Project Gutenberg's Francia; Un bienfait n'est jamais perdu, by George Sand

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Title: Francia; Un bienfait n'est jamais perdu

Author: George Sand

Release Date: March 17, 2005 [EBook #15397]

Language: French

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OEUVRES
DE
GEORGE SAND



FRANCIA

UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU

PAR

GEORGE SAND (L.-A. AURORE DUPIN)
VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT

PARIS CALMANN LVY, DITEUR
3, RUE AUBER, 3
1899





                              FRANCIA



                                 I

Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris s'entassait sur le passage
d'un trange cortge. Le tsar Alexandre, ayant  sa droite le roi de
Prusse et  sa gauche le prince de Schwarzenberg, reprsentant de
l'empereur d'Autriche, s'avanait lentement  cheval, suivi d'un
brillant tat-major et d'une escorte de cinquante mille hommes d'lite,
 travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar tait calme en apparence.
Il jouait un grand rle, celui de vainqueur magnanime, et il le jouait
bien. Son escorte tait grave, ses soldats majestueux. La foule tait
muette.

C'est qu'au lendemain d'un hroque combat des dernires lgions
de l'empire, on avait abandonn et livr la partie gnreuse de la
population  l'humiliante clmence du vainqueur. C'est que, comme
toujours, en refusant au peuple le droit et les moyens de se dfendre
lui-mme, en se mfiant de lui, en lui refusant des armes, on s'tait
perdu. Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse fut sa
seule gloire. Au moins celle-l reste pure dans le souvenir de ceux qui
ont vu ces choses.

Sur le flanc du merveilleux tat-major imprial un jeune officier russe
d'une beaut remarquable contenait avec peine la fougue de son cheval.
L'homme tait de haute taille, mince, et d'autant plus serr dans sa
ceinture d'ordonnance, dont les pais glands d'or retombaient sur sa
cuisse, comme celle des mystrieux personnages qu'on voit dfiler sur
les bas-relief perses de la dcadence; peut-tre mme un antiquaire
et-il pu retrouver dans les traits et dans les ornements du jeune
officier un dernier reflet du type et du got de l'Orient barbare.

Il appartenait aux races mridionales que la conqute ou les alliances
ont insensiblement fondues dans l'empire russe. Il avait la beaut du
profil, l'imposante largeur des yeux, l'paisseur des lvres, la
force un peu exagre des muscles, tempre par l'lgance des formes
modernes. La civilisation avait allg la puissance du colosse. Ce qui
en restait conservait quelque chose d'trange et de saisissant qui
attirait et fixait les regards, mme aprs la surprise et l'attention
accapares d'abord par le tsar en personne.

Le cheval mont par ce jeune homme s'impatientait de la lenteur du
dfil; on et dit que, ne comprenant rien  l'tiquette observe,
il voulait s'lancer en vainqueur dans la cit dompte et fouler les
vaincus sous son galop sauvage. Aussi son cavalier, craignant de lui
voir rompre son rang et d'attirer sur lui un regard mcontent de ses
suprieurs, le contenait-il avec un soin qui l'absorbait et ne lui
permettait gure de se rendre compte de l'accueil morne, douloureux,
parfois menaant de la population.

Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, ne s'y mprenait
pas et ne russissait pas  cacher entirement ses apprhensions.
La foule devenait si compacte que si elle se ft resserre sur les
vainqueurs (l'un deux l'a racont textuellement), ils eussent t
touffs sans pouvoir faire usage de leurs armes. Cette foule,
volontaire ou non, n'et pas fait le compte du principal triomphateur.
Il voulait entrer dans Paris comme l'ange sauveur des nations,
c'est--dire comme le chef de la coalition europenne. Il avait tout
prpar navement pour cette grande et cruelle comdie. La moindre
motion un peu vive du public pouvait faire manquer son plan de mise en
scne.

Cette motion faillit se produire par la faute du jeune cavalier que
nous avons sommairement dcrit. Dans un moment o sa monture semblait
s'apaiser, une jeune fille, pousse par l'affluence ou entrane par
la curiosit, se trouva dpasser la ligne des gardes nationaux qui
maintenaient l'ordre, c'est--dire le silence et la tristesse des
spectateurs. Peut-tre qu'un lger frlement de son chle bleu ou de sa
robe blanche effraya le cheval ombrageux; il se cabra furieusement, un
de ses genoux firement enlevs atteignit l'paule de la Parisienne, qui
chancela, et fut retenue par un groupe de faubouriens serrs derrire
elle. tait-elle blesse, ou seulement meurtrie? La consigne ne
permettait pas au jeune Russe de s'arrter une demi-seconde pour s'en
assurer: il escortait le tout-puissant tsar, il ne devait pas se
retourner, il ne devait pas mme voir. Pourtant il se retourna, il
regarda, et il suivit des yeux aussi longtemps qu'il le put le groupe
mu qu'il laissait derrire lui. La grisette, car ce n'tait qu'une
grisette, avait t enleve par plusieurs paires de bras vigoureux; en
un clin d'oeil, elle avait t transporte dans un estaminet qui se
trouvait l. La foule s'tait instantanment resserre sur le vide fait
dans sa masse par l'incident rapide. Un instant, quelques exclamations
de haine et de colre s'taient leves, et, pour peu qu'on y et
rpondu dans les rangs trangers, l'indignation se ft peut-tre allume
comme une trane de poudre. Le tsar, qui voyait et entendait tout sans
perdre son vague et implacable sourire, n'eut pas besoin d'un geste pour
contenir ses cohortes; on savait ses intentions. Aucune des personnes
de sa suite ne parut s'apercevoir des regards de menace qui embrasaient
certaines physionomies. Quelques imprcations inarticules, quelques
poings nergiquement dresss se perdirent dans l'loignement.
L'officier, cause involontaire de ce scandale, se flatta que ni le tsar,
ni aucun de ses gnraux n'en avaient pris note; mais le gouvernement
russe a des yeux dans le dos. La note tait prise: le tsar devait
connatre le crime du jeune tourdi qui avait eu la coquetterie de
choisir pour ce jour de triomphe la plus belle et la moins discipline
de ses montures de service. En outre il serait inform de l'expression
de regret et de chagrin que le jeune homme n'avait pas eu _l'exprience_
de dissimuler. Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute en
donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. Le choix du cheval
indompt fut regard comme punissable, le regret manifest rentrait
dans la comdie de sentiment dont les Parisiens devaient tre touchs.
L'inconvenance d'une motion quelconque dans les rangs de l'escorte
impriale ne fut donc pas prise en mauvaise part.

Quand le dfil ennemi dboucha sur le boulevard, la scne changea comme
par magie.

A mesure qu'on avanait vers les quartiers riches, l'entente se faisait,
l'tranger respirait; puis tout  coup la fusion se fit, non sans
honte mais sans scrupule. L'lment royaliste jetait le masque et se
prcipitait dans les bras du vainqueur. L'motion avait gagn la masse;
on n'y songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas encore, on ne les
connaissait pas; mais on aimait Alexandre, et les femmes sans coeur
qui se jetaient sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent
ni repousses, ni insultes par la garde nationale qui regardait
tristement, croyant qu'on remerciait simplement l'tranger de n'avoir
pas saccag Paris. Ils trouvaient cette reconnaissance purile et
outre; ils ne voyaient pas encore que cette joie folle applaudissait
 l'abaissement de la France. Le jeune officier russe qui avait failli
compromettre toute la reprsentation de cette triste comdie, o tant
d'acteurs jouaient un rle de comparses sans savoir le mot de la pice,
essayait en vain de comprendre ce qu'il voyait  Paris, lui qui avait vu
brler Moscou et qui avait compris! C'tait un esprit aussi rflchi que
pouvaient le permettre l'ducation toute militaire qu'il avait reue et
l'poque agite, vraiment terrible, o sa jeunesse se dveloppait. Il
supplait aux facults de raisonnement philosophique qui lui manquaient,
par la subtile pntration de sa race et la dfiance cauteleuse de son
milieu. Il avait vu et il voyait  deux annes de distance les deux
extrmes du sentiment patriotique: le riche et industrieux Moscou brl
par haine de l'tranger, dvouement sauvage et sublime qui l'avait
frapp d'horreur et d'admiration,--le brillant et splendide Paris
sacrifiant l'honneur  l'humanit, et regardant comme un devoir de
sauver  tout prix la civilisation dont il est l'inpuisable source. Ce
Russe tait  beaucoup d'gards sauvage lui-mme, et il se crut en droit
de mpriser profondment Paris et la France.

Il ne se disait pas que Moscou ne s'tait pas dtruit de ses propres
mains et que les peuples esclaves n'ont pas  tre consults; ils
sont hroques bon gr mal gr, et n'ont point  se vanter de leurs
involontaires sacrifices. Il ne savait point que Paris n'avait pas t
consult pour se rendre, plus que Moscou pour tre brl, que la France
n'tait que trs-relativement un peuple libre, qu'on spculait en haut
lieu de ses destines, et que la majorit des Parisiens et t ds lors
aussi hroque qu'elle l'est de nos jours[1].

[Note 1: Janvier 1871.]

Pas plus que l'habitant de la France, l'tranger venu des rives du
Tanas ne pntrait dans le secret de l'histoire. Au moment de la
brutalit de son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg, il
avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux courroucs. Il s'tait
dit:

Ce peuple a t trahi, vendu peut-tre!

En prsence des honteuses sympathies de la noblesse, il ne comprenait
plus. Il se disait:

--Cette population est lche. Au lieu de la caresser, notre tsar devrait
la fouler aux pieds et lui cracher au visage.

Alors les sentiments humains et gnreux se trouvant touffs et comme
avilis dans son coeur par le spectacle d'une lchet inoue, il se
trouva lui-mme en proie  l'enivrement des instincts sauvages. Il se
dit que cette ville tait riante et folle, que cette population tait
facile et corrompue, que ces femmes qui venaient s'offrir et s'attacher
elles-mmes au char du vainqueur taient de beaux trophes. Ds lors,
tout au dsir farouche,  la soif des jouissances, il traversa Paris,
l'oeil enflamm, la narine frmissante et le coeur hautain.

Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer aux Tuileries, alla
aux Champs-Elyses passer la revue de sa magnifique arme d'lite,
donnant jusqu'au bout le spectacle  ces Parisiens avides de spectacles;
aprs quoi, il se disposait  occuper l'htel de l'Elyse. En ce moment,
il eut  rgler deux dtails d'importance fort ingale. Le premier fut 
propos d'un avis qu'on lui avait transmis pendant la revue: suivant ce
faux avis, il n'y avait point de scurit pour lui  l'lyse, le palais
tait min. On avait sur-le-champ dpch vers M. de Talleyrand, qui
avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver l
au centre de ceux qui allaient lui livrer la France; puis il jeta les
yeux sur l'autre avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui s'tait
si mal comport en traversant le faubourg Saint-Martin.

--Qu'il aille loger o bon lui semblera, rpondit le souverain, et qu'il
y garde les arrts pendant trois jours.

Puis, remontant  cheval avec son tat-major, il retourna  la place de
la Concorde, d'o il se rendit  pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats
avaient reu l'ordre de camper sur les places publiques. L'habitant,
trait avec tant de courtoisie, admirait avec stupeur ces belles troupes
si bien disciplines, qui ne prenaient possession que du pave de
la ville et qui installaient la leurs cantines sans rien exiger en
apparence. Le _badaud_ de Paris admira, se rjouit, et s'imagina que
l'invasion ne lui coterait rien.

Quant au jeune officier attach  l'tat-major, exclu de l'htel o
allait rsider son empereur, il se crut radicalement disgraci, et il en
cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogoksko, aide-de-camp du
tsar, lui dit  voix basse en passant:

--Tu as des ennemis auprs du _pre_, mais ne crains rien. Il te connat
et il t'aime. C'est pour te prserver d'eux qu'il t'loigne. Ne reparais
pas de quelques jours, mais fais-moi savoir o tu demeures.

--Je n'en sais rien encore, rpondit le jeune homme avec une rsignation
fataliste, Dieu y pourvoira!

Il avait  peine prononc ces mots qu'un jockey de bonne mine se
prsenta et lui remit le message suivant:

La marquise de Thivre se rappelle avec plaisir qu'elle est, par
alliance, parente du prince Mourzakine; elle me charge de l'inviter 
venir prendre son gte  l'htel de Thivre, et je joins mes instances
aux siennes.

Le billet tait sign _Marquis de Thivre_.

Mourzakine communiqua ce billet  son oncle qui le lui rendit en
souriant et lui promit d'aller le voir aussitt qu'il aurait un moment
de libert. Mourzakine fit signe  son heiduque cosaque et suivit le
jockey, qui tait bien mont et qui les conduisit en peu d'instans 
l'htel de Thivre, au faubourg Saint-Germain.

Un bel htel, style Louis XIV, situ entre cour et jardin, jardin
mystrieux touff sous de grands arbres, rez-de-chausse lev sur un
perron seigneurial, larges entres, tapis moelleux, salle  manger dj
richement servie, un salon trs-confortable et de grande tournure, voil
ce que vit confusment Diomde Mourzakine, car il s'appelait modestement
de son petit nom _Diomde, fils de Diomde, Diomid Diomiditch_. Le
marquis de Thivre vint  sa rencontre les bras ouverts. C'tait un
vilain petit homme de cinquante ans, maigre, vif, l'oeil trs-noir,
le teint trs-blme, avec une perruque noire aussi, mais d'un noir
invraisemblable, un habit noir raide et serr, la culotte et les bas
noirs, un jabot trs-blanc, rien qui ne ft crment noir ou blanc dans
sa mince personne: c'tait une pie pour le plumage, le babil et la
vivacit.

Il parla beaucoup, et de la manire la plus courtoise, la plus
empresse. Mourzakine savait le franais aussi bien possible,
c'est--dire qu'il le parlait avec plus de facilit que le russe
proprement dit, car il tait n dans la Petite-Russie et avait d faire
de grands efforts pour corriger son accent mridional; mais ni en russe,
ni en franais, il n'tait capable de bien comprendre une locution
aussi abondante et aussi prcipite que celle de son nouvel hte, et, ne
saisissant que quelques mots dans chaque phrase, il lui rpondit un peu
au hasard. Il comprit seulement que le marquis se dmenait pour tablir
leur parent. Il lui citait, en les estropiant d'une manire indigne,
les noms des personnes de sa famille qui avaient tabli au temps de
l'migration franaise des relations, et par suite une alliance avec
une demoiselle apparente  la famille de madame de Thivre. Mourzakine
n'avait aucune notion de cette alliance et allait avouer ingnument
qu'il la croyait au moins fort loigne, quand la marquise entra. Elle
lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux que son
mari. La marquise tait belle et jeune: ce dtail effaa promptement les
scrupules du prince russe. Il feignit d'tre parfaitement au courant et
ne se gna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la
marquise en exigeant qu'il l'appelt ma cousine, ce qu'il ne put faire
sans biaiser un peu. Les rapports ainsi tablis en quelques minutes, le
marquis le conduisit  un trs-bel appartement qui lui tait destin
et o il trouva son cosaque occup  ouvrir sa valise, en attendant
l'arrive de ses malles qu'on tait all chercher. Le marquis mit en
outre  sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant
voyag, avait retenu quelques mots d'allemand et s'imaginait pouvoir
s'entendre avec le cosaque, illusion nave  laquelle il lui fallut
promptement renoncer; mais, croyant avoir affaire  quelque prince
rgnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout
derrire lui, suivant des yeux tous ses mouvements et cherchant 
deviner en quoi il pourrait lui tre utile ou agrable.

A vrai dire, le Diomde barbare aurait eu grand besoin de son secours
pour comprendre l'usage et l'importance des objets de luxe et de
toilette mis  sa disposition. Il dboucha plusieurs flacons, reculant
avec mfiance devant les parfums les plus suaves, et cherchant celui qui
devait, selon lui, reprsenter le suprme bon ton, la vulgaire eau de
Cologne. Il redouta les ptes et les pommades d'une exquise fracheur
qui lui firent l'effet d'tre ventes, parce qu'il tait habitu aux
produits rancis de son bagage ambulant. Enfin, s'tant accommod du
mieux qu'il put pour faire disparatre la poussire de sa chevelure et
de son brillant uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant
toujours suivi du domestique franais, il se rappela qu'il avait un
service  lui demander. Il commena par lui demander son nom,  quoi le
serviteur rpondit simplement:

--Martin.

--Eh bien, Martin, faites-moi le plaisir d'envoyer une personne faubourg
Saint-Martin, numro,... je ne sais plus; c'est un petit caf o l'on
fume;... il y a des queues de billard peintes sur la devanture, c'est le
plus proche du boulevard en arrivant par le faubourg.

--On trouvera a, rpondit gravement Martin.

--Oui, il faut retrouver a, reprit le prince, et il faut s'informer
d'une personne dont je ne sais pas le nom: une jeune fille de seize ou
dix-sept ans, habille de blanc et de bleu, assez jolie.

Martin ne put rprimer un sourire que Mourzakine comprit trs-vite.

--Ce n'est pas une... fantaisie, continua-t-il. Mon cheval en passant a
fait tomber cette personne; on l'a emporte dans le caf: je veux savoir
si elle est blesse, et lui faire tenir mes excuses ou mon secours, si
elle en a besoin.

C'tait parler en prince. Martin redevenu srieux s'inclina profondment
et se disposa  obir sans retard.

M. de Thivre, aprs avoir t un des satisfaits de l'empire par la
restitution de ses biens aprs l'migration de sa famille, tait un
des mcontents de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait
sollicit une place importante qu'il n'avait pas obtenue, parce qu'en se
prcipitant, les vnements dsastreux n'avaient pas permis de contenter
tout le monde. Initi aux efforts des royalistes pour amener par
surprise une restauration royale, il s'tait jet avec ardeur dans
l'entreprise et il tait de ceux qui avaient fait aux allis l'accueil
que l'on sait. Il devait  sa femme l'heureuse ide d'offrir sa maison
au premier Russe tant soit peu important dont il pourrait s'emparer. La
marquise,  pied, aux Champs-Elyses, avait t admirer la revue.
Elle avait t frappe de la belle taille et de la belle figure de
Mourzakine. Elle avait russi  savoir son nom, et ce nom ne lui tait
pas inconnu; elle avait rellement une parente marie en Russie, qui
lui avait crit quelquefois, qui s'appelait Mourzakine, et qui tait ou
pouvait tre parente du jeune prince. Du moment qu'il tait prince, il
n'y avait aucun inconvnient  rclamer la parent, et du moment
qu'il tait un des plus beaux hommes de l'arme, il n'y avait rien de
dsagrable  l'avoir pour hte.

La marquise avait vingt-deux ans; elle tait blanche et blonde, un peu
grasse pour le costume triqu que l'on portait alors, mais assez grande
pour conserver une relle lgance de formes et d'allures. Elle ne
pouvait souffrir son petit mari, ce qui ne l'empchait pas de s'entendre
avec lui parfaitement pour tirer de toute situation donne le meilleur
parti possible. Lgre pourtant et trs-dissipe, elle portait dans son
ambition et dans ses convoitises d'argent une frivolit absolue. Il ne
s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement pour assurer une fortune
aux enfants qu'elle n'avait pas ou  la vieillesse qu'elle ne voulait
pas prvoir. Il s'agissait de plaire pour passer agrablement la vie, de
mener grand train et de pouvoir faire des dettes sans trop d'inquitude
enfin de prendre rang  une cour quelconque, pourvu qu'on y put taler
un grand luxe et y placer sa beaut sur un pidestal lev au-dessus de
la foule.

Elle n'tait pas de noble race, elle avait apport sa brillante jeunesse
avec une grosse fortune  un poux peu sduisant, uniquement pour tre
marquise, et il n'et pas fallu lut demander pourquoi elle tenait tant
 un titre, elle n'en savait rien. Elle avait assez d'esprit pour le
babil; son intelligence pour le raisonnement tait nulle. Toujours en
l'air, toujours occupe de caquets et de toilettes, elle n'avait
qu'une ide: surpasser les autres femmes, tre au moins une des plus
remarques.

Avec ce got pour le bruit et le clinquant, il et t bien difficile
qu'elle ne ft pas fortement engoue du militaire en gnral. Un temps
n'tait pas bien loin o elle avait t fire de valser avec les beaux
officiers de l'empire; elle avait eu du regret lorsque son mari lui
avait prescrit de bouder l'empire. Elle tait donc ivre de joie en
voyant surgir une arme nouvelle avec des plumets, des titres, des
galons et des noms nouveaux; toute cette ivresse tait  la surface, le
coeur et les sens n'y jouaient qu'un rle secondaire. La marquise tait
sage, c'est--dire qu'elle n'avait jamais eu d'amant; elle tait comme
habitue  se sentir prise de tous les hommes capables de plaire, mais
sans en aimer assez un seul pour s'engager  n'aimer que lui. Elle et
pu tre une femme galante, car ses sens parlaient quelquefois malgr
elle; mais elle n'et pas eu le courage de ses passions, et un grand
fonds d'gosme l'avait prserve de tout ce qui peut engager et
compromettre.

Elle reut donc Mourzakine avec autant de satisfaction que
d'imprvoyance.

--Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle ds le premier jour; mais
c'est un oiseau de passage, et il ne faudra pas l'aimer trop.

Ne pas aimer trop lui avait toujours t plus ou moins facile; elle ne
s'tait jamais trouve aux prises avec une volont bien persistante en
fait d'amour. Le Franais de ce temps-l n'avait point pass par le
romantisme; il se ressentait plus qu'on ne pense des moeurs lgres du
Directoire, lesquelles n'taient elles-mmes qu'un retour aux moeurs
de la rgence. La vie d'aventures et de conqutes avait ajout  cette
disposition au sensualisme quelque chose de brutal et de press qui ne
rendait pas l'homme bien dangereux pour la femme prudente. Dans les
temps de grandes proccupations guerrires et sociales, il n'y a pas
beaucoup de place pour les passions profondes, non plus que pour les
tendresses prolonges.

Rien ne ressemblait moins  un Franais qu'un Russe de cette poque.
C'est  cause de leur facilit  parler notre langue,  se plier  nos
usages, qu'on les appela chez nous les Franais du Nord; mais jamais
l'identification ne fut plus lointaine et plus impossible. Ils ne
pouvaient prendre de nous que ce qui nous faisait le moins d'honneur
alors, l'amabilit.

Mourzakine n'tait pourtant pas un vrai Russe. Gorgien d'origine,
peut-tre Kurde ou Persan en remontant plus haut, Moscovite d'ducation,
il n'avait jamais vu Ptersbourg et ne se trouvait que par les hasards
de la guerre et la protection de son oncle Ogoksko plac sous les yeux
du tsar. Sans la guerre, priv de fortune comme il l'tait, il et
vgt dans d'obscurs et pnibles emplois militaires aux frontires
asiatiques,  moins que, comme il en avait t tent quelquefois dans
son adolescence, il n'et franchi cette frontire pour se jeter dans la
vie d'hroques aventures de ses aeux indpendants; mais il s'tait
distingu  la bataille de la Moskowa, et plus tard il s'tait battu
comme un lion sous les yeux du matre. Ds lors il lui appartenait corps
et me. Il tait bien et dment baptis Russe par le sang franais qu'il
avait vers; il tait riv  jamais, lui et sa postrit, au joug de ce
qu'on appelle en Russie la civilisation, c'est--dire le culte aveugle
de la puissance absolue. Il faut monter plus haut que ne le pouvait
faire Mourzakine pour disposer de cette puissance par le fer ou le
poison.

Sa volont  lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre destine;
mais qu'elles sont tenaces et patientes, ces nergies qui consistent 
craser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts! C'est toute
la science de la vie chez les Russes; science incompatible avec notre
caractre et nos habitudes. Nous savons bien aussi plier dplorablement
sous les matres; mais nous nous lassons d'eux avec une merveilleuse
facilit, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intrts
personnels au besoin de reprendre possession de nous-mmes[2].

[Note 2: Ivan Tourguenef, qui connat bien la France, a cr en
matre le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien tre en
Russie parce qu'il a la nature du Franais. Relisez les dernires pages
de l'admirable roman: _Dimitri Roudine_.]

Beau comme il l'tait, Diomde Mourzakine avait eu partout de faciles
succs auprs des femmes de toute classe et de tous pays. Trop prudent
pour produire sa fatuit au grand jour, il la nourrissait en lui
secrte, norme. Ds le premier coup d'oeil, il couva sensuellement des
yeux la belle marquise comme une proie qui lui tait dvolue. Il comprit
en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle n'tait pas dvote,
la dvotion de commande n'tait pas encore  l'ordre du jour;
qu'elle tait trs-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait
irrsistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le premier jour,
s'imaginant qu'il lui suffisait de se montrer pour tre heureux  bref
dlai.

Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une Franaise coquette et ce
qu'il y a de rsistance dans son abandon apparent. Horriblement fatigu,
il fit des voeux sincres pour n'tre pas troubl la premire nuit,
et ce fut avec surprise qu'il s'veilla le lendemain sans qu'aucun
mouvement furtif et troubl le silence de son appartement. La premire
personne qui vint  son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne
sachant quel titre lui donner, le traita d'excellence  tout hasard.

--J'ai fait moi-mme la commission, lui dit-il, j'ai pris un fiacre, je
me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j'ai trouv l'estaminet.

--_L'esta_... Comment dites-vous?

--Ces cafs de petites gens s'appellent des estaminets. On y fume et on
joue au billard.

--C'est bien, merci. Aprs?

--Je me suis inform de l'accident. Il n'y avait rien de grave. La
petite personne n'a pas eu de mal; on lui a fait boire un peu de liqueur
et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure prcisment dans la
maison.

--Vous eussiez d monter la voir. Cela m'et fait plaisir.

--Je n'y ai pas manqu, Excellence. Je suis mont... Ah! bien haut, un
affreux escalier. J'ai trouv la... demoiselle, une petite grisette,
occupe  repasser ses nippes. Je l'ai informe des bonts que le prince
Mourzakine daigne avoir pour elle.

--Et qu'a-t-elle rpondu?

--Une chose trs-plaisante: Dites  ce prince que je le remercie, que je
n'ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir.

--J'irais volontiers, si je n'tais retenu...

Mourzakine allait dire aux arrts; mais il ne jugea pas utile d'initier
Martin  cette circonstance, et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le
temps.

--Votre Excellence, s'cria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis,
et il ne serait peut-tre pas prudent encore de parcourir ces bas
quartiers. D'ailleurs Votre Excellence n'a pas  rpondre  une aussi
sotte demande. Moi je n'ai pas rpondu.

--Il faudrait pourtant rpondre, dit Mourzakine, comme frapp d'une ide
subite: n'a-t-elle pas dit qu'elle me connaissait?

--Elle a prcisment dit qu'elle connaissait Votre Excellence. J'ai pris
cela pour une billevese.

Un autre domestique vint dire au prince que la marquise l'attendait au
salon, il s'y rendit fort proccup.

--C'est singulier, se dit-il en traversant les vastes appartements,
lorsque cette jeune fille s'est approche imprudemment de mon cheval,
sa figure m'a frapp, comme si c'tait une personne de connaissance qui
allait m'appeler par mon nom! Et puis, l'accident arriv, je n'ai plus
song qu' l'accident; mais  prsent je revois sa figure, je la revois
ailleurs, je la cherche, elle me cause mme une certaine motion...

Quand il entra au salon, il n'avait pas trouv, et il oublia tout en
prsence de la belle marquise.

--Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord comment vous avez pass
la nuit?

--Beaucoup trop bien, rpondit ingnument le prince barbare, en
baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potele qu'on lui
prsentait.

--Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle en fixant sur lui ses
yeux bleus tonns.

Il ne crut pas  son tonnement, et rpondit quelque chose de tendre
et de grossier qui la fit rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se
dconcerta pas et lui dit avec assurance:

--Mon cousin, vous parlez trs-bien notre langue, mais vous ne saisissez
peut-tre pas trs-bien les nuances. Cela viendra vite, vous tes si
intelligents, vous autres trangers! Il faudra, pendant quelques jours,
parler avec circonspection: je vous dis cela en amie, en bonne parente.
Moi, je ne me fche de rien; mais une autre  ma place vous et pris
pour un impertinent.

Le fils de Diomde mordit sa lvre vermeille et s'aperut de sa sottise.
Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. Il s'en
tira par un regard suppliant et un soupir touff. Ce n'tait pas
grand'chose, mais sa physionomie exprimait si bien l'espoir du et le
dsir persistant, que madame de Thivre en fut trouble et n'eut pas le
courage d'insister sur la leon qu'elle venait de lui donner.

Elle lui parla politique. Le marquis avait t la veille aux
informations, de dix heures du soir  minuit. Il avait pu pntrer
 l'htel Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'tait tenu dans les
antichambres avec nombre de royalistes de second ordre, pour saisir les
nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'tait pas
oppos  l'ide d'une restauration de l'ancienne dynastie.

La chose tait parfaitement indiffrente  Mourzakine. Il avait
d'ailleurs ou dire  son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des
Bourbons et il ne pensait pas du tout qu'il en vint  les soutenir;
mais, pour ne pas choquer les opinions de son htesse, il prit le parti
de la questionner sur ces Bourbons dont elle-mme ne savait presque
rien, tant la conception de leur rtablissement tait nouvelle. La
conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler de modes
franaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin, de la
questionner sur le costume des diffrentes classes de la socit de
Paris.

Elle tait experte en ces matires, et consentit  l'clairer.

--A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre  une classe
plutt qu' une autre: toute femme qui a le moyen de payer un chapeau
porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes
et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnatrez pas toujours
au premier coup d'oeil un domestique de son matre; quelquefois le valet
de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le
matre de la maison: c'est  la physionomie, c'est au regard surtout
qu'il faut s'attacher pour bien spcifier l'tat on le rang des
personnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignit d'un vrai
grand seigneur, ft-il chamarr de broderies et de dcorations; une
grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une
bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de mme pour nous, femmes
du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamants et habille plus
richement que nous.

--Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du _tact_, une grande
science du tact! Mais vous avez parl de grisettes, et je connais ce
mot-l. J'ai lu des romans franais o il en tait question. Qu'est-ce
que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J'ai cru longtemps que
c'tait une classe de jeunes filles habilles en gris.

--Je ne sais pas l'tymologie de ce nom, rpondit madame de Thivre;
leur costume est de toutes les couleurs; peut-tre le mot vient-il du
genre d'motions qu'elles procurent.

--Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point
de passions?

--Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les honntes femmes ne peuvent
pas renseigner sur cette sorte de cratures.

--Pourtant, la dfinition du costume entranerait celle de la situation:
appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrires de Paris?

--Je ne crois pas! l'pithte ne s'applique qu' celles qui ont des
moeurs lgres. Ah ! pourquoi me faites-vous cette question-l avec
tant d'insistance? On dirait que vous tes curieux des sottes aventures
que Paris offre  bon march aux nouveaux-venus?

Il y avait du dpit et mme une jalousie brutalement ingnue dans
l'accent de madame de Thivre. Mourzakine en prit note et se hta de la
rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en
lui avouant qu'il tait aux arrts pour ce fait  l'htel de Thivre.

--C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en dsignant la
cause de ma disgrce, s'est servi du mot _grisette_, que je tenais 
savoir ce que ce pouvait tre.

--Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise. Il faut lui envoyer un
louis d'or, et tout sera dit?

--Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile
d'ajouter que la grisette demandait  le voir.

--Alors, c'est qu'elle est richement entretenue, rpliqua la marquise.

--Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle demeure dans un taudis
et repasse ses nippes elle-mme. O donc ai-je dj vu cette jolie
petite _figure chiffonne_?

Mourzakine pensait plus volontiers en franais qu'en russe, surtout
depuis qu'il tait en France; c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de
travers, faute de bien approprier les mots aux ides. Figure chiffonne
tait un mot du temps, qui s'appliquait alors  une petite laideur
agrable ou agaante. La grisette en question n'avait pas du tout cette
figure-l. Ple et menue, sans clat et sans ampleur, elle avait une
harmonie et une dlicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la
grande beaut classique; c'tait le joli exquis et complet. La taille
tait  l'avenant du visage, et en y rflchissant Mourzakine se reprit
intrieurement:

--Non pas chiffonne, se dit-il, jolie, trs-jolie! Pauvre, et ne
voulant rien!

--A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.

--Il m'est impossible de vous le dire, rpliqua effrontment le jeune
prince.

--Ah! vous pensez  cette grisette?

--Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si bien _rembarr_ tout 
l'heure! vous n'avez plus le droit de m'interroger.

Il accompagna cette rponse d'un regard si langoureusement pntrant,
que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-mme:

--Il est entt, il faudra prendre garde! Le marquis vint les
interrompre.

--Flore, dit-il  sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a t
dcid hier soir  la rue Saint-Florentin (manire de dsigner l'htel
Talleyrand o rsidait le tsar) qu'on ne traiterait de la paix ni avec
_Buonaparte_, ni avec aucun membre de sa famille. C'est M. Dessoles qui
vient de me l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite djener; nous
nous runissons  midi pour rdiger et porter une adresse  l'empereur
de Russie. Il faut bien formuler ce que l'on dsire, et l'appel au
retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en petit comit. Prince
Mourzakine, vous devez avoir une grande influence  la cour du _gsar_,
vous parlerez pour nous, pour notre roi lgitime!

--Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, rpondit madame de
Thivre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons djeuner.

--Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant  la salle 
manger, de dire au marquis que vous tes pour le moment en froid avec
votre empereur. Il s'en tourmenterait...

--Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un air enivr en pressant
contre sa poitrine le bras de la marquise.

--Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est pas ma faute.

--Ne vous en dfendez pas, c'est un nom dlicieux, et qui vous va si
bien!

Il s'assit auprs d'elle en se disant:

--Flore! c'tait le nom de la petite chienne de ma grand'mre. C'est
singulier qu'en France ce nom soit un nom distingu! Peut-tre que le
marquis s'appelle _Fidle_, comme le chien de mon grand-oncle!

Le temps n'tait pas encore venu o toutes les jeunes filles bien nes
devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps paens de la
Rvolution et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter
le nom de la desse des fleurs. Ce ne fut qu'en 1816 qu'elle signa son
autre prnom Elisabeth, jusque-l relgu au second plan.

Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et
Mourzakine de ses esprances politiques. Le Russe admira la prodigieuse
facilit avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait et gesticulait
en mme temps. Il se demanda s'il lui restait, au milieu d'une telle
dpense de vitalit, la facult de voir ce qui se passait entre sa femme
et lui. A cet gard, le cerveau du marquis lui apparut  l'tat de
vacuit ou d'impuissance complte, et, pour aider  cette bienfaisante
disposition, il promit de s'intresser  la cause des Bourbons, dont
il se souciait moins que d'un verre de vin et  laquelle il ne pouvait
absolument rien, n'tant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait 
son cousin le marquis de se l'imaginer.

Celui-ci, ayant engouffr une quantit invraisemblable de victuailles
dans son petit corps, venait de demander sa voiture, lorsqu'on annona
le comte Ogoksko.

--C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit Mourzakine; me
permettrez-vous de vous le prsenter?

--Aide de camp du _gzar_? Nous irons ensemble  sa rencontre! s'cria
le marquis, enchant de pouvoir tablir des relations avec un serviteur
direct du matre.

Il oubliait, l'habile homme, que le rle des serviteurs d'un grand
prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les
consulter.

Le comte Ogoksko avait t un des beaux hommes de la cour de Russie,
et, quoique brave et instruit, tant n sans fortune, il n'avait d la
sienne qu' la protection des femmes. La protection, de quelque part
qu'elle vnt, tait  cette poque la condition indispensable de toute
destine pour la noblesse pauvre en Russie. Ogoksko avait t protg
par le beau sexe, Mourzakine tait protg par son oncle: on avait du
mrite personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir quelque
chose, ne pas commencer exclusivement par le mriter. Le temps tait
proche o la monarchie franaise profiterait de cet exemple, qui rend
l'art de gouverner si facile.

Ogoksko n'tait plus beau. Les fatigues et les anxits de la servitude
avaient dgarni son front, altr ses dents, fltri son visage. Il avait
dpass notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait pris
du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers russes de se serrer
cruellement les flancs  grands renfort de ceinture n'et forc
l'abdomen  se rfugier dans la rgion de l'estomac. Il avait donc le
buste norme et la tte petite, disproportion que rendait plus sensible
l'absence de chevelure sur un crne dprim. Il avait en revanche plus
de croix sur la poitrine que de cheveux au front; mais si sa haute
position lui assurait le privilge d'tre bien accueilli dans les
familles, elle ne le prservait pas d'une baisse considrable dans ses
succs auprs des femmes. Ses passions, restes vives, n'ayant plus le
don de se faire partager, avaient empreint d'une tristesse hautaine la
physionomie et toute l'attitude du personnage.

Il se prsenta avec une grande science des bonnes manires. On et dit
qu'il avait pass sa vie en France dans le meilleur monde; telle fut
du moins l'opinion de la marquise. Un observateur moins prvenu et
remarqu que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop
grammaticalement le franais, qu'il employait trop rigoureusement
l'imparfait du subjonctif et le prtrit dfini, qu'il avait une grce
trop ponctuelle et une amabilit trop mcanique. Il remercia vivement
la marquise des bonts qu'elle avait pour son neveu et affecta de le
traiter devant elle comme un enfant que l'on aime et que l'on ne prend
pas au srieux. Il le plaisanta mme avec bienveillance sur son aventure
de la veille, disant qu'il tait dangereux de regarder les Franaises,
et que, quant  lui, il craignait plus certains yeux que les canons
chargs  mitraille. En parlant ainsi, il regarda la marquise, qui le
remercia par un sourire.

Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement
la cause des Bourbons que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher sa
surprise.

--Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces princes ont
laiss d'heureux souvenirs en France? Il n'en fut pas de mme chez nous
lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection de notre grande
Katherine. Ne _outes-vous_ point parler d'une merveilleuse pe qui lui
fut donne pour reconqurir la France, et qui fut promptement vendue en
Angleterre?...

--Bah! dit le marquis, pris au dpourvu, il y si longtemps!...

--M, le comte d'Artois tait jeune alors, ajouta la marquise, et M.
Ogoksko tait bien jeune aussi! Il ne peut pas s'en souvenir.

Cette adroite flatterie pntra Ogoksko de reconnaissance. Avec la
subtile pntration que possdent les femmes en ces sortes de choses,
Flore de Thivre avait trouv l'endroit sensible et beaucoup plus
gagn en trois mots que son mari avec ses torrents de paroles et de
raisonnements.

M. de Thivre, voyant qu'elle plaidait mieux que lui, et sachant que
la beaut est meilleur avocat que l'loquence, les laissa ensemble.
Mourzakine restait en tiers; mais au bout d'un instant il reut, des
mains de Martin, un message auquel il demanda la permission d'aller
rpondre de vive voix.

Il trouva dans l'antichambre un personnage dont la pauvre mine
contrastait avec celle des luxuriants valets de la maison. C'tait un
garon de quinze  seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs,
gras et plaqus prtentieusement sur les tempes, la figure assez jolie
quand mme, l'oeil noir et lumineux, le menton garni dj d'un prcoce
duvet. Il tait misrablement triqu dans un habit vert  boutons d'or
qui semblait chapp  la hotte d'un chiffonnier; sa chemise tait d'un
blanc douteux, et sa cravate noire bien serre avait une prtention
militaire qui contrastait avec un jabot dchir, assez ample pour cacher
les dimensions exigus du gilet; c'tait le gamin de Paris, comiquement
et cyniquement endimanch.

--Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui dit involontairement
Mourzakine en le toisant avec dgot. Qui t'envoie et que veux-tu?

--Je veux parler _ Votre Hauttesse_, rpondit tranquillement le gamin
avec un ddain gal  celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est
dfendu par la _coalition_?

Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type  tudier.

--Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s'y oppose pas.

--Bon! pensa le gamin, tout le monde aime  rire, mme ces
cocos-l.--Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je
n'ai point affaire  messieurs les laquais.

--Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans
le jardin.

Ils franchirent la porte, entrrent dans une alle couverte qui
longeait la muraille, et le gamin sans se dconcerter entama ainsi la
conversation.

--C'est moi le frre  Francia.

--Trs-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce que c'est que Francia?

--Francia, excusez! vous n'avez pas seulement demand le nom de celle
que votre cheval a bouscule...

--Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demand son nom. Comment
va-t-elle?

--Bien, merci, et vous?

--Il ne s'agit pas de moi.

--Si fait; c'est  vous qu'elle veut parler, rien qu' vous. Dites si
vous voulez qu'elle vous parle?

--Certainement.

--Je vais l'aller chercher.

--Non, je ne peux pas la voir ici.

--A cause donc?

--Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.

--En ce cas, je marche devant, suivez-moi.

--Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...

--Ah oui! vous tes en pnitence! on a dit a dans l'antichambre,
a venait d'tre dit dans le salon. Allons! voil notre adresse,
ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre; mais trois
jours, c'est long, et en attendant on va se manger les moelles.

--Vous tes donc bien presss?

--Oui, monsieur, oui, nous sommes presss d'avoir, si c'est possible,
des nouvelles de notre pauvre mre.

--Qui, votre mre?

--Une femme clbre, monsieur le Russe, Mademoiselle Mimi la Source, que
vous avez vue danser, a n'est pas possible autrement, au thtre de
Moscou, dans les temps, avant la guerre.

--Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai vcu  Moscou dans ce
temps-l; mais je n'ai jamais t dans les coulisses. Je ne savais pas
qu'elle et des enfants... Ce n'est pas l que j'ai pu voir votre soeur.

--Ce n'est pas l que vous l'avez vue. D'ailleurs, vous n'auriez
peut-tre pas fait attention  elle, elle tait trop jeune! Mais notre
mre, monsieur le prince, notre pauvre mre, vous l'avez bien revue 
la Brzina! Vous y tiez bien avec les cosaques qui massacraient les
pauvres tranards! Je n'y tais pas, moi, j'ai pas t lev en Russie;
mais ma soeur y tait; elle jure qu'elle vous y a vu.

--Oui, elle a raison, j'y tais, je commandais un dtachement, et 
prsent je me souviens d'elle.

--Et de notre mre? Voyons, o est-elle?

--Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garon! Moi, je n'en sais
rien!

--Morte! rpta le gamin, dont les yeux enflamms se remplirent de
larmes. C'est peut-tre vous qui l'avez tue!

--Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frapp l'ennemi sans dfense.
Sais-tu, enfant, ce que c'est qu'un homme d'honneur!

--Oui, j'ai entendu parler de a, et ma soeur se souvient que les
cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur?

--La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi tu parles. Assez!
ajouta-t-il en voyant que l'enfant allait riposter. Je ne puis te donner
de nouvelles de ta mre. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers. J'ai
vu,  la premire ville o nous nous sommes arrts aprs la Brzina,
ta soeur blesse d'un coup de lance; j'ai eu piti d'elle, je l'ai
fait mettre dans la maison que j'occupais, en la recommandant  la
propritaire. J'ai mme laiss quelque argent en partant le lendemain,
afin que l'on prit soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose?
J'ai dj offert...

--Non, rien. Elle m'a bien dfendu de rien accepter pour elle.

--Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant a main  sa ceinture.

Les yeux du gamin de Paris brillrent un instant, allums par la
convoitise, par le besoin peut-tre; mais il fit un pas en arrire comme
pour chapper  lui-mme, et s'cria avec une majest burlesque:

--_Non! pas de , Lisette!_ On ne veut rien des Russes!

--Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir? Espre-t-elle que je
pourrai l'aider  retrouver sa mre? cela me parat bien impossible!

--On pourrait toujours savoir si elle a t faite prisonnire? Moi je ne
peux pas vous dire au juste o c'tait et comment a c'est pass; mais
Francia vous expliquerait...

--Voyons, je ferai tout ce qui dpendra de moi. Qu'elle attende 
dimanche, et j'irai chez vous. Es-tu content?

--Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en se grattant l'oreille,
a ne se peut gure!

--Pourquoi?

--_A cause de parce que!_ Il vaut mieux qu'elle vienne ici.

--Ici, c'est compltement impossible.

--Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse...

--Tais-toi, _maraud_!

--Bah! les larbins se gnent bien pour le dire tout haut dans
l'antichambre, que la bourgeoise en tient!...

--Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs
franais du sicle dernier comment un homme du monde parlait  la
canaille.

Mais il ajouta, dans des formes plus  son usage:

--Va-t'en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.

Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la main  sa bouche en
tirant la langue comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis,
sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu lev du jardin,
il grimpa au treillage avec l'agilit d'un singe, enjamba le mur, fit un
pied de nez trs-accentu au prince russe, et disparut sans se demander
s'il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par
escalade.

Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. En Russie, il et t de
son devoir de faire poursuivre, arrter et fustiger atrocement un homme
du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. Il se demanda mme un
instant s'il n'appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer
du coupable; mais, outre que le dlinquant avait de l'avance sur le
cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colre de Mourzakine, et il
s'arrta sous un gros tilleul o un banc l'invitait  la rverie.

--Oui, je me la remets bien  prsent, se disait-il, et son esprit
faisant un voyage rtrospectif, il se racontait ainsi l'vnement.
C'tait  Pletchenitzy, dans les premiers jours de dcembre 1812.
Platow commandait la poursuite. La veille nous avions donn la chasse
aux Franais, qui avaient russi  se dgager aprs avoir dlivr
Oudinot, que mes cosaques tenaient assig dans une grange. Nous avions
besoin de repos; la Brzina nous avait mis sur les dents. J'avais
trouv un coin, une espce de lit, pour dormir sans me dshabiller. Puis
arrivrent nos convois chargs du butin, des blesss et des prisonniers.
J'avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui tait
si jolie dans sa pleur avec ses longs cheveux noirs pars! Elle tait
dans une espce de kibitka ple-mle avec des mourants et des ballots.
Je dis  Mozdar de la tirer de l et de la mettre dans l'espce de
taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, vanouie, en me
disant:

--Elle est morte.

Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec tonnement. Le sang de
sa blessure tait gel sur le haillon qui lui servait de mante. Je lui
parlai franais; elle me crut Franais et me demanda sa mre, je m'en
souviens bien, mais je n'eus pas le loisir de l'interroger. J'avais des
ordres  donner. Je dis  Mozdar, en lui montrant le grabat o j'avais
dormi:

--_Mets-la mourir tranquillement._

Et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec
mes hommes. Quand je rentrai, j'avais oubli l'enfant. J'avais une heure
 moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour crire trois mots 
ma mre: une occasion se prsentait. Quand j'eus fini, je me rappelai la
blesse qui gisait  deux pas de moi. Je la regardai. Je rencontrai ses
grands yeux noirs attachs sur moi, tellement fixes, tellement creuss,
que leur clat vitreux me parut tre celui de la mort. J'allai  elle,
je mis ma main sur son front; il tait rchauff et humide.

--Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons! tche de gurir.

Et je lui mis entre les dents une crote de pain qui tait reste sur
la table. Elle me sourit faiblement, et dvora le pain qu'elle roulait
avec sa bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force d'y porter
les mains. De quelle piti je fus saisi! Je courus chercher d'autres
vivres, en disant  la femme de la maison:

--Ayez soin de cette petite. Voil de l'argent; sauvez-la.

 Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je sortais, elle tira ses
bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant:

--Ma mre!

Quelle mre? O la trouver? Puisqu'elle n'tait pas l, c'est qu'elle
tait morte. Je ne pus que hausser les paules avec chagrin. La
trompette sonnait; il fallait partir, continuer la poursuite. Je
partis.--Et  prsent... peut-on esprer de la retrouver, cette mre? Ce
n'tait pas du tout une clbrit, comme ses enfants se le persuadent;
elle tait de ces pauvres artistes ambulants que Napolon trouva dans
Moscou, qu'il fit, dit-on, reparatre sur le thtre aprs l'incendie
pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur sjour, et
qui le suivirent malgr lui avec toute cette population de tranards
qui a gn sa marche et prcipit ses revers. Des cinquante mille mes
inutiles qui ont quitt la Russie avec lui, il n'en est peut-tre pas
rentr cinq cents en France. Enfin je verrai l'enfant, elle m'intresse
de plus en plus. Elle est bien jolie  prsent!

--Plus jolie que la marquise?

--Non, c'est autre chose.

Et aprs ce muet entretien avec sa pense, Mourzakine se rappela qu'il
avait laiss la marquise en tte--tte avec son oncle.

--Arrivez donc, mon cousin! s'cria-t-elle en le voyant revenir. Venez
me protger. On est en grand pril avec M. Ogoksko. Il est d'une
galanterie vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne savais pas, moi,
qu'il fallait en avoir peur.

Tout cela, dbit avec l'aplomb d'une femme qui n'en pense pas un mot,
porta diffremment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement,
le vieux une raillerie amre. Il crut lire dans les yeux de son neveu
que cette ironie tait partage.

--Je pense, dit-il en dissimulant son dpit sous un air enjou, que vous
mourez d'envie de vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire
des jeunes gens de plaire  premire vue, n'eussent-ils ni esprit, ni
mrite;... mais ce n'est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure
compagnie que la mienne.

--Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu'
sa voiture de louage, si vous avez plaid ma cause?...

--Auprs de ta belle htesse? Tu la plaideras bien tout seul!

--Non! auprs de notre pre.

--Le pre a bien le temps de s'occuper de toi. Il est en train de faire
un roi de France! Fais-toi oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici,
restes-y longtemps.

Mourzakine comprit que le coup tait port. La marquise avait plu 
Ogoksko, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrce de son oncle,
celle du matre par consquent.--A moins que la marquise...; mais cela
n'tait point  supposer, et Mourzakine tait dj assez pris d'elle
pour ne pas s'arrter volontiers  une pareille hypothse.

Il s'effora de s'y soustraire, de faire bon march de sa msaventure,
de consommer l'oeuvre de sduction dj entame, d'tre pressant,
irrsistible; mais ce n'est pas une petite affaire que le mcontentement
d'un oncle russe plac prs de l'oreille du tsar! C'est toute une
carrire brise, c'est une destine toute ple,--toute noire peut-tre,
car, si le dplaisir se change en ressentiment, ce peut tre la ruine,
l'exil,--et pourquoi pas la Sibrie? Les prtextes sont faciles  faire
natre.

La marquise trouva son adorateur si proccup, si sombre par moments,
qu'elle fut force de le remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter
sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste,
elle lui demanda s'il l'avait quitte pendant un grand quart d'heure
pour s'occuper de la grisette.

--Quelle grisette?

Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il voulait se faire
demander, c'tait la vritable cause de son inquitude, et il y russit.

D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle n'tait pas fche de
tourner la tte au puissant Ogoksko, et il ne pouvait pas lui tomber
sous le sens qu'elle dt expier sa coquetterie en subissant des
obsessions srieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tte
chauve et ce corps norme lui inspiraient une horreur profonde, et il
n'eut pas le mauvais got de sa secrte intention, mais il crut pouvoir
louvoyer adroitement.

--Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis
bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commenais
 tre jaloux; mais, je dois pourtant vous clairer sur les dangers qui
vous sont personnels.

--Des dangers,  moi? vis--vis d'un pareil _monument_? Pour qui donc me
prenez-vous, mon cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Franaises...

--Les Franaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes,
mais elles sont plus tmraires, plus franches, si vous voulez, parce
qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanits qu'elles ne
connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de Thivre
dsire la restauration des Bourbons par raison de sentiment...

--Mais oui, d'abord.

--Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages  faire valoir?...

--Nous sommes assez riches pour tre dsintresss.

--D'accord! Pourtant, si vous tiez desservis auprs d'eux...

--Notre position serait trs-fausse, car on ne sait ce qui peut
arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands
sacrifices.--Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprs des
Bourbons?

--Le tsar peut tout, rpondit Mourzakine d'un air profond.

--Et votre oncle peut tout sur le tsar?

--Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec on mystrieux sourire qui
effraya la marquise.

--Vous croyez donc, dit-elle aprs un moment d'hsitation, que j'ai eu
tort de railler sa galanterie tout  l'heure?

--Devant moi, oui, grand tort!

--Cela pourra vous nuire, vraiment?

--Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut vous faire, je m'en
soucie beaucoup plus... Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a t
l'idole des femmes dans son temps; il tait beau, et il les aimait
passionnment. Il a beaucoup rabattu de ses prtentions et de ses
audaces; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agac.
Un instant, il a pu croire...

--Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous me donnez cette amre
leon?

--C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez 
vous le dire; mais c'est aussi par amiti, par dvouement, et par suite
de la connaissance que j'ai du caractre de mon oncle. Il est aigri par
l'ge, ce qui ajoute au temprament le plus vindicatif qu'il y ait en
Russie, pays o rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma sduisante
cousine! Il y a des griffes acres sous les pattes de velours.

--Ah! mon Dieu, s'cria-t-elle, voil que vous m'effrayez! Je ne sais
pourtant pas quel mal il peut me faire!...

--Voulez-vous que je vous le dise?

--Oui, oui, dites; il faut que je le sache.

--Vous ne vous fcherez pas?

--Non.

--Ce soir, quand le pre, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce
qu'il a vu et entendu dans la journe, il lui dira, oh! je l'entends
d'ici! Il lui dira:

--J'ai vu mon neveu log chez une femme d'une beaut incomparable. Il
en est fort pris.

--Bien, tant mieux pour lui! dira le pre, qui est encore jeune, et qui
aime les femmes avec candeur.

Demain il se souviendra, et il demandera le soir  mon oncle:

--Eh bien! ton neveu est-il heureux?

--Probablement, rpondra le comte.

Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thivre
dans quelque salon de l'htel de Talleyrand. Il lui dira:

--Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire  vous faire
sa cour, mon neveu fait la cour  sa femme et passe agrablement ses
arrts...

--Assez! dit la marquise en se levant avec dpit; mon mari sera not
comme ridicule, il jouera peut-tre un rle odieux. Vous ne pouvez pas
rester une heure de plus chez moi, mon cousin!

Le trait avait port plus profondment que ne le voulait Mourzakine, la
marquise sonnait pour annoncer  ses gens le dpart du prince russe,
mais il ne se dmonta pas pour si peu.

--Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une motion profonde. Il
faut que je vous dise adieu pour jamais; soyez sre que j'emporterai
votre image dans mon coeur au fond des mines de la Sibrie.

--Que parlez-vous de Sibrie? Pourquoi?

--Pour avoir lev mes arrts, je n'aurai certes pas moins!

--Ah a! c'est donc quelque chose d'atroce que votre pays? Restez,
restez;... je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au domestique
appel par la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent.

Et, ds qu'il fut sorti, elle ajouta:

--Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir
pour nous prserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot
d'oncle. En conscience, je ne peux pas tre srieusement aimable avec
lui, je le dteste!

--Soyez aimable comme une femme vertueuse qu'aucune sduction ne peut
mouvoir ou compromettre. Les hommes comme lui n'en veulent pas  la
vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui qu'il n'a pas de
rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui.

--Vous souffririez cela! dit la marquise, frappe de la platitude de ces
nuances de caractre qu'elle ne saisissait pas.

Il lui prit alors un dgot rel, et elle ajouta:

--Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous tre utile, except cela. Je
dirai tout simplement  votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni
l'autre... Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, c'est l'heure
o je reois.

Et elle sortit sans attendre de rponse.

--Je l'ai blesse, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je
renonce  lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu'elle est une
enfant elle-mme. Il faudra qu'elle m'aime assez pour m'aider de bonne
grce  tromper mon oncle.

Une demi-heure plus tard, le salon de madame de Thivre tait rempli
de monde. Le grand vnement de l'entre des trangers  Paris avait
suspendu la veille toutes les relations. Ds le lendemain, la vie
parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire
dans les hautes classes. Tandis que les hommes se runissaient en
conciliabules fivreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosit de
l'avenir, se questionnaient avec inquitude ou se renseignaient dans un
esprit de propagande royaliste. Madame de Thivre, dont on savait le
mari actif et ambitieux, tait le point de mire de toutes les femmes
de son cercle. Elle ne leur prcha pas la lgitimit, plusieurs n'en
avaient pas besoin, elles taient toutes converties; d'autres n'y
comprenaient goutte et flairaient d'o viendrait le vent. Madame de
Thivre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu'on aurait bientt
une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire
prsenter des premires, et qu'il serait bien  propos de dlibrer sur
le costume.

--Mais n'aurons-nous pas une reine qui rglera ce point essentiel? dit
une jeune femme.

--Non, ma chre, rpondt une dame ge. Le roi n'est pas remari; mais
il y a _Madame_, sa nice, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse,
et qui remplacera vos nudits par un costume dcent.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme  l'oreille de sa voisine en
dsignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes tre
habilles comme elle?

--Ah a! dit une autre en s'adressant  la marquise, on dit que vous
avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?

--Mon Russe n'est qu'un cosaque, rpondit madame de Thivre; il ne vaut
pas la peine d'tre montr.

--Vous hbergez un cosaque? dit une petite baronne encore
trs-provinciale; est-ce vrai que ces hommes-l ne mangent que de la
chandelle?

--Fi! ma chre, reprit la vieille qui avait dj parl; ce sont les
jacobins qui font courir ces bruits-l! Les officiers de cosaques sont
des hommes trs-bien ns et trs-bien levs. Celui qui loge ici est un
prince,  ce que j'ai ou dire.

--Revenez me voir demain, je vous le prsenterai, dit la marquise. En ce
moment, je ne sais o il est.

--Il n'est pas loin, dit un ingnu de douze ans, jeune duc qui
accompagnait sa grand'mre dans ses visites; je viens de le voir
traverser le jardin!

--Madame de Thivre nous le cache, c'est bien sr! s'crirent les
jeunes curieuses.

Le fait est que la marquise avait depuis quelques instants, pour son
beau cousin, un ddain qui frisait le dgot. Elle l'avait quitt sans
lui offrir de le prsenter  son entourage, et il boudait au fond du
jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-tre de
produire ce bel exemplaire de la grce russe et d'avoir l'air de s'en
soucier mdiocrement; vengeance de femme.

Il eut un succs d'enthousiasme; vieilles et jeunes, avec ce sans-faon
de curiosit qui est dans nos moeurs et que les biensances ne savent
pas modrer, l'entourrent, l'examinant comme un papillon exotique qu'il
fallait voir de prs, lui faisant mille questions dlicates ou niaises,
selon la porte d'esprit de chacune, et s'excusant sur l'motion
politique de l'indiscrtion de leurs avances. Les dernires impressions
de l'empire avaient prpar  voir dans un cosaque une sorte de monstre
croquemitaine. L'exemplaire tait beau, caressant, parfum, bien
costum. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter
dans sa voiture, le montrer  ses bonnes amies.

Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les
scnes ingnues qui l'avaient frapp dans d'autres milieux et d'autres
pays. Il eut le succs modeste; mais son regard pntrant et enflamm
fit plus d'une victime, et, quand les visites s'coulrent  regret, il
avait reu tant d'invitations qu'il fut forc de demander le secours de
la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses
conqutes.

Madame de Thivre lui vanta l'esprit et la bonne grce de ses nombreuses
rivales avec un dsintressement qui l'claira. Il se vit mpris, et
ds lors une seule conqute, celle de la marquise, lui parut dsirable.

Elle devait sortir le soir aprs le dner; elle alla s'habiller de
nouveau, le laissant seul avec M. de Thivre, et, par un raffinement
de vengeance, elle vint en toilette de soire, les bras nus jusqu'
l'paule, la poitrine dcouverte presque jusqu' la ceinture, rclamant
le bras de son mari, exprimant  son hte l'ironique regret de le
laisser seul. M. de Thivre s'excusa sur la ncessit d'aller s'occuper
des affaires publiques. Mourzakine resta au salon, et, aprs avoir avoir
feuillet en billant un opuscule politique, il s'endormit profondment
sur le sofa.



                                  II

Mourzakine gotait ce doux repos depuis environ une heure, quand il fut
rveill en sursaut par une petite main qui passait lgrement sur son
front. Persuad que la marquise, dont il venait justement de rver, lui
apportait sa grce, il saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il
reconnut son erreur. Bien qu'il et teint les bougies et baiss le
chapiteau de la lampe pour mieux dormir, il vit un autre costume, une
autre taille, et se leva brusquement avec la soudaine mfiance de
l'tranger en pays ennemi.

--Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce, c'est moi, c'est
Francia!

--Francia! s'cria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer?

--Personne. J'ai dit au concierge que je vous apportais un paquet. Il
dormait  moiti, il n'a pas fait attention; il m'a dit: --Le perron.
J'ai trouv les portes ouvertes. Deux domestiques jouaient aux cartes
dans l'antichambre; ils ne m'ont pas seulement regarde. J'ai travers
une autre pice o dormait un de vos militaires, un cosaque! Celui-l
dormait si bien que je n'ai pas pu l'veiller; alors j'ai t plus loin
devant moi, et je vous ai trouv dormant aussi. Vous tes donc tout seul
dans cette grande maison? Je peux vous parler, mon frre m'a dit que
vous ne refusiez pas...

--Mais, ma chre,... je ne peux pas vous parler ici, chez la marquise...

--Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait? Elle serait l, je
parlerais devant elle. Du moment qu'il s'agit...

--De ta mre? je sais; mais, ma pauvre petite, comment veux-tu que je me
rappelle?...

--Vous l'aviez pourtant vue sur le thtre; si vous l'eussiez retrouve
 la Brzina, vous l'auriez bien reconnue?

--Oui, si j'avais eu le loisir de regarder quelque chose; mais dans une
charge de cavalerie...

--Vous avez donc charg les tranards?

--Sans doute, c'tait mon devoir. Avait-elle pass la Brzina, ta mre,
quand tu as t spare d'elle?

--Non, nous n'avions point pass. Nous avions russi  dormir,  moiti
mortes de fatigue,  un bivouac o il y avait bon feu. La troupe nous
emmenait, et nous marchions sans savoir o on nous tranait encore. Nous
tions parties de Moscou dans une vieille berline de voyage achete de
nos deniers et charge de nos effets; on nous l'avait prise pour les
blesss. Les affams de l'arrire-garde avaient pill nos caisses, nos
habits, nos provisions: ils taient si malheureux! Ils ne savaient plus
ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait fous. Depuis huit jours,
nous suivions l'arme  pied, et les pieds  peu prs nus. Nous allions
nous engager sur le pont quand il a saut. Alors, vos brigands de
cosaques sont arrivs. Ma pauvre mre me tenait serre contre elle. J'ai
senti comme un glaon qui m'entrait dans la chair: c'tait un coup de
lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment o je me suis trouve
sur un lit. Ma mre n'tait pas l, vous me regardiez... Alors vous
m'avez fait manger, et vous tes parti en disant: --Tche de gurir.

--Oui, c'est trs-exact, et aprs, qu'es-tu devenue?

--Ce serait trop long  vous dire, et ce n'est pas pour parler de moi
que je suis venue...

--Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne peux rien te dire encore,
il faut que je m'informe; j'crirai  Pletchenitzy,  Studzianka, dans
tous les endroits o l'on a pu conduire des prisonniers, et ds que
j'aurai une rponse...

--Si vous questionniez votre cosaque? Il me semble bien que c'est le
mme que j'ai vu auprs de vous  Pletchenitzy?

--Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mmoire!

--Parlez-lui tout de suite...

--Soit!

Mourzakine alla sans bruit veiller Mozdar, qui n'et peut-tre pas
entendu le canon, mais qui, au lger grincement des bottes de son
matre, se leva et se trouva lucide comme par une commotion lectrique.

--Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. Le cosaque le suivit au
salon.

--Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de
la lampe pour qu'il pt distinguer les traits de Francia; la connais-tu?

--Oui, mon petit pre, rpondit Mozdar; c'est celle qui a fait cabrer
ton cheval noir.

--Oui, mais o l'avais-tu dj vue avant d'entrer en France?

--Au passage de la Brzina: je l'ai porte par ton ordre sur ton lit.

--Trs-bien. Et sa mre?

--La danseuse qui s'appelait...

--Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais donc, cette
danseuse?

--A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui porter des bouquets.

Mourzakine se mordit la lvre. Son cosaque lui rappelait une aventure
dont il rougissait, bien qu'elle ft fort innocente. tudiant 
l'universit de Dorpat et se trouvant en vacances  Moscou, il avait
t,  dix-huit ans, fort pris de Mimi La Source jusqu'au moment o il
l'avait vue en plein jour, fltrie et dj vieille.

--Puisque tu te souviens si bien, dit-il  Mozdar, tu dois savoir si tu
l'as revue  la Brzina.

--Oui, dit ingnument Mozdar, je l'ai reconnue aprs la charge, et j'ai
eu du regret... Elle tait morte.

--Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as tue?

--Peut-tre bien! Je ne sais pas. Que veux-tu, mon petit pre? Les
tranards ne voulaient ni avancer, ni reculer; il fallait bien faire
une troue pour arriver  leurs bagages: on a pouss un peu la lance au
hasard dans la foule. Je sais que j'ai vu la petite tomber d'un ct,
la femme de l'autre. Un camarade a achev la mre; moi, je ne suis pas
mchant: j'ai jet la petite sur un chariot. Voil tout ce que je puis
te dire.

--C'est bien, retourne dormir, rpondit Mourzakine.

Il n'tait pas besoin de lui recommander le silence: il n'entendait pas
un mot de franais.

--Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en joignant les mains; il sait
quelque chose; vous lui avez parl si longtemps!

--Il ne se rappelle rien, rpondit Mourzakine. J'crirai demain aux
autorits du pays o les choses se sont passes. Je saurai s'il est
rest par l des prisonniers. A prsent, il faut t'en aller, mon enfant.
Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement o tu viendras me voir,
et je te tiendrai au courant de mes dmarches.

--Je ne pourrai gure aller chez vous; je vous enverrai Thodore.

--Qui a? ton petit frre?

--Oui; je n'en ai qu'un.

--Merci, ne me l'envoie pas, ce charmant enfant! J'ai peu de patience,
je le ferais sortir par les fentres.

--Est-ce qu'il a t malhonnte avec vous? Il faut lui pardonner! Un
orphelin sur le pav de Paris, a ne peut pas tre bien lev. C'est un
bon coeur tout de mme. Allons!... si vous ne voulez pas le voir, j'irai
vous parler; mais o serez-vous?

--Je n'en sais rien encore; le concierge de cette maison-ci le saura, et
tu n'auras qu' venir lui demander mon adresse.

--C'est bien, monsieur; merci et adieu!

--Tu ne veux pas me donner la main?

--Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si vous me faisiez
retrouver ma mre,... vous pourriez bien me demander de vous servir 
genoux.

--Tu l'aimes donc bien?

--A Moscou, je ne l'aimais pas, elle me battait trop fort; mais aprs,
quand nous avons t si malheureuses ensemble, ah! oui, nous nous
aimions! Et depuis que je l'ai perdue, sans savoir si c'est pour un
temps ou pour toujours, je ne fais que penser  elle.

--Tu es une bonne fille. Veux-tu m'embrasser?

--Non, monsieur,  cause de mon... amant, qui est si jaloux! Sans lui,
je vous rponds bien que ce serait de bon coeur.

Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de mfiance, la laissa partir
et recommanda  Mozdar de la conduire jusqu' la rue, o son frre
l'attendait. Quand elle fut sortie, il s'absorba dans l'tude tranquille
de l'motion assez vive qu'il avait prouve auprs d'elle. Francia
tait ce que l'on peut appeler une charmante fille. Coquette dans son
ajustement, elle ne l'tait pas dans ses manires. Son caractre avait
un fonds de droiture qui ne la portait point  vouloir plaire  qui ne
lui plaisait pas. Dlicatement jolie quoique sans fracheur, son enfance
avait trop souffert, elle avait un charme _indfinissable_. C'est ainsi
que se le dfinissait Mourzakine dans son langage intrieur de mots
convenus et de phrases toutes faites.

La marquise rentra vers minuit. Elle tait agite. On lui avait tant
parl de son prince russe, on le trouvait si beau, tant de femmes
dsiraient le voir, qu'elle se sentait blesse en pensant avec quelle
facilit il pourrait se consoler de ses ddains.--Persisterait-il 
la dsirer, quand un essaim de jeunes beauts, comme on disait alors,
viendrait s'offrir  sa convoitise? Peut-tre, ne s'tait-il souci
d'elle que trs-mdiocrement jusque-l: c'tait un affront qu'elle ne
pouvait endurer. Elle revenait donc  lui, rsolue  l'enflammer de
telle manire qu'il dt regretter amrement la dception qu'elle se
promettait de lui infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui
appartenir.

Elle avait congdi ses gens, disant qu'elle attendrait M. de Thivre
jusqu'au jour, s'il le fallait, pour avoir des nouvelles, et elle avait
gard sa toilette provocante, si l'on peut appeler toilette l'troite et
courte gaine de crpe et de satin qui servait de robe dans ce temps-l.
Elle avait gard, il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu
dont elle se drapait avec beaucoup d'art, et qui, dans ses volutions
habiles, couvrait et dcouvrait alternativement chaque paule; sa tte
blonde, frisotte  l'_antique_, tait encadre de perles, de plumes et
de fleurs; elle tait vraiment belle et de plus anime trangement
par la volont de le paratre. Mourzakine n'tait point un homme de
sentiment. Un Franais et perdu le temps  discuter,  vouloir vaincre
ou convaincre par l'esprit ou par le coeur. Mourzakine, ne se piquant ni
de coeur ni d'esprit en amour, n'employant aucun argument, ne faisant
aucune promesse, ne demandant pas l'amour de l'me, ne se demandant mme
pas  lui-mme si un tel amour existe, s'il pouvait l'inspirer, si la
marquise tait capable de le ressentir, lui adressa des instances de
sauvage. Elle fut en colre; mais il avait fait vibrer en elle une corde
muette jusque-l. Elle tait trouble, quand la voiture du marquis roula
devant le perron. Il tait temps qu'il arrivt. Flore se jura de ne plus
s'exposer au danger; mais la soif aveugle de s'y retrouver l'empcha de
dormir. Bien que son coeur restt libre et froid, sa raison, sa fiert,
sa prudence, ne lui appartenaient plus, et le beau cosaque s'endormait
sur les deux oreilles, certain qu'elle n'essayerait pas plus de lui
nuire qu'elle ne russirait  lui rsister.

Le lendemain, il fit pourtant quelques rflexions. Il ne fallait pas
veiller la jalousie de M. de Thivre, qui, en le trouvant tte--tte
avec sa femme  deux heures du matin, lui avait lanc un regard
singulier. Il fallait, ds que les arrts seraient levs, quitter la
maison et s'installer dans un logement o la marquise pourrait venir le
trouver. Il appela Martin et le questionna sur la proximit d'un htel
garni.

--J'ai mieux que a, lui rpondit le valet de chambre. Il y a, 
deux pas d'ici, un pavillon entre cour et jardin; c'est un ravissant
appartement de garon, occup l'an dernier par un fils de famille qui a
fait des dettes, qui est parti comme volontaire et n'a pas reparu. Il a
donn la permission  son valet de chambre, qui est mon ami, de se
payer de ses gages arrirs en sous-louant, s'il trouvait une occasion
avantageuse, le local tout meubl. Je sais qu'il est vacant, j'y cours,
et j'arrange l'affaire dans les meilleures conditions possible pour
Votre Excellence.

Mourzakine n'tait pas riche. Il n'tait pas certain de n'tre pas
brouill avec son oncle; mais il n'osa pas dire  Martin de marchander,
et, une heure aprs, le valet revint lui apporter la clef de son nouvel
appartement en lui disant:

--Tout sera prt demain soir. Votre Excellence y trouvera ses malles,
son cosaque, ses chevaux, une voiture fort lgante qui est mise 
sa disposition pour les visites; en outre mon ami Valentin, valet de
chambre du propritaire, sera  ses ordres  toute heure de jour et de
nuit.

--Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine avec un peu
d'inquitude.

--Pour une bagatelle: cinq louis par jour, car on ne suppose pas que Son
Excellence mangera chez elle.

--Avant de conclure, dit Mourzakine, effray d'tre ainsi ranonn, mais
n'osant discuter, vous allez porter une lettre  l'htel Talleyrand.

Et il crivit  son oncle:

Mon cher et cruel oncle, quel mal avez-vous donc dit de moi  ma belle
htesse? Depuis votre visite, elle me persifle horriblement et je sens
bien qu'elle aspire  me mettre  la porte. Je cherche un logement. Vous
qui tes dj venu  Paris, croyez-vous qu'on me vole en me demandant
cinq louis par jour, et que je puisse me permettre un tel luxe?

Le comte Ogoksko comprit. Il rpondit  l'instant mme:

Mon frivole et cher neveu, si tu as dplu  ta belle htesse, ce n'est
pas ma faute. Je t'envoie deux cents louis de France, dont tu disposeras
comme tu l'entendras. Il n'y a pas de place pour toi  l'htel
Talleyrand, o nous sommes fort encombrs; mais demain tu peux
reparatre devant _le pre_: j'arrangerai ton affaire.

Mourzakine, enchant du succs de sa ruse, donna l'ordre  Martin de
conclure le march et de tout disposer pour son dmnagement.

--Vous nous quittez, mon cher cousin? lui dit le marquis  djeuner;
vous tes donc mal chez nous?

La marquise devint ple; elle pressentit une trahison: la jalousie lui
mordit le coeur.

--Je suis ici mieux que je ne serai jamais nulle part, rpondit
Mourzakine; mais je reprends demain mon service, et je serais un hte
incommode. On peut m'appeler la nuit, me forcer  faire dans votre
maison un tapage _du diable_...

Il ajouta quelques autres prtextes que le marquis ne discuta pas. La
marquise exprima froidement ses regrets. Ds qu'elle fut seule avec lui,
elle s'emporta.

--J'esprais, lui dit-elle, que vous prendriez patience encore
quarante-huit heures avant de voir mademoiselle Francia; mais vous
n'avez pu y tenir et vous avez reu cette fille hier dans ma maison. Ne
niez pas, je le sais, et je sais que c'est une courtisane, la matresse
d'un perruquier.

Mourzakine se justifia en racontant la chose  peu prs comme elle
s'tait passe, mais en ajoutant que la petite fille tait plutt laide
que jolie, autant qu'il avait pu en juger sans avoir pris la peine de
la regarder. Puis il se jeta aux genoux de la marquise en jurant qu'une
seule femme  Paris lui semblait belle et sduisante, que les autres
n'taient que des fleurettes sans parfum autour de la rose, reine des
fleurs. Ses compliments furent pitoyablement classiques, mais ses
regards taient de feu. La marquise fut effraye d'un adorateur que la
crainte d'tre surpris  ses pieds n'arrtait pas en plein jour, et
en mme temps elle se persuada qu'elle avait eu tort de l'accuser de
lchet. Elle lui pardonna tout et se laissa arracher la promesse de le
voir en secret quand il aurait un autre gte.

--Tenez, lui dit Mourzakine, qui, des fentres de sa chambre au premier
tage, avait examin les localits et dress son plan, la maison que je
vais habiter n'est spare de la vtre que par un grand htel...

--Oui, c'est l'htel de madame de S..., qui est absente. Beaucoup
d'htels sont vides par la crainte qu'on a eue du sige de Paris.

--Il y a un jardin  cet htel, un jardin trs-touffu qui touche au
vtre. Le mur n'est pas lev.

--Ne faites pas de folies! Les gens de madame de S... parleraient.

--On les payera bien, ou on trompera leur surveillance. Ne craignez rien
avec moi, me de ma vie! je serai aussi prudent qu'audacieux, c'est le
caractre de ma race.

Ils furent interrompus par les visites qui arrivaient. Mourzakine
procura un vrai triomphe  la marquise en se montrant trs-rserv
auprs des autres femmes.

Le jour suivant, l'Opra offrait le plus brillant spectacle. Toute la
haute socit de Paris se pressait dans la salle, les femmes dans tout
l'clat d'une parure outre, beaucoup coiffes de lis aux premires
loges; aux galeries, quelques-unes portaient un affreux petit chapeau
noir orn de plumes de coq, appel chapeau  la russe, et imitant celui
des officiers de cette nation. Le chanteur Las, dj vieux, et se
piquant d'un ardent royalisme, tait sur la scne. L'empereur de Russie
avec le roi de Prusse occupait la loge de Napolon et Las chantait sur
l'air de _vive Henri IV_ certains couplets que l'histoire a enregistrs
en les qualifiant de rimes abjectes. La salle entire applaudissait.
La belle marquise de Thivre sortait de sa loge deux bras d'albtre pour
agiter son mouchoir de dentelle comme un drapeau blanc. Du fond de la
loge impriale, le monumental Ogoksko la contemplait. Mourzakine tait
tellement au fond, lui, qu'il tait dans le corridor.

Au cintre, le petit public qui simulait la partie populaire de
l'assemble applaudissait aussi. On avait d choisir les spectateurs
payants, si toutefois il y en avait. Tout le personnel de
l'tablissement avait reu des billets avec l'injonction de se bien
comporter. Parmi ces attachs de la maison, M. Guzman Lebeau, qu'on
appelait dans les coulisses le beau Guzman, et qui faisait partie de
l'tat-major du coiffeur en chef, avait reu deux billets de faveur
qu'il avait envoys  sa matresse Francia et  son frre Thodore.

Ils taient donc l, ces pauvres enfants de Paris, bien haut, bien loin
derrire le lustre, dans une sorte de niche o la jeune fille avait
le vertige et regardait sans comprendre. Guzman lui avait envoy un
mouchoir de percale brode, en lui recommandant de ne s'en servir que
pour le secouer en l'air quand elle verrait le beau monde donner
l'exemple. A la fin de l'ignoble cantate de Las, elle fit un mouvement
machinal pour dplier ce drapeau; mais son frre ne lui en donna pas le
temps: il le lui arracha des mains, cracha dedans, et le lana dans
la salle, o il tomba inaperu dans le tumulte de cet enthousiasme de
commande.

--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais? lui dit Francia, les yeux pleins
de larmes, mon beau mouchoir!...

--Tais-toi, viens-nous-en, lui rpondit Dodore, les yeux gars; viens,
ou je me jette la tte la premire dans ce tas de fumier!

Francia eut peur, lui prit le bras et sortit avec lui.

--Non! pas de contremarque, dit-il en franchissant le seuil. Il fait
trop chaud l-dedans; on s'en va.

Il l'entranait d'un pas rapide, jurant entre ses dents, gesticulant
comme un furieux.

--Voyons, Dodore, lui dit-elle quand ils furent sur les boulevards,
tu deviens fou! Est-ce que tu as bu? Songe donc  tous ces soldats
trangers qui sont camps autour de nous! ne dis rien, tu te feras
arrter. Qu'est-ce que tu as? dis!

--J'ai, j'ai,... je ne sais pas ce que j'ai, rpondit-il.

Et, se contenant, il arriva avec elle sans rien dire jusqu' leur
maison.

--Tiens, dit-il alors, entrons chez le pre Moynet. Guzman m'a donn
trois francs pour te rgaler; nous allons boire de l'orgeat, a me
remettra.

Ils entrrent dans l'estaminet-caf qui occupait le rez-de-chausse,
et qui tait tenu par un vieux sergent estropi  Smolensk; quelques
sous-officiers prussiens buvaient de l'eau-de-vie en plein air devant la
porte.

Francia et son frre se placrent loin d'eux au fond de l'tablissement,
 une petite table de marbre ray et dpoli par le jeu de dominos.
Dodore dgusta son verre d'orgeat avec dlices d'abord, puis tout 
coup, le posant renvers sur le marbre:

--Tiens, dit-il  sa soeur, c'est pas tout a! je te dfends de
retourner chez ton prince russe; a n'est pas la place d'une fille comme
toi.

--Qu'est-ce que tu as ce soir contre les allis? Tu tais si content
d'aller  l'Opra, en loge,... excusez! Et voil que tu m'emmnes avant
la fin!

--Eh bien! oui, voil! J'tais content de me voir dans une loge; mais
de voir le monde applaudir une chanson si bte!... C'est dgotant,
vois-tu, de se jeter comme a dans les bottes des cosaques... C'est
lche! On n'est qu'un pauvre, un sans pain, un rien du tout, mais on
crache sur tous ces plumets ennemis. Nos allis! ah ouiche! Un tas
de brigands! nos amis, nos sauveurs! Je t'en casse! Tu verras qu'ils
mettront le feu aux quatre coins de Paris, si on les laisse faire;
lchez-leur donc les pieds! N'y retourne plus chez ce Russe, ou je le
dis  Guguz.

--Si tu le dis  Guzman, il me tuera, tu seras bien avanc aprs!
Qu'est-ce que tu deviendras sans moi? Un gamin qui n'a jamais voulu rien
apprendre et qui,  seize ans, n'est pas plus capable de gagner sa vie
que l'enfant qui vient de natre!

--Possible, mais ne _m'ostine pas!_ Ton Russe...

--Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut nous faire retrouver notre
pauvre maman! Si tu savais t'expliquer au moins! Mais pas capable de
faire une commission! Il parat que tu lui as mal parl; il a dit que,
si tu y retournes, il te tuera.

--Voyez-vous a, _Lisette!_ Il m'embrochera dans la lance de son sale
cosaque! Des jolis cadets, avec leurs bouches de morue et leurs yeux
de merlans frits! J'en ferais tomber cinq cents comme des capucins de
cartes en leur passant dans les jambes; veux-tu voir?

--Allons-nous-en, tiens! tu ne dis que des btises... Ceux qui sont l,
c'est des Prussiens, d'ailleurs!

--Encore _pire!_ Avec a que je les aime, les Prussiens! Veux-tu voir?

Francia haussa les paules et frappa avec une cl sur la table pour
appeler le garon. Dodore le paya, reprit le bras de sa soeur et se
disposa  sortir. Le groupe de Prussiens tait toujours arrt sur la
porte, causant  voix haute et ne bougeant non plus que des blocs de
pierre pour laisser entrer ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa
un peu, puis tout  fait, en leur disant:

--Voyons, laissez-vous _cerculer_ les dames?

Ils taient comme sourds et aveugles  force de mpris pour la
population. L'un d'eux pourtant avisa la jeune fille et dit en mauvais
franais un mot grossier qui peut-tre voulait tre-aimable; mais il
ne l'eut pas plus tt prononc qu'un coup de poing bien assn
lui meurtrissait le nez jusqu' faire jaillir le sang. Vingt bras
s'agitrent pour saisir le coupable; il tenait parole  sa soeur, il
glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi et renversait les
hommes les uns sur les autres. Il se ft chapp, s'il ne fut tomb sur
un peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit au poste. Dans
la bagarre, Francia s'tait rfugie auprs du pre Moynet, le vieux
troupier, son meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramene en France 
travers mille aventures, la protgeant quoique bless lui-mme, et la
faisant passer pour sa fille.

La pauvre Francia tait dsole, et il ne la rassurait pas. Bien au
contraire, en haine de l'tranger, il lui prsentait l'accident sous les
couleurs les plus sombres: tre arrt pour une rixe en temps ordinaire,
ce n'tait pas grand'chose, surtout quand il s'agissait d'un frre
voulant faire respecter sa soeur; mais avec les trangers il n'y avait
rien  esprer. La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne se
gneraient pas pour le fusiller. Francia adorait son frre; elle ne
se faisait pourtant pas illusion sur ses vices prcoces et sur son
incorrigible paresse. Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait
trouv littralement sur le pav de Paris, vivant des sous qu'il gagnait
en jouant au bouchon, ou qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les
portires des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habill, comme
elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-mme que le produit de quelques
bijoux chapps par miracle aux dsastres de la retraite de Moscou. Ses
minces ressources puises, et ne gagnant pas plus de dix sous par jour
avec son travail, elle avait consenti  partager l'infime existence d'un
petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle aima ingnument.
Trahie par lui, elle le quitta avec fiert, sans savoir o elle dnerait
le lendemain. Par une courte srie d'aventures de ce genre, elle tait
trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle arriva  possder le coeur
de M. Guzman, qui tait relativement  l'aise et qu'elle chrissait
fidlement malgr son humeur jalouse et son outrecuidante fatuit.
Francia n'tait pas difficile, il faut l'avouer. Mdiocrement nergique,
tiole au physique et au moral, elle reprenait  la vie depuis peu et
n'avait pas encore tout  fait l'air d'une jeune fille, bien qu'elle et
dix-sept ans; sa jolie figure inspirait la sympathie plutt que l'amour,
et, tout eu donnant le nom d'amour  ses affections, elle-mme y portait
plus de douceur et de bont que de passion. Si elle aimait vritablement
quelqu'un, c'tait ce petit vaurien de frre qui l'aimait de mme, sans
pouvoir s'en rendre compte, et sans soumettre l'instinct  la rflexion;
mais ce soir-l une transformation s'tait faite dans l'me confuse de
ces deux pauvres enfants: Thodore s'veillait  la vie de sentiment par
l'orgueil patriotique; Francia s'veillait  la possession d'elle-mme
par la crainte de perdre son frre.

--coutez, pre Moynet, dit-elle au limonadier, mettez-moi dans un
cabriolet; je veux aller trouver un officier russe que je connais, pour
qu'il sauve mon pauvre Dodore.

--Qu'est-ce que tu me chantes l? s'cria Moynet qui tait en train
de fermer son tablissement tout en causant avec elle; tu connais des
officiers russes, toi?

--Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y en a de bons.

--Avec les jolies filles, ils peuvent tre bons, les gredins! C'est
pourquoi je te dfends d'y aller, moi! Allons, remonte chez toi, ou
reste ici. Je vais tcher de ravoir ton imbcile de frre. Un gamin
comme a, s'attaquer tout seul  l'ennemi! C'est gal, a n'est pas d'un
lche, et je vas parlementer pour qu'on nous le rende!

Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui lui sembla durer une
nuit entire, et puis une demi-heure qui lui sembla un sicle. Alors,
n'y tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux cabriolets de
place dont l'espce a disparu, elle y monta  demi folle, sachant 
peine o elle allait, mais obissant  une ide fixe: invoquer l'appui
de Mourzakine pour empcher son frre de mourir.

Bien qu'elle et pris le cabriolet  l'heure, il alla vite, press qu'il
tait de se retrouver sur les boulevards  la sortie des spectacles;
il n'tait que onze heures, et Francia lui promettait de ne se faire
ramener par lui que jusqu' la porte Saint-Martin.

Elle alla d'abord  l'htel de Thivre, personne n'tait rentr; mais
le concierge lui apprit que le prince Mourzakine devait occuper le soir
mme son nouveau logement, et il le lui dsigna.

--Vous sonnerez  la porte, lui dit-il, il n'y a pas de concierge.

Francia, sans prendre le temps de remonter dans son cabriolet, dont le
cocher la suivit en grognant, descendit la rue, coupa  angle droit,
avisa un grand mur qui longeait une rue plus troite, assombrie par
l'absence de boutiques et le branchage des grands arbres qui dpassait
le mur. Elle trouva la porte, chercha la sonnette  ttons et vit au
bout d'un instant apparatre une petite lumire porte par le grand
cosaque Mozdar.

Il lui sourit en faisant une grimace qui exprimait d'une manire
effroyable ses accs de bienveillance, et il la conduisit droit 
l'appartement de son matre, o M. Valentin, le gardien du local,
apprtait le lit et achevait de ranger le salon.

C'tait un petit vieillard trs-diffrent de son ami, le formaliste et
respectueux Martin. Le jeune financier qu'il avait servi menait joyeuse
vie et n'avait eu qu' se louer de son caractre tolrant.

En voyant entrer une jolie fille trs-frachement pare, car elle avait
fait sa plus belle toilette pour aller en loge  l'Opra, il crut
comprendre d'emble, et lui fit bon accueil.

--Asseyez-vous, _mam'selle,_ lui dit-il d'un ton lger et agrable;
puisque vous voil, sans doute que le prince va rentrer.

--Croyez-vous qu'il rentrera bientt? lui demanda-t-elle ingnument.

--Ah ! vous devez le savoir mieux que moi: est-ce qu'il ne vous a pas
donn rendez-vous?

Et, saisi d'une certaine mfiance, il ajouta:

--J'imagine que vous ne venez pas chez lui sur les minuit sans qu'il
vous en ait prie? Francia n'avait pas l'ignorance de l'innocence. Elle
avait sa chastet relative, trs-grande encore, puisqu'elle rougit et
se sentit humilie du rle qu'on lui attribuait; mais elle comprit fort
bien et accepta cet abaissement, pour russir  voir celui qu'elle
voulait intresser  son frre.

--Oui, oui, dit-elle, il m'a prie de l'attendre, et vous voyez que le
cosaque me connat bien, puisqu'il m'a fait entrer.

--Ce ne serait pas une raison, reprit Valentin; il est si simple! Mais
je vois bien que vous tes une aimable enfant. Faites un somme, si vous
voulez, sur ce bon fauteuil; moi, je vais vous donner l'exemple: j'ai
tant rang aujourd'hui que je suis un peu las.

Et, s'tendant sur un autre fauteuil avec un soupir de batitude, il
ramena sur ses maigres jambes frileuses, chausses de bas de soie, la
pelisse fourre du prince et tomba dans une douce somnolence.

Francia n'avait pas le loisir de s'tonner des manires de ce personnage
poliment familier. Elle ne regardait rien que la pendule et comptait les
secondes aux battements de son coeur. Elle ne voyait pas la richesse
galante de l'appartement, les figurines de marbre et les tableaux
reprsentant des scnes de volupt; tout lui tait indiffrent, pourvu
que Mourzakine arrivt vite.

Il arriva enfin. Il y avait longtemps que le cocher de Francia avait
fait ce raisonnement philosophique, qu'il vaut mieux perdre le prix
d'une course que de manquer l'occasion d'en faire deux ou trois. En
consquence, il tait retourn aux boulevards sans s'inquiter de sa
pratique. Mourzakine ne fut donc pas averti par la prsence d'une
voiture  sa porte, et sa surprise fut grande quand il trouva Francia
chez lui. Valentin, qui, au coup de sonnette, s'tait lev, avait
soigneusement pousset la pelisse et s'tait port  la rencontre du
prince, vit son tonnement et lui dit comme pour s'excuser:

--Elle prtend que Votre Excellence l'a mande chez elle, j'ai cru...

--C'est bien, c'est bien, rpondit Mourzakine, vous pouvez vous retirer.

--Oh! le cosaque peut rester, dit vivement Francia en voyant que Mozdar
se disposait aussi  partir. Je ne veux pas vous importuner longtemps,
mon prince. Ah! mon bon prince, pardonnez-moi; mais il faut que vous me
donniez un mot, un tout petit mot pour quelque officier de service sur
les boulevards, afin qu'on me rende mon frre qu'ils ont arrt.

--Qui l'a arrt?

--Des Russes, mon bon prince; faites-le mettre en libert bien vite!

Et elle raconta ce qui s'tait pass au caf.

--Eh bien! je ne vois pas l une si grosse affaire! rpondit le prince.
Ton galopin de frre est-il si dlicat qu'il ne puisse passer une nuit
en prison?

--Mais s'ils le tuent! s'cria Francia en joignant les mains.

--Ce ne serait pas une grande perte!

--Mais je l'aime, moi, j'aimerais mieux mourir  sa place!

Mourzakine vit qu'il fallait la rassurer. Il n'tait nullement inquiet
du prisonnier. Il savait qu'avec la discipline rigoureuse impose aux
troupes russes, nulle violence ne lui serait faite; mais il dsirait
garder un peu la suppliante prs de lui, et il donna ordre  Mozdar de
monter  cheval et d'aller au lieu indiqu lui chercher le dlinquant.
Muni d'un ordre crit et sign du prince, le cosaque enfourcha son
cheval hriss et partit aussitt.

--Tu resteras bien ici  l'attendre? dit Mourzakine  la jeune fille qui
n'avait rien compris  leur dialogue.

--Ah! mon Dieu, rpondit-elle, pourquoi ne le faites-vous pas remettre
en libert tout bonnement? Il n'a pas besoin de venir ici, puisqu'il
vous dplat! Il ne saura pas vous remercier, il est si mal lev!

--S'il est mal lev, c'est ta faute; tu aurais pu l'_duquer_ mieux,
car tu as des manires gentilles, toi! Tu sauras que j'ai crit pour
retrouver ta mre l-bas, si c'est possible.

--Ah! vous tes bon, vrai! vous tes bien bon, vous! Aussi, vous voyez,
je suis venue  vous, bien sre que vous auriez encore piti de moi;
mais il faut me permettre de rentrer, monsieur mon prince. Je ne peux
pas m'attarder davantage.

--Tu ne peux pas t'en aller seule  minuit pass!

--Si fait, j'ai un fiacre  la porte.

--A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue, et je n'y ai pas vu la
moindre voiture.

--Il m'aura peut-tre plante l? Ces sapins, ils sont comme a! Mais
a ne me fait rien; je n'ai pas peur dans Paris, il y a encore du monde
dans les rues.

--Pas de ce ct-ci, c'est un dsert.

--Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je sais courir.

--Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller seule. Il faut
attendre ton frre. Es-tu si mal ici, ou as-tu peur de moi?

--Oh! non, ce n'est pas cela.

--Tu as peur de dplaire  ton amant?

--Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller avec moi.

--Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce?

--Un homme trs-bien, mon prince.

--Est-ce vrai qu'il est perruquier!

--Coiffeur, et il fait la barbe.

--C'est une jolie condition!

--Mais oui: il gagne de quoi vivre trs-honntement.

--Il est honnte?

--Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'tait pas!

--Et vraiment tu l'aimes?

--Voyons! vous demandez a; puisque je me suis donne  lui! Vous croyez
que c'est par intrt? J'aurais trouv dix fois plus riche; mais il me
plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent dans les coulisses
de l'Opra et il sait tous les airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas
intresse; j'ai des compagnes qui me disent que je suis une niaise, que
j'ai tort d'couter mon coeur et que je finirai sur la paille. Qu'est-ce
que a fait? que je leur rponds, je n'en ai pas eu toujours pour
dormir, de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir en Russie! Mais
adieu, mon prince. Vous avez bien assez de mon caquet, et moi...

--Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro? Allons, c'est absurde
qu'une gentille enfant comme toi appartienne  un homme comme a.
Veux-tu m'aimer, moi?

--Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me chantez l?

--Je ne suis pas fier, tu vois...

--Vous auriez tort, monsieur! dit Francia  qui le sang monta au visage.
Il ne faut pas qu'un homme comme vous ait une ide dont il serait
honteux aprs! Moi, je ne suis rien, mais je ne me laisse pas humilier.
On m'a fait des peines, mais j'en suis toujours sortie la tte haute.

--Allons, ne le prends pas comme a! Tu me plais, tu me plais beaucoup,
et tu me chagrineras si tu refuses d'tre plus heureuse, grce  moi. Je
veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que tu as de la fiert
et aucun calcul; mais je te mettrai  mme de mieux vtir et de mieux
occuper ton frre. Je lui chercherai un tat, je le prendrai  mon
service, si tu veux.

--Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai mon frre domestique;
nous sommes des enfants bien ns, nous sortons des artistes. Nous ne
le sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre, mais nous ne
voulons pas dpendre.

--Tu m'tonnes de plus en plus; voyons, de quoi as-tu envie?

--De m'en aller chez nous, monsieur; ne me barrez donc pas la porte!

Francia tait pique. Elle voulait rellement partir. Mourzakine, qui en
avait dout jusque-l, vit qu'elle tait sincre, et cette rsistance
inattendue enflamma sa fantaisie.

--Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es une petite ingrate.
Comment! C'est l la pauvre enfant que j'ai empche de mourir et qui me
demande de lui rendre sa mre et son frre? le ferai, je l'ai promis:
mais je me rappellerai une chose, c'est que les Franaises n'ont pas de
coeur!

--Ah! ne dites pas cela de moi! s'cria Francia, subitement mue; pour
de la reconnaissance, j'en ai, et de l'amiti aussi! Comment n'en
aurais-je pas! Mais ce n'est pas une raison...

--Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en avoir d'autre pour toi,
puisque du ne consultes en toute chose que ton coeur!

--Mon coeur, je vous l'ai donn, le jour o vous m'avez mis un morceau
de pain dans la bouche, puisque je me suis toujours souvenue de vous et
que j'ai conserv votre figure grave comme un portrait dans mes yeux.
Quand on m'a dit: Viens voir, voil les Russes qui dfilent dans le
faubourg, j'ai eu de la peine et de la honte, vous comprenez! On aime
son pays quand on a tout souffert pour le revoir; mais je me suis
console en me disant:--Peut-tre vas-tu voir passer celui... Oh! je
vous ai reconnu tout de suite! Tout de suite, j'ai dit  Dodore:--C'est
lui, le voil! encore plus beau, voil tout; c'est quelque grand
personnage!--Vrai, a m'avait mont la tte et j'ai eu la btise de le
dire prs devant Guzman; il tenait un fer  friser qu'il m'a jet  la
figure... Heureusement il ne m'a pas touche, il en aurait du regret
aujourd'hui.

--Ah! voil les manires de cet aimable objet de ton amour! C'est
odieux, ma chre! Je te dfends de le revoir. Tu m'appartiens, puisque
tu m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te laisser une
position en quittant la France. Je peux mme t'emmener, si tu t'attaches
 moi.

--Vous n'tes donc pas mari?

--Je suis libre et trs-dispos  te chrir, mon petit oiseau voyageur.
Puisque tu connais mon pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien
gentille  Moscou?

--Puisqu'on l'a brl, Moscou!

--Il est dj rebti, va, et plus beau qu'auparavant.

--J'aimais bien ce pays-l! nous tions heureux! mais j'aime encore
mieux mon Paris. Vous n'tes pas pour y rester. Ce serait malheureux de
m'attacher  vous pour vous perdre tout  coup!

--Nous resterons peut-tre longtemps, jusqu' la signature de la paix.

--Longtemps, a n'est pas assez. Moi, quand je me mets  aimer, je veux
pouvoir croire que c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas
aimer!

--Drle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras toujours ton
perruquier?

--Je l'ai cru quand je l'ai cout. Il me promettait le bonheur, lui
aussi. Ils promettent tous d'tre bons et fidles.

--Et il n'est ni fidle, ni bon?

--Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis pas venue ici pour a!

--Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgr lui. Allons, tu ne l'aimes
plus que par devoir, comme on aime un mauvais mari, et comme il n'est
pas ton mari, tu as le droit de le quitter.

Francia, qui ne raisonnait gure, trouva le raisonnement du prince
trs-fort et ne sut y rpondre. Il lui semblait qu'il avait raison et
qu'il lui rvlait le dgot qui s'tait fait en elle depuis longtemps
dj. Mourzakine vit qu'il l'avait  demi persuade et, lui prenant les
deux mains dans une des siennes, il voulut lui ter son petit chle bleu
qu'elle tenait serr autour de sa taille, habitude qu'elle avait prise
depuis qu'elle possdait ce prcieux tissu franais imprim, qui valait
bien dix francs.

--Ne m'abmez pas mon chle! s'cria-t-elle navement, je n'ai que
celui-l.

--Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant. Je te donnerai un
vrai cachemire de l'Inde; quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue,
mais _faite au tour_, ma belle, comme ta mre, absolument!

Aucun compliment ne pouvait flatter davantage la pauvre fille, et le
souvenir de sa mre, invoqu assez adroitement par le prince, la disposa
 un nouvel accs de sympathie pour lui.

--coutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver, et je vous jure...

--Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en baisant les petits cheveux
noirs qui frisottaient sur son cou brun.

--Je vous jure... dit-elle en se dgageant.

Un coup discrtement frapp  la porte fora le prince  se calmer. Il
alla ouvrir: c'tait Mozdar. Il avait parl  l'officier du poste; tous
les gens arrts dans la soire avaient dj t remis  la police
franaise. Thodore n'tait donc plus dans les mains des Russes et sa
soeur pouvait se tranquilliser.

--Ah! s'cria-t-elle en joignant les mains, il est sauv! Vous tes le
bon Dieu, vous, et je vous remercie!

Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque, s'tait attribu
le mrite du rsultat, en se gardant bien de dire que son ordre tait
arriv aprs coup.

Elle baisa les mains du prince, reprit son chle et voulut partir.

--C'est impossible, rpondit-il en refermant la porte sur le nez de
Mozdar sans lui donner aucun ordre. Il te faut une voiture. Je t'en
envoie chercher une.

--Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci,  deux heures du
matin, on n'en trouvera pas.

--Eh bien! je te reconduirai moi-mme  pied; mais rien ne presse. Il
faut que tu me jures de quitter ton sot amant.

--Non, je ne veux pas vous jurer a. Je n'ai jamais quitt une personne
par prfrence pour une autre; je ne me dgage que quand on m'y oblige
absolument, et je n'en suis pas l avec Guzman.

--Guzman! s'cria Mourzakine en clatant de rire, il s'appelle Guzman!

--Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit Francia interdite.

--Guzman, ou le _Pied de mouton_! reprit-il riant toujours, on nous
a parl de a l-bas. Je sais la chanson: _Guzman ne connat pas
d'obstacles._

--Eh bien! oui, aprs? _Le Pied de mouton _n'est pas une vilaine pice
et la chanson est trs-bien. Il ne faut pas vous moquer comme a!

--Ah! tu m'ennuies,  la fin dit Mourzakine, qui entrait dans un
paroxysme insurmontable; c'est trop de subtilits de conscience et cela
n'a pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien, je t'aime aussi,
je le sens; oui, je t'aime, ta petite me me plat comme tout ton petit
tre. Il m'a plu, il m'a t au coeur lorsque tu tais une pauvre enfant
presque morte; tu m'as frapp. Si j'avais su que tu avais dj quinze
ans!... Mais j'ai cru que tu n'en avais que douze! A prsent te voil
dans l'ge d'aimer une bonne fois, et que ce soit pour toute la vie si
tu veux! Si tu crois a possible, moi, je ne demande pas mieux que de le
croire en te le jurant. Voyons, je te le jure, crois-moi, je t'aime!

Le lendemain, Francia tait assise sur son petit lit, dans sa pauvre
chambre du faubourg Saint-Martin. Neuf heures sonnaient  la paroisse,
et ne s'tant ni couche, ni leve, elle ne songeait pas  ouvrir ses
fentres et  djeuner. Elle n'tait rentre qu'a cinq heures du matin;
Valentin l'avait ramene, et elle avait russi  se faire ouvrir sans
tre vue de personne, Dodore n'tait pas rentr du tout. Elle tait donc
la depuis quatre grandes heures, plonge dans de vagues rveries, et
tout un monde nouveau se droulait devant elle.

Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait dans une sorte
d'extase et n'et pu dire si elle tait heureuse ou seulement blouie.
Ce beau prince lui avait jur de l'aimer toujours, et en la quittant
il le lui avait rpt d'un air et d'un ton si convaincus, qu'elle se
laissait aller  le croire. Un prince! Elle se souvenait assez de la
Russie pour savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-l que ce
titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on le croit chez nous.
Ces princes qui tirent leur origine des rgions caucasiques ont eu
parfois pour tout patrimoine une tente, de belles armes, un bon cheval,
un maigre troupeau et quelques serviteurs, moiti bergers, moiti
bandits. N'importe; en France, le titre de prince reprenait son prestige
aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif o campait pour le moment
Mourzakine, riche en tout des deux cents louis donns par son oncle,
n'avait pas pour elle d'chelle de comparaison. C'tait dans son
imagination un prince des contes de fes, et il tait si beau! Elle
n'avait pas song  lui plaire, elle s'en-tait mme dfendue. Elle
avait bien rsolu, en allant chez lui, de n'tre pas lgre, et elle
pensait avoir mis beaucoup de prudence et de sincrit  se dfendre.
Pouvait-elle rsister jusqu' faire de la peine  un homme  qui elle
devait la vie, celle de son frre, et peut-tre le prochain retour de sa
mre? Et cela, pour ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui
tait pas fidle!

D'o vient donc qu'elle avait comme des remords? Ce n'est pas qu'elle
et une peur immdiate de Guzman: il ne venait jamais dans la matine et
il ne pouvait pas savoir qu'elle tait rentre si tard. Le portier seul
s'en tait aperu et il la protgeait par haine du perruquier, qui
l'avait bless dans son amour-propre. Francia tenait normment  sa
rputation. Sa rputation! elle s'tendait peut-tre  une centaine de
personnes du quartier qui la connaissaient de vue ou de nom. N'importe,
il n'y a pas de petit horizon, comme il n'y a pas de petit pays. Elle
avait toujours fait dire d'elle qu'elle tait sincre, dsintresse,
fidle  ses pitres amants; elle ne voulait point passer pour une fille
qui se vend et elle cherchait le moyen de faire accepter la vrit sans
perdre de sa considration; mais ses rflexions n'avaient pas de suite,
l'enivrement de son cerveau dissipait ses craintes: elle revoyait le
beau prince  ses pieds, et pour la premire fois de sa vie elle tait
accessible  la vanit sans chercher  s'en dfendre, prenant cette
ivresse nouvelle pour un genre d'amour enthousiaste qu'elle n'avait
jamais ressenti. Enfin l'arrive de Thodore vint l'arracher  ses
contemplations.

--Pas plus habille que a? lui dit-il en la voyant en jupe et en
camisole, les cheveux encore dnous. Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Et toi? Tu rentres  des neuf heures du matin quand je t'attends
depuis...

--Tu sais bien que j'ai t arrt par ces tamerlans du boulevard! T'as
donc pas vu?

--Tu as t mis en libert au bout d'une heure!

--Comment sais-tu a!

--Je le sais!

--C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de Guzman dans ma poche...
Fallait bien faire un peu la noce aprs? Vas-tu te fcher?

--Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de Guzman; il faut t'arranger
pour a.

--Parce que?

--Je t'avais dj dfendu...

--J'ai pas dsobi. Ce qu'il m'avait donn hier, c'tait pour te
rgaler, puisqu'il ne pouvait pas venir lui-mme; eh bien! j'avais
encore vingt sous, je me suis amus avec. Voil-t-il pas!

--Il faudra lui rendre a. C'est bien assez qu'il paye notre loyer, ce
qui me permet d'pargner de quoi t'empcher d'aller tout nu.

--Jolie pargne! Tous tes bijoux sont lavs; tu es bien bte de rester
avec Guguz! Il est joli homme, je ne dis pas, et il est amusant quand
il chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que toi! Un de ces
jours, il faudra bien qu'il te lche, et tu ferais mieux...

--De quoi? qu'est-ce qui serait mieux?

--D'avoir un mari pour de bon, quand a ne serait qu'un ouvrier! J'en
sais plus d'un dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu
voulais.

--Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce que je peux me marier?

--A cause?... Je ne suis plus enfant, moi; comme disait Guguz l'autre
jour, je ne l'ai jamais t. Y a pas d'enfants sur le pav de Paris: 
cinq ans, on en sait aussi long qu' vingt-cinq. Faut donc pas faire de
grimaces pour causer... Nous n'avons jamais parl de a tous les deux,
a ne servait de rien; mois voil que tu me dis qu'il ne faut plus
prendre l'argent  Guzman. Tu as raison, et moi je te dis qu'il ne faut
plus en recevoir non plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter,
et prendre un camarade  la mairie. Y a le neveu au pre Moynet,
Antoine, de chez le ferblantier, qui a de quoi s'tablir et qui te
trouve  son got. Il sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi
 son oncle:--a ne fait rien; avec une autre, j'y regarderais, mais
avec elle...--Et le pre Moynet a rpondu:--T'as raison! Si elle a
pch, c'est ma faute, j'aurais d la surveiller mieux. J'ai pas eu le
temps; mais c'est gal, celle-l c'est pas comme une autre; ce qu'elle
promettra, elle le tiendra. Voyons, faut dire oui, Francia!

--Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon garon, mais si vilain! Un
ouvrier comme a! C'est honnte, mais a manque de propret,... c'est
brutal... Non! pas possible!

--C'est a! il te faut des perruquiers qui sentent bon, ou des princes!

Francia frissonna; puis, prenant son parti:

--Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes, et j'en aurai quand je
voudrai.

Dodore, surpris de son aplomb, en fut bloui d'abord. L'accs de fiert
patriotique qu'il avait eu la veille, et qui l'avait exalt durant la
nuit au cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux teints s'arrondirent
et il crut faire acte d'hrosme en rpondant:

--Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne soient pas trangers.

--Ne revenons pas l-dessus, lui dit Francia. Nous n'avons pas de temps
 perdre  nous disputer. Il faut nous en aller d'ici. On doit venir
me prendre  midi et payer le loyer chu. J'emporte mes nippes et les
tiennes. Tu resteras seulement pour dire  Guzman: --Ma soeur est
partie, vous ne la reverrez plus. Je ne sais pas o elle est; elle vous
laisse le chle bleu et la parure d'acier que vous lui avez donns...
Voil.

--C'est arrang comme a? dit Thodore stupfait... Alors tu me plantes
l aussi, moi? Deviens ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te
pousse!

--Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien que je n'ai que toi. Voil
quatre francs, c'est toute ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi
ne pas jener et ne pas coucher dehors. Demain ou aprs-demain au plus
tard, tu trouveras de mes nouvelles; une lettre pour toi chez papa
Moynet, et, o je serai, tu viendras.

--Tu ne veux pas me dire o?

--Non, tu pourras sans mentir jurer  Guzman que tu ne sais pas o je
suis.

--Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire? Guguz va faire un
sabbat!...

--Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais pas!

--coute, _Fafa_, dit le gamin, aprs avoir tiraill les trois poils de
ses favoris naissants, a ne se peut pas, tout ca! Je vois bien que
tu vas tre heureuse, et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les
bonheurs, a ne dure pas, et quand nous voudrons revenir dans le
quartier, faudra changer toute notre socit pour une autre; moi, je
vais avec les ouvriers honntes, on ne m'y moleste pas trop. On me
reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:--Travaille donc! te
v'l en ge. T'auras pas toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur,
elle ne fera pas fortune, elle vaut mieux que a!... T'entends bien,
Fafa? quand on ne te verra plus, a sera ras, et, si on me revoit bien
habill avec de l'argent dans ma poche, on me renverra avec ceux qu'on
mprise, et dame!... il faudra bien descendre dans la socit. Tu ne
veux pas de a, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose, ton Dodore; mais
il vaut mieux que rien du tout!

Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes. La vie
sociale se droulait devant elle pour la premire fois. La vitalit
de sa propre conscience faisait un grand effort pour se dgager sous
l'influence inattendue de ce frre avili jusque-l par elle,  l'insu de
l'un et de l'autre, qui allait l'tre davantage et sciemment.

--Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous avons encore de l'honntet
 garder, et, si nous nous en allons dans un autre endroit, nous ne
connatrons pas une personne pour nous dire bonjour en passant; mais
qu'est-ce que nous pouvons faire? Je ne dois pas rester avec Guzman et
je ne veux rien garder de lui.

--Tu ne l'aimes plus!

--Non, plus du tout.

--Ne peux-tu pas patienter?

--Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas!

--Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est fini, que tu veux te
marier.

--Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense au train qu'il va faire!
a nous fera bien plus de tort que de nous sauver!

--Il ne t'aime dj pas tant! Dis-lui que tu sais ses allures, mets-le
 la porte, je t'aiderai. Je ne le crains pas, va, j'en mangerais dix
comme lui!

--Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis, que c'est lui qui
nous chasse!

--Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satan loyer, lui jeter son
argent  la figure, quoi!

--J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reois jamais d'argent de
lui; a me rpugne. Il me donne tous les jours pour le dner puisqu'il
dne avec nous; le matin, nous mangeons les restes, toi et moi.

--Ah! s'cria Dodore en serrant les poings, si j'avais pens! Je
prendrai un tat, Fafa, vrai! Je vais me mettre  n'importe quelle
pioche! Faut travailler, faut pas dpendre comme a!

--Quand je te le disais! Tu voyais bien qu' coudre chez nous des gilets
de flanelle dans la journe, je ne pouvais pas gagner plus de six sous;
avec a, je ne pouvais pas t'lever et vivre sans mendier. Les amoureux
sont venus me dire:--Ne travaille donc pas, tu es trop jolie pour
veiller si tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, a ne te sauvera
pas. Je les ai couts, croyant que l'amiti empocherait la honte, et
nous voil!

--Faut que a finisse, s'cria Dodore; c'est  cause de moi que a
t'arrive! faut en finir! Je vas chercher Antoine! Il paiera tout, il te
conduira quelque part d'o tu ne sortiras que pour l'pouser!

Antoine adorait Francia; elle tait son rve, son idal. Il lui
pardonnait tout, il tait prt  la protger,  la sauver. Elle le
savait bien. Il ne le lui avait dit que par ses regards et son trouble
en la rencontrant; mais c'tait un tre inculte. Il savait  peine
signer son nom. Il ne pouvait pas dire un mot sans jurer, il portait une
blouse, il avait les mains larges, noires et velues jusqu'au bout des
doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il semblait affreux 
Francia, et l'ide de lui appartenir la rvoltait.

--Si tu veux que je me tue, s'cria-t-elle en allant perdue vers la
fentre, va chercher cet homme-l!

Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution semblait
impossible, lorsqu'on sonna discrtement  la porte.

--N'aie pas peur! dit Thodore  sa soeur, a n'est pas Guzman qui sonne
si doux que a.

Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait une lettre de
Mourzakine ainsi conue:

Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau bleu, j'ai trouv
moyen de tout arranger. M. Valentin t'en fera part, aie confiance en
lui.

--Quel moyen le prince a-t-il donc trouv? dit Francia en s'adressant 
Valentin.

--Le prince n'a rien trouv du tout, rpondit Valentin avec le sourire
d'un homme suprieur: il m'a racont votre histoire et fait connatre
vos scrupules. J'ai trouv un arrangement bien simple. Je vais dire 
votre propritaire et dans le caf d'en bas que votre mre est revenue
de Russie, que vous partez pour aller au-devant d'elle  la frontire et
que c'est elle qui vous envoie de l'argent. Soyez tranquille; mais
allez vite, le fiacre n 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a
l'adresse du prince, qui vous attend.

--Partons! dit Francia en prenant le bras de son frre. Tu vois comme le
prince est bon; il nous sauve la vie et l'honneur!

Dodore, tourdi, se laissa emmener. Sa morale tait de trop frache date
pour rsister davantage. Ils vitrent de passer devant l'estaminet,
bien que le coeur de Francia se serrt  l'ide de quitter ainsi
son vieil ami Moynet; mais il l'et peut-tre retenue de force. Ils
trouvrent le fiacre, qui les conduisit au faubourg Saint-Germain;
Mozdar les reut et les fit monter dans le pavillon occup par
Mourzakine. Il y avait  l'tage le plus lev un petit appartement que
Valentin louait au prince moyennant un louis de plus par jour, et qui
prenait vue sur le grand terrain o se runissaient les jardins des
htels environnants, celui de l'htel de Thivre compris.

--Excusez! dit Dodore en parcourant les trois chambres, nous voil donc
passs princes pour de bon!

Une heure aprs, Valentin arrivait avec un carton et un ballot; il
apportait  Francia et  Thodore les pauvres effets qu'ils avaient
laisss dans leur appartement du faubourg.

--Tout est arrang, leur dit-il. J'ai pay votre loyer et vous ne devez
rien  personne. J'ai renvoy  M. Guzman Lebeau les objets que vous
vouliez lui restituer. J'ai dit  votre ami Moynet ce qui tait convenu.
Il n'a pas t trop surpris; il a paru seulement chagrin de n'avoir pas
reu vos adieux.

Deux grosses larmes tombrent des yeux de Francia.

--Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne vous fait pas de reproche.
J'ai tout mis sur mon compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la
diligence pour Strasbourg  une heure et que vous n'aviez pas eu une
minute  perdre pour ne pas manquer la voiture. Il m'a demand mon nom.
Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller lui donner de vos
nouvelles. Je l'ai laiss tranquille et joyeux.

Dodore admira Valentin et ne put s'empcher de frapper dans ses mains en
faisant une pirouette.

--Le jeune homme est content? dit Valentin en clignotant;  prsent, il
faut songer  lui donner de l'occupation. Le prince dsire qu'on ne le
voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai  un de mes amis qui a une
entreprise de roulage hors Paris. Sait-il crire?

--Pas trop, dit Francia.

--Mais il sait lire?

--Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris. S'il voulait, il
apprendrait tout! Il n'est pas sot, allez!

--Il fera les commissions, et peu  peu il se mettra aux critures;
c'est son affaire de s'instruire. Plus on est instruit, plus on gagne.
Il sera log et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne volont,
et on lui donnera quelque chose pour s'habiller. Voici l'adresse et une
lettre pour le patron. Quant  vous, ma chre enfant, vous tes libre de
sortir; mais, comme vous dsirez rester cache, ma femme vous apportera
vos repas, et, si vous vous ennuyez d'tre seule, elle viendra tricoter
auprs de vous. Elle ne manque pas d'esprit, sa socit est agrable.
Vous pourrez prendre l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir
aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de rien et je suis tout 
votre service.

Ayant ainsi rgl l'existence des deux enfants confis  ses soins
clairs, M. Valentin se retira sans dire  Francia, qui n'osa pas le
lui demander, quand elle reverrait le prince.

--Eh bien! te voil content? dit-elle  son frre. Tu voulais
travailler,... tu vas te faire un tat!

--Bien sr, que je veux travailler! rpondit-il en frappant du pied d'un
air rsolu. Je suis content de ne rien devoir aux autres. Il y a assez
longtemps que a dure. Alors, je m'en vais, je prends un col blanc pour
avoir une tenue prsentable, un air comme il faut, et mes souliers
neufs, puisqu'il y aura des courses  faire. Quand j'aurai besoin
d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu, Fafa; je te laisse
heureuse, j'espre!... D'ailleurs je reviendrai te voir.

--Tu t'en vas comme a, tout de suite? dit Francia, dont le coeur se
serra  l'ide de rester seule.

Elle n'tait pas bien sre de la fermet de rsolution de son frre.
Habitue  le surveiller autant que possible,  le gronder quand il
rentrait tard, elle l'avait empch d'arriver au dsordre absolu.
N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il ne craindrait plus ses
reproches?

--Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? rpondit-il le coeur
gros; c'est joli, ici, c'est cossu mme. J'y serais trop bien, je
m'ennuierais, je serais comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte,
moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures! Celle de ton prince
ne me va gure, et la mienne ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un
tranger, un _coalis_! Tu auras beau dire..., a me remue le sang.

--C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia; mais sans lui tu ne
m'aurais pas, et sans lui nous n'aurions pas de chance de retrouver
notre mre.

--Eh bien! si on la retrouve, a changera! Elle sera malheureuse, on
travaillera pour la nourrir. Je m'en vais travailler!

--Vrai?

--Quand je te le dis!

--Tu m'as promis si souvent!

--A prsent, c'est pour de vrai, faut bien,  moins d'tre mpris!

--Allons, va! et embrasse-moi!

--Non, dit le gamin en enfonant sa casquette sur ses yeux; faut pas
s'attendrir, c'est des btises!

Il sortit rsolument, se mit  courir jusqu'au bout de la rue, s'arrta
un moment, touff par les sanglots, et reprit sa course jusqu'
Vaugirard, o il se mit  la disposition du patron  qui M. Valentin le
recommandait.

Francia pleurait de son ct; mais elle prit courage en se disant:

--Sans tout cela, il ne serait pas encore dcid  se ranger, il
se serait peut-tre perdu! Si Dieu veut qu'il tienne parole, je ne
regretterai pas ce que j'ai fait.

Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer. Sa pauvre petite
existence tait bouleverse. Elle quittait pour toujours son petit coin
de Paris o elle tait plus aime que juge dans un certain milieu
d'honntes gens; elle y avait attir plus d'attention que ne le
comportait sa mince position.

Une enfant de quinze ans chappe aux horreurs de la retraite de Russie
et au dsastre de la Brzina, jolie, douce, modeste dans ses manires,
assez fire pour n'implorer personne, assez dvoue pour se charger de
son frre, ce n'tait pas la premire venue, et si on lui reprochait
d'avoir des liaisons irrgulires, on l'excusait en voyant qu'elle ne
voulait tre  charge  personne.

L'gosme rclame toujours sa part dans les jugements humains. On
repousse une mendiante qui vous dit:

--Donnez-moi pour que je ne sois pas force de me donner.

Et on a raison jusqu' un certain point, car beaucoup exploitent
lchement cette prtendue rpugnance  l'avilissement. On aime mieux que
l'innocence succombe firement sans demander conseil, et qu'elle porte
sans se plaindre la fatalit du destin.

Francia laissait donc derrire elle un groupe qu'elle appelait _le
monde_, et qui tait le sien. Elle se trouvait seule, ayant pour tout
appui un tranger qui promettait de l'aimer, pour toute relation un
inconnu, ce Valentin, dont la perversit, voile sous un air suffisant,
lui inspirait dj une vague mfiance. Elle regarda son joli appartement
sans trop se demander si dans quelques jours les allis ne quitteraient
point Paris, et ce qu'elle deviendrait, si Mourzakine l'abandonnait.
Cette prvision ne lui vint pas plus  l'esprit qu'elle n'tait venue 
Thodore. Elle dfit ses paquets, rangea ses bardes dans les armoires,
se fit belle et se regarda dans une psych en acajou qui avait pour
pieds des griffes de lion en bronze dor. Elle admira le luxe relatif
que lui procurait son beau prince, les affreux meubles plaqus de
l'poque, les rideaux de mousseline  mille plis draps _ l'antique_,
les vases d'albtre avec des jacynthes artificielles sous verre, le sofa
bleu  crpines orange, la petite pendule reprsentant un Amour avec un
doigt sur les lvres; mais elle plaa sous ses yeux les quelques chtifs
bibelots que Valentin lui avait apports de chez elle, bien que, par
leur pauvret vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement.
Ensuite elle se mit  la fentre pour admirer le beau jardin et les
grands arbres; mais elle le trouva triste en se rappelant les laides
mansardes et les toits noirs qu'elle avait l'habitude de contempler.
Elle chercha sur sa fentre le pot de rsda qu'elle arrosait soir et
matin.

--Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laiss l-bas le rsda!

Et elle se remit  pleurer sur cet ensemble de choses  jamais perdues,
dont la valeur lui devenait inapprciable, car il reprsentait des
habitudes, des souvenirs et des sympathies qu'elle ne devait plus
retrouver.

Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant Valentin procdait 
l'installation de sa matresse dans les conditions les plus favorables 
leurs secrets rapports? Il tait en train d'endormir les soupons de son
oncle. Ogoksko avait revu madame de Thivre  l'Opra dans tout l'clat
de sa plantureuse beaut, il avait t la saluer dans sa loge: elle
avait t charmante pour lui. Srieusement pris d'elle, il tait rsolu
 ne rien pargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer
 la belle Franaise, voulait paratre cder le pas  l'oncle dont il
dpendait absolument.

--Vous avez, lui dit-il, consomm ma disgrce hier  l'Opra. Ma belle
htesse n'a plus un regard pour moi, et pour m'en consoler je me suis
jet dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai pris chez
moi _une petite_; ce n'est pas grand'chose, mais c'est parisien,
c'est--dire coquet, gentil, propret et drle; vous me garderez
pourtant le secret l-dessus, mon bon oncle? Madame de Thivre, qui est
passablement femme, me mpriserait trop, si elle savait que j'ai si vite
cherch  me consoler de ses rigueurs.

--Sois tranquille, Diomiditch, rpondit Ogoksko d'un ton qui fit
comprendre  Mourzakine qu'il comptait le trahir au plus vite.

C'est tout ce que dsirait ce prince sauvage, doubl d'un courtisan
rus. Madame de Thivre tait dj prvenue; elle savait ce qu'il avait
plu  Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, tait une pauvre
fille assez laide dont il avait piti et  laquelle il devait un appui,
puisque, dans une charge de cavalerie, il avait eu le malheur d'craser
sa mre. Il l'avait loge dans sa maison en attendant qu'il pt lui
procurer quelque ouvrage un peu lucratif. Il avait arrang et dbit
ce roman avec tant de facilit, il avait tant de charme et d'aisance 
mentir, que madame de Thivre, touche de sa sincrit et flatte de sa
confiance, avait promis de s'intresser  sa protge; et puis, elle
comprit que ce hasard amenait une combinaison favorable  la passion de
Mourzakine pour elle en dtournant les soupons de l'oncle Ogoksko.

Elle se prtait donc maintenant  cette lchet qui l'avait d'abord
indigne: elle tait secrtement vaincue. Elle ne voulait pas se
l'avouer; mais elle se laissait aller, avec une alternative d'agitation
et de langueur,  tout ce qui pouvait assurer sa dfaite sans
compromettre le prince.

Quant  lui, ce n'tait plus en un jour qu'il esprait dsormais
triompher d'elle. Il craignait un retour de dpit et de fiert, s'il
brusquait les choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, il
pouvait prendre patience: Francia lui plaisait rellement.

Le soir, en soupant avec elle dans sa petite chambre, il se mit 
l'aimer tout  fait. Il tait capable d'aimer tout comme un autre, de
cet amour parfaitement goste qui se prodigue dans l'ivresse sauf
 s'teindre dans les difficults ultrieures. Il est vrai que dans
l'ivresse il tait charmant, tendre et ardent  la fois. La pauvre
Francia, aprs lui avoir navement avou l'effroi et le chagrin de son
isolement, se mit  l'aimer de toute son me et  lui demander pardon
d'avoir regrett quelque chose, quand elle n'et d que ressentir la
joie de lui appartenir.

--Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu' ce jour ce que c'est
qu'aimer. Regardez-moi, je n'invente pas cela pour vous faire plaisir!

En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire confiant et pur comme
celui de l'enfance, attestaient une sincrit complte. Mourzakine tait
trop pntrant, trop mfiant, pour s'y tromper. Il se sentait aim pour
lui-mme dans toute l'acceptation de ce terme banal qui avait t son
rve, et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait par moments
 ressentir, lui aussi, quelque chose de plus doux que le plaisir. Il
possdait une me, et il tudiait avec surprise cette espce de _petite
me franaise_ qui lui parlait une langue nouvelle, langue incomplte et
vague qui ne se servait pas des mots tout faits  l'image des femmes du
monde, et qui tait trop inspire pour tre lgante ou correcte.

Elle dormit deux heures, la tte sur son paule, mais, avec le jour,
elle s'veilla chantant comme les oiseaux. Elle n'tait pas habitue 
ne pas voir lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de sortir, de
respirer. Ils montrent en voiture, et elle le conduisit  Romainville,
qui tait alors le rendez-vous des amants heureux. Le bois tait encore
dsert. Elle ramassa des violettes et en remplit le dolman bomb sur
la poitrine du prince tartare, puis elle les reprit pour les mettre
classiquement sur son coeur. Ils djeunrent d'oeufs frais et de
laitage. Elle tait en mme temps foltre et attendrie; elle avait la
gat gracieuse et discrte, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup.
Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont babillardes. Il tait
tonn de pouvoir causer avec elle, qui ne savait rien, mais qui savait
tout, comme savent les gens de toute condition  Paris, par le perptuel
ou-dire de la vie d'expansion et de contact. Quel contraste avec les
peuples qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de
penser! Paris est le temple de vrit o l'on pense tout haut et o l'on
s'apprend les uns aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine
tait merveill et se demandait presque s'il n'avait pas mis la main
sur une nature d'exception. Il tait tent de le croire, surtout en
voyant la bont de coeur qui caractrisait Francia. Sur quelque sujet
qu'il la mt, elle tait toujours et tout naturellement dans le ton de
l'indulgence, du dsintressement, de la piti compatissante. Cette
nuance particulire, elle la devait  ce qu'elle avait souffert et vu
souffrir dans une autre phase de sa vie.

--Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant, pas un mauvais
sentiment, pas d'envie pour les riches, pas de mpris pour les
coupables? Tu es toute douceur et toute simplicit, ma pauvre enfant, et
si les autres Franaises te ressemblent, vous tes les meilleurs tres
qu'il y ait au monde.

Il avait peu de service  faire et il prtendit en avoir un trs-rude
pour se dispenser de paratre  l'htel de Thivre. Il lui semblait
qu'il ne se plaisait plus avec personne autre que Francia, qu'il ne se
soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement pendant trois
jours. Pendant trois jours, elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et
ne regretta rien. Il tait tout pour elle; elle ne croyait pas qu'un
bonheur si grand ne dt pas tre ternel. Tout  coup elle ne le vit
plus, et l'effroi s'empara d'elle. Un grand vnement tait survenu.
Napolon, malgr l'acte d'abdication, venait de faire un mouvement de
Fontainebleau sur Paris. Il avait encore des forces disponibles, les
allis ne s'taient pas mfis. Enivrs de leur facile conqute, ils
oubliaient dans les plaisirs de Paris que les hauteurs qui lui servaient
alors de dfense naturelle n'taient pas gardes. L'annonce de
l'approche de l'empereur les jeta dans une vive agitation. Des ordres
furent donns  la hte, on courut aux armes. Paris trembla d'tre pris
entre deux feux. Mourzakine monta  cheval, et ne rentra ni le soir ni
le lendemain.

Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui se passait. Ce fut
pour elle une terreur plus grande que celle de son infidlit, ce fut
l'effroi des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que c'est que
la guerre. Elle avait maintes fois vu comment une poigne de Franais
traversait alors les masses ennemies, ou se repliait aprs en avoir fait
un carnage pouvantable.

-Ils vont me le tuer! s'cria-t-elle; ils vont reprendre Paris et ils ne
feront grce  aucun Russe!

Elle se tordit les mains et fit peut-tre des voeux pour l'ennemi. Elle
tait dans cette angoisse, quand le soir son frre entra chez elle.

--Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; a va chauffer, Fafa,
et cette fois j'en suis! L'ge n'y fait rien. On va barricader les
barrires pour empcher messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitt
qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur aura flanqu une
peigne, nous serons l derrire pour les recevoir  coups de pierres,
avec des pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la main. On
ira tous dans le faubourg, on n'a pas besoin d'ordres, on se passera
d'officiers, on fera ses affaires soi-mme.

Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis par l'pouvante,
les mains crispes sur son genou, ne rpondait rien: elle voyait dj
morts les deux seuls tres qui lui fussent chers, son frre et son
amant.

Elle chercha pourtant  retenir Thodore. Il se rvolta.

--Tu voudrais me voir lche? Tu ne te souviens dj plus de ce que tu me
disais si souvent: Tu ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voil, j'en
suis un. J'tais parti pour travailler; mais tous ceux qui travaillent
veulent se battre et je suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une
bagarre. Y a pas besoin d'tre grand et fort pour faire une presse; les
plus lestes, et j'en suis, sauteront en croupe des Cosaques et leur
planteront leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront aussi: elles
entassent des pavs dans les maisons pour les jeter par la fentre;
qu'ils y viennent, on les attend!

Francia, reste seule, sentit que son cerveau se troublait. Elle
descendit au jardin et se promena sous les grands arbres sans savoir
o elle tait: elle s'imaginait par moments entendre le canon; mais ce
n'tait que l'afflux du sang au cerveau qui rsonnait dans ses oreilles.
Paris tait tranquille, tout devait se passer en luttes diplomatiques
et, aprs une dernire vellit de combat, Napolon devait se rsigner 
l'le d'Elbe.

Tout  coup Francia se trouva en face d'une femme grande, drape dans un
chle blanc, qui se glissait dans le crpuscule et qui s'arrta pour la
regarder; c'tait madame de Thivre, qui, connaissant les localits
et traversant le jardin de madame de S..., son amie absente, venait
s'informer de Mourzakine. Elle aussi tait inquite et agite. Elle
voulait savoir s'il tait rentr; elle avait dj envoy deux fois
Martin, et, n'osant plus lui montrer son angoisse, elle venait
elle-mme,  la faveur des ombres du soir, regarder si le pavillon tait
clair.

En voyant une femme seule dans ce jardin o personne du dehors ne
pntrait, la marquise ne douta pas que ce ne ft la jeune protge du
prince et elle n'hsita pas  l'arrter en lui disant:

--Est-ce vous, mademoiselle Francia?

Et comme elle tardait  rpondre, elle ajouta:

--Ce ne peut tre que vous; n'ayez pas peur de me parler. Je suis
une proche parente du prince et je viens savoir si vous avez de ses
nouvelles.

Francia ne se mfia point et rpondit qu'elle n'en avait pas. Elle
ajouta imprudemment qu'elle s'en tourmentait beaucoup et demanda si on
se battait aux barrires:

--Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-tre y a-t-il quelque
engagement plus loin. Vous n'tes pas rassure, je vois cela; vous tes
trs attache au prince? N'en rougissez pas, je sais ce qu'il a fait
pour vous et je trouve que vous avez bien sujet d'tre reconnaissante.

--Il vous a donc parl de moi? dit Francia, stupfaite.

--Il l'a bien fallu, puisque vous tes venue lui parler chez moi. Je
devais bien savoir qui vous tiez!

--Chez vous?... Ah! oui, vous tes la marquise de Thivre. Il faut me
pardonner, madame, j'esprais,...  cause de ma mre...

--Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donn tous les dtails. Eh
bien! votre pauvre mre, il n'y a plus d'espoir, et c'est pour cela...

--Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus d'espoir?

--Il ne vous a donc pas dit la vrit,  vous?

--Il m'a dit qu'il crirait, qu'on la retrouverait peut-tre! Ah! mon
Dieu, il m'aurait donc trompe!

--Trompe? pourquoi vous tromperait-il?...

Madame de Thivre fit cette interpellation d'un ton qui effraya la jeune
fille; elle baissa la tte et ne rpondit pas: elle pressentait une
rivale.

--Rpondez donc! reprit la marquise d'un ton plus pre encore... Est-il
votre amant, oui ou non?

--Mais, madame, je ne sais pas de quel droit vous me questionnez comme
a!

--Je n'ai aucun droit, dit madame de Thivre en reprenant possession
d'elle-mme et en mettant un sourire dans sa voix. Je m'intresse 
vous, parce que vous tes malheureuse, d'un malheur exceptionnel et
bizarre. Votre mre a t crase sous les pieds du cheval de Mourzakine
et c'est lui justement qui vous adopte et vous recueille! C'est tout un
roman cela, ma petite, et si l'amour s'en mle,... ma foi, le dnoment
est neuf, et je ne m'y serais pas attendue!

Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre un soupir. Elle
s'enfuit comme si elle et t mordue par un serpent, et laissant madame
de Thivre tourdie de sa disparition soudaine, elle remonta dans sa
chambre, o elle se laissa tomber par terre et passa la nuit dans un
tat de torpeur ou de dlire dont elle ne put rien se rappeler le
lendemain.

Au demi-jour pourtant elle se trana jusqu' son lit, o elle s'endormit
et fit des rves horribles. Elle voyait sa mre tendue sur la neige
et le pied du cheval de Mourzakine s'enfonant dans son crne, qu'il
emportait tout sanglant comme l'anneau d'une entrave. Ce n'tait plus
qu'un informe dbris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient
Francia, et ces yeux effroyables, c'taient tantt ceux de sa mre et
tantt ceux de Thodore.



                                  III

Au milieu de ces rves affreux, Francia s'veilla en criant. Il faisait
grand jour. Madame Valentin l'entendit, entra chez elle, et voulut
savoir la cause de son agitation: Francia fit un effort pour lui
rpondre; mais elle ne voulait pas se confier  cette femme, et madame
Valentin fut rduite  parler toute seule.

--Voyez-vous, ma chre enfant, lui disait-elle, si c'est parce que vous
craignez la guerre, vous avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran
sera mis dans une tour o on prpare une cage de fer. Nos bons allis
sont en train de s'emparer de sa personne, et votre cher prince n'aura
pas une gratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! vous l'aimez
bien, ce beau prince! Je comprends a. Il vous aime aussi,  ce qu'il
parat. M. Valentin me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se
prennent d'amour pour nos petites Franaises! a ne ressemble pas du
tout aux fantaisies de notre ancien matre, qui avait fait arranger
l'appartement o vous voil pour mener sans bruit ses petites affaires
de coeur. Eh bien! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si
peu, si peu, qu'il oubliait quelquefois de renvoyer l'une pour faire
entrer l'autre. Alors, a amenait des scnes, et mme des batailles; il
y avait de quoi rire, allez! Mais le prince n'est pas si avanc que a;
c'est un homme simple, capable de vous pouser, si vous avez l'esprit de
vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle en voyant tressaillir
Francia. Ah! dame, ce n'est pas tout  fait probable; pourtant on a vu
de ces choses-l. Tout dpend de l'esprit qu'on a, et je ne vous crois
pas sotte, vous! Vous avez l'air distingu, et des manires... comme une
vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d'avoir cout ce perruquier!
sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien
d'autres ont fait fortune sans tre pouses, c'est encore vrai. Le
prince parti, vous en retrouverez peut-tre un autre de mme qualit.
a fait trs-bien d'avoir t aime d'un prince, a efface le pass, a
vous fait remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez
pas; M. Valentin connat le beau monde, et si vous voulez vous fier
 lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes
relations.

Madame Valentin bavardait plus que ne l'et permis son prudent mari.
Francia ne voulait pas l'couter; mais elle l'entendait malgr elle,
et la honte de se voir protge et conseille par de telles gens lui
faisait davantage sentir l'horreur de sa situation.

--Je veux m'en aller! s'cria-t-elle en sortant de son lit et en
essayant de s'habiller  la hte; je ne dois pas rester ici!

Madame Valentin la crut prise de dlire et la fit recoucher, ce qui ne
fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pleur de la
mort tait sur ses joues. Madame Valentin envoya son mari chercher un
mdecin. Valentin amena un chirurgien qu'il connaissait pour avoir t
soign par lui d'une plaie  la jambe, et qui exerait la mdecine,
depuis qu'estropi lui-mme il n'tait plus attach effectivement 
l'arme. C'tait un ancien lve et un ami dvou de Larrey. Il avait la
bont et la simplicit de son matre, et mme il lui ressemblait un peu,
circonstance dont il tait flatt. Aussi aidait-il  la ressemblance en
copiant son costume et sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux
noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui, du
reste, il avait la figure ple, le front pur, l'oeil vif et doux.
Francia s'y trompa au premier abord, car ses souvenirs taient rests
assez nets, et, en le voyant auprs d'elle, elle s'cria en joignant les
mains:

--Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu l-bas!

--O donc? rpondit le docteur Faure, que l'erreur de Francia toucha
profondment.

--En Russie!

--Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y tais pas; mais j'y tais de
coeur avec _lui_! Voyons, quel mal avez-vous?

--Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin. J'ai eu des rves, et
puis je me sens faible; mais je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici.

--Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle draisonne; elle est ici
chez elle et elle y est fort bien.

--Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur. Vous paraissez
l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous pour savoir si elle a le dlire.

La Valentin sortit.

--Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant une vivacit fbrile, il
faut que vous m'aidiez  retourner chez nous! Je suis ici chez un homme
qui m'a tu ma mre!

Le docteur frona lgrement le sourcil; l'trange rvlation de la
jeune fille ressemblait beaucoup  un accs de dmence. Il lui toucha le
pouls; elle avait la fivre, mais pas assez pour l'inquiter. Il lui fit
boire un peu d'eau, l'engagea  se tenir calme un instant et l'observa;
puis, la questionnant avec ordre, laconisme et douceur, il fut frapp de
la lucidit et de la sincrit de ses rponses. Au bout de dix minutes,
il savait toute la vie de Francia, et se rendait un compte exact de sa
situation.

--Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me parat pas certain que ce
prince russe soit le meurtrier de votre mre. Vous avez pu tre trompe
par une rivale,  l'effet de vous faire souffrir ou de rompre vos
relations avec son amant; mais je suis pour le proverbe _Dans le doute,
abstiens-toi!_ Vous ferez donc bien, dans quelques heures, ce soir,...
quand vous pourrez sortir sans inconvnient pour votre sant, de vous en
aller d'ici.

Francia fit un geste d'angoisse.

--Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et vous ne voulez plus
rien recevoir de ce prince. Moi, je ne suis pas riche, je suis mme
pauvre; mais je connais de bonnes mes qui, sans mme savoir votre nom
et votre histoire, me donneront un secours suffisant pour vous permettre
d'aller loger ailleurs. Dame! aprs a, il faudra bien essayer de
travailler!

--Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage est l. J'ai des
pices  finir et  renvoyer.

--Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je sais ce que a
rapporte. Ce n'est pas assez; il faut entrer dans quelque hospice ou
dans tout autre tablissement public pour travailler  la lingerie avec
des appointemens fixes. Je m'occuperai de vous. Si vous tes courageuse
et sage, vous vous tirerez honntement d'affaire; sinon, je vous en
avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce moment vous avez de
bonnes intentions; je vais vous mettre  mme d'y donner suite. Tchez
de dormir une heure,  prsent que vous voyez le moyen de rparer votre
faute. Et puis vous vous lverez, vous vous habillerez tout doucement,
et je viendrai vous prendre pour vous conduire au logement provisoire
que vous voudrez choisir. Il me faut deux ou trois jours au plus pour
vous caser.

Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle tait si presse de
s'en aller qu'elle ne put dormir; elle se leva, russit  se dbarrasser
des obsessions de la Valentin, s'enferma et se mit  refaire ses
paquets, croyant  chaque instant entendre revenir le bon docteur
qui devait dlivrer sa conscience au prix d'une aumne dont elle ne
rougissait plus.

A deux heures, elle entendit frapper  sa porte; elle y courut, ouvrit,
et se trouva dans les bras de Mourzakine qui, la saisissant comme une
proie, la couvrait de baisers.

--Laissez-moi! laissez-moi! s'cria-t-elle en se dbattant; je vous
hais, je vous ai en horreur! Laissez-moi, vous avez le sang de ma mre
sur les mains, sur la figure; je vous dteste! ne me touchez pas, ou je
vous tuerai, moi!

Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant avec garement le couteau
dont elle avait coup son pain pour djeuner. Valentin, entendant ses
cris, tait mont.

--Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un transport au cerveau.
Je vous le disais bien, elle draisonne depuis ce matin. Je l'ai
entendue dire au mdecin qu'elle ne voulait pas rester chez un homme qui
avait tu sa mre; or je vous demande un peu...

--Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le prince en mettant Valentin
dehors et en s'enfermant avec Francia.

Puis, allant  elle, il ouvrit son dolman en lui prsentant son
poignard:

--Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois! c'est trs-facile,
je ne t'en empcherai pas. J'aime mieux la mort que ta haine; mais
auparavant dis-moi qui t'a fait ce lche et stupide mensonge?

--Elle! votre autre matresse!

--Je n'ai pas d'autre matresse que toi.

--La marquise de Thivre, votre prtendue cousine!

--Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout ma matresse.

--Mais elle le sera!

--Non, si tu m'aimes! J'ai t un peu pris d'elle, le premier jour. Le
second jour, je t'ai vue; le troisime, je t'ai aime: je ne peux plus
aimer que toi.

--Pourquoi dit-elle que vous avez tu...

--Pour t'loigner de moi; elle est peut-tre pique, jalouse, que
sais-je? Elle a menti, elle a arrang l'histoire de tes malheurs, qu'il
m'a bien fallu lui raconter le jour o tu es venue me parler chez elle;
mais je peux te jurer par mon amour et le tien que je n'tais pas 
l'endroit o tu as t blesse et o ta mre a pri!

--Elle a donc pri! Vous le saviez et vous me trompiez?

--Devais-je te mettre la mort dans l'me quand tu conservais de
l'esprance? D'ailleurs est-on jamais absolument sr d'un fait de cette
nature? Mozdar a vu tomber ta mre; mais il ne sait pas, il ne peut pas
savoir si elle n'a pas t releve vivante encore, comme tu l'tais
aprs l'affaire. J'ai crit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit
de compter sur un bon rsultat; mais tu dois savoir que je suis humain,
puisque je t'ai sauve, toi! Francia sentit tomber sa fivre et sa
colre.

--C'est gal, dit elle, je veux m'en aller, le docteur l'a dit: --Dans
le doute, abstiens-toi!

--Quel docteur? de quel ne me parles-tu? as-tu fait la folie de te
confier  quelqu'un?

--Oui, dit Francia, j'ai tout racont  un trs-brave monsieur, un
ami du docteur Larrey que madame Valentin m'a amen. Il va venir me
chercher.

Presse par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec
M. Faure.

--Et tu crois, s'cria le prince, que je te permettrai de me quitter
avec l'aumne des mes charitables du quartier? Toi, si fire, tu
passerais  l'tat de mendiante? Non! voil un billet de banque que je
mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans
rien devoir  personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc tu n'es
plus retenue par rien que par l'ide de me briser le coeur. Va-t'en, si
tu veux, tout de suite! Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre
recommence, je me ferai tuer  la premire affaire et je ne regretterai
pas la vie. Je me dirai que j'ai t heureux pendant trois jours dans
toute mon existence. Ce bonheur a t si grand, si dlicieux, si
complet, qu'il peut compter pour un sicle!

Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba
dans ses bras en pleurant.

--Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un homme si bon et si gnreux
ait jamais tu une femme! Cette marquise m'a trompe! Ah! c'est bien
cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me
fasse har de toi, comme je te hassais tout  l'heure!

--Moquons-nous d'elle, dit le prince.

Et, faisant aussi bon march de madame de Thivre qu'il avait fait de
Francia en parlant d'elle  la marquise, il jura qu'elle tait trop
grande, trop grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir ces
natures flamandes prives de charme et de feu sacr. Il n'en savait rien
du tout, mais il savait dire tout ce qui le menait  ses fins. La bonne
Francia n'tait pas vindicative, mais une femme aime toujours  entendre
rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les
disculpe mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l'un ni
de l'autre, et peut-tre se persuada-t-il qu'il disait la vrit.

--Voyons, dit-il  sa petite amie quand il eut russi  lui arracher un
sourire, tu t'es ennuye d'tre seule, tu as eu des ides noires, je ne
veux pas que tu sois malade; achve de t'habiller, nous allons sortir en
voiture. J'ai vu aux Champs-lyses des petites maisons o l'on mange
comme si on tait  la campagne. Allons dner ensemble dans une chambre
bien gaie, et puis  la nuit nous nous promnerons  pied. Ou bien
veux-tu aller au spectacle? dans une petite loge d'en bas o tu ne seras
vue de personne? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu
ne sois pas vue au bras d'un tranger en uniforme, puisque tu crains de
passer pour tratre envers ta patrie! Nous irons o tu voudras, nous
ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l'autre
jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi!

Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons o elle dut choisir
rubans, charpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moiti
honteuse, moiti ravie. Elle tait prte, elle tait pare, mue,
heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint ple. Le prince reut
M. Faure avec une politesse railleuse.

--Votre petite malade est gurie, lui dit-il, elle sait que je n'ai
massacr personne de sa famille. Nous allons sortir; veuillez me dire,
docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites.

--Je ne venais pas chercher de l'argent, rpondit M. Faure, j'en
apportais, je croyais avoir une bonne action  faire; mais puisque j'ai
t, selon ma coutume, dupe de ma simplicit, je remporte mon aumne et
je vais chercher  la mieux placer.

Il s'en alla en haussant les paules et en jetant  Francia confuse un
regard de moquerie mprisante qui lui alla au fond du coeur comme un
coup d'pe. Elle cacha sa tte dans ses mains, et resta comme brise
sous une humiliation que personne jusqu'alors ne lui avait inflige.

--Voyons, lui dit le prince, vas-tu tre malheureuse avec moi, quand
je fais mon possible pour te distraire et t'gayer! Te sens-tu malade?
veux-tu te recoucher et dormir?

--Non! s'cria-t-elle en lui saisissant le bras; vous vous en iriez chez
cette dame!

--Te voil jalouse encore?

--Eh bien! oui, je suis jalouse malgr tout ce que vous m'avez dit, je
suis jalouse malgr moi! Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis
lche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que pour cela je mrite le
mpris de tous les honntes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez
bien vous-mme, et peut-tre que vous me mprisez aussi au fond du
coeur. Peut-tre qu'une femme de votre pays ne se donnerait pas  un
militaire franais; mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez,
parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement il faut m'aimer!
Si vous me trompiez!.....

Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'nergie de cette affection
dans un tre si faible, en fut touch.

--Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu'elle avait jet
sur la table, je te donne ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orn
de pierres fines, et c'est assez petit pour tre cach dans le mouchoir
ou dans le gant. Ce n'est pas plus embarrassant qu'un ventail; mais
c'est un joujou qui tue, et en te l'offrant tout  l'heure je savais
trs-bien qu'il pouvait me donner la mort. Garde-le, et perce-moi le
coeur, si tu me crois infidle!

Il disait ce qu'il pensait en ce moment-l. Il n'aimait pas la marquise;
il lui en voulait mme. Il tait content de ne pas se soucier de sa
personne, qu'elle lui avait trop longtemps refuse, selon lui.

Francia, rassure, examina le poignard, le trouva joli, et s'amusa de
la possession d'un bijou si singulier; elle le lui rendit pourtant, ne
sachant qu'en faire et frmissant  l'ide de s'en servir contre lui.
Elle tait prte  sortir. Mourzakine l'entrana, lui fit oublier sa
blessure en la caressant et la gtant comme un enfant malade. Ils
allrent dner aux Champs-lyses, et puis il lui demanda quel thtre
elle prfrait. Elle se sentait faible, elle avait  peine mang, et
par moments elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. Elle le
voyait dispos  s'amuser du bruit et du mouvement de Paris; il avait
copieusement dn, lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en
acceptant de prendre du repos, et cda au dsir qu'il paraissait avoir
d'aller  Feydeau entendre les chanteurs en vogue. L'Opra-Comique tait
alors fort suivi et gnralement prfr au grand Opra. C'tait un
thtre de bon ton, et Mourzakine n'tait pas fch, tout en coutant
la musique, de pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya en
avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chausse, et, quand ils
arrivrent, le dvou personnage les attendait sous le pristyle avec
le coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de Valentin et alla
s'installer dans la loge, ou peu d'instants aprs le prince vint la
rejoindre.

Quand elle se vit tte  tte avec lui dans cette niche sombre, o, en
se tenant un peu au second plan, elle n'tait vue de personne, elle se
rassura. En jetant les yeux sur ce public o pas une figure ne lui tait
connue, elle sourit de la peur qu'elle avait eue d'y tre dcouverte, et
elle oublia tout encore une fois, pour ne sentir que la joie d'tre dans
un thtre, dans la foule, pare et ravie, dans le souffle chaud et
vivifiant de Paris artiste, seule et invisible avec son amant heureux.
C'tait la scurit, l'impunit dans la joie, car Francia, leve dans
les coulisses du spectacle ambulant, aimait le thtre avec passion.
C'est en l'y menant quelquefois que Guzman l'avait enivre. Elle aimait
surtout la danse, bien que sa mre, en lui donnant les premires leons,
l'et souvent torture, brise, battue. Dans ce temps-l, certes elle
dtestait l'art chorgraphique; mais depuis qu'elle n'en tait plus la
victime rsigne, cet art redevenait charmant dans ses souvenirs. Il
se liait  ceux que sa mre lui avait laisss. Elle tait fire de s'y
connatre un peu et de pouvoir apprcier certains pas que Mimi La Source
lui avait enseigns. On jouait, je crois, _Aline, reine de Golconde_. Si
ma mmoire me trompe, il importe peu. Il y avait un ballet. Francia le
dvora des yeux, et, bien que les danseuses de Feydeau fussent de second
ordre, elle fut enivre jusqu' oublier qu'elle avait la fivre. Elle
oublia aussi qu'elle ne voulait pas tre vue avec un tranger; elle se
pencha en avant, tenant navement le bras de Mourzakine et l'entranant
 se pencher aussi pour partager un plaisir dont elle ne voulait pas
jouir sans lui.

Tout  coup elle vit immdiatement au-dessous d'elle une tte crpue,
dont le ton rougetre la fit tressaillir. Elle se retira, puis se
hasarda  regarder de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse main
poilue qui frottait par moments une nuque bovine, rouge et baigne de
sueur. Enfin elle distingua le profil qui se tournait vers elle, mais
sans que les yeux ronds et hbts parussent la voir. Plus de doute,
c'tait Antoine le ferblantier, le neveu du pre Moynet, l'amoureux que
Thodore lui avait conseill d'pouser.

Elle fut prise de peur. tait-ce bien lui? Que venait-il faire au
thtre, lui qui n'y comprenait rien, et qui tait trop rang pour se
permettre un pareil luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda 
regarder encore, il n'tait plus l. Elle espra qu'il ne reviendrait
pas, ou qu'elle avait t trompe par une ressemblance. Antoine avait
une de ces ttes pour ainsi dire classiques par leur banalit, qu'on ne
rencontre plus gure aujourd'hui dans les gens de sa classe. Les types
tendent  se particulariser sous l'action d'aptitudes plus personnelles.
A cette poque, un ouvrier de Paris n'tait souvent qu'un paysan  peine
dgrossi, et si quelque chose caractrisait Antoine, c'est qu'il n'tait
pas dgrossi du tout.

Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges et des bonbons.
Francia l'attendit en se tenant d'abord bien au fond de la baignoire;
mais elle s'ennuya, et, voyant la salle  moiti vide, le parterre vide
absolument, elle s'avana pour se donner le plaisir de regarder la
toile. En ce moment, elle se trouva face  face avec le regard doux
et le timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait
parfaitement. Il tait trop naf pour croire dplac de lui adresser la
parole. Bien au contraire, il et pens faire une grossiret en ne lui
parlant pas.

--Comment donc, mademoiselle Francia, lui dit-il, c'est vous? Je vous
croyais bien loin! Vous voil donc revenue? Est-ce que votre maman...

--Je l'ai rencontre en route, rpondit Francia avec la vivacit
nerveuse d'une personne qui ne sait pas mentir.

--Ah! bien, bien! vous tes revenues ensemble? Et Dodore, il est revenu
aussi?

--Oui, il est l avec moi, il vient de sortir, dit Francia, qui ne
savait plus ce qu'elle disait.

--Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment Antoine. A prsent, vous
voil contents, vous voil heureux, car vous tes habille,... trs-bien
habille, trs-jolie! Et la sant est bonne?

--Oui, oui, Antoine, merci!

--Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune l-bas, dans les
voyages?

Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin.

Francia comprit ce soupir: Antoine se disait qu'il ne pouvait plus
aspirer  sa main. Elle saisit ce moyen de le dcourager.

--C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle; maman a fait fortune,
et nous partons demain pour les pays trangers, o elle a du bien.

--Demain, dj! vous partez demain! mais vous viendrez bien dire adieu 
mon oncle, qui vous aime tant?

--J'irai, bien sr, mais ne lui dites pas que vous m'avez vue; il
aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir
l'embrasser.

--Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle Francia; est-ce demain
que vous viendrez chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour
vous dire adieu aussi.

--Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux pas dcider l'heure... Je
vous dis adieu tout de suite.

--J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu'elle va rentrer dans votre
loge?

--Je ne sais pas! dit Francia, inquite et impatiente. Qu'est-ce que a
vous fait de la voir? Vous ne la connaissez pas!

--C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il est dj tard, et il
faut que je sois lev avec le jour, moi!

--Et puis le spectacle ne vous amuse srement pas beaucoup?

--C'est vrai, que a ne m'amuse gure; les chansons durent trop
longtemps, et a rpte toujours la mme chose. J'tais venu rapporter
 ce thtre une commande de pices de rflecteurs, et comme je ne
demandais pas de pourboire, ils m'ont dit dans les coulisses:

--Voulez-vous une place debout,  l'entre du parterre? J'ai trouv une
place assis. J'ai regard, mais j'en ai assez, et puisque vous voil
riche,... c'est--dire puisque vous viendrez...

--Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle. Adieu! portez-vous bien!

Antoine soupira encore et s'en alla; mais, comme il traversait le
couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familirement dans la
loge de Francia, et une faible lumire se fit dans son esprit, lent 
saisir le sens des choses. Je ne sais s'il tait capable de dbrouiller
tout seul le problme, mais l'instinct du caniche lui fit oublier qu'il
voulait s'en aller. Il resta  flner sous le pristyle du thtre.

Francia n'osa raconter  son prince la rencontre qui venait de la
troubler et de l'attrister profondment, car, si elle n'avait que de
l'effroi pour l'amour d'Antoine, elle n'en tait pas moins touche de sa
confiance et de son respect.

--Il croit des choses impossibles  croire, se disait-elle, et ce n'est
pas tant parce qu'il est simple que parce qu'il m'estime plus que je ne
vaux!

Et puis, ce vieux ami, ce limonadier  la jambe de bois, qu'elle n'avait
pas embrass en partant, qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper,
et qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment o, las d'attendre,
il prononcerait sur elle l'arrt que mritent les ingrats!

Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle se mit  grignoter
en rentrant ses larmes. Le rideau se releva. Elle essaya de s'amuser
encore, mais elle avait des blouissements, des lancements au coeur
et au cerveau; elle craignait de s'vanouir; elle ne put cacher son
malaise.

--Rentrons! lui dit Mourzakine.

Elle ne voulait pas l'empcher d'entendre toute la pice. Elle espra
que cinq minutes d'air libre la remettraient. Il la conduisit sur le
balcon du foyer, o elle se dbarrassa de son voile et respira. Elle
redevint gaie, confiante, et quand la cloche les avertit, sans songer 
cacher son visage, elle retourna avec lui  sa loge.

Au moment o, aprs l'y avoir fait entrer, Mourzakine allait s'y placer
auprs d'elle, une main lui frappa l'paule, et le fora  se retourner.

C'tait l'oncle Ogoksko qui, l'attirant dans le couloir, lui dit en
souriant:

--Tu es l avec ta petite. Je l'ai aperue; mais je suis curieux de voir
si elle est vraiment jolie.

--Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, rpondit  voix basse
Mourzakine, qui frmissait de rage.

--Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais donc ce que je te dis! ajouta
le comte d'un ton sec qui ne souffrait pas de rplique.

Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu.

--Non, cher oncle, dit-il en affectant une gat qu'il tait loin de
ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous tes un rival
trop dangereux; vous m'avez mis au plus mal avec la belle marquise,
laissez-moi ce petit chantillon de Paris, qui n'est vraiment pas digne
de vous.

--Si tu dis la vrit, reprit tranquillement le comte, tu n'as rien
 craindre. Allons, ouvre cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai
moi-mme.

Mourzakine essaya d'obir, il ne put le faire; il se sentit comme
paralys. Ogoksko ouvrit la loge et, laissant la porte ouverte pour
y faire pntrer la lumire du couloir, il regarda trs-attentivement
Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d'un instant, il
revint  son neveu en disant:

--Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux
savoir  prsent si elle a de l'esprit. Va-t'en l-haut saluer monsieur
et madame de Thivre.

--L-haut? Madame de Thivre est ici?

--Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais aperu dj, je lui
ai annonc que tu comptais venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu?
Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne.

Ogoksko parlait en matre, et, malgr la douceur railleuse de ses
intonations, Diomiditch savait trs-bien ce qu'elles signifiaient. Il se
rsigna  le laisser seul avec sa matresse. Quel danger pouvait-elle
courir en plein thtre? Pourtant une ide sauvage lui entra
soudainement dans l'esprit.

--Je vous obis, rpondit-il; mais permettez-moi de dire  ma petite
amie qui vous tes, afin qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un
inconnu, et qu'elle ose vous rpondre si vous lui faites l'honneur de
lui adresser la parole.

Et, sans attendre la rponse, il entra vivement, et dit  Francia:

--Je reviens  l'instant; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la
bont de prendre ma place,... tu lui dois le respect.

En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement 
Francia le poignard persan qu'il avait gard sur lui, et qu'il lui mit
dans la main en la lui serrant d'une manire significative Son corps
interceptait au regard d'Ogoksko cette action mystrieuse, que Francia
ne comprit pas du tout, mais  laquelle une soumission instinctive la
porta  se prter. Il hsitait toutefois  se retirer, quand Ogoksko le
poussa sans qu'il y part, mais avec la force inerte et invincible d'un
rocher qui se laisse glisser sur une barrire. Diomiditch dut cder
la place et monter  la loge de madame de Thivre, dont, sans autre
explication, son oncle lui jeta le numro en refermant la porte de celle
de Francia.

La marquise le reut trs-froidement. Il l'avait trop ouvertement
nglige; elle le mprisait, elle le hassait mme. Elle le salua 
peine et se retourna aussitt vers le thtre, comme si elle et pris
grand intrt au dernier acte.

Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tte--tte
de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint.

--Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, restez auprs de
madame de Thivre: je suis forc, pour des raisons de la dernire
importance, de me rendre  une runion politique. Le comte Ogoksko m'a
promis de reconduire la marquise chez elle; il a sa voiture, et je suis
forc de prendre la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas, veuillez
donc ne quitter madame de Thivre que quand il sera l pour lui offrir
son bras.

M. de Thivre sortit sans admettre que Mourzakine pt hsiter, et
celui-ci resta plant derrire la belle Flore, qui avait l'air de ne pas
tenir plus de compte de sa prsence que de celle d'un laquais, tandis
qu'il sentait sa moustache se hrisser de colre en songeant au mchant
tour que son oncle venait de lui jouer. Il n'tait pas sans crainte
sur l'issue de cette mystification froce, lorsqu'au bout de quelques
instants il vit l'ouvreuse entr'ouvrir discrtement la loge et lui
glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut
ces mots au crayon:

Dis  madame la marquise qu'un ordre inattendu, venue de la rue
Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire et me force  te
laisser l'honneur de me remplacer auprs d'elle. Vous trouverez en bas
mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite
personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez
toi.

--Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que demi-mal, puisqu'elle est
dbarrasse de lui! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la
marquise; mais celle-ci me reoit si mal qu'elle ne me gardera
pas longtemps, et peut-tre mme ne me permettra-t-elle pas de
l'accompagner.

Le spectacle finissait. Il offrit  madame de Thivre le chle qu'elle
devait prendre pour sortir.

--O donc est le comte Ogoksko? lui dit-elle schement.

Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras.
Elle le prit sans rpondre un mot, et comme, d'aprs son air courrouc,
il hsitait  monter en voiture auprs d'elle, elle lui dit d'un ton
imprieux:

--Montez donc! vous me faites enrhumer.

Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite 
gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin
de lui que possible.

Il n'en fut point piqu. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu'
elle. Il l'avait cherche des yeux  la sortie. Il n'avait vu ni elle,
ni Valentin; mais cela n'tait-il pas tout simple? Les spectateurs
placs au rez-de-chausse avaient d s'couler plus vite que ceux
du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l'inquitude et la
jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa
vengeance, Ogoksko ne lui et dit en la quittant:--Mon neveu reconduit
une belle dame, ne l'attendez pas.

Mais Diomiditch comptait sur l'loquence de Valentin pour la rassurer et
lui faire prendre patience. D'ailleurs elle tait en fiacre, la voiture
loue par Ogoksko allait trs-vite. Il ne pouvait manquer d'arriver en
mme temps que Francia au pavillon.

Quand il eut fait ces rflexions, il en fit d'autres relativement  la
belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle tait furieuse
contre lui: devait-il accepter platement sa dfaite et l'humiliation
que son oncle lui avait mnage? Nul doute qu'Ogoksko n'et dit  la
marquise en quelle socit il avait surpris son beau neveu, et qu'il
n'et compt les brouiller  jamais ensemble pour se venger de ne
pouvoir rien esprer d'elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement
pourquoi la marquise, qui affectait de le mpriser, l'avait appel dans
sa voiture au lieu de lui dfendre d'y monter. Il est vrai que cette
voiture n'tait pas la sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se
trouver  minuit dans un _remise_ dont le cocher lui tait inconnu.
Pourtant un de ses valets de pied tait rest pour l'accompagner, et il
tait sur le sige. Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour
rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir Mourzakine  bouder
ou  quereller. Il provoqua l'explosion en se mettant  ses genoux et
en se laissant accabler de reproches jusqu' ce que toute la colre
ft exhale. Il et volontiers menti effrontment si la chose et
t possible; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui
permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le
compte de la jeunesse, de l'emportement des sens et de l'excitation
dlirante o l'avaient jet les rigueurs de sa belle cousine. Ce
reproche, qu'elle ne mritait gure, car elle ne l'avait certes pas
dsespr, fit rougir la marquise; mais elle l'crasait en vain du poids
de la vrit, elle perdit son temps  lui dmontrer que tout ce qu'il
lui avait dit de ses relations avec Francia tait faux d'un bout 
l'autre. Il coupa court aux explications par une scne de dsespoir.
Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre
l'esprit en se montrant d'autant plus tmraire qu'il avait moins le
droit de l'tre. La marquise perdit l'esprit tout de bon et le dfia de
rester chez elle  attendre le marquis de Thivre jusqu' deux o trois
heures du matin, comme cela leur tait dj arriv.

--Si vous tes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec
moi sans songer  celle qui vous attend chez vous, je croirai que
vous n'avez pour elle qu'une grossire fantaisie et que votre coeur
m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme,
et, ne voulant de vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore comme
mon parent et mon ami.

Le prince s'tait mis dans une situation  ne pouvoir reculer. Il baisa
passionnment les mains de la marquise et la remercia si ardemment,
qu'elle se crut venge de Francia et le fit entrer chez elle en
triomphe.

Elle se fit apporter du th au salon, annona  ses gens qu'ils eussent
 attendre M. de Thivre et  introduire les personnes qui pourraient
venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste
autorisait ces choses anormales dont les valets n'taient point dupes,
mais que le grave et politique Martin prenait au srieux, se chargeant
d'imposer silence aux commentaires des laquais du second ordre, lesquels
taient rduits  chuchoter et  sourire. Quant  lui, croyant fermement
 des secrets d'tat et comptant que sa prudence tait un puissant
auxiliaire aux projets de ses matres, il se tint dans l'antichambre,
aux ordres de la marquise, et envoya les autres valets plus loin, pour
les empcher d'couter aux portes.

Mourzakine avait assez tudi la maison pour se rendre compte des
moindres dtails. Il admira l'air dgag et imposant avec lequel
une femme aussi jeune que la marquise savait jouer la comdie de la
proccupation politique pour s'affranchir des usages et se dbarrasser
des tmoins dangereux. Il se reprit de got pour cette fire et
aristocratique beaut qui lui prsentait un contraste si tranch avec la
craintive et tendre grisette. Il pensa  son oncle, qui avait compt par
ses railleuses dlations le brouiller avec l'une et avec l'autre, et qui
ne devait russir qu' lui assurer la possession de l'une et de l'autre.
Il jura  la marquise qu'il l'aimait avec son me, qu'il la respectait
trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'tre fort jaloux
d'Ogoksko, et coupa court  ses rcriminations en lui reprochant 
son tour de vouloir trop plaire  son oncle. Elle fut force de se
justifier, de dire que son mari tait un ambitieux qui la protgeait mal
et qui l'avait prise au dpourvu en invitant le comte  dner chez elle,
 l'accompagner au thtre et  la reconduire.

--Et vous-mme, ajouta-t-elle, n'tes-vous pas un ambitieux aussi? Ne
m'avez-vous pas nglige ces jours-ci pour ne pas dplaire  cet oncle
que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseille d'tre aimable
avec lui, de le mnager, pour qu'il ne vous crast pas de son courroux?

--La preuve, lui rpondit Mourzakine, que je ne le crains pas pour moi,
c'est que me voici  vos pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le
lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un doux regard de vos
yeux d'azur, et que je sois bris aprs par le tsar lui-mme, je ne me
plaindrai pas de mon sort!

Diomiditch n'avait pas beaucoup  craindre que la marquise trahit sa
propre dfaite, devenue imminente; elle n'en fut pas moins dupe d'une
bravoure si peu risque, et se laissa adorer, supplier, enivrer et
vaincre.

Les larmes et les reproches vinrent aprs la chute; mais il tait fort
tard, trois heures du matin peut-tre. M. de Thivre pouvait rentrer.
Elle recouvra sa prsence d'esprit, et sonna Martin.

--Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera peut-tre retenu
jusqu'au jour; je suis fatigue d'attendre, reconduisez le prince...

Mourzakine s'loigna fier de sa victoire, mais impatient de revoir
Francia, qu'il continuait  prfrer  la marquise. Il avait, non pas
des remords, il se ft mpris lui-mme s'il n'et profit de l'occasion
que lui avait fournie son oncle en croyant le perdre dans l'esprit
de madame de Thivre; mais la douleur de Francia gtait un peu son
triomphe, et il avait hte de la rejoindre pour l'apaiser. Il tait
aussi trs-impatient d'apprendre ce qui s'tait pass entre elle et
le comte Ogoksko. Il est trange que, malgr sa pntration et son
exprience des procds du cher oncle, il ne l'et pas devin. Il
commenait pourtant  en prendre quelque souci en franchissant la rue
sombre qui le ramenait  son pavillon.

Or ce qui s'tait pass, s'il l'et pressenti plus tt, et beaucoup
gt l'ivresse de sa veille auprs de la marquise.

Reprenons la situation de Francia o nous l'avons laisse, c'est--dire
en tte--tte avec Ogoksko dans sa loge du rez-de-chausse 
l'Opra-Comique.

D'abord il se contenta de la regarder sans rien lui dire, et elle, sans
mfiance aucune, car Mourzakine lui avait fort peu parl de son oncle,
continua  regarder le spectacle, mais sans rien voir et sans jouir de
rien. Elle sentait revenir une migraine violente ds que Mourzakine
n'tait plus auprs d'elle. Elle l'attendait comme s'il et tenu le
souffle de sa vie entre les mains, lorsque le comte lui annona que son
neveu venait de recevoir un ordre qui le forait de courir auprs de
l'Empereur.

--Ne vous inquitez pas de votre sortie, lui dit-il, je me charge de
vous mettre en voiture, ou de vous reconduire si vous le dsirez.

Ce n'est pas la peine, rpondit Francia, toute attriste. Il y a M.
Valentin qui m'attend avec un fiacre  l'heure.

--Qu'est-ce que c'est que M. Valentin?

--C'est une espce de valet de chambre qui est pour le moment aux ordres
du prince.

--Je vais l'avertir, reprit Ogoksko, afin qu'il se trouve  la sortie.

Il alla sous le pristyle, o se tenaient encore  cette poque tout un
groupe d'industriels empresss qui se chargeaient, moyennant quelque
monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de l'aristocratie en
criant  pleins poumons le titre et le nom de leurs propritaires.
Ogoksko dit au premier de ces officieux d'appeler M. Valentin; celui-ci
apparut aussitt.

--Le prince Mourzakine, lui dit Ogoksko, vous avertit de ne pas
l'attendre ici davantage; remmenez la voiture, et allez l'attendre chez
lui.

Malgr sa puissante intelligence, Valentin ne se douta de rien et obit.

Le comte rentra dans les couloirs, crivit  la hte le billet qui
devait mettre son neveu aux arrts forcs dans la loge de la marquise,
et revint dire  Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute pas compris
les ordres de Mourzakine, tait parti.

--En ce cas, rpondit Francia, je prendrai tout de suite un autre
fiacre; je suis fatigue, je voudrais rentrer.

Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu'elle eut de la peine 
atteindre, tant elle tait petite et tant il tait grand.

Il trouva trs-vite un fiacre et s'y assit auprs d'elle en lui jurant
qu'il ne laisserait pas une jolie fille adore de son neveu sous la
garde d'un cocher de _sapin_.

Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards et de les
suivre au pas en remontant du ct de la Bastille. Francia, qui
connaissait son Paris, s'aperut bientt de cette fausse route et en fit
l'observation au comte.

--Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou il dort, nous pouvons
causer tranquillement, et j'ai  causer avec vous de choses trs-graves
pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime; mais vous tes libre,
et il ne l'est pas. Une trs-belle dame que vous ne connaissez pas...

--Madame de Thivre! s'cria Francia frappe au coeur.

--Moi, je ne nomme personne, reprit le comte; il me suffit de vous dire
qu'une belle dame a sur son coeur des droits antrieurs aux vtres, et
qu'en ce moment elle les rclame.

--C'est--dire qu'il est, non pas chez l'empereur, mais chez cette dame.

--Vous avez parfaitement saisi; il m'a charg de vous distraire ou de
vous ramener. Que choisissez-vous? Un bon petit souper au Cadran-Bleu,
ou un simple tour de promenade dans cette voiture?

--Je veux m'en aller chez moi bien vite.

--Chez vous? Il parat que vous n'avez plus de chez vous, et je vous
jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons,
pleurez un peu, c'est invitable, mais pas trop, ma belle petite! Ne
gtez pas vos yeux qui sont les plus doux et les plus beaux que j'aie
vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvs quand on est aussi
jolie que vous l'tes. Mon neveu a bien prvu que son infidlit force
vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fire. Aussi
m'a-t-il approuv lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui,
et je me charge de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien que ce que
je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche! Je suis moins
jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans
la situation o il vous laisse ce soir. Allons souper; nous causerons de
l'avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gr de l'aider  rompre
des liens qu'il et t forc de dnouer lui-mme demain matin.

Francia, touffe par la douleur, l'indignation et la honte, ne pouvait
rpondre.

--Rflchissez, reprit le comte; je vous aimerai beaucoup, moi!
Rflchissez vite, car il faut que je m'occupe de vous trouver un gte
agrable, et de vous y installer cette nuit.

Francia restait muette. Ogoksko crut qu'elle mourait d'envie
d'accepter, et, pour hter sa rsolution, il l'entoura de ses bras
athltiques. Elle eut peur, et, en se dgageant, elle se rappela la
manire trange dont Mourzakine lui avait gliss son poignard; elle le
sortit adroitement de sa ceinture, o elle l'avait pass en le couvrant
de son chle.

--Ne me touchez pas! dit-elle  Ogoksko; je ne suis pas si mprisable
et si faible que vous croyez.

Elle tait rsolue  se dfendre, et il l'attaquait sans mnagements, ne
croyant point  une vraie rsistance, lorsqu'elle avisa tout  coup, 
la clart des rverbres, un homme qui avait suivi la voiture et qui
marchait tout prs.

--Antoine! s'cria-t-elle en se penchant dehors.

A l'instant mme la portire s'ouvrit, et, sans que le marchepied ft
baiss, elle tomba dans les bras d'Antoine, qui l'emporta comme une
plume. Le comte avait essay de la retenir, mais on tait alors devant
la Porte Saint-Martin, et les boulevards taient remplis de monde qui
sortait du thtre. Ogoksko craignit un scandale ridicule; il retira 
lui la portire, poussa vivement son cocher de fiacre  doubler le pas,
et disparut dans la foule des voitures et des pitons.

Francia tait presque vanouie; pourtant elle put dire 
Antoine:--Allons chez Moynet.

Au bout d'un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils taient 
deux pas de l'estaminet de la _Jambe de bois_; c'est ainsi que les gens
du quartier dsignaient familirement l'tablissement du sergent Moynet.
Il tait encore ouvert. L'invalide jeta un grand cri de joie en revoyant
sa fille adoptive; mais, comme elle tait ple et dfaillante, il la fit
entrer dans une sorte d'office o il n'y avait personne et o il se
hta de l'interroger. Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna
Antoine qui baissa la tte et refusa de rpondre.

--Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi, je n'ai qu' me taire!

Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas s'expliquer devant lui,
l'honnte garon eut la patience et la dlicatesse de renoncer  savoir
la vrit. Il se retira en disant  Francia:

--Je m'en vais aider le garon  fermer l'tablissement. Si vous avez
quelque chose  me commander, je suis l.

Francia, touche profondment, lui tendit une main qu'il serra dans les
siennes avec une motion bien vive dont sa figure paisse et tanne ne
trahit pourtant rien.

--Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet  Francia, ds qu'ils furent
seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout a! Je n'ai rien dit;
mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du retour de ta mre,
d'autant plus que j'ai su des choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que
je courais l'autre soir pour faire relcher ton vaurien de frre, tu
sortais malgr ma dfense; tu n'es rentre qu'au jour, et ce mme
jour-l tu disparais sans me dire adieu! Il faut avouer la vrit,
entends-tu? Si tu essayes encore de me tromper, je te mprise et je
t'abandonne!

Francia se jeta  ses genoux en sanglotant. La dernire crise de cette
cruelle soire avait dissip subitement sa migraine; son coeur tait
plein d'une indignation nergique contre ces Russes qui avaient tent de
l'avilir. Elle raconta avec une grande nettet et une sincrit absolue
l'histoire de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une nergie
gale, mais accentue de nombreux jurons, que le sergent, tout en
mnageant les reproches  la pauvre fille, fltrit la conduite des deux
trangers. Il ne voulut pas admettre de circonstances attnuantes en
faveur du prince, et quand Francia essaya de se persuader  elle-mme
que sa conduite avait pu tre moins coupable que le comte ne la lui
avait prsente, Moynet s'emporta contre elle et se dfendit de toute
piti pour le chagrin qui l'accablait.

--Tu es une sans coeur et une lche, lui dit-il, tu as trahi ton pays et
le souvenir de ta mre! Tu t'es donne  l'homme qui l'a tue! Il l'a
dit  son autre matresse, a doit tre vrai, et  l'heure o nous
sommes ils en rient ensemble, car elle est aussi canaille que lui et que
toi! Elle trouve a drle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et comme
j'ai bien fait de rester garon! Tiens, finis de pleurer, fille
entretenue par l'ennemi, ou je te mets sur le trottoir avec les
autres!... Les autres? Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles
publiques valent mieux que toi! Le jour de l'entre des ennemis dans
Paris, il n'y en a pas une qui se soit montre sur le pav... Ah! j'en
rougis pour toi! pour moi aussi, qui t'ai ramene de l-bas, et qui
aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la tte! Voil un beau
dbris de la grande arme, voil un bel chantillon de la droute! Et
comme ces ennemis doivent avoir une belle ide de nous!

Francia l'coutait, le coude sur son genou, la joue dans sa main,
la poitrine rentre, les yeux fixes. Elle ne pleurait plus. Elle
envisageait sa faute et commenait  y voir un crime. Ses affreuses
visions de la nuit prcdente lui revenaient. Elle contemplait, tout
veille, la tte mutile de sa mre et le cheval de Mourzakine galopant
avec ce sanglant trophe.

--Papa Moynet, dit-elle  l'invalide, je vous en prie, ne dites plus
rien; vous me rendrez folle!

--Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit Moynet,  qui elle avait
oubli de faire savoir combien elle tait malade depuis vingt-quatre
heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais dit ce que je
devais te dire! J'ai t trop doux, trop bte avec toi. Tu m'as toujours
dup, et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est aussi la
faute de la misre. Si j'avais eu de quoi te placer, et le temps de te
surveiller, et un endroit, des personnes pour te garder! Mais avec une
seule jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas de famille, rien,
quoi! je n'tais bon qu' faire un tat de cantinire; grce  un ami,
j'ai pu louer cette sacre boutique, qui me tient coll comme une image
 un mur, et o je n'ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pondant
ce temps-l, _mam'zelle_, que je croyais si sage et qui logeait l-haut
dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des
chiffons et des amusements. On se laissait mener au spectacle et 
la promenade avec les autres petites ouvrires, par les garons du
quartier, qui faisaient des dettes  leurs parents pour trimballer cette
volaille. Je t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera
malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais: tu es douce, et on te
croirait raisonnable; mais tu n'as pas de a (Moynet frappait sur sa
poitrine)! Tu n'as ni coeur, ni me! Une chiffe, quoi! Un oiseau qui ne
veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as cout des pas
grand'chose, tu as mpris tes pareils, tu aurais pu pouser Antoine,
tu le pourrais peut-tre encore! Mais non, tu te crois d'une plus belle
espce que a. On a eu une mre qui pirouettait sur les planches, devant
les Cosaques, et on dit: Je suis artiste. On se donne  un perruquier
parce qu'il est artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du thtre
et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds et des ambitieux! On
s'habille en princes et en princesses, et on rve d'tre des rois et des
empereurs. J'ai vu a  Moscou, moi; il y avait des comparses de thtre
qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n'auraient jamais pris
un fusil pour se battre. Tu as t leve dans ce monde-l, et tu t'en
ressens: tu seras toujours celle qui ne fait rien d'utile et qui compte
sur les autres pour l'entretenir.

--Mon papa Moynet, dit Francia, humilie et brise, je n'ai jamais t
si bas que a. Je n'ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui
travaillent avec peine et sans profit. Voil toute ma faute, je n'ai pas
voulu me mettre dans la misre avec Antoine qui ne gagne pas assez pour
tre en famille et qui aurait t malheureux. Ceux dont j'ai accept
quelque chose n'auraient jamais trouv de matresses qui se seraient
contentes d'aussi peu que moi, et je ne suis jamais reste sans gagner
quelques sous pour habiller mon frre; enfin je ne me suis jamais gare
que par inclination: vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous
savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir tout ce que nous
pourrions souhaiter.

--Je sais tout a; jusqu' prsent tu avais t plus folle que fautive,
c'est pourquoi je te pardonnais; je t'aimais encore, je ne souffrais pas
qu'on dt du mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais quelque
amant convenable dont tu saurais faire un mari par ta gentillesse et ton
bon coeur; mais  prsent!  prsent, petite, quel honnte homme, mme
amoureux de toi, voudrait prendre  tout jamais le reste d'un Russe! a
sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il
faudra passer de l'un  l'autre, jusqu' l'hpital et au trottoir!

--Si c'est comme a que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que
je n'ai plus qu' me jeter  l'eau!

--Non, a ne rpare rien du tout, ces btises-la! on n'en a pas le
droit; un homme se doit  son pays, une femme se doit  son devoir.

--Quel devoir ai-je donc  prsent, puisque vous me trouvez dshonore,
perdue?

Moynet fut embarrass, il avait t trop loin. Il n'tait pas assez fort
en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue.
Ce fut de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine.

--Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et assez patient pour ne
pas te repousser. Tu n'as qu'un mot  lui dire; il n'est pas sans point
d'honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai
dit: L'honneur peut aller avec le pardon, il me croira. Voyons,
finissons-en, je vais l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux,
j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard. Tu dormiras
dans ma chambre sur un matelas; demain nous verrons  te trouver une
mansarde.

Il sortit. Francia resta seule, effraye, hsitante quelques instants.
Il fallait  Moynet le temps d'avertir et de persuader son neveu. Si
l'explication et t immdiate et prompte, Francia et t sauve.
Attendrie par l'aveugle dvouement d'Antoine, elle et vaincu sa
rpugnance, sauf  mourir  la longue dans ce milieu de gne et
de ralisme qui froissait la dlicatesse de ses gots et de son
organisation; mais Antoine, qui s'tait fait un devoir d'attendre, ne
savait pas veiller: c'tait un rude travailleur, chaque soir il tombait
de fatigue. Pour ne pas s'endormir, il avait allum sa pipe et, comme
l'atmosphre chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il tait
sorti pour marcher en fumant; il tait assez loin dans la rue. Moynet
envoya le garon  sa recherche. Quand il fut revenu, on s'expliqua;
mais, si vite que Moynet pt rsumer une situation tellement anormale,
il fallut quelques minutes pour s'entendre, et Francia avait eu le temps
de la rflexion.

--Il hsite, pensa-t-elle. Il ne se dcide pas comme cela tout d'un
coup. Le temps se passe, Moynet est oblig de lui dire beaucoup de
paroles pour lui donner en moi une confiance qu'il ne peut plus avoir.
Ah! voil qui est plus humiliant que toutes mes abjections! Prendre pour
matre un homme qui rougit de vous aimer! Non! ce n'est pas possible,
mieux vaut mourir!

La porte de l'arrire-boutique tait ouverte. Elle s'lana dehors, elle
courut comme une flche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle tait
dj loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas ou
elle demeurait; il lui fut impossible de la rejoindre.

D'abord Francia, en proie au vertige du suicide, ne songea qu' gagner
la Seine; mais un instinct plus fort que le dsespoir, un vague
sentiment de l'amour que Mourzakine lui portait encore l'arrta au bord
du parapet. Qui sait si le prince n'tait pas innocent? Le comte avait
peut-tre tout invent pour la perdre. C'tait sans doute un homme
indigne, infme, puisqu'il avait voulu lui faire violence. Sans doute
aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu'il avait donn 
Francia une arme pour se dfendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le
prince n'avait pas voulu livrer sa matresse, puisqu'il avait fait cette
action qui signifiait: tue-le, plutt que de cder.

Avant de mourir, il fallait savoir la vrit, ne ft-ce que pour mourir
avec moins de haine dans le coeur et de honte sur la tte.

Elle pouvait toujours en venir l; elle avait le poignard, elle le tira
et regarda  la lueur du rverbre sa lame effile sa fine pointe; elle
le regarda longtemps, elle pera le bout de sa ceinture de soie replie
en plusieurs doubles. Rien n'est plus impntrable  l'acier, la plus
forte aiguille s'y ft brise; le stylet s'y enfona sans que Francia
fit le moindre effort.

--Eh bien! se dit-elle, rien n'est plus facile que de se mettre cela
dans le coeur. Me voila sre d'en finir quand je voudrai. J'ai t
blesse  la guerre; je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal.
Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas! Elle roula trois fois
autour de sa taille la belle charpe de crpe de Chine que Mourzakine
lui avait fait choisir. Elle y cacha le poignard persan et reprit sa
course jusqu' l'htel de Thivre, o elle voulait passer avant de se
rendre au pavillon.

Il tait trois heures du matin lorsqu'elle y arriva. Une voiture en
sortait et se dirigeait vers la grille du jardin o le pavillon tait
situ. Elle suivit cette voiture qui allait vite; elle la suivit avec la
puissance exceptionnelle que donne la surexcitation: elle arriva en mme
temps que Mourzakine en descendait. Elle se plaa de manire  n'tre
pas vue, et, profitant du moment o, aprs avoir ouvert la grille,
Mozdar se prsentait  la portire pour recevoir son matre, elle
se glissa dans le jardin si rapidement et si adroitement, que ni le
Cosaque, qui lui tournait le dos, ni le prince, qui avait le grand et
gros corps du Cosaque devant les yeux, ne se doutrent qu'elle ft
entre.

Elle s'lana dans le jardin, au hasard d'y rencontrer Valentin, qu'elle
ne rencontra pas, alla droit  la chambre de Mourzakine et se cacha
derrire les rideaux de son lit. Elle voulait le surprendre, voir sur
lui le premier effet de son apparition, l'accabler de son mpris avant
qu'il et prpar une fable pour la tromper encore, et se tuer devant
lui en le maudissant.

Mourzakine, en gagnant son appartement, avait dj demand  Mozdar si
Francia tait rentre, et, sur sa rponse ngative, il s'tait dit:

--Voil! je m'en doutais! mon oncle me l'a enleve. Du moment o il a
devin que j'aimais mieux celle-ci que l'autre, il m'a laiss l'autre et
s'est veng en me prenant mon vrai bien!

Il rentra chez lui en proie  un accs de rage et de chagrin qui ne
dura pourtant pas trs-longtemps, car il tait dans cette situation de
l'esprit et du corps o le besoin de repos est plus imprieux que
les secousses de la passion. Pourtant il voulut avant de se coucher
connatre les circonstances de l'enlvement, et, en homme qui paye
cher toutes choses, il ne se gna pas pour faire veiller et appeler
Valentin.

Francia observait tous ses mouvements, elle attendait qu'il ft seul.
Elle voulait se montrer, quand Valentin entra. Mourzakine allait parler
en franais; allait-il parler d'elle? Elle couta et ne perdit rien.

--Il parat, mon cher, dit le prince  l'homme d'intrigues, que vous
m'avez laiss voler ma petite amie! Je ne vous aurais pas cru si facile
 tromper. Comment se fait-il que vous soyez rentr sur les minuit sans
la ramener?

Valentin montra une trs-grande surprise, et il tait sincre. Il
raconta comment le comte lui avait donn cong de la part du prince. Il
tait impossible de souponner un projet d'enlvement.

--N'importe! vous avez manqu de pntration. Un homme comme vous doit
tout pressentir, tout deviner, et vous avez t jou comme un colier.

--J'en suis au dsespoir, Excellence; mais je peux rparer ma faute. Que
dois-je faire? me voil prt.

--Vous devez retrouver la petite.

--O, Excellence? A l'htel Talleyrand? Certes ce n'est pas l que le
comte l'aura mene.

--Non; mais je ne sais rien de Paris, et vous devez savoir o en pareil
cas on conduit une capture de ce genre.

--Dans le premier htel garni venu. Votre oncle est un grand seigneur,
il aura t dans un des trois premiers htels de la ville: je vais aller
dans tous, et je saurai adroitement si les personnes en question s'y
trouvent. Votre Excellence peut se reposer;  son rveil, elle aura la
rponse.

--Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener la petite. Mon oncle
n'attendra pas le jour pour retourner  son poste auprs de notre
matre; il doit y tre dj, et je suis sr que Francia aura la volont
de vous suivre.

--Votre Excellence est bien dcide  la reprendre aprs cette aventure?

--Elle a rsist, je suis sr d'elle!

--Et, aprs avoir chou, le comte Ogoksko n'aura pas de dpit contre
Votre Excellence? Elle n'a pas daign me confier sa situation; mais cela
est bien connu  l'htel de Thivre, o je vais souvent en voisin. Les
gens de la maison m'ont dit que le comte Ogoksko tait un puissant
personnage, que Votre Excellence tait dans sa dpendance absolue... Je
demande humblement pardon  Votre Excellence d'mettre un avis devant
elle; mais la chose est srieuse, et je ne voudrais pas que mon
dvouement trop aveugle pt m'tre reproch par elle-mme. Je la supplie
de rflchir une ou deux minutes avant de me ritrer l'ordre d'aller
chercher mademoiselle Francia. Si mademoiselle Francia tait bien
contrarie de l'aventure, elle se serait dj chappe, elle serait dj
ici.

Mourzakine fit un mouvement

--Admettons, reprit vite Valentin, qu'elle se soit prserve; elle
peut rflchir demain, et juger sa nouvelle position trs-avantageuse.
Admettons encore qu'elle soit tout  fait prise de Votre Excellence et
trs-dsintresse, elle va tre un sujet de litige bien grave! En la
revoyant ici, et il l'y reverra, si vous ne la cachez ailleurs...

--Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le faudra absolument!

--Sans doute, voila ce que je voulais dire  Votre Excellence. Il ne
faut donc pas que je ramne la petite ici?

--Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette sre, et venez me
dire o elle est.

--A la place de Votre Excellence, je ferais encore mieux. J'crirais
au comte un petit mot bien aimable pour lui demander s'il consent 
renoncer  ce caprice, et comme il y renoncera certainement de bonne
grce, Votre Excellence n'aurait rien  craindre.

--Il n'y renoncera pas, Valentin!

--Et bien! alors, si j'tais le prince Mourzakine, j'y renoncerais. Je
ne m'exposerais pas pour la possession d'une petite fille comme cela,
l'amusement de quelques jours, au ressentiment d'un homme qui peut tout
et qui tiendrait mon avenir dans le creux de sa main. Je tournerais mes
voeux vers un objet plus dsirable et plus haut plac. Certaine marquise
qui n'est pas loin d'ici a envoy trois fois le jour de la grande
alerte...

--Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parl et je ne vous permets
pas de me parler de celle-l.

--Votre Excellence a raison, et c'est parce qu'elle fait plus grand cas
de l'une que de l'autre qu'elle ferait bien d'crire  son oncle. Je
porterais la lettre de bonne heure, j'apporterais la rponse. C'est le
moyen de tout concilier, et je gage qu'en voyant la soumission de
Votre Excellence, M. le comte ne se souciera plus autant de la petite.
Peut-tre mme ne s'en souciera-t-il plus du tout.

--C'est possible, il faut rflchir  tout. Retirez-vous, Valentin; 
mon rveil, je vous dirai ce qu'il faut faire.

Et Mourzakine, incapable de rsister davantage au sommeil, se dshabilla
vite et tomba sur son lit o il s'endormit comme frapp de la foudre,
car il ne prit pas mme la peine de ramener ses couvertures sur sa
poitrine. Il dormait comme on dort  vingt-quatre ans, aprs une nuit
d'agitation et de plaisir. Il faisait peut-tre des rves d'amour
o tantt la marquise, tantt la grisette lui apparaissaient. Plus
probablement il ne rvait pas. Il tait plong dans l'anantissement du
premier sommeil. Francia sortit de sa cachette et marcha dans la chambre
avec prcaution, puis sans prcaution; il n'entendait rien. Elle tira
les verrous de la porte, aprs avoir cout les pas de Valentin qui
s'loignaient. Mozdar ne bougeait plus; il couchait sous le pristyle,
non dans un lit, les Cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, mais
sur un divan, sans se dshabiller, afin d'tre toujours prt  recevoir
un ordre de son matre.

Francia s'assit sur une chaise et regarda Mourzakine. Comme il tait
calme! Comme il l'avait oublie! Combien peu de chose elle tait pour
lui! Il sortait des bras de la marquise, et dj il ne se souciait
presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant
Ogoksko, il n'osait pas le lui disputer; il essaierait, quand il aurait
bien dormi, de se le faire rendre par une lche supplication; peut-tre
mme ne l'essaierait-il pas du tout!

Francia mesura l'abme o elle tait tombe. La fivre faisait claquer
ses dents. Elle sentait son coeur aussi glac que ses membres. Elle
repassa dans son esprit encore lucide tous les vnements de la soire:
la soumission avec laquelle Mourzakine l'avait abandonne au ravisseur
tait pour elle le plus poignant affront. Guzman lui tait infidle
aussi, lui; mais il lui faisait encore l'honneur d'tre brutalement
jaloux. Il l'et tue plutt que de la cder  un autre. Mourzakine
s'tait content de lui fournir un moyen de tuer son rival.

--Pourquoi a-t-il eu cette pense, se dit-elle, puisqu' prsent le
voil qui dort et ne se souvient plus que j'existe? Sans doute qu'il
hrite de son oncle et qu'il m'aurait su gr de le faire hriter tout de
suite!

Elle eut un rire convulsif et crut entendre rsonner  ses oreilles les
paroles de l'invalide: Il a tu ta mre, _cela doit tre vrai_, il
rit de t'avoir pour matresse malgr cela! il en rit avec son autre
matresse, qui ne vaut pas mieux que lui.

Francia se leva dans un transport d'indignation. Elle eut chaud tout 
coup; cette chaleur dvorante se portait surtout  la tte, et il lui
sembla qu'une lueur rouge remplissait la chambre. Elle tira le poignard,
elle essuya la lame sans savoir ce qu'elle faisait.

--A prsent, pensait-elle, je vais mourir; mais je ne veux pas mourir
dshonore. Je ne veux pas qu'on dise: Elle a t la matresse du Russe
qui a tu sa mre, et elle l'aimait tant, cette misrable, qu'elle s'est
tue pour lui. J'ai si peu vcu! Je ne veux pas avoir vcu pour ne faire
que le mal et pour amasser de la honte sur ma mmoire. Je veux qu'on me
pardonne, qu'on m'estime encore quand je ne serai plus l. Je veux qu'on
dise  mon frre:

--Elle avait fait une lchet, elle l'a bien lave, et tu peux tre
fier d'elle, tu peux la pleurer. Toi, qui voulais tuer des Russes, tu
n'as pas trouv l'occasion, elle l'a bien trouve, elle! Elle a veng
votre mre!

Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait. Francia se rassit, reprise par
le froid et l'abattement. Elle contempla ce beau visage si tranquille
qui semblait lui sourire; la bouche tait entr'ouverte, et, du milieu
des touffes de la barbe noire, les dents blouissantes de blancheur se
dtachaient comme une range de perles mates. Il avait les yeux grands
ouverts fixs sur elle.

Il essaya de porter la main  sa poitrine, comme pour se dbarrasser
d'un corps tranger qui le gnait. Il n'en eut pas la force; la main
retomba ouverte sur le bord du lit. Il tait frapp A mort. Francia n'en
savait rien. Elle lui avait plant le poignard persan dans le coeur;
elle avait agi dans un accs de dlire dont elle n'avait dj plus
conscience: elle tait folle.

Mourzakine avait-il pouss un cri, exhal une plainte? lui avait-il
parl, lui avait-il souri, l'avait-il maudite? Elle ne le savait pas.
Elle n'avait rien entendu, rien compris; elle croyait rver, se dbattre
contre un cauchemar. Elle ne se souvenait plus d'avoir voulu se tuer.
Elle se crut veille enfin, et n'eut qu'une volont instinctive, celle
de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa brusquement le
vestibule sans que Mozdar l'entendit, arriva  la grille, trouva la
cl dans la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte avec un
sang-froid hbt, et s'en alla devant elle sans savoir o elle tait,
sans savoir qui elle tait.

Mourzakine respirait encore; mais de seconde en seconde, ce souffle
s'affaiblissait. Il n'avait sans doute prouv aucune souffrance; la
commotion seule l'avait veill, mais pas assez pour qu'il comprit, et
maintenant il ne pouvait plus comprendre. S'il avait vu Francia, s'il
l'avait reconnue, il ne s'en souvenait dj plus. Ce qui lui restait
d'me s'envolait au loin vers une petite maison au bord d'un large
fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux; il reconnut le premier
cheval qu'il avait mont, et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui
criait:

--Prends garde, enfant!

C'tait celle de sa mre. Le cheval s'abattit, la vision s'vanouit, le
fils de Diomde ne vit et n'entendit plus rien: il tait mort.

A l'heure o il avait l'habitude de s'veiller, Mozdar entra chez lui,
le crut endormi encore profondment et l'appela  plusieurs reprises son
_petit pre!_ N'obtenant pas de rponse, il alla ouvrir les persiennes,
et vit des taches rouges sur le lit. Il y en avait trs-peu, la blessure
n'avait presque pas saign, le poignard tait rest dans la poitrine,
enfonc peu profondment, mais il avait atteint la rgion o la vie
s'labore et se renouvelle. Il y avait eu touffement rapide sans
convulsion d'agonie. Le visage, calme, tait admirable.

Aux cris et aux sanglots du Cosaque, Valentin accourut. Il envoya
chercher la police et le docteur Faure. En attendant, il examina toutes
choses. Par un hasard presque miraculeux, car  coup sr elle n'avait
song  rien, Francia n'avait laiss aucune trace de sa courte prsence
dans la maison ni dans le jardin. La terre tait sche, il n'y avait
pas la moindre empreinte. La cl de la grille tait dans la serrure o
Valentin se souvenait de l'avoir laisse. Mozdar jurait que personne
n'avait pu passer dans le vestibule sans qu'il l'et entendu. Le
docteur Faure examina avec un autre chirurgien la blessure et en dressa
procs-verbal. Son confrre conclut au suicide. Quant  lui, il n'y crut
pas et ne voulut pas conclure. Il songea  Francia et ne la nomma point.
Il n'tait pas charg de rechercher les faits: il se retira en pensant
que cette petite avait plus d'nergie qu'il ne lui en avait suppos.

Valentin, qui craignait beaucoup d'tre accus, vit avec plaisir les
soupons se porter sur le pauvre Mozdar, qui tait une excellente bte
froce apprivoise, et qui pleurait  fendre l'me. Le comte Ogoksko,
appel en toute hte, vint pleurer aussi sur son neveu, et son chagrin
fut aussi sincre que possible chez un courtisan. Il fit arrter Mozdar
pour la forme; mais quand il eut dlibr militairement sur son sort, il
le disculpa et dclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin d'amour
qui l'avait port  se donner la mort. Il ne s'accusa pas tout haut de
lui avoir caus ce chagrin; mais il se le reprocha intrieurement et ne
s'en consola qu'en se disant que le pauvre enfant avait la tte faible,
l'esprit romanesque, le coeur trop tendre, enfin qu'il tait dans sa
destine d'interrompre par quelque sottise la brillante carrire qui lui
tait ouverte.

Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour de lui, quelques
personnes se dirent tout bas que le comte Ogoksko, jaloux de la
jeunesse et de la beaut de son neveu, s'tait trouv en rivalit auprs
de certaine marquise et s'tait _fait_ dbarrasser de lui. L'affaire
n'eut pas d'autre suite. Il n'y eut pas un des Russes logs ou camps 
l'htel Talleyrand qui ne fit  Diomde Mourzakine cette oraison funbre
qui manque de nouveaut, mais qui a le mrite d'tre courte:

--Pauvre garon! si jeune!

L'enterrement ne se fit pas avec une grande solennit militaire. Le
suicide est toujours et partout une sorte de dgradation.

Le marquis de Thivre suivit toutefois le cortge funraire de son cher
cousin, disant  qui voulait l'entendre:

--Il tait le parent de ma femme, nous l'aimions beaucoup, nous avons
t si saisis par ce triste vnement, que madame de Thivre en a eu une
attaque de nerfs.

La marquise tait rellement dans un tat violent. En revenant du
cimetire, son mari lui dit tout bas:

--Je comprends votre motion, ma chre; mais il faut surmonter cela et
rouvrir votre porte ds ce soir. Le monde est mchant, et ne manquerait
pas de dire que vous pleurez trop pour qu'il n'y et pas quelque chose
entre vous et ce jeune homme. Calmez-vous! je ne crois point cela; mais
il faut vous habiller et vous montrer: mon honneur l'exige!

La marquise obit et se montra. Huit jours aprs, elle tait plus
que jamais lance dans le monde, et peut-tre un mois plus tard se
disait-elle que le ciel l'avait prserve d'une passion trop vive, qui
et pu la compromettre.

Personne ne souponnait Francia, et, chose trange, mais certaine,
Francia ne se souponnait pas elle-mme; elle avait agi dans un accs de
fivre crbrale. Elle s'en tait retourne instinctivement chez Moynet,
elle s'tait jete sur un lit o elle tait encore, gravement malade, en
proie au dlire depuis trois jours et trois nuits, et condamne par le
mdecin qu'on avait mand auprs d'elle. Certes, la police franaise
l'et facilement retrouve, si Valentin l'et accuse; mais il n'y
songeait pas, il ne souponnait que le comte Ogoksko, qu'il dtestait
pour s'tre jou de lui si facilement et pour avoir rgl son mmoire
aprs le dcs du jeune prince. Quand sa femme lui disait que la
petite avait pu s'introduire  leur insu dans le pavillon la nuit de
l'vnement, il haussait les paules en lui rpondant:

--Tout a, c'est des affaires entre Russes, n'en cherchons pas plus
long qu'eux. Je sais que l'empereur de Russie n'aime pas qu'on voie les
preuves de la haine des Franais contre sa nation. Silence sur la petite
Francia: nous ne la reverrons pas, elle n'est rien venue rclamer, elle
nous a mme laiss un billet de banque que le prince lui avait donn.
Qu'il n'en soit plus question.

Une personne avait pourtant pressenti et comme devin la vrit, c'tait
le docteur Faure. Le regard profondment navr que Francia avait fix
sur lui, le jour o il l'avait quitte avec mpris, lui tait rest sur
le coeur et pour ainsi dire devant les yeux; ce pauvre petit tre qui
s'tait fi  lui avec tant de candeur, et qui  une heure de l tait
retomb sous l'empire de l'amour, n'tait pas une intrigante: c'tait
une victime de la fatalit. Qui sait si lui-mme ne l'avait pas pousse
au dsespoir en voulant la sauver?

Il rsolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mmoire, il se
rappela qu'en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parl d'un
estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide qui
tenait l'tablissement. Il s'y rendit, et trouva la jeune fille entre la
vie et la mort. Son frre tait auprs d'elle. Aprs l'avoir vainement
cherche chez Mourzakine, o il avait appris la catastrophe, il tait
retourn au faubourg Saint-Martin, certain qu'on y aurait de ses
nouvelles.

Francia tait dans une petite chambre humide et misrable, qui ne
recevait de jour que par une cour de deux mtres carrs, sorte de
puits form par la superposition des tages, et imprgn de toutes
les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui
y dversaient leurs dbris dans les cuvettes des plombs. C'tait la
chambre de Moynet, il n'en avait pas de meilleure  offrir, il n'avait
pas le moyen d'en louer une autre et de payer une garde. Dodore
heureusement ne quittait pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec
un dvouement et une intelligence qui rparaient bien des choses. Il
tait comme transform par quelques jours de fivre patriotique et
par la rsolution de travailler. Antoine, qui s'tait arrang pour
travailler cette semaine-l dans le voisinage, venait le matin, 
midi et le soir, apporter tout ce qu'il pouvait se procurer pour le
soulagement de la malade. La fruitire du coin, qui tait une bonne
Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit
relayer Thodore, on l'aider  contenir les accs de dlire de sa soeur.
Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours; mais le contraste
entre le lieu coeurant et sinistre o il la trouvait, aprs l'avoir
laisse dans une sorte d'opulence, serra le coeur du docteur Faure. Il
dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et aprs s'tre
bien inform de la marche suivie jusque-l par la maladie, il espra la
gurir, et revint le lendemain. Peu de jours aprs, il la jugea hors de
danger. Thodore, qui secoua tristement la tte, lui dit en causant tout
bas avec lui dans un coin:

--S'il faut qu'elle vive comme la voil, mieux vaudrait pour elle
qu'elle ft morte!

--Vous la croyez folle? dit le docteur.

--Oui, monsieur, car c'est quand la fivre la quitte un peu qu'elle a le
moins sa tte. Avec la fivre, elle dit qu'elle a tu le prince russe,
et nous ne nous tonnons pas, c'est le dlire; mais quand on la croit
bien revenue de a, elle vous dit qu'elle a rv de mort, mais qu'elle
sait bien que le prince est vivant, puisqu'il est l endormi sur un
fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne pas le voir.

--Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort dans la situation o
elle est?

--Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je suis arriv de
Vaugirard, personne ne le savait. On croyait qu'elle avait rv a, et
moi je leur ai dit que c'tait la vrit.

--Eh bien! mon garon, vous avez eu tort.

--Pourquoi a, monsieur le mdecin?

--Parce qu'on pourrait souponner votre soeur, et qu'il faut vous
taire. A prsent, le dlire est tomb, mais le cerveau est affaibli
et hallucin il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un peu la
campagne, lui trouver une petite chambre claire et gaie avec un bout de
jardin, du repos, de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards,
et vous, ne rptez  personne ce qu'elle vous dira de sang-froid ou
autrement sur le prince Mourzakine. Ne vous en tourmentez pas, n'en
tenez pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant, jusqu' ce
qu'elle soit bien gurie.

--Je veux bien tout a, dit Thodore; mais le moyen?

--Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant un louis d'avance.
J'avais dj rcolt quelque chose pour votre soeur dans un moment o
elle voulait quitter le prince. Je payerai donc cette petite dpense.
Occupez-vous vite du changement d'air et de rsidence; demain elle
pourra tre transporte. La voiture la secouerait trop, j'enverrai un
brancard, et vous me ferez dire o vous tes, j'irai la voir dans la
soire.

Thodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce qu'il cherchait du
ct de l'hpital Saint-Louis, prs des cultures qui dans ce temps-l
s'tendaient jusqu' la barrire de la Chopinette. Le lendemain  midi,
Francia fut mise sur le brancard et s'tonna beaucoup d'tre enferme
dans la tente de toile raye comme dans un lit ferm de rideaux qui
marchait tout seul. Puis des ides sombres lui vinrent  l'esprit. Ayant
entrevu,  travers les fentes de la toile, de la verdure et des arbres,
tandis que son frre et Antoine marchaient tristement  sa droite et
 sa gauche, elle crut qu'elle tait morte, et qu'on la portait au
cimetire. Elle se rsigna, et dsira seulement tre enterre auprs de
Mourzakine, qu'elle aimait toujours.

Pourtant cette locomotion cadence et le sentiment d'un air plus pur,
qui faisait frissonner la toile autour d'elle, lui causrent une sorte
de bien-tre, et durant le trajet elle dormit compltement pour la
premire fois depuis son crime involontaire.

Elle fut couche en arrivant, et dormit encore. Le soir, elle put
rpondre aux questions du docteur sans trop d'garement, et le remercia
de ses bonts: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander s'il
tait envoy par Mourzakine; mais elle se souvint d'une partie des faits
accomplis. Elle pensa qu'elle tait, par ses ordres, transfre en lieu
sr,  l'abri des poursuites du comte, runie  son frre, charg de la
protger. Elle serra faiblement les mains du docteur, et lui dit tout
bas comme il la quittait:

--Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas har ce Russe?

Peu  peu elle cessa de le voir en imagination, et elle se souvint
de tout, except du moment o elle avait perdu la raison. Comment
pouvait-elle se retracer une scne dont elle n'avait pas eu conscience?
Elle avait fait tant de rves affreux et insenss depuis ce moment-la,
qu'elle ne distinguait plus dans ses souvenirs l'illusion de la ralit.
Le docteur tudiait avec un intrt scientifique ce phnomne d'une
conscience pure et tranquille charge d'un meurtre  l'insu d'elle-mme.
Il tenait  s'assurer de ce qu'il souponnait, et il lui fut facile de
savoir de Francia, qu'elle s'tait introduite chez son amant la nuit de
sa mort. Elle se souvenait d'y tre entre, mais non d'en tre sortie,
et quand il lui demanda dans quels termes elle s'tait spare de lui
cette nuit-l, il vit qu'elle n'en savait absolument rien. Elle avoua
qu'elle avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un poignard
qu'il lui avait donn et qu'elle dcrivit avec prcision: c'tait bien
celui que le docteur avait aid  retirer du cadavre. Elle croyait avoir
encore ce poignard et le cherchait ingnument. Quand il demanda  la
jeune fille si c'tait Mourzakine qui l'avait dtourne du suicide,
elle essaya en vain de se souvenir, et ses ides recommencrent 
s'embrouiller. Tantt il lui semblait que le prince avait pris le
poignard et s'tait tu lui-mme, et tantt qu'il l'en avait frappe.

--Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c'est mon dlire
qui commenait, car il ne m'a pas frappe, je n'ai pas de blessure, et
il m'aime trop pour vouloir me tuer. Quant  se tuer lui-mme, c'est
encore un rve que je faisais, car il est vivant. Je l'ai vu souvent
pendant que j'tais si malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne
reviendra-t-il pas bientt? Dites-lui donc que je lui pardonne tout. Il
a eu des torts; mais, puisqu'il est venu, c'est qu'il m'aime toujours,
et moi, j'aurais beau le vouloir, je ne russirai jamais  ne pas
l'aimer.

Il fallut attendre la complte gurison de Francia pour lui apprendre
que les allis taient partis aprs treize jours de rsidence  Paris,
et qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son oncle. Elle eut un
profond chagrin, qu'elle renferma, dans la crainte d'tre accuse de
lchet de coeur. Les reproches de l'invalide n'taient pas sortis de sa
mmoire, et, en perdant l'esprance, elle ne perdit pas le dsir d'tre
estime encore. Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage. Il la
fit attacher  la lingerie de l'hpital Saint-Louis, o elle mena une
conduite exemplaire. Les jours de grande fte, elle venait embrasser
Moynet et tendre la main  Antoine, qui esprait toujours l'pouser.
Elle ne le rebutait pas, et disait qu'ayant une bonne place elle ne
voulait se mettre en mnage qu'avec quelques conomies. Le pauvre
Antoine en faisait de son ct, travaillait comme un boeuf et s'imposait
toutes les privations possibles pour runir une petite somme.

Thodore tait occup aussi. Il apprenait avec Antoine l'tat de
ferblantier. Il se conduisait bien, il se portait bien. L'enfant
malingre et dbauch devenait un garon mince, mais nergique, actif et
intelligent.

Dans le _quartier,_ comme disaient Francia et son frre en parlant de
cette rue du Faubourg-Saint-Martin qui leur tait une sorte de patrie
d'affection, on les remarquait tous deux, on admirait leur changement de
conduite, on leur savait gr de s'tre rangs  temps, on leur faisait
bon accueil dans les boutiques et les ateliers. Moynet tait fier de
sa fille adoptive et la prsentait avec orgueil  ceux de ses anciens
camarades aussi endommags que lui par la guerre, qui venaient boire
avec lui  toutes leurs gloires passes.

Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait souvent de leur faire
payer leur dpense. Aussi ne faisait-il pas fortune; mais il n'en tait
que plus gai quand il leur disait en montrant Francia:

--En voil une qui a souffert autant que nous, et qui nous fermera les
yeux!

Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille adoptive embellir en
apparence: elle avait l'oeil brillant, les lvres vermeilles; son teint
prenait de l'clat. Le docteur Faure s'en inquitait, parce qu'il
remarquait une toux sche presque continuelle et de l'irrgularit
dans la circulation. L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une
maladie plus lente et plus grave se dclarait, et au printemps, il ne
douta plus qu'elle ne ft phthisique. Il l'engagea  suspendre son
travail et  suivre, en qualit de demoiselle de compagnie, une vieille
dame qui l'emmnerait  la campagne.

--Non, docteur, lui rpondit Francia, j'aime Paris, c'est  Paris que je
veux mourir.

--Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant? O prends-tu cette ide-l?

--Mon bon docteur, reprit-elle, je sens trs-bien que je m'en vais et
j'en suis contente. On n'aime bien qu'une fois, et j'ai aim comme cela.
A prsent, je n'ai plus rien  esprer. Je suis tout  fait oublie. Il
ne m'a jamais crit, il ne reviendra pas. On ne vit pourtant pas sans
aimer, et peut-tre que, pour mon malheur, j'aimerais encore; mais ce
serait en pensant toujours  lui et en ne donnant pas tout mon coeur. Ce
serait mal, et a finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne pas
recommencer  souffrir!

Elle continua son travail en dpit de tout, et le mal fit de rapides
progrs.

Le 21 mars 1815, Paris tait en fte, Napolon, rentr la veille au soir
aux Tuileries, se montrait aux Parisiens dans une grande revue de ses
troupes, sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, enivr, croyait
prendre sa revanche sur l'tranger. Moynet tait comme fou; il courait
regarder, dvorer des yeux son empereur, oubliant sa boutique et faisant
rsonner avec orgueil sa jambe de bois sur le pav. Il savait bien que
sa pauvre Francia tait languissante, malade mme, et ne pouvait venir
partager sa joie.

--Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant sur le bras
d'Antoine, qu'il forait  marcher vite vers les Tuileries. Nous lui
conterons tout a! Nous lui porterons le bouquet de lauriers et de
violettes que j'ai mis  mon enseigne!

Pendant qu'il faisait ce projet et criait _vive l'empereur!_ jusqu'
complte extinction de voix, la pauvre Francia, assise dans le jardin de
l'hpital Saint-Louis, s'teignait dans les bras d'une des soeurs qui
croyait  un vanouissement et s'efforait de la faire revenir. Quand
son frre accourut avec le docteur Faure, elle lui sourit  travers
l'effrayante contraction de ses traits, et, faisant un grand effort pour
parler, elle leur dit:

--Je suis contente; il est venu, il est l avec ma mre! il me l'a
ramene!

Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait assise et sourit  des
figures imaginaires qui lui souriaient, puis elle respira fortement
comme une personne, qui se sent gurie: c'tait le dernier souffle.

Un jour que l'on discutait la question du libre arbitre devant le
docteur Faure:

--J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manire absolue. La
conscience de nos actions est intermittente, quand l'quilibre est
dtruit par des secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille
faible, bonne, douce jusqu' la passivit, qui a commis d'une main ferme
un meurtre qu'elle ne s'est jamais reproch parce qu'elle ne s'en est
jamais souvenue.

Et, sans nommer personne, il racontait  ses amis l'histoire de Francia.





UN BIENFAIT
N'EST JAMAIS PERDU

PROVERBE




PERSONNAGES

  ANNA DE LOUVILLE.
  LOUISE DE TRMONT.
  M. DE VALROGER.
  M. DE LOUVILLE.

Au chteau de Louville.--Un salon.

                             SCNE PREMIRE
                              LOUISE, ANNA.


                         ANNA, (debout, agite.)

Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir.

                   LOUISE, (assise, brodant, calme.)

Pourquoi?

                                 ANNA.

Un homme qui compromet toutes les femmes est l'ennemi naturel de toutes
les femmes honntes.

                                LOUISE.

Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand mot-l: compromettre les
femmes!

                                 ANNA.

Est-ce srieusement que tu me fais cette question de sauvage?

                                LOUISE.

Trs-srieusement. Je suis une sauvage.

                                 ANNA.

Quelle prtention! Est-ce qu'il y a encore des sauvages au temps o nous
vivons? Il n'y en a mme plus  Carpentras.

                                LOUISE.

C'est pour a qu'il y en a peut-tre ailleurs. Tu ne veux pas me
rpondre? C'est donc bien difficile?

                                 ANNA.

C'est trs-ais. Un homme qui compromet les femmes, c'est M. de
Valroger.

                                LOUISE.

a ne m'apprend rien; je ne le connais pas.

                                 ANNA.

Tu ne l'as jamais vu?

                                LOUISE.

O l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont
je ne suis plus depuis mon veuvage.

                                 ANNA.

Eh bien! moi qui habite ce chteau depuis deux mois, je ne connais pas
non plus ce monsieur, mais mon mari le connat; il dit que c'est un vrai
marquis de la rgence.

                                LOUISE.

Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est moqu de toi.

                                 ANNA.

Qui sait? Je suis sre qu'il me blmerait beaucoup de le recevoir en son
absence.

                                LOUISE.

Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d'autre chose.

                                 ANNA.

Oh! mon Dieu, rien ne nous empche de parler de lui.

                                LOUISE.

Nous n'avons rien  en dire, ne le connaissant ni l'une ni l'autre.

                                 ANNA.

D'autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal.

                                LOUISE.

Rjouissons-nous donc de ne pas aimer les pinards, car si nous les
aimions...

              ANNA, (allant  une fentre et regardant.)

Oh! que tu as de vieilles facties!--Tiens, il est affreux!

                                LOUISE.

Qui?

                                 ANNA.

Lui, M de Valroger, ce beau sducteur; il est trs-laid.

                                LOUISE.

Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant que tu ne reois
pas?

                                 ANNA.

Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas
refuser vingt francs... Je le chasserai.

                                LOUISE.

Le jardinier?

                                 ANNA.

Certainement. Il aura reu de l'argent pour fournir  ce monsieur le
moyen de m'apercevoir.

                                LOUISE.

Voil de l'argent bien mal employ!

                                 ANNA.

Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dpense?

                                LOUISE.

Si fait, mais il aurait d se dire qu'il la verrait pour rien!

                  ANNA, (fermant brusquement le rideau.)

Il ne m'a pas vue.

                                LOUISE.

C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de curiosit que toi.

                                 ANNA.

Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est
l, tout prs!

                                LOUISE.

Au fait, la vue n'en cote rien. (Elle va  la fentre et regarde.)
Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est trs-agrable.

                                 ANNA.

Agrable! comme monsieur le bourreau de Paris!

                           LOUISE, (revenant.)

Ah! mais, tu le dtestes, ce pauvre M. de Valroger!

                                 ANNA.

Et toi, tu le protges?

                                LOUISE.

Contre qui?

                                 ANNA.

Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que je le reoive.

                                LOUISE.

a vaudrait peut-tre mieux que de s'en priver avec tant de regret.

                                 ANNA.

Parle pour toi.

                                LOUISE.

Moi? je suis sre de le voir chez moi. Sa visite m'a t annonce par ma
mre.

                                 ANNA.

Et tu comptes le recevoir?

                                LOUISE.

Certainement.

                                 ANNA.

Ah!--Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...

                                LOUISE.

Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, a ne me fche pas,
bien au contraire; quand on n'a rien  se reprocher  mon ge, on compte
ses annes avec plaisir.

                                 ANNA.

Coquette de vertu, va!

                                LOUISE.

Chre enfant, tu connatras ce plaisir-l,  la condition pourtant que
tu ne mettras pas trop de curiosit dans ta vie.

                                 ANNA.

Encore? Je n'entends pas.

                                LOUISE.

Si fait. Tu sais bien que la curiosit est un trouble de l'me, une
maladie! La vertu, c'est le calme et la sant.

                                 ANNA.

Trs-bien! un sermon?

                                LOUISE.

Que veux-tu? je vieillis!




                               SCNE II
                    ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE.


                            LE DOMESTIQUE.

M. le marquis de Valroger fait demander si madame veut le recevoir.

                                 ANNA.

Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'tais sortie?

                            LE DOMESTIQUE.

Je l'ai dit; mais il a vu madame  la fentre, et, pensant qu'elle tait
rentre...

                                 ANNA.

L'impertinent! Dites que je ne reois pas.

                       LOUISE, (au domestique.)

Attendez... (Bas  Anna.) Reois-le!

                             ANNA, (bas.)

Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! (Au domestique.) Faites entrer. (Le
domestique sort.)

                               LOUISE.

Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, et que tu reconnaisses
avec moi qu'il n'y a pas de tels hommes pour une honnte femme.

                                ANNA.

Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas dfendu de le recevoir!

                               LOUISE.

Ton mari t'estime trop pour s'inquiter de rien; d'ailleurs je suis l.

                    LE DOMESTIQUE, (annonant.)

M. le marquis de Valroger.



                              SCNE III
                        LOUISE, ANNA, VALROGER.


                       VALROGER, (allant  Anna.)

Si j'ai eu l'audace d'insister, madame...

                               LOUISE.

C'est que vous m'avez vue  cette fentre? (Bas  Anna tonne.)
Laisse-moi faire!

                    VALROGER, (dsignant Anna.)

C'est madame que j'ai vue.

                               LOUISE.

Madame est mon amie, madame de Trmont, et vous tes ici chez moi; c'est
moi seule qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre.

                        VALROGER, (railleur.)

Vous tes bien bonne de vous excuser, madame, je ne savais pas avoir
attendu.

                               LOUISE.

C'est que... on vous avait dit que j'tais sortie. Je ne l'tais pas.

                              VALROGER.

Vous tes adorable de franchise, madame! Je dois donc me dire que votre
premier mouvement avait t de me mettre  la porte?

                               LOUISE.

Absolument.

                              VALROGER.

C'est--dire une fois pour toutes?

                               LOUISE.

J'en conviens, puisque je me suis ravise.

                              VALROGER.

J'en suis bien heureux; mais  qui dois-je?...

                               LOUISE.

Vous le devez  madame, qui m'a dit de vous le plus grand bien.

                                ANNA.

Ah! par exemple!... (Louise lui fait signe de se taire.)

                         VALROGER, ( Anna.)

Je dois donc vous remercier encore plus que votre amie...

                          ANNA, (schement.)

Ne me remerciez pas. Je ne mrite pas tant d'honneur!

                        VALROGER, (railleur.)

Oh! madame, vous me dites cela d'un ton... Me voil perdu entre la
crainte et l'esprance!

                        ANNA, (avec hauteur.)

L'esprance de quoi?

                               LOUISE.

L'esprance de nous plaire. (Tendant la main  Valroger.) Eh bien!
monsieur, c'est fait; vous nous plaisez beaucoup.

                  VALROGER, (lui baisant la main.)

Vraiment! (A part.) La drle de femme!

                              LOUISE.

Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Je ne savais pas moi, que
vous tiez le meilleur des hommes, et que tous nos pauvres avaient t
combls par vous. C'est mon amie qui vient de me l'apprendre.

                  VALROGER, ( Anna stupfaite.)

Comment! vous saviez... Vraiment me voil rhabilit  bon march!
Est-ce qu'il y a le moindre mrite?

                              LOUISE.

Oui, il y a toujours du mrite  savoir secourir avec intelligence et
dlicatesse. Ce n'est peut-tre pas bien mritoire pour nous autres
femmes, nous n'avons  faire que a; mais un homme du monde que ses
plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon d'gosme et d'oubli!...
Allons, je vois que je vous embarrasse avec mes louanges.... c'est fini.
Je vous devais cette explication, et nous n'en parlerons plus.

                             VALROGER.

Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez ainsi, je veux tout savoir.
Avant que madame de Trmont prt la peine de vous apprendre que j'tais
un ange, vous pensiez que j'tais un dmon, puisque vous me repoussiez
sans merci de votre sanctuaire?

                              LOUISE.

Vous saurez tout, car vous tes de trop bonne compagnie pour me demander
d'o je tenais ces renseignements; on m'avait dit que vous tiez
mchant.

                             VALROGER.

Mchant! Voil un mot terrible. Voulez-vous me l'expliquer, madame?

                              LOUISE.

Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends. Un mchant, c'est un
coeur haineux, et on vous accusait de har les femmes.

                             VALROGER.

Comment peut-on har les femmes?

                              LOUISE.

C'est les har que de les rechercher pour le seul plaisir de les
compromettre. Les compromettre, c'est leur faire perdre l'estime et la
confiance qu'elles mritaient, c'est leur faire le plus grand tort et le
plus grand mal: voil ce que c'est qu'un mchant.

                             VALROGER

Trs-bien. Et une mchante, qu'est-ce que c'est?

                              LOUISE.

C'est la mme chose. C'est une coquette au coeur froid.

                             VALROGER.

Voil une bizarre aventure, madame de Louville! On m'avait dit  moi que
vous tiez une mchante dans le sens que vous donnez  ce mot!

                        ANNA, (s'chappant).

Moi?

            VALROGER, (s'apercevant de la mystification).

Vous? (A part). Bien! ces dames s'amusent  mes dpens! (Haut  Anna).
Oh! vous, madame de Trmont, vous passez  bon droit, j'en suis certain,
pour une femme sincre et indulgente; mais elle, votre amie, madame de
Louville, qui vient de si bien dfinir la mchancet, elle est rpute
mchante comme Satan!

                                 ANNA.

Eh bien! voil une belle rputation! mais c'est indigne!... Je... (A
Louise.) Tu ne te fches pas?

                                LOUISE.

Me fcher de cela serait avouer que je le mrite.

                                 ANNA.

Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute encore?

                                LOUISE.

Dame! qui sait? c'est  lui de rpondre.

                               VALROGER.

Eh! eh!

                          ANNA, (en colre,)

Comment? vous dites _eh! eh!_

                               VALROGER.

Oh! oh!

                                 ANNA.

Ce ne sont pas l des rponses!

                               VALROGER.

Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel crit en toutes lettres sur la
figure, et l'accueil qu'elle vient de me faire tournerait la tte 
un novice; mais le plus souvent ces tres angliques sont les plus
dangereux et les plus perfides. Ils s'arrangent pour vous mettre  leurs
pieds, et quand vous y tes, ils jettent leur soulier rose et vous font
voir la double griffe.

                                 ANNA.

Alors, puisque vous ne croyez  la franchise d'aucune de nous, et que
vous tiez si mal dispos contre... madame en particulier, pourquoi donc
venez-vous chez-elle? Personne ne vous y avait appel ni attir, que je
sache.

                               VALROGER.

Pardonnez-moi, j'tais imprieusement somm de comparatre pour rpondre
 une provocation.

                                 ANNA.

Ah! je ne savais pas!

                               VALROGER.

Non, vous ne saviez pas; mais peut-tre que madame de Louville le sait!
Je m'en doute. J'ai, sans vous connatre, et sur la foi d'autrui, dit
beaucoup de mal de vous. Je me suis irrite de vos faciles victoires sur
les femmes lgres. Je vous ai ha comme on hait celui qui vous confond
avec les autres, et, tout en disant que je ne vous verrais de ma vie,
j'ai eu envie de vous voir pour vous braver en face. C'est  cette
provocation que vous avez rpondu en venant ici.

                               VALROGER.

Au moins voici de la franchise.

                                LOUISE.

J'en ai beaucoup, c'est ma manire d'tre coquette; c'est celle des
grands diplomates.

                                 ANNA.

Je hais, je mprise la coquetterie, moi!

                                LOUISE.

Et moi, j'avoue que nous en avons toutes! Il vaut bien mieux confesser
nos travers que de nous les entendre reprocher  tout propos. Oui,
j'avoue que, de vingt-cinq  trente ans surtout, nous sommes toutes un
peu perverses, parce que nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes
enivres de l'orgueil de la beaut quand nous sommes belles, et de celui
de la vertu quand nous sommes vertueuses; mais quand nous sommes l'un et
l'autre, oh! alors il n'y a plus de bornes  notre vanit, et l'homme
qui ose douter de notre force devient un ennemi mortel. Il faut le
vaincre,  tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre amoureux;
quel prix aurait son culte, s'il ne souffrait pas un peu pour nous? Ne
faut-il pas qu'il expie son impit? Alors on s'embarque avec lui dans
cette coquille de noix qu'on appelle la lutte, sur ce torrent dangereux
qu'on appelle l'amour; on s'y joue du pril et on s'y tient ferme
jusqu' ce qu'un cueil imprvu, le moindre de tous, peut-tre un lger
dpit, une jalousie purile, vous brise avec votre aimable compagnon de
voyage. Et voil le rsultat trs-ordinaire et trs-connu de ces sortes
de dfis rciproques. On commence par se har, puis on s'adore, aprs
quoi on se mprise l'un et l'autre quand on ne se mprise pas soi-mme.
Il et t si facile pourtant de se rencontrer naturellement, de se
saluer avec politesse et de passer son chemin sans garder rancune d'un
mot lger ou d'une bravade irrflchie!

                                 ANNA.

Ma chre, tu parles d'or; mais moi, bonne femme, paisible et connue pour
telle, je ne vois pas le but de cette confession, et je trouve qu'elle
dpasse mon exprience. Je te laisserai donc implorer de monsieur
l'absolution de tes fautes, et je me retire...

                                LOUISE.

Sans l'inviter chez toi?

                                 ANNA.

Sans l'inviter. Je n'ai rien  me faire pardonner, puisqu'il est
convaincu que je le tiens pour un ange!

                               VALROGER.

Me sera-t-il permis d'aller au moins vous prsenter mes actions de
grces?

                                 ANNA.

Oui, monsieur, au chteau de Trmont, (Bas  Louise.) o je ne remettrai
jamais les pieds! (Elle sort.)



                               SCNE IV
                           LOUISE, VALROGER.


                                LOUISE.

Savez-vous bien que me voil brouille avec madame de Trmont?

                               VALROGER.

Je vois, madame de Trmont, que vous voil en dlicatesse  propos de
moi avec madame de Louville.

                                LOUISE.

Ah! vous avez devin ce que j'allais vous rvler?

                               VALROGER.

Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous avez voulu couper le mal dans
sa racine.

                                LOUISE.

Le mal?

                               VALROGER.

Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris, pour me venger,
n'importe comment, du mpris, de l'aversion que madame de Louville
affecte pour ma personne. A prsent il n'y aura pas moyen; vous lui avez
trop clairement montr le danger. Et puis vous m'avez rendu ridicule
en sa prsence, car je n'ai pas vu tout de suite le pige que vous me
tendiez. Je dois donc renoncer  ma vengeance; mais ne triomphez pas
trop, j'y tenais mdiocrement.

                               LOUISE.

Alors il me reste  vous remercier du pardon que vous accordez aux
femmes vertueuses dans la personne de ma jeune amie, et  prendre acte
de votre promesse.

                             VALROGER.

Quelle promesse?

                              LOUISE.

Celle de laisser tranquille  tout jamais cette petite femme qui aime
son mari, un mari excellent, un honnte homme que vous connaissez...

                             VALROGER.

Il n'est pas mon ami.

                              LOUISE.

Il le sera bientt, puisque vous voil tabli dans notre voisinage. Vous
chasserez ensemble, vous vous rencontrerez partout, vous l'estimerez,
vous verrez que son mnage est heureux et honorable; mais il n'est si
bon mnage o le plus lger propos ne puisse jeter le trouble. Vous tes
un homme dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus faire un pas sans
qu'on vous attribue un projet ou une aventure; mais vous tes un galant
homme quand mme, et vous me jurez de renoncer...

                             VALROGER.

Permettez! Avant de m'engager, je voudrais comprendre...

                              LOUISE.

Quoi?

                             VALROGER.

Je voudrais comprendre comment, pourquoi, vous, la femme proclame
vertueuse et pure par excellence, vous semblez faire bon march de la
vertu des autres femmes, au point de demander grce pour elles?

                             LOUISE.

Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon march de ma propre vertu
dans le pass. Je ne sais nullement si, poursuivie et tourmente par un
sducteur habile, j'eusse gard dans ma jeunesse le calme dont je jouis
maintenant.

                            VALROGER.

Dans votre jeunesse?

                             LOUISE.

Oui, et comme j'ai t trs-heureuse en mnage et trs-respecte de tout
ce qui m'entourait, je suis trs-indulgente pour celles qui se trompent
dans les chemins embrouills.

                            VALROGER.

Savez-vous bien, madame, que me voil tent de vous prendre pour la
vritable coquette que je comptais trouver ici?

                             LOUISE.

Ah oui-da!

                            VALROGER.

Madame de Louville est une enfant. Beaut, jeunesse, orgueil et
tmrit, cela est bien connu, bien peu redoutable et bien peu excitant;
mais une femme vraiment forte, habilement humble, gnreuse envers les
autres, soi-disant vieille, et plus belle que les plus jeunes, tenez,
vous aurez beau dire, vous savez bien que tout cela est d'un prix
inestimable, et qu'il y aurait une gloire immense...

                            LOUISE.

A l'immoler?

                           VALROGER.

Non, mais  le conqurir.

                            LOUISE.

Conqurir! Comment donc? le mot est charmant! Est-ce une dclaration que
vous me faites?

                           VALROGER.

Si vous voulez.

                            LOUISE.

Et si je ne veux pas?

                           VALROGER.

Il est trop tard. Vous l'avez provoque, et vous n'avez point par 
temps.

                            LOUISE.

Au fait, c'est vrai. Eh bien! monsieur, vous tes trs-aimable, et je
vous remercie.

                           VALROGER.

Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour un hommage banal!

                            LOUISE.

Je n'ai garde; j'en suis trop flatte pour cela.

                           VALROGER.

Ah  mais, vous tes atrocement railleuse! Je commence  vous croire
coquette tout de bon.

                            LOUISE.

C'est dans mon rle.

                           VALROGER.

Le rle d'ange gardien de madame de Louville?

                            LOUISE.

C'est cela! Si je ne m'empare pas de votre coeur aujourd'hui, mon
proverbe est manqu.

                           VALROGER.

Eh bien! il est manqu; je vous dteste!

                            LOUISE.

Oh! que non.

                           VALROGER.

Vous croyez le contraire?

                            LOUISE.

Pas du tout. Je vous suis parfaitement indiffrente.

                           VALROGER.

Et sur ce terrain-l vous me payez largement de retour!

                            LOUISE.

Ah! mais non.

                          VALROGER.

J'entends! vous me dtestez aussi, vous.

                           LOUISE.

C'est tout le contraire. Regardez-moi en face.

                          VALROGER.

Bien volontiers.

                           LOUISE.

Eh bien?

                          VALROGER.

Eh bien?

                           LOUISE.

Trouvez-vous que j'ai l'air de me moquer de vous?

                          VALROGER.

Parfaitement.

                           LOUISE.

Oh! l'homme habile! Eh bien! on vous a surfait, vous tes un bon jeune
homme, vous n'avez jamais rien lu dans les yeux d'une femme.

                          VALROGER.

D'une femme comme vous, c'est possible.

                           LOUISE.

Quelle femme suis-je donc?

                          VALROGER.

Un sphinx! Je n'ai jamais vu tant d'aplomb dans le ddain.

                           LOUISE.

Et moi, je n'ai jamais vu tant d'obstination dans la mfiance. Voyons,
par quoi faut-il vous jurer que je vous aime?

                     VALROGER, (riant).

Vous m'aimez, vous!

                           LOUISE.

De tout mon coeur!

                     VALROGER, ( part).

C'est une folle! (Haut.) Jurez-le sur l'honneur, si vous voulez que je
vous croie.

                           LOUISE.

L'honneur d'une femme? Vous n'y croyez pas. Dans les mlodrames, on jure
par son salut ternel; mais vous n'y croyez pas davantage.

                          VALROGER.

Par votre amiti pour madame de Louville!

                           LOUISE.

Encore mieux: par l'innocence de ma fille!

                         VALROGER.

Quel ge a-t-elle?

                          LOUISE.

Six ans.

                         VALROGER.

J'y crois. Donc vous m'aimez, comme a, tout doucement, de tout votre
coeur, comme le premier venu?

                          LOUISE.

Je n'aime pas le premier venu. coutez-moi, vous allez comprendre que je
ne ris pas, et que mon affection pour vous est trs-srieuse.

                         VALROGER.

Ah! voyons cela, je vous en prie!

                          LOUISE.

Vous souvenez-vous d'un jeune garon qui s'appelait Ferval?

                         VALROGER.

Non, pas du tout!

                          LOUISE.

Augustin de Ferval.

                         VALROGER.

C'est trs-vague...

                          LOUISE.

Alors, puisqu'il faut mettre les points sur les _i_, vous vous
souviendrez peut-tre d'une certaine demoiselle qui s'appelait Aline, et
qui n'tait pas du tout reine de Golconde?

                         VALROGER.

Eh bien! madame?

                          LOUISE.

Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que vous protgiez, fut prise
au srieux par un jeune provincial, mauvaise tte...

                         VALROGER.

J'y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou six ans. Vous le
connaissez, ce petit Ferval?

                          LOUISE.

C'tait mon frre, un enfant qui eut la folie de vous provoquer et dont
vous n'avez pas voulu tirer vengeance, car, aprs lui avoir laiss la
satisfaction de vous envoyer une balle, vous avez ripost sur lui avec
une arme charge  poudre. Il ne l'a jamais su; mais des amis  vous
l'ont dit en secret  sa mre, qui l'a rpt  sa soeur. Vous voyez
bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle prtend qu'elle vous
aime!

                         VALROGER.

Alors on a bien raison de prtendre qu'un bienfait n'est jamais perdu,
car votre amiti doit tre une douce chose; pourtant...

                          LOUISE.

Pourtant?...

                         VALROGER.

Vous avez tort de l'offrir pour si peu, madame! C'est un excitant
dangereux.

                          LOUISE.

Dangereux pour qui?

                         VALROGER.

Pour moi.

                          LOUISE.

Pourquoi me rpondez-vous comme cela, voyons? A quoi bon poursuivre
l'escarmouche de convention et garder le ton plaisant, quand je vous dis
tout bonnement les choses comme elles sont?

                         VALROGER.

C'est que vous oubliez vos propres paroles: je suis un mchant, et j'ai
le coeur froid comme glace.

                          LOUISE.

Je n'ai jamais cru cela.

                         VALROGER.

Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire.

                          LOUISE.

Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus.

                         VALROGER.

Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous.

                          LOUISE.

Si c'tait vrai, cela ne prouverait pas que vous eussiez le coeur froid.

                         VALROGER.

Attendez! je suis amoureux de vous  ma manire, sans vous aimer.

                          LOUISE.

Je comprends; ma confiance vous-humilie, ma loyaut vous blesse. Vous
vous vengez en me disant une chose que vous jugez offensante.

                         VALROGER.

Oui, madame, j'ai l'intention de vous offenser.

                          LOUISE.

Pourquoi?

                         VALROGER.

Pour que vous me dtestiez.

                          LOUISE.

Parce que l'amiti d'une honnte femme vous fait l'effet d'un outrage?

                         VALROGER.

C'est comme a. Je ne veux pas de la vtre.

                          LOUISE.

Vous tes brutalement sincre!

                         VALROGER.

Oui. Je suis un sducteur perc  jour, comme vous tes une coquette
classique.

                          LOUISE.

Alors me voil djoue et rembarre! Je suis coquette tout de bon, et
j'ai voulu me frotter  un vindicatif plus malin que moi, qui me remet 
ma place et compte faire de moi un exemple. Est-ce cela?

                         VALROGER.

Prcisment.

                         LOUISE.

Comment vais-je sortir de l?

                        VALROGER.

Vous n'en sortirez pas.

           LOUISE, (levant la voix avec intention.)

C'est--dire que vous allez faire pour moi ce que vous comptiez faire
pour madame de Louville?

                         VALROGER.

Oui, madame.

                          LOUISE.

Vous viendrez me voir?

                         VALROGER.

Tous les jours.

                          LOUISE.

Et si la porte vous est ferme?...

                         VALROGER.

Je resterai sous la fentre. Je coucherai dans le jardin, sous un arbre.

                          LOUISE.

Je suis sauve! vous vous enrhumerez!

                         VALROGER.

Je tousserai  vous empcher de dormir. Vous m'enverrez de la tisane!

                          LOUISE.

Vous refuserez de la boire?

                         VALROGER.

Au contraire. Je la boirai.

                          LOUISE.

Et alors?

                         VALROGER.

Alors vous aurez piti de moi, vous me recevrez.

                          LOUISE.

Et puis aprs?

                         VALROGER.

Je reviendrai.

                          LOUISE.

Je me laisserai compromettre?

                         VALROGER.

Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout. Partout vous me
trouverez pour ouvrir la voiture et vous offrir la main.

                          LOUISE.

C'est bien connu, tout a.

                         VALROGER.

Tout est connu. Je n'ai rien dcouvert de neuf, il n'y a rien de mieux
que les choses qui russissent toujours.

                          LOUISE.

Alors c'est cela, c'est bien cela qui s'appelle compromettre une femme?

                         VALROGER.

Pas du tout! Compromettre une femme, c'est se servir des apparences
qu'on a fait natre pour la calomnier ou la laisser calomnier. Je ne
calomnie pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme. Je dirai 
toute la terre que je fais des folies pour vous en pure perte, ce qui
sera vrai jusqu'au jour o vous en ferez pour moi.

                          LOUISE.

Et pourquoi en ferai-je?

                         VALROGER.

Parce que la folie est contagieuse.

                          LOUISE.

Et je deviendrai folle, moi?

                         VALROGER.

Ne vous fiez pas au pass.

                          LOUISE.

Vous savez bien que je n'en tire pas vanit. Pourtant ce qui est pass
est acquis.

                         VALROGER.

Non! vous l'avez dit vous-mme, votre vertu a t aide par l'absence de
pril. Pourtant vous avez d allumer des passions; mais il y a  peine
un homme sur mille qui soit dou d'assez de persvrance pour consacrer
des mois et des annes  la conqute d'une femme... Or je sais, je vois
que vous n'avez pas rencontr cet homme-l.

                          LOUISE.

Et vous vous piquez de l'tre?

                         VALROGER.

Je le suis.

                          LOUISE.

a vous amuse?

                         VALROGER.

C'est mon unique amusement.

                          LOUISE.

Vous tes n hostile et vindicatif, comme on nat pote ou rtisseur?

                         VALROGER.

Le bonheur de l'homme est de dvelopper ses instincts particuliers.

                          LOUISE.

Mme les mauvais?

                         VALROGER.

Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais?

                          LOUISE.

C'est  quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur; sans cela vous croyez
votre effet manqu, et la confiance vous humilie. C'est une manie que
vous avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite. Je
vous crois bon.

                         VALROGER.

Vous ludez la question. Si je suis tel que je m'annonce, vous devez me
har.

                          LOUISE.

Et vous voulez tre ha?

                         VALROGER.

Oui; pour commencer, cela m'est absolument ncessaire.

                          LOUISE.

Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le commencement, je serai,
esprons-le, prserve de la fin, je dclare que, mchant ou non, je ne
puis har le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de mon frre.

                         VALROGER.

Vaine invocation au pass! Vous me harez quand mme!

                          LOUISE.

Comment vous y prendrez-vous?

                         VALROGER.

D'abord je vais faire la cour  madame de Louville.

        LOUISE, (regardant vers une portire en tapisserie.)

A quoi bon, si je n'en suis pas jalouse?

                         VALROGER.

Vous m'avez demand grce pour elle. Il faut que je sois inexorable pour
vous prouver que je ne vaux rien.

    LOUISE, (lui montrant la portire, dont les plis sont agits.)

Vous pouvez lui faire la cour;  prsent qu'elle a tout entendu, elle
saura se dfendre. Vos plans sont livrs, et peut-tre... (Elle va 
la fentre.) Cette voiture qui roule... Oui, c'est un renfort qui lui
arrive.

                         VALROGER.

Son mari?

                          LOUISE.

Prcisment.

                         VALROGER.

Si madame de Louville est hors de cause, on se passera de ce moyen-l.

                          LOUISE.

C'est tout ce que je voulais. Merci, mon cher monsieur; elle est sauve,
et moi, je ne vous crains pas.

                         VALROGER.

Merci, ma chre madame, voil que vous acceptez le dfi!

                          LOUISE.

Le dfi de quoi? Vous voulez que je vous craigne pour arriver  vous
aimer? C'est un prologue inutile, puisque nous voici d'emble au
dnoment. Ce que vous voulez, ce n'est pas l'amour, vous en tes
rassasi, vous n'y tenez pas, et c'est ma vertu, c'est--dire ma
tranquillit seule, que vous voudriez branler. Eh bien! sachez que,
dans les mes fermes aux malsaines agitations de la passion folle, il
y a des motions plus douces et plus pures qu'on peut tre fier d'avoir
fait natre et de conserver toujours jeunes. Il n'est pas humiliant
d'tre maternellement aim par une femme mre, et il ne serait pas du
tout glorieux de lui tourner ridiculement la tte.

                         VALROGER

Une femme mre!...

                          LOUISE.

J'ai trente-six ans, mon bon monsieur!

                         VALROGER.

Ce n'est pas vrai, votre fille n'en a que six!

                          LOUISE.

Mais mon fils en a quinze!

                         VALROGER.

Allons donc!

                          LOUISE.

Je n'ai pas son extrait de naissance dans ma poche, sans cela... Mais
vous voil calm et un peu honteux, convenez-en, de vous tre tromp,
vous si clairvoyant, sur l'ge d'une femme. Vous verrez mon fils, cela
vous gurira tout  fait, car vous viendrez chez moi, tous les jours
si vous voulez, et sans tre condamn  coucher pralablement sous un
arbre. Vous vous enrhumerez pour d'autres, il y aura toujours de la
tisane chez moi. Vous me trouverez toujours entoure d'tres qui ne
me quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le fils de cet
Augustin de Ferval  qui vous avez sauv la vie en dpit de lui-mme;
plus ma mre qui vous bnit et prie pour vous tous les jours, plus ma
belle-soeur, la femme du mme Augustin, qui est dans le secret, et qui
vous regarde comme un saint, tout perverti que vous passez pour tre.
Voyez s'il y aura moyen d'entrer chez nous comme un loup dans une
bergerie! Tout ce cher monde s'est rjoui en vous sachant fix prs de
nous. Notre pauvre Augustin n'est plus, il est mort l'an dernier, et
c'est son deuil que je porte; mais nous vous devons de l'avoir conserv
six ans, de l'avoir vu heureux, mari et pre. Sa femme et son
enfant sont des trsors qu'il nous a laisss. Toute cette famille
reconnaissante, grands et petits, vous sautera au cou et aux jambes, et,
quand vous aurez t bien et dment embrass sur les deux joues comme un
ami qu'on attendait depuis longtemps et  qui l'on ne sait comment faire
fte, vous sentirez que vous tes un homme de chair et d'os comme les
autres,--non le spectre de don Juan, le hros d'un autre sicle et d'un
autre pays. Vous laisserez fondre la glace artificielle amasse autour
de ce coeur-l, qui est vivant et humain, puisqu'il est gnreux et
compatissant. Votre gnie du mal rira de lui-mme et vous laissera
consentir  aimer les honntes gens,  les protger mme, ce qui est
bien plus facile que de leur tendre des piges, et bien moins triste
que de se battre les flancs pour les mconnatre. Vous garderez votre
science, vos ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de quoi
mettre  ce jeu-l. On vous pardonnera d'avoir ce got bizarre, vous,
honnte homme, de perdre votre temps  contempler,  tudier,  mesurer
la faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversit. Tenez! on
vous pardonnera tout, mme d'tre incorrigible. On pensera que ce mtier
de punisseur des torts fminins est une tche navrante, et que vous
devez tre un homme malheureux. On s'efforcera de vous soigner comme un
malade, ou de vous distraire comme un convalescent; si par moments vous
tes tent de faire la guerre  vos amis, ils se diront: c'est une
preuve; il veut savoir si nous mritons l'estime qu'il nous accorde.
Alors on se tiendra de son mieux pour vous montrer qu'on y attache le
plus grand prix. Et, si on ne russit pas  mettre dans votre existence
une affection pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de chagrin, je
vous en avertis, parce que l'amiti, qui n'est pas une chose convulsive,
n'est pas non plus une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner
aucune peine pour cela, un triomphe assur chez nous, celui d'avoir
touch, mu, rjoui ou attrist des mes qui ne sont pas banales, et qui
ne se donnent pas  tout le monde.

                               VALROGER.

Tenez, madame de Trmont, je vous aime tant, telle que vous tes, que
je me regarderais comme un sot et comme un lche si j'avais prmdit
d'entamer cette noble et touchante srnit. Vous avez fort bien compris
que je valais mieux que cela, que d'ailleurs je n'eusse jamais os
menacer srieusement une personne telle que vous; mais je cesse de rire,
et vous rends les armes. On me l'avait bien dit: vous tes la plus
sincre, la plus tendre et la plus forte des femmes, et il y a longtemps
que je sais une chose, c'est que la bont est l'arme la plus solide
de votre sexe. Toute vertu sans modestie est provocation, comme toute
rsistance sans conviction est grimace. Je suis heureux et fier de vous
rpter que je vous comprends, que je vous respecte... Et, puisque vous
m'acceptez pour frre, voulez-vous consacrer ce lien qui m'honore?

                                LOUISE.

Comment?

                               VALROGER.

Vous avez parl tout  l'heure de m'embrasser sur les deux joues...

                                LOUISE.

C'tait une mtaphore!

                               VALROGER.

Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle un pacte d'honneur?

                                LOUISE.

N'avez-vous pas encore une autre raison  donner?

                               VALROGER.

Une autre raison?

                                LOUISE.

Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n'en est pas une pour vous. Vous
avez trop de gnrosit pour exiger une rparation; mais voulez-vous
savoir une chose? C'est qu'au moment o vous tes entr ici, si j'avais
cout mon premier mouvement, je vous aurais saut au cou; ne prtendez
pas que c'et t une reconnaissance exagre. Je sais tout, monsieur de
Valroger, je sais qu'une de ces joues-l a t frappe par le gant de
mon pauvre tourdi de frre, et, comme je ne sais pas laquelle...

                              VALROGER.

Toutes deux, madame, toutes deux!

                               LOUISE.

Je ne dis pas le contraire; mais toute rparation demande des tmoins,
et justement en voici qui nous arrivent. (Elle l'embrasse sur les deux
joues devant M. de Louville et sa femme qui viennent d'entrer. Anne
pousse un grand cri de surprise, M. de Louville clate de rire. Valroger
met un genou en terre et baise la main de Louise.)

                              VALROGER.

Merci, madame, merci!

                       M. DE LOUVILLE, (riant.)

Bravo, mon cher! voil qui s'appelle enlever d'assaut les citadelles
imprenables.

                              VALROGER.

C'est--dire que c'est moi la forteresse, et que je me suis rendu
 discrtion! (Bas, pendant que Louise va en riant auprs d'Anna.)
Dites-moi, Louville, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'pouser cette
femme-l?

                           M. DE LOUVILLE.

Allons donc! Elle a peut-tre quarante ans!

                              VALROGER.

En et-elle cinquante!

                           M. DE LOUVILLE.

Ah bah! mais elle a aim son mari, elle adore son fils... Non, c'est
impossible!

                              VALROGER.

C'est dommage; c'et t pour moi le seul moyen de devenir un homme
srieux!




                                FIN



TABLE

  Francia.

  Un bienfait n'est jamais perdu.











End of the Project Gutenberg EBook of Francia; Un bienfait n'est jamais perdu
by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCIA; UN BIENFAIT N'EST ***

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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