Project Gutenberg's Les mille et une nuits - Tome premier, by Anonymous

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les mille et une nuits - Tome premier

Author: Anonymous

Release Date: March 15, 2005 [EBook #15371]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS - ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.






Traduit par Antoine Galland



LES MILLE ET UNE NUITS



Tome premier



(1704)



Table des matires

CONTES ARABES.
FABLE.
L'NE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR.
I NUIT.
LE MARCHAND ET LE GNIE.
II NUIT.
III NUIT.
IV NUIT.
HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE.
V NUIT.
VI NUIT.
HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS.
VII NUIT.
VIII NUIT.
HISTOIRE DU PCHEUR.
IX NUIT.
X NUIT.
XI NUIT.
HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MDECIN DOUBAN.
XII NUIT.
XIII NUIT.
XIV NUIT.
HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET.
XV NUIT.
HISTOIRE DU VIZIR PUNI.
XVI NUIT.
XVII NUIT.
XVIII NUIT.
XIX NUIT.
XX NUIT.
XXI NUIT.
XXII NUIT.
HISTOIRE DU JEUNE ROI DES LES NOIRES.
XXIII NUIT.
XXIV NUIT.
XXV NUIT.
XXVI NUIT.
XXVII NUIT.
XXVIII NUIT.
HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS, ET DE CINQ DAMES DE
BAGDAD.
XXIX NUIT.
XXX NUIT.
XXXI NUIT.
XXXII NUIT.
XXXIII NUIT.
XXXIV NUIT.
XXXV NUIT.
XXXVI NUIT.
XXXVII NUIT.
HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.
XXXVIII NUIT.
XXXIX NUIT.
XL NUIT.
HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI.
XLI NUIT.
XLII NUIT.
XLIII NUIT.
XLIV NUIT.
XLV NUIT.
XLVI NUIT.
HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVI.
XLVII NUIT.
XLVIII NUIT.
XLIX NUIT.
L NUIT.
LI NUIT.
LII NUIT.
LIII NUIT.
HISTOIRE DU TROISIME CALENDER, FILS DE ROI.
LIV NUIT.
LV NUIT.
LVI NUIT.
LVII NUIT.
LVIII NUIT.
LIX NUIT.
LX NUIT.
LXI NUIT.
LXII NUIT.
LXIII NUIT.
HISTOIRE DE ZOBIDE.
LXIV NUIT.
LXV NUIT.
LXVI NUIT.
LXVII NUIT.
HISTOIRE D'AMINE.
LXVIII NUIT.
LXIX NUIT.
HISTOIRE DES TROIS POMMES.
LXX NUIT.
LXXI NUIT.
HISTOIRE DE LA DAME MASSACRE ET DU JEUNE HOMME SON MARI.
LXXII NUIT.
HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN.
LXXIII NUIT.
LXXIV NUIT.
LXXV NUIT.
LXXVI NUIT.
LXXVII MUT.
LXXVIII NUIT.
LXXIX NUIT.
LXXX NUIT.
LXXXI NUIT.
LXXXII NUIT.
LXXXIII NUIT.
LXXXIV NUIT.
LXXXV NUIT.
LXXXVI NUIT.
LXXXVII NUIT.
LXXXVIII NUIT.
LXXXIX NUIT.
XC NUIT.
XCI NUIT.
XCII NUIT.
XCIII NUIT.
XCIV NUIT.
XCV NUIT.
XCVI NUIT.
XCVII NUIT.
XCVIII NUIT.
XCIX NUIT.
C NUIT.
HISTOIRE DU PETIT BOSSU.
CI NUIT.
CII NUIT.
CIII NUIT.
CIV NUIT.
CV NUIT.
HISTOIRE QUE RACONTA LE MARCHAND CHRTIEN.
CVI NUIT.
CVII NUIT.
CVIII NUIT.
CIX NUIT.
CX NUIT.
CXI NUIT.
CXII NUIT.
CXIII NUIT.
CXIV NUIT.
CXV NUIT.
CXVI NUIT.
CXVII NUIT.
HISTOIRE RACONTE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR.
CXVIII NUIT.
CXIX NUIT.
CXX NUIT.
CXXI NUIT.
CXXII NUIT.
CXXIII NUIT.
CXXIV NUIT.
CXXV NUIT.
CXXVI NUIT.
CXXVII NUIT.
HISTOIRE RACONTE PAR LE MDECIN JUIF.
CXXVIII NUIT.
CXXIX NUIT.
CXXX NUIT.
CXXXI NUIT.
CXXXII NUIT.
CXXXIII NUIT.
CXXXIV NUIT.
HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR.
CXXXV NUIT.
CXXXVI NUIT.
CXXXVII NUIT.
CXXXVIII NUIT.
CXXXIX NUIT.
CXL NUIT.
CXLI NUIT.
CXLII NUIT.
CXLIII NUIT.
HISTOIRE DU BARBIER.
CXLIV NUIT.
HISTOIRE DU PREMIER FRRE DU BARBIER.
CXLV NUIT.
CXLVI NUIT.
CXLVII NUIT.
HISTOIRE DU SECOND FRRE DU BARBIER.
CXLVIII NUIT.
CXLIX NUIT.






CONTES ARABES.

Les chroniques des Sassanides, anciens rois de Perse, qui avaient
tendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites
les qui en dpendent, et bien loin au del du Gange, jusqu' la
Chine, rapportent qu'il y avait autrefois un roi de cette
puissante maison, qui tait le plus excellent prince de son temps.
Il se faisait autant aimer de ses sujets par sa sagesse et sa
prudence, qu'il s'tait rendu redoutable  ses voisins par le
bruit de sa valeur et par la rputation de ses troupes
belliqueuses et bien disciplines. Il avait deux fils: l'an,
appel Schahriar, digne hritier de son pre, en possdait toutes
les vertus; et le cadet, nomm Schahzenan, n'avait pas moins de
mrite que son frre.

Aprs un rgne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et
Schahriar monta sur le trne. Schahzenan, exclu de tout partage
par les lois de l'empire, et oblig de vivre comme un particulier,
au lieu de souffrir impatiemment le bonheur de son an, mit toute
son attention  lui plaire. Il eut peu de peine  y russir.
Schahriar, qui avait naturellement de l'inclination pour ce
prince, fut charm de sa complaisance; et par un excs d'amiti,
voulant partager avec lui ses tats, il lui donna le royaume de la
Grande Tartarie. Schahzenan en alla bientt prendre possession, et
il tablit son sjour  Samarcande, qui en tait la capitale.

Il y avait dj dix ans que ces deux rois taient spars, lorsque
Schahriar, souhaitant passionnment de revoir son frre, rsolut
de lui envoyer un ambassadeur pour l'inviter  venir  sa cour. Il
choisit pour cette ambassade son premier vizir[1], qui partit avec
une suite conforme  sa dignit, et fit toute la diligence
possible. Quand il fut prs de Samarcande, Schahzenan, averti de
son arrive, alla au-devant de lui avec les principaux seigneurs
de sa cour, qui, pour faire plus d'honneur au ministre du sultan,
s'taient tous habills magnifiquement. Le roi de Tartarie le
reut avec de grandes dmonstrations de joie, et lui demanda
d'abord des nouvelles du sultan son frre. Le vizir satisfit sa
curiosit; aprs quoi il exposa le sujet de son ambassade.
Schahzenan en fut touch: Sage vizir, dit-il, le sultan mon frre
me fait trop d'honneur, et il ne pouvait rien me proposer qui me
ft plus agrable. S'il souhaite de me voir, je suis press de la
mme envie: le temps, qui n'a point diminu son amiti, n'a point
affaibli la mienne. Mon royaume est tranquille, et je ne veux que
dix jours pour me mettre en tat de partir avec vous. Ainsi il
n'est pas ncessaire que vous entriez dans la ville pour si peu de
temps. Je vous prie de vous arrter dans cet endroit et d'y faire
dresser vos tentes. Je vais ordonner qu'on vous apporte des
rafrachissements en abondance, pour vous et pour toutes les
personnes de votre suite. Cela fut excut sur-le-champ: le roi
fut  peine rentr dans Samarcande, que le vizir vit arriver une
prodigieuse quantit de toutes sortes de provisions, accompagnes
de rgals et de prsents d'un trs-grand prix.

Cependant Schahzenan, se disposant  partir, rgla les affaires
les plus pressantes, tablit un conseil pour gouverner son royaume
pendant son absence, et mit  la tte de ce conseil un ministre
dont la sagesse lui tait connue et en qui il avait une entire
confiance. Au bout de dix jours, ses quipages tant prts, il dit
adieu  la reine sa femme, sortit sur le soir de Samarcande, et,
suivi des officiers qui devaient tre du voyage, il se rendit au
pavillon royal qu'il avait fait dresser auprs des tentes du
vizir. Il s'entretint avec cet ambassadeur jusqu' minuit. Alors,
voulant encore une fois embrasser la reine, qu'il aimait beaucoup,
il retourna seul dans son palais. Il alla droit  l'appartement de
cette princesse, qui, ne s'attendant pas  le revoir, avait reu
dans son lit un des derniers officiers de sa maison. Il y avait
dj longtemps qu'ils taient couchs et ils dormaient d'un
profond sommeil.

Le roi entra sans bruit, se faisant un plaisir de surprendre par
son retour une pouse dont il se croyait tendrement aim. Mais
quelle fut sa surprise, lorsqu' la clart des flambeaux, qui ne
s'teignent jamais la nuit dans les appartements des princes et
des princesses, il aperut un homme dans ses bras! Il demeura
immobile durant quelques moments, ne sachant s'il devait croire ce
qu'il voyait. Mais n'en pouvant douter: Quoi! dit-il en lui-mme,
je suis  peine hors de mon palais, je suis encore sous les murs
de Samarcande, et l'on m'ose outrager! Ah! perfide, votre crime ne
sera pas impuni! Comme roi, je dois punir les forfaits qui se
commettent dans mes tats; comme poux offens, il faut que je
vous immole  mon juste ressentiment. Enfin ce malheureux prince,
cdant  son premier transport, tira son sabre, s'approcha du lit,
et d'un seul coup fit passer les coupables du sommeil  la mort.
Ensuite, les prenant l'un aprs l'autre, il les jeta par une
fentre, dans le foss dont le palais tait environn.

S'tant veng de cette sorte, il sortit de la ville, comme il y
tait venu, et se retira sous son pavillon. Il n'y fut pas plus
tt arriv, que, sans parler  personne de ce qu'il venait de
faire, il ordonna de plier les tentes et de partir. Tout fut
bientt prt, et il n'tait pas jour encore, qu'on se mit en
marche au son des timbales et de plusieurs autres instruments qui
inspiraient de la joie  tout le monde, hormis au roi. Ce prince,
toujours occup de l'infidlit de la reine, tait en proie  une
affreuse mlancolie, qui ne le quitta point pendant tout le
voyage.

Lorsqu'il fut prs de la capitale des Indes, il vit venir au-
devant de lui le sultan[2] Schahriar avec toute sa cour. Quelle
joie pour ces princes de se revoir! Ils mirent tous deux pied 
terre pour s'embrasser; et, aprs s'tre donn mille marques de
tendresse, ils remontrent  cheval, et entrrent dans la ville
aux acclamations d'une foule innombrable de peuple. Le sultan
conduisit le roi son frre jusqu'au palais qu'il lui avait fait
prparer: ce palais communiquait au sien par un mme jardin; il
tait d'autant plus magnifique, qu'il tait consacr aux ftes et
aux divertissements de la cour; et on en avait encore augment la
magnificence par de nouveaux ameublements.

Schahriar quitta d'abord le roi de Tartarie, pour lui donner le
temps d'entrer au bain et de changer d'habit; mais ds qu'il sut
qu'il en tait sorti, il vint le retrouver. Ils s'assirent sur un
sofa, et comme les courtisans se tenaient loigns par respect,
ces deux princes commencrent  s'entretenir de tout ce que deux
frres, encore plus unis par l'amiti que par le sang, ont  se
dire aprs une longue absence. L'heure du souper tant venue, ils
mangrent ensemble; et aprs le repas, ils reprirent leur
entretien, qui dura jusqu' ce que Schahriar, s'apercevant que la
nuit tait fort avance, se retira pour laisser reposer son frre.

L'infortun Schahzenan se coucha; mais si la prsence du sultan
son frre avait t capable de suspendre pour quelque temps ses
chagrins, ils se rveillrent alors avec violence; au lieu de
goter le repos dont il avait besoin, il ne fit que rappeler dans
sa mmoire les plus cruelles rflexions; toutes les circonstances
de l'infidlit de la reine se prsentaient si vivement  son
imagination, qu'il en tait hors de lui-mme. Enfin, ne pouvant
dormir, il se leva; et se livrant tout entier  des penses si
affligeantes, il parut sur son visage une impression de tristesse
que le sultan ne manqua pas de remarquer: Qu'a donc le roi de
Tartarie? disait-il; qui peut causer ce chagrin que je lui vois?
Aurait-il sujet de se plaindre de la rception que je lui ai
faite? Non: je l'ai reu comme un frre que j'aime, et je n'ai
rien l-dessus  me reprocher. Peut-tre se voit-il  regret
loign de ses tats ou de la reine sa femme. Ah! si c'est cela
qui l'afflige, il faut que je lui fasse incessamment les prsents
que je lui destine, afin qu'il puisse partir quand il lui plaira,
pour s'en retourner  Samarcande. Effectivement, ds le lendemain
il lui envoya une partie de ces prsents, qui taient composs de
tout ce que les Indes produisent de plus rare, de plus riche et de
plus singulier. Il ne laissait pas nanmoins d'essayer de le
divertir tous les jours par de nouveaux plaisirs; mais les ftes
les plus agrables, au lieu de le rjouir, ne faisaient qu'irriter
ses chagrins.

Un jour Schahriar ayant ordonn une grande chasse  deux journes
de sa capitale, dans un pays o il y avait particulirement
beaucoup de cerfs, Schahzenan le pria de le dispenser de
l'accompagner, en lui disant que l'tat de sa sant ne lui
permettait pas d'tre de la partie. Le sultan ne voulut pas le
contraindre, le laissa en libert et partit avec toute sa cour
pour aller prendre ce divertissement. Aprs son dpart, le roi de
la Grande Tartarie, se voyant seul, s'enferma dans son
appartement. Il s'assit  une fentre qui avait vue sur le jardin.
Ce beau lieu et le ramage d'une infinit d'oiseaux qui y faisaient
leur retraite, lui auraient donn du plaisir, s'il et t capable
d'en ressentir; mais, toujours dchir par le souvenir funeste de
l'action infme de la reine, il arrtait moins souvent ses yeux
sur le jardin, qu'il ne les levait au ciel pour se plaindre de son
malheureux sort.

Nanmoins, quelque occup qu'il ft de ses ennuis, il ne laissa
pas d'apercevoir un objet qui attira toute son attention. Une
porte secrte du palais du sultan s'ouvrit tout  coup, et il en
sortit vingt femmes, au milieu desquelles marchait la sultane[3]
d'un air qui la faisait aisment distinguer. Cette princesse,
croyant que le roi de la Grande Tartarie tait aussi  la chasse,
s'avana avec fermet jusque sous les fentres de l'appartement de
ce prince, qui, voulant par curiosit l'observer, se plaa de
manire qu'il pouvait tout voir sans tre vu. Il remarqua que les
personnes qui accompagnaient la sultane, pour bannir toute
contrainte, se dcouvrirent le visage qu'elles avaient eu couvert
jusqu'alors, et quittrent de longs habits qu'elles portaient par-
dessus d'autres plus courts. Mais il fut dans un extrme
tonnement de voir que dans cette compagnie, qui lui avait sembl
toute compose de femmes, il y avait dix noirs, qui prirent chacun
leur matresse. La sultane, de son ct, ne demeura pas longtemps
sans amant; elle frappa des mains en criant: Masoud! Masoud! et
aussitt un autre noir descendit du haut d'un arbre, et courut 
elle avec beaucoup d'empressement.

La pudeur ne me permet pas de raconter tout ce qui se passa entre
ces femmes et ces noirs, et c'est un dtail qu'il n'est pas besoin
de faire; il suffit de dire que Schahzenan en vit assez pour juger
que son frre n'tait pas moins  plaindre que lui. Les plaisirs
de cette troupe amoureuse durrent jusqu' minuit. Ils se
baignrent tous ensemble dans une grande pice d'eau qui faisait
un des plus beaux ornements du jardin; aprs quoi, ayant repris
leurs habits, ils rentrrent par la porte secrte dans le palais
du sultan; et Masoud, qui tait venu de dehors par-dessus la
muraille du jardin, s'en retourna par le mme endroit.

Comme toutes ces choses s'taient passes sous les yeux du roi de
la Grande Tartarie, elles lui donnrent lieu de faire une infinit
de rflexions: Que j'avais peu raison, disait-il, de croire que
mon malheur tait si singulier! C'est sans doute l'invitable
destine de tous les maris, puisque le sultan mon frre, le
souverain de tant d'tats, le plus grand prince du monde, n'a pu
l'viter. Cela tant, quelle faiblesse de me laisser consumer de
chagrin! C'en est fait: le souvenir d'un malheur si commun ne
troublera plus dsormais le repos de ma vie. En effet, ds ce
moment il cessa de s'affliger; et comme il n'avait pas voulu
souper qu'il n'et vu toute la scne qui venait de se jouer sous
ses fentres, il fit servir alors, mangea de meilleur apptit
qu'il n'avait fait depuis son dpart de Samarcande, et entendit
mme avec quelque plaisir un concert agrable de voix et
d'instruments dont on accompagna le repas.

Les jours suivants il fut de trs-bonne humeur; et lorsqu'il sut
que le sultan tait de retour, il alla au-devant de lui, et lui
fit son compliment d'un air enjou. Schahriar d'abord ne prit pas
garde  ce changement; il ne songea qu' se plaindre obligeamment
de ce que ce prince avait refus de l'accompagner  la chasse; et
sans lui donner le temps de rpondre  ses reproches, il lui parla
du grand nombre de cerfs et d'autres animaux qu'il avait pris, et
enfin du plaisir qu'il avait eu. Schahzenan, aprs l'avoir cout
avec attention, prit la parole  son tour. Comme il n'avait plus
de chagrin qui l'empcht de faire paratre combien il avait
d'esprit, il dit mille choses agrables et plaisantes.

Le sultan, qui s'tait attendu  le retrouver dans le mme tat o
il l'avait laiss, fut ravi de le voir si gai: Mon frre, lui
dit-il, je rends grces au ciel de l'heureux changement qu'il a
produit en vous pendant mon absence: j'en ai une vritable joie;
mais j'ai une prire  vous faire, et je vous conjure de
m'accorder ce que je vais vous demander. - Que pourrais-je vous
refuser? rpondit le roi de Tartarie. Vous pouvez tout sur
Schahzenan. Parlez; je suis dans l'impatience de savoir ce que
vous souhaitez de moi. - Depuis que vous tes dans ma cour, reprit
Schahriar, je vous ai vu plong dans une noire mlancolie, que
j'ai vainement tent de dissiper par toutes sortes de
divertissements. Je me suis imagin que votre chagrin venait de ce
que vous tiez loign de vos tats; j'ai cru mme que l'amour y
avait beaucoup de part, et que la reine de Samarcande, que vous
avez d choisir d'une beaut acheve, en tait peut-tre la cause.
Je ne sais si je me suis tromp dans ma conjecture; mais je vous
avoue que c'est particulirement pour cette raison que je n'ai pas
voulu vous importuner l-dessus, de peur de vous dplaire.
Cependant, sans que j'y aie contribu en aucune manire, je vous
trouve  mon retour de la meilleure humeur du monde et l'esprit
entirement dgag de cette noire vapeur qui en troublait tout
l'enjouement: dites-moi, de grce, pourquoi vous tiez si triste,
et pourquoi vous ne l'tes plus.

 ce discours, le roi de la Grande Tartarie demeura quelque temps
rveur, comme s'il et cherch ce qu'il avait  y rpondre. Enfin
il repartit dans ces termes: Vous tes mon sultan et mon matre;
mais dispensez-moi, je vous supplie, de vous donner la
satisfaction que vous me demandez. - Non, mon frre, rpliqua le
sultan; il faut que vous me l'accordiez: je la souhaite, ne me la
refusez pas. Schahzenan ne put rsister aux instances de
Schahriar: H bien! mon frre, lui dit-il, je vais vous
satisfaire, puisque vous me le commandez. Alors il lui raconta
l'infidlit de la reine de Samarcande; et lorsqu'il en eut achev
le rcit: Voil, poursuivit-il, le sujet de ma tristesse; jugez
si j'avais tort de m'y abandonner. -  mon frre! s'cria le
sultan d'un ton qui marquait combien il entrait dans le
ressentiment du roi de Tartarie, quelle horrible histoire venez-
vous de me raconter! Avec quelle impatience je l'ai coute
jusqu'au bout! Je vous loue d'avoir puni les tratres qui vous ont
fait un outrage si sensible. On ne saurait vous reprocher cette
action: elle est juste; et pour moi, j'avouerai qu' votre place
j'aurais eu peut-tre moins de modration que vous: je ne me
serais pas content d'ter la vie  une seule femme; je crois que
j'en aurais sacrifi plus de mille  ma rage. Je ne suis pas
tonn de vos chagrins: la cause en tait trop vive et trop
mortifiante pour n'y pas succomber.  ciel, quelle aventure! Non,
je crois qu'il n'en est jamais arriv de semblable  personne qu'
vous. Mais enfin il faut louer Dieu de ce qu'il vous a donn de la
consolation; et comme je ne doute pas qu'elle ne soit bien fonde,
ayez encore la complaisance de m'en instruire, et faites-moi la
confidence entire.

Schahzenan fit plus de difficult sur ce point que sur le
prcdent,  cause de l'intrt que son frre y avait; mais il
fallut cder  ses nouvelles instances: Je vais donc vous obir,
lui dit-il, puisque vous le voulez absolument. Je crains que mon
obissance ne vous cause plus de chagrins que je n'en ai eu; mais
vous ne devez vous en prendre qu' vous-mme, puisque c'est vous
qui me forcez  vous rvler une chose que je voudrais ensevelir
dans un ternel oubli. - Ce que vous me dites, interrompit
Schahriar, ne fait qu'irriter ma curiosit; htez-vous de me
dcouvrir ce secret, de quelque nature qu'il puisse tre. Le roi
de Tartarie, ne pouvant plus s'en dfendre, fit alors le dtail de
tout ce qu'il avait vu du dguisement des noirs, de l'emportement
de la sultane et de ses femmes, et il n'oublia pas Masoud: Aprs
avoir t tmoin de ces infamies, continua-t-il, je pensai que
toutes les femmes y taient naturellement portes, et qu'elles ne
pouvaient rsister  leur penchant. Prvenu de cette opinion, il
me parut que c'tait une grande faiblesse  un homme d'attacher
son repos  leur fidlit. Cette rflexion m'en fit faire beaucoup
d'autres; et enfin je jugeai que je ne pouvais prendre un meilleur
parti que de me consoler. Il m'en a cot quelques efforts; mais
j'en suis venu  bout; et si vous m'en croyez, vous suivrez mon
exemple.

Quoique ce conseil ft judicieux, le sultan ne put le goter. Il
entra mme en fureur: Quoi! dit-il, la sultane des Indes est
capable de se prostituer d'une manire si indigne! Non, mon frre,
ajouta-t-il, je ne puis croire ce que vous me dites, si je ne le
vois de mes propres yeux. Il faut que les vtres vous aient
tromp; la chose est assez importante pour mriter que j'en sois
assur par moi-mme. - Mon frre, rpondit Schahzenan, si vous
voulez en tre tmoin, cela n'est pas fort difficile: vous n'avez
qu' faire une nouvelle partie de chasse; quand nous serons hors
de la ville avec votre cour et la mienne, nous nous arrterons
sous nos pavillons, et la nuit nous reviendrons tous deux seuls
dans mon appartement. Je suis assur que le lendemain vous verrez
ce que j'ai vu. Le sultan approuva le stratagme, et ordonna
aussitt une nouvelle chasse; de sorte que ds le mme jour, les
pavillons furent dresss au lieu dsign.

Le jour suivant les deux princes partirent avec toute leur suite.
Ils arrivrent o ils devaient camper, et ils y demeurrent
jusqu' la nuit. Alors Schahriar appela son grand vizir, et, sans
lui dcouvrir son dessein, lui commanda de tenir sa place pendant
son absence, et de ne pas permettre que personne sortt du camp,
pour quelque sujet que ce pt tre. D'abord qu'il eut donn cet
ordre, le roi de la Grande Tartarie et lui montrent  cheval,
passrent incognito au travers du camp, rentrrent dans la ville
et se rendirent au palais qu'occupait Schahzenan. Ils se
couchrent; et le lendemain, de bon matin, ils s'allrent placer 
la fentre d'o le roi de Tartarie avait vu la scne des noirs.
Ils jouirent quelque temps de la fracheur; car le soleil n'tait
pas encore lev; et en s'entretenant, ils jetaient souvent les
yeux du ct de la porte secrte. Elle s'ouvrit enfin; et, pour
dire le reste en peu de mots, la sultane parut avec ses femmes et
les dix noirs dguiss; elle appela Masoud; et le sultan en vit
plus qu'il n'en fallait pour tre pleinement convaincu de sa honte
et de son malheur:  Dieu! s'cria-t-il, quelle indignit! quelle
horreur! L'pouse d'un souverain tel que moi peut-elle tre
capable de cette infamie? Aprs cela quel prince osera se vanter
d'tre parfaitement heureux? Ah! mon frre, poursuivit-il en
embrassant le roi de Tartarie, renonons tous deux au monde; la
bonne foi en est bannie: s'il flatte d'un ct, il trahit de
l'autre. Abandonnons nos tats et tout l'clat qui nous environne.
Allons dans des royaumes trangers traner une vie obscure et
cacher notre infortune. Schahzenan n'approuvait pas cette
rsolution; mais il n'osa la combattre dans l'emportement o il
voyait Schahriar.Mon frre, lui dit-il, je n'ai pas d'autre
volont que la vtre; je suis prt  vous suivre partout o il
vous plaira; mais promettez-moi que nous reviendrons, si nous
pouvons rencontrer quelqu'un qui soit plus malheureux que nous. -
Je vous le promets, rpondit le sultan; mais je doute fort que
nous trouvions personne qui le puisse tre. - Je ne suis pas de
votre sentiment l-dessus, rpliqua le roi de Tartarie; peut-tre
mme ne voyagerons-nous pas longtemps. En disant cela, ils
sortirent secrtement du palais, et prirent un autre chemin que
celui par o ils taient venus. Ils marchrent tant qu'ils eurent
du jour assez pour se conduire, et passrent la premire nuit sous
des arbres. S'tant levs ds le point du jour, ils continurent
leur marche jusqu' ce qu'ils arrivrent  une belle prairie sur
le bord de la mer, o il y avait, d'espace en espace, de grands
arbres fort touffus. Ils s'assirent sous un de ces arbres pour se
dlasser et pour y prendre le frais. L'infidlit des princesses
leurs femmes fit le sujet de leur conversation.
Il n'y avait pas longtemps qu'ils s'entretenaient, lorsqu'ils
entendirent assez prs d'eux un bruit horrible du ct de la mer,
et des cris effroyables qui les remplirent de crainte: alors la
mer s'ouvrit, et il s'en leva comme une grosse colonne noire qui
semblait s'aller perdre dans les nues. Cet objet redoubla leur
frayeur; ils se levrent promptement, et montrent au haut de
l'arbre qui leur parut le plus propre  les cacher. Ils y furent 
peine monts, que, regardant vers l'endroit d'o le bruit partait
et o la mer s'tait entr'ouverte, ils remarqurent que la colonne
noire s'avanait vers le rivage en fendant l'eau. Ils ne purent
dans le moment dmler ce que ce pouvait tre; mais ils en furent
bientt claircis.

C'tait un de ces gnies[4] qui sont malins, malfaisants, et
ennemis mortels des hommes: il tait noir et hideux, avait la
forme d'un gant d'une hauteur prodigieuse, et portait sur sa tte
une grande caisse de verre, ferme  quatre serrures d'acier fin.
Il entra dans la prairie avec cette charge, qu'il vint poser
justement au pied de l'arbre o taient les deux princes, qui,
connaissant l'extrme pril o ils se trouvaient, se crurent
perdus.

Cependant le gnie s'assit auprs de la caisse; et l'ayant ouverte
avec quatre clefs qui taient attaches  sa ceinture, il en
sortit aussitt une dame trs-richement habille, d'une taille
majestueuse et d'une beaut parfaite. Le monstre la fit asseoir 
ses cts; et la regardant amoureusement: Dame, dit-il, la plus
accomplie de toutes les dames qui sont admires pour leur beaut,
charmante personne, vous que j'ai enleve le jour de vos noces, et
que j'ai toujours aime depuis si constamment, vous voudrez bien
que je dorme quelques moments prs de vous; le sommeil, dont je me
sens accabl, m'a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de
repos. En disant cela, il laissa tomber sa grosse tte sur les
genoux de la dame; ensuite, ayant allong ses pieds, qui
s'tendaient jusqu' la mer, il ne tarda pas  s'endormir, et il
ronfla bientt de manire qu'il fit retentir le rivage.

La dame alors leva la vue par hasard, et apercevant les princes au
haut de l'arbre, elle leur fit signe de la main de descendre sans
faire de bruit. Leur frayeur fut extrme quand ils se virent
dcouverts. Ils supplirent la dame, par d'autres signes, de les
dispenser de lui obir; mais elle, aprs avoir t doucement de
dessus ses genoux la tte du gnie, et l'avoir pose lgrement 
terre, se leva et leur dit d'un ton de voix bas, mais anim:
Descendez, il faut absolument que vous veniez  moi. Ils
voulurent vainement lui faire comprendre encore par leurs gestes
qu'ils craignaient le gnie. Descendez donc, leur rpliqua-t-elle
sur le mme ton; si vous ne vous htez de m'obir, je vais
l'veiller, et je lui demanderai moi-mme votre mort.

Ces paroles intimidrent tellement les princes, qu'ils
commencrent  descendre avec toutes les prcautions possibles
pour ne pas veiller le gnie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame
les prit par la main; et, s'tant un peu loigne avec eux sous
les arbres, elle leur fit librement une proposition trs-vive; ils
la rejetrent d'abord; mais elle les obligea, par de nouvelles
menaces,  l'accepter. Aprs qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle
souhaitait, ayant remarqu qu'ils avaient chacun une bague au
doigt, elle les leur demanda. Sitt qu'elle les eut entre les
mains, elle alla prendre une bote du paquet o tait sa toilette;
elle en tira un fil garni d'autres bagues de toutes sortes de
faons, et le leur montrant: Savez-vous bien, dit-elle, ce que
signifient ces joyaux? - Non, rpondirent-ils; mais il ne tiendra
qu' vous de nous l'apprendre. - Ce sont, reprit-elle, les bagues
de tous les hommes  qui j'ai fait part de mes faveurs; il y en a
quatre-vingt-dix-huit bien comptes, que je garde pour me souvenir
d'eux. Je vous ai demand les vtres pour la mme raison, et afin
d'avoir la centaine accomplie: voil donc, continua-t-elle, cent
amants que j'ai eus jusqu' ce jour, malgr la vigilance et les
prcautions de ce vilain gnie qui ne me quitte pas. Il a beau
m'enfermer dans cette caisse de verre, et me tenir cache au fond
de la mer, je ne laisse pas de tromper ses soins. Vous voyez par
l que quand une femme a form un projet, il n'y a point de mari
ni d'amant qui puisse en empcher l'excution. Les hommes feraient
mieux de ne pas contraindre les femmes; ce serait le moyen de les
rendre sages. La dame, leur ayant parl de la sorte, passa leurs
bagues dans le mme fil o taient enfiles les autres. Elle
s'assit ensuite comme auparavant, souleva la tte du gnie, qui ne
se rveilla point, la remit sur ses genoux, et fit signe aux
princes de se retirer.

Ils reprirent le chemin par o ils taient venus; et lorsqu'ils
eurent perdu de vue la dame et le gnie, Schahriar dit 
Schahzenan: H bien! mon frre, que pensez-vous de l'aventure qui
vient de nous arriver? Le gnie n'a-t-il pas une matresse bien
fidle? Et ne convenez-vous pas que rien n'est gal  la malice
des femmes? - Oui, mon frre, rpondit le roi de la Grande
Tartarie. Et vous devez aussi demeurer d'accord que le gnie est
plus  plaindre et plus malheureux que nous. C'est pourquoi,
puisque nous avons trouv ce que nous cherchions, retournons dans
nos tats, et que cela ne nous empche pas de nous marier. Pour
moi, je sais par quel moyen je prtends que la foi qui m'est due
me soit inviolablement conserve. Je ne veux pas m'expliquer
prsentement l-dessus; mais vous en apprendrez un jour des
nouvelles, et je suis sr que vous suivrez mon exemple. Le sultan
fut de l'avis de son frre; et continuant tous deux de marcher,
ils arrivrent au camp sur la fin de la nuit du troisime jour
qu'ils taient partis.

La nouvelle du retour du sultan s'y tant rpandue, les courtisans
se rendirent de grand matin devant son pavillon. Il les fit
entrer, les reut d'un air plus riant qu' l'ordinaire, et leur
fit  tous des gratifications. Aprs quoi, leur ayant dclar
qu'il ne voulait pas aller plus loin, il leur commanda de monter 
cheval, et il retourna bientt  son palais.

 peine fut-il arriv, qu'il courut  l'appartement de la sultane.
Il la fit lier devant lui, et la livra  son grand vizir, avec
ordre de la faire trangler; ce que ce ministre excuta, sans
s'informer quel crime elle avait commis. Le prince irrit n'en
demeura pas l: il coupa la tte de sa propre main  toutes les
femmes de la sultane. Aprs ce rigoureux chtiment, persuad qu'il
n'y avait pas une femme sage, pour prvenir les infidlits de
celles qu'il prendrait  l'avenir, il rsolut d'en pouser une
chaque nuit, et de la faire trangler le lendemain. S'tant impos
cette loi cruelle, il jura qu'il l'observerait immdiatement aprs
le dpart du roi de Tartarie, qui prit bientt cong de lui, et se
mit en chemin, charg de prsents magnifiques.

Schahzenan tant parti, Schahriar ne manqua pas d'ordonner  son
grand vizir de lui amener la fille d'un de ses gnraux d'arme.
Le vizir obit. Le sultan coucha avec elle; et le lendemain, en la
lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui
commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante.
Quelque rpugnance qu'et le vizir  excuter de semblables
ordres, comme il devait au sultan son matre une obissance
aveugle, il tait oblig de s'y soumettre. Il lui mena donc la
fille d'un officier subalterne, qu'on fit aussi mourir le
lendemain. Aprs celle-l, ce fut la fille d'un bourgeois de la
capitale; et enfin, chaque jour c'tait une fille marie et une
femme morte.

Le bruit de cette inhumanit sans exemple causa une consternation
gnrale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
lamentations: ici c'tait un pre en pleurs qui se dsesprait de
la perte de sa fille; et l c'taient de tendres mres, qui,
craignant pour les leurs la mme destine, faisaient par avance
retentir l'air de leurs gmissements. Ainsi, au lieu des louanges
et des bndictions que le sultan s'tait attires jusqu'alors,
tous ses sujets ne faisaient plus que des imprcations contre lui.

Le grand vizir, qui, comme on l'a dj dit, tait malgr lui le
ministre d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont
l'ane s'appelait Scheherazade, et la cadette Dinarzade.

Cette dernire ne manquait pas de mrite; mais l'autre avait un
courage au-dessus de son sexe, de l'esprit infiniment, avec une
pntration admirable. Elle avait beaucoup de lecture et une
mmoire si prodigieuse, que rien ne lui avait chapp de tout ce
qu'elle avait lu. Elle s'tait heureusement applique  la
philosophie,  la mdecine,  l'histoire et aux arts; et elle
faisait des vers mieux que les potes les plus clbres de son
temps. Outre cela, elle tait pourvue d'une beaut extraordinaire;
et une vertu trssolide couronnait toutes ses belles qualits.

Le vizir aimait passionnment une fille si digne de sa tendresse.
Un jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit:
Mon pre, j'ai une grce  vous demander; je vous supplie trs-
humblement de me l'accorder. - Je ne vous la refuse pas, rpondit-
il, pourvu qu'elle soit juste et raisonnable. - Pour juste,
rpliqua Scheherazade, elle ne peut l'tre davantage, et vous en
pouvez juger par le motif qui m'oblige  vous la demander. J'ai
dessein d'arrter le cours de cette barbarie que le sultan exerce
sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte
que tant de mres ont de perdre leurs filles d'une manire si
funeste. - Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
vizir; mais le mal auquel vous voulez remdier me parat sans
remde. Comment prtendez-vous en venir  bout? - Mon pre,
repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan
clbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la
tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l'honneur
de sa couche. Le vizir ne put entendre ce discours sans horreur:
 Dieu! interrompit-il avec transport. Avez-vous perdu l'esprit,
ma fille? Pouvez-vous me faire une prire si dangereuse? Vous
savez que le sultan a fait serment sur son me de ne coucher
qu'une seule nuit avec la mme femme et de lui faire ter la vie
le lendemain, et vous voulez que je lui propose de vous pouser?
Songez-vous bien  quoi vous expose votre zle indiscret? - Oui,
mon pre, rpondit cette vertueuse fille, je connais tout le
danger que je cours, et il ne saurait m'pouvanter. Si je pris,
ma mort sera glorieuse; et si je russis dans mon entreprise, je
rendrai  ma patrie un service important. - Non, dit le vizir,
quoi que vous puissiez me reprsenter, pour m'intresser  vous
permettre de vous jeter dans cet affreux pril, ne vous imaginez
pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de vous enfoncer
le poignard dans le sein, hlas! il faudra bien que je lui
obisse: quel triste emploi pour un pre! Ah! si vous ne craignez
point la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle
de voir ma main teinte de votre sang. - Encore une fois, mon pre,
dit Scheherazade, accordez-moi la grce que je vous demande. -
Votre opinitret, repartit le vizir, excite ma colre. Pourquoi
vouloir vous-mme courir  votre perte? Qui ne prvoit pas la fin
d'une entreprise dangereuse n'en saurait sortir heureusement. Je
crains qu'il ne vous arrive ce qui arriva  l'ne, qui tait bien,
et qui ne put s'y tenir. - Quel malheur arriva-t-il  cet ne?
reprit Scheherazade. - Je vais vous le dire, rpondit le vizir;
coutez-moi:




FABLE.

L'NE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR.
Un marchand trs-riche avait plusieurs maisons  la campagne, o
il faisait nourrir une grande quantit de toute sorte de btail.
Il se retira avec sa femme et ses enfants  une de ses terres,
pour la faire valoir par lui-mme. Il avait le don d'entendre le
langage des btes; mais avec cette condition, qu'il ne pouvait
l'interprter  personne, sans s'exposer  perdre la vie; ce qui
l'empchait de communiquer les choses qu'il avait apprises par le
moyen de ce don.

Il y avait  une mme auge un boeuf et un ne. Un jour qu'il
tait assis prs d'eux, et qu'il se divertissait  voir jouer
devant lui ses enfants, il entendit que le boeuf disait  l'ne:
L'veill, que je te trouve heureux, quand je considre le repos
dont tu jouis, et le peu de travail qu'on exige de toi! Un homme
te panse avec soin, te lave, te donne de l'orge bien crible, et
de l'eau frache et nette. Ta plus grande peine est de porter le
marchand notre matre, lorsqu'il a quelque petit voyage  faire.
Sans cela, toute ta vie se passerait dans l'oisivet. La manire
dont on me traite est bien diffrente, et ma condition est aussi
malheureuse que la tienne est agrable: il est  peine minuit
qu'on m'attache  une charrue que l'on me fait traner tout le
long du jour en fendant la terre; ce qui me fatigue  un point,
que les forces me manquent quelquefois. D'ailleurs, le laboureur,
qui est toujours derrire moi, ne cesse de me frapper.  force de
tirer la charrue, j'ai le cou tout corch. Enfin, aprs avoir
travaill depuis le matin jusqu'au soir, quand je suis de retour,
on me donne  manger de mchantes fves sches, dont on ne s'est
pas mis en peine d'ter la terre, ou d'autres choses qui ne valent
pas mieux. Pour comble de misre, lorsque je me suis repu d'un
mets si peu apptissant, je suis oblig de passer la nuit couch
dans mon ordure. Tu vois donc que j'ai raison d'envier ton sort.

L'ne n'interrompit pas le boeuf; il lui laissa dire tout ce
qu'il voulut; mais quand il eut achev de parler: Vous ne
dmentez pas, lui dit-il, le nom d'idiot qu'on vous a donn; vous
tes trop simple, vous vous laissez mener comme l'on veut, et vous
ne pouvez prendre une bonne rsolution. Cependant quel avantage
vous revient-il de toutes les indignits que vous souffrez? Vous
vous tuez vous-mme pour le repos, le plaisir et le profit de ceux
qui ne vous en savent point de gr: on ne vous traiterait pas de
la sorte, si vous aviez autant de courage que de force. Lorsqu'on
vient vous attacher  l'auge, que ne faites-vous rsistance? Que
ne donnez-vous de bons coups de cornes? Que ne marquez-vous votre
colre en frappant du pied contre terre? Pourquoi enfin
n'inspirez-vous pas la terreur par des beuglements effroyables? La
nature vous a donn les moyens de vous faire respecter, et vous ne
vous en servez pas. On vous apporte de mauvaises fves et de
mauvaise paille, n'en mangez point; flairez-les seulement et les
laissez. Si vous suivez les conseils que je vous donne, vous
verrez bientt un changement dont vous me remercierez.

Le boeuf prit en fort bonne part les avis de l'ne, il lui
tmoigna combien il lui tait oblig: Cher l'veill, ajouta-t-
il, je ne manquerai pas de faire tout ce que tu m'as dit, et tu
verras de quelle manire je m'en acquitterai. Ils se turent aprs
cet entretien, dont le marchand ne perdit pas une parole.

Le lendemain de bon matin, le laboureur vint prendre le boeuf; il
l'attacha  la charrue, et le mena au travail ordinaire. Le boeuf,
qui n'avait pas oubli le conseil de l'ne, fit fort le mchant ce
jour-l; et le soir, lorsque le laboureur, l'ayant ramen 
l'auge, voulut l'attacher comme de coutume, le malicieux animal,
au lieu de prsenter ses cornes de lui-mme, se mit  faire le
rtif, et  reculer en beuglant; il baissa mme ses cornes, comme
pour en frapper le laboureur. Il fit enfin tout le mange que
l'ne lui avait enseign. Le jour suivant, le laboureur vint le
reprendre pour le ramener au labourage; mais trouvant l'auge
encore remplie des fves et de la paille qu'il y avait mises le
soir, et le boeuf couch par terre, les pieds tendus, et haletant
d'une trange faon, il le crut malade; il en eut piti, et,
jugeant qu'il serait inutile de le mener au travail, il alla
aussitt en avertir le marchand.

Le bon marchand vit bien que les mauvais conseils de l'veill
avaient t suivis; et pour le punir comme il le mritait: Va,
dit-il au laboureur, prends l'ne  la place du boeuf, et ne
manque pas de lui donner bien de l'exercice. Le laboureur obit.
L'ne fut oblig de tirer la charrue tout ce jour-l; ce qui le
fatigua d'autant plus, qu'il tait moins accoutum  ce travail.
Outre cela, il reut tant de coups de bton, qu'il ne pouvait se
soutenir quand il fut de retour.

Cependant le boeuf tait trs-content; il avait mang tout ce
qu'il y avait dans son auge, et s'tait repos toute la journe;
il se rjouissait en lui-mme d'avoir suivi les conseils de
l'veill; il lui donnait mille bndictions pour le bien qu'il
lui avait procur, et il ne manqua pas de lui en faire un nouveau
compliment lorsqu'il le vit arriver. L'ne ne rpondit rien au
boeuf, tant il avait de dpit d'avoir t si maltrait: C'est par
mon imprudence, se disait-il  lui-mme, que je me suis attir ce
malheur; je vivais heureux; tout me riait; j'avais tout ce que je
pouvais souhaiter: c'est ma faute si je suis dans ce dplorable
tat; et si je ne trouve quelque ruse en mon esprit pour m'en
tirer, ma perte est certaine. En disant cela, ses forces se
trouvrent tellement puises, qu'il se laissa tomber  demi mort
au pied de son auge.

En cet endroit le grand vizir s'adressant  Scheherazade, lui dit:
Ma fille, vous faites comme cet ne, vous vous exposez  vous
perdre par votre fausse prudence. Croyez-moi, demeurez en repos,
et ne cherchez point  prvenir votre mort. - Mon pre, rpondit
Scheherazade, l'exemple que vous venez de rapporter n'est pas
capable de me faire changer de rsolution, et je ne cesserai point
de vous importuner, que je n'aie obtenu de vous que vous me
prsenterez au sultan pour tre son pouse. Le vizir, voyant
qu'elle persistait toujours dans sa demande, lui rpliqua: H
bien! puisque vous ne voulez pas quitter votre obstination, je
serai oblig de vous traiter de la mme manire que le marchand
dont je viens de parler traita sa femme peu de temps aprs, et
voici comment:

Ce marchand ayant appris que l'ne tait dans un tat pitoyable,
fut curieux de savoir ce qui se passerait entre lui et le boeuf.
C'est pourquoi, aprs le souper, il sortit au clair de la lune, et
alla s'asseoir auprs d'eux, accompagn de sa femme. En arrivant,
il entendit l'ne qui disait au boeuf: Compre, dites-moi, je
vous prie, ce que vous prtendez faire quand le laboureur vous
apportera demain  manger. - Ce que je ferai, rpondit le boeuf,
je continuerai de faire ce que tu m'as enseign. Je m'loignerai
d'abord; je prsenterai mes cornes comme hier; je ferai le malade,
et feindrai d'tre aux abois. - Gardez-vous-en bien, interrompit
l'ne, ce serait le moyen de vous perdre: car, en arrivant ce
soir, j'ai ou dire au marchand, notre matre, une chose qui m'a
fait trembler pour vous. - H! qu'avez-vous entendu? dit le boeuf;
ne me cachez rien, de grce, mon cher l'veill. - Notre matre,
reprit l'ne, a dit au laboureur ces tristes paroles: Puisque le
boeuf ne mange pas, et qu'il ne peut se soutenir, je veux qu'il
soit tu ds demain. Nous ferons, pour l'amour de Dieu, une aumne
de sa chair aux pauvres; et quant  sa peau, qui pourra nous tre
utile, tu la donneras au corroyeur; ne manque donc pas de faire
venir le boucher. Voil ce que j'avais  vous apprendre, ajouta
l'ne; l'intrt que je prends  votre conservation, et l'amiti
que j'ai pour vous, m'obligent  vous en avertir et  vous donner
un nouveau conseil: d'abord qu'on vous apportera vos fves et
votre paille, levez-vous, et vous jetez dessus avec avidit; le
matre jugera par l que vous tes guri, et rvoquera, sans
doute, votre arrt de mort; au lieu que si vous en usez autrement,
c'est fait de vous.

Ce discours produisit l'effet qu'en avait attendu l'ne. Le boeuf
en fut trangement troubl et en beugla d'effroi. Le marchand, qui
les avait couts tous deux avec beaucoup d'attention, fit alors
un si grand clat de rire, que sa femme en fut trs-surprise:
Apprenez-moi, lui dit-elle, pourquoi vous riez si fort, afin que
j'en rie avec vous. - Ma femme, lui rpondit le marchand,
contentez-vous de m'entendre rire. - Non, reprit-elle, j'en veux
savoir le sujet. - Je ne puis vous donner cette satisfaction,
repartit le mari; sachez seulement que je ris de ce que notre ne
vient de dire  notre boeuf; le reste est un secret qu'il ne m'est
pas permis de vous rvler. - Et qui vous empche de me dcouvrir
ce secret? rpliqua-t-elle. - Si je vous le disais, rpondit-il,
apprenez qu'il m'en coterait la vie. - Vous vous moquez de moi,
s'cria la femme; ce que vous me dites ne peut pas tre vrai. Si
vous ne m'avouez tout  l'heure pourquoi vous avez ri, si vous
refusez de m'instruire de ce que l'ne et le boeuf ont dit, je
jure, par le grand Dieu qui est au ciel, que nous ne vivrons pas
davantage ensemble.

En achevant ces mots, elle rentra dans la maison, et se mit dans
un coin o elle passa la nuit  pleurer de toute sa force. Le mari
coucha seul; et le lendemain, voyant qu'elle ne discontinuait pas
de se lamenter: Vous n'tes pas sage, lui dit-il, de vous
affliger de la sorte; la chose n'en vaut pas la peine; et il vous
est aussi peu important de la savoir, qu'il m'importe beaucoup, 
moi, de la tenir secrte. N'y pensez donc plus, je vous en
conjure. - J'y pense si bien encore, rpondit la femme, que je ne
cesserai pas de pleurer, que vous n'ayez satisfait ma curiosit. -
Mais je vous dis fort srieusement, rpliqua-t-il, qu'il m'en
cotera la vie si je cde  vos indiscrtes instances. - Qu'il en
arrive tout ce qu'il plaira  Dieu, repartit-elle, je n'en
dmordrai pas. - Je vois bien, reprit le marchand, qu'il n'y a pas
moyen de vous faire entendre raison; et comme je prvois que vous
vous ferez mourir vous-mme par votre opinitret, je vais appeler
vos enfants, afin qu'ils aient la consolation de vous voir avant
que vous mouriez. Il fit venir ses enfants, et envoya chercher
aussi le pre, la mre et les parents de la femme. Lorsqu'ils
furent assembls, et qu'il leur eut expliqu de quoi il tait
question, ils employrent leur loquence  faire comprendre  la
femme qu'elle avait tort de ne vouloir pas revenir de son
enttement; mais elle les rebuta tous, et dit qu'elle mourrait
plutt que de cder en cela  son mari. Le pre et la mre eurent
beau lui parler en particulier, et lui reprsenter que la chose
qu'elle souhaitait d'apprendre ne lui tait d'aucune importance,
ils ne gagnrent rien sur son esprit, ni par leur autorit, ni par
leurs discours. Quand ses enfants virent qu'elle s'obstinait 
rejeter toujours les bonnes raisons dont on combattait son
opinitret, ils se mirent  pleurer amrement. Le marchand lui-
mme ne savait plus o il en tait. Assis seul auprs de la porte
de sa maison, il dlibrait dj s'il sacrifierait sa vie pour
sauver celle de sa femme qu'il aimait beaucoup.

Or, ma fille, continua le vizir en parlant toujours 
Scheherazade, ce marchand avait cinquante poules et un coq, avec
un chien qui faisait bonne garde. Pendant qu'il tait assis, comme
je l'ai dit, et qu'il rvait profondment au parti qu'il devait
prendre, il vit le chien courir vers le coq qui s'tait jet sur
une poule, et il entendit qu'il lui parla dans ces termes:  coq!
Dieu ne permettra pas que tu vives encore longtemps! N'as-tu pas
honte de faire aujourd'hui ce que tu fais? Le coq monta sur ses
ergots, et se tournant du ct du chien: Pourquoi, rpondit-il
firement, cela me serait-il dfendu aujourd'hui plutt que les
autres jours? - Puisque tu l'ignores, rpliqua le chien, apprends
que notre matre est aujourd'hui dans un grand deuil. Sa femme
veut qu'il lui rvle un secret qui est de telle nature, qu'il
perdra la vie s'il le lui dcouvre. Les choses sont en cet tat;
et il est  craindre qu'il n'ait pas assez de fermet pour
rsister  l'obstination de sa femme; car il l'aime, et il est
touch des larmes qu'elle rpand sans cesse. Il va peut-tre
prir; nous en sommes tous alarms dans ce logis. Toi seul,
insultant  notre tristesse, tu as l'impudence de te divertir avec
tes poules.

Le coq repartit de cette sorte  la rprimande du chien: Que
notre matre est insens! il n'a qu'une femme, et il n'en peut
venir  bout, pendant que j'en ai cinquante qui ne font que ce que
je veux. Qu'il rappelle sa raison, il trouvera bientt moyen de
sortir de l'embarras o il est. - H! que veux-tu qu'il fasse? dit
le chien. - Qu'il entre dans la chambre o est sa femme, rpondit
le coq; et qu'aprs s'tre enferm avec elle, il prenne un bon
bton, et lui en donne mille coups; je mets en fait qu'elle sera
sage aprs cela, et qu'elle ne le pressera plus de lui dire ce
qu'il ne doit pas lui rvler. Le marchand n'eut pas sitt
entendu ce que le coq venait de dire, qu'il se leva de sa place,
prit un gros bton, alla trouver sa femme qui pleurait encore,
s'enferma avec elle, et la battit si bien, qu'elle ne put
s'empcher de crier: C'est assez, mon mari, c'est assez, laissez-
moi; je ne vous demanderai plus rien.  ces paroles, et voyant
qu'elle se repentait d'avoir t curieuse si mal  propos, il
cessa de la maltraiter; il ouvrit la porte, toute la parent
entra, se rjouit de trouver la femme revenue de son enttement,
et fit compliment au mari sur l'heureux expdient dont il s'tait
servi pour la mettre  la raison. Ma fille, ajouta le grand vizir,
vous mriteriez d'tre traite de la mme manire que la femme de
ce marchand.

Mon pre, dit alors Scheherazade, de grce, ne trouvez point
mauvais que je persiste dans mes sentiments. L'histoire de cette
femme ne saurait m'branler. Je pourrais vous en raconter beaucoup
d'autres qui vous persuaderaient que vous ne devez pas vous
opposer  mon dessein. D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le
dclarer, vous vous y opposeriez vainement: quand la tendresse
paternelle refuserait de souscrire  la prire que je vous fais,
j'irais me prsenter moi-mme au sultan.

Enfin, le pre, pouss  bout par la fermet de sa fille, se
rendit  ses importunits; et quoique fort afflig de n'avoir pu
la dtourner d'une si funeste rsolution, il alla ds ce moment
trouver Schahriar, pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui
mnerait Scheherazade.

Le sultan fut fort tonn du sacrifice que son grand vizir lui
faisait: Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous rsoudre  me
livrer votre propre fille? - Sire, lui rpondit le vizir, elle
s'est offerte d'elle-mme. La triste destine qui l'attend n'a pu
l'pouvanter, et elle prfre  sa vie l'honneur d'tre une seule
nuit l'pouse de votre majest. - Mais ne vous trompez pas, vizir,
reprit le sultan: demain, en vous remettant Scheherazade entre les
mains, je prtends que vous lui tiez la vie. Si vous y manquez,
je vous jure que je vous ferai mourir vous-mme. - Sire, repartit
le vizir, mon coeur gmira, sans doute, en vous obissant; mais la
nature aura beau murmurer: quoique pre, je vous rponds d'un bras
fidle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et lui dit
qu'il n'avait qu' lui amener sa fille quand il lui plairait.

Le grand vizir alla porter cette nouvelle  Scheherazade, qui la
reut avec autant de joie que si elle et t la plus agrable du
monde. Elle remercia son pre de l'avoir si sensiblement oblige;
et voyant qu'il tait accabl de douleur, elle lui dit, pour le
consoler, qu'elle esprait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir
marie avec le sultan, et qu'au contraire il aurait sujet de s'en
rjouir le reste de sa vie.

Elle ne songea plus qu' se mettre en tat de paratre devant le
sultan; mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en
particulier, et lui dit: Ma chre soeur, j'ai besoin de votre
secours dans une affaire trs-importante; je vous prie de ne me le
pas refuser. Mon pre va me conduire chez le sultan pour tre son
pouse. Que cette nouvelle ne vous pouvante pas; coutez-moi
seulement avec patience. Ds que je serai devant le sultan, je le
supplierai de permettre que vous couchiez dans la chambre
nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
compagnie. Si j'obtiens cette grce, comme je l'espre, souvenez-
vous de m'veiller demain matin une heure avant le jour, et de
m'adresser ces paroles: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous
supplie, en attendant le jour qui paratra bientt, de me raconter
un de ces beaux contes que vous savez. Aussitt je vous en
conterai un, et je me flatte de dlivrer, par ce moyen, tout le
peuple de la consternation o il est. Dinarzade rpondit  sa
soeur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle exigeait d'elle.

L'heure de se coucher tant enfin venue, le grand vizir conduisit
Scheherazade au palais, et se retira aprs l'avoir introduite dans
l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutt avec elle,
qu'il lui ordonna de se dcouvrir le visage. Il la trouva si
belle, qu'il en fut charm; mais s'apercevant qu'elle tait en
pleurs, il lui en demanda le sujet: Sire, rpondit Scheherazade,
j'ai une soeur que j'aime aussi tendrement que j'en suis aime. Je
souhaiterais qu'elle passt la nuit dans cette chambre, pour la
voir et lui dire adieu encore une fois. Voulez-vous bien que j'aie
la consolation de lui donner ce dernier tmoignage de mon amiti?
Schahriar y ayant consenti, on alla chercher Dinarzade, qui vint
en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade sur une
estrade fort leve,  la manire des monarques de l'Orient, et
Dinarzade dans un lit qu'on lui avait prpar au bas de l'estrade.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'tant rveille, ne manqua
pas de faire ce que sa soeur lui avait recommand: Ma chre
soeur, s'cria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en
attendant le jour qui paratra bientt, de me raconter un de ces
contes agrables que vous savez. Hlas! ce sera peut-tre la
dernire fois que j'aurai ce plaisir.

Scheherazade, au lieu de rpondre  sa soeur, s'adressa au sultan:
Sire, dit-elle, votre majest veut-elle bien me permettre de
donner cette satisfaction  ma soeur? - Trs-volontiers, rpondit
le sultan. Alors Scheherazade dit  sa soeur d'couter; et puis,
adressant la parole  Schahriar, elle commena de la sorte:




I NUIT.

LE MARCHAND ET LE GNIE.
Sire, il y avait autrefois un marchand qui possdait de grands
biens, tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent
comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves.
Comme il tait oblig de temps en temps de faire des voyages, pour
s'aboucher avec ses correspondants, un jour qu'une affaire
d'importance l'appelait assez loin du lieu qu'il habitait, il
monta  cheval et partit avec une valise derrire lui, dans
laquelle il avait mis une petite provision de biscuit et de
dattes, parce qu'il avait un pays dsert  passer, o il n'aurait
pas trouv de quoi vivre. Il arriva sans accident  l'endroit o
il avait affaire, et quand il eut termin la chose qui l'y avait
appel, il remonta  cheval pour s'en retourner chez lui.

Le quatrime jour de sa marche, il se sentit tellement incommod
de l'ardeur du soleil, et de la terre chauffe par ses rayons,
qu'il se dtourna de son chemin pour aller se rafrachir sous des
arbres qu'il aperut dans la campagne. Il y trouva, au pied d'un
grand noyer, une fontaine d'une eau trs-claire et coulante. Il
mit pied  terre, attacha son cheval  une branche d'arbre, et
s'assit prs de la fontaine, aprs avoir tir de sa valise
quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en
jetait les noyaux  droite et  gauche. Lorsqu'il eut achev ce
repas frugal, comme il tait bon musulman, il se lava les mains,
le visage et les pieds[5], et fit sa prire.

Il ne l'avait pas finie, et il tait encore  genoux, quand il vit
paratre un gnie tout blanc de vieillesse et d'une grandeur
norme, qui, s'avanant jusqu' lui le sabre  la main, lui dit
d'un ton de voix terrible: Lve-toi, que je te tue avec ce sabre,
comme tu as tu mon fils. Il accompagna ces mots d'un cri
effroyable. Le marchand, autant effray de la hideuse figure du
monstre que des paroles qu'il lui avait adresses, lui rpondit en
tremblant: Hlas! mon bon seigneur, de quel crime puis-je tre
coupable envers vous, pour mriter que vous m'tiez la vie? - Je
veux, reprit le gnie, te tuer de mme que tu as tu mon fils. -
H! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tu
votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. - Ne
t'es-tu pas assis en arrivant ici? rpliqua le gnie; n'as-tu pas
tir des dattes de la valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas
jet les noyaux  droite et  gauche? - J'ai fait ce que vous
dites, rpondit le marchand; je ne puis le nier. - Cela tant,
reprit le gnie, je te dis que tu as tu mon fils, et voici
comment: dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait;
il en a reu un dans l'oeil, et il en est mort: c'est pourquoi il
faut que je te tue. - Ah! monseigneur, pardon, s'cria le
marchand. - Point de pardon, rpondit le gnie, point de
misricorde. N'est-il pas juste de tuer celui qui a tu? - J'en
demeure d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurment pas tu
votre fils; et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort
innocemment: par consquent, je vous supplie de me pardonner et de
me laisser la vie. - Non, non, dit le gnie, en persistant dans sa
rsolution, il faut que je te tue de mme que tu as tu mon fils.
 ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta la face
contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tte.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son
innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les
choses du monde les plus touchantes. Le gnie, toujours le sabre
haut, eut la patience d'attendre que le malheureux et achev ses
lamentations; mais il n'en fut nullement attendri: Tous ces
regrets sont superflus, s'cria-t-il; quand tes larmes seraient de
sang, cela ne m'empcherait pas de te tuer comme tu as tu mon
fils. - Quoi! rpliqua le marchand, rien ne peut vous toucher?
Vous voulez absolument ter la vie  un pauvre innocent? - Oui,
repartit le gnie, j'y suis rsolu. En achevant ces paroles...

Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il tait jour, et
sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa
prire et tenir son conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma soeur,
dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux! - La suite
en est encore plus surprenante, rpondit Scheherazade; et vous en
tomberiez d'accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore
aujourd'hui, et me donner la permission de vous la raconter la
nuit prochaine. Schahriar, qui avait cout Scheherazade avec
plaisir, dit en lui-mme: J'attendrai jusqu' demain; je la ferai
toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de son conte.
Ayant donc pris la rsolution de ne pas faire ter la vie 
Scheherazade ce jour-l, il se leva pour faire sa prire et aller
au conseil.

Pendant ce temps-l, le grand vizir tait dans une inquitude
cruelle: au lieu de goter la douceur du sommeil, il avait pass
la nuit  soupirer et  plaindre le sort de sa fille, dont il
devait tre le bourreau. Mais si dans cette triste attente il
craignait la vue du sultan, il fut agrablement surpris, lorsqu'il
vit que ce prince entrait au conseil sans lui donner l'ordre
funeste qu'il en attendait.

Le sultan, selon sa coutume, passa la journe  rgler les
affaires de son empire, et quand la nuit fut venue, il coucha
encore avec Scheherazade. Le lendemain avant que le jour part,
Dinarzade ne manqua pas de s'adresser  sa soeur et de lui dire:
Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
jour qui paratra bientt, de continuer le conte d'hier. Le
sultan n'attendit pas que Scheherazade lui en demandt la
permission: Achevez, lui dit-il, le conte du gnie et du
marchand; je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit
alors la parole, et continua son conte dans ces termes:




II NUIT.

Sire, quand le marchand vit que le gnie lui allait trancher la
tte, il fit un grand cri, et lui dit: Arrtez; encore un mot, de
grce; ayez la bont de m'accorder un dlai: donnez-moi le temps
d'aller dire adieu  ma femme et  mes enfants, et de leur
partager mes biens par un testament que je n'ai pas encore fait,
afin qu'ils n'aient point de procs aprs ma mort; cela tant
fini, je reviendrai aussitt dans ce mme lieu me soumettre  tout
ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. - Mais, dit le gnie, si
je t'accorde le dlai que tu demandes, j'ai peur que tu ne
reviennes pas. - Si vous voulez croire  mon serment, rpondit le
marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je
viendrai vous retrouver ici sans y manquer. - De combien de temps
souhaites-tu que soit ce dlai? rpliqua le gnie. - Je vous
demande une anne, repartit le marchand: il ne me faut pas moins
de temps pour donner ordre  mes affaires, et pour me disposer 
renoncer sans regret au plaisir qu'il y a de vivre. Ainsi je vous
promets que de demain en un an, sans faute, je me rendrai sous ces
arbres, pour me remettre entre vos mains. - Prends-tu Dieu 
tmoin de la promesse que tu me fais? reprit le gnie. - Oui,
rpondit le marchand, je le prends encore une fois  tmoin, et
vous pouvez vous reposer sur mon serment.  ces paroles, le gnie
le laissa prs de la fontaine et disparut.

Le marchand, s'tant remis de sa frayeur, remonta  cheval et
reprit son chemin. Mais si d'un ct il avait de la joie de s'tre
tir d'un si grand pril, de l'autre il tait dans une tristesse
mortelle, lorsqu'il songeait au serment fatal qu'il avait fait.
Quand il arriva chez lui, sa femme et ses enfants le reurent avec
toutes les dmonstrations d'une joie parfaite; mais au lieu de les
embrasser de la mme manire, il se mit  pleurer si amrement,
qu'ils jugrent bien qu'il lui tait arriv quelque chose
d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses larmes et
de la vive douleur qu'il faisait clater: Nous nous rjouissons,
disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous alarmez tous
par l'tat o nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous prie, le
sujet de votre tristesse. - Hlas! rpondit le mari, le moyen que
je sois dans une autre situation? je n'ai plus qu'un an  vivre.
Alors il leur raconta ce qui s'tait pass entre lui et le gnie,
et leur apprit qu'il lui avait donn parole de retourner au bout
de l'anne recevoir la mort de sa main.

Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencrent
tous  se dsoler. La femme poussait des cris pitoyables en se
frappant le visage et en s'arrachant les cheveux; les enfants,
fondant en pleurs, faisaient retentir la maison de leurs
gmissements; et le pre, cdant  la force du sang, mlait ses
larmes  leurs plaintes. En un mot, c'tait le spectacle du monde
le plus touchant.

Ds le lendemain, le marchand songea  mettre ordre  ses
affaires, et s'appliqua sur toutes choses  payer ses dettes. Il
fit des prsents  ses amis et de grandes aumnes aux pauvres,
donna la libert  ses esclaves de l'un et de l'autre sexe,
partagea ses biens entre ses enfants, nomma des tuteurs pour ceux
qui n'taient pas encore en ge; et en rendant  sa femme tout ce
qui lui appartenait, selon son contrat de mariage, il l'avantagea
de tout ce qu'il put lui donner suivant les lois.

Enfin l'anne s'coula, et il fallut partir. Il fit sa valise, o
il mit le drap dans lequel il devait tre enseveli; mais lorsqu'il
voulut dire adieu  sa femme et  ses enfants, on n'a jamais vu
une douleur plus vive. Ils ne pouvaient se rsoudre  le perdre;
ils voulaient tous l'accompagner et aller mourir avec lui.
Nanmoins, comme il fallait se faire violence, et quitter des
objets si chers:

Mes enfants, leur dit-il, j'obis  l'ordre de Dieu en me
sparant de vous. Imitez-moi: soumettez-vous courageusement 
cette ncessit, et songez que la destine de l'homme est de
mourir. Aprs avoir dit ces paroles, il s'arracha aux cris et aux
regrets de sa famille, il partit et arriva au mme endroit o il
avait vu le gnie, le propre jour qu'il avait promis de s'y
rendre. Il mit aussitt pied  terre, et s'assit au bord de la
fontaine, o il attendit le gnie avec toute la tristesse qu'on
peut s'imaginer.

Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon
vieillard qui menait une biche  l'attache parut et s'approcha de
lui. Ils se salurent l'un l'autre; aprs quoi le vieillard lui
dit: Mon frre, peut-on savoir de vous pourquoi vous tes venu
dans ce lieu dsert, o il n'y a que des esprits malins, et o
l'on n'est pas en sret?  voir ces beaux arbres, on le croirait
habit; mais c'est une vritable solitude, o il est dangereux de
s'arrter trop longtemps.

Le marchand satisfit la curiosit du vieillard, et lui conta
l'aventure qui l'obligeait  se trouver l. Le vieillard l'couta
avec tonnement; et prenant la parole: Voil, s'cria-t-il, la
chose du monde la plus surprenante; et vous tes li par le
serment le plus inviolable. Je veux, ajouta-t-il, tre tmoin de
votre entrevue avec le gnie. En disant cela, il s'assit prs du
marchand, et tandis qu'ils s'entretenaient tous deux.........

Mais voici le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui
reste est le plus beau du conte. Le sultan, rsolu d'en entendre
la fin, laissa vivre encore ce jour-l Scheherazade.




III NUIT.

La nuit suivante, Dinarzade fit  sa soeur la mme prire que les
deux prcdentes: Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez
pas, je vous supplie de me raconter un de ces contes agrables que
vous savez. Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de
celui du marchand et du gnie: c'est pourquoi Scheherazade le
reprit ainsi:

Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait
la biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard, suivi de
deux chiens noirs. Il s'avana jusqu' eux, et les salua, en leur
demandant ce qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui
conduisait la biche lui apprit l'aventure du marchand et du gnie,
ce qui s'tait pass entre eux, et le serment du marchand. Il
ajouta que ce jour tait celui de la parole donne, et qu'il tait
rsolu de demeurer l pour voir ce qui en arriverait.

Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa
curiosit, prit la mme rsolution. Il s'assit auprs des autres;
et  peine se fut-il ml  leur conversation, qu'il survint un
troisime vieillard, qui, s'adressant aux deux premiers, leur
demanda pourquoi le marchand qui tait avec eux paraissait si
triste. On lui en dit le sujet, qui lui parut si extraordinaire,
qu'il souhaita aussi d'tre tmoin de ce qui se passerait entre le
gnie et le marchand: pour cet effet, il se plaa parmi les
autres.

Ils aperurent bientt dans la campagne une vapeur paisse, comme
un tourbillon de poussire lev par le vent; cette vapeur
s'avana jusqu' eux, et, se dissipant tout  coup, leur laissa
voir le gnie, qui, sans les saluer, s'approcha du marchand le
sabre  la main, et le prenant par le bras: Lve-toi, lui dit-il,
que je te tue, comme tu as tu mon fils. Le marchand et les trois
vieillards, effrays, se mirent  pleurer et  remplir l'air de
cris......

Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de
poursuivre son conte, qui avait si bien piqu la curiosit du
sultan, que ce prince, voulant absolument en savoir la fin, remit
encore au lendemain la mort de la sultane.

On ne peut exprimer quelle fut la joie du grand vizir, lorsqu'il
vit que le sultan ne lui ordonnait pas de faire mourir
Scheherazade. Sa famille, la cour, tout le monde en fut
gnralement tonn.




IV NUIT.

Vers la fin de la nuit suivante, Dinarzade, avec la permission du
sultan, parla dans ces termes:

Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le gnie
s'tait saisi du marchand et l'allait tuer impitoyablement, il se
jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des
gnies, lui dit-il, je vous supplie trs-humblement de suspendre
votre colre, et de me faire la grce de m'couter. Je vais vous
raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez; mais
si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que
l'aventure de ce marchand  qui vous voulez ter la vie, puis-je
esprer que vous voudrez bien remettre  ce pauvre malheureux le
tiers de son crime? Le gnie fut quelque temps  se consulter l-
dessus; mais enfin il rpondit: H bien! voyons, j'y consens.

HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE.
Je vais donc, reprit le vieillard, commencer mon rcit: coutez-
moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est
ma cousine, et de plus, ma femme. Elle n'avait que douze ans quand
je l'pousai: ainsi je puis dire qu'elle ne devait pas moins me
regarder comme son pre, que comme son parent et son mari.

Nous avons vcu ensemble trente annes sans avoir eu d'enfants;
mais sa strilit ne m'a point empch d'avoir pour elle beaucoup
de complaisance et d'amiti. Le seul dsir d'avoir des enfants me
fit acheter une esclave, dont j'eus un fils[6] qui promettait
infiniment. Ma femme en conut de la jalousie, prit en aversion la
mre et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments, que je ne les
connus que trop tard.

Cependant mon fils croissait, et il avait dj dix ans, lorsque
je fus oblig de faire un voyage. Avant mon dpart, je recommandai
 ma femme, dont je ne me dfiais point, l'esclave et son fils, et
je la priai d'en avoir soin pendant mon absence, qui dura une
anne entire.

Elle profita de ce temps-l pour contenter sa haine. Elle
s'attacha  la magie, et quand elle sut assez de cet art
diabolique pour excuter l'horrible dessein qu'elle mditait, la
sclrate mena mon fils dans un lieu cart. L, par ses
enchantements, elle le changea en veau, et le donna  mon fermier,
avec ordre de le nourrir, comme un veau, disait-elle, qu'elle
avait achet. Elle ne borna point sa fureur  cette action
abominable: elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi 
mon fermier.

 mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mre et de
l'enfant: Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre
fils, il y a deux mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce
qu'il est devenu. Je fus touch de la mort de l'esclave; mais
comme mon fils n'avait fait que disparatre, je me flattai que je
pourrais le revoir bientt. Nanmoins huit mois se passrent sans
qu'il revnt, et je n'en avais aucune nouvelle, lorsque la fte du
grand Baram[7] arriva. Pour la clbrer, je mandai  mon fermier
de m'amener une vache des plus grasses pour en faire un sacrifice.
Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena tait l'esclave elle-
mme, la malheureuse mre de mon fils. Je la liai; mais dans le
moment que je me prparais  la sacrifier, elle se mit  faire des
beuglements pitoyables, et je m'aperus qu'il coulait de ses yeux
des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me
sentant, malgr moi, saisi d'un mouvement de piti, je ne pus me
rsoudre  la frapper. J'ordonnai  mon fermier de m'en aller
prendre une autre.

Ma femme, qui tait prsente, frmit de ma compassion; et
s'opposant  un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-
vous, mon ami? s'cria-t-elle. Immolez cette vache. Votre fermier
n'en a pas de plus belle, ni qui soit plus propre  l'usage que
nous en voulons faire. Par complaisance pour ma femme, je
m'approchai de la vache; et combattant la piti qui en suspendait
le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, quand la victime,
redoublant ses pleurs et ses beuglements, me dsarma une seconde
fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en lui
disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-mme; ses beuglements et ses
larmes me fendent le coeur.

Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais en
l'corchant, il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle
nous et paru trs-grasse. J'en eus un vritable chagrin: Prenez-
la pour vous, dis-je au fermier, je vous l'abandonne; faites-en
des rgals et des aumnes  qui vous voudrez; et si vous avez un
veau bien gras, amenez-le moi  sa place. Je ne m'informai pas de
ce qu'il fit de la vache; mais peu de temps aprs qu'il l'eut fait
enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort
gras. Quoique j'ignorasse que ce veau ft mon fils, je ne laissai
pas de sentir mouvoir mes entrailles  sa vue. De son ct, ds
qu'il m'aperut, il fit un si grand effort pour venir  moi, qu'il
en rompit sa corde. Il se jeta  mes pieds, la tte contre la
terre, comme s'il et voulu exciter ma compassion et me conjurer
de n'avoir pas la cruaut de lui ter la vie, en m'avertissant,
autant qu'il lui tait possible, qu'il tait mon fils.

Je fus encore plus surpris et plus touch de cette action, que je
ne l'avais t des pleurs de la vache. Je sentis une tendre piti
qui m'intressa pour lui; ou, pour mieux dire, le sang fit en moi
son devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous.
Ayez-en un grand soin; et  sa place, amenez-en un autre
incessamment.

Ds que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de
s'crier encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne
sacrifiez pas un autre veau que celui-l. - Ma femme, lui
rpondis-je, je n'immolerai pas celui-ci. Je veux lui faire grce;
je vous prie de ne vous y point opposer. Elle n'eut garde, la
mchante femme, de se rendre  ma prire; elle hassait trop mon
fils, pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en demanda le
sacrifice avec tant d'opinitret, que je fus oblig de le lui
accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...
Scheherazade s'arrta en cet endroit, parce qu'elle aperut le
jour: Ma soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchante de ce
conte, qui soutient si agrablement mon attention. - Si le sultan
me laisse encore vivre aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous
verrez que ce que je vous raconterai demain vous divertira
beaucoup davantage. Schahriar, curieux de savoir ce que
deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, dit  la
sultane, qu'il serait bien aise d'entendre la nuit prochaine la
fin de ce conte.




V NUIT.

Sur la fin de la cinquime nuit, Dinarzade appela la sultane et
lui dit: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie,
en attendant le jour qui paratra bientt, de reprendre la suite
de ce beau conte que vous commentes hier. Scheherazade, aprs
en avoir obtenu la permission de Schahriar, poursuivit de cette
manire:

Sire, le premier vieillard qui conduisait la biche, continuant de
raconter son histoire au gnie, aux deux autres vieillards et au
marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et j'allais
l'enfoncer dans la gorge de mon fils; lorsque tournant vers moi
languissamment ses yeux baigns de pleurs, il m'attendrit  un
point que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber
le couteau, et je dis  ma femme que je voulais absolument tuer un
autre veau que celui-l. Elle n'pargna rien pour me faire changer
de rsolution; mais quoi qu'elle pt me reprsenter, je demeurai
ferme, et lui promis, seulement pour l'apaiser, que je le
sacrifierais au Baram de l'anne prochaine.

Le lendemain matin, mon fermier demanda  me parler en
particulier. Je viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle
dont j'espre que vous me saurez bon gr. J'ai une fille qui a
quelque connaissance de la magie: Hier, comme je ramenais au logis
le veau, dont vous n'aviez pas voulu faire le sacrifice, je
remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un moment aprs elle se
mit  pleurer. Je lui demandai pourquoi elle faisait en mme temps
deux choses si contraires: Mon pre, me rpondit-elle, ce veau
que vous ramenez est le fils de notre matre. J'ai ri de joie de
le voir encore vivant; et j'ai pleur en me souvenant du sacrifice
qu'on fit hier de sa mre, qui tait change en vache. Ces deux
mtamorphoses ont t faites par les enchantements de la femme de
notre matre, laquelle hassait la mre et l'enfant. Voil ce que
m'a dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter
cette nouvelle.

 ces paroles,  gnie, continua le vieillard, je vous laisse 
juger quelle fut ma surprise. Je partis sur-le-champ avec mon
fermier pour parler moi-mme  sa fille. En arrivant, j'allai
d'abord  l'table o tait mon fils. Il ne put rpondre  mes
embrassements, mais il les reut d'une manire qui acheva de me
persuader qu'il tait mon fils.

La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-
vous rendre  mon fils sa premire forme? - Oui, je le puis, me
rpondit-elle. - Ah! si vous en venez  bout, repris-je, je vous
fais matresse de tous mes biens. Alors elle me repartit en
souriant: Vous tes notre matre, et je sais trop bien ce que je
vous dois; mais je vous avertis que je ne puis remettre votre fils
dans son premier tat, qu' deux conditions. La premire, que vous
me le donnerez pour poux, et la seconde, qu'il me sera permis de
punir la personne qui l'a chang en veau. - Pour la premire
condition, lui dis-je, je l'accepte de bon coeur; je dis plus, je
vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en
particulier, indpendamment de celui que je destine  mon fils.
Enfin, vous verrez comment je reconnatrai le grand service que
j'attends de vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux
bien l'accepter encore. Une personne qui a t capable de faire
une action si criminelle, mrite bien d'en tre punie; je vous
l'abandonne; faites-en ce qu'il vous plaira; je vous prie
seulement de ne lui pas ter la vie. - Je vais donc, rpliqua-t-
elle, la traiter de la mme manire qu'elle a trait votre fils. -
J'y consens, lui repartis-je, mais rendez-moi mon fils
auparavant.

Alors cette fille prit un vase plein d'eau, pronona dessus des
paroles que je n'entendis pas, et s'adressant au veau:  veau!
dit-elle, si tu as t cr par le Tout-Puissant et souverain
matre du monde tel que tu parais en ce moment, demeure sous cette
forme; mais si tu es homme et que tu sois chang en veau par
enchantement, reprends ta figure naturelle par la permission du
souverain Crateur. En achevant ces mots, elle jeta l'eau sur
lui, et  l'instant il reprit sa premire forme.

Mon fils, mon cher fils! m'criai-je aussitt en l'embrassant
avec un transport dont je ne fus pas le matre! c'est Dieu qui
nous a envoy cette jeune fille pour dtruire l'horrible charme
dont vous tiez environn, et vous venger du mal qui vous a t
fait,  vous et  votre mre. Je ne doute pas que, par
reconnaissance, vous ne vouliez bien la prendre pour votre femme,
comme je m'y suis engag. Il y consentit avec joie; mais avant
qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme en biche, et
c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle et cette
forme, plutt qu'une autre moins agrable, afin que nous la
vissions sans rpugnance dans la famille.

Depuis ce temps-l, mon fils est devenu veuf, et est all
voyager. Comme il y a plusieurs annes que je n'ai eu de ses
nouvelles, je me suis mis en chemin pour tcher d'en apprendre; et
n'ayant pas voulu confier  personne le soin de ma femme, pendant
que je ferais enqute de lui, j'ai jug  propos de la mener
partout avec moi. Voil donc mon histoire, et celle de cette
biche: n'est-elle pas des plus surprenantes et des plus
merveilleuses? - J'en demeure d'accord, dit le gnie; et en sa
faveur, je t'accorde le tiers de la grce de ce marchand.

Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achev
son histoire, le second qui conduisait les deux chiens noirs,
s'adressa au gnie, et lui dit: Je vais vous raconter ce qui
m'est arriv  moi et  ces deux chiens noirs que voici, et je
suis sr que vous trouverez mon histoire encore plus tonnante que
celle que vous venez d'entendre. Mais quand je vous l'aurai
conte, m'accorderez-vous le second tiers de la grce de ce
marchand? - Oui, rpondit le gnie, pourvu que ton histoire
surpasse celle de la biche. Aprs ce consentement, le second
vieillard commena de cette manire... Mais Scheherazade en
prononant ces dernires paroles, ayant vu le jour, cessa de
parler.

Bon Dieu! ma soeur, dit Dinarzade, que ces aventures sont
singulires. - Ma soeur, rpondit la sultane, elles ne sont pas
comparables  celles que j'aurais  vous raconter la nuit
prochaine, si le sultan, mon seigneur et mon matre avait la bont
de me laisser vivre. Schahriar ne rpondit rien  cela; mais il
se leva, fit sa prire et alla au conseil, sans donner aucun ordre
contre la vie de la charmante Scheherazade.




VI NUIT.

La sixime nuit tant venue, le sultan et son pouse se
couchrent. Dinarzade se rveilla  l'heure ordinaire, et appela
la sultane. Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas,
je vous supplie en attendant le jour qui paratra bientt, de me
raconter quelqu'un de ces beaux contes que vous savez. Schahriar
prit alors la parole; Je souhaiterais, dit-il, entendre
l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. - Je vais
contenter votre curiosit, sire, rpondit Scheherazade. Le second
vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au gnie, commena ainsi
son histoire:

HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS.
Grand prince des gnies, vous saurez que nous sommes trois
frres, ces deux chiens noirs que vous voyez, et moi qui suis le
troisime. Notre pre nous avait laiss, en mourant,  chacun
mille sequins. Avec cette somme, nous embrassmes tous trois la
mme profession: nous nous fmes marchands. Peu de temps aprs que
nous emes ouvert boutique, mon frre an, l'un de ces deux
chiens, rsolut de voyager et d'aller ngocier dans les pays
trangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et en acheta
des marchandises propres au ngoce qu'il voulait faire.

Il partit, et fut absent une anne entire. Au bout de ce temps-
l, un pauvre qui me parut demander l'aumne se prsenta  ma
boutique. Je lui dis: Dieu vous assiste; - Dieu vous assiste
aussi! me rpondit-il; est-il possible que vous ne me
reconnaissiez pas? Alors l'envisageant avec attention, je le
reconnus: Ah! mon frre, m'criai-je en l'embrassant, comment
vous aurais-je pu reconnatre en cet tat? Je le fis entrer dans
ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa sant et du succs
de son voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me
voyant, vous voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction, que
de vous faire le dtail de tous les malheurs qui me sont arrivs
depuis un an, et qui m'ont rduit  l'tat o je suis.

Je fis fermer aussitt ma boutique, et abandonnant tout autre
soin, je le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de
ma garde-robe. J'examinai mes registres de vente et d'achat, et
trouvant que j'avais doubl mon fonds, c'est--dire, que j'tais
riche de deux mille sequins, je lui en donnai la moiti, avec
cela, mon frre, lui dis-je, vous pourrez oublier la perte que
vous avez faite. Il accepta les mille sequins avec joie, rtablit
ses affaires, et nous vcmes ensemble comme nous avions vcu
auparavant.

Quelque temps aprs, mon second frre, qui est l'autre de ces
deux chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fmes, son an
et moi tout ce que nous pmes pour l'en dtourner; mais il n'y eut
pas moyen. Il le vendit, et de l'argent qu'il en fit, il acheta
des marchandises propres au ngoce tranger qu'il voulait
entreprendre. Il se joignit  une caravane, et partit. Il revint
au bout de l'an dans le mme tat que son frre an; je le fis
habiller; et comme j'avais encore mille sequins par-dessus mon
fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua
d'exercer sa profession.

Un jour mes deux frres vinrent me trouver pour me proposer de
faire un voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord
leur proposition; Vous avez voyag, leur dis-je, qu'y avez-vous
gagn? Qui m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain
ils me reprsentrent l-dessus tout ce qui leur sembla devoir
m'blouir et m'encourager  tenter la fortune; je refusai d'entrer
dans leur dessein. Mais ils revinrent tant de fois  la charge,
qu'aprs avoir pendant cinq ans rsist constamment  leurs
sollicitations, je m'y rendis enfin. Mais quand il fallut faire
les prparatifs du voyage, et qu'il fut question d'acheter les
marchandises dont nous avions besoin, il se trouva qu'ils avaient
tout mang, et qu'il ne leur restait rien des mille sequins que je
leur avais donns  chacun. Je ne leur en fis pas le moindre
reproche; au contraire, comme mon fonds tait de six mille
sequins, j'en partageai la moiti avec eux, en leur disant: Mes
frres, il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les
autres en quelque endroit sr, afin que si notre voyage n'est pas
plus heureux que ceux que vous avez dj faits, nous ayons de quoi
nous en consoler, et reprendre notre ancienne profession. Je
donnai donc mille sequins  chacun, j'en gardai autant pour moi,
et j'enterrai les trois mille autres dans un coin de ma maison.
Nous achetmes des marchandises, et aprs les avoir embarques sur
un vaisseau que nous frtmes entre nous trois, nous fmes mettre
 la voile avec un vent favorable. Aprs un mois de navigation...

Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en
demeure-l. Ma soeur, dit Dinarzade, voil un conte qui promet
beaucoup, je m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. -
Vous ne vous trompez pas, rpondit la sultane; et si le sultan me
permet de vous la conter, je suis persuade qu'elle vous divertira
fort. Schahriar se leva comme le jour prcdent, sans s'expliquer
l-dessus; et ne donna point ordre au grand vizir de faire mourir
sa fille.




VII NUIT.

Sur la fin de la septime nuit, Dinarzade ne manqua pas de
rveiller la sultane: Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne
dormez pas, je vous supplie en attendant le jour qui paratra
bientt, de me conter la suite de ce beau conte que vous ne ptes
achever hier.

- Je le veux bien, rpondit Scheherazade; et pour en reprendre le
fil, je vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens
noirs continuant de raconter son histoire au gnie, aux deux
autres vieillards et au marchand: Enfin, leur dit-il, aprs deux
mois de navigation, nous arrivmes heureusement  un port de mer,
o nous dbarqumes, et fmes un trs-grand dbit de nos
marchandises. Moi surtout, je vendis si bien les miennes, que je
gagnai dix pour un. Nous achetmes des marchandises du pays, pour
les transporter et les ngocier au ntre.

Dans le temps que nous tions prts  nous rembarquer pour notre
retour, je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien
faite; mais fort pauvrement habille. Elle m'aborda, me baisa la
main, et me pria, avec les dernires instances, de la prendre pour
femme, et de l'embarquer avec moi. Je fis difficult de lui
accorder ce qu'elle demandait, mais elle me dit tant de choses
pour me persuader que je ne devais pas prendre garde  sa
pauvret, et que j'aurais lieu d'tre content de sa conduite, que
je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits propres, et
aprs l'avoir pouse par un contrat de mariage en bonne forme, je
l'embarquai avec moi, et nous mmes  la voile.

Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualits dans
la femme que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours
de plus en plus. Cependant mes deux frres, qui n'avaient pas si
bien fait leurs affaires que moi, et qui taient jaloux de ma
prosprit, me portaient envie: leur fureur alla mme jusqu'
conspirer contre ma vie: Une nuit, dans le temps que ma femme et
moi nous dormions, ils nous jetrent  la mer.

Ma femme tait fe, et par consquent gnie, vous jugez bien
qu'elle ne se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais
mort sans son secours. Mais je fus  peine tomb dans l'eau,
qu'elle m'enleva, et me transporta dans une le. Quand il fut
jour, la fe me dit: Vous voyez, mon mari, qu'en vous sauvant la
vie, je ne vous ai pas mal rcompens du bien que vous m'avez
fait. Vous saurez que je suis fe, et que me trouvant sur le bord
de la mer, lorsque vous alliez vous embarquer, je me sentis une
forte inclination pour vous. Je voulus prouver la bont de votre
coeur; je me prsentai devant vous dguise comme vous m'avez vue.
Vous en avez us avec moi gnreusement. Je suis ravie d'avoir
trouv l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je
suis irrite contre vos frres, et je ne serai pas satisfaite que
je ne leur aie t la vie.

J'coutai avec admiration le discours de la fe; je la remerciai
le mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui
avais: Mais, Madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frres,
je vous supplie de leur pardonner. Quelque sujet que j'aie de me
plaindre d'eux, je ne suis pas assez cruel pour vouloir leur
perte. Je lui racontai ce que j'avais fait pour l'un et pour
l'autre; et mon rcit augmentant son indignation contre eux: Il
faut, s'cria-t-elle, que je vole tout  l'heure aprs ces
tratres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte vengeance.
Je vais submerger leur vaisseau, et les prcipiter dans le fond de
la mer. - Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en
faites rien, modrez votre courroux, songez que ce sont mes
frres; et qu'il faut faire le bien pour le mal.

J'apaisai la fe par ces paroles, et lorsque je les eus
prononces, elle me transporta en un instant de l'le o nous
tions sur le toit de mon logis, qui tait en terrasse, et elle
disparut un moment aprs. Je descendis, j'ouvris les portes, et je
dterrai les trois mille sequins que j'avais cachs. J'allai
ensuite  la place o tait ma boutique; je l'ouvris, et je reus
des marchands mes voisins des compliments sur mon retour. Quand je
rentrai chez moi, j'aperus ces deux chiens noirs, qui vinrent
m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, et
j'en tais fort tonn; mais la fe, qui parut bientt, m'en
claircit.Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces
deux chiens chez vous; ce sont vos deux frres. Je frmis  ces
mots, et je lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en
cet tat: C'est moi qui les y ai mis, me rpondit-elle, au moins,
c'est une de mes soeurs,  qui j'en ai donn la commission, et qui
en mme temps a coul  fond leur vaisseau. Vous y perdez les
marchandises que vous y aviez; mais je vous rcompenserai
d'ailleurs.  l'gard de vos frres, je les ai condamns 
demeurer dix ans sous cette forme; leur perfidie ne les rend que
trop dignes de cette pnitence. Enfin, aprs m'avoir enseign o
je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.

Prsentement que les dix annes sont accomplies, je suis en
chemin pour l'aller chercher, et comme en passant par ici j'ai
rencontr ce marchand et le bon vieillard qui mne sa biche, je me
suis arrt avec eux: voil quelle est mon histoire,  prince des
gnies: ne vous parat-elle pas des plus extraordinaires? - J'en
conviens, rpondit le gnie, et je remets aussi en sa faveur le
second tiers du crime dont ce marchand est coupable envers moi.

Aussitt que le second vieillard eut achev son histoire, le
troisime prit la parole, et fit au gnie la mme demande que les
deux premiers, c'est--dire, de remettre au marchand le troisime
tiers de son crime, suppos que l'histoire qu'il avait  lui
raconter surpasst, en vnements singuliers, les deux qu'il
venait d'entendre. Le gnie lui fit la mme promesse qu'aux
autres. coutez donc, lui dit alors le vieillard... Mais le jour
parat, dit Scheherazade en se reprenant; il faut que je m'arrte
en cet endroit.

Je ne puis assez admirer, ma soeur, dit alors Dinarzade, les
aventures que vous venez de raconter: - J'en sais une infinit
d'autres, rpondit la sultane, qui sont encore plus belles.
Schahriar, voulant savoir si le conte du troisime vieillard,
serait aussi agrable que celui du second, diffra jusqu'au
lendemain la mort de Scheherazade.



VIII NUIT.

Ds que Dinarzade s'aperut qu'il tait temps d'appeler la
sultane, elle lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous
supplie, en attendant le jour, qui paratra bientt, de me conter
un de ces beaux contes que vous savez. - Racontez-nous celui du
troisime vieillard, dit le sultan  Scheherazade; j'ai bien de la
peine  croire qu'il soit plus merveilleux que celui du vieillard
et des deux chiens noirs.

- Sire, rpondit la sultane, le troisime vieillard raconta son
histoire au gnie: je ne vous la dirai point; car elle n'est point
venue  ma connaissance, mais je sais qu'elle se trouva si fort
au-dessus des deux prcdentes, par la diversit des aventures
merveilleuses qu'elle contenait, que le gnie en fut tonn. Il
n'en eut pas plus tt ou la fin, qu'il dit au troisime
vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de la grce du marchand;
il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir tir d'embarras
par vos histoires. Sans vous il ne serait plus au monde. En
achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
compagnie.

Le marchand ne manqua pas de rendre  ses trois librateurs toutes
les grces qu'il leur devait. Ils se rjouirent avec lui de le
voir hors de pril; aprs quoi ils se dirent adieu, et chacun
reprit son chemin. Le marchand s'en retourna auprs de sa femme et
de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses
jours. Mais, sire, ajouta Scheherazade, quelque beaux que soient
les contes que j'ai raconts jusqu'ici  votre majest, ils
n'approchent pas de celui du pcheur. Dinarzade, voyant que la
sultane s'arrtait, lui dit: Ma soeur; puisqu'il nous reste
encore du temps, de grce, racontez-nous l'histoire de ce pcheur;
le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit, et Scheherazade
reprenant son discours, poursuivit de cette manire:

HISTOIRE DU PCHEUR.
Sire, il y avait autrefois un pcheur fort g, et si pauvre, qu'
peine pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois
enfants, dont sa famille tait compose. Il allait tous les jours
 la pche de grand matin, et chaque jour il s'tait fait une loi
de ne jeter ses filets que quatre fois seulement.

Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la
mer. Il se dshabilla et jeta ses filets; et comme il les tirait
vers le rivage, il sentit d'abord de la rsistance: Il crut avoir
fait une bonne pche, et s'en rjouissait dj en lui-mme; mais
un moment aprs, s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait
dans ses filets que la carcasse d'un ne, il en eut beaucoup de
chagrin... Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce
qu'elle vit paratre le jour:

Ma soeur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce commencement me
charme, et je prvois que la suite sera fort agrable. - Rien
n'est plus surprenant que l'histoire du pcheur, rpondit la
sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me
fait la grce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre
le succs de la pche du pcheur, ne voulut pas faire mourir ce
jour-l Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point
encore ce cruel ordre.




IX NUIT.

Ma chre soeur, s'cria Dinarzade, le lendemain  l'heure
ordinaire, je vous supplie en attendant le jour, qui paratra
bientt, de me raconter la suite du conte du pcheur. Je meurs
d'envie de l'entendre. - Je vais vous donner cette satisfaction,
rpondit la sultane. En mme temps elle demanda la permission au
sultan, et lorsqu'elle l'eut obtenue, elle reprit en ces termes le
conte du pcheur:

Sire, quand le pcheur afflig d'avoir fait une si mauvaise pche,
eut raccommod ses filets, que la carcasse de l'ne avait rompus
en plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les
tirant, il sentit encore beaucoup de rsistance, ce qui lui fit
croire qu'ils taient remplis de poissons; mais il n'y trouva
qu'un grand panier plein de gravier et de fange. Il en fut dans
une extrme affliction.  fortune! s'cria-t-il d'une voix
pitoyable, cesse d'tre en colre contre moi, et ne perscute
point un malheureux qui te prie de l'pargner! Je suis parti de ma
maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma mort.
Je n'ai pas d'autre mtier que celui-ci pour subsister, et malgr
tous les soins que j'y apporte, je puis  peine fournir aux plus
pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de
toi, tu prends plaisir  maltraiter les honntes gens, et 
laisser de grands hommes dans l'obscurit, tandis que tu favorises
les mchants, et que tu lves ceux qui n'ont aucune vertu qui les
rende recommandables.

En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier, et aprs
avoir bien lav ses filets que la fange avait gts, il les jeta
pour la troisime fois. Mais il n'amena que des pierres, des
coquilles et de l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son
dsespoir: peu s'en fallut qu'il ne perdt l'esprit. Cependant,
comme le jour commenait  paratre, il n'oublia pas de faire sa
prire en bon musulman[8], ensuite il ajouta celle-ci: Seigneur,
vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois chaque jour.
Je les ai dj jets trois fois sans avoir tir le moindre fruit
de mon travail. Il ne m'en reste plus qu'une; je vous supplie de
me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue  Moise[9].

Le pcheur, ayant fini cette prire, jeta ses filets pour la
quatrime fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il
les tira comme auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas
pourtant; mais il y trouva un vase de cuivre jaune, qui,  sa
pesanteur, lui parut plein de quelque chose; et il remarqua qu'il
tait ferm et scell de plomb, avec l'empreinte d'un sceau. Cela
le rjouit: Je le vendrai au fondeur, disait-il, et de l'argent
que j'en ferai, j'en achterai une mesure de bl.

Il examina le vase de tous cts, il le secoua pour voir si ce qui
tait dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette
circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb,
lui fit penser qu'il devait tre rempli de quelque chose de
prcieux. Pour s'en claircir, il prit son couteau, et, avec un
peu de peine, il l'ouvrit. Il en pencha aussitt l'ouverture
contre terre, mais il n'en sortit rien, ce qui le surprit
extrmement. Il le posa devant lui; et pendant qu'il le
considrait attentivement, il en sortit une fume fort paisse qui
l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrire.

Cette fume s'leva jusqu'aux nues et s'tendant sur la mer et sur
le rivage, forma un gros brouillard. Spectacle qui causa, comme on
peut se l'imaginer, un tonnement extraordinaire au pcheur.
Lorsque la fume fut toute hors du vase, elle se runit et devint
un corps solide, dont il se forma un gnie deux fois aussi haut
que le plus grand de tous les gants.  l'aspect d'un monstre
d'une grandeur si dmesure, le pcheur voulut prendre la fuite;
mais il se trouva si troubl et si effray, qu'il ne put marcher.

Salomon[10], s'cria d'abord le gnie, Salomon, grand prophte de
Dieu, pardon, pardon, jamais je ne m'opposerai  vos volonts.
J'obirai  tous vos commandements... Scheherazade, apercevant le
jour, interrompit l son conte.

Dinarzade prit alors la parole: Ma soeur, dit-elle, on ne peut
mieux tenir sa promesse que vous tenez la vtre. Ce conte est
assurment plus surprenant que les autres. - Ma soeur, rpondit la
sultane, vous entendrez des choses qui vous causeront encore plus
d'admiration, si le sultan, mon seigneur, me permet de vous les
raconter. Schahriar avait trop d'envie d'entendre le reste de
l'histoire du pcheur, pour vouloir se priver de ce plaisir. Il
remit donc encore au lendemain la mort de la sultane.




X NUIT.

Dinarzade, la nuit suivante, appela sa soeur quand il en fut
temps: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous
prie, en attendant le jour qui paratra bientt, de continuer le
conte du pcheur. Le sultan, de son ct, tmoigna de
l'impatience d'apprendre quel dml le gnie avait eu avec
Salomon. C'est pourquoi Scheherazade poursuivit ainsi le conte du
pcheur.

Sire, le pcheur n'eut pas sitt entendu les paroles que le gnie
avait prononces, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe,
que dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le
prophte de Dieu, est mort, et nous sommes prsentement  la fin
des sicles. Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous
tiez renferm dans ce vase.

 ce discours, le gnie, regardant le pcheur d'un air fier, lui
rpondit: Parle-moi plus civilement: tu es bien hardi de
m'appeler esprit superbe. - H bien! repartit le pcheur, vous
parlerai-je avec plus de civilit en vous appelant hibou du
bonheur? - Je te dis, repartit le gnie, de me parler plus
civilement avant que je te tue. - H! pourquoi me tueriez-vous?
rpliqua le pcheur. Je viens de vous mettre en libert; l'avez-
vous dj oubli? - Non, je m'en souviens, repartit le gnie; mais
cela ne m'empchera pas de te faire mourir; et je n'ai qu'une
seule grce  t'accorder. - Et quelle est cette grce? dit le
pcheur. - C'est, rpondit le gnie, de te laisser choisir de
quelle manire tu veux que je te tue. - Mais en quoi vous ai-je
offens? reprit le pcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me
rcompenser du bien que je vous ai fait? - Je ne puis te traiter
autrement, dit le gnie; et afin que tu en sois persuad, coute
mon histoire:

Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposs  la
volont de Dieu. Tous les autres gnies reconnurent le grand
Salomon, prophte de Dieu, et se soumirent  lui. Nous fmes les
seuls, Sacar et moi, qui ne voulmes pas faire cette bassesse.
Pour s'en venger, ce puissant monarque chargea Assaf, fils de
Barakhia[11], son premier ministre, de me venir prendre. Cela fut
excut. Assaf vint se saisir de ma personne, et me mena malgr
moi devant le trne du roi son matre. Salomon, fils de David, me
commanda de quitter mon genre de vie, de reconnatre son pouvoir,
et de me soumettre  ses commandements. Je refusai hautement de
lui obir; et j'aimai mieux m'exposer  tout son ressentiment, que
de lui prter le serment de fidlit et de soumission qu'il
exigeait de moi. Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de
cuivre; et afin de s'assurer de moi, et que je ne pusse pas forcer
ma prison, il imprima lui-mme sur le couvercle de plomb, son
sceau, o le grand nom de Dieu tait grav. Cela fait, il mit le
vase entre les mains d'un des gnies qui lui obissaient, avec
ordre de me jeter  la mer; ce qui fut excut  mon grand regret.
Durant le premier sicle de ma prison, je jurai que si quelqu'un
m'en dlivrait avant les cent ans achevs, je le rendrais riche,
mme aprs sa mort. Mais le sicle s'coula, et personne ne me
rendit ce bon office. Pendant le second sicle, je fis serment
d'ouvrir tous les trsors de la terre  quiconque me mettrait en
libert; mais je ne fus pas plus heureux. Dans le troisime, je
promis de faire puissant monarque mon librateur, d'tre toujours
prs de lui en esprit, et de lui accorder chaque jour trois
demandes, de quelque nature qu'elles pussent tre; mais ce sicle
se passa comme les deux autres, et je demeurai toujours dans le
mme tat. Enfin, dsol, ou plutt enrag de me voir prisonnier
si longtemps, je jurai que si quelqu'un me dlivrait dans la
suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui accorderais point
d'autre grce que de lui laisser le choix du genre de mort dont il
voudrait que je le fisse mourir: c'est pourquoi, puisque tu es
venu ici aujourd'hui, et que tu m'as dlivr choisis comment tu
veux que je te tue.

Ce discours affligea fort le pcheur: Je suis bien malheureux,
s'cria-t-il, d'tre venu en cet endroit rendre un si grand
service  un ingrat! Considrez, de grce, votre injustice, et
rvoquez un serment si peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous
pardonnera de mme: si vous me donnez gnreusement la vie, il
vous mettra  couvert de tous les complots qui se formeront contre
vos jours. - Non, ta mort est certaine, dit le gnie; choisis
seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse mourir. Le
pcheur, le voyant dans la rsolution de le tuer, en eut une
douleur extrme, non pas tant pour l'amour de lui, qu' cause de
ses trois enfants dont il plaignait la misre o ils allaient tre
rduits par sa mort. Il tcha encore d'apaiser le gnie: Hlas!
reprit-il, daignez avoir piti de moi, en considration de ce que
j'ai fait pour vous. - Je te l'ai dj dit, repartit le gnie,
c'est justement pour cette raison que je suis oblig de t'ter la
vie. - Cela est trange rpliqua le pcheur, que vous vouliez
absolument rendre le mal pour le bien. Le proverbe dit, que qui
fait du bien  celui qui ne le mrite pas en est toujours mal
pay. Je croyais, je l'avoue, que cela tait faux: en effet, rien
ne choque davantage la raison et les droits de la socit;
nanmoins j'prouve cruellement que cela n'est que trop vritable.
- Ne perdons pas le temps, interrompit le gnie; tous tes
raisonnements ne sauraient me dtourner de mon dessein. Hte-toi
de dire comment tu souhaites que je te tue.

La ncessit donne de l'esprit. Le pcheur s'avisa d'un
stratagme: Puisque je ne saurais viter la mort, dit-il au
gnie, je me soumets donc  la volont de Dieu. Mais avant que je
choisisse un genre de mort, je vous conjure, par le grand nom de
Dieu, qui tait grav sur le sceau du prophte Salomon, fils de
David, de me dire la vrit sur une question que j'ai  vous
faire.

Quand le gnie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le
contraignait de rpondre positivement, il trembla en lui-mme, et
dit au pcheur: Demande-moi ce que tu voudras, et hte-toi...

Le jour venant  paratre, Scheherazade se tut en cet endroit de
son discours: Ma soeur, lui dit Dinarzade, il faut convenir que
plus vous parlez, et plus vous faites de plaisir. J'espre que le
sultan, notre seigneur, ne vous fera pas mourir qu'il n'ait
entendu le reste du beau conte du pcheur. - Le sultan est le
matre, reprit Scheherazade; il faut vouloir tout ce qui lui
plaira. Le sultan, qui n'avait pas moins d'envie que Dinarzade
d'entendre la fin de ce conte, diffra encore la mort de la
sultane.




XI NUIT.

Schahriar et la princesse son pouse passrent cette nuit de la
mme manire que les prcdentes, et avant que le jour part,
Dinarzade les rveilla par ces paroles, qu'elle adressa  la
sultane: Ma soeur, je vous prie de reprendre le conte du pcheur.
- Trs-volontiers, rpondit Scheherazade, je vais vous satisfaire,
avec la permission du sultan.

Le gnie, poursuivit-elle, ayant promis de dire la vrit, le
pcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous tiez
dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? -
Oui, rpondit le gnie, je jure par ce grand nom que j'y tais; et
cela est trs-vritable. - En bonne foi, rpliqua le pcheur, je
ne puis vous croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un
de vos pieds: comment se peut-il que votre corps y ait t
renferm tout entier? - Je te jure pourtant, repartit le gnie,
que j'y tais tel que tu me vois. Est-ce que tu ne me crois pas,
aprs le grand serment que je t'ai fait? - Non, vraiment, dit le
pcheur; et je ne vous croirai point,  moins que vous ne me
fassiez voir la chose.

Alors il se fit une dissolution du corps du gnie, qui, se
changeant en fume, s'tendit comme auparavant sur la mer et sur
le rivage, et qui, se rassemblant ensuite, commena de rentrer
dans le vase, et continua de mme par une succession lente et
gale, jusqu' ce qu'il n'en restt plus rien au dehors. Aussitt
il en sortit une voix qui dit au pcheur: H bien! incrdule
pcheur, me voici dans le vase: me crois-tu prsentement?

Le pcheur, au lieu de rpondre au gnie, prit le couvercle de
plomb; et ayant ferm promptement le vase: Gnie, lui cria-t-il,
demande-moi grce  ton tour, et choisis de quelle mort tu veux
que je te fasse mourir. Mais non, il vaut mieux que je te rejette
 la mer, dans le mme endroit d'o je t'ai tir; puis je ferai
btir une maison sur ce rivage, o je demeurerai, pour avertir
tous les pcheurs qui viendront y jeter leurs filets de bien
prendre garde de repcher un mchant gnie comme toi, qui as fait
serment de tuer celui qui te mettra en libert.

 ces paroles offensantes, le gnie, irrit, fit tous ses efforts
pour sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible:
car l'empreinte du sceau du prophte Salomon, fils de David, l'en
empchait. Ainsi, voyant que le pcheur avait alors l'avantage sur
lui, il prit le parti de dissimuler sa colre: Pcheur, lui dit-
il, d'un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis. Ce
que j'en ai fait n'a t que par plaisanterie, et tu ne dois pas
prendre la chose srieusement. -  gnie, rpondit le pcheur, toi
qui tais, il n'y a qu'un moment, le plus grand, et qui es  cette
heure le plus petit de tous les gnies, apprends que tes
artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras  la
mer. Si tu y as demeur tout le temps que tu m'as dit, tu pourras
bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai pri, au nom de
Dieu, de ne me pas ter la vie, tu as rejet mes prires; je dois
te rendre la pareille.

Le gnie n'pargna rien pour tcher de toucher le pcheur: Ouvre
le vase, lui dit-il, donne-moi la libert, je t'en supplie; je te
promets que tu seras content de moi. - Tu n'es qu'un tratre,
repartit le pcheur. Je mriterais de perdre la vie si j'avais
l'imprudence de me fier  toi. Tu ne manquerais pas de me traiter
de la mme faon qu'un certain roi grec traita le mdecin Douban.
C'est une histoire que je te veux raconter; coute.

HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MDECIN DOUBAN.
Il y avait au pays de Zouman, dans la Perse, un roi dont les
sujets taient grecs originairement: ce roi tait couvert de
lpre; et ses mdecins, aprs avoir inutilement employ tous leurs
remdes pour le gurir, ne savaient plus que lui ordonner,
lorsqu'un trs-habile mdecin, nomm Douban, arriva dans sa cour.

Ce mdecin avait puis sa science dans les livres grecs, persans,
turcs, arabes, latins, syriaques et hbreux; et outre qu'il tait
consomm dans la philosophie, il connaissait parfaitement les
bonnes et mauvaises qualits de toutes sortes de plantes et de
drogues. Ds qu'il fut inform de la maladie du roi, qu'il eut
appris que ses mdecins l'avaient abandonn, il s'habilla le plus
proprement qu'il lui fut possible, et trouva moyen de se faire
prsenter au roi: Sire, lui dit-il, je sais que tous les mdecins
dont votre majest s'est servie n'ont pu la gurir de sa lpre;
mais si vous voulez bien me faire l'honneur d'agrer mes services,
je m'engage  vous gurir sans breuvage et sans topiques. Le roi
couta cette proposition: Si vous tes assez habile homme,
rpondit-il, pour faire ce que vous dites, je promets de vous
enrichir, vous et votre postrit; et sans compter les prsents
que je vous ferai, vous serez mon plus cher favori. Vous m'assurez
donc que vous m'terez ma lpre, sans me faire prendre aucune
potion, et sans m'appliquer aucun remde extrieur? - Oui, sire,
repartit le mdecin, je me flatte d'y russir, avec l'aide de
Dieu; et ds demain j'en ferai l'preuve.

En effet, le mdecin Douban se retira chez lui, et fit un mail
qu'il creusa en dedans par le manche, o il mit la drogue dont il
prtendait se servir. Cela tant fait, il prpara aussi une boule
de la manire qu'il la voulait, avec quoi il alla le lendemain se
prsenter devant le roi; et se prosternant  ses pieds, il baisa
la terre...

En cet endroit, Scheherazade, remarquant qu'il tait jour, en
avertit Schahriar, et se tut: En vrit, ma soeur, dit alors
Dinarzade, je ne sais o vous allez prendre tant de belles choses.
- Vous en entendrez bien d'autres demain, rpondit Scheherazade,
si le sultan, mon matre, a la bont de me prolonger encore la
vie. Schahriar, qui ne dsirait pas moins ardemment que Dinarzade
d'entendre la suite de l'histoire du mdecin Douban, n'eut garde
de faire mourir la sultane ce jour-l.




XII NUIT.

La douzime nuit tait dj fort avance, lorsque Dinarzade,
s'tant rveille, s'cria: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je
vous supplie de continuer l'agrable histoire du roi grec et du
mdecin Douban. - Je le veux bien, rpondit Scheherazade. En mme
temps, elle en reprit le fil de cette sorte:

Sire, le pcheur, parlant toujours au gnie qu'il tenait enferm
dans le vase, poursuivit ainsi: Le mdecin Douban se leva, et,
aprs avoir fait une profonde rvrence, dit au roi qu'il jugeait
 propos que sa majest montt  cheval, et se rendt  la place
pour jouer au mail. Le roi fit ce qu'on lui disait; et lorsqu'il
fut dans le lieu destin  jouer au mail[12]  cheval, le mdecin
s'approcha de lui avec le mail qu'il avait prpar, et le lui
prsentant: Tenez, sire, lui dit-il, exercez-vous avec ce mail,
en poussant cette boule avec, par la place, jusqu' ce que vous
sentiez votre main et votre corps en sueur. Quand le remde que
j'ai enferm dans le manche de ce mail sera chauff par votre
main, il vous pntrera par tout le corps; et sitt que vous
suerez, vous n'aurez qu' quitter cet exercice: car le remde aura
fait son effet. Ds que vous serez de retour en votre palais, vous
entrerez au bain, et vous vous ferez bien laver et frotter; vous
vous coucherez ensuite; et en vous levant demain matin, vous serez
guri.

Le roi prit le mail, et poussa son cheval aprs la boule qu'il
avait jete. Il la frappa; et elle lui fut renvoye par les
officiers qui jouaient avec lui; il la refrappa, et enfin le jeu
dura si longtemps, que sa main en sua, aussi bien que tout son
corps. Ainsi, le remde enferm dans le manche du mail opra comme
le mdecin l'avait dit. Alors, le roi cessa de jouer, s'en
retourna dans son palais, entra au bain, et observa trs-
exactement ce qui lui avait t prescrit. Il s'en trouva fort
bien: car le lendemain, en se levant, il s'aperut, avec autant
d'tonnement que de joie, que sa lpre tait gurie, et qu'il
avait le corps aussi net que s'il n'et jamais t attaqu de
cette maladie. D'abord qu'il fut habill, il entra dans la salle
d'audience publique, o il monta sur son trne, et se fit voir 
tous ses courtisans, que l'empressement d'apprendre le succs du
nouveau remde y avait fait aller de bonne heure. Quand ils virent
le roi parfaitement guri, ils en firent tous paratre une extrme
joie.

Le mdecin Douban entra dans la salle, et s'alla prosterner au
pied du trne, la face contre terre. Le roi l'ayant aperu,
l'appela, le fit asseoir  son ct, et le montra  l'assemble,
en lui donnant publiquement toutes les louanges qu'il mritait. Ce
prince n'en demeura pas l; comme il rgalait ce jour-l toute sa
cour, il le fit manger  sa table, seul avec lui...  ces mots,
Scheherazade, remarquant qu'il tait jour, cessa de poursuivre son
conte:

Ma soeur, dit Dinarzade, je ne sais quelle sera la fin de cette
histoire, mais j'en trouve le commencement admirable. - Ce qui
reste  raconter en est le meilleur, rpondit la sultane; et je
suis assure que vous n'en disconviendrez pas, si le sultan veut
bien me permettre de l'achever la nuit prochaine. Schahriar y
consentit, et se leva fort satisfait de ce qu'il avait entendu.




XIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade dit encore  la sultane:
Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de
continuer l'histoire du roi grec et du mdecin Douban. - Je vais
contenter votre curiosit, ma soeur, reprit Scheherazade, avec la
permission du sultan, mon seigneur. Alors elle reprit ainsi son
conte:

Le roi grec, poursuivit le pcheur, ne se contenta pas de
recevoir  sa table le mdecin Douban: vers la fin du jour,
lorsqu'il voulut congdier l'assemble, il le fit revtir d'une
longue robe fort riche, et semblable  celle que portaient
ordinairement ses courtisans en sa prsence; outre cela, il lui
fit donner deux mille sequins. Le lendemain et les jours suivants,
il ne cessa de le caresser. Enfin, ce prince, croyant ne pouvoir
jamais assez reconnatre les obligations qu'il avait  un mdecin
si habile, rpandait sur lui, tous les jours, de nouveaux
bienfaits.

Or, ce roi avait un grand vizir qui tait avare, envieux et
naturellement capable de toutes sortes de crimes. Il n'avait pu
voir sans peine les prsents qui avaient t faits au mdecin,
dont le mrite d'ailleurs commenait  lui faire ombrage: il
rsolut de le perdre dans l'esprit du roi. Pour y russir, il alla
trouver ce prince, et lui dit en particulier, qu'il avait un avis
de la dernire importance  lui donner. Le roi lui ayant demand
ce que c'tait: Sire, lui dit-il, il est bien dangereux  un
monarque d'avoir de la confiance en un homme dont il n'a point
prouv la fidlit. En comblant de bienfaits le mdecin Douban,
en lui faisant toutes les caresses que votre majest lui fait,
vous ne savez pas que c'est un tratre qui ne s'est introduit dans
cette cour que pour vous assassiner. - De qui tenez-vous ce que
vous m'osez dire? rpondit le roi. Songez-vous que c'est  moi que
vous parlez, et que vous avancez une chose que je ne croirai pas
lgrement? - Sire, rpliqua le vizir, je suis parfaitement
instruit de ce que j'ai l'honneur de vous reprsenter. Ne vous
reposez donc plus sur une confiance dangereuse. Si votre majest
dort, qu'elle se rveille: car enfin, je le rpte encore, le
mdecin Douban n'est parti du fond de la Grce, son pays, il n'est
venu s'tablir dans votre cour, que pour excuter l'horrible
dessein dont j'ai parl. - Non, non, vizir, interrompit le roi, je
suis sr que cet homme, que vous traitez de perfide et de tratre,
est le plus vertueux et le meilleur de tous les hommes; il n'y a
personne au monde que j'aime autant que lui. Vous savez par quel
remde, ou plutt par quel miracle il m'a guri de ma lpre; s'il
en veut  ma vie, pourquoi me l'a-t-il sauve? Il n'avait qu'
m'abandonner  mon mal; je n'en pouvais chapper; ma vie tait
dj  moiti consume. Cessez donc de vouloir m'inspirer
d'injustes soupons; au lieu de les couter, je vous avertis que
je fais ds ce jour  ce grand homme, pour toute sa vie, une
pension de mille sequins par mois. Quand je partagerais avec lui
toutes mes richesses et mes tats mmes, je ne le paierais pas
assez de ce qu'il a fait pour moi. Je vois ce que c'est, sa vertu
excite votre envie; mais ne croyez pas que je me laisse
injustement prvenir contre lui; je me souviens trop bien de ce
qu'un vizir dit au roi Sindbad son matre, pour l'empcher de
faire mourir le prince son fils...

Mais, sire, ajouta Scheherazade, le jour qui parat me dfend de
poursuivre. Je sais bon gr au roi grec, dit Dinarzade, d'avoir
eu la fermet de rejeter la fausse accusation de son vizir. - Si
vous louez aujourd'hui la fermet de ce prince, interrompit
Scheherazade, vous condamnerez demain sa faiblesse, si le sultan
veut bien que j'achve de raconter cette histoire. Le sultan,
curieux d'apprendre en quoi le roi grec avait eu de la faiblesse,
diffra encore la mort de la sultane.




XIV NUIT.

Ma soeur, s'cria Dinarzade sur la fin de la quatorzime nuit, si
vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui
paratra bientt, de reprendre l'histoire du pcheur; vous en tes
demeure  l'endroit o le roi grec soutient l'innocence du
mdecin Douban, et prend si fortement son parti. - Je m'en
souviens, rpondit Scheherazade; vous allez entendre la suite:

Sire, continua-t-elle, en adressant toujours la parole 
Schahriar, ce que le roi grec venait de dire touchant le roi
Sindbad piqua la curiosit du vizir, qui lui dit: Sire, je
supplie votre majest de me pardonner si j'ai la hardiesse de lui
demander ce que le vizir du roi Sindbad dit  son matre pour le
dtourner de faire mourir le prince son fils. Le roi grec eut la
complaisance de le satisfaire: Ce vizir, rpondit-il, aprs avoir
reprsent au roi Sindbad que sur l'accusation d'une belle-mre,
il devait craindre de faire une action dont il pt se repentir,
lui conta cette histoire:

HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET[13].
Un bonhomme avait une belle femme qu'il aimait avec tant de
passion, qu'il ne la perdait de vue que le moins qu'il pouvait. Un
jour que des affaires pressantes l'obligeaient  s'loigner
d'elle, il alla dans un endroit o l'on vendait toutes sortes
d'oiseaux; il y acheta un perroquet, qui non-seulement parlait
fort bien, mais qui avait mme le don de rendre compte de tout ce
qui avait t fait devant lui. Il l'apporta dans une cage au
logis, pria sa femme de le mettre dans sa chambre et d'en prendre
soin pendant le voyage qu'il allait faire; aprs quoi il partit.

 son retour, il ne manqua pas d'interroger le perroquet sur ce
qui s'tait pass durant son absence; et l-dessus, l'oiseau lui
apprit des choses qui lui donnrent lieu de faire de grands
reproches  sa femme. Elle crut que quelqu'une de ses esclaves
l'avait trahie; elles jurrent toutes qu'elles lui avaient t
fidles, et convinrent qu'il fallait que ce ft le perroquet qui
et fait ces mauvais rapports.

Prvenue de cette opinion, la femme chercha dans son esprit un
moyen de dtruire les soupons de son mari, et de se venger en
mme temps du perroquet; elle le trouva. Son mari tant parti pour
faire un voyage d'une journe, elle commanda  une esclave de
tourner pendant la nuit, sous la cage de l'oiseau, un moulin 
bras;  une autre de jeter de l'eau en forme de pluie par le haut
de la cage; et  une troisime, de prendre un miroir et de le
tourner devant les yeux du perroquet,  droite et  gauche,  la
clart d'une chandelle. Les esclaves employrent une grande partie
de la nuit  faire ce que leur avait ordonn leur matresse, et
elles s'en acquittrent fort adroitement.

Le lendemain, le mari tant de retour, fit encore des questions
au perroquet sur ce qui s'tait pass chez lui; l'oiseau lui
rpondit: Mon matre les clairs, le tonnerre et la pluie m'ont
tellement incommod toute la nuit, que je ne puis vous dire ce que
j'en ai souffert. Le mari, qui savait fort bien qu'il n'avait ni
plu ni tonn cette nuit-l, demeura persuad que le perroquet ne
disant pas la vrit en cela, ne la lui avait pas dite aussi au
sujet de sa femme. C'est pourquoi, de dpit, l'ayant tir de sa
cage, il le jeta si rudement contre terre, qu'il le tua.
Nanmoins, dans la suite, il apprit de ses voisins que le pauvre
perroquet ne lui avait pas menti en lui parlant de la conduite de
sa femme, ce qui fut cause qu'il se repentit de l'avoir tu...

L s'arrta Scheherazade, parce qu'elle s'aperut qu'il tait
jour: Tout ce que vous nous racontez, ma soeur, dit Dinarzade,
est si vari, que rien ne me parat plus agrable. - Je voudrais
continuer de vous divertir, rpondit Scheherazade; mais je ne sais
si le sultan, mon matre, m'en donnera le temps. Schahriar, qui
ne prenait pas moins de plaisir que Dinarzade  entendre la
sultane, se leva, et passa la journe sans ordonner au vizir de la
faire mourir.




XV NUIT.

Dinarzade ne fut pas moins exacte cette nuit que les prcdentes 
rveiller Scheherazade: Ma chre soeur, lui dit-elle; si vous ne
dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paratra
bientt, de me conter un de ces beaux contes que vous savez: - Ma
soeur, rpondit la sultane, je vais vous donner cette
satisfaction. - Attendez, interrompit le sultan, achevez
l'entretien du roi grec avec son vizir, au sujet du mdecin
Douban, et puis vous continuerez l'histoire du pcheur et du
gnie. - Sire, repartit Scheherazade, vous allez tre obi. En
mme temps elle poursuivit de cette manire:

Quand le roi grec, dit le pcheur au gnie, eut achev l'histoire
du perroquet: Et vous, vizir, ajouta-t-il, par l'envie que vous
avez conue contre le mdecin Douban, qui ne vous a fait aucun
mal, vous voulez que je le fasse mourir; mais je m'en garderai
bien, de peur de m'en repentir, comme ce mari d'avoir tu son
perroquet.

Le pernicieux vizir tait trop intress  la perte du mdecin
Douban pour en demeurer l.: Sire, rpliqua-t-il, la mort du
perroquet tait peu importante, et je ne crois pas que son matre
l'ait regrett longtemps. Mais pourquoi faut-il que la crainte
d'opprimer l'innocence vous empche de faire mourir ce mdecin! Ne
suffit-il pas qu'on l'accuse de vouloir attenter  votre vie, pour
vous autoriser  lui faire perdre la sienne? Quand il s'agit
d'assurer les jours d'un roi, un simple soupon doit passer pour
une certitude, et il vaut mieux sacrifier l'innocent que sauver le
coupable. Mais, sire, ce n'est point ici une chose incertaine: le
mdecin Douban veut vous assassiner. Ce n'est point l'envie qui
m'arme contre lui, c'est l'intrt seul que je prends  la
conservation de votre majest; c'est mon zle qui me porte  vous
donner un avis d'une si grande importance. S'il est faux, je
mrite qu'on me punisse de la mme manire qu'on punit autrefois
un vizir. - Qu'avait fait ce vizir, dit le roi grec, pour tre
digne de ce chtiment? - Je vais l'apprendre  votre majest sire,
rpondit le vizir; qu'elle ait, s'il lui plat, la bont de
m'couter.

HISTOIRE DU VIZIR PUNI.
Il tait autrefois un roi, poursuivit-il, qui avait un fils qui
aimait passionnment la chasse. Il lui permettait de prendre
souvent ce divertissement; mais il avait donn ordre  son grand
vizir de l'accompagner toujours et de ne le perdre jamais de vue.
Un jour de chasse, les piqueurs ayant lanc un cerf, le prince,
qui crut que le vizir le suivait, se mit aprs la bte. Il courut
si longtemps, et son ardeur l'emporta si loin, qu'il se trouva
seul. Il s'arrta, et remarquant qu'il avait perdu la voie, il
voulut retourner sur ses pas pour aller rejoindre le vizir, qui
n'avait pas t assez diligent pour le suivre de prs; mais il
s'gara. Pendant qu'il courait de tous cts sans tenir de route
assure, il rencontra au bord d'un chemin une dame assez bien
faite, qui pleurait amrement. Il retint la bride de son cheval,
demanda  cette femme qui elle tait, ce qu'elle faisait seule en
cet endroit, et si elle avait besoin de secours: Je suis, lui
rpondit-elle, la fille d'un roi des Indes. En me promenant 
cheval dans la campagne, je me suis endormie, et je suis tombe.
Mon cheval s'est chapp, et je ne sais ce qu'il est devenu. Le
jeune prince eut piti d'elle, et lui proposa de la prendre en
croupe; ce qu'elle accepta.

Comme ils passaient prs d'une masure, la dame ayant tmoign
qu'elle serait bien aise de mettre pied  terre pour quelque
ncessit, le prince s'arrta et la laissa descendre. Il descendit
aussi, et s'approcha de la masure en tenant son cheval par la
bride. Jugez qu'elle fut sa surprise, lorsqu'il entendit la dame
en dedans prononcer ces paroles: Rjouissez-vous, mes enfants, je
vous amne un garon bien fait et fort gras; et que d'autres voix
lui rpondirent aussitt: Maman, o est-il, que nous le mangions
tout  l'heure; car nous avons bon apptit?

Le prince n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour concevoir
le danger o il se trouvait. Il vit bien que la dame qui se disait
fille d'un roi des Indes, tait une ogresse, femme d'un de ces
dmons sauvages appels ogres, qui se retirent dans des lieux
abandonns, et se servent de mille ruses pour surprendre et
dvorer les passants. Il fut saisi de frayeur, et se jeta au plus
vite sur son cheval. La prtendue princesse parut dans le moment;
et voyant qu'elle avait manqu son coup: Ne craignez rien, cria-
t-elle au prince. Qui tes-vous? Que cherchez-vous? - Je suis
gar, rpondit-il, et je cherche mon chemin. - Si vous tes
gar, dit-elle, recommandez-vous  Dieu, il vous dlivrera de
l'embarras o vous vous trouvez. Alors le prince leva les yeux au
ciel...... Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je suis
oblige d'interrompre mon discours; le jour, qui parat, m'impose
silence. - Je suis fort en peine, ma soeur, dit Dinarzade, de
savoir ce que deviendra ce jeune prince; je tremble pour lui.

- Je vous tirerai demain d'inquitude, rpondit la sultane, si le
sultan veut bien que je vive jusqu' ce temps-l. Schahriar,
curieux d'apprendre le dnouement de cette histoire, prolongea
encore la vie de Scheherazade.




XVI NUIT.

Dinarzade avait tant d'envie d'entendre la fin de l'histoire du
jeune prince, qu'elle se rveilla cette nuit plus tt qu'
l'ordinaire: Ma soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous
prie d'achever l'histoire que vous commentes hier; je
m'intresse au sort du jeune prince, et je meurs de peur qu'il ne
soit mang par l'ogresse et ses enfants. Schahriar ayant marqu
qu'il tait dans la mme crainte: H bien! sire, dit la sultane,
je vais vous tirer de peine.

Aprs que la fausse princesse des Indes eut dit au jeune prince
de se recommander  Dieu, comme il crut qu'elle ne lui parlait pas
sincrement et qu'elle comptait sur lui comme s'il et dj t sa
proie, il leva les mains au ciel, et dit: Seigneur, qui tes
tout-puissant, jetez les yeux sur moi, et me dlivrez de cette
ennemie.  cette prire, la femme de l'ogre rentra dans la
masure, et le prince s'en loigna avec prcipitation. Heureusement
il retrouva son chemin, et arriva sain et sauf auprs du roi son
pre, auquel il raconta de point en point le danger qu'il venait
de courir par la faute du grand vizir. Le roi, irrit contre ce
ministre, le fit trangler  l'heure mme.

Sire, poursuivit le vizir du roi grec, pour revenir au mdecin
Douban, si vous n'y prenez garde, la confiance que vous avez en
lui vous sera funeste; je sais de bonne part que c'est un espion
envoy par vos ennemis pour attenter  la vie de votre majest. Il
vous a guri, dites-vous; h! qui peut vous en assurer? Il ne vous
a peut-tre guri qu'en apparence, et non radicalement. Que sait-
on si ce remde, avec le temps, ne produira pas un effet
pernicieux?

Le roi grec, qui avait naturellement fort peu d'esprit, n'eut pas
assez de pntration pour s'apercevoir de la mchante intention de
son vizir, ni assez de fermet pour persister dans son premier
sentiment. Ce discours l'branla: Vizir, dit-il, tu as raison; il
peut tre venu exprs pour m'ter la vie; ce qu'il peut fort bien
excuter par la seule odeur de quelqu'une de ses drogues. Il faut
voir ce qu'il est  propos de faire dans cette conjoncture.

Quand le vizir vit le roi dans la disposition o il le voulait:
Sire, lui dit-il, le moyen le plus sr et le plus prompt pour
assurer votre repos et mettre votre vie en sret, c'est d'envoyer
chercher tout  l'heure le mdecin Douban, et de lui faire couper
la tte ds qu'il sera arriv. - Vritablement, reprit le roi, je
crois que c'est par l que je dois prvenir son dessein. En
achevant ces paroles, il appela un de ses officiers, et lui
ordonna d'aller chercher le mdecin, qui, sans savoir ce que le
roi lui voulait, courut au palais en diligence. Sais-tu bien, dit
le roi en le voyant, pourquoi je te demande ici? - Non, sire,
rpondit-il, et j'attends que votre majest daigne m'en instruire.
- Je t'ai fait venir, reprit le roi, pour me dlivrer de toi en te
faisant ter la vie.

Il n'est pas possible d'exprimer quel fut l'tonnement du
mdecin, lorsqu'il entendit prononcer l'arrt de sa mort: Sire,
dit-il, quel sujet peut avoir votre majest de me faire mourir?
Quel crime ai-je commis? - J'ai appris de bonne part, rpliqua le
roi, que tu es un espion, et que tu n'es venu dans ma cour que
pour attenter  ma vie; mais pour te prvenir, je veux te ravir la
tienne. Frappe, ajouta-t-il au bourreau qui tait prsent, et me
dlivre d'un perfide qui ne s'est introduit ici que pour
m'assassiner.

 cet ordre cruel, le mdecin jugea bien que les honneurs et les
bienfaits qu'il avait reus lui avaient suscit des ennemis, et
que le faible roi s'tait laiss surprendre  leurs impostures. Il
se repentait de l'avoir guri de sa lpre; mais c'tait un
repentir hors de saison: Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous me
rcompensez du bien que je vous ai fait? Le roi ne l'couta pas,
et ordonna une seconde fois au bourreau de porter le coup mortel.
Le mdecin eut recours aux prires: Hlas! sire, s'cria-il,
prolongez-moi la vie, Dieu prolongera la vtre; ne me faites pas
mourir, de crainte que Dieu ne vous traite de la mme manire!

Le pcheur interrompit son discours en cet endroit, pour adresser
la parole au gnie: H bien! gnie, lui dit-il, tu vois que ce
qui se passa alors entre le roi grec et le mdecin Douban, vient
tout  l'heure de se passer entre nous deux.

Le roi grec, continua-t-il, au lieu d'avoir gard  la prire que
le mdecin venait de lui faire, en le conjurant au nom de Dieu,
lui repartit avec duret: Non, non, c'est une ncessit absolue
que je te fasse prir: aussi bien pourrais-tu m'ter la vie plus
subtilement encore que tu ne m'as guri. Cependant le mdecin,
fondant en pleurs, et se plaignant pitoyablement de se voir si mal
pay du service qu'il avait rendu au roi, se prpara  recevoir le
coup de la mort. Le bourreau lui banda les yeux, lui lia les
mains, et se mit en devoir de tirer son sabre.

Alors les courtisans qui taient prsents, mus de compassion,
supplirent le roi de lui faire grce, assurant qu'il n'tait pas
coupable, et rpondant de son innocence. Mais le roi fut
inflexible, et leur parla de sorte qu'ils n'osrent lui rpliquer.

Le mdecin tant  genoux, les yeux bands, et prt  recevoir le
coup qui devait terminer son sort, s'adressa encore une fois au
roi: Sire, lui dit-il, puisque votre majest ne veut point
rvoquer l'arrt de ma mort, je la supplie du moins de m'accorder
la libert d'aller jusque chez moi donner ordre  ma spulture,
dire le dernier adieu  ma famille, faire des aumnes, et lguer
mes livres  des personnes capables d'en faire un bon usage. J'en
ai un, entre autres, dont je veux faire prsent  votre majest:
c'est un livre fort prcieux et trs-digne d'tre soigneusement
gard dans votre trsor. - H! pourquoi ce livre est-il aussi
prcieux que tu le dis? rpliqua le roi. - Sire, repartit le
mdecin, c'est qu'il contient une infinit de choses curieuses,
dont la principale est que, quand on m'aura coup la tte, si
votre majest veut bien se donner la peine d'ouvrir le livre au
sixime feuillet et lire la troisime ligne de la page  main
gauche, ma tte rpondra  toutes les questions que vous voudrez
lui faire. Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse,
remit sa mort au lendemain, et l'envoya chez lui sous bonne garde.

Le mdecin, pendant ce temps-l, mit ordre  ses affaires; et
comme le bruit s'tait rpandu qu'il devait arriver un prodige
inou aprs son trpas, les vizirs, les mirs[14], les officiers de
la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la
salle d'audience pour en tre tmoin.

On vit bientt paratre le mdecin Douban, qui s'avana jusqu'au
pied du trne royal avec un gros livre  la main. L, il se fit
apporter un bassin, sur lequel il tendit la couverture dont le
livre tait envelopp; et prsentant le livre au roi: Sire, lui
dit-il, prenez s'il vous plat, ce livre; et d'abord que ma tte
sera coupe, commandez qu'on la pose dans le bassin sur la
couverture du livre; ds qu'elle y sera, le sang cessera d'en
couler: alors vous ouvrirez le livre, et ma tte rpondra  toutes
vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d'implorer
encore une fois la clmence de votre majest; au nom de Dieu,
laissez-vous flchir: je vous proteste que je suis innocent. - Tes
prires, rpondit le roi, sont inutiles; et quand ce ne serait que
pour entendre parler ta tte aprs ta mort, je veux que tu
meures. En disant cela, il prit le livre des mains du mdecin, et
ordonna au bourreau de faire son devoir.

La tte fut coupe si adroitement, qu'elle tomba dans le bassin;
et elle fut  peine pose sur la couverture, que le sang s'arrta.
Alors, au grand tonnement du roi et de tous les spectateurs, elle
ouvrit les yeux, et, prenant la parole: Sire, dit-elle, que votre
majest ouvre le livre. Le roi l'ouvrit, et trouvant que le
premier feuillet tait comme coll contre le second, pour le
tourner avec plus de facilit, il porta le doigt  sa bouche et le
mouilla de sa salive. Il fit la mme chose jusqu'au sixime
feuillet; et ne voyant pas d'criture  la page indique:
Mdecin, dit-il  la tte, il n'y a rien d'crit. - Tournez
encore quelques feuillets, repartit la tte. Le roi continua d'en
tourner, en portant toujours le doigt  sa bouche, jusqu' ce que
le poison, dont chaque feuillet tait imbu, venant  faire son
effet, ce prince se sentit tout  coup agit d'un transport
extraordinaire; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied
de son trne avec de grandes convulsions...

 ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan,
et cessa de parler: Ah! ma chre soeur, dit alors Dinarzade, que
je suis fche que vous n'ayez pas le temps d'achever cette
histoire! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie
aujourd'hui. - Ma soeur, rpondit la sultane, il en sera ce qu'il
plaira au sultan; mais il faut esprer qu'il aura la bont de
suspendre ma mort jusqu' demain. Effectivement, Schahriar, loin
d'ordonner son trpas ce jour-l, attendit la nuit prochaine avec
impatience, tant il avait d'envie d'apprendre la fin de l'histoire
du roi grec, et la suite de celle du pcheur et du gnie.




XVII NUIT.

Quelque curiosit qu'et Dinarzade d'entendre le reste de
l'histoire du roi grec, elle ne se rveilla pas cette nuit de si
bonne heure qu' l'ordinaire; il tait mme presque jour
lorsqu'elle dit  la sultane: Ma chre soeur, je vous prie de
continuer la merveilleuse histoire du roi grec; mais htez-vous,
de grce, car le jour paratra bientt.

Scheherazade reprit aussitt cette histoire  l'endroit o elle
l'avait laisse le jour prcdent: Sire, dit-elle, quand le
mdecin Douban, ou, pour mieux dire, sa tte, vit que le poison
faisait son effet, et que le roi n'avait plus que quelques moments
 vivre: Tyran, s'cria-t-elle, voil de quelle manire sont
traits les princes qui, abusant de leur autorit, font prir les
innocents. Dieu punit tt ou tard leurs injustices et leurs
cruauts. La tte eut  peine achev ces paroles, que le roi
tomba mort, et qu'elle perdit elle-mme aussi le peu de vie qui
lui restait.

Sire, poursuivit Scheherazade, telle fut la fin du roi grec et du
mdecin Douban. Il faut prsentement revenir  l'histoire du
pcheur et du gnie; mais ce n'est pas la peine de commencer, car
il est jour. Le sultan, de qui toutes les heures taient rgles,
ne pouvant l'couter plus longtemps, se leva, et comme il voulait
absolument entendre la suite de l'histoire du gnie et du pcheur,
il avertit la sultane de se prparer  la lui raconter la nuit
suivante.




XVIII NUIT.

Dinarzade se ddommagea cette nuit de la prcdente: elle se
rveilla longtemps avant le jour, et appelant Scheherazade: Ma
soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de
nous raconter la suite de l'histoire du pcheur et du gnie; vous
savez que le sultan souhaite autant que moi de l'entendre. - Je
vais, rpondit la sultane, contenter sa curiosit et la vtre.
Alors, s'adressant  Schahriar: Sire, poursuivit-elle, sitt que
le pcheur eut fini l'histoire du roi grec et du mdecin Douban,
il en fit l'application au gnie qu'il tenait toujours enferm
dans le vase.

Si le roi grec, lui dit-il, et voulu laisser vivre le mdecin,
Dieu l'aurait aussi laiss vivre lui-mme; mais il rejeta ses plus
humbles prires, et Dieu l'en punit. Il en est de mme de toi, 
gnie! si j'avais pu te flchir et obtenir de toi la grce que je
te demandais, j'aurais prsentement piti de l'tat o tu es; mais
puisque, malgr l'extrme obligation que tu m'avais de t'avoir mis
en libert, tu as persist dans la volont de me tuer, je dois, 
mon tour, tre impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase
et en te rejetant  la mer, t'ter l'usage de la vie jusqu' la
fin des temps: c'est la vengeance que je prtends tirer de toi.

- Pcheur, mon ami, rpondit le gnie, je te conjure encore une
fois de ne pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas
honnte de se venger, et qu'au contraire il est louable de rendre
le bien pour le mal; ne me traite pas comme Imama traita autrefois
Ateca. - Et que fit Imama  Ateca? rpliqua le pcheur. - Oh! si
tu souhaites de le savoir, repartit le gnie, ouvre-moi ce vase;
crois-tu que je sois en humeur de faire des contes dans une prison
si troite? Je t'en ferai tant que tu voudras quand tu m'auras
tir d'ici. - Non, dit le pcheur, je ne te dlivrerai pas; c'est
trop raisonner: je vais te prcipiter au fond de la mer. - Encore
un mot, pcheur, s'cria le gnie; je te promets de ne te faire
aucun mal; bien loign de cela, je t'enseignerai un moyen de
devenir puissamment riche.

L'esprance de se tirer de la pauvret dsarma le pcheur: Je
pourrais t'couter, dit-il, s'il y avait quelque fonds  faire sur
ta parole. Jure-moi par le grand nom de Dieu que tu feras de bonne
foi ce que tu dis, et je vais t'ouvrir le vase; je ne crois pas
que tu sois assez hardi pour violer un pareil serment. Le gnie
le fit, et le pcheur ta aussitt le couvercle du vase. Il en
sortit  l'instant de la fume, et le gnie ayant repris sa forme
de la mme manire qu'auparavant, la premire chose qu'il fit fut
de jeter, d'un coup de pied, le vase dans la mer. Cette action
effraya le pcheur: Gnie, dit-il, qu'est-ce que cela signifie?
Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire? Et
dois-je vous dire ce que le mdecin Douban disait au roi grec:
Laissez-moi vivre, et Dieu prolongera vos jours?

La crainte du pcheur fit rire le gnie, qui lui rpondit: Non,
pcheur, rassure-toi; je n'ai jet le vase que pour me divertir et
voir si tu en serais alarm; et pour te persuader que je te veux
tenir parole, prends tes filets et me suis. En prononant ces
mots, il se mit  marcher devant le pcheur, qui, charg de ses
filets, le suivit avec quelque sorte de dfiance. Ils passrent
devant la ville, et montrent au haut d'une montagne, d'o ils
descendirent dans une vaste plaine qui les conduisit  un grand
tang situ entre quatre collines.

Lorsqu'ils furent arrivs au bord de l'tang, le gnie dit au
pcheur: Jette tes filets, et prends du poisson. Le pcheur ne
douta pas qu'il n'en prt: car il en vit une grande quantit dans
l'tang; mais ce qui le surprit extrmement, c'est qu'il remarqua
qu'il y en avait de quatre couleurs diffrentes, c'est--dire, de
blancs, de rouges, de bleus et de jaunes. Il jeta ses filets, et
en amena quatre, dont chacun tait d'une de ces couleurs. Comme il
n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait se lasser de les
admirer; et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme assez
considrable, il en avait beaucoup de joie: Emporte ces poissons,
lui dit le gnie, et va les prsenter  ton sultan; il t'en
donnera plus d'argent que tu n'en as mani en toute ta vie. Tu
pourras venir tous les jours pcher en cet tang; mais je
t'avertis de ne jeter tes filets qu'une fois chaque jour;
autrement il t'en arrivera du mal, prends-y garde; c'est l'avis
que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en trouveras
bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit,
et se referma aprs l'avoir englouti.

Le pcheur, rsolu de suivre de point en point les conseils du
gnie, se garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il
reprit le chemin de la ville, fort content de sa pche et faisant
mille rflexions sur son aventure. Il alla droit au palais du
sultan pour lui prsenter ses poissons...

Mais, sire, dit Scheherazade, j'aperois le jour; il faut que je
m'arrte en cet endroit: - Ma soeur, dit alors Dinarzade, que les
derniers vnements que vous venez de raconter sont surprenants!
J'ai de la peine  croire que vous puissiez dsormais nous en
apprendre d'autres qui le soient davantage. - Ma chre soeur,
rpondit la sultane, si le sultan mon matre me laisse vivre
jusqu' demain, je suis persuade que vous trouverez la suite de
l'histoire du pcheur encore plus merveilleuse que le
commencement, et incomparablement plus agrable. Schahriar,
curieux de voir si le reste de l'histoire du pcheur tait tel que
la sultane le promettait, diffra encore l'excution de la loi
cruelle qu'il s'tait faite.




XIX NUIT.

Vers la fin de la dix-neuvime nuit, Dinarzade appela la sultane,
et lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en
attendant le jour qui va paratre bientt, de me raconter
l'histoire du pcheur; je suis dans une extrme impatience de
l'entendre. Scheherazade, avec la permission du sultan, la reprit
aussitt de cette sorte:

Sire, je laisse  penser  votre majest quelle fut la surprise du
sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pcheur lui
prsenta. Il les prit l'un aprs l'autre pour les considrer avec
attention, et aprs les avoir admirs assez longtemps: Prenez ces
poissons, dit-il  son premier vizir, et les portez  l'habile
cuisinire que l'empereur des Grecs m'a envoye; je m'imagine
qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils sont beaux. Le vizir les
porta lui-mme  la cuisinire, et les lui remettant entre les
mains: Voil, lui dit-il, quatre poissons qu'on vient d'apporter
au sultan, il vous ordonne de les lui apprter. Aprs s'tre
acquitt de sa commission, il retourna vers le sultan son matre,
qui le chargea de donner au pcheur quatre cents pices d'or de sa
monnaie; ce qu'il excuta trs-fidlement. Le pcheur, qui n'avait
jamais possd une si grosse somme  la fois, concevait  peine
son bonheur, et le regardait comme un songe. Mais il connut dans
la suite qu'il tait rel, par le bon usage qu'il en fit en
l'employant aux besoins de sa famille.

Mais, sire, poursuivit Scheherazade, aprs vous avoir parl du
pcheur, il faut vous parler aussi de la cuisinire du sultan, que
nous allons trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut
nettoy les poissons que le vizir lui avait donns, elle les mit
sur le feu dans une casserole, avec de l'huile pour les frire;
lorsqu'elle les crut assez cuits d'un ct, elle les tourna de
l'autre. Mais,  prodige inou!  peine furent-ils tourns, que le
mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en sortit une jeune dame d'une
beaut admirable, et d'une taille avantageuse; elle tait habille
d'une toffe de satin  fleurs, faon d'gypte, avec des pendants
d'oreille, un collier de grosses perles, et des bracelets d'or
garnis de rubis; et elle tenait une baguette de myrte  la main.
Elle s'approcha de la casserole, au grand tonnement de la
cuisinire, qui demeura immobile  cette vue; et, frappant un des
poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle,
es-tu dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien rpondu, elle
rpta les mmes paroles, et alors les quatre poissons levrent la
tte tous ensemble, et lui dirent trs-distinctement: Oui, oui,
si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous
payons les ntres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes
contents. Ds qu'ils eurent achev ces mots, la jeune dame
renversa la casserole, et rentra dans l'ouverture du mur, qui se
referma aussitt et se remit dans le mme tat o il tait
auparavant.

La cuisinire, que toutes ces merveilles avaient pouvante, tant
revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui taient
tombs sur la braise; mais elle les trouva plus noirs que du
charbon, et hors d'tat d'tre servis au sultan. Elle en eut une
vive douleur, et se mettant  pleurer de toute sa force: Hlas!
disait-elle, que vais-je devenir? Quand je conterai au sultan ce
que j'ai vu, je suis assure qu'il ne me croira point; dans quelle
colre ne sera-t-il pas contre moi?

Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra, et lui
demanda si les poissons taient prts. Elle lui raconta tout ce
qui lui tait arriv, et ce rcit, comme on le peut penser,
l'tonna fort; mais, sans en parler au sultan, il inventa une
fable qui le contenta. Cependant il envoya chercher le pcheur 
l'heure mme, et quand il fut arriv: Pcheur, lui dit-il,
apporte-moi quatre autres poissons qui soient semblables  ceux
que tu as dj apports: car il est survenu certain malheur qui a
empch qu'on ne les ait servis au sultan. Le pcheur ne lui dit
pas ce que le gnie lui avait recommand; mais, pour se dispenser
de fournir ce jour-l les poissons qu'on lui demandait, il
s'excusa sur la longueur du chemin, et promit de les apporter le
lendemain matin.

Effectivement, le pcheur partit durant la nuit, et se rendit 
l'tang. Il y jeta ses filets, et les ayant retirs, il y trouva
quatre poissons qui taient, comme les autres, chacun d'une
couleur diffrente. Il s'en retourna aussitt, et les porta au
grand vizir dans le temps qu'il les lui avait promis. Ce ministre
les prit et les emporta lui-mme encore dans la cuisine, o il
s'enferma seul avec la cuisinire, qui commena de les habiller
devant lui, et qui les mit sur le feu, comme elle avait fait pour
les quatre autres le jour prcdent. Lorsqu'ils furent cuits d'un
ct, et qu'elle les eut tourns de l'autre, le mur de la cuisine
s'entr'ouvrit encore, et la mme dame parut avec sa baguette  la
main; elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui
adressa les mmes paroles, et ils lui firent tous la mme rponse
en levant la tte.

Mais, sire, ajouta Scheherazade en se reprenant, voil le jour qui
parat, et qui m'empche de continuer cette histoire. Les choses
que je viens de vous dire sont,  la vrit, trs-singulires;
mais si je suis en vie demain, je vous en dirai d'autres qui sont
encore plus dignes de votre attention. Schahriar, jugeant bien que
la suite devait tre fort curieuse, rsolut de l'attendre la nuit
suivante.




XX NUIT.

Ma chre soeur, s'cria Dinarzade, suivant sa coutume, si vous ne
dormez pas, je vous prie de poursuivre et d'achever le beau conte
du pcheur. La sultane prit aussitt la parole, et parla en ces
termes:

Sire, aprs que les quatre poissons eurent rpondu  la jeune
dame, elle renversa encore la casserole d'un coup de baguette, et
se retira dans le mme endroit de la muraille d'o elle tait
sortie. Le grand vizir ayant t tmoin de ce qui s'tait pass:
Cela est trop surprenant, dit-il, et trop extraordinaire, pour en
faire un mystre au sultan; je vais de ce pas l'informer de ce
prodige. En effet, il l'alla trouver, et lui fit un rapport
fidle.

Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir
cette merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pcheur:
Mon ami, lui dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre
poissons de diffrentes couleurs? Le pcheur rpondit au sultan
que si sa majest voulait lui accorder trois jours pour faire ce
qu'elle dsirait, il se promettait de la contenter. Les ayant
obtenus, il alla  l'tang pour la troisime fois, et il ne fut
pas moins heureux que les deux autres: car, du premier coup de
filet, il prit quatre poissons de couleurs diffrentes. Il ne
manqua pas de les porter  l'heure mme au sultan, qui en eut
d'autant plus de joie, qu'il ne s'attendait pas  les avoir si
tt, et qui lui fit donner encore quatre cents pices d'or de sa
monnaie.

D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son
cabinet avec tout ce qui tait ncessaire pour les faire cuire.
L, s'tant enferm avec son grand vizir, ce ministre les habilla,
les mit ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent
cuits d'un ct, il les retourna de l'autre. Alors le mur du
cabinet s'entr'ouvrit; mais au lieu de la jeune dame, ce fut un
noir qui en sortit. Ce noir avait un habillement d'esclave; il
tait d'une grosseur et d'une grandeur gigantesques, et tenait un
gros bton vert  la main. Il s'avana jusqu' la casserole, et
touchant de son bton un des poissons, il lui dit d'une voix
terrible: Poisson, poison, es-tu dans ton devoir?  ces mots,
les poissons levrent la tte, et rpondirent: Oui, oui, nous y
sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes,
nous payons les ntres; si vous fuyez, nous vainquons et nous
sommes contents.

Les poissons eurent  peine achev ces paroles, que le noir
renversa la casserole au milieu du cabinet et rduisit les
poissons en charbon. Cela tant fait, il se retira firement, et
rentra dans l'ouverture du mur, qui se referma et qui parut dans
le mme tat qu'auparavant: Aprs ce que je viens de voir, dit le
sultan  son grand vizir, il ne me sera pas possible d'avoir
l'esprit en repos. Ces poissons, sans doute, signifient quelque
chose d'extraordinaire dont je veux tre clairci. Il envoya
chercher le pcheur; on le lui amena: Pcheur, lui dit-il, les
poissons que tu nous as apports me causent bien de l'inquitude.
En quel endroit les as-tu pchs? - Sire, rpondit-il, je les ai
pchs dans un tang qui est situ entre quatre collines, au del
de la montagne que l'on voit d'ici. - Connaissez-vous cet tang?
dit le sultan au vizir. - Non, sire, rpondit le vizir, je n'en ai
mme jamais ou parler; il y a pourtant soixante ans que je chasse
aux environs et au del de cette montagne. Le sultan demanda au
pcheur  quelle distance de son palais tait l'tang; le pcheur
assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin. Sur
cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y
arriver avant la nuit, le sultan commanda  toute sa cour de
monter  cheval, et le pcheur leur servit de guide.

Ils montrent tous la montagne; et  la descente, ils virent avec
beaucoup de surprise une vaste plaine que personne n'avait
remarque jusqu'alors. Enfin ils arrivrent  l'tang, qu'ils
trouvrent effectivement situ entre quatre collines, comme le
pcheur l'avait rapport. L'eau en tait si transparente, qu'ils
remarqurent que tous les poissons taient semblables  ceux que
le pcheur avait apports au palais.

Le sultan s'arrta sur le bord de l'tang, et aprs avoir quelque
temps regard les poissons avec admiration, il demanda  ses mirs
et  tous ses courtisans s'il tait possible qu'ils n'eussent pas
encore vu cet tang; qui tait si peu loign de la ville. Ils lui
rpondirent qu'ils n'en avaient jamais tendu parler: Puisque
vous convenez tous, leur dit-il, que vous n'en avez jamais ou
parler, et que je ne suis pas moins tonn que vous de cette
nouveaut, je suis rsolu de ne pas rentrer dans mon palais que je
n'aie su pour quelle raison cet tang se trouve ici, et pourquoi
il n'y a dedans que des poissons de quatre couleurs. Aprs avoir
dit ces paroles, il ordonna de camper, et aussitt son pavillon et
les tentes de sa maison furent dresss sur les bords de l'tang.

 l'entre de la nuit, le sultan, retir sous son pavillon, parla
en particulier  son grand vizir, et lui dit: Vizir, j'ai
l'esprit dans une trange inquitude: cet tang transport dans
ces lieux, ce noir qui nous est apparu dans mon cabinet, ces
poissons que nous avons entendus parler, tout cela irrite
tellement ma curiosit, que je ne puis rsister  l'impatience de
la satisfaire. Pour cet effet, je mdite un dessein que je veux
absolument excuter. Je vais seul m'loigner de ce camp; je vous
ordonne de tenir mon absence secrte; demeurez sous mon pavillon;
et demain matin, quand mes mirs et mes courtisans se prsenteront
 l'entre, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une lgre
indisposition, et que je veux tre seul. Les jours suivants vous
continuerez de leur dire la mme chose, jusqu' ce que je sois de
retour.

Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tcher de le
dtourner de son dessein: il lui reprsenta le danger auquel il
s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-tre
inutilement. Mais il eut beau puiser toute son loquence, le
sultan ne quitta point sa rsolution, et se prpara  l'excuter.
Il prit un habillement commode pour marcher  pied, il se munit
d'un sabre, et ds qu'il vit que tout tait tranquille dans son
camp, il partit sans tre accompagn de personne.

Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup
de peine. Il en trouva la descente encore plus aise; et lorsqu'il
fut dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors
apercevant de loin devant lui un grand difice, il s'en rjouit,
dans l'esprance d'y pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir.
Quand il en fut prs, il remarqua que c'tait un palais
magnifique, ou plutt un chteau trs-fort, d'un beau marbre noir
poli, et couvert d'un acier fin et uni comme une glace de miroir.
Ravi de n'avoir pas t longtemps sans rencontrer quelque chose
digne au moins de sa curiosit, il s'arrta devant la faade du
chteau et la considra avec beaucoup d'attention.

Il s'avana ensuite jusqu' la porte, qui tait  deux battants,
dont l'un tait ouvert. Quoiqu'il ft libre d'entrer, il crut
nanmoins devoir frapper. Il frappa un coup assez lgrement et
attendit quelque temps; mais ne voyant venir personne, il
s'imagina qu'on ne l'avait point entendu: c'est pourquoi il frappa
un second coup plus fort; mais ne voyant ni n'entendant venir
personne, il redoubla: personne ne parut encore. Cela le surprit
extrmement, car il ne pouvait penser qu'un chteau si bien
entretenu ft abandonn: S'il n'y a personne, disait-il en lui-
mme, je n'ai rien  craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi
me dfendre.

Enfin le sultan entra, et s'avanant sous le vestibule: N'y a-t-
il personne ici, s'cria-t-il, pour recevoir un tranger qui
aurait besoin de se rafrachir en passant? Il rpta la mme
chose deux ou trois fois; mais, quoiqu'il parlt fort haut,
personne ne lui rpondit. Ce silence augmenta son tonnement. Il
passa dans une cour trs-spacieuse, et regardant de tous cts
pour voir s'il ne dcouvrirait point quelqu'un, il n'aperut pas
le moindre tre vivant...

Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, le jour, qui parat,
vient m'imposer silence. - Ah! ma soeur, dit Dinarzade, vous nous
laissez au plus bel endroit! - Il est vrai, rpondit la sultane;
mais, ma soeur, vous en voyez la ncessit. Il ne tiendra qu'au
sultan mon seigneur que vous n'entendiez le reste demain. Ce ne
fut pas tant pour faire plaisir  Dinarzade que Schahriar laissa
vivre encore la sultane, que pour contenter la curiosit qu'il
avait d'apprendre ce qui se passerait dans ce chteau.




XXI NUIT.

Dinarzade ne fut pas paresseuse  rveiller la sultane sur la fin
de cette nuit. Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez
pas, je vous prie, en attendant le jour, qui va paratre bientt,
de nous raconter ce qui se passa dans ce beau chteau o vous nous
laisstes hier. Scheherazade reprit aussitt le conte du jour
prcdent; et s'adressant toujours  Schahriar: Sire, dit-elle, le
sultan ne voyant donc personne dans la cour o il tait, entra
dans de grandes salles, dont les tapis de pied taient de soie,
les estrades et les sofas couverts d'toffe de la Mecque, et les
portires, des plus riches toffes des Indes, releves d'or et
d'argent. Il passa ensuite dans un salon merveilleux, au milieu
duquel il y avait un grand bassin avec un lion d'or massif 
chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par la gueule, et
cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; ce qui
n'accompagnait pas mal un jet d'eau qui, s'lanant du milieu du
bassin, allait presque frapper le fond d'un dme peint 
l'arabesque.

Le chteau, de trois cts, tait environn d'un jardin, que les
parterres, les pices d'eau, les bosquets et mille autres
agrments concouraient  embellir; et ce qui achevait de rendre ce
lieu admirable, c'tait une infinit d'oiseaux, qui y
remplissaient l'air de leurs chants harmonieux, et qui y faisaient
toujours leur demeure, parce que des filets tendus au-dessus des
arbres et du palais les empchaient d'en sortir.

Le sultan se promena longtemps d'appartement en appartement, o
tout lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher,
il s'assit dans un cabinet ouvert qui avait vue sur le jardin; et
l, rempli de tout ce qu'il avait dj vu et de tout ce qu'il
voyait encore, il faisait des rflexions sur tous ces diffrents
objets, quand tout  coup une voix plaintive, accompagne de cris
lamentables, vint frapper son oreille. Il couta avec attention,
et il entendit distinctement ces tristes paroles:  fortune! qui
n'as pu me laisser jouir longtemps d'un heureux sort, et qui m'as
rendu le plus infortun de tous les hommes, cesse de me
perscuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin  mes
douleurs. Hlas! est-il possible que je sois encore en vie aprs
tous les tourments que j'ai soufferts?

Le sultan, touch de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller
du ct d'o elles taient parties. Lorsqu'il fut  la porte d'une
grande salle, il ouvrit la portire, et vit un jeune homme bien
fait et trs-richement vtu, qui tait assis sur un trne un peu
lev de terre. La tristesse tait peinte sur son visage. Le
sultan s'approcha de lui et le salua. Le jeune homme lui rendit
son salut, en lui faisant une inclination de tte fort basse; et
comme il ne se levait pas: Seigneur, dit-il au sultan, je juge
bien que vous mritez que je me lve pour vous recevoir et vous
rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si forte s'y
oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gr. - Seigneur,
lui rpondit le sultan, je vous suis fort oblig de la bonne
opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne
vous pas lever, quelle que puisse tre votre excuse, je la reois
de fort bon coeur. Attir par vos plaintes, pntr de vos peines,
je viens vous offrir mon secours. Plt  Dieu qu'il dpendt de
moi d'apporter du soulagement  vos maux, je m'y emploierais de
tout mon pouvoir! Je me flatte que vous voudrez bien me raconter
l'histoire de vos malheurs; mais, de grce, apprenez-moi
auparavant ce que signifie cet tang qui est prs d'ici, et o
l'on voit des poissons de quatre couleurs diffrentes; ce que
c'est que ce chteau; pourquoi vous vous y trouvez, et d'o vient
que vous y tes seul. Au lieu de rpondre  ces questions, le
jeune homme se mit  pleurer amrement: Que la fortune est
inconstante! s'cria-t-il; elle se plat  abaisser les hommes
qu'elle a levs. O sont ceux qui jouissent tranquillement d'un
bonheur qu'ils tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours
purs et sereins?

Le sultan, touch de compassion de le voir en cet tat, le pria
trs-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur:
Hlas! seigneur, lui rpondit le jeune homme, comment pourrais-je
n'tre pas afflig? et le moyen que mes yeux ne soient pas des
sources intarissables de larmes?  ces mots; ayant lev sa robe,
il fit voir au sultan qu'il n'tait homme que depuis la tte
jusqu' la ceinture, et que l'autre moiti de son corps tait de
marbre noir...

En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours pour faire
remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar
fut tellement charm de ce qu'il venait d'entendre, et il se
sentit si fort attendri en faveur de Scheherazade, qu'il rsolut
de la laisser vivre pendant un mois. Il se leva nanmoins  son
ordinaire, sans lui parler de sa rsolution.




XXII NUIT.

Dinarzade avait tant d'impatience d'entendre la suite du conte de
la nuit prcdente, qu'elle appela sa soeur de fort bonne heure:
Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous
supplie de continuer le merveilleux conte que vous ne ptes
achever hier. - J'y consens, rpondit la sultane; coutez-moi:

Vous jugez bien, poursuivit-elle, que le sultan fut trangement
tonn quand il vit l'tat dplorable o tait le jeune homme: Ce
que vous me montrez l, lui dit-il, en me donnant de l'horreur,
irrite ma curiosit; je brle d'apprendre votre histoire, qui doit
tre, sans doute, fort trange; et je suis persuad que l'tang et
les poissons y ont quelque part: ainsi, je vous conjure de me la
raconter; vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il
est certain que les malheureux trouvent une espce de soulagement
 conter leurs malheurs. - Je ne veux pas vous refuser cette
satisfaction, repartit le jeune homme, quoique je ne puisse vous
la donner sans renouveler mes vives douleurs; mais je vous avertis
par avance de prparer vos oreilles, votre esprit et vos yeux mme
 des choses qui surpassent tout ce que l'imagination peut
concevoir de plus extraordinaire.

HISTOIRE DU JEUNE ROI DES LES NOIRES.
Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon pre, qui
s'appelait Mahmoud, tait roi de cet tat. C'est le royaume des
les Noires, qui prend son nom des quatre petites montagnes
voisines: car ces montagnes taient ci-devant des les; et la
capitale, o le roi mon pre faisait son sjour, tait dans
l'endroit o est prsentement cet tang que vous avez vu. La suite
de mon histoire vous instruira de tous ces changements.

Le roi mon pre mourut  l'ge de soixante-dix ans. Je n'eus pas
plus tt pris sa place, que je me mariai; et la personne que je
choisis pour partager la dignit royale avec moi, tait ma
cousine. J'eus tout lieu d'tre content des marques d'amour
qu'elle me donna; et, de mon ct, je conus pour elle tant de
tendresse, que rien n'tait comparable  notre union, qui dura
cinq annes. Au bout de ce temps-l, je m'aperus que la reine ma
cousine n'avait plus de got pour moi.

Un jour qu'elle tait au bain l'aprs-dne, je me sentis une
envie de dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes
qui se trouvrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une
 ma tte, et l'autre  mes pieds, avec un ventail  la main,
tant pour modrer la chaleur, que pour me garantir des mouches qui
auraient pu troubler mon sommeil. Elles me croyaient endormi, et
elles s'entretenaient tout bas; mais j'avais seulement les yeux
ferms, et je ne perdis pas une parole de leur conversation.

Une de ces femmes dit  l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a
grand tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le ntre? -
Assurment, rpondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien,
et je ne sais pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse
seul. Est-ce qu'il ne s'en aperoit pas? - H! comment voudrais-tu
qu'il s'en apert? reprit la premire: elle mle tous les soirs
dans sa boisson un certain suc d'herbe qui le fait dormir toute la
nuit d'un sommeil si profond, qu'elle a le temps d'aller o il lui
plat; et  la pointe du jour, elle vient se recoucher auprs de
lui; alors elle le rveille, en lui passant sous le nez une
certaine odeur.

Jugez, seigneur, de ma surprise  ce discours, et des sentiments
qu'il m'inspira. Nanmoins, quelque motion qu'il me pt causer,
j'eus assez d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de
m'veiller et de n'avoir rien entendu.

La reine revint du bain; nous soupmes ensemble, et, avant que de
nous coucher, elle me prsenta elle-mme la tasse pleine d'eau que
j'avais coutume de boire; mais au lieu de la porter  ma bouche,
je m'approchai d'une fentre qui tait ouverte, et je jetai l'eau
si adroitement, qu'elle ne s'en aperut pas. Je lui remis ensuite
la tasse entre les mains, afin qu'elle ne doutt point que je
n'eusse bu.

Nous nous couchmes ensuite, et bientt aprs, croyant que
j'tais endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si
peu de prcaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne
te rveiller jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la
chambre...

En achevant ces mots, Scheherazade, s'tant aperu qu'il tait
jour, cessa de parler. Dinarzade avait cout sa soeur avec
beaucoup de plaisir. Schahriar trouvait l'histoire du roi des les
Noires si digne de sa curiosit, qu'il se leva fort impatient d'en
apprendre la suite la nuit suivante......




XXIII NUIT.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'tant rveille, ne manqua
pas de dire  la sultane: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas,
je vous prie, de continuer l'histoire du jeune roi des quatre les
Noires. Scheherazade, rappelant aussitt dans sa mmoire l'endroit
o elle en tait demeure, la reprit dans ces termes:

D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des
les Noires, je me levai et m'habillai  la hte; je pris mon
sabre, et la suivis de si prs, que je l'entendis bientt marcher
devant moi. Alors, rglant mes pas sur les siens, je marchai
doucement de peur d'en tre entendu. Elle passa par plusieurs
portes, qui s'ouvrirent par la vertu de certaines paroles magiques
qu'elle pronona; et la dernire qui s'ouvrit fut celle du jardin
o elle entra. Je m'arrtai  cette porte, afin qu'elle ne pt
m'apercevoir pendant qu'elle traversait un parterre; et, la
conduisant des yeux autant que l'obscurit me le permettait, je
remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les alles taient
bordes de palissades fort paisses. Je m'y rendis par un autre
chemin; et, me glissant derrire la palissade d'une alle assez
longue, je la vis qui se promenait avec un homme.

Je ne manquai pas de prter une oreille attentive  leurs
discours, et voici ce que j'entendis: Je ne mrite pas, disait la
reine  son amant, le reproche que vous me faites de n'tre pas
assez diligente: vous savez bien la raison qui m'en empche. Mais
si toutes les marques d'amour que je vous ai donnes jusqu'
prsent ne suffisent pas pour vous persuader de ma sincrit, je
suis prte  vous en donner de plus clatantes: vous n'avez qu'
commander; vous savez quel est mon pouvoir. Je vais, si vous le
souhaitez, avant que le soleil se lve, changer cette grande ville
et ce beau palais en des ruines affreuses, qui ne seront habites
que par des loups, des hiboux et des corbeaux. Voulez-vous que je
transporte toutes les pierres de ces murailles, si solidement
bties, au del du mont Caucase, et hors des bornes du monde
habitable? Vous n'avez qu' dire un mot, et tous ces lieux vont
changer de face.

Comme la reine achevait ces paroles, son amant et elle, se
trouvant au bout de l'alle, tournrent pour entrer dans une
autre, et passrent devant moi. J'avais dj tir mon sabre, et
comme l'amant tait de mon ct, je le frappai sur le cou et le
renversai par terre. Je crus l'avoir tu, et, dans cette opinion,
je me retirai brusquement sans me faire connatre  la reine, que
je voulus pargner,  cause qu'elle tait ma parente.

Cependant le coup que j'avais port  son amant tait mortel;
mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements,
d'une manire, toutefois, qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni
mort ni vivant. Comme je traversais le jardin pour regagner le
palais, j'entendis la reine qui poussait de grands cris, et,
jugeant par l de sa douleur, je me sus bon gr de lui avoir
laiss la vie.

Lorsque je fus rentr dans mon appartement, je me recouchai, et
satisfait d'avoir puni le tmraire qui m'avait offens, je
m'endormis. En me rveillant le lendemain, je trouvai la reine
couche auprs de moi......

Scheherazade fut oblige de s'arrter en cet endroit parce qu'elle
vit paratre le jour: Bon Dieu, ma soeur, dit alors Dinarzade, je
suis bien fche que vous n'en puissiez pas dire davantage. - Ma
soeur, rpondit la sultane, vous deviez me rveiller de meilleure
heure; c'est votre faute. - Je la rparerai, s'il plat  Dieu,
cette nuit, rpliqua Dinarzade: car je ne doute pas que le sultan
n'ait autant d'envie que moi de savoir la fin de cette histoire,
et j'espre qu'il aura la bont de vous laisser vivre encore
jusqu' demain.




XXIV NUIT.

Effectivement, Dinarzade, comme elle se l'tait propos, appela de
trs-bonne heure la sultane: Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous
ne dormez pas, je vous supplie de nous achever l'agrable histoire
du roi des les Noires; je meurs d'impatience de savoir comment il
fut chang en marbre. - Vous l'allez apprendre, rpondit
Scheherazade, avec la permission du sultan.

Je trouvai donc la reine couche auprs de moi, continua le roi
des quatre les Noires. Je ne vous dirai point si elle dormait ou
non; mais je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon
cabinet, o j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon
conseil, et,  mon retour, la reine, habille de deuil, les
cheveux pars et en partie arrachs, vint se prsenter devant moi:
Sire, me dit-elle, je viens supplier votre majest de ne pas
trouver trange que je sois dans l'tat o je suis: trois
nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en mme temps,
sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que les
faibles marques. - Et quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-
je. - La mort de la reine ma chre mre, me rpondit-elle, celle
du roi mon pre, tu dans une bataille, et celle d'un de mes
frres, qui est tomb dans un prcipice.

Je ne fus pas fch qu'elle prt ce prtexte pour cacher le
vritable sujet de son affliction, et je jugeai qu'elle ne me
souponnait pas d'avoir tu son amant: Madame, lui dis-je, loin
de blmer votre douleur, je vous assure que j'y prends toute la
part que je dois. Je serais extrmement surpris que vous fussiez
insensible  la perte que vous avez faite. Pleurez; vos larmes
sont d'infaillibles marques de votre excellent naturel. J'espre
nanmoins que le temps et la raison pourront apporter de la
modration  vos dplaisirs.

Elle se retira dans son appartement, o, se livrant sans rserve
 ses chagrins, elle passa une anne entire  pleurer et 
s'affliger. Au bout de ce temps-l, elle me demanda la permission
de faire btir le lieu de sa spulture dans l'enceinte du palais,
o elle voulait, disait-elle, demeurer jusqu' la fin de ses
jours. Je le lui permis, et elle fit btir un palais superbe, avec
un dme qu'on peut voir d'ici, et elle l'appela le Palais des
Larmes.

Quand il fut achev, elle y fit porter son amant, qu'elle avait
fait transporter o elle avait jug  propos, la mme nuit que je
l'avais bless. Elle l'avait empch de mourir jusqu'alors par des
breuvages qu'elle lui avait fait prendre, et elle continua de lui
en donner et de les lui porter elle-mme tous les jours, ds qu'il
fut au Palais des Larmes.

Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait gurir ce
malheureux: il tait non-seulement hors d'tat de marcher et de se
soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il
ne donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la
reine n'et que la consolation de le voir et de lui dire tout ce
que son fol amour pouvait lui inspirer de plus tendre et de plus
passionn, elle ne laissait pas de lui rendre chaque jour deux
visites assez longues. J'tais bien inform de tout cela, mais je
feignais de l'ignorer.

Un jour j'allai par curiosit au Palais des Larmes, pour savoir
quelle y tait l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit
o je ne pouvais tre vu, je l'entendis parler dans ces termes 
son amant: Je suis dans la dernire affliction de vous voir en
l'tat o vous tes; je ne sens pas moins vivement que vous-mme
les maux cuisants que vous souffrez; mais, chre me, je vous
parle toujours, et vous ne me rpondez pas. Jusques  quand
garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hlas! les plus
doux moments de ma vie sont ceux que je passe ici  partager vos
douleurs. Je ne puis vivre loigne de vous, et je prfrerais le
plaisir de vous voir sans cesse  l'empire de l'univers.

 ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs
et ses sanglots, je perdis enfin patience: je me montrai, et
m'approchant d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il
est temps de mettre fin  une douleur qui nous dshonore tous
deux; c'est trop oublier ce que vous me devez et ce que vous vous
devez  vous-mme. - Sire, me rpondit-elle, s'il vous reste
quelque considration, ou plutt quelque complaisance pour moi, je
vous supplie de ne me pas contraindre. Laissez-moi m'abandonner 
mes chagrins mortels; il est impossible que le temps les diminue.

Quand je vis que mes discours, au lieu de la faire rentrer dans
son devoir, ne servaient qu' irriter sa fureur, je cessai de lui
parler, et me retirai. Elle continua de visiter tous les jours son
amant, et durant deux annes entires elle ne fit que se
dsesprer.

J'allai une seconde fois au Palais des Larmes pendant qu'elle y
tait. Je me cachai encore, et j'entendis qu'elle disait  son
amant: Il y a trois ans que vous ne m'avez dit une seule parole,
et que vous ne rpondez point aux marques d'amour que je vous
donne par mes discours et mes gmissements; est-ce par
insensibilit ou par mpris?  tombeau! aurais-tu dtruit cet
excs de tendresse qu'il avait pour moi? aurais-tu ferm ces yeux
qui me montraient tant d'amour et qui faisaient toute ma joie?
Non, non, je n'en crois rien. Dis-moi plutt par quel miracle tu
es devenu le dpositaire du plus rare trsor qui fut jamais.

Je vous avoue, seigneur, que je fus indign de ces paroles: car
enfin, cet amant chri, ce mortel ador, n'tait pas tel que vous
pourriez vous l'imaginer: c'tait un Indien noir, originaire de
ces pays. Je fus, dis-je, tellement indign de ce discours, que je
me montrai brusquement; et apostrophant le mme tombeau,  mon
tour:  tombeau! m'criai-je, que n'engloutis-tu ce monstre qui
fait horreur  la nature! ou plutt, que ne consumes-tu l'amant et
la matresse!

J'eus  peine achev ces mots, que la reine, qui tait assise
auprs du noir, se leva comme une furie: Ah! cruel, me dit-elle,
c'est toi qui causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je
ne l'ai que trop longtemps dissimul: c'est ta barbare main qui a
mis l'objet de mon amour dans l'tat pitoyable o il est; et tu as
la duret de venir insulter une amante au dsespoir! - Oui, c'est
moi, interrompis-je, transport de colre, c'est moi qui ai chti
ce monstre comme il le mritait; je devais te traiter de la mme
manire; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
longtemps que tu abuses de ma bont. En disant cela je tirai mon
sabre et je levai le bras pour la punir. Mais regardant
tranquillement mon action: Modre ton courroux, me dit-elle avec
un sourire moqueur. En mme temps elle pronona des paroles que je
n'entendis point, et puis elle ajouta: Par la vertu de mes
enchantements, je te commande de devenir tout  l'heure moiti
marbre et moiti homme. Aussitt, seigneur, je devins tel que
vous me voyez, dj mort parmi les vivants, et vivant parmi les
morts...

Scheherazade, en cet endroit, ayant remarqu qu'il tait jour,
cessa de poursuivre son conte.

Ma chre soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien oblige au
sultan; c'est  sa bont que je dois l'extrme plaisir que je
prends  vous couter. - Ma soeur, lui rpondit la sultane, si
cette mme bont veut bien encore me laisser vivre jusqu' demain,
vous entendrez des choses qui ne vous feront pas moins de plaisir
que celles que je viens de vous raconter. Quand Schahriar n'aurait
pas rsolu de diffrer d'un mois la mort de Scheherazade, il ne
l'aurait pas fait mourir ce jour-l.




XXV NUIT.

Sur la fin de la nuit, Dinarzade s'cria: Ma soeur, si vous ne
dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du roi des les
Noires. Scheherazade, s'tant rveille  la voix de sa soeur, se
prpara  lui donner la satisfaction qu'elle demandait; elle
commena de cette sorte: Le roi demi-marbre et demi-homme continua
de raconter son histoire au sultan:

Aprs, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le
nom de reine, m'eut ainsi mtamorphos et fait passer dans cette
salle par un autre enchantement, elle dtruisit ma capitale, qui
tait trs-florissante et fort peuple; elle anantit les maisons,
les places publiques et les marchs, et en fit l'tang et la
campagne dserte que vous avez pu voir. Les poissons de quatre
couleurs qui sont dans l'tang, sont les quatre sortes d'habitants
de diffrentes religions qui la composaient: les blancs taient
les Musulmans; les rouges, les Perses, adorateurs du feu; les
bleus, les Chrtiens; et les jaunes, les Juifs. Les quatre
collines taient les quatre les qui donnaient le nom  ce
royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble
d'affliction, m'annona elle-mme ces effets de sa rage. Ce n'est
pas tout encore; elle n'a point born sa fureur  la destruction
de mon empire et  ma mtamorphose: elle vient chaque jour me
donner, sur mes paules nues, cent coups de nerf de boeuf, qui me
mettent tout en sang. Quand ce supplice est achev, elle me couvre
d'une grosse toffe de poil de chvre, et met par-dessus cette
robe de brocard que vous voyez, non pour me faire honneur, mais
pour se moquer de moi.

En cet endroit de son discours, le jeune roi des les Noires ne
put retenir ses larmes, et le sultan en eut le coeur si serr,
qu'il ne put prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps
aprs, le jeune roi, levant les yeux au ciel, s'cria: Puissant
crateur de toutes choses, je me soumets  vos jugements et aux
dcrets de votre Providence! Je souffre patiemment tous mes maux,
puisque telle est votre volont; mais j'espre que votre bont
infinie m'en rcompensera.

Le sultan, attendri par le rcit d'une histoire si trange, et
anim  la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-
moi o se retire cette perfide magicienne, et o peut tre cet
indigne amant qui est enseveli avant sa mort. - Seigneur, rpondit
le prince, l'amant, comme je vous l'ai dj dit, est au Palais des
Larmes, dans un tombeau en forme de dme, et ce palais communique
 ce chteau du ct de la porte. Pour ce qui est de la
magicienne, je ne puis vous dire prcisment o elle se retire:
mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter son
amant, aprs avoir fait sur moi la sanglante excution dont je
vous ai parl; et vous jugez bien que je ne puis me dfendre d'une
si grande cruaut. Elle lui porte le breuvage qui est le seul
aliment avec quoi, jusqu' prsent, elle l'a empch de mourir, et
elle ne cesse de lui faire des plaintes sur le silence qu'il a
toujours gard depuis qu'il est bless.

- Prince qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne
saurait tre plus vivement touch de votre malheur que je le suis.
Jamais rien de si extraordinaire n'est arriv  personne, et les
auteurs qui feront votre histoire auront l'avantage de rapporter
un fait qui surpasse tout ce qu'on a jamais crit de plus
surprenant. Il n'y manque qu'une chose: c'est la vengeance qui
vous est due; mais je n'oublierai rien pour vous la procurer.

En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune
prince, aprs lui avoir dclar qui il tait et pourquoi il tait
entr dans ce chteau, imagina un moyen de le venger, qu'il lui
communiqua.

Ils convinrent des mesures qu'il y avait  prendre pour faire
russir ce projet, dont l'excution fut remise au jour suivant.
Cependant, la nuit tant fort avance, le sultan prit quelque
repos. Pour le jeune prince, il la passa,  son ordinaire, dans
une insomnie continuelle (car il ne pouvait dormir depuis qu'il
tait enchant), avec quelque esprance, nanmoins, d'tre bientt
dlivr de ses souffrances.

Le lendemain, le sultan se leva ds qu'il fut jour; et pour
commencer  excuter son dessein, il cacha dans un endroit son
habillement de dessus, qui l'aurait embarrass, et s'en alla au
Palais des Larmes. Il le trouva clair d'une infinit de
flambeaux de cire blanche, et il sentit une odeur dlicieuse qui
sortait de plusieurs cassolettes de fin or, d'un ouvrage
admirable, toutes ranges dans un fort bel ordre. D'abord qu'il
aperut le lit o le noir tait couch, il tira son sabre et ta,
sans rsistance, la vie  ce misrable, dont il trana le corps
dans la cour du chteau, et le jeta dans un puits. Aprs cette
expdition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre
prs de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il
avait projet.

La magicienne arriva bientt. Son premier soin fut d'aller dans la
chambre o tait le roi des les Noires, son mari. Elle le
dpouilla, et commena de lui donner sur les paules les cent
coups de nerf de boeuf, avec une barbarie qui n'a pas d'exemple.
Le pauvre prince avait beau remplir le palais de ses cris et la
conjurer de la manire du monde la plus touchante d'avoir piti de
lui, la cruelle ne cessa de le frapper qu'aprs lui avoir donn
les cent coups: Tu n'as pas eu compassion de mon amant, lui
disait-elle, tu n'en dois point attendre de moi...

Scheherazade aperut le jour en cet endroit, ce qui l'empcha de
continuer son rcit: Bon Dieu! ma soeur, dit Dinarzade, voil une
magicienne bien barbare! Mais en demeurerons-nous l, et ne nous
apprendrez-vous pas si elle reut le chtiment qu'elle mritait? -
Ma chre soeur, rpondit la sultane, je ne demande pas mieux que
de vous l'apprendre demain; mais vous savez que cela dpend de la
volont du sultan. Aprs ce que Schahriar venait d'entendre, il
tait bien loign de vouloir faire mourir Scheherazade; au
contraire: Je ne veux pas lui ter la vie, disait-il en lui-mme,
qu'elle n'ait achev cette histoire tonnante, quand le rcit en
devrait durer deux mois: il sera toujours en mon pouvoir de garder
le serment que j'ai fait.




XXVI NUIT.

Dinarzade n'eut pas plus tt jug qu'il tait temps d'appeler la
sultane, qu'elle lui dit: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas,
je vous supplie de nous raconter ce qui se passa dans le Palais
des Larmes. Schahriar ayant tmoign qu'il avait la mme curiosit
que Dinarzade, la sultane prit la parole, et reprit ainsi
l'histoire du jeune prince enchant.

Sire, aprs que la magicienne eut donn cent coups de nerf de
boeuf au roi son mari, elle le revtit du gros habillement de poil
de chvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
au Palais des Larmes, et en y entrant elle renouvela ses pleurs,
ses cris et ses lamentations; puis, s'approchant du lit o elle
croyait que son amant tait toujours: Quelle cruaut, s'cria-t-
elle, d'avoir ainsi troubl les contentements d'une amante aussi
tendre et aussi passionne que je le suis!  toi qui me reproches
que je suis trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de
mon ressentiment, cruel prince, ta barbarie ne surpasse-t-elle pas
celle de ma vengeance? Ah! tratre, en attentant  la vie de
l'objet que j'adore, ne m'as-tu pas ravi la mienne? Hlas! ajouta-
t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au noir,
mon soleil, ma vie, garderez-vous toujours le silence? tes-vous
rsolu de me laisser mourir sans me donner la consolation de me
dire encore que vous m'aimez? Mon me, dites-moi au moins un mot,
je vous en conjure.

Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil, et
contrefaisant le langage des noirs, rpondit  la reine d'un ton
grave: Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est
tout-puissant.  ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait
pas, fit un grand cri pour marquer l'excs de sa joie: Mon cher
seigneur, s'cria-t-elle, ne me tromp-je pas? est-il bien vrai
que je vous entende et que vous me parliez? - Malheureuse! reprit
le sultan, es-tu digne que je rponde  tes discours? - H!
pourquoi rpliqua la reine, me faites-vous ce reproche? - Les
cris, repartit-il, les pleurs et les gmissements de ton mari, que
tu traites tous les jours avec tant d'indignit et de barbarie,
m'empchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
guri et que j'aurais recouvr l'usage de la parole si tu l'avais
dsenchant. Voil la cause de ce silence que je garde, et dont tu
te plains. - Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser, je
suis prte  faire ce que vous me commanderez. Voulez-vous que je
lui rende sa premire forme? - Oui, rpondit le sultan, et hte-
toi de le mettre en libert, afin que je ne sois plus incommod de
ses cris.

La magicienne sortit aussitt du Palais des Larmes. Elle prit une
tasse d'eau, et pronona dessus des paroles qui la firent bouillir
comme si elle et t sur le feu. Elle alla ensuite  la salle o
tait le jeune roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui, en
disant: Si le Crateur de toutes choses t'a form tel que tu es
prsentement, ou s'il est en colre contre toi, ne change pas;
mais si tu n'es dans cet tat que par la vertu de mon
enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens tel que tu
tais auparavant.  peine eut-elle achev ces mots, que le
prince, se retrouvant en son premier tat, se leva librement avec
toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grce  Dieu.
La magicienne reprenant la parole: Va, lui dit-elle, loigne-toi
de ce chteau, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en cotera la
vie.

Le jeune roi, cdant  la ncessit, s'loigna de la magicienne
sans rpliquer, et se retira dans un lieu cart, o il attendit
impatiemment le succs du dessein dont le sultan venait de
commencer l'excution avec tant de bonheur.

Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes, et en
entrant, comme elle croyait toujours parler au noir: Cher amant,
lui dit-elle, j'ai fait ce que vous m'avez ordonn: rien ne vous
empche de vous lever et de me donner par l une satisfaction dont
je suis prive depuis si longtemps.

Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs: Ce que tu
viens de faire, rpondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour
me gurir: tu n'as t qu'une partie du mal, il en faut couper
jusqu' la racine. - Mon aimable noiraud, reprit-elle,
qu'entendez-vous par la racine? - Malheureuse, repartit le sultan,
ne comprends-tu pas que je veux parler de cette ville et de ses
habitants, et des quatre les que tu as dtruites par tes
enchantements? Tous les jours,  minuit, les poissons ne manquent
pas de lever la tte hors de l'tang, et de crier vengeance contre
moi et contre toi: voil le vritable sujet du retardement de ma
gurison. Va promptement rtablir les choses en leur premier tat,
et,  ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras  me
lever.

La magicienne, remplie de l'esprance que ces paroles lui firent
concevoir s'cria, transporte de joie: Mon coeur, mon me, vous
aurez bientt recouvr votre sant: car je vais faire tout ce que
vous me commandez. En effet, elle partit dans le moment, et
lorsqu'elle fut arrive sur le bord de l'tang, elle prit un peu
d'eau dans sa main et en fit une aspersion dessus...

Scheherazade, en cet endroit, voyant qu'il tait jour, n'en voulut
pas dire davantage. Dinarzade dit  la sultane: Ma soeur, j'ai
bien de la joie de savoir le jeune roi des quatre les Noires
dsenchant, et je regarde dj la ville et les habitants comme
rtablis en leur premier tat; mais je suis en peine d'apprendre
ce que deviendra la magicienne. - Donnez-vous un peu de patience,
rpondit la sultane; vous aurez demain la satisfaction que vous
dsirez, si le sultan, mon seigneur, veut bien y consentir.
Schahriar, qui, comme on l'a dj dit, avait pris son parti l-
dessus, se leva pour aller remplir ses devoirs.




XXVII NUIT.

Dinarzade,  l'heure ordinaire, ne manqua pas d'appeler la
sultane: Ma chre soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous
prie de nous raconter quel fut le sort de la reine magicienne,
comme vous me l'avez promis. Scheherazade tint aussitt sa
promesse et parla de cette sorte:

La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plus tt prononc
quelques paroles sur les poissons et sur l'tang, que la ville
reparut  l'heure mme. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou
enfants, mahomtans, chrtiens, persans ou juifs, gens libres ou
esclaves: chacun reprit sa forme naturelle. Les maisons et les
boutiques furent bientt remplies de leurs habitants, qui y
trouvrent toutes choses dans la mme situation et dans le mme
ordre o elles taient avant l'enchantement. La suite nombreuse du
sultan, qui se trouva campe dans la plus grande place, ne fut pas
peu tonne de se voir en un instant au milieu d'une ville belle,
vaste et bien peuple.

Pour revenir  la magicienne, ds qu'elle eut fait ce changement
merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes,
pour en recueillir le fruit: Mon cher seigneur, s'cria-t-elle en
entrant, je viens me rjouir avec vous du retour de votre sant;
j'ai fait tout ce que vous avez exig de moi: levez-vous donc, et
me donnez la main. - Approche, lui dit le sultan en contrefaisant
toujours le langage des noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas
assez, reprit-il, approche-toi davantage. Elle obit. Alors il se
leva, et la saisit par le bras si brusquement, qu'elle n'eut pas
le temps de se reconnatre; et, d'un coup de sabre, il spara son
corps en deux parties, qui tombrent l'une d'un ct, et l'autre
de l'autre. Cela tant fait, il laissa le cadavre sur la place, et
sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince des
les Noires, qui l'attendait avec impatience: Prince, lui dit-il
en l'embrassant, rjouissez-vous, vous n'avez plus rien 
craindre: votre cruelle ennemie n'est plus.

Le jeune prince remercia le sultan d'une manire qui marquait que
son coeur tait pntr de reconnaissance, et pour prix de lui
avoir rendu un service si important, il lui souhaita une longue
vie avec toutes sortes de prosprits: Vous pouvez dsormais, lui
dit le sultan, demeurer paisible dans votre capitale,  moins que
vous ne vouliez venir dans la mienne, qui en est si voisine; je
vous y recevrai avec plaisir, et vous n'y serez pas moins honor
et respect que chez vous. - Puissant monarque  qui je suis si
redevable, rpondit le roi, vous croyez donc tre fort prs de
votre capitale? - Oui, rpliqua le sultan, je le crois; il n'y a
pas plus de quatre ou cinq heures de chemin. - Il y a une anne
entire de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que
vous tes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous
dites, parce que la mienne tait enchante; mais depuis qu'elle ne
l'est plus, les choses ont bien chang. Cela ne m'empchera pas de
vous suivre, quand ce serait pour aller aux extrmits de la
terre. Vous tes mon librateur, et, pour vous donner toute ma vie
des marques de ma reconnaissance, je prtends vous accompagner, et
j'abandonne sans regret mon royaume.

Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il tait
si loin de ses tats, et il ne comprenait pas comment cela se
pouvait faire. Mais le jeune roi des les Noires le convainquit si
bien de cette possibilit, qu'il n'en douta plus: Il n'importe,
reprit alors le sultan, la peine de m'en retourner dans mes tats
est suffisamment rcompense par la satisfaction de vous avoir
oblig et d'avoir acquis un fils en votre personne: car, puisque
vous voulez bien me faire l'honneur de m'accompagner, et que je
n'ai point d'enfant, je vous regarde comme tel, et je vous fais
ds  prsent mon hritier et mon successeur.

L'entretien du sultan et du roi des les Noires se termina par les
plus tendres embrassements. Aprs quoi, le jeune prince ne songea
qu'aux prparatifs de son voyage. Ils furent achevs en trois
semaines, au grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui
reurent de sa main un de ses proches parents pour leur roi.

Enfin, le sultan et le jeune prince se mirent en Chemin avec cent
chameaux chargs de richesses inestimables, tires des trsors du
jeune roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits,
parfaitement bien monts et quips. Leur voyage fut heureux; et
lorsque le sultan, qui avait envoy des courriers pour donner avis
de son retardement et de l'aventure qui en tait la cause, fut
prs de sa capitale, les principaux officiers qu'il y avait
laisss vinrent le recevoir, et l'assurrent que sa longue absence
n'avait apport aucun changement dans son empire. Les habitants
sortirent aussi en foule, le reurent avec de grandes
acclamations, et firent des rjouissances qui durrent plusieurs
jours.

Le lendemain de son arrive, le sultan fit  tous ses courtisans
assembls un dtail fort ample des choses qui, contre son attente,
avaient rendu son absence si longue. Il leur dclara ensuite
l'adoption qu'il avait faite du roi des quatre les Noires, qui
avait bien voulu abandonner un grand royaume pour l'accompagner et
vivre avec lui. Enfin, pour reconnatre la fidlit qu'ils lui
avaient tous garde, il leur fit des largesses proportionnes au
rang que chacun tenait  sa cour.

Pour le pcheur, comme il tait la premire cause de la dlivrance
du jeune prince, le sultan le combla de biens, et le rendit, lui
et sa famille, trs-heureux le reste de leurs jours.

Scheherazade finit l le conte du pcheur et du gnie. Dinarzade
lui marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar
lui ayant tmoign la mme chose, elle leur dit qu'elle en savait
un autre plus beau que celui-l, et que si le sultan le lui
voulait permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour
commenait  paratre. Schahriar, se souvenant du dlai d'un mois
qu'il avait accord  la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir
si ce nouveau conte serait aussi agrable qu'elle le promettait,
se leva dans le dessein de l'entendre la nuit suivante.




XXVIII NUIT.

Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane
lorsqu'il en fut temps: Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne
dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, de me raconter
un de ces beaux contes que vous savez. Scheherazade, sans lui
rpondre, commena d'abord, et adressant la parole au sultan:

HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS, ET DE CINQ DAMES DE
BAGDAD.
Sire, dit-elle, en adressant la parole au sultan, sous le rgne du
calife[15] Haroun Alraschid, il y avait  Bagdad, o il faisait sa
rsidence, un porteur qui, malgr sa profession basse et pnible,
ne laissait pas d'tre homme d'esprit et de bonne humeur. Un matin
qu'il tait,  son ordinaire, avec un grand panier  jour prs de
lui, dans une place o il attendait que quelqu'un et besoin de
son ministre, une jeune dame de belle taille, couverte d'un grand
voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:
coutez, porteur, prenez votre panier, et suivez-moi. Le
porteur, enchant de ce peu de paroles prononces si agrablement,
prit aussitt son panier, le mit sur sa tte, et suivit la dame en
disant:  jour heureux!  jour de bonne rencontre!

D'abord la dame s'arrta devant une porte forme, et frappa. Un
chrtien, vnrable par une longue barbe blanche, ouvrit, et elle
lui mit de l'argent dans la main, sans lui dire un seul mot. Mais
le chrtien, qui savait ce qu'elle demandait, rentra, et peu de
temps aprs apporta une grosse cruche d'un vin excellent: Prenez
cette cruche, dit la dame au porteur, et la mettez dans votre
panier. Cela tant fait, elle lui commanda de la suivre, puis
elle continua de marcher, et le porteur continua de dire:  jour
de flicit!  jour d'agrable surprise et de joie!

La dame s'arrta  la boutique d'un vendeur de fruits et de
fleurs, o elle choisit plusieurs sortes de pommes, des abricots,
des pches, des coings, des limons, des citrons, des oranges, du
myrte, du basilic, des lis, du jasmin, et de quelques autres
sortes de fleurs et de plantes de bonne odeur. Elle dit au porteur
de mettre tout cela dans son panier, et de la suivre. En passant
devant l'talage d'un boucher, elle se fit peser vingt-cinq livres
de la plus belle viande qu'il et; ce que le porteur mit encore
dans son panier, par son ordre.  une autre boutique, elle prit
des cpres, de l'estragon, de petits concombres, de la percepierre
et autres herbes, le tout confit dans le vinaigre;  une autre,
des pistaches, des noix, des noisettes, des pignons, des amandes,
et d'autres fruits semblables;  une autre encore, elle acheta
toutes sortes de ptes d'amande. Le porteur, en mettant toutes ces
choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit  la
dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de
provisions: j'aurais pris un cheval, ou plutt un chameau pour les
porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge pour peu que vous
en achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et
ordonna de nouveau au porteur de la suivre.

Elle entra chez un droguiste, o elle se fournit de toutes sortes
d'eaux de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de
gingembre, d'un gros morceau d'ambre gris, et de plusieurs autres
piceries des Indes; ce qui acheva de remplir le panier du
porteur, auquel elle dit encore de la suivre. Alors ils marchrent
tous deux jusqu' ce qu'ils arrivrent  un htel magnifique dont
la faade tait orne de belles colonnes, et qui avait une porte
d'ivoire. Ils s'y arrtrent, et la dame frappa un petit coup...

En cet endroit, Scheherazade aperut qu'il tait jour, et cessa de
parler. Franchement, ma soeur, dit Dinarzade, voil un
commencement qui donne beaucoup de curiosit: je crois que le
sultan ne voudra pas se priver du plaisir d'entendre la suite.
Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner la mort de la sultane,
attendit impatiemment la nuit suivante, pour apprendre ce qui se
passerait dans l'htel dont elle avait parl.




XXIX NUIT.

Dinarzade, rveille avant le jour, adressa ces paroles  la
sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
poursuivre l'histoire que vous commentes hier. Scheherazade
aussitt la continua de cette manire:

Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on
ouvrt la porte de l'htel, le porteur faisait mille rflexions.
Il tait tonn qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, ft
l'office de pourvoyeur: car enfin il jugeait bien que ce n'tait
pas une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser
qu'elle ne fut pas libre, et mme une personne de distinction. Il
lui aurait volontiers fait des questions pour s'claircir de sa
qualit; mais dans le temps qu'il se prparait  lui parler, une
autre dame, qui vint ouvrir la porte, lui parut si belle, qu'il en
demeura tout surpris; ou plutt il fut si vivement frapp de
l'clat de ses charmes, qu'il en pensa laisser tomber son panier
avec tout ce qui tait dedans, tant cet objet le mit hors de lui-
mme. Il n'avait jamais vu de beaut qui approcht de celle qu'il
avait devant les yeux.

La dame qui avait amen le porteur s'aperut du dsordre qui se
passait dans son me et du sujet qui le causait. Cette dcouverte
la divertit, et elle prenait tant de plaisir  examiner la
contenance du porteur, qu'elle ne songeait pas que la porte tait
ouverte: Entrez donc, ma soeur, lui dit la belle portire;
qu'attendez-vous? Ne voyez-vous pas que ce pauvre homme est si
charg qu'il n'en peut plus?

Lorsqu'elle fut entre avec le porteur, la dame qui avait ouvert
la porte la ferma, et tous trois, aprs avoir travers un beau
vestibule, passrent dans une cour trs-spacieuse et environne
d'une galerie  jour, qui communiquait  plusieurs appartements de
plain-pied, de la dernire magnificence. Il y avait dans le fond
de cette cour un sofa richement garni, avec un trne d'ambre au
milieu, soutenu de quatre colonnes d'bne, enrichies de diamants
et de perles d'une grosseur extraordinaire, et garnies d'un satin
rouge relev d'une broderie d'or des Indes, d'un travail
admirable. Au milieu de la cour, il y avait un grand bassin bord
de marbre blanc, et plein d'une eau trs-claire qui y tombait
abondamment par un mufle de lion de bronze dor.

Le porteur, tout charg qu'il tait, ne laissait pas d'admirer la
magnificence de cette maison et la propret qui y rgnait partout;
mais ce qui attira particulirement son attention fut une
troisime dame, qui lui parut encore plus belle que la seconde, et
qui tait assise sur le trne dont j'ai parl. Elle en descendit
ds qu'elle aperut les deux premires dames, et s'avana au-
devant d'elles. Il jugea par les gards que les autres avaient
pour celle-l, que c'tait la principale, en quoi il ne se
trompait pas. Cette dame se nommait Zobide; celle qui avait
ouvert la porte s'appelait Safie; et Amine tait le nom de celle
qui avait t aux provisions.

Zobide dit aux deux dames en les abordant: Mes soeurs, ne voyez-
vous pas que ce bon homme succombe sous le fardeau qu'il porte?
Qu'attendez-vous pour le dcharger? Alors Amine et Safie prirent
le panier, l'une par-devant, l'autre par-derrire. Zobide y mit
aussi la main, et toutes trois le posrent  terre. Elles
commencrent  le vider; et quand cela fut fait, l'agrable Amine
tira de l'argent, et paya libralement le porteur...

Le jour, venant  paratre en cet endroit, imposa silence 
Scheherazade, et laissa non-seulement  Dinarzade, mais encore 
Schahriar, un grand dsir d'entendre la suite; ce que ce prince
remit  la nuit suivante.




XXX NUIT.

Le lendemain, Dinarzade, rveille par l'impatience d'entendre la
suite de l'histoire commence, dit  la sultane: Au nom de Dieu,
ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous conter ce
que firent ces trois belles dames de toutes les provisions
qu'Amine avait achetes. - Vous l'allez savoir, rpondit
Scheherazade, si vous voulez m'couter avec attention. En mme
temps elle reprit ce conte dans ces termes:

Le porteur, trs-satisfait de l'argent qu'on lui avait donn,
devait prendre son panier et se retirer; mais il ne put s'y
rsoudre: il se sentait malgr lui arrt par le plaisir de voir
trois beauts si rares, et qui lui paraissaient galement
charmantes; car Amine avait aussi t son voile, et il ne la
trouvait pas moins belle que les autres. Ce qu'il ne pouvait
comprendre, c'est qu'il ne voyait aucun homme dans cette maison.
Nanmoins la plupart des provisions qu'il avait apportes, comme
les fruits secs et les diffrentes sortes de gteaux et de
confitures, ne convenaient proprement qu' des gens qui voulaient
boire et se rjouir.

Zobide crut d'abord que le porteur s'arrtait pour prendre
haleine; mais voyant qu'il demeurait trop longtemps: Qu'attendez-
vous? lui dit-elle; n'tes-vous pas pay suffisamment? Ma soeur,
ajouta-t-elle, en s'adressant  Amine, donnez-lui encore quelque
chose: qu'il s'en aille content. - Madame, rpondit le porteur, ce
n'est pas cela qui me retient; je ne suis que trop pay de ma
peine. Je vois bien que j'ai commis une incivilit en demeurant
ici plus que je ne devais; mais j'espre que vous aurez la bont
de la pardonner  l'tonnement o je suis de ne voir aucun homme
avec trois dames d'une beaut si peu commune. Une compagnie de
femmes sans hommes est pourtant une chose aussi triste qu'une
compagnie d'hommes sans femmes. Il ajouta  ce discours plusieurs
choses fort plaisantes pour prouver ce qu'il avanait. Il n'oublia
pas de citer ce qu'on disait  Bagdad: qu'on n'est pas bien 
table, si l'on n'y est quatre; et enfin il finit en concluant que
puisqu'elles taient trois, elles avaient besoin d'un quatrime.

Les dames se prirent  rire du raisonnement du porteur. Aprs
cela, Zobide lui dit d'un air srieux: Mon ami, vous poussez un
peu trop loin votre indiscrtion; mais, quoique vous ne mritiez
pas que j'entre dans aucun dtail avec vous, je veux bien,
toutefois, vous dire que nous sommes trois soeurs, qui faisons si
secrtement nos affaires que personne n'en sait rien: nous avons
un trop grand sujet de craindre d'en faire part  des indiscrets;
et un bon auteur que nous avons lu, dit: Garde ton secret et ne
le rvle  personne: qui le rvle n'en est plus le matre. Si
ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui 
qui tu l'auras confi pourra-t-il le contenir?

- Mesdames, reprit le porteur,  votre air seulement, j'ai jug
d'abord que vous tiez des personnes d'un mrite trs-rare; et je
m'aperois que je ne me suis pas tromp. Quoique la fortune ne
m'ait pas donn assez de biens pour m'lever  une profession au-
dessus de la mienne, je n'ai pas laiss de cultiver mon esprit
autant que je l'ai pu, par la lecture des livres de science et
d'histoire; et vous me permettrez, s'il vous plat, de vous dire
que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
toujours heureusement pratique: Nous ne cachons notre secret,
dit-il, qu' des gens reconnus de tout le monde pour des
indiscrets qui abuseraient de notre confiance; mais nous ne
faisons nulle difficult de le dcouvrir aux sages, parce que nous
sommes persuads qu'ils sauront le garder. Le secret, chez moi,
est dans une aussi grande sret que s'il tait dans un cabinet
dont la clef ft perdue et la porte bien scelle.

Zobide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais
jugeant qu'il avait envie d'tre du rgal qu'elles voulaient se
donner, elle lui repartit en souriant: Vous savez que nous nous
prparons  nous rgaler; mais vous savez en mme temps que nous
avons fait une dpense considrable, et il ne serait pas juste
que, sans y contribuer, vous fussiez de la partie. La belle Safie
appuya le sentiment de sa soeur: Mon ami, dit-elle au porteur,
n'avez-vous jamais ou dire ce que l'on dit assez communment: Si
vous apportez quelque chose, vous serez quelque chose avec nous;
si vous n'apportez rien, retirez-vous avec rien?

Le porteur, malgr sa rhtorique, aurait peut-tre t oblig de
se retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti,
n'et dit  Zobide et  Safie: Mes chres soeurs, je vous
conjure de permettre qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin
de vous dire qu'il nous divertira; vous voyez bien qu'il en est
capable. Je vous assure que sans sa bonne volont, sa lgret et
son courage  me suivre, je n'aurais pu venir  bout de faire tant
d'emplettes en si peu de temps. D'ailleurs, si je vous rptais
toutes les douceurs qu'il m'a dites en chemin, vous seriez peu
surprises de la protection que je lui donne.

 ces paroles d'Amine, le porteur, transport de joie, se laissa
tomber sur les genoux, et baisa la terre aux pieds de cette
charmante personne; et en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-
il, vous avez commenc aujourd'hui mon bonheur, vous y mettez le
comble par une action si gnreuse; je ne puis assez vous
tmoigner ma reconnaissance. Au reste, mesdames, ajouta-t-il en
s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque vous me faites un
si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse, et que je me
considre comme un homme qui le mrite; non, je me regarderai
toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces
mots, il voulut rendre l'argent qu'il avait reu; mais la grave
Zobide lui ordonna de le garder: Ce qui est une fois sorti de
nos mains, dit-elle pour rcompenser ceux qui nous ont rendu
service, n'y retourne plus...

L'aurore, qui parut, vint en cet endroit imposer silence 
Scheherazade.

Dinarzade, qui l'coutait avec beaucoup d'attention, en fut fort
fche; mais elle eut sujet de s'en consoler, parce que le sultan,
curieux de savoir ce qui se passerait entre les trois belles dames
et le porteur, remit la suite de cette histoire  la nuit
suivante, et se leva pour aller s'acquitter de ses fonctions
ordinaires.




XXXI NUIT.

Dinarzade, le lendemain, ne manqua pas de rveiller la sultane 
l'heure ordinaire et de lui dire: Ma chre soeur, si vous ne
dormez pas, je vous prie, en attendant le jour, qui paratra
bientt, de poursuivre le merveilleux conte que vous avez
commenc. Scheherazade prit alors la parole, et s'adressant au
sultan: Sire, dit-elle, je vais, avec votre permission, contenter
la curiosit de ma soeur. En mme temps elle reprit ainsi
l'histoire des trois calenders:

Zobide ne voulut donc point reprendre l'argent du porteur: Mais
mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec nous,
je vous avertis que ce n'est pas seulement  condition que vous
garderez le secret que nous avons exig de vous; nous prtendons
encore que vous observiez exactement les rgles de la biensance
et de l'honntet. Pendant qu'elle tenait ce discours, la
charmante Amine quitta son habillement de ville, attacha sa robe 
sa ceinture pour agir avec plus de libert, et prpara la table.
Elle servit plusieurs sortes de mets, et mit sur un buffet des
bouteilles de vin[16] et des tasses d'or. Aprs cela, les dames se
placrent et firent asseoir  leurs cts le porteur, qui tait
satisfait au del de tout ce qu'on peut dire, de se voir  table
avec trois personnes d'une beaut si extraordinaire.

Aprs les premiers morceaux, Amine, qui s'tait place prs du
buffet, prit une bouteille et une tasse, se versa  boire, et but
la premire, suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite 
ses soeurs, qui burent l'une aprs l'autre; puis remplissant pour
la quatrime fois la mme tasse, elle la prsenta au porteur,
lequel, en la recevant, baisa la main d'Amine, et chanta, avant
que de boire, une chanson dont le sens tait que, comme le vent
emporte avec lui la bonne odeur des lieux parfums par o il
passe, de mme le vin qu'il allait boire, venant de sa main, en
recevait un got plus exquis que celui qu'il avait naturellement.
Cette chanson rjouit les dames, qui chantrent  leur tour.
Enfin, la compagnie fut de trs-bonne humeur pendant le repas, qui
dura fort longtemps, et fut accompagn de tout ce qui pouvait le
rendre agrable.

Le jour allait bientt finir, lorsque Safie, prenant la parole au
nom des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez: il est
temps de vous retirer. Le porteur, ne pouvant se rsoudre  les
quitter, rpondit; Eh! mesdames, o me commandez-vous d'aller en
l'tat o je me trouve? je suis hors de moi-mme  force de vous
voir et de boire; je ne retrouverais jamais le chemin de ma
maison. Donnez-moi la nuit pour me reconnatre; je la passerai o
il vous plaira; mais il ne me faut pas moins de temps pour me
remettre dans le mme tat o j'tais lorsque je suis entr chez
vous: avec cela, je doute encore que je n'y laisse la meilleure
partie de moi-mme.

Amine prit une seconde fois le parti du porteur: Mes soeurs, dit-
elle, il a raison; je lui sais bon gr de la demande qu'il nous
fait. Il nous a assez bien diverties; si vous voulez m'en croire,
ou plutt si vous m'aimez autant que j'en suis persuade, nous le
retiendrons pour passer la soire avec nous. - Ma soeur, dit
Zobide, nous ne pouvons rien refuser  votre prire. Porteur,
continua-t-elle en s'adressant  lui, nous voulons bien encore
vous faire cette grce; mais nous y mettons une nouvelle
condition. Quoi que nous puissions faire en votre prsence, par
rapport  nous ou  autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir
seulement la bouche pour nous en demander la raison: car en nous
faisant des questions sur des choses qui ne vous regardent
nullement, vous pourriez entendre ce qui ne vous plairait pas:
prenez-y garde, et ne vous avisez pas d'tre trop curieux en
voulant trop approfondir les motifs de nos actions.

- Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette
condition avec tant d'exactitude que vous n'aurez pas lieu de me
reprocher d'y avoir contrevenu, et encore moins de punir mon
indiscrtion: ma langue, en cette occasion, sera immobile, et mes
yeux seront comme un miroir qui ne conserve rien des objets qu'il
a reus. - Pour vous faire voir, reprit Zobide d'un air trs-
srieux, que ce que nous vous demandons n'est pas nouvellement
tabli parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est crit au-
dessus de notre porte en dedans.

Le porteur alla jusque l, et y lut ces mots, qui taient crits
en gros caractres d'or: Qui parle de choses qui ne le regardent
point entend ce qui ne lui plat pas. Il revint ensuite trouver
les trois soeurs: Mesdames, leur dit-il, je vous jure que vous ne
m'entendrez parler d'aucune chose qui ne me regardera pas et o
vous puissiez avoir intrt.

Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
clair la salle d'un grand nombre de bougies prpares avec le
bois d'alos et l'ambre gris, qui rpandirent une odeur agrable
et firent une belle illumination, elle s'assit  table avec ses
soeurs et le porteur. Ils recommencrent  manger,  boire, 
chanter et  rciter des vers. Les dames prenaient plaisir 
enivrer le porteur, sous prtexte de le faire boire  leur sant.
Les bons mots ne furent point pargns: enfin ils taient tous
dans la meilleure humeur du monde lorsqu'ils ourent frapper  la
porte... Scheherazade fut oblige en cet endroit d'interrompre son
rcit, parce qu'elle vit paratre le jour.

Le sultan, ne doutant point que la suite de cette histoire ne
mritt d'tre entendue, la remit au lendemain, et se leva.




XXXII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade appela la sultane: Au
nom de Dieu, ma soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
vous supplie de continuer le conte de ces trois belles filles; je
suis dans une extrme impatience de savoir qui frappait  leur
porte. - Vous l'allez apprendre, rpondit Scheherazade; je vous
assure que ce que je vais vous raconter n'est pas indigne du
sultan mon seigneur.

Ds que les dames, poursuivit-elle, entendirent frapper  la
porte, elles se levrent toutes trois en mme temps pour aller
ouvrir; mais Safie,  qui cette fonction appartenait
particulirement, fut la plus diligente; les deux autres, se
voyant prvenues, demeurrent et attendirent qu'elle vnt leur
apprendre qui pouvait avoir affaire chez elles si tard. Safie
revint: Mes soeurs, dit-elle, il se prsente une belle occasion
de passer une bonne partie de la nuit fort agrablement, et si
vous tes de mme sentiment que moi, nous ne la laisserons point
chapper. Il y a  notre porte trois calenders[17], au moins ils me
paraissent tels  leur habillement; mais ce qui va sans doute vous
surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'oeil droit, et ont la
tte, la barbe et les sourcils ras. Ils ne font, disent-ils, que
d'arriver tout prsentement  Bagdad, o ils ne sont jamais venus;
et comme il est nuit et qu'ils ne savent o aller loger, ils ont
frapp par hasard  notre porte, et ils nous prient, pour l'amour
de Dieu, d'avoir la charit de les recevoir. Ils se contenteront
d'une curie. Ils sont jeunes et assez bien faits: ils paraissent
mme avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser sans rire 
leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit, Safie
s'interrompit elle-mme et se mit  rire de si bon coeur, que les
deux autres dames et le porteur ne purent s'empcher de rire
aussi. Mes bonnes soeurs reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que
nous les fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels
que je viens de vous les dpeindre, nous n'achevions la journe
encore mieux que nous ne l'avons commence. Ils nous divertiront
fort et ne nous seront point  charge, puisqu'ils ne nous
demandent une retraite que pour cette nuit seulement, et que leur
intention est de nous quitter d'abord qu'il sera jour.

Zobide et Amine firent difficult d'accorder  Safie ce qu'elle
demandait, et elle en savait bien la raison elle-mme. Mais elle
leur tmoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur,
qu'elles ne purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobide,
faites-les donc entrer; mais n'oubliez pas de les avertir de ne
point parler de ce qui ne les regardera pas, et de leur faire lire
ce qui est crit au-dessus de la porte.  ces mots, Safie courut
ouvrir avec joie, et peu de temps aprs, elle revint accompagne
des trois calenders.

Les trois calenders firent, en entrant, une profonde rvrence aux
dames qui s'taient leves pour les recevoir, et qui leur dirent
obligeamment qu'ils taient les bienvenus; qu'elles taient bien
aises de trouver l'occasion de les obliger et de contribuer  les
remettre de la fatigue de leur voyage, et enfin elles les
invitrent  s'asseoir auprs d'elles. La magnificence du lieu et
l'honntet des dames firent concevoir aux calenders une haute
ide de ces belles htesses; mais avant que de prendre place,
ayant par hasard jet les yeux sur le porteur, et le voyant
habill  peu prs comme d'autres calenders avec lesquels ils
taient en diffrend sur plusieurs points de discipline, et qui ne
se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
parole: Voil, dit-il, apparemment, un de nos frres arabes les
rvolts.

Le porteur,  moiti endormi et la tte chauffe du vin qu'il
avait bu, se trouva choqu de ces paroles, et, sans se lever de sa
place, rpondit aux calenders, en les regardant firement:
Asseyez-vous et ne vous mlez pas de ce que vous n'avez que
faire. N'avez-vous pas lu au-dessus de la porte l'inscription qui
y est? Ne prtendez pas obliger le monde  vivre  votre mode;
vivez  la ntre.

- Bonhomme, reprit le calender qui avait parl, ne vous mettez
point en colre; nous serions bien fchs de vous en avoir donn
le moindre sujet, et nous sommes, au contraire, prts  recevoir
vos commandements. La querelle aurait pu avoir de la suite; mais
les dames s'en mlrent et pacifirent toutes choses.

Quand les calenders se furent assis  table, les dames leur
servirent  manger, et l'enjoue Safie particulirement prit soin
de leur verser  boire... Scheherazade s'arrta en cet endroit,
parce qu'elle remarqua qu'il tait jour. Le sultan se leva pour
aller remplir ses devoirs, se promettant bien d'entendre la suite
de ce conte le lendemain, car il avait grande envie d'apprendre
pourquoi les calenders taient borgnes et tous trois du mme oeil.




XXXIII NUIT.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'tant veille, dit  la
sultane: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, contez-moi, je
vous prie, ce qui se passa entre les dames et les calenders. -
Trs-volontiers, rpondit Scheherazade. En mme temps elle
continua de cette manire le conte de la nuit prcdente.

Aprs que les calenders eurent bu et mang  discrtion, ils
tmoignrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
donner un concert, si elles avaient des instruments et qu'elles
voulussent leur en faire apporter. Elles acceptrent l'offre avec
joie. La belle Safie se leva pour en aller qurir. Elle revint un
moment ensuite et leur prsenta une flte du pays, une autre  la
persienne et un tambour de basque. Chaque calender reut de sa
main l'instrument qu'il voulut choisir, et ils commencrent tous
trois  jouer un air. Les dames, qui savaient des paroles sur cet
air, qui tait des plus gais, l'accompagnrent de leurs voix; mais
elles s'interrompaient de temps en temps par de grands clats de
rire que leur faisaient faire les paroles.

Au plus fort de ce divertissement et lorsque la compagnie tait le
plus en joie, on frappa  la porte. Safie cessa de chanter et alla
voir ce que c'tait. Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade
au sultan, il est bon que votre majest sache pourquoi l'on
frappait si tard  la porte des dames, et en voici la raison. Le
calife Haroun Alraschid[18] avait coutume de marcher trs-souvent
la nuit incognito, pour savoir par lui-mme si tout tait
tranquille dans la ville et s'il ne s'y commettait pas de
dsordres.

Cette nuit-l, le calife tait sorti de bonne heure, accompagn de
Giafar[19] son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son
palais, tous trois dguiss en marchands. En passant par la rue
des trois dames, ce prince, entendant le son des instruments et
des voix, et le bruit des clats de rire, dit au vizir: Allez,
frappez  la porte de cette maison o l'on fait tant de bruit; je
veux y entrer et en apprendre la cause. Le vizir eut beau lui
reprsenter que c'taient des femmes qui se rgalaient ce soir-l,
et que le vin apparemment leur avait chauff la tte, et qu'il ne
devait pas s'exposer  recevoir d'elles quelque insulte; qu'il
n'tait pas encore heure indue, et qu'il ne fallait pas troubler
leur divertissement. Il n'importe, repartit le calife, frappez,
je vous l'ordonne.

C'tait donc le grand vizir Giafar qui avait frapp  la porte des
dames par ordre du calife, qui ne voulait pas tre connu. Safie
ouvrit, et le vizir, remarquant,  la clart d'une bougie qu'elle
tenait, que c'tait une dame d'une grande beaut, joua
parfaitement bien son personnage. Il lui fit une profonde
rvrence et lui dit d'un air respectueux: Madame, nous sommes
trois marchands de Moussoul[20], arrivs depuis environ dix jours
avec de riches marchandises que nous avons en magasin dans un
khan[21], o nous avons pris logement. Nous avons t aujourd'hui
chez un marchand de cette ville, qui nous avait invits  l'aller
voir. Il nous a rgals d'une collation, et comme le vin nous
avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de
danseuses. Il tait dj nuit, et dans le temps que l'on jouait
des instruments, que les danseuses dansaient et que la compagnie
faisait grand bruit, le guet a pass et s'est fait ouvrir.
Quelques-uns de la compagnie ont t arrts: pour nous, nous
avons t assez heureux pour nous sauver par-dessus une muraille.
Mais, ajouta le vizir, comme nous sommes trangers, et avec cela
un peu pris de vin, nous craignons de rencontrer une autre
escouade du guet, ou la mme, avant que d'arriver  notre khan,
qui est loign d'ici. Nous arriverions mme inutilement, car la
porte est ferme, et ne sera ouverte que demain matin, quelque
chose qu'il puisse arriver. C'est pourquoi, madame, ayant ou en
passant des instruments et des voix, nous avons jug que l'on
n'tait pas encore retir chez vous, et nous avons pris la libert
de frapper pour vous supplier de nous donner retraite jusqu'au
jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part  votre
divertissement, nous tcherons d'y contribuer en ce que nous
pourrons, pour rparer l'interruption que nous y avons cause.
Sinon, faites-nous seulement la grce de souffrir que nous
passions la nuit  couvert sous votre vestibule.

Pendant ce discours de Giafar, la belle Safie eut le temps
d'examiner ce vizir et les deux personnes qu'il disait marchands
comme lui, et jugeant  leurs physionomies que ce n'taient pas
des gens du commun, elle leur dit qu'elle n'tait pas la
matresse, et que s'ils voulaient se donner un moment de patience,
elle reviendrait leur apporter la rponse.

Safie alla faire ce rapport  ses soeurs, qui balancrent quelque
temps sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles taient
naturellement bienfaisantes, et elles avaient dj fait la mme
grce aux trois calenders. Ainsi elles rsolurent de les laisser
entrer... Scheherazade se prparait  poursuivre son conte; mais
s'tant aperue qu'il tait jour, elle interrompit l son rcit.
La quantit de nouveaux acteurs que la sultane venait d'introduire
sur la scne, piquant la curiosit de Schahriar et le laissant
dans l'attente de quelque vnement singulier, ce prince attendit
la nuit suivante avec impatience.




XXXIV NUIT.

Dinarzade, aussi curieuse que le sultan d'apprendre ce que
produirait l'arrive du calife chez les trois dames, n'oublia pas
de rveiller la sultane de fort bonne heure. Si vous ne dormez
pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous supplie de reprendre
l'histoire des calenders. Scheherazade aussitt la poursuivit de
cette sorte avec la permission du sultan.

Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, ayant t
introduits par la belle Safie, salurent les dames et les
calenders avec beaucoup de civilit. Les dames les reurent de
mme, les croyant marchands, et Zobide, comme la principale, leur
dit d'un air grave et srieux qui lui convenait: Vous tes les
bienvenus; mais, avant toutes choses, ne trouvez pas mauvais que
nous vous demandions une grce. - H! quelle grce, madame?
rpondit le vizir; peut-on refuser quelque chose  de si belles
dames? - C'est, reprit Zobide, de n'avoir que des yeux et point
de langue; de ne nous pas faire des questions sur quoi que vous
puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler
de ce qui ne vous regardera pas, de crainte que vous n'entendiez
ce qui ne vous serait pas agrable. - Vous serez obie, madame,
repartit le vizir. Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux
indiscrets: c'est bien assez que nous ayons attention  ce qui
nous regarde, sans nous mler de ce qui ne nous regarde pas. 
ces mots chacun s'assit, la conversation se lia et l'on recommena
de boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne
pouvait cesser d'admirer leur beaut extraordinaire, leur bonne
grce, leur humeur enjoue et leur esprit. D'un autre ct, rien
ne lui paraissait plus surprenant que les calenders, tous trois
borgnes de l'oeil droit. Il se serait volontiers inform de cette
singularit; mais la condition qu'on venait d'imposer  lui et 
sa compagnie l'empcha d'en parler. Avec cela, quand il faisait
rflexion  la richesse des meubles,  leur arrangement bien
entendu et  la propret de cette maison, il ne pouvait se
persuader qu'il n'y et pas de l'enchantement.

L'entretien tant tomb sur les divertissements et les diffrentes
manires de se rjouir, les calenders se levrent et dansrent 
leur mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames
avaient dj conue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife
et de sa compagnie.

Quand les trois calenders eurent achev leur danse, Zobide se
leva, et prenant Amine par la main: Ma soeur, lui dit-elle,
levez-vous; la compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne nous
contraignions point, et leur prsence n'empchera pas que nous ne
fassions ce que nous avons coutume de faire. Amine, qui comprit
ce que sa soeur voulait dire, se leva et emporta les plats, la
table, les flacons, les tasses et les instruments dont les
calenders avaient jou.

Safie ne demeura pas  rien faire: elle balaya la salle, mit  sa
place tout ce qui tait drang, moucha les bougies et y appliqua
d'autres bois d'alos et d'autre ambre gris. Cela tant fait, elle
pria les trois calenders de s'asseoir sur le sofa d'un ct, et le
calife de l'autre avec sa compagnie.  l'gard du porteur, elle
lui dit: Levez-vous, et vous prparez  nous prter la main  ce
que nous allons faire; un homme tel que vous, qui est comme de la
maison, ne doit pas demeurer dans l'inaction.

Le porteur avait un peu cuv son vin: il se leva promptement, et
aprs avoir attach le bas de sa robe  sa ceinture: Me voil
prt, dit-il; de quoi s'agit-il? - Cela va bien, rpondit Safie,
attendez que l'on vous parle; vous ne serez pas longtemps les bras
croiss. Peu de temps aprs, on vit paratre Amine avec un sige,
qu'elle posa au milieu de la salle. Elle alla ensuite  la porte
d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit signe au porteur de
s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il obit, et y
tant entr avec elle, il en sortit un moment aprs suivi de deux
chiennes noires, dont chacune avait un collier attach  une
chane qu'il tenait, et qui paraissaient avoir t maltraites 
coups de fouet. Il s'avana avec elles au milieu de la salle.

Alors Zobide, qui s'tait assise entre les calenders et le
calife, se leva et marcha gravement jusqu'o tait le porteur.
a, dit-elle en poussant un grand soupir, faisons notre devoir.
Elle se retroussa les bras jusqu'au coude, et aprs avoir pris un
fouet que Safie lui prsenta: Porteur, dit-elle, remettez une de
ces deux chiennes  ma soeur Amine, et approchez-vous de moi avec
l'autre.

Le porteur fit ce qu'on lui commandait, et quand il se fut
approch de Zobide, la chienne qu'il tenait commena de faire des
cris et se tourna vers Zobide en levant la tte d'une manire
suppliante. Mais Zobide, sans avoir gard  la triste contenance
de la chienne, qui faisait piti, ni  ses cris, qui remplissaient
toute la maison, lui donna des coups de fouet  perte d'haleine,
et lorsqu'elle n'eut plus la force de lui en donner davantage,
elle jeta le fouet par terre; puis, prenant la chane de la main
du porteur, elle leva la chienne par les pattes, et, se mettant
toutes deux  se regarder d'un air triste et touchant, elles
pleurrent l'une et l'autre. Enfin Zobide tira son mouchoir,
essuya les larmes de la chienne, la baisa, et remettant la chane
au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la o vous l'avez prise,
et amenez-moi l'autre.

Le porteur ramena la chienne fouette au cabinet, et en revenant
il prit l'autre des mains d'Amine et l'alla prsenter  Zobide,
qui l'attendait. Tenez-la comme la premire, lui dit-elle; puis
ayant repris le fouet, elle la maltraita de la mme manire. Elle
pleura ensuite avec elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit
au porteur,  qui l'agrable Amine pargna la peine de la remettre
au cabinet, car elle s'en chargea elle-mme.

Cependant les trois calenders, le calife et sa compagnie furent
extraordinairement tonns de cette excution. Ils ne pouvaient
comprendre comment Zobide, aprs avoir fouett avec tant de furie
les deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane,
pleurait ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les
baisait. Ils en murmuraient en eux-mmes. Le calife surtout, plus
impatient que les autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une
action qui lui paraissait si trange, et ne cessait de faire signe
au vizir de parler pour s'en informer. Mais le vizir tournait la
tte d'un autre ct, jusqu' ce que, press par des signes si
souvent ritrs il rpondit par d'autres signes que ce n'tait
pas le temps de satisfaire sa curiosit.

Zobide demeura quelque temps  la mme place au milieu de la
salle, comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se
donner en fouettant les deux chiennes. Ma chre soeur, lui dit la
belle Safie, ne vous plat-il pas de retourner  votre place, afin
qu' mon tour je fasse aussi mon personnage? - Oui, rpondit
Zobide. En disant cela, elle alla s'asseoir sur le sofa, ayant 
sa droite le calife, Giafar et Mesrour, et  sa gauche les trois
calenders et le porteur... Sire, dit en cet endroit Scheherazade,
ce que votre majest vient d'entendre doit sans doute lui paratre
merveilleux; mais ce qui reste  raconter l'est encore bien
davantage. Je suis persuade que vous en conviendrez la nuit
prochaine, si vous voulez bien me permettre de vous achever cette
histoire. Le sultan y consentit, et se leva parce qu'il tait
jour.




XXXV NUIT.

Dinarzade ne fut pas plus tt veille le lendemain qu'elle
s'cria: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
reprendre le beau conte d'hier. La sultane, se souvenant de
l'endroit o elle en tait demeure, parla aussitt de cette
sorte, en adressant la parole au sultan:

Sire, aprs que Zobide eut repris sa place, toute la compagnie
garda quelque temps le silence. Enfin Safie, qui tait assise sur
le sige au milieu de la salle, dit  sa soeur Amine: Ma chre
soeur, levez-vous, je vous en conjure; vous comprenez bien ce que
je veux dire. Amine se leva et alla dans un autre cabinet que
celui d'o les deux chiennes avaient t amenes. Elle en revint
tenant un tui garni de satin jaune, relev d'une riche broderie
d'or et de soie verte. Elle s'approcha de Safie et ouvrit l'tui,
d'o elle tira un luth, qu'elle lui prsenta. Elle le prit, et
aprs avoir mis quelque temps  l'accorder, elle commena de le
toucher, et, l'accompagnant de sa voix, elle chanta une chanson
sur les tourments de l'absence, avec tant d'agrment, que le
calife et tous les autres en furent charms. Lorsqu'elle eut
achev, comme elle avait chant avec beaucoup de passion et
d'action en mme temps: Tenez, ma soeur, dit-elle  l'agrable
Amine, je n'en puis plus et la voix me manque; obligez la
compagnie en jouant et en chantant  ma place. - Trs-volontiers,
rpondit Amine en s'approchant de Safie, qui lui remit le luth
entre les mains et lui cda sa place.

Amine ayant un peu prlud pour voir si l'instrument tait
d'accord, joua et chanta presque aussi longtemps sur le mme
sujet, mais avec tant de vhmence, et elle tait si touche, ou,
pour mieux dire, si pntre du sens des paroles qu'elle chantait,
que ses forces lui manqurent en achevant.

Zobide voulut lui marquer sa satisfaction: Ma soeur, dit-elle,
vous avez fait des merveilles; on voit bien que vous sentez le mal
que vous exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de
rpondre  cette honntet. Elle se sentit le coeur si press en
ce moment, qu'elle ne songea qu' se donner de l'air en laissant
voir  toute la compagnie sa gorge et un sein, non pas blanc tel
qu'une dame comme Amine devait l'avoir, mais tout meurtri de
cicatrices; ce qui fit une espce d'horreur aux spectateurs.
Nanmoins cela ne lui donna pas de soulagement et ne l'empcha pas
de s'vanouir... Mais, sire, dit Scheherazade, je ne m'aperois
pas que voil le jour.  ces mots, elle cessa de parler, et le
sultan se leva. Quand ce prince n'aurait pas rsolu de diffrer la
mort de la sultane, il n'aurait pu encore se rsoudre  lui ter
la vie. Sa curiosit tait trop intresse  entendre jusqu' la
fin un conte rempli d'vnements si peu attendus.




XXXVI NUIT.

Dinarzade, suivant sa coutume, dit  la sultane: Ma chre soeur,
si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire des
dames et des calenders. Scheherazade la reprit ainsi:

Pendant que Zobide et Safie coururent au secours de leur soeur,
un des calenders ne put s'empcher de dire: Nous aurions mieux
aim coucher  l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir
de pareils spectacles. Le calife, qui l'entendit, s'approcha de
lui et des autres calenders, et s'adressant  eux: Que signifie
tout ceci? dit-il. Celui qui venait de parler lui rpondit:
Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. - Quoi! reprit le
calife, vous n'tes pas de la maison, ni vous ne pouvez rien nous
apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame vanouie
et si indignement maltraite? - Seigneur, repartirent les
calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et
nous n'y sommes entrs que quelques moments avant vous.

Cela augmenta l'tonnement du calife. Peut-tre, rpliqua-t-il,
que cet homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des
calenders fit signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il
ne savait pas pourquoi les chiennes noires avaient t fouettes
et pourquoi le sein d'Amine paraissait meurtri. Seigneur,
rpondit le porteur, je puis jurer par le grand Dieu vivant que si
vous ne savez rien de tout cela, nous n'en savons pas plus les uns
que les autres. Il est bien vrai que je suis de cette ville; mais
je ne suis jamais entr qu'aujourd'hui dans cette maison, et si
vous tes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de m'y
trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, ajouta-t-
il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.

Le calife, sa compagnie et les calenders avaient cru que le
porteur tait du logis, et qu'il pourrait les informer de ce
qu'ils dsiraient savoir. Le calife, rsolu de satisfaire sa
curiosit  quelque prix que ce ft, dit aux autres: coutez,
puisque nous voil sept hommes et que nous n'avons affaire qu'
trois dames, obligeons-les  nous donner l'claircissement que
nous souhaitons. Si elles refusent de nous le donner de bon gr,
nous sommes en tat de les y contraindre.

Le grand vizir Giafar s'opposa  cet avis et en fit voir les
consquences au calife, sans toutefois faire connatre ce prince
aux calenders, et lui adressant la parole, comme s'il et t
marchand: Seigneur, dit-il, considrez, je vous prie, que nous
avons notre rputation  conserver. Vous savez  quelle condition
ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles: nous l'avons
accepte. Que dirait-on de nous si nous y contrevenions? Nous
serions encore plus blmables s'il nous arrivait quelque malheur.
Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient exig de nous cette
promesse sans tre en tat de nous faire repentir si nous ne la
tenons pas.

En cet endroit, le vizir tira le calife  part, et lui parlant
tout bas: Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore
longtemps; que votre majest se donne un peu de patience. Je
viendrai prendre ces dames demain matin, je les amnerai devant
votre trne, et vous apprendrez d'elles tout ce que vous voulez
savoir. Quoique ce conseil ft trs-judicieux, le calife le
rejeta, imposa silence au vizir, en lui disant qu'il prtendait
avoir  l'heure mme l'claircissement qu'il dsirait.

Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le
calife tcha d'engager les calenders  parler les premiers; mais
ils s'en excusrent.  la fin, ils convinrent tous ensemble que ce
serait le porteur. Il se prparait  faire la question fatale,
lorsque Zobide, aprs avoir secouru Amine, qui tait revenue de
son vanouissement, s'approcha d'eux. Comme elle les avait ous
parler haut et avec chaleur, elle leur dit: Seigneurs, de quoi
parlez-vous? quelle est votre contestation?

Le porteur prit alors la parole: Madame, dit-il, ces seigneurs
vous supplient, de vouloir bien leur expliquer pourquoi, aprs
avoir maltrait vos deux chiennes, vous avez pleur avec elles, et
d'o vient que la dame qui s'est vanouie a le sein couvert de
cicatrices. C'est, madame, ce que je suis charg de vous demander
de leur part.

Zobide,  ces mots, prit un air fier, et se tournant du ct du
Calife, de sa compagnie et des calenders: Est-il vrai, seigneurs,
leur dit-elle, que vous l'ayez charg de me faire cette demande?
Ils rpondirent tous que oui, except le vizir Giafar, qui ne dit
mot. Sur cet aveu, elle leur dit, d'un ton qui marquait combien
elle se tenait offense: Avant que de vous accorder la grce que
vous nous avez demande de vous recevoir, afin de prvenir tout
sujet d'tre mcontentes de vous, parce que nous sommes seules,
nous l'avons fait sous la condition que nous vous avons impose de
ne pas parler de ce qui ne vous regarderait point, de peur
d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Aprs vous avoir reus et
rgals du mieux qu'il nous a t possible, vous ne laissez pas
toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
facilit que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse
point, et votre procd n'est pas honnte. En achevant ces
paroles elle frappa fortement des pieds et des mains par trois
fois, et cria: Venez vite. Aussitt une porte s'ouvrit, et sept
esclaves noirs, puissants et robustes, entrrent le sabre  la
main, se saisirent chacun d'un des sept hommes de la compagnie,
les jetrent par terre, les tranrent au milieu de la salle, et
se prparrent  leur couper la tte.

Il est ais de se reprsenter quelle fut la frayeur du calife. Il
se repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le
conseil de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar,
Mesrour, le porteur et les calenders taient prs de payer de
leurs vies leur indiscrte curiosit; mais avant qu'ils reussent
le coup de la mort, un des esclaves dit  Zobide et  ses soeurs:
Hautes, puissantes et respectables matresses, nous commandez-
vous de leur couper le cou? - Attendez, lui rpondit Zobide; il
faut que je les interroge auparavant. - Madame, interrompit le
porteur effray, au nom de Dieu, ne me faites pas mourir pour le
crime d'autrui. Je suis innocent, ce sont eux qui sont les
coupables. Hlas! continua-t-il en pleurant, nous passions le
temps si agrablement! ces calenders borgnes sont la cause de ce
malheur; il n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des
gens de si mauvais augure. Madame, je vous supplie de ne pas
confondre le premier avec le dernier, et songez qu'il est plus
beau de pardonner  un misrable comme moi, dpourvu de tout
secours, que de l'accabler de votre pouvoir et le sacrifier 
votre ressentiment.

Zobide, malgr sa colre, ne put s'empcher de rire en elle-mme
des lamentations du porteur. Mais, sans s'arrter  lui, elle
adressa la parole aux autres une seconde fois. Rpondez-moi, dit-
elle, et m'apprenez qui vous tes: autrement vous n'avez plus
qu'un moment  vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honntes
gens ni des personnes d'autorit ou de distinction dans votre
pays, quel qu'il puisse tre. Si cela tait, vous auriez eu plus
de retenue et plus d'gards pour nous.

Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que
les autres de voir que sa vie dpendait du commandement d'une dame
offense et justement irrite; mais il commena de concevoir
quelque esprance quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils
taient tous, car il s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ter la
vie lorsqu'elle serait informe de son rang. C'est pourquoi il dit
tout bas au vizir, qui tait prs de lui, de dclarer promptement
qui il tait. Mais le vizir, prudent et sage, voulant sauver
l'honneur de son matre et ne pas rendre public le grand affront
qu'il s'tait attir lui-mme, rpondit seulement: Nous n'avons
que ce que nous mritons. Mais, quand pour obir au calife, il
aurait voulu parler, Zobide ne lui en aurait pas donn le temps.
Elle s'tait dj adresse aux calenders, et les voyant tous trois
borgnes, elle leur demanda s'ils taient frres. Un d'entre eux
lui rpondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes pas
frres par le sang; nous ne le sommes qu'en qualit de calenders,
c'est--dire en observant le mme genre de vie. - Vous, reprit-
elle en parlant  un seul en particulier, tes-vous borgne de
naissance? - Non, madame, rpondit-il, je le suis par une aventure
si surprenante qu'il n'y a personne qui n'en profitt si elle
tait crite. Aprs ce malheur, je me fis raser la barbe et les
sourcils, et me fis calender, en prenant l'habit que je porte.

Zobide fit la mme question aux deux autres calenders, qui lui
firent la mme rponse que le premier. Mais le dernier qui parla
ajouta: Pour vous faire connatre, madame, que nous ne sommes pas
des personnes du commun, et afin que vous ayez quelque
considration pour nous, apprenez que nous sommes tous trois fils
de rois. Quoique nous ne nous soyons jamais vus que ce soir, nous
avons eu toutefois le temps de nous faire connatre les uns aux
autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous assurer que les rois
de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans le monde.

 ce discours, Zobide modra son courroux et dit aux esclaves:
Donnez, leur un peu de libert, mais demeurez ici. Ceux qui nous
raconteront leur histoire et le sujet qui les a amens en cette
maison, ne leur faites point de mal, laissez-les aller o il leur
plaira; mais n'pargnez pas ceux qui refuseront de nous donner
cette satisfaction...  ces mots, Shhrazade se tut, et son
silence, aussi bien que le jour qui paraissait, faisant connatre
 Schahriar qu'il tait temps qu'il se levt, ce prince le fit, se
proposant d'entendre le lendemain Scheherazade, parce qu'il
souhaitait de savoir qui taient les trois calenders borgnes.




XXXVII NUIT.

Dinarzade, qui prenait toujours un plaisir extrme aux contes de
la sultane, la rveilla vers la fin de la nuit suivante. Ma chre
soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, poursuivez, je vous en
conjure, l'agrable histoire des calenders.

Scheherazade en demanda la permission au sultan, et l'ayant
obtenue: Sire, continua-t-elle, les trois calenders, le calife, le
grand vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur taient tous
au milieu de la salle, assis sur le tapis de pied, en prsence des
trois dames, qui taient sur le sofa, et des esclaves prts 
excuter tous les ordres qu'elles voudraient leur donner.

Le porteur ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
histoire pour se dlivrer d'un si grand danger, prit la parole le
premier, et dit: Madame, vous savez dj mon histoire et le sujet
qui m'a amen chez vous. Ainsi ce que j'ai  vous raconter sera
bientt achev. Madame votre soeur que voil m'a pris ce matin 
la place, o, en qualit de porteur, j'attendais que quelqu'un
m'employt et me ft gagner ma vie. Je l'ai suivie chez un
marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, chez un vendeur
d'oranges, de limons et de citrons, puis chez un vendeur
d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez
un autre confiturier et chez un droguiste; de chez le droguiste,
mon panier sur la tte et charg autant que je le pouvais tre, je
suis venu jusque chez vous, o vous avez eu la bont de me
souffrir jusqu' prsent. C'est une grce dont je me souviendrai
ternellement. Voil mon histoire.

Quand le porteur eut achev, Zobide, satisfaite, lui dit: Sauve-
toi, marche, que nous ne te voyons plus. - Madame, reprit le
porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
serait pas juste qu'aprs avoir donn aux autres le plaisir
d'entendre mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'couter la
leur. En disant cela, il prit place sur un bout du sofa, fort
joyeux de se voir hors d'un pril qui l'avait tant alarm. Aprs
lui, un des trois calenders prenant la parole et s'adressant 
Zobide comme  la principale des trois dames et comme  celle qui
lui avait command de parler, commena ainsi son histoire.

HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.
Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit,
et la raison qui m'a oblig de prendre l'habit de calender, je
vous dirai que je suis n fils de roi. Le roi mon pre avait un
frre qui rgnait comme lui dans un tat voisin. Ce frre eut deux
enfants, un prince et une princesse, et le prince et moi nous
tions  peu prs de mme ge.

Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon pre
m'eut donn une libert honnte, j'allais rgulirement chaque
anne voir le roi mon oncle, et je demeurais  sa cour un mois ou
deux; aprs quoi je me rendais auprs du roi mon pre. Ces voyages
nous donnrent occasion, au prince mon cousin et  moi, de
contracter ensemble une amiti trs-forte et trs-particulire. La
dernire fois que je le vis, il me reut avec de plus grandes
dmonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, et voulant
un jour me rgaler, il fit pour cela des prparatifs
extraordinaires. Nous fmes longtemps  table, et aprs que nous
emes bien soup tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne
devineriez jamais  quoi je me suis occup depuis votre dernier
voyage. Il y a un an qu'aprs votre dpart, je mis un grand nombre
d'ouvriers en besogne pour un dessein que je mdite. J'ai fait
faire un difice qui est achev, et on y peut loger prsentement;
vous ne serez pas fch de le voir, mais il faut auparavant que
vous fassiez serment de me garder le secret et la fidlit: ce
sont deux choses que j'exige de vous.

L'amiti et la familiarit qui taient entre nous ne me
permettant pas de lui rien refuser, je fis sans hsiter un serment
tel qu'il le souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je
suis  vous dans un moment. En effet, il ne tarda pas  revenir,
et je le vis rentrer avec une dame d'une beaut singulire et
magnifiquement habille. Il ne me dit pas qui elle tait, et je ne
crus pas devoir m'en informer. Nous nous remmes  table avec la
dame, et nous y demeurmes encore quelque temps en nous
entretenant de choses indiffrentes et en buvant des rasades  la
sant l'un de l'autre. Aprs cela, le prince me dit: Mon cousin,
nous n'avons pas de temps  perdre; obligez-moi d'emmener avec
vous cette dame et de la conduire d'un tel ct,  un endroit o
vous verrez un tombeau en dme nouvellement bti. Vous le
reconnatrez aisment; la porte est ouverte: entrez-y ensemble, et
m'attendez. Je m'y rendrai bientt.

Fidle  mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage; je
prsentai la main  la dame, et aux enseignes que le prince mon
cousin m'avait donnes, je la conduisis heureusement au clair de
la lune sans m'garer. . peine fmes-nous arrivs au tombeau, que
nous vmes paratre le prince, qui nous suivait, charg d'une
petite cruche pleine d'eau, d'une houe et d'un petit sac o il y
avait du pltre.

La houe lui servit  dmolir le spulcre vide qui tait au milieu
du tombeau; il ta les pierres l'une aprs l'autre, et les rangea
dans un coin. Quand il les eut toutes tes, il creusa la terre,
et je vis une trappe qui tait sous le spulcre. Il la leva, et
au-dessous j'aperus le haut d'un escalier en limaon. Alors mon
cousin, s'adressant  la dame, lui dit: Madame, voil par o l'on
se rend au lieu dont je vous ai parl. La dame,  ces mots,
s'approcha et descendit, et le prince se mit en devoir de la
suivre; mais se tournant auparavant de mon ct: Mon cousin, me
dit-il, je vous suis infiniment oblig de la peine que vous avez
prise; je vous en remercie. Adieu. - Mon cher cousin, m'criai-je,
qu'est-ce que cela signifie? - Que cela vous suffise, me rpondit-
il; vous pouvez reprendre le chemin par o vous tes venu.

Scheherazade en tait l lorsque le jour, venant  paratre,
l'empcha de passer outre. Le sultan se leva, fort en peine de
savoir le dessein du prince et de la dame, qui semblaient vouloir
s'enterrer tout vifs. Il attendit impatiemment la nuit suivante
pour en tre clairci.




XXXVIII NUIT.

Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'cria Dinarzade le lendemain
avant le jour, je vous supplie de continuer l'histoire du premier
calender. Schahriar ayant aussi tmoign  la sultane qu'elle lui
ferait plaisir de poursuivre ce conte, elle en reprit le fil dans
ces termes:

Madame, dit le calender  Zobide, je ne pus tirer autre chose du
prince mon cousin, et je fus oblig de prendre cong de lui. En
m'en retournant au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me
montaient  la tte. Je ne laissai pas nanmoins de gagner mon
appartement et de me coucher. Le lendemain  mon rveil, faisant
rflexion sur ce qui m'tait arriv la nuit, et aprs avoir
rappel toutes les circonstances d'une aventure si singulire, il
me sembla que c'tait un songe. Prvenu de cette pense, j'envoyai
savoir si le prince mon cousin tait en tat d'tre vu. Mais
lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couch chez lui, qu'on ne
savait ce qu'il tait devenu, et qu'on en tait fort en peine, je
jugeai bien que l'trange vnement du tombeau n'tait que trop
vritable. J'en fus vivement afflig, et, me drobant  tout le
monde, je me rendis secrtement au cimetire public, o il y avait
une infinit de tombeaux semblables  celui que j'avais vu. Je
passai la journe  les considrer l'un aprs l'autre; mais je ne
pus dmler celui que je cherchais, et je fis durant quatre jours
la mme recherche inutilement.

Il faut savoir que pendant ce temps-l le roi mon oncle tait
absent. Il y avait plusieurs jours qu'il tait  la chasse. Je
m'ennuyai de l'attendre, et aprs avoir pri ses ministres de lui
faire mes excuses  son retour, je partis de son palais pour me
rendre  la cour de mon pre, dont je n'avais pas coutume d'tre
loign si longtemps. Je laissai les ministres du roi mon oncle
fort en peine d'apprendre ce qu'tait devenu le prince mon cousin.
Mais pour ne pas violer le serment que j'avais fait de lui garder
le secret, je n'osai les tirer d'inquitude et ne voulus rien leur
communiquer de ce que je savais.

J'arrivai  la capitale, o le roi mon pre faisait sa rsidence,
et, contre l'ordinaire, je trouvai  la port de son palais une
grosse garde dont je fus environn en entrant. J'en demandai la
raison, et l'officier, prenant la parole, me rpondit: Prince,
l'arme a reconnu le grand vizir  la place du roi votre pre, qui
n'est plus, et je vous arrte prisonnier, de la part du nouveau
roi.  ces mots, les gardes se saisirent de moi et me
conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de ma surprise et de
ma douleur.

Ce rebelle vizir avait conu pour moi une forte haine, qu'il
nourrissait depuis longtemps. En voici le sujet. Dans ma plus
tendre jeunesse, j'aimais  tirer de l'arbalte: j'en tenais une
un jour au haut du palais, sur la terrasse, et je me divertissais
 en tirer. Il se prsenta un oiseau devant moi, je mirai  lui,
mais je le manquai, et la balle, par hasard, alla donner droit
contre l'oeil du vizir, qui prenait l'air sur la terrasse de sa
maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, j'en fis faire
des excuses au vizir, et je lui en fis moi-mme; mais il ne laissa
pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait des
marques quand l'occasion s'en prsentait. Il le fit clater d'une
manire barbare quand il me vit en son pouvoir. Il vint  moi
comme un furieux d'abord qu'il m'aperut, et, enfonant ses doigts
dans mon oeil droit, il l'arracha lui-mme. Voil par quelle
aventure je suis borgne.

Mais l'usurpateur ne borna pas l sa cruaut. Il me fit enfermer
dans une caisse et ordonna au bourreau de me porter en cet tat
fort loin du palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie aprs
m'avoir coup la tte. Le bourreau, accompagn d'un autre homme,
monta  cheval, charg de la caisse, et s'arrta dans la campagne
pour excuter son ordre. Mais je fis si bien par mes prires et
par mes larmes, que j'excitai sa compassion. Allez, me dit-il,
sortez promptement du royaume et gardez-vous bien d'y revenir, car
vous y rencontreriez votre perte et vous seriez cause de la
mienne. Je le remerciai de la grce qu'il me faisait, et je ne
fus pas plus tt seul, que je me consolai d'avoir perdu mon oeil
en songeant que j'avais vit un plus grand malheur.

Dans l'tat o j'tais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je
me retirais en des lieux carts pendant le jour, et je marchais
la nuit autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai
enfin dans les tats du roi mon oncle, et je me rendis  sa
capitale.

Je lui fis un long dtail de la cause tragique de mon retour et
du triste tat o il me voyait. Hlas! s'cria-t-il, n'tait-ce
pas assez d'avoir perdu mon fils! fallait-il que j'apprisse encore
la mort d'un frre qui m'tait cher, et que je vous visse dans le
dplorable tat o vous tes rduit! Il me marqua l'inquitude o
il tait de n'avoir reu aucune nouvelle du prince son fils,
quelques perquisitions qu'il en et fait faire et quelque
diligence qu'il y et apporte. Ce malheureux pre pleurait 
chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement afflig que
je ne pus rsister  sa douleur. Quelque serment que j'eusse fait
au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je
racontai au roi son pre tout ce que je savais.

Le roi m'couta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus
achev: Mon neveu, me dit-il, le rcit que vous venez de me faire
me donne quelque esprance. J'ai su que mon fils faisait btir ce
tombeau, et je sais  peu prs en quel endroit. Avec l'ide qui
vous en est reste, je me flatte que nous le trouverons. Mais
puisqu'il l'a fait faire secrtement et qu'il a exig de vous le
secret, je suis d'avis que nous l'allions chercher tous deux
seuls, pour viter l'clat. Il avait une autre raison, qu'il ne
disait pas, d'en vouloir drober la connaissance  tout le monde.
C'tait une raison trs-importante, comme la suite de mon discours
le fera connatre.

Nous nous dguismes l'un et l'autre, et nous sortmes par une
porte du jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fmes assez
heureux pour trouver bientt ce que nous cherchions. Je reconnus
le tombeau et j'en eus d'autant plus de joie que je l'avais en
vain cherch longtemps. Nous y entrmes, et nous trouvmes la
trappe de fer abattue sur l'entre de l'escalier. Nous emes de la
peine  la lever, parce que le prince l'avait scelle en dedans
avec le pltre et l'eau dont j'ai parl; mais enfin nous la
levmes.

Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis, et nous
descendmes environ cinquante degrs. Quand nous fmes au bas de
l'escalier, nous nous trouvmes dans une espce d'antichambre
remplie d'une fume paisse et de mauvaise odeur, dont la lumire
que rendait un trs-beau lustre tait obscurcie.

De cette antichambre nous passmes dans une chambre fort grande,
soutenue de grosses colonnes et claire de plusieurs autres
lustres. Il y avait une citerne au milieu, et l'on voyait
plusieurs sortes de provisions de bouche ranges d'un ct. Nous
fmes assez surpris de n'y voir personne. Il y avait en face un
sopha assez lev, o l'on montait par quelques degrs, et au-
dessus duquel paraissait un lit fort large dont les rideaux
taient ferms. Le roi monta, et les ayant ouverts, il aperut le
prince son fils et la dame couchs ensemble, mais brls et
changs en charbon, comme si on les et jets dans un grand feu et
qu'on les en et retirs avant que d'tre consums.

Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu' ce
spectacle, qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de
tmoigner de l'affliction en voyant son fils dans un tat si
affreux, lui cracha au visage, en lui disant d'un air indign:
Voil quel est le chtiment de ce monde; mais celui de l'autre
durera ternellement. Il ne se contenta pas d'avoir prononc ces
paroles, il se dchaussa et donna sur la joue de son fils un coup
de sa babouche[22].

Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour; je suis fche que
votre majest n'ait pas le loisir de m'couter davantage. Comme
cette histoire du premier calender n'tait pas encore finie et
qu'elle paraissait trange au sultan, il se leva dans la
rsolution d'en entendre le reste la nuit suivante.




XXXIX NUIT.

Le lendemain, Dinarzade s'tant encore veille de meilleure heure
qu' son ordinaire, elle appela sa soeur Scheherazade. Ma bonne
sultane, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie
d'achever l'histoire du premier calender, car je meurs
d'impatience d'en savoir la fin.

H bien! dit Scheherazade, vous saurez donc que le premier
calender continua de raconter son histoire  Zobide: Je ne puis
vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon tonnement
lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son
fils aprs sa mort. Sire, lui dis-je quelque douleur qu'un objet
si funeste soit capable de me causer, je ne laisse pas de la
suspendre pour demander  votre majest quel crime peut avoir
commis, le prince mon cousin pour mriter que vous traitiez ainsi
son cadavre. - Mon neveu, me rpondit le roi, je vous dirai que
mon fils, indigne de porter ce nom, aima sa soeur ds ses
premires annes et que sa soeur l'aima de mme. Je ne m'opposai
point  leur amiti naissante parce que je ne prvoyais pas le mal
qui en pouvait arriver: et qui aurait pu le prvoir? Cette
tendresse augmenta avec l'ge, et parvint  un point que j'en
craignis enfin la suite. J'y apportai alors le remde qui tait en
mon pouvoir. Je ne me contentai pas de prendre mon fils en
particulier et de lui faire une forte rprimande, en lui
reprsentant l'horreur de la passion dans laquelle il s'engageait,
et la honte ternelle dont il allait couvrir ma famille s'il
persistait dans des sentiments si criminels; je reprsentai les
mmes choses  ma fille, et je la renfermai de sorte qu'elle n'et
plus de communication avec son frre. Mais la malheureuse avait
aval le poison, et tous les obstacles que put mettre ma prudence
 leur amour ne servirent qu' l'irriter.

Mon fils, persuad que sa soeur tait toujours la mme pour lui,
sous prtexte de se faire btir un tombeau, fit prparer cette
demeure souterraine, dans l'esprance de trouver un jour
l'occasion d'enlever le coupable objet de sa flamme, et de
l'amener ici. Il a choisi le temps de mon absence pour forcer la
retraite o tait sa soeur, et c'est une circonstance que mon
honneur ne m'a pas permis de publier. Aprs une action si
condamnable, il s'est venu renfermer avec elle dans ce lieu, qu'il
a muni, comme vous voyez, de toutes sortes de provisions, afin d'y
pouvoir jouir longtemps de ses dtestables amours, qui doivent
faire horreur  tout le monde. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir
cette abomination et les a justement chtis l'un et l'autre. Il
fondit en pleurs en achevant ces paroles, et je mlai mes larmes
avec les siennes.

Quelque temps aprs, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher
neveu, reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je
retrouve heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il
occupait. Les rflexions qu'il fit encore sur la triste fin du
prince et de la princesse sa fille nous arrachrent de nouvelles
larmes.

Nous remontmes par le mme escalier et sortmes enfin de ce lieu
funeste. Nous abaissmes la trappe de fer et la couvrmes de terre
et des matriaux dont le spulcre avait t bti, afin de cacher
autant qu'il nous tait possible un effet si terrible de la colre
de Dieu.

Il n'y avait pas longtemps que nous tions de retour au palais,
sans que personne se ft aperu de notre absence, lorsque nous
entendmes un bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours
et d'autres instruments de guerre. Une poussire paisse dont
l'air tait obscurci nous apprit bientt ce que c'tait, et nous
annona l'arrive d'une arme formidable. C'tait le mme vizir
qui avait dtrn mon pre et usurp ses tats, qui venait pour
s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, avec des troupes
innombrables.

Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put
rsister  tant d'ennemis. Ils investirent la ville, et comme les
portes leur furent ouvertes sans rsistance, ils eurent peu de
peine  s'en rendre matres. Ils n'en eurent pas davantage 
pntrer jusqu'au palais du roi mon oncle, qui se mit en dfense;
mais il fut tu aprs avoir vendu chrement sa vie. De mon ct,
je combattis quelque temps; mais voyant qu'il fallait cder  la
force, je songeai  me retirer, et j'eus le bonheur de me sauver
par des dtours et de me rendre chez un officier du roi dont la
fidlit m'tait connue.

Accabl de douleur, perscut par la fortune, j'eus recours  un
stratagme, qui tait la seule ressource qui me restait pour me
conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils, et
ayant pris l'habit de calender, je sortis de la ville sans que
personne me reconnt. Aprs cela il me fut ais de m'loigner du
royaume du roi mon oncle, en marchant par des chemins carts.
J'vitai de passer par les villes, jusqu' ce qu'tant arriv dans
l'empire du puissant commandeur des croyants[23], le glorieux et
renomm calife Haroun Alraschid, je cessai de craindre. Alors, me
consultant sur ce que j'avais  faire, je pris la rsolution de
venir  Bagdad[24] me jeter aux pieds de ce grand monarque, dont on
vante partout la gnrosit. Je le toucherai, disais-je, par le
rcit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura
piti sans doute d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas
vainement son appui.

Enfin, aprs un voyage de plusieurs mois, je suis arriv
aujourd'hui  la porte de cette ville: j'y suis entr sur la fin
du jour, et m'tant un peu arrt pour reprendre mes esprits et
dlibrer de quel ct je tournerais mes pas, cet autre calender
que voici prs de moi arriva aussi en voyageur. Il me salue, je le
salue de mme.  vous voir, lui dis-je, vous tes tranger comme
moi. Il me rpond que je ne me trompe pas. Dans le moment qu'il
me fait cette rponse, le troisime calender que vous voyez
survient. Il nous salue et fait connatre qu'il est aussi tranger
et nouveau venu  Bagdad. Comme frres nous nous joignons
ensemble, et nous rsolvons de ne nous pas sparer.

Cependant il tait tard, et nous ne savions o aller loger dans
une ville o nous n'avions aucune habitude, et o nous n'tions
jamais venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant
votre porte, nous avons pris la libert de frapper; vous nous avez
reus avec tant de charit et de bont que nous ne pouvons assez
vous en remercier. Voil, madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez
command de vous raconter: pourquoi j'ai perdu mon oeil droit,
pourquoi j'ai la barbe et les sourcils ras et pourquoi je suis en
ce moment chez vous.

- C'est assez, dit Zobide, nous sommes contentes; retirez-vous
o il vous plaira. Le calender s'en excusa et supplia la dame de
lui permettre de demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre
l'histoire de ses deux confrres, qu'il ne pouvait, disait-il,
abandonner honntement, et celle des trois autres personnes de la
compagnie.

Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, que je vois,
m'empche de passer  l'histoire du second calender; mais si votre
majest veut l'entendre demain, elle n'en sera pas moins
satisfaite que de celle du premier. Le sultan y consentit, et se
leva pour aller tenir son conseil.



XL NUIT.

Dinarzade, ne doutant point qu'elle ne prit autant de plaisir 
l'histoire du second calender qu'elle en avait pris  l'autre, ne
manqua pas d'veiller la sultane avant le jour: Si vous ne dormez
pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de commencer l'histoire
que vous nous avez promise. Scheherazade aussitt adressa la
parole au sultan, et parla dans ces termes:

Sire, l'histoire du premier calender parut trange  toute la
compagnie et particulirement au calife. La prsence des esclaves
avec leurs sabres  la main ne l'empcha pas de dire tout bas au
vizir: Depuis que je me connais, j'ai bien entendu des histoires,
mais je n'ai jamais rien ou qui approcht de celle de ce
calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le second calender prit la
parole, et l'adressant  Zobide:

HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI.
Madame, dit-il, pour obir  votre commandement et vous apprendre
par quelle trange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit,
il faut que je vous conte toute l'histoire de ma vie.

J'tais  peine hors de l'enfance, que le roi mon pre, car vous
saurez, madame, que je suis n prince, remarquant en moi beaucoup
d'esprit n'pargna rien pour le cultiver. Il appela auprs de moi
tout ce qu'il y avait dans ses tats de gens qui excellaient dans
les sciences et dans les beaux-arts.

Je ne sus pas plus tt lire et crire que j'appris par coeur
l'Alcoran[25] tout entier ce livre admirable qui contient le
fondement, les prceptes et la rgle de notre religion[26]. Et afin
de m'en instruire  fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus
approuvs et qui l'ont clairci par leurs commentaires. J'ajoutai
 cette lecture la connaissance de toutes les traditions
recueillies de la bouche de notre prophte par les grands hommes
ses contemporains. Je ne me contentai pas de ne rien ignorer de
tout ce qui regardait notre religion: je me fis une tude
particulire de nos histoires; je me perfectionnai dans les
belles-lettres, dans la lecture de nos potes, dans la
versification; je m'attachai  la gographie,  la chronologie et
 parler purement notre langue, sans toutefois ngliger aucun des
exercices qui conviennent  un prince. Mais une chose que j'aimais
beaucoup et  quoi je russissais principalement, c'tait  former
les caractres de notre langue arabe. J'y fis tant de progrs que
je surpassai tous les matres crivains de notre royaume qui
s'taient acquis le plus de rputation.

La renomme me fit plus d'honneur que je ne mritais. Elle ne se
contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les tats du
roi mon pre, elle le porta jusqu' la cour des Indes, dont le
puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec
de riches prsents pour me demander  mon pre, qui fut ravi de
cette ambassade pour plusieurs raisons. Il tait persuad que rien
ne convenait mieux  un prince de mon ge que de voyager dans les
cours trangres, et d'ailleurs il tait bien aise de s'attirer
l'amiti du sultan des Indes. Je partis donc avec l'ambassadeur,
mais avec peu d'quipage,  cause de la longueur et de la
difficult des chemins.

Il y avait un mois que nous tions en marche lorsque nous
dcouvrmes de loin un gros nuage de poussire, sous lequel nous
vmes bientt paratre cinquante cavaliers bien arms. C'taient
des voleurs, qui venaient  nous au grand galop... Scheherazade
tant en cet endroit, aperut le jour et en avertit le sultan, qui
se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit
la nuit suivante impatiemment.




XLI NUIT.

Il tait presque jour lorsque Dinarzade se rveilla le lendemain.
Ma chre soeur, s'cria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous
supplie de continuer l'histoire du second calender. Scheherazade
la reprit de cette manire:

Madame, poursuivit le calender, en parlant toujours  Zobide,
comme nous avions dix chevaux chargs de notre bagage et des
prsents que je devais faire au sultan des Indes, de la part du
roi mon pre, et que nous tions peu de monde, vous jugez bien que
ces voleurs ne manqurent pas de venir  nous hardiment. N'tant
pas en tat de repousser la force par la force, nous leur dmes
que nous tions des ambassadeurs du sultan des Indes et que nous
esprions qu'ils ne feraient rien contre le respect qu'ils lui
devaient. Nous crmes sauver par-l notre quipage et nos vies;
mais les voleurs nous rpondirent insolemment: Pourquoi voulez-
vous que nous respections le sultan votre matre? nous ne sommes
pas ses sujets et nous ne sommes pas mme sur ses terres. En
achevant ces paroles, ils nous envelopprent et nous attaqurent.
Je me dfendis le plus longtemps qu'il me fut possible; mais me
sentant bless et voyant que l'ambassadeur, ses gens et les miens
avaient tous t jets par terre, je profitai du reste des forces
de mon cheval, qui avait aussi t fort bless, et je m'loignai
d'eux. Je le poussai tant qu'il put me porter; mais venant tout 
coup  manquer sous moi, il tomba raide mort de lassitude et du
sang qu'il avait perdu. Je me dbarrassai de lui assez vite, et
remarquant que personne ne me poursuivait, je jugeai que les
voleurs n'avaient pas voulu s'carter du butin qu'ils avaient
fait.

En cet endroit, Scheherazade, s'apercevant qu'il tait jour, fut
oblige de s'arrter. Ah! ma soeur, dit Dinarzade, je suis bien
fche que vous ne puissiez pas continuer cette histoire. - Si
vous n'aviez pas t paresseuse aujourd'hui, rpondit la sultane,
j'en aurais dit davantage. - H bien! reprit Dinarzade, je serai
demain plus diligente, et j'espre que vous ddommagerez la
curiosit du sultan de ce que ma ngligence lui a fait perdre.
Schahriar se leva sans rien dire, et alla  ses occupations
ordinaires.




XLII NUIT.

Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure
que le jour prcdent. Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne
dormez pas, reprenez, je vous prie, le conte du second calender. -
J'y consens, rpondit Scheherazade. En mme temps elle le continua
dans ces termes:

Me voil donc, madame, dit le calender, seul, bless, destitu de
tout secours, dans un pays qui m'tait inconnu. Je n'osai
reprendre le grand chemin, de peur de retomber entre les mains de
ces voleurs. Aprs avoir band ma plaie, qui n'tait pas
dangereuse, je marchai le reste du jour et j'arrivai au pied d'une
montagne, o j'aperus  demi-cte l'ouverture d'une grotte: j'y
entrai et j'y passai la nuit peu tranquillement, aprs avoir mang
quelques fruits que j'avais cueillis en mon chemin.

Je continuai de marcher le lendemain et les jours suivants, sans
trouver d'endroit o m'arrter. Mais au bout d'un mois je
dcouvris une grande ville trs-peuple et situe d'autant plus
avantageusement qu'elle tait arrose, aux environs, de plusieurs
rivires, et qu'il y rgnait un printemps perptuel.

Les objets agrables qui se prsentrent alors  mes yeux me
causrent de la joie, et suspendirent pour quelques moments la
tristesse mortelle o j'tais de me voir en l'tat o je me
trouvais. J'avais le visage, les mains et les pieds d'une couleur
basane, car le soleil me les avait brls, et  force de marcher,
ma chaussure s'tait use, et j'avais t rduit  marcher nu-
pieds: outre cela, mes habits taient tout en lambeaux.

J'entrai dans la ville pour prendre langue et m'informer du lieu
o j'tais; je m'adressai  un tailleur qui travaillait  sa
boutique.  ma jeunesse et  mon air qui marquait autre chose que
ce que je paraissais, il me fit asseoir prs de lui. Il me demanda
qui j'tais, d'o je venais et ce qui m'avait amen. Je ne lui
dguisai rien de tout ce qui m'tait arriv, et je ne fis pas mme
difficult de lui dcouvrir ma condition.

Le tailleur m'couta avec attention, mais lorsque j'eus achev de
parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence 
personne de ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui
rgne en ces lieux est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre
pre, et il vous ferait sans doute quelque outrage, s'il tait
inform de votre arrive en cette ville. Je ne doutai point de la
sincrit du tailleur quand il m'eut nomm le prince. Mais comme
l'inimiti qui est entre mon pre et lui n'a pas de rapport avec
mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la passe sous
silence.

Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui
tmoignai que je me remettais entirement  ses bons conseils et
que je n'oublierais jamais le plaisir qu'il me ferait. Comme il
jugea que je ne devais pas manquer d'apptit, il me fit apporter 
manger et m'offrit mme un logement chez lui, ce que j'acceptai.

Quelques jours aprs mon arrive, remarquant que j'tais assez
remis de la fatigue du long et pnible voyage que je venais de
faire, et n'ignorant pas que la plupart des princes de notre
religion, par prcaution contre les revers de la fortune,
apprennent quelque art ou quelque mtier, pour s'en servir en cas
de besoin, il me demanda si j'en savais quelqu'un dont je pusse
vivre sans tre  charge  personne. Je lui rpondis que je savais
l'un et l'autre droits, que j'tais grammairien, pote, etc., et
surtout que j'crivais parfaitement bien. Avec tout ce que vous
venez de dire, rpliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
de quoi vous avoir un morceau de pain: rien n'est ici plus inutile
que ces sortes de connaissances. Si vous voulez suivre mon
conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
me paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans
la fort prochaine faire du bois  brler: vous viendrez l'exposer
en vente  la place, et je vous assure que vous vous ferez un
petit revenu dont vous vivrez indpendamment de personne. Par ce
moyen, vous vous mettrez en tat d'attendre que le ciel vous soit
favorable et qu'il dissipe le nuage de mauvaise fortune qui
traverse le bonheur de votre vie et vous oblige  cacher votre
naissance. Je me charge de vous faire trouver une corde et une
cogne.

La crainte d'tre reconnu et la ncessit de vivre me
dterminrent  prendre ce parti, malgr la bassesse et la peine
qui y taient attaches.

Ds le jour suivant, le tailleur m'acheta une cogne et une corde
avec un habit court, et me recommandant  de pauvres habitants qui
gagnaient leur vie de la mme manire, il les pria de me mener
avec eux. Ils me conduisirent  la fort, et ds le premier jour,
j'en rapportai sur ma tte une grosse charge de bois, que je
vendis une demi-pice de monnaie d'or du pays, car, quoique la
fort ne ft pas loigne, le bois ne laissait pas d'tre cher en
cette ville,  cause du peu de gens qui se donnaient la peine d'en
aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au
tailleur l'argent qu'il avait avanc pour moi.

Il y avait plus d'une anne que je vivais de cette sorte
lorsqu'un jour, ayant pntr dans la fort plus avant que de
coutume, j'arrivai dans un endroit fort agrable, o je me mis 
couper du bois. En arrachant une racine d'arbre, j'aperus un
anneau de fer attach  une trappe de mme mtal; j'tai aussitt
la terre qui la couvrait, je la levai, et je vis un escalier par
o je descendis avec ma cogne.

Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste
palais, qui me causa une grande admiration par la lumire qui
l'clairait, comme s'il et t sur la terre dans l'endroit le
mieux expos. Je m'avanai par une galerie soutenue de colonnes de
jaspe, avec des bases et des chapiteaux d'or massif; mais voyant
venir au-devant de moi une dame, elle me parut avoir un air si
noble, si ais, et une beaut si extraordinaire, que, dtournant
mes yeux de tout autre objet, je m'attachai uniquement  la
regarder.

L, Scheherazade cessa de parler, parce qu'elle vit qu'il tait
jour. Ma chre soeur, dit alors Dinarzade, je vous avoue que je
suis fort contente de ce que vous avez racont aujourd'hui, et je
m'imagine que ce qui vous reste  raconter n'est pas moins
merveilleux. - Vous ne vous trompez pas, rpondit la sultane, car
la suite de l'histoire de ce second calender est plus digne de
l'attention du sultan mon seigneur que tout ce qu'il a entendu
jusqu' prsent. - J'en doute, dit Schahriar en se levant; mais
nous verrons cela demain.




XLIII NUIT.

Dinarzade fut encore trs-diligente cette nuit. Si vous ne dormez
pas, ma soeur, dit-elle  la sultane, je vous prie de nous
raconter ce qui se passa dans ce palais souterrain entre la dame
et le prince. - Vous l'allez entendre, rpondit Scheherazade.
coutez-moi:

Le second calender, continua-t-elle, poursuivant son histoire:
Pour pargner  la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'
moi, je me htai de la joindre, et dans le temps que je lui
faisais une profonde rvrence, elle me dit: Qui tes-vous? tes-
vous homme ou gnie? - Je suis homme, madame, lui rpondis-je en
me relevant, et je n'ai point de commerce avec les gnies. - Par
quelle aventure, reprit-elle avec un grand soupir, vous trouvez-
vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et pendant tout
ce temps-l je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.

Sa grande beaut, qui m'avait dj donn dans la vue, sa douceur
et l'honntet avec laquelle elle me recevait, me donnrent la
hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie l'honneur de
satisfaire votre curiosit, permettez-moi de vous dire que je me
sais un gr infini de cette rencontre imprvue, qui m'offre
l'occasion de me consoler dans l'affliction o je suis et peut-
tre celle de vous rendre plus heureuse que vous n'tes. Je lui
racontai fidlement par quel trange accident elle voyait en ma
personne le fils d'un roi dans l'tat o je paraissais en sa
prsence, et comment le hasard avait voulu que je dcouvrisse
l'entre de la prison magnifique o je la trouvais, mais ennuyeuse
selon toutes les apparences.

- Hlas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien
raison de croire que cette prison si riche et si pompeuse ne
laisse pas d'tre un sjour fort ennuyeux. Les lieux les plus
charmants ne sauraient plaire lorsqu'on y est contre sa volont.
Il n'est pas possible que vous n'ayez jamais entendu parler du
grand Epitimarus, roi de l'le d'bne, ainsi nomme  cause de ce
bois prcieux qu'elle produit si abondamment. Je suis la princesse
sa fille.

Le roi mon pre m'avait choisi pour poux un prince qui tait mon
cousin; mais la premire nuit de mes noces, au milieu des
rjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l'le
d'bne, avant que je fusse livre  mon mari, un gnie m'enleva.
Je m'vanouis en ce moment, je perdis toute connaissance, et
lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais.
J'ai t longtemps inconsolable; mais le temps et la ncessit
m'ont accoutume  voir et  souffrir le gnie. Il y a vingt-cinq
ans, comme je vous l'ai dj dit, que je suis dans ce lieu, o je
puis dire que j'ai  souhait tout ce qui est ncessaire  la vie
et tout ce qui peut contenter une princesse qui n'aimerait que les
parures et les ajustements.

De dix en dix jours, continua la princesse, le gnie vient
coucher une nuit avec moi; il n'y couche pas plus souvent, et
l'excuse qu'il en apporte est qu'il est mari  une autre femme,
qui aurait de la jalousie si l'infidlit qu'il lui fait venait 
sa connaissance. Cependant si j'ai besoin de lui, soit de jour,
soit de nuit, je n'ai pas plus tt touch un talisman qui est 
l'entre de ma chambre, que le gnie parat[27]. Il y a aujourd'hui
quatre jours qu'il est venu: ainsi, je ne l'attends que dans six.
C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me
tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tcherai de vous
rgaler selon votre qualit et votre mrite.

Je me serais estim trop heureux d'obtenir une si grande faveur
en la demandant, pour la refuser aprs une offre si obligeante. La
princesse me fit entrer dans un bain le plus propre, le plus
commode et le plus somptueux que l'on puisse s'imaginer, et
lorsque j'en sortis,  la place de mon habit, j'en trouvai un
autre trs-riche, que je pris moins pour sa richesse que pour me
rendre plus digne d'tre avec elle.

Nous nous assmes sur un sofa garni d'un superbe tapis et de
coussins d'appui du plus beau brocart des Indes, et quelque temps
aprs, elle mit sur une table des mets trs-dlicats. Nous
mangemes ensemble, nous passmes le reste de la journe trs-
agrablement, et la nuit elle me reut dans son lit.

Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire
plaisir, elle servit au dner une bouteille de vin vieux, le plus
excellent que l'on puisse goter, et elle voulut bien par
complaisance en boire quelques coups avec moi. Quand j'eus la tte
un peu chauffe de cette liqueur agrable: Belle princesse, lui
dis-je, il y a trop longtemps que vous tes enterre toute vive.
Suivez-moi, venez jouir de la clart du vritable jour, dont vous
tes prive depuis tant d'annes. Abandonnez la fausse lumire
dont vous jouissez ici.

- Prince, me rpondit-elle en souriant, laissez l ce discours.
Je compte pour rien le plus beau jour du monde pourvu que de dix
vous m'en donniez neuf et que vous cdiez le dixime au gnie. -
Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du gnie vous
fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu que je vais
mettre son talisman en pices avec le grimoire qui est crit
dessus. Qu'il vienne alors, je l'attends. Quelque brave, quelque
redoutable qu'il puisse tre, je lui ferai sentir le poids de mon
bras. Je fais serment d'exterminer tout ce qu'il y a de gnies au
monde, et lui le premier. La princesse, qui en savait la
consquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce serait,
me dit-elle, le moyen de nous perdre vous et moi. Je connais les
gnies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me
permirent pas de goter les raisons de la princesse: je donnai du
pied dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux.

En achevant ces paroles, Scheherazade, remarquant qu'il tait
jour, se tut, et le sultan se leva. Mais comme il ne douta point
que le talisman bris ne ft suivi de quelque vnement
remarquable, il rsolut d'entendre le reste de l'histoire.




XLIV NUIT.

Quelque temps avant le jour, Dinarzade s'tant rveille, dit  la
sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, apprenez-nous, je vous
en supplie, ce qui arriva dans le palais souterrain aprs que le
prince eut bris le talisman. - Je vais vous le dire, rpondit
Scheherazade. Et aussitt reprenant sa narration, elle continua de
parler ainsi sous la personne du second calender.

Le talisman ne fut pas si tt rompu que le palais s'branla, prt
 s'crouler, avec un bruit effroyable et pareil  celui du
tonnerre, accompagn d'clairs redoubls et d'une grande
obscurit. Ce fracas pouvantable dissipa en un moment les fumes
du vin et me fit connatre, mais trop tard, la faute que j'avais
faite. Princesse, m'criai-je, que signifie ceci? Elle me
rpondit, tout effraye et sans penser  son propre malheur:
Hlas! c'est fait de vous si vous ne vous sauvez.

Je suivis son conseil, et mon pouvante fut si grande que
j'oubliai ma cogne et mes pabouches[28]. J'avais  peine gagn
l'escalier par o j'tais descendu, que le palais enchant
s'entr'ouvrit et fit un passage au gnie. Il demanda en colre 
la princesse: Que vous est-il arriv et pourquoi m'appelez-vous?
- Un mal de coeur, lui rpondit la princesse, m'a oblige d'aller
chercher la bouteille que vous voyez: j'en ai bu deux ou trois
coups; par malheur, j'ai fait un faux pas et je suis tombe sur le
talisman, qui s'est bris; Il n'y a pas autre chose.

 cette rponse, le gnie, furieux, lui dit: Vous tes une
impudente, une menteuse: la cogne et les pabouches que voil,
pourquoi se trouvent-elles ici? - Je ne les ai jamais vues qu'en
ce moment, reprit la princesse. De l'imptuosit dont vous tes
venu, vous les avez peut-tre enleves avec vous en passant par
quelque endroit, et vous les avez apportes sans y prendre garde.

Le gnie ne repartit que par des injures et par des coups, dont
j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermet d'our les pleurs et
les cris pitoyables de la princesse maltraite d'une manire si
cruelle. J'avais dj quitt l'habit qu'elle m'avait fait prendre,
et repris le mien, que j'avais port sur l'escalier le jour
prcdent  la sortie du bain. Ainsi j'achevai de monter, d'autant
plus pntr de douleur et de compassion que j'tais la cause d'un
si grand malheur, et qu'en sacrifiant la plus belle princesse de
la terre  la barbarie d'un gnie implacable, je m'tais rendu
criminel et le plus ingrat de tous les hommes.

Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnire depuis vingt-cinq
ans; mais, la libert  part, elle n'avait rien  dsirer pour
tre heureuse. Mon emportement met fin  son bonheur et la soumet
 la cruaut d'un dmon impitoyable. J'abaissai la trappe, la
recouvris de terre et retournai  la ville, avec une charge de
bois, que j'accommodai sans savoir ce que je faisais, tant j'tais
troubl et afflig.

Le tailleur mon hte marqua une grande joie de me revoir. Votre
absence, me dit-il, m'a caus beaucoup d'inquitude  cause du
secret de votre naissance que vous m'avez confi. Je ne savais ce
que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous et
reconnu. Dieu soit lou de votre retour. Je le remerciai de son
zle et de son affection; mais je ne lui communiquai rien de ce
qui m'tait arriv, ni de la raison pourquoi je retournais sans
cogne et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, o je me
reprochai mille fois l'excs de mon imprudence. Rien, disais-je,
n'aurait gal le bonheur de la princesse et le mien si j'eusse pu
me contenir et que je n'eusse pas bris le talisman.

Pendant que je m'abandonnais  ces penses affligeantes, le
tailleur entra et me dit: Un vieillard que je ne connais pas
vient d'arriver avec votre cogne et vos babouches, qu'il a
trouves en son chemin,  ce qu'il dit. Il a appris de vos
camarades qui vont au bois avec vous que vous demeuriez ici. Venez
lui parler, il veut vous les rendre en main propre.

 ce discours je changeai de couleur et tout le corps me trembla.
Le tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pav de ma chambre
s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience
d'attendre, parut et se prsenta  nous avec la cogne et les
babouches. C'tait le gnie ravisseur de la belle princesse de
l'le d'bne, qui s'tait ainsi dguis, aprs l'avoir traite
avec la dernire barbarie. Je suis gnie, nous dit-il, fils de la
fille d'Eblis, prince des gnies. N'est-ce pas l ta cogne?
ajouta-t-il en s'adressant  moi. Ne sont-ce pas l tes
babouches?

Scheherazade, en cet endroit, aperut le jour et cessa de parler.
Le sultan trouvait l'histoire du second calender trop belle pour
ne pas vouloir en entendre davantage. C'est pourquoi il se leva
dans l'intention d'en apprendre la suite le lendemain.




XLV NUIT.

Le jour suivant, Dinarzade appela la sultane. Ma chre soeur, lui
dit-elle, je vous prie de nous raconter de quelle manire le gnie
traita le prince. - Je vais satisfaire votre curiosit, rpondit
Scheherazade. Alors elle reprit de cette sorte l'histoire du
second calender.

Le calender continuant de parler  Zobide: Madame, dit-il, le
gnie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui
rpondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa prsence affreuse
m'avait mis hors de moi-mme. Il me prit par le milieu du corps,
me trana hors de la chambre, et, s'lanant dans l'air, m'enleva
jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperus
plutt que j'tais mont si haut que du chemin qu'il m'avait fait
faire en peu de moments. Il fondit de mme vers la terre, et
l'ayant fait entr'ouvrir en frappant du pied, il s'y enfona, et
aussitt je me trouvai dans le palais enchant, devant la belle
princesse de l'le d'bne. Mais, hlas! quel spectacle! je vis
une chose qui me pera le coeur. Cette princesse tait nue et tout
en sang, tendue sur la terre, plus morte que vive, et les joues
baignes de larmes.

Perfide, lui dit le gnie en me montrant  elle, n'est-ce pas l
ton amant? Elle jeta sur moi ses yeux languissants et rpondit
tristement: Je ne le connais pas, jamais je ne l'ai vu qu'en ce
moment. - Quoi! reprit le gnie, il est cause que tu es dans
l'tat o te voil si justement, et tu oses dire que tu ne le
connais pas? - Si je ne le connais pas, repartit la princesse,
voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit cause de sa perte? -
Eh bien, dit le gnie en tirant un sabre et le prsentant  la
princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et lui coupe
la tte. - Hlas! dit la princesse, comment pourrais-je excuter
ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement puises que
je ne saurais lever le bras, et quand je le pourrais, aurais-je le
courage de donner la mort  une personne que je ne connais point,
 un innocent? - Ce refus, dit alors le gnie  la princesse, me
fait connatre tout ton crime. Ensuite, se tournant de mon ct:
Et toi, me dit-il, ne la connais-tu pas?

J'aurais t le plus ingrat et le plus perfide de tous les hommes
si je n'eusse pas eu pour la princesse la mme fidlit qu'elle
avait pour moi, qui tais la cause de son malheur. C'est pourquoi
je rpondis au gnie: Comment la connatrais-je, moi qui ne l'ai
jamais vue que cette seule fois? - Si cela est, reprit-il, prends
donc ce sabre et coupe-lui la tte. C'est  ce prix que je te
mettrai en libert, et que je serai convaincu que tu ne l'as
jamais vue qu' prsent, comme tu le dis. - Trs-volontiers, lui
repartis-je. Je pris le sabre de sa main... Mais, sire, dit
Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, il est jour, et je
ne dois point abuser de la patience de votre majest. - Voil des
vnements merveilleux, dit le sultan en lui-mme: nous verrons
demain si le prince eut la cruaut d'obir au gnie.




XLVI NUIT.

Sur la fin de la nuit, Dinarzade ayant appel la sultane, lui dit:
Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de continuer
l'histoire que vous ne ptes achever hier. - Je le veux, rpondit
Scheherazade; et, sans perdre de temps, vous saurez que le second
calender poursuivit ainsi:

Ne croyez pas, madame, que je m'approchai de la belle princesse
de l'le d'bne pour tre le ministre de la barbarie du gnie; je
le fis seulement pour lui marquer par mes gestes, autant qu'il me
l'tait permis, que comme elle avait la fermet de sacrifier sa
vie pour l'amour de moi, je ne refusais pas d'immoler aussi la
mienne pour l'amour d'elle. La princesse comprit mon dessein.
Malgr ses douleurs et son affliction, elle me le tmoigna par un
regard obligeant, et me fit entendre qu'elle mourait volontiers et
qu'elle tait contente de voir que je voulais aussi mourir pour
elle. Je reculai alors, et jetant le sabre par terre: Je serais,
dis-je au gnie, ternellement blmable devant tous les hommes si
j'avais la lchet de massacrer, je ne dis pas une personne que je
ne connais point, mais mme une dame comme celle que je vois, dans
l'tat o elle est, prs de rendre l'me. Vous ferez de moi ce
qu'il vous plaira, puisque je suis  votre discrtion; mais je ne
puis obir  votre commandement barbare.

- Je vois bien, dit le gnie, que vous me bravez l'un et l'autre,
et que vous insultez  ma jalousie. Mais par le traitement que je
vous ferai, vous connatrez tous deux de quoi je suis capable. 
ces mots le monstre reprit le sabre, et coupa une des mains de la
princesse, qui n'eut que le temps de me faire un signe de l'autre,
pour me dire un ternel adieu, car le sang qu'elle avait dj
perdu et celui qu'elle perdit alors ne lui permirent pas de vivre
plus d'un moment ou deux aprs cette dernire cruaut dont le
spectacle me fit vanouir.

Lorsque je fus revenu  moi, je me plaignis au gnie de ce qu'il
me faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-
je, je suis prt  recevoir le coup mortel; je l'attends de vous
comme la plus grande grce que vous me puissiez faire. Mais au
lieu de me l'accorder: Voil me dit-il, de quelle sorte les
gnies traitent les femmes qu'ils souponnent d'infidlit. Elle
t'a reu ici; si j'tais assur qu'elle m'et fait un plus grand
outrage, je te ferais prir dans ce moment; mais je me contenterai
de te changer en chien, en ne, en lion ou en oiseau: choisis un
de ces changements; je veux bien te laisser matre du choix.

Ces paroles me donnrent quelque esprance de le flchir. 
gnie! lui dis-je, modrez votre colre, et puisque vous ne voulez
pas m'ter la vie, accordez-la-moi gnreusement. Je me
souviendrai toujours de votre clmence si vous me pardonnez, de
mme que le meilleur homme du monde pardonna  un de ses voisins
qui lui portait une envie mortelle. Le gnie me demanda ce qui
s'tait pass entre ces deux voisins, en disant qu'il voulait bien
avoir la patience d'couter cette histoire. Voici de quelle
manire je lui en fis le rcit. Je crois, madame, que vous ne
serez pas fche que je vous la raconte aussi.

HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVI.
Dans une ville assez considrable, deux hommes demeuraient porte
 porte. L'un conut contre l'autre une envie si violente, que
celui qui en tait l'objet rsolut de changer de demeure et de
s'loigner, persuad que le voisinage seul lui avait attir
l'animosit de son voisin, car, quoiqu'il lui et rendu de bons
offices, il s'tait aperu qu'il n'en tait pas moins ha. C'est
pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu'il avait, et
se retirant  la capitale du pays, qui n'tait pas bien loigne,
il acheta une petite terre environ  une demi-lieue de la ville.
Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour
raisonnablement grande, dans laquelle tait une citerne profonde
dont on ne se servait plus.

Le bon homme, ayant fait cette acquisition, prit l'habit de
derviche, pour mener une vie plus retire, et fit faire plusieurs
cellules dans la maison, o il tablit en peu de temps une
communaut nombreuse de derviches. Sa vertu le fit bientt
connatre et ne manqua pas de lui attirer une infinit de monde,
tant du peuple que des principaux de la ville. Enfin chacun
l'honorait et le chrissait extrmement. On venait aussi de bien
loin se recommander  ses prires, et tous ceux qui se retiraient
d'auprs de lui publiaient les bndictions qu'ils croyaient avoir
reues du ciel par son moyen.

La grande rputation du personnage s'tant rpandue dans la ville
d'o il tait sorti, l'envieux en eut un chagrin si vif qu'il
abandonna sa maison et ses affaires, dans la rsolution de l'aller
perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de
derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reut avec
toutes les marques d'amiti imaginables. L'envieux lui dit qu'il
tait venu exprs pour lui communiquer une affaire importante,
dont il ne pouvait l'entretenir qu'en particulier. Afin, ajouta-
t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie,
dans votre cour, et puisque la nuit approche, commandez  vos
derviches de se retirer dans leurs cellules. Le chef des
derviches fit ce qu'il souhaitait.

Lorsque l'envieux se vit seul avec ce bon homme, il commena de
lui raconter ce qui lui plut, en marchant l'un  ct de l'autre
dans la cour, jusqu' ce que se trouvant sur le bord de la
citerne, il le poussa et le jeta dedans sans que personne ft
tmoin d'une si mchante action. Cela tant fait, il s'loigna
promptement, gagna la porte du couvent, d'o il sortit sans tre
vu, et retourna chez lui, fort content de son voyage et persuad
que l'objet de son envie n'tait plus au monde. Mais il se
trompait fort.

Scheherazade n'en put dire davantage, car le jour paraissait. Le
sultan fut indign de la malice de l'envieux. Je souhaite fort,
dit-il en lui-mme, qu'il n'arrive point de mal au bon derviche.
J'espre que j'appendrai demain que le ciel ne l'abandonna point
dans cette occasion.




XLVII NUIT.

Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'cria Dinarzade  son rveil,
apprenez-nous, je vous en conjure, si le bon derviche sortit sain
et sauf de la citerne.

- Oui, rpondit Scheherazade; et le second calender poursuivant
son histoire: La vieille citerne, dit-il, tait habite par des
fes et par des gnies, qui se trouvrent si  propos pour
secourir le chef des derviches, qu'ils le reurent et le
soutinrent jusqu'au bas, de manire qu'il ne se fit aucun mal. Il
s'aperut bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans
une chute dont il devait perdre la vie; mais il ne voyait ni ne
sentait rien. Nanmoins il entendit bientt une voix qui dit:
Savez-vous qui est ce bon homme  qui nous venons de rendre ce
bon office? Et d'autres voix ayant rpondu que non, la premire
reprit: Je vais vous le dire. Cet homme, par la plus grande
charit du monde, a abandonn la ville o il demeurait et est venu
s'tablir en ce lieu dans l'esprance de gurir un de ses voisins
de l'envie qu'il avait contre lui. Il s'est attir ici une estime
si gnrale que l'envieux, ne pouvant le souffrir, est venu dans
le dessein de le faire prir, ce qu'il aurait excut sans le
secours que nous avons prt  ce bon homme, dont la rputation
est si grande, que le sultan qui fait son sjour dans la ville
voisine, doit venir demain le visiter, pour recommander la
princesse sa fille  ses prires.

Une autre voix demanda quel besoin la princesse avait des prires
du derviche.  quoi la premire repartit: Vous ne savez donc pas
qu'elle est possde du gnie Maimoun, fils de Dimdim, qui est
devenu amoureux d'elle? Mais je sais bien comment ce bon chef des
derviches pourrait la gurir: la chose est trs-aise, et je vais
vous la dire. Il a dans son couvent un chat noir[29], qui a une
tache blanche au bout de la queue, environ de la grandeur, d'une
petite pice de monnaie d'argent. Il n'a qu' arracher sept brins
de poil de cette tache blanche, les brler et parfumer la tte de
la princesse de leur fume.  l'instant elle sera si bien gurie
et si bien dlivre de Maimoun, fils de Dimdim, que jamais il ne
s'avisera d'approcher d'elle une seconde fois.

Le chef des derviches ne perdit pas un mot de cet entretien des
fes et des gnies, qui gardrent un grand silence toute la nuit
aprs avoir dit ces paroles. Le lendemain au commencement du jour,
ds qu'il put distinguer les objets, comme la citerne tait
dmolie en plusieurs endroits, il aperut un trou par o il sortit
sans peine.

Les derviches, qui le cherchaient, furent ravis de le revoir. Il
leur raconta en peu de mots la mchancet de l'hte qu'il avait si
bien reu le jour prcdent, et se retira dans sa cellule. Le chat
noir dont il avait ou parler la nuit dans l'entretien des fes et
des gnies ne fut pas longtemps  venir lui faire des caresses 
son ordinaire. Il lui arracha sept brins de poil de la tache
blanche qu'il avait  la queue, et les mit  part pour s'en servir
quand il en aurait besoin.

Il n'y avait pas longtemps que le soleil tait lev lorsque le
sultan, qui ne voulait rien ngliger de ce qu'il croyait pouvoir
apporter une prompte gurison  la princesse, arriva  la porte du
couvent. Il ordonna  sa garde de s'y arrter, et entra avec les
principaux officiers qui l'accompagnaient. Les derviches le
reurent avec un profond respect.

Le sultan tira leur chef  l'cart: Bon scheikh[30], lui dit-il,
vous savez peut-tre dj le sujet qui m'amne. - Oui, sire,
rpondit modestement le derviche: c'est, si je ne me trompe, la
maladie de la princesse qui m'attire cet honneur que je ne mrite
pas. - C'est cela mme, rpliqua le sultan. Vous me rendriez la
vie si, comme je l'espre, vos prires obtenaient la gurison de
ma fille. - Sire, repartit le bon homme, si votre majest veut
bien la faire venir ici, je me flatte, par l'aide et faveur Dieu,
qu'elle retournera en parfaite sant.

Le prince, transport de joie, envoya sur-le-champ chercher sa
fille, qui parut bientt accompagne d'une nombreuse suite de
femmes et d'eunuques, et voile de manire qu'on ne lui voyait pas
le visage. Le chef des derviches fit tenir un pole au-dessus de
la tte de la princesse, et il n'eut pas si tt pos les sept
brins de poil sur les charbons allums qu'il avait fait apporter,
que le gnie Maimoun, fils de Dimdim, fit un grand cri, sans que
l'on vt rien, et laissa la princesse libre.

Elle porta d'abord la main au voile qui lui couvrait le visage,
et le leva voir o elle tait. O suis-je? s'cria-t-elle, qui
m'a amene ici?  ces paroles, le sultan ne put cacher l'excs de
sa joie; il embrassa sa fille et la baisa aux yeux. Il baisa aussi
la main du chef des derviches, et dit aux officiers qui
l'accompagnaient: Dites-moi votre sentiment. Quelle rcompense
mrite celui qui a ainsi guri ma fille? Ils rpondirent tous
qu'il mritait de l'pouser. C'est ce que j'avais dans la pense,
reprit le sultan, et je le fais mon gendre ds ce moment..

Peu de temps aprs, le premier vizir mourut. Le sultan mit le
derviche  sa place. Et le sultan tant mort lui-mme sans enfants
mles, les ordres de religion et de milice assembls, le bon homme
fut dclar et reconnu sultan d'un commun consentement.

Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade  s'arrter en cet
endroit. Le derviche parut  Schahriar digne de la couronne qu'il
venait d'obtenir; mais ce prince tait en peine de savoir si
l'envieux n'en serait pas mort de chagrin, et il se leva dans la
rsolution de l'apprendre la nuit suivante.




XLVIII NUIT.

Dinarzade, quand il en fut temps, adressa ces paroles  la
sultane: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
nous raconter la fin de l'histoire de l'envi et de l'envieux. -
Trs-volontiers, rpondit Scheherazade. Voici comment le second
calender la poursuivit:

Le bon derviche, dit-il, tant donc mont sur le trne de son
beau-pre, un jour qu'il tait au milieu de sa cour dans une
marche, il aperut l'envieux parmi la foule du monde qui tait sur
son passage. Il fit approcher un des vizirs qui l'accompagnaient,
et lui dit tout bas: Allez et amenez-moi cet homme que voil, et
prenez bien garde de l'pouvanter. Le vizir obit, et quand
l'envieux fut en prsence du sultan, le sultan lui dit: Mon ami,
je suis ravi de vous voir; et alors, s'adressant  un officier:
Qu'on lui compte, dit-il, tout  l'heure, mille pices d'or de
mon trsor. De plus, qu'on lui livre vingt charges de marchandises
les plus prcieuses de mes magasins, et qu'une garde suffisante le
conduise et l'escorte jusque chez lui. Aprs avoir charg
l'officier de cette commission, il dit adieu  l'envieux et
continua sa marche.

Lorsque j'eus achev de conter cette histoire au gnie assassin
de la princesse de l'le d'bne, je lui en fis l'application. 
gnie! lui dis-je vous voyez que ce sultan bienfaisant ne se
contenta pas d'oublier qu'il n'avait pas tenu  l'envieux qu'il
n'et perdu la vie; il le traita encore et le renvoya avec toute
la bont que je viens de vous dire. Enfin j'employai toute mon
loquence  le prier d'imiter un si bel exemple et de me
pardonner; mais il ne me fut pas possible de le flchir.

Tout ce que je puis faire pour toi, me dit-il, c'est de ne te pas
ter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf; il
faut que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements.
 ces mots, il se saisit de moi avec violence, et, m'emportant au
travers de la vote du palais souterrain qui s'entr'ouvrit pour
lui faire un passage, il m'enleva si haut que la terre ne me parut
qu'un petit nuage blanc. De cette hauteur, il se lana vers la
terre comme la foudre, et prit pied sur la cime d'une montagne.

L, il amassa une poigne de terre, pronona ou plutt marmotta
dessus certaines paroles auxquelles je ne compris rien, et la
jetant sur moi: Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends
celle de singe. Il disparut aussitt, et je demeurai seul, chang
en singe, accabl de douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si
j'tais prs ou loign des tats du roi mon pre.

Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays,
dont je ne trouvai l'extrmit qu'au bout d'un mois, que j'arrivai
au bord de la mer. Elle tait alors dans un grand calme, et
j'aperus un vaisseau  une demi-lieue de terre. Pour ne pas
perdre une si belle occasion, je rompis une grosse branche
d'arbre, je la tirai aprs moi dans la mer et me mis dessus, jambe
de, jambe del, avec un bton  chaque main pour me servir de
rames.

Je voguai dans tel tal et m'avanai vers le vaisseau. Quand je
fus assez prs pour tre reconnu, je donnai un spectacle fort
extraordinaire aux matelots et aux passagers qui parurent sur le
tillac. Ils me regardaient tous avec une grande admiration.
Cependant j'arrivai  bord, et, me prenant  un cordage, je
grimpai jusque sur le tillac; mais comme je ne pouvais parler, je
me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le danger que je
courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir t  la
discrtion du gnie.

Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je
porterais malheur  leur navigation si l'on me recevait. C'est
pourquoi l'un dit: Je vais l'assommer d'un coup de maillet; un
autre: Je veux lui passer une flche au travers du corps; un
autre: Il faut le jeter  la mer. Quelqu'un n'aurait pas manqu
de faire ce qu'il disait, si, me rangeant du ct du capitaine, je
ne m'tais pas prostern  ses pieds; mais le prenant par son
habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement touch de
cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il me
prit sous sa protection, en menaant de faire repentir celui qui
me ferait le moindre mal. Il me fit mme mille caresses. De mon
ct, au dfaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes
les marques de reconnaissance qu'il me fut possible.

Le vent qui succda au calme ne fut pas fort, mais il fut
durable: il ne changea point durant cinquante jours, et il nous
fit heureusement aborder au port d'une belle ville trs-peuple et
d'un grand commerce, o nous jetmes l'ancre. Elle tait d'autant
plus considrable, que c'tait la capitale d'un puissant tat.

Notre vaisseau fut bientt environn d'une infinit de petits
bateaux remplis de gens qui venaient pour fliciter leurs amis sur
leur arrive ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'o
ils arrivaient ou simplement par la curiosit de voir un vaisseau
qui venait de loin.

Il arriva entre autres quelques officiers qui demandrent 
parler de la part du sultan aux marchands de notre bord. Les
marchands se prsentrent  eux, et l'un des officiers prenant la
parole, leur dit: Le sultan notre matre nous a chargs de vous
tmoigner qu'il a bien de la joie de votre arrive, et de vous
prier de prendre la peine d'crire, sur le rouleau de papier que
voici, chacun quelques lignes de votre criture.

Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait
un premier vizir qui, avec une trs-grande capacit dans le
maniement des affaires, crivait dans la dernire perfection. Ce
ministre est mort depuis peu de jours. Le sultan en est fort
afflig, et comme il ne regardait jamais les critures de sa main
sans admiration, il a fait un serment solennel de ne donner sa
place qu' un homme qui crira aussi bien qu'il crivait. Beaucoup
de gens ont prsent de leurs critures, mais jusqu' prsent il
ne s'est trouv personne dans l'tendue de cet empire qui ait t
jug digne d'occuper la place du vizir.

Ceux des marchands qui crurent assez bien crire pour prtendre 
cette haute dignit, crivirent l'un aprs l'autre ce qu'ils
voulurent. Lorsqu'ils eurent achev, je m'avanai et enlevai le
rouleau de la main de relui qui le tenait. Tout le monde, et
particulirement les marchands qui venaient d'crire, s'imaginant
que je voulais le dchirer ou le jeter  la mer, firent de grands
cris; mais ils se rassurrent quand ils virent que je tenais le
rouleau fort proprement et que je faisais signe de vouloir crire
 mon tour. Cela fit changer leur crainte en admiration.
Nanmoins, comme ils n'avaient jamais vu de singe qui st crire,
et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
les autres, ils voulaient m'arracher le rouleau des mains; mais le
capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il, qu'il
crive. S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets
que je le punirai sur-le-champ. Si au contraire il crit bien,
comme je l'espre, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit
et plus ingnieux, ni qui comprit mieux toutes choses, je dclare
que je le reconnatrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait
pas,  beaucoup prs, tant d'esprit que lui.

Voyant que personne ne s'opposait plus  mon dessein, je pris la
plume et ne la quittai qu'aprs avoir crit six sortes d'critures
usites chez les Arabes, et chaque essai d'criture contenait un
distique ou un quatrain impromptu  la louange du sultan. Mon
criture n'effaait pas seulement celle des marchands, j'ose dire
qu'on n'en avait point vu de si belle jusqu'alors en ce pays-l.
Quand j'eus achev, les officiers prirent le rouleau et le
portrent au sultan.

Scheherazade en tait l lorsqu'elle aperut le jour. Sire, dit-
elle  Schahriar, si j'avais le temps de continuer, je raconterais
 votre majest des choses encore plus surprenantes que celles que
je viens de raconter. Le sultan, qui s'tait propos d'entendre
toute cette histoire, se leva sans dire ce qu'il pensait.




XLIX NUIT.

Le lendemain, Dinarzade, veille avant le jour, appela la sultane
et lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de
nous apprendre la suite des aventures du singe. Je crois que le
sultan mon seigneur n'a pas moins de curiosit que moi de
l'entendre. - Vous allez tre satisfaits l'un et l'autre, rpondit
Scheherazade, et pour ne vous pas faire languir, je vous dirai que
le second calender continua ainsi son histoire:

Le sultan ne fit aucune attention aux autres critures; il ne
regarda que la mienne, qui lui plut tellement qu'il dit aux
officiers: Prenez le cheval de mon curie le plus beau et le plus
richement enharnach, et une robe de brocart des plus magnifiques,
pour revtir la personne de qui sont ces six sortes d'critures,
et amenez-la-moi.

 cet ordre du sultan, les officiers se mirent  rire. Ce prince,
irrit de leur hardiesse, tait prt  les punir; mais ils lui
dirent: Sire, nous supplions votre majest de nous pardonner; ces
critures ne sont pas d'un homme, elles sont d'un singe. - Que
dites-vous? s'cria le sultan; ces critures merveilleuses ne sont
pas de la main d'un homme? - Non, sire, rpondit un des officiers;
nous assurons votre majest qu'elles sont d'un singe, qui les a
faites devant nous. Le sultan trouva la chose trop surprenante
pour n'tre pas curieux de me voir. Faites ce que je vous ai
command, leur dit-il, amenez-moi promptement un singe si rare.

Les officiers revinrent au vaisseau et exposrent leur ordre au
capitaine, qui leur dit que le sultan tait le matre. Aussitt
ils me revtirent d'une robe de brocart trs-riche, et me
portrent  terre, o ils me mirent sur le cheval du sultan, qui
m'attendait dans son palais avec un grand nombre de personnes de
sa cour, qu'il avait assembles pour me faire plus d'honneur.

La marche commena; le port, les rues, les places publiques, les
fentres, les terrasses des palais et des maisons, tout tait
rempli d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre
sexes et de tous les ges, que la curiosit avait fait venir de
tous les endroits de la ville pour me voir, car le bruit s'tait
rpandu en un moment que le sultan venait de choisir un singe pour
son grand vizir. Aprs avoir donn un spectacle si nouveau  tout
ce peuple qui, par des cris redoubls, ne cessait de marquer sa
surprise, j'arrivai au palais du sultan.

Je trouvai ce prince assis sur son trne au milieu des grands de
sa cour. Je lui fis trois rvrences profondes, et,  la dernire,
je me prosternai et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite
sur mon sant en posture de singe. Toute l'assemble ne pouvait se
lasser de m'admirer, et ne comprenait pas comment il tait
possible qu'un singe st si bien rendre aux sultans le respect qui
leur est d, et le sultan en tait plus tonn que personne. Enfin
la crmonie de l'audience et t complte si j'eusse pu ajouter
la harangue  mes gestes; mais les singes ne parlrent jamais, et
d'avoir t homme ne me donnait pas ce privilge.

Le sultan congdia ses courtisans, et il ne resta auprs de lui
que le chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi.
Il passa de la salle d'audience dans son appartement, o il se fit
apporter  manger. Lorsqu'il fut  table, il me fit signe
d'approcher et de manger avec lui. Pour lui marquer mon
obissance, je baisai la terre, je me levai et me mis  table. Je
mangeai avec beaucoup de retenue et de modestie.

Avant que l'on desservt, j'aperus une critoire; je fis signe
qu'on me l'apportt, et quand je l'eus, j'crivis sur une grosse
pche des vers de ma faon, qui marquaient ma reconnaissance au
sultan, et la lecture qu'il en fit, aprs que je lui eus prsent
la pche, augmenta son tonnement. La table leve, on lui apporta
d'une boisson particulire dont il me fit prsenter un verre. Je
bus, et j'crivis dessus de nouveaux vers, qui expliquaient l'tat
o je me trouvais aprs de grandes souffrances. Le sultan les lut
encore et dit: Un homme qui serait capable d'en faire autant
serait au-dessus des plus grands hommes.

Ce prince, s'tant fait apporter un jeu d'checs[31], me demanda
par signe si j'y savais jouer et si je voulais jouer avec lui. Je
baisai la terre et, en portant la main sur ma tte, je marquai que
j'tais prt  recevoir cet honneur. Il me gagna la premire
partie; mais je gagnai la seconde et la troisime, et m'apercevant
que cela lui faisait quelque peine, pour le consoler, je fis un
quatrain que je lui prsentai. Je lui disais que deux puissantes
armes s'taient battues tout le jour avec beaucoup d'ardeur; mais
qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et qu'elles avaient
pass la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ de
bataille.

Tant de choses paraissant au sultan fort au-del de tout ce qu'on
avait jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes,
il ne voulait pas tre le seul tmoin de ces prodiges. Il avait
une fille qu'on appelait Dame de beaut. Allez, dit-il au chef
des eunuques, qui tait prsent et attach  cette princesse,
allez, faites venir ici votre dame: je suis bien aise qu'elle ait
part au plaisir que je prends.

Le chef des eunuques partit et amena bientt la princesse. Elle
avait le visage dcouvert; mais elle ne fut pas plus tt dans la
chambre, qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant
au sultan: Sire, il faut que votre majest se soit oublie. Je
suis fort surprise qu'elle me fasse venir pour paratre devant les
hommes. - Comment donc, ma fille, rpondit le sultan, vous n'y
pensez pas vous-mme: il n'y a ici que le petit esclave, l'eunuque
votre gouverneur, et moi, qui avons la libert de vous voir le
visage; nanmoins vous baissez votre voile et vous me faites un
crime de vous avoir fait venir ici. - Sire, rpliqua la princesse,
votre majest va connatre que je n'ai pas tort. Le singe que vous
voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince,
fils d'un grand roi. Il a t mtamorphos en singe par
enchantement. Un gnie, fils de la fille d'Eblis, lui a fait cette
malice aprs avoir cruellement t la vie  la princesse de l'le
d'bne, fille du roi Epitimarus.

Le sultan, tonn de ce discours, se tourna de mon ct, et ne me
parlant plus par signe, me demanda si ce que sa fille venait de
dire tait vritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main
sur ma tte pour lui tmoigner que la princesse avait dit la
vrit. Ma fille, reprit alors le sultan, comment savez-vous que
ce prince a t transform en singe par enchantement? - Sire,
repartit la princesse Dame de beaut, votre majest peut se
souvenir qu'au sortir de mon enfance, j'ai eu prs de moi une
vieille dame. C'tait une magicienne trs-habile. Elle m'a
enseign soixante rgles de sa science, par la vertu de laquelle
je pourrais en un clin d'oeil faire transporter votre capitale au
milieu de l'Ocan, au-del du mont Caucase. Par cette science je
connais toutes les personnes qui sont enchantes, seulement  les
voir; je sais qui elles sont et par qui elles ont t enchantes.
Ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord dml ce prince au
travers du charme qui l'empche de paratre  vos yeux tel qu'il
est naturellement. - Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais
pas si habile. - Sire, rpondit la princesse, ce sont des choses
curieuses qu'il est bon de savoir; mais il m'a sembl que je ne
devais pas m'en vanter. - Puisque cela est ainsi, reprit le
sultan, vous pourrez donc dissiper l'enchantement du prince? -
Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui rendre sa premire
forme. - Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan, vous ne
sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit mon
grand vizir et qu'il vous pouse. - Sire, dit la princesse, je
suis prte  vous obir en tout ce qu'il vous plaira de
m'ordonner.

Scheherazade, en achevant ces derniers mots, s'aperut qu'il tait
jour et cessa de poursuivre l'histoire du second calender.
Schahriar, jugeant que la suite ne serait pas moins agrable que
ce qu'il avait entendu, rsolut de l'couter le lendemain.




L NUIT.

Dinarzade, appelant la sultane  l'heure ordinaire, lui dit: Ma
soeur, si vous ne dormez pas, racontez-nous, de grce, comment la
Dame de beaut remit le second calender dans son premier tat. -
Vous, allez le savoir, rpondit Scheherazade. Le calender reprit
ainsi son discours:

La princesse Dame de beaut alla dans son appartement, d'o elle
apporta un couteau qui avait des mots hbreux gravs sur la lame.
Elle nous fit descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques,
le petit esclave et moi, dans une cour secrte du palais, et l,
nous laissant sous une galerie qui rgnait autour, elle s'avana
au milieu de la cour, o elle dcrivit un grand cercle, et y traa
plusieurs mots en caractres arabes anciens et autres qu'on
appelle caractres de Cloptre.

Lorsqu'elle eut achev et prpar le cercle de la manire qu'elle
le souhaitait, elle se plaa et s'arrta au milieu, o elle fit
des adjurations, et elle rcita des versets de l'Alcoran.
Insensiblement l'air s'obscurcit de sorte qu'il semblait qu'il ft
nuit et que la machine du monde allait se dissoudre. Nous nous
sentmes saisir d'une frayeur extrme, et cette frayeur augmenta
encore quand nous vmes tout  coup paratre le gnie, fils de la
fille d'Eblis, sous la forme d'un lion d'une grandeur
pouvantable.

Ds que la princesse aperut ce monstre, elle lui dit: Chien, au
lieu de ramper devant moi, tu oses te prsenter sous celle
horrible forme et tu crois m'pouvanter! - Et toi, reprit le lion,
tu ne crains pas de contrevenir au trait que nous avons fait et
confirm par un serment solennel, de ne nous nuire ni faire aucun
tort l'un  l'autre! - Ah! maudit, rpliqua la princesse, c'est 
toi que j'ai ce reproche  faire. - Tu vas, interrompit
brusquement le lion, tre paye de la peine que tu m'as donne de
revenir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable et
s'avana sur elle pour la dvorer; mais elle, qui tait sur ses
gardes, fit un saut en arrire, eut le temps de s'arracher un
cheveu, et en prononant deux ou trois paroles, elle se changea en
un glaive tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu
du corps.

Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tte,
qui se changea en un gros scorpion. Aussitt la princesse se
changea en serpent et livra un rude combat au scorpion, qui,
n'ayant pas l'avantage, prit  forme d'un aigle et s'envola. Mais
le serpent prit alors celle d'un aigle noir plus puissant, et le
poursuivit. Nous les perdmes de vue l'un et l'autre.

Quelque temps aprs qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit
devant nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil
tait tout hriss, et qui miaulait d'une manire effrayante. Un
loup noir le suivit de prs et ne lui donna aucun relche. Le
chat, trop press, se changea en ver et se trouva prs d'une
grenade tombe par hasard d'un grenadier qui tait plant sur le
bord d'un canal d'eau assez profond, mais peu large. Ce ver pera
la grenade en un instant, et s'y cacha. La grenade alors s'enfla,
devint grosse comme une citrouille, et s'leva sur le toit de la
galerie, d'o, aprs avoir fait quelques tours en roulant, elle
tomba dans la cour et se rompit en plusieurs morceaux.

Le loup, qui pendant ce temps-l s'tait transform en coq, se
jeta sur les grains de la grenade et se mit  les avaler l'un
aprs l'autre. Lorsqu'il n'en vit plus, il vint  nous les ailes
tendues, en faisant un grand bruit, comme pour nous demander s'il
n'y avait plus de grains. Il en restait un sur le bord du canal,
dont il s'aperut en se retournant. Il y courut vite; mais dans le
moment qu'il allait porter le bec dessus, le grain roula dans le
canal et se changea en petit poisson... Mais voil le jour, sire,
dit Scheherazade; s'il n'et pas si tt paru, je suis persuade
que votre majest aurait pris beaucoup de plaisir  entendre ce
que je lui aurais racont.  ces mots, elle se tut, et le sultan
se leva rempli de tous ces vnements inous, qui lui inspirrent
une forte envie et une extrme impatience d'apprendre le reste de
cette histoire.




LI NUIT.

Dinarzade, le lendemain, ne craignit pas d'interrompre le sommeil
de la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je
vous prie de reprendre le fil de cette merveilleuse histoire que
vous ne ptes achever hier. Je suis curieuse d'entendre la suite
de toutes ces mtamorphoses. Scheherazade rappela dans sa mmoire
l'endroit o elle en tait demeure, et puis, adressant la parole
au sultan: Sire, dit-elle, le second calender continua de cette
sorte son histoire:

Le coq se jeta dans le canal et se changea en un brochet qui
poursuivit le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux
heures entires sous l'eau, et nous ne savions ce qu'ils taient
devenus, lorsque nous entendmes des cris horribles qui nous
firent frmir. Peu de temps aprs nous vmes le gnie et la
princesse tout en feu. Ils lancrent l'un contre l'autre des
flammes par la bouche jusqu' ce qu'ils vinrent  se prendre corps
 corps. Alors les deux feux s'augmentrent et jetrent une fume
paisse et enflamme qui s'leva fort haut. Nous craignmes avec
raison qu'elle n'embrast tout le palais, mais nous emes bientt
un sujet de crainte beaucoup plus pressant, car le gnie, s'tant
dbarrass de la princesse, vint jusqu' la galerie o nous tions
et nous souffla des tourbillons de feu. C'tait fait de nous si la
princesse, accourant  notre secours, ne l'et oblig par ses cris
 s'loigner et  se garder d'elle. Nanmoins, quelque diligence
qu'elle ft, elle ne put empcher que le sultan n'et la barbe
brle et le visage gt, que le chef des eunuques ne ft touff
et consum sur-le-champ, et qu'une tincelle n'entrt dans mon
oeil droit et ne me rendt borgne. Le sultan et moi nous nous
attendions  prir; mais bientt nous oumes crier; Victoire!
victoire! et nous vmes tout  coup paratre la princesse sous sa
forme naturelle, et le gnie rduit en un monceau de cendres.

La princesse s'approcha de nous, et, pour ne pas perdre de temps,
elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut apporte par le
jeune esclave,  qui le feu n'avait fait aucun mal. Elle la prit,
et aprs quelques paroles prononces dessus, elle jeta l'eau sur
moi en disant: Si tu es singe par enchantement, change de figure
et prends celle d'homme que tu avais auparavant.  peine eut-elle
achev ces mots, que je redevins homme tel que j'tais avant ma
mtamorphose,  un oeil prs.

Je me prparais  remercier la princesse, mais elle ne m'en donna
pas le temps. Elle s'adressa au sultan son pre et lui dit: Sire,
j'ai remport la victoire sur le gnie, comme votre majest le
peut voir. Mais c'est une victoire qui me cote cher: il me reste
peu de moments  vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de
faire le mariage que vous mditiez. Le feu m'a pntre dans ce
combat terrible, et je sens qu'il me consume peu  peu. Cela ne
serait point arriv si je m'tais aperu du dernier grain de la
grenade et que je l'eusse aval comme les autres lorsque j'tais
change en coq. Le gnie s'y tait rfugi comme en son dernier
retranchement, et de l dpendait le succs du combat, qui aurait
t heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a oblige de
recourir au feu et de combattre avec ces puissantes armes, comme
je l'ai fait entre le ciel et la terre et en votre prsence.
Malgr le pouvoir de son art redoutable et son exprience, j'ai
fait connatre au gnie que j'en savais plus que lui; je l'ai
vaincu et rduit en cendres. Mais je ne puis chapper  la mort
qui s'approche.

Scheherazade interrompit en cet endroit l'histoire du second
calender, et dit au sultan: Sire, le jour, qui parat, m'avertit
de n'en pas dire davantage; mais si votre majest veut bien encore
me laisser vivre jusqu' demain, elle entendra la fin de cette
histoire. Schahriar y consentit et se leva, suivant sa coutume,
pour aller vaquer aux affaires de son empire.




LII NUIT.

Quelque temps avant le jour, Dinarzade, veille, appela la
sultane: Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
vous supplie d'achever l'histoire du second calender. Scheherazade
prit aussitt la parole et poursuivit ainsi son conte:

Le calender, parlant toujours  Zobide, lui dit: Madame, le
sultan laissa la princesse Dame de beaut achever le rcit de son
combat, et quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait
la vive douleur dont il tait pntr: Ma fille, vous voyez en
quel tat est votre pre. Hlas! je m'tonne que je sois encore en
vie! L'eunuque votre gouverneur est mort, et le prince que vous
venez de dlivrer de son enchantement a perdu un oeil. Il n'en
put dire davantage, car les larmes, les soupirs et les sanglots
lui couprent la parole. Nous fmes extrmement touchs de son
affliction, sa fille et moi, et nous pleurmes avec lui.

Pendant que nous nous affligions comme  l'envi l'un de l'autre,
la Princesse se mit  crier: Je brle! je brle! Elle sentit que
le feu qui la consumait s'tait enfin empar de tout son corps, et
elle ne cessa de crier: Je brle! que la mort n'et mis fin 
ses douleurs insupportables. L'effet de ce feu fut si
extraordinaire qu'en peu de moments elle fut rduite toute en
cendres, comme le gnie.

Je ne vous dirai pas, madame, jusqu' quel point je fus touch
d'un spectacle si funeste. J'aurais mieux aim tre toute ma vie
singe ou chien que de voir ma bienfaitrice prir si misrablement.
De son ct, le sultan, afflig au del de tout ce qu'on peut
s'imaginer, poussa des cris pitoyables en se donnant de grands
coups  la tte et sur la poitrine, jusqu' ce que, succombant 
son dsespoir, il s'vanouit, et me fit craindre pour sa vie.

Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du
sultan, qu'ils n'eurent pas peu de peine  faire revenir de sa
faiblesse. Ce prince et moi n'emes pas besoin de leur faire un
long rcit de cette aventure pour les persuader de la douleur que
nous en avions: les deux monceaux de cendres en quoi la princesse
et le gnie avaient t rduits la leur firent assez concevoir.
Comme le sultan pouvait  peine se soutenir, il fut oblig de
s'appuyer sur eux pour gagner son appartement.

Ds que le bruit d'un vnement si tragique se fut rpandu dans
le palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de
la princesse Dame de beaut et prit part  l'affliction du sultan.
On mena grand deuil durant sept jours; on fit beaucoup de
crmonies; on jeta au vent les cendres du gnie; on recueillit
celles de la princesse dans un vase prcieux, pour y tre
conserves, et ce vase fut dpos dans un superbe mausole que
l'on btit au mme endroit o les cendres avaient t recueillies.

Le chagrin que conut le sultan de la perte de sa fille lui causa
une maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il
n'avait pas encore entirement recouvr sa sant, qu'il me fit
appeler: Prince, me dit-il, coutez l'ordre que j'ai  vous
donner: il y va de votre vie si vous ne l'excutez. Je l'assurai
que j'obirais exactement. Aprs quoi, reprenant la parole:
J'avais toujours vcu, poursuivit-il, dans une parfaite flicit,
et jamais aucun accident ne l'avait traverse; votre arrive a
fait vanouir le bonheur dont je jouissais: ma fille est morte,
son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je
suis en vie. Vous tes donc la cause de tous ces malheurs, dont il
n'est pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi
retirez-vous en paix, mais retirez-vous incessamment; je prirais
moi-mme si vous demeuriez ici davantage, car je suis persuad que
votre prsence porte malheur: c'est tout ce que j'avais  vous
dire. Partez, et prenez garde de paratre jamais dans mes tats:
aucune considration ne m'empcherait de vous en faire repentir.
Je voulus parler; mais il me ferma la bouche par des paroles
remplies de colre, et je fus oblig de m'loigner de son palais.

Rebut, chass, abandonn de tout le monde, et ne sachant ce que
je deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un
bain, je me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de
calender. Je me mis en chemin en pleurant moins ma misre que la
mort des belles princesses que j'avais cause. Je traversai
plusieurs pays sans me faire connatre; enfin je rsolus de venir
 Bagdad, dans l'esprance de me faire prsenter au commandeur des
croyants et d'exciter sa compassion par le rcit d'une histoire si
trange. J'y suis arriv ce soir, et la premire personne que j'ai
rencontre en arrivant, c'est le calender notre frre qui vient de
parler avant moi. Vous savez le reste, madame, et pourquoi j'ai
l'honneur de me trouver dans votre htel.

Quand le second calender eut achev son histoire, Zobide,  qui
il avait adress la parole, lui dit: Voil qui est bien; allez,
retirez-vous o il vous plaira, je vous en donne la permission.
Mais, au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la
mme grce qu'au premier calender, auprs de qui il alla prendre
place... Mais, sire, dit Scheherazade en achevant ces derniers
mots, il est jour, et il ne m'est pas permis de continuer. J'ose
assurer nanmoins que quelque agrable que soit l'histoire du
second calender, celle du troisime n'est pas moins belle: que
votre majest se consulte; qu'elle voie si elle veut avoir la
patience de l'entendre. Le sultan, curieux de savoir si elle tait
aussi merveilleuse que la dernire, se leva rsolu de prolonger
encore la vie de Scheherazade, quoique le dlai qu'il avait
accord ft fini depuis plusieurs jours.




LIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade adressa ces paroles  la
sultane: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie, en
attendant le jour, qui paratra bientt, de me raconter quelqu'un
de ces beaux contes que vous savez. - Je voudrais bien, dit alors
Schahriar, entendre l'histoire du troisime calender. - Sire,
rpondit Scheherazade, vous allez tre obi. Le troisime
calender, ajouta-t-elle, voyant que c'tait  lui  parler,
s'adressant comme les autres  Zobide, commena son histoire de
cette manire:

HISTOIRE DU TROISIME CALENDER, FILS DE ROI.
Trs-honorable dame, ce que j'ai  vous raconter est bien
diffrent de ce que vous venez d'entendre. Les deux princes qui
ont parl avant moi ont perdu chacun un oeil par un pur effet de
leur destine, et moi je n'ai perdu le mien que par ma faute,
qu'en prvenant moi-mme et cherchant mon propre malheur, comme
vous l'apprendrez par la suite de mon discours.

Je m'appelle Agib[32], et suis fils d'un roi qui se nommait
Cassib. Aprs sa mort, je pris possession de ses tats, et tablis
mon sjour dans la mme ville o il avait demeur. Cette ville est
situe sur le bord de la mer. Elle a un port des plus beaux et des
plus srs, avec un arsenal assez grand pour fournir  l'armement
de cent cinquante vaisseaux de guerre toujours prts  servir dans
l'occasion; pour en quiper cinquante en marchandise et autant de
petites frgates lgres pour les promenades et les
divertissements sur l'eau. Plusieurs belles provinces composaient
mon royaume en terre ferme, avec un grand nombre d'les
considrables, presque toutes situes  la vue de ma capitale.

Je visitai premirement les provinces; je fis ensuite armer et
quiper toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes les pour
me concilier, par ma prsence, le coeur de mes sujets et les
affermir dans le devoir. Quelque temps aprs que j'en fus revenu,
j'y retournai, et ces voyages, en me donnant quelque teinture de
la navigation, m'y firent prendre tant de got que je rsolus
d'aller faire des dcouvertes au del de mes les. Pour cet effet
je fis quiper dix vaisseaux seulement, je m'embarquai, et nous
mmes  la voile.

Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite;
mais la nuit du quarante-unime, le vent devint contraire et mme
si furieux, que nous fmes battus d'une tempte violente qui pensa
nous submerger. Nanmoins,  la pointe du jour, le vent s'apaisa,
les nuages se dissiprent, et le soleil ayant ramen le beau
temps, nous abordmes  une le, o nous nous arrtmes deux jours
 prendre des rafrachissements. Cela tant fait, nous nous
remmes en mer. Aprs dix jours de navigation, nous commencions 
esprer de voir terre, car la tempte que nous avions essuye
m'avait dtourn de mon dessein, et j'avais fait prendre la route
de mes tats, lorsque je m'aperus que mon pilote ne savait o
nous tions. Effectivement, le dixime jour un matelot, command
pour faire la dcouverte au haut du grand mt, rapporta qu' la
droite et  la gauche il n'avait vu que le ciel et la mer qui
bornassent l'horizon; mais que devant lui, du ct o nous avions
la proue, il avait remarqu une grande noirceur.

Le pilote changea de couleur  ce rcit, jeta d'une main son
turban sur le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah!
sire, s'cria-t-il, nous sommes perdus! Personne de nous ne peut
chapper au danger o nous nous trouvons, et avec toute mon
exprience, il n'est pas en mon pouvoir de nous en garantir. En
disant ces paroles il se mit  pleurer comme un homme qui croyait
sa perte invitable, et son dsespoir jeta l'pouvante dans tout
le vaisseau. Je lui demandai quelle raison il avait de se
dsesprer ainsi. Hlas! sire, me rpond-il, la tempte que nous
avons essuye nous a tellement gars de notre route, que demain,
 midi, nous nous trouverons prs de cette noirceur, qui n'est
autre chose que la montagne noire; et cette montagne noire est une
mine d'aimant qui, ds  prsent, attire toute votre flotte, 
cause des clous et des ferrements qui entrent dans la structure
des vaisseaux. Lorsque nous en serons demain  une certaine
distance, la force de l'aimant sera si violente que tous les clous
se dtacheront et iront se coller contre la montagne: vos
vaisseaux se dissoudront et seront submergs. Comme l'aimant a la
vertu d'attirer le fer  soi et de se fortifier par cette
attraction, cette montagne, du ct de la mer, est couverte des
clous d'une infinit de vaisseaux qu'elle a fait prir, ce qui
conserve et augmente en mme temps cette vertu[33].

Cette montagne, poursuivit le pilote, est trs-escarpe, et au
sommet il y a un dme de bronze fin, soutenu de colonnes de mme
mtal; au haut du dme parat un cheval aussi de bronze, sur
lequel est un cavalier qui a la poitrine couverte d'une plaque de
plomb, sur laquelle sont gravs des caractres talismaniques. La
tradition, sire, est que cette statue est la cause principale de
la perte de tant de vaisseaux et de tant d'hommes qui ont t
submergs en cet endroit, et qu'elle ne cessera d'tre funeste 
tous ceux qui auront le malheur d'en approcher, jusqu' ce qu'elle
soit renverse.

Le pilote ayant tenu ce discours, se remit  pleurer, et ses
larmes excitrent celles de tout l'quipage. Je ne doutai pas moi-
mme que je ne fusse arriv  la fin de mes jours. Chacun,
toutefois, ne laissa pas de songer  sa conservation et de prendre
pour cela toutes les mesures possibles. Et dans l'incertitude de
l'vnement, ils se firent tous hritiers les uns des autres par
un testament en faveur de ceux qui se sauveraient.

Le lendemain matin nous apermes  dcouvert la montagne noire,
et l'ide que nous en avions conue nous la fit paratre plus
affreuse qu'elle n'tait. Sur le midi nous nous en trouvmes si
prs que nous prouvmes ce que le pilote nous avait prdit. Nous
vmes voler les clous et tous les autres ferrements de la flotte
vers la montagne, o, par la violence de l'attraction, ils se
collrent avec un bruit horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent
et s'abmrent dans le fond de la mer, qui tait si haute en cet
endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en dcouvrir la
profondeur. Tous mes gens furent noys; mais Dieu eut piti de moi
et permit que je me sauvasse en me saisissant d'une planche qui
fut pousse par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis
pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder dans un
endroit o il y avait des degrs pour monter au sommet.

Scheherazade voulait poursuivre ce conte; mais le jour, qui vint 
paratre, lui imposa silence. Le sultan jugea bien par le
commencement que la sultane ne l'avait pas tromp. Ainsi, il n'y a
pas lieu de s'tonner s'il ne la fit pas encore mourir ce jour-l.




LIV NUIT.

Au nom de Dieu, ma soeur, s'cria le lendemain Dinarzade, si vous
ne dormez pas, continuez, je vous en conjure, l'histoire du
troisime calender. - Ma chre soeur, rpondit Scheherazade, voici
comment ce prince la reprit:

 la vue de ces degrs, dit-il, car il n'y avait pas de terrain 
droite ni  gauche o l'on pt mettre le pied et par consquent se
sauver, je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commenant
 monter. L'escalier tait si troit, si raide et si difficile,
que pour peu que le vent et eu de violence, il m'aurait renvers
et prcipit dans la mer. Mais enfin, j'arrivai jusqu'au haut sans
accident: j'entrai sous le dme, et, me prosternant contre terre,
je remerciai Dieu de la grce qu'il m'avait faite.

Je passai la nuit sous ce dme; pendant que je dormais, un
vnrable vieillard s'apparut  moi et me dit: coute, Agib,
lorsque tu seras veill, creuse la terre sous tes pieds; tu y
trouveras un arc de bronze, et trois flches de plomb fabriques
sous certaines constellations pour dlivrer le genre humain de
tant de maux qui le menacent. Tire les trois flches contre la
statue: le cavalier tombera dans la mer et le cheval de ton ct,
que tu enterreras au mme endroit d'o tu auras tir l'arc et les
flches. Cela fait, la mer s'enflera et montera jusqu'au pied du
dme,  la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera monte, tu
verras aborder une chaloupe, o il n'y aura qu'un seul homme avec
une rame  chaque main. Cet homme sera de bronze, mais diffrent
de celui que tu auras renvers. Embarque-toi avec lui sans
prononcer le nom de Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en
dix jours dans une autre mer, o tu trouveras le moyen de
retourner chez toi sain et sauf, pourvu que, comme je te l'ai dit,
tu ne prononces pas le nom de Dieu pendant le voyage.

Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus veill, je
me levai extrmement consol de cette vision, et je ne manquai pas
de faire ce que le vieillard m'avait command. Je dterrai l'arc
et les flches, et les tirai contre le cavalier.  la troisime
flche, je le renversai dans la mer, et le cheval tomba de mon
ct. Je l'enterrai  la place de l'arc et des flches, et dans
cet intervalle, la mer s'enfla peu  peu. Lorsqu'elle fut arrive
au pied du dme,  la hauteur de la montagne, je vis de loin, sur
la mer, une chaloupe qui venait  moi. Je bnis Dieu, voyant que
les choses succdaient conformment au songe que j'avais eu.

Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il
m'avait t dpeint. Je m'embarquai et me gardai bien de prononcer
le nom de Dieu; je ne dis pas mme un seul autre mot. Je m'assis,
et l'homme de bronze recommena de ramer en s'loignant de la
montagne. Il vogua sans discontinuer jusqu'au neuvime jour, que
je vis des les qui me firent esprer que je serais bientt hors
du danger que j'avais  craindre. L'excs de ma joie me fit
oublier la dfense qui m'avait t faite. Dieu soit bni! dis-je
alors, Dieu soit lou!

Je n'eus pas achev ces paroles, que la chaloupe s'enfona dans
la mer avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau et je nageai,
le reste du jour, du ct de la terre qui me parut la plus
voisine. Une nuit fort obscure succda, et comme je ne savais plus
o j'tais, je nageais  l'aventure. Mes forces s'puisrent  la
fin, et je commenais  dsesprer de me sauver, lorsque le vent
venant  se fortifier, une vague plus grosse qu'une montagne me
jeta sur une plage, o elle me laissa en se retirant. Je me htai
aussitt de prendre terre, de crainte qu'une autre vague ne me
reprt, et la premire chose que je fis fut de me dpouiller,
d'exprimer l'eau de mon habit, et de l'tendre pour le faire
scher sur le sable, qui tait encore chauff de la chaleur du
jour.

Le lendemain le soleil eut bientt achev de scher mon habit. Je
le repris et m'avanai pour reconnatre o j'tais. Je n'eus pas
march longtemps que je connus que j'tais dans une petite le
dserte fort agrable, o il y avait plusieurs sortes d'arbres
fruitiers et sauvages. Mais je remarquai qu'elle tait
considrablement loigne de terre, ce qui diminua fort la joie
que j'avais d'tre chapp  la mer. Nanmoins je me remettais 
Dieu du soin de disposer de mon sort selon sa volont, quand
j'aperus un petit btiment qui venait de terre ferme  pleines
voiles et avait la proue sur l'le o j'tais.

Comme je ne doutais pas qu'il n'y vnt mouiller, et que
j'ignorais si les gens qui taient dessus seraient amis ou
ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Je montai sur
un arbre fort touffu, d'o je pouvais impunment examiner leur
contenance. Le btiment vint se ranger dans une petite anse, o
dbarqurent dix esclaves qui portaient une pelle et d'autres
instruments propres  remuer la terre. Ils marchrent vers le
milieu de l'le, o je les vis s'arrter et remuer la terre
quelque temps, et  leur action il me parut qu'ils levrent une
trappe. Ils retournrent ensuite au btiment, dbarqurent
plusieurs sortes de provisions et de meubles, et en firent chacun
une charge qu'ils portrent  l'endroit o ils avaient remu la
terre, et ils y descendirent, ce qui me fit comprendre qu'il y
avait l un lieu souterrain. Je les vis encore une fois aller au
vaisseau, et en ressortir peu de temps aprs avec un vieillard qui
menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, trs-
bien fait. Ils descendirent tous o la trappe avait t leve, et
quand ils furent remonts, qu'ils eurent abaiss la trappe qu'ils
l'eurent recouverte de terre et qu'ils reprirent le chemin de
l'anse o tait le navire, je remarquai que le jeune homme n'tait
pas avec eux; d'o je conclus qu'il tait rest dans le lieu
souterrain, circonstance qui me causa un extrme tonnement.

Le vieillard et les esclaves se rembarqurent, et le btiment,
remis  la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le
vis si loign que je ne pouvais tre aperu de l'quipage, je
descendis de l'arbre et me rendis promptement  l'endroit o
j'avais vu remuer la terre. Je la remuai  mon tour jusqu' ce
que, trouvant une pierre de deux ou trois pieds en carr, je la
levai, et je vis qu'elle couvrait l'entre d'un escalier aussi de
pierre. Je le descendis, et me trouvai au bas dans une grande
chambre o il y avait un tapis de pied et un sofa garni d'un autre
tapis et de coussins d'une riche toffe, o le jeune homme tait
assis avec un ventail  la main. Je distinguai toutes ces choses
 la clart de deux bougies, aussi bien que des fruits et des pots
de fleurs qu'il avait prs de lui.

Le jeune homme fut effray de ma vue. Mais, pour le rassurer, je
lui dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez
rien; un roi et un fils de roi tel que je suis n'est pas capable
de vous faire la moindre injure. C'est, au contraire, votre bonne
destine qui a voulu apparemment que je me trouvasse ici pour vous
tirer de ce tombeau, o il semble qu'on vous ait enterr tout
vivant pour des raisons que j'ignore. Mais ce qui m'embarrasse et
ce que je ne puis concevoir (car je vous dirai que j'ai t tmoin
de tout ce qui s'est pass depuis que vous tes arriv dans cette
le), c'est qu'il m'a paru que vous vous tes laiss ensevelir
dans ce lieu sans rsistance...... Scheherazade se tut en cet
endroit, et le sultan se leva trs-impatient d'apprendre pourquoi
ce jeune homme avait ainsi t abandonn dans une le dserte, ce
qu'il se promit d'entendre la nuit suivante.




LV NUIT.

Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane: Si vous ne
dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de reprendre
l'histoire du troisime calender. Scheherazade ne se le fit pas
rpter et la poursuivit de cette sorte:

Le jeune homme, continua le troisime calender, se rassura  ces
paroles, et me pria d'un air riant de m'asseoir prs de lui. Ds
que je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une
chose qui vous surprendra par sa singularit. Mon pre est un
marchand joaillier qui a acquis de grands biens par son travail et
par son habilet dans sa profession. Il a un grand nombre
d'esclaves et de commissionnaires, qui font des voyages par mer
sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin d'entretenir les
correspondances qu'il a en plusieurs cours o il fournit les
pierreries dont on a besoin.

Il y avait longtemps qu'il tait mari sans avoir eu d'enfants,
lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils dont la vie nanmoins ne
serait pas de longue dure, ce qui lui donna beaucoup de chagrin 
son rveil. Quelques jours aprs, ma mre lui annona qu'elle
tait grosse, et le temps qu'elle croyait avoir conu s'accordait
fort avec le jour du songe de mon pre. Elle accoucha de moi dans
le terme des neuf mois, et ce fut une grande joie dans la famille.

Mon pre, qui avait exactement observ le moment de ma naissance,
consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans
nul accident jusqu' l'ge de quinze ans. Mais alors il courra
risque de perdre la vie et il sera difficile qu'il en chappe. Si
nanmoins son bonheur veut qu'il ne prisse pas, sa vie sera de
longue dure. C'est qu'en ce temps-l, ajoutrent-ils, la statue
questre de bronze qui est au haut de la montagne d'aimant aura
t renverse dans la mer par le prince Agib, fils du roi Cassib,
et que les astres marquent que, cinquante jours aprs, votre fils
doit tre tu par ce prince.

Comme cette prdiction s'accordait avec le songe de mon pre, il
en fut vivement frapp et afflig. Il ne laissa pas pourtant de
prendre beaucoup de soin de mon ducation jusqu' cette prsente
anne, qui est la quinzime de mon ge. Il apprit hier que depuis
dix jours le cavalier de bronze a t jet dans la mer par le
prince que je viens de vous nommer. Cette nouvelle lui a cot
tant de pleurs et caus tant d'alarmes qu'il n'est pas
reconnaissable dans l'tat o il est.

Sur la prdiction des astrologues, il a cherch les moyens de
tromper mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps
qu'il a pris la prcaution de faire btir cette demeure, pour m'y
tenir cach durant cinquante jours ds qu'il apprendrait que la
statue serait renverse. C'est pourquoi, comme il a su qu'elle
l'tait depuis dix jours, il est venu promptement me cacher ici,
et il a promis que dans quarante il viendra me reprendre. Pour
moi, ajouta-t-il, j'ai bonne esprance et je ne crois pas que le
prince Agib vienne me chercher sous terre au milieu d'une le
dserte. Voil, seigneur, ce que j'avais  vous dire.

Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me
moquais en moi-mme des astrologues qui avaient prdit que je lui
terais la vie, et je me sentais si loign de vrifier la
prdiction, qu' peine eut-il achev de parler que je lui dis avec
transport: Mon cher seigneur, ayez de la confiance en la bont de
Dieu et ne craignez rien. Comptez que c'tait une dette que vous
aviez  payer et que vous en tes quitte ds  prsent. Je suis
ravi, aprs avoir fait naufrage, de me trouver heureusement ici
pour vous dfendre contre ceux qui voudraient attenter  votre
vie. Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les
vaines conjectures des astrologues vous font apprhender. Je vous
rendrai pendant ce temps-l tous les services qui dpendront de
moi. Aprs cela je profiterai de l'occasion de gagner la terre
ferme en m'embarquant avec vous sur votre btiment, avec la
permission de votre pre et la vtre, et quand je serai de retour
en mon royaume, je n'oublierai point l'obligation que je vous
aurai, et je tcherai de vous en tmoigner ma reconnaissance de la
manire que je le devrai.

Je rassurai par ce discours le fils du joaillier et m'attirai sa
confiance. Je me gardai bien, de peur de l'pouvanter, de lui dire
que j'tais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne
lui en donner aucun soupon. Nous nous entretnmes de plusieurs
choses jusqu' la nuit, et je connus que le jeune homme avait
beaucoup d'esprit. Nous mangemes ensemble de ses provisions: il
en avait une si grande quantit qu'il en aurait eu de reste au
bout de quarante jours, quand il aurait eu d'autres htes que moi.
Aprs le souper, nous continumes de nous entretenir quelque
temps, et ensuite nous nous couchmes.

Le lendemain  son lever, je lui prsentai le bassin et l'eau. Il
se lava, je prparai le dner et le servis quand il en fut temps.
Aprs le repas, j'inventai un jeu pour nous dsennuyer non-
seulement ce jour-l, mais encore les suivants. Je prparai le
souper de la mme manire que j'avais apprt le dner. Nous
soupmes et nous nous couchmes comme le jour prcdent.

Nous emes le temps de contracter amiti ensemble. Je m'aperus
qu'il avait de l'inclination pour moi, et de mon ct j'en avais
conu une si forte pour lui, que je me disais souvent  moi-mme
que les astrologues qui avaient prdit au pre que son fils serait
tu par mes mains taient des imposteurs, et qu'il n'tait pas
possible que je pusse commettre une si mchante action. Enfin,
madame, nous passmes trente-neuf jours le plus agrablement du
monde dans ce lieu souterrain.

Le quarantime arriva. Le matin, le jeune homme en s'veillant me
dit, avec un transport de joie dont il ne fut pas le matre:
Prince, me voil aujourd'hui au quarantime jour, et je ne suis
pas mort, grces  Dieu et  votre bonne compagnie. Mon pre ne
manquera pas tantt de vous en marquer sa reconnaissance et de
vous fournir tous les moyens et toutes les commodits ncessaires
pour vous en retourner dans votre royaume. Mas en attendant,
ajouta-t-il, je vous supplie de vouloir bien faire chauffer de
l'eau pour me laver tout le corps dans le bain portatif; je veux
me dcrasser et changer d'habit pour mieux recevoir mon pre.

Je mis de l'eau sur le feu, et lorsqu'elle fut tide j'en remplis
le bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le
frottai moi-mme. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit,
que j'avais prpar, et je le couvris de sa couverture. Aprs
qu'il se fut repos et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince,
me dit-il, obligez-moi de m'apporter un melon et du sucre, que
j'en mange pour me rafrachir.

De plusieurs melons qui nous restaient, je choisis le meilleur et
le mis dans un plat, et comme je ne trouvais pas de couteau pour
le couper, je demandai au jeune homme s'il ne savait pas o il y
en avait. Il y en a un me rpondit-il, sur cette corniche au-
dessus de ma tte. Effectivement j'y en aperus un; mais je me
pressai si fort pour le prendre, et dans le temps que je l'avais 
la main, mon pied s'embarrassa de sorte dans la couverture, que je
tombai et glissai si malheureusement sur le jeune homme, que je
lui enfonai le couteau dans le coeur. Il expira dans le moment.

 ce spectacle, je poussai des cris pouvantables. Je me frappai
la tte, le visage et la poitrine; je dchirai mon habit et me
jetai par terre avec une douleur et des regrets inexprimables.
Hlas! m'criai-je, il ne lui restait que quelques heures pour
tre hors du danger contre lequel il avait cherch un asile, et
dans le temps que je compte moi-mme que le pril est pass, c'est
alors que je deviens son assassin et que je rends la prdiction
vritable. Mais, Seigneur, ajoutai-je enlevant la tte et les
mains au ciel, je vous en demande pardon, et si je suis coupable
de sa mort, ne me laissez pas vivre plus longtemps.

Scheherazade, voyant paratre le jour en cet endroit, fut oblige
d'interrompre ce rcit funeste. Le sultan des Indes en fut mu, et
se sentant quelque inquitude sur ce que deviendrait aprs cela le
calender, il se garda bien de faire mourir ce jour-l
Scheherazade, qui seule pouvait le tirer de peine.




LVI NUIT.

Dinarzade, suivant sa coutume, veilla la sultane le lendemain: Si
vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de nous
raconter ce qui se passa aprs la mort du jeune homme.
Scheherazade prit aussitt la parole et parla de cette sorte:

Madame, poursuivit le troisime calender en s'adressant 
Zobide, aprs le malheur qui venait de m'arriver, j'aurais reu
la mort sans frayeur si elle s'tait prsente  moi. Mais le mal,
ainsi que le bien, ne nous arrive pas toujours lorsque nous le
souhaitons.

Nanmoins, faisant rflexion que mes larmes et ma douleur ne
feraient pas revivre le jeune homme, et que, les quarante jours
finissant, je pourrais tre surpris par son pre, je sortis de
cette demeure souterraine et montai au haut de l'escalier.
J'abaissai la grosse pierre sur l'entre et la couvris de terre.

J'eus  peine achev que, portant la vue sur la mer du ct de la
terre ferme, j'aperus le btiment qui venait reprendre le jeune
homme. Alors, me consultant sur ce que j'avais  faire, je dis en
moi-mme: Si je me fais voir, le vieillard ne manquera pas de me
faire arrter et massacrer peut-tre par ses esclaves quand il
aura vu son fils dans l'tat o je l'ai mis. Tout ce que je
pourrai allguer pour me justifier ne le persuadera point de mon
innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le moyen, me soustraire
 son ressentiment que de m'y exposer.

Il y avait prs du lieu souterrain un gros arbre dont l'pais
feuillage me parut propre  me cacher. J'y montai, et je ne me fus
pas plus tt plac de manire que je ne pouvais tre aperu, que
je vis aborder le btiment au mme endroit que la premire fois.

Le vieillard et les esclaves dbarqurent bientt et s'avancrent
vers la demeure souterraine d'un air qui marquait qu'ils avaient
quelque esprance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement
remue, ils changrent de visage, et particulirement le
vieillard. Ils levrent la pierre et descendirent. Ils appellent
le jeune homme par son nom, il ne rpond point: leur crainte
redouble; ils le cherchent et le retrouvent enfin tendu sur son
lit, avec le couteau au milieu du coeur, car je n'avais pas eu le
courage de l'ter.  cette vue, ils poussrent des cris de douleur
qui renouvelrent la mienne. Le vieillard en tomba vanoui; ses
esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportrent en haut entre
leurs bras et le posrent au pied de l'arbre o j'tais. Mais,
malgr tous leurs soins, ce malheureux pre demeura longtemps en
cet tat, et leur fit plus d'une fois dsesprer de sa vie.

Il revint toutefois de ce long vanouissement. Alors les esclaves
apportrent le corps de son fils, revtu de ses plus beaux
habillements, et ds que la fosse qu'on lui faisait fut acheve,
on l'y descendit. Le vieillard, soutenu par deux esclaves, et le
visage baign de larmes, lui jeta, le premier, un peu de terre,
aprs quoi les esclaves en comblrent la fosse.

Cela tant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut
enlev, et embarqu avec le reste des provisions. Ensuite le
vieillard, accabl de douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur
une espce de brancard et transport dans le vaisseau, qui remit 
la voile. Il s'loigna de l'le en peu de temps et je le perdis de
vue. Le jour, qui clairait dj l'appartement du sultan des
Indes, obligea Scheherazade  s'arrter en cet endroit. Schahriar
se leva  son ordinaire, et par la mme raison que le jour
prcdent, prolongea encore la vie de la sultane, qu'il laissa
avec Dinarzade.




LVII NUIT.

Le lendemain avant le jour, Dinarzade adressa ces paroles  la
sultane: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
poursuivre les aventures du troisime calender. - H bien! ma
soeur, rpondit Scheherazade, vous saurez que ce prince continua
de les raconter ainsi  Zobide et  sa compagnie:

Aprs le dpart, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du
navire, je restai seul dans l'le; je passais la nuit dans la
demeure souterraine, qui n'avait pas t rebouche, et le jour je
me promenais autour de l'le, et m'arrtais dans les endroits les
plus propres  prendre du repos quand j'en avais besoin.

Je menai cette vie ennuyeuse pendant un mois. Au bout de ce
temps-l, je m'aperus que la mer diminuait considrablement et
que l'le devenait plus grande; il semblait que la terre ferme
s'approchait. Effectivement, les eaux devinrent si basses qu'il
n'y avait plus qu'un petit trajet de mer entre moi et la terre
ferme. Je le traversai et n'eus de l'eau presque qu' mi-jambe. Je
marchai si longtemps sur le sable, que j'en fus trs-fatigu.  la
fin je gagnai un terrain plus ferme, et j'tais dj assez loign
de la mer lorsque je vis fort loin au-devant de moi comme un grand
feu, ce qui me donna quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-
je, et il n'est pas possible que ce feu se soit allum de lui-
mme. Mais  mesure que je m'en approchais, mon erreur se
dissipait, et je reconnus bientt que ce que j'avais pris pour du
feu tait un chteau de cuivre rouge, que les rayons du soleil
faisaient paratre de loin comme enflamm.

Je m'arrtai prs de ce chteau et m'assis, autant pour en
considrer la structure admirable que pour me remettre un peu de
ma lassitude. Je n'avais pas encore donn  cette maison
magnifique toute l'attention qu'elle mritait, quand j'aperus dix
jeunes hommes bien faits, qui paraissaient venir de la promenade.
Mais ce qui me parut assez surprenant, ils taient tous borgnes de
l'oeil droit. Ils accompagnaient un vieillard d'une taille haute
et d'un air vnrable.

J'tais trangement tonn de rencontrer tant de borgnes  la
fois et tous privs du mme oeil. Dans le temps que je cherchais
dans mon esprit par quelle aventure ils pouvaient tre assembls,
ils m'abordrent et me tmoignrent de la joie de me voir. Aprs
les premiers compliments, ils me demandrent ce qui m'avait amen
l. Je leur rpondis que mon histoire tait un peu longue et que
s'ils voulaient prendre la peine de s'asseoir, je leur donnerais
la satisfaction qu'ils souhaitaient. Ils s'assirent et je leur
racontai ce qui m'tait arriv depuis que j'tais sorti de mon
royaume jusqu'alors, ce qui leur causa une grande surprise.

Aprs que j'eus achev mon discours, ces jeunes seigneurs me
prirent d'entrer avec eux dans le chteau. J'acceptai leur offre.
Nous traversmes une infinit de salles, d'antichambres, de
chambres et de cabinets fort proprement meubls, et nous arrivmes
dans un grand salon, o il y avait en rond dix petits sofas bleus
et spars, tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour
dormir la nuit. Au milieu de ce rond tait un onzime sofa moins
lev et de la mme couleur, sur lequel se plaa le vieillard dont
on a parl, et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.

Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces
jeunes gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu
de la place et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous
regarde, non plus que du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes
de l'oeil droit: contentez-vous de voir, et ne portez pas plus
loin votre curiosit.

Le vieillard ne demeura pas longtemps assis. Il se leva et
sortit; mais il revint quelques moments aprs, apportant le souper
des dix seigneurs, auxquels il distribua  chacun sa portion en
particulier. Il me servit aussi la mienne, que je mangeai seul, 
l'exemple des autres, et sur la fin du repas, le mme vieillard
nous prsenta une tasse de vin  chacun.

Mon histoire leur avait paru si extraordinaire qu'ils me la
firent rpter  l'issue du souper, et elle donna lieu  un
entretien qui dura une grande partie de la nuit. Un des seigneurs
faisant rflexion qu'il tait tard, dit au vieillard: Vous voyez
qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi
nous acquitter de notre devoir.  ces mots, le vieillard se leva
et entra dans un cabinet, d'o il apporta sur sa tte dix bassins,
l'un aprs l'autre, tous couverts d'une toffe bleue. Il en posa
un avec un flambeau devant chaque seigneur.

Ils dcouvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la
cendre, du charbon en poudre et du noir  noircir. Ils mlrent
toutes ces choses ensemble, et commencrent  s'en frotter et
barbouiller le visage, de manire qu'ils taient affreux  voir.
Aprs s'tre noircis de la sorte, ils se mirent a pleurer et  se
frapper la tte et la poitrine en criant sans cesse: Voil le
fruit de notre oisivet et de nos dbauches!

Ils passrent presque toute la nuit dans cette trange
occupation. Ils la cessrent enfin; aprs quoi le vieillard leur
apporta de l'eau dont ils se lavrent le visage et les mains; ils
quittrent aussi leurs habits, qui taient gts, et en prirent
d'autres, de sorte qu'il ne paraissait pas qu'ils eussent rien
fait des choses tonnantes dont je venais d'tre spectateur.

Jugez, madame, de la contrainte o j'avais t durant tout ce
temps-l. J'avais, t mille fois tent de rompre le silence que
ces seigneurs m'avaient impos, pour leur faire des questions, et
il me fut impossible de dormir le reste de la nuit.

Le jour suivant, d'abord que nous fmes levs, nous sortmes pour
prendre l'air, et alors je leur dis: Seigneurs, je vous dclare
que je renonce  la loi que vous me prescrivtes hier au soir: je
ne puis l'observer. Vous tes des gens sages et vous avez tous de
l'esprit infiniment, vous me l'avez fait assez connatre:
nanmoins, je vous ai vus faire des actions dont toutes autres
personnes que des insenss ne peuvent tre capables. Quelque
malheur qui puisse m'arriver, je ne saurais m'empcher de vous
demander pourquoi vous vous tes barbouill le visage de cendres,
de charbon et de noir  noircir, et enfin pourquoi vous n'avez
tous qu'un oeil. Il faut que quelque chose de singulier en soit la
cause: c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosit.
 des instances si pressantes, ils ne rpondirent rien, sinon que
les demandes que je leur faisais ne me regardaient pas, que je n'y
avais pas le moindre intrt et que je demeurasse en repos.

Nous passmes la journe  nous entretenir de choses
indiffrentes, et quand la nuit fut venue, aprs avoir tous soup
sparment, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les
jeunes seigneurs se barbouillrent, ils pleurrent, se frapprent
et crirent: Voil le fruit de notre oisivet et de nos
dbauches! Ils firent, le lendemain et les jours suivants, la
mme action.

 la fin je ne pus rsister  ma curiosit, et je les priai trs-
srieusement de la contenter ou de m'enseigner par quel chemin je
pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne
m'tait pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et
d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire sans qu'il
me ft permis d'en savoir les motifs.

Un des seigneurs me rpondit pour tous les autres: Ne vous
tonnez pas de notre conduite  votre gard; si jusqu' prsent
nous n'avons pas cd  vos prires, ce n'a t que par pure
amiti pour vous et que pour vous pargner le chagrin d'tre
rduit au mme tat o vous nous voyez. Si vous voulez bien
prouver notre malheureuse destine, vous n'avez qu' parler, nous
allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez. Je
leur dis que j'tais rsolu  tout vnement. Encore une fois,
reprit le mme seigneur, nous vous conseillons de modrer votre
curiosit: il y va de la perte de votre oeil droit. - Il
n'importe, repartis-je, je vous dclare que si ce malheur
m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables et que je ne
l'imputerai qu' moi-mme.

Il me reprsenta encore que quand j'aurais perdu un oeil, je ne
devais point esprer de demeurer avec eux, suppos que j'eusse
cette pense, parce que leur nombre tait complet et qu'il ne
pouvait pas tre augment. Je leur dis que je me ferais un plaisir
de ne me sparer jamais d'aussi honntes gens qu'eux; mais que si
c'tait une ncessit, j'tais prt encore  m'y soumettre,
puisqu' quelque prix que ce ft, je souhaitais qu'ils
m'accordassent ce que je leur demandais.

Les dix seigneurs, voyant que j'tais inbranlable dans ma
rsolution, prirent un mouton, qu'ils gorgrent, et aprs lui
avoir t la peau, ils me prsentrent le couteau dont ils
s'taient servis, et me dirent: Prenez ce couteau, il vous
servira dans l'occasion que nous vous dirons bientt. Nous allons
vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous vous
enveloppiez: ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur norme, qu'on
appelle roc[34], paratra dans l'air, et, vous prenant pour un
mouton, fondra sur vous et vous enlvera jusqu'aux nues. Mais que
cela ne vous pouvante pas: il reprendra son vol vers la terre et
vous posera sur la cime d'une montagne. D'abord que vous vous
sentirez  terre, fendez la peau avec le couteau, et vous
dveloppez. Le roc ne vous aura pas plus tt vu, qu'il s'envolera
de peur et vous laissera libre. Ne vous arrtez point, marchez
jusqu' ce que vous arriviez  un chteau d'une grandeur
prodigieuse, tout couvert de plaques d'or, de grosses meraudes et
d'autres pierreries fines. Prsentez-vous  la porte, qui est
toujours ouverte, et entrez. Nous avons t dans ce chteau tous
tant que nous sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous
y avons vu ni de ce qui nous est arriv: vous l'apprendrez par
vous-mme. Ce que nous pouvons vous dire, c'est qu'il nous en
cote  chacun notre oeil droit; et la pnitence dont vous avez
t tmoin est une chose que nous sommes obligs de faire pour y
avoir t. L'histoire de chacun de nous en particulier est remplie
d'aventures extraordinaires et on en ferait un gros livre; mais
nous ne pouvons vous en dire davantage.

En achevant ces mots, Scheherazade interrompit son conte et dit au
sultan des Indes: Comme ma soeur m'a rveille aujourd'hui un peu
plus tt que de coutume, je commenais  craindre d'ennuyer votre
majest; mais voil le jour qui parat  propos et m'impose
silence. La curiosit de Schahriar l'emporta encore sur le serment
cruel qu'il avait fait.




LVIII NUIT.

Dinarzade ne fut pas si matineuse cette nuit que la prcdente:
elle ne laissa pas nanmoins d'appeler la sultane avant le jour:
Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de
continuer l'histoire du troisime calender. Scheherazade la
poursuivit ainsi, en faisant toujours parler le calender 
Zobide:

Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que
je viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau du
mouton, saisi du couteau qui m'avait t donn, et aprs que les
jeunes seigneurs eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me
laissrent sur la place et se retirrent dans leur salon. Le roc
dont ils m'avaient parl ne fut pas longtemps  se faire voir: il
fondit sur moi, me prit entre ses griffes, comme un mouton, et me
transporta au haut d'une montagne.

Lorsque je me sentis  terre, je ne manquai pas de me servir du
couteau, je fendis la peau, me dveloppai et parus devant le roc,
qui s'envola ds qu'il m'aperut. Ce roc est un oiseau blanc d'une
grandeur et d'une grosseur monstrueuse; pour sa force, elle est
telle qu'il enlve les lphants dans les plaines et les porte sur
le sommet des montagnes, o il en fait sa pture.

Dans l'impatience que j'avais d'arriver au chteau, je ne perdis
point de temps, et je pressai si bien le pas qu'en moins d'une
demi-journe je m'y rendis, et je puis dire que je le trouvai
encore plus beau qu'on ne me l'avait dpeint.

La porte tait ouverte; j'entrai dans une cour carre, et si
vaste qu'il y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de
sandal et d'alos, et une d'or, sans compter celles de plusieurs
escaliers magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut,
et d'autres encore que je ne voyais pas. Les cent que je dis
donnaient entre dans des jardins ou des magasins remplis de
richesses, ou enfin dans des lieux qui renfermaient des choses
surprenantes  voir.

Je vis en face une porte ouverte, par o j'entrai dans un grand
salon o taient assises quarante jeunes dames d'une beaut si
parfaite que l'imagination mme ne saurait aller au del. Elles
taient habilles trs-magnifiquement. Elles se levrent toutes
ensemble sitt qu'elles m'aperurent, et, sans attendre mon
compliment, elles me dirent avec de grandes dmonstrations de
joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu, soyez le bienvenu; et
une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a
longtemps, dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous:
votre air nous marque assez que vous avez toutes les bonnes
qualits que nous pouvons souhaiter, et nous esprons que vous ne
trouverez pas notre compagnie dsagrable et indigne de vous.

Aprs beaucoup de rsistance de ma part, elles me forcrent de
m'asseoir dans une place un peu leve au-dessus des leurs, et
comme je tmoignais que cela me faisait de la peine: C'est votre
place, me dirent-elles, vous tes de ce moment notre seigneur,
notre matre et notre juge, et nous sommes vos esclaves, prtes 
recevoir vos commandements.

Rien au monde, madame, ne m'tonna tant que l'ardeur et
l'empressement de ces belles filles  me rendre tous les services
imaginables. L'une apporta de l'eau chaude et me lava les pieds;
une autre me versa de l'eau de senteur sur les mains; celles-ci
apportrent tout ce qui tait ncessaire pour me faire changer
d'habillement; celles-l me servirent une collation magnifique, et
d'autres enfin se prsentrent le verre  la main, prtes  me
verser d'un vin dlicieux, et tout cela s'excutait sans
confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manires
dont j'tais charm. Je bus et mangeai; aprs quoi toutes les
dames s'tant places autour de moi, me demandrent une relation
de mon voyage. Je leur fis un dtail de mes aventures qui dura
jusqu' l'entre de la nuit.

Scheherazade s'tant arrte en cet endroit, sa soeur lui en
demanda la raison. Ne voyez-vous pas bien qu'il est jour, rpondit
la sultane; pourquoi ne m'avez-vous pas plus tt veille? Le
sultan,  qui l'arrive du calender au palais des quarante belles
dames promettait d'agrables choses, ne voulant pas se priver du
plaisir de les entendre, diffra encore la mort de la sultane.




LIX NUIT.

Dinarzade ne fut pas plus diligente cette nuit que la dernire, et
il tait presque jour lorsqu'elle dit  la sultane: Ma chre
soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de m'apprendre ce
qui se passa dans le beau chteau o vous nous laisstes hier. -
Je vais vous le dire, rpondit Scheherazade, et s'adressant au
sultan: Sire, poursuivit-elle, le prince calender reprit sa
narration dans ces termes:

Lorsque j'eus achev de raconter mon histoire aux quarante dames,
quelques-unes de celles qui taient assises le plus prs de moi
demeurrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il
tait nuit, se levrent pour aller qurir des bougies. Elles en
apportrent une prodigieuse quantit, qui rpara merveilleusement
la clart du jour; mais elles les disposaient avec tant de
symtrie qu'il semblait qu'on n'en pouvait moins souhaiter.

D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures
et d'autres mets propres  boire, et garnirent un buffet de
plusieurs sortes de vins et de liqueurs, et d'autres enfin
parurent avec des instruments de musique. Quand tout fut prt,
elles m'invitrent  me mettre  table. Les dames s'y assirent
avec moi, et nous y demeurmes assez longtemps: celles qui
devaient jouer des instruments et les accompagner de leurs voix se
levrent et firent un concert charmant. Les autres commencrent
une espce de bal et dansrent deux  deux, les unes aprs les
autres, de la meilleure grce du monde.

Il tait plus de minuit lorsque tous ces divertissements
finirent. Alors une des dames prenant la parole, me dit: Vous
tes fatigu du chemin que vous avez fait aujourd'hui: il est
temps que vous vous reposiez. Votre appartement est prpar, mais
avant de vous y retirer, choisissez de nous toutes celle qui vous
plaira davantage, et la menez coucher avec vous. Je rpondis que
je me garderais bien de faire le choix qu'elles me proposaient;
qu'elles taient toutes galement belles, spirituelles, dignes de
mes respects et de mes services, et que je ne commettrais pas
l'incivilit d'en prfrer une aux autres.

La mme dame qui m'avait parl reprit: Nous sommes trs-
persuades de votre honntet, et nous voyons bien que la crainte
de faire natre de la jalousie entre nous vous retient; mais que
cette discrtion ne vous arrte pas: nous vous avertissons que le
bonheur de celle que vous choisirez ne fera point de jalouses, car
nous sommes convenues que tous les jours nous aurions l'une aprs
l'autre le mme honneur, et qu'au bout des quarante jours ce sera
 recommencer. Choisissez donc librement, et ne perdez pas un
temps que vous devez donner au repos, dont vous avez besoin.

Il fallut cder  leurs instances; je prsentai la main  la dame
qui portait la parole pour les autres, elle me donna la sienne, et
on nous conduisit  un appartement magnifique. On nous y laissa
seuls, et les autres dames se retirrent dans les leurs......
Mais il est jour, sire, dit Scheherazade au sultan, et votre
majest voudra bien me permettre de laisser le prince calender
avec sa dame. Schahriar ne rpondit rien, mais il dit en lui-mme
en se levant. Il faut avouer que le conte est parfaitement beau:
j'aurais le plus grand tort du monde de ne me pas donner le loisir
de l'entendre jusqu' la fin.




LX NUIT.

Dinarzade, sur la fin de la nuit suivante, ne manqua pas
d'adresser ces paroles  la sultane: Si vous ne dormez pas, ma
soeur, je vous prie de nous raconter la suite de la merveilleuse
histoire du troisime calender. - Trs-volontiers, rpondit
Scheherazade; voici de quelle manire le prince en reprit le fil:

J'avais, dit-il,  peine achev de m'habiller le lendemain, que
les trente-neuf autres dames vinrent dans mon appartement, toutes
pares autrement que le jour prcdent. Elles me souhaitrent le
bonjour et me demandrent des nouvelles de ma sant. Ensuite elles
me conduisirent au bain, o elles me lavrent elles-mmes et me
rendirent malgr moi tous les services dont on y a besoin, et
lorsque j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui
tait encore plus magnifique que le premier.

Nous passmes la journe presque toujours  table, et quand
l'heure de se coucher fut venue, elles me prirent encore de
choisir une d'entre elles pour me tenir compagnie. Enfin, madame,
pour ne vous point ennuyer en rptant toujours la mme chose, je
vous dirai que je passai une anne entire avec les quarante
dames, en les recevant dans mon lit l'une aprs l'autre, et que
pendant tout ce temps-l, cette vie voluptueuse ne fut point
interrompue par le moindre chagrin.

Au bout de l'anne (rien ne pouvait me surprendre davantage), les
quarante dames, au lieu de se prsenter  moi avec leur gaiet
ordinaire et de me demander comment je me portais, entrrent un
matin dans mon appartement, les joues baignes de pleurs. Elles
vinrent m'embrasser tendrement l'une aprs l'autre, en me disant:
Adieu! cher prince, adieu! il faut que nous vous quittions.

Leurs larmes m'attendrirent; je les suppliai de me dire le sujet
de leur affliction et de cette sparation dont elles me parlaient:
Au nom de Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il
est en mon pouvoir de vous consoler ou si mon secours vous est
inutile! Au lieu de me rpondre prcisment: Plt  Dieu,
dirent-elles, que nous ne vous eussions jamais vu ni connu!
Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont fait l'honneur de nous
visiter, mais pas un n'avait cette grce, cette douceur, cet
enjouement et ce mrite que vous avez. Nous ne savons comment nous
pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles
recommencrent  pleurer amrement. Mes aimables dames, repris-
je, de grce, ne me faites pas languir davantage, dites-moi la
cause de votre douleur. - Hlas! rpondirent-elles, quel autre
sujet serait capable de nous affliger, que la ncessit de nous
sparer de vous? Peut-tre ne vous reverrons-nous jamais! Si
pourtant vous le vouliez bien et si vous aviez assez de pouvoir
sur vous pour cela, il ne serait pas impossible de nous rejoindre.
- Mesdames, repartis-je, je ne comprends rien  ce que vous dites;
je vous prie de me parler plus clairement.

- Eh bien! dit l'une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous
dirons que nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous
vivons ici ensemble avec l'agrment que vous avez vu, mais au bout
de chaque anne, nous sommes obliges de nous absenter pendant
quarante jours pour des devoirs indispensables, ce qu'il ne nous
est pas permis de rvler; aprs quoi nous revenons dans ce
chteau. L'anne finit hier, il faut que nous vous quittions
aujourd'hui; c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. Avant
que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses,
particulirement celles des cent portes, o vous trouverez de quoi
contenter votre curiosit et adoucir votre solitude pendant notre
absence; mais pour votre bien et pour notre intrt particulier,
nous vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si
vous l'ouvrez, nous ne vous reverrons jamais, et la crainte que
nous en avons augmente notre douleur. Nous esprons que vous
profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos
et du bonheur de votre vie; prenez-y garde, si vous cdiez  votre
indiscrte curiosit, vous vous feriez un tort considrable. Nous
vous conjurons donc de ne pas commettre cette faute et de nous
donner la consolation de vous retrouver ici dans quarante jours.
Nous emporterions bien la clef de la porte d'or avec nous; mais ce
serait faire une offense  un prince tel que vous, que de douter
de sa discrtion et de sa retenue.

Scheherazade voulait continuer, mais elle vit paratre le jour. Le
sultan, curieux de savoir ce que ferait le calender seul dans le
chteau, aprs le dpart des quarante dames, remit au jour suivant
 s'en claircir.




LXI NUIT.

L'officieuse Dinarzade s'tant rveille assez longtemps avant le
jour, appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-
elle, songez qu'il est temps de raconter au sultan, notre
seigneur, la suite de l'histoire que vous avez commence.
Scheherazade alors s'adressant  Schahriar, lui dit: Sire, votre
majest saura que le calender poursuivit ainsi son histoire:

Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une
vritable douleur. Je ne manquai pas de leur tmoigner que leur
absence me causerait beaucoup de peine, et je les remerciai des
bons avis qu'elles me donnaient. Je les assurai que j'en
profiterais et que je ferais des choses encore plus difficiles
pour me procurer le bonheur de passer le reste de mes jours avec
des dames d'un si rare mrite. Nos adieux furent des plus tendres;
je les embrassai toutes l'une aprs l'autre; elles partirent
ensuite, et je restai seul dans le chteau.

L'agrment de la compagnie, la bonne chre, les concerts, les
plaisirs m'avaient tellement occup durant l'anne, que je n'avais
pas eu le temps ni la moindre envie de voir les merveilles qui
pouvaient tre dans ce palais enchant. Je n'avais pas mme fait
attention  mille objets admirables que j'avais tous les jours
devant les yeux, tant j'avais t charm de la beaut des dames et
du plaisir de les voir uniquement occupes du soin de me plaire.
Je fus sensiblement afflig de leur dpart, et, quoique leur
absence ne dt tre que de quarante jours, il me parut que
j'allais passer un sicle sans elles.

Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles
m'avaient donn de ne pas ouvrir la porte d'or; mais comme,  cela
prs, il m'tait permis de satisfaire ma curiosit, je pris la
premire des clefs des autres portes, qui taient ranges par
ordre.

J'ouvris la premire porte et j'entrai dans un jardin fruitier,
auquel je crois que dans l'univers il n'y en a point qui lui soit
comparable. Je ne pense pas mme que celui que notre religion nous
promet aprs la mort puisse le surpasser. La symtrie, la
propret, la disposition admirable des arbres, l'abondance et la
diversit des fruits de mille espces inconnues, leur fracheur,
leur beaut, tout ravissait ma vue. Je ne dois pas ngliger,
madame, de vous faire remarquer que ce jardin dlicieux tait
arros d'une manire fort singulire: des rigoles, creuses avec
art et proportion, portaient de l'eau abondamment  la racine des
arbres qui en avaient besoin pour pousser leurs premires feuilles
et leurs fleurs; d'autres en portaient moins  ceux dont les
fruits taient dj nous, d'autres encore moins  ceux o ils
grossissaient; d'autres n'en portaient que ce qu'il en fallait
prcisment  ceux dont le fruit avait acquis la grosseur
convenable et n'attendait plus que sa maturit; mais cette
grosseur surpassait de beaucoup celle des fruits ordinaires de nos
jardins. Les autres rigoles, enfin, qui aboutissaient aux arbres
dont le fruit tait mr, n'avaient d'humidit que ce qui tait
ncessaire pour le conserver dans le mme tat sans le corrompre.

Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu,
et je n'en serais jamais sorti si je n'eusse pas conu ds lors
une plus grande ide des autres choses que je n'avais point vues.
J'en sortis l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte,
et ouvris celle qui suivait.

Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs, qui
n'tait pas moins singulier dans son genre: il renfermait un
parterre spacieux, arros, non pas avec la mme profusion que le
prcdent, mais avec un plus grand mnagement, pour ne pas fournir
plus d'eau que chaque fleur n'en avait besoin. La rose, le jasmin,
la violette, le narcisse, l'hyacinthe, l'anmone, la tulipe, la
renoncule, l'oeillet, le lis, et une infinit d'autres fleurs, qui
ne fleurissent ailleurs qu'en diffrents temps, se trouvaient l
fleuries toutes  la fois; et rien n'tait plus doux que l'air
qu'on respirait dans ce jardin.

J'ouvris la troisime porte; je trouvai une volire trs-vaste;
elle tait pave de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du
plus fin, du moins commun; la cage tait de sandal et de bois
d'alos; elle renfermait une infinit de rossignols, de
chardonnerets, de serins, d'alouettes, et d'autres oiseaux encore
plus harmonieux, dont je n'avais entendu parler de ma vie. Les
vases o taient leur grain et leur eau taient de jaspe ou
d'agate la plus prcieuse.

D'ailleurs, cette volire tait d'une grande propret;  voir sa
capacit, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes
pour la tenir aussi nette qu'elle tait. Personne, toutefois, n'y
paraissait, non plus que dans les jardins o j'avais t, dans
lesquels je n'avais pas remarqu une mauvaise herbe, ni la moindre
superfluit qui m'et bless la vue.

Le soleil tait dj couch, et je me retirai charm du ramage de
cette multitude d'oiseaux, qui cherchaient alors  se percher dans
l'endroit le plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me
rendis  mon appartement, rsolu d'ouvrir les autres portes les
jours suivants,  l'exception de la centime.

Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrime
porte. Si ce que j'avais vu le jour prcdent avait t capable de
me causer de la surprise, ce que je vis alors me ravit en extase.
Je mis le pied dans une grande cour environne d'un btiment d'une
architecture merveilleuse dont je ne vous ferai point la
description, pour viter la prolixit.

Ce btiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune
donnait entre dans un trsor; et de ces trsors, il y en avait
plusieurs qui valaient mieux que les plus grands royaumes. Le
premier contenait des monceaux de perles; et, ce qui passe toute
croyance, les plus prcieuses, qui taient grosses comme des oeufs
de pigeon, surpassaient en nombre les mdiocres; dans le second
trsor, il y avait des diamants, des escarboucles et des rubis;
dans le troisime, des meraudes; dans le quatrime, de l'or en
lingots; dans le cinquime, du monnay; dans le sixime, de
l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnay. Les
autres contenaient des amthystes, des chrysolites, des topazes,
des opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres
pierres fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du
jaspe, de la cornaline et du corail, dont il y avait un magasin
rempli, non-seulement de branches, mais mme d'arbres entiers.

Rempli de surprise et d'admiration, je m'criai, aprs avoir vu
toutes ces richesses: Non, quand tous les trsors de tous les rois
de l'univers seraient assembls en un mme lieu, ils
n'approcheraient pas de ceux-ci. Quel est mon bonheur de possder
tous ces biens avec tant d'aimables princesses!

Je ne m'arrterai point, madame,  vous faire le dtail de toutes
les autres choses rares et prcieuses que je vis les jours
suivants. Je vous dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de
trente-neuf jours pour ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes et
admirer tout ce qui s'offrit  ma vue. Il ne restait plus que la
centime porte, dont l'ouverture m'tait dfendue......

Le jour, qui vint clairer l'appartement du sultan des Indes,
imposa silence  Scheherazade en cet endroit. Mais cette histoire
faisait trop de plaisir  Schahriar pour qu'il n'en voult pas
entendre la suite le lendemain. Ce prince se leva dans cette
rsolution.




LXII NUIT.

Dinarzade, qui ne souhaitait pas moins ardemment que Schahriar
d'apprendre quelles merveilles pouvaient tre renfermes sous la
clef de la centime porte, appela la sultane de trs-bonne heure.
Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie
d'achever la surprenante histoire du troisime calender. - Il la
continua de cette sorte, dit Scheherazade:

J'tais, dit-il, au quarantime jour depuis le dpart des
charmantes princesses. Si j'avais pu ce jour-l conserver sur moi
le pouvoir que je devais avoir, je serais aujourd'hui le plus
heureux de tous les hommes, au lieu que je suis le plus
malheureux. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de
les revoir devait servir de frein  ma curiosit; mais par une
faiblesse dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai
 la tentation du dmon, qui ne me donna point de repos que je ne
me fusse livr moi-mme  la peine que j'ai prouve.

J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et
je n'eus pas avanc le pied pour entrer, qu'une odeur assez
agrable, mais contraire  mon temprament, me fit tomber vanoui.
Nanmoins, je revins  moi, et au lieu de profiter de cet
avertissement, de refermer la porte et de perdre pour jamais
l'envie de satisfaire ma curiosit, j'entrai aprs avoir attendu
quelque temps que le grand air et modr cette odeur. Je n'en fus
plus incommod.

Je trouvai un lieu vaste, bien vot et dont le pav tait
parsem de safran. Plusieurs flambeaux d'or massif avec des
bougies allumes qui rendaient l'odeur d'alos et d'ambre gris, y
servaient de lumire, et cette illumination tait encore augmente
par des lampes d'or et d'argent remplies d'une huile compose de
diverses sortes d'odeurs.

Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirrent mon
attention, j'aperus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait
qu'on puisse voir au monde. Je m'approchai de lui pour le
considrer de prs: je trouvai qu'il avait une selle et une bride
d'or massif, d'un ouvrage excellent; que son auge, d'un ct,
tait remplie d'orge mond et de ssame, et de l'autre, d'eau de
rose. Je le pris par la bride et le tirai dehors pour le voir au
jour. Je le montai et voulus le faire avancer; mais comme il ne
branlait pas, je le frappai d'une houssine que j'avais ramasse
dans son curie magnifique. Mais  peine eut-il senti le coup
qu'il se mit  hennir avec un bruit horrible; puis, tendant des
ailes dont je ne m'tais point aperu, il s'leva dans l'air 
perte de vue. Je ne songeai plus qu' me tenir ferme, et malgr la
frayeur dont j'tais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit
ensuite son vol vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse
d'un chteau, o, sans me donner le temps de mettre pied  terre,
il me secoua si violemment qu'il me fit tomber en arrire, et du
bout de sa queue il me creva l'oeil droit.

Voil de quelle manire je devins borgne, et je me souvins bien
alors de ce que m'avaient prdit les dix jeunes seigneurs. Le
cheval reprit son vol et disparut. Je me relevai, fort afflig du
malheur que j'avais cherch moi-mme. Je marchai sur la terrasse,
la main sur mon oeil, qui me faisait beaucoup de douleur. Je
descendis et me trouvai dans un salon qui me fit connatre par les
dix sofas disposs en rond, et un autre moins lev au milieu, que
ce chteau tait celui d'o j'avais t enlev par le roc.

Les dix jeunes seigneurs borgnes n'taient pas dans le salon. Je
les y attendis, et ils arrivrent peu de temps aprs avec le
vieillard. Ils ne parurent pas tonns de me revoir ni de la perte
de mon oeil. Nous sommes bien fchs, me dirent-ils, de ne
pouvoir vous fliciter sur votre retour de la manire que nous le
souhaiterions. Mais nous ne sommes pas la cause de votre malheur.
- J'aurais tort de vous en accuser, leur rpondis-je; je me le
suis attir moi-mme, et je m'en impute toute la faute. - Si la
consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir des
semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce
qui vous est arriv nous est arriv aussi. Nous avons got toute
sorte de plaisirs pendant une anne entire, et nous aurions
continu de jouir du mme bonheur si nous n'eussions pas ouvert la
porte d'or pendant l'absence des princesses. Vous n'avez pas t
plus sage que nous, et vous avez prouv la mme punition. Nous
voudrions bien vous recevoir parmi nous pour faire la pnitence
que nous faisons et dont nous ne savons pas quelle sera la dure,
mais nous vous avons dj dclar les raisons qui nous en
empchent. C'est pourquoi retirez-vous et vous en allez  la cour
de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit dcider de votre
destine. Ils m'enseignrent la route que je devais tenir, et je
me sparai d'eux.

Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris
l'habit de calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin je suis
arriv aujourd'hui en cette ville  l'entre de la nuit. J'ai
rencontr  la porte ces calenders, mes confrres, tous trois fort
surpris de nous voir borgnes du mme oeil. Mais nous n'avons pas
eu le temps de nous entretenir de cette disgrce qui nous est
commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
secours que vous nous avez gnreusement accord.

Le troisime calender ayant achev de raconter son histoire,
Zobide prit la parole, et s'adressant  lui et  ses confrres:
Allez, leur dit-elle, vous tes libres tous trois; retirez-vous
o il vous plaira. Mais l'un d'entre eux lui rpondit: Madame,
nous vous supplions de nous pardonner notre curiosit et de nous
permettre d'entendre l'histoire de ces seigneurs, qui n'ont pas
encore parl. Alors la dame se tournant du ct du calife, du
vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait pas pour ce
qu'ils taient, leur dit: C'est  vous  me raconter votre
histoire, parlez.

Le grand vizir Giafar, qui avait toujours port la parole,
rpondit encore  Zobide: Madame, pour vous obir, nous n'avons
qu' rpter ce que nous vous avons dj dit avant que d'entrer
chez vous. Nous sommes, poursuivit-il, des marchands de Moussoul,
et nous venons  Bagdad ngocier nos marchandises, qui sont en
magasin dans un khan o nous sommes logs. Nous avons dn
aujourd'hui avec plusieurs autres personnes de notre profession,
chez un marchand de cette ville, lequel, aprs nous avoir rgals
de mets dlicats et de vins exquis, a fait venir des danseurs et
des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs d'instruments. Le
grand bruit que nous faisions tous ensemble a attir le guet, qui
a arrt une partie des gens de l'assemble. Pour nous, par
bonheur, nous nous sommes sauvs; mais comme il tait dj tard et
que la porte de notre khan tait ferme, nous ne savions o nous
retirer. Le hasard a voulu que nous ayons pass par votre rue, et
que nous ayons entendu qu'on se rjouissait chez vous. Cela nous a
dtermins  frapper  votre porte. Voil, madame, le compte que
nous avons  rendre pour obir  vos ordres.

Zobide, aprs avoir cout ce discours, semblait hsiter sur ce
qu'elle devait dire. De quoi les calenders s'apercevant, la
supplirent d'avoir pour les trois marchands de Moussoul la mme
bont qu'elle avait eue pour eux. Eh bien! leur dit-elle, j'y
consens. Je veux que vous m'ayez tous la mme obligation. Je vous
fais grce, mais c'est  condition que vous sortirez tous de ce
logis prsentement et que vous vous retirerez o il vous plaira.
Zobide, ayant donn cet ordre d'un ton qui marquait qu'elle
voulait tre obie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
calenders et le porteur sortirent sans rpliquer, car la prsence
des sept esclaves arms les tenait en respect. Lorsqu'ils furent
hors de la maison et que la porte fut ferme, le calife dit aux
calenders, sans leur faire connatre qui il tait: Et vous,
seigneurs, qui tes trangers et nouvellement arrivs en cette
ville, de quel ct allez-vous prsentement, qu'il n'est pas jour
encore? - Seigneur, lui rpondirent-ils, c'est ce qui nous
embarrasse. - Suivez-nous, reprit le calife, nous allons vous
tirer d'embarras. Aprs avoir achev ces paroles, il parla au
grand vizir et lui dit: Conduisez-les chez vous, et demain matin
vous me les amnerez. Je veux faire crire leurs histoires; elles
mritent d'avoir place dans les annales de mon rgne.

Le vizir Giafar emmena avec lui les trois calenders; le porteur se
retira dans sa maison, et le calife, accompagn de Mesrour, se
rendit  son palais. Il se coucha, mais il ne put fermer les yeux,
tant il avait l'esprit agit de toutes les choses extraordinaires
qu'il avait vues et entendues. Il tait surtout fort en peine de
savoir qui tait Zobide, quel sujet elle pouvait avoir de
maltraiter les deux chiennes noires, et pourquoi Amine avait le
sein meurtri. Le jour parut qu'il tait encore occup de ces
penses. Il se leva, et se rendit dans la chambre o il tenait son
conseil et donnait audience. Il s'assit sur son trne.

Le grand vizir arriva peu de temps aprs et lui rendit ses
respects  son ordinaire: Vizir, lui dit le calife, les affaires
que nous aurions  rgler prsentement ne sont pas fort
pressantes; celle des trois dames et des deux chiennes noires
l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois
pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris. Allez,
faites venir ces dames, et amenez en mme temps les calenders.
Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.

Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son
matre, se hta de lui obir. Il arriva chez les dames, et leur
exposa d'une manire trs-honnte l'ordre qu'il avait de les
conduire au calife, sans toutefois leur parler de ce qui s'tait
pass chez elles.

Les dames se couvrirent de leurs voiles et partirent avec le
vizir, qui prit en passant chez lui les trois calenders, qui
avaient eu le temps d'apprendre qu'ils avaient vu le calife et
qu'ils lui avaient parl sans le connatre. Le vizir les mena au
palais et s'acquitta de sa commission avec tant de diligence que
le calife en fut fort satisfait. Ce prince, pour garder la
biensance devant tous les officiers de sa maison qui taient
prsents, fit placer les trois dames derrire la portire de la
salle qui conduisait  son appartement, et retint prs de lui les
trois calenders, qui firent assez connatre par leurs respects
qu'ils n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de
paratre.

Lorsque les dames furent places, le calife se tourna de leur ct
et leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit
chez vous cette nuit, dguis en marchand, je vais sans doute vous
alarmer; vous craindrez de m'avoir offens et vous croirez peut-
tre que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des
marques de mon ressentiment; mais rassurez-vous: soyez persuades
que j'ai oubli le pass et que je suis mme trs-content de votre
conduite. Je souhaiterais que toutes les dames de Bagdad eussent
autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai
toujours de la modration que vous etes aprs l'incivilit que
nous avions commise. J'tais alors marchand de Moussoul, mais je
suis  prsent Haroun Alraschid, le cinquime calife de la
glorieuse maison d'Abbas, qui tient la place de notre grand
prophte. Je vous ai mandes seulement pour savoir de vous qui
vous tes et vous demander pour quel sujet l'une de vous, aprs
avoir maltrait les deux chiennes noires, a pleur avec elles. Je
ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein
tout couvert de cicatrices.

Quoique le calife et prononc ces paroles trs-distinctement et
que les trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un
air de crmonie, ne laissa pas de les leur rpter... Mais,
sire, dit Scheherazade, il est jour: si votre majest veut que je
lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bont de prolonger
encore ma vie jusqu' demain. Le sultan y consentit, jugeant bien
que Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobide, qu'il
n'avait pas peu d'envie d'entendre.




LXIII NUIT.

Ma chre soeur, s'cria Dinarzade sur la fin de la nuit, si vous
ne dormez pas, dites-nous, je vous en conjure, l'histoire de
Zobide, car cette dame la raconta sans doute au calife. - Elle
n'y manqua pas, rpondit Scheherazade. Ds que le prince l'eut
rassure par le discours qu'il venait de faire, elle lui donna de
cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait:

HISTOIRE DE ZOBIDE.
Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai  raconter
 votre majest est une des plus surprenantes dont on ait jamais
ou parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois soeurs
nes d'une mme mre et d'un mme pre, et je vous dirai par quel
accident trange elles ont t changes en chiennes.

Les deux dames qui demeurent avec moi et qui sont ici prsentes
sont aussi mes soeurs de mme pre, mais d'une autre mre. Celle
qui a le sein couvert de cicatrices se nomme Amine, l'autre
s'appelle Safie, et moi Zobide.

Aprs la mort de notre pre, le bien qu'il nous avait laiss fut
partag entre nous galement, et lorsque ces deux dernires soeurs
eurent touch leur portion, elles se sparrent et allrent
demeurer en particulier avec leur mre. Mes deux autres soeurs et
moi restmes avec la ntre qui vivait encore, et qui depuis en
mourant nous laissa  chacune mille sequins.

Lorsque nous emes touch ce qui nous appartenait, mes deux
ans, car je suis la cadette, se marirent, suivirent leurs maris
et me laissrent seule. Peu de temps aprs leur mariage, le mari
de la premire vendit tout ce qu'il avait de biens et de meubles,
et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma soeur, ils
passrent tous deux en Afrique. L, le mari dpensa en bonne chre
et en dbauche tout son bien et celui que ma soeur lui avait
apport. Ensuite se voyant rduit  la dernire misre, il trouva
un prtexte pour la rpudier, et la chassa.

Elle revint  Bagdad, non sans avoir souffert des maux
incroyables dans un si long voyage. Elle vint se rfugier chez moi
dans un tat si digne de piti qu'elle en aurait inspir aux
coeurs les plus durs. Je la reus avec l'affection qu'elle pouvait
attendre de moi. Je lui demandai pourquoi je la voyais dans une si
malheureuse situation: elle m'apprit en pleurant la mauvaise
conduite de son mari et l'indigne traitement qu'il lui avait fait.
Je fus touche de son malheur et j'en pleurai avec elle. Je la fis
ensuite entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits et lui
dis: Ma soeur, vous tes mon ane et je vous regarde comme ma
mre. Pendant votre absence, Dieu a bni le peu de bien qui m'est
tomb en partage, et l'emploi que j'en fais  nourrir et  lever
des vers  soie. Comptez que je n'ai rien qui ne soit  vous et
dont vous ne puissiez disposer comme moi-mme.

Nous demeurmes toutes deux et vcmes ensemble pendant plusieurs
mois en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent
de notre troisime soeur et que nous tions surprises de ne pas
apprendre de ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais tat que
notre ane. Son mari l'avait traite de la mme sorte; je la
reus avec la mme amiti.

Quelque temps aprs, mes deux soeurs, sous prtexte qu'elles
m'taient  charge, me dirent qu'elles taient dans le dessein de
se remarier. Je leur rpondis, que si elles n'avaient pas d'autres
raisons que celle de m'tre  charge, elles pouvaient continuer de
demeurer avec moi en toute sret; que mon bien suffisait pour
nous entretenir toutes trois d'une manire conforme  notre
condition. Mais, ajoutai-je, je crains plutt que vous n'ayez
vritablement envie de vous remarier. Si cela tait, je vous avoue
que j'en serais fort tonne. Aprs l'exprience que vous avez du
peu de satisfaction qu'on a dans le mariage, y pouvez-vous penser
une seconde fois? Vous savez combien il est rare de trouver un
mari parfaitement honnte homme. Croyez-moi, continuons de vivre
ensemble le plus agrablement qu'il nous sera possible.

Tout ce que je leur dis fut inutile. Elles avaient pris la
rsolution de se remarier, elles l'excutrent. Mais elles
revinrent me trouver au bout de quelques mois et me faire mille
excuses de n'avoir pas suivi mon conseil. Vous tes notre
cadette, me dirent-elles, mais vous tes plus sage que nous. Si
vous voulez bien nous recevoir encore dans votre maison et nous
regarder comme vos esclaves, il ne nous arrivera plus de faire une
si grande faute. - Mes chres soeurs, leur rpondis-je, je n'ai
point chang  votre gard depuis notre dernire sparation:
revenez, et jouissez avec moi de ce que j'ai. Je les embrassai, et
nous demeurmes ensemble comme auparavant.

Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite, et
voyant que Dieu avait bni mon petit fonds, je formai le dessein
de faire un voyage par mer et de hasarder quelque chose dans le
commerce. Pour cet effet, je me rendis avec mes deux soeurs 
Balsora, o j'achetai un vaisseau tout quip, que je chargeai de
marchandises que j'avais fait venir de Bagdad. Nous mmes  la
voile avec un vent favorable et nous sortmes bientt du golfe
Persique. Quand nous fmes en pleine mer, nous prmes la route des
Indes, et aprs vingt jours de navigation nous vmes terre.
C'tait une montagne fort haute, au pied de laquelle nous
apermes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent
frais, nous arrivmes de bonne heure au port, et nous y jetmes
l'ancre.

Je n'eus pas la patience d'attendre que mes soeurs fussent en
tat de m'accompagner: je me fis dbarquer seule et j'allai droit
 la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis et d'autres
qui taient debout avec un bton  la main. Mais ils avaient tous
l'air si hideux que j'en fus effraye. Remarquant toutefois qu'ils
taient immobiles et qu'ils ne remuaient pas mme les yeux, je me
rassurai, et m'tant approche d'eux, je reconnus qu'ils taient
ptrifis.

J'entrai dans la ville et passai par plusieurs rues o il y avait
des hommes d'espace en espace dans toutes sortes d'attitudes, mais
ils taient tous sans mouvement et ptrifis. Au quartier des
marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermes, et
j'aperus dans celles qui taient ouvertes des personnes aussi
ptrifies. Je jetai la vue sur les chemines, et n'en voyant pas
sortir la fume, cela me fit juger que tout ce qui tait dans les
maisons, de mme que ce qui tait dehors, tait chang en pierre.

tant arrive dans une vaste place au milieu de la ville, je
dcouvris une grande porte couverte de plaques d'or et dont les
deux battants taient ouverts. Une portire d'toffe de soie
paraissait devant, et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de
la porte. Aprs avoir considr le btiment, je ne doutai pas que
ce ne ft le palais du prince qui rgnait en ce pays-l. Mais,
fort tonne de n'avoir rencontr aucun tre vivant, j'allai
jusque-l dans l'esprance d'en trouver quelqu'un. Je levai la
portire, et ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le
vestibule que quelques portiers ou gardes ptrifis, les uns
debout et les autres assis ou  demi couchs.

Je traversai une grande cour o il y avait beaucoup de monde. Les
uns semblaient aller et les autres venir, et nanmoins ils ne
bougeaient de leur place, parce qu'ils taient ptrifis comme
ceux que j'avais dj vus. Je passai dans une seconde cour, et de
celle-l dans une troisime; mais ce n'tait partout qu'une
solitude, et il y rgnait un silence affreux.

M'tant avance dans une quatrime cour, j'y vis en face un trs-
beau btiment dont les fentres taient fermes d'un treillis d'or
massif. Je jugeai que c'tait l'appartement de la reine. J'y
entrai. Il y avait dans une salle plusieurs eunuques noirs
ptrifis. Je passai ensuite dans une chambre trs-richement
meuble, o j'aperus une dame aussi change en pierre. Je connus
que c'tait la reine  une couronne d'or qu'elle avait sur la tte
et  un collier de perles trs-rondes et plus grosses que des
noisettes. Je les examinai de prs; il me parut qu'on ne pouvait
rien voir de plus beau.

J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette
chambre, et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa,
garni d'une toffe des Indes  fond d'or, avec des figures
d'hommes et d'animaux en argent d'un travail admirable.

Scheherazade aurait continu de parler; mais la clart du jour
vint mettre fin  sa narration. Le sultan fut charm de ce rcit.
Il faut, dit-il en se levant, que je sache  quoi aboutira cette
ptrification d'hommes tonnante.




LXIV NUIT.

Dinarzade, qui avait pris beaucoup de plaisir au commencement de
l'histoire de Zobide, ne manqua pas d'appeler la sultane avant le
jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous
supplie de nous apprendre ce que vit encore Zobide dans ce palais
singulier o elle tait entre. - Voici, rpondit Scheherazade,
comment cette dame continua de raconter son histoire au calife:

Sire, dit-elle, de la chambre de la reine ptrifie je passai
dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et
magnifiques qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur
extraordinaire, o il y avait un trne d'or massif, lev de
quelques degrs et enrichi de grosses meraudes enchsses, et sur
le trne, un lit d'une riche toffe, sur laquelle clatait une
broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce
fut une lumire brillante qui partait de dessus ce lit. Curieuse
de savoir ce qui la rendait, je montai, et, avanant la tte, je
vis sur un petit tabouret un diamant gros comme un oeuf
d'autruche, et si parfait que je n'y remarquai nul dfaut. Il
brillait tellement que je ne pouvais en soutenir l'clat en le
regardant au jour.

Il y avait au chevet du lit, de l'un et de l'autre ct, un
flambeau allum dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance
nanmoins me fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce
superbe palais, car je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent
s'entretenir allums d'eux-mmes. Plusieurs autres singularits
m'arrtrent dans cette chambre, que le seul diamant dont je viens
de parler rendait inestimable.

Comme toutes les portes taient ouvertes ou pousses seulement,
je parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que
j'avais dj vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles,
qui taient remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort
de toutes ces merveilles que je m'oubliai moi-mme. Je ne pensais
plus  mon vaisseau ni  mes soeurs, je ne songeais qu'
satisfaire ma curiosit. Cependant la nuit s'approchait, et son
approche m'avertissant qu'il tait temps de me retirer, je voulus
reprendre le chemin des cours par o j'tais venue; mais il ne me
fut pas ais de le trouver. Je m'garai dans les appartements, et
me retrouvant dans la grande chambre o taient le trne, le lit,
le gros diamant et les flambeaux allums, je rsolus d'y passer la
nuit et de remettre au lendemain de grand matin  regagner mon
vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur de me
voir seule dans un lieu si dsert, et ce fut sans doute cette
crainte qui m'empcha de dormir.

Il tait environ minuit lorsque j'entendis la voix comme d'un
homme qui lisait l'Alcoran de la mme manire et du ton que nous
avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup
de joie. Je me levai aussitt, et prenant un flambeau pour me
conduire, j'allai de chambre en chambre du ct o j'entendais la
voix. Je m'arrtai  la porte d'un cabinet d'o je ne pouvais
douter qu'elle ne partt. Je posai le flambeau  terre, et
regardant par une fente, il me parut que c'tait un oratoire. En
effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui marquait
o il fallait se tourner pour faire la prire, des lampes
suspendues et allumes, et deux chandeliers avec de gros cierges
de cire blanche allums de mme.

Je vis aussi un petit tapis tendu, de la forme de ceux qu'on
tend chez nous pour se poser dessus et faire la prire. Un jeune
homme de bonne mine, assis sur ce tapis, rcitait avec grande
attention l'Alcoran qui tait pos devant lui sur un petit
pupitre.  cette vue, ravie d'admiration, je cherchais en mon
esprit comment il se pouvait faire qu'il ft le seul vivant dans
une ville o tout le monde tait ptrifi, et je ne doutais pas
qu'il n'y et en cela quelque chose de trs-merveilleux.

Comme la porte n'tait que pousse, je l'ouvris; j'entrai, et, me
tenant debout devant la niche, je fis cette prire  haute voix:
Louange  Dieu, qui nous a favorises d'une heureuse navigation!
Qu'il nous fasse la grce de nous protger de mme jusqu' notre
arrive en notre pays. coutez-moi, Seigneur, et exaucez ma
prire.

Le jeune homme jeta les yeux sur moi et me dit: Ma bonne dame,
je vous prie de me dire qui vous tes et ce qui vous a amene dans
cette ville dsole. En rcompense je vous apprendrai qui je suis,
ce qui m'est arriv, pour quel sujet les habitants de cette ville
sont rduits en l'tat o vous les avez vus, et pourquoi moi seul
je suis sain et sauf dans un dsastre si pouvantable.

Je lui racontai en peu de mots d'o je venais, ce qui m'avait
engag  faire ce voyage, et de quelle manire j'avais
heureusement pris port aprs une navigation de vingt jours. En
achevant je le suppliai de s'acquitter  son tour de la promesse
qu'il m'avait faite, et je lui tmoignai combien j'tais frappe
de la dsolation affreuse que j'avais remarque dans tous les
endroits par o j'avais pass.

Ma chre dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
patience.  ces mots il ferma l'Alcoran, le mit dans un tui
prcieux et le posa dans la niche. Je pris ce temps-l pour le
considrer attentivement, et je lui trouvai tant de grce et de
beaut que je sentis des mouvements que je n'avais jamais sentis
jusqu'alors. Il me fit asseoir prs de lui, et avant qu'il
comment son discours, je ne pus m'empcher de lui dire d'un air
qui lui fit connatre les sentiments qu'il m'avait inspirs:
Aimable seigneur, cher objet de mon me, on ne peut attendre avec
plus d'impatience que j'attends l'claircissement de tant de
choses surprenantes qui ont frapp ma vue depuis le premier pas
que j'ai fait pour entrer en votre ville, et ma curiosit ne
saurait tre assez tt satisfaite. Parlez, je vous en conjure;
apprenez-moi par quel miracle vous tes seul en vie parmi tant de
personnes mortes d'une manire inoue.

Scheherazade s'interrompit en cet endroit et dit  Schahriar:
Sire, votre majest ne s'aperoit peut-tre pas qu'il est jour. Si
je continuais de parler, j'abuserais de votre attention. Le sultan
se leva, rsolu d'entendre, la nuit suivante, la suite de cette
merveilleuse histoire.



LXV NUIT.

Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'cria Dinarzade, le lendemain
avant le jour, je vous prie de reprendre l'histoire de Zobide et
de nous raconter ce qui se passa entre elle et le jeune homme
vivant qu'elle rencontra dans ce palais dont vous nous avez fait
une si belle description. - Je vais vous satisfaire, rpondit la
sultane. Zobide poursuivit son histoire dans ces termes:

Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que
vous avez la connaissance du vrai Dieu par la prire que vous
venez de lui adresser. Vous allez entendre un effet trs-
remarquable de sa grandeur et de sa puissance. Je vous dirai que
cette ville tait la capitale d'un puissant royaume dont le roi
mon pre portait le nom. Ce prince, toute sa cour, les habitants
de la ville et tous ses autres sujets taient mages, adorateurs du
feu et de Nardoun, ancien roi des gants rebelles  Dieu.

Quoique n d'un pre et d'une mre idoltres, j'ai eu le bonheur
d'avoir dans mon enfance pour gouvernante une bonne dame
musulmane, qui savait l'Alcoran par coeur et l'expliquait
parfaitement bien. Mon prince, me disait-elle souvent, il n'y a
qu'un vrai Dieu. Prenez garde d'en reconnatre et d'en adorer
d'autres. Elle m'apprit  lire en arabe, et le livre qu'elle me
donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Ds que je fus capable de
raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent livre, et
elle m'en inspirait tout l'esprit  l'insu de mon pre et de tout
le monde. Elle mourut, mais ce fut aprs m'avoir fait toutes les
instructions dont j'avais besoin pour tre pleinement convaincu
des vrits de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai
persist constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre,
et j'ai en horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.

Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit
tout  coup entendre par toute la ville si distinctement, que
personne ne perdit une de ces paroles qu'elle dit: Habitants,
abandonnez le culte de Nardoun et du feu; adorez le Dieu unique
qui fait misricorde.

La mme voix se fit our trois annes de suite, mais personne ne
s'tant converti, le dernier jour de la troisime,  trois ou
quatre heures du matin, tous les habitants gnralement furent
changs en pierre en un instant, chacun dans l'tat et la posture
o il se trouva. Le roi mon pre prouva le mme sort: il fut
mtamorphos en une pierre noire, tel qu'on le voit dans un
endroit de ce palais, et la reine ma mre eut une pareille
destine.

Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce chtiment
terrible: depuis ce temps-l je continue de le servir avec plus de
ferveur que jamais, et je suis persuad, ma belle dame, qu'il vous
envoie pour ma consolation; je lui en rends des grces infinies,
car je vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.

Tout ce rcit et particulirement ces derniers mots achevrent de
m'enflammer pour lui. Prince, lui dis-je, il n'en faut pas
douter, c'est la Providence qui m'a attire dans votre port pour
vous prsenter l'occasion de vous loigner d'un lieu si funeste.
Le vaisseau sur lequel je suis venue peut vous persuader que je
suis en quelque considration  Bagdad, o j'ai laiss d'autres
biens assez considrables. J'ose vous y offrir une retraite
jusqu' ce que le puissant commandeur des croyants, le vicaire du
grand Prophte que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les
honneurs que vous mritez. Ce clbre prince demeure  Bagdad, et
il ne sera pas plus tt inform de votre arrive en sa capitale,
qu'il vous fera connatre qu'on n'implore pas en vain son appui.
Il n'est pas possible que vous demeuriez davantage dans une ville
o tous les objets doivent vous tre insupportables. Mon vaisseau
est  votre service, et vous en pouvez disposer absolument. Il
accepta l'offre, et nous passmes le reste de la nuit  nous
entretenir de notre embarquement.

Ds que le jour parut nous sortmes du palais et nous rendmes au
port, o nous trouvmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves
fort en peine de moi. Aprs avoir prsent mes soeurs au prince,
je leur racontai ce qui m'avait empche de revenir au vaisseau le
jour prcdent, la rencontre du jeune prince, son histoire et le
sujet de la dsolation d'une si belle ville.

Les matelots employrent plusieurs jours  dbarquer les
marchandises que j'avais apportes, et  embarquer  leur place
tout ce qu'il y avait de plus prcieux dans le palais, en
pierreries, en or et en argent. Nous laissmes les meubles et une
infinit de pices d'orfvrerie, parce que nous ne pouvions les
emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux pour
transporter  Bagdad toutes les richesses que nous avions devant
les yeux.

Aprs que nous emes charg le vaisseau des choses que nous y
voulmes mettre, nous prmes les provisions et l'eau dont nous
jugemes avoir besoin pour notre voyage.  l'gard des provisions,
il nous en restait encore beaucoup de celles que nous avions
embarques  Balsora. Enfin nous mmes  la voile avec un vent tel
que nous pouvions le souhaiter.

En achevant ces paroles, Scheherazade vit qu'il tait jour. Elle
cessa de parler, et le sultan se leva sans rien dire; mais il se
proposa d'entendre jusqu' la fin l'histoire de Zobide et de ce
jeune prince conserv si miraculeusement.




LXVI NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, impatiente de savoir
quel serait le succs de la navigation de Zobide, appela la
sultane. Ma chre soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas,
poursuivez, de grce, l'histoire d'hier. Dites-nous si le jeune
prince et Zobide arrivrent heureusement  Bagdad. - Vous l'allez
apprendre, rpondit Scheherazade. Zobide reprit ainsi son
histoire, en s'adressant toujours au calife:

Sire, dit-elle, le jeune prince, mes soeurs et moi, nous nous
entretenions tous les jours agrablement ensemble. Mais, hlas!
notre union ne dura pas longtemps. Mes soeurs devinrent jalouses
de l'intelligence qu'elles remarqurent entre le jeune prince et
moi, et me demandrent un jour malicieusement ce que nous ferions
de lui lorsque nous serions arrives  Bagdad. Je m'aperus bien
qu'elles ne me faisaient cette question que pour dcouvrir mes
sentiments. C'est pourquoi, faisant semblant de tourner la chose
en plaisanterie, je leur rpondis que je le prendrais pour mon
poux. Ensuite, me tournant vers le prince, je lui dis: Mon
prince, je vous supplie d'y consentir. D'abord que nous serons 
Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma personne pour tre votre
trs-humble esclave, pour vous rendre mes services et vous
reconnatre pour le matre absolu de mes volonts. - Madame,
rpondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais pour moi,
je vous dclare fort srieusement devant mesdames vos soeurs, que
ds ce moment j'accepte de bon coeur l'offre que vous me faites,
non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame
et ma matresse, et je ne prtends avoir aucun empire sur vos
actions. Mes soeurs changrent de couleur  ce discours, et je
remarquai depuis ce temps-l qu'elles n'avaient plus pour moi les
mmes sentiments qu'auparavant.

Nous tions dans le golfe Persique et nous approchions de
Balsora, o, avec le bon vent que nous avions toujours, j'esprais
que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je
dormais, mes soeurs prirent leur temps et me jetrent  la mer.
Elles traitrent de la mme sorte le prince, qui fut noy. Je me
soutins quelques moments sur l'eau, et par bonheur, ou plutt par
miracle, je trouvai fond. Je m'avanai vers une noirceur qui me
paraissait terre autant que l'obscurit me permettait de la
distinguer. Effectivement, je gagnai une plage, et le jour me fit
connatre que j'tais dans une petite le dserte, situe environ
 vingt milles de Balsora. J'eus bientt fait scher mes habits au
soleil, et en marchant je remarquai plusieurs sortes de fruits et
mme de l'eau douce, ce qui me donna quelque esprance que je
pourrais conserver ma vie.

Je me reposais  l'ombre, lorsque je vis un serpent ail fort
gros et fort long, qui s'avanait vers moi en se dmenant  droite
et  gauche et tirant la langue. Cela me fit juger que quelque mal
le pressait. Je me levai, et m'apercevant qu'il tait suivi d'un
autre serpent plus gros qui le tenait par la queue et faisait ses
efforts pour le dvorer, j'en eus piti: au lieu de fuir, j'eus la
hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par
hasard prs de moi; je la jetai de toute ma force contre le plus
gros serpent: je le frappai  la tte et l'crasai. L'autre, se
sentant en libert ouvrit aussitt ses ailes et s'envola. Je le
regardai longtemps dans l'air comme une chose extraordinaire; mais
l'ayant perdu de vue, je me rassis  l'ombre dans un autre
endroit, et je m'endormis.

 mon rveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir prs
de moi une femme noire qui avait des traits vifs et agrables, et
qui tenait  l'attache deux chiennes de la mme couleur. Je me mis
 mon sant et lui demandai qui elle tait. Je suis, me rpondit-
elle, le serpent que vous avez dlivr de son cruel ennemi il n'y
a pas longtemps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnatre le service
important que vous m'avez rendu qu'en faisant l'action que je
viens de faire. J'ai su la trahison de vos soeurs, et pour vous en
venger, d'abord que j'ai t libre par votre gnreux secours,
J'ai appel plusieurs de mes compagnes qui sont fes comme moi:
nous avons transport toute la charge de votre vaisseau dans vos
magasins de Bagdad, aprs quoi nous l'avons submerg. Ces deux
chiennes noires sont vos deux soeurs,  qui j'ai donn cette
forme. Mais ce chtiment ne suffit pas, et je veux que vous les
traitiez encore de la manire que je vous dirai.

 ces mots, la fe m'embrassa troitement d'un de ses bras, et
les deux chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi 
Bagdad, o je vis dans mon magasin toutes les richesses dont mon
vaisseau avait t charg. Avant que de me quitter, elle me livra
les deux chiennes et me dit: Sous peine d'tre change comme
elles en chienne, je vous ordonne, de la part de celui qui confond
les mers, de donner toutes les nuits cent coups de fouet  chacune
de vos soeurs, pour les punir du crime qu'elles ont commis contre
votre personne et contre le jeune prince qu'elles ont noy. Je
fus oblige de lui promettre que j'excuterais son ordre[35].

Depuis ce temps-l, je les ai traites chaque nuit,  regret, de
la manire dont votre majest a t tmoin. Je leur tmoigne par
mes pleurs avec combien de douleur et de rpugnance je m'acquitte
d'un si cruel devoir, et vous voyez bien qu'en cela je suis plus 
plaindre qu' blmer. S'il y a quelque chose qui me regarde dont
vous puissiez souhaiter d'tre inform, ma soeur Amine vous en
donnera l'claircissement par le rcit de son histoire.

Aprs avoir cout Zobide avec admiration, le calife fit prier
par son grand vizir l'agrable Amine, de vouloir bien lui
expliquer pourquoi elle tait marque de cicatrices...... Mais,
sire, dit Scheherazade en cet endroit, il est jour, et je ne dois
pas arrter davantage votre majest. Schahriar, persuad que
l'histoire que Scheherazade avait  raconter ferait le dnouement
des prcdentes, dit en lui-mme: Il faut que je me donne le
plaisir tout entier. Il se leva, et rsolut de laisser vivre
encore la sultane ce jour-l.




LXVII NUIT.

Dinarzade souhaitait passionnment d'entendre l'histoire d'Amine;
c'est pourquoi, s'tant rveille longtemps avant le jour, elle
dit  la sultane: Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, apprenez-
moi, je vous en conjure, pourquoi l'aimable Amine avait le sein
tout couvert de cicatrices. - J'y consens, rpondit Scheherazade,
et pour ne pas perdre le temps, vous saurez qu'Amine, s'adressant
au calife, commena son histoire dans ces termes:

HISTOIRE D'AMINE.
Commandeur des croyants, dit-elle, pour ne pas rpter les choses
dont votre majest a dj t instruite par l'histoire de ma
soeur, je vous dirai que ma mre ayant pris une maison pour passer
son veuvage en son particulier, me donna en mariage, avec le bien
que mon pre m'avait laiss,  un des plus riches hritiers de
cette ville.

La premire anne de notre mariage n'tait pas coule que je
demeurai veuve et en possession de tout le bien de mon mari, qui
montait  quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette
somme suffisait de reste pour me faire passer ma vie fort
honntement. Cependant, ds que les premiers six mois de mon deuil
furent passs, je me fis faire dix habits diffrents d'une si
grande magnificence qu'ils revenaient  mille sequins chacun, et
je commenai au bout de l'anne  les porter.

Un jour que j'tais seule, occupe  mes affaires domestiques, on
me vint dire qu'une dame demandait  me parler. J'ordonnai qu'on
la ft entrer. C'tait une personne fort avance en ge. Elle me
salua en baisant la terre, et me dit en demeurant sur ses genoux:
Ma bonne dame, je vous supplie d'excuser la libert que je prends
de vous venir importuner: la confiance que j'ai en votre charit
me donne cette hardiesse. Je vous dirai, mon honorable dame, que
j'ai une fille orpheline qui doit se marier aujourd'hui, qu'elle
et moi sommes trangres, et que nous n'avons pas la moindre
connaissance en cette ville: cela nous donne de la confusion, car
nous voudrions faire connatre  la famille nombreuse avec
laquelle nous allons faire alliance que nous ne sommes pas des
inconnues et que nous avons quelque crdit. C'est pourquoi, ma
charitable dame, si vous avez pour agrable d'honorer ces noces de
votre prsence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation que
les dames de notre pays connatront que nous ne sommes pas
regardes ici comme des misrables, quand elles apprendront qu'une
personne de votre rang n'aura pas ddaign de nous faire un si
grand honneur. Mais, hlas! si vous rejetez ma prire, quelle
mortification pour nous! nous ne savons  qui nous adresser.

Ce discours, que la pauvre dame entremla de larmes, me toucha de
compassion. Ma bonne mre, lui dis-je, ne vous affligez pas: je
veux bien vous faire le plaisir que vous me demandez. Dites-moi o
il faut que j'aille; je ne veux que le temps de m'habiller un peu
proprement. La vieille dame, transporte de joie a cette rponse,
fut plus prompte  me baiser les pieds que je ne le fus  l'en
empcher. Ma charitable dame, reprit-elle en se relevant, Dieu
vous rcompensera de la bont que vous avez pour vos servantes, et
comblera votre coeur de satisfaction de mme que vous en comblez
le ntre. Il n'est pas encore besoin que vous preniez cette peine;
il suffira que vous veniez avec moi sur le soir,  l'heure que je
viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle; jusqu'
l'honneur de vous revoir.

Aussitt qu'elle m'eut quitte, je pris celui de mes habits qui
me plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des
bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les
plus fins et les plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui
me devait arriver.

La nuit commenait  paratre lorsque la vieille dame arriva chez
moi d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main
et me dit: Ma chre dame, les parentes de mon gendre, qui sont
les premires dames de la ville, sont assembles. Vous viendrez
quand il vous plaira: me voil prte  vous servir de guide. Nous
partmes aussitt; elle marcha devant moi, et je la suivis avec un
grand nombre de mes femmes esclaves proprement habilles. Nous
nous arrtmes dans une rue fort large, nouvellement balaye et
arrose,  une grande porte claire par un fanal, dont la lumire
me fit lire cette inscription qui tait au-dessus de la porte, en
lettres d'or: _C'est ici la demeure ternelle des plaisirs et de
la joie._ La vieille dame frappa, et l'on ouvrit  l'instant.

On me conduisit au fond de la cour dans une grande salle, o je
fus reue par une jeune dame d'une beaut sans pareille. Elle vint
au-devant de moi, et aprs m'avoir embrasse et fait asseoir prs
d'elle sur un sofa o il y avait un trne d'un bois prcieux
rehauss de diamants: Madame, me dit-elle, on vous a fait venir
ici pour assister  des noces; mais j'espre que ces noces seront
autres que celles que vous vous imaginez. J'ai un frre qui est le
mieux fait et le plus accompli de tous les hommes: il est si
charm du portrait qu'il a entendu faire de votre beaut, que son
sort dpend de vous et qu'il sera trs-malheureux si vous n'avez
piti de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le monde, et je
puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre alliance.
Si mes prires, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les
joins aux siennes et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il
vous fait de vous recevoir pour femme.

Depuis la mort de mon mari je n'avais pas encore eu la pense de
me remarier, mais je n'eus pas la force de refuser une si belle
personne. D'abord que j'eus consenti  la chose par un silence
accompagn d'une rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame
frappa des mains: un cabinet s'ouvrit aussitt, et il en sortit un
jeune homme d'un air si majestueux et qui avait tant de grce, que
je m'estimai heureuse d'avoir fait une si belle conqute. Il prit
place auprs de moi, et je connus par l'entretien que nous emes
que son mrite tait encore au-dessus de ce que sa soeur m'en
avait dit.

Lorsqu'elle vit que nous tions contents l'un de l'autre, elle
frappa des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa
notre contrat de mariage, le signa et le fit signer aussi par
quatre tmoins qu'il avait amens avec lui. La seule chose que mon
nouvel poux exigea de moi, fut que je ne me ferais point voir ni
ne parlerais  aucun homme qu' lui, et il me jura qu' cette
condition j'aurais tout sujet d'tre contente de lui. Notre
mariage fut conclu et achev de cette manire: ainsi je fus la
principale actrice des noces auxquelles j'avais t invite
seulement.

Un mois aprs notre mariage, ayant besoin de quelque toffe, je
demandai  mon mari la permission de sortir pour faire cette
emplette. Il me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la
vieille dame dont j'ai dj parl, qui tait de la maison, et deux
de mes femmes esclaves.

Quand nous fmes dans la rue des marchands, la vieille dame me
dit: Ma bonne matresse, puisque vous cherchez une toffe de
soie, il faut que je vous mne chez un jeune marchand que je
connais ici: il en a de toutes sortes, et sans vous fatiguer de
courir de boutique en boutique, je puis vous assurer que vous
trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs. Je me
laissai conduire, et nous entrmes dans la boutique d'un jeune
marchand assez bien fait. Je m'assis et lui fis dire par la
vieille dame de me montrer les plus belles toffes de soie qu'il
et. La vieille voulait que je lui fisse la demande moi-mme; mais
je lui dis qu'une des conditions de mon mariage tait de ne parler
 aucun homme qu' mon mari, et que je ne devais pas y
contrevenir.

Le marchand me montra plusieurs toffes, dont l'une m'ayant agr
plus que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il
rpondit  la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour
argent; mais je lui en ferai un prsent si elle veut bien me
permettre de la baiser  la joue. J'ordonnai  la vieille de lui
dire qu'il tait bien hardi de me faire cette proposition. Mais,
au lieu de m'obir, elle me reprsenta que ce que le marchand
demandait n'tait pas une chose fort importante; qu'il ne
s'agissait point de parler, mais seulement de prsenter la joue,
et que ce serait une affaire bientt faite. J'avais tant d'envie
d'avoir l'toffe, que je fus assez simple pour suivre ce conseil.
La vieille dame et mes femmes se mirent devant afin qu'on ne me
vt pas, et je me dvoilai; mais, au lieu de me baiser, le
marchand me mordit jusqu'au sang.

La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai vanouie,
et je demeurai assez longtemps en cet tat pour donner au marchand
celui de fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus
revenue  moi, je me sentis la joue tout ensanglante: la vieille
dame et mes femmes avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon
voile, afin que le monde qui accourut ne s'apert de rien et crt
que ce n'tait qu'une faiblesse qui m'avait prise.

Scheherazade, en achevant ces dernires paroles, aperut le jour
et se tut. Le sultan trouva ce qu'il venait d'entendre assez
extraordinaire, et se leva fort curieux d'en apprendre la suite.




LXVIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, s'tant rveille,
appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle,
je vous prie de vouloir bien continuer l'histoire d'Amine. - Voici
comme cette dame la reprit, rpondit Scheherazade.

La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrmement
mortifie de l'accident qui m'tait arriv, tcha de me rassurer:
Ma bonne matresse, me dit-elle, je vous demande pardon: je suis
cause de ce malheur. Je vous ai amene chez ce marchand parce
qu'il est de mon pays, et je ne l'aurais jamais cru capable d'une
si grande mchancet; mais ne vous affligez pas: ne perdons point
de temps, retournons au logis, je vous donnerai un remde qui vous
gurira en trois jours si parfaitement qu'il n'y paratra pas la
moindre marque. Mon vanouissement m'avait rendue si faible qu'
peine pouvais-je marcher. J'arrivai nanmoins au logis; mais je
tombai une seconde fois en faiblesse en entrant dans ma chambre.
Cependant la vieille m'appliqua son remde; je revins  moi et me
mis au lit.

La nuit venue, mon mari arriva. Il s'aperut que j'avais la tte
enveloppe; il me demanda ce que j'avais. Je rpondis que c'tait
un mal de tte, et j'esprais qu'il en demeurerait l; mais il
prit une bougie, et voyant que j'tais blesse  la joue: D'o
vient cette blessure? me dit-il. Quoique je ne fusse pas fort
criminelle, je ne pouvais me rsoudre  lui avouer la chose: faire
cet aveu  un mari me paraissait choquer la biensance. Je lui dis
que comme j'allais acheter une toffe de soie avec la permission
qu'il m'en avait donne, un porteur charg de bois avait pass si
prs de moi dans une rue fort troite, qu'un bton m'avait fait
une gratignure au visage, mais que c'tait peu de chose.

Cette raison mit mon mari en colre: Cette action, dit-il, ne
demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de
police d'arrter tous ces brutaux de porteurs et de les faire tous
pendre. Dans la crainte que j'eus d'tre cause de la mort de tant
d'innocents, je lui dis: Seigneur, je serais fche qu'on ft une
si grande injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me
croirais indigne de pardon si j'avais caus ce malheur. - Dites-
moi donc sincrement, reprit-il, ce que je dois penser de votre
blessure.

Je lui repartis qu'elle m'avait t faite par l'inadvertance d'un
vendeur de balais mont sur son ne; qu'il venait derrire moi, la
tte tourne d'un autre ct; que son ne m'avait pousse si
rudement que j'tais tombe et que j'avais donn de la joue contre
du verre. Cela tant, dit alors mon mari, le soleil ne se lvera
pas demain que le vizir Giafar ne soit averti de cette insolence.
Il fera mourir tous ces marchands de balais. - Au nom de Dieu,
seigneur, interrompis-je, je vous supplie de leur pardonner: ils
ne sont pas coupables. - Comment donc! madame, dit-il; que faut-il
que je croie? Parlez, je veux apprendre de votre bouche la vrit.
- Seigneur, lui rpondis-je, il m'a pris un tourdissement et je
suis tombe: voil le fait.

 ces dernires paroles mon poux perdit patience. Ah! s'cria-
t-il, c'est trop longtemps couter des mensonges! En disant cela,
il frappa des mains, et trois esclaves entrrent. Tirez-la hors
du lit, leur dit-il, tendez-la au milieu de la chambre. Les
esclaves excutrent son ordre, et comme l'un me tenait par la
tte et l'autre par les pieds, il commanda au troisime d'aller
prendre un sabre. Et quand il l'eut apport: Frappe, lui dit-il;
coupe-lui le corps en deux et va le jeter dans le Tigre. Qu'il
serve de pture aux poissons: c'est le chtiment que je fais aux
personnes  qui j'ai donn mon coeur et qui me manquent de foi.
Comme il vit que l'esclave ne se htait pas d'obir: Frappe donc,
continua-t-il: qui t'arrte? qu'attends-tu?

- Madame, me dit alors l'esclave, vous touchez au dernier moment
de votre vie: voyez s'il y a quelque chose dont vous vouliez
disposer avant votre mort. Je demandai la libert de dire un mot.
Elle me fut accorde. Je soulevai la tte, et, regardant mon poux
tendrement: Hlas! lui dis-je en quel tat me voil rduite! il
faut donc que je meure dans mes plus beaux jours! Je voulais
poursuivre, mais mes larmes et mes soupirs m'en empchrent. Cela
ne toucha pas mon poux: au contraire, il me fit des reproches, 
quoi il et t inutile de repartir. J'eus recours aux prires,
mais il ne les couta pas, et il ordonna  l'esclave de faire son
devoir. En ce moment la vieille dame qui avait t nourrice de mon
poux entra, et se jetant  ses pieds pour tcher de l'apaiser:
Mon fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et lev,
je vous conjure de m'accorder sa grce. Considrez que l'on tue
celui qui tue, et que vous allez fltrir votre rputation et
perdre l'estime des hommes. Que ne diront-ils point d'une colre
si sanglante! Elle pronona ces paroles d'un air si touchant, et
elle les accompagna de tant de larmes, qu'elles firent une forte
impression sur mon poux.

H bien! dit-il  sa nourrice, pour l'amour de vous je lui donne
la vie; mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent
souvenir de son crime.  ces mots, un esclave, par son ordre, me
donna de toute sa force sur les ctes et sur la poitrine tant de
coups d'une petite canne pliante qui enlevait la peau et la chair,
que j'en perdis connaissance. Aprs cela il me fit porter par les
mmes esclaves, ministres de sa fureur, dans une maison o la
vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit quatre mois. Enfin
je guris; mais les cicatrices que vous vtes hier, contre mon
intention, me sont restes depuis. Ds que je fus en tat de
marcher et de sortir, je voulus retourner  la maison de mon
premier mari; mais je n'y trouvai que la place. Mon second poux,
dans l'excs de sa colre, ne s'tait pas content de la faire
abattre, il avait fait mme raser toute la rue o elle tait
situe. Cette violence tait sans doute inoue; mais contre qui
aurais-je fait ma plainte? L'auteur avait pris des mesures pour se
cacher, et je n'ai pu le connatre. D'ailleurs quand je l'aurais
connu, ne voyais-je pas bien que le traitement qu'on me faisait
partait d'un pouvoir absolu? Aurais-je os m'en plaindre?

Dsole, dpourvue de toutes choses, j'eus recours  ma chre
soeur Zobide, qui vient de raconter son histoire  votre majest,
et je lui fis le rcit de ma disgrce. Elle me reut avec sa bont
ordinaire et m'exhorta  la supporter patiemment. Voil quel est
le monde, dit-elle, il nous te ordinairement nos biens, ou nos
amis, ou nos amants, et souvent le tout ensemble. En mme temps,
pour me prouver ce qu'elle me disait, elle me raconta la perte du
jeune prince cause par la jalousie de ses deux soeurs. Elle
m'apprit ensuite de quelle manire elles avaient t changes en
chiennes. Enfin, aprs m'avoir donn mille marques d'amiti, elle
me prsenta ma cadette, qui s'tait retire chez elle aprs la
mort de notre mre.

Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassembles,
nous rsolmes de vivre libres sans nous sparer jamais. Il y a
longtemps que nous menons cette vie tranquille, et comme je suis
charge de la dpense de la maison, je me fais un plaisir d'aller
moi-mme faire les provisions dont nous avons besoin. J'en allai
acheter hier et les fis apporter par un porteur, homme d'esprit et
d'humeur agrable, que nous retnmes pour nous divertir. Trois
calenders survinrent au commencement de la nuit et nous prirent
de leur donner retraite jusqu' ce matin. Nous les remes  une
condition qu'ils acceptrent, et aprs les avoir fait asseoir 
notre table, ils nous rgalaient d'un concert  leur mode lorsque
nous entendmes frapper  notre porte. C'taient trois marchands
de Moussoul de fort bonne mine, qui nous demandrent la mme grce
que les calenders: nous la leur accordmes  la mme condition.
Mais ils ne l'observrent ni les uns ni les autres. Nanmoins,
quoique nous fussions en tat aussi bien qu'en droit de les en
punir, nous nous contentmes d'exiger d'eux le rcit de leur
histoire, et nous bornmes notre vengeance  les renvoyer ensuite
et  les priver de la retraite qu'ils nous avaient demande.

Le calife Haroun Alraschid fut trs-content d'avoir appris ce
qu'il voulait savoir, et tmoigna publiquement l'admiration que
lui causait tout ce qu'il venait d'entendre... Mais, sire, dit en
cet endroit Scheherazade, le jour, qui commence  paratre, ne me
permet pas de raconter  votre majest ce que fit le calife pour
mettre fin  l'enchantement des deux chiennes noires. Schahriar,
jugeant que la sultane achverait la nuit suivante l'histoire des
cinq dames et des trois calenders, se leva et lui laissa encore la
vie jusqu'au lendemain.




LXIX NUIT.

Au nom de Dieu, ma soeur, s'cria Dinarzade avant le jour, si vous
ne dormez pas, je vous prie de nous raconter comment les deux
chiennes noires reprirent leur premire forme et ce que devinrent
les trois calenders. - Je vais satisfaire votre curiosit,
rpondit Scheherazade. Alors, adressant son discours  Schahriar,
elle poursuivit dans ces termes:

Sire, le calife, ayant satisfait sa curiosit, voulut donner des
marques de sa grandeur et de sa gnrosit aux calenders princes,
et faire sentir aussi aux trois dames des effets de sa bont. Sans
se servir du ministre de son grand vizir, il dit lui-mme 
Zobide: Madame, cette fe qui se fit voir d'abord  vous en
serpent et qui vous a impos une si rigoureuse loi, cette fe ne
vous a-t-elle point parl de sa demeure, ou plutt ne vous promit-
elle pas de vous revoir et de rtablir les deux chiennes en leur
premier tat?

- Commandeur des croyants, rpondit Zobide, j'ai oubli de dire
 votre majest que la fe me mit entre les mains un petit paquet
de cheveux, en me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa
prsence, et qu'alors si je voulais seulement brler deux brins de
ses cheveux, elle serait  moi dans le moment, quand elle serait
au del du mont Caucase. - Madame, reprit le calife, o est ce
paquet de cheveux? Elle repartit que depuis ce temps-l elle
avait eu grand soin de le porter toujours avec elle. En effet elle
le tira, et ouvrant un peu la portire qui la cachait, elle le lui
montra. Eh bien, rpliqua le calife, faisons venir ici la fe:
vous ne sauriez l'appeler plus  propos, puisque je le souhaite.

Zobide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobide mit dessus
tout le paquet de cheveux.  l'instant mme, le palais s'branla
et la fe parut devant le calife, sous la figure d'une dame
habille trs-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle 
ce prince, vous me voyez prte  recevoir vos commandements. La
dame qui vient de m'appeler par votre ordre m'a rendu un service
important; pour lui en marquer ma reconnaissance, je l'ai venge
de la perfidie de ses soeurs en les changeant en chiennes; mais si
votre majest le dsire, je vais leur rendre leur figure
naturelle.

- Belle fe, lui rpondit le calife, vous ne pouvez me faire un
plus grand plaisir: faites-leur cette grce, aprs cela je
chercherai les moyens de les consoler d'une si rude pnitence;
mais auparavant j'ai encore une prire  vous faire en faveur de
la dame qui a t si cruellement maltraite par un mari inconnu.
Comme vous savez une infinit de choses, il est  croire que vous
n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me nommer le barbare qui ne
s'est pas content d'exercer sur elle une si grande cruaut, mais
qui lui a mme enlev trs-injustement tout le bien qui lui
appartenait. Je m'tonne qu'une action si injuste, si inhumaine et
qui fait tort  mon autorit, ne soit pas venue jusqu' moi.

- Pour faire plaisir  votre majest, rpliqua la fe, je
remettrai les deux chiennes en leur premier tat, je gurirai la
dame de ses cicatrices, de manire qu'il ne paratra pas que
jamais elle ait t frappe, et ensuite je vous nommerai celui qui
l'a fait maltraiter ainsi.

Le calife envoya qurir les deux chiennes chez Zobide, et
lorsqu'on les eut amenes, on prsenta une tasse pleine d'eau  la
fe, qui l'avait demande. Elle pronona dessus des paroles que
personne n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux
chiennes. Elles furent changes en deux dames d'une beaut
surprenante, et les cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fe
dit au calife: Commandeur des croyants, il faut vous dcouvrir
prsentement qui est l'poux inconnu que vous cherchez: il vous
appartient de fort prs, puisque c'est le prince Amin[36], votre
fils an, frre du prince Mamoun[37], son cadet. tant devenu
passionnment amoureux de cette dame sur le rcit qu'on lui avait
fait de sa beaut, il trouva un prtexte pour l'attirer chez lui,
o il l'pousa.  l'gard des coups qu'il lui a fait donner, il
est excusable en quelque faon. La dame son pouse avait eu un peu
trop de facilit, et les excuses qu'elle lui avait apportes
taient capables de faire croire qu'elle avait fait plus de mal
qu'il n'y en avait. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire
votre curiosit. En achevant ces paroles, elle salua le calife et
disparut.

Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui
venaient d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera
parl ternellement.

Il fit premirement appeler le prince Amin son fils, lui dit qu'il
savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la blessure
d'Amine. Le prince n'attendit pas que son pre lui parlt de la
reprendre, il la reprit  l'heure mme.

Le calife dclara ensuite qu'il donnait son coeur et sa main 
Zobide, et proposa les trois autres soeurs aux trois calenders
fils de rois, qui les acceptrent pour femmes avec beaucoup de
reconnaissance. Le calife leur assigna  chacun un palais
magnifique dans la ville de Bagdad; il les leva aux premires
charges de son empire et les admit dans ses conseils. Le premier
cadi de Bagdad, appel avec des tmoins, dressa les contrats de
mariage, et le fameux calife Haroun Alraschid, en faisant le
bonheur de tant de personnes qui avaient prouv des disgrces
incroyables, s'attira mille bndictions.

Il n'tait pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette
histoire, qui avait t tant de fois interrompue et continue.
Cela lui donna lieu d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la
parole au sultan, elle lui dit:

HISTOIRE DES TROIS POMMES.
Sire, j'ai dj eu l'honneur d'entretenir votre majest d'une
sortie que le calife Haroun Alraschid fit, une nuit, de son
palais. Il faut que je vous en raconte une autre. Un jour, ce
prince avertit le grand vizir Giafar de se trouver au palais la
nuit prochaine: Vizir, lui dit-il, je veux faire le tour de la
ville et m'informer de ce qu'on y dit, et particulirement si l'on
est content de mes officiers de justice. S'il y en a dont on ait
raison de se plaindre, nous les dposerons pour en mettre d'autres
 leurs places, qui s'acquitteront mieux de leur devoir. Si au
contraire il y en a dont on se loue, nous aurons pour eux les
gards qu'ils mritent. Le grand vizir s'tant rendu au palais 
l'heure marque, le calife, lui et Mesrour, chef des eunuques, se
dguisrent pour n'tre pas connus, et sortirent tous trois
ensemble.

Ils passrent par plusieurs places et par plusieurs marchs, et en
entrant dans une petite rue, ils virent au clair de la lune un bon
homme  barbe blanche, qui avait la taille haute et qui portait
des filets sur sa tte; il avait au bras un panier pliant de
feuilles de palmier et un bton  la main.  voir ce vieillard,
dit le calife, il n'est pas riche. Abordons-le et lui demandons
l'tat de sa fortune. - Bon homme, lui dit le vizir, qui es-tu? -
Seigneur, lui rpondit le vieillard, je suis pcheur, mais le plus
pauvre et le plus misrable de ma profession. Je suis sorti de
chez moi tantt, sur le midi, pour aller pcher, et depuis ce
temps-l jusqu' prsent je n'ai pas pris le moindre poisson.
Cependant j'ai une femme et de petits enfants, et je n'ai pas de
quoi les nourrir.

Le calife, touch de compassion, dit au pcheur: Aurais-tu le
courage de retourner sur tes pas et de jeter tes filets encore une
fois seulement? Nous te donnerons cent sequins de ce que tu
amneras. Le pcheur,  cette proposition, oubliant toute la
peine de la journe, prit le calife au mot et retourna vers le
Tigre avec lui, Giafar et Mesrour, en disant en lui-mme: Ces
seigneurs paraissent trop honntes et trop raisonnables pour ne
pas me rcompenser de ma peine, et quand ils ne me donneraient que
la centime partie de ce qu'ils me promettent, ce serait encore
beaucoup, pour moi.

Ils arrivrent au bord du Tigre; le pcheur y jeta ses filets,
puis, les ayant tirs, il amena un coffre bien ferm et fort
pesant qui s'y trouva. Le calife lui fit compter aussitt cent
sequins par le grand vizir et le renvoya. Mesrour chargea le
coffre sur ses paules par l'ordre de son matre, qui, dans
l'empressement de savoir ce qu'il y avait dedans, retourna au
palais en diligence. L, le coffre ayant t ouvert, on y trouva
un grand panier pliant de feuilles de palmier, ferm et cousu par
l'ouverture avec un fil de laine rouge. Pour satisfaire
l'impatience du calife, on ne se donna pas la peine de dcoudre,
on coupa promptement le fil avec un couteau, et l'on tira du
panier un paquet envelopp dans un mchant tapis et li avec de la
corde. La corde dlie et le paquet dfait, on vit avec horreur le
corps d'une jeune dame plus blanc que de la neige et coup par
morceaux.

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il tait jour, cessa
de parler. Le lendemain, elle reprit la parole de celle manire:




LXX NUIT.

Sire, votre majest s'imaginera mieux elle-mme que je ne le puis
faire comprendre par mes paroles quel fut l'tonnement du calife 
cet affreux spectacle. Mais de la surprise il passa en un instant
 la colre, et lanant au vizir un regard furieux: Ah!
malheureux, lui dit-il, est-ce donc ainsi que tu veilles sur les
actions de mes peuples? On commet impunment sous ton ministre
des assassinats dans ma capitale, et l'on jette mes sujets dans le
Tigre afin qu'ils crient vengeance contre moi au jour du jugement!
Si tu ne venges promptement le meurtre de cette femme par la mort
de son meurtrier, je jure par le saint nom de Dieu que je te ferai
pendre, toi et quarante de ta parent. - Commandeur des croyants,
lui dit le grand vizir, je supplie votre majest de m'accorder du
temps pour faire des perquisitions. - Je ne te donne que trois
jours pour cela, repartit le calife; c'est  toi d'y songer.

Le vizir Giafar se retira chez lui dans une grande confusion de
sentiments: Hlas! disait-il, comment, dans une ville aussi vaste
et aussi peuple que Bagdad, pourrai-je dterrer un meurtrier, qui
sans doute a commis ce crime sans tmoin, et qui est peut-tre
dj sorti de cette ville? Un autre que moi tirerait de prison un
misrable et le ferait mourir pour contenter le calife; mais je ne
veux pas charger ma conscience de ce forfait, et j'aime mieux
mourir que de me sauver  ce prix-l.

Il ordonna aux officiers de police et de justice qui lui
obissaient de faire une exacte recherche du criminel. Ils mirent
leurs gens en campagne et s'y mirent eux-mmes, ne se croyant
gure moins intresss que le vizir en cette affaire; mais tous
leurs soins furent inutiles: quelque diligence qu'ils y
apportrent, ils ne purent dcouvrir l'auteur de l'assassinat, et
le vizir jugea bien que, sans un coup du ciel, c'tait fait de sa
vie.

Effectivement, le troisime jour tant venu, un huissier arriva
chez ce malheureux ministre et le somma de le suivre. Le vizir
obit, et le calife lui ayant demand o tait le meurtrier:
Commandeur des croyants, lui rpondit-il les larmes aux yeux, je
n'ai trouv personne qui ait pu m'en donner la moindre nouvelle.
Le calife lui fit des reproches remplis d'emportement et de
fureur, et commanda qu'on le pendt devant la porte du palais, lui
et quarante des Barmcides[38].

Pendant que l'on travaillait  dresser les potences et qu'on alla
se saisir des quarante Barmcides dans leurs maisons, un crieur
public alla, par ordre du calife, faire ce cri dans tous les
quartiers de la ville: Qui veut avoir la satisfaction de voir
pendre le grand vizir Giafar et quarante des Barmcides ses
parents, qu'il vienne  la place qui est devant le palais!

Lorsque tout fut prt, le juge criminel et un grand nombre
d'huissiers du palais amenrent le grand vizir avec les quarante
Barmcides, les firent disposer chacun au pied de la potence qui
lui tait destine, et on leur passa autour du cou la corde avec
laquelle ils devaient tre levs en l'air. Le peuple, dont toute
la place tait remplie, ne put voir ce triste spectacle sans
douleur et sans verser des larmes, car le grand vizir Giafar et
les Barmcides taient chris et honors pour leur probit, leur
libralit et leur dsintressement, non-seulement  Bagdad, mais
mme partout l'empire du calife.

Rien n'empchait qu'on excutt l'ordre irrvocable de ce prince
trop svre, et on allait ter la vie aux plus honntes gens de la
ville, lorsqu'un jeune homme trs-bien fait et fort proprement
vtu fendit la presse, pntra jusqu'au grand vizir, et aprs lui
avoir bais la main: Souverain vizir, lui dit-il, chef des mirs
de cette cour, refuge des pauvres, vous n'tes pas coupable du
crime pour lequel vous tes ici. Retirez-vous et me laissez expier
la mort de la dame qui a t jete dans le Tigre. C'est moi qui
suis son meurtrier, et je mrite d'en tre puni.

Quoique ce discours caust beaucoup de joie au vizir, il ne laissa
pas d'avoir piti du jeune homme, dont la physionomie, au lieu de
paratre funeste, avait quelque chose d'engageant, et il allait
lui rpondre lorsqu'un grand homme d'un ge dj fort avanc ayant
aussi fendu la presse, arriva et dit au vizir: Seigneur, ne
croyez rien de ce que vous dit ce jeune homme: nul autre que moi
n'a tu la dame qu'on a trouve dans le coffre. C'est sur moi seul
que doit tomber le chtiment. Au nom de Dieu, je vous conjure de
ne pas punir l'innocent pour le coupable. - Seigneur, reprit le
jeune homme en s'adressant au vizir, je vous jure que c'est moi
qui ai commis cette mchante action, et que personne au monde n'en
est complice. - Mon fils, interrompit le vieillard, c'est le
dsespoir qui vous a conduit ici, et vous voulez prvenir votre
destine: pour moi, il y a longtemps que je suis au monde, je dois
en tre dtach. Laissez-moi donc sacrifier ma vie pour la vtre.
Seigneur, ajouta-t-il en s'adressant au grand vizir, je vous le
rpte encore, c'est moi qui suis l'assassin: faites-moi mourir,
et ne diffrez pas.

La contestation du vieillard et du jeune homme obligea le vizir
Giafar  les mener tous deux devant le calife, avec la permission
du lieutenant criminel, qui se faisait un plaisir de le favoriser.
Lorsqu'il fut en prsence de ce prince, il baisa la terre par sept
fois et parla de cette manire: Commandeur des croyants, j'amne
 votre majest ce vieillard et ce jeune homme, qui se disent tous
deux sparment meurtriers de la dame. Alors le calife demanda
aux accuss qui des deux avait massacr la dame si cruellement et
l'avait jete dans le Tigre. Le jeune homme assura que c'tait
lui; mais le vieillard, de son ct, soutenant le contraire:
Allez, dit le calife au grand vizir, faites-les pendre tous deux.
- Mais, sire, dit le vizir, s'il n'y en a qu'un de criminel, il y
aurait de l'injustice  faire mourir l'autre.

 ces paroles, le jeune homme reprit: Je jure par le grand Dieu
qui a lev les cieux  la hauteur o ils sont, que c'est moi qui
ai tu la dame qui l'ai coupe par quartiers et jete dans le
Tigre, il a y quatre jours. Je ne veux point avoir de part avec
les justes au jour du jugement, si ce que je dis n'est pas
vritable. Ainsi je suis celui qui doit tre puni.

Le calife fut surpris de ce serment et y ajouta foi, d'autant plus
que le vieillard n'y rpliqua rien. C'est pourquoi, se tournant
vers le jeune homme: Malheureux, lui dit-il, pour quel sujet as-
tu commis un crime si dtestable? et quelle raison peux-tu avoir
d'tre venu t'offrir toi-mme  la mort? - Commandeur des
croyants, rpondit-il, si l'on mettait par crit tout ce qui s'est
pass entre cette dame et moi, ce serait une histoire qui pourrait
tre trs-utile aux hommes. - Raconte-nous-la donc, rpliqua le
calife, je te l'ordonne. Le jeune homme obit, et commena son
rcit de cette sorte...

Scheherazade voulait continuer; mais elle fut oblige de remettre
cette histoire  la nuit suivante.




LXXI NUIT.

Schahriar prvint la sultane, et lui demanda ce que le jeune homme
avait racont au calife Haroun Alraschid. Sire, rpondit
Scheherazade, il prit la parole et parla dans ces termes:

HISTOIRE DE LA DAME MASSACRE ET DU JEUNE HOMME SON MARI.
Commandeur des croyants, votre majest saura que la dame
massacre tait ma femme, fille de ce vieillard que vous voyez,
qui est mon oncle paternel. Elle n'avait que douze ans quand il me
la donna en mariage, et il y en a onze d'couls depuis ce temps-
l. J'ai eu d'elle trois enfants mles, qui sont vivants, et je
dois lui rendre cette justice, qu'elle ne m'a jamais donn le
moindre sujet de dplaisir. Elle tait sage, de bonnes moeurs, et
mettait toute son attention  me plaire. De mon ct je l'aimais
parfaitement, et je prvenais tous ses dsirs, bien loin de m'y
opposer.

Il y a environ deux, mois qu'elle tomba malade. J'en eus tout le
soin imaginable, je n'pargnai rien pour lui procurer une prompte
gurison. Au bout d'un mois elle commena de se mieux porter et
voulut aller au bain. Avant que de sortir du logis elle me dit:
Mon cousin (car elle m'appelait ainsi par familiarit), j'ai
envie de manger des pommes: vous me feriez un extrme plaisir si
vous pouviez m'en trouver; il y a longtemps que cette envie me
tient, et je vous avoue qu'elle s'est augmente  un point que si
elle n'est pas bientt satisfaite, je crains qu'il ne m'arrive
quelque disgrce. - Trs-volontiers, lui rpondis-je, je vais
faire tout mon possible pour vous contenter.

J'allai aussitt chercher des pommes dans tous les marchs et
dans toutes les boutiques; mais je n'en pus trouver une, quoique
j'offrisse d'en donner un sequin. Je revins au logis fort fch de
la peine que j'avais prise inutilement. Pour ma femme, quand elle
fut revenue du bain et qu'elle ne vit point de pommes, elle en eut
un chagrin qui ne lui permit pas de dormir la nuit. Je me levai de
grand matin et allai dans tous les jardins; mais je ne russis pas
mieux que le jour prcdent. Je rencontrai seulement un vieux
jardinier qui me dit que quelque peine que je me donnasse, je n'en
trouverais point ailleurs qu'au jardin de votre majest  Balsora.

Comme j'aimais passionnment ma femme, et que je ne voulais pas
avoir  me reprocher d'avoir nglig de la satisfaire, je pris un
habit de voyageur, et aprs l'avoir instruite de mon dessein, je
partis pour Balsora. Je fis une si grande diligence que je fus de
retour au bout de quinze jours. Je rapportai trois pommes qui
m'avaient cot un sequin la pice. Il n'y en avait pas davantage
dans le jardin, et le jardinier n'avait pas voulu me les donner 
meilleur march. En arrivant je les prsentai  ma femme; mais il
se trouva que l'envie lui en tait passe. Ainsi elle se contenta
de les recevoir et les posa  ct d'elle. Cependant elle tait
toujours malade, et je ne savais quel remde apporter  son mal.

Peu de jours aprs mon voyage, tant assis dans ma boutique, au
lieu public o l'on vend toutes sortes d'toffes fines, je vis
entrer un grand esclave noir de fort mchante mine, qui tenait 
la main une pomme que je reconnus pour une de celles que j'avais
apportes de Balsora. Je n'en pouvais douter, puisque je savais
qu'il n'y en avait pas une dans Bagdad ni dans tous les jardins
aux environs. J'appelai l'esclave: Bon esclave, lui dis-je
apprends-moi, je te prie, o tu as pris cette pomme? - C'est, me
rpondit-il en souriant, un prsent que m'a fait mon amoureuse.
J'ai t la voir aujourd'hui et je l'ai trouve un peu malade.
J'ai vu trois pommes auprs d'elle, et je lui ai demand d'o elle
les avait eues: elle m'a rpondu que son bon homme de mari avait
fait un voyage de quinze jours exprs pour les lui aller chercher,
et qu'il les lui avait apportes. Nous avons fait collation
ensemble, et en la quittant j'en ai pris et emport une que
voici.

Ce discours me mit hors de moi-mme. Je me levai de ma place, et
aprs avoir ferm ma boutique, je courus chez moi avec
empressement et montai  la chambre de ma femme. Je regardai
d'abord o taient les pommes, et n'en voyant que deux, je
demandai o tait la troisime. Alors, ma femme ayant tourn la
tte du ct des pommes, et n'en ayant aperu que deux, me
rpondit froidement: Mon cousin, je ne sais ce qu'elle est
devenue.  cette rponse, je ne fis pas difficult de croire que
ce que m'avait dit l'esclave ne ft vritable. En mme temps je me
laissai emporter  une fureur jalouse, et tirant un couteau qui
tait attach  ma ceinture, je le plongeai dans la gorge de cette
misrable. Ensuite je lui coupai la tte et mis son corps par
quartiers; j'en fis un paquet que je cachai dans un panier pliant;
et aprs avoir cousu l'ouverture du panier avec un fil de laine
rouge, je l'enfermai dans un coffre que je chargeai sur mes
paules ds qu'il fut nuit, et que j'allai jeter dans le Tigre.

Les deux plus petits de mes enfants taient dj couchs et
endormis, et le troisime tait hors de la maison: je le trouvai 
mon retour assis prs de la porte et pleurant  chaudes larmes. Je
lui demandai le sujet de ses pleurs. Mon pre, me dit-il, j'ai
pris ce matin  ma mre, sans qu'elle en ait rien vu, une des
trois pommes que vous lui avez apportes. Je l'ai garde
longtemps; mais comme je jouais tantt dans la rue avec mes petits
frres, un grand esclave qui passait me l'a arrache de la main et
l'a emporte; j'ai couru aprs lui en la lui redemandant; mais
j'ai eu beau lui dire qu'elle appartenait  ma mre qui tait
malade; que vous aviez fait un voyage de quinze jours pour l'aller
chercher, tout cela a t inutile. Il n'a pas voulu me la rendre;
et comme je le suivais en criant aprs lui, il s'est retourn, m'a
battu, et puis s'est mis  courir de toute sa force par plusieurs
rues dtournes, de manire que je l'ai perdu de vue. Depuis ce
temps-l j'ai t me promener hors de la ville en attendant que
vous revinssiez, et je vous attendais, mon pre, pour vous prier
de n'en rien dire  ma mre, de peur que cela ne la rende plus
mal. En achevant ces mots, il redoubla ses larmes.

Le discours de mon fils me jeta dans une affliction inconcevable.
Je reconnus alors l'normit de mon crime, et je me repentis, mais
trop tard, d'avoir ajout foi aux impostures du malheureux esclave
qui, sur ce qu'il avait appris de mon fils, avait compos la
funeste fable que j'avais prise pour une vrit. Mon oncle, qui
est ici prsent, arriva sur ces entrefaites; il venait voir sa
fille; mais au lieu de la trouver vivante, il apprit par moi-mme
qu'elle n'tait plus, car je ne lui dguisai rien; et sans
attendre qu'il me condamnt, je me dclarai moi-mme le plus
criminel de tous les hommes. Nanmoins, au lieu de m'accabler de
justes reproches, il joignit ses pleurs aux miens, et nous
pleurmes ensemble trois jours sans relche; lui, la perte d'une
fille qu'il avait toujours tendrement aime, et moi celle d'une
femme qui m'tait chre, et dont je m'tais priv d'une manire si
cruelle, et pour avoir trop lgrement cru le rapport d'un esclave
menteur.

Voil, commandeur des croyants, l'aveu sincre que votre majest
a exig de moi. Vous savez  prsent toutes les circonstances de
mon crime, et je vous supplie trs-humblement d'en ordonner la
punition. Quelque rigoureuse qu'elle puisse tre, je n'en
murmurerai point et je la trouverai trop lgre. Le calife fut
dans un grand tonnement.

Scheherazade en prononant ces derniers mots, s'aperut qu'il
tait jour, elle cessa de parler; mais la nuit suivante, elle
reprit ainsi son discours:




LXXII NUIT.

Sire, dit-elle, le calife fut extrmement tonn de ce que le
jeune homme venait de lui raconter. Mais ce prince quitable
trouvant qu'il tait plus  plaindre qu'il n'tait criminel, entra
dans ses intrts: L'action de ce jeune homme, dit-il, est
pardonnable devant Dieu et excusable auprs des hommes. Le mchant
esclave est la cause unique de ce meurtre. C'est lui seul qu'il
faut punir. C'est pourquoi, continua-t-il en s'adressant au grand
vizir, je te donne trois jours pour le trouver. Si tu ne me
l'amnes dans ce terme, je te ferai mourir  sa place.

Le malheureux Giafar, qui s'tait cru hors de danger, fut accabl
de ce nouvel ordre du calife; mais comme il n'osait rien rpliquer
 ce prince dont il connaissait l'humeur, il s'loigna de sa
prsence et se retira chez lui les larmes aux yeux, persuad qu'il
n'avait plus que trois jours  vivre. Il tait tellement convaincu
qu'il ne trouverait point l'esclave, qu'il n'en fit pas la moindre
recherche: Il n'est pas possible, disait-il, que dans une ville
telle que Bagdad, o il y a une infinit d'esclaves noirs, je
dmle celui dont il s'agit.  moins que Dieu ne me le fasse
connatre comme il m'a dj fait dcouvrir l'assassin, rien ne
peut me sauver.

Il passa les deux premiers jours  s'affliger avec sa famille, qui
gmissait autour de lui en se plaignant de la rigueur du calife.
Le troisime tant venu, il se disposa  mourir avec fermet,
comme un ministre intgre et qui n'avait rien  se reprocher. Il
fit venir des cadis et des tmoins qui signrent le testament
qu'il fit en leur prsence. Aprs cela, il embrassa sa femme et
ses enfants, et leur dit le dernier adieu. Toute sa famille
fondait en larmes; jamais spectacle ne fut plus touchant. Enfin,
un huissier du palais arriva, qui lui dit que le calife
s'impatientait de n'avoir ni de ses nouvelles ni de celles de
l'esclave noir qu'il lui avait command de chercher. j'ai ordre,
ajouta-t-il, de vous mener devant son trne. L'afflig vizir se
mis en tat de suivre l'huissier. Mais comme il allait sortir, on
lui amena la plus petite de ses filles, qui pouvait avoir cinq ou
six ans. Les femmes qui avaient soin d'elle la venaient prsenter
 son pre, afin qu'il la vt pour la dernire fois.

Comme il avait pour elle une tendresse particulire, il pria
l'huissier de lui permettre de s'arrter un moment. Alors il
s'approcha de sa fille, la prit entre ses bras et la baisa
plusieurs fois. En la baisant, il s'aperut qu'elle avait dans le
sein quelque chose de gros et qui avait de l'odeur. Ma chre
petite, lui dit-il, qu'avez-vous dans le sein? - Mon cher pre,
lui rpondit-elle, c'est une pomme sur laquelle est crit le nom
du calife notre seigneur et matre. Rihan, notre esclave, me l'a
vendue deux sequins.

Aux mots de pomme et d'esclave, le grand vizir Giafar fit un cri
de surprise mle de joie, et mettant aussitt la main dans le
sein de sa fille, il en tira la pomme. Il fit appeler l'esclave,
qui n'tait pas loin, et lorsqu'il fut devant lui: Maraud, lui
dit-il, o as-tu pris cette pomme? - Seigneur, rpondit l'esclave,
je vous jure que je ne l'ai drobe ni chez vous ni dans le jardin
du commandeur des croyants. L'autre jour, comme je passais dans
une rue auprs de trois ou quatre petits enfants qui jouaient, et
dont l'un la tenait  la main, je la lui arrachai, et l'emportai.
L'enfant courut aprs moi eu me disant que la pomme n'tait pas 
lui, mais  sa mre, qui tait malade; que son pre, pour
contenter l'envie qu'elle en avait, avait fait un long voyage d'o
il en avait apport trois; que celle-l en tait une qu'il avait
prise sans que sa mre en st rien. Il eut beau me prier de la lui
rendre, je n'en voulus rien faire; je l'apportai au logis et la
vendis deux sequins  la petite dame votre fille. Voil tout ce
que j'ai  vous dire.

Giafar ne put assez admirer comment la friponnerie d'un esclave
avait t cause de la mort d'une femme innocente et presque de la
sienne. Il mena l'esclave avec lui; et quand il fut devant le
calife, il fit  ce prince un dtail exact de tout ce que lui
avait dit l'esclave, et du hasard par lequel il avait dcouvert
son crime.

Jamais surprise n'gala celle du calife. Il ne put se contenir ni
s'empcher de faire de grands clats de rire.  la fin il reprit
un air srieux, et dit au vizir que puisque son esclave avait
caus un si trange dsordre, il mritait une punition exemplaire.
Je ne puis en disconvenir, sire, rpondit le vizir; mais son
crime n'est pas irrmissible. Je sais une histoire plus
surprenante d'un vizir du Caire nomm Noureddin[39] Ali, et de
Bedreddin Hassan de Balsora. Comme votre majest prend plaisir 
en entendre de semblables, je suis prt  vous la raconter, 
condition que si vous la trouvez plus tonnante que celle qui me
donne occasion de vous la dire, vous ferez grce  mon esclave. -
Je le veux bien, repartit le calife; mais vous vous engagez dans
une grande entreprise, et je ne crois pas que vous puissiez sauver
votre esclave: car l'histoire des pommes est fort singulire.
Giafar, prenant alors la parole, commena son rcit dans ces
termes:

HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN.
Commandeur des croyants, il y avait autrefois en gypte un sultan
grand observateur de la justice, bienfaisant, misricordieux,
libral, et sa valeur le rendait redoutable  ses voisins. Il
aimait les pauvres et protgeait les savants, qu'il levait aux
premires charges. Le vizir de ce sultan tait un homme prudent,
sage, pntrant, et consomm dans les belles-lettres et dans
toutes les sciences. Ce ministre avait deux fils trs-bien faits,
et qui marchaient l'un et l'autre sur ses traces: l'an se
nommait Schemseddin[40] Mohammed[41], et le cadet Noureddin Ali. Ce
dernier principalement avait tout le mrite qu'on peut avoir. Le
vizir leur pre tant mort, le sultan les envoya qurir, et les
ayant fait revtir tous deux d'une robe de vizir ordinaire: J'ai
bien du regret, leur dit-il, de la perte que vous venez de faire.
Je n'en suis pas moins touch que vous-mmes. Je veux vous le
tmoigner, et comme je sais que vous demeurez ensemble et que vous
tes parfaitement unis, je vous gratifie l'un et l'autre de la
mme dignit. Allez, et imitez votre pre.

Les deux nouveaux vizirs remercirent le sultan de sa bont, et
se retirrent chez eux, o ils prirent soin des funrailles de
leur pre. Au bout d'un mois ils firent leur premire sortie, ils
allrent pour la premire fois au conseil du sultan; et depuis ils
continurent d'y assister rgulirement les jours qu'il
s'assemblait. Toutes les fois que le sultan allait  la chasse, un
des deux frres l'accompagnait, et ils avaient alternativement cet
honneur. Un jour qu'ils s'entretenaient aprs le souper de choses
indiffrentes, c'tait la veille d'une chasse o l'an devait
suivre le sultan, ce jeune homme dit  son cadet: Mon frre,
puisque nous ne sommes point encore maris, ni vous ni moi, et que
nous vivons dans une si bonne union, il me vient une pense:
pousons tous deux en un mme jour deux soeurs que nous choisirons
dans quelque famille qui nous conviendra. Que dites-vous de cette
ide? - Je dis, mon frre, rpondit Noureddin Ali, qu'elle est
bien digne de l'amiti qui nous unit. On ne peut pas mieux penser;
et pour moi, je suis prt  faire tout ce qu'il vous plaira. - Oh!
ce n'est pas tout encore, reprit Schemseddin Mohammed; mon
imagination va plus loin: suppos que nos femmes conoivent la
premire nuit de nos noces, et qu'ensuite elles accouchent en un
mme jour, la vtre d'un fils et la mienne d'une fille, nous les
marierons ensemble quand ils seront en ge. - Ah! pour cela,
s'cria Noureddin Ali, il faut avouer que ce projet est admirable!
Ce mariage couronnera notre union, et j'y donne volontiers mon
consentement. Mais mon frre, ajouta-t-il, s'il arrivait que nous
fissions ce mariage, prtendriez-vous que mon fils donnt une dot
 votre fille? - Cela ne souffre pas de difficult, repartit
l'an, et je suis persuad qu'outre les conventions ordinaires du
contrat de mariage, vous ne manqueriez pas d'accorder en son nom,
au moins trois mille sequins, trois bonnes terres et trois
esclaves. - C'est de quoi je ne demeure pas d'accord, dit le
cadet. Ne sommes-nous pas frres et collgues revtus tous deux du
mme titre d'honneur? D'ailleurs ne savons-nous pas bien, vous et
moi, ce qui est juste? Le mle tant plus noble que la femelle, ne
serait-ce pas  vous  donner une grosse dot  votre fille?  ce
que je vois, vous tes homme  faire vos affaires aux dpens
d'autrui.

Quoique Noureddin Ali dit ces paroles en riant, son frre, qui
n'avait pas l'esprit bien fait, en fut offens: Malheur  votre
fils! dit-il avec emportement, puisque vous l'osez prfrer  ma
fille. Je m'tonne que vous ayez t assez hardi pour le croire
seulement digne d'elle. Il faut que vous ayez perdu le jugement
pour vouloir aller de pair avec moi, en disant que nous sommes
collgues. Apprenez, tmraire, qu'aprs votre impudence, je ne
voudrais pas marier ma fille avec votre fils, quand vous lui
donneriez plus de richesses que vous n'en avez. Cette plaisante
querelle de deux frres sur le mariage de leurs enfants qui
n'taient pas encore ns, ne laissa pas d'aller fort loin.
Schemseddin Mohammed s'emporta jusqu'aux menaces: Si je ne devais
pas, dit-il, accompagner demain le sultan, je vous traiterais
comme vous le mritez; mais,  mon retour, je vous ferai connatre
s'il appartient  un cadet de parler  son an aussi insolemment
que vous venez de faire.  ces mots, il se retira dans son
appartement, et son frre alla se coucher dans le sien.

Schemseddin Mohammed se leva le lendemain de grand matin et se
rendit au palais, d'o il sortit avec le sultan, qui prit son
chemin au-dessus du Caire, du ct des Pyramides. Pour Noureddin
Ali, il avait pass la nuit dans de grandes inquitudes, et aprs
avoir bien considr qu'il n'tait pas possible qu'il demeurt
plus longtemps avec un frre qui le traitait avec tant de hauteur,
il forma une rsolution. Il fit prparer une bonne mule, se munit
d'argent, de pierreries et de quelques vivres, et ayant dit  ses
gens qu'il allait faire un voyage de deux ou trois jours et qu'il
voulait tre seul, il partit.

Quand il fut hors du Caire, il marcha, par le dsert, vers
l'Arabie. Mais sa mule venant  succomber sur la route, il fut
oblig de continuer son chemin  pied. Par bonheur, un courrier
qui allait  Balsora l'ayant rencontr, le prit en croupe derrire
lui. Lorsque le courrier fut arriv  Balsora, Noureddin Ali mit
pied  terre et le remercia du plaisir qu'il lui avait fait. Comme
il allait par les rues, cherchant o il pourrait se loger, il vit
venir un seigneur accompagn d'une nombreuse suite, et  qui tous
les habitants faisaient de grands honneurs en s'arrtant par
respect jusqu' ce qu'il ft pass. Noureddin Ali s'arrta comme
les autres. C'tait le grand vizir du sultan de Balsora qui se
montrait dans la ville pour y maintenir, par sa prsence, le bon
ordre et la paix.

Ce ministre, ayant jet les yeux par hasard sur le jeune homme,
lui trouva la physionomie engageante: il le regarda avec
complaisance, et comme il passait prs de lui et qu'il le voyait
en habit de voyageur, il s'arrta pour lui demander qui il tait
et d'o il venait. Seigneur, lui rpondit Noureddin Ali, je suis
d'gypte, n au Caire, et j'ai quitt ma patrie par un si juste
dpit contre un de mes parents, que j'ai rsolu de voyager par
tout le monde et de mourir plutt que d'y retourner. Le grand
vizir, qui tait un vnrable vieillard, ayant entendu ces
paroles, lui dit: Mon fils, gardez-vous bien d'excuter votre
dessein. Il n'y a dans le monde que de la misre, et vous ignorez
les peines qu'il vous faudra souffrir. Venez, suivez-moi plutt;
je vous ferai peut-tre oublier le sujet qui vous a contraint
d'abandonner votre pays.

Noureddin Ali suivit le grand vizir de Balsora, qui, ayant
bientt connu ses belles qualits, le prit, en affection; de
manire qu'un jour, l'entretenant en particulier, il lui dit: Mon
fils, je suis, comme vous voyez, dans un ge si avanc, qu'il n'y
a pas d'apparence que je vive encore longtemps. Le ciel m'a donn
une fille unique qui n'est pas moins belle que vous tes bien
fait, et qui est prsentement en ge d'tre marie. Plusieurs des
plus puissants seigneurs de cette cour me l'ont dj demande pour
leurs fils; mais je n'ai pu me rsoudre  la leur accorder. Pour
vous, je vous aime et vous trouve si digne de mon alliance, que,
vous prfrant  tous ceux qui l'ont recherche, je suis, prt 
vous accepter pour gendre. Si vous recevez avec plaisir l'offre
que je vous fais, je dclarerai au sultan mon matre que je vous
aurai adopt par ce mariage, et je le supplierai de vous accorder
la survivance de ma dignit de grand vizir dans le royaume de
Balsora; en mme temps, comme je n'ai plus besoin que de repos
dans l'extrme vieillesse o je suis, je ne vous abandonnerai pas
seulement la disposition de tous mes biens, mais mme
l'administration des affaires de l'tat..

Ce grand vizir de Balsora n'eut pas achev ce discours rempli de
bont et de gnrosit, que Noureddin Ali se jeta  ses pieds, et
dans des termes qui marquaient la joie et la reconnaissance dont
son coeur tait pntr, il lui tmoigna qu'il tait dispos 
faire tout ce qui lui plairait. Alors le grand vizir appela les
principaux officiers de sa maison, leur ordonna de faire orner la
grande salle de son htel et prparer un grand repas. Ensuite il
envoya prier tous les seigneurs de la cour et de la ville, de
vouloir bien prendre la peine de se rendre chez lui. Lorsqu'ils y
furent tous assembls, comme Noureddin Ali l'avait inform de sa
qualit, il dit  ces seigneurs, car il jugea  propos de parler
ainsi pour satisfaire ceux dont il avait refus l'alliance: Je
suis bien aise, seigneurs, de vous apprendre une chose que j'ai
tenue secrte jusqu' ce jour. J'ai un frre qui est grand vizir
du sultan d'gypte, comme j'ai l'honneur de l'tre du sultan de ce
royaume. Ce frre n'a qu'un fils, qu'il n'a pas voulu marier  la
cour d'gypte, et il me l'a envoy pour pouser ma fille, afin de
runir par l nos deux branches. Ce fils, que j'ai reconnu pour
mon neveu  son arrive, et que je fais mon gendre, est ce jeune
seigneur que vous voyez ici et que je vous prsente. Je me flatte
que vous voudrez bien lui faire l'honneur d'assister  ses noces,
que j'ai rsolu de clbrer aujourd'hui. Nul de ces seigneurs ne
pouvant trouver mauvais qu'il et prfr son neveu  tous les
grands partis qui lui avaient t proposs, ils rpondirent tous
qu'il avait raison de faire ce mariage; qu'ils seraient volontiers
tmoins de la crmonie, et qu'ils souhaitaient que Dieu lui
donnt encore de longues annes pour voir les fruits de cette
heureuse union.

En cet endroit, Scheherazade voyant paratre le jour, interrompit
sa narration, qu'elle reprit ainsi la nuit suivante:




LXXIII NUIT.

Sire, dit-elle, le grand vizir Giafar continuant l'histoire qu'il
racontait au calife: Les seigneurs, poursuivit-il, qui s'taient
assembls chez le grand vizir de Balsora, n'eurent pas plus tt
tmoign  ce ministre la joie qu'ils avaient du mariage de sa
fille avec Noureddin Ali, qu'on se mit  table; on y demeura trs-
longtemps. Sur la fin du repas on servit des confitures, dont
chacun, selon la coutume, ayant pris ce qu'il put emporter, les
cadis entrrent avec le contrat de mariage  la main. Les
principaux seigneurs le signrent, aprs quoi toute la compagnie
se retira.

Lorsqu'il n'y eut plus personne que les gens de la maison, le
grand vizir chargea ceux qui avaient soin du bain qu'il avait
command de tenir prt, d'y conduire Noureddin Ali, qui y trouva
du linge qui n'avait point encore servi, d'une finesse et d'une
propret qui faisaient plaisir  voir, aussi bien que toutes les
autres choses ncessaires. Quand on eut dcrass, lav et frott
l'poux, il voulut reprendre l'habit qu'il venait de quitter; mais
on lui en prsenta un autre de la dernire magnificence. Dans cet
tat, et parfum d'odeurs les plus exquises, il alla retrouver le
grand vizir son beau-pre, qui fut charm de sa bonne mine, et
qui, l'ayant fait asseoir auprs de lui: Mon fils, lui dit-il,
vous m'avez dclar qui vous tes, le rang que vous teniez  la
cour d'gypte; vous m'avez dit mme que vous avez eu un dml
avec votre frre, et que c'est pour cela que vous vous tes
loign de votre pays; je vous prie de me faire la confidence
entire, et de m'apprendre le sujet de votre querelle. Vous devez
prsentement avoir une parfaite confiance en moi et ne me rien
cacher.

Noureddin Ali lui raconta toutes les circonstances de son
diffrend avec son frre. Le grand vizir ne put entendre ce rcit
sans clater de rire: Voil, dit-il, la chose du monde la plus
singulire! Est-il possible, mon fils, que votre querelle soit
alle jusqu'au point que vous dites pour un mariage imaginaire? Je
suis fch que vous vous soyez brouill pour une bagatelle avec
votre frre an; je vois pourtant que c'est lui qui a eu tort de
s'offenser de ce que vous ne lui avez dit que par plaisanterie, et
je dois rendre grces au ciel d'un diffrend qui me procure un
gendre tel que vous. Mais, ajouta le vieillard, la nuit est dj
avance, et il est temps de vous retirer. Allez, mon fils, votre
pouse vous attend. Demain je vous prsenterai au sultan; j'espre
qu'il vous recevra d'une manire dont nous aurons lieu d'tre tous
deux satisfaits.

Noureddin Ali quitta son beau-pre pour se rendre  l'appartement
de sa femme. Ce qu'il y a de remarquable, continua le grand vizir
Giafar, c'est que le mme jour que ses noces se faisaient 
Balsora, Schemseddin Mohammed se mariait aussi au Caire; et voici
le dtail de son mariage:

Aprs que Noureddin Ali se fut loign du Caire, dans l'intention
de n'y plus retourner, Schemseddin Mohammed, son an, qui tait
all  la chasse avec le sultan d'gypte, tant de retour au bout
d'un mois, car le sultan s'tait laiss emporter  l'ardeur de la
chasse et avait t absent durant tout ce temps-l, courut 
l'appartement de Noureddin Ali; mais il fut fort tonn
d'apprendre que, sous prtexte d'aller faire un voyage de deux ou
trois journes, il tait parti sur une mule le jour mme de la
chasse du sultan, et que depuis ce temps-l il n'avait point paru.
Il en fut d'autant plus fch qu'il ne douta pas que les durets
qu'il lui avait dites ne fussent la cause de son loignement. Il
dpcha un courrier qui passa par Damas et alla jusqu' Alep; mais
Noureddin tait alors  Balsora. Quand le courrier eut rapport 
son retour qu'il n'en avait appris aucune nouvelle, Schemseddin
Mohammed se proposa de l'envoyer chercher ailleurs, et, en
attendant, il prit la rsolution de se marier. Il pousa la fille
d'un des premiers et des plus puissants seigneurs du Caire, le
mme jour que son frre se maria avec la fille du grand vizir de
Balsora.

Ce n'est pas tout, poursuivit Giafar; commandeur des croyants,
voici ce qui arriva encore: Au bout de neuf mois, la femme de
Schemseddin Mohammed accoucha d'une fille au Caire, et le mme
jour celle de Noureddin mit au monde,  Balsora, un garon qui fut
nomm Bedreddin Hassan[42]. Le grand vizir de Balsora donna des
marques de sa joie par de grandes largesses et par les
rjouissances publiques qu'il fit faire pour la naissance de son
petits-fils. Ensuite, pour marquer  son gendre combien il tait
content de lui, il alla au palais supplier trs-humblement le
sultan d'accorder  Noureddin Ali la survivance de sa charge,
afin, dit-il, qu'avant sa mort, il et la consolation de voir son
gendre grand vizir  sa place.

Le sultan, qui avait vu Noureddin Ali avec bien du plaisir
lorsqu'il lui avait t prsent aprs son mariage, et qui depuis
ce temps-l en avait toujours ou parler fort avantageusement,
accorda la grce qu'on demandait pour lui avec tout l'agrment
qu'on pouvait souhaiter. Il le fit revtir en sa prsence de la
robe de grand vizir.

La joie du beau-pre fut comble le lendemain lorsqu'il vit son
gendre prsider au conseil en sa place, et faire toutes les
fonctions de grand vizir. Noureddin Ali s'en acquitta si bien
qu'il semblait avoir, toute sa vie, exerc cette charge. Il
continua dans la suite d'assister au conseil toutes les fois que
les infirmits de la vieillesse ne permirent pas  son beau-pre
de s'y trouver. Ce bon vieillard mourut quatre ans aprs ce
mariage, avec la satisfaction de voir un rejeton de sa famille qui
promettait de la soutenir longtemps avec clat.

Noureddin Ali lui rendit les derniers devoirs avec toute l'amiti
et la reconnaissance possibles, et sitt que Bedreddin Hassan son
fils eut atteint l'ge de sept ans, il le mit entre les mains d'un
excellent matre qui commena de l'lever d'une manire digne de
sa naissance. Il est vrai qu'il trouva dans cet enfant un esprit
vif, pntrant et capable de profiter de tous les enseignements
qu'il lui donnait.

Scheherazade allait continuer; mais s'apercevant qu'il tait jour,
elle mit fin  son discours. Elle le reprit la nuit suivante, et
dit au sultan des Indes:




LXXIV NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar poursuivant l'histoire qu'il racontait
au calife: Deux ans aprs, dit-il, que Bedreddin Hassan eut t
mis entre les mains de ce matre, qui lui enseigna parfaitement
bien  lire, il apprit l'Alcoran par coeur; Noureddin Ali, son
pre, lui donna ensuite d'autres matres qui cultivrent son
esprit de telle sorte, qu' l'ge de douze ans il n'avait plus
besoin de leurs secours. Alors, comme tous les traits de son
visage taient forms, il faisait l'admiration de tous ceux qui le
regardaient.

Jusque l, Noureddin Ali n'avait song qu' le faire tudier, et
ne l'avait point encore montr dans le monde. Il le mena au palais
pour lui procurer l'honneur de faire la rvrence au sultan, qui
le reut trs-favorablement. Les premiers qui le virent dans les
rues furent si charms de sa beaut qu'ils en firent des
exclamations de surprise et qu'ils lui donnrent mille
bndictions.

Comme son pre se proposait de le rendre capable de remplir un
jour sa place, il n'pargna rien pour cela, et il le fit entrer
dans les affaires les plus difficiles, afin de l'y accoutumer de
bonne heure. Enfin, il ne ngligeait aucune chose pour
l'avancement d'un fils qui lui tait si cher, et il commenait 
jouir dj du fruit de ses peines lorsqu'il fut attaqu tout 
coup d'une maladie dont la violence fut telle, qu'il sentit fort
bien qu'il n'tait pas loign du dernier de ses jours. Aussi ne
se flatta-t-il pas, et il se disposa d'abord  mourir en vrai
musulman. Dans ce moment prcieux, il n'oublia pas son cher fils
Bedreddin; il le fit appeler et lui dit: Mon fils, vous voyez que
le monde est prissable; il n'y a que celui o je vais bientt
passer qui soit vritablement durable. Il faut que vous commenciez
ds  prsent  vous mettre dans les mmes dispositions que moi;
prparez-vous  faire ce passage sans regret et sans que votre
conscience puisse rien vous reprocher sur les devoirs d'un
musulman ni sur ceux d'un parfait honnte homme. Pour votre
religion, vous en tes suffisamment instruit et par ce que vous en
ont appris vos matres et par vos lectures.  l'gard de l'honnte
homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tcherez
de mettre  profit. Comme il est ncessaire de se connatre soi-
mme et que vous ne pouvez bien avoir cette connaissance que vous
ne sachiez qui je suis, je vais vous l'apprendre.

J'ai pris naissance en gypte, poursuivit-il; mon pre, votre
aeul, tait premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-mme
eu l'honneur d'tre un des vizirs de ce mme sultan avec mon frre
votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme
Schemseddin Mohammed. Je fus oblig de me sparer de lui, et je
vins en ce pays o je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'
prsent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement
dans un cahier que j'ai  vous donner.

En mme temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait crit de
sa propre main et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant 
Bedreddin Hassan: Prenez, lui dit-il, vous le lirez  votre
loisir; vous y trouverez entre autres choses, le jour de mon
mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances
dont vous aurez peut-tre besoin dans la suite, et qui doivent
vous obliger  le garder avec soin. Bedreddin Hassan,
sensiblement afflig de voir son pre dans l'tat o il tait,
touch de ses discours, reut le cahier, les larmes aux yeux, en
lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.

En ce moment, il prit  Noureddin Ali une faiblesse qui fit
croire qu'il allait expirer. Mais il revint  lui, et reprenant la
parole: Mon fils, dit-il, la premire maxime que j'ai  vous
enseigner, c'est de ne vous pas abandonner au commerce de toutes
sortes de personnes. Le moyen de vivre en sret, c'est de se
donner entirement  soi-mme et de ne se pas communiquer
facilement.

La seconde, de ne faire violence  qui que ce soit, car en ce
cas, tout le monde se rvolterait contre vous, et vous devez
regarder le monde comme un crancier  qui vous devez de la
modration, de la compassion et de la tolrance.

La troisime, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures: On
est hors de danger, dit le proverbe, lorsque l'on garde le
silence. C'est particulirement en cette occasion que vous devez
le pratiquer. Vous savez aussi  ce sujet qu'un de nos potes a
dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie,
qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler  la pluie d'orage qui
gte tout. On ne s'est jamais repenti de s'tre tu, au lieu que
l'on a souvent t fch d'avoir parl.

La quatrime, de ne pas boire de vin, car c'est la source de tous
les vices.

La cinquime, de bien mnager vos biens: si vous ne les dissipez
pas, ils vous serviront  vous prserver de la ncessit; il ne
faut pas pourtant en avoir trop ni tre avare: pour peu que vous
en ayez et que vous le dpensiez  propos, vous aurez beaucoup
d'amis; mais si, au contraire, vous avez de grandes richesses et
que vous en fassiez mauvais usage, tout le monde s'loignera de
vous et vous abandonnera.

Enfin Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie 
donner de bons conseils  son fils; et quand il fut mort on lui
fit des obsques magnifiques... Scheherazade,  ces paroles,
apercevant le jour, cessa de parler et remit au lendemain la suite
de cette histoire.




LXXV NUIT.

La sultane des Indes ayant t rveille par sa soeur Dinarzade 
l'heure ordinaire, elle prit la parole et l'adressa  Schahriar:
Sire, dit-elle, le calife ne s'ennuyait pas d'couter le grand
vizir Giafar, qui poursuivit ainsi son histoire: On enterra donc,
dit-il, Noureddin Ali avec tous les honneurs dus  sa dignit.
Bedreddin Hassan de Balsora, c'est ainsi qu'on le surnomma  cause
qu'il tait n dans cette ville, eut une douleur inconcevable de
la mort de son pre. Au lieu de passer un mois, selon la coutume,
il en passa deux dans les pleurs et dans la retraite, sans voir
personne et sans sortir mme pour rendre ses devoirs au sultan de
Balsora, lequel, irrit de cette ngligence et la regardant comme
une marque de mpris pour sa cour et pour sa personne, se laissa
transporter de colre. Dans sa fureur, il fit appeler le nouveau
grand vizir, car il en avait fait un ds qu'il avait appris la
mort de Noureddin Ali; il lui ordonna de se transporter  la
maison du dfunt et de la confisquer avec toutes ses autres
maisons, terres et effets, sans rien laisser  Bedreddin Hassan,
dont il commanda mme qu'on se saist.

Le nouveau grand vizir, accompagn d'un grand nombre d'huissiers
du palais, de gens de justice et d'autres officiers, ne diffra
pas de se mettre en chemin pour aller excuter sa commission. Un
des esclaves de Bedreddin Hassan, qui tait par hasard parmi la
foule, n'eut pas plus tt appris le dessein du vizir, qu'il prit
les devants et courut en avertir son matre. Il le trouva assis
sous le vestibule de sa maison, aussi afflig que si son pre
n'et fait que de mourir. Il se jeta  ses pieds tout hors
d'haleine, et aprs lui avoir bais le bas de sa robe: Sauvez-
vous, seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. - Qu'y a-t-
il? lui demanda Bedreddin en levant la tte? Quelle nouvelle
m'apportes-tu? - Seigneur, rpondit-il, il n'y a pas de temps 
perdre. Le sultan est dans une horrible colre contre vous, et on
vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et mme se
saisir de votre personne.

Le discours de cet esclave fidle et affectionn mit l'esprit de
Bedreddin Hassan dans une grande perplexit. Mais ne puis-je,
dit-il, avoir le temps de rentrer et de prendre au moins quelque
argent et des pierreries? - Non. seigneur, rpliqua l'esclave; le
grand vizir sera dans un moment ici. Partez tout  l'heure,
sauvez-vous. Bedreddin Hassan se leva vite du sofa o il tait,
mit les pieds dans ses babouches, et aprs s'tre couvert la tte
d'un bout de sa robe pour se cacher le visage, s'enfuit sans
savoir de quel ct il devait tourner ses pas pour s'chapper du
danger qui le menaait. La premire pense qui lui vint, fut de
gagner en diligence la plus prochaine porte de la ville. Il courut
sans s'arrter jusqu'au cimetire public, et, comme la nuit
s'approchait, il rsolut de l'aller passer au tombeau de son pre.
C'tait un difice d'assez grande apparence en forme de dme, que
Noureddin Ali avait fait btir de son vivant; mais il rencontra en
chemin un juif fort riche qui tait banquier et marchand de
profession. Il revenait d'un lieu o quelque affaire l'avait
appel, et il s'en retournait dans la ville.

Ce juif ayant reconnu Bedreddin, s'arrta et le salua fort
respectueusement. En cet endroit, le jour venant  paratre,
imposa silence  Scheherazade, qui reprit son discours la nuit
suivante.




LXXVI NUIT.

Sire, dit-elle, le calife coutait avec beaucoup d'attention le
grand vizir Giafar, qui continua de cette manire: Le juif,
poursuivit-il, qui se nommait Isaac, aprs avoir salu Bedreddin
Hassan et lui avoir bais la main, lui dit: Seigneur, oserais-je
prendre la libert de vous demander o vous allez  l'heure qu'il
est, seul en apparence, un peu agit? Y a-t-il quelque chose qui
vous fasse de la peine? - Oui, rpondit Bedreddin; je me suis
endormi tantt, et dans mon sommeil mon pre s'est apparu  moi.
Il avait le regard terrible, comme s'il et t dans une grande
colre contre moi. Je me suis rveill en sursaut et plein
d'effroi, et je suis parti aussitt pour venir faire ma prire sur
son tombeau. - Seigneur, reprit le juif, qui ne pouvait pas savoir
pourquoi Bedreddin Hassan tait sorti de la ville, comme le feu
grand vizir votre pre et mon seigneur d'heureuse mmoire avait
charg en marchandises plusieurs vaisseaux qui sont encore en mer
et qui vous appartiennent, je vous supplie de m'accorder la
prfrence sur tout autre marchand. Je suis en tat d'acheter
argent comptant la charge de tous vos vaisseaux; et pour
commencer, si vous voulez bien m'abandonner celle du premier qui
arrivera  bon port, je vais vous compter mille sequins. Je les ai
ici dans une bourse, et je suis prt  vous les livrer d'avance.
En disant cela il tira une grande bourse qu'il avait sous son
bras, par-dessous sa robe, et la lui montra cachete de son
cachet.

Bedreddin Hassan, dans l'tat o il tait, chass de chez lui et
dpouill de tout ce qu'il avait au monde, regarda la proposition
du juif comme une faveur du ciel. Il ne manqua pas de l'accepter
avec beaucoup de joie. Seigneur, lui dit alors le juif, vous me
donnez donc pour mille sequin le chargement du premier de vos
vaisseaux qui arrivera dans ce port. - Oui, je vous le vends mille
sequins, rpondit Bedreddin Hassan, et c'est une chose faite. Le
juif, aussitt, lui mit entre les mains la bourse de mille
sequins, en s'offrant de les compter. Mais Bedreddin lui en
pargna la peine en lui disant qu'il s'en fiait bien  lui.
Puisque cela est ainsi, reprit le juif, ayez la bont, seigneur,
de me donner un mot d'crit du march que nous venons de faire.
En disant cela, il tira son critoire qu'il avait  la ceinture,
et aprs en avoir pris une petite canne bien taille pour crire,
il la lui prsenta avec un morceau de papier qu'il trouva dans son
porte-lettres, et pendant qu'il tenait le cornet, Bedreddin Hassan
crivit ces mots:

_Cet crit est pour rendre tmoignage que Bedreddin Hassan de
Balsora a vendu au juif Isaac, pour la somme de mille sequins
qu'il a reus, le chargement du premier de ses navires qui
abordera dans ce port._

_BEDREDDIN HASSAN DE BALSORA._

Aprs avoir fait cet crit, il le donna au juif, qui le mit dans
son porte-lettres, et qui prit ensuite cong de lui. Pendant
qu'Isaac poursuivait son chemin vers la ville, Bedreddin Hassan
continua le sien vers le tombeau de son pre Noureddin Ali. En y
arrivant, il se prosterna la face contre terre, et, les yeux
baigns de larmes, il se mit  dplorer sa misre. Hlas! disait-
il, infortun Bedreddin, que vas-tu devenir? O iras-tu chercher
un asile contre l'injuste prince qui te perscute? N'tait-ce pas
assez d'tre afflig de la mort d'un pre si chri? Fallait-il que
la fortune ajoutt un nouveau malheur  mes justes regrets? Il
demeura longtemps dans cet tat; mais enfin il se releva, et ayant
appuy sa tte sur le spulcre de son pre, ses douleurs se
renouvelrent avec plus de violence qu'auparavant, et il ne cessa
de soupirer et de se plaindre jusqu' ce que, succombant au
sommeil, il leva la tte de dessus le spulcre et s'tendit tout
de son long sur le pav, o il s'endormit.

Il gotait  peine la douceur du repos, lorsqu'un gnie qui avait
tabli sa retraite dans ce cimetire pendant le jour, se disposant
 courir le monde cette nuit, selon sa coutume, aperut ce jeune
homme dans le tombeau de Noureddin Ali. Il y entra; et comme
Bedreddin tait couch sur le dos, il fut frapp, bloui de
l'clat de sa beaut... Le jour qui paraissait ne permit pas 
Scheherazade de poursuivre cette histoire cette nuit: mais le
lendemain,  l'heure ordinaire, elle la continua de cette sorte:




LXXVII MUT.

Quand le gnie, reprit le grand vizir Giafar, eut attentivement
considr Bedreddin Hassan, il dit en lui-mme:  juger de cette
crature par sa bonne mine, ce ne peut tre qu'un ange du paradis
terrestre que Dieu envoie pour mettre le monde en combustion par
sa beaut. Enfin, aprs l'avoir bien regard, il s'leva fort
haut dans l'air, o il rencontra par hasard une fe. Ils se
salurent l'un l'autre, ensuite il lui dit: Je vous prie de
descendre avec moi jusqu'au cimetire o je demeure, et je vous
ferai voir un prodige de beaut qui n'est pas moins digne de votre
admiration que de la mienne. La fe y consentit. Ils descendirent
tous deux en un instant, et lorsqu'ils furent dans le tombeau: H
bien! dit le gnie  la fe en lui montrant Bedreddin Hassan,
avez-vous jamais vu un jeune homme mieux fait et plus beau que
celui-ci?

La fe examina Bedreddin avec attention, puis se tournant vers le
gnie: Je vous avoue, lui rpondit-elle, qu'il est trs-bien
fait; mais je viens de voir au Caire, tout  l'heure, un objet
encore plus merveilleux, dont je vais vous entretenir si vous
voulez m'couter. - Vous me ferez un trs-grand plaisir, rpliqua
le gnie. - Il faut donc que vous sachiez, reprit la fe, car je
vais prendre la chose de loin, que le sultan d'gypte a un vizir
qui se nomme Schemseddin Mohammed, et qui a une fille g
d'environ vingt ans. C'est la plus belle et la plus parfaite
personne dont on ait jamais ou parler. Le sultan, inform par la
voie publique de la beaut de cette jeune demoiselle, fit appeler
le vizir son pre un de ces derniers jours, et lui dit: J'ai
appris que vous avez une fille  marier; j'ai envie de l'pouser;
ne voulez-vous pas bien me l'accorder? Le vizir, qui ne
s'attendait pas  cette proposition, en fut un peu troubl, mais
il n'en fut pas bloui; et au lieu de l'accepter avec joie, ce que
d'autres  sa place n'auraient pas manqu de faire, il rpondit au
sultan: Sire, je ne suis pas digne de l'honneur que votre majest
me veut faire, et je la supplie trs-humblement de ne pas trouver
mauvais que je m'oppose  son dessein. Vous savez que j'avais un
frre nomm Noureddin Ali, qui avait, comme moi, l'honneur d'tre
un de vos vizirs. Nous emes ensemble une querelle qui fut cause
qu'il disparut tout  coup, et je n'ai point eu de ses nouvelles
depuis ce temps-l, si ce n'est que j'appris, il y a quatre jours,
qu'il est mort  Balsora, dans la dignit de grand vizir du sultan
de ce royaume. Il a laiss un fils, et comme nous nous engagemes
autrefois tous deux  marier nos enfants ensemble, suppos que
nous en eussions, je suis persuad qu'il est mort dans l'intention
de faire ce mariage. C'est pourquoi, de mon ct, je voudrais
accomplir ma promesse, et je conjure votre majest de me le
permettre. Il y a dans cette cour beaucoup d'autres seigneurs qui
ont des filles comme moi, et que vous pouvez honorer de votre
alliance.

Le sultan d'gypte fut irrit au dernier point contre Schemseddin
Mohammed...... Scheherazade se tut en cet endroit, parce qu'elle
vit paratre le jour. La nuit suivante, elle reprit le fil de sa
narration, et dit au sultan des Indes, en faisant toujours parler
le vizir Giafar au calife Haroun Alraschid:




LXXVIII NUIT.

Le sultan d'gypte, choqu du refus et de la hardiesse de
Schemseddin Mohammed, lut dit avec un transport de colre qu'il ne
put retenir: Est-ce donc ainsi que vous rpondez  la bont que
j'ai de vouloir bien m'abaisser jusqu' faire alliance avec vous?
Je saurai me venger de la prfrence que vous osez donner sur moi
 un autre, et je jure que votre fille n'aura pas d'autre mari que
le plus vil et le plus mal fait de tous mes esclaves. En achevant
ces mots, il renvoya brusquement le vizir, qui se retira chez lui
plein de confusion et cruellement mortifi.

Aujourd'hui, le sultan a fait venir un de ses palefreniers qui
est bossu par-devant et par-derrire, et laid  faire peur; et,
aprs avoir ordonn  Schemseddin Mohammed de consentir au mariage
de sa fille avec cet affreux esclave, il a fait dresser et signer
le contrat par des tmoins en sa prsence. Les prparatifs de ces
bizarres noces sont achevs, et  l'heure que je vous parle, tous
les esclaves des seigneurs de la cour d'gypte sont  la porte
d'un bain, chacun avec un flambeau  la main. Ils attendent que le
palefrenier bossu, qui y est et qui s'y lave, en sorte, pour le
mener chez son pouse, qui, de son ct, est dj coiffe et
habille. Dans le moment que je suis partie du Caire, les dames
assembles se disposaient  la conduire, avec tous ses ornements
nuptiaux, dans la salle o elle doit recevoir le bossu et o elle
l'attend prsentement. Je l'ai vue et je vous assure qu'on ne peut
la regarder sans admiration.

Quand la fe eut cess de parler, le gnie lui dit: Quoique vous
puissiez dire, je ne puis me persuader que la beaut de cette
fille surpasse celle de ce jeune homme. - Je ne veux pas disputer
contre vous, rpliqua la fe; je confesse qu'il mriterait
d'pouser la charmante personne qu'on destine au bossu, et il me
semble que nous ferions une action digne de nous, si, nous
opposant  l'injustice du sultan d'gypte, nous pouvions
substituer ce jeune homme  la place de l'esclave. - Vous avez
raison, repartit le gnie; vous ne sauriez croire combien je vous
sais bon gr de la pense qui vous est venue: trompons, j'y
consens, la vengeance du sultan d'gypte; consolons un pre
afflig, et rendons sa fille aussi heureuse qu'elle se croit
misrable: je n'oublierai rien pour faire russir ce projet, et je
suis persuad que vous ne vous y pargnerez pas; je me charge de
le porter au Caire, sans qu'il se rveille, et je vous laisse le
soin de le porter ailleurs quand nous aurons excut notre
entreprise.

Aprs que la fe et le gnie eurent concert ensemble tout ce
qu'ils voulaient faire, le gnie enleva doucement Bedreddin, et le
transportant par l'air d'une vitesse inconcevable, il alla le
poser  la porte d'un logement public, et voisin du bain d'o le
bossu tait prs de sortir avec la suite des esclaves qui
l'attendaient.

Bedreddin Hassan s'tant rveill en ce moment, fut fort surpris
de se voir au milieu d'une ville qui lui tait inconnue. Il voulut
crier pour demander o il tait; mais le gnie lui donna un petit
coup sur l'paule et l'avertit de ne dire mot. Ensuite lui mettant
un flambeau  la main: Allez, lui dit-il, mlez-vous parmi ces
gens que vous voyez  la porte de ce bain, et marchez avec eux
jusqu' ce que vous entriez dans une salle o l'on va clbrer des
noces. Le nouveau mari est un bossu que vous reconnatrez
aisment. Mettez-vous  sa droite en entrant, et ds  prsent
ouvrez la bourse de sequins que vous avez dans votre sein, pour
les distribuer aux joueurs d'instruments, aux danseurs et aux
danseuses, dans la marche. Lorsque vous serez dans la salle, ne
manquez pas d'en donner aussi aux femmes esclaves que vous verrez
autour de la marie quand elles s'approcheront de vous. Mais
toutes les fois que vous mettrez la main dans la bourse, retirez-
la pleine de sequins, et gardez-vous de les pargner. Faites
exactement tout ce que je vous dis avec une grande prsence
d'esprit; ne vous tonnez de rien, ne craignez personne, et vous
reposez du reste sur une puissance suprieure qui en dispose  son
gr.

Le jeune Bedreddin, bien instruit de tout ce qu'il avait  faire,
s'avana vers la porte du bain: la premire chose qu'il fit, fut
d'allumer son flambeau  celui d'un esclave; puis, se mlant parmi
les autres, comme s'il et appartenu  quelque seigneur du Caire,
il se mit en marche avec eux et accompagna le bossu, qui sortit du
bain et monta sur un cheval de l'curie du sultan;

Le jour, qui parut, imposa silence  Scheherazade, qui remit la
suite de cette histoire au lendemain.




LXXIX NUIT.

Sire, dit-elle, le vizir Giafar continuant de parler au calife:
Bedreddin Hassan, poursuivit-il, se trouvant prs des joueurs
d'instruments, des danseurs et des danseuses, qui marchaient
immdiatement devant le bossu, tirait de temps en temps de sa
bourse des poignes de sequins qu'il leur distribuait. Comme il
faisait ses largesses avec une grce sans pareille et un air trs-
obligeant, tous ceux qui les recevaient jetaient les yeux sur lui,
et ds qu'ils l'avaient envisag, ils le trouvaient si bien fait
et si beau qu'ils ne pouvaient plus en dtourner leurs regards.

On arriva enfin  la porte du vizir Schemseddin Mohammed, oncle
de Bedreddin Hassan, qui tait bien loign de s'imaginer que son
neveu ft si prs de lui. Des huissiers, pour empcher la
confusion, arrtrent tous les esclaves qui portaient des
flambeaux, et ne voulurent pas les laisser entrer. Ils
repoussrent mme Bedreddin Hassan; mais les joueurs
d'instruments, pour qui la porte tait ouverte, s'arrtrent en
protestant qu'ils n'entreraient pas si on ne le laissait entrer
avec eux. Il n'est pas du nombre des esclaves, disaient-ils; il
n'y a qu' le regarder pour en tre persuad. C'est sans doute un
jeune tranger qui veut voir, par curiosit, les crmonies que
l'on observe aux noces en cette ville. En disant cela, ils le
mirent au milieu d'eux, et le firent entrer malgr les huissiers.
Ils lui trent son flambeau, qu'ils donnrent au premier qui se
prsenta, et aprs l'avoir introduit dans la salle, ils le
placrent  la droite du bossu, qui s'assit sur un trne
magnifiquement orn, prs de la fille du vizir.

On la voyait pare de tous ses atours; mais il paraissait sur son
visage une langueur, ou plutt une tristesse mortelle dont il
n'tait pas difficile de deviner la cause, en voyant  ct d'elle
un mari si difforme et si peu digne de son amour. Le trne de ces
poux si mal assortis tait au milieu d'un sofa. Les femmes des
mirs, des vizirs, des officiers de la chambre du sultan, et
plusieurs autres dames de la cour et de la ville taient assises
de chaque ct, un peu plus bas, chacune selon son rang, et toutes
habilles d'une manire si avantageuse et si riche que c'tait un
spectacle trs-agrable  voir. Elles tenaient de grandes bougies
allumes.

Lorsqu'elles virent entrer Bedreddin Hassan, elles jetrent les
yeux sur lui, et admirant sa taille, son air et la beaut de son
visage, elles ne pouvaient se lasser de le regarder. Quand il fut
assis, il n'y en eut pas une qui ne quittt sa place pour
s'approcher de lui et le considrer de plus prs; et il n'y en eut
gure qui, en se retirant pour aller reprendre leurs places, ne se
sentissent agites d'un tendre mouvement.

La diffrence qu'il y avait entre Bedreddin Hassan et le
palefrenier bossu dont la figure faisait horreur, excita des
murmures dans l'assemble. C'est  ce beau jeune homme,
s'crirent les dames, qu'il faut donner notre pouse, et non pas
 ce vilain bossu. Elles n'en demeurrent pas l: elles osrent
faire des imprcations contre le sultan, qui, abusant de son
pouvoir absolu, unissait la laideur avec la beaut. Elles
chargrent aussi d'injures le bossu et lui firent perdre
contenance, au grand plaisir des spectateurs, dont les hues
interrompirent pour quelque temps la symphonie qui se faisait
entendre dans la salle.  la fin, les joueurs d'instruments
recommencrent leurs concerts, et les femmes qui avaient habill
la marie s'approchrent d'elle.

En prononant ces dernires paroles, Scheherazade remarqua qu'il
tait jour. Elle garda aussitt le silence, et, la nuit suivante,
elle reprit ainsi son discours:




LXXX NUIT.

Sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, votre majest n'a pas
oubli que c'est le grand vizir Giafar qui parle au calife Haroun
Alraschid.  chaque fois, poursuivit-il, que la nouvelle marie
changeait d'habit, elle se levait de sa place, et, suivie de ses
femmes, passait devant le bossu sans daigner le regarder, et
allait se prsenter devant Bedreddin Hassan, pour se montrer  lui
dans ses nouveaux atours. Alors Bedreddin Hassan, suivant
l'instruction qu'il avait reue du gnie, ne manquait pas de
mettre la main dans sa bourse et d'en tirer des poignes de
sequins qu'il distribuait aux femmes qui accompagnaient la marie.
Il n'oubliait pas les joueurs et les danseurs, il leur en jetait
aussi. C'tait un plaisir de voir comme ils se poussaient les uns
les autres pour en ramasser; ils lui en tmoignrent de la
reconnaissance, et lui marquaient par signes qu'ils voulaient que
la jeune pouse ft pour lui et non pour le bossu. Les femmes qui
taient autour d'elle lui disaient la mme chose, et ne se
souciaient gure d'tre entendues du bossu,  qui elles faisaient
mille niches; ce qui divertissait fort tous les spectateurs.

Lorsque la crmonie de changer d'habit tant de fois fut acheve,
les joueurs d'instruments cessrent de jouer, et se retirrent en
faisant signe  Bedreddin Hassan de demeurer. Les dames firent la
mme chose en se retirant aprs eux, avec tous ceux qui n'taient
pas de la maison. La marie entra dans un cabinet o ses femmes la
suivirent pour la dshabiller, et il ne resta plus dans la salle
que le palefrenier bossu, Bedreddin Hassan et quelques
domestiques. Le bossu, qui en voulait furieusement  Bedreddin,
qui lui faisait ombrage, le regarda de travers et lui dit: Et
toi, qu'attends-tu? Pourquoi ne te retires-tu pas comme les
autres! marche Comme Bedreddin n'avait aucun prtexte pour
demeurer l, il sortit assez embarrass de sa personne; mais il
n'tait pas hors du vestibule, que le gnie et la fe se
prsentrent  lui et l'arrtrent: O allez-vous? lui dit le
gnie; demeurez; le bossu n'est plus dans la salle, il en est
sorti pour quelque besoin: vous n'avez qu' y rentrer et vous
introduire dans la chambre de la marie. Lorsque vous serez seul
avec elle, dites-lui hardiment que vous tes son mari; que
l'intention du sultan a t de se divertir du bossu; et que pour
apaiser ce mari prtendu vous lui avez fait apprter un bon plat
de crme dans son curie. Dites-lui l-dessus tout ce qui vous
viendra dans l'esprit pour la persuader. tant fait comme vous
tes, cela ne sera pas difficile, et elle sera ravie d'avoir t
trompe si agrablement. Cependant nous allons donner ordre que le
bossu ne rentre et ne vous empche de passer la nuit avec votre
pouse: car c'est la vtre et non pas la sienne.

Pendant que le gnie encourageait ainsi Bedreddin et
l'instruisait de ce qu'il devait faire, le bossu tait
vritablement sorti de la salle. Le gnie s'introduisit o il
tait, prit la figure d'un gros chat noir et se mit  miauler
d'une manire pouvantable. Le bossu cria aprs le chat et frappa
des mains pour le faire fuir; mais le chat, au lieu de se retirer,
se raidit sur ses pattes, fit briller des yeux enflamms, et
regarda firement le bossu en miaulant plus fort qu'auparavant, et
en grandissant de manire qu'il parut bientt gros comme un non.
Le bossu,  cet objet, voulut crier au secours; mais la frayeur
l'avait tellement saisi qu'il demeura la bouche ouverte sans
pouvoir profrer une parole. Pour ne lui pas donner de relche, le
gnie se changea  l'instant en un puissant buffle, et, sous cette
forme, lui cria d'une voix qui redoubla sa peur: Vilain bossu. 
ces mots, l'effray palefrenier se laissa tomber sur le pav, et,
se couvrant la tte de sa robe pour ne pas voir cette bte
effroyable, lui rpondit en tremblant: Prince souverain des
buffles, que demandez-vous de moi? - Malheur  toi, lui repartit
le gnie; tu as la tmrit d'oser te marier avec ma matresse! -
Eh! seigneur, dit le bossu, je vous supplie de me pardonner: si je
suis criminel ce n'est que par ignorance; je ne savais pas que
cette dame et un buffle pour amant. Commandez-moi ce qu'il vous
plaira, je vous jure que je suis prt  vous obir. - Par la mort,
rpliqua le gnie, si tu sors d'ici ou que tu ne gardes pas le
silence jusqu' ce que le soleil se lve; si tu dis le moindre
mot, je t'craserai la tte. Alors, je te permets de sortir de
cette maison, mais je t'ordonne de te retirer bien vite sans
regarder derrire toi; et si tu as l'audace d'y revenir il t'en
cotera la vie. En achevant ces paroles, le gnie se transforma
en homme, prit le bossu par les pieds, et aprs l'avoir lev, la
tte en bas, contre le mur: Si tu branles, ajouta-t-il, avant que
le soleil soit lev, comme je te l'ai dj dit, je te reprendrai
par les pieds et te casserai la tte en mille pices contre cette
muraille.

Pour revenir  Bedreddin Hassan, encourag par le gnie et par la
prsence de la fe, il tait rentr dans la salle et s'tait coul
dans la chambre nuptiale, o il s'assit en attendant le succs de
son aventure. Au bout de quelque temps la marie arriva, conduite
par une bonne vieille qui s'arrta  la porte, exhortant le mari 
bien faire son devoir, sans regarder si c'tait le bossu ou un
autre; aprs quoi elle la ferma et se retira.

La jeune pouse fut extrmement surprise de voir, au lieu du
bossu, Bedreddin Hassan qui se prsenta  elle de la meilleure
grce du monde. H quoi! mon cher ami, lui dit-elle, vous tes
ici  l'heure qu'il est? Il faut donc que vous soyez camarade de
mon mari. - Non, madame, rpondit Bedreddin, je suis d'une autre
condition que ce vilain bossu. - Mais, reprit-elle, vous ne prenez
pas garde que vous parlez mal de mon poux. - Lui, votre poux!
madame, repartit-il. Pouvez-vous conserver si longtemps cette
pense? Sortez de votre erreur. Tant de beauts ne seront pas
sacrifies au plus mprisable de tous les hommes. C'est moi,
madame, qui suis l'heureux mortel  qui elles sont rserves. Le
sultan a voulu se divertir en faisant cette supercherie au vizir
votre pre, et il m'a choisi pour votre vritable poux. Vous avez
pu remarquer combien les dames, les joueurs d'instruments, les
danseurs, vos femmes et tous les gens de votre maison se sont
rjouis de cette comdie. Nous avons renvoy le malheureux bossu,
qui mange,  l'heure qu'il est, un plat de crme dans son curie,
et vous pouvez compter que jamais il ne paratra devant vos beaux
yeux.

 ce discours, la fille du vizir, qui tait entre plus morte que
vive dans la chambre nuptiale, changea de visage, prit un air gai
qui la rendit si belle, que Bedreddin en fut charm. Je ne
m'attendais pas, lui dit-elle,  une surprise si agrable, et je
m'tais dj condamne  tre malheureuse tout le reste de ma vie.
Mais mon bonheur est d'autant plus grand que je vais possder en
vous un homme digne de ma tendresse. En disant cela, elle acheva
de se dshabiller et se mit au lit. De son ct, Bedreddin Hassan,
ravi de se voir possesseur de tant de charmes, se dshabilla
promptement. Il mit son habit sur un sige et sur la bourse que le
juif lui avait donne, laquelle tait encore pleine, malgr tout
ce qu'il en avait tir. Il ta aussi son turban, pour en prendre
un de nuit qu'on avait prpar pour le bossu; et il alla se
coucher en chemise et en caleon[43]. Le caleon tait en satin
bleu et attach avec un cordon tissu d'or.

L'aurore, qui se faisait voir, obligea Scheherazade  s'arrter.
La nuit suivante, ayant t rveille  l'heure ordinaire, elle
reprit le fil de cette histoire et la continua dans ces termes:




LXXXI NUIT.

Lorsque les deux amants se furent endormis, poursuivit le grand
vizir Giafar, le gnie, qui avait rejoint la fe, lui dit qu'il
tait temps d'achever ce qu'ils avaient si bien commenc et
conduit jusqu'alors. Ne nous laissons pas surprendre, ajouta-t-
il, par le jour qui paratra bientt; allez, et enlevez le jeune
homme sans l'veiller.

La fe se rendit dans la chambre des amants, qui dormaient
profondment, enleva Bedreddin Hassan dans l'tat o il tait,
c'est--dire en chemise et en caleon; et, volant avec le gnie
d'une vitesse merveilleuse jusqu' la porte de Damas en Syrie, ils
y arrivrent prcisment dans le temps que les ministres des
mosques, prposs pour cette fonction, appelaient le peuple 
haute voix  la prire de la pointe du jour. La fe posa doucement
 terre Bedreddin, et, le laissant prs de la porte, s'loigna
avec le gnie.

On ouvrit les portes de la ville, et les gens qui s'taient dj
assembls en grand nombre pour sortir furent extrmement surpris
de voir Bedreddin Hassan tendu par terre, en chemise et en
caleon. L'un disait: Il a tellement t press de sortir de chez
sa matresse, qu'il n'a pas eu le temps de s'habiller. - Voyez un
peu, disait l'autre,  quels accidents on est expos! il aura
pass une bonne partie de la nuit  boire avec ses amis; il se
sera enivr, sera sorti ensuite pour quelque ncessit, et, au
lieu de rentrer, il sera venu jusqu'ici sans savoir ce qu'il
faisait, et le sommeil l'y aura surpris. D'autres en parlaient
autrement, et personne ne pouvait deviner par quelle aventure il
se trouvait l. Un petit vent qui commenait alors  souffler,
leva sa chemise et laissa voir sa poitrine qui tait plus blanche
que la neige. Ils furent, tous tellement tonns de cette
blancheur, qu'ils firent un cri d'admiration qui rveilla le jeune
homme. Sa surprise ne fut pas moins grande que la leur, de se voir
 la porte d'une ville o il n'tait jamais venu, et environn
d'une foule de gens qui le considraient avec attention.
Messieurs, leur dit-il, apprenez-moi, de grce, o je suis et ce
que vous souhaitez de moi. L'un d'entre eux prit la parole et lui
rpondit: Jeune homme, on vient d'ouvrir la porte de cette ville,
et en sortant, nous vous avons trouv couch ici dans l'tat o
vous voil. Nous nous sommes arrts  vous regarder. Est-ce que
vous avez pass ici la nuit? et savez-vous bien que vous tes 
une des portes de Damas? -  une des portes de Damas! rpliqua
Bedreddin, vous vous moquez de moi; en me couchant, cette nuit,
j'tais au Caire.  ces mots, quelques-uns touchs de compassion,
dirent que c'tait dommage qu'un jeune homme si bien fait et
perdu l'esprit, et ils passrent leur chemin.

Mon fils, lui dit un bon vieillard, vous n'y pensez pas; puisque
vous tes ce matin  Damas, comment pouviez-vous tre hier soir au
Caire? cela ne peut pas tre. - Cela est pourtant trs-vrai,
repartit Bedreddin, et je vous jure mme que je passai toute la
journe d'hier  Balsora.  peine eut-il achev ces paroles, que
tout le monde fit un grand clat de rire et se mit  crier: C'est
un fou! c'est un fou! Quelques-uns nanmoins le plaignaient 
cause de sa jeunesse, et un homme de la compagnie lui dit: Mon
fils, il faut que vous ayez perdu la raison; vous ne songez pas 
ce que vous dites. Est-il possible qu'un homme soit le jour 
Balsora, la nuit au Caire et le matin  Damas? Vous n'tes pas,
sans doute, bien veill: rappelez vos esprits. - Ce que je dis,
reprit Bedreddin Hassan, est si vritable, qu'hier au soir j'ai
t mari dans la ville du Caire. Tous ceux qui avaient ri
auparavant redoublrent leurs ris  ce discours. Prenez-y bien
garde, lui dit la mme personne qui venait de lui parler, il faut
que vous ayez rv tout cela et que cette illusion vous soit
reste dans l'esprit. - Je sais bien ce que je dis, rpondit le
jeune homme; dites-moi vous-mme comment il est possible que je
sois all en songe au Caire, o je suis persuad que j'ai t
effectivement, o l'on a par sept fois amen devant moi mon
pouse, pare d'un nouvel habillement chaque fois, et o enfin
j'ai vu un affreux bossu qu'on prtendait lui donner. Apprenez-moi
encore ce que sont devenus ma robe, mon turban et la bourse de
sequins que j'avais au Caire?

Quoiqu'il assurt que toutes ces choses taient relles, les
personnes qui l'coutaient n'en firent que rire; ce qui le troubla
de sorte qu'il ne savait plus lui-mme ce qu'il devait penser de
tout ce qui lui tait arriv.

Le jour, qui commenait  clairer l'appartement de Schahriar,
imposa silence  Scheherazade, qui continua ainsi son rcit le
lendemain:




LXXXII NUIT.

Sire, dit-elle, aprs que Bedreddin Hassan se fut opinitr 
soutenir que tout ce qu'il avait dit tait vritable, il se leva
pour entrer dans la ville, et tout le monde le suivait en criant:
C'est un fou! c'est un fou!  ces cris, les uns mirent la tte aux
fentres, les autres se prsentrent  leurs portes, et d'autres,
se joignant  ceux qui environnaient Bedreddin, criaient comme
eux: C'est un fou, sans savoir de quoi il s'agissait. Dans
l'embarras o tait ce jeune homme, il arriva devant la maison
d'un ptissier qui ouvrait sa boutique, et il entra dedans pour se
drober aux hues du peuple qui le suivait.

Ce ptissier avait t autrefois chef d'une troupe de vagabonds
qui dtroussaient les caravanes, et quoiqu'il ft venu s'tablir 
Damas, o il ne donnait aucun sujet de plainte contre lui, il ne
laissait pas d'tre craint de tous ceux qui le connaissaient.
C'est pourquoi ds le premier regard qu'il jeta sur la populace
qui suivait Bedreddin, il la dissipa. Le ptissier, voyant qu'il
n'y avait plus personne, fit plusieurs questions au jeune homme;
il lui demanda qui il tait et ce qui l'avait amen  Damas.
Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance, ni la mort du grand
vizir son pre. Il lui conta ensuite de quelle manire il tait
sorti de Balsora, et comment, aprs s'tre endormi la nuit
prcdente sur le tombeau de son pre, il s'tait trouv,  son
rveil, au Caire, o il avait pous une dame. Enfin, il lui
marqua la surprise o il tait de se voir  Damas sans pouvoir
comprendre toutes ces merveilles.

Votre histoire est des plus surprenantes, lui dit le ptissier;
mais, si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence
 personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et vous
attendrez patiemment que le ciel daigne finir les disgrces dont
il permet que vous soyez afflig. Vous n'avez qu' demeurer avec
moi jusqu' ce temps-l, et comme je n'ai pas d'enfants, je suis
prt  vous reconnatre pour mon fils, si vous y consentez. Aprs
que je vous aurai adopt, vous irez librement par la ville et vous
ne serez plus expos aux insultes de la populace.

Quoique cette adoption ne ft pas honneur au fils d'un grand
vizir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du
ptissier, jugeant bien que c'tait le meilleur parti qu'il devait
prendre dans la situation o tait sa fortune. Le ptissier le fit
habiller, prit des tmoins, et alla dclarer devant un cadi qu'il
le reconnaissait pour son fils; aprs quoi Bedreddin demeura chez
lui sous le simple nom de Hassan, et apprit la ptisserie.

Pendant que cela se passait,  Damas, la fille de Schemseddin
Mohammed se rveilla, et, ne trouvant pas Bedreddin auprs d'elle,
crut qu'il s'tait lev sans vouloir interrompre son repos et
qu'il reviendrait bientt. Elle attendait son retour, lorsque le
vizir Schemseddin Mohammed son pre, vivement touch de l'affront
qu'il croyait avoir reu du sultan d'gypte, vint frapper  la
porte de son appartement, rsolu de pleurer avec elle sa triste
destine. Il l'appela par son nom, et elle n'eut pas plus tt
entendu sa voix qu'elle se leva pour lui ouvrir la porte. Elle lui
baisa la main et le reut d'un air si satisfait, que le vizir, qui
s'attendait  la trouver baigne de pleurs et aussi afflige que
lui, en fut extrmement surpris. Malheureuse! lui dit-il en
colre, est-ce ainsi que tu parais devant moi? Aprs l'affreux
sacrifice que tu viens de consommer, peux tu m'offrir un visage si
content!

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce que le jour
parut. La nuit suivante, elle reprit son discours et dit au sultan
des Indes:




LXXXIII NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar continuant de raconter l'histoire de
Bedreddin Hassan: Quand la nouvelle marie, poursuivit-il, vit
que son pre lui reprochait la joie qu'elle faisait paratre, elle
lui dit: Seigneur, ne me faites point, de grce, un reproche si
injuste; ce n'est pas le bossu, que je dteste plus que la mort,
ce n'est pas ce monstre que j'ai pous: tout le monde lui a fait
tant de confusion qu'il a t contraint de s'aller cacher et de
faire place  un jeune homme charmant qui est mon vritable mari.
- Quelle fable me contez-vous? interrompit brusquement Schemseddin
Mohammed. Quoi! le bossu n'a pas couch cette nuit avec vous? -
Non, seigneur, rpondit-elle, je n'ai point couch avec d'autre
personne qu'avec le jeune homme dont je vous parle, qui a de gros
yeux et de grands sourcils noirs.  ces paroles, le vizir perdit
patience et se mit dans une furieuse colre contre sa fille. Ah!
mchante, lui dit-il, voulez-vous me faire perdre l'esprit par le
discours que vous me tenez? - C'est vous, mon pre, repartit-elle,
qui me faites perdre l'esprit  moi-mme par votre incrdulit. -
Il n'est donc pas vrai, rpliqua le vizir, que le bossu...... -
H! laissons l le bossu, interrompit-elle avec prcipitation,
maudit soit le bossu! Entendrai-je toujours parler du bossu! Je
vous le rpte encore, mon pre, ajouta-t-elle, je n'ai point
pass la nuit avec lui, mais avec le cher poux que je vous dis,
et qui ne doit pas tre loin d'ici.

Schemseddin Mohammed sortit pour l'aller chercher; mais au lieu
de le trouver, il fut dans une surprise extrme de rencontrer le
bossu, qui avait la tte en bas, les pieds en haut, dans la mme
situation o l'avait mis le gnie. Que veut dire cela? lui dit-
il; qui vous a mis en cet tat? Le bossu, reconnaissant le vizir,
lui rpondit: Ah! ah! c'est donc vous qui vouliez me donner en
mariage la matresse d'un buffle, l'amoureuse d'un vilain gnie?
Je ne serai pas votre dupe, et vous ne m'y attraperez pas.

Scheherazade en tait l lorsqu'elle aperut la premire lumire
du jour; quoiqu'il n'y et pas longtemps qu'elle parlt, elle n'en
dit pas davantage cette nuit. Le lendemain, elle reprit ainsi la
suite de sa narration, et dit au sultan des Indes:




LXXXIV NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar poursuivant son histoire: Schemseddin
Mohammed, continua-t-il, crut que le bossu extravaguait quand il
l'entendit parler de cette sorte, et il lui dit: tez-vous de l,
mettez-vous sur vos pieds. - Je m'en garderai bien, repartit le
bossu,  moins que le soleil ne soit lev. Sachez qu'tant venu
ici hier au soir, il parut tout  coup devant moi un chat noir,
qui devint insensiblement gros comme un buffle; je n'ai pas oubli
ce qu'il m'a dit; c'est pourquoi allez  vos affaires et me
laissez ici. Le vizir, au lieu de se retirer, prit le bossu par
les pieds et l'obligea de se relever. Cela tant fait, le bossu
sortit en courant de toute sa force sans regarder derrire lui. Il
se rendit au palais, se fit prsenter au sultan d'gypte, et le
divertit fort en lui racontant le traitement que lui avait fait le
gnie.

Schemseddin Mohammed retourna dans la chambre de sa fille, plus
tonn et plus incertain qu'auparavant de ce qu'il voulait savoir.
H bien, fille abuse, lui dit-il, ne pouvez-vous m'claircir
davantage sur une aventure qui me rend interdit et confus? -
Seigneur, lui rpondit-elle, je ne puis vous apprendre autre chose
que ce que j'ai dj eu l'honneur de vous dire. Mais voici,
ajouta-t-elle, l'habillement de mon poux, qu'il a laiss sur
cette chaise; il vous donnera peut-tre les claircissements que
vous cherchez. En disant ces paroles elle prsenta le turban de
Bedreddin au vizir qui le prit et qui, aprs l'avoir bien examin
de tous cts: Je le prendrais, dit-il, pour un turban de vizir
s'il n'tait  la mode de Moussoul. Mais s'apercevant qu'il y
avait quelque chose de cousu entre l'toffe et la doublure, il
demanda des ciseaux, et ayant dcousu, il trouva un papier pli.
C'tait le cahier que Noureddin Ali avait donn en mourant 
Bedreddin son fils, qui l'avait cach en cet endroit pour mieux le
conserver. Schemseddin Mohammed ayant ouvert le cahier, reconnut
le caractre de son frre Noureddin Ali, et lut ce titre: _Pour
mon fils Bedreddin Hassan_. Avant qu'il pt faire ses rflexions,
sa fille lui mit entre les mains la bourse qu'elle avait trouve
sous l'habit. Il l'ouvrit aussi, et elle tait remplie de sequins,
comme je l'ai dj dit: car, malgr les largesses que Bedreddin
Hassan avait faites, elle tait toujours demeure pleine par les
soins du gnie et de la fe. Il lut ces mots sur l'tiquette de la
bourse: _Mille sequins appartenant au juif Isaac; _et ceux-ci au-
dessous, que le juif avait crits avant que de se sparer de
Bedreddin Hassan: _Livrs  Bedreddin Hassan pour le chargement
qu'il m'a vendu du premier des vaisseaux qui ont ci-devant
appartenu  Noureddin Ali, son pre, d'heureuse mmoire, lorsqu'il
aura abord en ce port._ Il n'eut pas achev celle lecture, qu'il
fit un grand cri et s'vanouit.

Scheherazade voulait continuer, mais le jour parut, et le sultan
des Indes se leva, rsolu d'entendre la fin de cette histoire.




LXXXV NUIT.

Le lendemain, Scheherazade ayant repris la parole, dit 
Schahriar: Sire, le vizir Schemseddin Mohammed tant revenu de son
vanouissement par le secours de sa fille et des femmes qu'elle
avait appeles: Ma fille, dit-il, ne vous tonnez pas de
l'accident qui vient de m'arriver. La cause en est telle qu'
peine y pourrez-vous ajouter foi. Cet poux qui a pass la nuit
avec vous est votre cousin, le fils de Noureddin Ali. Les mille
sequins qui sont dans cette bourse me font souvenir de la querelle
que j'eus avec ce cher frre; c'est sans doute le prsent de noce
qu'il vous fait. Dieu soit lou de toutes choses, et
particulirement de cette aventure merveilleuse qui montre si bien
sa puissance! Il regarda ensuite l'criture de son frre, et la
baisa plusieurs fois en versant une grande abondance de larmes.
Que ne puis-je, disait-il, aussi bien que je vois ces traits qui
me causent tant de joie, voir ici Noureddin lui-mme et me
rconcilier avec lui!

Il lut le cahier d'un bout  l'autre: il y trouva les dates de
l'arrive de son frre  Balsora, de son mariage, de la naissance
de Bedreddin Hassan, et lorsque, aprs avoir confront  ces dates
celles de son mariage et de la naissance de sa fille au Caire, il
eut admir le rapport qu'il y avait entre elles et fait enfin
rflexion que son neveu tait son gendre, il se livra tout entier
 la joie. Il prit le cahier et l'tiquette de la bourse, les alla
montrer au sultan, qui lui pardonna le pass, et qui fut tellement
charm du rcit de cette histoire, qu'il la fit mettre par crit
avec toutes ses circonstances, pour la faire passer  la
postrit.

Cependant le vizir Schemseddin Mohammed ne pouvait comprendre
pourquoi son neveu avait disparu; il esprait nanmoins le voir
arriver  tous moments, et il l'attendait avec la dernire
impatience pour l'embrasser. Aprs l'avoir inutilement attendu
pendant sept jours, il le fit chercher par tout le Caire; mais il
n'en apprit aucune nouvelle, quelques perquisitions qu'il en pt
faire. Cela lui causa beaucoup d'inquitude. Voil, disait-il,
une aventure bien singulire! jamais personne n'en a prouv une
pareille.

Dans l'incertitude de ce qui pouvait arriver dans la suite, il
crut devoir mettre lui-mme par crit l'tat o tait alors sa
maison, de quelle manire les noces s'taient passes, comment la
salle et la chambre de sa fille taient meubles. Il fit aussi un
paquet du turban, de la bourse et du reste de l'habillement de
Bedreddin, et l'enferma sous la cl... La sultane Scheherazade fut
oblige d'en demeurer l parce qu'elle vit que le jour paraissait.
Sur la fin de la nuit suivante elle poursuivit cette histoire dans
ces termes:




LXXXVI NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar continuant de parler au calife: Au
bout de quelques jours, dit-il, la fille du vizir Schemseddin
Mohammed s'aperut qu'elle tait grosse, et en effet elle accoucha
d'un fils dans le terme de neuf mois. On donna une nourrice 
l'enfant, avec d'autres femmes et des esclaves pour le servir, et
son aeul le nomma Agib.

Lorsque le jeune Agib eut atteint l'ge de sept ans, le vizir
Schemseddin Mohammed, au lieu de lui faire apprendre  lire au
logis, l'envoya  l'cole chez un matre qui avait une grande
rputation, et deux esclaves avaient soin de le conduire et de le
ramener tous les jours. Agib jouait avec ses camarades: comme ils
taient tous d'une condition au-dessous de la sienne, ils avaient
beaucoup de dfrence pour lui, et en cela ils se rglaient sur le
matre d'cole, qui lui passait bien des choses qu'il ne
pardonnait pas  eux. La complaisance aveugle qu'on avait pour
Agib le perdit: il devint fier, insolent; il voulait que ses
compagnons souffrissent tout de lui, sans vouloir rien souffrir
d'eux. Il dominait partout, et si quelqu'un avait la hardiesse de
s'opposer  ses volonts, il lui disait mille injures et allait
souvent jusqu'aux coups. Enfin il se rendit insupportable  tous
les coliers, qui se plaignirent de lui au matre d'cole. Il les
exhorta d'abord  prendre patience; mais quand il vit qu'ils ne
faisaient qu'irriter par l l'insolence d'Agib, et fatigu lui-
mme des peines qu'il lui faisait: Mes enfants, dit-il  ses
coliers, je vois bien qu'Agib est un petit insolent; je veux vous
enseigner un moyen de le mortifier de manire qu'il ne vous
tourmentera plus; je crois mme qu'il ne reviendra plus  l'cole.
Demain, lorsqu'il sera venu et que vous voudrez jouer ensemble,
rangez-vous tous autour de lui, et que quelqu'un dise tout haut:
Nous voulons jouer, mais c'est  condition que ceux qui joueront
diront leur nom, celui de leur mre et de leur pre. Nous
regarderons comme des btards ceux qui refuseront de le faire, et
nous ne souffrirons pas qu'ils jouent avec nous. Le matre d'cole
leur fit comprendre l'embarras o ils jetteraient Agib par ce
moyen, et ils se retirrent chez eux avec bien de la joie.

Le lendemain, ds qu'ils furent tous assembls, ils ne manqurent
pas de faire ce que leur matre leur avait enseign. Ils
environnrent Agib, et l'un d'entre eux prenant la parole:
Jouons, dit-il,  un jeu, mais  condition que celui qui ne
pourra pas dire son nom, le nom de sa mre et de son pre, n'y
jouera pas. Ils rpondirent tous, et Agib lui-mme, qu'ils y
consentaient. Alors celui qui avait parl les interrogea l'un
aprs l'autre, et ils satisfirent tous  la condition, except
Agib, qui rpondit: Je me nomme Agib, ma mre s'appelle Dame de
Beaut, et mon pre Schemseddin Mohammed, vizir du sultan.

 ces mots, tous les enfants s'crirent: Agib, que dites-vous?
ce n'est point l le nom de votre pre, c'est celui de votre
grand-pre. - Que Dieu vous confonde! rpliqua-t-il en colre;
quoi! vous osez dire que le vizir Schemseddin Mohammed n'est pas
mon pre! Les coliers lui repartirent avec de grands clats de
rire: Non, non, il n'est que votre aeul, et vous ne jouerez pas
avec nous; nous nous garderons bien mme de nous approcher de
vous. En disant cela ils s'loignrent de lui en le raillant, et
ils continurent de rire entre eux. Agib fut fort mortifi de
leurs railleries et se mit  pleurer.

Le matre d'cole, qui tait aux coutes et qui avait tout
entendu, entra sur ces entrefaites, et s'adressant  Agib: Agib,
lui dit-il, ne savez-vous pas encore que le vizir Schemseddin
Mohammed n'est pas votre pre? Il est votre aeul, pre de votre
mre Dame de Beaut. Nous ignorons comme vous le nom de votre
pre. Nous savons seulement que le sultan avait voulu marier votre
mre avec un de ses palefreniers qui tait bossu, mais qu'un gnie
coucha avec elle. Cela est fcheux pour vous, et doit vous
apprendre  traiter vos camarades avec moins de fiert que vous
n'avez fait jusqu' prsent.

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il tait jour, mit fin
 son discours. Elle en reprit le fil la nuit suivante, et dit au
sultan des Indes:




LXXXVII NUIT.

Sire, le petit Agib, piqu des plaisanteries de ses compagnons,
sortit brusquement de l'cole et retourna au logis en pleurant. Il
alla d'abord  l'appartement de sa mre, Dame de Beaut, laquelle,
alarme de le voir si afflig, lui en demanda le sujet avec
empressement. Il ne put rpondre que par des paroles entrecoupes
de sanglots, tant il tait press de sa douleur, et ce ne fut qu'
plusieurs reprises qu'il put raconter la cause mortifiante de son
affliction. Quand il eut achev: Au nom de Dieu, ma mre, ajouta-
t-il, dites-moi, s'il vous plat, qui est mon pre? - Mon fils,
rpondit-elle, votre pre est le vizir Schemseddin Mohammed, qui
vous embrasse tous les jours. - Vous ne me dites pas la vrit,
reprit-il, ce n'est point mon pre, c'est le vtre. Mais moi, de
quel pre suis-je le fils?  cette demande, Dame de Beaut
rappelant dans sa mmoire la nuit de ses noces suivie d'un si long
veuvage, commena de rpandre des larmes, en regrettant amrement
la perte d'un poux aussi aimable que Bedreddin.

Dans le temps que Dame de Beaut pleurait d'un ct et Agib de
l'autre, le vizir Schemseddin entra et voulut savoir la cause de
leur affliction. Dame de Beaut lui apprit et lui raconta la
mortification qu'Agib avait reue  l'cole. Ce rcit toucha
vivement le vizir, qui joignit ses pleurs  leurs larmes, et qui,
jugeant par l que tout le monde tenait des discours contre
l'honneur de sa fille, en fut au dsespoir. Frapp de cette
cruelle pense, il alla au palais du sultan, et aprs s'tre
prostern  ses pieds, il le supplia trs-humblement de lui
accorder la permission de faire un voyage dans les provinces du
Levant, et particulirement  Balsora, pour aller chercher son
neveu Bedreddin Hassan, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on
penst dans la ville qu'un gnie et couch avec sa fille Dame de
Beaut. Le sultan entra dans les peines du vizir, approuva sa
rsolution et lui permit de l'excuter. Il lui fit mme expdier
une patente par laquelle il priait dans les termes les plus
obligeants les princes et les seigneurs des lieux o pourrait tre
Bedreddin, de consentir que le vizir l'ament avec lui.

Schemseddin Mohammed ne trouva pas de paroles assez fortes pour
remercier dignement le sultan de la bont qu'il avait pour lui. Il
se contenta de se prosterner devant ce prince une seconde fois;
mais les larmes qui coulaient de ses yeux marqurent assez sa
reconnaissance. Enfin il prit cong du sultan, aprs lui avoir
souhait toutes sortes de prosprits. Lorsqu'il fut de retour au
logis, il ne songea qu' disposer toutes choses pour son dpart.
Les prparatifs en furent faits avec tant de diligence, qu'au bout
de quatre jours il partit accompagn de sa fille Dame de Beaut,
et d'Agib son petit-fils.

Scheherazade, s'apercevant que le jour commenait  paratre,
cessa de parler en cet endroit. Le sultan des Indes se leva fort
satisfait du rcit de la sultane, et rsolut d'entendre la suite
de cette histoire. Scheherazade contenta sa curiosit la nuit
suivante, et reprit la parole dans ces termes:




LXXXVIII NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar adressant toujours la parole au calife
Haroun Alraschid: Schemseddin Mohammed, dit-il, prit la route de
Damas avec sa fille Dame de Beaut et Agib son petit-fils. Ils
marchrent dix-neuf jours de suite sans s'arrter en nul endroit;
mais le vingtime, tant arrivs dans une fort belle prairie peu
loigne des portes de Damas, ils mirent pied  terre et firent
dresser leurs tentes sur le bord d'une rivire qui passe  travers
la ville et rend ses environs trs-agrables.

Le vizir Schemseddin Mohammed dclara qu'il voulait sjourner
deux jours dans ce beau lieu, et que le troisime il continuerait
son voyage. Cependant il permit aux gens de sa suite d'aller 
Damas. Ils profitrent presque tous de cette permission, les uns
pousss par la curiosit de voir une ville dont ils avaient ou
parler si avantageusement, les autres pour y vendre des
marchandises d'gypte qu'ils avaient apportes, ou pour y acheter
des toffes et des rarets du pays. Dame de Beaut souhaitant que
son fils Agib et aussi la satisfaction de se promener dans cette
clbre ville, ordonna  l'eunuque noir qui servait de gouverneur
 cet enfant de l'y conduire, et de bien prendre garde qu'il ne
lui arrivt quelque accident.

Agib, magnifiquement habill, se mit en chemin avec l'eunuque,
qui avait  la main une grosse canne. Ils ne furent pas plus tt
entrs dans la ville, qu'Agib, qui tait beau comme le jour,
attira sur lui les yeux de tout le monde. Les uns sortaient de
leurs maisons pour le voir de plus prs; les autres mettaient la
tte aux fentres, et ceux qui passaient dans les rues ne se
contentaient pas de s'arrter pour le regarder, ils
l'accompagnaient pour avoir le plaisir de le considrer plus
longtemps. Enfin il n'y avait personne qui ne l'admirt et qui ne
donnt mille bndictions au pre et  la mre qui avaient mis au
monde un si bel enfant. L'eunuque et lui arrivrent par hasard
devant la boutique o tait Bedreddin Hassan, et l ils se virent
entours d'une si grande foule de peuple qu'ils furent obligs de
s'arrter.

Le ptissier qui avait adopt Bedreddin Hassan tait mort depuis
quelques annes, et lui avait laiss, comme  son hritier, sa
boutique avec tous ses autres biens. Bedreddin tait donc alors
matre de la boutique, et il exerait la profession de ptissier
si habilement qu'il tait en grande rputation dans Damas. Voyant
que tant de monde assembl devant sa porte regardait avec beaucoup
d'attention Agib et l'eunuque noir, il se mit  les regarder
aussi.

Scheherazade,  ces mots, voyant paratre le jour, se tut, et
Schahriar se leva fort impatient de savoir ce qui se passerait
entre Agib et Bedreddin. La sultane satisfit son impatience sur la
fin de la nuit suivante, et reprit ainsi la parole:




LXXXIX NUIT.

Bedreddin Hassan, poursuivit le vizir Giafar, ayant jet les yeux
particulirement sur Agib, se sentit aussitt tout mu sans savoir
pourquoi. Il n'tait pas frapp, comme le peuple, de l'clatante
beaut de ce jeune garon: son trouble et son motion avaient une
autre cause qui lui tait inconnue: c'tait la force du sang qui
agissait dans ce tendre pre, lequel, interrompant ses
occupations, s'approcha d'Agib et lui dit d'un air engageant: Mon
petit seigneur, qui m'avez gagn l'me, faites-moi la grce
d'entrer dans ma boutique et de manger quelque chose de ma faon,
afin que pendant ce temps-l j'aie le plaisir de vous admirer 
mon aise. Il pronona ces paroles avec tant de tendresse que les
larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touch, et se
tournant vers l'eunuque: Ce bon homme, lui dit-il, a une
physionomie qui me plat, et il me parle d'une manire si
affectueuse que je ne puis me dfendre de faire ce qu'il souhaite.
Entrons, chez lui et mangeons de sa ptisserie. - Ah! vraiment,
lui dit l'esclave, il ferait beau voir qu'un fils de vizir comme
vous entrt dans la boutique d'un ptissier pour y manger. Ne
croyez pas que je le souffre. - Hlas! mon petit seigneur, s'cria
alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre
conduite  un homme qui vous traite avec tant de duret. Puis,
s'adressant  l'eunuque: Mon bon ami, ajouta-t-il, n'empchez pas
ce jeune seigneur de m'accorder la grce que je lui demande. Ne me
donnez pas cette mortification. Faites-moi plutt l'honneur
d'entrer avec lui chez moi, et par l vous ferez connatre si vous
tes brun au-dehors comme la chtaigne, vous tes blanc aussi au-
dedans comme elle. Savez-vous bien, poursuivit-il, que je sais le
secret de vous rendre blanc, de noir que vous tes? L'eunuque se
mit  rire  ce discours, et demanda  Bedreddin ce que c'tait
que ce secret. Je vais vous l'apprendre, rpondit-il. Aussitt
il lui rcita des vers  la louange des eunuques noirs, disant que
c'tait par leur ministre que l'honneur des sultans, des princes
et de tous les grands, tait en sret. L'eunuque fut charm de
ces vers, et cessant de rsister aux prires de Bedreddin, laissa
entrer Agib en sa boutique et y entra aussi lui-mme.

Bedreddin Hassan sentit une extrme joie d'avoir obtenu ce qu'il
avait dsir avec tant d'ardeur, et se remettant au travail qu'il
avait interrompu: Je faisais, dit-il, des tartes  la crme; il
faut, s'il vous plat, que vous en mangiez; je suis persuad que
vous les trouverez excellentes, car ma mre, qui les fait
admirablement bien, m'a appris  les faire, et l'on vient en
prendre chez moi de tous les endroits de cette ville. En achevant
ces mots, il tira du four une tarte  la crme, et aprs avoir mis
dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant
Agib, qui la trouva dlicieuse. L'eunuque,  qui Bedreddin en
prsenta, en porta le mme jugement.

Pendant qu'ils mangeaient tous deux, Bedreddin Hassan examinait
Agib avec une grande attention, et se reprsentant, en le
regardant, qu'il avait peut-tre un semblable fils de la charmante
pouse dont il avait t si tt et si cruellement spar, cette
pense fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se prparait 
taire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage 
Damas, mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa
curiosit, parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner
sous les tentes de son aeul, l'emmena ds qu'il eut mang.
Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'oeil; il
ferma sa boutique promptement et marcha sur leurs pas.

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il tait jour, cessa
de poursuivre cette histoire. Schahriar se leva rsolu de
l'entendre tout entire, et de laisser vivre la sultane jusqu' ce
temps-l.




XC NUIT.

Le lendemain avant le jour, Dinarzade rveilla sa soeur, qui
reprit ainsi son discours: Bedreddin Hassan, continua le vizir
Giafar, courut donc aprs Agib et l'eunuque, et les joignit avant
qu'ils fussent arrivs  la porte de la ville. L'eunuque, s'tant
aperu qu'il les suivait, en fut extrmement surpris: Importun
que vous tes, lui dit-il en colre, que demandez-vous? - Mon bon
ami, lui rpondit Bedreddin, ne vous fchez pas: j'ai hors de la
ville une petite affaire dont je me suis souvenu, et  laquelle il
faut que j'aille donner ordre. Cette rponse n'apaisa point
l'eunuque, qui, se tournant vers Agib, lui dit: Voil ce que vous
m'avez attir; je l'avais bien prvu que je me repentirais de ma
complaisance; vous avez voulu entrer dans la boutique de cet
homme; je ne suis pas sage de vous l'avoir permis. - Peut-tre,
dit Agib, a-t-il effectivement affaire hors de la ville, et les
chemins sont libres pour tout le monde. En disant cela, ils
continurent de marcher l'un et l'autre sans regarder derrire
eux, jusqu' ce qu'tant arrivs prs des tentes du vizir, ils se
retournrent pour voir si Bedreddin les suivait toujours. Alors
Agib, remarquant qu'il tait  deux pas de lui, rougit et plit
successivement selon les divers mouvements qui l'agitaient. Il
craignait que le vizir son aeul ne vnt  savoir qu'il tait
entr dans la boutique d'un ptissier et qu'il y avait mang. Dans
cette crainte, ramassant une assez grosse pierre qui se trouva 
ses pieds, il la lui jeta, le frappa au milieu du front et lui
couvrit le visage de sang: aprs quoi, se mettant  courir de
toute sa force, il se sauva sous les tentes avec l'eunuque, qui
dit  Bedreddin Hassan qu'il ne devait pas se plaindre de ce
malheur qu'il avait mrit, et qu'il s'tait attir lui-mme.

Bedreddin reprit le chemin de la ville en tanchant le sang de sa
plaie avec son tablier, qu'il n'avait pas t. J'ai tort, disait-
il en lui-mme, d'avoir abandonn ma maison pour faire tant de
peine  cet enfant, car il ne m'a trait de cette manire que
parce qu'il a cru sans doute que je mditais quelque dessein
funeste contre lui. tant arriv chez lui, il se fit panser, et
se consola de cet accident en faisant rflexion qu'il y avait sur
la terre des gens encore plus malheureux que lui.

Le jour, qui paraissait, imposa silence  la sultane des Indes.
Schahriar se leva en plaignant Bedreddin, et fort impatient de
savoir la suite de cette histoire.




XCI NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Scheherazade adressant la parole
au sultan des Indes: Sire, dit-elle, le grand vizir Giafar
poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan: Bedreddin, dit-
il, continua d'exercer sa profession de ptissier  Damas, et son
oncle Schemseddin Mohammed en partit trois jours aprs son
arrive. Il prit la route d'Emesse, d'o il se rendit  Hamah, et
de l  Halep, o il s'arrta deux jours. D'Halep il alla passer
l'Euphrate, entra dans la Msopotamie, et aprs avoir travers
Mardin, Moussoul, Sengiar, Diarbekir et plusieurs autres villes,
arriva enfin  Balsora, o d'abord il fit demander audience au
sultan, qui ne fut pas plus tt inform du rang de Schemseddin
Mohammed, qu'il la lui donna. Il le reut mme trs-favorablement
et lui demanda le sujet de son voyage  Balsora. Sire, rpondit
le vizir Schemseddin Mohammed, je suis venu pour apprendre des
nouvelles du fils de Noureddin Ali mon frre, qui a eu l'honneur
de servir votre majest. - Il y a longtemps que Noureddin Ali est
mort, reprit le sultan.  l'gard de son fils, tout ce qu'on vous
en pourra dire, c'est qu'environ deux mois aprs la mort de son
pre, il disparut tout  coup, et que personne ne l'a vu depuis ce
temps-l, quelque soin que j'aie pris de le faire chercher. Mais
sa mre, qui est fille d'un de mes vizirs, vit encore.
Schemseddin Mohammed lui demanda la permission de la voir et de
l'emmener en gypte, et le sultan y ayant consenti, il ne voulut
pas diffrer au lendemain  se donner cette satisfaction: il se
fit enseigner o demeurait cette dame, et se rendit chez elle 
l'heure mme, accompagn de sa fille et de son petit-fils.

La veuve de Noureddin Ali demeurait toujours dans l'htel o
avait demeur son mari jusqu' sa mort. C'tait une trs-belle
maison, superbement btie et orne de colonnes de marbre; mais
Schemseddin Mohammed ne s'arrta pas  l'admirer. En arrivant, il
baisa la porte et un marbre sur lequel tait crit en lettres d'or
le nom de son frre. Il demanda  parler  sa belle-soeur, dont
les domestiques lui dirent qu'elle tait dans un petit difice en
forme de dme, qu'ils lui montrrent, au milieu d'une cour trs-
spacieuse. En effet, cette tendre mre avait coutume d'aller
passer la meilleure partie du jour et de la nuit dans cet difice,
qu'elle avait fait btir pour reprsenter le tombeau de Bedreddin
Hassan, qu'elle croyait mort aprs l'avoir si longtemps attendu en
vain. Elle y tait alors occupe  pleurer ce cher fils, et
Schemseddin Mohammed la trouva ensevelie dans une affliction
mortelle.

Il lui fit son compliment, et aprs l'avoir supplie de suspendre
ses larmes et ses gmissements, il lui apprit qu'il avait
l'honneur d'tre son beau-frre, et lui dit la raison qui l'avait
oblig de partir du Caire et de venir  Balsora.

En achevant ces mots, Scheherazade, voyant paratre le jour, cessa
de poursuivre son rcit; mais elle en reprit le fil de cette sorte
sur la fin de la nuit suivante:




XCII NUIT.

Schemseddin Mohammed, continua le vizir Giafar, aprs avoir
instruit sa belle-soeur de tout ce qui s'tait pass au Caire la
nuit des noces de sa fille, aprs lui avoir cont la surprise que
lui avait cause la dcouverte du cahier cousu dans le turban de
Bedreddin, lui prsenta Agib et Dame de Beaut.

Quand la veuve de Noureddin Ali, qui tait demeure assise comme
une femme qui ne prenait plus de part aux choses du monde, eut
compris par le discours qu'elle venait d'entendre que le cher fils
qu'elle regrettait tant pouvait vivre encore, elle se leva et
embrassa trs-troitement Dame de Beaut et son petit Agib, en qui
reconnaissant les traits de Bedreddin, elle versa des larmes d'une
nature bien diffrente de celles qu'elle rpandait depuis si
longtemps. Elle ne pouvait se lasser de baiser ce jeune homme,
qui, de son ct, recevait ses embrassements avec toutes les
dmonstrations de joie dont il tait capable. Madame, dit
Schemseddin Mohammed, il est temps de finir vos regrets et
d'essuyer vos larmes: il faut vous disposer  venir en gypte avec
nous. Le sultan de Balsora me permet de vous emmener, et je ne
doute pas que vous n'y consentiez. J'espre que nous rencontrerons
enfin votre fils mon neveu, et si cela arrive, son histoire, la
vtre, celle de ma fille et la mienne, mriteront d'tre crites
pour tre transmises  la postrit.

La veuve de Noureddin Ali couta cette proposition avec plaisir,
et fit travailler ds ce moment aux prparatifs de son dpart.
Pendant ce temps-l Schemseddin Mohammed demanda une seconde
audience, et ayant pris cong du sultan, qui le renvoya combl
d'honneurs, avec un prsent considrable pour lui et un autre plus
riche pour le sultan d'gypte, il partit de Balsora et reprit le
chemin de Damas.

Lorsqu'il fut prs de cette ville, il fit dresser ses tentes hors
de la porte par o il devait entrer, et dit qu'il y sjournerait
trois jours pour faire reposer son quipage, et pour acheter ce
qu'il trouverait de plus curieux et de plus digne d'tre prsent
au sultan d'gypte.

Pendant qu'il tait occup  choisir lui-mme les plus belles
toffes que les principaux marchands avaient apportes sous ses
tentes, Agib pria l'eunuque noir, son conducteur, de le mener
promener dans la ville, disant qu'il souhaitait de voir les choses
qu'il n'avait pas eu le temps de voir en passant, et qu'il serait
bien aise aussi d'apprendre des nouvelles du ptissier  qui il
avait donn un coup de pierre. L'eunuque y consentit, marcha vers
la ville avec lui, aprs en avoir obtenu la permission de sa mre,
Dame de Beaut.

Ils entrrent dans Damas par la porte du Paradis, qui tait la
plus proche des tentes du vizir Schemseddin Mohammed. Ils
parcoururent les grandes places, les lieux publics et couverts o
se vendaient les marchandises les plus riches, et virent
l'ancienne mosque des Ommiades[44] dans le temps qu'on s'y
assemblait pour faire la prire[45] d'entre le midi et le coucher
du soleil. Ils passrent ensuite devant la boutique de Bedreddin
Hassan, qu'ils trouvrent encore occup  faire des tartes  la
crme. Je vous salue, lui dit Agib, regardez-moi. Vous souvenez-
vous de m'avoir vu?  ces mots, Bedreddin jeta les yeux sur lui,
et, le reconnaissant, ( surprenant effet de l'amour paternel!) il
sentit la mme motion que la premire fois: il se troubla, et au
lieu de lui rpondre, il demeura longtemps sans pouvoir profrer
une seule parole. Nanmoins ayant rappel ses esprits: Mon petit
seigneur, lui dit-il, faites-moi la grce d'entrer encore une fois
chez moi avec votre gouverneur; venez goter d'une tarte  la
crme. Je vous supplie de me pardonner la peine que je vous fis en
vous suivant hors de la ville: je ne me possdais pas, je ne
savais ce que je faisais; vous m'entraniez aprs vous sans que je
pusse rsister  une si douce violence.

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit
paratre le jour. Le lendemain elle reprit de cette manire la
suite de son discours:




XCIII NUIT.

Commandeur des croyants, poursuivit le vizir Giafar, Agib, tonn
d'entendre ce que lui disait Bedreddin, rpondit: Il y a de
l'excs dans l'amiti que vous me tmoignez, et je ne veux point
entrer chez vous que vous ne vous soyez engag par serment  ne me
pas suivre quand j'en serai sorti. Si vous me le promettez et que
vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain,
pendant que le vizir mon aeul achtera de quoi faire prsent au
sultan d'gypte. - Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je
ferai tout ce que vous m'ordonnerez.  ces mots, Agib et
l'eunuque entrrent dans la boutique.

Bedreddin leur servit aussitt une tarte  la crme, qui n'tait
pas moins dlicate ni moins excellente que celle qu'il leur avait
prsente la premire fois. Venez, lui dit Agib, asseyez-vous
auprs de moi et mangez avec nous. Bedreddin s'tant assis,
voulut embrasser Agib pour lui marquer la joie qu'il avait de se
voir  ses cts; mais Agib le repoussa en lui disant: Tenez-vous
en repos, votre amiti est trop vive. Contentez-vous de me
regarder et de m'entretenir. Bedreddin obit et se mit  chanter
une chanson dont il composa sur-le-champ les paroles  la louange
d'Agib; il ne mangea point, et ne fit autre chose que servir ses
htes. Lorsqu'ils eurent achev de manger, il leur prsenta 
laver et une serviette trs-blanche pour s'essuyer les mains. Il
prit ensuite un vase de sorbet[46], et leur en prpara plein une
grande porcelaine, o il mit de la neige fort propre. Puis,
prsentant la porcelaine au petit Agib: Prenez, lui dit-il; c'est
un sorbet de rose, le plus dlicieux qu'on puisse trouver dans
toute cette ville; jamais vous n'en avez got de meilleur. Agib
en ayant bu avec plaisir, Bedreddin Hassan reprit la porcelaine et
la prsenta aussi  l'eunuque, qui but  longs traits toute la
liqueur jusqu' la dernire goutte.

Enfin Agib et son gouverneur, rassasis, remercirent le
ptissier de la bonne chre qu'il leur avait faite, et se
retirrent en diligence parce qu'il tait dj un peu tard. Ils
arrivrent sous les tentes de Schemseddin Mohammed, et allrent
d'abord  celle des dames. La grand'mre d'Agib fut ravie de le
revoir, et comme elle avait toujours son fils Bedreddin dans
l'esprit, elle ne put retenir ses larmes en embrassant Agib. Ah!
mon fils, lui dit-elle, ma joie serait parfaite si j'avais le
plaisir d'embrasser votre pre Bedreddin Hassan comme je vous
embrasse. Elle se mettait alors  table pour souper; elle le fit
asseoir auprs d'elle, lui fit plusieurs questions sur sa
promenade, et en lui disant qu'il ne devait manquer d'apptit,
elle lui servit un morceau d'une tarte  la crme, qu'elle avait
elle-mme faite et qui tait excellente, car on a dj dit qu'elle
les savait mieux faire que les meilleurs ptissiers. Elle en
prsenta aussi  l'eunuque; mais ils avaient tellement mang l'un
et l'autre chez Bedreddin, qu'ils n'en pouvaient pas seulement
goter.

Le jour, qui paraissait, empcha Scheherazade d'en dire davantage
cette nuit; mais sur la fin de la suivante, elle continua son
rcit dans ces termes:




XCIV NUIT.

Agib eut  peine touch au morceau de tarte  la crme qu'on lui
avait servi, que, feignant de ne le pas trouver  son got, il le
laissa tout entier, et Schaban[47], c'est le nom de l'eunuque, fit
la mme chose. La veuve de Noureddin Ali s'aperut avec chagrin du
peu de cas que son petit-fils faisait de sa tarte. H quoi! mon
fils, lui dit-elle, est-il possible que vous mprisiez ainsi
l'ouvrage de mes propres mains! Apprenez que personne au monde
n'est capable de faire de si bonnes tartes  la crme, except
votre pre Bedreddin Hassan,  qui j'ai enseign le grand art d'en
faire de pareilles. - Ah! ma bonne grand'mre, s'cria Agib,
permettez-moi de vous dire que si vous n'en savez pas faire de
meilleures, il y a un ptissier dans cette ville qui vous surpasse
dans ce grand art: nous venons d'en manger chez lui une qui vaut
beaucoup mieux que celle-ci.

 ces paroles, la grand'mre regardant l'eunuque de travers:
Comment, Schaban, lui dit-elle avec colre, vous a-t-on commis la
garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des ptissiers
comme un gueux? - Madame, rpondit l'eunuque, il est bien vrai que
nous nous sommes entretenus quelque temps avec un ptissier; mais
nous n'avons pas mang chez lui. - Pardonnez-moi, interrompit
Agib, nous sommes entrs dans sa boutique, et nous y avons mang
d'une tarte  la crme. La dame, plus irrite qu'auparavant
contre l'eunuque, se leva de table assez brusquement, courut  la
tente de Schemseddin Mohammed, qu'elle informa du dlit de
l'eunuque, dans des termes plus propres  animer le vizir contre
le dlinquant qu' lui faire excuser sa faute.

Schemseddin Mohammed, qui tait naturellement emport, ne perdit
pas une si belle occasion de se mettre en colre. Il se rendit 
l'instant sous la tente de sa belle-soeur, et dit  l'eunuque:
Quoi! malheureux, tu as la hardiesse d'abuser de la confiance que
j'ai en toi! Schaban, quoique suffisamment convaincu par le
tmoignage d'Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais
l'enfant soutenant toujours le contraire: Mon grand-pre, dit-il
 Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien
mang l'un et l'autre, que nous n'avons pas besoin de souper. Le
ptissier nous a mme rgals d'une grande porcelaine de sorbet. -
H bien! mchant esclave, s'cria le vizir en se tournant vers
l'eunuque, aprs cela, ne veux-tu pas convenir que vous tes
entrs tous deux chez un ptissier, et que vous y avez mang?
Schaban eut encore l'effronterie de jurer que cela n'tait pas
vrai. Tu es un menteur, lui dit alors le vizir, je crois plutt
mon petit-fils que toi. Nanmoins, si tu peux manger toute cette
tarte  la crme qui est sur cette table, je serai persuad que tu
dis la vrit.

Schaban, quoiqu'il en et jusqu' la gorge, se soumit  cette
preuve, et prit un morceau de la tarte  la crme; mais il fut
oblig de le retirer de sa bouche, car le coeur lui souleva. Il ne
laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu'il avait tant
mang le jour prcdent, que l'apptit ne lui tait pas encore
revenu. Le vizir, irrit de tous les mensonges de l'eunuque, et
convaincu qu'il tait coupable, le fit coucher par terre et
commanda qu'on lui donnt la bastonnade. Le malheureux poussa de
grands cris en souffrant ce chtiment et confessa la vrit. Il
est vrai, s'cria-t-il, que nous avons mang une tarte  la crme
chez un ptissier, et elle tait cent fois meilleure que celle qui
est sur cette table.

La veuve de Noureddin Ali crut que c'tait par dpit contre elle
et pour la mortifier que Schaban louait la tarte du ptissier;
c'est pourquoi s'adressant  lui: Je ne puis croire, dit-elle,
que les tartes  la crme de ce ptissier soient plus excellentes
que les miennes. Je veux, m'en claircir; tu sais o il demeure,
va chez lui et m'apporte une tarte  la crme tout  l'heure. En
parlant ainsi, elle fit donner de l'argent  l'eunuque pour
acheter la tarte, et il partit. tant arriv  la boutique de
Bedreddin: Bon ptissier, lui dit-il, tenez, voil de l'argent,
donnez-moi une tarte  la crme, une de nos dames souhaite d'en
goter. Il y en avait alors de toutes chaudes; Bedreddin choisit
la meilleure, et la donnant  l'eunuque: Prenez celle-ci, dit-il,
je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que
personne au monde n'est capable d'en faire de semblables, si ce
n'est ma mre, qui vit peut-tre encore.

Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte  la
crme. Il la prsenta  la veuve de Noureddin, qui la prit avec
empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger; mais elle
ne l'eut pas plus tt port  sa bouche qu'elle fit un grand cri
et qu'elle tomba vanouie. Schemseddin Mohammed, qui tait
prsent, fut extrmement tonn de cet accident. Il jeta de l'eau
lui-mme au visage de sa belle-soeur, et s'empressa fort  la
secourir. Ds qu'elle fut revenue de sa faiblesse:  Dieu!
s'cria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils
Bedreddin, qui ait fait cette tarte.

La clart du jour, en cet endroit, vint imposer silence 
Scheherazade. Le sultan des Indes se leva pour faire sa prire et
alla tenir son conseil, et, la nuit suivante, la sultane
poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan:




XCV NUIT.

Quand le vizir Schemseddin Mohammed eut entendu dire  sa belle-
soeur qu'il fallait que ce ft Bedreddin Hassan qui et fait la
tarte  la crme que l'eunuque venait d'apporter, il sentit une
joie inconcevable: mais venant  faire rflexion que cette joie
tait sans fondement, et que, selon toutes les apparences, la
conjecture de la veuve de Noureddin devait tre fausse, il lui
dit: Mais, madame, pourquoi avez-vous cette opinion? Ne se peut-
il pas trouver un ptissier au monde qui sache aussi bien faire
des tartes  la crme que votre fils? - Je conviens, rpondit-
elle, qu'il y a peut-tre des ptissiers capables d'en faire
d'aussi bonnes; mais comme je les fais d'une manire toute
singulire, et que nul autre que mon fils n'a ce secret, il faut
absolument que ce soit lui qui ait fait celle-ci. Rjouissons-
nous, mon frre, ajouta-t-elle avec transport, nous avons enfin
trouv ce que nous cherchons et dsirons depuis si longtemps. -
Madame, rpliqua le vizir, modrez, je vous prie, votre
impatience; nous saurons bientt ce que nous devons en penser. Il
n'y a qu' faire venir ici le ptissier. Si c'est Bedreddin
Hassan, vous le reconnatrez bien, ma fille et vous. Mais il faut
que vous vous cachiez toutes deux, et que vous le voyiez sans
qu'il vous voie, car je ne veux pas que notre reconnaissance se
fasse  Damas. J'ai dessein de la prolonger jusqu' ce que nous
soyons de retour au Caire, o je me propose de vous donner un
avertissement trs-agrable.

En achevant ces paroles, il laissa les dames sous leur tente et
se rendit sous la sienne. L, il fit venir cinquante de ses gens,
et leur dit: Prenez chacun un bton et suivez Schaban, qui va
vous conduire chez un ptissier de cette ville. Lorsque vous y
serez arrivs, rompez, brisez tout ce que vous trouverez dans sa
boutique. S'il vous demande pourquoi vous faites ce dsordre,
demandez-lui seulement si ce n'est pas lui qui a fait la tarte 
la crme qu'on a t prendre chez lui. S'il vous rpond que oui,
saisissez-vous de sa personne, liez-le bien et me l'amenez; mais
gardez-vous de le frapper ni de lui faire le moindre mal. Allez,
et ne perdez pas de temps.

Le vizir fut promptement obi; ses gens, arms de btons et
conduits par l'eunuque noir, se rendirent en diligence chez
Bedreddin Hassan, o ils mirent en pices les plats, les
chaudrons, les casseroles, les tables et tous les autres meubles
et ustensiles qu'ils trouvrent, et inondrent sa boutique de
sorbet, de crme et de confitures.  ce spectacle, Bedreddin:
Hassan, fort tonn, leur dit d'un ton de voix pitoyable: H!
bonnes gens, pourquoi me traitez-vous de la sorte? De quoi s'agit-
il? Qu'ai-je fait? - N'est-ce pas vous, dirent-ils, qui avez fait
la tarte  la crme que vous avez vendue  l'eunuque que vous
voyez? - Oui, c'est moi-mme, rpondit-il: qu'y trouve-t-on 
dire? Je dfie qui que ce soit d'en faire une meilleure. Au lieu
de lui repartir, ils continurent de briser tout, et le four mme
ne fut pas pargn.

Cependant les voisins tant accourus au bruit, et fort surpris de
voir cinquante hommes arms commettre un pareil dsordre,
demandaient le sujet d'une si grande violence, et Bedreddin,
encore une fois, dit  ceux qui la lui faisaient: Apprenez-moi,
de grce, quel crime je puis avoir commis, pour rompre et briser
ainsi tout ce qu'il y a chez moi? - N'est-ce pas vous,
rpondirent-ils, qui avez fait la tarte  la crme que vous avez
vendue  cet eunuque? - Oui, oui, c'est moi, repartit-il; je
soutiens qu'elle est bonne, et je ne mrite pas ce traitement
injuste que vous me faites. Ils se saisirent de sa personne sans
l'couter, et aprs lui avoir arrach la toile de son turban, ils
s'en servirent pour lui lier les mains derrire le dos, puis, le
tirant par force de sa boutique, ils commencrent  l'emmener.

La populace qui s'tait assemble l, touche de compassion pour
Bedreddin, prit son parti et voulut s'opposer au dessein des gens
de Schemseddin Mohammed; mais il survint en ce moment des
officiers du gouverneur de la ville, qui cartrent le peuple et
favorisrent l'enlvement de Bedreddin, parce que Schemseddin
Mohammed tait all chez le gouverneur de Damas, pour l'informer
de l'ordre qu'il avait donn et pour lui demander main forte, et
ce gouverneur, qui commandait sur toute la Syrie au nom du sultan
d'gypte, n'avait eu garde de rien refuser au vizir de son matre.
On entranait donc Bedreddin malgr ses cris et ses larmes.

Scheherazade n'en put dire davantage  cause du jour qu'elle vit
paratre. Mais le lendemain elle reprit sa narration, et dit au
sultan des Indes:




XCVI NUIT.

Sire, le vizir Giafar continuant de parler au calife: Bedreddin
Hassan, dit-il, avait beau demander en chemin, aux personnes qui
l'emmenaient, ce que l'on avait trouv dans sa tarte  la crme,
on ne lui rpondait rien. Enfin il arriva sous les tentes, o on
le fit attendre jusqu' ce que Schemseddin Mohammed ft revenu de
chez le gouverneur de Damas.

Le vizir, tant de retour, demanda des nouvelles du ptissier. On
le lui amena. Seigneur, lui dit Bedreddin, les larmes aux yeux,
faites-moi la grce de me dire en quoi je vous ai offens. - Ah!
malheureux, rpondit le vizir, n'est-ce pas toi qui as fait la
tarte  la crme que tu m'as envoye? - J'avoue que c'est moi,
repartit Bedreddin: quel crime ai-je commis en cela? - Je te
chtierai comme tu le mrites, rpliqua Schemseddin Mohammed, et
il t'en cotera la vie pour avoir fait une si mchante tarte. -
H! bon Dieu, s'cria Bedreddin, qu'est-ce que j'entends! Est-ce
un crime digne de mort d'avoir fait une mchante tarte  la crme?
- Oui, dit le vizir, et tu ne dois pas attendre de moi un autre
traitement.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi tous deux, les dames, qui
s'taient caches, observaient avec attention Bedreddin, qu'elles
n'eurent pas de peine  reconnatre malgr le long temps qu'elles
ne l'avaient vu. La joie qu'elles en eurent fut telle qu'elles en
tombrent vanouies. Quand elles furent revenues de leur
vanouissement elles voulaient s'aller jeter au cou de Bedreddin;
mais la parole qu'elles avaient donne au vizir de ne se point
montrer l'emporta sur les plus tendres mouvements de la nature.

Comme Schemseddin Mohammed avait rsolu de partir cette mme
nuit, il fit plier les tentes et prparer les voitures pour se
mettre en marche, et  l'gard de Bedreddin, il ordonna qu'on le
mt dans une caisse bien ferme et qu'on le charget sur un
chameau. D'abord que tout fut prt pour le dpart, le vizir et les
gens de sa suite se mirent en chemin. Ils marchrent le reste de
la nuit et le jour suivant sans se reposer. Ils ne s'arrtrent
qu' l'entre de la nuit. Alors on tira Bedreddin Hassan de la
caisse pour lui faire prendre de la nourriture; mais on eut soin
de le tenir loign de sa mre et de sa femme, et pendant vingt
jours que dura le voyage, on le traita de la mme manire.

En arrivant au Caire, on campa aux environs de la ville par ordre
du vizir Schemseddin Mohammed, qui se fit amener Bedreddin, devant
lequel il dit  un charpentier qu'il avait fait venir: Va
chercher du bois et dresse promptement un poteau. - H! seigneur,
dit Bedreddin, que prtendez-vous faire de ce poteau? - T'y
attacher, repartit le vizir, et te faire ensuite promener par tous
les quartiers de la ville, afin qu'on voie en ta personne un
indigne ptissier qui fait des tartes  la crme sans y mettre de
poivre.  ces mots, Bedreddin Hassan s'cria d'une manire si
plaisante, que Schemseddin Mohammed eut bien de la peine  garder
son srieux: Grand Dieu, c'est donc pour n'avoir pas mis de
poivre dans une tarte  la crme qu'on veut me faire souffrir une
mort aussi cruelle qu'ignominieuse!

En achevant ces mots, Scheherazade, remarquant qu'il tait jour,
se tut, et Schahriar se leva en riant de tout son coeur de la
frayeur de Bedreddin, et fort curieux d'entendre la suite de cette
histoire, que la sultane reprit de cette sorte le lendemain, avant
le jour:




XCVII NUIT.

Sire, le calife Haroun Alraschid, malgr sa gravit, ne put
s'empcher de rire quand le vizir Giafar lui dit que Schemseddin
Mohammed menaait de faire mourir Bedreddin pour n'avoir pas mis
de poivre dans la tarte  la crme qu'il avait vendue  Schaban.
H quoi! disait Bedreddin, faut-il qu'on ait tout rompu et bris
dans ma maison, qu'on m'ait emprisonn dans une caisse, et
qu'enfin on s'apprte  m'attacher  un poteau, et tout cela parce
que je ne mets pas de poivre dans une tarte  la crme! H! grand
Dieu, qui a jamais ou parler d'une pareille chose? Sont-ce l des
actions de musulmans, de personnes qui font profession de probit,
de justice, et qui pratiquent toutes sortes de bonnes oeuvres? En
disant cela il fondait en larmes; puis, recommenant ses plaintes:
Non, reprenait-il, jamais personne n'a t trait si injustement
ni si rigoureusement. Est-il possible qu'on soit capable d'ter la
vie  un homme pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte  la
crme? Que maudites soient toutes les tartes  la crme, aussi
bien que l'heure o je suis n! Plt  Dieu que je fusse mort en
ce moment!

Le dsol Bedreddin ne cessa de se lamenter, et lorsqu'on apporta
le poteau et les clous pour l'y clouer, il poussa de grands cris 
ce spectacle terrible.  ciel, dit-il, pouvez-vous souffrir que
je meure d'un trpas infme et douloureux! et cela pour quel
crime? Ce n'est pas pour avoir vol ni pour avoir tu, ni pour
avoir reni ma religion: c'est pour n'avoir pas mis de poivre dans
une tarte  la crme.

Comme la nuit tait alors dj assez avance, le vizir Schemseddin
Mohammed fit remettre Bedreddin dans sa caisse et lui dit:
Demeure l jusqu' demain; le jour ne se passera pas que je ne te
fasse mourir. On emporta la caisse et l'on en chargea le chameau
qui l'avait apporte depuis Damas. On chargea en mme temps tous
les autres chameaux, et le vizir tant remont  cheval, fit
marcher devant lui le chameau qui portait son neveu, et entra dans
la ville, suivi de tout son quipage. Aprs avoir pass plusieurs
rues o personne ne parut parce que tout le monde s'tait retir,
il se rendit  son htel, o il fit dcharger la caisse, avec
dfense de l'ouvrir que lorsqu'il l'ordonnerait.

Tandis qu'on dchargeait les autres chameaux, il prit en
particulier la mre de Bedreddin Hassan et sa fille, et
s'adressant  la dernire: Dieu soit lou, lui dit-il, ma fille,
de ce qu'il nous a fait si heureusement rencontrer votre cousin et
votre mari! Vous vous souvenez bien, apparemment, de l'tat o
tait votre chambre la premire nuit de vos noces. Allez, faites-y
mettre toutes choses comme elles taient alors. Si pourtant vous
ne vous en souveniez pas, je pourrais y suppler par l'crit que
j'en ai fait faire. De mon ct, je vais donner ordre au reste.

Dame de beaut alla excuter avec joie ce que venait de lui
ordonner son pre, qui commena aussi  disposer toutes choses
dans la salle, de la mme manire qu'elles taient lorsque
Bedreddin Hassan s'y tait trouv avec le palefrenier bossu du
sultan d'gypte.  mesure qu'il lisait l'crit, ses domestiques
mettaient chaque meuble  sa place. Le trne ne fut pas oubli,
non plus que les bougies allumes. Quand tout fut prpar dans la
salle, le vizir entra dans la chambre de sa fille, o il posa
l'habillement de Bedreddin avec la bourse de sequins. Cela tant
fait, il dit  Dame de Beaut: Dshabillez-vous, ma fille, et
vous couchez. Ds que Bedreddin sera entr dans cette chambre,
plaignez-vous de ce qu'il a t dehors longtemps, et lui dites que
vous avez t bien tonne en vous rveillant de ne pas le trouver
auprs de vous. Pressez-le de se remettre au lit, et demain matin
vous nous divertirez, madame votre belle-mre et moi, en nous
rendant compte de ce qui se sera pass entre vous et lui cette
nuit.  ces mots, il sortit de l'appartement de sa fille, et lui
laissa la libert de se coucher.

Scheherazade voulait poursuivre son rcit, mais le jour, qui
commena  paratre, l'en empcha.




XCVIII NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avait une
extrme impatience d'apprendre comment se dnouerait l'histoire de
Bedreddin, rveilla lui-mme Scheherazade et l'avertit de la
continuer, ce qu'elle fit dans ces termes: Schemseddin Mohammed,
dit le vizir Giafar au calife, fit sortir de la salle tous les
domestiques qui y taient, et leur ordonna de s'loigner,  la
rserve de deux ou trois qu'il fit demeurer. Il les chargea
d'aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise
et en caleon, de le conduire en cet tat dans la salle, de l'y
laisser tout seul, et d'en fermer la porte.

Bedreddin Hassan, quoique accabl de douleur, s'tait endormi
pendant tout ce temps-l, si bien que les domestiques du vizir
l'eurent plus tt tir de la caisse, mis en chemise et en caleon,
qu'il ne fut rveill, et ils le transportrent dans la salle si
brusquement, qu'ils ne lui donnrent pas le loisir de se
reconnatre. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue
de toutes parts, et les choses qu'il voyait rappelant dans sa
mmoire le souvenir de ses noces, il s'aperut avec tonnement que
c'tait la mme salle o il avait vu le palefrenier bossu. Sa
surprise augmenta encore lorsque, s'tant approch doucement de la
porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son
habillement au mme endroit o il se souvenait de l'avoir mis la
nuit de ses noces. Bon Dieu, dit-il en se frottant les yeux,
suis-je endormi? suis-je veill?

Dame de Beaut, qui l'observait, aprs s'tre divertie de son
tonnement, ouvrit tout  coup les rideaux de son lit, et avanant
la tte: Mon cher seigneur, lui dit-elle d'un ton assez tendre,
que faites-vous  la porte? Venez vous recoucher. Vous avez
demeur dehors bien longtemps. J'ai t fort surprise en me
rveillant de ne vous pas trouver  mes cts. Bedreddin Hassan
changea de visage lorsqu'il reconnut que la dame qui lui parlait
tait cette charmante personne avec laquelle il se souvenait
d'avoir couch. Il entra dans la chambre, mais au lieu d'aller au
lit, comme il tait plein des ides de tout ce qui lui tait
arriv depuis dix ans, et qu'il ne pouvait se persuader que tous
ces vnements se fussent passs en une seule nuit, il s'approcha
de la caisse o taient ses habits et la bourse de sequins, et
aprs les avoir examins avec beaucoup d'attention: Par le grand
Dieu vivant, s'cria-t-il, voil des choses que je ne puis
comprendre! La dame, qui prenait plaisir  voir son embarras, lui
dit: Encore une fois, seigneur, venez vous remettre au lit. 
quoi vous amusez-vous?  ces paroles il s'avana vers Dame de
Beaut. Je vous supplie, madame, lui dit-il, de m'apprendre s'il
y a longtemps que je suis auprs de vous? - La question me
surprend, rpondit-elle: est-ce que vous ne vous tes pas lev
d'auprs de moi tout  l'heure? Il faut que vous ayez l'esprit
bien proccup. - Madame, reprit Bedreddin, je ne l'ai assurment
pas fort tranquille. Je me souviens, il est vrai, d'avoir t prs
de vous; mais je me souviens aussi d'avoir, depuis, demeur dix
ans  Damas. Si j'ai en effet couch cette nuit avec vous, je ne
puis pas en avoir t loign si longtemps. Ces deux choses sont
opposes. Dites-moi, de grce, ce que j'en dois penser: si mon
mariage avec vous est une illusion, ou si c'est un songe que mon
absence. - Oui, seigneur, repartit Dame de Beaut, vous avez rv
sans doute que vous avez t  Damas. - Il n'y a donc rien de si
plaisant, s'cria Bedreddin en faisant un clat de rire. Je suis
assur, madame, que ce songe va vous paratre trs-rjouissant.
Imaginez-vous, s'il vous plat, que je me suis trouv  la porte
de Damas en chemise et en caleon, comme je suis en ce moment; que
je suis entr dans la ville aux hues d'une populace qui me
suivait en m'insultant; que je me suis sauv chez un ptissier,
qui m'a adopt, m'a appris son mtier et m'a laiss tous ses biens
en mourant; qu'aprs sa mort j'ai tenu sa boutique. Enfin, madame,
il m'est arriv une infinit d'autres aventures qui seraient trop
longues  raconter, et tout ce que je puis vous dire, c'est que je
n'ai pas mal fait de m'veiller, sans cela on m'allait clouer  un
poteau. - Et pour quel sujet, dit Dame de Beaut en faisant
l'tonne, voulait-on vous traiter si cruellement? Il fallait donc
que vous eussiez commis un crime norme. - Point du tout, rpondit
Bedreddin, c'tait pour la chose du monde la plus bizarre et la
plus ridicule. Tout mon crime tait d'avoir vendu une tarte  la
crme, o je n'avais pas mis de poivre. - Ah! pour cela, dit Dame
de Beaut en riant de toute sa force, il faut avouer qu'on vous
faisait une horrible injustice. - Oh! madame, rpliqua-t-il, ce
n'est pas tout, encore: pour cette maudite tarte  la crme, o
l'on me reprochait de n'avoir pas mis de poivre, on avait tout
rompu et bris dans ma boutique, on m'avait li avec des cordes et
enferm dans une caisse, o j'tais si troitement qu'il me semble
que je m'en sens encore. Enfin on avait fait venir un charpentier
et on lui avait command de dresser un poteau pour me pendre. Mais
Dieu soit bni de ce que tout cela n'est qu'un ouvrage de
sommeil!

Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de parler.
Schahriar ne put s'empcher de rire de ce que Bedreddin Hassan
avait pris une chose relle pour un songe: Il faut convenir, dit-
il, que cela est trs-plaisant, et je suis persuad que le
lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-soeur s'en
divertirent extrmement. - Sire, rpondit la sultane, c'est ce que
j'aurai l'honneur de vous raconter la nuit prochaine, si votre
majest veut bien me laisser vivre jusqu' ce temps-l. Le sultan
des Indes se leva sans rien rpliquer  ces paroles, mais il tait
fort loign d'avoir une autre pense.




XCIX NUIT.

Scheherazade, rveille avant le jour, reprit ainsi la parole:
Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit; il se
rveillait de temps en temps, et se demandait  lui-mme s'il
rvait ou s'il tait rveill. Il se dfiait de son bonheur, et
cherchant  s'en assurer, il ouvrait les rideaux et parcourait des
yeux toute la chambre. Je ne me trompe pas, disait-il, voil la
mme chambre o je suis entr  la place du bossu, et je suis
couch avec la belle dame qui lui tait destine. Le jour, qui
paraissait, n'avait pas encore dissip son inquitude, lorsque le
vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa  la porte, et entra
presque en mme temps pour lui donner le bonjour.

Bedreddin Hassan fut dans une surprise extrme de voir paratre
subitement un homme qu'il connaissait si bien, mais qui n'avait
plus l'air de ce juge terrible qui avait prononc l'arrt de sa
mort. Ah! c'est donc vous, s'cria-t-il, qui m'avez trait si
indignement et condamn  une mort qui me fait encore horreur,
pour une tarte  la crme o je n'avais pas mis de poivre? Le
vizir se prit  rire, et pour le tirer de peine, lui conta
comment, par le ministre d'un gnie, car le rcit du bossu lui
avait fait souponner l'aventure, il s'tait trouv chez lui et
avait pous sa fille  la place du palefrenier du sultan. Il lui
apprit ensuite que c'tait par un cahier crit de la main de
Noureddin Ali qu'il avait dcouvert qu'il tait son neveu, et
enfin il lui dit qu'en consquence de cette dcouverte il tait
parti du Caire, et tait all jusqu' Balsora pour le chercher et
apprendre de ses nouvelles. Mon cher neveu, ajouta-t-il en
l'embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de
tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai
reconnu. J'ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous
apprendre votre bonheur, que vous devez retrouver d'autant plus
charmant qu'il vous a cot plus de peines. Consolez-vous de
toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux
personnes qui vous doivent tre les plus chres. Pendant que vous
vous habillerez, je vais avertir madame votre mre, qui est dans
une grande impatience de vous embrasser, et je vous amnerai votre
fils, que vous avez vu  Damas, et pour qui vous vous tes senti
tant d'inclination sans le connatre.

Il n'y a pas de paroles assez nergiques pour bien exprimer quelle
fut la joie de Bedreddin lorsqu'il vit sa mre et son fils Agib.
Ces trois personnes ne cessaient de s'embrasser et de faire
paratre tous les transports que le sang et la plus vive tendresse
peuvent inspirer. La mre dit les choses du monde les plus
touchantes  Bedreddin: elle lui parla de la douleur que lui avait
cause une si longue absence et des pleurs qu'elle avait verss.
Le petit Agib, au lieu de fuir, comme  Damas, les embrassements
de son pre, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin
Hassan, partag entre deux objets si dignes de son amour, ne
croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.

Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce
vizir tait all au palais, rendre compte au sultan de l'heureux
succs de son voyage. Le sultan fut si charm du rcit de cette
merveilleuse histoire, qu'il la fit crire pour tre conserve
soigneusement dans les archives du royaume. Aussitt que
Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait
prparer un superbe festin, il se mit  table avec toute sa
famille, et toute sa maison passa la journe dans de grandes
rjouissances.

Le vizir Giafar ayant ainsi achev l'histoire de Bedreddin Hassan,
dit au calife Haroun Alraschid: Commandeur des croyants, voil ce
que j'avais  raconter  votre majest. Le calife trouva cette
histoire si surprenante qu'il accorda sans hsiter la grce de
l'esclave Rihan, et pour consoler le jeune homme de la douleur
qu'il avait de s'tre priv lui-mme malheureusement d'une femme
qu'il aimait beaucoup, ce prince le maria avec une de ses
esclaves, le combla de biens et le chrit jusqu' sa mort... Mais,
sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commenait 
paratre, quelque agrable que soit l'histoire que je viens de
raconter, j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si votre
majest souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assure
qu'elle en demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire et
fort incertain de ce qu'il avait  faire: La bonne sultane, dit-il
en lui-mme, raconte de fort longues histoires, et quand une fois
elle en a commenc une, il n'y a pas moyen de refuser de
l'entendre tout entire. Je ne sais si je ne devrais pas la faire
mourir aujourd'hui; mais non: ne prcipitons rien. L'histoire dont
elle me fait fte est peut-tre encore plus divertissante que
toutes celles qu'elle m'a racontes jusqu'ici; il ne faut pas que
je me prive du plaisir de l'entendre; aprs qu'elle m'en aura fait
le rcit, j'ordonnerai sa mort.




C NUIT.

Dinarzade ne manqua pas de rveiller avant le jour la sultane des
Indes, laquelle, aprs avoir demand  Schahriar la permission de
commencer l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi
la parole:

HISTOIRE DU PETIT BOSSU.
Il y avait autrefois  Casgar, aux extrmits de la Grande-
Tartarie, un tailleur qui avait une trs-belle femme qu'il aimait
beaucoup et dont il tait aim de mme. Un jour, qu'il
travaillait, un petit bossu vint s'asseoir  l'entre de sa
boutique et se mit  chanter en jouant du tambour de basque. Le
tailleur prit plaisir  l'entendre et rsolut de l'emmener dans sa
maison pour rjouir sa femme. Avec ses chansons plaisantes,
disait-il, il nous divertira tous deux ce soir. Il lui en fit la
proposition, et le bossu l'ayant accepte, il ferma sa boutique et
le mena chez lui.

Ds qu'ils y furent arrivs, la femme du tailleur, qui avait dj
mis le couvert, parce qu'il tait temps de souper, servit un bon
plat de poisson qu'elle avait prpar. Ils se mirent tous trois 
table; mais en mangeant, le bossu avala, par malheur, une grosse
arte ou un os, dont il mourut en peu de moments, sans que le
tailleur et sa femme y puissent remdier. Ils furent l'un et
l'autre d'autant plus effrays de cet accident, qu'il tait arriv
chez eux et qu'ils avaient sujet de craindre que, si la justice
venait  le savoir, on ne les punt comme des assassins. Le mari,
nanmoins, trouva un expdient pour se dfaire du corps mort. Il
fit rflexion qu'il demeurait dans le voisinage un mdecin juif,
et l-dessus ayant form un projet, pour commencer  l'excuter,
sa femme et lui prirent le bossu l'un par les pieds et l'autre par
la tte, et le portrent jusqu'au logis du mdecin. Ils frapprent
 sa porte, o aboutissait un escalier trs-raide par o l'on
montait  sa chambre; une servante descend aussitt mme sans
lumire, ouvre, et demande ce qu'ils souhaitent. Remontez, s'il
vous plat, rpondit le tailleur, et dites  votre matre que nous
lui amenons un homme bien malade pour qu'il lui ordonne quelque
remde. Tenez ajouta-t-il en lui mettant en main une pice
d'argent, donnez-lui cela par avance, afin qu'il soit persuad que
nous n'avons pas dessein de lui faire perdre sa peine. Pendant
que la servante remonta pour faire part au mdecin juif d'une si
bonne nouvelle, le tailleur et sa femme portrent promptement le
corps du bossu au haut de l'escalier, le laissrent l, et
retournrent chez eux en diligence.

Cependant la servante ayant dit au mdecin qu'un homme et une
femme l'attendaient  la porte et le priaient de descendre pour
voir un malade qu'ils avaient amen, et lui ayant remis entre les
mains l'argent qu'elle avait reu, il se laissa transporter de
joie; se voyant pay d'avance, il crut que c'tait une bonne
pratique qu'on lui amenait et qu'il ne fallait pas ngliger.
Prends vite de la lumire, dit-il  la servante, et suis-moi. En
disant cela il s'avana vers l'escalier avec tant de
prcipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'clairt, et venant
 rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les ctes si
rudement qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier. Peu s'en
fallut qu'il ne tombt et ne roult avec lui. Apporte donc vite
de la lumire, cria-t-il  sa servante. Enfin elle arriva; il
descendit avec elle, et trouvant que ce qui avait roul tait un
homme mort, il fut tellement effray de ce spectacle, qu'il
invoqua Mose, Aaron, Josu, Esdras et tous les autres prophtes
de sa loi. Malheureux que je suis! disait-il, pourquoi ai-je
voulu descendre sans lumire? J'ai achev de tuer ce malade qu'on
m'avait amen. Je suis cause de sa mort, et si le bon ne d'Esdras
ne vient  mon secours, je suis perdu. Hlas! on va bientt me
tirer de chez moi comme un meurtrier.

Malgr le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la
prcaution de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un
venant  passer par la rue, ne s'apert du malheur dont il se
croyait la cause. Il prit ensuite le cadavre, le porta dans la
chambre de sa femme, qui faillit  s'vanouir quand elle le vit
entrer avec cette fatale charge. Ah! c'est fait de nous, s'cria-
t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette nuit, hors de
chez nous, ce corps mort! Nous perdrons indubitablement la vie si
nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! Comment avez-vous
donc fait pour tuer cet homme? - Il ne s'agit point de cela,
repartit le juif; il s'agit de trouver un remde  un mal si
pressant... Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet
endroit, je ne fais pas rflexion qu'il est jour.  ces mots elle
se tut, et la nuit suivante elle poursuivit de cette sorte
l'histoire du petit bossu:




CI NUIT.

Le mdecin et sa femme dlibrrent ensemble sur le moyen de se
dlivrer du corps mort pendant la nuit. Le mdecin eut beau rver,
il ne trouva nul stratagme pour sortir d'embarras; mais sa femme,
plus fertile en inventions, dit: Il me vient une pense; portons
ce cadavre sur la terrasse de notre logis, et le jetons, par la
chemine, dans la maison du musulman notre voisin.

Ce musulman tait un des pourvoyeurs du sultan: il tait charg du
soin de fournir l'huile, le beurre et toute sorte de graisses. Il
avait chez lui son magasin, o les rats et les souris faisaient un
grand dgt.

Le mdecin juif ayant approuv l'expdient propos, sa femme et
lui prirent le bossu, le portrent sur le toit de leur maison, et
aprs lui avoir pass des cordes sous les aisselles, Ils le
descendirent par la chemine dans la chambre du pourvoyeur, si
doucement qu'il demeura plant sur ses pieds contre le mur, comme
s'il et t vivant. Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils
retirrent les cordes et le laissrent dans l'attitude que je
viens de dire. Ils taient  peine descendus et rentrs dans leur
chambre, quand le pourvoyeur entra dans la sienne. Il revenait
d'un festin de noces auquel il avait t invit ce soir-l, et il
avait une lanterne  la main. Il fut assez surpris de voir,  la
faveur de sa lumire, un homme debout dans sa chemine; mais comme
il tait naturellement courageux et qu'il s'imagina que c'tait un
voleur, il se saisit d'un gros bton, avec quoi courant droit au
bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'taient les rats
et les souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est
toi qui descends par la chemine pour me voler! Je ne crois pas
qu'il te reprenne jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots,
il frappe le bossu et lui donne plusieurs coups de bton. Le
cadavre tombe le nez contre terre. Le pourvoyeur redouble ses
coups; mais remarquant enfin que le corps qu'il frappe est sans
mouvement, il s'arrte pour le considrer. Alors voyant que
c'tait un cadavre, la crainte commena de succder  la colre.
Qu'ai-je fait, misrable! dit-il: je viens d'assommer un homme.
Ah! j'ai port trop loin ma vengeance! Grand Dieu, si vous n'avez
piti de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les
graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action
si criminelle! Il demeura ple et dfait. Il croyait dj voir
les ministres de la justice qui le tranaient au supplice, et il
ne savait quelle rsolution il devait prendre.

L'aurore, qui paraissait, obligea Scheherazade  mettre fin  son
discours; mais elle en reprit le fil sur la fin de la nuit
suivante, et dit au sultan des Indes:




CII NUIT.

Sire, le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu,
n'avait pas pris garde  sa bosse. Lorsqu'il s'en aperut, il fit
des imprcations contre lui. Maudit bossu, s'cria-t-il, chien de
bossu, plt  Dieu que tu m'eusses vol toutes mes graisses et que
je ne t'eusse point trouv ici! je ne serais pas dans l'embarras
o je suis pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse. toiles qui
brillez aux cieux, ajouta-t-il, n'ayez de lumire que pour moi
dans un danger si vident! En disant ces paroles, il chargea le
bossu sur ses paules, sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de
la rue, o, l'ayant pos debout et appuy contre une boutique, il
reprit le chemin de sa maison sans regarder derrire lui.

Quelques moments avant le jour, un marchand chrtien, qui tait
fort riche et qui fournissait au palais du sultan la plupart des
choses dont on y avait besoin, aprs avoir pass la nuit en
dbauche, s'avisa de sortir de chez lui pour aller au bain.
Quoiqu'il ft ivre, il ne laissa pas de remarquer que la nuit
tait fort avance et qu'on allait bientt appeler  la prire de
la pointe du jour: c'est pourquoi, prcipitant ses pas, il se
htait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, en allant
 la mosque, ne le rencontrt et ne le ment en prison comme un
ivrogne. Nanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrta,
pour quelque besoin, contre la boutique o le pourvoyeur du sultan
avait mis le corps du bossu, lequel, venant  tre branl, tomba
sur le dos du marchand, qui, dans la pense que c'tait un voleur
qui l'attaquait, le renversa par terre d'un coup de poing qu'il
lui dchargea sur la tte: il lui en donna beaucoup d'autres
ensuite et se mit  crier au voleur.

Le garde du quartier vint  ses cris, et voyant que c'tait un
chrtien qui maltraitait un musulman (car le bossu tait de notre
religion): Quel sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi
un musulman? - Il a voulu, me voler, rpondit le marchand, et il
s'est jet sur moi pour me prendre  la gorge. - Vous vous tes
assez veng, rpliqua le garde en le tirant par le bras, tez-vous
de l. En mme temps il tendit la main au bossu pour l'aider  se
relever; mais remarquant qu'il tait mort: Oh! oh! poursuivit-il,
c'est donc ainsi qu'un chrtien a la hardiesse d'assassiner un
musulman! En achevant ces mots, il arrta le chrtien et le mena
chez le lieutenant de police, o on le mit en prison jusqu' ce
que le juge ft lev et en tat d'interroger l'accus. Cependant
le marchand chrtien revint de son ivresse, et plus il faisait de
rflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment
de simples coups de poing avaient t capables d'ter la vie  un
homme.

Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le
cadavre qu'on avait apport chez lui, interrogea le marchand
chrtien, qui ne put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme
le bossu appartenait au sultan, car c'tait un de ses bouffons, le
lieutenant de police ne voulut pas faire mourir le chrtien sans
avoir auparavant appris la volont du prince. Il alla au palais,
pour cet effet, rendre compte de ce qui se passait au sultan, qui
lui dit: Je n'ai point de grce  accorder  un chrtien qui tue
un musulman: allez, faites votre charge.  ces paroles, le juge
de police fit dresser une potence, envoya des crieurs par la ville
pour publier qu'on allait pendre un chrtien qui avait tu un
musulman.

Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la
potence, et le bourreau, aprs lui avoir attach la corde au cou,
allait l'lever en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant
la presse, s'avana en criant au bourreau: Attendez, attendez, ne
vous pressez pas; ce n'est pas lui qui a commis le meurtre, c'est
moi. Le lieutenant de police qui assistait  l'excution, se mit
 interroger le pourvoyeur, qui lui raconta de point en point de
quelle manire il avait tu le bossu, et il acheva en disant qu'il
avait port son corps  l'endroit o le marchand chrtien l'avait
trouv. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir un innocent,
puisqu'il ne peut pas avoir tu un homme qui n'tait plus en vie.
C'est bien assez pour moi d'avoir assassin un musulman, sans
charger encore ma conscience de la mort d'un chrtien qui n'est
pas criminel.

Le jour, qui commenait  paratre, empcha Scheherazade de
poursuivre son discours; mais elle en reprit la suite sur la fin
de la nuit suivante:




CIII NUIT.

Sire, dit-elle, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'tant accus
lui-mme publiquement d'tre l'auteur de la mort du bossu, le
lieutenant de police ne put se dispenser de rendre justice au
marchand. Laisse, dit-il au bourreau, laisse aller le chrtien,
et pends cet homme  sa place, puisqu'il est vident par sa propre
confession qu'il est coupable. Le bourreau lcha le marchand, mit
aussitt la corde au cou du pourvoyeur, et dans le temps qu'il
allait l'expdier, il entendit la voix du mdecin juif, qui le
priait instamment de suspendre l'excution, et qui se faisait
faire place pour se rendre au pied de la potence.

Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce
musulman que vous voulez faire pendre n'a pas mrit la mort:
c'est moi seul qui suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme
et une femme, que je ne connais pas, vinrent frapper  ma porte
avec un malade qu'ils m'amenaient: ma servante alla ouvrir sans
lumire et reut d'eux une pice d'argent pour me venir dire de
leur part de prendre la peine de descendre pour voir le malade.
Pendant qu'elle me parlait, ils apportrent le malade au haut de
l'escalier et puis disparurent. Je descendis sans attendre que ma
servante et allum une chandelle, et, dans l'obscurit, venant 
donner du pied contre le malade, je le fis rouler jusqu'au bas de
l'escalier; enfin je vis qu'il tait mort et que c'tait le
musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trpas. Nous
prmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portmes sur notre
toit, d'o nous passmes sur celui du pourvoyeur, notre voisin,
que vous alliez faire mourir injustement, et nous le descendmes
dans sa chambre par la chemine. Le pourvoyeur l'ayant trouv chez
lui, l'a trait comme un voleur, l'a frapp, et a cru l'avoir tu;
mais cela n'est pas, comme vous le voyez par ma dposition. Je
suis donc le seul auteur du meurtre, et, quoique je le sois contre
mon intention, j'ai rsolu d'expier mon crime pour n'avoir pas 
me reprocher la mort de deux musulmans en souffrant que vous tiez
la vie, au pourvoyeur du sultan, dont je viens de vous rvler
l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous plat, et me mettez  sa
place, puisque personne que moi n'est cause de la mort du bossu.

La sultane Scheherazade fut oblige d'interrompre son rcit en cet
endroit, parce qu'elle remarqua qu'il tait jour. Schahriar se
leva, et le lendemain, ayant tmoign qu'il souhaitait d'apprendre
la suite de l'histoire du bossu, Scheherazade satisfit ainsi sa
curiosit:




CIV NUIT.

Sire, dit-elle, ds que le juge de police lut persuad que le
mdecin juif tait le meurtrier, il ordonna au bourreau de se
saisir de sa personne et de mettre en libert le pourvoyeur du
sultan. Le mdecin avait dj la corde au cou et allait cesser de
vivre, quand on entendit la voix du tailleur, qui priait le
bourreau de ne pas passer plus avant, et qui faisait ranger le
peuple pour s'avancer vers le lieutenant de police, devant lequel
tant arriv: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est fallu que vous
n'ayez fait perdre la vie  trois personnes innocentes; mais si
vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez
connatre le vritable assassin du bossu. Si sa mort doit tre
expie par une autre, c'est par la mienne. Hier, vers la fin du
jour, comme je travaillais dans ma boutique et que j'tais en
humeur de me rjouir, le bossu,  demi ivre, arriva et s'assit. Il
chanta quelque temps, et je lui proposai de venir passer la soire
chez moi. Il y consentit, et je l'emmenai. Nous nous mmes 
table, je lui servis un morceau de poisson: en le mangeant, une
arte ou un os s'arrta dans son gosier, et quelque chose que nous
pmes faire, ma femme et moi, pour le soulager, il mourut en peu
de temps. Nous fmes fort affligs de sa mort, et, de peur d'en
tre repris, nous portmes le cadavre  la porte du mdecin juif.
Je frappai, et je dis  la servante qui vint ouvrir de remonter
promptement et de prier son matre, de notre part, de descendre
pour voir un malade que nous lui amenions; et, afin qu'il ne
refust pas de venir, je la chargeai de lui remettre en main
propre une pice d'argent que je lui donnai. Ds qu'elle fut
remonte, je portai le bossu au haut de l'escalier, sur la
premire marche, et nous sortmes aussitt, ma femme et moi, pour
nous retirer chez nous. Le mdecin, en voulant descendre, fit
rouler le bossu, ce qui lui a fait croire qu'il tait cause de sa
mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le
mdecin et me faites mourir.

Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez
admirer les tranges vnements dont la mort du bossu avait t
suivie. Lche donc le mdecin juif, dit le juge au bourreau, et
pends le tailleur puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que
cette histoire est bien extraordinaire et qu'elle mrite d'tre
crite en lettres d'or. Le bourreau ayant mis en libert le
mdecin, passa une corde au cou du tailleur. Mais, sire, dit
Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je vois qu'il est
dj jour; il faut, s'il vous plat, remettre la suite de cette
histoire  demain. Le sultan des Indes y consentit, et se leva
pour aller  ses fonctions ordinaires.




CV NUIT.

La sultane, ayant t rveille par sa soeur, reprit ainsi la
parole: Sire, pendant que le bourreau se prparait  pendre le
tailleur, le sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps
du bossu, son bouffon, ayant demand  le voir, un de ses
officiers lui dit: Sire, le bossu dont votre majest est en
peine, aprs s'tre enivr hier, s'chappa du palais, contre sa
coutume, pour aller courir par la ville, et il s'est trouv mort
ce matin. On a conduit devant le juge de police un homme accus de
l'avoir tu, et aussitt le juge a fait dresser une potence. Comme
on allait pendre l'accus, un homme est arriv, et aprs celui-l
un autre, qui s'accusent eux-mmes et se dchargent l'un l'autre.
Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est
actuellement occup  interroger un troisime homme qui se dit le
vritable assassin.

 ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du
supplice. Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de
police qu'il m'amne incessamment les accuss, et qu'on m'apporte
aussi le corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois.
L'huissier partit, et arrivant dans le temps que le bourreau
commenait  tirer la corde pour pendre le tailleur, il cria de
toute sa force que l'on et  suspendre l'excution. Le bourreau
ayant reconnu l'huissier, n'osa passer outre et lcha le tailleur.
Aprs cela, l'huissier ayant joint le lieutenant de police, lui
dclara la volont du sultan. Le juge obit, prit le chemin du
palais avec le tailleur, le mdecin juif, le pourvoyeur et le
marchand chrtien, et fit porter par quatre de ses gens le corps
du bossu.

Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se
prosterna aux pieds de ce prince, et, quand il fut relev, lui
raconta fidlement tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le
sultan la trouva si singulire qu'il ordonna  son historiographe
particulier de l'crire avec toutes ses circonstances; puis,
s'adressant  toutes les personnes qui taient prsentes: Avez-
vous jamais, leur dit-il, rien entendu de plus surprenant que ce
qui vient d'arriver  l'occasion du bossu, mon bouffon? Le
marchand chrtien, aprs s'tre prostern jusqu' toucher la terre
de son front, prit alors la parole: Puissant monarque, dit-il, je
sais une histoire plus tonnante que celle dont on vient de vous
faire le rcit; je vais vous la raconter si votre majest veut
m'en donner la permission. Les circonstances en sont telles qu'il
n'y a personne qui puisse les entendre sans en tre touch. Le
sultan lui permit de la dire, ce qu'il fit en ces termes:

HISTOIRE QUE RACONTA LE MARCHAND CHRTIEN.
Sire, avant que je m'engage dans le rcit que votre majest
consent que je lui fasse, je lui ferai remarquer, s'il lui plat,
que je n'ai pas l'honneur d'tre n dans un endroit qui relve de
son empire: je suis tranger, natif du Caire en gypte, Copte de
nation et chrtien de religion. Mon pre tait courtier, et il
avait amass des biens assez considrables qu'il me laissa en
mourant. Je suivis son exemple et embrassai sa profession. Comme
j'tais un jour au Caire, dans le logement public des marchands de
toutes sortes de grains, un jeune marchand trs-bien fait et
proprement vtu, mont sur un ne, vint m'aborder; il me salua, et
ouvrant un mouchoir o il y avait une montre[48] de ssame:
Combien vaut, me dit-il, la grande mesure de ssame de la qualit
de celui que vous voyez?

Scheherazade, apercevant le jour, se tut en cet endroit; mais elle
reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:




CVI NUIT.

Sire, le marchand chrtien continuant de raconter au sultan de
Casgar l'histoire qu'il venait de commencer: J'examinai, dit-il,
le ssame que le jeune marchand me montrait, et je lui rpondis
qu'il valait, au prix courant, cent drachmes d'argent la grande
mesure. Voyez, me dit-il, les marchands qui en voudront pour ce
prix-l, et venez jusqu' la porte de la Victoire, o vous verrez
un khan spar de toute autre habitation: je vous attendrai l.
En disant ces paroles il partit, et me laissa la montre de ssame,
que je fis voir  plusieurs marchands de la place, qui me dirent
tous qu'ils en prendraient tant que je leur en voudrais donner 
cent dix drachmes d'argent la mesure, et  ce compte je trouvais 
gagner avec eux dix drachmes par mesure. Flatt de ce profit, je
me rendis  la porte de la Victoire, o le jeune marchand
m'attendait. Il me mena dans son magasin, qui tait plein de
ssame; il y en avait cent cinquante grandes mesures, que je fis
mesurer et charger sur des nes, et je les vendis cinq mille
drachmes d'argent. De cette somme, me dit le jeune homme, il y a
cinq cents drachmes pour votre droit  dix par mesure; je vous les
accorde; et pour ce qui est du reste, qui m'appartient, comme je
n'en ai pas besoin prsentement, retirez-le de vos marchands, et
me le gardez jusqu' ce que j'aille vous le demander. Je lui
rpondis qu'il serait prt toutes les fois qu'il voudrait le venir
prendre ou me l'envoyer demander. Je lui baisai la main en le
quittant, et me retirai fort satisfait de sa gnrosit.

Je fus un mois sans le revoir; au bout de ce temps-l je le vis
paratre. O sont, me dit-il, les quatre mille cinq cents
drachmes que vous me devez?

- Elles sont toutes prtes, lui rpondis-je, et je vais vous les
compter tout  l'heure. Comme il tait mont sur son ne, je le
priai de mettre pied  terre et de me faire l'honneur de manger un
morceau avec moi avant que de les recevoir. Non, me dit-il, je ne
puis descendre  prsent, j'ai une affaire pressante qui m'appelle
ici prs; mais je vais revenir et en repassant je prendrai mon
argent, que je vous prie de tenir prt. Il disparut en achevant
ces paroles. Je l'attendis, mais ce fut inutilement, et il ne
revint qu'un mois encore aprs. Voil, dis-je en moi-mme, un
jeune marchand qui a bien de la confiance en moi de me laisser
entre les mains, sans me connatre, une somme de quatre mille cinq
cents drachmes d'argent: un autre que lui n'en userait pas ainsi
et craindrait que je ne la lui emportasse. Il revint  la fin du
troisime mois; il tait encore mont sur son ne, mais plus
magnifiquement habill que les autres fois.

Scheherazade, voyant que le jour commenait  paratre, n'en dit
pas davantage cette nuit. Sur la fin de la suivante elle
poursuivit de cette manire, en faisant toujours parler le
marchand chrtien au sultan de Casgar:




CVII NUIT.

D'abord que j'aperus le jeune marchand j'allai au-devant lui; je
le conjurai de descendre et lui demandai s'il ne voulait donc pas
que je lui comptasse l'argent que j'avais  lui. Cela ne presse
pas, me rpondit-il d'un air gai et content, je sais qu'il est en
bonne main; je viendrai le prendre quand j'aurai dpens tout ce
que j'ai, et qu'il ne me restera plus autre chose.  ces mots, il
donna un coup de fouet  son ne, et je l'eus bientt perdu de
vue. Bon, dis-je en moi-mme, il me dit de l'attendre  la fin de
la semaine, et selon son discours je ne le verrai peut-tre de
longtemps. Je vais cependant faire valoir son argent, ce sera un
revenant-bon pour moi.

Je ne me trompai pas dans ma conjecture: l'anne se passa avant
que j'entendisse parler du jeune homme. Au bout de l'an il parut
aussi richement vtu que la dernire fois, mais il me semblait
avoir quelque chose dans l'esprit. Je le suppliai de me faire
l'honneur d'entrer chez moi. Je le veux bien pour cette fois, me
rpondit-il, mais  condition que vous ne ferez pas de dpense
extraordinaire pour moi. - Je ne ferai que ce qu'il vous plaira,
repris-je; descendez donc, de grce. Il mit pied  terre et entra
chez moi. Je donnai des ordres pour le rgal que je voulais lui
faire, et, en attendant qu'on servt, nous commenmes  nous
entretenir. Quand le repas fut prt, nous nous assmes  table.
Ds le premier morceau je remarquai qu'il le prit de la main
gauche, et je fus fort tonn de voir qu'il ne se servait
nullement de la droite. Je ne savais ce que j'en devais penser.
Depuis que je connais ce marchand, disais-je en moi-mme, il m'a
toujours paru trs-poli: serait-il possible qu'il en ust ainsi
par mpris pour moi? Par quelle raison ne se sert-il pas de sa
main droite?

Le jour, qui clairait l'appartement du sultan des Indes, ne
permit pas  Scheherazade de continuer cette histoire; mais elle
en reprit la suite le lendemain, et dit  Schahriar:




CVIII NUIT.

Sire, le marchand chrtien tait fort en peine de savoir pourquoi
son hte ne mangeait que de la main gauche: Aprs le repas, dit-
il, lorsque mes gens eurent desservi et se furent retirs, nous
nous assmes tous deux sur un sofa. Je prsentai au jeune homme
d'une tablette excellente pour la bonne bouche, et il la prit
encore de la main gauche. Seigneur, lui dis-je alors, je vous
supplie de me pardonner la libert que je prends de vous demander
d'o vient que vous ne vous servez pas de votre main droite. Vous
y avez mal, apparemment? Il fit un grand soupir au lieu de me
rpondre, et, tirant son bras droit, qu'il avait tenu cach
jusqu'alors sous sa robe, il me montra qu'il avait la main coupe,
de quoi je fus extrmement tonn. Vous avez t choqu sans
doute, me dit-il, de me voir manger de la main gauche; mais jugez
si j'ai pu faire autrement. - Peut-on vous demander, repris-je,
par quel malheur vous avez perdu votre main droite? Il versa des
larmes  cette demande, et aprs les avoir essuyes, il me conta
son histoire comme je vais vous la raconter:

Vous saurez, me dit-il, que je suis natif de Bagdad, fils d'un
pre riche, et des plus distingus de la ville par sa qualit et
par son rang.  peine tais-je entr dans le monde, que,
frquentant des personnes qui avaient voyag et qui disaient des
merveilles de l'gypte et particulirement du grand Caire, je fus
frapp de leurs discours et eus envie d'y faire un voyage; mais
mon pre vivait encore, et il ne m'en aurait pas donn la
permission. Il mourut enfin, et sa mort me laissant matre de mes
actions, je rsolus d'aller au Caire. J'employai une trs-grosse
somme d'argent en plusieurs sortes d'toffes fines de Bagdad et de
Moussoul, et me mis en chemin.

En arrivant au Caire, j'allai descendre au khan qu'on appelle le
khan de Mesrour; j'y pris un logement avec un magasin, dans lequel
je fis mettre les ballots que j'avais apports avec moi sur des
chameaux. Cela fait, j'entrai dans ma chambre pour me reposer et
me remettre de la fatigue du chemin, pendant que mes gens,  qui
j'avais donn de l'argent, allrent acheter des vivres et firent
la cuisine. Aprs le repas, j'allai voir le chteau, quelques
mosques, les places publiques et d'autres endroits qui mritaient
d'tre vus.

Le lendemain je m'habillai proprement, et aprs avoir fait tirer
de quelques-uns de mes ballots de trs-belles et trs-riches
toffes, dans l'intention de les porter  un bezestan[49] pour voir
ce qu'on en offrirait, j'en chargeai quelques-uns de mes esclaves
et me rendis au bezestan des Circassiens. J'y fus bientt
environn d'une foule de courtiers et de crieurs qui avaient t
avertis de mon arrive. Je partageai des essais d'toffe entre
plusieurs crieurs, qui les allrent crier et faire voir dans tout
le bezestan; mais nul des marchands n'en offrit que beaucoup moins
que ce qu'elles me cotaient d'achat et de frais de voiture. Cela
me fcha, et j'en marquais mon ressentiment aux crieurs: Si vous
voulez nous en croire, me dirent-ils, nous vous enseignerons un
moyen de ne rien perdre sur vos toffes.

En cet endroit, Scheherazade s'arrta parce qu'elle vit paratre
le jour. La nuit suivante elle reprit son discours de cette
manire:




CIX NUIT.

Le marchand chrtien parlant toujours au sultan de Casgar: Les
courtiers et les crieurs, me dit le jeune homme, m'ayant promis de
m'enseigner le moyen de ne pas perdre sur mes marchandises, je
leur demandai ce qu'il fallait faire pour cela. Les distribuer 
plusieurs marchands, repartirent-ils; ils les vendront en dtail;
et deux fois la semaine, le lundi et le jeudi, vous irez recevoir
l'argent qu'ils en auront fait. Par l vous gagnerez au lieu de
perdre, et les marchands gagneront aussi quelque chose. Cependant
vous aurez la libert de vous divertir et de vous promener dans la
ville et sur le Nil.

Je suivis leur conseil, je les menai avec moi  mon magasin, d'o
je tirai toutes mes marchandises; et retournant au bezestan, je
les distribuai  diffrents marchands qu'ils m'avaient indiqus
comme les plus solvables, et qui me donnrent un reu en bonne
forme sign par des tmoins, sous la condition que je ne leur
demanderais rien le premier mois.

Mes affaires ainsi disposes, je n'eus plus l'esprit occup
d'autres choses que de plaisirs. Je contractai amiti avec
diverses personnes  peu prs de mon ge qui avaient soin de me
bien faire passer mon temps. Le premier mois s'tant coul, je
commenai  voir mes marchands deux fois la semaine, accompagn
d'un officier public pour examiner leurs livres de vente, et d'un
changeur pour rgler la bont et la valeur des espces qu'ils me
comptaient; ainsi les jours de recette, quand je me retirais au
khan de Mesrour, o j'tais log, j'emportais une bonne somme
d'argent. Cela n'empchait pas que les autres jours de la semaine
je n'allasse passer la matine tantt chez un marchand et tantt
chez un autre; je me divertissais  m'entretenir avec eux et 
voir ce qui se passait dans le bezestan.

Un lundi que j'tais assis dans la boutique d'un de ces marchands
qui se nommait Bedreddin, une dame de condition, comme il tait
ais de le connatre  son air,  son habillement et par une
esclave fort proprement mise qui la suivait, entra dans la mme
boutique et s'assit prs de moi. Cet extrieur, joint  une grce
naturelle qui paraissait en tout ce qu'elle faisait, me prvint en
sa faveur et me donna une grande envie de la mieux connatre que
je ne faisais. Je ne sais si elle ne s'aperut pas que je prenais
plaisir  la regarder, et si mon attention ne lui plaisait point;
mais elle haussa le crpon qui lui descendait sur le visage par-
dessus la mousseline qui le cachait, et me laissa voir de grands
yeux noirs dont je fus charm. Enfin, elle acheva de me rendre
trs-amoureux d'elle, par le son agrable de sa voix et par ses
manires honntes et gracieuses, lorsqu'en saluant le marchand,
elle lui demanda des nouvelles de sa sant depuis le temps qu'elle
ne l'avait vu.

Aprs s'tre entretenue quelque temps avec lui de choses
indiffrentes elle lui dit qu'elle cherchait une certaine toffe 
fond d'or; qu'elle venait  sa boutique comme  celle qui tait la
mieux assortie de tout le bezestan, et que s'il en avait, il lui
ferait un grand plaisir de lui en montrer, Bedreddin lui en montra
plusieurs pices,  l'une desquelles s'tant arrte et lui en
ayant demand le prix, il la lui laissa  onze cents drachmes
d'argent. Je consens de vous en donner cette somme, lui dit-elle;
je n'ai pas d'argent sur moi, mais j'espre que vous voudrez bien
me faire crdit jusqu' demain, et me permettre d'emporter
l'toffe. Je ne manquerai pas de vous envoyer demain les onze
cents drachmes dont nous convenons pour elle. - Madame, lui
rpondit Bedreddin, je vous ferais crdit avec plaisir et vous
laisserais emporter l'toffe si elle m'appartenait; mais elle
appartient  cet honnte jeune homme que vous voyez, et c'est
aujourd'hui un jour que je dois lui compter de l'argent. - Et d'o
vient, reprit la dame, fort tonne, que vous en usez de cette
sorte avec moi? N'ai-je pas coutume de venir  votre boutique? et
toutes les fois que j'ai achet des toffes et que vous avez bien
voulu que je les aie emportes sans les payer sur-le-champ, ai-je
jamais manqu de vous envoyer de l'argent ds le lendemain? Le
marchand en demeura d'accord. Il est vrai, madame, repartit-il,
mais j'ai besoin d'argent aujourd'hui. - Eh bien! voil votre
toffe, dit-elle en la lui jetant: que Dieu vous confonde, vous et
tout ce qu'il y a de marchands! Vous tes tous faits les uns comme
les autres; vous n'avez aucun gard pour personne. En achevant
ces paroles, elle se leva brusquement, et sortit fort irrite
contre Bedreddin.

L, Scheherazade, voyant que le jour paraissait, cessa de parler.
La nuit suivante elle continua de cette manire:




CX NUIT.

Le marchand chrtien poursuivant son histoire: Quand je vis, me
dit le jeune homme, que la dame se retirait, je sentis bien que
mon coeur s'intressait pour elle. Je la rappelai: Madame, lui
dis-je, faites-moi la grce de revenir; peut-tre trouverai-je le
moyen de vous contenter l'un et l'autre. Elle revint en me disant
que c'tait pour l'amour de moi. Seigneur Bedreddin, dis-je alors
au marchand, combien dites-vous que vous voulez vendre cette
toffe qui m'appartient? - Onze cents drachmes d'argent, rpondit-
il, je ne puis la donner  moins. - Livrez-la donc  cette dame,
repris-je, et qu'elle l'emporte. Je vous donne cent drachmes de
profit, et je vais vous faire un billet de la somme,  prendre sur
les autres marchandises que vous avez  moi. Effectivement, je fis
le billet, le signai et le mis entre les mains de Bedreddin.
Ensuite, prsentant l'toffe  la dame: Vous pouvez l'emporter,
madame, lui dis-je, et quant  l'argent, vous me l'enverrez demain
ou un autre jour, ou bien je vous fais prsent de l'toffe, si
vous voulez. - Ce n'est pas comme je l'entends, reprit-elle: vous
en usez avec moi d'une manire si honnte et si obligeante, que je
serais indigne de paratre devant les hommes si je ne vous en
tmoignais pas de la reconnaissance. Que Dieu, pour vous en
rcompenser, augmente vos biens, vous fasse vivre longtemps aprs
moi, vous ouvre la porte des cieux,  votre mort, et que toute la
ville publie votre gnrosit!

Ces paroles me donnrent de la hardiesse. Madame, lui dis-je,
laissez-moi voir votre visage pour prix de vous avoir fait
plaisir: ce sera me payer avec usure.  ces mots, elle se
retourna de mon ct, ta la mousseline qui lui couvrait le
visage, et offrit  mes yeux une beaut surprenante. J'en fus
tellement frapp, que je ne pus lui rien dire pour lui exprimer ce
que j'en pensais. Je ne me serais jamais lass de la regarder:
mais elle se recouvrit promptement le visage, de peur qu'on ne
l'apert, et aprs avoir abaiss le crpon, elle prit la pice
d'toffe et s'loigna de la boutique, o elle me laissa dans un
tat bien diffrent de celui o j'tais en y arrivant. Je demeurai
longtemps dans un trouble, dans un dsordre trange. Avant que de
quitter le marchand, je lui demandai s'il connaissait la dame.
Oui, me rpondit-il, elle est fille d'un mir qui lui a laiss en
mourant des biens immenses.

Quand je fus de retour au khan de Mesrour, mes gens me servirent
 souper; mais il me fut impossible de manger. Je ne pus mme
fermer l'oeil de toute la nuit, qui me parut la plus longue de ma
vie. Ds qu'il fut jour, je me levai dans l'esprance de revoir
l'objet qui troublait mon repos: et dans le dessein de lui plaire,
je m'habillai plus proprement encore que le jour prcdent. Je
retournai  la boutique de Bedreddin.

Mais, sire, dit Scheherazade, le jour, que je vois paratre,
m'empche de continuer mon rcit. Aprs avoir dit ces paroles elle
se tut, et la nuit suivante elle reprit sa narration dans ces
termes:




CXI NUIT.

Sire, le jeune homme de Bagdad racontant ses aventures au marchand
chrtien: Il n'y avait pas longtemps, dit-il, que j'tais arriv
 la boutique de Bedreddin lorsque je vis venir la dame, suivie de
son esclave, et plus magnifiquement vtue que le jour
d'auparavant. Elle ne regarda pas le marchand, et s'adressant 
moi seul: Seigneur, me dit-elle, vous voyez que je suis exacte 
tenir la parole que je vous donnai hier. Je viens exprs pour vous
apporter la somme dont vous voultes bien rpondre pour moi sans
me connatre, par une gnrosit que je n'oublierai jamais. -
Madame, lui rpondis-je, il n'tait pas besoin de vous presser si
fort. J'tais sans inquitude sur mon argent, et je suis fch de
la peine que vous avez prise. - Il n'tait pas juste, reprit-elle,
que j'abusasse de votre honntet. En disant cela, elle me mit
l'argent entre les mains et s'assit prs de moi.

Alors, profitant de l'occasion que j'avais de l'entretenir, je
lui parlai de l'amour que je sentais pour elle; mais elle se leva
et me quitta brusquement, comme si elle et t fort offense de
la dclaration que je venais de lui faire. Je la suivis des yeux
tant que je la pus voir, et ds que je ne la vis plus, je pris
cong du marchand et sortis du bezestan sans savoir o j'allais.
Je rvais  cette aventure lorsque je sentis qu'on me tirait par
derrire. Je me tournai aussitt pour voir ce que ce pouvait tre,
et je reconnus avec plaisir l'esclave de la dame dont j'avais
l'esprit occup. Ma matresse, me dit-elle, qui est cette jeune
personne  qui vous venez de parler dans la boutique d'un
marchand, voudrait bien vous dire un mot; prenez, s'il vous plat,
la peine de me suivre. Je la suivis et trouvai en effet sa
matresse qui m'attendait dans la boutique d'un changeur o elle
tait assise.

Elle me fit asseoir auprs d'elle, et prenant la parole: Mon
cher seigneur, me dit-elle, ne soyez pas surpris que je vous aie
quitt un peu brusquement. Je n'ai pas jug  propos, devant ce
marchand, de rpondre favorablement  l'aveu que vous m'avez fait
des sentiments que je vous ai inspirs. Mais, bien loin de m'en
offenser, je confesse que je prenais plaisir  vous entendre, et
je m'estime infiniment heureuse d'avoir pour amant un homme de
votre mrite. Je ne sais quelle impression ma vue a pu faire
d'abord sur vous; mais, pour moi, je puis vous assurer qu'en vous
voyant je me suis sentie de l'inclination pour vous. Depuis hier
je n'ai fait que penser aux choses que vous me dites, et mon
empressement  vous venir chercher si matin doit bien vous prouver
que vous ne me dplaisez pas. - Madame, repris-je, transport
d'amour et de joie, je ne pouvais rien entendre de plus agrable
que ce que vous avez la bont de me dire. On ne saurait aimer avec
plus de passion que je vous aime: depuis l'heureux moment que vous
partes  mes yeux, ils furent blouis de tant de charmes, et mon
coeur se rendit sans rsistance. - Ne perdons pas le temps en
discours inutiles, interrompit-elle; je ne doute pas de votre
sincrit, et vous serez bientt persuad de la mienne. Voulez-
vous me faire l'honneur de venir chez moi, ou si vous souhaitez
que j'aille chez vous? - Madame, lui rpondis-je, je suis un
tranger log dans un khan qui n'est pas un lieu propre  recevoir
une dame de votre rang et de votre mrite.

Scheherazade allait poursuivre, mais elle fut oblige
d'interrompre son discours parce que le jour paraissait. Le
lendemain, elle continua de cette sorte, en faisant toujours
parler le jeune homme de Bagdad:




CXII NUIT.

Il est plus  propos, madame, poursuivit-il, que vous ayez la
bont de m'enseigner votre demeure; j'aurai l'honneur de vous
aller voir chez vous. La dame y consentit. Il est, dit-elle,
vendredi aprs-demain; venez ce jour-l, aprs la prire du midi.
Je demeure dans la rue de la Dvotion. Vous n'avez qu' demander
la maison d'Abou-Schamma, surnomm Bercout, autrefois chef des
mirs: vous me trouverez l.  ces mots, nous nous sparmes, et
je passai le lendemain dans une grande impatience.

Le vendredi, je me levai de bon matin; je pris le plus bel habit
que j'eusse, avec une bourse o je mis cinquante pices d'or, et,
mont sur un ne que j'avais retenu ds le jour prcdent, je
partis accompagn de l'homme qui me l'avait lou. Quand nous fmes
arrivs dans la rue de la Dvotion, je dis au matre de l'ne de
demander o tait la maison que je cherchais: on la lui enseigna
et il m'y mena. Je descendis  la porte. Je le payai bien et le
renvoyai, en lui recommandant de bien remarquer la maison o il me
laissait et de ne pas manquer de m'y venir prendre le lendemain
matin, pour me ramener au khan de Mesrour.

Je frappai  la porte, et aussitt deux petites esclaves blanches
comme la neige et trs-proprement habilles vinrent ouvrir.
Entrez, s'il vous plat, me dirent-elles, notre matresse vous
attend impatiemment. Il y a deux jours qu'elle ne cesse de parler
de vous. J'entrai dans la cour et vis un grand pavillon lev sur
sept marches, et entour d'une grille qui le sparait d'un jardin
d'une beaut admirable. Outre les arbres qui ne servaient qu'
l'embellir et qu' former de l'ombre, il y en avait une infinit
d'autres chargs de toutes sortes de fruits. Je fus charm du
ramage d'un grand nombre d'oiseaux qui mlaient leurs chants au
murmure d'un jet d'eau d'une hauteur prodigieuse qu'on voyait au
milieu d'un parterre maill de fleurs. D'ailleurs ce jet d'eau
tait trs-agrable  voir; quatre gros dragons dors paraissaient
aux angles du bassin qui tait en carr, et ces dragons jetaient
de l'eau en abondance, mais de l'eau plus claire que le cristal de
roche. Ce lieu plein de dlices me donna une haute ide de la
conqute que j'avais faite. Les deux petites esclaves me firent
entrer dans un salon magnifiquement meubl, et pendant que l'une
courut avertir sa matresse de mon arrive, l'autre demeura avec
moi et me fit remarquer toutes les beauts du salon.

En achevant ces derniers mots, Scheherazade cessa de parler, 
cause qu'elle vit paratre le jour. Schahriar se leva fort curieux
d'apprendre ce que ferait le jeune homme de Bagdad dans le salon
de la dame du Caire. La sultane contenta le lendemain la curiosit
de ce prince en reprenant ainsi cette histoire:




CXIII NUIT.

Sire, le marchand chrtien continuant de parler au sultan de
Casgar, poursuivit de cette manire: Je n'attendis pas longtemps
dans le salon, me dit le jeune homme; la dame que j'aimais y
arriva bientt, fort pare de perles et de diamants, mais plus
brillante encore par l'clat de ses yeux que par celui de ses
pierreries. Sa taille, qui n'tait plus cache par son habillement
de ville, me parut la plus fine et la plus avantageuse du monde.
Je ne vous parlerai point de la joie que nous emes de nous
revoir, car c'est une chose que je ne pourrais que faiblement
exprimer. Je vous dirai seulement qu'aprs les premiers
compliments, nous nous assmes tous deux sur un sofa o nous nous
entretnmes avec toute la satisfaction imaginable. On nous servit
ensuite les mets les plus dlicats et les plus exquis. Nous nous
mmes  table, et aprs le repas nous nous remmes  nous
entretenir jusqu' la nuit. Alors on nous apporta d'excellent vin
et des fruits propres  exciter  boire, et nous bmes au son des
instruments que les esclaves accompagnrent de leurs voix. La dame
du logis chanta elle-mme et acheva par ses chansons de
m'attendrir et de me rendre le plus passionn de tous les amants.
Enfin je passai la nuit  goter toutes sortes de plaisirs.

Le lendemain matin, aprs avoir mis adroitement sous le chevet du
lit la bourse et les cinquante pices d'or que j'avais apportes,
je dis adieu  la dame, qui me demanda quand je la reverrais:
Madame, lui rpondis-je, je vous promets de revenir ce soir.
Elle parut ravie de ma rponse, me conduisit jusqu' la porte, et,
en nous sparant, elle me conjura de tenir ma promesse.

Le mme homme qui m'avait amen m'attendait avec son ne. Je
montai dessus et revins au khan de Mesrour. En renvoyant l'homme,
je lui dis que je ne le payais pas afin qu'il me vnt reprendre
l'aprs-dne  l'heure que je lui marquai.

D'abord que je fus de retour dans mon logement, mon premier soin
fut de faire acheter un bon agneau et plusieurs sortes de gteaux
que j'envoyai  la dame par un porteur. Je m'occupai ensuite
d'affaires srieuses jusqu' ce que le matre de l'ne ft arriv.
Alors je partis avec lui et me rendis chez la dame qui me reut
avec autant de joie que le jour prcdent, et me fit un rgal
aussi magnifique que le premier.

En la quittant le lendemain, je lui laissai encore une bourse de
cinquante pices d'or, et je revins au khan de Mesrour...  ces
mots, Scheherazade ayant aperu le jour en avertit le sultan des
Indes qui se leva sans lui rien dire. Sur la fin de la nuit
suivante, elle reprit ainsi la suite de l'histoire commence:




CXIV NUIT.

Le marchand chrtien parlant toujours au sultan de Casgar: Le
jeune homme de Bagdad, dit-il, poursuivit son histoire dans ces
termes: Je continuai de voir la dame tous les jours et de lui
laisser chaque jour une bourse de cinquante pices d'or, et cela
dura jusqu' ce que les marchands  qui j'avais donn mes
marchandises  vendre, et que je voyais rgulirement deux fois la
semaine, ne me durent plus rien: enfin je me trouvai sans argent
et sans esprance d'en avoir.

Dans cet tat affreux, et prt  m'abandonner  mon dsespoir, je
sortis du khan sans savoir ce que je faisais, et m'en allai du
ct du chteau o il y avait un grand nombre de peuple assembl
pour voir un spectacle que donnait le sultan d'gypte. Lorsque je
fus arriv dans le lieu o tait tout ce monde, je me mlai parmi
la foule et me trouvai par hasard prs d'un cavalier bien mont et
fort proprement habill, qui avait  l'aron de sa selle un sac 
demi ouvert d'o sortait un cordon de soie verte. En mettant la
main sur le sac, je jugeai que le cordon devait tre celui d'une
bourse qui tait dedans. Pendant que je faisais ce jugement, il
passa de l'autre ct du cavalier un porteur charg de bois, et il
passa si prs que le cavalier fut oblig de se tourner vers lui
pour empcher que le bois ne le toucht et ne dchirt son habit.
En ce moment le dmon me tenta: je pris le cordon d'une main, et
m'aidant de l'autre  largir le sac, je tirai la bourse sans que
personne s'en aperut. Elle tait pesante, et je ne doutai point
qu'il n'y et dedans de l'or ou de l'argent.

Quand le porteur fut pass, le cavalier, qui avait apparemment
quelque soupon de ce que j'avais fait pendant qu'il avait la tte
tourne, mit aussitt la main dans son sac, et, n'y trouvant pas
sa bourse, me donna un si grand coup de sa hache d'armes qu'il me
renversa par terre. Tous ceux qui furent tmoins de cette violence
en furent touchs, et quelques-uns mirent la main sur la bride du
cheval pour arrter le cavalier et lui demander pour quel sujet il
m'avait frapp; s'il lui tait permis de maltraiter ainsi un
musulman. De quoi vous mlez-vous, leur rpondit-il d'un ton
brusque; je ne l'ai pas fait sans raison: c'est un voleur.  ces
paroles, je me relevai, et,  mon air, chacun prenant mon parti,
s'cria qu'il tait un menteur, qu'il n'tait pas croyable qu'un
jeune homme tel que moi et commis la mchante action qu'il
m'imputait; enfin ils soutenaient que j'tais innocent; et tandis
qu'ils retenaient son cheval pour favoriser mon vasion, par
malheur pour moi, le lieutenant de police suivi de ses gens passa
par l; voyant tant de monde assembl autour du cavalier et de
moi, il s'approcha et demanda ce qui tait arriv. Il n'y eut
personne qui n'accust le cavalier de m'avoir maltrait
injustement, sous prtexte de l'avoir vol.

Le lieutenant de police ne s'arrta pas  tout ce qu'on lui
disait. Il demanda au cavalier s'il ne souponnait pas quelque
autre que moi de l'avoir vol. Le cavalier rpondit que non, et
lui dit les raisons qu'il avait de croire qu'il ne se trompait pas
dans ses soupons. Le lieutenant de police, aprs l'avoir cout,
ordonna  ses gens de m'arrter et de me fouiller, ce qu'ils se
mirent en devoir d'excuter aussitt; et l'un d'entre eux m'ayant
t la bourse, la montra publiquement. Je ne pus soutenir cette
honte, j'en tombai vanoui. Le lieutenant de police se fit
apporter la bourse.

Mais sire, voil le jour, dit Scheherazade en se reprenant; si
votre majest veut bien encore me laisser vivre jusqu' demain,
elle entendra la suite de cette histoire. Schahriar, qui n'avait
pas un autre dessein, se leva sans lui rpondre, et alla remplir
ses devoirs.




CXV NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, la sultane adressa ainsi la parole
 Schahriar: Sire, le jeune homme de Bagdad poursuivant son
histoire: Lorsque le lieutenant de police, dit-il, eut la bourse
entre les mains, il demanda au cavalier si elle tait  lui et
combien il y avait mis d'argent. Le cavalier la reconnut pour
celle qui lui avait t prise, et assura qu'il y avait dedans
vingt sequins. Le juge l'ouvrit, et aprs y avoir effectivement
trouv vingt sequins, il la lui rendit. Aussitt il me fit venir
devant lui. Jeune homme, me dit-il, avouez-moi la vrit. Est-ce
vous qui avez pris la bourse de ce cavalier? N'attendez pas que
j'emploie les tourments pour vous le faire confesser. Alors,
baissant les yeux, je dis en moi-mme: Si je nie le fait, la
bourse dont on m'a trouv saisi me fera passer pour un menteur.
Ainsi, pour viter un double chtiment, je levai la tte et
confessai que c'tait moi. Je n'eus pas plus tt fait cet aveu que
le lieutenant de police, aprs avoir pris des tmoins, commanda
qu'on me coupt la main, et la sentence fut excute sur-le-champ,
ce qui excita la piti de tous les spectateurs: je remarquai mme
sur le visage du cavalier qu'il n'en tait pas moins touch que
les autres. Le lieutenant de police voulait encore me faire couper
un pied; mais je suppliai le cavalier de demander ma grce: il la
demanda et l'obtint.

Lorsque le juge eut pass son chemin, le cavalier s'approcha de
moi: Je vois bien, me dit-il en me prsentant la bourse, que
c'est la ncessit qui vous a fait faire une action si honteuse et
si indigne d'un jeune homme aussi bien fait que vous; mais, tenez,
voil cette bourse fatale, je vous la donne et je suis trs-fch
du malheur qui vous est arriv. En achevant ces paroles il me
quitta, et comme j'tais trs-faible  cause du sang que j'avais
perdu, quelques honntes gens du quartier eurent la charit de me
faire entrer chez eux et de me faire boire un verre de vin. Ils
pansrent aussi mon bras et mirent ma main dans un linge que
j'emportai avec moi attach  ma ceinture.

Quand je serais retourn au khan de Mesrour dans ce triste tat,
je n'y aurais pas trouv le secours dont j'avais besoin. C'tait
aussi hasarder beaucoup que d'aller me prsenter  la jeune dame.
Elle ne voudra peut-tre plus me voir, disais-je, lorsqu'elle aura
appris mon infamie. Je ne laissai pas nanmoins de prendre ce
parti, et afin que le monde qui me suivait se lasst de
m'accompagner, je marchai par plusieurs rues dtournes et me
rendis enfin chez la dame, o j'arrivai si faible et si fatigu
que je me jetai sur le sofa, le bras droit sous ma robe, car je me
gardai bien de le faire voir.

Cependant la dame avertie de mon arrive et du mal que je
souffrais, vint avec empressement, et me voyant ple et dfait:
Ma chre me, me dit-elle, qu'avez-vous donc? Je dissimulai:
Madame, lui rpondis-je, c'est un grand mal de tte qui me
tourmente. Elle en parut trs-afflige: Asseyez-vous, reprit-
elle, car je m'tais lev pour la recevoir; dites-moi comment cela
vous est venu: vous vous portiez si bien la dernire fois que
j'eus le plaisir de vous voir! Il y a quelque autre chose que vous
me cachez; apprenez-moi ce que c'est. Comme je gardais le
silence, et qu'au lieu de rpondre, les larmes coulaient de mes
yeux: Je ne comprends pas, dit-elle, ce qui peut vous affliger.
Vous en aurais-je donn quelque sujet sans y penser, et venez-vous
ici exprs pour m'annoncer que vous ne m'aimez plus? - Ce n'est
point cela, madame, lui repartis-je en soupirant, et un soupon si
injuste augmente encore mon mal.

Je ne pouvais me rsoudre  lui en dclarer la vritable cause.
La nuit tant venue, on servit le souper. Elle me pria de manger;
mais, ne pouvant me servir que de la main gauche, je la suppliai
de m'en dispenser, m'excusant sur ce que je n'avais nul apptit:
Vous en aurez, me dit-elle, quand vous m'aurez dcouvert ce que
vous me cachez avec tant d'opinitret: votre dgot, sans doute,
ne vient que de la peine que vous avez  vous y dterminer. -
Hlas! madame, repris-je, il faudra bien enfin que je m'y
dtermine. Je n'eus pas prononc ces paroles qu'elle me versa 
boire, et me prsentant la tasse: Prenez, dit-elle, et buvez,
cela vous donnera du courage. J'avanai donc la main gauche et
pris la tasse.

 ces mots, Scheherazade, apercevant le jour, cessa de parler;
mais la nuit suivante elle poursuivit son discours de cette
manire:




CXVI NUIT.

Lorsque j'eus la tasse  la main, dit le jeune homme, je
redoublai mes pleurs et poussai de nouveaux soupirs. Qu'avez-vous
donc  soupirer et  pleurer si amrement, me dit alors la dame,
et pourquoi prenez-vous la tasse de la main gauche plutt que de
la droite? - Ah! madame, lui rpondis-je, excusez-moi, je vous en
conjure: c'est que j'ai une tumeur  la main droite. - Montrez-moi
cette tumeur, rpliqua-t-elle, je la veux percer. Je m'en excusai
en disant qu'elle n'tait pas encore en tat de l'tre, et je
vidai toute la tasse, qui tait trs-grande. Les vapeurs du vin,
ma lassitude et l'abattement o j'tais m'eurent bientt assoupi,
et je dormis d'un profond sommeil qui dura jusqu'au lendemain.

Pendant ce temps-l la dame, voulant savoir quel mal j'avais  la
main droite, leva ma robe, qui la cachait, et vit avec tout
l'tonnement que vous pouvez penser qu'elle tait coupe et que je
l'avais apporte dans un linge. Elle comprit d'abord sans peine
pourquoi j'avais tant rsist aux pressantes instances qu'elle
m'avait faites, et elle passa la nuit  s'affliger de ma disgrce,
ne doutant pas qu'elle ne me ft arrive pour l'amour d'elle.

 mon rveil, je remarquai fort bien sur son visage qu'elle tait
saisie d'une vive douleur. Nanmoins, pour ne me pas chagriner
elle ne me parla de rien. Elle me fit servir un consomm de
volaille qu'on m'avait prpar par son ordre, me fit manger et
boire pour me donner, disait-elle, les forces dont j'avais besoin.
Aprs cela je voulus prendre cong d'elle, mais me retenant par ma
robe: Je ne souffrirai pas, dit-elle, que vous sortiez d'ici.
Quoique vous ne m'en disiez rien, je suis persuade que je suis la
cause du malheur que vous vous tes attir. La douleur que j'en ai
ne me laissera pas vivre longtemps; mais avant que je meure, il
faut que j'excute un dessein que je mdite en votre faveur. En
disant cela, elle fit appeler un officier de justice et des
tmoins, et me fit dresser une donation de tous ses biens. Aprs
qu'elle eut renvoy tous ces gens satisfaits de leur peine, elle
ouvrit un grand coffre o taient toutes les bourses, dont je lui
avais fait prsent depuis le commencement de nos amours. Elles
sont toutes entires, me dit-elle, je n'ai pas touch  une seule:
tenez, voil la clef du coffre, vous en tes le matre. Je la
remerciai de sa gnrosit et de sa bont. Je compte pour rien,
reprit-elle, ce que je viens de faire pour vous, et je ne serai
pas contente que je ne meure encore pour vous tmoigner combien je
vous aime. Je la conjurai par tout ce que l'amour a de plus
puissant d'abandonner une rsolution si funeste; mais je ne pus
l'en dtourner, et le chagrin de me voir manchot lui causa une
maladie de cinq ou six semaines dont elle mourut.

Aprs avoir regrett sa mort autant que je le devais, je me mis
en possession de tous ses biens, qu'elle m'avait fait connatre,
et le ssame que vous avez pris la peine de vendre pour moi en
faisait une partie.

Scheherazade voulait continuer sa narration, mais le jour, qui
paraissait l'en empcha. La nuit suivante, elle reprit ainsi le
fil de son discours:




CXVII NUIT.

Le jeune homme de Bagdad, acheva de raconter son histoire de cette
sorte au marchand chrtien: Ce que vous venez d'entendre,
poursuivit-il, doit m'excuser auprs de vous d'avoir mang de la
main gauche. Je vous suis fort oblig de la peine que vous vous
tes donne pour moi. Je ne puis assez reconnatre votre fidlit,
et, comme j'ai, Dieu merci, assez de biens, quoique j'en aie
dpens beaucoup, je vous prie de vouloir accepter le prsent que
je vous fais de la somme que vous me devez. Outre cela, j'ai une
proposition  vous faire: Ne pouvant plus demeurer davantage au
Caire, aprs l'affaire que je viens de vous conter, je suis rsolu
d'en partir pour n'y revenir jamais. Si vous voulez me tenir
compagnie, nous ngocierons ensemble et nous partagerons galement
le gain que nous ferons.

Quand le jeune homme de Bagdad eut achev son histoire, dit le
marchand chrtien, je le remerciai le mieux qu'il me fut possible
du prsent qu'il me faisait; et quant  sa proposition de voyager
avec lui, je lui dis que je l'acceptais trs-volontiers, en
l'assurant que ses intrts me seraient toujours aussi chers que
les miens.

Nous prmes jour pour notre dpart, et lorsqu'il fut arriv nous
nous mmes en chemin. Nous avons pass par la Syrie et par la
Msopotamie, travers toute la Perse, o, aprs nous tre arrts
dans plusieurs villes, sommes enfin venus, sire, jusqu' votre
capitale. Au bout de quelque temps le jeune homme m'ayant tmoign
qu'il avait dessein de repasser dans la Perse et de s'y tablir,
nous fmes nos comptes et nous nous sparmes trs-satisfaits l'un
de l'autre. Il partit, et moi, sire, je suis rest dans cette
ville, o j'ai l'honneur d'tre au service de votre majest. Voil
l'histoire que j'avais  vous raconter. Ne la trouvez-vous pas
plus surprenante que celle du bossu?

Le sultan de Casgar se mit en colre contre le marchand chrtien,
Tu es bien hardi, lui dit-il, d'oser me faire le rcit d'une
histoire si peu digne de mon attention et de la comparer  celle
du bossu. Peux-tu te flatter de me persuader que les fades
aventures d'un jeune dbauch sont plus admirables que celles de
mon bouffon? Je vais vous faire pendre tous quatre pour venger sa
mort.

 ces paroles, le pourvoyeur, effray, se jeta aux pieds du
sultan: Sire, dit-il, je supplie votre majest de suspendre sa
juste colre, de m'couter et de nous faire grce  tous quatre,
si l'histoire que je vais conter  votre majest est plus belle
que celle du bossu. - Je t'accorde ce que tu demandes, rpondit le
sultan; parle. Le pourvoyeur prit alors la parole et dit:

HISTOIRE RACONTE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR.
Sire, une personne de considration m'invita hier aux noces d'une
de ses filles. Je ne manquai pas de me rendre chez lui, sur le
soir,  l'heure marque, et je me trouvai dans une assemble de
docteurs, d'officiers de justice et d'autres personnes des plus
distingues de cette ville. Aprs les crmonies on servit un
festin magnifique, on se mit  table, et chacun mangea de ce qu'il
trouva le plus  son got. Il y avait entre autres choses une
entre accommode avec de l'ail, qui tait excellente et dont tout
le monde voulait avoir, et, comme nous remarqumes qu'un des
convives ne s'empressait pas d'en manger, quoiqu'elle ft devant
lui, nous l'invitmes  mettre la main au plat et  nous imiter.
Il nous conjura de ne le point presser l-dessus. Je me garderai
bien, nous dit-il, de toucher  un ragot o il y aura de l'ail;
je n'ai point oubli ce qu'il m'en cote pour en avoir got
autrefois. Nous le primes de nous raconter ce qui lui avait
caus une si grande aversion pour l'ail; mais sans lui donner le
temps de nous rpondre: Est-ce ainsi, lui dit le matre de la
maison, que vous faites honneur  ma table? Ce ragot est
dlicieux; ne prtendez pas vous exempter d'en manger: il faut que
vous me fassiez cette grce comme les autres. - Seigneur, lui
repartit le convive, qui tait un marchand de Bagdad, ne croyez
pas que j'en use ainsi par une fausse dlicatesse; je veux bien
vous obir si vous le voulez absolument; mais ce sera  condition
qu'aprs en avoir mang je me laverai, s'il vous plat, les mains
quarante fois avec de l'alcali, quarante autres fois avec de la
cendre de la mme plante et autant de fois avec du savon: vous ne
trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir
au serment que j'ai fait de ne manger jamais ragot  l'ail qu'
cette condition.

En achevant ces paroles, Scheherazade, voyant paratre le jour, se
tut, et Schahriar se leva fort curieux de savoir pourquoi ce
marchand avait jur de se laver six-vingts fois aprs avoir mang
d'un ragot  l'ail. La sultane contenta sa curiosit de cette
sorte sur la fin de la nuit suivante:




CXVIII NUIT.

Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le matre du logis,
poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du
ragot  l'ail, commanda  ses gens de tenir prts un bassin et de
l'eau avec de l'alcali, de la cendre de la mme plante et du
savon, afin que le marchand se lavt autant de fois qu'il lui
plairait. Aprs avoir donn cet ordre, il s'adressa au marchand:
Faites donc comme nous, lui dit-il, et mangez; l'alcali, la
cendre de la mme plante et le savon ne vous manqueront pas.

Le marchand, comme en colre de la violence qu'on lui faisait,
avana la main, prit un morceau qu'il porta en tremblant  sa
bouche, et le mangea avec une rpugnance dont nous fmes tous fort
tonns. Mais ce qui nous surprit davantage, nous remarqumes
qu'il n'avait que quatre doigts et point de pouce, et personne
jusque-l ne s'en tait aperu, quoiqu'il et dj mang d'autres
mets. Le matre de la maison prit aussitt la parole: Vous n'avez
point de pouce, lui dit-il; par quel accident l'avez-vous perdu?
Il faut que ce soit  quelque occasion dont vous ferez plaisir 
la compagnie de l'entretenir. - Seigneur, rpondit-il, ce n'est
pas seulement  la main droite que je n'ai point de pouce, je n'en
ai pas aussi  la gauche. En mme temps, il avana la main gauche
et nous fit voir que ce qu'il nous disait tait vritable. Ce
n'est pas tout encore, ajouta-t-il, le pouce me manque de mme 
l'un et  l'autre pied, et vous pouvez m'en croire. Je suis
estropi de cette manire par une aventure inoue, que je ne
refuse pas de vous raconter, si vous voulez bien avoir la patience
de l'entendre. Elle ne vous causera pas moins d'tonnement qu'elle
vous fera de piti. Mais permettez-moi de me laver les mains
auparavant.  ces mots il se leva de table, et aprs s'tre lav
les mains six-vingts fois, revint prendre sa place, et nous fit le
rcit de son histoire dans ces termes:

Vous saurez, mes seigneurs, que sous le rgne du calife Haroun
Alraschid, mon pre vivait  Bagdad, o je suis n, et passait
pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'tait
un homme attach  ses plaisirs, qui aimait la dbauche et
ngligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de
grands biens  sa mort, j'eus besoin de toute l'conomie
imaginable pour acquitter les dettes qu'il avait laisses. Je vins
pourtant  bout de les payer toutes, et, par mes soins, ma petite
fortune commena de prendre une face assez riante.

Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame monte sur une mule,
accompagne d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa prs de
ma porte et s'arrta. Elle mit pied  terre  l'aide de l'eunuque,
qui lui prta la main et qui lui dit: Madame, je vous l'avais
bien dit que vous veniez de trop bonne heure; vous voyez bien
qu'il n'y a encore personne au bezestan, et si vous aviez voulu me
croire, vous vous seriez pargn la peine que vous aurez
d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et voyant en effet
qu'il n'y avait pas d'autres boutiques ouvertes que la mienne,
elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre
qu'elle s'y repost en attendant que les autres marchands
arrivassent. Je rpondis  son compliment comme je le devais.

Scheherazade n'en serait pas demeure en cet endroit, si le jour,
qu'elle vit paratre, ne lui et impos silence. Le sultan des
Indes, qui souhaitait d'entendre la suite de cette histoire,
attendit avec impatience la nuit suivante.




CXIX NUIT.

La sultane ayant t rveille par sa soeur Dinarzade, adressa la
parole au sultan: Sire, dit-elle, le marchand continua de cette
sorte le rcit qu'il avait commenc: La dame s'assit dans ma
boutique, et, remarquant qu'il n'y avait personne que l'eunuque et
moi dans le bezestan, elle se dcouvrit le visage pour prendre
l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau: la voir et l'aimer
passionnment ce fut la mme chose pour moi. J'eus toujours les
yeux attachs sur elle. Il me parut que mon attention ne lui tait
pas dsagrable, car elle me donna tout le temps de la regarder 
mon aise, et elle ne se couvrit le visage que lorsque la crainte
d'tre aperue l'y obligea.

Aprs qu'elle se fut remise au mme tat qu'auparavant, elle me
dit qu'elle cherchait plusieurs sortes d'toffes des plus belles
et des plus riches, qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en
avais. Hlas! madame, lui rpondis-je, je suis un jeune marchand
qui ne fais que commencer  m'tablir. Je ne suis pas encore assez
riche pour faire un si grand ngoce, et c'est une mortification
pour moi de n'avoir rien  vous prsenter de ce qui vous a fait
venir au bezestan; mais, pour vous pargner la peine d'aller de
boutique en boutique, d'abord que les marchands seront venus,
j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux tout ce que vous
souhaitez: ils m'en diront le prix au juste, et, sans aller plus
loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et j'eus
avec elle un entretien qui dura d'autant plus longtemps, que je
lui faisais accroire que les marchands qu'elle demandait n'taient
pas encore arrivs.

Je ne fus pas moins charm de son esprit que je l'avais t de la
beaut de son visage; mais il fallut enfin me priver du plaisir de
sa conversation: je courus chercher les toffes qu'elle dsirait,
et quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en arrtmes
le prix  cinq mille drachmes d'argent monnay. J'en fis un paquet
que je donnai  l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva
ensuite et partit aprs avoir pris cong de moi. Je la conduisis
des yeux jusqu' la porte du bezestan, et je ne cessai de la
regarder qu'elle ne ft remonte sur sa mule.

La dame n'eut pas plus tt disparu, que je m'aperus que l'amour
m'avait fait faire une grande faute. Il m'avait tellement troubl
l'esprit que je n'avais pas pris garde qu'elle s'en allait sans
payer, et ne lui avais pas seulement demand qui elle tait ni o
elle demeurait. Je fis rflexion pourtant que j'tais redevable
d'une somme considrable  plusieurs marchands qui n'auraient
peut-tre pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprs
d'eux le mieux qu'il me fut possible, en leur disant que je
connaissais la dame. Enfin je revins chez moi, aussi amoureux
qu'embarrass d'une si grosse dette.

Scheherazade en cet endroit vit paratre le jour, cessa de parler.
La nuit suivante elle continua de cette manire:




CXX NUIT.

J'avais pri mes cranciers, poursuivit le marchand, de vouloir
bien attendre huit jours pour recevoir leur paiement. La huitaine
chue, ils ne manqurent pas de me presser de les satisfaire. Je
les suppliai de m'accorder le mme dlai. Ils y consentirent; mais
ds le lendemain je vis arriver la dame monte sur sa mule avec la
mme suite et  la mme heure que la premire fois.

Elle vint droit  ma boutique: Je vous ai fait un peu attendre,
me dit-elle, mais enfin je vous apporte l'argent des toffes que
je pris l'autre jour: portez-le chez un changeur, qu'il voie s'il
est de bon aloi et si le compte y est. L'eunuque qui avait
l'argent vint avec moi chez le changeur, et la somme se trouva
juste et toute de bon argent. Je revins et j'eus encore le bonheur
d'entretenir la dame, jusqu' ce que toutes les boutiques du
bezestan furent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que de
choses trs-communes, elle leur donnait nanmoins un tour qui les
faisait paratre nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'tais
pas tromp, quand, ds la premire conversation, j'avais jug
qu'elle avait beaucoup d esprit.

Lorsque les marchands furent arrivs, et qu'ils eurent ouvert
leurs boutiques, je portai ce que je devais  ceux chez qui
j'avais pris des toffes  crdit, et je n'eus pas de peine 
obtenir d'eux qu'ils m'en confiassent d'autres que la dame m'avait
demandes. J'en levai pour mille pices d'or, et la dame emporta
encore la marchandise sans la payer, sans me rien dire ni sans se
faire connatre. Ce qui m'tonnait, c'est qu'elle ne hasardait
rien, et que je demeurais sans caution et sans certitude d'tre
ddommag en cas que je ne la revisse plus. Elle me paie une
somme assez considrable, disais-je en moi-mme, mais elle me
laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage. Serait-ce
une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'et leurr d'abord
pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas et c'est
 moi qu'ils s'adresseront. Mon amour ne fut pas assez puissant
pour m'empcher de faire l-dessus des rflexions chagrinantes.
Mes alarmes augmentrent mme de jour en jour pendant un mois
entier qui s'coula, sans que je reusse aucune nouvelle de la
dame. Enfin les marchands s'impatientaient, et, pour les
satisfaire j'tais prt  vendre tout ce que j'avais, lorsque je
la vis revenir un matin dans le mme quipage que les autres fois.

Prenez votre trbuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous
apporte. Ces paroles achevrent de dissiper ma frayeur et
redoublrent mon amour. Avant que de compter les pices d'or, elle
me fit plusieurs questions: entre autres, elle me demanda si
j'tais mari. Je lui rpondis que non et que je ne l'avais jamais
t. Alors, en donnant l'or  l'eunuque, elle lui dit: Prtez-
nous votre entremise pour terminer notre affaire. L'eunuque se
mit  rire, et m'ayant tir  l'cart me fit peser l'or. Pendant
que je le pesais, l'eunuque me dit  l'oreille:  vous voir, je
connais parfaitement que vous aimez ma matresse, et je suis
surpris que vous n'ayez pas la hardiesse de lui dcouvrir votre
amour: elle vous aime encore plus que vous ne l'aimez. Ne croyez
pas qu'elle ait besoin de vos toffes, elle ne vient ici
uniquement que parce que vous lui avez inspir une passion
violente. C'est  cause de cela qu'elle vous a demand si vous
tiez mari. Vous n'avez qu' parler, il ne tiendra qu' vous de
l'pouser, si vous voulez. - Il est vrai, lui rpondis-je, que
j'ai senti natre de l'amour pour elle ds le premier moment que
je l'ai vue, mais je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je
suis tout  elle et je ne manquerai pas de reconnatre le bon
office que vous me rendez.

Enfin j'achevai de peser les pices d'or, et pendant que je les
remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du ct de la dame et
lui dit que j'tais trs-content. C'tait le mot dont ils taient
convenus entre eux. Aussitt la dame, qui tait assise, se leva,
et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je
n'aurais qu' faire ce qu'il me dirait de sa part.

Je portai  chaque marchand l'argent qui lui tait d, et
j'attendis impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva
enfin. Mais, sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, voil le
jour qui parat.  ces mots, elle garda le silence; le lendemain
elle reprit ainsi la suite de son discours:




CXXI NUIT.

Je fis bien des amitis  l'eunuque, dit le marchand de Bagdad,
et je lui demandai des nouvelles de la sant de sa matresse.
Vous tes, me rpondit-il, l'amant du monde le plus heureux; elle
est malade d'amour; on ne peut avoir plus d'envie de vous voir
qu'elle en a, et si elle disposait de ses actions elle viendrait
vous chercher, et passerait volontiers avec vous tous les moments
de sa vie. -  son air noble et  ses manires honntes, lui dis-
je, j'ai jug que c'tait quelque dame de considration. - Vous ne
vous tes pas tromp dans ce jugement, rpliqua l'eunuque: elle
est favorite de Zobide, pouse du calife, laquelle l'aime
d'autant plus chrement qu'elle l'a leve ds son enfance, et
qu'elle se repose sur elle des emplettes qu'elle a  faire. Dans
le dessein qu'elle a de se marier, elle a dclar  l'pouse du
commandeur des croyants, qu'elle avait jet les yeux sur vous, et
lui a demand son consentement. Zobide lui a dit qu'elle y
consentait, mais qu'elle voulait vous voir auparavant, afin de
juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce cas-l elle
ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que votre
bonheur est certain. Si vous avez plu  la favorite, vous ne
plairez pas moins  la matresse, qui ne cherche qu' lui faire
plaisir et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne
s'agit donc plus que de venir au palais, et c'est pour cela que
vous me voyez ici: c'est  vous de prendre votre rsolution. -
Elle est toute prise, repartis-je, et je suis prt  vous suivre
partout o vous voudrez me conduire. - Voil qui est bien, reprit
l'eunuque; mais vous savez que les hommes n'entrent pas dans les
appartements des dames du palais, et qu'on ne peut vous y
introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un grand
secret. La favorite en a pris de justes: de votre ct, faites
tout ce qui dpendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y
va de votre vie.

Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait
ordonn. Il faut donc, me dit-il, que ce soir,  l'entre de la
nuit, vous vous rendiez  la mosque que Zobide, pouse du
calife, a fait btir sur le bord du Tigre, et que l vous
attendiez qu'on vous vienne chercher. Je consentis  tout ce
qu'il voulut; j'attendis la fin du jour avec impatience, et quand
elle fut venue, je partis. J'assistai  la prire d'une heure et
demie, aprs le soleil couch, dans la mosque, o je demeurai le
dernier.

Je vis bientt aborder un bateau dont tous les rameurs taient
eunuques. Ils dbarqurent et apportrent dans la mosque
plusieurs grands coffres, aprs quoi ils se retirrent. Il n'en
resta qu'un seul, que je reconnus pour celui qui avait toujours
accompagn la dame, et qui m'avait parl le matin. Je vis entrer
aussi la dame; j'allai au-devant d'elle, en lui tmoignant que
j'tais prt  excuter ses ordres. Nous n'avons pas de temps 
perdre, me dit-elle. En disant cela, elle ouvrit un des coffres
et m'ordonna de me mettre dedans. C'est une chose, ajouta-t-elle,
ncessaire pour votre sret et pour la mienne. Ne craignez rien,
et laissez-moi disposer du reste. J'en avais trop fait pour
reculer, je fis ce qu'elle dsirait, et aussitt elle referma le
coffre  la clef. Ensuite, l'eunuque qui tait dans sa confidence
appela les autres eunuques qui avaient apport les coffres, et les
leur fit tous reporter dans le bateau; puis, la dame et son
eunuque s'tant rembarqus, on commena de ramer pour me mener 
l'appartement de Zobide.

Pendant ce temps-l, je faisais de srieuses rflexions, et
considrant le danger o j'tais, je me repentis de m'y tre
expos; je fis des voeux et des prires qui n'taient gure de
saison.

Le bateau aborda devant la porte du palais du calife, on
dchargea les coffres, qui furent ports  l'appartement de
l'officier des eunuques qui garde la clef de celui des dames, et
n'y laisse rien entrer sans l'avoir bien visit auparavant. Cet
officier tait couch, il fallut l'veiller et le faire lever...
Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je vois le jour qui
commence  paratre. Schahriar se leva pour aller tenir son
conseil, et dans la rsolution d'entendre, le lendemain, la suite
d'une histoire qu'il avait coute jusque l avec plaisir.




CXXII NUIT.

Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'tant
rveille, poursuivit de cette manire l'histoire du marchand de
Bagdad: L'officier des eunuques, continua-t-il, fch de ce qu'on
avait interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce
qu'elle revenait si tard. Vous n'en serez pas quitte  si bon
march que vous vous l'imaginez, lui dit-il; pas un de ces coffres
ne passera que je ne l'aie fait ouvrir et que je ne l'aie
exactement visit. En mme temps, il commanda aux eunuques de les
apporter devant lui l'un aprs l'autre, et de les ouvrir. Ils
commencrent par celui o j'tais enferm: ils le prirent et le
portrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis
exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.

La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait
pas et ne souffrirait jamais qu'on ouvrit ce coffre-l. Vous
savez bien, dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour
le service de Zobide, votre matresse et la mienne. Ce coffre
particulirement est rempli de marchandises prcieuses, que des
marchands nouvellement arrivs m'ont confies. Il y a de plus un
nombre de bouteilles d'eau de la fontaine de Zemzem, envoyes de
la Mecque. Si quelqu'une venait  se casser, les marchandises en
seraient gtes et vous en rpondriez: la femme du commandeur des
croyants, saurait bien se venger de votre insolence. Enfin elle
parla avec tant de fermet, que l'officier n'eut pas la hardiesse
de s'opinitrer  vouloir faire la visite ni du coffre o j'tais
ni des autres. Passez donc, dit-il en colre, marchez! On ouvrit
l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.

 peine y furent-ils que j'entendis crier tout  coup: Voil le
calife! voil le calife! Ces paroles augmentrent ma frayeur  un
point, que je ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ.
C'tait effectivement le calife. Qu'apportez-vous dans ces
coffres? dit-il  la favorite. - Commandeur des croyants,
rpondit-elle, ce sont des toffes nouvellement arrives, que
l'pouse de votre majest a souhait qu'on lui montrt. - Ouvrez,
ouvrez, reprit le calife, je les veux voir aussi. Elle voulut
s'en excuser, en lui reprsentant que ces toffes n'taient
propres que pour des dames, et que ce serait ter  son pouse le
plaisir qu'elle se faisait de les voir la premire. Ouvrez, vous
dis-je, rpliqua-t-il, je vous l'ordonne. Elle lui remontra
encore que sa majest, en l'obligeant  manquer de fidlit  sa
matresse, l'exposait  sa colre. Non, non, repartit-il, je vous
promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche: ouvrez, seulement,
et ne me faites pas attendre plus longtemps.

Il fallut obir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en
frmis encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et
la favorite fit porter devant lui tous les coffres l'un aprs
l'autre et les ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui
faisait remarquer toutes les beauts de chaque toffe en
particulier: elle voulait mettre sa patience  bout, mais elle n'y
russit pas. Comme elle n'tait pas moins intresse que moi  ne
pas ouvrir le coffre o j'tais, elle ne s'empressait pas de le
faire apporter, et il ne restait plus que celui-l  visiter.
Achevons, dit le calife, voyons encore ce qu'il y a dans ce
coffre. Je ne puis dire si j'tais vif ou mort en ce moment; mais
je ne croyais pas chapper d'un si grand danger.

Scheherazade,  ces derniers mots, vit paratre le jour. Elle
interrompit sa narration; mais elle la continua de cette sorte sur
la fin de la nuit suivante:




CXXIII NUIT.

Lorsque la favorite de Zobide, poursuivit le marchand de Bagdad,
vit que le calife voulait absolument qu'elle ouvrit le coffre o
j'tais: Pour celui-ci, dit-elle, votre majest me fera, s'il lui
plat, la grce de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a
dedans: il y a des choses que je ne lui puis montrer qu'en
prsence de son pouse. - Voil qui est bien, dit le calife, je
suis content; faites emporter vos coffres. Elle les fit enlever
aussitt et porter dans sa chambre, o je commenai  respirer.

Ds que les eunuques qui les avaient apports se furent retirs,
elle ouvrit promptement celui o j'tais prisonnier. Sortez, me
dit-elle, en me montrant la porte d'un escalier qui conduisait 
une chambre au-dessus; montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas
ferm la porte sur moi, que le calife entra et s'assit sur le
coffre d'o je venais de sortir. Le motif de cette visite tait un
mouvement de curiosit qui ne me regardait pas. Ce prince voulait
lui faire des questions sur ce qu'elle avait vu ou entendu dans la
ville. Ils s'entretinrent tous deux assez longtemps, aprs quoi il
la quitta enfin, et se retira dans son appartement.

Lorsqu'elle se vit libre, elle me vint trouver dans la chambre o
j'tais mont, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes
qu'elle m'avait causes: Ma peine, me dit-elle, n'a pas t moins
grande que la vtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai
souffert pour l'amour de vous et pour moi, qui courais le mme
pril. Une autre,  ma place, n'aurait peut-tre pas eu le courage
de se tirer si bien d'une occasion si dlicate. Il ne fallait pas
moins de hardiesse ni de prsence d'esprit, ou plutt il fallait
avoir tout l'amour que j'ai pour vous, pour sortir de cet
embarras; mais rassurez-vous, il n'y a plus rien  craindre.
Aprs nous tre entretenus quelque temps avec beaucoup de
tendresse: Il est temps, me dit-elle, de vous reposer; couchez-
vous; je ne manquerai pas de vous prsenter demain  Zobide, ma
matresse,  quelque heure du jour, et c'est une chose facile, car
le calife ne la voit que la nuit. Rassur par ce discours, je
dormis assez tranquillement, ou si mon sommeil fut quelquefois
interrompu par des inquitudes, ce furent des inquitudes
agrables, causes par l'esprance de possder une dame qui avait
tant d'esprit et de beaut.

Le lendemain, la favorite de Zobide, avant de me faire paratre
devant sa matresse, m'instruisit de la manire dont je devais
soutenir sa prsence, me dit  peu prs les questions que cette
princesse me ferait, et me dicta les rponses que je devais faire.
Aprs cela, elle me conduisit dans une salle o tout tait d'une
magnificence, d'une richesse et d'une propret surprenantes. Je
n'y tais pas entr, que vingt dames esclaves d'un ge un peu
avanc, toutes vtues d'habits riches et uniformes, sortirent du
cabinet de Zobide, et vinrent se ranger devant un trne, en deux
files gales, avec une grande modestie. Elles furent suivies de
vingt autres dames, toutes jeunes, et habilles de la mme sorte
que les premires, avec cette diffrence pourtant que leurs habits
avaient quelque chose de plus galant. Zobide parut au milieu de
celles-ci avec un air majestueux, et si charge de pierreries et
de toutes sortes de joyaux qu' peine pouvait-elle marcher. Elle
alla s'asseoir sur le trne. J'oubliais de vous dire que sa dame
favorite l'accompagnait, et qu'elle demeura debout  sa droite,
pendant que les dames esclaves, un peu plus loignes, taient en
foule des deux cts du trne.

D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui
taient entres les premires me firent signe d'approcher. Je
m'avanai au milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me
prosternai la tte contre le tapis qui tait sous les pieds de la
princesse. Elle m'ordonna de me relever et me fit l'honneur de
s'informer de mon nom, de ma famille et de l'tat de ma fortune, 
quoi je satisfis  son gr. Je m'en aperus non-seulement  son
air, elle me le fit mme connatre par les choses qu'elle eut la
bont de me dire: J'ai bien de la joie, me dit-elle, que ma fille
(c'est ainsi qu'elle appelait sa dame favorite), car je la regarde
comme telle aprs le soin que j'ai pris de son ducation, ait fait
un choix dont je suis contente: je l'approuve, et consens que vous
vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-mme les apprts de vos
noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix jours.
Pendant ce temps-l je parlerai au calife et obtiendrai son
consentement; et vous, demeurez ici, on aura soin de vous.

En achevant ces paroles, Scheherazade aperut le jour et cessa de
parler. Le lendemain, elle reprit la parole de cette manire:




CXXIV NUIT.

Je demeurai dix jours dans l'appartement des dames du calife,
continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-l je fus
priv du plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si
bien par son ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'tre trs-
satisfait.

Zobide entretint le calife de la rsolution qu'elle avait prise
de marier sa favorite, et ce prince, en lui laissant la libert de
faire l-dessus ce qui lui plairait, accorda une somme
considrable  la favorite pour contribuer de sa part  son
tablissement. Les dix jours couls, Zobide fit dresser le
contrat de mariage, qui lui fut apport en bonne forme. Les
prparatifs des noces se firent, on appela les musiciens, les
danseurs et les danseuses, et il y eut pendant neuf jours de
grandes rjouissances dans le palais. Le dixime jour tant
destin pour la dernire crmonie du mariage, la dame favorite
fut conduite au bain d'un ct et moi de l'autre, et, sur le soir,
m'tant mis  table, on me servit toutes sortes de mets et de
ragots, entre autres un ragot  l'ail comme celui dont on vient
de me forcer de manger. Je le trouvai si bon que je ne touchai
presque point aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'tant
lev de table, je me contentai de m'essuyer les mains au lieu de
les bien laver, et c'tait une ngligence qui ne m'tait jamais
arrive jusqu'alors.

Comme il tait nuit, on suppla  la clart du jour par une
grande illumination dans l'appartement des dames. Les instruments
se firent entendre, on dansa, on fit mille jeux, tout le palais
retentissait de cris de joie. On nous introduisit, ma femme et
moi, dans une grande salle, o l'on nous fit asseoir sur deux
trnes. Les femmes qui la servaient lui firent changer plusieurs
fois d'habits et lui peignirent le visage de diffrentes manires,
selon la coutume pratique au jour des noces, et chaque fois qu'on
lui changeait d'habillement, on me la faisait voir.

Enfin toutes ces crmonies finirent, et l'on nous conduisit dans
la chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laisss seuls, je
m'approchai de mon pouse pour l'embrasser; mais au lieu de
rpondre  mes transports, elle me repoussa fortement et se mit 
faire des cris pouvantables, qui attirrent bientt dans la
chambre toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le
sujet de ses cris. Pour moi, saisi d'un long tonnement, j'tais
demeur immobile, sans avoir eu seulement la force de lui en
demander la cause. Notre chre soeur, lui dirent-elles, que vous
est-il arriv depuis le peu de temps que nous vous avons quitte?
Apprenez-le-nous, afin que nous vous secourions. - tez, s'cria-
t-elle, tez-moi de devant les yeux ce vilain homme que voil. -
H! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu le malheur de
mriter votre colre? - Vous tes un vilain, me rpondit-elle en
furie, vous avez mang de l'ail et vous ne vous tes pas lav les
mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si
malpropre s'approche de moi pour m'empester? - Couchez-le par
terre, ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte
un nerf de boeuf. Elles me renversrent aussitt, et tandis que
les unes me tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma
femme, qui avait t servie en diligence, me frappa
impitoyablement jusqu' ce que les forces lui manqurent. Alors
elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on l'envoie au lieutenant de
police, et qu'on lui fasse couper la main dont il a mang du
ragot  l'ail.

 ces paroles, je m'criai: Grand Dieu! je suis rompu et bris
de coups, et pour surcrot d'affliction on me condamne encore 
avoir la main coupe; et pourquoi? pour avoir mang d'un ragot 
l'ail et avoir oubli de me laver les mains! Quelle colre pour un
si petit sujet! Peste soit du ragot  l'ail! Maudits soient le
cuisinier qui l'a apprt et celui qui l'a servi!

La sultane Scheherazade, remarquant qu'il tait jour, s'arrta en
cet endroit. Schahriar se leva en riant de toute sa force de la
colre de la dame favorite, et fort curieux d'apprendre le
dnouement de cette histoire.




CXXV NUIT.

Le lendemain, Scheherazade, rveille avant le jour, reprit ainsi
le fil de son discours de la nuit prcdente: Toutes les dames,
dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir mille coups
de nerf de boeuf, eurent piti de moi lorsqu'elles entendirent
parler de me faire couper la main. Notre chre soeur et notre
bonne dame, dirent-elles  la favorite, vous poussez trop loin
votre ressentiment. C'est un homme,  la vrit, qui ne sait pas
vivre, qui ignore votre rang et les gards que vous mritez; mais
nous vous supplions de ne pas prendre garde  la faute qu'il a
commise et de la lui pardonner. - Je ne suis pas satisfaite,
reprit-elle: je veux qu'il apprenne  vivre et qu'il porte des
marques si sensibles de sa malpropret, qu'il ne s'avisera de sa
vie de manger d'un ragot  l'ail, sans se souvenir ensuite de se
laver les mains. Elles ne se rebutrent pas de son refus, elles
se jetrent  ses pieds, et lui baisant la main: Notre bonne
dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modrez votre colre et
accordez-nous la grce que nous vous demandons. Elle ne leur
rpondit rien; mais elle se leva, et aprs m'avoir dit mille
injures, elle sortit de la chambre; toutes les dames la suivirent
et me laissrent seul dans une affliction inconcevable.

Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave
qui venait m'apporter  manger. Je lui demandai des nouvelles de
la dame favorite: Elle est malade, me dit la vieille esclave, de
l'odeur empoisonne que vous lui avez fait respirer. Pourquoi
aussi n'avez-vous pas eu soin de vous laver les mains aprs avoir
mang de ce maudit ragot  l'ail? - Est-il possible, dis-je alors
en moi-mme, que la dlicatesse de ces dames soit si grande, et
qu'elles soient si vindicatives pour une faute si lgre!
J'aimais cependant ma femme malgr sa cruaut, et je ne laissai
pas de la plaindre.

Un jour l'esclave me dit: Votre pouse est gurie; elle est
alle au bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendra voir demain.
Ainsi, ayez encore patience, et tchez de vous accommoder  son
humeur. C'est d'ailleurs une personne trs-sage, trs-raisonnable
et trs-chrie de toutes les dames qui sont auprs de Zobide,
notre respectable matresse.

Vritablement ma femme vint le lendemain et me dit d'abord: Il
faut que je sois bien bonne de venir vous revoir aprs l'offense
que vous m'avez faite. Mais je ne puis me rsoudre  me
rconcilier avec vous que je ne vous aie puni comme vous le
mritez, pour ne vous tre pas lav les mains aprs avoir mang
d'un ragot  l'ail. En achevant ces mots, elle appela des dames
qui me couchrent par terre par son ordre, et, aprs qu'elles
m'eurent li, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me couper
elle-mme les quatre pouces. Une des dames appliqua d'une certaine
racine pour arrter le sang; mais cela n'empcha pas que je
m'vanouisse par la quantit que j'en avais perdue et par le mal
que j'avais souffert.

Je revins de mon vanouissement, et l'on me donna du vin  boire
pour me faire reprendre des forces. Ah! madame, dis-je alors 
mon pouse, si jamais il m'arrive de manger d'un ragot  l'ail,
je vous jure qu'au lieu d'une fois je me laverai les mains six-
vingts fois avec de l'alcali, de la cendre de la mme plante et du
savon. - H bien! dit ma femme,  cette condition je veux bien
oublier le pass et vivre avec vous comme avec mon mari.

Voil, messeigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant
 la compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refus de
manger du ragot  l'ail qui tait devant moi.

Le jour, qui commenait  paratre, ne permit pas  Scheherazade
d'en dire davantage cette nuit; mais le lendemain elle reprit la
parole dans ces termes:




CXXVI NUIT.

Sire, le marchand de Bagdad acheva de raconter ainsi son histoire:
Les dames n'appliqurent pas seulement sur mes plaies de la
racine que j'ai dite pour tancher le sang, elles y mirent aussi
du baume de la Mecque[50], qu'on ne pouvait pas souponner d'tre
falsifi, puisqu'elles l'avaient pris dans l'apothicairerie du
calife. Par la vertu de ce baume admirable je fus parfaitement
guri en peu de jours, et nous demeurmes ensemble, ma femme et
moi, dans la mme union que si je n'eusse jamais mang de ragot 
l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma libert, je
m'ennuyais fort d'tre enferm dans le palais du calife; nanmoins
je n'en voulais rien tmoigner  mon pouse de peur de lui
dplaire. Elle s'en aperut; elle ne demandait pas mieux elle-mme
que d'en sortir. La reconnaissance seule la retenait auprs de
Zobide; mais elle avait de l'esprit, et elle reprsenta si bien 
sa matresse la contrainte o j'tais de ne pas vivre dans la
ville avec des gens de ma condition comme j'avais toujours fait,
que cette bonne princesse aima mieux se priver du plaisir d'avoir
auprs d'elle sa favorite, que de ne lui pas accorder ce que nous
souhaitions tous deux galement.

C'est pourquoi, un mois aprs notre mariage, je vis paratre mon
pouse avec plusieurs eunuques qui portaient chacun un sac
d'argent. Quand ils se furent retirs: Vous ne m'avez rien
marqu, dit-elle, de l'ennui que vous cause le sjour de la cour.
Mais je m'en suis bien aperu, et j'ai heureusement trouv moyen
de vous rendre content: Zobide, ma matresse, nous permet de nous
retirer du palais, et voil cinquante mille sequins dont elle nous
fait prsent, pour nous mettre en tat de vivre commodment dans
la ville. Prenez-en dix mille et allez nous acheter une maison.

J'en eus bientt trouv une pour cette somme, et l'ayant fait
meubler magnifiquement, nous y allmes loger. Nous prmes un grand
nombres d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous
donnmes un fort bel quipage. Enfin nous commenmes  mener une
vie fort agrable; mais elle ne fut pas de longue dure: au bout
d'un an ma femme tomba malade et mourut en peu de jours.

J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement 
Bagdad, mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein.
Je vendis ma maison, et, aprs avoir achet plusieurs sortes de
marchandises, je me joignis  une caravane et passai en Perse. De
l je pris la route de Samarcande, d'o je suis venu m'tablir en
cette ville.

Voil, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar,
l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad  la compagnie
o je me trouvai. - Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose
d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable  celle du petit
bossu. Alors le mdecin juif s'tant avanc, se prosterna devant
le trne de ce prince et lui dit en se relevant: Sire, si votre
majest veut avoir aussi la bont de m'couter, je me flatte
qu'elle sera satisfaite de l'histoire que j'ai  lui conter. - H
bien! parle, lui dit le sultan; mais si elle n'est pas plus
surprenante que celle du bossu, n'espre pas que je te donne la
vie.

La sultane Scheherazade s'arrta en cet endroit parce qu'il tait
jour. La nuit suivante, elle reprit ainsi son discours:




CXXVII NUIT.

Sire, dit-elle, le mdecin juif, voyant le sultan de Casgar
dispos  l'entendre, prit ainsi la parole:

HISTOIRE RACONTE PAR LE MDECIN JUIF.
Sire, pendant que j'tudiais en mdecine  Damas, et que je
commenais  y exercer ce bel art avec quelque rputation, un
esclave me vint qurir pour aller voir un malade chez le
gouverneur de la ville. Je m'y rendis et l'on m'introduisit dans
une chambre, o je trouvai un jeune homme trs-bien fait, fort
abattu du mal qu'il souffrait. Je le saluai en m'asseyant prs de
lui; il ne rpondit point  mon compliment; mais il me fit un
signe des yeux pour me marquer qu'il m'entendait et qu'il me
remerciait. Seigneur, lui dis-je, je vous prie de me donner la
main, que je vous tte le pouls. Au lieu de tendre la main
droite, il me prsenta la gauche, de quoi je fus extrmement
surpris. Voil, dis-je en moi-mme, une grande ignorance de ne
savoir pas que l'on prsente la main droite  un mdecin et non
pas la gauche. Je ne laissai pas de lui tter le pouls, et aprs
avoir crit une ordonnance je me retirai.

Je continuai mes visites pendant neuf jours, et toutes les fois
que je lui voulus tter le pouls il me tendit la main gauche. Le
dixime jour, il me parut se bien porter, et je lui dis qu'il
n'avait plus besoin que d'aller au bain. Le gouverneur de Damas,
qui tait prsent, pour me marquer combien il tait content de
moi, me fit revtir en sa prsence d'une robe trs-riche, en me
disant qu'il me faisait mdecin de l'hpital de la ville et
mdecin ordinaire de sa maison, o je pouvais aller librement
manger  sa table quand il me plairait.

Le jeune homme me fit aussi de grandes amitis et me pria de
l'accompagner au bain. Nous y entrmes, et quand ses gens l'eurent
dshabill, je vis que la main droite lui manquait. Je remarquai
mme qu'il n'y avait pas longtemps qu'on la lui avait coupe:
c'tait aussi la cause de sa maladie, que l'on m'avait cache, et,
tandis qu'on y appliquait des mdicaments propres  le gurir
promptement, on m'avait appel pour empcher que la fivre qui
l'avait pris n'et de mauvaises suites. Je fus assez surpris et
fort afflig de le voir en cet tat; il le remarqua bien sur mon
visage: Mdecin, me dit-il, ne vous tonnez pas de me voir la
main coupe: je vous en dirai quelque jour le sujet, et vous
entendrez une histoire des plus surprenantes.

Aprs que nous fmes sortis du bain, nous nous mmes  table;
nous nous entretnmes ensuite, et il me demanda s'il pouvait, sans
intresser sa sant, s'aller promener hors de la ville, au jardin
du gouverneur. Je lui rpondis que non-seulement il le pouvait,
mais qu'il lui tait trs-salutaire de prendre l'air. Si cela
est, rpliqua-t-il, et que vous vouliez bien me tenir compagnie,
je vous conterai l mon histoire. Je repartis que j'tais tout 
lui le reste de la journe. Aussitt il commanda  ses gens
d'apporter de quoi faire la collation, puis nous partmes et nous
rendmes au jardin du gouverneur. Nous y fmes deux ou trois tours
de promenade, et, aprs nous tre assis sur un tapis que ses gens
tendirent sous un arbre qui faisait un bel ombrage, le jeune
homme me fit de cette sorte le rcit de son histoire:

Je suis n  Moussoul, et ma famille est une des plus
considrables de la ville. Mon pre tait l'an de dix enfants
que mon aeul laissa, en mourant, tous en vie et maris. Mais, de
ce grand nombre de frres, mon pre fut le seul qui eut des
enfants, encore n'eut-il que moi. Il prit un trs-grand soin de
mon ducation, et me fit apprendre tout ce qu'un enfant de ma
condition ne devait pas ignorer... Mais, sire, dit Scheherazade
en se reprenant dans cet endroit, l'aurore, qui parat, m'impose
silence.  ces mots elle se tut et le sultan se leva.




CXXVIII NUIT.

Le lendemain, Scheherazade reprenant la suite de son discours de
la nuit prcdente: Le mdecin juif, dit-elle, continuant de
parler au sultan de Casgar: Le jeune homme de Moussoul, ajouta-t-
il, poursuivit ainsi son histoire:

J'tais dj grand, et je commenais  frquenter le monde,
lorsqu'un vendredi je me trouvai  la prire de midi avec mon pre
et mes oncles dans la grande mosque de Moussoul. Aprs la prire,
tout le monde se retira, hors mon pre et mes oncles, qui
s'assirent sur le tapis qui rgnait par toute la mosque. Je
m'assis aussi avec eux, et, s'entretenant de plusieurs choses, la
conversation tomba insensiblement sur les voyages. Ils vantrent
les beauts et les singularits de quelques royaumes et de leurs
villes principales; mais un de mes oncles dit que si l'on en
voulait croire le rapport uniforme d'une infinit de voyageurs, il
n'y avait pas au monde un plus beau pays que l'gypte et le Nil,
et ce qu'il en raconta m'en donna une si grande ide que ds ce
moment je conus le dsir d'y voyager. Ce que mes autres oncles
purent dirent pour donner la prfrence  Bagdad et au Tigre, en
appelant Bagdad le vritable sjour de la religion musulmane et la
mtropole de toutes les villes de la terre, ne firent pas la mme
impression sur moi. Mon pre appuya le sentiment de celui de ses
frres qui avait parl en faveur de l'gypte, ce qui me causa
beaucoup de joie: Quoiqu'on en veuille dire, s'cria-t-il, qui
n'a pas vu l'gypte n'a pas vu ce qu'il y a de plus singulier au
monde! La terre y est toute d'or, c'est--dire si fertile qu'elle
enrichit ses habitants. Toutes les femmes y charment ou par leur
beaut ou par leurs manires agrables. Si vous me parlez du Nil y
a-t-il un fleuve plus admirable! Quelle eau fut jamais plus lgre
et plus dlicieuse! Le limon mme qu'il entrane avec lui dans son
dbordement n'engraisse-t-il pas les campagnes, qui produisent
sans travail mille fois plus que les autres terres, avec toute la
peine que l'on prend  les cultiver! coutez ce qu'un pote oblig
d'abandonner l'gypte, disait aux gyptiens: Votre Nil vous
comble tous les jours de biens, c'est pour vous uniquement qu'il
vient de si loin. Hlas! en m'loignant de vous, mes larmes vont
couler aussi abondamment que ses eaux: vous allez continuer de
jouir de ses douceurs, tandis que je suis condamn  m'en priver
malgr moi.

Si vous regardez, ajouta mon pre, du ct de l'le que forment
les deux branches du Nil les plus grandes, quelle varit de
verdure! quel mail de toutes sortes de fleurs! Quelle quantit
prodigieuse de villes, de bourgades, de canaux et de mille autres
objets agrables! Si vous tournez les yeux de l'autre ct, en
remontant vers l'thiopie, combien d'autres sujets d'admiration!
Je ne puis mieux comparer la verdure, de tant de campagnes
arroses par les diffrents canaux de l'le, qu' des meraudes
brillantes enchsses dans de l'argent. N'est-ce pas la ville de
l'univers la plus vaste, la plus peuple et la plus riche que le
grand Caire? Que d'difices magnifiques, tant publics que
particuliers! Si vous allez jusqu'aux pyramides, vous serez saisis
d'tonnement, vous demeurerez immobiles  l'aspect de ces masses
de pierres d'une grosseur norme qui s'lvent jusqu'aux cieux:
vous serez obligs d'avouer qu'il faut que les Pharaons, qui ont
employ  les construire tant de richesses et tant d'hommes, aient
surpass tous les monarques qui sont venus aprs eux non-seulement
en gypte, mais sur la terre mme, en magnificence et en
invention, pour avoir laiss des monuments si dignes de leur
mmoire. Ces monuments, si anciens que les savants ne sauraient
convenir entre eux du temps qu'on les a levs, subsistent encore
aujourd'hui et dureront autant que les sicles. Je passe sous
silence les villes maritimes du royaume d'gypte, comme Damiette,
Rosette, Alexandrie, o je ne sais combien de nations vont
chercher mille sortes de grains et de toiles et mille autres
choses pour la commodit et les dlices des hommes. Je vous en
parle avec connaissance: j'y ai pass quelques annes de ma
jeunesse, que je compterai tant que je vivrai pour les plus
agrables de ma vie.

Scheherazade parlait ainsi lorsque la lumire du jour, qui
commenait  natre, vint frapper ses yeux. Elle demeura aussitt
dans le silence; mais sur la fin de la nuit suivante, elle reprit
le fil de son discours de cette sorte:



CXXIX NUIT.

Mes oncles n'eurent rien  rpliquer  mon pre, poursuivit le
jeune homme de Moussoul, et demeurrent d'accord de tout ce qu'il
venait de dire du Nil, du Caire et de tout le royaume d'gypte.
Pour moi, j'en eus l'imagination si remplie que je n'en dormis pas
la nuit. Peu de temps aprs, mes oncles firent bien connatre eux-
mmes combien ils avaient t frapps du discours de mon pre. Ils
lui proposrent de faire tous ensemble le voyage d'gypte. Il
accepta la proposition, et comme ils taient de riches marchands,
ils rsolurent de porter avec eux des marchandises qu'ils y
pussent dbiter. J'appris qu'ils faisaient les prparatifs de leur
dpart: j'allai trouver mon pre, je le suppliai les larmes aux
yeux de me permettre de l'accompagner, et de m'accorder un fonds
de marchandises pour en faire le dbit moi-mme. Vous tes encore
trop jeune, me dit-il, pour entreprendre le voyage d'gypte: la
fatigue en est trop grande, et de plus je suis persuad que vous
vous y perdriez. Ces paroles ne m'trent pas l'envie de voyager.
J'employai le crdit de mes oncles auprs de mon pre, dont ils
obtinrent enfin que j'irais seulement jusqu' Damas, o ils me
laisseraient pendant qu'ils continueraient leur voyage jusqu'en
gypte: La ville de Damas, dit mon pre, a aussi ses beauts, et
il faut qu'il se contente de la permission que je lui donne
d'aller jusque-l. Quelque dsir que j'eusse de voir l'gypte,
aprs ce que je lui en avais ou dire, il tait mon pre, je me
soumis  sa volont.

Je partis donc de Moussoul avec mes oncles et lui. Nous
traversmes la Msopotamie; nous passmes l'Euphrate, nous
arrivmes  Alep, o nous sjournmes peu de jours, et de l nous
nous rendmes  Damas, dont l'abord me surprit trs-agrablement.
Nous logemes tous dans un mme khan: je vis une ville grande,
peuple, remplie de beau monde et trs-bien fortifie. Nous
employmes quelques jours  nous promener dans tous ces jardins
dlicieux qui sont aux environs, comme nous le pouvons voir d'ici,
et nous convnmes que l'on avait raison de dire que Damas tait au
milieu d'un paradis. Mes oncles enfin songrent  continuer leur
route: ils prirent soin auparavant de vendre mes marchandises, ce
qu'ils firent si avantageusement pour moi que j'y gagnai cinq
cents pour cent: cette vente produisit une somme considrable,
dont je fus ravi de me voir possesseur.

Mon pre et mes oncles me laissrent donc  Damas et
poursuivirent leur voyage. Aprs leur dpart, j'eus une grande
attention  ne pas dpenser mon argent inutilement. Je louai
nanmoins une maison magnifique: elle tait toute de marbre, orne
de peintures  feuillages d'or et d'azur; elle avait un jardin o
l'on voyait de trs-beaux jets d'eau. Je la meublai, non pas  la
vrit aussi richement que la magnificence du lieu le demandait,
mais du moins assez proprement pour un jeune homme de ma
condition. Elle avait autrefois appartenu  un des principaux
seigneurs de la ville nomm Modoun Abdalrahim, et elle appartenait
alors  un riche marchand joaillier,  qui je n'en payais que deux
scherifs par mois. J'avais un assez grand nombre de domestiques;
je vivais honorablement, je donnais quelquefois  manger aux gens
avec qui j'avais fait connaissance, et quelquefois j'allais manger
chez eux. C'est ainsi que je passais le temps  Damas en attendant
le retour de mon pre: aucune passion ne troublait mon repos, et
le commerce des honntes gens faisait mon unique occupation.

Un jour, que j'tais assis  la porte de ma maison et que je
prenais le frais, une dame fort proprement habille, et qui
paraissait fort bien faite, vint  moi et me demanda si je ne
vendais pas des toffes. En disant cela, elle entra dans le
logis.

En cet endroit, Scheherazade voyant qu'il tait jour, se tut, et
la nuit suivante elle reprit la parole dans ces termes:




CXXX NUIT.

Quand je vis, dit le jeune homme de Moussoul, que la dame tait
entre dans ma maison, je me levai, je fermai la porte, et je la
fis entrer dans une salle o je la priai de s'asseoir. Madame,
lui dis-je, j'ai eu des toffes qui taient dignes de vous tre
montres, mais je n'en ai plus prsentement et j'en suis trs-
fch. Elle ta le voile qui lui couvrait le visage et fit
briller  mes yeux une beaut dont la vue me fit sentir des
mouvements que je n'avais point encore sentis. Je n'ai pas besoin
d'toffes, me rpondit-elle, je viens seulement pour vous voir et
passer la soire avec vous si vous l'avez pour agrable: je ne
vous demande qu'une lgre collation.

Ravi d'une si bonne fortune, je donnai ordre  mes gens de nous
apporter plusieurs sortes de fruits et des bouteilles de vin. Nous
fmes servis promptement, nous mangemes, nous bmes, nous nous
rjoumes jusqu' minuit: enfin je n'avais point encore pass de
nuit si agrablement que je passai celle-l. Le lendemain matin je
voulus mettre dix scherifs dans la main de la dame, mais elle la
retira brusquement: Je ne suis pas venue vous voir, dit-elle,
dans un esprit d'intrt, et vous me faites une injure. Bien loin
de recevoir de l'argent de vous, je veux que vous en receviez de
moi, autrement je ne vous reverrai plus: en mme temps elle tira
dix scherifs de sa bourse et me fora de les prendre. Attendez-
moi dans trois jours, me dit-elle, aprs le coucher du soleil. 
ces mots, elle prit cong de moi et je sentis qu'en partant elle
emportait mon coeur avec elle.

Au bout de trois jours, elle ne manqua pas de revenir  l'heure
marque, et je ne manquai pas de la recevoir avec toute la joie
d'un homme qui l'attendait impatiemment. Nous passmes la soire
et la nuit comme la premire fois, et le lendemain, en me
quittant, elle promit de me revenir voir encore dans trois jours;
mais elle ne voulut point partir que je n'eusse reu dix nouveaux
scherifs.

tant revenue pour la troisime fois, et lorsque le vin nous eut
chauffs tous deux, elle me dit: Mon cher coeur, que pensez-vous
de moi? ne suis-je pas belle et amusante? - Madame, lui rpondis-
je, cette question est assez inutile; toutes les marques d'amour
que je vous donne doivent vous persuader que je vous aime; je suis
charm de vous voir et de vous possder; vous tes ma reine, ma
sultane; vous faites tout le bonheur de ma vie. - Ah! je suis
assure, me dit-elle, que vous cesseriez de tenir ce langage si
vous aviez vu une dame de mes amies qui est plus jeune et plus
belle que moi; elle a l'humeur si enjoue qu'elle ferait rire les
gens les plus mlancoliques. Il faut que je vous l'amne ici: je
lui ai parl de vous, et sur ce que je lui en ai dit, elle meurt
d'envie de vous voir. Elle m'a prie de lui procurer ce plaisir;
mais je n'ai pas os la satisfaire sans vous en avoir parl
auparavant. - Madame, repris-je, vous ferez ce qu'il vous plaira,
mais quelque chose que vous me puissiez dire de votre amie, je
dfie tous ses attraits de vous ravir mon coeur, qui est si
fortement attach  vous que rien n'est capable de l'en dtacher.
- Prenez-y bien garde, rpliqua-t-elle, je vous avertis que je
vais mettre votre amour  une trange preuve.

Nous en demeurmes l, et le lendemain, en me quittant, au lieu
de dix scherifs, elle m'en donna quinze, que je fus forc
d'accepter: Souvenez-vous, me dit-elle, que vous aurez dans deux
jours une nouvelle htesse, songez  la bien recevoir; nous
viendrons  l'heure accoutume, aprs le coucher du soleil. Je
fis orner la salle et prparer une belle collation pour le jour
qu'elles devaient venir.

Scheherazade s'interrompit en cet endroit parce qu'elle remarqua
qu'il tait jour. La nuit suivante, elle reprit la parole dans ces
termes:




CXXXI NUIT.

Sire, le jeune homme de Moussoul continua de raconter son histoire
au mdecin juif: J'attendis, dit-il, les deux dames avec
impatience et elles arrivrent enfin  l'entre de la nuit. Elles
se dvoilrent l'une et l'autre, et si j'avais t surpris de la
beaut de la premire, j'eus sujet de l'tre bien davantage
lorsque je vis son amie. Elle avait des traits rguliers, un
visage parfait, un teint vif et des yeux si brillants que j'en
pouvais  peine soutenir l'clat. Je la remerciai de l'honneur
qu'elle me faisait et la suppliai de m'excuser si je ne la
recevais pas comme elle le mritait. Laissons l les compliments,
me dit-elle, ce serait  moi  vous en faire sur ce que vous avez
permis que mon amie m'ament ici; mais puisque vous voulez bien me
souffrir, quittons les crmonies et ne songeons qu' nous
rjouir.

Comme j'avais donn ordre qu'on nous servit la collation d'abord
que les dames seraient arrives, nous nous mmes bientt  table.
J'tais vis--vis de la nouvelle venue, qui ne cessait de me
regarder en souriant. Je ne pus rsister  ses regards vainqueurs
et elle se rendit matresse de mon coeur sans que je pusse m'en
dfendre. Mais elle prit aussi de l'amour en m'en inspirant, et,
loin de se contraindre, elle me dit des choses assez vives.

L'autre dame qui nous observait, n'en fit d'abord que rire: Je
vous l'avais bien dit, s'cria-t-elle en m'adressant la parole,
que vous trouveriez mon amie charmante, et je m'aperois que vous
avez dj viol le serment que vous m'aviez fait de m'tre fidle.
- Madame, lui rpondis-je en riant aussi comme elle, vous auriez
sujet de vous plaindre de moi si je manquais de civilit pour une
dame que vous m'avez amene et que vous chrissez: vous pourriez
me reprocher l'une et l'autre que je ne saurais pas faire les
honneurs de la maison.

Nous continumes de boire; mais  mesure que le vin nous
chauffait, la nouvelle dame et moi nous nous agacions avec si peu
de retenue que son amie en conut une jalousie violente dont elle
nous donna bientt une marque bien funeste. Elle se leva et sortit
en nous disant qu'elle allait revenir; mais peu de moments aprs,
la dame qui tait reste avec moi changea de visage, il lui prit
de grandes convulsions et enfin elle rendit l'me entre mes bras,
tandis que j'appelais du monde pour m'aider  la secourir. Je sors
aussitt, je demande l'autre dame; mes gens me dirent qu'elle
avait ouvert la porte de la rue et qu'elle s'en tait alle. Je
souponnai alors, et rien n'tait plus vritable, que c'tait elle
qui avait caus la mort de son amie. Effectivement, elle avait eu
l'adresse et la malice de mettre d'un poison trs-violent dans la
dernire tasse qu'elle lui avait prsente elle-mme.

Je fus vivement afflig de cet accident: Que ferai-je? dis-je
alors en moi-mme? Que vais-je devenir? Comme je crus qu'il n'y
avait pas de temps  perdre, je fis lever par mes gens,  la
clart de la lune et sans bruit, une des grandes pices de marbre
dont la cour de ma maison tait pave, et fis creuser en diligence
une fosse o ils enterrrent le corps de la jeune dame. Aprs
qu'on eut remis la pice de marbre, je pris un habit de voyage,
avec tout ce que j'avais d'argent, et je fermai tout jusqu' la
porte de ma maison, que je scellai et cachetai de mon sceau.
J'allai trouver le marchand joaillier qui en tait propritaire,
je lui payai ce que je lui devais de loyer, avec une anne
d'avance, et lui donnant la clef, je le priai de me la garder:
Une affaire pressante, lui dis-je, m'oblige  m'absenter pour
quelque temps: il faut que j'aille trouver mes oncles au Caire.
Enfin je pris cong de lui, et, dans le moment, je montai  cheval
et partis avec mes gens qui m'attendaient.

Le jour, qui commenait  paratre, imposa silence  Scheherazade
en cet endroit. La nuit suivante, elle reprit son discours de
cette sorte:




CXXXII NUIT.

Mon voyage fut heureux, poursuivit le jeune homme de Moussoul:
j'arrivai au Caire sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. J'y
trouvai mes oncles, qui furent fort tonns de me voir. Je leur
dis pour excuse que je m'tais ennuy de les attendre et que, ne
recevant d'eux aucunes nouvelles, mon inquitude m'avait fait
entreprendre ce voyage. Il me reurent fort bien et promirent de
faire en sorte que mon pre ne me st pas mauvais gr d'avoir
quitt Damas sans sa permission. Je logeai avec eux dans le mme
khan et vis tout ce qu'il y avait de beau  voir au Caire.

Comme ils avaient achev de vendre leurs marchandises, ils
parlaient de s'en retourner  Moussoul, et ils commenaient dj 
faire les prparatifs de leur dpart; mais n'ayant pas vu tout ce
que j'avais envie de voir en gypte, je quittai mes oncles et
allai me loger dans un quartier fort loign de leur khan, et je
ne parus point qu'ils ne fussent partis. Ils me cherchrent
longtemps par toute la ville; mais, ne me trouvant point, ils
jugrent que le remords d'tre venu en gypte contre la volont de
mon pre m'avait oblig de retourner  Damas sans leur en rien
dire, et ils partirent dans l'esprance de m'y rencontrer et de me
prendre en passant.

Je restai donc au Caire aprs leur dpart, et j'y demeurai trois
ans pour satisfaire pleinement la curiosit que j'avais de voir
toutes les merveilles de l'gypte. Pendant ce temps-l, j'eus soin
d'envoyer de l'argent au marchand joaillier en lui mandant de me
conserver sa maison, car j'avais dessein de retourner  Damas et
de m'y arrter encore quelques annes. Il ne m'arriva point
d'aventure au Caire qui mrite de vous tre raconte, mais vous
allez sans doute tre fort surpris de celle que j'prouvai quand
je fus de retour  Damas.

En arrivant en cette ville, j'allai descendre chez le marchand
joaillier, qui me reut avec joie et qui voulut m'accompagner lui-
mme jusque dans ma maison pour me faire voir que personne n'y
tait entr pendant mon absence. En effet, le sceau tait encore
en son entier sur la serrure. J'entrai et trouvai toutes choses
dans le mme tat o je les avais laisses.

En nettoyant et en balayant la salle o j'avais mang avec les
dames, un de mes gens trouva un collier d'or en forme de chane,
o il y avait d'espace en espace dix perles trs-grosses et trs-
parfaites; il me l'apporta et je le reconnus pour celui que
j'avais vu au cou de la jeune dame qui avait t empoisonne. Je
compris qu'il s'tait dtach et qu'il tait tomb sans que je
m'en fusse aperu. Je ne pus le regarder sans verser des larmes en
me souvenant d'une personne si aimable et que j'avais vue mourir
d'une manire si funeste. Je l'enveloppai et le mis prcieusement
dans mon sein.

Je passai quelques jours  me remettre des fatigues de mon
voyage; aprs quoi, je commenai  voir les gens avec qui j'avais
fait autrefois connaissance. Je m'abandonnai  toutes sortes de
plaisirs, et insensiblement je dpensai tout mon argent. Dans
cette situation, au lieu de vendre mes meubles, je rsolus de me
dfaire du collier, mais je me connaissais si peu en perles que je
m'y pris fort mal, comme vous l'allez entendre.

Je me rendis au bezestan, o tirant  part un crieur, et lui
montrant le collier, je lui dis que je le voulais vendre et que je
le priais de le faire voir aux principaux joailliers. Le crieur
fut surpris de voir ce bijou: Ah! la belle chose! s'cria-t-il
aprs l'avoir regard longtemps avec admiration; jamais nos
marchands n'ont rien vu de si riche: je vais leur faire un grand
plaisir, et vous ne devez pas douter qu'ils ne le mettent  un
haut prix  l'envi l'un de l'autre. Il me mena  une boutique et
il se trouva que c'tait celle du propritaire de ma maison.
Attendez-moi ici, me dit le crieur, je reviendrai bientt vous
apporter la rponse.

Tandis qu'avec beaucoup de secret il alla de marchand en marchand
montrer le collier, je m'assis prs du joaillier, qui fut bien
aise de me voir, et nous commenmes  nous entretenir de choses
indiffrentes. Le crieur revint; et, me prenant en particulier, au
lieu de me dire qu'on estimait le collier pour le moins mille
scherifs, il m'assura qu'on n'en voulait donner que cinquante:
C'est qu'on m'a dit, ajouta-t-il, que les perles taient fausses;
voyez si vous voulez le donner  ce prix-l. Comme je le crus sur
sa parole, et que j'avais besoin d'argent: Allez, lui dis-je, je
m'en rapporte  ce que vous me dites et  ceux qui s'y connaissent
mieux que moi; livrez-le et m'en apportez l'argent tout 
l'heure.

Le crieur m'tait venu offrir cinquante scherifs de la part du
plus riche joaillier du bezestan, qui n'avait fait cette offre que
pour me sonder et savoir si je connaissais bien la valeur de ce
que je mettais en vente. Ainsi, il n'eut pas plus tt appris ma
rponse, qu'il mena le crieur avec lui chez le lieutenant de
police,  qui montrant le collier: Seigneur, dit-il, voil un
collier qu'on m'a vol, et le voleur, dguis en marchand, a eu la
hardiesse de venir l'exposer en vente, et il est actuellement dans
le bezestan. Il se contente, poursuivit-il, de cinquante scherifs
pour un joyau qui en vaut deux mille. Rien ne saurait mieux
prouver que c'est un voleur.

Le lieutenant de police m'envoya arrter sur-le-champ; et,
lorsque je fus devant lui, il me demanda si le collier qu'il
tenait  la main n'tait pas celui que je venais de mettre en
vente au bezestan. Je lui rpondis que oui. Et est-il vrai,
reprit-il, que vous le vouliez livrer pour cinquante scherifs?
J'en demeurai d'accord. H bien! dit-il alors d'un ton moqueur,
qu'on lui donne la bastonnade, il nous dira bientt, avec son bel
habit de marchand, qu'il n'est qu'un franc voleur: qu'on le batte
jusqu' ce qu'il l'avoue. La violence des coups de bton me fit
faire un mensonge: je confessai, contre la vrit, que j'avais
vol le collier, et aussitt le lieutenant de police me fit couper
la main.

Cela causa un grand bruit dans le bezestan, et je fus  peine de
retour chez moi que je vis arriver le propritaire de la maison:
Mon fils, me dit-il, vous paraissez un jeune homme si sage et si
bien lev! Comment est-il possible que vous ayez commis une
action aussi indigne que celle dont je viens d'entendre parler?
Vous m'avez instruit vous-mme de votre bien et je ne doute pas
qu'il ne soit tel que vous me l'avez dit. Que ne m'avez-vous
demand de l'argent? je vous en aurais prt; mais aprs ce qui
vient d'arriver, je ne puis souffrir que vous logiez plus
longtemps dans ma maison: prenez votre parti, allez chercher un
autre logement. Je fus extrmement mortifi de ces paroles: je
priai le joaillier, les larmes aux yeux, de me permettre de rester
encore trois jours dans sa maison, ce qu'il m'accorda.

Hlas! m'criai-je, quel malheur et quel affront! Oserai-je
retourner  Moussoul! Tout ce que je pourrai dire  mon pre sera-
t-il capable de lui persuader que je suis innocent!

Scheherazade s'arrta en cet endroit parce qu'elle vit paratre le
jour. Le lendemain, elle continua cette histoire dans ces termes:




CXXXIII NUIT.

Trois jours aprs que ce malheur me fut arriv, dit le jeune
homme de Moussoul, je vis avec tonnement entrer chez moi une
troupe de gens du lieutenant de police, avec le propritaire de ma
maison et le marchand qui m'avait accus faussement de lui avoir
vol le collier de perles. Je leur demandai ce qui les amenait;
mais, au lieu de me rpondre, ils me lirent et garrottrent en
m'accablant d'injures et en me disant que le collier appartenait
au gouverneur de Damas, qui l'avait perdu depuis trois ans, et
qu'en mme temps une de ses filles avait disparu. Jugez de l'tat
o je me trouvai en apprenant cette nouvelle. Je pris nanmoins ma
rsolution: Je dirai la vrit au gouverneur, disais-je en moi-
mme, ce sera  lui de me pardonner ou de me faire mourir.

Lorsqu'on m'eut conduit devant lui, je remarquai qu'il me regarda
d'un oeil de compassion et j'en tirai un bon augure. Il me fit
dlier, et puis, s'adressant au marchand joaillier mon accusateur,
et au propritaire de ma maison: Est-ce l, leur dit-il, l'homme
qui a expos en vente le collier de perles? Ils ne lui eurent pas
plus tt rpondu que oui, qu'il dit: je suis assur qu'il n'a pas
vol le collier, et je suis fort tonn qu'on lui ai fait une si
grande injustice. Rassur par ces paroles: Seigneur, m'criai-
je, je vous jure que je suis en effet trs-innocent. Je suis mme
persuad que le collier n'a jamais appartenu  mon accusateur, que
je n'ai jamais vu, et dont l'horrible perfidie est cause qu'on m'a
trait si indignement. Il est vrai que j'ai confess que j'avais
fait ce vol; mais j'ai fait cet aveu contre ma conscience, press
par les tourments, et pour une raison que je suis prt  vous dire
si vous avez la bont de vouloir m'couter. - J'en sais dj
assez, rpliqua le gouverneur, pour vous rendre tout  l'heure une
partie de la justice qui vous est due. Qu'on te d'ici, continua-
t-il, le faux accusateur, et qu'il souffre le mme supplice qu'il
a fait souffrir  cet homme, dont l'innocence m'est connue.

On excuta sur-le-champ l'ordre du gouverneur. Le marchand
joaillier fut emmen et puni comme il le mritait. Aprs cela, le
gouverneur ayant fait sortir tout le monde, me dit: Mon fils,
racontez-moi sans crainte de quelle manire ce collier est tomb
entre vos mains, et ne me dguisez rien. Alors je lui dcouvris
tout ce qui s'tait pass et lui avouai que j'avais mieux aim
passer pour un voleur que de rvler cette tragique aventure.
Grand Dieu! s'cria le gouverneur ds que j'eus achev de parler,
vos jugements sont incomprhensibles, et nous devons nous y
soumettre sans murmure! Je reois avec une soumission entire le
coup dont il vous a plu de me frapper. Ensuite m'adressant la
parole: Mon fils, me dit-il, aprs avoir cout la cause de votre
disgrce, dont je suis trs-afflig, je veux vous faire aussi le
rcit de la mienne. Apprenez que je suis pre de ces deux dames
dont vous venez de m'entretenir.

En achevant ces derniers mots, Scheherazade vit paratre le jour.
Elle interrompit sa narration, et, sur la fin de la nuit suivante,
elle la continua de cette manire:




CXXXIV NUIT.

Sire, dit-elle, voici le discours que le gouverneur de Damas tint
au jeune homme de Moussoul: Mon fils, dit-il, sachez donc que la
premire dame qui a eu l'effronterie de vous aller chercher jusque
chez vous, tait l'ane de toutes mes filles. Je l'avais marie
au Caire  un de ses cousins, au fils de mon frre. Son mari
mourut; elle revint chez moi corrompue par mille mchancets
qu'elle avait apprises en gypte. Avant son arrive, sa cadette,
qui est morte d'une manire si dplorable entre vos bras, tait
fort sage et ne m'avait jamais donn aucun sujet de me plaindre de
ses moeurs. Son ane fit avec elle une liaison troite et la
rendit insensiblement aussi mchante qu'elle.

Le jour qui suivit la mort de sa cadette, comme je ne la vis pas
en me mettant  table, j'en demandai des nouvelles  son ane,
qui tait revenue au logis; mais, au lieu de me rpondre, elle se
mit  pleurer si amrement que j'en conus un prsage funeste. Je
la pressai de m'instruire de ce que je voulais savoir: Mon pre,
me rpondit-elle en sanglotant, je ne puis vous dire autre chose,
sinon que ma soeur prit hier son plus bel habit, son beau collier
de perles, sortit, et n'a point paru depuis. Je fis chercher ma
fille par toute la ville; mais je ne pus rien apprendre de son
malheureux destin. Cependant l'ane, qui se repentait sans doute
de sa fureur jalouse, ne cessa de s'affliger et de pleurer la mort
de sa soeur; elle se priva mme de toute nourriture et mit fin par
l  ses dplorables jours.

Voil, continua le gouverneur, quelle est la condition des
hommes; tels sont les malheurs auxquels ils sont exposs. Mais,
mon fils, ajouta-t-il, comme nous sommes tous deux galement
infortuns, unissons nos dplaisirs, ne nous abandonnons point
l'un l'autre. Je vous donne en mariage une troisime fille que
j'ai: elle est plus jeune que ses soeurs et ne leur ressemble
nullement par sa conduite. Elle a mme plus de beaut qu'elles
n'en ont eu, et je puis vous assurer qu'elle est d'une humeur
propre  vous rendre heureux. Vous n'aurez pas d'autre maison que
la mienne, et, aprs ma mort, vous serez, vous et elle, mes seuls
hritiers. - Seigneur, lui dis-je, je suis confus de toutes vos
bonts et je ne pourrai jamais vous en marquer assez de
reconnaissance. - Brisons l, interrompit-il, ne consumons pas le
temps en vains discours. En disant cela, il fit appeler des
tmoins et dresser un contrat de mariage; ensuite j'pousai sa
fille sans crmonie.

Il ne se contenta pas d'avoir fait punir le marchand joaillier
qui m'avait faussement accus, il fit confisquer  mon profit tous
ses biens, qui sont trs-considrables; enfin, depuis que vous
venez chez le gouverneur, vous avez pu voir en quelle
considration je suis auprs de lui. Je vous dirai de plus qu'un
homme envoy par mes oncles en gypte, exprs pour m'y chercher,
ayant en passant dcouvert que j'tais en cette ville, me remit
hier une lettre de leur part. Ils me mandent la mort de mon pre
et m'invitent  aller recueillir sa succession  Moussoul; mais,
comme l'alliance et l'amiti du gouverneur m'attachent  lui, et
ne me permettent pas de m'en loigner, j'ai renvoy l'exprs avec
une procuration pour me faire tenir tout ce qui m'appartient.
Aprs ce que vous venez d'entendre, j'espre que vous me
pardonnerez l'incivilit que je vous ai faite durant le cours de
ma maladie, en vous prsentant la main gauche au lieu de la
droite.

Voil, dit le mdecin juif au sultan de Casgar, ce que me raconta
le jeune homme de Moussoul. Je demeurai  Damas tant que le
gouverneur vcut. Aprs sa mort, comme j'tais  la fleur de mon
ge, j'eus la curiosit de voyager. Je parcourus toute la Perse et
allai dans les Indes, et enfin je suis venu m'tablir dans votre
capitale, o j'exerce avec honneur la profession de mdecin.

Le sultan de Casgar trouva cette dernire histoire assez agrable.
J'avoue, dit-il au juif, que ce que tu viens de me raconter est
extraordinaire; mais, franchement, l'histoire du bossu l'est
encore davantage et bien plus rjouissante; ainsi n'espre pas que
je te donne la vie, non plus qu'aux autres; je vais vous faire
pendre tous quatre. - Attendez, de grce, sire, s'cria le
tailleur en s'avanant et se prosternant aux pieds du sultan:
puisque votre majest aime les histoires plaisantes, celle que
j'ai  lui conter ne lui dplaira pas. - Je veux bien t'couter
aussi, lui dit le sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse
vivre,  moins que tu ne me dises quelque aventure plus
divertissante que celle du bossu. Alors le tailleur, comme s'il
et t sr de son fait, prit la parole avec confiance et commena
son discours dans ces termes:

HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR.
Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux
jours, de m'inviter  un festin qu'il donnait hier matin  ses
amis: je me rendis chez lui de trs-bonne heure et j'y trouvai
environ vingt personnes.

Nous n'attendions plus que le matre de la maison, qui tait
sorti pour quelque affaire, lorsque nous le vmes arriver
accompagn d'un jeune tranger trs-proprement habill, fort bien
fait, mais boiteux. Nous nous, levmes tous, et, pour faire
honneur au matre du logis, nous primes le jeune homme de
s'asseoir avec nous sur le sofa. Il tait prt  le faire lorsque,
apercevant un barbier qui tait de notre compagnie, il se retira
brusquement en arrire et voulut sortir. Le matre de la maison,
surpris de son action, l'arrta: O allez-vous? lui dit-il; je
vous amne avec moi pour me faire l'honneur d'tre d'un festin que
je donne  mes amis, et  peine tes-vous entr que vous voulez
sortir? - Seigneur, rpondit le jeune homme, au nom de Dieu, je
vous supplie de ne pas me retenir et de permettre que je m'en
aille. Je ne puis voir sans horreur cet abominable barbier que
voil: quoiqu'il soit n dans un pays o tout le monde est blanc,
il ne laisse pas de ressembler  un thiopien; mais il a l'me
encore plus noire et plus horrible que le visage.

Le jour, qui parut en cet endroit, empcha Scheherazade d'en dire
davantage cette nuit; mais la nuit suivante elle reprit ainsi sa
narration:




CXXXV NUIT.

Nous demeurmes tous fort surpris de ce discours, continua le
tailleur, et nous commenmes  concevoir une trs-mauvaise
opinion du barbier, sans savoir si le jeune tranger avait raison
de parler de lui dans ces termes. Nous protestmes mme que nous
ne souffririons point  notre table un homme dont on nous faisait
un si horrible portrait. Le matre de la maison pria l'tranger de
nous apprendre le sujet qu'il avait de har le barbier. Mes
seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce
maudit barbier est cause que je suis boiteux et qu'il m'est arriv
la plus cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai
fait serment d'abandonner tous les lieux o il serait, et de ne
pas demeurer mme dans une ville o il demeurerait: c'est pour
cela que je suis sorti de Bagdad, o je le laissai, et que j'ai
fait un si long voyage pour venir m'tablir en cette ville, au
milieu de la Grande Tartarie, comme en un endroit o je me
flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon attente, je
le trouve ici; cela m'oblige, mes seigneurs,  me priver malgr
moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'loigner de
votre ville ds aujourd'hui, et m'aller coucher, si je puis, dans
des lieux o il ne vienne pas s'offrir  ma vue. En achevant ces
paroles, il voulut nous quitter; mais le matre du logis le retint
encore, le supplia de demeurer avec nous et de nous raconter la
cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui pendant tout
ce temps-l avait les yeux baisss et gardait le silence. Nous
joignmes nos prires  celles du matre de la maison, et enfin le
jeune homme, cdant  nos instances, s'assit sur le sofa et nous
raconta ainsi son histoire, aprs avoir tourn le dos au barbier,
de peur de le voir:

Mon pre tenait dans la ville de Bagdad un rang  pouvoir aspirer
aux premires charges, mais il prfra toujours une vie tranquille
 tous les honneurs qu'il pouvait mriter. Il n'eut que moi
d'enfant, et quand il mourut j'avais dj l'esprit form et
j'tais en ge de disposer des grands biens qu'il m'avait laisss.
Je ne les dissipai point follement, j'en fis un usage qui m'attira
l'estime de tout le monde.

Je n'avais point encore eu de passion; et, loin d'tre sensible 
l'amour, j'avouerai, peut-tre  ma honte, que j'vitais avec soin
le commerce des femmes. Un jour que j'tais dans une rue, je vis
venir devant moi une grande troupe de dames; pour ne pas les
rencontrer, j'entrai dans une petite rue devant laquelle je me
trouvais et je m'assis sur un banc prs d'une porte. J'tais vis-
-vis d'une fentre o il y avait un vase de trs-belles fleurs,
et j'avais les yeux attachs dessus lorsque la fentre s'ouvrit.
Je vis paratre une jeune dame dont la beaut m'blouit. Elle jeta
d'abord les yeux sur moi, et, en arrosant le vase de fleurs d'une
main plus blanche que l'albtre, elle me regarda avec un sourire
qui m'inspira autant d'amour pour elle que j'avais eu d'aversion
jusque l pour toutes les femmes. Aprs avoir arros ses fleurs et
m'avoir lanc un regard plein de charmes qui acheva de me percer
le coeur, elle referma sa fentre et me laissa dans un trouble et
dans un dsordre inconcevable.

J'y serais demeur bien longtemps si le bruit que j'entendis dans
la rue ne m'et pas fait rentrer en moi-mme. Je tournai la tte
en me levant, et vis que c'tait le premier cadi de la ville,
mont sur une mule et accompagn de cinq ou six de ses gens. Il
mit pied  terre  la porte de la maison dont la jeune dame avait
ouvert une fentre; il y entra, ce qui me fit juger qu'il tait
son pre.

Je revins chez moi dans un tat bien diffrent de celui o
j'tais lorsque j'en tais sorti, agit d'une passion d'autant
plus violente que je n'en avais jamais senti l'atteinte. Je me mis
au lit avec une grosse fivre qui rpandit une grande affliction
dans mon domestique. Mes parents, qui m'aimaient, alarms d'une
maladie si prompte, accoururent en diligence et m'importunrent
fort pour en apprendre la cause, que je me gardai bien de leur
dire. Mon silence leur causa une inquitude que les mdecins ne
purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien  mon mal, qui
ne fit qu'augmenter par leurs remdes au lieu de diminuer.

Mes parents commenaient  dsesprer de ma vie lorsqu'une
vieille dame de leur connaissance, informe de ma maladie, arriva;
elle me considra avec beaucoup d'attention, et, aprs m'avoir
bien examin, elle connut, je ne sais par quel hasard, le sujet de
ma maladie. Elle les prit en particulier, les pria de la laisser
seule avec moi et de faire retirer tous mes gens.

Tout le monde tant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet
de mon lit: Mon fils? me dit-elle, vous vous tes obstin jusqu'
prsent  cacher la cause de votre mal, mais je n'ai pas besoin
que vous me la dclariez: j'ai assez d'exprience pour pntrer ce
secret, et vous ne me dsavouerez pas quand je vous aurai dit que
c'est l'amour qui vous rend malade. Je puis vous procurer votre
gurison, pourvu que vous me fassiez connatre qui est l'heureuse
dame qui a su toucher un coeur aussi insensible que le vtre; car
vous avez la rputation de ne pas aimer les dames, et je n'ai pas
t la dernire  m'en apercevoir; mais enfin ce que j'avais prvu
est arriv, et je suis ravie de trouver l'occasion d'employer mes
talents  vous tirer de peine.

Mais, sire, dit la sultane Scheherazade en cet endroit, je vois
qu'il est jour. Schahriar se leva aussitt, fort impatient
d'entendre la suite d'une histoire dont il avait cout le
commencement avec plaisir.




CXXXVI NUIT.

Sire, dit le lendemain Scheherazade, le jeune nomme boiteux
poursuivant son histoire: La vieille dame, dit-il, m'ayant tenu
ce discours, s'arrta pour entendre ma rponse; mais quoiqu'il et
fait sur moi beaucoup d'impression, je n'osais dcouvrir le fond
de mon coeur. Je me tournai seulement du ct de la dame et
poussai un grand soupir, sans lui rien dire. Est-ce la honte,
reprit-elle, qui vous empche de parler, ou si c'est manque de
confiance en moi? Doutez-vous de l'effet de ma promesse? Je
pourrais vous citer une infinit de jeunes gens de votre
connaissance qui ont t dans la mme peine que vous et que j'ai
soulags.

Enfin, la bonne dame me dit tant d'autres choses encore que je
rompis le silence. Je lui dclarai mon mal, je lui appris
l'endroit o j'avais vu l'objet qui le causait et lui expliquai
toutes les circonstances de mon aventure: Si vous russissez, lui
dis-je, et que vous me procuriez le bonheur de voir cette beaut
charmante et de l'entretenir de la passion dont je brle pour
elle, vous pouvez compter sur ma reconnaissance. - Mon fils, me
rpondit la vieille dame, je connais la personne dont vous me
parlez: elle est, comme vous l'avez fort bien jug, fille du
premier cadi de cette ville. Je ne suis point tonne que vous
l'aimiez. C'est la plus belle et la plus aimable dame de Bagdad;
mais, ce qui me chagrine, elle est trs-fire et d'un trs-
difficile accs. Vous savez combien nos gens de justice sont
exacts  faire observer les dures lois qui retiennent les femmes
dans une contrainte si gnante: ils le sont encore davantage  les
observer eux-mmes dans leurs familles, et le cadi que vous avez
vu est lui seul plus rigide en cela que tous les autres ensemble.
Comme ils ne font que prcher  leurs filles que c'est un grand
crime de se montrer aux hommes, elles en sont si fortement
prvenues, pour la plupart, qu'elles n'ont des yeux dans les rues
que pour se conduire, lorsque la ncessit les oblige  sortir. Je
ne dis pas absolument que la fille du premier cadi soit de cette
humeur; mais cela n'empche pas que je ne craigne de trouver
d'aussi grands obstacles  vaincre de son ct que de celui de son
pre. Plt  Dieu que vous aimassiez quelque autre dame, je
n'aurais pas tant de difficults  surmonter que j'en prvois. J'y
emploierai nanmoins tout mon savoir-faire, mais il faudra du
temps pour y russir. Cependant ne laissez pas de prendre courage,
et ayez de la confiance en moi.

La vieille me quitta, et comme je me reprsentai vivement tous
les obstacles dont elle venait de me parler, la crainte que j'eus
qu'elle ne russt pas dans son entreprise augmenta mon mal. Elle
revint le lendemain, et je lus sur son visage qu'elle n'avait rien
de favorable  m'annoncer. En effet, elle me dit: Mon fils, je ne
m'tais pas trompe, j'ai  surmonter autre chose que la vigilance
d'un pre. Vous aimez un objet insensible qui se plat  faire
brler d'amour pour elle tous ceux qui s'en laissent charmer; elle
ne veut pas leur donner le moindre soulagement; elle m'a coute
avec plaisir tant que je ne lui ai parl que du mal qu'elle vous
fait souffrir, mais d'abord que j'ai seulement ouvert la bouche
pour l'engager  vous permettre de la voir et de l'entretenir,
elle m'a dit en me jetant un regard terrible: Vous tes bien
hardie de me faire cette proposition; je vous dfends de me revoir
jamais si vous voulez me tenir de pareils discours.

Que cela ne vous afflige pas, poursuivit la vieille, je ne suis
pas aise  rebuter, et, pourvu que la patience ne vous manque
pas, j'espre que je viendrai  bout de mon dessein. Pour abrger
ma narration, dit le jeune homme, je vous dirai que cette bonne
messagre fit encore inutilement plusieurs tentatives en ma faveur
auprs de la fire ennemie de mon repos. Le chagrin que j'en eus
irrita mon mal  un point que les mdecins m'abandonnrent
absolument. J'tais donc regard comme un homme qui n'attendait
que la mort, lorsque la vieille me vint donner la vie.

Afin que personne ne l'entendit, elle me dit  l'oreille: Songez
au prsent que vous avez  me faire pour la bonne nouvelle que je
vous apporte. Ces paroles produisirent un effet merveilleux: je
me levai sur mon sant et lui rpondis avec transport: Le prsent
ne vous manquera pas, qu'avez-vous  me dire? - Mon cher seigneur,
reprit-elle, vous n'en mourrez pas, et j'aurai bientt le plaisir
de vous voir en parfaite sant et fort content de moi. Hier lundi
j'allai chez la dame que vous aimez et je la trouvai en bonne
humeur. Je pris d'abord un visage triste, je poussai de profonds
soupirs en abondance et laissai couler quelques larmes. Ma bonne
mre, me dit-elle, qu'avez-vous? Pourquoi paraissez-vous si
afflige? - Hlas! ma chre et honorable dame, lui rpondis-je, je
viens de chez le jeune seigneur de qui je vous parlais l'autre
jour: c'en est fait, il va perdre la vie pour l'amour de vous;
c'est un grand dommage, je vous assure, et il y a bien de la
cruaut de votre part. - Je ne sais, rpliqua-t-elle, pourquoi
vous voulez que je sois cause de sa mort. Comment puis-je y
contribuer? - Comment? lui repartis-je. H! ne vous disais-je pas
l'autre jour qu'il tait assis devant votre fentre lorsque vous
l'ouvrtes pour arroser votre vase de fleurs? Il vit ce prodige de
beaut, ces charmes que votre miroir vous reprsente tous les
jours; depuis ce moment, il languit, et son mal s'est tellement
augment qu'il est enfin rduit au pitoyable tat que j'ai
l'honneur de vous dire.

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit
paratre le jour. La nuit suivante, elle poursuivit en ces termes
l'histoire du jeune boiteux de Bagdad:




CXXXVII NUIT.

Sire, la vieille dame continuant de rapporter au jeune homme
malade d'amour l'entretien qu'elle avait eu avec la fille du cadi:
Vous vous souvenez bien, madame, ajoutai-je, avec quelle rigueur
vous me traittes dernirement, lorsque je voulus vous parler de
sa maladie et vous proposer un moyen de le dlivrer du danger o
il tait. Je retournai chez lui aprs vous avoir quitte, et il ne
connut pas plus tt en me voyant, que je ne lui apportais pas une
rponse favorable, que son mal en redoubla. Depuis ce temps-l,
madame, il est prt  perdre la vie, et je ne sais si vous
pourriez la lui sauver quand vous auriez piti de lui.

Voil ce que je lui dis, ajouta la vieille. La crainte de votre
mort l'branla et je vis son visage changer de couleur: Ce que
vous me racontez, dit-elle, est-il bien vrai, et n'est-il
effectivement malade que pour l'amour de moi? - Ah! madame,
repartis-je, cela n'est que trop vritable: plt  Dieu que cela
ft faux! - H! croyez-vous, reprit-elle, que l'esprance de me
voir et de me parler pt contribuer  le tirer du pril o il est?
- Peut-tre bien, lui dit-je, et si vous me l'ordonnez j'essaierai
ce remde. - H bien! rpliqua-t-elle en soupirant, faites-lui
donc esprer qu'il me verra, mais il ne faut pas qu'il s'attende,
 d'autres faveurs  moins qu'il n'aspire  m'pouser et que mon
pre ne consente  ce mariage. - Madame, m'criai-je, vous avez
bien de la bont! je vais trouver ce jeune seigneur et lui
annoncer qu'il aura le plaisir de vous entretenir. - Je ne vois
pas un temps plus commode  lui faire cette grce, dit-elle, que
vendredi prochain, pendant que l'on fera la prire de midi. Qu'il
observe quand mon pre sera sorti pour y aller et qu'il vienne
aussitt se prsenter devant la maison, s'il se porte assez bien
pour cela. Je le verrai arriver par ma fentre et je descendrai
pour lui ouvrir. Nous nous entretiendrons durant le temps de la
prire, et il se retirera avant le retour de mon pre.

Nous sommes au mardi, continua la vieille, vous pouvez jusqu'
vendredi reprendre vos forces et vous disposer  cette entrevue.
 mesure que la bonne dame parlait, je sentais diminuer mon mal,
ou plutt je me trouvai guri  la fin de son discours. Prenez,
lui dis-je, en lui donnant ma bourse qui tait toute pleine; c'est
 vous seule que je dois ma gurison; je tiens cet argent mieux
employ que celui que j'ai donn aux mdecins, qui n'ont fait que
me tourmenter pendant ma maladie.

La dame m'ayant quitt, je me sentis assez de force pour me
lever. Mes parents, ravis de me voir en si bon tat, me firent des
compliments et se retirrent chez eux.

Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je
commenais  m'habiller et que je choisissais l'habit le plus
propre de ma garde-robe. Je ne vous demande pas, me dit-elle,
comment vous vous portez; l'occupation o je vous vois me fait
assez connatre ce que je dois penser l-dessus: mais ne vous
baignerez-vous pas avant que d'aller chez le premier cadi? - Cela
consumerait trop de temps, lui rpondis-je; je me contenterai de
faire venir un barbier et de me faire raser la tte et la barbe.
Aussitt j'ordonnai  un de mes esclaves d'en chercher un qui ft
habile dans sa profession et fort expditif.

L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me
dit aprs m'avoir salu: Seigneur, il parat  votre visage que
vous ne vous portez pas bien. Je lui rpondis que je sortais
d'une maladie. Je souhaite, reprit-il, que Dieu vous dlivre de
toutes sortes de maux et que sa grce vous accompagne toujours. -
J'espre, lui rpliquai-je, qu'il exaucera ce souhait, dont je
vous suis fort oblig. - Puisque vous sortez d'une maladie, dit-
il, je prie Dieu qu'il vous conserve la sant; dites-moi
prsentement de quoi il s'agit: j'ai apport mes rasoirs et mes
lancettes, souhaitez-vous que je vous rase ou que je vous tire du
sang? - Je viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie,
et vous devez bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me
raser; dpchez-vous et ne perdons pas le temps  discourir, car
je suis press, et l'on m'attend  midi prcisment.

Scheherazade se tut en achevant ces paroles,  cause du jour qui
paraissait. Le lendemain, elle reprit son discours de cette sorte:




CXXXVIII NUIT.

Le barbier, dit le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de
temps  dplier sa trousse et  prparer ses rasoirs: au lieu de
mettre de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un
astrolabe fort propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de
la cour d'un pas grave prendre la hauteur du soleil. Il revint
avec la mme gravit, et en rentrant: Vous serez bien aise,
seigneur, me dit-il, d'apprendre que nous sommes aujourd'hui au
vendredi dix-huitime de la lune de Safar, de l'an 653, depuis la
retraite de notre grand prophte de la Mecque  Mdine, et de l'an
7320, de l'poque du grand Iskender aux deux cornes; et que la
conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez pas
choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui  l'heure qu'il est pour
vous faire raser. Mais, d'un autre ct, cette mme conjonction
est d'un mauvais prsage pour vous. Elle m'apprend que vous courez
en ce jour un grand danger; non pas vritablement de perdre la
vie, mais d'une incommodit qui vous durera le reste de vos jours;
vous devez m'tre oblig de l'avis que je vous donne de prendre
garde  ce malheur; je serais fch qu'il vous arrivt.

Jugez, mes seigneurs, du dpit que j'eus d'tre tomb entre les
mains d'un barbier si babillard et si extravagant: quel fcheux
contretemps pour un amant qui se prparait  un rendez-vous! j'en
fus choqu. Je me mets peu en peine, lui dis-je en colre, de vos
avis et de vos prdictions: je ne vous ai point appel pour vous
consulter sur l'astrologie; vous tes venu ici pour me raser:
ainsi, rasez-moi ou vous retirez, que je fasse venir un autre
barbier.

Seigneur, me rpondit-il avec un flegme  me faire perdre
patience, quel sujet avez-vous de vous mettre en colre? Savez-
vous bien que tous les barbiers ne me ressemblent pas, et que vous
n'en trouveriez pas un pareil quand vous le feriez faire exprs?
Vous n'avez demand qu'un barbier, et vous avez en ma personne le
meilleur barbier de Bagdad, un mdecin expriment, un chimiste
trs-profond, un astrologue qui ne se trompe point, un grammairien
achev, un parfait rhtoricien, un logicien subtil, un
mathmaticien accompli dans la gomtrie, dans l'arithmtique,
dans l'astronomie et dans tous les raffinements de l'algbre, un
historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de l'univers.
Outre cela, je possde toutes les parties de la philosophie. J'ai
dans ma mmoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis
pote, architecte; mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de cach
pour moi dans la nature. Feu monsieur votre pre,  qui je rends
un tribut de mes larmes toutes les fois que je pense  lui, tait
bien persuad de mon mrite: il me chrissait, me caressait, et ne
cessait de me citer dans toutes les compagnies o il se trouvait,
comme le premier homme du monde: je veux, par reconnaissance et
par amiti pour lui, m'attacher  vous, vous prendre sous ma
protection, et vous garantir de tous les malheurs dont les astres
pourront vous menacer.

 ce discours, malgr ma colre, je ne pus m'empcher de rire.
Aurez-vous donc bientt achev, babillard importun? m'criai-je,
et voulez-vous commencer  me raser?

En cet endroit Scheherazade cessa de poursuivre l'histoire du
boiteux de Bagdad, parce qu'elle aperut le jour; mais la nuit
suivante elle en reprit ainsi la suite:




CXXXIX NUIT.

Le jeune boiteux continuant son histoire: Seigneur, me rpliqua
le barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard:
tout le monde, au contraire, me donne l'honorable titre de
silencieux. J'avais six frres que vous auriez pu avec raison
appeler babillards, et afin que vous les connaissiez, l'an se
nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le troisime Bakbac, le
quatrime Alcouz, le cinquime Alnaschar, et le sixime Schacabac.
C'taient des discoureurs importuns; mais moi qui suis leur cadet,
je suis grave et concis dans mes discours.

De grce, mes seigneurs, mettez-vous  ma place: quel parti
pouvais-je prendre en me voyant si cruellement assassin? Donnez-
lui trois pices d'or, dis-je  celui de mes esclaves qui faisait
la dpense de ma maison; qu'il s'en aille et me laisse en repos;
je ne veux plus me faire raser aujourd'hui. - Seigneur, me dit
alors le barbier, qu'entendez-vous, s'il vous plat, par ce
discours? Ce n'est pas moi qui suis venu vous chercher, c'est vous
qui m'avez fait venir; et cela tant ainsi, je jure, foi de
musulman, que je ne sortirai point de chez vous que je ne vous aie
ras. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce n'est pas ma
faute. Feu monsieur votre pre me rendait plus de justice. Toutes
les fois qu'il m'envoyait qurir pour lui tirer du sang, il me
faisait asseoir auprs de lui, et alors c'tait un charme
d'entendre les belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais
dans une admiration continuelle; je l'enlevais, et quand j'avais
achev: Ah! s'criait-il, vous tes une source inpuisable de
sciences! personne n'approche de la profondeur de votre savoir. -
Mon cher seigneur, lui rpondais-je, vous me faites plus d'honneur
que je ne mrite. Si je dis quelque chose de beau, j'en suis
redevable  l'audience favorable que vous avez la bont de me
donner: ce sont vos libralits qui m'inspirent toutes ces penses
sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il tait
charm d'un discours admirable que je venais de lui faire:

Qu'on lui donne, dit-il, cent pices d'or, et qu'on le revtisse
d'une de mes plus riches robes. Je reus ce prsent sur-le-champ;
aussitt je tirai son horoscope, et je le trouvai le plus heureux
du monde. Je poussai mme encore plus loin la reconnaissance, car
je lui tirai du sang avec les ventouses.

Il n'en demeura pas l: il enfila un autre discours qui dura une
grosse demi-heure. Fatigu de l'entendre et chagrin de voir que le
temps s'coulait sans que j'en fusse plus avanc, je ne savais
plus que lui dire. Non, m'criai-je, il n'est pas possible qu'il
y ait au monde un autre homme qui se fasse comme vous un plaisir
de faire enrager les gens.

La clart du jour, qui se faisait voir dans l'appartement de
Schahriar, obligea Scheherazade  s'arrter en cet endroit. Le
lendemain elle continua son rcit de cette manire:




CXL NUIT.

Je crus, dit le jeune boiteux de Bagdad, que je russirais mieux
en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je,
laissez l tous vos beaux discours, et m'expdiez promptement; une
affaire de la dernire importance m'appelle hors de chez moi,
comme je vous l'ai dj dit.  ces mots il se mit  rire: Ce
serait une chose bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait
toujours dans la mme situation, si nous tions toujours sages et
prudents: je veux croire nanmoins que si vous vous tes mis en
colre contre moi, c'est votre maladie qui a caus ce changement
dans votre humeur: c'est pourquoi vous avez besoin de quelques
instructions, et vous ne pouvez mieux faire que de suivre
l'exemple de votre pre et de votre aeul. Ils venaient me
consulter dans toutes leurs affaires, et je puis dire sans vanit
qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on
ne russit presque jamais dans ce qu'on entreprend si l'on n'a
recours aux avis des personnes claires: on ne devient point
habile homme, dit le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile
homme; je vous suis tout acquis, et vous n'avez qu' me
commander.

- Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous
abandonniez tous ces longs discours, qui n'aboutissent  rien qu'
me rompre la tte et qu' m'empcher de me trouver o j'ai
affaire? Rasez-moi donc, ou retirez-vous. En disant cela, je me
levai de dpit en frappant du pied contre terre.

Quand il vit que j'tais fch tout de bon: Seigneur, me dit-il,
ne vous fchez pas, nous allons commencer. Effectivement, il me
lava la tte et se mit  me raser; mais il ne m'eut pas donn
quatre coups de rasoir, qu'il s'arrta pour me dire: Seigneur,
vous tes prompt; vous devriez vous abstenir de ces emportements
qui ne viennent que du dmon. Je mrite d'ailleurs que vous ayez
de la considration pour moi  cause de mon ge, de ma science et
de mes vertus clatantes.

- Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et
ne parlez plus. - C'est--dire, reprit-il, que vous avez quelque
affaire qui vous presse; je vais parier que je ne me trompe pas. -
Et il y a deux heures, lui repartis-je, que je vous le dis. Vous
devriez dj m'avoir ras. - Modrez votre ardeur, rpliqua-t-il;
vous n'avez peut-tre pas bien pens  ce que vous allez faire:
quand on fait les choses avec prcipitation, on s'en repent
presque toujours. Je voudrais que vous me dissiez quelle est cette
affaire qui vous presse si fort, je vous en dirais mon sentiment:
vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous attend qu' midi
et qu'il ne sera midi que dans trois heures. - Je ne m'arrte
point  cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole
prviennent le temps qu'on leur a donn. Mais je ne m'aperois pas
qu'en m'amusant  raisonner avec vous je tombe dans les dfauts
des barbiers babillards; achevez vite de me raser.

Plus je tmoignais d'empressement, et moins il en avait 
m'obir. Il quitta son rasoir pour prendre son astrolabe, puis,
laissant son astrolabe, il reprit son rasoir..

Scheherazade voyant paratre le jour, garda le silence. La nuit
suivante, elle poursuivit ainsi l'histoire commence:




CXLI NUIT.

Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir,
prit une seconde fois son astrolabe, et me laissa  demi ras pour
aller voir quelle heure il tait prcisment. Il revint:
Seigneur, me dit-il, je savais bien que je ne me trompais pas: il
y a encore trois heures jusqu' midi; j'en suis assur, ou toutes
les rgles de l'astronomie sont fausses. - Juste ciel! m'criai-
je, ma patience est  bout, je n'y puis plus tenir. Maudit
barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que je ne me jette sur
toi, et que je ne t'trangle! - Doucement, monsieur, me dit-il
d'un air froid, sans s'mouvoir de mon emportement; vous ne
craignez pas de retomber malade; ne vous emportez pas, vous allez
tre servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son
astrolabe dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le
cuir qu'il avait attach  sa ceinture, et recommena de me raser;
mais en me rasant il ne put s'empcher de parler: Si vous
vouliez, seigneur, me dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire
que vous avez  midi, je vous donnerais quelque conseil dont vous
pourriez vous trouver bien. Pour le contenter, je lui dis que des
amis m'attendaient  midi pour me rgaler et se rjouir avec moi
du retour de ma sant.

Quand le barbier entendit parler de rgal: Dieu vous bnisse en
ce jour comme en tous les autres! s'cria-t-il; vous me faites
souvenir que j'invitai hier quatre ou cinq amis  venir manger
aujourd'hui chez moi: je l'avais oubli, et je n'ai encore fait
aucun prparatif. - Que cela ne vous embarrasse pas, lui dis-je;
quoique j'aille manger dehors, mon garde-manger ne laisse pas
d'tre toujours bien garni. Je vous fais prsent de tout ce qui
s'y trouvera; je vous ferai mme donner du vin tant que vous en
voudrez; car j'en ai d'excellent dans ma cave: mais il faut que
vous acheviez promptement de me raser; et souvenez-vous qu'au lieu
que mon pre vous faisait des prsents pour vous entendre parler,
je vous en fais, moi, pour vous faire taire.

Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais: Dieu vous
rcompense! s'cria-t-il, de la grce que vous me faites; mais
montrez-moi tout  l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y
aura de quoi bien rgaler mes amis. Je veux qu'ils soient contents
de la bonne chre que je leur ferai. - J'ai, lui dis-je, un
agneau, six chapons, une douzaine de poulets, et de quoi faire
quatre entres. Je donnai ordre  un esclave d'apporter tout cela
sur-le-champ avec quatre grandes cruches de vin. Voil qui est
bien, reprit le barbier; mais il faudrait des fruits et de quoi
assaisonner la viande. Je lui fis encore donner ce qu'il
demandait: il cessa de me raser pour examiner chaque chose l'une
aprs l'autre; et comme cet examen dura prs d'une demi-heure, je
pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et enrager, le
bourreau ne s'empressait pas davantage. Il reprit pourtant le
rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrtant tout  coup:
Je n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez
libral; je commence  connatre que feu monsieur votre pre revit
en vous. Certes, je ne mritais pas les grces dont vous me
comblez, et je vous assure que j'en conserverai une ternelle
reconnaissance; car, seigneur, afin que vous le sachiez, je n'ai
rien que ce qui me vient de la gnrosit des honntes gens comme
vous; en quoi je ressemble  Zantout, qui frotte le monde au bain,
 Sali qui vend des pois chiches grills par les rues,  Salout
qui vend des fves,  Akerscha qui vend des herbes,  Abou Mekars
qui arrose les rues pour abattre la poussire, et  Cassem de la
garde du calife. Tous ces gens-l n'engendrent point de
mlancolie: ils ne sont ni fcheux, ni querelleurs; plus contents
de leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont
toujours gais, prts  chanter et  danser, et ils ont chacun leur
chanson et leur danse particulire, dont ils divertissent toute la
ville de Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils
ne sont pas grands parleurs, non plus que votre esclave, qui a
l'honneur de vous parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la
danse de Zantout qui frotte le monde au bain: regardez-moi, et
voyez si je sais bien l'imiter.

Scheherazade n'en dit pas davantage, parce qu'elle remarqua qu'il
tait jour. Le lendemain elle poursuivit sa narration dans ces
termes:



CXLII NUIT.

Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout,
continua le jeune boiteux; et, quoique je pusse dire pour
l'obliger  finir ses bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'et
contrefait de mme tous ceux qu'il avait nomms. Aprs cela,
s'adressant  moi: Seigneur, me dit-il, je vais faire venir chez
moi tous ces honntes gens; si vous m'en croyez, vous serez des
ntres, et vous laisserez l vos amis, qui sont peut-tre de
grands parleurs qui ne feront que vous tourdir par leurs ennuyeux
discours, et vous faire retomber dans une maladie pire que celle
dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du
plaisir.

Malgr ma colre, je ne pus m'empcher de rire de ses folies. Je
voudrais, lui dis-je, n'avoir pas  faire, j'accepterais la
proposition que vous me faites, j'irais de bon coeur me rjouir
avec vous; mais je vous prie de m'en dispenser, je suis trop
engag aujourd'hui; je serai plus libre un autre jour, et nous
ferons cette partie: achevez de me raser, et htez-vous de vous en
retourner; vos amis sont dj, peut-tre, dans votre maison. -
Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grce que je vous
demande, venez vous rjouir avec la bonne compagnie que je dois
avoir. Si vous vous tiez trouv une fois avec ces gens-l, vous
en seriez si content que vous renonceriez pour eux  vos amis. -
Ne parlons plus de cela, lui rpondis-je, je ne puis tre de votre
festin.

Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas
venir chez moi, rpliqua le barbier, il faut donc que vous
trouviez bon que j'aille avec vous. Je vais porter chez moi ce que
vous m'avez donn; mes amis mangeront, si bon leur semble; je
reviendrai aussitt, je ne veux pas commettre l'incivilit de vous
laisser aller seul; vous mritez bien que j'aie pour vous cette
complaisance. - Ciel! m'criai-je alors, je ne pourrai donc pas me
dlivrer aujourd'hui d'un homme si fcheux? Au nom du grand Dieu
vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns; allez trouver
vos amis, buvez, mangez, rjouissez-vous, et laissez-moi la
libert d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas
besoin que personne m'accompagne; aussi bien, il faut que je vous
l'avoue, le lieu o je vais n'est pas un lieu o vous puissiez
tre reu; on n'y veut que moi. - Vous vous moquez, seigneur,
repartit-il; si vos amis vous ont convi  un festin, quelle
raison peut vous empcher de me permettre de vous accompagner?
vous leur ferez plaisir, j'en suis sr, de leur mener un homme qui
a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir agrablement
une compagnie. Quoi que vous me puissiez dire, la chose est
rsolue; je vous accompagnerai malgr vous.

Ces paroles, mes seigneurs, me jetrent dans un grand embarras.
Comment me dferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-
mme. Si je m'obstine  le contredire, nous ne finirons point
notre contestation. D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait dj,
pour la premire fois,  la prire de midi, et qu'il tait temps
de partir: ainsi je pris le parti de ne dire mot, et de faire
semblant de consentir qu'il vnt avec moi. Alors il acheva de me
raser, et cela tant fait, je lui dis: Prenez quelques-uns de mes
gens pour emporter avec vous ces provisions, et revenez; je vous
attends: je ne partirai pas sans vous.

Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller.
J'entendis appeler  la prire pour la dernire fois, je me htai
de me mettre en chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jug
de mon intention, s'tait content d'aller avec mes gens jusqu'
la vue de sa maison, et de les voir entrer chez lui. Il s'tait
cach  un coin de rue pour m'observer et me suivre: en effet,
quand je fus arriv  la porte du cadi, je me retournai, et
l'aperus  l'entre de la rue; j'en eus un chagrin mortel.

La porte du cadi tait  demi, ouverte; et en entrant je vis la
vieille dame qui m'attendait, et qui, aprs avoir ferm la porte,
me conduisit  la chambre de la jeune dame dont j'tais amoureux;
mais  peine commenais-je  l'entretenir, que nous entendmes du
bruit dans la rue. La jeune dame mit la tte  la fentre, et vit
au travers de la jalousie que c'tait le cadi son pre qui
revenait dj de la prire. Je regardai aussi en mme temps, et
j'aperus le barbier assis vis--vis, au mme endroit d'o j'avais
vu la jeune dame.

J'eus alors deux sujets de crainte: l'arrive du cadi et la
prsence du barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en
me disant que son pre ne montait  sa chambre que trs-rarement,
et que, comme elle avait prvu que ce contretemps pourrait
arriver, elle avait song au moyen de me faire sortir srement;
mais l'indiscrtion du malheureux barbier me causait une grande
inquitude, et vous allez voir que cette inquitude n'tait pas
sans fondement.

Ds que le cadi fut rentr chez lui, il donna lui-mme la
bastonnade  un esclave qui l'avait mrit. L'esclave poussait de
grands cris qu'on entendait dans la rue; le barbier crut que
c'tait moi qui criais et qu'on maltraitait. Prvenu de cette
pense, il fait des cris pouvantables, dchire ses habits, jette
de la poussire sur sa tte, appelle au secours tout le voisinage,
qui vient  lui aussitt; on lui demande ce qu'il a, et quel
secours on peut lui donner. Hlas! s'cria-t-il, on assassine mon
matre, mon cher patron; et, sans rien dire davantage, il court
chez moi, en criant toujours de mme, et revient suivi de tous mes
domestiques arms de btons. Ils frappent avec une fureur qui
n'est pas concevable  la porte du cadi, qui envoya un esclave
pour voir ce que c'tait; mais l'esclave, tout effray, retourne
vers son matre: Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes
veulent entrer chez vous par force, et commencent  enfoncer la
porte.

Le cadi courut aussitt lui-mme, ouvrit la porte, et demanda ce
qu'on lui voulait. Sa prsence vnrable ne put inspirer du
respect  mes gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi,
chien de cadi, quel sujet avez-vous d'assassiner notre matre? Que
vous a-t-il fait? - Bonnes gens, leur rpondit le cadi, pourquoi
aurais-je assassin votre matre, que je ne connais pas et qui ne
m'a point offens? voil ma maison ouverte, entrez, voyez,
cherchez. - Vous lui avez donn la bastonnade, dit le barbier;
j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. - Mais encore,
rpliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre matre pour
m'avoir oblig  le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il
est dans ma maison? et s'il y est, comment y est-il entr, ou qui
peut l'y avoir introduit? - Vous ne m'en ferez point accroire avec
votre grande barbe, mchant cadi, repartit le barbier; je sais
bien ce que je dis. Votre fille aime notre matre, et lui a donn
rendez-vous dans votre maison pendant la prire du midi; vous en
avez sans doute t averti, vous tes revenu chez vous, vous l'y
avez surpris, et lui avez fait donner la bastonnade par vos
esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette mchante action
impunment: le calife en sera inform, et en fera bonne et brve
justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout  l'heure,
sinon nous allons entrer et vous l'arracher,  votre honte. - Il
n'est pas besoin de tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si
grand clat; si ce que vous dites est vrai, vous n'avez qu'
entrer et qu' le chercher, je vous en donne la permission. Le
cadi n'eut pas achev ces mots, que le barbier et mes gens se
jetrent dans la maison comme des furieux, et se mirent  me
chercher partout.

Scheherazade, en cet endroit, ayant aperu le jour, cessa de
parler. Schahriar se leva en riant du zle indiscret du barbier,
et fort curieux de savoir ce qui s'tait pass dans la maison du
cadi, et par quel accident le jeune homme pouvait tre devenu
boiteux. La sultane satisfit sa curiosit le lendemain, et reprit
la parole dans ces termes:




CXLIII NUIT.

Le tailleur continua de raconter au sultan de Casgar l'histoire
qu'il avait commence: Sire, dit-il, le jeune boiteux poursuivit
ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le barbier avait dit au
cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je n'en trouvai point
d'autre qu'un grand coffre vide, o je me jetai, et que je fermai
sur moi. Le barbier, aprs avoir furet partout, ne manqua pas de
venir dans la chambre o j'tais. Il s'approcha du coffre,
l'ouvrit, et ds qu'il m'eut aperu, le prit, le chargea sur sa
tte et l'emporta. Il descendit d'un escalier assez haut dans une
cour qu'il traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la
rue. Pendant qu'il me portait, le coffre vint  s'ouvrir par
malheur, et alors ne pouvant souffrir la honte d'tre expos aux
regards et aux hues de la populace qui nous suivait, je me lanai
dans la rue avec tant de prcipitation, que je me blessai  la
jambe de manire que je suis demeur boiteux depuis ce temps-l.
Je ne sentis pas d'abord tout mon mal, et ne laissai pas de me
relever pour me drober  la rise du peuple par une prompte
fuite. Je lui jetai mme des poignes d'or et d'argent dont ma
bourse tait pleine; et tandis qu'il s'occupait  les ramasser, je
m'chappai en enfilant des rues dtournes. Mais le maudit
barbier, profitant de la ruse dont je m'tais servi pour me
dbarrasser de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me
criant de toute sa force: Arrtez! Seigneur; pourquoi courez-vous
si vite? Si vous saviez combien j'ai t afflig du mauvais
traitement que le cadi vous a fait,  vous qui tes si gnreux,
et  qui nous avons tant d'obligation, mes amis et moi! Ne vous
l'avais-je pas bien dit, que vous exposiez votre vie par votre
obstination  ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voil ce
qui vous est arriv par votre faute: et si de mon ct je ne
m'tais pas obstin  vous suivre pour voir o vous alliez, que
seriez-vous devenu? O allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.

C'est ainsi que le malheureux barbier parlait tout haut dans la
rue. Il ne se contentait pas d'avoir caus un si grand scandale
dans le quartier du cadi, il voulait encore que toute la ville en
et connaissance. Dans la rage o j'tais, j'avais envie de
l'attendre pour l'trangler; mais je n'aurais fait par l que
rendre ma confusion plus clatante. Je pris un autre parti: comme
je m'aperus que sa voix me livrait en spectacle  une infinit de
gens qui paraissaient aux portes ou aux fentres, ou qui
s'arrtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un
khan[51] dont le concierge m'tait connu. Je le trouvai  la porte,
o le bruit l'avait attir: Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-
moi la grce d'empcher que ce furieux n'entre ici aprs moi. Il
me le promit et me tint parole; mais ce ne fut pas sans peine, car
l'obstin barbier voulait entrer malgr lui, et ne se retira
qu'aprs lui avoir dit mille injures; et jusqu' ce qu'il ft
rentr dans sa maison, il ne cessa d'exagrer  tous ceux qu'il
rencontra le grand service qu'il prtendait m'avoir rendu.

Voil comme je me dlivrai d'un homme si fatigant. Aprs cela, le
concierge me pria de lui apprendre mon aventure: je la lui
racontai, ensuite je le priai  mon tour de me prter un
appartement jusqu' ce que je fusse guri. Seigneur, me dit-il,
ne seriez-vous pas plus commodment chez vous? - Je ne veux point
y retourner, lui rpondis-je; ce dtestable barbier ne manquerait
pas de m'y venir trouver: j'en serais tous les jours obsd, et je
mourrais,  la fin, de chagrin de l'avoir incessamment devant les
yeux. D'ailleurs, aprs ce qui m'est arriv aujourd'hui, je ne
puis me rsoudre  demeurer davantage en cette ville. Je prtends
aller o ma mauvaise fortune me voudra conduire. Effectivement,
ds que je fus guri je pris tout l'argent dont je crus avoir
besoin pour voyager, et du reste de mon bien, je fis une donation
 mes parents.

Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu
jusqu'ici. J'avais lieu d'esprer que je ne rencontrerais point ce
pernicieux barbier dans un pays si loign du mien; et cependant
je le trouve parmi vous. Ne soyez donc pas surpris de
l'empressement que j'ai  me retirer. Vous jugez bien de la peine
que me doit faire la vue d'un homme qui est cause que je suis
boiteux, et rduit  la triste ncessit de vivre loign de mes
parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant ces paroles, le
jeune boiteux se leva et sortit. Le matre de la maison le
conduisit jusqu' la porte, en lui tmoignant le dplaisir qu'il
avait de lui avoir donn, quoique innocemment, un si grand sujet
de mortification.

Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous
demeurmes tous fort tonns de son histoire. Nous jetmes les
yeux sur le barbier, et lui dmes qu'il avait tort, si ce que nous
venions d'entendre tait vritable. Messieurs, nous rpondit-il
en levant la tte, qu'il avait toujours tenue baisse jusqu'alors;
le silence que j'ai gard pendant que ce jeune homme vous a
entretenu vous doit tre un tmoignage qu'il ne vous a rien avanc
dont je ne demeure d'accord. Mais quoi qu'il vous ait pu dire, je
soutiens que j'ai d faire ce que j'ai fait. Je vous en rends
juges vous-mmes: Ne s'tait-il pas jet dans le pril, et sans
mon secours en serait-il sorti si heureusement? Il est trop
heureux d'en tre quitte pour une jambe incommode. Ne me suis-je
pas expos  un plus grand danger pour le tirer d'une maison o je
m'imaginais qu'on le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de
moi, et de me dire des injures si atroces? Voil ce que l'on gagne
 servir des gens ingrats! Il m'accuse d'tre un babillard: c'est
une pure calomnie. De sept frres que nous tions, je suis celui
qui parle le moins et qui ai le plus d'esprit en partage. Pour
vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai qu' vous conter
mon histoire et la leur. Honorez-moi, je vous prie, de votre
attention.

HISTOIRE DU BARBIER.
Sous le rgne du calife Mostanser Billah[52], poursuivit-il,
prince si fameux par ses immenses libralits envers les pauvres,
dix voleurs obsdaient les chemins des environs de Bagdad, et
faisaient depuis longtemps des vols et des cruauts inoues. Le
calife, averti d'un si grand dsordre, fit venir le juge de police
quelques jours avant la fte du Baram, et lui ordonna, sous peine
de la vie, de les lui amener tous dix.

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, pour avertir le
sultan des Indes que le jour commenait  paratre. Ce prince se
leva, et la nuit suivante la sultane reprit son discours de cette
manire:




CXLIV NUIT.

Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et
mit tant de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le
propre jour du Baram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre;
je vis dix hommes assez richement habills, qui s'embarquaient
dans un bateau. J'aurais connu que c'taient des voleurs pour peu
que j'eusse fait attention aux gardes qui les accompagnaient; mais
je ne regardai qu'eux: et prvenu que c'taient des gens qui
allaient se rjouir et passer la fte en festin, j'entrai dans le
bateau ple-mle avec eux sans dire mot, dans l'esprance qu'ils
voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous descendmes
le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du calife.
J'eus le temps de rentrer en moi-mme, et de m'apercevoir que
j'avais mal jug d'eux. Au sortir du bateau, nous fmes environns
d'une nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous
lirent et nous menrent devant le calife. Je me laissai lier
comme les autres sans rien dire: que m'et-il servi de parler et
de faire quelque rsistance? C'et t le moyen de me faire
maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient pas cout: car ce
sont des brutaux qui n'entendent point raison. J'tais avec des
voleurs, c'tait assez pour leur faire croire que j'en devais tre
un.

Ds que nous fmes devant le calife, il ordonna le chtiment de
ces dix sclrats. Qu'on coupe, dit-il, la tte  ces dix
voleurs. Aussitt le bourreau nous rangea sur une file  la
porte de sa main, et par bonheur je me trouvai le dernier. Il
coupa la tte aux dix voleurs en commenant par le premier; et
quand il vint  moi, il s'arrta. Le calife voyant que le bourreau
ne me frappait pas, se mit en colre: Ne t'ai-je pas command,
lui dit-il, de couper la tte  dix voleurs? pourquoi ne la
coupes-tu qu' neuf? - Commandeur des croyants, rpondit le
bourreau, Dieu me garde de n'avoir pas excut l'ordre de votre
majest: voil dix corps par terre et autant de ttes que j'ai
coupes; elle peut les faire compter. Lorsque le calife eut vu
lui-mme que le bourreau disait vrai, il me regarda avec
tonnement; et ne me trouvant pas la physionomie d'un voleur: Bon
vieillard, me dit-il, par quelle aventure vous trouvez-vous ml
avec des misrables qui ont mrit mille morts? Je lui rpondis:
Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu vritable:
J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont le
chtiment vient de faire clater la justice de votre majest; je
me suis embarqu avec eux, persuad que c'taient des gens qui
allaient se rgaler ensemble pour clbrer ce jour, qui est le
plus clbre de notre religion.

Le calife ne put s'empcher de rire de mon aventure; et, tout au
contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il
admira ma discrtion et ma constance  garder le silence:
Commandeur des croyants, lui dis-je, que votre majest ne
s'tonne pas si je me suis tu dans une occasion qui aurait excit
la dmangeaison de parler  un autre. Je fais une profession
particulire de me taire; et c'est par cette vertu que je me suis
acquis le titre glorieux de Silencieux. C'est ainsi qu'on
m'appelle pour me distinguer de six frres que j'ai eus. C'est le
fruit que j'ai tir de ma philosophie: enfin cette vertu fait
toute ma gloire et mon bonheur. - J'ai bien de la joie, me dit
le calife en souriant, qu'on vous ait donn un titre dont vous
faites un si bel usage. Mais apprenez-moi quelle sorte de gens
taient vos frres. Vous ressemblaient-ils? - En aucune manire,
lui repartis-je: ils taient tous plus babillards les uns que les
autres; et quant  la figure, il y avait encore une grande
diffrence entre eux et moi: le premier tait bossu; le second,
brche-dent; le troisime, borgne; le quatrime, aveugle; le
cinquime avait les oreilles coupes, et le sixime les lvres
fendues. Il leur est arriv des aventures qui vous feraient juger
de leurs caractres si j'avais l'honneur de les raconter  votre
majest. Comme il me parut que le calife ne demandait pas mieux
que de les entendre, je poursuivis sans attendre son ordre.

HISTOIRE DU PREMIER FRRE DU BARBIER.
Sire, lui dis-je, mon frre an, qui s'appelait Bacbouc le
bossu, tait tailleur de profession. Au sortir de son
apprentissage, il loua une boutique vis--vis d'un moulin; et
comme il n'avait point encore fait de pratiques, il avait bien de
la peine  vivre de son travail: le meunier, au contraire, tait
fort  son aise et possdait une trs-belle femme. Un jour, mon
frre, en travaillant dans sa boutique, leva la tte et aperut 
une fentre du moulin la meunire qui regardait dans la rue. Il la
trouva si belle qu'il en fut enchant. Pour la meunire, elle ne
fit nulle attention  lui; elle ferma sa fentre et ne parut plus
de tout le jour. Cependant le pauvre tailleur ne fit autre chose
que lever la tte et lever les yeux vers le moulin en travaillant.
Il se piqua les doigts plus d'une fois, et son travail de ce jour-
l ne fut pas trop rgulier. Sur le soir, lorsqu'il fallut fermer
sa boutique, il eut de la peine  s'y rsoudre, parce qu'il
esprait toujours que la meunire se ferait voir encore; mais
enfin il fut oblig de la fermer et de se retirer  sa petite
maison, o il passa une fort mauvaise nuit. Il est vrai qu'il s'en
leva plus matin, et, qu'impatient de revoir sa matresse, il vola
vers sa boutique. Il ne fut pas plus heureux que le jour
prcdent; la meunire ne parut qu'un moment de toute la journe.
Mais ce moment acheva de le rendre le plus amoureux de tous les
hommes. Le troisime jour, il eut sujet d'tre plus content que
les deux autres: la meunire jeta les yeux sur lui par hasard, et
le surprit dans une attention  la considrer qui lui fit
connatre ce qui se passait dans son coeur.

Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade d'interrompre son
rcit en cet endroit. Elle en reprit le fil la nuit suivante.




CXLV NUIT.

Sire, le barbier continua l'histoire de son frre an:
Commandeur des croyants, poursuivit-il, en parlant toujours au
calife Mostanser Billah, vous saurez que la meunire n'eut pas
plus tt pntr les sentiments de mon frre, qu'au lieu de s'en
fcher elle rsolut de s'en divertir. Elle le regarda d'un air
riant; mon frre la regarda de mme, mais d'une manire si
plaisante, que la meunire referma la fentre au plus vite, de
peur de faire un clat de rire qui ft connatre  mon frre
qu'elle le trouvait ridicule. L'innocent Bacbouc interprta cette
action  son avantage, et ne manqua pas de se flatter qu'on
l'avait vu avec plaisir.

La meunire prit donc la rsolution de se rjouir de mon frre.
Elle avait une pice d'une assez belle toffe dont il y avait dj
longtemps qu'elle voulait se faire un habit. Elle l'enveloppa dans
un beau mouchoir de broderie de soie, et le lui envoya par une
jeune esclave qu'elle avait. L'esclave, bien instruite, vint  la
boutique du tailleur: Ma matresse vous salue, lui dit-elle, et
vous prie de lui faire un habit de la pice d'toffe que je vous
apporte, sur le modle de celui qu'elle vous envoie en mme temps:
elle change souvent d'habit, et c'est une pratique dont vous serez
trs-content. Mon frre ne douta plus que la meunire ne ft
amoureuse de lui. Il crut qu'elle ne lui envoyait du travail,
immdiatement aprs ce qui s'tait pass entre elle et lui,
qu'afin de lui prouver qu'elle avait lu dans le fond de son coeur,
et de l'assurer du progrs qu'il avait fait dans le sien. Prvenu
de cette bonne opinion, il chargea l'esclave de dire  sa
matresse qu'il allait tout quitter pour elle, et que l'habit
serait prt pour le lendemain matin. En effet, il y travailla avec
tant de diligence qu'il l'acheva le mme jour.

Le lendemain la jeune esclave vint voir si l'habit tait fait.
Bacbouc le lui donna bien pli, en lui disant: J'ai trop
d'intrt de contenter votre matresse pour avoir nglig son
habit. Je veux l'engager, par ma diligence,  ne se servir
dsormais que chez moi. La jeune esclave fit quelques pas pour
s'en aller; puis se retournant, elle dit tout bas  mon frre: 
propos, j'oubliais de m'acquitter d'une commission qu'on m'a
donne: ma matresse m'a charge de vous faire ses compliments, et
de vous demander comment vous avez pass la nuit; pour elle, la
pauvre femme, elle vous aime si fort, qu'elle n'en a pas dormi. -
Dites-lui, rpondit avec transport mon bent de frre, que j'ai
pour elle une passion si violente, qu'il y a quatre nuits que je
n'ai ferm l'oeil. Aprs ce compliment de la part de la meunire,
il crut devoir se flatter qu'elle ne le laisserait pas languir
dans l'attente de ses faveurs.

Il n'y avait pas un quart d'heure que l'esclave avait quitt mon
frre, lorsqu'il la vit revenir avec une pice de satin: Ma
matresse, lui dit-elle, est trs-satisfaite de son habit, il lui
va le mieux du monde; mais comme il est trs-beau et qu'elle ne le
veut porter qu'avec un caleon neuf, elle vous prie de lui en
faire un au plus tt de cette pice de satin. - Cela suffit,
rpondit Bacbouc, il sera fait aujourd'hui avant que je sorte de
ma boutique; vous n'avez qu' le venir prendre sur la fin du
jour. La meunire se montra souvent  sa fentre et prodigua ses
charmes  mon frre pour lui donner du courage. Il faisait beau le
voir travailler. Le caleon fut bientt fait. L'esclave le vint
prendre, mais elle n'apporta au tailleur ni l'argent qu'il avait
dbours pour les accompagnements de l'habit et du caleon, ni de
quoi lui payer la faon de l'un et de l'autre. Cependant ce
malheureux amant, qu'on amusait et qui ne s'en apercevait pas,
n'avait rien mang de tout ce jour-l, et fut oblig d'emprunter
quelques pices de monnaie pour acheter de quoi souper. Le jour
suivant, ds qu'il fut arriv  sa boutique, la jeune esclave vint
lui dire que le meunier souhaitait de lui parler. Ma matresse,
ajouta-t-elle, lui a dit tant de bien de vous, en lui montrant
votre ouvrage, qu'il veut aussi que vous travailliez pour lui.
Elle l'a fait exprs, afin que la liaison qu'elle veut former
entre lui et vous serve  faire russir ce que vous dsirez
galement l'un et l'autre. Mon frre se laissa persuader, et alla
au moulin avec l'esclave. Le meunier le reut fort bien; et lui
prsentant une pice de toile: J'ai besoin de chemises, lui dit-
il, voil de la toile; je voudrais bien que vous m'en fissiez
vingt. S'il y a du reste, vous me le rendrez.

Scheherazade, frappe tout  coup par la clart du jour qui
commenait  clairer l'appartement de Schahriar, se tut en
achevant ces dernires paroles. La nuit suivante elle poursuivit
ainsi l'histoire de Bacbouc:




CXLVI NUIT.

Mon frre, continua le barbier, eut du travail pour cinq ou six
jours  faire vingt chemises pour le meunier, qui lui donna
ensuite une autre pice de toile pour en faire autant de caleons.
Lorsqu'ils furent achevs, Bacbouc les porta au meunier, qui lui
demanda ce qu'il lui fallait pour sa peine, sur quoi mon frre dit
qu'il se contenterait de vingt drachmes d'argent. Le meunier
appela aussitt la jeune esclave, et lui dit d'apporter le
trbuchet pour voir si la monnaie qu'il allait donner tait de
poids. L'esclave, qui avait le mot, regarda mon frre en colre,
pour lui marquer qu'il allait tout gter s'il recevait de
l'argent. Il se le tint pour dit; il refusa d'en prendre,
quoiqu'il en et besoin et qu'il en et emprunt pour acheter le
fil dont il avait cousu les chemises et les caleons. Au sortir de
chez le meunier, il vint me prier de lui prter de quoi vivre, en
me disant qu'on ne le payait pas. Je lui donnai quelque monnaie de
cuivre que j'avais dans ma bourse, et cela le fit subsister durant
quelques jours. Il est vrai qu'il ne vivait que de bouillie, et
qu'encore ne mangeait-il pas tout son saoul.

Un jour il entra chez le meunier qui, tait occup  faire aller
son moulin, et qui, croyant qu'il venait lui demander de l'argent,
lui en offrit; mais la jeune esclave, qui tait prsente, lui fit
encore un signe qui l'empcha d'en accepter, et lui fit rpondre
au meunier qu'il ne venait pas pour cela, mais seulement pour
s'informer de sa sant. Le meunier l'en remercia et lui donna une
robe de dessus  faire. Bacbouc la lui rapporta le lendemain. Le
meunier tira sa bourse. La jeune esclave ne fit en ce moment que
regarder mon frre: Voisin, dit-il au meunier, rien ne presse;
nous compterons une autre fois. Ainsi cette pauvre dupe se retira
dans sa boutique avec trois grandes maladies; c'est--dire,
amoureux, affam et sans argent.

La meunire tait avare et mchante; elle ne se contenta pas
d'avoir frustr mon frre de ce qui lui tait d, elle excita son
mari  tirer vengeance de l'amour qu'il avait pour elle, et voici
comme ils s'y prirent. Le meunier invita Bacbouc un soir  souper,
et aprs l'avoir assez mal rgal, il lui dit: Frre, il est trop
tard pour vous retirer chez vous, demeurez ici. En parlant de
cette sorte, il le mena dans un endroit du moulin o il y avait un
lit. Il le laissa l et se retira avec sa femme dans le lieu o
ils avaient coutume de coucher. Au milieu de la nuit le meunier
vint trouver mon frre: Voisin, lui dit-il, dormez-vous? Ma mule
est malade, et j'ai bien du bl  moudre. Vous me feriez beaucoup
de plaisir si vous vouliez tourner le moulin  sa place. Bacbouc,
pour lui marquer qu'il tait homme de bonne volont, lui rpondit
qu'il tait prt  lui rendre ce service; qu'on n'avait seulement
qu' lui montrer comment il fallait faire. Alors le meunier
l'attacha par le milieu du corps, de mme qu'une mule pour faire
tourner le moulin, et lui donnant ensuite un grand coup de fouet
sur les reins: Marchez voisin, lui dit-il. - Eh! pourquoi me
frappez-vous? lui dit mon frre. - C'est pour vous encourager,
rpondit le meunier, car sans cela ma mule ne marche pas. Bacbouc
fut tonn de ce traitement; nanmoins il n'osa s'en plaindre.
Quand il eut fait cinq ou six tours il voulut se reposer; mais le
meunier lui donna une douzaine de coups de fouet bien appliqus,
en lui disant: Courage, voisin; ne vous arrtez pas, je vous en
prie; il faut marcher sans prendre haleine, autrement vous
gteriez ma farine.

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit
qu'il tait jour. Le lendemain, elle reprit son discours de cette
sorte:




CXLVII NUIT.

Le meunier obligea mon frre  tourner ainsi le moulin pendant le
reste de la nuit, continua le barbier.  la pointe du jour, il le
laissa sans le dtacher et se retira  la chambre de sa femme.
Bacbouc demeura quelque temps en cet tat;  la fin, la jeune
esclave vint, qui le dtacha. Ah! que nous vous avons plaint, ma
bonne matresse et moi, s'cria la perfide; nous n'avons aucune
part au mauvais tour que son mari vous a jou. Le malheureux
Bacbouc ne lui rpondit rien, tant il tait fatigu et moulu de
coups; mais il regagna sa maison en faisant une ferme rsolution
de ne plus songer  la meunire.

Le rcit de cette histoire, poursuivit le barbier, fit rire le
calife: Allez, me dit-il, retournez chez vous; on va vous donner
quelque chose de ma part pour vous consoler d'avoir manqu le
rgal auquel vous vous attendiez. - Commandeur des croyants,
repris-je, je supplie votre majest de trouver bon que je ne
reoive rien qu'aprs lui avoir racont l'histoire de mes autres
frres. Le calife m'ayant tmoign par son silence qu'il tait
dispos  m'couter, je continuai en ces termes:

HISTOIRE DU SECOND FRRE DU BARBIER.
Mon second frre, qui s'appelait Bakbarah le brche-dent,
marchant un jour par la ville, rencontra une vieille dans une rue
carte; elle l'aborda: J'ai, lui dit-elle, un mot  vous dire;
je vous prie de vous arrter un moment. Il s'arrta en lui
demandant ce qu'elle lui voulait. Si vous avez le temps de venir
avec moi, reprit-elle, je vous mnerai dans un palais magnifique
o vous verrez une dame plus belle que le jour. Elle vous recevra
avec beaucoup de plaisir et vous prsentera la collation avec
d'excellent vin. Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. -
Ce que vous me dites est-il bien vrai? rpliqua mon frre. - Je ne
suis pas une menteuse, repartit la vieille; je ne vous propose
rien qui ne soit vritable; mais coutez ce que j'exige de vous:
il faut que vous soyez sage, que vous parliez peu et que vous ayez
une complaisance infinie. Bakbarah ayant accept la condition,
elle marcha devant et il la suivit. Ils arrivrent  la porte d'un
grand palais o il y avait beaucoup d'officiers et de domestiques.
Quelques-uns voulurent arrter mon frre; mais la vieille ne leur
eut pas plus tt parl qu'ils le laissrent passer. Alors elle se
retourna vers mon frre et lui dit: Souvenez-vous au moins que la
jeune dame chez qui je vous amne aime la douceur et la retenue;
elle ne veut pas qu'on la contredise. Si vous la contentez en
cela, vous pouvez compter que vous obtiendrez d'elle ce que vous
voudrez. Bakbarah la remercia de cet avis et promit d'en
profiter.

Elle le fit entrer dans un bel appartement: c'tait un grand
btiment carr qui rpondait  la magnificence du palais; une
galerie rgnait  l'entour, et l'on voyait au milieu un trs-beau
jardin. La vieille le fit asseoir sur un sofa bien garni et lui
dit d'attendre un moment, qu'elle allait avertir de son arrive la
jeune dame.

Mon frre, qui n'tait jamais entr dans un lieu si superbe, se
mit  considrer toutes les beauts qui s'offraient  sa vue, et
jugeant de sa bonne fortune par la magnificence qu'il voyait, il
avait de la peine  contenir sa joie. Il entendit bientt un grand
bruit qui tait caus par une troupe d'esclaves enjoues qui
vinrent  lui en faisant des clats de rire, et il aperut au
milieu d'elles une jeune dame d'une beaut extraordinaire, qui se
faisait aisment reconnatre pour leur matresse par les gards
qu'on avait pour elle. Bakbarah, qui s'tait attendu  un
entretien particulier avec la dame, fut extrmement surpris de la
voir arriver en si bonne compagnie. Cependant, les esclaves
prirent un air srieux en s'approchant de lui, et lorsque la jeune
dame fut prs du sofa, mon frre, qui s'tait lev, lui fit une
profonde rvrence. Elle prit la place d'honneur, et puis, l'ayant
pri de se remettre  la sienne, elle lui dit d'un air riant: Je
suis ravie de vous voir, et je vous souhaite tout le bien que vous
pouvez dsirer. - Madame, lui rpondit Bakbarah, je ne puis en
souhaiter un plus grand que l'honneur que j'ai de paratre devant
vous. - Il me semble que vous tes de bonne humeur, rpliqua-t-
elle, et que vous voudrez bien que nous passions le temps
agrablement ensemble.

Elle commanda aussitt que l'on servt la collation. En mme
temps on couvrit une table de plusieurs corbeilles de fruits et de
confitures. Elle se mit  table avec les esclaves et mon frre.
Comme il tait plac vis--vis d'elle, quand il ouvrait la bouche
pour manger, elle s'apercevait qu'il tait brche-dent[53], et elle
le faisait remarquer aux esclaves, qui en riaient de tout leur
coeur avec elle. Bakbarah, qui de temps en temps levait la tte
pour la regarder et qui la voyait rire, s'imagina que c'tait de
la joie qu'elle avait de sa venue, et se flatta que bientt elle
carterait ses esclaves pour rester avec lui sans tmoins. Elle
jugea bien qu'il avait cette pense, et prenant plaisir 
l'entretenir dans une erreur si agrable, elle lui dit des
douceurs, et lui prsenta, de sa propre main, de tout ce qu'il y
avait de meilleur.

La collation acheve, on se leva de table. Dix esclaves prirent
des instruments et commencrent  jouer et  chanter; d'autres se
mirent  danser. Mon frre, pour faire l'agrable, dansa aussi, et
la jeune dame mme s'en mla. Aprs qu'on eut dans quelque temps,
on s'assit pour prendre haleine. La jeune dame se fit donner un
verre de vin et regarda mon frre en souriant, pour lui marquer
qu'elle allait boire  sa sant. Il se leva et demeura debout
pendant qu'elle but. Lorsqu'elle eut bu, au lieu de rendre le
verre, elle le fit remplir, et le prsenta  mon frre afin qu'il
lui ft raison.

Scheherazade voulait poursuivre son rcit; mais remarquant qu'il
tait jour, elle cessa de parler. La nuit suivante, elle reprit la
parole et dit au sultan des Indes:




CXLVIII NUIT.

Sire, le barbier continuant l'histoire de Bakbarah: Mon frre,
dit-il, prit le verre de la main de la jeune dame en la lui
baisant, et but debout en reconnaissance de la faveur qu'elle lui
avait faite; ensuite, la jeune dame le fit asseoir auprs d'elle
et commena de le caresser; elle lui passa la main derrire la
tte en lui donnant de temps en temps de petits soufflets. Ravi de
ces faveurs, il s'estimait le plus heureux homme du monde; il
tait tent de badiner aussi avec cette charmante personne, mais
il n'osait prendre cette libert devant tant d'esclaves qui
avaient les yeux sur lui et qui ne cessaient de rire de ce
badinage. La jeune dame continua de lui donner de petits
soufflets, et,  la fin, lui en appliqua un si rudement qu'il en
fut scandalis. Il en rougit, et se leva pour s'loigner d'une si
rude joueuse. Alors la vieille qui l'avait amen le regarda d'une
manire  lui faire connatre qu'il avait tort, et qu'il ne se
souvenait pas de l'avis qu'elle lui avait donn d'avoir de la
complaisance. Il reconnut sa faute, et, pour la rparer, il se
rapprocha de la jeune dame en feignant qu'il ne s'en tait pas
loign par mauvaise humeur. Elle le tira par le bras, le fit
encore asseoir prs d'elle, et continua de lui faire mille
caresses malicieuses. Ses esclaves, qui ne cherchaient qu' la
divertir, se mirent de la partie: l'une donnait au pauvre Bakbarah
des nasardes[54] de toute sa force, l'autre lui tirait les oreilles
 les lui arracher, et d'autres enfin lui appliquaient des
soufflets qui passaient la raillerie. Mon frre souffrait tout
cela avec une patience admirable; il affectait mme un air gai, et
regardant la vieille avec un sourire forc: Vous l'avez bien dit,
disait-il, que je trouverais une dame toute bonne, tout agrable,
toute charmante. Que je vous ai d'obligation! - Ce n'est rien
encore que cela, lui rpondait la vieille: laissez faire, vous
verrez bien autre chose. La jeune dame prit alors la parole, et
dit  mon frre: Vous tes un brave homme, je suis ravie de
trouver en vous tant de douceur et tant de complaisance pour mes
petits caprices, et une humeur si conforme  la mienne. - Madame,
repartit Bakbarah, charm de ce discours, je ne suis plus  moi,
je suis tout  vous, et vous pouvez  votre gr disposer de moi. -
Que vous me faites de plaisir, rpliqua la dame, en me marquant
tant de soumission! Je suis contente de vous, et je veux que vous
le soyez aussi de moi. Qu'on lui apporte, ajouta-t-elle, le parfum
et l'eau de rose.  ces mots, deux esclaves se dtachrent et
revinrent bientt aprs; l'une avec une cassolette d'argent o il
y avait du bois d'alos le plus exquis, dont elle le parfuma; et
l'autre avec de l'eau de rose qu'elle lui jeta au visage et dans
les mains. Mon frre ne se possdait pas, tant il tait aise de se
voir traiter si honorablement.

Aprs cette crmonie, la jeune dame commanda aux esclaves qui
avaient dj jou des instruments et chant, de recommencer leurs
concerts. Elles obirent, et pendant ce temps-l, la dame appela
une autre esclave et lui ordonna d'emmener mon frre avec elle en
lui disant: Faites-lui ce que vous savez, et quand vous aurez
achev, ramenez-le-moi. Bakbarah, qui entendit cet ordre, se leva
promptement, et s'approchant de la vieille, qui s'tait aussi
leve pour accompagner l'esclave et lui, il la pria de lui dire ce
qu'on lui voulait faire. C'est que notre matresse est curieuse,
lui rpondit tout bas la vieille; elle souhaite de voir comment
vous seriez fait dguis en femme; et cette esclave, qui a ordre
de vous mener avec elle, va vous peindre les sourcils, vous raser
les moustaches et vous habiller en femme. - On peut me peindre les
sourcils tant qu'on voudra, rpliqua mon frre, j'y consens, parce
que je pourrai me laver ensuite; mais pour me faire raser, vous
voyez bien que je ne le dois pas souffrir: comment oserais-je
paratre, aprs cela, sans moustaches? - Gardez-vous de vous
opposer  ce que l'on exige de vous, reprit la vieille, vous
gteriez vos affaires, qui vont le mieux du monde. On vous aime,
on veut vous rendre heureux; faut-il pour une vilaine moustache
renoncer aux plus dlicieuses faveurs qu'un homme puisse obtenir?
Bakbarah se rendit aux raisons de la vieille, et, sans dire un
seul mot, se laissa conduire par l'esclave dans une chambre, o on
lui peignit les sourcils de rouge. On lui rasa la moustache, et
l'on se mit en devoir de lui raser aussi la barbe. La docilit de
mon frre ne put aller jusque l. Oh! pour ce qui est de ma
barbe, s'cria-t-il, je ne souffrirai point absolument qu'on me la
coupe. L'esclave lui reprsenta qu'il tait inutile de lui avoir
t sa moustache, s'il ne voulait pas consentir qu'on lui rast la
barbe; qu'un visage barbu ne convenait pas avec un habillement de
femme, et qu'elle s'tonnait qu'un homme qui tait sur le point de
possder la plus belle personne de Bagdad, ft quelque attention 
sa barbe. La vieille ajouta au discours de l'esclave de nouvelles
raisons. Elle menaa mon frre de la disgrce de la jeune dame.
Enfin, elle lui dit tant de choses qu'il se laissa faire tout ce
qu'on voulut.

Lorsqu'il fut habill en femme, on le ramena devant la jeune
dame, qui se prit si fort  rire en le voyant, qu'elle se renversa
sur le sofa o elle tait assise. Les esclaves en firent autant en
frappant des mains, si bien que mon frre demeura fort embarrass
de sa contenance. La jeune dame se releva, et, sans cesser de
rire, lui dit: Aprs la complaisance que vous avez eue pour moi,
j'aurais tort de ne vous pas aimer de tout mon coeur; mais il faut
que vous fassiez encore une chose pour l'amour de moi, c'est de
danser comme vous voil. Il obit, et la jeune dame et ses
esclaves dansrent avec lui en riant comme des folles. Aprs
qu'elles eurent dans quelque temps, elles se jetrent toutes sur
le misrable, et lui donnrent tant de soufflets, tant de coups de
poing et de coups de pied, qu'il en tomba par terre presque hors
de lui-mme. La vieille lui aida  se relever, et pour ne pas lui
donner le temps de se fcher du mauvais traitement qu'on venait de
lui faire: Consolez-vous, lui dit-elle  l'oreille, vous tes
enfin arriv au bout de vos souffrances, et vous allez en recevoir
le prix.

Le jour, qui paraissait dj, imposa silence en cet endroit  la
sultane Scheherazade. Elle poursuivit ainsi la nuit suivante.




CXLIX NUIT.

La vieille, dit le barbier, continua de parler  Bakbarah: Il ne
vous reste plus, ajouta-t-elle, qu'une seule chose  faire, et ce
n'est qu'une bagatelle. Vous saurez que ma matresse a coutume,
lorsqu'elle a un peu bu comme aujourd'hui, de ne se pas laisser
approcher par ceux qu'elle aime qu'ils ne soient nus en chemise.
Quand ils sont en cet tat, elle prend un peu d'avantage, et se
met  courir devant eux par la galerie, et de chambre en chambre,
jusqu' ce qu'ils l'aient attrape. C'est encore une de ses
bizarreries. Quelque avantage qu'elle puisse prendre, lger et
dispos comme vous tes, vous aurez bientt mis la main sur elle.
Mettez-vous vite en chemise, dshabillez-vous sans faire de
faons.

Mon bon frre en avait trop fait pour reculer. Il se dshabilla,
et cependant la jeune dame se fit ter sa robe et demeura en jupon
pour courir plus lgrement. Lorsqu'ils furent tous deux en tat
de commencer la course, la jeune dame prit un avantage d'environ
vingt pas, et se mit  courir d'une vitesse surprenante. Mon frre
la suivit de toute sa force, non sans exciter les rires de toutes
les esclaves, qui frappaient des mains. La jeune dame, au lieu de
perdre quelque chose de l'avantage qu'elle avait pris d'abord, en
gagnait encore sur mon frre: elle lui fit faire deux ou trois
tours de galerie, et puis enfila une longue alle obscure, o elle
se sauva par un dtour qui lui tait connu. Bakbarah, qui la
suivait toujours, l'ayant perdue de vue dans l'alle, fut oblig
de courir moins vite  cause le l'obscurit. Il aperut enfin une
lumire, vers laquelle ayant repris sa course, il sortit par une
porte qui fut ferme sur lui aussitt. Imaginez-vous s'il eut lieu
d'tre surpris de se trouver au milieu d'une rue de corroyeurs[55].
Ils ne le furent pas moins de le voir en chemise, les yeux peints
de rouge, sans barbe et sans moustache. Ils commencrent  frapper
des mains,  le huer, et quelques-uns coururent aprs lui et lui
cinglrent les fesses avec des peaux. Ils l'arrtrent mme, le
mirent sur un ne qu'ils rencontrrent par hasard, et le
promenrent par la ville, expos  la rise de toute la populace.

Pour comble de malheur, en passant devant la maison du juge de
police, ce magistrat voulut savoir la cause de ce tumulte. Les
corroyeurs lui dirent qu'ils avaient vu sortir mon frre dans
l'tat o il tait, par une porte de l'appartement des femmes du
grand vizir, qui donnait sur la rue. L-dessus, le juge fit donner
au malheureux Bakbarah cent coups de bton sur la plante des
pieds, et le fit conduire hors de la ville, avec dfense d'y
rentrer jamais.

Voil, commandeur des croyants, dis-je au calife Mostanser
Billah, l'aventure de mon second frre que je voulais raconter 
votre majest. Il ne savait pas que les dames de nos seigneurs les
plus puissants se divertissent quelquefois  jouer de semblables
tours aux jeunes gens qui sont assez sots pour donner dans de
semblables piges.

Scheherazade fut oblige de s'arrter en cet endroit,  cause du
jour qu'elle vit paratre. La nuit suivante elle reprit sa
narration, et dit au sultan des Indes:

FIN du TOME PREMIER



    [1] Premier ministre. La marque de sa dignit est le
cachet de l'empire, que le sultan lui remet en l'investissant
de sa charge.
    [2] Ce mot arabe signifie empereur ou seigneur; on
donne ce titre  presque tous les souverains de l'Orient.
    [3] Le titre de sultane se donne  toutes les femmes
des princes de l'Orient. Cependant le nom de sultane, tout
court, dsigne ordinairement la favorite.
    [4] Suivant les traditions des musulmans, il y a eu
deux sortes de gnies: les _pris_ et les _dives_. Les
premiers taient bienfaisants; les _dives_, froces et
ennemis de l'homme.
    [5] L'ablution avant la prire est de prcepte divin,
dans la religion musulmane:   vous, croyants! lorsque
vous vous disposez  la prire, lavez-vous le visage et les
mains jusqu'aux coudes; baignez-vous la tte, et les pieds
jusqu' la cheville.  Un musulman doit faire sa prire cinq
fois par jour: 1 Une heure avant le lever du soleil; 2 
midi; 3  trois heures aprs midi; 4 au coucher du
soleil; 5 une heure et demie aprs le coucher du soleil. En
priant, le musulman se tourne toujours du ct de la
Mecque.
    [6] La loi civile chez les mahomtans reconnat pour
galement lgitimes les enfants qui proviennent de trois
espces de mariages permises par leur religion, suivant
laquelle on peut licitement acheter, louer ou pouser une
ou plusieurs femmes; de faon que si un homme a de son
esclave un fils avant d'en avoir de son pouse, le fils de
l'esclave est reconnu pour l'an, et jouit des droits
d'anesse  l'exclusion de celui de la femme lgitime.
    [7] Nom des deux seules ftes d'obligation que les
musulmans aient dans leur religion. Ce sont des ftes
mobiles, qui, dans l'espace de trente-trois ans, tombent
dans tous les mois de l'anne, parce que l'anne
musulmane est lunaire. La premire de ces ftes arrive le
premier de la lune qui suit celle du Ramazan, ou carme
des mahomtans. Ce Baram dure trois jours, et tient tout 
la fois de la pque des Juifs, de notre carnaval et de notre
premier jour de l'an. On immole des agneaux ou des boeufs,
et c'est  cette crmonie que la fte doit le nom de _ad el
courbn_ (fte des sacrifices).
    Le petit Baram (_ad saghir_) est clbr le premier
jour du mois de _chawal_,  l'occasion de la fin des jenes
du Ramazan.
    [8] La prire est un des quatre grands prceptes de
l'Alcoran.
    [9]   Les musulmans reconnaissent quatre grands
prophtes ou lgislateurs: Mose, David, Jsus-Christ et
Mahomet.
    [10] Les mahomtans croient que Dieu donna 
Salomon le don des miracles plus abondamment qu'
aucun autre avant lui: suivant eux, il commandait aux
anges et aux dmons; il tait port par les vents dans
toutes les sphres et au-dessus des astres; les animaux, les
vgtaux et les minraux lui parlaient et lui obissaient; il
se faisait enseigner par chaque plante quelle tait sa propre
vertu, et par chaque minral  quoi il tait bon de
l'employer; il s'entretenait avec les oiseaux, et c'tait d'eux
dont il se servait pour faire l'amour  la reine de Saba, et
pour lui persuader de le venir trouver. Toutes ces fables de
l'Alcoran sont prises dans les Commentaires des Juifs.
    [11] Assaf, fils de Barakhia ou de Beloukia, ministre de
Salomon.
    [12] Le mail ou jeu de paume  cheval, appel
_tchogan_ par les Persans, se joue de la manire suivante:
La balle est jete au milieu de la place, et les joueurs,
partags en deux troupes, le mail  la main, courent aprs
au galop pour la frapper.
    [13] Cette histoire et la suivante sont tires du roman
de _Sendabad_ ou _Syntipas_.
    [14] mir signifie chef, comandant.
    [15] Calife ou khalife (khalifah) est un mot arabe qui
signifie vicaire, et sous lequel sont dsigns les souverains
de l'empire des Arabes, successeurs de Mahomet.
    [16] L'usage du vin est interdit par la religion
musulmane.
    [17] Les calenders, ou kalenderis, sont des derviches
dont la vie religieuse n'est gnralement pas approuve des
musulmans.
    [18] Haroun, surnomm Alraschid, le Juste, est un des
plus clbres princes de la dynastie des Abbassides, dont il
est le cinquime calife.
    [19] Giafar, l'un des membres les plus clbres de la
famille des Barmcides, tait le favori de Haroun Alraschid,
et portait, comme son pre Yahya, le titre de vizir.
    [20] Moussoul, ville de la Msopotamie qui fait
aujourd'hui partie des possessions du grand seigneur. Elle
possde des fabriques de toile de coton qui, de son nom,
ont pris celui de mousseline.
    [21] Khan ou caravansrail, btiment qui sert
d'htellerie en Orient, et o les caravanes sont reues
gratuitement ou pour un prix modique.
    [22] Frapper quelqu'un sur la bouche avec un soulier,
c'est lui infliger un chtiment ignominieux. Cet usage, qui
subsiste encore aujourd'hui, parat fort ancien dans
l'Orient.
    [23] Commandeur des croyants, ou prince des fidles,
en arabe mir-almoumenin; c'est de ce nom que nos
anciens historiens ont fait celui de Miramolin.
    [24] Bagdad, ville fonde par Almansour, second calife
de la dynastie des Abbassides. Ce prince, dgot du sjour
de la ville de Haschemiah prs de Coufah, o des rebelles
taient venus l'assiger dans son chteau, rsolut de btir
une ville o il ft plus en sret. Aprs avoir choisi, d'aprs
le conseil de ses astrologues, un jour et un moment
heureux, il jeta les fondements de sa capitale dans une
campagne situe sur les bords du Tigre, et que Chosros-
Nourschirvan avait donne autrefois en apanage  une de
ses femmes. Cette princesse y avait fait btir une chapelle
ddie  une idole nomme Bag, et avait en mme temps
donn  cette campagne le nom de Bagdad, ce qui signifie
en persan le don de Bag. Bagdad, comme toute la province
de l'Irac-Araby, dont elle est la principale ville, appartient
aujourd'hui au Grand-Seigneur.
    [25] L'Alcoran, ou, plus exactement, le Coran, mot
arabe qui signifie lecture, est le recueil des prtendues
rvlations faites  Mahomet par le Trs-Haut au moyen
de l'entremise de l'ange Gabriel. Il se compose de cent
quatorze chapitres, ou surates, que le prophte des Arabes
publia successivement, faisant croire  ses disciples que
l'ange Gabriel lui remettait par portions ce livre qui tait
sorti complet des mains de Dieu. La premire rvlation
est spare de la dernire par un espace de vingt-trois ans.
Le prophte avait quarante ans lorsqu'il annona avoir
reu la premire visite de l'ange Gabriel; ces visites
continurent jusqu' la mort de Mahomet, et il dictait  un
secrtaire les diffrents chapitres du saint livre  mesure
que l'envoy de Dieu les lui apportait. L'art de l'criture
tait encore rare  cette poque, et il ne parat pas que
Mahomet ait su crire.
    [26] La religion musulmane est fonde sur le pur
disme; ses sectateurs la divisent en deux branches, dont
l'une est appele la foi, et l'autre le culte ou la pratique. La
foi consiste dans la croyance au symbole suivant: Il n'y a
qu'un Dieu, et Mahomet est le prophte de Dieu.
    [27] Talisman ou thelesmn, nom que les Orientaux
donnent  toute pierre prcieuse grave sous l'influence
d'une constellation, et portant des caractres et des
emblmes emprunts aux sciences occultes.
    [28] Pabouche ou babouche, mot qui n'est
qu'une lgre altration du persan papousche, qui signifie
soulier. Les babouches sont des espces de mules.
    [29] Les chats ne sont point regards par les
musulmans comme des animaux immondes.  On assure
mme, dit M. Marcel, que Mahomet aimait beaucoup les
chats, et on raconte qu'un jour une chatte favorite s'tant
endormie sur un pan de la robe du prophte, lorsque
l'heure de la prire fut annonce, il se dcida  couper le
morceau d'toffe sur lequel l'animal s'tait endormi, afin
de ne point interrompre ce sommeil paisible en se levant
pour vaquer  ses fonctions religieuses.  (Contes du
Cheikh lmohdy Vol.III)
    [30] Le mot scheikh signifie vieillard, mais il a pris la
mme extension que le mot latin senior, dont on a fait
seigneur. Le titre de vieux de la montagne, donn par nos
historiens des croisades aux chefs des Ismaliens, ou
assassins, drive tout simplement d'une traduction trop
littrale des mots scheikh al gebel, qui signifient seigneur
de la montagne. Le chef des Ismaliens tait ainsi nomm
parce qu'il habitait le chteau d'Alamout, situ au sommet
d'une montagne.
    [31] Le jeu des checs est une invention indienne. Les
Persans conviennent que ce jeu leur fut apport de l'Inde
dans le sixime sicle de notre re. Il est probable que le
mot checs vient du persan schah, qui signifie roi; les
Persans, pour dire chec et mat, se servent de l'expression
schah mat, le roi est mort.
    [32] Agib, en arabe, signifie merveilleux.
    [33] L'incident de la montagne d'aimant se retrouve
dans un pome en vers allemands intitul Histoire du duc
Ernest de Bavire, et qui a pour auteur Henri de Veldeck,
pote qui crivait  la fin du douzime sicle. Le conte de la
montagne d'aimant, dont l'origine orientale est
incontestable, parat avoir plu singulirement aux
romanciers du moyen-ge.
    [34] Le roc, ou rokh, est un oiseau merveilleux qui n'a
jamais exist, selon toute apparence, que dans
l'imagination des conteurs arabes, qui lui font jouer un
grand rle dans leurs rcits. Le roc, d'aprs leurs rcits
fabuleux, a la forme de l'aigle; mais il est assez grand et
assez fort pour enlever l'lphant. Parvenu  une grande
hauteur, l'oiseau gant laisse tomber l'animal, qui se brise
dans la chute, et le roc s'abat pour en faire sa proie.
    [35] L'histoire de Zobide n'est pas sans quelque
ressemblance avec une des histoires prcdentes, celle du
vieillard et des deux chiens noirs.
    [36] Amin succda  son pre Haroun Alraschid en
l'anne 193 de l'hgire (809 de J.-C.).  peine fut-il sur le
trne, qu'il s'abandonna sans rserve  ses passions
dominantes, celles du vin et des femmes, et se livra  des
actes impolitiques qui dnotaient son incapacit. Il fut
assassin par l'ordre d'un des gnraux de Mamoun, son
frre. Il tait g de vingt-huit ans et en avait rgn cinq.
    [37] Mamoun, l'un des plus clbres califes de la
dynastie des Abbassides, succda en l'anne 198 de l'hgire
(813 de J.-C.)  son frre Amin, et occupa le trne pendant
plus de vingt ans. Il mourut en l'anne 218 de l'hgire (833
de J.-C.),  l'ge de 48 ans.
    [38] La famille des Barmcides, dont Giafar, ministre
de Haroun, est un des membres les plus clbres, s'est
acquis en Orient, par ses richesses et sa gnrosit, une
renomme que la terrible catastrophe qui a mis fin  tant
de prosprit n'a pas manqu d'augmenter. Les
Barmcides, ou mieux Barmkides, taient originaires de
Balk, et d'une naissance illustre. Cette grande catastrophe
eut lieu le 1er safar 187 (29 janvier 803). Giafar eut la tte
tranche. L'ordre fut donn aussitt d'arrter le pre et les
frres de Giafar avec toute leur famille, et ils furent
envoys  Rakka en Msopotamie, o ils finirent leurs
jours dans la captivit.
    [39] Noureddin signifie, en arabe, la lumire de la
religion; et Bedreddin, la pleine lune de la religion.
    [40] C'est--dire le soleil de la religion. (Galland.)
    [41] Mohammed ou Mahomet est le nom que portait le
fondateur de l'islamisme, et les dvots musulmans
s'honorent de porter le mme nom que leur prophte.  Le
prjug est si gnral, dit M. Reinaud, que ceux qui sont
ainsi appels passent pour des tres privilgis. 
Constantinople, lorsque l'tat est en danger, le sultan fait
choix de quatre-vingt-douze musulmans du nom de
Mohammed, et les charge de rciter certains chapitres de
l'Alcoran; il s'imagine par l assurer le salut de l'empire. 
    [42] Bedreddin, ce mot signifie la pleine lune de la
religion.
    [43] Tous les Orientaux couchent en caleon, et cette
circonstance est ncessaire pour la suite.
    [44] La clbre mosque des Ommiades, l'un des plus
beaux difices de l'Asie, fut leve par ordre du calife Walid
Ier, qui en fit jeter les fondements sur les ruines de
l'ancienne glise de Saint-Jean-Baptiste. Douze mille
ouvriers travaillrent pendant quinze ans  ce magnifique
difice, et il cota cinq millions six cent mille dinars
(cinquante-six millions de francs). Les architectes les plus
habiles des tats du calife et de l'empire grec y furent
employs. Six cents lampes suspendues par des chanes
d'or y rpandaient un tel clat qu'elles causaient aux
musulmans des distractions; aussi furent-elles dans la
suite remplaces par des lampes de fer.
    [45] Cette prire se fait en tout temps, deux heures et
demie avant le coucher du soleil.
    [46] Le sorbet ou _scherbet_, comme prononcent les
Arabes, est une boisson compose de jus de citron ou
d'autres fruits, de sucre et d'eau, dans laquelle on fait
dissoudre quelques ptes parfumes.
    [47] Les mahomtans donnent ordinairement ce nom
aux eunuques noirs.
    [48] chantillon, morceau de quelque chose qui est 
vendre, et dont on veut faire voir la qualit.
    [49] Dans les principales villes de Turquie marchs
publics, espces de halles couvertes.
    [50] Le baume de la Mecque est le suc rsineux d'un
arbre de la famille des trbinthaces, appel par Linn
amyris gileadensis. Le baume de la Mecque coule
naturellement de l'arbre pendant les chaleurs de l't, sous
forme de petites gouttelettes rsineuses dont on aide la
sortie par des incisions. Ce baume, regard comme le plus
prcieux, est rserv aujourd'hui pour le grand seigneur et
pour les pachas, etc.
    [51] Le lieu public dans les villes du Levant o logent
les trangers.
    [52] Mostanser Billah, trente-sixime calife Abbasside,
monta sur le trne en 1226 de notre re (623 de l'hgire).
Ce prince, l'un des meilleurs de sa dynastie, se
recommande par sa justice et par une libralit
extraordinaire. Un jour qu'il visitait les trsors amasss par
ses anctres, frapp d'tonnement  la vue d'une citerne
remplie d'or, il s'cria:  Que ne puis-je vivre assez pour
faire un bon emploi de ces richesses si longtemps enfouies!
 - Seigneur, rpondit un des courtisans, votre aeul Naser
formait le voeu contraire. Voyant qu'il s'en fallait de deux
brasses que cette citerne ne ft comble, il souhaitait de
vivre assez pour la voir entirement pleine. On rapporte
que pendant les nuits du mois de ramadan, qui est
consacr  un jeune svre, il faisait dresser dans les rues
de Bagdad des tables bien servies, auxquelles tous les
Musulmans pouvaient venir s'asseoir. Le trait suivant offre
un exemple de libralit porte jusqu' la profusion.
Mostanser ayant un jour aperu du haut de son palais des
hardes tendues sur les terrasses d'un grand nombre de
maisons, en demanda le motif, et apprit que les vtements
qu'il voyait taient ceux de plusieurs habitants de Bagdad
qui les avaient lavs et mis scher, afin de solenniser la
fte du Baram.  Est-il possible, dit le calife, qu'il y ait
parmi mes sujets un si grand nombre de personnes n'ayant
pas les moyens de s'acheter un habit pour fter le
Baram?  Aussitt il fit venir des orfvres, et leur
ordonna de faire une certaine quantit de balles d'or, que
le calife et ses courtisans lancrent avec des arbaltes sur
toutes les terrasses o on voyait des vtements tendus.
Mostanser mourut en 1242 de J.-C. (640 de l'hgire), g
de cinquante et un ans.
    [53] Personne qui a perdu une ou plusieurs dents de
devant.
    [54] Chiquenaude sur le nez.
    [55] Artisan dont le mtier est d'adoucir des cuirs et
leur donner le dernier apprt.





End of Project Gutenberg's Les mille et une nuits - Tome premier, by Anonymous

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS - ***

***** This file should be named 15371-8.txt or 15371-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/5/3/7/15371/

Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
