- Contre les _Dvorants_.

_-- _Il n'y a pas ici de _Dvorants_, rpondit Agricol: il y a
des ouvriers tranquilles... retirez-vous...

-- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers
tranquilles.

-- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en
face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaant, et les
_Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.

-- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement froce.

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le
mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:

-- Et a, c'est pour rire!

-- Et a? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et
repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du
tailleur de pierres.

-- Fer contre fer... marteau contre marteau, a me va, dit le
carrier.

-- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, rpondit Agricol en se
contenant  peine; vous avez bris nos fentres, pouvant nos
femmes, et bless... peut-tre  mort... le plus vieil ouvrier de
la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et
la voix d'Agricol s'altra malgr lui; c'est assez, je crois.

-- Non! les _Loups _ont plus faim que a, rpondit le carrier il
faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez
l, dans la plaine, faire bataille.

-- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule
hurlant, sifflant, agitant ses btons, et rtrcissant encore en
se bousculant le petit espace qui la sparait de la porte.

-- Nous ne voulons pas de la bataille, rpondit Agricol; nous ne
sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer
ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied
d'un air intrpide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous
attaquerez chez nous... et vous rpondrez de tout ce qui arrivera.

-- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent
manger les _Dvorants!_... Tiens, voil ton attaque! s'cria le
sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

Mais celui-ci, se jetant de ct par une brusque retraite du
corps, vita le coup et lana son marteau droit dans la poitrine
du carrier, qui trbucha un moment, mais qui, bientt raffermi sur
ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:

--  moi, les _Loups!_



VII. Le retour.

Ds que la lutte fut engage entre Agricol et le carrier, la mle
devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants,
suivant les pas du carrier, se prcipita par cette porte avec une
irrsistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse
effroyable, o les plus imptueux culbutaient, touffaient,
broyaient les moins ardents, firent un assez long dtour, allrent
briser un treillis  claire-voie appuy d'une haie, et prirent
pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les
uns rsistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie
de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs
rdeurs de barrires  figures sinistres, monter en hte dans la
maison commune, o s'taient rfugis les femmes et les enfants,
se jetrent  la poursuite de cette bande; mais quelques
compagnons de la mgre ayant fait volte-face et vigoureusement
dfendu l'entre de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois
ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles,
purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les
autres pour tout briser.

Une porte, ayant d'abord rsist  leurs efforts, fut bientt
enfonce. Ciboule se prcipita dans l'appartement son bton  la
main, chevele, furieuse, enivre par le bruit et par le tumulte.
Une belle jeune fille (c'tait Angle), qui semblait vouloir
dfendre seule l'entre d'une chambre, se jeta  genoux, ple,
suppliante, les mains jointes, en s'criant:

-- Ne faites pas de mal  ma mre!

-- Je t'trennerai d'abord, et puis ta mre aprs, cria l'horrible
femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tchant de lui
labourer le visage avec ses ongles pendant que les rdeurs de
barrires brisaient la glace, la pendule  coups de bton, et que
les autres s'emparaient de quelques hardes.

Angle poussait des cris douloureux en se dbattant contre
Ciboule, et tchait toujours de dfendre la pice o s'tait
refugie sa mre, qui, penche en dehors de la fentre, appela
Agricol  son secours.

Le forgeron tait de nouveau aux prises avec le terrible carrier.
Dans cette lutte corps  corps, leurs marteaux taient devenus
inutiles; l'oeil sanglant, les dents serres, poitrine contre
poitrine, enlacs, nous l'un  l'autre comme deux serpents, ils
faisaient des efforts inous pour se renverser. Agricol, courb,
tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, tant
parvenu  lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied
furieux; mais telle tait la force herculenne du chef des _Loups
_que, quoiqu'il ft arc-bout sur une seule jambe, il demeurait
inbranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre
(l'autre tait serre par Agricol comme dans un tau) il tchait,
par des coups de poing ports en dessous, de briser la mchoire du
forgeron, qui la tte baisse, appuyait son front sur le creux de
la poitrine de son adversaire.

-- Le _Loup _va casser les dents au _Dvorant_, qui ne dvorera
plus rien, dit le carrier.

-- Tu n'es pas un vrai _Loup_, rpondit le forgeron en redoublant
d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se
mettent pas dix contre un...

-- Vrai ou faux, je te casserai les dents.

-- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si
violent  la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de
douleur atroce, et allongeant brusquement la tte, il parvint 
mordre Agricol sur le ct du cou.  cette morsure aigu, le
forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dgager sa
jambe; alors, par un effort surhumain, il se prcipita de tout son
poids sur Agricol, le fit chanceler, trbucher et tomber sous
lui...  ce moment, la mre d'Angle, penche  une des fentres
de la maison commune, s'cria d'une voix dchirante:

-- Au secours! monsieur Agricol... on tue ma fille!

-- Laisse-moi... et foi d'homme, nous nous battrons demain...
quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante.

-- Pas de rchauff... je mange chaud, rpondit le carrier;
saisissant le forgeron  la gorge d'une de ses mains formidables,
il tcha de lui mettre le genou sur la poitrine.

-- Au secours! on tue ma fille! criait la mre d'Angle d'une voix
perdue...

-- Grce!... je te demande grce!... Laisse-moi aller... dit
Agricol en faisant des efforts inous pour chapper  son
adversaire.

-- J'ai trop faim, rpondit le carrier. Agricol, exaspr par la
terreur que lui causait le danger d'Angle, redoublait d'efforts,
lorsque le carrier se sentit saisir  la cuisse par des crocs
aigus, et au mme instant il reut trois ou quatre coups de bton
sur la tte, assns d'une main vigoureuse. Il lcha prise... et
il tomba tourdi sur un genou et sur une main, tchant de parer
les coups qu'on lui portait, et qui cessrent ds qu'Agricol fut
dlivr.

-- Mon pre... vous me sauvez... Pourvu que pour Angle il ne soit
pas trop tard! s'cria le forgeron en se relevant.

-- Cours... va... ne t'occupe pas de moi, rpondit Dagobert. Et
Agricol se prcipita vers la maison commune. Dagobert, accompagn
de Rabat-Joie, tait venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les
filles du marchal Simon auprs de leur grand-pre. Arrivant au
milieu du tumulte, le soldat avait ralli quelques ouvriers afin
de dfendre l'entre de la chambre o le pre du marchal avait
t port expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le
danger d'Agricol.

Bientt, un autre flot de la mle spara Dagobert du carrier
rest pendant quelques instants sans connaissance.

Agricol, arriv en deux bonds  la maison commune, tait parvenu 
renverser les hommes qui dfendaient l'escalier, et  se
prcipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre
d'Angle. Au moment o il arriva, la malheureuse enfant dfendait
machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui,
acharne sur elle comme une hyne sur sa proie, tchait de la
dvisager.

Se prcipiter sur l'horrible mgre, la saisir par sa crinire
jauntre avec une vigueur irrsistible, la renverser en arrire et
l'tendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte
dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidit
de la pense.

Ciboule, rudement atteinte, mais exaspre par la rage, se releva
aussitt;  cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas
d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron
relevait Angle  moiti vanouie et la portait dans la chambre
voisine, Ciboule et sa bande furent chasses de cette partie de la
maison.

Aprs le premier feu de l'attaque, le trs petit nombre de
vritables _Loups_, comme disait Agricol, qui, honntes ouvriers
d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraner dans
cette entreprise sous prtexte d'une querelle de compagnonnage,
voyant les excs que commenaient  commettre les gens sans aveu
dont ils avaient t accompagns presque malgr eux, ces braves
_Loups_, disons-nous, se rangrent brusquement du ct des
_Dvorants_.

_-- _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dvorants! _avait dit
un des _Loups _les plus dtermins  Olivier, avec lequel il
venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant
que d'honntes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas
de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.

-- Oui... reprit un autre, c'est malgr nous qu'on a commenc par
casser les carreaux de votre maison.

-- C'est le carrier qui a mis tout en branle... dit un autre, les
vrais _Loups _le renient; il aura son compte.

-- Tous les jours on se peigne dru... mais on s'estime[16].

Cette dfection d'une partie des assaillants, malheureusement
partie bien minime, donna cependant un nouvel lan aux ouvriers de
la fabrique, et tous_, Loups _et _Dvorants_, quoique bien
infrieurs en nombre, s'unirent contre les rdeurs de barrires et
autres vagabonds qui prludaient  des scnes dplorables.

Une bande de ces misrables, surexcite et entrane par le petit
homme  mine de furet, secret missaire du baron Tripeaud, se
portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commena une
dvastation lamentable: ces gens, frapps de vertige par la rage
de la destruction, brisrent sans piti des machines du plus grand
prix, des mtiers d'une dlicatesse extrme; des objets  demi
fabriqus furent impitoyablement dtruits; une mulation sauvage
exaltant ces barbares, ces ateliers, nagure modle d'ordre et
d'conomie, de travail, n'offrirent plus bientt que des dbris;
les cours furent jonches d'objets de toutes sortes que l'on
jetait par les fentres avec des cris froces, avec des clats de
rire farouches. Puis, toujours grce aux incitations du petit
homme  mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces
archives industrielles si indispensables au commerant, furent
jets au vent, lacrs, fouls aux pieds par une espce de ronde
infernale compose de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce
rassemblement, hommes et femmes, sordides, dguenills, sinistres,
qui s'taient pris par la main et tournoyaient en poussant
d'horribles clameurs.

Contraste trange et douloureux! Au bruit tourdissant de ces
horribles scnes de tumulte et de dvastation, une scne d'un
calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du pre du
marchal Simon,  laquelle veillaient quelques hommes dvous. Le
vieil ouvrier tait tendu sur son lit, la tte enveloppe d'un
bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglants; ses
traits taient livides, sa respiration oppresse, ses yeux fixes,
presque sans regard. Le marchal Simon, debout au chevet du lit,
courb sur son pre piait avec une angoisse dsespre le moindre
signe de connaissance du moribond... dont un mdecin ttait le
pouls dfaillant. Rose et Blanche, amenes par Dagobert, taient
agenouilles devant le lit, les mains jointes, les yeux baigns de
larmes; un peu plus loin,  demi cach dans l'ombre de la chambre,
car les heures s'taient coules et la nuit arrivait, se tenait
Dagobert, les bras croiss sur sa poitrine, les traits
douloureusement contracts. Il rgnait dans cette pice un silence
profond, solennel, interrompu  et l par les sanglots touffs
de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pnibles du pre
Simon. Les yeux du marchal taient secs, sombres et ardents... il
ne les dtachait de la figure de son pre que pour interroger le
mdecin du regard.

Il y a des fatalits tranges... ce mdecin tait M. Baleinier. La
maison de sant du docteur se trouvant assez proche de la barrire
la plus voisine de la fabrique, et tant renomme dans les
environs, c'tait chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher
des secours.

Tout  coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le marchal
Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'cria:

-- De l'espoir!...

-- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu...

-- Il est sauv! dit le marchal.

-- Pas de fausses esprances, monsieur le duc, rpondit gravement
le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents
topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais
quelle sera l'issue de cette crise...

-- Mon pre! mon pre! m'entendez-vous? s'cria le marchal en
voyant le vieillard faire un lger mouvement de tte et agiter
faiblement ses paupires.

En effet, bientt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence
y brillait.

-- Mon pre... tu vis... tu me reconnais! s'cria le marchal ivre
de joie et d'esprance.

-- Pierre... tu es l?... dit le vieillard d'une voix faible; ta
main... donne... Et il fit un lger mouvement.

-- La voil... mon pre... s'cria le marchal en serrant la main
du vieillard dans la sienne.

Puis, cdant  un mouvement d'ivresse involontaire, il se
prcipita sur son pre, et couvrit ses mains, sa figure, ses
cheveux, de baisers en s'criant:

-- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauv!...  cet
instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les
vagabonds, les _Loups _et les _Dvorants_, arrivrent aux oreilles
du moribond.

-- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?...

-- Cela s'apaise... je crois... dit le marchal pour ne pas
inquiter son pre.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupe, je n'en ai
pas... pour longtemps...

-- Mon pre...

-- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse
te... dire... tout...

-- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec
componction, le ciel va peut-tre oprer un miracle en votre
faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prtre...

-- Un prtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le
vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette me qui
a toujours t honnte et droite...

-- Mourir... toi... s'cria le marchal; oh! non... non.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez
soutenue, s'affaiblit peu  peu, tu m'as... demand... tout 
l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble...
que... le dsir... de t'clairer sur ton devoir... m'a pour un
instant rappel...  la vie... car... je mourrais bien
malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de
toi... et de moi... coute donc... mon fils... mon loyal fils... 
ce moment suprme, un pre... ne se trompe pas... tu as un grand
devoir  remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur,
de mconnatre ma... dernire volont... tu dois sans... sans
hsiter...

La voix du vieillard s'tait de plus en plus affaiblie...
lorsqu'il pronona ces dernires paroles, elle devint absolument
inintelligible. Les seuls mots que le marchal Simon put
distinguer furent ceux-ci:

_Napolon II... Serment... dshonneur... mon fils..._

Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lvres... et
ce fut tout...

Au moment o il expirait, la nuit tait tout  fait venue, et ces
cris terribles retentissaient tout  coup au dehors:

-- Au feu!... au feu!... L'incendie clatait au milieu de l'un des
btiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans
lequel s'tait gliss le petit homme  mine de furet. En mme
temps on entendait au loin le roulement des tambours qui
annonaient l'arrive d'un dtachement de troupes venant de la
barrire.

* * * * *

Depuis une heure, et malgr tous les efforts, le feu dvore la
fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent,
il souffle, il mugit. Un homme, marchant  travers champs, et 
l'abri d'un pli de terrain assez lev qui lui cache l'incendie,
un homme s'avance  pas lents et ingaux. Cet homme est M. Hardy.
Il a voulu revenir chez lui  pied, par la campagne, esprant que
la marche apaiserait sa fivre... fivre glace comme le frisson
d'un mourant. On ne l'avait pas tromp, cette matresse adore,
cette noble femme auprs de laquelle il aurait pu trouver un
refuge ensuite de l'pouvantable dception qui venait de le
frapper... cette femme a quitt la France. Il ne peut en douter:
Marguerite est partie pour l'Amrique; sa mre a exig d'elle,
pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui crivt pas un seul mot
d'adieu,  lui pour qui elle avait sacrifi ses devoirs d'pouse.
Marguerite a obi... Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:

-- Entre ma mre et vous, je n'hsiterais pas. Elle n'a pas
hsit... Il n'y a donc plus d'espoir; l'ocan ne le sparerait
pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise  sa
mre pour tre certain que, de mme, tout serait rompu...  tout
jamais rompu.

-- C'est bien... il ne compte plus sur ce coeur... ce coeur... son
dernier refuge. Voil donc les deux racines les plus vivantes de
sa vie, arraches, brises du mme coup, le mme jour, presque 
la fois.

-- Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que
t'appelait ta tendre mre; que te reste-t-il pour te consoler de
ce dernier amour perdu... de cette amiti que l'infamie a tue
dans ton coeur?

Oh! il te reste ce coin de monde cr  ton image, cette petite
colonie si paisible, si florissante, o, grce  toi, le travail
porte avec soi sa joie et sa rcompense; ces dignes artisans que
tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants... ne te
manqueront pas... eux... C'est l aussi une affection sainte et
grande... qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux
bouleversement de tes croyances les plus sacres... Le calme de
cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil
que tes cratures y gotent, reposeront ta pauvre me, si
endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la
souffrance.

Allons!... te voil bientt au fate de la colline, d'o tu peux
apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs
dont tu es le dieu bni et ador.

M. Hardy tait arriv au sommet de la colline.

 ce moment, l'incendie, contenu pendant quelque temps, clatait
avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu'il avait
gagne. Une vive lueur, blanchtre, puis rousse... puis cuivre,
illumina au loin l'horizon.

M. Hardy regardait cela... avec une sorte de stupeur incrdule,
presque hbte. Tout  coup une immense gerbe de flamme jaillit
au milieu d'un tourbillon de fume accompagne d'une nue
d'tincelles, s'lana vers le ciel en jetant sur toute la
campagne et jusqu'aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La
violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui
ondoyaient sous la bise, apporta bientt aux oreilles de M. Hardy
les sons presss de la cloche d'alarme de sa fabrique embrase.



Quinzime partie Rodin dmasqu


I. Le ngociateur.

Peu de jours se sont couls depuis l'incendie de la fabrique de
M. Hardy. La scne suivante se passe rue Clovis, dans la maison o
Rodin avait eu un pied--terre alors abandonn, maison aussi
habite par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du
mnage de son _ami _Philmon.

Il tait environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de
l'tudiant, toujours absent, djeunait fort gaiement au coin de
son feu, mais quel djeuner singulier, quel feu trange, quelle
chambre bizarre?

Que l'on s'imagine une assez vaste pice, claire par deux
fentres sans rideaux; car ses croises donnant sur des terrains
vagues, le matre du logis n'avait  craindre aucun regard
indiscret. L'un des cts de la chambre servait de vestiaire: l'on
y voyait appendu  un portemanteau le galant costume de dbardeur
de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philmon et
de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnes,
mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrpide
matelot avait habit la grande hune d'une frgate pendant un
voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait
gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon  pieds, qui
semblaient sortir de dessous la jupe. Place sur la dernire
tablette d'une petite bibliothque singulirement poudreuse et
nglige, on voyait,  ct de trois vieilles bottes (pourquoi
trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une
tte de mort, souvenir d'ostologie et d'amiti laiss  Philmon
par un sien ami, tudiant en mdecine. Par suite d'une
plaisanterie fort gote dans le pays latin, cette tte tenait
entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au
fourneau noirci; de plus, son crne luisant disparaissait  demi
sous un vieux chapeau de _fort_, rsolument pos de ct et tout
couvert de fleurs et de rubans fans. Quand Philmon tait ivre,
il contemplait longuement cet ossuaire, et s'chappait jusqu'aux
monologues les plus dithyrambiques,  propos de ce rapprochement
philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou
trois masques de pltre aux nez et aux mentons plus ou moins
brchs, clous au murs, tmoignaient de la curiosit passagre
de Philmon  l'endroit de la science phrnologique, tudes
patientes et rflchies, dont il avait tir cette conclusion
rigoureuse: Qu'ayant  un point extraordinaire la bosse de la
dette, il devait se rsigner  la facilit de son organisation,
qui lui imposait le crancier comme une ncessit vitale. Sur la
chemine se dressait intact et dans sa majest le gigantesque
verre _grande tenue _du canotier, accost d'une thire de
porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir 
l'orifice  demi cach sous une couche de vgtation verdtre et
moussue.

De temps  autre, le silence de cette retraite tait interrompu
par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donn
une hospitalit cordiale dans le cabinet de travail de Philmon.

Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette
chemine, semblant ainsi s'panouir  la douce chaleur d'un vif
rayon de soleil qui l'inondait d'une lumire dore. Cette drle de
petite crature avait un costume des plus baroques, et qui,
pourtant, faisait singulirement valoir la fracheur fleurie de
ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois
couronn de jolis cheveux blonds, toujours ds le matin
soigneusement lisss et peigns. En manire de robe de chambre,
Rose-Pompon avait ingnument pass par-dessus sa chemise la grande
chemise de laine carlate de Philmon, distraite de son costume
officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir
la blancheur de la toile du premier vtement de la jeune fille,
ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses paules
 fossettes, doux trsor d'un satin si ferme et si poli, que la
chemise carlate semblait se reflter sur la peau en une teinte
rose; les bras frais et potels de la grisette sortaient  demi
des larges manches retrousses; et l'on voyait aussi  demi, et
croises l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant
chausses d'un bas blanc bien tir, coup  la cheville par un
petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise
carlate  taille de gupe de Rose-Pompon, au-dessus de ses
hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias,
donnait  ce vtement, peut-tre un peu trop voluptueusement
accusateur, une grce trs originale. Nous avons prtendu que le
feu auquel se chauffait Rose-Pompon tait trange... qu'on en
juge: l'effronte, la prodigue, se trouvant  court de bois, se
chauffait conomiquement avec des embauchoirs de Philmon qui, du
reste, offraient  l'oeil un combustible d'une admirable
rgularit.

Nous avons prtendu que le djeuner de Rose-Pompon tait
singulier... qu'on en juge: sur une petite table place devant
elle tait une cuvette o elle avait rcemment plong son frais
minois dans une eau non moins frache que lui. Au fond de cette
cuvette, complaisamment change en saladier, Rose-Pompon prenait,
il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles
de salade verte comme un pr, vinaigre  trangler; puis elle
croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents
blanches, d'un mail trop inaltrable pour s'agacer. Pour boisson,
elle avait prpar un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont
elle activait le mlange avec une petite cuiller de moutardier en
bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives
dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque  vingt-cinq sous.
Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprtait  faire 
demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de
Philmon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si
incroyable et si sauvage, ft digne de son nom par la fracheur de
son teint, c'est un de ces divins miracles qui rvlent la toute-
puissance de la jeunesse et de la sant.

Rose-Pompon, aprs avoir croqu sa salade, allait croquer ses
olives, lorsque l'on frappa discrtement  sa porte, modestement
verrouille  l'intrieur.

-- Qui est l? dit Rose-Pompon.

-- Un ami... un vieux de la vieille, rpondit une voix sonore et
joyeuse. Vous vous enfermez donc?

-- Tiens!... c'est vous, Nini-Moulin?

-- Oui, ma pupille chrie... Ouvrez-moi donc tout de suite... a
presse!

-- Vous ouvrir?... Ah bien, par exemple!... faite comme je suis,
a serait gentil!

-- Je crois bien... que faite comme vous l'tes a serait gentil,
et trs gentil encore,  la plus rose de tous les pompons dont
l'Amour ait jamais orn son carquois!!!

-- Allez donc prcher le carme et la morale dans votre journal...
gros aptre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise
carlate au costume de Philmon.

-- Ah ! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi 
travers la porte, pour la plus grande dification des voisins? dit
Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses trs graves  vous
apprendre, des choses qui vont vous renverser.

-- Donnez-moi donc le temps de passer une robe... gros tourment!

-- Si c'est  cause de ma pudeur, ne vous exagrez pas la
susceptibilit; je ne suis pas bgueule, je vous accepterai trs
bien comme vous tes.

-- Et dire qu'un monstre pareil est le chri de toutes les
sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant
d'agrafer une robe  sa taille de nymphe.

-- Ah! vous voil donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau
voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-
Pompon avec un srieux comique. Et d'o sortez-vous, s'il vous
plat? Voil trois jours que vous n'avez pas nich ici, vilaine
petite colombe.

-- C'est vrai... je suis de retour seulement depuis hier soir.
Vous tes donc venu pendant mon absence?

-- Je suis venu tous les jours... et plutt deux fois qu'une,
mademoiselle, car j'ai des choses trs graves  vous dire.

-- Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire.

-- Pas du tout, c'est trs srieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant.
Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours
que vous avez dsert le domicile... conjugal et philmonique?...
Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.

-- Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de
ces olagineuses.

-- Voil votre rponse... je comprends... Malheureux Philmon!

-- Il n'y a pas de malheureux Philmon l-dedans, mauvaise langue.
Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours
qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits
toute seule.

-- Je croyais Clara trs suffisamment pourvue... contre ces
craintes-l...

-- C'est ce qui vous trompe, norme vipre! puisque je suis alle
chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.

 cette affirmation, l'crivain religieux chantonna entre ses
dents d'un air parfaitement incrdule et narquois.

-- C'est--dire que j'ai fait des traits  Philmon! s'cria Rose-
Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu
injustement souponne.

-- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur
de rose... Pompon.

-- Je vous dis que ce n'tait point pour mon plaisir que je me
suis absente d'ici... au contraire, car pendant ce temps l...
cette pauvre Cphyse a disparu...

-- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mre Arsne m'a dit
cela; mais quand je vous parle Philmon vous me rpondez
Cphyse... a n'est pas clair.

-- Que je sois mange par la panthre noire que l'on montre  la
Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!... Et  propos de a,
il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces
animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de
btes froces.

-- Ah ! tes-vous folle?

-- Comment?

-- Que je guide votre jeunesse comme une aeul chicard au milieu
des tulipes plus ou moins orageuses,  la bonne heure, je ne
risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener
justement  un spectacle de carme, puisqu'il n'y a que la
reprsentation des btes... je n'aurais qu' rencontrer l mes
sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras!

-- Vous mettrez un faux nez... et des sous-pieds  votre pantalon,
mon gros Nini, on ne vous reconnatra pas...

-- Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai  vous
apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue.

-- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en tendant
horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle
portait une noix  ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en
considrant le paletot-sac de Nini-Moulin:

-- Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches... Qu'est-ce
qu'il y a donc l-dedans?

-- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit
gravement Dumoulin.

-- Moi?

-- Rose-Pompon, dit tout  coup Nini-Moulin d'un air majestueux,
voulez-vous avoir quipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet
affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin
tre mise comme une duchesse!

-- Allons... encore des btises... Voyons, prenez-vous des
olives?... sinon je mange tout... il n'en reste qu'une...

Nini-Moulin fouilla, sans rpondre  cette offre gastronomique,
dans l'une de ses poches, en retira un crin renfermant un fort
joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.

-- Ah! le dlicieux bracelet! s'cria-t-elle en frappant dans ses
petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue... l'emblme
de mon amour pour Philmon.

-- Ne me parlez pas de Philmon... a me gne, dit Nini-Moulin en
agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa
faire en riant comme une folle et lui dit:

-- C'est un achat dont on vous a charg, gros aptre, et vous en
voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.

-- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des
domestiques, une loge  l'Opra et mille francs par mois pour
votre toilette!

-- Toujours la mme plaisanterie? Bon... allez, dit la jeune fille
en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix;
pourquoi toujours la mme farce et n'en pas trouver d'autres!

Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira
cette fois une ravissante chane chtelaine qu'il passa au cou de
Rose-Pompon.

-- Oh! la belle chane! s'cria la jeune fille en regardant tour 
tour l'tincelant bijou et l'crivain religieux. Si c'est encore
vous qui avez choisi cela... vous avez joliment bon got... Mais
avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _
bijoux.

-- Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces
bagatelles ne sont rien du tout auprs de ce que vous pouvez
prtendre si vous coutez les conseils de votre vieil ami...

Rose-Pompon commena  regarder Dumoulin avec surprise et lui dit:

-- Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc;
quels sont ces conseils?

Dumoulin ne rpondit rien, replongea sa mains dans ses
intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il dveloppa
soigneusement: c'tait une magnifique mantille de dentelle noire.

Rose-Pompon s'tait leve, saisie d'une admiration nouvelle.
Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les paules de la
jeune fille.

-- Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!... Quels
dessins!... quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout
avec une curiosit nave et, il faut le dire, parfaitement
dsintresse; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que
votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!... Puis
partant d'un clat de rire qui rendit vermeil son joli visage,
elle s'cria: J'y suis... j'y suis: c'est la corbeille de noce de
Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi!

-- Et o diable voulez-vous que je pche de quoi acheter toutes
ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le rpte...
est  vous si vous voulez, et si vous m'coutez!

-- Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous
me dites est srieux!

-- Trs srieux.

-- Ces propositions de vivre en grande dame!...

-- Ces bijoux vous sont garants de la ralit de ces offres.

-- Et c'est vous... qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre
Nini-Moulin!

-- Un instant... s'cria l'crivain religieux avec une pudeur
comique; vous devez me connatre assez,  ma pupille chrie, pour
tre certaine que je serais incapable de vous engager  une action
malhonnte... ou indcente... Je me respecte trop pour cela...
sans compter que ce serait agaant pour Philmon, qui m'a confi
la garde de vos vertus.

-- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupfaite,
je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur.

-- C'est pourtant bien simple... je...

-- Ah! j'y suis... s'cria Rose-Pompon en interrompant Nini-
Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et
quelque chose pour mettre avec... Vous ne pouviez pas me dire a
tout de suite?

-- Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les paules.

-- Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans
sa premire surprise.

-- Non.

-- Et les propositions que vous me faites sont honntes, mon gros
aptre?

-- On ne peut plus honntes. (Et Dumoulin disait vrai.)

-- Je n'aurai pas  tre infidle  Philmon.

-- Non.

-- Ou fidle  quelqu'un.

-- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit:

-- Ah ! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte
pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour
mes beaux yeux... s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la
sournoise avec une hypocrite modestie.

-- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.

-- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intrigue, qu'est-
ce qu'il faudra que je donne en retour?

-- Rien du tout.

-- Rien?

-- Pas seulement a, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.

-- Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors?

-- Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous
dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, a
n'est pas bien fatigant... sans compter que vous contribuerez 
une bonne action.

-- En vivant en duchesse?

-- Oui... ainsi, dcidez-vous; ne me demandez pas plus de dtails,
je ne pourrais vous les donner... du reste, vous ne serez pas
retenue malgr vous... essayez... de la vie que je vous propose;
si elle vous convient... vous la continuerez, sinon, vous
reviendrez dans votre philmonique mnage.

-- Au fait.

-- Essayez toujours, que risquez-vous?

-- Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis,
ajouta-t-elle en hsitant, je ne sais si je dois...

Nini-Moulin alla  la fentre, l'ouvrit et dit  Rose-Pompon, qui
accourut: -- Regardez...  la porte de la maison.

-- Une trs jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit tre
bien l-dedans!

-- Cette voiture est la vtre. Elle vous attend.

-- Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me dcider
aussitt que a?

-- Ou pas du tout...

-- Aujourd'hui?

--  l'instant.

-- Mais o me conduisez-vous!

-- Est-ce que je le sais!

-- Vous ne savez pas o vous me conduisez?

-- Non... (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.

-- Savez-vous que c'est joliment drle tout cela, Nini-Moulin!

-- Je l'espre bien... si ce n'tait pas drle... o serait le
plaisir!

-- Vous avez raison.

-- Ainsi vous acceptez.  la bonne heure; j'en suis ravi pour vous
et pour moi.

-- Pour vous!

-- Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service...

--  vous!... et comment!

-- Peu vous importe, pourvu que je sois votre oblig.

-- C'est juste...

-- Allons... partons-nous!

-- Bah!... aprs tout... on ne me mangera pas, dit rsolument
Rose-Pompon.

Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie
figure, et s'avana devant une glace fle, la posa extrmement _
la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en
dcouvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son pais
chignon, donnait en mme temps la physionomie la plus lutine, nous
ne voudrions pas dire la plus libertine,  sa jolie petite mine.

-- Mon manteau! dit-elle  Nini-Moulin, qui semblait tre dlivr
d'une grande inquitude depuis qu'elle avait accept.

-- Fi donc!... un manteau, rpondit le sigisbe, qui, fouillant
une dernire fois dans une dernire poche, vritable bissac, en
retira un beau chle de cachemire, qu'il jeta sur les paules de
Rose-Pompon.

-- Un cachemire!!! s'cria la jeune fille, toute palpitante d'aise
et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance
hroque:

-- C'est fini... je me risque...

Et elle descendit lgrement, suivie de Nini-Moulin. La brave
fruitire-charbonnire tait  sa boutique.

-- Bonjour, mademoiselle; vous tes matinale aujourd'hui, dit-elle
 la jeune fille.

-- Oui, mre Arsne... voil ma clef.

-- Merci, mademoiselle.

-- Ah! mon Dieu!... mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon  voix
basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'loignant de la
portire, et Philmon!

-- Philmon!

-- S'il arrive...

-- Ah! diable!... dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille.

-- Oui, si Philmon arrive... que lui dira-t-on, car je serai
peut-tre longtemps absente?

-- Trois ou quatre mois, je suppose.

-- Pas davantage?

-- Je ne crois pas.

-- Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprs de la
charbonnire, aprs un moment de rflexion, elle lui dit:

-- Mre Arsne, si Philmon arrivait, vous lui diriez que... je
suis sortie... pour affaires...

-- Oui, mademoiselle.

-- Et qu'il n'oublie pas de donner  manger  mes pigeons, qui
sont dans son cabinet.

-- Oui, mademoiselle.

-- Adieu, mre Arsne.

-- Adieu, mademoiselle.

Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.

-- Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir!
se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'loignait de la
rue Clovis. J'ai rpar ma sottise; maintenant je me moque du
reste.



II. Le secret.

La scne suivante se passait peu de jours aprs l'enlvement de
Rose-Pompon par Nini-Moulin.

Mlle de Cardoville tait assise, rveuse, dans son cabinet de
travail, tendu de lampas vert et meubl d'une bibliothque
rehausse de grandes cariatides bronze dor.  quelques indices
significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherch
dans les arts des distractions  de graves et tristes
proccupations. Auprs d'un piano ouvert tait une harpe place
devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table charge de
botes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles
de vlin couvertes d'bauches trs vivement colores. La plupart
reprsentaient des esquisses de sites asiatiques, enflamms de
tous les feux du soleil d'Orient. Fidle  sa fantaisie de
s'habiller chez elle d'une manire pittoresque, Mlle de Cardoville
ressemblait ce jour-l  l'un de ces fiers portraits de Velasquez
 la tournure si noble et si svre... Sa robe tait de moire
noire  jupe largement toffe,  taille trs longue et  manches
garnies de crevs de satin rose lisrs de passequilles de jais.
Une fraise  l'espagnole, bien empese, montait presque jusqu'au
menton, et tait comme assujettie autour du cou par un large ruban
rose. Cette guimpe, doucement agite, s'chancrait sur les
lgantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lac de
fils de perles de jais, et se terminant en pointe  la ceinture.
Il est impossible de dire combien ce vtement noir,  plis amples
et lustrs, relev de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec
l'blouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or
de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient
jusque sur son sein. La jeune fille tait  demi couche et
accoude sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier,
assez lev du ct de la chemine, s'abaissait insensiblement
jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de lger treillage de bronze
dor, demi-circulaire, lev de cinq pieds environ, tapiss de
lianes fleuries (admirable _passiflores quadrangulatae_, plantes
dans une profonde jardinire en bois d'bne, d'o sortait ce
treillis), entourait ce canap d'une sorte de paravent de
feuillage, diapr de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au
dedans et d'un mail aussi clatant que ces fleurs de porcelaine
que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et lger comme un faible
mlange de violette et de jasmin s'pandait de la corolle de ces
admirables _passiflores_.

Chose assez trange, une grande quantit de livres tout neufs
(Adrienne les avait achets depuis deux ou trois jours), et tout
frachement coups, taient parpills autour d'elle, les uns sur
la causeuse, les autres sur un petit guridon, ceux-l, enfin, au
nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec
gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'tendait
au pied du divan. Chose plus trange encore, ces livres, de
formats et d'auteurs diffrents, traitaient tous du mme sujet.

La pose d'Adrienne rvlait une sorte d'abattement mlancolique;
ses joues taient ples; une lgre aurole bleutre, cernant ses
grands yeux noirs  demi voils, leur donnait une expression de
tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse,
entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement
aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait  entendre que
dans sa crainte d'tre dmasque par lui, celle-ci n'avait pas os
rester dans la maison, Adrienne prouvait un cruel serrement de
coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant
de foi, avait fui son hospitalit presque fraternelle, sans lui
adresser une parole de reconnaissance. On s'tait en effet bien
gard de montrer les quelques lignes crites  la hte  sa
bienfaitrice par la pauvre ouvrire au moment de partir; l'on
n'avait parl que du billet de cinq cents francs trouv sur son
bureau, et cette dernire circonstance, pour ainsi dire
inexplicable, avait aussi contribu  veiller de cruels soupons
dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Dj elle ressentait les
funestes effets de cette dfiance, de tout et de tous, que lui
avait recommande Rodin; ce sentiment de dfiance, de rserve,
tendait  devenir d'autant plus puissant, que, pour la premire
fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors trangre au
mensonge, avait un secret  cacher... un secret qui faisait  la
fois son bonheur, sa honte et son tourment.

 demi couche sur son divan, pensive, accable, Adrienne
parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages rcemment
achets; tout  coup elle poussa un lger cri de surprise; sa main
qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle
parut lire avec une attention passionne, une curiosit dvorante.
Bientt ses yeux brillrent d'enthousiasme; son sourire devint
d'une douceur ineffable; elle semblait  la fois fire, heureuse
et charme... mais, au moment o elle venait de tourner un dernier
feuillet, ses traits exprimrent le dsappointement et le chagrin.
Alors elle recommena cette lecture qui lui avait caus un si doux
enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calcule
qu'elle relut chaque page, pelant pour ainsi dire chaque ligne,
chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et
alors, pensive, le front pench et appuy sur sa belle main, elle
semblait commenter, dans une rverie profonde, les passages
qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant
bientt  un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme
brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour
voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques
secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulire
reconnaissance, et ne put s'empcher de porter vivement  ses
lvres vermeilles la page o il se trouvait imprim. Aprs avoir
relu plusieurs fois les lignes dont elle avait t si frappe,
oubliant sans doute la _lettre _pour _l'esprit_, elle se prit 
rflchir si profondment, que le livre glissa de ses mains et
tomba sur le tapis...

Durant le cours de cette rverie, le regard de la jeune fille
s'tait arrt d'abord machinalement sur un admirable bas-relief
support par un chevalet d'bne, et plac prs de l'une des
croises. Ce magnifique bronze rcemment fondu d'aprs un pltre
moul sur l'antique, reprsentait le triomphe du Bacchus indien.
Jamais l'art grec n'tait peut-tre arriv  une si rare
perfection.

Le jeune conqurant,  demi vtu d'une peau de lion qui laissait
admirer la puret juvnile et charmante de ses formes, rayonnait
d'une beaut divine. Debout dans un char tran par deux tigres,
l'air doux et fier  la fois, il s'appuyait d'une main sur un
thyrse, et de l'autre il guidait avec une majest tranquille son
farouche attelage...  ce rare mlange de grce, de vigueur et de
srnit, on reconnaissait le hros qui avait livr de si rudes
combats aux hommes et aux monstres des forts. Grce au ton fauve
du relief, la lumire, en frappant cette sculpture de ct,
faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui,
fouille presque en ronde bosse, et ainsi claire, resplendissait
comme une magnifique statue d'or ple sur le fond obscur et
tourment du bronze.

Lorsque Adrienne avait d'abord arrt son regard sur ce rare
assemblage de perfections divines, ses traits taient calmes,
rveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale,
devenant de plus en plus attentive et rflchie, la jeune fille se
leva tout  coup de son sige et s'approcha lentement du bas-
relief, paraissant cder  l'indicible attraction d'une
ressemblance extraordinaire. Alors une lgre rougeur commena 
poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu  peu son
visage et s'tendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle
s'approcha davantage encore du bas-relief, et aprs avoir jet
autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si
elle et craint d'tre surprise dans une action blmable, par deux
fois elle approcha sa main tremblante d'motion afin d'effleurer
seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du
Bacchus indien.

Mais, par deux fois, une sorte d'hsitation pudique la retint.

Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son
doigt d'albtre, aprs avoir dlicatement caress le visage d'or
ple du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde
sur son front noble et pur...  cette pression, bien lgre
pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc lectrique;
elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et,
aprs avoir un instant nag dans leur nacre humide et brillante,
ils s'levrent vers le ciel, et appesantis, se fermrent 
demi... alors la tte de la jeune fille se renversa quelque peu en
arrire; ses genoux flchirent insensiblement; ses lvres
vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser chapper son haleine
embrase, car son sein se soulevait avec force comme si la sve de
la jeunesse et de la vie et acclr les battements de son coeur
et fait bouillonner son sang; bientt enfin le brlant visage
d'Adrienne trahit malgr elle une sorte d'extase  la fois timide
et passionne, chaste et sensuelle, dont l'expression tait on ne
peut plus ineffable et touchante.

Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune
vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret
dsir... Le Crateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps
ainsi que l'me de sa divine tincelle? Ne doit-il pas tre
religieusement glorifi dans l'intelligence comme dans les sens,
dont il a si paternellement dou ses cratures? Impies,
blasphmateurs sont donc ceux-l qui cherchent  touffer ces sens
clestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.

Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tte, ouvrit
les yeux comme si elle sortait d'un rve, se recula brusquement,
s'loigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec
agitation, en portant ses mains brlantes  son front. Puis,
retombant pour ainsi dire anantie sur un sige, ses larmes
coulrent avec abondance; la plus amre douleur clata sur ses
traits, qui rvlrent alors les profonds dchirements de la
funeste lutte qui se livrait en elle-mme. Puis ses larmes
tarirent peu  peu. Et  cette crise d'accablement si pnible
succda une sorte de dpit violent, d'indignation courrouce
contre elle-mme, qui se traduisit par ces mots qui lui
chapprent:

-- Pour la premire fois de ma vie, je me sens faible et lche...
oh! oui... lche!... bien lche!...

* * * * *

Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de
Cardoville de ses rflexions amres. Georgette rentra et dit  sa
matresse:

-- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?

Adrienne sachant trop vivre pour tmoigner devant ses femmes
l'espce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit 
Georgette:

-- Vous avez dit  M. de Montbron que j'tais chez moi?

-- Oui, mademoiselle.

-- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentt  ce
moment une assez vive contrarit de l'arrive de M. de Montbron,
htons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque
filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez
frquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis
oppos au sien, et il en rsultait, lorsque Mlle de Cardoville
avait toute sa libert d'esprit, les discussions les plus
follement gaies ou les plus animes; discussions dans lesquelles,
malgr sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille exprience, sa
rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot,
malgr sa _rouerie _de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas
toujours l'avantage et il avouait trs gaiement sa dfaite. Ainsi,
pour ne donner qu'une ide des dissentiments du comte et
d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait
gaiement_, son complice_, il avait toujours combattu (pour
d'autres motifs que ceux allgus par Mme de Saint-Dizier) sa
volont de vivre seule et  sa guise, tandis qu'au contraire
Rodin, en donnant aux rsolutions de la jeune fille  ce sujet un
but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte
d'influence.

g alors de soixante ans passs, le comte de Montbron avait t
l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et
de l'empire: ses prodigalits, ses bons mots, ses impertinences,
ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours
dfray les entretiens de la socit de son temps. Quant  son
caractre,  son coeur et  son commerce, nous dirons qu'il tait
rest dans les termes de la plus sincre amiti presque avec
toutes ses anciennes matresses.  l'heure o nous le prsentons
au lecteur, il tait encore fort gros joueur et fort beau joueur;
il avait, comme on disait autrefois, une _trs grande mine_, l'air
dcid, fin et moqueur; ses faons taient celles du meilleur
monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait
pas les gens; il tait grand, trs mince et d'une tournure encore
svelte, presque juvnile; il avait le front haut et chauve, les
cheveux blancs et courts, des favoris gris taills en croissant,
la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus trs pntrants
et des dents encore fort belles.

-- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la
porte.

Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte
de familiarit paternelle.

-- Allons! se dit M. de Montbron, tchons de savoir la vrit que
je viens chercher, afin d'viter peut-tre un grand malheur.



III. Les aveux.

Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pntrer la cause des
violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron
avec une gaiet feinte et force; de son ct, celui-ci, malgr sa
grande habitude du monde, se trouvant fort embarrass d'aborder le
sujet dont il dsirait confrer avec Adrienne, rsolut, comme on
dit vulgairement, de _tter le terrain _avant d'engager
srieusement la conversation.

Aprs avoir regard la jeune fille pendant quelques secondes,
M. de Montbron secoua la tte, et dit avec un soupir de regret:

-- Ma chre enfant, je ne suis pas content...

-- Quelque peine de coeur... ou de _creps_, mon cher comte? dit
Adrienne en souriant.

-- Une peine de coeur, dit M. de Montbron.

-- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un
coup de tte fminin... que d'un coup de d?

-- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma
chre enfant.

-- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre trs orgueilleuse,
dit Adrienne en souriant.

-- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient
justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous ngligez
votre beaut... Oui, voyez vos traits ples, abattus, fatigus...
depuis quelques jours vous tes triste... vous avez quelque
chagrin... j'en suis sr.

-- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pntration
qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous
arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun
chagrin... et je vais vous dire une bien norme, une bien
orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouve si jolie.

-- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette
prtention... Et qui vous a dit ce mensonge-l? une femme?

-- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec
une lgre motion; puis elle ajouta:

-- Comprenez... si vous pouvez.

-- Prtendez-vous par l que vous tes fire de l'altration de
vos traits, parce que vous tes fire des souffrances de votre
coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.

-- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste...
ajouta le comte d'un ton vraiment pntr, parce que cela m'est
pnible...

-- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car  chaque
instant je me contemplais dans cette pense: qu' mon ge je suis
libre... absolument libre.

-- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'tre
malheureuse tout  votre aise.

-- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre
vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'alli de ma
tante... et de l'abb d'Aigrigny.

-- Moi? oui...  peu prs comme les rpublicains sont les allis
des lgitimistes: ils s'entendent pour se dvorer plus tard... 
propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours
il se tient chez elle une manire de concile qui s'agite fort;
vritable meute mitre. Votre tante est en bonne voie.

-- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rle
de la desse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-tre
canonise... N'a-t-elle pas dj accompli la premire partie de la
vie de sainte Madeleine?

-- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma
chre enfant. Nanmoins, quoique pour des raisons bien opposes...
je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule...

-- Je le sais.

-- Oui, et par cela mme que je dsirais vous voir mille fois plus
libre encore que vous ne l'tes... moi, je vous conseillais...
tout bonnement.

-- De me marier.

-- Sans doute; de cette faon, votre chre libert... avec ses
consquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait
appele Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouv un
excellent mari qui et t responsable... de votre indpendance...

-- Et qui aurait t responsable de ce ridicule mari? et qui se
serait dgrad jusqu' porter un nom moqu, bafou par tous?...
Moi, peut-tre? dit Adrienne en s'animant lgrement. Non, non,
mon cher comte; en bien ou en mal, je rpondrai toujours seule de
mes actions;  mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion
que, seule du moins, j'aurai forme, car il me serait aussi
impossible de dshonorer lchement un nom qui ne serait pas le
mien, que de le porter s'il n'tait pas continuellement entour de
la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne rpond que de
soi... je garderai mon nom.

-- Il n'y a que vous au monde pour avoir des ides pareilles.

-- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me parat
disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire
s'incarner et disparatre dans quelque homme trs laid et trs
goste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et
jolie, devenir tout  coup la _moiti _de cette vilaine chose...
oui... ainsi, elle frache et charmante rose, je suppose, la
_moiti _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez-
le... c'est quelque chose de fort odieux que cette mtempsycose...
conjugale, ajouta Adrienne avec un clat de rire.

La gaiet factice, un peu fbrile, d'Adrienne, contrastait d'une
manire si navrante avec la pleur et l'altration de ses traits;
il tait si facile de voir qu'elle cherchait  tourdir un profond
chagrin par ses rires forcs, que M. de Montbron en fut
douloureusement touch; mais, dissimulant son motion, il parut
rflchir un instant et prit machinalement un des livres tout
rcemment achets et coups dont Adrienne tait entoure. Aprs
avoir jet un regard distrait sur ce volume, il continua en
dissimulant la pnible motion que lui causait le rire forc de
Mlle de Cardoville:

-- Voyons, chre tte folle que vous tes... une fois de plus...
Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de
m'pouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?

-- Peut-tre...

-- Comment, peut-tre? quoique maris vous ne porteriez pas mon
nom?

-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas
une hypothse qui ne peut me laisser que... des regrets.

Tout  coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda
Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde...
Depuis quelques moments, tout en causant  Adrienne, le comte
avait pris machinalement deux ou trois des volumes  et l pars
sur la causeuse, et machinalement encore il avait jet les yeux
sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: _Histoire moderne
de l'Inde_, le deuxime: _Voyage dans l'Inde_, le troisime:
_Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait
continu son investigation et avait vu se complter cette
nomenclature indienne par le quatrime volume des _Promenades dans
l'Inde; _le cinquime, des _Souvenirs de l'Hindoustan; _le
sixime_, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De l une
surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron
n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards tmoignrent 
Adrienne.

Celle-ci ayant compltement oubli la prsence des volumes
accusateurs dont elle tait entoure, cdant  un mouvement de
dpit involontaire, rougit lgrement; puis, son caractre ferme
et rsolu reprenant le dessus, elle dit  M. de Montbron en le
regardant en face:

-- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous tonnez-vous?

Au lieu de rpondre, M. de Montbron semblait de plus en plus
absorb, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put
s'empcher de dire en se parlant  soi-mme:

-- Non... non... c'est impossible... et pourtant...

-- Il serait peut-tre indiscret  moi... d'assister  votre
monologue, mon cher comte, dit Adrienne.

-- Excusez-moi, ma chre enfant... mais ce que je vois me surprend
 un point...

-- Et que voyez-vous, je vous prie?

-- Des traces d'une proccupation aussi vive... aussi grande...
que nouvelle... pour tout ce qui a rapport...  l'Inde, dit
M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un
regard pntrant sur la jeune fille.

-- Eh bien? dit bravement Adrienne.

-- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion...

-- Gographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de
Montbron... Vous trouvez cette passion peut-tre un peu srieuse
pour mon ge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses
loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu
prince, il m'a pris envie d'avoir une ide du fortun pays... d'o
m'est arrive cette sauvage parent.

Ces derniers mots furent prononcs avec une amertume dont
M. de Montbron fut frapp; aussi, observant attentivement
Adrienne, il reprit:

-- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu
d'aigreur.

-- Non... j'en parle avec indiffrence...

-- Il mriterait pourtant... un sentiment tout autre...

-- D'une toute autre personne peut-tre, rpondit schement
Adrienne.

-- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton
sincrement pntr. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il
m'a dchir le coeur.

-- Et que me font,  moi... ces dchirements? s'cria Adrienne
avec une impatience douloureuse, presque courrouce.

-- Je dsirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins
piti... rpondit gravement le comte.

--  moi... piti! s'cria Adrienne d'un air de fiert rvolte.
Puis, se contenant, elle ajouta froidement:

-- Ah ... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce
n'est pas srieusement que vous me demandez de m'intresser aux
tourments amoureux de votre prince?

Il y eut un ddain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne,
ses traits pniblement contracts trahirent une hauteur si amre,
que M. de Montbron dit tristement:

-- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas tromp... Moi qui,
par ma vieille et constante amiti, avais, je crois, quelques
droits  votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez
tout dit  un autre... Cela m'est pnible... trs pnible...

-- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.

-- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de mnagements 
garder!... s'cria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun
espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un.

Et comme Adrienne fit un mouvement.

-- Oh! il n'y a pas  le nier, reprit le comte; votre pleur...
votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable
indiffrence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez...

Mlle de Cardoville, blesse de la faon dont le comte parlait du
sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignit hautaine:

-- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret
surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'tonne...

-- Eh! ma chre amie, si j'use du triste privilge de
l'exprience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si
je vais mme presque jusqu' vous reprocher cet amour... c'est
qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre
jeune prince, qui, vous le savez, m'intresse maintenant autant
que s'il tait mon fils, car il est impossible de le connatre
sans lui porter le plus tendre intrt!

-- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de
froideur et d'ironie amre, que mon amour... en admettant que
j'eusse un amour dans le coeur... et une si trange influence sur
le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec
un ddain presque douloureux.

-- Que lui importe!!! Mais, en vrit, ma chre amie, permettez-
moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement...
Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur
d'un premier amour; deux fois dj il a voulu, par le suicide,
mettre fin  l'horrible torture que lui cause sa passion pour
vous... et vous trouvez trange que votre amour pour un autre...
soit une question de vie ou de mort pour lui!...

-- Mais il m'aime donc! s'cria la jeune fille avec un accent
impossible  rendre.

--  en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un
mouvement de stupeur; de ple qu'elle tait elle devint pourpre,
puis cette rougeur disparut, ses lvres blanchirent et
tremblrent: son motion fut si vive qu'elle resta quelques
moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme
pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effray
du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altration
croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'cria:

-- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui
rpondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le
rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la
jeune fille, nagure contract par la douleur, l'ironie et le
ddain, semblait renatre au milieu des motions les plus douces,
les plus ineffables; l'impression qu'elle prouvait tait si
enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre
le moindre sentiment; puis la rflexion lui disant que peut-tre
elle tait la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'cria
tout  coup avec angoisse, en s'adressant  M. de Montbron:

-- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins...

-- Ce que je vous dis!

-- Oui... que le prince Djalma...

-- Vous aime comme un insens!... Hlas!... cela n'est que trop
vrai.

-- Non... non... s'cria Adrienne, avec une expression ravissante
de navet, cela ne saurait tre jamais trop vrai.

-- Que dites-vous!... s'cria le comte.

-- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui
et brl les lvres.

-- Quelle femme!

-- Celle qui tait la cause de ces dchirements si douloureux.

-- Cette femme!... qui voulez-vous que ce ft, sinon vous!

-- Moi!... oh! oui, c'tait moi, n'est-ce pas? rien que moi!

-- Sur l'honneur... croyez-en mon exprience... jamais je n'ai vu
une passion plus sincre et plus touchante.

-- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour
que le mien?

-- Lui?... jamais.

-- On me l'a dit... pourtant...

-- Qui?

-- M. Rodin...

-- Que Djalma?...

-- Deux jours aprs m'avoir vue s'tait pris d'un fol amour.

-- M. Rodin... vous a dit cela? s'cria M. de Montbron en
paraissant frapp d'une ide subite. Mais c'est aussi lui qui a
dit  Djalma... que vous tiez prise de quelqu'un...

-- Moi!...

-- Et c'est cela qui causait l'affreux dsespoir de ce malheureux
enfant...

-- Et c'est cela qui causait mon affreux dsespoir,  moi!

-- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'cria M. de
Montbron transport de joie.

-- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville.

Quelque coups frapps discrtement  la porte interrompirent
Adrienne.

-- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte.

-- Entrez, dit Adrienne d'une voix mue. Florine parut.

-- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.

-- M. Rodin vient de venir. Craignant de dranger mademoiselle, il
n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure...
Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?

-- Oui, oui, dit le comte  Florine, et lors mme que je serais
encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre
avis? demanda M. de Montbron  Adrienne.

-- C'est mon avis... rpondit la jeune fille.

Et un clair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant 
cette perfidie de Rodin.

-- Ah! le vieux drle!... dit de M. de Montbron. Je m'tais
toujours dfi de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte
avec sa matresse.



IV. Amour.

Mlle de Cardoville tait transfigure: pour la premire fois sa
beaut clatait dans tout son lustre; jusqu'alors voile par
l'indiffrence ou assombrie par la douleur, un blouissant rayon
de soleil l'illuminait tout  coup. La lgre irritation cause
par la perfidie de Rodin avait pass comme une ombre imperceptible
sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces
mensonges, ces perfidies? N'taient-elles pas djoues? Et 
l'avenir... quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et
Djalma, si srs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces
deux tres rsolus et forts de la puissance irrsistible de la
jeunesse, de l'amour et de la libert? Qui oserait tenter de les
suivre dans cette sphre embrase o ils allaient, eux si beaux,
eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible,
protgs et dfendus par leur bonheur, armure  toute preuve?

 peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un
pas rapide; elle semblait grandie:  la voir lgre, triomphante
et radieuse, on et dit une divinit marchant sur des nues.

-- Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot  M. de Montbron.

-- Mais... demain; il faut le prparer  tant de bonheur; chez une
nature si ardente... une joie si soudaine, si inattendue... peut
tre terrible.

Adrienne resta un moment pensive, et dit tout  coup:

-- Demain... oui... pas avant demain... j'ai une superstition du
coeur.

-- Laquelle?

-- Vous le saurez, IL M'AIME... ce mot dit tout, renferme tout,
comprend tout... est tout... et pourtant j'ai mille questions sur
les lvres...  propos de lui... je ne vous en ferai aucune avant
demain... non, parce que, par une adorable fatalit... demain est,
pour moi... un anniversaire sacr... D'ici l, je vivrai un
sicle... Heureusement... je puis attendre... Tenez...

Puis, faisant un signe  M. de Montbron, elle le conduisit prs du
Bacchus indien.

-- Comme il lui ressemble!... dit-elle au comte.

-- En effet, s'cria celui-ci, c'est trange!

-- trange?... reprit Adrienne en souriant avec une douce fiert,
trange qu'un hros, qu'un demi-dieu, qu'un idal de beaut
ressemble  Djalma?...

-- Combien vous l'aimez!... dit M. de Montbron profondment mu et
presque bloui de la flicit qui resplendissait sur le visage
d'Adrienne.

-- Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle aprs un
moment de silence.

-- Mais si je ne m'tais pas dcid  venir ici aujourd'hui, en
dsespoir de cause, que serait-il arriv?

-- Je n'en sais rien... je serais morte peut-tre... car je suis
frappe l... d'une manire incurable (et elle mit la main  son
coeur). Mais ce qui et t ma mort... sera ma vie...

-- C'tait horrible! dit le comte en tressaillant, une passion
pareille concentre en vous-mme, fire comme vous l'tes...

-- Oui, fire!... mais non orgueilleuse... Aussi, en apprenant son
amour pour une autre... en apprenant que l'impression que j'avais
cru lui causer lors de notre premire entrevue s'tait aussitt
efface... j'ai renonc  tout espoir, sans pouvoir renoncer  mon
amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entoure de ce qui
pouvait me le rappeler...  dfaut de bonheur, il y a encore une
amre jouissance  souffrir par ce qu'on aime.

-- Je comprends maintenant votre bibliothque indienne. Adrienne,
sans rpondre au comte, alla prendre sur le guridon un des livres
frachement coups, et, l'apportant  M. de Montbron, lui dit en
souriant, avec une expression de joie et de bonheur clestes:

-- J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez... lisez
cela... tout haut... je vous en prie... je vous dis que je puis
attendre  demain.

Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le
passage, en lui prsentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi
dire, se blottir au fond de la causeuse, et l, dans une attitude
profondment attentive, recueillie, le corps pench en avant, ses
mains croises sur le coussin, son menton appuy sur ses mains,
ses grands yeux attachs, avec une sorte d'adoration, sur le
Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette
contemplation passionne, se prparer  entendre la lecture de
M. de Montbron.

Celui-ci, trs tonn, commena aprs avoir regard Adrienne, qui
lui dit de sa voix la plus caressante:

-- Et bien, doucement... je vous en conjure...

M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur
dans l'Inde:

... Lorsque je me trouvais  Bombay, en 1829, on ne parlait, dans
toute la socit anglaise, que d'un jeune hros, fils de...

Le comte s'tant interrompu une seconde,  cause de la
prononciation barbare du nom du pre de Djalma, Adrienne lui dit
vivement de sa douce voix:

-- Fils de _Kadja-Sing_.

_-- _Quelle mmoire! dit le comte en souriant. Et il reprit:
... Un jeune hros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au
retour d'une expdition lointaine et sanglante dans les montagnes
contre ce roi indien, le colonel Drake tait revenu rempli
d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nomm Djalma. Sortant 
peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre
implacable, fait preuve d'une intrpidit si chevaleresque, d'un
caractre si noble, que l'on a nomm son pre le _Pre du
Gnreux_.

-- Cette coutume est touchante... dit le comte. Rcompenser pour
ainsi dire le pre en lui donnant un surnom glorieux pour son
fils, cela est grand... Mais quelle rencontre bizarre que ce
livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends,
exalter la tte la plus froide...

-- Oh!... vous allez voir... vous allez voir!... dit Adrienne. Le
comte poursuivit la lecture: Le colonel Drake, l'un des plus
valeureux et des meilleurs officiers de l'arme anglaise, disait
hier devant moi que, bless grivement et fait prisonnier par le
prince Djalma, aprs une rsistance nergique, il avait t emmen
au camp tabli dans le village de...

Ici, mme hsitation de la part du comte,  l'endroit d'un nom
bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas
tenter l'aventure, il s'interrompit et dit  Adrienne:

-- Quant  celui-ci... j'y renonce.

-- C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle pronona avec
une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:

-- Dans le village de _Shumshabad_.

_-- _Voil un procd mnmonique infaillible pour retenir les
noms gographiques, dit le comte, et il continua:

Une fois arriv au camp, le colonel Drake reut l'hospitalit la
plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un
fils. Ce fut l que le colonel eut connaissance de quelques faits
qui portrent  son comble son enthousiasme pour le prince Djalma.
Il a racont devant moi les deux suivants:

 l'un des combats, le prince tait accompagn d'un jeune Indien
d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de
page, le suivant  cheval pour porter ses armes de rechange. Cet
enfant tait idoltr par sa mre; au moment de l'expdition, elle
avait confi son fils au prince Djalma en lui disant avec un
stocisme digne de l'antiquit: _Qu'il soit votre frre. Il sera
mon frre_, avait rpondu le prince. Au milieu d'une sanglante
droute, l'enfant est brivement bless, son cheval tu; le
prince, au pril de sa vie, malgr la prcipitation d'une retraite
force, le dgage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un
coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif
de jungles, au milieu duquel, aprs quelques vains efforts, il
tombe puis. L'enfant tait incapable de marcher: le prince
l'emporte, se cache avec lui au plus pais du taillis. Les Anglais
arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes chappent.
Aprs une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses,
de fatigues, de prils inous, le prince, portant toujours
l'enfant, dont l'une des jambes tait  demi brise, parvient 
gagner le camp de son pre, et dit simplement: _J'avais promis 
sa mre qu'il serait mon frre, j'ai agi en frre._

-- C'est admirable! s'cria le comte.

-- Continuez... oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme,
sans dtourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de
contempler avec une admiration croissante.

Le comte poursuivit: Une autre fois le prince Djalma, suivi de
deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un
endroit trs sauvage, pour s'emparer d'une porte de deux petits
tigres gs de quelques jours. Le repaire avait t signal. Le
tigre et sa femelle taient encore au dehors  la cure. L'un des
noirs s'introduit dans la tanire par une troite ouverture;
l'autre, aid de Djalma, abat  coups de hache un assez gros
tronon d'arbre afin de disposer un sige pour prendre le tigre ou
sa femelle. Du ct de l'ouverture, la caverne tait presque 
pic. Le prince y monte avec agilit afin de disposer le pige,
avec l'autre noir; tout  coup un rugissement effroyable retentit;
en quelques bonds la femelle, revenant de cure, atteint
l'ouverture de la tanire. Le noir qui tendait le pige avec le
prince a le crne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en
travers de l'troite entre du repaire et empche la femelle d'y
pntrer, et barre en mme temps le passage au noir qui accourait
avec les petits tigres...

Au-dessus,  vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches,
le prince, couch  plat ventre, considrait cet affreux
spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits,
dvorait les mains du noir, qui, de l'intrieur du repaire,
tchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et
poussait des cris lamentables.

-- C'est horrible! dit le comte.

-- Oh! continuez... continuez... s'cria Adrienne avec exaltation,
vous allez voir ce que peut l'hrosme de la bont.

Le comte poursuivit: Tout  coup, le prince met son poignard
entre ses dents, attache sa ceinture  un bloc de roc, prend la
hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce
cordage improvis, tombe  quelques pas de la bte froce, bondit
jusqu' elle, et, rapide comme l'clair, lui porte coup sur coup,
deux atteintes mortelles, au moment o le noir, perdant ses
forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait tre mis en pices.

-- Et vous vous tonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, 
qui la Fable mme ne prte pas un dvouement aussi gnreux!
s'cria la jeune fille avec une exaltation croissante.

-- Je ne m'tonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix mue,
et,  ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si
j'avais vingt ans.

-- Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vtre  ce
rcit, dit Adrienne; vous allez voir.

Ce qui rend admirable l'intrpidit du prince, c'est que, selon
les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune
importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut
d'une pauvre crature si infime, obissait  un hroque instinct
de charit vritablement chrtienne, jusqu'alors inoue dans ce
pays.

Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake,
suffisent  peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de
respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur
inconnu, j'ai crit le nom du prince Djalma sur ce livre de
voyage, prouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant
quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage,
toujours dvast par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que
je rends  ce caractre digne des temps hroques, son nom du
moins sera rpt avec un gnreux enthousiasme par tous les
coeurs sympathiques  ce qui est gnreux et grand.

-- Et tout  l'heure, en lisant ces lignes si simples, si
touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empcher de porter  mes
lvres le nom de ce voyageur.

-- Oui..., le voil bien tel que je l'avais jug, dit le comte de
plus en plus mu, en rendant le livre  Adrienne, qui se levant
grave et touchante, lui dit:

-- Le voil tel que je voulais vous le faire connatre, afin que
vous compreniez... mon adoration pour lui; car ce courage, cette
hroque bont, je les avais devins, lors d'un entretien surpris
malgr moi, avant de me montrer  lui... De ce jour, je le savais
aussi gnreux qu'intrpide, aussi tendre, aussi sensible
qu'nergique et rsolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement
beau... et si diffrent, par le noble caractre de sa physionomie,
par ses vtements mme, de tout ce que j'avais rencontr
jusqu'alors... quand je vis l'impression que je lui causai... et
que j'prouvai plus violente encore peut-tre... je sentis ma vie
attache  cet amour.

-- Et maintenant, vos projets?...

-- Divins, radieux comme mon coeur... En apprenant son bonheur, je
veux que Djalma prouve ce mme blouissement dont je suis frappe
et qui ne me permet pas encore de regarder... mon soleil en
face... car, je vous le rpte... d'ici  demain j'ai un sicle 
vivre. Oui, chose trange! j'aurais cru aprs une telle
rvlation, sentir le besoin de rester seule plonge dans cet
ocan de penses enivrantes. Eh bien, non, d'ici  demain, je
redoute la solitude... J'prouve je ne sais quelle impatience
fbrile... inquite... ardente... Oh! bnie serait la fe qui, me
touchant de sa baguette, m'endormirait  cette heure jusqu'
demain.

-- Je serai cette bienfaisante fe, dit tout  coup le comte en
souriant.

-- Vous?

-- Moi.

-- Et comment?

-- Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une
partie de vos penses en vous les rendant matriellement
visibles...

-- Expliquez-vous, de grce.

-- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage.
coutez-moi: vous tes si heureuse, que vous pouvez tout
entendre... votre odieuse tante et ses odieux amis rpandent le
bruit que votre sjour chez M. Baleinier...

-- A t ncessit par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en
souriant, je m'y attendais.

-- C'est stupide; mais comme votre rsolution de vivre seule vous
fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne
manquera pas des gens parfaitement disposs,  donner crance 
toutes les stupidits possibles.

-- Je l'espre bien... Passer pour folle aux yeux des sots...
c'est trs flatteur.

-- Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela  la
face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence  s'inquiter
de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades
habituelles en voiture; ma nice parat seule depuis longtemps
dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brler le temps
jusqu' demain... voici une occasion excellente: il est deux
heures;  trois heures et demie ma nice est ici en voiture; la
journe est splendide... il y aura un monde fou au bois de
Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit dj
l... puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fivre de
bonheur... Et ce soir, c'est l que commence ma magie, je vous
conduis dans l'Inde.

-- Dans l'Inde?...

-- Au milieu de ces forts sauvages o l'on entend rugir les
lions, les panthres et les tigres. Ce combat hroque qui vous a
tant mue tout  l'heure... nous l'aurons sous nos yeux, rel et
terrible...

-- Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.

-- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de vritables
btes farouches, redoutables htes du pays de notre demi-dieu...
tigres grondants... lions rugissants... Cela ne vaudra-t-il pas
vos livres?

-- Mais encore...

-- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir
surnaturel: au retour de votre promenade, vous dnez chez ma
nice, et nous allons ensuite  un spectacle fort curieux qui se
donne  la Porte-Saint-Martin... Un dompteur de btes des plus
extraordinaires y montre des animaux parfaitement froces au
milieu d'une fort (ici seulement comme l'illusion) et simule avec
eux, tigres, lions et panthres, des combats formidables. Tout
Paris court  ces reprsentations, et tout Paris vous y verra plus
belle et plus charmante que jamais.

-- J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant.
Oui... vous avez raison... j'prouverai un plaisir trange  voir
ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a
si hroquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la
premire fois de ma vie, je brle du dsir d'tre trouve belle...
mme par tout le monde... J'accepte... enfin... parce que...

Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un lger coup
frapp  la porte, puis par Florine, qui entra en annonant
M. Rodin.



V. Excution.

Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jet sur Mlle de Cardoville
et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une
position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant
_pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.

Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous
l'avons dit, son antipathie par des faons d'une impertinence
agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, 
la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression
insolente et dure. Accoud  la chemine et causant avec Adrienne,
il tourna ddaigneusement la tte par-dessus son paule sans
rpondre au profond salut du jsuite.

 la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque
surprise de n'prouver aucun mouvement d'irritation ou de haine.
La brillante flamme qui brlait dans son coeur le purifiait de
tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un
fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-mme,
elle se demandait ce que deux tres si jeunes, si beaux, si
libres, si amoureux, pouvaient avoir  cette heure  redouter de
ce vieux homme crasseux,  mine ignoble et basse, qui s'avanait
tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin
de ressentir de la colre ou de l'aversion contre Rodin, la jeune
fille n'prouva qu'un accs de gaiet moqueuse, et ses grands
yeux, dj tincelants de flicit, ptillrent bientt de malice
et d'ironie.

Rodin se sentit mal  l'aise. Les gens de sa robe prfrent de
beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantt ils
chappent aux colres dcharnes contre eux en se jetant  genoux,
en pleurant, gmissant, en se frappant la poitrine; tantt, au
contraire, ils les bravent en se redressant arms et implacables;
mais devant la raillerie mordante ils se dconcertent aisment.
Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, plac entre Adrienne de
Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit
vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _ passer.

Le comte ouvrit le feu. Tournant la tte par-dessus son paule, il
dit  Rodin:

-- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien?

-- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un
sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modle des
philosophes... vous, l'ennemi dclar de toute fourberie, de tout
mensonge, j'ai mille compliments  vous faire...

-- J'accepte tout de vous, ma chre demoiselle... mme des
compliments immrits, dit le jsuite en s'efforant de sourire,
et dcouvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et dchausses;
mais, puis-je savoir ce qui me mrite vos compliments?

-- Votre pntration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.

-- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage  votre
vracit... non moins rare... trop rare... peut-tre.

-- Moi, pntrant! en quoi, ma chre demoiselle? dit froidement
Rodin; moi, vridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en
se tournant ensuite vers M. de Montbron.

-- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez devin un
secret entour de difficults, de mystres sans nombre. En un mot,
vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme...

-- Moi, ma chre demoiselle?...

-- Vous-mme, monsieur; et rjouissez-vous... votre pntration a
eu les plus heureux rsultats.

-- Et votre vracit a fait merveille... ajouta le comte.

-- Il est doux au coeur de bien agir, mme sans le savoir, dit
Rodin se tenant toujours sur la dfensive et piant tour  tour
d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce
dont on me loue?

-- La reconnaissance m'oblige  vous en instruire, monsieur, dit
Adrienne avec malice: vous avez dcouvert et dit au prince Djalma
que j'aimais passionnment... quelqu'un; eh bien... glorifiez
votre pntration, mon cher monsieur... c'est vrai.

-- Vous avez dcouvert et dit  mademoiselle que le prince Djalma
aimait passionnment... quelqu'un, reprit le comte; eh bien,
glorifiez votre pntration, mon cher monsieur... c'est vrai.

Rodin resta confondu, interdit.

-- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnment, dit Adrienne,
c'tait le prince.

-- Cette personne que le prince aimait passionnment, reprit le
comte, c'tait mademoiselle.

Ces rvlations, gravement inquitantes et faites coup sur coup,
abasourdirent Rodin; il resta muet, effray, songeant  l'avenir.

-- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers
vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grce 
votre sagacit, grce au touchant intrt que vous nous portiez,
nous vous devons, le prince et moi, d'tre clairs sur nos
sentiments mutuels.

Le jsuite reprit peu  peu son sang-froid, et son calme apparent
irrita fort M. de Montbron, qui, sans la prsence d'Adrienne, et
donn un tout autre tour au persiflage.

-- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites
l'honneur de m'apprendre, ma chre demoiselle. Je n'ai de ma vie
parl du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable,
d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma...

-- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrtion
exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince
Djalma ressentait... vous poussiez la rserve, la dlicatesse,
jusqu' me dire que... ce n'tait pas moi qu'il aimait...

-- Et le mme scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de
Cardoville aimait passionnment quelqu'un... qui n'tait pas
lui...

-- Monsieur le comte, reprit schement Rodin, je ne devrais pas
avoir besoin de vous dire que j'prouve assez peu le besoin de me
mler d'intrigues amoureuses.

-- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le
comte. Dans votre intrt, de grce, pas de maladresse pareille...
Si on vous prenait au mot?... si a se rpandait?... Soyez donc
meilleur mnager des honntes petits mtiers que vous faites sans
doute...

-- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi
agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude
apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant mtier d'tre
votre auditeur.

-- Ah ! cher monsieur, reprit le comte avec ddain, est-ce que
vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de chtier les
impertinents et les fourbes?...

-- Mon cher comte!... dit Adrienne  M. de Montbron d'un ton de
reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:

-- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1 ce qu'il y a de
courageux  menacer et  appeler impertinent un pauvre vieux
bonhomme comme moi; 2...

-- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jsuite, 1 un
pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se
retranchant derrire la vieillesse qu'il dshonore, est  la fois
lche et mchant; il mrite un double chtiment; 2 quant  l'ge,
je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent
avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux
blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?

Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupire, attacha
une seconde  peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui
lana un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la
paupire livide retomba sur la morne prunelle de cet homme  face
de cadavre.

-- N'ayant pas l'inconvnient d'tre un vieux loup, et encore
moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me
permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiter des
poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches
que l'on me fait, j'ai une manire bien simple de rpondre, je ne
dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais.

-- Vraiment! dit le comte.

-- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela;
je rpondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde,
violente, presque effrayante, cause par mademoiselle sur le
prince...

-- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince,
dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin,
vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de
notre prochain bonheur sera votre seule punition.

-- Peut-tre n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car,
ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer  monsieur le
comte, ma chre demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui,
j'ai d dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui,
de mme que j'ai d vous dire qu'il aimait une autre personne que
vous... et cela dans votre intrt mutuel... Que mon attachement
pour vous m'ait gar... cela se peut, je ne suis pas
infaillible... mais aprs ma conduite passe envers vous, ma chre
demoiselle, j'ai peut-tre le droit de m'tonner d'tre trait
ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie
jamais... je ne me plains jamais non plus...

-- Voil, parbleu, quelque chose d'hroque, mon cher monsieur,
dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier
du mal que vous faites.

-- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-
nous aux nigmes?

-- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'cria le comte avec indignation,
que d'avoir, par vos mensonges, plong le prince dans un dsespoir
si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter  ses jours! qu'est-
ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jet mademoiselle dans
une erreur si cruelle et si complte que, sans la rsolution que
j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu
des suites les plus funestes!

-- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le
comte, quel intrt j'ai, moi,  ces dsespoirs,  ces erreurs, en
admettant mme que j'aie voulu les causer!

-- Un grand intrt, sans doute, dit durement le comte, et
d'autant plus dangereux, qu'il est cach; car vous tes de ceux,
je le vois,  qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et
profit.

-- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit
Rodin en s'inclinant.

-- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout
ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si
perfide fourberie soit un acte isol... Qui sait si ce n'est pas
un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte  Mlle de
Cardoville!

Adrienne avait cout la discussion prcdente avec une attention
profonde. Tout  coup, elle tressaillit comme claire par une
rvlation soudaine. Aprs un moment de silence, elle dit  Rodin,
sans amertume, sans colre, mais avec un calme rempli de douceur
et de srnit:

-- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je
serais tente de le croire; car aprs quelques minutes de
rflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que
votre conduite m'apparat sous un jour nouveau.

-- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chre
demoiselle?

-- Pour que vous soyez  mon point de vue, monsieur, permettez-moi
d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'tait gnreusement
dvoue; elle m'avait donn des preuves irrcusables
d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle
ressentait pour vous un loignement invincible; tout  coup elle
disparat mystrieusement de chez moi... et il n'a pas tenu  vous
que j'aie sur elle d'odieux soupons. M. de Montbron a pour moi
une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de
sympathie pour vous; ainsi vous avez tch de jeter la dfiance
entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma prouve un sentiment
profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide
pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je
l'ignore... mais  coup sr il m'est hostile.

-- Il me semble, mademoiselle, dit svrement Rodin, qu' votre
ignorance se joint l'oubli des service rendus.

-- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retire de la
maison de M. Baleinier; mais en dfinitive, quelques jours plus
tard, j'tais infailliblement dlivre par M. de Montbron que
voici...

-- Vous avez raison, ma chre enfant, dit le comte; il se pourrait
bien que l'on ait voulu se donner le mrite de ce qui devait
bientt forcment arriver, grce  vos amis.

-- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'tes reconnaissante!...
Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans
doute sauve plus tard.

-- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en
souriant; une maison de sant n'est pas un fleuve, et quoique je
vous croie maintenant trs capable, monsieur, de nager entre deux
eaux, la natation vous a t inutile en cette circonstance... et
vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait
invitablement s'ouvrir plus tard.

-- Trs bien, ma chre enfant, dit le comte en riant aux clats de
la rponse d'Adrienne.

-- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas
tendus qu' moi... Les filles de M. le marchal Simon lui ont t
ramenes par vous... mais il est  croire que les rclamations de
M. le marchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent
pas t vaines. Vous avez t jusqu' rendre  un vieux soldat sa
croix impriale, vritable relique sacre pour lui; c'est trs
touchant... Vous avez enfin dmasqu l'abb d'Aigrigny et
M. Baleinier... mais j'tais moi-mme dcide  les dmasquer...
du reste, tout ceci prouve que vous tes, monsieur, un homme
d'infiniment d'esprit...

-- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin.

-- Rempli de ressources et d'invention...

-- Ah! mademoiselle...

-- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez
M. Baleinier vous avez trahi cette supriorit qui m'a frappe, je
l'avoue, profondment frappe... et dont vous semblez assez
embarrass  cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien
difficile  un rare esprit comme le vtre de garder l'incognito.
Cependant, comme il se pourrait que, par des voies diffrentes,
oh! trs diffrentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous
concourions au mme but... (toujours selon notre entretien de chez
M. Baleinier) je veux dans l'intrt de notre _communion future,
_comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler
franchement.

Rodin avait cout Mlle de Cardoville avec une apparente
impassibilit, tenant son chapeau sous son bras, ses mains
croises sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule
marque extrieure du trouble terrible o le jetaient les calmes
paroles d'Adrienne fut que les paupires livides du jsuite,
hypocritement abaisses, devinrent peu  peu trs rouges, tant le
sang y affluait violemment. Il rpondit nanmoins  Mlle de
Cardoville d'une voix assure et en s'inclinant profondment:

-- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours
excellentes...

-- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une lgre
exaltation, l'amour heureux donne une telle pntration, une telle
nergie, un tel courage, que les prils, on s'en joue... les
embches, on les dcouvre... les haines, on les brave. Croyez-moi,
la divine clart qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants
suffit  dissiper toutes les tnbres,  clairer tous les piges.
Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup
 parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une
grce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour
assurer leur tranquillit pendant la nuit, allument un grand feu
autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur
locale), et aussi loin que s'tend l'aurole lumineuse, elle met
en fuite par sa seule clart tous les reptiles impurs, venimeux,
que la lumire effraye et qui ne vivent que dans les tnbres.

-- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici chapp, dit Rodin en
continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant  demi ses
paupires de plus en plus injectes.

-- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant.
Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de
rendre  moi et au prince, car vous ne procdez que par services
rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais...

-- Bravo, ma chre enfant, dit le comte avec joie, l'excution
sera complte.

-- Ah!... c'est une excution? dit Rodin toujours impassible.

-- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple
conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe
ami du bien. Supposez donc que les frquents... _services _que
vous avez rendus  moi et aux miens m'aient tout  coup ouvert les
yeux ou plutt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que
Dieu, qui donne  la mre l'instinct de dfendre son enfant...
m'ait donn  moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de
ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en clairant
mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout  coup rvl
qu'au lieu d'tre mon ami, vous tes peut-tre l'ennemi le plus
dangereux de moi et de ma famille...

-- Ainsi, nous passons de l'excution aux suppositions, dit Rodin
toujours imperturbable.

-- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire,  la
certitude, reprit Adrienne avec une fermet digne et sereine. Oui,
maintenant, je le crois, j'ai t quelque temps votre dupe... et
je vous le dis sans haine, sans colre, mais avec regret, il est
pnible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit...
s'abaisser  de telles machinations... et, aprs avoir fait jouer
tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour
un homme comme vous, d'tre vaincu par une jeune fille qui n'a
pour arme, pour dfense, pour lumires... que son amour!... En un
mot, monsieur, je vous regarde ds aujourd'hui comme un ennemi
implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner
par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens
seront dignes du pass. Eh bien! malgr tout cela, je ne vous
crains pas; ds demain ma famille sera instruite de tout, et cette
union active, intelligente, rsolue, nous tiendra bien en garde;
car il s'agit ncessairement de cet norme hritage qu'on a dj
failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir
entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pcuniaire
que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me
l'avez dit vous-mme, mes ennemis sont si dangereusement habiles,
leurs ruses toujours si dtournes, qu'il faut s'attendre  tout,
prvoir tout: je me souviendrai de la leon... Je vous ai promis
de la franchise, monsieur; en voil, je suppose.

-- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si
j'tais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous
m'aviez promis un conseil, ma chre demoiselle.

-- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce
qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les
vtres: une femme qui dfend son bonheur.

Adrienne pronona ces derniers mots avec une confiance si
souveraine, son beau regard tincelait, pour ainsi dire, d'une
flicit si intrpide, que Rodin, malgr sa flegmatique audace,
fut un moment effray. Cependant il ne parut nullement dconcert,
et, aprs un moment de silence, il reprit avec un air de
compassion presque ddaigneuse:

-- Ma chre demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est
probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous rpte:
Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma
chre demoiselle, je suis, nonobstant, votre trs dvou
serviteur... Et il salua. Monsieur le comte...  vous rendre mes
respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant
M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.

 peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut  son bureau et
crivit quelques mots  la hte, cacheta son billet, et dit 
M. de Montbron:

-- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par
superstition de coeur que parce qu'il est ncessaire pour mes
projets que cette entrevue soit entoure de quelque solennit...
Vous saurez tout... mais je veux lui crire  l'instant... car
avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prvoir...

-- Vous avez raison, ma chre enfant... cette lettre vite...
Adrienne la lui donna.

-- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour
m'ter le dlicieux bonheur de la surprise que je lui mnage
demain.

-- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le
prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne
pourrais rpondre de moi... Ah ! notre promenade de tantt,
notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?

-- Certainement, je n'ai plus besoin de m'tourdir jusqu' demain;
puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec
M. Rodin m'a un peu anime.

-- Le vieux misrable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours
chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval
pour aller aux Champs-lyses.

Et le comte de Montbron sortit prcipitamment, aussi joyeux qu'il
tait entr triste et dsol.



VI. Les Champs-lyses.

Deux heures environ s'taient passes depuis l'entretien de Rodin
et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirs aux
Champs-lyses par la srnit d'un beau jour de printemps (le
mois de mars touchait  sa fin), s'arrtaient pour admirer un
ravissant attelage.

Qu'on se figure une calche bleu-lapis,  train blanc aussi
rchampi de bleu, attele de quatre superbes chevaux de sang bai
dor,  crins noirs, aux harnais tincelants d'ornements d'argent
et mens en Daumont par deux petits postillons de taille
parfaitement gale, portant cape de velours noir, veste de casimir
bleu clair  collet blanc, culotte de peau et bottes  revers;
deux grands valets de pied poudrs,  livre galement bleu clair,
 collet et parements blancs, taient assis sur le sige de
derrire. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux
attel; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu,
habilement mens par les postillons, marchaient d'un pas
singulirement gal, se cadenant avec grce, mordant leur frein
couvert d'cume, et secouant de temps  autre leurs cocardes de
soie bleue et blanche  rubans flottants, au centre desquelles
s'panouissait une belle rose. Un homme  cheval, mis avec une
lgante simplicit, suivant l'autre ct de l'avenue, contemplait
avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il
avait pour ainsi dire cr; cet homme tait M. de Bonneville,
l'cuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette
voiture tait celle de la jeune fille.

Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journe
magique. M. de Montbron n'avait pu remettre  Djalma le billet de
Mlle de Cardoville, le prince tait parti ds le matin  la
campagne avec le marchal Simon, avait dit Faringhea; mais il
devait tre de retour dans la soire, et la lettre lui serait
remise  son arrive.

Compltement rassure sur Djalma, sachant qu'il trouverait
quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il
attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, coutant
le conseil de M. de Montbron, tait alle  la promenade dans sa
voiture  elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle
tait bien dcide, malgr les bruits perfides rpts par
Mme de Saint-Dizier,  ne rien changer dans sa rsolution de vivre
seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote
blanche  demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et
ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait
presque sous un grand chle de cachemire vert. La jeune marquise
de Morinval, aussi fort jolie, fort lgante, tait assise  sa
droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant
de la calche.

Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutt cette
imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou
deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-lyses
pour voir et pour tre vue, comprendront que la prsence de Mlle
de Cardoville sur cette brillante promenade dut tre un vnement
extraordinaire, quelque chose d'inou. Ce que l'on appelle le
_monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille
de dix-huit ans, riche  millions, appartenant  la plus haute
noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se
montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entirement
libre et indpendante, contrairement  tous les usages,  toutes
les convenances. Cette sorte d'mancipation semblait quelque chose
de monstrueux, et l'on tait presque tonn de ce que le maintien
de la jeune fille, rempli de grce et de dignit, dmentt
compltement les calomnies rpandues par Mme de Saint-Dizier et
ses amis  propos de la folie prtendue de sa nice.

Plusieurs _beaux_, profitant de ce qu'ils connaissaient la
marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour  tour la
saluer et marchrent pendant quelques minutes au pas de leurs
chevaux  ct de la calche, afin d'avoir l'occasion de voir,
d'admirer et peut-tre d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci
combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit
habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent  leur
comble, ce que l'on avait d'abord tax de bizarrerie presque
insense devint une originalit charmante, et il n'et tenu qu'
Mlle de Cardoville d'tre, de ce jour, dclare la reine de
l'lgance et de la mode.

La jeune fille se rendait trs bien compte de l'impression qu'elle
produisait, elle en tait heureuse et fire en songeant  Djalma;
lorsqu'elle le comparait  ces hommes  la mode, son bonheur
augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart
n'avaient jamais quitt Paris, ou qui s'taient au plus aventurs
jusqu' Baden, lui semblaient _bien ples _auprs de Djalma, qui,
 son ge, avait tant de fois command et combattu dans de
sanglantes guerres, et dont la rputation de courage et d'hroque
gnrosit, cite avec admiration par les voyageurs, arrivait du
fond de l'Inde jusqu' Paris. Et puis, enfin, les plus charmants
lgants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes triques
et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince
indien, dont la gracieuse et mle beaut tait encore rehausse
par l'clat d'un costume  la fois si riche et si pittoresque!

Tout tait donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour
Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une srnit
splendide, inondait la promenade de ses rayons dors; l'air tait
tide; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des
cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise
lgre agitait les charpes des femmes, les plumes de leurs
chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumire.
Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait  voir miroiter sous
ses yeux ce tourbillon tincelant de tout le luxe parisien; mais,
au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pense se
dessiner la mlancolique et douce figure de Djalma, lorsque
quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'tait un
bouquet de violettes un peu fanes. Au mme instant, elle entendit
une voix enfantine qui disait, en suivant la calche:

-- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne
tourna la tte et vit une pauvre petite fille ple et hve, d'une
figure douce et triste,  peine vtue de haillons et qui tendait
sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si
frappant de l'extrme misre au sein mme de l'extrme luxe ft si
commun qu'il n'tait plus remarquable, Adrienne en fut doublement
affecte; le souvenir de la Mayeux, peut-tre alors en proie  la
plus affreuse misre, lui vint  la pense.

-- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas
pour moi seule un jour de radieux bonheur.

Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit  la petite
fille:

-- As-tu ta mre, mon enfant?

-- Non, madame; je n'ai plus ni mre ni pre...

-- Qui prend soin de toi?

-- Personne, madame... On me donne des bouquets  vendre; il faut
que je rapporte des sous... sans cela... on me bat.

-- Pauvre petite!

-- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit
l'enfant en continuant d'accompagner la calche, qui marchait
alors au pas.

-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant 
M. de Montbron, vous n'en tes malheureusement pas  votre premier
enlvement... penchez-vous en dehors de la portire, tendez vos
deux mains  cette enfant, enlevez-la prestement... nous la
cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons
la promenade sans que personne ne se soit aperu de ce rapt
audacieux.

-- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez...

-- Oui... je vous en prie.

-- Quelle folie!

-- Hier peut-tre vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais
_aujourd'hui_, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant
M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous
devez comprendre... que c'est presque un devoir.

-- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air
mu pendant que Mme de Morinval, qui ignorait compltement l'amour
de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de
surprise que de curiosit le comte et la jeune fille.

M. de Montbron, s'avanant alors au dehors de la portire et
tendant ses mains  l'enfant, lui dit:

-- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien tonne,
l'enfant obit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors
le comte la prit par les poignets et l'enleva trs adroitement,
avec d'autant plus de facilit que la voiture tait fort basse et,
nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupfaite encore
qu'effraye, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissrent un
vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut
aussitt sous les pans des chles des deux jeunes femmes.

Tout ceci fut excut si rapidement qu' peine quelques personnes,
passant dans les contre-alles, s'aperurent de cet _enlvement_.

_-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons-
nous vite avec notre proie.

M. de Montbron se leva  demi et dit aux postillons:

--  l'htel.

Et les quatre chevaux partirent  la fois d'un trot rapide et
gal.

-- Il me semble que cette journe de bonheur est maintenant
consacre, et que mon luxe est _excus_, pensait Adrienne; en
attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant
faire ds aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera
pas vide.

Il y a souvent des rapprochements tranges... Au moment o cette
bonne pense pour la Mayeux venait  l'esprit d'Adrienne, un grand
mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-alles;
plusieurs passants s'attrouprent, bientt d'autres personnes
coururent se joindre au groupe.

-- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule
s'assemble l-bas! Qu'est-ce que cela peut tre? Si l'on faisait
arrter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce
rassemblement?

-- Ma chre, j'en suis dsol, mais votre curiosit ne sera pas
satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientt six
heures; la reprsentation des btes froces commencera  huit
heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dner... Est-ce
votre avis, ma chre enfant? dit-il  Adrienne.

-- Est-ce le vtre, Julie? dit Mlle de Cardoville  la marquise.

-- Sans doute, rpondit la jeune femme.

-- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gr de ne pas vous
attarder, reprit le comte, qu'aprs vous avoir conduites  la
Porte-Saint-Martin, je serai oblig d'aller au club pour une demi-
heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je prsente.

-- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon
oncle?

-- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.

-- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour
cela.

-- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir
ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur
de btes.

Quelques minutes aprs, la voiture de Cardoville avait quitt les
Champs-lyses, emportant la petite fille et se dirigeant vers la
rue d'Anjou. Au moment o le brillant attelage disparaissait,
l'attroupement dont on a parl avait encore augment; une foule
compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs-
lyses, et l'on entendait sortir  et l de ce groupe des
exclamations de piti. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme
plac aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:

-- Qu'est-ce qu'il y a donc l?

-- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui
vient de tomber d'inanition...

-- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de
bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.

-- Bossue ou non... si elle meurt de faim... rpondit le jeune
homme en contenant  peine son indignation, a n'en est pas moins
triste; et il n'y a pas l de quoi rire, monsieur!

-- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les paules.
Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de
faim... et c'est bien fait.

-- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne
mourrez jamais, vous! s'cria le jeune homme indign de la cruelle
insolence du promeneur.

-- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.

-- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous
touffera.

-- Monsieur! s'cria le promeneur d'un ton courrouc.

-- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son
interlocuteur en face.

-- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons,
il alla tout grondant rejoindre un cabriolet  caisse orange sur
laquelle on voyait un norme blason surmont d'un tortil de baron.
Un domestique, ridiculement galonn d'or sur vert et orn d'une
norme aiguillette qui lui battait les mollets, tait debout 
ct du cheval, et n'aperut pas son matre.

-- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en
le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.

-- Monsieur... c'est que...

-- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin!
s'cria le promeneur courrouc. Allons, ouvre la portire.

Le promeneur tait M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier,
agioteur.

La pauvre bossue tait la Mayeux, qui venait en effet de tomber
extnue de misre et de besoin au moment o elle se rendait chez
Mlle de Cardoville. La malheureuse crature avait trouv le
courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle
redoutait en venant dans cette maison dont elle s'tait
volontairement exile; cette fois il ne s'agissait pas d'elle,
mais de sa soeur Cphyse... la reine Bacchanal, de retour  Paris
depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grce  Adrienne,
arracher au sort le plus pouvantable.

* * * * *

Deux heures aprs ces diffrentes scnes, une foule norme se
pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux
exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse
panthre noire de Java, nomme _la Mort_.

Bientt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture
devant l'entre du thtre; ils devaient y tre rejoints par le
comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laiss au club.



VII. Derrire la toile.

La salle immense de la Porte-Saint-Martin tait remplie d'une
foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit  Mlle de
Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente
curiosit aux reprsentations de Morok; il est inutile de dire que
le dompteur de btes avait compltement abandonn le petit
commerce de bimbeloteries dvotieuses auquel il se livrait si
fructueusement  l'auberge du _Faucon blanc_, prs de Leipzig; il
en tait de mme des grandes enseignes sur lesquelles les effets
surprenants de la soudaine conversion de Morok taient traduits en
peintures si bizarres; ces roueries surannes n'eussent pas t de
mise  Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges
d'acteur qu'on lui avait donne; par-dessus sa cotte de mailles,
ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge
que des cercles de cuivre dor attachaient  ses chevilles. Son
long cafetan d'toffe broche noir, or et pourpre, tait serr 
sa taille et  ses poignets par d'autres larges cercles de mtal
aussi dor. Ce sombre costume donnait au dompteur de btes une
physionomie plus sinistre encore. Sa barbe paisse et jauntre
tombait  grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement
une longue pice de mousseline blanche autour de sa calotte rouge.
Dvot prophte en Allemagne, comdien  Paris, Morok savait, comme
ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.

Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte
d'admiration stupide, tait Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.
Depuis ce jour o l'incendie avait dvor la fabrique de M. Hardy,
Jacques n'avait pas quitt Morok, passant chaque nuit dans des
orgies dont l'organisation de fer du dompteur de btes bravait la
funeste influence. Les traits de Jacques commenaient, au
contraire,  s'altrer profondment: ses joues creuses, sa pleur
marbre, son regard parfois hbt, parfois clatant d'un sombre
feu, trahissaient les ravages de la dbauche; une sorte de sourire
amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lvres
dessches. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait
encore quelque peu contre le lourd hbtement d'une ivresse
presque continuelle. Dshabitu du travail, ne pouvant se passer
de plaisirs grossiers, cherchant  noyer dans le vin un reste
d'honntet qui se rvoltait en lui, Jacques en tait venu 
accepter sans honte la large aumne des sensualits abrutissantes
que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez
considrables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais
d'argent, afin de le garder toujours dans sa dpendance. Aprs
avoir pendant quelque temps contempl Morok avec bahissement,
Jacques lui dit:

-- C'est gal, c'est un fier mtier que le tien (ils se tutoyaient
alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas,  l'heure qu'il est,
deux hommes comme toi, dans le monde entier... et c'est
flatteur... C'est dommage que tu ne te bornes pas  ce beau
mtier-l.

-- Que veux-tu dire?

-- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce,
_tous les jours et toutes les nuits?

-- a chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour
cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand
jour... Te plains-tu?

-- Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brl par
l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volont de travailler
que je n'en aurais pas la force... je n'ai pas, comme toi, une
tte de marbre et un corps de fer... mais, pour me griser avec de
la poudre au lieu de me griser avec autre chose... a me va, je ne
suis plus bon qu' cet ouvrage-l... et puis, a m'empche de
penser.

--  quoi?

-- Tu sais bien... que quand je pense... je ne pense qu' une
chose... dit Jacques d'un air sombre.

-- La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec ddain.

-- Toujours... un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est
que je serai mort... ou tout  fait abruti... Dmon!

-- Tu ne t'es jamais mieux port... et tu n'as jamais eu plus
d'esprit... niais! rpondit Morok en attachant son turban.
L'entretien fut interrompu... Goliath entra prcipitamment dans la
loge.

La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augment de
carrure; il tait costum en Alcide: ses membres normes,
sillonns de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un
maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleon rouge.

-- Qu'as-tu  entrer ici comme une tempte? lui dit Morok.

-- Il y a bien une autre tempte dans la salle; ils commencent 
s'impatienter et crient comme des possds; mais si ce n'tait que
a!

-- Qu'y a-t-il encore?

-- La Mort ne pourra pas jouer ce soir... Morok se retourna
brusquement, presque avec inquitude.

-- Pourquoi cela? s'cria-t-il.

-- Je viens de la voir... elle se tient rase au fond de sa
loge... ses oreilles sont si couches sur sa tte qu'on dirait
qu'on les lui a coupes... Vous savez ce que cela veut dire.

-- Est-ce l tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour
achever sa coiffure.

-- C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accs de rage.
Depuis cette nuit o, en Allemagne, elle a ventr cette rosse de
cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si froce; ses yeux
luisent comme deux chandelles.

-- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.

-- Sa belle collerette?

-- Oui, son collier  ressort.

-- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit
le gant; jolie toilette  faire...

-- Tais-toi...

-- Ce n'est pas tout... reprit Goliath d'un air embarrass.

-- Quoi encore?...

-- J'aime autant vous le dire... tout de suite...

-- Parleras-tu?

-- Eh bien... il est ici.

-- Qui, bte brute?

-- L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombrent le long de son
corps.

Jacques fut frapp de la pleur et de la contraction des traits du
dompteur de btes.

-- L'Anglais... tu l'as vu! s'cria Morok en s'adressant 
Goliath; tu en es sr?

-- Trs sr... Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu
dans une petite loge presque sur le thtre; il veut voir les
choses de prs... il est bien facile  reconnatre  son front
pointu,  son grand nez et  ses yeux ronds.

Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une
impassibilit farouche, parut de plus en plus troubl et si
effray que Jacques lui dit:

-- Qu'est-ce donc que cet Anglais?

-- Il me suivait depuis Strasbourg, o il m'avait rencontr,
rpondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait 
petites journes comme moi, avec ses chevaux, s'arrtant o je
m'arrtais, afin de ne jamais manquer une de mes reprsentations.
Mais deux jours avant d'arriver  Paris il m'avait abandonn... je
m'en croyais dlivr, ajouta Morok en soupirant.

-- Dlivr... comme tu dis cela!... reprit Jacques surpris; une si
bonne pratique, un admirateur pareil!

-- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accabl, ce misrable-
l a pari une somme norme que je serais dvor devant lui
pendant un de mes exercices, il espre gagner son pari... voil
pourquoi il ne me quitte pas.

Couche-tout-nu trouva l'ide de l'Anglais d'une excentricit si
rjouissante que, pour la premire fois depuis longtemps, il
partit d'un rire des plus francs.

Morok, devenant blme de rage, se prcipita sur lui d'un air si
menaant que Goliath fut oblig de s'interposer.

-- Allons... allons, dit Jacques, ne te fche pas; puisque c'est
srieux. Je ne ris plus...

Morok se calma et dit  Couche-tout-nu d'une voix sourde:

-- Me crois-tu lche?

-- Non, pardieu!

-- Eh bien, pourtant, cet Anglais  figure grotesque m'pouvante
plus que mon tigre ou ma panthre...

-- Tu me le dis... je te crois, rpondit Jacques; mais je ne
comprends pas en quoi la prsence de cet homme t'pouvante...

-- Mais songe donc, misrable! s'cria Morok, qu'oblig d'pier
sans cesse le moindre mouvement de la bte froce que je tiens
dompte sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque
chose d'effrayant  savoir que deux yeux sont l... toujours l...
fixes... attendant que la moindre distraction me livre aux dents
des animaux!

-- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit 
son tour. a fait peur.

-- Oui... car... une fois l... j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet
Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux
yeux ronds, fixes et grands ouverts... Mon tigre Can a dj
failli une fois me dvorer le bras... pendant une distraction que
me causait cet Anglais que l'enfer confonde!... Tonnerre et sang!
s'cria Morok, cet homme me sera fatal...

Et Morok marcha dans la loge avec agitation.

-- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur
son crne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez...
c'est moi qui vous le dis... l'Anglais gagnera son pari ce soir.

-- Sors d'ici, brute... ne me romps pas la tte de tes prdictions
de malheur, s'cria Morok, et va prparer le collier de la Mort.

-- Allons, chacun son got... vous voulez que la panthre vous
gote, dit le gant en sortant pesamment aprs cette plaisanterie.

-- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi
ne dis-tu pas que la panthre est malade?

Morok haussa les paules, et rpondit avec une sorte d'exaltation
farouche:

-- As-tu entendu parler de l'pre dsir du joueur qui met son
honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi... dans ces
exercices de chaque jour o ma vie est en jeu, je trouve un
sauvage et pre plaisir  braver la mort devant une foule
frmissante, pouvante de mon audace... Enfin, jusque dans
l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgr
moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je
subis.

Le rgisseur, entrant dans la loge du dompteur de btes,
l'interrompit.

-- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il.
L'ouverture ne durera pas dix minutes.

-- Frappez, dit Morok.

-- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau
la double chane destine  la panthre et le piton riv au
plancher du thtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta
le rgisseur. Tout a t trouv d'une solidit trs rassurante.

-- Oui... rassurante... except pour moi, murmura le dompteur de
btes.

-- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?

-- On peut frapper, rpondit Morok. Et le rgisseur sortit.



VIII. Le lever du rideau.

Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrire la
toile, l'ouverture commena et, il faut l'avouer, fut peu coute.

 l'intrieur, la salle offrait un coup d'oeil trs anim. Sauf
deux avant-scnes des premires, l'une  droite, l'autre  gauche
du spectateur, toutes les places taient occupes. Un grand nombre
de femmes trs lgantes, attires comme toujours par l'tranget
sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se
pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient
parcouru les Champs-lyses, au pas de leurs chevaux. Quelques
mots changs d'une stalle  l'autre donneront une ide de leur
entretien.

-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille
et une salle si bien compose pour voir _Athalie?_

_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un
comdien, auprs du rugissement d'un lion?...

-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette  ce Morok d'attacher
sa panthre dans un coin du thtre avec une chane  un anneau de
fer... Si la chane cassait?

--  propos de chane brise... voil la petite Mme de Blinville,
qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de
face...

-- a lui va trs bien d'avoir bris, comme vous dites, la chane
conjugale; elle est trs en beaut cette anne.

-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il
y a d'lgant est ici ce soir... Je ne dis par a pour nous.

-- C'est une vritable salle des Italiens... quel air de joie et
de fte!

-- Aprs tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-tre
pas longtemps.

-- Pourquoi donc?

-- Et si le cholra vient  Paris?

-- Ah! bah!

-- Est-ce que vous croyez au cholra, vous?

-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne  la main.

-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas
ici sa figure verte!

-- On dit qu'il est  Londres.

-- Bon voyage!

-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si
vous voulez; moi, je trouve cela triste.

-- Je crois bien.

-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...

-- Qui donc?

-- Mlle de Cardoville! Elle entre  l'avant-scne avec Morinval et
sa femme. C'est une rsurrection complte: ce matin aux Champs-
lyses, ce soir ici...

-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.

-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...

-- Prtez-moi votre lorgnette.

-- Hein!... qu'en dites-vous?

-- Ravissante... blouissante!

-- Et avec cette beaut, de l'esprit comme un dmon, dix-huit ans,
trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et...
libre comme l'air.

-- Oui, dire enfin que, pourvu que a lui plt, je pourrais tre
demain, ou mme aujourd'hui, le plus heureux des hommes.

-- C'est  vous rendre fou ou enrag!

-- On assure que son htel de la rue d'Anjou est quelque chose de
ferique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre  coucher
dignes des _Mille et une Nuits_.

_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours l.

-- Ah! si j'tais  sa place!

-- Moi, je serai d'une lgret effrayante.

-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aim le
premier!

-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?

-- tant libre comme l'air...

-- Voil toutes les loges remplies, sauf l'avant-scne qui fait
face  celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de
cette loge!

-- Avez-vous vu aux premires l'ambassadrice d'Angleterre?

-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!

-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-l.

-- Parbleu! C'est Germigny.

-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si
belle compagnie!

-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les lgantes lorgnent
Mlle de Cardoville?

-- Elle fait vnement...

-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour
folle.

-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...

-- O donc, o donc?

-- L... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de
Cardoville.

-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.

-- C'est un homme de bois.

-- A-t-il les yeux fixes et ronds!

-- Et ce nez!

-- Et ce front!

-- C'est un grotesque.

-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lve. En effet,
la toile se leva. Quelques mots d'explication sont ncessaires
pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scne du rez-de-
chausse  gauche du spectateur tait coupe en deux loges; dans
l'une se trouvaient plusieurs personnes dsignes par les jeune
gens placs aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproch du
thtre, tait occup par l'Anglais, cet excentrique et sinistre
parieur qui inspirait tant d'pouvante  Morok. Il faudrait tre
dou du rare et fantastique gnie d'Hoffmann pour dignement
peindre cette physionomie  la fois grotesque et effrayante qui se
dtachait des tnbres du fond de la loge. Cet Anglais avait
cinquante ans environ, un front compltement chauve et allong en
cne; au-dessous de ce front, surmont de sourcils affectant la
forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux
verts, singulirement ronds et fixes, trs rapprochs d'un nez 
courbure trs saillante et trs tranchante; un menton, ainsi qu'on
le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait  demi
dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins
roidement empese que le col de chemise  coins arrondis, qui
atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure
extrmement maigre et osseuse tait pourtant fort color, presque
pourpre, ce qui faisait valoir ce vert tincelant des prunelles et
le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantt
sifflotait imperceptiblement un air de gigue cossaise (toujours
le mme air), tantt se relevait lgrement vers ses coins,
contracte par un sourire sardonique. L'Anglais tait d'ailleurs
mis avec une exquise recherche: son habit bleu  boutons de mtal
laissait voir son gilet de piqu blanc, d'une blancheur aussi
irrprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis
formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de
la loge ses mains patriciennes soigneusement gantes de gants
glacs. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel dsir qui amenait
ce parieur  toutes ces reprsentations, sa grotesque figure, au
lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on
comprenait alors l'espce d'pouvantable cauchemar caus  Morok
par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment
attendre la mort du dompteur de btes (et quelle horrible mort!)
avec une confiance inexorable.

Au-dessus de la loge tnbreuse de l'Anglais, et offrant un
gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scne des premires
M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris
place du ct du thtre. Elle tait coiffe en cheveux et portait
une robe de crpe de Chine d'un bleu cleste, rehausse au corsage
d'une broche  pendeloques de perles du plus bel orient, rien de
plus; et Adrienne tait charmante ainsi.  la main elle tenait un
norme bouquet compos des plus rares fleurs de l'Inde; le
stphanotis, le gardnia, mlangeaient leur blancheur mate  la
pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval,
place de l'autre ct de la loge, tait mise aussi avec got et
simplicit. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, trs
lgant, se tenait derrire les deux femmes. M. de Montbron devait
venir d'un moment  l'autre.

Rappelons enfin au lecteur qu' droite du spectateur, l'avant-
scne des premires qui faisait face  la loge d'Adrienne tait
reste jusqu'alors compltement vide.

Le thtre reprsentait une gigantesque fort de l'Inde; au fond
de grands arbres exotiques se dcoupaient en ombelles ou en
flches sur des masses anguleuses de roches  pic, laissant 
peine voir quelques coins d'un ciel rougetre. Chaque coulisse
formait un massif d'arbres entrecoups de rocs; enfin,  gauche du
spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on
voyait l'chancrure irrgulire d'une noire et profonde caverne,
qui semblait  demi crase sous un amas de blocs de granit jets
l par quelque ruption volcanique. Ce site, d'une pret, d'une
grandeur sauvage, tait merveilleusement compos, l'illusion aussi
complte que possible; la rampe baisse garnie d'un rflecteur
pourpr, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voils
qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant.
Adrienne, un peu penche en dehors de sa loge, les joues
lgrement animes, les yeux brillants, le coeur palpitant,
cherchait  retrouver dans ce tableau la fort solitaire dpeinte
dans le rcit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrpidit
gnreuse Djalma s'tait prcipit sur une tigresse en furie pour
sauver la vie d'un pauvre esclave noir rfugi dans une caverne.
Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la
jeune fille. Tout absorbe par la contemplation de ce site et par
les ides qu'il veillait en son coeur, elle ne songeait nullement
 ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque
chose d'assez curieux  l'avant-scne qui, reste vide
jusqu'alors, faisait face  la loge d'Adrienne.

La porte de cette loge s'tait ouverte. Un homme de quarante ans
environ, au teint bistr, y tait entr; vtu  l'indienne, une
longue robe d'toffe de soie orange, serre  sa taille par une
ceinture verte, il portait son petit turban blanc; aprs avoir
dispos deux chaises sur le devant de la loge et regard un
instant de ct et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux
noirs tincelrent, et il ressortit vivement. Cet homme tait
Faringhea.

Cette apparition causait dj dans la salle une surprise mle de
curiosit; la majorit des spectateurs n'avait pas, comme
Adrienne, mille raisons d'tre absorbe par la seule contemplation
d'un dcor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant
entrer dans la loge d'o venait de sortir Faringhea un jeune homme
d'une rare beaut, aussi vtu  l'indienne d'une longue robe de
cachemire blanc  manches flottantes, et coiff d'un turban ray
d'or comme sa ceinture, o brillait un long poignard tincelant de
pierreries... Ce jeune homme tait Djalma.

Un instant il se tint debout  la porte, jetant, du fond de la
loge, un regard presque indiffrent sur cette salle, o se
pressait une foule immense... Bientt, faisant quelques pas avec
une sorte de majest gracieuse et tranquille, le prince s'assit
nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tte vers la
porte au bout de quelques secondes, il parut s'tonner de ne pas
voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.

Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la dbarrasser de
son manteau... Cette personne tait une charmante jeune fille
blonde, vtue avec plus d'clat que de got, d'une robe de soie
blanche  larges raies cerise, effrontment dcollete et 
manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placs de
chaque ct de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la
plus mutine, la plus veille de toutes les petites mines.

On a dj reconnu Rose-Pompon, gante de gants blancs, longs,
ridiculement surchargs de bracelets, mais qui du moins ne
cachaient qu' demi ses jolis bras; elle tenait  la main un
norme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme dmarche de
Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua
bruyamment les chaises, se trmoussa quelque temps sur son sige
avant de s'asseoir, afin d'taler sa belle robe; puis, sans tre
le moins du monde intimide par cette brillante assemble, elle
fit d'un petit geste agaant respirer l'odeur de son bouquet de
roses  Djalma, et elle parut dfinitivement s'quilibrer sur la
chaise qu'elle occupait.

Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrire le
prince.

Adrienne, toujours profondment absorbe dans la contemplation de
la fort indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune
attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait
compltement la tte du ct du thtre et que Djalma ne pouvait,
pour ainsi dire, l'apercevoir  ce moment que de profil perdu, il
n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...



IX. La mort.

L'espce de _libretto _dans lequel se trouvait intercal le combat
de Morok et de la panthre noire tait si insignifiant, que la
majorit du public n'y prtait aucune attention, rservant tout
son intrt pour la scne dans laquelle devait paratre le
dompteur de btes. Cette indiffrence du public explique la
curiosit produite dans la salle par l'arrive de Faringhea et de
Djalma, curiosit qui se traduisit (comme nagure de nos jours
lors de la prsence des Arabes dans quelque lieu public) par une
lgre rumeur et un mouvement gnral de la foule.

La mine si veille, si gentille de Rose-Pompon, toujours
charmante, malgr sa toilette singulirement voyante et surtout
d'une prtention ridicule pour un pareil thtre, ses faons trs
lgres et plus que familires  l'gard du bel Indien qui
l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car,
 ce moment mme, Rose-Pompon, cdant, l'effronte qu'elle tait,
 un mouvement d'agaante coquetterie, avait, on l'a dit, approch
son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire
sentir. Mais le prince,  la vue de ce paysage qui lui rappelait
son pays, au lieu de paratre sensible  cette gentille
provocation, resta quelques minutes rveur, les yeux attachs sur
le thtre; alors Rose-Pompon se mit  battre la mesure avec son
bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu
trop cadenc de ses jolies paules annonait que cette danseuse
endiable commenait  tre possde d'ides chorgraphiques plus
ou moins _orageuses_, en entendant un pas redoubl fort anim que
l'orchestre jouait alors.

Place absolument en face de la loge o venait de s'tablir
Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'tait bien
aperue de l'arrive de ces nouveaux personnages, et surtout des
coquettes excentricits de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise,
se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbe dans ses
ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:

-- Ma chre, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le
thtre... Regardez donc en face de nous.

-- En face de nous! rpta machinalement Adrienne. Et aprs s'tre
retourne vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les
yeux du ct qu'on lui indiquait... Elle regarda...

Que vit-elle!... Djalma assis  ct d'une jeune fille qui lui
faisait familirement respirer le parfum de son bouquet. tourdie,
frappe presque physiquement au coeur d'un coup lectrique
profond, aigu, Adrienne devint d'une pleur mortelle... Par
instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas
voir... _de mme que l'on tche de dtourner le poignard qui, vous
ayant dj frapp, vous menace encore... Puis tout  coup,  sa
sensation de douleur, pour ainsi dire matrielle, succda une
pense terrible pour son amour et sa juste fiert.

-- Djalma est ici avec cette femme... et il a reu ma lettre, se
disait-elle, ma lettre... o il a pu lire le bonheur qui
l'attendait!

 l'ide de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de
l'indignation, remplaa la pleur d'Adrienne, qui, anantie devant
la ralit, se disait encore:

-- Rodin ne m'avait pas trompe!... Il faut renoncer  rendre la
foudroyante rapidit de ces motions qui vous torturent, qui vous
tuent dans l'espace d'une minute... Ainsi Adrienne avait t
prcipite du plus radieux bonheur au fond d'un abme de douleurs
atroces en moins d'une seconde... car elle fut  peine une seconde
avant de rpondre  Mme de Morinval:

-- Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chre Julie?

Cette rponse vasive permettait  Adrienne de reprendre son sang-
froid. Heureusement, grce  ses longues boucles de cheveux, qui,
de profil, cachaient presque entirement ses joues, sa pleur et
sa rougeur subites chapprent  Mme de Morinval, qui reprit
gaiement:

-- Comment, ma chre, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent
d'entrer dans cette loge d'avant-scne... tenez... l... justement
en face de la ntre?

-- Ah! oui... trs bien... je les vois, rpondit Adrienne d'une
voix ferme.

-- Et vous ne les trouvez pas trs curieux? reprit la marquise.

-- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu
d'indulgence pour de pauvres trangers: ils ignorent nos usages,
sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie  la face
de tout Paris?

-- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingnuit est
si touchante!... Il faut les plaindre.

-- Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite,
avec sa robe dcollete et ses bras nus, dit la marquise; _cela
_doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma
chre Adrienne; quel dommage!...

-- Vous tes dans un jour de charit, vous et votre mari, ma chre
Julie, rpondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre
cette crature... Voyons, qui plaindrons-nous encore?

-- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit
la marquise en riant, car, si cela dure... la petite aux rubans
cerise va l'embrasser... Par ma foi! voyez comme elle se penche
vers son sultan... Ils sont trs amusants, continua-t-elle en
partageant l'hilarit de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.

Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant  Adrienne:

-- Je suis certaine d'une chose, moi... c'est que, malgr ses
mines vapores, cette petite est folle de cet Indien... Je viens
de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.

--  quoi bon tant de pntration, ma bonne Julie? dit doucement
Adrienne; quel intrt avons-nous  lire dans le coeur de cette
jeune fille?...

-- Si elle aime son sultan... elle a bien raison, dit le marquis
en lorgnant  son tour, car de ma vie je n'ai rencontr quelqu'un
de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de
profil, mais ce profil est pur et fin comme un came antique... Ne
trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant
vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question
d'art... que je me permets de vous adresser...

-- Comme objet d'art? rpondit Adrienne; en effet, c'est fort
beau.

-- Ah ! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne
voil-t-il pas qu'elle nous lorgne!...

-- Bien! dit le marquis, et la voil qui met sans faon sa main
sur l'paule de son Indien pour lui faire sans doute partager
l'admiration que vous lui inspirez, mesdames...

En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du dcor qui lui
rappelait son pays, tait rest insensible aux agaceries de Rose-
Pompon, et n'avait pas encore aperu Adrienne.

-- Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le
devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car
c'tait elle, et non la marquise qui attirait alors son attention,
voil qui est joliment rare... une dlicieuse femme avec des
cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez
donc_, prince Charmant!_

Et, on l'a dit, elle frappa lgrement sur l'paule de Djalma,
qui,  ces mots, tressaillit, tourna la tte, et, pour la premire
fois, aperut Mlle de Cardoville.

Quoiqu'on l'et presque prpar  cette rencontre, le prince
prouva un saisissement si violent, qu'perdu, il allait
involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur
son paule la main de fer de Faringhea, qui, plac derrire lui,
s'cria rapidement  voix basse et en langue hindoue:

-- Du courage... et demain cette femme sera  vos pieds.

Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le mtis ajouta pour le
contenir:

-- Tout  l'heure, elle a pli, rougi de jalousie... pas de
faiblesse, ou tout est perdu.

-- Ah ! vous voil encore  parler votre affreux patois, dit
Rose-Pompon  Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas
poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous
le parlez, que vous cassez des noix.

-- Je parle de vous  monseigneur, dit le mtis. Il s'agit d'une
surprise qu'il vous mnage.

-- Une surprise... c'est diffrent. Alors, dpchez, entendez-
vous, prince Charmant?... ajouta-t-elle en regardant tendrement
Djalma.

-- Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde  Faringhea en
employant toujours la langue hindoue.

-- Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le mtis. Ce
n'est qu' force de mpris qu'on rduit une femme fire. Demain...
vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante  vos
pieds.

-- Demain... elle me hara...  la mort! rpondit le prince avec
accablement.

-- Oui... si maintenant elle vous voit faible et lche...  cette
heure, il n'y a plus  reculer... regardez-la donc bien en face,
et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter  vos
lvres... Aussitt vous verrez cette femme si fire rougir et
plir comme tout  l'heure; alors me croirez-vous?

Djalma, rduit par le dsespoir  tout tenter, subissant malgr
lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda
pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une
main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau
les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lvres.

 cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un
tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut
frapp.

-- Elle est  vous... lui dit le mtis. Voyez-vous, monseigneur,
comme elle a frmi... de jalousie... elle est  vous; courage! et
bientt elle vous prfrera  ce beau jeune homme qui est derrire
elle... car _c'est lui... _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et
comme si le mtis et devin le soulvement de rage et de haine
que cette rvlation devait exciter dans le coeur du prince, il
ajouta rapidement:

-- Du calme... du ddain!... N'est-ce pas cet homme qui maintenant
doit vous har?

Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colre
avait rendu brlant.

-- Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme
a? dit Rose-Pompon  Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant
 Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de
fes, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez port
 vos lvres, j'aurais presque envie de le croquer... Et elle
ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionn sur
Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompe... Tout a
est trs honnte, je n'ai pas seulement... _a _ me reprocher.

Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de
l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dgante.

Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas t
remise au prince, et qu'il n'tait nullement all passer la
journe  la campagne avec le marchal Simon? Depuis trois jours
que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuad
qu'en affichant un autre amour, il rduirait Mlle de Cardoville.
Quant  la prsence de Djalma au thtre, Rodin avait su par
Florine que sa matresse allait le soir  la Porte-Saint-Martin.

Avant que Djalma l'et reconnue, Adrienne, sentant ses forces
dfaillir, avait t sur le point de quitter le thtre. L'homme
qu'elle avait jusqu'alors port si haut dans son coeur, celui
qu'elle avait admir  l'gal d'un hros et d'un dieu, celui
qu'elle avait cru plong dans un dsespoir si affreux,
qu'entrane par la plus tendre piti, elle lui avait loyalement
crit, afin qu'une douce esprance calmt ses douleurs... celui-l
enfin rpondait  une gnreuse preuve de franchise et d'amour en
se donnant ridiculement en spectacle avec une crature indigne de
lui. Pour la fiert d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu
lui importait que Djalma crt ou non la rendre tmoin de cet
indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince,
mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu' la regarder en face,
jusqu' la braver en portant  ses lvres le bouquet de la
crature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble
indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les
yeux  l'vidence, elle prouva une sorte de plaisir barbare 
assister  l'agonie,  la mort de son pur et divin amour. Le front
haut, l'oeil fier et brillant, la joue colore, la lvre
ddaigneuse,  son tour elle regarda le prince avec une mprisante
fermet; un sourire sardonique effleura ses lvres, et elle dit 
la marquise, tout occupe, ainsi que bon nombre de spectateurs, de
ce qui se passait  l'avant-scne:

-- Cette rvoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins
parfaitement d'accord avec le reste du programme.

-- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il
y aura peut-tre de plus amusant  voir.

-- M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume  peine
contenue, oui... il regrettera de ne pas avoir _tout vu... _Il me
tarde qu'il arrive... N'est-ce pas  lui que je dois cette
charmante soire?

Peut-tre Mme de Morinval et remarqu l'expression de sanglante
ironie qu'Adrienne n'avait pu compltement dissimuler, si tout 
coup un rugissement rauque, prolong, retentissant, n'et attir
son attention et celle de tous les spectateurs, rests, nous
l'avons dit, jusqu'alors fort indiffrents aux scnes de
remplissage destines  amener l'apparition de Morok sur le
thtre. Tous les yeux se tournrent instinctivement vers la
caverne situe  gauche du thtre, au-dessous de la loge de Mlle
de Cardoville; un frisson de curiosit ardente parcourut toute la
salle...

Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui
semblait plus irrit que le premier, sortit cette fois du
souterrain dont l'ouverture disparaissait  demi sous des
broussailles artificielles, faciles  carter.  ce rugissement,
l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque 
mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, compltement
immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittrent
plus l'entre de la caverne.

 ces hurlements froces, Djalma avait tressailli, malgr toutes
les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il
tait en proie. La vue de cette fort, les rugissements de la
panthre lui causrent une motion profonde en rveillant de
nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrires qui,
comme la guerre, ont des enivrements terribles; il et tout  coup
entendu des clairons et les gongs de l'arme de son pre sonner
l'attaque, qu'il n'et pas t transport d'une ardeur plus
sauvage. Bientt des grondements sourds, comme un tonnerre
lointain, couvrirent presque les rlements stridents de la
panthre: le lion et le tigre, Judas et Can, lui rpondaient du
fond du thtre, o taient leurs cages...  cet effrayant
concert, dont ses oreilles avaient t tant de fois frappes au
milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse
ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines,
ses yeux tincelrent d'une ardeur farouche, la tte un peu
penche en avant, les deux mains crispes sur le rebord de la
loge, tout son corps frmissait d'un tremblement convulsif. Les
spectateurs, le thtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il
tait dans une fort de son pays... et il sentait le tigre...

Il se mlait alors  sa beaut une expression si intrpide, si
farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur
et d'admiration passionne. Pour la premire fois de sa vie, peut-
tre ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins,
peignaient une motion srieuse, elle ne pouvait se rendre compte
de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec
force, comme si quelque malheur allait arriver. Cdant  un
mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et
lui dit:

-- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites
peur...

Le prince ne l'entendit pas.

-- Ah! le voil! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok
paraissait au fond du thtre... Morok, costum comme nous l'avons
dpeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de
flches. Il descendit lentement la rampe de rochers simuls qui
allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du thtre; de temps
 autre il s'arrtait court, feignant de prter l'oreille et de ne
s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de ct et
d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros
yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la
caverne. Aussitt les traits du dompteur de btes se contractrent
d'une manire si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait
curieusement  l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement 
Adrienne:

-- Ma chre, cet homme a peur... il lui arrivera malheur...

-- Est-ce qu'il arrive des malheurs? rpondit Adrienne avec un
sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si
brillante, si pare, si anime... des malheurs... ici ce soir?
Allons donc, ma chre Julie... vous n'y songez pas... c'est dans
l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive... jamais au
milieu d'une foule joyeuse,  l'clat des lumires.

-- Ciel! Adrienne... prenez garde! s'cria la marquise, ne pouvant
retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de
Cardoville comme pour l'attirer  elle:

-- La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, dsignait
l'ouverture de la caverne. Adrienne avana vivement la tte et
regarda.

-- Prenez garde!... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement
Mme de Morinval.

-- Vous tes folle avec vos terreurs, ma chre amie, dit le
marquis  sa femme. La panthre est parfaitement bien enchane,
et brist-elle sa chane, ce qui est impossible, nous serions ici
hors de sa porte.

Une grande rumeur de curiosit palpitante courut alors dans la
salle, tous les regards taient invinciblement attachs sur la
caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle carta
brusquement avec son large poitrail, la panthre noire apparut
tout  coup; par deux fois elle allongea sa tte aplatie,
illumine de ses deux yeux jaunes et flamboyants... puis, ouvrant
 demi sa gueule rouge... elle poussa un nouveau rugissement en
montrant deux ranges de crocs formidables. Une double chane de
fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec
son pelage d'bne et l'ombre de la caverne, l'illusion tait
complte; le terrible animal semblait tre en libert dans son
repaire.

-- Mesdames, dit tout  coup le marquis, regardez donc les
Indiens... ils sont superbes d'motion.

En effet,  la vue de la panthre, l'ardeur farouche de Djalma
tait arrive  son comble... ses yeux tincelaient dans leur
orbite nacre comme deux diamants noirs; sa lvre suprieure se
retroussait convulsivement avec une expression de frocit
animale, comme s'il et t dans un violent paroxysme de colre.

Faringhea, alors accoud sur le bord de la loge, tait aussi en
proie  une motion profonde, cause par un hasard trange.

Cette panthre noire d'une si noire espce, pensait-il, que je
vois ici,  Paris, sur un thtre, doit tre celle que le Malais
(le _thug _ou trangleur qui avait tatou Djalma  Java pendant
son sommeil) a enleve toute petite dans son repaire, et vendue 
un capitaine europen... Le pouvoir de Bohwanie est partout,
ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire.

-- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant  Adrienne,
que ces Indiens sont superbes  voir ainsi?...

-- Peut-tre... ils auront assist  une chasse pareille dans leur
pays, dit Adrienne comme si elle et voulu voquer et braver ce
qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.

-- Adrienne..., dit tout  coup la marquise  Mlle de Cardoville
d'une voix altre, maintenant voil le dompteur de btes assez
prs de vous... sa figure n'est-elle pas effrayante  voir? Je
vous dis que cet homme a peur.

-- Le fait est, ajouta le marquis trs srieusement cette fois,
que sa pleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute
en minute...  mesure qu'il s'approche de ce ct... On dit que
s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand
pril.

-- Ah!... ce serait horrible, s'cria la marquise en s'adressant 
Adrienne l, sous nos yeux... s'il tait bless...

-- Est-ce qu'on meurt d'une blessure!... rpondit Adrienne  la
marquise avec un accent d'une si froide indiffrence que la jeune
femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit:

-- Ah! ma chre... ce que vous dites l est cruel!...

-- Que voulez-vous? c'est l'atmosphre qui nous entoure qui ragit
sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glac.

-- Voyez... voyez... le dompteur de btes va tirer sa flche sur
la panthre, dit tout  coup le marquis; c'est sans doute aprs
qu'il simulera le combat corps  corps.

Morok tait  ce moment sur le devant du thtre, mais il lui
fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu' l'entre
de la caverne. Il s'arrta un moment, ajusta une flche sur la
corde de son arc, se mit  genoux derrire un bloc de rocher, visa
longtemps... le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur
de la caverne, o la panthre s'tait retire aprs avoir un
instant montr sa tte menaante.

 peine la flche eut-elle disparu, que la Mort, irrite  dessein
par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colre comme
si elle et t frappe... La pantomime de Morok devint si
expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la
bte froce, que les bravos frntiques clatrent dans toute la
salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa
ceinture, le prit entre ses dents, et se mit  ramper sur ses
mains et sur ses genoux, comme s'il et voulu surprendre dans son
repaire la panthre blesse. Pour rendre l'illusion plus parfaite,
la Mort, irrite de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une
barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des
rugissements effroyables.

Le sombre aspect de la fort,  peine claire de reflets
rougetres, tait d'un effet si saisissant, les hurlements de la
panthre si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de
Morok si empreints de terreur... que la salle, attentive,
frmissante, restait dans un silence profond; toutes les
respirations taient suspendues; on et dit qu'un frisson
d'pouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent
attendus  quelque horrible vnement.

Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vrit si effrayante,
c'est qu'en s'approchant ainsi pas  pas de la caverne, il
approchait aussi de la loge de l'Anglais... Malgr lui, le
dompteur de btes, fascin par la peur, ne pouvait dtacher ses
yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on et dit que chacun
des brusques mouvements qu'il faisait en rampant rpondait  une
secousse d'attraction magntique cause par le regard fixe du
sinistre parieur... Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus
sa figure se dcomposait et devenait livide. Une fois encore,  la
vue de cette pantomime, qui n'tait plus un jeu, mais l'expression
vraie de l'pouvante, le silence profond, palpitant qui rgnait
dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des
transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthre
et les grondements du lion et du tigre.

L'Anglais, presque hors de la loge, les lvres releves par son
effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, tait
haletant, oppress. La sueur coulait de son front chauve et rouge,
comme s'il et vritablement dpens une incroyable force
magntique pour attirer Morok, qu'il voyait bientt  l'entre de
la caverne.

Le moment tait dcisif. Accroupi, ramass sur lui-mme, son
poignard  la main, suivant du geste et de l'oeil tous les
mouvements de la Mort, qui, rugissante, irrite, ouvrant sa gueule
norme, semblait vouloir dfendre l'entre de son repaire, Morok
attendait le moment de se jeter sur elle.

Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea
malgr elle le sentiment de curiosit poignante mle d'effroi qui
faisait palpiter tous les spectateurs: penche comme la marquise,
plongeant du regard sur cette scne d'un intrt effrayant, la
jeune fille tenait machinalement  la main son bouquet indien
qu'elle avait toujours conserv.

Tout  coup Morok jeta un cri sauvage en s'lanant sur la Mort,
qui rpondit  ce cri par un rugissement clatant en se
prcipitant sur son matre avec tant de furie, qu'Adrienne,
pouvante, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrire
cachant sa figure dans ses deux mains.

Son bouquet lui chappa, tomba sur la scne, et roula dans la
caverne o luttaient la panthre et Morok.

Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cdant 
l'emportement de son amour et  l'ardeur farouche excite en lui
par les rugissements de la panthre, Djalma fut d'un bond sur le
thtre, tira son poignard et se prcipita dans la caverne pour y
saisir le bouquet d'Adrienne.  cet instant, un cri pouvantable
de Morok bless appelait  l'aide... La panthre, plus furieuse
encore  la vue de Djalma, fit un effort dsespr pour rompre sa
chane; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de
derrire afin d'enlacer Djalma, alors  la porte de ses griffes
tranchantes. Baisser la tte, se jeter  genoux et en mme temps
lui plonger  deux reprises son poignard dans le ventre avec la
rapidit de l'clair, ce fut ainsi que Djalma chappa  une mort
certaine; la panthre rugit en retombant de tout son poids sur le
prince... Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne
vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de
vtement blancs ensanglants... puis enfin Djalma se releva ple,
sanglant, bless; alors, debout, l'oeil tincelant d'un orgueil
sauvage, le pied sur le cadavre de la panthre... tenant  la main
le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son
amour insens.

Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car
un courage surhumain lui avait donn la puissance d'assister aux
effroyables pripties de cette lutte.



Seizime partie Le cholra


I. Le voyageur.

Il est nuit.

La lune brille, les toiles scintillent au milieu d'un ciel d'une
mlancolique srnit; les aigres sifflements d'un vent du nord,
brise funeste, sche, glace, se croisent, serpentent, clatent en
violentes rafales; de leur souffle pre et strident... elles
balayent les hauteurs de Montmartre.

Au sommet le plus lev de cette colline, un homme est debout. Sa
grande ombre se projette sur le terrain pierreux clair par la
lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'tend  ses
pieds... PARIS..., dont la noire silhouette dcoupe ses tours, ses
coupoles, ses dmes, ses clochers, sur la limpidit bleutre de
l'horizon, tandis que du milieu de cet ocan de pierre s'lve une
vapeur lumineuse qui rougit l'azur toil du znith... C'est la
lueur lointaine des mille feux qui, le soir,  l'heure des
plaisirs, clairent joyeusement la bruyante capitale.

-- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le
voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq sicles, la main
vengeresse du Tout-Puissant m'avait pouss du fond de l'Asie
jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laiss derrire moi plus
de deuil, plus de dsespoir, plus de dsastres, plus de morts...
que n'en auraient laiss les armes de cent conqurants
dvastateurs... Je suis entr dans cette ville... et elle a t
aussi dcime... Il y a deux sicles, cette main inexorable qui me
conduit  travers le monde m'a encore amen ici; et cette fois
comme l'autre, ce flau que de loin en loin le Tout-Puissant
attache  mes pas a ravag cette ville et atteint d'abord mes
frres, dj puiss par la fatigue et par la misre.

Mes frres  moi... l'artisan de Jrusalem, l'artisan maudit du
Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs,
race toujours souffrante, toujours dshrite, toujours esclave,
et qui, comme moi, marche, marche, sans trve ni repos, sans
rcompense ni espoir, jusqu' ce que les femmes, hommes, enfants,
vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que
d'autres reprennent  leur tour, et que les travailleurs portent
ainsi d'ge en ge sur leur paule docile et meurtrie. Et voici
que, pour la troisime fois depuis cinq sicles, j'arrive au fate
d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-tre
j'apporte avec moi l'pouvante, la dsolation, et la mort. Et
cette ville, enivre du bruit de ses joies, de ses ftes
nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis  sa
porte...

Mais non, non, ma prsence ne sera pas une calamit nouvelle... Le
Seigneur, dans ses vues impntrables, m'a conduit jusqu'ici 
travers la France, en me faisant viter sur ma route jusqu'au plus
humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funbre n'a
signal mon passage. Et puis le spectre m'a quitt... ce spectre
livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai
foul le sol de la France... sa main humide et glace a abandonn
la mienne... il a disparu.

Et pourtant... je le sens... l'atmosphre de mort m'entoure
encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent
sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son
souffle empoisonn propager le flau. Sans doute la colre du
Seigneur s'apaise... Peut-tre ma prsence ici est une menace dont
il donnera conscience  ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans
cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un
retentissement plus pouvantable... en jetant tout d'abord la
terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville
immense! Oh non! non! le Seigneur aura piti... Non... il ne me
condamnera pas  ce nouveau supplice...

Hlas! dans cette ville, mes frres sont plus nombreux et plus
misrables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la
mort!...

Non, le Seigneur aura piti; car hlas! les sept descendants de ma
soeur sont enfin runis dans cette ville... Et c'est moi qui leur
apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils
rclament!...

Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde  l'autre,
aprs avoir une fois bris les trames de leurs ennemis... cette
femme a poursuivi sa marche ternelle... En vain elle a pressenti
que de grands malheurs menaaient de nouveau ceux-l qui me
tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui
m'amne... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours
emporte par l'irrsistible tourbillon, en vain elle s'est crie,
suppliante, au moment d'abandonner les miens:

-- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tche!

-- MARCHE!!!

-- Quelques jours, par piti! rien que quelques jours!

-- MARCHE!!!

-- Je laisse ceux que je protge au bord de l'abme.

-- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est lanc de
nouveau dans sa route ternelle... Et sa voix a travers l'espace,
m'appelant au secours des miens...

-- Quand sa voix est arrive jusqu' moi, je le sentais... les
rejetons de ma soeur taient encore exposs  d'effrayants
prils... Ces prils augmentent encore...

-- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur
chapperont-ils  la fatalit qui depuis tant de sicles
s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez-
vous en eux?

Oh! faites qu'ils obissent aux dernires volonts de leur aeul!
Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs
vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils
travailleront au bonheur futur de l'humanit... Ainsi ils
rachteront peut-tre ma vie ternelle!

Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES...
seraient leur seule fin, leurs seuls moyens...  l'aide de ces
paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces
faux anctres qui ont reni les prceptes d'amour, de paix et
d'esprance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de
haine, de violence et de dsespoir...

Ces faux prtres... qui, soudoys par les puissants et par les
heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au
lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frres qui
souffrent, qui gmissent depuis tant de sicles, osent dire en
votre nom, Seigneur, que le pauvre est  jamais vou aux tortures
de ce monde... et que le dsir ou l'esprance de moins souffrir
sur cette terre est un crime  vos yeux... _parce que le bonheur
du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanit...
_telle est votre volont.  blasphme!... N'est-ce pas le
contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volont
divine?

Par piti! coutez-moi, Seigneur... Arrachez  leurs ennemis les
descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de
roi... Ne laissez pas dtruire le germe d'une puissante et fconde
association, qui, grce  vous, datera peut-tre dans les fastes
du bonheur de l'humanit. Laissez-moi, Seigneur, les runir,
puisqu'on les divise; les dfendre, puisqu'on les attaque...
laissez-moi faire esprer ceux-l qui n'esprent plus, donner du
courage  ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute
menace, soutenir ceux qui persvrent dans le bien...

Et peut-tre leur lutte, leur dvouement, leur vertu, leurs
douleurs expieront ma faute...  moi que le malheur, oh! que le
malheur seul avait rendu injuste et mchant.

Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici...
dans un but que j'ignore, dsarmez enfin votre colre; que je ne
sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la
terre! Depuis deux annes, vos cratures tombent par milliers sur
mes pas...

Le monde est dcim, un voile de deuil s'tend par tout le
globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du ple... j'ai march...
et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la
terre monte vers vous, Seigneur?... Misricorde pour tous et pour
moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse runir les
descendants de ma soeur... et ils sont sauvs...

En disant ces paroles, le voyageur tomba  genoux... il levait
vers le ciel ses mains suppliantes.

Tout  coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements
aigus se changrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une
voix pouvante, il s'cria:

-- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que
son tourbillon me soulve Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma
prire! Le spectre... oh! le spectre... le voil encore... sa face
verdtre est agite de mouvements convulsifs... ses yeux rouges
tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!...
oh! sa main glace a saisi la mienne...

-- MARCHE!

-- Oh! Seigneur... ce flau, ce terrible flau, le porter encore
dans cette ville!... Mes frres vont prir les premiers!... eux,
si misrables... Grce!...

-- MARCHE!

-- Et les descendants de ma soeur... grce, grce!

-- MARCHE!

-- Oh!... Seigneur, piti!... Je ne peux plus me retenir au sol...
le spectre m'entrane sur le penchant de cette colline... ma
marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrire
moi... Dj je vois les murailles de la ville... Oh! piti,
Seigneur, piti pour les descendants de ma soeur! pargnez-les...
faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de
leurs ennemis!

-- MARCHE!... MARCHE!!

-- Le sol fuit toujours derrire moi... Dj la porte de la
ville... oh! dj... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grce
pour cette ville endormie!... Que tout  l'heure elle ne se
rveille pas  des cris d'pouvante, de dsespoir et de mort!!...
Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc...
C'en est fait... Paris!!... le flau est dans ton sein!... Ah!
maudit, toujours maudit!

-- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17]


II. La collation.

Le lendemain du jour o le sinistre voyageur, descendant des
hauteurs de Montmartre, tait entr dans Paris, une assez grande
activit rgnait  l'htel de Saint-Dizier. Quoiqu'il ft  peine
midi, la princesse, sans tre _pare_, elle avait trop bon got
pour cela, tait cependant mise avec plus de recherche qu'
l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'tre simplement aplatis
en bandeaux, formaient deux touffes crpes, qui seyaient fort
bien  ses joues grasses et fleuries. Son bonnet tait garni de
frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se
cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait
que Mme Grivois avait d requrir l'assistance et les efforts
d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour
obtenir ce remarquable amincissement de la taille replte de leur
matresse.

Nous dirons bientt la cause difiante de cette lgre
recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de
Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres
relativement  quelques prparatifs qui se faisaient dans un vaste
salon. Au milieu de cette pice tait une grande table ronde,
recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entoure de plusieurs
chaises, au milieu desquelles on remarquait,  la place d'honneur,
un fauteuil de bois dor. Dans un des angles du salon, non loin de
la chemine, o brlait un excellent feu, se dressait une sorte de
buffet improvis; l'on y voyait les lments varis de la plus
friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats
d'argent, l s'levaient en pyramides des sandwichs de laitance de
carpe au beurre d'anchois, mincs de thon marin et de truffes de
Prigord (on tait en carme); plus loin, sur des rchauds
d'argent  l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des
_bouches _de queues d'crevisses de la Meuse  la crme cuite
fumaient dans leur pte feuillete, croustillante et dore et
semblaient dfier en excellente, en succulence, de petit pts aux
hutres de Marennes tuves dans le vin de Madre et _aiguises
_d'un hachis d'esturgeon aux quatre pices.  ct de ces oeuvres
_srieuses _venaient des oeuvres plus lgres, de petits biscuits
souffls  l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors
fort rare; des geles d'oranges servies dans l'corce entire de
ces fruits, artistement vids  cet effet; rubis et topazes, les
vins de Bordeaux, de Madre et d'Alicante tincelaient dans de
larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux
aiguires de porcelaine de Svres, remplies l'une de caf  la
crme et l'autre de chocolat  la vanille ambre, arrivaient
presque  l'tat de sorbets, plongs qu'ils taient dans un grand
rafrachissoir d'argent cisel, rempli de glace. Mais ce qui
donnait  cette friande collation un caractre singulirement
apostolique et romain, c'taient certains produits de l'_office
_religieusement labors. Ainsi on remarquait de charmants petits
calvaires en pte d'abricot, des mitres sacerdotales pralines,
des crosses piscopales en massepain auxquelles la princesse avait
joint, par une attention toute pleine de dlicatesse, un petit
chapeau de cardinal en sucre de cerises, orn de cordelires en
fils de caramel; la pice la plus importante de ces sucreries
catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint-
Dizier, tait un superbe crucifix en anglique avec sa couronne
d'pine-vinette candie.[18]

Ce sont l d'tranges profanations dont s'indignent avec raison
les gens mme peu dvots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la
tunique de Trves jusqu' la plaisanterie effronte de la chsse
d'Argenteuil, les gens pieux  la faon de la princesse de Saint-
Dizier semblent prendre  tche de ridiculiser  force de zle des
traditions respectables.

Aprs avoir jet un coup d'oeil des plus satisfaits sur la
collation ainsi prpare, Mme de Saint-Dizier dit  Mme Grivois,
en lui montrant le fauteuil dor qui semblait destin au prsident
de cette runion:

-- A-t-on mis ma chancelire sous la table, pour que son minence
puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid...

-- Oui, madame, dit Mme Grivois aprs avoir regard sous la table;
la chancelire est l...

-- Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule
d'tain, dans le cas o son minence n'aurait pas assez de la
chancelire pour rchauffer ses pieds...

-- Oui, madame.

-- Mettez encore du bois dans le feu.

-- Mais, madame... c'est dj un vrai brasier... voyez donc! Et
puis, si Son minence a toujours froid, Mgr l'vque d'Halfagen a
toujours trop chaud; il est continuellement en nage.

La princesse haussa les paules et dit  Mme Grivois:

-- Est-ce que Son minence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas
le suprieur de Mgr l'vque d'Halfagen?

-- Si madame.

-- Eh bien! selon la hirarchie, c'est  monseigneur  souffrir de
la chaleur, et non pas  Son minence de souffrir du froid...
Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le
feu. Du reste, rien de plus simple. Son minence est Italienne,
monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel
qu'ils soient habitus  des tempratures diffrentes.

-- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux normes
bches au feu; mais,  la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est
capable de tomber suffoqu.

-- Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici;
mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le
sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante
expression de dvouement.

On connat maintenant la cause de la toilette un peu coquette de
la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement
des prlats qui, runis au pre d'Aigrigny,  d'autres dignitaires
de l'glise, avaient dj tenu chez la princesse une espce de
concile au petit pied. Une jeune marie qui donne son premier bal,
un mineur mancip qui donne son premier dner de garon, une
femme d'esprit qui fait la premire lecture de sa premire oeuvre
indite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en mme temps plus
soigneusement empresss auprs de leurs htes que ne l'tait
Mme de Saint-Dizier auprs de _ses _prlats. Voir de trs graves
intrts s'agiter, se dbattre chez elle et devant elle; entendre
des gens fort capables lui demander son avis sur certaines
dispositions pratiques relatives  l'influence des congrgations
de femmes, c'tait pour la princesse  en mourir d'orgueil, car
leurs _minences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi  jamais
sa prtention d'tre considre... environ comme une sainte mre
de l'glise. Aussi, pour ces prlats indignes ou exotiques,
avait-elle dploy une foule d'onctueuses clineries, et de
benotes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les
transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant
sincrement, passionnment, l'intrigue et la domination de
coterie. Elle avait, selon les progrs de l'ge, naturellement
pass de l'intrigue amoureuse  l'intrigue politique, et de
l'intrigue politique  l'intrigue religieuse.

Au moment o Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses
prparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de
l'htel, l'avertit de l'arrive des personnes qu'elle attendait;
sans doute ces personnes taient du rang le plus lev, car,
contre tous les usages, elle alla les recevoir  la porte de son
premier salon.

C'taient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid,
et l'vque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le pre
d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain tait un grand
homme plus osseux que maigre et  la physionomie hautaine et
ruse,  la figure jauntre et bouffie; il louchait beaucoup, et
ses yeux taient profondment cerns d'un cercle brun. L'vque
belge tait un petit homme court, gros, trapu,  l'abdomen
prominent, au teint apoplectique, au regard dlibr,  la main
potele, molle et douillette.

Bientt la compagnie fut rassemble dans le grand salon; le
cardinal alla se coller  la chemine, tandis que l'vque, qui
commenait  suer et  souffler, lorgnait de temps  autre le
chocolat et le caf glacs qui devaient l'aider  supporter les
ardeurs de cette canicule artificielle.

Le pre d'Aigrigny, s'approchant de la princesse, lui dit  demi-
voix:

-- Voulez-vous donner l'ordre que l'on introduise ici l'abb
Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander?

-- Ce jeune prtre est donc ici? demanda la princesse avec une
vive surprise.

-- Depuis avant-hier. Nous l'avons fait mander  Paris par ses
suprieurs... Vous saurez tout... Quant au pre Rodin, Mme Grivois
ira, comme l'autre jour, le faire entrer par la petite porte de
l'escalier drob.

-- Il viendra aujourd'hui?

-- Il a des choses fort importantes  nous apprendre. Il a dsir
que monseigneur le cardinal et monseigneur l'vque soient
prsents  l'entretien, car ils ont t mis  Rome au fait de tout
par le pre gnral, en leur qualit d'affilis...

La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprs du
cardinal, lui dit avec l'accent de la sollicitude la plus
empresse:

-- Votre minence commence-t-elle  se rchauffer un peu? Votre
minence veut-elle une boule d'eau chaude sous ses pieds? Votre
minence dsire-t-elle que l'on fasse encore plus de feu?...

 cette proposition, l'vque, qui tanchait son front ruisselant,
poussa un soupir dsespr.

-- Mille grces, madame la princesse, rpondit le cardinal 
Mme de Saint-Dizier, en fort bon franais, mais avec un accent
italien intolrable; je suis vraiment confus de tant de bonts.

-- Monseigneur n'acceptera-t-il rien? dit la princesse  l'vque
en lui indiquant le buffet.

-- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre,
un peu de caf  la glace.

Et le prlat fit un prudent circuit afin d'approcher de la
collation sans passer devant la chemine.

-- Et Votre minence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pts
aux hutres? Ils sont brlants, dit la princesse.

-- Je les connais dj, madame la princesse, dit le cardinal en
chafriolant d'un air gourmet; ils sont exquis, et je ne rsiste
pas.

-- Quel vin aurai-je l'honneur d'offrir  Votre minence? reprit
gracieusement la princesse.

-- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.

Et comme le pre d'Aigrigny s'apprtait  verser  boire au
cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.

-- Votre minence m'approuvera sans doute, dit le pre d'Aigrigny
au cardinal pendant que celui-ci dgustait gravement les petits
pts aux hutres; je n'ai pas cru devoir convoquer pour
aujourd'hui Mgr l'vque de Mogador, non plus que Mgr l'archevque
de Nanterre et notre sainte mre Perptue, suprieure du couvent
de Sainte-Marie, l'entretien que nous devons avoir avec Sa
Rvrence le pre Rodin et avec l'abb Gabriel tant tout  fait
particulier et confidentiel.

-- Notre trs cher pre a eu parfaitement raison, dit le cardinal,
car, bien que par ses consquences possibles cette affaire
Rennepont intresse toute l'glise apostolique et romaine, il est
certaines choses qu'il faut tenir dans le secret.

-- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre
minence d'avoir daign faire une exception en faveur d'une trs
obscure et trs humble servante de l'glise, dit la princesse en
faisant au cardinal une respectueuse et profonde rvrence.

-- C'tait chose juste et due, madame la princesse, rpondit le
cardinal en s'inclinant aprs avoir dpos son verre vide sur la
table, nous savons combien l'glise vous doit pour la direction
salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous tes
la patronne.

-- Quant  cela, Votre minence peut tre certaine que je fais
refuser tout secours  l'indigent qui ne peut pas justifier d'un
billet de confession.

-- Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se
laissant tenter cette fois par l'apptissante tournure d'une
_bouche _aux queues d'crevisses, c'est seulement ainsi que la
charit a un sens... Je me soucie peu que l'impit ait faim... la
pit... c'est diffrent. Et le prlat avala prestement la
_bouche. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zle
ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles 
l'autorit de notre saint-pre.

-- Votre minence peut tre convaincue que je suis Romaine de
coeur, d'me et de conviction; je ne fais aucune diffrence entre
un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.

-- Madame la princesse a raison, dit l'vque belge; je dirai
plus: un gallican doit tre plus odieux  l'glise qu'un paen, et
je suis  ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une
faveur pour un homme de sa cour:

-- Jamais, dit le grand roi; cet homme-l est jansniste. --
 Lui, sire! il est athe. -- Alors, c'est diffrent, j'accorde la
faveur, dit le roi. Cette petite plaisanterie piscopale fit
assez rire. Aprs quoi le pre d'Aigrigny reprit srieusement, en
s'adressant au cardinal:

-- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout  l'heure  Votre
minence,  propos de l'abb Gabriel, si l'on n'y veillait fort,
le bas clerg s'infecterait de gallicanisme et d'ide de rbellion
contre ce qu'ils appellent le despotisme des vques.

-- Pour obvier  cela, reprit durement le cardinal, il faut que
les vques redoublent de svrit et qu'ils se souviennent
toujours qu'ils sont Romains avant d'tre Franais, car en France
ils reprsentent Rome, le saint-pre et les intrts de l'glise,
comme un ambassadeur reprsente  l'tranger son pays, son matre
et les intrts de sa nation.

-- C'est vident, dit le pre d'Aigrigny; aussi nous esprons que,
grce  l'impulsion vigoureuse que Votre minence vient de donner
 l'piscopat, nous obtiendrons la libert d'enseignement. Alors,
au lieu de jeunes Franais infects de philosophie et de sot
patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien
obissants, bien disciplins, qui deviendront ainsi les
respectueux sujets de notre saint-pre.

-- Et de la sorte, dans un temps donn, reprit l'vque belge en
souriant, si notre saint-pre voulait, je suppose, dlier les
catholiques de France de leur obissance au pouvoir existant, il
pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un
parti catholique considrable et tout form.

Ce disant, l'vque s'essuya le front et alla chercher un peu de
_sibrie _au fond d'une des aiguires remplies de chocolat glac.

-- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d'un pareil
cadeau, dit la princesse en souriant  son tour, et il accorde
alors de grandes immunits  l'glise.

-- Et ainsi l'glise reprend la place qu'elle doit occuper, et
qu'elle n'occupe malheureusement pas en France, dans ces temps
d'impit et d'anarchie, dit le cardinal. Heureusement j'ai vu sur
ma route bon nombre de prlats dont j'ai gourmand la tideur et
ranim le zle... leur enjoignant au nom du saint-pre, d'attaquer
ouvertement, hardiment, la libert de la presse et des cultes,
quoiqu'elle soit reconnue par d'abominables lois rvolutionnaires.

-- Hlas! Votre minence n'a donc pas recul devant les terribles
dangers... devant les cruels martyres auxquels seront exposs nos
prlats en lui obissant? dit gaiement la princesse. Et ces
redoutables _appels comme d'abus_, monseigneur; car enfin, Votre
minence rsiderait en France, elle attaquerait les lois du
pays... comme dit cette race d'avocats et de parlementaires... eh
bien! chose terrible... le conseil d'tat dclarerait qu'il y a
_abus _dans votre mandement... monseigneur. Il y a abus! Votre
minence comprend-elle ce qu'il y a d'effrayant pour un prince de
l'glise qui, assis sur son trne pontifical, entour de ses
dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines
de bureaucrates athes,  livre noire et bleue, crier sur tous
les tons, depuis le fausset jusqu' la basse: _Il y a abus! il y a
abus! _En vrit, s'il y a abus quelque part, c'est abus de
ridicule... chez ces gens-l.

Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarit
gnrale.

L'vque belge reprit:

-- Moi je trouve que ces fiers dfenseurs des lois, tout en
faisant les fanfarons, agissent avec une humilit parfaitement
chrtienne; un prlat soufflette rudement leur impit, et ils
rpondent modestement en faisant la rvrence: Ah! monseigneur,
il y a abus...

De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.

-- Il faut bien les laisser s'amuser  ces innocentes criailleries
d'coliers incommods par la rude frule du matre, dit en
souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgr eux et
contre eux... d'abord, parce que plus qu'eux-mmes nous tenons 
leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours
besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du
reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athes
universitaires poussent des cris d'une haine impuissante, les mes
vraiment chrtiennes se rallient et se liguent contre l'impit...
 mon passage  Lyon, j'ai t profondment touch... Mais comme
c'est une vritable ville romaine: confrries, pnitents, oeuvres
de toutes sortes... rien n'y manque... et qui mieux est, plus de
trois cent mille cus de donation au clerg en une anne... Ah!
Lyon est la digne capitale de la France catholique... Trois cent
mille cus de donation... voil de quoi confondre l'impit...
trois cent mille cus!!! Que rpondront  cela messieurs les
philosophes?

-- Malheureusement, monseigneur, reprit le pre d'Aigrigny, toutes
les villes de France ne ressemblent pas  Lyon; je dois mme
prvenir Votre minence qu'un fait trs grave se manifeste;
quelques membres du bas clerg prtendent faire cause commune avec
le populaire, dont ils partagent la pauvret, les privations, et
se prparent  rclamer, au nom de l'galit vanglique, contre
ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des vques.

-- S'ils avaient cette audace, s'cria le cardinal, il n'y aurait
pas d'interdiction, pas de peines assez svres pour une pareille
rbellion!

-- Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent 
faire un schisme,  demander que l'glise franaise soit
absolument spare de Rome, sous le prtexte que l'ultramontanisme
a dnatur, corrompu la puret primitive des prceptes du Christ.
Un jeune prtre, d'abord missionnaire, puis cur de campagne,
l'abb Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander  Paris par ses
suprieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a
rassembl plusieurs desservants des communes voisines de la
sienne, et, tout en leur recommandant une obissance absolue 
leurs vques, tant que rien ne serait chang dans la hirarchie
existante, il les a engags  user de leurs droits de citoyens
franais pour arriver lgalement  ce qu'ils appellent
l'affranchissement du bas clerg. Car, selon lui, les prtres de
paroisse sont livrs au bon plaisir des vques, qui les
interdisent et leur tent leur pain sans appel ni contrle[19].

-- Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit
l'vque.

Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre
de vin de Madre, dans lequel il humecta lentement un massepain en
forme de crosse piscopale.

Invit par l'exemple, le cardinal, sous le prtexte d'aller
rchauffer au feu de la chemine ses pieds toujours glacs, jugea
 propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga,
qu'il huma par gorges avec un air de mditation profonde; aprs
quoi il reprit:

-- Ainsi, cet abb se pose en rformateur. Ce doit tre un
ambitieux. Est-il dangereux?

-- Sur nos avis, ses suprieurs l'ont jug tel; on lui a ordonn
de se rendre ici: il viendra tout  l'heure, et je dirai  Votre
minence pourquoi je l'ai mand; mais auparavant voici une note
qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abb
Gabriel. On lui a adress les questions suivantes sur plusieurs de
ses actes; il y a rpondu de la sorte, et c'est en suite de ses
rponses que ses suprieurs l'ont rappel.

Ce disant le pre d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier
qu'il lut en ces termes:

Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux 
un habitant de votre paroisse, mort dans l'impnitence finale la
plus dtestable, puisqu'il s'tait suicid?

Rponse de l'abb Gabriel: _Je lui ai rendu les derniers devoirs,
parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il
avait besoin des prires de l'glise; pendant la nuit qui a suivi
son enterrement, j'ai encore implor pour lui la misricorde
divine._

Demande: Est-il vrai que vous ayez refus des vases sacrs en
vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles,
obissant  un zle pieux, voulait doter votre paroisse?

Rponse: _J'ai refus ces vases de vermeil et ces embellissements
parce que la maison du Seigneur doit toujours tre humble et sans
faste, afin de rappeler sans cesse au fidle que le divin Sauveur
est n dans une table; j'ai engag la personne qui voulait faire
 ma paroisse ces inutiles prsents  employer cet argent en
aumnes judicieuses, l'assurant que cela serait plus agrable au
Seigneur._

_-- _Mais c'est une amre et une violente dclaration contre
l'ornement des temples! s'cria le cardinal. Ce jeune prtre est
des plus dangereux... Continuez, mon trs cher pre.

Et, dans son indignation, Son minence avala coup sur coup
plusieurs _fondantes _aux fraises. Le pre d'Aigrigny continua:

Demande: Est-il vrai que vous ayez retir dans votre presbytre et
soign pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de
naissance et appartenant  la communion protestante? Est-il vrai
que non seulement vous n'ayez pas tent de le convertir  la
religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez
pouss l'oubli de vos devoirs jusqu' enterrer cet hrtique dans
le champ du repos consacr  ceux de notre sainte communion?

Rponse: _Un de mes frres tait sans asile. Sa vie avait t
honnte et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqu pour
le travail, puis la maladie est venue; alors, presque mourant, il
a t chass de sa misrable demeure par un homme impitoyable
auquel il devait une anne de loyer; j'ai recueilli ce vieillard
dans ma maison, j'ai consol ses derniers jours. Cette pauvre
crature avait toute sa vie souffert et travaill, au moment de
mourir, elle n'a pas prononc une parole d'amertume contre son
sort; elle s'est recommande  Dieu, elle a pieusement bais le
crucifix. Et son me, simple et pure, s'est exhale dans le sein
du Crateur... J'ai ferm ses paupires avec respect, je l'ai
enseveli moi-mme, j'ai pri pour lui, et, quoique mort dans la
foi protestante, je l'ai cru digne d'entrer dans le champ du
repos._

_-- _De mieux en mieux, dit le cardinal, c'est une tolrance
monstrueuse, c'est une attaque horrible contre cette maxime qui
est le catholicisme tout entier: _Hors l'glise pas de salut._

_-- _Tout ceci est d'autant plus grave, monseigneur, reprit le
pre d'Aigrigny, que la douceur, la charit, le dvouement tout
chrtien de l'abb Gabriel ont exerc, non seulement dans sa
commune, mais dans les communes environnantes, un vritable
enthousiasme. Les desservants des paroisses ont cd 
l'entranement gnral, et, il faut l'avouer, sans sa modration,
un vritable schisme et commenc.

-- Mais qu'esprez-vous en l'amenant ici devant nous? dit le
prlat.

-- La position de l'abb Gabriel est complexe: d'abord comme
hritier de la famille Rennepont...

-- Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal.

-- Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entache de vices
de formes, a t depuis peu, et de son consentement, il faut le
dire encore, parfaitement rgularise; car il avait fait serment,
quoi qu'il arrivt, de faire abandon  la compagnie de Jsus de sa
part de ces biens. Nanmoins, Sa Rvrence le pre Rodin croit que
si Votre minence, aprs avoir montr  l'abb Gabriel qu'il
allait tre rvoqu par ses suprieurs, lui proposait une position
minente  Rome... on pourrait peut-tre lui faire quitter la
France et veiller en lui des sentiments d'ambition qui
sommeillent sans doute; car, Votre minence l'a dit fort
judicieusement, tout rformateur doit tre ambitieux.

-- J'approuve cette ide, dit le cardinal aprs un moment de
rflexion; avec son mrite, avec sa puissance d'action sur les
hommes, l'abb Gabriel peut arriver trs haut... s'il est docile;
et s'il ne l'est pas... il vaut mieux pour le salut de l'glise
qu'il soit  Rome qu'ici... car,  Rome... nous avons, vous le
savez, mon trs cher pre... des garanties que vous n'avez
malheureusement pas en France.

Aprs quelques instants de silence, le cardinal dit tout  coup au
pre d'Aigrigny:

-- Puisque nous parlons du pre Rodin... franchement, qu'en
pensez-vous?...

-- Votre minence connat sa capacit... dit le pre d'Aigrigny
d'un air contraint et dfiant; notre rvrend pre gnral...

-- Lui a donn mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais
cela; il me l'a dit  Rome. Mais que pensez-vous... du caractre
du pre Rodin?... Peut-on avoir en lui une foi compltement
aveugle?

-- C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si
impntrable... dit le pre d'Aigrigny avec hsitation, qu'il est
difficile de porter sur lui un jugement certain...

-- Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal aprs un nouveau
moment de silence... Ne le supposez-vous pas capable d'avoir
d'autres vises... que celle de la plus grande gloire de sa
compagnie?... Oui... j'ai des raisons pour vous parler ainsi...
ajouta le prlat avec intention.

-- Mais, reprit le pre d'Aigrigny, non sans mfiance, car entre
gens de mme sorte on joue toujours au fin, que Votre minence en
pense-t-elle, soit par elle-mme, soit par les rapports du pre
gnral?

-- Mais je pense que si son apparent dvouement  son ordre
cachait quelque arrire-pense, il faudrait  tout prix la
pntrer... car avec les influences qu'il s'est mnages  Rome
depuis longtemps... et que j'ai surprises... il pourrait tre un
jour, et dans un temps donn... bien redoutable.

-- Eh bien!... s'cria le pre d'Aigrigny, emport par sa jalousie
contre Rodin, je suis, quant  cela, de l'avis de Votre minence;
car quelquefois j'ai surpris en lui des clairs d'ambition aussi
effrayante que profonde, et puisqu'il faut tout dire...  Votre
minence...

Le pre d'Aigrigny ne put continuer.

 ce moment, Mme Grivois, aprs avoir frapp, entrebilla la porte
et fit un signe  sa matresse.

La princesse rpondit par un mouvement de tte.

Mme Grivois ressortit.

Une seconde aprs Rodin entra dans le salon.



III. Le bilan.

 la vue de Rodin, les deux prlats et le pre d'Aigrigny se
levrent spontanment, tant la supriorit relle de cet homme
imposait; leurs visages, nagure contracts par la dfiance et par
la jalousie, s'panouirent tout  coup et semblrent sourire au
rvrend pre avec une affectueuse dfrence; la princesse fit
quelques pas  sa rencontre.

Rodin, toujours sordidement vtu, laissant sur le moelleux tapis
les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans
un coin, et s'avana vers la table, non plus avec son humilit
accoutume, mais d'un pas dlibr, la tte haute, le regard
assur; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il
avait la conscience de les dominer par l'intelligence.

-- Nous parlions de Votre Rvrence, mon trs cher pre, dit le
cardinal avec une affabilit charmante.

-- Ah!... fit Rodin en regardant fixement le prlat; et que
disait-on?

-- Mais... reprit l'vque belge en s'essuyant le front, tout le
bien que l'on peut dire de Votre Rvrence...

-- N'accepterez-vous pas quelque chose, mon trs cher pre? dit la
princesse  Rodin en lui montrant le buffet splendide.

-- Merci, madame, j'ai mang ce matin mes radis.

-- Mon secrtaire, l'abb Berlini, qui a assist ce matin  votre
repas, m'a, en effet, fort difi sur la frugalit de Votre
Rvrence, dit le prlat, elle est digne d'un anachorte.

-- Si nous parlions d'affaires? dit brusquement Rodin en homme
habitu  dominer,  conduire la discussion.

-- Nous serons toujours trs heureux de vous entendre, dit le
prlat. Votre Rvrence a fix elle-mme ce jour pour nous
entretenir de cette grande affaire Rennepont... si grande, qu'elle
entre pour beaucoup dans mon voyage en France... car soutenir les
intrts de la trs glorieuse compagnie de Jsus,  laquelle je
tiens  honneur d'tre affili, c'est soutenir les intrts de
Rome, et j'ai promis au rvrend pre gnral que je me mettrais
entirement  vos ordres.

-- Je ne puis que rpter ce que vient de dire Son minence, dit
l'vque. Partis de Rome ensemble, nos ides sont les mmes.

-- Certes, dit Rodin en s'adressant au cardinal, Votre minence
peut servir notre cause... et beaucoup... Je lui dirai tout 
l'heure comment... Puis s'adressant  la princesse: -- J'ai fait
dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de
l'instruire de certaines choses.

-- On le fera entrer, comme d'habitude, dit la princesse. Depuis
l'arrive de Rodin, le pre d'Aigrigny avait gard le silence. Il
semblait sous le coup d'une amre proccupation et subir une lutte
intrieure assez violente; enfin, se levant  demi, il dit d'une
voix aigre-douce en s'adressant au prlat:

-- Je ne viens pas prier Votre minence d'tre juge entre Sa
Rvrence le pre Rodin et moi; notre gnral a parl: j'ai obi.
Mais Votre minence devant bientt revoir notre suprieur, je
dsirerais, si elle m'accordait cette grce, qu'elle pt lui
reporter fidlement les rponses de Sa Rvrence le pre Rodin 
quelques-unes de mes questions.

Le prlat s'inclina. Rodin regarda le pre d'Aigrigny d'un air
tonn et lui dit schement:

-- C'est chose juge...  quoi bon ces questions?

-- Non pas  m'innocenter, reprit le pre d'Aigrigny, mais  bien
prciser l'tat des choses aux yeux de Son minence.

-- Alors parlez... et surtout pas de paroles inutiles... Puis
Rodin tirant sa grosse montre d'argent, la consulta, et ajouta:

-- Il faut qu' deux heures je sois  Saint-Sulpice.

-- Je serai aussi bref que possible, dit le pre d'Aigrigny avec
un ressentiment contenu, et il reprit, en s'adressant  Rodin:

-- Lorsque Votre Rvrence a cru devoir substituer son action  la
mienne, en blmant... bien svrement peut-tre, la manire dont
j'avais conduit les intrts qui m'avaient t confis... ces
intrts, je l'avoue loyalement, taient compromis...

-- Compromis? reprit Rodin avec ironie. Dites donc... perdus...
puisque vous m'aviez ordonn d'crire  Rome qu'il fallait
renoncer  tout espoir.

-- C'est la vrit, dit le pre d'Aigrigny.

-- C'est donc un malade dsespr, abandonn des... meilleurs
mdecins, continua Rodin avec ironie, que j'ai entrepris de faire
vivre. Poursuivez...

Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il
regarda le pre d'Aigrigny en face.

-- Votre Rvrence m'a durement blm, reprit le pre d'Aigrigny,
non pas d'avoir cherch, par tous les moyens possibles,  rentrer
dans des biens odieusement drobs  notre compagnie...

-- Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le
cardinal; les textes sont clairs, positifs; vous avez parfaitement
le droit de rcuprer _per fas aut nefas _un bien tratreusement
drob.

-- Aussi, reprit le pre d'Aigrigny, Sa Rvrence le pre Rodin
m'a seulement reproch la brutalit militaire de mes moyens, leur
violence, en dangereux dsaccord, disait-il, avec les moeurs du
temps... Soit... Mais d'abord... je ne pouvais tre lgalement
l'objet d'aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d'une
fatalit inoue, le succs consacrait la marche que j'avais
suivie, si brutale, si grossire qu'elle ft... Maintenant...
puis-je demander  Votre Rvrence ce qu'elle...

-- Ce que j'ai fait de plus que vous? dit Rodin au pre d'Aigrigny
en cdant  son impertinente habitude d'interruption; ce que j'ai
fait de mieux que vous? quel pas j'ai fait faire  l'affaire
Rennepont, aprs l'avoir reue de vous absolument dsespre? Est-
ce cela que vous voulez savoir?

-- Positivement, dit schement le pre d'Aigrigny.

-- Eh bien, je l'avoue, reprit Rodin d'un air sardonique, autant
vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de
turbulentes choses... autant moi, j'en ai fait de petites, de
puriles, de caches! Mon Dieu, oui! moi qui osais me donner pour
un homme  larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot mtier que
je fais depuis six semaines.

-- Je ne me serais jamais permis d'adresser un tel reproche 
Votre Rvrence... si mrit qu'il part, dit le pre d'Aigrigny
avec un sourire amer.

-- Un reproche? dit Rodin en haussant les paules, un reproche?
vous voil jug. Savez-vous ce que j'crivais de vous il y a six
semaines? le voici: Le pre d'Aigrigny a d'excellentes qualits,
il me servira, et ds demain je vous emploierai trs activement,
dit Rodin en manire de parenthse; mais, ajoutai-je, il n'est
pas assez grand pour savoir  l'occasion se faire petit...
Comprenez-vous?

-- Pas trs bien, dit le pre d'Aigrigny en rougissant.

-- Tant pis pour vous, reprit Rodin; cela prouve que j'avais
raison. Eh bien, puisqu'il faut vous le dire, j'ai eu, moi, assez
d'esprit pour faire le plus sot mtier du monde pendant six
semaines... Oui, tel que vous me voyez, j'ai fait la causette avec
une grisette; j'ai parl progrs, humanit, libert, mancipation
de la femme... avec une jeune fille  tte folle; j'ai parl grand
Napolon, ftichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbcile;
j'ai parl gloire impriale, humiliation de la France, esprance
dans le roi de Rome, avec un brave homme de marchal de France
qui, s'il a le coeur plein d'adoration pour ce voleur de trnes
qui a tir le boulet  Sainte-Hlne, a la tte aussi creuse,
aussi sonore qu'une trompette de guerre... aussi, soufflez dans
cette bote sans cervelle quelques notes guerrires ou
patriotiques, et voil que a donne des fanfares ahuries sans
savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J'ai bien fait plus, sur
ma foi!... j'ai parl amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand
je vous le disais, que c'tait lamentable de voir un homme un peu
intelligent s'amoindrir, comme je l'ai fait, par tous ces petits
moyens; s'abaisser  nouer si laborieusement les mille fils de
cette trame obscure! Beau spectacle, n'est-ce pas? voir l'araigne
tisser opinitrement sa toile... comme c'est intressant, un
vilain petit animal noirtre tendant fil sur fil, renouant ceux-
ci, renforant ceux-l, en allongeant d'autres; vous haussez les
paules, soit... mais revenez deux heures aprs; que trouvez-vous?
le petit animal noirtre bien gorg, bien repu, et dans sa toile
une douzaine de folles mouches si enlaces, si garrottes, que le
petit animal noirtre n'a plus qu' choisir  son aise l'heure et
le moment de sa pture...

En disant ces mots, Rodin sourit d'une manire trange; ses yeux,
ordinairement  demi voils par ses flasques paupires,
s'ouvrirent tout grands et semblrent briller plus que de coutume;
le jsuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte
d'excitation fbrile; il l'attribuait  la lutte qu'il soutenait
devant ces minents personnages, qui subissaient dj l'influence
de sa parole originale et tranchante.

Le pre d'Aigrigny commenait  regretter d'avoir engag cette
lutte; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue:

-- Je ne conteste pas la tnuit de vos moyens. Je suis d'accord
avec vous, ils sont trs purils, ils sont trs vulgaires; mais
cela ne suffit pas absolument pour donner une haute ide de votre
mrite... Je me permettrai donc de vous demander...

-- Ce que ces moyens ont produit? reprit Rodin avec une exaltation
qui ne lui tait pas habituelle. Regardez dans ma toile
d'araigne, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille,
si fire, il y a six semaines, de sa beaut, de son esprit, de son
audace...  cette heure, ple, dfaite, elle est mortellement
blesse au coeur.

-- Mais cet lan d'intrpidit chevaleresque du prince indien dont
tout Paris s'est mu, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a d
tre touche?...

-- Oui, mais j'ai paralys l'effet de ce dvouement stupide et
sauvage en dmontrant  cette jeune fille qu'il ne suffit pas de
tuer des panthres noires pour prouver que l'on est un amant
sensible, dlicat et fidle.

-- Soit, dit le pre d'Aigrigny. Ceci est un fait acquis; voici
Mlle de Cardoville blesse au coeur.

-- Mais qu'en rsulte-t-il pour les intrts de l'affaire
Rennepont? reprit le cardinal avec curiosit en s'accoudant sur la
table.

-- Il en rsulte d'abord, dit Rodin, que, lorsque le plus
dangereux ennemi que l'on puisse avoir est dangereusement bless,
il quitte le champ de bataille; c'est dj quelque chose, ce me
semble?

-- En effet, dit la princesse, l'esprit, l'audace de Mlle de
Cardoville pouvaient en faire l'me de la coalition dirige contre
nous.

-- Soit, reprit obstinment le pre d'Aigrigny; sous ce rapport
elle n'est plus  craindre, c'est un avantage. Mais cette blessure
au coeur ne l'empchera pas d'hriter?

-- Qui vous l'a dit? demanda froidement Rodin avec assurance.
Savez-vous pourquoi j'ai tant fait pour la rapprocher, d'abord
malgr elle, de Djalma, et ensuite pour l'loigner de lui, encore
malgr elle?

-- Je vous le demande, dit le pre d'Aigrigny, en quoi cet orage
de passions empchera-t-il Mlle de Cardoville et le prince
d'hriter?

-- Est-ce d'un ciel serein ou d'un ciel d'orage que part la foudre
qui clate et qui frappe? Soyez tranquille, je saurai o placer le
paratonnerre. Quant  M. Hardy, cet homme vivait pour trois
choses: pour ses ouvriers, pour un ami, pour une matresse! il a
reu trois traits en plein coeur. Je vise toujours au coeur, moi;
c'est lgal, et c'est sr.

-- C'est lgal, c'est sr et c'est louable, dit l'vque; car, si
j'ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine... or, il est
bien de faire servir une passion mauvaise  la punition du
mchant...

-- Ceci est vident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises
passions... on s'en sert... c'est leur faute...

-- Notre sainte mre Perptue, dit la princesse, a concouru de
tous ses moyens  la dcouverte de cet abominable adultre.

-- Voici M. Hardy frapp dans ses plus chres affections, je
l'admets, dit le pre d'Aigrigny, qui ne cdait le terrain que
pied  pied, le voil frapp dans sa fortune... mais il en sera
d'autant plus pre  la cure de cet immense hritage...

Cet argument parut srieux aux deux prlats et  la princesse;
tous regardrent Rodin avec une vive curiosit; au lieu de
rpondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de
sobrit stoque, et malgr sa rpugnance pour le vin, il examina
les flacons et dit:

-- Qu'est-ce qu'il y a l-dedans?

-- Du vin de Bordeaux et de Xrs... dit madame de Saint-Dizier,
fort tonne de ce got subit de Rodin.

Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin
de Madre qu'il but d'un trait. Depuis quelques moments, il
s'tait senti plusieurs fois frissonner d'une faon trange.  ce
frisson avait succd une sorte de faiblesse, il espra que le vin
le ranimerait. Aprs avoir essuy ses lvres du revers de sa main
crasseuse, il revint auprs de la table, et s'adressant au pre
d'Aigrigny:

-- Qu'est-ce que vous me disiez  propos de M. Hardy?

-- Qu'tant frapp dans sa fortune, il n'en serait que plus pre 
la cure de cet immense hritage, rpta le pre d'Aigrigny,
intrieurement outr du ton imprieux de son suprieur.

-- M. Hardy, penser  l'argent! dit Rodin en haussant les paules,
est-ce qu'il pense, seulement? tout est bris en lui. Indiffrent
aux choses de la vie, il est plong dans une stupeur dont il ne
sort que pour fondre en larmes; alors il parle avec une bont
machinale  ceux qui l'entourent des soins les plus empresss (je
l'ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant  se montrer
sensible  la tendre commisration qu'on lui tmoigne sans
relche... Car il est bon... excellent autant que faible, et c'est
 cette excellence... que je vous adresserai, pre d'Aigrigny,
afin que vous accomplissiez ce qui me reste  faire.

-- Moi? dit le pre d'Aigrigny, fort tonn.

-- Oui, et alors vous reconnatrez si le rsultat que j'ai
obtenu... n'est pas considrable... et... Puis, s'interrompant,
Rodin, passant la main sur son front, se dit  lui-mme:

-- Cela est trange!

-- Qu'avez-vous? lui dit la princesse avec intrt.

-- Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant; c'est sans doute ce
vin que j'ai bu... je n'y suis pas accoutum... Je ressens un peu
de mal de tte, cela passera.

-- Vous avez, en effet... les yeux bien injects, mon cher pre,
dit la princesse.

-- C'est que j'ai regard trop fixement dans ma toile, reprit le
jsuite avec son sourire sinistre, et il faut que j'y regarde
encore pour faire bien voir au pre d'Aigrigny, qui fait le
myope... mes autres mouches... les deux filles du gnral Simon,
par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et
sentant une barrire glace s'lever entre elles et le marchal...
Et celui-ci, depuis la mort de son pre, il faut l'entendre, il
faut le voir, tiraill, dchir, entre deux penses contraires;
aujourd'hui se croyant dshonor s'il fait ceci... demain
dshonor s'il ne le fait pas: ce soldat, ce hros de l'Empire,
est  prsent plus faible, plus irrsolu qu'un enfant. Voyons...
que reste-t-il encore de cette famille impie?... Jacques
Rennepont? Demandez  Morok dans quel tat d'hbtement l'orgie a
jet ce misrable et vers quel abme il roule!... Voil mon
bilan... voil dans quel tat d'isolement, d'anantissement, se
trouvent aujourd'hui tous les membres de cette famille qui
runissaient, il y a six semaines, tant d'lments puissants,
nergiques, dangereux, s'ils eussent t concentrs!... voil donc
ces Rennepont qui, d'aprs le conseil de leur hrtique aeul,
devaient unir leurs forces pour nous combattre et nous craser...
et ils taient grandement  craindre... Qu'avais-je dit? que
j'agirais sur leurs passions. Qu'ai-je fait? j'ai agi sur leurs
passions. Aussi en vain  cette heure ils se dbattent dans ma
toile... qui les enlace de toutes parts... ils sont  moi, vous
dis-je... ils sont  moi...

Depuis quelques moments, et  mesure qu'il parlait, la physionomie
et la voix de Rodin subissaient une altration singulire: son
teint, toujours si cadavreux, s'tait de plus en plus color,
mais ingalement et comme par marbrures; puis, phnomne trange!
ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se
creuser davantage. Sa voix vibrait, saccade, brve, stridente.
L'altration des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir
conscience, tait si remarquable que les autres acteurs de cette
scne le regardaient avec une sorte d'effroi.

Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indign,
s'cria d'une voix  et l entrecoupe par des lans d'aspiration
profonde et embarrasse:

-- Est-ce de la piti pour cette race impie, que je lis sur vos
visages!... de la piti... pour cette jeune fille qui ne met
jamais le pied dans une glise, et qui lve chez elle des autels
paens!... de la piti pour ce Hardy, ce blasphmateur
sentimental, cet athe philanthrope qui n'avait pas une chapelle
dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc-
Aurle et de Platon  celui de notre Sauveur, qui appelait _Jsus
le divin philosophe?... _de la piti pour cet Indien sectateur de
Brahma!... de la piti pour ces deux soeurs qui n'ont pas reu le
baptme!... de la piti pour cette brute de Jacques Rennepont!...
de la piti pour ce stupide soldat imprial, qui a pour dieu
Napolon et pour vangile les bulletins de la grande arme!... de
la piti pour cette famille de rengats dont l'aeul, relaps
infme, non content de nous avoir vol notre bien, excite encore
du fond de sa tombe, au bout d'un sicle et demi, sa race maudite
 relever la tte contre nous!... Comment! pour nous dfendre de
ces vipres, nous n'aurions pas le droit de les craser dans le
venin qu'elles distillent!... Et je vous dis, moi, que c'est
servir Dieu, que c'est donner un salutaire exemple, que de vouer,
 la face de tous, et par le dchanement mme de ses passions...
cette famille impie  la douleur, au dsespoir,  la mort!...

Rodin tait effrayant de frocit en parlant ainsi; le feu de ses
yeux devenait plus clatant encore; ses lvres taient sches et
arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait
les battements prcipits; de nouveaux frissons glacs coururent
par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant  un peu de
courbature, car il avait crit une partie de la nuit, et voulant
remdier  une nouvelle dfaillance, il alla droit au buffet, se
versa un autre verre de vin qu'il avala d'un trait, puis il revint
au moment o le cardinal lui disait:

-- Si la marche que vous suivez  l'gard de cette famille avait
besoin d'tre justifie, mon trs cher pre, vous l'eussiez
justifie victorieusement par vos dernires paroles... Non
seulement, selon nos casuistes, je le rpte, vous tes dans votre
plein droit, mais il n'y a l rien de rprhensible aux yeux des
lois humaines; quant aux lois divines, c'est plaire au Seigneur
que de combattre et de terrasser l'impie par les armes qu'il donne
contre lui-mme.

Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l'assurance
diabolique de Rodin, et ramen  une sorte d'admiration craintive,
le pre d'Aigrigny lui dit:

-- Je le confesse, j'ai eu tort de douter de l'esprit de Votre
Rvrence; tromp par l'apparence des moyens que vous avez
employs; les considrant isolment, je n'avais pu juger de leur
ensemble redoutable et surtout les rsultats qu'ils ont, en effet,
produits. Maintenant, je le vois, le succs, grce  vous, n'est
pas douteux.

-- Et ceci est une exagration, reprit Rodin avec une impatience
fivreuse, toutes ces passions sont  cette heure en bullition;
mais le moment est critique... comme l'alchimiste pench sur son
creuset, o bouillonne une mixture qui peut lui donner des trsors
ou la mort... moi seul je puis,  cette heure...

Rodin n'acheva pas, il porta brusquement ses deux mains  son
front avec un cri de douleur touff.

-- Qu'avez-vous? dit le pre d'Aigrigny; depuis quelques
instants... vous plissez d'une manire effrayante.

-- Je ne sais ce que j'ai, dit Rodin d'une voix altre: ma
douleur de tte augmente, une sorte de vertige m'a un instant
tourdi.

-- Asseyez-vous, dit la princesse avec intrt.

-- Prenez quelque chose, ajouta l'vque.

-- Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui-
mme; je ne suis pas douillet, Dieu merci!... J'ai peu dormi cette
nuit... c'est de la fatigue... rien de plus. Je disais donc que
moi seul pouvais  cette heure diriger cette affaire... mais non
l'excuter... il me faut disparatre... mais veiller incessamment
dans l'ombre, d'o je tiendrai tous les fils, que moi seul...
puis... faire agir... ajouta Rodin d'une voix oppresse.

-- Mon trs cher pre, dit le cardinal avec inquitude, je vous
assure que vous tes assez gravement indispos... Votre pleur
devient livide.

-- C'est possible, rpondit courageusement Rodin; mais je ne
m'abats pas pour si peu... Revenons  notre affaire... Voici
l'heure, pre d'Aigrigny, o vos qualits, et vous en avez de
grandes, je ne les jamais nies... me peuvent tre d'un grand
secours... Vous avez de la sduction... du charme... une loquence
pntrante... il faudra...

Rodin s'interrompit encore. Son front ruisselait d'une sueur
froide, il sentit ses jambes se drober sous lui, et il dit,
malgr son opinitre nergie:

-- Je l'avoue... je ne me sens pas bien... cependant, ce matin, je
me portais aussi bien que jamais... je tremble malgr moi... je
suis glac...

-- Rapprochez-vous du feu... c'est un malaise subit, dit l'vque
en lui offrant le bras avec un dvouement hroque, cela n'aura
pas de suite.

-- Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de th, dit
la princesse. M. Baleinier doit venir bientt heureusement, il
nous rassurera... sur cette indisposition...

-- En vrit... c'est inexplicable, dit le prlat.  ces mots du
cardinal, Rodin, qui s'tait pniblement approch du feu, tourna
les yeux vers le prlat et le regarda fixement d'une faon trange
pendant une seconde; puis, fort de son indomptable nergie, malgr
l'altration de ses traits, qui se dcomposaient  vue d'oeil,
Rodin dit d'une voix brise qu'il tcha de rendre ferme:

-- Ce feu m'a rchauff, ce ne sera rien... j'ai bien, par ma foi!
le temps de me dorloter... Quel -propos!... tomber malade au
moment o l'affaire Rennepont ne peut russir que par moi seul!...
Revenons donc  notre affaire... Je vous disais, pre d'Aigrigny,
que vous pourriez beaucoup nous servir... et vous aussi, madame la
princesse, car vous avez pous cette cause comme si elle tait la
vtre; et...

Rodin s'interrompit encore... Cette fois il poussa un cri aigu,
tomba sur une chaise place prs de lui, se rejeta convulsivement
en arrire, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il
s'cria:

-- Oh! que je souffre!... Alors, chose effroyable!  l'altration
des traits de Rodin succda une dcomposition cadavreuse presque
aussi rapide que la pense... ses yeux, dj caves, s'injectrent
de sang et semblrent se retirer au fond de leur orbite, dont
l'ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux
desquels luisaient deux prunelles de feu; des tiraillements
nerveux saccads tendirent et collrent sur les moindres saillies
des os du visage la peau flasque, humide, glace, qui devint
instantanment verdtre; de ses lvres, brides par le rictus
d'une douleur atroce, s'chappait un souffle haletant, de temps 
autre interrompu par ces mots:

-- Oh!... je souffre... je brle... Puis, cdant  un transport
furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue,
car il avait fait sauter les boutons de son gilet et  demi
dchir sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces
vtements et augment la violence des douleurs sous lesquelles il
se tordait. L'vque, le cardinal et le pre d'Aigrigny se
rapprochrent vivement de Rodin et l'entourrent pour le contenir;
il prouvait d'horribles convulsions; tout  coup, rassemblant ses
forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un
cadavre; alors, ses vtements en dsordre, ses rares cheveux gris
hrisss autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et
flamboyants sur le cardinal, qui  ce moment se penchait vers lui,
il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent
terrible il s'cria d'une voix trangle:

-- Cardinal Malipieri... cette maladie est trop subite; on se
dfie de moi  Rome... vous tes de la race des Borgia... et votre
secrtaire... tait chez moi ce matin...

-- Malheureux!... qu'ose-t-il dire?... s'cria le prlat aussi
stupfait qu'indign de cette accusation.

Ce disant, le cardinal tchait de se dbarrasser de l'treinte du
jsuite, dont les doigts crisps avaient la roideur du fer.

-- On m'a empoisonn... murmura Rodin. Et, s'affaissant sur lui-
mme, il retomba dans les bras du pre d'Aigrigny.

Malgr son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas 
celui-ci:

-- Il croit qu'on veut l'empoisonner... il machine donc quelque
chose de bien dangereux! La porte du salon s'ouvrit: c'tait le
docteur Baleinier.

-- Ah! docteur! s'cria la princesse, ple, effraye, en courant 
lui, le pre Rodin vient d'tre attaqu subitement de convulsions
affreuses... venez... venez.

-- Des convulsions... ce n'est rien, calmez-vous, madame, dit le
docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s'approchant 
la hte du groupe qui entourait le moribond.

-- Voici le docteur... s'cria la princesse.

Tous s'cartrent, moins le pre d'Aigrigny, qui soutenait Rodin
affaiss sur une chaise.

-- Ciel!... quel symptme!... s'cria le docteur Baleinier en
examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de
verte devenait bleutre.

-- Qu'y a-t-il donc? demandrent les spectateurs tout d'une voix.

-- Ce qu'il y a?... reprit le docteur en se rejetant en arrire
comme s'il et march sur un serpent; c'est le cholra, et c'est
contagieux.

 ce mot effrayant, magique, le pre d'Aigrigny abandonna Rodin,
qui roula sur le tapis.

-- Il est perdu! s'cria le docteur Baleinier, pourtant je cours
chercher ce qu'il faut pour tenter un dernier effort.

Et il se prcipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le
pre d'Aigrigny, l'vque et le cardinal se prcipitrent perdus
 la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient  la porte,
que personne, tant le trouble tait grand, ne pouvait ouvrir.

Elle s'ouvrit pourtant, mais du dehors... et Gabriel parut,
Gabriel, le type du vrai prtre, du saint prtre, du prtre
vanglique, que l'on ne saurait assez environner de respect,
d'ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d'archange,
d'une srnit si douce, offrit un contraste singulier avec tous
ces visages contracts, bouleverss par l'pouvante... Le jeune
prtre faillit tre renvers par les fuyards, qui, se prcipitant
par l'issue qu'il venait d'ouvrir, s'criaient:

-- N'entrez pas... il meurt du cholra... sauvez-vous!

--  ces mots, repoussant dans le salon l'vque, qui, rest le
dernier de tous, tchait de forcer la porte, Gabriel courut 
Rodin pendant que le prlat s'chappait par la porte laisse
libre.

Rodin, couch sur le tapis, les membres contourns par des crampes
affreuses, se tordait dans des douleurs intolrables; la violence
de sa chute avait sans doute rveill ses esprits, car il
murmurait d'une voix spulcrale:

-- Ils me laissent... mourir... l... comme un chien... Oh! les
lches!... au secours!... personne...

Et le moribond, s'tant renvers sur le dos par un mouvement
convulsif, tournant vers le plafond sa face de damn, o clatait
un espoir infernal, rptait encore:

-- Personne... personne... Ses yeux, tout  coup flamboyants et
froces, rencontrrent les grands yeux bleus de l'anglique et
blonde figure de Gabriel, qui, s'agenouillant auprs de lui, lui
dit de sa voix douce et grave:

-- Me voici, mon pre... je viens vous secourir, si vous pouvez
tre secouru... priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle 
lui.

-- Gabriel!... murmura Rodin d'une voix teinte, pardon... pour le
mal... que je vous ai fait... Piti!... ne m'abandonnez pas!...
ne...

Rodin ne put achever; il tait parvenu  se soulever sur son
sant, il poussa un cri et retomba sans mouvement.

* * * * *

Le mme jour, dans les journaux du soir, on lisait:

Le cholra est  Paris... le premier cas s'est dclar
aujourd'hui,  trois heures et demie, rue de Babylone,  l'htel
de Saint-Dizier.



IV. Le parvis Notre-Dame.

Huit jours se sont couls depuis que Rodin a t atteint du
cholra, dont les ravages vont toujours croissant.

Terrible temps que celui-l! Un voile de deuil s'est tendu sur
Paris, nagure si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n'a t d'un
azur plus pur, plus constant; jamais le soleil n'a rayonn plus
radieux. Cette inexorable srnit de la nature durant les ravages
du flau mortel offrait un trange et mystrieux contraste.
L'insolente lumire d'un soleil blouissant rendait plus visible
encore l'altration des traits cause par les mille angoisses de
la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-l pour
les tres aims; les physionomies trahissaient quelque chose
d'inquiet, d'tonn, de fbrile. Les pas taient prcipits comme
si, en marchant plus vite, il avait chance d'chapper au pril; et
puis aussi on se htait de rentrer chez soi. On laissait la vie,
la sant, le bonheur dans sa maison; deux heures aprs, on y
retrouvait souvent l'agonie, la mort, le dsespoir.  chaque
instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue:
tantt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils
symtriquement empils. Elles s'arrtaient devant chaque demeure:
des hommes vtus de gris et de noir attendaient sous la porte; ils
tendaient les bras, et  ceux-ci l'on jetait un cercueil,  ceux-
l deux, souvent trois ou quatre, dans la mme maison; si bien
que, parfois, la provision tant vite puise, bien des morts de
la rue n'taient pas _servis_, et la charrette, arrive pleine,
s'en allait vide.

Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas,
c'tait un bruit de marteaux assourdissant: on clouait des bires;
on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs
s'arrtaient fatigus. Alors clataient toutes sortes de cris de
douleur, de gmissements plaintifs, d'imprcations dsespres.
C'taient ceux  qui les hommes gris et noirs avaient pris
quelqu'un pour remplir les bires. On remplissait donc
incessamment des bires, et on les clouait jour et nuit, plutt le
jour que la nuit; car, ds le crpuscule,  dfaut des corbillards
insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires
improvises: tombereaux, charrettes, tapissires, fiacres,
haquets, venaient servir au funbre transport;  l'encontre des
autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides,
ces dernires entraient vides et bientt sortaient pleines.

Pendant ce temps-l les vitres des maisons s'illuminaient, et
souvent les lumires brlaient jusqu'au jour. C'tait la saison
des bals; ces clarts ressemblaient assez aux rayonnements
lumineux des folles nuits de fte, si ce n'est que les cierges
remplaaient la bougie, et la psalmodie des prires des morts le
joyeux bourdonnement du bal; puis, dans les rues, au lieu des
bouffonneries transparentes de l'enseigne des costumiers pour les
mascarades, se balanaient de loin en loin de grandes lanternes
d'un rouge de sang portant ces mots en lettres noires:

SECOURS AUX CHOLRIQUES

O il y avait vritablement fte... pendant la nuit, c'tait aux
cimetires... Ils se dbauchaient... Eux, toujours si mornes, si
muets,  ces heures nocturnes, heures silencieuses o l'on entend
le lger frissonnement des cyprs agits par la brise... eux, si
solitaires que nul pas humain n'osait pendant la nuit troubler
leur silence funbre... ils taient tout  coup devenus anims,
bruyants, tapageurs et brillants de lumires.  la lueur fumeuse
des torches qui jetaient de grandes clarts rougetres sur les
sapins noirs et sur les pierres blanches des spulcres, bon nombre
de fossoyeurs fossoyaient allgrement en fredonnant. Ce dangereux
et rude mtier se payait alors presque  prix d'or; on avait tant
besoin de ces bonnes gens, qu'il fallait, aprs tout, les mnager;
s'ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup; s'ils chantaient
toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces
et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d'un tel travail. Si
quelques-uns ne finissaient pas d'aventure la fosse commence,
d'obligeants compagnons la finissaient _pour _eux (c'tait le
mot), et les y plaaient amicalement.

Aux joyeux refrains des fossoyeurs rpondaient d'autres flonflons
lointains; des cabarets s'taient improviss aux environs des
cimetires, et les cochers des morts, une fois _leurs pratiques
descendues  leur adresse_, comme ils disaient ingnieusement, les
cochers des morts, riches d'un salaire extraordinaire,
banquetaient, rigolaient en seigneurs; souvent l'aurore les
surprit le verre  la main et la gaudriole aux lvres...
Observation bizarre; chez ces gens de funrailles, vivant dans les
entrailles du flau, la mortalit fut presque nulle.

Dans les quartiers sombres, infects, o, au milieu d'une
atmosphre morbide, vivaient entasss une foule de proltaires
dj puiss par les plus dures privations, et, ainsi que l'on
disait nergiquement alors_, tout mchs _pour le cholra, il ne
s'agissait plus d'individus, mais de familles entires enleves en
quelques heures; pourtant, parfois,  clmence providentielle! un
ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et
dlabre, aprs que pre et mre, frre et soeur taient partis en
cercueil. Souvent aussi on fut oblig de fermer, faute de
locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux
travailleurs, compltement dshabites en un jour par le flau,
depuis la cave, o, selon l'habitude, couchaient sur la paille de
petits ramoneurs, jusqu'aux mansardes, o, hves et demi-nus, se
roidissaient sur le carreau glac quelques malheureux sans travail
et sans pain.

De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la priode
croissante du cholra, offrit peut-tre le spectacle le plus
effrayant, fut le quartier de la Cit, et, dans la Cit, le parvis
de Notre-Dame tait presque chaque jour le thtre de scnes
terribles, la plupart des malades des rues voisines que l'on
transportait  l'Htel-Dieu affluant sur cette place.

Le cholra n'avait pas une physionomie... il en avait mille.
Ainsi, huit jours aprs que Rodin avait t subitement atteint,
plusieurs vnements, o l'horrible le disputait  l'trange, se
passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d'Arcole,
qui conduit aujourd'hui directement sur cette place, on y arrivait
alors d'un ct par une ruelle sordide comme toutes les rues de la
Cit; une vote sombre et crase la terminait. En entrant dans le
parvis on avait  gauche le portail de l'immense cathdrale, et en
face de soi les btiments de l'Htel-Dieu. Un peu plus loin, une
chappe de vue permettait d'apercevoir le parapet du quai Notre-
Dame.

Sur la muraille noirtre et lzarde de l'arcade on pouvait lire
un placard rcemment appliqu; il portait ces mots tracs au moyen
d'un poncis et de lettres de cuivre[20]:

_Vengeance!... vengeance!..._

_Les gens du peuple qui se font porter dans les hpitaux y sont
empoisonns, parce qu'on trouve le nombre des malades trop
considrable; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres
descendent la Seine._

_Vengeance! et mort aux assassins du peuple!_

Deux hommes envelopps de manteaux et  demi cachs dans l'ombre
de la vote coutaient avec une curiosit inquite une rumeur qui
s'levait de plus en plus menaante du milieu d'un rassemblement
tumultueusement group aux abords de l'Htel-Dieu.

Bientt ces cris: _Mort aux mdecins! Vengeance! _arrivrent
jusqu'aux deux hommes embusqus sous l'arcade.

-- Les placards font leur effet, dit l'un; le feu est aux
poudres... Une fois la populace en dlire... on la lancera sur qui
l'on voudra.

-- Dis donc, reprit l'autre homme, regarde l-bas... cet hercule
dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que
ce n'tait pas un des plus enrags meneurs lors de la destruction
de la fabrique de M. Hardy?

-- Pardieu, oui... Je le reconnais; partout o il y a un mauvais
coup  faire on trouve ce gredin-l.

-- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit
l'autre homme; il y fait un vent glac, et quoique je sois
matelass de flanelle...

-- Tu as raison, le cholra est brutal en diable. D'ailleurs tout
se prpare bien de ce ct; on assure aussi que l'meute
rpublicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine.
Chaud! chaud! a nous sert, et la sainte cause de la religion
triomphera de l'impit rvolutionnaire... Allons rejoindre le
pre d'Aigrigny.

-- O le trouverons-nous?

-- Ici prs, viens... viens. Et les deux hommes disparurent
prcipitamment. Le soleil, commenant  dcliner, jetait ses
rayons dors sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et
sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au
milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un
vent de nord-est, sec et glac, balayait les moindres nuages. Un
rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les
abords de l'Htel-Dieu, se pressait aux grilles dont le pristyle
de l'hospice est entour; derrire la grille on voyait rang un
piquet d'infanterie; car les cris de _Mort aux mdecins!_ taient
devenus de plus en plus menaants. Les gens qui vocifraient ainsi
appartenaient  une populace oisive, vagabonde et corrompue... 
la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on
transportait, traversant forcment ces groupes hideux, entraient 
l'Htel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. 
chaque instant, des civires, des brancards apportaient de
nouvelles victimes; les civires, souvent garnies de rideaux de
coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune
couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant
cartaient le drap, qui laissait voir une face cadavreuse.

Au lieu d'pouvanter les misrables rassembls devant l'hospice,
de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de
plaisanteries de cannibales ou de prdictions atroces sur le sort
de ces malheureux une fois au pouvoir des mdecins.

Le carrier et Ciboule, accompagns d'un bon nombre de leurs
acolytes, se trouvaient mls  la populace. Aprs le dsastre de
la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chass du
compagnonnage par les _Loups_, qui n'avaient voulu conserver
aucune solidarit avec ce misrable, le carrier, disons-nous, se
plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spculant sur
sa force herculenne, s'tait tabli, moyennant salaire, le
dfenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.

Sauf quelques passants amens par hasard sur le parvis Notre-Dame,
la foule dguenille dont il tait couvert se composait donc du
rebut de la population de Paris, misrables non moins  plaindre
qu' blmer, car la misre, l'ignorance et le dlaissement
engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la
civilisation, il n'y avait ni piti, ni enseignement, ni terreur,
dans les effrayants tableaux dont ils taient entours  chaque
instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour  la
faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le flau avec une
audace infernale, ou ils succombaient le blasphme  la bouche. La
haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant,
les traits enflamms, il vocifrait de toutes ses forces:

-- Mort aux carabins!... ils empoisonnent le peuple!

-- C'est plus ais que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis,
s'adressant  un vieillard agonisant que deux hommes, perant 
grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la
mgre reprit:

-- N'entre donc pas l-dedans, eh! moribond; crve ici, au grand
air, au lieu de crever dans cette caverne, o tu seras empoisonn
comme un vieux rat.

-- Oui, ajouta le carrier, aprs, on te jettera  l'eau pour
rgaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore...

 ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux gars et
fit entendre de sourds gmissements. Ciboule voulut arrter la
marche des porteurs, et ils ne se dbarrassrent qu' grand'peine
de cette mgre.

Le nombre des cholriques arrivant  l'Htel-Dieu augmentait de
minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqu,
 dfaut de civires et de brancards, c'tait  bras que l'on
apportait les malades.

 et l des pisodes effrayants tmoignaient de la rapidit
foudroyante du flau. Deux hommes portaient un brancard recouvert
d'un drap tach de sang; l'un d'eux se sent tout  coup atteint
violemment, il s'arrte court; ses bras dfaillants abandonnent le
brancard, il plit, chancelle, tombe  demi renvers sur le
malade, et devient aussi livide que lui... l'autre porteur,
effray, fuit perdu, laissant son compagnon et le mourant au
milieu de la foule. Les uns s'loignent avec horreur, d'autres
clatent d'un rire sauvage.

-- L'attelage s'est effarouch, dit le carrier; il a laiss la
carriole en plan...

-- Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par piti,
portez-moi  l'hospice.

-- Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.

-- Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta
un autre.

Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le
trahirent: il retomba puis sur le matelas. Tout  coup la
multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et
le vieillard sont fouls aux pieds, et leurs gmissements sont
couverts par ces cris:

-- Mort aux carabins! Et les hurlements recommencrent avec une
nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son dlire froce,
ne respectait rien, fut cependant oblige, quelques instants
aprs, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient
vigoureusement le passage  deux de leurs camarades apportant
entre leurs bras entrelacs un artisan jeune encore; sa tte,
appesantie et dj livide, s'appuyait sur l'paule de l'un de ses
compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan
de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on
entendait rsonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cit,
le bruit sonore et cadenc de plusieurs tambours: on battait le
rappel, car l'meute grondait au faubourg Saint-Antoine; les
tambours, dbouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis
Notre-Dame; un de ces soldats, vtran  moustaches grises,
ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta
un pas en arrire; ses compagnons se retournrent surpris... il
tait vert; ses jambes flchissent, il balbutie quelques mots
inintelligibles et tombe foudroy sur le pav avant que les
tambours du premier rang eussent cess de battre. La rapidit
fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis;
surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la
foule courut par curiosit vers les tambours.  la vue du soldat
mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras,
l'un des deux hommes qui, sous la vote du parvis, avaient assist
au commencement de l'motion populaire, dit aux autres tambours:

-- Votre camarade a peut-tre bu en route  quelque fontaine?

-- Oui, monsieur, rpondit le soldat; il mourait de soif, il a bu
deux gorges d'eau sur la place du Chtelet.

-- Alors il a t empoisonn, dit l'homme.

-- Empoisonn? s'crirent plusieurs voix.

-- Il n'y aurait rien d'tonnant, reprit l'homme d'un air
mystrieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce
matin on a massacr un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris
vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de
vin[21].

Aprs avoir prononc ces paroles, l'homme disparut dans la foule.

Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces
empoisonnements des malades de l'Htel-Dieu, fut accueilli par une
explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles,
vritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant,
l'levrent sur leurs paules, malgr les efforts de ses
camarades, et, portant ce sinistre trophe, ils parcoururent le
parvis, prcds du carrier et de Ciboule, qui criaient partout
sur leur passage:

-- Place aux cadavres! voil comment on empoisonne le peuple!...

Un nouveau mouvement fut imprim  la foule par l'arrive d'une
berline de poste  quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai
Napolon, alors en partie dpav, cette voiture s'tait aventure
 travers les rues tortueuses de la Cit, afin de gagner l'autre
rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien
d'autres, ces migrants fuyaient Paris pour chapper au flau qui
le dcimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le
sige de derrire changrent un coup d'oeil d'effroi en passant
devant l'Htel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, plac dans
l'intrieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour
recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident,
la foule tant alors trs compacte. Ce jeune homme tait
M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient
M. de Montbron et sa nice, Mme de Morinval. La pleur et
l'altration des traits de la jeune femme disaient assez son
pouvante; M. de Montbron, malgr sa fermet d'esprit, semblait
fort inquiet et aspirait de temps  autre, ainsi que sa nice, un
flacon rempli de camphre.

Pendant quelques minutes la voiture s'avana lentement; les
postillons conduisaient leurs chevaux avec prcaution. Soudain une
rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les
rassemblements, et bientt se rapprocha; elle augmentait  mesure
que devenait plus distinct ce son retentissant de chanes et de
_ferraille_, son bruyant gnralement particulier aux fourgons
d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai
Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientt.

Chose trange! la foule tait compacte, la marche de ce fourgon
rapide; pourtant,  l'approche de cette voiture, les rangs presss
s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientt
par ces mots rpts de bouche en bouche:

-- Le fourgon des morts!... le fourgon des morts! Le service des
pompes funbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait
mis en rquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie,
dans lesquels on entassait prcipitamment les cercueils. Si un
grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec
pouvante, le carrier et sa bande redoublrent d'horribles lazzi.

-- Place  l'omnibus des trpasss! cria Ciboule.

-- Dans cet omnibus-l, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche
sur les pieds, dit le carrier.

-- C'est des voyageurs commodes qui sont l-dedans.

-- Ils ne demandent jamais  descendre, au moins.

-- Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon!

-- C'est vrai, les chevaux de devant sont mens par un homme en
blouse.

-- C'est que l'autre soldat aura t fatigu; le clin... il sera
mont dans l'omnibus de la mort avec les autres... qui ne
descendent qu'au grand trou.

-- Et la tte en avant, encore.

-- Oui, ils piquent une tte dans un lit de chaux.

-- O ils font la _planche_, c'est le cas de le dire.

-- Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux ferms... la
voiture de la mort... C'est pire qu' Montfaucon.

-- C'est vrai... a sent le mort qui n'est plus frais, dit le
carrier en faisant allusion  l'odeur infecte et cadavreuse que
ce funbre vhicule laissait aprs lui.

-- Ah bon!... reprit Ciboule, voil l'omnibus de la mort qui va
accrocher la belle voiture; tant mieux!... Ces riches, ils
sentiront la mort.

En effet, le fourgon se trouvait alors  peu de distance et
absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en
blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de vole, un
soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils taient
en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi-
circulaire ne fermait qu' moiti; de sorte qu' chaque soubresaut
de la voiture, qui, lance rapidement, cahotait rudement sur le
pav trs ingal, on voyait les bires se heurter les unes contre
les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse,  son teint
enflamm, on devinait qu'il tait  moiti ivre; il excitait ses
chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgr les
recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant 
peine ses chevaux, suivait malgr lui l'allure dsordonne que le
charretier donnait  l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dvi de
sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha.  ce choc, le
couvercle du fourgon se renversa, et, lanc en dehors par cette
violente secousse, un des cercueils, aprs avoir endommag la
portire de la berline, retomba sur le pav avec un bruit sourd et
mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin cloues  la
hte, et au milieu des clats du cercueil on vit rouler un cadavre
bleutre,  demi envelopp d'un suaire.  cet horrible spectacle,
Mme de Morinval, qui avait machinalement avanc la tte  la
portire, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule
recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins
effrays, profitant de l'espace qui s'tait form devant eux par
la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon,
fouettrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.

Au moment o la berline disparaissait derrire les derniers
btiments de l'Htel-Dieu on entendit au loin les fanfares
retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris rpts de
proche en proche: _La mascarade du cholra!_

Ces mots annonaient un de ces pisodes moiti bouffons moiti
terribles et  peines croyables, qui signalrent la priode
croissante de ce flau. En vrit, si les tmoignages
contemporains n'taient pas compltement d'accord avec les
relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on
croirait qu'au lieu d'un fait rel il s'agit de l'lucubration de
quelque cerveau dlirant.

La mascarade du cholra se prsenta donc sur le parvis Notre-Dame
au moment o la voiture de M. de Morinval disparaissait du ct du
quai aprs avoir t accroche par le fourgon des morts.



V. La mascarade du cholra[22].

Un flot de peuple prcdant la mascarade fit brusquement irruption
par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants
soufflaient dans des cornets  bouquin, d'autres huaient, d'autres
sifflaient.

Le carrier, Ciboule et leur bande, attirs par ce nouveau
spectacle, se prcipitrent en masse du ct de la vote.

Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque ct
de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situ 
gauche de l'arcade, et fort renomm dans le joyeux monde des
tudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine
provenale. Au premier bruit des fanfares sonnes par des piqueurs
en livre prcdant la mascarade, les fentres du grand salon du
restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garons, la serviette sous le
bras, se penchrent aux croises, impatients de voir l'arrive des
singuliers convives qu'ils attendaient.

Enfin, le grotesque cortge parut au milieu d'une clameur immense.
La mascarade se composait d'un quadrige escort d'hommes et de
femmes  cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de
fantaisie  la fois lgants et riches.

La plupart de ces masques appartenaient  la classe moyenne et
aise.

Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de
_narguer le cholra_, et de remonter, par cette joyeuse
dmonstration, le moral de la population effraye; aussitt
artistes, jeunes gens du monde, tudiants, commis, etc., etc.,
rpondirent  cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns
aux autres, ils fraternisrent immdiatement; plusieurs, pour
complter la fte, amenrent leurs matresses; une souscription
avait couvert les frais de la fte, et le matin, aprs un djeuner
splendide fait  l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'tait
mise bravement en marche pour venir terminer la journe par un
dner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il
fallait  ces jeunes femmes une singulire trempe d'esprit, une
rare fermet de caractre, pour traverser ainsi cette grande ville
plonge dans la consternation et dans l'pouvante, pour se croiser
presque  chaque pas sans plir avec des brancards chargs de
mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer
enfin, par la plaisanterie la plus trange, au flau qui dcimait
Paris. Du reste,  Paris seulement, et seulement dans une certaine
classe de la population, une pareille ide pouvait natre et se
raliser.

Deux hommes, grotesquement dguiss en postillons des pompes
funbres, orns de faux nez formidables, portant  leur chapeau
des pleureuses en crpe rose, et  leur boutonnire de gros
bouquets de roses et des bouffettes de crpe, conduisaient le
quadrige. Sur la plate-forme de ce char taient groups des
personnages allgoriques reprsentant:

Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_.

Ces tres symboliques avaient pour mission providentielle de
rendre,  force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie
singulirement dure au_ bonhomme Cholra_, manire de funbre et
burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de
cent faons.

La moralit de la chose tait celle-ci: Pour braver srement le
cholra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.

Le _Vin _avait pour reprsentant un gros Silne pansu, ventru,
trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de
panthre  l'paule, et  la main une grande coupe dore, entoure
de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'crivain moral et
religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs tonns et ravis une
oreille plus carlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus
triomphante et plus enlumine.  chaque instant, Nini-Moulin
faisait mine de vider sa coupe, aprs quoi il venait insolemment
clater de rire aux nez du bonhomme Cholra.

Le _bonhomme Cholra_, cadavreux Gronte, tait  demi envelopp
d'un suaire; son masque de carton verdtre, aux yeux rouges et
creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manire des
plus rjouissantes; sous sa perruque  trois marteaux, congrment
poudre et surmonte d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un
de ses bras, sortant aussi du linceul, taient teints d'une belle
couleur verdtre; sa main dcharne, presque toujours agite d'un
frisson fivreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une
canne  bec de corbin; il portait enfin, comme il convient  tout
Gronte, des bas rouges  jarretires boucles et de hautes mules
de castor noir. Ce grotesque reprsentant du cholra tait Couche-
tout-Nu. Malgr une fivre lente et dangereuse, cause par l'abus
de l'eau-de-vie et par la dbauche, fivre qui le minait
sourdement, Jacques avait t engag par Morok  concourir  cette
mascarade.

Le dompteur de btes, vtu en roi de carreau, figurait le _Jeu.
_Le front ceint d'un diadme de carton dor, sa figure implacable
et blafarde entoure d'une longue barbe jaune qui retombait sur le
devant de sa robe cartele de couleurs tranchantes, Morok avait
parfaitement la physionomie de son rle. De temps  autre, d'un
air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Cholra
un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel taient peintes
toutes sortes de cartes  jouer. Certaine gne dans le mouvement
de son bras droit annonait que le dompteur se ressentait encore
un peu de la blessure que lui avait faite la panthre noire avant
d'tre ventre par Djalma.

La _Folie _symbolisant le rire venait  son tour secouer
classiquement sa marotte  grelots sonores et dors aux oreilles
du bonhomme Cholra; la Folie tait une jeune fille alerte et
preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur
carlate; elle remplaait auprs de Couche-tout-Nu la pauvre reine
Bacchanal, qui n'et pas manqu  une fte pareille, elle si
vaillante et si gaie, elle qui, nagure encore, avait fait partie
d'une mascarade d'une porte peut-tre moins philosophique, mais
aussi amusante.

Une autre jolie crature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le
torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortge),
reprsentait _l'Amour_, et le reprsentait  merveille; on ne
pouvait prter  l'Amour un plus charmant visage et des formes
plus gracieuses. Vtue d'une tunique bleue paillete, portant un
bandeau bleu et argent sur ses cheveux chtains, et deux petites
ailes transparentes derrire ses blanches paules, l'Amour,
croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps 
autre (qu'on excuse cette trivialit), faisait trs gentiment et
trs impertinemment _ratisse _au bonhomme Cholra.

Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins
grotesques agitaient des bannires sur lesquelles on lisait ces
inscriptions trs anacrontiques pour la circonstance:

ENTERR, LE CHOLRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET
TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLRA! VIVE L'AMOUR!
VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLAU!!!

Il y avait rellement tant d'audacieuse gaiet dans cette
mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment o
elle dfila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur o
le dner l'attendait, applaudirent  plusieurs reprises; cette
sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si
aveugle qu'il soit, parut  d'autres spectateurs (en petit nombre,
il est vrai) une sorte de dfi jet au courroux cleste; aussi
accueillirent-ils le cortge par des murmures irrits.

Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il
causait taient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir
tre justement apprcis: l'on ne sait en vrit si cette
courageuse bravade mrite la louange ou le blme. D'ailleurs,
l'apparition de ces flaux qui, de sicle en sicle, dciment les
populations, a presque toujours t accompagne d'une sorte de
surexcitation morale  laquelle n'chappait aucun de ceux que la
contagion pargnait; vertige fivreux et trange qui tantt met en
jeu les prjugs les plus stupides, les passions les plus froces,
tantt inspire, au contraire, les dvouements les plus
magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez
les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis
que chez d'autres le ddain de la vie se manifeste par les plus
audacieuses bravades.

Songeant assez peu aux louanges ou au blme qu'elle pouvait
mriter, la mascarade arriva jusqu' la porte du restaurateur, et
y fit son entre au milieu des acclamations universelles.

Tout semblait d'accord pour complter cette bizarre imagination
par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne o
devait avoir lieu cette surprenante bacchanale tant justement
situe non loin de l'antique cathdrale et du sinistre hospice,
les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des
mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se
couvrir et s'entendre tour  tour.

Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allrent
prendre place au repas qui les attendait.

* * * * *

Les acteurs de la mascarade sont attabls dans une grande salle du
restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur
gaiet a un caractre trange... Quelquefois, les plus rsolus se
rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans
cette folle et audacieuse lutte contre le flau. Cette pense
sinistre est rapide comme le frisson fivreux qui vous glace en un
instant; aussi, de temps  autre, de brusques silences, durant 
peine une seconde, trahissent ces proccupations passagres,
bientt effaces, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris
joyeux, car chacun se dit:

-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma matresse me regarde. Et
chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de
prfrence dans le verre de sa voisine.

Couche-tout-nu avait dpos le masque et la perruque du bonhomme
Cholra; la maigreur de ses traits plombs, leur pleur maladive,
le sombre clat de ses yeux caves, accusaient les progrs
incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux,
arriv, par les excs, au dernier degr de l'puisement: quoiqu'il
sentt un feu sourd dvorer ses entrailles, il cachait ses
douleurs sous un rire factice et nerveux.

 la gauche de Jacques tait Morok, dont la domination fatale
allait toujours croissant, et  sa droite la jeune fille dguise
en Folie; on la nommait Mariette;  ct de celle-ci, Nini-Moulin
se prlassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent
de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux
de son autre voisine, Mlle Modeste, qui reprsentait l'Amour.

La plupart des convives s'taient groups selon leurs gots,
chacun  ct de sa chacune, et les _clibataires _o ils avaient
pu. On tait au second service; l'excellence des vins, la bonne
chre, les gais propos, l'tranget mme de la disposition avaient
exalt singulirement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en
convaincre par les incidents extraordinaires de la scne suivante.



VI. Le combat singulier.

Deux ou trois fois, un des garons du restaurant tait venu, sans
que les convives l'eussent remarqu, parler  voix basse  ses
camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la
salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu
compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans
doute dranger les convives, dont la folle gaiet semblait aller
toujours croissant.

-- Qui doutera maintenant de la supriorit de notre manire de
traiter cet impertinent cholra? A-t-il os atteindre notre
bataillon sacr? dit un magnifique _Turc-saltimbanque_, l'un des
porte-bannire de la mascarade.

-- Voil tout le mystre, reprit un autre. C'est bien simple.
clatez de rire au nez du bonhomme flau, et il vous tourne
aussitt les talons.

-- Il se rend justice, car c'est joliment bte ce qu'il fait,
ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.

-- Tu as raison, Chouchoux, c'est bte, et archibte, reprit le
Pierrot de la Pierrette; car enfin vous tes l, bien tranquille,
jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, aprs une atroce
grimace, vous mourez... Eh bien! aprs? comme c'est malin! comme
c'est drle! Je vous demande un peu ce que a prouve.

-- a prouve, reprit un illustre peintre romantique, dguis en
Romain de l'cole de David, a prouve que le cholra est un
pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton
verdtre... videmment le drle a tudi cet assommant Jacobus, le
roi des peintres classiques, flau d'une autre espce...

-- Pourtant, matre, ajouta respectueusement un lve du grand
peintre, j'ai vu des cholriques dont les convulsions avaient
assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de _chic!_

_-- _Messieurs! s'cria un sculpteur non moins clbre, rsumons
la question. Le cholra est un dtestable coloriste. Mais c'est un
crne dessinateur... il vous anatomise la charpente d'une rude
faon. Tudieu! comme il vous dcharne! Auprs de lui Michel-Ange
ne serait qu'un colier.

-- Accord... cria-t-on tout d'une voix. Le cholra peu
coloriste... mais crne dessinateur!

-- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravit
comique, il y a dans ce flau une polissonne de leon
providentielle... comme dirait le grand Bossuet...

-- La leon! la leon!

-- Oui, messieurs... Il me semble entendre une voix d'en haut qui
nous crie: Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la
femme de votre prochain... car vos heures sont peut-tre
comptes... malheureux!!!

Ce disant, la Silne orthodoxe profita d'un moment de distraction
de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de
l'Amour un gros et bruyant baiser.

L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se
mler aux clats de rire.

-- Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'cria le grand peintre en
menaant gaiement Nini-Moulin, vous tes bien heureux que ce soit
peut-tre demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais
querelle pour avoir embrass l'Amour, qui est mes amours.

-- C'est ce qui vous dmontre,  Rubens,  Raphal que vous tes,
les mille avantages du cholra, que je proclame essentiellement
sociable et caressant.

-- Et philanthrope donc! dit un convive; grce  lui, les
cranciers soignent la sant de leurs dbiteurs... Ce matin, un
usurier, qui s'intresse particulirement  mon existence, m'a
apport toutes sortes de drogues anticholriques.

-- Et moi donc! dit l'lve du grand peintre, mon tailleur voulait
me forcer  porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que
je lui dois mille cus;  cela je lui ai rpondu:  tailleur,
donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma
pratique, puisque vous y tenez tant.

--  Cholra! je bois  toi, reprit Nini-Moulin en manire
d'invocation grotesque; tu n'es pas le dsespoir; au contraire, tu
symbolises l'esprance... oui, l'esprance. Combien de maris,
combien de femmes ne comptaient que sur un numro, hlas! trop
incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voil
ragaillardis; grce  toi,  complaisant flau, ils voient
centupler leurs chances de libert.

-- Et les hritiers donc, quelle reconnaissance! Un
refroidissement, un lest, un rien... et crac, en une heure, voil
un oncle ou un collatral pass  l'tat de bienfaiteur vnr.

-- Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des
autres! quel fameux compre ils vont trouver dans le cholra!

-- Et comme a va rendre vrais bien des serments de constance! dit
sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont jur  une
douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne
s'attendaient pas, les Bdouins,  tre aussi fidles  leur
parole!

-- Messieurs, s'cria Nini-Moulin, puisque nous voil peut-tre 
la veille de la fin du monde, comme dit le clbre peintre que
voici, je propose de jouer au monde renvers: je demande que ces
dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous
lutinent, qu'elles nous drobent des baisers, qu'elles prennent
toutes sortes de licences avec nous, et  la rigueur, ma foi, tant
pis!... on n'en meurt pas,  la rigueur, je demande qu'elles nous
insultent; oui, je dclare que je me laisse insulter, que j'invite
 m'insulter... Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de
l'insulte la plus grossire que l'on puisse faire  un clibataire
vertueux et pudibond, ajouta l'crivain religieux en se penchant
vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.

Une hilarit gnrale accueillit la proposition saugrenue de Nini-
Moulin, et l'orgie prit un nouvel lan.

Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garon qui tait dj
entr plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet  ses
camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure ple,
altre; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de
matre d'htel, il lui dit tout bas d'une voix mue:

-- Ils viennent d'arriver...

-- Qui?

-- Vous savez... pour l-haut... et il montra le plafond.

-- Ah!... dit le matre d'htel en devenant soucieux; et o sont-
ils?

-- Ils viennent de monter... ils y sont maintenant, ajouta le
garon en secouant la tte d'un air effray; ils y sont.

-- Que dit le patron?

-- Il est dsol...  cause de... et le garon jeta un coup d'oeil
circulaire sur les convives; il ne sait que faire... il m'envoie
vers vous...

-- Et que diable veut-il que je fasse... moi? dit l'autre en
s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen
d'chapper  cela...

-- Moi, je ne reste pas ici, a va commencer.

-- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleverse tu attires
dj l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre
l'vnement.

Cet incident passa presque inaperu au milieu du tumulte croissant
du joyeux festin.

Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait
pas, c'tait Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait
dans le vide; tranger  ce qui se passait autour de lui, le
malheureux songeait  la reine Bacchanal, qui et t si
brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de
cette crature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant,
tait la seule pense qui vnt de temps  autre le distraire de
son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti  faire
partie de cette mascarade que parce que cette folle journe lui
rappelait le dernier jour de fte pass avec Cphyse: ce rveille-
matin,  la suite d'une nuit de bal masqu, joyeux repas au milieu
duquel la reine Bacchanal, par un trange pressentiment, avait
port ce toast lugubre  propos du flau qui, disait-on, se
rapprochait de la France:

Au cholra! avait dit Cphyse: qu'il pargne ceux qui ont envie
de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas
se quitter!

 ce moment mme, songeant  ces tristes paroles, Jacques tait
pniblement absorb. Morok, s'apercevant de sa proccupation, lui
dit tout haut:

-- Ah !... tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin?
Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?... je vais en demander.

-- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie... rpondit brusquement
Jacques. Et il retomba dans une sombre rverie.

-- Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en
levant de plus en plus la voix, tu fais bien de te mnager...
j'tais fou de parler d'eau-de-vie... par le temps qui court... il
y aurait autant de tmrit  se mettre en face d'une bouteille
d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet charg.

En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu
regarda Morok d'un air irrit.

-- Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de-
vie? s'cria ce malheureux, dont l'intelligence,  demi teinte,
se rveillait pour dfendre ce qu'il appelait sa _dignit; _c'est
par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?... Rponds
donc.

-- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait
aujourd'hui nos preuves, dit un des convives  Jacques, et vous
surtout, qui, tant un peu malade, avez eu le courage d'accepter
le rle du bonhomme Cholra.

-- Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention gnrale fixe sur
lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il
montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il
aurait t, non pas intrpide, mais fou... Heureusement il a la
sagesse de renoncer  cette forfanterie si dangereuse  cette
heure, et je...

-- Garon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une
impatience courrouce, deux bouteilles d'eau-de-vie... et deux
verres.

-- Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise
inquite. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?

-- Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et rsolu.

-- Un duel! s'cria-t-on avec surprise.

-- Oui... reprit Jacques, un duel... au cognac... Tu prtends
qu'il y a autant de danger  se mettre devant une bouteille d'eau-
de-vie que devant la gueule d'un pistolet... Prenons chacun une
bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.

Cette trange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les
uns avec des cris de joie, par d'autres avec une vritable
inquitude.

-- Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.

-- Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte,
disaient ceux-l.

-- Ce dfi, par le temps qui court... est aussi srieux qu'un
duel...  mort, ajoutait un autre.

-- Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends,
Jacques?... vois maintenant si tu veux reculer devant le _danger?_

 ces mots, qui lui rappelaient encore le pril auquel il allait
s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une ide soudaine lui ft
venue  l'esprit; il redressa firement la tte, ses joues se
colorrent lgrement, son regard teint brilla d'une sorte de
satisfaction sinistre, et il s'cria d'une voix ferme:

-- Mordieu! garon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demand
deux bouteilles d'eau-de-vie?

-- Voil, monsieur, dit le garon en sortant presque effray de ce
qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Nanmoins, la
folle et prilleuse rsolution de Jacques fut applaudie par la
majorit.

Nini-Moulin se dmenait sur une chaise, trpignait et criait 
tue-tte:

-- Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!... les gosiers
sont ouverts? cognac  la rescousse!... Largesse! largesse!...

Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant
pour excuser cette libert:

-- L'Amour, vous serez la reine de beaut... j'essaye le bonheur
du vainqueur!...

-- Cognac  la rescousse! rpta-t-on en choeur. Largesse!...

-- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous
indiffrents au noble exemple que nous donne le bonhomme Cholra?
(Il montra Jacques). Il a firement dit _cognac... _rpondons-lui
glorieusement _punch!_...

-- Oui, oui, punch!...

-- Punch  la rescousse!...

-- Garon! cria l'crivain religieux d'une voix de stentor,
garon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une
immensit quelconque... afin d'y confectionner un punch monstre?

-- Un punch babylonien.

-- Un punch lac!

-- Un punch ocan!...

Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini-
Moulin.

-- Monsieur, rpondit le garon d'un air triomphant, nous avons
justement une marmite de cuivre tout frachement tame, elle n'a
pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.

-- Apportez la marmite!... dit Nini-Moulin avec majest.

-- Vive la marmite! cria-t-on en choeur.

-- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre,
douze citrons, une livre de cannelle, et feu... et feu partout!...
feu!... ajouta l'crivain religieux, en poussant des cris
inhumains.

-- Oui, oui, feu partout! rpta-t-on en choeur. La proposition de
Nini-Moulin donnait un nouvel lan  la gaiet gnrale; les
propos les plus fous se croisaient et se mlaient au doux bruit
des baisers surpris ou donns sous le prtexte que l'on n'aurait
peut-tre pas de lendemain, qu'il fallait se rsigner, etc., etc.
Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui
surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit
plusieurs coups sourds et mesurs retentir au-dessus de la salle
du festin. Tout le monde se tut, et l'on prta l'oreille.



VII. Cognac  la rescousse!

Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives
avaient t si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus
continu.

-- Garon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce l? Le
garon, changeant avec ses camarades des regards inquiets et
effars, rpondit en balbutiant:

-- Monsieur... c'est... c'est...

-- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru,
quelque animal ennemi de la joie, qui cogne  son plancher pour
nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.

-- Alors, rgle gnrale, reprit sentencieusement l'lve du grand
peintre, un locataire ou propritaire quelconque demande-t-il du
silence, la tradition veut qu'on lui rponde  l'instant par un
charivari infernal, destin, s'il se peut,  rendre immdiatement
sourd le rclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le
rapin, telles sont du moins les relations trangres que j'ai
toujours vu pratiquer entre puissances _plafonitrophes_.

Ce nologisme un peu risqu fut accueilli par des rires et des
bravos universels.

Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garons, reut sa
rponse et s'cria d'une voix perante qui domina le tapage:

-- Je demande la parole.

-- Accord! cria-t-on gaiement.

Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit
s'entendit de nouveau: il tait cette fois plus prcipit.

-- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre;
il est incapable de s'opposer en rien aux lans de notre joie.

-- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en
vidant son verre.

-- Comme un sourd qui a perdu son bton? ajouta le rapin.

-- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix
tranchante et brve, c'est sa bire que l'on cloue... Un brusque
et morne silence suivit ces paroles.

-- Sa bire... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bire
qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec
la mre dans le mme cercueil.

-- Une femme!... s'cria la Folie en s'adressant au garon...
c'est une femme qui est morte?

-- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, rpondit
tristement le garon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est
morte un peu aprs elle... tout cela en moins de deux heures... Le
patron est bien fch  cause du trouble que a peut mettre dans
votre repas... Mais il ne pouvait pas prvoir ce malheur, car hier
matin cette jeune femme n'tait pas du tout malade; au contraire,
elle chantait  pleine voix: il n'y avait personne de plus gai
qu'elle.

 ces mots, on et dit qu'un crpe funbre s'tendait tout  coup
sur cette scne nagure si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et
panouies se contristrent subitement; personne n'eut le courage
de plaisanter sur cette mre et son enfant que l'on clouait dans
le mme cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait
quelques respirations oppresses par la terreur; les derniers
coups de marteau semblrent douloureusement retentir dans tous les
coeurs; on et dit que tant de sentiments tristes et pnibles,
jusqu'alors refouls, allaient remplacer cette animation, cette
gaiet plus factice que sincre. Le moment tait dcisif. Il
fallait  l'instant mme frapper un grand coup, remonter l'esprit
des convives, qui commenaient  se dmoraliser; car plusieurs
jolies figures plissaient dj, quelques oreilles carlates
devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin taient du
nombre.

Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain;
redressant sa taille vote par l'puisement, le visage lgrement
color, il s'cria:

-- Eh bien, garon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce
punch! Par le diable! est-ce donc aux morts  faire trembler les
vivants?

-- Il a raison; arrire la tristesse; oui, oui, le punch! crirent
plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.

-- En avant le punch!...

-- Nargue le chagrin!...

-- Vive la joie!

-- Messieurs, voil le punch, dit un garon en ouvrant la porte.

 la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits
affaiblis, des bravos frntiques se firent entendre.

Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts o se
donnait le festin tait profond, les fentres rares, troites et 
demi voiles de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit
pas encore nuit, la partie la plus recule de cette vaste salle
tait presque plonge dans l'obscurit: deux garons apportrent
le punch monstre au moyen d'une barre de fer passe dans l'anse
d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et
couronne de flammes aux couleurs changeantes. Le brlant breuvage
fut plac sur la table,  la grande joie des convives, qui
commenaient  oublier leurs alarmes passes.

-- Maintenant, dit Couche-tout-nu  Morok d'un ton de dfi, en
attendant que le punch ait brl... en avant notre duel; la
galerie jugera. Puis, montrant  son adversaire les deux
bouteilles d'eau-de-vie apportes par le garon, Jacques ajouta:

-- Choisis les armes.

-- Choisis toi-mme, rpondit Morok.

-- Eh bien!... voil ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin
jugera les coups.

-- Je ne refuse pas d'tre juge du champ clos, rpondit l'crivain
religieux; seulement je dois vous prvenir que vous jouez gros
jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de
ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie
entre les dents est peut-tre encore plus dangereux que de s'y
insinuer le canon d'un pistolet charg, et...

-- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-
Moulin, ou je le commande moi-mme.

-- Puisque vous le voulez... soit.

-- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.

-- C'est convenu, rpondit Morok.

-- Allons, messieurs, attention... et jugeons les _coups_, c'est
le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les
bouteilles sont pareilles: avant tout, l'galit des armes.

Pendant ces prparatifs, un profond silence rgnait dans la salle.
Le moral de la plupart des assistants, un moment remont par
l'arrive du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes
proccupations; on pressentait vaguement le danger du dfi port
par Morok  Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres
penses veilles par l'incident du cercueil, assombrissait plus
ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient
encore bonne contenance; mais leur gaiet paraissait force.
Certaines circonstances donnes, les plus petites choses ont
souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: aprs le
coucher du soleil, l'obscurit avait envahi une partie de cette
grande salle; aussi les convives placs  son extrmit la plus
recule ne furent bientt plus clairs que par la clart du
punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le
sait, jette sur les visages une teinte livide... bleutre; c'tait
donc un spectacle trange, presque effrayant, que de voir, selon
qu'ils taient plus loigns des fentres, un grand nombre de
convives seulement clairs par ces reflets fantastiques.

Le peintre, plus frapp que personne de cet effet de coloris,
s'cria:

-- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait
que nous festoyons entre cholriques, tant nous voil verdelets et
bleuets.

Cette plaisanterie fut mdiocrement gote. Heureusement, la voix
retentissante de Nini-Moulin, qui rclamait l'attention, vint un
moment distraire l'assemble.

-- Le champ clos est ouvert! cria l'crivain religieux, plus
sincrement inquiet et effray qu'il ne le laissait paratre.
tes-vous prts, braves champions? ajouta-t-il.

-- Nous sommes prts, dirent Morok et Jacques.

-- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.

Les deux buveurs vidrent chacun d'un trait un verre ordinaire
rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre
resta impassible; il replaa d'une main ferme son verre sur la
table. Mais Jacques, en dposant son verre, ne put cacher un lger
tremblement convulsif caus par une souffrance intrieure.

-- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un
seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est
triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle
prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en
resterez l.

-- Commandez le feu! reprit intrpidement Couche-tout-nu.

Et de sa main fivreuse et agite, il saisit la bouteille... mais
soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit  Morok:

-- Bah! plus de verre...  la rgalade... c'est plus crne...
oseras-tu!

Pour toute rponse, Morok porta le goulot de la bouteille  ses
lvres en haussant les paules.

Jacques se hta de l'imiter.

Le verre jauntre, mince et transparent des bouteilles permettait
de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.

Le visage ptrifi de Morok et la ple et maigre figure de
Jacques, dj sillonne de grosses gouttes d'eau froide, taient
alors, ainsi que les traits des autres convives, clairs par la
lueur bleutre du punch; tous les yeux taient attachs sur Morok
et sur Jacques avec cette curiosit barbare qu'inspirent
involontairement les spectacles cruels.

Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain
il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de
crispation involontaire, ses cheveux se collrent  son front
glac, et pendant une seconde, sa physionomie rvla une douleur
aigu: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours
ses lvres attaches au goulot de la bouteille, il l'abaissa un
instant comme s'il et voulu reprendre haleine. Jacques rencontra
le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son
impassibilit accoutume. Croyant lire l'expression d'un triomphe
insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement
le coude et but encore quelques gorges... Ses forces taient 
bout, un feu inextinguible lui dvorait la poitrine, la souffrance
tait atroce... il ne put rsister... sa tte se renversa... ses
mchoires se serrrent convulsivement, il brisa le goulot entre
ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques
tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.

-- Jacques... mon garon... ce n'est rien! s'cria Morok, dont le
regard froce tincelait d'une joie diabolique.

Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir
en aide  Nini-Moulin, qui tchait en vain de retenir Couche-tout-
nu.

Cette crise subite n'offrait aucun symptme de cholra, cependant
une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut
une violente attaque de nerfs, une autre s'vanouit en poussant
des cris perants.

Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait  la
porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit
soudainement. L'crivain religieux recula stupfait  la vue du
personnage inattendu qui s'offrait  ses yeux.



VIII. Souvenirs.

La personne devant laquelle Nini-Moulin s'tait arrt avec un si
grand tonnement tait la reine Bacchanal. Hve, le teint ple,
les cheveux en dsordre, les joues creuses, les yeux renfoncs,
vtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse hrone de
tant de folles orgies n'tait plus que l'ombre d'elle-mme; la
misre, la douleur avait fltri ses traits autrefois charmants.

 peine entre dans la salle, Cphyse s'arrta; son regard sombre
et inquiet tchait de pntrer la demi-obscurit de la salle, afin
d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille
tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de
l'autre ct de la longue table,  la clart bleutre du punch,
Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient  peine contenir
les mouvements convulsifs.  cette vue, Cphyse, dans un premier
mouvement d'effroi, emporte par son affection, fit ce
qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie
et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre  un long dtour
un temps prcieux, elle sauta sur la table, passa lgrement 
travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprs de
Couche-tout-nu.

-- Jacques! s'cria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de
btes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi...
Cphyse...

Cette voix si connue, ce cri dchirant parti de l'me parut tre
entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tte du ct
de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond
soupir; bientt ses membres roidis s'assouplirent, un lger
tremblement remplaa les convulsions, et, au bout de quelques
instants, ses lourdes paupires, pniblement releves, laissrent
voir son regard teint.

Muets et surpris, les spectateurs de cette scne prouvaient une
curiosit inquite.

Cphyse, agenouille devant son amant, couvrait ses mains de
larmes, de baisers, et s'criait d'une voix entrecoupe de
sanglots:

-- Jacques... c'est moi... Cphyse... Je te retrouve... Ce n'est
pas ma faute si je t'ai abandonn... Pardonne-moi...

-- Malheureuse! s'cria Morok irrit de cette rencontre peut-tre
funeste  ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'tat o
il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous.

Et il prit rudement Cphyse par le bras, pendant que Jacques,
semblant sortir d'un rve pnible, commenait  distinguer ce qui
se passait autour de lui.

-- Vous... c'est vous! s'cria la reine Bacchanal avec stupeur en
reconnaissant Morok, vous qui m'avez spar de Jacques...

Elle s'interrompit, car le regard voil de Couche-tout-nu,
s'arrtant sur elle, avait paru se ranimer.

-- Cphyse... c'est toi... murmura Jacques.

-- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondment mue,
c'est moi... je viens... je vais te dire...

Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur
son visage ple, dfait, inond de larmes, on put lire
l'tonnement dsespr que lui causait l'altration mortelle des
traits de Jacques.

Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant  son tour
la figure souffrante et amaigrie de Cphyse, il lui dit:

-- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de
la misre... je ne te reconnais pas... non plus... moi.

-- Oui, dit Cphyse, bien du chagrin... bien de la misre... et
pis que de la misre, ajouta-t-elle en frmissant, pendant qu'une
vive rougeur colorait ses traits ples.

-- Pis que la misre!... dit Jacques tonn.

-- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hta de dire
Cphyse sans rpondre  son amant.

-- Moi... tout  l'heure, j'tais en train d'en finir... Tu m'as
appel... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens
l, et il mit la main  sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est
gal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content.

-- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici...

-- coute, ma fille... j'aurais l, vois-tu... dans l'estomac...
un boisseau de charbon ardent, que a ne me brlerait pas
davantage... Voil plus d'un mois que je me sens consumer  petit
feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tte il dsigna
Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours charg d'attiser le
feu... Aprs a... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu
l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais
par tre un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser 
m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de
boire tout  l'heure, je suis sr que a y flambe comme le punch
que voil...

-- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les paules,
tu as tendu ton verre, et j'ai vers... Et pardieu, nous
trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.

Depuis quelques moments, Cphyse ne quittait pas Morok du regard.

-- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu o j'aurai brl
ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant  Morok,
pour que l'on ne pense pas que je meurs du cholra... On croirait
que j'ai eu peur de mon rle. a n'est donc pas un reproche que je
te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique;
tu as gaiement creus ma fosse... Quelquefois, il est vrai...
voyant ce grand trou o j'allais tomber, je reculais d'un pas...
mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me
disant: Va donc, farceur... va donc... et j'allais, oui... et me
voici arriv...

Ce disant Couche-tout-nu clata d'un rire strident qui glaa
l'auditoire, de plus en plus mu de cette scne.

-- Mon garon... dit froidement Morok, coute-moi... suis mon
conseil... et...

-- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de
t'couter... j'aime mieux parler  ma pauvre Cphyse... avant de
descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.

-- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit
Cphyse: je te dis que tu ne mourras pas.

-- Alors, ma brave Cphyse... c'est  toi que je devrai mon salut,
dit Jacques d'un ton grave et pntr qui surprit profondment les
spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu  moi...
je t'ai vue si pauvrement vtue... j'ai senti quelque chose de bon
au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: Pauvre
fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aim
travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant
qui lui aurait donn ce que je lui ai donn, moi... tant que je
l'ai pu... Et cette pense-l, vois-tu, Cphyse, m'a rafrachi
l'me... j'en avais besoin... car je brlais...; et je brle
encore, ajouta-t-il les poings crisps par la douleur; enfin, j'ai
t heureux, a m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et
bonne Cphyse... oui, tu as t bonne et brave... tu as eu
raison... car je n'ai jamais aim que toi au monde... et si, dans
mon abrutissement, j'avais une ide qui me sortt un peu de la
fange... qui me fit regretter de n'tre pas meilleur... cette
pense-l me venait toujours  propos de toi... merci donc, ma
pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent
humides, merci, encore, et il tendit sa main dj froide 
Cphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai
heureux aussi... Ta main... ma brave Cphyse, ta main... tu as agi
en honnte et loyale crature...

Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Cphyse,
toujours agenouille, courba la tte et n'osa pas lever les yeux
sur son amant.

-- Tu ne rponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune
fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela?

La malheureuse crature ne rpondit que par des sanglots touffs;
crase de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si
suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.

Jacques, stupfait du silence et de la conduite de la reine
Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les
traits de plus en plus altrs, les lvres tremblantes, il dit
presque en balbutiant:

-- Cphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main...
c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement,
aprs un instant de silence:

-- Quand, il y a six semaines, on m'a emmen en prison, tu m'as
dit: Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je
vivrai, s'il le faut, dans une misre horrible... mais je vivrai
honnte... Voil ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais,
tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je
te croirai.

Cphyse ne rpondit que par un sanglot dchirant en serrant les
genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.

Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet
homme, abruti par l'ivresse et par la dbauche, cet homme qui,
depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement
cd  toutes les meurtrires incitations de Morok, cet homme
ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu
de Cphyse l'infidlit de cette crature qu'il avait aime malgr
la dgradation dont elle ne s'tait pas d'ailleurs cache. Le
premier mouvement de Jacques fut terrible; malgr son accablement
et sa faiblesse, il parvint  se lever debout; alors, le visage
contract par la rage et par le dsespoir, il saisit un couteau
avant qu'on et pu s'y opposer, et le leva sur Cphyse. Mais, au
moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le
couteau loin de lui, et retomba dfaillant sur son sige, la
figure cache entre ses deux mains.

Au cri de Nini-Moulin, qui s'tait tardivement prcipit sur
Jacques pour lui enlever le couteau, Cphyse releva la tte; le
douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle
se releva, et se jetant  son cou, malgr sa rsistance, elle
s'cria d'une voix entrecoupe de sanglots:

-- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais...
coute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire
tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra
Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: Ayez le
courage de...

-- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit...
laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que a...
maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en
repoussant Cphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et
amer:

-- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que
je faisais... en acceptant... le duel... au cognac.

-- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'cria Cphyse
d'un air gar, tu m'entendras... et tout le monde aussi
m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas...
messieurs... si je mrite piti... vous prierez Jacques de me
pardonner... car enfin... si, pousse par la misre... ne trouvant
pas de travail, j'ai t force de me vendre... non pour du luxe,
vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un
abri  ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus
misrable que moi... il y aurait pourtant,  cause de cela, de
quoi avoir piti de moi... car on dirait que c'est pour son
plaisir qu'on se vend, s'cria la malheureuse avec un clat de
rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un
frmissement d'horreur:

-- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infme, si horrible,
vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aim la mort que de
recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris
que tu tais ici.

Puis, voyant Jacques, qui, sans lui rpondre, secouait tristement
la tte en s'affaissant sur lui-mme, quoique soutenu par Nini-
Moulin, Cphyse s'cria en joignant vers lui ses mains
suppliantes:

-- Jacques! un mot, un seul mot de piti... de pardon!

-- Messieurs, de grce, chassez cette femme! s'cria Morok; sa vue
cause une motion trop pnible  mon ami.

-- Voyons, ma chre enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs
convives, profondment mus, en tchant d'entraner Cphyse;
laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.

-- Messieurs, ah! messieurs, s'cria la misrable crature en
fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, coutez-moi,
laissez-moi vous dire... je ferai ce que vous voudrez... je m'en
irai... mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le
laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc... mon Dieu! il
souffre des douleurs atroces... ses convulsions sont horribles!

-- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il
faudrait envoyer chercher un mdecin.

-- On ne trouvera pas de mdecins maintenant, dit un autre; ils
sont trop occups.

-- Faisons mieux que cela, reprit un troisime, l'Htel-Dieu est
en face, transportons-y ce pauvre garon; on lui donnera les
premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et
la nappe servira de drap.

-- Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le,
et quittons la maison.

Jacques, corrod par l'eau-de-vie, boulevers par son entrevue
avec Cphyse, tait retomb dans une violente crise nerveuse.
C'tait l'agonie de ce malheureux... Il fallut l'attacher au moyen
des longs bouts de la nappe, afin de l'tendre sur la rallonge qui
devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressrent
d'emporter. On cda aux supplications de Cphyse, qui avait
demand, comme grce dernire, d'accompagner Jacques jusqu'
l'hospice.

Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur,
ce fut un sauve-qui-peut gnral parmi les convives; hommes et
femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de
cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandes en
assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient
heureusement dj arrives. Le dfi avait t jusqu'au bout.
L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec
les honneurs de la guerre. Au moment o une partie des assistants
se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine,
mais qui bientt se rapprocha, clata sur le parvis Notre-Dame
avec une furie incroyable.

Jacques avait t descendu jusqu' la porte extrieure de la
taverne; Morok et Nini-Moulin, tchant de se frayer un passage 
travers la foule afin d'arriver jusqu' l'Htel-Dieu, prcdaient
le brancard improvis. Bientt un violent reflux de la foule les
fora de s'arrter, et un redoublement de clameurs sauvages
retentit  l'autre extrmit de la place,  l'angle de l'glise.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin  un homme  figure
ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?

-- C'est encore un empoisonneur que l'on charpe comme celui dont
on vient de jeter le corps  l'eau... reprit l'homme. Si vous
voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes... sans
cela nous arriverons _trop tard_.

 peine ce misrable avait-il prononc ces mots, qu'un cri affreux
retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient 
grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, prcd de
Morok. Cphyse avait jet cette clameur dchirante... Jacques,
l'un des sept hritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer
entre ses bras...

Rapprochement fatal... Au moment mme de l'exclamation dsespre
de Cphyse, qui annonait la mort de Jacques... un autre cri
s'leva de l'endroit du parvis Notre-Dame o l'on mettait  mort
un empoisonneur... Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant
d'une horrible pouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se
dbat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au
milieu de son excrable triomphe.

-- Enfer! s'cria cet habile assassin, qui avait pris pour armes
homicides, mais lgales, l'ivresse et l'orgie, enfer!... c'est la
voix de l'abb d'Aigrigny que l'on massacre.



IX. L'empoisonneur.

Quelques lignes rtrospectives sont ncessaires pour arriver au
rcit des vnements relatifs au pre d'Aigrigny, dont le cri de
dtresse avait si vivement impressionn Morok, au moment o
Jacques Rennepont venait de mourir.

Les scnes que nous allons dpeindre sont atroces... S'il nous
tait permis d'esprer qu'elles eussent jamais leur enseignement,
cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur mme qu'il inspirera
peut-tre,  prvenir ces excs d'une monstrueuse barbarie
auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle,
lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse
garer par des meneurs d'une frocit stupide.

Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus
alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de
l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on
disait encore que des misrables avaient t surpris jetant de
l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent
ordinairement tout prts et tout remplis sur leurs comptoirs.

Goliath devait venir retrouver Morok aprs avoir rempli un message
auprs du pre d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la
place de l'Archevch. Goliath tait entr chez un marchand de vin
de la rue de la Calandre pour se rafrachir: aprs avoir bu deux
verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretire cherchait
la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement
et trs innocemment sa main sur l'orifice d'un broc plac  sa
porte.

La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa
physionomie sauvage, avaient dj inquit la cabaretire,
prvenue et alarme par la rumeur publique au sujet des
empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur
l'orifice de l'un des brocs, effraye, elle s'cria:

-- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!

 ces mots, prononcs trs haut avec un accent de frayeur, deux ou
trois buveurs attabls dans le cabaret se levrent brusquement,
coururent au comptoir, et l'un d'eux s'cria tourdiment:

-- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres
rpandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on
l'accusait. Les buveurs levrent de plus en plus la voix en
l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les paules
avec ddain et demanda grossirement la monnaie que la marchande,
ple et pouvante, ne songeait pas  lui rendre...

-- Brigand!... s'cria l'un des buveurs avec tant de violence que
plusieurs passants s'arrtrent, on te rendra ta monnaie quand tu
auras dit ce que tu as jet dans ce broc!

-- Comment! il a jet quelque chose dans un broc? dit un passant.

-- C'est peut-tre un empoisonneur, reprit l'autre.

-- Il faudrait alors l'arrter... ajouta un troisime.

-- Oui, oui, dirent les buveurs, honntes gens peut-tre, mais
subissant l'influence de la panique gnrale; oui, il faut
l'arrter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du
comptoir.

Ces mots: _C'est un empoisonneur!_ circulrent aussitt dans le
groupe qui, d'abord form de trois ou quatre personnes,
grossissait  chaque instant  la porte du marchand de vin; de
sourdes et menaantes clameurs commencrent  s'lever; le buveur,
voyant ainsi ses craintes partages et presque justifies, crut
faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au
collet en lui disant:

-- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le gant, dj
fort irrit des injures dont il ignorait le vritable sens, fut
exaspr par cette brusque attaque; cdant  sa brutalit
naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma
 coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et
deux ou trois carreaux furent briss avec fracas, tandis que la
cabaretire, de plus en plus effraye, criait de toutes ses
forces:

-- Au secours!...  l'empoisonneur!...  l'assassin!...  la
garde!...

Au bruit retentissant des vitres casses,  ces cris de dtresse,
les passants attroups, dont un grand nombre croyaient aux
empoisonneurs, se prcipitrent dans la boutique pour aider les
buveurs  s'emparer de Goliath. Grce  sa force herculenne,
celui-ci, aprs quelques moments de lutte contre sept ou huit
personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, carta
les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un lan
vigoureux, se rua, le front baiss, comme un taureau de combat,
sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette troue
en s'aidant de ses normes paules et de ses bras d'athlte, il se
fraya un passage  travers l'attroupement et prit sa course 
toutes jambes du ct du parvis Notre-Dame, ses vtements
dchirs, la tte nue et la figure ple et courrouce. Aussitt un
grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent
 la poursuite de Goliath, et cent voix crirent:

-- Arrtez... arrtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant
accourir un homme  l'air sinistre et gar, un garon boucher,
qui passait et portait sur sa tte une grande manne vide, jeta ce
panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet
obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garon boucher, croyant
faire une action aussi hroque que s'il se ft jet  la
rencontre d'un chien enrag, se prcipita sur Goliath et se roula
avec lui sur le pav en criant:

-- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scne se
passait  peu de distance de la cathdrale, mais assez loin de la
foule qui se pressait  la porte de l'Htel-Dieu et de la maison
du restaurateur o tait entre la mascarade du cholra (ceci
avait lieu  la tombe du jour); aux cris perants du boucher,
plusieurs groupes,  la tte desquels se trouvaient Ciboule et le
carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les
passants qui poursuivaient le prtendu empoisonneur depuis la rue
de la Calandre arrivaient de leur ct sur le parvis.

 l'aspect de cette foule menaante qui venait  lui, Goliath,
tout en continuant de se dfendre contre le garon boucher qui le
combattait avec la tnacit d'un bouledogue, sentit qu'il tait
perdu s'il ne se dbarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de
poing furieux, il cassa la mchoire du boucher, qui  ce moment
avait le dessus, parvint  se dgager de ses treintes, se releva,
et, encore tourdi, fit quelques pas en avant.

Soudain, il s'arrta. Il se voyait cern. Derrire lui s'levaient
les murailles de la cathdrale;  droite,  gauche, en face de
lui, accourait une multitude hostile.

Les cris de douleur atroce pousss par le boucher, que l'on venait
de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux
populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui
o, seul encore au milieu d'un espace qui se rtrcissait de
seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucs
se prcipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un
sanglier tourne une ou deux fois sur lui-mme avant de se dcider
 faire tte  la meute acharne, Goliath, hbt par la terreur,
fit  et l quelques pas brusques, indcis; puis, renonant  une
fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait  attendre
ni merci ni piti d'une foule en proie  une fureur aveugle et
sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit
lgitime, Goliath voulut du moins vendre chrement sa vie; il
chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc-
bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athltique, tendit en
avant et  demi dplis ses deux bras musculeux, durs et raides
comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment
le choc.

La premire personne qui arriva auprs de Goliath fut Ciboule. La
mgre, essouffle, au lieu de se prcipiter sur lui, s'arrta, se
baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lana  la
tte du gant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle
l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit  demi de
l'orbite.

Goliath porta les deux mains  son visage en poussant un cri de
douleur atroce.

-- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en clatant de rire. Goliath,
rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers
coups que l'on hsitait encore  lui porter, tant son apparence de
force herculenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire
digne de lui, ayant t repouss par un mouvement de la foule),
Goliath, dans sa rage, se prcipita sur le groupe qui se trouvait
 sa porte. Une pareille lutte tait trop ingale pour durer
longtemps; mais le dsespoir doublant les forces du gant, le
combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas
d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque
entirement sous un essaim d'assaillants acharns, on vit tantt
un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en
martelant des crnes et des visages; tantt sa tte norme, livide
et sanglante, tait renverse en arrire par un combattant
cramponn  sa chevelure crpue.  et l, les brusques carts,
les violentes oscillations de la foule tmoignaient de
l'incroyable nergie de la dfense de Goliath. Pourtant, le
carrier tant parvenu  le joindre, Goliath fut renvers. Une
longue clameur de joie froce annona cette chute, car, en
pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix
haletantes et courrouces rptrent ce cri:

-- Mort  l'empoisonneur!

Alors commena une de ces scnes de massacre et de tortures dignes
de cannibales, horribles excs, d'autant plus incroyables qu'ils
ont toujours pour tmoins passifs, ou mme pour complices, des
gens souvent honntes, humains, mais qui, gars par des croyances
ou par des prjugs stupides, se laissent entraner  toutes
sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable
justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait  flots
des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage.
Cent bras s'appesantirent sur ce misrable; on le foula aux pieds;
on lui crasa le visage; on lui dfona la poitrine.  et l, au
milieu de ces cris furieux: --  mort l'empoisonneur! on entendait
de grands coups sourds suivis de gmissements touffs; c'tait
une effroyable cure: chacun, cdant  un vertige sanguinaire,
voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des
femmes... oui, jusqu' des femmes, jusqu' des mres...
s'acharnrent avec rage sur ce corps mutil.

Il y eut un moment de terreur pouvantable, Goliath, le visage
meurtri, souill de boue, ses vtements en lambeaux, la poitrine
nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude
de ses bourreaux, qui le croyaient achev, parvint, par un de ces
soubresauts convulsifs frquents dans l'agonie,  se dresser sur
ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveugl par ses
blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des
coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent
de sa bouche avec des flots de sang:

-- Grce... je n'ai pas empoisonn... grce.

Cette sorte de rsurrection produisit un effet si saisissant sur
la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs
cessrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime,
quelques coeurs commenaient mme  s'apitoyer, lorsque le
carrier, voyant Goliath, aveugl par le sang, tendre devant lui
ses mains  et l, fit une allusion froce  un jeu connu et
s'cria:

-- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il
renversa de nouveau la victime, dont la tte rebondit deux fois
sur le pav...

Au moment o le gant tomba, une voix dans la foule s'cria:

-- C'est Goliath!... Arrtez... ce malheureux est innocent. Et le
pre d'Aigrigny (c'tait lui), cdant  un sentiment gnreux, fit
de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de
cette scne, y parvint, et alors, ple, indign, menaant, il
s'cria:

-- Vous tes des lches, des assassins! Cet homme est innocent, je
le connais... vous rpondrez de sa vie...

Une grande rumeur accueillit ces paroles vhmentes du pre
d'Aigrigny.

-- Tu connais cet empoisonneur! s'cria le carrier en saisissant
le jsuite au collet; tu es peut-tre aussi un empoisonneur!

-- Misrable! s'cria le pre d'Aigrigny, en tchant d'chapper
aux treintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!

-- Oui... j'ose tout, moi... rpondit le carrier.

-- Il le connat... a doit tre un empoisonneur... comme l'autre!
criait-on dj dans la foule qui se pressait autour des deux
adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'tait
ouvert le crne, faisait entendre un rle agonisant.

 un brusque mouvement du pre d'Aigrigny, qui s'tait dbarrass
du carrier, un assez grand flacon de cristal, trs pais, d'une
forme particulire et rempli d'une liqueur verdtre, tomba de sa
poche et roula prs du corps de Goliath.

 la vue de ce flacon, plusieurs voix s'crirent:

-- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. 
cette accusation, les cris redoublrent, et l'on commena de
serrer l'abb d'Aigrigny de si prs, qu'il s'cria:

-- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!...

-- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grce pour
lui que pour l'autre...

-- Moi... un empoisonneur! s'cria l'abb, frapp de stupeur.

Ciboule s'tait prcipite sur le flacon; le carrier le saisit, le
dboucha, et dit au pre d'Aigrigny en le lui tendant:

-- Et a!... qu'est-ce que c'est?

-- Cela n'est pas du poison... s'cria le pre d'Aigrigny.

-- Alors... bois-le... repartit le carrier.

-- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule.

-- Jamais! reprit le pre d'Aigrigny avec pouvante. Et il recula
en repoussant vivement le flacon de la main.

-- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t-
on.

Et dj serr de trs prs, le pre d'Aigrigny trbuchait sur le
corps de Goliath.

-- Mes amis! s'cria le jsuite, qui, sans tre empoisonneur, se
trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait
des sels prservatifs d'une grande force, aussi dangereux  boire
que du poison, mes braves amis, vous vous mprenez; au nom de
Notre Seigneur, je vous jure que...

-- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en
prsentant de nouveau le flacon au jsuite.

-- Si tu ne bois pas,  mort! comme ton camarade, puisque, comme
lui, tu empoisonnes le peuple!

-- Oui...  mort!...  mort!...

-- Mais, malheureux... s'cria le pre d'Aigrigny, les cheveux
hrisss de terreur, vous voulez donc m'assassiner!

-- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonns,
brigands!

-- Mais cela n'est pas vrai... et...

-- Bois, alors... rpta l'inflexible carrier; une dernire
fois... dcide-toi.

-- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'cria le pre
d'Aigrigny.

-- Ah! voyez-vous le brigand! rpondit la foule en se resserrant
davantage, il avoue... il avoue...

-- Il s'est trahi!

-- Il l'a dit: Boire a... c'est la mort!... Des cris furieux
interrompirent le pre d'Aigrigny.

-- Mais... coutez-moi donc! s'cria l'abb en joignant les mains,
ce flacon, c'est...

-- Ciboule, achve celui-l, cria le carrier en poussant du pied
Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le pre
d'Aigrigny  la gorge.

 ces mots, deux groupes se formrent: l'un, conduit par Ciboule,
acheva Goliath  coups de pieds,  coups de sabots: bientt le
corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutile, sans nom, sans
forme, une masse inerte ptrie de boue et de chairs broyes.
Ciboule donna son tartan, on le noua  l'un des pieds disloqus du
cadavre, et on le trana ainsi jusqu'au parapet du quai, et l, au
milieu des cris d'une joie froce, on prcipita ces dbris
sanglants dans la rivire...

Maintenant, ne frmit-on pas en songeant que, dans un temps
d'motion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit
imprudemment par un homme honnte, et mme sans haine, pour
provoquer un si effroyable meurtre!

-- _C'est peut-tre un empoisonneur!_... Voil ce qu'avait dit le
buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath
avait t impitoyablement massacr... Que d'imprieuses raisons
pour faire pntrer l'instruction, les lumires dans les dernires
profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux 
mme de se dfendre de tant de prjugs stupides, de tant de
superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!...
Comment demander le calme, la rflexion, l'empire de soi-mme, le
sentiment de la justice,  des tres abandonns, que l'ignorance
abrutit, que la misre dprave, que les souffrances courroucent,
et dont la socit ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les
enchaner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!

* * * * *

Le cri terrible dont Morok avait t pouvant tait celui que
poussa le pre d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa
main formidable, disant  Ciboule en lui montrant Goliath
expirant:

-- Achve celui-l... je vais commencer celui-ci.



X. La cathdrale.

La nuit tait presque entirement venue, lorsque le cadavre mutil
de Goliath fut prcipit dans la rivire.

Les oscillations de la foule avaient refoul jusque dans la rue
qui longe le ct gauche de la cathdrale le groupe au pouvoir
duquel restait le pre d'Aigrigny, qui, parvenu  se dgager de la
puissante treinte du carrier, mais toujours press par la
multitude qui l'enserrait en criant: _Mort  l'empoisonneur!
_reculait pas  pas, tchant de parer les coups qu'on lui portait.
 force de prsence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant
dans ce moment critique son ancienne nergie militaire, il avait
pu jusqu'alors rsister et demeurer debout, sachant, par l'exemple
de Goliath, que tomber c'tait mourir. Quoiqu'il esprt peu
d'tre utilement entendu, l'abb appelait de toutes ses forces: 
l'aide! au secours!... Cdant le terrain pied  pied, manoeuvrant
de faon  se rapprocher de l'un des murs de l'glise, il parvint
enfin  s'acculer dans une encoignure forme par la saillie d'un
pilastre et tout prs de la baie d'une petite porte.

Cette position tait assez favorable; le pre d'Aigrigny, adoss
au mur, se trouvait ainsi  l'abri d'une partie des attaques. Mais
le carrier, voulant lui ter cette dernire chance de salut, se
prcipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraner au milieu
du cercle, o il et t foul aux pieds. La terreur de la mort
donnant au pre d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore
repousser rudement le carrier et rester comme incrust dans
l'angle o il s'tait rfugi. La rsistance de la victime
redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent
avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le
pre d'Aigrigny en disant:

--  moi, mes amis!... Celui-l dure trop, finissons-le... Le pre
d'Aigrigny se vit perdu... Ses forces taient  bout, il se sentit
dfaillir... ses jambes tremblrent... un nuage passa devant sa
vue, les hurlements de ces furieux commenaient  arriver presque
voils  son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes
contusions reues, pendant la lutte,  la tte et surtout  la
poitrine, se faisait dj ressentir... Deux ou trois fois une
cume sanglante vint aux lvres de l'abb, sa position tait
dsespre... Mourir assomm par ces brutes, aprs avoir tant de
fois,  la guerre, chapp  la mort! Telle tait la pense du
pre d'Aigrigny, lorsque le carrier s'lana vers lui. Soudain, et
au moment o l'abb, cdant  l'instinct de sa conservation,
appelait une dernire fois au secours d'une voix dchirante, la
porte  laquelle il s'adossait s'ouvrit derrire lui... une main
ferme le saisit et l'attira vivement dans l'glise. Grce  ce
mouvement, excut avec la rapidit de l'clair, le carrier, lanc
en avant pour saisir le pre d'Aigrigny, ne put retenir son lan,
et se trouva face  face avec le personnage qui venait, pour ainsi
dire, de se substituer  la victime. Le carrier s'arrta court,
puis recula de deux pas, stupfait, comme la foule, de cette
brusque apparition, et, comme la foule, frapp d'un vague
sentiment d'admiration et de respect  la vue de celui qui venait
de secourir si miraculeusement le pre d'Aigrigny.

Celui-l tait Gabriel.

Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa
longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs  demi
lumineuses de la cathdrale, tandis que son adorable figure
d'archange, encadre de longs cheveux blonds, ple, mue de
commisration et de douleur, tait doucement claire par les
dernires lueurs du crpuscule. Cette physionomie resplendissait
d'une beaut si divine, elle exprimait une compassion si touchante
et si tendre, que la foule se sentit remue lorsque Gabriel, ses
grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes,
s'cria d'une voix sonore et palpitante:

-- Grce... mes frres!... Soyez humains... soyez justes. Revenu
de son premier mouvement de surprise et de son motion
involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'cria:

-- Pas de grce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on
nous le rende... ou nous allons le prendre.

-- Y songez-vous, mes frres?... rpondit Gabriel; dans cette
glise... un lieu sacr... un lieu de refuge... pour tout ce qui
est perscut!...

-- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel,
rpondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.

-- Mes frres, coutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers
lui.

--  bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans
l'glise... entrons dans l'glise.

-- Oui!... oui!... cria la foule, entrane de nouveau par la
violence de ce misrable;  bas la calotte!

-- Ils s'entendent.

--  bas les calotins!

-- Entrons l comme  l'archevch!...

-- Comme  Saint-Germain l'Auxerrois!...

-- Qu'est-ce que cela nous fait,  nous, une glise?

-- Si les calotins dfendent les empoisonneurs...  l'eau les
calotins!...

-- Oui!... Oui!...

-- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier,
suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes dtermins, fit un pas
vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le
courroux de la foule se ranimer, avait prvu ce mouvement; se
rejetant brusquement dans l'glise, il parvint, malgr les efforts
des assaillants,  maintenir la porte presque ferme et  la
barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya
d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des
ais transversaux; grce  cette espce d'arc-boutant, la porte
pouvait rsister quelques minutes.

Gabriel, tout en dfendant ainsi l'entre, criait au pre
d'Aigrigny:

-- Fuyez, mon pre... fuyez par la sacristie; les autres issues
sont fermes...

Le jsuite, ananti, couvert de contusions, inond d'une sueur
froide, sentant les forces lui manquer tout  fait, et se croyant
enfin en sret, s'tait jet sur une chaise,  demi vanoui... 
la voix de Gabriel, l'abb se leva pniblement, et d'un pas
chancelant et ht, il tcha de gagner le choeur, spar par une
grille du reste de l'glise.

-- Vite, mon pre!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de
toutes ses forces la porte vigoureusement assige, htez-vous,
mon Dieu! htez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop
tard.

Puis le missionnaire ajouta avec dsespoir:

-- Et tre seul... seul pour arrter l'invasion de ces insenss...

Il tait seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou
quatre sacristains et autres employs de la fabrique se trouvaient
dans l'glise; mais ces gens, pouvants, se rappelant le sac de
l'archevch et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitt
pris la fuite; les uns se rfugirent et se cachrent dans les
orgues, o ils montrent rapidement; les autres se sauvrent par
la sacristie dont ils fermrent la porte en dedans, enlevant ainsi
tout moyen de retraite  Gabriel et au pre d'Aigrigny.

Ce dernier, courb en deux par la douleur, coutant les pressantes
paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait
sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille
du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'motion, par la
souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-mme, tomba sur les
dalles, et ses sens l'abandonnrent.

 ce moment mme, Gabriel, malgr l'nergie incroyable que lui
inspirait le dsir de sauver le pre d'Aigrigny, sentit la porte
s'branler enfin sous une formidable secousse et prs de cder.
Tournant alors la tte pour s'assurer que le jsuite avait au
moins pu quitter l'glise, Gabriel,  sa grande pouvante, le vit
tendu sans mouvement  quelques pas du choeur... Abandonner la
porte  demi brise, courir au pre d'Aigrigny, le soulever et le
traner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel
une action aussi rapide que la pense, car il refermait la grille
 l'instant mme o le carrier et sa bande, aprs avoir dfonc la
porte, se prcipitaient dans l'glise.

Debout et en dehors du choeur, les bras croiss sur sa poitrine,
Gabriel attendit, calme et intrpide, cette foule encore exaspre
par une rsistance inattendue.

La porte enfonce, les assaillants firent une violente irruption,
mais  peine eurent-ils mis le pied dans l'glise, qu'il se passa
une scne trange.

La nuit tait venue... quelques lampes d'argent jetaient seules
une ple clart au milieu du sanctuaire, dont les bas cts
disparaissaient noys dans l'ombre.  leur brusque entre dans
cette immense cathdrale, sombre, silencieuse et dserte, les plus
audacieux restrent interdits, presque craintifs devant la
grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les
menaces expirrent aux lvres de ces furieux. On et dit qu'ils
redoutaient de rveiller les chos de ces votes normes... de ces
votes noires, d'o suintait une humidit spulcrale qui glaa
leurs fronts enflamms de colre, et tomba sur leurs paules comme
une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine,
les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur
certains hommes, qu' peine entrs, plusieurs compagnons du
carrier se dcouvrirent respectueusement, inclinrent leur tte
nue, et marchrent avec prcaution, afin d'amortir le bruit de
leurs pas sur les dalles sonores.

Puis ils changrent quelques mots d'une voix basse et craintive.

D'autres, cherchant timidement des yeux,  une hauteur
incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque
alors perdus dans l'obscurit, se sentaient presque effrays de se
voir si petits au milieu de cette immensit remplie de tnbres...

Mais,  la premire plaisanterie du carrier, qui rompit ce
respectueux silence, cette motion passa bientt.

-- Ah , mille tonnerres! s'cria-t-il, est-ce que nous prenons
haleine pour chanter vpres! S'il y avait du vin dans le bnitier,
 la bonne heure.

Quelques clats de rire sauvages accueillirent ces paroles.

-- Pendant ce temps-l, le brigand nous chappe, dit l'un.

-- Et nous sommes vols, reprit Ciboule.

-- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des
sacristains, ajouta le carrier.

-- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne...

-- En avant!

-- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et
l'animation, un moment calme, redoubla au milieu d'un nouveau
tumulte. Quelques instants aprs, les yeux des assaillants,
habitus  cette pnombre, distingurent, au milieu de la ple
aurole de lumire projete par une lampe d'argent, la figure
imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.

-- L'empoisonneur est ici cach dans un coin! cria le carrier. Il
faut forcer ce cur  nous le rendre, le brigand...

-- Il en rpond.

-- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'glise.

-- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. 
mesure que s'effaait la premire impression de respect
involontairement ressentie par la foule, les voix s'levaient
davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches,
d'autant plus menaants que chacun avait honte d'un moment
d'hsitation et de faiblesse.

-- Oui!... oui!... s'crirent plusieurs voix tremblantes de
colre; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.

-- Ou de tous les deux...

-- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empcher d'charper
notre empoisonneur!

--  mort!  mort!  cette explosion de cris froces, qui retentit
d'une faon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la
cathdrale, la foule, ivre de rage, se prcipita vers la grille du
choeur,  la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune
missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes
Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner  ses bourreaux,
avait trop de courage dans le coeur, trop de charit dans l'me
pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le pre
d'Aigrigny... cet homme qui l'avait tromp avec une si lche et si
cruelle hypocrisie.



XI. Les meurtriers.

Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait
fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'cria
les yeux tincelants de rage:

-- O est l'empoisonneur! il nous le faut...

-- Et qui vous a dit qu'il ft empoisonneur, mes frres! reprit
Gabriel, de sa voix pntrante et sonore. Un empoisonneur!... et
o sont les preuves!... les tmoins!... les victimes!...

-- Assez!... nous ne sommes pas ici  confesse... rpondit
brutalement le carrier d'un air menaant.

-- Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe... sinon, vous
payerez pour lui...

-- Oui!... oui!... crirent plusieurs voix.

-- Ils s'entendent!...

-- Il nous faut l'un ou l'autre!

-- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tte et
s'avanant avec un calme rempli de rsignation et de majest.

-- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang:
prenez le mien, mes frres, car un funeste dlire trouble votre
raison.

Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude,
la beaut de ses traits avaient impressionn quelques assaillants,
lorsque soudain une voix s'cria:

-- Eh! les amis!... l'empoisonneur est l, derrire la grille...

-- O a?... o a?... cria-t-on.

-- Tenez... l... voyez-vous... tendu sur le carreau...  ces
mots, les gens de cette bande qui jusque-l s'taient  peu prs
tenus en masse compacte dans l'espce de couloir qui spare les
deux cts de la nef, o sont ranges les chaises, ces gens se
dispersrent de tous cts afin de courir  la grille du choeur,
dernire et seule barrire qui dfendt le pre d'Aigrigny.
Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres
s'avancrent droit vers Gabriel en criant avec une joie froce:

-- Cette fois, nous le tenons...  mort l'empoisonneur! Pour
sauver le pre d'Aigrigny, Gabriel se ft laiss massacrer  la
porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre
pieds au plus, allait tre en un instant abattue ou escalade.

Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jsuite  une
mort affreuse. Pourtant il s'cria:

-- Arrtez!... pauvres insenss! Et il se jeta au-devant de la
foule, en tendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa
physionomie exprimrent une autorit  la fois si tendre et si
fraternelle, qu'il y eut un moment d'hsitation dans la foule;
mais  cette hsitation succdrent bientt ces cris de plus en
plus furieux:

--  mort!  mort!

-- Vous voulez sa mort! dit Gabriel en plissant encore.

-- Oui!... oui!...

-- Eh bien! qu'il meure... s'cria le missionnaire saisi d'une
inspiration subite, oui, qu'il meure  l'instant...

Ces mots du jeune prtre frapprent la foule de stupeur. Pendant
quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi
dire paralyss, regardrent Gabriel avec une surprise bahie.

-- Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune
missionnaire d'une voix tremblante d'motion, vous l'avez jug
sans preuves, sans tmoins; qu'importe!... il mourra... Vous lui
reprochez d'tre un empoisonneur?... et ses victimes, o sont-
elles? Vous l'ignorez... qu'importe! il est condamn... Sa
dfense, ce droit sacr de tout accus... vous refusez de
l'entendre... qu'importe encore! son arrt est prononc. Vous
n'avez jamais vu cet infortun, il ne vous a fait aucun mal, vous
ne savez s'il en a fait  quelqu'un... et, devant les hommes, vous
prenez la responsabilit de sa mort... vous entendez bien... de sa
mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra...
je le veux croire... Le condamn mourra... il va mourir, la
saintet de la maison de Dieu ne le sauvera pas...

-- Non!... non!... crirent plusieurs voix avec acharnement.

-- Non... reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous
voulez rpandre le sang, et vous le rpandrez jusque dans le
temple du Seigneur... C'est, dites-vous, votre droit... Vous
faites acte de terrible justice... Mais alors, pourquoi tant de
bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris,
ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les
jugements du peuple, du peuple quitable et fort? Non, non,
lorsque, sr de son droit, il frappe son ennemi... il le frappe
avec le calme du juge qui, en son me et conscience, rend un
arrt... Non, le peuple quitable et fort ne frappe pas en
aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il
voulait s'tourdir sur quelque lche et horrible assassinat...
Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit
que vous voulez exercer  cette heure... car vous le voulez.

-- Oui, nous le voulons, s'crirent le carrier, Ciboule et
plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre
restaient muets, frapps des paroles de Gabriel, qui venait de
leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils
voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit,
nous voulons tuer l'empoisonneur...

Ce disant, le misrable, l'oeil sanglant, la joue enflamme,
s'avana  la tte d'un groupe rsolu, et, marchant en avant, il
fit un geste comme s'il et voulu repousser et carter de son
passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.

Mais, au lieu de rsister au bandit, le missionnaire fit vivement
deux pas  sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une
voix ferme:

-- Venez... Et entranant pour ainsi dire  sa suite le carrier
stupfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident
n'osrent suivre tout d'abord... Gabriel parcourut rapidement
l'espace qui le sparait du choeur, en ouvrit la grille, et
amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au
corps du pre d'Aigrigny tendu sur les dalles, il cria:

-- Voici la victime... elle est condamne... frappez-la!...

-- Moi! s'cria le carrier en hsitant, moi... tout seul...

-- Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous
l'achverez facilement... il est ananti par la souffrance... il
lui reste  peine un souffle de vie... il ne fera aucune
rsistance... Ne craignez rien!!!

Le carrier restait immobile, pendant que la foule, trangement
impressionne par cet incident, se rapprochait peu  peu de la
grille, sans oser la franchir.

-- Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui
montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges... et vous
tes le bourreau...

-- Non, s'cria le carrier en se reculant et dtournant les yeux,
je ne suis pas le bourreau... moi!!!

La foule resta muette... Pendant quelques secondes, pas un mot,
pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathdrale.

Dans un cas dsespr, Gabriel avait agi avec une profonde
connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, gare par une
rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs
froces, et que chacun frappe son coup, cette espce
d'pouvantable meurtre en commun semble  tous moins horrible,
parce que tous en partagent la solidarit... puis les cris, la vue
du sang, la dfense dsespre de l'homme que l'on massacre,
finissent par causer une sorte d'ivresse froce; mais que, parmi
ces fous furieux qui ont tremp dans cet homicide, on en prenne
un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se
dfendre, et qu'on lui dise: Frappe!, presque jamais il n'osera
frapper. Il en tait ainsi du carrier; ce misrable tremblait 
l'ide d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.

La scne prcdente s'tait passe trs rapidement; parmi les
compagnons du carrier les plus rapprochs de la grille, quelques-
uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie
comme cet homme indomptable, si comme  lui on leur avait dit:
Faites l'office du bourreau. Plusieurs hommes de sa bande
murmurrent donc en le blmant hautement de sa faiblesse.

-- Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.

-- Le lche!

-- Il a peur.

-- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut  la
grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du
pre d'Aigrigny, il s'cria:

-- S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever...
qu'il fasse le bourreau... voyons.

 cette proposition, les murmures cessrent. Un silence profond
rgna de nouveau dans la cathdrale: toutes ces physionomies,
nagure irrites, devinrent mornes, confuses, presque effrayes;
cette foule gare commenait surtout  comprendre la lchet
froce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus
aller frapper isolment cet homme expirant.

Tout  coup, le pre d'Aigrigny poussa une sorte de rle d'agonie;
sa tte et l'un de ses bras se relevrent par un mouvement
convulsif, puis retombrent aussitt sur la dalle comme s'il et
expir...

Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta  genoux auprs du
pre d'Aigrigny en disant:

-- Grand Dieu! il est mort...

Singulire mobilit de la foule si impressionnable pour le mal
comme pour le bien. Au cri dchirant de Gabriel, ces gens, qui, un
instant auparavant, demandaient  grands cris le massacre de cet
homme, se sentirent presque apitoys... Ces mots_, il est mort!
_circulrent  voix basse dans la foule, avec un lger
frmissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tte
appesantie du pre d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls 
travers son piderme glac.

-- Monsieur le cur, dit le carrier en se penchant vers Gabriel,
vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?...

La rponse de Gabriel fut attendue avec anxit au milieu d'un
silence profond;  peine si l'on osait changer quelques paroles 
voix basse...

-- Soyez bni, mon Dieu! s'cria tout  coup Gabriel, son coeur
bat...

-- Son coeur bat... rpta le carrier en retournant la tte vers
la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.

-- Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.

-- Il y a de l'espoir... nous pourrons le sauver... ajouta Gabriel
avec une expression de bonheur indicible.

-- Nous pourrons le sauver, rpta machinalement le carrier.

-- On pourra le sauver, murmura doucement la foule.

-- Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez-
moi, mon frre; transportons-le dans une maison voisine... on lui
donnera l les premiers soins...

Le carrier obit avec empressement. Pendant que le missionnaire
soulevait le pre d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit
par les jambes ce corps presque inanim;  eux deux ils le
transportrent en dehors du choeur...

 la vue du redoutable carrier aidant le jeune prtre  secourir
cet homme qu'elle poursuivait nagure de cris de mort, la
multitude prouva un soudain revirement de piti. Ces hommes,
subissant la pntrante influence de la parole et de l'exemple de
Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors  qui offrirait ses
services.

-- Monsieur le cur, il serait mieux sur une chaise que l'on
porterait  bras, dit Ciboule.

-- Voulez-vous que j'aille chercher un brancard  l'Htel-Dieu?
dit un autre.

-- Monsieur le cur, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd
pour vous.

-- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en
s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai
bien, moi.

-- Si je filais chercher une voiture, monsieur le cur? dit un
affreux gamin en tant sa calotte grecque.

-- Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.

-- Mais, avant, demande donc  monsieur le cur s'il veut que tu
ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrtant l'impatient
messager.

-- C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une
glise, c'est monsieur le cur qui commande. Il est chez lui.

-- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel  l'obligeant
gamin. Pendant que celui-ci perait la foule, une voix dit:

-- J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, a
peut-il servir?

-- Sans doute, rpondit vivement Gabriel; donnez, donnez... on
frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui
fera respirer...

-- Passez la bouteille... cria Ciboule, et surtout ne mettez pas
le nez dedans... La bouteille, passant de mains en mains avec
prcaution, parvint intacte jusqu' Gabriel.

En attendant l'arrive de la voiture, le pre d'Aigrigny avait t
momentanment assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes
de bonne volont soutenaient soigneusement l'abb, le missionnaire
lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques
minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jsuite; il fit
quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine
oppresse.

-- Il est sauv... il vivra, s'cria Gabriel d'une voix
triomphante; il vivra... mes frres.

-- Ah! tant mieux!... dirent plusieurs voix.

-- Oh! oui, tant mieux! mes frres, reprit Gabriel, car, au lieu
d'tre accabls par les remords d'un crime, vous vous souviendrez
d'une action charitable et juste... Remercions Dieu de ce qu'il a
chang votre fureur aveugle en un sentiment de compassion.
Invoquons-le... pour que vous-mmes et tous ceux que vous aimez
tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortun
vient d'chapper...  mes frres! ajouta Gabriel en montrant le
Christ avec une motion touchante et rendue plus communicative
encore par l'expression de sa figure anglique,  mes frres,
n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la
dfense des opprims, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit
ces tendres paroles si douces au coeur: _Aimons-nous les uns les
autres!..._ Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frres!
secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons
meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!... aimons-
nous, mes frres, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de
tout ce qui est opprim, faible et souffrant en ce monde!

Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitrent respectueusement
tant sa parole simple, convaincue, tait puissante.

 ce moment, un singulier incident vint ajouter  la grandeur de
cette scne.

Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier et
fait irruption dans l'glise, plusieurs personnes qui s'y
trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'taient
rfugies dans l'orgue, et de cet abri avaient assist,
invisibles,  la scne prcdente. L'une de ces personnes tait un
jeune homme charg de l'entretien des orgues, assez bon musicien
pour en jouer; profondment mu du dnouement inespr de cet
vnement d'abord si tragique, cdant enfin  une inspiration
d'artiste, ce jeune homme, au moment o il vit le peuple
s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empcher de se mettre au
clavier... Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque
insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathdrale,
comme une aspiration divine... puis, aussi suave, aussi arienne
que la vapeur embaume de l'encens, elle monta et s'pandit
jusqu'aux votes sonores; peu  peu ces faibles et doux accords,
quoique toujours voils, se changrent en une mlodie d'un charme
indfinissable,  la fois religieux, mlancolique et tendre, qui
s'levait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et
d'amour... Ces accords avaient d'abord t si faibles, si voils,
que la multitude agenouille s'tait, sans surprise, peu  peu
abandonne  l'irrsistible influence de cette harmonie
enchanteresse... Alors bien des yeux, jusque-l secs et farouches,
se mouillrent de larmes... bien des coeurs endurcis battirent
doucement, en se rappelant les mots prononcs par Gabriel avec un
accent si tendre: _Aimons-nous les uns les autres._

Ce fut  ce moment que le pre d'Aigrigny revint  lui... et
ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rve... Il
avait perdu les sens  la vue d'une populace en furie, qui,
l'injure et le blasphme aux lvres, le poursuivait de cris de
mort jusque dans le saint temple... le jsuite rouvrait les
yeux... et  la ple clart des lampes du sanctuaire, aux sons
religieux de l'orgue, il voyait cette foule nagure si menaante,
si implacable, alors agenouille, silencieuse, mue, recueillie et
courbant humblement le front devant la majest du saint lieu.

Quelques minutes aprs, Gabriel, port presque en triomphe sur les
bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle
tait tendu le pre d'Aigrigny, qui avait peu  peu compltement
repris ses esprits. Cette voiture, d'aprs l'ordre du jsuite,
s'arrta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il
eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, o
Gabriel ne fut pas introduit et o nous conduirons le lecteur.



XII. La promenade.

 l'extrmit de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort
lev, seulement perc dans toute sa longueur par une petite porte
 guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entoure de
grilles doubles de panneaux de persiennes, qui empchaient de
voir  travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite
dans un vaste et beau jardin, symtriquement plant, au fond
duquel s'levait un btiment  deux tages d'un aspect
parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une
simplicit _cossue _(que l'on excuse cette vulgarit), signe
vident de l'opulence discrte.

Peu de jours s'taient passs depuis que le pre d'Aigrigny avait
t si courageusement arrach par Gabriel  la fureur populaire.
Trois ecclsiastiques portant des robes noires, des rabats blancs
et des bonnets carrs, se promenaient dans le jardin d'un pas lent
et mesur; le plus jeune de ces trois prtres semblait avoir
trente ans; sa figure tait ple, creuse et empreinte d'une
certaine rudesse asctique; ses deux compagnons, gs de cinquante
 soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie  la fois
bate et ruse; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et
rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement tags,
descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats.
Selon les rgles de leur ordre (ils appartenaient  la socit de
Jsus), qui leur dfendent de se promener seulement deux ensemble,
ces trois congrganistes ne se quittaient pas d'une seconde.

-- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une
conversation commence et parlant d'une personne absente, je
crains bien que la continuelle agitation  laquelle le rvrend
pre a t en proie depuis que le cholra l'a frapp, n'ait us
ses forces... et caus la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait
craindre pour ses jours.

-- Jamais, dit-on, reprit l'autre rvrend pre, on n'a vu
d'inquitudes et d'angoisses pareilles aux siennes.

-- Aussi, dit amrement le plus jeune prtre, est-il pnible de
penser que Sa Rvrence le pre Rodin a t un sujet de scandale
en raison de ses refus obstins de faire avant-hier une confession
publique, lorsque son tat parut si dsespr, qu'entre deux accs
de son dlire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.

-- Sa Rvrence a prtendu n'tre pas aussi mal qu'on le
supposait, reprit un des pres, et qu'il accomplirait ses derniers
devoirs lorsqu'il en sentirait la ncessit.

-- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amen ici
mourant... sa vie n'a t, pour ainsi dire, qu'une longue et
douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.

-- Moi, je l'ai veill pendant les trois premiers jours de sa
maladie, avec M. Rousselet, l'lve du docteur Baleinier, reprit
le plus jeune pre; il n'a presque pas eu un moment de
connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques
instants lucides, il les employait en emportements dtestables
contre le sort qui le clouait sur son lit.

-- On affirme, reprit l'autre rvrend pre, que le pre Rodin
aurait rpondu  Mgr le cardinal Malipieri, qui tait venu
l'engager  faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola,
notre saint fondateur ( ces mots, les trois jsuites
s'inclinrent simultanment comme s'ils eussent t mus par un
mme ressort), on affirme, dis-je, que le pre Rodin aurait
rpondu  Son minence: _Je n'ai pas besoin de me confesser
publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.

-- Je n'ai pas t tmoin de cela... mais si le pre Rodin a os
prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune pre indign,
c'est un...

Puis la rflexion lui venant sans doute  propos, il jeta un
regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il
ajouta:

-- C'est un grand malheur pour son me... mais je suis certain
qu'on a calomni Sa Rvrence.

-- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais
ces paroles, dit l'autre prtre en changeant un regard avec son
compagnon.

Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi,
les trois congrganistes avaient parcouru une longue alle
aboutissant  un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'o
rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en
pierre; un homme, aussi vtu du costume ecclsiastique, tait
agenouill sur cette table; on lui avait attach sur le dos et sur
la poitrine deux grands criteaux.

L'un portait ce mot crit en grosses lettres: INSOUMIS.

L'autre: CHARNEL.

Le rvrend pre qui subissait, selon la rgle,  l'heure de la
promenade, cette niaise et humiliante punition d'colier, tait un
homme de quarante ans,  la carrure d'Hercule, au cou de taureau,
aux cheveux noirs et crpus, au visage basan; quoique, selon
l'usage, il tnt constamment et humblement les yeux baisss, on
devinait,  la rude et frquente contraction de ses gros sourcils,
que son ressentiment intrieur tait peu d'accord avec son
apparente rsignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui
les rvrends pres qui, en assez grand nombre et toujours trois
par trois ou isolment, se promenaient dans les alles aboutissant
au rond-point o il tait _expos_.

Lorsqu'ils passrent devant ce vigoureux pnitent, les trois
rvrends pres dont nous avons parl, obissant  un mouvement
d'une rgularit, d'un ensemble admirable, levrent simultanment
les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination
et de la dsolation dont un des leurs tait cause; puis, d'un
second regard, non moins mcanique que le premier, ils
foudroyrent, toujours simultanment, le pauvre diable aux
criteaux, robuste gaillard qui semblait runir tous les droits
possibles  se montrer insoumis et charnel; aprs quoi, poussant
comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte,
d'une intonation exactement pareille, les rvrends pres
recommencrent leur promenade avec une prcision automatique.

Parmi les autres pres qui se promenaient aussi dans le jardin, on
apercevait  et l plusieurs laques, et voici pourquoi: les
rvrends pres possdaient une maison voisine, spare seulement
de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de
dvots venaient,  certaines poques, se mettre en pension afin de
faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites.
_C'tait charmant; on trouvait ainsi runis l'agrment d'une
charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du
confessionnal et du logement garni, de la table d'hte et du
sermon. Prcieuse imagination de cette sainte htellerie o les
aliments corporels et spirituels taient aussi apptissants que
dlicatement choisis et servis; o l'on restaurait l'me et le
corps  tant par tte; o l'on pouvait faire gras le vendredi en
toute scurit de conscience moyennant une _dispense de Rome,
_pieusement porte sur la carte  payer, immdiatement aprs le
caf et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le,  la louange de la
profonde habilet financire des rvrends pres et  leur
insinuante dextrit, la pratique abondait... Et comment n'aurait-
elle pas abond? le gibier tait faisand avec tant d'-propos, la
route du paradis si facile, la mare si frache, la rude voie du
salut si bien dblaye d'pines et si gentiment sable de sable
couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pnitences si
lgres, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les
indulgences du saint-pre qui arrivaient directement de Rome, et
de premire main, et de premier choix, s'il vous plat! Quelles
tables d'hte auraient pu affronter une telle concurrence? On
trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant
d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens  la fois
riches et dvots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une
peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer  une foule
de pchs mignons fort dlectables, la direction complaisante et
la morale lastique des rvrends pres tait inapprciable.

En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu,
personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prtres qui
l'assuraient contre les coups de fourche de Belzbuth, et lui
garantissaient les batitudes ternelles, le tout sans lui
demander le sacrifice d'un seul de ses gots vicieux, des apptits
dpravs ou des sentiments de hideux gosme dont il s'tait fait
une si douce habitude! Aussi, comment rcompenser ces confesseurs
si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une
complaisance si grillarde? Hlas, mon Dieu! cela se paye tout
benotement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de
brillants cus bien trbuchants, le tout au dtriment des
hritiers du sang, souvent pauvres, honntes, laborieux, et ainsi
pieusement dpouills par les rvrends pres.

Un des vieux religieux dont nous avons parl, faisant allusion 
la prsence des laques dans le jardin de la maison, et voulant
rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au
jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:

-- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amen bless dans notre
maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi
sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.

-- Peut-tre, dit l'autre religieux, prfre-t-il se promener seul
dans le jardin du btiment neuf.

-- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison
de retraite, soit mme descendu dans le petit parterre contigu au
pavillon isol qu'il occupe au fond de l'tablissement; le pre
d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait
dernirement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on
n'a pas encore vu une seule fois  la chapelle, ajouta svrement
le jeune pre.

-- Peut-tre n'est-il pas en tat de s'y rendre, reprit un des
rvrends pres.

-- Sans doute, rpondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur
Baleinier que l'exercice et t fort salutaire  ce pensionnaire
encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinment  sortir
de sa chambre.

-- On peut toujours se faire porter  la chapelle, dit le jeune
pre d'une voix brve et dure; puis, restant ds lors silencieux,
il continua de marcher  ct de ses deux compagnons, qui
continurent l'entretien suivant:

-- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?

-- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais
entendu appeler autrement que le _monsieur du pavillon_.

_-- _Un de nos servants, qui est attach  sa personne, et qui
ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'tait un homme d'une
extrme douceur, paraissant affect d'un profond chagrin; il ne
parle presque jamais, souvent il passe des heures entires le
front entre ses deux mains; du reste, il parat se plaire assez
dans la maison; mais, chose trange, il prfre au jour une demi-
obscurit; et, par une autre singularit, la lueur du feu lui
cause un malaise tellement insupportable, que malgr le froid des
dernires journes de mars, il n'a pas souffert que l'on allumt
du feu dans sa chambre.

-- C'est peut-tre un maniaque.

-- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du
pavillon _tait d'une raison parfaite, mais que la clart du feu
lui rappelait probablement quelque pnible souvenir.

-- Le pre d'Aigrigny doit tre, mieux que personne, instruit de
ce qui regarde le _monsieur du pavillon_, puisque tel est son nom,
car il passe presque chaque jour en longue confrence avec lui.

-- Le pre d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu
ces confrences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que
l'autre soir on l'a ramen en fiacre, gravement indispos, dit-on.

-- C'est juste; mais j'en reviens  ce que disait tout  l'heure
notre cher frre, reprit l'autre en montrant du regard le jeune
pre qui marchait les yeux baisss, semblant compter les grains de
sable de l'alle: il est singulier que ce convalescent, cet
inconnu, n'ait pas encore paru  la chapelle... Nos autres
pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans
un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du
pavillon _ne partage-t-il pas ce zle?

-- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour sjour notre maison plutt
qu'une autre?

-- Peut-tre est-ce une conversion, peut-tre est-il venu pour
s'instruire dans notre sainte religion.

Et la promenade continua entre ces trois prtres.

 entendre cette conversation vide, purile et remplie de
caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de
cette histoire), on aurait pris ces trois rvrends pres pour des
hommes mdiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement tromp;
chacun, selon le rle qu'il tait appel  jouer dans la troupe
dvote, possdait quelque rare et excellent mrite, toujours
accompagn de cet esprit audacieux et insinuant, opinitre et
madr, flexible et dissimul, particulier  la majorit des
membres de la socit. Mais, grce  l'obligation de mutuel
espionnage impos  chacun, grce  la haineuse dfiance qui en
rsultait et au milieu de laquelle vivaient ces prtres, ils
n'changeaient entre eux que des banalits insaisissables  la
dlation, rservant toutes les facults de leur esprit pour
excuter passivement la volont du chef, joignant alors, dans
l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obissance la
plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextrit la
plus inventive, la plus diabolique quant  la forme.

Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les
dons opulents que les deux rvrends pres,  figures si
dbonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac
toujours ouvert, toujours bant, toujours aspirant, de la
congrgation, employant, pour excuter ces prodigieux tours de
gibecire oprs sur des esprits faibles, sur des malades et sur
des mourants, tantt la benote sduction, la ruse pateline, les
promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc.,
tantt la calomnie, les menaces et l'pouvante.

Le plus jeune des trois rvrends pres, prcieusement dou d'une
figure ple et dcharne, d'un regard sombre et fanatique, d'un
ton acerbe et intolrant, tait une manire de prospectus
asctique, une sorte d'chantillon vivant, que la compagnie
lanait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui
fallait persuader  des _simples _que rien n'tait plus rude, plus
austre que les fils de Loyola, et qu' force d'abstinences et de
mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des
anachortes, crance que les pres  larges panses et  joues
rebondies auraient difficilement propage: en un mot, comme dans
une troupe de vieux comdiens, on tchait, autant que possible,
que chaque rle et le physique de l'emploi.

En devisant ainsi que nous l'avons dit, les rvrends pres
taient arrivs auprs d'un btiment contigu  l'habitation
principale et dispos en manire de magasin; on communiquait dans
cet endroit par une entre particulire qu'un mur assez lev
rendait invisible;  travers une fentre ouverte et grille on
entendait le tintement mtallique d'un maniement d'cus presque
continuel; tantt ils semblaient ruisseler comme si on les et
vids d'un sac sur une table, tantt ils rendaient ce bruit sec
des piles que l'on entasse.

Dans ce btiment se trouvait la caisse commerciale o l'on venait
acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqus par
la congrgation et rpandus  profusion en France par la
complicit de l'glise, livres presque toujours stupides,
insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages dtestables, dans
lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la
glorieuse histoire de notre rpublique immortelle, est travesti ou
insult en langage des halles. Quant aux gravures reprsentant les
miracles modernes, elles taient annotes avec une effronterie
burlesque qui dpasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes
des saltimbanques de la foire.

Aprs avoir complaisamment cout le bruissement mtallique
d'cus, un des rvrends pres dit en souriant:

-- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le pre
conome disait dernirement que les bnfices du premier trimestre
avaient t de quatre-vingt-trois mille francs.

-- Du moins, dit prement le jeune pre, ce sera autant de
ressources et de moyens de mal faire enlevs  l'impit.

-- Les impies auront beau se rvolter, les gens religieux sont
avec nous, reprit l'autre rvrend pre; il n'y a qu' voir,
malgr les proccupations que donne le cholra, comme les numros
de notre pieuse loterie sont rapidement enlevs... Et chaque jour,
on nous apporte de nouveaux lots... Hier la rcolte a t bonne:
1 une petite copie de la Vnus Callipyge en marbre blanc (un
autre don et t plus modeste, mais la fin justifie les moyens);
2 un morceau de la corde qui a servi  garrotter sur l'chafaud
cet infme Robespierre, et  laquelle on voit encore un peu de son
sang maudit; 3 une dent canine de saint Fructueux, enchsse dans
un petit reliquaire d'or; 4 une bote  rouge du temps de la
rgence, en magnifique laque du Coromandel, orne de perles fines.

-- Ce matin, reprit l'autre prtre, on a apport un admirable lot.
Figurez-vous, mes chers pres, un magnifique poignard  manche de
vermeil; la lame, trs large, est creuse, et au moyen d'un
mcanisme vraiment miraculeux, ds que la lame est plonge dans le
corps, la force mme du coup fait sortir plusieurs petites lames
transversales trs aigus qui, pntrant dans les chairs,
empchent compltement d'en tirer la _mre lame_, si l'on peut
s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme
plus meurtrire; la gaine est en velours superbement orn de
plaques de vermeil cisel.

-- Oh! oh! dit l'autre prtre, voil un lot qui sera fort envi.

-- Je le crois bien, rpondit le rvrend pre; aussi on le met,
avec la Vnus et la bote  rouge, parmi les gros lots du tirage
de la Vierge.

-- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec tonnement; quel est
le tirage de la Vierge?

-- Comment, vous ignorez...

-- Parfaitement.

-- C'est une charmante invention de la mre Sainte-Perptue.
Figurez-vous, mon cher pre, que les gros lots seront tirs par
une petite figure de la Vierge  ressort, que l'on montera sous sa
robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement
circulaire de quelques instants, de sorte que le numro sur lequel
s'arrtera la sainte mre du Sauveur sera le gagnant.[25]

-- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre pre, l'ide est
remplie d'-propos, j'ignorais ce dtail... Mais savez-vous
combien cotera l'ostensoir, dont cette loterie est destine 
payer les frais?

-- Le pre procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les
pierreries, ne reviendrait pas  moins de trente-cinq mille
francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le
poids de l'or... valu, je crois,  neuf mille francs.

-- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en
mesure, reprit l'autre rvrend pre. Au moins, notre chapelle ne
sera pas clipse par le luxe insolent de celle de _messieurs _les
Lazaristes.

-- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car
leur bel ostensoir d'or massif, dont ils taient si fiers, ne vaut
pas la moiti de celui que notre loterie nous donnera, puisque le
ntre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres
prcieuses.

Cette intressante conversation fut malheureusement interrompue.
Cela tait si touchant! ces prtres d'une religion toute de
pauvret et d'humilit, de modestie et de charit, recourant aux
jeux de hasard prohibs par la loi, et tendant la main au public
pour parer leurs autels avec un luxe rvoltant, pendant que des
milliers de leurs frres meurent de faim et de misre,  la porte
de leurs blouissantes chapelles; misrables rivalits de reliques
qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment
d'envie: on ne lutte pas  qui secourra plus de pauvres, mais 
qui talera plus de richesses sur la table de l'autel.

* * * * *

L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des
trois rvrends pres dit,  la vue d'un nouveau personnage qui
entrait:

-- Ah! voici Son minence le cardinal Malipieri qui vient visiter
le pre Rodin.

-- Puisse cette visite de Son minence, dit le jeune pre d'un air
rogue, tre plus profitable au pre Rodin que la dernire!

En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se
rendant  l'appartement occup par Rodin.



XIII. Le malade.

Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister  l'espce de
concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait
alors  l'appartement occup par Rodin, tait vtu en laque et
envelopp d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte
odeur de camphre, car le prlat s'tait entour de tous les
prservatifs anticholriques imaginables.

Arriv  l'un des paliers du second tage de la maison, le
cardinal frappa  une porte grise; personne ne lui rpondant, il
l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les tres, il
traversa une espce d'antichambre et se trouva dans une pice o
tait dress un lit de sangle; sur une table de bois noir 
casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des mdicaments.

La physionomie du prlat semblait inquite, morose; son teint
tait toujours jauntre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses
yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonn que de
coutume. S'arrtant un instant, il regarda autour de lui presque
avec crainte, et  plusieurs reprises aspira fortement la senteur
d'un flacon anticholrique; puis, se voyant seul, il s'approcha
d'une glace place sur la chemine, et observa trs attentivement
la couleur de sa langue. Aprs quelques minutes de ce
consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il
prit dans une bonbonnire d'or quelques pastilles prservatrices,
qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec
componction. Ces prcautions sanitaires prises, collant de nouveau
son flacon  son nez, le prlat se prparait  entrer dans la
pice voisine, lorsque, entendant  travers la mince cloison qui
l'en sparait un bruit assez violent, il s'arrta pour couter,
car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait trs
facilement  son oreille.

-- Me voici pans... je peux me lever, disait une voix faible,
mais brve et imprieuse.

-- Vous n'y songez pas, mon rvrend pre, rpondit une voix plus
forte, c'est impossible.

-- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix.

-- Mais, mon rvrend pre... vous vous tuerez... vous tes hors
d'tat de vous lever... c'est vous exposer  une rechute
mortelle... je n'y consentirai pas.

 ces mots succda de nouveau le bruit d'une faible lutte mle de
quelques gmissements plus irrits que plaintifs, et la voix
reprit:

-- Non, non, mon pre, et pour plus de sret, je ne laisserai pas
vos habits  votre porte... Voici bientt l'heure de votre
potion, je vais aller vous la prparer.

Et presque aussitt, une porte s'ouvrant, le prlat vit entrer un
homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille
redingote olive et un pantalon noir non moins rp qu'il jeta sur
une chaise. Ce personnage tait M. Ange-Modeste Rousselet, premier
lve du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien
tait humble, doucetre et rserve; ses cheveux, presque ras sur
le devant, flottaient derrire son cou; il fit un lger mouvement
de surprise  la vue du cardinal, et le salua profondment  deux
reprises sans lever les yeux sur lui.

-- Avant toute chose, dit le prlat avec son accent italien trs
prononc, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les
symptmes cholriques sont-ils revenus?

-- Non, monseigneur, la fivre pernicieuse qui a succd 
l'attaque de cholra suit son cours.

--  la bonne heure... Mais le rvrend pre ne veut donc pas tre
raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre?

-- Sa Rvrence voulait absolument se lever et s'habiller,
monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu
faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dvore... on
craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute
mortelle.

-- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin?

-- Il sort d'ici, monseigneur.

-- Que pense-t-il du malade?

-- Il le trouve dans un tat on ne peut plus alarmant,
monseigneur... La nuit a t si mauvaise que M. Baleinier avait ce
matin de grandes inquitudes! le rvrend pre Rodin est dans l'un
de ces moments critiques o une crise peut dcider en quelques
heures de la vie ou de la mort du malade... M. Baleinier est all
chercher ce qu'il lui fallait pour une opration ractive trs
douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.

-- Et a-t-on fait prvenir le pre d'Aigrigny?

-- Le pre d'Aigrigny est fort souffrant lui-mme, ainsi que Votre
minence le sait... et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis
trois jours.

-- Je me suis inform de lui en montant, reprit le prlat, et je
le verrai tout  l'heure. Mais, pour en revenir au pre Rodin, a-
t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un tat
presque dsespr, et qu'il doit subir une opration si grave?

-- M. Baleinier lui en a touch deux mots, ainsi que des derniers
sacrements; mais le pre Rodin s'est cri avec irritation qu'on
ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans
cesse, qu'il avait autant que personne souci de son me, et que...

-- _Per Bacco!... _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en
interrompant par cette exclamation paenne M. Ange-Modeste
Rousselet, et en levant sa voix, dj trs aigu et trs criarde,
il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intrt de sa compagnie.
Il est indispensable que le rvrend pre reoive les sacrements
avec la plus clatante solennit, et qu'il fasse, non seulement
une fin chrtienne, mais une fin d'un effet retentissant... Il
faut que tous les gens de cette maison, des trangers mme, soient
convis  ce spectacle, afin que sa mort difiante produise une
excellente sensation.

-- C'est ce que le rvrend pre Grison et le rvrend pre Brunet
ont dj voulu faire entendre  Sa Rvrence, monseigneur; mais
Votre minence sait avec quelle impatience le pre Rodin a reu
ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise
dangereuse, peut-tre mortelle, n'a pas os insister.

-- Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impit
rvolutionnaire, une fin solennellement chrtienne produira un
effet trs salutaire sur le public. Il serait mme fort  propos,
en cas de mort, de se prparer  embaumer le rvrend pre; on le
laisserait ainsi expos pendant quelques jours en chapelle
ardente, selon la coutume romaine. Mon secrtaire donnera le
dessin du catafalque; c'est trs splendide, trs imposant. Par sa
position dans l'ordre, le pre Rodin aura droit  quelque chose
d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents
cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funraires 
l'esprit-de-vin places au-dessus de son corps pour l'clairer
d'en haut, cela fait  merveille; on pourrait ensuite distribuer
au peuple de petits crits concernant la vie pieuse et asctique
du rvrend pre, et...

Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet mtallique que l'on
jetterait  terre avec colre, se fit entendre dans la pice
voisine, o se trouvait le malade, et interrompit le prlat.

-- Pourvu que le pre Rodin ne vous ait pas entendu parler de son
embaumement... monseigneur, dit  voix basse M. Ange-Modeste
Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce
qui se dit ici.

-- Si le pre Rodin m'a cout, reprit le cardinal  voix basse et
allant se placer  l'autre bout de la chambre, cette circonstance
me servira  entrer en matire... mais, en tout tat de cause, je
persiste  croire que l'embaumement et l'exposition seraient trs
ncessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le
peuple est dj trs effray par le cholra, une pareille pompe
mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la
population.

-- Je me permettrai de faire observer  Votre minence qu'ici les
lois s'opposent  ces expositions, et que...

-- Les lois... toujours les lois, dit le cardinal avec courroux.
Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prtre
n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de...

Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus
explicite avec le jeune mdecin, le prlat reprit:

-- Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma
dernire visite, le rvrend pre a-t-il eu de nouveaux accs de
dlire?

-- Oui, monseigneur, cette nuit il a dlir pendant une heure et
demie au moins.

-- Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a t recommand, continu de
tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont chapp au
malade pendant ce nouvel accs?

-- Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre minence me
l'a command. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le
casier une note qu'il remit au prlat.

Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de
M. Rousselet et du cardinal ayant t tenue hors de porte de la
cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la
conversation relative  l'embaumement prsum avait pu
parfaitement parvenir jusqu' lui.

Le cardinal ayant reu la note de M. Rousselet, la prit avec une
expression de vive curiosit. Aprs l'avoir parcourue, il froissa
le papier, et il se dit sans dissimuler son dpit:

-- Toujours des mots incohrents... pas deux paroles dont on
puisse tirer une induction... raisonnable; on croirait vraiment
que cet homme a le pouvoir de se possder mme pendant son dlire,
et de n'extravaguer qu' propos de choses insignifiantes.

Puis, s'adressant  M. Rousselet:

-- Vous tes bien sr d'avoir rapport tout ce qui lui chappait
dans son dlire?

--  l'exception des phrases qu'il rptait sans cesse et que je
n'ai crites qu'une fois, Votre minence peut tre persuade que
je n'ai pas omis un seul mot, mme si draisonnable qu'il me
part...

-- Vous allez m'introduire auprs du pre Rodin, dit le prlat
aprs un moment de silence.

-- Mais... monseigneur... rpondit l'lve avec hsitation, son
accs l'a quitt il y a seulement une heure, et le rvrend pre
est bien faible en ce moment.

-- Raison de plus, rpondit assez indiscrtement le prlat. Puis,
se ravisant, il ajouta:

-- Raison de plus... il apprciera davantage les consolations que
je lui apporte... S'il s'est endormi, veillez-le et annoncez-lui
ma visite.

-- Je n'ai que des ordres  recevoir de Votre minence, dit
Rousselet en s'inclinant.

Et il entra dans la chambre voisine. Rest seul, le cardinal se
dit d'un air pensif:

-- J'en reviens toujours l... lors de la soudaine attaque de
cholra dont il a t frapp... le pre Rodin s'est cru empoisonn
par ordre du saint-sige; il machinait donc contre Rome quelque
chose de bien redoutable, pour avoir conu une crainte si
abominable? Nos soupons seraient-ils donc fonds? Agirait-il
souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une
notable partie du sacr collge?... mais alors dans quel but?
Voil ce qu'il a t impossible de pntrer, tant son secret est
fidlement gard par ses complices... J'avais espr que, pendant
son dlire, il lui chapperait quelque mot qui me mettrait sur la
trace de ce que nous avons tant d'intrt  savoir, car presque
toujours le dlire, et surtout chez un homme d'un esprit si
inquiet, si actif, le dlire n'est que l'exagration d'une ide
dominante; cependant, voil cinq accs que l'on m'a pour ainsi
dire fidlement stnographis... et rien, non... rien que des
phrases vides ou sans suite.

Le retour de M. Rousselet mit un terme aux rflexions du prlat.

-- Je suis dsol d'avoir  vous apprendre, monseigneur, que le
rvrend pre refuse opinitrement de voir personne; il prtend
avoir besoin d'un repos absolu... Quoique trs abattu, il a l'air
sombre, courrouc... Je ne serais pas tonn qu'il et entendu
Votre minence parler de le faire embaumer... et...

Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit:

-- Ainsi le pre Rodin a eu son dernier accs de dlire cette
nuit?

-- Oui, monseigneur, de trois  cinq heures et demie du matin.

-- De trois  cinq heures du matin, rpta le prlat, comme s'il
et voulu fixer ce dtail dans sa mmoire, et cet accs n'a offert
rien de particulier?

-- Non, monseigneur! ainsi que Votre minence a pu s'en convaincre
par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus
de paroles incohrentes.

Puis, voyant le prlat se diriger vers la porte de l'autre
chambre, M. Rousselet ajouta:

-- Mais, monseigneur, le rvrend pre ne veut absolument voir
personne... il a besoin d'un repos absolu avant l'opration qu'on
va lui faire tout  l'heure... et il serait dangereux peut-tre
de...

Sans rpondre  cette observation, le cardinal entra dans la
chambre de Rodin.

Cette pice, assez vaste, claire par deux fentres, tait
simplement, mais commodment meuble: deux tisons brlaient
lentement dans les cendres de l'tre, envahi par une cafetire, un
pot de faence et un polon, o grsillait un pais mlange de
farine de moutarde; sur la chemine on voyait pars plusieurs
morceaux de linge et des bandes de toile. Il rgnait dans cette
chambre cette odeur pharmaceutique manant de mdicaments,
particulire aux endroits occups par les malades, mlange d'une
senteur si cre, si putride, si nausabonde, que le cardinal
s'arrta un moment auprs de la porte sans avancer.

Ainsi que les rvrends pres l'avaient prtendu dans leur
promenade, Rodin vivait parce qu'il s'tait dit: Il faut que je
vive et je vivrai. Car de mme que de faibles imaginations, de
lches esprits, succombent souvent  la seule terreur du mal, de
mme aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractre et
l'nergie morale peuvent lutter opinitrement contre le mal et
triompher de positions quelquefois dsespres.

Il en avait t ainsi du jsuite... L'inbranlable fermet de son
caractre, et l'on dirait presque la redoutable tnacit de sa
volont (car la volont acquiert parfois une toute-puissance
mystrieuse dont on est effray), venant en aide  l'habile
mdication du docteur Baleinier, Rodin avait chapp au flau dont
il avait t si rapidement atteint. Mais  cette foudroyante
perturbation physique, avait succd une fivre des plus
pernicieuses, qui mettait en grand pril la vie de Rodin. Ce
redoublement de danger avait caus les plus vives alarmes au pre
d'Aigrigny, qui, malgr sa rivalit et sa jalousie, sentait qu'au
point o en taient arrives les choses, Rodin tenant tous les
fils de la trame, pouvait seul la conduire  bien.

Les rideaux de la chambre du malade, tant  demi ferms, ne
laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit o gisait
Rodin. La face du jsuite avait perdu cette teinte verdtre
particulire aux cholriques, mais elle tait reste d'une
lividit cadavreuse; sa maigreur tait telle, que sa peau, sche,
rugueuse, se collait aux moindres asprits des os; les muscles et
les veines de son long cou, pel, dcharn, comme celui d'un
vautour, ressemblaient  un rseau de cordes; sa tte, couverte
d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'o s'chappaient
quelques mches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale
oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changet de
linge. La barbe, rare, blanchtre, n'ayant pas t rase depuis
longtemps, pointait  et l, comme les crins d'une brosse, sur
cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux
gilet de laine trou  plusieurs endroits. Il avait sorti un de
ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles
bleutres, il tenait un mouchoir  tabac d'une couleur impossible
 rendre.

On et dit un cadavre, sans deux ardentes tincelles qui
brillaient dans l'ombre forme par la profondeur des orbites. Ce
regard o semblaient concentres, rfugies, toute la vie, toute
l'nergie qui restaient encore  cet homme, trahissait une
inquitude dvorante; tantt ses traits rvlaient une douleur
aigu; tantt la crispation de ses mains et les brusques
tressaillements dont il tait agit disaient assez son dsespoir
d'tre clou sur ce lit de douleur, tandis que les graves intrts
dont il s'tait charg rclamaient toute l'activit de son esprit;
aussi sa pense, ainsi continuellement tendue, surexcite,
faiblissait souvent, les ides lui chappaient: alors il prouvait
des moments d'absence, des accs de dlire dont il sortait comme
d'un rve pnible et dont le souvenir l'pouvantait.

D'aprs les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait
hors d'tat de s'occuper de choses importantes, le pre d'Aigrigny
avait jusqu'alors vit de rpondre aux questions de Rodin sur la
marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et
qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de
l'inaction force  laquelle la maladie le condamnait. Ce silence
du pre d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait
les fils, l'ignorance complte o il tait des vnements qui
avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son
exaspration.

Tel tait l'tat moral et physique de Rodin, lorsque, malgr sa
volont, le cardinal Malipieri tait entr dans sa chambre.



XIV. Le pige.

Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin rduit 
l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la
visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les
audacieuses vises de l'ambition du jsuite, qui se croyait
l'mule de Sixte-Quint, en attendant qu'il ft devenu son gal.
Arriver par le succs de l'affaire Rennepont au gnralat de son
ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prvue,
s'assurer, par une splendide corruption, la majorit du sacr-
collge, afin de monter sur le trne pontifical, et alors, au
moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jsus,
infoder cette puissante socit au saint-sige au lieu de la
laisser, dans son indpendance, galer et presque toujours dominer
le pouvoir papal, tels taient les secrets projets de Rodin.

Quant  leur possibilit, elle tait consacre par de nombreux
antcdents; car plusieurs simples moines ou prtres avaient t
soudainement levs  la dignit pontificale. Quant  la moralit
de la chose, l'avnement des Borgia, de Jules II, et de bien
d'autres tranges vicaires du Christ, auprs desquels Rodin tait
un vnrable saint, excusait, autorisait les prtentions du
jsuite.

Quoique le but des menes souterraines de Rodin  Rome et t
jusqu'alors envelopp du plus profond mystre, l'veil avait t
nanmoins donn sur ses intelligences secrtes avec un grand
nombre de membres du sacr-collge. Une fraction de ce collge, 
la tte de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'tant
inquite, le cardinal profitait de son voyage en France pour
tcher de pntrer les tnbreux desseins du jsuite. Si dans la
scne que nous venons de peindre, le cardinal s'tait tant
opinitr  vouloir confrer avec le rvrend pre malgr le refus
de ce dernier, c'est que le prlat esprait, ainsi qu'on va le
voir, arriver par la ruse  surprendre un secret jusqu'alors trop
bien cach au sujet des intrigues qu'il lui supposait  Rome.
C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si
capitales, que Rodin se voyait en proie  une maladie qui
paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin
de toute l'activit, de toutes les ressources de son esprit.

* * * * *

Aprs tre rest quelques instants immobile auprs de la porte, le
cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha
lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrit de cette persistance,
et voulant chapper  un entretien qui pour beaucoup de raisons
lui tait singulirement odieux, tourna brusquement la tte du
ct de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquitant peu de cette
feinte, et bien dcid  profiter de l'tat de faiblesse o il
savait Rodin, le prlat prit une chaise, et, malgr sa rpugnance,
s'tablit au chevet du jsuite.

-- Mon rvrend et trs cher pre... comment vous trouvez-vous!
lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait
rendre plus hypocrite encore.

Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne rpondit pas. Le
cardinal, quoiqu'il et des gants, approcha, non sans dgot, sa
main de celle du jsuite, la secoua quelque peu, en rptant d'une
voix plus leve:

-- Mon rvrend et trs cher pre, rpondez-moi, je vous en
conjure. Rodin ne put rprimer un mouvement d'impatience
courrouce, mais il continua de rester muet.

Le cardinal n'tait pas homme  se rebuter de si peu; il secoua de
nouveau et un peu plus fort le bras du jsuite, en rptant avec
une tnacit flegmatique qui et mis hors de ses gonds l'homme le
plus patient du monde:

-- Mon rvrend et trs cher pre, puisque vous ne dormez pas...
coutez-moi, je vous en prie...

Aigri par la douleur, exaspr par l'opinitret du prlat, Rodin
retourna brusquement la tte, attacha sur le Romain ses yeux
caves, brillants d'un feu sombre, et, les lvres contractes par
un sourire sardonique, il dit avec amertume:

-- Vous tenez donc bien, monseigneur,  me voir embaum... comme
vous disiez tout  l'heure, et expos en chapelle ardente, pour
venir ainsi tourmenter mon agonie et hter ma fin.

-- Moi, mon cher pre!... Grand Dieu!... que me dites-vous l!

Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre 
tmoin du tendre intrt qu'il portait au jsuite.

-- Je dis ce que j'ai entendu tout  l'heure, monseigneur, Car
cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement
d'amertume.

-- Si, par l, vous voulez dire que de toutes les forces de mon
me je vous ai dsir... je vous dsire une fin tout chrtienne et
exemplaire... oh! vous ne vous trompez pas, mon trs cher pre!...
vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait trs doux de
vous voir, aprs une vie si bien remplie, un sujet d'adoration
pour les fidles.

-- Et moi, je vous dis, monseigneur, s'cria Rodin d'une voix
faible et saccade, je vous dis qu'il y a de la frocit  mettre
de pareils voeux en prsence d'un malade dans un tat dsespr...
Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec
son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car... si
l'on m'obsde... si l'on me harcle sans cesse... si l'on ne me
laisse pas rler tranquillement mon agonie... on me forcera de
mourir d'une faon peu chrtienne... je vous en avertis... et si
l'on compte sur un spectacle difiant pour en tirer profit, on a
tort...

Cet accent de colre ayant douloureusement fatigu Rodin, il
laissa retomber sa tte sur son oreiller, et essuya ses lvres
gerces et saignantes avec son mouchoir  tabac.

-- Allons, allons, calmez-vous, mon trs cher pre, reprit le
cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces ides funestes. Sans
doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle
vous a dlivr d'un grand pril... Esprons qu'elle vous sauvera
encore de celui qui vous menace  cette heure.

Rodin rpondit par un rauque murmure en se retournant vers la
ruelle. L'imperturbable prlat continua:

--  votre salut ne se sont pas bornes les vues de la Providence,
mon trs cher pre, elle a encore manifest sa puissance d'une
autre faon... Ce que je vais vous dire est de la plus haute
importance; coutez-moi bien attentivement.

Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amrement courrouc qui
trahissait une souffrance relle:

-- Ils veulent ma mort... j'ai la poitrine en feu... la tte
brise... et ils sont sans piti... Oh! je souffre comme un damn.

-- Dj... dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce
sarcasme; puis il reprit tout haut:

-- Permettez-moi d'insister, mon trs cher pre... Faites un petit
effort pour m'couter, vous ne le regretterez pas.

Rodin, toujours tendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire,
mais d'un geste dsespr, ses deux mains jointes et crispes sur
son mouchoir  tabac; puis ses bras retombrent affaisss le long
de son corps.

Le cardinal haussa lgrement les paules et accentua lentement
les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdt aucune:

-- Mon cher pre, la Providence a voulu que, pendant votre accs
de dlire, vous fissiez  votre insu des rvlations trs
importantes.

Et le prlat attendit avec une inquite curiosit le rsultat du
pieux guet-apens qu'il tendait  l'esprit affaibli du jsuite.
Mais celui-ci, toujours tourn vers la ruelle, ne parut pas
l'avoir entendu et resta muet.

-- Vous rflchissez sans doute  mes paroles, mon cher pre,
reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien
grave; oui, je vous le rpte, la Providence a permis que, pendant
votre dlire, votre parole traht vos penses les plus secrtes,
en me rvlant, heureusement  moi seul... des choses qui vous
compromettent de la manire la plus grave... Bref, pendant vos
accs de dlire de cette nuit, qui a dur prs de deux heures,
vous avez dvoil le but cach de vos intrigues  Rome avec
plusieurs membres du sacr-collge.

Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit
afin d'pier l'expression de la physionomie de Rodin...

Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis
 l'action de la pile voltaque se meut par soubresauts brusques
et tranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se
redressa droit sur son sant en entendant les derniers mots du
prlat.

-- Il s'est trahi... dit le cardinal  voix basse et en italien.
Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jsuite des yeux
tincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'et pas entendu
l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'et pas remarqu
l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgr sa
faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement
trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front,
comme s'il et prouv une sorte de vertige; puis il jeta autour
de lui des regards confus, effars, en portant  ses lvres
tremblantes son vieux mouchoir  tabac, qu'il mordit machinalement
pendant quelques secondes.

-- Votre vive motion, votre effroi, me confirment, hlas! la
triste dcouverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en
plus triomphant du succs de sa ruse, et se voyant sur le point de
pntrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon trs
cher pre, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un
intrt capital d'entrer dans les plus minutieux dtails sur vos
projets et sur vos complices  Rome: de la sorte, mon cher pre,
vous pouvez esprer en l'indulgence du saint-sige, surtout si vos
aveux sont assez explicites, assez circonstancis pour remplir
quelques lacunes, d'ailleurs invitables, dans une rvlation
faite durant l'ardeur d'un dlire fivreux.

Rodin, revenu de sa premire motion, s'aperut, mais trop tard,
qu'il avait t jou et qu'il s'tait gravement compromis, non par
ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi
dangereusement significatif. En effet, le jsuite avait craint un
instant de s'tre trahi pendant son dlire en s'entendant accuser
d'intrigues tnbreuses avec Rome; mais, aprs quelques minutes de
rflexion, le jsuite, malgr l'affaiblissement de son esprit, se
dit avec beaucoup de sens:

-- Si ce rus Romain avait mon secret, il se garderait bien de
m'en avertir; il n'a donc que des soupons, aggravs par le
mouvement involontaire que je n'ai pu rprimer tout  l'heure.

Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brlant.
L'motion de cette scne augmentait ses souffrances et empirait
encore son tat, dj si alarmant. Bris de fatigue, il ne put
rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrire
sur son oreiller.

-- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effray de
l'expression de la figure du jsuite, s'il allait trpasser avant
d'avoir rien dit, et chapper ainsi  mon pige si habilement
tendu?

Et se penchant vivement vers Rodin, le prlat lui dit:

-- Qu'avez-vous donc, mon trs cher pre?

-- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne
peut s'exprimer...

-- Esprons, mon trs cher pre, que cette crise n'aura rien de
fcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de
votre me de me faire  l'instant les aveux les plus complets...
les plus dtaills: dussent ces aveux puiser vos forces... la vie
ternelle... vaut mieux que cette vie prissable.

-- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une
voix faible et d'un ton sardonique.

-- Comment! de quels aveux! s'cria le cardinal stupfait, mais de
vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez noues 
Rome.

-- Quelles intrigues! demanda Rodin.

-- Mais les intrigues que vous avez rvles pendant votre dlire,
reprit le prlat avec une impatience de plus en plus irrite. Vos
aveux n'ont-ils pas t assez explicites! Pourquoi donc maintenant
cette coupable hsitation  les complter!

-- Mes aveux ont t... explicites!... vous m'en assurez!... dit
Rodin en s'interrompant presque aprs chaque mot, tant il tait
oppress. Mais l'nergie de sa volont, se prsence d'esprit ne
l'abandonnaient pas encore.

-- Oui, je vous le rpte, reprit le cardinal, sauf quelques
lacunes, vos aveux ont t des plus explicites.

-- Alors...  quoi bon... vous les rpter!

Et le mme sourire ironique effleura les lvres bleutres de
Rodin.

--  quoi bon! s'cria le prlat courrouc.  mriter le pardon:
car, si l'on doit indulgence et rmission au pcheur repentant qui
avoue ses fautes, on ne doit qu'anathme et maldiction au pcheur
endurci.

-- Oh!... quelle torture!... c'est mourir  petit feu, murmura
Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien
 vous apprendre... vous savez tout.

-- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prlat
d'une voix foudroyante; mais comment ai-je t instruit! Par des
aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre
action, et vous pensez que cela vous sera compt!... Non... non...
croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle
vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilge,
s'cria le prlat de plus en plus courrouc et secouant rudement
le bras de Rodin; redoutez les flammes ternelles si vous osez
nier ce que vous savez tre la vrit... Le niez-vous!...

-- Je ne nierai rien, articula pniblement Rodin; mais laissez-moi
en repos.

-- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de
satisfaction. Et, croyant toucher  son but il reprit:

-- coutez la voix du Seigneur; elle vous guidera srement, mon
cher pre; ainsi vous ne niez rien?

-- J'avais... le dlire... je... ne... puis... donc... nier...
(Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthse. Je ne
puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon
dlire...

-- Mais quand ces prtendues folies sont d'accord avec la ralit,
s'cria le prlat... furieux d'tre de nouveau tromp dans son
attente, mais quand le dlire est une rvlation involontaire...
providentielle...

-- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas mme  la hauteur
de mon agonie, reprit Rodin d'une voix teinte. La preuve que je
n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous
voudriez... me... le faire dire...

Et le jsuite, malgr ses douleurs, malgr sa faiblesse
croissante, eut la force de se lever  demi sur son lit, de
regarder le prlat bien en face, et de le narguer par un sourire
d'une ironie diabolique. Aprs quoi, Rodin retomba tendu sur son
oreiller en portant ses deux mains crispes  sa poitrine et
poussant un long soupir d'angoisse.

-- Maldiction!... Cet infernal jsuite m'a devin, se dit le
cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperu que son
premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses
gardes... je n'en obtiendrai rien...  moins de profiter de la
faiblesse o le voil, et  force d'obsessions... de menaces...
d'pouvante...

Le prlat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le
pre d'Aigrigny entra en s'criant avec une explosion de joie
indicible:

-- Excellente nouvelle!...



XV. La bonne nouvelle.

 l'altration des traits du pre d'Aigrigny;  sa pleur,  la
faiblesse de sa dmarche, on voyait que la terrible scne du
parvis Notre-Dame avait eu sur sa sant une raction violente.
Nanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque,
entrant dans la chambre de Rodin, il s'cria:

-- Excellente nouvelle!  ces mots, Rodin tressaillit; malgr son
accablement, il redressa brusquement la tte; ses yeux brillrent,
curieux, inquiets, pntrants; de sa main dcharne faisant signe
au pre d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix
si entrecoupe, si faible, qu'on l'entendait  peine:

-- Je me sens trs mal... Le cardinal m'a presque achev... Mais
si cette excellente nouvelle... avait trait  l'affaire
Rennepont... dont la pense me dvore... et dont on ne me parle
pas... il me semble... que je serais sauv.

-- Soyez donc sauv! s'cria le pre d'Aigrigny, oubliant les
recommandations du docteur Baleinier, qui s'tait jusqu'alors
oppos  ce que l'on entretnt Rodin de graves intrts. Oui,
rpta le pre d'Aigrigny, soyez sauv... lisez... et glorifiez-
vous: ce que vous aviez annonc commence  se raliser.

Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit  Rodin, qui
le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes
auparavant, Rodin et t rellement incapable de poursuivre son
entretien avec le cardinal, lors mme que la prudence lui et
permis de le continuer; il et t aussi incapable de lire une
seule ligne, tant sa vue tait trouble, voile... Pourtant, aux
paroles du pre d'Aigrigny, il ressentit un tel lan, un tel
espoir, que, par un tout-puissant effort d'nergie et de volont,
il se dressa sur son sant, et, l'esprit libre, le regard
intelligent, anim, il lut rapidement le papier que le pre
d'Aigrigny venait de lui remettre.

Le cardinal, stupfait de cette transfiguration soudaine, se
demandait s'il voyait bien le mme homme qui, quelques minutes
auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans
connaissance.

 peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie touff, en
disant avec un accent impossible  rendre:

-- Et d'UN!... a commence... a va!... Et, fermant les yeux dans
une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux
triomphe panouit ses traits et les rendit plus hideux encore en
dcouvrant ses dents jaunes et dchausses. Son motion fut si
vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main
frmissante.

-- Il perd connaissance, s'cria le pre d'Aigrigny avec
inquitude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oubli
que le docteur m'avait dfendu de l'entretenir d'affaires
srieuses.

-- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin  voix basse,
en se relevant  demi sur son sant, afin de rassurer le rvrend
pre. Cette joie si inattendue causera... peut-tre... ma
gurison; oui... je ne sais ce que j'prouve... mais tenez,
regardez mes joues; il me semble que, pour la premire fois depuis
que je suis clou sur ce lit de misre, elles se colorent un
peu... j'y sens presque de la chaleur.

Rodin disait vrai. Une moite et lgre rougeur se rpandit tout 
coup sur ses joues livides et glaces; sa voix mme, quoique
toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'cria avec
un accent de conviction si exalt, que le pre d'Aigrigny et le
prlat en tressaillirent:

-- Ce premier succs rpond  d'autres... je lis dans l'avenir...
oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspir, notre
cause triomphera... tous les membres de l'excrable famille
Rennepont seront crass, et cela avant peu... vous verrez...
vous...

Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:

-- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque.

-- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au pre d'Aigrigny.
Celui-ci rpondit d'un ton hypocritement pntr:

-- Un des hritiers de la famille Rennepont, un misrable artisan,
us par les excs et par la dbauche, est mort, il y a trois
jours,  la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait
brav le cholra avec une impit sacrilge... Aujourd'hui
seulement,  cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi...
et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte
de dcs bien en rgle de cette victime de l'intemprance et de
l'irrligion. Du reste je le proclame,  la louange de Sa
Rvrence (il montra Rodin), qui avait dit: Les pires ennemis que
peuvent avoir les descendants de cet infme rengat sont leurs
passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre
cette race impie. Il vient d'en tre ainsi pour ce Jacques
Rennepont.

-- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si puise qu'elle
devint bientt presque inintelligible, la punition commence
dj... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet
acte de dcs... ajouta le jsuite en montrant le papier que le
pre d'Aigrigny tenait  la main, vaudra un jour quarante millions
 la compagnie de Jsus... et cela... parce que... je vous...
ai...

Les lvres de Rodin achevrent seules sa phrase. Depuis quelques
instants le son de sa voix s'tait tellement voil, qu'il finit
par n'tre plus perceptible et s'teignit compltement; son
larynx, contract par une motion violente, ne laissa sortir aucun
accent. Le jsuite, loin de s'inquiter de cet incident, acheva
pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant
firement la tte, la face hautaine et fire, il frappa deux ou
trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que
c'tait  son esprit,  sa direction, que l'on devait ce premier
rsultat si heureux.

Mais bientt Rodin retomba bris sur sa couche, puis, haletant,
affaiss, en portant son mouchoir  ses lvres dessches; _cette
heureuse nouvelle_, ainsi que disait le pre d'Aigrigny, n'avait
pas guri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le
courage d'oublier ses douleurs: aussi la lgre rougeur dont ses
joues s'taient quelque peu colores disparut bientt; son visage
redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues,
redoublrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement
sous ses couvertures, se mit le visage  plat sur son oreiller en
tendant au-dessus de sa tte ses bras crisps, roides comme des
barres de fer.

Aprs cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le
pre d'Aigrigny et le prlat s'empressrent autour de lui, Rodin,
dont la figure tait baigne d'une sueur froide, leur fit signe
qu'il souffrait moins, et qu'il dsirait boire d'une potion qu'il
indiqua du geste sur sa table de nuit. Le pre d'Aigrigny alla la
chercher, et pendant que le cardinal, avec un dgot trs vident,
soutenait Rodin, le pre d'Aigrigny administra au malade quelques
cuilleres de potion dont l'effet immdiat fut assez calmant.

-- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le pre d'Aigrigny
 Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau tendu dans son lit.

Rodin secoua ngativement la tte; puis, faisant un nouvel effort,
il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son
index gauche; il fit signe au pre d'Aigrigny, en lui montrant du
regard un bureau plac dans un coin de la chambre, que, ne pouvant
plus parler, il dsirait crire.

-- Je comprends toujours Votre Rvrence, lui dit le pre
d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout  l'heure, si besoin
est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour crire.

Deux coups frapps fortement, non pas  la porte de la chambre de
Rodin, mais  la porte extrieure de la pice voisine,
interrompirent cette scne; par prudence, et pour que son
entretien avec Rodin ft plus secret, le pre d'Aigrigny avait
pri M. Rousselet de se tenir dans la premire des trois chambres.
Le pre d'Aigrigny, aprs avoir travers la seconde pice, ouvrit
la porte de l'antichambre, o il trouva M. Rousselet, qui lui
remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:

-- Je vous demande pardon de vous avoir drang, mon pre, mais
l'on m'a dit de vous remettre ces papiers  l'instant mme.

-- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le pre d'Aigrigny;
puis il ajouta: -- Savez-vous  quelle heure M. Baleinier doit
revenir?

-- Mais il ne tardera pas, mon pre... car il veut faire avant la
nuit l'opration si douloureuse qui doit avoir un effet dcisif
sur l'tat du pre Rodin, et je prpare ce qu'il faut pour cela,
ajouta M. Rousselet en montrant un appareil trange, formidable,
que le pre d'Aigrigny considra avec une sorte d'effroi.

-- Je ne sais si ce symptme est grave, dit le jsuite, mais le
rvrend pre vient d'tre subitement frapp d'une extinction de
voix.

-- C'est la troisime fois depuis huit jours que cet accident se
renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opration de M. Baleinier agira
sur le larynx comme sur les poumons.

-- Et cette opration est-elle bien douloureuse? demanda le pre
d'Aigrigny.

-- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la
chirurgie, dit l'lve; aussi M. Baleinier en a cach l'importance
au pre Rodin.

-- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous
l'envoyer ds qu'il arrivera, reprit le pre d'Aigrigny.

Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors  son
chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:

-- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs  diffrentes
personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mriter une
surveillance spciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis
de rien voir par moi-mme depuis quelques jours... car je me lve
aujourd'hui pour la premire fois... Mais je ne sais, mon pre,
ajouta-t-il en s'adressant  Rodin, si votre tat vous permet
d'entendre...

Rodin fit un geste  la fois si suppliant et si dsespr, que le
pre d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger 
se refuser au dsir de Rodin qu' s'y rendre; se tournant donc
vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le
secret du jsuite, il lui dit avec une respectueuse dfrence en
lui montrant la lettre:

-- Votre minence permet-elle? Le prlat inclina la tte et
rpondit:

-- Vos affaires sont aussi les ntres, mon cher pre, et l'glise
doit toujours se rjouir de ce qui rjouit votre glorieuse
compagnie.

Le pre d'Aigrigny dcacheta l'enveloppe; plusieurs notes
d'critures diffrentes y taient renfermes. Aprs avoir lu la
premire, ses traits se rembrunirent tout  coup, et il dit d'une
voix grave et pntre:

-- C'est un malheur... un grand malheur...

Rodin tourna vivement la tte vers lui, et le regarda d'un air
inquiet et interrogatif...

-- Florine est morte du cholra, reprit le pre d'Aigrigny.

-- Et ce qu'il y a de fcheux, ajouta le rvrend pre en
froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette
misrable crature a avou  Mlle de Cardoville que depuis
longtemps elle l'espionnait d'aprs les ordres de Votre
Rvrence...

Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits 
sa matresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit
entendre une sorte de murmure inarticul, et, malgr leur
abattement, ses traits exprimrent une violente contrarit.

Le pre d'Aigrigny, passant  une autre note, la lut et dit:

-- Cette note, relative au marchal Simon, n'est pas absolument
mauvaise; mais elle est loin d'tre satisfaisante, car, somme
toute, elle annonce quelque amlioration dans sa position. Nous
verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si
cette note mrite toute crance.

Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au pre
d'Aigrigny de se hter de lire. Et le rvrend pre lut ce qui
suit:

On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du marchal parat
moins inquiet, moins agit: il a pass dernirement deux heures
avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui tait pas
arriv. La dure physionomie de son soldat Dagobert se dridant de
plus en plus... on peut regarder ce symptme comme la preuve
certaine d'une amlioration sensible dans l'tat du marchal...
Reconnues  leur criture, les dernires lettres anonymes ayant
t rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir t
ouvertes par le marchal, on avisera au moyen de les faire
parvenir d'une autre manire.

Puis, regardant Rodin, le pre d'Aigrigny lui dit:

-- Votre Rvrence juge sans doute comme moi que cette note
pourrait tre plus satisfaisante...

Rodin baissa la tte. On lisait sur sa physionomie crispe combien
il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main
 son gosier en regardant le pre d'Aigrigny avec angoisse.

-- Ah!... s'cria le pre d'Aigrigny avec colre et amertume aprs
avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour
en a de bien funestes!

 ces mots, se tournant vivement vers le pre d'Aigrigny, tendant
vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du
regard.

Le cardinal, partageant la mme inquitude, dit au pre
d'Aigrigny:

-- Que vous apprend donc cette note, mon cher pre?

-- On croyait le sjour de M. Hardy dans notre maison compltement
ignor, reprit le pre d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol
Baudoin n'ait dcouvert la demeure de son ancien patron, et qu'il
ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la
maison... Ainsi, ajouta le pre d'Aigrigny avec colre, pendant
ces trois jours o il m'a t impossible d'aller voir M. Hardy
dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc
laiss corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis
toujours dfi... le misrable... Mais non, je ne veux pas croire
 cette trahison; ses suites seraient trop dplorables, car je
sais mieux que personne o en sont les choses, et je dclare
qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en rveillant
chez M. Hardy des souvenirs, des ides  grand'peine endormies; on
ruinerait peut-tre ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait
depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement
il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les
autres renseignements, que je crois plus certains, ne les
confirmeront pas, je l'espre.

-- Mon cher pre, dit le cardinal, il ne faut pas encore
dsesprer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.

Cette assurance semblait mdiocrement rassurer le pre d'Aigrigny,
qui restait pensif, accabl, pendant que Rodin, tendu sur son lit
de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accs de colre
muette, en songeant  ce nouvel chec.

-- Voyons cette dernire note, dit le pre d'Aigrigny, aprs un
moment de silence mditatif. J'ai assez de confiance dans la
personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse
exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils
contredire absolument les autres!

Afin de ne pas interrompre l'enchanement des faits contenus dans
cette dernire note, qui devait si terriblement impressionner les
acteurs de cette scne, nous laisserons le lecteur suppler par
son imagination  toutes les exclamations de surprise, de rage, de
haine, de crainte du pre d'Aigrigny, et  l'effrayante pantomime
de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, rsultat
des observations d'un agent fidle et secret des rvrends pres.



XVI. La note secrte.

Le pre d'Aigrigny lut donc ce qui suit:

Il y a trois jours, l'abb Gabriel de Rennepont, qui n'tait
jamais all chez Mlle de Cardoville, est arriv  l'htel de cette
demoiselle  une heure et demie de l'aprs-midi; il y est rest
jusqu' prs de cinq heures. Presque aussitt aprs le dpart de
l'abb, deux domestiques sont sortis de l'htel; l'un s'est rendu
chez M. le marchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier
forgeron, et ensuite chez le prince Djalma...

Hier, sur le midi, le marchal Simon et ses deux filles sont
venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps aprs, l'abb Gabriel
s'y est aussi rendu, accompagn d'Agricol Baudoin. Une longue
confrence a eu lieu entre ces diffrents personnages et Mlle de
Cardoville; ils sont rests chez elle jusqu' trois heures et
demie.

Le marchal Simon, qui tait venu en voiture, s'en est all 
pied avec ses deux filles; tous trois semblaient trs satisfaits,
et on a mme vu, dans une des alles cartes des Champs-lyses,
le marchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et
attendrissement.

L'abb Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les
derniers.

L'abb Gabriel est rentr chez lui, ainsi qu'on l'a su plus tard;
le forgeron, que l'on avait plusieurs motifs de surveiller, s'est
rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est
entr sur ses pas; il a demand une bouteille de vin, et s'est
assis dans un coin recul du cabinet du fond,  main gauche; il ne
buvait pas et semblait vivement proccup; on a suppos qu'il
attendait quelqu'un. En effet, au bout d'une demi-heure est arriv
un homme de trente ans environ, brun, de taille leve, borgne de
l'oeil gauche, vtu d'une redingote marron et d'un pantalon noir;
il avait la tte nue. Il devait venir d'un endroit voisin. Cet
homme s'est attabl avec le forgeron. Une conversation assez
anime, mais dont on n'a pu malheureusement rien entendre, s'est
engage entre ces deux individus. Au bout d'une demi-heure
environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l'homme borgne un
petit paquet qui a paru devoir contenir de l'or, vu son peu de
volume et l'air de profonde gratitude de l'homme borgne qui a reu
ensuite, d'Agricol Baudoin, avec beaucoup d'empressement, une
lettre que celui-ci paraissait lui recommander trs instamment, et
que l'homme borgne a mise soigneusement dans sa poche; aprs quoi,
tous deux se sont spars, et le forgeron a dit:  demain.

Aprs cette entrevue, on a cru devoir particulirement suivre
l'homme borgne; il a quitt la rue de la Harpe, a travers le
Luxembourg et est entr dans la maison de retraite de la rue de
Vaugirard.

Le lendemain, on s'est rendu de trs bonne heure aux environs de
la rue de la Harpe; car on ignorait l'heure du rendez-vous donn
la veille  l'homme borgne par Agricol; on a attendu jusqu' une
heure et demie, le forgeron est arriv.

Comme l'on s'tait rendu  peu prs mconnaissable, dans la
crainte d'tre remarqu, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans
le cabaret et s'attabler assez prs du forgeron sans lui donner
d'ombrage; bientt l'homme borgne est venu, il lui a remis une
lettre cachete en noir.  la vue de cette lettre, Agricol Baudoin
a paru si mu, qu'avant mme de la lire on a vu distinctement une
larme tomber sur ses moustaches.

La lettre tait fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix
minutes  la lire; mais, nanmoins, il en a paru si content, qu'il
en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serr la main
de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque
chose, que celui-ci refusait. Enfin il a sembl cder, et tous
deux sont sortis du cabaret.

On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entr
dans la maison signale rue de Vaugirard. Agricol, aprs l'avoir
accompagn jusqu' la porte, a longtemps rd autour des murs,
semblant tudier les localits; de temps  autre, il crivait
quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirig en
toute hte vers la place de l'Odon, o il a pris un cabriolet. On
l'a imit, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle
de Cardoville.

Par un heureux hasard, au moment o l'on venait de voir Agricol
entrer dans l'htel, une voiture  la livre de Mlle de Cardoville
en sortait; l'cuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un
homme de fort mauvaise mine, misrablement vtu et trs ple. Cet
incident, assez extraordinaire, mritant quelque attention, on n'a
pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue  la
prfecture de police. L'cuyer de Mlle de Cardoville est descendu
de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrs au
bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure,
l'cuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en
voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, o il est entr
au parquet du procureur du roi; il est rest l environ une demi-
heure, aprs quoi il est revenu rue d'Anjou,  l'htel de
Cardoville.

On a su, par une voie parfaitement sre, que le mme jour, sur
les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats
trs distingus, et le juge d'instruction qui a reu la plainte en
squestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle tait retenue
chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, 
l'htel de Cardoville, une confrence qui s'est prolonge jusqu'
prs de minuit, et  laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux
autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.

Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le marchal Simon;
il y est rest trois heures et demie; au bout de ce temps, le
marchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez
Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrte rue d'Anjou; un
accident imprvu a empch de complter ce dernier renseignement.

On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'tre lanc
contre le nomm Lonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud.
Ce Lonard est souponn d'tre l'auteur de l'incendie de la
fabrique de M. Franois Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces
camarades ayant signal un homme qui offre une ressemblance
frappante avec Lonard.

De tout ceci il rsulte videmment que, depuis peu de jours,
l'htel de Cardoville est le foyer o aboutissent et d'o
rayonnent les dmarches les plus actives, les plus multiplies,
qui semblent toujours graviter autour de M. le marchal Simon, de
ses filles et de M. Franois Hardy, dmarches dont Mlle de
Cardoville, l'abb Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les
plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.

En rapprochant cette note des autres renseignements et en se
rappelant le pass, il en rsultait des dcouvertes accablantes
pour les rvrends pres. Ainsi Gabriel avait eu de frquentes et
longues confrences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui tait
inconnue.

Agricol Baudoin s'tait mis en rapport avec M. Franois Hardy, et
la justice tait sur la trace des fauteurs et incitateurs de
l'meute qui avait ruin et incendi la fabrique du concurrent du
baron Tripeaud.

Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une
entrevue avec le prince Djalma.

Cet ensemble de faits prouvait videmment que, fidle  la menace
qu'elle avait faite  Rodin, lorsque la double perfidie du
rvrend pre avait t dmasque, Mlle de Cardoville s'occupait
activement de runir autour d'elle les membres disperss de sa
famille, afin de les engager  se liguer contre l'ennemi dangereux
dont les dtestables projets, tant ainsi dvoils et hardiment
combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de russite.

On comprend maintenant quel dut tre le foudroyant effet de cette
note sur le pre d'Aigrigny et sur Rodin... Rodin agonisant, clou
sur un lit de douleur et rduit  l'impuissance, alors qu'il
voyait tomber pice  pice son laborieux chafaudage.



XVII. L'opration.

Nous avons renonc  peindre la physionomie, l'attitude, le geste
de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses
esprances depuis si longtemps caresses; tout allait lui manquer
 la fois, au moment o une confiance presque surhumaine dans le
succs de la trame lui donnait assez d'nergie pour dompter encore
la maladie. Sortant  peine d'une agonie douloureuse, une seule
pense, fixe, dvorante, l'avait agit jusqu'au dlire. Quel
progrs en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette
affaire si immense pour lui? On lui annonait tout d'abord une
nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientt les avantages
de ce dcs, qui rduisaient de sept  six le nombre des hritiers
Rennepont, taient anantis.  quoi bon cette mort, puisque cette
famille, disperse, frappe isolment avec une persvrance si
infernale, se runissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis
si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs
blesss, meurtris, briss, se rapprochaient, se consolaient,
s'clairaient en se prtant un ferme et mutuel appui, leur cause
tait gagne, l'norme hritage chappait aux rvrends pres...
Que faire? que faire?

trange puissance de la volont humaine! Rodin a encore un pied
dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et
pourtant cet esprit opinitre et plein de ressources ne dsespre
pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la sant, et cette
inbranlable confiance dans la russite de ses projets, qui lui a
donn le pouvoir de rsister  une maladie  laquelle tant
d'autres eussent succomb, cette confiance lui dit qu'il pourra
encore remdier  tout... mais il lui faut la sant, la vie...

La sant... la vie!!! et son mdecin ignore s'il survivra ou non 
tant de secousses... s'il pourra supporter une opration terrible.
La sant... la vie... et tout  l'heure encore Rodin entendait
parler des funrailles solennelles qu'on lui allait faire...

Eh bien, la sant, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a
voulu vivre jusque-l... et il a vcu. Pourquoi ne vivrait-il pas
plus longtemps encore?

Il vivra donc!... il le veut!... Tout ce que nous venons d'crire,
Rodin, lui, l'avait pens pour ainsi dire en une seconde.

Il fallait que ses traits, bouleverss par cette espce de
tourmente morale, rvlassent quelque chose de bien trange, car
le pre d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et
interdits.

Une fois rsolu de vivre afin de soutenir une lutte dsespre
contre la famille Rennepont, Rodin agit en consquence; aussi,
pendant quelques instants le pre d'Aigrigny et le prlat se
crurent sous l'obsession d'un rve. Par un effort de volont d'une
nergie inoue et comme s'il et t mu par un ressort, Rodin se
prcipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui tranait
comme un suaire, derrire son corps livide et dcharn... La
chambre tait froide; la sueur inondait le visage du jsuite; ses
pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le
carreau.

-- Malheureux... que faites-vous? c'est la mort! cria le pre
d'Aigrigny, en se prcipitant sur Rodin pour le forcer  se
recoucher.

Mais celui-ci, tendant un de ses bras de squelette, dur comme du
fer, repoussa au loin le pre d'Aigrigny avec une vigueur
inconcevable, si l'on songe  l'tat d'puisement o il tait
depuis longtemps.

-- Il a la force d'un pileptique pendant son accs!... dit au
prlat le pre d'Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.

Rodin, d'un pas grave, se dirigea vers le bureau o se trouvait ce
qui tait journellement ncessaire au docteur Baleinier pour
formuler ses ordonnances; puis, s'asseyant devant cette table, le
jsuite prit du papier, une plume, et commena d'crire d'une main
ferme... Ses mouvements, calmes, lents et srs, avaient quelque
chose de la mesure rflchie que l'on remarque chez les
somnambules.

Muets, immobiles, ne sachant s'ils rvaient ou non,  la vue de ce
prodige, le cardinal et le pre d'Aigrigny restrent bants devant
l'incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, crivait avec une
tranquillit parfaite.

Pourtant le pre d'Aigrigny s'avana vers lui et lui dit:

-- Mais, mon pre... cela est insens... Rodin haussa les paules,
tourna la tte vers lui, et l'interrompant d'un geste, lui fit
signe de s'approcher et de lire ce qu'il venait d'crire. Le
rvrend pre, s'attendant  voir les folles lucubrations d'un
cerveau dlirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin
commenait une autre note.

-- Monseigneur!... s'cria le pre d'Aigrigny, lisez ceci...

Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au rvrend pre dont
il partageait la stupeur:

-- C'est rempli de raison, d'habilet, de ressources; on
neutralisera ainsi le dangereux concert de l'abb Gabriel et de
Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette
coalition.

-- En vrit, c'est miraculeux, dit le pre d'Aigrigny.

-- Ah! mon cher pre, dit tout bas le cardinal, frapp de ces mots
du jsuite et en secouant la tte avec une expression de triste
regret, quel dommage que nous soyons seuls tmoins de ce qui se
passe! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci!... Un
homme  l'agonie... ainsi transform subitement!... En prsentant
la chose d'une certaine faon... a vaudrait presque le Lazare.

-- Quel ide, monseigneur! dit le pre d'Aigrigny  mi-voix, elle
est parfaite, il n'y faut pas renoncer... c'est trs acceptable,
et...

Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par
Rodin, qui, tournant la tte, fit signe au pre d'Aigrigny de
s'approcher et lui remit un autre feuillet accompagn d'un petit
papier o taient crits ces mots: _ excuter avant une heure._

Le pre d'Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s'cria:

-- C'est juste, je n'avais pas song  cela... de la sorte, au
lieu d'tre funeste, la correspondance d'Agricol Baudoin et de
M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs rsultats. En
vrit, ajouta le rvrend pre  voix basse en se rapprochant du
prlat pendant que Rodin continuait  crire, je reste confondu...
je vois... je lis... et c'est  peine si je puis en croire mes
yeux... tout  l'heure, bris, mourant, et maintenant l'esprit
aussi lucide, aussi pntrant que jamais... Sommes-nous donc
tmoins d'un de ces phnomnes de somnambulisme pendant lesquels
l'me seule agit et domine le corps?

Soudain la porte s'ouvrit; M. Baleinier entra vivement.

 la vue de Rodin, assis  son bureau demi-nu, les pieds sur les
carreaux, le docteur s'cria d'un ton de reproche et d'effroi:

-- Mais, monseigneur... mais, mon pre... c'est un meurtre que de
laisser ce malheureux l dans cet tat; s'il est possd d'un
accs de fivre chaude, il faut l'attacher dans son lit, et lui
mettre la camisole de force.

Ce disant, le docteur Baleinier s'approcha vivement de Rodin et
lui saisit le bras: il s'attendait  trouver l'piderme sec et
glac; au contraire, la peau tait flexible, presque moite.

Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tter le pouls de
la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant
d'crire de la main droite.

-- Quel prodige! s'cria le docteur Baleinier, qui comptait les
pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin
encore, le pouls tait brusque, intermittent, presque insensible,
et le voici qui se relve, qui se rgle... Je m'y perds... Qu'est-
il donc arriv?... Je ne puis croire  ce que je vois, demanda-t-
il en se tournant du ct du pre d'Aigrigny et du cardinal.

-- Le rvrend pre, d'abord frapp d'une extinction de voix, a
prouv ensuite un accs de dsespoir si violent, si furieux,
caus par de dplorables nouvelles, dit le pre d'Aigrigny, qu'un
moment nous avons craint pour sa vie... tandis qu'au contraire le
rvrend pre a eu la force d'aller jusqu' ce bureau, o il crit
depuis dix minutes avec une clart de raisonnement, une nettet
d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.

-- Plus de doute! s'cria le docteur, le violent accs de
dsespoir qu'il a prouv a caus chez lui une perturbation
violente qui prpare admirablement bien la crise ractive que je
suis maintenant presque sr d'obtenir par l'opration.

-- Persistez-vous donc  la faire! dit tout bas le pre d'Aigrigny
au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'crire.

-- J'aurais pu hsiter ce matin encore; mais, dispos comme le
voil, je vais profiter  l'instant de cette surexcitation, qui,
je le prvois, sera suivie d'un grand abattement.

-- Ainsi, dit le cardinal, sans l'opration...

-- Cette crise si heureuse, si inespre, avorte... et sa raction
peut le tuer, monseigneur.

-- Et l'avez-vous prvenu de la gravit de l'opration!...

--  peu prs... monseigneur.

-- Mais il serait temps... de le dcider.

-- C'est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur
Baleinier.

Et, s'approchant de Rodin, qui, continuant d'crire et de songer,
tait rest tranger  cet entretien tenu  voix basse:

-- Mon rvrend pre, lui dit le docteur d'une voix ferme, voulez-
vous dans huit jours tre sur pied! Rodin fit un geste rempli de
confiance qui signifiait:

-- Mais j'y suis sur pied.

-- Ne vous mprenez pas, rpondit le docteur, cette crise est
excellente, mais elle durera peu; et si nous n'en profitons pas...
 l'instant... pour procder  l'opration dont je vous ai touch
deux mots, ma foi!... je vous le dis brutalement... aprs une
telle secousse... je ne rponds de rien.

Rodin fut d'autant plus frapp de ces paroles qu'il avait, une
demi-heure auparavant, expriment le peu de dure du _mieux
_phmre que lui avait caus la bonne nouvelle du pre
d'Aigrigny, et qu'il commenait  sentir un redoublement
d'oppression  la poitrine.

M. Baleinier, voulant dcider son malade et le croyant irrsolu,
ajouta:

-- En un mot, mon rvrend pre, voulez-vous vivre, oui ou non!

Rodin crivit rapidement ces mots, qu'il donna rapidement au
docteur: Pour vivre... je me ferais couper les quatre membres. Je
suis prt  tout. Et il fit un mouvement pour se lever.

-- Je dois vous dclarer, non pour vous faire hsiter, mon
rvrend pre, mais pour que votre courage ne soit pas surpris,
ajouta M. Baleinier, que cette opration est cruellement
douloureuse...

Rodin haussa les paules, et d'une main ferme crivit: Laissez-
moi la tte... prenez le reste...

Le docteur avait lu ces mots  voix haute; le cardinal et le pre
d'Aigrigny se regardrent, frapps de ce courage indomptable.

-- Mon rvrend pre, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous
recoucher... Rodin crivit: Prparez-vous... j'ai  crire des
ordres trs presss, vous m'avertirez au moment.

Puis, ployant un papier qu'il cacheta avec une oublie, Rodin fit
signe au pre d'Aigrigny de lire les mots qu'il allait tracer, et
qui furent ceux-ci: Envoyez  l'instant cette note  l'agent qui
a adress les lettres anonymes au marchal Simon.

--  l'heure mme, mon rvrend pre, dit le pre d'Aigrigny; je
vais charger de ce soin une personne sre.

-- Mon rvrend pre, dit Baleinier  Rodin, puisque vous tenez 
crire... recouchez-vous; vous crirez sur votre lit pendant nos
petits prparatifs.

Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais dj le pronostic
du docteur se ralisait: le jsuite put  peine rester une seconde
debout, et retomba sur sa chaise... Alors il regarda le docteur
Baleinier avec angoisse, et sa respiration s'embarrassa de plus en
plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit:

-- Ne vous inquitez pas... Mais il faut nous hter... Appuyez-
vous sur moi et sur le pre d'Aigrigny.

Aid de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit; s'y tant
assis sur son sant, il montra du geste l'critoire et le papier
afin qu'on les lui apportt; un buvard lui servit de pupitre, et
il continua d'crire sur ses genoux, s'interrompant de temps 
autre pour aspirer  grand'peine comme s'il et touff, mais
restant tranger  ce qui se passait autour de lui.

-- Mon rvrend pre, dit M. Baleinier au pre d'Aigrigny, tes-
vous capable d'tre un de mes aides et de m'assister dans
l'opration que je vais faire? Avez-vous cette sorte de courage-
l?

-- Non, dit le rvrend pre;  l'arme, je n'ai, de ma vie, pu
assister  une amputation;  la vue du sang ainsi rpandu, le
coeur me manque.

-- Il n'y a pas de sang, dit le docteur Baleinier; mais, du reste,
c'est pis encore... Veuillez donc m'envoyer trois de nos rvrends
pres, ils me serviront d'aides; ayez aussi l'obligeance de prier
M. Rousselet de venir avec ses appareils.

Le pre d'Aigrigny sortit. Le prlat s'approcha du docteur
Baleinier, et lui dit  voix basse en lui montrant Rodin:

-- Il est hors de danger?

-- S'il rsiste  l'opration, oui, monseigneur.

-- Et... tes-vous sr qu'il y rsiste?

--  lui, je dirais oui;  vous, monseigneur, je dis: il faut
l'esprer.

-- Et s'il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les
sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entrane
toujours quelques petites lenteurs.

-- Il est probable que son agonie durera au moins un quart
d'heure, monseigneur.

-- C'est court... mais enfin il faudra s'en contenter, dit le
prlat.

Et il se retira auprs d'une des croises, sur les vitres de
laquelle il se mit  tambouriner innocemment du bout des doigts,
en songeant aux effets de lumire de catafalque qu'il dsirait
tant devoir lever  Rodin.

 ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande bote carre
sous le bras; il s'approcha d'une commode, et sur le marbre de la
tablette, il disposa ses appareils.

-- Combien en avez-vous prpar? lui dit le docteur.

-- Six, monsieur.

-- Quatre suffiront, mais il est bon de se prcautionner. Le coton
n'est pas trop foul?

-- Voyez, monsieur.

-- Trs bien.

-- Et comment va le rvrend pre? demanda l'lve  son matre.

-- Hum... hum... rpondit tout bas le docteur, la poitrine est
terriblement embarrasse, la respiration sifflante... la voix
toujours teinte... mais enfin il y a une chance...

-- Tout ce que je crains, monsieur, c'est que le rvrend pre ne
rsiste pas  une si affreuse douleur.

-- C'est encore une chance... mais, dans une position pareille, il
faut tout risquer... Allons, mon cher, allumez une bougie, car
j'entends nos aides.

En effet, bientt entrrent dans la chambre, accompagnant le pre
d'Aigrigny, les trois congrganistes qui, dans la matine, se
promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.

Les deux vieux,  figures rubicondes et fleuries, le jeune 
figure asctique, tous trois, comme d'habitude, vtus de noir,
portant bonnets carrs, rabats blancs, et paraissant parfaitement
disposs, d'ailleurs,  venir en aide au docteur Baleinier pendant
la redoutable opration.



XVIII. La torture.

-- Mes rvrends pres, dit gracieusement le docteur Baleinier aux
trois congrganistes, je vous remercie de votre bon concours... ce
que vous aurez  faire sera bien simple, et, avec l'aide du
Seigneur, cette opration sauvera notre cher pre Rodin.

Les trois robes noires levrent les yeux au ciel avec componction,
aprs quoi elles s'inclinrent comme un seul homme.

Rodin, fort indiffrent  ce qui se passait autour de lui, n'avait
pas un instant cess soit d'crire, soit de rflchir...
Cependant, de temps  autre, malgr ce calme apparent, il avait
prouv une telle difficult de respirer, que le docteur Baleinier
s'tait retourn avec une grande inquitude en entendant l'espce
de sifflement touff qui s'chappait du gosier de son malade;
aussi, aprs avoir fait un signe  son lve, le docteur
s'approcha de Rodin et lui dit:

-- Allons, mon rvrend pre... voici le grand moment...
courage!...

Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jsuite,
sa figure resta impassible comme celle d'un cadavre; seulement ses
petits yeux de reptile tincelrent plus brillants encore au fond
de leur sombre orbite; un instant il promena un regard assur sur
les tmoins de cette scne; puis, prenant sa plume entre ses
dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaa sur la
table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui
semblait dire: Je suis prt.

-- Il faudrait d'abord ter votre gilet de laine et votre chemise,
mon pre.

Honte ou pudeur, Rodin hsita un instant... seulement un
instant... car lorsque le docteur eut repris:

-- Il le faut, mon rvrend pre! Rodin, toujours assis dans son
lit, obit, avec l'aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler
sans doute la pudeur effarouche du patient:

-- Nous n'avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher
pre, ct gauche et ct droit.

En effet, Rodin, tendu sur le dos et toujours coiff de son
bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antrieure
d'un torse livide et jauntre, ou plutt la cage osseuse d'un
squelette, car les ombres portes par la vive arte des ctes et
des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs
circulaires. Quant aux bras, on et dit des os enrouls de grosses
cordes et recouverts de parchemin tann, tant l'affaissement
musculaire donnait de relief  l'ossature et aux veines.

-- Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur
Baleinier. Puis s'adressant aux trois congrganistes:

-- Messieurs, approchez... je vous l'ai dit... ce que vous avez 
faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.

Et M. Baleinier procda  l'installation de la chose. Ce fut fort
simple, en effet. Le docteur remit  chacun de ses quatre aides
une espce de petit trpied d'acier environ de deux pouces de
diamtre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trpied
tait rempli de coton tass trs pais; cet instrument se tenait
de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite,
chaque aide tait arm d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit
pouces de longueur;  l'une de ses extrmits tait pratique une
embouchure destine  recevoir les lvres du praticien, l'autre
bout se recourbait et s'vasait, de faon  pouvoir servir de
couvercle au petit trpied.

Ces prparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le pre d'Aigrigny
et le prlat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment
cette opration pouvait tre si douloureuse.

Ils comprirent bientt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi arm ses
quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait t
roul au milieu de la chambre. Deux aides se placrent d'un ct,
deux de l'autre.

-- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez
le coton... placez la partie allume sur la peau de Sa Rvrence
au moyen du trpied qui contient la mche... recouvrez le trpied
avec la partie vase de vos tuyaux, puis soufflez par
l'embouchure afin d'aviver le feu... C'est trs simple, comme vous
le voyez.

C'tait en effet d'une ingnuit patriarcale et primitive. Quatre
mches de coton enflamm, mais dispos de faon  ne brler qu'
petit feu, furent appliques  droite et  gauche de la poitrine
de Rodin... Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est
fait, lorsque toute l'paisseur de la peau est ainsi lentement
brle... cela dure de sept  huit minutes. On prtend qu'une
amputation n'est rien auprs de cela.

Rodin avait suivi les prparatifs de l'opration avec une
intrpide curiosit; mais, au premier contact de ces quatre
brasiers dvorants, il se dressa et se tordit comme un serpent,
sans pouvoir pousser un cri, car il tait muet; l'expansion de la
douleur lui tait mme interdite.

Les quatre aides ayant ncessairement drang leurs appareils au
brusque mouvement de Rodin, ce fut  recommencer.

-- Du courage, mon cher pre! offrez ces souffrances au
Seigneur... il les agrera, dit le docteur Baleinier d'un ton
patelin; je vous ai prvenu... cette opration est trs
douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout
dire. Allons... vous qui avez montr jusqu'ici tant de rsolution,
n'en manquez pas au moment dcisif.

Rodin avait ferm les yeux; vaincu par cette premire surprise de
la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque
confus de s'tre montr si faible. Et pourtant,  droite et 
gauche de sa poitrine, on voyait dj quatre larges escarres d'un
roux saignant... tant les brlures avaient t aigus et
profondes...

Au moment o il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin
fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait crire. On pouvait
lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin
crivit ce qui suit, comme par rminiscence:

Il vaut mieux ne pas perdre de temps... Faites tout de suite
prvenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lanc contre son
factotum Lonard, afin qu'il avise.

Cette note crite, le jsuite la donna au docteur Baleinier, en
lui faisant signe de la remettre au pre d'Aigrigny; celui-ci,
aussi frapp que le docteur et le cardinal d'une pareille prsence
d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment
stupfait. Rodin, les yeux impatiemment fixs sur le rvrend
pre, semblait attendre avec impatience qu'il sortt de la chambre
pour aller excuter ses ordres. Le docteur, devinant la pense de
Rodin, dit un mot au pre d'Aigrigny, qui sortit.

-- Allons, mon rvrend pre, dit le docteur  Rodin, c'est 
recommencer; cette fois ne bougez pas, vous tes au fait... Rodin
ne rpondit pas, joignit ses mains sur sa tte, offrit sa poitrine
et ferma les yeux.

C'tait un spectacle trange, lugubre, presque fantastique. Ces
trois prtres, vtus de longues robes noires, penchs sur ce corps
rduit presque  l'tat de cadavre, leurs lvres colles  ces
trompes qui aboutissaient  la poitrine du patient, semblaient
pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique... Une
odeur de chair brle, nausabonde, pntrante, commena  se
rpandre dans la chambre silencieuse... et chaque aide entendit
sous le trpied fumant une lgre crpitation... C'tait la peau
de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en
quatre endroits diffrents de sa poitrine. La sueur ruisselait de
son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mches de
cheveux gris, raides et humides, se collaient  ses tempes.
Parfois telle tait la violence de ses spasmes, que sur ses bras
raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes
prtes  se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant
d'intrpide rsignation que le sauvage dont la gloire consiste 
mpriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans
l'espoir... nous dirions presque dans la certitude de vivre...
Telle tait la trempe de ce caractre indomptable, la toute-
puissance de cet esprit nergique, qu'au milieu mme de tourments
indicibles son ide fixe ne l'abandonna pas... Pendant les rares
intermittences que lui laissait la souffrance, souvent ingale,
mme  ce degr d'intensit, Rodin songeait  l'affaire Rennepont,
calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes,
sentant qu'il n'y avait pas une minute  perdre.

Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, piait avec une
profonde attention et les effets de la douleur et la raction
salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet,
respirer dj un peu plus librement.

Soudain Rodin porta sa main  son front comme frapp d'une
inspiration subite, tourna vivement sa tte vers M. Baleinier, et
lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opration.

-- Je dois vous avertir, mon rvrend pre, rpondit le docteur,
qu'elle est plus d' moiti termine, et que, si on l'interrompt,
la reprise vous paratra plus douloureuse encore...

Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait crire.

-- Messieurs... suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne
retirez pas les moxas... mais n'avivez plus le feu.

C'est--dire que le feu allait brler doucement sur la peau du
patient, au lieu de brler vif. Malgr cette douleur moins atroce,
mais toujours aigu, profonde, Rodin, rest couch sur le dos, se
mit en devoir d'crire; par sa position, il fut forc de prendre
le buvard de la main gauche; de l'lever  la hauteur de ses yeux,
et d'crire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur
un premier feuillet, il traa quelques signes alphabtiques d'un
chiffre qu'il s'tait compos pour lui seul afin de noter
certaines choses secrtes. Peu d'instants auparavant, au milieu de
ses tortures, une ide lumineuse lui tait soudain venue; il la
croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu
de ses souffrances, quoiqu'il se ft interrompu deux ou trois
fois; car si la peau ne brlait plus qu' petit feu, elle n'en
brlait pas moins; Rodin continua d'crire; sur un autre feuillet,
il traa les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent
aussitt remis au pre d'Aigrigny.

Envoyez  l'instant B. auprs de Faringhea, dont il recevra le
rapport sur les vnements de ces derniers jours, au sujet du
prince Djalma; B. reviendra immdiatement ici avec ce
renseignement.

Le pre d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel
ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du thtre de l'opration,
car, malgr la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait
fort  voir partiellement rtir le jsuite, auquel il gardait une
rancune de prtre italien.

-- Allons, mon rvrend pre, dit le docteur  Rodin, continuez
d'tre aussi admirablement courageux; votre poitrine se dgage...
Vous allez avoir encore un rude moment  passer... et puis aprs,
bon espoir...

Le patient se remit en place. Au moment o le pre d'Aigrigny
rentra, Rodin l'interrogea du regard; le rvrend pre lui
rpondit par un signe affirmatif.

Au signe du docteur, les quatre aides approchrent leurs lvres
des tubes et recommencrent  aviver le feu d'un souffle
prcipit. Cette recrudescence de torture fut si froce que,
malgr son empire sur lui-mme, Rodin grina des dents  se les
briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine
qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il
s'chappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible... mais
libre... mais sonore, mais retentissant.

-- La poitrine est dgage, s'cria le docteur Baleinier
triomphant: il est sauv... les poumons fonctionnent... la voix
revient... la voix est revenue... Soufflez, messieurs, soufflez...
et vous, mon rvrend pre, dit-il joyeusement  Rodin, si vous le
pouvez, criez... hurlez... ne vous gnez pas... je serai ravi de
vous entendre, et cela vous soulagera... Courage, maintenant... je
rponds de vous, c'est une cure merveilleuse... je la publierai,
je la crierai  son de trompe!...

-- Permettez, docteur, dit tout bas le pre d'Aigrigny en se
rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est tmoin que
j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera...
comme il le peut vritablement... pour un miracle.

-- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, rpondit schement le
docteur Baleinier, qui tenait  ses oeuvres.

En entendant dire qu'il tait sauv, Rodin, quoique ses
souffrances fussent peut-tre les plus vives qu'il et encore
ressenties, car le feu arrivait  la dernire couche de
l'piderme, Rodin fut rellement beau, d'une beaut infernale. 
travers la pnible contraction de ses traits clatait l'orgueil
d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait
redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux
terribles que sa funeste rsurrection allait causer...

Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dvorait, il
pronona ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de
plus en plus libre et dgage:

-- Je le disais... bien... moi, que je vivrais!...

-- Et vous disiez vrai! s'cria le docteur en ttant le pouls de
Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, rgl, les
poumons libres. La raction est complte; vous tes sauv...

 ce moment, les derniers brins de coton avaient brl; on retira
les trpieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et dcharne de
Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonise,
fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive... Par suite
de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait drang le
trpied, une de ces brlures s'tait plus tendue que les autres
et offrait pour ainsi dire un double cercle noirtre et brl.

Rodin baissa les yeux sur ses plaies; aprs quelques secondes de
contemplation silencieuse, un trange sourire brida ses lvres.
Alors, sans changer de position, mais jetant de ct sur le pre
d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible  peindre, il lui
dit, en comptant lentement une  une ses plaies du bout de son
doigt  ongle plat et sordide:

-- Pre d'Aigrigny... quel prsage!... voyez donc!... Un
Rennepont... deux Rennepont... trois Rennepont... quatre
Rennepont... Puis, s'interrompant: O est donc le cinquime?
Ah!... ici... cette plaie compte pour deux... elle est jumelle.[26]

Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.

Le pre d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent
le sens de ces mystrieuses et sinistres paroles, que Rodin
complta bientt par une allusion terrible en s'criant d'une voix
prophtique et d'un air inspir:

-- Oui, je le dis, la race de l'impie sera rduite en poussire,
comme les lambeaux de ma chair viennent d'tre rduits en
cendres... Je le dis... cela sera... car j'ai voulu vivre... je
vis.



XIX. Vice et vertu.

Deux jours se sont passs depuis que Rodin a t miraculeusement
rappel  la vie. Le lecteur n'a peut-tre pas oubli la maison de
la rue Clovis, o le rvrend pre avait un pied--terre, et o se
trouvait aussi le logement de Philmon, habit par Rose-Pompon.

Il est environ trois heures de l'aprs-midi; un vif rayon de
lumire, pntrant  travers un trou rond pratiqu au battant de
la porte de la boutique demi-souterraine occupe par la mre
Arsne, la fruitire-charbonnire, forme un brusque contraste avec
les tnbres de cette espce de cave. Ce rayon tombe sur un objet
sinistre... Au milieu des falourdes, des lgumes fltris, tout 
ct d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le
drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un
cadavre. C'est le corps de la mre Arsne; atteinte de cholra,
elle a succomb depuis la surveille: les enterrements tant trs
nombreux, ses restes n'ont pas encore pu tre enlevs.

La rue Clovis est alors presque dserte; il rgne au dehors un
silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du
vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit
fourmillement sec et brusque... ce sont des rats normes qui vont
et viennent sur le monceau de charbon.

Soudain, un bruit lger se fait entendre; aussitt ces animaux
immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tchait de
forcer la porte qui de l'alle communiquait dans la boutique;
cette porte offrait d'ailleurs peu de rsistance; au bout d'un
instant, sa mauvaise serrure cda, une femme entra et resta
quelques moments immobile au milieu de l'obscurit de cette cave
humide et glace. Aprs une minute d'hsitation, cette femme
s'avana; le rayon lumineux claire les traits de la reine
Bacchanal; elle s'approche peu  peu de la couche funbre.

Depuis la mort de Jacques, l'altration des traits de Cphyse
avait encore augment; d'une pleur effrayante, ses beaux cheveux
noirs en dsordre, les jambes et les pieds nus, elle tait  peine
vtue d'un mauvais jupon rapic et d'un mouchoir de cou en
lambeaux. Arrive auprs du lit, la reine Bacchanal jeta un regard
d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout  coup
elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une
ondulation rapide avait couru et agit le drap mortuaire, en
remontant depuis les pieds jusqu' la tte de la morte... Bientt
la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat
expliqua l'agitation du suaire. Cphyse, rassure, se mit 
chercher et  rassembler prcipitamment divers objets, comme si
elle et craint d'tre surprise dans cette misrable boutique.
Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; aprs
avoir encore regard de ct et d'autre, elle dcouvrit dans un
coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un lan de
joie sinistre.

-- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Cphyse en
cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.

Enfin elle avisa auprs du petit pole de fonte une bote de fer
blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaa ces
objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta
le fourneau. En passant auprs du corps de la pauvre charbonnire,
Cphyse dit avec un sourire trange: Je vous vole, ma pauvre mre
Arsne, mais mon vol ne me profitera gure.

Cphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle
put, suivit l'alle et traversa la petite cour qui sparait ce
corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied--terre.

Sauf les fentres de l'appartement de Philmon, sur l'appui
desquelles Rose-Pompon, perche comme un oiseau, avait tant de
fois gazouill _son _Branger, les autres croises de cette maison
taient ouvertes; au premier et au second tage il y avait des
morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette o l'on
entassait les cercueils.

La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres
nagure occupes par Rodin; arrive  leur palier, elle monta un
petit escalier dlabr, raide comme une chelle, auquel une
vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte  demi
pourrie d'une mansarde situe sous les combles.

Cette maison tait tellement dlabre, qu'en plusieurs endroits,
la toiture, perce  jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pntrer
la pluie dans ce rduit  peine large de dix pieds carrs, et
clair par une fentre mansarde. Pour tout mobilier, on voyait,
au long du mur dgrad, sur le carreau, une vieille paillasse
ventre, d'o sortaient quelques brins de paille;  ct de cette
couche, une petite cafetire de faence gueule, contenant un peu
d'eau.

La Mayeux, vtue de haillons, tait assise au bord de la
paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage cach entre ses
mains fluettes et blanches. Lorsque Cphyse rentra, la soeur
adoptive d'Agricol releva la tte; son ple et doux visage
semblait encore amaigri, encore creus par la souffrance, par le
chagrin, par la misre: ses yeux caves, rougis par les larmes,
s'attachrent sur sa soeur avec une expression de mlancolique
tendresse.

-- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Cphyse d'une voix sourde
et brve. Dans ce panier, il y a la fin de nos misres.

Puis, montrant  la Mayeux les objets qu'elle venait de dposer
sur le carreau, elle ajouta:

-- Pour la premire fois de ma vie... j'ai... vol... et cela m'a
fait honte et peur... Dcidment, je ne suis faite ni pour tre
voleuse ni pour tre pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en
se prenant  sourire d'un air sardonique.

Aprs un moment de silence, la Mayeux dit  sa soeur avec une
expression navrante:

-- Cphyse... ma bonne Cphyse... tu veux donc absolument mourir?

-- Comment hsiter! rpondit Cphyse d'une voix ferme. Voyons,
soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand mme
je pourrais oublier ma honte et le mpris de Jacques mourant, que
me reste-t-il? Deux partis  prendre: le premier, redevenir
honnte et travailler. Eh bien, tu le sais, malgr ma bonne
volont, le travail me manquera souvent, comme il nous manque
depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra
vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est--
dire mourir  petit feu  force de privations, je connais a...
j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de
continuer, pour vivre, le mtier infme dont j'ai essay une
fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi...
Franchement, soeur entre une affreuse misre, l'infamie ou la
mort, le choix peut-il tre douteux? rponds.

Puis se reprenant aussitt sans laisser parler la Mayeux, Cphyse
ajouta d'une voix brve et saccade:

-- D'ailleurs,  quoi bon discuter?... je suis dcide; rien au
monde ne m'empcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur
chrie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard
de quelques jours... esprant que le cholra nous pargnerait la
peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le cholra vient...
tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut
mieux faire ses affaires soi-mme, ajouta-t-elle en souriant de
nouveau d'un air sardonique.

Puis elle reprit:

-- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi
envie que moi... d'en finir... avec la vie.

-- Cela est vrai, Cphyse, rpondit la Mayeux, qui semblait
accable. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et
il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant,
c'est tre complice de ta mort.

-- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon ct... toi du tien?...
Ce sera gai... dit Cphyse, montrant dans ce moment terrible cette
espce d'ironie amre, dsespre, plus frquente qu'on ne le
croit au milieu des proccupations mortelles.

-- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh!
je ne veux pas mourir seule.

-- Tu le vois donc bien, soeur chrie... nous avons raison de ne
pas nous quitter, et pourtant, ajouta Cphyse d'une voix mue,
j'ai parfois le coeur bris quand je songe que tu veux mourir
comme moi...

-- goste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons
ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je aprs
moi?

-- Mais toi, soeur, reprit Cphyse, tu es une pauvre martyre...
Les prtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te
vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai
toujours t aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable...
que tu as t laborieuse et dvoue  tout ce qui souffrait...
Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela!
toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi dsespre que
moi... qui suis maintenant aussi dgrade qu'une femme peut
l'tre, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.

-- Cela est trange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du mme
point, nous avons suivi des routes opposes... et nous voici
arrives au mme but: le dgot de l'existence... Pour toi, pauvre
soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si
folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est,  cette heure, aussi
pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chtive crature...
Aprs tout, j'ai accompli jusqu' la fin ce qui tait pour moi un
devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de
moi... il est mari... il aime, il est aim... son bonheur est
certain. Mlle de Cardoville n'a rien  dsirer. Belle, riche,
heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre crature de ma
sorte pouvait faire... Ceux qui ont t bons pour moi sont
heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me
reposer!... je suis si lasse!...

-- Pauvre soeur, dit Cphyse avec une motion touchante qui
dtendit ses traits contracts, quand je songe que, sans m'en
prvenir, et malgr ta rsolution de ne jamais retourner chez
cette gnreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de
te traner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle
pour tcher de l'intresser  mon sort... oui, mourante... puisque
les forces t'ont manqu aux Champs-lyses!

-- Et quand j'ai pu me rendre enfin  l'htel de Mlle de
Cardoville, elle tait malheureusement absente!... oh! bien
malheureusement, rpta la Mayeux en regardant Cphyse avec
douleur, car, le lendemain, voyant cette dernire ressource nous
manquer... pensant encore plus  moi qu' toi, voulant  tout prix
nous procurer du pain...

La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en
frmissant.

-- Eh bien! j'ai t me vendre comme tant d'autres malheureuses se
vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas...
et que la faim crie trop fort... rpondit Cphyse d'une voix
saccade; seulement au lieu de vivre de ma honte... comme tant
d'autres en vivent... moi, j'en meurs...

-- Hlas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Cphyse,
parce que tu as du coeur... tu ne l'aurais pas connue si j'avais
pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait rpondu  la lettre
que j'avais demand la permission de lui crire chez son
concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement
blesse de mon brusque dpart de chez elle... je le conois...
elle a d l'attribuer  une noire ingratitude... oui... car, pour
qu'elle n'ait pas daign me rpondre... il faut qu'elle soit bien
blesse... et elle a le droit de l'tre... Aussi n'ai-je pas eu le
courage d'oser lui crire une seconde fois... cela et t
inutile, j'en suis sre... Bonne et quitable comme elle l'est...
ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mrits... et
puis, d'ailleurs,  quoi bon!... il tait trop tard... tu tais
dcide  en finir...

-- Oh! bien dcide!... car mon infamie me rongeait le coeur... et
Jacques tait mort dans mes bras en me mprisant... et je
l'aimais, vois-tu, ajouta Cphyse avec une exaltation passionne,
je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!...

-- Que notre sort s'accomplisse donc!... dit la Mayeux, pensive...

-- Et la cause de ton dpart de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu
ne me l'as jamais dite... reprit Cphyse aprs un moment de
silence.

-- Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne
Cphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.

Et elle songeait avec une joie amre que bientt elle serait
dlivre de cette crainte qui avait empoisonn les derniers jours
de sa triste vie:

_Se retrouver en face d'Agricol... instruit du funeste et
ridicule amour qu'elle ressentait pour lui..._

Car, il faut le dire, cet amour fatal, dsespr, tait une des
causes du suicide de cette infortune; depuis la disparition de
son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste
secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutt pas de la
gnrosit, du bon coeur d'Agricol, elle se dfiait tant d'elle-
mme, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant
bien noble, bien pure, que, dans l'extrmit o elle et Cphyse
s'taient trouves rduites, manquant toutes deux de travail et de
pain, aucune puissance humaine ne l'aurait force d'affronter le
regard d'Agricol... pour lui demander aide et secours.

Sans doute, la Mayeux et autrement envisag sa position si son
esprit n'et pas t troubl par cette sorte de vertige dont les
caractres les plus fermes sont souvent atteints lorsque le
malheur qui les frappe dpasse toutes les bornes; mais la misre,
mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans
un tel moment, des ides de suicide de Cphyse; mais la lassitude
d'une vie depuis si longtemps voue  la douleur, aux
mortifications, portrent le dernier coup  la raison de la
Mayeux; aprs avoir longtemps lutt contre le funeste dessein de
sa soeur, la pauvre crature, accable, anantie, finit par
vouloir partager le sort de Cphyse, voyant du moins dans la mort
le terme de tant de maux...

--  quoi penses-tu, soeur? dit Cphyse, tonne du long silence
de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et rpondit:

-- Je pense  la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez
Mlle de Cardoville et passer  ses yeux pour une ingrate... Enfin,
puisse cette fatalit qui m'a chasse de chez elle n'avoir pas
d'autres victimes que nous; puisse mon dvouement, si obscur, si
infime qu'il et t, ne jamais manquer  celle qui a tendu sa
noble main  la pauvre ouvrire et l'a appele sa _soeur...
_puisse-t-elle tre heureuse, oh!  tout jamais heureuse! dit la
Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation
sincre.

-- Cela est beau... soeur... un tel voeu dans ce moment! dit
Cphyse.

-- Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais,
j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beaut idale,
avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est
rvle dans une oeuvre plus adorable et plus pure... une de mes
dernires penses aura du moins t pour elle.

-- Oui... tu auras aim et respect ta gnreuse protectrice
jusqu' la fin...

-- Jusqu' la fin... dit la Mayeux aprs un moment de silence.
C'est vrai... tu as raison... c'est la fin... bientt... dans un
instant, tout sera termin... Vois donc avec quel calme nous
parlons de... de ce qui en pouvante tant d'autres!

-- Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes dcides.

-- Bien dcides, Cphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un
regard profond et pntrant sur sa soeur.

-- Oh! oui... puisses-tu l'tre autant que moi!...

-- Sois tranquille... si je retardais de jour en jour le moment
d'en finir, rpondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te
laisser le temps de rflchir... car, pour moi...

La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tte d'une
tristesse dsespre.

-- Eh bien... soeur... embrassons-nous, dit Cphyse, et du
courage!

La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur... Toutes
deux se tinrent longtemps embrasses... Il y eut quelques secondes
d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les
sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent 
pleurer.

-- Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais,
dit Cphyse, c'est bien cruel!... pourtant.

-- Se quitter!... s'cria la Mayeux... et son ple et doux visage
inond de larmes resplendit tout  coup d'une divine esprance; se
quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu...
c'est que je sens l, au fond du coeur, une aspiration profonde,
certaine, vers ce monde meilleur o une vie meilleure nous attend!
Dieu... si grand, si clment, si prodigue, si bon, n'a pas voulu,
lui, que ses cratures fussent  jamais malheureuses, mais
quelques hommes gostes, dnaturant son oeuvre, rduisent leurs
frres  la misre et au dsespoir... Plaignons les mchants et
laissons-les... Viens l-haut, soeur... les hommes n'y sont rien,
Dieu y rgne... viens l-haut, soeur; on y est mieux... partons
vite... car il est tard.

Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui
commenaient  empourprer les carreaux de la fentre.

Cphyse, entrane par la religieuse exaltation de sa soeur, dont
les traits, pour ainsi dire transfigurs par l'espoir d'une
dlivrance prochaine, brillaient doucement colors par les rayons
du soleil couchant, Cphyse saisit les deux mains de sa soeur, et,
la regardant avec un profond attendrissement, s'cria:

-- Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!

-- La beaut me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant
tristement.

-- Non, soeur, car tu parais si heureuse... que les derniers
scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout  fait.

-- Alors, dpchons-nous, dit la Mayeux en montrant le rchaud 
sa soeur.

-- Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Cphyse. Et
elle alla prendre le rchaud rempli de charbon qu'elle avait plac
dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette
petite pice.

-- Sais-tu... comment cela... s'arrange... toi!... lui demanda la
Mayeux en s'approchant.

-- Oh!... mon Dieu!... c'est bien simple, rpondit Cphyse: On
ferme la porte... la fentre, et l'on allume le charbon...

-- Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait
bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre
pas d'air.

-- Tu as raison: justement cette porte joint si mal!

-- Et le toit... vois donc ces crevasses.

-- Comment faire... soeur!

-- Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse,
bien tordue, pourra nous servir.

-- Sans doute, reprit Cphyse, nous en garderons pour allumer
notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses
du toit, et des bourrelets pour la porte et les fentres...

Puis, souriant avec cette ironie amre, frquente, nous le
rptons, dans ces lugubres moments, Cphyse ajouta:

-- Dis donc... soeur, des bourrelets aux portes et aux fentres
pour empcher l'air... quel luxe... nous sommes douillettes comme
des personnes riches.

--  cette heure... nous pouvons bien prendre un peu nos aises,
dit la Mayeux en tchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.

Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencrent 
tordre des brins de paille en espce de bourrelets assez menus
pour pouvoir tre placs entre les ais de la porte et le plancher,
puis elles faonnrent d'assez gros tampons destins  boucher les
crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation,
le calme et la morne rsignation de ces deux infortunes ne se
dmentirent pas.



XX. Suicide.

Cphyse et la Mayeux continuaient avec calme les prparatifs de
leur mort.

Hlas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux
soeurs, ont t et seront encore fatalement pousses  chercher
dans le suicide un refuge contre le dsespoir, contre l'infamie ou
contre une vie trop misrable.

Et cela doit tre... et sur la socit psera aussi la terrible
responsabilit de ces morts dsespres, tant que des milliers de
cratures humaines_, ne pouvant pas matriellement vivre _du
salaire drisoire qu'on leur accorde, seront forces de choisir
entre ces trois abmes de maux, de hontes et de douleurs:

_Une vie de travail nervant et des privations meurtrires,
causes d'une mort prcoce..._

_La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mpris,
par les brutalits, par les maladies immondes..._

_Le suicide, qui tue tout de suite..._

Cphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la
classe ouvrire chez les femmes.

Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables,
luttent nergiquement avec une admirable persvrance contre les
tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur
au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misre... Humbles,
douces, rsignes, elles vont... les bonnes et vaillantes
cratures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien
frles, quoique bien tioles, quoique bien endolories... car elles
ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air
et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu' la fin... jusqu' ce
qu'affaiblies par un travail exagr, mines par une pauvret
homicide, les forces leur manquent tout  fait... Alors, presque
toujours atteintes de maladies d'puisement, le plus grand nombre
va s'teindre douloureusement  l'hospice et alimenter les
amphithtres... exploites pendant leur vie, exploites aprs
leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints
martyrs!

Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien
lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne,
sombre, sans joies, sans souvenirs, sans esprances, elles se
reposent enfin, et s'endorment du sommeil ternel, sans songer 
maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide...
Oui, le choix du suicide... car, sans parler des mtiers dont
l'insalubrit mortelle dcime priodiquement les classes
ouvrires, la misre, en un temps donn, tue comme l'asphyxie.

D'autres femmes, au contraire, doues, ainsi que Cphyse, d'une
organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud,
d'apptits exigeants, ne peuvent se rsigner  vivre seulement
d'un salaire qui ne leur permet pas mme de manger  leur faim.
Quant  quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant
 des vtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi
imprieux que la faim chez la majorit de l'espce, il n'y faut
pas songer...

Qu'arrive-t-il? Un amant se prsente; il parle de ftes, de bals,
de promenades aux champs,  une malheureuse fille toute palpitante
de jeunesse et cloue sur sa chaise dix-huit heures par jour...
dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de
vtements lgants et frais, et la robe mauvaise qui couvre
l'ouvrire ne la dfend mme pas du froid; le tentateur parle de
mets dlicats... et le pain qu'elle dvore est loin de rassasier
chaque soir son apptit de dix-sept ans. Alors elle cde  ces
offres pour elle irrsistibles. Et bientt vient le dlaissement,
l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisivet est prise, la
crainte de la misre a grandi  mesure que la vie s'est un peu
raffine; le travail, mme incessant, ne suffirait plus aux
dpenses accoutumes... alors, par faiblesse, par peur... par
insouciance... on descend d'un degr de plus dans le vice; puis
enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie... et, ainsi que le
disait Cphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en
meurent.

Meurent-elles comme Cphyse, on doit les plaindre plus encore que
les blmer. La socit ne perd-elle pas ce droit de blme ds que
toute crature humaine, d'abord laborieuse et honnte, n'a pas
trouv, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un
logement salubre, un vtement chaud, des aliments suffisants,
quelques jours de repos et toute facilit d'tudier, de
s'instruire, parce que le pain de l'me est d  tous, comme le
pain du corps, en change de leur travail et de leur probit?

Oui, une socit goste et martre est responsable de tant de
vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause
premire:

_L'impossibilit matrielle de vivre sans faillir._

Oui, nous le rptons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le
choix entre: _une misre homicide, la prostitution, le suicide._

Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-tre, et cela
parce que le salaire de ces infortunes est insuffisant,
drisoire... non que leurs patrons soient gnralement durs ou
injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mmes des
continuelles ractions d'une concurrence anarchique, parce que,
crass sous le poids d'une implacable fodalit industrielle
(tat de choses maintenu, impos par l'inertie, l'intrt ou le
mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcs d'amoindrir
chaque jour les salaires pour viter une ruine complte.

Et tant de dplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois
allges par une lointaine esprance d'un avenir meilleur? Hlas!
on n'ose le croire...

Supposons qu'un homme sincre, sans aigreur, sans passion, sans
amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navr de
tant de misre, vienne simplement poser cette question  nos
lgislateurs:

Il rsulte de faits vidents, prouvs, irrcusables, que des
milliers de femmes sont obliges de vivre de Paris avec CINQ
FRANCS au plus par semaine... entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR
SEMAINE... pour se loger, se vtir, se chauffer, se nourrir. Et
beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne
ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement
de penser  vos filles,  vos soeurs,  vos femmes,  vos mres...
Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres cratures, voues 
un sort affreux et forcment dmoraliseur, sont mres, filles,
soeurs, pouses. Je vous le demande au nom de la charit, au nom
du bon sens, au nom de l'intrt de tous, au nom de la dignit
humaine, un tel tat de choses, qui va d'ailleurs toujours en
s'aggravant, est-il tolrable? est-il possible? Le souffrirez-
vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans
nombre qu'engendre une telle misre?

Que se passerait-il parmi nos lgislateurs?

Sans doute ils rpondraient... douloureusement, navrs (il faut le
croire) de leur impuissance:

-- Hlas! c'est dsolant, nous gmissons de si grandes misres;
mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!

De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et  la
porte de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-l, en
nombre immense, concluent souvent... concluent beaucoup,  leur
manire... et ils attendent.

Aussi un jour viendra peut-tre o la socit regrettera bien
amrement sa dplorable insouciance; alors les heureux de ce monde
auront de terribles comptes  demander aux gens qui,  cette
heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans
violences, sans secousse, assurer le bien-tre du travailleur et
la tranquillit du riche.

Et, en attendant une solution quelconque  ces questions si
douloureuses, qui intressent l'avenir de la socit... du monde
peut-tre, bien des pauvres cratures, comme la Mayeux, comme
Cphyse, mourront de misre et de dsespoir.

* * * * *

En quelques minutes, les deux soeurs eurent achev de
confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les
tambours destins  intercepter l'air et  rendre l'asphyxie plus
rapide et plus sre.

La Mayeux dit  sa soeur:

-- Toi qui es la plus grande, Cphyse, tu te chargeras du plafond,
moi de la fentre et de la porte.

-- Sois tranquille, soeur... j'aurai fini avant toi, rpondit
Cphyse.

Et les deux jeunes filles commencrent  intercepter soigneusement
les courants d'air qui jusque-l sifflaient dans cette mansarde
dlabre.

Cphyse, grce  sa taille leve, atteignit aux crevasses du
toit, qui furent hermtiquement bouches.

Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une
auprs de l'autre et se regardrent en silence. Le moment fatal
approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes,
semblaient lgrement animes par cette surexcitation trange qui
accompagne toujours les doubles suicides.

-- Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau... Et elle
s'agenouilla devant le petit rchaud rempli de charbon; mais
Cphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se
relever, en lui disant:

-- Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde...

-- Mais, Cphyse...

-- Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal 
la tte!

 cette navet, car la reine Bacchanal parlait srieusement, les
deux soeurs ne purent s'empcher de sourire tristement.

-- C'est gal, reprit Cphyse.  quoi bon te donner une souffrance
de plus... et plus tt?

Puis, montrant  sa soeur la paillasse encore un peu garnie,
Cphyse ajouta:

-- Tu vas te coucher l, bonne petite soeur, lorsque le fourneau
sera allum, je viendrai m'asseoir  ct de toi.

-- Ne sois pas longtemps... Cphyse.

-- Dans cinq minutes, c'est fait. Le btiment lev sur la rue
tait spar par une cour troite du corps de logis o se trouvait
le rduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois
le soleil disparu derrire de hauts pignons, la mansarde devint
assez obscure, le jour voil de la fentre aux carreaux presque
opaques, tant ils taient sordides, clairait faiblement la
vieille paillasse  carreaux bleus et blancs sur laquelle la
Mayeux, vtue d'une robe en lambeaux, se tenait  demi couche.
S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuy dans la
paume de sa main elle se mit  regarder sa soeur avec une
expression dchirante, Cphyse, agenouille devant le rchaud, le
visage pench vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait
dj  et l une petite flamme bleutre... Cphyse soufflait avec
force sur un peu de braise allume, qui jetait sur la ple figure
de la jeune fille des reflets ardents. Le silence tait profond...
L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant
de Cphyse, et, par intervalles, la lgre crpitation du charbon
qui, commenant  s'embraser, exhalait dj une odeur fade 
soulever le coeur.

Cphyse, voyant le rchaud compltement allum et se sentant dj
un peu tourdie, se releva et dit  sa soeur en s'approchant
d'elle:

-- C'est fait...

-- Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant  genoux sur la
paillasse, pendant que Cphyse tait encore debout, comment
allons-nous nous placer? Je voudrais bien tre tout prs de toi...
jusqu' la fin...

-- Attends, dit Cphyse en excutant  mesure les mouvements dont
elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adosse
au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi l... Bon...
appuie ta tte sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu bien
ainsi?

-- Oui, mais je ne peux pas te voir.

-- Cela vaut mieux... Il parat qu'il y a un moment, bien court...
il est vrai... o l'on souffre beaucoup... Et... ajouta Cphyse
d'une voix mue, autant ne pas nous voir souffrir.

-- Tu as raison, Cphyse...

-- Laisse-moi baiser une dernire fois tes beaux cheveux, dit
Cphyse en pressant contre ses lvres la chevelure soyeuse qui
couronnait le ple et mlancolique visage de la Mayeux, et puis
aprs, nous nous tiendrons tranquilles...

-- Soeur... ta main... dit la Mayeux; une dernire fois, ta
main... et aprs comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et
nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence  me
sentir tourdie... et toi... soeur?

-- Moi?... pas encore, dit Cphyse, je ne m'aperois que de
l'odeur du charbon.

-- Tu ne prvois pas  quel cimetire on nous mnera? dit la
Mayeux aprs un moment de silence.

-- Non; pourquoi cette question?

-- Parce que je prfrerais le Pre-Lachaise... j'y ai t une
fois avec Agricol et sa mre... Quel beau coup d'oeil... partout
des arbres... des fleurs... du marbre... sais-tu que les morts...
sont mieux logs... que les vivants et...

-- Qu'as-tu, soeur?... dit Cphyse  la Mayeux, qui s'tait
interrompue aprs avoir parl d'une voix plus lente.

-- J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent...
rpondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!

-- Je commence seulement  tre un peu tourdie; c'est singulier,
chez moi... l'effet est plus tardif que chez toi.

-- Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tchant de sourire, j'ai
toujours t si prcoce... Te souviens-tu...  l'cole des soeurs,
on disait que j'tais toujours plus avance que les autres... Cela
m'arrive encore, comme tu vois.

-- Oui... mais j'espre te rattraper tout  l'heure, dit Cphyse.

Ce qui tonnait les deux soeurs tait naturel; quoique trs
affaiblie par les chagrins et par la misre, la reine Bacchanal,
d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux tait
frle et dlicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que
sa soeur les effets de l'asphyxie.

Aprs un instant de silence, Cphyse reprit en posant sa main sur
le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tte sur
ses genoux:

-- Tu ne me dis rien... soeur!... tu souffres, n'est-ce pas?

-- Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupires sont
pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je
m'aperois... que je parle plus lentement... mais je ne sens
encore aucune douleur vive... Et toi, soeur?

-- Pendant que tu me parlais, j'ai prouv un vertige; maintenant
mes tempes battent avec force.

-- Comme elles me battaient tout  l'heure; on croirait que c'est
plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir...

Puis aprs un moment de silence, la Mayeux dit soudain  sa soeur:

-- Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps 
moi?

-- Peux-tu demander cela!... dit Cphyse d'un ton de reproche.

-- Tu as raison... reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais
sentiment dans ce doute... mais si tu savais...

-- Quoi, soeur? La Mayeux hsita un instant et dit avec
accablement:

-- Rien... Puis elle ajouta:

-- Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais
besoin de moi; il est mari  une jeune fille charmante; ils
s'aiment... je suis sre... qu'elle fera son bonheur.

En prononant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'tait de
plus en plus affaibli. Tout  coup elle tressaillit, et dit 
Cphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:

-- Ma soeur, serre-moi dans tes bras... oh! j'ai peur: je vois
tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.

Et la malheureuse crature, se relevant un peu, cacha son visage
dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses
deux bras languissants.

-- Courage... soeur!... dit Cphyse en la serrant contre sa
poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:

-- a va finir... Et Cphyse ajouta, avec un mlange d'envie et
d'effroi:

-- Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite dfaillante?... J'ai
encore toute ma tte et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela
ne durera pas; si je pensais qu'elle dt mourir avant moi, j'irais
me mettre le visage au-dessus du rchaud... oui... et j'y vais.

Au mouvement que fit Cphyse pour se relever, une faible treinte
de sa soeur la retint.

-- Tu souffres, pauvre petite?... dit Cphyse en tremblant.

-- Ah!... oui...  cette heure... beaucoup... ne me quitte pas...
je t'en prie...

-- Et moi... rien... presque rien encore... se dit Cphyse en
jetant un coup d'oeil farouche sur le rchaud... Ah!... si...
pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je
commence  touffer, et il... me semble... que ma tte va se
fendre.

En effet, le gaz dltre remplissait alors la petite chambre dont
il avait peu  peu chass tout l'air respirable... le jour
s'avanait; la mansarde, devenue assez obscure, tait claire par
la rverbration du fourneau, qui jetait ses reflets rougetres
sur le groupe des deux soeurs troitement embrasses. Soudain la
Mayeux fit quelques lgers mouvements convulsifs, en prononant
ces mots d'une voix teinte:

-- Agricol... mademoiselle de Cardoville... Oh! adieu...
Agricol... je te...

Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses
mouvements convulsifs cessrent, et ses bras, qui enlaaient
Cphyse, retombrent inertes sur la paillasse.

-- Ma soeur!... s'cria Cphyse effraye, en soulevant la tte de
la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi... dj, ma
soeur... mais moi?

La douce figure de la Mayeux n'tait pas plus ple que de coutume,
seulement ses yeux,  demi ferms, n'avaient plus de regard; un
demi-sourire rempli de tristesse et de bont erra encore un
instant sur ses lvres violettes, d'o s'chappait un souffle
imperceptible... puis sa bouche devint immobile: l'expression du
visage tait d'une grande srnit.

-- Mais tu ne dois pas mourir avant moi... s'cria Cphyse d'une
voix dchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui
se refroidirent sous ses lvres. Ma soeur... attends-moi...
attends-moi...

La Mayeux ne rpondit pas; sa tte, que Cphyse abandonna un
moment, retomba doucement sur la paillasse.

-- Mon Dieu! je te le jure... ce n'est pas ma faute si nous ne
mourrons pas ensemble!... s'cria avec dsespoir Cphyse
agenouille devant la couche o tait tendue la Mayeux. Morte!...
murmura Cphyse pouvante, la voil morte... avant moi... c'est
peut-tre que je suis la plus forte... Ah!... heureusement... je
commence... comme elle... tout  l'heure...  voir d'un bleu
sombre... oh!... je souffre... quel bonheur!... Oh! l'air me
manque... Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de
la Mayeux, me voil... je viens...

Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans
l'escalier. Cphyse avait encore assez de prsence d'esprit pour
que ces sons arrivassent jusqu' elle. Toujours tendue sur le
corps de sa soeur, elle redressa la tte. Le bruit se rapprocha de
plus en plus; bientt une voix s'cria au dehors,  peu de
distance de la porte:

-- Grand Dieu!... quelle odeur de charbon!...

Et au mme instant les ais de la porte furent branls, tandis
qu'une autre voix s'criait:

-- Ouvrez!... ouvrez!

-- On va entrer... me sauver... moi!... et ma soeur morte... Oh!
non... je n'aurai pas la lchet de lui survivre.

Telle fut la dernire pense de Cphyse. Usant de tout ce qui lui
restait de forces pour courir  la fentre, elle l'ouvrit... et au
moment o la porte,  demi brise, cdait sous un vigoureux
effort... la malheureuse crature se prcipita dans la cour, du
haut de ce troisime tage.  cet instant, Adrienne et Agricol
paraissaient au seuil de la chambre.

Malgr l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se
prcipita dans la mansarde, et, voyant le rchaud, s'cria:

-- La malheureuse enfant!... elle s'est tue!...

-- Non... elle s'est jete par la fentre, s'cria Agricol, car il
avait vu, au moment o la porte se brisait, une forme humaine
disparatre par la croise o il courut. Ah!... c'est affreux!
s'cria-t-il bientt, et poussant un cri dchirant, il mit sa main
devant ses yeux et se retourna ple, terrifi, vers Mlle de
Cardoville.

Mais se mprenant sur la cause de l'pouvante d'Agricol, Adrienne,
qui venait d'apercevoir la Mayeux  travers l'obscurit, rpondit:

-- Non... la voici... Et elle montra au forgeron la ple figure de
la Mayeux tendue sur la paillasse, auprs de laquelle Adrienne se
jeta  genoux... Saisissant les mains de la pauvre ouvrire, elle
les trouva glaces... lui posant vite la main sur le coeur, elle
ne le sentit plus battre... Cependant, au bout d'une seconde,
l'air frais entrant  flots par la porte, par la fentre, Adrienne
crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'cria:

-- Son coeur bat, vite du secours... monsieur Agricol, courez! du
secours... Heureusement j'ai mon flacon.

-- Oui... oui... du secours pour elle... et pour l'autre... s'il
en est temps encore! dit le forgeron dsespr en se prcipitant
vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouille devant la
paillasse o tait tendue la Mayeux.



XXI. Les aveux.

Pendant la scne pnible que nous venons de raconter, une vive
motion avait color les traits de Mlle de Cardoville, plie,
amaigrie par le chagrin. Ses joues, nagure d'une rondeur si pure,
s'taient dj lgrement creuses, tandis qu'un cercle d'un
faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement
voils, au lieu d'tre vifs et brillants comme par le pass; ses
lvres charmantes, quoique contractes par une inquitude
douloureuse, avaient cependant conserv leur incarnat humide et
velout.

Pour donner plus aisment ses soins  la Mayeux, Adrienne avait
jet au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle
chevelure d'or cachaient presque son visage baiss vers la
paillasse, auprs de laquelle elle se tenait agenouille, serrant
entre ses mains d'ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvrire,
compltement rappele  la vie depuis quelques minutes, et par la
salubre fracheur de l'air, et par l'activit des sels dont
Adrienne portait sur elle un flacon; heureusement,
l'vanouissement de la Mayeux avait t caus plus par son motion
et par sa faiblesse que par l'action de l'asphyxie, le gaz
dltre du charbon n'ayant pas encore atteint son dernier degr
d'intensit lorsque l'infortune avait perdu connaissance.

Avant de poursuivre le rcit de cette scne entre l'ouvrire et la
patricienne, quelques mots rtrospectifs sont ncessaires.

Depuis l'trange aventure du thtre de la porte Saint-Martin,
alors que Djalma, au pril de sa vie, s'tait prcipit sur la
panthre noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille
avait t diversement affecte. Oubliant et sa jalousie et son
humiliation  la vue de Djalma... de Djalma s'affichant aux yeux
de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne,
un moment blouie par l'action  la fois hroque et chevaleresque
du prince, s'tait dit: Malgr d'odieuses apparences, Djalma
m'aime assez pour avoir brav la mort afin de ramasser mon
bouquet.

Mais chez cette jeune fille d'une me dlicate, d'un caractre si
gnreux, d'un esprit si juste et si droit, la rflexion, le bon
sens devaient bientt dmontrer la vanit de pareilles
consolations, bien impuissantes  gurir les cruelles blessures de
son amour et de sa dignit si cruellement atteints.

Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affront,
 la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil 
celui qu'il a brav pour ramasser mon bouquet! et encore... qui me
dit que ce n'tait pas, pour l'offrir  la femme dont il tait
accompagn?

tranges peut-tre aux yeux du monde, mais justes et grandes aux
yeux de Dieu, les ides qu'Adrienne avait sur l'amour, jointes 
sa lgitime fiert, taient un obstacle invincible  ce qu'elle
pt jamais songer  _succder _ cette femme (quelle qu'elle ft
d'ailleurs) que le prince avait affiche en public comme sa
matresse.

Et pourtant, Adrienne osait  peine se l'avouer, elle ressentait
une jalousie d'autant plus pnible, d'autant plus humiliante,
contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui tre
compare.

D'autres fois, au contraire, malgr la conscience qu'elle avait de
sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits
charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais got, si les
manires libres et inconvenantes de cette jolie crature taient
l'effet d'une effronterie prcoce et dprave ou de l'ignorance
complte des usages; dans ce dernier cas, cette ignorance mme,
rsultant peut-tre d'un naturel naf, ingnu, pouvait avoir un
grand attrait enfin, si  ce charme et  celui d'une incontestable
beaut se joignaient un amour sincre et une me pure, peu
importaient l'obscurit de la naissance et la mauvaise ducation
de cette jeune fille; elle pouvait inspirer  Djalma une passion
profonde.

Si Adrienne hsitait souvent  voir dans Rose-Pompon, malgr tant
de fcheuses apparences, une crature perdue, c'est que, se
souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l'lvation
d'me de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu'elle
avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait 
croire qu'un homme dou d'un esprit si remarquable, d'un coeur si
tendre, d'une me si potique, si rveuse, si enthousiaste de
l'idal, ft capable d'aimer une crature dprave, vulgaire, et
de se montrer audacieusement en public avec elle... L tait un
mystre qu'Adrienne s'efforait en vain de pntrer.

Ces doutes navrants, cette curiosit cruelle, alimentaient encore
le funeste amour d'Adrienne, et l'on doit comprendre son incurable
dsespoir en reconnaissant que l'indiffrence, que les mpris
mmes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus brlant, plus
passionn que jamais; tantt, se rejetant dans des ides de
fatalit de coeur, elle se disait qu'elle _devait _prouver cet
amour, que Djalma le mritait, et qu'un jour ce qu'il y avait
d'incomprhensible dans la conduite du prince s'expliquerait  son
avantage  lui; tantt, au contraire, honteuse d'excuser Djalma,
la conscience de cette faiblesse tait pour Adrienne un remords,
une torture de chaque instant; victime enfin de ces chagrins
inous, elle vcut ds lors dans une solitude profonde.

Bientt le cholra clata comme la foudre. Trop malheureuse pour
craindre le flau, Adrienne ne s'mut que du malheur des autres.
L'une des premires, elle concourut  ces dons considrables qui
afflurent de toutes parts avec un admirable sentiment de charit.
Florine avait t subitement frappe par l'pidmie; sa matresse,
malgr le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu.
Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bont, ne put cacher
plus longtemps la trahison dont elle s'tait jusqu'alors rendue
complice: la mort devant la dlivrer sans doute de l'odieuse
tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin
tout rvler  Adrienne.

Celle-ci apprit ainsi et l'espionnage incessant de Florine, et la
cause du brusque dpart de la Mayeux.  ces rvlations, Adrienne
sentit son affection, sa tendre piti pour la pauvre ouvrire,
augmenter encore. Par son ordre, les plus actives dmarches furent
faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de
Florine eurent un rsultat plus important encore: Adrienne,
justement alarme de cette nouvelle preuve des machinations de
Rodin, se rappela les projets forms alors que, se croyant aime,
l'instinct de son amour lui rvlait les prils que couraient
Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. Runir ceux
de sa race, les rallier contre l'ennemi commun, telle fut la
pense d'Adrienne aprs les rvlations de Florine; cette pense,
elle regarda comme un devoir de l'accomplir; dans cette lutte
contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin,
le pre d'Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs
affilis, Adrienne vit non seulement la louable et prilleuse
tche de dmasquer l'hypocrisie et la cupidit, mais encore, sinon
une consolation, du moins une gnreuse distraction  d'affreux
chagrins.

De ce moment, une activit inquite, fbrile, remplaa la morne et
douloureuse apathie o languissait la jeune fille. Elle convoqua
autour d'elle toutes les personnes de sa famille capables de se
rendre  son appel, et, ainsi que l'avait dit la note secrte
remise au pre d'Aigrigny, l'htel de Cardoville devint bientt le
foyer de dmarches actives, incessantes, le centre de frquentes
runions de famille, o les moyens d'attaque et de dfense taient
vivement dbattus.

Parfaitement exacte sur tous les points, la note secrte dont on a
parl (et encore l'indication suivante tait-elle nonce sous la
forme du doute), la note secrte supposait que Mlle de Cardoville
avait accord une entrevue  Djalma; le fait tait faux; l'on
saura plus tard la cause qui avait pu accrditer ce soupon; loin
de l, Mlle de Cardoville trouvait  peine dans la proccupation
des grands intrts de famille dont on a parl, une distraction
passagre au funeste amour qui la minait sourdement, et qu'elle se
reprochait avec tant d'amertume.

Le matin mme de ce jour o Adrienne, apprenant enfin la demeure
de la Mayeux, venait l'arracher si miraculeusement  la mort,
Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment  l'htel de Cardoville
pour y confrer au sujet de M. Franois Hardy, avait suppli
Adrienne de lui permettre de l'accompagner rue Clovis, et tous
deux s'y taient rendus en hte.

Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole...
Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrmes de la chane
sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante
galit... car l'ouvrire et la patricienne se valaient par
l'intelligence, l'me et par le coeur... elles se valaient encore
parce que celle-ci tait un idal de richesse, de grce et de
beaut... celle-l un idal de rsignation et de malheur immrit;
hlas! le malheur souffert avec courage et dignit n'a-t-il pas
aussi son aurole?

La Mayeux, tendue sur la paillasse, paraissait si faible, que,
lors mme qu'Agricol n'et pas t retenu au rez-de-chausse de la
maison, auprs de Cphyse, alors expirante d'une mort horrible,
Mlle de Cardoville et encore attendu quelque temps avant
d'engager la Mayeux  se lever et  descendre jusqu' sa voiture.

Grce  la prsence d'esprit et au pieux mensonge d'Adrienne,
l'ouvrire tait persuade que Cphyse avait pu tre transporte
dans une ambulance voisine, o on lui donnait les soins
ncessaires, et qui semblaient devoir tre couronns du succs.
Les facults de la Mayeux ne se rveillant pour ainsi dire que peu
 peu de leur engourdissement, elle avait accept cette fable sans
le moindre soupon, ignorant aussi qu'Agricol et accompagn Mlle
de Cardoville.

-- Et c'est  vous, mademoiselle, que Cphyse et moi devons la
vie! disait la Mayeux, son mlancolique et touchant visage tourn
vers Adrienne, vous, agenouille dans cette mansarde... auprs de
ce lit de misre, o ma soeur et moi nous voulions mourir!... car
Cphyse... vous me l'assurez, n'est-ce pas, mademoiselle!... a
t, comme moi, secourue  temps!

-- Oui, rassurez-vous, tout  l'heure on est venu m'annoncer
qu'elle avait repris ses sens.

-- Et on lui a dit que je vivais, n'est-ce pas, mademoiselle!...
Sans cela, elle regretterait peut-tre de m'avoir survcu.

-- Soyez tranquille, chre enfant, dit Adrienne en serrant les
mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses
yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu'il fallait dire. Ne
vous inquitez pas, ne songez qu' revenir  la vie... et... je
l'espre... au bonheur... que, jusqu' prsent, vous avez si peu
connu, pauvre petite!

-- Que de bonts, mademoiselle!... aprs ma fuite de chez vous...
quand vous devez me croire si ingrate!

-- Tout  l'heure, lorsque vous serez moins faible... je vous
dirai bien des choses... qui maintenant fatigueraient peut-tre
votre attention, mais comment vous trouvez-vous!

-- Mieux... mademoiselle... ce bon air... et puis la pense que,
puisque vous voil... ma pauvre soeur ne sera plus rduite au
dsespoir... car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j'en suis
sre, vous aurez piti de Cphyse, n'est-ce pas, mademoiselle!

-- Comptez toujours sur moi, mon enfant, rpondit Adrienne en
dissimulant son pnible embarras, vous le savez, je m'intresse 
tout ce qui vous intresse... Mais, dites-moi, ajouta Mlle de
Cardoville mue, avant de prendre cette rsolution dsespre,
vous m'avez crit, n'est-ce pas!

-- Oui, mademoiselle.

-- Hlas! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de
rponse de moi, combien vous avez d me trouver oublieuse...
cruellement ingrate!...

-- Ah! jamais je ne vous ai accuse, mademoiselle; ma pauvre soeur
vous le dira. Je vous ai t reconnaissante jusqu' la fin.

-- Je vous crois... je connais votre coeur; mais enfin... mon
silence... comment pouviez-vous donc l'expliquer!

-- Je vous ai crue justement blesse de mon brusque dpart,
mademoiselle...

-- Moi... blesse!... Hlas! votre lettre... je ne l'ai pas reue!

-- Et pourtant vous savez que je vous l'ai adresse, mademoiselle!

-- Oui, ma pauvre amie: je sais encore que vous l'avez crite chez
mon portier; malheureusement, il a remis votre lettre  une de mes
femmes nomme Florine, en lui disant que cette lettre venait de
vous.

-- Mademoiselle Florine! cette jeune personne si bonne pour moi!

-- Florine me trompait indignement; vendue  mes ennemis, elle
leur servait d'espion.

-- Elle!... mon Dieu! s'cria la Mayeux. Est-il possible!

-- Elle-mme, rpondit amrement Adrienne; mais il faut, aprs
tout, la plaindre autant que la blmer: elle tait force d'obir
 une ncessit terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont
assur mon pardon avant sa mort.

-- Morte aussi, elle... si jeune!... si belle!...

-- Malgr ses torts, sa fin m'a profondment mue; car elle a
avou ses fautes avec des regrets dchirants. Parmi ses aveux,
elle m'a dit avoir intercept cette lettre dans laquelle vous me
demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre soeur.

-- Cela est vrai, mademoiselle... Tels taient les termes de ma
lettre; mais quel intrt avait-on  vous le cacher?

-- On craignait de vous voir revenir auprs de moi, mon bon ange
gardien... vous m'aimez si tendrement... Mes ennemis ont redout
votre fidle affection, merveilleusement servie par l'admirable
instinct de votre coeur... Ah! je n'oublierai jamais combien tait
mrite l'horreur que vous inspirait un misrable que je dfendais
contre vos soupons.

-- M. Rodin?... dit la Mayeux en frmissant.

-- Oui... rpondit Adrienne; mais ne parlons pas maintenant de ces
gens-l... Leur odieux souvenir gterait la joie que j'prouve 
vous voir renatre... car votre voix est moins faible, vos joues
se colorent un peu. Dieu soit bni; je suis si heureuse de vous
retrouver!... Si vous saviez tout ce que j'espre, tout ce que
j'attends de notre runion! car nous ne nous quitterons plus,
n'est-ce pas? Oh! promettez-le-moi... au nom de notre amiti!

-- Moi... mademoiselle... votre amie! dit la Mayeux en baissant
timidement les yeux...

-- Il y a quelques jours, avant votre dpart de chez moi, ne vous
appelais-je pas mon amie, ma soeur? Qu'y a-t-il de chang? Rien...
rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement;
on dirait, au contraire, qu'un fatal rapprochement dans nos
positions me rend votre amiti plus chre... plus prcieuse
encore; et elle m'est acquise, n'est-ce pas?... Oh! ne me refusez
pas, j'ai tant besoin d'une amie...

-- Vous... mademoiselle... vous auriez besoin de l'amiti d'une
pauvre crature comme moi?

-- Oui, rpondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un
expression de douleur navrante -- et bien plus... vous tes peut-
tre la seule personne  qui je pourrais...  qui j'oserais
confier des chagrins... biens amers...

Et les joues de Mlle de Cardoville se colorrent vivement.

-- Et qui me mrite une pareille marque de confiance,
mademoiselle? demanda la Mayeux de plus en plus surprise.

-- La dlicatesse de votre coeur, la sret de votre caractre,
rpondit Adrienne avec une lgre hsitation... puis, vous tes
femme... et, j'en suis certaine, mieux que personne, vous
comprendrez ce que je souffre, et vous me plaindrez...

-- Vous plaindre... mademoiselle! dit la Mayeux, dont l'tonnement
augmentait encore, vous si grande dame et si envie... moi si
humble et si infime, je pourrais vous plaindre.

-- Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne aprs quelques instants
de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles
que l'on n'ose avouer  personne, de crainte des railleries ou du
mpris?... Comment oser demander de l'intrt ou de la piti pour
les souffrances que l'on n'ose s'avouer  soi-mme, parce qu'on en
rougit  ses propres yeux?

La Mayeux pouvait  peine croire ce qu'elle entendait; sa
bienfaitrice et, comme elle, prouv un amour malheureux, qu'elle
n'aurait pas tenu un autre langage. Mais l'ouvrire ne pouvait
admettre une supposition pareille; aussi attribuant  une autre
cause les chagrins d'Adrienne, elle rpondit tristement en
songeant  son fatal amour pour Agricol:

-- Oh! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte... cela doit
tre affreux!... Oh! bien affreux!...

-- Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un coeur
assez noble pour vous inspirer une confiance entire, mais encore
assez prouv par mille chagrins pour tre capable de vous offrir
piti, appui, conseil!... Dites, ma chre enfant, ajouta Mlle de
Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous tiez
accable par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous
pas heureuse, bien heureuse de trouver une me soeur de la vtre
o vous pourriez pancher vos chagrins et les allger de moiti
par une confiance entire et mrite?

Pour la premire fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de
Cardoville avec un sentiment de dfiance et de tristesse. Les
dernires paroles de la jeune fille lui semblaient significatives.

-- Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux; sans
doute mon journal est tomb entre ses mains; elle connat mon
amour pour Agricol, ou elle le souponne; ce qu'elle m'a dit
jusqu'ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de
s'assurer si elle est bien informe.

Ces penses ne soulevaient dans l'me de la Mayeux aucun sentiment
amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le coeur de
l'infortune tait d'une si ombrageuse dlicatesse, d'une si
douloureuse susceptibilit  l'endroit de son funeste amour, que,
malgr sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville,
elle souffrit cruellement en la croyant matresse de son secret.



XXII. Suite des aveux.

Cette pense d'abord si pnible: que Mlle de Cardoville tait
instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientt dans le
coeur de la Mayeux, grce aux gnreux instincts de cette rare et
excellente crature, en un regard touchant, qui montrait son
attachement, toute sa vnration pour Adrienne.

-- Peut-tre, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que
l'adorable bont de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais
fait un aveu que je n'aurais fait  personne, un aveu que, tout 
l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe... C'et t du
moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville,
mais malheureusement me voici prive du triste bonheur de confier
 ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si
gnreuse que soit sa piti pour moi, si intelligente que soit son
affection, il ne lui est pas donn,  elle si belle, si admire,
il ne lui est pas donn de jamais comprendre ce qu'il y a
d'affreux dans la position d'une crature comme moi, cachant au
plus profond de son coeur meurtri un amour aussi dsespr que
ridicule. Non... non; et malgr la dlicatesse de son attachement
pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans
le savoir, car les _maux frres _peuvent seuls se consoler...
Hlas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse mourir?

Ces rflexions s'taient prsentes  l'esprit de la Mayeux aussi
rapides que la pense. Adrienne l'observait attentivement: elle
remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrire, jusqu'alors
de plus en plus rassrns, s'attristaient  nouveau, et
exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effraye de
cette rechute de sombre accablement, dont les consquences
pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible,
tait pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville
reprit vivement:

-- Mon amie... ne pensez-vous donc pas comme moi... que le chagrin
le plus cruel... le plus humiliant mme, est allg... lorsqu'on
peut l'pancher dans un coeur fidle et dvou?

-- Oui... mademoiselle, dit amrement la jeune ouvrire; mais le
coeur qui souffre, et en silence, devrait tre seul juge du moment
d'un pnible aveu... Jusque-l il serait plus humain peut-tre de
respecter son douloureux secret... si on l'a surpris.

-- Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je
choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien
pnible confidence... c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous
vous rattacherez, j'en suis sre, d'autant plus  l'existence, que
vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse... de
vos consolations... de votre piti...

 ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever  demi,
s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.

Elle ne pouvait croire  ce qu'elle entendait; loin de songer 
forcer ou  surprendre sa confiance, sa protectrice venait,
disait-elle, lui faire un aveu pnible et implorer ses
consolations, sa piti...  elle... la Mayeux.

-- Comment! s'cria-t-elle en balbutiant, c'est vous,
mademoiselle, qui venez...

-- C'est moi qui viens vous dire: Je souffre... et j'ai honte de
ce que je souffre... Oui... ajouta la jeune fille avec une
expression dchirante, oui... de tous les aveux, je viens vous
faire le plus pnible... j'aime!... et je rougis... de mon amour.

-- Comme moi... s'cria involontairement la Mayeux en joignant les
mains.

-- J'aime... reprit Adrienne avec une explosion de douleur
longtemps soutenue; oui, j'aime... et on ne m'aime pas... et mon
amour est misrable, est impossible... il me dvore... il me
tue... et je n'ose le confier  personne... ce fatal secret...

-- Comme moi... rpta la Mayeux, le regard fixe. Elle... reine...
par la beaut, par le rang, par la richesse, par l'esprit... elle
souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse
crature... elle aime... et on ne l'aime pas...

-- Eh bien!... oui... comme vous... j'aime... et l'on ne m'aime
pas, s'cria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire
qu' vous seule je pouvais me confier... parce qu'ayant souffert
des mmes maux, vous seule pouviez y compatir?

-- Ainsi... mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et
revenant de sa profonde surprise, vous saviez...

-- Je savais tout, pauvre enfant... mais jamais je ne vous aurais
parl de votre secret si moi-mme... je n'avais pas eu  vous en
confier un plus pnible encore... Le vtre est cruel, le mien est
humiliant!... Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville
avec un accent impossible  rendre, le malheur efface, rapproche,
confond ce que l'on appelle... les distances... Et souvent ces
heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses
douleurs, hlas! bien au-dessous des plus humbles et des plus
misrables, puisqu' ceux-l ils demandent piti... consolation.

Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de
Cardoville reprit d'une voix mue:

-- Allons, soeur, courage, courage... aimons-nous, soutenons-nous;
que ce triste et mystrieux lien nous unisse  jamais.

-- Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous
savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et
ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai
plus vous regarder sans rougir.

-- Pourquoi? parce que vous aimez passionnment M. Agricol, dit
Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte  vos
yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de
souffrir, de me rsigner, de cacher mon amour au plus profond de
mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour dsormais impossible, l'a
connu, cet amour... et il l'a mpris... pour me prfrer une
femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour
moi... si les apparences ne me trompent pas sur elle... Aussi,
quelquefois j'espre qu'elles me trompent. Maintenant, dites...
est-ce  vous de baisser les yeux?

-- Vous, ddaigne... pour une femme indigne de vous tre
compare?... Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'cria la
Mayeux.

-- Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans
orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur... Alors je
me dis: Non, celle que l'on me prfre a sans doute de quoi
toucher l'me, l'esprit et le coeur de celui qui me ddaigne pour
elle.

-- Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rve...
si de fausses apparences ne vous garent pas, votre douleur est
grande!

-- Oui, ma pauvre amie... grande... oh! bien grande; et pourtant,
maintenant, grce  vous, j'ai l'espoir que peut-tre elle
s'affaiblira, cette passion funeste; peut-tre trouverai-je la
force de la vaincre... car, lorsque vous saurez tout, absolument
tout, je ne voudrai pas rougir  vos yeux... vous, la plus noble,
la plus digne des femmes... vous... dont le courage, la
rsignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.

-- Ah! mademoiselle... ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai
tant  rougir de ma faiblesse.

-- Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire,
quelque chose de plus touchant, de plus hroquement dvou que
votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montr la
plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris 
aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir endur, sans
jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant
plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir
n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait-
on  vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste
nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y
songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous,
que d'humiliations, que de chagrins dvors en secret!...

-- Hlas! mademoiselle, qui a pu vous dire...

-- Ce que vous n'aviez confi qu' votre journal, n'est-ce pas? Eh
bien, sachez donc tout... Florine, mourante, m'a avou ses
mfaits. Elle avait eu l'indignit de vous drober ces papiers,
force d'ailleurs  cet acte odieux par les gens qui la
dominaient... mais ce journal, elle l'avait lu... et comme tout
bon sentiment n'tait pas teint en elle, cette lecture o se
rvlaient votre admirable rsignation, votre triste et pieux
amour, cette lecture l'avait si profondment frappe, qu' son lit
de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi
la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que
la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'et caus
votre fuite.

-- Hlas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.

-- Oui, oui, reprit amrement Adrienne; ceux qui faisaient agir
cette malheureuse savaient bien o portait le coup... ils n'en
sont pas  leur essai... ils vous rduisaient au dsespoir... ils
vous tuaient... Mais, aussi... pourquoi m'tiez-vous si dvoue?
pourquoi les aviez-vous devins? Oh! ces robes noires sont
implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en
frissonnant.

-- Cela pouvante, mademoiselle.

-- Rassurez-vous, chre enfant; vous le voyez, les armes des
mchants tournent souvent contre eux: car, du moment o j'ai su la
cause de votre fuite, vous m'tes devenue plus chre encore. Ds
lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, aprs de
longues dmarches, ce matin seulement, la personne que j'avais
charge du soin de dcouvrir votre retraite est parvenue  savoir
que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi,
il m'a demand  m'accompagner.

-- Agricol! s'cria la Mayeux en joignant les mains; il est
venu...

-- Oui, mon enfant; calmez-vous... Pendant que je vous donnais les
premiers soins... il s'est occup de votre soeur; vous le verrez
bientt.

-- Hlas!... mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait
sans doute...

-- Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur
de vous retrouver auprs de ce bon et loyal frre.

-- Ah!... mademoiselle... qu'il ignore toujours... ce qui me
causait tant de honte que j'en voulais mourir... Soyez bni, mon
Dieu! il ne sait rien...

-- Non; ainsi, plus de tristes penses, chre enfant; pensez  ce
digne frre, pour vous dire qu'il est arriv  temps pour nous
pargner des regrets ternels... et  vous... une grande faute...
Oh! je ne vous parle pas des prjugs du monde,  propos du droit
que possde une crature de rendre  Dieu une vie qu'elle trouve
trop pesante... je vous dis seulement que vous ne deviez pas
mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient
encore besoin de vous.

-- Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol tait mari 
la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sre, son
bonheur...  qui pouvais-je tre utile?

--  moi d'abord, vous le voyez... et puis, qui donc vous dit que
M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son
bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas prouv
par de rudes atteintes? Et alors mme que ceux qui vous aiment
auraient d tre  tout jamais heureux, leur bonheur tait-il
complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-tre
reproche, ne leur aurait-elle pas laiss des regrets sans fin?

-- Cela est vrai, mademoiselle, rpondit la Mayeux, j'ai eu
tort... un vertige de dsespoir m'a saisie, et puis... la plus
affreuse misre nous accablait... nous n'avions pas pu trouver de
travail depuis quelques jours... nous vivions de la charit d'une
pauvre femme que le cholra a enleve... Demain ou aprs, il nous
aurait fallu mourir de faim.

-- Mourir de faim... et vous saviez ma demeure...

-- Je vous avais crit, mademoiselle; ne recevant pas de rponse,
je vous ai crue blesse de mon brusque dpart.

-- Pauvre chre enfant, vous tiez, ainsi que vous le dites, sous
l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi
n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant
dout de moi. Comment vous blmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la
pense d'en finir avec la vie?

-- Vous, mademoiselle! s'cria la Mayeux.

-- Oui... j'y songeais... lorsqu'on est venu me dire que Florine,
agonisante, voulait me parler... je l'ai coute; ses rvlations
ont tout  coup chang mes projets; cette vie sombre, morne, qui
m'tait insupportable, s'est claire tout  coup; la conscience
du devoir s'est veille en moi; vous tiez sans doute en proie 
la plus horrible misre, mon devoir tait de vous chercher, de
vous sauver. Les aveux de Florine me dvoilaient de nouvelles
trames des ennemis de ma famille isole, disperse, par des
chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir tait
d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-tre, de les
rallier contre l'ennemi commun. J'avais t victime d'odieuses
manoeuvres; mon devoir tait d'en poursuivre les auteurs, de peur
qu'encourages par l'impunit, ces robes noires ne fissent de
nouvelles victimes... Alors, la pense du devoir m'a donn des
forces, j'ai pu sortir de mon anantissement; avec l'aide de
l'abb Gabriel, prtre sublime, oh! sublime... l'idal du vrai
chrtien... le digne frre adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris
courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant!
l'accomplissement de ces devoirs, l'esprance incessante de vous
retrouver, ont apport quelque adoucissement  ma peine; si je
n'en ai pas t console, j'en ai t distraite... votre tendre
amiti, l'exemple de votre rsignation feront le reste, je le
crois... j'en suis sre... et j'oublierai ce fatal amour...

Au moment o Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides
dans l'escalier, et une voix jeune et frache qui disait:

-- Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!... comme j'arrive  propos!
Si je pouvais au moins lui tre bonne  quelque chose!

Et presque aussitt, Rose-Pompon entra prcipitamment dans la
mansarde.

Agricol suivit bientt la grisette, et, montrant  Adrienne la
fentre ouverte, tcha par un signe de lui faire comprendre qu'il
ne fallait pas parler  la jeune fille de la fin dplorable de la
reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de
Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur,
d'indignation, de fiert, en reconnaissant la jeune fille qu'elle
avait vue  la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui
seule tait la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis
cette funeste soire.

Puis... sanglante raillerie de la destine! c'tait au moment mme
o Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour
ddaign, qu'apparaissait  ses yeux la femme  qui elle se
croyait sacrifie. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait t
profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non
seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille
aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au thtre lors de
l'aventure de la panthre noire, mais elle avait de graves raisons
de dsirer ardemment cette rencontre, si imprvue, si improbable;
aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et
triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne.

Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la
mansarde; mais non seulement il lui cotait d'abandonner la Mayeux
dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison  ce
brusque dpart, mais une inexplicable et fatale curiosit la
retint malgr sa fiert rvolte. Elle resta donc. Elle allait
enfin voir, si cela se peut dire_, de prs_, entendre et juger
cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale 
qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prt tant de
physionomies diffrentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma
pour cette crature.



XXIII. Les rivales.

Rose-Pompon, dont la prsence causait une si vive motion  Mlle
de Cardoville, tait mise avec le mauvais got le plus coquet et
le plus crne. Son _bibi _de satin rose,  passe trs troite,
pos en avant, et, comme elle disait_,  la chien_, descendait
presque jusqu'au bout de son petit nez, et dcouvrait en revanche
la moiti de son soyeux et blond chignon; sa robe cossaise, 
carreaux extravagants, tait ouverte par devant, et c'est  peine
si sa guimpe transparente, peu hermtiquement ferme, et pas assez
jalouse des rondeurs charmantes qu'elle accusait avec trop de
probit, gazait suffisamment l'chancrure effronte de son
corsage. La grisette s'tait hte de monter l'escalier, tenait
les deux coins de son grand chle bleu  palmes, qui, ayant quitt
ses paules, avait gliss jusqu'au bas de sa taille de gupe, o
il s'tait enfin trouv arrt par un obstacle naturel.

Si nous insistons sur ces dtails, c'est qu' la vue de cette
gentille crature mise d'une faon trs impertinente et trs
dbraille, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale
qu'elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa
douleur et sa honte... Mais que l'on juge de la surprise et de la
confusion d'Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d'un air
leste et dgag:

-- Je suis ravie de vous trouver ici, madame; nous aurons  causer
ensemble... Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre
Mayeux, si vous le permettez... _madame_.

Pour s'imaginer le ton et l'accent dont fut articul le mot
_madame_, il faut avoir assist  des discussions plus ou moins
orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales; alors on
comprendra tout ce que ce mot _madame_, prononc dans ces grandes
circonstances, renferme de provocante hostilit.

Mlle de Cardoville, stupfaite de l'impudence de Mlle Rose-Pompon,
restait muette, pendant qu'Agricol, distrait par l'attention qu'il
portait  la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens
depuis son arrive, distrait aussi par le souvenir de la scne
douloureuse  laquelle il venait d'assister, disait tout bas 
Adrienne, sans remarquer l'effronterie de la grisette:

-- Hlas! mademoiselle... c'est fini... Cphyse vient de rendre le
dernier soupir... sans avoir repris connaissance.

-- Malheureuse fille! dit Adrienne avec motion, oubliant un
moment Rose-Pompon.

-- Il faudra cacher cette triste nouvelle  la Mayeux, et la lui
apprendre plus tard avec les plus grands mnagements, reprit
Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien.

Et du regard il montra  Mlle de Cardoville la grisette qui
s'tait accroupie auprs de la Mayeux.

En entendant Agricol traiter si familirement Rose-Pompon, la
stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible 
rendre... car, chose qui semble fort trange, il lui sembla
qu'elle souffrait moins... et que ses angoisses diminuaient 
mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la
grisette.

-- Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilit
que d'motion, car ses jolis yeux bleus se mouillrent de larmes,
c'est-y donc possible de faire une btise pareille!... Est-ce
qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?... Vous ne pouviez
donc pas vous adresser  moi?... Vous saviez bien que ce qui est 
moi est aux autres... j'aurais fait une dernire rafle sur le
bazar de Philmon, ajouta cette singulire fille avec un
redoublement d'attendrissement, sincre,  la fois touchant et
grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottes,
son costume de canotier flambard, son lit et jusqu' son verre de
grande tenue, et au moins vous n'auriez pas t rduite...  une
si vilaine extrmit... Philmon ne m'en aurait pas voulu, car il
est bon enfant; aprs a, il m'en aurait voulu, que a aurait t
tout de mme: Dieu merci! nous ne sommes pas maris... C'est
seulement pour vous dire qu'il fallait penser  la petite Rose-
Pompon...

-- Je sais que vous tes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la
Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme
tant de ses pareilles, avait le coeur gnreux.

-- Aprs cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main
le bout de son petit nez rose, o une larme avait roul, vous me
direz que vous ignoriez o je _perchais _depuis quelque temps...
Drle d'histoire, allez; quand je dis drle... au contraire. Et
Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est gal, reprit-elle,
je n'ai pas  vous parler de a; ce qui est sr, c'est que vous
allez mieux... Vous ne recommencerez pas, ni Cphyse non plus, une
pareille chose... On dit qu'elle est bien faible... et qu'on ne
peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol?

-- Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne dtachait
pas ses yeux des siens, il faut prendre patience...

-- Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?...
reprit la Mayeux.

-- Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie...

-- Agricol a raison, il faut tre raisonnable, ma bonne Mayeux,
reprit Rose-Pompon; nous attendrons... J'attendrai aussi en
causant tout  l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur
Adrienne un regard sournois de chatte en colre); oui,
j'attendrai, car je veux dire  cette pauvre Cphyse qu'elle peut,
comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea
gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on
se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas
heureuses s'en ressentent; a serait encore gracieux de garder le
bonheur pour soi toute seule! C'est a... Empaillez-le donc tout
de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un
bocal pour que personne n'y touche!... Aprs a... quand je dis
mon bonheur... c'est encore une manire de parler; il est vrai
que, sous un rapport... Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre,
voyez-vous! ma bonne Mayeux, voil la chose... Mais bah!... aprs
tout, je n'ai que dix-sept ans... Enfin, c'est gal... je me tais,
car je vous parlerais comme a jusqu' demain que vous n'en
sauriez pas davantage... Laissez-moi donc encore une fois vous
embrasser de bon coeur... et ne soyez plus chagrine... non plus...
entendez-vous... car maintenant je suis l...

Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la
Mayeux.

Il faut renoncer  exprimer ce qu'prouva Mlle de Cardoville
pendant l'entretien... ou plutt pendant le monologue de la
grisette,  propos de la tentative de suicide de la Mayeux; le
jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa librale facilit 
l'endroit du _bazar _de Philmon, avec qui, disait-elle, elle
n'tait heureusement pas marie; la bont de son coeur, qui se
rvlait  et l dans ses offres de service  la Mayeux; ces
contrastes, ces impertinences, ces drleries, tout cela tait si
nouveau, si incomprhensible pour Mlle de Cardoville, qu'elle
resta d'abord muette et immobile de surprise.

Telle tait donc la crature  qui Djalma l'avait sacrifie? Si le
premier mouvement d'Adrienne avait t horriblement pnible  la
vue de Rose-Pompon, la rflexion ne tarda pas  veiller chez elle
des doutes qui devinrent bientt d'ineffables esprances; se
rappelant de nouveau l'entretien qu'elle avait surpris entre Rodin
et Djalma, lorsque, cache dans la serre chaude, elle venait
s'assurer de la fidlit du jsuite, Adrienne ne se demandait plus
s'il tait possible et raisonnable de croire que le prince, dont
les ides sur l'amour semblaient si potiques, si leves, si
pures, et pu trouver le moindre charme au babil impudent et
saugrenu de cette petite fille... Adrienne, cette fois, n'hsitait
plus; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors
qu'elle voyait pour ainsi dire _de prs _cette trange rivale,
alors qu'elle l'entendait s'exprimer en termes si vulgaires,
faons et langage qui, sans nuire  la gentillesse de ses traits,
leur donnaient un caractre trivial et peu attrayant.

Les doutes d'Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une
Rose-Pompon se changrent donc bientt en une incrdulit
complte: doue de trop d'esprit, de trop de pntration pour ne
pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la
part du prince, devait cacher quelque mystre, Mlle de Cardoville
se sentit renatre  l'espoir.

 mesure que cette consolante pense se dveloppait dans l'esprit
d'Adrienne, son coeur, jusqu'alors si douloureusement oppress, se
dilatait; de vagues aspirations vers un meilleur avenir
s'panouissaient en elle; et pourtant, cruellement avertie par le
pass, craignant de cder  une illusion trop facile, elle se
rappelait les faits malheureusement avrs: le prince s'affichant
en public avec cette jeune fille; mais par cela mme que Mlle de
Cardoville pouvait alors compltement apprcier cette crature,
elle trouvait la conduite du prince de plus en plus
incomprhensible. Or, comment juger sainement, srement, ce qui
est environn de mystres? Et puis elle se rassurait; malgr elle,
un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-tre au
chevet de la pauvre ouvrire qu'elle venait d'arracher  la mort
que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une rvlation
d'o dpendait le bonheur de sa vie.

Les motions dont tait agit le coeur d'Adrienne devenaient si
vives, que son beau visage se colora d'un rose vif, son sein
battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu'alors
tristement voils, brillrent doux et radieux  la fois; elle
attendait avec une impatience inexprimable. Dans l'entretien dont
Rose-Pompon l'avait menace, dans cette conversation que quelques
instants auparavant, Adrienne et repousse de toute la hauteur de
sa fire et lgitime indignation, elle esprait trouver enfin
l'explication d'un mystre qu'il lui tait si important de
pntrer.

Rose-Pompon, aprs avoir encore tendrement embrass la Mayeux, se
releva, et se retournant vers Adrienne, qu'elle toisa d'un air des
plus dgags, lui dit d'un petit ton impertinent:

--  nous deux, maintenant_, madame _(le mot madame, toujours
prononc avec l'expression que l'on sait); nous avons quelque
chose  dbrouiller ensemble.

-- Je suis  vos ordres, mademoiselle, rpondit Adrienne avec
beaucoup de douceur et de simplicit.

 la vue du minois conqurant et dcid de Rose-Pompon, en
entendant sa provocation  Mlle de Cardoville, le digne Agricol,
aprs quelques mots changs avec la Mayeux, ouvrit des oreilles
normes et resta un moment interdit de l'effronterie de la
grisette; puis, s'avanant vers elle, il lui dit tout bas en la
tirant par la manche:

-- Ah , est-ce que vous tes folle? Savez-vous  qui vous
parlez?

-- Eh bien, aprs? est-ce qu'une jolie femme n'en vaut pas une
autre?... Je dis cela pour madame... On ne me mangera pas, je
suppose, rpondit tout haut et crnement Rose-Pompon; j'ai 
causer avec madame... je suis sre qu'elle sait de quoi et
pourquoi... Sinon, je vais le lui dire: a ne sera pas long.

Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma
en prsence d'Agricol, fit un signe  ce dernier, et rpondit  la
grisette:

-- Je suis prte  vous entendre, mademoiselle, mais pas ici...
Vous comprenez pourquoi...

-- C'est juste, madame... j'ai ma clef... si vous voulez... allons
chez moi...

Ce _chez moi _fut dit d'un air glorieux.

-- Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien
me faire l'honneur de m'y recevoir... rpondit Mlle de Cardoville,
de sa voix douce et perle, en s'inclinant lgrement avec un air
de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgr son effronterie,
demeura tout interdite.

-- Comment, mademoiselle, dit Agricol  Adrienne, vous tes assez
bonne pour...

-- Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l'interrompant,
veuillez rester auprs de ma pauvre amie... je reviendrai bientt.

Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l'tonnement
d'Agricol, elle lui dit:

-- Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants...
Reprenez encore un peu vos forces... et je reviens vous chercher
pour vous emmener chez nous, chre et bonne soeur...

Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise
d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux _sa soeur_, elle lui
dit:

-- Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle...

-- Pardon, excuse, madame, si je passe la premire pour vous
montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque,
rpondit Rose-Pompon en collant ses coudes  son corps et en
pinant ses lvres, afin de prouver qu'elle n'tait nullement
trangre aux belles manires et au beau langage.

Et les deux rivales quittrent la mansarde, o Agricol et la
Mayeux restrent seuls.

Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient
t transports dans la boutique souterraine de la mre Arsne;
ainsi les curieux, toujours attirs par les vnements sinistres,
se pressrent  la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant
personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne,
continua d'ignorer la mort tragique de Cphyse, son ancienne amie.

Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se
trouvrent dans l'appartement de Philmon. Ce singulier logis
tait rest dans le pittoresque dsordre o Rose-Pompon l'avait
abandonn lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour tre l'hrone
d'une aventure mystrieuse.

Adrienne, compltement ignorante des moeurs excentriques des
tudiants et des _tudiantes_, ne put, malgr sa proccupation,
s'empcher d'examiner avec un tonnement curieux ce bizarre et
grotesque chaos des objets les plus disparates: dguisements de
bals masqus, ttes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur
des bibliothques, verres monstres, vtements de femmes, pipes
culottes, etc.  l'tonnement d'Adrienne succda une impression
de rpugnance pnible: la jeune fille se sentait mal  l'aise,
dplace, dans cet asile, non de la pauvret, mais du dsordre,
tandis que la misrable mansarde de la Mayeux ne lui avait caus
aucune rpulsion.

Rose-Pompon, malgr ses airs dlibrs, ressentait une assez vive
motion depuis qu'elle se trouvait tte  tte avec Mlle de
Cardoville; d'abord la rare beaut de la jeune patricienne, son
grand air, la haute distinction de ses manires, la faon  la
fois digne et affable avec laquelle elle avait rpondu aux
impertinentes provocations de la grisette, commenaient  imposer
beaucoup  celle-ci; et de plus, comme elle tait, aprs tout,
bonne fille, elle avait t profondment touche d'entendre Mlle
de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon,
sans savoir aucune particularit sur Adrienne, n'ignorait pas
qu'elle appartenait  la classe la plus riche et la plus leve de
la socit; elle ressentait donc dj quelques remords d'avoir agi
si cavalirement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles 
l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu  peu.
Pourtant, Mlle Rose-Pompon, tant trs mauvaise tte et ne voulant
pas paratre subir une influence dont se rvoltait son amour-
propre, tcha de reprendre son assurance; et, aprs avoir ferm la
porte au verrou, elle dit:

-- _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour
montrer qu'elle n'tait pas trangre au beau langage. Mlle de
Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon,
bien digne de pratiquer cette antique hospitalit qui regardait
mme un ennemi comme un hte sacr, s'cria vivement:

-- Ne prenez pas cette chaise-l, madame: elle a un pied de moins.
Adrienne mit la main sur un autre sige.

-- Ne prenez pas celui-l non plus, le dossier ne tient  rien du
tout, s'cria de nouveau Rose-Pompon.

Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il
reprsentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de
Cardoville, qui le replaa discrtement sur le sige en disant:

-- Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi
bien debout.

-- Comme vous voudrez, madame, rpondit Rose-Pompon, en se campant
d'autant plus crnement sur la hanche, qu'elle se sentait plus
trouble.

Et l'entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commena de
la sorte.



XXIV. L'entretien.

Aprs une minute d'hsitation, Rose-Pompon dit  Adrienne, dont le
coeur battait vivement:

-- Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j'ai sur le
coeur; je ne vous aurais pas cherche; puisque je vous trouve, il
est bien naturel que je profite de la circonstance.

-- Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne... pourrais-je du
moins savoir le sujet de l'entretien que nous devons avoir
ensemble?

-- Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crnerie
alors plus affecte que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire
que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une
scne de jalousie ou pousser des cris de dlaisse... Ne vous
flattez pas de a... Dieu merci! je n'ai pas  me plaindre du
_prince Charmant _(c'est le petit nom que je lui ai donn); au
contraire, il m'a rendue trs heureuse; si je l'ai quitt, c'est
malgr lui, et parce que cela m'a plu.

Ce disant, Rose-Pompon qui, malgr ses airs dgags, avait le
coeur trs gros, ne put retenir un soupir.

-- Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitt parce que cela m'a
plu, car il tait fou de moi, madame... mme que si j'avais voulu,
il m'aurait pouse, oui, madame, pouse; tant pis si ce que je
vous dis l vous fait de la peine... Du reste, quand je dis tant
pis, c'est vrai que je voulais vous en causer... de la peine...
Oh! bien sr; mais lorsque tout  l'heure, je vous ai vue si bonne
pour la pauvre Mayeux, quoique j'tais bien certainement dans mon
droit... j'ai prouv quelque chose... Enfin, ce qu'il y a de plus
clair, c'est que je vous dteste, et que vous le mritez bien...
ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.

De tout ceci, mme pour une personne beaucoup moins pntrante
qu'Adrienne et beaucoup moins intresse qu'elle  dmler la
vrit, il rsultait videmment que Mlle Rose-Pompon, malgr ses
airs triomphants  l'endroit de _celui _qui perdait la tte pour
elle et voulait l'pouser, il rsultait que Mlle Rose-Pompon tait
compltement dsappointe, qu'elle faisait un norme mensonge,
qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dpit amoureux lui avait
fait dsirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire,
pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scne,
_regardant Adrienne (on saura tout  l'heure pourquoi) comme son
heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris
le dessus, elle se trouvait fort empche pour continuer sa
_scne. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de
plus en plus.

Quoiqu'elle se ft attendue, sinon  la singulire sortie de la
grisette, du moins  ce rsultat: qu'il tait impossible que le
prince et pour cette fille aucun attachement srieux... Mlle de
Cardoville, malgr la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord
ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses
prvisions; mais tout  coup,  ces esprances devenues presque
des ralits, succda une apprhension cruelle... Expliquons-nous.

Ce que venait d'entendre Adrienne aurait d la satisfaire
compltement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du
monde, sre dsormais que le coeur de Djalma n'avait pas cess de
lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans
toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, et ou non cd  un
caprice phmre pour cette crature, aprs tout fort jolie et
fort dsirable, puisque, dans le cas mme o il et cd  ce
caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se sparait de
Rose-Pompon. Malgr de si bonnes raisons, cette _erreur des sens
_ne pouvait tre pardonne par Adrienne. Elle ne comprenait pas
cette sparation absolue du corps et de l'me, qui fait que l'une
ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il
ft indiffrent de se donner  celle-ci en pensant  celle-l; son
amour, jeune, chaste, passionn, tait d'une exigence absolue,
exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule
et niaise aux yeux des hommes. Par cela mme qu'elle avait la
religion des sens, par cela mme qu'elle les raffinait, qu'elle
les vnrait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne
avait, au sujet des sens, des scrupules, des dlicatesses, des
rpugnances inoues, invincibles, compltement inconnues de ces
austres spiritualistes, de ces prudes asctiques, qui, sous
prtexte de la vitalit, de l'indignit de la matire, en
regardent les carts comme absolument sans consquence et en font
litire, pour lui bien prouver,  cette honteuse,  cette boueuse,
tout le mpris qu'elles en font.

Mlle de Cardoville n'tait pas de ces cratures farouches,
pudibondes, qui mourraient de confusion plutt que d'articuler
nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur:
aussi en pousent-elles de laids, de trs blass, de trs
corrompus, quitte  prendre, six mois aprs, deux ou trois amants.
Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de
fracheur virginale et cleste dans l'gale innocence de deux
beaux tres amoureux et passionns, tout ce qu'il y a mme de
garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs
que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa premire
possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'tait donc qu' moiti
rassure... bien qu'il lui ft confirm par le dpit mme de Rose-
Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre
attachement srieux.

La grisette avait termin sa proraison par ce mot d'une hostilit
flagrante et significative:

-- Enfin, madame, je vous dteste!

-- Et pourquoi me dtestez-vous, mademoiselle? dit doucement
Adrienne.

-- Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout  fait
son rle de _conqurante_, et cdant  la sincrit naturelle de
son caractre, faites donc comme si vous ne saviez pas  propos de
qui et de quoi je vous dteste!... Avec cela... que l'on va
ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthre pour
des personnes qui ne vous sont rien du tout!... Et si ce n'tait
que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu  peu, et
dont la jolie figure, jusqu'alors contracte par une petite moue
hargneuse, prit une expression de chagrin rel, pourtant
quelquefois comique. Et si ce n'tait que l'histoire du bouquet!
reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le
prince Charmant sauter comme un cabri sur le thtre... je me
serais dit: Bah! ces Indiens, a a des politesses  eux; ici...
une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le
ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas a: l'homme
ramasse le bouquet, ne le rend pas  la femme et lui tue une
panthre sous les yeux. Voil le bon genre du pays,  ce qu'il
parat... Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter
une femme comme on m'a traite... et cela, j'en suis sre, grce 
vous, madame.

Ces plaintes de Rose-Pompon,  la fois amres et plaisantes, se
conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit prcdemment du fol
amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui
faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement:

-- Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prtendant que je
suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je
regretterais sincrement que vous ayez t maltraite par qui que
ce ft.

-- Si vous croyez qu'on m'a battue... vous faites erreur, s'cria
Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!... Non, ce n'est pas cela...
mais enfin... je suis sre que, sans vous, le prince Charmant
aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, aprs
tout. Et puis, enfin... il y a aimer... et aimer... je ne suis pas
exigeante, moi; mais pas seulement a!... et Rose-Pompon mordit
l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me
chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me
dcider  le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne
m'exposerait  rien... que de trs honnte...

-- Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus
intresse; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle?

-- Un crivain religieux, rpondit Rose-Pompon d'un ton boudeur,
l'me damne d'un tas de vieux sacristains dont il empoche
l'argent, soi-disant pour crire sur la morale et sur la religion.
Elle est gentille, sa morale!

 ces mots d'_crivain religieux_, de _sacristains_, Adrienne se
vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du pre
d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli tre
les victimes; elle commena d'entrevoir vaguement la vrit et
reprit:

-- Mais, mademoiselle, sous quel prtexte cet homme vous a-t-il
emmene d'ici?

-- Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien 
craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien
gentille; alors, moi je me suis dit: Philmon est  son pays, je
m'ennuie toute seule, a m'a l'air drle, qu'est-ce que je
risque?... Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta
Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmne dans une
jolie voiture; nous nous arrtons sur la place du Palais-Royal; un
homme  l'air sournois et au teint jaune monte avec moi  la place
de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, o l'on
m'tablit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau,
que j'en suis d'abord reste toute blouie; avec a l'air si doux,
si bon... Aussi, je me suis dit tout de suite: C'est pour le coup
que a serait joliment bien  moi de rester sage... Je ne croyais
pas si bien dire... Je suis reste sage... hlas! plus que sage...

-- Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous tre montre si
vertueuse?...

-- Tiens... je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrment de
refuser quelque chose... Mais refusez donc quand on ne vous
demande rien... mais rien de rien; quand on vous mprise assez
pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour.

-- Mais, mademoiselle... permettez-moi de vous faire observer que
l'indiffrence qu'on vous a tmoigne ne vous a pas empche de
faire, ce me semble, un assez long sjour dans la maison dont vous
me parlez.

-- Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait
auprs de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au
spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-tre aussi bon ton, dans
son pays de sauvages, d'avoir auprs de soi une petite fille bien
gentille,  cette fin de n'y pas faire attention du tout, du
tout...

-- Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison,
mademoiselle?

-- Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied
avec dpit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est
fait, malgr moi, je me suis mise  aimer le prince Charmant; et,
ce qu'il y a de drle, c'est que moi, qui suis gaie comme un
pinson... je l'aimais parce qu'il tait triste, preuve que je
l'aimais srieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu... j'ai
dit: Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philmon doit me faire
des traits dans son pays, j'en suis sre; a m'encourage, et un
matin je m'arrange  ma manire, si gentiment, si coquettement,
qu'aprs m'tre regarde dans ma glace, je me dis: Oh! c'est
sr... il ne rsistera pas... Je vais chez lui; je perds la tte,
je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris,
je pleure; enfin je lui dclare que je l'adore... Qu'est-ce qu'il
me rpond  cela de sa voix douce et pas plus mue qu'un marbre:
Pauvre enfant!... Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec
indignation... ni plus ni moins que si j'tais venue me plaindre 
lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de
sagesse... Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sre
que, s'il n'tait pas malheureux d'autre part en amour, ce serait
un vrai salptre; mais il est si triste, si abattu!

Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta:

-- Au fait... non... je ne veux pas vous dire cela... vous seriez
trop contente... Enfin, aprs une pause d'une autre seconde:

-- Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drle
de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec
attendrissement et dfrence; pourquoi me taire, aprs tout! J'ai
commenc par vous dire, en faisant la fire, que le prince
Charmant voulait m'pouser, et j'ai fini, malgr moi, par vous
avouer qu'il m'avait environ mise  la porte. Dame! ce n'est pas
ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi,
tenez, madame, voil la vrit pure: quand je vous ai rencontre
chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colre contre
vous comme un petit dindon... mais quand je vous ai eu entendue
vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrire
comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colre s'en est alle...
Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper...
impossible... plus je voyais la diffrence qu'il y a entre nous
deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne
songer qu' vous... car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il
est fou... allez... et bien fou... Ce n'est pas seulement  cause
de l'histoire du tigre qu'il a tu pour vous  la Porte-Saint-
Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu!
toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous
ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et
bien souvent  pleurer dans un salon, o, m'a-t-on dit, il vous a
vue pour la premire fois... vous savez... prs de la serre... Et
votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace  la
mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais
et qui voyais cela, a commenait d'abord par me mettre hors de
moi; et puis a devenait si touchant, si attendrissant, que je
finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!... oui...
madame... tenez... comme maintenant rien qu'en y pensant,  ce
pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux
bleus baigns de pleurs, et avec une expression d'intrt si
sincre qu'Adrienne fut profondment mue; ah! madame... vous avez
l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le
donc un peu, ce pauvre prince... Voyons, qu'est-ce que cela vous
fait de l'aimer!...

Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli
de navet, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour
accentuer davantage sa prire.

Il avait fallu  Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-mme
pour contenir, pour refouler l'lan de sa joie, qui du coeur lui
montait aux lvres, pour arrter le torrent de questions qu'elle
brlait d'adresser  Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces
larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous
ses paupires; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui
avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait
affectueusement serr celle de la grisette, puis, par un mouvement
machinal, l'avait attire prs de la fentre, comme si elle et
voulu examiner plus attentivement encore la dlicieuse figure de
Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jet son chle et son
bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les paisses et
soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendr qui encadraient 
ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et
fermes,  la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux
d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grce au dcollet
un peu risqu de Rose-Pompon, la grce et les trsors de sa taille
de nymphe.

Si trange que cela paraisse, Adrienne tait ravie de trouver
cette jeune fille encore plus jolie qu'elle ne lui avait paru
d'abord... L'indiffrence stoque de Djalma pour cette ravissante
crature disait assez toute la sincrit de l'amour dont il tait
domin.

Rose-Pompon, aprs avoir pris la main d'Adrienne, fut aussi
confuse que surprise de la bont avec laquelle Mlle de Cardoville
accueillit sa familiarit. Enhardie par cette indulgence et par le
silence d'Adrienne, qui depuis quelques instants la considrait
avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit:

-- Oh!... n'est-ce pas, madame, que vous aurez piti de ce pauvre
prince?

Nous ne savons ce qu'Adrienne allait rpondre  la demande
indiscrte de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de
glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait
videmment prtendre  imiter le chant du coq, se fit entendre
derrire la porte.

Adrienne tressaillit, effraye; mais tout  coup la physionomie de
Rose-Pompon, d'une expression nagure si touchante, s'panouit
joyeusement; et, reconnaissant ce signal, elle s'cria en frappant
dans ses mains:

-- C'est Philmon!

-- Comment! Philmon? dit vivement Adrienne.

-- Oui... mon amant... Ah! le monstre, il sera mont  pas de
loup... pour faire le coq... c'est bien lui!

Un second _co-co-rico _des plus retentissants se fit entendre de
nouveau derrire la porte.

-- Mon Dieu, cet tre-l est-il bte et drle! il fait toujours la
mme plaisanterie, et elle m'amuse toujours! dit Rose-Pompon.

Et elle essuya ses dernires larmes du revers de sa main en riant
comme une folle de la plaisanterie de Philmon, qui lui semblait
toujours neuve et rjouissante, quoiqu'elle la connt dj.

-- N'ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus
embarrasse; ne rpondez pas, je vous en supplie.

-- La clef est sur la porte, et le verrou est mis: Philmon voit
bien qu'il y a quelqu'un.

-- Il n'importe.

-- Mais c'est ici sa chambre, madame; nous sommes ici chez lui...
dit Rose-Pompon.

En effet, Philmon, se lassant probablement du peu d'effet de ses
deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure,
et ne pouvant l'ouvrir, dit  travers la porte, d'une voix de
formidable basse taille:

-- Comment_, chat chri... _de mon coeur, nous sommes enferme...
Est-ce que nous prions _saint Flambard _pour le retour de _Mon-mon
_(lisez Philmon)?

Adrienne, ne voulant pas augmenter l'embarras et le ridicule de
cette situation en la prolongeant davantage, alla droit  la
porte, et l'ouvrit aux regards bahis de Philmon, qui recula de
deux pas. Mlle de Cardoville, malgr sa vive contrarit, ne put
s'empcher de sourire  la vue de l'amant de Rose-Pompon et des
objets qu'il tenait  la main et sous son bras.

Philmon, grand gaillard trs brun et haut en couleur, arrivant de
voyage, portait un bret basque blanc; sa barbe noire et touffue
tombait  flots sur un large gilet bleu clair  la Robespierre,
une courte redingote de velours olive et un immense pantalon 
carreaux cossais d'une grandeur extravagante compltaient le
costume de Philmon. Quant aux accessoires qui avaient fait
sourire Adrienne, ils se composaient: 1 d'une valise d'o
sortaient la tte et les pattes d'une oie, valise que Philmon
portait sous le bras; 2 d'un norme lapin blanc, bien vivant,
renferm dans une cage que l'tudiant tenait  la main.

-- Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il
faut l'avouer, telles furent les premires paroles de Rose-Pompon,
et Philmon,  qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant
aprs une longue absence; mais l'tudiant, loin d'tre choqu de
se voir compltement sacrifi  son compagnon aux longues oreilles
et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la
surprise qu'il mnageait  sa matresse si bien accueillie. Ceci
s'tait pass trs rapidement. Pendant que Rose-Pompon,
agenouille devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le
lapin, Philmon, frapp du grand air de Mlle de Cardoville,
portant  la main son bret, avait respectueusement salu en
s'effaant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut
avec une grce remplie de politesse et de dignit, descendit
lgrement l'escalier et disparut.

Philmon, aussi bloui de sa beaut que frapp de son air noble et
distingu, et surtout trs curieux de savoir comment diable Rose-
Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son
argot amoureux et tendre.

-- _Chat chri _ son _Mon-mon_, qu'est-ce que cette belle dame?

-- Une de mes amies de pension... grand satyre... dit Rose-Pompon
en agaant le lapin.

Puis, jetant un coup d'oeil de ct sur une caisse que Philmon
avait pose prs de la cage et de la valise:

-- Je parie que c'est encore du raisin de famille que tu
m'apportes l-dedans?

-- _Mon-mon _apporte mieux que a  son _chat chri_, dit
l'tudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues
fraches de Rose-Pompon, qui s'tait enfin releve_, Mon-mon _lui
apporte son coeur.

-- Connu... dit la grisette en posant dlicatement le pouce de sa
main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main,
qu'elle agita lgrement.

Philmon riposta  cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant
amoureusement la taille, et le joyeux mnage ferma sa porte.



XXV. Consolations.

Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scne
touchante s'tait passe entre Agricol et la Mayeux, rests fort
surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville  l'gard de la
grisette.

Aussitt aprs le dpart d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant
la couche de la Mayeux, et lui dit avec une motion profonde:

-- Nous sommes seuls... je puis enfin te dire ce que j'ai sur le
coeur. Tiens... vois-tu!... c'est affreux, ce que tu as fait...
mourir de misre... de dsespoir... et ne pas m'appeler auprs de
toi?

-- Agricol... coute-moi...

-- Non... tu n'as pas d'excuse...  quoi sert donc, mon Dieu! de
nous tre appels frre et soeur, de nous tre donn pendant
quinze ans les preuves de la plus sincre affection, pour qu'au
jour du malheur tu te dcides ainsi  quitter la vie sans
t'inquiter de ceux que tu laisses... sans songer que te tuer,
c'est leur dire: Vous n'tes rien pour moi!

-- Pardon, Agricol... c'est vrai... je n'avais pas pens  cela,
dit la Mayeux en baissant les yeux; mais... la misre... le manque
de travail!...

-- La misre... le manque de travail! et moi donc, est-ce que je
n'tais pas l?

-- Le dsespoir!...

-- Et pourquoi le dsespoir? Cette gnreuse demoiselle te
recueille chez elle; apprciant ce que tu vaux, elle te traite
comme son amie, et c'est au moment o tu n'as jamais eu plus de
garantie de bonheur... pour l'avenir, pauvre enfant... que tu
abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville... nous
laissant tous dans une horrible anxit sur ton sort!

-- Je... je... craignais d'tre  charge...  ma bienfaitrice...
dit la Mayeux en balbutiant.

-- Toi  charge...  Mlle de Cardoville... elle si riche, si
bonne!...

-- J'avais peur d'tre indiscrte... dit la Mayeux, de plus en
plus embarrasse...

Au lieu de rpondre  sa soeur adoptive, Agricol garda le silence,
la contempla pendant quelques instants avec une expression
indfinissable, puis s'cria tout  coup, comme s'il et rpondu 
une question qu'il se posait  lui-mme:

-- Elle me pardonnera de lui avoir dsobi; oui, j'en suis sr.

Alors, s'adressant  la Mayeux, qui le regardait de plus en plus
tonne, il lui dit d'une voix brve et mue:

-- Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te
fais des reproches, je te blme... et je ne suis pas  ce que je
te dis... je pense  autre chose...

--  quoi donc, Agricol?

-- J'ai le coeur navr en songeant au mal que je t'ai fait...

-- Je ne comprends pas... mon ami... tu ne m'as jamais fait de
mal...

-- Non... n'est-ce pas?... jamais... pas mme dans les petites
choses? lorsque, par exemple, cdant  une dtestable habitude
d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma
soeur... je t'injuriais cent fois par jour...

-- Tu m'injuriais?

-- Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet
odieusement ridicule... au lieu de t'appeler par ton nom.

 ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant
qu'il ne ft instruit de son triste secret, malgr l'assurance
contraire qu'elle avait reue de Mlle de Cardoville; pourtant elle
se calma en pensant qu'Agricol avait pu rflchir  l'humiliation
qu'elle devait prouver  s'entendre sans cesse appeler la Mayeux.
Aussi rpondit-elle en s'efforant de sourire:

-- Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'tait, comme tu le
dis, Agricol, une habitude d'enfance... Ta bonne et tendre mre,
qui me traitait comme sa fille... m'appelait aussi la Mayeux, tu
le sais bien.

-- Et ma mre... est-elle aussi alle te consulter sur mon
mariage, te parler de la rare beaut de ma fiance, te prier de
voir cette fille, d'tudier son caractre, dans l'espoir que
l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait... si je
faisais un mauvais choix? Dis, ma mre a-t-elle eu cette cruaut?
Non... c'est moi qui ainsi te dchirais le coeur.

Les craintes de la Mayeux se rveillrent; plus de doute, Agricol
savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant,
faisant un dernier effort pour ne pas croire  cette dcouverte,
elle murmura d'une voix faible:

-- En effet... Agricol... ce n'est pas ta mre qui m'a prie de
cela... c'est toi... et... et... je t'ai su gr de cette preuve de
confiance.

-- Tu m'en as su gr... malheureuse enfant! s'cria le forgeron
les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te
faisais un mal affreux... j'tais impitoyable... sans le savoir...
mon Dieu!

-- Mais... dit la Mayeux d'une voix  peine intelligible, pourquoi
penses-tu cela?

-- Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'cria le forgeron d'une voix
palpitante d'motion, en serrant fraternellement la Mayeux entre
ses bras.

-- Oh! mon Dieu!... murmura l'infortune en tchant de cacher son
visage entre ses mains, il sait tout.

-- Oui... je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de
tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout... et je ne
veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et
dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec
bonheur, avec fiert, que le meilleur, que le plus noble coeur
qu'il y ait au monde a t  moi, est  moi... sera toujours 
moi... Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises;
allons, le front haut, relve les yeux, regarde-moi... Tu sais si
mon visage a jamais menti... tu sais si une motion feinte s'y est
jamais rflchie... eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde... et
tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu
Madeleine, lgitimement fier de ton amour...

La Mayeux, perdue de douleur, crase de confusion, n'avait pas
jusqu'alors os lever les yeux sur Agricol; mais la parole du
forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante
rvlait une motion si tendre, que la pauvre crature sentit
malgr elle sa honte s'effacer peu  peu, surtout lorsque Agricol
eut ajout avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma
noble et douce Madeleine, de ce digne amour... j'en serai digne:
crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a caus de
larmes... Pourquoi donc cet amour serait-il dsormais pour toi un
sujet d'loignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc
que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un
continuel change de dvouement, de tendresse, une estime profonde
et partage, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien,
Madeleine, ce dvouement, cette tendresse, cette confiance, nous
les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le pass.
Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la
dfiance...  l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de
remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de
tout le bonheur que tu me donnes... Ce que je te dis l est
goste... c'est possible; tant pis!... je ne sais pas mentir.

Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait... Ce
qu'elle avait surtout redout dans la rvlation de son secret,
c'tait de le voir accueilli par la raillerie, le ddain, ou une
compassion humiliante; loin de l, la joie et le bonheur se
peignaient vritablement sur la mle et loyale figure d'Agricol;
la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'cria-t-elle,
cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi... avec une
sorte d'orgueil:

-- Toute passion sincre et pure a donc cela de beau, de bien, de
consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mriter un
touchant intrt lorsqu'on a pu rsister  ses premiers orages!
elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur
qui l'prouve! grce  toi, Agricol, grce  tes bonnes paroles
qui me relvent  mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir
de cet amour, je dois m'en glorifier... Ma bienfaitrice a
raison... tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il
donc pas saint et vrai, mon amour? tre toujours dans ta vie,
t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les
instants, qu'ai-je espr de plus? et pourtant la honte, la
crainte, jointe au vertige que donne le malheur arriv  son
comble, m'ont pouss jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu,
mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles dfiances
d'une pauvre crature voue au ridicule depuis son enfance. Et
puis, enfin... ce secret devait mourir avec moi,  moins qu'un
hasard impossible  prvoir ne te le rvlt... Alors, dans ce
cas, tu as raison, sre de moi-mme, sre de toi... je n'aurais
rien d redouter; mais il faut m'tre indulgent: la mfiance, la
cruelle mfiance de soi... Tiens, Agricol, mon gnreux frre, je
te dirai ce que tu me disais tout  l'heure: Regarde-moi bien,
jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien,
regarde... vois si mes yeux fuient les tiens... vois, si de ma
vie, j'ai eu l'air aussi heureuse... et pourtant tout  l'heure
j'allais mourir.

La Mayeux disait vrai... Agricol lui-mme n'et pas espr un
effet si prompt de ses paroles; malgr les traces profondes que la
misre, que le chagrin, que la maladie avaient imprimes sur le
visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli
d'lvation, de srnit, tandis que ses yeux bleus, doux et purs
comme son me, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol.

-- Oh! merci, merci! s'cria le forgeron avec ivresse. En te
voyant si calme, si heureuse, Madeleine... c'est de la
reconnaissance que j'prouve.

-- Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant... mes plus secrtes
penses tu les sauras... Oui, heureuse, car ce jour, commenc
d'une manire si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir
peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouv ma gnreuse
bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre
soeur... Oh! tout  l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car
cette joie, il faut qu'elle la partage.

La Mayeux tait si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui
apprendre encore la mort de Cphyse, dont il se rservait de
l'instruire avec mnagements; il rpondit:

-- Cphyse, par cela mme qu'elle est plus robuste que toi, a t
si rudement branle, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout 
l'heure, de la laisser pendant toute cette journe dans le plus
grand calme.

-- J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai
tant  dire...

-- Chre et douce Madeleine...

-- Tiens, mon ami, s'cria la Mayeux en interrompant Agricol et en
pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'prouve
quand tu m'appelles Madeleine... C'est quelque chose de si suave,
de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout panoui.

-- Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu!
s'cria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle
montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant
appeler de son modeste nom...

-- Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche rsume
pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les esprances, les
dlices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais
toutes les chres ambitions de ma tendresse... Ta femme, cette
charmante Angle... avec sa figure d'ange et son me d'ange... oh!
 mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom
m'est doux aux lvres et au coeur... oui, ta charmante et bonne
Angle m'appellera aussi Madeleine... et tes enfants!! chers
petits tres adors, pour eux aussi... je serai Madeleine... leur
bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils
pas  moi aussi bien qu' leur mre? car je veux ma part des soins
maternels; ils seront  nous trois, n'est-ce pas, Agricol?... Oh!
laisse-moi pleurer... laisse-moi, c'est si bon des larmes sans
amertume, des larmes qu'on ne cache pas!... Dieu soit bni! grce
 toi, mon ami... la source de celles-l est  jamais tarie.

Depuis quelques instants, cette scne attendrissante avait un
tmoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop mus, ne
pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la
porte.

Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commenc pour tous sous
de funestes auspices, tait devenu pour tous un jour d'ineffable
flicit. Adrienne aussi tait radieuse: Djalma l'aimait avec
passion. Ces odieuses apparences dont elle avait t dupe et
victime taient videmment une nouvelle trame de Rodin, et il ne
restait plus  Mlle de Cardoville qu' dcouvrir le but de ces
machinations. Une dernire joie lui tait rserve... En fait de
bonheur... rien ne rend pntrant... comme le bonheur: Adrienne
devina, aux dernires paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus
de secret entre l'ouvrire et le forgeron; aussi ne put-elle
s'empcher de crier en entrant:

-- Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas
seule  tre heureuse. Agricol et la Mayeux se retournrent
vivement.

-- Mademoiselle, dit le forgeron, malgr la promesse que je vous
ai faite, je n'ai pu cacher  Madeleine que je savais qu'elle
m'aimait.

-- Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol,
comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous
qui, tout  l'heure encore, me disiez: Soyez fire de cet
amour... car il est noble et pur!... dit la Mayeux; et le bonheur
lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras
d'Agricol.

-- Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant  elle et
l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment
seulement pour excuser une indiscrtion que vous pourriez me
reprocher... Si j'ai dit votre secret  M. Agricol.

-- Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'cria le forgeron en
interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette dlicate
gnrosit de coeur qui ne se dment jamais chez mademoiselle.
J'ai hsit longtemps  vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce
matin, mais je m'y dcide; nous allons retrouver votre soeur
adoptive; vous tes pour elle le meilleur des frres, mais, sans
le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez
cruellement; maintenant vous savez son secret... je me repose sur
votre coeur pour le garder fidlement, et pour pargner mille
douleurs  cette pauvre enfant... douleurs d'autant plus amres
qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence.
Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur,
mettez-y assez de mnagements pour ne pas froisser ce coeur noble,
bon et tendre... Oui, Madeleine, voil pourquoi mademoiselle a
commis ce qu'elle appelle une indiscrtion.

-- Les termes me manquent, mademoiselle... pour vous remercier
encore et toujours, dit la Mayeux.

-- Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses
des mchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre
dvouement pour moi, on avait ordonn  cette malheureuse Florine
de vous drober votre journal.

-- Afin de m'obliger de quitter votre maison  force de honte,
mademoiselle, quand je saurais mes plus secrtes penses livres
aux railleries de tous... Maintenant, je n'en doute pas, dit la
Mayeux.

-- Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible
mchancet, qui a failli causer votre mort, tourne,  cette heure,
 la confusion des mchants; leur trame est dvoile... celle-l,
et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant 
Rose-Pompon.

Puis elle reprit avec une joie profonde:

-- Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et
retrouvant dans notre flicit mme de nouvelles forces contre nos
ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux 
ces misrables... Mais, courage! l'heure est venue, les gens de
coeur vont avoir leur tour...

-- Dieu merci! mademoiselle... dit le forgeron, et, pour ma part,
ce n'est pas le zle qui me manque; quel bonheur de leur arracher
leur masque!

-- Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez
demain une entrevue avec M. Hardy.

-- Je ne l'ai pas oubli, mademoiselle, non plus que vos offres
gnreuses.

-- C'est tout simple, il est des miens; rptez-lui bien ce que je
vais d'ailleurs lui crire ce soir, que tous les fonds qui lui
sont ncessaires pour rtablir sa fabrique sont  sa disposition;
ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent
fabriques rduites  un sort prcaire... Suppliez-le surtout
d'abandonner au plus tt la funeste maison o il a t conduit;
pour mille raisons, il doit se dfier de tout ce qui l'entoure.

-- Soyez tranquille, mademoiselle... la lettre qui m'a t crite,
en rponse  celle que j'tais parvenu  lui faire remettre
secrtement, tait courte, affectueuse, quoique bien triste; il
m'accorde une entrevue; je suis sr de le dcider...  quitter
cette triste demeure, et peut-tre  l'emmener avec moi; il a
toujours eu tant de confiance dans mon dvouement!

-- Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant
son manteau sur les paules de la Mayeux et en l'enveloppant avec
soin. Partons, car il se fait tard. Aussitt arrive chez moi, je
vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me
dire, n'est-ce pas? le rsultat de votre visite.

Puis, se reprenant, Adrienne rougit lgrement et dit:

-- Non... pas demain... crivez-moi seulement, et aprs-demain, sur
le midi, venez.

* * * * *

Quelques instants aprs, la jeune ouvrire, soutenue par Agricol
et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et,
tant monte en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec
les plus vives instances  voir Cphyse; en vain Agricol avait
rpondu  la Mayeux que cela tait impossible, qu'elle la verrait
le lendemain.

* * * * *.

Grce aux renseignements que lui avait donns Rose-Pompon, Mlle de
Cardoville, se dfiant avec raison de tout ce qui entourait
Djalma, crut avoir trouv le moyen de faire remettre, le soir
mme, et srement, une lettre d'elle entre les mains du prince.



XXVI. Les deux voitures.

C'est le soir mme du jour o Mlle de Cardoville a empch le
suicide de la Mayeux.

Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec
violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent
compltement la ple clart de la lune. Un fiacre monte lentement,
pniblement, au pas de ses deux chevaux essouffls, la pente de la
rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrire, non loin de
laquelle est situe la maison occupe par Djalma. La voiture
s'arrte; le cocher, maugrant de la longueur d'une course
interminable aboutissant  cette monte difficile, se retourne sur
son sige, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit
d'un ton bourru  la personne qu'il conduisait:

-- Ah ! est-ce ici,  la fin? Du haut de la rue de Vaugirard 
la barrire Blanche, a peut compter pour une course; avec a que
la nuit est si noire, qu'on ne voit pas  quatre pas devant soi,
puisqu'on n'allume pas les rverbres eu gard au clair de lune...
qu'il ne fait pas...

-- Cherchez une petite porte avec un auvent... passez-la... d'une
vingtaine de pas, et ensuite arrtez-vous... le long du mur,
rpondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des
plus prononcs.

-- Voil un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se
dit le cocher, courrouc; puis il ajouta:

-- Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit
pas... comment diable voulez-vous que je l'aperoive, moi, votre
petite porte!

-- Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!... Longez le mur
 droite... de faon  le raser; la lumire de vos lanternes vous
aidera... et vous reconnatrez facilement cette petite porte; elle
se trouve aprs le numro 50... Si vous ne la trouvez pas, c'est
que vous tes ivre, rpondit avec une aigreur croissante la voix 
l'accent italien.

Le cocher, pour toute rponse, jura comme un paen, fouetta ses
chevaux puiss; puis, longeant le mur de trs prs, il carquilla
ses yeux, afin de lire les numros de la rue  l'aide de la lueur
de ses lanternes.

Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrta de
nouveau.

-- J'ai dpass le numro 50, et voil une petite porte  auvent,
dit le cocher; est-ce celle-l!

-- Oui... dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas,
puis vous arrterez.

-- Allons, bon, encore...

-- Ensuite, vous descendrez de votre sige et vous irez frapper
deux fois trois coups  la petite porte que nous allons
dpasser... Vous comprenez bien! deux fois trois coups.

-- C'est donc a que vous me donnez comme pourboire! s'cria le
cocher exaspr.

-- Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, o je
demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous tes intelligent.

-- Bon... maintenant au faubourg Saint-Germain... Plus que cela de
ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colre contenue. Moi
qui avais pouff mes chevaux pour tre sur le boulevard  la
sortie du spectacle, non!... de non...

Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le
ddommagement du pourboire, il reprit:

-- Je vais donc aller frapper six coups  la petite porte!

-- Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois
coups... Comprenez-vous!

-- Et aprs!

-- Vous direz  la personne qui vous ouvrira: On vous attend, et
vous la conduirez ici  la voiture.

-- Que le diable te brle! dit le cocher en se retournant sur son
sige, et il ajouta, en fouettant ses chevaux:

-- Ce gredin d'Allemand-l a des manigances avec des francs-maons
ou peut-tre bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes prs
de la barrire... il mriterait bien que je le dnonce, pour me
faire venir de la rue de Vaugirard ici.

 une vingtaine de pas au-del de la petite porte, la voiture
s'arrta de nouveau, le cocher descendit de son sige pour
excuter les ordres qu'il avait reus. Arrivant bientt auprs de
la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait t
recommand, d'abord trois coups, puis, aprs une pause, trois
autres coups.

Quelques nuages moins opaques, moins foncs que ceux qui avaient
jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formrent alors
claircie, et lorsqu'au signal donn la porte s'ouvrit, le cocher
vit sortir un homme de taille moyenne, envelopp d'un manteau et
coiff d'un bonnet de couleur.

Cet homme fit deux pas dans la rue, aprs avoir ferm la porte 
clef.

-- On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire  la
voiture.

Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait rpondu par
un signe de tte, il le mena jusqu'au fiacre. Il se prparait 
ouvrir la portire et  baisser le marchepied, lorsque la voix de
l'intrieur s'cria:

-- C'est inutile... Monsieur ne montera pas... je causerai avec
lui par la portire... on vous avertira lorsqu'il faudra partir.

-- a fait que j'aurai le temps de t'envoyer  tous les diables,
murmura le cocher; mais a ne m'empchera pas de me promener pour
me dgourdir les jambes.

Et il se mit  marcher de long en large le long du mur o tait
perce la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit
le roulement lointain et de plus en plus rapproch d'une voiture
qui, gravissant rapidement la monte, s'arrta  quelque distance
et en de de la porte du jardin.

-- Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crnes chevaux,
tout de mme, pour monter  ce trot-l ce roidillon de rue
Blanche.

Le cocher terminait cette rflexion, lorsqu' la faveur de
l'claircie momentane, il vit un homme descendre de cette
voiture, s'avancer rapidement, s'arrter un instant  la petite
porte, l'ouvrir, entrer, et disparatre aprs l'avoir referme sur
lui.

-- Tiens, tiens, a se complique, dit le cocher; l'un est sorti,
en voil un autre qui rentre.

Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle tait brillamment
attele de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile
dans son carrick  dix collets, tenait son fouet dress, le manche
appuy sur son genou droit, ainsi qu'il convient.

-- Voil un chien de temps pour faire faire le pied de grue  de
superbes chevaux comme les vtres, camarade, dit l'humble cocher
de fiacre  l'automdon _bourgeois_, qui resta muet et impassible,
sans paratre seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend
pas le franais... c'est un Anglais... cela se reconnat tout de
suite  ses cheveux, dit le cocher, interprtant ainsi le silence
de celui  qui il venait de parler; puis, avisant  quelques pas
une sorte de valet de pied gant, debout contre la portire, vtu
d'une longue et ample redingote de livre d'un gris jauntre, 
collet bleu clair et  boutons d'argent, le cocher, s'adressant 
lui en manire de compensation, et sans varier de beaucoup son
thme:

-- Voil un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade.
Mme imperturbable silence de la part du valet de pied.

-- C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et,
quoique assez tonn de l'incident de la petite porte, il
recommena sa promenade en se rapprochant de son fiacre.

Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler,
l'homme au manteau et l'homme  l'accent italien continuaient de
s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en
dehors, la mains appuye au bord de la portire.

La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en
italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en
jugera par les paroles suivantes:

-- Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien
convenu?

-- Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement
dans le cas o l'aigle deviendrait serpent.

-- Et, dans le cas contraire, ds que vous recevrez l'autre moiti
du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre...

-- Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.

-- Continuez toujours de mriter et de conserver sa confiance.

-- Je la mriterai, je la conserverai, monseigneur, parce que
j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le
courage et par la volont... que les hommes les plus puissants de
ce monde... Je me suis agenouill devant lui avec humilit comme
devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses
adorateurs... car lui, comme moi, a pour religion de changer la
vie en nant.

-- Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrass, ce sont l des
rapprochements inutiles et inexacts... Songez seulement  lui
obir... Sans raisonner votre obissance...

-- Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains _comme un
cadavre_, ainsi qu'il aime  le dire... Il a vu, il voit toujours
mon dvouement par les services que je lui rends auprs du prince
Djalma... Il me dirait: _Tue... _que ce fils de roi...

-- N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des ides pareilles! s'cria
la voix en interrompant l'homme au manteau. Grce  Dieu, on ne
vous demandera jamais de telles preuves de soumission.

-- Ce que l'on m'ordonne... je le fais... Bohwanie me regarde.

-- Je ne doute pas de votre zle... je sais que vous tes une
barrire vivante et intelligente mise entre le prince et bien des
intrts coupables; et c'est parce que l'on m'a parl de votre
zle, de votre habilet  circonvenir ce jeune Indien, et surtout
de la cause de votre aveugle dvouement  excuter les ordres que
l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous tes
fanatique de celui que vous servez... c'est bien... l'homme doit
tre l'esclave obissant du dieu qu'il se choisit.

-- Oui, monseigneur... tant que le dieu... reste dieu.

-- Nous nous entendons parfaitement. Quant  votre rcompense,
vous savez... mes promesses...

-- Ma rcompense... je l'ai dj, monseigneur.

-- Comment?

-- Je m'entends.

--  la bonne heure... Quant au secret...

-- Vous avez des garanties, monseigneur.

-- Oui... suffisantes.

-- Et d'ailleurs, l'intrt de la cause que je sers vous rpond de
mon zle et de ma discrtion, monseigneur.

-- C'est vrai... vous tes un homme de ferme et ardente
conviction.

-- J'y tche, monseigneur.

-- Et, aprs tout, fort religieux...  votre point de vue. Or,
c'est dj trs louable d'avoir un point de vue quelconque en ces
matires, par l'impit qui court, et, surtout, lorsque  votre
point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide.

-- Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur
intrpide prfre un chacal  dix renards, un tigre  dix chacals,
un lion  dix tigres, et l'ouelmis  dix lions.

-- Qu'est-ce, l'ouelmis?

-- C'est ce que l'esprit est  la matire, la lame au fourreau, le
parfum  la fleur, la tte au corps.

-- Je comprends... jamais comparaison n'a t plus juste... Vous
tes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous
venez de me dire l, et rendez-vous de plus en plus digne de la
confiance de votre idole, de votre dieu...

-- Sera-t-il bientt en tat de m'entendre, monseigneur?

-- Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle
l'a sauv... et il est dou d'une volont si nergique, que sa
gurison sera rapide.

-- Le reverrez-vous demain, monseigneur?

-- Oui, avant mon dpart, pour lui faire mes adieux.

-- Alors, dites-lui ceci, qui est trange, et dont je n'ai pu
l'instruire, car cela s'est pass hier.

-- Parlez.

-- J'tais all au jardin des morts... partout des funrailles,
des torches enflammes au milieu de la nuit noire... clairant des
tombes... Bohwanie souriait dans le ciel d'bne. En songeant 
cette sainte divinit du nant, je regardais avec joie vider une
voiture remplie de cercueils. La fosse immense bait comme une
bouche de l'enfer... on lui jetait... morts sur morts; elle bait
toujours. Tout  coup je vois  ct de moi,  la lueur d'une
torche, un vieillard... je l'avais dj vu... c'est un juif... il
est gardien de cette maison... de la... rue Saint-Franois... que
vous savez...

Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrta.

-- Oui... je sais... mais qu'avez-vous...  vous interrompre
ainsi?

-- C'est que, dans cette maison... se trouve depuis cent cinquante
ans... le portrait d'un homme... d'un homme... que j'ai rencontr
jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange...

Et l'homme au manteau ne put s'empcher de tressaillir et de
s'arrter encore.

-- Une ressemblance singulire, sans doute?

-- Oui, monseigneur, une ressemblance... singulire... pas autre
chose...

-- Mais ce vieux juif?... ce vieux juif?

-- M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit  un
fossoyeur: Eh bien! le cercueil? -- Vous aviez raison; je l'ai
trouv dans la seconde range de l'autre fosse, a rpondu le
fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix forme de sept
points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la
marque de ce cercueil? -- Hlas! peu vous importe, a dit le vieux
juif avec une amre tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop
bien instruit; il est cach  fleur de terre; mais dpchez-vous
vite. --  travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris
le fossoyeur. Vous m'avez bien pay, je dsire que vous
russissiez dans ce que vous voulez faire.

-- Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqu de sept
points noirs?

-- Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civire
garnie de rideaux; il a allum une lanterne et, suivi de ces deux
hommes, il s'est dirig vers l'endroit dsign par le fossoyeur...
Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif,
sur les traces duquel je m'tais mis  travers les tombeaux; il
m'a t impossible de le retrouver...

-- Cela est trange, en effet... Ce juif, que voulait-il faire de
ce cercueil?

-- On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes
magiques, monsieur.

-- Ces mcrants sont capables de tout... mme du commerce avec
l'ennemi des hommes... Du reste, on avisera... cette dcouverte
est peut-tre importante...

Minuit sonna  cet instant dans le lointain.

-- Minuit!... dj!...

-- Oui, monseigneur.

-- Il faut que je parte... Adieu... Ainsi, une dernire fois, vous
me le jurez: la circonstance convenue arrivant, ds que vous
recevrez l'autre moiti du crucifix d'ivoire que je vous ai donn
tout  l'heure, vous tiendrez votre promesse?

-- Par Bohwanie, je vous l'ai jur, monseigneur.

-- N'oubliez pas non plus que, pour plus de sret, la personne
qui vous remettra l'autre moiti du crucifix devra vous dire...
Voyons, que devra-t-on vous dire... Vous souvenez-vous?

-- On devra me dire, monseigneur: _De la coupe aux lvres, il y a
loin._

_-- _Trs bien... Adieu. Secret et fidlit.

-- Secret et fidlit, monseigneur, rpondit l'homme au manteau.

Quelques secondes aprs, le fiacre se remettait en marche,
emmenant le cardinal Malipieri. Tel tait l'interlocuteur de
l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea)
regagna la petite porte du jardin de la maison occupe par Djalma.
Au moment o il allait mettre la clef dans la serrure,  sa
profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme
en sortir. Faringhea, se prcipitant sur cet inconnu, le saisit
violemment au collet, en s'criant:

-- Qui tes-vous? d'o sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le
ton dont cette question tait faite trs peu rassurant, car, au
lieu d'y rpondre, il fit tous ses efforts pour se dgager de
l'treinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante:

-- Pierre...  moi!... Aussitt la voiture, qui stationnait 
quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied
gant, saisit le mtis par les paules, le rejeta quelques pas en
arrire, et opra ainsi une diversion fort utile  l'inconnu.

-- Maintenant, monsieur, dit ce dernier  Faringhea en se
rajustant, toujours protg par le gant, je suis en mesure de
rpondre  vos questions... quoique vous traitiez fort brutalement
une ancienne connaissance... Oui, je suis M. Dupont, ex-rgisseur
de la terre de Cardoville...  telle enseigne que c'est moi qui ai
aid  vous repcher lors du naufrage du btiment o vous tiez
embarqu.

En effet,  la vive lueur des deux lanternes, le mtis reconnut la
bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis rgisseur et alors,
ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville.
L'on n'a peut-tre pas oubli que ce fut M. Dupont qui, le
premier, crivit  Mlle de Cardoville pour rclamer son intrt en
faveur de Djalma, retenu au chteau de Cardoville par une blessure
reue pendant le naufrage.

-- Mais, monsieur... que venez-vous faire ici? Pourquoi vous
introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea
d'un ton brusque et souponneux.

-- Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin
dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livres de
Mlle de Cardoville, ma chre et digne matresse, charg par elle,
trs ostensiblement... trs videmment, de remettre une lettre de
sa part au prince Djalma, son cousin, rpondit M. Dupont avec
dignit.

 ces mots, Faringhea frmit de rage muette, et reprit:

-- Pourquoi, monsieur... venir  cette heure tardive? pourquoi
vous introduire par cette petite porte?

-- Je viens  cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est
l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entr par cette petite
porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant  la
grande porte... il m'et t impossible de parvenir jusqu'au
prince...

-- Vous vous trompez, monsieur, rpondit le mtis.

-- C'est possible... mais, comme on savait que le prince passait
presque habituellement une partie de la nuit dans le petit
salon... qui communique  la serre chaude dont voici la porte, et
dont Mlle de Cardoville a conserv une double clef depuis qu'elle
a lou cette maison, j'tais  peu prs certain, en prenant ce
chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de
Mlle de Cardoville, sa cousine... et c'est ce que j'ai eu
l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai t profondment
touch de la bienveillance avec laquelle le prince a daign me
recevoir, et mme se souvenir de moi.

-- Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du
prince? dit Faringhea, ne pouvant matriser son dpit courrouc.

-- Si j'ai t exactement renseign sur ses habitudes, mon cher
monsieur, je n'ai pas t aussi bien instruit sur les vtres, que
je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage... que
vous ne vous attendiez  m'y voir.

Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au mtis,
et remonta dans la voiture, s'loigna rapidement, laissant
Faringhea aussi surpris que courrouc.



XXVII. Le rendez-vous.

Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprs de Djalma,
celui-ci se promenait  pas impatients et prcipits dans le petit
salon indien de la rue Blanche; cette pice communiquait, on le
sait, avec la serre chaude o Adrienne lui avait apparu pour la
premire fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller
comme il tait lors de cette entrevue: il portait donc une tunique
de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la
mme couleur; ses gutres de velours incarnat, brodes d'argent,
dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'chancraient sur
une petite mule de maroquin blanc  talon rouge.

Le bonheur a une action si instantane, et pour ainsi dire
tellement matrielle, sur les organisations jeunes, vivaces et
ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, dsespr,
n'tait plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus
l'or ple de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles,
nagure voiles comme le seraient des diamants noirs par une
vapeur humide, brillaient alors d'un doux clat au milieu de leur
orbe nacr; ses lvres, longtemps plies, taient devenues d'un
coloris aussi vif, aussi velout, que les plus belles fleurs de
son pays.

Tantt, interrompant sa marche prcipite, il s'arrtait tout 
coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement pli, et le
portait  ses lvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant
contenir les lans de son bonheur, une espce de cri de joie mle
et sonore s'chappait de sa poitrine, et d'un bond le prince tait
devant la glace sans tain qui sparait le salon de la serre chaude
o, pour la premire fois, il avait vu Mlle de Cardoville.
Singulire puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un
esprit domin, envahi, par une pense unique, fixe, incessante:
bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutt il avait rellement
vu l'image ador d'Adrienne lui apparatre  travers cette nappe
de cristal; et bien plus, l'illusion avait t si complte que,
les yeux ardemment fixs sur la vision qu'il voquait, il avait
pu,  l'aide d'un pinceau imbib de carmin[27], suivre et tracer
avec une tonnante exactitude la silhouette de l'idale figure que
le dlire de son imagination prsentait  sa vue. C'tait devant
ces lignes charmantes, rehausses du carmin le plus vif, que
Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, aprs avoir
lu et relu, port et report vingt fois  ses lvres la lettre
qu'il avait reue la veille au soir des mains de Dupont.

Djalma n'tait pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du
prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant
respectueusement debout dans un coin du salon, le mtis semblait
occup  dplier et tendre le bedej de Djalma, espce de burnous
en toffe de l'Inde, de tissu lger et soyeux, dont le fond brun
disparaissait presque entirement sous des broderies d'or ou
d'argent d'une dlicatesse exquise. La figure du mtis tait
soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y mprendre; la lettre de
Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont  Djalma devait
causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aim;
dans ce cas, son silence obstin envers Faringhea, depuis que
celui-ci tait entr dans le salon, l'alarmait fort, et il ne
savait comment l'interprter.

La veille, aprs avoir quitt M. Dupont dans un tat d'anxit
facile  comprendre, le mtis tait revenu en hte vers le prince,
afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville;
mais il trouva le salon ferm. Il frappa, personne ne lui
rpondit. Alors, quoique la nuit ft avance, il expdia en toute
hte une note  Rodin, dans laquelle il lui annonait et la visite
de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en
effet, pass la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir,
dans une fivre d'impatience impossible  rendre. Au matin
seulement, rentrant dans sa chambre  coucher, il avait pris
quelques moments de repos et s'tait habill seul.

Plusieurs fois, mais en vain, le mtis avait discrtement frapp 
la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi
seulement, celui-ci avait sonn pour demander que sa voiture ft
prte  deux heures et demie. Faringhea s'tant prsent, le
prince lui avait donn cet ordre sans le regarder et comme s'il
et parl  tout autre de ses serviteurs. tait-ce dfiance,
loignement ou distraction de la part du prince? telles taient
les questions que se posait le mtis avec une angoisse croissante,
car les desseins dont il tait l'instrument le plus actif, le plus
immdiat, pouvaient tre ruins au moindre soupon de Djalma.

-- Oh!... les heures... les heures... qu'elles sont lentes!...
s'cria tout  coup le jeune Indien d'une voix basse et
palpitante.

-- Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore,
monseigneur...

Et, en prononant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin
d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y russissait pas, il fit
quelques pas de plus, et reprit:

-- Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connatre
le sujet  votre pauvre et fidle serviteur, afin qu'il puisse
s'en rjouir avec vous.

S'il avait entendu les paroles du mtis, Djalma n'en avait cout
aucune, il ne rpondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans
le vide, il semblait sourire avec adoration  une vision
enchanteresse, les deux mains croises sur la poitrine, ainsi que
les placent, pour prier, les gens de son pays. Aprs quelques
instants de cette sorte de contemplation, il dit:

-- Quelle heure est-il?

Mais il semblait plutt se faire cette demande  lui-mme qu' un
tiers.

-- Il est bientt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma,
aprs avoir entendu cette rponse, s'assit et cacha sa figure dans
ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber compltement
dans une ineffable mditation. Faringhea, pouss  bout par ses
inquitudes croissantes et voulant  tout prix attirer l'attention
de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des
paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et
pntrante:

-- Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez,
j'en suis sr,  Mlle de Cardoville.

 peine ce nom fut-il prononc que Djalma tressaillit, bondit sur
son fauteuil, se leva, et regardant le mtis en face, il s'cria
comme s'il n'et fait que de l'apercevoir:

-- Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu?

-- Votre fidle serviteur partage votre joie, monseigneur.

-- Quelle joie?

-- Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville,
monseigneur.

Djalma ne rpondit pas, mais son regard brillait de tant de
bonheur, de tant de scurit, que le mtis se sentit compltement
rassur; aucun nuage de dfiance ou de doute, si lger qu'il ft,
n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, aprs
quelques moments de silence, releva sur le mtis ses yeux  demi
voils d'une larme de joie, et rpondit avec l'expression d'un
coeur qui dborde d'amour et de flicit:

-- Oh! le bonheur... le bonheur... c'est grand et bon comme
Dieu... c'est Dieu...

-- Ce bonheur vous tait d, monseigneur, aprs tant de
souffrances...

-- Quand cela!... Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois
aussi j'ai t  Java... Il y a des annes de cela...

-- D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succs ne m'tonne pas.
Que vous ai-je toujours dit? ne vous dsolez pas... feignez un
violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille...

 ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perant sur le mtis que
celui-ci s'arrta court; mais le prince lui dit avec la plus
affectueuse bont:

-- Continue... je t'coute... Puis, appuyant son menton dans sa
main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un
regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement
pntrante, que Faringhea, cette me de fer, se sentit un instant
troubl par un lger remords.

-- Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils
de votre esclave... qui vous engageait  feindre un amour
passionn pour une autre femme, vous avez amen Mlle de
Cardoville, si fire, si orgueilleuse,  venir  vous... Ne vous
l'avais-je pas prdit?

-- Oui... tu l'avais prdit, rpondit Djalma, toujours accoud,
toujours examinant le mtis avec la mme attention, avec la mme
expression de suave bont.

La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans
le traiter avec moins de duret, conservant du moins avec lui les
traditions quelque peu hautaines et imprieuses de leur pays
commun, ne lui avait jamais parl avec cette douceur; sachant tout
le mal qu'il avait fait au prince, dfiant comme tous les
mchants, le mtis crut un moment que la bienveillance de son
matre cachait un pige, aussi continua-t-il avec moins
d'assurance:

-- Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos
avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles
ont t grandes, car hier encore... bien que vous ayez la
gnrosit de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous
souffriez affreusement; mais vous n'tiez pas seul  souffrir...
cette fire jeune fille aussi... a souffert.

-- Tu crois! dit Djalma.

-- Oh! bien sr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au
thtre avec une autre femme, ce qu'elle a d ressentir... Si elle
vous aimait faiblement, elle a t cruellement frappe dans son
amour-propre... Si elle vous aimait avec passion, elle a t
frappe au coeur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient  vous...

-- De sorte que, de toutes faons, tu es certain qu'elle a
souffert... beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit
Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli
de douceur...

-- Avant de songer  plaindre les autres, monseigneur, je songe...
 vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste
quelque piti pour autrui... ajouta hypocritement Faringhea:
l'influence de Rodin avait dj modifi le phansegar.

-- Cela est trange... dit Djalma en se parlant  lui-mme et
jetant sur le mtis un regard plus profond encore, mais toujours
rempli de bont.

-- Qu'est-ce qui est trange, monseigneur?

-- Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien russi pour
le pass... que penses-tu de l'avenir?...

-- De l'avenir, monseigneur?

-- Oui... Dans une heure... je vais tre auprs de Mlle de
Cardoville.

-- Cela est grave, monseigneur... l'avenir dpend de cette
premire entrevue.

-- C'est  quoi je pensais tout  l'heure.

-- Croyez-moi, monseigneur... les femmes ne se passionnent jamais
que pour l'homme hardi qui leur pargne l'embarras de refus.

-- Explique-toi mieux.

-- Eh bien, monseigneur, elles mprisent l'amant timide et
langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir...

-- Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la premire
fois.

-- Vous l'avez vue mille fois dans vos rves, monseigneur, et elle
aussi vous a vu dans ses rves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a
pas une de vos penses d'amour qui n'ait eu de l'cho dans son
coeur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a
ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous
voir, vous vous tes dit... tout ce que vous aviez  vous dire...
Maintenant... aujourd'hui mme, agissez en matre... elle est 
vous.

-- Cela est trange... trange, dit Djalma une seconde fois en ne
quittant pas des yeux Faringhea.

Se mprenant sur le sens que le prince attachait  ces mots, le
mtis reprit:

-- Croyez-moi, monseigneur, si trange que cela vous semble, cela
est sage... Rappelez-vous le pass... Est-ce en jouant le rle
d'un amoureux timide... que vous avez amen  vos pieds cette
orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de
la ddaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le
lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du
dsert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la
lionne... encore moins courrouce que reconnaissante de ses rudes
et sauvages caresses; aussi, bientt soumise, heureuse et
craintive, elle rampe sur la trace de son matre. Croyez-moi,
monseigneur, osez... osez... et aujourd'hui vous serez le sultan
ador de cette jeune fille dont tout Paris admire la beaut...

Aprs quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tte avec
une expression de tendre commisration, dit au mtis... de sa voix
douce et sonore:

-- Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi
mchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise...
envers un ange de puret... que je respecte comme ma mre? N'est-
ce donc pas assez pour toi de t'tre dvou  mes ennemis,  ceux
qui m'ont poursuivi jusqu' Java?

Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard lev, se
ft prcipit sur le mtis, que celui-ci et t moins surpris,
peut-tre moins effray qu'en entendant Djalma lui parler de sa
trahison avec cet accent de doux reproche.

Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il et cherch  se
mettre en dfense. Djalma reprit avec la mme mansutude:

-- Ne crains rien... hier, je t'aurais tu... je te l'assure...
mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend quitable et clment;
j'ai pour toi de la piti sans fiel, je te plains. Tu dois avoir
t bien malheureux... pour tre devenu si mchant.

-- Moi, monseigneur! dit le mtis avec une stupeur croissante.

-- Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien t impitoyable
envers toi, pauvre crature, que tu es impitoyable dans ta haine,
et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te dsarme pas!...
Vrai... en t'coutant tout  l'heure, j'prouvais pour toi une
commisration sincre, en voyant la triste persvrance de ta
haine.

-- Monseigneur, je ne sais...

Et le mtis, balbutiant, ne trouvait pas une parole  rpondre.

-- Voyons, quel mal t'ai-je fait?

-- Mais... aucun, monseigneur... rpondit le mtis.

-- Alors pourquoi me har ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec
tant d'acharnement?... N'tait-ce pas assez de me donner le
perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille
que tu as amene ici... et qui, lasse du misrable rle qu'elle
jouait prs de moi, a quitt cette maison?

-- Votre feint amour pour cette jeune fille... monseigneur, reprit
Faringhea en reprenant peu  peu son sang-froid, a vaincu la
froideur de...

-- Ne dis pas cela, reprit le prince avec la mme douceur en
l'interrompant; si je jouis de cette flicit qui me rend
compatissant envers toi, qui m'lve au-dessus de moi-mme, c'est
que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment
cess de l'aimer, comme elle doit tre aime... avec adoration,
avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as
fait... ton dessein tait de l'loigner de moi  jamais; tu as
failli russir.

-- Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me
regarder comme votre plus mortel ennemi...

-- Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te
blmer... Dans le dlire du chagrin, je t'ai cout... j'ai suivi
tes avis... je n'ai pas t ta dupe, mais ton complice...

-- Seulement, avoue-le, me voyant  ta merci, abattu, dsespr,
n'tait-ce pas cruel  toi de me conseiller ce qui pouvait m'tre
le plus funeste au monde?

-- L'ardeur de mon zle m'aura gar, monseigneur.

-- Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des
excitations mauvaises... tu as t sans piti pour mon malheur...
Ces dlices du coeur o tu me vois plong ne t'inspirent qu'un
dsir... celui de changer cette ivresse en dsespoir.

-- Moi, monseigneur?

-- Oui, toi... tu as pens qu'en suivant tes conseils, je me
perdrais, je me dshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de
Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharne... pourquoi?
Encore une fois... que t'ai-je fait?

-- Monseigneur, vous me jugez mal, et je...

-- coute-moi, je ne veux plus que tu sois mchant et tratre; je
veux te rendre bon... Dans notre pays, on charme les serpents les
plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi
te dompter,  force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as
un esprit pour te guider et un coeur pour aimer... Ce jour me
donne un bonheur divin, tu bniras ce jour... Que puis-je pour
toi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que
de l'or... veux-tu un ami, dont l'amiti tendre te consolera, et,
te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu mchant, te rendra
bon?... Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le
serai... oui... malgr le mal... non...  cause du mal que tu m'as
fait... je serai pour toi un ami sincre, heureux de me dire:

-- Le jour o l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a t bien
grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine
s'tait change en amiti... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur
fait les mchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.

 ce moment, deux heures sonnrent.

Le prince tressaillit; c'tait le moment de partir pour son
rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore
embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'tait
anime en parlant au mtis, sembla s'illuminer d'un rayon divin.
S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste
rempli de mansutude et de grce, en lui disant:

-- Ta main... Le mtis, dont le front tait baign d'une sueur
froide, dont les traits taient ples, altrs, presque
dcomposs, hsita un instant; puis, domin, vaincu, fascin, il
tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit 
la mode de son pays:

-- Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette
main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... je me
sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.

Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgr sa
frocit, malgr la haine impitoyable qu'il portait  l'espce
humaine, boulevers par les nobles et clmentes paroles de Djalma,
le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:

-- J'ai touch sa main, il est maintenant sacr pour moi...

Puis, aprs un moment de silence, et la rflexion lui venant sans
doute, il s'cria:

-- Oui; mais il n'est pas sacr pour celui qui, selon ce qu'on m'a
rpondu cette nuit, doit l'attendre  la porte de cette maison...

Ce disant, le mtis courut dans une chambre voisine qui donnait
sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxit:

-- Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a
march, je ne vois plus rien.



XXVIII. L'attente.

Par une singulire concidence de pense, Adrienne avait voulu,
ainsi que Djalma, tre vtue comme elle l'tait lors de sa
premire entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.

Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de
son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait
choisi le grand salon de rception de l'htel de Cardoville, o se
voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents
taient ceux de son pre et de sa mre. Ce salon, fort vaste et
d'une grande lvation, tait, ainsi que ceux qui le prcdaient,
meubl avec le luxe imposant du sicle de Louis XV; le plafond,
peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, talait
l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu
d'une large corniche magnifiquement sculpte et dore, supporte
dans ses angles par quatre pendentifs composs de grandes figures
aussi dores, reprsentant les quatre saisons; des panneaux
recouverts de damas cramoisi, entours d'encadrements, servaient
de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pice.

Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille motions
diverses dont tait agite Mlle de Cardoville  mesure
qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur runion
avait t jusqu'alors empche par tant de douloureux obstacles,
Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides,
qu'elle doutait encore de son bonheur.  chaque instant, presque
malgr elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes
encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette
heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du
coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par rserve,
ne s'tait pas permis de devancer l'instant fix par elle; loin de
le blmer de cette discrtion, elle lui en sut gr; mais, de ce
moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons
voisins, suspendant sa respiration, elle prtait l'oreille avec
esprance. Pendant les premires minutes qui suivirent l'heure o
elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conut aucune crainte
srieuse, et calma son impatience un peu inquite par ce calcul,
trs puril, trs niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu
la fivreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la
pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque
peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais  mesure que cette
diffrence suppose, d'ailleurs fort concevable, se changea en un
retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne
ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune
fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied
couter  la porte du salon... Elle n'entendit plus rien... La
demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur
naissante, et se rattachant  un dernier espoir, elle revint
auprs de la chemine, puis sonna, aprs avoir, pour ainsi dire,
compos son visage, afin qu'il ne traht aucune motion.

Au bout de quelques secondes, un valet de chambre  cheveux gris,
vtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux
silence les ordres de sa matresse; celle-ci lui dit d'une voix
calme:

-- Andr, priez Hb de vous donner un flacon que j'ai oubli sur
la chemine de ma chambre, et apportez-le-moi.

Andr s'inclina; au moment o il allait sortir du salon pour
excuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donn que pour
pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler
l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue
du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indiffrent en
montrant la pendule:

-- Cette pendule... va-t-elle bien? Andr tira sa montre, y jeta
les yeux et rpondit:

-- Oui, mademoiselle; je me suis rgl sur les Tuileries; il est
aussi trois heures et demie passes  ma montre.

-- C'est bien... je vous remercie... dit Adrienne avec bont.
Andr s'inclina, et, avant de sortir, il dit  Adrienne:

-- J'oubliais de prvenir mademoiselle que M. le marchal Simon
est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle tait
ferme pour tout le monde, except pour monsieur le prince, on a
dit que mademoiselle ne recevait pas.

-- C'est bien, dit Adrienne. Andr s'inclina de nouveau, quitta le
salon, et tout retomba dans le silence. Par cela mme que jusqu'
la dernire minute de l'heure de son entrevue avec Djalma,
l'esprance d'Adrienne n'avait pas t trouble par le plus lger
doute, la dception dont elle commenait  souffrir tait d'autant
plus affreuse; jetant alors un regard navr sur l'un des portraits
placs au-dessus d'elle et latralement  la chemine, elle
murmura avec un accent plaintif et dsol:

--  ma mre!  peine Mlle de Cardoville avait-elle prononc ces
mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la
cour de l'htel branla lgrement les vitres. La jeune fille
tressaillit et ne put retenir un lger cri de joie; son coeur
bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle _sentait_, pour
ainsi dire, que c'tait lui. Elle en tait aussi certaine que si
de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant
une larme suspendue  ses longs cils; sa main tremblait comme la
feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on
ouvrait successivement les battants prouva bientt  la jeune
fille la certitude de ses prvisions. Les deux vantaux dors de la
porte du salon roulrent sur leurs gonds, et le prince parut.
Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, Andr,
entrant quelques secondes aprs Djalma, pendant que celui-ci
s'approchait d'Adrienne, alla dposer, sur une table dore 
porte de la jeune fille, un petit plateau de vermeil o se
trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince
et Mlle de Cardoville restrent seuls.



XXIX. Adrienne et Djalma.

Le prince s'tait lentement approch de Mlle de Cardoville.

Malgr l'imptuosit des passions du jeune Indien, sa dmarche mal
assure, timide, mais d'une timidit charmante, trahissait sa
profonde motion. Il n'avait pas encore os lever les yeux sur
Adrienne; il tait subitement devenu trs ple, et ses belles
mains, religieusement croises sur sa poitrine selon les habitudes
d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait 
quelques pas d'Adrienne, la tte lgrement incline. Cet
embarras, ridicule chez tout autre, tait touchant chez ce prince
de vingt ans, d'une intrpidit presque fabuleuse, d'un caractre
si hroque, si gnreux, que les voyageurs ne parlaient du fils
du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux moi, chaste
rserve plus intressante encore, si l'on songe que les brlantes
passions de cet adolescent taient d'autant plus inflammables
qu'elles avaient t jusqu'alors toujours contenues.

Mlle de Cardoville, non moins embarrasse, non moins trouble,
tait reste assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux
baisss, mais la brlante rougeur de ses joues, les battements
prcipits de son sein virginal, rvlaient une motion qu'elle ne
pensait pas, d'ailleurs,  cacher... Adrienne malgr la fermet de
son esprit tour  tour si fin et si gai, si gracieux et si
incisif; malgr la dcision de son caractre indpendant et fier;
malgr sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que
Djalma, une gaucherie nave, un trouble enchanteur, partageait
cette sorte d'anantissement passager, ineffable, sous lequel
semblaient flchir ces deux beaux tres, amoureux, ardents et
purs, comme s'ils eussent t impuissants  supporter  la fois le
bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation
de leur coeur.

Et pourtant leurs yeux ne s'taient pas encore rencontrs. Tous
deux redoutaient ce premier choc lectrique du regard, cette
invisible attraction de deux tres aimants et passionns l'un vers
l'autre, feu sacr qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase
leur sang, et quelquefois, presque  leur insu, les enlve  la
terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de
se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus
irrsistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant
enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes
choses ait voulu sanctifier en le douant d'une tincelle de sa
divinit cratrice.

Djalma leva les yeux; ils taient  la fois humides et
tincelants; la fougue d'un amour exalt, la brlante ardeur de
l'ge, si longtemps comprime, l'admiration exalte d'une beaut
idale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une
timidit respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent
une expression indfinissable... irrsistible... Irrsistible!...
car Adrienne... rencontrant le regard du prince, frmit de tout
son corps, se sentit comme attire dans un tourbillon magntique.
Dj ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante,
lorsque, par un suprme effort de vouloir et de dignit, elle
surmonta ce trouble dlicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une
voix tremblante, elle dit  Djalma:

-- Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un
geste, lui montrant un des portraits suspendus derrire elle,
Adrienne ajouta, comme s'il s'tait agi d'une prsentation:

-- Prince, ma mre... Par une pense d'une rare dlicatesse,
Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mre  son
entretien avec Djalma. C'tait se sauvegarder, elle et le prince,
contre les sductions d'une premire rencontre d'autant plus
entranante que tous deux se savaient perdument aims; que tous
deux taient libres... et n'avaient  rpondre qu' Dieu des
trsors de bonheur et de volupt dont il les avait si
magnifiquement dous. Le prince comprit la pense d'Adrienne;
aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqu le portrait de sa
mre, Djalma, par un mouvement spontan, rempli de charme et de
simplicit, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et
dit d'une voix douce et mle, en s'adressant  cette peinture:

-- Je vous aimerai, je vous bnirai comme ma mre, et ma mre
aussi, dans ma pense, sera l, comme vous,  ct de votre
enfant.

On ne pouvait mieux rpondre au sentiment qui avait engag Mlle de
Cardoville  se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa
mre; aussi, de ce moment, rassure sur Djalma, rassure sur elle-
mme, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire _ son aise_, le
dlicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu  peu les
motions et le trouble qui l'avaient d'abord agite. Alors, se
rasseyant, elle dit  Djalma, en lui montrant un sige en face
d'elle:

-- Veuillez vous asseoir... mon cher cousin... et laissez-moi vous
appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'tiquette dans le mot
_prince; _et, quant  vous, appelez-moi votre cousine, car je
trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci rgl, causons
d'abord en bons amis.

-- Oui, ma cousine, rpondit Djalma, qui avait rougi au mot
_d'abord_.

_-- _Comme la franchise est de mise entre amis, rpondit
Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche... ajouta-t-elle avec
un demi-sourire en regardant le prince.

Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoud  la
chemine, dans une attitude remplie de grce et de respect.

-- Oui, mon cousin... reprit Adrienne, un reproche que vous me
pardonnerez peut-tre... en un mot, je vous attendais... un peu
plus tt...

-- Peut-tre, ma cousine, me blmerez-vous de n'tre pas venu plus
tard.

-- Que voulez-vous dire?

-- Au moment o je sortais... de chez moi, un homme que je ne
connaissais pas s'est approch de ma voiture, et m'a dit avec tant
de sincrit que je l'ai cru: Vous pouvez sauver la vie d'un
homme qui a t un pre pour vous... le marchal Simon est en
grand pril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre 
l'instant...

-- C'tait un pige, s'cria vivement Adrienne, le marchal Simon,
il y a une heure  peine... est venu ici...

-- Lui!... s'cria Djalma avec joie, et comme s'il et t soulag
d'un pnible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas
attrist.

-- Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous tes-vous
pas dfi de cet missaire?

-- Quelques mots qui lui sont chapps plus tard m'ont alors
inspir des doutes, rpondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi,
craignant que le marchal ne ft en danger... car je sais qu'il a
aussi des ennemis.

-- Maintenant que je rflchis, vous avez eu raison, mon cousin,
quelque nouvelle trame contre le marchal tait vraisemblable...
Au moindre doute, vous deviez courir  lui.

-- Je l'ai fait... cependant vous m'attendiez.

-- C'est l un gnreux sacrifice, et mon estime pour vous
s'accrotrait encore si elle pouvait augmenter... dit Adrienne
avec motion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?

-- Sur mon ordre, il est mont dans la voiture.  la fois inquiet
du marchal et dsespr de voir ainsi s'couler le temps que je
devais passer auprs de vous, ma cousine, je pressai cet homme de
questions, et plusieurs fois il me rpondit avec embarras. L'ide
me vint alors qu'on me tendait peut-tre un pige. Me rappelant
tout ce que l'on avait dj tent pour me perdre auprs de vous...
aussitt j'ai chang de chemin. Le dpit de l'homme qui
m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait d
m'clairer; cependant, pensant au marchal Simon, j'prouvais
encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma
cousine.

-- Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur
sera plus fort que leur haine.

Aprs un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise
habituelle:

-- Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce
que j'ai dans le coeur... Causons encore quelques instants
(toujours en amis), causons d'un pass qu'on nous a rendu si
cruel, ensuite nous l'oublierons  jamais, comme un mauvais rve.

-- Je vous rpondrai avec sincrit, au risque de me nuire  moi-
mme, dit le prince.

-- Comment avez-vous pu vous rsoudre  vous montrer en public
avec...

-- Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.

-- Oui, mon cousin, rpondit Mlle de Cardoville, attendant la
rponse de Djalma avec une curiosit inquite.

-- tranger aux habitudes de ce pays, rpondit Djalma sans
embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le
dsespoir, gar par les funestes conseils d'un homme dvou  nos
ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant
devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que...

-- Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en
interrompant  son tour Djalma pour lui pargner un aveu pnible;
il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveugle par le dsespoir
pour n'avoir pas devin ce mchant complot, surtout aprs votre
folle et intrpide action: risquer la mort... pour ramasser mon
bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore  ce souvenir. Un
dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sre de votre rponse:
N'avez-vous pas reu une lettre que je vous ai crite le matin
mme du jour o je vous ai vu au thtre?

Djalma ne rpondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses
beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une
expression si menaante, qu'Adrienne en fut effraye. Mais bientt
cette violente agitation s'apaisa comme par rflexion: le front de
Djalma redevint calme et serein.

-- J'ai t plus clment que je ne le pensais, dit le prince 
Adrienne, qui le contemplait avec tonnement. J'ai voulu venir
prs de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonn  celui qui,
pour servir mes ennemis, m'avait donn, me donnait encore de
funestes conseils... Cet homme, j'en suis certain, m'a drob
votre lettre... Tout  l'heure, en pensant  tous les maux qu'il
m'a ainsi causs, j'ai un instant regrett ma clmence... Mais
j'ai pens  votre lettre d'hier... et ma colre s'est vanouie.

-- C'en est donc fait de ce pass funeste, de ces craintes, de ces
dfiances, de ces soupons qui nous ont tourments si longtemps,
qui ont fait que j'ai dout de vous et que vous avez dout de moi.
Oh! oui, loin de nous ce pass funeste! s'cria Mlle de Cardoville
avec une joie profonde. Et comme si elle et dlivr son coeur des
dernires penses qui auraient pu l'attrister, elle reprit:

--  nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier... l'avenir
radieux, sans nuages... sans obstacles, un horizon si beau... si
pur dans son immensit, que ses limites chappent  la vue...

Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent
d'esprance entranante qui accompagna ces paroles d'Adrienne;
tout  coup ses traits exprimrent une mlancolie touchante et
elle ajouta d'une voix profondment mue:

-- Et dire... qu' cette heure... il y a pourtant des malheureux
qui souffrent!

Ce retour de commisration nave envers l'infortune, au moment
mme o cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur
idal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il
tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle
son visage enchanteur, o se lisait une adoration presque
divine...

Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tte sans
dire un seul mot.

Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la
premire en voyant une larme rouler  travers les doigts effils
de Djalma.

-- Qu'avez-vous, mon ami?... s'cria-t-elle. Et, par un mouvement
plus rapide que la pense, elle se pencha vers le prince et
abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son
visage tait baign de larmes.

-- Vous pleurez!... s'cria Mlle de Cardoville, si mue qu'elle
garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant
essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant
de gouttes de cristal sur l'or ple de ses joues.

-- Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le
prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement
indicible... et je ressens une grande tristesse; cela doit tre...
vous me donnez le ciel... moi je vous donnerais la terre... que je
serais encore ingrat envers vous... Hlas! que peut l'homme pour
la Divinit? La bnir, l'adorer... mais jamais lui rendre les
trsors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil,
mais dans son coeur...

Djalma n'exagrait pas; il disait ce qu'il prouvait rellement,
et la forme un peu hyperbolique, familire aux Orientaux, pouvait
seule rendre sa pense.

L'accent de son regret fut si sincre, son humilit si nave, si
douce, qu'Adrienne, aussi touche jusqu'aux larmes, lui rpondit
avec une expression de srieuse tendresse:

-- Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur... L'avenir
de notre flicit n'a pas de limites, et pourtant, quoique de
sources diffrentes, des penses tristes nous sont venues... C'est
que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensit mme
tourdit... Un moment, le coeur... l'esprit... l'me... ne
suffisent pas  les contenir... ils nous dbordent... ils nous
accablent... Les fleurs aussi se courbent par instants, comme
ananties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant
leur vie et leur amour... Oh! mon ami, cette tristesse est grande,
mais elle est douce!

En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et
sa tte s'inclina doucement, comme si en effet elle se ft
affaisse sous le poids de son bonheur...

Djalma tait rest agenouill devant elle, ses mains dans ses
mains... de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les
cheveux d'or d'Adrienne effleurrent le front couleur d'ambre et
les boucles d'bne de Djalma...

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient
lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelaces.

* * * * *

Pendant que cette scne se passait  l'htel de Cardoville,
Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprs de M. Hardy, avec une
lettre d'Adrienne.



XXX. L'imitation.

M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de
retraite annexe  la demeure occupe rue de Vaugirard par bon
nombre de rvrends pres de la compagnie de Jsus. Rien de plus
calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait
toujours  voix basse, les serviteurs eux-mmes avaient quelque
chose de mielleux dans leurs paroles, de bat dans leur dmarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de prs ou de loin, subit l'action
compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie,
manquaient dans cette maison d'une tranquillit morne. Ses
pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante,
d'une rgularit glaciale, coupe  et l, pour quelques-uns, par
des pratiques dvotieuses; aussi, bientt, et selon les prvisions
intresses des rvrends pres, l'esprit, sans aliment, sans
commerce extrieur, sans excitation, s'alanguissait dans la
solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'me
s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu  peu; enfin, tout
libre arbitre, toute volont s'teignait, et les pensionnaires,
soumis aux mmes procds de complet anantissement que les
novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les
mains des congrganistes.

De ces manoeuvres, le but tait clair et simple: elles assuraient
le bon succs des _captations _de toutes natures, termes
incessants de la politique et de l'impitoyable cupidit de ces
prtres; au moyen des sommes normes dont ils devenaient ainsi
matres ou dtenteurs, ils poursuivaient et assuraient la russite
de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la rvolte,
enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excite et soudoye
par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le tnbreux
gouvernement.

Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des
plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination
despotique des intelligences et des consciences, afin de les
exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jsus, tels
ont t, tels seront toujours les moyens et les fins de ces
religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent
dans leurs caisses toujours bantes, les rvrends pres avaient
fond la maison de retraite o se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes  esprit malade, au coeur bris,  l'intelligence
affaiblie, gares par une fausse dvotion, et trompes d'ailleurs
par les recommandations des membres les plus influents du parti
prtre, taient attires, choyes, puis insensiblement isoles,
squestres, puis finalement dpouilles dans ce religieux
repaire, le tout le plus benotement du monde, et _ad majorem Dei
gloriam_, selon la devise de l'honorable socit. En argot
jsuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus
destins aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe-
gorges s'appellent gnralement de _saints asiles ouverts aux mes
fatigues des vains bruissements du monde_.

Ou bien encore ils s'intitulent de _calmes retraites o le fidle,
heureusement dlivr des attachements prissables d'ici-bas et des
liens terrestres de la famille, peut enfin, seul  seul avec Dieu,
travailler efficacement  son salut, etc._

Ceci pos, et malheureusement prouv par mille exemples de
captations indignes, opres dans un grand nombre de maisons
religieuses, au prjudice de la famille de plusieurs
pensionnaires: ceci, disons-nous, pos, admis, prouv... qu'un
esprit droit vienne reprocher  l'tat de ne pas surveiller
suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du
parti prtre, les invocations  la libert individuelle... les
dsolations, les lamentations,  propos de la tyrannie qui veut
opprimer les consciences.

 ceci ne pourrait-on pas rpondre que, ces singulires
prtentions accueillies comme lgitimes, les teneurs de biribi et
de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la libert
individuelle, et d'appeler des dcisions qui ont ferm leurs
tripots? Aprs tout, on a aussi attent  la libert des joueurs
qui venaient librement, allgrement, engloutir leur patrimoine
dans ces repaires, on a tyrannis leur conscience, qui leur
permettait de perdre sur une carte les dernires ressources de
leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincrement,
srieusement, quelle diffrence y a-t-il entre un homme qui ruine
ou qui dpouille les siens  force de jouer _rouge _ou _noir_, et
l'homme, qui ruine et dpouille les siens dans l'espoir douteux
d'tre heureux ponte  ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que
certains prtres ont eu la sacrilge audace d'imaginer afin de
s'en faire les croupiers?

Rien n'est plus oppos au vritable et divin esprit du
christianisme que ces spoliations effrontes; c'est le repentir
des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le
dvouement  qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui mritent
le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte,
engage comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et
subtilise par de faux prtres qui font _sauter la coupe _et qui
exploitent les faibles d'esprit  l'aide de prestidigitations
infiniment lucratives.

Tel tait donc l'asile de _paix _et _d'innocence _o se trouvait
M. Hardy. Il occupait le rez-de-chausse d'un pavillon donnant sur
une partie du jardin de la maison; cet appartement avait t
judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique
habilet avec laquelle les rvrends pres emploient les moyens et
les aspects matriels pour impressionner vivement les esprits
qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective
un mur norme d'un gris noir et  demi recouvert de lierre, cette
plante des ruines; une sombre alle de vieux ifs, ces arbres des
tombeaux  la verdure spulcrale, aboutissant d'un ct  ce mur
sinistre, et, de l'autre,  un petit hmicycle pratiqu devant la
chambre ordinairement habite par M. Hardy; deux ou trois massifs
de terre bords de buis symtriquement taill compltaient
l'agrment de ce jardin, de tous points pareil  ceux qui
entourent les cnotaphes. Il tait environ deux heures aprs midi;
quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrts par la
hauteur du grand mur dont on a parl, ne pntraient dj plus
dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une
cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre o se tenait M. Hardy.
Cette chambre tait meuble avec une parfaite entente du
confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'pais
rideaux de casimir vert sombre, de mme nuance que la tenture,
drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fentre donnant sur
le jardin... Quelques meubles d'acajou, trs simples, mais
brillants de propret, garnissaient l'appartement. Au-dessus du
secrtaire, plac en face du lit, on voyait un grand christ
d'ivoire sur un fond de velours noir; la chemine tait orne
d'une pendule  cartel d'bne avec de sinistres emblmes
incrusts, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tte de
mort, etc., etc.

Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que
l'on songe que cette solitude tait incessamment plonge dans un
morne silence, seulement interrompu  l'heure des offices par le
lugubre tintement des cloches de la chapelle des rvrends pres,
et l'on reconnatra l'infernale habilet avec laquelle ces
dangereux prtres savent tirer parti des objets extrieurs, selon
qu'ils dsirent impressionner, d'une faon ou d'une autre,
l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.

Et ce n'tait pas tout. Aprs s'tre adress aux yeux, il fallait
s'adresser aussi  l'intelligence. Voici de quelle manire avaient
procd les rvrends pres.

Un seul livre... un seul... fut laiss comme par hasard  la
disposition de M. Hardy. Ce livre tait _l'Imitation_.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'et pas le courage ou
l'envie de le lire, des penses, des rflexions empruntes  cette
oeuvre d'impitoyable dsolation, et crites en trs gros
caractres, taient places dans les cadres noirs, accrochs soit
dans l'intrieur de l'alcve de M. Hardy, soit aux panneaux les
plus  porte de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les
tristes loisirs de son accablante oisivet, ses yeux devaient
presque forcment s'y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les rvrends pres
entouraient ainsi leur victime, sont ncessaires; l'on verra dans
quel cercle fatal et dsesprant ils enfermaient l'esprit affaibli
de cet infortun, depuis quelque temps bris par des chagrins
atroces.[28]

Voici ce qu'il lisait machinalement  chaque instant du jour ou de
la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupires
rougies par les larmes:

Celui-l est bien vain qui met son esprance dans les hommes ou dans
quelque crature que ce soit.[29]

Ce sera bientt fait de vous ici-bas... voyez en quelle
disposition vous tes.

L'homme qui vit aujourd'hui ne parat plus demain... et, quand il
a disparu  nos yeux, il s'efface bientt de notre pense.

Quand vous tes au matin, pensez que vous n'irez peut-tre pas
jusqu'au soir.

Quand vous tes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.

Qui se souviendra de vous aprs votre mort?

Qui priera pour vous?

Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des
souffrances.

Toute cette vie mortelle est pleine de misres et environne de
croix; portez ces croix, chtiez et asservissez votre corps,
mprisez vous vous-mme et souhaitez d'tre mpris par les
autres.

Soyez persuad que votre vie doit tre une mort continuelle.

Plus un homme meurt  lui-mme, plus il commence  vivre  Dieu.

Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'me de la victime dans un
dsespoir incurable,  l'aide de ces maximes dsolantes, il
fallait encore la faonner  l'obissance _cadavrique _de la
socit de Jsus; aussi les rvrends pres avaient-ils
judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation,
_car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour
pouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour
enchaner et asservir l'homme pusillanime.

Ainsi on lisait encore:

C'est un grand avantage de vivre dans l'obissance, d'avoir un
suprieur et de n'tre pas le matre de ses actions.

Il est beaucoup plus sr d'obir que de commander.

On est heureux de ne dpendre que de Dieu _dans la personne des
suprieurs qui tiennent sa place_.

Et ce n'tait pas assez: aprs avoir dsespr, terrifi la
victime, aprs l'avoir dshabitu de toute libert, aprs l'avoir
rompue  une obissance aveugle, abrutissante, aprs l'avoir
persuade, avec un incroyable cynisme d'orgueil clrical, que se
soumettre passivement au premier prtre venu _c'tait se soumettre
 Dieu mme_, il fallait retenir la victime dans la maison o l'on
voulait  tout jamais river sa chane.

On lisait aussi parmi ces maximes:

Courez d'un ct ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en
vous soumettant humblement  la condition d'un suprieur.

Plusieurs ont t tromps par l'esprance d'tre mieux ailleurs,
et par le dsir de changer.

Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transport bless dans
cette maison, lui dont le coeur meurtri, dchir par d'affreux
chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les
plaies de son corps.

D'abord entour de soins empresss, prvenants, et grce 
l'habilet connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientt guri
des blessures qu'il avait reues en se prcipitant au milieu de
l'incendie auquel sa fabrique tait en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des rvrends pres, une
certaine mdication, assez innocente d'ailleurs, mais destine 
agir sur le moral, souvent employe, ainsi qu'on l'a dit, par le
rvrend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait
t applique  M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans
une sorte d'assoupissement de la pense.

Pour une me brise par d'atroces dceptions, c'est en apparence
un bienfait inestimable que d'tre plonge dans cette torpeur,
qui, du moins, vous empche de songer  un pass dsesprant;
M. Hardy, s'abandonnant  cette apathie profonde, arriva
insensiblement  regarder l'engourdissement de l'esprit comme un
bien suprme... Ainsi les malheureux que torturent des maladies
cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiac qui les
tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant prcdemment le portrait de M. Hardy, nous avons
tch de faire comprendre la dlicatesse exquise de cette me si
tendre, sa susceptibilit douloureuse  l'endroit de ce qui tait
bas ou mchant, sa bont ineffable, sa droiture, sa gnrosit.
Nous rappelons ces adorables qualits, parce qu'il nous faut
constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les
possdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier 
un caractre nergique et rsolu. D'une admirable persvrance
dans le bien, l'action de cet homme excellent tait pntrante,
irrsistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'tait pas avec la
rude nergie, la volont un peu pre, particulire  d'autres
hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait ralis les
prodiges de sa _maison commune; _c'tait  force d'affectueuse
persuasion: chez lui, l'onction remplaait la force.  la vue
d'une bassesse, d'une injustice, il ne se rvoltait pas irrit,
menaant: il souffrait. Il n'attaquait pas le mchant corps 
corps, il dtournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis
surtout, ce coeur, aimant d'une dlicatesse toute fminine, avait
un irrsistible besoin du bienfaisant contact des plus chres
affections de l'me; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frle
et pauvre oiseau meurt glac de froid lorsqu'il ne peut plus se
presser contre ses frres et recevoir d'eux, comme ils la
recevaient de lui, cette douce chaleur qui les rchauffait tous
dans le nid maternel.

Et voil que cette organisation toute sensitive, d'une
susceptibilit si extrme, est frappe coup sur coup par des
dceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon 
abattre tout  fait, du moins  profondment branler le caractre
le plus fermement tremp.

Le plus fidle ami de M. Hardy le trahit d'une manire infme...

Une matresse adore l'abandonne...

La maison qu'il avait fonde pour le bonheur de ses ouvriers,
qu'il aimait en frre, n'est plus que ruines et cendres!

Alors qu'arrive-t-il?

Tous les ressorts de cette me se brisent. Trop faible pour se
raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement
dsabus par la trahison pour chercher d'autres affections... trop
dcourag pour songer  reposer la premire pierre d'une nouvelle
maison commune, ce pauvre coeur, isol d'ailleurs de tout contact
salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-mme dans une torpeur
accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection
cherchent  se rveiller en lui  de longs intervalles, et
qu'ouvrant  demi les yeux de l'esprit, qu'il tient ferms pour ne
voir ni le prsent, ni le pass, ni l'avenir, M. Hardy regarde
autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus
farouche dsespoir:

Tu n'es que cendre et poussire.

Tu es n pour la douleur et pour les larmes.

Ne crois  rien sur la terre.

Il n'y a ni parents ni amis.

Toutes les affections sont menteuses.

Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir.

Humilie-toi, mprise-toi, sois mpris des autres.

Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes
destines aux mains d'un suprieur; il pensera, il raisonnera pour
toi.

Toi... pleure, souffre, pense  la mort.

Oui, la mort... toujours la mort, voil quel doit tre le terme,
le but de toutes tes penses... si tu penses... Mieux est de ne
pas penser.

Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voil tout
ce qu'il faut pour gagner le ciel.

On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous
adorons, qu' force de misres et de tortures.

Telles taient les consolations offertes  cet infortun... Alors,
pouvant, il refermait les yeux et retombait dans sa morne
lthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le
pouvait pas, ou plutt il ne le dsirait pas... la volont lui
manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par
s'accoutumer  cette demeure et mme par s'y trouver bien; on
avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec
sa douleur; il rgnait dans cette maison un silence de tombe si
bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'tait plus
qu'une tombe o dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernire
amiti, ses dernires esprances d'avenir pour les travailleurs!
Toute nergie tait morte en lui.

Alors il commena de subir une transformation lente, mais
invitable, et judicieusement prvue par Rodin, qui dirigeait
cette machination dans ses moindres dtails.

M. Hardy, d'abord pouvant des sinistres maximes dont on
l'entourait, s'tait peu  peu habitu  les lire presque
machinalement, de mme que le prisonnier compte durant sa triste
oisivet les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa
cellule...

C'tait dj un grand rsultat obtenu par les rvrends pres.

Bientt son esprit affaibli fut frapp de l'apparente justesse de
quelques-uns de ces menteurs et dsolants aphorismes. Ainsi il
lisait:

Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune crature sur la
terre.

Et il avait t, en effet, indignement trahi.

L'homme est n pour vivre dans la dsolation.

Et il vivait dans la dsolation.

Il n'y a de repos que dans l'abngation de la pense.

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trve  ses
douleurs.

Deux couvertures, habilement mnages sous les tentures et dans
les boiseries des chambres de cette maison, permettaient  toute
heure de voir ou d'entendre les _pensionnaires_, et surtout
d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si
rvlatrices lorsque l'homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses chappes  M. Hardy dans sa
sombre solitude furent rapportes au pre d'Aigrigny par un
mystrieux surveillant. Le rvrend pre, suivant scrupuleusement
les instructions de Rodin, n'avait d'abord visit que trs
rarement son pensionnaire. On a dit que le pre d'Aigrigny,
lorsqu'il le voulait, dployait un charme de sduction presque
irrsistible; mettant dans ses entrevues un tact, une rserve
remplis d'adresse, il se prsenta seulement de temps  autre pour
s'informer de la sant de M. Hardy. Bientt le rvrend pre,
renseign par son espion, et aid de sa sagacit naturelle, vit
tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et
moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se
rendrait pas  ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la
tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit  la
quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait,
soit  rechercher du moins au dehors quelques distractions,
quelques plaisirs.

Dans l'tat o se trouvait cet infortun, lui parler de
distractions, de plaisirs, c'tait srement provoquer un refus;
ainsi en arriva-t-il. Le pre d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de
surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses
chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui tmoigner
un tendre intrt par quelques mots simples, profondment sentis.
Peu  peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus
frquents, plus longs: d'une loquence mielleuse, insinuante,
persuasive, le pre d'Aigrigny prit naturellement pour thme les
dsolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pense de
M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait
profess cette gnreuse religion naturelle qui prche une
reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanit, le
culte du juste et du bien, et qui, ddaigneuse du dogme, professe
la mme vnration pour Marc Aurle que pour Confucius, pour
Platon, que pour le Christ, pour Mose que pour Lycurgue, le pre
d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il
commena par rappeler sans cesse  la pense de ce malheureux,
chez qui il voulait tuer toute esprance, les abominables
dceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces
trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tcher de
calmer, d'encourager, de ranimer cette me abattue; au lieu
d'engager M. Hardy  chercher l'oubli, la consolation de ses
chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanit,
envers ses frres, qu'il avait dj tant aims et secourus, le
pre d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortun, lui
peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra
fourbes, ingrats, mchants, et parvint  rendre son dsespoir
incurable.

Ce but atteint, le jsuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable
bont du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son
esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un
homme accabl de chagrins dsesprs  croire fermement que
chacune de ses larmes, au lieu d'tre strile, tait agrable 
Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes;  croire enfin,
ajoutait habilement le rvrend pre, qu'il tait donn au _fidle
_seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui
et de la rendre _douce _au Seigneur.

Tout ce qu'il y a de dsesprant et d'impie, tout ce qui se cache
d'atroce machiavlisme politique dans ces maximes dtestables qui
font du Crateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu
impitoyable, incessamment altr des larmes de l'humanit, se
trouvait ainsi habilement sauv aux yeux de M. Hardy, dont les
gnreux instincts subsistaient toujours. Bientt cette me
aimante et tendre, que ces prtres indignes poussaient  une sorte
de suicide moral, trouva un charme amer  cette fiction: que, du
moins, ses chagrins profiteraient  d'autres hommes. Ce ne fut
d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui
se complat dans une pareille fiction l'admet tt ou tard comme
ralit, et en subit peu  peu toutes les consquences.

Tel tait donc l'tat moral et physique de M. Hardy, lorsque, par
l'intermdiaire d'un domestique gagn, il avait reu d'Agricol
Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.

Le jour de cette entrevue tait arriv. Deux ou trois heures avant
le moment fix pour la visite d'Agricol, le pre d'Aigrigny entra
dans la chambre de M. Hardy.



XXXI. La visite.

Lorsque le pre d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy,
celui-ci tait assis dans un grand fauteuil; son attitude
annonait un accablement inexprimable;  ct de lui, sur une
petite table, se trouvait une potion ordonne par le docteur
Baleinier, car la frle constitution de M. Hardy avait t
rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'tre
plus que l'ombre de lui-mme; son visage, trs ple, trs amaigri,
exprimait  ce moment une sorte de tranquillit morne. En peu de
temps, ses cheveux taient devenus compltement gris; son regard
voil errait  et l languissant, presque teint; il appuyait sa
tte au dossier de son sige, et ses mains effiles, sortant des
larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les
bras de son fauteuil.

Le pre d'Aigrigny avait donn  sa physionomie, en s'approchant
de son pensionnaire, l'apparence la plus bnigne, la plus
affectueuse; son regard tait rempli de douceur et d'amnit,
jamais l'inflexion de sa voix n'avait t plus caressante.

-- Eh bien! mon cher fils, dit-il  M. Hardy en l'embrassant avec
une hypocrite effusion (le jsuite embrasse beaucoup), comment
vous trouvez-vous aujourd'hui?

-- Comme d'habitude, mon pre.

-- Continuez-vous  tre satisfait du service des gens qui vous
entourent, mon cher fils?

-- Oui, mon pre.

-- Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n'a pas t
troubl, je l'espre?

-- Non... je vous remercie.

-- Votre appartement vous plat toujours?

-- Toujours...

-- Il ne vous manque rien?

-- Rien, mon pre.

-- Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre
pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant
de vos dsirs.

-- Je ne dsire rien... mon pre... rien que le sommeil... C'est
si bienfaisant, le sommeil, ajouta M. Hardy avec accablement.

-- Le sommeil... c'est l'oubli... et ici-bas, mieux vaut oublier
que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si mchants, que
presque tout souvenir est amer, n'est-ce pas, mon cher fils?

-- Hlas! il n'est que trop vrai, mon pre.

-- J'admire toujours votre pieuse rsignation, mon cher fils. Ah!
combien cette constante douceur dans l'affliction est agrable 
Dieu! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre
intarissable douceur sont une offrande qui, auprs du Seigneur,
mritera pour vous et pour vos frres... Oui, car, l'homme n'tant
n que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance
envers Dieu qui nous envoie nos peines..., c'est prier... et qui
prie ne prie pas pour soi seul... mais pour l'humanit tout
entire.

-- Fasse du moins le ciel... que mes douleurs ne soient pas
striles!... Souffrir, c'est prier, rpta M. Hardy en s'adressant
 lui-mme, comme pour rflchir sur cette pense. Souffrir, c'est
prier... et prier pour l'humanit tout entire... Pourtant... il
me semblait autrefois... ajouta-t-il en faisant un effort sur lui-
mme, que la destine de l'homme...

-- Continuez, mon cher fils... dites votre pense tout entire,
dit le pre d'Aigrigny voyant que M. Hardy s'interrompait.

Aprs un moment d'hsitation, celui-ci, qui, en parlant, s'tait
un peu avanc et redress sur son fauteuil, se rejeta en arrire
avec dcouragement, et, affaiss, repli sur lui-mme, murmura:

--  quoi bon penser?... cela fatigue... et je ne me sens plus la
force...

-- Vous dites vrai, mon cher fils;  quoi bon penser?... Il vaut
mieux croire...

-- Oui, mon pre, il vaut mieux croire, souffrir; il faut surtout
oublier... oublier...

M. Hardy n'acheva pas, renversa languissamment sa tte sur le
dossier de son sige, et mit sa main sur ses yeux.

-- Hlas! mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny avec des larmes
dans le regard, dans la voix, et cet excellent comdien se mit 
genoux auprs du fauteuil de M. Hardy; hlas! comment l'ami qui
vous a si abominablement trahi a-t-il pu mconnatre un coeur
comme le vtre?... Mais il en est toujours ainsi, quand on
recherche l'affection des cratures, au lieu de ne penser qu'au
Crateur... et cet indigne ami...

-- Oh! par piti, ne me parlez pas de cette trahison... dit
M. Hardy en interrompant le rvrend pre d'une voix suppliante.

-- Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez
cet ami parjure... oubliez cet infme, que tt ou tard la
vengeance de Dieu atteindra, car il s'est jou d'une manire
odieuse de votre noble confiance... Oubliez aussi cette
malheureuse femme, dont le crime a t bien grand, car, pour vous,
elle a foul aux pieds des devoirs sacrs, et le Seigneur lui
rserve un chtiment terrible... et un jour...

M. Hardy, interrompant de nouveau le pre d'Aigrigny, lui dit avec
un accent contenu, mais qui trahissait une motion dchirante.

-- C'est trop... vous ne savez pas, mon pre, le mal que vous me
faites... non... vous ne le savez pas...

-- Pardon! oh! pardon, mon fils... mais hlas! vous le voyez... le
seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, 
cette heure, un branlement douloureux... Cela ne vous prouve-t-il
pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il
faut chercher des consolations toujours assures?

-- Oh! mon Dieu!... les trouverai-je jamais? s'cria le malheureux
avec un abattement dsespr.

-- Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'cria le pre
d'Aigrigny avec une motion admirablement joue; pouvez-vous en
douter?... Oh! quel beau jour pour moi que celui o, ayant fait de
nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez
par vos larmes, tout ce qui,  cette heure, vous semble encore
entour de quelques tnbres s'claircira d'une lumire ineffable
et divine!... Oh! le saint jour! l'heureux jour! o les derniers
liens qui vous attachent  cette terre immonde et fangeuse tant
dtruits, vous deviendrez l'un des ntres, et, comme nous, vous
n'aspirerez plus qu'aux dlices ternelles!...

-- Oui!...  la mort!...

-- Dites donc  la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils...
et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant...
mon coeur paternel le dsire autant qu'il l'espre... car votre
nom se trouve chaque jour dans toutes mes prires et celles de nos
bons pres.

-- Je fais du moins ce que je peux pour arriver  cette foi
aveugle,  ce dtachement de toutes choses o je dois, m'assurez-
vous, mon pre, trouver le repos.

-- Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrtienne vous
permettait de comparer ce que vous tiez lors des premiers jours
de votre arrive ici  ce que vous tes  cette heure... et cela
seulement grce  votre sincre dsir d'avoir la foi, vous seriez
confondu... Quelle diffrence, mon Dieu!  votre agitation,  vos
gmissements dsesprs, a succd un calme religieux... est-ce
vrai?...

-- Oui... c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon
coeur ne bat plus... je suis calme... les morts aussi sont
calmes... dit M. Hardy en laissant tomber sa tte sur sa poitrine.

-- Ah! mon cher fils... mon cher fils... vous me brisez le coeur
lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains
toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine... si fertile
en abominables dceptions... Du reste... aujourd'hui mme... vous
subirez heureusement  ce sujet une preuve dcisive.

-- Comment cela, mon pre?

-- Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique,
doit venir vous voir.

-- Ah! oui, dit M. Hardy aprs une minute de rflexion, car sa
mmoire, ainsi que son esprit, s'tait considrablement affaiblie;
en effet... Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec
plaisir.

-- Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'preuve
dont je parle... la prsence de ce digne garon vous rappellera
cette vie si active, si occupe, que vous meniez nagure, peut-
tre ces souvenirs vous feront prendre en grande piti le pieux
repos dont vous jouissez maintenant; peut-tre voudrez-vous de
nouveau vous lancer dans une carrire pleine d'motions de toutes
sortes, renouer d'autres amitis, chercher d'autres affections,
revivre enfin, comme par le pass, d'une existence bruyante,
agite. Si ces dsirs s'veillent en vous, c'est que vous ne serez
pas encore mr pour la retraite... obissez-leur, mon cher fils;
recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les ftes; mes
voeux vous suivront toujours, mme au milieu du tumulte mondain;
mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre me tait
dchire par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera
encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prt  pleurer
avec vous sur la douloureuse vanit des choses terrestres...

 mesure que le pre d'Aigrigny avait parl, M. Hardy l'avait
cout presque avec effroi.  la seule pense de se rejeter encore
au milieu des tourments d'une vie si douloureusement exprimente,
cette pauvre me se repliait sur elle-mme, tremblante et nerve;
aussi le malheureux s'cria-t-il d'un ton presque suppliant:

-- Moi, mon pre, retourner dans ce monde o j'ai tant souffert...
o j'ai laiss mes dernires illusions!... moi... me mler  ses
ftes,  ses plaisirs!... ah!... c'est une raillerie cruelle...

-- Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils... il faut vous
attendre  ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan
rveillent en vous des ides qu' cette heure mme vous croyez 
jamais ananties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une
fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas
toujours ouverte aprs de nouveaux chagrins, de nouvelles
dceptions!...

-- Et  quoi bon, grand Dieu!... aller m'exposer  de nouvelles
souffrances! s'cria M. Hardy avec une expression dchirante;
c'est  peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh!
jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-mme, le nant de la
tombe, jusqu' la tombe... voil tout ce que je veux dsormais...

-- Cela vous parat ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du
dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou
affaiblir vos saintes esprances, qui vous disent qu'au-del de la
tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins
 votre salut qu' son intrt et  celui des siens, va venir...

-- Hlas! mon pre, dit M. Hardy en interrompant le jsuite, j'ai
t assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce
que, humainement, un homme de bien peut faire; la destine ne m'a
pas permis de continuer plus longtemps. J'ai pay ma dette 
l'humanit, mes forces sont  bout; je ne demande maintenant que
l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'cria
le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de
dsespoir.

-- Sans doute, mon cher et bon fils, votre gnrosit a t sans
gale... mais c'est au nom mme de cette gnrosit que cet
artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui... car,
pour des coeurs comme le vtre, le pass oblige, et il vous sera
presque impossible de vous refuser aux instances de vos
ouvriers... Vous allez tre forc de retrouver une activit
incessante, afin de relever un difice de ses ruines, de
recommencer  fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez
fond dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse;
de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre
scrupuleuse loyaut a t si souvent blesse; de reprendre ces
chanes de toutes sortes qui enchanent le grand industriel  une
vie d'inquitude et de travail... Mais aussi, quelles
compensations!... dans quelques annes vous arriverez,  force de
labeurs, au mme point o vous tiez lors de cette horrible
catastrophe... Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore,
c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez
plus, comme par le pass, dupe d'un ami indigne, dont la feinte
amiti vous semblait si douce et charmait votre vie... Vous
n'aurez plus  vous reprocher une liaison adultre, o vous
croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux
encouragements pour faire le bien... comme si, hlas! ce qui est
coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin... Non! non!
arriver au dclin de votre carrire, dsenchant de l'amiti,
reconnaissant le nant des passions coupables, seul, toujours
seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la
vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, o aucun
bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste
sera grand d'abord... mais ce contraste mme...

-- Assez!... oh!... de grce!... assez!... s'cria M. Hardy en
interrompant d'une voix faible le rvrend pre; rien qu' vous
entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon pre,
j'prouve de cruels vertiges... ma tte... peut  peine y
rsister... Oh! non... non... le calme... oh! avant tout... le
calme... je vous le rpte, quand ce serait celui du tombeau...

-- Mais alors, comment rsisterez-vous aux instances de cet
artisan?... Les obligs ont des droits sur leurs bienfaiteurs...
Vous ne saurez chapper  ses prires.

-- Eh bien... mon pre... s'il le faut... je ne le verrai pas...
Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue...
maintenant, je le sens... il est plus sage d'y renoncer...

-- Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir.

-- Vous aurez la bont, mon pre, de lui faire dire... que je suis
souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir.

-- coutez, mon cher fils, de nos jours il rgne de grands, de
malheureux prjugs sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela
mme que vous tes volontairement rest au milieu de nous, aprs
avoir t par hasard apport mourant dans cette maison... en vous
voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accord, on
pourrait croire que vous subissez une influence trangre; quoique
ce soupon soit absurde, il peut natre, et nous ne voulons pas le
laisser s'accrditer... Il vaut donc mieux recevoir ce jeune
artisan...

-- Mon pre, ce que vous me demandez est au-dessus de mes
forces...  cette heure, je me sens ananti... cette conversation
m'a puis.

-- Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir; je lui dirai que
vous ne voulez pas le voir, soit; il ne me croira pas...

-- Hlas! mon pre... ayez piti de moi; je vous assure qu'il
m'est impossible de voir personne... je souffre trop.

-- Eh bien... voyons... cherchons un moyen... Si vous lui
criviez... on lui remettrait votre lettre tout  l'heure... vous
lui assigneriez un autre rendez-vous... demain... je suppose.

-- Ni demain, ni jamais, s'cria le malheureux pouss  bout; je
ne veux voir qui que ce soit... je veux tre seul, toujours
seul... cela ne nuit  personne pourtant... n'aurai-je pas du
moins cette libert?

-- Calmez-vous, mon fils; suivez mes conseils, ne voyez pas ce
digne garon aujourd'hui, puisque vous redoutez cet entretien;
mais n'engagez pas pour cela l'avenir: demain vous pouvez changer
d'avis... que votre refus de le recevoir soit vague...

-- Comme vous le voudrez, mon pre.

-- Mais, quoique l'heure  laquelle doit venir cet ouvrier soit
encore loigne, dit le rvrend, autant vaut lui crire tout de
suite.

-- Je n'en aurais pas la force, mon pre.

-- Essayez.

-- Impossible... je me sens trop faible...

-- Voyons... un peu de courage, dit le rvrend pre. Et il alla
prendre sur un bureau ce qu'il fallait pour crire; puis, en
revenant, il plaa un buvard et une feuille de papier sur les
genoux de M. Hardy, tenant l'encrier et la plume, qu'il lui
prsentait.

-- Je vous assure, mon pre... que je ne pourrai pas crire, dit
M. Hardy d'une voix puise.

-- Quelques mots seulement, dit le pre d'Aigrigny avec une
persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts
presque inertes de M. Hardy.

-- Hlas! mon pre... ma vue est si trouble que je n'y vois plus.

Et l'infortun disait vrai: il avait les yeux remplis de larmes,
tant les motions que le jsuite venait de rveiller en lui
taient douloureuses.

-- Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre chre main...
dictez seulement...

-- Mon pre, je vous en prie, crivez vous-mme... je signerai.

-- Non, mon cher fils... pour mille raisons... il faut que tout
soit crit de votre main; quelques lignes suffiront.

-- Mais, mon pre...

-- Allons... il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet
ouvrier, dit schement le pre d'Aigrigny, voyant, 
l'affaiblissement de plus en plus marqu de l'esprit de M. Hardy,
qu'il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la
fermet, quitte  revenir ensuite  des moyens plus doux.

Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme
celles d'un oiseau de proie, il fixa M. Hardy d'un air svre.
L'infortun tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et
rpondit en souriant:

-- J'crirai... mon pre... j'crirai... mais, je vous en
supplie... dictez... ma tte est trop faible... dit M. Hardy en
essuyant des pleurs de sa main brlante et fivreuse.

Le pre d'Aigrigny dicta les lignes suivantes: Mon cher Agricol,
j'ai rflchi qu'un entretien avec vous serait inutile... il ne
servirait qu' rveiller des chagrins cuisants, que je suis
parvenu  oublier avec l'aide de Dieu et des douces consolations
que m'offre la religion... Le rvrend pre s'interrompit un
moment; M. Hardy plissait davantage, et sa main dfaillante
pouvait  peine tenir la plume; son front tait baign d'une sueur
froide. Le pre d'Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et,
essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour
d'affectueuse sollicitude:

-- Allons, mon cher et tendre fils... un peu de courage, ce n'est
pas moi qui vous ai engag  refuser cet entretien... n'est-ce
pas!... au contraire... mais puisque, pour votre repos, vous le
voulez ajourner, tchez de terminer cette lettre... car, enfin,
qu'est-ce que je dsire, moi! vous voir dsormais jouir d'un calme
ineffable et religieux aprs tant de pnibles agitations.

-- Oui... mon pre... je le sais, vous tes bon... rpondit
M. Hardy d'une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse...

-- Pouvez-vous continuer cette lettre... mon cher fils!

-- Oui... mon pre.

-- crivez donc. Et le rvrend pre continua de dicter:

Je jouis d'une paix profonde, je suis entour de soins, et, grce
 la misricorde divine, j'espre faire une fin toute chrtienne
loin d'un monde dont je reconnais la vanit... Je ne vous dis pas
adieu, mais au revoir, mon cher Agricol... car je tiens  vous
dire  vous-mme les voeux que je fais et que je ferai toujours
pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interprte
auprs d'eux; ds que je jugerai  propos de vous recevoir, je
vous l'crirai; jusque-l, croyez-moi toujours votre bien
affectionn...

Puis le rvrend pre, s'adressant  M. Hardy:

-- Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils!

-- Oui, mon pre...

-- Veuillez donc la signer.

-- Oui, mon pre...

Et le malheureux, aprs avoir sign, sentant ses forces puises,
se rejeta en arrire avec lassitude.

-- Ce n'est pas tout, mon cher fils, ajouta le pre d'Aigrigny en
tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bont de
signer ce nouveau pouvoir accord par vous  notre rvrend pre
procureur pour terminer les affaires en question.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu!... encore!!! s'cria M. Hardy avec une
sorte d'impatience fivreuse et maladive. Mais, vous le voyez
bien, mon pre, mes forces sont  bout...

-- Il s'agit seulement de signer aprs avoir lu, mon cher fils.

Et le pre d'Aigrigny prsenta  M. Hardy un grand papier timbr
rempli d'une criture presque indchiffrable.

-- Mon pre... je ne pourrai pas lire cela... aujourd'hui.

-- Il le faut pourtant, mon cher fils; pardonnez-moi cette
indiscrtion... mais nous sommes bien pauvres... et...

-- Je vais signer... mon pre.

-- Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils.

--  quoi bon!... Donnez... donnez, dit M. Hardy, pour ainsi dire
harass de l'inflexible opinitret du rvrend pre.

-- Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils... dit celui-
ci en lui prsentant le papier.

M. Hardy signa et retomba dans son accablement.

 cet instant, un domestique, aprs avoir frapp, entra et dit au
pre d'Aigrigny:

-- M. Agricol Baudoin demande  parler  M. Hardy; il a, dit-il,
un rendez-vous.

-- C'est bon... qu'il attende, rpondit le pre d'Aigrigny avec
autant de dpit que de surprise, et d'un geste il fit signe au
domestique de sortir; puis, cachant la vive contrarit qu'il
ressentait, il dit  M. Hardy:

-- Ce digne artisan a bien hte de vous voir, mon cher fils, car
il devance de plus de deux heures le moment de l'entrevue. Voyons,
il en est temps encore, voulez-vous le recevoir?

-- Mais, mon pre, dit M. Hardy avec une sorte d'irritation, vous
voyez dans quel tat de faiblesse je suis... ayez donc piti de
moi... Je vous en supplie, du calme... je vous le rpte, quand ce
serait le calme de la tombe; mais, pour l'amour du ciel... du
calme...

-- Vous jouirez un jour de la paix ternelle des lus, mon cher
fils, dit affectueusement le pre d'Aigrigny, car vos larmes et
vos misres sont agrables au Seigneur. Ce disant, il sortit.

M. Hardy, rest seul, joignit les mains avec dsespoir, et,
fondant en larmes, s'cria en se laissant glisser de son fauteuil
 genoux:

--  mon Dieu!... mon Dieu! retirez-moi de ce monde... je suis
trop malheureux. Puis, courbant le front sur le sige de son
fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer
amrement.

Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours
croissant, puis celui d'une espce de lutte; bientt la porte de
l'appartement s'ouvrit avec violence sous le choc du pre
d'Aigrigny, qui fit quelques pas  reculons en trbuchant. Agricol
venait de le pousser d'un bras vigoureux.

-- Monsieur... osez-vous bien employer la force et la violence?
s'cria le rvrend pre d'Aigrigny, blme de colre.

-- J'oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron.

Et il se prcipita vers son ancien patron, qu'il vit agenouill au
milieu de la chambre.



XXXII. Agricol Baudoin.

Le pre d'Aigrigny, contenant  peine son dpit, sa colre, jetait
non seulement des regards courroucs et menaants sur Agricol,
mais, de temps  autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrit
du ct de la porte, comme s'il et craint,  chaque instant, de
voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redout la
venue.

Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula
frapp d'une douloureuse surprise  la vue des traits de M. Hardy
ravags par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois
acteurs de cette scne gardrent le silence. Agricol ne se doutait
pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitu
qu'tait l'artisan  trouver autant d'lvation d'esprit que de
bont de coeur chez cet excellent homme.

Le pre d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit  son
pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:

-- Je conois, mon cher fils, qu'aprs la volont si positive, si
spontane, que vous m'avez manifeste tout  l'heure, de ne pas
recevoir... monsieur... je conois, dis-je, que sa prsence vous
soit maintenant pnible... J'espre donc que, par dfrence, ou au
moins par reconnaissance pour vous... monsieur (il dsigna le
forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme  cette
situation inconvenante, dj trop prolonge.

Agricol ne rpondit pas au pre d'Aigrigny, lui tourna le dos, et
s'adressant  M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments
avec une profonde motion, pendant que de grosses larmes roulaient
dans ses yeux:

-- Ah! monsieur... comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez
encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure,
se rjouit. Mes camarades seraient si heureux d'tre  ma
place!... Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous...
car, pour vous chrir, vous vnrer, nous n'avons  nous tous...
qu'une seule me...

Le pre d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui
signifiait:

-- Que vous avais-je dit?

Puis, s'adressant  Agricol avec impatience, en se rapprochant de
lui:

-- Je vous ai dj fait observer que votre prsence ici tait
dplace.

Mais Agricol, sans lui rpondre, et sans se tourner vers lui:

-- Monsieur Hardy, ayez donc la bont de dire  cet homme de s'en
aller... Mon pre et moi nous le connaissons; il le sait bien.

Puis, se retournant seulement alors vers le rvrend pre, le
forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mle
de dgot:

-- Si vous tenez  entendre ce que j'ai  dire  M. Hardy, sur
vous... monsieur, revenez tout  l'heure; mais  prsent, j'ai 
parler  mon ancien patron de choses particulires, et  lui
remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connat
aussi... malheureusement pour elle.

Le jsuite resta impassible et rpondit:

-- Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous
intervertissez un peu les rles... Je suis ici chez moi, o j'ai
l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit
et le pouvoir de vous faire sortir  l'instant d'ici, et...

-- Mon pre, de grce, dit M. Hardy avec dfrence, excusez
Agricol. Son attachement pour moi l'entrane trop loin; mais
puisque le voici et qu'il a des choses particulires  me confier,
permettez-moi, mon pre, de m'entretenir quelques instants avec
lui.

-- Que je vous le permette! mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny
en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission?
N'tes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous
semble? N'est-ce pas vous qui, tout  l'heure, et malgr moi, qui
vous engageais  recevoir monsieur, vous tes formellement refus
 cette entrevue?

-- Il est vrai, mon pre. Aprs ces mots, le pre d'Aigrigny ne
pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et
alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste
expressif:

--  bientt, mon cher fils... Mais souvenez-vous... de notre
entretien de tout  l'heure et de ce que je vous ai prdit.

--  bientt, mon pre... Soyez tranquille, rpondit tristement
M. Hardy.

Le rvrend pre sortit. Agricol, tourdi, confondu, se demandait
si c'tait bien son ancien patron qu'il entendait appeler le pre
d'Aigrigny _mon pre _avec tant de dfrence et d'humilit. Puis,
 mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits
de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie teinte une
expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et
l'effrayait  la fois; aussi lui dit-il, en tchant de cacher son
pnible tonnement:

-- Enfin, monsieur... vous allez nous tre rendu... nous allons
bientt vous voir au milieu de nous... Ah! votre retour va faire
bien des heureux... apaisera bien des inquitudes!... car, si cela
tait possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que
nous avons un instant craint de vous perdre.

-- Brave et digne garon, dit M. Hardy avec un sourire de bont
mlancolique en tendant sa main  Agricol, je n'ai jamais dout un
moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a
toujours rcompens du bien que j'ai pu leur faire.

-- Et que vous leur ferez encore, monsieur... car vous...

M. Hardy interrompit Agricol et lui dit:

-- coutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois
vous parler franchement, afin de ne laisser ni  vous ni  vos
camarades des esprances qui ne peuvent plus se raliser... Je
suis dcid  vivre dsormais, sinon dans le clotre, du moins
dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon
ami!... oh! bien las...

-- Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur,
s'cria le forgeron, de plus en plus effray des paroles et de
l'accablement de M. Hardy. C'est  notre tour maintenant de nous
dvouer pour vous, de venir  votre aide  force de travail, de
zle, de dsintressement, afin de relever la fabrique, votre
noble et gnreux ouvrage.

M. Hardy secoua tristement la tte.

-- Je vous le rpte, mon ami, reprit-il, la vie active est finie
pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans;
je n'ai plus ni la force, ni la volont, ni le courage de
recommencer  travailler comme par le pass; j'ai fait, et je m'en
flicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanit... j'ai pay
ma dette... Mais  cette heure je n'ai plus qu'un dsir, le
repos... qu'une esprance... les consolations et la paix que
procure la religion.

-- Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous
aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au
milieu de nous qui vous aimons tant!... Vous croyez que vous serez
plus heureux ici, parmi ces prtres, que dans votre fabrique
releve de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.

-- Il n'est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec
amertume.

Aprs un moment d'hsitation, Agricol reprit vivement d'une voix
trs altre:

-- Monsieur... on vous trompe, on vous abuse d'une manire infme.

-- Que voulez-vous dire, mon ami!

-- Je vous dis, monsieur Hardy, que ces prtres qui vous entourent
ont de sinistres desseins... Mais, mon Dieu! monsieur, vous ne
savez donc pas o vous tes, ici!

-- Chez de bons religieux de la compagnie de Jsus.

-- Oui, vos plus mortels ennemis.

-- Des ennemis!... Et M. Hardy sourit avec une douloureuse
indiffrence. Je n'ai pas  craindre d'ennemis... o pourraient-ils
me frapper, mon Dieu! il n'y a plus de place...

-- Ils veulent vous dpossder de votre part  un immense
hritage, monsieur, s'cria le forgeron; c'est un plan conu avec
une infernale habilet; les filles du marchal Simon, Mlle de
Cardoville, vous, Gabriel, mon frre adoptif... tout ce qui
appartient  votre famille enfin a dj failli tre victime de
leurs machinations: je vous dis que ces prtres n'ont pas d'autre
but que d'abuser de votre confiance... C'est pour cela que aprs
l'incendie de la fabrique, ils sont parvenus  vous faire
transporter bless, presque mourant, dans cette maison, et  vous
soustraire  tous les yeux... C'est pour cela que...

M. Hardy interrompit Agricol.

-- Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils
ont eu pour moi de grands soins... et quant  ce prtendu
hritage... ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me
font  cette heure les biens de ce monde, mon ami!... Les choses,
les affections de cette valle de misres et de larmes... ne sont
plus rien pour moi... J'offre mes souffrances au Seigneur, et
j'attends qu'il m'appelle  lui dans sa misricorde...

-- Non... non... monsieur... il est impossible que vous soyez
chang  ce point, dit Agricol qui ne pouvait se rsoudre  croire
ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous... croire  ces maximes
dsolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer
l'inpuisable bont d'un Dieu paternel... Et nous vous croyions,
car il vous avait envoy parmi nous...

-- Je dois me soumettre  sa volont, puisqu'il m'a retir d'au
milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgr mes bonnes
intentions, je ne le servais pas comme il voulait tre servi...
j'avais toujours en vue la crature plus que le Crateur.

-- Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu,
monsieur, s'cria le forgeron, de plus en plus dsol; encourager
et rcompenser le travail, la probit, rendre les hommes meilleurs
en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frres,
dvelopper leur intelligence, donner le got du beau, du bien,
augmenter leur bien-tre, propager chez eux, par votre exemple,
les sentiments d'galit, de fraternit, de communaut
vanglique... Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous
donc seulement le bien que vous avez fait, les bndictions
quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur
inespr dont il jouissait.

-- Mon ami,  quoi bon rappeler le pass! reprit doucement
M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-tre il m'en
saura gr... Loin de me glorifier... je dois m'humilier dans la
poussire, car j'ai t, je le crains, dans une voie mauvaise et
en dehors de son glise... Peut-tre l'orgueil m'a gar, moi
infime, obscur, tandis que tant de grands gnies se sont soumis
humblement  cette glise... C'est dans les larmes, dans
l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes,
oui... dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un
jour... et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour
ceux qui sont encore plus coupables que moi.

Agricol ne trouva pas un mot  rpondre; il contemplait M. Hardy
avec une frayeur muette;  mesure qu'il l'entendait prononcer ces
dsolantes banalits d'une voix puise,  mesure qu'il examinait
cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi
par quelle fascination ces prtres, exploitant les chagrins et
l'affaiblissement moral de ce malheureux, taient parvenus 
isoler de tout et de tous,  striliser, annihiler ainsi une des
plus gnreuses intelligences, un des esprits les plus
bienfaisants, les plus clairs qui se fussent jamais vous au
bonheur de l'espce humaine. La stupeur du forgeron tait si
profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volont de
continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu'
chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abme de
dsolation incurable o les rvrends pres avaient plong
M. Hardy.

Celui-ci, de son ct, retombant sur sa morne apathie, gardait le
silence, pendant que ses yeux erraient  et l sur les sinistres
maximes de l'_Imitation_.

Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre
de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier
espoir, il la prsenta  M. Hardy en lui disant:

-- Monsieur... une de vos parentes, que vous ne connaissez que de
nom sans doute, m'a charg de vous remettre cette lettre...

--  quoi bon... cette lettre... mon ami?

-- Je vous en supplie, monsieur... prenez-en connaissance. Mlle de
Cardoville attend votre rponse, monsieur; il s'agit de graves
intrts.

-- Il n'y a plus pour moi... qu'un grave intrt... mon ami... dit
M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

-- Monsieur Hardy... reprit le forgeron, de plus en plus mu,
lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance  tous
et dans laquelle nous lverons nos enfants... qui n'auront pas eu
comme nous le bonheur de vous connatre... oui... lisez cette
lettre... et si, aprs, vous ne changez pas d'avis... monsieur
Hardy... eh bien! que voulez-vous? tout sera fini... pour nous...
pauvres travailleurs... nous aurons  tout jamais perdu notre
bienfaiteur... celui qui nous traitait en frres... celui qui nous
aimait en amis... celui qui prchait gnreusement un exemple que
d'autres bons coeurs auraient suivi tt ou tard... de sorte que,
peu  peu, de proche en proche, et grce  vous, l'mancipation
des proltaires aurait commenc... Enfin, n'importe, pour nous
autres, enfants du peuple, votre mmoire sera toujours sacre...
oh! oui... et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec
respect, qu'avec attendrissement... car nous ne pourrons nous
empcher de vous plaindre.

Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupe;
il ne put achever; son motion atteignit  son comble; malgr la
mle nergie de son caractre, il ne put retenir ses larmes et
s'cria:

-- Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul,
allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur bris en pensant  toutes
les larmes qui seront verses par bien des braves gens qui se
diront: Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.

L'motion, l'accent d'Agricol, taient si sincres, sa noble et
franche figure, baigne de larmes, avait une expression de
dvouement si touchante, que M. Hardy, pour la premire fois
depuis son sjour chez les rvrends pres, se sentit pour ainsi
dire le coeur un peu rchauff, ranim; il lui sembla qu'un
vivifiant rayon de soleil perait enfin les tnbres glaces au
milieu desquelles il vgtait depuis si longtemps.

M. Hardy tendit la main  Agricol et lui dit d'une voix altre:

-- Mon ami... merci!... Cette nouvelle preuve de votre
dvouement... ces regrets... tout cela m'meut... mais d'une
motion douce... et sans amertume; cela me fait du bien.

-- Ah!... monsieur! s'cria le forgeron avec une lueur d'espoir,
ne vous contraignez pas; coutez la voix de votre coeur... elle
vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chrissent; et pour
vous... voir des gens heureux... c'est tre heureux. Tenez...
lisez cette lettre de cette gnreuse demoiselle... Elle achvera
peut-tre ce que j'ai commenc... et si cela ne suffit pas... nous
verrons...

Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers
la porte, puis il ajouta, en prsentant de nouveau la lettre 
M. Hardy:

-- Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez... Mlle de Cardoville
m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre...

-- Non... non... je ne dois pas... je ne devrais pas lire, dit
M. Hardy avec hsitation:  quoi bon... me donner des regrets?...
Car, hlas! c'est vrai... je vous aimais bien tous, j'avais bien
fait des projets pour vous dans l'avenir... ajouta M. Hardy avec
un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le
mouvement de son coeur: Mais  quoi bon songer  cela?... le pass
ne peut revenir.

-- Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en
plus heureux de l'hsitation de son ancien patron; lisez d'abord
la lettre de Mlle de Cardoville.

M. Hardy, cdant aux instances d'Agricol, prit cette lettre
presque malgr lui, la dcacheta et la lut; peu  peu sa
physionomie exprima tour  tour l'attendrissement, la
reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit
pour dire  Agricol avec une expansion dont il semblait lui-mme
tonn:

-- Oh! c'est bien!... c'est beau!...

Puis, la lecture termine, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec
un soupir mlancolique:

-- Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bont! que
d'esprit!... que d'lvation dans la pense!... Je n'oublierai
jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si
gnreuses... envers moi... Du moins, puisse-t-elle tre
heureuse... dans ce triste monde!

-- Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entranement, un
monde qui renferme de telles cratures, et tant d'autres encore
qui, sans avoir l'inapprciable valeur de cette excellente
demoiselle, sont dignes de l'attachement des honntes gens, un
pareil monde n'est pas que fange, corruption et mchancet... il
prouve, au contraire, en faveur de l'humanit... C'est ce monde
qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, coutez
les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous
fait, revenez  nous... revenez  la vie... car c'est la mort que
cette maison!

-- Rentrer dans un monde o j'ai tant souffert... quitter le calme
de cette retraite, rpondit M. Hardy en hsitant; non, non... je
ne pourrais... je ne le dois pas...

-- Oh! je n'ai pas compt sur moi seul pour vous dcider! s'cria
le forgeron, avec une esprance croissante... j'ai l un puissant
auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gard pour frapper le
grand coup... et qui paratra quand vous le voudrez.

-- Que voulez-vous dire, mon ami? demanda M. Hardy.

-- Oh! c'est encore une bonne pense de Mlle de Cardoville; elle
n'en a pas d'autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous
tiez tomb, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui
veulent s'emparer de vous, elle m'a dit: Monsieur Agricol, le
caractre de M. Hardy est si loyal et si bon qu'il se laissera
peut-tre facilement abuser... car les coeurs droits rpugnent
toujours  croire aux indignits... mais il est un homme dont le
caractre sacr devra, dans cette circonstance, inspirer toute
confiance  M. Hardy... car ce prtre admirable est notre parent,
et il a failli tre aussi victime des implacables ennemis de notre
famille.

-- Et ce prtre... quel est-il? demanda M. Hardy.

-- L'abb Gabriel de Rennepont, mon frre adoptif! s'cria le
forgeron avec orgueil. C'est l un noble prtre... Ah! monsieur...
si vous l'aviez connu plus tt, au lieu de dsesprer... vous
auriez espr. Votre chagrin n'aurait pas rsist  ses
consolations.

-- Et ce prtre... o est-il? demanda M. Hardy avec autant de
surprise que de curiosit.

-- L, dans votre antichambre. Quand le pre d'Aigrigny l'a vu
avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonn de sortir; mais
mon brave Gabriel lui a rpondu qu'il pourrait avoir 
s'entretenir avec vous de graves intrts, et qu'ainsi il
resterait... Moi, moins patient, j'ai donn une bourrade  l'abb
d'Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru,
tant j'avais hte de vous voir... Maintenant... monsieur... vous
allez recevoir Gabriel... n'est-ce pas? Il n'aurait pas voulu
entrer sans vos ordres... Je vais aller le chercher... Vous parlez
de religion... c'est la sienne qui est la vraie, car elle fait du
bien; elle encourage, elle console... vous verrez... Enfin, grce
 Mlle de Cardoville et  lui, vous allez nous tre rendu! s'cria
le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.

-- Mon ami... non... je ne sais... je crains... dit M. Hardy avec
une hsitation croissante, mais se sentant malgr lui ranim,
rchauff par les paroles cordiales du forgeron.

Celui-ci, profitant de l'heureuse hsitation de son ancien patron,
courut  la porte, l'ouvrit et s'cria:

-- Gabriel... mon frre... mon bon frre... viens, viens...
M. Hardy dsire te voir...

-- Mon ami, reprit M. Hardy, encore hsitant, mais nanmoins
semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forc, mon
ami... que faites-vous?...

-- J'appelle votre sauveur et le ntre, rpondit Agricol, ivre de
bonheur et certain du bon succs de l'intervention de Gabriel
auprs de M. Hardy.

Se rendant  l'appel du forgeron, Gabriel entra aussitt dans la
chambre de M. Hardy.



XXXIII. Le rduit.

Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupes
par les pensionnaires des rvrends pres, certaines petites
cachettes taient pratiques, dans le but de donner toute facilit
 l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie
voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-l, on avait
mnag auprs de son appartement un rduit mystrieux o pouvaient
tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de chemine arait
et clairait ce cabinet, o aboutissait l'orifice d'un conduit
acoustique dispos avec tant d'art, que les moindres paroles
arrivaient de la pice voisine dans cette cachette aussi
distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement
mnags et masqus en diffrents endroits, permettaient de voir
tout ce qui se passait dans la chambre.

Le pre d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le rduit. Aussitt
aprs la brusque entre d'Agricol et la ferme rponse de Gabriel,
qui dclara vouloir parler  M. Hardy si celui-ci le faisait
mander, le pre d'Aigrigny, ne voulant faire aucun clat pour
conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et
le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient tre si
funestes aux projets de la compagnie, le pre d'Aigrigny tait
all consulter Rodin.

Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait
la maison voisine, rserve aux rvrends pres; il comprit
l'extrme gravit de la position; tout en reconnaissant que le
pre d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives
au moyen d'empcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre
dont le succs tait assur sans l'arrive trop hte du forgeron,
Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-mme, alla
aussitt s'embusquer dans la cachette en question avec le pre
d'Aigrigny, aprs avoir dpch immdiatement un missaire 
l'archevch de Paris; on verra plus tard dans quel but.

Les deux rvrends pres y taient arrivs vers le milieu de
l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.

D'abord assez rassurs par la morne apathie dans laquelle il tait
plong et dont les gnreuses incitations du forgeron n'avaient pu
le tirer, les rvrends pres virent le danger s'accrotre peu 
peu et devenir des plus menaants, du moment o M. Hardy, branl
par les instances de l'artisan, consentit  prendre connaissance
de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment o Agricol
amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hsitations de
son ancien patron.

Rodin, grce  l'indomptable nergie de son caractre, qui lui
avait donn la force de supporter la terrible et douloureuse
mdication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa
convalescence touchait  son terme; nanmoins il tait encore
d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant
d'aplomb sur son crne jaune et luisant, sur ses pommettes
osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des
touches de vive lumire, tandis que le reste du visage tait
sillonn d'ombres dures et sans transparence. On et dit le modle
vivant d'un de ces moines asctiques de l'cole espagnole, sombres
peintures o l'on aperoit, sous quelque capuchon brun  demi
rabattu, un crne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide,
un oeil teint au fond de son orbite, tandis que le reste du
visage disparat dans une pnombre obscure,  travers laquelle on
distingue  peine une forme humaine, agenouille et enveloppe
d'un froc  ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait
d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui  la
hte, n'avait pas quitt sa longue robe de chambre de laine noire;
de plus, tant encore trs sensible au froid, il avait jet sur
ses paules un camail de drap noir  capuchon, afin de se
prserver de la bise du nord.

Le pre d'Aigrigny, ne se trouvant pas plac verticalement sous la
lumire qui clairait la cachette, restait dans la demi-teinte.

Au moment o nous prsentons les deux jsuites au lecteur, Agricol
venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener
auprs de son ancien patron.

Le pre d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse  la fois
profonde et courrouce, lui dit  voix basse:

-- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron
restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et
partout l'obstacle contre lequel viendront chouer nos projets!
Quoi qu'on ait pu faire, la voici runie  cet Indien; si
maintenant l'abb Gabriel vient combler la mesure, et que, grce 
lui, M. Hardy nous chappe, que faire!... que faire!... Ah! mon
pre... c'est  dsesprer de l'avenir!

-- Non, dit schement Rodin, si  l'archevch on ne met aucune
lenteur  excuter mes ordres.

-- Et dans ce cas!

-- Je rponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi-
heure j'aie les papiers en question.

-- Cela doit tre prt et sign depuis deux ou trois jours, car,
d'aprs vos ordres, j'ai crit le jour mme des moxas... et...

Rodin, au lieu de continuer cet entretien  voix basse, colla son
oeil  l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se
passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au pre
d'Aigrigny de garder le silence.



XXXIV. Un prtre selon le Christ.

 cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de
M. Hardy tenant Gabriel par la main.

La prsence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mle, si
ouverte, l'autre d'une beaut si anglique, offrait un contraste
tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont
M. Hardy tait habituellement entour, que, dj mu par la
chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur,
comprim depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire
influence.

Gabriel, quoiqu'il n'et jamais vu M. Hardy, fut frapp de
l'altration de ses traits; il reconnaissait sur cette figure
souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission nervante,
d'anantissement moral dont restent toujours stigmatises les
victimes de la compagnie de Jsus, lorsqu'elles ne sont pas
dlivres  temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil coll 
son trou, et le pre d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent
donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistrent
invisibles.

-- Le voil... mon brave frre, monsieur, dit Agricol  M. Hardy
en lui prsentant Gabriel; le voil, le meilleur, le plus digne
des prtres... coutez-le, vous renatrez  l'esprance, au
bonheur, et vous nous serez rendu. coutez-le, vous verrez comme
il dmasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses
apparences religieuses; oui, oui, il les dmasquera, car il a t
aussi victime de ces misrables, n'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modrer
l'exaltation du forgeron, et dit  M. Hardy, de sa voix douce et
vibrante:

-- Si, dans les pnibles circonstances o vous vous trouvez,
monsieur, les conseils d'un de vos frres en Jsus-Christ peuvent
vous tre utiles, disposez de moi... D'ailleurs, permettez-moi de
vous le dire, je vous suis dj bien respectueusement attach.

--  moi, monsieur l'abb? dit M. Hardy.

-- Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bonts pour mon frre
adoptif; je sais votre admirable gnrosit envers vos ouvriers;
ils vous chrissent, ils vous vnrent, monsieur, que la
conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir t
agrable  Dieu, dont l'ternelle bont se rjouit dans tout ce
qui est bon, soient votre rcompense pour le bien que vous avez
fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez
encore...

-- Je vous remercie, monsieur l'abb, rpondit M. Hardy, touch de
ce langage, si diffrent de celui du pre d'Aigrigny; dans la
tristesse o je suis plong, il est doux au coeur d'entendre
parler d'une manire si consolante, et, je l'avoue, ajouta
M. Hardy d'un air pensif, l'lvation, la gravit de votre
caractre donnent un grand poids  vos paroles.

-- Voil ce qu'il y avait  craindre, dit tout bas le pre
d'Aigrigny  Rodin, qui restait toujours  son trou, l'oeil
pntrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour
arracher M. Hardy  son apathie et le rejeter dans la vie active.

-- Je ne crains pas cela, rpondit Rodin de sa voix brve et
tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-tre un moment; mais, s'il
essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes casses...

-- Que craint donc Votre Rvrence?

-- La lenteur de notre rvrend pre de l'archevch.

-- Mais qu'esprez-vous de... Mais Rodin, dont l'attention tait
de nouveau excite, interrompit d'un signe le pre d'Aigrigny, qui
resta muet. Un silence de quelques secondes avait succd au
commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci
tant rest un instant absorb par les rflexions que faisait
natre en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence,
Agricol avait machinalement jet les yeux sur quelques-unes des
lugubres sentences dont taient pour ainsi dire tapisss les murs
de la chambre de M. Hardy; tout  coup, prenant Gabriel par le
bras, il s'cria avec un geste expressif:

-- Ah! mon frre... lis ces maximes... tu comprendras tout... Quel
homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul  seul avec d'aussi
dsolantes penses ne tomberait pas dans le plus affreux
dsespoir... n'irait pas jusqu'au suicide peut-tre?... Ah! c'est
horrible, c'est infme, ajouta l'artisan avec indignation; mais
c'est un assassinat moral!!!

-- Vous tes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant
tristement la tte, vous avez toujours t heureux, vous n'avez
prouv aucune dception... ces maximes peuvent vous paratre
trompeuses; mais, hlas! pour moi... et le plus grand nombre des
hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est nant,
misre, douleur, car l'homme est n pour souffrir!... N'est-il pas
vrai, monsieur l'abb? ajouta-t-il en s'adressant  Gabriel.

Celui-ci avait aussi jet les yeux sur diffrentes maximes que le
forgeron venait de lui indiquer; le jeune prtre ne put s'empcher
de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait
dict le choix de ces rflexions.

Aussi rpondit-il  M. Hardy d'une voix mue:

-- Non, non, monsieur, tout n'est pas nant, mensonge, misres,
dceptions, vanit, ici-bas... Non, l'homme n'est pas n pour
souffrir; non, Dieu, dont la suprme essence est une bont
paternelle, ne se complat pas aux douleurs de ses cratures,
qu'il a faites pour tre aimantes et heureuses en ce monde...

-- Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'cria
le forgeron; c'est aussi un prtre, lui... mais un vrai, un
sublime prtre, et il ne parle pas comme les autres...

-- Hlas! pourtant, monsieur l'abb, dit M. Hardy, ces maximes si
tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque  l'gal
d'un livre divin.

-- De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de
toute oeuvre humaine! crit pour enchaner de pauvres moines dans
le renoncement, dans l'isolement, dans l'obissance aveugle d'une
vie oisive, strile, ce livre, en prchant le dtachement de tout,
le mpris de soi, la dfiance de ses frres, un servilisme
crasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que
les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en
tout oppose aux vues ternelles de Dieu sur l'humanit...
seraient douces au Seigneur...

-- Ah! ce livre me parat, ainsi expliqu, plus effrayant encore,
dit M. Hardy.

-- Blasphme! impit!... poursuivit Gabriel, qui ne pouvait
contenir son indignation; oser sanctifier l'oisivet, l'isolement,
la dfiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le
saint travail, que le saint amour de ses frres, que la sainte
communion avec eux! Sacrilge!!! oser dire qu'un pre d'une bont
immense, infinie, se rjouit dans les douleurs de ses enfants...
lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses
enfants, lui qui les a magnifiquement dous de tous les trsors de
la cration, lui enfin qui les a relis  son immortalit par
l'immortalit de leur me!

-- Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'cria
M. Hardy, de plus en plus branl; mais, hlas! pourquoi tant de
malheureux sur la terre malgr la bont providentielle du
Seigneur?

-- Oui... oh! oui... il y a dans ce monde de bien horribles
misres, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui,
bien des pauvres, dshrits de toute joie, de toute esprance,
ont faim, ont froid, manquent de vtements et d'abri, au milieu
des richesses immenses que le Crateur a dispenses, non pour la
flicit de quelques hommes, mais pour la flicit de tous; car il
a voulu que le partage ft fait avec quit[30] mais quelques-uns
se sont empars du commun hritage par l'astuce, par la force...
et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est
de voir que, pour satisfaire au cruel gosme de quelques-uns, des
masses innombrables de cratures sont voues  un sort dplorable.
Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant
prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom
cette pouvantable maxime: _L'homme est n pour souffrir... ses
humiliations, ses souffrances, sont agrables  Dieu..._ Oui, ils
ont proclam cela; de sorte que plus le sort de la crature qu'ils
exploitaient tait rude, humiliant, douloureux, plus la crature
versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides,
le Seigneur tait satisfait et glorifi...

-- Ah! je vous comprends... je revis... je me souviens, s'cria
tout  coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la
lumire et tout  coup brill  sa pense obscurcie. Oh! oui...
voil ce que j'ai toujours cru... ce que je croyais... avant que
d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.

-- Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'cria Gabriel,
et alors vous ne pensiez pas que tout tait misre ici-bas,
puisque, grce  vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'tait
donc pas dception, vanit, puisque chaque jour votre coeur
jouissait de la reconnaissance de vos frres, tout n'tait donc
pas larmes, dsolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de
vous des visages souriants... La crature n'tait donc pas
inexorablement voue au malheur, puisque vous la combliez de
flicit... Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur,
d'amour et de foi dans les vritables vues de Dieu... du Dieu
sauveur qui a dit: _Aimez-vous les uns les autres_, on voit, on
sent, on sait que la fin de l'humanit est le bonheur de tous, et
que l'homme est n pour tre heureux... Ah! mon frre, ajouta
Gabriel, mu jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la
chambre tait entoure, ce livre terrible vous a fait bien du
mal... ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de
Jsus-Christ... _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!,
l'imitation de la parole du Christ!! ce livre dsolant, qui ne
contient que des penses de vengeance, de mpris, de mort, de
dsespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de
pardon, d'esprance et d'amour...

-- Oh! je vous crois... s'cria M. Hardy dans un doux ravissement,
je vous crois, j'ai besoin de vous croire.

--  mon frre! reprit Gabriel de plus en plus mu, mon frre!...
croyez  un Dieu toujours bon, toujours misricordieux, toujours
aimant; croyez  un Dieu qui bnit le travail,  un Dieu qui
souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer
pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigus, vous vous
isoliez  jamais dans un dsespoir nervant et strile!... Non,
non, Dieu ne le veut pas!... Debout, mon frre... ajouta Gabriel
en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme
s'il et obi  un gnreux magntisme, debout... mon frre! tout
un monde de travailleurs vous bnit et vous appelle; quittez cette
tombe... venez... venez au grand air... au grand soleil, au milieu
de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air touffant pour
l'air salubre et vivifiant de la libert; quittez cette morne
retraite pour l'asile anim par les chants des travailleurs;
venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous
tes la providence; soulev par leurs bras robustes, press sur
leurs coeurs gnreux, entour de femmes, d'enfants, de vieillards
pleurant de joie  votre retour, vous serez rgnr; vous
sentirez que la volont, que la puissance de Dieu est en vous...
puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frres.

-- Gabriel... tu dis vrai... c'est  toi... c'est  Dieu... que
notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son
bienfaiteur, s'cria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel
et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne
crains plus rien maintenant... M. Hardy nous sera rendu!

-- Oui, vous avez raison, ce sera  lui...  cet admirable prtre
selon le Christ, que je devrai ma rsurrection... car ici j'tais
enseveli vivant dans un spulcre, dit M. Hardy, qui s'tait lev,
droit, ferme, les joues lgrement colores, l'oeil brillant, lui
jusqu'alors si ple, si abattu, si courb!

-- Enfin... vous tes  nous, s'cria le forgeron; je n'en doute
plus  cette heure.

-- Je l'espre, mon ami, dit M. Hardy.

-- Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville?

-- Tantt je lui crirai  ce sujet... mais avant... ajouta-t-il
d'un air grave et srieux, je dsire m'entretenir seul avec mon
frre, et il offrit avec effusion sa main  Gabriel. Il me
permettra de lui donner ce nom de frre... lui, le gnreux aptre
de la fraternit...

-- Oh!... je suis tranquille... ds que je vous laisse avec lui,
dit Agricol; moi, pendant ce temps-l, je cours chez Mlle de
Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle... Mais j'y pense, si
vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, o irez-
vous?... Voulez-vous que je m'occupe?

-- Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent
frre, rpondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle
de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui
rpondre.

-- Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tte 
quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en
portant alternativement ses mains  sa tte et  son coeur dans
son ivresse de bonheur; puis, revenant auprs de Gabriel, il le
serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit  l'oreille:

-- Dans une heure... je reviens... mais pas seul... une leve en
masse... tu verras... ne dis rien  M. Hardy; j'ai mon ide. Et le
forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy
restrent seuls.

* * * * *

Rodin et le pre d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement
assist  cette scne.

-- Eh bien! que pense Votre Rvrence? dit le pre d'Aigrigny 
Rodin avec stupeur.

-- Je pense que l'on a trop tard  revenir de l'archevch, et
que ce missionnaire hrtique va tout perdre, dit Rodin en se
rongeant les ongles jusqu'au sang.



XXXV. La confession.

Lorsque Agricol eut quitt la chambre, M. Hardy, s'approchant de
Gabriel, lui dit:

-- Monsieur l'abb...

-- Non... dites votre frre; vous m'avez donn ce nom... et j'y
tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa
main  M. Hardy.

Celui-ci la serra cordialement et reprit:

-- Eh bien, mon frre, vos paroles m'ont ranim, m'ont rappel 
des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais mconnus; maintenant,
puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle preuve que je
vais tenter... car, hlas! vous ne savez pas tout.

-- Que voulez-vous dire!... reprit Gabriel avec intrt.

-- J'ai de pnibles aveux  vous faire, reprit M. Hardy aprs un
moment de silence et de rflexion. Voulez-vous entendre ma
confession!...

-- Je vous en prie... dites votre confidence... mon frre,
rpondit Gabriel.

-- Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!...

-- Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'vite la confession...
officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes
inconvnients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette
confiance grce  laquelle un ami vient ouvrir son coeur  son
ami... et lui dire: Je souffre, consolez-moi... je doute...
conseillez-moi... je suis heureux... partagez ma joie... Oh!
voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est
ainsi que le Christ la voulait en disant: Confessez-vous les uns
aux autres... Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas
trouv un coeur fidle et sr pour se confesser ainsi... n'est-ce
pas, mon frre! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de
l'glise en vertu de voeux volontairement prononcs, dit le jeune
prtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obis aux lois de
l'glise... et, si vous le dsirez... mon frre, ce sera le
confesseur qui vous entendra.

-- Vous obissez mme aux lois... que vous n'approuvez pas? dit
M. Hardy tonn de cette soumission.

-- Mon frre, quoi que l'exprience nous apprenne, quoi qu'elle
nous dvoile... reprit tristement Gabriel, un voeu form
librement... sciemment... est pour le prtre un engagement
sacr... est, pour l'homme d'honneur, une parole jure... Tant que
je resterai dans l'glise... j'obirai  sa discipline, si pesante
que soit quelquefois pour nous cette discipline.

-- Pour vous, mon frre!

-- Oui, pour nous, prtres de campagne ou desservants des villes;
pour nous tous, humbles proltaires du clerg, simples ouvriers de
la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu  peu
introduite dans l'glise est souvent envers nous d'une rigueur un
peu fodale; mais telle est la divine essence du christianisme,
qu'il rsiste aux abus qui tendent  le dnaturer, et c'est encore
dans les rangs obscurs du bas clerg que je puis servir mieux que
partout ailleurs la sainte cause des dshrits, et prcher leur
mancipation avec une certaine indpendance... C'est pour cela,
mon frre, que je reste dans l'glise, et, y restant, je me
soumets  sa discipline. Je vous dis cela, mon frre, ajouta
Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prchons la
mme cause: les artisans que vous avez convis  partager avec
vous le fruit de vos travaux ne sont plus dshrits... ainsi
donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous
servez le Christ...

-- Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le rpte, que
j'en aie la force.

-- Pourquoi cette force vous manquerait-elle!

-- Si vous saviez combien je suis malheureux!... si vous saviez
tous les coups qui m'ont frapp!...

-- Sans doute, la ruine et l'incendie qui a dtruit votre fabrique
sont dplorables...

-- Ah! mon frre, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce
que cela, grand Dieu!... Mon courage ne faillirait pas en prsence
d'un sinistre que l'argent seul rpare. Mais, hlas! il est des
pertes que rien ne rpare... il est des ruines dans le coeur que
rien ne relve... Non, et pourtant, tout  l'heure, cdant 
l'entranement de votre gnreuse parole, l'avenir, si sombre
jusqu'alors pour moi, s'tait clairci; vous m'aviez encourag,
ranim, en me rappelant la mission que j'avais encore  remplir en
ce monde...

-- Eh bien, mon frre!

-- Hlas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir... quand je
songe  rentrer dans cette vie agite, dans ce monde o j'ai tant
souffert...

-- Mais ces craintes, qui les fait natre? dit Gabriel avec un
intrt croissant.

-- coutez-moi, mon frre, reprit M. Hardy. J'avais concentr tout
ce qui me restait de tendresse, de dvouement dans le coeur, sur
deux tres... sur un ami que je croyais sincre, et sur une
affection plus tendre: l'ami m'a tromp d'une manire atroce... la
femme... aprs m'avoir sacrifi ses devoirs, a eu le courage, et
je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de
sacrifier notre amour au repos de sa mre, et elle a quitt pour
jamais la France... Hlas! je crains que ces chagrins ne soient
incurables et qu'ils ne viennent m'craser au milieu de la
nouvelle voie que vous m'engagez  parcourir. J'avoue ma
faiblesse... elle est grande... et elle m'effraye d'autant plus
que je n'ai pas le droit de rester oisif, isol, tant que je puis
encore quelque chose pour l'humanit; vous m'avez clair sur ce
devoir, mon frre... seulement toute ma crainte, malgr ma bonne
rsolution... est, je vous le rpte, de sentir les forces
m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde  tout
jamais, pour moi froid et dsert.

-- Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous
bnissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?

-- Oui... mon frre, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois...
 ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux
affections qui se partageaient ma vie... elles ne sont plus, et
laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compt sur la
religion... pour le remplir; mais hlas!... pour remplacer ce qui
me cause de si amers regrets, on m'a donn pour pture  mon me
dsole que mon seul dsespoir... en me disant que plus je le
creuserais, plus je trouverais de tortures... plus je serais
mritant aux yeux du Seigneur...

-- Et l'on vous a tromp, mon frre, je vous l'assure; c'est le
bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de
l'humanit; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et
bon.

-- Oh! si j'avais entendu plus tt ces paroles d'esprance! reprit
M. Hardy, mes blessures se seraient guries, au lieu de devenir
incurables; j'aurais recommenc plus tt l'oeuvre de bien que vous
m'engagez  poursuivre, j'y aurais trouv la consolation, l'oubli
de mes maux peut-tre; tandis qu' prsent... oh! tenez... cela
est horrible  avouer... on m'a rendu la douleur si familire,
qu'il me semble qu'elle doit  jamais paralyser ma vie.

Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta
d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:

-- Oh! pardon... pardon de ma faiblesse... Mais si vous saviez ce
que c'est qu'une pauvre crature qui ne vivait que par le coeur,
et  qui tout a manqu  la fois! Que voulez-vous?... elle cherche
de tout ct  se rattacher  quelque chose, et ses hsitations,
ses craintes, ses impuissances mmes... sont, croyez-moi, plus
dignes de compassion que de ddain.

Il y avait quelque chose de si dchirant dans l'humilit de cet
aveu, que Gabriel en fut touch jusqu'aux larmes.  ces accs
d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire
reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des
rvrends pres, si habiles  envenimer,  rendre mortelles les
blessures des mes tendres et dlicates (qu'ils veulent isoler et
capter), en distillant longtemps, goutte  goutte, l'cre poison
des maximes les plus dsolantes.

Sachant encore que l'abme du dsespoir exerce une sorte
d'attraction vertigineuse, ces prtres creusent cet abme autour
de leur victime, jusqu' ce qu'perdue... fascine... elle plonge
incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce prcipice qui
doit l'engloutir... sinistre naufrage dont leur cupidit recueille
les paves... En vain l'azur de l'ther, les rayons d'or du soleil
brillent au firmament; en vain l'infortun sent qu'il serait sauv
en levant les yeux vers le ciel... en vain il y jette mme
quelquefois un coup d'oeil furtif; bientt, cdant  la toute-
puissance du charme infernal jet sur lui par ces prtres
malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre bant qui
l'attire...

Il en tait ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de
la position de ce malheureux, et, runissant toutes ses forces
pour l'arracher  cet accablement, il s'cria:

-- Que parlez-vous, mon frre, de piti, de ddain? Qu'y a-t-il
donc de plus sacr, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et
des hommes, qu'une me qui cherche la foi pour s'y fixer aprs la
tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frre, vos blessures ne
sont pas incurables... une fois hors de cette maison... croyez-
moi, elles guriront rapidement.

-- Hlas! comment l'esprer?

-- Croyez-moi, mon frre... elles guriront du moment o vos
chagrins passs, loin d'veiller en vous des penses de
dsespoir... veilleront des penses consolantes, presque douces.

-- De pareilles penses... consolantes, presque douces!... s'cria
M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.

-- Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bont anglique; car
il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations
dans la piti... dans le pardon. Dites... dites, mon frre, la vue
de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspir au Christ des
penses de haine, de dsespoir, de vengeance?... Non, non... il a
trouv dans son coeur des paroles remplies de mansutude et de
pardon... il a souri dans ses larmes avec une indulgence
ineffable, puis il a pri pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de
souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami... plaignez-
le, mon frre... priez tendrement pour lui... car, de vous deux...
le plus malheureux... n'est pas vous... Dites? dans votre
gnreuse amiti... quel trsor n'a pas perdu cet infidle ami?...
qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hlas!
il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette
trahison, votre coeur se brisera dans une dsolation incurable...
pensez, au contraire, au charme du pardon,  la douceur de la
prire, et votre coeur s'allgera, et votre me sera heureuse, car
elle sera selon Dieu.

Ouvrir soudain  cette nature si gnreuse, si dlicate, si
aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la
prire, c'tait rpondre  ses instincts, c'tait sauver ce
malheureux; tandis que l'enchaner  un sombre et strile
dsespoir, c'tait le tuer, ainsi que l'avaient espr les
rvrends pres.

M. Hardy resta un moment comme bloui  la vue du radieux horizon
que pour la seconde fois, la parole vanglique de Gabriel
voquait tout  coup  ses yeux.

Alors, le coeur palpitant d'motions si contraires, il s'cria:

--  mon frre! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles!
Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en
douceur? Il me semble dj que le calme renat dans mon me en
songeant, ainsi que vous le dites, au pardon,  la prire...  la
prire remplie de mansutude... et d'esprance.

-- Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entranement, quelles
douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime... prier
pour ce qu'on a aim; mettre Dieu, par nos prires, en communion
avec ce que nous chrissons... Et cette femme dont l'amour vous
tait si prcieux... pourquoi vous rendre ainsi son souvenir
douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frre, au contraire, songez-
y, mais pour l'purer, pour le sanctifier par la prire... Faites
succder  un amour terrestre un amour divin... un amour chrtien,
l'amour cleste d'un frre pour sa soeur en Jsus-Christ... Et
puis, si cette femme a t coupable aux yeux de Dieu, quelle
douceur de prier pour elle!... quelle joie ineffable de pouvoir
chaque jour parler  Dieu,  Dieu qui, toujours clment et bon,
touch de vos prires, lui pardonnera; car il lit au fond des
coeurs... et il sait que souvent, hlas! bien des chutes sont
fatales... Le Christ n'a-t-il pas intercd auprs de son pre,
pour la Madeleine pcheresse et pour la femme adultre? Pauvres
cratures, il ne les a pas repousses, il ne les a pas maudites,
il a pri pour elles... _parce qu'elles avaient beaucoup aim...,
_a dit le Sauveur des hommes.

-- Oh! je vous comprends enfin! s'cria M. Hardy; la prire...
c'est encore aimer... la prire, c'est pardonner au lieu de
maudire... c'est esprer au lieu de dsesprer; la prire...
enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une
rose bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brlent... Oui!
je vous comprends, vous... car vous ne me dites pas:

Souffrir... c'est prier... Non, non, je le sens... vous dites vrai
en disant: Esprer, pardonner, c'est prier... oui, et grce  vous
maintenant... je rentrerai dans la vie sans crainte...

Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras 
Gabriel, en s'criant:

-- Ah! mon frre... pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces
deux bonnes et vaillantes cratures se jetrent dans les bras
l'une de l'autre.

* * * * *

Rodin et le pre d'Aigrigny avaient, on le sait, assist,
invisibles,  cette scne; Rodin, coutant avec une attention
dvorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au
moment o Gabriel et M. Hardy se jetrent dans les bras l'un de
l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par
lequel il regardait. La physionomie du jsuite avait une
expression de joie et de triomphe diabolique. Le pre d'Aigrigny,
que le dnouement de cette scne avait, au contraire, abattu,
constern, ne comprenant rien  l'air glorieux de son compagnon,
le contemplait avec un tonnement indicible.

-- _J'ai le joint!_ lui dit brusquement Rodin de sa voix brve et
tranchante.

-- Que voulez-vous dire? reprit le pre d'Aigrigny, stupfait.

-- Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans rpondre
 la question du rvrend pre.

Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effars et
rpta machinalement:

-- Une voiture de voyage?

-- Oui... oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle
hbreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?

-- Sans doute... j'ai ici la mienne, dit le rvrend pre.

-- Alors, envoyez chercher des chevaux de poste  l'instant mme.

-- Et pourquoi faire?

-- Pour emmener M. Hardy.

-- Emmener M. Hardy! reprit le pre d'Aigrigny, croyant que Rodin
dlirait.

-- Oui, reprit celui-ci, vous l'emmnerez ce soir  Saint-Herem.

-- Dans cette triste et profonde solitude... lui... M. Hardy! Et
le pre d'Aigrigny croyait rver.

-- Lui, M. Hardy, rpondit Rodin affirmativement en haussant les
paules.

-- Emmener M. Hardy... maintenant... lorsque ce Gabriel vient
de...

-- Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera  genoux de
l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un dsert, si je
puis.

-- Et Gabriel?

-- Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevch, il n'y
a qu'un instant?

-- Mais vous disiez tout  l'heure qu'il tait trop tard.

-- Tout  l'heure je n'avais pas le _joint... _Maintenant je l'ai,
rpondit Rodin de sa voix brve.

Ce disant, les deux rvrends pres quittrent prcipitamment le
mystrieux rduit.



XXXVI. La visite.

Il est inutile de faire remarquer que, par une rserve remplie de
dignit, Gabriel s'tait content de recourir aux moyens les plus
gnreux pour arracher M. Hardy  l'influence meurtrire des
rvrends pres; il rpugnait  la grande et belle me du jeune
missionnaire de descendre jusqu' la rvlation des odieuses
machinations de ces prtres. Il n'aurait eu recours  ce moyen
extrme que si sa parole pntrante et sympathique et chou
contre l'aveuglement de M. Hardy.

-- Travail, prire et pardon! disait avec ravissement M. Hardy,
aprs avoir serr Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots,
vous m'avez rendu  la vie,  l'esprance...

Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un
domestique entra et remit silencieusement au jeune prtre une
large enveloppe, puis sortit. Assez tonn, Gabriel prit
l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant
 l'un des angles un timbre particulier, il la dcacheta
prcipitamment, en tira et lut un papier pli en forme de dpche
ministrielle,  laquelle pendait un sceau de cire rouge.

--  mon Dieu!... s'cria involontairement Gabriel d'une voix
douloureusement mue. Puis, s'adressant  M. Hardy:

-- Pardon... monsieur...

-- Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fcheuse nouvelle?... dit
M. Hardy avec intrt.

-- Oui... bien triste... reprit Gabriel avec accablement. Puis il
ajouta en se parlant  lui mme:

-- Ainsi... c'tait pour cela qu'on m'avait mand  Paris; l'on
n'a pas mme daign m'entendre, l'on me frappe sans me permettre
de me justifier...

Aprs un nouveau silence, il dit avec un soupir de rsignation
profonde:

-- Il n'importe... je dois obir... j'obirai... mes voeux m'y
obligent.

M. Hardy, regardant le jeune prtre avec autant de surprise que
d'inquitude, lui dit affectueusement:

-- Quoique mon amiti, ma reconnaissance, vous soient bien
rcemment acquises... ne puis-je vous tre bon  quelque chose! Je
vous dois tant... que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un
peu...

-- Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frre, en me laissant un
bon souvenir de ce jour... vous me rendrez plus facile la
rsignation  un chagrin cruel.

-- Vous avez un chagrin!... dit vivement M. Hardy.

-- Ou plutt, non... une surprise pnible, dit Gabriel.

Et, dtournant la tte, il essuya une larme qui coulait sur sa
joue, et reprit:

-- Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les
consolations ne me manqueront pas... elles commencent dj,
puisque je vous laisse dans une bonne et gnreuse voie... Adieu
donc, mon frre...  bientt...

-- Vous me quittez!...

-- Il le faut. Je dsire d'abord savoir comment cette lettre m'est
parvenue ici... puis je dois obir  l'instant  un ordre que je
reois... Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira
votre rsolution, la demeure o je pourrai vous rencontrer... et,
quand vous le voudrez, nous nous reverrons.

Par discrtion, M. Hardy n'osa pas insister pour connatre la
cause du chagrin subit de Gabriel, et lui rpondit:

-- Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je
quitte aujourd'hui cette maison.

--  demain donc, mon cher frre, dit Gabriel en serrant la main
de M. Hardy.

Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-tre instinctif, au
moment o Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre
les siennes comme si, craignant de le voir partir, il et voulu le
retenir auprs de lui.

Le jeune prtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en
souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:

-- Pardon, mon frre, mais, vous le voyez, grce  ce que j'ai
souffert ici... je suis devenu comme les enfants, qui ont peur...
lorsqu'on les laisse seuls.

-- Et moi, je suis rassur sur vous... Je vous laisse avec des
penses consolantes, avec des esprances certaines. Elles
suffiront  occuper votre solitude jusqu' l'arrive de mon bon
Agricol... qui ne peut tarder  revenir... Encore adieu, et 
demain, mon frre.

-- Adieu... et  demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de
venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui
pour faire mes premiers pas au grand soleil... moi qui suis rest
si longtemps immobile dans les tnbres.

--  demain donc, dit Gabriel, et jusque-l, courage, espoir et
prire.

-- Courage, espoir et prire, dit M. Hardy; avec ces mots l on
est bien fort. Et il resta seul.

Chose trange, l'espce de crainte involontaire qu'il avait
ressentie au moment o Gabriel s'tait dispos  sortir se
reproduisait  l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitt
aprs le dpart du jeune prtre, le pensionnaire des rvrends
pres crut voir une ombre sinistre et croissante succder au pur
et doux rayonnement de la prsence de Gabriel... cette sorte de
raction tait d'ailleurs concevable aprs une journe d'motions
profondes et diverses, surtout si l'on songe  l'tat
d'affaiblissement physique et moral o se trouvait M. Hardy depuis
si longtemps.

Un quart d'heure environ s'tait pass depuis le dpart de
Gabriel, lorsque le domestique affect au service du pensionnaire
des rvrends pres entra et lui remit une lettre.

-- De qui cette lettre? demanda M. Hardy.

-- D'un pensionnaire de la maison, monsieur, rpondit le
domestique en s'inclinant.

Cet homme avait une figure sournoise et bate, des cheveux plats,
parlait tout bas et tenait toujours les yeux baisss; en attendant
la rponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner
benotement ses pouces.

M. Hardy dcacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut
ce qui suit:

Monsieur,

J'apprends seulement aujourd'hui,  l'instant et par hasard, que
je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue
maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis,
vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que
nous ne nous soyons rencontrs qu'une fois, monsieur, la
circonstance qui m'a rcemment procur l'honneur de vous voir a
t pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous
l'ayez oublie...

M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs,
et, ne trouvant rien qui pt le mettre sur la voie, continua de
lire:

Cette circonstance a d'ailleurs veill en moi une si profonde et
si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis
rsister  mon vif dsir de vous prsenter mes hommages, surtout
en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que
vient de me le dire  l'instant mme l'excellent et digne abb
Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vnre
le plus au monde.

Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible
retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir
favorablement cette prire, peut-tre indiscrte, d'un pauvre
vieillard vou dsormais  une profonde solitude, et qui ne peut
esprer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la socit,
qu'il a quitte pour toujours?

En attendant l'honneur de votre rponse, monsieur, veuillez
recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui
qui a l'honneur d'tre,
Monsieur,
Avec la plus haute considration, votre trs humble et trs
obissant serviteur,

RODIN.

Aprs la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la
signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha
longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni  quelle
grave circonstance celui-ci faisait allusion.

Aprs un assez long silence, il dit au domestique:

-- C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?

-- Oui, monsieur.

-- Et... qu'est-ce que M. Rodin?

-- Un bon vieux monsieur qui relve d'une longue maladie qui a
failli l'emporter. Depuis quelques jours  peine il est
convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il
fait peine  voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de
plus digne, de plus brave homme dans la maison... si ce n'est
monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en
s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.

-- M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me
rappelle pas ce nom, ni aucun vnement qui s'y rattache.

-- Si monsieur veut me donner sa rponse, reprit le domestique, je
la porterai  M. Rodin; il est chez le pre d'Aigrigny,  qui il
est all faire ses adieux.

-- Ses adieux?

-- Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.

-- Pour qui? demanda M. Hardy.

-- Pour le pre d'Aigrigny, monsieur.

-- Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez tonn.

-- Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent,
dit le domestique d'un air confidentiel, car le rvrend pre
n'emmne personne et n'emporte qu'un lger bagage. D'ailleurs le
rvrend pre viendra sans doute faire ses adieux  monsieur...
Mais que faut-il rpondre  M. Rodin?

La lettre que M. Hardy venait de recevoir du rvrend pre tait
conue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de
considration, que M. Hardy, pouss d'ailleurs par une curiosit
naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au
moment de quitter la maison, rpondit au domestique:

-- Veuillez dire  M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de
venir, je l'attends ici.

-- Je vais  l'instant le prvenir, monsieur, dit le domestique en
s'inclinant, et il sortit.

Rest seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait tre
M. Rodin, s'occupa de quelques menus prparatifs de dpart; pour
rien au monde il n'et voulu passer la nuit dans cette maison, et,
afin d'entretenir son courage, il se rappelait  chaque instant
l'vanglique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants
rcitent quelques litanies pour ne pas succomber  la tentation.

Bientt le domestique rentra et dit  M. Hardy:

-- M. Rodin est l, monsieur.

-- Priez-le d'entrer.

Rodin entra, vtu de sa robe de chambre noire, et tenant  la main
son vieux bonnet de soie.

Le domestique disparut. Le jour commenait  baisser.

M. Hardy se leva pour aller  la rencontre de Rodin, dont il ne
distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le rvrend
pre fut arriv dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la
porte-fentre, M. Hardy, ayant un instant contempl le jsuite, ne
put retenir un lger cri arrach par la surprise et par un
souvenir cruel. Ce premier mouvement d'tonnement et de douleur
pass, M. Hardy, revenant  lui, dit  Rodin d'une voix altre:

-- Vous ici... monsieur?... Ah! vous avez raison... la
circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la premire fois
tait bien grave...

-- Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et
satisfaite, j'tais sr que vous ne m'aviez pas oubli.



XXXVII. La prire.

On se souvient sans doute que Rodin tait all, quoiqu'il ft
alors inconnu  M. Hardy, le trouver  sa fabrique pour lui
dvoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui
n'avait prcd que de quelques moments un second malheur non
moins horrible, car c'est en prsence de Rodin que M. Hardy avait
appris le dpart inattendu de la femme qu'il adorait. D'aprs les
scnes prcdentes, l'on comprend combien devait lui tre cruelle
la prsence inopine de Rodin. Pourtant, grce  la salutaire
influence des conseils de Gabriel, il se rassrna peu  peu.  la
contraction de ses traits succda un calme triste, et il dit 
Rodin:

-- Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur,  vous rencontrer
dans cette maison.

-- Hlas! mon Dieu, monsieur, rpondit Rodin en soupirant, je ne
croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes
jours, lorsque je suis all, sans vous connatre, mais seulement
dans le but de rendre service  un honnte homme... vous dvoiler
une grande indignit.

-- En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un vritable
service... et peut-tre, dans ce moment pnible, vous aurai-je mal
exprim ma gratitude... car,  l'instant mme o vous veniez me
rvler la trahison de M. de Blessac...

-- Vous avez t accabl, par une nouvelle bien douloureuse pour
vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la
brusque arrive de cette pauvre dame, ple, effare, qui, sans
s'inquiter de ma prsence, est venue vous apprendre qu'une
personne dont l'affection vous tait bien chre venait tout  coup
de quitter Paris.

-- Oui, monsieur, et, sans songer  vous remercier, je suis parti
prcipitamment, reprit M. Hardy avec mlancolie.

-- Savez-vous, monsieur, dit Rodin aprs un moment de silence,
qu'il y a quelquefois des rapprochements tranges?

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une
manire infme... moi-mme... je...

Rodin s'interrompit comme s'il et t vaincu par une vive
motion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que
M. Hardy lui dit avec intrt:

-- Qu'avez-vous, monsieur?...

-- Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grce aux
religieux conseils de l'anglique abb Gabriel, je suis parvenu 
comprendre la rsignation; pourtant, parfois encore,  de certains
souvenirs, j'prouve une douleur aigu... Je vous disais donc,
reprit Rodin d'une voix assure, que le lendemain du jour o
j'tais all vous dire: On vous trompe... j'tais moi-mme
victime d'une horrible dception... Un fils adoptif, un malheureux
enfant abandonn que j'avais recueilli...

Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses
yeux et dit:

-- Pardon, monsieur... de vous parler de peines qui vous sont
indiffrentes... Excusez l'indiscrte douleur d'un pauvre
vieillard bien abattu...

-- Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit
indiffrent, rpondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'tes pas un
tranger pour moi... vous m'avez rendu un vritable service... et
nous ressentons tous deux une vnration commune pour un jeune
prtre...

-- L'abb Gabriel! s'cria Rodin en interrompant M. Hardy; ah!
monsieur, c'est mon sauveur... mon bienfaiteur... Si vous saviez
ses soins, son dvouement pour moi pendant ma longue maladie,
qu'une affreuse douleur avait cause... si vous saviez la douceur
ineffable des conseils qu'il me donnait!...

-- Si je le sais!... monsieur, s'cria M. Hardy, oh! oui, je sais
combien son influence est salutaire.

-- N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les prceptes de
la religion sont remplis de mansutude? reprit Rodin avec
exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils
font aimer, esprer, au lieu de craindre et trembler?

-- Hlas! monsieur, dans cette maison mme, dit M. Hardy, j'ai pu
faire cette comparaison...

-- Moi, dit Rodin, j'ai t assez heureux pour avoir tout de suite
l'anglique abb Gabriel pour mon confesseur... ou plutt pour
confident...

-- Oui... reprit M. Hardy, car il prfre la confiance...  la
confession...

-- Comme vous le connaissez bien! fit Rodin avec un accent de
bonhomie et de navet inexprimable; et il reprit: Ce n'est pas un
homme... c'est un ange; sa parole pntrante convertirait les plus
endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l'avoue, sans tre
impie, j'avais vcu dans des sentiments de religion prtendue
naturelle; mais l'anglique abb Gabriel a peu  peu fix mes
vagues croyances, leur a donn un corps, une me... enfin... il
m'a donn la foi.

-- Ah!... c'est que c'est un prtre selon le Christ, lui, un
prtre tout amour et pardon! s'cria M. Hardy.

-- Ce que vous dites l est si vrai, reprit Rodin, que j'tais
arriv ici presque furieux de chagrin: tantt, pensant  ce
malheureux qui avait pay mes bonts paternelles par la plus
monstrueuse ingratitude, je me livrais  tous les emportements du
dsespoir; tantt je tombais dans un anantissement morne, glac
comme celui de la tombe... mais tout  coup l'abb Gabriel
parat... les tnbres disparaissent, et le jour luit pour moi.

-- Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements tranges,
dit M. Hardy, cdant de plus en plus  la confiance et  la
sympathie que faisaient natre ncessairement en lui tant de
rapports entre sa position et la prtendue position de Rodin. Et,
tenez, franchement, ajouta-t-il, je me flicite maintenant de vous
avoir vu avant de quitter cette maison. Si j'avais t capable
encore de retomber dans des accs de lche faiblesse, votre
exemple seul m'en empcherait... Depuis que je vous entends, je me
sens plus affermi dans la noble voie que m'a ouverte l'anglique
abb, comme vous le dites si bien...

-- Le pauvre vieillard n'aura donc pas  regretter d'avoir cout
le premier mouvement de son coeur qui l'attirait vers vous, dit
Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un
souvenir dans ce monde o vous allez retourner?

-- Soyez-en certain, monsieur; mais permettez-moi une question:
Vous restez, m'a-t-on dit, dans cette maison?

-- Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si
peu distrait dans ses prires! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin
d'un ton rempli de mansutude, on m'a fait tant de mal... on m'a
fait tant souffrir... la conduite de l'infortun qui m'a tromp a
t si horrible, il s'est jet dans de si graves dsordres, que
Dieu doit tre bien irrit... contre lui; je suis si vieux, que
c'est  peine si, en passant dans de ferventes prires le peu de
jours qui me restent, je puis esprer de dsarmer le juste
courroux du Seigneur. Oh! la premire, la prire... c'est l'abb
Gabriel qui m'en a rvl toute la puissance, toute la douceur...
mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose.

-- En effet... ces devoirs sont grands et sacrs... rpondit
M. Hardy d'un air pensif.

-- Connaissez-vous la vie de Ranc? dit tout  coup Rodin en
jetant sur M. Hardy un regard d'une expression trange.

-- Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?... dit M. Hardy, surpris
de la question de Rodin; j'ai trs vaguement, et il y a bien
longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.

-- C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de
la toute-puissance de la prire... et de l'tat d'extase presque
divin o elle peut conduire les mes religieuses... En quelques
mots, voici cette instructive histoire: M. de Ranc... Mais,
pardon... je crains d'abuser de vos moments.

-- Non... non... reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire,
au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intresse... Mon
entretien avec l'abb Gabriel a t brusquement interrompu, et en
vous coutant il me semble entendre continuer le dveloppement de
ses penses... Parlez donc, je vous en conjure.

-- De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai
puis, grce  notre anglique abb, dans la conversion de
M. Ranc vous ft aussi profitable qu'il me l'a t.

-- C'est aussi l'abb Gabriel...

-- Qui,  l'appui de ses exhortations, m'a cit cette espce de
parabole, rpondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a
retremp, raffermi, rassur mon pauvre vieux coeur  moiti
bris... n'est-ce pas  la consolante parole de ce jeune prtre
que je le dois?

-- Alors je vous coute avec un double intrt.

-- M. de Ranc tait un homme du monde, reprit Rodin en observant
attentivement M. Hardy, un homme d'pe, jeune, ardent et beau; il
aimait une jeune fille de haute condition. Quels empchements
s'opposaient  leur union, je l'ignore; mais cet amour tait
demeur cach et il tait heureux: chaque soir, par un escalier
drob, M. de Ranc se rendait auprs de sa matresse. C'tait,
dit-on, un de ces amours passionns que l'on prouve une seule
fois dans la vie. Le mystre, le sacrifice mme que faisait la
malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient
donner  cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis
dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passrent
deux annes dans un dlire de coeur, dans une ivresse de volupt
qui tenait de l'extase.

 ces mots, M. Hardy tressaillit... pour la premire fois depuis
bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brlante; son
coeur battit avec force malgr lui; il se souvenait que nagure
encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et
mystrieux.

Quoique le jour baisst de plus en plus, Rodin, jetant un coup
d'oeil oblique et pntrant sur M. Hardy, s'aperut de
l'impression qu'il lui causait, et continua:

-- Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa
matresse, si leur liaison tait dcouverte, M. de Ranc voulait
rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivre d'amour,
se jetait au cou de son amant, le menaait, dans le langage le
plus passionn, de tout rvler, de tout braver, s'il pensait
encore la quitter... Trop faible, trop amoureux pour rsister aux
prires de sa matresse... M. de Ranc cdait encore, et tous
deux, s'abandonnant au torrent de dlice qui les entranait,
enivrs d'amour, oubliaient le monde et jusqu' Dieu mme.

M. Hardy coutait Rodin avec une avidit fivreuse, dvorante.
L'insistance du jsuite  s'appesantir  dessein sur la peinture
presque sensuelle d'un amour ardent et cach ravivait de plus en
plus dans l'me de M. Hardy de brlants souvenirs jusqu'alors
noys dans les larmes; au calme bienfaisant o les suaves paroles
de Gabriel avaient laiss M. Hardy succdait une agitation sourde,
profonde, qui, se combinant avec la raction des secousses de
cette journe, commenait  jeter son esprit dans un trouble
trange.

Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la
sorte:

-- Un jour fatal arriva: M. de Ranc, oblig d'aller  la guerre,
quitte cette jeune fille; mais aprs une courte campagne, il
revient plus passionn que jamais. Il avait crit secrtement
qu'il arriverait presque en mme temps que sa lettre; il arrive en
effet; c'tait la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier
drob qui conduisait  la chambre de sa matresse, entre, le
coeur palpitant de dsir et d'espoir... Sa matresse... tait
morte depuis le matin.

-- Ah!... s'cria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains
avec terreur.

-- Elle tait morte, reprit Rodin. Deux cierges brlaient auprs
de sa couche funbre; M. de Ranc ne croit pas, ne veut pas
croire, lui, qu'elle est morte; il se jette  genoux auprs du
lit; dans son dlire, il prend cette jeune tte si belle, si
chrie, si adore, pour la couvrir de baisers... Cette tte
charmante se dtache du cou... et lui reste entre les mains...
Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer ple et muet de
terreur... oui, la jeune fille avait succomb  un mal si rapide,
si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers
sacrements. Aprs sa mort, les mdecins, pour tcher de dcouvrir
la cause de ce mal inconnu, avaient dpec ce beau corps...

 ce moment du rcit de Rodin, le jour tirait  sa fin; il ne
rgnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clart
crpusculaire au milieu de laquelle se dtachait vaguement la
sinistre et ple figure de Rodin, vtu de sa longue robe noire;
ses yeux semblaient tinceler d'un feu diabolique.

M. Hardy, sous le coup des violentes motions dont le frappait ce
rcit, si trangement mlang de penses de mort, de volupt,
d'amour et d'horreur, restait atterr, immobile, attendant la
parole de Rodin avec un inexprimable mlange de curiosit,
d'angoisse et d'effroi.

-- Et M. de Ranc? dit-il enfin d'une voix altre en essuyant son
front inond d'une sueur froide.

-- Aprs deux jours d'un dlire insens, reprit Rodin, il
renonait au monde, il s'enfermait dans une solitude
impntrable... Les premiers temps de sa retraite furent
affreux... dans son dsespoir il poussait des cris de douleur et
de rage qu'on entendait au loin... deux fois il tenta de se tuer
pour chapper  de terribles visions...

-- Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de
curiosit pleine d'angoisse.

-- Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions
effrayantes... Cette jeune fille, morte pour lui en tat de pch
mortel, il la voyait plonge au milieu des flammes ternelles! Sur
son beau visage, dfigur par les tortures infernales, clatait le
rire dsespr des damns... Ses dents grinaient de rage; ses
bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix
agonisante et vengeresse elle criait  son sducteur: Toi qui
m'as perdue, sois maudit... maudit... maudit!...

En prononant ces trois derniers mots, Rodin s'avana trois pas
vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaant. Si
l'on songe  l'tat d'affaissement, de trouble, d'pouvante, o se
trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jsuite venait de remuer
et d'agiter au fond de l'me de cet infortun tous les ferments
sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais
non pas teint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait
aussi d'avoir sduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait,
selon la religion des catholiques, condamner aux flammes
ternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette
fantasmagorie voque dans cette silencieuse solitude,  la tombe
du jour, par ce prtre  figure sinistre. Aussi cet effet fut-il
pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que
le jsuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que dvelopper,
pour ainsi dire, quoiqu' un autre point de vue, les ides de
Gabriel.

Le jeune prtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'tait
plus doux, plus ineffable que de demander  Dieu le pardon de ceux
qui nous ont fait du mal ou que nous avons gars?... Or, le
pardon implique l'ide du chtiment, et c'est ce chtiment que
Rodin s'efforait de peindre  sa victime sous de si terribles
couleurs.

M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilate par
l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait couter
encore Rodin, quoique celui-ci et cess de parler... et rptait
machinalement: _Maudit!... maudit!... maudit!..._

Puis, tout  coup, il s'cria dans une sorte d'garement:

-- Et moi aussi... je serai maudit! Cette femme  qui j'ai fait
oublier des devoirs sacrs aux yeux des hommes, que j'ai rendue
mortellement coupable aux yeux de Dieu... cette femme, un jour
aussi plonge dans les flammes ternelles, les bras tordus par le
dsespoir... pleurant du sang... me criera du fond de l'abme:
_Maudit!... maudit!... maudit!..._ Un jour, ajouta-t-il avec un
redoublement de terreur, un jour... et qui sait?  cette heure
peut-tre, elle me maudit... car ce voyage  travers l'Ocan...
s'il lui avait t fatal!!! si un naufrage!!! ! mon Dieu!... elle
aussi... morte en pch mortel...  jamais damne!!! Oh! piti...
pour elle... mon Dieu!... accablez-moi de votre courroux; mais
piti pour elle... je suis le seul coupable!...

Et le malheureux, presque en dlire, tomba  genoux les mains
jointes.

-- Monsieur, s'cria Rodin d'une voix affectueuse et pntre, en
s'empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami...
calmez-vous... rassurez-vous; je serais dsol de vous
dsesprer... Hlas! mon intention est toute contraire...

-- Maudit! maudit!... Elle me maudira aussi... elle que j'ai tant
aime!... Livre aux flammes de l'enfer... murmura M. Hardy en
frmissant et ne paraissant pas entendre Rodin.

-- Mais, mon cher monsieur, coutez-moi donc, je vous en supplie,
reprit celui-ci; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous
la trouverez aussi consolante qu'elle vous parat effrayante... Au
nom du ciel, rappelez-vous donc les adorables paroles de notre
anglique abb Gabriel sur la douceur de la prire...

Au doux nom de Gabriel, M. Hardy revint  lui, et s'cria navr:

-- Ah! ses paroles taient douces et bienfaisantes!... o sont-
elles? Oh! par piti... rptez-les-moi, ces saintes paroles.

-- Notre anglique abb Gabriel, reprit Rodin, parlait de la
douceur de la prire...

-- Oh! oui... la prire...

-- Eh bien, mon bon monsieur, coutez-moi, et vous allez voir que
c'est la prire qui a sauv M. de Ranc... qui en a fait un saint.
Oui, ces tourments affreux que je viens de vous dpeindre, ces
visions menaantes... c'est la prire qui les a conjurs, qui les
a changs en clestes dlices.

-- Je vous en supplie, dit M. Hardy d'une voix accable, parlez-
moi de Gabriel... parlez-moi du ciel... oh! mais plus de ces
flammes... de cet enfer... o des femmes coupables pleurent du
sang...

-- Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer,
son accent avait t dur et menaant, autant il devint tendre et
chaleureux en prononant les paroles suivantes: Non, plus de ces
images du dsespoir... car, je vous l'ai dit, aprs avoir souffert
des tortures infernales, grce  la prire, comme vous disait
l'abb Gabriel, M. de Ranc a got les joies du paradis.

-- Les joies du paradis! rpta M. Hardy en coutant avec avidit.

-- Un jour, au plus fort de sa douleur, un prtre... un bon
prtre... un abb Gabriel, parvient jusqu' M. de Ranc. 
bonheur!...  Providence!... en peu de jours, il initie cet
infortun aux saints mystres de la prire... de cette pieuse
intercession de la crature vers le Crateur en faveur d'une me
expose au courroux cleste. Alors M. de Ranc semble
transform... ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie,
plus sa ferveur, plus son espoir augmentent... il sent que Dieu
l'coute... Au lieu d'oublier cette femme si chrie, il passe les
heures  songer  elle, en priant pour son salut  elle... Oui,
renferm avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul  seul
avec ce souvenir ador, il passe les jours, les nuits,  prier
pour elle... dans une extase ineffable, brlante, je dirais
presque... amoureuse.

Il est impossible de rendre l'accent d'une nergie presque
sensuelle avec lequel Rodin pronona ce mot: _amoureuse_.

M. Hardy tressaillit d'un frisson  la fois ardent et glac; pour
la premire fois, son esprit, affaibli, fut frapp de l'ide des
funestes volupts de l'asctisme, de l'extase, cette dplorable
catalepsie, souvent rotique, de sainte Thrse, de sainte
Aubierge, etc.

Rodin, pntrant la pense de M. Hardy, continua:

-- Oh! ce n'est pas M. de Ranc qui se serait content, lui, d'une
prire vague, distraite, faite  et l au milieu des agitations
mondaines qui l'absorbent et l'empchent d'arriver  l'oreille du
Seigneur... Non... non... au plus profond mme de sa solitude, il
cherche encore  rendre sa prire plus efficace, tant il dsire
ardemment le salut ternel de cette matresse d'au del du
tombeau!

-- Que fait-il encore?... oh! que fait-il donc encore dans sa
solitude? s'crie M. Hardy, ds lors livr sans dfense 
l'obsession du jsuite.

-- D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se
fait... religieux...

-- Religieux!... rpta M. Hardy d'un air pensif.

-- Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu'ainsi sa
prire est bien plus favorablement accueillie du ciel... et
puis... comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pense
est encore quelquefois distraite par la matire, il jene, il se
mortifie, il dompte, il macre tout ce qu'il y a de charnel en
lui, afin de devenir tout esprit, et que la prire sorte de son
sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur
ainsi que le parfum de l'encens...

-- Oh!... quel rve enivrant! s'cria M. Hardy, de plus en plus
sous le charme; afin de prier plus efficacement pour une femme
adore... devenir esprit... parfum... lumire!...

-- Oui, esprit, parfum, lumire... dit Rodin en appuyant sur ces
mots; mais ce n'est pas un rve... Que de religieux, que de moines
reclus sont, comme M. de Ranc, arrivs  une divine extase 
force de prires, d'austrits, de macrations! Et si vous
connaissiez les clestes volupts de ces extases!... Ainsi aux
visions enchanteresses... Que de fois, aprs une journe de jene
et une nuit passe en prires et en macrations, il tomba puis,
vanoui, sur les dalles de sa cellule!... Alors, 
l'anantissement de la matire succdait l'essor des esprits... Un
bien-tre inexprimable s'emparait de ses sens... de divins
concerts arrivaient  son oreille ravie... une lueur  la fois
blouissante et douce, qui n'est pas de ce monde, pntrait 
travers ses paupires fermes; puis, aux vibrations harmonieuses
des harpes d'or des sraphins, au milieu d'une aurole de lumire
auprs de laquelle le soleil est ple, le religieux voyait
apparatre cette femme si adore.

-- Cette femme que, par ses prires, il avait enfin arrache aux
flammes ternelles, dit M. Hardy d'une voix palpitante.

-- Oui, elle-mme, reprit Rodin avec une vritable et suave
loquence; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors,
grce aux prires de son amant, que le Seigneur avait exauces,
cette femme ne pleurait plus du sang... elle ne tordait plus ses
beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non... toujours
belle... oh! mille fois plus belle encore qu'elle ne l'tait sur
la terre... belle de l'ternelle beaut des anges... elle souriait
 son amant avec une ardeur ineffable; et, ses yeux rayonnant
d'une flamme humide, elle lui disait d'une voix tendre et
passionne: Gloire au Seigneur, gloire  toi,  mon amant bien-
aim!... Tes prires ineffables, tes austrits m'ont sauve; le
Seigneur m'a place parmi ses lus... Gloire  toi, mon amant
bien-aim... Alors, radieuse dans sa flicit, elle se baissait
et effleurait de ses lvres parfumes d'immortalit les lvres du
religieux en extase... et bientt leur me s'exhalait dans un
baiser d'une volupt brlante comme l'amour, chaste comme la
grce, immense comme l'ternit[31].

-- Oh!... s'cria M. Hardy en proie  un complet garement... oh!
toute une vie de prires... de jenes, de tortures, pour un pareil
moment avec celle que je pleure, avec celle que j'ai damne peut-
tre...

-- Que dites-vous, un pareil moment! s'cria Rodin, dont le crne
jaune tait baign de sueur comme celui d'un magntiseur.

Et prenant M. Hardy par la main afin de lui parler de plus prs
encore, comme s'il et voulu lui insuffler le dlire brlant o il
voulait le plonger:

-- Ce n'est pas une fois dans sa vie religieuse... mais presque
chaque jour, que M. de Ranc, plong dans l'extase d'un divin
asctisme, gotait ces volupts profondes, ineffables, inoues,
surhumaines, qui sont aux volupts terrestres... ce que l'ternit
est  la vie humaine.

Voyant sans doute M. Hardy au _point _o il le voulait, et la nuit
tant d'ailleurs presque entirement venue, le rvrend pre
toussa deux ou trois fois d'une manire significative en regardant
du ct de la porte.  ce moment, M. Hardy, au comble de
l'garement, s'cria d'une voix suppliante, insense:

-- Une cellule... une tombe... et l'extase avec elle!... La porte
de la chambre s'ouvrit, et le pre d'Aigrigny entra portant un
manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumire
 la main.

* * * * *

Environ dix minutes aprs cette scne, une douzaine d'hommes
robustes,  figure franche et ouverte, et conduits par Agricol,
entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d'un pas
joyeux vers la porte des rvrends pres. C'tait une dputation
des anciens ouvriers de M. Hardy; ils venaient le chercher et le
remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait 
leur tte. Tout  coup il vit de loin une voiture de poste sortir
de la maison de retraite; les chevaux, lancs et vivement fouetts
par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct,
plus cette voiture s'approchait du groupe dont il faisait partie,
plus le coeur d'Agricol se serrait... Cette impression devint si
vive, qu'elle se changea bientt en une prvision terrible; et au
moment o ce coup, dont tous les stores taient baisss, allait
passer devant lui, le forgeron obissant  un pressentiment
insurmontable, s'cria en s'lanant  la tte des chevaux:

-- Amis...  moi!

-- Postillon!... dix louis!... au galop!... crase-le sous tes
roues! cria, derrire le store, la voix militaire du pre
d'Aigrigny.

On tait en plein cholra; le postillon avait entendu parler des
massacres des empoisonneurs; dj fort effray de la brusque
agression d'Agricol, il lui assna sur la tte un vigoureux coup
de manche de fouet, qui tourdit et renversa le forgeron; puis,
piquant son porteur  l'ventrer, le postillon mit ses trois
chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement,
pendant que les compagnons d'Agricol, qui n'avaient compris ni son
action ni le sens de ces paroles, s'empressaient autour du
forgeron et tchaient de le ranimer.



XXXVIII. Les souvenirs.

D'autres vnements se passrent quelques jours aprs la funeste
soire o M. Hardy, gar jusqu' la folie par la dplorable
exaltation mystique que Rodin tait parvenu  lui inspirer, avait
suppli  mains jointes le pre d'Aigrigny de le conduire loin de
Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s'y livrer,
loin du monde  une vie de prires et d'austrits asctiques.

Le marchal Simon, depuis son arrive  Paris, occupait avec ses
deux filles une maison de la rue des Trois-Frres.

Avant d'introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous
sommes oblig de rappeler sommairement quelques faits  la mmoire
du lecteur.

Le jour de l'incendie de la fabrique de M. Hardy, le marchal
Simon tait venu consulter son pre sur une question de la plus
haute gravit, et lui confier les pnibles apprhensions que lui
causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont
il ne pouvait pntrer les causes. On se souvient que le marchal
Simon professait pour la mmoire de l'empereur un culte religieux;
sa reconnaissance envers son hros avait t sans bornes, son
dvouement aveugle, son enthousiasme appuy sur le raisonnement,
son affection aussi profonde que l'amiti la plus sincre, la plus
passionne. Ce n'tait pas tout. Un jour l'empereur, dans une
effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le
marchal auprs du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit
en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beaut de
l'enfant: Mon vieil ami, jure-moi de te dvouer au fils comme tu
t'es dvou au pre.

Le marchal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la
Restauration, chef d'une conspiration militaire tente au nom de
Napolon II, il avait essay, mais en vain, d'enlever un rgiment
de cavalerie alors command par le marquis d'Aigrigny; trahi,
dnonc, le marchal, aprs un duel acharn avec le futur jsuite,
tait parvenu  se rfugier en Pologne, et  chapper ainsi  une
condamnation  mort. Il est inutile de rappeler les vnements
qui, de la Pologne, conduisirent le marchal dans l'Inde et le
ramenrent  Paris aprs la rvolution de juillet, poque 
laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d'armes sollicitrent
et obtinrent  son insu la confirmation du titre et du grade que
l'empereur lui avait dcerns avant Waterloo.

De retour  Paris aprs son long exil, le marchal Simon, malgr
tout le bonheur qu'il prouvait d'embrasser enfin ses deux filles,
avait t profondment frapp, en apprenant la mort de leur mre,
qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espr la
retrouver  Paris; sa dception fut affreuse, et il la ressentit
cruellement, quoiqu'il chercht de douces consolations dans la
tendresse de ses enfants.

Bientt un ferment de trouble, d'agitation, fut jet dans sa vie
par les machinations de Rodin. Grce aux secrtes menes du
rvrend pre  la cour de Rome et  Vienne, un de ses missaires,
capable d'inspirer toute confiance par ses antcdents, et
appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de tmoignages,
de preuves, de faits irrcusables, alla trouver le marchal Simon
et lui dit:

-- Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom
de Napolon inspire encore  l'Europe.  cette lente agonie, vous,
marchal Simon, vous, un des plus fidles amis de l'empereur, vous
pouvez peut-tre arracher ce malheureux prince. La correspondance
que voici prouve que l'on pourra srement et secrtement nouer 
Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes
parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne
serait dispose  favoriser l'vasion du prince. Il est donc
possible, grce  une tentative imprvue, hardie, d'enlever
Napolon II  l'Autriche, qui le laisse peu  peu s'teindre dans
une atmosphre mortelle pour lui. L'entreprise est tmraire, mais
elle a des chances de russite, que vous, plus que tout autre,
marchal Simon, pouvez assurer; car votre dvouement  l'empereur
est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815,
vous avez dj conspir au nom de Napolon II.

L'tat de langueur, de dprissement du roi de Rome tait alors en
France de notorit publique; on allait mme jusqu' affirmer que
le fils du hros tait soigneusement lev par des prtres dans la
complte ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par
une excrable machination, on tentait chaque jour de comprimer,
d'teindre les instincts vaillants et gnreux qui se
manifestaient chez ce malheureux enfant; les mes les plus froides
taient alors mues, attendries, au rcit de sa touchante et
fatale destine.

En se rappelant le caractre hroque, la loyaut chevaleresque du
marchal Simon, en acceptant son culte passionn pour l'empereur,
on comprend que le pre de Rose et de Blanche devait plus que
personne s'intresser ardemment au sort du jeune prince, et que,
si l'occasion se prsentait, le marchal devait se regarder comme
oblig  ne pas se borner  de striles regrets.

Quant  la ralit de la correspondance exhibe par l'missaire de
Rodin, cette correspondance avait t indirectement soumise par le
marchal  une preuve contradictoire, grce aux relations d'un de
ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission  Vienne du
temps de l'empire; il rsulta de cette investigation, faite
d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien
bruiter, il rsulta que le marchal pouvait couter srieusement
les ouvertures qu'on lui faisait. Ds lors, cette proposition jeta
le pre de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexit; car,
pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui
fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effray de
cette sparation, il renonait  tenter de sauver le roi de Rome,
dont la douloureuse agonie tait relle et connue de tous, le
marchal se regardait comme parjure  la promesse faite 
l'empereur.

Pour mettre un terme  ces pnibles hsitations, plein de
confiance dans l'inflexible droiture du caractre de son pre, le
marchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil
ouvrier rpublicain, bless mortellement pendant l'attaque de la
fabrique de M. Hardy, mais proccup, mme durant ses derniers
instants, des graves confidences de son fils, expira en lui
disant: Mon fils, tu as un grand devoir  remplir; sous peine de
ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de mconnatre ma
dernire volont, tu dois... sans hsiter...

Mais, par une dplorable fatalit, les derniers mots, qui devaient
complter la pense du vieil ouvrier, furent prononcs d'une voix
teinte, compltement inintelligible; il mourut donc, laissant le
marchal Simon dans une anxit d'autant plus funeste, que l'un
des deux seuls partis qu'il et  prendre tait formellement
fltri par son pre, dans le jugement duquel il avait la foi la
plus absolue, la plus mrite.

En un mot, son esprit se torturait  deviner si son pre avait eu
la pense de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de
ne pas quitter ses filles, et de renoncer  une entreprise trop
hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de
ne pas hsiter  abandonner ses enfants pendant quelque temps,
afin d'accomplir le serment fait  l'empereur, et d'essayer au
moins d'arracher Napolon II  une captivit mortelle. Cette
perplexit, rendue plus cruelle par certaines circonstances que
l'on dira plus tard; la profonde douleur cause au marchal Simon
par la fin tragique de son pre, mort entre ses bras; le souvenir
incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil;
enfin le chagrin dont il tait chaque jour affect en voyant la
tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient port des
coups douloureux au marchal Simon; disons enfin que, malgr son
intrpidit naturelle, si vaillamment prouve par vingt ans de
guerre, les ravages du cholra, de cette maladie terrible dont sa
femme avait t victime en Sibrie, causaient au marchal une
involontaire pouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de
batailles avait froidement brav la mort, sentait quelquefois
faillir la fermet habituelle de son caractre  la vue des scnes
de dsolation et de deuil que Paris offrait  chaque pas.

Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait runi autour d'elle
les membres de sa famille, afin de les prmunir contre les trames
de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et
pour Blanche parut exercer sur leur mystrieux chagrin une si
heureuse influence, que le marchal, oubliant un instant de bien
funestes proccupations, ne songea qu' jouir de cet heureux
changement, hlas, de trop courte dure!

Ces faits expliqus et rappels au lecteur, nous continuerons ce
rcit.



XXXIX. Jocrisse.

Le marchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison
dans la rue des Trois-Frres; deux heures de releve venaient de
sonner  la pendule de la chambre  coucher du marchal, chambre
meuble avec une simplicit toute militaire: dans la ruelle du
lit, on voyait une panoplie compose des armes dont le marchal
s'tait servi pendant ses campagnes; sur le secrtaire, plac en
face du lit, tait un petit buste de l'empereur en bronze, seul
ornement de l'appartement.

Au dehors, la temprature tait loin d'tre tide; le marchal,
pendant son long sjour dans l'Inde, tait devenu trs sensible au
froid; un assez grand feu brlait dans la chemine.

Une porte dissimule dans la tenture, et donnant sur le palier
d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il
portait un panier de bois  brler et s'avana lentement auprs de
la chemine, devant laquelle il s'agenouilla, commenant de ranger
symtriquement des bches dans une caisse place prs du foyer;
aprs quelques minutes occupes de la sorte, ce domestique,
toujours agenouill, s'approchant insensiblement d'une autre
porte, place  peu de distance de la chemine, parut prter
l'oreille avec une profonde attention, comme s'il et voulu tcher
d'entendre si l'on parlait dans la pice voisine. Cet homme,
employ comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le
plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions
consistaient  porter le bois,  faire les commissions, etc.,
etc.; il servait, du reste, de jouet et de rise aux autres
domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui
remplissait  peu prs les fonctions de majordome, avait baptis
cet imbcile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui tait rest,
surnom mrit, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par
la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez
grotesquement pat, au menton fuyant, aux yeux btes et
carquills; que l'on joigne  ce signalement une veste de serge
rouge sur laquelle se dcoupait le triangle d'un tablier blanc, et
l'on conviendra que ce niais tait parfaitement digne de son
sobriquet.

Nanmoins, au moment o Jocrisse prtait une si curieuse attention
 ce qui pouvait se dire dans la pice voisine, une tincelle de
vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et
stupide. Aprs avoir cout un instant  la porte, Jocrisse revint
auprs de la chemine, toujours en se tranant sur ses genoux;
puis, se relevant, il prit son panier  demi rempli de bois,
s'approcha de nouveau de la porte  travers laquelle il venait
d'couter et frappa discrtement. Personne ne lui rpondit.

Il frappa une seconde fois, et plus fort. Mme silence.

Alors, il dit d'une voix enroue, aigre, glapissante et grotesque
au possible:

-- Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plat, dans
la chemine?

Ne recevant aucune rponse, Jocrisse posa son panier  terre,
ouvrit doucement la porte, entra dans la pice voisine, aprs y
avoir jet un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de
quelques secondes, en regardant de ct et d'autres avec anxit,
comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important
et de mystrieux. Reprenant alors son panier, il se disposait 
sortir de la chambre du marchal Simon, lorsque la porte de
l'escalier drob s'ouvrit de nouveau lentement et avec
prcaution. Dagobert parut.

Le soldat, videmment surpris de la prsence de Jocrisse, frona
les sourcils et s'cria brusquement:

-- Que fais-tu l?  cette soudaine interpellation, accompagne
d'un grognement hargneux d  la mauvaise humeur de Rabat-Joie,
qui s'avanait sur les talons de son matre, Jocrisse poussa un
cri de frayeur relle ou feinte; ce dernier cas chant, afin de
donner sans doute plus de vraisemblance  son moi; le niais
suppos laissa tomber sur le plancher son panier  demi rempli de
bois, comme si l'tonnement et la peur le lui eussent arrach des
mains.

-- Que fais-tu l... imbcile? reprit Dagobert, dont la
physionomie tait alors profondment triste, et qui paraissait peu
dispos  rire de la poltronnerie de Jocrisse.

-- Ah! monsieur Dagobert... quelle peur!... Mon Dieu!... quel
dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes
pour prouver que a n'aurait pas t de ma faute si je les avais
casses!...

-- Je te demande ce que tu fais l... reprit Dagobert.

-- Vous voyez bien, monsieur Dagobert, rpondit Jocrisse en
montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre
de M. le duc, pour le brler, s'il avait froid... parce qu'il le
fait.

-- C'est bon, ramasse ton panier et file...

-- Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes
bistournes... Quelle peur!... quelle peur!... quelle peur!

-- T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vtran. Et prenant
Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que
Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hrissant comme
un porc-pic, paraissait dispos  acclrer la retraite de
Jocrisse.

-- On y va, monsieur Dagobert, on y va, rpondit le niais en
ramassant son panier  la hte, dites seulement  Rabat-Joie de...

-- Va-t'en donc au diable, imbcile bavard! s'cria Dagobert en
mettant Jocrisse dehors.

Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier drob,
alla vers celle qui communiquait  l'appartement des deux soeurs,
et donna un tour de clef  sa serrure. Ceci fait, le soldat,
s'approchant rapidement de l'alcve, passa dans la ruelle,
dcrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre,
dsarms, mais chargs, ta soigneusement les capsules des
batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces
armes  la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle,
lorsque, par rflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie
un kanjiar indien,  lame trs aigu, le tira de son fourreau de
vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrire en
l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.

Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement
auprs de la chemine, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un
air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait
d'un oeil attentif les moindres mouvements de son matre; le digne
chien fit mme preuve d'une rare et prvenante intelligence: le
soldat, ayant tir son mouchoir de sa poche, avait laiss tomber
sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de
tabac  chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de
la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant
sur ses pattes de derrire, le prsenta respectueusement 
Dagobert. Mais celui-ci reut machinalement le papier et parut
indiffrent  la dextrit de son chien. La physionomie de
l'ancien grenadier  cheval rvlait autant de tristesse que
d'anxit. Aprs tre rest quelques instants debout devant la
chemine, le regard fixe, mditatif, il commena de se promener
dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains
passe entre les revers de sa longue redingote bleue boutonne
jusqu'au col, l'autre enfonce dans une de ses poches de derrire.
De temps  autre, Dagobert s'arrtait brusquement, et, rpondant
tout haut  ses penses intrieures, laissant  et l chapper
quelque exclamation de doute ou d'inquitude, puis, se tournant
vers le trophe d'armes, il secouait tristement la tte en
murmurant:

-- C'est gal... cette crainte est folle... mais _il _est si
extraordinaire depuis deux jours... Enfin... c'est plus prudent...

Et se remettant  marcher, Dagobert disait, aprs un nouveau et
long silence:

-- Oui, il faudra qu'il me dise... il m'inquite trop... Et ces
pauvres petites!... Ah! c'est  fendre le coeur.

Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son
index, mouvement presque convulsif, symptme vident chez lui
d'une vive agitation.

Quelques minutes aprs le soldat reprit, rpondant toujours  ses
penses intrieures:

-- Qu'est-ce que a peut tre?... Ce ne sont pas ces lettres...
c'est trop infme... il les mprise... et pourtant... mais non,
non... il est au-dessus de cela.

Et Dagobert recommenait sa promenade d'un pas prcipit. Soudain
Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tte du ct de la porte
de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants aprs on
frappait  la porte.

-- Qui est l? dit Dagobert. On ne rpondit pas, mais on frappa de
nouveau.

Impatient, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure
stupide de Jocrisse.

-- Pourquoi ne rponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le
soldat irrit.

-- Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoy tout  l'heure,
je ne me nommais pas de peur de vous fcher en vous disant que
c'tait encore moi.

-- Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc... animal! s'cria
Dagobert, exaspr en attirant dans la chambre Jocrisse, qui
restait sur le seuil.

-- Monsieur Dagobert, voil... m'y voil tout de suite... ne vous
fchez pas; je vas vous dire... c'est un jeune homme...

-- Aprs?...

-- Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.

-- Son nom?

-- Son nom? monsieur Dagobert... reprit Jocrisse en se dandinant
et en ricanant d'un air niais.

-- Oui, son nom, imbcile; parle donc!

-- Ah! par exemple... monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que
vous me le demandez, son nom?

-- Mais, misrable, tu as donc jur de me mettre hors de moi,
s'cria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce
jeune homme?

-- Monsieur Dagobert, ne vous fchez pas, coutez-moi donc; ce
n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque
vous le savez.

-- Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings.

-- Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune
homme, c'est votre fils... il est en bas qui veut vous parler tout
de suite.

La stupidit de Jocrisse tait si parfaitement joue, que Dagobert
en fut dupe; plus apitoy que courrouc d'une imbcillit
pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les
paules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant:

-- Suis-moi... Jocrisse obit; mais avant de fermer la porte, il
fouilla dans sa poche, en tira mystrieusement une lettre et la
jeta derrire lui, sans dtourner la tte, disant, au contraire, 
Dagobert, sans doute pour occuper son attention:

-- Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert... Il n'a pas
voulu monter; c'est pour cela qu'il est rest en bas... Ce disant,
Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en vidence sur le
plancher de la chambre du marchal Simon. Mais Jocrisse comptait
sans Rabat-Joie.

Soit qu'il regardt comme plus prudent de former l'arrire-garde,
soit respectueuse dfrence pour un bipde, le digne chien n'tait
sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait
merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant
tomber la lettre jete par Jocrisse, il la prit dlicatement entre
ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique
sans que celui-ci s'apert de cette nouvelle preuve de
l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.



XL. Les anonymes.

Nous dirons tout  l'heure ce qu'il advint de la lettre que Rabat-
Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son matre
lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol.

Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours;
l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans
une des deux pices du rez-de-chausse qui composaient son
appartement.

-- Et ta femme, comment va-t-elle! dit le soldat  son fils.

-- Elle va bien, mon pre, je te remercie.

S'apercevant alors de l'altration des traits d'Agricol, Dagobert
reprit:

-- Tu as l'air chagrin! T'est-il arriv quelque chose depuis que
je ne t'ai vu!

-- Mon pre... tout est fini... il est perdu pour nous, dit le
forgeron avec un accent dsespr.

-- De qui parles-tu!

-- De M. Hardy.

-- Lui!... mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller
le voir!...

-- Oui, mon pre, je l'ai vu; mon digne frre Gabriel aussi l'a
vu... et lui a parl, comme il parle... avec la voix du coeur;
aussi l'avait-il si bravement ranim, encourag, que M. Hardy
s'tait dcid  revenir auprs de nous; alors, moi, fou de
bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle  quelques
camarades qui m'attendaient pour savoir le rsultat de notre
entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous tions  cent
pas de la porte de la maison des robes noires...

-- Les robes noires! dit Dagobert d'un air sombre. Alors...
quelque malheur doit arriver... je les connais...

-- Tu ne te trompes pas, mon pre, rpondit Agricol avec un
soupir; j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de
loin arriver une voiture; je ne sais quel pressentiment me dit que
c'tait M. Hardy qu'on emmenait.

-- De force! dit vivement Dagobert.

-- Non, rpondit amrement Agricol, non; ces prtres sont trop
adroits pour a... ils savent toujours vous rendre complices du
mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris
avec ma bonne mre!

-- Oui... digne femme... encore une pauvre crature qu'ils ont
enlace dans leur toile... Mais cette voiture dont tu parles!

-- En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit
Agricol, mon coeur se serre et, par un mouvement plus fort que
moi, je me jette  la tte des chevaux, en appelant  l'aide; mais
le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'tourdit, je
tombe... Quand je revins  moi, la voiture tait loin.

-- Tu n'as pas t bless? s'cria vivement Dagobert en examinant
son fils.

-- Non, mon pre... une gratignure.

-- Qu'as-tu fait alors, mon garon?

-- J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai
tout cont. Il faut, m'a-t-elle dit, suivre  l'instant la trace
de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture  moi, des chevaux de
poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de
relais en relais, et si vous parvenez  le revoir, peut-tre votre
prsence, vos prires vaincront la funeste influence que ces
prtres ont su prendre sur lui.

-- C'tait ce qu'il y avait de mieux  faire; cette digne
demoiselle avait raison.

-- Une heure aprs, nous tions sur la voie de M. Hardy; car nous
avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route
d'Orlans; nous le suivons jusqu' tampes; l on nous dit qu'il
avait pris la traverse pour gagner une maison isole dans une
valle,  quatre lieues de toute grande route; que cette maison,
appele le Val-de-Saint-Hrem, appartient  des prtres; mais que
la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions
mieux de coucher  l'auberge et de repartir de grand matin; nous
suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un
quart d'heure aprs, nous quittons la grande route pour une
traverse montueuse et dserte; ce n'tait partout que des rocs de
grs avec quelques bouleaux.  mesure que nous avancions, le site
devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru  cent lieues
de Paris. Enfin nous nous arrtons devant une grande et vieille
maison noirtre,  peine perce de quelques petites fentres, et
btie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de
grs. De ma vie je n'ai rien vu de plus dsert, de plus triste.
Nous descendons de voiture, je sonne  une porte; un homme vient
m'ouvrir. L'abb d'Aigrigny est arriv ici, cette nuit, avec un
monsieur, dis-je  cet homme avec un air d'intelligence; prvenez
tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de trs
important, et qu'il faut que je le voie  l'instant. Cet homme,
me croyant d'accord avec l'abb, nous fait entrer; au bout d'un
instant, l'abb d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et
disparat; mais, cinq minutes aprs, j'tais en prsence de
M. Hardy.

-- Eh bien? dit Dagobert avec intrt. Agricol secoua tristement
la tte et reprit:

-- Rien qu' la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout tait
fini. M. Hardy, s'adressant  moi d'une voix douce, mais ferme, me
dit: Je conois, j'excuse mme le motif qui vous amne ici; mais
je suis dcid  vivre dsormais dans la retraite et dans la
prire; je prends cette rsolution librement, volontairement,
parce que je songe au salut de mon me; du reste, dites  vos
camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de
moi un bon souvenir. Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a
interrompu en me disant: C'est inutile, mon ami, ma dtermination
est inbranlable; ne m'crivez pas, vos lettres resteraient sans
rponse... La prire m'absorbera dsormais tout entier... Adieu;
excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigu. Il
disait vrai, car il tait ple comme un spectre, il avait mme, ce
me semble, quelque chose d'gar dans les yeux et, depuis la
veille, il tait  peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donne
en nous quittant, tait sche et brlante. L'abb d'Aigrigny est
rentr. Mon pre, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bont
de reconduire M. Agricol Baudoin? En disant ces mots, il m'a fait
de la main un signe d'adieu, et il est rentr dans la chambre
voisine. Tout tait fini, il tait  jamais perdu pour nous.

-- Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcel comme tant
d'autres.

-- Alors, reprit Agricol, dsespr, je suis revenu ici avec
M. Dupont. Voil donc que les prtres sont parvenus  faire de
M. Hardy... de cet homme gnreux, qui faisait vivre prs de trois
cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur,
dveloppant leur intelligence, amliorant leur coeur, se faisant
enfin bnir par ce petit peuple, dont il tait la providence... Au
lieu de cela, M. Hardy est maintenant  jamais vou  une vie
contemplative, sinistre et strile.

-- Oh! les robes noires... dit Dagobert en frissonnant sans
pouvoir cacher un effroi indfinissable, plus je vais... plus j'en
ai peur... Tu as vu ce que ces gens-l ont fait de ta pauvre
mre... tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy; tu sais
leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette
gnreuse demoiselle... Oh! ces gens-l sont bien puissants...
J'aimerais mieux affronter un carr de grenadiers russes qu'une
douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de a, j'ai bien
d'autres sujets de chagrin et de crainte.

Puis, voyant l'air surpris d'Agricol, le soldat, ne pouvant
contenir son motion, se jeta dans les bras de son fils en
s'criant d'une voix oppresse:

-- Je n'y tiens plus, mon coeur dborde; il faut que je parle...
et  qui me confier, sinon  toi?...

-- Mon pre... vous m'effrayez! dit Agricol, que se passe-t-il
donc?

-- Tiens, vois-tu... sans toi et ces deux pauvres petites, je me
serais vingt fois brl la cervelle... plutt que de voir ce que
je vois... et surtout de craindre ce que je crains.

-- Que crains-tu donc... mon pre?

-- Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'a le marchal, mais
il m'pouvante.

-- Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville...

-- Oui... il y avait un peu de mieux... Par ses bonnes paroles,
cette gnreuse demoiselle avait rpandu comme un baume sur ses
blessures; la prsence du jeune Indien l'avait aussi distrait...
il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites
filles s'en taient ressenties... Mais depuis quelques jours... je
ne sais quel dmon s'est de nouveau dchan contre la famille...
c'est  en perdre la tte. Je suis sr d'abord que les lettres
anonymes, qui avaient cess, ont recommenc[32].

-- Quelles lettres, mon pre?

-- Les lettres anonymes...

-- Et ces lettres...  quel propos?

-- Tu sais la haine que le marchal avait dj contre ce rengat
d'abb d'Aigrigny; quand il a su que ce tratre tait ici et qu'il
avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur
mre... jusqu' la mort... mais qu'il s'tait fait prtre, j'ai
cru que le marchal allait devenir fou d'indignation et de
fureur... Il voulait aller trouver le rengat... d'un mot je l'ai
calm. Il est prtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire,
l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commenc par
servir contre son pays, il finit par tre un mauvais prtre; c'est
tout simple; a ne vaut pas la peine de cracher dessus. -- Mais il
faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait  mes
enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'criait le
marchal exaspr. -- Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que
les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de
Cardoville a dpos une plainte contre le rengat pour avoir voulu
squestrer vos enfants dans un couvent... il faut ronger son
frein... attendre...

-- Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves
manquent contre l'abb d'Aigrigny... L'autre jour, lorsque j'ai
t interrog par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre
escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles
 chaque instant, faute de preuves matrielles, et que ces prtres
avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait
peut-tre pas.

-- C'est ce que croit aussi le marchal... mon enfant, et son
irritation contre une telle injustice augmente encore.

-- Il devrait mpriser ces misrables.

-- Et les lettres anonymes?

-- Comment cela, mon pre?

-- Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le marchal, son
premier mouvement d'indignation pass, il a reconnu qu'insulter le
rengat depuis que ce lche s'tait dguis en prtre, ce serait
comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc mpris,
oubli autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque
jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces
lettres on tchait, par tous les moyens possibles, de rveiller,
d'exciter la colre du marchal contre le rengat, en rappelant
tout le mal que l'abb d'Aigrigny lui avait fait,  lui ou aux
siens. Enfin on reprochait au marchal d'tre assez lche pour ne
pas tirer vengeance de ce prtre, le perscuteur de sa femme et de
ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.

-- Et ces lettres... de qui les souponnes-tu, mon pre?

-- Je n'en sais rien... c'est  en devenir fou... Elles viennent
sans doute des ennemis du marchal, et il n'a d'ennemis que les
robes noires.

-- Mais, mon pre, ces lettres excitant la colre du marchal
contre l'abb d'Aigrigny, elles ne peuvent tre crites par ces
prtres.

-- C'est ce que je me suis dit...

-- Mais quel peut donc tre le but de ces anonymes?

-- Le but! mais il n'est que trop clair! s'cria Dagobert. Le
marchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se
venger du rengat; mais il ne veut pas se faire justice lui-mme,
et l'autre justice lui manque... alors il prend sur lui, il tche
d'oublier, il oublie. Mais voil que, chaque jour, des lettres
insolemment provocantes viennent ranimer, exasprer cette haine si
lgitime, par des moqueries, par des injures... Mille
tonnerres!... je n'ai pas la tte plus faible qu'un autre, mais 
ce jeu-l je deviendrais fou...

-- Ah! mon pre, cette combinaison serait horrible et digne de
l'enfer!

-- Et ce n'est pas tout.

-- Que dites-vous?

-- Le marchal a encore reu d'autres lettres; mais celles-l...
il ne me les a pas montres; seulement, lorsqu'il a lu la
premire, il est rest comme atterr sous le coup, et il a dit 
voix basse: Ils ne respectent mme pas cela... Oh!... c'est
trop... c'est trop, et, cachant son visage entre ses mains... il
a pleur.

-- Lui... le marchal, pleurer! s'cria le forgeron, ne pouvant
croire ce qu'il entendait.

-- Oui, reprit Dagobert, lui... il a pleur... comme un enfant.

-- Et que pouvaient contenir ces lettres, mon pre?

-- Je n'ai pas os le lui demander... tant il a paru malheureux et
accabl.

-- Mais, ainsi harcel, tourment sans cesse, le marchal doit
mener une vie atroce...

-- Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus
tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de
leurs chagrins! et la mort de son pre!... qu'il a vu expirer dans
ses bras! Tu croirais que c'est assez comme a, n'est-ce pas? Eh
bien, non... j'en suis sr... le marchal prouve quelque chose de
plus pnible encore: depuis quelque temps il n'est plus
reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il
s'emporte, il entre dans des accs de colre tels... que... Aprs
un moment d'hsitation, le soldat reprit: Aprs tout, je puis bien
te dire ceci  toi... mon pauvre enfant; eh bien, tout  l'heure
je suis mont chez le marchal... et j'ai t les capsules de ses
pistolets...

-- Ah!... mon pre... s'cria Agricol, tu craindrais!...

-- Dans l'tat d'exaspration o je l'ai vu hier, il faut tout
craindre.

-- Que s'est-il donc pass?

-- Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets
avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et
digne homme; j'ai remarqu que l'agitation, que la tristesse du
marchal, redoublent toujours aprs ces visites; deux ou trois
fois je lui ai parl l-dessus; j'ai vu  son air que cela lui
dplaisait, je n'ai pas insist. Hier, ce monsieur est revenu le
soir; il est rest ici jusqu' prs de onze heures, et sa femme
est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; aprs son
dpart, je suis mont pour voir si le marchal avait besoin de
quelque chose; il tait trs ple, mais calme; il m'a remerci; je
suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est  ct, se trouve
juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends
d'abord le marchal aller et venir, comme s'il avait march avec
agitation; mais bientt il me semble qu'il pousse et renverse des
meubles avec fracas. Effray, je monte; il me demande d'un air
irrit ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant
dans cet tat, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais,
apercevant une chaise et une table renverses, je les lui montre
d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon
que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me
dit: Pardon de t'inquiter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout 
l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas
la tte  moi; je crois que je me serais jet par la fentre, si
elle et t ouverte. Pourvu que mes pauvres chres petites ne
m'aient pas entendu... ajouta-t-il en allant sur la pointe du
pied ouvrir la porte de la pice qui communique  la chambre 
coucher de ses filles. Aprs avoir cout un instant  cette porte
avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu prs de moi:
Heureusement, elles dorment, m'a-t-il dit. Alors je lui ai
demand ce qui causait son agitation, s'il avait reu, malgr mes
prcautions, quelque nouvelle lettre anonyme. Non... m'a-t-il
rpondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens
mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux
camarade; descends chez toi, va te reposer. Moi, je me garde bien
de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte
m'asseoir sur la dernire marche de l'escalier, l'oreille au guet;
sans doute, pour se calmer tout  fait, le marchal a t
embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte
qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promen
longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je
l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez
moi qu'au jour... Heureusement le reste de sa nuit m'a paru
tranquille.

-- Mais que peut-il avoir, mon pre?

-- Je ne sais... Lorsque je suis mont, j'ai t frapp de
l'altration de sa figure, de l'clat de ses yeux... il aurait eu
le dlire ou une fivre chaude, qu'il n'et pas t autrement...
aussi, lui entendant dire que si la fentre avait t ouverte, il
s'y serait jet, j'ai cru prudent d'ter les capsules de ses
pistolets.

-- Je n'en reviens pas! dit Agricol. Le marchal... un homme si
ferme, si intrpide, si calme... avoir de ces emportements!...

-- Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire:
depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui
pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres
petites sont dsoles, car alors ces deux anges se figurent avoir
donn  leur pre quelque sujet de mcontentement, et alors leur
tristesse redouble... Elles... le mcontenter... si tu savais leur
vie... chres enfants... une promenade  pied ou en voiture avec
moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules,
et puis elles rentrent et se mettent  tudier,  lire ou 
broder; toujours ensemble... et puis elles se couchent; leur
gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que
quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant.
Pauvres enfants! jusqu'ici elles n'ont gure connu le bonheur, dit
le soldat avec un soupir.

 ce moment, entendant marcher prcipitamment dans la cour,
Dagobert leva les yeux et vit le marchal Simon, la figure ple,
l'air gar, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait
lire avec une anxit dvorante.



XLI. La ville d'or.

Pendant que le marchal Simon traversait le jardin d'un air si
agit en lisant la lettre anonyme qu'il avait reue par l'trange
intermdiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules
dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel,
pendant leur absence, Jocrisse tait entr un instant. Les pauvres
enfants semblaient voues  des deuils successifs: au moment o le
deuil de leur mre touchait  sa fin, la mort tragique de leur
grand-pre les avait de nouveau enveloppes de crpes lugubres.
Toutes deux taient compltement vtues de noir et assises sur un
canap auprs de leur table  ouvrage.

Le chagrin produit souvent l'effet des annes: il vieillit. Aussi
en peu de mois Rose et Blanche taient devenues tout  fait jeunes
filles.  la grce enfantine de leurs ravissants visages,
autrefois si ronds et si roses, et alors ples et amaigris, avait
succd une expression de tristesse grave et touchante; leurs
grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rveurs,
n'taient plus jamais baigns de ces joyeuses larmes qu'un bon
rire frais et ingnu suspendait  leurs cils soyeux, alors que le
sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette factie du vieux
Rabat-Joie venait gayer leur pnible et long plerinage. En un
mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze
aurait seule pu rendre dans toute leur fracheur veloute, taient
dignes alors d'inspirer le pinceau si mlancoliquement idal du
peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite
_songeant  Faust[33].

Rose, appuye au dossier du canap, avait la tte un peu incline
sur sa poitrine o se croisait un fichu de crpe noir; la lumire,
venant d'une fentre qui lui faisait face, brillait doucement sur
son front pur et blanc, couronn de deux pais bandeaux de cheveux
chtains; son regard tait fixe, et l'arc dli de ses sourcils
lgrement contracts annonait une proccupation pnible; ses
deux petites mains blanches, aussi amaigries, taient retombes
sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait.

Blanche, tourne de profil, la tte un peu penche vers sa soeur
avec une expression de tendre et inquite sollicitude, la
regardait, ayant encore machinalement son aiguille passe dans son
canevas, comme si elle et travaill.

-- Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques
instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les
larmes lui monter aux yeux, ma soeur...  quoi songes-tu donc? Tu
as l'air bien triste.

-- Je pense...  la ville d'or de nos rves, dit Rose d'une voix
lente, basse, aprs un moment de silence.

Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot,
elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.

Pauvres jeunes filles... la ville d'or de leurs rves... c'tait
Paris... et leur pre... Paris, la merveilleuse cit de joies et
de ftes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait
aux orphelines la figure paternelle.

Mais, hlas! la belle ville d'or s'est change pour elles en ville
de larmes, de mort et de deuil; le terrible flau qui a frapp
leur mre entre leurs bras au fond de la Sibrie semble les avoir
suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours
sur elles, leur a cach sans cesse le doux bleu du ciel et le
rjouissant clat du soleil.

La ville d'or de leurs rves! c'tait encore la ville o peut-tre
un jour leur pre leur aurait dit, en leur prsentant deux
prtendants bons et charmants comme elles: Ils vous aiment...
leur me est digne de la vtre: faites que chacune de vous ait un
frre... et moi deux fils. Alors quel trouble chaste et
enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal
n'avait jamais rflchi que la cleste image de Gabriel, archange
envoy du ciel par leur mre pour les protger.

L'on comprendra donc l'motion pnible de Blanche lorsqu'elle
entendit sa soeur dire avec une tristesse amre ces mots, qui
rsumaient leur position commune:

-- Je pense...  la ville d'or de nos rves...

-- Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur,
peut-tre le bonheur nous viendra-t-il plus tard.

-- Hlas! puisque, malgr la prsence de notre pre, nous ne
sommes pas heureuses... le serons-nous jamais?

-- Oui... quand nous serons runies  notre mre, dit Blanche en
levant les yeux vers le ciel.

-- Alors, ma soeur... c'est peut-tre un avertissement que ce
rve... ce rve que nous avons eu comme autrefois... en Allemagne.

-- La diffrence... c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du
ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de
cette terre pour nous conduire l-haut...  notre mre.

-- Ce rve s'accomplira peut-tre comme l'autre, ma soeur... Nous
avions rv que l'ange Gabriel nous protgerait... et il nous a
sauves pendant le naufrage...

-- Cette fois... nous avons rv qu'il nous conduirait au ciel...
pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi?

-- Mais pour cela... ma soeur... il faudra donc qu'il meure aussi,
notre Gabriel qui nous a sauves pendant la tempte?... Alors,
non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive
pas.

-- Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange
de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rve.

-- Ma soeur, ce rve... comme il est singulier! Cette fois encore,
ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le mme songe... et trois
fois le mme songe.

-- C'est vrai. L'ange Gabriel s'est pench vers nous en nous
regardant d'un air doux et triste, en nous disant: Venez, mes
enfants... venez, mes soeurs, votre mre vous attend... Pauvres
enfants venues de si loin, a-t-il ajout de sa voix pleine de
tendresse, vous aurez travers cette terre, innocentes et douces
comme deux colombes, pour aller vous reposer  jamais dans le nid
maternel...

-- Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre
orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal  personne,
nous avons aim ceux qui nous ont aimes... pourquoi craindre de
mourir?

-- Aussi, ma soeur, nous avons plutt souri que pleur, lorsque,
nous prenant par la main, il a dploy ses belles ailes blanches
et nous a emmenes avec lui dans le bleu du ciel...

-- Au ciel, o notre bonne mre nous tendait les bras... la figure
toute baigne de larmes.

-- Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rves comme cela pour
rien... Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire
navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-tre cesser
un grand chagrin dont nous sommes cause... tu sais...

-- Hlas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions
tant... Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes,
qu'il croit peut-tre que nous ne l'aimons pas...

En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son
mouchoir dans son panier  ouvrage; un papier pli en forme de
lettre en tomba.

 cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrrent l'une
contre l'autre, et Rose dit  Blanche d'une voix tremblante:

-- Encore une de ces lettres!... Oh!... j'ai peur... Elle est
comme les autres... bien sr...

-- Il faut vite la ramasser... qu'on ne la voie pas; tu sais bien,
dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec
prcipitation; sans cela ces personnes qui s'intressent tant 
nous courraient peut-tre de grands dangers.

-- Mais comment cette lettre se trouve-t-elle l?

-- Comment les autres se sont-elles trouves toujours sous notre
main en l'absence de notre gouvernante?

-- C'est vrai...  quoi bon chercher l'explication de ce mystre?
nous ne la trouverions pas... Voyons la lettre, peut-tre sera-t-
elle pour nous meilleure que les autres.

Et les soeurs lurent ce qui suit:

Continuez  adorer votre pre, chres enfants, car il est bien
malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses
chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre
prsence lui impose; mais, hlas! il est victime de son devoir
paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; pargnez-lui
surtout des dmonstrations de tendresse qui lui causent encore
plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un
coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente
de ses douleurs.

Chres enfants, il ne faut cependant pas dsesprer, si vous avez
assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre  la douloureuse
preuve d'une tendresse trop expansive; soyez rserves quoique
affectueuses, et vous allgerez ainsi de beaucoup ses peines.
Gardez toujours le secret, mme pour le brave et bon Dagobert, qui
vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre pre et l'ami inconnu
qui vous crit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des
ennemis terribles.

Courage et espoir, car on dsire rendre bientt pure de tout
chagrin la tendresse de votre pre pour vous, et alors quel beau
jour!... Peut-tre n'est-il pas loin...

Brlez ce billet comme les autres.

Cette lettre tait crite avec tant d'adresse, qu'en supposant
mme que les orphelines l'eussent communique  leur pre ou 
Dagobert, ces lignes eussent t tout au plus considres comme
une indiscrtion trange, fcheuse, mais presque excusable,
d'aprs la manire dont elle tait conue; rien, en un mot,
n'tait plus perfidement combin, si l'on songe  la perplexit
cruelle o se trouvait plac le marchal Simon, luttant sans cesse
entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de
manquer  ce qu'il regardait comme un devoir sacr. La tendresse,
la susceptibilit de coeur des deux orphelines, tant mises en
veil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperurent
bientt qu'en effet leur prsence tait  la fois douce et cruelle
 leur pre; car, quelquefois,  leur aspect, il se sentait
incapable de les abandonner, et alors, malgr lui, la pense d'un
devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants
ne pouvaient manquer d'interprter ces nuances dans le sens
funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'taient
persuades que, par un mystrieux motif qu'elles ne pouvaient
pntrer, leur prsence tait souvent importune, pnible pour leur
pre. De l venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche;
de l, une sorte de crainte, de rserve, qui, malgr elles,
comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras
douloureux que le marchal aussi abus par ces apparences
inexplicables pour lui, prenait  son tour pour de la tideur;
alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine
amre, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement
ses enfants... Et les orphelines, atterres, se disaient:

-- Nous sommes cause des chagrins de notre pre; c'est notre
prsence qui le rend si malheureux.

Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pense, fixe,
incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants,
timides et nafs. Comment les orphelines se seraient-elles dfies
de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vnration de
tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque
jour justifis par la conduite de leur pre envers elles? Dj
victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles taient
environnes d'ennemis, on conoit que, fidles aux recommandations
de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence 
Dagobert de ces crits o le soldat tait si justement apprci.

Quant au but de cette manoeuvre, il tait fort simple: en
harcelant ainsi le marchal de tous cts, en le persuadant de la
tideur de ses enfants, on devait naturellement esprer vaincre
l'hsitation qui l'empchait encore d'abandonner de nouveau ses
filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au
marchal la vie mme si amre, qu'il regardt comme un bonheur de
chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes motions d'un
projet tmraire, gnreux et chevaleresque, telle tait la fin
que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni
de possibilit.

Aprs avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restrent un
instant silencieuses, accables; puis Rose, qui tenait le papier,
se leva vivement, s'approcha de la chemine, et jeta la lettre au
feu en disant d'un air craintif:

-- Il faut bien vite brler cette lettre... Sans cela il
arriverait peut-tre de grands malheurs.

-- Pas de plus grands que celui qui nous arrive... dit Blanche
avec abattement: causer de grands chagrins  notre pre, quelle
peut en tre la cause?

-- Peut-tre, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes
coulrent lentement, peut-tre qu'il ne nous trouve pas telles
qu'il nous aurait dsires; il nous aime bien comme les filles de
notre pauvre mre qu'il adorait... mais, pour lui, nous ne sommes
pas les filles qu'il avait rves. Me comprends-tu, ma soeur?

-- Oui... oui... c'est peut-tre cela qui le chagrine tant... Nous
sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans
doute honte de nous, et comme il nous aime malgr cela... il
souffre.

-- Hlas! ce n'est pas notre faute... Notre bonne mre nous a
leves dans ce dsert de Sibrie comme elle a pu.

-- Oh! notre pre, en lui-mme, ne nous le reproche pas, sans
doute; mais, comme tu dis, il en souffre.

-- Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles,
remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amrement que
nous ne soyons pas ainsi.

-- Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menes chez notre cousine,
Mlle Adrienne, qui a t si tendre, si bonne pour nous, comme il
nous disait avec admiration: Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle
est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec
cela quelle grce, quel charme!

-- Oh! c'est bien vrai... Mlle de Cardoville tait si belle, sa
voix tait si douce, qu'en la regardant, qu'en l'coutant, il nous
semblait que nous n'avions plus de chagrin.

-- Et c'est  cause de cela, vois-tu, Rose, que notre pre, en
nous comparant  notre cousine et  tant d'autres belles
demoiselles, ne doit pas tre fier de nous... et lui, si aim, si
honor, il aurait tant aim tre fier de ses filles?

Tout  coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa soeur, lui dit
avec anxit:

-- coute... coute... on parle bien haut dans la chambre de notre
pre.

-- Oui... dit Blanche en prtant l'oreille  son tour; et puis on
marche... c'est son pas...

-- Ah! mon Dieu... comme il lve la voix! il a l'air bien en
colre... il va peut-tre venir...

Et  la pense de l'arrive de leur pre... de leur pre qui
pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regardrent
avec crainte.

Les clats de voix devenant de plus en plus distincts, plus
courroucs, Rose, toute tremblante, dit  sa soeur:

-- Ne restons pas ici... viens dans notre chambre...

-- Pourquoi?

-- Nous entendrions malgr nous, les paroles de notre pre, et il
ignore sans doute que nous sommes l...

-- Tu as raison... viens, viens, rpondit Blanche en se levant
prcipitamment.

-- Oh! j'ai peur... je ne l'ai jamais entendu parler d'un ton si
irrit.

-- Ah! mon Dieu!... dit Blanche en plissant et en s'arrtant
involontairement, c'est  Dagobert qu'il parle ainsi...

-- Que se passe-t-il donc alors pour qu'il lui parle de la
sorte...?

-- Hlas! c'est quelque malheur...

-- Oh!... ma soeur... ne restons pas ici... cela fait trop de
peine d'entendre parler ainsi  Dagobert.

Le bruit retentissant d'un objet lanc ou bris avec fureur dans
la pice voisine pouvanta tellement les orphelines, que, ples,
tremblantes d'motion, elles se prcipitrent dans leur chambre,
dont elles fermrent la porte.

Expliquons maintenant la cause du violent courroux du marchal
Simon.



XLII. Le lion bless.

Telle tait la scne dont le retentissement avait si fort effray
Rose et Blanche. D'abord, seul chez lui, le marchal Simon, alors
dans un tat d'exaspration difficile  rendre, s'tait mis 
marcher prcipitamment, sa belle et mle figure enflamme de
colre, ses yeux tincelant d'indignation, tandis que sur son
large front couronn de cheveux grisonnants, coups trs court,
quelques veines, dont on aurait pu compter les battements,
semblaient gonfles  se rompre; parfois son paisse moustache
noire s'agitait par un mouvement convulsif, assez semblable 
celui qui tord la face du lion en fureur. Et de mme aussi qu'un
lion bless, harcel, tortur par mille piqres invisibles, va et
vient avec un courroux sauvage dans la loge o il est retenu, le
marchal Simon, haletant, courrouc, allait et venait dans sa
chambre, pour ainsi dire par bonds; tantt il marchait un peu
courb comme s'il et flchi sous le poids de sa colre; tantt,
au contraire, s'arrtant brusquement, se redressant ferme sur ses
reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut,
menaant, le regard terrible, il semblait dfier un ennemi
invisible en murmurant quelques exclamations confuses; c'tait
alors l'homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue
intrpide. Bientt le marchal s'arrta, frappa du pied avec
colre, s'approcha de la chemine et sonna si violemment que le
cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut  ce
tintement prcipit.

-- Vous n'avez donc pas dit  Dagobert que je voulais lui parler?
s'cria le marchal.

-- J'ai excut les ordres de monsieur le duc; mais M. Dagobert
accompagnait son fils jusqu' la porte de la cour, et...

-- C'est bon, dit le marchal Simon en faisant de la main un geste
imprieux et brusque.

Le domestique sortit, et son matre continua de marcher  grands
pas, en froissant avec rage une lettre qu'il tenait dans sa main
gauche. Cette lettre lui avait t innocemment remise par Rabat-
Joie qui, le voyant rentrer, tait accouru lui faire fte.

Enfin la porte s'ouvrit, Dagobert parut.

-- Voil bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur,
s'cria le marchal d'un ton irrit.

Dagobert, plus pein que surpris de ce nouvel accs d'emportement,
qu'il attribuait avec raison  l'tat de surexcitation presque
continuelle o se trouvait le marchal, rpondit doucement:

-- Mon gnral, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils...
et...

-- Lisez cela, monsieur, dit brusquement le marchal en
l'interrompant et lui tendant la lettre.

Puis, pendant que Dagobert lisait, le marchal reprit avec une
colre croissante, en renversant du pied une chaise qui se
trouvait sur son passage:

-- Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des
misrables sans doute gagns par ceux qui me harclent avec un
incroyable acharnement... Eh bien! avez-vous lu, monsieur?

-- C'est une nouvelle infamie...  ajouter aux autres, dit
froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la chemine.

-- Cette lettre est infme... mais elle dit vrai, reprit le
marchal.

Dagobert le regarda sans le comprendre. Le marchal continua:

-- Et cette lettre infme, savez-vous qui l'a remise entre mes
mains? Car on dirait que le dmon s'en mle: c'est votre chien!

-- Rabat-Joie?... dit Dagobert au comble de la surprise.

-- Oui, reprit amrement le marchal; c'est sans doute une
plaisanterie de votre invention?...

-- Je n'ai gure le coeur  la plaisanterie, mon gnral, reprit
Dagobert, de plus en plus attrist de l'tat d'irritation o il
voyait le marchal; je ne m'explique pas comment cela est
arriv... Rabat-Joie rapporte trs bien, il aura sans doute trouv
la lettre dans la maison, et alors...

-- Et cette lettre, qui l'avait laisse ici? Je suis donc entour
de tratres? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j'ai toute
confiance!

-- Mon gnral... coutez-moi... Mais le marchal reprit sans
vouloir l'entendre:

-- Comment, mordieu! j'ai fait vingt-cinq ans de guerre, j'ai tenu
tte  des armes, j'ai victorieusement lutt contre les plus
mauvais temps de l'exil et de la proscription, j'ai rsist  des
coups de massue... et je serais tu  coups d'pingle! Comment!
poursuivi jusque chez moi, je serai impunment harcel, obsd,
tortur  chaque instant, par suite de je ne sais quelle misrable
haine! Quand je dis je ne sais... je me trompe... d'Aigrigny, le
rengat, est au fond de tout cela, j'en suis sr, je n'ai au monde
qu'un ennemi... et c'est cet homme; il faut que j'en finisse avec
lui, je suis las... c'est trop.

-- Mais, mon gnral, songez donc que c'est un prtre, et...

-- Et que m'importe qu'il soit prtre? Je l'ai vu manier l'pe;
je saurai bien faire monter  la face de ce rengat son sang de
soldat!...

-- Mais, mon gnral...

-- Je vous dis, moi, qu'il faut que je m'en prenne  quelqu'un,
s'cria le marchal en proie  une violente exaspration; je vous
dis qu'il faut que je mette un nom et une figure  ces lchets
tnbreuses, pour pouvoir en finir avec elles!... Elles
m'enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer... vous
le savez bien... et l'on ne tente rien pour pargner ces colres
qui me tuent  petit feu. Je ne puis compter sur personne!...

-- Mon gnral, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert
d'une voix calme, mais ferme et pntre.

-- Que signifie?...

-- Mon gnral, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne
comptez sur personne; vous finiriez par le croire, et a serait
encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent  quoi s'en
tenir sur leur dvouement et qui se jetteraient dans le feu pour
vous, et... je suis de ceux-l... moi... vous le savez bien.

Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent
profondment mu, rappelrent le marchal  lui-mme; car ce
caractre loyal et gnreux pouvait bien de temps  autre s'aigrir
par l'irritation et le chagrin, mais il reprenait bientt sa
droiture premire; aussi, s'adressant  Dagobert, il reprit d'un
ton moins brusque, mais qui dcelait toujours une vive agitation:

-- Tu as raison, je ne dois pas douter de toi; l'irritation
m'emporte; cette lettre infme m'a mis hors de moi... c'est 
devenir fou. Je suis injuste, bourru... ingrat... oui, ingrat...
et envers qui!... envers toi... encore...

-- Ne parlons plus de moi, mon gnral; avec des mots pareils au
bout de l'an, vous pourriez me brutaliser toute l'anne... Mais
que vous est-il arriv?...

La physionomie du marchal redevint sombre, il dit d'une voix
brve et rapide:

-- Il m'est arriv... qu'on me mprise, qu'on me ddaigne.

-- Vous... vous!...

-- Oui, moi, et aprs tout, reprit le marchal avec amertume,
pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai dout de toi, et
je te dois un ddommagement; apprends donc tout: depuis quelque
temps, je m'en aperois, lorsque je les rencontre, mes anciens
compagnons d'armes s'loignent peu  peu de moi...

-- Comment... cette lettre anonyme de tout  l'heure... c'tait 
cela...

-- Qu'elle faisait allusion... oui... et elle disait vrai, reprit
le marchal avec un soupir de rage et d'indignation.

-- Mais c'est impossible, mon gnral, vous si aim, si
respect...

-- Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand
je parais, souvent l'entretien commenc cesse tout  coup; au lieu
de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une
politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances,
mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se
formaliser...

-- Ce que vous me dites l... mon gnral, me confond, reprit
Dagobert atterr. Vous me l'assurez... je dois vous croire...

-- C'est intolrable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin
je vais chez le gnral d'Havrincourt; il tait avec moi colonel
de la garde impriale: c'est l'honneur et la loyaut mme. Je
viens  lui le coeur ouvert. Je m'aperois, lui dis-je, de la
froideur qu'on me tmoigne; quelque calomnie doit circuler contre
moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me dfendrai
hautement, loyalement.

-- Eh bien, mon gnral?

-- D'Havrincourt est rest impassible, crmonieux;  mes
questions, il m'a rpondu froidement: Je ne sache pas, monsieur
le marchal, qu'aucun bruit calomnieux ait t rpandu sur vous. -
- Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le marchal, mon cher
d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai
l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos
camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le pass. Ce
n'est pas  nier... je le vois, je le sais, je le sens...  cela,
d'Havrincourt me rpond avec la mme froideur: Jamais je n'ai vu
qu'on ait manqu d'gards envers vous. -- Je ne vous parle pas
d'gards, me suis-je cri en serrant affectueusement sa main, qui
a faiblement rpondu  mon treinte; je vous parle de la
cordialit, de la confiance qu'on me tmoignait, tandis que
maintenant l'on me traite en tranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce
changement? Toujours froid et rserv, il me rpond: Ce sont l
des rserves si dlicates, monsieur le marchal, qu'il m'est
impossible de vous donner un avis  ce sujet. Mon coeur a bondi
de colre, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'tait
fou; par dignit, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop
confirm mes craintes... Ainsi, ajouta le marchal en s'animant de
plus en plus, ainsi je suis sans doute dchu de l'estime 
laquelle j'ai droit, mpris peut-tre, sans en savoir seulement
la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un
fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me
dfendre, pour me venger ou pour rpondre. Mais rien, rien, pas un
mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte... Oh!
encore une fois, c'est trop... c'est trop... car tout ceci se
joint encore  d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis
la mort de mon pre?... Trouv-je du moins quelques repos, quelque
bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des
lettres infmes... et de plus, ajouta le marchal d'un ton
dchirant aprs un moment d'hsitation, et de plus, je trouve mes
enfants de plus en plus indiffrentes pour moi... Oui, ajouta le
marchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent
pourtant pas combien elles me sont chres.

-- Vos filles... indiffrentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous
leur faites ce reproche?

-- Eh! mon Dieu! je ne les blme pas;  peine si elles ont eu le
temps de me connatre.

-- Elles n'ont pas eu le temps de vous connatre! reprit le soldat
d'un ton de reproche en s'animant  son tour. Ah! et de quoi leur
mre leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce
qu' chaque instant vous n'tiez pas en tiers avec nous? Et
qu'aurions-nous donc appris  vos enfants, sinon  vous connatre,
 vous aimer?

-- Vous les dfendez... c'est justice... elles vous aiment mieux
que moi, dit le marchal avec une amertume croissante.

Dagobert se sentit si pniblement mu, qu'il regarda le marchal
sans lui rpondre.

-- Eh bien, oui, s'cria le marchal avec une douloureuse
expansion, oui, cela est lche et ingrat, soit; mais il
n'importe!... Vingt fois j'ai t jaloux de l'affectueuse
confiance que mes enfants vous tmoignaient, tandis qu'auprs de
moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures
mlancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus
gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant;
tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur...
et ce calme me tue. Sr de l'affection de mes enfants, j'aurais
tout brav... tout surmont.

Puis, voyant Dagobert s'lancer vers la porte qui communiquait
dans la chambre de Rose et de Blanche, le marchal lui dit:

-- O vas-tu?

-- Chercher vos filles, mon gnral.

-- Pourquoi faire?

-- Pour les mettre en face de vous, pour leur dire: Mes enfants,
votre pre croit que vous ne l'aimez pas... Je ne leur dirai que
cela, et vous verrez...

-- Dagobert! je vous le dfends, s'cria vivement le pre de Rose
et de Blanche.

-- Il n'y a pas de Dagobert qui tienne... Vous n'avez pas le droit
d'tre injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de
nouveau un pas vers la porte.

-- Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s'cria le marchal.

-- coutez, mon gnral: je suis votre soldat, votre infrieur,
votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l'ex-grenadier 
cheval, mais, il n'y a ni rang, ni grade qui tienne quand il
s'agit de dfendre vos filles... Tout va s'expliquer... mettre les
braves gens en face, je ne connais que a.

Et si le marchal ne l'et arrt par le bras, Dagobert entrait
dans l'appartement des orphelines.

-- Restez, dit si imprieusement le marchal, que le soldat,
habitu  l'obissance, baissa la tte et ne bougea pas. Qu'allez-
vous faire? reprit le marchal: dire  mes filles que je crois
qu'elles ne m'aiment pas? provoquer ainsi des affectations de
tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas... ce n'est
pas leur faute... c'est la mienne sans doute.

-- Ah! mon gnral, dit Dagobert avec un accent navr, ce n'est
pas de la colre que j'prouve... en vous entendant parler ainsi
de vos enfants... c'est de la douleur... Vous me brisez le
coeur...

Le marchal, touch de l'expression de la physionomie du soldat,
reprit moins brusquement:

-- Allons, soit, j'ai encore tort; et pourtant... voyons, je vous
le demande... sans amertume... sans jalousie... mes enfants ne
sont-elles pas plus confiantes, plus familires avec vous qu'avec
moi?

-- Eh! mordieu! mon gnral, s'cria Dagobert, si vous le prenez
par l... elles sont encore plus familires avec Rabat-Joie
qu'avec moi!... Vous tes leur pre... et si bon que soit un pre,
il impose toujours... Elles sont familires avec moi! pardieu! la
belle histoire! Que diable de respect voulez-vous qu'elles aient
pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ
comme une vieille _mie _qui les aurait berces... Et puis, il faut
aussi tout dire: ds avant la mort de votre brave pre, vous tiez
triste... proccup... ces enfants ont remarqu cela... et ce que
vous prenez pour de la froideur... de leur part, je suis sr que
c'est de l'inquitude pour vous... Tenez, mon gnral, vous n'tes
pas juste... vous vous plaignez de ce qu'elles vous aiment trop...

-- Je me plains... de ce que je souffre, dit le marchal avec un
emportement douloureux; moi seul... je connais mes souffrances.

-- Il faut qu'elles soient vives... mon gnral, dit Dagobert,
entran plus loin qu'il ne le voulait peut-tre par son
attachement pour les orphelines; oui, il faut que vos souffrances
soient vives, car ceux qui vous aiment s'en ressentent
cruellement.

-- Encore des reproches, monsieur!...

-- Eh bien! oui, mon gnral, oui, des reproches, s'cria
Dagobert; ce sont vos enfants qui auraient plutt  se plaindre de
vous,  vous accuser de froideur, puisque vous les mconnaissez
ainsi.

-- Monsieur... dit le marchal en se contenant avec peine.
Monsieur... c'est assez... c'est trop...

-- Oh! oui, c'est assez... reprit Dagobert avec une motion
croissante; au fait,  quoi bon dfendre de malheureuses enfants
qui ne savent que se rsigner et vous aimer?  quoi bon les
dfendre contre votre malheureux aveuglement?

Le marchal fit un mouvement d'impatience et de colre, puis il
reprit avec un sang-froid forc:

-- J'ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois... et je ne
l'oublierai pas... quoi que vous fassiez...

-- Mais, mon gnral, s'cria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous
pas que j'aille chercher vos enfants?

-- Mais vous ne voyez donc pas que cette scne me brise, me tue!
s'cria le marchal exaspr. Vous ne comprenez donc pas que je ne
veux pas rendre mes enfants tmoins de ce que j'endure!... Le
chagrin d'un pre a sa dignit, monsieur; vous devriez le sentir
et le respecter.

-- Le respecter?... non... car c'est une injustice qui le cause.

-- Assez... monsieur... assez.

-- Et non content de vous tourmenter ainsi, s'cria Dagobert, ne
se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez
mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?... et ce n'est pas
pour cela que je vous les ai amenes du fond de la Sibrie...

-- Des reproches!...

-- Oui; car la vritable ingratitude envers moi, c'est de rendre
vos filles malheureuses...

-- Sortez  l'instant, sortez, monsieur! s'cria le marchal,
compltement hors de lui, et si effrayant de colre et de douleur,
que Dagobert, regrettant d'avoir t trop loin, reprit:

-- Mon gnral, j'ai tort. Je vous ai peut-tre manqu de
respect... pardonnez-moi... mais...

-- Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul,
rpondit le marchal en se contenant avec peine.

-- Mon gnral... un mot...

-- Je vous demande en grce de me laisser seul... je vous le
demande comme un service... Est-ce assez? dit le marchal en
redoublant d'efforts pour se contraindre.

Et une grande pleur succdait  la vive rougeur qui, pendant
cette scne pnible, avait enflamm les traits du marchal.
Dagobert, effray de ce symptme, redoubla d'instances.

-- Je vous en supplie, mon gnral, dit-il d'une voix altre,
permettez-moi... pour un moment, de...

-- Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur,
dit le marchal en faisant un pas vers la porte.

Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas
insister; il baissa la tte, accabl, dsespr, regarda encore un
instant le marchal en silence et d'un air suppliant; mais  un
nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le pre de Rose
et de Blanche, le soldat sortit  pas lents...

* * * * *

Quelques minutes s'taient  peine coules depuis le dpart de
Dagobert lorsque le marchal, qui, aprs un sombre silence,
s'tait plusieurs fois approch de la porte de l'appartement de
ses filles avec une hsitation remplie d'angoisse, fit un violent
effort sur lui-mme, essuya la sueur froide qui baignait son
front, tcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre
o s'taient rfugies Rose et Blanche.



XLIII. L'preuve.

Dagobert avait eu raison de dfendre _ses enfants_, ainsi qu'il
appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les
apprhensions du marchal au sujet de la tideur d'affection qu'il
reprochait  ses filles taient malheureusement justifies par les
apparences. Ainsi qu'il l'avait dit  son pre, ne pouvant
s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants
prouvaient en sa prsence, il cherchait en vain la cause de ce
qu'il appelait leur indiffrence. Tantt, se reprochant amrement
de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mre lui
avait cause, il craignait de leur avoir ainsi laiss croire
qu'elles taient incapables de le consoler; tantt il craignait de
ne pas s'tre montr assez tendre, assez expansif envers elles, de
les avoir glaces par sa rudesse militaire; tantt enfin il se
disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vcu loin
d'elles, il devait leur tre presque tranger. En un mot, les
suppositions les moins fondes se prsentaient en foule  son
esprit, et ds que de pareils germes de doute, de dfiance ou de
crainte sont jets dans une affection, tt ou tard ils se
dveloppent avec une tnacit funeste. Pourtant, malgr cette
froideur dont il souffrait tant, l'affection du marchal pour ses
filles tait si profonde, que le chagrin de les quitter encore
causait seul les hsitations qui dsolaient sa vie, lutte
incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait
comme sacr.

Quant au fatal effet des calomnies assez habilement rpandues sur
le marchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons
d'armes, pussent y ajouter quelque crance, elles avaient t
propages par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une
effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces
bruits odieux, qui, joints  d'autres blessures vives faites  son
coeur, comblaient l'exaspration du marchal.

Emport par la colre, par la surexcitation que lui causaient ces
_coups d'pingle _incessants, comme il disait, choqu de quelques
paroles de Dagobert, il l'avait rudoy; mais aprs le dpart du
soldat, dans le silence de la rflexion, le marchal, se rappelant
l'expression convaincue, chaleureuse, du dfenseur de ses filles,
avait senti s'veiller dans son esprit quelque doute sur la
froideur qu'il lui reprochait; et, aprs avoir pris une rsolution
terrible, dans le cas o cette preuve confirmerait ses doutes
dsolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles.

Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait t tel, que l'clat
de sa voix, traversant le salon, tait confusment arriv
jusqu'aux oreilles des deux soeurs, rfugies dans leur chambre 
coucher. Aussi,  l'arrive de leur pre, leurs figures ples
trahissaient l'anxit.  la vue du marchal, dont les traits
taient galement altrs, les deux jeunes filles se levrent
respectueusement, mais restrent serres l'une contre l'autre et
toutes tremblantes.

Et pourtant ce n'tait pas la colre, la duret, qui se lisaient
sur la figure de leur pre; c'tait une douleur profonde, presque
suppliante, qui semblait dire:

-- Mes enfants... je souffre... je viens  vous, rassurez-moi!...
ou je meurs...

L'expression de la physionomie du marchal fut  ce moment pour
ainsi dire si _parlante_, que, le premier mouvement de crainte
surmont, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses
bras; mais se rappelant les recommandations de l'crit anonyme qui
leur disait combien l'effusion de leur tendresse tait pnible 
leur pre, elles changrent un coup d'oeil rapide et se
continrent.

Par une fatalit cruelle,  ce moment aussi, le marchal brlait
d'envie d'ouvrir ses bras  ses enfants. Il les contemplait avec
idoltrie; il fit un lger mouvement comme pour les appeler  lui,
n'osant tenter davantage, de crainte de n'tre point compris. Mais
les pauvres enfants, paralyses par de perfides avis, restrent
muettes, immobiles et tremblantes.

 cette apparente insensibilit, le marchal sentit son coeur lui
manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient
ni sa terrible douleur ni sa tendresse dsespre.

-- Toujours la mme froideur, pensa-t-il, je ne m'tais pas
tromp. Tchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avanant
vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:

-- Bonjour, mes enfants...

-- Bonjour, mon pre, rpondit Rose, moins craintive que sa soeur.

-- Je n'ai pu vous voir... hier, dit le marchal d'une voix
altre; j'ai t si occup... voyez-vous... il s'agissait
d'affaires graves... de choses... relatives au service... Enfin,
vous ne m'en voulez pas... de vous avoir ngliges? Et il tcha de
sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernire,
aprs un terrible emportement, il tait all, pour calmer ses
angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous
me pardonnez de vous avoir ainsi oublies?...

-- Oui, mon pre... dit Blanche en baissant les yeux.

-- Et si j'tais forc de partir pour quelque temps, reprit
lentement le marchal, vous me le pardonneriez aussi... vous vous
consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?

-- Nous serions bien chagrines... si vous vous contraigniez le
moins du monde pour nous... dit Rose en se souvenant de l'crit
anonyme qui parlait des sacrifices que leur prsence causait 
leur pre.

 cette rponse, faite avec autant d'embarras que de timidit, et
o le marchal crut voir une indiffrence nave, il ne douta plus
du peu d'affection de ses filles pour lui.

-- C'est fini, pensa le malheureux pre en contemplant ses
enfants. Rien ne vibre en elles... Que je parte... que je reste...
peu leur importe! Non... non... je ne suis rien pour elles,
puisqu'en ce moment suprme, o elles me voient peut-tre pour la
dernire fois... l'instinct filial ne leur dit pas que leur
tendresse me sauverait...

Pendant cette rflexion accablante, le marchal n'avait pas cess
de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mle figure
prit alors une expansion si touchante et si dchirante, son regard
disait si douloureusement les tortures de son me au dsespoir,
que Rose et Blanche, bouleverses, pouvantes, cdant  un
mouvement spontan, irrflchi se jetrent au cou de leur pre; et
le couvrirent de larmes et de caresses. Le marchal Simon n'avait
pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononc une parole, et
tous trois s'taient enfin compris... Un choc sympathique avait
tout  coup lectris et confondu ces trois coeurs...

Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cd
devant cet lan irrsistible qui jetait les filles dans les bras
du pre; une rvlation soudaine leur donnait la foi au moment
fatal o une dfiance incurable allait  jamais les sparer.

En une seconde, le marchal sentit tout cela, mais les expressions
lui manqurent... Palpitant, gar, baisant le front, les cheveux,
les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour 
tour, il tait fou, il dlirait, il tait ivre de bonheur; puis
enfin il s'cria:

-- Je les ai retrouves... ou plutt... non, non, je ne les ai
jamais perdues. Elles m'aimaient... Oh! je n'en doute plus  cette
heure... Elles m'aimaient... elles n'osaient pas... me le dire...
je leur imposais... Et moi qui croyais... mais c'est ma faute...
Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de
coeur et d'espoir! Ha! ha! s'cria-t-il, riant, pleurant  la
fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils
viennent donc me ddaigner, me harceler! je dfie tout maintenant.
Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en
face... que cela me fasse revivre tout  fait.

-- Oh mon pre... vous nous aimez donc autant que nous vous
aimons? s'cria Rose avec une navet enchanteresse.

-- Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous
jeter  votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'tre
auprs de vous?

-- Vous montrer, mon pre, les trsors de tendresse et d'amour que
nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hlas! bien
tristes de ne pouvoir les dpenser.

-- Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout
bas?

-- Oui... vous le pourrez... vous le pourrez, dit le marchal
Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empchait... mes
enfants?... Mais non, non, ne me rpondez pas... assez du pass...
je sais tout, je comprends tout: mes proccupations... vous les
avez interprtes d'une faon... cela vous a attristes... moi, de
mon ct... votre tristesse, vous concevez... je l'ai
interprte... parce que... Mais tenez, je ne fais pas attention 
un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu' vous regarder; cela
m'tourdit... cela m'blouit... c'est le vertige de la joie.

-- Oh! regardez-nous, mon pre... regardez bien au fond de nos
yeux, bien au fond de notre coeur, s'cria Rose avec ravissement.

-- Et vous y lirez bonheur pour nous... et amour pour vous, mon
pre, ajouta Blanche.

-- Vous... vous... dit le marchal d'un ton d'affectueux reproche,
qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien me dire _toi...
_Je dis _vous_, moi, parce que vous tes deux.

-- Mon pre... ta main, dit Blanche en prenant la main de son
pre, et le mettant sur son coeur.

-- Mon pre, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du
marchal.

-- Crois-tu  notre amour,  notre bonheur, maintenant? reprit
Rose.

Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil
charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes
filles pendant que leur pre, ses vaillantes mains lgrement
appuyes sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les
pulsations joyeuses et prcipites.

-- Ah! oui... le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire
battre ainsi le coeur, s'cria le marchal.

Une sorte de soupir rauque, oppress, qu'on entendit  la porte de
la chambre, reste ouverte, fit retourner les deux ttes brunes et
la tte grise, qui aperurent alors la grande figure de Dagobert,
accost du museau noir de Rabat-Joie, pointant  la hauteur des
genoux de son matre.

Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit
mouchoir  carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme;
lorsqu'il put parler, s'adressant au marchal, il secoua la tte
et articula d'une voix enroue, car le digne homme avalait ses
larmes:

-- Je vous... le disais... bien, moi!...

-- Silence... lui dit le marchal en lui faisant un signe
d'intelligence. Tu tais meilleur pre que moi, mon vieil ami;
viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.

Et le marchal tendit sa main au soldat, qui la serra
cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient  son
cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part 
la fte, se dressant sur ses pattes de derrire, appuyait
familirement ses pattes de devant sur le dos de son matre.

Il y eut un instant de profond silence. La flicit cleste dont
le marchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment
d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat-
Joie, qui venait de quitter sa position de bipde. L'heureux
groupe se dsunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il
avait l'air encore plus bte, plus bat que de coutume; il restait
coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux carquills,
tenant  la main son ternel panier de bois, et sous son bras un
plumeau.

Rien ne met plus en gaiet que le bonheur; aussi, quoique son
arrive ft assez inopportune, un clat de rire frais et charmant,
sortant des lvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit
cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du
marchal, depuis si longtemps attristes, Jocrisse eut droit 
l'instant  l'indulgence du marchal, qui lui dit avec bonne
humeur:

-- Que veux-tu, mon garon?

-- Monsieur le duc, ce n'est pas moi! rpondit Jocrisse en mettant
la main sur sa poitrine, comme s'il et fait un serment. De sorte
que son plumeau s'chappa de dessous son bras.

Les rires des deux jeunes filles redoublrent.

-- Comment, ce n'est pas toi? dit le marchal.

-- Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait
avoir un secret et mauvais pressentiment  l'endroit du niais
suppos, et s'approchait de lui d'un air fcheux.

-- Non, monsieur le duc, a n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est
le valet de chambre qui m'a dit de dire  M. Dagobert, en montant
du bois, de dire  monsieur le duc, puisque j'en montais dans un
panier, que M. Robert le demandait.

 cette nouvelle btise de Jocrisse, les clats de rire des deux
jeunes filles redoublrent.

Au nom de M. Robert, le marchal Simon tressaillit. M. Robert
tait le secret missaire de Rodin au sujet de l'entreprise
possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour
enlever Napolon II.

Aprs un moment de silence, le marchal, dont la figure rayonnait
toujours de bonheur et de joie, dit  Jocrisse:

-- Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.

-- Oui, monsieur le duc, rpondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'
terre.

Le niais sorti, le marchal dit  ses filles d'une voix enjoue:

-- Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci,
on ne quitte pas ses enfants... mme pour M. Robert.

-- Oh! tant mieux, mon pre!... s'cria gaiement Blanche, car
M. Robert me dplaisait dj beaucoup.

-- Avez-vous l de quoi crire? demanda le marchal.

-- Oui, mon pre... l... sur la table, dit vivement Rose en
indiquant au marchal un petit bureau plac  ct de l'une des
croises de leur chambre, vers lequel le marchal se dirigea
rapidement.

Par discrtion, les deux jeunes filles restrent auprs de la
chemine o elles taient, et s'embrassrent tendrement, comme
pour se rjouir de soeur  soeur, seule  seule, de cette journe
inespre.

Le marchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe 
Dagobert d'approcher. Tout en crivant rapidement quelques mots
d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour
qu'il ft impossible  ses filles de l'entendre:

-- Sais-tu  quoi j'tais presque dcid tout  l'heure, avant
d'entrer ici?

--  quoi tiez-vous dcid, mon gnral?

--  me brler la cervelle... C'est  mes enfants que je dois la
vie... Et le marchal continua d'crire.

 cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit,
toujours  voix basse:

-- a n'aurait toujours pas t avec vos pistolets... J'avais t
les capsules... Le marchal se retourna vivement vers lui en le
regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tte
affirmativement et ajouta:

-- Dieu merci!... c'est fini de ces ides-l... Pour toute
rponse, le marchal lui montra ses filles d'un regard humide de
tendresse, tincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de
quelques lignes qu'il venait d'crire, il le donna au soldat et
lui dit:

-- Remets cela  M. Robert... je le verrai demain. Dagobert prit
la lettre et sortit. Le marchal revenant auprs de ses filles,
leur dit joyeusement en leur tendant les bras:

-- Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir
sacrifi le pauvre M. Robert... Les ai-je bien gagns?

Rose et Blanche se jetrent au cou de leur pre.

* * * * *

 peu prs au moment o ces choses se passaient  Paris, deux
voyageurs trangers, quoique spars l'un de l'autre, changeaient
 travers l'espace de mystrieuses penses.



XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Dcapit.

Le soleil est  son dclin. Au plus profond d'une immense fort de
sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'lvent les ruines
d'une abbaye autrefois voue  _saint Jean le Dcapit_.

Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque
entirement les pierres noires de vtust; quelques arceaux
dmantels, quelques murailles perces de fentres ogivales
restent encore debout et se dcoupent sur l'obscur rideau de ces
grands bois. Dominant ces amas de dcombres, dresse sur son
pidestal corn,  demi cach sous les lianes, une statue de
pierre colossale,  et l mutile, est reste debout. Cette
statue est trange, sinistre. Elle reprsente un homme dcapit.
Vtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce
plat est une tte... Cette tte est la sienne. C'est la statue de
saint Jean, martyr, mis  mort par ordre d'Hrodiade.

Le silence est solennel. De temps  autre on entend seulement le
sourd bruissement du branchage des pins normes que la brise
agite.

Des nuages cuivrs, rougis par le couchant, voguent lentement au-
dessus de la fort, et se refltent dans le courant d'un petit
ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend
sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde
coule, les nuages passent, les arbres sculaires frmissent, la
brise murmure...

Soudain,  travers la pnombre forme par la cime paisse de cette
futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des
profondeurs infinies apparat une forme humaine...

C'est une femme.

Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint...
elle foule ce sol autrefois bni... Cette femme est ple, son
regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont
poudreux; sa dmarche est pnible, chancelante.

Un bloc de pierre est plac au bord de la source, presque au-
dessous de la statue de saint Jean le Dcapit. Sur cette pierre,
cette femme tombe puise, haletante de fatigue.

Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des
sicles, elle marche... marche... infatigable...

Mais, pour la premire fois... elle ressent une lassitude
invincible...

Pour la premire fois... ses pieds sont endoloris...

Pour la premire fois, celle-l, qui traversait d'un pas gal,
indiffrent et sr, la lave mouvante des dserts torrides, tandis
que des caravanes entires s'engloutissaient sous ces vagues de
sable incandescent...

Celle-l qui, d'un pas ferme et ddaigneux, foulait la neige
ternelle des contres borales, solitude glace o nul tre
humain ne peut vivre...

Celle-l qu'pargnaient les flammes dvorantes de l'incendie ou
les eaux imptueuses du torrent...

Celle-l enfin qui, depuis tant de sicles, n'avait plus rien de
commun avec l'humanit... celle-l en prouvait pour la premire
fois les douleurs...

Ses pieds saignent, ses membres sont briss par la fatigue, une
soif brlante la dvore...

Elle ressent ces infirmits... elle souffre... et elle ose  peine
y croire...

Sa joie serait trop immense...

Mais son gosier, de plus en plus dessch, se contracte; sa gorge
est en feu... Elle aperoit la source, et se prcipite  genoux
pour se dsaltrer  ce courant cristallin et transparent comme un
miroir.

Que se passe-t-il donc?  peine ses lvres enflammes ont-elles
effleur cette eau frache et pure, que, toujours agenouille au
bord du ruisseau, et appuye sur ses deux mains, cette femme cesse
brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace
limpide...

Tout  coup, oubliant la soif qui la dvore encore, elle pousse un
grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme
une action de grces infinie envers le Seigneur.

Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a
vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques
minutes,  l'instant peut-tre... elle a atteint la maturit de
l'ge...

Elle qui, depuis plus de dix-huit sicles, avait vingt ans, et
tranait  travers les mondes et les gnrations cette
imprissable jeunesse...

Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer  la mort...

Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe...

Transporte de cet espoir ineffable, elle se redresse, lve la
tte vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prire
fervente...

Alors ses yeux s'arrtent sur la grande statue de pierre qui
reprsente saint Jean le Dcapit...

La tte que le martyr porte entre ses mains... semble,  travers
sa paupire de granit  demi close par la mort, jeter sur la juive
errante un regard de commisration et de piti...

Et c'est elle, Hrodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fte
paenne, a demand le supplice de ce saint!...

Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la premire
fois... depuis tant de sicles... l'immortalit qui pesait sur
Hrodiade semble s'adoucir!...

 mystre impntrable!  divine esprance! s'crie-t-elle, le
courroux cleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramne
aux pieds de ce saint martyr... c'est  ses pieds que je commence
 tre une crature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le
Seigneur m'avait condamne  une marche ternelle...

 mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonne...
Celui-l, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche
aussi depuis des sicles... celui-l... comme moi, peut-il esprer
d'atteindre le terme de sa course ternelle?

O est-il, Seigneur... o est-il?... Cette puissance que vous
m'aviez donne de le voir, de l'entendre  travers les espaces, me
l'avez-vous retire? Oh! dans ce moment suprme, ce don divin,
rendez-le-moi... Seigneur... car,  mesure que je ressens ces
infirmits humaines, que je bnis comme la fin de mon ternit de
maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensit, mon oreille
le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde 
l'autre...

La nuit tait venue... obscure... orageuse...

Le vent s'tait lev au milieu des grands sapins.

Derrire leur cime noire, commenait  monter lentement  travers
de sombres nues, le disque argent de la lune...

L'invocation de la juive errante fut peut-tre entendue...

Tout  coup ses yeux se fermrent, ses mains se joignirent, et
elle resta agenouille au milieu des ruines... immobile comme une
statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision trange!!!



XLV. Le calvaire.

Telle tait la vision d'Hrodiade:

Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpe,
s'lve un calvaire.

Le soleil dcline ainsi qu'il dclinait lorsque la juive s'est
trane, puise de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le
Dcapit.

Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la
plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se
dtache blanc et ple sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent
partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dgradant 
l'horizon...

 l'horizon... o le soleil couchant a laiss de longues tranes
d'une lueur sinistre... d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue
peut s'tendre, aucune vgtation n'apparat sur ce morne dsert,
couvert de sable et de cailloux comme le lit sculaire de quelque
ocan dessch.

Un silence de mort plane sur cette contre dsole. Quelquefois de
gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pel,  l'oeil jaune
et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes,
viennent faire la sanglante cure de la proie qu'ils ont enleve
dans un pays moins sauvage.

Comment ce calvaire, ce lieu de prire, a-t-il t lev si loin,
si loin de la demeure des hommes?

Ce calvaire a t lev  grand frais par un pcheur repentant; il
avait fait beaucoup de mal aux autres hommes... et, pour mriter le
pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne  genoux et, devenu
cnobite, il a vcu jusqu' sa mort au pied de cette croix,  peine
abrit sous un toit de chaume depuis longtemps balay par les vents.

Le soleil dcline toujours...

Le ciel devient de plus en plus sombre... les raies lumineuses de
l'horizon, nagure empourpres, commencent  s'obscurcir
lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont
l'incandescence s'teint peu  peu.

Soudain l'on entend, derrire l'un des versants du calvaire oppos
au couchant, le bruit de quelques pierres qui se dtachent et
tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne.

Le pied d'un voyageur qui, aprs avoir travers la plaine, gravit
depuis une heure cette pente escarpe, a fait rouler ces cailloux
au loin.

Ce voyageur ne parat pas encore, mais l'on distingue son pas
lent, gal et ferme. Enfin... il atteint le sommet de la montagne,
et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.

Ce voyageur est aussi ple que le Christ en croix: sur son large
front, de l'une  l'autre tempe, s'tend une ligne noire.

Celui-l est l'artisan de Jrusalem... L'artisan rendu mchant par
la misre, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans
piti pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix,
l'avait repouss de sa demeure... en lui criant durement:

-- MARCHE... MARCHE... MARCHE...

Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit  son tour  l'artisan de
Jrusalem:

-- MARCHE... MARCHE... MARCHE... Et il a march... ternellement
march... Ne bornant pas l sa vengeance, le Seigneur a voulu
quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les
tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche
homicide  travers les mondes.

Et c'tait pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur
infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de
profondes solitudes... telles que le dsert o il tranait alors
ses pas; du moins, en traversant cette plaine dsole, en
gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funbre
des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrire
lui... dans les contres habites.

Tout le jour, et encore  cette heure, plong dans le noir abme
de ses penses, suivant sa route fatale... allant o le menait
l'invisible main, la tte baisse sur sa poitrine, les yeux fixs
 terre, l'homme errant avait travers la plaine, mont la
montagne sans regarder le ciel... sans apercevoir le calvaire,
sans voir le Christ en croix.

L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il
sentait, au dchirement de son coeur, que de grands prils les
menaaient encore...

Et dans un dsespoir amer, profond comme l'Ocan, l'artisan de
Jrusalem s'assit au pied du calvaire.

 ce moment un dernier rayon de soleil, perant  l'horizon le
sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crte de la montagne,
sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie.

Le juif appuyait alors sur sa main son front pench... Sa longue
chevelure, agite par la brise crpusculaire, venait de voiler sa
ple figure, lorsque, cartant ses cheveux de son visage, il
tressaillit de surprise... lui qui ne pouvait plus s'tonner de
rien...

D'un regard avide, il contemplait la longue mche de cheveux qu'il
tenait  la main... Ses cheveux, nagure noirs comme la nuit...
taient devenus gris.

Lui aussi, comme Hrodiade, il avait vieilli.

Le cours de son ge, arrt depuis dix-huit sicles... reprenait
sa marche...

Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc ds lors
aspirer  la tombe... Se jetant  genoux, il tendit les mains, le
visage vers le ciel... pour demander  Dieu l'explication de ce
mystre qui le ravissait d'esprance.

Alors, pour la premire fois, ses yeux s'arrtrent sur le Christ
en croix qui dominait le calvaire, de mme que la juive errante
avait fix son regard sur la paupire de granit du saint martyr.

Le Christ, la tte incline sous le poids de sa couronne d'pines,
semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon
l'artisan qu'il avait maudit depuis tant de sicles... et qui, 
genoux, renvers en arrire, dans une attitude d'pouvante et de
prire, tendait vers lui ses mains suppliantes.

--  Christ!... s'cria le juif, le bras vengeur du Seigneur me
ramne au pied de cette croix si pesante que tu portais, bris de
fatigue...  Christ! lorsque tu voulus t'arrter pour te reposer
au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma duret impitoyable,
je te repoussai en te disant: Marche!... marche!... et voici
qu'aprs ma vie errante je me retrouve devant cette croix... et
voici qu'enfin mes cheveux blanchissent...  Christ! dans ta bont
divine, m'as-tu donc pardonn? Suis-je donc arriv au terme de ma
course ternelle! Ta cleste clmence m'accordera-t-elle enfin ce
repos du spulcre qui, jusqu'ici, hlas! m'a toujours fui!... Oh!
si ta clmence descend sur moi... qu'elle descende aussi sur cette
femme... dont le supplice est gal au mien!... Protge aussi les
derniers descendants de ma race! Quel sera leur sort? Seigneur,
dj l'un d'eux, le seul de tous que le malheur et perverti, a
disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont
blanchi! Mon crime ne sera-t-il donc expi que lorsque, dans ce
monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille
maudite! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bont, 
Seigneur! qui me rend  l'humanit, annonce-t-elle votre clmence
et la flicit des miens! Sortiront-ils enfin triomphants des
prils qui les menacent! Pourront-ils, accomplissant tout le bien
dont leur aeul voulait combler l'humanit, mriter ainsi leur
grce et la mienne! ou bien, inexorablement condamns par vous,
Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent-
ils expier leur tache originelle et mon crime! Oh! dites,
Seigneur, serai-je pardonn avec eux? seront-ils punis avec moi!

En vain le crpuscule avait fait place  une nuit orageuse et
noire... le juif priait toujours, agenouill au pied du calvaire.



XLVI. Le conseil.

La scne suivante se passe  l'htel de Saint-Dizier, le
surlendemain du jour o a eu lieu la rconciliation du marchal
Simon et de ses filles.

La princesse coute les paroles de Rodin avec la plus profonde
attention. Le rvrend pre est, selon son habitude, debout et
adoss  la chemine, tenant ses mains plonges dans les poches de
derrire de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux
ont laiss leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le
devant de la chemine du salon. Une satisfaction profonde se lit
sur la face cadavreuse du jsuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec
cette sorte de coquetterie discrte qui convenait  une mre
d'glise de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci
avait compltement supplant le pre d'Aigrigny dans l'esprit de
la dvote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le
caractre rude et dominateur de _l'ex-socius_, imposaient  cette
femme altire, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration
sincre, presque de l'attrait; il n'tait pas mme jusqu' la
salet cynique, jusqu' la repartie souvent brutale de ce prtre,
qui ne lui agrt, et qui ne ft pour elle une sorte de ragot
dprav, qu'elle prfrait alors de beaucoup aux formes exquises,
 l'lgance musque du beau rvrend pre d'Aigrigny.

-- Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pntr, car
ces gens-l ne se dmasquent pas, mme entre complices, oui,
madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hrem
sont excellentes. M. Hardy... l'esprit fort... le libre penseur,
est enfin entr dans le giron de notre glise catholique,
apostolique et romaine.

Rodin ayant hypocritement nasill ces derniers mots... la dvote
inclina la tte avec respect.

-- La grce a touch cet impie... reprit Rodin, et l'a touch si
fort, que, dans son enthousiasme asctique, il a voulu dj
prononcer les voeux qui l'attachent  notre sainte compagnie.

-- Si tt, mon pre? dit la princesse tonne.

-- Nos instituts s'opposent  cette prcipitation,  moins
cependant qu'il ne s'agisse d'un pnitent qui, se voyant _in
articulo mortis _( l'article de la mort), considre comme
souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit,
et de nous abandonner ses biens... pour la plus grande gloire du
Seigneur.

-- Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi
dsespre, mon pre?

-- La fivre le dvore; aprs tant de coups successifs qui l'ont
miraculeusement pouss dans la voie du salut, reprit Rodin avec
componction, cet homme, d'une nature si frle et si dlicate, est
 cette heure presque entirement ananti, moralement et
physiquement. Aussi les austrits, les macrations, les joies
divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus
promptement le chemin de la vie ternelle, et il est probable
qu'avant quelques jours...

Et le prtre secoua la tte d'un air sinistre.

-- Si tt que cela, mon pre?

-- C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses,
faire recevoir ce cher pnitent_, in articulo mortis_, membre de
notre sainte compagnie,  laquelle, selon la rgle, il a abandonn
tous ses biens, prsents et futurs... de sorte qu' cette heure il
n'a plus  songer qu'au salut de son me... Encore une victime du
philosophisme arrache aux griffes de Satan.

-- Ah! mon pre, s'cria la dvote avec admiration, c'est une
miraculeuse conversion... Le pre d'Aigrigny m'a dit combien vous
aviez eu  lutter contre l'influence de l'abb Gabriel.

-- L'abb Gabriel, reprit Rodin, a t puni de s'tre ml de ce
qui ne le regardait point et d'autres choses encore... J'ai exig
son interdiction... et il a t interdit par son vque et rvoqu
de sa cure... On dit qu'afin de passer le temps, il court les
ambulances de cholriques pour y distribuer des consolations
chrtiennes; on ne peut s'opposer  cela... Mais ce consolateur
ambulant sent son hrtique d'une lieue...

-- C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une
assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins
que votre loquence admirable, irrsistible, pour ruiner les
dtestables conseils de cet abb Gabriel, qui s'tait imagin de
vouloir ramener M. Hardy  la vie mondaine... En vrit, mon pre,
vous tes un saint Chrysostome.

-- Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, trs peu sensible aux
flatteries, gardez cela pour d'autres.

-- Je vous dis que vous tes un saint Chrysostome, mon pre,
rpta la princesse avec feu; car, comme lui vous mritez le
surnom de saint Jean Bouche d'or.

-- Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalit en haussant les
paules, moi _une bouche d'or!..._ j'ai les lvres trop livides et
les dents trop noires... Vous plaisantez, avec votre bouche d'or.

-- Mais, mon pre...

-- Mais, madame, on ne me prend pas  cette glu-l, moi, reprit
durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point.

-- Que votre modestie me pardonne, mon pre, dit humblement la
dvote, je n'ai pu rsister au bonheur de vous tmoigner mon
admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prdit... ou prvu
il y a peu de mois, voici dj deux membres de la famille
Rennepont _dsintresss dans la question de l'hritage..._

Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif
en l'entendant formuler ainsi la position des deux dfunts
hritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son
asctisme homicide, n'appartenait plus au monde.

La dvote continua:

-- L'un de ces hommes, misrable artisan, a t conduit  sa perte
par l'exaltation de ses vices... vous avez conduit l'autre dans la
voie du salut en exaltant ses qualits aimantes et tendres. Soyez
donc glorifi dans vos prvisions, mon pre, car, vous l'avez dit:
C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver  mon but.

-- Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin.
Et votre nice? et les deux filles du marchal Simon? Ces
personnes-l ont-elles fait aussi une fin chrtienne, ou sont-
elles dsintresses de la question de l'hritage, pour nous
glorifier sitt?

-- Non, sans doute.

-- Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps
 nous congratuler du pass; songeons  l'avenir... Le grand jour
approche, le 1er juin n'est pas loin... fasse le ciel que nous ne
voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent
continuer de vivre dans l'impnitence jusqu' cette poque et
possder cet norme hritage... objet de nouvelles perditions
entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son
glise entre les mains de notre compagnie.

-- Il est vrai, mon pre...

--  propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au
sujet de votre nice?

-- Je les ai vus, mon pre; et, si incertaine que soit la chance
dont je vous ai parl, elle est  tenter; je saurai aujourd'hui,
je l'espre, si lgalement cela est possible...

-- Peut-tre alors, dans le milieu o cette nouvelle condition la
placerait, trouverait-on... moyen d'arriver... ... sa
_conversion! _dit Rodin avec un trange et hideux sourire; car
jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapproche de cet
Indien, le bonheur de ces deux paens parat inaltrable et
tincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre... pas mme la
dent de Faringhea... Mais esprons que le Seigneur fera justice de
ces vaines et coupables flicits.

Cet entretien fut interrompu par le pre d'Aigrigny; il entra dans
le salon d'un air triomphant et s'cria de la porte:

-- Victoire!

-- Que dites-vous? demanda la princesse.

-- Il est parti... cette nuit, dit le pre d'Aigrigny.

-- Qui cela?... fit Rodin.

-- Le marchal Simon, rpondit le pre d'Aigrigny.

-- Enfin... dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.

-- C'est sans doute son entretien avec le gnral d'Havrincourt
qui aura combl la mesure, s'cria la dvote; car, je le sais, il
a eu une entrevue avec le gnral, qui, comme tant d'autres, a cru
aux bruits plus ou moins fonds que j'avais fait rpandre... Tout
moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en
manire de correctif.

-- Avez-vous quelques dtails? dit Rodin.

-- Je quitte Robert, dit le pre d'Aigrigny; son signalement, son
ge, peuvent se rapporter  l'ge et au signalement du marchal;
celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a
profondment surpris votre missaire.

-- Laquelle? dit Rodin.

-- Jusqu'alors, il avait eu sans cesse  combattre les hsitations
du marchal; il avait, en outre, remarqu son air sombre,
dsespr... Hier, au contraire, il lui a trouv un air si
heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empcher de lui demander la
cause de ce changement.

-- Eh bien! dirent  la fois Rodin et la princesse, trangement
surpris.

-- Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a rpondu
le marchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir
sacr.

Les trois acteurs de cette scne se regardrent en silence.

-- Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du
marchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au
contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte
pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.

-- Je m'y perds, dit Rodin en rflchissant; mais il m'importe, il
est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses
filles... A-t-il emmen ce maudit soldat?

-- Non... dit le pre d'Aigrigny, malheureusement non... mis en
dfiance et instruit par le pass, il va redoubler de prcautions,
et un homme qui aurait pu, dans un cas dsespr, nous servir
contre lui... vint d'tre frapp par la contagion.

-- Qui donc cela? demanda la princesse.

-- Morok... Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout,
partout... et il est perdu, car, s'il chappe  la contagion, il
est  craindre qu'il ne succombe  un mal horrible et incurable.

-- Que dites-vous?...

-- Il y a peu de jours, il a t mordu par un des molosses de sa
mnagerie, et le lendemain la rage s'est dclare chez le chien.

-- Ah! c'est affreux! s'cria la princesse. Et o est ce
malheureux?

-- On l'a transport dans une des ambulances provisoires tablies
 Paris, car le cholra seul s'est dclar chez lui jusqu'
prsent... et, je le rpte, c'est un double malheur, car c'tait
un homme dvou, dcid et prt  tout... Or, le soldat, gardien
des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui
seul cependant on peut arriver aux filles du marchal Simon.

-- C'est vident, dit Rodin d'un air pensif.

-- Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau veill
ses soupons, ajouta le pre d'Aigrigny et...

--  propos de lettres anonymes, dit tout  coup Rodin en
interrompant le pre d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que
vous sachiez; je vous dirai pourquoi.

-- De quoi s'agit-il?

-- Outre les lettres que vous savez, le marchal Simon en a reu
nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les
moyens possibles, on tchait d'exasprer son irritation contre
vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous
har, et en le raillant de ce que votre caractre sacr vous
mettait  l'abri de sa vengeance.

Le pre d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'cria en
rougissant malgr lui:

-- Mais dans quel but... Votre Rvrence a-t-elle agi ainsi?

-- D'abord, afin de dtourner de moi les soupons qui pouvaient
tre veills par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du
marchal jusqu'au dlire, en lui rappelant sans cesse et les
justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilit o il
tait de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de
chagrins, de colre, d'irritation, que les brutales passions de
cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le
pousser  cette folle entreprise, qui est la consquence et la
punition de son idoltrie pour un misrable usurpateur.

-- Soit, dit le pre d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai
observer  Votre Rvrence qu'il tait un peu dangereux d'exciter
ainsi le marchal Simon contre moi.

-- Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perant sur
le pre d'Aigrigny.

-- Parce que le marchal, pouss hors des bornes, ne se souvenant
que de notre haine mutuelle... pouvait me chercher, me
rencontrer...

-- Eh bien! aprs? fit Rodin.

-- Eh il pouvait oublier... que je suis prtre... et...

-- Ah! vous avez peur?... dit ddaigneusement Rodin en
interrompant le pre d'Aigrigny.

 ces mots de Rodin: Vous avez peur le rvrend pre bondit sur
sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta:

-- Votre Rvrence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur... oui...
Dans une circonstance pareille... J'aurais peur d'oublier que je
suis prtre... et de trop me souvenir que j'ai t soldat.

-- Vraiment? dit Rodin avec un souverain mpris... vous en tes
encore l...  ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane
n'a pas teint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'tais bien
sr de dtraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un
tambour, en prononant quelques mots magiques pour ces batailleurs
stupides: _Honneur militaire... serment... Napolon II_, ainsi, ce
sabreur, s'il se ft port contre vous  quelque acte de violence,
il vous et fallu faire un grand effort pour rester calme?

Et Rodin attacha de nouveau son regard pntrant sur le rvrend
pre.

-- Il est inutile, je crois,  Votre Rvrence, de faire des
suppositions semblables, dit le pre d'Aigrigny en contenant
difficilement son agitation.

-- Comme votre suprieur, reprit svrement Rodin, j'ai le droit
de vous demander ce que vous eussiez fait si le marchal Simon
avait lev la main sur vous...

-- Monsieur! s'cria le rvrend pre.

-- Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prtres, dit
durement Rodin. Le pre d'Aigrigny baissa la tte, contenant
difficilement sa colre.

-- Je vous demande, reprit obstinment Rodin, quelle aurait t
votre conduite si le marchal Simon vous et frapp? Est-ce clair?

-- Assez! de grce, dit le pre d'Aigrigny, assez!

-- Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous et soufflet sur les deux
joues? reprit Rodin avec un flegme opinitre.

Le pre d'Aigrigny, blme, les dents serres, les poings crisps,
tait en proie  une sorte de vertige  la seule pense d'un
outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain
cette question, soulevant ses flasques paupires, semblait
profondment attentif aux symptmes significatifs qui se
trahissaient sur la physionomie bouleverse de l'ancien colonel.

La dvote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius,
_trouvant la position du pre d'Aigrigny aussi pnible que fausse,
sentait s'augmenter son admiration pour Rodin.

Enfin le pre d'Aigrigny, reprenant peu  peu son sang-froid,
rpondit  Rodin d'un ton calme et contraint:

-- Si j'avais  subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur
de me donner la rsignation de l'humilit.

-- Et certainement le Seigneur couterait vos voeux, dit
froidement Rodin, satisfait de l'preuve qu'il venait de tenter
sur le pre d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prvenu, et il est
peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le marchal
Simon revienne ici afin d'prouver si rudement votre humilit...
Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et
perant sur le rvrend pre, s'il revenait... vous sauriez, je
n'en doute pas, montrer  ce brutal traneur de sabre, malgr ses
violences, tout ce qu'il y a de rsignation et d'humilit dans une
me vraiment chrtienne.

Deux coups, discrtement frapps  la porte de l'appartement
interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre
entra portant sur un plateau une large enveloppe cachete, qu'il
remit  la princesse, aprs quoi il sortit.

Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demand  Rodin la
permission de dcacheter cette lettre, la parcourut, et bientt
une satisfaction cruelle clata sur son visage.

-- Il y a de l'espoir, s'cria-t-elle en s'adressant  Rodin; la
demande est rigoureusement lgale, elle se renforce de l'instance
en interdiction; les consquences peuvent tre celles que nous
souhaitons. En un mot, ma nice peut, du jour au lendemain, tre
menace de la plus complte misre... Elle si prodigue... quel
bouleversement dans toute sa vie!...

-- Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractre
indomptable... dit Rodin d'un air mditatif; car jusqu'ici tout a
chou. On dirait que certains bonheurs rendent invulnrable,
murmura le jsuite en rongeant ses ongles plats et noirs.

-- Mais, pour obtenir le rsultat que je dsire, il faut exasprer
l'orgueil de ma nice; il est donc absolument indispensable que je
la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en
rflchissant.

-- Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le pre
d'Aigrigny.

-- Peut-tre, dit la princesse. Elle est si heureuse!... que son
audace doit tre  son comble; oui... oui... je la connais. Je lui
crirai de telle sorte... qu'elle viendra.

-- Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.

-- N'en doutez pas, mon pre, reprit la princesse, elle viendra.
Et, une fois sa fiert en jeu... on peut beaucoup esprer.

-- Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le
moment approche, les haines, les dfiances sont veilles... il
n'y a pas un moment  perdre.

-- Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu
voir o aboutit le procs qu'elle a tent de faire  propos de ce
qu'elle appelle sa dtention dans une maison de sant, et la
squestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte-
Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne
part qu'il sera pass outre sur ces criailleries, faute de preuves
suffisantes, malgr l'acharnement de certains magistrats
parlementaires qui seront nots, et bien nots...

-- Dans ces circonstances, reprit Rodin, le dpart du marchal
donne toute latitude; il faut agir immdiatement sur ses filles.

-- Mais comment? dit la princesse.

-- Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les
tudier... ensuite on agira en consquence.

-- Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le pre
d'Aigrigny.

-- Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le
soldat et le mettre des ntres.

-- Lui!... Cet espoir est insens! s'cria le pre d'Aigrigny;
vous ne connaissez pas cet homme.

-- Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les paules. Mlle
de Cardoville ne m'a-t-elle pas prsent  lui comme son
librateur, lorsque je vous ai eu dnonc comme l'me de cette
machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique
impriale... sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?...
n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramen les jeunes filles du
couvent, et qui les ai mises aux bras de leur pre?

-- Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nice
maudite a tout devin, tout dcouvert. Elle vous a dit,  vous-
mme, mon pre...

-- Qu'elle me considrait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin.
Soit. Mais a-t-elle dit cela au marchal? M'a-t-elle nomm  lui?
et si elle l'a fait, le marchal a-t-il appris cette circonstance
 son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous
cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi
dvoil... nous verrons... mais je tenterai d'abord d'tre
accueilli en ami.

-- Quand cela? dit la dvote.

-- Demain matin, rpondit Rodin.

-- Grand Dieu! mon cher pre, s'cria Mme de Saint-Dizier avec
crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde...

-- Je prends toujours garde, madame... J'ai eu raison de
compagnons plus terribles que lui... du cholra, par exemple. Et
le jsuite sourit en montrant ses dents noires...

-- Mais, s'il vous traite en ennemi... il refusera de vous
recevoir; de quelle manire parviendrez-vous jusqu'aux filles du
marchal Simon? dit le pre d'Aigrigny.

-- Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y
parvenir... j'y parviendrai.

-- Mon pre, dit tout  coup la princesse en rflchissant, ces
jeunes filles ne m'ont jamais vue... si, sans me nommer... je
pouvais m'introduire auprs d'elles?

-- Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord
que je sache  quoi me rsoudre  l'gard de ces orphelines... 
tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps...
alors seulement, une fois mon plan bien arrt, votre concours
pourra m'tre utile... En tous cas... veuillez tre prte demain
matin, afin de m'accompagner, madame.

-- O cela, mon pre?

-- Chez le marchal Simon.

-- Chez lui?

-- Pas prcisment chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi
je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprs des
jeunes filles; pendant ce temps-l, vous m'attendrez  quelques
pas de la maison du marchal; si je russis, si j'ai besoin de
votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez
mes instructions, et rien n'aura paru concert entre nous.

-- Soit, mon rvrend pre; mais, en vrit, je tremble en
songeant  votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.

-- Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, rpondit Rodin.
Quant  vous, mon pre, ajouta-t-il en s'adressant au pre
d'Aigrigny, faites  l'instant partir pour Vienne la note qui
tait prte, afin d'annoncer  qui vous savez le dpart et la
prochaine arrive du marchal. Tout est prvu. Ce soir, j'crirai
plus amplement.

Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans
sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la
maison du marchal Simon.



XLVII. Le bonheur.

Depuis deux jours le marchal Simon est parti. Il est huit heures
du matin. Dagobert, marchant avec de grandes prcautions sur la
pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le
salon qui conduit  la chambre  coucher de Rose et de Blanche, et
va discrtement coller son oreille  la porte de l'appartement des
jeunes filles; Rabat-Joie suit exactement son matre, et semble
marcher avec autant de prcaution que lui.

La figure du soldat est inquite, proccupe; tout en
s'approchant, il dit  demi-voix:

-- Pourvu que ces chres enfants n'aient rien entendu... cette
nuit! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu'elles ne sachent cet
vnement que le plus tard possible. Cela serait capable de les
attrister cruellement; pauvres petites, elles sont si gaies, si
heureuses, depuis qu'elles savent l'amour de leur pre pour
elles!... Elles ont si bravement support son dpart... Aussi,
pourvu qu'elles ne soient pas instruites de l'accident de cette
nuit! elles en seraient trop affliges!

Puis, prtant encore l'oreille, le soldat reprit:

-- Je n'entends rien... rien... Elles toujours veilles de si
bonne heure... c'est peut-tre le chagrin.

Les rflexions de Dagobert furent interrompues par deux clats de
rire d'une fracheur charmante qui retentirent tout  coup dans
l'intrieur de la chambre  coucher des jeunes filles.

-- Allons! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit
Dagobert en respirant plus  l'aise; probablement elles ne savent
rien.

Bientt les clats de rires redoublrent tellement, que le soldat,
ravi de cet accs de gaiet si rare chez _ses enfants_, se sentit
d'abord tout attendri; un instant ses yeux devinrent humides en
pensant que les orphelines avaient retrouv l'heureuse srnit de
leur ge; puis, passant de l'attendrissement  la joie, l'oreille
toujours colle contre la porte, le corps  demi pench, les mains
appuyes sur ses genoux, Dagobert, panoui, rayonnant, les lvres
releves par une expression de jovialit muette, hochant un peu la
tte, accompagna de son rire muet les clats d'hilarit croissante
des jeunes filles... Enfin, comme rien n'est plus contagieux que
la gaiet, et que le digne soldat se pmait d'aise, il finit par
rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et
seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur coeur.
Rabat-Joie n'avait jamais vu son matre dans un tel accs de
jovialit; il regarda d'abord avec un profond et silencieux
tonnement, puis il se mit  japper d'un air interrogatif.

 cet _accent _bien connu, le rire des jeunes filles s'arrta tout
 coup, et une voix frache, encore un peu tremblante de joyeuse
motion, s'cria:

-- C'est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous veiller?

Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant
prs de la porte comme un chien couchant, rpondit par un lger
grognement  l'appel de sa jeune matresse.

-- Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait  peine
un nouvel accs d'hilarit, vous tes bien matinal!

-- Alors, pourrez-vous nous dire l'heure, s'il vous plat,
monsieur Rabat-Joie? ajouta Blanche.

-- Oui, mesdemoiselles: il est huit heures passes, dit tout 
coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette factie d'un
immense clat de rire.

Un lger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit:

-- Bonjour Dagobert.

-- Bonjour, mes enfants... Vous tes bien paresseuses aujourd'hui,
sans reproche.

-- Ce n'est pas notre faute, notre chre Augustine n'est pas
encore entre chez nous, dit Rose; nous l'attendons.

-- Nous y voil, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent
soucieux.

Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrass, car le
digne homme savait mal mentir:

-- Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin... de trs
bonne heure... elle est alle  la campagne pour... pour
affaires... elle ne reviendra que dans quelques jours... ainsi,
pour aujourd'hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules.

-- Cette bonne madame Augustine... reprit la voix de Blanche avec
intrt. Ce n'est pas quelque chose de fcheux pour elle qui l'a
fait s'en aller si vite, n'est-ce pas, Dagobert?

-- Non, non, pas du tout, c'est pour affaires, rpondit le soldat;
pour voir... un de ses parents...

-- Ah! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous
t'appellerons, tu pourras entrer.

-- Je reviens dans un quart d'heure, dit le soldat en s'loignant;
puis il pensa:

-- Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si
bte et si bavard, qu'il peut tout venter.

Le nom du niais suppos servira de transition naturelle pour faire
connatre la cause de la folle gaiet des deux soeurs; elles
riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud.

Les deux jeunes filles s'taient leves et habilles, se servant
mutuellement de femme de chambre; Rose avait coiff et peign
Blanche; c'tait au tour de Blanche de coiffer Rose; les deux
jeunes filles, ainsi groupes, offraient un tableau rempli de
grce. Rose tait assise devant une toilette; sa soeur, debout
derrire elle, lissait ses beaux cheveux bruns. ge heureux et
charmant, encore si voisin de l'enfance, que la joie prsente fait
vite oublier les chagrins passs. Et puis, les orphelines
prouvaient plus que de la joie, c'tait du bonheur, oui, un
bonheur profond dsormais inaltrable; leur pre les adorait; leur
prsence, loin de lui tre pnible, le ravissait. Enfin rassur
lui-mme sur la tendresse de ses enfants, il n'avait non plus,
grce  elles, aucun chagrin  redouter. Pour les trois tres,
ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que
pouvait tre une sparation momentane?

Ceci dit et compris, on concevra l'innocente gaiet des deux
soeurs, malgr le dpart de leur pre et l'expression enjoue,
heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles
refleurissaient dj leurs couleurs nagure mourantes; leur foi
dans l'avenir donnait  leur physionomie quelque chose de rsolu,
de dcid qui ajoutait un charme piquant  leurs traits
enchanteurs.

Blanche, en lissant les cheveux de sa soeur, laissa tomber son
peigne; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la prvint
et le lui rendit en disant:

-- S'il s'tait cass, tu l'aurais mis dans le _panier aux anses_.

Et les deux jeunes filles de rire comme des folles,  ces mots qui
faisaient allusion  une admirable jeannoterie de Jocrisse.

Le niais suppos avait cass l'anse d'une tasse et, la gouvernante
des jeunes filles le rprimandant, il avait rpondu: Soyez
tranquille, madame, j'ai mis l'anse _dans le panier aux anses_.

_-- _Le panier aux anses?

-- Oui, madame c'est l o je serre toutes les anses que je casse
et que je casserai.

-- Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de
joie, que c'est donc ridicule de rire de pareilles sottises!

-- C'est que c'est si drle aussi! reprit Blanche; comment y
rsister?

-- Tout ce que je regrette... c'est que notre pre ne nous entende
pas rire ainsi.

-- Il tait si heureux de nous voir gaies!

-- Il faudra lui crire aujourd'hui l'histoire du panier aux
anses.

-- Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre
promesse, nous n'avons pas de chagrin pendant son absence.

-- Lui crire... Ma soeur... mais non... tu le sais bien, il nous
crira, lui... mais nous ne pouvons pas lui rpondre.

-- C'est vrai... Alors... une ide. crivons-lui toujours,  son
adresse ici. Dagobert mettra les lettres  la poste et,  son
retour, notre pre lira notre correspondance.

-- Tu as raison, c'est charmant. Que de folies nous allons lui
conter, puisqu'ils les aime!...

-- Et nous aussi... Il faut l'avouer, nous ne demandons pas mieux
que d'tre gaies.

-- Oh! certes... les dernires paroles de notre pre nous ont
donn tant de courage, n'est-ce pas, soeur?

-- Moi, en l'coutant, je me sentais intrpide au sujet de son
dpart.

-- Et quand il nous a dit: Mes enfants, je vais vous confier...
ce que je puis vous confier... J'avais  remplir un devoir
sacr... pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque
temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre
tendresse, je ne pouvais me rsoudre  vous abandonner...
cependant ma conscience tait inquite, agite; le chagrin abat
tellement que je n'avais pas la force de prendre une dcision, et
les jours se passaient ainsi dans les hsitations remplies
d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout 
coup ces irrsolutions ont cess, j'ai compris qu'il ne s'agissait
pas de sacrifier un devoir  un autre et de me prparer ainsi un
remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs  la fois,
devoirs sacrs tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec
coeur, avec bonheur.

-- Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'cria Blanche en se levant
pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre pre;
rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous
soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son
absence.

-- N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre pre nous le disait
encore: Au lieu d'tre chagrines de mon dpart, mes enfants,
soyez-en joyeuses, soyez-en fires. Je vous quitte pour accomplir
quelque chose de bien, de gnreux. Tenez, figurez-vous qu'il y
ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprim, abandonn
de tous; que le pre de cet orphelin ait t mon bienfaiteur, que
je lui aie jur de me dvouer  son fils... et que les jours de
son fils soient menacs!... Dites, mes enfants, seriez-vous
tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet
orphelin?

-- Oh! non, non, brave pre, avons-nous rpondu, nous ne serions
pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sr
de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre
tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour
nous nous dirons avec orgueil: C'est pour accomplir un noble et
grand devoir que notre pre nous a quittes; aussi il nous est
doux de l'attendre.

-- Comme c'est beau, comme cela soutient, l'ide du devoir... du
dvouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela
donne  notre pre le courage de nous quitter sans chagrin, et 
nous le courage d'attendre gaiement son retour.

-- Et puis, de quel calme nous jouissons  cette heure! Ces rves
affligeants qui nous prsageaient de si tristes vnements ne nous
tourmentent plus.

-- Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en
plein bonheur...

-- Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me
sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les
malheurs possibles.

-- Je le crois bien; vois donc comme nous sommes fortes
maintenant; notre pre au milieu de nous, toi d'un ct, moi de
l'autre, et...

-- Dagobert  l'avant-garde, Rabat-Joie  l'arrire-garde: donc
l'arme sera complte. Aussi qu'on vienne l'attaquer, mille
escadrons! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la
jeune fille, et Dagobert parut  la porte du salon, qu'il
entrebilla. Heureux, radieux, il fallait voir; car le vieil
indiscret avait quelque peu cout les jeunes filles avant de se
montrer.

-- Ah! tu nous coutais, curieux! dit gaiement Rose en sortant de
sa chambre avec sa soeur, et entrant dans le salon, o toutes deux
embrassrent affectueusement le soldat.

-- Je crois bien, que je vous coutais, et je ne regrettais qu'une
chose, c'tait de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que
celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves
filles, voil comme je vous aime... un peu crnes, mordieu! et
disant au chagrin: Allons, demi-tour  gauche... assez caus...
fichtre!

-- Bon... tu vas voir qu'il va nous dire de jurer maintenant, dit
Rose  sa soeur en riant.

-- Eh! eh! ma foi, de temps en temps... je ne dis pas non, reprit
le soldat; a soulage, a calme; car si, pour supporter des
tremblements de misre, on ne pouvait pas jurer les cinq cent
mille noms de...

-- Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main
sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si
Mme Augustine t'entendait...

-- Pauvre gouvernante, si douce, si timide!... reprit Blanche.

-- Quelle peur tu lui ferais!

-- Oui, dit Dagobert en tchant de cacher son embarras renaissant;
mais elle ne nous entend pas, puisqu'elle est... partie pour la
campagne.

-- Bonne et digne femme, reprit Blanche avec intrt, elle nous a
dit,  propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent
coeur.

-- Certainement, reprit Rose; en nous parlant de toi, elle nous
disait: Ah! mesdemoiselles, auprs de l'affection de M. Dagobert,
je sais que mon attachement si rcent doit vous paratre bien peu
de chose, que vous n'en avez pas besoin, et pourtant je me _sens
le droit _de me dvouer aussi pour vous.

-- Sans doute, sans doute, c'tait... c'est un coeur d'or, dit
Dagobert puis il ajouta tout bas:

-- C'est comme un fait exprs, voil qu'elles mettent la
conversation sur cette pauvre femme...

-- Du reste, mon pre l'a bien choisie, reprit Rose, elle est
veuve d'un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui...

-- Du temps que nous tions tristes, dit Blanche, il fallait voir
ses inquitudes; et son chagrin, tout ce qu'elle tentait bien
timidement pour nous consoler.

-- Vingt fois j'ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en
nous regardant, reprit Rose; oh! elle nous aime tendrement, et
nous le lui rendons bien... et,  ce sujet, tu ne sais pas,
Dagobert? nous avons un projet ds que notre pre sera de
retour...

-- Tais-toi donc, ma soeur... reprit Blanche en riant, Dagobert ne
nous gardera pas le secret.

-- Lui?

-- N'est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert?

-- Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrass, vous ferez
bien de ne rien dire...

-- Tu ne peux donc rien cacher  Mme Augustine?

-- Ah! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement
en menaant le soldat du bout du doigt, je vous souponne d'avoir
fait le coquet auprs de notre bonne gouvernante.

-- Moi... coquet? dit le soldat. Le ton, l'expression de Dagobert
en prononant ces mots furent si puissants, que les deux soeurs
partirent d'un grand clat de rire. Leur hilarit tait au comble
lorsque la porte s'ouvrit.

Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annonant  haute
voix:

-- Monsieur Rodin. En effet, le jsuite se glissa prcipitamment
dans l'appartement comme pour prendre possession du terrain; une
fois entr, il crut la partie gagne, et ses yeux de reptile
tincelrent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux
soeurs et la colre du soldat  cette visite imprvue. Courant 
Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s'cria:

-- Qui t'a permis d'introduire quelqu'un ici... sans me prvenir?

-- Grce, monsieur Dagobert! dit Jocrisse en se jetant  genoux,
et joignant les mains d'un air aussi niais que suppliant.

-- Va-t'en... sors d'ici, et vous aussi... et vous surtout! ajouta
le soldat d'un air menaant en se retournant vers Rodin, qui dj
s'approchait des jeunes filles en souriant d'un air paterne.

-- Je suis  vos ordres, mon cher monsieur... dit humblement le
prtre en s'inclinant, mais sans bouger de place.

-- T'en iras-tu, criait le soldat  Jocrisse, toujours agenouill,
car, grce  l'avantage de cette position, cet homme savait
pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert pt
le mettre  la porte.

-- Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d'une voix dolente, pardon
d'avoir conduit ici monsieur sans vous prvenir; mais, hlas! j'ai
la tte perdue  cause du malheur qui est arriv 
Mme Augustine...

-- Quel malheur? s'crirent aussitt Rose et Blanche, en
s'approchant vivement de Jocrisse avec inquitude.

-- T'en iras-tu! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le
collet pour le forcer  se relever.

-- Parlez... parlez... reprit Blanche en s'interposant entre le
soldat et Jocrisse, qu'est-il donc arriv  Mme Augustine?

-- Mademoiselle, se hta de dire Jocrisse, malgr les bourrades du
soldat, Mme Augustine a t attaque cette nuit du cholra, et on
l'a...

Jocrisse ne put achever, Dagobert lui assna dans la mchoire le
plus glorieux coup de poing qu'il et donn depuis longtemps; et
puis, usant de sa force encore redoutable pour son ge, l'ancien
grenadier  cheval, d'un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur
ses jambes et, d'un violent coup de pied au bas des reins,
l'envoya rouler dans la pice voisine. Se retournant alors vers
Rodin, les joues animes, l'oeil tincelant de colre, Dagobert
lui montra la porte d'un geste expressif en lui disant d'une voix
courrouce:

--  votre tour... si vous ne filez pas... et rondement...

--  vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se
dirigeant  reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes
filles.



XLVIII. Le devoir.

Rodin, oprant lentement sa retraite sous le feu des regards
courroucs de Dagobert, gagnait la porte  reculons en jetant des
regards obliques et pntrants sur les orphelines visiblement
mues par l'indiscrtion calcule de Jocrisse (Dagobert lui avait
ordonn de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de
leur gouvernante; le niais suppos avait,  tout hasard, fait le
contraire de l'ordre qu'on lui avait donn).

Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit:

-- Est-il vrai, mon Dieu! que cette pauvre Mme Augustine soit
attaque du cholra?

-- Non... je ne sais pas... je ne crois pas... rpondit le soldat
avec hsitation; d'ailleurs, que vous importe?...

-- Dagobert... tu veux nous cacher... un malheur, dit Blanche: je
me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout  l'heure, tu
nous parlais de notre gouvernante.

-- Si elle est malade... nous ne devons pas l'abandonner, elle a
eu piti de nos chagrins, nous devons avoir piti de ses
souffrances.

-- Viens, ma soeur... allons dans sa chambre, dit Blanche en
faisant un pas vers la porte, o Rodin s'tait arrt prtant une
attention croissante  cette scne imprvue, qui semblait le faire
si profondment rflchir.

-- Vous ne sortirez pas d'ici, dit svrement le soldat
s'adressant aux deux soeurs.

-- Dagobert, dit Blanche avec fermet, il s'agit d'un devoir
sacr, il y aurait lchet  y manquer.

-- Je vous dis que vous ne sortirez pas... dit le soldat en
frappant du pied avec impatience.

-- Mon ami, reprit Blanche d'un air non moins rsolu que sa soeur,
et avec une sorte d'exaltation qui colora son charmant visage d'un
vif incarnat, notre pre, en nous quittant, nous a donn un
admirable exemple de dvouement au devoir... il ne nous
pardonnerait pas d'avoir oubli sa leon.

-- Comment! s'cria Dagobert hors de lui en s'avanant vers les
deux soeurs pour les empcher de sortir, vous croyez que si votre
gouvernante avait le cholra, je vous laisserais aller prs d'elle
sous prtexte de devoir?... Votre devoir est de vivre, et de vivre
heureuses pour votre pre... et pour moi, par-dessus le march...
Ainsi, plus un mot de cette folie.

-- Nous ne courons aucun danger  aller auprs de notre
gouvernante dans sa chambre, dit Rose.

-- Eh, y et-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non
plus hsiter. Ainsi, Dagobert, sois bon... laisse-nous passer.

Tout  coup Rodin, qui avait cout ce qui prcde avec une
attention mditative, tressaillit; son oeil brilla, et un clair
de joie sinistre illumina son visage.

-- Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche; tu ferais pour nous
ce que tu nous reproches de faire pour une autre.

Dagobert avait, jusque-l, pour ainsi dire barr le passage au
jsuite et aux deux soeurs, en se mettant devant la porte; aprs
un moment de rflexion, il haussa les paules, s'effaa et dit
avec calme:

-- J'tais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles... allez... si vous
trouvez Mme Augustine dans la maison... je vous permets de rester
auprs d'elle...

Interdites de l'assurance et des paroles de Dagobert, les deux
jeunes filles restrent immobiles et indcises.

-- Si notre gouvernante n'est pas ici... o est-elle donc? dit
Rose.

-- Vous croyez peut-tre que je vais vous le dire, aprs
l'exaltation o je vous vois!

-- Elle est morte!... s'cria Rose en plissant.

-- Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat; non... sur votre
pre, je vous jure que non... seulement,  la premire atteinte de
la maladie, elle a demand  tre transporte hors de la maison...
craignant la contagion pour ceux qui l'habitent.

-- Bonne et courageuse femme... dit Rose avec attendrissement, et
tu ne veux pas...

-- Je ne veux pas que vous sortiez d'ici, et vous n'en sortirez
pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s'cria le
soldat en frappant du pied avec colre; puis se rappelant que la
malheureuse indiscrtion de Jocrisse causait seule ce fcheux
incident, il ajouta avec une fureur concentre:

-- Oh! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin-
l...

Ce disant, il se retourna vers la porte, o Rodin se tenait
silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilit
habituelle les funestes esprances qu'il venait de concevoir.

Les deux jeunes filles, ne doutant plus du dpart de leur
gouvernante, et persuades que Dagobert ne leur apprendrait pas o
on l'avait transporte, restrent pensives et attristes.

 la vue du prtre, qu'il avait un moment oubli, le courroux du
soldat augmenta, et il lui dit brutalement:

-- Vous tes encore l?

-- Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l'air
de bonhomie parfaite qu'il savait prendre dans l'occasion, que
vous vous teniez devant la porte, ce qui m'empchait naturellement
de sortir.

-- Eh bien! maintenant... rien ne vous empche, filez...

-- Je m'empresserai donc de... _filer... _mon cher monsieur,
quoique j'aie, je crois, le droit de m'tonner d'une rception
pareille...

-- Il ne s'agit pas de rception, mais de dpart... Allez-vous-en.

-- J'tais venu, mon cher monsieur, pour vous parler...

-- Je n'ai pas le temps de causer.

-- Il s'agit d'affaires graves...

-- Je n'ai pas d'autre affaire grave que celle de rester avec ces
enfants...

-- Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la
porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps; excusez mon
indiscrtion... porteur de nouvelles... d'excellentes nouvelles du
marchal Simon... je venais...

-- Des nouvelles de notre pre! dit vivement Rose en s'approchant
de Rodin.

-- Oh! parlez... parlez, monsieur, ajouta Blanche.

-- Vous avez des nouvelles du marchal, vous! dit Dagobert en
jetant sur Rodin un regard souponneux. Et quelles sont-elles, ces
nouvelles?

Mais Rodin, sans d'abord rpondre  cette question, quitta le
seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour 
tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit:

-- Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie 
ces chres demoiselles! Les voil bien comme je les ai laisses,
toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le
jour o j'ai t les chercher dans ce vilain couvent o on les
retenait prisonnires... Avec quel bonheur... je les ai vues se
jeter dans les bras de leur glorieux pre!...

-- C'tait l leur place, et la vtre n'est pas ici... dit
rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert
derrire Rodin.

-- Avouez au moins que ma place tait chez le docteur Baleinier...
dit le jsuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez,
dans cette maison de sant... ce jour o je vous ai rendu cette
noble croix impriale que vous regrettiez si fort... ce jour o
cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'tais son
librateur, vous a empch de m'trangler, un peu... mon cher
monsieur... Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de
vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave
soldat commenait  m'trangler; car, soit dit, sans le fcher, il
a, malgr son ge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et
les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi...

Ce peu de mots rappelaient  Dagobert et aux jeunes filles les
services que Rodin leur avait vritablement rendus.

Quoique le marchal et entendu parler de Rodin par Mlle de
Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait t
dupe, le pre de Rose et de Blanche, sans cesse tourment,
harcel, n'avait pas fait part de cette circonstance  Dagobert;
mais celui-ci, instruit par l'exprience, et malgr tant
d'apparences favorables au jsuite, prouvait  son endroit un
loignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement:

-- Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non,
mais...

-- Si je fais allusion  cette innocente vivacit de votre part,
mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant
Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte
de circonlocution de reptile qui lui tait particulire, si j'y
fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits
services que j'ai t trop heureux de vous rendre.

Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitt abaissa sur sa
prunelle fauve sa flasque paupire.

-- D'abord, dit le soldat aprs un moment de silence, un homme de
coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus... et voil
trois fois que vous revenez l-dessus...

-- Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles
de notre pre...

Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille
de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre
les deux yeux:

-- Vous tes malin... mais je ne suis pas un conscrit.

-- Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air bat.

-- Beaucoup... Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases,
mais a ne prend pas... coutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande
de robes noires m'avait vol ma croix... vous me l'avez
restitue... soit... quelqu'un de votre bande avait enlev ces
enfants... vous les avez t chercher... soit... Vous avez dnonc
le rengat d'Aigrigny... c'est encore vrai... mais tout cela ne
prouve que deux choses: la premire, c'est que vous avez t assez
misrable pour tre le complice de ces gueux-l... la seconde,
c'est que vous avez t assez misrable pour les dnoncer; or, ces
deux choses-l sont ignobles... vous m'tes suspect. Filez, et
filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.

-- Mais, mon cher monsieur...

-- Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irrite; quand
un homme bti comme vous fait le bien, a cache quelque chose de
mauvais... il faut se dfier... et je me dfie.

-- Je conois, dit froidement Rodin en cachant son dsappointement
croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on
n'est pas matre de cela... pourtant... si vous rflchissez...
quel intrt puis-je avoir  vous tromper, et sur quoi vous
tromperais-je?

-- Vous avez un intrt quelconque  vous entter  rester l
malgr moi... quand je vous dis de vous en aller.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher
monsieur.

-- Des nouvelles du marchal Simon, n'est-ce pas?

-- C'est cela mme; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles
de M. le marchal, rpondit Rodin en se rapprochant de nouveau des
jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et
il leur dit:

-- Oui, mes chres demoiselles, j'ai des nouvelles de votre
glorieux pre.

-- Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit
Dagobert.

-- Comment!... vous avez la cruaut de priver ces chres
demoiselles... d'entendre... les nouvelles que...

-- Mordieu! monsieur, s'cria Dagobert d'une voix tonnante, vous
ne voyez donc pas qu'il me rpugne de jeter un homme de votre ge
 la porte! a finira-t-il!

-- Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas
contre un vieux bonhomme comme moi... Est-ce que j'en vaux la
peine?... Allons chez vous... soit... Je vous conterai ce que j'ai
 vous conter... et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laiss
parler devant ces chres demoiselles, ce sera votre punition,
mchant homme!

Ce disant, Rodin, aprs s'tre de nouveau inclin, cachant son
dpit et sa colre, passa devant Dagobert, qui ferma la porte
aprs avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui
restrent seules.

-- Dagobert, quelles nouvelles de notre pre? dit vivement Rose au
soldat en le voyant rentrer un quart d'heure aprs tre sorti en
accompagnant Rodin.

-- Eh bien... ce vieux sorcier sait, en effet, que le marchal est
parti et qu'il est parti joyeux; il connat, m'a-t-il dit,
M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?... je l'ignore,
ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus
pour me dfier de lui.

-- Et les nouvelles de notre pre, quelles sont-elles? demanda
Rose.

-- Un des amis de ce vieux misrable (je ne m'en ddis pas!)
connat, m'a-t-il dit, votre pre, et l'a rencontr  vingt-cinq
lieues d'ici; sachant que cet homme revenait  Paris, le marchal
l'aurait charg de vous dire ou de vous faire dire qu'il tait en
parfaite sant, et qu'il esprait bientt vous revoir...

-- Ah! quel bonheur! s'cria Rose.

-- Tu vois bien, tu avais tort de le souponner... ce pauvre
vieillard, ajouta Blanche, tu l'as trait si durement!...

-- C'est possible... mais je ne m'en repens pas...

-- Pourquoi cela?

-- J'ai mes raisons... et une des meilleures, c'est que lorsque je
l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti
froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi...
j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je
n'aurais pas t plus effray... Je sais bien que, devant moi, il
ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je
vous dise, mes enfants!... malgr les services qu'aprs tout il
nous a rendus, je me tenais  quatre pour ne pas le jeter par la
fentre... Or, cette manire de lui prouver ma reconnaissance
n'est pas naturelle... Il faut donc se dfier des gens qui vous
inspirent ces ides-l.

-- Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si
souponneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu
nous aimes.

-- Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de
Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence  sa soeur
comme si toutes deux allaient raliser quelque complot fait en
l'absence du soldat...

Celui-ci, qui tait dans un de ces jours de dfiance, regarda tour
 tour les orphelines, puis, secouant la tte, il reprit:

-- Hum!... vous me clinez bien... vous avez quelque chose  me
demander...

-- Eh bien!... oui... tu sais que nous ne mentons jamais... dit
Rose.

-- Voyons, Dagobert, sois juste... voil tout, ajouta Blanche.

Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui tait rest debout,
joignit et appuya ses mains sur son paule en le regardant et lui
souriant de l'air le plus sducteur.

-- Allons, parlez, voyons... dit Dagobert en les regardant l'une
aprs l'autre, je n'ai qu' me bien tenir. Il s'agit de quelque
chose de difficile  arracher, j'en suis sr...

-- coute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as
loues quelquefois d'tre courageuses comme des filles de
soldat...

-- Au fait... au fait... dit Dagobert, qui commenait 
s'inquiter de ces prcautions oratoires.

La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrtement  la
porte (la leon que Dagobert avait donne  Jocrisse avait t
d'un exemple salutaire, il venait de le chasser  l'instant mme
de la maison).

-- Qui est l! dit Dagobert.

-- Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.

-- Entrez.

Un domestique de la maison, homme honnte et fidle, parut  la
porte.

-- Qu'est-ce? lui dit le soldat.

-- Monsieur Dagobert, rpondit Justin, il y a en bas une dame en
voiture. Elle a envoy son valet de pied s'informer si l'on
pouvait parler  M. le duc et  mesdemoiselles... On lui a dit que
M. le duc n'y tait pas, mais que mesdemoiselles y taient; alors
elle a demand  les voir... disant que c'tait pour une qute.

-- Et cette dame... l'avez-vous vue?... a-t-elle dit son nom?

-- Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais a a l'air d'une
grande dame... une voiture superbe... des domestiques en grande
livre.

-- Cette dame vient pour une qute, dit Rose  Dagobert, sans
doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y tions: nous ne
pouvons nous empcher de la recevoir... il me semble!

-- Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche.

-- Une dame...  la bonne heure... ce n'est pas comme ce vieux
sorcier de tout  l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous
quitte pas.

Puis s'adressant  Justin:

-- Fais monter cette dame. Le domestique sortit.

-- Comment, Dagobert... tu te dfies aussi de cette dame que tu ne
connais pas?

-- coutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me dfier de
ma brave et digne femme, n'est-ce pas? a n'empche pas que c'est
elle qui vous a livres entre les mains des robes noires... et
cela... sans savoir faire mal... et seulement pour obir  son
gredin de confesseur.

-- Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit
Rose pensive.

-- Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche.

-- Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays o
est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le
presbytre en l'attendant.

 ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et
la princesse de Saint-Dizier entra aprs une respectueuse
rvrence. Elle tenait  la main une de ces bourses de velours
rouge employes dans les glises par les quteuses.



XLIX. La qute.

Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre,
lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le
plus affectueux; ayant d'ailleurs conserv des habitudes galantes
de sa jeunesse, une coquetterie cline singulirement insinuante,
elle l'appliquait  la russite de ses intrigues dvotes, comme
elle l'avait autrefois applique au bon succs de ses intrigues
amoureuses. Un air de grande dame, tempr, nuanc  et l de
retours de simplicit cordiale, pendant lesquels Mme de Saint-
Dizier jouait merveilleusement bien la _bonne femme_, se joignait
 ces sduisantes apparences. Telle tait la princesse lorsqu'elle
se prsenta devant les filles du marchal Simon et devant
Dagobert. Bien corse dans sa robe de moire grise, qui dissimulait
autant que possible sa taille trop replte, un chaperon de velours
noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son
visage  trois mentons grassouillets, encore fort agrable, et
auquel un regard d'une amnit charmante, un gracieux sourire qui
mettait en valeur des dents trs blanches, donnaient l'expression
de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgr sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgr leur
timidit, se sentirent tout d'abord prvenus en faveur de
Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avanant vers les jeunes filles,
leur fit une demi-rvrence du meilleur air, et leur dit de sa
voix onctueuse et pntrante:

-- C'est  mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?

Rose et Blanche, peu habitues  s'entendre donner le nom
honorifique de leur pre, rougirent et se regardrent avec
embarras sans rpondre.

Dagobert, voulant venir  leur secours, dit  la princesse:

-- Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du marchal
Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement
mesdemoiselles Simon.

-- Je ne m'tonne pas, monsieur, rpondit la princesse, de ce que
la plus aimable modestie soit une des qualits habituelles aux
filles de M. le marchal; elles voudront donc bien m'excuser de
les avoir nommes du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir
d'une des plus brillantes victoires de leur pre.

 ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetrent un
regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert,
heureux et fier de cette louange  la fois adresse au marchal et
 ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance
avec la quteuse.

Celle-ci reprit d'un ton touchant et pntr:

-- Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans
les exemples de noble gnrosit que vous a donns M. le marchal,
implorer votre charit en faveur des victimes du cholra; je suis
l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle
que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec
une vive reconnaissance...

-- C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer 
nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grce.

-- Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce
dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.

Et, ayant chang un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit
du salon et entra dans la chambre  coucher qui l'avoisinait.

-- Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus sduit
par les paroles et les manires de la princesse, faites-nous donc
l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son
boursicaut...

Puis le soldat reprit vivement, aprs avoir avanc un sige  la
princesse, qui s'assit:

-- Pardon, madame, si je dis Rose... tout court, en parlant d'une
des filles du marchal Simon... mais j'ai vu natre ces enfants...

-- Et, aprs mon pre, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus
tendre, plus dvou que Dagobert, madame, ajouta Blanche en
s'adressant  la princesse.

-- Je le crois sans peine, mademoiselle, rpondit la dvote, car
vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil
dvouement... dvouement, ajouta la princesse en se tournant vers
Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui
qui le ressent...

-- Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en
flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voil Rose avec son
magot.

En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant  la main une
bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit  la princesse,
qui avait dj deux ou trois fois tourn la tte vers la porte
avec une secrte impatience, comme si elle et attendu la venue
d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas
remarqu par Dagobert.

-- Nous voudrions, madame, dit Rose  Mme de Saint-Dizier, vous
offrir davantage; mais c'est l tout ce que nous possdons...

-- Comment!... de l'or? dit la dvote en voyant plusieurs louis
briller  travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste
_offrande, mesdemoiselles, est d'une gnrosit rare.

Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec
attendrissement:

-- Cette somme tait sans doute destine  vos plaisirs,  votre
toilette. Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas
trop prsum de votre coeur... Vous imposer de ces privations
souvent si pnibles pour les jeunes filles!

-- Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est
nullement une privation pour nous...

-- Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous tes
trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la
toilette, et votre me est trop belle pour ne pas prfrer les
jouissances de la charit  tout autre plaisir...

-- Madame...

-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et
en prenant son air de _bonne femme_, ne soyez pas confuses de ces
louanges.  mon ge on ne flatte gure, et je vous parle en
mre... que dis-je! en grand'mre, je suis bien assez vieille pour
cela...

-- Nous serions bien heureuses si notre aumne pouvait allger
quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous qutez,
madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.

-- Oui, bien affreux, reprit tristement la dvote; mais ce qui
console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intrt, la piti
qu'ils inspirent dans toutes les classes de la socit... En ma
qualit de quteuse, je suis plus  mme que personne d'apprcier
tant de nobles dvouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur
contagion... car...

-- Entendez-vous, mesdemoiselles, s'cria Dagobert triomphant, et
en interrompant la princesse afin d'interprter les paroles de
celle-ci dans un sens favorable  l'opposition qu'il apportait au
dsir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante
malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains
cas, le dvouement devient une espce de contagion... or, il n'y a
rien de pire que la contagion... et...

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que
quelqu'un voulait  l'instant lui parler. La princesse dissimula
parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel
elle n'tait pas trangre, et qui loignait momentanment
Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrari d'tre oblig de sortir, se leva et dit
 la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:

-- Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dvouement!
aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie,
quelques mots comme ceux-l  ces jeunes filles; vous rendrez
grand service  elles,  leur pre et  moi... Je reviens 
l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.

Puis, passant auprs des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:

-- coutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez
mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la
princesse.

Le soldat sorti, la dvote dit aux jeunes filles d'une voix calme
et d'un air parfaitement dgag, quoiqu'elle brlt du dsir de
profiter de l'absence momentane de Dagobert, afin d'excuter les
instructions qu'elle venait de recevoir  l'instant de Rodin:

-- Je n'ai pas bien compris les dernires paroles de votre vieil
ami... ou plutt il a, je crois, mal interprt les miennes...
Quand je vous parlais tout  l'heure de la gnreuse contagion du
dvouement, j'tais loin de jeter le blme sur ce sentiment, pour
lequel j'prouve, au contraire, la plus profonde admiration...

-- Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que
nous avions compris vos paroles.

-- Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent 
propos pour nous!... ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air
d'intelligence.

-- J'tais sre que des coeurs comme les vtres me comprendraient,
reprit la dvote; sans doute le dvouement a sa contagion, mais
c'est une gnreuse, une hroque contagion!... Si vous saviez de
combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour
tmoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir
d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grces soient rendues au
Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les
classes de la socit, toutes les conditions rivalisent de zle,
de charit chrtienne.

Ah! si vous voyiez dans ces ambulances tablies pour donner les
premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle
mulation de dvouement! Pauvres et riches, jeunes gens et
vieillards, femmes de tout ge, s'empressent autour des malheureux
malades, et regardent comme une faveur d'tre admis au pieux
honneur de soigner... d'encourager... de consoler tant
d'infortunes...

-- Et c'est  des trangers pour elles que tant de personnes
courageuses tmoignent un si vif intrt, dit Rose en s'adressant
 sa soeur d'un ton pntr d'admiration.

-- Sans doute, reprit la dvote. Tenez, hier encore, j'ai t mue
jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire tablie...
justement  quelques pas d'ici... tout prs de votre maison. Une
des salles tait presque entirement remplie de pauvres cratures
du peuple apportes l mourantes; tout  coup je vois entrer une
femme de mes amies accompagne de ses deux filles, jeunes,
charmantes et charitables comme vous, et bientt toutes trois, la
mre et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes
du Seigneur, aux ordres des mdecins pour soigner ces infortunes.

Les deux soeurs changrent un regard impossible  rendre en
entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement
calcules pour exalter jusqu' l'hrosme les penchants gnreux
des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oubli leur motion
profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la
pense rapide, pntrante du jsuite, avait aussitt tir parti de
cet incident, et aussitt il avait enjoint  Mme de Saint-Dizier
d'agir en consquence.

La dvote continua donc en jetant sur les orphelines un regard
attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:

-- Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent
cette mission de charit, l'on compte les ministres du Seigneur...
Ce matin mme, dans cet tablissement de secours dont je vous
parle... et qui est situ prs d'ici... j'ai t, comme bien
d'autres, frappe d'admiration  la vue d'un jeune prtre... que
dis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter
 toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la
religion... Oh! oui, ce jeune prtre est un tre anglique... car
si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que
l'abb Gabriel...

-- L'abb Gabriel! s'crirent les jeunes filles en changeant un
regard de surprise et de joie.

-- Vous le connaissez? demanda la dvote en feignant la surprise.

-- Si nous le connaissons, madame... Il nous a sauv la vie...

-- Lors du naufrage o nous prissions sans son secours.

-- L'abb Gabriel vous a sauv la vie? dit Mme de Saint-Dizier en
paraissant de plus en plus tonne; mais ne vous trompez-vous pas?

-- Oh! non, non, madame; vous parlez de dvouement courageux,
admirable: ce doit tre lui...

-- D'ailleurs, ajouta Rose ingnument, Gabriel est bien
reconnaissable, il est beau comme un archange...

-- Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.

-- Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout
attendrie en le regardant, ajouta Rose.

-- Plus de doute... c'est bien lui, reprit la dvote; alors vous
comprendrez l'adoration qu'on lui tmoigne et l'incroyable ardeur
de charit que son exemple inspire  tous. Ah! si vous aviez
entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait
de ces femmes gnreuses qui avaient le noble courage, disait-il,
de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet
asile de souffrances!... Hlas! je l'avoue, le Seigneur nous
commande l'humilit, la modestie; pourtant, je le confesse, en
coutant ce matin l'abb Gabriel, je ne pouvais me dfendre d'une
sorte de pieuse fiert; oui, malgr moi, je prenais ma faible part
des louanges qu'il adressait  ces femmes, qui, selon sa touchante
expression, semblaient reconnatre une soeur bien-aime dans
chaque pauvre malade auprs de laquelle elles s'agenouillaient
pour lui prodiguer leurs soins.

-- Entends-tu, ma soeur? dit Blanche  Rose avec exaltation: comme
l'on doit tre fire de mriter de pareilles louanges!

-- Oui, oui! s'cria la princesse avec un entranement calcul, on
peut en tre fire, car c'est au nom de l'humanit, c'est au nom
du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que
Dieu parle par sa bouche inspire.

-- Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme
aux paroles de la dvote, nous n'avons plus notre mre; notre pre
est absent... vous avez une si belle me, un si noble coeur, que
nous ne pouvons mieux nous adresser qu' vous... pour demander
conseil...

-- Quel conseil, ma chre enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une
voix insinuante; oui... ma chre enfant, laissez-moi vous donner
ce nom, plus en rapport avec votre ge et le mien...

-- Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame,
reprit Blanche; puis elle ajouta: Nous avions une gouvernante:
elle nous a toujours tmoign le plus vif attachement; cette nuit,
elle a t frappe du cholra.

-- Oh! mon Dieu! dit la dvote, feignant le plus touchant intrt;
et comment va-t-elle?

-- Hlas, madame, nous l'ignorons.

-- Comment! vous ne l'avez pas encore vue?

-- Ne nous accusez pas d'indiffrence ou d'ingratitude, madame,
dit tristement Blanche; ce n'est pas notre faute, si nous ne
sommes pas dj auprs de notre gouvernante.

-- Et qui vous empche de vous y rendre?

-- Dagobert... notre vieil ami, que vous avez vu ici tout 
l'heure.

-- Lui!... pourquoi s'oppose-t-il  ce que vous remplissiez un
devoir de reconnaissance?

-- Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre
auprs d'elle?

Mme de Saint-Dizier regarda tour  tour les deux jeunes filles
comme si elle et t au comble de l'tonnement, et dit:

-- Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous... vous dont
l'me est si gnreuse, qui me faites une pareille question!

-- Notre premire pense a t de courir auprs de notre
gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime
tant, qu'il tremble toujours pour nous...

-- Et puis, ajouta Rose, mon pre nous a confies  lui; aussi,
dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagre le danger
auquel nous nous exposerions peut-tre en allant voir notre
gouvernante.

-- Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la
dvote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagres;
depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs
de mes amies font comme moi, et jusqu' prsent nous n'avons pas
ressenti la moindre atteinte de la maladie... qui d'ailleurs n'est
pas contagieuse; cela est maintenant prouv... aussi, rassurez-
vous...

-- Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir
nous appelle auprs de notre gouvernante.

-- Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-tre
d'ingratitude et de lchet; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec
componction, il ne s'agit pas seulement de mriter l'estime du
monde, il faut songer  mriter la grce du Seigneur... pour
soi... et pour les siens... Ainsi, vous avez eu le malheur de
perdre votre mre, n'est-ce pas?

-- Hlas! oui, madame.

-- Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas  douter qu'elle
soit place... au paradis, parmi les lus, car elle est morte en
chrtienne, n'est-ce pas? elle a reu les derniers sacrements de
notre sainte mre l'glise? ajouta la princesse en manire de
parenthse.

-- Nous vivions au fond de la Sibrie, dans un dsert... madame,
rpondit tristement Rose. Notre mre est morte du cholra... il
n'y avait pas de prtres aux environs... pour l'assister...

-- Serait-il possible? s'cria la princesse d'un air alarm. Votre
pauvre mre est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur?

-- Ma soeur et moi nous avons veill auprs d'elle aprs l'avoir
ensevelie, en priant Dieu pour elle... comme nous savions le
prier... dit Rose les yeux baigns de larmes; puis Dagobert a
creus la fosse o elle repose.

-- Ah! mes chres enfants, dit la dvote en feignant un
accablement douloureux.

-- Qu'avez-vous, madame? s'crirent les orphelines effrayes.

-- Hlas!... votre digne mre, malgr toutes ses vertus, n'est pas
encore monte au paradis parmi les lus.

-- Que dites-vous, madame?

-- Malheureusement, elle est morte sans avoir reu les sacrements;
de sorte que son me reste errante parmi les mes du purgatoire,
attendant ainsi l'heure de la clmence du Seigneur... dlivrance
qui peut tre hte, grce  l'intercession de prires que l'on
prononce chaque jour dans les glises pour le rachat des mes en
peine.

Mme de Saint-Dizier prit un air si dsol, si convaincu, si
pntr, en prononant ces paroles; les jeunes filles avaient un
sentiment filial si profond, que, dans leur ingnuit, elles
crurent aux frayeurs de la princesse  l'endroit de leur mre, se
reprochant avec une tristesse nave d'avoir ignor jusqu'alors la
particularit du purgatoire. La dvote, voyant,  l'expression de
douloureuse tristesse qui se rpandit aussitt sur la physionomie
des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit
l'effet qu'elle attendait, ajouta:

-- Il ne faut pas vous dsesprer, mes enfants; tt ou tard le
Seigneur appellera votre mre dans son saint paradis; d'ailleurs,
ne pouvez-vous pas hter l'heure de la dlivrance de cette me
chrie?

-- Nous, madame!... Oh! dites, dites, car vos paroles nous
effrayent pour notre mre.

-- Pauvres enfants, comme elles sont intressantes! dit la
princesse avec attendrissement, en pressant les mains des
orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit-
elle; vous pouvez beaucoup pour votre mre: oui, mieux que
personne vous obtiendrez du Seigneur qu'il retire cette pauvre me
du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis.

-- Nous, madame! Mon Dieu! et comment donc?

-- En mritant les bonts du Seigneur par une conduite difiante.
Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui tre plus agrables qu'en
accomplissant cet acte de dvouement et de reconnaissance envers
votre gouvernante: oui, j'en suis certaine, cette preuve de zle
tout chrtien, comme dit le saint abb Gabriel, compterait
efficacement auprs du Seigneur pour la dlivrance de votre mre;
car dans sa bont, le Seigneur accueille surtout favorablement les
prires des filles qui prient pour leur mre et qui, pour obtenir
sa grce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.

-- Ah! ce n'est plus seulement de notre gouvernante qu'il s'agit
maintenant, s'cria Blanche.

-- Voil Dagobert, dit tout  coup Rose en prtant l'oreille et en
entendant  travers la cloison le pas du soldat, qui montait
l'escalier.

-- Remettez-vous... Calmez-vous... Ne dites rien de tout ceci 
cet excellent homme... dit vivement la princesse; il
s'inquiterait  tort et mettrait peut-tre des obstacles  votre
gnreuse rsolution.

-- Mais comment faire madame, pour dcouvrir o est notre
gouvernante? dit Rose.

-- Nous saurons tout cela... fiez-vous  moi, dit tout bas la
dvote; je reviendrai vous voir... et nous conspirerons
ensemble... oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de
l'me de votre pauvre mre...

 peine la dvote avait-elle prononc ces derniers mots avec
componction que le soldat rentra, l'air panoui, rayonnant. Dans
son contentement, il ne s'aperut pas de l'motion que les deux
soeurs ne parvinrent pas  dissimuler tout d'abord.

Mme de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui
dit en se levant et allant vers lui:

-- Je n'ai pas voulu prendre cong de ces demoiselles, monsieur,
sans vous adresser sur leurs rares qualits toutes les louanges
qu'elles mritent.

-- Ce que vous me dites l, madame, ne m'tonne pas... mais je
n'en suis pas moins heureux. Ah , vous avez, je l'espre,
chapitr ces mauvaises petites ttes sur la contagion du
dvouement...

-- Soyez tranquille, monsieur, dit la dvote en changeant un
regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit
tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant.

Ces mots satisfirent compltement Dagobert; et Mme de Saint-
Dizier, aprs avoir pris affectueusement cong des orphelines,
regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait 
quelques pas de l dans un fiacre, afin de savoir l'issue de
l'entrevue.



L. L'ambulance.

Parmi un grand nombre d'ambulances provisoires ouvertes  l'poque
du cholra dans tous les quartiers de Paris, on en avait tabli
une dans un vaste rez-de-chausse d'une maison de la rue du Mont-
Blanc; et cet appartement, alors vacant, avait t gnreusement
mis, par son propritaire,  la disposition de l'autorit. Dans
cet endroit l'on transportait les malades indigents qui,
subitement atteints de la contagion, taient jugs dans un tat
trop alarmant pour pouvoir tre immdiatement conduits aux
hpitaux.

Il faut le dire,  la louange de la population parisienne, non
seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces
succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du
monde, ouvriers, industriels, artistes, s'y organisaient en
service de jour et de nuit, afin de pouvoir tablir l'ordre,
exercer une active surveillance dans ces hpitaux improviss, et
venir en aide aux mdecins pour excuter les prescriptions 
l'gard des cholriques. Des femmes de toutes conditions
partageaient cet lan de gnreuse fraternit pour le malheur, et
si rien n'tait plus respectable que les susceptibilits de la
modestie, nous pourrions citer, entre mille, deux jeunes et
charmantes femmes dont l'une appartenait  l'aristocratie et
l'autre  la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours
durant lesquels l'pidmie svit avec le plus de violence, vinrent
chaque matin partager, avec d'admirables soeurs de charit, les
prilleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades
indigentes que l'on amenait dans l'ambulance provisoire de l'un
des quartiers de Paris.

Ces faits de charit fraternelle, et tant d'autres qui se passent
de nos jours, montrent combien sont vaines et intresses les
prtentions effrontes de certains ultramontains.  les entendre,
eux ou leurs moines, en vertu de leur dtachement de toutes les
affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces
merveilleux exemples d'abngation, d'ardente charit, qui font
l'orgueil de l'humanit;  les entendre, il n'est, par exemple,
dans la socit, rien de comparable au courage et au dvouement du
prtre qui va administrer un mourant; rien n'est plus admirable
que le trappiste qui, le croirait-on! pousse l'abngation
vanglique jusqu' dfricher, jusqu' cultiver des terres
appartenant  son ordre!... N'est-ce pas idal? n'est-ce pas
divin? Labourer, ensemencer _la terre dont les produits sont _
_vous! _En vrit, c'est hroque; aussi nous admirons la chose de
toutes nos forces.

Seulement, tout en reconnaissant ce qu'il y a de bon dans un bon
prtre, nous demanderons humblement s'ils sont moines, clercs ou
prtres:

Ces mdecins des pauvres qui,  toute heure du jour ou de la nuit,
accourent au misrable chevet de l'infortune?

Ces mdecins qui, pendant le cholra, ont risqu mille fois leur
vie avec autant de dsintressement que d'intrpidit?

Ces savants, ces jeunes praticiens qui, par amour de la science et
de l'humanit, ont sollicit comme une grce, comme un honneur,
d'aller braver la mort en Espagne lorsque la fivre jaune dcimait
la population?

tait-ce donc le clibat, le renoncement qui faisait la force de
tant d'hommes gnreux? Hsitaient-ils  sacrifier leur vie,
proccups qu'ils taient de leurs plaisirs ou des doux devoirs de
la famille? Non, aucun d'eux ne renonait pour cela aux joies du
monde. La plupart d'entre eux avaient des femmes, des enfants; et
c'est parce qu'ils connaissaient les joies de la paternit, qu'ils
avaient le courage de s'exposer  la mort pour sauver la femme,
les enfants de leur frres; s'ils faisaient enfin si vaillamment
le bien, c'est qu'ils vivaient selon les vues ternelles du
Crateur, qui a fait l'homme pour la famille et non pour le
strile isolement du clotre.

Sont-ils trappistes, ces millions de cultivateurs, de proltaires
des campagnes, qui dfrichent et arrosent de leurs sueurs des
terres qui _ne sont pas les leurs_, et cela pour un salaire
insuffisant aux premiers besoins de leurs enfants?

Enfin (ceci paratra peut-tre puril, mais nous le tenons pour
incontestable), sont-ils moines, clercs ou prtres, ces hommes
intrpides qui,  toute heure du jour ou de la nuit, s'lancent
avec une fabuleuse intrpidit au milieu des flammes et de la
fournaise, escaladant des poutres embrases, des dcombres
brlants, pour prserver des biens qui ne sont pas  eux, pour
sauver des gens qui leur sont inconnus, et cela simplement, sans
fiert, sans privilge, sans morgue, sans autre rmunration que
le pain de munition qu'ils mangent, sans autre signe honorifique
que l'habit de soldat qu'ils portent, et cela surtout sans
prtendre le moins du monde  monopoliser le courage, le
dvouement, et  tre un jour quelque peu canoniss et enchsss?
Et pourtant, nous pensons que tant de hardis sapeurs qui ont
risqu leur vie dans vingt incendies, qui ont arrach aux flammes
des vieillards, des femmes, des enfants, qui ont prserv des
villes entires des ravages du feu, ont _au moins _autant mrit
de Dieu et de l'humanit que _saint Polycarpe, saint Fructueux,
saint Priv_, et autres plus ou moins sanctifis.

Non, non, grce aux doctrines morales de tous les sicles; de tous
les peuples, de toutes les philosophies, grce  l'mancipation
progressive de l'humanit, les sentiments de charit, de
dvouement, de fraternit, sont presque devenus des instincts
naturels, et se dveloppent merveilleusement chez l'homme
lorsqu'il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour
lequel Dieu l'a dou et cr.

Non, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne
conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la
tradition du dvouement de l'homme  l'homme, de l'abngation de
la crature: en thorie et en pratique, MarcAurle vaut bien saint
Jean; Platon, saint Augustin; Confucius, saint Chrysostome; depuis
l'antiquit jusqu' nos jours, la _maternit, l'amiti, l'amour,
_la _science_, la _gloire_, la _libert_, ont, en dehors de toute
orthodoxie, une arme de glorieux noms, d'admirables martyrs 
opposer aux saints et aux martyrs du calendrier; oui, nous le
rptons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqus
de dvouement  l'humanit n'ont fait pour leurs frres plus que
n'ont fait, pendant les terribles journes du cholra, tant de
jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes,
tant d'artistes paens, tant de lettrs panthistes, tant de
mdecins matrialistes.

* * * * *

Deux jours s'taient passs depuis la visite de Mme de Saint-
Dizier aux orphelines; il tait environ dix heures du matin. Les
personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit
auprs des malades  l'ambulance tablie rue du Mont-Blanc
allaient tre releves par d'autres servants volontaires.

-- Eh bien! messieurs, dit l'un des nouveaux arrivants, o en
sommes-nous? y a-t-il eu dcroissance cette nuit dans le nombre
des malades?

-- Malheureusement non..., mais les mdecins croient que la
contagion a atteint son plus haut degr d'intensit.

-- Il reste du moins l'esprance de la voir dcrotre...

-- Et parmi ces messieurs que nous remplaons, aucun n'a-t-il t
atteint?

-- Nous sommes venus onze hier; ce matin nous ne sommes plus que
neuf.

-- C'est triste... Et ces deux personnes ont t rapidement
frappes?

-- Une des victimes... jeune homme de vingt-cinq ans, officier de
cavalerie en cong... a t pour ainsi dire foudroy... en moins
d'un quart d'heure il est mort; quoique de pareils faits soient
frquents, nous sommes tous rests dans la stupeur.

-- Pauvre jeune homme!...

-- Il avait un mot d'encouragement cordial et d'espoir pour
chacun; il tait parvenu  remonter tellement le moral de
plusieurs malades, que plusieurs d'entre eux, qui avaient moins le
cholra que la peur du cholra, sont sortis  peu prs guris de
l'ambulance...

-- Quel dommage!... un si brave jeune homme!... Enfin, il est mort
glorieusement; il y a autant de courage  mourir ainsi qu' la
bataille...

-- Il n'y avait pour rivaliser de zle, de courage avec lui, qu'un
jeune prtre d'une figure anglique; on le nomme l'abb Gabriel;
il est infatigable;  peine prend-il quelques heures de repos,
courant de l'un  l'autre, se faisant tout  tous; il n'oublie
personne; ses consolations, qu'il donne partout du plus profond de
son coeur, ne sont pas des banalits qu'il dbite par mtier; non,
non, je l'ai vu pleurer la mort d'une pauvre femme  qui il avait
ferm les yeux aprs une dchirante agonie. Ah! si tous les
prtres lui ressemblaient!...

-- Sans doute, c'est si vnrable, un bon prtre!... Et quelle est
l'autre victime de cette nuit parmi vous?

-- Oh! cette mort-l a t affreuse... N'en parlons pas, j'ai
encore cet horrible tableau devant les yeux.

-- Une attaque de cholra foudroyante?

-- Si ce malheureux n'tait mort que de la contagion, vous ne me
verriez pas si effray  ce souvenir.

-- De quoi est-il donc mort?

-- C'est toute une histoire sinistre... Il y a trois jours, on a
amen ici un homme que l'on croyait seulement atteint du
cholra... vous avez sans doute entendu parler de ce personnage,
c'est un dompteur de btes froces qui a fait courir tout Paris 
la Porte-Saint-Martin.

-- Je sais de qui vous voulez parler... un nomm Morok; il jouait
une espce de scne avec une panthre noire apprivoise!

-- Prcisment, j'tais mme  une reprsentation singulire,  la
fin de laquelle un tranger, un Indien, par suite d'un pari, dit-
on, a saut sur le thtre et a tu la panthre... Eh bien,
figurez-vous que chez Morok, amen d'abord ici comme cholrique,
et en effet il offrait les symptmes de la contagion, une maladie
affreuse s'est tout  coup dclare.

-- Et cette maladie?

-- L'hydrophobie.

-- Il est devenu enrag?

-- Oui!... il a avou avoir t mordu, il y a peu de jours, par
l'un des molosses qui gardent sa mnagerie; malheureusement, il
n'a fait cet aveu qu'aprs le terrible accs qui a cot la vie au
malheureux que nous regrettons.

-- Comment cela s'est-il donc pass?

-- Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout 
coup, saisi d'une espce de dlire furieux, il se lve en poussant
des cris froces... et se prcipite comme un fou dans le
corridor... Le malheureux que nous regrettons se prsente  lui et
veut l'arrter. Cette espce de lutte exalte la frnsie de Morok,
et il se jette sur celui qui s'opposait  son passage, le mord, le
dchire... et tombe enfin dans d'horribles convulsions.

-- Ah! vous avez raison, c'est affreux... Et malgr tous les
secours, la victime de Morok?...

-- Est morte cette nuit, au milieu de souffrances atroces; car
l'motion avait t si violente, qu'une fivre crbrale s'est
aussitt dclare.

-- Et Morok, est-il mort?

-- Je ne sais pas... On a d le transporter hier dans un hpital,
aprs l'avoir garrott pendant l'tat d'affaissement qui succde
ordinairement  ces crises violentes; mais en attendant qu'il pt
tre emmen d'ici, on l'a enferm dans une chambre haute de cette
maison.

-- Mais il est perdu?

-- Il doit tre mort... Les mdecins ne lui donnaient pas vingt-
quatre heures  vivre.

Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une
antichambre situe au rez-de-chausse o se runissaient
ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement
leur aide et leurs concours. D'un ct, cette pice communiquait
avec les salles de l'ambulance; de l'autre, avec le vestibule,
dont la fentre s'ouvrait sur la cour.

-- Ah! mon Dieu! dit l'un des interlocuteurs en regardant 
travers la croise, voyez donc quelles charmantes jeunes personnes
viennent de descendre de cette belle voiture; comme elles se
ressemblent! En vrit, une pareille ressemblance est
extraordinaire.

-- Sans doute, ce sont deux jumelles... Pauvres jeunes filles!
elles sont vtues de deuil... Peut-tre ont-elles  regretter un
pre ou une mre.

-- L'on dirait qu'elles viennent de ce ct.

-- Oui, elles montent le perron... Bientt, en effet, Rose et
Blanche entrrent dans l'antichambre, l'air timide, inquiet,
quoique une sorte d'exaltation fbrile et rsolue brillt dans
leurs regards.

L'un des deux hommes qui causaient ensemble, touch de l'embarras
des jeunes filles, s'avana vers elle et leur dit d'un ton de
politesse prvenante:

-- Dsirez-vous quelque chose, mesdemoiselles?

-- N'est-ce pas ici, monsieur, reprit Rose, l'ambulance de la rue
du Mont-Blanc?

-- Oui, mademoiselle.

-- Une dame nomme Mme Augustine du Tremblay a t, nous a-t-on
dit, amene ici il y a deux jours, monsieur. Pourrions-nous la
voir?

-- Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu'il y a quelque
danger...  pntrer dans les salles des malades.

-- C'est une amie bien chre que nous dsirons voir, rpondit Rose
d'un ton doux et ferme qui disait assez son mpris du danger.

-- Je ne puis d'ailleurs, vous assurer, mademoiselle, reprit son
interlocuteur, que la personne que vous cherchez soit ici; mais si
vous voulez vous donner la peine d'entrer dans cette pice,  main
gauche, vous trouverez la bonne soeur Marthe dans son cabinet:
elle est charge de la salle des femmes, et vous donnera tous les
renseignements que vous pourrez dsirer.

-- Merci, monsieur, dit Blanche en s'inclinant gracieusement, et
elle entra avec sa soeur dans l'appartement que l'on venait de lui
indiquer.

-- En vrit, elles sont charmantes, dit l'homme en suivant du
regard les deux soeurs, qui disparurent bientt. Ce serait dommage
si...

Il ne put achever... Tout  coup un tumulte effroyable ml de
cris d'horreur et d'pouvante, retentit dans les pices voisines;
presque aussitt deux portes qui communiquaient  l'antichambre
s'ouvrirent violemment, et un grand nombre de malades, la plupart
demi-nus, hves, dcharns, les traits altrs par la terreur, se
prcipitrent dans cette pice en criant: Au secours! au secours!
l'enrag!...

Il est impossible de peindre la mle dsespre furieuse, qui
suivit cette panique de gens effars se ruant sur l'unique porte
de l'antichambre afin d'chapper au pril qu'ils redoutaient, et
l, luttant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par
cette troite issue. Au moment o le dernier de ces malheureux
parvenait  gagner la porte, se tranant puis sur ses mains
ensanglantes, car il avait t renvers et presque cras durant
la mle, Morok, l'objet de tant d'pouvante... Morok apparut.

Il tait horrible... un lambeau de couverture ceignait ses reins;
son torse blafard et meurtri tait nu ainsi que ses jambes, autour
desquelles se voyaient encore les dbris des liens qu'il venait de
briser; son paisse chevelure jauntre se roidissait sur son
front; sa barbe semblait se hrisser, par la mme horripilation;
ses yeux, roulant gars, sanglants dans leurs orbites, brillaient
illumins d'un clat vitreux; l'cume inondait ses lvres: de
temps  autre il poussait des cris rauques, gutturaux; les veines
de ses membres de fer taient tendues  se rompre; il bondissait
par saccades, comme une bte fauve, en tendant devant lui ses
doigts osseux et crisps.

Au moment o Morok allait atteindre l'issue par laquelle ceux
qu'il poursuivait venaient de s'chapper, des personnes valides,
accourues au bruit, parvinrent  fermer au dehors et cette porte
et celles qui communiquaient aux salles de l'ambulance. Morok se
vit prisonnier. Il courut alors  la fentre pour la briser et se
prcipiter dans la cour; mais s'arrtant tout  coup, il recula
devant l'clat miroitant des carreaux, saisi de l'horreur
invincible que tous les hydrophobes prouvent  la vue des objets
luisants, et surtout des glaces.

Bientt les malades qu'il avait poursuivis, ameuts dans la cour,
le virent,  travers la fentre, s'puiser en efforts furieux pour
ouvrir les portes que l'on venait de fermer sur lui. Puis,
reconnaissant l'inutilit de ses tentatives; il poussa des cris
sauvages et se mit  tourner rapidement autour de cette salle,
comme un animal froce qui cherche en vain l'issue de sa cage.
Mais ceux des spectateurs de cette scne qui collaient leurs
visages aux vitres de la fentre poussrent une grande clameur
d'angoisse et d'pouvante.

Morok venait d'apercevoir la petite porte qui communiquait au
cabinet occup par la soeur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche
venaient d'entrer quelques instants auparavant. Morok, esprant
sortir par cette issue, tira violemment  lui le bouton de cette
porte, et parvint  l'entr'ouvrir, malgr la rsistance qu'il
prouvait  l'intrieur...

Un instant, la foule, effraye vit, de la cour, les bras roidis de
la soeur Marthe et des orphelines cramponns  la porte et la
retenant de tout leur pouvoir.



LI. L'hydrophobie.

Lorsque les malades rassembls dans la cour virent l'acharnement
des tentatives de Morok pour forcer la porte de la chambre o
taient renfermes soeur Marthe et les orphelines, la terreur
redoubla.

-- La soeur est perdue! s'criait-on avec horreur.

-- Cette porte va cder...

-- Et ce cabinet n'a pas d'autre issue!

-- Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle...

-- On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec
ce furieux!...  moi, mes amis! dit gnreusement un spectateur
valide en courant vers le perron pour rentrer dans l'antichambre.

-- Il est trop tard, c'est vous exposer en vain, dirent plusieurs
personnes en le retenant malgr lui.  ce moment, on entendit des
voix crier:

-- Voici l'abb Gabriel!

-- Il descend du premier... il accourt au bruit.

-- Il demande ce que c'est.

-- Que va-t-il faire?

En effet, Gabriel, occup prs d'un mourant dans une salle
voisine, venait d'apprendre que Morok, brisant ses liens, tait
parvenu  s'chapper par une troite lucarne de la chambre o on
l'avait enferm provisoirement. Prvoyant les terribles dangers
qui pouvaient rsulter de l'vasion du dompteur de btes, le jeune
missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans
l'espoir de conjurer de plus grands malheurs. D'aprs ses ordres,
un infirmier le suivait tenant  la main un rchaud portatif
rempli d'une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient 
blanc plusieurs fers  cautriser, dont les mdecins se servaient
dans quelques cas de cholra dsesprs.

L'anglique figure de Gabriel tait ple; mais une calme
intrpidit clatait sur son noble front. Traversant
prcipitamment le vestibule, cartant de droite et de gauche la
foule presse sur son passage, il se dirigeait, en hte, vers
l'antichambre. Au moment o il s'en approchait, un des malades lui
dit d'une voix lamentable:

-- Oh! monsieur l'abb... c'est fini; ceux qui sont dans la cour
et qui voient  travers les vitres, disent que la soeur Marthe est
perdue...

Gabriel ne rpondit rien, mit vivement la main sur la clef de la
porte; mais avant de pntrer dans cette pice o tait renferm
Morok, il se retourna vers l'infirmier et lui dit d'une voix
ferme.

-- Vos fers sont chauffs  blanc?

-- Oui, monsieur l'abb.

-- Attendez-moi l... et tenez-vous prt. Quant  vous, mes amis,
ajouta-t-il en s'adressant  quelques malades frissonnant
d'effroi, ds que je serai entr... fermez la porte sur moi... Je
rponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque
j'appellerai...

Puis le jeune missionnaire fit jouer le pne dans la serrure.  ce
moment, un cri de terreur, de piti, d'admiration, sortit de toute
les poitrines, et les spectateurs de cette scne, rassembls
autour de la porte, s'en loignrent en hte par un mouvement
d'pouvante involontaire.

Aprs avoir lev les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu  cet
instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitt
sur lui. Il se trouva seul avec Morok.

Le dompteur de btes, par un dernier effort de fureur, tait
parvenu  ouvrir presque entirement la porte  laquelle la soeur
Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur,
en poussant des cris dsesprs. Au bruit des pas de Gabriel,
Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister  entrer
dans le cabinet, d'un bond il s'lana en rugissant sur le jeune
missionnaire.

Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la
cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment
de rpit, poussrent un verrou et se mirent ainsi  l'abri d'une
nouvelle attaque.

Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serres, s'tait
ru sur Gabriel, les mains tendues en avant afin de le saisir 
la gorge; le missionnaire reut vaillamment le choc; ayant, d'un
coup d'oeil rapide, devin le mouvement de son adversaire, 
l'instant o celui-ci s'lana sur lui, il le saisit par les deux
poignets... et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une
main vigoureuse.

Pendant une seconde, Morok et Gabriel restrent muets, haletants,
immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bout
sur ses reins, le haut du corps renvers en arrire, tcha de
vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents
soubresauts, tentait de lui chapper et de se jeter sur lui, la
tte en avant, pour le dchirer.

Tout  coup le dompteur de btes sembla dfaillir, ses genoux
flchirent; sa tte, livide, violace, se pencha sur ses paules;
ses yeux se fermrent... Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse
passagre succdait  l'accs de rage de ce misrable, et qu'il
allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prter secours... Se
sentant libre, grce  sa ruse, Morok se releva tout  coup pour
se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque,
celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de
fer de ce furieux.

Redoublant pourtant d'nergie et d'efforts, luttant poitrine
contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit  son tour
trbucher son adversaire, d'un lan vigoureux parvint  le
renverser,  lui saisir de nouveau les mains, et  le tenir
presque immobile sous son genou... L'ayant ainsi compltement
matris, Gabriel tournait la tte pour appeler  l'aide, lorsque
Morok, par un effort dsespr, parvint  se redresser sur son
sant et  saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire.
 cette morsure aigu, profonde, horrible, qui entama les chairs,
le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi... il
voulut en vain se dgager; son bras restait serr comme dans un
tau entre les mchoires convulsives de Morok, qui ne lchait pas
prise...

Cette scne effrayante avait dur moins de temps qu'il n'en faut
pour l'crire, lorsque tout  coup la porte donnant sur le
vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant
appris par les malades terrifis le danger que courait le jeune
prtre, accouraient  son secours, malgr la recommandation qu'il
avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait.

L'infirmier portant son rchaud et ses fers rougis  blanc tait
au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria
d'une voix altre:

-- Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pens, grce  Dieu...

L'un des hommes qui venait d'entrer s'tait heureusement
prcautionn d'une couverture de laine; au moment o le
missionnaire parvenait  arracher son bras d'entre les dents de
Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture
sur la tte de l'hydrophobe, qui fut aussitt envelopp et
garrott sans danger, malgr sa rsistance dsespre.

Gabriel alors se releva, dchira la manche de sa soutane, et
mettant  nu son bras gauche, o l'on voyait une profonde morsure,
saignante et bleutre, il fit signe  l'infirmier d'approcher,
saisit un des fer rougis  blanc et, par deux fois, d'une main
ferme et sre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec
un calme hroque qui frappa tous les assistants d'admiration.
Mais bientt tant d'motions diverses, si intrpidement
combattues, eurent une raction invitable: le front de Gabriel se
perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se
collrent  ses tempes, il plit... chancela... perdit
connaissance, et fut transport dans une pice voisine pour y
recevoir les premiers secours.

* * * * *

Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait,  l'insu de
Mme de Saint-Dizier, une vrit de l'un de ses mensonges. Afin
d'engager encore davantage les orphelines  se rendre 
l'ambulance provisoire, elle avait imagin de leur dire que
Gabriel s'y trouvait ce qu'elle tait loin de croire; car elle
et, au contraire, tent d'empcher cette rencontre, qui pouvait
nuire  ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les
jeunes filles lui tant connu.

Peu de temps aprs la scne terrible que l'on a raconte, Rose et
Blanche entrrent, accompagnes de soeur Marthe, dans une vaste
salle d'un aspect trange, sinistre, o l'on avait transport un
grand nombre de femmes subitement frappes du cholra. Cet immense
appartement gnreusement prt pour tablir une ambulance
temporaire, tait dcor avec un luxe excessif; la pice alors
occupe par les femmes malades dont nous parlons avait servi de
salon de rception; les boiseries blanches tincelaient de
somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadres
sparaient les trumeaux de fentres  travers lesquelles on
apercevait les fraches pelouses d'un riant jardin que les
premires pousses de mai verdissaient dj. Au milieu de ce luxe,
de ces lambris dors, sur un parquet de bois prcieux, richement
incrust, l'on voyait symtriquement disposes quatre files de
lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis
l'humble lit de sangle jusqu' la riche couchette d'acajou
sculpt.

Cette longue salle avait t partage en deux, dans toute sa
longueur, par une cloison provisoire de quatre  cinq pieds de
hauteur; l'on s'tait ainsi mnag la facult d'tablir quatre
ranges de lits; cette sparation s'arrtait  quelque distance
des deux extrmits de ce salon:  cet endroit, il conservait
toute sa largeur; dans cet espace rserv l'on ne voyait point de
lits; l se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades
n'avaient pas besoin de leurs soins;  l'une de ces extrmits
tait une haute et magnifique chemine de marbre, orne de bronze
dor; l chauffaient diffrents breuvages; enfin, comme dernier
trait  ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes,
appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient
volontairement de soigner tout  tour ces malades, dont les
sanglots, les gmissements, taient toujours accueillis par elles
avec de consolantes paroles de commisration et d'esprance. Tel
tait l'endroit  la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et
Blanche, se tenant par la main, entrrent quelque temps aprs que
Gabriel eut dploy un courage si hroque dans sa lutte contre
Morok.

La soeur Marthe accompagnait les filles du marchal Simon; aprs
leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua  chacune
d'elles un des cts de la cloison o taient rangs des lits,
puis se dirigea vers l'autre extrmit de la salle afin de donner
quelques ordres.

Les orphelines, sous le coup de la terrible motion cause par le
pril dont Gabriel les avait sauves  leur insu, taient d'une
excessive pleur; nanmoins une ferme rsolution se lisait dans
leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un
imprieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes
de leur valeureux pre; il s'agissait encore pour elles du salut
de leur mre, dont la flicit ternelle pouvait dpendre, leur
avait-on dit, des preuves de dvouement chrtien qu'elles
donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse
de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde
entrevue habilement mnage entre elle et les deux soeurs, 
l'insu de Dagobert, avait tour  tour abus, exalt, fanatis ces
pauvres mes confiantes, naves et gnreuses, en poussant jusqu'
l'exagration la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de
sentiments levs et courageux? Les orphelines ayant demand  la
soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait t amene dans
cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait
rpondu qu'elle l'ignorait... mais qu'en parcourant les salles des
femmes il leur serait trs facile de s'assurer si la personne
qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dvote qui,
complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un pril
mortel, avait menti effrontment en leur affirmant qu'elle venait
d'apprendre que leur gouvernante avait t transporte dans cette
ambulance.

Les filles du marchal Simon avaient, et pendant l'exil et durant
leur pnible voyage avec Dagobert, t exposes  de bien rudes
preuves; mais jamais un spectacle aussi dsolant que celui qui
s'offrait tout  coup  leurs yeux n'avait frapp leurs regards...
Cette longue file de lits, o tant de cratures taient gisantes,
o celles-ci se tordaient en poussant des gmissements de douleur,
o celles-l faisaient entendre les sourds rlements de l'agonie,
o d'autres, enfin, dans le dlire de la fivre, clataient en
sanglots ou appelaient  grands cris les tres dont la mort allait
les sparer; ce spectacle effrayant, mme pour des hommes
aguerris, devait presque invitablement, selon l'excrable
prvision de Rodin et de ses complices, causer une impression
fatale  ces deux jeunes filles, qu'une exaltation de coeur aussi
gnreuse qu'irrflchie poussait  cette funeste visite. Puis,
circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se rvla dans toute
la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu'au chevet
des premires malades qu'elles virent, c'tait aussi du cholra...
de cette mort affreuse, qu'tait morte la mre des orphelines...

Que l'on se figure donc les deux soeurs arrivant dans ces vastes
salles d'un aspect si effrayant, dj affreusement mues par la
terreur que leur avait inspire Morok, et commenant leur triste
recherche parmi ces infortunes dont les souffrances, dont
l'agonie, dont la mort, rappelaient  chaque instant aux
orphelines la souffrance, l'agonie, la mort de leur mre.

Un moment, pourtant,  l'aspect de cette salle funbre, Rose et
Blanche sentirent leur rsolution faiblir: un noir pressentiment
leur fit regretter leur hroque imprudence; enfin, depuis
quelques minutes, elles commenaient  ressentir les sourds
tressaillements d'un frisson fbrile, glac; puis, de douloureux
lancements faisaient parfois battre leurs tempes; mais attribuant
ces symptmes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de
l'effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu'il y avait de
bon, de valeureux en elles touffa bientt ces craintes; et toutes
deux, Rose d'un ct de la cloison, Blanche de l'autre,
commencrent sparment leur pnible recherche.

Gabriel, transport dans la chambre des mdecins de service, avait
bientt repris ses sens. Grce  sa prsence d'esprit et  son
courage, sa blessure, cicatrise  temps, ne pouvait plus avoir de
suites dangereuses; sa plaie panse, il voulut retourner dans la
salle des femmes; car c'tait l qu'il donnait de pieuses
consolations  une mourante quand l'on tait venu le prvenir des
affreux dangers qui pouvaient rsulter de l'vasion de Morok.

Peu d'instants avant que le missionnaire entrt dans cette salle,
Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur
triste recherche, l'une ayant parcouru la ligne gauche des lits,
l'autre la ligne droite, spares par la cloison qui traversait
toute la salle...

Les deux soeurs ne s'taient pas encore rejointes. Leurs pas
devenaient de plus en plus chancelants;  mesure qu'elles
s'avanaient, elles taient obliges de s'appuyer de temps  autre
sur les lits auprs desquels elles passaient; les forces
commenaient  leur manquer. En proie  une sorte de vertige, de
douleur et d'pouvante, elles ne paraissaient plus agir que
machinalement. Hlas! les orphelines venaient d'tre frappes
presque ensemble des terribles symptmes du cholra. Par suite de
cette espce de phnomne physiologique dont nous avons dj
parl, phnomne frquent chez les tres jumeaux, et qui dj
plusieurs fois s'tait rvl lors de deux ou trois maladies dont
les jeunes filles avaient t pareillement atteintes; cette fois
encore, une cause mystrieuse soumettant leur organisation  des
sensations,  des accidents simultans, semblaient les assimiler 
deux fleurs d'une mme tige, qui tour  tour renaissent et se
fltrissent ensemble. Puis, l'aspect de toutes les souffrances, de
toutes les agonies auxquelles les orphelines venaient d'assister
en traversant cette longue salle, avait encore acclr le
dveloppement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche
portaient dj sur leur visage boulevers, mconnaissable, la
mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d'elles sortit
de son ct des subdivisions de la salle qu'elles venaient de
parcourir sans trouver leur gouvernante.

Rose et Blanche, spares jusqu'alors par la haute cloison qui
rgnait dans toute la longueur du salon, n'avaient pu
s'apercevoir... mais lorsqu'enfin elles jetrent les yeux l'une
sur l'autre, il se passa une scne dchirante.



LII. L'ange gardien.

 la fracheur charmante de Rose et de Blanche avait succd une
pleur livide; leurs grands yeux bleus devenus caves, commenant 
se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient normes; leurs
lvres, nagure si vermeilles, se couvraient dj d'une teinte
violette... comme celle qui remplaait peu  peu la transparence
carmine de leurs joues et de leurs doigts effils. On et dit que
tout ce qu'il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant
visage se ternissait ainsi peu  peu sous le souffle bleutre et
glac de la mort.

Lorsque les orphelines se trouvrent face  face, dfaillantes, se
soutenant  peine... un cri de mutuel effroi sortit de leur sein;
chacune,  la vue de l'pouvantable altration des traits de sa
soeur, s'cria:

-- Ma soeur... toi aussi, tu souffres!...

Et toutes deux se prcipitrent dans les bras l'une de l'autre en
fondant en larmes; puis, s'interrogeant du regard:

-- Mon Dieu, Rose... tu es bien ple!

-- Comme toi, ma soeur...

-- Tu ressens aussi un frisson glac?...

-- Oui, je suis brise... ma vue se trouble...

-- Moi, j'ai la poitrine en feu...

-- Ma soeur, nous allons peut-tre mourir...

-- Pourvu que cela soit ensemble...

-- Et notre pauvre pre?...

-- Et Dagobert?

-- Ma soeur... notre rve... tait vrai! s'cria tout  coup Rose
dlirante, en jetant ses bras autour du cou de sa soeur.
Regarde... regarde... l'ange Gabriel vient nous chercher...

 ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l'espce d'hmicycle
rserv  chaque extrmit du salon.

-- Ciel!... que vois-je!... les filles du marchal Simon, s'cria
le jeune prtre.

Et, s'lanant, il reut les orphelines entre ses bras; elles
n'avaient plus la force de se soutenir; dj leurs ttes
alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle pniblement oppress
annonaient les approches de la mort...

La soeur Marthe n'tait qu' quelques pas, elle accourut  l'appel
de Gabriel; aid de cette sainte femme, il put transporter les
orphelines sur le lit rserv au mdecin de garde. De peur que le
spectacle de cette dchirante agonie n'impressionnt trop vivement
les malades voisines, la soeur Marthe tira un grand rideau, et les
deux soeurs furent spares, de la sorte, du reste de la salle.

Leurs mains s'taient si troitement entrelaces pendant un accs
de paroxysme nerveux, que l'on ne put disjoindre leurs doigts
crisps; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent
donns... secours impuissants  vaincre le mal, mais qui du moins
calmrent pour quelques instants l'atroce violence de leurs
douleurs et jetrent une faible lueur au milieu de leur raison
obscurcie et trouble.

 ce moment Gabriel, debout  leur chevet et pench vers elles,
les contemplait avec une douleur inexprimable; le coeur bris, la
figure baigne de larmes, il songeait avec pouvante au sort
trange qui le rendait tmoin de la mort de ces deux jeunes
filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait
arraches aux horreurs de la tempte... Malgr la fermet d'me du
missionnaire, il ne pouvait s'empcher de frmir en rflchissant
 la destine des orphelines,  la mort de Jacques Rennepont, 
l'effrayante captation qui, aprs avoir jet M. Hardy dans la
solitude claustrale de Saint-Hrem, en avait fait, presque 
l'agonie, un membre de la socit de Jsus; le missionnaire se
disait que dj quatre membres de la famille Rennepont... de sa
famille  lui, Gabriel, venaient d'tre successivement frapps par
un concours de circonstances funestes; il se demandait enfin avec
effroi comment les dtestables intrts de la socit d'Ignace de
Loyola taient servis par une fatalit si providentielle!...
L'tonnement du jeune missionnaire et fait place  l'horreur la
plus profonde, s'il et connu la part que Rodin et ses complices
avaient  la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par
Morok les mauvais penchants de cet artisan, et  la fin prochaine
de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de
Saint-Dizier les inspirations gnreuses des orphelines jusqu' un
hrosme homicide.

Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux anantissement o
elles taient plonges, ouvrirent  demi leurs grands yeux dj
troubls, teints; et puis toutes deux, de plus en plus
dlirantes, attachrent un regard fixe, extatique, sur l'anglique
figure de Gabriel...

-- Ma soeur, dit Rose d'un voix affaiblie, vois-tu l'archange...
comme dans notre rve... en Allemagne?...

-- Oui... il y a trois jours, il nous est encore apparu.

-- Il vient... nous chercher.

-- Hlas! notre mort... sauvera-t-elle notre pauvre mre... du
purgatoire -- Archange... saint archange... priez Dieu pour notre
mre... et pour nous...

Jusqu'alors, Gabriel, stupfait d'tonnement et de douleur,
presque suffoquant par les sanglots, n'avait pu trouver une
parole; mais  ces mots des orphelines, il s'cria:

-- Chres enfants, pourquoi douter du salut de votre mre?...
Ah!... jamais me plus pure, plus sainte, n'est remonte vers le
Crateur... Votre mre!... mais je le sais par mon pre adoptif,
ses vertus, son courage ont fait l'admiration de ceux qui la
connaissaient... aussi, croyez-moi... Dieu l'a bnie...

-- Oh! tu l'entends... ma soeur, s'cria Rose, et un clat cleste
illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre mre
est bnie de Dieu!...

-- Oui, oui, reprit Gabriel; cartez ces ides funestes... pauvres
enfants... reprenez courage, vous ne mourrez pas... Songez  votre
pre...

-- Notre pre! dit Blanche en tressaillant; et elle reprit avec un
mlange de raison et d'exaltation dlirante qui et dchir l'me
la plus indiffrente:

-- Hlas! il ne nous retrouvera plus  son retour... Pardonne-
nous, mon pre... nous n'avons pas cru mal agir... Nous avons,
comme toi, voulu faire quelque chose de gnreux, en tchant
d'aller secourir notre gouvernante...

-- Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si tt... Hier
encore nous tions gaies, heureuses...

--  bon archange! vous apparatrez en rve  notre pre, comme
vous nous tes apparu; vous lui direz qu'en mourant, la dernire
pense... de ses enfants... a t pour lui...

-- C'est sans avertir Dagobert que nous sommes... venues ici...
que notre pre ne le gronde pas.

-- Saint archange, reprit l'autre orpheline d'une voix de plus en
plus affaiblie,  Dagobert aussi... vous apparatrez... pour lui
dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui
aura caus...

-- Que notre vieil ami donne... une bonne caresse pour nous au
pauvre Rabat-Joie, notre gardien fidle, ajouta Blanche et tchant
de sourire.

-- Et puis... enfin... reprit Rose d'une voix plus faible,
promettez-nous d'apparatre aussi  deux personnes... qui ont t
si affectueuses pour nous... portez-leur notre dernier souvenir...
 cette bonne Mayeux... et  cette belle mademoiselle Adrienne.

-- Nous n'oublions... personne de ceux qui nous ont aimes, dit
Blanche avec un suprme effort; maintenant... que le bon Dieu...
fasse... que nous allions rejoindre notre mre... pour ne plus
jamais la quitter.

-- Vous nous l'avez promis... vous savez... bon archange, dans le
rve... vous nous avez dit: Pauvres enfants, venues... de si
loin... vous aurez... travers cette terre... pour aller vous
reposer  jamais dans le sein maternel...

-- Oh! c'est affreux... affreux! si jeunes... et aucun espoir de
les sauver... murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure
altre. Seigneur, Seigneur, tes vues sont impntrables... Hlas!
pourquoi frapper ces enfants d'une mort si cruelle?

Rose poussa un grand soupir et dit d'une voix expirante:

-- Que nous soyons... ensevelies... ensemble... afin d'tre, aprs
notre mort... comme pendant notre vie... ensemble.

Et les deux soeurs tournrent leurs regards expirants et tendirent
leurs mains suppliantes vers Gabriel.

--  saintes martyres du plus gnreux dvouement! s'cria le
missionnaire en levant au ciel ses yeux baigns de larmes, mes
angliques... trsors d'innocence et de candeur, remontez,
remontez au ciel!... puisque, hlas! Dieu vous rappelle  lui,
comme si la terre n'tait pas digne de vous possder.

-- Ma soeur!... mon pre!... Tels furent les mots suprmes que les
orphelines prononcrent d'une voix mourante... Puis, les deux
soeurs, par un dernier mouvement instinctif, semblrent vouloir se
serrer l'une contre l'autre, leurs paupires appesanties se
soulevrent  demi, comme pour changer encore un regard; alors
elles frissonnrent deux ou trois fois, leurs membres
s'affaissrent... et un profond soupir s'exhala de leurs lvres
violettes faiblement entrouvertes... Rose et Blanche taient
mortes!... Gabriel et la soeur Marthe, aprs avoir ferm la
paupire des orphelines, s'agenouillrent pour prier auprs de la
couche funbre. Tout  coup un grand tumulte se fit entendre dans
la salle. Bientt des pas prcipits, mls d'imprcations,
retentirent; le rideau qui environnait cette scne lugubre
s'ouvrit et Dagobert entra prcipitamment, ple, gar, les habits
en dsordre...

 la vue de Gabriel et de la soeur de charit agenouills auprs
du corps de _ses enfants_, le soldat, ptrifi, poussa un cri
terrible, essaya de faire un pas... mais en vain, car avant que
Gabriel et pu courir  lui, Dagobert tomba  la renverse, et sa
tte grise rebondit sur le parquet.

* * * * *

Il fait... nuit... une nuit sombre, orageuse.

Une heure du matin vient de sonner  l'glise de Montmartre. C'est
au cimetire de Montmartre que, le mme jour, on a transport le
cercueil qui, selon le voeu de Rose et de Blanche, les contenait
toutes deux...

 travers l'ombre paisse qui enveloppe le champ des morts, on
voit errer une ple lumire. C'est le fossoyeur. Il marche avec
prcaution, une lanterne sourde  la main. Un homme, envelopp
d'un manteau, l'accompagne; sa tte est baisse, il pleure. C'est
Samuel.

Samuel... vieux juif... le gardien de la maison de la rue Saint-
Franois.

La nuit des funrailles de Jacques Rennepont, le premier mort des
sept hritiers, enterr dans un autre cimetire, Samuel est aussi
venu s'entretenir mystrieusement avec le fossoyeur... pour en
obtenir  prix d'or... une faveur...

trange et effrayante faveur!!!

Aprs avoir travers bien des sentiers bords de cyprs, ctoy
bien des tombes, le juif et le fossoyeur arrivrent  une petite
clairire situe prs de la muraille occidentale du cimetire.

La nuit tait toujours si noire, que l'on y voyait  peine.

Aprs avoir promen  et l sa lanterne  terre et autour de lui,
le fossoyeur, montrant  Samuel, au pied d'un grand if aux longs
rameaux noirs, une minence de terre frachement remue, il dit:

-- C'est l...

-- Vous en tes sr?...

-- Oui, oui... deux corps dans une mme bire... a ne se
rencontre pas tous les jours.

-- Hlas! toutes deux dans le mme cercueil... dit le juif en
gmissant.

-- Maintenant que vous savez l'endroit... que voulez-vous de plus?
demanda le fossoyeur.

Samuel ne rpondit pas. Il tomba  genoux, baisa pieusement la
terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baigns
de larmes, il s'approcha du fossoyeur et lui parla quelques
instants tout bas...  l'oreille, tout bas... quoiqu'ils fussent
seuls, au fond de ce cimetire dsert.

Alors entre ces deux hommes commena un mystrieux entretien que
la nuit enveloppait de son ombre, de son silence.

Le fossoyeur, pouvant de ce que Samuel lui demandait, refusa
d'abord. Mais le juif, employant tour  tour la persuasion, les
prires, les larmes, et enfin la sduction de l'or, que l'on
entendit tinter, le fossoyeur, aprs une longue rsistance, parut
vaincu... Quoique frmissant  la pense de ce qu'il promettait 
Samuel, il lui dit d'une voix altre:

-- Dans la nuit de demain...  deux heures.

-- Je serai derrire ce mur, dit Samuel en montrant,  l'aide de
la lanterne, la clture peu leve; pour signal... je jetterai
trois pierres dans le cimetire.

-- Oui... pour signal, trois pierres, rpondit le fossoyeur en
frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son
front.

Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgr son grand ge,
s'aidant des anfractuosits des pierres, escalada le mur peu lev
 cet endroit et disparut.

Le fossoyeur regagna sa maison  grands pas... regardant de temps
 autre avec effroi derrire lui, comme s'il et t poursuivi par
quelque sinistre vision.

* * * * *

Le soir des funrailles de Rose et de Blanche, Rodin crivit deux
billets. Le premier, adress  son mystrieux correspondant de
Rome, faisait allusion  la mort de Jacques Rennepont,  la mort
de Rose et de Blanche Simon,  la captation de M. Hardy et  la
donation de Gabriel, vnements qui rduisaient le nombre des
hritiers  deux...  Mlle de Cardoville et  Djalma. Ce premier
billet, crit par Rodin et adress  Rome, contenait ces seuls
mots: Qui de _sept te cinq_, reste DEUX. -- Faites connatre ce
rsultat au cardinal-prince, et qu'il marche... car moi
j'avance... j'avance... j'avance... Le second billet, d'une
criture contrefaite, fut adress et devait parvenir srement au
marchal Simon. Il contenait ce peu de mots:

S'il en est temps encore, revenez en hte, vos filles sont
mortes.

On vous dira qui les a tues.



LIII. La ruine.

C'est le lendemain de la mort des filles du marchal Simon.

Mlle de Cardoville ignore encore la funeste fin de ses jeunes
parentes; sa figure est rayonnante de bonheur. Jamais elle n'a t
plus jolie; jamais ses yeux n'ont t plus brillants, son teint
d'une blancheur plus blouissante, ses lvres d'un corail plus
humide. Selon son habitude un peu excentrique de se vtir chez
elle d'une manire pittoresque, Adrienne porte, quoiqu'il soit
environ trois heures de l'aprs-midi, une robe de moire d'un vert
ple,  jupe trs ample, dont les manches et le corsage, largement
taillads de rose, sont rehausss de passementeries de jais blanc
d'une exquise dlicatesse; un lger rseau de perles, aussi de
jais blanc, cachant la natte paisse qui se tord derrire la tte
d'Adrienne, forme une sorte de coiffure orientale d'une
originalit charmante accompagnant  merveille les longues boucles
de cheveux de la jeune fille qui encadrent son visage et tombent
presque jusque sur son sein arrondi.  l'expression de bonheur
ineffable qui panouit les traits de Mlle de Cardoville se joint
certain air rsolu, railleur incisif, qui ne lui est pas habituel;
sa ravissante tte semble se redresser plus vaillante encore sur
un cou gracieux et blanc comme celui d'un cygne: on dirait qu'une
ardeur mal contenue dilate ses petites narines roses et
sensuelles, et qu'elle attend avec une impatience hautaine le
moment d'une lutte agressive et ironique...

Non loin d'Adrienne est la Mayeux; elle a repris dans la maison la
place qu'elle y avait d'abord occupe; la jeune ouvrire porte le
deuil de sa soeur; son visage exprime une tristesse douce et
calme. Elle regarde Mlle de Cardoville avec surprise, car jamais
jusqu'alors elle n'a vu la physionomie de la belle patricienne
empreinte de cette expression d'audace et d'ironie.

Mlle de Cardoville n'avait pas la moindre coquetterie, dans le
sens troit et vulgaire de ce mot; pourtant elle jetait un regard
interrogatif sur la glace devant laquelle elle se tenait debout;
puis, aprs avoir rendu sa souplesse lastique  une boucle de ses
longs cheveux d'or, en l'enroulant un moment sur son doigt
d'ivoire, elle effaa du plat de sa main quelques plis
imperceptibles forms par le froncement de l'paisse toffe autour
de son lgant corsage. Ce mouvement et celui qu'elle fit en
tournant  demi le dos  la glace pour voir si sa robe s'ajustait
parfaitement de tout point, rvlrent par une ondulation
serpentine tout le charme voluptueux, tous les divins trsors de
cette taille souple, fine et cambre; car malgr la richesse
sculpturale du contour de ses hanches et de ses paules blanches,
fermes et lustres comme un beau marbre pentlique, Adrienne tait
aussi l'une de ces heureuses privilgies du Seigneur... qui
peuvent se faire une ceinture de leur jarretire. Ces charmantes
volutions de coquetterie fminine accomplies avec une grce
indicible, Adrienne se tournant vers la Mayeux, dont la surprise
allait croissant, lui dit en souriant:

-- Ma douce Madeleine, ne vous moquez pas trop de ma question: Que
diriez-vous d'un tableau... qui me reprsenterait comme me voil?

-- Mais, mademoiselle...

-- Comment! encore mademoiselle! dit Adrienne d'un ton de doux
reproche -- Mais... Adrienne... reprit la Mayeux, je dirais que je
vois un charmant tableau... et que, comme toujours, vous tes mise
avec un got parfait...

-- Vous ne me trouvez pas mieux aujourd'hui... que les autres
jours? Cher pote... je commence par vous dclarer que ce n'est
pas pour moi que je vous demande cela... ajoute gaiement Adrienne.

-- Je m'en doute, rpondit la Mayeux en souriant un peu; eh bien,
 vrai dire, il est impossible d'imaginer une toilette plus 
votre avantage. Cette robe d'un vert tendre et d'un rose ple,
releve par le doux clat de ces garnitures de jais blanc qui
s'harmonisent si merveilleusement avec l'or de vos cheveux, tout
cela fait que de ma vie, je vous le rpte, je n'ai vu un aussi
gracieux tableau...

Ce que la Mayeux disait, elle le sentait, et elle se trouvait
heureuse de pouvoir l'exprimer, car nous avons dit la vive
admiration de cette me potique pour tout ce qui tait beau.

-- Eh bien, reprit gaiement Adrienne, je suis ravie de ce que vous
me trouvez mieux aujourd'hui qu'un autre jour, mon amie.

-- Seulement... reprit la Mayeux en hsitant.

-- Seulement? dit Adrienne en regardant la jeune ouvrire d'un
regard interrogatif.

-- Seulement, mon amie, reprit la Mayeux, si je ne vous ai jamais
vue plus jolie... jamais je n'ai vu non plus sur vos traits
l'expression rsolue, ironique que vous aviez tout  l'heure...
C'tait comme un air d'impatient dfi.

-- C'est cela mme, ma douce petite Madeleine, dit Adrienne en se
jetant au cou de la Mayeux, avec une joyeuse tendresse; il faut
que je vous embrasse pour m'avoir si bien devine; car si j'ai,
voyez-vous, cet air un peu agressif... c'est que j'attends ma
chre tante.

-- Mme la princesse de Saint-Dizier! s'cria la Mayeux avec
crainte, cette grande dame si mchante qui vous a fait tant de
mal?

-- Justement; elle m'a demand un moment d'entretien, et je me
fais une joie de la recevoir...

-- Une joie!...

-- Une joie... un peu moqueuse, un peu ironique... un peu
mchante, il est vrai, reprit gaiement Adrienne... Jugez donc...
Elle regrette ses galanteries, sa beaut, sa jeunesse; enfin, son
embonpoint mme la dsole, cette sainte femme!... et elle va me
voir belle, aime, amoureuse, et mince... oui, surtout mince...
ajouta Mlle de Cardoville, en riant comme une folle; puis elle
reprit:

-- Or, vous ne pouvez vous imaginer, mon amie, l'envie forcene,
le dsespoir atroce que cause aux ridicules prtentions d'une
grosse femme mre... la vue d'une jeune femme... mince...

-- Mon amie... dit srieusement la Mayeux, vous plaisantez... et
pourtant, je ne sais pourquoi la venue de la princesse
m'effraye...

-- Cher et tendre coeur, rassurez-vous donc, reprit
affectueusement Adrienne; cette femme, je ne la crains pas... je
ne la crains plus... pour le lui bien prouver, et aussi pour la
dsoler beaucoup, je vais la traiter, elle, un monstre
d'hypocrisie, de noirceur... elle, qui vient sans doute ici dans
quelque dessein affreux... je vais la traiter en femme inoffensive
et ridicule... pour tout dire, en grosse femme...

Et Adrienne se prit  rire de nouveau.

Un valet de chambre, entra, interrompit l'accs de folle gaiet
d'Adrienne et lui dit:

-- Mme la princesse de Saint-Dizier fait demander si mademoiselle
peut la recevoir.

-- Certainement, dit Mlle de Cardoville. Le domestique sortit. La
Mayeux allait, par discrtion, se lever et quitter la chambre,
Adrienne la retint et lui dit avec un accent de srieuse tendresse
en lui prenant la main:

-- Mon amie... restez... je vous en prie...

-- Vous voulez...

-- Oui... je veux... toujours par vengeance, reprit Adrienne en
souriant, montrer  Mme de Saint-Dizier... que j'ai une tendre
amie... qu'enfin je jouis de tous les bonheurs  la fois...

-- Mais, Adrienne, reprit timidement la Mayeux, pensez donc...
que...

-- Silence! Voici la princesse, restez... Je vous le demande en
grce et comme un service. Votre rare instinct de coeur...
devinera peut-tre le but cach de sa visite... les pressentiments
de votre affection ne m'ont-ils pas claire sur les trames de cet
odieux Rodin?

Devant une telle prire, la Mayeux ne pouvait hsiter; elle resta,
mais fit quelques pas pour se reculer de la chemine.

Adrienne la prit par la main, la fit se rasseoir dans le fauteuil
qu'elle occupait au coin du foyer, et lui dit:

-- Ma chre Madeleine, gardez votre place; vous ne devez rien 
Mme de Saint-Dizier; moi, c'est diffrent: elle vient chez moi.

 peine Adrienne avait-elle prononc ces mots, que la princesse
entra, la tte haute, l'air imposant (et elle avait, on l'a dit,
le plus grand air du monde), le pas ferme, la dmarche altire.

Les caractres les plus entiers, les esprits les plus rflchis,
cdent presque toujours par quelque endroit  de puriles
faiblesses; une envie froce, excite par l'lgance, par la
beaut, par l'esprit d'Adrienne, avait toujours eu une large part
dans la haine de la princesse contre sa nice; quoiqu'il lui ft
impossible de songer  rivaliser avec Adrienne, et qu'elle n'y
songet mme pas srieusement, Mme de Saint-Dizier n'avait pu
s'empcher, pour se rendre  l'entrevue qu'elle lui avait
demande, de mettre plus de recherche dans sa toilette et de se
faire corser, serrer, sangler  triple tour, dans sa robe de
taffetas changeant; compression qui lui rendait le visage beaucoup
plus color qu'elle ne l'avait habituellement. En un mot, la foule
de haineux sentiments qui l'animaient contre Adrienne avait,  la
seule pense de cette rencontre, jet une telle perturbation dans
l'esprit ordinairement calme et mesur de la princesse, qu'au lieu
de ces toilettes simples et peu voyantes qu'en femme de tact et de
got elle portait d'ordinaire, elle avait commis la maladresse
d'une robe gorge de pigeon et d'un chapeau grenat orn d'un
magnifique oiseau de paradis.

La haine, l'envie, et l'orgueil du triomphe (la dvote songeait 
l'habilet perfide avec laquelle elle avait envoy  une mort
presque assure les filles du marchal Simon), l'excrable
esprance mal dissimule de russir dans de nouvelles trames, se
partageaient, pour ainsi dire, l'expression de la physionomie de
la princesse de Saint-Dizier lorsqu'elle entra chez sa nice.

Adrienne, sans faire un pas au-devant de sa tante, se leva
nanmoins trs poliment du sofa o elle tait assise, fit une
demi-rvrence remplie de grce et de dignit, puis elle se
rassit; montrant alors du geste  la princesse un fauteuil plac
en face de la chemine dont la Mayeux occupait un angle, et elle,
Adrienne, un autre ct, elle dit:

-- Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. La princesse
devint trs rouge, resta debout, et jeta un regard de ddaigneuse
et insolente surprise sur la Mayeux, qui, fidle  la
recommandation d'Adrienne, s'tait lgrement incline  l'entre
de Mme de Saint-Dizier sans lui offrir sa place. La jeune ouvrire
avait agi de la sorte et par rflexion de dignit, et en coutant
aussi la voix de sa conscience qui lui disait que la vritable
supriorit de position n'appartenait pas  cette princesse lche,
hypocrite et mchante, mais  elle, la Mayeux, si admirablement
bonne et dvoue.

-- Ayez donc la bont de vous asseoir, madame, reprit Adrienne de
sa voix douce en dsignant  sa tante le sige vacant.

-- L'entretien que je vous ai demand, mademoiselle, dit la
princesse, doit tre secret.

-- Je n'ai pas de secret, madame, pour ma meilleure amie; vous
pouvez donc parler devant mademoiselle.

-- Je sais depuis longtemps, reprit Mme de Saint-Dizier avec une
ironie amre, qu'en toutes choses vous vous souciez fort peu du
secret et que vous tes facile sur le choix de ce que vous appelez
vos amis... mais vous me permettrez d'agir autrement que vous. Si
vous n'avez pas de secrets, mademoiselle, j'en ai... moi... et je
n'entends pas en faire confidence  la premire venue...

Et la dvote jeta un nouveau coup d'oeil de mpris sur la Mayeux.
Celle-ci, blesse du ton insolent de la princesse, rpondit
doucement et simplement.

-- Je ne vois pas jusqu'ici, madame, la diffrence si humiliante
qui peut exister entre la premire... et la dernire venue chez
Mlle de Cardoville.

-- Comment!... _a _parle! s'cria la princesse d'un ton de piti
superbe et insolente.

-- Du moins, madame... _a _rpond, reprit la Mayeux de sa voix
calme.

-- Je veux vous entretenir seule; est-ce clair, mademoiselle? dit
impatiemment la dvote  sa nice.

-- Pardon... je ne vous comprends pas, madame, fit Adrienne d'un
air tonn; mademoiselle, qui m'honore de son amiti, veut bien
consentir  assister  l'entretien que vous m'avez demand. Je dis
qu'elle le veut bien... parce qu'il lui faut, en effet, une trs
affectueuse condescendance pour se rsigner  entendre... pour
l'amour de moi... toutes les choses gracieuses, bienveillantes...
charmantes... dont vous venez sans doute me faire part...

-- Mais, mademoiselle... dit vivement la princesse.

-- Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit Adrienne avec
l'accent d'une amnit parfaite, et comme si elle et adress  la
dvote des compliments les plus flatteurs. Afin de vous mettre
tout de suite en confiance avec mademoiselle, je m'empresse de
vous apprendre qu'elle est instruite de toutes les pieuses
noirceurs... de toutes les dvotes dignits... dont vous avez
voulu, et failli me rendre victime... elle sait enfin que vous
tes une mre de l'glise... comme on en voit peu... Puis-je
esprer maintenant, madame, voir cesser votre dlicate et
intressante rserve?

-- En vrit, dit la princesse avec une sorte d'bahissement
courrouc, je ne sais si je veille ou si je rve...

-- Ah! mon Dieu! dit Adrienne d'un air alarm, ce doute que vous
manifestez sur l'tat de vos facults est inquitant, madame. Le
sang vous monte sans doute  la tte... car votre visage est trs
color... vous semblez oppresse... comprime... dprime... peut-
tre (l'on peut se dire cela entre femmes)... peut-tre tes-vous
un peu serre... madame?

Ces mots, dits par Adrienne avec un adorable semblant d'intrt et
de navet, manqurent de faire suffoquer la princesse qui, malgr
elle, devint cramoisie et s'cria en s'asseyant brusquement:

-- Eh bien, soit, mademoiselle... Je prfre cet accueil  tout
autre, il me met  l'aise... en confiance, comme vous dites...

-- N'est-ce pas madame? dit Adrienne en souriant; au moins l'on
peut franchement dire tout ce que l'on a sur le coeur... ce qui
doit avoir pour vous le charme de la nouveaut... Voyons, entre
nous, avouez que vous nous savez gr de vous mettre ainsi  mme
de dposer un instant ce fcheux masque de dvotion, de douceur et
de bont qui doit tant vous peser...

En entendant les sarcasmes d'Adrienne, innocente vengeance, bien
excusable si l'on songe  tout le mal que la princesse avait voulu
faire  sa nice, la Mayeux sentait son coeur se serrer, car plus
qu'Adrienne, et avec raison, elle redoutait la princesse, qui
reprit avec plus de sang-froid:

-- Mille grces, mademoiselle, de vos excellentes intentions et de
vos sentiments pour moi; je les apprcie tels qu'ils sont, et
comme je dois, j'espre, sans plus attendre, vous le prouver.

-- Voyons, voyons, madame, rpondit Adrienne avec enjouement.
Contez-nous donc cela tout de suite... Je suis d'une impatience...
d'une curiosit...

-- Et pourtant, dit la princesse en feignant  son tour un
enjouement ironique et amer, vous tes  mille lieues de vous
douter de ce que je vais vous annoncer...

-- Vraiment!... Moi je crains, madame, que votre candeur, que
votre modestie ne vous abusent, reprit Adrienne avec la mme
affabilit railleuse; car il est bien peu de choses qui, de votre
part, puissent me surprendre, madame, ne savez-vous pas... que, de
vous... je m'attends  tout?

-- Peut-tre, mademoiselle... dit la dvote en articulant
lentement ses paroles; si, par exemple... je vous disais... qu'en
vingt-quatre heures, d'ici  demain... je suppose... vous allez
tre rduite  la misre?...

Ceci tait si imprvu, que Mlle de Cardoville fit malgr elle un
vif mouvement de surprise, et que la Mayeux tressaillit.

-- Ah!... mademoiselle, dit la princesse avec une joie triomphante
et d'un ton doucereusement cruel en voyant la surprise croissante
de sa nice, avouez maintenant que je vous tonne... quoique peu
de chose de ma part, disiez-vous, dt avoir le droit de vous
surprendre. Combien vous avez eu raison de donner  notre
entretien le tour qu'il a pris... Il m'aurait fallu toutes sortes
de priphrases pour vous dire: Mademoiselle, demain vous serez
aussi pauvre que vous tes riche aujourd'hui... tandis que je vous
apprends cela tout simplement... tout bonnement... tout
navement...

Son premier tonnement pass, Adrienne reprit en souriant avec un
calme qui stupfia la dvote:

-- Eh bien, je vous l'avoue franchement, madame, oui, j'ai t
surprise... car je m'attendais, de votre part,  quelqu'une de ces
noires mchancets o vous excellez,  quelque perfidie bien
ourdie, bien cruelle... mais pouvais-je croire que vous feriez un
si grand clat d'une pareille insignifiance?...

-- tre ruine... compltement ruine... s'cria la dvote, ruine
d'ici  demain, vous si audacieusement prodigue; voir non
seulement vos revenus, mais cet htel, mais vos meubles, vos
chevaux, vos bijoux, voir tout enfin, jusqu' ces ridicules
parures dont vous tes si vaine... mis sous le squestre, vous
appelez cela une insignifiance? Vous dpensez indiffremment des
milliers de louis, vous voir rduite  une pension alimentaire
bien infrieure aux gages que vous donnez  une de vos femmes,
vous appelez cela une insignifiance?...

Au plus cruel dsappointement de sa tante, Adrienne, qui
paraissait de plus en plus rassrne, allait rpondre  la
princesse, lorsque la porte du salon s'ouvrit et, sans qu'il et
t annonc, le prince Djalma entra.

Une folle et orgueilleuse tendresse resplendit sur le front
radieux d'Adrienne  la vue du prince et il est impossible de
rendre le regard de bonheur triomphant et ddaigneux qu'elle jeta
sur Mme de Saint-Dizier.

Jamais non plus Djalma n'avait t plus idalement beau, jamais
bonheur plus ineffable n'avait rayonn sur un visage humain.
L'Indien portait une longue robe de cachemire blanc  mille raies
de pourpre et d'or; son turban tait de mme couleur et de mme
toffe; un magnifique chle  palmes lui servait de ceinture.

 la vue de l'Indien, qu'elle n'avait pas espr rencontrer chez
Mlle de Cardoville, la princesse de Saint-Dizier ne put cacher
d'abord son profond tonnement.

Ce fut donc entre Mme de Saint-Dizier, Adrienne, la Mayeux et
Djalma que se passa la scne suivante.



LIV. Souvenirs.

Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontr chez Adrienne
Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa
prsence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour
 tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux
tres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout  coup
elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance
s'offrait  son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta
profondment absorbe.

Adrienne et Djalma profitrent de ce moment pour se _couver _des
yeux, avec une sorte d'idoltrie ardente qui remplissait leurs
yeux d'une flamme humide; puis,  un mouvement de Mme de Saint-
Dizier qui parut sortir de sa proccupation momentane, Mlle de
Cardoville dit en souriant au jeune Indien:

-- Mon cher cousin, je vais rparer un oubli, je vous l'avoue,
trs volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la
premire fois d'une de mes parentes  laquelle j'ai l'honneur de
vous prsenter... Mme la princesse de Saint-Dizier.

Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment o
sa tante allait rpondre:

-- Mme de Saint-Dizier venait me faire trs gracieusement part
d'un vnement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous
instruirai plus tard, mon cousin,  moins que cette bonne
princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette
confidence.

L'arrive inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient
subitement frapper l'esprit de la princesse, modifirent sans
doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre
l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier
rpondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse
arrire-pense:

-- Je serais dsole, prince, de priver mon aimable et chre nice
du plaisir de vous annoncer bientt l'heureuse nouvelle dont elle
parle, et dont, en bonne parente... je me suis hte de venir
l'instruire... Voici  ce sujet quelques notes, et la princesse
remit un papier  Adrienne, qui, je l'espre, lui dmontreront
jusqu' la plus entire vidence... la ralit de ce que je lui
annonce.

-- Mille grces, ma chre tante, dit Adrienne en prenant le papier
avec une souveraine indiffrence; cette prcaution, cette preuve
taient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur
parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.

Malgr son ignorance des perfidies raffines, des cruauts perles
de la civilisation, Djalma, dou d'un tact trs fin comme toutes
les natures un peu sauvages et violemment impressionnables,
ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet change de
fausses amnits; il n'en devinait pas le sens dtourn; mais,
pour ainsi dire, elles sonnaient faux  son oreille; puis,
instinct ou pressentiment, il prouvait une vague rpulsion pour
Mme de Saint-Dizier. En effet, la dvote, songeant  la gravit de
l'incident qu'elle s'apprtait  soulever, contenait  peine son
agitation intrieure, que trahissaient la coloration croissante de
son visage, son sourire amer et l'clat mchant de son regard;
aussi,  la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une
antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits
charmants perdirent mme de leur srnit premire.

La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus
en plus pnible; elle jeta tour  tour des regards craintifs sur
la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle-
ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrire pressentait les
suites funestes.

Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop
d'intrt  prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville,
puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance
dans la prsence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop
jouir du cruel dpit que causait  la dvote la vue d'un amour
heureux, malgr tant de complots infmes trams par elle et par
ses complices.

Aprs un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et
dit d'un ton doucereux et insinuant:

-- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai t ravie
d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre
chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable
affection pour ma chre nice, car sans vous en douter, vous me
tirez d'un furieux embarras.

Djalma ne rpondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un
air surpris et presque attrist, comme pour lui demander ce que
voulait dire sa tante.

Celle-ci, s'tant aperue de cette muette interrogation, reprit:

-- Je vais tre plus claire, prince; en un mot, vous comprenez
que, me trouvant la plus proche parente de cette chre et mauvaise
petite tte... elle dsigna Adrienne du regard, j'tais plus ou
moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici,
prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous
charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est
charmant, c'est excellent; aussi, en vrit, l'on se demande ce
qu'il y a de plus  admirer en vous, de votre bonheur ou de votre
courage.

Et la princesse, jetant un regard d'une mchancet diabolique sur
Adrienne, attendit sa rponse d'un air de dfi.

-- coutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hta de dire
la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette
tendre parente nous voit, vous et moi, runis et heureux, son me
est tellement inonde de joie, qu'elle a besoin de s'pancher; et
vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les panchements d'une si
belle me... Un peu de patience... et vous en jugerez...

Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:

-- Je ne sais pourquoi,  propos de ces panchements de ma chre
tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous
me disiez, mon cousin, de certaines espces de vipres de votre
pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les
dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de
sorte qu'elles sont elles-mmes victimes du poison qu'elles
distillent... Voyons, ma chre tante, vous qui avez un si bon, un
si noble coeur... je suis sre que vous vous intressez tendrement
 ces pauvres vipres...

La dvote jeta un regard implacable  sa nice et reprit d'une
voix altre:

-- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et
vous prince?

Djalma ne rpondit pas; accoud  la chemine, il jetait un regard
de plus en plus sombre et pntrant sur la princesse; une haine
involontaire pour cette femme lui montait au coeur.

-- Ah! ma chre tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche,
aurais-je donc trop prsum de votre coeur?... Vous n'avez pas de
sympathie, mme... pour les vipres!... Pour qui en aurez-vous
donc, mon Dieu? Aprs tout, cela se conoit, ajouta Adrienne comme
se parlant  elle-mme par rflexion, elles sont si _minces...
_Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage
contenue de la dvote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes
les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.

-- Mais, je l'espre bien, mon aimable nice: d'abord, je ne
saurais trop fliciter ce cher prince d'tre venu du fond de
l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux
ferms... le digne nabab... de vous, pauvre chre enfant, que l'on
a t oblig de renfermer comme folle (afin de donner un nom
dcent  vos dbordements), vous savez bien...  cause de ce beau
garon que l'on a trouv cach chez vous... mais aidez-moi donc...
est-ce que vous auriez dj oubli jusqu' son nom, vilaine petite
infidle?... un trs beau garon et pote, s'il vous plat, un
certain Agricol Baudoin, que l'on a dcouvert dans un rduit
secret attenant  votre chambre  coucher... ignoble scandale dont
tout Paris s'est occup... car vous n'pousez pas une femme
inconnue, cher prince... le nom de la vtre est dans toutes les
bouches.

Et comme,  ces paroles imprvues, effrayantes, Adrienne, Djalma
et la Mayeux, quoique obissant  des ressentiments divers,
restrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant
pas ncessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine
triomphante, s'cria en se levant, les joues enflammes, les yeux
tincelants, s'adressant  Adrienne:

-- Oui, je vous dfie de me dmentir; a-t-on t forc de vous
enfermer sous prtexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouv cet
artisan... votre amant d'alors, cach dans votre chambre 
coucher?

 cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et
dor comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb;
sa lvre suprieure, rouge comme du sang, se relevant par une
sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches
convulsivement serres; enfin sa physionomie devint  ce moment si
pouvantablement menaante et froce, que la Mayeux frissonna
d'effroi.

Le jeune Indien, emport par l'ardeur, par la violence du sang,
prouvait un vertige de rage irrflchie, involontaire, une
commotion fulgurante, pareille  celle qui de son coeur fait
jaillir le sang  ses yeux qu'il trouble,  son cerveau qu'il
gare, lorsque l'homme d'honneur se sent frapp au visage... Si
pendant ce moment terrible, rapide comme la clart de la foudre
qui sillonne la nue, l'action avait remplac la pense de Djalma,
la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-mme eussent t anantis
par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une
mine qui clate.

Il et tu la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une
trahison infme; Adrienne, parce qu'on pouvait la souponner de
cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle tait tmoin de cette
accusation; lui-mme enfin se ft tu pour ne pas survivre  une
si horrible dception.

Mais,  prodige!... son regard sanglant, insens, a rencontr le
regard d'Adrienne, regard rempli de dignit calme et de sereine
assurance, et voil que l'expression de rage froce qui
transportait l'Indien a pass... fugitive comme l'clair.

Bien plus,  la profonde stupeur de la princesse et de la jeune
ouvrire,  mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne
devenaient plus profonds, plus pntrants et, pour ainsi dire,
plus intelligents de cette me si belle, si pure, non seulement
l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord
si violemment trouble, se rassrna, et bientt reflta comme un
miroir la noble scurit du visage de la jeune fille.

Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette
rvolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si
pouvante, si dsesprante pour la dvote.

 peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie
de sa lvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la
chemine, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement
un pas vers la princesse; puis, comme s'il et voulu se modrer
dans sa rage, il s'tait, pour ainsi dire, retenu au marbre de la
chemine, qu'il semblait ptrir de sa main d'acier, un
tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits,
contracts, mconnaissables, taient devenus effrayants.

De son ct, en entendant la princesse, Adrienne, cdant  un
premier mouvement d'indignation courrouce, de mme que Djalma
avait cd  un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne
s'tait brusquement leve, le regard tincelant de fiert
rvolte; mais, presque aussitt apaise par la conscience de sa
puret, son charmant visage tait redevenu d'une adorable
srnit...

Ce fut alors que ses yeux rencontrrent ceux de Djalma. Pendant
une seconde la jeune fille fut encore plus afflige qu'effraye de
l'expression menaante, formidable de la physionomie de
l'Indien... Une stupide indignit l'exaspre  ce point! s'tait
dit Adrienne; il me souponne donc?... Mais  cette rflexion,
aussi rapide que cruelle succda une joie folle lorsque, les yeux
d'Adrienne s'tant longuement arrts sur ceux de l'Indien, elle
vit instantanment ces traits si farouches s'adoucir comme par
magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'taient
nagure.

Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant
l'expression digne, confiante et sincre de la physionomie
d'Adrienne.

Ce ne fut pas tout. Au moment o, tmoin de cette scne muette si
expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux
tres, qui, sans prononcer une parole et grce  quelques regards
muets, s'taient compris, expliqus et mutuellement rassurs, la
princesse suffoquait de dpit et de colre.

Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie
charmante, tendit sa belle main  Djalma, qui, s'agenouillant, y
imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un lger nuage
rose au front de la jeune fille.

L'Indien se plaant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle
de Cardoville, dans une attitude remplie de grce et de respect,
appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plong
dans une adoration muette, il se mit  contempler silencieusement
Adrienne qui, penche vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme
dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse
complaisance que si la dvote, touffant de haine, n'et pas t
l.

Mais bientt Adrienne, comme si quelque chose et manqu  son
bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprs
d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie,
Mlle de Cardoville, souriant  Djalma en adoration devant elle,
jeta sur la princesse, de plus en plus stupfaite, un regard  la
fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible
quitude de sa flicit et l'inabordable hauteur de ses ddains
pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleverse, hbte,
balbutia quelques paroles  peine intelligibles d'une voix
frmissant de colre, puis, perdant compltement la tte, se
dirigea prcipitamment vers la porte.

Mais  ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embche,
quelque complot ou quelque perfide espionnage, se rsolut, aprs
avoir chang un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse
jusqu' sa voiture.

Le dsappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit
ainsi accompagne et surveille par la Mayeux, parut si comique 
Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empcher de rire aux clats;
ce fut donc au bruit de cette ddaigneuse hilarit que la dvote,
perdue de rage et de dsespoir, quitta cette maison, o elle
avait espr apporter le trouble et le malheur.

Adrienne et Djalma restrent seuls.

Avant de poursuivre la scne qui se passe entre eux, quelques mots
rtrospectifs sont indispensables.

L'on croira sans peine que, du moment o Mlle de Cardoville et
l'Indien furent rapprochs l'un de l'autre aprs tant de
traverses, leurs jours s'coulrent dans un bonheur indicible;
Adrienne s'appliqua surtout  faire natre l'occasion de mettre en
lumire et pour ainsi dire une  une les gnreuses qualits de
Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si
brillants rcits.

La jeune fille s'tait impos cette tendre et patiente tude du
caractre de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalt
qu'elle prouvait, mais encore parce que cette espce de temps
d'preuve, auquel elle avait assign un terme, l'aidait 
temprer,  distraire les emportements de l'amour de Djalma...
tche d'autant plus mritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait
les mmes impatients enivrements, les mmes ardeurs passionnes...
Chez ces deux tres, les brlants dsirs des sens et les
aspirations de l'me les plus leves s'quilibraient, se
soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant
dou ces deux amants de la plus rare beaut du corps et de la plus
adorable beaut du coeur, comme pour lgitimer l'irrsistible
attrait qui les attachait l'un  l'autre.

Quel devait tre le terme de cette preuve si pnible qu'Adrienne
imposait  Djalma et  elle-mme! C'est ce que Mlle de Cardoville
projette d'apprendre  Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir
avec lui, aprs le brusque dpart de Mme de Saint-Dizier.



LV. L'preuve.

Mlle de Cardoville et Djalma restrent seuls.

Telle tait la noble confiance qui avait succd dans l'esprit de
l'Indien  son premier mouvement de fureur irrflchie, en
entendant l'infme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois
seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation
indigne.

De son ct, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la
jeune fille tait trop fire, elle avait trop la conscience de la
puret de son amour, pour descendre  une justification envers
Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-mme.

Les deux amants commencrent donc leur entretien, comme si
l'incident soulev par la dvote n'avait pas eu lieu.

Le mme ddain s'tendit aux notes, qui, selon la princesse,
devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.

La jeune fille avait pos, sans le lire, ce papier sur un guridon
plac  sa porte. D'un geste rempli de grces, elle fit signe 
Djalma de venir s'asseoir auprs d'elle; celui-ci, obissant  ce
dsir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds
de la jeune fille.

-- Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez
souvent... et impatiemment demand quand arriverait le terme de
l'preuve que nous nous imposions: cette preuve touche  sa fin.

Djalma tressaillit et ne put retenir un lger cri de bonheur et de
surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave,
si douce, qu'elle semblait plutt le premier cri d'une ineffable
reconnaissance, que l'accent passionn du bonheur.

Adrienne continua -- Spars... environns d'embches, de
mensonges, mutuellement tromps sur nos sentiments, pourtant nous
nous aimions, mon ami... En cela, nous suivions un irrsistible et
sr attrait, plus fort que les vnements contraires, mais depuis,
durant ces jours passs dans une longue retraite o nous venons de
vivre isols de tout et de tous, nous avons appris  nous estimer,
 nous honorer davantage... Livrs  nous-mmes, libres tous
deux... nous avons eu le courage de rsister  tous les brlants
enivrements de la passion, afin de nous acqurir le droit de nous
y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours o nos coeurs
sont demeurs ouverts l'un  l'autre, nous y avons lu... tout
lu... Aussi, Djalma... je crois en vous et vous croyez en moi...
Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?...
toutes les garanties possibles, dsirables, humaines, pour notre
bonheur. Mais  cet amour il manque une conscration... et aux
yeux du monde o nous sommes appels  vivre, il n'en est qu'une
seule... une seule... le mariage, et il enchane la vie entire.

Djalma regarda la jeune fille avec surprise.

-- Oui, la vie entire... et pourtant, quel est celui qui peut
rpondre  jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune
fille. Un Dieu... qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul
lier irrvocablement certains tres... pour le bonheur; mais,
hlas! aux yeux des cratures humaines, l'avenir est impntrable:
aussi, lorsqu'on ne peut rpondre srement que de la sincrit
d'un sentiment prsent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce
pas commettre une action folle, goste, impie?

-- Cela est triste  penser, dit Djalma aprs un moment de
rflexion, mais cela est juste... Puis il regarda la jeune fille
avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hta
d'ajouter tendrement d'un ton pntr:

-- Ne vous mprenez pas sur ma pense, mon ami; l'amour de deux
tres qui, comme nous, aprs mille patientes expriences de coeur,
d'me et d'esprit, ont trouv l'un dans l'autre toutes les
assurances de bonheur dsirables; un amour comme le ntre enfin
est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de
conscration divine... Je n'ai pas la religion de la messe, comme
ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu
notre brlant amour, il doit en tre pieusement glorifi: c'est
donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous
devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'tre 
jamais l'un  l'autre...

-- Que dites-vous? s'cria Djalma.

-- Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel
serment sans mensonge ou sans folie... mais nous pouvons, dans la
sincrit de notre me, jurer de faire l'un et l'autre loyalement
tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure
toujours et que nous soyons ainsi l'un  l'autre: nous ne devons
pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons
toujours,  quoi bon ces liens? Si notre amour cesse,  quoi bon
ces chanes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?...
Je vous le demande, mon ami.

Djalma ne rpondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il
fit signe  la jeune fille de continuer.

-- Et puis, enfin, reprit-elle avec un mlange de tendresse et de
fiert, par respect pour votre dignit et pour la mienne, mon ami,
jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme
_contre _la femme avec un gosme ddaigneux et brutal, une loi
qui semble nier l'me, l'esprit, le coeur de la femme, une loi
qu'elle ne saurait accepter sans tre esclave ou parjure, une loi
qui_, fille_, lui retire son nom; _pouse_, la dclare  l'tat
d'imbcillit incurable, en lui imposant une dgradante tutelle;
_mre_, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et
_crature humaine _enfin, l'asservit, l'enchane  jamais au bon
plaisir d'une autre crature humaine, sa pareille et son gale
devant Dieu.

-- Vous savez, mon ami... ajouta la jeune fille avec une
exaltation passionne, vous savez combien je vous honore, vous
dont le pre a t nomm le pre du Gnreux; je ne crains donc
pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces
droits tyranniques... mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour
est trop saint, trop cleste, pour tre soumis  une conscration
achete par un double parjure... non, jamais je ne ferai serment
d'observer une loi que ma dignit, que ma raison repoussent;
demain le divorce serait rtabli... demain les droits de la femme
seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient
d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste,
avec ce qui est possible, avec ce qui est humain...

Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une motion si
profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux
yeux:

-- Oh! si vous saviez, mon ami... ce que votre amour est pour moi;
si vous saviez combien votre flicit m'est prcieuse, sacre,
vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions gnreuses
d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un prsage funeste dans
une conscration mensongre et parjure; ce que je veux... c'est
vous fixer par l'attrait, vous enchaner par le bonheur, et vous
laisser libre pour ne vous devoir qu' vous-mme.

Djalma avait cout la jeune fille avec une attention passionne.
Fier et gnreux, il idoltrait ce caractre fier et gnreux.
Aprs un moment de silence mditatif, il lui dit de sa voix suave
et sonore, et d'un ton presque solennel:

-- Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquit me rvoltent...
comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit
d'tre tyrannique et lche. Quoique rsolu de ne pas user de ce
droit... comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est
pas  votre coeur seulement, mais  l'ternelle contrainte d'un
lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de
vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignit que dans la
libert... Mais, vous l'avez dit,  cet amour si grand, si saint
vous voulez une conscration divine... et si vous repoussez des
serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en
est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient.
Cette conscration divine... qui nous la donnera? Ces serments,
entre les mains de qui les prononcerons-nous?

-- Dans bien peu de jours, mon ami... je pourrai, je crois, vous
le dire... Chaque soir... aprs votre dpart... je n'avais pas
d'autre pense que celle-l: trouver le moyen de nous engager,
vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans
les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les
exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous
convenir de vivre plus tard... et dont il ne faut pas blesser les
susceptibilits apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez
entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les ntres,
quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union...
union sacre qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser
dignes... vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais
mains plus pures n'auraient pu nous tre imposes... Pardonnez,
mon ami... tout ceci est grave... grave comme le bonheur... grave
comme notre amour... Si mes paroles vous semblent tranges, mes
penses draisonnables... dites... dites, mon ami, nous
chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que
nous devons  Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous
nous devons  nous-mmes... On prtend que les amoureux sont fous,
ajouta la jeune fille en souriant, je prtends, moi, qu'il n'y a
rien de plus sens que les vrais amoureux.

-- Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma
profondment mu, en parler avec cette srieuse et calme
tendresse, il me semble voir une mre sans cesse occupe de
l'avenir de son enfant ador... tchant de l'entourer de tout ce
qui peut le rendre vaillant, robuste et gnreux, tchant
d'carter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne... Vous
me demandez de vous contredire si vos penses me semblent
tranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi,
ma confiance dans notre amour, c'est que je l'prouve avec les
mmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous
rvolte, me rvolte; tout  l'heure, quand vous me citiez les lois
de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas mme la mre...
je pensais avec orgueil que dans nos contres barbares o la femme
est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient
mre... Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour
moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez  notre
amour que de vouloir l'lever au-dessus de tous ces indignes
servages qui l'auraient souill? Et... voyez-vous, Adrienne
j'entendais souvent dire aux prtres de mon pays qu'il y avait des
tres infrieurs aux divinits, mais suprieurs aux autres
cratures, je ne croyais pas ces tres; ici, je les crois.

Ces derniers mots furent prononcs, non pas avec l'accent de la
flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincre,
avec cette sorte de vnration passionne, de ferveur presque
intimide qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la
croyance... Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est
l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du
timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est
impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brlante
mlancolie qui donnait un charme irrsistible  ses traits
enchanteurs.

Adrienne avait cout Djalma avec un indicible mlange de joie, de
reconnaissance et d'orgueil. Bientt, posant sa main sur son sein,
comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en
regardant le prince avec enivrement:

-- Le voil bien... toujours bon, toujours juste, toujours
grand!... Oh! mon coeur... mon coeur, comme il bat!... fier et
radieux... Soyez bni, mon Dieu! de m'avoir cre pour cet amant
ador. Vous voulez donc tonner le monde par les prodiges de
tendresse et la charit qu'un pareil amour peut enfanter! L'on ne
sait pas encore la toute-puissance souveraine de l'amour heureux,
ardent et libre!... Oh! grce  nous deux, n'est-ce pas, Djalma,
le jour o nos mains seront jointes, que d'hymnes de bonheur, de
reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel!... Non,
non, l'on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin
de joie et d'allgresse deux amants comme nous sont possds...
L'on ne sait pas tout ce qui rayonne d'inpuisable bont de la
cleste aurole de leur coeur embras!... Oh! oui, oui, je le
sens, bien des larmes seront sches! Bien des coeurs glacs par
le chagrin seront ravivs par le feu divin de notre amour!... Et
c'est aux bndictions de ceux que nous aurons sauvs que l'on
connatra la sainte ivresse de nos volupts!

Aux regards blouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus
un tre idal, participant de la Divinit par les inpuisables
trsors de sa bont... de la crature sensuelle par l'ardeur...
car Adrienne, cdant malgr elle  l'entranement de la passion,
attachait sur Djalma des regards tincelants d'amour.

Alors perdu, insens, l'Indien, se jetant aux pieds de la jeune
fille, s'cria d'une voix suppliante:

-- Grce!... je n'ai plus de courage!... piti! ne parle plus
ainsi... Oh! ce jour... que d'annes de ma vie... je donnerais
pour le hter!...

-- Tais-toi... tais-toi... pas de blasphme... tes annes...
m'appartiennent...

-- Adrienne!... tu m'aimes? La jeune fille ne rpondit pas... mais
son regard profond, brlant,  demi voil... porta le dernier coup
 la raison de Djalma.

Saisissant les deux mains d'Adrienne dans les siennes, il s'cria
d'une voix palpitante:

-- Ce jour... ce jour suprme... ce jour, o nous toucherons au
ciel... ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la
bont... ce jour, pourquoi l'loigner encore?

-- Parce que notre amour, pour tre sans rserve, doit tre
consacr par la bndiction de Dieu.

-- Ne sommes-nous pas libres?

-- Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons
dignes de notre libert.

-- Adrienne... grce!

-- Et toi aussi je demande grce et piti... oui, piti pour la
saintet de notre amour... ne le profane pas dans sa fleur...
Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le fltrir...
ce serait le tuer que l'avilir... Courage, mon ami, amant dor,
quelques jours encore... et le ciel... sans remords, sans
regrets!...

-- Mais, jusque-l, l'enfer... des tortures sans nom; car tu ne
sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me
brle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne
sais pas ce que sont mes insomnies... Je ne te disais pas cela...
mais, vois-tu, dans mon garement, chaque nuit, je t'appelle, je
pleure, j'clate en sanglots... comme je t'appelais, comme je
pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas... et pourtant
je sais que tu m'aimes, et que tu es  moi! Mais aussi te voir...
te voir chaque jour plus belle, plus adore... et chaque jour te
quitter plus enivr... non, tu ne sais pas...

Djalma ne put continuer.

Ce qu'il disait de ses tortures dvorantes, Adrienne l'avait aussi
ressenti, peut-tre encore plus vivement que lui; aussi, troubl,
enivre par l'accent lectrique de Djalma si beau, si passionn,
elle sentit son courage faiblir... Dj une langueur irrsistible
paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout  coup, par un
suprme effort de chaste volont, elle se leva brusquement, et se
prcipitant vers une porte qui communiquait  la chambre de la
Mayeux, elle s'cria:

-- Ma soeur!... ma soeur!... sauvez-moi!... sauvez-nous!... Une
seconde  peine s'tait coule, et Mlle de Cardoville, le visage
inond de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses
bras la jeune ouvrire, tandis que Djalma tait respectueusement
agenouill au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir.



LVI. L'ambition.

Trs peu de jours aprs l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que
nous avons raconte, Rodin se promenait seul dans sa chambre 
coucher de la maison de la rue de Vaugirard, o il avait si
vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.

Les deux mains plonges dans les poches de derrire de sa
redingote, la tte baisse sur sa poitrine, le jsuite
rflchissait profondment. Son pas, tantt lent, tantt
prcipit, trahissait son agitation.

-- Du ct de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout
marche... l'abdication est pour ainsi dire consentie... et si je
peux les payer... le prix convenu... le cardinal-prince m'assure
neuf voix de majorit au prochain conclave... Notre GNRAL est 
moi... les doutes que le cardinal Malipieri avait conus sont
dissips... ou n'ont pas d'cho l-bas!... Nanmoins... je ne suis
pas sans inquitude sur la correspondance que le pre d'Aigrigny
a, dit-on, avec le Malipieri... il m'a t impossible de rien
surprendre... Il n'importe... cet ancien sabreur est un homme...
_jug; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est
_excut..._

Et les lvres livides de Rodin se contractrent par un de ces
sourires affreux qui donnaient  sa figure une expression
diabolique.

Aprs une pause, il reprit:

-- Les funrailles du libre-penseur... du philanthrope ami de
l'artisan, ont eu lieu avant-hier  Saint-Hrem... Franois Hardy
s'est teint dans un accs de dlire extatique... J'avais sa
donation; mais ceci est plus sr... tout se plaide... les morts ne
plaident point...

Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent
concentr:

-- Restent cette rousse et son multre... nous sommes au 27 mai;
le 1er juin approche... et ces deux tourneaux amoureux semblent
invulnrables... La princesse avait cru trouver un bon point; je
l'aurais cru comme elle... C'tait excellent de rappeler la
dcouverte d'Agricol Baudoin chez cette folle... car le tigre
indien a rugi de jalousie froce; oui, mais  peine la colombe
amoureuse a-t-elle eu roucoul du bout de son bec rose... que le
tigre imbcile... est venu se tortiller  ses pieds... en rentrant
les griffes; c'est dommage... il y avait quelque chose l...

Et la marche de Rodin devint de plus en plus agite.

-- Rien n'est plus trange, reprit-il, que la succession
gnratrice des ides. En comparant cette pronnelle rousse  une
colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient  l'esprit le souvenir de
cette infme vieille appele Sainte-Colombe, que ce gros drle de
Jacques Dumoulin courtise, et que l'abb Corbinet finira par
exploiter  notre profit, je l'espre? oui, pourquoi le souvenir
de cette mgre me revient-il  l'esprit?... J'ai souvent remarqu
que, de mme que les hasards les plus incroyables apportent
d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures ides se
trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde
comme celui-ci... la Sainte-Colombe, abominable sorcire...
et la belle Adrienne de Cardoville... Cela, en effet... va
ensemble comme une bague  un chat, comme un collier  un
poisson... Allons... il n'y a rien l...

 peine Rodin avait-il prononc ces mots qu'il tressaillit; sa
figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientt
une expression d'tonnement mditatif ainsi que cela arrive
lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charm, quelque
dcouverte imprvue.

Bientt, le front haut, l'oeil dcouvert, tincelant, ses joues
flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement
orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible
expression de triomphe, et s'cria:

-- Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux,
que les mystrieuses volutions de l'esprit... que les
incomprhensibles enchanements de la pense humaine... qui
partent souvent d'un mot absurde pour aboutir  une ide
splendide, lumineuse, immense... Est-ce infirmit! est-ce
grandeur! trange... trange... trange... Voici que je compare
cette rousse  une colombe... cette comparaison me rappelle cette
mgre qui a trafiqu du corps et de l'me de tant de cratures...
De vulgaires dictons me viennent  l'esprit, une bague  un
chat... un collier  un poisson... Et tout  coup de ce mot
COLLIER... la lumire jaillit  ma vue et claire les tnbres o
je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant  ces amoureux
invulnrables... Oui, ce seul mot, COLLIER, a t la clef d'or qui
vient d'ouvrir une case de mon cerveau, btement bouche depuis je
ne sais quand...

Et, aprs avoir march avec une nouvelle prcipitation, Rodin
reprit:

-- Oui... c'est  tenter... plus j'y rflchis, plus ce projet me
semble possible... Seulement cette mgre de Sainte-Colombe... par
quel intermdiaire?... Mais ce gros drle... ce Jacques
Dumoulin... bien... l'autre!... l'autre... o la trouver?... puis
comment la dcider?... l est la pierre d'achoppement... Allons,
je m'tais trop ht de crier victoire.

Et Rodin se mit  se promener  et l, en rongeant ses ongles
d'un air violemment proccup; pendant quelques moments, la
tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur
perlrent son front jaune et sordide; et le jsuite allait,
venait, s'arrtait, frappait du pied... tantt levant les yeux au
ciel pour y chercher une inspiration; tantt, pendant qu'il
rongeait les ongles de sa main droite grattant son crne de sa
main gauche; enfin, de temps  autre il laissait chapper des
exclamations de dpit, de colre, ou d'espoir tour  tour naissant
et du.

Si la cause de la proccupation de ce monstre n'avait pas t
horrible, c'et t un spectacle curieux, intressant, que
d'assister invisible  l'enfantement de ce puissant cerveau en
travail... que de suivre pour ainsi dire une  une toutes le
pripties bonnes ou mauvaises de l'closion du projet sur lequel
il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa
forte intelligence.

Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientt s'accomplir, car
Rodin reprit:

-- Oui... oui... c'est risqu, c'est hardi, c'est aventureux: mais
c'est prompt... et les consquences peuvent tre incalculables...
Qui peut prvoir les suites de l'explosion d'une mine?

Puis, cdant  un mouvement d'enthousiasme qui lui tait peu
naturel, le jsuite s'cria, le regard rayonnant:

-- Oh! les passions!... les passions!... quel magnifique
clavier... pour qui sait promener sur ses touches une main lgre,
habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la
pense!... mon Dieu! que c'est donc beau!... Que l'on vienne,
aprs cela, parler des merveilles du gland qui devient chne, du
grain de bl qui devient pi; mais, au grain de bl, il faut des
mois pour se dvelopper; mais au gland il faut des sicles pour
acqurir sa splendeur; tandis que ce seul mot, compos de sept
lettres, COLLIER... oui, ce seul mot, ce seul germe, est tomb il
y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant
tout  coup, il est devenu,  cette heure, quelque chose d'aussi
immense qu'un chne; oui, ce seul mot a t le germe d'une ide
qui, comme le chne, a mille rameaux souterrains... qui, comme le
chne, s'lance vers le ciel... car c'est pour la plus grande
gloire du Seigneur que j'agis... oui, du Seigneur... tels qu'ils
le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai... si
j'arrive... et j'arriverai... car ces misrables Rennepont auront
pass comme des ombres. Et que fait, aprs tout,  l'ordre moral,
dont je serai le messie, que ces gens-l vivent ou meurent?
qu'est-ce qu'auraient pes de pareilles vies dans les balances des
grandes destines du monde?... tandis que cet hritage que je vais
y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera
monter jusqu' une sphre, d'o l'on domine encore bien des rois,
bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie... Les
niais... les doubles crtins!... non, non, au contraire, les bons,
les saints, les adorables crtins!... ils croient nous craser,
nous autres gens d'glise, en nous disant... d'une grosse voix:
Vous aurez le _spirituel... _mais nous, morbleu! nous gardons le
_temporel!..._ Oh! que leur conscience et leur modestie les
inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du
_spirituel... _d'abandonner le _spirituel_, de mpriser le
_spirituel! _a se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de
commun avec le spirituel...  les vnrables nes! ils ne voient
pas que, de mme qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par
le spirituel... qu'on va tout droit au temporel; comme si ce
n'tait pas par l'esprit qu'on domine le corps... Ils nous
laissent le _spirituel... _ils ddaignent le _spirituel... _c'est-
-dire la domination des consciences, des mes, des esprits, des
coeurs, des jugements; le _spirituel... _c'est--dire le pouvoir
de dispenser au nom du ciel le chtiment, le pardon, la rcompense
et la rmission... et cela sans contrle, et cela dans l'ombre et
le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de
_Temporel _ait rien  y voir...  lui tout ce qui est corps et
matire; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement,
de temps  autre, il s'aperoit, un peu tard, que, s'il prtend
avoir les corps, nous avons les mes, et que, les mes dirigeant
les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au
naturel hbtement du bonhomme _Temporel. _qui reste bant, les
mains sur sa panse, ses gros yeux parpills, en disant: Ah
bah!... c'est-y Dieu possible!...

Puis, poussant un clat de rire de ddain sauvage, Rodin reprit en
marchant  grands pas:

-- Oh! que j'arrive... que j'arrive...  la fortune de Sixte-
Quint... et le monde verra... un jour  son rveil... ce que c'est
que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre
les mains d'un prtre qui, jusqu' cinquante ans, est rest
crasseux, frugal et vierge, et qui, mme s'il devient pape, mourra
crasseux, frugal et vierge!

Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.

Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilge, excrable,
dans quelques papes trop clbres, semblait clater en traits
sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un rthisme de
domination dvorante brassait le sang impur du jsuite, une sueur
brlante l'inondait, et une sorte de vapeur nausabonde s'pandait
autour de lui.

Tout  coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la
cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin;
regrettant de s'tre laiss emporter  tant d'exaltation, il tira
de sa poche son sale mouchoir  carreaux blancs et rouges, le
trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les
tempes, tout en s'approchant de sa fentre pour regarder  travers
la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La
projection d'un auvent dominant la porte prs de laquelle la
voiture tait arrte intercepta le regard de Rodin.

-- Peu importe... dit-il en reprenant son sang-froid peu  peu,
tout  l'heure, je saurai qui vient d'arriver... crivons d'abord
 ce drle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immdiatement; il
m'a dj bien et fidlement servi  propos de cette misrable
petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses
refrains de cet infernal Branger... Cette fois Dumoulin peut me
servir encore. Je le tiens dans ma main... il obira.

Rodin se mit  son bureau et crivit. Au bout de quelques
secondes, on frappa  la porte, ferme  double tour, contre la
rgle; mais, de temps  autre, sr de son influence et de son
importance, Rodin, qui avait obtenu de son _gnral _d'tre
dbarrass, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie
d'un _socius_, sous prtexte des intrts de la socit, Rodin
s'chappait souvent jusqu' d'assez nombreuses infractions aux
ordonnances de l'ordre.

Un servant entra et remit une lettre  Rodin. Celui-ci la prit et,
avant de l'ouvrir, dit  cet homme:

-- Quelle est cette voiture qui vient d'arriver?

-- Cette voiture vient de Rome, mon pre, rpondit le servant en
s'inclinant.

-- De Rome!... dit vivement Rodin et, malgr lui, une vague
inquitude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta,
en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les
mains:

-- Et qui est dans cette voiture?

-- Un rvrend pre de notre sainte compagnie, mon pre...

Malgr son ardente curiosit, il savait qu'un rvrend pre
voyageant en poste est toujours charg d'une mission importante et
hte, Rodin ne fit pas une question de plus  ce sujet, et dit en
montrant la lettre qu'il tenait:

-- D'o vient cette lettre?

-- De notre maison de Saint-Hrem, mon pre. Rodin regarda plus
attentivement l'criture et reconnut celle du pre d'Aigrigny, qui
avait t charg d'assister M. Hardy  ses derniers moments. Cette
lettre contenait ces mots:

Je dpche un exprs  Votre Rvrence pour lui apprendre un fait
peut-tre plus trange qu'important. Aprs les funrailles de
M. Franois Hardy, le cercueil contenant ses restes avait t
provisoirement dpos dans un caveau de notre chapelle, en
attendant qu'il ft possible de conduire le corps au cimetire de
la ville voisine; ce matin, au moment o nos gens sont descendus
dans le caveau pour faire les apprts ncessaires  la translation
du corps... le cercueil avait disparu...

Rodin fit un mouvement de surprise, et dit:

-- En effet, cela est trange... Puis il continua. Toutes
recherches ont t vaines pour dcouvrir les auteurs ou les traces
de cet enlvement sacrilge; la chapelle tant isole de notre
maison, ainsi que vous le savez, et n'tant pas garde, on a pu
s'y introduire sans donner l'veil; nous avons seulement remarqu,
sur un terrain dtremp par la pluie, les traces rcentes d'une
voiture  quatre roues; mais  quelque distance de la chapelle,
ces traces se sont perdues dans les sables, et il a t impossible
de rien dcouvrir.

-- Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui
peut avoir intrt  l'enlvement de ce corps? Il continua:

Heureusement l'acte de dcs est en rgle et parfaitement
lgalis; un mdecin d'tampes est venu,  ma demande, constater
le dcs; la mort est donc parfaitement et rgulirement tablie,
et consquemment la substitution des droits  nous accords par la
donation et l'abandon des biens, valable et irrcusable de tous
points. En tout tat de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un
exprs pour instruire Votre Rvrence de cet vnement, afin
qu'elle avise, etc.

Aprs un moment de rflexion, Rodin se dit:

-- D'Aigrigny a raison, c'est plus trange qu'important;
nanmoins, cela me donne  penser... Nous songerons  cela.

Se retournant vers le servant qui lui avait apport cette lettre,
Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'crire 
Nini-Moulin:

-- Faites porter  l'instant cette lettre  son adresse, on
attendra la rponse.

-- Oui, mon pre.

 l'instant o le servant quittait la chambre de Rodin, un
rvrend pre y entra et lui dit:

-- Le rvrend pre Caboccini, de Rome, arrive  l'instant, charg
d'une mission pour Votre Rvrence de la part de notre
rvrendissime gnral.

 ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un
calme imperturbable, et il dit simplement:

-- O est le rvrend pre Caboccini?

-- Dans la pice voisine, mon pre.

-- Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin.

Une seconde aprs, le rvrend pre Caboccini, de Rome, entrait et
restait seul avec Rodin.



LVII.  socius, socius et demi.

Le rvrend pre Caboccini, jsuite romain, qui entra chez Rodin,
tait un petit homme de trente ans au plus, grassouillet,
rondelet, et dont l'abdomen gonflait la noire soutanelle.

Ce bon petit pre tait borgne; mais l'oeil qui lui restait
brillait de vivacit; sa figure fleurie souriait, avenante,
joyeuse, splendidement couronne d'une paisse chevelure chtaine,
frise comme celle d'un enfant Jsus de cire; un geste cordial
jusqu' la familiarit, des manires expansives et ptulantes
s'harmonisaient  merveille avec la physionomie de ce personnage.

En une seconde, Rodin eut _dvisag _l'missaire italien; et comme
il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout
du doigt, il prouva tout d'abord une sorte de pressentiment
sinistre  la vue de ce bon petit pre aux faons si accortes; il
et moins redout quelque rvrend pre long et osseux,  la face
austre et spulcrale, car il savait que la compagnie tchait
autant que possible de drouter les curieux par la physionomie et
les dehors de ses agents.

Or, si Rodin pressentait juste,  en juger par les cordiales
apparences de cet missaire, celui-ci devait tre charg de la
plus funeste mission. Dfiant, attentif, l'oeil et l'esprit au
guet, comme un vieux loup qui vente et flaire une attaque ou une
surprise, Rodin, selon son habitude, s'tait lentement et
tortueusement avanc vers le petit borgne, afin d'avoir le temps
de bien examiner et de pntrer srement sous cette joviale
corce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'lan
de son imptueuse affectuosit, il s'lana presque de la porte au
cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion,
l'embrassant, le rembrassant encore, et toujours sur les deux
joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers
monstres retentissaient d'un bout de la chambre  l'autre.

De sa vie Rodin ne s'tait trouv  pareille fte; de plus en plus
inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes
embrassades, sourdement irrit d'ailleurs par ses mauvais
pressentiments, le jsuite franais faisait tous ses efforts pour
se soustraire aux marques de la tendresse assez exagre du
jsuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras,
quoique courts, taient vigoureux, et Rodin fut bais et rebais
par le gros petit borgne jusqu' ce que celui-ci manqut
d'haleine.

Il est inutile de dire que ces accolades enrages taient
accompagnes des exclamations les plus amicales, les plus
affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon
franais, mais avec un accent italien des plus prononcs, dont
nous ferons grce au lecteur en le priant de suppler par la
pense cette espce de patois assez comique, aprs que nous en
aurons donn une phrase comme spcimen.

On se souvient peut-tre que, comprenant les dangers que pouvaient
attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire
que l'usage du poison avait t souvent considr  Rome comme
ncessit d'tat et de politique, Rodin, mis en dfiance par
l'arrive du cardinal Malipieri, et brusquement attaqu du
cholra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait
taient les symptmes de la contagion, s'tait cri en lanant un
regard furieux sur le prlat romain:

-- _Je suis empoisonn!... _Les mmes apprhensions vinrent
involontairement au jsuite pendant qu'il tchait, par d'inutiles
efforts, d'chapper aux embrassades de l'missaire de son gnral,
et il se disait  part soi:

-- _Ce borgne me parat bien tendre... Pourvu qu'il n'y ait pas de
poison sous ces baisers de Judas!_

Enfin, le bon petit pre Caboccini, soufflant d'ahan, fut oblig
de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet
graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus
incommod par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:

-- Serviteur, mon pre, serviteur... il n'est point besoin de me
baiser si fort...

Mais, sans rpondre  ce reproche, le bon petit pre, attachant
sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et
accompagnant ces mots de gestes ptulants, s'cria dans son
patois:

-- _Enfin ze la vois, cette souprbe loumire de noutre sinte
compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cr... Si... encore...
encore..._

Et, comme le bon petit pre avait suffisamment repris haleine, il
s'apprtait  s'lancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci
recula vivement en tendant les bras en avant comme pour se
garantir, et dit  cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion
 la comparaison illogiquement employe par le pre Caboccini:

-- Bon, bon, mon pre; d'abord, on ne serre pas une lumire contre
son coeur; puis je ne suis pas une lumire... je suis un humble et
obscur travailleur de la vigne du Seigneur.

Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons dsormais le
patois, dont nous ferons grce au lecteur aprs l'chantillon ci-
dessus), le Romain reprit donc avec emphase:

-- Vous avez raison, mon pre, on ne serre pas une lumire contre
son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son clat
resplendissant, blouissant.

Et le pre Caboccini allait joindre l'action  la parole, et
s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'et prvenu ce mouvement
d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec
impatience:

-- Voici qui devient de l'idoltrie, mon pre; passons, passons
sur mes qualits, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il?

-- Ce but, mon cher pre, me remplit de joie, de bonheur, de
tendresse; j'ai tch de vous tmoigner cette tendresse par mes
caresses et mes embrassades, car mon coeur dborde; c'est tout ce
que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il
s'lanait toujours ici vers vous, mon cher pre; ce but, il me
transporte, il me ravit; ce but... il...

-- Mais ce but qui vous ravit, s'cria Rodin exaspr par ces
exagrations mridionales, interrompant le Romain, ce but, quel
est-il?

-- Ce rescrit de notre rvrendissime et excellentissime gnral
vous en instruira, mon trs cher pre...

Et le pre Caboccini tira de son portefeuille un pli cachet de
trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre 
Rodin, qui le prit et, aprs l'avoir bais de mme, le dcacheta
avec une vive anxit.

Pendant qu'il lut, les traits du jsuite demeurrent impassibles;
le seul battement prcipit des artres de ses tempes annonait
son agitation intrieure.

Nanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin
regarda le Romain et lui dit:

-- Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime
gnral.

-- Ainsi, mon pre, s'cria le pre Caboccini avec une
recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi
qui vais tre l'ombre de votre lumire, votre second vous-mme;
j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit,
d'tre votre _socius_, en un mot, puisque, aprs vous avoir
accord la facult de n'en point avoir pendant quelque temps,
selon votre dsir, et dans le meilleur intrt des affaires de
notre sainte compagnie, notre excellentissime gnral juge 
propos de m'envoyer de Rome auprs de vous pour remplir cette
fonction; faveur inespre, immense, qui me remplit de
reconnaissance pour notre gnral et de tendresse pour vous, mon
cher et digne pre.

-- C'est bien jou, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans
_vert_, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les
borgnes sont rois.

* * * * *

Le soir du jour mme o cette scne s'tait passe entre le
jsuite et son nouveau _socius_, Nini-Moulin, aprs avoir reu en
prsence de Caboccini les instructions de Rodin, s'tait rendu
chez Mme de la Sainte-Colombe.



LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.

Mme de la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce rcit, tait
venue visiter la terre et le chteau de Cardoville dans
l'intention d'acheter cette proprit, avait fond sa fortune en
tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais-
Royal, lors de l'entre des allis  Paris. Singulier magasin,
dans lequel les ouvrires taient toujours plus jolies et beaucoup
plus fraches que les chapeaux qu'elles accommodaient.

Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette crature
tait parvenue  se crer une fortune considrable, sur laquelle
les rvrends pres, parfaitement insoucieux de l'origine de ces
biens, pourvu qu'ils les puissent empocher _(ad majorem Dei
gloriam)_, avaient de srieuses vises. Ils avaient procd selon
l'ABC de leur mtier. Cette femme tait d'un esprit faible,
vulgaire, grossier.

Les rvrends pres, parvenant  s'introduire auprs d'elle, ne
l'avaient pas trop blme de ses abominables antcdents. Ils
avaient mme trouv moyen d'attnuer ses _peccadilles_, car leur
morale est facile et complaisante; mais ils lui avaient dclar
que, de mme qu'un veau devient taureau avec l'ge, les
peccadilles grandissaient dans l'impnitence et que, croissant
avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les
proportions de pchs normes; et alors, comme punition redoutable
de ces pchs normes, tait venue la fantasmagorie oblige du
diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches; dans
le cas, au contraire, o la rpression de ces peccadilles
arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et
bonne donation  leur compagnie, les rvrends pres se faisaient
fort de renvoyer Lucifer  ses fourneaux, et de garantir  la
Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobilire ou
immobilire, une bonne place parmi les lus. Malgr l'efficacit
ordinaire de ces moyens, cette conversion avait prsent de
nombreuses difficults. La Sainte-Colombe, sujette, de temps 
autre,  de terrible retours de jeunesse, avait us deux ou trois
directeurs.

Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait
srieusement la fortune et forcment la main de cette crature,
avait quelque peu nui aux projets des rvrends pres.

Au moment o l'crivain religieux se rendait auprs de la Sainte-
Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au
premier, rue Richelieu, car, malgr ses vellits de retraite,
cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, 
l'aspect tumultueux d'une rue passante et populeuse.

Ce logis tait richement meubl, mais presque toujours en
dsordre, malgr les soins, ou  cause des soins de deux ou trois
domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour  tour
de la faon la plus touchante ou se querellait avec furie.

Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire o cette crature
tait depuis quelque temps en confrence secrte avec Nini-Moulin.

La nophyte ambitionne des rvrends pres trnait sur un canap
d'acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur
ses genoux et un chien caniche  ses pieds, tandis qu'un gros
vieux perroquet gris allait et venait, perch sur le dos du
canap; une perruche verte, moins prive ou moins favorise,
glapissait de temps  autre, enchane  un bton, prs de
l'embrasure d'une fentre; le perroquet ne criait pas, mais
parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant
entendre d'une voix retentissante les jurements les plus
effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un
vocabulaire digne des halles ou des lieux dshonntes o s'tait
passe son enfance; pour tout dire, cet ancien commensal de la
Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait reu de sa matresse
cette ducation peu difiante, et avait mme t baptis par elle
d'un nom des plus malsonnants, auquel la Sainte-Colombe, abjurant
ses premires erreurs, avait depuis substitu le nom modeste de
_Barnab_.

Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c'tait une robuste femme
de cinquante ans environ, au visage large, color, quelque peu
barbu, et  la voix virile; elle portait ce soir-l une manire de
turban orange et une robe de velours violtre, quoiqu'on ft  la
fin de mai; elle avait en outre des bagues  tous les doigts et
sur le front une ferronnire de diamants.

Nini-Moulin avait abandonn le paletot-sac quelque peu sans faon
qu'il portait habituellement pour un habillement noir complet et
un large gilet blanc  la Robespierre; ses cheveux taient aplatis
autour de son crne bourgeonn, et il avait pris une physionomie
des plus bates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses
projets matrimoniaux et contrebalancer l'influence de l'abb
Corbinet que les allures de _Roger-Bontemps _qu'il avait d'abord
affectes. Dans ce moment, l'crivain religieux, laissant de ct
ses intrts, ne s'occupait que de russir dans la dlicate
mission dont il avait t charg par Rodin, mission qui,
d'ailleurs, lui avait t adroitement prsente par le jsuite
sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, 
tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu
hasardeux.

-- Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commenc
depuis quelque temps, elle a vingt ans?

-- Tout au plus, rpondit la Sainte-Colombe qui paraissait en
proie  une vive curiosit; mais c'est tout de mme bien farce ce
que vous me dites l... mon gros bibi (la Sainte-Colombe tait, on
le sait, dj sur un pied de douce familiarit avec l'crivain
religieux).

-- Farce... n'est peut-tre pas le mot tout  fait propre, ma
digne amie, fit Nini-Moulin d'un air confit; c'est touchant...
intressant, que vous voulez dire... car si vous pouvez retrouver
d'ici  demain la personne en question...

-- Diable!... d'ici  demain, mon fiston, s'cria cavalirement la
Sainte-Colombe, comme vous y allez! voil plus d'un an que je n'ai
entendu parler d'elle... Ah! si... pourtant; Antonia, que j'ai
rencontre il y a un mois, m'a dit o elle tait.

-- Alors... par le moyen auquel vous aviez d'abord pens, ne
pourrait-on pas la dcouvrir?

-- Oui... gros bibi! mais c'est joliment sciant, ces dmarches-l,
quand on n'en a pas l'habitude...

-- Comment! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si
fort  votre salut... vous hsitez devant quelques dmarches...
dsagrables... surtout lorsqu'il s'agit d'une action exemplaire,
lorsqu'il s'agit d'arracher une jeune fille  Satan et  ses
pompes?...

Ici le perroquet Barnab fit entendre deux effroyables jurons,
admirablement bien articuls.

Dans son premier mouvement d'indignation, la Sainte-Colombe
s'cria en se retournant vers Barnab d'un air courrouc et
rvolt:

-- Ce... (un mot aussi gros que celui prononc par Barnab) ne se
corrigera jamais... Veux-tu te taire?... (Ici une kyrielle
d'autres mots du vocabulaire de Barnab.) C'est comme un fait-
exprs... Hier encore il a fait rougir l'abb Corbinet jusqu'aux
oreilles... Te tairas-tu?

-- Si vous reprenez toujours Barnab de ses carts avec cette
svrit-l, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable srieux,
vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir  notre
affaire, voyons, soyez ce que vous tes naturellement, ma
respectable amie, obligeante au possible; concourez  une double
bonne action: d'abord  arracher, je vous le disais, une jeune
fille  Satan et  ses pompes, en lui assurant un sort honnte,
c'est--dire le moyen de revenir  la vertu; et ensuite, chose non
moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-tre  la raison une
pauvre mre devenue folle de chagrin... Pour cela, que faut-il
faire?... quelques dmarches... voil tout.

-- Mais pourquoi cette fille-l plutt qu'une autre, mon gros
bibi? C'est donc parce qu'elle est comme une espce de raret?

-- Certainement, ma respectable amie... sans cela, cette pauvre
mre folle... que l'on veut ramener  la raison, ne serait pas, 
sa vue, frappe comme il faut qu'elle le soit.

-- a c'est juste.

-- Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie.

-- Farceur... allez! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon; il
faut faire tout ce que vous voulez...

-- Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez...

-- Je promets... et je fais mieux que a... je vais tout de
suite... aller o il faut; a sera plus tt fait. Ce soir... je
saurai de quoi il retourne, et si a se peut ou non.

Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, dposa ses deux
chats sur le canap, repoussa son chien du bout du pied et sonna
vigoureusement.

-- Vous tes admirable... dit Nini-Moulin avec dignit. Je
n'oublierai de ma vie...

-- Faut pas vous gner... mon gros, dit la Sainte-Colombe en
interrompant l'crivain religieux, c'est pas  cause de vous que
je me dcide.

-- Et  cause de qui! ou de quoi!... demanda Nini-Moulin.

-- Ah! c'est mon secret, dit la Sainte-Colombe.

Puis, s'adressant  sa femme de chambre, qui venait d'entrer, elle
ajouta:

-- Ma biche, dis  Ratisbonne d'aller me chercher un fiacre, et
donne-moi mon chapeau de velours coquelicot  plumes.

Pendant que la suivante allait excuter les ordres de sa
matresse, Nini-Moulin s'approcha de la Sainte-Colombe et lui dit
 mi-voix d'un ton modeste et pntr:

-- Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas
dit ce soir un seul mot de mon amour... me tiendrez-vous compte de
ma discrtion!

 ce moment, la Sainte-Colombe venait d'enlever son turban; elle
se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le crne
chauve de Nini-Moulin, en riant d'un gros rire.

L'crivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et,
au moment o la suivante rentrait avec le chle et le chapeau de
sa matresse, il baisa passionnment le turban, en regardant la
Sainte-Colombe  la drobe.

* * * * *

Le lendemain de cette scne, Rodin dont la physionomie paraissait
triomphante, mettait lui-mme une lettre  la poste. Cette lettre
portait pour adresse:

_ monsieur Agricol Baudoin,_
_Rue Brise-Miche, n _2.
PARIS.

_(Trs presse.)_



LIX. Les amours de Faringhea.

Djalma, on s'en souvient peut-tre, lorsqu'il eut appris pour la
premire fois qu'il tait aim d'Adrienne, avait, dans
l'enivrement de son bonheur, dit  Faringhea, dont il pntrait la
trahison:

-- Tu t'es ligu avec mes ennemis, et je ne t'avais fait aucun
mal... Tu es mchant parce que tu es sans doute malheureux... je
veux te rendre heureux pour que tu sois bon; veux-tu de l'or! tu
auras de l'or... veux-tu un ami! tu es esclave, je suis fils de
roi, je t'offre mon amiti.

Faringhea avait refus l'or et paru accepter l'amiti du fils de
Kadja-Sing.

Dou d'une intelligence remarquable, d'une dissimulation profonde,
le mtis avait facilement persuad de la sincrit de son
repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d'un
caractre aussi confiant, aussi gnreux que Djalma; d'ailleurs,
quels motifs celui-ci aurait-il eus de se dfier dsormais de son
esclave devenu son ami!

Certain de l'amour de Mlle de Cardoville auprs de laquelle il
passait chaque jour, il et t dfendu par la salutaire influence
de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les
calomnies du mtis, fidle et secret instrument de Rodin qui
l'avait affili  sa compagnie; mais Faringhea, dont le tact tait
parfait, n'agissait pas lgrement; ne parlait jamais au prince de
Mlle de Cardoville, et attendait discrtement les confidences
qu'amenait parfois la joie expansive de Djalma.

Trs peu de jours aprs qu'Adrienne, par un tout-puissant effort
de chaste volont, et chapp au contagieux enivrement de la
passion de Djalma, le lendemain du jour o Rodin, certain du bon
succs de la mission de Nini-Moulin auprs de la Sainte-Colombe,
avait mis lui-mme une lettre  la poste  l'adresse d'Agricol
Baudoin, le mtis, assez sombre depuis quelque temps, avait sembl
ressentir un violent chagrin qui alla bientt tellement empirant,
que le prince, frapp de l'air dsespr de cet homme, qu'il
voulait ramener au bien par l'affection et par le bonheur, lui
demanda plusieurs fois la cause de cette accablante tristesse;
mais le mtis, tout en remerciant le prince de son intrt avec
une reconnaissante effusion, s'tait tenu dans une rserve
absolue.

Ceci pos, on concevra la scne suivante.

Elle avait lieu, vers le milieu du jour, dans la petite maison de
la rue de Clichy, occupe par l'Indien.

Djalma, contre son habitude, n'avait pas pass cette journe avec
Adrienne. Depuis la veille, il avait t prvenu par la jeune
fille qu'elle lui demanderait le sacrifice de ce jour entier, afin
de l'employer  prendre les mesures ncessaires pour que leur
mariage ft bni et acceptable aux yeux du monde, et que pourtant
il demeurt entour des restrictions qu'elle et Djalma dsiraient.
Quant aux moyens que devait employer Mlle de Cardoville pour
arriver  ce rsultat, quant  la personne si pure, si honorable,
qui devait consacrer cette union, c'tait un secret qui,
n'appartenant pas seulement  la jeune fille, ne pouvait tre
encore confi  Djalma.

Pour l'Indien, depuis si longtemps habitu  consacrer tous ses
instants  Adrienne, ce jour entier pass loin d'elle tait
interminable. Enfin, depuis la scne passionne pendant laquelle
Mlle de Cardoville avait failli succomber, elle avait, se dfiant
de son courage, pri la Mayeux de ne plus la quitter dsormais:
aussi l'amoureuse et dvorante impatience de Djalma tait  son
comble.

Tour  tour en proie  une agitation brlante ou  une sorte
d'engourdissement dans lequel il tchait de se plonger pour
chapper aux penses qui lui causaient de si enivrantes tortures,
Djalma tait tendu sur un divan, son visage cach dans ses mains,
comme s'il et voulu chapper  une trop sduisante vision.

Tout  coup, Faringhea entra chez le prince sans avoir frapp  la
porte, selon son habitude.

Au bruit que fit le mtis en entrant, Djalma tressaillit, releva
la tte et regarda autour de lui avec surprise; mais,  la vue de
cette physionomie ple, bouleverse de l'esclave, il se leva
vivement et, faisant quelques pas vers lui, s'cria:

-- Qu'as-tu Faringhea? Aprs un moment de silence, et comme s'il
et cd  une hsitation pnible, Faringhea, se jetant aux pieds
de Djalma, murmura d'une voix faible, avec un accablement
dsespr, presque suppliant:

-- Je suis bien malheureux... ayez piti de moi, monseigneur!

L'accent du mtis fut si touchant, la grande douleur qu'il
semblait prouver donnait  ses traits, ordinairement impassibles
et durs comme ceux d'un masque de bronze, une expression tellement
navrante, que Djalma se sentit attendri et, se courbant pour
relever le mtis, lui dit avec affection:

-- Parle, parle... la conscience apaise les tourments du coeur...
Aie confiance, ami... et compte sur moi... l'ange me le disait il
y a peu de jours encore: L'amour heureux ne souffre pas de larmes
autour de lui.

-- Mais l'amour infortun, l'amour misrable, l'amour trahi...
verse des larmes de sang, reprit Faringhea avec un abattement
douloureux.

-- De quel amour trahi parles-tu? dit Djalma surpris.

-- Je parle de mon amour... rpondit le mtis d'un air sombre.

-- De ton amour?... dit Djalma de plus en plus surpris; non que le
mtis, jeune encore et d'une figure d'une sombre beaut, lui part
incapable d'inspirer ou d'prouver un sentiment tendre, mais parce
qu'il n'avait pas cru jusqu'alors cet homme capable de ressentir
un chagrin aussi poignant.

-- Monseigneur, reprit le mtis: vous m'aviez dit: Le malheur t'a
rendu mchant... sois heureux, et tu seras bon... Dans ces
paroles... j'avais vu un prsage; on aurait dit que pour entrer
dans mon coeur un noble amour attendait que la haine, que la
trahison fussent sorties de ce coeur... Alors, moi,  demi
sauvage, j'ai trouv une femme belle et jeune qui rpondait  ma
passion; du moins je l'ai cru... mais j'avais t tratre envers
vous, monseigneur, et, pour les tratres, mme repentants, il
n'est jamais de bonheur...  mon tour, j'ai t trahi...
indignement trahi.

Puis, voyant le mouvement de surprise du prince, le mtis ajouta,
comme s'il et t cras de confusion:

-- Grce, ne me raillez pas... monseigneur; les tortures les plus
affreuses ne m'auraient pas arrach cet aveu misrable... mais
vous, fils de roi, vous avez daign dire  votre esclave: Sois
mon ami...

-- Et cet ami... te sait gr de ta confiance, dit vivement Djalma;
loin de te railler, il te consolera... Rassure-toi; mais... te
railler... moi!

-- L'amour trahi... mrite tant de mpris, tant de hues
insultantes!... dit Faringhea avec amertume. Les lches mmes ont
le droit de vous montrer au doigt avec ddain... car dans ce pays
la vue de l'homme tromp dans ce qui est l'me de son me, le sang
de son sang... la vie de sa vie... fait hausser les paules et
clater de rire...

-- Mais es-tu certain de cette trahison? rpondit doucement
Djalma.

Puis il ajouta avec une hsitation qui prouvait la bont de son
coeur:

-- coute... et pardonne-moi de te parler du pass... Ce sera,
d'ailleurs, de ma part, te prouver encore que je n'en garde contre
toi aucun mauvais souvenir... et que je crois au repentir, 
l'affection que tu me tmoignes chaque jour... Rappelle-toi que
moi aussi j'ai cru que l'ange qui est maintenant ma vie ne
m'aimait pas... et pourtant cela est faux... Qui te dit que tu
n'es pas, comme je l'tais, abus par de fausses apparences?...

-- Hlas! monseigneur... je le voudrais croire... mais je n'ose
l'esprer... Dans ces incertitudes, ma tte s'est perdue, je suis
incapable de prendre une rsolution et je viens  vous,
monseigneur.

-- Mais qui a fait natre tes soupons?...

-- Sa froideur, qui parfois succde  une apparente tendresse; les
refus qu'elle me fait au nom de ses devoirs... et puis...

Mais le mtis ne continua pas, parut cder  une rticence et
ajouta, aprs quelques minutes de silence:

-- Enfin, monseigneur... elle raisonne mon amour... preuve qu'elle
ne m'aime pas ou qu'elle ne m'aime plus.

-- Elle t'aime peut-tre davantage, si elle raisonne l'intrt, la
dignit de son amour.

-- C'est ce qu'elles disent toutes, reprit le mtis avec une
ironie sanglante, en attachant un regard profond sur Djalma; du
moins ainsi parlent celles qui aiment faiblement; mais celles qui
aiment vaillamment ne montrent jamais cette outrageante
mfiance... pour elles, un mot de l'homme qu'elles adorent est un
ordre... elles ne se marchandent pas, pour se donner le cruel
plaisir d'exalter la passion de leur amant jusqu'au dlire, et de
le dominer ainsi plus srement... Non, non, ce que leur amant leur
demande, dt-il leur coter la vie, l'honneur... elles
l'accordent, parce que, pour elles, le dsir, la volont de leur
amant est au-dessus de toute considration divine et humaine...
Mais ces femmes... et celle qui me fait souffrir est de ce
nombre... ces femmes ruses qui mettent leur mchant orgueil 
dompter l'homme,  l'asservir, plus il est fier et impatient du
joug; ces femmes qui se plaisent  irriter en vain sa passion, en
semblant parfois sur le point d'y cder... ces femmes sont des
dmons... elles se rjouissent dans les larmes, dans les tourments
de l'homme fort qui les aime avec la malheureuse faiblesse d'un
enfant. Tandis que l'on meurt d'amour  leurs pieds, ces perfides
cratures, dans leurs blessantes mfiances, calculent habilement
la porte de leur refus, car il ne faut pas tout  fait dsesprer
sa victime... Oh! qu'elles sont froides et lches auprs de ces
femmes passionnes, valeureuses, qui, perdues, folles d'amour,
disent  l'homme qu'elles adorent: tre  toi aujourd'hui...
selon ton dsir...  toi... tout  toi... et demain viennent pour
moi l'abandon, la honte, la mort, que m'importe! sois heureux...
ma vie ne vaut pas une de tes larmes...

Le front de Djalma s'tait peu  peu assombri en coutant le
mtis. Ayant gard envers cet homme le secret le plus absolu sur
les divers incidents de sa passion pour Mlle de Cardoville, le
prince ne pouvait voir dans ces paroles qu'une allusion
involontaire et amene par le hasard aux enivrants refus
d'Adrienne; et pourtant Djalma souffrit un moment dans son orgueil
en songeant qu'en effet, ainsi que le disait Faringhea, il tait
des considrations, des devoirs qu'une femme mettait au-dessus de
son amour; mais cette amre et pnible pense s'effaa bientt de
l'esprit de Djalma, grce  la douce et bienfaisante influence du
souvenir d'Adrienne; son front se rassrna peu  peu et il
rpondit au mtis qui, d'un regard oblique, l'observait
attentivement:

-- Le chagrin t'gare; si tu n'as pas d'autre raison pour douter
de celle que tu aimes... que ces refus, que ces vagues soupons
dont ton esprit ombrageux s'effarouche rassure-toi... tu es
aim... plus peut-tre que tu ne le penses.

-- Hlas! puissiez-vous dire vrai, monseigneur! rpondit le mtis
avec accablement aprs un moment de silence et comme touch des
paroles de Djalma; et pourtant je me dis: Il est donc pour cette
femme quelque chose au-dessus de son amour pour moi; dlicatesse,
scrupule, dignit, honneur... soit..., mais elle ne m'aime pas
assez pour me sacrifier ses dlicatesses, ses scrupules, sa dignit,
son honneur... Il n'importe... je me dirai... aprs tout cela...
vient peut-tre le tour de mon amour.

-- Ami, tu te trompes, reprit doucement Djalma, quoiqu'il et
encore ressenti une impression pnible aux paroles du mtis; oui,
tu te trompes: plus l'amour d'une femme est grand, plus il est
digne et chaste... c'est l'amour seul qui veille ces scrupules,
ces dlicatesses. Il domine tout... au lieu d'tre domin par
tout.

-- Cela est juste, monseigneur... reprit le mtis avec une ironie
amre. Cette femme m'impose sa faon d'aimer, de me prouver son
amour: c'est  moi de me soumettre...

Puis, s'interrompant tout  coup, le mtis cacha son visage dans
ses mains et poussa un long gmissement; ses traits exprimaient un
mlange de haine, de rage et de dsespoir,  la fois si effrayant
et si douloureux, que Djalma, de plus en plus mu, s'cria en
saisissant la main du mtis:

-- Calme ces emportements, coute la voix de l'amiti; elle
conjurera cette influence mauvaise... Parle... parle...

-- Non... non, c'est trop affreux...

-- Parle, te dis-je...

-- Abandonnez un malheureux  son dsespoir incurable...

-- M'en crois-tu capable? dit Djalma avec un mlange de douceur et
de dignit qui parut faire impression sur le mtis.

-- Hlas! reprit-il en hsitant encore, vous le voulez,
monseigneur?

-- Je le veux.

-- Eh bien... je ne vous ai pas tout dit... car, au moment de cet
aveu... la honte... la peur de la raillerie m'ont retenu... vous
m'avez demand quelles raisons j'avais de croire  une trahison...
je vous ai parl de vagues soupons... de refus... de froideur...
ce n'tait pas tout; ce soir... cette femme...

-- Achve... achve...

-- Cette femme... a donn un rendez-vous...  l'homme qu'elle me
prfre...

-- Qui t'a dit cela?

-- Un tranger  qui mon aveuglement a fait piti.

-- Et si cet homme te trompait... se trompait?

-- Il m'a offert des preuves de ce qu'il avanait.

-- Quelles preuves?...

-- De me rendre ce soir tmoin de ce rendez-vous. Il se peut,
m'a-t-il dit, que cette entrevue ne soit pas coupable, malgr les
apparences contraires. Jugez-en par vous-mme, a ajout cet homme,
ayez ce courage, et vos cruelles indcisions cesseront.

-- Et qu'as-tu rpondu?

-- Rien, monseigneur, j'avais la tte perdue, comme maintenant;
c'est alors que j'ai song  vous demander conseil...

Puis, faisant un geste de dsespoir, le mtis reprit d'un air
gar avec un clat de rire sauvage:

-- Un conseil... un conseil... c'est  la lame de mon kanjiar que
je devais le demander... Elle m'aurait dit: Du sang... du sang.

Et le mtis porta convulsivement la main  un long poignard
attach  sa ceinture.

Il est une sorte de contagion funeste, fatale, dans certains
emportements.  la vue des traits de Faringhea bouleverss par la
jalousie et par la fureur, Djalma tressaillit; il se souvenait de
l'accs de rage insense dont il s'tait senti possd lorsque la
princesse de Saint-Dizier avait dfi Adrienne de nier qu'on et
trouv cach dans sa chambre Agricol Baudoin, son amant prtendu.

Mais  l'instant rassur par le maintien fier et digne de la jeune
fille, Djalma n'avait bientt prouv qu'un souverain mpris pour
cette horrible calomnie,  laquelle Adrienne n'avait pas mme
daign rpondre. Deux ou trois fois cependant, ainsi qu'un clair
sillonne par hasard le ciel le plus pur et le plus radieux, le
souvenir de cette indigne accusation avait travers l'esprit de
l'Indien comme un trait de feu, mais s'tait presque aussitt
vanoui au milieu de la srnit de son bonheur et de son
ineffable confiance dans le coeur d'Adrienne.

Ces souvenirs et ceux des refus passionns de la jeune fille, en
attristant quelques instants Djalma, le rendirent cependant encore
plus pitoyable envers Faringhea qu'il ne l'et t sans ce
rapprochement secret et trange entre la position du mtis et la
sienne.

Sachant par lui-mme  quel dlire peut vous pousser une fureur
aveugle, voulant continuer  dompter le mtis  force d'affection
et de bont, Djalma lui dit d'une voix grave et douce:

-- Je t'ai offert mon amiti... je veux agir avec toi selon cette
amiti.

Mais le mtis, semblant en proie  une sourde et muette fureur,
les yeux fixes, hagards, ne parut pas entendre Djalma. Celui-ci,
posant sa main sur l'paule du mtis, reprit:

-- Faringhea... coute-moi...

-- Monseigneur, dit le mtis en tressaillant brusquement comme
s'il se ft veill en sursaut, pardon... mais...

-- Dans les angoisses o de cruels soupons te jettent... ce n'est
pas  ton kanjiar que tu dois demander conseil... c'est  ton
ami... et je te l'ai dit, je suis ton ami.

-- Monseigneur...

--  ce rendez-vous... qui te prouvera, dit-on, l'innocence... ou
la trahison de celle que tu aimes...  ce rendez-vous... il faut
aller...

-- Oh! oui, dit le mtis d'une voix sourde et avec un sourire
sinistre, oui... j'irai...

-- Mais tu n'iras pas seul!...

-- Que voulez-vous dire, monseigneur? s'cria le mtis; qui
m'accompagnera?...

-- Moi...

-- Vous, monseigneur?

-- Oui... pour t'pargner un crime peut-tre... car je sais...
combien le premier mouvement de colre est souvent aveugle et
injuste...

-- Mais aussi... le premier mouvement nous venge! reprit le mtis
avec un sourire cruel.

-- Faringhea... cette journe est  moi tout entire: je ne te
quitte pas... dit rsolument le prince. Ou tu n'iras pas  ce
rendez-vous... ou je t'y accompagnerai.

Le mtis, paraissant vaincu par cette gnreuse insistance, tomba
aux pieds de Djalma, prit sa main, qu'il porta respectueusement
d'abord  son front, puis  ses lvres, et dit:

-- Monseigneur... il faut tre gnreux jusqu'au bout et me
pardonner.

-- Que veux-tu que je te pardonne?

-- Avant de venir auprs de vous... ce que vous m'offrez...
j'avais eu l'audace de songer  vous le demander... Oui, ne
sachant pas o pourrait m'emporter ma fureur... j'avais song 
vous demander cette preuve de bont que vous n'accorderiez pas
peut-tre  vos gaux... mais, ensuite, je n'ai plus os... J'ai
aussi recul devant l'aveu de la trahison que je redoute, et je
suis seulement venu vous dire que j'tais bien malheureux... parce
qu' vous seul... au monde... je pouvais le dire.

On ne peut rendre la simplicit presque candide avec laquelle le
mtis pronona ces mots, l'accent pntrant, attendri, ml de
larmes, qui succda  son emportement sauvage.

Djalma, vivement mu, lui tendit la main, le fit relever, et lui
dit:

-- Tu avais le droit de me demander une preuve d'affection. Je
suis heureux de t'avoir prvenu... Allons... courage!... espre...
 ce rendez-vous je t'accompagnerai, et si j'en crois mes voeux...
de fausses apparences t'auront tromp.

Lorsque la nuit fut venue, le mtis et Djalma, envelopps de
manteaux, montrent dans un fiacre. Faringhea donna au cocher
l'adresse de la maison de la Sainte-Colombe.



LX. Une soire chez la Sainte-Colombe.

Djalma et Faringhea taient monts en voiture et se dirigeaient
vers la demeure de la Sainte-Colombe.

Avant de poursuivre le rcit de cette scne, quelques mots
rtrospectifs sont indispensables.

Nini-Moulin, continuant d'ignorer le but rel des dmarches qu'il
faisait  l'instigation de Rodin, avait la veille, selon les
ordres de ce dernier, offert  la Sainte-Colombe une somme assez
considrable, afin d'obtenir de cette crature, toujours
singulirement cupide et rapace, la libre disposition de son
appartement pendant toute la journe.

La Sainte-Colombe ayant accept cette proposition, trop
avantageuse pour tre refuse, tait partie ds le matin avec ses
domestiques, auxquels elle voulait, disait-elle, en retour de
leurs bons services, offrir une partie de campagne.

Matre du logis, Rodin, le crne couvert d'une perruque noire,
portant des lunettes bleues, envelopp d'un manteau, et ayant le
bas du visage enfoui dans une haute cravate de laine, en un mot,
parfaitement dguis, tait venu le matin mme, accompagn de
Faringhea, jeter un coup d'oeil sur cet appartement et donner ses
instructions au mtis.

Celui-ci, aprs le dpart du jsuite, avait, en deux heures, grce
 son adresse et  son intelligence, fait certains prparatifs des
plus importants, et tait retourn en hte auprs de Djalma jouer
avec une dtestable hypocrisie la scne  laquelle on a assist.

Pendant le trajet de la rue de Clichy  la rue de Richelieu, o
demeurait la Sainte-Colombe, Faringhea parut plong dans un
accablement douloureux; tout  coup il dit  Djalma d'une voix
sourde et brve:

-- Monseigneur... si je suis trahi... il me faut une vengeance
pourtant.

-- Le mpris est une terrible vengeance, rpondit Djalma.

-- Non, non, reprit le mtis avec un accent de rage contenu; non,
ce n'est pas assez... plus le moment approche, plus je vois qu'il
faut du sang.

-- coute-moi...

-- Monseigneur, ayez piti de moi... j'tais lche, j'avais
peur... je reculais devant ma vengeance, maintenant... je
donnerais pour elle... torture pour torture. Monseigneur...
laissez-moi vous quitter... j'irai seul  ce rendez-vous...

Ce disant, Faringhea fit un mouvement comme s'il et voulu se
prcipiter hors de la voiture. Djalma le retint vivement par le
bras et lui dit:

-- Reste... je ne te quitte pas... Si tu es trahi, tu ne rpandras
pas le sang; le mpris te vengera... l'amiti te consolera.

-- Non... non... Monseigneur... j'y suis dcid... quand j'aurai
tu... je me tuerai... s'cria le mtis avec une exaltation
farouche. Aux tratres ce kanjiar... et il mit la main sur un long
poignard qu'il avait  la ceinture.  moi le poison... que ce
poignard renferme dans sa garde...

-- Faringhea!

-- Monseigneur, si je vous rsiste... Pardonnez-moi, il faut que
ma destine s'accomplisse...

Le temps pressait; Djalma, dsesprant de calmer la rage froce du
mtis, rsolut d'agir par ruse. Aprs quelques minutes de silence,
il dit  Faringhea:

-- Je ne te quitterai pas... je ferai tout pour t'pargner un
crime... Si je n'y parviens pas... si tu mconnais ma voix... que
le sang que tu auras rpandu retombe sur toi... De ma vie ma main
ne touchera la tienne...

Ces mots parurent produire une profonde impression sur Faringhea;
il poussa un long gmissement et, courbant sa tte sur sa
poitrine, il resta silencieux et sembla rflchir.

Djalma s'apprtait,  la faible clart que projetaient les
lanternes dans l'intrieur de la voiture,  user de surprise ou de
force pour dsarmer le mtis, lorsque celui-ci, qui d'un regard
oblique avait devin l'intention du prince, porta brusquement la
main  son kanjiar, le retira de sa ceinture, lame et fourreau;
puis le tenant  la main, il dit au prince d'un ton  la fois
solennel et farouche:

-- Ce poignard, mani par une main ferme, est terrible... dans ce
flacon est renferm un poison subtil comme tous ceux de notre
pays.

Et le mtis ayant fait jouer un ressort cach dans la monture du
kanjiar, le pommeau se leva comme un couvercle, et laissa voir le
col d'un petit flacon de cristal cach dans l'paisseur du manche
de cette arme meurtrire.

-- Deux ou trois gouttes de ce poison sur les lvres, reprit le
mtis, et la mort vient lente... paisible et douce... sans
agonie... Au bout de quelques heures... pour premier symptme, les
ongles bleuissent... Mais qui viderait ce flacon d'un trait...
tomberait mort... tout  coup, sans souffrance, et comme
foudroy...

-- Oui, rpondit Djalma, je sais qu'il est dans notre pays de
mystrieux poisons qui glacent peu  peu la vie ou qui frappent
comme la foudre... mais... pourquoi s'appesantir ainsi sur les
sinistres proprits de cette arme?...

-- Pour vous montrer, Monseigneur, que ce kanjiar est la sret et
l'impunit de ma vengeance... avec ce poignard, je tue; avec ce
poison, j'chappe  la justice des hommes par une mort rapide...
Et pourtant... ce kanjiar... je vous l'abandonne, prenez-le...
Monseigneur... Plutt renoncer  ma vengeance que de me rendre
indigne de jamais toucher votre main.

Et le mtis tendit le poignard au prince. Djalma, aussi heureux
que surpris de cette dtermination inattendue, passa vivement
l'arme terrible  sa ceinture pendant que le mtis reprit d'une
voix mue:

-- Gardez ce kanjiar, Monseigneur, et lorsque vous aurez vu... et
entendu ce que nous allons voir et entendre, ou vous me donnerez
le poignard, et je frapperai une infme... ou vous me donnerez le
poison... et je mourrai sans frapper...  vous d'ordonner...  moi
d'obir...

Au moment o Djalma allait rpondre, la voiture s'arrta devant la
maison de la Sainte-Colombe.

Le prince et le mtis, bien encaps, entrrent sous un porche
obscur. La porte cochre se referma sur eux. Faringhea changea
quelques mots avec le portier; celui-ci lui remit une clef.

Les deux Indiens arrivrent bientt devant une des portes de
l'tablissement de la Sainte-Colombe. Ce logis avait deux entres
sur ce palier et une entre donnant sur la cour.

Faringhea, au moment de mettre la clef dans la serrure, dit 
Djalma d'une voix altre:

-- Monseigneur... ayez piti de ma faiblesse... mais,  ce moment
terrible... je tremble... j'hsite; peut-tre vaut-il mieux rester
en proie  mes doutes... ou bien oublier...

Puis,  l'instant o le prince allait rpondre, le mtis s'cria:

-- Non... non... pas de lchet... Et, ouvrant prcipitamment, il
passa le premier. Djalma le suivit.

La porte referme, le mtis et le prince se trouvrent dans un
troit corridor au milieu d'une profonde obscurit.

-- Votre main, Monseigneur... laissez-vous guider, et marchez
doucement, dit le mtis  voix basse. Et il tendit sa main au
prince, qui la prit. Tous deux s'avancrent silencieusement dans
les tnbres.

Aprs avoir fait faire  Djalma un assez long circuit, en ouvrant
et fermant plusieurs portes, le mtis, s'arrtant tout  coup, dit
tout bas au prince en abandonnant sa main, qu'il avait jusqu'alors
tenue:

-- Monseigneur, le moment dcisif approche... attendons ici
quelques instants.

Un profond silence suivit ces mots du mtis. L'obscurit tait si
complte, que Djalma ne distinguait rien; au bout d'une minute, il
entendit Faringhea s'loigner de lui, puis tout  coup le bruit
d'une porte brusquement ouverte et ferme  double tour.

Cette disparition subite commena par inquiter Djalma. Par un
mouvement machinal, il porta la main  son poignard, et fit
vivement quelques pas  ttons du ct o il supposait une issue.

Tout  coup la voix du mtis frappa l'oreille du prince, et, sans
qu'il lui ft possible de savoir o se trouvait alors celui qui
lui parlait, ces mots arrivrent jusqu' lui:

-- Monseigneur... vous m'avez dit: Sois mon ami; j'agis en
ami... J'ai employ la ruse pour vous conduire ici...
L'aveuglement de votre funeste passion vous et empch de
m'entendre et de me suivre... La princesse de Saint-Dizier vous a
nomm Agricol Baudoin... l'amant d'Adrienne de Cardoville...
coutez... voyez... jugez...

Et la voix se tut. Elle avait paru sortir de l'un des angles de
cette chambre. Djalma, toujours dans les tnbres, reconnaissant
trop tard dans quel pige il tait tomb, tressaillit de rage et
presque d'effroi.

-- Faringhea... s'cria-t-il, o suis-je?... o es-tu? Sur ta vie,
ouvre-moi, je veux sortir  l'instant...

Et Djalma, tendant les mains en avant, fit prcipitamment
quelques pas, atteignit un mur tapiss d'toffe et le suivit 
ttons, esprant trouver une porte; il en trouva une en effet:
elle tait ferme... en vain il branla la serrure; elle rsista 
tous ses efforts. Continuant ses recherches, il rencontra une
chemine dont le foyer tait teint, puis une seconde porte,
galement ferme; en peu d'instants, il eut fait ainsi le tour de
la chambre, et se retrouva prs de la chemine qu'il avait
rencontre.

L'anxit du prince augmentait de plus en plus; d'une voix
tremblante de colre, il appela Faringhea.

Rien ne lui rpondit.

Au dehors rgnait le plus profond silence; au dedans, les tnbres
les plus compltes.

Bientt une sorte de vapeur parfume d'une indicible suavit, mais
trs subtile, trs pntrante, se rpandit insensiblement dans la
petite chambre o se trouvait Djalma; on et dit que l'orifice
d'un tube, passant  travers une des portes de cette pice, y
introduisait ce courant embaum.

Djalma, au milieu de proccupations terribles, frmissant de
colre, ne fit aucune attention  cette senteur... mais bientt
les artres de ses tempes battirent avec plus de force, une
chaleur profonde, brlante, circula rapidement dans ses veines; il
prouva une sensation de bien-tre indfinissable; les violents
ressentiments qui l'agitaient semblrent s'teindre peu  peu
malgr lui, et s'engourdir dans une douce et ineffable torpeur,
sans qu'il et presque la conscience de l'espce de transformation
morale qu'il subissait malgr lui.

Cependant, par un dernier effort de sa volont vacillante, Djalma
s'avana au hasard pour essayer encore d'ouvrir une des portes,
qu'il trouva, en effet; mais,  cet endroit, la vapeur embaume
tait si pntrante, que son action redoubla, et bientt Djalma,
n'ayant plus la force de faire un mouvement, s'appuya contre la
boiserie[34].

Alors il advint une chose trange: une faible lueur se rpandant
graduellement dans une pice voisine.

Djalma, plong dans une hallucination complte, s'aperut de
l'existence d'une sorte d'oeil-de-boeuf qui prenait ou donnait du
jour dans la chambre o il se trouvait.

Du ct du prince, cette ouverture tait dfendue par un treillis
de fer aussi lger que solide, et qui  peine interceptait la vue;
de l'autre ct, une paisse vitre de glace, place dans
l'paisseur de la cloison, tait loigne du treillis de deux 
trois pouces.

La chambre, qu' travers cette ouverture Djalma vit ainsi claire
faiblement d'une lueur douce, incertaine et voile, tait assez
richement meuble.

Entre deux fentres drapes de rideaux de soie cramoisie, il y
avait une grande armoire  glace servant de psych; en face de la
chemine, seulement garnie de braise ardente, d'un rouge de sang,
tait un large et long divan garni de ses carreaux.

Au bout d'une seconde  peine, une femme entra dans cet
appartement; on ne pouvait distinguer ni sa figure ni sa taille,
soigneusement enveloppe qu'elle tait d'une longue mante 
capuchon d'une forme particulire et de couleur fonce.

La vue de cette mante fit tressaillir Djalma: au bien-tre qu'il
avait d'abord ressenti succdait une agitation fivreuse, pareille
 celle des fumes croissantes de l'ivresse;  ses oreilles
bruissait ce bourdonnement trange que l'on entend lorsque l'on
plonge au fond des grandes eaux.

Djalma regardait toujours avec une sorte de stupeur ce qui se
passait dans la chambre voisine.

La femme qui venait d'y apparatre tait entre avec prcaution,
presque avec crainte; d'abord elle alla carter un des rideaux
ferms, et jeta au travers des persiennes un regard dans la rue;
puis elle revint lentement vers la chemine, o elle s'accouda un
moment, pensive, et toujours soigneusement enveloppe de sa mante.

Djalma, compltement livr  l'influence croissante de
l'exhilarant qui troublait sa raison, ayant compltement oubli
Faringhea et les circonstances qui l'avaient conduit dans cette
maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le
spectacle qui s'offrait  sa vue, et auquel il assistait comme
s'il et t spectateur de l'un de ses rves... les yeux toujours
ardemment fixs sur cette femme.

Tout  coup Djalma la vit quitter la chemine, s'avancer vers la
psych; puis, faisant face  cette glace, cette femme laissa
glisser jusqu' ses pieds la mante qui l'enveloppait entirement.
Djalma resta foudroy. Il avait devant les yeux Adrienne de
Cardoville.

Oui, il croyait voir Adrienne de Cardoville telle qu'il l'avait
encore vue la veille, et vtue ainsi qu'elle l'tait lors de son
entrevue avec la princesse de Saint-Dizier... d'une robe vert
tendre, taillade de rose et rehausse d'une garniture de jais
blanc.

Une rsille, aussi de jais blanc, cachait la natte qui se tordait
derrire sa tte, et qui s'harmonisait si admirablement avec l'or
bruni de ses cheveux... C'tait enfin, autant que l'Indien pouvait
en juger  travers une lueur presque crpusculaire et le treillis
du vitrage, c'tait la taille de nymphe d'Adrienne, ses paules de
marbre, son cou de cygne, si fier et si gracieux.

En un mot, c'tait Mlle de Cardoville... il ne pouvait en douter,
il n'en doutait pas.

Une sueur brlante inondait le visage de Djalma; son exaltation
vertigineuse allait toujours croissant; l'oeil enflamm, la
poitrine haletante, immobile, il regardait sans rflchir, sans
penser.

La jeune fille, tournant toujours le dos  Djalma, aprs avoir
rajust ses cheveux avec une coquetterie pleine de grce, ta la
rsille qui lui servait de coiffure, la dposa sur la chemine,
puis fit un mouvement pour dgrafer sa robe; mais quittant alors
la glace devant laquelle elle s'tait d'abord tenue, elle disparut
aux yeux de Djalma pendant un instant.

_Elle attend Agricol Baudoin, son amant... _dit alors dans
l'ombre une voix qui semblait sortir de la muraille de la pice o
se trouvait le prince.

Malgr l'garement de son esprit, ces paroles terribles: _Elle
attend Agricol Baudoin son amant... _traversrent le cerveau et le
coeur de Djalma, aigus, brlantes comme un trait de feu...

Un nuage de sang passa devant sa vue; il poussa un rugissement
sourd, que l'paisseur de la glace empcha de parvenir jusqu' la
pice voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant
arracher le treillis de fer de l'oeil-de-boeuf...

Arriv  ce paroxysme de rage dlirante, Djalma vit la lumire,
dj si indcise, qui clairait l'autre chambre, s'affaiblir
encore, comme si on l'et discrtement mnage; puis,  travers ce
vaporeux clair-obscur, il vit revenir la jeune fille, vtue d'un
long peignoir blanc, qui laissait voir ses bras et ses paules
nus; sur celles-ci flottaient les longues boucles de ses cheveux
d'or.

Elle s'avanait avec prcaution, se dirigeant vers une porte que
Djalma ne pouvait apercevoir...

 ce moment, une des issues de l'appartement o se trouvait le
prince, pratique dans la mme cloison que l'oeil-de-boeuf, fut
doucement ouverte par une main invisible. Djalma s'en aperut au
bruit de la serrure et au courant d'air plus frais qui le frappa
au visage, car aucune clart n'arriva jusqu' lui.

Cette issue, que l'on venait de laisser  Djalma, donnait, ainsi
qu'une des portes de la pice voisine, o se trouvait la jeune
fille, sur une antichambre communiquant  l'escalier, o l'on
entendit bientt monter quelqu'un qui, s'arrtant au dehors,
frappa deux fois  la porte extrieure.

-- _C'est Agricol Baudoin... coute et regarde... _dit dans
l'obscurit la voix que le prince avait dj entendue.

Ivre, insens, mais ayant la rsolution et l'ide fixe de l'homme
ivre et de l'insens, Djalma tira le poignard que lui avait laiss
Faringhea... puis immobile, il attendit.

 peine les deux coups avaient-ils t frapps au dehors, que la
jeune fille, sortant de sa chambre, d'o s'chappa une faible
lumire, courut  la porte de l'escalier, de sorte que quelque
clart arriva jusqu'au rduit entr'ouvert o Djalma se tenait
blotti, son poignard  la main.

Ce fut de l qu'il vit la jeune fille traverser l'antichambre et
s'approcher de la porte de l'escalier en disant tout bas:

-- Qui est l?

-- Moi! Agricol Baudoin, rpondit du dehors une voix mle et
forte.

Ce qui se passa ensuite fut si rapide, si foudroyant, que la
pense pourrait seule le rendre.  peine le jeune fille eut-elle
tir le verrou de la porte,  peine Agricol Baudoin eut-il franchi
le seuil, que Djalma, bondissant comme un tigre, frappa pour ainsi
dire  la fois, tant ses coups furent prcipits, et la jeune
fille, qui tomba morte, et Agricol, qui, sans tre mortellement
bless, chancela et roula auprs du corps inanim de cette
malheureuse.

Cette scne de meurtre, rapide comme l'clair, avait eu lieu au
milieu d'une demi-obscurit; tout  coup la faible lumire qui
clairait la chambre d'o tait sortie la jeune fille s'teignit
brusquement, et une seconde aprs, Djalma sentit dans les tnbres
un poignet de fer saisir son bras, et il entendit la voix de
Faringhea lui dire:

-- Tu es veng! viens... la retraite est sre. Djalma, ivre,
inerte, hbt par le meurtre, ne fit aucune rsistance, et se
laissa entraner par le mtis dans l'intrieur de l'appartement
qui avait deux issues.

* * * * *

Lorsque Rodin s'tait cri, en admirant la succession gnrale
des penses que le mot COLLIER avait t le germe du projet
infernal qu'alors il entrevoyait vaguement, le hasard venait de
rappeler  son souvenir la trop fameuse affaire du _collier_, dans
lequel une femme, grce  sa vague ressemblance avec la reine
Marie-Antoinette, et s'tant d'ailleurs habille comme cette
princesse, avait,  la faveur d'une demi-obscurit, jou si
habilement le rle de cette malheureuse reine... que le cardinal
prince de Rohan, familier de la cour, fut dupe de cette illusion.

Une fois son excrable dessein bien arrt, Rodin avait dpch
Jacques Dumoulin  la Sainte-Colombe, sans lui dire le vritable
but de sa mission, qui se bornait  demander  cette femme
exprimente si elle ne connatrait pas une jeune fille, belle,
grande et rousse; cette fille trouve, un costume en tout pareil 
celui que portait Adrienne, et dont la princesse de Saint-Dizier
avait fait le rcit devant Rodin (il faut le dire, la princesse
ignorait cette trame), devait complter l'illusion.

On sait ou l'on devine le reste: la malheureuse fille_, Sosie
_d'Adrienne, avait jou le rle qu'on lui avait trac, croyant
qu'il s'agissait d'une plaisanterie.

Quant  Agricol, il avait reu une lettre dans laquelle on
l'engageait  se rendre  une entrevue qui pouvait tre d'une
grande importance pour Mlle de Cardoville.



LXI. Le lit nuptial.

Une douce lumire s'pandant d'une lampe sphrique d'albtre
oriental, suspendue au plafond par trois chanes d'argent, claire
faiblement la chambre  coucher d'Adrienne de Cardoville.

Le large lit d'ivoire, incrust de nacre, n'est pas occup et
disparat  demi sous des flots de mousseline blanche et de
valenciennes, lgers rideaux diaphanes et vaporeux comme des
nuages.

Sur la chemine de marbre blanc, dont le brasier jette des reflets
vermeils sur le tapis d'hermine, une grande corbeille est, comme
d'habitude, remplie d'un vritable buisson de frais camlias roses
 feuilles d'un vert lustr. Une suave odeur aromatique,
s'chappant d'une baignoire de cristal remplie d'eau tide et
parfume, pntre dans cette chambre, voisine de la salle de bains
d'Adrienne.

Tout est calme, silencieux au dehors.

Il est  peine onze heures du soir.

La porte d'ivoire oppose  celle qui conduit  la salle de bains
s'ouvre lentement.

Djalma parat.

Deux heures se sont coules depuis qu'il a commis un double
meurtre et qu'il croit avoir tu Adrienne dans un accs de jalouse
fureur.

Les gens de Mlle de Cardoville, habitus  voir venir Djalma
chaque jour, et qui ne l'annonaient plus, n'ayant pas reu
d'ordre contraire de leur matresse, alors occupe dans l'un des
salons du rez-de-chausse, n'ont pas t surpris de la visite de
l'Indien.

Jamais celui-ci n'tait entr dans la chambre  coucher de la
jeune fille; mais sachant que l'appartement particulier qu'elle
occupait se trouvait au premier tage de la maison, il y tait
facilement arriv. Au moment o il entra dans ce sanctuaire
virginal, la physionomie de Djalma tait assez calme, tant il se
contraignait puissamment;  peine une lgre pleur ternissait-
elle la brillante couleur ambre de son teint... Il portait ce
jour-l une robe de cachemire pourpre raye d'argent, de sorte que
l'on n'apercevait pas plusieurs taches de sang qui avaient jailli
sur l'toffe lorsqu'il avait frapp la jeune fille aux cheveux
d'or et Agricol Baudoin.

Djalma ferma la porte sur lui, et jeta au loin son turban blanc
car il lui semblait qu'un cercle de fer brlant treignait son
front; ses cheveux d'un noir bleu encadraient son ple et beau
visage; croisant ses bras sur sa poitrine, il regarda autour de
lui.

Lorsque ses yeux s'arrtrent sur le lit d'Adrienne, il fit un
pas, tressaillit brusquement, et son visage s'empourpra; mais
passant sa main sur son front, il baissa la tte, et demeura
quelques instants rveur et immobile comme une statue...

Aprs quelques instants d'une morne et sombre mditation, Djalma
tomba  genoux en levant sa tte vers le ciel.

Le visage de l'Indien, ruisselant alors de larmes, ne rvlait
aucune passion violente; on ne lisait sur ses traits ni la haine,
ni le dsespoir, ni la joie froce de la vengeance assouvie; mais
si cela peut se dire, l'expression d'une douleur  la fois nave
et immense...

Pendant quelques minutes les sanglots touffrent Djalma; les
pleurs inondrent ses joues.

-- Morte!... morte!... murmura-t-il d'une voix touffe, morte!...
elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette
chambre, je l'ai tue. Maintenant qu'elle est morte, que me fait
sa trahison? Je ne devais pas la tuer pour cela... Elle m'avait
trahi... elle aimait cet homme que j'ai aussi frapp... elle
l'aimait... C'est que, hlas! je n'avais pas su me faire prfrer,
ajouta-t-il avec une rsignation pleine d'attendrissement et de
remords. Moi, pauvre enfant,  demi barbare... en quoi pouvais-je
mriter son coeur?... quels droits?... quel charme? Elle ne
m'aimait pas! c'tait ma faute... et elle, toujours gnreuse, me
cachait son indiffrence sous des dehors d'affection... pour ne
pas me rendre trop malheureux... et pour cela je l'ai tue... Son
crime, o est-il? n'tait-elle pas venue librement  moi?... ne
m'avait-elle pas ouvert sa demeure? ne m'avait-elle pas permis de
passer des jours prs d'elle... seul avec elle?... Sans doute...
elle voulait m'aimer, et elle n'a pas pu... Moi, je l'aimais de
toutes les forces de mon me; mais mon amour n'tait pas celui
qu'il fallait...  son coeur... et pour cela, je ne devais pas la
tuer. Mais un fatal vertige m'a saisi... et, aprs le crime... je
me suis veill comme d'un songe... et ce n'est pas un songe,
hlas!... je l'ai tue... Et pourtant, jusqu' ce soir, que de
bonheur je lui ai d!... que d'esprances ineffables... que de
longs enivrements!... Et comme elle avait... rendu... mon coeur
meilleur, plus noble, plus gnreux!... Cela venait d'elle... cela
me restait, au moins, ajouta l'Indien en redoublant de sanglots.
Ce trsor du pass... personne ne pouvait me le reprendre, cela
devait me consoler!... Mais pourquoi penser  cela?... elle et cet
homme... je les ai frapps tous deux... meurtre lche et sans
lutte... frocit de tigre, qui rugit et dchire une proie
innocente...

Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur; puis il
reprit en essuyant ses larmes:

-- Je sais bien que je vais me tuer aussi... mais ma mort ne lui
rendra pas la vie,  elle...

Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard
sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le
flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante
sur le tapis d'Adrienne, dont la blancheur immacule fut
lgrement rougie.

-- Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main
convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer; je le dois...
sang pour sang; ma mort la vengera... Comment se fait-il que le
fer ne se soit pas retourn contre moi... quand je l'ai
frappe?... Je ne sais... mais enfin, elle est morte... de ma
main... Heureusement, j'ai le coeur rempli de remords, de douleur
et d'une inexprimable tendresse pour elle; aussi j'ai voulu venir
mourir ici... ici, dans cette chambre, reprit-il d'une voix
altre, dans ce ciel de mes brlantes visions...

Puis il s'cria avec un accent dchirant, en cachant sa figure
dans ses mains:

-- Et morte!... morte!...

Aprs quelques sanglots, il reprit d'une voix ferme:

-- Allons! moi aussi je vais tre bientt mort... non, je veux
mourir lentement, pas bientt... -- et d'un regard assur il
regarda le flacon. -- Ce poison peut tre foudroyant, et peut tre
aussi d'un effet moins rapide, mais toujours sr, m'a dit
Faringhea. Pour cela, quelques gouttes suffisent... il me semble
que lorsque je serai certain de mourir... mes remords seront moins
affreux... Hier, lorsqu'en me quittant, elle m'a serr la main...
qui m'aurait dit cela pourtant?

Et l'Indien porta rsolument le flacon  ses lvres. Aprs avoir
bu quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait, il le replaa
sur une petite table d'ivoire place auprs du lit d'Adrienne.

-- Cette liqueur est cre et brlante, dit-il; maintenant, je suis
certain de mourir... Oh! que j'aie du moins le temps de m'enivrer
encore de la vue et du parfum de cette chambre... que je puisse
reposer ma tte mourante sur ce lit o a repos la sienne...

Et Djalma tomba agenouill devant le lit, o il appuya son front
brlant.

 ce moment la porte d'ivoire qui communiquait  la salle de bains
roula doucement sur ses gonds, et Adrienne entra...

La jeune fille venait de renvoyer ses femmes qui avaient assist 
sa toilette de nuit.

Elle portait un long peignoir de mousseline d'une blouissante
blancheur; ses cheveux d'or, coquettement tresss pour la nuit en
petites nattes, formaient ainsi deux larges bandeaux qui donnaient
 sa ravissante figure un caractre d'une juvnilit charmante;
son teint de neige tait lgrement anim par la tide moiteur du
bain parfum o elle se plongeait quelques instants chaque soir.

Lorsqu'elle ouvrit la porte d'ivoire et qu'elle posa son petit
pied rose et nu, chauss d'une mule de satin blanc, sur le tapis
d'hermine, Adrienne tait d'une resplendissante beaut; le bonheur
clatait dans ses yeux, sur son front, dans son maintien... toutes
les difficults relatives  la forme de l'union qu'elle voulait
contracter taient rsolues, dans deux jours elle serait 
Djalma... Et la vue de la chambre nuptiale la jetait dans une
vague et ineffable langueur.

La porte d'ivoire avait roul si doucement sur ses gonds, les
premiers pas de la jeune fille s'taient tellement amortis sur la
fourrure du tapis, que Djalma, le front appuy sur le lit, n'avait
rien entendu.

Mais soudain un cri de surprise et d'effroi frappa son oreille...
Il se retourna brusquement.

Adrienne apparaissait  ses yeux.

Par un mouvement de pudeur, Adrienne croisa son peignoir sur son
sein nu et se recula vivement, encore plus afflige que
courrouce, croyant que Djalma, emport par un fol accs de
passion, s'tait introduit dans sa chambre avec une esprance
coupable.

La jeune fille, cruellement blesse de cette tentative dloyale,
allait la reprocher  Djalma, lorsqu'elle aperut le poignard
qu'il avait jet sur le tapis d'hermine.

 la vue de cette arme,  l'expression d'pouvante, de stupeur,
qui ptrifiait les traits de Djalma, toujours agenouill,
immobile, le corps renvers en arrire, les mains tendues en
avant, les yeux fixes, dmesurment ouverts, cercls de blanc...

Adrienne, ne redoutant plus une amoureuse surprise, mais
ressentant un indicible effroi, au lieu de fuir le prince, fit
quelques pas vers lui et s'cria d'une voix altre en lui
montrant du geste le kanjiar:

-- Mon ami, comment tes-vous ici? Qu'avez-vous?... Pourquoi ce
poignard? Djalma ne rpondait pas...

Tout d'abord, la prsence d'Adrienne lui avait sembl tre une
vision qu'il attribuait  l'garement de son cerveau, dj
troubl, pensait-il, par l'effet du poison.

Mais lorsque la douce voix de la jeune fille eut frapp son
oreille... mais lorsque son coeur eut tressailli  l'espce de
choc lectrique qu'il ressentait toujours ds que son regard
rencontrait le regard de cette femme si ardemment aime... mais
lorsqu'il eut contempl cet adorable visage, si rose, si frais, si
repos, malgr son expression de vive inquitude... Djalma comprit
qu'il n'tait le jouet d'aucun rve, et que Mlle de Cardoville
tait devant ses yeux... Alors, et  mesure qu'il se pntrait
pour ainsi dire de cette pense qu'Adrienne n'tait pas morte, et
quoiqu'il ne pt s'expliquer le prodige de cette rsurrection, la
physionomie de l'Indien se transfigura, l'or pli de son teint
redevint chaud et vermeil; ses yeux, ternis par les larmes du
remords, s'illuminrent d'un vif rayonnement; ses traits enfin,
nagure contracts par une terreur dsespre, exprimrent toutes
les phases croissantes d'une joie folle, dlirante, extatique...

S'avanant, toujours  genoux, vers Adrienne, en levant vers elle
ses mains tremblantes... trop mu pour pouvoir prononcer un mot,
il la contemplait avec tant de stupeur, tant d'amour, tant
d'adoration, tant de reconnaissance... oui, de reconnaissance de
ce qu'elle vivait... que la jeune fille, fascine par ce regard
inexplicable, muette aussi, immobile aussi, sentait aux battements
prcipits de son sein,  un sourd frmissement de terreur, qu'il
s'agissait de quelque effrayant mystre.

Enfin... Djalma, joignant les mains, s'cria avec un accent
impossible  rendre:

-- Tu n'es pas morte!...

-- Morte!... rpta la jeune fille stupfaite.

-- Ce n'tait pas toi... Ce n'est pas toi... que j'ai tue... Dieu
est bon et juste...

En prononant ces mots avec une joie insense, le malheureux
oubliait la victime qu'il avait frappe dans son erreur.

De plus en plus pouvante, jetant de nouveau les yeux sur le
poignard laiss sur le tapis, et s'apercevant alors qu'il tait
ensanglant... terrible dcouverte qui confirmait les paroles de
Djalma, Mlle de Cardoville s'cria:

-- Vous avez tu... vous... Djalma!  mon Dieu! qu'est-ce qu'il
dit! C'est  devenir folle!

-- Tu vis... je te vois... tu es l... disait Djalma d'une voix
palpitante, enivre; te voil, toujours belle, toujours pure...
car ce n'tait pas toi... Oh! non... si 'avait t toi... je le
disais bien... plutt que de te tuer, le fer se serait retourn
contre moi...

-- Vous avez tu! s'cria la jeune fine, presque gare par cette
rvlation imprvue, en joignant les mains avec horreur. Mais
pourquoi? mais qui avez-vous tu?...

-- Que sais-je, moi!... une femme... qui te ressemblait, et puis
un homme que j'ai cru ton amant... c'tait une illusion... un rve
affreux... tu vis, car te voil...

Et l'Indien sanglotait de joie.

-- Un rve!... mais ce n'est pas un rve...  ce poignard il y a
du sang!... s'cria la jeune fille en montrant le kanjiar d'un
geste effar. Je vous dis qu'il y a du sang  ce poignard...

-- Oui... tout  l'heure, j'ai jet l ce kanjiar... pour prendre
le poison... quand je croyais t'avoir tue...

-- Le poison!... s'cria Adrienne, et ses dents se heurtrent
convulsivement. Quel poison?

-- Je croyais t'avoir tue; j'ai voulu venir mourir ici...

-- Mourir!... comment mourir?...  mon Dieu! pourquoi cela,
mourir?... mais qui, mourir?... s'cria la jeune fille presque en
dlire.

-- Mais moi... je te dis, reprit Djalma avec une douceur
inexprimable; je croyais t'avoir tue... alors j'ai pris du
poison...

-- Toi!... dit Adrienne en devenant ple comme une morte,
toi!!!...

-- Oui...

-- Ce n'est pas vrai!... dit la jeune fille avec un geste de
dngation sublime.

-- Regarde, dit l'Indien. Et machinalement il tourna la tte du
ct du lit, vers la petite table d'ivoire, o tincelait le
flacon de cristal.

Par un mouvement irrflchi, plus rapide que la pense, peut-tre
mme que sa volont, Adrienne s'lana vers la table, saisit le
flacon et le porta  ses lvres avides.

Djalma tait jusqu'alors rest  genoux: il poussa un cri
terrible, fut d'un bond auprs de la jeune fille, et il lui
arracha le flacon qu'elle tenait coll  ses lvres.

-- N'importe... j'en ai bu autant que toi... dit Adrienne avec une
satisfaction triomphante et sinistre. Pendant un instant, il se
fit un silence effrayant.

Adrienne et Djalma se contemplrent muets, immobiles, pouvants.
Ce lugubre silence, la jeune fille le rompit la premire et dit
d'une voix entrecoupe qu'elle tchait de rendre ferme:

-- Eh bien!... qu'y a-t-il l d'extraordinaire? tu as tu... tu as
voulu que la mort expit ton crime... c'tait juste... Je ne veux
pas te survivre... c'est tout simple... Pourquoi me regardes-tu
ainsi? Ce poison est bien cre... aux lvres; son effet est-il
prompt? dis, mon Djalma.

Le prince ne rpondit pas; tremblant de tous ses membres, il jeta
un coup d'oeil sur ses mains...

Faringhea avait dit vrai... une lgre teinte violette colorait
dj les ongles polis du jeune Indien...

La mort approchait... lente... sourde... encore presque
insensible... mais sre...

Djalma, cras par le dsespoir en songeant qu'Adrienne aussi
allait mourir, sentit son courage l'abandonner; il poussa un long
gmissement, cacha sa figure dans ses mains, ses genoux se
drobrent sous lui, et il tomba assis sur le lit, auprs duquel
il se trouvait alors...

-- Dj!... s'cria la jeune fille avec horreur, en se prcipitant
 genoux aux pieds de Djalma, dj la mort... tu me caches ta
figure...

Et, dans son effroi, elle abaissa vivement les mains de l'Indien
pour le contempler... il avait le visage inond de larmes.

-- Non... pas encore... la mort, murmura-t-il  travers ses
sanglots: Ce poison... est lent...

-- Vrai? s'cria Adrienne avec une joie indicible; puis elle
ajouta en baisant les mains de Djalma avec une ineffable
tendresse: Puisque ce poison est lent... pourquoi pleures-tu,
alors?

-- Mais toi... mais toi!!!... disait l'Indien d'une voix
dchirante.

-- Il ne s'agit pas de moi... reprit rsolument Adrienne; tu as
tu... nous expierons ton crime... J'ignore ce qui s'est pass...
mais, sur notre amour... je le jure... tu n'as pas fait le mal
pour le mal... il y a l quelque horrible mystre!

-- Sous un prtexte auquel j'ai d croire, reprit Djalma d'une
voix haletante et prcipite, Faringhea m'a emmen dans une
maison; l, il m'a dit que tu me trompais... je ne l'ai pas cru
d'abord, mais je ne sais quel vertige s'est empar de moi... et
bientt,  travers une demi-obscurit, je t'ai vue...

-- Moi?...

-- Non... pas toi... mais une femme vtue comme toi; elle te
ressemblait tant... que... dans le trouble de ma raison, j'ai cru
 cette illusion... Enfin... un homme est venu... tu as couru 
lui... Alors, moi, fou de rage, j'ai frapp la femme... et puis
l'homme... je les ai vus tomber; ensuite je suis revenu mourir
ici... et... je te retrouve... et c'est pour causer ta mort... Oh!
malheur! malheur!... tu devais mourir par moi!!!

Et Djalma, cet homme d'une si redoutable nergie, se prit de
nouveau  clater en sanglots avec la faiblesse d'un enfant.

 la vue de ce dsespoir si profond, si touchant, si passionn...
Adrienne, avec cet admirable courage que les femmes seules
possdent dans l'amour, ne songea plus qu' consoler Djalma... Par
un effort de passion surhumaine,  cette rvlation du prince qui
dvoilait un complot infernal, la figure de la jeune fille devint
si resplendissante d'amour, de bonheur et de passion, que
l'Indien, la regardant avec stupeur, craignit un instant qu'elle
n'et perdu la raison.

-- Plus de larmes, mon amant ador, s'cria la jeune fille
radieuse, plus de larmes, mais des sourires de joie et d'amour...
rassure-toi; non... non... nos ennemis acharns ne triompheront
pas.

-- Que dis-tu?

-- Ils nous voulaient malheureux... plaignons-les... notre
flicit ferait envie au monde.

-- Adrienne... reviens  toi...

-- Oh! j'ai ma raison... toute ma raison... coute-moi, mon
ange... maintenant, je comprends tout. Tombant dans le pige que
ces misrables t'ont rendu, tu as tu... Dans ce pays... vois-
tu... un meurtre... c'est l'infamie... ou l'chafaud... Et
demain... cette nuit peut-tre, tu aurais t jet en prison.
Aussi nos ennemis se sont dit: Un homme comme le prince Djalma
n'attend pas l'infamie ou l'chafaud, il se tue... Une femme comme
Adrienne de Cardoville ne survit pas  l'infamie ou  la mort de
son amant... elle se tue... ou elle meurt de dsespoir... Ainsi...
mort affreuse pour lui... mort affreuse pour elle... et, pour
nous... ont dit ces hommes noirs... l'hritage que nous
convoitons...

-- Mais pour toi!... si jeune, si belle, si pure... la mort est
affreuse... et ces monstres triomphent! s'cria Djalma. Ils auront
dit vrai...

-- Ils auront menti... s'cria Adrienne; notre mort sera
cleste... enivrante... car ce poison est lent... et je t'adore...
mon Djalma!...

En disant ces mots d'une voix basse et palpitante de passion,
Adrienne, s'accoudant sur les genoux de Djalma, s'tait approche
si prs... de lui, qu'il sentit sur ses joues le souffle embras
de la jeune fille...  cette impression enivrante, aux jets de
flamme humide que lui dardaient les grands yeux nageants
d'Adrienne, dont les lvres entr'ouvertes devenaient d'un pourpre
de plus en plus clatant, l'Indien tressaillit... une ardeur
brlante le dvora; son sang vierge, brass par la jeunesse et par
l'amour, bouillonna dans ses veines; il oublia tout, et son
dsespoir et une mort prochaine qui ne se manifestait encore chez
lui, ainsi que chez Adrienne, que par une ardeur fivreuse. Sa
figure, comme celle de la jeune fille, tait redevenue d'une
beaut resplendissante... idale!

--  mon amant... mon poux ador... comme tu es beau! disait
Adrienne avec idoltrie. Oh! tes yeux... ton front... ton cou...
tes lvres... comme je les aime!... Que de fois le souvenir de ta
ravissante figure, de ta grce... de ton brlant amour... a gar
ma raison!... que de fois j'ai senti faiblir mon courage... en
attendant ce moment divin o je vais tre  toi... oui,  toi...
toute  toi!... Tu le vois, le ciel veut que nous soyons l'un 
l'autre, et rien ne manquera aux ravissements de nos volupts...,
car, ce matin mme, l'homme vanglique qui devait dans deux jours
bnir notre union a reu de moi, en ton nom et au mien, un don
royal qui mettra pour jamais la joie au coeur et au front de bien
des infortuns... Ainsi, que regretter, mon ange? Nos mes
immortelles vont s'exhaler dans nos baisers, pour remonter, encore
enivres d'amour... vers ce Dieu adorable qui est tout amour.

-- Adrienne!

-- Djalma!...

* * * * *

Et, retombant, les rideaux diaphanes et lgers voilrent comme un
nuage cette couche nuptiale et funbre. Funbre: car, deux heures
aprs, Adrienne et Djalma rendaient le dernier soupir dans une
voluptueuse agonie.



LXII. Une rencontre.

Adrienne et Djalma taient morts le 30 mai. La scne suivante se
passait le 31 du mme mois, veille du jour fix pour la dernire
convocation des hritiers de Marius Rennepont.

On se souvient sans doute de la disposition de l'appartement que
M. Hardy avait occup dans la maison de retraite des rvrends
pres de la rue Vaugirard, appartement sombre, isol, et dont la
dernire pice donnait sur un triste petit jardin plant d'ifs et
entour de hautes murailles.

Pour arriver dans cette pice recule, il fallait traverser deux
vastes chambres, dont les portes, une fois fermes, interceptaient
tout bruit, toute communication du dehors.

Ceci rappel, poursuivons.

Depuis trois ou quatre jours, le pre d'Aigrigny occupait cet
appartement; il ne l'avait pas choisi; mais il avait t amen 
l'accepter sous des prtextes d'ailleurs parfaitement plausibles
que lui avait donns le rvrend pre conome,  l'instigation de
Rodin.

Il tait environ midi.

Le pre d'Aigrigny, assis dans un fauteuil auprs de la porte-
fentre qui donnait sur le triste jardin, tenait  la main un
journal du matin, et lisait ce qui suit aux nouvelles de Paris:

_Onze heures du soir._

_-- _Un vnement aussi horrible que tragique vient de jeter
l'pouvante dans le quartier Richelieu: un double assassinat a t
commis sur une jeune fille et sur un jeune artisan. La jeune fille
a t tue d'un coup de poignard; on espre sauver les jours de
l'artisan. On attribue ce crime  la jalousie. La justice informe.
 demain les dtails.

Aprs avoir lu ces lignes, le pre d'Aigrigny jeta le journal sur
la table et devint pensif.

-- C'est incroyable, dit-il avec une envie amre, songeant 
Rodin. Le voici arriv au but qu'il s'tait propos... presque
aucune de ses prvisions n'a t trompe... Cette famille a t
anantie par le seul jeu des passions, bonnes ou mauvaises, qu'il
a su faire mouvoir... Il l'avait dit!!! Oh! je le confesse, ajouta
le pre d'Aigrigny avec un sourire jaloux et haineux, le pre
Rodin est un homme dissimul, habile, patient, nergique,
opinitre, et d'une rare intelligence... Qui m'et dit, il y a
quelques mois, lorsqu'il crivait sous mes ordres, humble et
discret _socius... _que cet homme tait dj depuis longtemps
possd de la plus audacieuse, de la plus norme ambition, qu'il
osait jeter les yeux jusque sur le saint-sige... et que, grce 
des intrigues merveilleusement ourdies,  une corruption
poursuivie avec une incroyable habilet, au sein du sacr collge,
cette vise... n'tait pas draisonnable... et que bientt peut-
tre cette ambition infernale et t ralise, si, depuis
longtemps, les sourdes menes de cet homme tonnamment dangereux
n'eussent pas t surveilles  son insu, ainsi que je viens de
l'apprendre... Ah!... reprit le pre d'Aigrigny avec un sourire
d'ironie et de triomphe, ah! vous crasseux personnage, vous voulez
jouer au Sixte-Quint! et, non content de cette audacieuse
imagination, vous voulez, si vous russissez, annuler, absorber
notre compagnie dans votre papaut, comme le sultan a absorb les
janissaires! Ah! nous ne sommes pour vous qu'un marchepied!... Ah!
vous m'avez bris, humili, cras sous votre insolent ddain?...
Patience, ajouta le pre d'Aigrigny avec une joie concentre,
patience! le jour des reprsailles approche... moi seul suis
dpositaire de la volont de notre gnral; le pre Caboccini,
envoy ici comme _socius_, l'ignore lui-mme... Le sort du pre
Rodin est donc entre mes mains. Oh! il ne sait pas ce qui
l'attend. Dans cette affaire Rennepont, qu'il a admirablement
conduite, je le reconnais, il croit nous vincer et n'avoir russi
que pour lui seul; mais demain...

Le pre d'Aigrigny fut soudain distrait de ses agrables
rflexions; il entendit ouvrir les portes des pices qui
prcdaient la chambre o il se trouvait.

Au moment o il dtournait la tte pour voir qui entrait chez lui,
la porte roula sur ses gonds. Le pre d'Aigrigny fit un brusque
mouvement et devint pourpre.

Le marchal Simon tait devant lui...

Et derrire le marchal... dans l'ombre... le pre d'Aigrigny
aperut la figure cadavreuse de Rodin.

Celui-ci, aprs avoir jet sur le pre d'Aigrigny un regard
empreint d'une joie diabolique, disparut rapidement; la porte se
referma, le pre d'Aigrigny et le marchal Simon restrent seuls.

Le pre de Rose et de Blanche tait mconnaissable: ses cheveux
gris avaient compltement blanchi; sur ses joues ples, marbres,
dcharnes, pointait une barbe drue, non rase depuis quelques
jours; ses yeux caves, rougis, ardents et extrmement mobiles,
avaient quelque chose de farouche, de hagard; un ample manteau
l'enveloppait, et c'est  peine si sa cravate noire tait noue
autour de son cou.

Rodin, en sortant, avait, comme par inadvertance, ferm au dehors
la porte  double tour.

Lorsqu'il fut seul avec le jsuite, le marchal fit, d'un geste
brusque, tomber son manteau de dessus ses paules, et le pre
d'Aigrigny put voir, passes  un mouchoir de soie qui servait de
ceinture au pre de Rose, deux pes de combat nues et affiles.

Le pre d'Aigrigny comprit tout. Il se rappela que, plusieurs
jours auparavant, Rodin lui avait opinitrement demand ce qu'il
ferait si le marchal le frappait  la joue... Plus de doute, le
pre d'Aigrigny, qui avait cru tenir le sort de Rodin entre ses
mains, tait jou et accul par lui dans une effrayante impasse;
car il le savait, les deux pices prcdentes tant fermes il n'y
avait aucune possibilit de se faire entendre du dehors en
appelant au secours, et les hautes murailles du jardin donnaient
sur des terrains inhabits.

La premire ide qui lui vint, et elle ne manquait pas de
vraisemblance, fut que Rodin, soit par ses intelligences avec
Rome, soit par une incroyable pntration, ayant appris que son
sort allait dpendre entirement du pre d'Aigrigny, esprait se
dfaire de lui en le livrant ainsi  la vengeance inexorable du
pre de Rose et de Blanche.

Le marchal, gardant toujours le silence, dtacha le mouchoir qui
lui servait de ceinture, dposa les deux pes sur une table, et
croisant ses bras sur sa poitrine, s'avana lentement vers le pre
d'Aigrigny.

Ainsi se trouvrent face  face ces deux hommes qui, pendant toute
leur vie de soldat, s'taient poursuivis d'une haine implacable,
et qui, aprs s'tre battus dans deux camps ennemis, s'taient
dj rencontrs dans un duel  outrance; ces deux hommes, dont
l'un, le marchal Simon, venait demander compte  l'autre de la
mort de ses enfants.

 l'approche du marchal, le pre d'Aigrigny se leva; il portait
ce jour-l une soutane noire, qui fit paratre plus grande encore
la pleur qui avait succd  une rougeur subite.

Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout,
face  face, et aucun n'avait encore dit un mot.

Le marchal tait effrayant de dsespoir paternel; son calme,
inexorable comme la fatalit, tait plus terrible que les fougueux
emportements de la colre.

-- Mes enfants sont morts, dit-il enfin au jsuite d'une voix
lente et creuse, en rompant le premier le silence; il faut que je
vous tue...

-- Monsieur, s'cria le pre d'Aigrigny, coutez-moi... ne croyez
pas...

-- Il faut que je vous tue... reprit le marchal en interrompant
le jsuite: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l'exil,
o elle a pri; vous et vos complices avez envoy mes enfants 
une mort certaine... Depuis longtemps vous tes mon mauvais
dmon... C'est assez, il me faut votre vie... je l'aurai...

-- Ma vie appartient d'abord  Dieu, rpondit pieusement le pre
d'Aigrigny, ensuite  qui veut la prendre.

-- Nous allons nous battre  mort dans cette chambre, dit le
marchal, et comme j'ai  venger ma femme et mes enfants... je
suis tranquille.

-- Monsieur, rpondit froidement le pre d'Aigrigny, vous oubliez
que mon caractre me dfend de me battre... Autrefois, j'ai pu
accepter le duel que vous m'avez propos... aujourd'hui ma
position a chang.

-- Ah! fit le marchal avec un sourire amer, vous refusez de vous
battre maintenant parce que vous tes prtre?...

-- Oui... monsieur, parce que je suis prtre.

-- De sorte que, parce qu'il est prtre, un infme comme vous est
certain de l'impunit, et qu'il peut mettre sa lchet et ses
crimes  l'abri de sa robe noire?

-- Je ne comprends pas un mot  vos accusations, monsieur; en tout
cas, il y a des lois, dit le pre d'Aigrigny en mordant ses lvres
blmes de colre, car il ressentait profondment l'injure que
venait de lui adresser le marchal; si vous avez  vous
plaindre... adressez-vous  la justice... elle est gale pour
tous.

Le marchal Simon haussa les paules avec un ddain farouche.

-- Vos crimes chappent  la justice... elle les punirait, que je
ne lui laisserais pas encore le soin de me venger... aprs tout le
mal que vous m'avez fait, aprs tout ce que vous m'avez ravi...
Et, au souvenir de ses enfants, la voix du marchal s'altra
lgrement: mais il reprit bientt son calme terrible. Vous sentez
bien que je ne vis plus que pour la vengeance... moi... mais il me
faut une vengeance que je puisse savourer... en sentant votre
lche coeur palpiter au bout de mon pe... Notre dernier duel...
n'a t qu'un jeu; mais celui-ci... oh! vous allez voir celui-
ci...

Et le marchal marcha vers la table o il avait pos les pes.

Il fallait au pre d'Aigrigny un grand empire sur lui-mme pour se
contraindre; la haine implacable qu'il avait toujours prouve
contre le marchal Simon, ses provocations insultantes,
rveillaient en lui mille ardeurs farouches; pourtant il rpondit
d'un ton assez calme:

-- Une dernire fois, monsieur, je vous le rpte, le caractre
dont je suis revtu m'empche de me battre.

-- Ainsi... vous refusez? dit le marchal en se retournant vers
lui et s'approchant.

-- Je refuse.

-- Positivement?

-- Positivement; rien ne saurait m'y forcer.

-- Rien?

-- Non, monsieur, rien.

-- Nous allons voir, dit le marchal. Et sa main tomba d'aplomb
sur la joue du pre d'Aigrigny. Le jsuite poussa un cri de
fureur; tout son sang reflua sur sa face si rudement soufflete;
la bravoure de cet homme, car il tait brave, se rvolta; son
ancienne valeur guerrire l'emporta malgr lui; ses yeux
tincelrent, et, les dents serres, les poings crisps, il fit un
pas vers le marchal en s'criant:

-- Les pes... les pes!

Mais soudain se rappelant l'apparition de Rodin et l'intrt que
celui-ci avait eu  amener cette rencontre, il puisa dans la
volont d'chapper au pige diabolique que lui tendait son ancien
_socius _le courage de contenir un ressentiment terrible.  la
fougue passagre du pre d'Aigrigny succda donc subitement un
calme rempli de contrition; voulant jouer son rle jusqu'au bout,
il s'agenouilla, et, baissant la tte, il se frappa la poitrine
avec componction en disant:

-- Pardonnez-moi, Seigneur, de m'tre abandonn  un mouvement de
colre... et surtout pardonnez  celui qui m'outrage.

Malgr sa rsignation apparente, la voix du jsuite tait
profondment altre; il lui semblait sentir un fer brlant sur sa
joue; car, pour la premire fois de sa vie de soldat ou de prtre,
il subissait une pareille insulte; il s'tait jet  genoux autant
par mmerie que pour ne pas rencontrer le regard du marchal,
craignant, s'il le rencontrait, de ne pouvoir plus rpondre de
soi, et de se laisser entraner  ses imptueux ressentiments.

En voyant le jsuite tomber  genoux, en entendant son hypocrite
invocation, le marchal, qui avait dj mis l'pe  la main,
frmit d'indignation et s'cria:

-- Debout... fourbe... infme, debout  l'instant! Et de sa botte
le marchal crossa rudement le jsuite.  cette nouvelle insulte,
le pre d'Aigrigny se redressa et bondit comme s'il et t m par
un ressort d'acier. C'tait trop; il n'en pouvait supporter
davantage. Emport, aveugl par la rage, il se prcipita vers la
table o tait l'autre pe, la saisit, et s'cria en grinant des
dents:

-- Ah!... il vous faut du sang!... eh bien!... du sang... le
vtre... si je peux...

Et le jsuite, dans toute la vigueur de l'ge, la face empourpre,
ses grands yeux gris tincelants de haine, tomba en garde avec
l'aisance et l'aplomb d'un gladiateur consomm.

-- Enfin!... s'cria le marchal en s'apprtant  croiser le fer.

Mais la rflexion vint encore une fois teindre la fougue du pre
d'Aigrigny; il songea de nouveau que ce duel hasardeux comblerait
les voeux de Rodin, dont il tenait le sort entre les mains, qu'il
allait craser  son tour et qu'il excrait plus encore peut-tre
que le marchal; aussi, malgr la furie qui le possdait, malgr
son secret espoir de sortir vainqueur de ce combat, car il se
sentait plein de force, de sant, tandis que d'affreux chagrins
avaient min le marchal Simon, le jsuite parvint  se calmer,
et,  la profonde stupeur du marchal, il baissa la pointe de son
pe en disant:

-- Je suis ministre du Seigneur, je ne dois pas verser de sang.
Cette fois encore, pardonnez-moi mon emportement, Seigneur, et
pardonnez aussi  celui de mes frres qui a excit mon courroux.

Puis, mettant aussitt la lame de l'pe sous son talon, il ramena
vivement la garde  lui, de sorte que l'arme se brisa en deux
morceaux. Il n'y avait plus ainsi de duel possible. Le pre
d'Aigrigny se mettait lui-mme dans l'impuissance de cder  une
nouvelle violence, dont il ressentait l'imminence et le danger. Le
marchal Simon resta un moment muet et immobile de surprise et
d'indignation, car lui aussi voyait alors le duel impossible; mais
tout  coup, imitant le jsuite, le marchal mit comme lui la lame
de son pe sous son talon et la brisa  peu prs  sa moiti,
ainsi qu'avait t brise l'pe du pre d'Aigrigny; puis,
ramassant le tronon pointu, long de dix-huit pouces environ, il
dtacha sa cravate de soie noire, l'enroula autour de ce fragment
du ct de la cassure, improvisa ainsi une poigne, et dit au pre
d'Aigrigny:

-- Va pour le poignard...

pouvant de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le pre
d'Aigrigny s'cria:

-- Mais c'est donc l'enfer!...

-- Non... c'est un pre dont on a tu les enfants, dit le marchal
d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une
larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitt ardents
et farouches.

Le jsuite surprit cette larme... Il y avait dans ce mlange de
haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si
terrible, de si sacr, de si menaant, que, pour la premire fois
de sa vie, le pre d'Aigrigny prouva un sentiment de peur... de
peur lche... ignoble... de peur pour sa peau... Tant qu'il
s'tait agi d'un combat  l'pe, dans lequel la ruse, l'adresse
et l'exprience sont de si puissants auxiliaires du courage, il
n'avait eu qu' rprimer les lans de sa fureur et de sa haine,
mais devant ce combat corps  corps, face  face, coeur contre
coeur, il trembla, plit, et s'cria:

-- Une boucherie  coups de couteau... jamais!

L'accent, la physionomie du jsuite, trahissait tellement son
effroi, que le marchal en fut frapp et s'cria avec angoisse,
car il redoutait de voir sa vengeance lui chapper:

-- Mais il est donc vraiment lche!... Ce misrable n'avait donc
que le courage de l'escrime ou de l'orgueil... ce misrable
rengat, tratre  son pays... que j'ai soufflet... cross... car
je vous ai soufflet... marquis de vieille roche! je vous ai
cross... marquis de vieille souche!... vous, la honte de votre
maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou
nouveaux... Ah! ce n'est pas par hypocrisie ou par calcul... comme
je le croyais, que vous refusez de vous battre... c'est par
peur... Ah! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des
tmoins d'un duel pour vous donner du coeur...

-- Monsieur... prenez garde, dit le pre d'Aigrigny les dents
serres, et en balbutiant, car,  ces crasantes paroles, la rage
et la haine lui firent oublier sa peur.

-- Mais il faut donc que je te crache  la face, pour y faire
monter le peu de sang qui te reste dans les veines!... s'cria le
marchal exaspr.

-- Oh! C'est trop! dit le jsuite.

Et il se prcipita sur le morceau de lame acre qui tait  ses
pieds en rptant:

-- C'est trop!

-- Ce n'est pas assez, dit le marchal d'une voix haletante,
tiens, Judas!... Et il lui cracha  la face.

-- Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le marchal, je
t'assomme  coups de chaise, infme tueur d'enfants...

Le pre d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme
dj outrag puisse recevoir, perdit la tte, oublia ses intrts,
ses rsolutions, sa peur, oublia jusqu' Rodin; une ardeur de
vengeance effrne, voil tout ce qu'il ressentit, puis, une fois
son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en
flicita en comparant sa vigoureuse carrure  la maigreur du
marchal presque puis par le chagrin; car, dans un pareil
combat, combat brutal, sauvage, corps  corps, la force physique
est d'un avantage immense. En un instant le pre d'Aigrigny eut
roul son mouchoir autour de la lame d'pe qu'il avait ramasse,
et il se prcipita sur le marchal Simon, qui reut intrpidement
le choc.

Pendant le peu de temps que dura cette lutte ingale, car le
marchal tait depuis quelques jours en proie  une fivre
dvorante qui avait min ses forces, les deux combattants, muets,
acharns, ne dirent pas un mot, ne poussrent pas un cri.

Si quelqu'un et assist  cette scne horrible, il lui et t
impossible de dire o et comment se portaient les coups: il aurait
vu deux ttes effrayantes, livides, convulsives, s'abaisser, se
redresser, ou se renverser en arrire, selon les incidents du
combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre
comme des serpents, et puis,  travers les brusques ondulations de
la redingote bleue du marchal et de la soutane noire du jsuite,
parfois luire et reluire comme un vif clair d'acier... il et
enfin entendu un pitinement sourd, saccad, ou de temps  autre
quelque aspiration bruyante.

Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tombrent
l'un sur l'autre.

L'un d'eux, c'tait le pre d'Aigrigny, faisant un violent effort,
parvint  se dgager des bras qui l'treignaient et  se mettre 
genoux... Ses bras retombrent tourdis, puis la voix expirante du
marchal murmura ses mots:

-- Mes enfants!... Dagobert!...

-- Je l'ai tu... dit le pre d'Aigrigny d'une voix affaiblie,
mais... je le sens... je suis bless  mort... Et, s'appuyant
d'une main sur le sol, le jsuite porta son autre main  sa
poitrine.

Sa soutane tait laboure de coups... mais les lames, dites de
carrelet, qui avaient servi au combat, tant triangulaires et trs
acres, le sang, au lieu de s'pancher au dehors, se rsorbait au
dedans.

-- Oh! je meurs... j'touffe... dit le pre d'Aigrigny, dont les
traits dcomposs annonaient dj les approches de la mort.

 ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit
sec; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avana la tte en
disant d'une voix humble et d'un air discret:

-- Peut-on entrer?  cette pouvantable ironie, le pre d'Aigrigny
fit un mouvement pour se prcipiter sur Rodin, mais il retomba sur
une de ses mains en poussant un sourd gmissement: le sang
l'touffait.

-- Ah! monstre d'enfer!... murmura-t-il en jetant sur Rodin un
regard effrayant de rage et d'agonie; c'est toi qui causes ma
mort...

-- Je vous avais toujours dit, mon trs cher pre, que votre vieux
levain de batailleur vous serait fcheux, rpondit Rodin avec un
affreux sourire. Il y a peu de jours encore... je vous ai
averti... en vous recommandant de vous laisser patiemment
souffleter par ce sabreur... qui ne sabrera plus rien du tout...
et c'est bien fait; parce que, d'abord, qui tire le glaive...
prit par le glaive, dit l'criture. Et puis, ensuite, le
marchal Simon... hritait de ses filles... Voyons, l... entre
nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon trs cher pre?... Il
fallait bien vous sacrifier  l'intrt commun, d'autant plus que
je savais ce que vous me mnagiez pour demain. Or, moi, on ne _me
prend pas sans vert_.

_-- _Avant d'expirer... dit le pre d'Aigrigny d'une voix
affaiblie, je vous dmasquerai...

-- Oh! que non point, dit Rodin en hochant la tte d'un air fut,
que non point!... Moi seul je vous confesserai, s'il vous plat...

-- Oh!... cela m'pouvante, murmura le pre d'Aigrigny, dont les
paupires s'appesantissaient. Que Dieu ait piti de moi... s'il
n'est pas trop tard... Hlas! je suis  ce moment suprme... je...
suis un grand coupable...

-- Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les paules et
en contemplant l'agonie de son complice avec un froid mpris.

Le pre d'Aigrigny n'avait plus que quelques minutes  vivre;
Rodin s'en aperut et se dit:

-- Il est temps d'appeler du secours.  ses cris, on arriva. Ainsi
qu'il l'avait dit, Rodin ne quitta pas le pre d'Aigrigny jusqu'
ce que celui-ci et rendu le dernier soupir.

* * * * *

Le soir, seul au fond de sa chambre,  la lueur d'une petite
lampe, Rodin tait plong dans une sorte de contemplation
extatique devant la gravure reprsentant le portrait de SIXTE
QUINT.

Minuit sonna lentement  la grande horloge de la maison.

Lorsque le dernier coup eut vibr, Rodin se redressa dans toute la
sauvage majest de son triomphe infernal, et s'cria:

-- Nous sommes au 1er juin... Il n'y a plus de Rennepont!!!... Il
me semble entendre sonner l'heure  Saint-Pierre de Rome...



LXIII. Un message.

Pendant que Rodin restait plong dans une ambitieuse extase en
contemplant le portrait de Sixte-Quint, le bon petit pre
Caboccini, dont les chaudes et ptulantes embrassades avaient si
fort impatient Rodin, tait all trouver mystrieusement
Faringhea, et, lui remettant un fragment du crucifix d'ivoire, lui
avait dit ces deux mots, avec son air de bonhomie et de joyeuset
habituel:

-- Son Excellence le cardinal Malipieri,  mon dpart de Rome, m'a
charg de vous remettre ceci, seulement aujourd'hui... 31 mai.

Le mtis, qui ne s'mouvait gure, tressaillit brusquement,
presque avec douleur; sa figure s'assombrit encore, et, attachant
sur le petit pre un regard perant, il rpondit.

-- Vous devez encore me dire quelques paroles?

-- Il est vrai, reprit le pre Caboccini. Ces paroles les voici:
_Souvent de la coupe aux lvres... il y a loin._

_-- _C'est bien, dit le mtis. Et poussant un profond soupir, il
rapprocha le fragment du crucifix d'ivoire du fragment qu'il
possdait dj; le tout s'ajustait  merveille. Le pre Caboccini
le regardait faire avec curiosit, car le cardinal ne lui avait
rien dit autre chose, sinon de remettre ce morceau d'ivoire 
Faringhea, et de lui rpter les mots prcdents, afin de bien
tablir l'authenticit de sa mission; le rvrend pre, assez
intrigu, dit au mtis:

-- Et qu'allez-vous faire de ce crucifix maintenant complet?

-- Rien... dit Faringhea, toujours absorb dans une mditation
pnible.

-- Rien! reprit le rvrend pre tonn. Mais  quoi bon vous
l'apporter de si loin? Sans satisfaire  cette curieuse demande,
le mtis lui dit:

--  quelle heure le rvrend pre Rodin se rend-il demain rue
Saint-Franois?

-- De trs bon matin.

-- Avant de sortir, il ira  la chapelle faire sa prire?

-- Oui, selon l'habitude de tous nos rvrends pres.

-- Vous couchez prs de lui?

-- Comme son _socius_, j'occupe une chambre contigu  la sienne.

-- Il se pourrait, dit Faringhea aprs un moment de silence, que
le rvrend pre, absorb par les grands intrts qui
l'occupent... oublit de se rendre  la chapelle... Rappelez-lui
ce devoir pieux.

-- Je n'y manquerai pas.

-- Non... n'y manquez pas, ajouta Faringhea avec insistance.

-- Soyez tranquille, dit le bon petit pre, je vois que vous vous
intressez  son salut...

-- Beaucoup...

-- Cette proccupation est louable... continuez ainsi, et vous
pourrez appartenir un jour tout  fait  notre compagnie, dit
affectueusement le pre Caboccini.

-- Je ne suis encore qu'un pauvre membre auxiliaire et affili,
dit humblement Faringhea; mais nul plus que moi n'est dvou, me,
corps, esprit,  la socit, dit le mtis avec une sourde
exclamation. Bohwanie n'est rien auprs d'elle!...

-- Bohwanie!... qu'est-ce que cela, mon bon ami?

-- Bohwanie fait des cadavres qui pourrissent... et la sainte
socit fait des cadavres qui marchent...

-- Ah! oui... _Perinde ac cadaver... _c'est le dernier mot de
notre grand saint Ignace de Loyola; mais qu'est-ce que c'est que
Bohwanie?

-- Bohwanie est  la sainte socit ce que l'enfant est 
l'homme... rpondit le mtis de plus en plus exalt. Gloire  la
Compagnie! gloire!! Mon pre serait son ennemi... que je
frapperais mon pre... L'homme dont le gnie m'inspirerait le plus
d'admiration, de respect et de terreur, serait son ennemi... que
je frapperais cet homme malgr l'admiration, le respect et la
terreur qu'il m'inspirerait, dit le mtis avec effort; puis, aprs
un instant de silence, il ajouta en regardant en face le pre
Caboccini:

-- Je parle ainsi, pour que vous reportiez mes paroles au cardinal
Malipieri, en le priant de les rapporter... au... Faringhea
s'arrta court.

--  qui le cardinal rapportera-t-il vos paroles?

-- Il le sait, dit brusquement le mtis. Bonsoir.

-- Bonsoir, mon bon ami; je ne puis que vous louer de vos
sentiments  l'endroit de notre compagnie. Hlas! elle a besoin de
dfenseurs nergiques... car il se glisse, dit-on, des tratres
jusque dans son sein...

-- Pour ceux-l, dit Faringhea, il faut surtout tre sans piti.

-- Sans piti, dit le bon pre... nous nous entendons.

-- Peut-tre, dit le mtis; n'oubliez pas surtout de faire songer
au rvrend pre Rodin  aller  la chapelle avant de sortir.

-- Je n'y manquerai pas, dit le rvrend pre Caboccini. Et les
deux hommes se sparrent. En rentrant, le pre Caboccini apprit
qu'un courrier, arriv de Rome la nuit mme, venait d'apporter des
dpches  Rodin.



LXIV. Le premier juin.

La chapelle de la maison des rvrends pres de la rue de
Vaugirard tait coquette et charmante; de grandes verrires
colores y jetaient un mystrieux demi-jour; l'autel blouissait
de dorures et de vermeil;  la porte de cette petite glise, sous
les assises du buffet d'orgues, dans un obscur renfoncement, tait
un large bnitier de marbre richement sculpt.

Ce fut auprs de ce bnitier, dans un recoin tnbreux o on le
distinguait  peine, que Faringhea vint s'agenouiller le 1er juin,
de grand matin, ds que les portes de la chapelle furent ouvertes.
Le mtis tait profondment triste; de temps  autre il
tressaillait et soupirait comme s'il et contenu les agitations
d'une violente lutte intrieure; cette me sauvage, indomptable,
ce monomane possd du gnie du mal et de la destruction,
prouvait, ainsi qu'on l'a peut-tre devin, une profonde
admiration pour Rodin, qui exerait sur lui une sorte de
fascination magntique; le mtis, bte froce  intelligence et 
face humaine, voyait dans le gnie infernal de Rodin, quelque
chose de surhumain. Et Rodin, trop pntrant pour ne pas tre
certain du dvouement farouche de ce misrable, s'en tait, on l'a
vu, fructueusement servi pour amener le dnouement tragique des
amours d'Adrienne et de Djalma.

Ce qui excitait  un point incroyable l'admiration de Faringhea,
c'tait ce qu'il connaissait ou ce qu'il comprenait de la socit
de Jsus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses
ramifications souterraines, et arrivait  son but par des moyens
diaboliques, avait frapp le mtis d'un sauvage enthousiasme. Et
si quelque chose au monde primait son admiration fanatique pour
Rodin, c'tait son dvouement aveugle  la compagnie d'Ignace de
Loyola, qui faisait des _cadavres qui marchaient_, ainsi que le
disait le mtis.

Faringhea, cach dans l'ombre de la chapelle, rflchissait donc
profondment, lorsque des pas se firent entendre; bientt Rodin
parut, accompagn de son _socius_, le bon petit pre borgne.

Soit proccupation, soit que les tnbres projetes par le buffet
d'orgues ne lui eussent pas permis de voir le mtis, Rodin trempa
ses doigts dans le bnitier auprs duquel se tenait Faringhea,
sans apercevoir ce dernier, qui resta immobile comme une statue,
sentant une sueur glace couler de son front, tant son motion
tait vive.

La prire de Rodin fut courte, on le conoit; il avait hte de se
rendre rue Saint-Franois.

Aprs s'tre, ainsi que Caboccini, agenouill pendant quelques
instants, il se leva, salua respectueusement le choeur, et se
dirigea vers la porte de sortie, suivi  quelques pas de son
_socius_.

Au moment o Rodin approchait du bnitier, il aperut le mtis,
dont la haute taille se dessinait dans la pnombre au milieu de
laquelle il s'tait jusqu'alors tenu; s'avanant un peu, le mtis
s'inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et
d'un air proccup:

-- Tantt,  deux heures... chez moi.

Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le
bnitier; mais Faringhea lui pargna cette peine en lui prsentant
vivement le goupillon qui restait d'ordinaire dans l'eau sainte.

Pressant entre ses doigts crasseux les brins humects du goupillon
que le mtis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son
index et son pouce, les porta  son front, o, selon l'usage, il
traa le signe d'une croix; puis, ouvrant la porte de la chapelle,
il sortit, aprs s'tre retourn pour dire de nouveau  Faringhea:

--  deux heures, chez moi. Croyant pouvoir user de l'occasion du
goupillon que Faringhea, immobile, atterr, tenait toujours, mais
d'une main tremblante, agite, le pre Caboccini avanait les
doigts, lorsque le mtis, voulant peut-tre borner sa gracieuset
 Rodin, retira vivement l'instrument; le pre Caboccini, tromp
dans son attente, suivit prcipitamment Rodin, qu'il ne devait
pas, ce jour-l surtout, perdre de vue un seul instant, et monta
avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-Franois. Il
est impossible de peindre le regard que le mtis avait jet sur
Rodin au moment o celui-ci sortait de la chapelle. Rest seul
dans le saint lieu, Faringhea s'affaissa sur lui-mme et tomba sur
les dalles, moiti agenouill, moiti accroupi, cachant son visage
dans ses mains.  mesure que la voiture approchait du quartier du
Marais, o tait situe la maison de Marius Rennepont, la
fivreuse agitation, la dvorante impatience du triomphe se lisait
sur la physionomie de Rodin; deux ou trois fois, ouvrant son
portefeuille, il relut et classa les diffrents actes ou
notifications de dcs des membres de la famille Rennepont, et de
temps en temps il avanait la tte  la portire avec anxit,
comme s'il et voulu hter la marche lente de la voiture.

Le bon petit pre son _socius _ne le quittait pas du regard; ce
regard avait une expression aussi sournoise qu'trange.

Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-Franois, s'arrta
devant la porte ferre de la vieille maison, nagure ferme depuis
un sicle et demi. Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune
homme, et heurta violemment  la porte pendant que le pre
Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment.

Rien ne rpondit aux coups de marteau retentissants que Rodin
venait de frapper.

Frmissant d'anxit, il frappa de nouveau: cette fois, prtant
l'oreille attentivement, il entendit s'approcher des pas lents et
tranants, mais ils s'arrtrent  quelques pas de la porte, qui
ne s'ouvrait pas.

-- C'est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui
semblait que sa poitrine en feu se desschait d'angoisse. Aprs
avoir violemment heurt de nouveau  la porte, il se mit  ronger
ses ongles, selon son habitude. Soudain la porte cochre roula sur
ses gonds; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche...

Les traits du vieillard exprimaient une douleur amre; sur ses
joues vnrables on voyait encore les traces de larmes rcentes,
que ses mains sniles et tremblantes achevaient d'essuyer
lorsqu'il ouvrit  Rodin.

-- Qui tes-vous, messieurs? dit Samuel  Rodin.

-- Je suis le mandataire charg des pouvoirs et procurations de
l'abb Gabriel, seul hritier vivant de la famille Rennepont,
rpondit Rodin d'une voix hte.

-- Monsieur est mon secrtaire, ajouta-t-il en dsignant d'un
geste le pre Caboccini, qui salua. Aprs avoir attentivement
regard Rodin, Samuel reprit:

-- En effet... je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur.

Et le vieux gardien se dirigea vers le btiment du jardin, en
faisant signe aux deux rvrends pres de le suivre.

-- Ce maudit vieillard m'a tellement irrit en me faisant attendre
 la porte, dit tout bas Rodin  son _socius_, que j'en ai, je
crois, la fivre... Mes lvres et mon gosier sont secs et brlants
comme du parchemin racorni au feu...

-- Vous ne voulez rien prendre, mon bon pre, mon cher pre!... Si
vous demandiez un verre d'eau  cet homme? s'cria le petit borgne
avec la plus tendre sollicitude.

-- Non, non, rpondit Rodin, cela n'est rien... L'impatience me
dvore. C'est tout simple.

Ple et dsole, Bethsabe, la femme de Samuel, tait debout  la
porte du logement qu'elle occupait avec son mari, et qui donnait
sous la vote de la porte cochre; lorsque l'isralite passa
devant sa compagne, il lui dit en hbreu:

-- Et les rideaux de la chambre de deuil?

-- Ils sont ferms...

-- Et la cassette de fer?

-- Elle est prpare, rpondit Bethsabe aussi en hbreu.

Aprs avoir prononc ces paroles, compltement inintelligibles
pour Rodin et pour le pre Caboccini, Samuel et Bethsabe, malgr
la dsolation qui se lisait sur leurs traits, changrent une
sorte de sourire singulier et sinistre.

Bientt Samuel, prcdant les deux rvrends pres, monta le
perron et entra dans le vestibule, o brlait une lampe; Rodin,
dou d'une excellente mmoire locale, se dirigeait vers le salon
rouge o avait eu lieu la premire convocation des hritiers,
lorsque Samuel l'arrta et lui dit:

-- Ce n'est pas l qu'il faut aller... Puis, prenant la lampe, il
se dirigea vers un sombre escalier, car les fentres de la maison
n'avaient pas t dmures.

-- Mais, dit Rodin, la dernire fois... on s'tait rassembl dans
ce salon du rez-de-chausse...

-- Aujourd'hui... on se rassemble en haut, rpondit Samuel. Et il
commenait de gravir lentement l'escalier.

-- O ... en haut?... dit Rodin en le suivant.

-- Dans la chambre de deuil... dit l'isralite. Et il montait
toujours.

-- Qu'est-ce que la chambre de deuil?... reprit Rodin assez
surpris.

-- Un lieu de larmes et de mort, dit l'isralite. Et il montait
toujours  travers les tnbres, qui s'paississaient davantage,
car la petite lampe les dissipait  peine.

-- Mais... dit Rodin, de plus en plus surpris et en s'arrtant
court, pourquoi aller dans ce lieu?

-- L'argent y est, rpondit Samuel.

Et il montait toujours.

-- L'argent y est, c'est diffrent, reprit Rodin. Et il se hta de
gagner les quelques marches qu'il avait perdues pendant son temps
d'arrt.

Samuel montait... montait toujours.

Arriv  une certaine hauteur, l'escalier faisant brusquement un
coude, les deux jsuites purent apercevoir,  la ple clart de la
petite lampe et dans le vide laiss entre la balustrade de fer et
la vote, le profil du vieil isralite qui, les dominant,
gravissait l'escalier en s'aidant pniblement de la rampe de fer.

Rodin fut frapp de l'expression de la physionomie de Samuel, ses
yeux noirs, ordinairement doux et voils par l'ge, brillaient
d'un vif clat. Ses traits, toujours empreints de tristesse,
d'intelligence et de bont, semblaient se contracter, se durcir,
et de ses lvres minces il souriait d'une faon trange.

-- Ce n'est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au pre
Caboccini, et pourtant j'ai les jambes brises, je suis tout
essouffl... et les tempes me bourdonnent.

En effet, Rodin haletait pniblement, sa respiration tait
embarrasse.  cette confidence, le bon petit pre Caboccini,
toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne
rpondit pas; il paraissait fort proccup.

-- Arrivons-nous bientt?... dit Rodin  Samuel d'une voix
impatiente.

-- Nous y voici... rpondit Samuel.

-- Enfin! c'est bien heureux, dit Rodin.

-- Trs heureux, rpondit l'isralite.

Et se rangeant le long d'un corridor o il avait prcd Rodin, il
indiqua de la main dont il tenait sa lampe une grande porte d'o
sortait une faible clart. Rodin, malgr sa surprise croissante,
entra rsolument, suivi du pre Caboccini et de Samuel.

La chambre o se trouvaient alors ces trois personnages tait trs
vaste; elle ne pouvait recevoir de lumire que par un belvdre
carr, mais les vitres des quatre faces de cette lanterne
disparaissaient sous des plaques de plomb perces chacune de sept
trous formant la croix.

Aussi, le jour n'arrivant dans cette pice que par ces croix
ponctues, l'obscurit et t complte sans une lampe qui brlait
sur une grande et massive console de marbre noir appuye  l'un
des murs. On et dit un appartement funraire; ce n'taient
partout que draperies ou rideaux noirs frangs de blanc. On ne
voyait d'autre meuble que la console de marbre dont on a parl.

Sur cette console tait une cassette de fer forg du dix-septime
sicle, admirablement travaille  jour, une vritable dentelle
d'acier.

Samuel, s'adressant  Rodin, qui s'essuyant le front avec son sale
mouchoir, regardait autour de lui trs surpris, mais nullement
effray, lui dit:

-- Les volonts du testateur, si bizarres qu'elles puissent vous
paratre, sont sacres... pour moi... je les accomplirai donc
toutes... si vous le voulez bien.

-- Rien de plus juste, reprit Rodin; mais que venons-nous faire
ici?...

-- Vous le saurez tout  l'heure, monsieur... Vous tes le
mandataire de l'unique hritier restant de la famille Rennepont,
M. l'abb Gabriel de Rennepont?

-- Oui, monsieur, et voici mes titres, rpondit Rodin.

-- Afin d'pargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant
l'arrive du magistrat, faire devant vous l'inventaire des valeurs
montant de la succession Rennepont, renfermes dans cette cassette
de fer, et que hier j'ai t retirer de la Banque de France.

-- Les valeurs... sont l?... s'cria Rodin d'une voix ardente en
se prcipitant vers la cassette.

-- Oui, monsieur, rpondit Samuel, voici mon bordereau. Monsieur
votre secrtaire fera l'appel des valeurs; je vous en prsenterai
 mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite
replacs dans cette cassette, que je vous remettrai en prsence du
magistrat.

-- Ceci est parfait de tous points, dit Rodin. Samuel remit un
carnet au pre Caboccini, s'approcha de la cassette, fit jouer un
ressort, que Rodin ne put apercevoir; le lourd couvercle se leva,
et,  mesure que le pre Caboccini, lisant le bordereau, nonait
une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui
le remettait au vieux juif aprs un mr examen. Cette vrification
fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on
sait, que de huit titres[35] et d'un appoint de cinq cent mille
francs en billets de banque, de trente-cinq mille en or, et de
deux cent cinquante francs en argent; total: _deux cent douze
millions cent soixante-quinze mille francs._

Lorsque Rodin, aprs avoir compt le dernier des cinq cents
billets de banque de mille francs, dit, en les remettant  Samuel:

-- C'est bien cela... total: DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT
SOIXANTE-QUINZE MILLE FRANCS, il eut sans doute une espce
d'touffement de joie, d'blouissement de bonheur, car un instant
sa respiration s'arrta, ses yeux se fermrent, et il fut forc de
s'appuyer sur le bras du bon petit pre Caboccini, en lui disant
d'une voix altre:

-- C'est singulier... je me croyais... plus fort contre les
motions... Ce que je ressens est extraordinaire.

Et la lividit naturelle du jsuite augmenta tellement, il fut
agit de frmissements convulsifs si saccads, que le pre
Caboccini s'cria tout en le soutenant:

-- Mon cher pre... revenez  vous... revenez  vous... il ne faut
pas que l'ivresse du succs vous trouble  ce point...

Pendant que le petit borgne donnait  Rodin cette preuve de sa
tendre sollicitude, Samuel s'occupait de replacer les titres et
les valeurs dans la cassette de fer...

Rodin, grce  son indomptable nergie et  l'indicible joie qu'il
ressentait en se voyant sur le point de toucher  un but si
ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet excs de faiblesse, et, se
redressant, calme, fier, il dit au pre Caboccini:

_-- _Ce n'est rien... je n'ai pas voulu mourir du cholra, ce
n'est pas pour mourir de joie le 1er juin. Et, en effet, quoique
d'une lividit effrayante, la face du jsuite rayonnait d'orgueil
et d'audace.

Lorsqu'il eut vu Rodin compltement remis, le pre Caboccini
sembla se transformer: quoique petit, obse et borgne, ses traits,
nagure si riants, prirent tout  coup une expression si ferme, si
dure, si dominatrice, que Rodin recula d'un pas en le regardant.

Alors le pre Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu'il baisa
respectueusement, jeta un regard d'une svrit extrme sur Rodin,
et lut ce qui suit d'une voix sonore et menaante:

Au reu du prsent rescrit, le rvrend pre Rodin remettra tous
ses pouvoirs au rvrend pre Caboccini, qui demeurera seul
charg, ainsi que le rvrend pre d'Aigrigny, de recueillir la
succession de Rennepont, si, dans sa justice ternelle, le
Seigneur veut que ces biens, qui ont t autrefois drobs  notre
compagnie, nous soient rendus.

De plus, au reu du prsent rescrit, le rvrend pre Rodin,
surveill par un de nos pres, que dsignera le rvrend pre
Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval,
o, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue
jusqu' nouvel ordre.

Et le pre Caboccini tendit le rescrit  Rodin pour que celui-ci
pt y lire la signature du gnral de la compagnie. Samuel,
vivement intress par cette scne, laissant la cassette
entrouverte, se rapprocha de quelques pas. Tout  coup Rodin
clata de rire... mais d'un rire de joie, de mpris et de
triomphe, impossible  rendre.

Le pre Caboccini le regardait avec un tonnement irrit, lorsque
Rodin se grandissant encore, et redevenant plus imprieux, plus
hautain, plus souverainement ddaigneux que jamais, carta du
revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le pre
Caboccini, et lui dit:

-- De quelle date est ce rescrit!

-- Du 11 mai... dit le pre Caboccini stupfait.

-- Voici un bref que j'ai reu cette nuit de Rome, il est dat du
18... et m'apprend que je suis nomm gnral de l'ordre...
Lisez...

Le pre Caboccini prit la cdule, lut, et resta d'abord atterr.
Puis il rendit humblement le rescrit  Rodin en ployant
respectueusement le genou devant lui.

Ainsi se trouvait accomplie la premire vise ambitieuse de
Rodin... Malgr tous les soupons, toutes les dfiances, toutes
les haines qu'il avait souleves dans le parti dont le cardinal
Malipieri tait le reprsentant et le chef, Rodin,  force
d'adresse, de ruse, d'audace, de persuasion, et surtout  raison
de la haute ide que ses partisans de Rome avaient de sa rare
capacit, tait parvenu, grce  l'activit, aux intrigues de ses
sides,  faire dposer son gnral et  se faire lever  ce
poste minent...

Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions
qu'il allait possder, de ce poste au trne pontifical... il ne
lui restait plus qu'un pas  faire...

Muet tmoin de cette scne, Samuel sourit aussi, lui, d'un air de
triomphe, lorsqu'il eut ferm la cassette au moyen du secret que
lui seul connaissait.

Ce bruit mtallique rappela Rodin des hauteurs d'une ambition
effrne aux ralits de la vie, et il dit  Samuel d'une voix
brve:

-- Vous avez entendu!...  moi...  moi seul... ces millions...

Et il tendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de
fer, comme pour en prendre possession avant l'arrive du
magistrat.

Mais alors Samuel,  son tour se transfigura; croisant les bras
sur sa poitrine, redressant sa taille courbe par le grand ge, il
apparut imposant, menaant; ses yeux, de plus en plus brillants,
lanaient des clairs d'indignation; il s'cria d'une voix
solennelle:

-- Cette fortune, d'abord humble dbris de l'hritage du plus
noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forc au
suicide... cette fortune, devenue royale, grce  la sainte
probit de trois gnrations de serviteurs fidles... ne sera pas
le prix du mensonge, de l'hypocrisie... et du meurtre... Non,
non... dans son ternelle justice... Dieu ne le veut pas...

-- Que parlez-vous de meurtre, monsieur! demanda tmrairement
Rodin. Samuel ne rpondit pas... il frappa du pied... et tendit
lentement le bras vers le fond de la salle. Alors Rodin et le pre
Caboccini virent un spectacle effrayant.

Les draperies qui cachaient les murailles s'cartrent comme si
elles eussent cd  une main invisible... Rangs autour d'une
sorte de crypte claire par la lueur funbre et bleutre d'une
lampe d'argent, six corps taient couchs sur des draperies noires
et vtus de longues robes noires...

C'taient: Jacques Rennepont, Franois Hardy, Rose et Blanche
Simon, Adrienne et Djalma.

Ils paraissaient endormis... leurs paupires taient closes...
leurs mains croises sur leur poitrine...

Le pre Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et
recula jusqu' la muraille oppose, o il s'appuya en cachant sa
figure dans ses mains.

Rodin, au contraire, les traits bouleverss, les yeux fixes, les
cheveux hrisss, cdant  une invincible attraction, s'avana
vers ces corps inanims.

On et dit que ces derniers des Rennepont venaient d'expirer 
l'instant mme, car ils semblaient tre dans la premire heure du
sommeil ternel.

-- Les voil... ceux que vous avez tus... reprit Samuel d'une
voix entrecoupe de sanglots. Oui, vos horribles trames ont d
causer leur mort... car vous aviez besoin de leur mort... Chaque
fois que tombait, frapp par vos malfices... un des membres de
cette famille infortune... je parvenais  m'emparer de ses restes
avec un soin pieux... car, hlas! ils doivent tous reposer dans le
mme spulcre. Oh! soyez maudit... maudit... maudit, vous qui les
avez tus!... Mais leurs dpouilles chapperont  vos mains
homicides.

Rodin, toujours attir malgr lui, s'tait peu  peu approch de
la couche funbre de Djalma: surmontant sa premire pouvante, le
jsuite, pour s'assurer qu'il n'tait pas le jouet d'une
effrayante illusion... osa toucher les mains de l'Indien qu'il
avait croises sur sa poitrine... Ces mains taient glaces mais
leur peau tait souple et humide. Rodin recula d'horreur...
Pendant quelques secondes, il frmit convulsivement; mais sa
premire stupeur passe, la rflexion lui vint, et, avec la
rflexion, cette invincible nergie, cette infernale opinitret
de caractre qui lui donnait tant de puissance; alors, se
raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son
front, redressant la tte, mouillant deux ou trois fois ses lvres
avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la
gorge et la bouche en feu sans pouvoir s'expliquer la cause de
cette chaleur dvorante, il parvint  donner  ses traits altrs
une expression imprieuse et ironique, se retourna vers Samuel,
qui pleurait silencieusement et lui dit d'une voix rauque et
gutturale:

-- Je n'ai pas besoin de vous montrer les actes de dcs...
les voici... en personne.

Et de sa main dcharne, il dsigna les six cadavres.

 ces mots de son gnral, le pre Caboccini se signa de nouveau
avec effroi, comme s'il et vu le dmon.

--  mon Dieu! dit Samuel, vous vous tes donc tout  fait retir
de lui?... De quel regard il contemple ses victimes!...

-- Allons donc, monsieur! dit Rodin avec un affreux sourire, c'est
une exposition de _Curtius _au naturel... rien de plus... Mon
calme vous prouve mon innocence. Allons, au fait... car j'ai un
rendez-vous chez moi  deux heures. Descendons cette cassette...

Et il fit un pas vers la console.

Samuel, saisi d'indignation, de courroux et d'horreur, devana
Rodin, et pesant avec force sur un bouton plac au milieu du
couvercle de la cassette, bouton qui cda sous cette pression, il
s'cria:

-- Puisque votre me infernale ne connat pas le remords... peut-
tre la rage de la cupidit trompe l'branlera-t-elle...

-- Que dit-il!... s'cria Rodin. Que fait-il!...

-- Regardez, dit  son tour Samuel avec un farouche triomphe; je
vous l'ai dit, les dpouilles de vos victimes chapperont  vos
mains homicides.

 peine Samuel eut-il prononc ces mots, qu' travers les
dcoupures de la cassette de fer travaille  jours s'chapprent
quelques jets de fume, et une lgre odeur de papier brl se
rpandit dans la salle...

Rodin comprit.

-- Le feu!... s'cria-t-il en se prcipitant sur la cassette pour
l'enlever. Elle tait rive  la pesante console de marbre.

-- Oui... le feu!... dit Samuel; dans quelques minutes... de ce
trsor immense il ne restera plus que des cendres... et mieux vaut
qu'il soit rduit en cendres que d'tre  vous et aux vtres... Ce
trsor ne m'appartient pas... il ne me reste plus qu' l'anantir,
car Gabriel de Rennepont sera fidle au serment qu'il a fait!

-- Au secours!... de l'eau!... de l'eau!... criait Rodin en se
prcipitant sur la cassette qu'il couvrait de son corps, tchant
en vain d'touffer la flamme, qui, active par le courant d'air,
sortait par les mille dcoupures du fer; puis bientt son
intensit diminua peu  peu, quelques filets de fume bleutre
s'chapprent alors de la cassette... et tout s'teignit!...

C'en tait fait... Alors Rodin, perdu, haletant, se retourna; il
s'appuyait d'une main sur la console... pour la premire fois de
sa vie... il pleurait... de grosses larmes... larmes de rage,
ruisselaient sur ses joues cadavreuses.

Mais soudain d'atroces douleurs, d'abord sourdes, mais qui avaient
peu  peu augment d'intensit, quoiqu'il ust de toute son
nergie pour les combattre, clatrent en lui avec tant de furie,
qu'il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains  sa
poitrine, et il murmura, tchant encore de sourire:

-- Ce n'est rien... ne vous rjouissez pas... quelques spasmes,
voil tout. Le trsor est dtruit... mais je... reste toujours...
gnral... de l'ordre... et je... Oh!... je souffre... Quelle
fournaise! ajouta-t-il en se tordant dans d'horribles treintes.
Depuis... que je suis entr dans cette maison maudite... reprit-
il, je ne sais... ce que j'ai... Si... je ne vivais... depuis
longtemps... que de racines... d'eau et de pain... que je vais...
acheter moi-mme... je croirais... au poison... car... je
triomphe... et le... cardinal Malipieri... a les bras longs...
Oui... je triomphe... aussi... je ne mourrai pas... non... pas
plus cette fois que les autres... Je ne veux pas... mourir, moi.

Puis, faisant un bond convulsif et raidissant les bras:

-- Mais c'est du... feu... qui me dvore les entrailles... Plus de
doute... on... a voulu m'empoisonner... aujourd'hui... mais... o?
mais qui?...

Et s'interrompant encore, Rodin cria de nouveau d'une voix
touffe:

-- Au secours!... mais secourez-moi donc; vous me regardez l...
tous deux... comme des spectres... Au secours!

Samuel et le pre Caboccini, pouvants de cette horrible agonie,
ne pouvaient faire un mouvement.

-- Au secours!... criait Rodin d'une voix strangule... car ce
poison est horrible... Mais comment... me l'a-t-on...

Puis, poussant un terrible cri de rage, comme si une ide subite
se ft offerte  sa pense, il s'cria:

-- Ah!... Faringhea... ce matin... ce matin... l'eau bnite...
qu'il m'a donne... il connat des poisons si subtils... Oui...
c'est lui... il avait... eu une entrevue... avec Malipieri... Oh!
dmon... C'est bien jou... je l'avoue... les Borgia... chassent
de race... Oh!... c'est fini... je meurs... ils me regretteront...
les niais... Oh!... enfer!... enfer!... Oui... l'glise ne sait
pas... ce qu'elle perd!... Mais je brle! Au secours!

On vint au secours de Rodin. Des pas prcipits se firent entendre
dans l'escalier; bientt le docteur Baleinier, suivi de la
princesse de Saint-Dizier, parut  la porte de la chambre de
deuil... La princesse, ayant appris vaguement le matin mme la
mort du pre d'Aigrigny, accourait interroger Rodin  ce sujet.
Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jet un regard sur
l'effrayant spectacle qui s'offrait  ses yeux... lorsqu'elle eut
vu Rodin se tordant au milieu d'une affreuse agonie, puis, plus
loin, clairs par la lampe spulcrale, les six cadavres... et
parmi eux le corps de sa nice et ceux des deux orphelines qu'elle
avait envoyes  la mort... la princesse resta ptrifie... sa
raison ne put rsister  ce formidable choc... Aprs avoir
lentement regard autour d'elle, elle leva les bras au ciel et
clata d'un rire insens...

Elle tait folle...

Pendant que le docteur Baleinier, perdu, soutenait la tte de
Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut  la porte,
resta dans l'ombre, et dit en jetant un regard farouche sur le
cadavre de Rodin:

-- Il voulait se faire chef de la compagnie de Jsus pour la
dtruire... pour moi, la compagnie de Jsus remplace Bohwanie...
j'ai obi au cardinal.



pilogue


I. Quatre ans aprs.

Quatre annes s'taient coules depuis les vnements prcdents.

Gabriel de Rennepont crivait la lettre suivante  M. l'abb
_Joseph Charpentier_, cur desservant de la paroisse de Saint-
Aubin, pauvre village de Sologne.

Mtairie des _Vives-Eaux_, 2 juin 1836. Voulant hier vous
crire, mon bon Joseph, je m'tais assis devant cette vieille
petite table noire que vous connaissez; la fentre de ma chambre
donne, vous le savez, sur la cour de notre mtairie: je puis, de
ma table, en crivant, voir tout ce qui se passe dans cette cour.
Voici de bien graves prliminaires, mon ami; vous souriez:
j'arrive au fait. Je venais donc de m'asseoir devant ma table,
lorsque, regardant au hasard par la fentre ouverte, voil ce que
je vis; vous qui dessinez si bien, mon bon Joseph, vous eussiez,
j'en suis sr, reproduit cette scne avec un charme touchant. Le
soleil tait  son dclin, le ciel d'une grande srnit, l'air
printanier, tide et tout embaum par la haie d'aubpine fleurie
qui, du ct du petit ruisseau, sert de clture  notre cour; au-
dessous du gros poirier qui touche au mur de la grange tait assis
sur le banc de pierre mon pre adoptif, Dagobert, ce brave et
loyal soldat que vous aimez tant; il paraissait pensif; son front
blanchi tait baiss sur sa poitrine, et d'une main distraite il
caressait le vieux Rabat-Joie, qui appuyait sa tte intelligente
sur les genoux de son matre;  ct de Dagobert tait sa femme,
ma bonne mre adoptive, occupe d'un travail de couture, et auprs
d'eux, sur un escabeau, Angle, la femme d'Agricol, allaitant son
dernier-n, tandis que la douce Mayeux, tenant l'an assis sur
ses genoux, lui apprenait  peler ses lettres dans un alphabet.

Agricol venait de rentrer des champs; il commenait de dteler
ses boeufs du joug, lorsque, frapp sans doute de ce tableau, il
resta un instant immobile  le regarder, la main toujours appuye
au joug sous lequel pliait, puissant et soumis, le large front de
ses deux grands boeufs noirs.

Je ne puis vous exprimer, mon ami, le calme enchanteur de ce
tableau clair par les derniers rayons du soleil, briss  et l
dans le feuillage. Que de types divers et touchants! la figure
vnrable du soldat... la physionomie si bonne et si tendre de ma
mre adoptive, le frais et charmant visage d'Angle souriant  son
petit enfant, la douce mlancolie de la Mayeux appuyant de temps 
autre ses lvres sur la tte blonde et rieuse du fils an
d'Agricol, et enfin Agricol lui-mme, d'une beaut si mle, o
semble se reflter cette me loyale et valeureuse!...

 mon ami! en contemplant cette runion d'tres si bons, si
dvous, si nobles, si aimants et si chers les uns aux autres,
retirs dans l'isolement d'une petite mtairie de notre Sologne,
mon coeur s'est lev vers Dieu avec un sentiment de
reconnaissance ineffable. Cette paix de la famille, cette soire
si pure, ce parfum de fleurs sauvages et que la brise apportait,
ce profond silence seulement troubl par le bruissement de la
petite chute d'eau qui avoisine la mtairie, tout cela me faisait
monter au coeur de ces _bouffes _de vague et suave
attendrissement que l'on ressent et que l'on n'exprime pas, vous
le savez, mon ami... vous qui, dans vos promenades solitaires au
milieu de vos immenses plaines de bruyres roses entoures de
grands bois de sapins, sentez si souvent vos yeux devenir humbles
sans pouvoir vous expliquer cette motion que j'prouvai aussi
tant de fois, durant d'admirables nuits passes dans les profondes
solitudes de l'Amrique.

Mais, hlas! un incident pnible vint troubler la srnit de ce
tableau.

J'entends tout  coup la femme de Dagobert s'crier:

-- Mon ami, tu pleures!

 ces mots, Agricol, Angle, la Mayeux, se levrent et
entourrent spontanment le soldat; l'inquitude tait peinte sur
tous les visages... alors lui, ayant brusquement relev la tte,
on put voir, en effet, deux larmes qui coulaient de ses joues sur
sa moustache blanche...

-- Ce n'est rien... mes enfants, dit-il d'une voix mue, ce n'est
rien... mais c'est aujourd'hui le 1er juin... et il y a quatre
ans...

Il ne put achever; et, comme il portait les mains  ses yeux pour
essuyer ses larmes, on s'aperut qu'il tenait une petite chane de
bronze  laquelle une mdaille tait suspendue. C'tait sa relique
la plus chre; car, il y a quatre ans, presque mourant du chagrin
dsespr que lui causait la perte de ces deux anges, dont je vous
ai tant de fois parl, mon ami, il avait trouv au cou du marchal
Simon, ramen mort aprs un combat  outrance, cette mdaille que
ses enfants avaient si longtemps porte. Je descendis  l'instant,
comme bien vous pensez, mon ami, afin de tcher aussi de calmer
les douloureux ressouvenirs de cet excellent homme; peu  peu, en
effet, ses regrets s'adoucirent, et la soire se passa dans une
tristesse pieuse et calme. Vous ne sauriez croire, mon ami,
lorsque je fus mont dans ma chambre, toutes les cruelles penses
qui me revinrent en songeant  ce pass dont je dtourne toujours
mon esprit avec crainte et horreur.

Alors m'apparurent les touchantes victimes de ces terribles et
mystrieux vnements dont on n'a jamais pu sonder et clairer
l'effrayante profondeur, grce  la mort du pre d'A... et du pre
R... ainsi qu' la folie incurable de Mme de Saint-D..., tous
trois auteurs ou complices de tant d'affreux malheurs. Malheurs 
jamais irrparables; car ceux-l qui ont t sacrifis  une
pouvantable ambition auraient t l'orgueil de l'humanit par le
bien qu'ils auraient fait.

Ah! mon ami, si vous saviez quels taient ces coeurs d'lite! Si
vous saviez les projets de charit splendide de cette jeune fille,
dont le coeur tait si gnreux, l'esprit si lev, l'me si
grande... La veille de sa mort, et comme pour prluder  ses
magnifiques desseins, ensuite d'un entretien dont je dois, mme 
vous, mon ami, taire le secret... elle m'avait confi une somme
considrable, en me disant avec sa grce et sa bont habituelle:

-- On prtend me ruiner, on le pourra peut-tre. Ce que je vous
remets sera du moins  l'abri... pour ceux qui souffrent...
Donnez... donnez beaucoup... Faites le plus d'heureux possible...
Je veux royalement inaugurer mon bonheur!

Je ne sais si je vous ai dit, mon ami, que, par suite de ces
sinistres vnements, voyant Dagobert et sa femme, ma mre
adoptive, rduits  la misre, la douce Mayeux pouvant vivre 
peine d'un salaire insuffisant, Agricol bientt pre, et moi-mme
rvoqu de mon humble cure et interdit par mon vque pour avoir
donn les secours de notre religion  un protestant et pour avoir
pri sur la tombe d'un malheureux pouss au suicide par le
dsespoir, me voyant moi-mme,  cause de cette interdiction,
bientt sans ressources, car le caractre dont je suis revtu ne
me permet pas d'accepter indiffremment tous les moyens
d'existence, je ne sais si je vous ai dit qu'aprs la mort de Mlle
de Cardoville, j'ai cru pouvoir distraire, de ce qu'elle m'avait
confi pour tre employ en bonnes oeuvres, une somme bien minime
dont j'ai acquis cette mtairie au nom de Dagobert.

Oui, mon ami, telle est l'origine de ma _fortune_. Le fermier qui
faisait valoir ces quelques arpents de terre a commenc notre
ducation agronomique; notre intelligence, l'tude de quelques
bons livres pratiques, l'ont acheve; d'excellent artisan, Agricol
est devenu excellent cultivateur. Je l'ai imit; j'ai mis avec
zle la main  la charrue sans _droger_, car ce labeur nourricier
c'est trois fois saint; et c'est encore servir, glorifier Dieu,
que de fconder la terre qu'il a cre. Dagobert, lorsque ses
chagrins se sont apaiss, a retremp sa vigueur  cette vie
agreste et salubre: dans son exil en Sibrie, il tait dj devenu
presque laboureur. Enfin, ma bonne mre adoptive, l'excellente
femme d'Agricol, la Mayeux, se sont partag les travaux
intrieurs, et Dieu a bni cette pauvre petite colonie de gens,
hlas! bien prouvs par le malheur, qui ont demand  la solitude
et aux rudes travaux des champs une vie paisible, laborieuse,
innocente, et l'oubli de grands chagrins.

Quelquefois vous avez pu, dans nos veilles d'hiver, apprcier
l'esprit si dlicat, si charmant, de la douce Mayeux, la rare
intelligence potique d'Agricol, l'admirable sentiment maternel de
sa mre, le sens parfait de son pre, le naturel gracieux et
exquis d'Angle; aussi dites, mon ami, si jamais l'on a pu runir
tant d'lments d'adorable intimit. Que de longues soires
d'hiver nous avons ainsi passes autour d'un foyer de sarments
ptillants, lisant tour  tour ou commentant ces quelques livres
toujours nouveaux, imprissables, divins, qui rchauffent toujours
le coeur, agrandissent toujours l'me!... Que de causeries
attachantes prolonges ainsi bien avant dans la nuit!... et les
posies pastorales d'Agricol! Et les timides confidences
littraires de la Mayeux! Et la voix si pure, si frache d'Angle,
se joignant  la voix mle et vibrante d'Agricol dans des chants
d'une mlodie simple et nave!... Et les rcits de Dagobert, si
nergiques, si pittoresques dans leur navet guerrire! Et
l'adorable gaiet des enfants, et leurs bats avec le bon vieux
Rabat-Joie, qui se prte  leurs jeux plus qu'il n'y prend
part!... Bonne et intelligente crature qui _semble toujours
chercher quelqu'un_, dit Dagobert qui le connat; et il a
raison... Oui... ces deux anges dont il tait le gardien fidle,
lui aussi les regrette...

Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux;
non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers  tous nos
coeurs ne soient prononcs avec un pieux et tendre respect...
Aussi les souvenirs douloureux qu'ils rappellent, planant sans
cesse autour de nous, donnent  notre existence calme et heureuse
cette nuance de douce gravit qui vous a frapp...

Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle intime
de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-tre et
l'amlioration de nos frres, est peut-tre d'une flicit un peu
goste; mais, hlas! les moyens nous manquent, et, quoique le
pauvre trouve toujours une place  notre table frugale et un abri
sous notre toit, il nous faut renoncer  toute grande pense
d'action fraternelle; le modique revenu de notre mtairie suffit
rigoureusement  nos besoins.

Hlas! lorsque ces penses me viennent, malgr les regrets
qu'elles me causent, je ne puis blmer la rsolution que j'ai
prise de tenir fidlement mon serment d'honneur, sacr,
irrvocable, de renoncer  cette succession devenue immense,
hlas! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand
devoir en engageant le dpositaire de ce trsor  le rduire en
cendres, plutt que de le voir tomber entre les mains de gens qui
en eussent fait un excrable usage, ou de me parjurer en attaquant
une donation faite par moi librement, volontairement, sincrement.
Et pourtant, en songeant  la ralisation des magnifiques volonts
de mon aeul, admirable utopie, seulement possible avec ces
ressources immenses, et que Mlle de Cardoville, avant tant de
sinistres vnements, pensait  raliser avec le concours de
M. Franois Hardy, du prince Djalma, du marchal Simon, de ses
filles et de moi-mme; en songeant  l'blouissant foyer de forces
vives de toutes sortes qu'une telle association et fait
resplendir; en songeant  l'immense influence que ses rayonnements
auraient pu avoir pour le bonheur de l'humanit tout entire, mon
indignation, mon horreur, ma haine d'honnte homme et de chrtien,
augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les
noirs complots ont tu dans son germe un avenir si beau, si grand,
si fcond...

De tant de splendides projets, que reste-t-il? sept tombes... car
la mienne est aussi creuse dans ce mausole que Samuel a fait
lever sur l'emplacement de la rue Neuve-Saint-Franois, et dont
il s'est constitu le gardien... fidle jusqu' la fin...

* * * * *

J'en tais l de ma lettre, mon ami, lorsque je reois la vtre.

Ainsi, aprs vous avoir dfendu de me voir, votre vque vous
dfend de correspondre dsormais avec moi.

Vos regrets si touchants, si douloureux, m'ont profondment mu;
mon ami... bien des fois nous avons caus de la discipline
ecclsiastique et du pouvoir absolu des vques sur nous autres,
pauvres proltaires du clerg, abandonns  leur merci, sans
soutien et sans secours... Cela est douloureux, mais cela est la
loi de l'glise, mon ami; vous avez jur d'observer cette loi...
il faut vous soumettre comme je me suis soumis; tout serment est
sacr pour l'homme d'honneur.

Pauvre et bon Joseph, je voudrais que vous eussiez les
compensations qui me restent aprs la rupture de relations si
douces pour moi... Mais, tenez, je suis trop mu... je souffre,
oui, beaucoup... car je sais ce que vous devez ressentir...

Il m'est impossible de continuer cette lettre... je serais peut-
tre amer contre ceux dont nous devons respecter les ordres...

Puisqu'il le faut, cette lettre sera la dernire; adieu,
tendrement, mon ami; adieu encore et pour toujours, adieu... J'ai
le coeur bris...

GABRIEL DE RENNEPONT.



II. La rdemption.

Le jour allait bientt paratre...

Une lueur rose, presque imperceptible, commenait de poindre 
l'orient, mais les toiles brillaient encore, tincelantes de
lumire, au milieu de l'azur du znith.

Les oiseaux, s'veillant sous la frache feuille des grands bois
de la valle, prludaient par quelques gazouillements isols 
leur concert matinal.

Une lgre vapeur blanchtre s'levait des hautes herbes baignes
de la rose nocturne, tandis que les eaux calmes et limpides d'un
grand lac rflchissaient l'aube blanchissante dans leur miroir
profond et bleu.

Tout annonait une de ces joyeuses et chaudes journes du
commencement de l't...

 mi-ct du versant du vallon, et faisant face  l'orient, une
touffe de vieux saules moussus, creuss par le temps, et dont la
rugueuse corce disparaissait presque sous les rameaux grimpants
de chvrefeuilles sauvages et de liserons aux clochettes de toutes
couleurs, une touffe de vieux saules formait une sorte d'abri
naturel, et sur leurs racines noueuses, normes, recouvertes d'une
mousse paisse, un homme et une femme taient assis; leurs cheveux
entirement blanchis, leurs rides sniles, leur taille vote,
annonaient une grande vieillesse...

Et pourtant cette femme tait nagure encore jeune, belle, et de
longs cheveux noirs couvraient son front ple.

Et pourtant cet homme tait nagure encore dans toute la vigueur
de l'ge.

De l'endroit o se reposaient cet homme et cette femme, on
dcouvrait la valle, le lac, les bois, et au-dessus des bois la
cime prement dcoupe d'une haute montagne bleutre, derrire
laquelle le soleil allait se lever.

Ce tableau,  demi voil par la ple transparence de l'heure
crpusculaire, tait  la fois riant, mlancolique et solennel...

--  ma soeur! disait le vieillard  la femme qui, comme lui, se
reposait dans le rduit agreste form par le bouquet de saules, 
ma soeur, que de fois... depuis tant de sicles que la main du
Seigneur nous a lancs dans l'espace, et que spars, nous
parcourions le monde d'un ple  l'autre; que de fois nous avons
assist au rveil de la nature avec un sentiment de douleur
incurable! Hlas! c'tait encore un jour  traverser... de l'aube
au couchant... un jour inutilement ajout  nos jours, dont il
augmentait en vain le nombre, puisque la mort nous fuyait
toujours.

-- Mais,  bonheur! depuis quelques temps, mon frre, le Seigneur,
dans sa piti, a voulu qu'ainsi que pour les autres cratures,
chaque jour coul ft pour nous un pas de plus fait vers la
tombe. Gloire  lui!... gloire  lui!...

-- Gloire  lui, ma soeur... car depuis hier que sa volont nous a
rapprochs... je ressens cette langueur ineffable que doivent
causer les approches de la mort...

-- Comme vous, mon frre, j'ai aussi peu  peu senti mes forces,
dj bien affaiblies, s'affaiblir encore dans un doux puisement;
sans doute le terme de notre vie approche... La colre du Seigneur
est satisfaite.

-- Hlas! ma soeur, sans doute aussi... le dernier rejeton de ma
race maudite... va, par sa mort prochaine, achever ma
rdemption... car la volont de Dieu s'est enfin manifeste; je
serai pardonn lorsque le dernier de mes rejetons aura disparu de
la terre...  celui-l... saint parmi les plus saints... tait
rserve la grce d'accomplir mon rachat... lui qui a tant fait
pour le salut de ses frres.

-- Oh! oui, mon frre, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se
plaindre, a vid de si amers calices, a port de si lourdes croix;
lui qui, ministre du Seigneur, a t l'image du Christ sur la
terre, il devait tre le dernier instrument de cette rdemption...

-- Oui... car je le sens  cette heure, ma soeur, le dernier des
miens, touchante victime d'une lente perscution, est sur le point
de rendre  Dieu son me anglique... Ainsi... jusqu' la fin...
j'aurai t fatal  ma race maudite... Seigneur, Seigneur, si
votre clmence est grande, votre colre aussi a t grande.

-- Courage et espoir, mon frre... songez qu'aprs l'expiation
vient le pardon, aprs le pardon la rcompense... Le Seigneur a
frapp en nous et dans votre postrit l'artisan rendu mchant par
le malheur et par l'injustice; il vous a dit: Marche!...
Marche!... sans trve ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque
soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus prs du
but que tu ne l'tais le matin en recommenant ta course
ternelle.... Ainsi, depuis les sicles, des hommes impitoyables
ont dit  l'artisan... Travaille... travaille... travaille...
sans trve ni repos, et ton travail, fcond pour tous, pour toi
seul sera strile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure,
tu ne seras pas plus prs d'atteindre le bonheur et le repos que
tu n'en tais prs la veille, en revenant de ton labeur
quotidien... Ton salaire t'aura suffi  entretenir cette vie de
douleurs, de privations et de misre...

-- Hlas!... hlas!... en sera-t-il donc toujours ainsi!...

-- Non, non, mon frre, au lieu de pleurer sur ceux de votre race,
rjouissez-vous en eux; s'il a fallu au Seigneur leur mort pour
votre rdemption, le Seigneur, en rdimant en vous l'artisan
maudit du ciel... rdimera aussi l'artisan maudit et craint de
ceux qui le soumettent  un joug de fer... les temps approchent...
les temps approchent... la commisration du Seigneur ne s'arrtera
pas  nous seuls... Oui, je vous le dis, en nous seront rachets
et la femme et l'esclave moderne. L'preuve a t cruelle, mon
frre... depuis tantt dix-huit sicles... elle dure; mais elle a
assez dur... Voyez, mon frre, voyez  l'orient cette lueur
vermeille, qui peu  peu gagne... gagne le firmament... Ainsi
s'lvera bientt le soleil de l'mancipation nouvelle, qui
rpandra sur le monde sa clart, sa chaleur vivifiante, comme
celle de l'astre qui va bientt resplendir au ciel...

-- Oui, oui, ma soeur, je le sens, vos paroles sont
prophtiques... oui... nous fermerons nos yeux appesantis en
voyant du moins l'aurore de ce jour de dlivrance... jour beau,
splendide comme celui qui va natre... Oh! non... non... je n'ai
plus que des larmes d'orgueil et de glorification pour ceux de ma
race qui sont morts peut-tre pour assurer cette rdemption!
saints martyrs de l'humanit, sacrifis par les ternels ennemis
de l'humanit; car les anctres de ces sacrilges qui blasphment
le saint nom de Jsus, en le donnant  leur compagnie, sont les
pharisiens, les faux et indignes prtres, que le Christ a maudits.
Oui, gloire aux descendants de ma race d'avoir t les derniers
martyrs immols par ces complices de tout esclavage, de tout
despotisme, par ces impitoyables ennemis de l'affranchissement de
ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le
Crateur a dpartis sur la grande famille humaine... Oui, oui,
elle approche, la fin du rgne de ces modernes pharisiens, de ces
faux prtres, qui prtent un appui sacrilge  l'gosme
impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir,  la face
des inpuisables trsors de la cration, que Dieu  fait l'homme
pour les larmes, pour le malheur et pour la misre... ces faux
prtres qui, sides de toutes les oppressions, veulent toujours
courber vers la terre, humili, abruti, dsol, le front de la
crature. Non, non, qu'elle relve firement son front; Dieu l'a
faite pour tre digne, intelligente, libre et heureuse.

--  mon frre!... vos paroles sont aussi prophtiques... Oui,
oui, l'aurore de ce beau jour... approche... elle approche...
comme approche le lever de ce jour qui, par la misricorde de
Dieu, sera le dernier de notre vie... terrestre...

-- Le dernier... ma soeur... car je ne sais quel anantissement me
gagne... il me semble que tout ce qui est en moi matire se
dissout; je sens les profondes aspirations de mon me qui semble
vouloir s'lancer vers le ciel.

-- Mon frre... mes yeux se voilent; c'est  peine si,  travers
mes paupires closes, j'aperois  l'orient cette clart tout 
l'heure si vermeille...

-- Ma soeur... c'est  travers une vapeur confuse que je vois la
valle... le lac... les bois... mes forces m'abandonnent...

-- Mon frre... Dieu soit bni... il approche, le moment de
l'ternel repos.

-- Oui... il vient, ma soeur... le bien-tre du sommeil ternel...
s'empare de tous mes sens...

--  bonheur!... mon frre... j'expire...

-- Ma soeur... mes yeux se ferment... Pardonns... pardonns...

-- Oh!... mon frre... que cette divine rdemption s'tende sur
tous... ceux qui souffrent... sur la terre.

-- Mourez... en paix... ma soeur... L'aurore de ce... grand
jour... a lui... le soleil se lve... voyez.

--  Dieu!... soyez bni...

--  Dieu!... soyez bni...

* * * * *

Et au moment o ces deux voix se turent pour jamais, le soleil
parut radieux, blouissant, et inonda la valle de ses rayons.



Conclusion

Notre tche est accomplie, notre oeuvre acheve.

Nous savons combien cette oeuvre est incomplte, imparfaite; nous
savons tout ce qui lui manque, et sous le rapport du style, et de
la conception et de la fable. Mais nous croyons avoir le droit de
dire cette oeuvre honnte, consciencieuse et sincre. Pendant le
cours de sa publication, bien des attaques haineuses, injustes,
implacables, l'ont poursuivie; bien des critiques svres, pures,
quelquefois passionnes, mais loyales, l'ont accueillie. Les
attaques violentes, haineuses, injustes, implacables nous ont
diverti par cela mme, nous l'avouons, en toute humilit, par cela
mme qu'elles tombaient formules en mandements contre nous, du
haut de certaines chaires piscopales. Ces plaisantes fureurs, ces
bouffons anathmes qui nous foudroient depuis plus d'une anne,
sont trop divertissants pour tre odieux; c'est simplement de la
haute et belle et bonne comdie de moeurs clricales.

Nous avons joui, beaucoup joui de cette comdie; nous l'avons
gote, savoure; il nous reste  exprimer notre bien sincre
gratitude  ceux qui en sont  la fois, comme le divin Molire,
les auteurs et les acteurs.

Quant aux critiques, si amres, si violentes qu'elles aient t,
nous les acceptons d'autant mieux, en tout ce qui touche la partie
littraire de notre livre, que nous avons souvent tch de
profiter des conseils qu'on nous donnait peut-tre un peu
prement.

Notre modeste dfrence  l'opinion d'esprits plus judicieux, plus
mrs, plus corrects que sympathiques et bienveillants, a, nous le
craignons, quelque peu dconcert, dpit, contrari ces mmes
esprits. Nous en sommes doublement aux regrets, car nous avons
profit de leurs critiques, et c'est toujours involontairement que
nous dplaisons  ceux qui nous obligent... mme en esprant nous
dsobliger.

Quelques mots encore sur des attaques d'un autre genre, mais plus
graves.

Ceux-ci nous ont accus d'avoir fait un appel aux passions, en
signalant  l'animadversion publique tous les membres de la
socit de Jsus.

Voici ma rponse:

Il est maintenant hors de doute, il est dmontr par des textes
soumis aux preuves les plus contradictoires, depuis Pascal
jusqu' nos jours; il est dmontr, disons-nous, par ces textes,
que les oeuvres thologiques des membres les plus accrdits de la
compagnie de Jsus contiennent l'excuse ou la justification:

DU VOL, -- DE L'ADULTRE, -- DU VIOL, -- DU MEURTRE.

Il est galement prouv que des oeuvres immondes, rvoltantes,
signes par les rvrends pres de la compagnie de Jsus, ont t
plus d'une fois mises entre les mains de jeunes sminaristes.

Ce dernier fait tabli, dmontr par le scrupuleux examen des
textes, ayant t d'ailleurs solennellement consacr nagure
encore, grce au discours rempli d'lvation, de haute raison, de
grave et gnreuse loquence, prononc par M. l'avocat gnral
Dupaty, lors du procs du savant et honorable M. de Strasbourg,
comment avons-nous procd?

Nous avons suppos des membres de la compagnie de Jsus inspirs
par les dtestables principes de _leurs thologiens classiques,
_et agissant selon l'esprit et la lettre de ces abominables
livres, leur catchisme, leur rudiment; nous avons enfin mis en
action, en mouvement, en relief, en chair et en os, ces
dtestables doctrines; rien de plus, rien de moins.

Avons-nous prtendu que tous les membres de la socit de Jsus
avaient le noir talent ou la sclratesse d'employer ces armes
dangereuses que contient le tnbreux arsenal de leur ordre? Pas
le moins du monde. Ce que nous avons attaqu, c'est l'abominable
esprit des _Constitutions _de la compagnie de Jsus, ce sont les
livres de ses thologiens classiques.

Avons-nous enfin besoin d'ajouter que, puisque des papes, des
rois, des nations, et dernirement encore la France, ont fltri
les horribles doctrines de cette compagnie, en expulsant ses
membres ou en dissolvant leur congrgation, nous n'avons,  bien
dire, que prsent sous une forme nouvelle des ides, des
convictions, des faits depuis longtemps consacrs par la notorit
publique?

Ceci dit, passons. L'on nous a reproch d'exciter les rancunes des
pauvres contre les riches.  ceci nous rpondrons que nous avons,
au contraire, tent, dans la cration d'Adrienne de Cardoville, de
personnifier cette partie de l'aristocratie de nom et de fortune
qui, autant par une noble et gnreuse impulsion que par
l'intelligence du pass et par la prvision de l'avenir, tend ou
devrait tendre une main bienfaisante et fraternelle  tout ce qui
souffre,  tout ce qui conserve la probit dans la misre,  tout
ce qui est dignifi par le travail.

Est-ce, en un mot, semer des germes de division entre le riche et
le pauvre, que de montrer Adrienne de Cardoville, la belle et
riche patricienne appelant la Mayeux sa soeur, et la traitant en
soeur, elle, pauvre ouvrire, misrable et infirme?

Est-ce irriter l'ouvrier contre celui qui l'emploie que de montrer
M. Franois Hardy jetant les premiers fondements d'une maison
commune?

Non, nous avons au contraire tent une oeuvre de rapprochement, de
conciliation, entre les deux classes places aux deux extrmits
de l'chelle sociale; car, depuis tantt trois ans, nous avons
crit ces mots:

-- SI LES RICHES SAVAIENT!!!

Nous avons dit et nous rptons qu'il y a d'affreuses et
innombrables misres; que les masses, de plus en plus claires
sur leurs droits, mais encore calmes, patientes, rsignes,
demandent que ceux qui gouvernent s'occupent enfin de
l'amlioration de leur dplorable position, chaque jour aggrave
par l'anarchie et l'industrie. Oui, nous avons dit et nous
rptons que l'homme laborieux et probe _a droit _ un travail qui
lui donne un salaire suffisant.

Que l'on nous permette enfin de rsumer en quelques lignes les
questions souleves par nous dans cette oeuvre.

Nous avons essay de prouver la cruelle insuffisance du salaire
des femmes, et les horribles consquences de cette insuffisance.

Nous avons demand de nouvelles garanties contre la facilit avec
laquelle quiconque peut tre renferm dans une maison d'alins.
Nous avons demand que l'artisan pt jouir du bnfice de la loi 
l'endroit de la _libert sous caution_, caution porte  un
chiffre tel (cinq cents francs) qu'il lui est impossible de
l'atteindre; libert dont pourtant il a plus besoin que personne,
puisque souvent sa famille vit de son industrie, qu'il ne peut
exercer en prison. Nous avons donc propos le chiffre de _soixante
 quatre-vingts francs_, comme reprsentant la moyenne d'un mois
de travail.

Nous avons enfin, en tchant de rendre pratique l'organisation
d'une maison commune d'ouvriers, dmontr, nous l'esprons, quels
avantages immenses, mme avec le taux actuel des salaires, si
insuffisant qu'il soit, les classes ouvrires trouveraient dans le
principe de l'association et de la vie commune, si on leur
facilitait les moyens de les pratiquer.

Et afin que ceci ne ft pas trait d'utopie, nous avons tabli par
des chiffres que des _spculateurs _pourraient  la fois faire une
action humaine, gnreuse, profitable  tous, et retirer cinq pour
cent de leur argent, en concourant  la fondation de maisons
communes.

Maintenant, un dernier mot pour remercier du plus profond de notre
coeur les amis connus et inconnus dont la bienveillance, les
encouragements, la sympathie, nous ont constamment suivi et nous
ont t d'un si puissant secours dans cette longue tche...

Un mot encore de respectueuse et inaltrable reconnaissance pour
nos amis de Belgique et de Suisse qui ont daign nous donner des
preuves publiques de leur sympathie, dont nous nous glorifierons
toujours, et qui auront t une de nos plus douces rcompenses.

FIN



    [1] On sait qu'il y a en effet deux ordonnances,
remplies d'un touchant intrt pour la race canine, qui
interdisent l'attelage des chiens.
    [2] Selon la tradition, il aurait t prdit  la mre de
Sixte-Quint qu'il serait pape, et il aurait t dans sa
premire jeunesse, gardeur de troupeaux.
    [3] On lit dans les _Affaires de Rome_, cet admirable
rquisitoire contre Rome, d au gnie le plus
vritablement _vanglique _de notre sicle:  Tant que
l'issue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs
demeura douteuse, le journal officiel romain ne contint
pas un mot qui pt blesser le peuple vainqueur en tant de
combats; mais  peine eut-il succomb,  peine les atroces
vengeances du czar eurent-elles commenc le long supplice
de toute une nation dvoue au glaive,  l'exil,  la
servitude, que le mme journal ne trouva pas d'expressions
assez injurieuses pour fltrir ceux que la fortune avait
abandonns. _On aurait tort pourtant d'attribuer
directement cette indigne lchet au pouvoir pontifical_, il
_subissait la loi que la Russie lui imposait; elle lui disait:
_VEUX-TU VIVRE? TIENS-TOI L!... PRS DE
L'CHAFAUD... ET  MESURE QU'ELLES PASSERONT...
MAUDIS LES VICTIMES!!!  - (Lamennais_, Affaires de
Rome_, page 110. Pagnerre, 1844.)
    [4] Le pape Grgoire XVI venait  peine de monter sur
le trne pontifical quand il apprit la rvolte de Bologne.
Son premier mouvement fut d'appeler les Autrichiens et
d'exciter les _Sanfdistes. _Le cardinal Albani battit les
libraux  Csne, ses soldats pillrent les glises,
saccagrent les villes, violrent les femmes.  _Forli_, les
bandes commirent des assassinats de sang-froid. En 1832,
les _Sanfdistes _se montrrent au grand jour avec des
mdailles  l'effigie du duc de Modne et du saint-pre, des
lettres patentes au nom de la congrgation apostolique, des
privilges et des indulgences. Les _Sanfdistes _prtaient
littralement le serment suivant:  Je jure d'lever le
trne et l'autel sur les os des infmes libraux, et de les
exterminer, sans piti pour les cris des enfants et les
larmes des vieillards et des femmes.  Les dsordres
commis par ses brigands passaient toutes les limites; la
cour de Rome rgularisait l'anarchie, organisait les
_Sanfdistes _en corps de volontaires auxquels elle
accordait de nouveaux privilges. _(La Rvolution et les
Rvolutionnaires en Italie. _- Revue des Deux Mondes, 15
novembre 1844.)
    [5] Varit des oiseaux de paradis, gallinacs fort
amoureux.
    [6] Clbre marchand et entreposeur de chevaux, de
meutes, etc., etc.,  Londres.
    [7] On lit dans la _Ruche populaire_, excellent recueil
rdig par des ouvriers, dont nous avons dj parl:
 CARDEUSE DE MATELAS. - La poussire qui s'chappe
de la laine fait du cardage un tat nuisible  la sant, mais
dont le danger est encore augment par les falsifications
commerciales. Quand un mouton est tu, la laine du cou
est teint de sang; il faut la dcolorer, afin de pouvoir la
vendre.  cet effet, on la trempe dans la chaux qui, aprs en
avoir opr le blanchiment, y reste en partie; c'est
l'ouvrire qui en souffre; car, lorsqu'elle fait cet ouvrage,
la chaux, qui se dtache sous forme de poussire, se porte 
sa poitrine par le fait de l'aspiration, et le plus souvent lui
occasionne des crampes d'estomac et des vomissements
qui la mettent dans un tat dplorable; la plupart d'entre
elles y renoncent; celles qui s'y obstinent gagnent pour le
moins un catarrhe ou un asthme qui ne les quitte qu' la
mort.
    [8] Disons-le  la louange des ouvriers, ces scnes
cruelles deviennent d'autant plus rares qu'ils s'clairent
davantage et qu'ils ont plus conscience de leur dignit. Il
faut aussi attribuer ces tendances meilleures  la juste
influence d'un excellent livre sur le compagnonnage,
publi par M. Agricol Perdignier, dit Avignonais la Vertu,
compagnon menuisier (Paris, Pagnerre, 1841, 2 vol. in-18).
    [9] Les _Loups _et les _Gavots_, entre autres, font
remonter l'institution de leur compagnonnage jusqu'au roi
Salomon. (Voir, pour plus de dtails, le curieux ouvrage de
M. Agricol Perdiguier, que nous avons dj cit et d'o ce
chant de guerre est extrait.)
    [10] Nous serons compris de ceux qui ont entendu les
admirables concerts de l'Orphon, o plus de mille
ouvriers, hommes, femmes et enfants, chantent avec un
merveilleux ensemble.
    [11] C'est en effet, le prix moyen d'un logement
d'ouvrier, compos au plus de deux petites pices et d'un
cabinet, au troisime ou au quatrime tage.
    [12] Ce chiffre est exact, peut-tre mme exagr... Un
btiment pareil,  une lieue de Paris, du ct de
Montrouge, avec toutes les grandes dpendances
ncessaires, cuisine, buanderie, lavoir, etc., rservoir  gaz,
prise d'eau, calorifre, etc., entour d'un jardin de dix
arpents, aurait,  l'poque de ce rcit,  peine cot cinq
cent mille francs. Un constructeur expriment a bien
voulu nous faire un devis dtaill qui confirme ce que nous
avanons. On voit donc que _mme  prix gal _de ce que
payent gnralement les ouvriers, on pourrait leur assurer
des logements vraiment salubres et encore placer son
argent  dix pour cent.
    [13] Le fait a t expriment lors des travaux du
chemin de fer de Rouen. Les ouvriers franais qui, n'ayant
pas de famille, ont pu adopter le rgime des Anglais, ont
fait au moins autant de besogne, rconforts qu'ils taient
par une nourriture saine et suffisante.
    [14] Nous avons dit que la voie de bois en falourdes ou
cotrets revenait au pauvre  _quatre-vingt-dix francs_, il
en est de mme de tous les objets de consommation pris
au dtail, le fractionnement et le dchet tant  son
dsavantage.
    [15] Le rglement qui traite des fonctions du comit
est prcd des considrations suivantes, aussi honorables
pour le fabricant que pour ses ouvriers:
     Nous aimons  le reconnatre, chaque contrematre,
chaque chef de partie et chaque ouvrier contribue dans la
sphre de son travail, aux qualits qui recommandent les
produits de notre manufacture. Ils doivent donc participer
aux bnfices qu'elle rapporte, et continuer  se vouer aux
progrs qui restent  faire; il est vident qu'il rsultera un
grand bien de la runion des lumires et des ides de
chacun. Nous avons,  cet effet, institu le comit dont la
composition et les attributions seront rgles ci-aprs.
Nous avons eu aussi pour but, dans cette institution,
d'augmenter, par un frquent change d'ides entre les
ouvriers, qui, jusqu' prsent, vivaient et travaillaient
presque tous isolment, la somme de connaissances de
chacun, et de les initier aux principes gnraux d'une
bonne et saine administration. De cette runion des forces
vives de l'atelier autour du chef de l'tablissement
rsultera le double bnfice de l'amlioration intellectuelle
et matrielle des ouvriers et l'accroissement de la
prosprit de la manufacture.
     Admettant d'ailleurs, comme juste, que la part
d'efforts de chacun soit rcompense, nous avons dcid
que, sur les bnfices nets de la maison, tous frais et
allocations dduits, il sera prlev une prime de cinq pour
cent, laquelle sera partage par portions gales entre tous
les membres du comit,  l'exclusion des prsident, vice-
prsident et secrtaire, et leur sera remise chaque anne le
31 dcembre. Cette prime sera augmente d'un pour cent
chaque fois que le comit aura admis trois membres
nouveaux.
     La moralit, la bonne conduite, l'habilet et les
diverses aptitudes au travail ont dtermin nos choix dans
la dsignation des ouvriers que nous appelons  la
formation du comit. En accordant  ses membres la
facult de proposer l'adjonction de nouveaux membres,
dont l'admission aura pour base les mmes qualifications
et qui seront lus par le comit lui-mme, nous voulons
prsenter  tous les ouvriers de nos ateliers un but qu'il
dpendra d'eux d'atteindre un peu plus tt ou un peu plus
tard. L'application  remplir tous leurs devoirs dans
l'accomplissement le plus parfait de leurs travaux et dans
leur conduite hors du travail leur ouvrira successivement
la porte du comit. Ils seront aussi appels  jouir d'une
participation juste et raisonnable aux avantages rsultant
des succs qu'obtiendront les produits de notre
manufacture, succs auxquels ils auront concouru, et qui
ne pourront qu'augmenter par la bonne intelligence et par
la fconde mulation qui rgneront, nous n'en doutons
pas, parmi les membres du comit. (Extrait des
dispositions relatives au comit consultatif compos d'un
prsident (chef de la fabrique, - d'un vice-prsident, - d'un
secrtaire - et de quatorze membre, dont quatre chefs
d'ateliers et dix ouvriers des plus intelligents dans chaque
spcialit.)
     Art. 6. Trois membres runis auront le droit de
proposer l'adjonction d'un nouveau membre dont le nom
sera inscrit pour qu'il soit dlibr sur son admission dans
la sance suivante. Cette admission sera prononce
lorsque, au scrutin secret, le membre propos aura obtenu
les deux tiers des suffrages des membres prsents.
     Art. 7. Le comit s'occupera, dans ses sances
mensuelles:
     1 De trouver les moyens de remdier aux
inconvnients qui se prsentent chaque jour dans la
fabrication;
    Nous ferons remarquer seulement que les conditions
actuelles de l'industrie et d'autres considrations n'ont pas
permis de faire jouir tout d'abord la totalit des ouvriers de
ce bnfice qui leur est octroy d'ailleurs volontairement et
auquel tous participeront un jour; nous pouvons affirmer
que, ds la quatrime sance de ce comit consultatif,
l'honorable industriel dont nous parlons avait obtenu de
tels rsultats de l'appel fait aux connaissances pratiques de
ses ouvriers, qu'il pouvait dj valuer  trente mille francs
environ pour l'anne les bnfices qui rsulteraient soit de
l'conomie, soit du perfectionnement de la fabrication.
    Rsumons-nous. Il y a dans toute industrie trois
forces, trois agents, trois moteurs, dont les droits sont
galement respectables:
    Le capitaliste qui fournit l'argent;
    L'homme intelligent qui dirige l'exploitation;
    Le travailleur qui excute.
     2 De proposer les meilleurs moyens et les moins
dispendieux d'tablir une fabrication spciale destine aux
pays d'outre-mer, et de combattre ainsi efficacement, par la
supriorit de notre construction, la concurrence
trangre;
     3 Des moyens d'arriver  la plus grande conomie
dans l'emploi des matriaux, sans nuire  la solidit ni  la
qualit des objets fabriqus;
     4 D'laborer et de discuter les positions qui seront
prsentes par le prsident ou les divers membres du
comit, ayant trait aux amliorations et aux
perfectionnements de la fabrication;
     5 Enfin de mettre le prix de la main-d'oeuvre en
rapport avec la valeur des objets faonns. 
    Nous ajoutons, nous, que, d'aprs les renseignements
que M... a bien voulu nous donner, la part du bnfice de
chacun de ses ouvriers (en outre de son salaire habituel)
sera au moins de trois cents  trois cent cinquante francs
par anne. Nous regrettons cruellement que de modestes
susceptibilits ne nous permettent pas de rvler le nom
aussi honorable qu'honor de l'homme de bien qui a pris
cette gnreuse initiative.
    [16] Nous dsirons qu'il soit bien entendu par le
lecteur que la seule ncessit de notre fable a donn aux
_Loups _le rle agressif. Tout en essayant de montrer un
des abus de compagnonnage, abus qui, d'ailleurs, tendent 
s'effacer de jour en jour, nous ne voudrions pas paratre
attribuer un caractre d'hostilit farouche  une secte
plutt qu' une autre, aux _Loups _plutt qu'aux
_Dvorants. _Les _Loups_, compagnons tailleurs de
pierres, sont gnralement des ouvriers trs laborieux, trs
intelligents, et dont la position est d'autant plus digne
d'intrt, que non seulement leurs travaux, d'une prcision
presque mathmatique, sont des plus rudes et des plus
pnibles, mais que ces travaux leur manquent pendant
deux ou trois mois de l'anne, leur dure profession tant
malheureusement une de celles que l'hiver frappe d'un
chmage invitable. Un assez grand nombre de _Loups,
_afin de se perfectionner dans leur mtier, suivent chaque
soir un cour de gomtrie linaire appliqu  la coupe des
pierres. Plusieurs compagnons tailleurs de pierres avaient
mme exhib  la dernire exposition un modle
d'architecture en pltre.
    [17] En 1346, la fameuse peste noire ravagea le globe;
elle offrait les mmes symptmes que le cholra, et le
mme phnomne inexplicable de sa marche progressive
et par tapes, selon une route donne. En 1660, une autre
pidmie analogue dcima encore le monde.
    On sait que le cholra s'est d'abord dclar  Paris, en
interrompant, si cela peut se dire, sa marche progressive,
par un bond norme et inexplicable. - On se souvient aussi
que le vent du nord-est a constamment souffl pendant les
plus grands ravages du cholra.
    [18] Une personne parfaitement digne de foi nous a
affirm avoir assist  un dner d'apparat chez un prlat
fort minent, et avoir vu au dessert une pareille exhibition,
ce qui fit dire par cette personne au prlat en question.  Je
croyais, monseigneur, que l'on mangeait le corps du
Sauveur sous les deux espces, mais non pas en
anglique.  - Il faut reconnatre que l'invention de cette
sucrerie apostolique n'tait pas du fait du prlat, mais tait
due au catholicisme un peu exagr d'une pieuse dame qui
avait une grande autorit dans la maison de
_Monseigneur_.
    [19] Un ecclsiastique aussi honorable qu'honor nous
a cit le fait d'un pauvre jeune prtre de paroisse qui,
interdit par son vque sans aucune raison valable,
mourant de faim et de misre, a t rduit (en cachant son
saint caractre, bien entendu)  servir comme _garon de
caf_,  Lille, dans un tablissement o son frre exerait
le mme emploi.
    [20] On sait que lors du cholra des placards pareils
furent rpandus  profusion dans Paris, et tour  tour
attribus  diffrents partis.
    [21] On sait qu' cette malheureuse poque plusieurs
personnes furent massacres sous le faux prtexte
d'empoisonnement.
    [22] On lit dans le _Constitutionnel _du samedi 31
mars 1832:  Les Parisiens se conforment  la partie de
l'instruction populaire sur le cholra, qui, entre autres
recettes conservatrices, prescrit de n'avoir pas peur du mal,
de se distraire, etc, etc. Les plaisirs de la mi-carme ont t
aussi brillants et aussi fous que ceux du carnaval mme;
on n'avait pas vu depuis longtemps,  cette poque de
l'anne, autant de bals; le cholra lui-mme a t le sujet
d'une caricature ambulante. 
    [23] Le fait est historique: un homme a t massacr
parce qu'on a trouv sur lui un flacon d'ammoniaque. Sur
son refus de le boire, la populace, persuade que le flacon
tait rempli de poison, dchira ce malheureux.
    [24] Pour ne citer qu'un de ces livres, nous indiquerons
un opuscule vendu dans le mois de Marie. et o se
trouvent les dtails les plus rvoltants sur les couches de la
Vierge. Ce livre est destin aux jeunes filles.
    [25] Cette ingnieuse parodie du procd de la roulette
et du biribi, applique  un simulacre de la Vierge, a eu lieu
pour le tirage d'une loterie religieuse, il y a six semaines,
dans un couvent de femmes. Pour les croyants, ceci doit
tre monstrueusement sacrilge; pour les indiffrents,
c'est d'un ridicule dplorable; car de toutes les traditions,
celle de Marie est une des plus touchantes et des plus
respectables.
    [26] Jacques Rennepont tant mort, et Gabriel tant en
dehors des intrts par sa donation rgularise, il ne restait
que cinq personnes de la famille: Rose et Blanche, Djalma,
Adrienne et M. Hardy.
    [27] Quelques curieux possdent de pareilles
esquisses, produits de l'art indien, d'une navet primitive.
    [28] On lit ce qui suit dans le _Directorium _ propos
des moyens  employer afin d'attirer dans la compagnie de
Jsus les personnes que l'on veut y exploiter:
    _Pour attirer quelqu'un dans la socit, il ne faut pas
agir brusquement, il faut attendre quelque bonne occasion,
par exemple que _LA PERSONNE PROUVE UN
VIOLENT CHAGRIN_, ou encore qu'elle fasse de
mauvaises affaires; une excellente commodit se trouve
dans les vices mmes._
    [29] Il est inutile de dire que ces passages sont
textuellement extraits de l'_Imitation _(traduction et
prface par le rvrend pre Gonnelieu).
    [30] La doctrine, non du _partage_, mais de _la
communaut_, non de _la division_, mais de
_l'association_, est tout entire en substance dans ce
passage du _Nouveau Testament: _ Tous ceux qui se
convertissent  la foi mettent leurs biens, leurs travaux,
leur vie en _commun; _ils n'ont tous qu'un coeur, qu'une
me; ils ne forment tous ensemble qu'un seul corps; nul
ne possde rien en particulier, mais toutes choses sont
communes entre eux; C'EST POURQUOI IL N'Y A PAS DE
PAUVRES PARMI EUX.  _(Actes des Aptres_, chap. IV,
32, 33.)
    Nous empruntons cette citation  un excellent article
de M. F. VIDAL: _De la justice distributive. (Revue
indpendante)._
    [31] Il nous serait impossible,  l'appui de ceci, de citer,
mme en les _gazant_, les lucubrations du dlire rotique
de soeur Thrse,  propos de _son amour extatique pour le
Christ. _Ces maladies ne peuvent trouver place que dans le
_Dictionnaire des sciences mdicales_ ou dans _le
Compendium_.
    [32] On sait combien les dnonciations, menaces,
calomnies anonymes sont familires aux rvrends pres
et autres congrganistes. Le vnrable cardinal de la Tour
d'Auvergne s'est plaint dernirement, dans une lettre
adresse aux journaux, des manoeuvres indignes et des
nombreuses menaces anonymes qui l'ont assailli, parce
qu'il refusait d'adhrer sans examen au mandement de
M. de Bonald contre le Manuel de M. Dupin, qui, malgr le
parti prtre, restera toujours un Manuel de raison, de droit
et d'indpendance. Nous avons eu sous les yeux les pices
d'un procs en captation, actuellement dfr au conseil
d'tat, dans lesquelles se trouvaient un grand nombre de
notes anonymes crites au vieillard que les prtres
voulaient capter, et contenant soit des menaces contre lui
s'il ne dshritait pas ses neveux, soit d'abominables
dnonciations contre son honorable famille; il ressort des
faits du procs mme que ces lettres sont de la main de
deux religieux et d'une religieuse qui ne quittaient pas le
vieillard  ses derniers moments, et qui ont enfin spoli la
famille de plus de quatre cent mille francs.
    [33] Est-il besoin de nommer M. Ary Scheffer, un de
nos plus grands peintres de l'cole moderne, et le plus
admirablement pote de tous nos grands peintres?
    [34] Voir les effets tranges du wambay, gomme
rsineuse provenant d'un arbuste de l'Himalaya, dont la
vapeur a des proprits exhilarantes d'une nergie
extraordinaire et beaucoup plus puissantes que celle de
l'opium, du hachisch, etc. On attribue  l'effet de cette
gomme l'espce d'hallucination qui frappait les
malheureux dont le _prince des Assassins _(le Vieux de la
Montagne) faisait les instruments de ses vengeances.
    [35]  savoir: 2 millions de rente franaise en 5 pour
100 franais_, au porteur; _900 000 francs de rente
franaise 3 pour 100 aussi _au porteur; _5000 actions de
la Banque de France_, au porteur_, 3000 actions des
Quatre Canaux_, au porteur; _125 000 ducats de rente de
Naples_, au porteur; _3900 mtalliques d'Autriche_, au
porteur; _76 000 livres sterling de rente 3 pour 100
anglais_, au porteur; _1 200 000 florins hollandais_, au
porteur;_ 28 800 000 florins des Pays-Bas_, au porteur_.





End of the Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome II, by Eugne Se

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME II ***

***** This file should be named 15296-8.txt or 15296-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/5/2/9/15296/

Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
