The Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare

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Title: Coriolan

Author: William Shakespeare

Release Date: March 9, 2005 [EBook #15303]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note du transcripteur:

======================================================================
  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 1
  Vie de Shakspeare
  Hamlet.--La Tempte.--Coriolan.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864


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CORIOLAN

TRAGDIE



NOTICE SUR CORIOLAN



_Coriolan_, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rles
qu'il soit possible de mettre sur la scne. C'est un de ces caractres
minemment potiques qui plaisent  notre imagination qu'ils lvent, un
de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homre qui font le sort
d'un tat, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une de
ces mes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner  l'injustice,
parce qu'elles ne la conoivent pas, et qui se plaisent  punir les
ingrats et les mchants, comme on aime  craser les btes rampantes et
venimeuses.

Mais ce qui plat surtout dans ce caractre si fier et si indomptable,
c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de
Coriolan, et qui fait seul plier son orgueil offens. Et comme aux
autres la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi 
luy, la fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit
que sa mre en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendt
plus heureux, ne plus honor, que de faire que sa mre l'ouist priser
et louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronn, et
qu'elle l'embrassast  son retour, ayant les larmes aux yeux espraintes
de joye.--(PLUTARQUE, _trad. d'Amyol_.)

Il n'est pas tonnant que Coriolan ait t souvent reproduit sur le
thtre par les potes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention
de deux tragdies italiennes de ce nom. Il y a encore un opra de
Coriolan, que Graun a mis en musique.

En Angleterre, on compte le _Coriolan_ de Jean Dennis, aujourd'hui
presque oubli; celui de Thomas Sheridan, imprim  Londres en 1755;
et surtout celui de Thomson, l'auteur des _Saisons_, dont le talent
descriptif est le vritable titre au rang distingu qu'il occupe dans la
littrature anglaise.

Nous connaissons en France neuf tragdies sur Coriolan. La premire est
de Hardy, avec des choeurs, joue ds l'an 1607, et imprime en 1626; la
seconde, sous le titre de _Vritable Coriolan_, est de Chapoton, et fut
reprsente en 1638; la troisime, de Chevreau, dans la mme anne; la
quatrime, de l'abb Abeille, de 1676; la cinquime, de Chaligny Des
Plaines, 1722; la sixime, de Mauger, 1748; la septime, de Richer,
imprime la mme anne; la huitime, de Gudin, mise au thtre en 1776.
La dernire enfin, du rhteur La Harpe, reprsente en 1784, est la
seule qui soit reste au thtre.

La Harpe se dfend d'avoir emprunt son troisime acte  Shakspeare. Sa
tragdie, en effet, ressemble fort peu en gnral  celle de l'Eschyle
anglais. Il fallait un grand matre dans l'art dramatique comme
Shakspeare pour rpandre sur cinq actes tant de vie et de varit.
Seul il a su reproduire les hros de l'ancienne Rome avec la vrit de
l'histoire, et galer Plutarque dans l'art de les peindre dans toutes
les situations de la vie.

Selon Malone, Coriolan aurait t crit en 1609. Les vnements
comprennent une priode de quatre annes, depuis la retraite du peuple
au Mont-Sacr, l'an de Rome 262, jusqu' la mort de Coriolan.

L'histoire est exactement suivie par le pote, et quelques-uns des
principaux discours sont tirs de la _Vie de Coriolan_ par Plutarque,
que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de
Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons les
lecteurs  la _Vie des hommes illustres_, pour voir tout ce que le pote
doit  l'historien.

La tragdie de _Coriolan_ est une des plus intressantes productions de
Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Mnnius, la dignit de
la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans Virgilie, la
hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne jalousie
des plbiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus et Sicinius,
forment les contrastes les plus varis et les plus heureux. Une
curiosit inquite suit le hros dans les vicissitudes de sa fortune,
et l'intrt se soutient depuis le commencement jusqu' la fin. M.
Schlegel, admirateur passionn de Shakspeare, observe avec raison, au
sujet de cette tragdie, que ce grand gnie se laisse toujours aller 
la gaiet lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il
semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperoive pas de toute
la sottise qu'il donne aux plbiens dans celle pice, et il l'a fait
encore ressortir par le rle satirique et original du vieux Mnnius. Il
rsulte de l des scnes plaisantes d'un genre tout  fait particulier,
et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de cette
espce; et M. Schlegel cite la scne o Coriolan, pour parvenir au
consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe; comme
il les a trouvs lches  la guerre, il les mprise de tout son coeur;
et, ne pouvant pas se rsoudre  montrer l'humilit d'usage, il finit
par arracher leurs suffrages en les dfiant.



CORIOLAN

TRAGDIE


PERSONNAGES

  CAIUS MARCIUS CORIOLAN, Romain de l'ordre des patriciens.
  TITUS LARTIUS, ) gnraux de Rome dans la guerre contre
  COMINIUS,      ) les Volsques, et amis de Coriolan.
  MNNIUS AGRIPPA, ami de Coriolan.
  SICINIUS VELUTUS, ) tribuns du peuple et
  JUNIUS BRUTUS,    ) ennemis de Coriolan.
  LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan.
  UN HRAUT ROMAIN.
  TULLUS AUFIDIUS, gnral des Volsques.
  UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS.
  VOLUMNI, mre de Coriolan
  VIRGILIE, femme de Coriolan.
  VALRIE, amie de Virgilie.
  UN CITOYEN D'ANTIUM.
  DEUX SENTINELLES VOLSQUES.
  DAMES ROMAINES.
  CONSPIRATEURS VOLSQUES, ligus avec Aufidius.
  SNATEURS ROMAINS, SNATEURS VOLSQUES,
  DILES, LICTEURS, SOLDATS,
  FOULE DE PLBIENS, ESCLAVES D'AUFIDIUS,
  ETC.

La scne est tantt dans Rome, tantt dans le territoire des Volsques et
des Antiates.




ACTE PREMIER



SCNE I


La scne est dans une rue de Rome.

(Une troupe de plbiens mutins parat arme de btons, de massues et
autres armes.)

PREMIER CITOYEN.--Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous parler.

PLUSIEURS CITOYENS _parlant  la fois_.--Parlez, parlez.

PREMIER CITOYEN.--tes-vous tous bien rsolus  mourir, plutt que de
souffrir la faim?

TOUS,--Nous y sommes rsolus, nous y sommes rsolus.

PREMIER CITOYEN.--Eh bien! vous savez que Caus Marcius est le grand
ennemi du peuple?

TOUS.--Nous le savons, nous le savons.

PREMIER CITOYEN.--Tuons-le, et nous aurons le bl au prix que nous
voulons. Est-ce une chose arrte?

TOUS.--Oui, n'en parlons plus: c'est une affaire faite; courons,
courons.

SECOND CITOYEN.--Un mot, bons citoyens.

PREMIER CITOYEN.--Nous sommes rangs parmi les _pauvres citoyens_[1],
les patriciens parmi les _bons_. Ce qui fait regorger les autorits nous
soulagerait: s'ils nous cdaient  temps ce qu'ils ont de trop, nous
pourrions faire honneur de ce secours  leur humanit. Mais ils nous
trouvent trop chers. La maigreur qui nous dfigure, le tableau de notre
misre, sont comme un inventaire qui dtaille leur abondance. Notre
souffrance est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques avant que
nous soyons devenus des squelettes, car les dieux savent que ce qui me
fait parler ainsi, c'est la faim du pain et non la soif de la vengeance.

[Note 1: SECOND CITOYEN.--_One word, good citizens._ PREMIER
CITOYEN.--_We are accounted poor citizens; The patricians good._

_Good_ signifie  la fois bon et solvable.]

SECOND CITOYEN.--Voulez-vous agir surtout contre Caus Marcius?

LES CITOYENS.--Contre lui d'abord, c'est un vrai chien pour le peuple.

SECOND CITOYEN.--Mais songez-vous aux services qu'il a rendus  son
pays?

PREMIER CITOYEN.--Parfaitement, et nous aurions du plaisir  lui en
tenir bon compte, s'il ne se payait lui-mme en orgueil.

TOUS.--Allons, parlez sans fiel.

PREMIER CITOYEN.--Je vous dis que tout ce qu'il a fait de glorieux, il
l'a fait dans ce but. Il plat  de bonnes mes de dire qu'il a tout
fait pour la patrie: je dis, moi, qu'il l'a fait d'abord pour plaire 
sa mre, et puis pour avoir le droit d'tre orgueilleux outre mesure.
Son orgueil est mont au niveau de sa valeur.

SECOND CITOYEN.--Ce qu'il ne peut changer dans sa nature, vous le
mettez  son compte comme un vice; vous ne l'accuserez pas du moins de
cupidit?

PREMIER CITOYEN.--Et quand je ne le pourrais pas, je ne serais pas
strile en accusations: il a tant de dfauts que je me fatiguerais  les
numrer. (_Des cris se font entendre dans l'intrieur_.) Que veulent
dire ces cris? L'autre partie de la ville se soulve; et nous, nous nous
amusons ici  bavarder. Au Capitole!

TOUS.--Allons, allons.

PREMIER CITOYEN.--Doucement!--Qui s'avance vers nous?

(Survient Mnnius Agrippa.)

SECOND CITOYEN.--Le digne Mnnius Agrippa, un homme qui a toujours aim
le peuple.

PREMIER CITOYEN.--Oui, oui, il est assez brave homme! Plt aux dieux que
tout le reste ft comme lui!

MNNIUS.--Quel projet avez-vous donc en tte, mes concitoyens? O
allez-vous avec ces btons et ces massues?--De quoi s'agit-il, dites, je
vous prie?

SECOND CITOYEN.--Nos projets ne sont pas inconnus au snat; depuis
quinze jours il a vent de ce que nous voulons: il va le voir aujourd'hui
par nos actes. Il dit que les pauvres solliciteurs ont de bons poumons:
il verra que nous avons de bons bras aussi.

MNNIUS.--Quoi! mes bons amis, mes honntes voisins, voulez-vous donc
vous perdre vous-mmes?

SECOND CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas, nous sommes dj perdus.

MNNIUS.--Mes amis, je vous dclare que les patriciens ont pour vous
les soins les plus charitables.--Le besoin vous presse; vous souffrez
dans cette disette: mais vous feriez aussi bien de menacer le ciel de
vos btons, que de les lever contre le snat de Rome dont les destins
suivront leur cours, et briseraient devant eux dix mille chanes plus
fortes que celles dont vous pourrez jamais l'enlacer. Quant  cette
disette, ce ne sont pas les patriciens, ce sont les dieux qui en sont
les auteurs: ce sont vos prires, et non vos armes qui peuvent vous
secourir. Hlas! vos malheurs vous entranent  des malheurs plus
grands. Vous insultez ceux qui tiennent le gouvernail de l'tat, ceux
qui ont pour vous des soins paternels, tandis que vous les maudissez
comme vos ennemis!

SECOND CITOYEN.--Des soins paternels? Oui, vraiment! Jamais ils n'ont
pris de nous aucun soin. Nous laisser mourir de faim, tandis que leurs
magasins regorgent de bl; faire des dits sur l'usure pour soutenir les
usuriers; abroger chaque jour quelqu'une des lois salutaires tablies
contre les riches, et chaque jour porter de plus cruels dcrets pour
enchaner, pour assujettir le pauvre! Si la guerre ne nous dvore pas,
ce sera le snat: voil l'amour qu'il a pour nous!

MNNIUS.--Votre malice est extrme: il faut que vous en conveniez, ou
bien souffrez qu'on vous taxe de folie.--Je veux vous raconter un joli
conte. Peut-tre l'aurez-vous dj entendu; mais n'importe, il sert 
mon but, et je vais le rpter pour vous le faire mieux comprendre.

SECOND CITOYEN.--Je vous couterai volontiers, noble Mnnius; mais
n'esprez pas tromper nos maux par le rcit d'une fable; cependant, si
cela vous fait plaisir, voyons, dites.

MNNIUS.--Un jour tous les membres du corps humain se rvoltrent
contre l'estomac. Voici leurs plaintes contre lui: ils disaient que,
comme un gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif,
engloutissant tranquillement la nourriture, sans jamais partager le
travail des autres organes qui se fatiguaient  voir,  entendre, 
parler,  instruire,  marcher,  sentir, ayant tous leurs fonctions
mutuelles, et servant, en ministres laborieux, les dsirs et les voeux
communs du corps entier. L'estomac rpondit...

SECOND CITOYEN.--Ah! voyons, seigneur, ce que l'estomac rpondit.

MNNIUS.--Je vais vous le dire. Il rpondit, avec une sorte de
sourire, qui ne venait pas des poumons (car si je fais parler l'estomac,
je peux bien aussi le faire sourire), il rpondit donc, avec ddain,
aux membres mutins et mcontents qui, le voyant tout recevoir, lui
portaient une envie aussi raisonnable que celle qui vous anime contre
nos snateurs, parce qu'ils ne sont pas comme vous....

SECOND CITOYEN.--La rponse de votre estomac! quelle fut sa
rponse?--Ah! si la tte majestueuse et faite pour la couronne; si
l'oeil, sentinelle vigilante; si le coeur, notre conseiller; le bras,
notre soldat; la jambe, notre coursier; la langue, notre trompette; si
tous les autres membres, et cette foule de menus organes qui soutiennent
et conservent notre machine; si tous...

MNNIUS.--Quoi donc! il me coupe la parole, cet homme-l! Eh bien!
quoi? Voyons.

SECOND CITOYEN.--Si tous voyaient ce cormoran d'estomac, le gouffre du
corps humain, prtendre leur faire la loi...

MNNIUS.--Eh bien! aprs?

SECOND CITOYEN.--Si les principaux agents se plaignaient de l'estomac,
qu'aurait-il  rpondre?

MNNIUS.--Je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder un peu de ce qui
est si rare chez vous, un peu de patience; vous la saurez, la rponse de
l'estomac.

SECOND CITOYEN.--Vous nous la faites bien attendre.

MNNIUS.--Remarquez bien ceci, mon ami. Notre grave estomac tait
rflchi, et nullement inconsidr comme ses accusateurs. Voici sa
rponse: Il est vrai, mes amis, vous qui faites partie du corps,
dit-il, que je reois d'abord toute la nourriture qui vous fait vivre,
et cela est juste, car je suis l'entrept et le magasin du corps entier.
Mais si vous y rflchissez, je renvoie tout par les fleuves de votre
sang jusqu'au coeur qui est la cour de l'me, et jusqu' la rsidence du
cerveau: car les canaux qui serpentent dans l'homme, les nerfs les plus
forts, les veines les plus petites, reoivent de moi cette nourriture
suffisante qui entretient leur vie, et quoique vous tous  la fois, mes
bons amis (c'est l'estomac qui parle, coutez-moi)...

SECOND CITOYEN.--Oui, oui. Bien! bien!

MNNIUS.--Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite ce que je
distribue  chacun en particulier, je peux bien, pour rsultat du compte
que je vous rends, conclure que vous recevez de moi la farine la plus
pure, et qu'il ne me reste  moi que le son. Eh bien! qu'en dites-vous!

SECOND CITOYEN.--C'tait une rponse. Mais quelle application en
ferez-vous?

MNNIUS.--Les snateurs de Rome sont ce bon estomac, et vous, vous tes
les membres mutins. Examinez leurs conseils et leurs soins; pesez bien
toute chose dans l'intrt de l'tat, vous verrez que tout le bien
public, auquel vous avez part, vous vient du snat, et jamais de
vous-mmes.--Qu'en penses-tu, toi que je vois tenir dans cette assemble
la place du gros orteil dans le corps humain?

SECOND CITOYEN.--Du gros orteil, moi! comment cela?

MNNIUS.--Parce qu'tant un des plus bas, des plus lches et des plus
pauvres partisans de cette belle rvolte, tu vas le premier en avant.
Misrable, toi qui es du sang le plus vil, tu es le premier  faire
courir les autres l o tu as quelque chose  gagner.--Allons, prparez
vos btons et vos massues. Rome et ses rats sont  la veille de se
battre: il y aura du mal pour un des deux partis. (_Caus Marcus
arrive_.)--Noble Marcius, salut!

MARCIUS.--Je vous remercie.--De quoi s'agit-il, coquins de factieux,
qui, en grattant la gale de vos prtentions, n'avez fait qu'une crote
de vous-mmes?

SECOND CITOYEN.--Nous avons toujours vos douces paroles.

MARCIUS.--Celui qui t'adresserait de douces paroles serait un
flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous de l'horreur.--Que
demandez-vous, chiens hargneux, qui n'aimez ni la paix ni la guerre! La
guerre vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui se fie 
vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que des livres; au lieu
de trouver des renards, ne trouve que des oies. Vous n'tes pas plus
srs que le charbon sur la glace, ou que la grle au soleil. Votre vertu
consiste  riger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent aux
lois, et  blasphmer contre la justice qu'on lui rend. Quiconque mrite
la grandeur, mrite votre haine. Vos affections ressemblent au got d'un
malade, dont les dsirs se portent sur tout ce qui peut augmenter son
mal. S'appuyer sur votre faveur, c'est nager avec des nageoires de
plomb, c'est vouloir trancher le chne avec des roseaux. Allez vous
faire pendre! Qu'on se fie  vous! Chaque minute vous voit changer de
rsolution, appeler grand l'homme qui nagure tait l'objet de votre
haine, et donner le nom d'infme  celui que vous nommiez _votre
couronne_!--Quelle est donc la cause qui vous fait lever, des
diffrents quartiers de la ville, ces clameurs sditieuses contre
l'auguste snat? Lui seul, sous les auspices des dieux, vous tient
en respect: sans lui, vous vous dvoreriez les uns les autres.--Que
cherchent-ils?

MNNIUS,--Du bl tax  leur prix, et ils disent que les magasins de
Rome sont pleins!

MARCIUS.--Qu'ils aillent se faire pendre! _Ils disent_! Quoi! ils se
tiendront assis au coin de leur feu, et prtendront savoir ce qui se
fait au Capitole! juger quel est celui qui peut s'lever, celui qui
prospre et celui qui dcline, soutenir les factions, arranger des
mariages imaginaires, dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs
souliers de savetier ceux qui ne sont pas  leur gr! Ils disent que le
bl ne manque pas!..... Si la noblesse mettait un terme  sa piti, et
si elle laissait agir mon pe, je ferais une carrire pour enterrer des
milliers de ces esclaves, et leurs cadavres s'entasseraient jusqu' la
hauteur de ma lance.

MNNIUS.--Mais les voil, je crois,  peu prs persuads; car
bien qu'ils manquent abondamment de discrtion, ils se retirent
lchement.--Que dit, je vous prie, l'autre troupe?

MARCIUS.--Elle est disperse. Qu'ils aillent se faire pendre! ils
disaient que la faim les pressait, et nous tourdissaient de proverbes:
_La faim brise les pierres; il faut nourrir son chien; la viande est
faite pour tre mange; les dieux ne font pas crotre le bl seulement
pour les riches_. Tels taient les lambeaux de phrases par lesquels ils
exhalaient leurs plaintes. On a daign leur rpondre. On leur a accord
leur demande, une demande trange qui suffirait  briser le coeur de
la gnrosit, et  faire plir un pouvoir hardi! ils ont jet leurs
bonnets en l'air comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de
la lune, et ils ont pouss des cris de jalouse allgresse.

MNNIUS.--Que leur a-t-on accord?

MARCIUS.--D'avoir cinq tribuns de leur choix pour soutenir leur vulgaire
sagesse. Ils ont nomm Junius Brutus; Sicinius Vlutus en est un autre:
le reste... m'est inconnu.--Par la mort! la canaille aurait dmoli tous
les toits de Rome, plutt que d'obtenir de moi cette victoire. Avec
le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir, et trouvera de nouveaux
prtextes de rvolte.

MNNIUS.--trange vnement!

MARCIUS, _au peuple_.--Allez vous cacher dans vos maisons, vils restes
de la sdition.

LE MESSAGER.--O est Caus Marcius?

MARCIUS.--Me voici. Que viens-tu m'annoncer?

LE MESSAGER.--Les Volsques ont pris les armes, seigneur.

MARCIUS.--J'en suis content; nous allons nous purger de notre superflu
moisi.--Voyez, voil les plus respectables de nos snateurs!

(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d'autres snateurs, Junius
Brutus et Sicinius Vlutus.)

PREMIER SNATEUR.--Ce que vous nous avez annonc dernirement tait la
vrit, Marcius: les Volsques ont pris les armes.

MARCIUS.--Ils ont un gnral, Tullus Aufidius, qui vous embarrassera.
J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux de sa gloire; et si je n'tais pas
ce que je suis, je ne voudrais tre que Tullus.

COMINIUS.--Vous avez combattu ensemble.

MARCIUS.--Si la moiti de l'univers tait en guerre avec l'autre, et
qu'il ft de mon parti, je me rvolterais pour n'avoir  combattre que
lui: c'est un lion que je suis fier de pouvoir chasser.

PREMIER SNATEUR.--Brave Marcius, suivez donc Cominius  cette guerre.

COMINIUS.--C'est votre promesse.

MARCIUS.--Je m'en souviens, et je suis constant. Oui, Titus Lartius,
vous me verrez encore frapper  la face de Tullus.--Quoi! l'ge vous
a-t-il glac? Resterez-vous ici?

TITUS.--Non, Marcius: appuy sur une bquille, je combattrais avec
l'autre, plutt que de rester spectateur oisif de cette guerre.

MNNIUS.--O vrai fils de ta race!

PREMIER SNATEUR.--Accompagnez-nous au Capitole, o je sais que nos
meilleurs amis nous attendent.

TITUS.--Marchez  notre tte: suivez, Cominius, et nous marcherons aprs
vous. Vous mritez le premier rang.

COMINIUS.--Noble Marcius!

PREMIER SNATEUR, _au peuple_.--Allez-vous-en! retournez chez vous.
Retirez-vous.

MARCIUS.--Non, laissez-les nous suivre: les Volsques ont du bl en
abondance. Conduisons ces rats pour ronger leurs greniers.--Respectables
mutins, votre bravoure se montre  propos: je vous en prie, suivez-nous.

(Les snateurs sortent; le peuple se disperse et disparat.)

SICINIUS.--Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que ce Marcius?

BRUTUS.--Il n'a point d'gal.

SICINIUS.--Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns...

BRUTUS,--Avez-vous remarqu ses lvres et ses yeux?

SICINIUS.--Non, mais ses railleries.

BRUTUS.--Dans sa colre, il insulterait les dieux mmes.

SICINIUS.--Il raillerait la lune modeste.

BRUTUS.--Que cette guerre le dvore! Il est si orgueilleux qu'il ne
mriterait pas d'tre si vaillant.

SICINIUS.--Un homme de ce caractre, enfl par les succs, nous ddaigne
comme l'ombre sur laquelle il marche en plein midi. Mais je mitonne que
son arrogance puisse se plier  servir sous les ordres de Cominius.

BRUTUS,--La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il en est dj
couvert. Or, pour la conserver ou l'accrotre encore, le poste le plus
sr est le second rang. Les vnements malheureux seront attribus au
gnral; lors mme qu'il ferait tout ce qui est au pouvoir d'un mortel,
la censure irrflchie s'crierait, en parlant de Marcius: Oh! s'il
avait conduit cette entreprise!

SICINIUS.--Et si nos armes prosprent, la prvention publique, qui est
entte de Marcius, en ravira tout le mrite  Cominius.

BRUTUS.--Allez; la moiti des honneurs de Cominius seront pour Marcius,
quand bien mme Marcius ne les aurait pas gagns; et toutes ses fautes
deviendront des honneurs pour Marcius, quand bien mme il ne les
mriterait nullement.

SICINIUS.--Partons, allons savoir comment la commission sera rdige et
de quelle faon Marcius partira pour cette expdition, plus grand que
s'il tait seul  commander.

BRUTUS.--Allons.

(Ils sortent.)



SCNE II


La ville de Corioles. Le snat.

TULLUS AUFIDIUS _et le snat de Corioles assembl_.

PREMIER SNATEUR.--Vous pensez donc, Aufidius, que les Romains ont
pntr nos conseils, et qu'ils sont instruits de nos plans?

AUFIDIUS.--Ne le pensez-vous pas comme moi? A-t-on jamais projet dans
cet tat un acte qui ait pu s'accomplir avant que Rome en et avis?
J'ai eu des nouvelles de Rome il n'y a pas quatre jours; voici ce qu'on
disait: Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voil, (_Il lit_)
Ils ont une arme toute prte: mais on ignore si elle sera dirige
vers l'Orient, ou vers l'Occident; la disette est grande, le peuple
mutin. On dit que Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus
ha dans Rome qu'il ne l'est de vous, et Titus Lartius, un des plus
vaillants Romains, sont tous trois chargs de conduire cette arme  sa
destination, quelle qu'elle soit; il est vraisemblable que c'est contre
vous. Tenez-vous sur vos gardes.

PREMIER SNATEUR.--Notre arme est en campagne. Nous n'avons jamais
dout que Rome ne ft prte  nous rpondre.

AUFIDIUS.--Mais vous avez jug prudent de tenir secrets vos grands
desseins, jusqu'au jour qui devait ncessairement les dvoiler. A
peine conus, ils sont connus  Rome.--Nos projets ainsi dcouverts
n'atteindront plus leur but, qui tait de prendre plusieurs villes avant
mme que Rome st que nous tions sur pied.

SECOND SNATEUR.--Noble Aufidius, recevez votre commission et volez 
vos troupes. Laissez-nous seuls garder Corioles: si les Romains viennent
camper sous ses murs, ramenez votre arme pour faire lever le sige;
mais vous versez, je crois, que ces grands prparatifs n'ont pas t
faits contre nous.

AUFIDIUS.--Ne doutez pas de ce que je vous dis: je ne parle que d'aprs
des informations certaines. Je dirai plus, dj plusieurs corps de
l'arme romaine sont en campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse
vos seigneuries. Si nous venons  nous rencontrer, Marcius et moi, nous
avons jur de combattre jusqu' ce que l'un de nous deux ft hors d'tat
de continuer.

TOUS LES SNATEURS.--Que les dieux vous secondent!

AUFIDIUS.--Qu'ils veillent sur vos seigneuries!

PREMIER SNATEUR.--Adieu!

SECOND SNATEUR.--Adieu!

TOUS ENSEMBLE.--Adieu!

(Ils sortent.)



SCNE III


Rome. Appartement de la maison de Marcius.

VOLUMNIE ET VIRGILIE _entrent; elles s'assoient sur deux tabourets.

VOLUMNIE.--Je vous prie, ma fille, chantez, ou du moins exprimez-vous
d'une manire moins dcourageante. Si mon fils tait mon poux, je
serais plus joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la
gloire, que des marques les plus tendres de son amour sur la couche
nuptiale.--Alors qu'il tait encore un enfant dlicat et l'unique fils
de mes entrailles, alors que les grces de son ge lui attiraient tous
les regards, alors qu'une autre mre n'aurait pas voulu se priver une
heure du plaisir de le contempler, quand mme un roi l'aurait supplie
un jour entier, moi je pensais combien la gloire lui sirait bien; je me
disais qu'il ne vaudrait gure mieux qu'un portrait  pendre  un mur si
la soif de la renomme ne le mettait en mouvement, et mon plaisir fut de
l'envoyer chercher le danger partout o il pourrait trouver l'honneur:
je l'envoyai  une guerre sanglante. Il en revint le front ceint de la
couronne de chne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas
plus joyeusement  sa naissance lorsqu'on me dit que j'avais un fils,
que le jour o pour la premire fois il prouva qu'il tait un homme.

VIRGILIE.--Et s'il et t tu dans cette guerre, madame?...

VOLUMNIE.--Alors son grand renom serait devenu mon fils, et m'aurait
tenu lieu de postrit.--Laissez-moi vous parler sincrement. Si j'avais
eu douze fils, tous galement chris, tous aussi passionnment aims que
votre Marcius, que mon Marcius, j'aurais mieux aim en voir onze mourir
gnreusement pour leur pays, qu'un seul se rassasier de volupt loin
des batailles.

(Une suivante se prsente.)

LA SUIVANTE.--Madame, la noble Valrie vient vous faire une visite.

VIRGILIE.--Permettez-moi de me retirer; je vous en conjure.

VOLUMNIE.--Non, ma fille, je ne vous le permettrai point.--Je crois
entendre le tambour de votre poux: je le vois traner Aufidius par les
cheveux, et les Volsques fuir effrays comme des enfants poursuivis par
un ours; je le vois frapper ainsi du pied;--je l'entends s'crier: En
avant, lches! quoi! ns dans le sein de Rome, vous ftes engendrs dans
la peur? Essuyant de ses mains couvertes de fer son front ensanglant,
il marche en avant comme un moissonneur qui s'est engag, ou  tout
faucher ou  perdre son salaire.

VIRGILIE.--Son front ensanglant?  Jupiter, point de sang!

VOLUMNIE.--Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un guerrier sied
mieux que l'or sur les trophes! Le sein d'Hcube, allaitant Hector,
n'tait pas plus charmant que le front d'Hector ensanglant par les
pes des Grecs luttant contre lui. Dites  Valrie que nous sommes
prtes  la recevoir.

(La suivante sort.)

VIRGILIE.--Le ciel protge mon seigneur contre le froce Aufidius!

VOLUMNIE.--Il abattra sous son genou la tte d'Aufidius, et foulera aux
pieds son cou.

(La suivante rentre avec Valrie et l'esclave qui l'accompagne.)

VALRIE.--Mesdames, je vous donne le bonjour  toutes deux.

VOLUMNIE.--Aimable personne!

VIRGILIE.--Je suis bien heureuse de vous voir, madame.

VALRIE.--Comment vous portez-vous, toutes deux?--Mais vous tes
d'excellentes mnagres: quel ouvrage faites-vous l? Une belle
broderie, en vrit! Et comment va votre petit garon?

VIRGILIE.--Je vous remercie, madame, il est bien.

VOLUMNIE.--Il aimerait bien mieux voir des pes, et entendre un
tambour, que de regarder son matre.

VALRIE.--Oh! sur ma parole, il est en tout le fils de son pre! je jure
que c'est un joli enfant.--En vrit, mercredi dernier je pris plaisir
 le regarder une demi-heure entire.--Il a une physionomie si
dcide!--Je m'amusais  le voir poursuivre un papillon aux ailes
dores: il le prit, le lcha, le reprit, et le voil de nouveau parti,
allant, venant, sautant, le rattrapant; puis, soit qu'il ft tomb et
que sa chute l'et enrag, soit je ne sais pourquoi, il le mit entre ses
dents et le dchira: il fallait voir comme il le mit en pices!

VOLUMNIE.--C'est une des manires de son pre.

VALRIE.--En vrit, c'est un noble enfant.

VIRGILIE.--Un petit fou, madame.

VALRIE.--Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument que vous
veniez avec moi faire la paresseuse cet aprs-midi.

VIRGILIE.--Non, madame, je ne sortirai pas.

VALRIE.--Vous ne sortirez pas?

VOLUMNIE.--Elle sortira, elle sortira.

VIRGILIE.--Non, en vrit, si vous le permettez, je ne passerai pas le
seuil, jusqu' ce que mon seigneur soit revenu de la guerre.

VALRIE.--Fi donc! vous vous renfermez sans aucune raison.--Allons,
venez faire une visite  cette dame qui est en couche.

VIRGILIE.--Je lui souhaite le prompt retour de ses forces, et je la
visiterai dans mes prires; mais je ne puis aller la voir.

VALRIE.--Et pourquoi, je vous prie?

VIRGILIE.--Ce n'est de ma part ni paresse, ni indiffrence pour elle.

VALRIE.--Vous voulez donc tre une autre Pnlope? Mais on dit que
toute la laine qu'elle fila pendant l'absence d'Ulysse ne servit qu'
mettre la teigne dans Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile
ft sensible comme votre doigt: par piti, vous vous lasseriez de la
piquer. Venez donc avec nous.

VIRGILIE.--Non, ma chre dame, excusez-moi; en vrit, je ne sortirai
pas.

VALRIE.--En vrit, vous viendrez avec moi: je vous apprendrai
d'heureuses nouvelles de votre poux.

VIRGILIE.--Oh! madame, vous ne pouvez pas encore en avoir.

VALRIE.--Je ne plaisante pas: on en a reu hier au soir.

VIRGILIE.--Est-il bien vrai, madame?

VALRIE,--Srieusement: je ne vous trompe pas. Ce que je sais, je le
tiens d'un snateur: voici la nouvelle. Les Volsques ont une arme en
campagne; le gnral Cominius est all l'attaquer avec une partie de
nos forces. Votre poux et Titus Lartius sont camps sous les murs
de Corioles: ils ne doutent pas du succs de ce sige, qui terminera
bientt la guerre. Je vous dis la vrit, sur mon honneur.--Venez donc
avec nous, je vous en conjure.

VIRGILIE.--Excusez-moi pour aujourd'hui, madame, et dans la suite je ne
vous refuserai jamais rien.

VOLUMNIE.--Laissez-la seule, madame: de l'humeur qu'elle est, elle ne
ferait que troubler notre gaiet.

VALRIE.--Je commence  le croire: adieu donc!--Ah! plutt venez,
aimable et chre amie; venez avec nous, Virgilie: mettez votre gravit 
la porte, et suivez-nous.

VIRGILIE.--Non, madame; non, en un mot. Je ne dois pas sortir.--Je vous
souhaite beaucoup de plaisir.

VALRIE.--Eh bien donc!... Adieu.

(Elles sortent.)



SCNE IV


La scne se passe devant Corioles.

MARCIUS, TITUS LARTIUS _entrent suivis d'officiers et de soldats, au son
des tambours et avec bannires dployes. Un messager vient  eux_.

MARCIUS.--Voici des nouvelles: je gage qu'ils en sont venus aux mains.

LARTIUS.--Je parie que non, mon cheval contre le vtre.

MARCIUS.--J'accepte la gageure.

LARTIUS.--Je la tiendrai.

MARCIUS, _au messager_.--Dis-moi, notre gnral a-t-il joint l'ennemi?

LE MESSAGER.--Les deux armes sont en prsence: mais elles ne se sont
encore rien dit.

LARTIUS.--Ainsi votre superbe cheval est  moi.

MARCIUS.--Je vous l'achterai.

LARTIUS.--Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner, mais je vous le
prte pour cinquante ans.--Sommez la ville.

MARCIUS.-- quelle distance de nous sont les deux armes?

LE MESSAGER.--A un mille et demi.

MARCIUS.--Nous pourrons donc entendre leur alarme et eux la
ntre?--C'est dans ce moment,  Mars, que je te conjure de hter ici
notre ouvrage, afin que nous puissions, avec nos pes fumantes, voler
au secours de nos amis.--Allons, sonne de ta trompette!

(Le son de la trompette appelle les ennemis  une confrence.--Quelques
snateurs volsques paraissent sur les murs au milieu des soldats.)

MARCIUS.--Tullus Aufidius est-il dans vos murs?

PREMIER SNATEUR.--Non, ni lui, ni aucun homme qui vous craigne moins
que lui, c'est--dire, moins que peu. coutez: nos tambours rassemblent
notre jeunesse! (_Alarme dans le lointain._) Nous renverserons nos murs,
plutt que de nous y laisser emprisonner: nos portes, qui vous semblent
fermes, n'ont pour loquets que des roseaux; elles vont s'ouvrir
d'elles-mmes. Entendez-vous dans le lointain (_Nouvelle alarme._) C'est
Aufidius. coutez quel ravage il fait dans votre arme en droute.

MARCIUS.--Oh! ils sont aux prises.

LARTIUS--Que leurs cris nous servent de leon: vite, des chelles.

(Les Volsques font une sortie.)

MARCIUS.--Ils ne nous craignent pas! Ils osent sortir de leur
ville!--Allons, soldats, serrez vos boucliers contre votre coeur, et
combattez avec des coeurs qui soient encore plus  l'preuve du fer que
vos boucliers. Avancez, vaillant Titus. Ils nous ddaignent fort au del
de ce que nous pensions. J'en sue de rage.--Venez, braves compagnons.
Celui de vous qui reculera, je le traiterai comme un Volsque. Il prira
sous mon glaive.

(Le signal est donn, les Romains et les Volsques se rencontrent.--Les
Romains sont battus et repousss jusque dans leurs tranches.)

MARCIUS.--Que toute la contagion du sud descende sur vous, vous la honte
de Rome!... vous troupeau de...--Que les clous et la peste vous couvrent
de plaies, afin que vous soyez abhorrs avant d'tre vus et que vous
vous infestiez les uns les autres  un mille de distance. Ames d'oies
qui portez des figures humaines, comment avez-vous pu fuir devant des
esclaves que battraient des singes? Par Pluton et l'enfer! ils sont
tous frapps par derrire, le dos rougi de leur sang et le front blme,
fuyant et transis de peur.--Rparez votre faute, chargez de nouveau,
ou, par les feux du ciel, je laisse l l'ennemi, et je tourne mes armes
contre vous; prenez-y garde. En avant! Si vous voulez tenir ferme, nous
allons les repousser jusque dans les bras de leurs femmes, comme ils
nous ont poursuivis jusque dans nos tranches.--

(Les clameurs guerrires recommencent: Marcius charge les Volsques et
les poursuit jusqu'aux portes de la ville.)

--Voil les portes qui s'ouvrent.--Maintenant secondez-moi en braves.
C'est pour les vainqueurs que la fortune largit l'entre de la ville,
et non pour les fuyards: regardez-moi, imitez-moi.

(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.)

UN PREMIER SOLDAT.--Audace de fou! Ce ne sera pas moi!

-UN SECOND SOLDAT.--Ni moi.

TROISIME SOLDAT.--Vois, les portes se ferment sur lui.

(Les cris continuent.)

TOUS.--Le voil pris, je le garantis.

TITUS LARTIUS _parait_.--Marcius! qu'est-il devenu?

TOUS.--Il est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.

PREMIER SOLDAT.--Il tait sur les talons des fuyards et il est entr
dans la ville avec eux. Aussitt les portes se sont refermes; et il est
dans Corioles, seul contre tous ses habitants.

LARTIUS.--O mon brave compagnon! plus brave que l'insensible acier de
son pe; quand elle plie, il tient bon. Il n'ont pas os te suivre,
Marcius!--Un diamant de ta grosseur serait moins prcieux que toi. Tu
tais un guerrier accompli, gal aux voeux de Caton mme. Terrible
et redoutable, non-seulement dans les coups que tu portais; mais ton
farouche regard et le son foudroyant de ta voix faisaient frissonner les
ennemis comme si l'univers agit par la fivre et trembl.

(Marcius parat sanglant, et poursuivi par l'ennemi.)

PREMIER SOLDAT.--Voyez, seigneur. LARTIUS.--Oh! c'est Marcius: courons
le sauver ou prir tous avec lui.

(Ils combattent et entrent tous dans la ville.)



SCNE V


L'intrieur de la ville.

(Quelques Romains chargs de butin.)

PREMIER ROMAIN.--Je porterai ces dpouilles  Rome. SECOND ROMAIN.--Et
moi, celles-ci. TROISIME ROMAIN.--Peste soit de ce vil mtal! je
l'avais pris pour de l'argent.

(On entend toujours dans l'loignement les cris des combattants.
--Marcius et Titus Lartius s'avancent, prcds d'un hraut.)

MARCIUS.--Voyez ces maraudeurs! qui estiment leur temps au prix d'une
mauvaise drachme! coussins, cuillers de plomb, morceaux de fers d'un
liard, pourpoints que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont
ports; voil ce que ramassent ces lches esclaves, avant que le combat
soit fini.--Tombons sur eux.--Mais coutez, quel fracas autour du
gnral ennemi?--Volon  lui!--C'est l qu'est l'homme que mon coeur
hait; c'est Aufidius qui massacre nos Romains.

Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats suffisant pour
garder la ville, tandis que moi, avec ceux qui ont du coeur, je vole au
secours de Cominius.

LARTIUS.--Digne seigneur, ton sang coule; tu es trop puis-par ce
premier exercice pour entreprendre un second combat.

MARCIUS.--Seigneur, ne me louez point, l'ouvrage que j'ai fait ne m'a
pas encore chauff. Adieu. Ce sang que je perds me soulage, au lieu de
m'affaiblir. C'est dans cet tat que je veux paratre devant Aufidius,
et le combattre.

LARTIUS.--Que la belle desse de la fortune t'accorde son amour; et
que ses charmes puissants dtournent l'pe de tes ennemis, vaillant
Marcius; que la prosprit te suive comme un page.

MARCIUS.--Ton ami n'est pas au-dessous de ceux qu'elle a placs au plus
haut rang. Adieu!

LARTIUS.--Intrpide Marcius! Toi, va sonner ta trompette dans la place
publique, et rassemble tous les officiers de la ville: c'est l que je
leur ferai connatre mes intentions. Partez.

(Ils sortent.)



SCNE VI


Les environs du camp de Cominius. COMINIUS _faisant retraite avec un
nombre de soldais_.

COMINIUS.--Respirez, mes amis; bien combattu! Nous quittons le champ de
bataille en vrais Romains, sans folle tmrit dans notre rsistance,
sans lchet dans notre retraite.--Croyez-moi, mes amis, nous serons
encore attaqus.--Dans la chaleur de l'action, nous avons entendu par
intervalles les charges de nos amis apportes par le vent. Dieux de
Rome, accordez-leur le succs que nous dsirons pour nous-mmes! Faites
que nos deux armes se rejoignent, le front souriant, et puissent
vous offrir ensemble un sacrifice d'actions de grces! _(Un messager
parat_.)--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--Les habitants de Corioles ont fait une sortie et livr
bataille  Lartius et Marcius. J'ai vu nos troupes repousses jusque
dans les tranches et aussitt je suis parti.

COMINIUS.--Quoique tu dises la vrit, je crois, tu ne parles pas bien.
Combien y a-t-il que tu es parti?

LE MESSAGER.--Plus d'une heure, seigneur.

COMINIUS.--Quoi! il n'y a pas un mille de distance. A l'instant nous
entendions encore leur tambour. Comment as-tu pu mettre une heure 
parcourir un mille, et m'apporter des nouvelles si tardives?

LE MESSAGER.--Les espions des Volsques m'ont donn la chasse, et j'ai
t forc de faire un dtour de trois ou quatre milles: sans quoi,
seigneur, je vous aurais apport cette nouvelle une demie-heure plus
tt.

(Marcius arrive.)

COMINIUS.--Quel est ce guerrier l-bas, qui a l'air d'avoir t corch
tout vif. O Dieu! il a bien le port de Marcius; ce n'est pas la premire
fois que je l'ai vu dans cet tat!

MARCIUS.--Suis-je venu trop tard?

COMINIUS.--Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre du son d'un
tambourin, que moi la voix de Marcius de celle de tout homme.

MARCIUS.--Suis-je venu trop tard?

COMINIUS.--Oui, si vous ne revenez pas couvert du sang des ennemis, mais
baign dans votre propre sang.

MARCIUS.--Oh! laissez-moi vous embrasser avec des bras aussi robustes
que lorsque je faisais la cour  ma femme, et avec un coeur aussi joyeux
qu' la fin de mes noces, lorsque les flambeaux de l'hymen me guidrent
 la couche nuptiale.

COMINIUS.--Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius?

MARCIUS.--Il est occup  porter des dcrets: il condamne les uns 
mort, les autres  l'exil; ranonne celui-ci, fait grce  celui-l ou
le menace: il rgit Corioles au nom de Rome, et la gouverne comme un
docile lvrier caressant la main qui le tient en lesse.

COMINIUS.--O est ce malheureux qui est venu m'annoncer que les Volsques
vous avaient repousss jusque dans vos tranches? O est-il? Qu'on le
fasse venir.

MARCIUS.--Laissez-le en paix; il vous a dit la vrit. Mais quant  nos
seigneurs les plbiens..... (Peste soit des coquins.... des tribuns,
voil tout ce qu'ils mritent), la souris n'a jamais fui le chat comme
ils fuyaient devant une canaille encore plus mprisable qu'eux.

COMINIUS.--Mais comment avez-vous pu triompher?

MARCIUS.--Ce temps est-il fait pour l'employer en rcits? Je ne crois
pas.... O est l'ennemi? tes-vous matres du champ de bataille? Si vous
ne l'tes pas, pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le soyez
devenus?

COMINIUS.--Marcius, nous avons combattu avec dsavantage; et nous nous
sommes replis, pour assurer l'excution de nos desseins.

MARCIUS.--Quel est leur ordre de bataille? Savez-vous de quel ct sont
places leurs troupes d'lite?

COMINIUS.--Suivant mes conjectures, leur avant-garde est forme des
Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats:  leur tte est Aufidius, le
centre de toutes leurs esprances.

MARCIUS.--Je vous conjure, au nom de toutes les batailles o nous avons
combattu et de tout le sang que nous avons vers ensemble, au nom des
serments que nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi
sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons pas
l'occasion. Remplissons l'air de traits et d'pes nues: tentons la
fortune  cette heure mme....

COMINIUS.--J'aimerais mieux vous voir conduire  un bain salutaire, et
panser vos blessures: mais jamais je n'ose vous refuser ce que vous
demandez. Choisissez vous-mme parmi ces soldats ceux qui peuvent le
mieux seconder votre entreprise.

MARCIUS.--Je choisis ceux qui voudront me suivre. S'il y a parmi vous
quelqu'un (et ce serait un crime d'en douter) qui aime sur son visage le
fard dont il voit le mien color, qui craigne moins pour ses jours que
pour son honneur, qui pense qu'une belle mort est prfrable  une vie
honteuse, et qui chrisse plus sa patrie que lui-mme; qu'il vienne,
seul ou suivi de ceux qui pensent de mme: qu'il tende comme moi la
main _(il lve la main)_ en tmoignage de ses dispositions, et qu'il
suive Marcius.--

(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs pes, lvent Marcius sur
leurs bras, et font voler leurs bonnets en l'air.)

--Oh! laissez-moi! Voulez-vous faire de moi un glaive? Si ces
dmonstrations ne sont pas une vaine apparence, qui de vous ne vaut
pas quatre Volsques? Pas un de vous qui ne puisse opposer au vaillant
Aufidius un bouclier aussi ferme que le sien. Je vous rends grces
 tous; mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les autres
rserveront leur courage pour quelque autre combat que l'occasion
amnera. Allons marchons. Quatre des plus braves recevront immdiatement
mes ordres.

COMINIUS.--Marchez, mes amis: tenez ce que promet cette dmonstration;
et vous partagerez avec nous tous les fruits de la guerre.

(Ils sortent et suivent Coriolan.)



SCNE VII


Les portes de Corioles.

TITUS LARTIUS, _ayant laiss une garnison dans Corioles, marche, avec un
tambour et un trompette, vers_ COMINIUS ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES
SOLDATS, UN ESPION.

LARTIUS.--Veillez  la garde des portes: suivez les ordres que je vous
ai donns.  mon premier avis, envoyez ces centuries  notre secours: le
reste pourra tenir quelque temps; si nous perdons la bataille, nous ne
pouvons pas garder la ville.

LE LIEUTENANT.--Reposez-vous sur nos soins, seigneur.

LARTIUS.--Rentrez et fermez vos portes sur nous. Guide, marche;
conduis-nous au camp des Romains.

(Ils sortent.)



SCNE VIII


L'autre camp des Romains.

_On entend des cris de bataille_; MARCIUS ET AUFIDIUS _entrent par
diffrentes portes et se rencontrent_.

MARCIUS.--Je ne veux combattre que toi: je te hais plus que l'homme qui
viole sa parole..

AUFIDIUS.--Ma haine gale la tienne, et l'Afrique n'a point de serpent
que j'abhorre plus que ta gloire, objet de ma jalousie. Affermis ton
pied.

MARCIUS.--Que le premier qui reculera meure l'esclave de l'autre, et que
les dieux le punissent encore dans l'autre vie!

AUFIDIUS.--Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi de tes clameurs
comme un livre.

MARCIUS.--Tullus, pendant trois heures entires, je viens de combattre
seul dans les murs de Corioles, et j'y ai fait tout ce que j'ai voulu.
Ce sang dont tu vois mon visage masqu, n'est pas le mien; pour te
venger, appelle et dploie toutes tes forces.

AUFIDIUS.--Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons d'anctres,
tu ne m'chapperais pas ici.

(Ils combattent sur place: quelques Volsques viennent au secours
d'Aufidius: Marcius combat contre eux, jusqu' ce qu'ils se retirent
hors d'haleine.)

AUFIDIUS, _en se retirant aux Volsques_.--Plus officieux que braves,
vous m'avez dshonor par votre sotte assistance.

(Ils fuient pousss par Marcius.)



SCNE IX


(Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite.
Cominius entre par une porte avec les Romains; Marcius entre par
l'autre, un bras en charpe.)

COMINIUS.--Si je te racontais en dtail tout ce que tu as fait
aujourd'hui, tu ne croirais pas toi-mme  tes propres actions. Mais je
garde ce rcit pour un autre lieu: c'est l que les snateurs mleront
des larmes  leurs sourires; que nos illustres patriciens couteront,
hausseront les paules, et finiront par admirer; que nos dames romaines
trembleront d'effroi et de plaisir; que ces tribuns imbciles, qui,
ligus avec les vils plbiens, dtestent ta gloire, seront forcs de
s'crier, en dpit de leurs coeurs: Nous remercions les dieux d'avoir
accord  Rome un tel guerrier. Et pourtant, avant le banquet de cette
journe dont tu es venu encore prendre ta part, tu tais dj rassasi.

(Titus Lartius ramne ses troupes victorieuses, et lasses de poursuivre
l'ennemi.)

LARTIUS.--O mon gnral! (_Montrant Marcius_.) Voil le coursier, nous
n'en sommes que le caparaon.--Avez-vous vu?....

MARCIUS.--De grce, pargnez-moi: ma mre, qui a le privilge de vanter
son sang, m'afflige quand elle me donne des louanges. J'ai fait comme
vous tout ce que j'ai pu, par le mme motif qui vous anime, l'amour de
ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu'il souhaitait a fait plus que
moi.

COMINIUS.--Vous ne serez point le tombeau de votre mrite: il faut
que Rome connaisse tout le prix d'un de ses enfants. Drober  sa
connaissance vos actions, ce serait un crime plus grand qu'un vol, ce
serait une trahison. On peut les clbrer, les lever au comble de la
louange, sans passer les bornes de la modration. Ainsi, je vous en
conjure, coutez-moi en prsence de toute l'arme, je veux dire ce que
vous tes, et non rcompenser ce que vous avez fait.

MARCIUS.--J'ai sur mon corps quelques blessures, qui deviennent plus
cuisantes quand j'en entends parler.

COMINIUS.--N'en pas parler serait une ingratitude qui pourrait les
envenimer et les rendre mortelles.--De tous les chevaux dont nous avons
pris un bon nombre, de tous les trsors que nous avons amasss dans
Corioles et sur le champ de bataille, nous vous offrons la dme: levez 
votre choix ce tribut sur tout le butin, avant le partage gnral.

MARCIUS.--Je vous remercie, gnral; mais je ne puis amener mon coeur
 accepter aucun salaire pour ce qu'a fait mon pe; je refuse votre
offre, et ne veux qu'une part gale  ceux qui ont assist  l'action.--

(Fanfares; acclamations redoubles: tous s'crient _Marcius, vive
Marcius_! en jetant leurs bonnets en l'air et agitant leurs lances.
Cominius et Lartius tent leur casques, et restent la tte dcouverte
devant toute l'arme.)

--Puissent ces mmes instruments que vous profanez perdre  jamais leurs
sons, si les tambours et les trompettes doivent se changer en organes de
la flatterie sur le champ de bataille! Laissez aux cours et aux cits
le privilge de n'offrir que les dehors perfides de l'adulation et de
rendre l'acier aussi doux que la soie du parasite. Qu'on les rserve
pour donner le signal des combats. C'est assez, vous dis-je. Parce que
vous voyez sur mon nez quelques traces de sang que je n'ai pas encore eu
le temps de laver,--parce que j'ai terrass quelques faibles ennemis,
exploits qu'ont faits comme moi une foule d'autres soldats qui sont
ici, et qu'on ne remarque pas vous me recevez avec des acclamations
hyperboliques comme si j'aimais que mon faible mrite ft aliment par
des louanges assaisonnes de mensonge!

COMINIUS.--Vous avez trop de modestie, vous tes plus ennemi de votre
gloire que reconnaissant envers nous, qui vous rendons un hommage
sincre. Si vous vous irritez ainsi contre vous-mme, vous nous
permettrez de vous enchaner comme un furieux qui cherche  se dtruire
de ses mains; afin de pouvoir vous parler raison en sret. Que toute
la terre sache donc comme nous, que c'est Caus Marcius qui remporte la
palme de cette guerre: je lui en donne pour gage mon superbe coursier,
connu de tout le camp, avec tous ses ornements; et ds ce moment, en
rcompense de ce qu'il a fait devant Corioles, je le proclame, au milieu
des cris et des applaudissements de toute l'arme, _Caus Marcius
Coriolanus_--Portez toujours noblement ce surnom.

(Acclamations.--Musique guerrire.)

(Toute l'arme rpte: _Caus Marcius Coriolanus!_)

MARCIUS.--Je vais laver mon visage; et alors vous verrez s'il est vrai
que je rougisse ou non.--N'importe! je vous rends grces. Je veux monter
votre coursier, et dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour
soutenir le beau surnom que vous me dcernez.

COMINIUS.--Allons, entrons dans notre tente; avant de nous livrer au
repos, il nous faut instruire Rome de nos succs. Vous, Titus Lartius,
retournez  Corioles; et envoyez-nous  Rome les citoyens les plus
considrables, afin que nous puissions confrer avec eux, dans leur
intrt comme dans le ntre.

LARTIUS.--Je vais le faire, seigneur.

MARCIUS.--Les dieux commencent  se jouer de moi: moi, qui viens tout 
l'heure de refuser les plus magnifiques prsents, je me vois oblig de
demander une grce  mon gnrai.

COMINIUS.--Elle vous est accorde. Quelle est-elle?

MARCIUS.--J'ai pass quelque temps ici  Corioles, chez un pauvre
citoyen qui m'a trait en ami. Il a pouss dans le combat un cri vers
moi: je l'ai vu faire prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant
moi, et la fureur a touff ma piti. Je vous demande la libert de mon
malheureux hte.

COMINIUS.--O noble demande! Ft-il le bourreau de mon fils, il sera
libre comme l'air. Rendez-lui la libert, Titus!

LARTIUS.--Son nom, Marcius?

MARCIUS.--Par Jupiter! je l'ai oubli.--Je suis fatigu, et ma mmoire
en est trouble: n'avez-vous point de vin ici?

COMINIUS.--Entrons dans nos tentes: le sang se fige sur votre visage; il
est temps que vous preniez soin de vos blessures: allons.

(Ils sortent.)



SCNE X


Le camp des Volsques.

_Bruit d'instruments militaires_: TULLUS AUFIDIUS _parait tout sanglant
avec deux ou trois officiers_.

AUFIDIUS.--La ville est prise.

UN OFFICIER.--Elle sera rendue  de bonnes conditions.

AUFIDIUS.--Des conditions! Je voudrais tre Romain.... car tant
Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis. Des conditions! Eh! y
a-t-il de bonnes conditions dans un trait pour le parti gui est  la
merci du vainqueur?--Marcius, cinq fois j'ai combattu contre toi, et
cinq fois tu m'a vaincu; et tu me vaincrais toujours, je crois, quand
nos combats se renouvelleraient aussi souvent que nos repas! Mais, j'en
jure par les lments, si je me rencontre encore une fois avec lui
face  face, il sera  moi ou je serai  lui. Mon mulation renonce 
l'honneur dont elle s'est pique jusqu'ici; et au lieu d'esprer, comme
je l'ai fait, de le terrasser, en luttant en brave et fer contre fer, je
lui tendrai quelque pige: il faut qu'il succombe ou sous ma fureur, ou
sous mon adresse.

L'OFFICIER.--C'est le dmon!

AUFIDIUS.--Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma valeur est
empoisonne par les affronts qu'elle a reus de lui; elle change de
nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire, ni la nudit, ni la maladie,
ni le temple, ni le Capitole, ni les prires des prtres, ni l'heure
du sacrifice, aucune de ces barrires qui s'opposent  la fureur, ne
pourront lever leurs privilges traditionnels et pourris contre la
haine que je porte  Marcius. Partout o je le trouverai, dans mes
propres foyers, sous la garde de mon frre, l, violant les lois de
l'hospitalit, je laverai dans son sang ma cruelle main.--Vous, allez 
la ville; voyez comment les Romains la gardent, quels sont les otages
qu'ils ont demands pour Rome.

L'OFFICIER.--N'y viendrez-vous pas vous-mme?

AUFIDIUS.--On m'attend au bosquet de cyprs, au sud des moulins de la
ville. Je vous prie, revenez m'apprendre en ce lieu quel cours suit la
fortune afin que je rgle ma marche sur celle des vnements.

L'OFFICIER.--J'excuterai vos ordres, seigneur.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I


La ville de Rome. Place publique. MNNIUS, SICINIUS ET BRUTUS.

MNNIUS.--L'augure m'a dit que nous aurions des nouvelles ce soir.

BRUTUS.--Bonnes ou mauvaises?

MNNIUS.--Peu favorables aux voeux du peuple; car il n'aime pas
Marcius.

SICINIUS.--La nature enseigne aux animaux  distinguer leurs amis.

MNNIUS.--Quel est, je vous prie, l'animal que le loup aime?

SICINIUS.--L'agneau.

MNNIUS.--Oui, pour le dvorer comme vos plbiens, toujours affams,
voudraient dvorer le noble Marcius.

BRUTUS.--C'est un agneau, qui ble comme un ours.

MNNIUS.--Un ours? soit: mais qui vit comme un agneau. Vous tes vieux
tous les deux; rpondez  une question.

TOUS DEUX.--Voyons cette question.

MNNIUS.--Quel est le vice manquant  Marcius que vous n'ayez vous deux
en abondance?

BRUTUS.--Il ne lui manque aucun dfaut; il est richement pourvu.

SICINIUS.--D'orgueil en particulier.

BRUTUS.--Et par-dessus tout de jactance.

MNNIUS.--Voil qui est trange! Et vous deux, savez-vous le blme dont
vous tes l'objet dans la ville? Je veux dire de la part des gens de
notre ordre? le savez-vous?

LES DEUX TRIBUNS.--Comment, de quel blme pouvons-nous tre l'objet?

MNNIUS.--Puisque vous parlez d'orgueil, m'couterez-vous sans humeur?

LES DEUX TRIBUNS.--Oui: allons, voyons.

MNNIUS.--Aprs tout, qu'importe! car il n'est pas ncessaire de
voler beaucoup les occasions pour vous drober beaucoup de votre
patience--Suivez sans frein votre penchant naturel; et prenez de
l'humeur tant qu'il vous plaira, si du moins c'est un plaisir pour vous
que de vous fcher. Vous reprochez  Marcius de l'orgueil!

BRUTUS.--Nous ne sommes pas seuls  lui faire ce reproche.

MNNIUS.--Oh! je sais que vous fates trs peu de choses  vous tout
seuls. Vous avez abondance de secours: sans quoi vos actions seraient
merveilleusement rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire
beaucoup  vous seuls.--Vous parlez d'orgueil? Ah! si vous pouviez
tourner les yeux et voir la nuque de vos cous, si vous pouviez faire une
revue intrieure de vos bonnes personnes, si vous le pouviez.....

BRUTUS.--Eh bien! qu'arriverait-il?

MNNIUS.--Eh bien! vous verriez une paire de magistrats sans mrite,
orgueilleux, violents, entts, en d'autres termes, aussi sots qu'on en
ait jamais vu dans Rome.

SICINIUS.--Mnnius, on vous connat bien aussi.

MNNIUS.--On me connat pour un patricien d'humeur joviale, qui ne hait
pas une coupe de vin gnreux, pur de tout mlange avec une seule goutte
du Tibre; qui a, dit-on, le dfaut d'accueillir trop favorablement les
plaintes du premier venu, d'tre trop prompt, et de prendre feu comme de
l'amadou pour le plus lger motif. On peut dire encore qu'il m'arrive
plus souvent de converser avec la croupe noire de la nuit qu'avec le
front riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et toute
ma malice s'exhale en paroles. Lorsque je rencontre deux politiques
tels que vous, il m'est impossible de les appeler des Lycurgues. Si la
liqueur que vous me versez m'affecte dsagrablement le palais, je fais
la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont bien parl, quand je
trouve des neries dans la majeure partie de vos syllabes, et quoique
je me rsigne  supporter ceux qui disent que vous tes de graves
personnages dignes de nos respects, cependant ceux qui disent que vous
avez de bonnes figures mentent effrontment. Si c'est l ce que vous
voyez dans la carte de mon microcosme[2], s'ensuit-il qu'on me
connaisse bien aussi? Voyons, quels dfauts votre aveugle perspicacit
dcouvrira-t-elle dans mon caractre, si moi aussi je suis bien Connu?

[Note 2: Microcosme (ou petit monde). Ce nom a t donn  l'homme
par beaucoup de mdecins et de philosophes anciens, qui ont considr
notre corps comme l'abrg de l'univers.]

BRUTUS.--Allez, allez! nous vous connaissons de reste.

MNNIUS.--Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mmes, ni quoi que ce
soit. Vous recherchez les coups de chapeau et les courbettes des pauvres
malheureux; vous perdez la plus prcieuse partie du jour  entendre le
plaidoyer d'une marchande de citrons contre un marchand de robinets, et
vous remettez  une seconde audience la dcision de ce procs de trois
sous. Quand vous tes sur votre tribunal, juges entre deux parties, si
par malheur vous avez la colique, vous faites des grimaces comme de
vrais masques, vous dressez l'tendard rouge contre toute patience,
et, demandant un pot de chambre  grands cris, vous renvoyez les
deux parties plus acharnes l'une contre l'autre, et la cause plus
embrouille; tout l'accord que vous mettez entre eux, c'est de les
traiter tous deux de fripons. Vous tes un trange couple!

BRUTUS.--Allez, allez! On sait que vous dtes plus de bons mots  table,
que vous ne sigez utilement au Capitole.

MNNIUS.--Nos prtres eux-mmes perdraient leur gravit devant des
objets aussi ridicules que vous; votre meilleur raisonnement ne vaut pas
un poil de votre barbe, qui tout entire ne mrite pas l'honneur d'tre
enterre dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans le bt d'un ne; et
vous osez dire que Marcius a de l'orgueil! Marcius, qui, valu au plus
bas, vaut tous vos anctres ensemble depuis Deucalion, quoique peut-tre
quelques-uns des plus illustres fussent des bourreaux hrditaires.
Bonsoir  vos Seigneuries; une plus longue conversation avec vous
infecterait mon cerveau. Pasteurs des animaux de plbiens, vous me
permettrez de prendre cong de vous.

(Brutus et Sicinius se retirent  l'cart.) (Surviennent Volumnie,
Virgilie et Valrie.)

MNNIUS.--Qu'est-ce donc, belles et nobles dames? La lune, descendue
sur la terre, n'y brillerait pas de plus de majest que vous. Et que
cherchent vos regards empresss?

VOLUMNIE.--Honorable Mnnius, mon fils Marcius approche: pour l'amour
de Junon, ne nous retardez pas.

MNNIUS.--Ah! Marcius revient  Rome?

VOLUMNIE.--Oui, noble Mnnius, et avec la gloire la plus clatante.

MNNIUS.--Voil mon bonnet,  Jupiter, et reois mes remerciements. Oh!
Marcius revient  Rome!

VOLUMNIE ET VIRGILIE.--Oui, rien de plus vrai.

VOLUMNIE.--Voyez: cette lettre est de sa main. Le snat en a reu une
autre, sa femme une autre, et il y en a une pour vous, je crois,  la
maison.

MNNIUS.--Oh! je vais donner ce soir des ftes  branler les votes:
une lettre pour moi!

VIRGILIE.--Oui, srement, il y a une lettre pour vous: je l'ai vue.

MNNIUS.--Une lettre pour moi! elle m'assure sept ans de sant. Pendant
sept ans je ferai la nique au mdecin. La plus fameuse ordonnance
de Galien n'est que drogue d'empirique, et ne vaut pas mieux qu'une
mdecine de cheval, en comparaison de ce prservatif. N'est-il point
bless? Il n'a pas coutume de revenir sans blessures.

VIRGILIE.--Oh! non, non, non!

VOLUMNIE.--Oh! il est bless: j'en rends grce aux dieux.

MNNIUS.--Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas trop. Les blessures
lui vont bien. Apporte-t-il dans sa poche une victoire?

VOLUMNIE.--Elle couronne son front. Voil la troisime fois, Mnnius,
que mon fils revient avec la guirlande de chne.

MNNIUS.--A-t-il frott Aufidius comme il faut?

VOLUMNIE.--Titus Lartius crit qu'ils ont combattu l'un contre l'autre;
mais qu'Aufidius a pris la fuite.

MNNIUS.--Oh! il tait temps, je le lui garantis: s'il et rsist
encore, je n'aurais pas voulu tre trait comme lui pour tous les
trsors de Corioles.--Le snat est-il inform de cette nouvelle?

VOLUMNIE.--Allons, mesdames.--Oui, oui, le snat a reu des lettres du
gnral, qui donne  mon fils la gloire de cette guerre. Il a, dans
cette action, deux fois surpass l'honneur de ses premiers exploits.

VALRIE.--Il est vrai qu'on raconte de lui des choses merveilleuses.

MNNIUS.--Merveilleuses! oui, je vous le garantis; et bien achetes par
lui.

VIRGILIE.--Que les dieux nous en confirment la vrit!

VOLUMNIE.--La vrit? Ah! par exemple!

MNNIUS.--La vrit? je vous le jure, moi; tout cela est vrai.--O
est-il bless?--(_Aux tribuns_.) Que les dieux conservent vos bonnes
Seigneuries. Marcius revient  Rome. Il a de nouveaux sujets d'avoir de
l'orgueil.--O est-il bless?

VOLUMNIE.--A l'paule et au bras gauche.--L resteront de larges
cicatrices qu'il pourra montrer au peuple, quand il demandera la place
qui lui est due.--Lorsqu'il repoussa Tarquin, il reut sept blessures.

MNNIUS.--Il en a une sur le cou, et deux dans la cuisse: je lui en
connais neuf.

VOLUMNIE.--Avant cette dernire expdition, il avait dj reu
vingt-cinq blessures.

MNNIUS.--Il en a donc maintenant vingt-sept, et chaque blessure fut le
tombeau d'un ennemi. Entendez-vous les trompettes?

(Acclamations et fanfares.)

VOLUMNIE.--Voil les avant-coureurs de Marcius: il fait marcher devant
lui le bruit de la victoire, et derrire lui il laisse des pleurs. La
mort, ce sombre fantme, est assise sur son bras vigoureux: ce bras se
lve, retombe, et alors les hommes meurent.

(Les trompettes sonnent. On voit paratre Cominius et Titus Lartius;
Coriolan est au milieu d'eux, le front ceint d'une couronne de chne;
les chefs de l'arme et les soldats le suivent: un hraut le prcde.)

LE HRAUT.--Apprends,  Rome, que Marcius a combattu seul dans les murs
de Corioles, o il a gagn avec gloire un nom qui s'ajoute au nom de
Caus Marcius. _Coriolan_ est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu 
Rome, illustre Coriolan!

(Fanfares.)

TOUS ENSEMBLE.--Soyez le bienvenu  Rome, illustre Coriolan!

CORIOLAN.--Assez! cela blesse mon coeur; je vous prie, cessez.

COMINIUS.--Voyez votre mre.

CORIOLAN.--Oh! je le sais, vous avez implor tous les dieux pour ma
prosprit.

(Il flchit le genou.)

VOLUMNIE.--Non, mon brave soldat, lve-toi; lve-toi, mon cher Marcius,
mon noble Caus, et encore un surnom nouveau qui comble l'honneur de
tes exploits! Oui, _Coriolan_: n'est-ce pas le nom qu'il faut que je te
donne? Mais voil ta femme...

CORIOLAN.--Salut, mon gracieux silence! Quoi! aurais-tu donc ri si tu
m'avais vu rapport dans un cercueil, toi qui pleures  mon triomphe?
Ah! ma chre, ce sont les veuves de Corioles, et les mres qui ont perdu
leurs enfants qui pleurent ainsi...

MNNIUS.--Que les dieux te couronnent!

CORIOLAN.--Ah! vous vivez encore? (_A Valrie_.) Aimable dame,
pardonnez.

VOLUMNIE.--Je ne sais de quel ct me tourner.--O mon fils! sois
le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi, gnral, soyez tous les
bienvenus.

MNNIUS.--Sois mille et mille fois le bienvenu! Je suis prt  pleurer
et  rire. Mon coeur est tout  la fois triste et gai.--Sois le
bienvenu! Qu'une maldiction dvore le coeur de celui qui n'est pas
joyeux de te voir! Vous tes trois que Rome doit adorer: mais j'en
atteste tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs ingrats sur
lesquels on ne peut greffer la moindre affection pour vous. N'importe:
soyez les bienvenus,  guerriers! Une ortie ne sera jamais qu'une ortie,
et les travers des fous seront toujours folie.

COMINIUS.--Il a toujours raison.

CORIOLAN.--Toujours Mnnius, toujours le mme.

LE HRAUT.--Faites place: avancez.

CORIOLAN, _ sa mre et  sa femme_.--Donnez-moi votre main, et vous la
vtre. Avant que je puisse abriter ma tte sous notre propre toit, mon
devoir m'oblige  visiter nos bons patriciens, de qui j'ai reu mille
flicitations, accompagnes d'une foule d'honneurs.

VOLUMNIE.--J'ai assez vcu pour voir mes voeux accomplis, et raliser
les songes de mon imagination. Une seule chose te manque, et je ne doute
pas que Rome ne te l'accorde.

CORIOLAN.--Sachez,  tendre mre, que j'aime mieux les servir  mon gr,
que de leur commander selon leur got.

COMINIUS.--Allons au Capitole.

(Fanfares: ils sortent en pompe comme ils sont entrs; les tribuns
restent.)

BRUTUS.--Toutes les langues parlent de lui; les yeux affaiblis de la
vieillesse empruntent le secours des lunettes pour le voir: la nourrice
babillarde, toute occupe de jaser de lui, n'entend plus les cris de son
nourrisson; le dernier souillon de cuisine songe  sa parure, arrange
son plus beau mouchoir sur sa gorge enfume, et court gravir sur
les murs pour le regarder. On se presse sur les choppes, dans les
boutiques, aux fentres; les plombs sont couverts de peuple; on voit les
figures les plus diverses  cheval sur les toits, tous empresss de le
voir. Les prtres, qui se montrent si rarement, se confondent avec la
multitude, et se pressent pour arriver tout essouffls  une place
vulgaire. Les dames exposent les lis et les roses de leurs joues
dlicates, et livrent nus les charmes de leur visage aux brlants
baisers de Phoebus. C'est un bruit, un tumulte autour de lui! on dirait
qu'un dieu est recel dans sa personne mortelle, et lui donne un aspect
plein de grce.

SICINIUS.--Je vous le garantis consul dans l'instant mme.

BRUTUS.--Notre charge, en ce cas, tant que durera son autorit, peut se
reposer  loisir.

SICINIUS.--Il ne connatra jamais, dans les honneurs, cette modration
qui sait le terme d'o il faut partir, et celui o il faut s'arrter: il
perdra tout ce qu'il a gagn.

BRUTUS.--C'est l l'esprance qui nous console.

SICINIUS.--N'en doutez pas. Le peuple, dont nous sommes l'appui,
conservera son ancienne aversion pour lui, et oubliera,  la plus lgre
occasion, tous les nouveaux honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et,
lui-mme, il les rejettera, je n'en doute pas, car il s'en fera gloire.

BRUTUS.--Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le consulat, jamais il
ne consentirait  paratre sur la place publique revtu du vtement rp
de l'humilit; qu'il ddaignerait l'usage de montrer aux plbiens ses
blessures, pour mendier (disait-il) leurs voix empestes.

SICINIUS.--C'est la vrit.

BRUTUS.--Ce sont ses propres termes. Oh! il renoncera plutt 
cette dignit, que de ne la pas devoir uniquement aux suffrages des
chevaliers, et aux voeux des nobles.

SICINIUS.--Qu'il persiste dans cette rsolution! qu'il l'excute! et je
n'en dsire pas davantage.

BRUTUS.--Il est vraisemblable qu'il le fera.

SICINIUS.--Alors ce sera, comme nous le voulons, sa ruine certaine.

BRUTUS.--Il faut le perdre, ou nous perdons notre autorit. Pour arriver
 nos fins, ne nous lassons pas de reprsenter aux plbiens quelle
haine Marcius a toujours nourrie contre eux; comment il a fait tous
ses efforts pour en faire des btes de somme, imposer silence  leurs
dfenseurs, et les dpouiller de leurs plus chers privilges; comment
il les regarde, sous le rapport des facults, de la capacit, de la
grandeur d'me, et de l'aptitude  la vie du monde, comme des chameaux
employs  la guerre, qui ne reoivent leur nourriture que pour porter
des fardeaux, et qui sont accabls de coups, quand ils succombent sous
le poids.

SICINIUS.--Ces ides suggres, comme vous dites, dans une occasion
favorable, lorsque sa prodigieuse insolence offensera le peuple,
enflammeront le courroux de la multitude comme une tincelle embrase le
chaume dessch, et allumeront un incendie qui obscurcira pour jamais
Marcius. L'occasion ne nous manquera pas, pourvu qu'on l'irrite: c'est
une chose aussi aise que de lancer des chiens contre les moutons.

(Un messager parat.)

BRUTUS.--Que venez-vous nous apprendre?

LE MESSAGER.--On dsire votre prsence au Capitole. On croit que Marcius
sera consul. J'ai vu les muets se presser en foule pour le voir, et les
aveugles attentifs  ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur
son passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs charpes,
leurs gants et leurs mouchoirs; les nobles s'inclinaient comme devant la
statue de Jupiter, les plbiens faisaient une grle de leurs bonnets;
leurs acclamations taient comme la voix du tonnerre. Jamais je n'ai
rien vu de semblable.

BRUTUS.--Allons au Capitole; portons-y pour le moment des yeux et des
oreilles: mais tenons nos coeurs prts pour l'vnement.

SICINIUS.--Allons.

(Ils sortent.)



SCNE II


La scne est toujours  Rome. Le Capitole.

_Deux officiers viennent placer des coussins_.

PREMIER OFFICIER.--Allons, allons, ils sont ici tout  l'heure.--Combien
y a-t-il de candidats pour le consulat?

SECOND OFFICIER.--Trois, dit-on, mais tout le monde croit que Coriolan
l'emportera.

PREMIER OFFICIER.--C'est un brave soldat, mais il a un orgueil qui crie
vengeance et il n'aime pas le petit peuple.

SECOND OFFICIER.--Certes, nous avons eu plusieurs grands hommes qui
ont flatt le peuple, et qui n'ont pu s'en faire aimer; et il y en a
beaucoup que le peuple aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans
motif, il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indiffrence de Coriolan
pour la haine du peuple et pour son amour est la preuve de la
connaissance qu'il a de son vrai caractre; sa noble insouciance ne lui
permet pas de dissimuler ses sentiments.

PREMIER OFFICIER.--S'il lui tait gal d'tre aim, ou non, il serait
rest dans son indiffrence, et n'eut fait au peuple ni bien ni mal;
mais il cherche la haine des plbiens avec plus de zle qu'ils n'en
peuvent avoir  la lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire
connatre en tout comme leur ennemi dclar. Or, s'tudier ainsi 
s'attirer la haine et la disgrce du peuple, c'est une conduite aussi
blmable que de le flatter pour s'en faire aimer, politique qu'il
ddaigne.

SECOND OFFICIER.--Il a bien mrit de son pays, et il ne s'est point
lev par des degrs aussi faciles que ceux qui, souples et courtois
devant la multitude, lui prodiguent leurs saluts, sans avoir d'autre
titre  son estime et  ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa
gloire devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs, qu'un
silence qui en refuserait l'aveu serait une norme ingratitude; un
rcit infidle serait une calomnie qui se dmentirait elle-mme, et
recueillerait partout le reproche et le mpris.

PREMIER OFFICIER.--N'en parlons plus. C'est un digne
homme.--Retirons-nous; les voil.

(Entrent Coriolan; Mnnius; le consul Cominius, prcd de ses
licteurs; plusieurs autres snateurs; Sicinius et Brutus. Les snateurs
vont  leurs places; les tribuns prennent les leurs  part.)

MNNIUS.--Aprs avoir dcid le sort des Volsques, et arrt que Titus
Lartius sera rappel, il nous reste pour objet principal de cette
assemble particulire  rcompenser les nobles services de celui qui
a si vaillamment combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et
respectable snat de Rome d'ordonner au consul ici prsent, notre digne
gnral dans cette dernire guerre si heureuse, de nous parler un peu de
ces grandes choses qu'a accomplies Caus Marcius Coriolanus. Nous sommes
assembls ici pour le remercier et pour signaler notre reconnaissance
par des honneurs dignes de lui.

PREMIER SNATEUR.--Parlez, noble Cominius; ne retranchez rien de peur
d'tre trop long, et faites nous penser que notre ordre manque de moyens
de rcompenser, plutt que nous de bon vouloir  le faire. Chefs du
peuple, nous vous demandons une attention favorable et ensuite votre
bienveillante intervention auprs du peuple pour lui faire approuver ce
qui se passe ici.

SICINIUS.--Nous sommes rassembls pour un objet agrable, et nos coeurs
sont disposs  respecter et  seconder les desseins de cette assemble.

BRUTUS.--Et nous nous trouverons encore plus heureux de le faire, si
Coriolan veut se souvenir de tmoigner au peuple une plus tendre estime
qu'il n'a fait jusqu' prsent.

MNNIUS.--Il n'est pas question de cela; il n'en est pas question.
J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu. Voulez-vous bien couter
Cominius parler?

BRUTUS.--Trs-volontiers: mais pourtant mon avis tait plus raisonnable
que votre refus d'y faire attention.

MNNIUS.--Il aime vos plbiens: mais n'exigez pas qu'il se fasse leur
camarade de lit. Digne Cominius, parlez. (_A Coriolan, qui se lve et
veut sortir_.) Non, demeurez  votre place.

PREMIER SNATEUR.--Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez pas honte d'couter
le rcit de ce que vous avez fait de glorieux.

CORIOLAN.--J'en demande pardon  vos Honneurs: j'aimerais mieux avoir
 gurir encore mes blessures que d'entendre rpter comment je les ai
reues.

BRUTUS, _ Coriolan_.--Je me flatte que ce n'est pas ce que j'ai dit qui
vous fait quitter votre sige?

CORIOLAN.--Non: cependant j'ai souvent fui dans une guerre de mots, moi
qui ai toujours t au-devant des coups. Ne m'ayant point flatt, vous
ne m'offensez pas: Quant  vos plbiens, je les aime comme ils le
mritent.

MNNIUS.--Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.

CORIOLAN.--Autant j'aimerais me laisser gratter la tte au soleil
pendant qu'on sonne I'alarme, que d'tre tranquillement assis  entendre
faire des monstres de mes riens.

(Il sort.)

MNNIUS.--Chefs du peuple, comment ce hros pourrait-il flatter votre
multitude toujours croissante, o l'on ne trouve pas un homme de bien
sur mille, lui qui aimerait mieux risquer tous ses membres pour la
gloire, qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.--Commencez
Cominius.

COMINIUS.--Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas d'une voix faible que
I'on doit annoncer les exploits de Coriolan. On convient que la valeur
est la premire des vertus, et la plus honorable pour celui qui la
possde. Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer  lui seul
l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque Tarquin rassembla une arme
contre Rome, Marcius surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors,
qui est assis l, et que je signale  vos loges, le vit combattre,
lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa devant lui les moustaches
hrisses. Debout, au-dessus d'un Romain terrass qu'il couvrait de son
corps, il immola,  la vue du consul, trois adversaires acharns contre
lui. Il attaqua Tarquin lui-mme, et le coup qu'il lui porta lui fit
flchir le genou. Dans les exploits de cette journe,  un ge o il et
pu faire le rle d'une femme sur la scne, il se montra le premier des
hommes sur le champ de bataille; en rcompense, il reut la couronne de
chne. Ainsi, entrant en homme dans la carrire de l'adolescence, il
crut comme l'Ocan; et dans le choc de dix-sept batailles successives,
son pe ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait dans
cette guerre, devant les murs de Corioles et dans l'enceinte de la
ville, permettez-moi de le dire; je ne puis en parler comme il le
faudrait: il a arrt les fuyards, et son exemple unique a appris aux
lches  se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant un
vaisseau voguant  pleines voiles, ainsi les hommes cdaient et
tombaient sous sa proue. Son glaive, imprimait le sceau de la mort
partout o il frappait; de la tte aux pieds il tait tout en sang, et
chacun de ses mouvements tait marqu par les cris des mourants. Seul,
il franchit les portes meurtrires de la cit, en les marquant d'une
destine invitable; seul et sans tre secouru, il les repasse; puis,
enlevant les renforts qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une
plante; enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain de nos armes
vient frapper son oreille attentive; aussitt son courage redouble
et ranime son corps puis: il arrive sur le lieu du combat; l il
s'lance, moissonnant des vies humaines, comme si le carnage devait tre
ternel, et tant que nous ne sommes point matres du champ de bataille
et de la ville, il ne s'arrte pas, mme pour reprendre haleine.

MNNIUS.--Digne homme!

PREMIER SNATEUR.--Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprmes que
nous lui prparons.

COMINIUS.--Il a ddaign les dpouilles des Volsques; il a regard les
objets les plus prcieux comme la fange de la terre: il dsire moins que
ne donnerait l'avarice mme; il trouve dans ses actions sa rcompense:
heureux d'employer son temps  I'abrger.

MNNIUS.--Il est vraiment noble: qu'il soit rappel.

UN SNATEUR.--Qu'on appelle Coriolan.

UN OFFICIER.--Le voici.

(Coriolan entre.)

MNNIUS.--Coriolan, tout le snat est charm de vous faire consul.

CORIOLAN.--Je lui dois pour toujours mes services et ma vie.

MNNIUS.--Il ne reste plus qu' parler au peuple.

CORIOLAN.--Permettez-moi, je vous en conjure, de m'affranchir de cet
usage: je ne puis revtir la robe, me prsenter la tte nue devant le
peuple, et le conjurer, au nom de mes blessures, de m'accorder ses
suffrages. Que j'en sois dispens!

SICINIUS.--Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra rien, absolument
rien de la crmonie.

MNNIUS.--Ne lui montez pas la tte.--Et vous, accommodez-vous  la
coutume, et arrivez aux honneurs comme ceux qui vous ont prcd, dans
les formes prescrites.

CORIOLAN.--C'est un rle que je ne pourrai jouer sans rougir; et l'on
pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.

BRUTUS.--Remarquez-vous ce qu'il dit l?

CORIOLAN.--Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci et cela; leur
montrer des cicatrices dont je ne souffre pas et que je voudrais tenir
caches: comme si je n'avais reu tant de blessures que pour recevoir le
salaire de leurs voix.

MNNIUS.--Ne vous obstinez pas  cela.--Tribuns du peuple, nous vous
recommandons nos projets, et nous souhaitons tous joie et honneur 
notre illustre consul.

LES SNATEURS.--Joie et honneur  Coriolan.

(Acclamations.)

(Tous sortent, except Sicinius et Brutus.)

BRUTUS.--Vous voyez comme il veut en agir avec le peuple.

SICINIUS.--Puissent-ils pntrer ses penses! Il leur demandera leurs
voix, d'un ton  leur faire sentir qu'il mprise le pouvoir qu'ils ont
de lui accorder ce qu'il sollicite.

BRUTUS.--Venez, nous allons les instruire de notre conduite ici: venez 
la place publique, o je sais qu'ils nous attendent.

(Ils sortent.)



SCNE III


Rome.--Le Forum.

PLUSIEURS CITOYENS _paraissent_.

PREMIER CITOYEN.--En un mot, s'il demande nos voix, nous ne devons pas
les lui refuser.

SECOND CITOYEN.--Nous le pouvons si nous voulons.

TROISIME CITOYEN.--Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en
nous-mmes: mais c'est un pouvoir que nous n'avons pas le pouvoir
d'exercer; car s'il nous montre ses blessures et nous raconte ses
exploits, nous serons forcs de prter  ses cicatrices une voix qui
parlera pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits,
nous serons bien forcs de parler aussi de notre noble reconnaissance.
L'ingratitude est un vice monstrueux; et si le peuple tait ingrat,
il deviendrait monstrueux. Nous sommes les membres du peuple; nous
deviendrions des membres monstrueux!

PREMIER CITOYEN.--Mais pour donner de nous-mmes cette ide, il ne nous
manque pas grand'chose; car lorsque nous nous sommes soulevs pour le
prix du bl, il n'hsita pas  nommer le peuple la multitude aux cent
ttes.

TROISIME CITOYEN.--Il n'est pas le seul qui nous ait appels ainsi; non
parce que les uns ont la chevelure brune, les autres noire, ou parce que
ceux-ci ont une tte chevelue, et ceux-l une tte chauve: mais  cause
de cette grande varit d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue.
Et en effet, si tous nos esprits sortaient  la fois de nos cerveaux, on
les verrait voler en mme temps  l'est,  l'ouest, au nord et au sud.
En partant du mme centre, ils arriveraient en ligne droite  tous les
points de la circonfrence.

SECOND CITOYEN.--Vous le croyez? Quelle route prendrait mon esprit, 
votre avis?

TROISIME CITOYEN.--Oh! votre esprit ne dlogerait pas aussi promptement
qu'un autre, tant il est enfonc dans votre tte dure: mais si une fois
il pouvait s'en dgager, srement il irait droit au sud.

SECOND CITOYEN.--Pourquoi de ce ct-l?

TROISIME CITOYEN.--Pour se perdre dans un brouillard, o, aprs
s'tre fondu jusqu'aux trois quarts dans une rose corrompue, le reste
reviendrait charitablement vous aider  trouver femme.

SECOND CITOYEN.--Vous avez toujours le mot pour rire:  votre aise, 
votre aise.

TROISIME CITOYEN.--tes-vous tous rsolus  donner votre voix? Mais peu
importe que tous la donnent; la pluralit dcide: pour moi je dis que si
Coriolan tait mieux dispos pour le peuple, jamais il n'aurait eu son
gal en mrite. (_Entrent Coriolan et Mnnius_.)--Le voici vtu de la
robe de I'humilit; observons sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous
ensemble; mais approchons de l'endroit o il se tient debout, un  un,
deux  deux, ou trois  trois: il faut qu'il nous prsente sa requte
 chacun en particulier, afin que chacun de nous reoive un honneur
personnel, en lui donnant notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi
donc, et je vous montrerai comment nous devons I'approcher.

TOUS ENSEMBLE.--C'est cela, c'est cela.

(Ils sortent.)

MNNIUS.--Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous pas que les plus
illustres Romains ont fait ce que vous faites?

CORIOLAN.--Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous prie, Mnnius.
La peste de cet usage! Je ne pourrai mettre ma langue au pas. Voyez mes
blessures; je les ai reues au service de ma patrie; tandis que certains
de vos frres rugissaient de peur, et prenaient la fuite au bruit de nos
propres tambours.

MNNIUS.--Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut les prier de se
souvenir de vous.

CORIOLAN.--Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les engloutisse! Je
dsire qu'ils m'oublient, comme ils oublient les vertus que nos prtres
leur recommandent en pure perte.

MNNIUS.--Vous gterez tout.--Je vous laisse. Parlez-leur, je vous
prie, comme il convient  votre but; encore une fois, je vous en
conjure. (_Il sort_.)

(Deux citoyens approchent.)

CORIOLAN.--Dites-leur donc de se laver la figure, et de se nettoyer les
dents.--Ah! j'en vois deux qui s'avancent.--Vous savez pourquoi je suis
ici debout.

PREMIER CITOYEN.--Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y
conduit?

CORIOLAN.--Mon mrite.

SECOND CITOYEN.--Votre mrite?

CORIOLAN.--Oui; et non pas ma volont.

PREMIER CITOYEN.--Pourquoi pas votre volont?

CORIOLAN.--Non, ce ne fut jamais ma volont d'importuner le pauvre pour
lui demander l'aumne.

PREMIER CITOYEN.--Vous devez penser que, si nous vous accordons quelque
chose, c'est dans l'espoir de gagner avec vous.

CORIOLAN.--Fort bien. A quel prix, s'il vous plat, voulez-vous
m'accorder le consulat?

PREMIER CITOYEN.--Le prix, c'est de le demander honntement.

CORIOLAN.--Honntement?--Accordez-le moi, je vous prie. J'ai des
blessures  faire voir, que je pourrais vous montrer en particulier. Eh
bien! vous, donnez-moi votre bonne voix. Que me rpondez-vous?

SECOND CITOYEN.--Vous l'aurez, digne Coriolan.

CORIOLAN.--J'y compte. Voil dj deux excellentes voix! J'ai votre
aumne: adieu.

PREMIER CITOYEN.--Cette manire est un peu bizarre.

SECOND CITOYEN, _mcontent_.--Si c'tait  refaire... Mais n'importe.

(Ils se retirent.)

(Deux autres citoyens s'avancent.)

CORIOLAN.--Je vous prie, s'il dpend de votre voix que je devienne
consul... Vous voyez que j'ai pris le costume d'usage.

TROISIME CITOYEN.--Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne
l'avez pas servie noblement.

CORIOLAN.--Le mot de cette nigme?

TROISIME CITOYEN.--Vous avez t le flau de ses ennemis; et aussi la
verge de ses amis. Non, vous n'avez pas aim le commun peuple.

CORIOLAN.--Vous devriez me croire d'autant plus vertueux que j'ai
t moins commun dans mes amitis: mais je flatterai mes frres les
plbiens pour obtenir d'eux une plus tendre estime. C'est une condition
qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse de leur choix,
ils prfrent mes coups de chapeau  mon coeur, je leur ferai ces
courbettes qui les sduisent et j'en serai quitte avec eux pour des
grimaces; oui, je leur prodiguerai ces mines qui ont t le charme
de quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant qu'ils en
dsireront: Je vous conjure donc de me faire consul.

QUATRIME CITOYEN.--Nous esprons trouver en vous notre ami; et, dans
cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon coeur.

TROISIME CITOYEN.--Vous avez reu beaucoup de blessures pour votre
pays.

CORIOLAN.--Il est inutile de vous apprendre, en vous les montrant,
ce que vous savez dj. Je m'applaudis beaucoup d'avoir reu votre
suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus longtemps.

TOUS DEUX.--Que les dieux vous comblent de joie! C'est le voeu de notre
coeur.

(Ils se retirent.)

CORIOLAN.--O voix pleines de douceur! Il vaut mieux mourir, il vaut
mieux mourir de faim que d'implorer le salaire que nous avons dj
mrit. Pourquoi resterais-je dans cette robe de laine  solliciter
Pierre et Paul? C'est l'usage: mais si nous obissions en tout aux
caprices de l'usage, la poussire s'accumulerait sur l'antique temps, et
l'erreur formerait une norme montagne qu'il ne serait plus possible 
la vrit de surmonter.--Plutt que de faire ainsi le fou, abandonnons
la premire place et l'honneur suprme  qui voudra remplir ce
rle.--Mais je me vois  la moiti de ma tche: puisque j'ai tant
fait... patience, et achevons le reste.--(_Trois citoyens paraissent_.)
Voici de nouvelles voix. (_Aux citoyens_.) Donnez-moi vos voix.--C'est
pour vos voix que j'ai combattu et veill dans les camps; c'est pour
vous que j'ai reu plus de vingt-quatre blessures et que je me suis
trouv en personne  dix-huit batailles. Pour vos voix, j'ai fait
beaucoup de choses plus ou moins illustres.--Donnez-moi vos voix.--Je
dsire tre consul.

CINQUIME CITOYEN.--Il a fait noblement tout ce qu'il a fait, et il
n'est pas d'honnte homme dont il ne doive remporter le suffrage.

SIXIME CITOYEN.--Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent de
joie, et le rendent l'ami du peuple!

TOUS ENSEMBLE.--Amen, amen! Que le ciel te conserve, noble consul!

(Tous se retirent.)

CORIOLAN.--O dignes suffrages!

(Mnnius reparat avec Brutus et Sicinius.)

MNNIUS.--Vous avez rempli le temps fix. Les tribuns vous assurent la
voix du peuple. Il ne vous reste plus qu' vous revtir des marques de
votre dignit pour retourner au snat.

CORIOLAN, _aux tribuns_.--Tout est fini?

SICINIUS.--Vous avez satisfait  l'usage. Le peuple vous admet, et doit
tre convoqu de nouveau pour confirmer votre lection.

CORIOLAN.--O? au snat?

SICINIUS.--L mme, Coriolan.

CORIOLAN.--Puis-je changer de robe?

SICINIUS.--Vous le pouvez.

CORIOLAN.--Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse me
reconnatre moi-mme, avant de me montrer au snat.

MNNIUS.--Je vous accompagnerai. Venez-vous?

BRUTUS.--Nous demeurons ici pour assembler le peuple.

SICINIUS.--Salut  tous les deux!

(Coriolan sort avec Mnnius.)

SICINIUS.--Il tient le consulat maintenant; et si j'en juge par ses
yeux, il triomphe dans son coeur.

BRUTUS.--L'orgueil de son me clatait sous ses humbles
vtements.--Voulez-vous congdier le peuple?

(Une foule de plbiens.)

SICINIUS.--Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi cet homme?

PREMIER CITOYEN.--Il a nos voix, seigneur.

BRUTUS.--Nous prions les dieux qu'il mrite votre amour.

SECOND CITOYEN.--Amen; mais si j'en crois ma petite intelligence, il se
moquait de nous, quand il nous a demand nos voix.

TROISIME CITOYEN.--Rien n'est plus sr: il s'est bien amus  nos
dpens.

PREMIER CITOYEN.--Non: c'est sa manire de parler. Il ne s'est pas moqu
de nous.

SECOND CITOYEN.--Pas un de nous, except vous, qui ne dise qu'il nous a
traits avec mpris. Il devait nous montrer les preuves de son mrite,
les blessures qu'il a reues pour son pays.

SICINIUS.--Il les a montres, sans doute?

PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.--Non: personne ne les a vues.

TROISIME CITOYEN.--Il nous disait qu'il avait des blessures, qu'il les
pourrait montrer en particulier; et puis faisant un geste ddaigneux
avec son bonnet: Oui je veux tre consul, ajoutait-il; mais, d'aprs
une vieille coutume, je ne puis l'tre que par votre suffrage.
Donnez-moi donc votre voix. Et aprs que nous l'avons donne, il tait
ici, je l'ai bien entendu: Je vous remercie de votre voix, disait-il,
je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez
donnes; je n'ai plus affaire  vous.--N'tait-ce pas l se moquer?

SICINIUS.--Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en
apercevoir? Ou, si vous vous en tes aperus, pourquoi avez-vous eu,
comme des enfants, la simplicit de lui accorder votre suffrage?

BRUTUS.--Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la
leon, qu'alors mme qu'il tait sans pouvoir, petit serviteur de la
rpublique, il tait votre ennemi; qu'il a toujours dclam contre vos
liberts, et attaqu les privilges que vous avez dans l'tat; que si,
parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l'ennemi
dclar du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre
vous-mmes? Au moins auriez vous d lui dire, que si ses grandes actions
le rendaient digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait
aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix,
changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zl
protecteur.

SICINIUS.--Si vous aviez parl de la sorte, et suivi nos conseils, vous
auriez sond son me, et mis ses sentiments  l'preuve; et vous lui
auriez arrach des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer
de tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri par l ce
caractre farouche qui n'endure aisment rien de ce qui peut le lier;
il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prtexte pour
passer sans l'lire.

BRUTUS.--Avez-vous remarqu qu'il vous sollicitait avec un mpris non
dguis alors qu'il avait besoin de votre faveur? Et pensez-vous que ce
mpris ne vous accablera pas, quand il aura le pouvoir de vous craser?
tiez-vous donc des corps sans mes? N'avez-vous donc une langue que
pour parler contre la rectitude de votre jugement?

SICINIUS.--N'avez-vous pas dj refus votre suffrage  plus d'un
candidat qui l'a sollicit? et aujourd'hui vous l'accordez  un homme
qui, au lieu de le demander, ne fait que se moquer de vous.

TROISIME CITOYEN.--Notre choix n'est pas confirm; nous pouvons le
rvoquer encore.

SECOND CITOYEN.--Et nous le rvoquerons: j'ai cinq cents voix d'accord
avec la mienne.

PREMIER CITOYEN.--Moi j'en ai mille, et des amis encore pour les
soutenir.

BRUTUS.--Allez  l'instant leur dire qu'on a choisi un consul qui les
dpouillera de leurs liberts, et ne leur laissera pas plus de voix qu'
des chiens qu'on bat pour avoir aboy, tout en ne les gardant que pour
cela.

SICINIUS.--Assemblez-les, et, sur un examen plus rflchi, rvoquez tous
votre aveugle choix. Peignez vivement son orgueil, et n'oubliez pas de
parler de sa haine contre vous, de l'air de ddain qu'il avait sous
l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mles  sa requte.
Dites que votre amour, ne s'attachant qu' ses services, a distrait
votre attention de son rle actuel, dont l'indcente ironie est l'effet
de sa haine invtre contre vous.

BRUTUS.--Rejetez mme cette faute sur nous, sur vos tribuns;
plaignez-vous du silence de notre autorit qui n'a mis aucune
opposition, et vous a comme forcs de faire tomber votre choix sur sa
personne.

SICINIUS.--Dites que, dans votre choix, vous avez t plutt guids par
notre volont que par votre inclination; que l'esprit proccup
d'une ncessit qui vous a paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'
contre-coeur, nomm consul. Rejetez toute la faute sur nous.

BRUTUS.--Oui, ne nous pargnez pas. Dites que nous vous avions fait de
beaux discours sur les services qu'il a rendus si jeune  sa patrie,
et qu'il a continus si longtemps; sur la noblesse de sa race, sur
l'illustre maison des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus
Marcius, petit-fils de Numa, qui, aprs Hostilius, rgna en ces lieux,
et Publius et Quintus,  qui nous devons les aqueducs qui font arriver
la meilleure eau dans Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi
nomm, parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vnrables
anctres de Coriolan.

SICINIUS.--N de tels aeux, soutenu par un mrite personnel digne des
premires places, voil l'homme que nous avons d recommander  votre
reconnaissance; mais en mettant dans la balance sa conduite prsente et
sa conduite passe, vous avez trouv en lui votre ennemi acharn, et
vous rvoquez vos suffrages irrflchis.

BRUTUS.--Dites surtout, et ne vous lassez pas de le rpter, que vous ne
lui eussiez jamais accord vos voix qu' notre instigation. Aussitt que
vous serez en nombre, allez au Capitole.

TOUS ENSEMBLE.--Nous n'y manquerons pas. Presque tous se repentent de
leur choix.

(Les plbiens se retirent.)

BRUTUS.--Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette premire
meute que d'attendre une occasion plus qu'incertaine pour en exciter
une plus grande. Si, conservant son caractre, il entre en fureur en
voyant leur refus, observons-le tous les deux, et rpondons-lui de
manire  tirer avantage de son dpit.

SICINIUS.--Allons au Capitole: nous y serons avant la foule des
plbiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonns par nous, ne semblera,
comme cela est en partie, que leur propre ouvrage.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


Une rue  Rome.

_Fanfares_. CORIOLAN, MNNIUS, COMINIUS, TITUS LARTIUS, _snateurs et
patriciens_.

CORIOLAN.--Tullus Aufidius a donc rassembl une nouvelle arme!

LARTIUS.--Oui, seigneur; et voil ce qui a fait hter notre trait.

CORIOLAN.--Ainsi les Volsques en sont encore au mme point
qu'auparavant, tout prts  faire une incursion sur notre territoire, 
la premire occasion qui les tentera.

COMINIUS.--Ils sont tellement puiss, seigneur consul, que j'ai peine
 croire que nous vivions assez pour revoir flotter encore leurs
bannires.

CORIOLAN.--Avez-vous vu Aufidius?

LARTIUS.--Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit, et il
a charg les Volsques d'imprcations, pour avoir si lchement cd la
ville: il s'est retir  Antium.

CORIOLAN.--A-t-il parl de moi?

LARTIUS.--Oui, seigneur.

CORIOLAN.--Oui?--Et qu'en a-t-il dit?

LARTIUS.--Il a dit combien de fois il s'tait mesur avec vous, fer
centre fer;--qu'il n'tait point d'objet sur la terre qui lui ft plus
odieux que vous; qu'il abandonnerait sans retour toute sa fortune, pour
tre une fois nomm votre vainqueur.

CORIOLAN.--Et il a fix sa demeure  Antium?

LARTIUS.--Oui,  Antium.

CORIOLAN.--Mon dsir serait d'avoir une occasion d'aller l'y chercher,
et de m'exposer en face  sa haine.--Soyez le bienvenu! (_Sicinius et
Brutus paraissent_.) Voyez: voil les tribuns du peuple, les langues de
la bouche commune. Je les mprise; car ils se targuent de leur autorit
d'une faon qui fait souffrir tous les hommes de coeur.

SICINIUS, _ Coriolan_.--N'allez pas plus loin.

CORIOLAN, _surpris_.--Comment!--Qu'est-ce donc?

BRUTUS.--Il est dangereux pour vous d'avancer.--Arrtez.

CORIOLAN.--D'o vient ce changement?

MNNIUS.--La cause?

COMINIUS.--N'a-t-il pas pass par les suffrages des chevaliers et du
peuple?

BRUTUS.--Non, Cominius.

CORIOLAN.--Sont-ce des enfants qui m'ont donn leurs voix?

UN SNATEUR.--Tribuns, laissez-le passer: il va se rendre  la place
publique.

BRUTUS.--Le peuple est irrit contre lui.

SICINIUS.--Arrtez, ou le dsordre va s'accrotre.

CORIOLAN.--Voil donc le troupeau que vous conduisez? Mritent-ils
d'avoir une voix, ceux qui la donnent et la retirent l'instant d'aprs?
A quoi bon vos offices? Vous qui tes leur bouche, que ne rprimez-vous
leurs dents? N'est-ce pas vous qui avez allum leur fureur?

MNNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous.

CORIOLAN.--C'est un dessein prmdit, un complot form de brider la
volont de la noblesse. Souffrez-le, si vous le pouvez, et vivez avec
une populace qui ne peut commander, et ne voudra jamais obir.

BRUTUS.--Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint hautement
que vous vous tes moqu de lui: il se plaint que dernirement,
lorsqu'on lui a fait une distribution gratuite de bl, vous en avez
marqu votre mcontentement; que vous avez injuri ceux qui plaidaient
la cause du peuple; que vous les avez appels de lches complaisants,
des flatteurs, des ennemis de la noblesse.

CORIOLAN.--Comment? ceci tait connu auparavant.

BRUTUS.--Non pas  tous.

CORIOLAN.--Et vous les en avez instruits depuis?

BRUTUS.--Qui, moi, je les en ai instruits?

CORIOLAN.--Vous tes bien capable d'un trait pareil.

BRUTUS.--Je suis certainement capable de rparer vos imprudences.

CORIOLAN.--Eh! pourquoi serais-je consul? par les nuages que voil,
faites-moi dmriter autant que vous, et alors prenez-moi pour votre
collgue.

SICINIUS.--Vous laissez trop voir cette haine qui irrite le peuple.
Si vous tes jaloux d'arriver au terme o vous aspirez, il vous faut
chercher  rentrer, avec des dispositions plus douces, dans la voie dont
vous vous tes cart: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'tre ni
consul, ni collgue de Brutus dans le tribunat.

MNNIUS.--Restons calmes.

COMINIUS.--On trompe le peuple; on l'excite.--Cette fraude est indigne
de Rome, et Coriolan n'a pas mrit cet obstacle injurieux dont on veut
perfidement embarrasser le chemin ouvert  son mrite.

CORIOLAN.--Me parler aujourd'hui de bl?--Oui, ce fut mon propos, et je
veux le rpter encore.

MNNIUS.--Pas dans ce moment, pas dans ce moment.

UN SNATEUR.--Non, pas dans ce moment, o les esprits sont chauffs.

CORIOLAN.--Dans ce moment mme, sur ma vie, je veux le rpter. (_Aux
snateurs_.)--Vous, mes nobles amis, j'implore votre pardon. Mais pour
cette ignoble et puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui
dis ses vrits, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, nous
nourrissons contre le snat l'ivraie de la rvolte, de l'insolence et
de la sdition: nous l'avons nous-mmes cultive, seme, propage en
la mlant  notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu,
certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons donn  la
canaille.

MNNIUS.--C'est assez, calmez-vous.

UN SNATEUR.--Plus de paroles, nous vous en conjurons.

CORIOLAN.--Comment, plus de paroles!--De mme que j'ai vers mon sang
pour mon pays, sans jamais craindre aucune force ennemie,... tant que
je respirerai, ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette
lpre dont nous rougirions d'tre atteints, et que pourtant nous prenons
tous les moyens de gagner.

BRUTUS.--Vous parlez des masses comme si vous tiez un dieu fait pour
punir, et non pas un mortel soumis aux mmes faiblesses qu'elles.

SICINIUS.--Il serait  propos que le peuple en ft instruit.

MNNIUS.--De quoi? de quoi? de sa colre?

CORIOLAN.--De la colre? Quand je serais aussi paisible que le sommeil
de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment.

SICINIUS.--C'est un sentiment qui doit rester un poison dans le coeur
qui le conoit, et n'en point sortir; c'est moi qui vous le dis.

CORIOLAN.--Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton du fretin?
Remarquez-vous son absolu _qui doit_?

COMINIUS.--Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.

CORIOLAN.--O patriciens vertueux, mais imprvoyants;  graves, mais
imprudents snateurs, pourquoi avez-vous donn  cette hydre le droit de
se choisir un officier qui, avec son _qui doit_, lui qui n'est que la
trompette et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera le
fleuve de votre puissance en un vil foss, et s'emparera de son cours.
Si c'est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans
votre ignorance; mais s'il n'en a aucun, rveillez-vous, et renoncez 
votre dangereuse douceur. Si vous tes sages, n'agissez pas comme la
foule des insenss; si vous n'tes pas plus sages qu'eux, permettez donc
qu'ils viennent siger auprs de vous. Vous n'tes que des plbiens,
s'ils sont des snateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des
snateurs, lorsque dans le mlange de leurs suffrages et du vtre, c'est
le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et ils choisissent
un homme qui oppose son _qui doit_, son _qui doit_ populaire, aux
dcisions d'un tribunal plus respectable que n'en vit jamais la Grce.
Par Jupiter! cette ignominie avilit les consuls; et mon me souffre en
songeant que lorsque deux autorits se combattent, sans que ni l'une ni
l'autre soit souveraine, le dsordre ne tarde pas  se glisser entre
elles, et  les renverser bientt l'une par l'autre.

COMINIUS.--Allons, rendons-nous  la place publique.

CORIOLAN.--Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement
le bl des magasins de l'tat, comme on le pratiqua jadis quelquefois
dans la Grce....

MNNIUS.--Allons, allons, ne parlons plus de cet article.

CORIOLAN.--Quoique en Grce le peuple et dans ses mains un pouvoir
plus absolu, je soutiens que c'est nourrir la rvolte, et saper les
fondements de l'tat.

BRUTUS.--Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage  un homme qui
parle de lui sur ce ton?

CORIOLAN.--Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage.
Ils savent bien que cette distribution de bl n'tait pas une
rcompense; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont rendu aucun service
qui la mritt. Appels  faire la guerre, dans une crise o l'tat
tait attaqu dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement
passer les portes de la ville. Pareil service ne mritait pas une
distribution gratuite de bl. Dans le camp, leurs mutineries et leurs
rvoltes, o leur valeur s'est surtout signale, ne parlaient pas en
leur faveur. Les accusations dnues de toute raison qu'ils ont si
frquemment leves contre le snat, n'taient pas faites pour motiver
ce don si gnreux. Et voyez le rsultat. Comment l'estomac multiple du
monstre digrera-t-il la libralit du snat? Que leurs actions montrent
ce que seraient probablement leurs paroles: _Nous l'avons demand; nous
sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est par crainte qu'ils nous ont
accord notre requte_.--C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de
notre rang, et que nous enhardissons la canaille  traiter de crainte
notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite brisera les
barrires du snat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles 
coups de bec.

MNNIUS.--Allons, en voil assez.

BRUTUS.--Oui, assez, et beaucoup trop.

CORIOLAN.--Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas sans avoir dit ce
qu'on peut attester au nom des puissances divines et humaines.--L o
l'autorit est ainsi partage; l o un parti mprise l'autre avec
raison, et o l'autre insulte sans motif; l o la noblesse, les titres,
la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'aprs le _oui_ et le _non_
d'une ignorante multitude, on omet mille choses d'une ncessit relle,
et l'on cde  une inconstante lgret. De cette contradiction  tout
propos, il arrive que rien ne se fait  propos. Je vous conjure
donc, vous qui avez plus de zle que de crainte, qui aimez les bases
fondamentales de l'tat, et qui voyez les changements qu'on y introduit;
vous qui prfrez une vie honorable  une longue vie, et qui tes d'avis
de secouer violemment par un remde dangereux un corps qui, sans ce
remde, doit prir invitablement; arrachez donc la langue de la
multitude, qu'elle ne lche plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre
dshonneur est une injure faite au bon sens; elle prive l'tat de cette
unit qui lui est indispensable, et lui te tout pouvoir de faire le
bien, tant le mal est puissant.

BRUTUS.--Il en a dit assez.

SICINIUS.--Il a parl comme un tratre; et il subira le jugement des
tratres.

CORIOLAN.--Misrable! que le dpit t'accable! Que ferait le peuple
de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il s'appuie pour manquer
d'obissance au premier corps de l'tat. Ils furent choisis dans une
rvolte, dans une crise, o ce fut la ncessit qui fit la loi, et non
la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste
soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussire.

BRUTUS.--Trahison manifeste!

SICINIUS.--Cet homme consul? Non.

BRUTUS.--diles! hol! qu'on le saisisse.

(Les diles paraissent.)

SICINIUS.--Allez, assemblez le peuple _(Brutus sort_), au nom duquel
je t'attaque, entends-tu, comme un tratre novateur, un ennemi du bien
public. Obis, je te somme au nom du peuple; prpare-toi  rpondre.

CORIOLAN.--Loin de moi, vieux bouc.

LES SNATEURS ET LES PATRICIENS,--Nous sommes tous sa caution.

COMINIUS, _au tribun_.--Vieillard, te tes mains.

CORIOLAN.--loigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue tes os hors de tes
vtements!

SICINIUS.-- mon secours, citoyens!

(Brutus rentre avec les diles et une partie de la populace.)

MNNIUS, _aux deux partis_. Des deux cts plus de respect.

SICINIUS, _au peuple_.--Voil l'homme qui veut vous enlever toute votre
autorit.

BRUTUS.--diles, saisissez-le.

LA POPULACE.--Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!

SECOND SNATEUR.--Des armes, des armes, des armes! _(Tous s'attroupent
autour de Coriolan_.)--Tribuns, patriciens, citoyens!--Arrtez:
qu'est-ce donc!...--Sicinius, Brutus, Coriolan, citoyens!

TOUS ENSEMBLE.--Silence, silence, arrtez; silence.

MNNIUS.--Que va-t-il rsulter de ceci?--Je suis hors d'haleine. La
confusion va se mettre partout. Je n'ai pas la force de parler.--Vous,
tribuns du peuple, Coriolan, patience; parlez, bon Sicinius.

SICINIUS.--Peuple, coutez-moi.--Silence.

TOUT LE PEUPLE.--coutons notre tribun: silence.--Parlez, parlez.

SICINIUS.--Vous tes sur le point de perdre vos liberts: Marcius veut
vous les enlever toutes; Marcius, que vous venez de dsigner pour le
consulat.

MNNIUS.--Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen d'allumer
l'incendie et non pas de l'teindre.

SECOND SNATEUR.--Oui, c'est le moyen de renverser la cit de fond en
comble.

SICINIUS.--La cit est-elle autre chose que le peuple!

LE PEUPLE.--C'est ta vrit, le peuple est la cit.

BRUTUS.--C'est par le consentement de tous que nous avons t tablis
les magistrats du peuple.

LE PEUPLE.--Et vous tes nos magistrats.

MNNIUS.--Et vous continuerez  l'tre.

COMINIUS.--Voil le moyen de renverser Rome, de mettre le toit sous les
fondements, et d'ensevelir ce qui reste d'ordre sous un amas de ruines.

SICINIUS.--Son discours mrite la mort.

BRUTUS.--Ou il faut soutenir notre autorit, ou il faut nous rsoudre 
la perdre.--Nous prononons ici, de la part du peuple, dont le pouvoir
nous a crs ses magistrats, que Marcius mrite la mort  l'instant
mme.

SICINIUS.--Saisissez-le donc. Entranez-le  la roche Tarpienne, et
prcipitez-le dans l'abme.

BRUTUS.--diles saisissez-vous de sa personne.

(Marcius se dfend.)

TOUS LES PLBIENS.--Cde, Marcius; cde.

MNNIUS.--coutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je vous en conjure; je
ne veux dire qu'un mot.

LES DILES.--Silence! silence!

MNNIUS.--Soyez ce que vous paraissez, les vrais amis de votre patrie;
procdez avec calme, au lieu de vous faire ainsi violemment justice.

BRUTUS.--Mnnius, ces voies lentes et mesures, qui paraissent des
remdes prudents, sont funestes quand le mal est violent. Emparez-vous
de lui, et tranez-le au rocher.

(Coriolan tire son pe.)

CORIOLAN.--Non: je veux mourir ici.--Il en est plus d'un parmi vous qui
m'a vu combattre. Allons, essayez sur vous-mmes si je suis encore ce
que vous m'avez vu devant l'ennemi.

MNNIUS.--Mettez bas cette pe: tribuns, retirez-vous un moment.

BRUTUS.--Saisissez-le.

MNNIUS.--Dfendez Marcius, dfendez-le, vous tous qui tes nobles:
jeunes et vieux, dfendez-le.--Vous, tous, snateurs, chevaliers, jeunes
et vieux, secourez-le.

TOUT LE PEUPLE.--A bas Marcius!  bas!

(Dans ce tumulte, les diles, les tribuns et le peuple sont battus et
repousss: ils disparaissent.)

--Allez regagner votre maison: partez, sortez d'ici, ou tout est perdu.

SECOND SNATEUR.--Partez.

CORIOLAN.--Tenez ferme, nous avons autant d'amis que d'ennemis.

MNNIUS.--Quoi! nous en viendrions  cette extrmit!

UN SNATEUR.--Que les dieux nous en prservent! Mon noble ami, je t'en
conjure, retire-toi dans ta maison; laisse-nous apaiser cette affaire.

MNNIUS.--C'est une plaie que vous ne pouvez gurir vous-mme. Partez,
je vous en conjure.

COMINIUS.--Allons, Coriolan, venez avec nous.

MNNIUS.--Je voudrais qu'ils fussent des barbares (ils le sont, quoique
ns sur le fumier de Rome), et non des Romains (ils ne le sont pas
en effet, quoiqu'ils mugissent prs des portiques du
Capitole).--loignez-vous: abstenez-vous d'exprimer votre noble
courroux; attendez un temps plus favorable.

CORIOLAN.--En champ libre, j'en voudrais battre quarante,  moi seul.

MNNIUS.--Moi-mme, j'en prendrais pour ma part deux des plus rsolus:
oui, les deux tribuns.

COMINIUS.--Mais en ce moment tout ces calculs ne sont pas de saison; et
le courage devient folie quand il attaque un rempart qui va l'craser de
ses ruines. Voulez-vous vous loigner, avant que la populace revienne?
Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le cours, renverse les
digues qui la contenaient.

MNNIUS,--Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si ma vieille
sagesse sera de mise avec cette multitude qui n'en a pas beaucoup. Il
faut boucher les trous, n'importe avec quelle toffe. COMINIUS.--Allons!
venez.

(Coriolan et Cominius sortent.)

PREMIER SNATEUR.--C'est un homme qui a pour jamais compromis sa
fortune.

MNNIUS.--Il est d'une nature trop noble pour le monde. Il ne
flatterait pas Neptune lui-mme pour obtenir son trident, ni Jupiter
pour disposer de sa foudre: sa bouche est son coeur. Tout ce que son
sein enfante, il faut que sa langue le dclare; et lorsqu'il est irrit,
il oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!

(On entend un bruit confus.)

SECOND SNATEUR.--Je voudrais que tous ces plbiens fussent dans leur
lit.

MNNIUS.--Et moi qu'il fussent engloutis dans le Tibre.--Diantre,
pourquoi ne leur a-t-il pas parl plus doucement?

(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la populace.)

SICINIUS.--O est-elle cette vipre qui voudrait dpeupler Rome, et
remplacer,  elle seule, tous ses habitans?

MNNIUS.--Respectables tribuns!.....

SICINIUS.--Il faut qu'il soit prcipit sans piti de la roche
Tarpienne. Il s'est rvolt contre la loi; la loi ne daignera point
lui accorder d'autre forme de procs que la svrit de cette puissance
populaire qu'il affecte de mpriser.

PREMIER CITOYEN.--Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns sont
la voix du peuple, et nous les bras.

TOUT LE PEUPLE.--Il le verra, soyez-en sr.

MNNIUS.--Citoyens!....

SICINIUS.--Taisez-vous!

MNNIUS.--Ne criez pas: tue; quand vous devriez lancer un simple
mandat.

SICINIUS.--Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prt la main 
son vasion?

MNNIUS.--Laissez-moi parler.--Je connais toutes les qualits du
consul-, mais aussi je sais avouer ses fautes.

SICINIUS.--Du consul!.... Quel consul?

MNNIUS.--Le consul Coriolan.

BRUTUS.--Lui, consul!

TOUT LE PEUPLE.--Non, non, non, non.

MNNIUS.--Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et de vous la
faveur d'tre entendu, je ne veux vous dire qu'une parole ou deux;
tout le mal qui peut en rsulter pour vous, c'est la perte de quelques
instants.

SICINIUS.--Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes dtermins 
nous dfaire de ce serpent venimeux: le chasser de Rome, ce serait un
vrai danger; le souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est
arrt qu'il mourra ce soir.

MNNIUS.--Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent pas que notre
glorieuse Rome, dont la reconnaissance pour ceux de ses enfants qui
l'ont mrite est consigne dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'
les dvorer elle-mme, comme une mre dnature!

SICINIUS.--C'est un mal qu'il faut dtruire.

MNNIUS.--Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu malade: le couper
serait mortel; le gurir est facile. Qu'a-t-il donc fait  Rome qui
mrite la mort? Est-ce parce qu'il a tu nos ennemis? Le sang qu'il
a perdu (j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses
veines), il l'a vers pour sa patrie: si sa patrie rpandait ce sang
qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui
souffririons cette injustice, un opprobre ternel jusqu' la fin du
monde.

SICINIUS.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

BRUTUS.--C'est dtourner la question: tant qu'il a aim sa patrie, sa
patrie l'a honor.

MNNIUS.--Quand la gangrne nous prive du service d'un membre, on doit
donc n'avoir aucun gard pour ce qu'il fut jadis?

BRUTUS.--Nous n'couterons plus rien: poursuivez-le dans sa maison,
arrachez-le d'ici; il est  craindre que son mal tant d'une nature
contagieuse ne se rpande plus loin.

MNNIUS.--Un mot encore, un mot. Cette rage imptueuse comme celle du
tigre, quand elle viendra  se sentir punie de sa fougue inconsidre,
voudra, mais trop tard, s'arrter et attacher  ses pas des entraves de
plomb. Procdez lentement et par degrs, de peur que l'affection qu'on
lui porte ne fasse clater des factions qui renversent la superbe Rome
par les Romains.

BRUTUS.--S'il arrivait que.....

SICINIUS.--Que dites-vous? N'avons-nous pas dj l'chantillon de son
obissance? Nos diles maltraits, nous-mmes repousss!--Allons.

MNNIUS.--Faites attention  une chose: il a toujours vcu dans les
camps depuis qu'il a pu tirer l'pe, et il est mal instruit  manier un
langage raffin. Son ou farine, il mle tout sans distinction. Si vous
voulez le permettre, j'irai le trouver, et je me charge de l'amener 
la place publique, o il faudra qu'il se justifie suivant les formes
lgales, et dans une discussion paisible, au pril de ses jours.

PREMIER SNATEUR.--Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable:
l'autre coterait trop de sang, et on ne pourrait en prvoir le rsultat
dfinitif.

SICINIUS.--Eh bien! noble Mnnius, soyez donc ici l'officier du peuple.
Concitoyens, mettez bas vos armes.

BRUTUS.--Ne rentrez pas encore dans vos maisons.

SICINIUS, _ Mnnius_.--Venez nous trouver  la place publique: nous
vous y attendrons; et si vous n'amenez pas Marcius, nous en reviendrons
 notre premier projet.

MNNIUS.--Je l'amnerai devant vous. _(Aux snateurs.)_ Daignez
m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les plus grands malheurs
s'ensuivraient.

PREMIER SNATEUR.--Permettez-nous d'aller le trouver avec vous.

(Ils sortent.)



SCNE II


Appartement de la maison de Coriolan. CORIOLAN _entre accompagn de_
PATRICIENS.

CORIOLAN.--Quand ils renverseraient tout autour de moi, quand ils me
prsenteraient la mort sur la roue, ou  la queue de chevaux indompts;
quand ils entasseraient dix collines encore sur la roche Tarpienne,
afin que l'oeil ne pt atteindre de la cime la profondeur du prcipice,
non, je ne changerais pas de conduite avec eux.

(Volumnie parat.)

UN PATRICIEN.--Vous prenez le parti le plus noble.

CORIOLAN.--Je vois avec tonnement que ma mre commence  ne me plus
approuver; elle, qui avait coutume de les appeler des btes  laine, des
tres crs pour tre vendus et achets  vil prix, pour venir montrer
leurs ttes nues dans les assembles, et rester, la bouche bante, dans
le silence de l'admiration, lorsqu'un homme de mon rang se levait pour
discuter la paix ou la guerre!--Je parle de vous, ma mre: pourquoi me
souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc que je mentisse 
ma nature. Mieux vaut que je me montre tel que je suis.

VOLUMNIE.--O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous voir consolider
votre pouvoir avant de le perdre  jamais.

CORIOLAN.--Qu'il devienne ce qu'il pourra.

VOLUMNIE.--Vous auriez pu tre assez vous-mme, tout en faisant moins
d'efforts pour paratre tel. Votre caractre aurait trouv bien moins
d'obstacles, si vous aviez dissimul jusqu' ce qu'ils fussent hors
d'tat de vous contrarier.

CORIOLAN.--Qu'ils aillent se faire pendre.

VOLUMNIE.--Et que le feu les dvore.

(Mnnius arrive, accompagn d'une troupe de snateurs.)

MNNIUS.--Allons, allons, vous avez t trop brusque, un peu trop
brusque. Il faut revenir devant le peuple, et rparer cela.

LES SNATEURS.--Il n'y a point d'autre remde, si vous ne voulez pas
voir notre belle Rome se fendre par le milieu et s'crouler.

VOLUMNIE.--Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil: je porte un
coeur qui n'est pas plus souple que le vtre; mais j'ai une tte qui
sait faire meilleur usage de la colre.

MNNIUS.--Bien parl, noble dame. Moi, plutt que de le voir s'abaisser
 ce point devant la multitude, si la crise violente de ces temps ne
l'exigeait pas, comme le seul remde qui puisse sauver l'Etat, on me
verrait encore endosser mon armure, qu' peine  prsent je puis porter.

CORIOLAN.--Que faut-il faire?

MNNIUS.--Retourner vers les tribuns.

CORIOLAN.--Et ensuite?

MNNIUS.--Rtracter ce que vous avez dit.

CORIOLAN.--Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour les dieux mmes;
et il faut que je le fasse pour les tribuns?

VOLUMNIE.--Vous tes trop absolu, quoique vous ne puissiez jamais avoir
trop de cette noble fiert, sauf quand la ncessit parle.....Je vous ai
ou dire que l'honneur et la politique, comme deux amis insparables,
marchaient de compagnie  la guerre. Eh bien! dites-moi quel tort l'un
fait  l'autre dans la paix, pour qu'ils ne s'y trouvent pas galement
unis?

CORIOLAN.--Assez, assez.

MNNIUS.--La question est raisonnable.

VOLUMNIE.--Si l'honneur vous permet,  la guerre, de paratre ce que
vous n'tes pas (principe utile que vous adoptez pour rgle de votre
conduite), pourquoi serait-il moins raisonnable ou moins honnte que la
politique ft, dans la paix, la compagne de l'honneur, puisque,  la
guerre, ils sont galement indispensables?

CORIOLAN.--Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements?

VOLUMNIE.--Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non pas d'aprs votre
opinion personnelle, ni en obissant  la voix de votre coeur, mais avec
des mots que votre langue seule assemblera, syllabes btardes que votre
me vridique dsavouera. Non, il n'y a pas  cela plus de dshonneur
pour vous qu' prendre une ville avec de douces paroles, lorsque tout
autre moyen mettrait votre fortune en pril et coterait beaucoup de
sang. Moi, je dissimulerais avec mon caractre naturel, lorsque mes
intrts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur que je le
fisse: et en cela, je pense comme pensent votre pouse, votre fils,
ces snateurs et toute cette noblesse.--Mais vous, vous aimerez mieux
montrer  notre populace un front menaant que de lui accorder une seule
caresse pour gagner son amour, et prvenir des vnements qui peuvent
tout perdre.

MNNIUS.--Noble dame, joignez-vous  nous; continuez de parler avec
cette sagesse; vous pourrez russir non-seulement  prvenir les dangers
prsents, mais mme  rparer les malheurs du pass.

VOLUMNIE.--Je t'en conjure,  mon fils, va reparatre devant eux, ton
bonnet  la main; et de loin salue ainsi la foule (suppose qu'elle est
l devant toi); puis, mettant un genou sur les pierres (car en pareille
circonstance l'action est pleine d'loquence et les yeux des ignorants
sont plus savants que leurs oreilles), fais  plusieurs reprises un
geste repentant, qui corrige et dmente ton coeur inflexible, devenu
tout  coup humble et docile comme le fruit mr qui cde  la main qui
le touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et qu'ayant t
lev au milieu des combats, tu n'as pas l'usage de ces douces manires
que tu devrais avoir et qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens
demander leurs bonnes grces; mais qu' l'avenir tu seras leur ami
autant qu'il dpendra de toi.

MNNIUS.--Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont  vous; car
ils sont aussi prompts  pardonner, ds qu'on les implore, qu'ils le
sont  profrer des injures sur le plus lger prtexte.

VOLUMNIE.--Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique je sache bien
que tu aimerais mieux descendre avec ton ennemi dans un gouffre enflamm
que de le flatter dans un riant bosquet..... _(Cominius entre_.) Voil
Cominius.

(Cominius entre.)

COMINIUS.--Je viens de la place publique; et il faut vous appuyer d'un
parti puissant, ou chercher vous-mme votre sret dans la plus grande
modration ou dans l'absence. Tout le peuple est en fureur.

MNNIUS.--Seulement quelques paroles de conciliation.....

COMINIUS.--Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan peut y plier
sa fiert.

VOLUMNIE.--II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon fils, dis que tu
y consens, et va l'excuter.

CORIOLAN.--Faut-il donc que j'aille leur montrer mes cheveux en
dsordre? Faut-il que ma langue donne bassement  mon noble coeur un
dmenti qu'il lui faudra endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant,
s'il n'y avait rien de plus  sacrifier que ce corps de Marcius,
j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussire, et qu'ils la jetassent
aux vents.--Au forum! Vous m'avez charg l d'un rle que je ne
remplirai jamais au naturel.

COMINIUS.--Allons, allons; nous vous aiderons.

VOLUMNIE.--Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit que mes louanges
t'avaient fait guerrier: eh bien! pour obtenir encore de moi d'autres
louanges, joue un rle que tu n'as pas encore rempli.

CORIOLAN.--Eh bien, soit!--Sors de mon sein, mon inclination naturelle,
et cde la place  l'esprit d'une courtisane. Que ma voix mle et
guerrire, qui faisait choeur avec les clairons, devienne grle comme le
fausset de l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort un
enfant au berceau; que le sourire des fourbes sillonne mes joues, et
que les pleurs d'un jeune colier obscurcissent mes yeux; que la langue
suppliante d'un mendiant se meuve entre mes lvres, et que mes genoux,
couverts de fer, qui n'ont jamais flchi que sur mon trier, se
prosternent aussi bas que ceux du misrable qui a reu l'aumne.--Je ne
le ferai point, ou bien j'abjurerais ma fidlit  l'honneur, et, par
les mouvements Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais  mon me
la plus infme lchet.

VOLUMNIE.--Eh bien!  ton choix. Il est plus dshonorant pour ta mre
de te supplier qu'il ne l'est pour toi de supplier le peuple. Que tout
tombe en ruine: ta mre aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que
de redouter sans cesse ta dangereuse inflexibilit; car je brave la mort
d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il te plaira. Ta valeur
vient de moi, tu l'as suce avec mon lait: mais tu ne dois ton orgueil
qu' toi-mme.

CORIOLAN.--Je vous prie, calmez-vous, ma mre: je vais aller  la place
publique; ne me grondez plus. Oui, j'irai, mont sur des trteaux,
marchander leur amiti, sduire leurs coeurs par des flatteries, et je
reviendrai chez vous, chri de tous les ateliers de Rome. Vous me voyez
partir: parlez de moi  ma femme. Ou je reviendrai consul, ou ne vous
fiez plus dsormais  mon talent dans l'art de la flatterie.

VOLUMNIE.--Fais  ta guise.

(Elle sort.)

COMINIUS.--Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous de modration
pour rpondre avec douceur; car, d'aprs ce que j'ai ou dire, ils
prparent contre vous des accusations plus graves que celles dont ils
vous ont dj charg.

CORIOLAN.--Avec douceur, avez-vous dit? Marchons, je vous prie: qu'ils
m'accusent avec l'art de la fraude; moi, je rpondrai dans toute la
franchise de l'honneur.

COMINIUS.--Oui, mais avec douceur.

CORIOLAN.--A la bonne heure; avec douceur donc: allons, oui, avec
douceur.

(Ils sortent.)

SCNE III

La place publique. SICINIUS ET BRUTUS.

BRUTUS.--Accusez-le surtout d'aspirer  la tyrannie. S'il nous chappe
de ce ct, reprochez-lui sa haine contre le peuple; ajoutez que les
dpouilles conquises sur les Antiates n'ont jamais t distribues. _(Un
dile parat.)_ Eh bien! viendra-t-il?

L'DILE.--Il vient.

BRUTUS.--Qui l'accompagne?

L'DILE.--Le vieux Mnnius et les snateurs qui l'ont toujours appuy
de leur crdit.

SICINIUS.--Avez-vous une liste de tous les suffrages dont nous nous
sommes assurs, rangs par ordre?

L'DILE.--Oui, elle est prte; la voici.

SICINIUS.--Les avez-vous classs par tribus?

L'DILE.--Je l'ai fait.

SICINIUS.--A prsent, assemblez le peuple sur cette place; et lorsqu'ils
m'entendront dire: _Il est ainsi ordonn par les droits et l'autorit du
peuple_; soit qu'il s'agisse de la mort, de l'amende ou de l'exil: si
je dis, _l'amende_, qu'ils s'crient: _l'amende_; si je dis _la mort_,
qu'ils rptent: _la mort_, en insistant sur leurs anciens privilges et
sur le pouvoir qu'ils ont de dcider la cause.

L'DILE.--Je le leur ferai savoir.

BRUTUS.--Et ds qu'ils auront commenc leurs clameurs, qu'ils ne cessent
plus, jusqu' ce que le bruit confus de leurs voix presse l'excution de
la sentence que les circonstances nous auront fait dcrter.

L'DILE.--Fort bien!

SICINIUS.--Disposez-les  tre bien dtermins, et prts  nous soutenir
ds que nous aurons lch le mot.

BRUTUS.--Allez et veillez  tout cela. _(L'dile sort_.--_A Sicinius._)
Commencez par irriter sa colre: il est accoutum  l'emporter partout,
et  faire triompher son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est
courrouc, rien ne peut le ramener  la modration: alors il exhale tout
ce qui est dans son coeur; et ce qui est dans son coeur est de concert
avec nous pour oprer sa ruine.

(Coriolan arrive, accompagn de Mnnius, de Cominius et d'autres
snateurs.)

SICINIUS.--Bon! le voici qui vient.

MNNIUS, _ Coriolan_,--De la modration, je vous en conjure.

CORIOLAN.--Oui, comme un htellier, qui, pour la plus vile pice
d'argent, se laissera traiter de fripon tant qu'on voudra.--Que les
respectables dieux conservent Rome en sret; qu'ils placent sur les
siges de la justice des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour
parmi nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles pompeux
de la paix, et non pas nos rues des horreurs de la guerre.

PREMIER SNATEUR.--Ainsi soit-il!

MNNIUS.--Noble souhait!

(L'dile parait, suivi des plbiens.)

SICINIUS.--Peuple, avancez, approchez.

L'DILE.--Prtez l'oreille  la voix de vos tribuns: coutez-les;
silence! vous dis-je.

CORIOLAN.--Laissez-moi parler le premier.

LES DEUX TRIBUNS.--Eh bien! soit, parlez: hol! silence!

CORIOLAN.--Est-il bien sr qu'aprs ceci, je ne serai plus accus? Tout
se terminera-t-il ici?

SICINIUS.--Je vous demande, moi, si vous vous soumettez aux suffrages du
peuple, si vous reconnaissez ses officiers, et si vous consentez  subir
une lgitime censure, pour toutes les fautes dont vous serez reconnu
coupable.

CORIOLAN.--J'y consens.

MNNIUS.--Voyez, citoyens; il dit qu'il consent. Considrez quels
services militaires il a rendus; souvenez-vous des blessures dont son
corps est couvert, comme un cimetire hriss de tombeaux.

CORIOLAN.--Quelques gratignures de buissons, quelques cicatrices pour
rire.

MNNIUS.--Souvenez-vous encore, que s'il ne parle pas comme un habitant
des cits, il se montre  vous comme un soldat. Ne prenez pas pour de la
mchancet la rudesse de son langage: elle convient  un soldat, mais il
ne vous veut aucun mal.

COMINIUS.--Fort bien! fort bien! en voil assez.

CORIOLAN.--Quelle est la raison pour laquelle, quand je suis nomm
consul par tous les suffrages, on me fait l'affront de m'ter le
consulat l'heure d'aprs?

SICINIUS.--Rpondez-nous.

CORIOLAN.--Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois vous rpondre.

SICINIUS.--Nous vous accusons d'avoir travaill sourdement  dpouiller
Rome de toutes ses magistratures tablies, et d'avoir march par des
voies dtournes  la tyrannie; en quoi vous tes un tratre au peuple.

CORIOLAN.--Comment! moi, tratre?

MNNIUS.--Allons! de la modration; votre promesse......

CORIOLAN.--Que les flammes des gouffres les plus profonds de l'enfer
enveloppent le peuple! M'appeler tratre au peuple! Toi, insolent
tribun, quand tes yeux, tes mains et ta langue pourraient lancer  la
fois contre moi chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais
que tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi sincre que
lorsque je prie les dieux.

SICINIUS.--Peuple, l'entendez-vous?

TOUT LE PEUPLE.-- la roche Tarpienne!  la roche Tarpienne!

SICINIUS--Silence.--Nous n'avons pas besoin d'intenter contre lui
d'autres accusations: ce que vous lui avez vu faire et entendu dire, son
insolence  frapper vos magistrats,  vous charger d'imprcations, 
rsister  vos lois par la violence, et  braver ici mme l'assemble,
dont la respectable autorit doit juger son procs; tous ces attentats
sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils mritent le dernier
supplice.

BRUTUS.--Mais en considration des services utiles qu'il a rendus 
Rome.....

CORIOLAN.--Que parlez-vous de services?,...

BRUTUS.--Je parle de ce que je sais.

CORIOLAN.--Vous?

MNNIUS.--Est-ce-l la promesse que vous avez faite  votre mre?

COMINIUS.--Je vous en prie souvenez-vous.....

CORIOLAN, _en fureur_.--Je ne me souviens plus de rien. Qu'ils me
condamnent  mourir prcipit du mont Tarpien, ou  errer dans
l'exil, ou  languir enferm avec un grain de nourriture par jour, je
n'achterais pas leur merci au prix d'un seul mot de complaisance; je
n'abaisserais pas ma fiert pour tout ce qu'ils pourraient me donner,
non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que leur dire bonjour.

SICINIUS.--Pour avoir en diffrentes occasions, et autant qu'il a t en
lui, fait clater sa haine contre le peuple, cherchant les moyens de
le dpouiller de son autorit; pour avoir tout rcemment outrag le
tribunal auguste de la justice; et cela en frappant, en sa prsence, les
ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et en vertu du pouvoir
que nous avons en qualit de tribuns, nous le bannissons  l'instant
mme, et le condamnons  ne jamais rentrer dans les portes de Rome, sous
peine d'tre prcipit de la roche Tarpienne; au nom du peuple, je
dclare que ce jugement sera excut.

TOUT LE PEUPLE.--Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de Rome; il est
banni; c'est dcid.

COMINIUS.--Daignez m'entendre, mes dignes citoyens, mes amis.

SICINIUS.--Il est jug: il n'y a plus rien  entendre.

COMINIUS.--Laissez-moi parler. J'ai t consul, et je puis montrer sur
moi les marques des blessures que j'ai reues pour Rome de la main de
ses ennemis. J'aime le bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus
respectueux et plus sacr que celui dont j'aime ma vie, l'honneur de ma
femme, sa fcondit et les fruits prcieux de ses entrailles et de mon
sang.--Eh bien! si je vous disais que.....

SICINIUS.--Nous vous voyons venir.--Que direz-vous?

BRUTUS.--Il n'y a plus rien  dire: il est banni comme ennemi du peuple
et de sa patrie; cela sera.

TOUS.--Cela sera, cela sera.

CORIOLAN.--Vile meute de chiens, dont j'abhorre le souffle comme la
vapeur empeste d'un marcage, et dont j'estime les faveurs comme ces
cadavres privs de spulture qui infectent l'air, je vous bannis et
vous condamne  rester dans cette enceinte en proie  votre inquite
inconstance. Qu' chaque instant de vaines rumeurs troublent vos coeurs!
que vos ennemis, par le seul mouvement de leurs panaches, vous plongent
dans le dsespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir vos
dfenseurs, jusqu' ce qu' la fin votre aveugle stupidit, qui ne voit
les maux que lorsqu'elle les sent, vous livre, comme les captifs
les plus avilis,  quelque nation qui s'empare de vous sans coup
frir.--Ainsi, ddaignant,  cause de vous, ma patrie, je lui tourne le
dos. Il y a un monde ailleurs.

(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)

L'DILE.--L'ennemi du peuple est parti, il est parti.

TOUT LE PEUPLE.--Notre ennemi est banni; il est parti. Ho! ho!.....

(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs hues, en jetant leurs
bonnets en l'air.)

SICINIUS.--Allez, poursuivez-le jusqu' ce qu'il soit hors des portes;
suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le, accablez-le des
humiliations qu'il mrite.--Donnez-nous une escorte, qui nous accompagne
dans les rues de Rome.

TOUT LE PEUPLE.--Allons, allons le voir sortir des portes de Rome. Que
les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


La scne est prs d'une porte de Rome.

CORIOLAN _parat avec_ VOLUMNIE, VIRGILIE, MNNIUS, COMINIUS, _et
plusieurs jeunes patriciens_.

CORIOLAN.--Allons, arrtez vos larmes: abrgeons nos adieux: le monstre
aux mille ttes me pousse hors de Rome. Quoi, ma mre! o est votre
ancien courage? Vous aviez coutume de me dire que l'adversit est
l'preuve des mes; que les hommes vulgaires peuvent supporter de
vulgaires infortunes; que par une mer calme, tous les pilotes paraissent
matres dans l'art de manoeuvrer; mais que les coups de la fortune,
quand elle frappe au coeur, pour tre supports avec calme, demandent
une noble adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon me de
principes faits pour la rendre invincible.

VIRGILIE.--Ciel,  Ciel!

CORIOLAN.--Femme, je te conjure.....

VOLUMNIE.--Que la peste se rpande dans tous les ateliers de Rome, et
que tous les artisans prissent!

CORIOLAN.--Quoi! ils vont m'aimer ds qu'ils m'auront perdu. Allons, ma
mre; rappelez le courage qui vous inspirait lorsque vous me disiez que,
si vous eussiez t l'pouse d'Hercule, vous vous seriez charge de
six de ses travaux, pour pargner  votre poux la moiti de ses
fatigues.--Cominius, ne vous laissez pas abattre; adieu.--Adieu,
ma femme, adieu. Ma mre, adieu; consolez-vous: je me tirerai
d'affaire.--Toi, bon vieillard, fidle Mnnius, tes larmes sont plus
amres que celles d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.--Toi, jadis
mon gnral, je t'ai connu dans la guerre un visage impassible; et tu as
tant vu de ces spectacles qui endurcissent le coeur! Dis  ces femmes
plores qu'il y a autant de folie  gmir qu' rire d'un revers
invitable.--Ma mre, vous savez bien que les hasards de ma vie ont
toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je m'en aille seul, comme
un dragon solitaire qui rend son repaire redoutable, et dont chacun
parle, quoique peu d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les
renommes vulgaires, ou tombera dans les piges de la ruse et de la
perfidie.

VOLUMNIE.--Mon noble fils, o veux-tu aller? Permets que le digne
Cominius t'accompagne quelque temps; arrte avec lui un plan et une
marche certaine, plutt que d'aller errant t'exposer  tous les hasards
qui surgiront sous tes pas.

CORIOLAN.--O dieux!

COMINIUS.--Je t'accompagnerai pendant un mois; nous raisonnerons
ensemble sur le lieu o tu dois fixer ton sjour, afin que tu puisses
recevoir de nos nouvelles, et nous des tiennes. Alors, si le temps amne
un vnement qui prpare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers entier
 parcourir pour trouver un seul homme, au risque encore de perdre
l'avantage d'un moment de chaleur, que refroidit toujours l'absence de
celui qui pourrait en profiter.

CORIOLAN.--Adieu. Tu es charg d'annes, et trop rassasi des travaux
de la guerre, pour venir encore courir les hasards avec un homme dont
toutes les forces sont entires. Accompagne-moi seulement jusqu'aux
portes.--Venez, ma femme chrie; et vous, ma bonne mre, et vous, mes
nobles et vrais amis: et lorsque je serai hors des murs, faites-moi vos
adieux, et quittez-moi le sourire sur les lvres. Je vous prie, venez.
Tant que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez
toujours parler de moi, et vous n'apprendrez jamais rien qui dmente ce
que j'ai t jusqu' ce jour, MNNIUS.--Quelle oreille a jamais rien
entendu de plus noble! Allons, schons nos pleurs.--Ah! si je pouvais
secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par l'ge, seulement
sept annes, j'atteste les dieux que je te suivrais pas  pas.

CORIOLAN.--Donne-moi ta main. Partons.

(Ils sortent.)



SCNE II


Une rue prs de la porte de Rome.

SICINIUS, BRUTUS ET UN DILE.

SICINIUS, _ l'dile_.--Faites-les rentrer chez eux: il est sorti de
Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup vexe les nobles, qui, nous
le voyons, se sont rangs de son parti.

BRUTUS.--A prsent que nous avons fait sentir notre pouvoir, songeons 
paratre plus humbles aprs le succs.

SICINIUS, _ l'dile_.--Faites retirer le peuple: dites-lui qu'il a
retrouv sa force, et que son grand adversaire est parti.

BRUTUS.--Oui, congdiez-les. J'aperois la mre de Coriolan qui vient 
nous.

(Volumnie, Virgilie et Mnnius paraissent sur la place.)

SICINIUS.--vitons-la.

BRUTUS.--Pourquoi?

SICINIUS.--On dit qu'elle est folle.

BRUTUS.--Ils nous ont aperus: continue ton chemin.

VOLUMNIE.--Oh! je vous rencontre  propos; que tous les flaux des dieux
pleuvent sur vous, en rcompense de votre amour!

MNNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous: pas si haut.

VOLUMNIE.--Ah! si mes larmes me laissaient la force, vous
m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans vous avoir dit.....
(_A Sicinius_.) Vous voulez vous en aller!.... (_A Brutus_.) Vous
resterez aussi.

VIRGILIE.--Plt  Dieu que j'eusse pu dire la mme chose,  mon poux!

SICINIUS.--Mais c'est un vrai homme!

VOLUMNIE.--Imbcile! est-ce l une honte? Mais l'entendez-vous? Mon pre
n'tait-il donc pas homme?--Vieux renard, as-tu bien pu tre assez rus
pour bannir un citoyen qui a frapp plus de coups pour Rome que tu n'as
dit de mots.

SICINIUS.--O dieux protecteurs!

VOLUMNIE.--Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit en ta vie de
paroles sages et utiles au bien de Rome.--Je te dirai ce que...--Mais
va-t'en.--Non, tu resteras.--Je voudrais que mon fils ft dans les
dserts de I'Arabie, arm de sa fidle pe, et toute ta race devant
lui.

SICINIUS.--Eh bien! qu'en arriverait-il?

VIRGILIE.--Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientt mis fin  ta
postrit.

VOLUMNIE.--Oui,  tes btards et  toute ta race. Bon citoyen, toutes
les blessures qu'il a reues pour Rome...

MNNIUS.--Allons, cessez, cessez, contenez-vous.

SICINIUS.--Je souhaiterais qu'il et continu de servir sa patrie comme
il avait commenc, et qu'il n'et pas lui-mme rompu le noeud glorieux
qui les attachait l'un  I'autre.

BRUTUS.--Oui, je le souhaiterais aussi.

VOLUMNIE.--Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et c'est vous qui avez
anim la populace, vous chats miaulants, aussi en tat d'apprcier
son mrite que je le suis, moi, de pntrer les mystres dont le ciel
interdit la connaissance  la terre.

BRUTUS, _ Sicinius_.--Je vous en prie, allons-nous-en.

VOLUMNIE.--Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait l une belle
action; mais avant que vous me quittiez, vous entendrez encore cette
vrit. Autant le Capitole surpasse en hauteur la plus humble maison
de Rome, autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui
m'accompagne, celui-l mme, voyez-vous, que vous avez banni, vous
surpasse en mrite, vous tous tant que vous tes.

BRUTUS.--A merveille! parlez: nous vous laissons-l.

SICINIUS.--Aussi bien, pourquoi s'arrter ici, pour se voir harceler par
une femme qui a perdu la raison?

VOLUMNIE.--Emportez avec vous les prires que j'adresse au ciel pour
vous. Je voudrais que les dieux ne fussent occups qu' accomplir mes
maldictions! (_Les tribuns sortent_.) Oh! si je pouvais les rencontrer
seulement une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur du poids
douloureux qui l'oppresse.

MNNIUS.--Vous leur avez dit l leur fait; et, j'en conviens, vous en
avez bien sujet: voulez-vous venir souper avec moi?

VOLUMNIE.--La colre est mon aliment: je me nourris de moi-mme, et je
mourrai de faim en me nourrissant ainsi.--Allons, quittons cette place;
mettons un terme  ces cris et  ces pleurs d'enfant: je veux tre Junon
dans ma colre. Venez, venez.

MNNIUS.--Fi donc! fi donc!

(Ils sortent.)



SCNE III


La scne change et reprsente un chemin entre Rome et Antium.

UN ROMAIN ET UN VOLSQUE _se rencontrent_.

LE ROMAIN.--Bien sr, je vous connais, et je suis connu de vous: votre
nom, ou je me trompe fort, est Adrien.

LE VOLSQUE.--Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets pas.

LE ROMAIN.--Je suis un Romain; mais je sers, comme vous, contre Rome. Me
reconnaissez-vous  prsent?

LE VOLSQUE.--N'tes-vous pas Nicanor?

LE ROMAIN.--Lui-mme.

LE VOLSQUE.--Vous aviez une barbe plus paisse, ce me semble, la
dernire fois que je vous ai vu: mais le son de votre voix me rappelle
vos traits. Quelles nouvelles de Rome? J'tais charg par le snat
volsque d'aller vous y chercher: vous m'avez fort heureusement pargn
une journe de chemin.

LE ROMAIN.--Il y a eu  Rome d'tranges insurrections: le peuple soulev
contre les snateurs, les patriciens et les nobles.

LE VOLSQUE.--_Il y a eu_, dites-vous? Elles sont donc  leur terme?
Notre snat ne le croit pas: on presse, les prparatifs de guerre, et
l'on espre fondre sur les Romains au plus chaud de leurs divisions.

LE ROMAIN.--Le plus fort du feu est pass: mais il ne faut qu'une
tincelle pour rallumer l'incendie; car les nobles prennent si  coeur
le bannissement du brave Coriolan, qu'ils sont tous disposs  ter au
peuple son pouvoir; et  lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu
couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est prs d'clater
avec violence.

LE VOLSQUE.--Coriolan banni?

LE ROMAIN.--Oui, il est banni.

LE VOLSQUE.--Avec cette nouvelle, Nicanor, vous tes sr d'tre bien
reu.

LE ROMAIN.--L'occasion est bonne pour les Volsques. J'ai entendu dire
que le moment le plus favorable pour sduire une femme, c'est quand elle
est en querelle avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer
avec avantage dans cette guerre,  prsent que son grand adversaire
Coriolan n'a plus ni crdit ni emploi dans sa patrie.

LE VOLSQUE.--Il ne peut manquer d'y briller. Je me flicite de cette
rencontre inattendue: grce  vous, ma commission est remplie, et je
vais vous accompagner avec joie jusqu' mon logis.

LE ROMAIN.--D'ici au souper, je vous apprendrai bien des nouvelles de
Rome qui vous surprendront, et qui toutes tendent  I'avantage de ses
ennemis. N'avez-vous pas, disiez-vous, une arme prte  marcher?

LE VOLSQUE.--Une arme superbe; les centurions ont dj reu leurs
commissions et leur paye; ils ont l'ordre d'tre sur pied une heure
aprs le premier signal.

LE ROMAIN.--Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout prts, et je suis
I'homme, je crois, qui va les mettre dans le cas d'agir  l'heure mme.
Je m'applaudis de vous avoir rencontr, et votre compagnie me fait grand
plaisir.

LE VOLSQUE.--Vous vous chargez l de mon rle: c'est moi qui ai le plus
sujet de me rjouir de la vtre.

LE ROMAIN.--Allons, marchons ensemble.

(Ils sortent.)



SCNE IV


Antium, devant la maison d'Aufidius.

CORIOLAN _entre mal vtu, dguis, et le visage  demi cach dans son
manteau_.

CORIOLAN.--C'est une belle ville qu'Antium! Cit d'Antium, c'est moi qui
t'ai remplie de veuves. Combien d'hritiers de ces beaux difices j'ai
ou gmir et vu prir dans mes guerres! Cit d'Antium, ne va pas me
reconnatre: tes femmes et tes enfants, arms de broches et de pierres,
me tueraient dans un combat sans gloire. (_Il rencontre un Volsque_.)
Salut, citoyen.

LE VOLSQUE.--Je vous le rends.

CORIOLAN.--Conduisez-moi, s'il vous plat,  la demeure du brave
Aufidius. Est-il  Antium?

LE VOLSQUE.--Oui, et il donne un festin aux grands de l'tat.

CORIOLAN.--O est sa maison, je vous prie?

LE VOLSQUE.--C'est celle-ci, l, devant vous.

CORIOLAN.--Je vous remercie: adieu. (_Le Volsque s'en va.)_ O monde,
voil tes rvolutions bizarres! Deux amis qui se sont jur une foi
inviolable, qui paraissent n'avoir  eux deux qu'un seul et mme coeur,
qui passent ensemble toutes les heures de la vie, partageant le mme
lit, la mme table, les mmes exercices, qui sont pour ainsi dire deux
jumeaux insparables, unis par une ternelle amiti, vont dans l'espace
d'une heure, sur la plus lgre querelle, sur une parole, rompre
violemment ensemble, et passer  la haine la plus envenime. Et aussi
deux ennemis mortels, dont la haine troublait le sommeil et les nuits,
qui tramaient des complots pour se surprendre l'un l'autre, il ne faut
qu'un hasard, l'vnement le plus futile, pour les changer en amis
tendres et runir leurs destins. Voil mon histoire. Je hais le lieu
de ma naissance, et tout mon amour est donn  cette ville
ennemie.--Entrons, si Aufidius me fait prir, il ne fera que tirer une
juste vengeance; s'il m'accueille en alli, je rendrai service  son
pays.

(Il s'loigne.)



SCNE V


Une salle d'entre dans la maison d'Aufidius.

(On entend de la musique: tout annonce une fte dans l'intrieur.)

UN ESCLAVE _entre_.

PREMIER ESCLAVE,--Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je crois que tous nos
gens sont endormis.

(Entre un second esclave.)

SECOND ESCLAVE.--O est Cotus? mon matre le demande. Cotus?

(Coriolan entre.)

CORIOLAN.--Une belle maison! Voici un grand festin; mais je n'y parais
pas en convive.

(Le premier esclave repasse par la salle.)

PREMIER ESCLAVE.--Que voulez-vous, l'ami? D'o tes-vous? Il n'y a pas
ici de place pour vous: je vous prie, regagnez la porte.

CORIOLAN, _ part_.--Je ne mrite pas un meilleur accueil, en ma qualit
de Coriolan.

(Le second esclave revient.)

SECOND ESCLAVE.--D'o tes-vous l'ami?--Le portier a-t-il les yeux dans
la tte pour laisser entrer de pareilles gens! Je vous prie, l'ami,
sortez.

CORIOLAN.--Que je sorte, moi!

SECOND ESCLAVE.--Oui, vous; allons, sortez.

CORIOLAN.--Tu me deviens importun.

SECOND ESCLAVE.--Oh! tes--vous si brave?... En ce cas, je vais vous
donner  qui parler.

(Entre un troisime esclave qui aborde le premier.)

TROISIME ESCLAVE, _au premier_,--Quel est cet inconnu?

PREMIER ESCLAVE.--L'homme le plus trange que encore vu: je ne peux
parvenir  le faire sortir. Je te prie, avertis mon matre qu'il veut
lui parler.

TROISIME ESCLAVE,  Coriolan.--Que cherchez-vous ici, l'homme? Allons,
je vous prie, videz le logis.

CORIOLAN.--Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas  votre foyer.

TROISIME ESCLAVE.--Qui tes-vous?

CORIOLAN.--Un noble.

TROISIME ESCLAVE.--Ah! un pauvre noble, sur ma foi!

CORIOLAN.--Vrai: je le suis pourtant.

TROISIME ESCLAVE.--De grce, mon pauvre noble, choisissez quelque autre
asile: il n'y a point de place ici pour vous. Allons, je vous prie,
videz les lieux, allons.

CORIOLAN, le repoussant.--Poursuis tes affaires, et va t'engraisser des
reliefs du festin.

TROISIME ESCLAVE.--Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je t'en prie, annonce
 mon matre que l'hte trange l'attend ici.

SECOND ESCLAVE.--Je vais l'avertir.

TROISIME ESCLAVE.--O demeures-tu?

CORIOLAN.--Sous le dais.

TROISIME ESCLAVE.--Sous le dais

CORIOLAN.--Oui.

TROISIME ESCLAVE.--O est donc ce dais?

CORIOLAN.--Dans la ville des milans et des corbeaux.

TROISIME ESCLAVE.--Dans la ville des milans et des corbeaux?--Quel ne
est ceci?.....Tu habites donc aussi avec les buses?

CORIOLAN.--Non, je ne sers point ton matre.

TROISIME ESCLAVE.--Hol! seigneur, voudriez-vous vous mler des
affaires de mon matre?

CORIOLAN.--Cela est plus honnte que de se mler de celles de ta
matresse.--Bavard ternel, prte-moi ton bton; allons, dcampe.

(Il le bat, et l'esclave se sauve.) (Aufidius entre, prcd de
l'esclave qui l'a averti.)

AUFIDIUS.--O est cet individu?

SECOND ESCLAVE,--Le voil, seigneur. Je l'aurais malmen si je n'avais
craint de faire du bruit et de troubler vos convives.

AUFIDIUS.--De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? Ton nom? Pourquoi ne
rponds-tu pas? Parle: quel est ton nom?

CORIOLAN, _se dcouvrant le visage_.--Tullus, si tu ne me connais
pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la
ncessit me forcera de me nommer.

AUFIDIUS.--Quel est ton nom?

(Les esclaves se retirent.)

CORIOLAN.--Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques, et qui ne
sonnera pas agrablement  la tienne.

AUFIDIUS.--Parle: quel est ton nom? Tu as un air menaant, et l'orgueil
du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vtement soit
dchir, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?

CORIOLAN.--Prpare toi  froncer le sourcil. Me devines-tu  prsent?

AUFIDIUS.--Non, je ne te connais point: nomme-toi.

CORIOLAN.--Mon nom est Caus Marcius, qui t'a fait tant de mal  toi et
 tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon surnom de Coriolan. Mes
pnibles services, mes dangers extrmes, et tout le sang que j'ai vers
pour mon ingrate patrie, n'ont reu pour salaire que ce surnom. Ce gage
de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom
seul m'est demeur. L'envie a dvor tout le reste; l'envie et la
cruaut d'une vile populace, tolre par nos nobles sans courage; ils
m'ont tous abandonn, et ils ont souffert que des voix d'esclaves me
bannissent de Rome. C'est cette extrmit qui me conduit aujourd'hui
dans tes foyers, non pas dans l'esprance (ne va pas t'y mprendre) de
sauver ma vie: car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les
hommes de l'univers que j'aurais le plus vit. Si tu me vois ici devant
toi, c'est que, dans mon dpit, je veux m'acquitter envers ceux qui
m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui respire la vengeance des
affronts que tu as reus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et
effacer les traces de honte qui l'ont dfigure, hte-toi de m'employer
et de faire servir ma disgrce  ton avantage: mets ma misre  profit,
et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour
toi; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la
rage des derniers dmons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien
entreprendre, et que tu sois dgot de tenter de nouveaux hasards,
alors, je te le dis en un mot, moi-mme je suis dgot de vivre, et je
viens offrir ma tte  ton glaive et  ta haine. M'pargner serait en
toi dmence; moi, dont la haine t'a toujours poursuivi sans relche;
moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne
peux plus vivre qu' ta honte, ou pour te servir.

AUFIDIUS.--O Marcius! Marcius! chaque mot que tu viens de prononcer
a arrach de mon coeur une racine de ma vieille inimiti. Oui, quand
Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m'apparatrait et me
rvlerait les mystres des dieux, en ajoutant: Je te dis la vrit;
je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai en toi,
brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer de mes bras ce corps,
contre lequel mon javelot s'est tant de fois bris en effrayant la lune
par ses clats. J'embrasse l'enclume de mon pe. Mon amiti gnreuse
le dispute  la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais ressenti
dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que
j'aimais passionnment la fille que j'ai pouse; jamais amant ne poussa
des soupirs plus sincres: eh bien! la joie de te voir ici, noble
mortel, fait prouver  mon coeur de plus violents transports que ne
m'en inspira la vue de ma matresse franchissant pour la premire fois
le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je
t'annonce que nous avons une arme sur pied, et que j'tais dcid 
tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou  y perdre mon bras. Tu
m'as battu douze fois; et depuis, chaque nuit, je n'ai rv que combats
corps  corps entre toi et moi. Nous avons lutt dans mon sommeil,
cherchant  nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre
 la gorge; et je m'veillais  moiti mort, puis par un vain
songe.--Vaillant Marcius, quand nous n'aurions d'autre sujet de querelle
avec Rome que l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher tous
les Volsques, depuis l'ge de douze ans jusqu' celui de soixante-dix;
et nous porterions la guerre, comme un torrent dbord, jusque dans les
entrailles de cette ville ingrate. Oh! viens, entre, et serre la main
de nos snateurs: tu trouveras en eux des amis; ils sont ici  prendre
cong de moi. J'tais prt  marcher, non pas encore contre Rome mme,
mais contre son territoire.

CORIOLAN.--Dieux! vous me rendez heureux.

AUFIDIUS.--Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger
toi-mme de diriger tes vengences, prends la moiti du commandement: tu
connais le fort et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme
toi. Tu dcideras toi-mme s'il faut aller frapper droit aux portes
de Rome, ou l'branler dans les parties les plus loignes, s'il faut
l'pouvanter avant de la dtruire. Mais entre: permets que je te
prsente  des hommes qui seront en tout dociles  tes vues. Mille et
mille fois le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais t ton
ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.--Ta main: sois le bienvenu!

(Ils sortent.) (Entrent les deux premiers esclaves.)

PREMIER ESCLAVE.--Il s'est fait ici un trange changement.

SECOND ESCLAVE.--Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais certain
pressentiment m'arrtait et me disait que ses habits n'accusaient pas la
vrit.

PREMIER ESCLAVE.--Quel bras il a! Du bout du doigt il m'a fait tourner
comme un sabot.

SECOND ESCLAVE.--Moi, j'ai bien vu  son air qu'il y avait en lui
quelque chose.....Il avait dans la figure un je ne sais quoi.....je ne
trouve pas de mot pour exprimer mon ide.

PREMIER ESCLAVE.--Oui, tu as raison: un regard.....

Que je sois perdu si je n'ai pas vu,  sa mine, qu'il tait plus qu'il
ne paraissait.

SECOND ESCLAVE.--Et moi aussi, je le jure. C'est tout uniment l'homme du
monde le plus extraordinaire.

PREMIER ESCLAVE.--Je le crois: mais tu connais un plus grand guerrier
que lui.

SECOND ESCLAVE.--Qui? mon matre?

PREMIER ESCLAVE.--Oui: mais il n'est point question de cela.

SECOND ESCLAVE.--Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.

PREMIER ESCLAVE.--Oh! non, pas tant; mais je le regarde comme un plus
grand guerrier.

SECOND ESCLAVE.--Cependant, pour la dfense d'une ville, notre gnral
est excellent.

PREMIER ESCLAVE.--Oui, et pour un assaut aussi

(Rentre le troisime esclave.)

TROISIME ESCLAVE.--Ho! ho! camarades; je puis vous dire des nouvelles,
de grandes nouvelles, sclrats!

TOUS DEUX ENSEMBLE.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles? Fais-nous-en
part.

TROISIME ESCLAVE.--Si j'avais  choisir, je ne voudrais pas tre
Romain: oui, j'aimerais autant tre un criminel condamn.

TOUS DEUX.--Pourquoi donc? pourquoi?

TROISIME ESCLAVE.--C'est que celui qui avait coutume de frotter notre
gnral, Caus Marcius, est ici.

PREMIER ESCLAVE.--Tu dis frotter notre gnral?

TROISIME ESCLAVE.--Eh bien! peut-tre pas le frotter, mais tout au
moins lui tenir tte.

SECOND ESCLAVE.--Allons, nous sommes camarades et amis: disons la
vrit; il tait trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer 
lui-mme.

PREMIER ESCLAVE.--A dire vrai, oui, il tait trop fort pour lui. Devant
Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.

SECOND ESCLAVE.--Oui, ma foi; et s'il avait t anthropophage, il vous
l'aurait grill et mang.

PREMIER ESCLAVE.--Mais voyons la suite de tes nouvelles.

TROISIME ESCLAVE.--Eh bien! on le traite ici comme s'il tait le fils
et l'hritier du dieu Mars. Il est plac  table sur le sige d'honneur;
pas un de nos snateurs qui ost lui faire une question; tous sont
rests bahis devant lui. Notre gnral lui-mme le caresse comme une
matresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l'oeil  tous
ses discours. Mais l'important de la nouvelle, c'est que notre gnral
est coup en deux: oui, il n'est plus aujourd'hui que la moiti de ce
qu'il tait hier; car cet autre a la moiti du commandement,  la prire
et de l'aveu de toute l'assemble. Il ira, dit-il, vous tirer l'oreille
aux gardiens des portes de Rome; il balayera tout et laissera son
passage libre et clair derrire lui.

SECOND ESCLAVE.--Et il est homme  le faire plus qu'aucun que je
connaisse.

TROISIME ESCLAVE.--Homme  le faire! Il le fera; car vois-tu, camarade,
il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir d'ennemis; mais ces amis
n'osaient pas, en quelque faon (tu comprends), se montrer, comme on
dit, ses amis dans l'inflicit [3].

PREMIER ESCLAVE.--Dans l'inflicit? Qu'est-ce que c'est que a?

[Note 3: L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un
mot qu'il ne comprend pas lui-mme, et que son camarade relve. Voici la
phrase:
THIRB SERVANT.--_Which friends, sir (as it were), durst not (look
you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in
directitude_.
FIRST SERVANT.--_Directitude? what is that_?]

TROISIME ESCLAVE.--Mais lorsqu'ils le verront relever la tte et se
baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les
lapins aprs la pluie, et se joindront  lui.

PREMIER ESCLAVE.--Mais quand se met-on en marche?

TROISIME ESCLAVE.--Demain, aujourd'hui, tout  l'heure: vous entendrez
le tambour cette aprs-midi. L'expdition fait en quelque sorte partie
du festin, et ils la veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.

SECOND ESCLAVE.--Bon: nous allons donc revoir le monde en mouvement!
Cette paix n'est bonne  rien qu' rouiller le fer, enrichir les
tailleurs, et nourrir des chansonniers.

PREMIER ESCLAVE.--Moi, je dis: ayons la guerre; elle surpasse autant la
paix que le jour surpasse la nuit: elle est vive, vigilante, sonore, et
pleine d'activit et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une
lthargie fade, sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de btards
que la guerre ne dtruit d'hommes.

SECOND ESCLAVE..--C'est cela, et comme la guerre peut s'appeler un
mtier de voleur, la paix n'est bonne qu' faire des cocus.

PREMIER ESCLAVE.--Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des
autres.

TROISIME ESCLAVE.--Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin les
uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse! J'espre dans
peu voir les Romains  aussi vil prix dans le march que l'ont t les
Volsques..... J'entends du bruit: ils se lvent de table.

TOUS TROIS.--Entrons vite, vite, entrons. (Ils sortent)



SCNE VI


Rome.--Une place publique. SICINIUS ET BRUTUS.

SICINIUS.--Nous n'entendons plus parler de lui, et nous n'avons pas  le
craindre. Toutes ses ressources sont ananties par la paix actuelle et
par la tranquillit du peuple, qui auparavant tait dans un horrible
dsordre. Ses amis rougissent  prsent que le monde va  merveille sans
lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en souffrir eux-mmes, voir le
peuple ameut en troupes sditieuses infester les rues de Rome, que nos
artisans chanter dans leurs ateliers, et aller en paix  leurs travaux.

(Mnnius parat.)

BRUTUS.--Nous avons bien fait de tenir bon.--N'est-ce pas l Mnnius.

SICINIUS.--C'est lui, c'est lui. Oh! oh! il s'est bien adouci depuis
quelque temps!--Salut, Mnnius.

MNNIUS.--Salut, vous deux.

SICINIUS.--Votre Goriolan n'est pas fort regrett, si ce n'est par ses
amis. Vous le voyez, la rpublique subsiste encore, et continuera de
subsister, en dpit de tout son ressentiment.

MNNIUS.--Tout est bien, et aurait pu tre encore mieux, s'il avait pu
temporiser.

SICINIUS.--O est-il all? en savez-vous quelque chose?

MNNIUS.--Non, je n'en ai rien appris: sa mre et sa femme n'ont eu de
lui aucunes nouvelles.

(Arrivent trois ou quatre citoyens.)

LES CITOYENS.--Que les dieux vous conservent!

SICINIUS.--Salut, voisins.

BRUTUS.--Salut, vous tous, salut!

PREMIER CITOYEN.--Nous, nos femmes et nos enfants, nous devons  genoux
adresser pour vous nos voeux au ciel.

SICINIUS.--Vivez et prosprez.

BRUTUS.--Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhait que Coriolan
vous aimt comme nous vous aimons.

LES CITOYENS.--Que les dieux veillent sur vous!

LES DEUX TRIBUNS.--Adieu, adieu.

(Les citoyens sortent.)

SICINIUS.--Ce temps est plus heureux, plus agrable pour nous, que
lorsque ces gens couraient dans les rues en poussant des cris confus.

BRUTUS.--Caus Marcius tait un bon officier  la guerre; mais insolent,
bouffi d'orgueil, ambitieux au del de toute ide, n'aimant que lui.

SICINIUS.--Et aspirant  rgner seul, sans partage ni conseil.

MNNIUS.--Je ne suis pas de votre avis.

SICINIUS.--Nous en aurions fait tous la triste exprience,  notre grand
malheur, s'il ft arriv au consulat.

BRUTUS.--Les dieux ont heureusement prvenu ce danger, et Rome est en
paix et en sret sans lui.

(Entre un dile.)

L'DILE.--Honorables tribuns, un esclave que nous venons de faire
conduire en prison rapporte que les Volsques, en deux corps spars,
sont entrs sur le territoire de Rome; qu'ils exercent toutes les
fureurs de la guerre, et dtruisent tout sur leur passage.

MNNIUS.--C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement de notre
Marcius, ose encore montrer ses cornes. Lorsque Marcius dfendait Rome,
il se tenait dans sa coquille, et osait  peine jeter un coup d'oeil 
la drobe.

SICINIUS.--Que dites-vous de Marcius?

BRUTUS, _ l'dile._--Allez, et faites fustiger ce porteur de nouvelles;
il n'est pas possible que les Volsques aient l'audace de rompre la paix.

MNNIUS.--Ce n'est pas possible? Nous avons de quoi nous souvenir que
cela est trs-possible; et j'en ai vu, moi, dans l'espace de ma vie,
trois exemples conscutifs. Mais, du moins, interrogez  fond cet
esclave avant de le punir; sachez de lui d'o il tient cette nouvelle,
et ne vous exposez pas  fouetter et  battre le messager qui vient vous
avertir du danger qui nous menace.

SICINIUS.--Ne m'en parlez pas: moi, je suis convaincu que cela est
impossible.

BRUTUS.--Non, cela ne se peut pas.

(Arrive un messager.)

LE MESSAGER.--Les nobles, d'un air trs-srieux, vont tous au snat: il
est arriv quelque nouvelle qui leur a fait changer de visage.

SICINIUS.--Ce sera cet esclave! _(A l'dile.)_ Allez, vous dis-je, et
faites-le battre de verges devant le peuple assembl. Une nouvelle de
son invention!--C'est son rapport qui cause tout ceci.

LE MESSAGER.--Oui, digne tribun, c'est le rapport de l'esclave, mais
appuy par d'autres avis plus terribles encore que le sien.

SICINIUS.--Et quels autres avis plus terribles?

LE MESSAGER.--On dit beaucoup et tout haut ( quel point le fait est
probable, je n'en sais rien) que Marcius, ligu avec Aufidius, conduit
une arme contre Rome, et qu'il a fait serment d'exercer une vengeance
qui enveloppera tout, depuis l'enfant au berceau jusqu'au vieillard
infirme.

SICINIUS.--Voil qui est trs-probable! Brutus--C'est une fausse rumeur,
invente pour faire dsirer aux esprits craintifs de retour  Rome du
bon Marcius.

SICINIUS.--C'est bien l le tour.

MNNIUS.--Il est vrai que ce second avis n'est gure vraisemblable:
Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accorder ensemble que les deux
contraires les plus ennemis.

(Un second messager entre.)

SECOND MESSAGER.--Vous tes mands par le snat. Une arme redoutable,
conduite par Caus Marcius ligu avec Aufidius, ravage notre territoire;
ils ont dj tout renvers sur leur passage: ils brlent ou emmnent
tout ce qu'ils rencontrent devant eux.

(Cominius entre.)

COMINIUS.--Vous avez fait l un beau chef-d'oeuvre!

MNNIUS.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles?

COMINIUS.--Vous vous y tes bien pris pour faire ravir vos filles, voir
vos femmes dshonores sous votre nez, et pour faire fondre sur vos
ttes le plomb des toits de la ville.

MNNIUS.--Comment! quelles nouvelles avez-vous?

COMINIUS.--Et voir vos temples brls jusqu' leurs fondements; et vos
franchises, auxquelles vous tiez si attachs, relgues dans un pauvre
trou.

MNNIUS.--De grce, expliquez-nous... (Aux tribuns.) Oui vous avez fait
l de belle besogne, j'en ai peur. (A Cominius.) Parlez, je vous prie;
quelles nouvelles? Si Marcius s'tait joint aux Volsques!...

COMINIUS.--Si? dites-vous!--Il est le dieu des Volsques: il s'avance 
leur tte, comme un tre cr par quelque autre divinit que la nature,
et qui s'entend mieux qu'elle  former l'homme. Les Volsques le suivent,
marchant contre nous, pauvres marmots, avec l'assurance des enfants qui
poursuivent, en se jouant, les papillons de l't, ou des bouchers qui
tuent les mouches.

MNNIUS.--Oh! vous avez fait l de la belle besogne, vous et vos gens
 tablier: vous qui faisiez tant de cas de la voix des artisans et du
souffle de vos mangeurs d'ail.

COMINIUS.--Il renversera votre Rome sur vos ttes.

MNNIUS.--Oui, aussi aisment que le bras d'Hercule secouait de l'arbre
un fruit mr. Vous avez fait l une magnifique besogne.

BRUTUS.--Mais votre nouvelle est-elle bien vraie?

COMINIUS.--Oui, oui; et vous plirez avant de la trouver fausse. Toutes
les rgions d'alentour se rvoltent avec joie. Ceux qui rsistent sont
raills de leur stupide valeur, et prissent en vritables insenss. Et
qui peut le blmer? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque
chose de grand et d'extraordinaire.

MNNIUS.--Nous sommes tous perdus, si ce grand homme n'a piti de nous.

COMINIUS.--Et qui ira l'implorer? pas les tribuns: ce serait une honte.
Le peuple mrite sa clmence, comme le loup mrite la piti des bergers.
Et ses meilleurs amis, s'ils disaient: Sois misricordieux pour Rome,
se conduiraient envers lui comme ceux qui ont mrit sa haine, et se
montreraient ses ennemis.

MNNIUS.--Vous avez raison. Pour moi, je le verrais prs de ma maison,
un tison ardent  la main pour la brler, que je ne n'aurais pas le
front de lui dire: Je t'en conjure, arrte. (Aux tribuns.)--Vous avez
fait l un beau coup, avec vos ruses; vous avez bien russi!

COMINIUS.--Vous avez jet toute la ville dans une consternation qui n'a
jamais eu d'gale, et jamais le salut de Rome ne fut plus dsespr.

LES TRIBUNS.--Ne dites pas que c'est nous qui avons attir ce malheur.

MNNIUS.--Qui donc? Est-ce nous? nous l'aimions, il est vrai; mais,
en nobles lches et ingrats, nous avons laiss le champ libre  votre
populace, qui l'a chass au milieu des hues.

COMINIUS.--Mais je crains bien qu'elle ne l'y rappelle  grand cris.
Aufidius, le second des mortels aprs Coriolan, lui obit en tout, comme
s'il n'tait que son officier. Le dsespoir est toute la politique, la
force et la dfense que Rome peut leur opposer. (Il entre une foule de
citoyens.)

MNNIUS.--Voici la foule.--Et Aufidius est donc avec lui? C'est vous
qui avez infect l'air d'une nue de vos sales bonnets, en demandant,
avec des hues, l'exil de Coriolan. Le voil maintenant qui revient  la
tte d'une arme furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un fouet
pour vous; autant vous tes d'impertinents qui avez jet vos chapeaux en
l'air, autant il en foulera aux pieds pour vous payer de vos suffrages.
N'importe, s'il ne faisait de vous tous qu'un charbon, vous l'auriez
mrit.

TOUS LES CITOYENS.--Il est vrai; nous entendons dbiter des nouvelles
bien effrayantes.

PREMIER CITOYEN.--Pour moi, quand j'ai cri: _Bannissez-le!_ j'ai dit
aussi que c'tait bien dommage.

SECOND CITOYEN.--Et moi aussi, je l'ai dit.

TROISIME CITOYEN.--J'ai dit la mme chose; et, il faut l'avouer, c'est
ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre nous: ce que nous avons fait,
nous l'avons fait pour le mieux; et, quoique nous ayons volontiers
consenti  son exil, ce fut cependant contre notre volont.

COMINIUS.--Oh! vous tes de braves gens: criards!

MNNIUS.--Vous avez fait l un joli coup, vous et vos aboyeurs! _(A
Cominius_.) Nous rendrons-nous au Capitole?

COMINIUS.--Sans doute. Et que faire autre chose?

(Ils sortent.)

SICINIUS, _au peuple_.--Allez, bons citoyens; rentrez dans vos maisons:
ne prenez point l'pouvante. Ces deux hommes sont d'un parti qui serait
bien joyeux que ces nouvelles fussent vraies, tout en feignant le
contraire. Retirez-vous, et ne montrez point d'alarme.

PREMIER CITOYEN.--Que les dieux nous soient propices! Allons,
concitoyens, retirons-nous.--Je l'ai toujours dit, moi, que nous avions
tort de le bannir.

SECOND CITOYEN.--Et nous avons tous dit la mme chose: mais venez,
rentrons.

(Ils sortent.)

BRUTUS.--Je n'aime point cette nouvelle.

SICINIUS.--Ni moi.

BRUTUS.--Allons au Capitole. Je voudrais pour la moiti de ma fortune
pouvoir changer cette nouvelle en mensonge.

SICINIUS.--Je vous prie, allons-nous-en.

(Les deux tribuns s'en vont.)



SCNE VII


Un camp  une petite distance des portes de Rome.

AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT.

AUFIDIUS.--Passent-ils toujours sous les drapeaux du Romain?

LE LIEUTENANT.--Je ne conois pas quel sortilge il a pour les attirer;
mais vos soldats ont pour lui une espce de culte. A table, il est
le sujet de leurs entretiens; aprs le repas, c'est encore  lui
que s'adressent leurs sentiments et leurs voeux; et vous tes mis 
l'arrire-plan, seigneur, dans cette expdition, mme par les vtres.

AUFIDIUS.--C'est ce que je ne pourrais empcher  prsent, sans rendre
notre entreprise boiteuse. Je le vois bien aujourd'hui, il se conduit
avec plus d'orgueil, mme vis--vis de moi, que je ne l'ai prvu lorsque
je l'ai accueilli et embrass. Mais c'est sa nature, et il faut bien que
j'excuse quelque temps ce qu'il est impossible de corriger.

LE LIEUTENANT.--Moi, je souhaiterais, seigneur, pour vos propres
intrts, que vous ne l'eussiez pas associ au commandement; je voudrais
qu'il et reu des ordres de vous, ou bien que vous l'eussiez laiss
agir seul.

AUFIDIUS.--Je te comprends  merveille; et sois sr qu'il ne se doute
pas de ce que je pourrai dire contre lui, lorsqu'il aura  rendre ses
comptes. Quoiqu'il semble, et c'est ce qu'il croit lui-mme ainsi que le
vulgaire, qu'il conduit tout heureusement et qu'il sert sans rserve
les intrts des Volsques, quoiqu'il combatte comme un lion, et qu'il
triomphe aussitt qu'il tire l'pe; cependant il est un point qu'il a
laiss imparfait, et qui fera sauter sa tte ou la mienne, lorsque nous
viendrons tous deux  rendre nos comptes.

LE LIEUTENANT.--Dites-moi, gnral, pensez-vous qu'il emporte Rome?

AUFIDIUS.--Toutes les places se rendent  lui avant mme qu'il arrive
devant leurs murs, et la noblesse de Rome est pour lui. Les snateurs et
les patriciens sont aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats;
et le peuple sera aussi prompt  le rappeler qu'il l'a t  le bannir.
Je pense qu'il sera pour Rome ce qu'est pour le poisson l'orfraie, qui
s'en empare par le droit de souverainet qu'il tient de la nature.
D'abord il a servi l'tat en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses
honneurs avec modration: soit orgueil, vice qu'engendrent des succs
journaliers, et que n'vite jamais l'homme heureux; soit inhabilet
 profiter des occasions dont il a pu disposer, soit impossibilit
naturelle de prendre une autre attitude sur les siges du snat que sous
le casque, et de gouverner la paix moins rudement que la guerre: un seul
de ces dfauts (car je lui rends justice, il ne les a pas tous, ou du
moins il n'a de chacun qu'une teinte lgre), un seul de ces dfauts a
suffi, pour le faire craindre, har et bannir. Il n'a du mrite que
pour l'touffer ds qu'il parle. Ainsi nos vertus sont soumises aux
circonstances, qui souvent les interprtent mal. Une vertu qui aime  se
faire valoir elle-mme trouve son tombeau dans la tribune o elle monte
pour exalter ses actions. Un feu touffe un autre feu; un clou chasse
un autre clou; un droit renverse un autre droit; la force prit par une
autre force--Allons, loignons-nous. Marcius, quand Rome sera ta proie,
tu seras le plus misrable des hommes, et tu ne tarderas pas  devenir
la mienne.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Une place publique de Rome.

MNNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS _et autres Romains_.

MNNIUS.--Non, je n'irai point: vous entendez ce qu'il a dit 
Cominius, qui fut jadis son gnral, et qui l'aima de l'amiti la
plus tendre. Moi, il m'appelait son pre: mais que lui importe 
prsent?--Allez-y, vous qui l'avez banni: prosternez-vous  mille pas de
sa tente, et cherchez  genoux le chemin de sa clmence; s'il n'a cout
Cominius qu'avec indiffrence, je reste chez moi.

COMINIUS.--Il affectait de ne me pas connatre.

MNNIUS.--L'entendez-vous?

COMINIUS.--Cependant il m'a nomm une fois par mon nom; je lui ai
rappel notre ancienne liaison, et tout le sang que nous avons perdu
dans les combats  ct l'un de l'autre. Il a refus de rpondre au nom
de Coriolan que je lui donnais et  tous ses autres noms. Il n'tait
plus, disait-il, qu'une espce de nant; il voulait rester sans titre,
jusqu' ce qu'il s'en ft forg un au feu de Rome en flammes.

MNNIUS.--Eh bien! vous voyez: oh! vous avez fait l un beau
chef-d'oeuvre, vous autres, tribuns qui avez tout fait pour que le
charbon ft  bon march dans Rome! Oh! vous laisserez aprs vous un
noble souvenir!

COMINIUS.--Je lui ai reprsent combien il tait glorieux de pardonner 
ceux qui n'espraient plus rien. Il m'a rpondu que c'tait une prire
bien avilissante pour un tat, que d'implorer le pardon d'un homme qu'il
avait banni.

MNNIUS.--Trs-bien; pouvait-il en dire moins?

COMINIUS.--J'ai tent de rveiller sa tendresse pour ses amis
particuliers. Sa rponse a t qu'il ne pouvait pas perdre son temps 
les trier et  les sparer d'un amas de chaume corrompu; que ce serait
une folie, pour un ou deux bons grains, de ne point brler cet amas
infect.

MNNIUS.--Pour un ou deux bons grains! J'en suis un; sa mre, sa femme,
son enfant, et ce brave Romain, c'est nous qui sommes les grains qu'il
voudrait sauver de l'incendie: et vous, tribuns, vous tes le chaume
corrompu qu'on sent de plus haut que la lune: il faudra donc que nous
soyons brls  cause de vous!

SICINIUS.--De grce, un peu de patience. Si vous refusez votre appui
dans une extrmit aussi imprvue, ne nous reprochez pas du moins notre
dtresse. Je n'en doute point; si vous vouliez dfendre la cause de
votre patrie, votre loquence, bien plus que l'arme que nous pouvons
rassembler  la hte, arrterait notre concitoyen.

MNNIUS.--Non, je ne veux point m'en mler.

SICINIUS.--Je vous en conjure, allez le trouver.

MNNIUS.--Eh! qu'y ferai-je?

BRUTUS.--Essayez du moins ce que peut pour Rome l'amiti que vous porte
Marcius.

MNNIUS.--Fort bien; pour revenir vous dire que Marcius m'a renvoy,
comme il a renvoy Cominius, sans vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je
gagn  cette dmarche? Je reviendrai confus comme un ami rebut par son
ami, et pntr de douleur de sa cruelle indiffrence; car convenez que
cela arrivera.

SICINIUS.--Votre bonne volont mritera du moins les remerciements de
Rome; et votre patrie mesurera sa reconnaissance  tout le bien que vous
aurez voulu lui faire.

MNNIUS.--Allons, je veux bien le tenter: je crois qu'il m'coutera.
Cependant, la faon dont il s'est mordu les lvres, et dont il a
marmott entre ses dents, en recevant ce bon Cominius, ne m'encourage
gure.--Non, il n'aura pas t pris dans un moment favorable; sans doute
il n'avait pas dn. Le matin, quand le sang refroidi n'enfle plus nos
veines, nous sommes maussades, durs, et incapables de donner et de
pardonner: mais quand nous avons rempli les canaux de notre sang par le
vin et la bonne chre, l'me est plus flexible que dans les heures d'un
jene religieux: j'attendrai donc, pour lui prsenter ma requte, le
moment qui suivra son repas, et alors j'attaquerai son coeur.

BRUTUS.--Vous connaissez trop bien le chemin qui y conduit pour perdre
vos pas.

MNNIUS.--Je vous le promets; d'honneur, je vais le tenter; advienne
que pourra! Avant peu vous saurez quel est mon succs.

(Il sort.)

COMINIUS.--Coriolan ne voudra jamais l'entendre.

SICINIUS.--Croyez-vous?

COMINIUS.--Je vous dis qu'il est comme sur un trne d'or: son oeil est
enflamm comme s'il voulait brler Rome. Le souvenir de son injure tient
l'entre de son coeur ferme  la piti. Je me suis mis  genoux devant
lui; et  peine m'a-t-il dit, d'une voix faible: _Levez-vous!_ et il m'a
congdi ainsi, d'un geste muet de sa main. Ensuite il m'a fait remettre
un crit contenant ce qu'il voulait faire et ce qu'il'ne voulait pas
faire, protestant qu'il s'tait engag par serment  s'en tenir  ses
conditions: en sorte que toute esprance est vaine,  moins que sa noble
mre et sa femme, qui,  ce que j'apprends, sont dans le dessein d'aller
le solliciter elles-mmes, ne viennent  bout de lui arracher le pardon
de sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos instances,
encourager leur rsolution et hter leur dmarche.

(Ils sortent.)



SCNE II


Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome.

SENTINELLES _montant la garde_.
(Mnnius s'approche d'elles.)

PREMIER SOLDAT.--Halte-l: d'o es-tu?

SECOND SOLDAT.--Arrire, retourne sur tes pas.

MNNIUS.--Vous faites votre devoir en braves soldats; c'est bien: mais
permettez; je suis un fonctionnaire de l'Etat, et je viens pour parler 
Coriolan.

PREMIER SOLDAT.--De quel lieu venez-vous?

MNNIUS.--De Rome.

PREMIER SOLDAT.--Vous ne pouvez pas avancer: il faut retourner sur vos
pas. Notre gnral ne veut plus couter personne venant de Rome.

SECOND SOLDAT.--Vous verrez votre Rome environne de flammes avant que
vous parliez  Coriolan.

MNNIUS.--Mes braves amis, si vous avez entendu votre gnral parler de
Rome et des amis qu'il y conserve, il y a mille  parier contre un
que, dans ses rcits, mon nom aura frapp votre oreille. Mon nom est
Mnnius.

PREMIER SOLDAT.--Soit: rebroussez chemin; la vertu de votre nom n'est
pas un passe-port ici.

MNNIUS.--Je te dis, camarade, que ton gnral est mon intime ami: j'ai
t le livre qui a publi toutes ses belles actions, et qui a dploy
aux yeux des hommes toute l'tendue de sa renomme sans rivale. J'ai
toujours appuy mes amis de mon tmoignage (et il est le premier de
mes amis), portant mon zle jusqu'aux dernires limites de la vrit.
Quelquefois mme, semblable  la boule roulant sur une pente trompeuse,
j'ai t tomber au del du but, et j'ai presque imprim le sceau du
mensonge sur la louange; tu vois, camarade, que tu dois me laisser
passer.

PREMIER SOLDAT.--En vrit, seigneur, quand vous auriez dbit en sa
faveur autant de mensonges que vous avez dj dit de paroles, vous ne
passeriez pas. Non, quand il y aurait autant de vertu  mentir qu'
vivre chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.

MNNIUS.--Je te prie, mon ami, souviens-toi bien que mon nom est
Mnnius, le partisan dclar de ton gnral.

SECOND SOLDAT.--Quelque dtermin menteur que vous ayez pu tre  sa
louange, comme vous vous vantez de l'avoir t, je suis un homme, moi,
qui vous dirai la vrit sous ses ordres; en consquence, vous ne
passerez pas. Reprenez votre chemin.

MNNIUS.--A-t-il dn? Pouvez-vous me le dire? Car je ne veux lui
parler qu'aprs diner.

PREMIER SOLDAT.--Vous tes un Romain, dites-vous?

MNNIUS.--Je le suis, comme l'est ton gnral.

PREMIER SOLDAT.--Vous devriez donc har Rome comme il la
hait.--Pouvez-vous bien, aprs avoir chass de vos portes votre
dfenseur, et, cdant  une ignorante populace, envoy votre bouclier 
vos ennemis; pouvez-vous esprer d'arrter ses vengeances avec les vains
gmissements de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de vos jeunes
filles, ou l'intercession impuissante d'un radoteur dcrpit comme vous?
Pensez-vous que votre faible souffle teindra les flammes qui sont
prtes  embraser votre ville? Non, vous tes dans l'erreur. Ainsi,
retournez  Rome, et prparez-vous  subir votre arrt: vous tes tous
condamns; notre gnral a jur qu'il n'y avait plus ni pardon ni rpit.

MNNIUS.--Coquin! sais-tu bien que si ton capitaine me savait ici, il
me traiterait avec distinction?

SECOND SOLDAT.--Allons, mon capitaine ne vous connat pas.

MNNIUS.--C'est ton gnral que je veux dire.

PREMIER SOLDAT.--Mon gnral ne s'embarrasse gure de vous.
Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas voir rpandre le peu de
sang qui coule dans vos veines. Retirez-vous!

MNNIUS.--Comment donc, camarade! camarade!

(Entre Coriolan avec Aufidius.)

CORIOLAN.--De quoi s'agit-il?

MNNIUS, _ la sentinelle_.--Maintenant, mon camarade, je vais te faire
avoir ce que tu mrites: tu verras que l'on me considre ici, tu
verras qu'une imbcile de sentinelle comme toi ne peut pas m'empcher
d'approcher de mon fils Coriolan; devine,  la manire dont il va me
traiter, si tu n'es pas  deux doigts de la potence, ou de quelque autre
mort plus lente et plus cruelle: regarde bien, et tremble sur le sort
qui t'attend.--_(A Coriolan.)_ Que les dieux assembls  toutes les
heures s'occupent sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment seulement
autant que t'aime ton vieux pre Mnnius! O mon fils, mon fils! tu
prpares des flammes pour nous! Regarde, voici de l'eau pour les
teindre. J'ai eu de la peine  me rsoudre  venir vers toi; mais
chacun m'assurant que je pouvais seul te flchir, j'ai t pouss hors
de nos portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner  Rome et 
tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices apaisent ta fureur,
et en fassent tomber le dernier ressentiment sur ce misrable qui, comme
un bloc insensible, m'a refus tout accs auprs de toi!

CORIOLAN.--Loin de moi!

MNNIUS.--Comment, _loin de moi_!

CORIOLAN.--Je ne connais plus; ni femme, ni mre, ni enfant. Ma volont
ne m'appartient plus; elle est engage au service d'autrui: et quoique
je me doive  moi ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans
le coeur des Volsques. Nous avons t unis par l'amiti; un ingrat oubli
en empoisonnera le souvenir plutt que de permettre  ma piti de me
rappeler combien nous fmes intimes. Ainsi, laisse-moi: mon oreille
oppose  tes demandes une duret plus inflexible que le fer que vos
portes opposent  ma force. Pourtant, car je t'ai tendrement aim,
prends avec toi cet crit; je l'ai trac pour toi, et je te I'aurais
envoy. (_Il lui remet un papier.)_ Pas un mot de plus, Mnnius, je
ne l'couterai pas de toi. (_Il lui tourne le dos et le quitte.) (A
Aufidius_.) Ce vieillard, Aufidius, tait pour moi un pre dans Rome; et
tu vois....

AUFIDIUS.--Tu sais soutenir ton caractre.

(Ils sortent ensemble.)

PREMIER SOLDAT.--Eh bien! votre nom est donc Mnnius?

SECOND SOLDAT.--C'est un nom, comme vous voyez, dont le charme est bien
puissant!--Vous savez par quel chemin on retourne  Rome?

PREMIER SOLDAT.--Avez-vous vu comme nous avons t rprimands pour
avoir barr le passage  Votre Grandeur?

SECOND SOLDAT.--Croyez-vous que j'aie sujet de m'vanouir de peur?

MNNIUS.--Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni de votre gnral. Pour
des tre tels que vous, je puis  peine penser qu'ils existent, tant
vous tes petits  mes yeux! Celui qui est dcid  se donner la mort
lui-mme ne la craint point d'un autre. Que votre gnral suive  son
gr ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous tes, et puisse votre
misre s'accrotre avec vos annes! Je vous dis ce qu'on m'a dit: _Loin
de moi_!

(Il sort.)

PREMIER SOLDAT.--Un noble mortel, je le garantis.

SECOND SOLDAT.--Le noble mortel, c'est notre gnral. C'est un rocher,
un chne que le vent ne peut branler.

(Les soldats s'loignent.)



SCNE III


La tente de Coriolan.

_Entrent_ CORIOLAN, AUFIDIUS _et autres_.

CORIOLAN.--Demain, nous rangeons notre arme devant les murs de Rome.
Toi, mon collgue, dans cette expdition, tu dois rendre compte au snat
volsque de la franchise que j'ai mise dans ma conduite.

AUFIDIUS.--Oui, tu n'as considr que les intrts des Volsques; tu
as ferm l'oreille  la prire universelle de Rome; tu ne t'es permis
aucune confrence secrte, pas mme avec tes plus intimes amis, qui se
croyaient srs de te gagner.

CORIOLAN.--Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoy  Rome, le coeur
bris, m'aimait plus tendrement que n'aime un pre: oui, il m'aimait
comme son dieu. Leur dernire ressource tait de me renvoyer. C'est pour
l'amour de lui, malgr la duret que je lui ai montre, que j'ai offert
encore une fois les premires conditions: tu sais qu'ils les ont
refuses; maintenant ils ne peuvent plus les accepter. C'tait
uniquement pour ne pas refuser tout  ce vieillard, qui se flattait
d'obtenir bien davantage; et c'est lui avoir accord bien peu. A
prsent, de nouvelles dputations, de nouvelles requtes, ni de la part
de l'tat, ni de celle de mes amis particuliers, je n'en veux plus
couter dsormais.--Ah! quelles sont ces clameurs? (_On entend des
cris_.) Vient-on tenter de me faire enfreindre mon serment, au moment
mme o je viens de le prononcer? Je ne l'enfreindrai pas.

(Entrent Virgilie, Volumnie, Valrie, le jeune Marcius, avec un cortge
de dames romaines, toutes en robe de deuil.)

CORIOLAN, _de loin, les voyant avancer_.--Ah! c'est ma femme qui marche
 leur tte; puis la vnrable mre dont le sein m'a port, tenant par
la main l'enfant de son fils.--Mais, loin de moi, tendresse! Que tous
les liens, tous les droits de la nature s'anantissent! Que ma seule
vertu soit d'tre inflexible! Que m'importent cette humble attitude, ou
ces yeux de colombe qui rendraient les dieux parjures? Je m'attendris,
et je ne suis pas form d'une argile plus dure que les autres hommes.
Ma mre flchissant le genou devant moi! C'est comme si le mont Olympe
s'humiliait devant une taupinire. Et mon jeune enfant, dont le visage
semble me supplier; et la nature qui me crie: Ne refuse pas! Que les
Volsques promnent la charrue et la herse sur les ruines de Rome et
de l'Italie entire, je ne serai point assez stupide pour obir  un
aveugle instinct. Je veux rester insensible, comme si l'homme tait le
seul auteur de son existence, et qu'il ne connt point de parents.

VIRGILIE.--Mon matre et mon poux!

CORIOLAN.--Je ne vous vois plus avec les mmes yeux qu' Rome.

VIRGILIE.--La douleur, qui nous offre  vous si changes, vous le fait
croire.

CORIOLAN.--Comme un acteur imbcile, j'ai dj oubli mon rle; je reste
court, et suis tout prt d'essuyer un affront complet.--O toi, la plus
chre partie de moi-mme, pardonne  ma tyrannie; mais ne me dis jamais:
Pardonne aux Romains.--Oh! donne-moi un baiser qui dure autant que mon
exil, qui soit aussi doux que me l'est la vengeance.--Par la reine
jalouse des cieux, le baiser, ma bien-aime, que tu me donnas en partant
de Rome, mes lvres fidles l'ont toujours depuis conserv pur et
vierge.--O dieux! je me rpands en vaines paroles, et je laisse la plus
respectable mre de l'univers, sans l'avoir encore salue.--Tombe 
genoux, Coriolan, et montre ici un sentiment de respect plus profond que
les enfants vulgaires. (_Il se met  genoux_.)

VOLUMNIE.--O lve-toi, mon fils, et sois bni des dieux! c'est moi qui
tombe  genoux devant toi sans autre coussin que ces cailloux, et qui
te montre un respect dplac entre une mre et son enfant. (_Elle
s'agenouille_.)

CORIOLAN.--Que faites-vous? Vous,  genoux devant moi! devant le fils
dont vous avez chti l'enfance! Alors que les cailloux du rivage
strile attaquent les toiles; que les vents mutins arrachent les
cdres orgueilleux et les lancent contre l'orbe de feu du soleil: c'est
supprimer l'impossible que de faire naturellement ce qui ne peut pas
tre.

VOLUMNIE.--Tu es mon guerrier; j'ai contribu  te former  la
guerre.--Connais-tu cette femme?

CORIOLAN.--Oui, la noble soeur de Publicola; l'astre le plus doux de
Rome, chaste comme la neige la plus pure que l'hiver suspende au temple
de Diane: chre Valrie.

VOLUMNIE.--Voici un imparfait abrg de vous deux (_montrant le jeune
Marcius_), qui, dvelopp et agrandi par les annes, pourra ressembler
en tout  son pre.

CORIOLAN.--Que le dieu des guerriers, de l'aveu du souverain Jupiter,
remplisse ton me de noblesse! Deviens invulnrable  la honte, et
parais un jour sur les champs de bataille, comme le phare brillant sur
le bord des mers, qui brave tous les coups de l'orage et sauve ceux qui
le voient!

VOLUMNIE.--Enfant, mettez-vous  genoux.

CORIOLAN.--Voil mon brave enfant.

VOLUMNIE.--Eh bien! cet enfant, cette femme, ta femme et moi, nous
t'adressons notre prire.

CORIOLAN.--Je vous conjure, arrtez: ou si vous voulez me faire une
demande, avant tout, souvenez-vous bien de ceci, de ne pas vous offenser
si je vous refuse ce que j'ai jur de n'accorder jamais. Ne me demandez
pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore avec les artisans de
Rome. Ne me dites pas que je suis dnatur. Ne cherchez pas  calmer mes
fureurs et ma vengeance par vos raisons de sang-froid.....

VOLUMNIE.--C'est assez! N'en dis pas davantage: tu viens de nous dire
que tu ne nous accorderais rien; car nous n'avons rien autre chose  te
demander, que ce que tu nous refuses dj. Mais alors nous demanderons
que, si nous succombons dans notre requte, le blme en retombe sur ta
duret. coute-nous.

CORIOLAN.--Aufidius, et vous, Volsques, prtez l'oreille; car nous
n'couterons aucune demande de Rome en secret. Votre requte?

VOLUMNIE.--Quand nous resterions muettes et sans parler, ces tristes
vtements et le dprissement de nos visages te diraient assez quelle
vie nous avons mene depuis ton exil. Rflchis en toi-mme, et juge si
tu ne vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la terre. Ta vue,
qui devrait nous faire verser des larmes de joie, faire tressaillir nos
coeurs de plaisir, nous fait verser des larmes de dsespoir, et trembler
de crainte et de douleur, en montrant aux yeux d'une mre, d'une femme,
d'un enfant, un fils, un poux et un pre, qui dchire les entrailles
de sa patrie. Et c'est  nous, infortunes, que ta haine est surtout
fatale. Tu nous enlves jusqu'au pouvoir de prier les dieux, douceur qui
reste  tous les malheureux, except  nous. Car, comment pouvons-nous,
hlas! comment pouvons-nous prier les dieux pour notre patrie, comme
c'est notre devoir, et les prier pour ta victoire, comme c'est aussi
notre devoir? Hlas! il nous faut perdre, ou notre chre patrie qui nous
a nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre patrie. De
quelque ct que nos voeux s'accomplissent, nous trouvons partout le
plus grand des malheurs; car il faudra te voir ou tran comme un
esclave rebelle, charg de fers, le long de nos rues, ou foulant en
triomphe sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la palme de
la victoire pour prix d'avoir bravement vers le sang de ta femme et
de tes enfants. Pour moi, mon fils, je ne me propose pas d'attendre
l'vnement de la fortune, ni le dnoment de cette guerre. Si je ne
puis te dterminer  montrer une noble clmence aux deux partis, plutt
que de chercher la ruine de l'un des deux pour envahir ta patrie, il te
faudra marcher (sois-en sr, tu ne le feras pas) sur le sein de ta mre,
qui t'a conu et mis au monde.

VIRGILIE.--Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donn cet enfant pour
faire revivre ton nom dans l'avenir.

L'ENFANT.--Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai; et quand je serai
plus grand, alors je me battrai.

CORIOLAN _mu_.--Pour n'tre pas faible et sensible comme une femme, il
ne faut voir ni un enfant ni le visage d'une femme.--Je me suis arrt
trop longtemps.

(Il se lve.)

VOLUMNIE.--Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de notre prire
tait de te demander de sauver les Romains en dtruisant les Volsques
que tu sers, tu aurais raison de nous condamner comme des ennemies de
ton honneur. Non: notre prire est que tu les rconcilies ensemble; que
les Volsques puissent dire: Nous avons montr cette clmence, les
Romains: Nous l'avons accepte; et que les deux partis te saluent
ensemble en criant: Que les dieux bnissent Coriolan, qui nous a procur
cette paix!--Tu sais, mon illustre fils, que l'vnement de la guerre
est incertain: mais ce qui est certain, c'est que, si tu subjugues Rome,
le fruit que tu en recueilleras sera un nom charg de maldictions
rptes; et l'histoire dira de toi: Ce fut un brave guerrier: mais il
a effac sa gloire par sa dernire action; il a dtruit son pays, et
son nom ne passa aux gnrations suivantes que pour en tre
abhorr.--Rponds-moi, mon fils; tu as toujours aspir aux plus
sublimes efforts de l'honneur; tu tais jaloux d'imiter les dieux, qui
tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne dchirent que l'air du
bruit de leur tonnerre, et ne font clater leur foudre que sur un
chne insensible.--Pourquoi ne me rponds-tu pas? Penses-tu qu'il soit
honorable pour un mortel gnreux de se souvenir toujours de l'injure
qu'il a reue?--Ma fille, parle-lui.--Il ne s'embarrasse pas de tes
pleurs.--Parle donc, toi, mon enfant; peut-tre que ta faiblesse le
touchera plus que nos raisons.--Il n'est point dans le monde entier de
fils plus redevable  sa mre; et, cependant, il me laisse ici parler en
vain comme si je dclamais sur des trteaux. Va, tu n'as jamais montr
dans ta vie aucun gard pour ta tendre mre; tandis que, comme une
pauvre poule, qui ne dsire pas d'avoir plus d'un poussin, elle t'a
lev pour la guerre et t'a combl d'honneurs pendant la paix.--Dis que
ma requte est injuste, et chasse-moi avec mpris de ta prsence; mais
si elle ne l'est pas, tu manques  ton devoir, et les dieux te puniront
de me refuser la dfrence qui est due  une mre.--Il se dtourne de
nous.  genoux, femmes; faisons-lui honte de cette humiliation.--Sans
doute il doit bien plus d'orgueil  son surnom, de Coriolan, que de
piti  nos prires. Flchissons encore une fois le genou devant lui;
ce sera notre dernire supplication, et puis nous allons retourner
dans Rome, et mourir parmi nos concitoyens,--Ah! du moins, daigne nous
accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne peut exprimer ce qu'il
voudrait dire, mais qui tombe  genoux et tend ses mains vers toi pour
nous imiter, appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en as
de la refuser.--Allons, partons. Oui, cet homme a une Volsque pour mre:
sa femme habite  Corioles; et si ce jeune enfant lui ressemble, c'est
un effet du hasard.--Laisse-nous partir.--Je ne dis plus rien, jusqu'
ce que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la parole.

CORIOLAN.--O ma mre! ma mre! (_Il la prend par la_ _main sans
parler_.) Ah! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel s'entr'ouvre, et les
dieux abaissent leurs regards sur cette plaine, et ils sourient de piti
en voyant cette scne contre nature... O ma mre, ma mre! Oh! vous
remportez une heureuse victoire pour Rome! mais quant  votre fils, ah!
croyez-le, croyez-le, cette victoire, que vous remportez sur lui, lui
est bien funeste, si elle ne lui devient pas mortelle. Mais n'importe!
j'accepte ma destine.--Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre
la guerre que j'avais promise, je ferai une paix convenable.--Mais quoi!
gnreux Aufidius; si tu tais  ma place, parle, aurais-tu moins cout
une mre? Aurais-tu pu lui moins accorder? Rponds, Aufidius.

AUFIDIUS.--J'ai t vivement mu.

CORIOLAN.--Ah! j'oserais le jurer que tu l'as t. Et ce n'tait pas
chose facile de forcer mes yeux  verser les larmes de la compassion.
Mais, brave gnral, quelle paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils.
Pour moi, je ne rentrerai pas  Rome; je retourne avec toi  Antium, et
je te prie de m'appuyer dans ma dfense. O ma mre! ma femme!

AUFIDIUS, _ part_.--Je suis bien aise que tu aies mis en contradiction
ta piti et ton honneur; je saurai tirer parti de ceci pour rtablir ma
fortune dans son premier tat.

(Les dames romaines font des signes  Coriolan, qui leur dit:)


CORIOLAN.--Oui, tout  l'heure; mais nous viderons ensemble quelques
coupes, et vous remporterez  Rome des preuves plus visibles que des
paroles, dans le trait que nous aurons scell sous des conditions
gales... Venez; entrez dans notre tente. (_A Volumnie et  Virgilie._)
Et vous, illustres Romaines, vous mritez que Rome vous lve un
temple: toutes les pes de l'Italie, tous ses soldats ligus ensemble
n'auraient pas eu le pouvoir de faire cette paix.

(Ils sortent.)



SCNE IV


La place publique de Rome.

MNNIUS ET SICINIUS.

MNNIUS.--Voyez-vous l-bas ce coin du Capitole, cette pierre qui forme
l'angle?

SICINIUS.--Oui; mais  quel propos?...

MNNIUS.--Si vous pouvez la dplacer avec votre petit doigt, alors il y
a lieu d'esprer que les dames de Rome, et surtout sa mre, pourront le
flchir: mais moi je dis qu'il n'y a pas le moindre espoir qu'elles y
russissent. Nos ttes sont dvoues: nous ne faisons plus qu'attendre
ici l'excution de notre arrt.

SICINIUS.--Est-il possible qu'en si peu de temps les dispositions d'un
homme prouvent un si grand changement?

MNNIUS.--Il y a de la diffrence entre un ver et un papillon;
cependant le papillon n'tait qu'un ver dans l'origine; de mme ce
Marcius, d'homme est devenu un dragon: il a des ailes et a cess d'tre
une crature rampante.

SICINIUS.--Il aimait tendrement sa mre.

MNNIUS.--Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il ne se souvient
pas plus de sa mre qu'un cheval de huit ans. L'aigreur de son visage
tourne les grappes mres. Quand il marche, il se meut comme une machine
de guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait une
cuirasse du trait de son regard; sa voix a le son lugubre d'une cloche
funbre, et son murmure ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est
assis sur son sige comme s'il et t fait pour Alexandre. Ce qu'il
commande est excut en un clin d'oeil: il ne lui manque d'un dieu que
l'ternit, et un ciel pour trne.

SICINIUS.--Qu'il ait piti de nous, si tout ce que vous dites est vrai!

MNNIUS.--Je le peins d'aprs son caractre. Vous verrez quelle grce
aura obtenue sa mre. Il n'y a pas plus de piti en lui qu'il n'y a de
lait dans un tigre: notre pauvre Rome en va faire l'preuve; et voil ce
qui vous doit tre imput.

SICINIUS.--Que les dieux nous soient propices!

MNNIUS.--Non; les dieux refuseront de nous tre propices dans une
telle circonstance. Quand nous l'avons banni, nous n'avons pas respect
les dieux, et quand il reviendra pour nous casser le cou, les dieux
n'auront aucun gard pour nous.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Tribun, si vous voulez sauver votre vie, fuyez dans votre
maison; les plbiens ont saisi votre collgue, ils le tranent en
jurant tous que si les dames romaines ne rapportent pas des nouvelles
consolantes, ils le feront mourir  petit feu.

(Entre un second messager.)

SICINIUS.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles! Nos dames l'ont
emport; les Volsques se retirent, et Marcius est parti avec eux. Rome
n'a jamais vu de plus heureux jour, non, pas mme celui o les Tarquins
furent chasss?

SICINIUS.--Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est vraie? En es-tu
bien sr?

LE MESSAGER.--J'en suis sr, comme il est sr que le soleil est un astre
de feu. O tiez-vous donc cach, pour en douter encore? Jamais fleuve
ne prcipita ses flots sous les votes d'un pont avec autant de rapidit
que la foule du peuple consol qui vient de rentrer dans les portes de
Rome. Tenez, entendez-vous?... (_On entend les trompettes, les hautbois
et les tambours auxquels se mlent des acclamations_.) Les trompettes,
les fltes, les psaltrions, les fifres, les tambours, les cymbales et
les acclamations des Romains font danser le soleil. Entendez-vous?

(On entend des acclamations.)

MNNIUS.--Voici d'heureuses nouvelles! Je veux aller au-devant de nos
Romaines. Cette Volumnie vaut  elle seule une ville entire de consuls,
de snateurs, de patriciens... et de tribuns comme vous; oh! toute une
terre et toute une mer remplies! Vous avez fait aujourd'hui d'heureuses
prires. Ce matin je n'aurais pas donn une obole pour dix mille de vos
ttes. coutez, quelle allgresse!

(Les instruments et les cris continuent.)

SICINIUS, _au messager_.--Que les dieux te rcompensent de tes bonnes
nouvelles; reois le tmoignage de ma reconnaissance.

LE MESSAGER.--Nous avons tous grand sujet de rendre aux dieux de vives
actions de grces.

SICINIUS.--Sont-elles bien prs des portes?

LE MESSAGER.--Sur le point d'entrer dans la ville.

SICINIUS.--Allons au-devant d'elles: allons augmenter de notre joie la
joie publique.

(Ils sortent.)

(Les dames entrent accompagnes par les snateurs, les patriciens et le
peuple. Le cortge dfile sur le thtre.)

UN SNATEUR.--Voyez notre patronne, celle qui a rendu la vie  Rome:
convoquez toutes les tribus; qu'on remercie les dieux, et qu'on allume
des feux de joie: semez des fleurs devant elles; surmontez par vos cris
de reconnaissance les cris d'injustice qui bannirent Marcius: rappelez
le fils par vos acclamations au retour de la mre; criez tous: Salut,
nobles dames, salut!

TOUS _ensemble rptent et crient_.--Salut, nobles dames, salut!

(Fanfares et tambours.--Ils sortent.)



SCNE V


La place publique d'Antium.

TULLUS AUFIDIUS _parat au milieu de sa suite_.

AUFIDIUS, _ un officier_.--Allez, annoncez aux nobles de l'tat que
je suis arriv: remettez-leur ce papier; et, quand ils I'auront lu,
dites-leur de se rendre  la place publique, o je confirmerai la vrit
de cet crit devant eux et devant le peuple assembl. Celui que j'accuse
est dj rentr dans la ville par cette porte, et il se propose de
paratre devant le peuple, esprant se justifier avec des paroles.
Htez-vous. (_ trois ou quatre conspirateurs de la faction d'Aufidius
qui viennent au-devant de lui_.) Soyez les bienvenus.

PREMIER CONJUR.--En quel tat est notre gnral?

AUFIDIUS.--Dans l'tat d'homme empoisonn par ses propres aumnes, et
tu par sa charit.

SECOND CONJUR.--Trs-noble seigneur, si vous persistez dans le projet
auquel vous avez dsir de nous associer, nous vous dlivrerons du
danger qui vous menace.

AUFIDIUS,--Je ne puis encore rien dcider: nous agirons selon que nous
trouverons le peuple dispos.

TROISIME CONJUR.--Tant qu'il y aura de la division entre Marcius et
vous, le peuple flottera incertain: mais la chute de l'un rendra le
survivant hritier de toute sa faveur.

AUFIDIUS.--Je le sais; et mon plan, pour trouver un prtexte de le
frapper, est bien arrang.--Je l'ai relev dans sa disgrce, j'ai engag
mon honneur pour garant de sa foi. Marcius, ainsi combl d'honneur, a
arros de flatteries ses nouvelles plantations; il a caress et sduit
mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a pli son caractre, qu'on
avait toujours connu auparavant pour tre rude, indpendant et
indomptable.

TROISIME CONJUR.--Telle tait sa roideur quand il briguait le
consulat, qu'il le perdit en refusant de flchir.

AUFIDIUS.--C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son orgueil, il est
venu dans ma maison offrir sa tte  mon glaive: je l'ai accueilli, je
l'ai associ  ma fortune, j'ai donn un libre cours  tous ses dsirs;
j'ai fait plus: je l'ai laiss, pour accomplir ses projets, choisir dans
mon arme mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats; j'ai servi ses
desseins aux dpens de ma propre personne; je l'ai aid  recueillir une
renomme qu'il s'est approprie tout entire, et j'ai mis de l'orgueil
 me nuire ainsi  moi-mme, si bien qu' la fin j'ai pu tre pris pour
son subordonn et non son gal, et qu'il m'a trait de l'air qu'on prend
avec un mercenaire.

PREMIER CONJUR.--Voil en effet son procd: l'arme en a t tonne,
et pour dernier trait, lorsqu'il tait matre de Rome, et que nous nous
attendions au butin et  la gloire...

AUFIDIUS.--Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai avec toute
l'habilet dont je serai capable. Pour quelques larmes de femme qu'on
obtient aussi facilement que des mensonges, il a vendu tout le sang
vers et tous les travaux qu'avait cots notre grande entreprise. C'est
pour cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais coutons.

(On entend le bruit des instruments militaires et les cris du peuple.)

PREMIER CONJUR.--Vous tes entr dans notre ville natale comme un
poteau, sans que personne vous ait fait accueil; mais il revient en
fatiguant l'air par le bruit qu'il cause.

SECOND CONJUR.--Et tout ce peuple stupide, dont il a tu les enfants,
s'enroue lchement  clbrer sa gloire.

TROISIME CONJUR.--Profitez donc du moment favorable, avant qu'il
s'explique et qu'il gagne le peuple par ses discours; qu'il sente votre
fer; nous vous seconderons. Lorsqu'il sera couch sur la terre, alors
vous raconterez son histoire suivant vos intrts; et votre harangue
ensevelira son apologie avec son corps.

AUFIDIUS.--Cessons nos discours; voici les nobles qui arrivent.

(Entrent les snateurs volsques.)

LES SNATEURS, _ Aufidius_.--Nous vous flicitons de votre retour dans
notre ville.

AUFIDIUS.--Je ne l'ai pas mrit: mais, dignes snateurs, avez-vous lu
avec attention l'crit que je vous ai fait remettre?

TOUS.--Nous l'avons lu.

PREMIER SNATEUR.--Et sa lecture nous a affligs. Les fautes que
nous avions  lui reprocher auparavant pouvaient, je pense, aisment
s'oublier; mais de finir par o il aurait d commencer, sacrifier tout
le fruit de nos prparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau
sur nous-mmes en signant un trait avec Rome, lorsque Rome se rendait 
nous, c'est un crime qui n'admet aucune excuse.

AUFIDIUS.--Il approche: vous allez l'entendre.

(Coriolan parat, marchant au milieu des instruments de guerre et des
drapeaux; le peuple le suit en foule.)

CORIOLAN.--Salut, seigneurs: je reviens votre soldat, et je rapporte
un coeur qui n'est pas plus entach de l'amour de mon pays, qu'il ne
l'tait lorsque je suis sorti de cette ville. Je vous suis toujours
dvou, et tout prt  suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai
commenc notre expdition avec succs: et que j'ai conduit vos armes
par une route sanglante jusqu'aux portes de Rome. Les dpouilles que
nous rapportons dans cette ville surpassent d'un tiers les dpenses de
l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable pour Antium qu'elle
est ignominieuse pour Rome. Nous vous en prsentons ici le trait, et
les articles, signs des consuls et des patriciens, et scells du sceau
du snat.

AUFIDIUS.--Ne lisez pas, nobles snateurs: mais dites au tratre qu'il a
abus  l'excs des pouvoirs que vous lui aviez confis.

CORIOLAN.--Tratre! Comment donc?

AUFIDIUS.--Oui, tratre! Marcius!

CORIOLAN.--_Marcius_!

AUFIDIUS.--Oui, Marcius, Caus Marcius. Espres-tu que je te ferai
l'honneur de te dcorer du surnom de Coriolan, que tu as vol dans
Corioles? Entendez ma voix, vous, snateurs; vous, chefs de cet tat: il
a trahi lchement vos intrts, et cd pour quelques gouttes d'eau Rome
qui tait  vous. Oui, Rome tait  vous, il l'a lchement cde  sa
femme et  sa mre. Il a viol ses serments, et rompu la trame de ses
desseins aussi facilement que le noeud d'un fil us; et sans qu'il
ait assembl aucun conseil de guerre,  la seule vue des larmes de sa
nourrice, de vains gmissements, des clameurs de femmes lui ont fait
lcher une victoire qui tait  vous, les pages ont rougi pour lui et
les gens de coeur se sont regards de surprise les uns les autres.

CORIOLAN.--O Mars, l'entends-tu?

AUFIDIUS.--Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.

CORIOLAN.--Ah! dieux!

AUFIDIUS.--Un enfant, rien de plus.

CORIOLAN.--Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein d'une rage qu'il
ne peut plus contenir. Moi, un enfant? O lche esclave!--Pardonnez,
illustres snateurs; c'est la premire fois que j'aie jamais t forc
de quereller en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables
seigneurs, doit dmentir ce misrable roquet; lui-mme sera forc de
convenir de son imposture, lui qui porte les traces de mes coups sur son
corps et qui les portera jusqu'au tombeau.

PREMIER SNATEUR.--Silence, tous deux, et laissez-moi parler.

CORIOLAN.--Mettez-moi en pices, Volsques, hommes et enfants! plongez
tous vos poignards dans mon sein. _Un enfant_! Lche chien!--Si vous
avez crit avec vrit les annales de votre histoire, c'est  Corioles
que, semblable  l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai rduit les
Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un enfant!

AUFIDIUS.--Quoi, snateurs! vous souffrirez qu'il retrace  vos yeux le
souvenir d'un succs qu'il ne dut qu' l'aveugle fortune, et qui vous
couvrit de honte? Vous entendrez en paix cet orgueilleux infme vous
insulter en face, et se vanter de vos affronts?

LES CONJURS.--Qu'il meure pour cette insulte.

DES VOIX DU PEUPLE.--Mettons-le en pices  l'heure mme: il a tu mon
fils, ma fille; il a tu mon cousin Marcus; il a tu mon pre.

(Des bruits confus s'lvent dans toute l'assemble.)

SECOND SNATEUR, _au peuple_.--Cessez ces clameurs: point d'outrage.
Silence. C'est un brave guerrier, et sa renomme couvre toute la
terre. Ses dernires fautes envers nous seront soumises  un jugement
impartial. Aufidius, arrte, et ne trouble point la paix.

CORIOLAN.--Oh! si je le tenais lui, avec six autres Aufidius, et mme
avec toute sa race, pour me faire justice avec mon pe!

AUFIDIUS.--Lche insolent!

TOUS LES CONJURS.--Tuez-le, tuez-le.

(Les conjures tirent tous l'pe, se jettent sur Coriolan, le tuent; il
tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)

LES SNATEURS.--Arrtez, arrtez, arrtez.

AUFIDIUS.--Mes nobles matres, daignez m'entendre.

PREMIER SNATEUR.--O Tullus!

SECOND SNATEUR.--Tu as fait une action qui fera pleurer la Valeur.

TROISIME SNATEUR.--Ne foulez point ainsi son corps: contenez vos
fureurs; remettez vos pes.

AUFIDIUS.--Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment de fureur qu'il
a provoque, il m'est impossible de vous l'apprendre), quand vous
saurez l'extrme danger o vous exposait la vie de cet homme, vous vous
rjouirez de le voir ainsi mis  mort. Daignez me mander  l'assemble
du snat; je vous prouverai mon fidle et loyal dvouement, ou je me
soumets  votre jugement le plus rigoureux.

PREMIER SNATEUR.--Emportez son corps, et pleurez sur lui. Qu'il soit
regard comme le plus illustre mort que jamais hraut ait conduit  son
tombeau!

SECOND SNATEUR.--Son propre emportement absout  moiti Aufidius du
blme qu'il pourrait mriter. Faisons servir cet vnement  notre plus
grand avantage.

AUFIDIUS.--Ma fureur est passe, et je me sens pntr de douleur.
Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux guerriers: je serai le
quatrime. Que le tambour fasse entendre un son lugubre. Tranez vos
piques renverses: oublions que cette ville renferme une foule de femmes
qu'il a prives de leurs maris et de leurs enfants, et qui, maintenant
encore, gmissent dans le deuil et les larmes; il laissera un noble
souvenir. Venez, aidez-moi!

(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une marche
funbre.)



FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of the Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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individual work is in the public domain in the United States and you are
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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