The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mme la marquise de La
Rochejaquelein, by Marie-Louise-Victoire de Donniss La Rochejaquelein

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Title: Mmoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein
       crits par elle-mme

Author: Marie-Louise-Victoire de Donniss La Rochejaquelein

Release Date: April 17, 2005 [EBook #15642]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MME LA MARQUISE ***




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[Note du transcripteur: Le document qui a servi  cette transcription
contenait  l'origine les MMOIRES DE Mme LA MARQUISE DE BONCHAMPS.
Tous les dtails de l'dition source, qui ne sont pas pertinents
au prsent texte, ont t reports  la fin du document.]






                               MMOIRES
                                  DE
                           MME LA MARQUISE
                        DE LA ROCHEJAQUELEIN,
                        CRITS PAR ELLE-MME,
                    ET RDIGS PAR M. DE BARANTE.




A MES ENFANS.

C'est  cause de vous, mes chers enfans, que j'ai eu le courage
d'achever ces Mmoires, commencs longtemps avant votre naissance,
et vingt fois abandonns. Je me suis fait un triste plaisir de vous
raconter les dtails glorieux de la vie et de la mort de vos parens.
D'autres livres auraient pu vous faire connatre les principales actions
par lesquelles ils se sont distingus; mais j'ai pens qu'un rcit
simple, crit par votre mre, vous inspirerait un sentiment plus tendre
et plus filial pour leur honorable mmoire. J'ai regard aussi comme
un devoir, de rendre hommage  leurs braves compagnons d'armes. Mais
combien de traits m'ont chapp! Je n'ai eu aucune note. L'impression
vive que tant d'vnemens ont faite sur moi, a t ma seule ressource.
Loin donc d'avoir pu crire l'_Histoire complte de la Vende_, je n'ai
pas mme racont tout ce qui s'est pass pendant le temps o j'ai vu la
guerre civile. Mille oublis me donnent des regrets. Je n'ai pu et
n'ai voulu crire que ce dont je me rappelais parfaitement; et c'est
seulement par ignorance, que je passe souvent sous silence ou ne fais
qu'indiquer des faits, des actions ou des personnes qui mriteraient 
tous gards des loges. Mon coeur ne sera satisfait que si d'autres,
mieux instruits, leur rendent la justice qui leur est due. Je n'ai pu
bien savoir que ce qui regardait mes parens et mes amis; je me suis donc
borne  rapporter, avec une exacte vrit tout ce dont je conserve le
souvenir, et suivant les impressions que j'en ai reues dans le temps.

Mon ouvrage achev, j'ai eu l'occasion de le faire lire  quelques
personnes de notre arme, en qui j'ai confiance; elles ont relev des
erreurs, ajout des faits qui pouvaient entrer dans mon cadre. Il
fallait donc rdiger l'ouvrage pour insrer ces notes dans le texte, qui
d'ailleurs tait surcharg de dtails inutiles, et dont le style tait
diffus et incorrect. Je l'ai confi  M. Prosper de Barante. Son amiti
l'a fait consentir  se charger de le corriger, en y conservant la
grande simplicit qui seule convient  la vrit. La description du
pays, dans le troisime chapitre, est toute de lui.

DONNISSAN DE LA ROCHEJAQUELEIN.
Ce 1er aot 1811.




                           CHAPITRE PREMIER.

Ma naissance.--Coalition du Poitou.--Mon mariage.--Ordre de rester 
Paris.--poque qui prcda le 10 aot 1792.


Je suis ne  Versailles, le 25 octobre 1772, fille unique du marquis
de Donnissan, gentilhomme d'honneur de _Monsieur_ (aujourd'hui Louis
XVIII). Ma mre, fille du duc de Civrac, tait dame d'atours de madame
Victoire: les bonts de cette princesse, j'ose presque dire son amiti,
l'avaient rendue la protectrice de toute notre famille. J'ai l'honneur
d'tre sa filleule et celle du roi.

J'ai toujours t leve dans le chteau de Versailles, jusqu'au 6
octobre 1789, poque o je partis dans la voiture de Mesdames qui
suivaient le cortge du malheureux Louis XVI qu'on entranait  Paris:
elles obtinrent de s'arrter  Bellevue, sous la garde des troupes
parisiennes.

Les premiers malheurs de la rvolution affectaient vivement ma mre, qui
n'en prvoyait que trop les horribles suites. Elle pria madame Victoire
de lui permettre d'aller passer quelque temps dans ses terres, en Mdoc.
Mon pre obtint l'agrment de Mesdames, et nous partmes  la fin
d'octobre.

J'avais t destine, dans mon enfance,  pouser M. le marquis de
Lescure, n en octobre 1766. Il tait fils d'une soeur de ma mre, morte
en couches. Son pre, mort en 1784, lui avait laiss 800,000 fr. de
dettes, ce qui rompit mon mariage. La plus grande partie de sa fortune
tait alors entre les mains de la comtesse de Lescure, sa grand'mre.
Les gens d'affaires l'engagrent  rpudier la succession de son pre.
Il eut la dlicatesse, ainsi que la comtesse de Lescure, de rpondre de
tout; et ils mirent une telle conomie dans leur dpense, qu' l'ge de
vingt-quatre ans, M. de Lescure n'avait plus que 200,000 fr. de dettes,
et la certitude de 80,000 fr. de rente. Mes parens renourent un mariage
que nous avions tous galement dsir.

M. de Lescure tait entr  l'cole militaire  l'ge de treize ans, et
en sortit  seize. Parmi les jeunes gens de son ge, il n'y en avait
point de plus instruit, de plus vertueux, de plus parfait; il tait en
mme temps si modeste, qu'il tait comme honteux de son propre mrite,
et s'tudiait  le cacher. Il tait timide et gauche; au premier aspect,
ses manires et sa toilette antique le rendaient peu agrable, quoiqu'il
ft trs-bien de taille et de figure. Il tait n avec des passions fort
vives: cependant, au milieu de l'exemple gnral, ayant sous les yeux un
pre trs-drang dans ses moeurs, il avait une conduite parfaitement
rgulire. Sa grande dvotion le prservait de la contagion, et
l'isolait au milieu de la cour et du monde. Il communiait tous les
quinze jours. L'habitude de rsister sans relche  ses penchans et
aux sductions extrieures, l'avait rendu sauvage; ses ides taient
arrtes fortement dans son esprit, et quelquefois il s'y montrait
attach avec obstination. Cependant il tait d'une douceur parfaite;
jamais il n'a eu un mouvement de colre, pas mme de brusquerie. Son
humeur tait toujours gale, et son sang-froid inaltrable. Il passait
son temps  lire,  tudier,  mditer, par got et non par vanit,
car il ne cherchait pas  jouir de ce qu'il savait. J'en veux citer un
exemple.

Un jour il tait chez la duchesse de Civrac, notre grand'mre, et,
suivant son habitude, au lieu de se mler  la conversation, il avait
pris un livre. Ma grand'mre lui en fit le reproche, lui disant que
puisque le livre tait si intressant, il n'avait qu' le lire tout
haut. Il obit. Au bout d'une demi-heure, quelqu'un s'tant approch de
lui, s'cria: Mais c'est de l'anglais! Comment ne le disiez-vous pas?
Il rpondit d'un air dconcert: Ma bonne maman ne sait pas l'anglais;
il fallait bien que je le lusse en franais.

Son pre tait au fond un excellent homme; il s'tait malheureusement
livr au libertinage et au jeu: il avait pour compagnon de ses dbauches
l'ancien gouverneur de son fils; mais celui-ci avait quelque chose de si
grave et de si doux, qu'ils venaient lui avouer leurs fautes, chercher
auprs de lui des conseils et des consolations. Malgr ce changement de
rle, il conserva toujours  son pre un respectueux amour.

M. de Lescure vint chez mes parens au mois de juin 1791. Il tait
alors d'une coalition qui s'tait forme en Poitou; elle tait fort
importante, et aurait pu disposer de trente mille hommes. Presque tous
les gentilshommes du pays y taient entrs, et l'on pouvait compter sur
une grande partie des habitans de la province, comme la suite l'a bien
prouv. Il y avait deux rgimens gagns, dont l'un formait la garnison
de La Rochelle, et l'autre tait  Poitiers. A un jour donn, on devait
supposer des ordres; les rgimens se seraient runis; et, de concert
avec tous les gentilshommes, on aurait opr une jonction avec une autre
coalition qui devait s'emparer de la route de Lyon, et attendre
les princes alors en Savoie. La fuite du roi et son arrestation
dconcertrent tous ces projets.

M. de Lescure, apprenant le dpart du roi, nous quitta pour se rendre
 son poste, et revint peu de jours aprs, parce que la noblesse du
Poitou, voyant que le but de la coalition tait manqu, prit le parti
d'migrer comme les autres. Cette rsolution n'tait pas calcule,
car tous les gentilshommes s'taient entendus entre eux pour cette
coalition. Loin d'tre perscuts dans leurs terres, beaucoup s'taient
faits commandans de la garde nationale dans leurs paroisses, et tous les
jours les paysans venaient leur demander  s'armer contre les patriotes.
Les princes connaissaient cet tat de choses, et n'taient pas d'avis
que les Poitevins coaliss migrassent; mais les jeunes gens voulurent
absolument suivre le torrent. On leur reprsentait vivement qu'il
fallait rester o l'on pouvait tre utile, et qu'ayant le bonheur
d'habiter une province fidle, il ne fallait pas s'en loigner: ils
n'coutaient rien, et ne voulurent pas mme attendre le retour de deux
personnes qui taient alles prendre les ordres dfinitifs des princes.
Ainsi toute cette coalition du Poitou fut dissoute. On migra en foule;
et ceux qui taient d'un avis diffrent, se trouvrent forcs d'imiter
les autres. M. de Lescure partit de Gascogne avec le comte de Lorges,
notre cousin-germain. Ils coururent des risques en sortant de France;
on les arrta aux frontires. Il fallut prendre pour guides des
contrebandiers, et s'en aller  pied par des routes dtournes.

M. de Lescure, le lendemain de son arrive  Tournay, apprit que sa
grand'mre avait eu une attaque d'apoplexie et touchait  son dernier
moment. Il demanda aux chefs des migrs la permission de revenir pour
quelque temps en Poitou: elle lui fut accorde. Il arriva auprs de
madame de Lescure; et voyant que son tat donnait encore quelque espoir
et pouvait se prolonger, il songea  rejoindre les migrs; mais il
voulut auparavant me revoir et passer vingt-quatre heures avec nous.

Lorsque M. de Lescure avait voulu migrer, ma mre, afin de rgler
l'poque de mon mariage, avait consult  ce sujet M. le comte de
Mercy-Argentau, ancien ambassadeur d'Autriche en France, et qui tait
son ami. Il tait dans la confiance du prince de Kaunitz, et connaissait
mieux que personne les dispositions du cabinet de Vienne. Il rpondit
qu'il n'y avait aucun prparatif de guerre; que les puissances ne se
dtermineraient  ce parti que si elles y taient forces, et que M. de
Lescure pouvait trs-bien passer tout l'hiver en France. Il tait dj
parti quand cette rponse y arriva.

Madame de Chastellux, ma tante, qui avait suivi Mesdames  Rome, avait
envoy la dispense du pape, ncessaire pour mon mariage: elle portait
qu'il ne pourrait tre clbr que par un prtre qui et refus le
serment, ou qui l'et rtract. Ce fut, je crois, la premire fois que
le pape fit connatre son opinion sur cette question. Plusieurs prtres
des environs, en l'apprenant, rtractrent le serment qu'ils avaient
prt. Il se trouvait aussi que, par un fort grand hasard, nous avions
dans notre paroisse un prtre inserment, l'abb Queyriaux. Le nouvel
vque constitutionnel avait d'abord envoy un autre cur; mais c'tait
un prtre allemand qui, ne pouvant se faire entendre  des paysans du
Mdoc, se retira. La paroisse, se trouvant sans cure, en fit, demander
un autre  l'vque. Comme c'tait un franc incrdule, qui n'attachait
pas d'importance aux diversits d'opinions religieuses, il dit aux
habitans d'engager l'ancien cur  retourner provisoirement dans sa
paroisse. Il y tait souvent insult par les mauvais sujets; mais il
supportait sa situation avec pit et courage.

Toutes ces circonstances, et plus encore les sentimens mutuels de M. de
Lescure et les miens, avaient dtermin ma mre  conclure mon mariage.
M. de Lescure apprit en arrivant que nos bans taient publis; il vit la
lettre de M. de Mercy, et resta. Trois jours aprs, nous fmes maris;
ce fut le 27 octobre. J'avais alors dix-neuf ans, et M. de Lescure en
avait vingt-cinq. Il apprit, trois semaines aprs, que sa grand'mre
avait eu une nouvelle attaque. Je me rendis auprs d'elle avec lui.

Elle passa deux mois entre la vie et la mort, des vomissemens
continuels, de frquentes rechutes d'apoplexie, et un cancer ouvert.
Elle articulait  peine quelques mots pour prier Dieu et pour remercier
des soins qu'on prenait d'elle. Jamais on n'a vu mourir avec un courage
si anglique. Les titres taient supprims; on ne pouvait plus en
graver sur son tombeau. Les paysans y firent crire: CI GIT LA MRE DES
PAUVRES. Cela valait bien les autres pitaphes.

M. de Lescure la regretta vivement. Onze ans avant sa mort, elle avait
fait un testament tel que sa position d'alors le lui permettait. Il
tait charg d'une grande quantit de legs. Si elle et pu y songer, les
dettes que son petit-fils avait  payer, les effets de la rvolution
sur sa fortune, auraient assurment chang ses intentions. Le testament
manquait des formalits ncessaires, il n'tait pas obligatoire: mais M.
de Lescure s'y conforma avec scrupule de point en point; il ne voulut
pas mme que les domestiques qui depuis avaient bien mrit d'elle, et
qui n'taient pas compris sur le testament, se crussent oublis; il
leur fit  tous des dons au nom de sa grand'mre, comme si elle les et
ordonns.

Au mois de fvrier 1792, nous prmes la rsolution de partir pour
migrer. M. Bernard de Marigny nous accompagnait. C'tait un parent et
un ami de M. de Lescure; il tait officier de marine et chevalier de
Saint-Louis; il s'tait distingu dans son tat. C'tait un fort bel
homme, d'une taille leve et d'une grande force de corps; il tait gai,
spirituel, loyal et brave. Jamais je n'ai vu personne aussi obligeant;
il tait toujours prt  faire ce qui tait agrable aux autres; au
point que je me souviens que, comme il avait quelque connaissance de
l'art vtrinaire, tous les paysans du canton venaient le chercher quand
ils avaient des bestiaux malades. Il avait une extrme vivacit, et
parfois se laissait entraner  des emportemens qui ne le laissaient pas
matre de lui-mme. J'aurai si souvent occasion de parler de lui, que
j'ai voulu le faire connatre. Il avait alors quarante-deux ans.

Nous arrivmes  Paris. Quelques accidens survenus  ma voiture nous
forcrent de nous y arrter pour plusieurs jours, avant de continuer
notre route. Je ne pus tre prsente au roi. Depuis que S.M. tait 
Paris, toutes les prsentations avaient t suspendues.

J'allai aux Tuileries, chez madame la princesse de Lamballe; c'tait
la plus intime amie de ma mre. Elle me reut comme si j'avais t sa
fille. Le lendemain, M. de Lescure alla aux Tuileries. La reine daigna
lui dire: J'ai su que vous aviez amen Victorine; elle ne peut faire
sa cour, mais je veux la voir; qu'elle se trouve demain  midi chez la
princesse de Lamballe.

M. de Lescure me rapporta cet ordre flatteur, et je me rendis chez
madame la princesse de Lamballe. La reine arriva; elle m'embrassa. Nous
entrmes toutes les trois dans un cabinet. Aprs quelques mots pleins
de bont, S.M. me dit: Et vous, Victorine, que comptez-vous faire?
J'imagine bien que vous tes venue ici pour migrer. Je rpondis que
c'tait l'intention de M. de Lescure; mais qu'il resterait  Paris,
s'il croyait pouvoir y tre plus utile  S.M. Alors la reine rflchit
quelque temps, et me dit d'un ton fort srieux: C'est un bon sujet, il
n'a pas d'ambition; qu'il reste. Je rpondis  la reine que ses ordres
taient des lois. Elle me parla ensuite de ses enfans. Il y a longtemps
que vous ne les avez vus. Venez demain,  six heures, chez madame
de Tourzel; j'y mnerai ma fille. Car alors elle trouvait de la
consolation  soigner elle-mme l'ducation de madame Royale, et madame
de Tourzel n'tait plus charge, dans l'intrieur, que de M. le dauphin.

Aprs le dpart de la reine, madame la princesse de Lamballe me tmoigna
combien elle jouissait de l'accueil que j'avais reu. Je lui dis que
j'en sentais tout le prix, et que certainement M. de Lescure resterait.
Elle me recommanda le plus grand secret sur ce qui m'avait t dit.

Le lendemain, j'allai chez madame de Tourzel. La reine entra avec madame
Royale. Elle vint  moi, et daigna me dire tout bas, en me serrant
fortement la main: Victorine, j'espre que vous resterez. Je rpondis
que oui. Elle me serra de nouveau la main, alla causer avec mesdames de
Lamballe et de Tourzel; et avec une attention et une bont angliques,
elle leva la voix, au milieu de la conversation, pour dire: Victorine
nous reste. Depuis lors, M. de Lescure alla aux Tuileries tous les
jours de cour, et chaque fois la reine daignait lui adresser la parole.

Cependant j'avoue que bientt je ne fus plus tranquille. On migrait en
foule; on blmait M. de Lescure de ne point partir; il me semblait que
sa rputation en souffrirait, s'il ne suivait le mouvement gnral.
En arrivant  Paris, il avait annonc le dessein d'migrer, et il se
trouvait qu'il avait chang de rsolution, prcisment deux jours aprs
le dcret qui confisquait les biens des migrs. Cette circonstance me
semblait affreuse. Il recevait de nos amis et de nos parens les lettres
les plus pressantes. Dans mon inquitude, je priai madame de Lamballe de
parler de nouveau  la reine. S.M. la chargea de me rpter mot pour mot
sa rponse: Je n'ai rien  dire de nouveau  M. de Lescure; c'est  lui
de consulter sa conscience, son devoir, son honneur; mais il doit songer
que les dfenseurs du trne sont toujours  leur place, quand ils sont
auprs du roi. Alors je fus rassure, bien certaine que les princes
approuveraient ceux qui restaient pour dfendre le roi. C'tait la mme
cause, et ils taient en relation continuelle.

Ds que M. de Lescure sut la rponse de la reine, il n'hsita pas. Je
serais vil  mes yeux, me dit-il, si je pouvais balancer un instant
entre ma rputation et mon devoir. Je dois avant tout obir au roi:
peut-tre aurai-je  en souffrir, mais du moins je n'aurai pas de
reproches  me faire. J'estime trop les migrs, pour ne pas croire que
chacun d'eux se conduirait comme moi, s'il tait  ma place. J'espre
que je pourrai prouver que si je reste, ce n'est ni par crainte, ni par
avarice, et que j'aurai  me battre ici autant qu'eux l-bas. Si je n'en
ai pas l'occasion, si mes ordres restent inconnus du public, j'aurai
sacrifi au roi jusqu' l'honneur; mais je n'aurai fait que mon devoir.

Deux mois aprs, M. de Calvimont Saint-Martial vint de Coblentz passer
quelques jours  Paris. J'obtins la permission de faire dire par lui
 mon oncle le duc de Lorges que M. de Lescure avait des ordres
particuliers.

M. de Marigny voyant que M. de Lescure ne partait pas, et qu'il tait
sans cesse au chteau, lui dit que, sans demander aucune confidence, il
l'estimait trop pour ne pas suivre son sort.

Nous rpondmes de lui  madame de Lamballe, et elle obtint qu'on lui
donnt aussi l'ordre de rester: elle en chargea M. de Lescure; mais le
secret le plus absolu tait toujours recommand, dans la crainte que des
propos indiscrets ne donnassent de l'inquitude  l'Assemble nationale.

Nous habitions l'htel de Diesbach, rue des Saussayes. La vie que nous
menions tait fort retire; je ne recevais personne  cause de ma
jeunesse. M. de Lescure tait souvent aux Tuileries: ds qu'il craignait
quelque mouvement, il y passait la journe.

Au 20 juin je fus fort effraye. J'allais chez madame la princesse de
Lamballe; j'tais seule en voiture, et en deuil de cour  cause de la
mort de l'impratrice, ce qui avait dj expos quelques personnes aux
insultes du peuple. J'arrivai sur le Carrousel au milieu de la foule;
mon cocher ne put avancer. Je voyais la populace dsarmer et maltraiter
les gardes du roi; les portes des Tuileries taient fermes; on ne
pouvait entrer: je pris le parti de me retirer sans avoir t remarque.

Tout l't se passa  peu prs de mme. M. de Lescure tait toujours
aux Tuileries, ou dans les lieux publics, mme parmi le peuple, en se
dguisant, pour mieux juger de la situation des esprits. Pour moi, je
fuyais le monde; je n'allais gure que chez madame la princesse de
Lamballe. Je voyais toutes ses inquitudes, tous ses chagrins: jamais il
n'y eut personne de plus courageusement dvou  la reine. Elle avait
fait le sacrifice de sa vie. Peu de temps avant le 10 aot, elle me
disait: Plus le danger augmente, plus je me sens de force. Je suis
prte  mourir; je ne crains rien. Elle n'avait pas une pense qui ne
ft pour le roi et la reine. Son beau-pre, M. le duc de Penthivre,
l'adorait; elle lui avait prodigu les plus tendres soins, et il mourut
du chagrin qu'il ressentit de la fin cruelle de sa belle-fille.

Vers le 25 juillet, madame de Lamballe m'annona que le baron de
Viomnil, aujourd'hui marchal de France, tait arriv de Coblentz, et
qu'il devait commander les gentilshommes rests prs du roi. Il entra
chez elle au moment mme: alors elle lui dit que M. de Lescure avait
reu des ordres, et le lui recommanda.

Le 29 juillet, mon pre, ma mre et quelques autres personnes de ma
famille, arrivrent  Paris, fuyant le Mdoc,  cause des scnes qui
venaient de se passer  Bordeaux, o deux prtres avaient t massacrs.

Nous fmes tmoins, le 8 aot, d'une horrible aventure qui se passa dans
la rue mme que nous habitions. En face de notre htel logeait un prtre
qui faisait le commerce des cuirs. Il avait soulev le peuple contre
lui dans son quartier, en disant un jour que les assignats feraient
augmenter le prix des souliers, et que bientt on les paierait 22 fr.
Depuis ce moment on l'accusait d'tre accapareur. Il arriva une voiture
de cuirs pour lui. Un homme de la garde nationale, une femme et quelques
enfans arrtrent cette charrette, en criant: _A la lanterne!_ Le prtre
descend pour les apaiser; il ne peut russir. On veut  toute force
conduire ces cuirs  la section qui tait quelques portes plus haut:
il y consent, et s'y rend aussi. Nous tions alls nous promener aux
Champs-lyses. En rentrant nous vmes la rue pleine de monde; mais le
tumulte n'tait pas trs-grand. A peine fmes-nous dans l'htel, que les
cris commencrent. Le prtre tait  la section: le peuple voulait qu'on
le livrt. Quelques administrateurs dsiraient le sauver; d'autres s'y
opposaient. Nous craignmes que le dsordre ne s'augmentt de plus en
plus, et nous prmes le parti d'abandonner l'htel. Nous descendmes,
et traversmes la foule. A quelques pas plus loin on cassait les vitres
d'un limonadier qu'on accusait d'aristocratie. Cependant on ne nous dit
rien. Un instant aprs, le malheureux prtre fut jet par la fentre, et
le peuple le mit en pices.

Le 9 aot, M. de Grmion, Suisse, officier de la garde constitutionnelle
du roi, vint dans notre htel pour occuper un logement que M. Diesbach
avait rserv. Il arriva le soir; et, par un heureux hasard, les voisins
ne s'en aperurent pas.

On commenait  dire qu'il y aurait du mouvement le lendemain. M. de
Lescure s'apprtait  aller passer la nuit au chteau, lorsqu'il vit
arriver M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, major du rgiment
de Flandre, que le roi honorait d'une confiance particulire bien
mrite par ses vertus. Il tait rest  Paris par son ordre. Il est
inutile, dit-il, d'aller au chteau ce soir; j'en viens. Le roi sait
positivement qu'on ne cherchera  l'attaquer que le 12. Il y aura du
bruit cette nuit; on s'y attend; mais ce sera du ct de l'Arsenal. Le
peuple veut y prendre de la poudre, et cinq mille hommes de la garde
nationale sont commands pour s'y opposer. Ainsi, ne vous inquitez
pas, quelque chose que vous entendiez. Le chteau est en sret: j'y
retourne, uniquement parce que je soupe chez madame de Tourzel.

Cet avis nous fit partager la scurit que de perfides renseignemens
avaient inspire  la cour.




                              CHAPITRE II.

Le 10 aot.--Fuite de Paris.


Vers minuit, nous commenmes  entendre marcher dans les rues et
frapper doucement aux portes. Nous regardmes par les fentres: c'tait
le bataillon de la section qu'on rassemblait  petit bruit. Nous
pensmes qu'il s'agissait de l'Arsenal.

Entre deux et trois heures du matin, le tocsin commena  sonner dans
notre quartier. M. de Lescure, ne pouvant rsister  son inquitude,
s'arma et partit avec M. de Marigny pour voir si le peuple ne se portait
pas vers les Tuileries. Mon pre et M. de Grmion, tant arrivs trop
rcemment, n'avaient point encore de cartes pour entrer au chteau. Ils
furent forcs de demeurer; mais les cartes mmes ne purent servir. M. de
Lescure et M. de Marigny essayrent de pntrer par toutes les issues
qu'ils connaissaient fort bien. Des piquets de la garde nationale
dfendaient l'entre de chaque porte, et empchaient les dfenseurs du
roi de parvenir auprs de lui. M. de Lescure, aprs avoir tourn autour
des Tuileries, aprs avoir vu massacrer M. Suleau, rentra pour se
dguiser en homme du peuple; mais  peine tait-il dans l'htel, que
la canonnade commena. Alors le dsespoir s'empara de lui; il ne se
consolait pas de n'avoir pu pntrer au chteau. Nous entendmes d'abord
crier: _Au secours! voil les Suisses! nous sommes perdus!_ Le bataillon
de la section revint sur ses pas, et fut rejoint par trois mille hommes
arms de piques toutes neuves, qui arrivaient du fond du faubourg. Nous
crmes, pendant une minute, que le roi avait le dessus. Bientt les cris
de _vive la nation! vivent les sans-culottes!_ succdrent  ceux que
nous avions d'abord entendus. Nous restmes abattus, entre la vie et la
mort.

M. de Marigny avait t spar de M. de Lescure. Le peuple l'avait
envelopp et entran au milieu de la foule qui attaquait le chteau. Au
commencement de l'attaque, une femme fut blesse  ct de lui; il la
prit dans ses bras, et l'emportant, il chappa au malheur affreux
de combattre malgr lui contre le roi qu'il venait dfendre. Il fut
impossible  d'autres d'viter cette contrainte. M. de Montmorin arriva
 notre htel, aprs avoir chapp  un grand danger. Il se sauvait,
suivi par quatre hommes de la garde nationale qui venaient de se battre,
et qui taient ivres de carnage. Il entra chez un picier, et lui
demanda un verre d'eau-de-vie. Les quatre gardes entrent aussi comme des
furieux. L'picier se doute sur-le-champ que M. de Montmorin sort du
chteau; et, prenant un air de connaissance, il lui dit: Eh bien! mon
cousin, vous ne vous attendiez pas, en arrivant de la campagne,  voir
la fin du tyran. Allons, buvez  la sant de ces braves camarades et
de la nation. Ce fut ainsi que cet honnte homme le sauva sans le
connatre; mais ce fut pour bien peu de temps il fut massacr le 2
septembre.

Plusieurs autres personnes vinrent aussi nous demander asile. Nous
passmes la journe dans de cruelles transes. On massacrait les Suisses
aux environs, et notre htel portait pour inscription, au-dessus de la
porte: _Htel de Diesbach_. Beaucoup de passans la remarquaient. On
disait aussi, dans le quartier, que M. de Lescure tait chevalier du
poignard: c'tait le nom que le peuple avait donn aux dfenseurs
secrets du roi. Heureusement, on ignorait l'arrive de M. de Grmion;
d'ailleurs nous tions assez aims dans la rue, parce que nous avions
soin de faire prendre toutes les fournitures de la maison dans les
boutiques voisines.

Nous attendions le soir avec impatience pour fuir de l'htel. Chacun
se dguisa, et l'on convint d'aller sparment se rfugier rue de
l'Universit, faubourg Saint-Germain, chez une ancienne femme de
chambre. Mon pre et ma mre sortirent ensemble, et arrivrent sans
accident. Je partis avec M. de Lescure. J'exigeai qu'il quittt ses
pistolets; je craignis que cela ne le fit reconnatre pour un chevalier
du poignard; il y consentit par piti pour mes instantes prires:
j'tais alors grosse de sept mois.

Nous suivmes l'alle de Marigny, et de l nous entrmes dans les
Champs-lyses. L'obscurit et le silence y rgnaient. Seulement on
entendait, dans le lointain, des coups de fusil du ct des Tuileries;
les alles taient dsertes. Tout--coup nous distingumes la voix
d'une femme qui venait vers nous, en demandant du secours: elle tait
poursuivie par un homme qui menaait de la tuer; elle s'lana vers M.
de Lescure, saisit son bras, en lui disant: Monsieur, dfendez-moi!
Il tait fort embarrass, sans armes, et retenu par deux femmes qui
s'attachaient  lui, et qui taient presque vanouies. Il voulut
vainement se dgager pour aller  cet homme, qui nous couchait en joue,
en disant: J'ai tu des aristocrates aujourd'hui, ce sera cela de
plus. Il tait compltement ivre. M. de Lescure lui demanda ce qu'il
voulait  cette femme: Je lui demande le chemin des Tuileries, pour
aller tuer des Suisses. En effet, il n'avait pas eu d'abord l'intention
de lui faire du mal: mais elle s'tait trouble, avait pris la fuite
sans lui rpondre, et il la poursuivait. M. de Lescure, avec son
admirable sang-froid, lui dit: Vous avez raison, j'y vais aussi. Alors
cet homme se mit  causer avec lui; mais de temps en temps il nous
couchait en joue, disant qu'il nous souponnait d'tre des aristocrates,
et qu'il voulait au moins tuer cette femme. M. de Lescure voulait se
jeter sur lui, mais il ne le pouvait pas, cette femme et moi nous
nous cramponions  ses bras de plus en plus, sans savoir ce que nous
faisions. Enfin il persuada  cet homme que nous allions aux Tuileries:
alors il voulut nous accompagner; mais M. de Lescure lui dit: J'ai l
ma femme qui est prs d'accoucher; c'est une poltronne; je vais la mener
chez sa soeur, et puis je viendrai te rejoindre. Ils se donnrent
rendez-vous, et il nous laissa.

Je voulus absolument quitter les alles, et marcher dans le grand chemin
qui spare les Champs-lyses. Jamais je n'oublierai le spectacle qui se
prsenta  mes yeux. A droite et  gauche taient les Champs-lyses, o
plus de mille personnes avaient t massacres pendant le jour. La plus
profonde obscurit y rgnait. En face on voyait les flammes s'lever
au-dessus des Tuileries; on entendait la fusillade et les cris de la
populace. Derrire nous, les btimens de la barrire taient aussi en
feu. Nous voulmes entrer dans les alles de la droite, et les traverser
pour aller gagner le pont Louis XV. J'entendis du bruit, des gens qui
criaient et qui juraient: je n'osai passer de ce ct. La peur me
saisit, et j'entranai M. de Lescure tout--fait  gauche, le long des
jardins du faubourg Saint-Honor. Nous arrivmes sur la place Louis XV;
nous allions la traverser, lorsque nous vmes une troupe qui dbouchait
des Tuileries par le pont-tournant, en faisant des dcharges de
mousqueterie; nous prmes alors la rue Royale, puis la rue Saint-Honor;
nous traversmes la foule de tous ces hommes arms de piques, qui
poussaient des hurlemens froces: la plupart taient ivres. J'avais
tellement perdu la tte, que je m'en allais criant, sans savoir ce que
je disais: _Vivent les sans-culottes! illuminez! cassez les vitres!_
et rptant machinalement les vocifrations que j'entendais. M. de
Lescure ne pouvait me calmer, ni empcher mes cris. Enfin nous arrivmes
au Louvre, qui tait sombre et solitaire; nous passmes au Pont-Neuf, et
de-l sur le quai.

Le plus morne silence rgnait de ce ct de la Seine, tandis qu'on
voyait sur l'autre rive les flammes des Tuileries qui jetaient une
sombre lueur sur tous les objets, et qu'on entendait le bruit du canon,
la fusillade, les cris de la multitude: c'tait un contraste frappant.
La rivire semblait sparer deux rgions diffrentes. J'tais puise
de fatigue, et ne pus aller jusqu'au lieu o ma mre tait retire;
je m'arrtai dans une petite rue du faubourg Saint-Germain, chez une
ancienne femme de charge de M. de Lescure. J'y trouvai deux de mes
braves domestiques. Ils taient venus cacher mes diamans et des effets
prcieux qu'ils avaient emports au pril de leur vie; car le peuple
massacrait tous ceux qui pillaient dans les maisons, ou qui en avaient
l'apparence. Ils m'apprirent que ma mre tait sauve. Je les chargeai
d'aller la rassurer sur mon sort; mais ils ne purent aller l'avertir;
elle passa la nuit dans les angoisses, tandis que mon pre courait la
ville pour tcher de dcouvrir ce que j'tais devenue; ils n'apprirent
de mes nouvelles que le lendemain matin.

Nous smes, par deux ou trois femmes qui taient restes dans l'htel
Diesbach, que toute la nuit on avait massacr des Suisses dans notre
rue. Agathe, ma femme de chambre, avait eu un homme tu  ses cts
pendant qu'elle revenait de porter  un garde-suisse, qui tait cach,
des habits pour se dguiser. Le lendemain il y eut encore du carnage. M.
de Lescure, malgr mes prires, voulut aller savoir des nouvelles de ses
amis. Il vit gorger deux hommes prs de lui.

Nous demeurmes huit jours dans nos asiles; mais ma mre et moi, nous
venions rciproquement nous voir, dguises en femmes du peuple. Un jour
je revenais de chez elle, M. Lescure me donnait le bras; nous passmes
devant un corps-de-garde; un volontaire, assis  la porte, dit 
ses camarades: On voit passer des chevaliers du poignard: ils sont
dguiss; mais on les reconnat bien. Je contins mon motion: en
rentrant je tombai sans connaissance.

On nous dit que les administrateurs de la section du Roule taient assez
bons; cependant nous n'osmes pas rentrer  l'htel Diesbach; nous
allmes nous loger  l'htel garni de l'Universit. Ce fut l que ma
mre, dj accable par tant de malheurs, apprit, par les cris publics,
que madame de Lamballe avait t transfre  la Force: elle fut saisie
d'une fivre inflammatoire.

Quand elle fut un peu mieux, nous songemes  sortir de Paris. Chaque
jour on faisait de nombreuses arrestations, et nous attendions notre
tour, craignant de l'avancer encore en demandant les passe-ports qui
nous taient ncessaires pour partir.

Dieu nous envoya un librateur. M. Thomassin, qui avait t gouverneur
de M. de Leseure, se dvoua pour nous, et rsolut de nous sauver ou
de prir; c'tait un homme rempli d'esprit et de ressources, grand
ferrailleur et trs-hardi. Quoique fort attach  M. de Lescure, il
s'tait un peu ml au parti rvolutionnaire; et tel que je viens de
le peindre, il lui avait t facile d'acqurir de la faveur et de
l'influence: il tait commissaire de police et capitaine dans la section
de Saint-Magloire. Il se fit donner une commission pour aller acheter
des fourrages; ensuite il nous mena lui-mme  la section: il tait en
habit d'uniforme, avec des paulettes. Pendant qu'avec toute la jactance
d'un hros des sections de Paris, il tenait des discours  l'ordre du
jour, un honnte secrtaire nous expdia nos passe-porls, sans qu'on fit
attention  nous. M. Thomassin fit ensuite toutes les autres dmarches
prescrites pour que tout ft parfaitement en rgle.

Le lendemain pensa nous tre funeste. M. de Lescure voulut, avec l'aide
de M. Thomassin, obtenir deux autres passe-ports; l'un pour M. Henri
de La Rochejaquelein, son cousin et son ami: il tait officier dans la
garde constitutionnelle du roi; lorsqu'elle avait t licencie, les
officiers avaient reu, de la bouche de S. M., l'ordre de ne pas migrer
et de rester auprs de lui. Le second passe-port tait pour M. Charles
d'Autichamp: il avait aussi fait partie de la garde du roi; c'tait
l'ami de M. de La Rochejaquelein; il avait alors vingt-trois ans, une
belle et noble figure, et une rputation distingue parmi les officiers.
Ces deux messieurs taient au chteau le 10 aot, et avaient chapp
comme par miracle. M. d'Autichamp avait tu deux hommes au moment o
ils allaient le massacrer. Depuis le 10 aot ces messieurs ne savaient
comment se drober aux dangers qu'ils couraient  chaque instant dans
Paris.

M. de Lescure chercha  employer pour eux les moyens qui nous avaient
russi; mais il fallait deux tmoins qui vinssent signer leurs
passe-ports. Il s'adressa  ce limonadier dont le peuple avait cass
les vitres le 8 aot. Celui-ci se prta obligeamment  ce qui lui tait
demand, et promit mme d'amener un second tmoin. M. de Lescure, ses
deux amis, les tmoins, et M. Thomassin toujours dans son quipage
militaire, se rendirent  notre section. M. de Lescure dclara que ces
messieurs logeaient chez lui; des passe-ports leur furent promis; mais
on les pria d'attendre un instant, pendant qu'on expdiait d'autres
personnes.

Dans cet intervalle, le second tmoin jeta les yeux sur un papier
affich dans la salle; c'tait un nouveau dcret qui condamnait aux fers
les faux tmoins pour les passe-ports. Cet homme, effray, s'approche du
secrtaire, lui annonce qu'il se rcuse, et que ces messieurs lui
sont inconnus. Comme il avait fait cette dclaration  voix basse, le
secrtaire seul l'avait entendu. Cet honnte homme dit alors, tout bas 
M. de Lescure: Vous tes perdus! sauvez-vous! Puis, affectant un
ton d'humeur, il lui dit tout haut qu'on n'avait pas le temps de les
expdier, et de passer dans un autre moment. Ces messieurs chapprent
ainsi  ce danger.

Enfin nous nous mmes en route pour le Poitou, le 25 aot, mon pre,
ma mre et moi, tous fort mal vtus; nous montmes en voiture avec M.
Thomassin, qui avait son grand uniforme. M. de Lescure courait  cheval
avec un seul domestique.

Arrivs  la barrire, nous montrons nos passeports. On nous dit qu'il
en faut un aussi pour les chevaux de poste, avec leur signalement, et
qu'il faut aller le demander  la section de Saint-Sulpice. M. Thomassin
descend, reconnat le capitaine du poste pour un de ses camarades; iL
obtient de lui que nous passerons de suite. Il y avait devant nous une
autre voiture arrte par la mme raison, et  qui le capitaine refusait
la mme faveur; cette voiture prend le parti de retourner  la section.
Notre postillon, qui tait un homme mchant et ivre, retourne aussi, et
suit au grand galop la premire chaise de poste, malgr les cris de M.
Thomassin, qui tait remont avec nous. Nous arrivons  la section; le
peuple s'attroupe, entoure la voiture, en criant: _A la lanterne! 
l'Abbaye! ce sont des aristocrates qui se sauvent!_

M. Thomassin descend, entre  la section, montre nos passe-ports, tale
tous ses brevets. Les commissaires se souviennent de l'avoir vu en
diverses occasions; il les embrasse, et obtient le laissez-passer.
Pendant ce temps, le tumulte et les clameurs augmentaient autour de la
voiture, et lorsque M. Thomassin sortit, la populace sembla vouloir
s'opposer  notre dpart. Alors M. Thomassin se mit  haranguer du haut
du perron de la section; il exposa tous ses titres, dploya encore ses
brevets, dit que nous tions ses parens, et que nous allions acheter
des fourrages pour l'arme; puis, s'abandonnant  un enthousiasme de
commande, il exhorta tous les jeunes gens  voler  la dfense de la
patrie, et leur jura que, sa mission remplie, il irait se mettre  leur
tte pour combattre avec eux. Oui, mes camarades, s'cria-t-il en
finissant, rptez tous avec moi: Vive la nation! Pendant que la
populace toute mue applaudit, M. Thomassin se jette dans la voiture,
ordonne au postillon de partir, et nous reprenons la route d'Orlans.

Ce postillon nous mit encore dans un grand pril. A une lieue de Paris,
nous rencontrmes un dtachement de Marseillais: c'tait l'avant-garde
des troupes qui allaient  Orlans chercher les prisonniers qu'elles
massacrrent ensuite  Versailles. Le postillon s'avise de traverser
toute la largeur de la route, pour aller accrocher ces soldats; il en
culbute deux ou trois. Dans l'instant, toute la troupe nous couche en
joue; M. Thomassin se montre par la portire: Mes camarades, leur
dit-il, tuez ce coquin-l. _Vive la nation!_ En voyant l'uniforme et
les manires de M. Thomassin, ils s'apaisent.

Sur toute la route, nous trouvmes des colonnes de soldats qui se
rendaient aux armes; ils taient insolens, arrtaient et insultaient
les voitures; mais notre capitaine parisien, en se montrant et en criant
_vive la nation!_ nous dlivrait de tout accident.

Le soir, nous arrivmes  Orlans. A la barrire, on nous demanda
nos passe-ports: il y avait l beaucoup de monde. On s'informa, avec
empressement et inquitude, s'il tait vrai qu'on vnt chercher les
prisonniers: on nous dit que c'taient d'honntes gens; que la ville
leur tait dvoue, et les dfendrait si on voulait leur faire du mal.
Je fus bien touche des sentimens de ce bon peuple, et cette scne sera
toujours prsente  mon souvenir.

Aprs Beaugency, on nous arrta dans un village o l'on nous demanda nos
passe-ports. Ds qu'on sut qu'il y avait dans la voiture un capitaine de
la garde nationale de Paris, on le pria de descendre, et de passer
en revue cinquante volontaires du village, qui allaient partir pour
l'arme. Aussitt, M. Thomassin met pied  terre, tire gravement son
pe, passe en revue ces jeunes gens, leur fait un discours patriotique,
remonte ensuite avec nous, et nous partons aux cris de _vive la nation!_

Il nous arriva dix aventures  peu prs semblables: l'uniforme parisien
avait alors une grande puissance. L'assurance avec laquelle M. Thomassin
jouait son rle, inspirait encore plus de respect pour lui. Il tait
comme un gnral d'arme, et, grce  lui, nous traversmes une route
couverte de quarante mille volontaires, sans tre arrts ni mme
insults.

A Tours, nous apprmes qu'il y avait du trouble  Bressuire, prcisment
dans la ville auprs de laquelle est situe la terre de Clisson, o nous
allions nous rfugier. Nous nous arrtmes dans le faubourg de Tours;
mais M. de Lescure continua sa route pour entrer en Poitou.




                             CHAPITRE III.

Description du Bocage.--Moeurs des habitans.--Premiers effets de la
rvolution.--Insurrection du mois d'aot 1792.--poque qui prcda la
guerre de la Vende.


Nous passmes deux jours assez tranquillement dans le faubourg; il y
avait cependant un peu de tumulte dans la ville. Le peuple promenait,
sur des nes, de pauvres femmes qui ne voulaient point aller  la messe
des prtres constitutionnels.

M. de Lescure nous envoya un courrier aussitt qu'il sut des dtails sur
ce qui s'tait pass en Poitou; il nous mandait que tout y tait calm,
et que nous pouvions continuer notre route. Nous suivmes le chemin de
Saumur.

Dans un village que nous traversmes, nous trouvmes un paysan en
faction; il arrta la voiture, et voulut non-seulement, voir nos
passe-ports, mais ouvrir nos malles. Nos femmes, qui avaient les clefs,
n'taient pas avec nous, et nous tions fort embarrasss. Les gens du
village commenaient  s'attrouper. M. Thomassin fit demander l'officier
du poste, lui montra nos passe-ports, se plaignit de l'indiscipline des
soldats, et lui ordonna de mettre la sentinelle en prison. L'officier
s'excusa en s'inclinant avec respect.

Nous arrivmes  Thouars. Cette ville avait embrass avec chaleur le
parti populaire. L'insurrection de quelques cantons voisins,
contre lesquels la garde nationale avait march, augmentait encore
l'effervescence des esprits; cependant on nous laissa passer aprs avoir
fouill et boulevers toutes nos malles, au point qu'on ouvrit des pots
de confitures pour y chercher de la poudre  canon. Enfin nous parvnmes
 Clisson.

Le chteau de Clisson est situ dans cette partie du Poitou, qu'on
nomme le _pays de Bocage_, et que, depuis la guerre civile, on a pris
l'habitude d'appeler du nom glorieux de _Vende_.

Le Bocage comprend une partie du Poitou, de l'Anjou et du comt Nantais,
et fait aujourd'hui partie de quatre dpartemens: Loire-Infrieure,
Maine-et-Loire, Deux-Svres et Vende. On peut regarder comme ses
limites, la Loire au nord, de Nantes  Angers; au couchant, Paimboeuf,
Pornic et leurs territoires marcageux; ensuite l'Ocan depuis Bourgneuf
jusqu' Saint-Gilles; des autres cts, une ligne qui partirait un peu
au-dessus des Sables, et passerait entre Luon et la Roche-sur-Yon[2],
entre Fontenay et la Chtaigneraie, puis  Parthenay, Thouars, Vihiers,
Touarc, Brissac, et viendrait aboutir  la Loire, un peu au-dessus des
ponts de C. La guerre s'est tendue au-del de ces limites, mais par
des incursions seulement. Le pays de l'insurrection, la vraie Vende,
est renferm dans cet espace.

[Note 2: Aujourd'hui Bourbon-Vende.]

Ce pays diffre, par son aspect, et plus encore par les moeurs de
ses habitans, de la plupart des provinces de France. Il est form de
collines en gnral assez peu leves, qui ne se rattachent  aucune
chane de montagnes; les valles sont troites et peu profondes; de
fort petits ruisseaux y coulent dans des directions varies: les uns se
dirigent vers la Loire, quelques-uns vers la mer; d'autres se runissent
en dbouchant dans la plaine et forment de petites rivires. Il y a
partout beaucoup de rochers de granit. On conoit qu'un terrain qui
n'offre ni chanes de montagnes, ni rivires, ni valles tendues,
ni mme une pente gnrale, doit tre comme une sorte de labyrinthe;
rarement on trouve des hauteurs assez leves au-dessus des autres
coteaux pour servir de point d'observation et commander le pays.
Cependant en approchant de Nantes, le long de la Svre, la contre prend
un aspect qui a quelque chose de plus grand; les collines sont plus
hautes et plus escarpes; cette rivire est rapide et profondment
encaisse; elle roule  travers les masses de rochers, dans des vallons
resserrs. Le Bocage n'est plus seulement agreste; il offre l un
coup-d'oeil pittoresque et sauvage. Au contraire, en tirant plus 
l'est, dans les cantons qui sont voisins des bords de la Loire, le pays
est plus ouvert, les pentes mieux mnages, et les valles forment
d'assez vastes plaines.

Le Bocage, comme l'indique son nom, est couvert d'arbres; on y voit peu
de grandes forts; mais chaque champ, chaque prairie est entoure d'une
haie vive qui s'appuie sur des arbres plants irrgulirement et fort
rapprochs; ils n'ont point un tronc lev ni de vastes rameaux; tous
les cinq ans, on coupe leurs branchages, et on laisse nue une tige de
douze ou quinze pieds. Ces enceintes ne renferment jamais un grand
espace. Le terrain est fort divis; il est peu fertile en grains;
souvent des champs assez tendus restent long-temps incultes, ils se
couvrent alors de grands gents ou d'ajoncs pineux; toutes les valles,
et mme les dernires pentes des coteaux, sont couvertes de prairies.
Vue d'un point lev, la contre parat toute verte; seulement au temps
des moissons, des carreaux jaunes se montrent de distance en distance
entre les haies. Quelquefois les arbres laissent voir le toit aplati et
couvert de tuiles rouges de quelques btimens, ou la pointe d'un clocher
qui s'lve au-dessus des branches. Presque toujours cet horizon de
verdure est trs-born; quelquefois il s'tend  trois ou quatre lieues.

Dans la partie du Bocage qui est situe en Anjou, la vue est plus vaste
et plus riante; les cultures sont plus varies, les villes et les
villages plus rapprochs. C'est surtout le Bocage du Poitou que j'ai
voulu faire connatre.

Une seule grande route, qui va de Nantes  la Rochelle, traverse
ce pays; cette route, et celle qui conduit de Tours  Bordeaux par
Poitiers, laissent entre elles un intervalle de plus de trente lieues,
o l'on ne trouve que des routes de traverse. Les chemins du Bocage sont
tous comme creuss entre deux haies; ils sont troits, et quelquefois
les arbres, joignant leurs branches, les couvrent d'une espce de
berceau; ils sont bourbeux en hiver et raboteux en t. Souvent, quand
ils suivent le penchant d'une colline, ils servent en mme temps de lit
 un ruisseau; ailleurs ils sont taills dans le rocher et gravissent
sur les hauteurs par des degrs irrguliers: tous ces chemins offrent un
aspect du mme genre. Au bout de chaque champ on trouve un carrefour
qui laisse le voyageur dans l'incertitude sur la direction qu'il doit
prendre et que rien ne peut lui indiquer. Les habitans eux-mmes
s'garent frquemment, lorsqu'ils veulent aller  deux ou trois lieues
de leur sjour.

Il n'y a point de grandes villes dans le Bocage. Des bourgs de deux 
trois mille mes sont disperss sur cette surface. Les villages sont peu
nombreux et distans les uns des autres; on ne voit pas mme de grands
corps de ferme. Le territoire est divis en mtairies: chacune renferme
un mnage et quelques valets. Il est rare qu'une mtairie rapporte au
propritaire plus de 600 fr. de rente. Le terrain qui en dpend est
vaste, mais produit peu: la vente des bestiaux forme le principal
revenu, et c'est surtout  les soigner que s'occupent les mtayers.

Les chteaux taient btis et meubls sans magnificence; on ne voyait,
en gnral, ni grands parcs, ni beaux jardins. Les gentilshommes y
vivaient sans faste, et mme avec une simplicit extrme. Quand leur
rang ou leur fortune les avait pour un peu de temps appels hors de leur
province, ils ne rapportaient pas dans le Bocage les moeurs et le ton de
Paris; leur plus grand luxe tait la bonne chre, et leur seul amusement
tait la chasse. De tout temps les gentilshommes poitevins ont t de
clbres chasseurs: cet exercice et le genre de vie qu'ils menaient
les accoutumaient  supporter la fatigue, et  se passer facilement de
toutes les recherches auxquelles les gens riches attachent communment
du got et mme de l'importance. Les femmes voyageaient  cheval, en
litire ou dans des voitures  boeufs.

Les rapports mutuels des seigneurs et de leurs paysans ne ressemblaient
pas non plus  ce qu'on voyait, en gnral, dans le reste de la France;
il rgnait entre eux une sorte d'union peut-tre inconnue ailleurs. Les
propritaires du Bocage y afferment peu leurs terres; ils partagent les
productions avec le mtayer qui les cultive: chaque jour ils ont ainsi
des intrts communs, et des relations qui supposent la confiance et la
bonne foi. Comme les domaines sont trs-diviss, et qu'une terre un peu
considrable renfermait vingt-cinq ou trente mtairies, le seigneur
avait ainsi des communications habituelles avec les paysans qui
habitaient autour de son chteau; il les traitait paternellement,
les visitait souvent dans leurs mtairies, causait avec eux de leur
position, du soin de leur btail, prenait part  des accidens et  des
malheurs qui lui portaient aussi prjudice; il allait aux noces de leurs
enfans et buvait avec les convives. Le dimanche, on dansait dans la cour
du chteau, et les dames se mettaient de la partie. Quand on chassait
le sanglier, le loup, le cur avertissait les paysans au prne; chacun
prenait son fusil et se rendait avec joie au lieu assign; les chasseurs
postaient les tireurs, qui se conformaient strictement  tout ce qu'on
leur ordonnait. Dans la suite, on les menait au combat de la mme
manire et avec la mme docilit.

Ces heureuses habitudes, se joignant  un bon naturel, font des habitans
du Bocage un excellent peuple: ils sont doux, pieux, hospitaliers,
charitables, pleins de courage et de gaiet; les moeurs y sont pures;
ils ont beaucoup de probit. Jamais on n'entend parler d'un crime,
rarement d'un procs. Ils taient dvous  leurs seigneurs, avec un
respect ml de familiarit. Leur caractre, qui a quelque chose de
sauvage, de timide et de mfiant, leur inspirait encore beaucoup plus
d'attachement pour ceux qui depuis si long-temps avaient obtenu leur
confiance.

Les habitans des villes et les petits propritaires n'avaient pas pour
la noblesse les mmes sentimens. Cependant, comme ils taient toujours
reus avec bienveillance et simplicit quand ils venaient dans les
chteaux; comme beaucoup d'entre eux devaient de la reconnaissance  des
voisins plus puissans qu'eux, ils avaient aussi de l'affection et du
respect pour les principales familles du pays. Quelques-uns ont embrass
avec chaleur les opinions rvolutionnaires, mais sans aucune animosit
particulire. Les horreurs qui ont t commises ne doivent pas leur tre
attribues, et souvent ils s'y sont opposs avec force.

En 1789, ds que la rvolution fut commence, les villes se montrrent
favorables  tout ce qui se faisait. Les gens de la plaine surtout
s'empressrent de prendre part au nouveau mouvement; il y eut mme de ce
ct-l des chteaux attaqus et brls. Au contraire, les habitans
du Bocage virent avec crainte et chagrin tous ces changemens, qui ne
pouvaient que troubler leur bonheur, loin d'y ajouter. Lorsqu'on forma
des gardes nationales, le seigneur fut pri, dans chaque paroisse, de la
commander. Quand il fallut nommer des maires, ce fut encore le seigneur
qui fut choisi. On ordonna d'enlever des glises les bancs seigneuriaux;
l'ordre ne fut point excut. Enfin, chaque jour les paysans se
montraient plus mcontens du nouvel ordre de choses, et plus dvous aux
gentilshommes.

Le serment des prtres vint accrotre encore le mcontentement. Quand
les gens du Bocage virent qu'on leur tait des curs auxquels ils
taient accoutums, qui connaissaient leurs moeurs et leur patois, qui
presque tous taient tirs du pays mme, qui s'taient fait vnrer
par leur charit, et qu'on les remplaait par des trangers, ils ne
voulurent plus aller  la messe de la paroisse. Les prtres asserments
furent insults ou abandonns. Le nouveau cur des chaubroignes fut
oblig de s'en retourner, sans avoir pu obtenir mme du feu pour allumer
les cierges; et cet accord universel rgnait dans une paroisse de quatre
mille habitans. Les anciens prtres se cachaient et disaient la messe
dans les bois. On essaya dans quelques endroits des mesures de rigueur;
il y eut des soulvemens partiels et des meutes assez vives. La
gendarmerie prouva quelquefois de la rsistance, et les paysans
commencrent  montrer de la constance et du courage. Un malheureux
homme du Bas-Poitou se battit long-temps avec une fourche contre les
gendarmes. Il avait reu vingt-deux coups de sabre. On lui criait:
Rends-toi. Il rpondait: Rendez-moi mon Dieu, et il expira ainsi.

L'insurrection du mois d'aot 1792 fut plus considrable. Aprs le 10
aot, les mesures devinrent plus svres; on poursuivit, on perscuta
avec plus d'acharnement les prtres inserments; on ferma quelques
chapelles. Plusieurs des nouveaux administrateurs se montrrent de plus
en plus durs et insolens envers un peuple habitu  la douceur et 
la justice. Tous ces motifs, et la nouvelle des premiers succs des
puissances coalises, achevrent d'allumer les esprits. Les paysans se
rassemblrent arms de fusils, de faulx, de fourches, pour entendre
la messe dans la campagne et dfendre leur cur, si l'on venait
pour l'enlever. Une circonstance particulire mit tout ce peuple en
mouvement. Un nomm Delouche, maire de Bressuire, eut une querelle avec
quelques autres fonctionnaires, et fut chass de la ville o il avait
voulu proclamer la loi martiale. Alors il s'en alla  Moncoutant. L,
il dtermina les paysans  marcher. Plus de quarante paroisses se
runirent. Un gentilhomme, M. Baudry d'Asson, et Delouche, taient les
chefs de cette multitude. Trois autres gentilshommes, MM. de Calais, de
Richeteau et de Feu, prirent aussi parti dans cette troupe. Tous les
autres seigneurs du pays qui n'avaient point migr, taient encore 
Paris. Cette expdition fut dirige avec une profonde ignorance. M.
Baudry ne manquait pas de courage; mais il n'avait aucune capacit, et
il tait hors d'tat de commander dix hommes. Il mena  la boucherie les
malheureux paysans. On hsita si l'on marcherait d'abord sur Chtillon
ou sur Bressuire. Enfin, contre l'avis de M. Delouche, on dcida qu'on
irait attaquer Chtillon, o sigeait le district. On y entra sans
rsistance. Le district s'tait retir  Bressuire. On brla tous ses
papiers, puis on marcha sur cette dernire ville. Sans un orage affreux
qui dispersa la troupe des insurgs, Bressuire et t pris, suivant
toute apparence; ce retard donna le temps aux gardes nationales de
la plaine d'arriver au secours de la ville, qui en demandait depuis
plusieurs jours. Les paysans attaqurent le lendemain. Les gardes
nationales, qui taient dans leur premire ferveur de patriotisme,
montrrent assez de courage; mais il ne fut pas long-temps ncessaire.
Le combat fut court, et les rvolts se dispersrent presque
sur-le-champ. Une centaine de pauvres paysans furent tus en criant:
_Vive le roi!_ On en prit cinq cents. Delouche se sauva, et depuis fut
arrt  Nantes; M. de Richeteau fut atteint et fusill  Thouars, sans
jugement. M. Baudry parvint  se cacher et  se drober aux poursuites
pendant six mois. Il reparut ensuite dans la guerre de la Vende, o il
a pri.

La victoire des gardes nationales fut souille par des atrocits. Malgr
l'indignation de la plupart des habitans de Bressuire, et les efforts
de quelques hommes de bien, il y eut des prisonniers massacrs de
sang-froid. M. Duchtel, de Thouars, qui depuis,  la Convention, montra
tant de courage dans le procs du roi, fit ce qu'il put pour sauver ces
malheureux; on en gorgea un dans ses bras, et il fut bless eu voulant
le prserver. MM. de Feu et de Richeteau, qui,  la suite de quelques
pourparlers, avaient la veille consenti  rester en otage, furent aussi
massacrs. Des gardes nationales de la plaine retournrent dans leurs
foyers, emportant comme trophes, au bout de leurs baonnettes, des nez,
des oreilles et des lambeaux de chair humaine.

La commission qui fut charge,  Niort, de juger les prisonniers, montra
beaucoup de douceur et d'humanit; elle ne pronona aucune condamnation;
tout fut rejet sur les morts ou les absens.

Ce fut peu de jours aprs ces tristes vnemens, que nous arrivmes 
Clisson. La paroisse de Boism, o est situ le chteau, n'avait point
pris part  la rvolte. Comme elle touche presque  la plaine, les
esprits y taient moins ardens; d'ailleurs ils avaient conserv leurs
prtres. Le cur et le vicaire avaient prt le serment, en protestant
contre tout ce qui pourrait s'y trouver de contraire  la religion
catholique, apostolique et romaine. Ils continuaient  reconnatre
l'ancien vque, et n'obissaient point au constitutionnel. Le district,
qui connaissait le danger d'irriter les paysans sur cet article, fermait
les yeux sur cette irrgularit, tellement que le vicaire, ayant crit
au district qu'il rtractait mme cette espce de serment, n'en avait
reu aucune rponse.

Bientt, aprs notre arrive, nous apprmes les massacres de septembre.
Nous voulmes cacher  ma mre la mort de madame de Lamballe; mais elle
s'en douta, et nous interrogea: notre silence lui confirma ce malheur.
Elle tomba sans connaissance, et demeura trois semaines dans un tat
affreux. Nous parvnmes  lui drober la nouvelle de l'assassinat de
quelques autres personnes, surtout, celui de M. de Montmorin, gouverneur
de Fontainebleau, le meilleur ami de toute notre famille, massacr 
l'Abbaye. M. de Montmorin, le ministre, prit le mme jour.

Ce fut alors qu'on chassa les religieuses de leurs couvens. Ma mre
avait t leve  Angoulme, par sa tante, abbesse de Saint-Auxonne,
soeur du duc de Civrac; elle avait pour elle beaucoup de reconnaissance
et d'attachement. Nous envoymes M. Thomassin la chercher, pour qu'elle
vnt habiter avec nous; nous lui offrmes de donner aussi asile 
plusieurs autres religieuses; mais elle vint seule.

M. Henri de La Rochejaquelein tait enfin parvenu  s'chapper de Paris;
toute sa famille avait migr; il se trouvait seul au chteau de la
Durbellire, dans la paroisse de Saint-Aubin de Baubign, une de celles
qui s'taient rvoltes. Cette circonstance, l'isolement o il se
trouvait, sa qualit d'officier de la garde du roi, pouvaient faire
craindre qu'on ne prt quelque mesure contre lui. M. de Lescure
l'engagea  venir  Clisson, o il ne paraissait pas qu'on dt avoir la
moindre inquitude. J'tais prs d'accoucher. Le chteau tait habit
par des femmes et des personnes ges. M. de Lescure n'tait pas de
caractre  montrer une imprudence inutile: d'ailleurs il tait fort
aim; on le regardait comme un homme uniquement livr  la pit et 
l'tude. Nous vivions assez tranquilles.

Henri de La Rochejaquelein avait alors vingt ans. C'tait un jeune homme
assez timide, et qui avait peu vcu dans le monde; ses manires et son
langage laconique taient remarquables par la simplicit et le naturel;
il avait une physionomie douce et noble; ses yeux, malgr son air
timide, paraissaient vifs et anims; depuis, son regard devint fier et
ardent. Il avait une taille leve et svelte, des cheveux blonds, un
visage un peu allong, et une tournure plutt anglaise que franaise. Il
excellait dans tous les exercices du corps, surtout  monter  cheval.

Nous avions beaucoup d'autres htes  Clisson: M. d'Auzon, vieillard
infirme et respectable, proche parent de M. de Lescure, et qui lui
servait de pre; M. Desessarts, notre voisin, gentilhomme que la famille
de Lescure avait toujours aim, et qui, depuis beaucoup d'annes,
habitait le chteau avec ses enfans. Il avait un fils, officier de
marine, migr, et un autre qui tait destin  l'tat ecclsiastique,
et  qui M. de Lescure tait fort attach. Ce jeune homme n'tait
point encore engag dans les ordres; cependant on lui avait demand
le serment. Il l'avait refus, et, depuis ce moment, il tait forc
d'habiter Poitiers, par mesure de surveillance. Le pre et les fils
taient spirituels et aimables, ainsi que mademoiselle Desessarts. Il
y avait aussi  Clisson un chevalier de ***, qui tait un peu de nos
parens. La rvolution l'avait ruin, et il s'tait rfugi chez nous:
c'tait un homme de cinquante ans, petit, gros, bon, sot et poltron.
Dans sa jeunesse, il avait t destin  tre abb, et alors il tait
fort libertin; depuis il tait entr au service, et il tait devenu
bigot jusqu'au ridicule. M. de Marigny ne nous avait point quitts.

Telle tait la socit nombreuse qui habitait Clisson: on se tenait
renferm de peur de se compromettre; on ne faisait ni on ne recevait
aucune visite. Les domestiques taient nombreux et presque tous
trs-srs, dvous  nous et  nos opinions. Le matre-d'htel et le
valet de chambre, chirurgien de feu madame de Lescure, taient cependant
trs-rvolutionnaires; mais M. de Lescure les gardait par respect pour
les volonts de sa grand'mre,  laquelle ils avaient prodigu des
soins, et qui l'avait demand en mourant.

Le 31 octobre au soir, j'accouchai d'une fille. Dans un autre temps,
j'aurais voulu la nourrir: mais je prvoyais que tt ou tard la
rvolution nous atteindrait, et je voulais qu'il me ft possible de
suivre M. de Lescure partout, soit en prison, s'il tait pris, soit  la
guerre, o il avait rsolu de prendre part, si elle venait  clater. Je
pris donc une nourrice pour ma fille.

Le roi prit. MM. de La Rochejaquelein, de Lescure et autres avaient
charg quelques amis de les avertir, si l'on prparait un mouvement
ou du moins un coup de main pour le sauver. Rien ne fut essay. On
se figure aisment quelle profonde douleur nous prouvmes tous en
apprenant cet attentat. Pendant plusieurs jours, ce ne fut que des
larmes dans tout le chteau.

Aprs le fort de l'hiver, ma mre pensa  retourner en Mdoc. Elle
voulait m'emmener avec elle; mais je me refusai  quitter M. de Lescure,
et lui-mme n'aurait pas consenti  s'loigner du Poitou.

Il prvoyait que tt ou tard les paysans, que l'on continuait  vexer
sans mnagement, finiraient par se rvolter; et il voulait faire la
guerre avec eux. Mon pre aurait eu aussi du regret de manquer cette
occasion. D'un autre ct, ce voyage n'tait pas sans danger: dans ce
malheureux temps, il y avait plus de risque  changer de demeure qu' se
tenir tranquille. Au milieu de ces irrsolutions, la guerre clata.

Me voici  cette poque  jamais clbre. On voit que cette guerre n'a
pas t, comme on l'a dit, excite par les nobles et par les prtres. De
malheureux paysans, blesss dans tout ce qui leur tait cher, soumis 
un joug que le bonheur dont ils jouissaient auparavant rendaient plus
pesant, n'ont pas pu le supporter, se sont rvolts, et ont pris pour
chefs et pour guides des hommes en qui ils avaient mis leur confiance et
leur affection. Les gentilshommes et les curs, proscrits et perscuts,
et qui d'ailleurs taient ennemis de la cause qu'attaquaient les
paysans, ont march avec eux, et ont soutenu leur courage, mais n'ont
point commenc la guerre; car aucune personne raisonnable ne pouvait
supposer qu'une poigne de pauvres gens sans armes et sans argent,
parviendrait  vaincre les forces de la France entire. On s'est battu
par opinion, par sentiment, par dsespoir, et non par calcul. On n'avait
ni but, ni mme une esprance positive, et les premiers succs ont pass
l'attente qu'on avait d'abord conue. Il n'y a eu ni plan, ni complots,
ni secrtes intelligences. Tout le peuple s'est lev  la fois, parce
qu'un premier exemple a trouv tous les esprits disposs  la rvolte.
Les chefs des diverses insurrections ne se connaissaient mme pas. Pour
ce qui regarde M. de Lescure et nos parens, je puis affirmer qu'ils
n'ont fait aucune dmarche qui pt amener la guerre; ils la prvoyaient,
la dsiraient mme, mais c'tait une ide vague et loigne. S'ils
eussent provoqu la rvolte par quelque sourde mene, s'ils eussent
activement travaill  exciter les paysans, je le saurais, et assurment
il n'y aurait pas lieu de le cacher. La suite du rcit va montrer
comment ils se trouvrent conduits  prendre parti dans l'insurrection.
Je crois pouvoir affirmer que, dans toute la Vende, les choses se sont
passes  peu prs de la mme sorte.




                              CHAPITRE IV.

Commencement de la guerre.--Dpart de M. de La Rochejaquelein.--Notre
arrestation.


Je ne pourrais point donner de dtails complets sur les premiers
commencemens de la guerre de la Vende; je n'en ai pas t tmoin,
et mme je ne les ai jamais sus d'une manire trs-prcise, que pour
quelques points; je raconterai seulement de quelle manire elle arriva
successivement jusqu' nous.

Le recrutement des trois cent mille hommes fut la cause d'un soulvement
presque gnral dans le Bocage. Ce mouvement prit d'abord de
l'importance sur deux points assez loigns, Challans, dans le
Bas-Poitou, et Saint-Florent, en Anjou, sur les bords de la Loire.
Il n'y eut aucun concert entre ces deux rvoltes; on fut mme
trs-long-temps sans savoir dans un de ces cantons ce qui se passait
dans l'autre.

A Saint-Florent, le tirage avait t indiqu pour le 10 mars; les jeunes
gens s'y rendirent dans le dessein presque arrt de ne point obir.
Quand on les vit mal disposs, on voulut les haranguer; leur rsistance
augmentant toujours, on en vint aux menaces; et enfin la mutinerie se
dclarant de plus en plus, le commandant rpublicain fit braquer une
pice de canon devant le district; un instant aprs, elle fut tire sur
les jeunes gens: personne ne fut tu. Ils s'lancrent sur la pice; on
la leur abandonna; les gendarmes et les administrateurs se dispersrent
en fuyant; le district fut pill, les papiers brls, la caisse
distribue. Le reste du jour se passa en rjouissances: puis les jeunes
gens retournrent chez eux sans trop savoir ce qu'ils deviendraient, et
comment ils chapperaient  la terrible vengeance des rpublicains.

Jacques Cathelineau, du village du Pin-en-Mauges, voiturier colporteur
de laines, pre de cinq enfans en bas ge, tait un des hommes les plus
respects de tous les paysans du canton: il tait  ptrir le pain de
son mnage, lorsqu'il entendit raconter ce qui venait de se passer;
aussitt il prit la rsolution de se mettre  la tte de ses
compatriotes, et de ne pas les laisser en proie  toutes les rigueurs
qui menaaient le pays. Sa femme le supplia de ne pas songer  ce
projet; il n'couta rien. Essuyant ses bras, il remit un habit, alla
sur-le-champ rassembler les habitans, et leur parla avec force du
chtiment que tout le pays allait subir, si l'on ne se dterminait pas 
se rvolter ouvertement. Cathelineau tait fort aim de tout le monde:
c'tait un homme sage et pieux. Le courage et la chaleur qu'il mit dans
ses exhortations entranrent les jeunes gens. Aussitt une vingtaine
s'arment et promettent de marcher avec lui; ils partent sur-le-champ;
le nombre s'accrot: ils arrivent au village de la Poitevinire.
Cathelineau fait sonner le tocsin, rassemble les habitans, leur rpte
ce qu'il a persuad  leurs voisins; bientt sa troupe est de plus de
cent hommes. Alors il se dtermine  aller attaquer un poste rpublicain
de quatre-vingts hommes, qui tait plac  Jallais avec une pice de
canon; on marche en recrutant sans cesse sur la route. Le poste est
enlev. On y fait des prisonniers; on s'empare de la pice, que les
paysans surnomment le _Missionnaire_; on prend aussi des armes et des
chevaux.

Encourag par ce premier succs, Cathelineau entreprend le mme jour
d'attaquer Chemill, o se trouvaient deux cents rpublicains et trois
pices de canon. Les rvolts taient dj plus de quatre cents; ils
essuient une premire dcharge, fondent sur leurs ennemis, et emportent
un avantage prompt et complet.

En mme temps, deux autres rassemblemens s'taient forms dans les
environs. Un jeune homme, nomm Foret, du village de Chanzeaux, paysan
un peu plus instruit et intelligent que ses camarades, qui venait de
rentrer en France aprs avoir suivi un migr, avait paru exercer assez
d'influence sur les jeunes gens  Saint-Florent. Les gendarmes vinrent
pour l'arrter le lendemain; il s'y attendait: ds qu'il les vit
approcher, il en tua un d'un coup de fusil; les autres s'enfuirent.
Foret courut  l'glise, sonna le tocsin, rassembla les habitans, leur
prcha la rvolte, et leva une forte troupe dans tous les villages
voisins. Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, en fit autant de
son ct; et le 14 mars au matin, ces deux troupes vinrent se joindre 
celle de Cathelineau. Le jour mme on se porta sur Chollet qui est
la ville la plus considrable du pays; on eut  combattre cinq cents
rpublicains qui avaient du canon. Le combat ne fut pas plus incertain
ni plus long qu' Chemill; mais le rsultat tait plus important.
Chollet tait un chef-lieu de district; on y trouva des munitions, de
l'argent et des armes.

Le temps de Pques approchait; les paysans croyaient en avoir assez
fait pour tre craints; ils voulurent retourner chez eux: l'arme fut
entirement dissoute; tout rentra dans l'ordre accoutum. Une colonne
rpublicaine envoye d'Angers parcourut le pays, ne trouva pas de
rsistance, mais n'osa pas exercer de vengeances. Aprs les Pques,
on songea  faire une nouvelle rvolte et  chasser encore les
rpublicains: mais les paysans voulurent se donner des chefs plus
importans; ils allrent dans les chteaux demander au peu de
gentilshommes qui taient rests de se mettre  leur tte. M. d'Elbe
tait tranquillement auprs de sa femme qui venait d'accoucher, et il
n'avait pris aucune part  la premire insurrection. M. de Bonchamps,
qui tait avec lui l'homme le plus considr du canton, fut entran de
la mme faon.

L'insurrection du Bas-Poitou commena le 12 mars,  peu prs en mme
temps que celle de l'Anjou; elle fut plus gnrale. De Fontenay 
Nantes, presque aucune paroisse ne se soumit au recrutement, et il se
forma sur-le-champ un grand nombre de rassemblemens qui rsistrent
ouvertement aux rpublicains; les plus importans furent ceux de Challans
et de Machecoul. Un nomm Gaston, perruquier, commanda le premier. Il
avait tu un officier, avait revtu son uniforme, et s'tait donn
quelque importance. Aprs s'tre empar de Challans, il marcha sur
Saint-Gervais, et il y fut tu. Des rapports mal rdigs, de faux
rcits, firent de ce Gaston le commandant de Longwy qui avait ouvert ses
portes aux princes, en 1792. Pendant long-temps la France entire crut
que tous les insurgs de la Vende taient commands par ce gnral
Gaston, tandis qu'en Poitou sa prompte mort faisait qu'on ignorait
jusqu' son nom.

Les rvolts du district de Machecoul eurent encore de plus grands
succs; mais ils en usrent pour faire des atrocits, et c'est le
seul point de l'insurrection o il s'en soit commis. Peu aprs le
soulvement, on alla chercher M. de Charrette dans son chteau, pour le
mettre  la tte de ces deux troupes qui devinrent bientt l'arme
la plus considrable du Bas-Poitou. Il avait jusqu' ce moment vcu
tranquille et trs-soumis. Les rvolts, qui le firent leur chef,
taient fort indisciplins et difficiles  commander; il et sans doute
inutilement essay de s'opposer  leurs cruauts; il ne les approuva
point, mais songea, dit-on, qu'il pouvait compter plus entirement sur
des hommes qui n'auraient ni grce  esprer, ni arrangement  faire. En
peu de temps, il fut le principal chef de cette partie; cependant cinq
ou six petites troupes conservrent des commandans particuliers.

Une autre arme se forma galement le 12 mars, du ct de Chantonnay.
Ds les premiers jours elle fut commande par des gentilshommes, M. de
Verteuil, MM. de Bjarry et quelques autres. Ce fut de ce ct, dans
le dpartement de la Vende, que les rvolts obtinrent d'abord les
avantages les plus marqus; et de-l est venu le nom de _Vendens_,
donn aux insurgs. Ils battirent un gnral rpublicain; les Herbiers,
Chantonnay, le Pont-Charron, tombrent en leur pouvoir. Au bout de
quelques jours, ils se donnrent pour chef M. de Royrand, qui tait un
ancien militaire fort respect.

Pendant tous ces mouvemens, nous tions  Clisson parfaitement
tranquilles, sans nous douter de rien. On tait alors tellement dans
l'inaction et la stupeur, qu'on ne savait en aucune faon ce qui se
passait  quelques lieues plus loin. M. Thomassin tait all dans une
terre de M. de Lescure, auprs des Sables; en revenant, il traversa le
bourg des Herbiers, et trouva que tout y tait fort calme. Il n'y avait
pas plus de deux heures qu'il en tait sorti continuant sa route, qu'il
vit arriver derrire lui beaucoup de personnes qui s'enfuyaient au grand
galop, et qui lui dirent que les Herbiers venaient d'tre pris par dix
mille Anglais dbarqus sur la cte; il les crut fous, et poursuivit son
chemin. En arrivant  Bressuire, il fut arrt par plusieurs personnes,
qui le questionnrent avec inquitude, et lui firent part de toutes
leurs alarmes. La ville tait en rumeur; deux cents volontaires taient
sous les armes; on ne savait que croire des bruits qui commenaient 
circuler. M. Thomassin, qui avait continu  jouer  Bressuire son rle
de brave capitaine patriote, et qui portait toujours son uniforme de
Paris, avait inspir de la confiance aux autorits. Il se moqua de
toutes leurs craintes, leur conta en riant qu'il venait des bords de la
mer et des Herbiers, et leur dit qu'il se chargeait de dfendre la ville
contre toute attaque; ils le prirent au mot, et exigrent sa parole
qu'il reviendrait le soir mme. En effet, aprs tre venu nous rendre
compte de tout ce qui se disait, il retourna  Bressuire, nous laissant
inquiets et tonns. Le lendemain il nous fit dire qu'il tait vrai que
les Herbiers et quelques autres bourgs venaient d'tre pris; que l'on
ne savait pas encore si c'tait par des rebelles ou par des troupes
dbarques. Un dbarquement paraissait peu probable; de tels succs,
obtenus par des paysans mutins, n'taient pas vraisemblables non plus.
Cependant d'heure en heure on venait nous faire des rcits absurdes et
contradictoires. M. de La Rochejaquelein prit le parti d'envoyer un
domestique chez sa tante, mademoiselle de La Rochejaquelein, qui
demeurait  Saint-Aubin-de-Baubign, dont les Herbiers sont loigns de
quatre ou cinq lieues seulement. Il crivit une lettre insignifiante,
et le domestique fut charg de nous rapporter de vive voix quelques
nouvelles.

M. le chevalier de ***, qui tait ami et parent de mademoiselle de La
Rochejaquelein, donna aussi au domestique, sans nous le dire, une lettre
pour elle. Il lui envoyait une douzaine de sacrs coeurs qu'il avait
peints sur du papier, et sa lettre contenait cette phrase: Je vous
envoie une petite provision de sacrs coeurs que j'ai dessins  votre
intention. Vous savez que les personnes qui ont foi  cette dvotion,
russissent dans toutes leurs entreprises.

Le domestique fut arrt  Bressuire; on ouvrit les lettres. Comme on
disait que les rvolts avaient pour signe de ralliement un sacr coeur
cousu  leur habit, la lettre du chevalier de *** produisit un terrible
effet. Le lendemain,  sept heures du matin, nos gens nous rveillrent
pour nous apprendre que le chteau tait cern par deux cents
volontaires, et que vingt gendarmes taient dans la cour. Nous crmes
que l'on venait arrter M. de La Rochejaquelein; nous le fmes cacher;
puis M. de Lescure alla demander aux gendarmes de quoi il tait
question. Ils rpondirent que le district exigeait que le chevalier
de*** fut livr ainsi que les chevaux, quipages, armes et munitions qui
se trouvaient dans le chteau. M. de Lescure se mit  rire, et leur dit
qu'apparemment on prenait sa maison pour une place forte, commande
par le chevalier; qu'il y avait srement du malentendu dans l'ordre du
district; que le chevalier tait un homme paisible et infirme qu'on
ferait mourir de peur si on l'arrtait; qu'il rpondait de lui; qu'au
reste il allait donner des chevaux, des fourrages et des fusils, parce
qu'il pensait qu'on pouvait en avoir besoin.

Le brigadier des gendarmes prit alors M. de Lescure  part, et lui dit
qu'il pensait comme nous; qu'il voyait bien que la contre-rvolution
allait se faire; que les rvolts ou les troupes dbarques avaient
entirement dfait les patriotes  Montaigu. Il ajouta qu'il fallait, en
attendant, tcher de contenter le district au meilleur march possible,
et qu'il demandait en grce  M. de Lescure de rendre un jour tmoignage
pour lui, afin qu'il conservt sa place. Mon mari couta toutes ces
confidences, sans y rien rpondre: il se douta que ce gendarme tait
un patriote peureux. Nous en fmes donc quittes pour quelques mauvais
chevaux.

Deux jours aprs M. Thomassin arriva. L'insurrection faisait  chaque
instant des progrs: Bressuire tait menac; le district et les
autorits s'taient retirs  Thouars; M. Thomassin avait trouv moyen
de s'vader. Il nous apprit la cause de l'expdition des gendarmes et
l'histoire des sacrs coeurs. On avait d'abord voulu envoyer mettre le
feu au chteau: il tait parvenu  apaiser cette premire fureur.

Nous passmes la journe dans la joie, attendant toujours l'arme
des royalistes. Les paroisses des environs de Bressuire avaient t
dsarmes aprs l'affaire du mois d'aot; les plus ardens parmi les
paysans avaient t tus ou rduits  se cacher. Ainsi tout notre canton
tait contraint d'attendre, pour se soulever, qu'on vnt  son aide.

Le lendemain nous smes que les rebelles avaient t repousss, et que
les autorits venaient de rentrer  Bressuire. Cette triste nouvelle
nous consterna: c'tait le signal de notre perte. Il fallait que M. de
Lescure prt un parti. Toutes les gardes nationales des environs taient
convoques pour aller dfendre Bressuire. Il tait, depuis quatre ans,
commandant de sa paroisse; le chteau renfermait plus de vingt-cinq
hommes en tat de porter les armes, et srement l'ordre de marcher
contre les rebelles ne pouvait tarder d'arriver. Nous aurions bien voulu
aller les joindre; mais nous ignorions jusqu'aux lieux o ils pouvaient
tre, et il n'y avait pas moyen de s'chapper.

On se rassembla pour dcider l-dessus. Henri de La Rochejaquelein, qui
tait le plus jeune, parla le premier: il dit vivement que jamais il ne
prendrait les armes contre les paysans ou les migrs, et qu'il valait
mieux prir. M. de Lescure parla ensuite, et exposa qu'il serait honteux
d'aller se battre contre ses amis. Chacun fut de cet avis; et dans ce
triste moment personne n'eut l'ide de proposer un conseil timide. Ma
mre leur dit alors: Messieurs, vous avez tous la mme opinion: plutt
mourir que de se dshonorer. J'approuve ce courage: voil qui est
rsolu. Elle pronona ces mots avec fermet, et s'asseyant dans un
fauteuil: Eh bien! dit-elle, il faut donc mourir? M. Thomassin
rpondit: Non, Madame; j'irai demain matin  Bressuire, et j'essaierai
de vous sauver; mais peut-tre suis-je devenu suspect aux patriotes pour
les avoir quitts; il est possible qu'ils m'arrtent. N'importe; je suis
dcid  m'exposer pour mes amis. Nous le remercimes tous.

M. Thomassin partit. Chacun fit alors ses dispositions. Je renvoyai
ma petite fille au village avec sa nourrice; puis ma mre, ma tante
l'abbesse et moi, nous allmes nous cacher dans une mtairie. Ces
messieurs restrent prpars  tout, aprs avoir exig que nous ne
demeurassions pas avec eux. Nous restmes pendant quatre heures dans
cette mtairie,  genoux et en prires, fondant en larmes. Enfin M.
Thomassin nous envoya dire qu'il avait t assez bien reu, qu'on
n'avait rien dcid contre nous; que jusqu' prsent tout se bornait 
quelques propos. Le domestique de Henri tait toujours en prison: on
avait parl de le fusiller.

Nous passmes une semaine dans l'anxit. Nos domestiques ne pouvaient
entrer dans la ville sans un laissez-passer; on les fouillait avec soin;
M. Thomassin ne pouvait nous crire.

M. de Lescure et Henri avaient entrepris de m'apprendre  monter 
cheval. J'avais une grande frayeur; et mme quand un domestique tenait
mon cheval par la bride, et que ces deux messieurs marchaient  mes
cts, je pleurais de peur; mais mon mari disait que, dans un temps
pareil, il tait bon de s'aguerrir. Peu  peu j'tais devenue moins
craintive, et je faisais au pas quelques promenades autour du chteau.
Un matin, nous tions  cheval tous les trois, Henri, M. de Lescure et
moi; de loin nous vmes arriver des gendarmes; nous formes Henri 
gagner au galop quelque mtairie. Les gendarmes demandrent encore des
chevaux, et spcialement ceux de M. de La Rochejaquelein. Il en avait
encore un  l'curie; M. de Lescure essaya de le sauver. Les gendarmes
lui dirent que M. de La Rochejaquelein tait beaucoup plus suspect que
lui. Je ne sais pas pourquoi, rpondit-il; c'est mon cousin et mon ami,
et nous pensons absolument de mme. Les gendarmes demandrent o il
tait; on leur rpondit: A la promenade. Ils emmenrent le cheval, sans
rien dire de plus.

Cependant nous apprenions tous les jours de nouvelles arrestations; tout
ce qui restait de gentilshommes, la plupart vieux et infirmes, taient
mis en prison; les femmes n'taient pas pargnes: nous attendions notre
tour. L'ordre de tirer la milice arriva sur ces entrefaites; Henri tait
de la classe du tirage. Nos inquitudes et nos angoisses redoublaient,
lorsqu'il arriva un exprs que mademoiselle de La Rochejaquelein
envoyait pour savoir des nouvelles de son neveu. Ce commissionnaire
tait un jeune paysan; il nous donna de grands dtails sur l'arme
royaliste. Chtillon tait pris; toutes les paroisses des environs
se joignaient aux rvolts. Le jeune homme finit par dire  Henri:
Monsieur, on dit que vous irez dimanche tirer la milice  Boism:
c'est-il bien possible, pendant que vos paysans se battent pour ne pas
tirer? Venez avec nous, Monsieur; tout le pays vous dsire et vous
obira.

Henri lui rpondit sans hsiter qu'il allait le suivre. Le paysan lui
dit qu'il faudrait prendre des chemins dtourns, et faire au moins neuf
lieues  travers les champs pour chapper aux patrouilles des _bleus_.
C'tait le nom que les paysans donnaient aux troupes rpublicaines.

M. de Lescure voulait suivre son cousin: nous nous y opposmes. Henri
lui reprsenta que leur situation n'tait pas la mme; qu'il n'tait pas
forc de tirer la milice; que ses paysans n'taient pas rvolts; qu'il
ne pouvait quitter Clisson sans compromettre le sort d'une famille
nombreuse; qu'on ne savait pas encore au juste ce que c'tait que
l'insurrection. Je vais aller examiner les choses de plus prs, lui
dit-il; je verrai si cette guerre a quelque apparence de raison. Mon
dpart ne sera pas remarqu; et si vraiment il y a quelque chose  faire
pour la cause, alors il sera temps de vous dcider; maintenant il y
aurait de la folie. Nous joignmes nos prires  ces reprsentations;
M. de Lescure cda, aprs avoir rsist long-temps. Mademoiselle
Desessarts voulut ensuite empcher Henri de partir, et lui dit que
trs-certainement il compromettrait son cousin et tous les habitans de
Clisson, et que c'tait nous envoyer tous en prison. Henri rpondit
qu'il n'avait rien  opposer  de pareilles objections, et qu'il serait
au dsespoir d'attirer la perscution sur nous. M. de Lescure lui dit
alors: L'honneur et ton opinion t'ont fait rsoudre d'aller te mettre 
la tte de tes paysans, suis ton dessein; je suis dj assez afflig de
ne pouvoir te suivre: certainement la crainte d'tre mis en prison ne me
portera pas  t'empcher de faire ton devoir.--Eh bien! je viendrai
te dlivrer, s'cria Henri en se jetant dans ses bras, et en prenant
tout--coup cet air fier et martial, ce regard d'aigle, que depuis il
ne quitta plus. M. de Lescure pria que l'on ne ft plus aucune
reprsentation sur le dpart de Henri, qui tait irrvocablement dcid.

Aprs cette scne touchante, le chevalier de *** nous dit qu'il voulait
aussi partir avec Henri pour aller se joindre aux royalistes. Depuis
l'histoire de sa lettre dcachete, la peur le faisait extravaguer.
Aprs lui avoir fait quelques objections, nous le primes de remarquer
que M. de Lescure avait rpondu de lui, par crit, au district, et qu'il
tait indigne de le compromettre ainsi. Le chevalier de *** se mit 
pleurer, dit qu'on voulait sa mort, qu'on le forait de rsister  la
volont de Dieu, qui lui avait inspir le dsir et donn les moyens de
se sauver; puis il alla demander,  mains jointes,  M. de Lescure la
permission de s'enfuir. Mon mari la lui donna par piti et par dgot.
Alors nous nous inquitmes pour Henri. Le chevalier de *** avait
cinquante ans; il tait gros et lourd; nous lui dmes qu'il retarderait
la marche de son compagnon de voyage; qu'il ne pourrait faire neuf
lieues dans une nuit, en sautant les fosss et les haies; qu'il serait
cause de la perte de Henri, et le ferait tomber dans quelque patrouille.
Quand il entendra du bruit, il se sauvera et me laissera l.--Me
croyez-vous aussi poltron que vous? rpondit Henri; abandonnerai-je
quelqu'un qui est avec moi? Si nous sommes surpris, je me dfendrai, et
nous prirons ou nous nous sauverons ensemble. Le chevalier de ***
se mit  lui baiser les mains, en rptant: Il me dfendra! il me
dfendra!

Le soir, quand les domestiques furent couchs, Henri, arm d'un gros
bton et d'une paire de pistolets, partit avec son domestique, le
chevalier de *** et le guide.

Le dimanche fix pour la milice arriva: nos gens se rendirent au bourg;
nous tions  djeuner: tout d'un coup nous entendons crier: _Pistolets
en mains!_ et nous vmes vingt gendarmes entrer au galop dans la cour;
le chteau tait cern; nous descendmes sur-le-champ; nous allmes
au-devant des gendarmes. Ils nous lurent un ordre du district, portant
que M. et madame de Lescure, M. d'Auzon et toutes autres personnes
suspectes qui pourraient se trouver  Clisson, seraient arrts. Ma mre
dclara tout de suite qu'elle me suivrait en prison; mon pre assura
qu'il ne voulait pas non plus nous abandonner; ils persistrent dans ce
gnreux dessein, malgr nos instances. M. de Marigny dit aussi qu'il
tait rsolu  partager le sort de M. de Lescure.

Les gendarmes avaient toujours leurs pistolets  la main; il y en avait
deux  mes cts, qui me suivaient pas  pas; je leur demandai de
me laisser monter dans ma chambre pour m'habiller, en leur faisant
remarquer que si j'avais voulu j'aurais bien pu,  leur arrive, essayer
de fuir ou de me cacher: j'obtins avec peine qu'ils restassent  ma
porte. M. d'Auzon reprsenta qu'il tait fort malade: on lui permit de
rester.

Quand les gendarmes virent que nous les recevions fort honntement, que
le chteau tait habit par des femmes et des vieillards, que tous nos
gens taient alls tirer la milice, ils commencrent  s'adoucir. Un mot
de ma mre les attendrit beaucoup; je la pressais de ne pas me suivre;
un gendarme lui dit alors: De toutes faons il aurait fallu que madame
vnt; l'ordre comprend toutes les personnes suspectes.--Vous voulez donc
m'ter le plaisir de me sacrifier pour ma fille! rpondit-elle. Peu 
peu les gendarmes nous prirent en amiti, et finirent par nous raconter
que l'ordre tait donn depuis dix jours; mais qu'on n'avait pas
cru pouvoir se fier aux gendarmes du pays qui avaient montr de la
rpugnance  se charger de cette expdition. On avait attendu l'arrive
des brigades trangres qui se rassemblaient contre les rebelles. Ils
taient arrivs la veille de Vierzon en Berri; ils ajoutrent qu'ils
taient bien affligs d'avoir  arrter des gens si aims dans le pays,
et qu'ils feraient pour nous tout ce qui dpendrait d'eux. Cette bonne
volont, qu'ils nous montrrent de plus en plus, ne fut point achete;
nous ne songemes seulement pas  leur offrir de l'argent.

On attela des boeufs  la voiture, et nous partmes tous les cinq,
escorts par les gendarmes. En sortant de la cour, le chef leur dit:
Citoyens, j'espre que vous vous empresserez de rendre tmoignage de
la soumission avec laquelle on a obi, et de l'accueil que nous avons
reu. Quand nous arrivmes  la porte de Bressuire, beaucoup de
volontaires et de peuple se mirent  crier: _A l'aristocrate!_ Les
gendarmes leur imposrent silence, disant qu'on serait bien heureux si
tous les citoyens taient aussi bons que nous.

La plupart des personnes arrtes avaient t conduites au chteau de la
Fort-sur-Svre[3], qu'on avait converti en prison. Les gendarmes nous
avaient dit qu'on n'tait pas sans inquitude sur la sret de ces
prisonniers; qu'on craignait un massacre. Ils nous avaient promis de
s'efforcer de nous faire rester  Bressuire. Ils demandrent instamment
au district qu'on nous laisst retourner  Clisson avec des gardes: cela
fut refus. Alors ils sollicitrent que du moins on nous donnt la ville
pour prison. Un officier municipal, fort honnte homme, qui tait notre
picier, s'offrit  nous garder chez lui: on y consentit.

[Note 3: Il appartenait autrefois au fameux Duplessis-Mornay, dont
on y voyait encore le tombeau. C'tait un chteau assez fort.]

M. de Lescure se rendit au district; il tait tellement respect dans
le pays, que les administrateurs furent interdits; ils s'excusrent de
l'avoir arrt. Ils allgurent que l'ordre tait donn autant pour sa
propre sret, qu' cause des soupons qu'on pouvait avoir; qu'il ne
pouvait se plaindre, puisqu'on ne s'tait dtermin  cette mesure que
bien aprs l'arrestation de tous les autres nobles. Mon mari leur parla
avec assurance, demanda s'il y avait quelque reproche positif  lui
faire, et rclama pour qu'on lui ft son procs s'il y avait lieu. On
ne lui dit rien du chevalier de *** ni de M. de La Rochejaquelein:
c'taient l les seuls points sur lesquels il pouvait donner prise.

M. et mademoiselle Desessarts s'tant dguiss en gens de service, ne
furent point arrts; mon pre et ma mre auraient donc pu en faire
autant.




                              CHAPITRE V.

Retraite de l'arme d'Anjou.--Avantage remport aux Aubiers par M. de
La Rochejaquelein.--L'arme d'Anjou rpare ses pertes.--Massacres 
Bressuire.--Les rpublicains abandonnent la ville.--Arrive de M. de La
Rochejaquelein  Clisson.


Nous nous tablmes tous les cinq dans deux petites chambres chez
l'officier municipal. Il nous recommanda de ne pas nous montrer  la
fentre, de ne pas descendre; en un mot de nous faire oublier le plus
possible. Il est probable que cette prcaution nous sauva la vie.

Nous apprmes que M. Thomassin avait t arrt quelques jours
auparavant, et conduit au chteau de la Fort.

Deux jours aprs, la troupe qui tait  Bressuire partit pour aller
attaquer les rebelles aux Aubiers. Deux mille cinq cents hommes
dfilrent sous nos fentres, chantant en cour _la Marseillaise_ pendant
que le tambour battait. Je n'ai rien entendu de plus terrible et de plus
imposant: ces hommes avaient l'air courageux et anim.

Le lendemain le bruit se rpandit qu'on avait battu les brigands, et
que M. de La Rochejaquelein tait assig dans son chteau de la
Durbellire. Nous passmes une cruelle journe; mais sur le soir on
vit tout--coup les braves de la veille arriver en dsordre, criant:
Citoyens, au secours! les brigands nous suivent! illuminez! illuminez!
La frayeur tait si grande, que le gnral Qutineau, qui commandait,
ne put jamais tablir une sentinelle  la porte de la ville. Nous
commenmes  esprer et  attendre les royalistes.

Henri, aprs nous avoir quitts, tait arriv  Saint-Aubin, chez, sa
tante: son voyage avait t prilleux et pnible. Il laissa le chevalier
de ***, et se dirigea, avec plusieurs jeunes gens des environs de
Chtillon, du ct de l'arme des rebelles de l'Anjou: elle tait alors
vers Chollet et Chemill. Il arriva pour tre tmoin d'une dfaite qui
fit reculer les insurgs jusqu' Tiffauges. MM. de Bonchamps et d'Elbe,
qui depuis quelques jours taient  la tte de l'arme; Cathelineau,
Stofflet et tous les autres chefs, s'accordrent  lui dire que tout
tait perdu: on n'avait pas deux livres de poudre; l'arme allait se
dissoudre. Henri, pntr de douleur, s'en revint seul  Saint-Aubin.
Il arriva le jour mme o les bleus, sortis de Bressuire, taient venus
jusqu'aux Aubiers, et avaient dissip un petit rassemblement qui avait
voulu rsister un instant. Il n'y avait encore aucun chef, aucun point
de runion dans ces cantons. Les paysans, dont les paroisses n'taient
pas occupes par les rpublicains, arboraient le drapeau blanc et s'en
allaient joindre l'arme d'Anjou.

Henri ne supposait pas qu'il et rien  faire. Les paysans, apprenant
qu'il tait arriv, vinrent le trouver en foule, le suppliant de se
mettre  leur tte; ils l'assurrent que cela ranimerait tout le pays,
et que le lendemain il aurait dix mille hommes  ses ordres. Il ne
balana pas, et se dclara leur chef. Dans la nuit, les paroisses des
Aubiers, de Nueil, de Saint-Aubin, des chaubroignes, des Cerqueux,
d'Izernay, etc., envoyrent leurs hommes, et le nombre promis se trouva
 peu prs complet: mais les pauvres gens n'avaient pour armes que des
btons, des faulx, des broches; il n'y avait pas en tout deux cents
fusils, encore c'taient de mauvais fusils de chasse. Henri, avait
dcouvert soixante livres de poudre chez un maon qui en avait fait
emplte pour faire sauter des rochers: ce fut un trsor.

M. de La Rochejaquelein parut le matin  la tte des paysans, et leur
dit ces propres paroles:Mes amis, si mon pre tait ici, vous auriez
confiance en lui. Pour moi, je ne suis qu'un enfant; mais par mon
courage je me montrerai digne de vous commander. Si j'avance,
suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi. On lui
rpondit par de grandes acclamations.

Avant de partir il demanda  djeuner; pendant que les paysans allaient
chercher du pain blanc pour leur gnral, il prit un morceau de leur
pain bis, et se mit  le manger de bon coeur avec eux. Cette simplicit,
qui n'avait rien d'affect, les toucha beaucoup sans qu'il s'en doutt.

Malgr tout leur zle, ces braves gens taient un peu effrays: la
plupart n'avaient pas vu le feu; d'autres venaient d'tre tmoins d'une
dfaite; presque tous se voyaient sans armes. Cependant la troupe arriva
jusqu'aux Aubiers que les bleus occupaient depuis la veille. Les paysans
se rpandirent autour du village, marchant derrire les haies en
silence. Henri, avec une douzaine de bons tireurs, se glissa dans un
jardin assez prs de l'endroit o taient les rpublicains. Cach
derrire la haie, il commena  tirer; les paysans lui approchaient 
mesure des fusils chargs. Comme il tait grand chasseur et fort adroit,
presque tous ses coups portaient. Il en tira prs de deux cents, ainsi
qu'un garde-chasse qui tait auprs de lui.

Les rpublicains, impatients de perdre ainsi du monde, sans voir leurs
ennemis, et sans tre attaqus en ligne, firent un mouvement pour se
mettre en bataille sur une hauteur qui se trouvait derrire eux.
Henri profita du moment, et se mit  crier: Mes amis, les voil qui
s'enfuient! Les paysans se le persuadrent. Aussitt ils sautrent de
toutes parts par-dessus les haies, en criant: _Vive le Roi!_ Les chos
augmentaient le bruit. Les bleus, surpris d'une attaque si imprvue
et si trange, n'achevrent pas leur mouvement et prirent la fuite
en dsordre, abandonnant deux petites pices de canon, leur seule
artillerie. Les Vendens les poursuivirent jusqu' une demi-lieue de
Bressuire. Il y en eut soixante-dix de tus et beaucoup de blesss.

Telle tait  peu prs, et surtout dans les commencemens de la guerre,
la manire de combattre des Vendens. Toute la tactique consistait  se
rpandre en silence derrire les haies, tout autour de la troupe des
bleus; on tirait ensuite des coups de fusil de tous cts; et,  la
moindre hsitation, au premier mouvement des rpublicains, on s'lanait
sur eux avec de grands cris. Les paysans couraient d'abord sur les
canons; les plus forts et les plus agiles taient d'avance destins 
s'emparer promptement de l'artillerie, _pour l'empcher de faire du
mal,_ comme ils disaient entre eux. Ils se criaient l'un  l'autre: Tu
es le plus fort, saute  cheval sur le canon. Dans ces attaques, les
chefs s'lanaient toujours les premiers; cela tait essentiel pour
donner du courage aux soldats qui taient souvent un peu intimids au
commencement de l'action.

Cette manire de faire la guerre paratra sans doute singulire; mais
elle est approprie au pays. D'ailleurs il faut songer que les soldats
ne savaient pas faire l'exercice, et qu' peine distinguaient-ils leur
main droite de leur main gauche. Les officiers n'taient gure plus
habiles. Les commandans et les gnraux n'avaient aucune pratique de
l'art militaire; c'taient des jeunes gens, des sminaristes, des
bourgeois, des paysans. Cependant ce sont eux qui, d'abord avec leur
courage et leur enthousiasme, puis avec des talens qu'une prompte
exprience dveloppa, firent trembler la rpublique, conquirent une
partie de la France, obtinrent une honorable paix, et dfendirent
leur cause avec plus de succs et de gloire que toutes les puissances
coalises.

Quelques dtails feront mieux connatre les succs des Vendens. Il y
avait toujours une prodigieuse diffrence entre leur perte et celle des
rpublicains. Les paysans, disperss derrire les haies, n'offraient
jamais un front o le feu des ennemis pt faire un grand ravage. Les
troupes de ligne tiraient, sans viser,  hauteur d'homme, suivant leur
habitude; les paysans ajustaient et perdaient peu de coups: aussi
tombait-il habituellement au moins cinq hommes d'un ct, tandis que de
l'autre on en perdait un seul. Lorsque les bleus taient rangs sur un
terrain un peu plus dcouvert, les paysans se htaient encore plus de
les branler, en s'lanant vivement sur eux. Leur premier effort se
dirigeait toujours sur les canons. Sitt que la lumire leur annonait
une dcharge, ils se jetaient  terre pour l'viter, se relevaient
aussitt, couraient en avant pendant qu'on rechargeait les pices,
se baissaient encore pendant l'explosion, et, de cette faon, ils
arrivaient sur la batterie et attaquaient les canonniers corps  corps.

Les dfaites taient terribles pour les rpublicains. Quand ils fuyaient
disperss, ils s'garaient dans le labyrinthe des chemins du Bocage,
o rien ne pouvait diriger leur retraite; ils tombaient par petits
dtachemens entre les mains des paysans; ils se trouvaient, sans le
savoir, auprs d'un village, sans pouvoir rsister aux habitans. Lorsque
nos gens, au contraire, n'avaient pas russi  branler la colonne
ennemie, et qu'elle parvenait  les repousser, ils se dissipaient sans
qu'on pt les atteindre. Ils sautaient les haies, prenaient de petits
sentiers dtourns, et retournaient chez, eux dans l'espoir de se runir
encore deux ou trois jours aprs, et d'tre plus heureux. Ils ne se
dcourageaient pas, et rptaient en s'en allant: _Vive le roi! quand
mme._

Mais la grande et principale cause des premiers succs de la Vende,
c'taient le courage et le dvouement des royalistes. Les troupes
rpublicaines furent d'abord composes de volontaires, nouveaux dans
le mtier des armes, de gardes nationales trangres aux habitudes
militaires. L'enthousiasme ne supplait pas  l'habilet et 
l'exprience, comme parmi nos braves paysans. Ce n'taient pas leur
propre volont, ni le dsir de dfendre leur religion, leurs enfans et
leurs chefs, qui avaient rassembl les soldats de la rpublique; des
rquisitions et des mesures de terreur avaient form  la hte des
bataillons qui se battaient souvent avec rpugnance. Leurs gnraux
inhabiles taient sans cesse contraris par des administrateurs ou des
commissaires. On les destituait sans motifs, comme on les avait nomms
sans mrite. L'absurdit et l'ineptie prsidaient  tous leurs conseils,
autant que l'injustice et la cruaut.

Aprs le combat des Aubiers, nous comptions que les rebelles allaient
poursuivre leurs succs, et arriver  Bressuire; mais Henri songea
qu'avant tout il fallait tirer l'arme d'Anjou de la position dsespre
o il l'avait laisse. Il courut toute la nuit pour aller retrouver MM.
de Bonchamps, d'Elbe, Cathelineau, etc. Il leur fit amener les canons
et les munitions dont il s'tait empar, et leur conduisit aussi des
renforts. Les paroisses d'Anjou commencrent  se rassembler et 
reprendre une nouvelle ardeur. L'arme se reforma, attaqua les bleus,
les battit partout. Chollet, Chemill, Vihiers, tout le pays qu'on
avait abandonn, furent repris sans prouver beaucoup de pertes. M. de
Bonchamps fut lgrement bless dans une de ces affaires.

Dans les jours qui suivirent la droute des Aubiers, l'agitation et
l'inquitude continurent  rgner dans Bressuire et dans la troupe
rpublicaine. Quatre cents Marseillais arrivrent pour la renforcer. Ils
commencrent  crier qu'avant tout il fallait massacrer les prisonniers.
Ils se portrent  la prison; et, malgr les ordres du gnral Qutineau
et la rsistance de toutes les autorits, ils saisirent onze malheureux
paysans qu'on avait pris dans leurs lits quelques jours auparavant,
parce qu'on leur souponnait des intelligences avec les rebelles. Ces
pauvres gens passrent sous nos fentres; on les conduisit hors de la
ville; on fit ranger l'arme en bataille. Le commandant des Marseillais
demanda si quelques personnes de bonne volont dsiraient se joindre
 ses soldats pour cette excution: elle faisait horreur  tous les
habitans du pays; mais quelques gens de Saint-Jean-d'Angly se runirent
aux Marseillais. Le maire de Bressuire essaya encore de dfendre les
victimes: on le saisit et on l'emporta. Les paysans furent hachs
 coups de sabres; ils reurent la mort  genoux, priant Dieu, et
rptant: _Vive le roi_[4]!

[Note 4: Quant aux prisonniers de la Fort, on les emmena  Niort
par Parthenay quelques jours aprs, de-l ils furent conduits 
Angoulme o aucun n'a pri. Aprs une dtention de vingt-deux mois, M.
Thomassin revint me trouver. Il resta chez moi jusqu' sa mort, arrive
en 1804. Son esprit s'tait tout--fait drang.]

Nous attendions une mort semblable; il paraissait impossible de
l'viter: mais heureusement les Marseillais ignoraient notre rclusion,
et les patriotes de Bressuire et du pays n'taient pas capables de la
leur apprendre; malgr la diffrence d'opinions, ils avaient pour nous
de l'estime et de l'attachement. Notre hte tait rempli de zle et
d'inquitude sur notre sort. Deux ou trois jours aprs, il nous amena un
nomm Lassalle, commissaire du dpartement: c'tait un jeune homme fat
et bavard; il nous montra de l'intrt dans ses paroles; il nous dit
que la guerre avait rendu ncessaire l'arrestation des nobles; que
ce n'tait pas lui qui avait voulu nous appliquer cette mesure; que
cependant il et t singulier de voir en libert des personnes
naturellement suspectes; qu'au reste la guerre allait finir; qu'on
allait raser les haies et les bois, dcimer les habitans, envoyer le
reste dans l'intrieur de la France, et repeupler le pays avec des
colonies patriotes. Il est fcheux, disait-il, d'en venir  ce parti;
mais on y est forc par le fanatisme des paysans, qui, du reste, sont
de braves gens, _car jamais, dans ce pays, aucun mtayer n'a tromp son
matre_[5]. C'est un fils de M. de La Rochejaquelein qui les commandait
aux Aubiers. Vous le connaissez, demanda-t-il  M. de Lescure?--Oui.--Il
est mme votre parent?--Cela est vrai. Je tremblais de frayeur pendant
ce dialogue; mais l'air simple et le sang-froid de M. de Lescure ne
laissrent rien souponner  Lassalle; d'ailleurs il arrivait de Niort,
et ne savait pas que Henri et habit Clisson. La ville et l'arme
taient tellement proccupes par la frayeur, que personne ne songeait 
nous. La confusion, qui rgnait dans toutes les dmarches et dans tous
les esprits, nous sauva comme par miracle. A chaque instant il arrivait
des troupes. Quelquefois des terreurs paniques saisissaient tous les
habitans: c'taient l nos momens de jouissance. Nous esprions alors
que la ville allait tre prise, et nous cartions l'ide du danger que
nous ferait courir l'attaque. M. de Lescure n'avait pas d'autre ide que
cette dlivrance; il l'attendait pour se joindre  l'arme royaliste,
et voulait mme prvenir ce moment en s'chappant de Bressuire. Il ne
supportait pas la pense de ne pouvoir combattre; et assurment, si l'on
nous et transfrs  Niort, comme on en parlait, il se serait fait tuer
plutt que d'tre ainsi emmen, et de perdre l'espoir qu'il avait dans
la promesse de Henri.

[Note 5: loge mrit, aveu remarquable dans la bouche u'un ennemi!
Encore aujourd'hui, les fdrs propritaires sont, srs de n'tre pas
tromps par leurs mtayers, qui se sont-pourtant battus contre eux 
chaque guerre.]

Ce fut pendant cette crise que nous vmes arriver l'abb Desessarts. Il
avait t compromis  Poitiers, par la dcouverte d'une correspondance
avec un migr. Le reprsentant du peuple lui donna  choisir entre la
mort ou l'enrlement dans un bataillon. Il revtit l'uniforme, et fut
envoy  Bressuire. Il venait nous voir secrtement, et se concertait
avec mon mari sur les moyens d'aller rejoindre les Vendens. Nous les
dcidmes pourtant  ne hasarder ainsi leur vie et la ntre, que si on
nous transfrait  Niort.

Toutes les nuits il y avait de nouvelles arrestations dans la ville.
Les bourgeois suspects d'aristocratie, les patriotes douteux, taient
emprisonns. On ne tarda gure  faire subir le mme sort au gnreux
maire qui s'tait oppos au massacre. Au milieu de cette rigueur
toujours croissante, la Providence continuait  nous prserver. Pendant
que chaque jour contribuait  augmenter nos craintes, une nouvelle
circonstance vint surtout les redoubler. Ma mre reut, par la poste,
une lettre d'un prtre migr en Espagne; il lui mandait, d'une
manire mal dguise, que la guerre venait d'tre dclare, que la
contre-rvolution tait infaillible, et qu'elle devait tre contente.
Le lendemain, on commena  ouvrir nos lettres et  nous les remettre
dcachetes. Nous tremblions d'en voir arriver de semblables  celle de
ce prtre, et nous n'tions pas mme bien assurs que celle-l n'et pas
t lue.

Cependant on continuait  faire des efforts pour le recrutement dans les
paroisses qui ne s'taient pas encore souleves; loin de russir, on
ne faisait qu'augmenter le nombre des rvolts. Les paysans taient
inbranlables dans leur rsolution  cet gard; rien ne pouvait les
obliger  se soumettre au tirage. Je citerai deux exemples qui eurent
lieu pendant les derniers momens de notre sjour  Bressuire.

La petite paroisse de Beaulieu fut avertie du jour o l'on devait faire,
le tirage. La troupe s'y rendit et n'y trouva pas un homme: il n'y
avait plus que des femmes dans le village. On leur signifia que, si le
lendemain les hommes n'taient pas rentrs, on viendrait y mettre le
feu. Le lendemain on y retourna: les maisons taient dsertes; on ne vit
ni femmes ni enfans: tout le village fut brl. Aprs cette terrible
excution, on somma de la mme manire la paroisse de Saint-Sauveur.
Malgr l'exemple de Beaulieu, tous les habitans disparurent. Le maire
seul resta avec quelques femmes, pour tcher de sauver le village.
On l'arrta, et on allait mettre le feu, quand on apprit, que les
royalistes taient prs de Bressuire.

Le 1er mai 1793, la rumeur et le dsordre s'accrurent dans la ville;
le bruit se rpandit que les brigands taient venus attaquer
Argenton-le-Chteau. Le soir, on sut qu'ils avaient russi et qu'ils
se dirigeaient sur Bressuire dont ils n'taient pas loigns de trois
lieues. On mit toutes les troupes sous les armes; mais elles taient
frappes de terreur: jamais le gnral Qutineau ne put obtenir que la
cavalerie fit une reconnaissance. Quelques cavaliers s'avancrent un
peu, et revinrent prcipitamment, disant qu'ils avaient vu de loin une
colonne ennemie. Qutineau se porta de ce ct: c'tait un paysan qui
labourait son champ avec huit boeufs.

La nuit se passa ainsi, la frayeur des rpublicains s'accroissant de
moment en moment. La crainte d'tre massacrs ou emmens, nous tenait
dans des transes continuelles; enfin, au point du jour, les troupes
commencrent  dfiler sans bruit. Le gnral Qutineau, voyant les
dispositions de ses soldats, s'tait dtermin  faire sa retraite sur
Thouars. Il avait cinq mille hommes; mais il ne pouvait compter sur eux
pour dfendre Bressuire, dont la vieille enceinte tombait en ruine. Le
chteau est dans une assez belle position; mais il tait aussi fort
dgrad; depuis que Duguesclin l'avait emport d'assaut sur les Anglais,
il n'avait pas t rpar.

Cette retraite ne se fit pas avec ordre. Pour qu'elle ne ft pas
retarde par les bagages, Qutineau ordonna  chaque soldat de prendre
quatre boulets dans son sac. Cela tait inexcutable; aussi presque tout
fut-il laiss  Bressuire. On avait d'abord oubli la caisse militaire;
on envoya un dtachement pour la chercher. On oublia aussi presque tous
les drapeaux. Un grand nombre de Marseillais dsertrent. La plus grande
partie des habitans suivit le gnral Qutineau ou se dirigea sur les
villes voisines.

Pendant toute cette retraite, nous attendions notre sort; nous ne
pouvions croire qu'on nous oublit compltement. Nous avions ferm nos
volets. Chaque fois que nous apercevions une compagnie faire halte
devant la porte, nous imaginions qu'on allait nous prendre. Enfin peu
 peu la ville resta comme dserte sans qu'on songet  nous, et nous
restmes libres.

Notre hte vint alors nous prier de lui donner asile  Clisson; il
craignait que la ville ne ft mise  feu et  sang par les royalistes,
pour venger le massacre des prisonniers, qui deux fois avaient t
gorgs  Bressuire, au mois de septembre 1792, et puis dernirement par
les Marseillais. Il dit  M. de Lescure que les brigands aimaient les
nobles et respectaient leurs chteaux. Beaucoup d'autres habitans de la
ville nous firent la mme demande. M. de Lescure rpondit qu'il verrait
avec plaisir tous ceux qui viendraient chez lui; mais qu'il ne concevait
pas l'avantage qu'on pouvait esprer en choisissant cette retraite. Il
envoya  Clisson pour qu'on ament des charrettes, afin d'y charger les
effets des personnes  qui il accordait l'hospitalit.

A onze heures, nous fmes avertis que la ville tait enfin compltement
vacue et presque abandonne: nous descendmes; nous traversmes les
rues; on n'y voyait plus que quelques femmes qui se lamentaient. Quand
nous emes pass la porte, M. de Lescure et moi prmes notre course par
des sentiers dtourns; laissant derrire nous mes parens qui marchaient
plus doucement, nous arrivmes seuls  Clisson. On ne pouvait concevoir
notre dlivrance; personne ne pouvait en croire ses yeux. Nous
retrouvmes  Clisson MM. Desessarts, d'Auzon, ma tante l'abbesse, etc.
L'abb Desessarts, qui n'avait jamais t que tonsur, et s'est toujours
appel depuis le Chevalier, tait parvenu  dserter; il vint nous
rejoindre le mme jour. Le chteau se remplit aussi des fugitifs de
Bressuire.

Vers le milieu du jour, on rpandit la nouvelle que les royalistes
avaient chang de direction, et ne marchaient plus sur Bressuire. M. de
Lescure se dcida sur-le-champ. Il envoya avertir dans les paroisses
voisines, donna un lieu de rendez-vous aux paysans, et leur fit dire
qu'ils y trouveraient des chefs. De son cte, il se dtermina  partir,
quand il serait quatre heures, pour Chtillon, afin d'y prendre de la
poudre et quelque renfort, et amener ces secours au lieu du rendez-vous,
assez tt pour pouvoir occuper Bressuire avant que les bleus y
revinssent.

Nous commenmes  faire tous les prparatifs. M. de Lescure n'avait
communiqu ses projets qu' M. de Marigny, au chevalier Desessarts et 
moi. Mes parens avaient bien les mmes sentimens que nous, mais non pas
la mme ardeur de jeunesse. Nous nous cachmes d'eux; nous redoutions
les rflexions et les conseils raisonnables; nous nous enfermmes tous
les quatre dans une chambre, au milieu d'un chteau rempli de patriotes
rfugis. Les messieurs se mirent  apprter des armes, et moi je
faisais des cocardes blanches.

Sur les quatre heures, M. de Lescure vint dire  ma mre que toutes les
dispositions taient faites pour que les femmes partissent escortes
et se rendissent  Chtillon. Elle demanda: Mais si les patriotes
reviennent  Bressuire, qu'allons-nous devenir?--Demain, au point
du jour, dit M. de Lescure, je serai matre de Bressuire. Quarante
paroisses se rvoltent cette nuit par mes ordres. Ma mre se trouva
mal, en s'criant: Nous sommes perdus! Elle lui reprsenta qu'il
n'avait pas calcul cette dmarche avec prudence et sang-froid; qu'il
ignorait la position des armes royalistes et rpublicaines; que
probablement on allait arriver de Parthenay pour nous arrter; que les
paroisses se soulveraient sans doute, mais sans apparence de succs, si
elles taient livres  elles-mmes. M. de Lescure n'couta point ces
observations; il avait trop souffert de rester dtenu et oisif, et
d'avoir diffr  se jeter dans la rvolte,  cause de nos premires
instances. Il avait vu la frayeur des troupes rpublicaines; elle lui
donnait de l'espoir. Il se croyait certain de pouvoir mettre sa famille
en sret, et ne pensait pas l'exposer  tant de dangers. Si, pour
entreprendre une insurrection, on calculait les esprances de succs,
jamais on ne la commencerait; quand une fois elle est entame, il faut
bien la soutenir. La raison et le courage portent  continuer une
rsistance devenue ncessaire; mais ce n'est qu'avec une audace
irrflchie, un dvouement entier  ses opinions, un enthousiasme
d'autant plus noble qu'il est plus aveugle, que l'on commence de telles
entreprises.

MM. de Lescure et de Marigny partirent, monts sur d'excellens chevaux.
A peine taient-ils sortis; que je vis arriver un patriote de Bressuire,
qui se glissait tout tremblant dans le chteau, en rptant: Ils y
sont! ils y sont!--Quoi? lui dis-je.--Les brigands sont  Bressuire
repartit-il. Je le laissai s'affliger avec les autres gens de la ville,
et je fis courir tout de suite aprs M. de Lescure. Il revint au bout
d'un quart-d'heure, et me trouva causant avec tous les patriotes
effrays. Au moment mme, un des mtayers qui tait all chercher leurs
meubles, arriva de Bressuire et conta que les brigands avaient pris ses
boeufs, et qu'apprenant qu'ils taient  M. de Lescure, ils avaient dit
qu'ils les rendraient sur un billet de sa main. Je vois que vous aviez
raison, dit en souriant M. de Lescure aux gens de Bressuire, il parat
que les brigands aiment les nobles. Je vais aller chercher mes boeufs,
et sauver vos effets: restez ici sans inquitude.

Aprs ce second dpart, moins inquitant que le premier, je songeais,
ne connaissant pas encore l'extrme bont des insurgs, que s'il en
arrivait sans que M. de La Rochejaquelein ft  leur tte, il se
pourrait bien qu'ils fussent mcontens de trouver le chteau rempli
de patriotes. Pour viter tout accident, j'engageai d'abord tous ces
rfugis  quitter leur cocarde, leur disant qu'il fallait ne prendre
le signe d'aucune opinion, puisque nous ne voulions pas nous dfendre.
Ensuite je les plaai tous dans une aile du chteau, en les engageant 
s'y tenir tranquilles. Mon pre et ma mre taient auprs de ma tante
qui tait malade. J'avais ordonn  tous mes gens de ne pas sortir; je
craignais qu'ils ne fissent quelque imprudence; de faon que j'tais
seule dans la cour, par agitation plutt que par courage. Au bout de
quelques minutes j'entendis le galop de plusieurs chevaux, et des cris
de _vive le roi_. C'tait M. de Lescure et M. de Marigny qui revenaient
avec Henri de La Rochejaquelein: ils l'avaient trouv en chemin avec
trois autres cavaliers. A ce cri de _vive le roi_, tout le monde sortit
du chteau. Henri se jeta dans nos bras, en pleurant et s'criant:
Je vous ai donc dlivrs! Pendant cette joie et cette motion, les
patriotes de Bressuire ouvrirent doucement leurs portes, et virent, 
leur grande surprise, que c'tait nous et tous les gens de la maison qui
rptions: _Vive le roi_! Ils se jetrent  nos pieds. M. de Lescure
conta toute leur histoire  Henri qui dit qu'en effet l'asile tait
bien choisi, et qu'ils avaient sagement fait de se mettre  l'abri des
brigands dans leur propre chteau. Nous voulmes ensuite qu'il embrasst
quelques--unes des femmes, pour les rconcilier avec ces brigands
qu'elles regardaient comme des espces de monstres. Nous tions tous
dans l'ivresse.

Henri nous donna quelques dtails sur l'arme; il nous parla surtout de
la valeur et de l'enthousiasme des paysans. Nous smes qu'il y avait
plusieurs corps de rebelles commands par des chefs diffrens; que
presque tous avaient des succs, mais qu'il n'y avait point de relations
habituelles entre eux; que M. de Charrette tait un des principaux;
qu'il venait de surprendre l'le de Noirmoutier. Nous lui demandmes de
quelle manire on se procurait des munitions. Il nous raconta comment, 
l'attaque d'Argenton, chaque canon n'avait que trois coups  tirer; mais
on y avait trouv de la poudre; on avait alors douze gargousses par
chaque pice: jamais on n'avait t si riche. Ces dtails, qui auraient
d paratre effrayans, nous comblaient de joie. Ma mre disait qu'il
n'y avait pas  hsiter, et que le devoir de tout gentilhomme tait de
prendre les armes. Les traits de bravoure de tous ces paysans, que nous
rapportait Henri, nous remplissaient d'admiration; moi surtout, je me
livrais  l'esprance avec une vivacit d'enfant.

Henri nous prsenta un jeune homme qui tait venu avec lui, M.
Forestier: c'tait le fils d'un cordonnier de la Pommeraye-sur-Loire. Il
avait t lev parles soins de M. de Dommagn, et l'avait suivi depuis
le commencement de l'insurrection; il tait g de dix-sept ans et avait
une figure charmante: il venait de finir ses tudes. Henri nous dit que
c'tait un des officiers de la cavalerie vendenne, qu'il tait d'une
rare bravoure, et que les chefs et les soldats l'aimaient beaucoup.

M. de Lescure, Henri de La Rochejaquelein et M. Forestier repartirent
bientt aprs pour Bressuire. M. de Lescure tait empress d'aller se
runir aux gnraux et faire connaissance avec eux. Il fut convenu que
mon pre, MM. de Marigny et Desessarts, iraient aussi le lendemain
joindre l'arme; ma mre et moi, les femmes et les vieillards, devions
en mme temps quitter Clisson pour aller nous tablir au chteau de la
Boulaye, qui appartenait  M. d'Auzon: il tait situ dans la paroisse
de Mallivre, entre les Herbiers et Chtillon, au centre du pays
insurg.




                              CHAPITRE VI.

Les Vendens occupent Bressuire.--Tableau de l'arme royaliste.


Au point du jour, je reus un billet de M. de Lescure; il me mandait
qu'il allait arriver avec Henri,  la tte de quatre-vingts cavaliers:
on fit des prparatifs pour les recevoir. Ils amenrent avec eux le
chevalier de Beauvolliers: c'tait un grand jeune homme de dix-huit ans,
que l'on avait enrl par force  Loudun, dans les gendarmes, et qu'on
avait envoy  Bressuire. Il avait, la veille, trouv le moyen de
quitter son corps; et aussitt qu'il vit la ville compltement vacue,
il se mit au galop pour aller en porter la nouvelle aux rebelles qui
arrivaient. Son habit de gendarme le fit mal recevoir des premiers
cavaliers qu'il rencontra: cependant un officier paysan, qui se trouvait
l, prit un peu plus de confiance en lui. M. de Beauvolliers lui proposa
de venir abattre l'arbre de la libert  Bressuire. Le paysan lui
rpondit: Allons; mais s'il y a du monde dans la ville, et que nous
soyons surpris, je te brle la cervelle. M. de Beauvolliers se montra
toujours plein de bravoure et de douceur. Il devint aide-de-camp et
intime ami de M. de Lescure.

Tous les autres cavaliers qui vinrent avec ces messieurs n'avaient pas
assurment une tournure militaire ni distingue; leurs chevaux taient
de toute taille et de toute couleur; on voyait beaucoup de bts au lieu
de selles, de cordes au lieu d'triers, de sabots au lieu de bottes; nos
cavaliers avaient des habits de toutes les faons, des pistolets  la
ceinture, des fusils et des sabres attachs avec des ficelles; les uns
avaient des cocardes blanches, d'autres en avaient de noires ou de
vertes; tous portaient un sacr coeur cousu  leur habit et un chapelet
 la boutonnire; ils avaient attach  la queue de leurs chevaux
des cocardes tricolores et des paulettes enleves  des bleus: les
officiers taient un peu mieux quips que les soldats, et n'avaient pas
de marques distinctives.

Toute cette troupe venait pour se montrer aux portes de Parthenay, et y
donner une fausse alarme, afin de cacher la marche de l'arme qui devait
s'avancer sur Thouars.

Les soldats se mirent  djeuner. Les paysans des paroisses voisines
arrivaient de toute part pour se joindre  eux. Des femmes venaient, la
hache  la main, aprs avoir coup les arbres de la libert. Le chteau
tait plein de gens qui mangeaient, qui buvaient, en chantant et en
criant _vive le roi_.

Pendant ce temps-l, M. de Lescure racontait qu' Bressuire on l'avait
reu  bras ouverts, qu'on l'avait trait comme chef de toutes les
paroisses de son canton, qu'on l'avait fait entrer dans le conseil de
guerre, qu'on attendait avec impatience mon pre, MM. de Marigny et
Desessarts: trouver des officiers tait un grand bonheur, car l'arme en
manquait.

Au milieu de cette conversation, nous entendmes un tumulte violent dans
la cour. Les Vendens avaient attach leurs chevaux, et, suivant leur
usage, n'avaient pas plac de sentinelle; trois habitans de Bressuire,
dont les femmes s'taient rfugies  Clisson, arrivrent pour les
chercher et les emmener  Parthenay: ils taient en uniforme de garde
nationale, bien arms et  cheval. Voyant tant de chevaux dans la cour,
ils crurent, sans y trop regarder, qu'un dtachement de Parthenay tait
venu pour nous enlever; ils trouvent un petit domestique g de quinze
ans, et lui disent: Bonjour, citoyen. Cet enfant rpondit en criant:
Il n'y a pas de citoyens ici: _vive le roi_! aux armes! voil les
bleus! Aussitt tous les cavaliers sortent comme des furieux, le sabre
 la main. Mon pre et moi tions par hasard dans la cour; nous courmes
les premiers, et nous nous jetmes devant ces trois hommes qu'on allait
massacrer: nous essaymes d'expliquer aux paysans que ces gens ne
venaient pas faire de mal, qu'ils voulaient emmener leurs femmes; elles
taient l  genoux, suppliant et demandant grce. Les paysans ne
voulaient rien entendre; M. de La Rochejaquelein se mit  leur parler.
Pendant ce temps, nous fmes entrer les trois hommes; ils quittrent
leurs habits, prirent une cocarde blanche. Pour calmer les cavaliers,
ils furent obligs de cracher sur la cocarde tricolore, et de crier
_vive le roi_!

Vers midi, M. de Lescure et Henri partirent pour Parthenay, et nous pour
Bressuire, en accordant aux patriotes rfugis la permission de rester
 Clisson tant qu'ils s'y croiraient plus en sret qu'ailleurs: tous
taient des gens honntes et paisibles.

Nous nous mimes en voiture, et des domestiques arms nous escortaient.
Quand nous fmes prs de la ville, nous commenmes  voir des Vendens.
Ils surent qui nous tions, et se mirent  crier _vive le roi_! Nous
le rptions avec eux, en pleurant d'attendrissement. J'en aperus
une cinquantaine  genoux au pied d'un calvaire; rien ne pouvait les
distraire de leurs prires.

La ville tait occupe par environ vingt mille hommes: il y en avait
six mille tout au plus arms de fusils; le reste portait des faulx
emmanches  l'envers, armes dont l'aspect est effrayant; des lames de
couteau, des faucilles plantes dans un bton, des broches, ou bien de
grosses massues de bois noueux; tous ces paysans taient dans l'ivresse
de la joie: ils se croyaient invincibles. Les rues taient pleines; on
sonnait toutes les cloches. On avait fait un feu, sur la place, avec
l'arbre de la libert et les papiers des administrations.

Mon pre, M. de Marigny et le chevalier Desessarts allrent trouver les
gnraux; je me mis  me promener dans la ville avec mes femmes. Les
paysans me demandaient si j'tais de Bressuire; je leur disais comment
la veille j'y tais prisonnire, et comment ils m'avaient dlivre: ils
taient tout heureux d'avoir sauv une dame noble. Ils me contaient que
les migrs allaient venir  leur secours, pour rtablir le roi et la
religion. Ils voulurent ensuite me mener vers Marie-Jeanne: c'tait une
pice de canon de douze; elle venait du chteau de Richelieu, o le
cardinal l'avait fait placer autrefois avec cinq autres; elle tait,
d'un trs-beau travail, charge d'ornemens et d'inscriptions  la gloire
de Louis XIII et du cardinal. Les rpublicains avaient pris ce canon 
Richelieu, et il leur avait t enlev au premier combat de Chollet. Les
paysans, je ne sais pourquoi, lui avaient donn ce nom de Marie-Jeanne;
ils y attachaient une ide miraculeuse, et croyaient qu'elle tait un
gage certain de victoire. Je trouvai ce canon sur la place: il tait
orn de fleurs et de rubans, et les paysans l'embrassaient. Ils
m'invitrent  l'embrasser aussi, ce que je fis volontiers: il y avait
l treize autres pices de divers calibres.

Sur le soir, je fus bien surprise et difie de voir tous les soldats
qui logeaient dans la mme maison que nous, se mettre  genoux, rptant
le chapelet qu'un d'entre eux disait tout haut. J'appris qu'ils ne
manquaient jamais  cette dvotion trois fois par jour.

Leur bravoure et leur enthousiasme n'avaient pas dtruit leur douceur
naturelle; leur amour et leur respect pour la religion, bien qu'assez
peu clairs, augmentaient ce sentiment. Dans les premiers mois de la
guerre, avant que les atrocits des rpublicains eussent inspir quelque
faible dsir de vengeances et de reprsailles, l'arme vendenne tait
aussi touchante par ses vertus qu'admirable par son courage; aucun des
dsordres qui accompagnent les guerres, ne souillait la victoire des
royalistes. On entrait de vive force dans les villes sans les piller;
on ne maltraitait pas les vaincus; on n'exigeait d'eux ni ranon ni
contribution; du moins les habitans du pays ne se rendaient jamais
coupables de ces excs. Quelques dserteurs, de jeunes Bretons, qui
avaient pass la Loire pour se drober au recrutement, et qui ne
pouvaient tirer de chez eux aucun moyen de subsistance, n'taient pas
toujours aussi irrprochables; mais on les punissait. Dans les divisions
du Bas-Poitou et du Comt Nantais, les choses ne se passaient pas
toujours ainsi; la guerre s'y est faite quelquefois, mais bien rarement,
d'une manire cruelle; l'ordre n'y rgnait pas toujours.

Dans cette journe, que je passai  Bressuire, je pus apercevoir ce
caractre des soldats vendens: ils dtestaient cette ville,  cause
des massacres que les troupes y avaient commis; et, pour assouvir leur
colre, ils ne songeaient pas  faire le moindre mal  un habitant dans
sa personne ou dans sa maison; ils se bornaient  dmolir les murs
extrieurs de Bressuire.

Dans la maison o j'tais loge, et mme dans la chambre o j'tais
descendue, il y avait beaucoup de soldats; je les entendis s'affliger de
ne pas avoir de tabac; je leur demandai s'il n'y en avait pas dans
la ville. On en vend bien; mais nous n'avons pas d'argent,
rpondirent-ils. Alors j'en fis acheter, que je leur donnai. Deux
cavaliers prirent dispute dans la rue, sous nos fentres; un d'eux tira
son sabre et toucha l'autre lgrement: celui-ci allait riposter;
mon pre, qui tait tout auprs, lui retint le bras en lui
disant:Jsus-Christ a pardonn  ses bourreaux, et un soldat de
l'arme catholique veut tuer son camarade! Cet homme embrassa l'autre
sur-le-champ. Au reste, je n'ai jamais entendu parler de duel dans notre
arme: la guerre tait si active et si prilleuse, que personne ne
songeait  montrer son courage autrement que contre l'ennemi.

L'arme qui occupait Bressuire tait compose d'Angevins, et de
Poitevins des paroisses qui touchent l'Anjou. Les paroisses que M. de
Lescure ft soulever s'y runirent, et on la nommait la grande arme.
D'ordinaire elle avait environ vingt mille hommes; pour les expditions
importantes, on la portait facilement au double. C'est elle qui avait
le plus d'ennemis  combattre, et qui a eu le plus de succs; presque
toujours elle agissait de concert avec la division de M. de Bonchamps,
qui pouvait mme tre regarde comme en faisant partie: cette
division tait forme de paroisses qui touchent la Loire du ct de
Saint-Florent; les Bretons qui avaient pass la rivire, s'y taient
joints; elle comptait dix ou douze mille hommes, et elle avait 
se dfendre plus spcialement contre les troupes rpublicaines qui
occupaient Angers.

M. de Charrette commandait dans le Marais et sur les ctes; il avait
vingt mille hommes dans les plus fortes runions; il avait affaire aux
garnisons de Nantes et des Sables. Dans le mme canton, trois ou quatre
petits rassemblemens, commands par MM. de la Cathelinire, Coutus,
Jolly et Savin, agissaient souvent avec M. de Charrette.

M. de Royran occupait Montaigu et les cantons adjacens; sa division
tait de douze mille hommes; il n'avait  combattre que les troupes
stationnes  Luon.

Entre Nantes et Montaigu, MM. de Lyrot et d'Isigny avaient trois ou
quatre mille hommes; ils avaient  se dfendre du ct de Nantes.

On voit que la grande arme appuyait ses derrires sur ces divisions;
mais elle avait  se soutenir sur une ligne bien tendue; elle tait 
dcouvert au nord,  l'est et au midi. Les rpublicains pouvaient
venir l'attaquer de Fontenay, de Parthenay, d'Airvault, de Thouars, de
Vihiers, de Dou et de Brissac; aussi a-t-elle successivement attaqu et
occup toutes ces villes, soit en repoussant ses ennemis, soit en allant
les chercher. Je vais faire connatre les chefs qui la commandaient. Il
n'y avait eu encore aucune nomination de gnraux; les soldats suivaient
ceux en qui ils avaient confiance, et ceux-ci s'entendaient fort bien
entre eux, sans qu'il fut question de grades ni de subordination
officielle.

M. de Bonchamps, chef de l'arme d'Anjou, tait un homme de trente-deux
ans: il avait fait la guerre dans l'Inde avec distinction, comme
capitaine d'infanterie, sous M. de Suffren. Il avait une rputation de
valeur et de talent que je n'ai jamais entendu contester une seule fois;
il tait reconnu pour le plus habile des gnraux; sa troupe passait
pour mieux exerce que les autres; il n'avait aucune ambition, aucune
prtention; son caractre tait doux et facile; il tait fort aim dans
la grande arme, et on lui accordait une entire confiance. Mais il
tait malheureux dans les combats: il a paru rarement au feu sans tre
bless, et son arme tait ainsi souvent prive de sa prsence; c'est
aussi pour cette cause que je n'ai jamais t  porte de le voir.
Il comptait dans sa division d'excellens officiers: MM. de Fleuriot,
anciens militaires, qui le remplaaient en son absence; MM. Soyer, MM.
Martin, M. de Scpeaux, beau-frre de M. de Bonchamps, etc., tous fort
braves et fort dvous.

Dans la grande arme, le principal chef tait, en ce moment, M. d'Elbe;
il commandait plus particulirement les gens des environs de Chollet et
de Beauprau. C'tait un ancien sous-lieutenant d'infanterie, retir
depuis quelques annes; il avait alors quarante ans; il tait de
petite taille, n'avait jamais vcu  Paris, ni dans le monde; il tait
extrmement dvot, enthousiaste, d'un courage extraordinaire et calme;
c'tait son principal mrite. Son amour-propre se blessait facilement;
il s'emportait sans propos, quoiqu'il ft d'une politesse crmonieuse;
il avait un peu d'ambition, mais borne comme toutes ses vues. Dans
les combats il ne savait qu'aller en avant, en disant: Mes enfans, la
Providence nous donnera la victoire. Sa dvotion tait trs-relle;
mais comme il voyait que c'tait un moyen de s'attacher les paysans
et de les animer, il y mettait beaucoup d'affectation et un ton de
charlatanisme que l'on trouvait souvent ridicule. Il portait sous son
habit de pieuses images; il faisait des sermons et des exhortations aux
soldats, et surtout il parlait toujours de la Providence, au point que
les paysans, bien qu'ils l'aimassent beaucoup et qu'ils respectassent
tout ce qui tenait  la religion, l'avaient, sans y entendre malice,
surnomm _le gnral la Providence_. Malgr ces petits ridicules, M.
d'Elbe tait au fond un homme si estimable et si vertueux, que tout le
monde avait pour lui de l'attachement et de la dfrence.

Stofflet tait  la tte des paroisses du ct de Maulevrier. Il tait
Alsacien, et avait servi dans un rgiment suisse. Lors de la rvolte,
il tait garde-chasse au chteau de Maulevrier; il avait alors quarante
ans; il tait grand et robuste. Les soldats ne l'aimaient pas, parce
qu'il tait dur et brutal; mais ils lui obissaient mieux qu' personne,
et cela le rendait fort utile. Les gnraux avaient grande confiance
en lui; il tait actif, intelligent et brave. Depuis, il a montr une
ambition sans bornes et sans raison, qui lui a donn de grands torts, et
qui a beaucoup contribu  perdre l'arme. Alors il tait, comme tout le
monde, dvou  faire le mieux possible, sans songer  lui.

Cathelineau commandait les gens du Pin-en-Mauge et des environs.
C'tait, comme je l'ai dit, un simple paysan qui avait fait quelque
temps le mtier de colporteur pour le commerce des laines. Jamais on
n'a vu un homme plus doux, plus modeste et meilleur. On avait pour lui
d'autant plus d'gards, qu'il se mettait toujours  la dernire place.
Il avait une intelligence extraordinaire, une loquence entranante, des
talens naturels pour faire la guerre et diriger les soldats: il tait
g de trente-quatre ans. Les paysans l'adoraient et lui portaient le
plus grand respect. Il avait depuis longtemps une grande rputation de
pit et de rgularit, tellement que les soldats l'appelaient _le Saint
d'Anjou_, et se plaaient, quand ils le pouvaient, auprs de lui dans
les combats, pensant qu'on ne pouvait tre bless  ct d'un si saint
homme. Quand M. de Lescure fut  l'arme, il fut aussi surnomm _le
Saint du Poitou,_ et l'on avait pour lui, comme pour Cathelineau, une
sorte de vnration religieuse.

M. de La Rochejaquelein tait chef des paroisses qui sont autour de
Chtillon. Il avait un courage ardent et tmraire, qui le faisait
surnommer _l'intrpide._ Dans les combats, il avait le coup-d'oeil
juste, et prenait des rsolutions promptes et habiles. Il inspirait
beaucoup d'ardeur et d'assurance aux soldats. On lui reprochait de
s'exposer sans aucune ncessit, de se laisser emporter trop loin,
d'aller faire le coup de sabre avec les ennemis. Dans les droutes des
rpublicains, il les poursuivait sans aucune prudence personnelle. On
l'exhortait aussi  s'occuper davantage des discussions du conseil de
guerre. En effet, il les trouvait souvent oiseuses et inutiles; et aprs
avoir dit son avis, il lui arrivait parfois de s'endormir; mais il
rpondait  tous les reproches: Pourquoi veut-on que je sois un
gnral? Je ne veux tre qu'un hussard, pour avoir le plaisir de me
battre. Malgr ce got pour les combats, il tait cependant rempli de
douceur et d'humanit. Le combat fini, nul n'avait plus d'gards et
de piti pour les vaincus. Souvent, en faisant un prisonnier, il lui
offrait auparavant de se battre corps  corps contre lui.

M. de Lescure avait une bravoure qui ne ressemblait pas  celle de son
cousin; elle ne l'cartait jamais de son sang-froid accoutum, et mme,
lorsqu'il se montrait tmraire, il ne cessait pas d'tre grave et
rflchi. Il tait l'officier le plus instruit de l'arme. Toujours il
avait eu du got pour les tudes militaires, et s'y tait livr avec
zle. Il avait lu tous les livres de tactique. Lui seul entendait
quelque chose  la fortification; et quand on attaquait les
retranchemens des rpublicains, ses conseils taient ncessaires 
tout le monde. Il tait aim et respect; mais on lui trouvait de
l'obstination dans les conseils. Pour son humanit, elle avait quelque
chose d'anglique et de merveilleux. Dans une guerre o les gnraux
taient soldats, et combattaient sans cesse corps  corps, pas un homme
n'a reu la mort de la main de M. de Lescure; jamais il n'a laiss prir
ou maltraiter un prisonnier, tant qu'il a pu s'y opposer, mme dans un
temps o les massacres effroyables des rpublicains entranaient les
plus doux de nos officiers  user quelquefois de reprsailles. Un jour,
un homme tira sur lui  bout portant; il carta le fusil, et dit:
Emmenez ce prisonnier. Les paysans indigns le massacrrent derrire
lui. Il se retourna, et s'emporta avec une colre que jamais on ne lui
avait vue. C'est la seule fois, m'a-t-il dit, qu'il avait profr un
jurement. Le nombre de gens  qui il a sauv la vie est prodigieux:
aussi sa mmoire est-elle chrie et vnre de tous les partis dans la
Vende. De tous ceux qui se sont illustrs dans cette guerre, aucun n'a
acquis une gloire plus pure.

MM. de La Rochejaquelein et de Lescure taient unis comme deux frres;
leurs noms allaient toujours ensemble; leur amiti tait clbre dans
l'arme. Avec un caractre diffrent, ils avaient la mme simplicit, la
mme douceur, la mme absence d'ambition et, de vanit. Henri disait:
Si nous rtablissons le roi sur le trne, il m'accordera bien un
rgiment de hussards. M. de Lescure ne formait pas des souhaits moins
modestes.

Mon pre n'eut point d'abord de commandement particulier, bien qu'il
et le grade de marchal-de-camp, et qu'il et fait cinq campagnes en
Allemagne. tranger au pays, il ne se souciait pas d'tre gnral en
chef, ne dsirant tre  l'arme que pour faire son devoir. Il tait
fort respect dans le conseil, mais tait peu communicatif. Il ne
partageait pas les illusions de quelques chefs, et prvoyait l'issue
dplorable de la guerre. Il aimait si peu  se faire valoir, qu'
son arrive  Bressuire, M. d'Elbe lui ayant dit, avec un air de
protection, qu'il ne laisserait pas ignorer au roi ceux qui mriteraient
des rcompenses, et qu'il se promettait d'obtenir quelque faveur par le
moyen d'un de ses parens, cuyer du prince de Cond, il se garda bien
de lui apprendre qu'il avait lui-mme pass sa vie  la cour. Il ne
lui vint pas dans la pense de tourner en ridicule les promesses si
provinciales de M. d'Elbe, et rpondit qu'il ne dsirait rien que
l'honneur de servir le roi.

M. de Marigny fut nomm gnral de l'artillerie. Il s'entendait
parfaitement  cette partie de l'art militaire: pendant la guerre contre
l'Angleterre, il avait pris part  plusieurs dbarquemens, et il avait
plus d'exprience que la plupart des officiers; mais il s'chauffait au
point de perdre compltement la tte; aussi a-t-il nui quelquefois aux
succs de l'arme,  laquelle cependant ses talens ont bien plus souvent
servi. Il faut encore attribuer  cette espce d'garement et de
vertige, sa duret et son inhumanit envers les vaincus. Presque jamais
il n'en pargnait aucun, quelques reprsentations qu'on pt lui faire,
il tait fortement persuad que cela tait utile au parti. Au milieu
de ses cruauts il continuait  se montrer, avec ses camarades et ses
soldats, l'homme le meilleur et le plus affable; aussi tait-il fort
aim; on ne pouvait s'empcher de lui tre trs-attach.

M. de Dommagn tait gnral de cavalerie: c'tait un brave et honnte
homme.

On considrait encore comme gnral M. de Boisy. Sa mauvaise sant tait
cause qu'on le voyait rarement  l'arme, et qu'il y tait peu utile.
M. Duhoux d'Hauterive, beau-frre de M. d'Elbe, et chevalier de
Saint-Louis, fort honnte homme, n'tait pas non plus en vidence.

Beaucoup d'officiers, et mme tous ceux qui montraient quelques
talens, n'avaient pas une place ni une autorit bien dtermines. Ils
combattaient aux postes o ils taient le plus ncessaires, et faisaient
ce dont on les chargeait. Les principaux taient alors MM. Forestier,
Tonnelay, Fort, Villeneuve du Cazeau, les frres de Cathelineau, le
chevalier Duhoux, le chevalier Desessarts, MM. Guignard, Odaly, les
frres Cadi, Bourasseau, etc., les uns gentilshommes, les autres
bourgeois, d'autres paysans. A ces officiers s'en joignirent
successivement beaucoup d'autres. Tout ancien militaire, tout
gentilhomme ou tout homme un peu instruit, toute personne  qui les
paysans montraient de la confiance, tout soldat qui faisait voir de la
bravoure et de l'intelligence, se trouvait officier comme de droit. Les
gnraux le chargeaient de commander, et il faisait de son mieux.

On pourra croire qu'un tat-major ainsi form, et o tout semble laiss
au hasard, devait tre le thtre de beaucoup de dissensions et de
malentendus; mais l'absence de toute rgle prcise venait de ce qu'elle
et t superflue et mme nuisible. Chacun tait sr de soi et des
autres; il ne fallait pas prescrire de devoir  des gens qui faisaient
toujours le plus qu'il leur tait possible. Tous voulaient le mme but,
et s'y taient entirement et sincrement dvous. Il n'y avait ni
ambition, ni vanit, ou du moins elles taient muettes. On se battait
tous les jours ou  peu prs: il ne restait pas de temps pour
se disputer, pour soutenir des prtentions, pour les taler en
conversation. Si quelques-uns avaient des esprances, elles taient
si loignes des succs qui auraient pu les raliser, qu'il et t
ridicule d'en parler. La diversit des conditions tait oublie. Un
brave paysan, un bourgeois d'une petite ville, tait le frre d'armes
d'un gentilhomme; ils couraient les mmes dangers, menaient la mme vie,
taient presque vtus des mmes habits, et parlaient des mmes choses
qui taient communes  tous. Cette galit n'avait rien d'affect; elle
tait relle par le fait; elle l'tait de cour aussi pour tout honnte
gentilhomme qui avait du sens. Les diffrences d'opinions politiques
taient aussi effaces. Plusieurs chefs ou officiers avaient eu
originairement une nuance diverse dans la rvolution, et avaient plus
ou moins tard commenc  la dtester; mais jamais il n'tait question
d'amour-propre, d'aristocratie. On prouvait assez son zle actuel, pour
qu'on ne mt pas de vanit  sa date.

Tels ont t,  peu d'exceptions prs, dans le commencement de la
guerre, le caractre des chefs et le tableau de l'tat-major. La
formation et la discipline de l'arme prsentaient aussi un spectacle
bien diffrent de celui que les autres guerres offrent ordinairement.

L'arme n'tait jamais assemble plus de trois ou quatre jours. La
bataille une fois gagne ou perdue, l'expdition ayant russi ou manqu,
rien ne pouvait retenir les paysans, ils retournaient dans leurs foyers.
Les chefs restaient seuls avec quelques centaines d'hommes dserteurs et
trangers qui n'avaient pas de famille  aller retrouver; mais ds qu'on
voulait tenter une nouvelle entreprise, l'arme tait bientt reforme.
On envoyait dans toutes les paroisses, le tocsin tait sonn, tous
les paysans arrivaient. Alors on lisait une rquisition conue en ces
termes: Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invite
 envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour,  telle
heure: on apportera des vivres. Le chef dans le commandement duquel la
paroisse tait comprise, signait la rquisition; elle tait obie avec
empressement; c'tait  qui partirait parmi les paysans. Chaque soldat
apportait du pain avec lui, et les gnraux avaient soin aussi d'en
faire faire une certaine quantit. La viande tait distribue aux
soldats. Le bl et les boeufs ncessaires pour les vivres taient requis
par les gnraux, et l'on avait soin de faire supporter cette charge par
les gentilshommes, les grands propritaires et les terres d'migrs:
mais il n'tait pas toujours besoin de recourir  une rquisition; il y
avait, beaucoup d'empressement  fournir volontairement; les villages
se cotisaient pour envoyer des charretes de pain sur le passage de
l'arme: les paysannes disaient leur chapelet  genoux, se tenaient, sur
la route et offraient des vivres aux soldats. Les gens riches donnaient
autant qu'il leur tait possible. Comme d'ailleurs les rassemblemens
duraient peu, on n'a jamais manqu de vivres.

L'arme n'avait donc ni chariots ni bagages: on pense bien qu'il n'tait
pas question de tentes. Pour les hpitaux, ils taient rgls avec un
soin particulier; tous les blesss royalistes et rpublicains taient
transports  Saint-Laurent-sur-Svre. La communaut des soeurs de la
Sagesse, qui sont une espce de soeurs grises, avait l son chef-lieu.
Les pauvres soeurs, renvoyes de partout, s'y taient rfugies en
grand nombre; elles taient plus de cent. Dans le mme bourg, les
missionnaires du Saint-Esprit s'taient aussi consacrs aux mmes
fonctions. Il y avait des chirurgiens qui suivaient l'arme; d'autres
dirigeaient de petits hpitaux en diffrens lieux.

Quand l'arme tait assemble, on la partageait en diffrentes colonnes,
pour attaquer sur les diffrens points dtermins d'avance par les
gnraux. On disait: M. un tel va par ce chemin; qui veut le suivre?
Les soldats qui le connaissaient, marchaient  sa suite. Seulement,
lorsqu'il y en avait assez dans une bande, on ne laissait plus les
autres s'y joindre; on les faisait aller d'un autre ct. Les chefs,
arrivs au point d'attaque, formaient de la mme faon les compagnies de
leurs officiers. Jamais on ne disait aux soldats: A droite,  gauche.
On leur criait: Allez vers cette maison, vers ce gros arbre; puis on
commenait l'attaque. Les paysans ne manquaient gure  dire leurs
prires avant d'entrer en combat, et presque tous faisaient un signe de
croix  chaque coup qu'ils allaient tirer.

Du reste, il tait impossible, mme  prix d'argent, de les placer en
sentinelle, ou de leur faire faire une patrouille. Les officiers taient
obligs de se charger de ce soin, quand il tait ncessaire.

On avait quelques drapeaux, que; l'on portait dans les affaires
importantes et prpares d'avance; mais quand la victoire tait gagne,
les paysans mettaient drapeaux et tambours sur une charrette, et
revenaient comme une foule joyeuse.

Ds que le combat tait entam, et que la mousqueterie et l'artillerie
se faisaient entendre, les femmes, les enfans, tout ce qui restait
d'habitans, allaient dans les glises se mettre en prires, ou se
prosternaient dans les champs pour demander le succs de nos armes. De
faon que, dans toute la Vende  la fois, il n'y avait plus qu'une mme
pense et qu'un mme voeu; chacun attendait, en priant Dieu, l'issue
d'une bataille d'o dpendait le sort de tous.

Tel est le tableau qu'offrit l'arme vendenne pendant les premiers mois
de la guerre. Peut-tre, en voyant combien peu le calcul, l'ordre, la
prudence, ont contribu  ses succs, paratront-ils plus surprenans
encore. Communment on a suppos  l'insurrection un tout autre
caractre; on a cru qu'elle avait t prpare par de vastes trames,
que les chefs taient d'habiles politiques dont les paysans taient les
aveugles instrumens, et qui avaient travaill pour l'excution de grands
desseins arrts d'avance. Il est facile de voir combien ces pompeuses
explications sont loignes de la vrit. La guerre a t plutt
dfensive qu'offensive: jamais aucun plan n'a pu tre concert pour
arriver  un rsultat plus lev que la sret du pays. Aprs les grands
succs, l'esprance de contribuer puissamment  la contre-rvolution se
prsenta assurment  tous les Vendens, mais sans pouvoir influer sur
leur marche. Au reste, dans les courts instans o l'on put se livrer
 cet heureux espoir, les prtentions des insurgs ne cessrent point
d'tre modestes et mesures. J'ignore quels rves d'ambition ont pu
former dans la suite quelques-uns des chefs; mais le voeu de l'arme,
des bons paysans et de leurs officiers, se rduisait  peu de chose.

Ils dsiraient que ce nom de _Vende_, qui leur avait t donn par
hasard, ft conserv  une province forme de tout le Bocage,
et administre sparment. Depuis long-temps les hommes senss
s'affligeaient de voir une contre, unie par les moeurs, l'industrie et
la nature du sol, spare en trois parties dpendant de trois provinces
diffrentes, dont l'administration avait constamment nglig le
Bocage[6].

[Note 6: La sparation actuelle en quatre dpartemens a les mmes
inconvniens pour le pays.]

Ils auraient sollicit le roi d'honorer une fois de sa prsence ce pays
sauvage et recul;

De permettre qu'en mmoire de la guerre, le drapeau blanc flottt
toujours sur le clocher de chaque paroisse, et qu'un corps de Vendens
ft admis dans la garde du roi.

On aurait aussi rclam l'excution d'anciens projets pour l'ouverture
des routes et la navigation des rivires.

Tels taient les dsirs modestes de nos bons paysans qui ne voulaient
du reste demander ni diminutions d'impts, ni exemptions de milice, ni
privilges particuliers.

J'ai t bien aise de montrer, en racontant nos esprances et nos voeux,
combien la guerre de la Vende portait un caractre de simplicit,
de raison et de zle, diffrente en cela de presque toutes les
insurrections, o l'on trouve rarement cette puret de motifs.

Nous partmes de Bressuire le 4 mai au matin. A un quart de lieue de
Chtillon, nous trouvmes un grand nombre de gens de la ville qui
venaient au-devant de nous, sous les armes; ils crirent beaucoup:
_Vivent le roi, la noblesse et les prtres_! Ils nous demandrent
o tait M. de Lescure; et quand on sut qu'il tait  l'arme, les
transports redoublrent. A Chtillon, un conseil qui venait d'tre
tabli nous harangua et nous fit accepter une garde d'honneur. Nous
continumes notre route: au bout d'un moment nous congdimes la garde
en lui donnant trente louis, et le soir nous arrivmes au chteau de
la Boulaye. Nous nous y tablmes, ma mre, ma tante, M. d'Auzon, M.
Desessarts, sa fille et moi.




                             CHAPITRE VII.

Prise de Thouars, de Parthenay et de la Chtaigneraye.--Dfaite de
Fontenay.--Prise de Fontenay.


Comme je n'tais point sur le thtre de la guerre, et que les combats
taient trs-multiplis, je ne saurai pas les raconter tous en dtail;
il y en a mme que je pourrai omettre, soit que je n'en aie pas eu une
connaissance prcise, soit que j'en aie perdu le souvenir.

La prise de Thouars est un des principaux faits de la guerre; il a t
surtout important pour moi. C'tait la premire fois que M. de Lescure
paraissait au combat: il s'y fit une telle rputation de bravoure, qu'il
acquit tout d'un coup une grande influence dans l'arme.

Le gnral Qutineau entra  Thouars le 3 mai; il ne pensait pas qu'on
vnt l'y attaquer, et ne prit aucune prcaution. Le 4 au soir, il fut
averti que les Vendens marchaient sur la ville; alors il se hta de
prendre quelques mesures.

Thouars est situ sur une hauteur; la rivire du Thou l'entoure presque
entirement; tous les chemins qui y conduisent aboutissent  cette
rivire, hormis la route de Saumur et celle de Poitiers. Pour arriver
 Thouars, les Vendens avaient le Thou  passer; c'est une rivire
profondment encaisse, et que des digues de moulins rendent presque
partout impraticable  gu.

Le passage pouvait tre tent sur quatre points: au pont de Saint-Jean,
qui touche la ville; mon pre et M. de Marigny furent chargs de cette
attaque: au port du Bac-du-Chteau; ce furent MM. d'Elbe, Cathelineau
et Stofflet:  un pont qui est  une demi-lieue de la ville, prs du
village de Vrine; c'est l que se dirigrent MM. de La Rochejaquelein
et de Lescure: enfin  un gu plus loin de Thouars, et qu'on nomme
Gu-aux-Riches; M. de Bonchamps y fut destin. Le gnral Qutineau
avait envoy du monde pour dfendre ces quatre points; mais il y eut du
dsordre et de la prcipitation dans les dispositions qu'il fit.

MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et de Bonchamps devaient commencer
l'attaque. Il tait convenu que, deux heures aprs, les autres divisions
entameraient aussi l'action. Il y eut des retards; elles n'arrivrent
qu'au bout de cinq heures, et la fausse attaque devint l'attaque
principale.

A cinq heures du matin, la colonne commande par MM. de Lescure et de
La Rochejaquelein dboucha du village de Ligron, qui est situ sur une
hauteur en face du pont de Vrine. Les bataillons de la Nivre et du Var
dfendaient le pont; ils y avaient plac une barricade forme avec du
fumier et une charrette; ils avaient aussi de l'artillerie en bonne
position.

Pendant six heures on se canonna, et l'on fit aussi un feu de
mousqueterie, qui eut peu d'effet  cause de la trop grande distance.
Sur les onze heures, les Vendens taient prs de manquer de poudre: M.
de La Rochejaquelein courut en chercher, et laissa le commandement 
M. de Lescure seul. Mon mari s'aperut, un instant aprs, que les
rpublicains commenaient  s'branler, et ne faisaient plus aussi ferme
contenance. Alors il saisit un fusil  baonnette, cria aux soldats de
le suivre, descendit rapidement la hauteur, et arriva jusque sur le pont
au milieu des balles et de la mitraille. Aucun paysan n'avait os
le suivre: il retourne, les appelle, les exhorte, leur donne encore
l'exemple, et revient sur le pont; mais il reste encore seul  cette
seconde fois: ses habits taient percs de balles. Enfin il essaie un
troisime effort. Dans cet instant, M. de La Rochejaquelein et Fort
arrivent et volent au secours de M. de Lescure, qui n'avait pu dcider
qu'un seul paysan  marcher en avant; tous les quatre traversent le
pont; M. de Lescure saute le retranchement: le soldat est bless; mais
Henri et Fort passent aussi. Cependant les paysans accouraient en foule
pour les secourir, et le passage fut forc.

Un instant aprs, M. de Bonchamps russit  passer le Gu-aux-Riches;
il tait dfendu par la garde nationale d'Airvaux. Ces braves gens,
ignorant qu'ils taient coups et que le pont de Vrine tait pris,
refusrent de se rendre, et prirent, tous avec un grand courage. On a
attribu ce trait  ceux que l'on nommait _Marseillais_, qui en taient
incapables, et qui, dans toute la guerre, se sont montrs aussi lches
que froces.

Ds que les rpublicains opposs  M. de Lescure virent que le pont
tait emport, ils s'enfuirent en dsordre vers la ville. Une trentaine
de cavaliers les poursuivirent jusque sous les murs; mais ils revinrent
ensuite prendre poste en avant du pont, pour protger le passage de
toute l'arme: quand elle eut dfil, ce poste avanc se replia. Les
rpublicains, encourags par ce mouvement qu'ils prenaient pour une
fuite, avancrent sur les Vendens: on les laissa arriver, et une vive
dcharge de mousqueterie et d'artillerie les mit une seconde fois en
droute; ils se retirrent prcipitamment dans la ville. Les Vendens
les suivirent de prs; mais les portes furent fermes. Alors on voulut
tenter un assaut. La ville est enceinte d'un vieux mur sans fosss: les
paysans se mirent  la dmolir  coups de piques, mais ce moyen n'tait
pas prompt pour faire une brche. On n'avait pas d'chelles. M. de La
Rochejaquelein monta sur les paules du brave Toussaint Texier, de la
paroisse de Courlay, et atteignit ainsi la cime du mur  un endroit o
il tait dgrad. Il tira quelques coups de fusil; puis, avec ses mains,
il arracha des pierres. Enfin on parvint ainsi  faire une sorte de
brche, et l'on se prcipita dans la ville. Pendant ce temps, les deux
autres divisions avaient pass la rivire et commenc leur attaque. Le
gnral Qutineau vit bien qu'il ne pouvait se dfendre; mais craignant
de se compromettre en capitulant, il proposa aux administrateurs du
district d'arborer le drapeau blanc, et d'aller, par une dputation,
dclarer qu'ils se soumettaient. Ils hsitrent longtemps; tous taient
fort prononcs dans leur opinion rpublicaine, et ils avaient une grande
crainte de se trouver entre les mains de _brigands_. Qutineau leur
dmontra qu'on ne pouvait songer  rsister. Alors un d'entre eux
s'cria avec dsespoir: Eh bien! si j'avais un pistolet, je me
brlerais la cervelle! Qutineau, avec un grand sang-froid en prend un
 sa ceinture et le lui prsente: le pauvre administrateur se rsigna
alors  capituler. On alla au-devant de l'arme, du ct de M. d'Elbe,
faire acte de soumission: ce fut prcisment au mme instant que MM. de
La Rochejaquelein et de Lescure entraient d'assaut dans la ville.

Malgr cette circonstance, il n'y eut aucun dsordre; pas un habitant
ne fut maltrait, pas une maison ne fut pille. Les paysans coururent
d'abord aux glises sonner les cloches et prier Dieu. Us brlrent
l'arbre de la libert et les papiers des administrations, ce qui, je ne
sais pourquoi, leur faisait toujours un fort grand amusement; puis
on les logea chez les particuliers. Ils s'y montrrent fort doux et
tranquilles, exigeant seulement du vin en abondance.

Tous les gens en fonctions de Thouars eurent d'abord beaucoup de
frayeur, et craignaient de mauvais traitemens; ils se mirent sous la
protection des chefs, et ne les quittaient pas de peur d'tre assaillis
par les paysans. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein, qui taient du
pays, les mirent sous leur protection. En entrant dans la ville, deux ou
trois s'taient attachs aux pans de leurs habits, pour trouver ainsi
une sauvegarde plus assure.

On ne fit pas de grce cependant aux prtres serments; ils furent mis
en prison, et on les emmena lorsqu'on quitta la ville, ainsi que
deux cents hommes pris les armes  la main au pont de Vrine avant la
capitulation; mais on ne leur fit aucun mal. Tous les chefs vendens
furent loger ensemble dans la maison o tait dj le gnral Qutineau.

M. de Lescure, qui l'avait connu autrefois grenadier, et qui le savait
honnte homme, l'amena dans sa chambre. Qutineau lui dit: Monsieur,
j'ai bien vu vos volets ferms quand j'ai quitt Bressuire: vous avez
cru qu'on vous oubliait; mais ce n'est pas par dfaut de mmoire que
je vous ai laiss la libert. M. de Lescure lui tmoigna toute sa
reconnaissance, et ajouta: Vous tes libre; vous pouvez partir, mais
je vous engage  rester avec nous. Vous tes d'une autre opinion: ainsi
vous ne combattrez pas; mais vous serez prisonnier sur parole, et tout
le monde vous traitera bien. Si vous retournez avec les rpublicains,
ils ne vous pardonneront pas cette capitulation, qui pourtant tait
indispensable: c'est un asile que je vous offre contre leur vengeance.
Qutineau lui rpondit: Monsieur, si je m'en vais avec vous, je
passerai pour un tratre; il paratra certain que j'ai livr la ville;
et cependant je n'ai fait autre chose que de conseiller une capitulation
au moment o j'ai vu la ville prise d'assaut. Je prouverai que j'ai
fait mon devoir. Je serais dshonor, si l'on pouvait me supposer des
intelligences avec l'ennemi. Ce brave homme demeura inbranlable dans
sa rsolution; d'autres personnes renouvelrent inutilement auprs de
lui les propositions que M. de Lescure lui avait faites. Cette bonne foi
et ce dvouement  sa cause lui concilirent l'estime de tous nos chefs;
il ne s'abaissa  aucune supplication, et garda toujours un ton fort
convenable. Stofflet, qui n'avait point dans ses procds autant de
dlicatesse que ces messieurs, fut d'abord assez grossier envers le
gnral Qutineau; il voulait lui faire quitter sa cocarde. Une dispute
allait s'engager, lorsque les autres chefs vinrent faire cesser les
propos de Stofflet.

Les paysans aussi taient fort loigns de concevoir comment on pouvait
avoir des gards pour un gnral rpublicain, et ils taient bien
surpris de voir qu'il loget dans la mme maison que leurs gnraux. Les
gens de la division de M. de Bonchamps, apprenant que Qutineau et lui
couchaient dans la mme chambre, en prirent surtout une grande alarme:
ils vinrent en foule demander  M. de Bonchamps de ne pas y consentir,
et lui montrrent des craintes. Il fut trs-fch de cette espce
d'insulte pour Qutineau, et reut fort mal leurs instances. Ils les
renouvelrent plusieurs fois dans la soire; enfin, voyant qu'il n'en
tenait aucun compte, ils s'introduisirent dans la maison ds qu'il fut
couch, et passrent la nuit dans l'escalier et devant la porte de la
chambre pour garder leur gnral. Son garde-chasse mme, lorsqu'il crut
son matre endormi, ouvrit doucement la porte, et s'alla coucher au
pied du lit. Le lendemain, en se rveillant, M. de Bonchamps gronda
ces braves gens des preuves d'attachement que, dans leur dfiance mal
entendue, ils venaient de lui donner. L'arme vendenne fit  Thouars
quelques recrues: plusieurs soldats prirent parti avec nous; mais on y
gagna surtout de fort bons officiers, qui depuis se distingurent. On
remarqua principalement M. de La Ville de Beaug. Il avait combattu
contre les Vendens dans la garde nationale de Thouars; il abandonna un
parti o on l'avait enrl de force; il devint, peu de mois aprs, un
des principaux officiers royalistes. Il tait plein de bravoure, de
talens, de patience, de simplicit, et d'un zle infatigable. Il
s'employait  tout, et toujours utilement; le plus souvent il commandait
l'artillerie. Il avait alors vingt-sept ans. Il s'attacha d'amiti 
MM. de Lescure et de La Rochejaquelein, qui lui donnrent toute leur
confiance.

MM. Daniaud-Duprat et le chevalier Piet de Beaurepaire, gs de
dix-huit ans, clbres  l'arme par leur bravoure, devinrent deux de
nos meilleurs officiers. M. Herbold avait tudi pour tre prtre,
mais n'tait point dans les ordres; on l'avait mis par force dans un
bataillon: ses vertus, sa pit, sa modestie, son zle et son courage,
le rendirent cher  tous les Vendens. M. de Beauvolliers l'an, frre
du chevalier, tait un homme actif et zl; il tait surtout excellent
pour tout ce qui demandait de l'ordre et du soin.

MM. de la Marsonnire et de Sanglier, galement dvous, taient gs;
ils se mirent dans l'artillerie, et le premier rendit souvent de grands
services.

Le chevalier de Mondyon, qui tait un enfant de quatorze ans, se joignit
aussi  l'arme. Il arrivait de Paris o il s'tait chapp de sa
pension, et avait fabriqu un faux passe-port pour venir, dans la
Vende, se battre pour le roi. Il avait une figure charmante, un courage
ardent et beaucoup de vivacit dans l'esprit.

M. de Langerie tait plus jeune encore; il n'avait pas treize ans. On
ne voulait pas d'abord lui laisser prendre une part active  la guerre;
mais on ne put l'en empcher. A la premire affaire, il eut un cheval
tu sous lui; on le fit alors aide-de-camp du chevalier de ***, qui
commandait Chtillon; il dserta de ce poste o il n'avait rien  faire;
il se procura un cheval, et revint  l'arme.

M. Renou tait arriv de Loudun avant la bataille de Thouars; il s'y
distingua par la plus rare valeur, comme  toutes les affaires qui ont
eu lieu depuis; il avait environ trente ans.

Aprs avoir pass deux jours  Thouars, on marcha sur Parthenay: les
rpublicains l'avaient vacu. Le chevalier de Marsanges, migr,
et cinq dragons, ses camarades, quittrent l'arme rpublicaine et
arrivrent ce jour-l dans la ntre. Les gnraux voyaient toujours ces
dserteurs avec plaisir; les paysans avaient de grandes dfiances, et
s'imaginaient que les transfuges taient des espions.

On se dirigea ensuite sur la Chtaigneraie. La ville tait dfendue par
trois ou quatre mille rpublicains: ce fut l que tous les nouveaux
Vendens eurent leurs preuves  faire. M. de Lescure, pour essayer M. de
Beaug, le mit  la tte de deux cents paysans, dans un poste difficile
 garder; il parvint  s'y maintenir avec beaucoup de courage et de
sang-froid. Le petit chevalier de Mondyon fut bless, ainsi que le
chevalier de Beauvolliers et M. Duprat. Les six dragons qui avaient
rejoint  Parthenay, et qui avaient vu la dfiance des Vendens,
voulurent la dissiper; ils combattirent avec une tmrit
extraordinaire: il y en eut un de tu; alors les paysans se mirent 
crier: Assez, dragons, assez; vous tes de braves gens.

La Chtaigneraie fut emporte aprs quelque rsistance; M. de Bonchamps
y entra le premier. Les conseils de mon pre contriburent beaucoup  ce
succs.

Il y avait dj plusieurs jours que les paysans taient sous les armes;
ils avaient une grande envie de retourner chez eux; on ne pouvait plus
les retenir; ils commirent quelques dsordres  la Chtaigneraie. Le
lendemain, 16 mai, il ne s'en trouva plus que sept mille;  grand peine
on en rassembla trois mille de plus, et l'on alla attaquer Fontenay.

MM. de Lescure et de La Rochejaquelein commandaient l'aile gauche; ils
eurent d'abord de l'avantage, et parvinrent dans les faubourgs de la
ville aprs avoir repouss les rpublicains: mais pendant ce temps-l
l'aile droite et le centre furent mis en pleine droute. Les paysans
taient dcourags; les dispositions furent mal faites; on entassa
l'artillerie dans un chemin o elle ne put tre d'aucun avantage; M.
d'Elbe fut bless  la cuisse; M. de la Marsonnire fut envelopp et
pris avec plus de deux cents hommes: on crut que tout tait perdu.
Cependant MM. de Lescure et de La Rochejaquelein parvinrent  n'tre
point coups; ils firent leur retraite en bon ordre et sauvrent mme
leurs canons[7].

[Note 7: C'est ce jour-l que quatre-vingts paysans qui faisaient
partie de l'aile gauche, s'tant empars, prs de Fontenay, d'un poste
important qu'on les chargea de garder, ne s'aperurent pas de la dfaite
des leurs. Avertis par hasard, ils retournent sur le champ de bataille
qu'ils trouvent dsert, et o ils aperoivent toute l'artillerie
vendenne abandonne. Incertains du parti qu'ils avaient  suivre, mais
ne dsesprant pas de voir leur arme reprendre le dessus, ils eurent
le courage de rester pour dfendre le prcieux matriel qu'elle avait
perdu. Lorsque les bleus revinrent de la poursuite, ils eurent  se
battre contre cette poigne de braves gens qui se firent tous hacher sur
leurs canons. Pierre Bibard seul, couvert de vingt-six blessures,
fut emmen prisonnier. Comme il tait bien vtu (_car il tait riche
alors!_), on le prit pour un chef d'importance. Dpos et gard  vue
dans un grenier, il y resta presque nu et en butte aux plus mauvais
traitemens. Huit jours aprs, les Vendens se prsentrent de nouveau
devant Fontenay. Ds que l'attaque eut commenc, le soldat rpublicain
qui surveillait le malheureux Bibard, se mit  l'accabler de menaces et
d'invectives, et, tournant sans cesse contre lui sa baonnette, jurait
de le tuer si la ville tait prise. Cependant, inquiet et regardant 
diverses reprises par la fentre, il oublia un instant son fusil.
Le prisonnier presque mourant, se trana vers l'arme, la saisit, et
contraignit son farouche gelier  se retirer. Aprs la prise de la
ville, ce mchant homme, confront avec Bibard, attendait en tremblant
l'arrt de mort qui devait suivre des plaintes trop fondes sur la
conduite inhumaine et brutale dont il se sentait coupable. Mais le brave
Bibard, dposant tout ressentiment, loin d'accabler son ennemi par le
rcit de ses torts, demanda et obtint qu'on le mt en libert, puis lui
dit  voix basse: Souviens-loi que je t'ai pardonn pour l'amour de
Jsus-Christ. Les blessures de Bibard ne se sont jamais entirement
guries; quand une se ferme, il s'en ouvre une autre. Malgr cela, il a
constamment continu  servir dans toutes les guerres de la Vende, et 
s'y distinguer. Il demeure aujourd'hui  la Tessouale.]

Aprs cette affaire, on se trouva dans une mauvaise situation: toute
l'artillerie tait perdue; Marie-Jeanne avait t prise; il ne restait
plus que six pices de canon; on n'avait plus de poudre; chaque soldat
avait tout au plus une cartouche; un gnral tait bless; les paysans
n'avaient plus leur premire assurance. Les chefs ne perdirent pas
courage; ils prirent promptement leur parti, affectrent beaucoup
de gaiet, et rptrent aux soldats qu'on allait bientt avoir une
revanche.

On engagea les prtres  relever le zle du peuple par des prdications.
Ils rptrent que Dieu avait permis ce malheur en punition du dgt
qu'on avait fait dans quelques maisons  la Chtaigneraie.

Une circonstance imprvue contribua plus que toute autre chose  ranimer
les paysans.

Pendant que l'arme tait  Thouars, les soldats trouvrent dans une
maison un homme en habit de volontaire, qui leur raconta qu'il tait
prtre, qu'on l'avait mis de force dans un bataillon rpublicain 
Poitiers. Il demanda  parler  M. de Villeneuve du Cazeau qui avait t
son camarade de collge. M. de Villeneuve le reconnut en effet pour M.
l'abb Guyot de Folleville. Mais bientt aprs il ajouta qu'il tait
vque d'Agra, et que des vques inserments l'avaient sacr, en
secret,  Saint-Germain. M. de Villeneuve fit part sur-le-champ de
tout ce rcit  M. Pierre Jagault, bndictin, dont les lumires et la
prudence taient fort estimes. Tous deux proposrent  l'vque d'Agra
de se joindre  l'arme. Il hsita beaucoup, allgua sa mauvaise sant;
enfin ils parvinrent  le dterminer, et l'amenrent  l'tat-major.
Personne n'imagina de douter de ce qu'il racontait. M. de Villeneuve
le reconnaissait; il donnait encore pour garans, M. Brin, cur de
Saint-Laurent-sur-Svre, prtre fort respect, et les soeurs de
la Sagesse. Il annonait que le pape avait nomm quatre vicaires
apostoliques pour la France, et qu'il tait charg des diocses de
l'ouest. Il avait une belle figure, un air de douceur et de componction,
des manires distingues. Les gnraux virent avec un grand plaisir un
ecclsiastique d'un rang lev et d'une belle reprsentation, venir
contribuer au succs de leur cause, par des moyens qui pouvaient avoir
beaucoup d'effet. Son arrive ne fit pas encore grand bruit  Thouars.
Il fut convenu qu'il se rendrait  Chtillon, et que l il serait reu
comme vque.

Ce fut ainsi qu'arriva dans la Vende cet vque d'Agra, qui a jou un
si grand rle et qui est devenu si clbre dans l'histoire de la guerre.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cet homme trompa toute l'arme
vendenne, sans qu'on puisse deviner quels taient son but et ses
projets. Tout ce qu'il avait racont tait faux. L'abb Guyot de
Folleville avait d'abord,  ce qu'il parait, prt serment; il avait
quitt Paris quelque temps avant la guerre de la Vende, et tait venu
se rfugier  Poitiers, chez, une de ses parentes. Ses manires, son air
de douceur et de dvotion, lui avaient donn un grand succs dans la
socit de Poitiers. Toutes les mes pieuses, toutes les religieuses,
qui avaient quitt leur couvent, avaient un grand empressement pour
l'abb de Folleville. Ce fut alors qu'il s'imagina, pour se donner plus
de considration et d'importance, de confier  ces bonnes mes qu'il
tait vque d'Agra, etc. C'est ainsi que les missionnaires et les
soeurs de Saint-Laurent avaient appris son existence, par leurs dvotes
correspondances de Poitiers. Je crois qu'une vanit assez ridicule
fut son seul motif. Quand il fut introduit  l'arme, il continua son
mensonge, que personne ne put dvoiler, et qu'il n'y avait pas de raison
pour souponner: c'est la seule explication que l'on puisse donner de la
singulire conduite de cet abb. Assurment il ne nous trahissait pas;
il a pri pour notre cause, et jamais il n'y a rien eu d'quivoque
dans ses dmarches. D'un autre ct, on ne peut pas supposer que cette
imposture lui ait t suggre par le dessein ambitieux de se faire
le premier personnage de la Vende, ou bien encore pour exercer plus
d'empire sur le peuple en prenant un caractre plus minent. L'vque
d'Agra avait de l'usage du monde, mais fort peu d'esprit; en outre,
il n'a jamais montr ni talent, ni nergie, ni force de rsolution:
d'ailleurs, si son roman avait t calcul pour la guerre civile,
pourquoi l'aurait-il dbit  Poitiers avant de savoir s'il y aurait une
guerre dans la Vende? Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que l'abb
de Folleville ait t conduit  devenir un aussi grand personnage en
faisant un conte ridicule, dict par un sot orgueil.

On a suppos que les gnraux taient complices de cette supercherie, et
qu'elle avait t invente par eux pour avoir plus d'influence sur les
paysans. Aucun des chefs de la Vende n'tait capable de se jouer ainsi
de la religion; si quelqu'un avait propos un pareil projet, il aurait
prouv une vive opposition de tous les autres; et, pour tromper
l'arme, il aurait fallu un consentement unanime et un secret
impntrable dans tout l'tat-major, puisque  cette poque, il n'y
avait point de gnral en chef. On crut, sans beaucoup de rflexion,
avec la bonne foi et la loyaut qui caractrisaient les Vendens, un
rcit qui tait vraisemblable, et qui, une fois admis, devint fort utile
 la cause.

Ce fut surtout aprs la droute de Fontenay, qu'on recueillit un grand
avantage de la prsence du prtendu vque d'Agra. Il arriva  Chtillon
le jour mme de la dfaite; toutes les cloches furent sonnes; on se
porta en foule sur ses pas; il distribua des bndictions; il officia
pontificalement: les paysans taient ivres de joie, le bonheur d'avoir
un vque parmi eux leur rendit toute leur ardeur, et ils ne songrent
plus au revers qu'ils venaient d'prouver.

On rassembla de nouveau l'arme; la division de M. de Bonchamps, qui
tait retourne en Anjou aprs la prise de la Chtaigneraie, se joignit
 la grande arme. On marcha encore une fois sur cette ville que
les rpublicains avaient occupe de nouveau; ils l'vacurent sans
rsistance; on y coucha. Le lendemain 24 mai, vers midi, on arriva
devant Fontenay. Les rpublicains, au nombre de dix mille, taient
au-devant de la ville avec une artillerie nombreuse.

Avant l'attaque, on fit donner l'absolution aux soldats. Les gnraux
leur disaient: Allons, mes enfans, il n'y a pas de poudre; il faut
encore prendre les canons avec des btons; il faut ravoir Marie-Jeanne:
c'est  qui courra le mieux. Les soldats de M. de Lescure qui
commandait l'aile gauche, hsitaient beaucoup  le suivre; il s'avana
seul  trente pas devant eux pour les animer, s'arrta et cria: _Vive le
roi_! Une batterie ce six pices fit sur lui un feu de mitraille: ses
habits furent percs, son peron fut emport, sa botte droite dchire;
mais il ne fut pas bless. Vous voyez, mes amis, leur cria-t-il
sur-le-champ, les bleus ne savent pas tirer. Les paysans se dcidrent;
ils prirent leur course: M. de Lescure, pour rester  leur tte,
fut oblig de mettre son cheval au grand trot. Dans ce moment, ils
aperurent, une grande croix de mission; aussitt ils se jetrent tous
 genoux, quoique  la porte du canon. M. de Beaug voulut les
faire marcher. Laissez-les prier Dieu, lui dit tranquillement M. de
Lescure[8]. Ils se relevrent et se mirent  courir de nouveau. Pendant
ce temps-l, M. de La Rochejaquelein s'tait mis  la tte de la
cavalerie avec M. de Dommaign; ils chargrent avec succs celle des
rpublicains; et au lieu de la poursuivre, ils tombrent sur le flanc
de l'aile gauche et l'enfoncrent: ce fut l ce qui acheva de dcider
l'affaire. Les rpublicains avaient tenu une heure ou  peu prs; un
bataillon de la Gironde fit seul une trs-belle rsistance; le reste
s'enfuit en dsordre vers la ville.

[Note 8: Ce trait est le sujet qu'a choisi M. Robert-Lefebvre,
premier peintre du cabinet du roi, pour le portrait de M. de Lescure,
command par Sa Majest.]

M. de Lescure arriva le premier  la porte de Fontenay avec son aile
gauche; il entra dans la ville; les paysans n'osaient pas le suivre. MM.
de Bonchamps et Fort aperurent de loin le danger qu'il courait, et
s'lancrent pour le secourir. Tous les trois eurent la tmrit de
s'enfoncer dans les rues; elles taient pleines de bleus qui fuyaient en
dsordre, et qui se jetaient  genoux, en criant: _Grce_! Ces messieurs
leur disaient: Bas les armes! on ne vous fera pas de mal. _Vive le
roi!_ Quand ils furent sur la place, ils se sparrent; chacun prit une
rue diffrente. A peine M. de Bonchamps eut-il quitt M. de Lescure,
qu'un bleu, aprs avoir jet son fusil, le reprit et tira sur lui:
la balle lui pera le bras et les chairs auprs de la poitrine. Ses
paysans, qui le suivaient  quelque distance, accoururent en fureur, et
toute rsistance cessa.

M. de Lescure avait tourn dans la rue des prisons; il les fit ouvrir de
par le roi; et aussitt M. de la Marsonnire et tous les Vendens qui
avaient t faits prisonniers s'lancrent vers lui: tous voulaient
embrasser leur librateur. Ils devaient tre jugs le lendemain, et leur
sort n'tait pas douteux. Pendant tout le combat, ils avaient cru qu'on
allait les massacrer, et s'taient barricads pour se dfendre; c'tait
aussi la crainte de M. de Lescure, et c'tait pour cela qu'il s'tait
ht d'entrer dans la ville et de se porter  la prison. Il les quitta
sur-le-champ pour continuer  poursuivre l'ennemi.

Fort avait suivi la grande rue, et, aprs avoir travers la ville, il
se trouva sur la route qui mne  Niort; il voulait absolument reprendre
Marie-Jeanne. Les bleus attachaient autant d'importance  la conserver
que nos gens  la ravoir. Fort rencontra la pice  une lieue de la
ville; elle tait garde par des fantassins; quelques gendarmes taient
plus loin. Fort s'avana si imprudemment, qu'il se trouva au milieu
d'eux; heureusement il tait mont sur un cheval qu'il avait pris
quelques jours auparavant  un gendarme, et il avait conserv la
selle et l'quipage: ils le prirent pour un des leurs, et lui dirent:
Camarade, il y a 25,000 fr. pour ceux qui sauveront Marie-Jeanne, elle
est engage: allons la dfendre. Fort fait le brave, dit qu'il veut
tre le premier. Quand il est  la tte de la bande, et qu'il est arriv
prs de la pice, il se retourne, tue les deux gendarmes qui taient
auprs de lui; les paysans qui s'taient avancs le reconnaissent,
redoublent d'efforts, et, aprs un combat qui cota quelques hommes,
Marie-Jeanne fut reprise et ramene en grand triomphe.

Ce combat, le plus brillant qu'eussent encore livr les Vendens,
leur procura quarante pices de canon, beaucoup de fusils, une grande
quantit de poudre et de munitions de toute espce. On prit aussi deux
caisses remplies d'assignats qui n'taient pas  l'effigie du roi. La
premire fut pille par les soldats, mais ils faisaient si peu de cas de
cette nouvelle monnaie de papier, qu'ils les brlrent, les dchirrent;
plusieurs d'entre eux s'amusaient  s'en faire des papillotes. La
seconde caisse, qui contenait 900,000 fr. ou environ, fut prserve par
les gnraux, et, pour pouvoir la rendre utile aux besoins de l'arme,
on crivit sur les revers, _bon au nom du roi_, avec la signature des
membres du conseil suprieur qui fut form  cette poque. Cette mesure
inspira de la confiance pour ces assignats.

On fut embarrass de la rsolution qu'on adopterait  l'gard des
soldats rpublicains qui avaient t faits prisonniers, au nombre de
deux ou trois mille. Il n'tait pas encore tabli chez les bleus que les
Vendens devaient tre fusills ds qu'ils seraient pris; ainsi il ne
pouvait pas tre question de reprsailles. D'ailleurs on avait dit  ces
gens-l: Rendez-vous, on ne vous fera pas de mal. On ne pouvait pas
les garder en si grand nombre, puisqu'on n'occupait pas de place forte,
et qu'on n'avait aucun moyen de police. En les renvoyant sur parole de
ne servir ni contre nous, ni contre les puissances coalises, il tait 
peu prs sr qu'ils violeraient cette promesse. Mon pre proposa de leur
couper les cheveux, pour pouvoir les reconnatre et les punir s'ils
taient repris une seconde fois: on prit aussi le mme parti pour le
petit nombre qu'on voulut garder. Cette prcaution fut un grand sujet de
divertissement pour l'arme vendenne[9].

[Note 9: A cette poque, on ne connaissait pas encore en France
l'usage de porter les cheveux  la Titus.]

On se promettait de grands avantages de ce renvoi des prisonniers
tondus. On esprait qu'ils serviraient de preuve, dans toute la France,
des succs et de la modration des Vendens; qu'ils seraient forcs de
convenir et de raconter que les rebelles, au lieu d'tre des brigands,
comme on les appelait, taient des royalistes pleins de loyaut, de
courage et de clmence. On mnagea aussi avec soin les acqureurs de
biens nationaux, en se bornant  leur annoncer que leurs acquisitions
seraient annules; plusieurs avaient dj pris parti avec nous. Le
chevalier Desessarts rdigea une proclamation qui fut signe de tout
le conseil de guerre, et qui a t fort connue. On la ft imprimer 
plusieurs milliers d'exemplaires qu'on distribua aux bleus que l'on
renvoyait.

Toutes ces mesures ne produisirent pas l'effet qu'on en avait attendu.
Les opinions rvolutionnaires taient plus rpandues et plus fortes que
nous ne le pensions, et il n'y avait pas de moyens, dans les autres
provinces, de s'entendre pour secouer leur joug. On n'y trouvait pas
cette union et cette parfaite communaut de sentimens entre les paysans
et les classes suprieures: la rvolte ne fit aucun progrs. Les
insurrections de Lyon et du midi n'eurent jamais de correspondance avec
nous, et furent dtermines par des opinions d'une autre nature.




                             CHAPITRE VIII.

Formation du conseil suprieur.--Victoire de Vihiers, de Dou, de
Montreuil.--Prise de Saumur.


Aprs la prise de Fontenay, les uns proposrent de marcher sur les
Sables, d'autres sur Niort, et ce dernier parti tait, je crois,
prfrable  l'autre, qui portait l'arme beaucoup trop loin du pays
insurg. On fit beaucoup d'objections  l'un et  l'autre projet.
Pendant ce temps-l la matine s'coula, et les paysans, qui taient
fatigus et qui ne recevaient pas d'ordres, commencrent  retourner
dans leurs villages o ils avaient grande envie d'aller raconter leur
victoire de Fontenay. Quand on vit qu'il n'y avait pas moyen de les
retenir, il fallut diffrer de nouvelles tentatives.

Cependant le gain d'une pareille bataille, et la prise d'une ville comme
Fontenay, chef-lieu d'un dpartement, donnrent  l'insurrection de la
Vende une consistance qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. Les chefs
n'ayant pas en ce moment d'occupations militaires, voulurent donner
quelque rgularit  toutes leurs oprations, et mettre un peu plus
d'ordre dans toutes les choses auxquelles nos succs taient dus.

On cra un conseil suprieur d'administration, dont le sige fut fix
 Chtillon. L'vque d'Agra en fut le prsident; M. Desessarts pre,
vice-prsident; M. Carrire, avocat de Fontenay, qui venait de prendre
parti parmi les royalistes, fut choisi pour procureur du roi prs le
conseil; et M. Pierre Jagault, bndictin, pour secrtaire gnral.
Parmi les membres du conseil, on distinguait M. de La Rochefoucauld qui
en tait le doyen; MM. le Maignan, Bourasseau de la Renolire et Body.
Les autres membres taient, except deux ecclsiastiques, des hommes de
loi et quelques gentilshommes que leur ge ou leur sant empchaient de
porter les armes. Un de ceux qui se distingurent le plus tt dans le
conseil suprieur, et celui qui parvint  acqurir le plus d'influence
dans l'arme, fut l'abb Bernier, cur de la paroisse de Saint-Laud, 
Angers.

De toutes les personnes qui se sont mles des affaires pendant la
guerre civile, aucune peut-tre n'avait plus d'esprit que l'abb
Bernier. Il avait une admirable facilit  crire et  parler; il
prchait toujours d'abondance. Je l'ai souvent entendu parler deux
heures de suite, avec une force et un clat qui entranaient et qui
sduisaient tout le monde; il y avait toujours de l'-propos dans ce
qu'il disait; ses textes taient bien choisis et ramens heureusement;
jamais il n'hsitait, et, bien que son loquence n'et rien de fougueux,
il paraissait inspir. Son extrieur et ses manires rpondaient  ses
paroles; le son de sa voix tait doux et pntrant; ses gestes avaient
de la simplicit; il tait infatigable; son zle tait toujours
renaissant, et jamais il ne perdait courage. Ces avantages taient
accompagns d'un air de modestie et de simple dvouement, qui le rendait
plus sduisant encore. Il donnait de bons conseils aux gnraux, et
savait se prter  l'esprit militaire, sans droger  son caractre
ecclsiastique; il dominait au conseil suprieur par la promptitude de
son esprit et de ses rdactions; il tait encore plus cher aux soldats
par ses prdications et son ardeur pour la religion.

Aussi, en peu de temps, l'abb Bernier prit un ascendant universel, et
il n'tait question que de lui. Peu  peu on le jugea autrement; on
entrevit un but d'ambition dans toute sa conduite. Ds qu'il eut acquis
del domination, on s'aperut combien il y tenait, et combien il
craignait de la voir diminuer en quelque chose; on dcouvrit qu'il
semait la discorde partout, et qu'il flattait les uns aux dpens des
autres, pour plaire davantage et gouverner plus srement. Le respect et
l'estime qu'on avait pour lui allaient toujours en s'affaiblissant, et
aprs la guerre, les Vendens lui reprochaient,  tort ou avec raison,
des dsordres de moeurs, une ame intresse, une ambition effrne, et
mme des crimes qui ne laissent pas d'avoir quelque probabilit; mais le
prestige fut long-temps  se dissiper, et l'on ne cessa jamais d'avoir
pour son esprit et sa capacit une trs-haute considration et une sorte
de crainte: il en imposait par-l  ceux qui l'aimaient le moins.

Parmi les ecclsiastiques du conseil suprieur, M. Pierre Jagault tait
aussi trs-remarquable par ses talens. Il n'avait ni ambition ni vanit;
il donnait de bons conseils, sans chercher, comme l'abb Bernier, 
gouverner l'arme; il l'galait par sa facilit  parler et  crire. Il
prchait rarement,  cause de la faiblesse de sa poitrine; mais toutes
les fois qu'il est mont en chaire, il a obtenu beaucoup de succs.

M. Brin, membre du conseil suprieur, cur de Saint-Laurent, tait,
depuis long-temps, clbre dans le pays,  cause de sa haute pit, de
son zle et de ses vertus.

Les gnraux chargrent le conseil suprieur de tout ce qui avait
rapport  l'administration du pays.

On forma dans chaque paroisse un conseil qui devait veiller 
l'excution des ordres du conseil suprieur. On ordonna aussi que, dans
les paroisses o il n'y avait pas encore de chef militaire, les paysans
en nommeraient un qui prsiderait au dpart des hommes demands,
annoncerait aux gnraux sur combien de gens ils devaient compter, les
commanderait au combat, et distribuerait les vivres  ses soldats. On
prit aussi des mesures pour donner quelques vtemens et des souliers
aux soldats pauvres qui en manquaient; on forma des magasins; enfin
on songea  se donner plus de moyens, en ayant un peu d'ordre et de
prvoyance.

Il fallait aussi nommer un trsorier-gnral de l'arme, qui devait
tre en mme temps intendant des vivres, de concert avec le conseil
suprieur. On pria M. de Beauvolliers l'an d'accepter ces fonctions
dont il tait plus capable que tout autre. Le bien de l'arme le
dtermina  ne pas refuser, quoiqu'il trouvt fcheux d'tre presque
toujours loign du combat. On lui conserva sa place au conseil de
guerre; et comme il tait le seul des chefs qui et un domicile fixe,
les demandes de tout genre lui taient presque toujours portes. Il
eut plusieurs personnes employes sous lui: les unes charges de la
distribution, d'autres attaches  l'arme, qui examinaient les besoins,
et qui entrant dans les villes prises, tchaient d'en tirer des
ressources.

La rsidence de toutes ces administrations fut tablie  Chtillon, qui
tait  cette poque le centre des mouvemens de l'arme.

Ce fut  rgler toutes ces choses que s'occuprent les gnraux pendant
les trois jours qu'ils passrent  Fontenay aprs la bataille. La ville
tait sans dfense, dans un pays de plaine, o les opinions taient
favorables en gnral  la rvolution. On abandonna Fontenay sans
y avoir fait aucun mal; on relcha mme trois administrateurs du
dpartement qu'on avait d'abord arrts.

A peine l'arme tait-elle rentre dans le Bocage, qu'on apprit que des
hussards rpublicains s'taient montrs  Argenton-le-Chteau. MM. de
Lescure et de La Rochejaquelein reurent cette nouvelle au chteau de la
Boulaye. Ils expdirent sur-le-champ des courriers, et indiqurent un
rassemblement aux Aubiers. En arrivant, ils surent que ces hussards
taient retourns  Vihiers, o tait l'avant-garde d'une grande arme
rpublicaine qui venait de se former  Saumur.

La Convention commenait  regarder l'insurrection de la Vende comme
trs-redoutable; et cette foison voulait dployer contre les rebelles
des forces imposantes. Des bataillons avaient t forms  Paris, en
y incorporant des soldats tirs de l'arme du Nord. Une cavalerie
nombreuse et aguerrie fut envoye aussi. Toutes ces mesures furent
prises avec une rapidit inconcevable. Les troupes et les canons
voyagrent en poste, en bateaux, et vinrent en cinq jours de Paris 
Saumur. Quarante mille hommes, dont la moiti tait compose de troupes
de ligne, occupaient en ce moment Saumur, Montreuil, Thouars, Dou et
Vihiers.

M. Stofflet fut le premier qui attaqua. Il partit de Chollet avec
soixante-dix cavaliers, et il entra  Vihiers sans rsistance. La
cavalerie rpublicaine se replia. Il crivit sur-le-champ  MM. de
Lescure et de La Rochejaquelein qu'il les attendait. Ces messieurs se
mirent en marche sans inquitude.

Pendant ce temps-l, les bleus taient revenus attaquer M. Stofflet avec
deux mille hommes. Il fut forc de se retirer prcipitamment, et n'eut
pas le temps de faire avertir M. de Lescure. Les rpublicains ayant
appris qu'une colonne vendenne s'avanait, recommandrent aux habitans
de la ville, qui taient tous patriotes, de ne point paratre, et de
laisser croire aux rebelles que la ville tait encore occupe par un
de leurs dtachemens; puis ils allrent s'embusquer sur une hauteur
voisine. MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et Desessarts, arrivrent
avec trois ou quatre mille hommes, et s'engagrent dans la ville sans se
douter de rien. Aprs l'avoir traverse, ils aperurent sur la hauteur
des hommes posts derrire des broussailles: ils crurent que c'tait la
troupe de Stofflet, et s'avancrent pour aller le joindre. Les paysans
suivaient ngligemment, quand tout--coup une batterie masque fit sur
eux un feu de mitraille. Le cheval de M. de Lescure fut bless, les
branches des arbres furent brises tout autour de lui et des deux autres
chefs, sans les toucher. Les paysans ne furent pas intimids, ils
s'lancrent sur les bleus, qui, effrays de cette attaque, tandis
qu'ils s'attendaient  une fuite, abandonnrent leurs canons et
s'enfuirent en pleine droute vers Dou.

Toute la grande arme et les chefs se rassemblrent sur-le-champ 
Vihiers, except MM. de Bonchamps et d'Elbe, qui n'taient pas encore
guris de leurs blessures. On marcha sur Dou. Une bataille
assez marquante fut livre prs de la ville que les rpublicains
abandonnrent. Les paysans les poursuivaient vivement sur la route
de Saumur, et seraient arrivs sur cette ville; mais le feu de deux
redoutes places sur la hauteur de Bournan, les fora  s'arrter et
 revenir  Dou. Ce jour-l deux hussards, au milieu de l'action,
quittrent leurs rangs pour venir dans notre arme: l'un des deux tait
M. de Boisprau qui s'est distingu depuis.

Il fut rsolu d'aller attaquer Saumur. Mon pre et M. de Beauvolliers
firent remarquer qu'il y avait de l'inconvnient  suivre la route
directe; qu'il valait bien mieux se porter sur Montreuil-Bellay, couper
la communication de Thouars  Saumur, et faire une attaque par un ct
qui tait srement moins bien dfendu. Cet avis fut adopt: on alla
occuper Montreuil. Il tait probable que la troupe qui tait  Thouars
se porterait au secours de Saumur: en effet, sur les huit heures, cinq
ou six mille hommes, commands par le gnral Salomon, arrivrent  la
porte de Montreuil sans se douter que notre arme s'en ft empare. Mon
pre avait fait placer une batterie derrire la porte: on la dmasqua
tout--coup, et les bleus reurent une dcharge trs-meurtrire. En mme
temps, la division Bonchamps, qui tait poste dans les jardins auprs
de la ville, les attaqua par le flanc. La droute fut bientt complte
et sanglante. Les bleus reprirent en dsordre le chemin de Thouars,
abandonnant leurs canons et leurs bagages: ils ne s'arrtrent mme pas
 Thouars, tant ils taient pouvants. Cette affaire fut meurtrire
pour notre arme: dans l'obscurit de la nuit, nos gens tirrent sur
la division Bonchamps lorsqu'elle dboucha par le flanc. Aprs cette
affaire, M. de La Rochejaquelein proposa d'envoyer des dtachemens de
cavalerie sur la route de Saumur pour inquiter les rpublicains, les
tenir sur pied toute la nuit, afin d'attaquer le lendemain dans
la journe. Cela fut rsolu ainsi, et il se chargea lui-mme de
l'excution; mais les paysans, encourags par leur succs, suivirent
en foule le petit nombre d'hommes qu'il voulait emmener. En un moment,
toute l'arme se trouva sur la route, criant: _Vive le roi! nous allons
 Saumur_. Les chefs ne pouvant arrter ce mouvement, se dterminrent 
attaquer tout de suite, et se mirent au galop pour rejoindre la tte de
l'arme. M. de Lescure se chargea de commander la gauche, et d'arriver
par le pont Fouchard, en tournant les redoutes qui taient places
 l'embranchement des routes de Montreuil et de Dou. M. de La
Rochejaquelein suivit la rivire le long des prairies de Varin. MM. de
Fleuriot, Stofflet et Desessarts,  la tte de la division Bonchamps,
passrent par les hauteurs au-dessus de Thou, se dirigeant sur le
chteau de Saumur.

Les trois attaques furent commences  peu prs en mme temps, le 10
juin au matin: c'tait M. de Lescure qui tait charg de celle qui
offrait le plus de difficults. La manire dont tout s'tait engag,
contre le projet des gnraux, ajoutait au dsordre habituel des
oprations: cependant on tourna les redoutes, et le pont fut pass; mais
une balle ayant tout--coup frapp M. de Lescure au brais, les paysans
l'apercevant couvert de sang, commencrent  lcher pied: heureusement
l'os n'avait pas t atteint. M. de Lescure fit serrer son bras avec
des mouchoirs, cria  ses soldats que ce n'tait rien, et voulut les
ramener. Une charge de cuirassiers rpublicains acheva de les effrayer.
Quand ils virent que leurs balles ne blessaient pas, rien ne put les
retenir. M. de Dommaign voulut rsister  la tte de la cavalerie
vendenne: il fut renvers par un coup de mitraille, et sa troupe fut
culbute. La droute devint complte, et tous les gens de M. de Lescure
prirent, en fuyant, la route de l'abbaye de Saint-Florent, le long du
Thou. Un heureux hasard ramena la fortune. Deux caissons versrent sur
le pont Fouchard, et arrtrent les cuirassiers: alors M. de Lescure
parvint  ramener les soldats. Le brave Loiseau, de la paroisse de
Trmentine, qui avait tu trois cavaliers en dfendant M. de Dommaign,
et qui avait fini par tre bless et abattu, se releva et se mit  la
tte des fantassins. Ils passrent leurs fusils  travers les roues des
caissons, visant aux chevaux et aux yeux des cuirassiers; M. de Marigny
plaa de l'artillerie de manire  les foudroyer: ainsi le combat fut
rtabli  l'avantage des Vendens.

Pendant ce temps-l, M. de La Rochejaquelein avait attaqu le camp
rpublicain qui tait plac dans les prairies de Varin; il avait laiss
M. de Beaug,  la tte de sept cents hommes, pour garder le pont de
Saint-Just, et avait tourn le camp pour y entrer par derrire. Mon pre
amena  M. de Beaug un renfort d'environ six cents hommes: se trouvant
en tat d'attaquer, on assaillit le camp de front. Le foss fut franchi;
un mur qui tait au-del fut abattu, et le poste fut emport. M. de La
Rochejaquelein y entrait en mme temps de l'autre ct. Il avait jet
son chapeau par-dessus les retranchemens, en criant: Qui va me le
chercher? et s'tait lanc le premier. Il fut bien vite imit par
un grand nombre de braves paysans. Les deux assauts se donnrent
prcisment dans le mme instant, et les Vendens eurent encore l le
malheur de tirer les uns sur les autres.

Henri voulut profiter sur-le-champ de cet avantage. Accompagn de M.
de Beaug, ils poursuivirent les rpublicains sans regarder si on les
suivait; ils entrent dans la ville au galop. Un bataillon qui descendait
du chteau les voit arriver, jette ses armes et rentre au chteau. Ces
deux messieurs continuent leur route, passant sur les fusils, dont la
rue tait jonche, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir.
Aprs avoir travers la ville, ils voient toute l'arme des bleus fuyant
en dsordre sur le grand pont de la Loire; ils se portent derrire la
salle de spectacle; et l, Henri se met  tirer sur les fuyards, tandis
que M. de Beaug chargeait les fusils et les lui donnait. Ils taient
seuls; cependant personne n'eut l'ide de revenir sur eux, except un
dragon qui vint,  bout portant, leur tirer un coup de pistolet, et les
manqua; Henri l'abattit d'un coup de sabre, et prit les cartouches qu'il
avait dans sa giberne. Les batteries du chteau tirrent sur eux. M.
de Beaug fut bless d'une forte contusion et jet par terre; M. de La
Rochejaquelein le releva, le mit  cheval. Ils trouvrent plusieurs
pices abandonnes, et en tirrent, sur le chteau, deux qui taient
charges; ils traversrent ensuite le pont, rejoints par une soixantaine
de fantassins, poursuivant toujours les bleus. Enfin, aprs avoir couru
pendant quelques minutes sur la route de Tours, ils pensrent  revenir
pour savoir si les Vendens taient entrs dans la ville; car on
entendait toujours le canon du chteau et des redoutes. Ils couprent le
pont de bois dit _de la Croix-Verte_, qui traverse le second bras de la
Loire, et ils y placrent deux des pices de canon qu'ils venaient
de prendre, pour empcher les bleus de revenir sur leurs pas. A leur
retour, ils trouvrent la division de Lescure dans Saumur. M. de La
Rochejaquelein, sachant que les redoutes de Bournan tenaient encore, y
courut tout de suite, et se runit  M. de Marigny qui les attaquait. Il
s'engagea entre les deux redoutes, et son cheval fut tu sous lui. La
nuit venait; on remit l'attaque au lendemain: pendant l'obscurit, les
rpublicains vacurent et se retirrent.

On avait aussi, dans la soire, tir quelques coups de canon sur le
chteau, o restaient environ quatorze cents hommes et de l'artillerie.
Le lendemain, M. de Marigny y entra en parlementaire, et proposa une
capitulation, qui fut accepte. Les assigs obtinrent de sortir, sans
autre condition que de rendre leurs armes.

La prise de Saumur livra aux Vendens un poste important, le passage
de la Loire, quatre-vingts pices de canon, des milliers de fusils,
beaucoup de poudre, de salptre[10]. Les prisonniers faits en cinq
jours taient au nombre de onze mille: on les tondit, et on les renvoya
presque tous. La perte des Vendens, dans cette dernire affaire, fui de
soixante hommes tus et quatre cents blesss.

[Note 10: On avait enferm, dans une glise qui servait de magasin
d'artillerie aux bleus, une grande partie des armes que nous avions
prises; elle tait remplie. Le lendemain de notre victoire, Henri
s'appuyant sur une fentre d'o on voyait dans l'glise, resta absorb
dans une profonde rverie pendant deux heures. Un officier vint l'en
tirer, lui demandant avec surprise ce qu'il faisait l. Il rpondit: Je
rflchis sur nos succs; ils me confondent. Tout vient de Dieu.]

M. de Lescure sut que le gnral Qutineau avait t trouv dans le
chteau de Saumur, o il avait t enferm pour tre jug, aprs
l'affaire de Thouars. Il l'envoya chercher. Eh bien! Qutineau, lui
dit-il, vous voyez comme vous traitent les rpublicains. Vous voil
accus, tran dans les prisons; vous prirez, sur l'chafaud. Venez
avec nous pour vous sauver mous vous estimons, malgr la diffrence
d'opinions, et nous vous rendrons plus de justice que vos
patriotes.--Monsieur, rpondit Qutineau, si vous me laissez en libert,
je retournerai me consigner en prison; je me suis conduit en brave
homme, je veux tre jug. Si je m'enfuyais, on croirait que je suis
un tratre, et je ne puis supporter cette ide: d'ailleurs, en vous
suivant, j'abandonnerais ma femme, et on la ferait prir. Tenez,
Monsieur, voici mon mmoire justificatif: vous savez la vrit; voyez
si je ne l'ai pas dite. M. de Lescure prit le mmoire, qui, en effet,
tait assez sincre. Qutineau ajouta, avec un air de tristesse:
Monsieur, voil donc les Autrichiens matres de la Flandre; vous tes
aussi victorieux; la contre-rvolution va se faire; la France sera
dmembre par les trangers. M. de Lescure lui dit que jamais les
royalistes ne le souffriraient, et qu'ils se battraient pour dfendre le
territoire franais. Ah! Monsieur, s'cria Qutineau, c'est alors que
je veux servir avec vous. J'aime la gloire de ma patrie: voil comme je
suis patriote. Il entendit dans ce moment les habitans de Saumur qui
rptaient  tue-tte dans la rue: _Vive le roi!_ Il s'avana vers
la fentre, et, l'ouvrant, il leur dit: Coquins, qui l'autre jour
m'accusiez d'avoir trahi la rpublique, aujourd'hui vous criez, par
peur: _vive le roi!_ Je prends  tmoin les Vendens que je ne l'ai
jamais cri. Ce brave homme s'en alla  Tours; on le conduisit  Paris;
il fut jug, condamn  mort et excut. Sa femme, qui tait en partie
cause de la rsistance qu'il avait mise aux conseils de M. de Lescure,
ne voulut pas lui survivre; elle cria _vive le roi_  l'audience du
tribunal rvolutionnaire, et prit aussi sur l'chafaud.

M. de Lescure avait pass sept heures  cheval aprs sa blessure, et
avait perdu beaucoup de sang; la souffrance et la fatigue lui avaient
donn la fivre; on l'engagea  se retirer  la Boulaye pour se gurir.
Avant de partir, il pria les officiers de s'assembler chez, lui:
Messieurs, leur dit-il, l'insurrection prend trop d'importance, nos
succs ont t trop grands, pour que l'arme continue  rester sans
ordre; il faut nommer un gnral en chef. Comme tout le monde n'est pas
rassembl, la nomination ne peut tre que provisoire. Je donne ma voix
 M. Cathelineau. Tout le monde applaudit, except le bon Cathelineau,
qui fut bien surpris de tant d'honneur. Mon pre, MM. de Boisy et Duhoux
arrivrent successivement, et se rangrent au mme avis. M. d'Elbe,
qui avait t retenu par sa blessure, vint aussi deux jours aprs, et
approuva ce qui avait t fait.

La nomination de Cathelineau tait convenable en tous points: c'tait,
de tous les chefs, celui qui exerait le plus d'influence sur les
paysans; il avait une sorte d'loquence naturelle qui les entranait, sa
pit et ses vertus le leur rendaient respectable; en outre, c'tait lui
qui avait commenc la guerre, qui avait soulev le pays et gagn les
premires batailles. Il avait le coup-d'oeil militaire, un courage
extraordinaire et beaucoup de sens et de raison. On tait sr que son
nouveau grade le laisserait tout aussi modeste, et qu'il couterait et
rechercherait toujours les conseils avec dfrence. C'tait d'ailleurs
une dmarche politique que de nommer un simple paysan pour gnral en
chef, au moment o l'esprit d'galit et un vif sentiment de jalousie
contre la noblesse contribuaient en grande partie au mouvement
rvolutionnaire; c'tait se conformer au dsir gnral, et attacher de
plus en plus les paysans au parti qu'ils avaient embrass d'eux-mmes.
On en sentait si bien la ncessit, que les gentilshommes avaient
toujours grand soin de traiter d'gal  gal chaque officier paysan. Ils
ne l'exigeaient pourtant pas. Il m'est arriv de les voir se retirer
de la table de l'tat-major,  Chtillon, quand j'y paraissais, disant
qu'ils n'taient pas faits pour dner avec moi: ils ne cdaient qu' mes
instances. L'galit rgnait bien plus dans l'arme vendenne que dans
celle de la rpublique; au point, que j'ignore encore, ou n'ai appris
que depuis, si la plupart de nos officiers taient nobles ou bourgeois;
on ne s'en informait jamais; on ne regardait qu'au mrite: ce sentiment
tait juste et naturel; il partait du coeur; et, sans tre inspir par
la politique, il y tait trop conforme pour n'tre pas gnral.
Une conduite diffrente aurait peut-tre refroidi le zle. Je n'en
rappellerai qu'un exemple trs-remarquable. M. Forestier tait fils d'un
cordonnier de village, et il a jou le rle le plus brillant,  l'arme,
prs des princes, dans les cours trangres, partout enfin jusqu' sa
mort, arrive vers 1808.

Deux jours aprs la prise de Saumur, MM. de Beauvolliers, avec cinq ou
six cents hommes, se portrent sur Chinon, entrrent dans la ville sans
rsistance; ils dlivrrent madame de Beauvolliers, que les patriotes
avaient mise en prison; ils la ramenrent  Saumur. M. de Beauvolliers
l'an retrouva aussi sa fille  Loudun o M. de La Rochejaquelein fit
une course avec quatre-vingts cavaliers.

Plusieurs officiers vinrent joindre l'arme  Saumur. Henri envoya
avertir M. Charles d'Autichamp, qui habitait auprs d'Angers. Il arriva
sur-le-champ, et se plaa dans la division de M. de Bonchamps, son
cousin; il la commanda bientt en second, sous M. de Fleuriot. M. de
Piron vint aussi de Bretagne se joindre  cette division o il acquit
une trs-grande rputation. La grande arme gagna encore,  cette
poque, M. de la Gurivire et M. de la Bigotire, migr rentr.

Il fallut remplacer M. de Dommaign, et nommer un gnral de la
cavalerie. On balana entre MM. Fort et Forestier: le dernier runit
cependant plus de suffrages; il n'avait que dix-huit ans, mais chaque
jour il montrait plus de mrite. Il eut la modestie d'accepter les
fonctions et de refuser le titre,  cause de son ge.

L'administration de l'arme vendenne prit, aprs cette expdition, plus
d'importance, et possda bien plus de ressources. MM. de Marigny et
Duhoux d'Hautrive tablirent  Mortagne et  Beauprau des moulins 
poudre, pour employer la grande quantit de salptre qui avait t prise
 Saumur. Mortagne fut aussi choisi pour tre le dpt de l'artillerie.
Les magasins de bl que les rpublicains avaient forms  Chinon, furent
envoys dans la Vende; on acheta beaucoup de sel, d'huile et de savon;
l'apothicairerie de l'arme, qui avait jusqu'alors t assez mal
fournie, devint aussi plus complte. Pour subvenir  tous les besoins de
l'arme, on avait us d'industrie, au dfaut de ressources, et beaucoup
de personnes avaient, dans tous ces petits dtails, montr un esprit
inventif.

Quant aux vtemens, il y en avait abondamment: ils taient en gros drap
du pays, en toile, en coutil, en siamoise. On faisait surtout une grande
dpense de mouchoirs rouges; il s'en fabriquait beaucoup dans le pays,
et une circonstance particulire avait contribu  les rendre d'un usage
gnral. M. de La Rochejaquelein en mettait ordinairement autour de
sa tte,  son cou, et plusieurs  sa ceinture pour ses pistolets: au
combat de Fontenay, on entendit les bleus crier: Tirez sur le mouchoir
rouge. Le soir, les officiers supplirent Henri de changer de costume;
il le trouvait commode, et ne voulut pas le quitter. Alors ils prirent
le parti de l'adopter aussi, afin qu'il ne ft pas une cause de dangers
pour lui. Les mouchoirs rouges devinrent ainsi  la mode dans l'arme;
tout le monde voulut eu porter. Cet accoutrement, les vestes et les
pantalons, qui taient l'habit ordinaire des officiers, leur donnaient
tout--fait la tournure de brigands, comme les appelaient les
rpublicains.




                              CHAPITRE IX.

Occupation d'Angers.--Attaque de Nantes.--Retraite de Parthenay.--Combat
du bois du Moulin-aux-Chvres.


Je continuais toujours  habiter le chteau de la Boulaye avec ma
mre: c'tait l comme le quartier-gnral de l'arme. Les officiers y
venaient dans l'intervalle des expditions; quelques membres du conseil
suprieur y taient sans cesse.

J'eus d'abord un peu de peine  m'accoutumer  toute cette
reprsentation militaire. Je me souviens qu'un jour o j'tais alle 
Chtillon, M. Baudry, alors commandant de la ville, vint me faire une
visite  mon arrive: j'entendis le tambour; il me proposa d'aller voir
ce qui se passait; je descendis dans la rue, et j'y trouvai deux cents
hommes sous les armes; en mme temps, M. Baudry tire son sabre et lve
tout--coup la voix; la frayeur me saisit, je me mis  pousser des cris
comme un enfant. Je compris enfin qu'il me faisait l'honneur de me
haranguer  la tte de sa troupe: peu  peu je m'habituai au bruit et au
mouvement de notre genre de vie.

J'avais laiss ma fille auprs de Clisson, chez sa nourrice qui avait
montr une grande rpugnance  quitter sa famille pour venir avec moi 
la Boulaye.

Aprs la droute de Fontenay, on la tenait cache chez Charry ou chez
les Texier, qui taient les plus braves paysans de la paroisse de
Courlay. Je voulus la faire venir  la Boulaye, et j'allai au-devant
d'elle jusqu' la Pommeraye-sur-Svre o demeurait le bon M. Durand,
notre mdecin. Les chemins taient impraticables en voiture; je pris le
parti de monter  cheval; mais j'avais si grand peur, qu'un homme  pied
tint la bride pendant toute la route. Le lendemain, tandis que j'tais
 dner, un courrier arriva, m'apportant une lettre de M. de Lescure.
J'avais su l'affaire de Saumur; mais on m'avait cach qu'il et t
bless. Il venait d'arriver  la Boulaye, et m'crivait lui-mme pour me
rassurer. Un tremblement affreux me saisit. Je ne voulus pas rester un
moment de plus. Je pris un mauvais petit cheval qui se trouvait par
hasard dans la cour; je ne laissai pas le temps d'arranger les triers
qui taient ingaux, et je partis au grand galop; en trois quarts
d'heure je fis trois grandes lieues de mauvais chemins. Je trouvai M.
de Lescure debout; mais il avait une fivre violente qu'il conserva
plusieurs jours. Depuis, je n'ai eu aucune frayeur de monter  cheval.

La grande arme n'avait pas eu, jusqu' ce moment, la moindre relation
avec M. de Charette. M. de Lescure, ayant du loisir  la Boulaye, lui
crivit une lettre polie, pour le fliciter d'une affaire brillante et
clbre qui lui avait livr Machecoul. M. de Charette rpondit par des
complimens  notre arme sur ses succs, et spcialement sur la prise
de Saumur. La lettre de M. de Charette, comme celle de M. de Lescure,
exprimait le dsir d'tablir des rapports entre les deux armes, et de
combiner leurs oprations. M. de Lescure envoya aussitt un courrier
 Saumur, pour faire part aux gnraux de la dmarche qu'il venait de
faire. Ils furent trs-satisfaits des dispositions que montrait M. de
Charette, et songrent  en profiter pour concerter avec lui une attaque
sur Nantes,  laquelle ils pensaient. Mon pre fut charg de ngocier
pour cet objet. Il commena par offrir des canons et des munitions  M.
de Charette qui les accepta avec reconnaissance. Depuis, la grande arme
le ravitailla plusieurs fois, ainsi que la petite troupe de M. de Lyrot;
car dans le Bas-Poitou la guerre fut presque constamment dfensive, au
lieu que notre arme, en se portant en avant, s'emparait des magasins
que les rpublicains avaient forms. L'entreprise sur Nantes fut
convenue avec M. de Charette: il promit d'attaquer par la rive gauche.

Pour rester matre du cours de la Loire, il fallait, conserver Saumur
qui tablissait une communication sre entre les deux rives. On rsolut
donc d'y tablir une garnison. Il fut d'abord question de laisser M.
de Laugrenire pour la commander; mais il n'tait pas assez connu dans
l'arme pour inspirer de la confiance aux paysans. On invita alors M.
de La Rochejaquelein  se charger de cette tche, qui ne lui plaisait
gure. Pour engager les soldats  rester, on leur promit de les nourrir
et de leur donner quinze sous par pur; il fut mme dit qu'ils pourraient
se relever tous les huit jours. Chaque paroisse devait toujours avoir
quatre hommes  Saumur. C'est la premire fois qu'on proposa une paie.

Le gros de l'arme partit. Il y avait dj longtemps que les soldats
taient sortis de chez eux; leur ardeur tait diminue. Stofflet, pour
les dterminer  passer la Loire, fit publier, sans avoir consult
personne, que ceux qui resteraient seraient des lches: cette mesure
augmenta l'arme, mais diminua beaucoup la garnison de Saumur, qui se
trouva compose de mille hommes environ. M. de La Rochejaquelein revint
les commander, aprs avoir pass deux jours  Angers avec l'arme.

Les rpublicains avaient vacu Angers et tout le pays adjacent. La
frayeur qu'inspiraient alors les Vendens tait si forte, que quatre
jeunes gens, MM. Duprat, Duchenier, de Boisprau et Magnan, s'en
allrent seuls  la Flche, dix lieues en avant de l'arme. Ils entrent
dans la ville, criant: _Vive le roi_! descendent  la Municipalit,
annoncent que l'arme royale va se diriger sur Paris, et qu'ils arrivent
avec deux mille hommes de cavalerie pour faire les logemens; ils disent
que, pour ne pas effrayer les habitans, leur escorte est demeure  une
demi-lieue; ils se font livrer les charpes des municipaux, les font
marcher sur la cocarde, et mettent le feu  l'arbre de la libert. Toute
la ville se met en mouvement pour pourvoir  la nourriture de cette
arme qui doit passer. Pendant ce temps-l, ces messieurs vont
tranquillement dner  l'auberge. Au milieu du repas, une servante leur
dit: Messieurs, un colporteur qui vient d'Angers a dit qu'il n'avait
pas rencontr votre escorte sur la route, et l'on parle de vous
arrter. Ils sautrent vite sur leurs chevaux, et arrivrent au galop 
Angers, chamarrs d'charpes tricolores, et tout fiers de leur tmrit.

Comme Angers est le sige d'un vch, l'vque d'Agra s'y rendit pour
officier solennellement. Il voyageait avec la simplicit d'un aptre, 
cheval, suivi d'un domestique qui portait sa crosse de bois. Il clbra
une grand messe; et, pour gagner l'esprit de la ville et prouver que
les prtres ne prchaient pas le meurtre, comme le disaient les
rpublicains, on arrangea que l'vque demanderait et obtiendrait la
grce de deux canonniers des bleus, que l'on avait condamns  mort pour
quelques crimes.

Le prince de Talmont, second fils du duc de la Trmoille, vint  Angers
rejoindre l'arme. C'tait un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une
taille trs-leve et d'une fort belle figure. Malgr sa jeunesse,
il tait habituellement atteint de la goutte, ce qui nuisait  son
activit. Il tait brave, loyal, compltement dvou, d'un bon
caractre; mais ces excellentes qualits taient un peu obscurcies par
un air de lgret qui lui paraissait de bon got.

M. le prince de Talmont fut reu avec une vive satisfaction; ou
s'applaudissait d'avoir dans les rangs de l'arme un homme d'un aussi
beau nom, dont la famille tait depuis si long-temps presque souveraine
en Poitou. Le duc de la Trmoille et la princesse de Tarente, sa
belle-fille, qui tait mademoiselle de Chtillon, taient seigneurs de
plus de trois cents paroisses dans cette province. M. de Talmont fut
nomm sur-le-champ gnral de cavalerie, au grand contentement du
modeste M. Forestier.

On prit la route d'Angers  Nantes; mais l'arme n'tait ni
trs-nombreuse, ni trs-anime. Beaucoup de paysans taient retourns
chez eux. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein taient absens, ainsi
que plusieurs de leurs officiers; et les soldats qui d'ordinaire taient
sous leurs ordres, ou n'taient pas  l'arme, ou n'y conservaient pas
leur ardeur habituelle. D'ailleurs, on s'tait toujours battu contre un
ennemi voisin du pays et prt  l'envahir; cette fois, ces pauvres gens
ne comprenaient pas bien  quoi pourrait leur servir d'aller attaquer
Nantes. Enfin on assure que le gnral Cathelineau n'avait pas huit
mille hommes quand il arriva devant la ville.

L'arme de M. de Charette et la division de M. de Lyrot avaient au
contraire un intrt pressant de s'emparer de Nantes: c'tait de l
que sortaient toutes les expditions rpublicaines diriges contre le
Bas-Poitou. Aussi tous les habitans s'taient-ils runis de ce ct, au
nombre de plus de vingt-cinq mille; mais leur attaque tait subordonne
 celle de la grande arme, parce que Nantes est situ en entier sur la
rive droite, et qu'il y avait plusieurs bras de la Loire  traverser,
dont trois taient dfendus par des ponts-levis.

On tait convenu d'attaquer, le 29 juin,  deux heures du matin.

Un premier malheur empcha la parfaite excution de ce plan. L'arme
rpublicaine avait laiss un fort dtachement dans le bourg de Nort;
contre toute attente, il se dfendit dix heures de suite, et l'on arriva
devant Nantes  huit heures du matin seulement. M. de Charette avait
commenc  l'heure dite; et les rpublicains, au lieu d'avoir deux
attaques  la fois  repousser, eurent le temps d'aviser aux moyens de
dfense et de se rassurer. Les gnraux Canclaux et Beysser, qui les
commandaient, mirent beaucoup de courage et de sang-froid  soutenir les
efforts des Vendens. Une partie des habitans les seconda avec zle;
cependant notre arme parvint jusque dans les faubourgs. Nantes allait
succomber; les bleus commenaient  fuir par la porte de Vannes;
l'intrpide Cathelineau avait mme pntr dans la ville, jusque sur la
place Viarmes,  la tte de quelques centaines d'hommes: la victoire
tait dans nos mains. Ce fut dans ce moment dcisif que deux accidens
firent tout changer de face. Le gnral en chef tombe bless d'une
balle qui lui perce le bras et se perd dans la poitrine. Les Vendens,
dsesprs, l'emportent et abandonnent le faubourg qu'il avait pris.
Dans le mme instant, un oubli du prince de Talmont empcha peut-tre le
succs de l'entreprise.

On s'tait toujours bien trouv de laisser aux rpublicains des moyens
de retraite; jamais on ne les avait mis dans la position de vaincre ou
de mourir. Il fut donc convenu au conseil de guerre qu'il n'y aurait
aucune attaque par le chemin de Vannes, et qu'on y laisserait un libre
passage. A deux heures de l'aprs-midi, on vit en effet des troupes de
fuyards sortir de Nantes par cette route. M. de Talmont, emport par
trop d'ardeur et oubliant les dispositions adoptes par le conseil de
guerre, se laissa aller  un mouvement inconsidr; il prit deux pices
de canon et repoussa les rpublicains dans la ville. Leur dfense devint
encore plus opinitre.

Les Vendens mirent aussi dans l'attaque plus de constance qu'on ne
pouvait en attendre: le combat dura dix-huit heures; mais jamais ils ne
purent reprendre l'avantage que la blessure de Cathelineau leur avait
arrach. M. de Fleuriot l'an, qui commandait la division de
Bonchamps, et plusieurs autres officiers, avaient aussi t blesss: le
dcouragement se joignit  la fatigue, et les soldats se retirrent  la
nuit tombante. Les chefs avaient fait toute la journe les plus grands
efforts pour donner aux paysans encore plus d'lan. M. de Talmont avait
eu son cheval tu par un boulet; mon pre s'tait trouv tellement
envelopp du feu d'une batterie, que tout le monde l'avait cru mort.

L'arme fut dissoute en un instant; officiers et soldats repassrent la
Loire dans des barques, et la rive droite fut entirement abandonne,
sans que les bleus, encore pouvants, osassent sortir de Nantes pour
les poursuivre. Dans cette malheureuse attaque on perdit peu de soldats;
mais la blessure de Cathelineau fut mortelle, et c'tait un bien grand
dsastre. M. de Fleuriot mritait aussi de vifs regrets. Tous les deux
survcurent de quelques jours seulement  leurs blessures.

Pendant ce temps-l, le Bocage tait aussi le thtre de combats qui
n'avaient pas t prvus. Il y avait  Amaillou, entre Bressuire et
Parthenay, un petit rassemblement de paysans, qu'on avait form pour
la sret du pays. M. de Lescure apprit que le gnral Biron (duc de
Lauzun) tait  Niort, que son arme grossissait tous les jours, et
que l'avant-garde tait  Saint-Maixent, menaant Parthenay. Il envoya
sur-le-champ  Saumur, prier MM. de Beaug, les chevaliers Beauvolliers
et de Beaurepaire, de se rendre  Amaillou; lui-mme, tout bless qu'il
tait, voulut y aller pour veiller de prs  la dfense de ce poste. Il
partit malade et le bras en charpe; je l'accompagnai, ne pouvant me
rsoudre  le quitter dans cet tat.

Nous nous arrtmes une nuit  Clisson, et le lendemain nous arrivmes
 Amaillou. Nous y trouvmes M. de R***; c'tait un gentilhomme d'une
trentaine d'annes. Pour se donner un air plus distingu, il tait en
habit de velours bleu, brod en paillettes, en bourse, et un chapeau
sous le bras, l'pe au cte: c'tait la premire fois qu'on le voyait
au camp. Il dit qu'ayant appris que les chefs taient occups ailleurs,
il avait cru devoir se rendre  Amaillou, pour y prendre le commandement
du poste. M. de Lescure le remercia beaucoup; et comme il arrivait avec
des officiers harasss de fatigue, il pria M. de R*** de vouloir bien
encore commander le camp, et se charger du bivouac pour cette nuit-l.

Il rpondit qu'un gentilhomme comme lui n'tait pas fait pour coucher
dehors. Comme chef, vous avez raison, s'cria M. de Lescure en riant.
Il ordonna aux soldats de se relayer pour le garder toute la nuit  la
pluie, loin du feu: cela fut excut, et M. de R*** ne parut plus.

Le jour d'aprs, comme j'tais  me promener avec le chevalier de
Beauvolliers, nous vmes tous les paysans en rumeur; ils saisissaient
deux chasseurs rpublicains; nous devinmes qu'ils taient dserteurs:
en effet, ils venaient de Saint-Maixent. Leur fuite avait t aperue,
ils avaient t poursuivis l'espace de plusieurs lieues, et ils
arrivaient tout essouffls. Nos gens avaient commenc par les entourer,
les uns leur disant qu'ils taient des espions, d'autres qu'il fallait
crier _vive le roi_, quelques-uns qu'il fallait les tuer. Au milieu de
ce tumulte, ils taient fort interdits: nous les prmes sous le bras,
et nous les conduismes  M. de Lescure qui tait sur son lit; il les
interrogea. Le premier rpondit gaiement qu'il s'appelait Cadet; qu'on
l'avait mis dans la lgion du Nord, et que, voulant se battre pour le
roi, il dsertait. Le second, d'un air embarrass, dit qu'il avait
migr, et qu'il tait sous-officier dans le rgiment de la Chtre.
Sa manire de s'exprimer donna de la dfiance  M. de Lescure qui
recommanda de le surveiller. Bientt aprs, il se distingua par son
courage et son mrite; et quand il fut estim dans l'arme, il conta
qu'il tait gentilhomme d'Auvergne, qu'il s'appelait M. de Solilhac. Je
ne sais pas ce qui avait pu l'engager  se cacher d'abord; depuis, il a
toujours t un des plus braves officiers de la Vende.

La prsence de M. de Lescure amena  Amaillou un grand nombre de
paysans; il pensa alors qu'il fallait s'avancer et occuper Parthenay.
M. Girard de Beaurepaire, qui commandait une petite division attache 
l'arme de M. de Royrand, lui fit dire qu'il viendrait se runira lui,
et qu'il lui amnerait cent cinquante cavaliers: c'tait un secours fort
utile, car M. de Lescure n'avait que quinze chevaux. Cette jonction se
fit  Parthenay.

On s'attendait  tre attaqu. M. de Beaug et le chevalier de
Beaurepaire firent murer toutes les issues de la ville, hormis les
portes de Thouars et de Saint-Maixent; deux pices de canon furent mises
 cette dernire porte; on plaa un poste avanc et des factionnaires.
Il fut convenu que d'heure en heure, il partirait une patrouille qui
ferait une lieue puis reviendrait, de faon qu'il y en aurait toujours
une dehors. M. Girard de Beaurepaire fut charg de veiller  l'excution
de toutes ces mesures de prcaution, qui furent ngliges; il alla se
coucher, et la patrouille de minuit ne partit pas. L'avant-garde des
rpublicains, commande par le gnral Westermann, arriva jusqu' la
porte: le factionnaire fut gorg et la batterie surprise. Un nomm
Goujon, l'un des six dragons qui avaient dsert, se fit tuer en
dfendant les pices avec courage.

MM. de Lescure et de Beaug s'taient jets sur le mme lit. M. de
Beaug se leva sur-le-champ, et courut  la porte de Saint-Maixent: il
la trouva abandonne; les paysans taient en pleine droute; il reut
une balle qui lui cassa la jambe, et se trouva au milieu des bleus; la
nuit tait obscure; il ne fut pas reconnu, et, tournant  droite, il se
dirigea rapidement vers la rivire. Alors on vit bien que c'tait un
Venden, et l'on fit une dcharge sur lui. Il fit sauter son cheval
dans l'eau et le mit  la nage; une seconde dcharge tua le cheval. Les
Vendens, qui taient  l'autre bord, parvinrent cependant  retirer
leur officier.

M. de Lescure, que sa blessure faisait beaucoup souffrir, avait eu bien
de la peine  s'habiller et  se sauver: peu s'en fallut qu'il ne ft
pris.

Le lendemain matin les rpublicains occuprent la ville o ils n'avaient
pas os s'avancer beaucoup pendant la nuit.

M. de Lescure n'avait pas voulu que je le suivisse  Parthenay; j'tais
retourne d'Amaillou  Clisson; il m'envoya un cavalier pour me prvenir
de ce qui se passait. Cet homme arriva au grand galop, la frayeur lui
avait fait perdre la tte: il se croyait poursuivi; il frappa  ma
porte, et me rveilla en criant: Madame, de la part de M. de Lescure,
sauvez-vous; nous avons t battus  Parthenay, sauvez-vous. L'effroi
me saisit; c'est  peine si j'eus le sang-froid de demander s'il n'tait
rien arriv  mon mari. Je m'habillai  la hte, oubliant d'attacher
mes robes, et je fis rveiller tout le monde; je courais dans la cour,
tenant toujours ma robe; je trouvai une troupe de faucheurs; je leur dis
d'aller se battre, et qu'il n'tait pas temps de travailler; je saisis
par le bras un vieux maon de quatre-vingts ans; je le priai de me
conduire dans une mtairie dont il me semblait que j'avais oubli le
chemin; j'y tranai ce pauvre homme, qui pouvait  peine marcher pendant
que je courais. On vint me donner quelques dtails qui calmrent un peu
ma terreur panique. Je sus qu'aprs le premier moment, M. de Lescure
s'tait retir paisiblement, et sans tre poursuivi, ni inquit. Je
montai cependant  cheval, et je partis pour Chtillon; j'y arrivai 
cinq heures du soir. Je fus toute surprise, en y entrant, de ce qu'on
s'empressait autour de moi en s'criant: La voil! la voil! Le bruit
s'tait rpandu que M. de Lescure et moi avions t pris  Parthenay:
tout le monde tait dans la consternation. J'allai rassurer le conseil
suprieur, en racontant ce que je savais; puis je pris le chemin de la
Boulaye. Je trouvai ma mre qui arrivait en voiture. Elle avait appris,
par le bruit public, les fausses nouvelles qu'on rpandait, et elle
voulait se faire conduire  Niort pour prir avec moi sur l'chafaud.
Nous fmes bien heureuses de nous retrouver: elle ne pouvait s'en fier 
ses yeux.

Cependant M. de La Rochejaquelein voyait chaque jour diminuer sa
garnison de Saumur; rien ne pouvait retenir les paysans, car ils
croyaient que tout tait fini, qu'il n'y avait plus rien  craindre.
L'un partait aprs l'autre, pour aller retrouver sa mtairie et ses
boeufs. M. de La Rochejaquelein vit bien qu'avant peu il n'aurait pas un
soldat, et il s'occupa  envoyer chaque jour dans le Bocage la poudre,
l'artillerie et les munitions de tout genre. Pour faire illusion aux
habitans sur la faiblesse de la garnison, il parcourait chaque nuit la
ville au galop avec quelques officiers, en criant: _Vive le roi_! Enfin
il se trouva, lui neuvime,  Saumur. Trois mille rpublicains venaient
d'occuper Chinon: il fallut quitter la ville. Il restait deux canons, il
les emmena; mais  Thouars, il fut oblig de les jeter dans la rivire.
Il arriva  Amaillou le jour o M. de Lescure se retirait de Parthenay.

Cependant ces deux messieurs virent bien qu'ils n'avaient pas assez de
monde pour dfendre ce canton; ils se retirrent sur Chtillon pour y
assembler la grande arme. Le gnral Westermann, de son ct, avana
avec dix mille hommes environ; il entra  Parthenay; de l il vint 
Amaillou sans prouver de rsistance; il fit mettre le feu au village:
c'est l le commencement des incendies des rpublicains; Westermann
marcha ensuite sur Clisson; il savait que c'tait le chteau de M. de
Lescure; et s'imaginant qu'il devait trouver une nombreuse garnison et
prouver une dfense opinitre, il avana avec tout son monde, non sans
de grandes prcautions, pour attaquer ce chteau du chef des brigands:
il arriva vers neuf heures du soir. Quelques paysans, cachs dans le
bois du jardin, tirrent des coups de fusil, qui effrayrent beaucoup
les rpublicains; mais ils saisirent quelques femmes, et surent qu'il
n'y avait personne  Clisson qui d'ailleurs n'tait susceptible d'aucune
dfense. Alors Westermann entra, et crivit de l une lettre triomphante
 la Convention, en lui envoyant le testament et le portrait de M. de
Lescure. Cette lettre fut mise dans les gazettes. Il ne voulut pas
renoncer  ce qu'il avait imagin d'avance, et il manda qu'aprs avoir
travers une multitude de ravins, de fosss, de chemins couverts, il
tait parvenu au repaire de ce monstre, vomi par l'enfer, et qu'il
allait y mettre le feu. En effet il fit apporter de la paille et des
fagots dans les chambres, les greniers, les curies, la ferme, et prit
toutes ses mesures pour que rien n'chappt  l'incendie.

M. de Lescure, qui avait bien prvu cet vnement, avait donn,
long-temps auparavant, l'ordre de dmeubler le chteau; mais apprenant
l'effroi que cette nouvelle avait rpandu dans les environs, et que les
habitans abandonnaient leurs mtairies, il craignit l'effet que cette
prcaution produirait sur le pays, et ne fit rien enlever de Clisson:
ainsi le chteau fut brl avec les meubles, et absolument tout ce qu'il
renfermait; des provisions normes de bl et de foin ne furent pas mme
pargnes; il en fut de mme partout. Les armes rpublicaines brlaient
nos provisions et crasaient les environs du pays insurg par leurs
rquisitions.

J'tais alle dner  Chtillon avec ces messieurs, le jour o l'on vint
leur apprendre l'incendie de Clisson: cela ne nous fit pas grand effet,
il y avait long-temps que nous nous y attendions; mais ce qui tait
important, c'tait la marche de Westermann, qui s'tait sur-le-champ
avanc  Bressuire, et qui se dirigeait sur Chtillon. L'arme tait
dissoute; les soldats avaient repass la Loire la veille seulement,
revenant de Nantes. Les incendies des bleus effrayaient les paysans;
ils voulaient, avant de se battre, mettre en sret leurs femmes, leurs
enfans et leurs bestiaux; enfin les chefs taient dans le plus grand
embarras. On se mit  crire des rquisitions et  faire partir des
courriers pour les porter. On manquait de chevaux. M. de Lescure me
chargea d'aller dans les paroisses de Treize-Vents et de Mallivre, prs
la Boulaye, remettre les ordres pour le dpart. Je partis au galop;
j'arrivai  Treize-Vents, je fis sonner le tocsin, je remis la
rquisition au conseil de la paroisse, et je haranguai de mon mieux les
paysans. J'allai de l  Mallivre en faire autant.

J'envoyai des exprs dans les paroisses voisines, et je retournai
ensuite  la Boulaye auprs de ma mre que j'avais fait prvenir.

Westermann ne laissait pas  nos mesures le temps de produire de
l'effet; il avanait toujours. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein
ne purent pas rassembler trois mille hommes: cependant, esprant faire
illusion sur leurs forces, ils voulurent essayer de dfendre les
hauteurs du Moulin-aux-Chvres; mais les soldats taient mal disposs,
et presque toujours ils perdaient courage, quand, au lieu d'attaquer,
ils taient forcs de se dfendre. Le poste fut emport par les
rpublicains; il fallut se replier et abandonner Chtillon qui n'a aucun
moyen de dfense. A ce combat, M. de la Bigotire, migr, eut un
bras fracass par un boulet. Il ne voulut pas que les paysans se
dtournassent de combattre pour le secourir; il se cacha dans une
chaumire, y resta quelques momens vanoui; et le soir il se rendit 
pied dans un village. On le conduisit  Chollet. Il eut le bras coup;
un mois aprs, tant  peine guri, il revint  l'arme, et fut encore
bless.

Pendant ce combat, suivant la coutume, toutes les femmes priaient Dieu
en attendant l'vnement. Nous coutions attentivement le bruit du
canon, et son loignement nous fit juger de la position de l'arme:
bientt je l'entendis gronder plus vivement et se rapprocher de plus
en plus. La peur me saisit; je me mis  courir sans rien attendre; je
traversai la Svre  Mallivre; puis, entrant dans une chaumire, je me
fis habiller en paysanne de la tte aux pieds, choisissant de prfrence
les haillons les plus dchirs; ensuite j'allai rejoindre ma mre et les
habitans de la Boulaye, qui me suivaient plus tranquillement et que
je retrouvai hors de Mallivre: nous prmes la route des Herbiers.
En chemin, M. de Concise vint nous prier de nous arrter chez sa
belle-soeur, au chteau de Concise: nous y rencontrmes M. de Talmont et
mon pre, qui arrivaient de Nantes. Madame de Concise n'tait pas encore
faite aux moeurs vendennes; nous la trouvmes qui mettait du rouge et
qui affectait une attaque de nerfs: du reste, elle nous reut fort bien.
Le lendemain nous allmes aux Herbiers, et l'on me dcida  quitter mon
singulier costume. Ma mre fut trs-malade de toute cette crise. Elle
avait sur elle beaucoup d'empire; dans le moment du danger, elle
conservait du sang-froid; mais aprs, elle payait par beaucoup de
souffrances la violence qu'elle s'tait faite: bien diffrente de moi,
qui ne savais point arrter mon premier mouvement, et qui, aprs le
pril pass, ne conservais pas mme de l'inquitude.




                              CHAPITRE X.

Reprise de Chtillon.--Combats de Martign et de Vihiers.--lection de
M. d'Elbe.--Attaque de Luon.


Westermann occupa Chtillon; il ne fit aucun mal aux habitans: six
cents rpublicains taient en prison; il leur rendit la libert. Ds le
lendemain, il envoya un dtachement brler le chteau de la Durbelire,
appartenant  M. de La Rochejaquelein: c'tait un vaste et antique
btiment, cach au milieu des bois et entour de larges fosss: aussi
les bleus avancrent avec plus de crainte encore qu' Clisson, et ils se
retirrent prcipitamment aprs y avoir mis le feu; alors les paysans
vinrent arrter l'incendie[11].

[Note 11: Le feu y a t mis cinq fois.]

Cependant les gnraux rassemblaient en toute hte la grande arme 
Chollet; c'tait de ce ct que Westermann attendait l'attaque, et il
avait pris ses prcautions en consquence; mais nos gens passrent
la Svre  Mallivre, et arrivrent auprs de Chtillon au moment
o Westermann, y pensant le moins, faisait chanter un _Te Deum_ par
l'vque constitutionnel de Saint-Maixent. Les Vendens taient nombreux
et anims d'un vif ressentiment: la prise de Chtillon et les incendies
leur avaient inspir une sorte de rage. Les bleus taient camps sur une
hauteur auprs d'un moulin  vent: les paysans se glissrent en silence
autour d'eux; le feu commena: les rpublicains, effrays de se voir
attaqus de plusieurs cts, ne tinrent pas longtemps, le poste fut
emport et les canonniers tus sur leurs pices; en un instant la
droute et le dsordre furent complets; les caissons et les canons se
culbutrent dans la descente rapide qui mne  Chtillon; les renforts
que Westermann envoyait furent emports par des fuyards: lui-mme
n'eut pas le temps de se montrer, et fut heureux de pouvoir s'enfuir
prcipitamment  la tte de trois cents cavaliers.

La fureur des paysans s'accrut encore par le combat et la victoire;
ils ne voulaient pas faire quartier; les chefs avaient beau crier aux
rpublicains: Rendez-vous, on ne vous fera pas de mal, les soldats ne
massacraient pas moins. Quand on fut parvenu dans la ville, le carnage
devint plus affreux encore. M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde,
avait travers Chtillon en poursuivant les fuyards, et il avait
ordonn, en passant, d'enfermer plusieurs centaines de prisonniers: les
paysans, au lieu d'obir, se mirent  les gorger; M. de Marigny les
conduisait. M. d'Elbe et d'autres qui voulurent s'y opposer, furent
mis en joue par leurs soldats. On courut raconter ces horreurs  M. de
Lescure qui arriva aussitt. Une soixantaine de prisonniers qu'il venait
de faire, s'taient jets autour de lui; ils s'attachaient  ses habits
et  son cheval. Il se rend  la prison, le dsordre cesse: les soldats
le respectaient trop pour ne pas lui obir; mais M. de Marigny, hors de
lui, s'avana en lui criant: Retire-toi, que je tue ces monstres; ils
ont brl ton chteau. M. de Lescure lui ordonna de cesser, ou qu'il
allait dfendre les prisonniers contre lui-mme; il ajouta: Marigny, tu
es trop cruel; tu priras par l'pe. Le massacre fut ainsi arrt 
Chtillon; mais beaucoup de malheureux fuyards furent assomms dans les
mtairies o ils s'garaient. L'incendie du village d'Amaillou et
celui de nos deux chteaux, premires atrocits de ce genre que les
rpublicains eussent commises, avaient inspir  nos paysans cette
ardeur de vengeance. Depuis ils s'y accoutumrent, pour ainsi dire, et
revinrent  leur douceur naturelle.

Pendant le combat, M. Richard, mdecin breton, voyant un hussard se
prcipiter sur M. de Lescure, se jeta au-devant, et reut dans l'oeil
une balle qui sortit derrire le cou. On parvint  lui sauver la vie 
force de soins.

On fit plus de quatre mille prisonniers; le reste fut tu. Tous les
bagages de l'arme rpublicaine tombrent entre les mains des Vendens;
la voiture mme de Westermann fut prise. Quatre jeunes officiers eurent
l'tourderie de briser le coffre de cette voiture. Le bruit se rpandit
alors qu'ils y avaient trouv beaucoup d'argent, et se l'taient
partag. Mais M. de Lescure ayant dit au conseil que l'un des quatre, le
brave M. Duprat, lui avait donn sa parole d'honneur qu'il n'y avait
rien dans le coffre, l'estime gnrale qu'inspirait cet excellent
officier empcha de donner suite  ces propos; ce qui fut bien honorable
pour lui.

On retrouva  Chtillon M. de la Trsorire, que les Vendens avaient
mis en prison comme soldat rpublicain, et que Westermann avait dlivr.
Il avait rendu de fort bons offices  la ville, en rclamant pour elle
auprs du gnral, et tmoignant pour les habitans. Au lieu de se
sauver avec les bleus, il revint se constituer prisonnier, et demanda
instamment qu'on et confiance en lui et qu'on l'admt dans l'arme
vendenne comme simple soldat. Il s'y conduisit toujours avec valeur, et
fut bientt officier.

Nous attendions aux Herbiers l'issue de la bataille avec une grande
anxit. Ds que nous smes qu'elle avait t gagne, nous revnmes  la
Boulaye. M. de Lescure vint aussi y soigner sa blessure qui le faisait
encore beaucoup souffrir.

Aprs quelques jours de repos, on apprit que les rpublicains, changeant
leurs plans, allaient attaquer la Vende par un autre point, et entrer
par le pont de C, en Anjou. On commena  faire des prparatifs de
dfense et  rassembler les soldats.

Le 15 juillet, l'arme rpublicaine, aprs avoir pass les ponts de C,
arriva par Brissac jusqu'auprs de Martign. Toute l'arme vendenne
tait rassemble; M. de Bonchamps commandait sa division en personne:
c'tait sa premire sortie depuis sa blessure de Fontenay. Il fut
d'avis, ainsi que M. de Lescure, de marcher toute la nuit et de prendre
le chemin le plus court pour aller  la rencontre de l'ennemi, afin
de n'avoir pas  combattre pendant la chaleur qui tait extrme en ce
moment-l. Un vieux M. de L***, qui tait venu  l'arme cette fois, et
qu'on n'y a pas revu depuis, insista fortement pour qu'on choist une
autre route plus longue, et assura que l'attaque serait plus avantageuse
de ce ct-l. Il avait soixante-dix ans, une ancienne rputation de bon
militaire: on se rangea  son avis.

Les paysans eurent trois lieues de plus  faire; ils arrivrent 
Martign excds de fatigue: la chaleur tait touffante. L'avantage fut
d'abord du ct des Vendens, ils s'emparrent de cinq pices de
canon; mais M. de Marigny, ayant voulu tourner l'ennemi  la tte d'un
dtachement de cavalerie, se trompa de chemin et revint au galop. La
poussire empcha nos gens de distinguer ceux qui arrivaient sur eux;
ils crurent que les ennemis les chargeaient, et se retirrent emmenant
trois pices de canon ennemi. On ft de vains efforts pour les ramener;
la chaleur leur tait toute activit. M. de Bonchamps fut atteint d'une
balle qui lui fracassa le coude; un des bons officiers de sa division,
Vannier, valet de chambre de M. d'Antichamp, fut grivement bless.

Les rpublicains, qui souffraient aussi de la chaleur, ne poursuivirent
pas, et les Vendens perdirent peu de monde au combat; mais la soif et
la chaleur firent prir une cinquantaine de paysans, qui imprudemment
burent avec avidit des eaux corrompues. M. de Lescure, qui tait puis
de fatigue, et qui avait beaucoup cri pour exciter les soldats, ne
trouvant ni vin, ni eau-de-vie, but aussi de cette eau; il se trouva
mal, et demeura vanoui pendant deux heures.

MM. de Lescure et de La Rochejaquelein retournrent  Chollet pour
rassembler les paysans et recommencer une nouvelle attaque. Les
rpublicains continurent leur mouvement, entrrent  Vihiers, et de-l
avancrent sur Coron. Ces messieurs se htrent d'envoyer du monde de
ce ct. Heureusement toutes les paroisses de ce canton-l taient
trs-peuples, et fournissaient, pour ainsi dire, les meilleurs soldats
de l'arme. Le 17, l'ennemi arrta sa marche, et le 18, comme il y
avait dj beaucoup de paysans assembls, on attaqua les bleus qui
s'avanaient du ct de Vihiers. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein
n'taient pas encore arrivs, il n'y avait que des officiers; aucun
chef ne se trouvait l. L'abb Bernier persuada aux soldats que leurs
gnraux taient prsens; il donna d'excellens conseils, et ce fut lui,
en quelque sorte, qui dirigea le mouvement. MM. de Piron, Forestier, de
Villeneuve, Keller, de Marsange, Fort, Herbault, Guignard, conduisirent
les soldats avec habilet et courage. Au bout de trois quarts d'heure,
les rpublicains furent mis en droute et abandonnrent leurs canons et
leurs munitions: le gnral Santerre, qui les commandait, s'enfuit des
premiers. On savait qu'il tait l, et les Vendens avaient un vif dsir
de prendre l'homme qui avait prsid au supplice du roi; on voulait
l'enchaner dans une cage de fer. Fort se lana  la poursuite de
Santerre, et allait le saisir, lorsque celui-ci parvint  faire franchir
 son cheval un mur de six pieds. M. de Villeneuve manqua aussi de
prendre le reprsentant Bourbotte qui sauta de son cheval derrire une
haie. Les bleus, en fuyant, eurent la folle barbarie de brler la ville
de Vihiers. Les Vendens ne l'eussent pas fait; mais ils ne purent
prouver aucun regret sur le sort de cette ville, car elle avait
toujours favoris les rpublicains. Trois maisons furent sauves par
hasard, dont une appartenait au seul royaliste qui ft  Vihiers.

M. de Lescure et de La Rochejaquelein, entendant le canon, pensrent
bien que l'attaque avait t, contre leur attente, avance de
vingt-quatre heures; ils arrivrent en toute hte, et trouvrent les
paysans qui emmenaient des canons. M. de Lescure demanda ce que c'tait:
Comment! mon gnral, vous n'tiez donc pas  la bataille? c'est donc
M. Henri qui nous commandait? D'autres en disaient autant  M. de La
Rochejaquelein. Les officiers vinrent expliquer aux gnraux qu'on
s'tait servi de leur nom pour encourager les soldats.

La dfaite des rpublicains avait t si complte, que le pays en tait
entirement dlivr; ils avaient regagn Saumur.

Le quartier-gnral revint  Chtillon: j'allai y dner; et ce jour-l,
je fus tmoin d'une scne qui montrera quel tait le caractre des
soldats vendens. Un officier avait mis en prison deux meuniers de la
paroisse des Treize-Vents, qui avaient commis quelque faute; c'taient
de bons soldats, aims de leurs camarades. Tous les paysans qui se
trouvaient  Chtillon commencrent  murmurer hautement, disant qu'on
les traitait avec trop de duret. Quarante hommes de la paroisse
allrent se consigner en prison; ils rptaient qu'ils taient aussi
coupables que les meuniers. Le chevalier de Beauvolliers vint me
raconter ce qui se passait, et m'engagea de solliciter la grce de ces
deux hommes auprs de M. de Lescure, qui ne voulait pas avoir l'air de
cder  cette rumeur, et qui m'envoyait chercher pour la lui demander.
Je vins sur la place; je dis aux paysans que je rencontrai, que je
m'intressais  leurs camarades, parce que le chteau de la Boulaye
tait de la paroisse des Treize-Vents. M. de Lescure arriva comme par
hasard; je le suppliai publiquement de leur rendre la libert. Il fit
semblant de se faire prier, et m'accorda ma demande. J'allai moi-mme
 la prison, suivie de tout le peuple; je fis sortir les prisonniers.
Madame, nous vous remercions bien, me dirent les gens de Treize-Vents;
mais cela n'empche pas qu'on a eu tort de mettre les meuniers en
prison; on n'avait pas ce droit-l. Tels taient nos soldats,
aveuglment soumis au moment du combat, et hors de l, se regardant
comme tout--fait libres.

Cependant, le 14 juillet, le brave Cathelineau avait succomb  sa
blessure o la gangrne s'tait mise. Un de ses parens se prsente au
peuple assembl devant la maison, et lui dit: _Le bon Cathelineau a
rendu l'ame  celui qui la lui avait donne pour venger sa gloire_.
Quelles paroles simples et profondes la religion suggre  un
paysan[12]! On parla de le remplacer; on sentit combien il serait
avantageux de nommer un gnerai qui commandt en chef, non pas seulement
la grande arme, mais aussi toutes les insurrections vendennes. Ce fut
en effet dans cette intention qu'on procda  l'lection; mais elle fut
faite tout de travers; au lieu de convoquer les dputs de toutes les
divisions, tout s'arrangea par une petite intrigue de M. d'Elbe.
Quelques officiers peu marquans des divisions de MM. de Charette,
de Bonchamps et de Royrand, se rassemblrent avec un grand nombre
d'officiers de la grande arme: ils convinrent qu'on crirait cinq noms
sur chaque billet, et que celui qui runirait le plus de suffrages
serait gnralissime; les quatre suivans seraient chargs de commander,
chacun  leur rang, en l'absence du gnral en chef, et devaient se
choisir chacun un commandant en second. Le conseil de guerre devait tre
form de ces neuf personnes, et dcider de toutes les oprations. Ce fut
M. d'Elbe qui prsida  tout cet arrangement. M. de Bonchamps, qui,
suivant l'opinion de tous les gens senss, devait tre nomm, tait
retenu  Jallais par ses blessures, et sa division tait reste en
Anjou. M. de Charette ignorait presque que l'on s'occupt d'une pareille
nomination; M. de La Rochejaquelein ne s'en occupait pas; M. de Lescure
tait malade, et fort tranger  toute espce de mene, de mme que mon
pre. On laissa M. d'Elbe placer en foule, dans les lecteurs, les
officiers subalternes qui lui taient attachs. Comme il n'y avait ni
grade ni rang bien dtermins, on ne savait gure qui devait obtenir ce
privilge ou en tre exclu.

[Note 12: Ceci est tir de la _Vie de Cathelineau_, ouvrage curieux
et touchant, imprim en 1821.]

Bref, M. d'Elbe fut nomm gnralissime. Les quatre gnraux de
division furent MM. de Bonchamps, de Lescure, de Donnissan et de
Royrand. M. de Lescure choisit pour second M. de La Rochejaquelein; M.
de Royrand choisit, je ne sais pourquoi, M. de C***; M. de Bonchamps ne
choisit personne,  ce que je crois. Pour mon pre, voyant que dans une
formation gnrale de l'arme, on oubliait M. de Charette, il le nomma.
M. de Charette fut sensible  cette marque d'gards de mon pre; mais il
trouva tout cet arrangement de nomination fort plaisant. M. de Bonchamps
crivit de son lit ce peu de mots  M. d'Elbe: Monsieur, je vous fais
mon compliment sur votre lection; ce sont probablement vos grands
talens qui ont dtermin les suffrages. Il n'en vcut pas moins bien
avec lui par la suite.

Cette nomination de M. d'Elbe parut singulire: on se borna  en
plaisanter. C'tait un homme de cour, plein de sentimens vertueux; et
comme on tait sr qu'il ne gnerait personne, qu'il laisserait chacun
faire  sa guise, tout aise de porter le titre de gnralissime, et
bornant l toute son ambition, on ne songea pas  renverser ce qui
venait d'tre fait; on savait trs-bien que tout resterait comme par le
pass, malgr ce qui avait t statu. De son ct, M. d'Elbe, pour se
faire pardonner son lection et pour montrer de l'affabilit,
redoubla de rvrences et de complimens; il les prodiguait au moindre
aide-de-camp.

M. de Talmont continua  commander la cavalerie, et M. de Marigny
l'artillerie; il s'adjoignit M. de Perault, qui tait venu  l'arme
depuis quelque temps: c'tait un officier de ce que l'on appelait
autrefois les troupes bleues de la marine, chevalier de Saint-Louis,
qui avait cinquante ans ou environ. Il montra constamment beaucoup
de bravoure, de mrite et de modestie. MM. de Marigny et de Perault,
uniquement occups de leurs devoirs, sont rests toujours unis, sans
jalousie et sans rivalit.

Beaucoup d'autres officiers taient venus successivement se runir aux
Vendens. C'est un devoir et une consolation pour moi de placer ici
leurs noms, et de contribuer, autant qu'il est en moi,  l'honneur de
leur mmoire. Je voudrais n'en omettre aucun; mais c'est impossible. M.
de Lacroix, migr, chevalier de Saint-Louis, tait trs-brave, fort bon
homme et sans aucune prtention: M. Roger Moulinier tait actif, dur et
strict; les soldats le craignaient et avaient confiance en lui,  cause
de son excessive bravoure: le chevalier Durivault, de Poitiers, tait
fort jeune; M. de Lescure le choisit pour aide-de-camp, et n'eut jamais
qu' s'en louer: un frre de MM. de Beauvolliers, g de quinze ans,
vint les retrouver; la premire fois qu'il vit le feu, il ne se montra
pas ferme; M. de Beauvolliers l'an le fit venir devant tout le monde,
et lui reprocha publiquement sa conduite; depuis, il a toujours t
digne de sa famille.

J'ajouterai aux noms de ces officiers que j'ai eu l'occasion de
connatre plus particulirement, ceux de MM. de Chantereau, de Dieuzy,
Caquerey, Berns, pages du roi; MM. Beaud de Bellevue, Bernard, de
Crizais; Blouin, Bonin, des Aubiers; Pallierne, Frey, de Brunet, de
Brocour, Genest, de Josselin, Morinais, de Nesde, de la Pelouze, de
Saujeon frres; Tranquille, d'Izernay, Valois, Texier frres, de
Courlay; un autre Texier, canonnier, bien connu dans l'arme par sa
bravoure, etc.

Dans les commencemens, tous les dserteurs des troupes rpublicaines
devenaient officiers ou cavaliers dans l'arme vendenne; mais le nombre
des fantassins tant devenu assez considrable, bien qu'il ne l'ait
jamais t beaucoup, on en forma trois compagnies: l'une franaise,
commande par M. de F; l'autre allemande, la troisime suisse. Chacune
tait de cent vingt hommes ou environ; elles faisaient une sorte de
service rgulier  Mortague o taient les magasins. La compagnie suisse
tait presque entirement compose de fugitifs d'un dtachement du
malheureux rgiment des gardes: ils taient en garnison en Normandie,
pendant qu'on massacrait leurs camarades au 10 aot; ils respiraient la
vengeance, et chacun d'eux se battait hroquement. M. Keller, suisse,
un des plus courageux et des plus beaux hommes de l'arme, tait leur
commandant. Ces compagnies ne combattaient pas en ligne; elles se
seraient fait craser si elles ne s'taient pas disperses  la manire
des paysans.

Tout de suite aprs l'lection de M. d'Elbe, on retourna attaquer les
rpublicains. La division de M. de Bonchamps les avait battus deux
fois, et leur avait fait repasser la Loire. MM. d'Elbe et de La
Rochejaquelein se portrent sur Thouars, et trouvrent peu de rsistance
de ce cte-l; Henri fit mme une excursion jusqu' Loudun. Pendant ce
temps-l, M. de Lescure, qui ne se portait pas bien, tait rest 
la Boulaye; il y reut une lettre d'un officier de l'arme de M. de
Royrand, par laquelle on demandait instamment des secours  la grande
arme. Cette division avait quelquefois agi de concert avec nos
gnraux. Dans les commencemens de la guerre, elle avait eu un succs
clatant  Chantonnay; depuis elle avait dfendu, contre quelques
attaques, le pays de Montaigu et la route de Fontenay  Nantes; elle
avait essay une fois, sans succs, d'entrer  Luon. M. de Royrand
tait un homme de grand mrite, et avait quelques officiers distingus:
MM. Sapinaud de la Verrie, Bjarry frres, de Verteuil, de Grelier,
etc.; mais il comptait avec eux des officiers qui avaient peu d'ardeur
et de capacit. Pour les soldats, ils passaient pour les moins courageux
de tout le pays insurg.

Les rpublicains sortirent de Luon; ils attaqurent successivement le
Pont-Charron et Chantonnay, toujours avec succs; ils prirent et ils
gorgrent M. Sapinaud de la Verrie. C'tait une suite de revers dont
on faisait le rcit  M. de Lescure. Il partit sur-le-champ pour aller
trouver M. de Royrand. La lettre qu'il avait reue racontait d'une faon
si dplorable la dtresse de cette division, qu'il vit bien qu'on ne
pouvait trop se hter d'amener  M. de Royrand des soldats et des
officiers. Il rendit compte de son dpart aux autres gnraux qui se
trouvaient alors  Argenton; ils vinrent le joindre aux Herbiers, et
l'arme s'y rassembla.

Les rpublicains se retirrent jusqu' Luon: on les y attaqua. Le
combat tourna d'abord  l'avantage des Vendens; mais quelques soldats
et mme des officiers s'tant mis  piller dans les maisons voisines,
mirent du dsordre dans l'arme: l'ennemi en profita. Nos gnraux ne
purent rallier les soldats ni ramener la victoire, malgr leurs
efforts courageux. M. de Talmont se distingua beaucoup  la tte de la
cavalerie, et sa fermet contribua  sauver l'arme. M. de Lescure eut
son cheval bless; M. d'Elbe courut quelques risques d'tre pris.

Cette marche de l'arme ne servit donc qu' recouvrer le poste important
de Chantonnay. Le rassemblement avait t prcipit et peu nombreux:
c'tait le moment de la moisson; les paroisses ne pouvaient pas fournir
autant de monde. Cependant il est sr que l'affaire de Luon aurait
eu une autre issue, sans le dsordre auquel deux ou trois officiers
participrent. On voulut faire passer les coupables au conseil de
guerre; mais on craignit de mcontenter les soldats, et on ne voulut pas
avoir  faire un exemple sur des officiers d'une classe infrieure. Il
fallait tant de mnagemens pour conserver la bonne volont de l'arme,
que la discipline n'tait pas facile  maintenir: heureusement les cas
o il aurait fallu punir taient fort rares. On cassa nanmoins un
officier; et on annona que la droute tait une punition de Dieu.




                             CHAPITRE XI.

Arrive de M. Tintniac.--Seconde bataille de Luon.--Victoire de
Chantonnay.


Aprs la bataille de Luon, l'arme rentra dans son pays pour le
dfendre; car on commenait  attaquer la Vende sans relche, de tous
les cts. La division Bonchamps protgeait l'Anjou et la rive gauche de
la Loire; M. de La Rochejaquelein tait post du ct de Thouars et de
Dou; M. de Lescure forma un camp  Saint-Sauveur, prs de Bressuire;
M. de Royrand occupait Chantonnay, et ses forces taient concentres au
camp de l'Oie, comme auparavant; M. de Charette faisait en ce moment-l
une guerre plus active. Sur tous ces points les succs taient partags;
mais les rpublicains ne russissaient pas  pntrer dans le Bocage.

On avait dfendu aux paysans de conduire des bestiaux aux marchs, dans
les villes qui n'taient pas au pouvoir des Vendens. M. de Lescure
sut que, malgr cet ordre, les marchs de Parthenay taient fort bien
approvisionns; il y fit une excursion, et tous les bestiaux qui taient
en vente furent saisis et envoys  Chtillon. Il courut ce jour-l
un assez grand danger. Il passait dans une rue, causant avec M. de
Marsanges,  la tte de quelques cavaliers; un gendarme qui tait 
cheval, cach derrire la porte d'une cour, la fit ouvrir brusquement,
et lui tira un coup de pistolet presque  bout portant: la balle passa
entre lui et M. de Marsanges; les cavaliers turent le gendarme qui
s'enfuyait au galop. On avait fait depuis quelque temps une proclamation
pour annoncer aux rpublicains qu'on userait toujours d'exactes
reprsailles. Parthenay devait, suivant cet ordre, tre brl, puisque
plusieurs de ses habitans avaient suivi Westermann, lorsqu'il avait
allum les premiers incendies. M. de Lescure assembla les habitans et
leur dit: Vous tes bien heureux que ce soit moi qui prenne votre
ville, car suivant notre proclamation, je devrais y mettre le feu; mais
comme vous l'attribueriez  une vengeance personnelle pour l'incendie de
Clisson, je vous fais grce. Toutefois, il emmena en otage deux femmes
des administrateurs, et parut dispos  fermer les yeux sur le pillage,
quoiqu'il y rpugnt beaucoup. Quelques soldats en profitrent pour
faire du dgt dans plusieurs maisons; mais aucune violence ne fut
faite  personne: au point qu'une femme ayant t tue par hasard  sa
fentre, les Vendens s'en montrrent dsesprs et donnrent mille
francs  sa famille. Je ne sais si je dois ajouter ici pour l'honneur de
nos armes, que, sur les reprsailles, la proclamation n'a jamais t
excute; il nous rpugnait trop d'imiter les incendies, les massacres
et les cruauts des bleus; et cette vrit est si vidente, que personne
n'a os nous en accuser.

Cependant on sentit qu'il fallait rparer d'une manire clatante la
dfaite de Luon, en revenant  la charge avec plus de forces, et en
prenant de meilleures mesures. La division de M. de Bonchamps fut
laisse pour dfendre l'Anjou; et il fut rsolu que l'opration serait
concerte entre MM. de Charette, de Royrand et les gnraux de la grande
arme. Chacun tcha de rassembler, dans son canton, le plus de soldats
possible. M. d'Elbe quitta Chtillon pour aller runir les gens du ct
de Beauprau.

Ce fut  ce moment que M. le chevalier de Tintniac arriva d'Angleterre,
envoy par le gouvernement auprs des chefs de l'insurrection. Un
bateau pcheur l'avait dbarqu seul, pendant la nuit, sur la cte de
Saint-Malo. Il connaissait mal les chemins; il n'avait pas mme de
faux passe-ports. A trois heures du matin il traversa le bourg de
Chteau-Neuf: on lui cria _qui vive_; il rpondit _citoyen_, et passa.
Quand le jour fut venu, ne sachant comment se diriger, il aborda un
paysan. Aprs quelques paroles, il pensa qu'il pouvait se confier  lui;
et, racontant qu'il tait migr et cherchait les moyens de passer dans
la Vende, il remit son sort entre ses mains. Le paysan l'emmena dans sa
cabane, l'y garda deux jours, rassembla la municipalit pour lui rendre
compte de ce qui venait de lui arriver. Toute cette partie de la
Bretagne tait tellement ennemie de la rvolution, que, dans la plupart
des paroisses, il ne se trouvait pas un homme d'une autre opinion:
c'tait d'ordinaire les municipaux qui taient les plus zls; aussi les
municipalits s'assemblaient dans ce pays-l ds qu'il y avait quelque
chose  rsoudre contre le parti rpublicain. On fit dguiser M. de
Tintniac et on lui donna un guide. De paroisse en paroisse, il trouva
toujours des secours et des guides jusqu'au bord de la Loire; et aprs
avoir fait cinquante lieues  pied en cinq nuits, il eut encore le
bonheur d'tre adress  des bateliers srs et de traverser la rivire
malgr les barques canonnires des rpublicains. Il dbarqua auprs du
camp de la division de M. de Lyrot; de-l M. de Flavigny, officier de
cette division, conduisit M. de Tintniac  la Boulaye o l'on tait sr
de trouver une grande partie de l'tat-major.

Jusqu'alors les insurgs n'avaient eu aucune communication avec
l'Angleterre. M. de Charette, pendant le temps qu'il avait eu
Noirmoutier, avait envoy un des MM. de la Roberie qui prit dans
la traverse. Un M. de la Godellire avait annonc qu'il arrivait
d'Angleterre, mais qu'il avait perdu ses papiers: aussi on n'avait pas
eu de confiance en lui; seulement, en s'en retournant, il avait t
charg d'une lettre insignifiante. Depuis, on n'avait rien su de lui,
et on croyait qu'il s'tait noy: ce qui en effet tait vrai.

M. de Tintniac tait d'une des meilleures maisons de Bretagne. Il avait
trente ans; il tait petit, sa figure tait vive et anime; il portait
ses dpches dans deux pistolets o elles servaient de bourre. Il trouva
 la Boulaye mon pre, M. de Lescure, M. de La Rochejaquelein, l'vque
d'Agra et le chevalier Desessarts. Ces messieurs lui montrrent d'abord
un peu de dfiance, et lui tmoignrent quelque surprise qu'on n'et pas
charg un migr du pays d'une telle mission; M. de Tintniac rpondit
que quelques-uns l'avaient refuse: D'ailleurs, Messieurs, dit-il, je
ne vous cacherai pas qu'outre mon attachement  notre cause, des
motifs particuliers m'ont port  solliciter vivement cette dangereuse
commission. J'ai eu une jeunesse orageuse et digne de blme; j'ai voulu
rparer mes fautes par quelque action glorieuse.

Il remit ses dpches; elles taient expdies par M. Dundas et par le
gouverneur de Jersey; elles contenaient des louanges de la bravoure et
de la constance des insurgs, et montraient un vif dsir de les secourir
par toute espce de moyens; mais ne sachant aucun dtail sur la Vende,
les Anglais faisaient neuf questions, auxquelles ils demandaient des
rponses prcises. Leur ignorance tait si complte sur tout ce qui nous
concernait, que les lettres taient adresses  M. Gaston, ce perruquier
qui avait t tu au commencement de la guerre. M. de Tintniac nous dit
qu'on supposait  Londres que ce M. Gaston tait un officier qui avait
command  Longwy. Nous fmes bien surpris de voir les Anglais si peu
instruits. Il y avait dj long-temps que les proclamations de nos
gnraux avaient t mises dans les journaux; il fallait que les
Anglais, au milieu de leur zle pour la cause royale, eussent une grande
indiffrence pour les affaires du continent, ou que quelque motif les
portt  feindre cette ignorance.

On demandait quel tait le vritable but de notre rvolte et la nature
de nos opinions? Quelle occasion avait fait soulever le pays? Pourquoi
nous n'avions pas cherch  tablir des rapports avec l'Angleterre?
Quelles taient nos relations avec les autres provinces ou les
puissances du continent? Quelle tait retendue du territoire insurg? Le
nombre de nos soldats? Quelles taient nos ressources en munitions de
tout genre? Comment nous avions fait pour nous les procurer? Enfin
quelle espce de secours nous demandions, et quel lieu nous semblait
convenable pour un dbarquement.

Les dpches taient crites avec un ton de bonne foi et une sorte de
crainte que nous rejetassions les offres de l'Angleterre; il y avait
aussi de l'incertitude sur nos projets. On ne savait pas si nous
dfendions l'ancien rgime, les opinions de l'Assemble constituante ou
la faction des Girondins.

La confiance s'tablit bientt entre nos gnraux et M. de Tintniac; il
vit que nous tions de purs royalistes, et dissipa aussi tous nos doutes
sur son compte. Alors il nous parla  coeur ouvert, en quittant la
rserve que lui imposait son caractre d'envoy anglais: il nous dit
qu'on ne savait rien de prcis sur la Vende en Angleterre; qu'on
supposait qu'environ quarante mille hommes de troupes de ligne rvolts
en formaient le noyau; qu'en gnral on croyait cette insurrection
pareille  celle de Normandie, et excite par les rpublicains du
parti girondin. Nous smes que les princes n'taient pour rien dans
sa mission; aucun n'tait alors en Angleterre. Il nous assura que le
gouvernement anglais se montrait bien dispos  nous secourir; que tout
semblait prt pour un dbarquement. Cependant il n'avait pas une foi
entire dans toutes ces apparences; il tait mcontent de la conduite
du cabinet anglais envers les migrs, parce que beaucoup d'entre eux
avaient voulu passer de Jersey  la cte pour chercher  nous rejoindre,
et qu'un ordre du gouvernement avait dfendu aux pilotes, sous peine de
mort, de les mener en France. M. de Tintniac avait seul pu s'embarquer
 cause de sa mission.

Il fallait rpondre promptement. M. de Tintniac n'avait que quatre
jours  passer dans la Vende; son guide l'attendait de l'autre ct de
la Loire, et il devait l'aller retrouver  jour fixe. J'avais alors
une criture trs-fine et trs-lisible; ces messieurs me prirent pour
secrtaire, et j'crivis les dpches que M. de Tintniac voulait
rapporter dans ses pistolets. Je ne crois pas qu'il existe maintenant
une seule des personnes qui les signrent; et seule, peut-tre, je puis
donner des dtails sur cette correspondance.

On rpondit au ministre anglais avec assez de franchise; on lui
expliqua l'opinion politique des Vendens; on lui dit que si l'on
n'avait pas sollicit des secours, c'tait  cause de l'impossibilit
des communications; que ces secours nous taient fort ncessaires; et
cependant on eut soin d'exagrer un peu nos forces, pour ne pas laisser
croire aux Anglais que leurs sacrifices seraient mal placs. Nous
proposions un dbarquement aux Sables ou  Paimboeuf, promettant
d'amener cinquante mille hommes, au jour donn, sur le point qui serait
choisi; nous leur apprenions que M. de Charette avait perdu l'ile de
Noirmoutier, mais qu'il aurait facilement le petit port de Saint-Gilles.
Quant  Rochefort, La Rochelle et Lorient, dont les Anglais avaient
parl dans leur lettre, nous faisions sentir qu'il nous tait
trs-difficile de les attaquer. On doit convenir que nous donnions aux
Anglais assez de facilit pour un dbarquement, et il y a eu de leur
part au moins une grande lenteur, puisqu'ils taient dj prts; mais ce
qu'on demanda spcialement et avec instance, c'est que le dbarquement
ft command par un prince de la maison de Bourbon, et compos d'migrs
en grande partie; nous affirmions que pour lors on pouvait rpondre d'un
entier succs; que vingt mille jeunes gens se joindraient aux troupes
dbarques, et consentiraient  quitter le pays; qu'on passerait la
Loire, et que toute la Bretagne se rvolterait. Nous savions l'opinion
de cette province, sans avoir eu de relations avec elle. Tous les
gnraux qui taient  la Boulaye signrent cette rponse, et l'vque
d'Agra y mit hardiment son nom.

Les gnraux crivirent aussi une lettre aux princes pour protester de
leur dvouement et de leur aveugle obissance; ils exprimaient le vif
dsir que l'on avait de voir l'un d'entre eux dans la Vende.

Cette lettre fut trs-courte, parce que les Anglais devaient la lire;
mais M. de Tintniac avait assez vu les choses pour pouvoir en rendre
compte verbalement. On lui recommanda les intrts de la Vende; on lui
laissa voir franchement quel besoin elle avait de secours, et on lui
assura qu'un prince et dix mille migrs, fussent-ils sans armes et sans
argent, suffiraient pour obtenir un succs complet; enfin on lui dit sur
tous les points l'exacte vrit, afin qu'il en instruist les princes.

Ces messieurs auraient dsir que M. de Tintniac vt MM. d'Elbe et de
Bonchamps: l'un tait occup  rassembler l'arme; l'autre tait
encore  Jallais, malade de ses blessures; mais on put assurer de leur
assentiment  tout ce qui avait t dit ou fait. M. de Tintniac partit
avec le projet de les voir en s'en retournant: je ne crois pas qu'il y
soit parvenu. Il tmoigna un grand regret de partir  la veille d'une
bataille importante; il aurait voulu combattre avec les Vendens 
l'attaque de Luon, que l'on prparait alors, et que, sur la demande des
Suisses, on devait fixer au 10 aot. Nos gnraux reprsentrent  M. de
Tintniac qu'il serait plus utile en htant sa mission qui tait plus
prilleuse qu'une bataille. Il repassa la Loire auprs du camp de M.
de Lyrot, dont une patrouille l'escorta jusque sur l'autre rive; il
retrouva son guide, et parvint, en marchant la nuit, chez, le bon paysan
des environs de Chteau-Neuf. L, il se procura les moyens de passer 
Jersey. Il fut envoy de Jersey en Angleterre, et j'ai ou dire qu'il
perdit ses dpches dans la mer. Depuis, en 1794, il fit plus d'une fois
ce dangereux voyage, et servit d'intermdiaire entre l'Angleterre et
la Vende, avec une adresse et un courage surprenans. Une fois, entre
autres, il passa la Loire  la nage, tenant ses dpches entre ses
dents. On assure qu'il parvint au milieu de Nantes, auprs du froce
Carrier, et russit  lui chapper, en le menaant de lui brler la
cervelle. En 1795, il se mit  la tte d'une division de Bretons
insurgs, pour favoriser la descente de Quiberon. Aprs le mauvais
succs de cette expdition, il ne se dcouragea pas, et fit quelque
temps la guerre avec opinitret  la tte de sa petite troupe. Enfin
il fut tu les armes  la main, en combattant avec bravoure. M. de
Tintniac est un des hommes les plus distingus, par l'intrpidit et la
prsence d'esprit, qui se soient montrs dans la guerre civile.

Les rassemblemens et les prparatifs pour l'attaque de Luon ne furent
pas aussi prompts qu'on l'avait espr: ce fut le 12 seulement que toute
l'arm e fut runie au camp de l'Oie, et la bataille eut lieu le 14. Les
gnraux s'assemblrent en conseil de guerre; et, au lieu d'y admettre,
comme auparavant, tous les officiers un peu connus, le conseil se forma
suivant ce qui avait t rgl lors de l'lection de M. d'Elbe.

On avait  combattre dans une plaine dcouverte, ce qui tait une chose
rare et difficile pour les Vendens. M. de Lescure proposa d'attaquer en
rangeant les divisions par chelons, de manire qu'elles s'appuyassent
successivement. Il dveloppa avec chaleur les avantages de ce plan qui
fut adopt. MM. de Charette et de Lescure furent chargs de l'aile
gauche qui devait commencer l'attaque; MM. d'Elbe, de Boyrand et mon
pre, commandaient le centre; MM. de La Rochejaquelein et de Marigny, la
droite.

MM. de Charette et de Lescure entamrent vivement l'action: ils
avaient beaucoup entendu parler l'un de l'autre; ils s'observaient,
et l'mulation se joignait  leur courage et  leurs soins pour bien
diriger les soldats. Les bleus plirent d'abord, et l'aile gauche avait
dj pris cinq canons, quand on s'aperut que la division du centre ne
suivait pas le mouvement. M. d'Elbe n'avait donn aucune instruction 
ses officiers; les soldats voulaient se battre suivant leur coutume en
courant sur l'ennemi; M. d'Elbe leur criait: Mes enfans, alignez-vous
donc par-ci, par-l sur mon cheval. M. Herbauld, qui commandait une
partie du centre, et qui ne savait rien du plan, emmena ses soldats
en avant, comme  l'ordinaire, sans se douter que les autres ne le
suivaient pas. Les gnraux rpublicains profitrent sur-le-champ de
ce dsordre; ils firent manoeuvrer l'artillerie lgre, qui acheva de
dissoudre la division de M. d'Elbe; elle fut ensuite charge par la
cavalerie, et la droute fut complte. Pendant ce temps-l, Henri, qui
ne connaissait pas cette partie du pays, se laissa conduire par M. de
Marigny, qui, persuad d'en connatre les chemins, se trompa, et l'gara
ainsi que l'aile droite, de sorte qu'elle n'arriva sur le champ de
bataille que pour voir la dfaite, sans prendre part au combat. M. de
La Rochejaquelein parvint  protger la retraite, et sauva beaucoup de
monde en faisant dbarrasser le pont de Bessay, o un caisson avait
vers. Au milieu de la droute du centre, quarante paysans de Courlay
rsistrent, sans se sparer,  toutes les charges de la cavalerie,
croisant leurs baonnettes, sans lcher pied: c'taient des gens
renomms pour leur bravoure dans la division de M. de Lescure; il tait
particulirement attach  cette paroisse.

Cette malheureuse affaire, la plus dsastreuse de toutes celles qui
avaient eu lieu jusqu'alors, nous cota environ quinze cents soldats;
l'artillerie lgre produisit un grand effet dans la plaine; les paysans
n'avaient jamais pris la fuite avec autant de frayeur et de dsordre. On
ne perdit que deux officiers, M. Baudry d'Asson, qui avait commenc la
guerre en 1792, et M. Morinais, de Chtillon.

M. de Lescure fut blm d'avoir fait adopter un projet qui convenait 
des troupes de ligne, mais qui tait  peu prs inexcutable avec nos
paysans et la plupart de nos officiers. Il l'avait soutenu au conseil
avec une extrme opinitret. De son ct, il reprocha  M. d'Elbe de
n'avoir rien fait pour faire russir le plan arrt. M. d'Elbe
lui rpondit: Monsieur, c'tait le vtre; il fallait tout
diriger.--Monsieur, repartit M. de Lescure, une fois adopt, c'tait au
gnral  le faire excuter. Vous avez charg M. de Charette et moi
de commander l'aile gauche; nous avons battu l'ennemi et fait notre
devoir. Au reste, il faut ajouter que les gnraux rpublicains avaient
t prvenus, par des espions, de la marche de l'arme et de l'heure de
l'attaque; il y eut mme, pendant le combat, des soldats, trangers au
pays, qui dsertrent notre arme et passrent  l'ennemi.

M. de Charette retourna dans son canton; il avait fait sa retraite en
bon ordre avec M. de Lescure. Ils se quittrent en se donnant l'un 
l'autre des tmoignages d'estime et se promettant amiti. J'avais envoy
un courrier pour avoir des nouvelles du combat; il ne rencontra pas M.
de Lescure sur-le-champ, et M. de Charette se chargea de m'crire. Sa
lettre tait fort aimable, et il professait une grande admiration pour
mon mari.

Les bleus occuprent de nouveau Chantonay. On s'inquitait de les voir
ainsi tablis dans le Bocage, et c'tait de ce point qu'il semblait le
plus important de les chasser: une nouvelle entreprise fut
concerte avec M. de Royrand. Il fit une fausse attaque du ct des
Quatre-Chemins, et en mme temps la grande arme, qui avait fait un
dtour, assaillit l'arrire-garde rpublicaine vers le Pont-Charron.
Elle tait commande par un gnral Lecomte, qui s'tait fait une grande
rputation en gagnant la premire bataille de Clisson, par une heureuse
tmrit et par une dsobissance formelle  son gnral en chef. Il
voulut en faire autant cette fois, et ne se replia point sur Fontenay,
comme il en avait reu l'ordre, de sorte qu'il se trouva coup. La
division Bonchamps, commande par M. d'Autichamp, emporta leurs
retranchemens avec intrpidit: on dut en grande partie la victoire 
cette arme, qui, ne s'tant pas trouve  l'affaire de Luon, n'tait
pas dcourage. Se trouvant ainsi cerns de tous cts, la dfaite des
bleus fut affreuse: ils ne savaient par o s'chapper. Les grandes
routes leur taient coupes et leurs colonnes s'garaient dans le
Bocage; ils ne sauvrent ni canons ni bagages, et rarement ils ont perdu
autant de monde. On trouva l un bataillon qui avait pris le surnom de
_Vengeur_: il fut extermin en entier.

Le petit chevalier de Mondyon se conduisit d'une manire remarquable ce
jour-l. Il se trouvait auprs d'un grand officier qui, moins brave que
lui, voulut se retirer en disant qu'il tait bless. Je ne vois pas
cela, lui dit l'enfant; et, comme votre retraite dcouragerait nos gens,
si vous faites mine de fuir, je vous brle la cervelle. Il tait fort
capable de le faire, et l'officier resta  son poste.

Aprs la victoire de Chantonnay, tous les chefs taient  peu prs
rassembls aux Herbiers. On s'occupa beaucoup des moyens de dfense: on
voyait les dangers s'accrotre chaque jour; les armes rpublicaines
taient devenues plus nombreuses, mieux composes et commandes par de
meilleurs gnraux. Les garnisons de Mayence, de Valenciennes et de
Cond, que les puissances trangres avaient, dans la capitulation,
laisses matresses de servir dans l'intrieur de la France, furent en
grande partie transportes en poste pour venir attaquer la Vende: la
position tait critique. On rgla le commandement de l'arme d'une
autre sorte: M. d'Elbe conserva son titre de _gnralissime_; tout
le territoire insurg fut divis en quatre portions; chacune avait un
gnral charg de la dfendre. M. de Charette commandait les environs de
Nantes et la cte; M. de Bonchamps les bords de la Loire, en Anjou; M.
de La Rochejaquelein tout le reste de l'Anjou insurg; M. de Lescure
toute la partie ouest du Poitou insurg. On voulut y joindre l'arme
de M. de Royrand, en lui donnant une autre place; M. de Lescure ne
se soucia pas de mler ses soldats avec ceux du camp de l'Oie, qui
n'avaient pas grande rputation: de sorte que M. de Royrand eut par le
fait un cinquime commandement. M. de Talmont demeura toujours gnral
en chef de toute la cavalerie; M. de Marigny, de l'artillerie; et
Stofflet fut nomm major-gnral. Mon pre fut cr gouverneur-gnral
du pays insurg et prsident du conseil de guerre; M. de Royrand,
gouverneur en second; MM. Duhoux d'Hautrive et de Boisy, adjoints. Cet
tat-major rsida  Mortagne; le conseil suprieur, dont on n'tait pas
trs-content, resta  Chtillon. On trouvait qu'il se donnait un peu
trop d'importance et tranchait du gouvernement; mais cela tait plus
ridicule que gnant. Il fut convenu que les officiers prendraient pour
uniforme des vestes vertes,  revers blancs ou noirs, etc., suivant les
divisions; mais ceci ne fut point excut: on rgla aussi que, dans
chaque division, il serait form un corps de douze cents hommes d'lite,
solds, exercs comme la troupe de ligne et soumis  la mme discipline;
mais on n'eut pas le temps de les former: enfin on rtablit l'ancien
conseil de guerre o tous les officiers un peu marquans taient admis.
Le petit conseil n'avait t tenu qu'une seule fois, la veille de
la malheureuse affaire de Luon. Les attaques redoubles des armes
rpublicaines ne laissrent pas le loisir d'excuter toutes les
dispositions prises  cette grande confrence des Herbiers: lorsqu'elle
fut termine, les chefs se sparrent, et chacun retourna dfendre
le canton qui lui tait confi. M. de Lescure revint  son camp de
Saint-Sauveur; il y fut d'abord assez tranquille pendant quelques jours.
Comme il tait l au milieu de ses terres, plusieurs paysans voulurent
lui payer les rentes qui taient supprimes: il leur dit que ce n'tait
pas pour les ravoir qu'il se battait; que leurs maux taient assez
grands pour qu'ils eussent, pendant la guerre, ce lger ddommagement,
et que ces rentes, supprimes dans toute la France, ne devaient pas
dans ce moment tre payes par de braves gens, plus scrupuleux que les
autres.

M. de Lescure eut ensuite  livrer deux petits combats contre les
rpublicains qui vinrent l'attaquer d'abord de Saint-Maixent, puis
d'Airvault o ils avaient form un camp: le succs ne fut pas bien
complet de part ni d'autre; chacun garda ses cantonnemens. A cette
poque, le vieux M. le Maignan, septuagnaire, qu'on avait plac au
conseil suprieur, voulut absolument prendre une part plus active 
la guerre et porter les armes; il alla  Saint-Sauveur trouver M. de
Lescure. Ce bon vieillard lui demanda  tre son soldat, et nul n'tait
plus zl ni plus courageux; M. de Lescure et les officiers l'appelaient
leur pre. Ce fut alors aussi que M. Allard, de la Rochelle, g de
vingt ans, vint demander  servir dans l'arme. Le hasard fit qu'il
s'adressa  ma mre qui, touche du contraste que prsentaient la
douceur rpandue sur tous ses traits et son ardeur pour la guerre, pria
M. de La Rochejaquelein de le prendre pour aide-de-camp; il devint
bientt son ami et son digne frre d'armes.




                            CHAPITRE XII.

Combats de la Roche-d'rign, de Martign, de Dou, de Thouars, de
Coron, de Beaulieu, de Torfou, de Montaigu, de Saint-Fulgent.--Attaque
du convoi de Clisson.


J'arrive  un cruel moment: bientt je n'aurai plus  raconter la
prosprit et les esprances des Vendens; il y aura toujours du courage
et de la gloire, mais les succs mmes deviendront un spectacle de
dtresse.

Le pays insurg tait cern par deux cent quarante mille hommes: une
grande partie tait forme des leves en masse des provinces voisines;
mais on y comptait aussi beaucoup d'excellentes troupes. Des mesures
affreuses avaient t prises: les bleus ne marchaient plus qu'avec la
flamme  la main; toutes leurs victoires taient suivies de massacres;
les femmes et les enfans n'taient pas pargns; les prisonniers taient
gorgs; enfin la Convention avait donn ordre que tout le pays devnt
un dsert sans hommes, sans maisons et mme sans arbres: cet ordre a t
excut en partie.

Ce fut la division Bonchamps qui, dans les premiers jours de septembre,
recommena  agir contre la vaste arme qui venait entourer tout le
thtre de la guerre civile. Elle se porta sur la Roche-d'rign o les
rpublicains avaient tabli un camp qui dfendait les Ponts-de-C: la
position fut emporte.

En mme temps, la partie angevine de la grande arme, commande par M.
de La Rochejaquelein, s'tait dirige sur Martign. L'ennemi, se fiant
sur la supriorit de ses forces, vint attaquer. Le combat fut sanglant
et opinitre. Henri tait dans un chemin creux  donner des ordres; des
tirailleurs s'avancrent sur lui, et il reut une balle  la main: le
pouce fut cass en trois endroits, et la balle alla le frapper au coude.
Il tenait dans ce moment un pistolet; il ne le quitta pas, et dit  son
domestique: Regardez si le coude saigne.--Non, Monsieur.--H bien!
dit-il, il n'y a donc que le pouce de cass; et il continua  diriger
ses soldats. Mais la nuit arriva; les Vendens, qui avaient eu
l'avantage, ne purent en profiter, et l'arme ennemie se retira sur
Dou.

Le lendemain, la division Bonchamps vint se joindre  celle de M. de La
Rochejaquelein; sa blessure le fora  quitter l'arme. Stofflet prit
le commandement et marcha sur Dou. Les rpublicains s'y taient
retranchs: on les attaqua d'abord avec succs; mais une charge de
cavalerie fit plier la droite des Vendens, et jeta du dsordre parmi
eux. Un moment aprs, Stofflet fut atteint d'une balle dans la cuisse;
il fallut alors se retirer, en perdant mme quelques pices de canon. M.
Stofflet, bien que grivement bless, continua  commander, et, grce 
lui, la retraite se fit en assez bon ordre. Les troupes rpublicaines
et les leves en masse s'accumulaient chaque jour, et c'tait seulement
contre des avant-gardes qu'on avait eu  combattre; de fortes armes
venaient de dboucher de Nantes, d'Angers, de Saumur, de Poitiers.

M. de Lescure quitta son camp de Saint-Sauveur, et vint le 14 septembre,
avec deux mille hommes, s'opposer aux bleus qui se rassemblaient 
Thouars; les gardes nationales, les leves en masse y formaient un camp
de plus de vingt mille hommes. Nos gens eurent d'abord un succs marqu;
la droute tait complte, lorsqu'un grand renfort de rpublicains
arriva d'Airvault: alors M. de Lescure prit le parti de se retirer. La
retraite se fit en bon ordre; les gendarmes voulurent la troubler; M. de
Lescure et ses officiers les attendirent de pied ferme et les dfirent:
ils n'osrent avancer. Alors on emporta paisiblement les blesss, M.
de Lescure aidant  porter les brancards, ce qui lui arrivait souvent,
ainsi qu' tous les autres officiers.

Cette attaque de Thouars fut fort utile; elle dissipa toute la nue des
leves en masse de ce ct, et intimida les bleus de cette arme o il
n'y avait pas de troupe de ligne, au point qu'ils se dbandrent et ne
reparurent plus.

Ce fut aprs ce combat que les rpublicains ramassrent, parmi les
morts, le corps d'une femme. Les gazettes firent grand bruit de cet
vnement: les uns dirent que c'tait moi; d'autres, Jeanne de Lescure,
soeur du chef des brigands; on a suppos aussi qu'elle passait, parmi
les Vendens, pour une fille miraculeuse, comme Jeanne d'Arc: cette
dernire conjecture tait aussi fausse que les autres. Tous les gnraux
avaient dfendu fort svrement qu'aucune femme ne suivt les armes;
ils avaient menac la premire qui serait trouve, d'tre chasse
honteusement; et le peu de temps que duraient les rassemblemens, faisait
qu'on n'y souffrait pas mme une vivandire. Quelque temps avant
l'affaire de Thouars un soldat m'avait aborde  la Boulaye, en me
disant qu'il voulait me confier un secret: c'tait une fille; elle
dsirait changer sa veste de laine pour une des vestes de siamoise
que l'on distribuait aux soldats les plus pauvres; craignant d'tre
reconnue, elle s'adressait  moi, en me priant de n'en rien dire  M. de
Lescure. Je sus qu'elle s'appelait Jeanne Robin, de Courlay. J'crivis
au vicaire de la paroisse; il me rpondit qu'elle tait fort honnte
fille; mais que jamais il n'avait pu la dissuader d'aller se battre:
elle avait communi avant de partir. La veille du combat de Thouars,
elle vint trouver M. de Lescure, et lui dit: Mon gnral, je suis une
fille; madame de Lescure le sait: elle sait aussi qu'il n'y a rien 
dire sur mon compte. C'est la bataille demain; faites-moi donner une
paire de souliers: aprs que vous aurez vu comme je me bats, je suis
sre que vous ne me renverrez pas. En effet, elle combattit sans cesse
sous les yeux de M. de Lescure; elle lui criait: Mon gnral, vous ne
me passerez pas; je serai toujours plus prs des bleus que vous. Elle
fut blesse  la main, et cela ne fit que l'animer davantage; elle la
lui montra en disant: Ce n'est rien que cela. Enfin elle fut tue dans
la mle o elle se prcipitait en furieuse.

Il y avait dans les autres divisions quelques femmes qui combattaient
aussi dguises. J'ai vu une petite fille de treize ans qui tait
tambour dans l'arme d'Elbe, et passait pour fort brave; une de ses
parentes tait avec elle au combat de Luon o elles furent tues toutes
deux. A l'arme de M. de Bonchamps, une fille s'tait fait cavalier,
pour venger la mort de son pre; elle a fait des prodiges de valeur
dans toutes les guerres de la Vende, sous le nom de _l'Angevin_. Elle
s'appelle Rene Bordereau: c'est, je crois, des paysannes qui se sont
battues, la seule qui vive encore. Elle est couverte de blessures, a
t six ans prisonnire de Bonaparte, et mme un an enchane: elle n'a
recouvr la libert qu'au retour du roi, et s'est battue encore en 1815.
Je vis aussi un jour arriver  Chollet une jeune fille, grande et fort
belle, qui portait deux pistolets  sa ceinture, et un sabre: elle tait
accompagne de deux autres femmes armes de piques; elle amenait  mon
pre un espion. On l'interrogea; elle rpondit qu'elle tait de la
paroisse _de Tout-le-Monde_, et que les femmes y faisaient la garde
quand les hommes taient  l'arme. On lui donna beaucoup d'loges; son
petit air martial la rendait encore plus jolie.

Je crois qu'il n'y a pas eu, en tout, dix femmes dguises qui aient
port les armes; et c'est apparemment pour autoriser en quelque sorte
leurs atrocits, que les bleus parlaient tant des femmes qui se
battaient. Il est vrai que, dans les droutes, les fuyards taient
souvent saisis et assomms par les enfans et les femmes des villages:
c'tait une horrible reprsaille; mais les incendies et les massacres
donnaient quelquefois au peuple un vif sentiment de rage.

On a dit faussement aussi que les prtres combattaient. Ils confessaient
les mourans au milieu du feu, sur le champ de bataille; ainsi on a pu
y trouver leurs corps: mais aucun n'a jamais song  autre chose qu'
exhorter et rallier les soldats,  leur inspirer du courage et de la
rsignation dans leurs souffrances. Si les paysans les eussent vus
sortir ainsi de leur caractre, ils auraient perdu toute vnration
pour eux. Cela tait si loin des ides vendennes, que les gnraux
envoyrent en prison M. du Soulier, qui avait cach sa qualit de
sous-diacre, et qui se battait depuis longtemps.

On a aussi reproch aux prtres d'exciter les Vendens  la cruaut;
rien n'est plus faux; au contraire, il serait possible de citer
beaucoup de traits d'une humanit courageuse, dont se sont honors des
ecclsiastiques; une foule de personnes ont d la vie aux instances
qu'ils ont faites  des soldats furieux et anims au carnage. Les
prtres les plus ardens  exciter les paysans au combat, taient souvent
les plus ardens aussi  les empcher de rpandre le sang des vaincus. M.
Doussin, cur de Sainte-Marie-de-R, un des plus zls ecclsiastiques
de l'arme, sauva une fois la vie  un grand nombre de prisonniers, et
arrta le massacre par de vives et loquentes reprsentations qu'il
adressa aux Vendens. Quelques annes aprs, ayant t traduit  un
tribunal rpublicain, il fut acquitt en souvenir de cette action. Un
vnrable missionnaire de la communaut du Saint-Esprit, M. Supiaud, se
plaa un jour  Saint-Laurent-sur-Svre, devant la porte d'un dpt de
prisonniers, et dclara qu'il faudrait passer sur son corps pour arriver
jusqu' eux. Il faut absolument ranger parmi les calomnies des
gens irrligieux et prvenus, ce qui a t dbit sur le fanatisme
sanguinaire des prtres vendens.

Quant aux enfans, il y en avait qui suivaient l'arme; on a vu un petit
garon de sept ans aller courageusement au feu.

Cependant l'arme qui avait dbouch par la route de Saumur, et qui
avait repouss Stofflet devant Dou, poursuivait son mouvement; elle
tait nombreuse et commande par le gnral Santerre; elle arriva sur
Coron. Les principaux gnraux de la grande arme taient occups 
dfendre le territoire sur d'autres points. MM. de Bonchamps, de La
Rochejaquelein et Stofflet taient blesss; on manquait de chefs et
de soldats pour arrter la marche de Santerre. MM. de Talmont et de
Prault, fort imprudemment, voulurent les attaquer, le 14 septembre,
avec peu de forces. M. de Scpeaux et quelques jeunes officiers
s'taient dfis  qui approcherait le plus prs des bleus: ils
s'avancrent trop, et furent obligs de revenir au grand galop: ce
mouvement troubla les paysans. Ce combat n'eut aucun succs et fut peu
important; cependant il retarda la marche de Santerre.

Heureusement M. de Piron parvint  rassembler du monde du ct de
Chollet. M. de La Rochejaquelein, qui tait  Saint-Aubin, souffrant de
sa blessure, s'employa avec M. l'abb Jagault  runir des paysans
dans les paroisses environnantes; il les envoya  M. de Piron, sous le
commandement de M. de Laugrenire: c'tait  peu prs le seul officier
connu qui restt dans ce canton; tous les autres taient avec les
gnraux vers Mortagne, o, comme on le verra par la suite, le danger
tait plus grand encore, ce qui y avait attir aussi MM. de Talmont et
de Prault.

M. de Piron,  la tte de dix ou douze mille hommes, revint s'opposer 
Santerre. Les bleus, qui s'taient arrts, marchaient alors de Coron
sur Vezins; et leur arme, forte de quarante mille hommes, la plupart
de la leve en masse, occupait une ligne de quatre lieues sur la grande
route. M. de Piron saisit le vice de cette disposition; il attaqua avec
vigueur le centre des rpublicains. Aprs une heure et demie de
combat, leur ligne fut coupe, et le dsordre fut jet parmi eux: leur
artillerie dfilait en ce moment dans la rue longue et troite du bourg
de Coron. M. de Piron, sans perdre de temps, se porta en forces en ayant
et en arrire du village; les canons de l'ennemi lui devinrent inutiles,
et bientt la droute fut complte. Il fut poursuivi pendant quatre
lieues; il perdit dix-huit canons avec leurs caissons. Cette victoire
fit un honneur infini . M. de Piron qui avait montr tant d'habilet et
de courage, et qui n'avait pu tre second par aucun officier marquant.
Les soldats, au milieu de la bataille, criaient: _vive Piron! vive
Piron!_

Il envoya, aussitt aprs, une partie de son infanterie et toute
sa cavalerie  M. le chevalier Duhoux, qui, avec MM. Cadi et des
Sorinires, tchait de se dfendre contre l'arme rpublicaine qui
tait arrive par Angers et le Pont-de-C: un gnral Duhoux, oncle du
chevalier, la commandait. Les Vendens, encourags par le succs de M.
de Piron et par le renfort qu'il avait envoy, reprirent l'offensive et
repoussrent vivement l'avant-garde rpublicaine, qui se replia derrire
la rivire du Layon, par le pont Barr: ce pont tait bien dfendu par
de l'artillerie, et les Vendens se trouvrent arrts. A un quart de
lieue plus loin, tait un autre pont qui avait t coup; une colonne
de paysans sans officiers se dirigea sur ce point. Jean Bernier, garon
meunier de la paroisse de Saint-Lambert, quitte son rang, se jette  la
nage, traverse la rivire; quelques--uns l'imitent: on rpare le
pont; la colonne passe; Bernier prend un drapeau, s'crie: Mes
amis, suivez-moi; et il arrive bientt sur les derrires de l'arme
rpublicaine qui tait toute accumule dans un terrain resserr: les
bleus sont troubls par cette charge imprvue; alors MM. le chevalier
Duhoux, Cadi et des Sorinires, parviennent  forcer le pont Barr. La
droute de l'ennemi fut en un instant complte; il perdit toute son
artillerie, et fut poursuivi jusqu'aux Ponts-de-C. Les rpublicains ont
beaucoup reproch  leur gnral Duhoux d'avoir eu des intelligences
avec son neveu qui commandait les Vendens  cette affaire de Beaulieu:
il n'en tait rien; le chevalier Duhoux tait un jeune homme de vingt
ans, fort brave et fort tourdi; il n'tait point d'un caractre  user
de tels moyens; d'ailleurs, ce genre de trahison est sans exemple dans
notre guerre civile.

Ainsi les attaques furent repousses sur les routes de Thouars,
de Saumur et d'Angers, et les leves en masse furent dissoutes et
disperses de ces trois cts; mais en mme temps la basse Vende tait
toute envahie.

Malheureusement la garnison de Mayence, qui avait dbouch de Nantes,
n'avait pu tre arrte par M. de Charette. L'oubli o les puissances
coalises nous avaient laisss, ne songeant pas mme  stipuler dans les
capitulations que les garnisons ne pourraient marcher contre nous, fut
une circonstance cruelle pour les Vendens, et leur montra bien qu'en
effet la coalition ne servait pas la mme cause.

Les Mayenais [13], au nombre de quatorze mille hommes, les troupes que
le gnral Beysser avait  Nantes, une division qui tait aux Sables,
attaqurent  la fois les insurgs du Bas-Poitou par trois routes. Les
petits corps de Jolly, de Savin, de Cotus, de Chouppes, furent obligs
de se replier sur Lg o tait M. de Charette. Comme les massacres
avaient commenc, les vieillards, les femmes, les enfans suivaient les
soldats dans leur retraite; la marche tait embarrasse de voitures,
de bestiaux; le dsordre tait extrme, et la terreur s'accroissait 
chaque moment. M. de Charette abandonna Lg pour se retirer  Montaigu;
il y fut attaqu et battu: il se rfugia  Clisson; il ne put pas y
tenir non plus; enfin il arriva  Tiffauges, aprs avoir perdu le
terrain o jusqu'alors il avait fait la guerre; il emmenait avec lui une
foule immense qui fuyait le fer et le feu des rpublicains.

[Note 13: C'est le nom qu'on a donn  la clbre garnison de
Mayence.]

M. de Charette envoya demander des secours  la grande arme: on sentit
que le sort de la Vende dpendait de ce moment.

Ce fut  peu prs  cette poque qu'un officier et deux sous-officiers
de l'arme de Mayence, dguiss en paysans, vinrent au chteau de la
Boulaye. Ils offrirent de passer dans notre arme; mais ils demandaient
une paie de trente sous par jour pour les soldats, et en outre une somme
trs-forte pour les officiers: cette somme tait d'un  deux millions.
Les chefs vendens n'avaient pas d'argent comptant; ils firent des
offres trs-fortes pour l'avenir: mais cela ne pouvait satisfaire les
hommes qui faisaient de telles propositions; il n'y eut rien de conclu.
On le regretta peu: quelle confiance pouvaient inspirer des gens qui se
marchandaient ainsi? Une somme encore plus forte les et fait trahir
les Vendens  leur tour. D'ailleurs rien n'attestait que ces envoys
traitassent au nom de leurs gnraux et de leurs camarades. Les
renseignemens qu'ils donnrent sur la force de leur arme et sur sa
position, qu'ils vantaient beaucoup, servirent,  ce que j'ai entendu
assurer, au succs de la bataille de Torfou.

L'arme s'assembla  Chollet. Les gnraux se dcidrent  prir ou 
vaincre dans l'affaire qui allait avoir lieu. M. de Bonchamps s'y rendit
le bras en charpe, et M. de La Rochejaquelein, retenu par sa blessure,
fut le seul chef qui ne s'y trouva pas. Les horreurs commises par les
bleus animaient de fureur tout le monde; on dcida que l'on ne sauverait
pas de prisonniers, que les Mayenais seraient considrs comme violant
la capitulation par laquelle ils avaient promis de ne pas servir d'un an
contre les allis, et o la Vende se trouvait implicitement comprise,
tant l'arme fidle et lgitime du roi de France, et son contingent
dans la coalition. Ainsi on dfendit de crier: _Rendez-vous, grce!_ Le
cur de Saint-Laud clbra la messe  minuit; avant le dpart il fit un
fort beau sermon, et bnit solennellement un grand drapeau blanc que
j'avais fait broder pour l'arme de M. de Lescure[14].

[Note 14: Ce drapeau portait une grande croix d'or, trois fleurs de
lis, et au-dessus ces mots: _Vive le roi!_]

Les armes runies formrent environ quarante mille hommes. Le 19
septembre, le jour mme o le chevalier Duhoux remportait la victoire 
Beaulieu, on marcha  l'ennemi: il tait en marche pour se porter de la
ville de Clisson  Torfou. Les Mayenais occuprent d'abord le village
de Boussay et en chassrent un poste assez faible de Vendens, qui ne
fit point de rsistance; ils avancrent sur Torfou, emportrent encore
cette position, et rangrent deux bataillons en avant du village. Au
premier feu, les Vendens prirent la fuite, surtout les soldats de M.
de Charette, que leurs revers avaient dcourags. Alors M. de Lescure,
mettant pied  terre avec quelques-uns de ses officiers, s'cria: Y
a-t-il quatre cents hommes assez braves pour venir mourir avec moi? Les
gens de la paroisse des Echaubroignes, qui, ce jour-l, taient dix-sept
cents sous les armes, rpondirent tous  grands cris: Oui, monsieur le
marquis; nous vous suivrons o vous voudrez. Ces braves paysans et ceux
des paroisses voisines taient les meilleurs soldats de son arme; on
les avait surnomms les grenadiers de la Vende: ils taient commands
par Bourasseau, un de leurs camarades. Treize cents autres paysans se
runirent  eux. Ce fut  la tte de ces trois mille braves que M. de
Lescure parvint  se maintenir pendant deux heures. Le pays, qui est
plus couvert et plus ingal que dans aucun endroit du Bocage, ne
permettait pas aux Mayenais de s'apercevoir combien tait faible le
corps qui leur tait oppos. M. de Bonchamps arriva avec sa division. M.
de Charette et les autres chefs russirent  ramener les soldats et 
leur faire reprendre courage. Alors on commena  se rpandre en foule
sur la gauche des rpublicains; les haies et la disposition du terrain
leur drobaient les mouvemens de l'arme vendenne; ils ne savaient sur
quel point porter leurs forces pour se dfendre: enfin une fusillade
s'tant engage tout--fait sur les derrires, prs de leur artillerie,
ils craignirent de la perdre, et les dispositions qu'ils tentrent pour
la dfendre jetrent tout--fait le dsordre parmi eux; leurs colonnes
s'engagrent dans les chemins tortueux et profonds, et furent exposes
aux coups de fusil des Vendens; leurs canons mme ne furent pas sauvs:
on tua les canonniers qui dfendaient les pices.

Le gnral Klber, qui commandait les Mayenais, parvint, par son
sang-froid et son habilet,  rtablir un peu d'ordre dans son arme
et  prvenir une droute complte; cependant, malgr le courage des
officiers rpublicains et la constance de leurs soldats, ils auraient
peut-tre fini par tre dtruits; mais le gnral Klber, voyant qu'au
bout d'une retraite d'une lieue, les Vendens commenaient  jeter
encore le dsordre dans sa troupe, plaa deux pices sur le pont de
Boussay, et dit  un lieutenant-colonel: Faites-vous tuer l avec votre
bataillon.--Oui, mon gnral, rpondit ce brave homme, et en effet,
il y prit. Pendant ce temps-l, Klber avait ralli les Mayenais et
s'tait mis en mesure d'arrter les Vendens qui n'allrent pas plus
loin.

Le lendemain MM. de Charette et de Lescure allrent attaquer de concert
le gnral Beysser  Montaigu, pour l'empcher de faire sa jonction avec
l'anne de Mayence; ils le surprirent  l'improviste. Les rpublicains
rsistrent d'abord; les gens de M. de Charette se dbandrent encore:
mais il mit tant de courage et de tnacit  les rallier, qu'il les
ramena au combat. Les soldats de la grande arme ne plirent pas un
instant; jamais ils ne s'taient montrs si braves et si ardens qu'en ce
moment: ils commenaient  s'aguerrir, et les officiers avaient acquis
de l'exprience. Le gnral Beysser fut compltement battu; ses troupes
ne valaient pas les Mayenais: la droute fut entire; il perdit ses
canons et ses quipages; lui-mme fut grivement bless, et sa division
ne put se rallier qu' Nantes.

On tait convenu que le lendemain toute l'arme vendenne attaquerait
les Mayenais dans leur retraite. Ils avaient form  Clisson des
magasins considrables de vivres; leurs blesss s'y trouvaient; ils
voulaient aussi emporter leur butin; ainsi leur marche devait tre
gne par un convoi de douze cents voitures environ. Cette circonstance
rendait l'attaque plus facile: elle devait avoir lieu de deux cts; sur
la droite, par MM. d'Elbe et de Bonchamps, et sur la gauche par MM. de
Charette et de Lescure.

Aprs la prise de Montaigu, M. de Charette crut qu'il valait mieux se
porter tout de suite sur Saint-Fulgent et combattre la division des
Sables qui tait venue par cette route: elle faisait des ravages
horribles, et les habitans demandaient instamment qu'on les dlivrt: il
insista, et finit par gagner M. de Lescure. Ces messieurs pensrent que
l'attaque de droite suffirait pour disperser le convoi des Mayenais;
ils envoyrent un officier de l'arme de M. de Charette  M. de
Bonchamps, pour le prvenir qu'ils se dirigeaient sur Saint-Fulgent:
l'officier ngligent n'arriva pas  temps: ce fut la cause d'un funeste
malentendu.

La victoire fut complte  Saint--Fulgent. L'arme de Charette se montra
de mme un peu faible au commencement de l'action; le gnral et les
officiers avaient un sang-froid et une fermet qui rparaient cet
inconvnient. Les bleus furent mis en fuite assez promptement, et la
cavalerie les poursuivit avec une grande ardeur. Avril, fameux paysan de
la paroisse du May, eut le bras cass; un de nos Suisses, nomm Rynks,
tira un flageolet de sa poche et se mit  jouer par drision, l'air _
ira_; pendant qu'on chargeait l'ennemi, un boulet emporta la tte de son
cheval; Rynks se releva en continuant l'air. Beaucoup de paysans, qui
taient dans la cavalerie, se distingurent ce jour-l.

M. de Lescure, le chevalier de Beauvolliers et le petit de Mondyon,
s'taient tellement lancs  la poursuite des ennemis, qu' dix
heures du soir ils se trouvrent seuls tout--fait en avant. Quatre
rpublicains, cachs derrire une haie, tirrent sur eux; M. de Lescure
crut que c'taient des soldats  lui, et avana en leur disant: Ne
tirez pas; ce sont vos gnraux. Ils tirrent encore  bout portant;
heureusement leurs fusils n'taient chargs que de plomb de chasse:
l'habit de M. de Lescure en fut cribl, et le chevalier de Mondyon fut
douloureusement bless  la main.

L'artillerie et les bagages demeurrent entre les mains des Vendens, et
cette division des Sables ne s'arrta qu' Chantonnay. Les cavaliers
de M. de Royrand taient arrivs par la route des Herbiers, et avaient
poursuivi les rpublicains plus loin encore que ceux de M. de Lescure.

Pendant ce temps-l, MM. d'Elbe, de Bonchamps et de Talmont, seconds
par les divisions de MM. de Lyrot et d'Isigny, attaqurent le convoi de
Clisson: si toute l'arme avait t runie, si le plan du combat n'avait
pas t entirement drang par l'attente o l'on fut vainement des
divisions de la gauche, il est probable que les redoutables Mayenais
auraient prouv une entire destruction; mais le succs fut bien
incomplet. Trois fois M. de Bonchamps revint  la charge avec un courage
et une ardeur hroques; il fut repouss: cependant il perdit peu de
monde, et s'empara de cent chariots; mais l'expdition fut manque,
et l'on ne doit pas se dissimuler qu'elle devait avoir un rsultat
important. M. de Bonchamps fut fort afflig de n'avoir pas t second
dans une telle opration: cette circonstance commena  jeter un peu de
dissension entre les chefs des diverses armes vendennes; les paysans
angevins en gardrent un souvenir amer qui se montre encore, quand ils
viennent  se rappeler ces temps de malheur.

Ainsi, par un effort de courage et de constance, les Vendens avaient
repouss presque en mme temps six armes qui taient venues les
assaillir: malheureusement la plus redoutable tait celle qui avait le
moins souffert. Il fallut quelques jours de repos avant d'entreprendre
rien de nouveau. MM. d'Elbe et de Bonchamps restrent toujours posts
du ct de Tiffauges, pour faire face aux Mayenais; MM. de Talmont et
Stofflet gardaient l'Anjou; M. de Charette tait aux Herbiers; M. de la
Ville-Baug tait, depuis l'affaire de Thouars,  Poussanges, pour
tenir en chec les troupes de la Chtaigneraie; M. de Lescure revint
 Chtillon: il fallait songer  la sret de ce canton. Le gnral
Westermann arrivait de Niort; la division rpublicaine de Luon occupait
Chantonnay.

Les soldats revinrent dans leurs foyers, bien triomphans de tant de
victoires; on chanta des _Te Deum_ dans toutes les paroisses: j'assistai
 celui de Chtillon; M. le chevalier de *** le fit clbrer en grande
pompe: c'tait un gnral parfait pour les processions; il mettait dans
les crmonies une gravit et une dvotion qui charmaient tous les
paysans; d'ailleurs il en tait fort aim,  cause du soin qu'il prenait
des blesss. Il vint  la tte des habitans prendre l'vque d'Agra, les
gnraux et le conseil suprieur. M. de Lescure, qui venait de montrer
tant de courage et de mriter les louanges de toute l'arme, et que tout
le pays appelait son sauveur, tait l  genoux derrire une colonne, se
drobant aux hommages et aux regards, et remerciant Dieu avec sincrit
et ferveur.

Le soir, comme j'tais  me promener, j'entendis crier: Aux armes, les
prisonniers se rvoltent! Il y en avait dix-huit cents dans une abbaye
mal close: deux pices de canon charges taient en face de la porte;
mais le service tait fait sans aucun soin. Je craignais qu'ils ne se
portassent  l'tat-major qui tait auprs, et qu'ils ne surprissent ces
messieurs; j'y courus tout perdue. Ils sautrent sur leurs sabres et
volrent aux prisons: c'tait une fausse alerte. Au reste, on avait
souvent des inquitudes de ce genre-l; quelquefois il s'tait trouv
dans la ville infiniment plus de prisonniers que de soldats. Il y avait
dj eu une rvolte dans laquelle on avait t contraint de tirer sur
les mutins. Un autre jour, deux prisonniers avaient prt serment au roi
en demandant  servir dans l'arme, puis avaient cherch  ouvrir les
prisons: ils avaient t fusills. En apprenant les massacres que les
bleus faisaient de nos prisonniers, il avait t question plus d'une
fois d'user de reprsailles; mais cette cruelle proposition avait
toujours t repousse avec horreur. Dans les premiers mois, les
rpublicains avaient pargn une partie de nos prisonniers et se
bornaient  les retenir. Ils faisaient prir les plus marquans sur
l'chafaud; mais il n'y avait pas eu encore de massacres, ni de
proscription gnrale comme  cette poque.

Deux jours aprs la sparation des armes, M. de Charette envoya, des
Herbiers, un officier  Chtillon pour rclamer le partage d'une caisse
de 7,000 francs en assignats qui avait t prise  Saint-Fulgent; cette
demande ne souffrait aucune difficult. M. de Lescure tait convenu avec
M. de Charette, avant de le quitter, qu'ils attaqueraient de concert,
aprs un peu de repos. La grande arme l'avait sauv; il tait bien
juste qu'il l'aidt  son tour. Chantonnay et la Chtaigneraie taient
occups par l'ennemi; ce dernier poste surtout, fort avanc dans le
Bocage, nous inquitait beaucoup. M. de Lescure voulait que nos efforts
fussent dirigs sur ce point. Un de MM. de la Roberie, qui tait venu
au nom de M. de Charette, dit de sa part que son opinion tait qu'il
fallait d'abord se porter sur Chantonnay. M. de Lescure et ses officiers
crivirent  M. de Charette qu'ils se faisaient un devoir de dfrer
 son avis, et que, malgr les motifs qui semblaient commander de
prfrence l'attaque de la Chtaigneraie, ils s'en rapportaient  ses
talens et  son exprience; en consquence, ils lui promettaient qu'ils
seraient aux Herbiers le surlendemain avec leur arme. Je vis la lettre;
elle fut signe de MM. de Lescure, de Beauvolliers, Desessarts et de
Beaug, les seuls chefs qui fussent  Chtillon.

Le lendemain, on fut bien surpris d'apprendre que M. de Charette avait
quitt les Herbiers et s'tait rendu  Mortagne; il y demanda le partage
du butin pris  Saint-Fulgent. Mon pre n'tait pas  Mortagne; il tait
auprs de Tiffauges,  l'arme de MM. de Bonchamps et d'Elbe; M. de
Charette ne trouva que M. de Marigny, qui, gnreux et peu rflchi,
avait dj distribu aux soldats les souliers, les vestes et autres
effets; de manire que M. de Charette ne put en avoir sa part, qui du
reste et t petite, car le butin tait peu considrable.

M. de Charette se montra fort mcontent, et partit brusquement,
sans prvenir personne de ses projets: il rentra dans ses anciens
cantonnemens de Lg. Il aurait d juger que son sort dpendait de celui
de notre arme.

Cette retraite changea tous les plans: aucun chef n'avait maintenant
assez de forces pour prendre l'offensive. M. de Lescure parut devant la
Chtaigneraie sans attaquer, se bornant  quelques escarmouches pour
contenir l'ennemi; puis, apprenant que le gnral Westermann marchait
sur Chtillon, il revint prendre la position de Saint-Sauveur. Cela ne
sauva pas Bressuire, que les bleus occuprent; mais ils n'avancrent pas
au-del. Une ou deux fois il y eut de petites rencontres. M. de Lescure
attaqua Bressuire une nuit: il n'avait pas de succs marqus, mais il
arrtait les rpublicains.

J'tais  cette poque bien inquite; ma mre avait une fivre maligne.
Pendant que je la soignais  la Boulaye, j'appris que M. de Lescure
venait d'arriver  Chtillon. Il envoyait un courrier pour remettre une
lettre  mon pre; mais il tait  Mortagne. Le courrier avait ordre
d'aller, sans s'arrter, le joindre quelque part qu'il ft. Je ne pus
rsister  mes inquitudes; j'avoue que j'ouvris la lettre. M. de
Lescure demandait du secours et de la poudre; il s'attendait  tre
attaqu par Westermann. Je recachetai cette dpche et fis repartir le
courrier; puis j'allai prcipitamment revoir M. de Lescure et lui dire
toutes mes alarmes. Je retournai la mme nuit prs de ma mre, et lui 
Saint-Sauveur.




                             CHAPITRE XIII.

Combat du Moulin-aux-Chvres.--Reprise de Chtillon.--Batailles de la
Tremblaye et de Chollet.


Les armes rpublicaines pressaient chaque jour davantage les insurgs
et s'avanaient dans le Bocage; les divisions de Chantonnay, de la
Chtaigneraie et de Bressuire avaient fait leur jonction; Crizais
tait occup; on avait brl tout auprs le chteau de Puyguyon qui
appartenait  M. de Lescure; Chtillon et la Boulaye n'taient plus
une retraite sre: nous partmes pour Chollet. Ma mre tait  peine
convalescente; ses jambes taient enfles; on la mit  cheval: elle
n'y tait pas monte depuis vingt ans. Nous avions avec nous ma tante
l'abbesse et ma petite fille qu'il avait fallu sevrer  neuf mois: le
chagrin et l'inquitude avaient fait tarir le lait de sa nourrice. Nous
nous mimes en route pendant la nuit, au milieu du brouillard et de la
pluie.

Mon pre tait  Chollet, occup  rassembler des soldats pour les
envoyer sur tous les points menacs; c'tait du ct de M. de Lescure
que les secours taient le plus ncessaires. MM. d'Elbe et de Bonchamps
taient toujours  Clisson en face des Mayenais qui n'avaient point
repris l'offensive; M. de Lescure avait abandonn Saint-Sauveur pour se
replier devant Chtillon. Il n'avait que trois ou quatre mille hommes;
les bleus en avaient plus de vingt mille  Bressuire, et l'on voyait
qu'ils n'allaient pas tarder  attaquer. M. de La Rochejaquelein, tout
bless qu'il tait, vint rejoindre M. de Lescure; ils envoyaient sans
cesse demander des renforts  mon pre. On ne pouvait, pour le moment,
compter sur les paysans de la Chtaigneraie, de Crizais et de
Bressuire; ils taient occups  sauver de l'incendie leurs familles,
leurs bestiaux et leurs effets, et  les emmener plus avant dans le
pays.

M. de Talmont, retenu  Chollet par la goutte, crut, ainsi que quelques
autres, qu'il tait plus pressant d'envoyer des secours  M. d'Elbe
qu' M. de Lescure. Cette discussion, que mon pre ne termina qu'en
usant de son autorit, mit du retard dans la marche des troupes qui
taient envoyes vers Bressuire. M. des Sorinires, entre autres, qui
avait amen une fort bonne troupe de deux mille hommes, ne put arriver
qu' la fin du combat.

Les rpublicains attaqurent M. de Lescure au Moulin-aux-Chvres; ils
avaient une telle supriorit de nombre, qu'ils s'emparrent de cette
position et mirent les Vendens en fuite. On aurait perdu beaucoup de
monde, si MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et quelques officiers ne
s'taient fait poursuivre pendant deux heures par les hussards en
se nommant  eux; les soldats s'chappaient pendant ce temps-l par
d'autres routes. M. Stofflet, qui tait venu de l'Anjou secourir l'arme
de Chtillon, fut, ainsi que le chevalier de Beauvolliers, bien prs
d'tre atteint. Ils furent envelopps dans un chemin creux; mais se
mettant debout sur la selle de leurs chevaux, ils sautrent par-dessus
la haie: quelques soldats les suivirent; le chevalier de Beauvolliers
en tua deux  coups de pistolets; il mit le sabre  la main, les autres
s'enfuirent. M. Durivault fut grivement bless d'une balle qui lui
traversa les chairs prs de la poitrine; M. de Lescure eut le pouce
effleur d'une balle.

Un M. de S***, chevalier de Saint-Louis, qui avait propos des plans,
qui avait voulu former un corps de marchausse et qui faisait
l'important, avait, jusqu' ce moment, trouv moyen de ne pas se battre.
Il venait de passer l't aux eaux de Johannet, que les mdecins lui
avaient, disait-il, ordonn de prendre pendant vingt-un ans; je ne sais
comment M. des Sorinires avait russi  l'amener. Quand il vit nos
gens en fuite, il se sauva honteusement en criant: Courage, mes amis,
ralliez-vous et laissez-moi passer.

Chtillon fut pris le mme jour: les braves paroisses des Aubiers, de
Saint-Aubin, de Nueil, de Rorthais, etc., furent saccages et brles.

Les gnraux vinrent nous retrouver  Chollet. Le paysan qui portait mon
drapeau vint me montrer que le bton tait entaill de coups de sabre:
il s'tait battu corps  corps avec un bleu, se dfendant avec la lance
du drapeau.

MM. de Bonchamps et d'Elbe n'avaient pas quitt leur position. Ils
envoyaient sans cesse prier M. de Charette d'attaquer les Mayenais sur
leurs derrires; il ne rpondit mme pas  leurs lettres; nous devions
croire qu'il ne les recevait pas. Quelle que ft l'importance de leur
poste, on vit qu'il tait encore plus pressant de runir toutes les
forces pour reprendre Chtillon. On prit le parti d'vacuer, de Mortagne
 Beauprau, les munitions, les blesss et les prisonniers. Je m'y
rendis aussi avec ma mre, ma tante, ma petite fille et M. Durivault que
M. de Lescure m'avait recommand de soigner comme son frre: tout le
monde s'y rfugiait. Nous y trouvmes madame d'Elbe; c'tait son frre,
M. Duhoux d'Hautrive, qui commandait la ville.

Toute la grande arme se rassembla promptement, et revint sur Chtillon
deux jours aprs le combat du Moulin-aux-Chvres. L'ardeur des soldats
tait extrme. MM. de Bonchamps, de La Rochejaquelein, Duchaffault,
taient l, le bras en charpe; tous les officiers blesss qui pouvaient
monter  cheval s'y taient rendus. La ville fut bientt emporte, et
l'arme rpublicaine mise dans une droute complte; elle perdit tous
ses canons et ses bagages; elle fut poursuivie avec acharnement: jamais
combat n'a t plus meurtrier pour nos ennemis. M. Duchaffault se fit
beaucoup remarquer dans cette bataille. Il tait d'abord de l'arme de
Charette: venu de sa part, il se trouva au moment d'un combat de notre
arme, s'y distingua fort, fut bless, et resta avec nous. Son jeune
frre, qui avait quinze ans, tait aussi plein d'ardeur: leur pre avait
migr avec deux fils ans.

La victoire tait complte; on poursuivait l'ennemi de toutes parts. M.
de Lescure et la plupart des chefs suivaient la route de Saint-Aubin;
M. Girard de Beaurepaire, le brave Lejeay, paysan de la paroisse de
Chanzeau, capitaine de cavalerie, et quelques autres, s'taient lancs
sur le chemin de Bressuire: c'tait par-l que s'enfuyait le gnral
Westermann. Se voyant poursuivi par un si petit dtachement, il
s'arrta, repoussa vivement nos cavaliers, et conut le hardi projet
de rentrer pour un instant dans Chtillon. Il prit cent hussards, fit
monter cent grenadiers en croupe, et arriva  minuit aux portes de la
ville: il n'y avait ni sentinelles, ni gardes; les paysans avaient pill
l'eau-de-vie dans les quipages qu'on venait de prendre: la plupart
taient ivres. Les cavaliers, qui avaient d'abord poursuivi Westermann,
s'efforcrent de l'arrter, et se battirent courageusement; M. Girard
de Beaurepaire fut abattu par douze coups de sabre; Lejeay perdit son
cheval; alors il courut  l'hpital o son frre tait bless; il le
prit dans ses bras, le plaa derrire un cavalier qui fuyait hors de la
ville, retourna dans la mle, tua un hussard, monta sur son cheval, et
continua  se battre. Mais Westermann tait dj entr dans la ville, et
c'tait dans les rues qu'on combattait. Au milieu de tout ce dsordre,
commena un pouvantable carnage; les hussards taient ivres presque
autant que nos gens; dans l'obscurit on combattait ple-mle  coups de
sabre et de pistolet; les bleus massacraient les femmes et les enfans
dans les maisons; ils mettaient le feu partout. Pendant ce temps-l, des
officiers vendens turent un grand nombre de rpublicains qui taient
si gars qu'ils gorgeaient tous ceux qu'ils trouvaient, sans songer 
se dfendre eux-mmes. Le brave Loizeau reut plusieurs coups de sabre,
mais il tua trois rpublicains. M. Allard se jeta au milieu de cette
mle, et tira plusieurs coups de pistolet  bout portant sur ces
furieux. Le prince de Talmont, en descendant un escalier, fut renvers
par les hussards qui montaient; ils ne lui firent aucun mal, et allrent
assassiner la matresse de la maison et sa fille qui taient cependant
connues pour opposes aux Vendens; il y eut des femmes, dont les maris
taient soldats rpublicains, qui furent massacres par les gens de
Westermann. Aprs avoir pass quatre ou cinq heures  Chtillon,
Westermann se retira. Dans l'obscurit et le dsordre, on ne se hasarda
plus  faire aucun mouvement; les chefs qui taient hors de la ville,
attendirent le jour pour y rentrer, et ce fut alors qu'on put juger
des horreurs de la nuit: les maisons taient en feu, les rues taient
jonches de cadavres, de blesss et de dbris; on laissa cette
malheureuse ville. L'arme qui l'avait attaque tait en droute, et il
fallait courir pour aller repousser d'un autre ct des agressions plus
redoutables encore.

Les Mayenais, aprs avoir fait leur jonction avec toutes les divisions
de l'ouest, avaient occup Mortagne, le i4 octobre; la troupe de M. de
Royrand fuyait devant eux: ils marchaient sur Chollet. M. de Lescure
me fit dire de quitter Beauprau, et de me rendre  Vezins; je ne pus
emmener M. Durivault qui tait trop souffrant; nous nous garmes dans
les chemins de traverse, et le 15 au soir nous arrivmes  Trmentine.

Ce jour-l mme on devait attaquer les rpublicains  Chollet; on ne
doutait pas qu'ils n'eussent avanc jusque-l. Le 14, M. de Bonchamps
devait venir les surprendre par le chemin de Tiffauges, et la grande
arme par celui de Mortagne, en passant sur les derrires de l'arme.
Mais les bleus avaient march plus lentement qu'on ne l'avait suppos;
M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde, les rencontra dans les
avenues du chteau de la Tremblaye,  moiti chemin de Mortagne 
Chollet; et M. de Bonchamps, ne trouvant, personne  Chollet, ne put se
joindre assez tt aux autres divisions.

M. de Lescure se porta en avant avec le jeune Beauvolliers; il monta sur
un tertre, et dcouvrit  vingt pas de lui un poste rpublicain: Mes
amis, en avant! cria-t-il. Au mme instant une balle vint le frapper
auprs du sourcil gauche, et sortit derrire l'oreille; il tomba sans
connaissance. Des paysans s'tant lancs, passrent sur le corps de
leur gnral sans le voir, et firent vivement reculer les rpublicains.
Le petit de Beauvolliers avait jet son sabre, et criait en pleurant:
Il est mort, il est mort! L'alarme commena  se mettre parmi les
Vendens; une rserve de Mayenais revint sur eux, et les mit en fuite.
Pendant ce temps-l, Bontemps, domestique de M. de Lescure, tait
arriv; il avait trouv son matre respirant encore, mais baign dans
son sang; M. Renou, expos  une grle de balles, cherchait  arrter le
sang; il attacha M. de Lescure en croupe derrire Bontemps, et retourna
au combat: deux soldats  pied soutenaient le bless, et de la sorte,
ils le conduisirent, comme par miracle, jusqu' Beauprau, au milieu de
la droute. Les Vendens se rfugirent  Chollet; et comme on ne revit
plus M. de Lescure, tout le monde le crut mort.

Nous avions couch  Trmentine. Le 16 au matin je me rendis  l'glise
o une foule de femmes priaient Dieu, pendant qu'on entendait le canon
du ct de Chollet. Tout d'un coup quelques fuyards arrivent; je vois
M. de Prault qui vient  moi et me prend les mains en pleurant. Il
s'aperut  ma figure que je ne savais rien; alors il me dit qu'il
pleurait sur la perte de la bataille. Je demandai o tait M. de
Lescure: il me rpondit qu'il tait  Beauprau; il ne pensait pas qu'il
ft vivant, et ne se sentait pas la force de m'apprendre l'affreuse
nouvelle de sa mort.

Il me conseilla aussi de retourner  Beauprau: les hussards pouvaient 
chaque instant arriver  Trmentine. On ne pouvait pas trouver de boeufs
pour conduire ma pauvre vieille tante en voiture; je ne l'attendis pas;
j'tais mourante de frayeur; je montai  cheval; je pris ma fille dans
mes bras, et je partis avec ma mre. Nous nous arrtmes  Chemill;
ma tante nous y rejoignit. A peine tait-elle arrive, qu'on nous fit
repartir pour aller plus loin; nous nous remmes en route; je mis ma
fille dans la voiture. Un instant aprs on se mit  crier: Voil les
bleus!  la droute! La frayeur me saisit; je pris le galop; et comme
la route tait embarrasse de voitures, je montai sur un petit sentier
qui tait lev de deux pieds au-dessus du chemin; mais ce sentier
allait toujours s'levant au-dessus du vallon; alors je fis sauter mon
cheval entre les charrettes, et je grimpai de l'autre ct de la route,
dans un champ, pour pouvoir gagner la tte de la colonne. Un instant
aprs la raison me revint, et je rejoignis ma famille. Il n'y avait eu
aucun danger rel: c'taient des canonniers vendens qui, pour faire
dblayer les rues de Chemill, pleines de femmes et de charrettes, et
faire passer leurs pices, avaient imagin de donner cette alarme. Nous
continumes  marcher; mais nous nous garions sans cesse dans ces
chemins de traverse; et au lieu d'arriver  Beauprau, nous nous
trouvmes  la nuit dans le village de Beausse,  une lieue et demie de
la Loire, en face de Mont-Jean; nous nous jetmes sur des lits dans
une chambre pleine de soldats qui allaient rejoindre l'arme de M. de
Bonchamps.

A trois heures du matin, le 17 octobre, nous fmes rveills par le
bruit du canon; on l'entendait  la fois du ct de Saint-Florent et
du ct de Mont-Jean, le long de la Loire. On se leva pour aller  la
grand'messe que le cur devait clbrer dans la nuit, pour que les
paysans eussent le temps de rejoindre l'arme: nous y allmes; l'glise
tait pleine. Le prtre, qui tait un bon vieillard d'une figure
respectable, exhorta les soldats de la manire la plus touchante; il
les engagea  aller courageusement dfendre leur Dieu, leur roi, leurs
femmes et leurs enfans que l'on massacrait. Les coups de canon se
faisaient entendre par intervalle pendant son discours; ce bruit, notre
position, l'incertitude o nous tions sur le sort de l'arme et
des personnes qui nous taient chres, l'obscurit de la nuit, tout
contribuait  faire sur chacun une impression lugubre et affreuse. Le
prtre finit par donner l'absolution aux pauvres gens qui allaient se
battre.

Aprs la messe, je voulus me confesser. On avait dit au prtre que M.
de Lescure tait mort, et qu'on tait embarrass pour m'annoncer cet
horrible malheur: on le pria de m'y prparer. Ce vieil ecclsiastique me
parla avec une bont ingnieuse, vitant de porter de trop rudes coups.
Il me fit un grand loge de M. de Lescure et de sa pit; il me dit que
je devais bien de la reconnaissance  Dieu pour m'avoir donn un tel
mari; que cela m'imposait de grands devoirs; que je ne devais pas me
contenter de remplir les obligations d'une simple chrtienne; que madame
de Lescure tait appele  une plus grande saintet; que Dieu me ferait
sans doute la grce de m'prouver par de grands malheurs; que je
devais me rsigner, et ne songer qu'au ciel et  la rcompense qui m'y
attendait. Sa voix s'levait et devenait comme prophtique: toute
glace d'effroi, je le regardais, ne sachant que croire, et, pendant ce
temps-l, le bruit du canon redoublait; les coups se multipliaient et
semblaient s'approcher de nous. Il fallut sortir de l'glise: je faillis
tomber vanouie; on me mit  cheval; nous continumes  fuir sans trop
savoir o nous trouverions un refuge. A une lieue de Beausse, l'abb
Jagault trouva des personnes qui lui annoncrent que M. de Lescure,
bless, tait  Chaudron. J'appris alors ce qu'on avait cru et ce qu'on
m'avait cach. Nous n'tions pas loigns de Chaudron; j'y courus.
Je trouvai M. de Lescure dans un tat affreux: sa tte tait toute
fracasse; son visage tait prodigieusement enfl; il pouvait  peine
parler. Mon arrive le soulagea d'une horrible inquitude; il avait
envoy trois courriers qui n'avaient pu me rencontrer, ni savoir de
mes nouvelles: il s'imaginait que j'tais tombe entre les mains des
rpublicains. Le village de Chaudron tait rempli de fugitifs et de
blesss: je retrouvai l M. Durivault.

La blessure de M. de Lescure, et le retard de l'arrive de l'arme de
Bonchamps, avaient dans le moment ralenti l'ardeur de nos soldats et
mme de nos officiers, et l'affaire de la Tremblaye fut plutt une
retraite qu'une dfaite. Les Vendens taient rentrs  Chollet, et
de-l ils avaient, pendant la nuit, march vers Beauprau pour s'y
rallier. Quelques chefs, entre autres M. de La Rochejaquelein, voulaient
qu'on dfendt Chollet dont la position tait bonne; mais on ne put y
retenir les soldats; on y laissa de la cavalerie et quelques petites
pices de canon. Le 16 au matin, ces dtachemens firent semblant de se
dfendre pendant quelques momens, pour laisser  l'arme le temps de
se rallier  Beauprau: c'tait la cause des coups de canon que nous
entendions de Trmentine; et lorsque je vis M. de Prault, il quittait
Chollet pour aller rejoindre l'arme. Les rpublicains entrrent avec de
grandes prcautions  Chollet, et n'avancrent pas davantage ce jour-l.

Les gnraux vendens, assembls  Beauprau, rsolurent de tenter un
dernier effort pour chasser les rpublicains. On pouvait encore esprer
le succs; l'arme tait nombreuse et les soldats anims par la
vengeance et la ncessit de vaincre. Cependant M. de Bonchamps,
prvoyant qu'on pouvait tre battu, et, dans ce cas, qu'il fallait avoir
une retraite, proposa de dtacher un petit nombre d'hommes pour aller
surprendre Varades, sur la rive droite de la Loire, afin de passer le
fleuve en cas de dfaite. Il avait toujours pens qu'il y aurait de
grands avantages  faire la guerre sur la rive droite; il connaissait
la Bretagne; il tait sr qu'elle se joindrait aux Vendens, et cette
opration ne lui paraissait pas aussi fcheuse qu'aux autres chefs du
pays. S'il et vcu, et qu'il et pris le commandement de l'arme, les
insurgs auraient peut-tre tir un grand parti d'un vnement qui
fit leur perte. Il mourut sans que personne connt ses projets, ses
relations, ni la direction qu'il comptait prendre; et cette entreprise
de Varades fit un mal sensible; elle loigna de l'arme des officiers
qui eussent t bien utiles en un jour dcisif; elle montra aux soldats
que l'on ne comptait pas absolument sur le gain de la bataille, et leur
fit entrevoir un moyen de retraite. Beaucoup de chefs ont pens qu'il
aurait mieux valu, mme aprs la dfaite, ne point quitter la rive
gauche. On aurait pu reformer une arme nombreuse, car la plupart des
Poitevins n'avaient pu encore rejoindre, et se trouvaient disperss
derrire les rpublicains; on aurait aussi fini par dterminer M. de
Charette  faire une diversion.

MM. de Talmont, d'Autichamp et Duhoux furent donc envoys,  la tte de
quatre mille Bretons ou Angevins, presque tous de la rive droite, pour
passer la Loire  Saint-Florent et occuper Varades. Les coups de canon
que nous entendions  Beausse provenaient de cette attaque; ceux que
nous entendions en mme temps du ct de Mont-Jean venaient d'une
tentative que les bleus y avaient faite; ils se rembarqurent, voyant
que nous attaquions Varades.

Le 17 au matin, MM. d'Elbe, de Bonchamps, de La Rochejaquelein, de
Royrand, mon pre et tous les autres chefs marchrent sur Chollet 
la tte de quarante mille hommes. Les rpublicains avaient fait leur
jonction avec les divisions de Bressuire: ils taient quarante-cinq
mille. Ce fut sur la lande en avant de Chollet, du ct de Beauprau,
que les armes se rencontrrent. M. de La Rochejaquelein et Stofflet
entamrent l'attaque avec fureur; pour la premire fois, les Vendens
marchaient en colonne serre comme la troupe de ligne; ils enfoncrent
le centre de l'ennemi, le culbutrent jusque dans les faubourgs de
Chollet, et furent un instant matres du grand parc de leur artillerie.
Le gnral Beaupuy, qui commandait les rpublicains, venait d'tre
abattu de son cheval pour la seconde fois, en tchant de rallier ses
soldats: peu s'en fallut qu'il ne ft pris; la droute se mettait
parmi les bleus, lorsqu'arriva la rserve des Mayenais: les Vendens
soutinrent leur premier choc et les repoussrent; ils recommencrent
d'autres charges qui eurent plus de succs. Nos gens plirent, et le
dsordre se mit parmi eux; alors tous les chefs firent des prodiges de
valeur pour les rallier; ils en ramenrent quelques-uns, et on se battit
en furieux, faisant acheter bien cher la victoire. MM. d'Elbe et de
Bonchamps furent mortellement blesss, et enfin la droute devint
complte. Cependant M. de Piron arriva avec une grande partie de la
division de M. de Lyrot, et protgea un peu la fuite des Vendens;
on put relever les blesss; d'ailleurs les rpublicains avaient tant
souffert, qu'ils ne songrent pas  poursuivre; ils rentrrent 
Chollet, mirent le feu  la ville, et se livrrent, pendant toute la
nuit,  leurs horreurs accoutumes.

MM. de Bonchamps et d'Elbe furent transports d'abord  Beauprau: M.
d'Elbe y demeura; M. de Bonchamps fut port ensuite  Saint-Florent o
se rassemblaient tous les dbris des armes de la Vende. On laissa une
arrire-garde  Beauprau: elle fit peu de dfense. Westermann s'empara,
le 18, de la ville; il la brla, ainsi que les villages voisins; mais il
n'avana pas au-del.




                             CHAPITRE XIV.

Passage de la Loire.--Marche par Ingrande, Cand, Chteau-Gonthier et
Laval.


Je n'ai pu retrouver dans ma mmoire les rcits que je vais faire;
j'avais trop de douleur pour voir distinctement ce qui se passait autour
de moi; on m'a racont depuis des dtails qui taient confus dans mon
souvenir.

MM. de Talmont et d'Autichamp avaient russi dans leur entreprise sur
Varades; ils en avaient chass les bleus, et le passage de la Loire
tait assur. Ds le 17, une foule de soldats s'taient enfuis, sans
s'arrter, jusqu' Saint-Florent; pendant toute la nuit, les Vendens
s'taient ports sur ce point; nos soldats bretons et les gens de la
rive droite avaient amen quelques bateaux; ils appelaient les fugitifs,
disant: Venez, nos amis, venez dans notre pays; vous ne manquerez de
rien, nous vous secourrons; nous sommes tous aristocrates. Les Vendens
se prcipitaient en foule dans les barques.

Ainsi, lorsque le 18 au matin les officiers arrivrent, le passage tait
commenc. Nous avions quitt Chaudron pendant la nuit; on portait M.
de Lescure dans un lit qu'on avait couvert du mieux qu'il avait t
possible: il souffrait horriblement. Je voyageais  ct de lui; j'tais
grosse de trois mois: tant de douleur et d'inquitude rendaient mon tat
affreux. Nous parvnmes de bonne heure  Saint-Florent; et alors parut
 mes yeux le spectacle le plus grand et le plus triste qu'on puisse
imaginer; spectacle qui ne sortira jamais de la mmoire des malheureux
Vendens.

Les hauteurs de Saint-Florent forment une sorte d'enceinte
demi-circulaire, au bas de laquelle rgne une vaste plage unie qui
s'tend jusqu' la Loire, fort large en cet endroit; quatre-vingt mille
personnes se pressaient dans cette valle; soldats, femmes, enfans,
vieillards, blesss, tous taient ple-mle, fuyant le meurtre et
l'incendie; derrire eux, ils apercevaient la fume s'lever des
villages que brlaient les rpublicains; on n'entendait que des pleurs,
des gmissemens et des cris. Dans cette foule confuse, chacun cherchait
 retrouver ses parens, ses amis, ses dfenseurs; on ne savait quel sort
on allait rencontrer sur l'autre rive; cependant on s'empressait pour y
passer, comme si au-del du fleuve on avait d trouver la fin de tous
les maux. Une vingtaine de mauvaises barques portaient successivement
les fugitifs qui s'y entassaient, d'autres cherchaient  traverser sur
des chevaux: tous tendaient les bras vers l'autre bord, suppliant
qu'on vnt les chercher. Au loin, du ct oppos, on voyait une autre
multitude dont on entendait le bruit plus sourd; enfin au milieu tait
une petite le couverte de monde. Beaucoup d'entre nous comparaient
ce dsordre, ce dsespoir, cette terrible incertitude de l'avenir, ce
spectacle immense, cette foule gare, cette valle, ce fleuve qu'il
fallait traverser, aux images que l'on se fait du redoutable jour du
jugement dernier.

Quand les officiers poitevins virent cet empressement  quitter la rive
gauche, et le passage de la Loire devenu ncessaire par ce mouvement
dsordonn de toute l'arme, ils se livrrent au dsespoir. M. de La
Rochejaquelein tait comme un furieux; il voulait rester sur le rivage,
et s'y faire tuer par les bleus: on lui reprsentait vainement qu'il
fallait cder au torrent; que jamais on ne pourrait ranimer le courage
des soldats, et les ramener au combat; que c'tait l le seul moyen de
sauver tout ce peuple; il n'coutait rien. Il vint avec un grand nombre
d'officiers trouver M. de Lescure qu'on avait retir dans une maison
 Saint-Florent, et il lui raconta, en pleurant de rage, ce qui se
passait. M. de Lescure se ranima pour protester qu'il voulait aussi
mourir, se faire achever dans la Vende; mais on lui reprsenta son
tat: il ne pouvait pas se soutenir; on lui dpeignit la situation de
l'arme dont une partie avait dj pass, et que certainement on ne
pourrait engager  revenir; on lui parla de cette foule de blesss, de
femmes, d'enfans, de vieillards, de l'arme rpublicaine victorieuse qui
s'avanait de moment en moment, et des flammes qui se rapprochaient de
plus en plus; on lui fit observer qu'il n'y avait plus de munitions ni
aucun moyen de dfense. Enfin il se rendit: il vit que se maintenir
tait un effort au-dessus du gnie et des forces humaines; il consentit
 tre port sur l'autre bord.

Un petit nombre d'officiers qui avaient ou qui croyaient avoir de
l'influence sur la rive droite, furent les seuls qui virent sans douleur
ce passage de la Loire. M. de Bonchamps, qui l'avait conseill et
prpar, tait sans connaissance: il expirait.

On avait amen  Saint-Florent, cinq mille prisonniers rpublicains. M.
Cesbrons d'Argogries, vieux chevalier de Saint-Louis et commandant de
Chollet, les avait conduits: c'tait un homme fort dur; il en avait fait
fusiller en route neuf, qui avaient cherch  s'chapper. Cependant on
ne pouvait pas les traner plus loin, ni leur faire passer la rivire;
les officiers dlibrrent sur le sort de ces prisonniers. J'tais
prsente; M. de Lescure tait couch sur un matelas et je le soignais:
chacun fut d'avis, dans le premier mouvement, de les faire fusiller
sur-le-champ. M. de Lescure me dit, d'une voix affaiblie et qui ne fut
point entendue: C'est une horreur! Mais quand il fallut aller donner
l'ordre et faire excuter ces malheureux, personne ne voulut s'en
charger: l'un disait que cette affreuse boucherie tait au-dessus de
ses forces; l'autre, qu'il ne voulait pas faire office de bourreau;
quelques-uns ajoutaient qu'il y avait de l'atrocit  exercer des
reprsailles sur de pauvres gens qui, prisonniers depuis quatre mois,
n'taient pour rien dans les crimes des rpublicains: on disait aussi
que ce serait autoriser les massacres des bleus; que leur cruaut en
redoublerait, et qu'ils ne laisseraient pas une seule crature vivante
sur la rive gauche; enfin il fut dcid qu'on leur rendrait la
libert. Depuis, quelques-uns ont trouv le moyen de tmoigner leur
reconnaissance en sauvant madame de Bonchamps  Nantes; ils ont sign un
certificat qui attestait que M. de Bonchamps, d'aprs la sollicitation
de sa femme, avait obtenu leur grce de l'arme vendenne. Madame de
Bonchamps n'a pas pu revoir son mari; on lui avait cach l'tat o
il tait. A la vrit, les prisonniers devaient avoir pour elle une
reconnaissance particulire; elle avait rencontr sur la place le vieux
M. d'Argognes, qui chauffait les soldats pour faire massacrer les
prisonniers; et par ses reproches, elle l'avait forc  se retirer[15].

[Note 15: On voit dans la Vie de M. de Bonchamps, qui a paru aprs
mes Mmoires, une quantit de certificats qui assurent que ce gnral,
ayant appris sur son lit de mort que les prisonniers risquaient d'tre
massacrs par une meute, avait fait crier grce en son nom. Je l'avais
ignor; ce qui est simple, au milieu de l'affreux dsordre de notre
arme dans ce moment.]

Nous nous prparmes  passer sur l'autre bord; on enveloppa M. de
Lescure dans des couvertures, et on le posa sur un fauteuil de paille,
garni d'une espce de matelas. Nous descendmes de Saint-Florent sur la
plage, au milieu de la foule: beaucoup d'officiers nous accompagnaient;
ils tirrent leurs sabres, se mirent en cercle autour de nous, et nous
arrivmes au bord de l'eau. Nous trouvmes la vieille madame de Meynard,
qui s'tait cass la jambe en arrivant  Saint-Florent; sa fille tait
auprs d'elle, et me pria de les recevoir dans notre bateau. On embarqua
M. de Lescure; M. Durivault, ma petite fille, mon pre et moi, ainsi que
nos domestiques, nous montmes dans la barque. Le brancard de madame de
Meynard ne pouvant y tenir, sa fille ne voulut pas la quitter: elles
restrent toutes deux. Nous ne trouvions plus ma mre; elle tait 
cheval et avait pass  gu, jusque dans la petite le qui tait non
loin de la rive gauche: elle courut de fort grands risques, et nous
causa d'affreuses inquitudes pendant long-temps; car nous ne la revmes
qu' Varades.

Quand nous fmes embarqus, mon pre dit au matelot qui nous conduisait,
de faire le tour de la petite le et d'aller  Varades sans s'arrter,
pour viter  M. de Lescure la souffrance d'tre dbarqu et rembarqu
une fois de plus: cet homme s'y refusa absolument; ni prires, ni
menaces ne purent le dcider; mon pre s'emporta et tira son sabre:
Hlas! Monsieur, lui dit le matelot, je suis un pauvre prtre; je me
suis mis par charit  passer les Vendens; voil huit heures que je
conduis cette barque; je suis accabl de fatigue, et je ne suis pas
habile dans ce mtier: je courrais risque de vous noyer si je voulais
traverser le grand bras de la rivire. Il fallut donc descendre dans
l'le au milieu du dsordre; nous trouvmes un bateau, et nous arrivmes
de l'autre ct.

Il y avait sur la plage une multitude de Vendens assis sur l'herbe;
chacun, pour aller plus loin, attendait que ses amis eussent pass. Mon
pre se mit  la recherche de ma mre. J'envoyai chercher du lait pour
ma fille dans un petit hameau tout brl qui tait au bord del Loire.

Varades est  un quart de lieue, sur le penchant d'un coteau; M. de
Lescure tait impatient d'y arriver; le temps tait serein, mais le vent
tait froid. On passa deux piques sous le fauteuil, et les soldats se
mirent  le porter; ma femme de chambre et moi, nous soutenions ses
pieds envelopps dans des serviettes; M. Durivault nous suivait avec
peine.

Nous avancions dans la plaine, lorsqu'un jeune homme  cheval passa prs
de nous, et s'arrta un instant: c'tait M. d'Autichamp; je ne l'avais
pas vu depuis Paris. Il nous dit qu'il allait rassembler trois mille
hommes pour attaquer Ancenis et assurer un gu pour notre artillerie; il
chercha  calmer un peu le dsespoir o il me voyait.

Un instant aprs, j'entendis que dans Varades on criait _aux armes;_ et
bientt le bruit des tambours et de la mousqueterie commena: jamais je
ne m'tais trouve si prs d'un combat, et encore dans quel moment nous
attaquait-on! Je m'arrtai tout effraye: les coups de fusil ranimrent
M. de Lescure qui tait presque sans connaissance; il demanda ce que
c'tait; je le suppliai de se laisser porter dans un bois voisin; il me
rpondit que les bleus lui rendraient service en l'achevant, et que
les balles lui feraient moins de mal que le froid et le vent. Je ne
l'coutai point; on le porta dans le bois: ma fille m'y rejoignit.
Beaucoup de personnes s'y rfugirent.

Au bout d'une heure, nous smes que tout tait tranquille; un
dtachement de hussards s'tait prsent devant Varades sans savoir
qu'il tait occup, et s'tait retir en toute hte. Nous continumes
notre route et nous arrivmes dans le bourg; comme j'y entrais, un
paysan que je ne connaissais pas vint  moi, et me serrant la main, me
dit: Nous avons quitt notre pays; nous voil  prsent tous frres et
soeurs; nous ne nous quitterons pas: je vous dfendrai jusqu' la mort,
et nous prirons ensemble. On me donna une petite chambre pour M. de
Lescure; mon pre, ma mre et ma tante vinrent nous joindre. La maison,
comme toutes celles de Varades, tait remplie de fugitifs qui ne
savaient que devenir; beaucoup souffraient de la faim; mais la plupart
de ces braves gens taient si loigns de se porter au dsordre, que
dans notre maison il y en eut qui ne voulurent pas prendre des pommes de
terre dans le jardin, comme je le leur conseillais, avant que le matre
du logis le leur et permis.

M. d'Autichamp trouva les Vendens matres d'Ancenis. L'arme de M.
de Lyrot, aprs avoir pass la rivire  gu en face de cette ville,
l'avait courageusement attaque et emporte. Ce fut l qu'on ft passer
les canons et les caissons; on emmena aussi des bestiaux.

Le passage s'acheva pendant la nuit. On se coucha sur des matelas, sur
de la paille, le plus grand nombre dehors.

M. de Bonchamps tait mort lorsqu'on l'avait descendu de la barque
sur la plage: il fut enseveli le lendemain. Quelques jours aprs, les
rpublicains l'exhumrent pour lui trancher la tte et l'envoyer  la
Convention. On ne savait ce qu'tait devenu M. d'Elbe; l'arme tait
sans gnral en chef. M. de Lescure envoya chercher les principaux
officiers des diverses divisions, et leur dit qu'il fallait lire un
chef; on lui rpondit que c'tait videmment lui qui tait gnral, et
qu'il commanderait quand il serait rtabli. Messieurs, leur dit-il, je
suis bless mortellement; et mme, si je dois vivre, ce que je ne crois
pas, je serai long-temps hors d'tat de servir. Il est ncessaire que
l'arme ait sur-le-champ un chef actif, aim de tout le monde, connu des
paysans, ayant la confiance de tous, c'est le seul moyen de nous sauver.
M. de La Rochejaquelein est le seul qui se soit fait connatre des
soldats de toutes les divisions; M. de Donnissan, mon beau-pre, n'est
pas du pays; on ne le suivrait pas si volontiers; de plus, il ne s'en
soucie pas. Le choix que je propose ranimera le courage des Vendens; je
vous conseille et vous prie de nommer M. de La Rochejaquelein. Quant 
moi, si je vis, vous savez que je n'aurai pas de querelle avec Henri: je
serai son aide-de-camp.

Ces messieurs se retirrent et formrent un conseil de guerre o fut lu
M. de La Rochejaquelein. On voulut nommer un gnral en second; M. de La
Rochejaquelein rpondit que c'tait lui qui l'tait; qu'il prendrait les
avis de M. de Donnissan, et qu'il le regardait comme son suprieur.

M. de La Rochejaquelein, loin de dsirer cet honneur, le craignait
beaucoup, et de bonne foi en fut trs-afflig. Il avait reprsent qu'
vingt-un ans, il n'avait ni assez d'exprience, ni assez d'ge pour
en imposer: c'tait l en effet son seul dfaut. Au combat, sa valeur
subjuguait, animait toute l'arme, et on lui obissait aveuglment; mais
il ngligeait le conseil: n'attachant pas assez, d'importance  son
propre avis, il le disait sans le soutenir, et, par trop de modestie,
laissait gouverner l'arme par d'autres. Quand il ne pensait pas comme
eux, il disait aux officiers de ses amis: Ils n'ont pas le sens commun;
mais quand viendra le combat, ce sera  notre tour  commander, et l'on
nous obira. Malgr cet inconvnient, on ne pouvait choisir que lui
pour gnerai. Les paysans aimaient tant  le suivre, il leur inspirait
tellement tout son courage et toute son activit, il avait si bien ce
qu'il faut pour entraner une arme sur ses pas, qu'il n'et pas t
raisonnable de penser  d'autres. Mon pre ne dsirait pas la charge
difficile de conduire une foule de paysans qui ne le connaissaient
point, et qui d'ailleurs aimaient mieux tre conduits par des jeunes
gens que par des chefs gs.

M. de La Rochejaquelein fut donc proclam gnral, aux acclamations de
tous les Vendens. M. de Lescure, qui les entendait, me pria d'aller
chercher Henri: il s'tait cach dans un coin, et pleurait  chaudes
larmes. Je l'amenai: il se jeta au cou de M. de Lescure, rpta qu'il
n'tait pas digne d'tre gnral, qu'il ne savait que se battre, qu'il
tait beaucoup trop jeune, et qu'il ne saurait jamais imposer silence
aux personnes qui viendraient traverser ses desseins. Il supplia M. de
Lescure de reprendre le commandement ds qu'il serait guri. Je ne
l'espre pas, lui rpondit-il; mais si cela arrive, je serai ton
aide-de-camp; je t'aiderai  vaincre cette timidit qui t'empche de te
livrer  la force de ton caractre et d'imposer silence aux brouillons
et aux ambitieux.

On rassembla ensuite un conseil pour dlibrer sur la marche de l'arme.
M. de Lescure fut d'avis de marcher sur Nantes. Il pensait qu'une
brusque attaque sur cette ville dont la garnison tait entre dans la
Vende, pourrait avoir un heureux succs; outre l'importance de la
position, c'tait un moyen de rentrer dans notre pays et de concerter
les oprations avec l'arme de M. de Charette. On n'avait pas de ses
nouvelles; mais il paraissait probable que notre perte avait d le
sauver, en attirant l'ennemi sur nous. On parla aussi de marcher sur
Rennes: on tait assur que la Bretagne tait prte  se rvolter;
moins d'obstacles devaient nous arrter sur cette route. Les paysans se
souvenaient de leur dfaite sous les murs de Nantes, et cela pouvait les
dcourager. Il fut dcid qu'on se dirigerait sur Rennes. Le chevalier
de Beauvolliers fut envoy sur-le-champ avec une petite avant-garde pour
occuper Ingrande. Aprs le conseil, M. de Lescure,  qui l'occupation de
tant de choses importantes avait rendu une sorte de force, retomba dans
une espce d'anantissement d'autant plus grand, que son esprit avait
t plus tendu. Vers le soir, les prisonniers que nous avions laisss
libres  Saint-Florent, ramassrent quelques canons, et tirrent  toute
vole sur Varades: on leur riposta; mais il n'y eut pas de mal de part
ni d'autre.

L'arme devait, le lendemain, se rendre  Ingrande; on dcida que M. de
Lescure partirait ds le soir. Un jeune homme des environs avait offert
de le cacher, ainsi que ma mre, ma tante et moi; il rpondait de la
sret de l'asile qu'il nous donnait. M. de Lescure ne voulut pas
entendre parler de quitter l'arme. Je fus tente de profiter de cette
offre pour ma fille; mais la crainte qu'on ne la portt aux enfans
trouvs, l'esprance qu'elle continuerait  se bien porter, me
dcidrent  la garder. On ne pouvait se rsoudre  se sparer de ce
qu'on aimait; on prouvait le besoin de courir les mmes dangers et
d'avoir un sort commun.

Nous partmes sur le soir: on ne put pas trouver de voiture pour M. de
Lescure; on le plaa dans une charrette dont les mouvemens trop durs le
faisaient souffrir si horriblement qu'il poussait des cris de douleur.
Quand il arriva  Ingrande, il tait presque sans connaissance: nous
nous arrtmes dans la premire maison; on donna un mauvais lit  M. de
Lescure; je couchai sur du foin, et nous emes  peine de quoi souper.
Il y avait un tel dsordre, qu'on fut oblig de battre la caisse pour se
procurer un chirurgien qui vnt le panser. Le chevalier de Beauvolliers
vint nous voir; il avait appris, dans les lettres qu'il avait prises 
la poste, que Noirmoutier venait d'tre surpris par M. de Charette. Le
lendemain matin, le gros de l'arme arriva et continua sa marche sur
Cand et Segr. Nous ne savions comment emporter M. de Lescure; il ne
pouvait supporter le mouvement de la charrette; la calche o voyageait
ma tante tait trop petite; j'allai dans le bourg avec MM. de Beaug
et de Mondyon; nous fmes faire une sorte de brancard avec un vieux
fauteuil; on mit des cerceaux par-dessus et l'on ajusta des draps pour
garantir de l'air le malheureux bless. Je me dcidai  aller  pied,
auprs du brancard, avec ma femme de chambre Agathe, et quelques-uns de
mes gens; ma mre, ma tante et ma fille taient parties devant. On se
runissait et l'on marchait par famille et par socit d'amis; chacun
avait des protecteurs et des dfenseurs parmi les officiers et les
soldats; on tchait de ne pas se quitter. Les combattans, aprs avoir
fait leur devoir, songeaient  prparer des logemens et des vivres aux
femmes, aux enfans, aux vieillards, aux prtres et aux blesss qui
s'taient ainsi attachs  eux.

Nous nous mmes en marche. M. de Lescure jetait des cris de souffrance
qui me dchiraient; j'tais accable de fatigue et de malaise; mes
bottes me blessaient les pieds. Au bout d'une demi-heure, je priai Fort
de me prter son cheval; on l'avait charg de commander l'escorte qui
gardait M. de Lescure; nous voyagions entre deux files de cavalerie, et
un assez gros corps d'infanterie tait derrire nous.

Un moment aprs, M, de Beauvolliers arriva avec une berline qu'il tait
parvenu  trouver; on avait dmont et bris un canon pour avoir des
chevaux. On arrangea des matelas dans la berline, et nous portmes le
bless dans cette espce de lit; M. Durivault se mit aussi dans la
voiture; Agathe se plaa auprs de M. de Lescure pour lui soutenir la
tte: la moindre secousse lui arrachait des gmissemens; il ressentait
de temps en temps les douleurs les plus aigus. Un rhume assez fort
ajoutait beaucoup  son mal. Quelquefois l'humeur coulait de sa plaie
 gouttes presses; alors il prouvait quelque soulagement, et l'on
profitait de ces momens pour avancer; puis on s'arrtait quand les
souffrances recommenaient; l'arrire-garde nous rejoignait et attendait
que la voiture reprt sa marche. M. de Lescure tait comme mourant; il
semblait n'avoir que le sentiment de la douleur: son caractre tait
chang; au lieu de ce sang-froid inaltrable, de cette anglique
douceur, il prouvait des impatiences continuelles et s'emportait
souvent avec une sorte de violence. Agathe tait adroite et patiente
dans les soins qu'elle avait de lui; ma vue basse et mon motion trop
forte m'empchaient de lui rendre les mmes services.

Nous avancions sur Cand. A une lieue environ de cette ville, nous
entendmes un bruit qui nous fit croire que l'on s'y battait. Nous
tions alors presque seuls sur la route; j'tais  cheval; nous avions
devanc l'avant-garde; un instant aprs j'entendis crier: Voil les
hussards! Ma raison s'gara; mon premier mouvement fut de fuir; dans
le mme clin-d'oil, je songeai que j'tais auprs de M. de Lescure; me
dfiant de mon courage, craignant que l'approche des hussards ne me
frappt d'une terreur involontaire et invincible, j'entrai vite dans la
voiture sans en dire la raison, pour qu'il me devnt impossible de ne
pas prir avec mon mari. Les eris et le tumulte l'avaient rappel  lui;
il s'tait mis sur son sant, s'avanait par la portire, appelait les
cavaliers, demandait qu'on lui donnt un fusil; il voulait qu'on
le descendt  terre et qu'on le soutnt; il n'coutait pas mes
reprsentations, et sa faiblesse seule l'empchait de sortir de la
voiture. Plusieurs cavaliers arrivrent au galop; il les appelait par
leur nom et les excitait  combattre; mais il n'y avait pas un seul
officier; ils taient tous en avant; enfin il aperut Fort: Te voil!
lui dit-il;  prsent je suis plus tranquille; il y a-quelqu'un pour
commander. En effet il se calma, se mit  vanter la bravoure de Fort,
et  s'indigner de la poltronerie de M. de S***, qu'il avait entrevu se
cacher derrire la voiture.

Cette alarme tait mal fonde: les hussards qu'on avait aperus
n'taient qu'au nombre de trois, et s'enfuyaient de Cand en toute hte.
Nous arrivmes vers le soir dans cette petite ville: on s'en tait
empar aprs un lger combat o M. Desprs de la Chtaigneraie avait t
grivement bless. Nous y fmes assez bien; il s'y trouva des vivres.
Ces paysans vinrent encore me prier de demander au matre du logis la
permission d'arracher des pommes de terre dans son jardin; ils taient
moins discrets pour les tas de pommes  cidre qui, en automne, sont
placs devant les portes de presque toutes les maisons en Bretagne.
La faim les faisait se jeter avec avidit sur cette nourriture qu'ils
trouvaient sous leurs mains: ce fut la cause de beaucoup de maladies et
d'une dyssenterie qui ravagea l'arme.

Le lendemain, de bonne heure, on se remit en route pour Segr et
Chteau-Gontier. Une dame de Cand avait propos de cacher M. de Lescure
et sa famille; nous avions refus cette offre, de mme qu' Varades.

C'tait un singulier spectacle que cette marche de l'arme vendenne:
on formait une avant-garde assez nombreuse, et on lui donnait quelques
canons; la foule venait aprs, sans aucun ordre, et remplissait tout le
chemin. On voyait l l'artillerie, les bagages, les femmes portant leurs
enfans, des vieillards soutenus par leurs fils, des blesss qui
se tranaient  peine, des soldats rassembls ple-mle. Il tait
impossible d'empcher cette confusion; les commandans y perdaient tous
leurs soins. Souvent, traversant cette foule la nuit  cheval, j'ai t
oblige, pour me faire un passage, de nager pour ainsi dire, entre
les baonnettes, les cartant de chaque main, et ne pouvant me faire
entendre pour prier que l'on me fit place. L'arrire-garde venait
ensuite: elle tait spcialement charge de garder M. de Lescure.

Cette triste procession occupait presque toujours quatre lieues de
longueur: c'tait offrir une grande prise  l'ennemi; il aurait pu sans
cesse profiter du vice d'une pareille disposition. Les hussards auraient
pu facilement nous charger et massacrer le centre de la colonne; rien
ne protgeait les flancs de l'arme vendenne; nous n'avions pas douze
cents hommes de cavalerie; il n'y avait d'autres claireurs que les
pauvres gens qui s'cartaient dans les villages  droite et  gauche
pour avoir du pain. Ce qui a prserv long-temps notre arme de la
destruction, c'est la faute qu'ont faite toujours les rpublicains
d'attaquer la tte ou la queue de la colonne.

Il y a neuf lieues de Cand  Chteau-Gonthier. Nous traversmes Segr
o les paysans, suivant leur got invariable, brlrent les papiers des
administrations et les arbres de la libert. Aprs une forte journe
o la pluie nous avait trs-incommods, nous arrivmes fort tard 
Chteau-Gonthier, que les rpublicains avaient essay de dfendre un
instant.

J'tais accable de fatigue et de faim: j'tais partie sans djeuner. En
route, j'avais donn mon pain  des blesss; dans tout le jour, jusqu'
minuit, je n'avais mang que deux pommes. Bien des fois, pendant ce
voyage, j'ai souffert de la faim. Les douleurs physiques venaient sans
cesse s'ajouter aux peines de l'ame.

On apprit  Chteau-Gonthier que les bleus, rentrs  Cand, avaient
massacr quelques malheureux blesss que nous avions t forcs
d'abandonner, ne pouvant les transporter. Depuis, ils eurent constamment
cette cruaut, chaque fois qu'ils trouvrent nos blesss. Cette horrible
manire de faire la guerre excita au ressentiment. M. de Marigny fit
saisir dans une cave le juge de paix de Chteau-Gonthier, qui s'y tait
cach, et qu'on lui avait dnonc comme un rpublicain exalt et froce:
il le tua de sa main sur la place publique, et fit quelques autres
excutions semblables. Dans la suite de la route, M. de Marigny continua
quelquefois  se montrer cruel; aucun officier ne l'imitait, mais on
ne s'opposait plus  ses vengeances. C'est ainsi que la guerre civile
dnature le caractre! M. de Marigny, un des hommes les plus doux et les
meilleurs que j'aie connus, tait devenu sanguinaire.

On fit aussi  Chteau-Gonthier un premier exemple de discipline. Un
soldat allemand avait voulu prendre l'argent d'une femme, et lui avait
donn un coup de sabre: il fut fusill. Les Allemands se livrrent 
beaucoup de dsordres dans cette expdition; mais ils furent toujours
punis svrement, ds qu'on fut instruit de leurs dlits. Le pillage ne
fut jamais permis; cependant on doit bien penser que la police d'une
pareille arme ne pouvait tre trs-stricte. Nous n'avions ni magasins,
ni convois, ni vivres; nulle part on ne trouvait de prparatifs pour
nous recevoir. Nous voyant passer sans nous arrter, les habitans, mme
les plus disposs en notre faveur, n'osaient s'employer pour nous, dans
la crainte d'tre le lendemain en butte aux vengeances des rpublicains.
On tait donc rduit  exiger les vivres; mais jamais on n'a mis une
contribution ni autoris le pillage. On permit, par ncessit, aux
soldats de se faire donner du linge blanc et des vtemens en change de
ceux qu'ils portaient Il m'est arriv quelquefois d'tre rduite  en
agir ainsi, et  prier mes htes de me cder quelques hardes grossires,
mais propres.

Nous passmes douze heures  Chteau-Gonthier; puis l'on partit pour
Laval. M. le chevalier Duhoux fut charg de commander l'arrire-garde,
et vint prendre les ordres de M. de Lescure pour l'heure du dpart.

Quinze mille gardes nationaux s'taient rassembls pour dfendre Laval;
mais ils firent une faible rsistance, et prirent la fuite. On perdit
dans ce combat deux officiers qui furent fort regretts: M. de
la Gurivire et le garde-chasse de M. de Bonchamps. M. de La
Rochejaquelein courut un assez grand danger. Depuis le combat de
Martign o il avait t bless, il portait toujours le bras droit en
charpe; il n'en tait pas moins actif ni moins hardi. En poursuivant
les bleus devant Laval, il se trouva seul, dans un chemin creux, aux
prises avec un fantassin; il le saisit au collet de la main gauche, et
gouverna si bien son cheval avec les jambes, que cet homme ne put lui
faire aucun mal. Nos gens arrivrent et voulaient tuer ce soldat; Henri
le leur dfendit: Retourne vers les rpublicains, lui dit-il; dis-leur
que tu t'es trouv seul avec le gnral des brigands, qui n'a qu'une
main et point d'armes, et que tu n'as pu le tuer.

Les Vendens furent trs-bien reus  Laval: les habitans taient
favorablement disposs. La ville est grande, et elle offrait plus de
ressources que les gtes des jours prcdens. Beaucoup de paysans
bretons vinrent se joindre  nous. J'en vis arriver une troupe qui
criait, _Vive le roi_! et qui portait un mouchoir blanc au bout d'un
bton. En peu de temps il y en eut plus de six mille: on donnait  ce
rassemblement le nom de _Petite-Vende_. Tous ces insurgs bretons
taient reconnaissables  leurs longs cheveux et  leurs vtemens, la
plupart de peaux de chvre garnies de leur poil. Ils se battaient fort
bien; mais le pays ne se soulevait pas en entier. Cette division n'tait
forme que de jeunes gens sortis d'un grand nombre de paroisses.




                             CHAPITRE XV.

Combats entre Laval et Chteau-Gonthier.--Route par Mayenne, Erne et
Fougres.--Mort de M. de Lescure.


Il fut rsolu que l'arme passerait quelques jours  Laval; il tait
ncessaire de lui donner un peu de repos, d'y remettre l'ordre autant
que l'on pourrait, et de donner  tout le pays le temps et les moyens de
se soulever pour se joindre aux Vendens.

Ce repos ft un grand bien  M. de Lescure; il reprit sensiblement
ses forces, et, ds le second jour, il tait beaucoup mieux. Le soir,
plusieurs officiers taient chez moi, quand tout--coup un bruit se
rpandit que les Mayenais venaient nous attaquer. On nous dit d'abord
que ce n'tait rien; cependant j'entendis bientt les prparatifs du
combat. On rassembla les soldats; on les encouragea. Ce n'tait pas sans
crainte qu'on se voyait assailli, de nuit, dans un pays de plaine, par
ces redoutables Mayenais qui nous avaient chasss de notre pays. Nous
tions logs  l'entre de la ville, du ct de Chteau-Gonthier; je fis
transporter M. de Lescure dans une maison du faubourg oppos.

M. Forestier partit d'abord avec quelques officiers, pour s'assurer de
la marche de l'ennemi; il sut qu'en effet il s'avanait sur Laval, et
revint en avertir les gnraux. M. de La Rochejaquelein envoya faire une
seconde reconnaissance par M. Martin, de l'arme de Bonchamps,  la tte
de quelques cavaliers: il s'en acquitta avec promptitude et prcision.
On marcha alors  la rencontre des rpublicains qu'on trouva entre Laval
et Antrames. Ils soutinrent un instant le choc de notre arme qu'ils
croyaient peu nombreuse, et dont l'obscurit de la nuit leur drobait
les mouvemens. Bientt ils furent tourns. On les prit en queue, et le
dsordre devint tel, que nos gens prenaient des cartouches dans leurs
caissons, et eux dans les ntres; mais cette mle fut favorable aux
Vendens: ils perdirent peu de monde, et en turent beaucoup  l'ennemi.
L'obscurit tait telle, que M. Keller donna la main  un rpublicain
pour sortir d'un foss, croyant qu'il tait des ntres: la lueur du
canon lui fit tout--coup reconnatre l'uniforme, et il le tua.

Le lendemain se passa fort tranquillement. M. de Lescure tait si bien,
qu'il revint  cheval  son premier logement. Le jour d'aprs, on sut,
ds le matin, que toute l'arme des rpublicains venait attaquer Laval.
La dfaite de la division qui avait combattu, leur avait montr que les
Vendens taient encore nombreux et redoutables; ils avaient cette fois
runi toutes leurs forces, qui se montaient bien  trente mille hommes
de bonnes troupes.

On sentit l'importance de l'affaire qui allait avoir lieu; toutes les
mesures furent prises avec soin, et on rsolut de redoubler d'efforts et
de courage: M. de Lescure voulut profiter de la faible amlioration de
sa sant pour monter  cheval et aller au combat: nous emes bien de la
peine  l'arrter par nos instances. Voyant que nous nous opposions tous
 ce projet insens, il se mit  la fentre, et, du geste et de la
voix, il encourageait tous les soldats qui partaient pour combattre. La
fatigue et l'motion de cette malheureuse matine dissiprent le fruit
de trois jours de repos et de soins; et, depuis ce moment, son tat alla
toujours en empirant.

La bataille commena sur les onze heures du matin. Les Vendens
attaqurent vivement. Les rpublicains avaient deux pices de canon sur
une hauteur en avant. M. Stofflet, qui se trouvait  ct d'un migr
qui venait de rejoindre l'arme, lui dit: Vous allez voir comme nous
prenons les canons. En mme temps il ordonna  M. Martin, chirurgien,
de charger sur les pices avec une douzaine de cavaliers. M. Martin
partit au galop: les canonniers furent tus et les deux pices
emportes. On les retourna sur-le-champ contre les rpublicains; on y
ajouta des pices  nous, et M. de la Marsonnire fut charg de les
diriger; une balle morte vint le frapper si rudement, qu'elle enfona sa
chemise dans les chairs. Il voulut continuer; mais la douleur devenant
trop forte, il fut oblig de se retirer: M. de Beaug le remplaa. Cette
batterie tait importante; elle tait expose au feu le plus vif de
l'ennemi. MM. de La Rochejaquelein, de Royrand et d'Autichamp s'y
tinrent presque continuellement avec M. de Beaug, faisant toujours
avancer les pices en face des rpublicains qui reculaient. Les
conducteurs taient si pouvants, qu'on tait oblig de les faire
marcher  coups de fouet. Un instant on manqua de gargousses; M. de
Royrand partit au galop pour en faire apporter: en revenant, une balle
l'atteignit  la tte; il mourut de cette blessure quelque temps aprs.
Le courage et la tnacit de cette attaque dcidrent le succs de la
bataille; il fut complet, lorsque M. Debargues,  la tte d'une colonne,
eut tourn l'ennemi et l'eut attaqu par derrire. Alors les bleus se
dbandrent et s'enfuirent en droute jusqu' Chteau-Gonthier; ils
voulurent se reformer dans la ville, et placrent sur le pont deux
pices pour le dfendre. M. de La Rochejaquelein, qui les avait vivement
poursuivis, dit  ses soldats: H bien! mes amis, est-ce que les
vainqueurs coucheront dehors, et les vaincus dans la ville? Jamais les
Vendens n'avaient eu autant d'ardeur et de courage; ils s'lancrent
sur le pont: les canons furent pris. Les Mayenais essayrent un
moment de rsister: ils furent culbuts, et nos gens entrrent dans
Chteau-Gonthier. M. de La Rochejaquelein continua la poursuite. Il vit
que les bleus tentaient encore de faire front; il fit courir tout de
suite  Chteau-Gonthier, pour qu'on lui ament de l'artillerie.
On aperut plusieurs cavaliers qui revenaient  bride abattue;
ils portaient l'ordre. Ceux de nos gens qui taient dans la ville
s'imaginrent que l'ennemi venait de reprendre l'avantage: une terreur
panique se rpandit parmi eux; ils se prcipitrent en foule dans les
rues avec un tel dsordre, qu'il y en eut une vingtaine d'crass; le
cheval de Stofflet fut touff entre ses jambes. Mais tout fut bientt
clairci: les rpublicains furent une dernire fois rompus et poursuivis
jusqu' la sparation des routes de Segr et du Lion-d'Angers. La
bataille avait dur douze ou quatorze heures.

M. de La Rochejaquelein dploya, dans cette bataille, un talent et un
sang-froid qui firent l'admiration des officiers: on l'avait toujours
vu jusqu'alors tmraire et emport, se prcipitant sur l'ennemi sans
s'inquiter si on le suivait; ce jour-l, il se tint constamment  la
tte des colonnes; mais il les dirigeait, les maintenait en ligne,
empchait les plus braves de se porter seuls en avant, et de mettre
par-l dans l'arme un dsordre qui nous avait souvent t funeste. Il
opposa toujours des masses aux rpublicains; et contre l'ordinaire, ils
ne purent jamais reprendre l'avantage en faisant volte-face dans leur
retraite, et repoussant le petit nombre d'officiers qui se lanaient 
leur poursuite. On voit quelle importance Henri attacha  remporter la
victoire aussi compltement qu'il ft possible.

C'est alors qu'il et fallu changer de marche, et rentrer triomphans
dans notre pays, aprs nous tre ainsi vengs de ces Mayenais qui nous
en avaient chasss. Il tait facile de reprendre Angers et de repasser
la Loire: c'tait bien l'avis de M. de La Rochejaquelein, mais il tait
demeur beaucoup de monde  Laval; plusieurs gnraux et officiers
marquans y taient revenus aussi, au moment o la bataille avait
t gagne; la plupart des soldats les avaient suivis. M. de La
Rochejaquelein tait  Chteau-Gonthier avec l'avant-garde et les jeunes
officiers; il n'osa pas prendre une rsolution si importante: faire dire
 tout ce qui tait  Laval de venir le joindre, lui parut un acte trop
absolu. Il se dtermina  revenir  Laval, o l'on s'attendait cependant
 recevoir de lui l'ordre de se mettre en marche pour Chteau-Gonthier.
Un corps rpublicain s'tait rassembl  Craon; il prit cette route, et
remporta encore un avantage complet.

Ce fut aprs ce retour, pendant tous les conseils qui furent tenus pour
aviser  ce qu'on aurait  faire, que les cabales, les jalousies, les
manoeuvres secrtes commencrent  diviser les chefs et les officiers de
l'arme.

Le grand sujet de discussion, outre les incidens journaliers qui
devenaient des occasions continuelles d'aigreur, tait la marche de
l'arme et le parti qu'il tait convenable de prendre. Ce n'tait
plus le moment d'essayer de repasser la Loire; on avait laiss aux
rpublicains le temps d'y mettre obstacle: c'tait l le grand regret
des Vendens. M. de Talmont, qui se croyait sr de toute la Bretagne,
voulait qu'on se diriget sur Paris. Beaucoup d'autres chefs demandaient
que l'on allt  Rennes qui tait bien dispos pour nous; de-l, on
aurait pris des mesures pour faire soulever tout le pays.

Pendant la bataille, on avait apport une lettre adresse  MM. les
gnraux de l'arme royaliste. M. de Lescure tait le seul chef qui se
trouvt en ce moment  Laval; on lui remit la lettre; je l'ouvris, et
je lui en fis la lecture. Elle tait courte: aprs des complimens
emphatiques sur les succs et la bravoure de l'arme royale, on
annonait qu'une arme de cinquante mille rvolts tait prte  se
lever auprs de Rennes, et que les chefs dsiraient un sauf-conduit pour
venir de l'endroit o ils taient cachs, confrer avec nos gnraux.
Cette lettre venait, je pense, de M. de Puisaye; elle fut trouve fort
bizarre: je ne me rappelle pas les signataires; mais aprs chaque nom
il y avait un grade: c'taient des gnraux, des majors-gnraux, des
commandans. On s'amusa beaucoup de ces gnraux qui commandaient une
arme invisible de cinquante mille hommes, et qui demandaient si prs de
nous un sauf-conduit. On fit venir l'homme qui avait apport la lettre:
il ne voulut donner ni dtails, ni explications, et refusa de faire
connatre l'exprs qui la lui avait remise. Alors on souponna que
ce pouvait bien tre un espion, et que sa lettre tait suppose. On
rpondit verbalement que, puisque nous tions  douze lieues seulement
de Rennes, les cinquante mille hommes pouvaient commencer  agir, et que
nous tions prts  les seconder; quant au sauf-conduit, qu'on pouvait
parler  nos gnraux sans en tre muni. Cette lettre ne pouvait
inspirer assez de confiance pour influer sur notre marche; mais comme
nous tions assurs par d'autres voix qu'il y avait de ce ct quelque
fermentation et un commencement de rvolte, et Rennes tant d'ailleurs
la capitale de la Bretagne, sans doute le meilleur parti et t de
suivre cette direction.

On parla aussi d'aller attaquer un port de mer. Un officier du gnie,
nomm M. d'Oppenheim, qui avait pris part  la rvolte du gnral
Wimpfen et des Girondins, et qui venait de se joindre  nous, parla de
Granville, dit qu'il en connaissait le ct faible, et qu'il s'offrait
 diriger l'attaque. M. de Talmont insistait toujours pour l'expdition
sur Paris; il assurait que si l'on ne pouvait y entrer, il serait
toujours facile d'aller rejoindre les Autrichiens en Flandre. Henri
combattait ce projet; il reprsentait combien une pareille marche tait
impossible  une arme qui tranait avec elle des femmes, des enfans,
des blesss. La saison tait aussi une grande objection, sans parler des
obstacles militaires que l'ennemi opposerait srement; il ajoutait que
jamais les paysans vendens ne voudraient entreprendre un tel voyage.
Enfin, il fut  peu prs rsolu qu'on marcherait sur Fougres; de-l on
pouvait galement se porter  Rennes ou vers la cte.

Vers la fin de notre sjour  Laval, je vis M. de Lescure souffrir de
plus en plus. Il avait d'abord t soulag par le repos des premiers
jours; on avait retir beaucoup d'esquilles de sa plaie; il avait t
pans plus rgulirement: mais il tait peu docile  ce qui lui tait
ordonn; il ne voulait prendre aucun remde, et faisait toute sa
nourriture de riz au lait et de raisin. L'os du front tait fendu
jusqu' la partie postrieure du crne, ce qui n'avait pas t aperu
d'abord. Ses cheveux, colls par le sang, la sueur et l'humeur de sa
plaie, le gnaient beaucoup; il voulut qu'on l'en dbarrasst. Agathe,
fort adroite  le panser, et qui supplait trs-bien le chirurgien
absent ce jour-l, se chargea de les couper. Je voulais qu'on ne lui
en tt qu'une petite partie, il insista pour qu'on les coupt tous,
assurant que cela le soulagerait: rien ne put le faire cder. J'ai
toujours pens que c'taient cette opration et la fatigue qu'il prouva
le jour du second combat, qui lui avaient t funestes, et qui avaient
dtruit les esprances que nous avions d'abord conues. Les vnemens
de la guerre, la msintelligence des chefs, la situation de l'arme,
taient aussi, pour lui, des motifs continuels de souffrance. Tout ce
dont il s'occupait, s'emparait fortement de son ame et lui donnait une
agitation extrme, qui tenait mme un peu de l'garement et qui me
pntrait d'une frayeur affreuse; toute la journe il parlait de la
guerre, de ce qui s'tait pass, de ce qui pouvait arriver. Un matin
le brave Bourasseau, des chaubroignes, vint le voir, et lui raconta
qu'avant le passage de la Loire, cette paroisse avait dj perdu cinq
cents hommes tus ou blesss. Pendant ce jour-l, M. de Lescure ne nous
entretint que du courage des gens des chaubroignes, exaltant sans cesse
leur hroque dvouement. Je m'efforais en vain de le calmer. Le soir,
la fivre le prit, et son tat empira sensiblement. Je fis venir M.
Desormeaux, trs-bon chirurgien, qui ne me quitta plus; car dans les
premiers momens du passage de la Loire, il y avait un tel dsordre, que,
pour lui procurer un chirurgien pour le panser, on tait souvent oblig
de battre la caisse. Je ne pouvais envisager l'horrible malheur qui me
menaait.

Nous sjournmes neuf jours  Laval. La sur-veille de notre dpart,
j'tais le matin couche sur un matelas, prs du lit de M. de Lescure:
je le croyais assoupi; tout le monde tait sorti de la chambre, mme
M. Durivault; il m'appela et me dit avec sa douceur accoutume, qu'il
reprit alors et qui ne le quitta plus: Ma chre amie, ouvre les
rideaux. Je me levai, je les ouvris. Le jour est-il clair?
continua-t-il.--Oui, rpondis-je.--J'ai donc comme un voile devant les
yeux; je ne vois plus distinctement. J'ai toujours cru que ma blessure
tait mortelle: je n'en doute plus. Chre amie, je vais te quitter:
c'est mon seul regret, et aussi de n'avoir pu remettre mon roi sur le
trne. Je te laisse au milieu d'une guerre civile, grosse et avec un
enfant; voil ce qui m'afflige: tche de te sauver, dguise-toi, cherche
 passer en Angleterre. Quand il me vit touffant de larmes: Oui,
continua-t-il, ta douleur seule me fait regretter la vie; pour moi, je
meurs tranquille. Assurment j'ai pch; mais cependant je n'ai rien
fait qui puisse me donner des remords et troubler ma conscience: j'ai
toujours servi Dieu avec pit; j'ai combattu et je meurs pour lui;
j'espre en sa misricorde. J'ai souvent vu la mort de prs, et je ne
la crains pas; je vais au ciel avec confiance. Je ne regrette que toi:
j'esprais faire ton bonheur. Si jamais je t'ai donn quelque sujet de
plainte, pardonne-moi. Son visage tait serein; il semblait qu'il ft
dj dans le ciel; seulement, quand il me rptait: Je ne regrette
que toi, ses yeux se remplissaient de larmes; il me disait encore:
Console-toi, en songeant que je serai au ciel: Dieu m'inspire cette
confiance. C'est sur toi que je pleure. Enfin, ne pouvant soutenir tant
de douleur, je passai dans un cabinet voisin. M. Durivault revint; M.
de Lescure lui dit d'aller me chercher et de me ramener. Il me trouva
 genoux, suffoque par les larmes; il chercha  me rendre quelque
courage, et me reconduisit dans la chambre.

M. de Lescure continua de me parler avec tendresse et pit; et voyant
ce que je souffrais, il ajouta avec complaisance, que peut-tre il se
trompait sur son tat, et qu'il fallait faire une assemble de mdecins.
Je les fis venir tout de suite. Il leur dit: Messieurs, je ne crains
pas la mort; dites-moi la vrit: j'ai quelques prparatifs  faire.

Il voulait, je pense, recevoir les sacremens et renouveler un testament
qu'il avait fait en ma faveur; mais je repoussai avec horreur tout ce
qui pouvait annoncer une mort prochaine. Les mdecins donnrent quelque
espoir. Il leur rpondit tranquillement: Je crois que vous vous
trompez; mais ayez soin de m'avertir quand le moment approchera.

On quitta Laval le 2 novembre, sans avoir dcid bien formellement si
l'on marchait sur Rennes; la route de Vitr tait plus courte pour y
aller. Stofflet, de sa propre autorit, prit le chemin de Fougres avec
les drapeaux et les tambours qui d'ordinaire taient sous sa direction.

En route, M. de Lescure apprit une nouvelle que je lui avais cache avec
soin, et qui lui fit bien du mal. La voiture tant arrte, quelqu'un
vint lui lire, dans une gazette, les dtails de la mort de la reine;
il s'cria: Ah! les monstres l'ont donc tue! Je me battais pour la
dlivrer! Si je vis, ce sera pour la venger: plus de grce! Cette ide
ne le quitta plus; il parla sans cesse de ce crime.

Le soir, nous nous arrtmes  Mayenne; le lendemain nous continumes
notre route. L'arme, aprs un lger combat o elle obtint un succs
complet, entra  Erne; nous y couchmes.

J'tais accable de fatigue; je me jetai sur un matelas auprs de M.
de Lescure, et je m'endormis profondment. Pendant mon sommeil, on
s'aperut tout--coup que le malade perdait ses forces et qu'il devenait
agonisant: on lui mit les vsicatoires. Il demanda le mme confesseur
qu'il avait eu  Varades; mais un instant aprs il perdit la parole
et ne put lui parler; il reut l'absolution et l'extrme-onction. On
n'avait pas fait de bruit pour ne pas me rveiller. A une heure du matin
le sommeil me quitta, et je vis l'tat affreux o tait tomb M. de
Lescure. Il avait encore sa connaissance, sans pouvoir parler; il me
regardait et levait les yeux au ciel en pleurant; il me serra mme la
main plusieurs fois. Je passai douze heures dans un tat de dsespoir
et d'garement impossible  dpeindre. On ne conoit pas qu'on ait pu
supporter tant de douleur.

Vers midi il fallut quitter Erne et continuer le voyage; cela me parut
impossible. Je voulus qu'on nous laisst, au risque de tomber entre les
mains des bleus. Le chevalier de Beauvolliers demandait  rester avec
nous. On me reprsenta que m'exposer  une mort affreuse, c'tait
dsobir  M. de Lescure; on me dit que son corps tomberait au pouvoir
des rpublicains. Je m'tais dj frappe de cette ide. Les indignits
auxquelles avait t livr le corps de M. de Bonchamps, m'avaient fait
une profonde impression d'horreur, et je ne pouvais soutenir l'image
d'une pareille profanation; on me dcida  quitter Erne. Quelle guerre
affreuse! quels ennemis nous avions! On tait oblig de drober  leur
fureur un mourant qui les avait si gnreusement combattus, et qui tant
de fois les avait pargns! Ainsi je fus condamne  voir ses derniers
momens troubls et hts par l'agitation de ce funeste voyage. Je me mis
d'abord dans la voiture, sur un matelas, auprs de M. de Lescure; Agathe
tait de l'autre ct. Il souffrait et gmissait. Tous nos amis me
reprsentrent que le chirurgien tait plus utile que moi, et que je
l'empchais de donner les secours ncessaires. On me fit sortir de la
voiture; on me remit  cheval. Ma mre, le chevalier de Beauvolliers,
MM. Jagault, Durivault, le chevalier de Mondyon, m'entouraient et
prenaient soin de moi. Je ne voyais rien; j'tais anantie; je ne
distinguais ni les objets, ni mme ce que j'prouvais intrieurement:
tout tait envelopp dans un nuage sombre, dans un vague affreux.

J'avouerai que ce jour-l, trouvant sur la route les corps de plusieurs
rpublicains, une sorte de rage secrte et involontaire me faisait, sans
rien dire, pousser mon cheval, de manire  fouler aux pieds ceux qui
avaient tu M. de Lescure.

Au bout d'une heure environ, j'entendis quelque bruit dans la voiture,
et des sanglots: je voulus m'y lancer. On me dit que M. de Lescure
tait dans le mme tat; que le froid l'incommoderait si l'on ouvrait
la portire: on m'loigna. Je me doutai de mon malheur, mais je n'osai
insister; je craignais la rponse qu'on me ferait; je repoussais et
n'osais envisager le triste soupon qui avait travers mon ame; j'tais
sans nulle force; je m'abandonnai  ce qu'on voulut faire de moi.

Je demeurai sept heures  cheval auprs de cette voiture. Le temps tait
pluvieux. En approchant de Fougres, nous smes que la ville avait t
prise aprs un combat qui avait t meurtrier pour les rpublicains. Ils
avaient lev quelques remparts en terre devant l'entre, et nos gens
avaient fait dans ces fortifications une ouverture o un seul chariot
pouvait passer; ainsi il y avait beaucoup d'encombrement  notre
arrive. On nous dit qu'il fallait bien deux heures avant que la voiture
pt entrer dans la ville; il tait mme presque impossible de passer 
cheval. On me supplia de m'en aller  pied. Je souffrais des douleurs
de reins insupportables. On me reprsenta que c'tait un devoir de me
conserver pour l'enfant dont j'tais grosse, et dont j'avais tant
expos l'existence. Je me laissai conduire, en exigeant du chevalier
de Beauvolliers sa parole d'honneur qu'il me mnerait auprs de M. de
Lescure, ds que la voilure serait arrive. Ma mre s'y opposait; dj
plus d'une fois elle avait voulu m'arracher de ce spectacle de douleur.

Quand je voulus marcher, j'prouvai que cela m'tait comme impossible;
la souffrance et la fatigue m'avaient courbe; je ne pouvais me relever.
Il tait nuit close. La foule et l'obscurit furent cause que, spare
de ma famille et de mes gens, le chevalier de Beauvolliers se trouva
seul par hasard prs de moi; il voulut essayer de me porter; mais bien
qu'il ft trs-robuste, il tait lui-mme tellement abattu, qu'il ne put
y russir. Nous arrivmes, en nous tranant, dans la premire maison de
Fougres. De bons soldats qui y taient logs, me firent chauffer, me
donnrent un peu de vin, et prirent soin de moi jusqu'au moment o une
voiture, envoye par ma mre, vint me prendre et me conduire au logement
qu'elle avait dans la ville. J'y trouvai un lit prpar: on voulut me
faire coucher. Je me mis auprs du feu, sans rien dire. Je demandais,
de temps en temps, si la voiture de M. de Lescure arrivait. Quand je
l'entendis, je fis sortir tout le monde, et je demandai au chevalier
de Beauvolliers de remplir sa promesse; lui seul alors et moi nous
ignorions que c'en tait fait. Il sortit; un instant aprs il rentra
baign de larmes, me prit les mains, et me dit qu'il fallait songer 
sauver mon enfant. Tout le monde rentra; on me mit au lit.

En effet, le moment o j'avais entendu du bruit dans la voiture, avait
t le dernier pour M. de Lescure. Le chirurgien tait sorti; Agathe
avait voulu en faire autant; mais songeant ensuite qu'en la voyant, je
serais sre de mon sort, elle avait eu le courage de passer sept heures
de suite, sans quitter cette malheureuse place: en descendant, elle
resta vanouie pendant plus de deux heures. Elle avait t leve avec
M. de Lescure, ds son enfance.

La chambre o j'tais couche,  Fougres, servait de passage. Les
alles et venues continuelles, la prsence de nos gens qui traversaient,
bien qu'ils n'osassent me parler, taient un supplice pour moi. Je crois
pourtant que si j'tais reste livre  mon dsespoir, sans contrainte,
je n'aurais pu y rsister. Je commenais  sentir des douleurs qui
semblaient annoncer une fausse couche; mes souffrances redoublaient et
devenaient si violentes, qu'elles m'arrachaient des cris. On fit appeler
M. Putaud, mdecin, chez lequel nous logions. Il dclara que je ferais
une fausse couche, si l'on ne me saignait  l'instant. M. Allard se
trouvait l; et ne sachant pas o les chirurgiens taient logs, il
descendit dans la rue en criant: Un chirurgien! au secours, c'est une
femme qui se meurt! Un homme se prsenta: il me l'amena sur-le-champ.
Je n'ai jamais su le nom de ce chirurgien; mais sa figure et la frayeur
qu'il me causa me sont encore prsentes; il avait six pieds, un air
froce, quatre pistolets  sa ceinture et un grand sabre. Je lui dis que
la saigne me faisait peur. H bien! moi, je n'ai pas peur, dit-il;
j'ai tu plus de trois cents hommes  la guerre; encore ce matin j'ai
coup le cou  un gendarme: je saurai bien saigner une femme. Allons,
donnez votre bras. Je le tendis, il me piqua; le sang sortait avec
peine: je me trouvai mal. Cependant,  force de secours et de soins, on
me sauva. Toute la nuit, M. Putaud me donna des soins empresss.

Le lendemain, MM. de La Rochejaquelein, de Beaug, Desessarts et le
chevalier de Beauvolliers, entrrent dans ma chambre; ils s'assirent
loin de moi, sans profrer une parole, en pleurant amrement. Au bout
d'un quart-d'heure, Henri se leva et vint m'embrasser. Vous avez perdu
votre meilleur ami, lui dis-je; aprs moi, vous tiez ce qu'il avait de
plus cher en ce monde. Il me rpondit, avec un accent de douleur que
jamais je n'oublierai: Ma vie peut-elle vous le rendre? prenez-la. Le
vieux M. d'Auzon vint m'embrasser aussi. Tout le monde pleurait; pour
tous ceux qui l'avaient connu, la perte de M. de Lescure tait un grand
et sensible malheur.

Bientt ce fut pour moi une sorte de consolation que de parler sans
cesse de M. de Lescure, de rappeler tous les souvenirs qui avaient
rapport  lui, de me rapprocher de tous les objets qui lui taient
chers, d'entendre dire combien il tait regrett, et combien il mritait
d'admiration, et de douleur. Ce sentiment ne me quittera jamais; il sera
celui de ma vie entire: c'est lui qui m'a inspir d'abord le besoin
d'crire ces rcits.

J'avais toujours une terreur affreuse de voir le corps de M. de Lescure
en proie aux outrages des rpublicains; je voulais le faire embaumer et
le porter avec moi dans la voiture: on s'y opposa, en me reprsentant
les dangers o j'exposais l'enfant que je portais. Je fis promettre  M.
l'abb Jagault qu'il se chargerait de ce triste devoir. Il fit clbrer
un service solennel  Fougres, et il y fit inhumer les entrailles. Le
corps fut mis dans un cercueil et plac sur un chariot. On avait trouv
sur ce corps les marques du cilice que M. de Lescure avait port dans sa
jeunesse,  l'insu de tout le monde.

M. Jagault tomba malade quelques jours aprs  Avranches; on profita de
cette circonstance pour faire disparatre si secrtement le cercueil,
que, malgr mes recherches, je n'ai jamais pu savoir ni o ni comment.
Je crois que ce fut mon pre qui l'ordonna ainsi; il avait toujours
fortement combattu mon dessein de ne pas m'en sparer, parce qu'il
voyait que notre position rendait la chose impossible. Quoi qu'il en
soit, c'est encore pour moi un sujet de regret d'ignorer o furent
dposs ses restes: j'ai du moins la certitude qu'ils ne sont pas tombs
entre les mains des rpublicains, ce qui ne pouvait gure manquer
d'arriver, sans les sages dispositions de mon pre.

Les vives inquitudes que l'on avait sur ma sant se calmrent un peu;
il ne me resta plus qu'une fivre lente et continue, qui dura plus de
six mois, et qui me rduisit  un tat de faiblesse et d'tisie.




                             CHAPITRE XVI.

Arrive de deux migrs envoys d'Angleterre.--Route par Pontorson et
Avranches.--Sige de Granville.--Retour par Avranches, Pontorson et Dol.


Je vais continuer mon triste rcit. Mon malheur ne pouvait plus crotre,
mais les souffrances des Vendens devaient encore augmenter beaucoup.

On s'occupa  Fougres de ce qui avait dj t tent  Laval, de
remettre un peu d'ordre dans la conduite de l'arme. Il fut rgl que
le conseil de guerre serait compos de vingt-cinq personnes: M. de
Donnissan, mon pre, gouverneur des pays conquis et prsident du
conseil; M. de La Rochejaquelein, gnral en chef; M. Stofflet,
major-gnral; M. de Talmont, gnral de la cavalerie; M. Debargues,
adjudant-gnral; M. le chevalier Duhoux, adjudant en second; M. de
Beauvolliers, trsorier-gnral; M. d'Oppenheim, commandant le gnie;
M. de Marigny, commandant l'artillerie; M. de Praults, commandant
en second; M. Desessarts, commandant la division poitevine de M. de
Lescure; M. le chevalier de Beauvolliers, commandant en second; M. de
Villeneuve de Cazeau, commandant la division de M. de La Rochejaquelein;
M. de la Ville de Beaug, commandant en second; M. de Fleuriot,
commandant la division de M. de Bonchamps; M. d'Antichamp, commandant
en second; MM. de Lyrot, d'Isigny, de Piron, de Rostaing, le chevalier
Destouches, ancien chef d'escadre; de la Marsonnire, Berard, aide-major
de M. Stofflet, et M. de Lacroix. Le cur de Saint-Laud pouvait aussi
assister au conseil de guerre.

Tous les officiers qui entraient au conseil devaient porter, comme
marque distinctive, une ceinture blanche avec un noeud de couleur qui
devait marquer la diffrence de grade. M. de La Rochejaquelein avait un
noeud noir, M. Stofflet un noeud rouge, etc. Les officiers infrieurs
avaient pour signe une charpe blanche autour du bras. Tout cela tait
devenu ncessaire. Sur la rive gauche, chacun connaissait son chef;
on marchait par paroisses. Depuis le passage de la Loire, il en tait
autrement; des paroisses entires avaient pass le fleuve, hommes,
femmes et enfans; dans quelques autres, pas un individu n'avait suivi
l'arme, des compagnies se trouvaient sans leurs commandans, et des
commandans sans leurs compagnies.

Pendant les trois jours que l'on passa  Fougres, deux migrs
arrivrent d'Angleterre. Je ne suis pas sre de me rappeler prcisment
leurs noms; cependant il me semble que c'taient M. Fresloc, conseiller
au parlement de Rennes, et M. Bertin: tous deux taient dguiss en
paysans; les dpches taient caches dans un bton creux. On lut
d'abord une lettre du roi d'Angleterre, flatteuse pour les Vendens,
et o des secours leur taient gnreusement offerts. Une lettre de
M. Dundas entrait dans de bien plus grands dtails. Il commenait par
redemander quels taient notre but et notre opinion politique: il
ajoutait que le gouvernement anglais tait tout dispos  nous secourir;
que des troupes de dbarquement taient prtes  se porter sur le point
que nous dsignerions; il indiquait Granville, comme lui paraissant
prfrable  tout autre. Les deux envoys taient autoriss 
convenir, avec les gnraux, des mesures ncessaires pour concerter le
dbarquement, et l'on nous marquait que ce qu'ils nous promettraient
serait en effet accompli.

Lorsque les deux migrs eurent remis les dpches anglaises et donn
quelques explications, ils cassrent le bton plus bas, et en, tirrent
une petite lettre de M. du Dresnay, un des principaux migrs bretons,
qui avait eu beaucoup de rapports directs avec le ministre anglais, et
qui se trouvait pour lors  Jersey. M. du Dresnay mandait aux gnraux
qu'il ne fallait pas avoir confiance entire aux promesses des Anglais;
qu' la vrit, tous les prparatifs d'un dbarquement taient faits,
que tout semblait annoncer qu'on s'en occupait rellement; mais qu'il
voyait si peu de zle et de vritable intrt pour nous, qu'on ne devait
pas compter absolument sur ces apparences. Il ajoutait que les migrs
continuaient  tre traits comme avant par le gouvernement anglais;
que de tous ceux qui taient  Jersey, aucun ne pouvait obtenir la
permission tant dsire de passer dans la Vende, et que mme on venait
d'en dsarmer un grand nombre. Nous apprmes aussi, par cette lettre,
que les princes n'taient point encore en Angleterre.

Les deux migrs dirent qu'ils partageaient entirement l'opinion de M.
du Dresnay, et qu'il tait impossible de ne pas avoir des doutes, sinon
sur la bonne foi, du moins sur l'activit des Anglais  nous servir. Ils
furent dchirs de la situation de l'arme, montrrent peu d'espoir et
beaucoup de tristesse. Ainsi leur mission porta le mme caractre que
celle de M. de Tintniac.

Mais cependant il fallait bien accepter les offres des Anglais, tout en
n'y prenant pas une confiance entire. Dans la position dsespre o
se trouvait l'arme, on pensa que c'tait encore la chance la plus
favorable qui pt tre tente. Ce qui dtermina surtout les gnraux,
ce fut l'espoir de prendre et de conserver, avec l'aide des Anglais, un
port o l'on pourrait dposer la foule nombreuse des femmes, des enfans,
des blesss, qui embarrassaient la marche de l'arme. On avait dj
parl de Granville; M. d'Oppenheim la disait facile  surprendre. On se
dcida pour cette attaque: les signaux furent convenus avec les deux
envoys; si la ville tait prise avant l'arrive des secours, tout de
suite un drapeau blanc, lev entre deux drapeaux noirs, devait en
avertir les Anglais.

On rpondit avec respect et reconnaissance au roi d'Angleterre. Un
mmoire pour M. Dundas fut rdig avec dtail; on l'assurait encore une
fois que les Vendens n'avaient d'autre intention que de remettre le roi
sur le trne, sans s'occuper du mode de gouvernement qu'il lui plairait
d'tablir pour le bonheur de son peuple; on demandait, plus que toute
chose, un prince de la maison royale pour commander l'arme, ou l'envoi
d'un marchal de France qui ft cesser le conflit des prtentions
personnelles; on sollicitait ensuite des renforts en troupes de ligne,
ou du moins en artilleurs ou ingnieurs; enfin, l'on exposait  quel
point on tait dnu de munitions, d'effets militaires et mme d'argent,
et l'on disait que cinq cent mille francs seulement seraient une grande
ressource.

Les deux migrs furent chargs de remercier verbalement M. du Dresnay.
Toutes ces dpches furent rdiges par le chevalier Desessarts, dans un
conseil prsid par mon pre, et signes de tous les membres du conseil.

Une autre mission moins importante avait prcd celle-l de quelques
jours. M. de Saint-Hilaire, officier de marine, tait arriv 
Saint-Florent,  la nage, pendant le passage de la Loire. Il n'tait
point charg, comme M. Bertin, de traiter entre les Anglais et les
Vendens; il n'avait mme aucune dpche des ministres; mais il
apportait un bref du pape, adress aux gnraux. Ce bref portait que
le soi-disant vque d'Agra, ce prtendu vicaire apostolique, tait un
imposteur sacrilge. Le cur de Saint-Laud fut appel pour lire ce bref,
qui tait en latin, comme cela est d'usage. Les gnraux demeurrent
confondus d'tonnement, et furent embarrasss de ce qu'ils avaient 
faire: ils se rsolurent  tenir la chose secrte, de peur de trop de
scandale, et de l'effet que produirait cette nouvelle dans l'arme. On
en parla si peu, que je ne le sus qu' Pontorson, o M. de Beaug
me confia le tout, en me disant que, si on prenait Granville, on
embarquerait secrtement l'vque. On tait indign de ce qu'il avait
abus toute l'arme dans une matire si sainte et si respectable.
D'ailleurs, on croyait que son mensonge tait li  quelque trahison
concerte avec les rpublicains.

Ainsi, depuis Saint-Florent, on commena  le traiter froidement,  lui
retirer toute confiance: cela ne fit pas un grand changement; car dj
la nullit de ses talens et de son caractre, et les menes du cur de
Saint-Laud, avaient dtruit peu  peu presque toute son influence. Il
avait fait un sjour  Beauprau, qui lui avait nui aussi. Au lieu
de s'y contraindre, et d'tre difiant et rgulier, comme il l'tait
toujours  Chtillon, il s'tait livr  la socit, et avait pass
cinq semaines sans dire la messe. Madame d'Elbe m'avait racont cela
confidemment quand je la vis  Beauprau. Cependant on avait toujours
conserv de l'affection pour lui, parce qu'il tait doux et bon homme:
mme aprs l'arrive du bref, quelques personnes le plaignaient
et savaient mauvais gr au cur de Saint-Laud, qui,  ce que l'on
supposait, se doutant de la fraude, parce que la jalousie l'avait rendu
meilleur observateur, avait trouv moyen d'crire secrtement en cour de
Rome pour solliciter le bref; ce qui, je crois, lui a t impossible.
L'vque s'aperut bientt que l'on savait quelque chose, et il fut
encore bien plus sr de sa perte, lorsqu'en passant  Dol, il y fut
reconnu: c'tait l qu'tant vicaire, il avait prt le serment que
depuis il avait rtract. Alors il devint profondment triste, bien que
toujours calme en apparence.

Il y eut encore  Fougres une ngociation d'un autre genre. M. Allard
avait fait prisonnier un avocat de Normandie, qu'on avait enrl par
force dans un bataillon: cet homme offrit de rendre un grand service
aux Vendens; il raconta qu'il tait fort li avec un M. Bougon,
procureur-syndic du Calvados, qui avait pris une grande part  la
rvolte de ce dpartement, au mois de juin 1793; il dit que M. Bougon
serait heureux de rejoindre l'arme, et qu'il serait srement trs-utile
par ses talens, son courage et son influence dans le Calvados; il
demandait un sauf-conduit pour aller le chercher: on hsita long-temps;
enfin on le lui accorda. M. de Bougon arriva; c'tait en effet un homme
de beaucoup d'esprit; il parlait facilement, et semblait aussi propre 
l'excution qu'au conseil, il proposa de marcher en Normandie, et assura
qu'on y exciterait facilement une insurrection. Son projet sduisit
plusieurs chefs. M. de Talmont surtout s'engoua beaucoup de M. Bougon;
mais on avait promis d'attaquer Granville, il n'y avait plus  revenir.

On partit de Fougres aprs un repos de trois jours, et l'arme fut
dirige sur Granville. Elle arriva  Dol, et y sjourna un jour; ensuite
on passa  Pontorson, et de-l  Avranches. On trouva quelque rsistance
dans cette dernire ville; cependant la garnison se retira avant que le
combat ft engag. Les prisons de la ville taient pleines de dtenus
qui furent mis en libert. Un dtachement de cavalerie se porta au Mont
Saint-Michel, et dlivra de malheureux prtres qu'on avait entasss dans
cette forteresse: ils avaient eu tant  souffrir, que la plupart d'entre
eux se trouvrent hors d'tat de suivre leurs librateurs.

Tout ce qui ne pouvait point combattre resta  Avranches avec les
bagages, et l'arme marcha sur Granville, au nombre de trente mille
hommes  peu prs. L'attaque commena  neuf heures du soir: rien
n'avait pu tre prpar; quelques chelles taient le seul moyen qu'on
avait pour entrer dans une ville entoure de fortifications. Cependant
la premire ardeur des soldats fut telle, que les faubourgs furent
emports, et qu'ils escaladrent les premiers ouvrages de la place, en
plantant des baonnettes dans les murs; quelques-uns mme parvinrent sur
le rempart avec M. Forestier; mais un dserteur, qui avait encore sa
veste blanche, ayant cri: Nous sommes trahis! sauve qui peut! nos
gens reculrent; M. Forestier fut culbut dans le foss, et y resta
trois heures vanoui. En vain M. Allard brla la cervelle  ce
dserteur; les Vendens, qui avaient t d'abord emports par un
mouvement rapide, eurent ainsi le temps de rflchir sur leur tmrit,
et s'arrtrent dans leur attaque. Les rpublicains se dfendirent
obstinment; ils parvinrent  mettre le feu dans les faubourgs. Le
dsordre commena alors dans l'arme vendenne; les soldats, que leur
premier lan n'avait pas conduits  la victoire, se dcouragrent
suivant leur coutume. L'attaque sur laquelle on comptait le plus, le
long d'une plage que la mare laissait dcouverte, fut manque, parce
que deux petits btimens, arrivs de Saint-Malo, couvrirent ce point
de leur feu et dmontrent les batteries des Vendens. On attendit
vainement le secours des Anglais: leur grande expdition ne pouvait tre
arrive; mais comme ils entendaient le canon  Jersey, il leur tait
possible d'envoyer des vaisseaux et des renforts; l'apparence seule
d'un secours nous et fait triompher. Peu  peu l'arme commena  se
dbander: la longue porte des canons de rempart, auxquels nos gens
n'taient pas accoutums, les rebutait. Les chefs et les officiers
redoublrent d'efforts et de courage pour maintenir les soldats.
L'vque d'Agra parcourait les rangs en exhortant les soldats, et
cherchait une mort que sa position lui faisait dsirer. Les Suisses
firent des prodiges de valeur; il y en eut vingt de tus. Cette
malheureuse attaque se continua pendant la journe du lendemain et
la nuit suivante, parce qu'on attendait les Anglais. MM. de Prault,
Roger-Mouliniers, de Villeneuve, le chevalier de Beauvolliers, le
respectable M. le Maignan, furent blesss; le nombre des assigeans
diminuait sans cesse par le combat ou la fuite. Enfin M. de La
Rochejaquelein fut forc de consentir  la retraite; les soldats ne
voulaient plus continuer  se battre; l'attaque avait dur trente-six
heures; il n'y avait aucun moyen de les retenir. On n'avait pas de
vivres  leur distribuer; les munitions allaient manquer; on ne
pouvait compter sur un secours actuel des Anglais; il fallut revenir 
Avranches. L on parla du projet de M. Bougon, et on voulait l'adopter.
M. de La Rochejaquelein partit sur-le-champ avec de la cavalerie pour
s'emparer de la Ville-Dieu, sur la route de Caen; mais bientt une
sdition s'leva dans l'arme. Ds qu'on vit qu'il tait question de
prendre une route qui ne ramenait pas au bord de la Loire, les paysans
s'attrouprent, et demandrent  grands cris qu'on les conduist dans
leur pays, en se rpandant en murmures contre les gnraux qui les en
avaient loigns. Il fut impossible de songer  une autre marche qu'
celle qu'ils exigeaient de la sorte, et que la plupart des officiers
prfraient aussi  toute autre. On fit de vains efforts; jamais on ne
put faire entendre raison aux soldats; ils se seraient rvolts contre
leurs chefs, plutt que de les suivre en Normandie. Il fallut cder. On
annona,  la grande satisfaction de tous, que l'on allait retourner
vers la Loire. Les soldats savaient qu'Angers tait le poste le plus
important sur la route, auprs de ce fleuve; ils criaient qu'ils y
entreraient, mme quand les murailles seraient de fer.

M. de La Rochejaquelein avait t jusqu' la Ville-Dieu avec M.
Stofflet; il n'y avait pas de garnison: les habitans se dfendirent avec
acharnement; ils prirent d'abord et massacrrent quelques cavaliers
qui taient venus en claireurs. Quand on fut entr dans les rues, les
femmes jetaient des pierres par les fentres. Henri leur cria
plusieurs fois de se retirer, puisqu'on ne tirait pas sur elles; elles
continuaient  s'obstiner. On fit tirer quelques coups de canon dans la
rue, et elles cessrent. Le pillage fut permis dans cette ville; mais
nos gens ne firent aucun mal aux habitans. M. de La Rochejaquelein
apprit bientt ce qui se passait  Avranches, et fut contraint de
revenir.

Le lendemain on prit la route qui mne  Pontorson. Six cents
rpublicains taient venus, avant le jour, pour couper un pont qui est
 une lieue d'Avranches; mais Lejeay l'an, tant avec sa compagnie
de cavalerie couch prs de-l, entendit du bruit, et, ayant rassembl
quelque infanterie, courut sur l'ennemi arec M. Forestier. Ils
poursuivirent les bleus si vivement qu'il ne s'en sauva que dix; ils
allrent jusqu'auprs de Pontorson, et tant tous deux seuls en avant,
ils se trouvrent, au dtour du chemin, en face de l'arme ennemie. Ils
voulurent revenir; mais Forestier avait un cheval rtif qu'il ne put
jamais faire retourner; il s'cria: A moi, Lejeay, je suis perdu!
Lejeay revint, prit la bride du cheval: ils se sauvrent au milieu d'une
grle de balles, et rejoignirent l'arme qui s'avanait.

Les rpublicains essayrent de dfendre Pontorson; ils furent battus et
perdirent beaucoup de monde; car ils furent chargs  la baonnette dans
les rues. J'arrivai en voiture sur les neuf heures du soir, comme le
combat venait de finir. J'tais avec MM. Durivault et le chevalier de
Beauvolliers, tous deux blesss, et une femme de chambre qui portait
ma pauvre petite fille. La voiture passait  chaque instant sur
des cadavres; les secousses que nous prouvions lorsque les roues
rencontraient ces corps, et le craquement des os qu'elles brisaient,
faisaient une impression affreuse. Quand il fallut descendre, un cadavre
tait sous la portire; j'allais mettre le pied dessus lorsqu'on le
retira.

Fort fut bless  mort  Pontorson. On brisa un canon pour avoir des
chevaux  mettre  sa voiture.

Le matin du lendemain, on rpandit le bruit que MM. de Talmont, de
Beauvolliers l'an et le cur de Saint-Laud, avaient quitt l'arme
pour s'embarquer dans un bateau de pcheur et se faire conduire 
Jersey. Il n'y avait pas une heure qu'on s'tait aperu de leur absence,
que dj Stofflet, rest seul pour commander l'arrire-garde, avait
envoy M. Martin  leur poursuite; et que, sans autre explication, il
s'tait empar des chevaux de M. de Talmont, rests  Avranches; il
avait aussi forc la caisse de M. de Beauvolliers, et se mettait en
devoir de prendre ou de distribuer tous les effets de ces messieurs,
en les traitant de dserteurs. Ils arrivrent au bout de trois heures
d'absence, sans avoir t rencontrs par M. Martin, se plaignirent
hautement du mauvais procd que l'on avait pour eux, et des propos que
l'on se permettait. Ils se firent restituer sur-le-champ ce qui leur
appartenait.

Ils racontrent, pour se justifier, que madame de Cuissard, sa fille
madame de Fey et mademoiselle Sidonie de Fey, avaient voulu s'embarquer,
et s'taient adresses  M. de Talmont pour qu'il leur en donnt les
moyens. Il avait fait march avec un patron qui avait promis de passer
ces dames  Jersey; et le lendemain, dans la nuit, il les avait
conduites au rivage en priant M. de Beauvolliers et quelques cavaliers
de les accompagner. Le bateau n'avait pu s'approcher de terre  cause
de la mare. Le pcheur avait cri qu'on pouvait, sans danger, venir 
cheval jusqu'auprs de la barque: ces dames n'avaient pas os. Pendant
qu'elles hsitaient, on aperut, de loin, les hussards rpublicains, et
il avait fallu revenir prcipitamment.

Cette affaire fit d'abord un grand bruit dans l'arme. Beaucoup de
personnes ne voulurent pas croire  la justification de ces messieurs.
Cependant j'ai toujours t persuade qu'ils avaient dit la vrit; leur
rcit avait toute sorte de vraisemblance. M. de Talmont tait fort li
avec ces dames; il tait tout--fait naturel qu'il n'et pas song, en
leur rendant service,  ce qu'on en pourrait dire ou penser. Pour M. de
Beauvolliers, il avait  l'arme deux frres qu'il aimait tendrement;
sa femme et sa fille taient prisonnires  Angers, et il ne cessait
d'insister pour qu'on y marcht, afin de les dlivrer. Il laissait la
caisse de l'arme; M. de Talmont et lui n'avaient pas mme emport un
porte-manteau. D'ailleurs, ces messieurs avaient tous les deux beaucoup
trop d'honneur pour tre capables d'une pareille fuite. Il n'y avait
pas quatre jours que tous les officiers de l'arme s'taient jur de ne
point s'abandonner, quelque chose qui pt arriver.

On fut surpris que Stofflet, qui tait l'homme le plus dvou  M. de
Talmont, se ft ainsi conduit envers lui; cependant tout reprit son
cours ordinaire, et il vint  bout de regagner ses bonnes grces. Cette
caisse de l'arme, dont Stofflet avait pris ainsi possession, renfermait
quelques assignats endosss au nom du roi, le reste d'un million en
billets royaux que nous avions faits  Laval, et peut-tre cinquante
mille livres en argent, offertes sur notre route par quelques personnes
zles pour nous. Les billets royaux servaient  payer les vtemens des
soldats et les rquisitions; mais ni soldats, ni officiers n'avaient de
paie. Quand quelqu'un de l'arme n'avait rien, il le disait franchement,
et on lui donnait quelques secours modiques.

On passa un jour  Pontorson. Je me souviens que M. de La Rochejaquelein
vint me voir, et me donna un exemple de ces rpugnances physiques
qu'aucun courage ne peut surmonter. On m'avait apport un cureuil d'une
espce trangre, tout ray de noir et de gris, qui avait t trouv
dans la chambre de la femme d'un officier rpublicain; il tait
apprivois, et je le tenais sur mes genoux. Sitt que Henri entra et
qu'il vit ce petit animal, il devint ple, et me raconta, en riant, que
la vue d'un cureuil lui inspirait une horreur invincible. Je voulus
lui faire passer la main sur son dos; il s'y rsolut, mais il tait
tremblant. Il convint, avec grce et simplicit, de cette impression
involontaire, sans songer  rappeler, mme indirectement, que cela tait
plus singulier dans lui que dans un autre.

Le soir, je trouvai un vieux paysan angevin qui tait  l'arme
avec cinq fils: l'un d'eux tait bless; les autres le portaient et
soutenaient aussi leur pre: je cdai ma chambre  cette respectable
famille, et je m'en allai coucher dans une grande salle sur un matelas.

Nous arrivmes  Dol, d'autant plus fatigus, qu'il ne s'tait pas
trouv de vivres  Pontorson. J'entrai dans une chambre o tait dj
le chevalier de Beauvolliers, qui souffrait toujours de sa blessure. Un
instant aprs, Agathe arriva en pleurant; elle me dit qu'il y avait
dans la cuisine un pauvre jeune homme qu'on allait fusiller, et qui
paraissait n'tre pas coupable; elle me pria de l'entendre. Il entra et
se jeta d'abord  mes pieds: sa figure tait douce et intressante. Il
raconta qu'il se nommait Montignac; qu'on l'avait forc de s'enrler
dans un bataillon  Dinan; que, pour pouvoir passer chez les Vendens,
il s'tait fait envoyer  Dol; qu' l'arrive de notre avant-garde, il
avait quitt les gendarmes avec lesquels il tait, pour venir au-devant
de nos cavaliers; que le premier qu'il avait rencontr, tait un grand
jeune homme, vtu d'une redingote bleue et portant une charpe blanche
et noire. Il avait dclar  ce jeune homme qu'il voulait servir avec
les Vendens. Alors M. de La Rochejaquelein, car je connus que c'tait
lui, avait ordonn  un cavalier de prendre soin du nouveau venu. En
rentrant  Dol, Montignac perdit de vue son cavalier. Il avait voulu
changer de vtement. Il avait vu une vingtaine de soldats chez un
marchand de draps, o ils prenaient ce qui leur convenait; encourag par
eux, il avait emport une pice d'toffe. Un officier l'avait rencontr,
et l'avait conduit au conseil comme pillard. Il avait encore un habit de
volontaire; on le prit pour un transfuge qui venait donner un mauvais
exemple  nos gens: il fut condamn.

Comme il achevait son rcit, Agathe rentra en criant: Madame, voil
les Allemands qui viennent le chercher pour l'excuter! Il se jeta de
nouveau  mes pieds: je rsolus de le sauver. Je montai chez mon pre,
o se tenait le conseil. Quand je fus l, au milieu des gnraux, on me
demanda ce que je voulais. Je n'osai pas m'expliquer, et je rpondis
que je venais chercher un verre d'eau. Je redescendis; et, d'un ton
d'autorit, je dis aux Allemands: Retirez-vous: le conseil met
le prisonnier sous la garde du chevalier de Beauvolliers. Ils se
retirrent. J'envoyai chercher M. Allard, et je le priai d'arranger avec
M. de La Rochejaquelein toute cette affaire. Je fus heureuse de sauver
ce pauvre homme. La veille, j'avais t fort touche en voyant passer
devant mes fentres trois Mayenais qu'on menait au supplice, et qui s'y
rendaient avec une noble et fire rsignation.




                            CHAPITRE XVII.

Batailles de Dol.--Marche par Antrain, Fougres et la Flche.--Sige
d'Angers.


Sur les neuf heures du soir, l'alarme se rpandit dans la ville.
Une patrouille de hussards rpublicains, profitant de la ngligence
incorrigible avec laquelle nos soldats se gardaient, s'avana jusqu'
l'entre de la ville. On cria: _Aux armes!_ En un clin-d'oeil l'arme
fut sur pied, et les hussards s'enfuirent.

Les cris et le tumulte me rveillrent: je m'tais endormie de fatigue,
bien que je souffrisse de la faim. Ma mre me dit qu'on avait soup, et
que je trouverais  manger dans un seau de puits qui tait l sur la
table: on avait fait cuire du mouton et des pommes de terre; et comme on
avait trouv ce ragot trop sal, on l'avait port  la fontaine pour y
ajouter de l'eau. Je me mis  pcher, avec mon couteau, quelques pommes
de terre; c'tait l le souper que j'tais heureuse de trouver: souvent
j'avais  regretter de pareils repas.

L'alerte des hussards avait fait souponner que l'arme rpublicaine
s'avanait pour attaquer Dol. Quelques officiers avaient t envoys
en reconnaissance; car il tait impossible de faire faire ce genre
de service aux soldats; souvent un seul officier, presque toujours
l'infatigable M. Forestier, se portait en avant pour reconnatre
l'ennemi. La patrouille revint au galop vers minuit, en annonant qu'il
fallait se prparer  soutenir l'attaque d'une arme nombreuse qui
s'approchait de Dol.

La ville est forme d'une seule rue, extrmement large, qui est la
grande route de Dinan; du ct oppos, la route se divise, presque
 l'entre de la ville, en deux branches: l'une va  Pontorson et
Avranches, l'autre  Antrain et Fougres.

On vit bien que l'affaire allait tre terrible, et que nous tions tous
perdus si la victoire n'tait pas  nous: toutes les mesures furent
prises avec soin. Comme on pouvait prouver un revers, les femmes, les
blesss, tout ce qui ne combattait pas, sortit des maisons et se rangea
le long des murs. Les bagages, les chariots, l'artillerie de rechange,
formaient une file au milieu de la rue. La cavalerie, qui jamais ne se
mettait en ligne au commencement de l'action, parce qu'elle tait mal
monte et peu forme aux manoeuvres, tait place sur deux rangs, de
chaque ct, entre les canons et les femmes. Les cavaliers avaient le
sabre  la main, et se tenaient prts  dboucher ds que l'ennemi
aurait commenc  plier.

Pour animer tous les soldats, on fit parcourir la ville par vingt
tambours qui battaient la charge; enfin au moment o les Vendens se
rangeaient  l'entre de la ville, l'attaque commena au milieu d'une
nuit obscure.

Ce moment tait terrible: les cris des soldats, le roulement des
tambours, le feu des obus, qui jetaient sur la ville une lueur sombre,
le bruit de la mousqueterie et du canon, l'odeur et la fume de la
poudre, tout contribuait  l'impression que recevaient de ce combat ceux
qui attendaient de son issue la vie ou la mort. Au milieu du bruit nous
gardions un morne silence. Dj nous avions pass une demi-heure dans
cette cruelle attente, lorsque nous entendmes tout--coup crier 
l'entre de la ville: En avant la cavalerie! _Vive le Roi!_ Cent mille
voix, hommes, femmes, enfans, rptrent sur-le-champ ce cri de _vive
le Roi_, qui nous apprenait que nos braves dfenseurs venaient de nous
sauver du massacre. Les cavaliers partirent au grand galop, en criant
avec enthousiasme: _Vive le Roi!_ Ils agitaient leurs sabres, que la
lueur du feu faisait briller dans l'obscurit. Un rayon d'esprance
ranima tous les coeurs: les femmes rentrrent dans les maisons. M.
Durivault vint me retrouver: En voil bien assez pour un bless, me
dit-il. C'tait en effet un grand acte de dvouement, que d'aller se
battre dans l'tat o il tait. Il m'apprit que les bleus taient en
pleine retraite.

Tout le reste de la nuit nous coutmes le canon dont le bruit,
s'loignant lentement, nous faisait juger que les rpublicains se
dfendaient pied  pied. Vers le matin ils avaient pourtant recul de
deux lieues. Un brouillard pais se leva en ce moment, et, peu aprs, un
domestique de mon pre arriva en toute hte, et nous dit secrtement de
sa part qu'il fallait sur-le-champ monter  cheval et fuir, parce que
nos soldats taient en droute. On me plaa sur un cheval; et voyant
que ma mre et mon entourage habituel allaient me suivre, je sortis. La
fatale nouvelle s'tait dj rpandue dans la ville: une foule immense
remplissait la rue et s'enfuyait. Je me trouvai bien vite entrane par
tous ces fugitifs. Les soldats, les femmes, les blesss, tous taient
ple-mle, et je fus pousse seule au milieu de trois ou quatre cents
cavaliers qui semblaient vouloir se rallier, et qui criaient d'une voix
lugubre: Allons, les braves,  la mort! Ce n'tait point un cri de
guerre propre  encourager; aussi fuyaient-ils comme les autres.

J'tais vtue en paysanne; j'avais adopt cet habit grossier pour
remplacer le deuil, et parce qu'il pouvait aussi aider  me sauver
en cas d'accident. Le chagrin et la fivre lente qui me consumaient,
contribuaient, plus encore que mon vtement,  me rendre mconnaissable.
J'tais l toute trouble parmi ces cavaliers, sans savoir  qui
m'adresser, sans reconnatre personne. Un cavalier leva son sabre
sur moi, en me disant: Ah! poltronne de femme, tu ne passeras
pas.--Monsieur, je suis grosse et mourante: prenez piti de moi.--Pauvre
malheureuse! je vous plains, rpondit-il, et il me laissa aller.

Je fus encore arrte et insulte plus d'une fois. Les soldats, tout en
s'enfuyant, reprochaient injustement aux femmes d'en faire autant, et
d'tre cause de la droute par leurs frayeurs. Enfin, je parvins au bas
de la ville, sur la route de Dinan. Il y a l un petit pont; j'y trouvai
M. de Prault, qui, tout bless qu'il tait, faisait placer des pices
pour protger la retraite, dans le cas o les bleus parviendraient 
s'emparer de la ville; il commandait tous ses canonniers avec beaucoup
de sang-froid, et il exhortait les soldats  retourner au combat.

A quelques pas de-l, je vis M. de Denau-Duchesne, g de seize ans,
aide-de-camp de M. de Talmont, qui s'employait avec ardeur  rallier les
fuyards; il les menaait, les encourageait, les poussait en avant, leur
donnait des coups de plat de sabre: il ne me reconnut pas. Que les
femmes s'arrtent aussi, disait-il, et qu'elles empchent les hommes de
fuir! Je me plaai  ct de lui, et j'y restai trois quarts d'heure
sans rien dire, tmoin de tous ses efforts. Il parvint  faire
rtrograder quelques soldats.

J'aperus l Montignac; il se jeta  la bride de mon cheval, en disant:
Vous tes ma libratrice, je ne vous quitte pas: nous prirons
ensemble. Je n'tais pas encore bien sre de lui: Ce n'est pas ici que
vous devez tre, lui rpondis-je; si vous n'tes pas un tratre, allez
vous battre. Il n'avait pas d'armes; je lui dis que malheureusement nos
soldats jetaient assez de fusils pour qu'il en trouvt. En effet, il en
ramassa un, l'leva d'un air content en passant auprs de moi, et courut
au combat o il se conduisit bravement: il tua deux cavaliers et prit
leurs chevaux.

C'tait un affreux spectacle que cette droute: les blesss qui ne
pouvaient se traner, se couchaient sur le chemin; on les foulait aux
pieds; les femmes poussaient des cris, les enfans pleuraient, les
officiers frappaient les fuyards. Au milieu de tout ce dsordre, ma mre
avait pass sans que je la reconnusse. Un enfant avait voulu l'arrter
et la tuer, parce qu'elle fuyait; elle rencontra M. de Marigny qui lui
fit faire place; et comme son cheval tait bon, elle se trouva bientt 
la tte de la droute. Quelle fut alors sa surprise de voir M. Stofflet,
toujours si brave, qui dans ce moment fuyait des premiers, tout gar!
Elle lui tmoigna son tonnement de le rencontrer en une telle place.
Il parut trs-honteux, revint sur ses pas ainsi qu'elle, et se mit 
rallier les fuyards. On fit alors un dernier effort pour les ramener.
M. de Marigny, avec sa taille d'Hercule, tait l, le sabre  la main,
comme un furieux: M. d'Autichamp et la plupart des chefs couraient aprs
les fuyards pour les rallier. On reprsentait aux soldats qu'ils taient
sans asile; que Dinan tait une place forte, qu'ils allaient tre
acculs  la mer et massacrs par les bleus; on leur disait que c'tait
abandonner une victoire dj remporte; on les assurait que leur gnral
se dfendait encore sans avoir recul: enfin, ayant,  force de prires,
obtenu un moment de silence pour couter le bruit du canon,
ils s'assurrent par eux-mmes qu'il ne s'tait pas rapproch.
Abandonnerez-vous votre brave gnral? leur dit-on.--Non, s'crirent
mille voix: _Vivent le roi et M. de La Rochejaquelein_! Et l'esprance
rentra dans les cours. Sur toute la route, dans la ville, derrire
les combattans, on leur rptait les mmes discours. Mon pre tait 
l'embranchement de deux routes, au-dessus de la ville, pour arrter ceux
qui voulaient encore fuir.

Les femmes ne montraient pas moins d'ardeur  rappeler les soldats
 leur devoir: ma mre les exhortait sans se dcourager; madame de
Bonchamps, qui tait dans la ville, ralliait les gens de l'arme de son
mari. Malgr mon peu de bravoure, j'eus bien aussi le dsir de m'opposer
 la droute; mais j'tais si faible et si malade, que je ne pouvais me
soutenir. Je voyais de loin quelques personnes de ma connaissance;
je n'osais me remuer pour aller les joindre, de peur d'accrotre le
dsordre et d'avoir l'air de fuir. Un grand nombre de femmes firent des
prodiges de force et de caractre: elles arrtaient les fuyards, les
battaient, s'opposaient  leur passage. Je vis la femme de chambre de
madame de la Chevalerie, prendre un fusil, mettre son cheval au galop,
en criant: En avant! au feu les Poitevines! Les prtres exercrent une
bien plus grande influence encore: c'est la seule fois que je les ai vus
mls aux combattans, employant tous les moyens de la religion pour
les animer; et je ne pense pas qu'on puisse leur faire le reproche
calomnieux d'avoir alors fanatis l'arme, comme le disaient les bleus.
Pendant l'instant o l'on faisait un peu de silence pour couter le
canon, le cur de Sainte-Marie-de-R monta sur un tertre auprs de moi;
il leva un grand crucifix, et, d'une voix de Stentor, se mit  prcher
les Vendens. Il tait hors de lui-mme, et parlait  la fois en prtre
et en militaire: il demanda aux soldats s'ils auraient bien l'infamie de
livrer leurs femmes et leurs enfans au couteau des bleus; il leur dit
que le seul moyen de les sauver tait de retourner au combat. Mes
enfans, disait-il, je marcherai  votre tte, le crucifix  la main;
que ceux qui veulent me suivre se mettent  genoux, je leur donnerai
l'absolution: s'ils meurent, ils iront en paradis; mais les poltrons
qui trahissent Dieu et qui abandonnent leurs familles, les bleus les
gorgeront, et ils iront en enfer. Plus de deux mille hommes qui
l'entouraient, se jetrent  genoux; il leur donna l'absolution 
haute voix, et ils partirent en criant: _Vive le roi_! nous allons en
paradis! Le cur tait  leur tte, et continuait  les exciter.

Nous demeurmes en tout pendant plus de six heures pars dans les
prairies qui bordent la route, en attendant notre sort. De temps en
temps on venait nous apprendre que nos gens conservaient toujours
l'avantage. Cependant nous n'osions pas rentrer dans la ville. Enfin on
sut que la victoire tait complte, et que les rpublicains s'taient
retirs. Nous revnmes  Dol. Les soldats, les officiers, les prtres,
tout le monde se flicitait et s'embrassait: on remerciait les femmes
de la part qu'elles avaient eue  ce succs. Je vis revenir le cur de
Sainte-Marie, toujours le crucifix  la main, en tte de sa troupe; il
chantait le _Vexilla Rgis_, et tout le monde se mettait  genoux sur
son passage.

Nous smes alors tout ce qui s'tait pass dans le combat. L'attaque
avait commenc  minuit; les Vendens s'taient prcipits avec fureur
sur les rpublicains et les avaient fait plier. L'obscurit de la nuit
et l'acharnement des deux partis taient tels, qu'au milieu de la mle,
des combattans s'taient saisis corps  corps, et se dchiraient avec
les mains. On avait pris des cartouches aux mmes caissons. Des Vendens
taient arrivs sur une batterie; les canonniers, les prenant pour des
bleus, avaient cri: Camarades, rangez-vous, que nous tirions! Alors
nos soldats les ayant reconnus  la lueur du feu, les avaient massacrs
sur les pices.

A sept heures du matin, les rpublicains avaient t repousss
jusqu' deux lieues et demie de Dol, sur les deux chemins. M. de La
Rochejaquelein tait  l'aile gauche, sur la route de Pontorson.

Quand il vit les bleus en pleine retraite de ce ct, il voulut se
porter vers la droite, au chemin d'Antrain o il entendait encore un feu
trs-vif. La poudre venait d'y manquer, les artilleurs avaient envoy
des cavaliers au grand galop pour en rechercher. Le brouillard pais ft
imaginer aux soldats que c'tait un mouvement de la cavalerie ennemie;
ils en furent pouvants, et prirent la fuite. Les officiers coururent
pour les rallier; on crut qu'ils fuyaient; la frayeur devint plus
grande. La droute commena: les plus braves s'y laissrent entraner.
Ce fut l le spectacle qui s'offrit  Henri, lorsque, accompagn de M.
Allard, du chevalier Desessarts, et de quelques autres officiers, il se
portait  la droite. Le dsespoir s'empara de lui; il crut tout perdu,
et rsolut de se faire tuer: il avana vers les bleus pour chercher la
mort, et demeura plusieurs minutes expos en face d'une batterie,
les bras croiss. M. Allard essayait vainement de le retenir, et le
suppliait de ne pas se sacrifier. Cependant on entendait toujours un feu
soutenu  l'extrmit de la droite. M. de La Rochejaquelein y courut;
il y trouva M. de Talmont qui,  la tte de quatre cents hommes,
se maintenait avec une constance hroque, faisant illusion aux
rpublicains sur ses forces,  la faveur du brouillard qui leur cachait
la fuite de nos gens. MM. de la Marsonnire et de Beaug ne l'avaient
point abandonn, et  eux deux ils servaient une pice dont les
canonniers s'taient enfuis. Henri arriva au secours de M. de Talmont:
sa prsence ramena quelques soldats. Un instant aprs, les fuyards,
rallis par leurs officiers, commencrent  revenir, et alors l'affaire
fut compltement dcide. S'il y avait eu moins de dsordre, on aurait
troubl la retraite des rpublicains et obtenu un plus grand avantage;
mais on ne put les poursuivre.

Ce combat fit beaucoup d'honneur  M. de Talmont. M. de La
Rochejaquelein et toute l'arme se plurent  rpter cette vrit, qu'on
lui devait notre salut. La vigueur avec laquelle M. Stofflet avait
arrt la droute, ft oublier qu'il avait commenc par s'y laisser
entraner. Quelques officiers ne parurent plus, soit qu'ils se fussent
enfuis trop loin pour rejoindre l'arme, soit que leur constance ft
puise. On fut surpris de ne plus voir M. Keller qui s'tait toujours
montr si brave. Il parvint jusqu' Paris, s'y cacha pendant un an; il
voulut ensuite aller rejoindre les Chouans en Bretagne, qui le prirent
pour un espion, et le fusillrent. M. Putaut, mdecin de Fougres, chez
qui j'avais log, et qui commandait les Bretons, s'tant joint  l'arme
lors de notre passage en cette ville, ne revint pas non plus: il s'tait
pourtant fort bien battu  Granville et  Pontorson. En 1792, il avait
t dans la garde du roi, et s'tait fait une grande rputation de
duelliste contre les jacobins. Dans le peu de temps qu'il passa 
l'arme, il montra un courage plein de jactance: il fut pris peu de
temps aprs par les bleus, et prit  Rennes sur l'chafaud. On perdit
aussi beaucoup d'autres officiers peu connus, qui disparurent. M. de
S*** profita de l'occasion: on sut qu'il tait parvenu sur la cte, et
qu'il avait russi  passer en Angleterre o il se donna pour un des
gnraux.

J'avais grande envie d'essayer aussi si je pourrais aller chercher un
asile en Angleterre; mais je ne connaissais personne dans le pays; je ne
savais  qui me confier. Je voyais que les bleus massacraient les femmes
et les enfans qui tombaient entre leurs mains; j'esprais que l'arme
pourrait rentrer en Poitou: je m'abandonnai au sort commun.

On passa une nuit assez tranquille. Le lendemain, les rpublicains
ayant su ce qui s'tait pass la veille dans la ville, revinrent encore
attaquer sur les dix heures du matin, par les deux routes. Les Vendens
combattirent avec courage, et le succs ne fut pas un instant douteux;
mais l'ennemi se dfendit avec tant d'opinitret que le combat dura
quinze heures: il se termina par la droute complte des bleus qui
perdirent un monde prodigieux. On les poursuivit jusque dans Antrain, et
ce fut dans la ville mme qu'eut lieu le plus grand massacre.

J'avais eu la faiblesse de ne pas rester dans la ville; j'tais alle,
avec ma mre et quelques autres femmes, attendre sur la route oppose le
rsultat de la bataille. M. de Saint-Hilaire commandait une patrouille
sur cette route, pour observer si la garnison de Dinan se portait sur
nos derrires: elle ne sortit pas, et M. de Saint-Hilaire parvint 
ramasser quelques vivres et du pain pour les blesss. On perdit deux
braves officiers  ce combat. M. Dehargues, en poursuivant les hussards,
fut emport par son cheval qui alla s'abattre au milieu de l'escadron
ennemi: on le saisit sans qu'il pt se dfendre. MM. de La
Rochejaquelein et de La Roche-Saint-Andr furent aussi envelopps par
les hussards; il se dfendirent long-temps. Henri parvint  s'chapper,
son cheval bless, et revint sur-le-champ avec quelques cavaliers,
dlivrer M. de La Roche-Saint-Andr qui tait mortellement bless: mais
il fit en vain poursuivre les hussards  toute outrance jusqu'au-del de
Pontorson; on ne put reprendre M. Dehargues. Son charpe blanche l'avait
fait reconnatre pour un chef; et il avait t sur-le-champ emmen
au grand galop. Il prit  Rennes sur l'chafaud; il montra un grand
courage; et, en recevant le coup, il cria: _Vive le roi_! C'tait un
bourgeois de la Chtaigneraie.

M. de La Rochejaquelein, aprs la victoire, ne ramena pas l'arme  Dol.
Les bagages, les femmes, et tout ce qui ne combattait pas, quittrent
cette ville pour aller le rejoindre  Antrain. Les rues taient encore
pleines de sang et de morts quand nous y entrmes; on n'y trouva aucune
provision, et tout le monde souffrit beaucoup de la faim. Je vcus
de quelques oignons que j'arrachai dans un jardin. Neuf Mayenais
prisonniers furent condamns  mort. Le cur de Sainte-Marie obtint
la grce de plusieurs d'entre eux, qu'il avait demande avec la mme
chaleur qu'il avait mise  rallier l'arme.

Le lendemain, l'arme marcha sur Fougres, et l'occupa sans rsistance;
on y sjourna un jour. Un _Te Deum_ fut chant pour les victoires de
Dol: ce fut une crmonie dchirante, par le contraste qu'elle offrait
avec notre situation dsespre.

De Fougres nous nous rendmes, par Erne,  Laval; on y passa deux
jours: de-l  Sabl, puis  la Flche. Dans toute cette route, on
n'aperut pas les bleus: les dfaites de Dol les avaient consterns;
les restes de leur arme avaient couru s'enfermer  Angers, et le
fortifiaient  la hte. Quelques abattis d'arbres allums se trouvaient
sur plusieurs points de la route; mais pas un soldat ne les dfendait.

Notre entre dans toutes ces villes, que nous avions occupes peu de
jours auparavant tait pour nous un spectacle d'horreur et de dsespoir.
Partout nos blesss, nos malades, les enfans qui n'avaient pu nous
suivre, nos htes, ceux qui nous avaient montr quelque piti, avaient
t massacrs par les rpublicains. Chacun de nous continuait sa route
avec la certitude de prir dans les combats, ou d'tre gorg plus tt
ou plus tard.

On se rendit de la Flche sous les murs d'Angers. Nous couchmes dans
un village qui en tait loign de deux lieues. Le lendemain, l'attaque
commena. Les rpublicains avaient barricad toutes les entres, et
protg tous les endroits faibles par quelques fosss et des remparts en
terre; ils avaient des batteries fort bien places, et se bornrent 
se dfendre sans tenter une seule sortie. Nos gens, qui s'attendaient 
combattre corps  corps, et qui n'avaient jamais su attaquer la moindre
fortification, se dcouragrent ds qu'ils virent la bonne contenance
des bleus: le canon nous emportait beaucoup de monde, ds qu'on
s'approchait. Les chefs voulurent en vain tenter un assaut gnral;
jamais on ne put y dterminer les Vendens: ces malheureux, qui depuis
Granville ne parlaient que de prendre Angers  tout prix, ne purent
retrouver leur ardeur accoutume. Le malheur, la faim, les misres de
toute espce, les avaient abattus; toutes les instances, toutes les
menaces furent inutiles; on alla jusqu' leur promettre le pillage de
la ville; mais loin d'encourager les Vendens, cette promesse, malgr
l'horreur de notre position et les cruauts des bleus, scandalisa
beaucoup. La plupart disaient que Dieu nous abandonnerait, s'il tait
question de pillage.

Notre artillerie cependant faisait bien son devoir, et tchait de faire
une brche praticable. Les gnraux, les officiers, la cavalerie qui
avait mis pied  terre, continuaient l'attaque avec obstination; on ne
pouvait pas entraner les soldats en avant, mais on les maintenait.

Je m'tais avance avec ma famille vers Angers, et toutes les personnes
qui suivaient l'arme en avaient fait autant. Comptant sur un prompt
et facile succs, nous tions tous entasss dans les faubourgs. Les
habitans n'y taient plus; on les avait forcs  rentrer dans la ville;
leurs maisons taient dmeubles; beaucoup mme taient brles. Nous
portmes de la paille dans une grande chambre; je me jetai dessus avec
ma mre et une foule d'autres personnes. J'tais tellement accable que
je dormis pendant plusieurs heures au bruit du canon. Nous en tions
fort prs; les boulets portaient prs de nous.

Il y avait vingt heures que l'attaque durait, lorsque je me rveillai
le lendemain matin: je montai  cheval, sans rien dire  personne, pour
aller savoir quelques nouvelles. J'appris et je vis que nos soldats ne
voulaient pas tenter l'assaut, et qu'il restait bien peu d'espoir.
Ma tte s'garait; j'avanais toujours. Je rencontrai le chevalier
Desessarts qui revenait bless au pied. Il me raconta que nos batteries
ayant fait une petite brche, MM. de La Rochejaquelein, Forestier, de
Boisprau, Rhines et lui s'y taient jets: personne n'avait os les
suivre. MM. de Boisprau et Rhines avaient t tus, lui bless; les
deux autres avaient eu bien de la peine  se retirer. Son rcit, et ce
que je voyais, me donnrent une sorte de dsir d'aller au feu et de
risquer ma vie, tant je souffrais de la position o nous nous trouvions.
Je continuai  avancer: je n'avais pas plus de courage qu' l'ordinaire,
car j'prouvais une frayeur extrme; mais le dsespoir me poussait en
avant, comme malgr moi, jusqu'au milieu du feu. Mon pre, qui tait
au fort de l'action, m'aperut de loin, et me cria de retourner; je
m'arrtai indcise. Il envoya un cavalier qui prit la bride de mon
cheval et me ramena. J'prouvai un secret mouvement de satisfaction, me
voyant ainsi hors du danger que j'allais chercher.

Je retournai prs de ma mre: elle tait seule; sa voiture tait reste
sur le grand chemin; ma tante avait voulu y remonter avec ma petite
fille. Un instant aprs, le postillon, qui tait un lche, vint et nous
dit que l'on voyait arriver, sur les derrires, les hussards ennemis
pour nous attaquer; qu'il avait coup les traits des chevaux, et que
ma tante tait descendue prcipitamment pour venir nous retrouver. Je
courus vite du ct o elle devait tre; je trouvai ma fille dans les
bras de sa bonne, qui venait la rapporter dans la maison; mais il me fut
impossible de savoir o ma tante avait pass. Les bagages, les voitures
taient dteles; la foule se pressait autour pour chapper aux
hussards; cependant elle ne pouvait avancer de l'autre ct, parce que
les boulets de la ville arrivaient jusqu'aux premiers chariots de nos
quipages. Je voulus m'approcher de notre voiture qui tait tout--fait
 la tte, un boulet et un biscaen passrent  ct de moi. Pendant que
j'tais occupe  la triste recherche de ma tante, M. Forestier arriva,
et me dit qu'il allait, avec la cavalerie, repousser les hussards; il
me parla avec un sang-froid et une confiance qui me firent une vive
impression: son chapeau et sa redingote taient percs de balles.
Voil, me dit-il en me montrant deux trous, les balles qui ont tu
Boisprau et Rhines.

La cavalerie chassa les hussards, bien qu'ils eussent de l'artillerie
lgre. M. Richard, qui avait eu l'oil crev  Chtillon, fut bless
au bras et fait prisonnier dans ce combat. Le gnral Marigny, qui
commandait la cavalerie des bleus, fut si charm de sa bravoure,
qu'il le renvoya sur-le-champ, mais  pied et sans armes. M. de La
Rochejaquelein rendit aussitt au gnral Marigny deux dragons tout
quips, les seuls qu'il venait de prendre, en le faisant remercier, et
lui offrant  l'avenir dix prisonniers pour un. Ce gnral rpublicain,
le seul qui,  ce moment, ait montr de l'humanit en combattant contre
nous, fut tu le jour mme.

Aprs trente heures d'attaque, il fallut bien prendre le parti de lever
le sige d'Angers; la retraite commena vers les quatre heures du soir.
Nous restmes long-temps  chercher ma pauvre tante,  l'appeler, 
fouiller dans toutes les maisons des environs, sans pouvoir en dcouvrir
la moindre trace. Ma mre tait inconsolable; mon pre envoya beaucoup
de gens de tous cts, sans avoir plus de succs. Enfin, lorsqu'il ne
fut plus possible de demeurer en arrire, sans courir le risque d'tre
pris, nous suivmes l'arme, pensant que ma tante avait pris le parti de
se cacher, car elle avait de l'argent sur elle en assez grande quantit.
Nous n'avons jamais appris les dtails de cette triste et surprenante
disparition; mais nous avons su qu'elle avait t prise et avait t
fusille deux jours aprs.

J'arrivai  deux lieues d'Angers: le froid, la fatigue, le chagrin,
m'avaient comme anantie; je me jetai sur un matelas avec ma mre,
ple-mle avec beaucoup de gens. Presque toute l'arme bivouaqua.

Nous n'avions plus d'espoir de salut; l'arme tait livre au
dcouragement le plus complet; on ne voyait plus aucun moyen de repasser
la Loire. Tous les projets qu'on avait forms reposaient sur la prise
d'Angers. On tait mcontent des soldats qui n'avaient pas montr
l'ardeur qu'on en attendait. Les maladies se multipliaient chaque jour.
On entendait de toutes parts les cris des malheureux blesss que l'on
tait forc d'abandonner; la famine et le mauvais temps se joignaient 
toutes ces souffrances; les chefs taient harasss de corps et d'ame;
ils ne savaient quel parti prendre. Telle tait notre situation.




                             CHAPITRE XVIII.

Retour  la Flche.--Droute du Mans.


Avant d'avoir rien dcid sur la route qu'on devait tenir, on se porta
sur Beaug qui fut occup sans rsistance. M. de Royrand mourut en
chemin des suites de sa blessure. Le lendemain, la cavalerie ds bleus
vint nous attaquer avec de l'artillerie lgre. De ma fentre je voyais
le combat. Les boulets roulaient dans le jardin qui tait au-dessous.
Nos gens se portrent vivement sur les assaillans et les repoussrent;
on les poursuivit pendant deux lieues sur la route d'Angers, jusqu'au
beau chteau de Jarz, qui avait dj t vendu nationalement. Les
rpublicains y avaient mis le feu: on chercha inutilement  l'teindre.
Nous perdmes un peu de monde dans cette affaire. M. Rouchen, commandant
de la paroisse du Pin, fut douloureusement bless par son fusil qui
clata dans ses mains, ce qui le mit hors d'tat de combattre.

Il fallait cependant prendre un parti et dterminer la marche de
l'arme. On parla d'aller  Saumur et  Tours; mais ces deux villes sont
sur la rive gauche; d'ailleurs on ne pouvait y arriver que par la leve
qui borde la Loire, et il tait dangereux de s'engager dans une telle
route. M. le chevalier Desessarts,  qui sa bravoure et sa facilit de
parler et d'crire donnaient parfois trop de prsomption, mit beaucoup
d'enttement  soutenir ce plan. Il disait qu'en se mettant sur la
leve, et en la coupant, on dtournerait une grande partie des eaux
de la Loire, et qu'elle deviendrait guable. On ne pouvait le faire
convenir de l'absurdit de ce projet.

Il fut enfin rsolu qu'on marcherait sur le Mans par la Flche. Les
paysans du Maine passaient pour tre royalistes; d'ailleurs, c'tait se
rapprocher de la Bretagne o l'on pouvait encore esprer de se recruter
et de se dfendre. On se mit donc en marche. J'tais en voiture avec
le chevalier de Beauvolliers: son frre an vint nous parler  la
portire. Il me remercia, les larmes aux yeux, des soins que j'avais
pour son frre, et me pria de les continuer. Pour moi, dit-il, je suis
le plus malheureux des hommes; ma femme et ma fille sont prisonnires 
Angers; j'esprais les dlivrer: elles vont prir sur l'chafaud, sans
que je puisse les sauver. Depuis Avranches, o l'on m'a si injustement
accus, on me voit de mauvais oeil; on me montre des soupons: c'est
aussi trop de malheur! Il nous dit adieu, et se retourna encore en me
criant d'avoir soin de son frre. Depuis ce jour, il quitta l'arme pour
n'y plus revenir. Peut-tre n'avait-il point form le dessein arrt
de se retirer. Il avait laiss son propre argent et ses effets dans le
chariot de la caisse militaire, et assurment il les et donns  son
frre, s'il avait cru ne pas le revoir. Il m'a racont, quand je l'ai
retrouv, qu'il s'tait cart de la route avec M. Langlois, son
beau-frre, pour aller chercher des vivres, qu'il se vit coup par les
hussards, et prit dcidment le parti qui roulait vaguement dans sa
tte; son beau-frre fut pris et a pri.

Notre retraite tait protge par une arrire-garde nombreuse que
commandait M. de Piron. Nous comptions tre attaqus de ce ct-l; mais
nous pensions trouver peu de rsistance devant nous. Quelle fut notre
surprise et notre douleur, lorsqu'en arrivant  la Flche, on vit le
pont coup et trois ou quatre mille hommes placs sur l'autre rive! nous
nous crmes perdus, car, dans le moment mme, on attaquait M. de Piron.
M. de La Rochejaquelein ordonna de tenir ferme en avant et en arrire,
et de continuer le feu: M. de Verteuil y fut tu. Henri prit trois
cents braves cavaliers, qui mirent trois cents fantassins en croupe; il
remonta la rivire  trois quarts de lieue, trouva un gu, arriva vers
le soir aux portes de la ville, fit mettre pied  terre aux fantassins,
et se prcipita dans les rues  la tte de sa troupe, en criant: _Vive
le Roi!_ Les bleus, surpris et effrays, prirent la fuite par la route
du Mans. Henri fit en hte rtablir le pont, et courut  l'arrire-garde
o il repoussa les hussards ennemis[16]. Une partie de l'arme entra
dans la ville; les bagages restrent sur la route jusqu'au jour; je
couchai dans ma voiture. Le lendemain, la cavalerie revint encore
attaquer. L'arme tait puise de fatigue. M. de La Rochejaquelein,
accompagn de MM. de Beaug et Allard, et d'un bien petit nombre
d'officiers, dfit encore les dtachemens ennemis; et quand les bagages
furent entrs, il fit de nouveau couper le pont, et procura vingt-quatre
heures de repos  l'arme. Il fut douloureusement mcontent de
l'insouciance des officiers qui taient rests  la Flche, le laissant
combattre presque seul. Messieurs, leur dit-il avec amertume, ce n'est
donc pas assez de me contredire au conseil, vous m'abandonnerez au feu?

[Note 16: Un paysan qui me parlait, il y a quelque temps, de cette
affaire, me dit: M. Henri, au moment de charger, fit son grand signe de
croix,  quoi il ne manquait jamais, quand le danger tait fort; puis il
poussa son cheval en avant.]

Je cherchai, pendant le sjour de la Flche, un asile pour ma pauvre
petite fille. Personne ne voulait s'en charger, malgr les rcompenses
que j'offrais; elle tait trop enfant pour qu'on put la cacher et
l'empcher de crier. Madame Jagault parvint  trouver une personne qui
se chargea de sa fille; mais celle-l ayant quatre ans, pouvait fort
bien comprendre le danger, et ne pas compromettre ses htes.

L'arme se porta sur le Mans. Le pont n'tait point coup; mais on y
avait lev un rempart et on l'avait garni de chevaux de frise, de
chausse-trapes et de planches perces par de gros clous, pour empcher
le passage de la cavalerie. Cependant M. de La Rochejaquelein, aprs
un combat assez vif, pntra promptement dans la ville. Ce fut  cette
affaire que M. de Talmont se distingua par un beau fait d'armes. Dfi
par un hussard qui s'attacha  lui  cause de son charpe de gnral,
il lui cria: Je t'attends. Il l'attendit en effet, et lui partagea la
tte d'un coup de sabre.

Tout le monde tait accabl de fatigue; la journe avait t forte.
Les blesss et les malades, dont le nombre allait toujours croissant,
demandaient avec instance qu'un sjour plus long ft accord dans
une grande ville o l'on ne manquait ni de vivres ni de ressources.
D'ailleurs on voulait essayer de remettre un peu d'ordre dans l'arme,
de concerter quelque dessein, de remonter un peu les courages: gnraux,
officiers et soldats, tout le monde tait abattu. On voyait clairement
qu'un jour ou l'autre nous allions tre extermins, et que les efforts
qu'on pouvait faire taient les convulsions de l'agonie. Chacun voyait
souffrir autour de soi: le spectacle des femmes, des enfans, des
blesss, amollissait les mes les plus fortes, au moment o il aurait
fallu avoir une constance miraculeuse. Le malheur avait aigri les
esprits; la haine, la jalousie, les reproches, les calomnies mme,
avaient divis tous les chefs; l'chec d'Angers, la perte de l'esprance
qu'on avait conue de rentrer dans la Vende, avaient port le dernier
coup  l'opinion de l'arme; tout le monde dsirait la mort; mais comme
on la voyait certaine, on aimait mieux l'attendre avec rsignation, que
de combattre pour la retarder: le sort d'ailleurs le plus affreux tait
celui d'tre bless. Tout prsageait que c'tait fini de nous.

Le Mans est situ sur la grande route d'Angers  Paris; c'est par-l
que nous arrivions: deux routes viennent se joindre avec celle-l  une
demi-lieue; l'une est celle de Tours  Alenon; un large pont, sur la
Sarthe, se trouve  moiti chemin, entre les routes et le faubourg. Le
grand chemin d'Alenon passe par une grande place dans la ville, puis
par une petite o aboutit une rue troite, qui est le prolongement de la
route de traverse du Mans  Laval: j'tais loge sur cette petite place.

Le second jour, de grand matin, les rpublicains vinrent attaquer le
Mans: on ne les attendait pas sitt. La veille, des leves en masse
s'taient prsentes, et avaient t bientt disperses. L'ennemi
s'avana, par trois colonnes, sur le point o les routes se croisent.
M. de La Rochejaquelein embusqua un corps considrable dans un bois de
sapins, sur la droite: ce fut l que la dfense fut la plus opinitre;
les bleus mme furent repousss plus d'une fois; mais leurs gnraux
ramenaient sans cesse les colonnes. Nos gens se dcourageaient en voyant
leurs efforts inutiles. Peu  peu il en revenait beaucoup dans la ville;
des officiers mme s'y laissaient entraner; enfin, sur les deux heures
de l'aprs-midi, la gauche des Vendens tant entirement enfonce, il
fallut abandonner le bois de sapins. Henri voulut poster la troupe qui
lui restait dans un champ dfendu par des haies et des fosss, o elle
et facilement arrt la cavalerie; jamais il ne put la rallier: trois
fois, avec MM. Forestier et Allard, il s'lana au milieu des ennemis,
sans tre suivi d'aucun soldat; les paysans ne voulaient mme pas se
retourner pour tirer un coup de fusil. Henri tomba, en faisant sauter un
foss  son cheval dont la selle tourna; il se releva: le dsespoir et
la rage le saisirent. On n'avait pas dcid quelle route on prendrait en
cas de revers; il n'y avait aucun ordre donn, ni pour la dfense de la
ville, ni pour la retraite. Il voulut y rentrer pour y pourvoir et pour
essayer de ramener du monde. Il mit son cheval au galop et culbuta ces
misrables Vendens qui, pour la premire fois, mconnaissaient sa voix.
Il rentra au Mans; tout y tait dj en dsordre; il ne put pas trouver
un seul officier pour concerter ce qu'on avait  faire; ses domestiques
ne lui avaient pas mme tenu un cheval prt; il ne put en changer. Il
revint, et trouva les rpublicains qui arrivaient au pont; il y fit
placer de l'artillerie, et on se dfendit encore long-temps. Enfin, au
soleil couchant, les bleus trouvrent un gu, et passrent: le pont fut
abandonn. On se battit ensuite  l'entre de la ville, jusqu'au moment
o, renonant  tout espoir, le gnral, les officiers, les soldats se
laissrent presque tous entraner dans la droule, qui avait commenc
depuis long-temps; mais quelques centaines d'hommes, restrent dans les
maisons, tirrent par les fentres, et ne sachant pas au juste ce qui se
passait, arrtrent toute la nuit les rpublicains qui osaient  peine
avancer dans les rues, et qui ne se doutaient pas que notre dfaite ft
aussi entire. Il y eut des officiers qui se retirrent  quatre heures
du matin seulement; les derniers furent, je crois, MM. de Scpeaux et
Allard: de braves paysans eurent assez de constance pour ne quitter
la ville qu' huit heures, s'chappant comme par miracle. C'est cette
circonstance qui protgea notre fuite dsordonne, et qui nous prserva
d'un massacre gnral.

Ds le commencement du combat, nous prsagions que l'issue en serait
funeste. J'tais loge chez une madame T***, qui tait fort riche, fort
bien leve et trs-rpublicaine: elle avait sept petits enfans qu'elle
aimait beaucoup et qu'elle soignait avec tendresse. Je rsolus de lui
confier ma fille: c'tait son admirable belle-soeur qui avait recueilli
la petite Jagault. M. T***, fort honnte homme, tait absent. Je la
suppliai de s'en charger, de l'lever comme une pauvre petite paysanne,
de lui donner seulement des sentimens d'honneur et de vertus. Je lui
dis que si elle tait destine  retrouver une position heureuse, j'en
remercierais le ciel; mais que je me rsignais  ce qu'elle ft
toujours misrable, pourvu qu'elle ft vertueuse. Madame T*** me refusa
absolument, et me dit honntement que si elle prenait ma fille, elle la
traiterait comme ses enfans. J'ai su depuis, et j'en ai t surprise,
que cette dame, qui appartenait  une famille distingue et respectable,
s'tait conduite avec frocit envers nos prisonniers, aprs notre
dfaite, tant elle tait exalte contre nous. Pendant que je conjurais
madame T***, les cris de droute commencrent  se faire entendre, elle
me laissa. Alors, voyant que c'en tait fait, n'esprant plus rien, je
voulus du moins sauver mon enfant; je la cachai,  l'insu de tout le
monde, dans le lit de madame T***; je comptais qu'elle n'aurait pas la
cruaut d'abandonner cette innocente crature. Je descendis; on me mit
 cheval, on ouvrit la porte; je vis alors la place remplie d'une foule
qui se pressait et se culbutait en fuyant, et dans l'instant je fus
spare de toute personne de ma connaissance. J'aperus M. Stofflet qui
s'en allait avec les porte-drapeaux. Cependant, le long du mur de la
maison, il y avait un espace libre; je me glissai par-l; mais quand je
voulus tourner dans la rue qui conduit au chemin de Laval, je ne pus
y pntrer, c'tait l que la presse tait plus grande, et que l'on
s'touffait. Des chariots taient renverss; les boeufs couchs par
terre, ne pouvaient pas se relever et frappaient  coups de pieds ceux
qui taient prcipits sur eux; un nombre infini de personnes foules
aux pieds criaient sans tre entendues. Je mourais de faim, de frayeur;
je voyais  peine, le jour finissait. Au coin de la rue, deux chevaux
taient attachs  une borne, et me barraient le chemin; la foule les
repoussait sans cesse vers moi, et alors j'tais serre entre eux et le
mur; je m'efforais de crier aux soldats de les prendre et de monter
dessus: ils ne m'entendaient pas. Je vis passer auprs de moi un jeune
homme  cheval, d'une figure douce; je lui pris la main: Monsieur, ayez
piti d'une pauvre femme grosse, et malade; je ne puis avancer. Le
jeune homme se mit  pleurer, et me rpondit: Je suis une femme aussi;
nous allons prir ensemble, car je ne puis pas non plus pntrer dans la
rue. Nous restmes toutes deux  attendre.

Cependant le fidle Bontemps, domestique de M. de Lescure, ne voyant pas
qu'on s'occupait de ma fille, la chercha partout: il la trouva et la
prit dans ses bras. Au milieu de la foule il m'aperut, et levant
l'enfant, il me cria: Je sauve l'enfant de mon matre. Je baissai la
tte et je me rsignai. Un instant aprs, je distinguai un autre de
mes domestiques: je l'appelai. Il prit mon cheval par la bride, et
me faisant faire place avec son sabre il me fit suivre la rue. Nous
arrivmes  grande peine vers un petit pont, dans le faubourg sur la
route de Laval: un canon y tait renvers et embarrassait le passage;
enfin je me trouvai dans le chemin, et je m'arrtai avec beaucoup
d'autres. Quelques officiers taient l, tchant de ramener encore les
soldats; mais tous les efforts taient inutiles.

Les rpublicains entendant beaucoup de bruit de notre ct, y pointrent
des canons et tirrent  toute vole par-dessus les maisons: un boulet
siffla  un pied au-dessus de ma tte. L'instant d'aprs, j'entendis une
nouvelle dcharge, et je me baissai involontairement sur mon cheval. Un
officier qui tait l, me reprocha, en jurant, ma poltronerie. Hlas!
Monsieur, lui dis-je, il est bien permis  une malheureuse femme de
baisser la tte, quand toute l'arme fuit. En effet, ces coups de canon
recommencrent  faire courir nos gens qui s'taient arrts: peut-tre,
s'il et fait jour, aurait-on pu les ramener.

Je suivis la droute; je rencontrai M. de Sanglier. Il avait perdu sa
femme la veille; il tait malade, et portait  cheval ses deux petites
filles qui taient malades aussi; son cheval n'avait mme pas de bride.
Il m'apprit que c'tait vers Laval qu'on s'enfuyait. Successivement je
trouvai quelques personnes de ma connaissance, que je reconnus  la
faveur du clair de la lune. A quelques lieues du Mans, je vis arriver
mon pre et M. de La Rochejaquelein; ils avaient long-temps essay
de rallier les soldats. Henri vint  moi: Ah! vous tes sauve, me
dit-il.--Je croyais que vous aviez pri, lui rpondis-je, puisque nous
sommes battus. Il me serra la main, en disant: Je voudrais tre mort.
Il avait les larmes aux yeux.

J'tais dans un horrible tat. Un domestique conduisait toujours mon
cheval par la bride et me soutenait pour me donner un peu de force. Des
soldats me firent boire de l'eau-de-vie  leur gourde: je n'en avais
jamais got; je voulais qu'on y mlt de l'eau, on ne trouvait que
celle des ornires. Mon pre ne me quitta plus; ma mre et ma fille
taient sauves; mais j'ignorais o elles taient. A douze lieues du
Mans, je m'arrtai dans un petit village. La nuit tait devenue si
noire, qu'une femme, qui me suivait, passa avec son cheval sur une
chausse de moulin; elle tomba dans l'eau, comme cela aurait bien pu
m'arriver: je ne sais si on put la sauver.

Madame de Bonchamps se rfugia dans la mme maison que moi. Une grande
partie de l'arme s'arrta  ce village. Il n'y avait que peu de place
dans les chaumires. La route tait couverte de pauvres gens qui,
accabls de lassitude, s'endormaient dans la boue, sans songer mme  se
garantir de la pluie.

Le lendemain matin on repartit. La faim, la fatigue, les souffrances,
avaient tellement puis tout le monde, qu'un rgiment de hussards
aurait extermin l'arme vendenne. Peu  peu ceux qui taient rests en
arrire et dans la ville pendant la nuit, nous rejoignirent. Un
paysan conta qu'il avait quitt le Mans  huit heures passes. Henri
l'embrassa. Il ne se consolait point de notre horrible dfaite, lui seul
se faisait d'injustes reproches de n'tre pas rest le dernier au Mans,
de n'y avoir pas pri. Il lui semblait, malgr tout ce qu'on pouvait,
lui dire, que c'tait un devoir.

Nous arrivmes  Laval; j'y retrouvai ma mre et ma fille: ce fut l
qu'on eut le loisir de s'apercevoir des pertes que l'on venait de faire.
La droute du Mans cota la vie  plus de quinze mille personnes. Ce ne
fut pas au combat qu'il en mourut le plus; beaucoup furent crases dans
les rues du Mans; d'autres, blesses et malades, restrent dans les
maisons, et furent massacres; il en mourut dans les fosss et dans les
champs voisins de la route; une assez grande quantit suivit le chemin
d'Alenon, et l elles furent, prises et conduites  l'chafaud.

Pendant la bataille, le chevalier Duhoux fut tu. M. Herbault, ce
vertueux et vaillant homme, fut bless  mort. On voulut prendre soin
de lui: Non, dit-il, que personne ne s'expose pour moi; qu'on me porte
seulement  ct de M. le Maignan. Ils forcrent tous deux leurs amis 
les abandonner aprs leur avoir distribu leurs armes et leurs effets,
et attendirent la mort avec une rsignation toute chrtienne. Deux
braves officiers blesss  Angers, MM. l'Infernat et Couty, y prirent
aussi.

Un grand nombre d'officiers ne reparurent plus. M. de Solilhac fut pris
et dpos dans une glise pour tre fusill le lendemain, il parvint 
se sauver en dcidant treize Vendens qui taient avec lui  se jeter la
nuit sur le corps-de-garde; sept s'chapprent. Au milieu des massacres
horribles auxquels se livrrent les vainqueurs, il y eut des traits
courageux d'humanit, qui prservrent plusieurs Vendens; mais en
sortant du Mans, ils couraient de nouveaux prils; ils allaient se
faire prendre, et prir plus loin. MM. de La Roche-Courbon, Carrire,
Franchet, de la Bigotire, eurent ce triste sort. M. d'Autichamp fut
plus heureux, car ayant t pris, M. de Saint-Gervais, son parent,
officier rpublicain, le reconnut et l'habilla en hussard, ainsi que
M. de Berns. Ces messieurs se trouvrent donc enrls parmi les
rpublicains; ils firent la guerre comme soldats, pendant un an, 
l'arme du nord. Ils ont ensuite reparu dans la seconde insurrection.

M. d'Oppenheim disparut aussi au Mans. Depuis il a pris et conserv du
service dans l'arme rpublicaine. Cette circonstance, rapproche
des conseils qu'il avait donns pour l'attaque de Granville, a fait
concevoir d'tranges soupons; on en avait eu dj mme auparavant.
Cependant on doit dire que M. d'Oppenheim s'est toujours battu
bravement; et que, spcialement  l'affaire de Granville, il montra
assez de courage et de dvouement, pour que les officiers qui se
trouvrent prs de lui ce jour-l aient toujours dfendu sa bonne foi.

Telle fut la dplorable droute du Mans o l'arme vendenne reut le
coup mortel. Il tait invitable: le jour que l'on quitta la rive gauche
de la Loire, avec un peuple de femmes, d'enfans et de vieillards, pour
aller chercher un asile dans un pays que l'on ne connaissait pas, sans
savoir la route qu'on devait tenir, et au commencement de l'hiver,
il tait facile de prvoir que nous finirions par cette terrible
catastrophe. Le plus beau titre de gloire pour les gnraux et pour les
soldats, c'est d'avoir pu la retarder si long-temps.




                              CHAPITRE XIX.

Tentative pour repasser la Loire.--Droute de Savenay.--Dispersion de
l'arme.


Je logeai  Laval dans la mme maison o j'avais dj t; mais le
propritaire, qui se nommait M. de Montfranc, n'y tait plus. Aprs
le passage des Vendens, il avait t arrt avec sa famille; on lui
reprochait de nous avoir reus: il reprsenta qu'il ne dpendait pas
d'un habitant de refuser le logement  des vainqueurs; on ne l'couta
pas; il prit sur l'chafaud, ainsi que sa respectable mre. Il est
pourtant vrai que, bien qu'il ft dispos en notre faveur, il n'avait
rien fait qui pt le compromettre.

Le lendemain,  dix heures, comme nous partions pour Craon avec les
dbris de l'arme, on annona l'arrive des hussards rpublicains, et
chacun pressa sa marche. En sortant de la ville, je trouvai M. de La
Rochejaquelein: il me dit que c'tait une fausse alarme; qu'il venait de
rassurer les soldats, d'arrter leur fuite, et qu'il retournait djeuner
tranquillement  Laval; il me pria d'tre sans inquitude, et m'assura
que nous irions  Craon sans tre troubls. C'est la dernire fois que
je vis Henri.

A Craon, nous lmes des journaux; ils nous apprirent que ma pauvre
tante et sept cents fugitifs, hommes et femmes, avaient t trouvs aux
environs d'Angers, jugs et fusills. Cette affreuse nouvelle plongea
ma mre dans le dsespoir: nous tions bien tendrement attachs  cette
malheureuse tante; elle avait,  quatre-vingts ans, la pit la plus
douce et le caractre le plus aimable.

De Craon, l'arme passa  Saint-Marc, se dirigeant sur Ancenis. On
marchait jour et nuit afin de devancer assez les armes rpublicaines
pour pouvoir passer la Loire sans tre inquit. Les chemins taient
affreux, le temps froid et pluvieux; on ne savait comment traner avec
soi les blesss et les malades. Je vis un prtre qui en portait un sur
ses paules, et qui succombait sous le poids. Ma fille tait mourante
de la dentition et surtout de fatigue; je me couchai avec elle dans le
chariot qui portait la caisse de l'arme; nous n'avions plus de voiture;
je voyageai ainsi pendant quelques lieues.

Nous arrivmes  Ancenis le 16 dcembre au matin. M. de La
Rochejaquelein y tait entr le premier sans rsistance, et se prparait
dj au passage de la Loire. Au chteau de Saint-Marc, il avait fait
prendre une petite barque dans un tang, et l'avait fait charger sur
un chariot: il prvoyait bien que l'on ne trouverait aucun moyen de
passage, parce que les rpublicains auraient emmen les bateaux avant
notre arrive. La rive oppose tait au pouvoir des bleus qui
avaient des troupes  Saint-Florent. Cependant on assura  M. de La
Rochejaquelein qu'un petit corps d'insurgs avait paru en face d'Ancenis
quelques jours auparavant.

On trouva un seul petit bateau  Ancenis; mais sur l'autre bord on
aperut quatre grandes barques charges de foin. M. de La Rochejaquelein
voyant que personne n'osait tenter le passage, prit le parti de passer
le premier; il voulait faire dbarrasser ces barques, s'en emparer de
vive force, s'il tait ncessaire, protger le passage en dfendant le
point de dbarquement contre les bleus; et surtout il comptait empcher
les Vendens de se dbander  mesure qu'ils arriveraient sur cette rive
gauche qu'ils dsiraient comme un asile: c'tait en effet ce que tout le
monde craignait.

MM. de La Rochejaquelein, de Beaug et Stofflet, se mirent dans le
batelet qu'on avait apport sur une charrette, et M. de Langerie entra
dans l'autre avec dix-huit soldats: toute l'avant-garde de l'arme avait
les yeux sur ces deux petites barques auxquelles notre sort semblait
attach. En mme temps on rassemblait des planches, des tonneaux, des
bois de toute espce pour construire des radeaux. Le cur de Saint-Land
prchait les paysans pour les occuper et prvenir le dsordre. M. de La
Rochejaquelein arriva sur l'autre bord. Pendant qu'il s'occupait  faire
dbarrasser les bateaux de foin, une patrouille rpublicaine se porta
sur ce point: il y eut quelques coups de fusil tirs, et au bout de peu
de momens nos soldats se dispersrent. M. de La Rochejaquelein et ses
deux compagnons furent poursuivis: en mme temps une chaloupe canonnire
vint se placer en face d'Ancenis, et tirer sur les radeaux que l'on
mettait  flot: plusieurs furent submergs. La rivire tait forte
et rapide; trs-peu de soldats purent passer, malgr l'ardeur qu'ils
avaient de regagner la rive gauche.

Voil donc l'arme vendenne prive de son dernier espoir, spare de
son gnral: il n'y avait plus qu' attendre la mort. Au mme instant,
les hussards et quelques pices d'artillerie volante arrivrent devant
Ancenis: les portes taient barricades. Les bleus n'osrent pas
attaquer; ils jetrent des boulets dans la ville; plusieurs mme
tombrent  la maison o nous tions; mais ils ne faisaient aucun effet.
Nous ne savions que devenir: M. de Beauvais, officier d'artillerie,
se jeta dans un petit bateau, et promit de revenir, dans vingt-quatre
heures, donner des nouvelles de ce qui se passait sur la rive gauche.
Les officiers se promettaient de ne pas se quitter; mais chacun ne
dsirait que de traverser la Loire: quelques-uns y russirent. M.
Allard, aide-de-camp de M. de La Rochejaquelein, y parvint le lendemain.
L'arme se dbandait; les uns allaient se cacher dans la campagne; les
autres remontaient ou suivaient le fleuve pour chercher un passage.
Quelques-uns ayant entendu parler d'une amnistie pour ceux qui
s'engageraient, et dont les rpublicains semaient le bruit  dessein,
voulurent se rendre  Nantes. Nos domestiques nous demandrent la
permission de suivre ce parti; nous leur dmes qu'au point o l'on en
tait, chacun devait chercher  sauver sa vie; mais que cette amnistie
paraissait peu probable. Ils persistaient  y croire, nous protestant,
ce qui tait bien vrai, que leurs sentimens pour nous et pour notre
cause n'avaient pas chang, et qu'ils dserteraient  la premire
occasion favorable. Deux jours aprs ils partirent pour Nantes. La
plupart de ces braves gens y ont pri. Les deux femmes de chambre de ma
mre restrent avec nous.

Cependant il fallait quitter Ancenis; l'arme des bleus avanait et
allait nous entourer; on se dirigea sur Nort. Ce fut pendant cette
marche que je cachai ma fille: elle tait l'objet de ma plus vive
inquitude; la pauvre enfant tait fort malade; il n'y avait pas
moyen de l'emporter, pendant une fuite qui, d'ailleurs, suivant toute
apparence, ne devait pas nous sauver. A force de chercher, je trouvai
quelqu'un qui m'offrit de la cacher chez de bons paysans, auprs
d'Ancenis: je m'y rendis; je leur donnai de l'argent; je leur promis une
forte pension, si jamais je pouvais la leur faire; j'habillai ma fille
en petite paysanne, et je partis la mort dans le cour. Je pense que nous
n'tions plus que dix mille environ. On s'arrta  Nort, et l'on y passa
vingt-quatre heures. Le dsordre continuait  rgner parmi le peu de
Vendens qui restaient encore; il fut tel, que, comme une dissolution
prochaine tait invitable, des officiers se partagrent la caisse de
l'arme. J'tais avec mon pre, ma mre, le chevalier de Beauvolliers,
lorsque M. de Marigny vint nous apprendre cette indignit: il tait
furieux, et s'y tait oppos vainement. Je serais bien fche de jeter
des soupons sur qui que ce soit; j'ignore absolument qui en fut
coupable.

Quelques momens aprs, on cria: _Aux armes! voici les bleus!_ Nous
prmes la fuite, et toute l'arme en fit autant; les plus braves
ne songeaient plus  se dfendre. M. Forestier et plusieurs autres
montrent  cheval, s'enfoncrent dans la campagne et traversrent la
Vilaine. Ce fut dans ce moment que nos gens et cent cinquante cavaliers
se rendirent  la fausse amnistie.

Pendant ce temps-l, mon pre, le chevalier Desessarts, un brave
cavalier nomm Moulin, qui n'avait que dix-sept ans, et quelques autres,
se portrent du ct des rpublicains avec une pice de canon; ils
attendirent les hussards, leur tirrent un coup  mitraille qui en tua
sept ou huit, et les firent ainsi rtrograder. Nous passmes le reste du
jour tranquillement  Nort.

Le lendemain on alla  Blain: M. de Fleuriot y fut nomm gnral. Il
parat que M. de Talmont fut bless de cette prfrence. Dans l'horrible
position o se trouvait l'arme, le dsir de la commander tait
assurment un excs de dvouement: M. de Talmont se retira; chaque
instant nous privait de quelques-uns des officiers. M. de Fleuriot fit
quelques prparatifs de dfense: on mit des pices en batterie sur la
route; on crnela les murailles. Les troupes lgres des bleus furent
repousses, et l'on parvint  passer deux jours  Blain. Il fallait
pourtant en partir avant l'arrive de l'arme rpublicaine. On avait
envie d'aller  Redon; mais on craignit de s'engager sur la chausse
troite et fort longue qui y conduit: cependant les rpublicains n'y
avaient prpar aucun moyen de rsistance, et c'et t le meilleur
parti; mais on l'ignorait. On marcha sur Savenay. Nous partmes au
milieu de la nuit; une pluie froide tombait abondamment. Rien ne peut
exprimer l'ide de notre dsespoir et de notre abattement: la faim, la
fatigue, le chagrin, nous avaient tous dfigurs. Pour se garantir du
froid, pour se dguiser, ou pour remplacer les vtemens qu'on avait
uss, chacun tait couvert de haillons: en se regardant les uns les
autres, on avait peine  se reconnatre sous toutes ces apparences de la
plus profonde misre.

J'tais vtue en paysanne; j'avais sur la tte un capuchon de laine
violet; j'tais enveloppe d'une vieille couverture de laine, et d'un
grand morceau de drap bleu rattach  mon cou par des ficelles; je
portais trois paires de bas en laine jaune et des pantoufles vertes
retenues  mes pieds par de petites cordes; j'tais sans gants; mon
cheval avait une selle  la hussarde, avec une schabrack de peau de
mouton. M. Roger-Mouliniers avait un turban et un doliman qu'il avait
pris au thtre de la Flche; le chevalier de Beauvolliers s'tait
envelopp d'une robe de procureur, et avait un chapeau de femme
par-dessus un bonnet de laine; madame d'Armaill et ses enfans s'taient
couverts d'une tenture de damas jaune.

Quelques jours avant, M. de Verteuil avait t tu au combat, ayant deux
cotillons, l'un attach au cou, et l'autre  la ceinture; il se battait
en cet quipage.

Les rpublicains suivaient de prs l'arme vendenne. Je m'arrtai
un instant dans une ferme avec ma mre, pour demander  manger: nous
apermes les hussards; il fallut rejoindre l'arme au grand galop. On
entra  Savenay; les portes furent fermes, et sur-le-champ les coups de
fusil commencrent. Cependant le reste de la journe se passa sans que
l'attaque devnt srieuse; il n'y avait qu'une avant-garde que nos gens
repoussrent. Nous nous doutmes que les rpublicains voulaient engager
le combat avec toutes leurs forces, et nous vmes que notre perte serait
alors consomme. Sur les neuf heures du soir on me fit lever; je m'tais
jete tout habille sur un lit; on me mit  cheval sans que je susse
pourquoi; j'allais en redescendre, ne sachant pas o je devais aller,
lorsque j'entendis la voix de M. de Marigny. Je l'appelai et lui
demandai des nouvelles: il prit la bride de mon cheval, et, sans
profrer une parole, il me mena dans un coin de la place; l, il me dit
 voix basse: C'en est fait, nous sommes perdus; il est impossible
de rsister  l'attaque de demain; dans douze heures, l'arme sera
extermine. J'espre mourir en dfendant votre drapeau: tchez de fuir;
sauvez-vous pendant cette nuit; adieu! adieu! Il me quitta brusquement
sans attendre ma rponse, et je l'entendis qui encourageait les soldats,
et s'efforait de les ranimer. Je retournai auprs de ma mre; elle
tait avec mon pre. M. l'abb Jagault lui proposait de prendre pour
guide un homme de la ville, qui paraissait sr, et qui nous cacherait
chez de bons paysans. Je racontai  ma mre ce que m'avait dit M. de
Marigny; elle consentit alors  ce qu'on lui proposait. Mon pre, la
tte appuye sur ses mains, ne pouvait parler; enfin il nous engagea 
prendre ce parti. Pour moi, dit-il, mon devoir est de rester  l'arme
tant qu'elle existera. Il nous confia aux soins de M. Jagault, le
conjura de ne point nous abandonner; seulement il le pria de tcher de
lui faire savoir o nous serions caches. M. Jagault promit de revenir
le lendemain le lui dire. Nous prmes des habits de paysannes bretonnes;
nous embrassmes mon pre. Nous ne pouvions parler; les larmes nous
touffaient; il me dit seulement: Ne quitte jamais ta malheureuse
mre. Telles furent les dernires paroles que j'ai entendues de lui.

Nous partmes vers minuit avec M. l'abb Jagault et mademoiselle Mamet,
femme de chambre de ma mre, qui n'avait pas voulu se sparer de nous.
Dans le dsordre de la retraite, et pendant que je soignais M. de
Lescure, mes diamans et une forte somme d'argent avaient t pris
ou perdus; il ne nous restait plus qu'environ soixante louis et des
assignats au nom du roi. Nous sortmes par une petite porte, et nous
prmes le chemin de Gurande. Nous entendions de loin les coups de
fusil et le galop des chevaux;  chaque instant nous tremblions d'tre
rencontrs par une patrouille. Cependant nous fmes un quart de lieue
sans trouver personne; notre conducteur s'arrtait  chaque instant,
et disait: coutez! coutez! puis il continuait, en rptant: On
se bat. Cet homme ne voulait pas quitter la grande route; malgr nos
instances, il voulut nous faire entrer dans une maison; ma mre lui
donna sa montre pour l'engager  aller plus loin. Nous nous apermes
qu'il tait ivre; enfin nous le dterminmes  laisser le grand chemin,
et il nous conduisit  travers les champs. A chaque pas nous tombions
dans des fosss pleins d'eau; nous avions des sabots pour la premire
fois de notre vie, et nous ne pouvions marcher. A trois quarts de lieue
de Savenay, il fallut s'arrter; nous ne pouvions plus aller, et notre
guide tombait d'ivresse et de sommeil: nous entrmes chez des paysans;
le guide s'endormit sur-le-champ, en nous disant que nous tions bien
l. Nous apermes bientt que nous nous tions fort peu carts de
la grande route; nos htes ne se croyaient pas en sret; ils nous
offrirent de nous faire conduire au chteau de l'curaye, dont le matre
tait migr. Un paysan, rgisseur de la terre, y habitait avec sa
famille; on nous dit que c'tait un brave homme. Une jeune fille nous
servit de guide. Mademoiselle Mamet resta dans la maison.

Nous partmes, et,  deux heures du matin, nous arrivmes devant la
porte du chteau. On nous fit attendre. Ma mre me dit: Je mourrai ici,
si l'on ne veut pas nous recevoir. Je me jetai  genoux pour prier Dieu
qu'on ne nous refust pas. Enfin, on nous ouvrit. Tenez, dit la jeune
fille, voil des brigands qui se sont sauvs chez nous, mais nous sommes
trop prs de la route.--Ah! pauvres gens, s'crirent le rgisseur et sa
femme, entrez! tout ce qui est ici est  votre service. Ils nous firent
chauffer, schrent nos habits, qui taient tout tremps, nous donnrent
 manger; ils voulaient nous faire coucher; mais nous craignions trop
d'tre poursuivis.

Ce brave homme se nommait Ferret; il tait ivre de joie d'avoir chez
lui des Vendens; il nous dit que tout le pays allait se rvolter; que
beaucoup de jeunes gens taient dj alls  Savenay, avec des fusils,
pour se joindre aux Vendens; il ne concevait pas pourquoi nous nous
sauvions. Nous n'osmes pas lui dire que tout tait perdu; nous avions
peur que cela ne changet sa bonne volont; nous dmes seulement que
nous tions malades.

Au bout de quelques momens nous allmes nous jeter sur des lits o la
fatigue nous endormit. Sur les huit heures du matin, le bruit du canon
nous rveilla. En mme temps, Ferret entra dans la chambre en criant:
Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui arrive? Voil le canon qui tire sur le
chemin de Gurande, et des gens vtus de toutes couleurs qui s'enfuient
sur la lande.--Au nom de Dieu! sauvez-nous, lui dmes-nous sur-le-champ;
nos gens sont perdus. C'tait en effet la droute des Vendens. Bientt
les bleus  cheval se dirigrent vers le chteau. Sauvez-vous, dit la
Ferret; mon mari va vous conduire dans une mtairie dans les bois; vous
serez moins en danger qu'ici. Les hussards frappaient dj pour entrer
dans la cour; nous sortmes par une porte drobe, et en trois quarts
d'heure nous arrivmes  la mtairie de Lagre, dans un lieu fort
cart. Je vous amne, dit Ferret aux mtayers, de pauvres gens que
j'ai sauvs. Il y avait l des paysans qui pleuraient notre dfaite, et
qui avaient dj pris leurs fusils pour aller joindre les Vendens; ils
s'apitoyrent sur notre sort, et nous montrrent beaucoup de bont d'ame
et des sentimens conformes aux ntres.

Cependant les hussards se rpandaient partout. La mtayre dcida que,
pour prvenir tout soupon, il fallait nous sparer. Elle envoya le
pauvre M. Jagault travailler avec les hommes: il tait malade; et comme
il avait beaucoup march nu pieds, ils taient tout en sang; elle
tablit ma mre  tricoter auprs du feu, dans un coin obscur; elle me
conduisit  un moulin  vent isol de la maison; elle dit au garon
meunier: Renaud, voici une pauvre brigande que je te donne  garder;
si les bleus viennent, tu diras qu'elle est venue pour faire moudre son
grain. Je m'assis sur un sac, et j'y passai quatre heures. A chaque
instant j'entendais le bruit des chevaux, les coups de fusil et les
cris: Arrtez les brigands! tue! tue! Toute la campagne tait couverte
de fugitifs qu'on massacrait. Les bleus venaient heurter  la porte du
moulin pour demander  boire ou  manger; Renaud rpondait qu'il n'avait
rien. Je causai un peu avec cet honnte garon; il me rassurait et
cherchait  me consoler. Il me parla beaucoup de notre arme, me demanda
qui j'tais: je lui dis que j'tais la fille d'une petite marchande
de Chtillon: nous n'avions confi notre secret qu' Ferret. Le soir,
Renaud arrta son moulin et me reconduisit  Lagre; je m'y couchai tout
habille avec ma mre.

Cette mtairie, comme toutes celles de la Basse-Bretagne, est une
chaumire basse et obscure. Au fond est une grande chemine o l'on
brle de la tourbe, dont la flamme verdtre jetait un reflet lugubre
sur nos visages ples. Il y a deux ou trois lits trs-levs, garnis de
paille, d'un matelas de balle d'avoine, de deux draps courts et troits,
d'une couverture de filasse pique, et quelquefois de mauvais rideaux
verts. Au pied des lits, sont des coffres empils l'un sur l'autre, o
les paysans mettent leur grain. L'table tient  la maison, et n'en est
spare que par une cloison en planches; le rtelier se trouve en dedans
de la chaumire, et les boeufs, pour manger, passent leur tte par de
grands trous pratiqus dans la cloison; leurs mugissemens, et le bruit
de leurs cornes frappant contre les planches, nous rveillaient toujours
en sursaut: nous pensions qu'on venait nous prendre. Le grenier  foin
est toujours au-dessus de la maison; les soliveaux sont peints en noir
par la fume; il n'y a point de fentres. Outre la porte d'entre, il y
en a une en face qui va dans le jardin, et une autre dans l'curie.

Les pauvres Bretons sont fort sales. Ils fument du tabac; ils boivent
 la cruche, mangent dans des cuelles, n'ont ni assiettes, ni
fourchettes; la soupe aux choux et la bouillie de bl noir au lait aigre
font leur unique nourriture. Heureusement leur beurre est fort bon:
c'tait notre ressource.

Le lendemain il fallut encore nous disperser. La mtayre me conduisit,
le matin, chez le maire. En revenant, je trouvai deux cavaliers qui
passaient au galop; ils nous firent crier: _Vive la rpublique_! D'abord
j'eus bien peur; puis je m'aperus que c'taient deux malheureux
Vendens qui cherchaient  se sauver. L'aprs-dner, on me mena chez le
procureur de la commune, et sa femme dit qu'elle allait m'envoyer garder
les moutons, avec sa fille. Je craignais que ce ne ft un enfant; mais
un instant aprs elle vint, et je vis une fille de vingt ans, avec un
bton  la main, suivant l'usage de la Bretagne, o les hommes et les
femmes ne sortent jamais sans en porter un. Tiens, Marianne, voil la
brigande, lui dit Perrine.--Ne craignez, pas, ma mre, rpondit-elle, je
mourrai  ct d'elle; s'il n'en vient qu'un, je l'assommerai avec mon
bton. Je m'en allai avec la bonne Marianne qui nous a toujours montr
un grand dvouement.

Le soir, je retournai  Lagre. Aprs quelques jours, nous allmes
nous tablir tout--fait chez Billy, pre de Marianne, procureur de la
commune. Il y avait moins de monde dans sa cabane; mais il n'tait pas
mieux log. Nous ne faisions aucune attention  ce malaise; nous tions
devenues comme insensibles,  force de chagrins et de souffrances.

Nous continumes  mener la mme vie. M. l'abb Jagault allait
travailler avec les paysans; on l'appelait Pierrot: ma mre se nommait
Marion; moi, Jeannette. Je gardais habituellement les moutons avec la
fidle Marianne. Nous tions dans une petite paroisse de quatre cents
ames, que l'on nomme Prinquiaux. Tous les habitans taient royalistes
et hospitaliers; aucun n'tait capable de nous trahir. Les jeunes gens
avaient refus de marcher aux armes; ils se cachaient aussi. Les
paroisses d'alentour taient absolument de la mme opinion; mais,  la
gauche du grand chemin de Gurande,  Donges,  Montoire, etc., les
paysans taient rpublicains. Ceux des ntres qui y cherchrent asile, y
ont pri. Il en fut de mme dans les bourgs o, en gnral, on trouvait
des gens trs-rvolutionnaires.

Peu de jours aprs nous retrouvmes mademoiselle Mamet: elle avait couru
de trs-grands dangers. Les personnes chez qui nous l'avions laisse,
voyant la droute des Vendens, n'avaient pas os la garder; elle
sortit, et se trouva sur le grand chemin, au milieu des fuyards que les
bleus poursuivaient en leur tirant des coups de fusil. Elle arriva
hors d'haleine chez un paysan, en lui criant: Ayez piti de moi! Il
l'accueillit, et la cacha sur-le-champ dans une niche recouverte en
paille, o il mettait des navets. Les rpublicains vinrent un instant
aprs; ils fouillrent partout; ils enfoncrent leurs sabres et leurs
baonnettes dans la paille; mademoiselle Mamet en voyait arriver les
pointes jusqu' elle, mais elle ne fut point blesse. Elle s'habilla
ensuite en bretonne; et ce brave homme, qui se nommait Laurent Cochard,
consentit  la garder. Elle passa l'hiver chez lui, dans la paroisse
de la Chapelle, et de temps en temps elle venait nous voir. Elle tait
petite, jeune, et semblait un enfant, ce qui la mettait plus  l'abri
des soupons.

Quelques jours aprs, l'autre femme de chambre de ma mre, mademoiselle
Carria, reste  Savenay, trouva aussi moyen de nous rejoindre. Elle
avait, dans le dernier moment de la droute, fui  bride abattue, sans
savoir o elle allait. Elle entendit tuer du monde derrire elle; et
aprs avoir travers, par miracle, des villages rvolutionnaires, elle
arriva chez des paysans royalistes, qui la cachrent. Peu  peu elle
s'tait rapproche de nous, et nous avait dcouvertes.

Elle nous donna quelques dtails sur cette malheureuse bataille de
Savenay, dont elle avait t tmoin, et qui avait achev de dtruire
notre arme. Elle put nous parler de mon pre qu'elle avait quitt
plusieurs heures aprs nous. Elle lui avait entendu dire, avant le
combat, que si les Vendens taient vaincus, ce qui tait fort assur,
il se retirerait avec les officiers dans la fort de Gvre, avec les
derniers dbris de l'arme; que de-l, furtivement ou de vive force, ils
repasseraient sur la rive gauche de la Loire; mais que, dans tous les
cas, ils combattraient et priraient jusqu'au dernier. Mon pre fit
promettre alors  mademoiselle Carria de ne le point quitter, de le
suivre dans sa retraite aprs la dispersion de l'arme, afin de pouvoir
ensuite aller nous chercher pour nous porter de ses nouvelles, ce qui
serait probablement possible  une femme; puis il brla ses papiers.
Faisant ainsi ses dernires dispositions, l'ide de ne plus nous revoir
lui faisait rpandre un torrent de larmes. Son parti pris, il retourna
sur la place; et pendant toute la nuit, avec M. de Marigny et les autres
chefs, il ne cessa d'exhorter les soldats  se battre en dsesprs.
Tous les blesss, qui pouvaient encore se tenir  cheval, prirent les
armes. M. de Marigny songea encore  protger la fuite des femmes et
des autres blesss; il mit en rserve une pice de canon, pour pouvoir
retarder l'ennemi sur la route de Gurande, aprs que la ville aurait
t emporte.

Au point du jour, les rpublicains attaqurent, et le combat s'engagea
avec fureur. M. de Marigny, trois fois  la tte des plus braves, se
prcipita sur les bleus, tenant mon drapeau et pleurant de rage. Un
enfant de quatorze ans, M. de la Voyerie, ne le quitta pas un instant.
Mon pre, MM. de Lyrol, Desessarts, de Piron, etc., et tous nos soldats
firent des prodiges de valeur; mais ils ne purent se maintenir. M. de
Lyrot fut tu. Les rpublicains avaient vu tomber M. de Piron, qu'ils
reconnaissaient bien  son cheval blanc, et qu'ils avaient appris 
redouter depuis sa victoire de Coron. Alors M. de Marigny fit sortir les
femmes de la ville, par la route de Gurande, et plaa deux canons pour
protger la retraite. Deux fois il rentra dans Savenay pour y chercher
mon pre, et dit  mademoiselle Carria qu'il n'avait pu le trouver. Il y
retourna une troisime, et revint en s'criant de loin: Femmes, tout est
perdu, sauvez-vous!

Il arrta ses canons au petit bois prs de Savenay, et l recommena
un combat qui donna aux fugitifs le temps de s'chapper. Un brave
canonnier, nomm Chollet, servit sa pice jusqu'au dernier moment; et
enfin, aprs une heure de rsistance prs de ce bois, environ deux
cents cavaliers purent regagner la fort de Gavre. Au milieu de cette
dtresse, mademoiselle Carria n'avait pas revu mon pre; mais elle
esprait qu'il tait avec ces deux cents cavaliers.

Il faut que cette dernire rsistance des Vendens ait t bien
hroque. Long-temps aprs ce triste moment, j'ai lu dans les gazettes
du temps, et avec une sorte d'orgueil, le passage suivant d'une lettre
qu'un des gnraux rpublicains crivait  Merlin de Thionville, le
lendemain du combat de Savenay:

.....Je les ai bien vus, bien examins; j'ai reconnu ces mmes figures
de Chollet et de Laval. A leur contenance et  leur mine, je te jure
qu'il ne leur manquait du soldat que l'habit. Des troupes qui ont battu
de tels Franais, peuvent bien se flatter de vaincre tous les autres
peuples. Enfin, je ne sais si je me trompe, mais cette guerre de
brigands et de paysans, sur laquelle on a jet tant de ridicule, que
l'on affectait de regarder comme mprisable, m'a toujours paru, pour
la rpublique, la grande partie, et il me semble  prsent qu'avec les
autres ennemis nous ne ferons que peloter.




                             CHAPITRE XX.

Hospitalit courageuse des Bretons.--Hiver de 1793 et 1794.


Nous vivions dans des alarmes continuelles. Chaque jour les bleus
faisaient des visites et des recherches dans la paroisse et dans les
lieux circonvoisins. Les fugitifs et les habitans du pays taient
absolument livrs  la cruaut et  la fantaisie du moindre soldat.
Quand un paysan dplaisait  un bleu, qu'il lui refusait quelque chose,
ou qu'il fuyait devant lui au lieu de lui rpondre, le soldat lui tirait
un coup de fusil, allait lui couper les oreilles, et les portait  ses
suprieurs, en disant que c'taient celles d'un brigand; et ils lui
donnaient des loges ou mme des rcompenses. Un dtachement surprit
un jour les habitans de Prinquiaux  genoux dans l'glise; il fit une
dcharge sur eux: heureusement il n'y eut qu'un homme tu.

Mais rien ne dcourageait la gnreuse hospitalit des Bretons.
L'habitude qu'ils avaient de cacher les prtres et les jeunes gens
rquisitionnaires, les avait rendus industrieux, et ils avaient beaucoup
d'adresse et de sang-froid pour drober les fugitifs aux recherches des
rpublicains. Plusieurs ont t fusills pour avoir donn asile aux
Vendens. Le dvouement des autres n'en tait pas diminu: hommes,
femmes, enfans, avaient pour nous la bont et les prcautions les plus
actives. Une pauvre petite fille, sourde et muette, avait compris les
dangers des fugitifs, et allait sans cesse les avertir, par ses gestes,
du pril qu'ils couraient. Les menaces de la mort, l'argent, rien
n'branlait la discrtion des plus jeunes enfans. Les chiens mmes
avaient pris en aversion les soldats qui les battaient toujours; ils
annonaient leur approche en aboyant, et ont sauv ainsi bien du monde.
Au contraire, ils ne faisaient jamais de bruit quand ils voyaient
les pauvres brigands; leurs matres leur avaient appris  ne pas les
dceler. Il n'y avait pas une chaumire o un fugitif ne pt  toute
heure se prsenter avec confiance. Si l'on ne pouvait le cacher, on lui
donnait au moins  manger, et on le guidait dans sa marche. Aucun de ces
services ne s'achetait  prix d'argent; les bonnes gens taient mme
offenses quand on leur en offrait.

Vers le 1er janvier, nous emes une grande frayeur. Trois hommes arms
vinrent demander Marion et Jeannette: c'taient un Venden et deux
Bretons qui venaient nous proposer de passer la Loire. Il y avait tant
de risques  courir, et une telle incertitude sur ce qui se passait de
l'autre ct, que nous refusmes. Le Venden russit cependant; aprs
mille prils, il parvint  l'arme de M. de Charette.

M. Destouches, ancien chef d'escadre, qui avait suivi l'arme,
tait cach prs de nous: c'tait un respectable vieillard, g de
quatre-vingt-dix ans; il devint malade d'une manire dsespre. M.
l'abb Jagault adoucit ses derniers momens en le faisant administrer par
un prtre qu'il alla chercher dans quelque cache. M. Destouches avait un
fidle domestique; il lui laissa beaucoup d'argent, et lui confia cent
louis d'or pour remettre  son fils, qui tait migr. Le domestique,
qui voulait repasser la Loire pour se battre, ne savait que faire de
ce dpt, et allait l'enterrer avec son matre; nous lui offrmes de
prendre les cent louis, et de nous charger de les rendre  M. Destouches
le fils. Nous crivmes notre reconnaissance sur une feuille de plomb
qu'on enterra devant tmoins. Le domestique trouva moyen d'aller joindre
M. de Charette: il prit les armes  la main un an aprs. J'ai eu depuis
la satisfaction de rendre les cent louis  M. Destouches.

M. Jagault tait toujours souffrant. Il tait plus difficile de cacher
les hommes que les femmes; souvent il lui fallait coucher dehors. Ses
habits de paysan le dguisaient mal, il craignait d'tre reconnu et de
nous perdre; il prit enfin le parti d'essayer de pntrer  Nantes, o
l'on disait qu'il y avait beaucoup de gens cachs, malgr l'affreuse
terreur qui y rgnait. On fit partir dix charrettes de rquisitions, de
Prinquiaux pour Nantes; il eut le courage de se mettre dans le convoi
sans passeport; il conduisit les boeufs de la Ferret, qui se plaa
bravement dans la charrette, et qui le faisait passer pour un mtayer;
il entra dans la ville, et eut grand'peine  trouver son asile.
Cependant madame de la Ville-Guevray parvint  lui en trouver un, et
depuis il a toujours chapp aux recherches.

Nous continumes  habiter Prinquiaux, sans changer notre manire de
vivre: j'tais toujours abattue par la souffrance et la douleur; toutes
mes facults taient comme engourdies. Ma mre veillait sur moi avec une
tendresse vigilante, et n'avait pas une autre pense: ses soins et
sa prudence cartaient de moi les dangers que j'aurais t incapable
d'viter; sa force d'ame et sa prsence d'esprit m'ont vingt fois sauv
la vie.

Nous tions habituellement chez Billy; quelquefois nous dlogions, 
cause des alarmes o nous jetaient les recherches des rpublicains: nous
tions fort malheureuses par ces inquitudes continuelles; nous n'osions
ni nous dshabiller pour dormir, ni nous asseoir pour manger; c'tait
une bien petite privation, car nos repas taient d'une grande frugalit.
Nous tchions d'viter un peu la salet de ces bons Bretons, en vivant
d'oeufs, de beurre et de lgumes: nous en achetions quelquefois  un
jardinier des environs; il nous croyait si pauvres, que, non-seulement
il ne voulut pas d'argent la premire fois, mais qu'il offrit  ma mre
une aumne d'un cu. Un prtre voulut aussi lui donner un jour douze
francs, tant nous avions l'air misrables.

J'tais dans un tel tat de marasme et d'abattement, que je m'endormais
sans cesse; mais ma mre sentait toutes ces choses plus vivement. Il ne
se passait pas deux jours sans que nous eussions quelque alerte. On nous
cachait dans les champs, dans les greniers, jusqu' ce que les bleus
fussent repartis. Notre bon procureur de la commune mourut pendant que
nous tions chez lui, en nous recommandant  ses enfans.

J'avais grande envie de savoir des nouvelles de ma fille; je dterminai
Laurent Cochard, l'hte de mademoiselle Mamet,  aller auprs d'Ancenis,
 l'endroit o je l'avais dpose; nous esprions que mon pre y aurait
peut-tre envoy depuis la droute. Cochard revint et m'apprit que ma
pauvre enfant tait morte six jours aprs notre dpart d'Ancenis, malgr
les soins des bonnes gens  qui je l'avais confie. Je pleurai beaucoup
en apprenant cette nouvelle: j'tais loin cependant de regarder la vie
comme un bonheur.

M. de Marigny avait pris sous sa protection,  l'arme, une petite
demoiselle de Rechignevoisin, dont la mre tait morte pendant
l'expdition d'outre-Loire; il servait de pre  cette enfant
abandonne, et ne la quittait presque jamais. La nuit, il l'enveloppait
dans son manteau et la faisait coucher sur l'afft d'un canon. Aprs le
dsastre de Savenay, M. de Marigny entra chez un homme de la paroisse
de Donges; il le chargea de cacher et de soigner mademoiselle de
Rechignevoisin, il lui donna de l'argent, et lui annona que s'il
arrivait malheur  cette jeune personne, il reviendrait le tuer: cet
homme tait un rpublicain dont le fils tait soldat. Soit crainte des
menaces de M. de Marigny, soit plutt humanit, il tint parole; et si
bien que son fils tant arriv dans la maison peu de momens aprs, avec
un dtachement de ses camarades, le pre lui prit la main en disant: Ta
soeur est malade; elle est couche l. Le fils comprit qu'il y avait
du mystre, et mademoiselle de Rechignevoisin fut sauve. Cependant cet
homme ne voulut pas la garder plus long-temps; il l'envoya  Prinquiaux,
en lui disant de frapper o elle voudrait; que toute la paroisse tait
aristocrate. Elle nous y retrouva; elle prit le nom de Rosette, et se
mit aussi  garder les moutons. Nous l'vitions, parce que son ge et
son caractre la rendaient fort imprudente.

M. de Marigny tint parole: au bout de deux mois, il arriva chez l'homme
de Donges pour lui demander des nouvelles de sa pupille. Quand il sut
qu'elle tait  Prinquiaux, il y vint. Nous emes la consolation de le
voir et de causer pendant deux heures avec lui. Il n'avait pas quitt
les environs de Nantes. Bien qu'il fut connu dans le pays, et que sa
grande taille et sa tournure fussent trs-remarquables, il allait
partout audacieusement; il savait parler les patois de tous les
villages; il prenait le costume et les outils de toutes les professions;
le jour qu'il vint  Prinquiaux, il tait travesti en marchand de
volailles. Son courage, son sang-froid, sa force physique, le tiraient
de tous les dangers; il entrait souvent  Nantes; il allait  Savenay,
 Pont-Chteau,  Donges. Il avait tout prpar pour faire rvolter le
pays: il avait reconnu la force des rpublicains; tout son plan tait
rgl. Nous ne le dtournmes pas de son projet. Un coup de dsespoir,
quel qu'il ft, nous semblait raisonnable: aucune circonstance ne
pouvait ajouter aux malheurs des Vendens. M. de Marigny ne put rien
nous apprendre sur le sort de mon pre; nous smes par lui des dtails
sur les noyades de Nantes, o l'on faisait galement prir ceux qui
taient pris ou qui s'taient rendus  l'amnistie prtendue. Notre
fidle Bontemps et Herlobig, autre domestique  nous, avaient t noys,
attachs ensemble; mais au moment o on les jetait, ils s'taient
cramponns  deux soldats bleus, et les avaient entrans avec eux.

L'entreprise de M. de Marigny n'eut aucun succs. Il avait voulu
surprendre Savenay pendant la nuit: six cents paysans bretons vinrent
auprs du rendez-vous, mais l'un aprs l'autre; et, par un malentendu,
ils se dispersrent sans s'tre runis. Les Bretons n'ont pas un
caractre qui puisse se prter  une guerre pareille  celle que nous
avions faite: ils sont fort dvous et d'un grand courage; mais ils ont
peu d'ardeur  se dcider; ils vivent plus isols les uns des autres que
les Poitevins; ils obissent bien plus difficilement encore  des chefs;
chacun veut faire sa propre volont, soigner ses petits intrts comme
il l'entend; ils sont bien plus casaniers que nos Vendens; ils ne
veulent pas s'loigner de leur manoir; la crainte des incendies et du
pillage les retient beaucoup. Ce sont ces diversits de moeurs qui ont
donn  la guerre de Bretagne un caractre tout diffrent de celui qui a
distingu l'insurrection du Poitou.

La tentative de M. de Marigny rendit plus actives les recherches et la
surveillance des rpublicains, surtout  Prinquiaux o le maire, qui
avait t le plus ardent  prcher la rvolte, tait oblig de se
cacher. Il nous fallait quitter cette paroisse. Nous passmes dans celle
de Pont-Chteau, au hameau de la Minaye, chez Julien Rialleau; nous y
trouvmes Rosette qui s'y tait aussi rfugie. Nous tions couches
dans le grenier, lorsque les chiens se mirent  aboyer. Julien
entrouvrit sa porte, et vit les bleus qui traversaient le village pour
visiter une maison qui leur tait dnonce. Il nous appela, et nous dit
qu'il avait trop de monde chez lui; que cela donnerait des soupons,
et qu'il fallait nous sauver. Nous sortmes avec Rosette, et il nous
conduisit dans un petit bois du chteau de Besn. L, ma mre dit 
Rosette qu'il tait ncessaire de se sparer, et que, si elle voulait
rester  la Minaye, nous allions retourner  Prinquiaux: elle prfra
s'en aller; Julien la reconduisit. Nous restmes dans le bois: je mis ma
tte sur les genoux de ma mre, et je m'endormis, suivant ma coutume.

Les bleus passrent la nuit  fouiller le village: ils y trouvrent
trois Vendens, entre autres un dserteur allemand bless. J'avais voulu
aller le panser, ce que ma mre avait empch, de peur que cet homme
ne nous trahit: en effet, cette imprudence nous et perdues, car, pour
racheter sa vie, il se fit conducteur des bleus. C'est ainsi que, dans
mille occasions, ma mre, par sa sagesse, m'avait sauv la vie; elle ne
pensait qu' ma conservation, y rflchissait sans cesse, tandis que
j'en tais incapable. Quand le jour parut, les soldats taient encore 
la Minaye, furieux de n'avoir pu saisir un prtre qui avait eu le temps
de se sauver. Notre cache n'tait pas  deux cents pas du hameau; il n'y
avait pas de feuilles; le bois tait peu fourr. Julien vint nous voir;
ma mre lui dit: La place est trop dangereuse, conduisez-nous plus
loin. Il ne le voulut pas; il allgua ses six enfans qui n'avaient que
lui pour ressource. H bien! mon enfant, dit ma mre,  la garde de
Dieu! Elle fit un bouquet de jonquilles sauvages, le mit  mon corset.
Tiens, dit-elle, ce sera un jour de fte; j'ai ide que la Providence
nous sauvera aujourd'hui. L'impression que produisirent sur moi ces
jonquilles, me fait encore tressaillir chaque fois que j'en vois. Nous
reprmes courage, et nous nous mmes  marcher  travers les champs,
fuyant les chemins battus, traversant les haies d'pines et les fosss
pleins d'eau: nous entendions les cris des bleus et les coups de fusil,
on fouillait le bois que nous venions de quitter. Quand nos forces
furent puises, nous nous arrtmes dans un champ d'ajoncs: nous nous
assmes dos  dos pour nous soutenir, et restmes l plusieurs heures,
sans savoir que devenir, mourant de faim et de froid. Enfin nous vmes
paratre Marianne, qui nous apportait la soupe dans un pot. Elle avait
su ce qui se passait  la Minaye; elle y avait couru; et aprs avoir
parl  Julien, elle avait suivi notre trace: elle nous ramena chez
elle; nous en tions assez loin. En y arrivant je me jetai sur un lit
o je m'endormis; et dans ce moment il parut dans le village deux cents
volontaires. Ma mre n'eut que le temps de s'crier: Sauvez ma fille!
dites que c'est la vtre! et sortit dans le jardin, croyant bien y
tre prise. Les bleus heureusement n'eurent pas l'ide de fouiller;
ils faisaient une promenade; quelques-uns burent du lait, et tous s'en
allrent sans que je fusse rveille.

Quelques jours aprs, M. de Marigny vint nous dire adieu. Voyant qu'il
ne pouvait soulever le pays, il s'tait dtermin  passer la Loire.

Nos dangers croissaient chaque jour. L'Allemand qu'on avait pris  la
Minaye avait dnonc tous les rfugis dont il savait la retraite:
heureusement qu'il ignorait qui nous tions. Il dit que la fille de M.
de Marigny tait cache  Prinquiaux. On y fit beaucoup de recherches;
mais Rosette tait si petite et si brave, que jamais elle n'inspirait
de soupons aux bleus, mme quand ils la rencontraient. Un jour ils
voulurent tuer son chien, elle se mit entre eux et lui, et le dfendit.

Cependant elle prit, peu de jours aprs, le parti de passer la Loire
avec quelques rfugis qui s'taient concerts pour cette prilleuse
tentative: c'taient M. d'Argens, mdecin de M. de Charette, sa femme,
ses filles et trois soldats. J'avais grande envie de m'associer  eux;
mais ma mre s'y refusa. En effet, j'tais trop faible et trop malade
pour supporter tant de fatigues. Ils partirent, passrent la Loire;
mais, arrivs sur l'autre bord, ils furent pris pour des espions par
les soldats de M. de Charette, qui fusillrent les trois paysans. M.
d'Argens fut pargn, grce  son ge, aux larmes et aux supplications
de sa famille, et on le conduisit vers M. de Charette. Ce genre de
mprise tait encore un des dangers qui menaaient les Vendens
fugitifs. On croit que c'est ainsi qu'ont pri les deux jeunes MM.
Duchaffault, qui s'taient beaucoup distingus dans notre arme.

Cependant j'avanais dans ma grossesse; nous tions un peu plus
tranquilles. Les bleus avaient mis garnison dans toutes les paroisses;
et cette prcaution, qu'ils croyaient plus sre, avait t au contraire
un changement heureux pour nous. Les soldats rpublicains restaient dans
leurs logemens, sans s'imaginer qu'on pt se cacher tout auprs d'eux.
D'ailleurs, tant ainsi disperss et tablis dans les maisons, ils
taient moins turbulens et moins froces. Les Bretons les adoucissaient
en buvant avec eux. Pierre Rialleau, secrtaire de la commune, frre
de Julien, tait surtout devenu leur meilleur ami; tous les jours
rgulirement il allait dner avec les bleus; il les faisait parler,
et savait d'avance toutes leurs dmarches, sans que jamais, dans son
ivresse, rien lui chappt qui pt les instruire. Lui, les autres
municipaux, leur servaient de guides dans leurs patrouilles, et les
conduisaient toujours loin des rfugis.

Malgr cette lgre amlioration de notre sort, ma mre voulut, pour
plus de prcautions, user d'une ressource fort singulire. Deux
paysannes vendennes avaient pous des Bretons, et depuis ce temps-l
on ne les inquitait plus. Ma mre, qui cherchait  m'assurer un repos
complet pendant mes couches, ne trouva pas de meilleur moyen. Elle jeta
les yeux sur Pierre Rialleau: c'tait un vieux homme veuf, qui avait
cinq enfans. Mais il fallait avoir un acte de naissance. La Ferret avait
une soeur qui tait alle autrefois s'tablir de l'autre ct de la
Loire avec sa fille; on envoya Rialleau chercher les actes de naissance
dans le pays de la Ferret, auprs de la Roche-Bernard: tout allait
s'arranger, l'officier municipal tait prvenu, et nous avait promis
d'ter la feuille du registre quand nous le voudrions: ce qui tait
facile, car les registres n'taient ni cots ni cousus. On devait
prier les bleus au repas de la noce; mais l'excution de ce projet fut
suspendue par des alarmes trs-vives qu'on nous donna. On nous dit
que nous avions t dnonces, et que nous tions particulirement
recherches. Nous changemes de demeure, et mme nous nous sparmes; ma
mre alla se rfugier chez Laurent Cochard, avec mademoiselle Mamet, et
l'on me conduisit chez, un charron, nomm Cyprien, dans le hameau de
Bois-Divet, paroisse de Besn. Le lendemain, comme j'tais sur un lit,
un patriote de Donges vint frapper  la porte; Cyprien me dit de sortir
par la porte du jardin. Je ne me levai pas assez vite: le patriote
entra. Je restai immobile, assise sur mes talons au pied du lit,
derrire les rideaux  moiti ouverts; je passai ainsi une demi-heure
sans oser respirer; une sueur froide m'inondait, et je souffrais
bien cruellement. Cyprien, qui ne s'en doutait pas, prolongeait la
conversation. Ma mre vint me rejoindre deux jours aprs.

Le 19 avril, on vint nous avertir que les bleus allaient faire la
fouille au Bois-Divet. Cyprien nous conduisit aussitt au hameau de
la Bournelire, paroisse de Prinquiaux, chez Gouret, son beau-pre,
officier municipal. Je pouvais  peine marcher; j'tais bien prs
d'accoucher. En arrivant, Gouret nous dit que l'on ferait aussi la
fouille dans toute la paroisse de Prinquiaux, pendant la nuit; il nous
conseilla d'aller chez Laurent Cochard. Il fallait faire une lieue, cela
m'tait impossible. Nous prmes le parti de coucher dehors. Gouret nous
conduisit dans un champ de bl, et nous quitta en pleurant. Nous nous
mmes dans un sillon; il pleuvait; cependant je m'endormis. Ma mre se
rveilla vers une heure du matin; elle entendit la patrouille des bleus
passer dans un sentier  cinquante pas de nous: s'ils avaient eu un
chien, comme cela leur arrivait quelquefois, nous tions perdues.

Gouret vint nous chercher  deux heures du matin, et nous ramena dans
une cabane, prs de chez lui. Je commenai  sentir de vives douleurs;
je ne me croyais pas  terme, et surtout je ne voulais pas qu'on allt
avertir la sage-femme; elle tait bavarde, ce qui faisait qu'on s'en
dfiait. Il n'y avait personne dans le hameau qui pt me secourir.
Gouret avait deux filles qui n'taient point maries. Enfin, vers les
neuf heures, les douleurs devinrent si violentes, qu'il n'y eut plus de
doute. Ma mre sortit en criant: Au secours! et tomba sans connaissance
dans un champ. Les filles de Gouret taient auprs de moi, pleurant
et ne sachant que faire. Pour moi, je souffrais avec courage et
rsignation; la vie m'tait  charge; je ne demandais pas mieux que
de mourir. Enfin j'accouchai d'une fille, sans aucun secours, et, un
instant aprs, d'une seconde. Une femme marie, que l'on tait all
chercher dans un autre village, arriva dans ce temps-l, et prit soin
des enfans et de moi. La sage-femme vint comme on n'avait plus besoin
d'elle.

Je n'avais fait aucun prparatif; je me croyais encore un peu plus loin
de mon terme. On habilla mes petites avec quelques haillons. Je
voulais les nourrir; ma mre me reprsenta que ce projet n'tait pas
raisonnable. Nous ne savions o trouver des nourrices. On s'avisa d'une
vieille femme du Bois-Divet. On porta successivement l'autre enfant chez
deux ou trois femmes, qui refusrent ou qui ne convenaient pas. Enfin
une cousine de Marianne, Marie Morand, s'en chargea. Trois jours aprs,
un prtre vint baptiser mes enfans dans ma chambre. Je les nommai
Josphine et Louise: nous prmes quatre tmoins; on crivit les actes de
baptme sur quatre assiettes d'tain avec un clou, puis on enterra les
assiettes. Je me trouvai heureuse que tout pt se passer ainsi, et qu'il
restt quelque trace du sort et du vrai nom de ces malheureux enfans.

Je me rtablis assez promptement. La vie active de paysanne que j'avais
mene si entirement, fit que je ne fus gure plus malade que ne le sont
ces pauvres gens en pareille occasion.

Nous passmes un mois fort tranquillement, parce que la cabane o
j'tais accouche n'tant pas habite depuis sept ans, on la croyait
abandonne. On nous recommanda mme bien de tenir les portes fermes,
tandis que jusque-l,  la moindre alerte, on trouvait plus prudent de
nous cacher en plein air. La Providence m'avait vritablement conduite
dans cet asile pour mes couches. On s'aperut, aprs quelques jours,
que la petite Josphine avait le poignet dmis: cela me fit une grande
peine, et je rsolus, quand elle serait plus grande, de m'en aller, en
mendiant mon pain, la porter  mon cou jusqu' Barges; ce projet ne me
paraissait pas du tout extraordinaire. Je n'avais ni espoir, ni ide de
l'avenir, je ne savais rien de ce qui se passait au monde; je me voyais
proscrite et misrable, et j'avais l'ame trop abattue pour songer que
ma position pourrait changer. Mais la pauvre enfant mourut douze jours
aprs sa naissance. On m'apprit cette nouvelle sans prparation,  la
faon des paysans. La fille de Gouret, en entrant dans la chambre, me
cria: Votre fille du Bois-Divet est morte. Je rpondis: Elle est plus
heureuse que moi; et cependant je me mis  pleurer.




                              CHAPITRE XXI.

Sjour au chteau du Drneuf.


Pendant mes couches, ma mre reut une lettre anonyme; elle venait par
des paysans srs. On tmoignait un grand dsir de nous tre utile, et
l'on nous offrait un meilleur asile; elle espra que cette lettre venait
de quelque ami qui nous cherchait, peut-tre de personnes qui pouvaient
avoir donn refuge  mon pre; elle rpondit en tmoignant de la
reconnaissance. Dans une seconde lettre, on offrit de nous venir
chercher: ma mre accepta; et le 10 mai, nous vmes arriver une
demoiselle de vingt-trois ans; elle se nommait Flicit des Ressources:
c'tait la cinquime fille d'un vieux habitant du bourg de Guenrouet, 
cinq lieues de Prinquiaux. Sa famille tait ruine et fort estimable.
Flicit s'tait prise d'affection pour le sort des pauvres Vendens, et
ne s'occupait qu' leur rendre service, presque toujours  l'insu de ses
parens, qui taient fort craintifs. Elle avait entendu parler de nous
par beaucoup de brigands qu'elle avait secourus, et, depuis, elle
n'avait pas eu de cesse qu'elle n'et appris o nous tions; mais elle
avait tard  russir, parce qu'il fallait mettre beaucoup de prudence
dans ses recherches, de peur de nous compromettre. Enfin une vieille
fille, de la paroisse de Cambon, tait parvenue  nous dcouvrir; elle
avait fait passer les lettres de mademoiselle Flicit, et lui avait
servi de guide pour venir jusqu' nous.

Elle nous offrit un asile chez madame Dumoustiers, une de ses amies, qui
habitait la paroisse de Feygrac; elle nous fit un grand loge de cette
personne, et nous assura qu'elle serait dvoue compltement  notre
salut. Nous prmes confiance dans ce que nous disait mademoiselle des
Ressources; elle avait un air d'affection et de sincrit qui nous
toucha. Il y avait long-temps que nous tions dans Prinquiaux; nous nous
y trouvions trop connues; et puis, c'tait une grande privation pour
nous de n'avoir aucune notion de ce qui se passait en France, et de
vivre absolument dans la mme ignorance que les paysans bretons. Nous
acceptmes; mais nos bons htes ne voulaient pas nous laisser partir;
ils dirent  ma mre qu'il y avait cent cinquante bleus en garnison 
Guenrouet, que des officiers logeaient chez M. des Ressources, et qu'on
voulait nous livrer. Flicit devina ce qu'on disait  ma mre; elle se
mit  pleurer: elle convint qu'il y avait des officiers logs chez son
pre; mais elle assura que toutes ses mesures taient prises pour que
cette circonstance ne nuist pas  notre sret. Ses larmes, l'heureuse
expression de sa figure, dterminrent ma mre. D'ailleurs, madame
Dumoustiers tait bien connue dans le pays pour une personne
respectable, et la vieille fille de Cambon tait incapable d'une
mauvaise action. Enfin il tait clair que mademoiselle des Ressources
pouvait, si elle l'avait voulu, nous faire prendre depuis long-temps,
puisqu'elle connaissait notre asile.

La municipalit de Prinquiaux nous donna des passe-ports sous les noms
de Jeanne et Marie Jagu; nous tions munies de nos actes de naissance
de la Roche-Bernard, et la Ferret nous promit de nous rclamer si nous
tions arrtes. Nous partmes: mademoiselle des Ressources tait 
cheval; ma mre et moi, vtues toujours en pauvres paysannes, nous
tions toutes deux sur un cheval sans selle; la fille de Cambon tait
 pied; et Pierre Rialleau nous conduisait. Je me dtournai pour aller
embrasser ma fille chez sa nourrice. Nous fmes d'abord une lieue sans
aucune inquitude; mais en approchant d'un village de la paroisse de
Cambon, nous apermes dix bleus dans un chemin creux: nous continumes.
Ils se rangrent pour nous voir passer. Mademoiselle des Ressources
leva son voile, Rialleau salua les soldats, et ma mre fit un signe de
connaissance  deux jeunes paysannes qui taient dans le chemin. Les
bleus ne se doutrent de rien.

A peine tions-nous chappes  ce danger, qu'un petit garon de douze
ans, neveu de la vieille fille de Cambon, passa auprs de nous sans
s'arrter, en nous disant que les bleus faisaient la fouille dans le
village que nous allions traverser. Flicit se retourna, et regarda
ma mre d'un air troubl. Allons, Mademoiselle, dit ma mre, il faut
avancer; nous sommes perdues, si nous revenons sur nos pas. En effet,
les autres soldats auraient bien vu alors que nous tions des fugitives.
Nous renvoymes Rialleau, qu'il tait inutile d'exposer, d'autant que
nos passe-ports taient signs de lui. Cet excellent homme nous quitta
en pleurant; il ta de son doigt une bague d'argent, comme en portent
les paysannes bretonnes, et me la donna: jamais je n'ai cess de la
porter depuis.

Nous avanmes: Flicit chantait pour se donner de l'assurance; ma mre
se retourna et me dit: Elle a peur. Une sentinelle tait  l'entre du
village; Flicit lui dit: Voil un beau temps pour la fouille.--Oui,
citoyenne, rpondit cet homme; et nous passmes. Les bleus taient
rpandus dans les maisons: nous traversmes le village sans msaventure.
A une lieue de Guenrouet, nous trouvmes un officier rpublicain qui
tait venu au-devant de Flicit dont il tait trs-amoureux: elle nous
en avait prvenues; cependant cette rencontre me fit grande peur. Je
plis; mais Flicit n'oublia rien pour me rassurer. Nous mmes pied 
terre. H bien! Mademoiselle, dit cet officier, me voil sans armes,
puisque vous m'avez ordonn de ne pas prendre mme une pe quand je me
promne avec vous; quelque jour les brigands m'assassineront, et cela
vous sera bien gal.--Vous savez bien, rpondit-elle, que les brigands
sont mes amis: je vous sauverai.--J'ai grande peur, continua-t-il, de
me trouver ici entre quatre brigandes.--Non, dit-elle, mais avec quatre
aristocrates. Il tait si amoureux, qu'il faisait semblant de ne pas
entendre. Flicit me voyant fatigue, me dit un peu imprudemment:
Marie, prenez le bras du citoyen. Depuis que je me cachais, je
m'efforais de donner  mes mains une couleur moins blanche, de peur
qu'elles ne me fissent reconnatre; je les frottais souvent avec de la
terre; et quelques jours auparavant, pour mieux russir, j'avais essay
d'une teinture, qui les avait noircies d'une faon bizarre, plus
capable de me trahir que leur couleur naturelle: je me gardai donc bien
d'accepter le bras de l'officier, et je remerciai en patois. Il me
regarda un peu, et ne dit rien. L'instant d'aprs, il alla prendre
la bride du cheval de maman, la regarda aussi, et revint  Flicit,
disant: Voil un mauvais cheval. Il est probable qu'il souponna que
nous n'tions pas des paysannes; mais  cause d'elle, il n'osa rien
dire.

Nous quittmes Flicit, et la fille de Cambon nous conduisit dans la
maison d'un paysan qui nous attendait  Guenrouet: on venait, ds ce
soir mme, de placer quatre dragons chez lui. Ma mre, qui croyait
tre parfaitement dguise, et qui avait beaucoup de courage, voulait
audacieusement souper avec eux. Je n'osai jamais, et l'on nous plaa
dans une chambre spare de la leur par une mauvaise cloison sans porte.
On leur dit qu'il venait d'arriver deux cousines de la maison; ils
demandrent si elles taient jolies et montrrent quelque envie de les
voir. On rpondit que nous tions fatigues et malades, mais qu'ils nous
verraient au djeuner; on leur donna du vin, et ils n'y pensrent plus.

Le lendemain, Flicit et une de ses soeurs nous apportrent leurs
propres habillemens. Nous sortmes ensuite de la maison pendant que
les dragons pansaient leurs chevaux, pour nous rendre chez, madame
Dumoustiers. Flicit resta  cause de ses parens; sa soeur devait nous
servir de guide; nous n'avions qu'un petit cheval pour nous trois.

Madame Dumoustiers habitait  trois lieues de Guenrouet dans le chteau
du Drneuf, dont elle tait fermire; elle nous reut  bras ouverts:
c'tait une femme de quarante ans, d'une figure douce et dlicate; elle
avait un air de faiblesse, qui cachait une ame forte et passionne; son
opinion, ou plutt son affection pour la cause que nous avions dfendue,
tait exalte, et ce sentiment, joint  une grande bont naturelle, lui
avait inspir une ardeur et un courage sans bornes, pour secourir les
Vendens. Elle tait pauvre, mais d'un dsintressement lev; toute sa
fortune consistait dans la ferme de la petite terre du Drneuf dont le
matre tait migr. Le chteau tait fort vilain et mal commode; mais
il tait entour de grandes avenues et de bois magnifiques.

Madame Dumoustiers tait veuve; elle avait trois fils qui ne
s'entretenaient que de l'espoir de se jeter dans quelque troupe
d'insurgs, et d'y combattre avec honneur: leur mre les approuvait.
Elle avait une fille de quinze ans, parfaitement belle, qui s'est marie
depuis avec M. Cou.

Quand nous arrivmes au Drneuf, plusieurs personnes y taient dj
caches: un prtre, un enfant venden et trois dserteurs; beaucoup
d'autres taient rfugis dans les bois aux environs; et les enfans de
madame Dumoustiers passaient leur vie  leur porter des secours: la
charmante Marie-Louise tait surtout d'un courage merveilleux dans ce
charitable emploi.

Madame Dumoustiers nous raconta que le cur de Saint-Laud avait t
pendant quelque temps cach chez elle, aprs avoir miraculeusement
chapp aux bleus, en tournant autour d'un rocher dont un soldat faisait
aussi le tour. Il avait voulu essayer de faire soulever les Bretons, et
mme il avait compos, dans cette intention, un discours bien nergique
et bien touchant, que madame Dumoustiers avait gard: mais voyant que ce
projet ne russissait pas, il tait parti pour repasser la Loire, avec
les braves MM. Cadi.

Madame Dumoustiers vit que nous ignorions toute espce de nouvelles:
elle en savait de bien tristes pour nous, qu'elle nous cacha avec soin;
elle fit croire qu'elle ne recevait aucune gazette; nous ne savions
mme rien de l'affreuse terreur qui rgnait dans toute la France; nous
pensions que tant d'horreurs n'avaient lieu qu'en Bretagne et en Poitou,
 cause de la guerre civile.

Le Drneuf est situ dans la paroisse de Feygrac, qui est fort tendue,
et renferme bien trois mille ames. Il n'y avait cependant pas, parmi
tant de gens, un seul individu qui ft douteux, et dont nous eussions 
nous mfier. Quelque temps avant notre arrive, il y en eut une preuve
bien tonnante.

Une fouille fut ordonne dans toute la paroisse; quinze cents hommes s'y
rendirent de diffrens points; et, pour que personne ne pt chapper,
les soldats avaient ordre d'arrter tous les hommes indistinctement, et
de les enfermer dans l'glise. Heureusement on fut prvenu  temps: tous
les Vendens et les rquisitionnaires purent se sauver. Cependant
le vieux M. Desessarts, qui tait  faire sa prire dans une petite
chapelle, ne fut pas prvenu; on le prit, et il avoua sur-le-champ qui
il tait. Je ne sais par quel accident M. Dumagny fut aussi arrt: mais
il tait bien dguis; on ne l'interrogea pas, et on l'emmena avec les
autres dans l'glise. Quand tous les habitans y furent rassembls, le
commandant des bleus se fit apporter le registre, et fit faire l'appel,
ordonnant  chacun de se prsenter quand on lirait son nom. M. Dumagny
se crut perdu; il voulut essayer de sortir; Joseph, fils an de madame
Dumoustiers, le retint; et ds qu'on pronona le nom d'un habitant
absent, il poussa M. Dumagny en avant, lui disant: Es-tu sourd?
on t'appelle. Le gnral lui voyant un air dcontenanc, dit  la
municipalit et  toute l'assemble: Est-ce bien le mme qui est
inscrit? Tous rpondirent oui. Le moindre signe de doute d'un des
paysans l'et perdu, et M. Dumagny fut ainsi sauv. M. Desessarts fut
fusill; sa mort fut trs-pieuse: c'est la seule personne cache qui ait
pri  Feygrac; cependant il y en avait habituellement quatre cents
dans la paroisse. L'accord de ces braves gens tait si complet, que le
vicaire, l'abb Orain, ne s'est jamais loign; il ne s'est pas pass de
jour sans qu'il ne clbrt la messe, tantt dans un lieu, tantt dans
l'autre; il administrait les mourans; et, tout rsign qu'il tait au
martyre o il s'exposait chaque jour, il ne lui est rien arriv.

Madame Dumoustiers tait parfaitement aimable; elle cherchait tous les
moyens de nous distraire et de nous consoler. Les visites des bleus nous
donnaient moins d'inquitude: ds qu'on les voyait arriver, les enfans
de madame Dumoustiers allaient au-devant, causaient avec eux, leur
offraient  boire, et leur faisaient ainsi oublier de fouiller la
maison. Nous avions repris nos habits de paysannes.

Mesdemoiselles Carria et Mamet vinrent nous rejoindre; elles avaient
couru de grands risques depuis notre sparation. Les patriotes de
Savenay avaient fini par savoir que j'tais accouche  Prinquiaux,
et alors les perquisitions avaient redoubl; on avait poursuivi ces
demoiselles, les prenant pour nous, et elles avaient t forces de
coucher quinze nuits de suite dans les bois.

Dans le courant de juillet, une gazette chappa  la surveillance de
madame Dumoustiers, et tomba entre les mains de ma mre; elle y lut
le supplice de soixante et six personnes excutes  Paris: plusieurs
taient de notre connaissance. Ce fut pour nous un bien douloureux
tonnement d'apprendre que toute la France tait, comme nos provinces,
livre  la tyrannie la plus sanglante. Quelques jours aprs, nous smes
que la mort de Robespierre avait fait cesser les supplices  Paris; mais
la terreur continuait toujours pour nous; nous ne cessions pas d'tre
proscrites; et ce fut dans ce temps-l mme que nous courmes le plus
grand danger.

Un jour que j'tais alle, avec mademoiselle Dumoustiers, une petite
cousine  elle et une jeune religieuse du pays, cueillir des prunes dans
le jardin du petit chteau du Broussay, un jeune homme dguis en paysan
aborda ces deux dames. Marie-Louise me dit tout bas que c'tait un
habitant de Vay, nomm M. Barbier du Fonteny, qui avait eu part  une
insurrection de tous les environs de Nantes, commence en mme temps
que la ntre, et qui fut calme sur-le-champ; il vivait cach depuis ce
temps-l. Je le laissai causer avec ces dames; je fis semblant d'tre
une servante, et je m'en allai, avec l'enfant, cueillir des prunes.
Quinze jours aprs, ce malheureux jeune homme fut pris cach sous le lit
de sa mre, devant qui on le massacra; on fouilla dans ses poches, et
l'on y trouva une lettre de sa soeur, qui lui mandait: La personne que
tu as vue au chteau du Broussay avec mademoiselle Dumoustiers est la
soeur Saint-Xavier, et que tu as prise pour une paysanne, est madame de
Lescure; elle est blonde, ge de vingt-un ans; elle est cache avec sa
mre dans la paroisse de Feygrac. Jamais je n'ai pu savoir comment
mademoiselle Barbier avait pu apprendre tout ce dtail; j'ai suppos
qu'elle le tenait d'un paysan de Feygrac, soldat de l'arme de
Bonchamps, qui m'avait reconnue, et qui avait t arrt et mis  Blain
dans la prison o elle tait.

Aussitt on envoya trois cents hommes cerner le Broussay et le Drneuf.
Heureusement nous ignorions toutes ces circonstances, sans quoi la
frayeur nous et troubles et perdues. Nous crmes que c'tait une
visite qui, comme  l'ordinaire, n'avait aucun objet particulier.
J'tais couche avec ma mre; madame Dumoustiers avec sa fille;
mademoiselle des Ressources, qui tait venue nous voir, tait aussi dans
la chambre: on nous avertit que les bleus entouraient la maison. Ma mre
se leva, prit sa robe de paysanne, et se mit  peigner Marie-Louise;
Flicit vint se coucher dans le mme lit que moi, et madame Dumoustiers
alla ouvrir. Les bleus demandrent d'abord le nombre et la qualit des
personnes qui taient dans la maison. Madame Dumoustiers nomma ses
enfans, deux nices et trois servantes; elle sut aussi trouver un emploi
aux deux dserteurs et au petit Venden; elle rpondait avec simplicit
et sang-froid. Les soldats entrrent dans notre chambre; Flicit se
plaignait de ce qu'on la rveillait; Marie-Louise grondait ma mre de sa
maladresse. Ils ne se doutrent de rien; mais ils rptaient en jurant:
Il y a bien des femmes dans cette maison. Ils sortirent, et alors nous
respirmes. Flicit tenait ma main dans la sienne, et s'aperut que
j'tais baigne de sueur. Nous nous levmes; on m'habilla en dame, comme
nice de la maison. Les bleus passrent encore quatre heures  fouiller
dans tout le chteau et dans le bois; ils cherchaient des fausses
portes, des trappes, des souterrains. Pendant le mme temps ou faisait
des recherches au chteau du Broussay. Enfin la colre de ne rien
trouver fit qu'on emmena  Blain toute la municipalit de Feygrac et
Jean Thomas, rgisseur du Broussay, qui en tait membre.

Le lendemain Thomas fut relch et courut sur-le-champ au Drneuf. La
premire personne qu'il rencontra fut ma mre; son tonnement fut tel,
qu'il se trouva mal. Il nous apprit que toutes les recherches de la
veille avaient t diriges contre nous; qu' Blain il avait t
interrog pendant quatre heures, ainsi que les municipaux, pour
dcouvrir notre retraite. Les bonnes gens s'taient bien douts que nous
tions des Vendennes, caches, mais ils ignoraient nos noms; ce fut
l'interrogatoire seulement qui leur fit deviner notre secret. Ils n'en
furent pas pour cela moins courageux dans leur discrtion; ni promesses,
ni menaces, ne purent leur arracher un mot. Cependant ils regardaient
comme infaillible que nous allions tre prises, et alors ils taient
perdus, car ils avaient vis nos passe-ports de Prinquiaux. On les mit
en prison; ils s'attendaient  chaque instant  nous voir arriver, et
restaient aux grilles de la prison, cherchant  voir passer quelqu'un
qu'ils auraient charg de nous prvenir. Au bout de vingt-quatre heures,
on les mit en libert. Nous dchirmes devant eux nos passe-ports; c'et
t l'arrt de leur mort, si nous avions t prises.

Notre frayeur fut grande quand nous smes le danger que nous avions
couru. Nous quittmes le Drneuf, pour aller habiter le hameau de la
Rochelle, au bord de la Vilaine. Cependant, au bout de huit jours, nous
revnmes chez madame Dumoustiers. Les mesures devenaient peu  peu moins
rigoureuses, et nous smes d'ailleurs qu'on nous croyait en fuite loin
du canton; mais elle ne jugea pas prudent de me laisser avec ma mre,
parce que les dnonciations avaient indiqu que nous tions toujours
ensemble. Je ne couchai donc plus au chteau, de peur d'tre surprise
par quelque visite de nuit; je me logeai dans une petite mtairie
voisine. Tous les matins je prenais une vache par la corde et m'en
allais au Drneuf o j'entrais par la fentre; j'y restais jusqu'au
soir.

Nous vmes plusieurs fois,  celle poque, un habitant de Nantes,
qui tait hors la loi et rduit  se cacher; il se nommait M. de la
Brjolire: c'tait un fort aimable vieillard. Il avait voulu se
dguiser en paysan; mais il portait sous cet habit du linge fin, des
manchettes, une montre et des odeurs. Il faisait de jolis vers de
socit, et y attachait tant d'importance, qu'un jour qu'il rptait une
ptre  ma mre, on vint avertir que les bleus arrivaient; le pauvre
M. de la Brjolire ne pouvait se dcider  s'en aller sans finir son
ptre, et il continuait  la rciter en se retirant.

Il nous arriva une autre aventure assez plaisante. Un des dserteurs
cachs au Drneuf, ne se doutant pas qui j'tais, devint amoureux de
moi. Il tait riche paysan, et voulait faire la fortune d'une pauvre
brigande. J'coutais fort tranquillement ses dclarations, et
j'observais la singulire faon dont les gens de la campagne parlent
d'amour. Un jour, pourtant, il voulut m'embrasser. J'oubliai mon rle,
et lui dis, comme j'aurais pu faire une autre fois: Jacques, vous tes
ivre. Le pauvre garon fut tout interdit de l'air que je pris, et il
fut deux jours sans oser me regarder. Enfin il me dit que j'tais bien
dure au pauvre monde, et, qu'on ne l'avait jamais trait comme . Nous
nous raccommodmes, et je lui promis de l'couter tant qu'il voudrait,
pourvu qu'il n'essayt pas de m'embrasser. Il m'assura qu'il n'y avait
pas de risque; que je lui avais fait trop peur, et que j'tais une
mchante fille. Pendant que j'tais  Prinquiaux, j'avais plu aussi 
Renaud, ce garde-moulin qui m'avait cache le jour de mon arrive. Au
bout de quelques jours, il apprit qui j'tais; alors il s'loigna et
cessa de me voir. Quand je quittai la paroisse, il chargea quelqu'un
d'assurer madame de Lescure de ses respects, et de lui dire qu'il savait
son secret depuis long-temps; que c'tait pour cela qu'il s'tait
loign, craignant que je n'aperusse, au changement de ses manires,
qu'il tait instruit, et ne voulant pas me donner par-l un sujet
d'inquitude.

Nous arrivmes de la sorte jusqu'au mois d'octobre; nous avions chaque
jour moins d'inquitude; tout s'adoucissait successivement autour de
nous. Cependant, ne sachant aucune nouvelle de ce qui se passait au
loin, nous n'avions ni projets ni esprances. La famine rgnait 
Nantes, et, par je ne sais quel motif ou quelle sottise, la surveillance
des bleus s'tait entirement tourne  empcher les bls d'arriver dans
les villes. Le second rgiment de chasseurs, qui avait t le rgiment
de Lescure, tait employ  cette police. Le fils an de madame
Dumoustiers avait t forc d'y entrer; il nous amenait souvent
plusieurs de ses camarades, et souvent aussi je les ai entendus discuter
sur ce qu'tait devenue la belle-fille de leur ancien colonel. Les uns
disaient que j'avais t sabre; d'autres que j'avais t noye; mais
tous me croyaient, morte, ce qui me rassurait beaucoup.

Enfin ma mre se hasarda  crire  Bordeaux. Elle eut une rponse o
elle sut que M. de Courcy et sa femme, soeur de mon pre, taient vivans
et habitaient Citran; mais cette lettre tait tellement crite en mots
 double sens et en phrases obscures, qu'elle nous laissa dans
l'inquitude. Ce fut pourtant une circonstance bien heureuse que ce
commencement de communication.

On parla peu aprs d'amnistie pour les Vendens: on l'avait d'abord
publie pour les simples soldats; mais, au moment o ces bruits nous
donnaient quelque espoir de tranquillit, nous smes qu'un homme venu de
Nantes, s'tant inform de nous dans le pays, avait t saisi, mis au
cachot  Blain, et charg de fers. Nos alarmes recommencrent; madame
Dumoustiers nous fora, ma mre et moi, de nous sparer pendant six
jours, les plus cruels de notre existence. Je fus cache dans la
paroisse d'Avessac, et ma mre  deux lieues de moi. Nous revnmes
ensuite au Drneuf: nous imaginions que cet homme nous cherchait de la
part de mon pre. Ce fut alors que madame Dumoustiers m'avoua la triste
vrit, et que j'appris qu'il avait t fusill  Angers. Je cachai  ma
mre cette affreuse nouvelle; elle ne la sut positivement que trois ans
aprs. Tout ce temps-l, elle est demeure dans un doute, ou plutt dans
un silence cruel, qu'elle ni personne n'osait rompre.

Comme tout s'adoucissait autour de nous, madame Dumoustiers parvint 
placer  Nantes mesdemoiselles Carriat et Mamet. Elles nous firent dire,
peu de temps aprs, qu'Agathe et plusieurs Vendens taient encore
en prison; que Cottet, un de nos gens, avait t mis en libert; que
c'tait lui qui nous avait cherches, et qu'il avait t de nouveau
arrt  Blain, et ramen  Nantes; non pas qu'il et parl de nous,
mais parce qu'on avait trouv sur lui une lettre de recommandation pour
quelqu'un qui devait l'aider  nous trouver.

De jour en jour nous apprmes que les rigueurs finissaient. On ouvrait
les prisons; on proclamait l'amnistie; on la rendait gnrale. M. de la
Brjolire en profita; plusieurs Vendens l'imitrent. Enfin ma mre
parla d'en faire autant: cette ide me parut d'abord rvoltante; je ne
me fiais pas  l'amnistie; je ne pouvais souffrir de rien tenir des
rpublicains; je ne voulais que repasser la Loire pour rejoindre
l'arme, s'il y en avait une. Il me semblait que la veuve de M. de
Lescure ne devait avoir aucune faiblesse, et qu'il y aurait de la
lchet  abandonner le moindre reste de la Vende. Ma mre me
reprsentait que cette exaltation ne convenait point; que de faibles
femmes n'avaient rien de mieux  faire que de supporter le sort qu'elles
ne pouvaient viter: je m'indignais et je pleurais; et cependant
j'avoue que, dans le fait, je suis bien moins brave que ma mre. Ce fut
justement alors que M. Dumoustiers l'an rsolut d'accomplir le projet
qu'il avait depuis long-temps form de passer chez les insurgs. Tant
que son rgiment avait t cantonn dans le pays, il s'tait rsign;
ds qu'il y eut ordre de partir, il n'hsita plus. Il s'tait li avec
un camarade qui se nommait Toupil Lavalette; ils dsertrent et
vinrent nous dire adieu. Madame Dumoustiers tait sans faiblesse; elle
approuvait entirement son fils. Je souffrais, j'tais humilie de voir
cette famille si dvoue, ce jeune homme qui, aprs nous avoir sauves,
embrassait notre cause, tandis que nous tions prs de l'abandonner, et
allait chercher la mort avec ardeur, lorsqu'il n'y avait mme plus
de succs  esprer. L'opposition de son sacrifice et de notre
dcouragement m'arrachait des larmes amres. Je donnai  ces messieurs
des lettres pour MM. de La Rochejaquelein et Marigny que je croyais
encore vivans, malgr les bruits qui couraient de leur mort. M.
Dumoustiers et son camarade se joignirent  une soixantaine de Vendens
et de rquisitionnaires du pays, et passrent la Loire avec des guides
que M. de Charette avait envoys sur la rive droite. Ils furent
fort bien reus  l'arme, et sur-le-champ M. de Charette les nomma
officiers.




                              CHAPITRE XXII.

L'amnistie.--Dtails sur les Vendens fugitifs.


Ma mre insistait toujours pour l'amnistie. Madame Dumoustiers fit venir
le maire de Redon, qui tait de ses amis, pour avoir quelques dtails.
Il nous confirma tout ce que l'on disait des mesures de douceur qu'on
avait adoptes envers les Vendens. Je ne me dcidai point encore. Je
voulus aller  Nantes, pour voir comment tout s'y passait. J'tais
malade d'un dpt de lait; mais rien ne put m'arrter; j'tais anime,
et ne sentais rien que l'agitation o jette une grande rsolution 
prendre; je me dbattais contre elle sans vouloir me dire qu'elle tait
invitable. Je montai  cheval; je pris un paysan pour guide; je fis
douze lieues sans m'arrter, et j'entrai  Nantes, en habit de paysanne,
un bissac sur le dos et des poulets  la main. J'arrivai chez une amie
de madame Dumoustiers; j'y trouvai mesdemoiselles Carria et Agathe, qui
venaient de sortir de prison: madame de Bonchamps tait encore dtenue;
j'allai la voir. Les prisons taient presque vides; madame de Bonchamps
elle-mme allait bientt tre libre; elle m'engagea  profiter de
l'amnistie, et  m'adresser  M. Haudaudine, un des prisonniers pargns
 Saint-Florent, et qui tait le grand protecteur des Vendens. J'appris
aussi que M. de Charette tait en pourparler pour la paix.

En effet, il n'y avait rien d'humiliant dans les relations qui
s'tablissaient entre les rpublicains et les insurgs. Les officiers
vendens venaient  Nantes arms et portant la cocarde blanche;
plusieurs mme taient assez imprudens pour insulter publiquement
 toutes les choses qui tenaient aux opinions et aux habitudes
rpublicaines; ils avaient crach sur la cocarde tricolore, et avaient
fait des provocations fort dplaces. M. de Charette, qui voulait la
paix, dsapprouvait hautement ces procds. Les reprsentans du peuple,
qui taient venus  Nantes pour traiter, ne s'offensaient que faiblement
de tout cela; ils craignaient seulement que cette conduite ne caust du
trouble et ne retardt la pacification. Cependant un jour, impatients
du ton de M. Duprat, que M. de Charette leur avait envoy, ils lui
dirent: Mais, Monsieur, il est bien extraordinaire que vous rpugniez
 traiter avec la rpublique; les rois de l'Europe ngocient bien avec
elle.--Est-ce que ces gens-l sont Franais? rpondit M. Duprat.

Il n'y avait sorte d'accueil qu'on ne ft aux Vendens qui sortaient des
prisons, ou que ramenait l'amnistie; on les traitait avec distinction,
et mme il fut interdit, sous peine de trois jours de prison, de les
nommer brigands. Dans le langage pompeux d'alors, les reprsentans
ordonnrent de nous donner le nom de frres et soeurs gars[17].

[Note 17: Le nom de Vendens n'tait pas encore usit.]

Enfin je me dterminai, non sans peine,  imiter tout le inonde, et 
suivre le parti que chacun disait le seul raisonnable. Je repartis pour
le Drneuf. Le froid tait trs-rigoureux: c'tait le soir; je voyageai
toute la nuit. Ma mre fut satisfaite de ce que je lui racontai et de
ma rsolution. Il fut convenu que nous partirions ds le lendemain pour
Nantes. J'avais un grand regret de ne point emmener ma petite fille;
mais elle tait trop jeune pour l'exposer  voyager dans un hiver si
rigoureux. Mademoiselle Carria devait rester auprs d'elle pour la
soigner.

Ma mre monta en voiture avec madame Dumoustiers. Je pris un cheval pour
aller  Prinquiaux dire adieu  mon enfant, que je n'avais pas vu depuis
sept mois. Je m'garai dans la campagne, je souffris horriblement du
froid. Je trouvai ma fille belle et bien portante, mais fort dlicate:
je la recommandai bien  sa nourrice; puis j'allai rejoindre ma mre 
Nantes. Il n'y avait plus personne en prison. Nous revmes plusieurs
Vendennes. On nous recommanda  M. Mac-Curtin, bon royaliste, qui
sortait lui-mme de prison, et que le reprsentant Ruelle avait pris
pour son secrtaire, afin de bien montrer un esprit de conciliation. Il
promit de nous faire signer notre amnistie sans clat et sans retard.
Nous nous rendmes dans le cabinet du reprsentant: il n'y tait pas. Je
trouvai l M. Bureau de la Batarderie, ancien membre de la Chambre des
comptes, dont l'esprit actif et conciliant a t la principale cause de
cette paix; il en conut le premier la possibilit, et en vint  bout en
donnant de bons conseils aux deux partis, et prenant soin d'adoucir 
chacun les paroles de l'autre. Il allait et venait sans cesse de l'arme
 Nantes, pour travailler  la pacification. Il nous dit qu'elle tait
convenable, qu'on devait la dsirer vivement, et que cela tournerait
bien. Il mettait beaucoup de chaleur et de persuasion dans ses dmarches
et ses discours.

Le reprsentant arriva avec un air empress, et nous dit: Mesdames,
vous venez jouir de la paix. Il s'approcha pour m'embrasser; je reculai
d'un air de mauvaise humeur: il n'insista pas. J'tais toujours habille
en paysanne. Il signa l'amnistie. Nous passmes ensuite dans un bureau,
on nous demanda o nous tions caches; nous rpondmes: Aux environs
de Blain, et on nous remit cet acte d'amnistie; il tait ainsi conu:
Libert, galit, paix aux bons, guerre aux mchans, justice  tous.
Les reprsentans ont admis  l'amnistie telle personne, qui a dclar
s'tre cache pour sa sret personnelle. Nous ne voulions pas rester
long-temps  Nantes, et surtout nous voulions y tre obscurment; mais
il nous fut doux de revoir nos compagnons de misre, d'apprendre comment
ils taient chapps  tant de dangers; nous attachions aussi un
douloureux intrt  savoir comment avaient pri ceux que nous avions
perdus.

Madame de Bonchamps, lors de notre sjour  Ancenis, s'tait procur un
batelet, et avait essay de passer la Loire avec ses deux enfans: les
barques canonnires avaient tir sur elle; un boulet avait perc le
batelet; cependant elle eut le temps de regagner la rive droite: des
paysans l'avaient sauve  la nage, et elle s'tait alors cache dans
une mtairie des environs, o, le plus souvent, elle habitait le creux
d'un vieux arbre. La petite vrole l'avait attaque, ainsi que ses
enfans, pendant cet tat de misre; son fils en tait mort. Au bout de
trois mois, elle fut prise, conduite  Nantes et condamne  mort: elle
tait rsigne  prir, lorsqu'elle lut sur un billet qu'on lui faisait
passer  travers la grille de son cachot: Dites-vous grosse. Elle fit
en effet cette dclaration, qui ft suspendre le supplice. Son mari
tait mort depuis long-temps; elle fut oblige de dire que ce prtendu
enfant tait d'un soldat rpublicain: elle resta enferme, et chaque
jour elle voyait sortir les malheureuses femmes qui allaient mourir sur
l'chafaud, et qu'on dposait toujours la veille dans son cachot, aprs
le jugement. Au bout de trois mois, on vit bien qu'elle n'tait pas
grosse, et l'on voulut l'excuter: elle obtint encore deux mois et demi
pour dernier terme. La mort de Robespierre arriva et la sauva; ensuite
on essaya de lui faire obtenir sa libert, ce fut M. Haudaudine qui mit
le plus d'ardeur  lui rendre ce service.

M. Haudaudine tait un honnte ngociant de Nantes, zl rpublicain,
mais vertueux et de bonne foi; il avait renouvel le trait de Rgulus.
M. de Charette l'avait fait prisonnier; il obtint de retourner chez
les rpublicains, avec un autre Nantais, pour leur proposer de ne plus
fusiller les prisonniers, et de consentir  un cartel d'change. M.
Haudaudine fut fort mal reu  Nantes; on s'emporta beaucoup contre la
_lchet_ de sa proposition, et on lui signifia qu'il tait dgag de
la parole qu'il avait donne aux brigands. Au risque d'tre victime des
deux partis, M. Haudandine vint retrouver M. de Charette qui le ft
remettre en prison. L'autre Nantais ne revint point. Lorsque M, de
Charente fut repouss jusqu' Tiffauges, M. Haudaudine fut ml avec
nos prisonniers, et pargn comme eux  Saint-Florent. Cette gnrosit
excita sa reconnaissance; et ds qu'il put rendre service aux Vendens,
il s'y employa avec zle. Pour sauver madame de Bonchamps, il fit
certifier par plusieurs prisonniers de Saint-Florent, qu'elle avait
obtenu de son mari mourant la grce de cinq mille rpublicains.

Madame de Bonchamps s'excusa de fort bonne grce d'avoir pris pour elle
une gloire qui appartenait  toute l'arme, et me dit que, si j'avais
t en prison avec elle, le certificat et t pour toutes deux. Elle y
avait acquis plus de droits qu'aucune autre, en apaisant M. d'Argognes
et les soldats ameuts contre les rpublicains prisonniers.

Madame d'Autichamp, mre de M. Charles d'Autichamp, parvint  se
dguiser si bien, qu'elle entra au service d'un administrateur de
district, pour garder les vaches par charit; elle fit un mtier aussi
pnible pour elle, tout comme aurait pu le faire une paysanne, ne
confiant  personne un secret qui ne fut jamais souponn. Au bout d'un
an, elle entendit parler d'amnistie; mais elle n'osa de long-temps faire
des questions  ce sujet, ni chercher  savoir prcisment ce qui en
tait; enfin un jour elle se dtermina  demander  son matre s'il
tait vrai qu'il y et une amnistie. Et qu'est-ce que cela vous fait,
bonne femme? lui dit-il.--Monsieur, rpondit-elle, c'est que j'ai connu
des brigands. Comment les reoit-on?--A bras ouverts.--Mais, Monsieur,
les personnes marquantes sont-elles aussi bien reues?--Encore mieux.
Alors madame d'Autichamp lui dit qui elle tait. Cet homme, qui avait
vritablement beaucoup de bont, fut saisi de surprise et de chagrin, et
lui reprocha, les larmes aux yeux, un si long mystre et une dfiance si
complte. Plusieurs dames vendennes eurent des aventures semblables, et
devinrent, pendant leur proscription, de vritables paysannes, cultivant
la terre, gardant les troupeaux, et remplissant en ralit tous les
devoirs de leur nouvelle condition. Une demoiselle de la Voyerie se
coupa un doigt avec sa faucille, en faisant la moisson. Cette manire
d'tre cach tait bien pnible; mais c'tait aussi la seule qui pt
donner quelque scurit[18]. Il y eut aussi beaucoup de personnes
sauves dans la ville de Nantes, malgr l'horrible terreur qui y
rgnait. Le petit peuple y tait fort bon, et l'on pourrait citer les
plus beaux traits de courage et de dvouement envers les proscrits. Tous
les riches ngocians se montraient aussi pleins d'humanit: ils avaient
adopt les opinions du commencement de la rvolution; mais ils en
dtestaient les crimes; aussi taient-ils perscuts autant que les
royalistes: cent neuf d'entre eux furent conduits  Paris pour y tre
guillotins; mais ils arrivrent aprs la mort de Robespierre; ce qui
les sauva. La classe froce, qui s'empressait aux massacres et aux
noyades, tait compose de petits bourgeois et d'artisans aiss, dont
beaucoup n'taient pas Nantais.

[Note 18: M. et madame Morisset de Chollet ont eu plusieurs
aventures des plus intressantes et des plus terribles. Je n'en citerai
qu'une, que j'ai apprise dernirement de madame Morisset: elle est trop
admirable pour tre passe sous silence.

Ils se tinrent tous deux cachs dans un arbre du ct d'Ancenis pendant
cinq semaines; ils ne pouvaient s'asseoir que l'un aprs l'autre: elle
tait grosse. Un jour qu'une vieille mtayre, veuve, l'avait envoy
chercher pour se chauffer, les bleus entrrent. Ils sommrent cette
femme de dclarer le nom et l'tat de tous ceux qui taient dans sa
maison, et la prvinrent que si elle avouait qu'il y et quelqu'un de
suspect, elle ne serait pas punie; mais que si l'on en dcouvrait sans
qu'elle l'et dclar, sa maison serait brle et tout le monde pass
au fil de l'pe. Elle plit, passa dans une autre chambre, puis revint
dire aux bleus, avec le plus grand sang-froid, le nom de chacun, et
ajouta que madame Morisset tait une de ses filles. Quand les bleus
furent partis, cette dame lui dit: J'ai eu bien peur; en vous voyant si
trouble, je me suis crue perdue, et j'ai t bien surprise du courage
que vous avez montr aprs.--C'est vrai, mon enfant, rpondit la bonne
femme, j'ai ouvert la bouche pour vous dnoncer, mais j'ai couru me
jeter  genoux, j'ai dit un _Veni Craetor_, et ma peur s'est passe.]

D'autres dames furent oublies, comme par miracle, dans les prisons:
on y trouva madame de Beauvolliers, madame et mademoiselle de la
Marsonnire, mademoiselle de Mondyon, etc.; mais la plupart de celles
qui furent prises, prirent sur l'chafaud ou furent noyes: elles
montrrent toutes en mourant un noble courage, ne dsavouant en rien
leur conduite et leurs opinions. Les paysans et les paysannes n'avaient
pas moins de dvouement et d'enthousiasme; ils rptaient en mourant,
_Vive le roi!_ nous allons en paradis! et prissaient avec un calme
extraordinaire.

Je n'oublierai point de rapporter deux histoires plus touchantes encore
que les autres. Madame de Jourdain fut mene sur la Loire pour tre
noye avec ses trois filles: un soldat voulut sauver la plus jeune, qui
tait fort belle; elle se jeta  l'eau pour partager le sort de sa mre:
la malheureuse enfant tomba sur des cadavres, et n'enfona point; elle
criait: Poussez-moi! je n'ai pas assez d'eau! et elle prit.

Mademoiselle de Cuissard, ge de seize ans, qui tait plus belle
encore, s'attira aussi le mme intrt d'un officier qui passa trois
heures  ses pieds, la suppliant de se laisser sauver; elle tait avec
une vieille parente que cet homme ne voulait pas se risquer  drober au
supplice: mademoiselle de Cuissard se prcipita dans la Loire avec elle.

Une mort affreuse fut celle de madame de la Roche-Saint-Andr. Elle
tait grosse: on l'pargna; on lui laissa nourrir son enfant; mais il
mourut, et on la fit prir le lendemain. Au reste, il ne faut pas croire
que toutes les femmes enceintes fussent respectes; cela tait mme
fort rare; plus communment les soldats massacraient femmes et
enfans: c'tait seulement devant les tribunaux que l'on observait ces
exceptions; on y laissait aux femmes le temps de nourrir leurs enfans,
comme tant une obligation rpublicaine. C'est en quoi consistait toute
l'humanit des gens d'alors.

Ma pauvre Agathe avait couru de bien grands dangers. Elle m'avait
quitte  Nort pour profiter de l'amnistie prtendue dont on avait parl
dans ce moment; elle vint  Nantes, et fut conduite devant le gnral
Lamberty, le plus froce des amis de Carrier. La figure d'Agathe
lui plut: As-tu peur, brigande? lui dit-il.--Non, gnral,
rpondit-elle.--Eh bien! quand tu auras peur, souviens-toi de Lamberty,
ajouta-t-il. Elle fut conduite  l'entrept: c'est la trop fameuse
prison o l'on entassait les victimes destines  tre noyes. Chaque
nuit on venait en prendre par centaines pour les mettre sur les bateaux;
l, on liait les malheureux deux  deux, et on les poussait  coups de
baonnettes. On saisissait indistinctement tout ce qui se trouvait 
l'entrept, tellement qu'on noya un jour l'tat-major d'une corvette
anglaise, qui tait prisonnier de guerre. Une autre fois Carrier,
voulant donner un exemple de l'austrit des moeurs rpublicaines, fit
enfermer trois cents filles publiques de la ville, et les malheureuses
cratures furent noyes. Enfin on estime qu'il a pri  l'entrept
quinze mille personnes en un mois. Il est vrai qu'outre les supplices,
la misre et les maladies ravageaient les prisonniers qui taient
presss sur la paille, et qui ne recevaient aucun soin;  peine les
nourrissait-on. Les cadavres restaient quelquefois plus d'un jour sans
qu'on vint les emporter. Agathe, ne doutant plus d'une mort prochaine,
envoya chercher Lamberty. Il la conduisit dans un petit btiment 
soupape, dans lequel on avait noy les prtres, et que Carrier lui avait
donn; il tait seul avec elle, et voulut en profiter: elle rsista.
Lamberty menaa de la noyer: elle courut pour se jeter elle-mme 
l'eau. Alors cet homme lui dit: Allons, tu es une brave fille; je te
sauverai. Il la laissa huit jours seule dans le btiment, o elle
entendait les noyades qui se faisaient la nuit; ensuite il la cacha chez
un nomm Sullivan, qui tait, comme lui, un fidle excuteur des ordres
de Carrier.

Sullivan avait eu un frre Venden. Dans les commencemens de la guerre,
ayant t fait prisonnier par les insurgs, ce frre lui sauva la vie et
le fit mettre en libert. Aprs la droute de Savenay, le Venden vint 
Nantes, et demanda un asile  son frre: Sullivan le dnona et le fit
prir. Cependant les remords s'emparrent bientt de lui; il croyait
sans cesse tre poursuivi par l'ombre de son frre, et s'tourdissait en
commettant de nouveaux crimes. Sa femme tait belle et vertueuse; elle
le prit dans une horreur facile  concevoir: elle lui reprochait sans
cesse son abominable crime; et ce fut dans l'espoir d'adoucir un peu
sa femme, que Sullivan eut l'ide de sauver une Vendenne et de la lui
amener.

Quelque temps aprs, la discorde divisa les rpublicains de Nantes;
on prit le prtexte d'accuser Lamberty d'avoir drob des femmes aux
noyades, et d'en avoir noy qui ne devaient pas l'tre. Un jeune homme,
nomm Robin, qui tait fort dvou  Lamberty, vint saisir Agathe chez
madame Sullivan, la trana dans un bateau, et voulut la poignarder pour
faire disparatre une preuve du prtendu crime qu'on reprochait  son
patron. Agathe se jeta  ses pieds, parvint  l'attendrir, et il la
cacha chez un de ses amis, nomm Lavaux, qui tait honnte homme, et qui
avait dj recueilli madame de l'pinay: mais on sut ds le lendemain
l'asile d'Agathe, et on vint l'arrter.

Cependant le parti ennemi de Lamberty continuait  vouloir le dtruire.
Il rsulta de cette circonstance, qu'on jeta de l'intrt sur Agathe; on
loua Sullivan et Lavaux de leur humanit, et l'on parvint  faire prir
Lamberty. Peu aprs, arriva la mort de Robespierre. Agathe resta encore
quelques mois en prison, puis obtint sa libert. Dans les derniers
temps, elle eut,  notre insu, fort souvent de nos nouvelles par des
paysans qui venaient  Nantes voir leurs parens prisonniers. Le bon
Cottet, qui avait aussi chapp par miracle, et qui s'tait fait mettre
en libert de bonne heure comme rpublicain suisse, eut alors la
gnreuse ide de nous chercher dans notre retraite pour nous emmener en
Suisse, comme ses parentes. J'ai racont comment son zle avait t pour
nous l'occasion de vives inquitudes, et avait pens aussi lui coter la
vie.




                              CHAPITRE XXIII.

Dtails sur les Vendens qui avaient continu la guerre.--Retour 
Bordeaux.


Ce fut ainsi que j'appris  Nantes le sort des fugitifs; je sus aussi
comment avaient fini ceux qui avaient continu de combattre. On ignorait
encore beaucoup de dtails sur la fin glorieuse de la plupart d'entre
eux; mais j'en ai entendu raconter depuis toutes les circonstances.

Mon pre, le chevalier de Beauvolliers, MM. Desessarts, de Mondyon, de
Tinguy et quelques autres, se retirrent, aprs la droute de Savenay,
dans la fort du Gvre; ils y rencontrrent M. Canelle, ngociant
nantais, qui, tant hors de la loi, se cachait aussi. Il voulut
faciliter  ces messieurs les moyens de trouver des asiles. Mon pre et
ses compagnons refusrent, et prfrrent de tenter quelque entreprise 
main arme; ils rassemblrent environ deux cents Vendens, et surprirent
Ancenis; mais comme ils cherchaient  passer la Loire, les rpublicains,
qui avaient emmen les bateaux, s'apercevant du petit nombre des
assaillans, revinrent et les entourrent. Il se passa dans ce combat des
prodiges de valeur. Ces messieurs parvinrent  se faire jour le sabre 
la main; mais blesss, harasss, ils furent atteints sur la lande par
des cavaliers: on les conduisit  Angers, o ils furent fusills.
Mademoiselle Desessarts, qui tait avec eux, partagea leur sort.

Le nom de Donnissan s'teignit avec mon pre. M. de Lescure tait aussi
le dernier de sa famille, dont le vrai nom tait Salgues, auquel celui
de Lescure avait t substitu par mariage depuis plus de trois cents
ans. Le nom de Salgues ne se prenait mme plus dans les actes. Ce nom
de Salgues, ou celui de Lescure, est port par plusieurs familles
recommandables; mais aucune n'a jamais prouv tenir  celle de M. de
Lescure.

Le prince de Talmont fut pris avec M. Bougon aux environs de Laval; on
diffra cruellement sa mort; on le promena de ville en ville, de prison
en prison; il dploya toujours une noblesse et une fermet dignes de sa
race, et se montra fort grand au milieu des insultes des rpublicains.
On assure qu'il rpondit  ses juges: Faites votre mtier, j'ai fait
mon devoir. Il finit par tre excut dans la cour de son chteau de
Laval.

MM. Duprat, Forestier, Renou, Duchesnier, Jarry, Cacquerey, le
chevalier de Chantreau, et quelques autres, pntrrent en Bretagne, se
cachrent d'abord, puis allrent joindre les Chouans de M. de Puysaye
aussitt qu'ils se montrrent, et combattirent avec eux. M. de Cacquerey
fut surpris seul et tu. Au bout de quelques mois, les autres s'ennuyant
d'une guerre qui se faisait obscurment, et qui se passait,  cette
poque, plus en projets et en intrigues qu'en combats, revinrent chez
les Chouans des bords de la Loire, commands par M. de Scpeaux, et
de-l dans la Vende.

Le chevalier de Beaurepaire, les trois MM. Soyer, MM. de Bejarry, MM.
Cadi, Grelier, officier d'artillerie aussi modeste que brave, les
trois beaux-frres MM. Palierme, Chetou, Barbot[19], MM. Vannier,
Tonnelay-Duchesne, Tranquille, de la Salmonire, Lejeay, etc., etc.,
repassrent peu  peu sur la rive gauche. Ces messieurs, ainsi que
ceux qui avaient t avec M. de Puysaye, n'ont cess d'augmenter la
rputation qu'ils avaient dj acquise.

[Note 19: L'article de la _Biographie des hommes vivans_, relatif
 M. Barbot (Jean-Jacques), est tout--fait controuv. J'ai pris  cet
gard les informations les plus exactes, et je certifie que ce brave
officier n'a jamais vari un instant dans sa conduite, qui est sans
tache. Il jouit de l'estime la mieux mrite sous tous les rapports.
Il est aujourd'hui chevalier de Saint-Louis, et receveur particulier 
Champtoceaux, dpartement de Maine-et-Loire.]

Beaucoup d'autres furent moins heureux, et ont pri, soit sur
l'chafaud, soit dans la retraite, sans que j'aie pu savoir les
circonstances de leur mort. MM. de la Marsonnire, Durivault, de
Prault, d'Isigny, de Marsanges, de Villeneuve, Lamothe, Desnoues, le
dernier frre Beauvolliers, etc., finirent ainsi.

Le vieux M. d'Auzon fut pris  Blain avec son domestique; il voulut
obtenir la vie de ce brave garon qui tait rest pour le soigner.
Quand on vit l'intrt qu'il y prenait, on commena par fusiller le
domestique, pour rendre plus amre la mort de ce bon vieillard.

M. de Sanglier mourut de fatigue et de maladie,  cheval, entre ses deux
petites filles, qui avaient la petite vrole; depuis on en a retrouv
une[20]. M. de Laugrenire prit sur l'chafaud  Nantes.

[Note 20: Aujourd'hui madame de Grauline.]

M. de Scpeaux se cacha, et devint par la suite gnral d'une troupe de
Chouans, aux environs de Cand et d'Ancenis.

M. de Lacroix fut dnonc par quatre dserteurs qui demandrent une
rcompense. Carrier, aprs avoir fait excuter M. de Lacroix, les envoya
 Angers avec une prtendue lettre de recommandation, qui contenait
l'ordre de les faire fusiller.

Le jeune M. de Beaucorps fut pris: une multitude de coups de sabre au
visage le rendaient mconnaissable; il rpondit de manire  laisser
croire que ses blessures avaient troubl sa raison. On ne put deviner
s'il tait Venden ou bleu, et on le garda en prison: il en sortit 
l'amnistie.

Deux de nos bons officiers, MM. Odaly et Brunet son cousin, taient
couchs ensemble quand on les vint chercher pour tre fusills; on
appela M. Odaly et son cousin, qui n'eut pas l'air de croire que cela le
regardait, et qui fut ainsi oubli.

M. de Solilhac, aprs s'tre chapp du Mans o il avait t fait
prisonnier, trouva moyen de se procurer une feuille de route et un habit
de soldat; il traversa toute la France, en passant mme par Paris; il
arriva aux avant-postes de l'arme du nord, et de-l passa dans le camp
des Anglais. Le duc d'York accueillit avec empressement un Venden qui
pouvait donner des dtails prcis sur une guerre encore fort mal connue
par les trangers; il envoya ensuite M. de Solilhac  Londres. Les
ministres le reurent fort bien, et lui demandrent beaucoup de
renseignemens pour diriger les expditions qu'ils parlaient sans cesse
d'envoyer dans l'ouest. Au bout de quelques mois, M. de Solilhac se
lassa de tant de projets sans excution; il se jeta dans une barque,
arriva sur la cte de Bretagne, se fit garon meunier, souleva quelques
paroisses, et devint chef d'une division de chouans.

M. Allard avait pass la Loire. Il fut pris sur l'autre bord, aprs
avoir err plusieurs jours. Une commission le condamna; il allait tre
fusill, lorsqu'on cria _aux armes!_ Le supplice fut suspendu. Pendant
cet instant de rpit, son air de jeunesse et de candeur intressa; on
rtracta le jugement; il fut enrl dans un bataillon et envoy en
garnison dans l'le de Noirmoutier. Au bout de quelque temps, il
s'chappa et revint sur le continent, en traversant tmrairement le
bras de mer qui spare Noirmoutier de la terre. Il alla se prsenter 
M. de Charette, qui le reut d'abord assez mal. M. Allard fit bientt
connatre son courage et son mrite. M. de Charette lui donna une
division  commander. C'est lui qui fut le prtexte de la seconde
guerre: des soldats qui taient sous ses ordres violrent l'armistice;
les rpublicains le prirent par ruse et le mirent en prison. M. de
Charette le rclama, fut refus, et l'on reprit les armes.

L'vque d'Agra fut dcouvert et pris aux environs d'Angers. On lui
demanda s'il tait l'vque d'Agra: Oui, dit-il, je suis celui qu'on
appelait ainsi. Il ne voulut point donner d'autre rponse, et mourut
sur l'chafaud avec un grand courage: ses soeurs y ont pri  cause de
lui!

MM. d'Elbe, d'Hauterive, de Boisy, madame d'Elbe et plusieurs
autres dames, furent conduits  l'arme de M. de Charette, par Pierre
Cathelineau, frre du gnral, et un officier nomm M. Biret, qui se
mirent  la tte de quinze cents Angevins, et traversrent tous les
postes rpublicains. M. de Charette envoya les femmes et les blesss
dans l'ile de Noirmoutier qu'il venait de surprendre. Cathelineau ramena
les Angevins dans leur canton.

Trois mois aprs, les rpublicains attaqurent Noirmoutier, et le
prirent. Ils y trouvrent M. d'Elbe, que ses blessures tenaient encore
entre la vie et la mort; sa femme aurait pu se sauver; elle ne voulut
pas le quitter. Quand les bleus entrrent dans la chambre, ils dirent:
Voil donc d'Elbe!--Oui, rpondit-il, voil votre plus grand ennemi.
Si j'avais eu assez, de force pour me battre, vous n'auriez pas pris
Noirmoutier, ou vous l'eussiez du moins chrement achet. Ils gardrent
cinq jours M. d'Elbe, l'accablant d'outrages et de questions. Il subit
un interrogatoire o il montra beaucoup de modration et de bonne foi.
Enfin, excd de cette agonie, il leur dit: Messieurs, il est temps que
cela finisse; faites-moi mourir. On plaa dans un fauteuil ce brave et
vertueux gnral, et on le fusilla. Sa femme, en le voyant porter au
supplice, s'vanouit. Un officier rpublicain la soutint, et montra de
l'attendrissement. Ses suprieurs menacrent de faire tirer sur lui s'il
ne la laissait tomber; elle fut fusille le lendemain. MM. de Boisy
et d'Hautrive furent aussi fusills. On remplit une rue des Vendens
fugitifs et d'habitans de l'le qu'on leur souponnait favorables, et
on les massacra tous. De ce nombre furent les deux petits le Maignan de
l'corce qui, malgr leur jeune ge, allaient toujours au feu,  toutes
les batailles, avec leur gouverneur M. Bir, qu'on fusilla aussi.

J'ai racont comment MM. de La Rochejaquelein, de Beaug, Stofflet, de
Langerie, et une vingtaine de soldats, avaient t spars de l'arme
devant Ancenis. Une patrouille rpublicaine les avait chasss du bord
de la rivire; les soldats se dispersrent; les quatre chefs ne se
quittrent point, et s'chapprent  travers les champs. Toute la
journe ils errrent dans la campagne, sans trouver un seul habitant;
toutes les maisons taient brles, et ce qui restait de paysans tait
cach dans les bois. La troupe d'insurgs dont on avait parl, et qui
avait paru en face d'Ancenis, tait commande par Pierre Cathelineau;
mais elle n'tait pas habituellement rassemble, et se bornait  faire
de temps en temps quelques excursions. Enfin, aprs vingt-quatre heures
de fatigue, Henri et ses trois compagnons parvinrent  une mtairie
habite; ils se jetrent sur la paille pour dormir. Un instant aprs,
le mtayer vint leur dire que les bleus arrivaient; mais ces messieurs
avaient un besoin si absolu de repos et de sommeil, qu'au prix de la vie
ils ne voulurent pas se dranger, et attendirent leur sort. Les bleus
taient en petit nombre; ils taient aussi fatigus, et s'endormirent
auprs des quatre Vendens, de l'autre ct de la meule de paille. Avant
le jour, M. de Beaug rveilla ses camarades, et ils recommencrent 
errer dans ce pays o l'on faisait des lieues entires sans trouver une
crature vivante; ils y seraient morts de faim, s'ils n'avaient attaqu
en route quelques bleus isols, auxquels ils prenaient leur pain.

Ils pntrrent jusqu' Chtillon, et mme y entrrent pendant la
nuit: la sentinelle leur cria _qui vive!_ ils ne rpondirent point, et
s'chapprent. De-l ils allrent  Saint-Aubin, chez mademoiselle de La
Rochejaquelein qui y tait cache, et passrent trois jours avec elle.
Henri tait abm de douleur; il tait accabl de son sort, et semblait
ne plus chercher que l'occasion de mourir les armes  la main. L'affaire
du Mans, le chagrin d'avoir t spar de son arme d'une manire si
funeste, l'avaient frapp de dsespoir. Ayant pris des informations sur
l'tat du pays, il se rsolut  se montrer  ses anciens Poitevins,  en
rassembler les dbris, et  combattre encore  leur tte.

Il apprit en ce moment que M. de Charette s'tait port sur Maulvrier;
il s'y rendit pendant la nuit avec ses compagnons. Il en fut reu
froidement; le gnral, qui allait djeuner, ne lui offrit pas mme de
se mettre  table. Ils causrent de la campagne d'outre-Loire. M. de
Charette demanda quelques dtails, mais vaguement: ils se sparrent. M.
de La Rochejaquelein alla manger chez un paysan. Quelques heures aprs,
on battit l'appel pour le dpart de l'arme; Henri vint retrouver M. de
Charette qui lui dit: Vous allez me suivre.--Je ne suis pas accoutum 
suivre, mais  tre suivi, Monsieur, rpondit-il, et il lui tourna
le dos. Les deux gnraux se quittrent ainsi. Tous les paysans des
environs de Chtillon et de Chollet, qui venaient de se joindre 
l'arme de M. de Charette, le laissrent, et vinrent se ranger autour de
Henri, ds qu'ils le virent, sans qu'il leur et mme adress la parole.

M. de La Rochejaquelein commena alors  attaquer les bleus. Son premier
rassemblement se fit dans la paroisse de Nry. Il marcha toute la nuit,
et enleva un poste rpublicain  huit lieues de-l. Pendant quatre nuits
de suite, il fit une expdition semblable, mais toujours  de grandes
distances; de sorte qu'il jeta beaucoup d'incertitude sur sa marche. Les
rpublicains imaginrent qu'il y avait plusieurs troupes, et envoyrent
beaucoup de monde dans le pays. Henri s'tablit alors dans la fort
de Vesins. De-l, il faisait des excursions, surprenait des postes,
enlevait des convois et de petits dtachemens. Un jour, on lui amena un
adjudant--gnral qu'on venait de prendre; cet officier fut bien surpris
de voir M. de La Rochejaquelein, le gnral de l'arme vendenne,
habitant une cahute de branchages, vtu presque en paysan, un gros
bonnet de laine sur la tte, et le bras en charpe; car le manque
de repos empchait sa blessure de gurir. M. de La Rochejaquelein
l'interrogea et lui dit: Le conseil de l'arme royale vous condamne;
puis on le fusilla. Il avait dans sa poche un ordre de promettre
l'amnistie aux paysans, et de les faire massacrer  mesure qu'ils se
rendraient. Henri fit connatre cet ordre dans toutes les campagnes.

Sa petite troupe prenait peu  peu de l'accroissement, et devenait
successivement matresse de tout le pays; mais les garnisons de Mortagne
et de Chtillon taient trop fortes pour qu'il songet  les attaquer.
Enfin le mercredi des Cendres[21], 4 mars 1794, en se portant de
Trmentine sur Nouaille, o il avait remport un lger avantage, il
aperut deux grenadiers rpublicains; on voulut tomber sur eux. Non,
dit-il, je veux les faire parler. Il courut en criant: Rendez-vous, je
vous fais grce. L'un des grenadiers se retourna, tira sur lui  bout
portant: la balle le frappa au front; il tomba mort; le grenadier se mit
en devoir de lui arracher sa carabine, pour tirer un second coup sur
M. de Beaug et quelques autres qui arrivaient prcipitamment; ils
sabrrent le grenadier, et, pntrs de douleur, ils creusrent une
fosse o l'on ensevelit  la hte Henri et son meurtrier, parce qu'une
colonne ennemie arrivait.

[Note 21: J'ai donn pour date le mercredi des Cendres, parce que
plusieurs Vendens qui taient  ce combat m'ont d'abord indiqu ce
jour. Depuis, beaucoup d'autres m'ont assur que Henri avait t tu
vers la fin de fvrier, sans pouvoir assigner un jour prcis. Enfin, il
y a peu de temps, on a trouv dans les papiers de mademoiselle de La
Rochejaquelein une note qui indique la date du 6 fvrier. Je crois
celle-ci trop avance. Cette incertitude est une preuve bien frappante
de la sparation absolue qui existait alors entre les Vendens et le
reste des hommes.]

Ainsi finit,  vingt-un ans, celui des chefs de la Vende dont la
carrire a t la plus brillante. Il tait l'idole de son arme: encore
 prsent, quand les anciens Vendens se rappellent l'ardeur et l'clat
de son courage, sa modestie, sa facilit, et ce caractre de hros et de
bon enfant, ils parlent de lui avec fiert et avec amour; il n'est pas
un paysan dont on ne voie le regard s'animer quand il raconte comment il
a servi sous _monsieur Henri_.

Aprs avoir pris le commandement, M. Stofflet continua  faire une
guerre de partisan aux rpublicains, et eut plusieurs succs. Il russit
mme  emporter le poste important de Chollet.

Ce fut  cette poque que M. de Marigny traversa la Loire. Il s'en alla
dans le canton qu'il connaissait le mieux, du ct de Bressuire; il
rassembla les restes de la division de M. de Lescure, et en peu de temps
il se forma une arme nombreuse dont il tait ador; car, malgr la
duret qu'il montrait contre les bleus, personne n'avait habituellement
un caractre aussi bon et aussi aimable. L'insurrection se trouva alors
divise en trois armes indpendantes: l'arme du Bas-Poitou, commande
par M. de Charette; l'arme d'Anjou, par M. Stofflet; et l'arme du
Poitou, par M. de Marigny.

M. de Marigny dbuta par un combat brillant et heureux. Le
vendredi-saint, 18 avril, il attaqua les bleus dans les alles de mon
chteau de Clisson, les battit compltement, et leur tua douze cents
hommes. Ce succs leur inspira une grande crainte; ils vacurent
Bressuire, et se renfermrent dans le camp qu'ils avaient tabli 
Chich. M. de Marigny fit de Crizais le centre de ses expditions;
elles lui russirent presque toutes; et des trois gnraux, aucun alors
ne prservait aussi bien son canton des incursions des bleus. M. de
Marigny poussa mme jusqu' Mortagne: il ne conserva pas ce poste;
mais il y battit les rpublicains. Plusieurs de nos anciens officiers
abandonnrent les autres armes pour venir le joindre; M. de Beaug
et le chevalier de Beaurepaire, entre autres, quittrent l'Anjou pour
combattre avec lui.

MM. de Charette et Stofflet devinrent bientt jaloux des succs et de
l'influence qu'acqurait chaque jour M. de Marigny. Il y eut entre eux
une sorte de correspondance et de concert fonds sur cet indigne motif;
ils firent proposer  M. de Marigny une confrence, pour convenir d'un
plan commun d'oprations. Il se rendit avec eux  Jallais. Il fut
arrt qu'on rassemblerait les trois armes pour attaquer les postes
rpublicains qui garnissaient toute la rive gauche de la Loire.

Au jour indiqu, M. de Marigny arrive au rendez-vous aprs une longue
marche. On venait de distribuer des vivres aux soldats de MM. Stofflet
et de Charette: il en demanda pour les siens; on ne lui en donna pas
assez. Les gens de M. de Marigny, dj mcontens d'tre entrans 
une expdition si loigne de leurs cantonnemens, se mutinrent et
retournrent sur leurs pas. M. de Marigny, voyant que le conseil ne
voulait pas couter ses justes plaintes, s'emporta avec vhmence,
suivit ses soldats et revint  Crizais. Peu de jours auparavant, ces
messieurs avaient pu lui proposer de se dmettre de son commandement, et
de n'tre plus que gnral d'artillerie, comme auparavant.

L'expdition de MM. de Charette et Stofflet n'eut point lieu; ils
coururent aprs M. de Marigny jusqu' Cernais: il n'y tait plus, et
son arme tait dissoute. Alors ils convoqurent un conseil de guerre,
firent le procs  M. de Marigny, et le condamnrent  mort par
contumace. M. de Charette fit fonction de rapporteur, et conclut  la
mort.

Les paysans de M. de Marigny montrrent un vif ressentiment de cet
inique jugement, et jurrent de dfendre leur gnral. Il apprit
cette condamnation assez tranquillement; il ne pouvait croire que ses
camarades voulussent rellement le faire prir; cela lui paraissait plus
absurde encore que cruel. Il tait fort malade, et se retira dans une
petite maison de campagne,  une lieue de Crizais, il passa l quelque
temps, d'autant moins inquiet que Stofflet avait rpt plusieurs fois
qu'il lui tait tout dvou: il croyait donc que, par jalousie, on
cherchait seulement  le mettre  l'cart. Aussi Stofflet s'tant
rapproch de Crizais, M. de Marigny ne profita pas de l'offre que lui
fit alors M. de Charette de venir dans ses cantonnemens. Il y avait
dans ce moment environ neuf cents soldats de M. de Marigny rassembls 
Crizais. Ils le firent supplier de venir parmi eux, prts  se battre
contre Stofflet. Il ne le voulut pas, de peur d'exposer les Vendens 
une double guerre civile. Il refusa aussi de se cacher, ayant trop de
grandeur d'ame et de mpris de la vie pour prendre aucune prcaution.

Cependant le cur de Saint-Laud arriva de l'arme de Charette, o il
avait pass quelque temps. Il avait pris depuis long-temps sur Stofflet
une influence absolue; le lendemain de son arrive, ce gnral partit du
chteau de la Morosire o il avait couch; en mme temps il donna ordre
 quelques Allemands d'aller fusiller M. de Marigny. Ces misrables
obirent. Il n'avait que ses domestiques avec lui, et ne pouvait croire
 une telle horreur: enfin, quand il vit qu'on voulait rellement sa
mort, il demanda un confesseur; on le lui refusa durement; alors il
passa dans le jardin, et dit aux soldats: C'est  moi  vous commander;
 vos rangs, chasseurs; puis il leur cria: En joue, feu; et tomba
mort. De tous les Vendens aucun assurment n'a pri d'une mort plus
dplorable et plus rvoltante.

M. Stofflet vint  Cerizais; il entra  l'tat-major de M. de Marigny
avec un air sombre et embarrass; aprs un instant: Messieurs, dit-il,
M. de Marigny tait condamn  mort, il vient d'tre excut. On garda
un morne silence: il sortit. Le cur de Saint-Laud entra dans le mme
moment, montra ou feignit de montrer de la surprise, mais aucune
indignation. Comme il n'avait pas encore paru en public, il prtendit
tout ignorer et arriver d'outre-Loire: il parat certain qu'il avait eu,
la veille, une confrence avec Stofflet; on le croit gnralement, et
l'on suppose que, de lui-mme, celui-ci n'et jamais pris un tel parti.
Un instant avant de donner l'ordre aux chasseurs, il avait promis  M.
Soyer l'an, le plus habile officier de son arme et plein de loyaut,
qu'il ne serait fait aucun mal  M. de Marigny.

Ds que la nouvelle de cette mort fut rpandue, il y eut une sorte
d'meute. Les domestiques de M. de Marigny avaient t mis en prison; on
fut forc de les relcher. L'arme se dbanda, et refusa de marcher
sous les ordres de celui qui avait assassin son gnral; les officiers
passrent, les uns dans l'arme de M. de Charette, les autres dans celle
de M. Stofflet.

Peu de chefs vendens ont laiss une mmoire aussi chrie que M. de
Marigny. Il avait pour le pays tant de mnagemens, et s'occupait
tellement des moyens de le mettre  l'abri des dvastations des
rpublicains, que les paysans poitevins du dpartement des Deux--Svres
taient remplis de reconnaissance et d'attachement pour lui. Aussi leur
haine pour Stofflet dure-t-elle encore, et ils ne parlent jamais sans un
vif ressentiment du supplice de leur ancien gnral.

M. de Beaug, qui tait fort attach  M. de Marigny, dclara hautement
qu'il continuerait  se battre, parce que cela tait ncessaire, mais
comme simple soldat: Stofflet le fit mettre en prison. M. de Beaurepaire
vint alors se dnoncer comme coupable de la mme opinion et des mmes
dispositions: sa fermet imposa  Stofflet. Le lendemain il y eut un
combat; les gardes de M. de Beaug le laissrent libre: il prit un fusil
et alla se battre. Aprs l'affaire, il alla se remettre en prison; mais
les soldats dirent qu'ils ne voulaient plus le garder. Il continua de
suivre l'arme comme soldat, n'approchant jamais de Stofflet qui n'avait
aucun rapport avec lui. Ds que M. de Charette eut accept l'amnistie,
il en profita; et quand il vit les intrigans qui entouraient Stofflet
retarder la pacification pour des intrts particuliers, il aida de tout
son pouvoir les rpublicains  ramener, par des moyens de douceur et de
persuasion, les paysans de M. de Marigny, qui taient rests dans les
bois depuis sa mort, sans vouloir reconnatre aucun chef ni suivre
aucune arme, et se bornaient  tirer sur les patrouilles rpublicaines
qui venaient les inquiter.

Aprs la mort de M. de Marigny, il ne resta plus,  proprement parler,
que deux armes: cependant une troisime existait dans le canton o
avait command M. de Royrand; mais elle tait peu considrable. M. de
Sapinaud, qui l'avait forme  son retour d'outre-Loire, tait d'un
caractre fort doux, et fut toujours plein d'une condescendance absolue
pour les deux autres chefs: son arme s'appelait l'arme du centre.

Ainsi toute l'insurrection se trouva dans les mains de MM. de Charette
et Stofflet: ils ne s'accordrent jamais entre eux; ils taient l'un et
l'autre dvors d'ambition et d'une mutuelle jalousie. La guerre perdit
le caractre qu'elle avait eu d'abord; on ne vit plus cette union des
chefs, cette abngation de soi-mme, cette puret de motifs, cette
lvation d'me, qui avaient distingu les premiers temps de la Vende.
Les paysans taient dcourags; il fallait, pour les contenir, une force
et une duret qui ne ressemblaient en rien  la manire avec laquelle on
avait pu les conduire d'abord. Il n'y avait plus de grandes batailles.
La guerre s'tait mle de brigandages et de mille dsordres; la
frocit des rpublicains avait endurci les mes les plus douces, et des
reprsailles vengeaient les massacres des prisonniers, les noyades de
Nantes, les promesses violes, les villages brls avec leurs habitans,
et toutes les horreurs que la postrit aura peine  croire. Des
colonnes rpublicaines, qui s'intitulaient _infernales_, avaient
parcouru le pays dans tous les sens, massacrant hommes, femmes et
enfans. Il est arriv plus d'une fois que le gnral rpublicain, aprs
avoir crit au maire qu'il pargnerait les habitans d'une commune s'ils
voulaient se rassembler sans crainte, les faisait cerner et gorger
jusqu'au dernier. On ne saurait croire comment,  chaque instant, on
manquait de foi  ces malheureux paysans.

Tel tait devenu le thtre de la guerre. M. de Charette y acquit une
gloire incontestable: la tnacit de ses rsolutions, la constance
inbranlable qu'il conservait dans une situation presque dsespre, son
esprit de ressource, incapable de dcouragement, font de lui un homme
bien remarquable. Il avait un mlange de vertus et de dfauts qui le
rendaient minemment propre  la situation, et en taisaient un vrai chef
de guerre civile. Il n'avait peut-tre pas une de ces mes pures et
chevaleresques dont la mmoire pntre  la fois d'attendrissement
et d'admiration; mais l'imagination est subjugue en songeant  ces
caractres, tout composs de force, sur lesquels aucun sentiment ne peut
avoir de prise, qui vont  leur but sans que rien les arrte, qu'une
sorte d'insouciance soldatesque rend inaccessibles  l'abattement, aussi
insensibles  leurs propres souffrances qu' celles d'autrui. M. de
Charette tait d'une fermet d'ame inaltrable. Au plus fort de la
dtresse, quand tout semblait perdu sans ressource, on le voyait, le
sourire sur les lvres, relever le courage de ceux qui l'entouraient,
les mener au combat, les pousser sur l'ennemi, et les maintenir devant
lui jusqu' la dernire extrmit. On n'oubliera jamais que ce gnral,
bless, poursuivi d'asile en asile, n'ayant pas douze compagnons avec
lui, a inspir encore assez de crainte aux rpublicains, pour qu'on lui
ait fait offrir un million et le libre passage en Angleterre, et qu'il
a prfr combattre jusqu'au jour o il a t saisi pour tre tran au
supplice.

Stofflet avait quelques qualits du mme genre; peut-tre mme avait-il
plus de talens militaires: mais il tait dur et brutal dans sa manire
de commander. Cependant il tait facile de le gouverner: le cur de
Saint-Laud s'tait empar entirement de son esprit, et avait fini par
dicter toutes ses dmarches et toutes ses paroles. C'est  l'tat-major
de Stofflet, dont il tait l'absolu dominateur, que l'abb Bernier a
acquis la rputation d'ambition, d'gosme et de vanit, qu'il a laisse
dans la Vende. Pour parvenir  cette position, pour arriver au pouvoir
et  la renomme, il avait montr un esprit, une prudence et des talens
qui l'abandonnrent ds qu'ayant atteint son but, il ne fut plus
oblig de soigner sa conduite. Tout le monde sait avec quel courage
inbranlable MM. de Charette et Stofflet ont subi leur supplice.

Beaucoup d'officiers se distingurent dans les trois armes, et il s'y
passa de fort beaux faits d'armes, qui furent peu connus, parce que
cette guerre n'avait aucun grand rsultat. Pierre Cathelineau, qui avait
form un rassemblement aprs le passage de la Loire, se montra digne de
son nom, et prit glorieusement. Deux autres frres, quatre beaux-frres
et seize cousins-germains du gnral Cathelineau, sont morts les armes
 la main. Ce gnral a laiss un fils que le roi a nomm porte-drapeau
dans un rgiment de sa garde, et quatre filles dont l'une a pous
Lunel, paysan si fameux par sa bravoure.

La sant de ma mre nous retint deux jours  Nantes. Le peu de personnes
qui me virent et qui ne me connaissaient point auparavant, furent bien
surprises. On avait fait aux dames vendennes, et surtout  moi, une
telle rputation militaire, qu'on se figurait madame de Lescure comme
une femme grande et forte, qui s'tait battue  coups de sabre, et qui
ne craignait rien. J'tais oblige de dsavouer tous mes hauts faits, et
de raconter tout bonnement combien le moindre danger me trouvait faible
et effraye.

Nous nous htmes de partir pour le Mdoc: il fallait un passe-port.
M. Mac-Curtin me donna un ordre des reprsentans, qui enjoignait  la
municipalit de donner des passe-ports  Victoire Salgues et  Marie
Citran. J'avais pens qu'il valait mieux, sur la route, cacher nos noms.
Je me rendis  la municipalit, toujours vtue en paysanne: beaucoup
de personnes attendaient, et, en les expdiant, on les rudoyait
dsagrablement. Une religieuse tait avant moi; la municipalit, qui,
comme les reprsentans, mnageait beaucoup ceux qu'on gorgeait quelque
temps auparavant, traita fort bien cette religieuse: cela m'encouragea.
Je m'avanai, et ce fut encore plus fort. Au nom d'_amnistie_, tout le
monde se leva, me fit des rvrences, m'appela madame; on me fit mille
politesses, mme des offres de service; et ce bon accueil n'tait
pourtant que pour la pauvre Victoire,  qui son titre de Vendenne
valait tout cela. Tandis qu'on venait de traiter si brusquement de bons
rpublicains que l'on tutoyait, on me parlait toujours  la troisime
personne.

Nous partmes avec nos femmes dans une voiture que nous achetmes: nous
emmenions Mademoiselle de Concise dont la mre avait pri  Nantes,
et qui ne savait en ce moment que devenir. Tous nos paquets taient
renferms dans deux petits paniers: ce qui tonnait beaucoup les
postillons. Avant Ancenis, je m'arrtai pour aller voir les gens  qui
j'avais confi ma fille ane: je voulais toujours douter de sa mort; je
m'imaginais que c'tait peut-tre pour la mieux cacher qu'ils avaient
dit qu'elle avait pri; j'en tais si persuade, que je leur offris
imprudemment trois mille francs comptant et douze cents francs de
pension s'ils me rendaient ma fille: ils auraient pu supposer un autre
enfant; mais ils me rptrent, en fondant en larmes, qu'elle tait
morte, et qu'avec elle ils avaient perdu leur fortune; ils eurent mme
la probit de vouloir me rendre l'argent que je leur avais laiss en la
cachant.

A Ancenis, comme les Chouans se montraient souvent en force sur la route
d'Angers, le district ne voulut pas nous laisser aller plus loin sans
escorte; et il y avait cependant des postes rpublicains toutes les
demi-lieues. Nous n'osmes point dire que nous n'avions nulle peur des
brigands; nous fmes deux jours  attendre l'arrive d'un aide-de-camp
du gnral Canclaux, qui devait passer, parce qu'on voulait faire un
seul convoi: il sut qui nous tions, et eut alors la politesse de faire
passer notre voiture la premire; pensant, j'imagine, que nous le
dfendrions mieux contre les Chouans, que les seize hussards qui nous
escortaient.

Ainsi nous tions dfendues par les bleus contre les brigands. Cette
bizarrerie m'affligeait; mais, aprs Angers, il n'y eut plus besoin
d'escorte. Nous continumes notre route pour Bordeaux, sans autres
obstacles que ceux d'une saison trs-rigoureuse; nous vmes sur la route
beaucoup de misre et de famine; nous fmes arrtes onze jours par
les glaces au passage de Saint-Andr-de-Cubzac; enfin nous arrivmes 
Bordeaux le 8 fvrier. Mon oncle de Courcy avait t dangereusement
et long-temps malade, et cette circonstance l'avait prserv de la
perscution. Citran n'tait pas vendu.

Tous nos amis, au milieu du plaisir de nous revoir, en prouvaient une
sorte de frayeur; ils ne pouvaient croire  l'amnistie, dont on ignorait
les dtails  Bordeaux; chacun s'empressait autour de nous, et nous
regardait, comme des personnes extraordinaires. Nous allmes au
dpartement pour faire enregistrer notre amnistie; nous tions toujours
vtues en paysannes. On nous reut froidement, mais honntement. Le
commissaire du dpartement voulut nous faire une petite exhortation, et
dit qu'on devait compter sur notre repentir. Je me sentis offense de
cette phrase; je rougis, et le regardai d'une faon qui inquita mes
amis; mais il n'en arriva rien. Nous rentrmes tranquillement  Citran.

Je perdis ma petite fille au moment o l'on venait de la sevrer,  seize
mois, et lorsque j'esprais la revoir. Les lois nouvelles me faisaient
son hritire, et me donnaient tous les biens de M. de Lescure; telles
avaient t aussi ses intentions; il les avait consignes dans un
testament; sans cela, j'aurais laiss des collatraux fort loigns se
partager une succession qui ne leur tait pas destine.

Lorsque la crise du 18 fructidor arriva, on s'aperut que j'tais sur la
liste des migrs, et il me fallut sortir de France, sous peine de mort,
comme les autres migrs non rays. Il tait cependant bien clair que
je n'avais pas quitt la France! Je m'en allai en Espagne avec M. de
Courcy, inscrit aussi sur la liste: ma mre ne s'y trouvait pas. Je
passai huit mois sur la frontire d'Espagne; je trouvai, dans les
habitans de ce pays, des sentimens nobles et levs, qui m'y attachrent
sincrement; depuis, je n'ai point t surprise de leur hroque
rsistance contre Bonaparte.

Cependant ma mre obtint que je serais rappele: elle avait reprsent
que mon exil tait une violation de l'amnistie et de la paix signe avec
les Vendens, qui dclaraient non migrs tous ceux qui avaient pris
part  la guerre. Quelques protections firent couter cette juste
rclamation. Ma mre obtint qu'on enverrait au dpartement de la Gironde
la lettre que le ministre avait adresse secrtement, le 18 fructidor,
aux dpartemens de l'ouest, pour faire rester en France les amnistis;
cette lettre avait t ignore  Bordeaux: ainsi, je suis la seule
vendenne qui ait t oblige de sortir; je revins, mme sans tre mise
en surveillance, car on reconnaissait que j'avais t mal  propos
exile. Ensuite le dpartement de la Gironde me raya de la liste des
migrs. Il fallait que cette dcision ft confirme  Paris; il
paraissait qu'elle le serait sans difficult: mais des ennemis inconnus,
ou de zls rpublicains, drobrent dans les bureaux la moiti des
pices, et je fus maintenue sur la liste. Aussitt je reus un nouvel
ordre de sortir de France dans le dlai de vingt jours, sous peine
d'tre fusille: tous mes biens furent mis en vente. Je retournai chez
les bons Espagnols qui m'avaient dj donn asile; j'y passai dix mois,
et c'est l que j'ai commenc  crire ces Mmoires. Je revins en France
au mois de mai; toutes les choses avaient chang de face depuis le 18
brumaire.

Je retrouvai, contre toute attente, les biens que j'avais laisss en
partant. Beaucoup avaient t vendus pendant la guerre de la Vende;
mais ce qui me restait ne le fut pas pendant mon exil. En Poitou, la
mmoire de M. de Lescure m'avait protge; des personnes que je ne
connaissais pas, qui n'avaient pas les mmes opinions que moi, mirent
par reconnaissance pour lui,  mon insu, une chaleur et un dvouement
extrmes pour me conserver les biens qu'il tait ordonn de vendre.
En Gascogne, je dus tout  MM. Duchtel, Deynaut, Magnan, et
Descressonire.

Ma mre me pressait de me remarier. J'avais toujours pens que je ne
devais vivre que pour regretter ceux que j'avais perdus, et qu'aprs
tant de malheurs, c'tait l mon devoir; j'avais souvent projet de
fonder quelque hospice et de consacrer ma fortune et mes soins 
secourir les pauvres blesses vendens qui avaient combattu prs de moi,
et dont j'avais partag la misre. Mais le monde rduit de tels desseins
 n'tre que des rves de l'imagination; dans notre sicle, on les
traite de folie et d'exaltation: je finis par couter les conseils de ma
mre. Cependant je regrettais de perdre un nom qui m'tait si cher et si
glorieux; je ne voulais pas renoncer  tous les souvenirs de la Vende,
pour recommencer une nouvelle existence. Il y a des circonstances
auxquelles la vie entire doit toujours se rattacher.

Ainsi je ne pus songer  obir  ma mre, que lorsque j'eus vu en Poitou
M. Louis de La Rochejaquelein, frre de Henri. Il me sembla qu'en
l'pousant, c'tait m'attacher encore plus  la Vende, unir deux noms
qui ne devaient point se sparer, et que j'tais loin d'offenser la
mmoire de celui que j'avais tant aim. J'pousai M. Louis de La
Rochejaquelein le 1er mars 1802.

FIN DES MMOIRES.





                               SUPPLMENT.



Lorsque j'crivais ces Mmoires, qui vous taient destins, mes chers
enfans, nous vivions  la campagne, vitant avec soin l'clat et le
bruit, ne venant jamais  Paris, conservant nos opinions, nos sentimens,
et surtout l'esprance que Dieu nous rendrait un jour notre lgitime
souverain. M. de La Rochejaquelein se livrait  l'agriculture et  la
chasse. Cette vie paisible et obscure ne pouvait nous drober  l'action
inquite d'un gouvernement qui ne se contentait pas de notre soumission,
et semblait s'irriter de ne pas avoir nos hommages et nos services.

Nous vivions en butte  une tyrannie qui ne nous laissait ni calme ni
bonheur: tantt on plaait un espion parmi nos domestiques; tantt
on exilait loin de leur demeure quelques-uns de nos parens, en leur
reprochant une charit qui leur attirait trop l'affection de leurs
voisins; tantt mon mari tait oblig d'aller rendre compte de sa
conduite  Paris; tantt une partie de chasse tait reprsente comme
une runion de Vendens; quelquefois on nous blmait d'aller en Poitou,
parce qu'on trouvait que notre influence y tait trop dangereuse;
d'autres fois on nous reprochait de ne pas y habiter, et de ne pas
employer cette influence au profit de la conscription. Les gens en place
croyaient se faire un mrite en nous inquitant de mille manires. On
voulait, soit par promesses, soit par menaces, attacher par quelque
emploi notre famille au gouvernement. En 1805, on vint offrir  M. de La
Rochejaquelein une place  la cour, en lui disant de _se mettre  prix;_
on alla jusqu' lui promettre qu'il n'en exercerait pas les fonctions.
On finit par employer, mais inutilement, les menaces. La considration
attache  des opinions fidles et pures, et  une position
indpendante, fatiguait le gouvernement: aussi notre existence tait
sans cesse trouble.

Ce fut dans ce temps,  peu prs, que nous fmes connaissance avec M. de
Barante, alors sous-prfet de Bressuire.

Les souvenirs de la guerre de la Vende lui avaient inspir une grande
admiration; il s'tait fort attach au caractre simple et loyal des
habitans de ce pays; il montra franchement de l'estime pour notre
constance dans nos sentimens; une confiance parfaite s'tablit entre lui
et nous. Autant qu'il fut en lui, il tcha de rendre notre situation
moins pnible; il disait hautement qu'il tait hors de la justice et
de la dignit d'exiger de nous autre chose que l'obissance aux lois
tablies. Il savait que M. de La Rochejaquelein avait trop d'honneur
et de raison pour exciter des troubles et faire rpandre le sang
inutilement, et qu'il n'entreprendrait rien,  moins que ce ne ft avec
l'esprance de sauver son pays.

En 1809, la perscution devint plus avoue et plus directe; on
voulut forcer M. de La Rochejaquelein  entrer dans l'arme comme
adjudant-commandant, avec le grade de colonel. On savait qu'il avait
fait, comme capitaine de grenadiers, cinq campagnes contre les ngres de
Saint-Domingue. La lettre du ministre tait aussi pressante que polie;
il disait  M. de La Rochejaquelein que son frre s'tant illustr dans
les armes, il devait dsirer de suivre la mme carrire. Il refusa: sa
sant, cinq enfans que nous avions dj, taient des motifs  allguer,
mais que l'on n'et peut-tre pas admis sans le zle et les bons offices
de M. de Monbadon, notre parent.

Mon beau-frre, Auguste de La Rochejaquelein, fut aussi _invit_ 
prendre du service, en mme temps que MM. de Talmont, de Castries, et
d'autres jeunes gens marquans; il alla  Paris et refusa. Ds qu'on vit
qu'il avait des objections  faire, au lieu de les couter, on le fit
arrter; il ne cda pas encore, demanda de quoi il tait coupable, et
ne voulut point comprendre pourquoi on le mettait en prison; de sorte
qu'aprs plus de deux mois, il fora du moins le ministre de s'expliquer
sans dtour, et de lui signifier qu'il serait prisonnier tant qu'il ne
serait pas sous-lieutenant. On le plaa dans un rgiment de carabiniers:
il y passa trois ans. A la bataille de la Moskwa, il fut couvert de
blessures, fait prisonnier et conduit  Saratow; il y fut bien trait,
et son sort fut tout--fait adouci  la recommandation du roi qui eut
l'extrme bont de faire crire en sa faveur.

Vers la fin de 1811, ma sant et le dsir de revoir nos parens, nous
conduisirent, ma mre et moi,  Paris, o je n'tais pas venue depuis
1792. M. de La Rochejaquelein vint m'y joindre. L'expdition de Russie
tait alors dcide. Les personnes qui, comme nous, taient restes
invariablement attaches  la maison de Bourbon, ne voyaient jamais
Bonaparte entreprendre une guerre, sans concevoir une secrte esprance
que quelqu'une des chances qu'il bravait avec tant de folie, le
renverserait. Cette fois surtout, le caractre gigantesque et
extravagant de cette expdition, la distance des armes, la nature du
pays o elles allaient combattre, et l'inutilit, si claire pour les
yeux les plus fascins, d'une entreprise ainsi conue, donnaient l'ide
qu'il courait vers la fin de sa prosprit. Nous nous entretnmes de cet
espoir avec ceux qui partageaient nos sentimens. M. de La Rochejaquelein
vit et rechercha les hommes les plus marquans par leur nom et leur
constance, entre autres MM. de Polignac, malgr la surveillance de leur
prison.

Nous revnmes en Poitou, et de-l en Mdoc, o nous passmes l'hiver de
1813. Les dsastres de Russie, la destruction de l'arme, les mesures
qu'il fallait prendre pour rparer ces pertes, les leves multiplies,
les sacrifices de toute espce que le gouvernement imposait, l'odieuse
formation des rgimens de gardes-d'honneur, tout semblait devoir
prcipiter le dnoment et amener une rvolution  laquelle il fallait
se prparer.

Ce fut au mois de mars de la mme anne, que M. Latour arriva 
Bordeaux, portant les ordres du roi. Avant de parler de sa mission, il
est ncessaire de rendre compte de ce qui s'tait pass dans cette ville
depuis 1795. Le parti royaliste y avait toujours t nombreux; les
jeunes gens y taient zls et entreprenans, la masse du peuple
excellente; les migrs que l'on y emprisonnait avaient souvent t
dlivrs par adresse ou  main arme; une multitude de rquisitionnaires
y avaient trouv un asile; les prisonniers espagnols y avaient reu
l'accueil le plus favorable; mille autres circonstances avaient assez
prouv quelle tait l'opinion des Bordelais: mais, outre cela, l'lite
des royalistes tait secrtement forme en compagnies armes, la plupart
composes d'artisans qui n'ont jamais reu aucune paie. La discrtion de
tant de personnes est encore plus remarquable que leur fidlit. Je vais
expliquer l'origine de cette organisation.

L'poque qui a suivi la seconde guerre de la Vende, c'est--dire 1796,
est celle o les royalistes ont eu le plus d'esprances et concert
le plus d'entreprises. Le directoire n'avait, pour ainsi dire, aucune
puissance; on jouissait d'une grande libert, et jamais les opinions
n'ont eu un cours aussi peu contraint. Le roi avait des intelligences
dans presque toutes les provinces; partout il y avait une sorte
d'organisation,  peine secrte, du parti royaliste. Des commissaires
nomms par le roi, alors  Vronne, travaillaient  servir sa cause:
c'tait M. Dupont-Constant qui tait commissaire  Bordeaux; il
prsidait un conseil nombreux; ses principaux agens taient MM.
Archbold, Dupouy, Cosse, Estebenet, etc.

Quelques mois auparavant (aprs la seconde guerre de la Vende), MM.
Forestier et de Cris vinrent passer quelques jours  Bordeaux: ces
messieurs se rendaient  Barges pour leur sant. Nous ne connaissions
pas ce dernier, parce qu'tant migr, il n'tait arriv dans la Vende
qu'en 1794. M. de Cris revint, de la part de M. de Forestier, nous dire
qu'ils avaient rsolu de passer en Espagne et en Angleterre; il demanda
 ma mre des lettres de recommandation; elle lui en donna de fort
pressantes pour M. le duc d'Havr, son ami intime, et pour mon oncle
le duc de Lorge. Elle n'avait pas l'ide que MM. Forestier et de
Cris travaillassent  l'excution de quelque entreprise; peut-tre
qu'eux-mmes n'avaient pas de penses bien arrtes  cet gard.
L'accueil flatteur qu'ils reurent, les entretiens qu'on eut avec eux,
l'tat de la France, qui semblait de plus en plus prsenter des chances
favorables, redoublrent leur zle. Au mois de mai 1797, ils revinrent,
apportant  ma mre une lettre de la main de MONSIEUR, qui la chargeait
de runir le parti du roi  Bordeaux. Il y avait des instructions du duc
d'Havr, et aussi du prince de la Paix. Elle vit bien que MM. Forestier
et de Cris avaient tout exagr dans leur discours, et prsent les
choses sous un aspect beaucoup trop favorable; cependant elle regarda
comme un devoir sacr de rpondre  la confiance dont les princes
l'honoraient. Elle confia le tout  M. Dudon, ancien procureur-gnral,
et  son fils; elle confra avec eux de ce qu'il y avait  faire.
Ce digne magistrat, malgr son grand ge, tait plein d'nergie; il
dcouvrit tout de suite que M. Dupont-Constant tait commissaire du roi,
et ces messieurs formrent un conseil secret, compos seulement de MM.
Dupont-Constant, Dudon, Deynaut, et de l'abb Jagault, ancien secrtaire
du conseil suprieur de la Vende. On jugea qu'il importait, avant tout,
d'clairer les princes sur la vritable situation de la France, qu'on
leur avait prsente d'une manire trop flatteuse et inexacte.

M. Jagault partit pour Edimbourg; il rdigea et remit  MONSIEUR un
Mmoire o il exposait la vrit.

La journe du 18 fructidor vint bientt confirmer ses sincres
observations: les esprances des royalistes furent dtruites, et leurs
projets renverss par cet vnement.

Quand, un an aprs, le gouvernement du directoire commena  tre
branl; quand les Autrichiens et les Russes obtinrent en Italie de
grands succs, que tout sembla prsager un changement en France, on
reprit avec plus d'ardeur le dessein d'agir. Ma mre avait gagn depuis
long-temps au parti du roi M. Papin, ngociant. Ce jeune homme tait
parti, quelques annes auparavant,  la tte des volontaires de
Bordeaux; il avait fait la guerre d'Espagne avec une grande distinction,
avait obtenu le grade de gnral de brigade sur le champ de bataille; il
avait aim la rvolution, et c'tait dans cette disposition qu'il tait
parti pour les armes. A son retour, apprenant quels excs s'taient
commis en son absence, il ne voulut point tre ml aux hommes qui s'en
taient rendus coupables, et se plaignit  M. Deynaut de ce qu'on avait
voulu le mettre sur la liste d'un club de jacobins.

Ma mre voulut connatre M. Papin; elle exalta en lui l'horreur qu'il
avait conue pour la rvolution, et parvint  vaincre l'hsitation qui
l'empchait de se ranger dans un autre parti, en lui disant qu'il n'y
avait de honte qu' rester fidle  une mauvaise cause.

Ma mre le prsenta  MM. Dudon et Dupont, arec une confiance
qu'il mritait bien. Il les voyait rarement; M. Queyriaux tait
l'intermdiaire entre eux et lui. Ces messieurs l'ayant nomm gnral,
pour le roi, de tout le dpartement, il s'occupa aussitt  former un
corps qui s'intitula _Garde royale_, qui, depuis, n'a cess d'exister.
M. Papin fut surtout second par MM. de Maillan, Sabs, Labarte,
Gautier, Latour-Olanier, Roger, Aquart, Marmajour, Rollac, Dumas,
Delpech, etc.

Jamais on ne s'tait cru si prs du succs: la loi des otages avait
allum la troisime guerre de la Vende, renouvel et tendu celle des
chouans;  Bordeaux, on en vint aux mains; les jacobins, aids par un
rgiment, attaqurent ouvertement les jeunes gens.

M. Eugne de Saluces fut grivement bless, et mis en prison avec plus
de quarante autres, qui sortirent successivement; mais il y resta
quatre mois avec un brave menuisier nomm Louis Hagry, homme d'un zle
extraordinaire. Ceci se passa pendant l't de 1799: nous tions alors
en Espagne o ma mre avait eu la permission de m'accompagner dans mon
second exil, et de passer quelque temps avec moi. Nous rencontrmes 
Oyarsun M. Richer-Serisy, que son esprit et son zle avaient rendu fort
clbre  cette poque. Aprs avoir long-temps confr avec ma mre, il
partit pour Madrid avec M. Alexandre de Saluces; il voulait essayer si
l'on pourrait dcider la cour d'Espagne  prendre les armes pour la
maison de Bourbon, et  seconder les efforts victorieux des Autrichiens
et des Russes.

Le retour du gnral Bonaparte, le 18 brumaire, et enfin la bataille de
Marengo, arrtrent encore une fois les projets des royalistes; tout fut
suspendu, hormis les dsirs et les liens mutuels qui existaient parmi
les nombreux serviteurs du roi.

MM. Dudon moururent, ainsi que l'excellent M. Latour-Olanier; on arrta
un grand nombre de royalistes qui restrent dix-huit mois en prison,
entre autres MM. Dupont, Dupouy, Dumas. M. Papin chappa par la fuite,
et trouva le moyen de se justifier par la protection des marchaux
Moncey et Augereau, ses amis. Lors de l'affaire de Pichegru, il tait
de retour  Bordeaux; on y fit de nouvelles arrestations; il s'chappa
encore, et retourna auprs du gnral Moncey. On eut l'air de le croire
innocent  cause de ses protecteurs; mais  peine fut-il de retour
 Bordeaux, avec la promesse de n'tre pas inquit qu'on vint pour
l'arrter: il se cacha; mais voyant que les renseignemens contre lui
taient positifs, il quitta la France. Il fut jug par une commission
militaire, qui le condamna  mort par contumace; sa femme et ses enfans
se jetrent vainement aux pieds de Bonaparte pour obtenir sa grce:
depuis ce temps il resta en Amrique jusqu'en 1816; MM. Forestier, de
Cris, du Chenier, furent aussi condamns par contumace; M. Goguet fut
excut en Bretagne; l'intrpide M. Duprat enferm pour le reste de
ses jours[22]. Tout rentra dans le silence, et l'on n'eut plus de
communications avec le roi.

[Note 22: Il n'est sorti qu' la restauration.]

Ma mre avait t trs-compromise, aprs la bataille de Marengo, sur ce
qui s'tait pass  Bordeaux; elle pensa tre mise en prison et juge;
elle en eut toute la peur: mais elle fut bien servie, et l'on put
heureusement la dfendre, parce qu'elle vivait tranquillement  la
campagne, sans se mettre en vidence, et sans se vanter de la confiance
des princes. Aprs avoir montr sa lettre  M. Dudon, elle l'avait
brle devant lui, et n'en avait plus parl. M. Queyriaux, notre ami,
plein d'un zle sans bornes, tait presque toujours le seul qui la mt
en communication avec tous les royalistes: elle tait souvent consulte;
mais loin de s'en prvaloir, elle ne s'en mlait que pour entretenir
l'union. Cette conduite tenait  son caractre, et non  un sentiment de
crainte; ma mre ne cachait pas son opinion, et peut-tre mme que sa
franchise et sa simplicit  cet gard l'ont sauve, en bannissant toute
mfiance; on ne pouvait croire qu'il y eut quelque chose  deviner chez
des personnes qui parlaient si ouvertement et qui avaient une conduite
si calme[23].

[Note 23: C'est au point qu'tant parvenu  introduire chez nous un
espion pour domestique, il s'en alla au bout de quinze jours, disant
qu'il n'y avait rien  examiner dans une maison o les matres et les
domestiques criaient jusque sur les toits qu'ils taient royalistes.]

En 1808, l'enlvement des princes d'Espagne excita une vive indignation
 Bordeaux. M. de Rollac organisa un plan avec MM. Pedesclaux, consul
d'Espagne, Taffard de Saint-Germain, Roger et quelques autres, pour
enlever Ferdinand VII et le conduire  la station anglaise. Ils
envoyrent M. Dias, matre de langue espagnole  Bordeaux, pour l'en
prvenir, et il vint  bout de s'introduire quelques instans dans sa
chambre et de lui parler: mais le prince ne prit aucune confiance dans
une personne inconnue; ces messieurs attendirent en vain ses ordres, et
le projet manqua.

M. de Rollac fit, peu de temps aprs, un complot pour livrer Pampelune
aux Espagnols: il fut sur le point de russir; mais, tant dcouvert,
il fut oblig de fuir. M. Taffard, son ami, le fit embarquer pour
l'Angleterre; il emporta un mot de ma mre pour mon oncle de Lorge, et,
par ce moyen, fut accrdit du roi, parla du dvouement des Bordelais,
et surtout du courage et du zle de M. Taffard auquel il devait la vie.
Les relations avec Bordeaux se trouvrent ainsi rtablies. Il n'en
rsulta rien pendant quelques annes; mais lorsqu'en 1813 la retraite
de Moscou eut fait renatre l'esprance, M. Latour arriva  Bordeaux,
apportant  M. Taffard une lettre de son ami, pour l'inviter  rallier
le parti royaliste: M. Latour l'en chargea de la part du roi. Il
tait loin de s'attendre  cet honneur; peu riche, ayant une famille
nombreuse, sans ambition, M. Taffard n'avait song, en servant M.
Rollac, qu' remplir les devoirs de l'amiti; et tout attach qu'il
tait  la maison de Bourbon, il n'avait pas eu l'ide de former un
parti: les ordres du roi lui parurent sacrs.

M. Latour tait charg par S.M. de voir aussi M. de La Rochejaquelein,
et de lui dire qu'elle comptait sur lui pour la Vende. Mon mari se
rendit  Bordeaux, et eut, ds le soir, une confrence de quatre heures
avec MM. Latour et Taffard.

Ds-lors, M. Taffard reprit avec MM. Queyriaux, Marmajour et autres, les
anciens plans de la garde royale. M. de La Rochejaquelein partit pour
le Poitou: il parcourut l'Anjou et la Touraine, avec M. de la Ville de
Beaug, celui des anciens chefs qui lui avait toujours montr le plus
d'attachement; allant partout voir leurs amis et les anciens Vendens;
sondant tous les esprits.

A Tours, il trouva tous les jeunes gens de la Vende qui avaient t
forcs d'entrer dans les gardes-d'honneur; leur ressentiment tait
extrme. Il ne leur cacha point ses dsirs et ses esprances, et leur
recommanda de se rserver avec prudence pour le moment dcisif. Il
fut question d'enlever  Valenay, Ferdinand VII. M. Thomas de Poix,
gentilhomme de Berry, un des meilleurs amis de M. de La Rochejaquelein,
devait tre le chef de cette entreprise; il est mort au moment o il et
pu agir. Mon mari continua son voyage, passa quinze jours  Nantes chez
M. de Barante, son ami, alors prfet; il vit, dans ses courses, le
prince de Laval, venu de Paris dans les mmes vues que lui; MM. de
Sesmaisons, M. de Suzannet, etc.

Cependant les jeunes gardes d'honneur de Tours ne furent pas aussi
discrets qu'on le leur avait recommand; ils firent plusieurs coups de
tte: quelques-uns furent arrts, entre autres M. de Charette, brave
jeune homme, digne de son nom[24].

[Note 24: Il a t tu en 1815, emportant les regrets ternels des
Vendens.]

M. de La Rochejaquelein revint en Mdoc; j'accouchai le 30 octobre. Le 6
novembre, M. Lynch, maire de Bordeaux, ancien et respectable ami de ma
mre, envoya un exprs  mon mari pour lui apprendre qu'on partait pour
l'arrter. M. Lynch allait en dputation  Paris; il ne se mit en route
qu'aprs avoir eu la certitude que M. de La Rochejaquelein tait sauv.
Mon mari me laissa ignorer tout ce qui se passait, et s'en alla 
Bordeaux avec MM. Queyriaux; il avait dn  Castelnau, et y avait vu
arriver les gendarmes qui venaient pour le prendre. M. Bertrand les
commandait; il savait bien ce qu'il venait faire; mais comme il n'tait
pas porteur de l'ordre, et qu'il tait seulement charg de prter
main-forte  un commissaire de police, il laissa passer M. de La
Rochejaquelein qu'il reconnut parfaitement. Le commissaire de police,
qui venait en voiture, s'embourba et fut retard dans sa marche. Ds la
pointe du jour, le chteau fut investi; les domestiques, ne sachant pas
le dpart de leur matre, rpondirent qu'il tait dans la maison; eux et
les paysans, qui arrivaient en foule pour la messe, taient plongs dans
l'affliction et voulaient tomber sur les gendarmes pour le dlivrer,
s'il venait  tre saisi; plusieurs de nos voisins, que nous
connaissions peu, montrent  cheval dans la mme intention. La visite
fut longue, brutale et ridiculement minutieuse. Le commissaire de police
tait furieux d'avoir manqu sa proie. Nous avons su depuis que l'ordre
portait, en secret, de prendre M. de La Rochejaquelein mort ou vif; on
devait le conduire en poste jour et nuit, et,  quelque heure que ce
ft, l'amener au ministre.

Tandis que M. de La Rochejaquelein tait cach  Bordeaux, MM. de Tauzia
et de Mondenard, attachs  la municipalit, et qui taient du complot,
veillaient  sa sret. Pendant ce temps-l, MM. de Monbadon et de
Barante faisaient, avec un zle extrme, des dmarches pour faire
rvoquer cet ordre. Le ministre, aprs quelques difficults, rpondit
que M. de La Rochejaquelein n'avait qu' venir  Paris pour lui donner
des explications ncessaires. Je n'ajoutais pas une foi entire  ces
assurances; cependant elles furent rptes si fortement, les moyens
d'agir semblaient tellement rendus impossibles par les ngociations des
allis avec Bonaparte, et par l'attente journalire de la paix, que
je penchais quelquefois, je l'avoue, pour le parti d'aller trouver le
ministre; j'avais d'ailleurs la certitude qu'il n'existait pas une ligne
d'criture de mon mari qui dpost contre lui; je m'effrayais d'une
longue sparation et d'un avenir de perscution. Pour lui, au contraire,
il n'hsitait nullement: il prvoyait avec raison que, lors mme que le
ministre tiendrait sa parole et ne le mettrait point en prison, il
se trouverait gn, soit par un exil, soit par l'offre imprative de
quelque place dans l'arme; il voulait conserver la libert d'agir; sa
pense se portait toujours vers le projet de faire soulever la Vende,
quand le moment serait venu. M. de La Rochejaquelein tournait ses
regards de ce ct, et il y tait appel naturellement par son nom, par
son influence sur les habitans de ce pays dont il avait une connaissance
parfaite; d'ailleurs l'intention du roi le fixait d'une manire
invariable  ce projet.

Ds qu'une fois il fut cach  Bordeaux, il devint le moyen de runion
de plusieurs associations secrtes, qui jusqu'alors s'taient occupes
sparment du mme but. En effet, la perscution dirige contre lui
l'avait dsign pour chef du parti, et tous les gens dvous cherchaient
 se mettre en relation avec lui; il en avertissait M. Taffard qui ne
pouvait prudemment laisser connatre qu'il ft commissaire du roi[25].

[Note 25: MM. de Gombauld, Ligier, vitrier; Chabaud, instituteur;
Radin, l'abb Rousseau, Dupouy, etc., avaient des runions
particulires. MM. Ligier et Chabaud, hommes dvous et entreprenans,
avaient dj organis huit compagnies: ils y avaient travaill ds
1809.]

Dans le mois de dcembre, un des capitaines de la garde royale, M.
Gipoulon, matre d'armes, fut arrt, conduit  Paris, mis aux fers, et
resta inbranlable dans quinze interrogatoires: rien ne fut dcouvert.

Vers le 1er de janvier 1814, M. de La Rochejaquelein vint passer trois
jours avec moi  Citran; il parcourut ensuite pendant quelque temps le
Bas-Mdoc, avec son ami M. Luetkens, l'homme le plus dvou au roi, et
remarquable par sa hardiesse froide et calme. Ils communiqurent  ceux
sur lesquels on pouvait compter, ce que l'on concertait  Bordeaux; ils
les mirent en intelligence avec cette ville. Mais l'ardeur de tous
avait beau crotre chaque jour, la position de l'arme franaise entre
Bordeaux et les Anglais arrtait toute tentative.

M. de La Rochejaquelein revint s'tablir  Citran; nos enfans et tous
nos domestiques le voyaient; sans cesse des personnes que nous ne
connaissions pas auparavant, venaient confrer avec lui; et cependant
jamais sa retraite n'a t trouble, tant il y a eu de discrtion.

La police n'avait point cess ses recherches; mais elles taient plus
vivement continues en Poitou et  Nantes,  cause de l'amiti de M. de
Barante.

Depuis le mois de dcembre, quelques mouvemens avaient eu lieu dans la
Vende; des conscrits refusaient d'obir et se battaient contre les
gendarmes: mais le gouvernement, qui craignait la guerre civile, et qui
n'aurait pas eu la force de la rprimer, consentait  montrer quelque
indulgence, exigeait beaucoup moins de sacrifices du pays, y demandait
moins de leves que partout ailleurs, et n'imposait pas ces normes
rquisitions qui accablaient le reste des Franais[26]. Ce systme de
prudence, combin avec la prsence d'environ deux mille gendarmes,
empcha la guerre d'clater pendant l'hiver, bien qu'il y et des bandes
de conscrits insoumis qui se dfendaient les armes  la main, et qu'une
rsistance gnrale se manifestt de toutes parts[27]. D'ailleurs les
chefs ne voulaient rien faire d'incomplet, et attendaient, pour
se dclarer, le moment o l'insurrection pourrait tre gnrale:
l'apparence continuelle de la paix paralysait les plus hardis.

[Note 26: La Vende insurge tant compose de parties de quatre
dpartemens, il y eut dans chacune des adoucissemens de diffrens
genres.]

[Note 27: Dans le dpartement des Deux-Svres, c'tait Guyot, paysan
de Gourlay, qui les commandait.]

Cependant M. de La Rochejaquelein revenait sans cesse au dessein d'aller
se jeter parmi les braves Vendens: mais c'tait se prcipiter dans un
pril certain; il y tait plus exactement recherch qu' Bordeaux; il
ne pouvait entreprendre de suivre les grandes routes o il tait
trop connu; les chemins de traverse, cette anne, taient devenus
impraticables par des dbordemens extraordinaires. Enfin nous le fmes,
 grand'peine, consentir  ne se dcider qu'aprs que M. Jagault aurait
fait une tourne dans l'ouest, pour s'assurer de la position des choses
et lui prparer les moyens d'arriver dans la Vende. Il partit le 26
janvier; il devait parcourir la Saintonge, prvenir M. de Beaucorps,
mon beau-frre, confrer avec M. de la Ville de Beaug, chercher 
communiquer avec les anciens chefs, se rendre  Paris, se concerter avec
M. de Duras et mes cousins de Lorge, tout mettre d'accord pour un plan
vaste et gnral, et finir par Nantes o il aurait confi le tout  M.
de Barante.

C'taient prcisment ces mmes provinces et ce mme ensemble
d'insurrection, que MONSIEUR avait indiqus quinze ans auparavant,
lorsqu'il avait donn des instructions  M. Jagault.

Arriv  Thouars, il crivit, le 5 fvrier, qu'il tait impossible  M.
de La Rochejaquelein de pntrer sur-le-champ dans la Vende, et d'y
rien commencer d'important; qu'il allait continuer sa route vers Paris,
et qu' son retour il esprait que tout serait mieux dispos pour
l'entreprise. De tels dlais ne pouvaient s'accorder avec l'impatience
de mon mari.

Depuis quelque temps, la nouvelle de l'arrive de monseigneur le duc
d'Angoulme  l'arme anglaise s'tait rpandue; et, dans les derniers
jours, ce bruit s'tant accrdit, M. de La Rochejaquelein se dcida
sur-le-champ  se rendre auprs de lui pour recevoir ses ordres et lui
rendre compte de ce qui se passait. M. Armand d'Armailhac tait venu,
trois jours auparavant, lui offrir un btiment qui partait pour
Saint-Sbastien. Il quitta Citran pour se concerter avec MM. Taffard et
de Gombauld.

En rentrant  Bordeaux, M. de La Rochejaquelein pria M. de Mondenard de
dire  M. Lynch, revenu depuis deux jours de Paris, qu'il souhaitait lui
tmoigner sa reconnaissance et lui ouvrir son coeur. Celui-ci vint le
trouver. M. de La Rochejaquelein lui dit qu'il croyait ne pouvoir mieux
reconnatre le service si grand qu'il en avait reu, qu'en lui apprenant
ce qui avait t prpar  Bordeaux en son absence, les secrets des
royalistes, et son dpart pour Saint-Jean-de-Luz. M. Lynch, saisi de
joie et de surprise, lui dit sans hsiter: Assurez monseigneur le duc
d'Angoulme de tout mon dvouement; dites-lui que je serai le premier 
crier _vive le roi_, et  lui rendre les clefs de la ville. M. Lynch
tant  Paris, et prvoyant la chute de Bonaparte, avait trouv un
prtexte pour entrer dans la maison de sant o taient dtenus MM. de
Polignac; et, aprs une longue confrence, leur avait donn sa parole
d'honneur, que si Bordeaux se soulevait un jour pour le roi,
il prendrait le premier la cocarde blanche. Ces messieurs lui
recommandrent de s'entendre avec MM. de La Rochejaquelein et de
Gombauld, avec lesquels ils avaient eu des relations depuis long-temps.
M. de Gombauld avait dj prvenu M. le comte Maxime de Puysgur,
adjoint municipal, tout dvou au roi.

C'tait sur un btiment command par le capitaine Moreau, qui avait une
licence pour l'Espagne, que M. d'Armailhac avait prpar le passage de
M. de La Rochejaquelein; mais il tait bien difficile d'arriver jusqu'
ce btiment. Outre toutes les visites qu'il devait subir avant de sortir
de la rivire, des douaniers devaient monter  bord, y rester jusqu'
quatre lieues en mer, et revenir dans un canot.

Je venais de recevoir de M. le snateur Boissy-d'Anglas, commissaire
extraordinaire dans la douzime division, une lettre trs-rassurante sur
la perscution que nous prouvions; M. de La Rochejaquelein l'emporta,
pour prouver  monseigneur que ce n'tait pas la ncessit de fuir qui
l'amenait  ses pieds; il nous quitta le 15 fvrier au soir; je n'eus de
force que pour demander  Dieu le dernier sacrifice que nous pouvions
faire au roi.

M. de La Rochejaquelein et M. Franois Queyriaux, qui voulut absolument
courir les mmes prils, s'embarqurent, la nuit du 17, dans la chaloupe
de Taudin, pilote ctier de Royan, pour aller joindre le btiment du
capitaine Moreau; ils se couchrent dans la tille sans pouvoir changer
de position durant quarante-deux heures. On russit  passer devant _le
Rgulus_, vaisseau stationnaire, qui visitait la moindre embarcation.
Une tempte affreuse se dclara, et fit courir les plus grands dangers 
la barque. Le btiment du capitaine Moreau perdit son ancre; on crut un
instant qu'il serait forc de retourner  Bordeaux: on trouva une ancre
 Royan. Pendant ce retard, la chaloupe de Taudin tait mouille au
milieu de tous les bateaux de ce port, et mille hasards pouvaient, 
chaque minute, trahir les deux fugitifs. Le capitaine Moreau mit en mer;
il fallait un prtexte pour aller le joindre: Taudin s'avise de demander
 un de ses fils,  haute voix et devant tous ceux qui taient sur le
quai, s'il a remis  Moreau les pains qu'il devait lui donner: le fils
rpond que non; le pre s'emporte, lui reproche son oubli; sa colre
loigne toute mfiance; il va chercher les pains dans sa maison  Royan,
et en mme temps il confie son secret au pilote qui allait rechercher
les douaniers; ils conviennent tous deux qu'ils aborderont au mme
instant le vaisseau par le travers, Taudin du ct de la mer, l'autre
du ct de la terre; ainsi, tandis que les douaniers descendent dans
la chaloupe, MM. de La Rochejaquelein et Queyriaux se glissent  plat
ventre dans le btiment, par le bord oppos.

La traverse fut rapide; en vingt-deux heures on arriva devant le port
du Passage. Une violente tempte venait de s'lever; elle fit prir,
quelques heures aprs, plusieurs navires  la vue de terre; cependant
M. Moreau parvint  aborder. M. de La Rochejaquelein et son compagnon
trouvrent  Renteria lord Dalhousie, et lui confirent le motif de leur
voyage; il les accueillit avec empressement, leur fit les offres les
plus obligeantes, les pressa mme d'accepter de l'argent. M. de La
Rochejaquelein ne lui demanda qu' tre conduit vers monseigneur le
duc d'Angoulme qui tait  Saint-Jean-de-Luz. Dans ce moment, lord
Dalhousie n'avait point l de chevaux; il donna deux soldats pour guides
 ces messieurs qui marchrent toute la nuit. Ils se rendirent chez le
prince: il tait arriv depuis quinze jours seulement, sous le nom
de comte de Pradelles, accompagn du comte Etienne de Damas. Lord
Wellington lui avait rendu ses hommages. Le maire de Saint-Jean-de-Luz,
les habitans de quelques petites paroisses voisines, taient,
jusqu'alors, les seuls Franais qui lui eussent secrtement fait
connatre leurs sentimens et leurs voeux. Sitt qu'il sut les plans de
Bordeaux, la situation de la Vende et l'opinion gnrale, son coeur se
rouvrit  l'esprance, et il dclara que rien ne lui ferait quitter le
sol de cette France o il retrouvait encore des sujets fidles, et
qu'il y prirait plutt que de jamais se sparer d'eux. Il apprit  ces
messieurs que MONSIEUR tait en Suisse, monseigneur le duc de Berry 
l'le de Jersey, et qu'ils cherchaient, comme lui,  se jeter en France.

M. le duc de Guiche fut charg de conduire les voyageurs au
quartier-gnral de lord Wellington, alors  Garitz. Cet illustre
gnral les reut fort bien; il avait, ds le premier instant, montr un
grand attachement  la cause de la maison de Bourbon; mais lorsque les
allis et l'Angleterre consentaient ou semblaient consentir encore 
ngocier avec Bonaparte, lord Wellington ne pouvait pas se porter  une
dmarche clatante en faveur de nos princes; d'ailleurs, il tombait dans
l'erreur commune aux trangers, et ne croyait pas les esprits en France
aussi bien disposs qu'ils l'taient: il avait devant lui un gnral
habile et l'arme franaise  combattre; tout devait se rapporter  ce
but. Telles taient les objections que M. de La Rochejaquelein avait 
vaincre; quoique prsentes avec de grands gards pour nos princes, et
mme avec regret, elles n'taient ni moins fortes ni moins raisonnables.
M. de La Rochejaquelein demanda d'abord l'occupation de Bordeaux,
promettant que la ville se dclarerait pour le roi; puis, afin d'oprer
en mme temps une puissante diversion qui prservt Bordeaux, il
insista pour obtenir un ou deux btimens et quelques centaines d'hommes
seulement, pour dbarquer de nuit sur les ctes du Poitou, l'escorter 
deux lieues dans les terres, et l'y laisser; qu'ils se retireraient pour
se rembarquer tout de suite et attirer sur eux l'attention des
troupes, pendant qu'il poursuivrait sa route. Lord Wellington lui
dit positivement qu'il ne pouvait disposer d'aucune troupe pour une
expdition que son gouvernement ne lui avait pas dsigne. M. de La
Rochejaquelein fut donc oblig de renoncer, pour le moment,  se rendre
dans la Vende, dont toutes les ctes taient gardes avec la plus
scrupuleuse exactitude par les douaniers.

Lord Wellington se dcida  marcher en avant. M. de La Rochejaquelein
le suivit le lendemain au passage du Gave d'Olron; il retourna ensuite
auprs de monseigneur; il y arriva en mme temps que MM. Okeli et de
Beausset, dputs de Toulouse, qui venaient offrir au prince les voeux
et les services de cette ville. On apprit au mme moment la fameuse
bataille d'Orthez. Monseigneur partit pour le quartier-gnral; M. de
La Rochejaquelein le suivit, et M. Queyriaux prit le chemin de Bordeaux
pour aller instruire le conseil[28] du succs de leur voyage, et porter
la proclamation du prince; il fit sa route au milieu des conscrits et
des habitans que la bataille d'Orthez, avait mis en fuite.

[Note 28: Le conseil royal tait compos de MM. Taffard, Lynch, de
Gombauld, de Budos, Alexandre de Saluces, de Pommiers, Queyriaux an et
Luetkens.]

Il arriva le soir. M. Bontemps-Dubarry tait parti le matin, envoy par
M. Taffard, sous prtexte de commerce, pour avertir lord Wellington que
la ville de Bordeaux tait sans dfense, que l'on dsirait vivement la
prsence de monseigneur le duc d'Angoulme. Ce rapport acheva de dcider
lord Wellington; il ordonna au marchal Beresford de se diriger, avec
trois divisions, sur Bordeaux. M. Bontemps revint sur-le-champ rendre
compte de sa mission; il courut de grands risques de Saint-Sever 
Bordeaux, et ne s'en tira que par beaucoup de courage et de sang-froid.
Le lendemain de son dpart, l'arme anglaise se mit en marche, et M.
de La Rochejaquelein, qui partait avec l'avant-garde, alla prendre les
derniers ordres de S.A.R.: monseigneur lui dit que lord Wellington,
qu'il venait de quitter, tait toujours persuad que Bordeaux n'oserait
pas se dclarer. Alors M. de La Rochejaquelein affirma que Bordeaux
ferait le mouvement; qu'il en rpondait sur sa tte; qu'il lui demandait
seulement la permission de prcder les Anglais de trente-six heures.
Vous tes donc bien sr de votre fait?--Autant qu'on peut l'tre d'une
chose humaine. Monseigneur reprit vivement: J'ai confiance en vous;
partez.

M. de La Rochejaquelein se tint avec les troupes lgres jusqu' Langon
d'o il alla chez M. Alexandre de Saluces,  Preignac; de-l, M. de
Valens[29] lui servit de guide pour entrer dans la ville,  travers des
dtachemens de troupes franaises et de gendarmerie, et il arriva 
Bordeaux, le 10 mars,  dix heures du soir. Il apprit que le conseil
venait d'envoyer prier le marchal Beresford de retarder son mouvement,
afin qu'on et le temps de mieux prparer les esprits, de prendre des
mesures, de runir les royalistes des environs  ceux de la ville, etc.
M. de La Rochejaquelein reprsenta vivement l'inconvnient de ce dlai;
qu'il ne fallait pas laisser le temps de la rflexion aux esprits
timides; qu'on devait profiter de l'lan des royalistes; que c'tait par
un mouvement spontan que l'opinion de la ville se manifesterait. On
revint  son avis, et successivement MM. Luetkens, Franois Queyriaux,
Valens, d'Estienne et de Canolle, furent envoys  la rencontre du
prince et des Anglais, pour les supplier de hter leur marche.

[Note 29: Aujourd'hui garde-du-corps de la compagnie du duc de
Luxembourg.]

Pendant ce temps, toutes les autorits suprieures avaient quitt
Bordeaux, ainsi que le peu de troupes qui y taient. Cette ville n'avait
aucune dfense du ct des landes. Le gouvernement avait cependant
envoy M. Auguste Baron pour fortifier la rivire de Leyre; mais,
tout dvou au roi, il ne s'occupa qu' rejoindre Monseigneur le duc
d'Angoulme.

Enfin le 12,  huit heures du matin, tout fut prt pour recevoir
Monseigneur le duc d'Angoulme; on se runit  l'htel-de-ville. Les
hussards anglais commenaient  entrer dans la ville; on craignit
qu'arrivant ainsi, avant que les habitans fussent prvenus de ce qui
allait se passer, il n'en rsultt quelque inconvnient; M. de La
Rochejaquelein monta vite  cheval avec M. de Pontac, et se rendit
auprs du marchal Beresford, pour le prier de faire sortir les
hussards, afin que le mouvement royaliste ft fait avant l'entre des
Anglais. Il l'obtint, et demeura avec le marchal. M. de Puysgur resta
 l'htel-de-ville pour y proclamer le roi en mme temps qu'il le serait
hors des portes.

La garde royale avait eu ordre de se rendre sur la route avec des
armes caches; les chefs suivaient, sans affectation, le cortge de la
municipalit. M. Lynch tait en voiture; il descendit hors la ville,
et dit en substance au marchal, que s'il entrait  Bordeaux comme
vainqueur, il lui laissait prendre les clefs, n'ayant nul moyen de les
dfendre; mais que si c'tait au nom du roi de France et de son alli le
roi d'Angleterre, il les lui remettrait avec joie. Le marchal rpondit
qu'il avait l'ordre d'occuper et de protger la ville; qu'elle tait
libre de prendre le parti qu'elle voudrait. Aussitt M. Lynch cria _vive
le roi!_ et mit la cocarde blanche; toutes les personnes de la garde
royale en firent autant: on vit au mme instant le drapeau blanc arbor
sur le clocher de Saint-Michel par plusieurs royalistes qui l'y avaient
apport la veille et s'y taient enferms. Aussitt on rpandit
parmi les royalistes et les curieux qui avaient suivi M. Lynch, que
Monseigneur le duc d'Angoulme arriverait dans la journe. Alors les
cris de _vive le roi!_ furent universels; chacun se faisait des cocardes
de papier blanc, et courait dans les rues en annonant cette nouvelle
imprvue. Quand, une heure aprs, M. le duc de Guiche annona
Monseigneur le duc d'Angoulme, la joie anima tous les cours; et
oubliant tout danger, on peut dire que la ville entire sortit avec M.
Lynch et son cortge. Presque tout le monde se jetait  genoux; des gens
du peuple criaient: Celui-l est de notre sang! Tous voulaient
toucher ses habits et son cheval; on le porta, pour ainsi dire, dans
la cathdrale o l'attendait Monseigneur l'archevque; il fut pendant
quelques momens spar de sa suite, et pensa tre touff par la foule.

Cependant, le premier des voeux, comme le premier des besoins, tait
de faire parvenir, en Angleterre, au roi de France, une si importante
nouvelle. Cette honorable mission fut confie, au nom de la ville,  M.
Both de Tauzia, adjoint du maire, qui, ami de M. Luetkens, et confident
des projets des chefs royalistes, avait, par son zle et ses soins
vigilans, si utilement contribu  prparer le 12 mars. Monseigneur le
duc d'Angoulme lui adjoignit M. de la Barthe, qui l'avait accompagn 
Bordeaux.

Leur traverse fut si heureuse, que, partis de cette ville le 14 mars,
et, obligs d'aller s'embarquer au port du Passage en Espagne, ils
arrivrent  Hartwell le 25 [30].

[Note 30: C'tait le jour de l'Annonciation. On clbrait la messe.
Le roi et _Madame_ n'interrompirent pas leurs prires, malgr les cris
de _vive le roi!_ qui retentissaient dans les cours, et la vue de la
cocarde blanche. La pit de _Madame_, duchesse d'Angoulme, ne
manqua pas d'observer une si remarquable poque. Ainsi, par un de ces
singuliers rapprochemens que la Providence semble quelquefois se plaire
 mnager pour manifester sa protection, surtout dans les vnemens
extraordinaires, le mme jour de l'Annonciation, on annona  Bordeaux
la nouvelle importante de l'heureuse entre de MONSIEUR en France par
la Franche-Comt;  Paris, celle de la rupture des ngociations de
Chtillon; et au roi de France,  Hartwell, avec quel courage et quels
transports de joie son neveu avait t reu  Bordeaux.]

Je n'avais pas le bonheur de jouir de ce spectacle; j'tais reste 
la campagne. Le souvenir de la guerre de la Vende, qui avait commenc
vingt-un ans auparavant le 12 mars, remplissait mon ame de tant
d'motions, que je restai plus de trente heures anantie et dans un tat
de stupeur.

Ds la veille, la petite ville de Bazas cria _vive le roi!_ sans savoir
si Bordeaux en ferait autant, et cela, ds que le prince y arriva, et
malgr lui, car sa bont lui faisait craindre que les royalistes ne se
compromissent par un mouvement partiel.

M. de La Rochejaquelein demanda sur-le-champ  Monseigneur le duc
d'Angoulme la permission de lever un corps de cavalerie. Le prince,
qui arrivait dans un pays ruin et accabl de tant de sacrifices, d'o
toutes les caisses publiques avaient t emportes, et ne voulant rien
demander aux habitans, ne pouvait avoir des fonds pour former des corps
solds; cette cavalerie se composa donc de volontaires quips  leurs
frais. MM. Roger, Franois de Gombauld et de la Marthonie obtinrent
aussi la permission de former des compagnies; mais M. de La
Rochejaquelein, se regardant toujours comme destin  combattre dans la
Vende, ne se chargeait que provisoirement de ce commandement.

Un des premiers soins des Anglais devait tre de forcer l'entre de
la rivire, pour tablir la communication des deux rives, et pour se
prserver des attaques d'une flotille assez nombreuse que l'on avait
quipe  la hte, et qui menaait sans cesse le Mdoc et mme Bordeaux.
On expdia un courrier pour Saint-Jean-de-Luz, afin que de l on
envoyt des ordres  l'escadre anglaise; mais on pensa que ces ordres
arriveraient plus tt en faisant partir un aviso du petit port de la
Teste. Lord Dalhousie confia ses dpches  MM. Eugne de Saluces,
Paills et Moreau. La Teste tait le 12 mars, occupe par un poste
d'infanterie et trois cents gardes nationaux d'lite. MM. de Maulon
et de Mallet de Roquefort, qui commandaient ces derniers, leur firent
prendre la cocarde blanche; ils trouvrent de la rsistance dans les
habitans et les soldats de ligne; ils coururent de grands dangers: leur
fermet seule les sauva. Ils arrivrent  Bordeaux, amenant une grande
partie de leurs gardes nationaux et du dtachement d'infanterie; le
reste alla, de son ct, rejoindre les troupes franaises qui taient 
Blaye. Cependant M. de Saluces et ses compagnons ne purent, s'embarquer
 la Teste, comme ils l'avaient cru; le maire et quelques habitans
s'opposrent  leur dpart: il fallut revenir  Bordeaux. S. A. R.
chargea alors M. de La Rochejaquelein de se porter sur la Teste avec
deux cent cinquante Anglais, une partie des gardes nationaux de M.
de Mallet, et quelques volontaires. Les habitans furent d'abord
trs-effrays; mais comme ils connaissaient M. de La Rochejaquelein, et
qu'il tait charg par le prince de leur porter des paroles de bont et
d'indulgence, tout se passa  l'amiable; les trois plus mutins furent
seulement mis en prison pour quelques jours. Mon mari en passa huit 
la Teste, s'occupant  faire reconnatre l'autorit du roi sur toute la
cte,  dissiper les prventions des habitans, et  runir la poudre et
les canons des batteries pour les envoyer  Bordeaux.

Peu de jours aprs, lord Dalhousie partit pour attaquer
Saint-Andr-de-Cubzac et Blaye: il proposa  M. de La Rochejaquelein de
venir avec lui,  cause de la connaissance qu'il avait du pays, et de
l'espoir d'tablir des relations avec l'intrieur, surtout avec la
Vende; sa compagnie de volontaires voulait le suivre; lord Dalhousie la
refusa, et voulut qu'il vnt seul. On rencontra les troupes franaises 
Etauliers: elles taient infrieures en nombre, et furent repousses. M.
de La Rochejaquelein courut l de grands dangers, ayant charg avec le
panache et l'uniforme bordelais, au milieu des troupes anglaises.

Mon mari profita du passage des rivires pour faire repartir M. de
Mnard, gentilhomme des environs de Luon, qui tait venu,  travers
mille prils, prendre les ordres du prince pour la Vende. M. de Mnard
fut arrt  Saintes, et sauv par le gnral Rivaux, qui, au milieu
de toutes ces circonstances, fermait les yeux sur les dmarches des
royalistes, et voulait empcher d'inutiles rigueurs: il arriva dans la
Vende; il courut sur-le-champ pour faire insurger ce pays; mais
les nouvelles de Paris ne lui en donnrent pas le temps. M. de La
Rochejaquelein n'avait pu russir, jusque-l,  faire parvenir l'ordre
de soulvement.

Tout de suite aprs le combat d'tauliers, M. de La Rochejaquelein
vit arriver M. Louis d'Isle. Celui-ci, depuis long-temps dans la
conspiration, tait venu sur-le-champ prs de Monseigneur le
duc d'Angoulme, et avait port ses ordres  M. de Beaucorps, 
Saint-Jean-d'Angely, pour faire soulever la Vende. Il tait revenu en
traversant les troupes franaises pendant le combat, et avait couru
des risques inouis pendant toute sa mission. Il venait annoncer que le
soulvement aurait lieu le lundi de Pques. Presque en mme temps,
M. Bascher arriva  Etauliers. Mon mari l'avait vu dans les gardes
d'honneur; il avait dsert de Troyes, et s'tait cach chez un de
ses parens, prs de Nantes, o il avait trouv M. de Suzannet, qui
l'envoyait  M. de La Rochejaquelein. Il venait annoncer que tout tait
prt dans l'Ouest, que l'ardeur des paysans tait de plus en plus
vive; que le tocsin sonnerait dans la semaine aprs Pques, et que les
paroisses de notre ancienne arme dsiraient M. de La Rochejaquelein
pour les commander. On demandait quinze mille fusils, et surtout de la
poudre dont on manquait absolument: il n'y avait besoin d'aucune troupe
pour dbarquer ces objets puisque le pays devait se soulever auparavant.

Cette mission de M. Bascher lui avait fait courir beaucoup de risques:
il avait t poursuivi. Enfin,  travers le dsordre des troupes
franaises, il tait parvenu jusqu' tauliers. Mon mari l'envoya
sur-le-champ au prince, que M. d'Isle tait all retrouver.

Lord Dalhousie revint  Bordeaux pour prparer l'attaque de la citadelle
de Blaye; l'amiral Penrose la bombardait dj du ct de la rivire dont
il avait forc le passage. M. Deluc, matre de la ville, avait, ds le
13 mars, fait assurer S. A. R. de son dvouement, et avait fait de vains
efforts pour dcider la garnison  se rendre.

Cependant on n'tait pas sans inquitude  Bordeaux: une forte division
franaise arrivait par Prigueux; les Anglais n'taient pas nombreux. On
ignorait que le marquis de Buckingham, avec cinq mille hommes de milice
anglaise, avait demand et obtenu de s'embarquer pour dfendre Bordeaux,
ds qu'on avait su l'insurrection de cette ville; le vent contraire les
empchait d'entrer dans la Gironde. On n'avait pas eu le temps de former
assez de corps franais; mais les royalistes redoublaient d'ardeur:
l'amour pour le prince s'augmentait de la manire la plus vive. Il
sortait tous les jours pour visiter les postes militaires, accompagn
seulement de deux ou trois personnes, allant au pas dans les rues, et
au milieu d'une foule qui, de plus en plus charme de sa bont et de sa
confiance, ne cessait de crier: _Vive le roi! vive Monseigneur le duc
d'Angoulme!_ On tait lectris par l'ide qu'il affrontait tous les
dangers pour le salut de la France, et chacun aurait donn sa vie pour
lui. Le comte Etienne de Damas donnait l'exemple du dvouement: charg
de toutes les affaires de Monseigneur, il sera  jamais cher aux
Bordelais, par l'affabilit et le zle infatigable avec lesquels il
y travaillait jour et nuit. On se rassurait aussi en pensant que
l'insurrection de l'Ouest allait enfin clater. Lord Dalhousie, qui
montrait autant d'habilet que d'attachement au prince, avait consenti
 tout ce qui pouvait faciliter ce mouvement. Le jour tait fix au
13 avril, pour le dpart de M. de La Rochejaquelein; sa compagnie de
volontaires voulait le suivre; on lui donnait la poudre et les armes
demandes, on expdiait un aviso  Jersey pour Monseigneur le duc de
Berry qui ne demandait qu' se jeter dans la Vende. Nous tions dans
toutes ces agitations si vives de crainte et d'esprance, le 10 avril
jour de Pques, quand le courrier arriva  quatre heures. Apprenant
que Paris avait reconnu le roi, et que tout tait fini, l'ivresse
fut gnrale et impossible  dcrire; toute la ville se livra 
l'enthousiasme du bonheur. Monseigneur le duc d'Angoulme donna  M.
de La Rochejaquelein la rcompense la plus flatteuse, en daignant le
charger de porter  Paris ses dpches pour Monsieur, et d'aller prendre
les ordres du roi. Il arriva un instant avant Sa Majest  Calais.
Quand le duc de Duras le nomma, le roi dit: C'est  lui que je dois le
mouvement de ma bonne ville de Bordeaux, et tendit la main  M. de La
Rochejaquelein qui se jeta  ses pieds.

FIN DU SUPPLMENT




                          PICES OFFICIELLES.


PROCLAMATION

_Imprime en Angleterre et distribue le 16 mai 1815, en dbarquant_.

DE PAR LE ROI.

Vendens, honneur de la France! rappelez-vous la gloire que vous
avez acquise dans la guerre gnreuse que vous avez soutenue pendant
plusieurs annes; vous tes destins  renverser pour jamais l'empire du
crime et du mensonge, pour mettre la vertu sur le trne lgitime. Le
roi vous aime; il n'a pas dpendu de lui de vous mieux traiter: vous le
croirez, puisque je vous le dis.

Le roi cherchait  calmer tous les partis; mais il ne vous a jamais
oublis.

Je vous apporte des armes et des munitions en abondance; les nations
de l'Europe, pleines d'admiration pour votre courage, vous donnent les
moyens ncessaires pour cooprer au rtablissement de l'autel et du
trne.

Rappelez-vous combien de fois mon frre vous a conduits  la victoire!
Essayant de marcher sur ses traces, je ne ferai que vous rpter ses
paroles, qui surent si bien enflammer vos coeurs gnreux: _Si j'avance,
suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi._

Je ne viens point ici pour allumer le flambeau de la guerre civile et
attirer sur ma noble patrie les maux qui l'ont rendue si clbre; je
viens par ordre du roi, pour dtruire les factieux.

Sachez que Buonaparte affecte de ne pas vous craindre; le monstre
n'ignore pas que votre rveil sera le signal de sa destruction.
Vendens! rappelez-vous votre antique valeur; ne perdez pas de vue le
titre de peuple de gans: l'usurpateur lui-mme vous l'a donn. L'Europe
a les yeux fixs sur vous; elle marche pour vous soutenir. Dj le crime
frissonne, et sa chute est prochaine. Souvenez-vous de ces paroles
mmorables du roi: _Je devrai ma couronne aux Vendens!_

Marchons, et que ce cri de l'honneur franais nous guide  la victoire;

Vive le roi!

_Sign_
le marquis DE LA ROCHEJAQUELEIN,
_Marchal-de-camp_.




_Extrait des dlibrations du Conseil d'administration de l'ancienne
compagnie des Grenadiers  cheval de la maison du Roi_.

_Sance du 1er aot 1816._

Le conseil d'administration assembl, cejourd'hui 1er aot 1816, dans
le lieu ordinaire de ses sances, pour procder  la liquidation de ses
comptes;

Prsens: M. le comte de Gibon-Krisouet, prsident; M. le baron Perrot,
M. le comte de Termes et M. le comte de Reynaud;

Considrant que son travail va bientt tre termin, et que par
consquent les registres de ses dlibrations vont cesser d'tre  sa
disposition;

Arrte:

Que la rsolution prise par les officiers de la compagnie, la veille
de son licenciement, et dont la teneur suit, sera consigne sur les
registres de ses dlibrations.

Les officiers de la compagnie, profondment affects de toucher au
terme o ils vont cesser de faire partie de la maison de Sa Majest:

Plusieurs d'entre eux ayant de plus la douleur de ne pouvoir mme faire
partie du 1er rgiment de grenadiers  cheval de la garde royale, o va
tre incorpore la compagnie; Et tous joignant aux bien vifs regrets de
se voir ainsi spars de leurs compagnons d'armes, ceux inexprimables
d'avoir perdu leur intrpide chef, qui, comme feu son frre, de si
hroque mmoire, est all combattre et mourir pour son roi  la tte de
ses braves compatriotes de la Vende;

Voulant consacrer  la fois les sentimens de fidlit, d'amour et de
vnration dont ils ne cesseront jamais d'tre anims pour Sa Majest,
et les souvenirs douloureux qu'ils conserveront aussi toujours de la
perte de leur ancien capitaine-lieutenant;

Ont unanimement rsolu,

Qu'il sera fait des anneaux portant en dessus, en conformit des
anciens tendards de la compagnie des grenadiers  cheval, une grenade
clatante, avec la devise: _Undiqu trror, undiqu lethum_; d'un ct
de cette grenade, le mot _Honneur_, et de l'autre celui de _Fidlit_;
en dedans, deux mains runies, et d'un ct crit, _le marquis de La
Rochejaquelein_; de l'autre, le nom de l'officier, sous-officier ou
grenadier qui devra porter ledit anneau; et que ces anneaux seront
distribus par le digne frre de feu leur brave capitaine-lieutenant, M.
le comte Auguste de La Rochejaquelein, colonel du premier rgiment des
grenadiers  cheval de la garde royale.

Le conseil, considrant ensuite que les anneaux adopts ont t
distribus, conformment  la rsolution ci-dessus, aux officiers,
sous-officiers et grenadiers de l'ancienne compagnie, et que tous ont de
nouveau jur, en les recevant, de verser tout leur sang pour le service
du roi,  l'exemple de leur valeureux chef, dont les hautes qualits et
le religieux dvouement ne s'effaceront jamais de leur mmoire;

Arrte de plus,

Que son prsident, M. le gnral comte de Gibon, sera charg de faire
parvenir au pied du trne copie de la prsente dlibration, comme
un nouvel hommage de l'entier dvouement de toute la compagnie des
grenadiers pour le service de Sa Majest et son auguste dynastie.

Fait et clos en sance, les jour, mois et au susdits, et ont sign:
le comte de Gibon, le baron Perrot, le comte de Termes, le comte de
Reynaud.



Sance du 29 aot 1816.

Le conseil d'administration assembl, cejourd'hui 29 aot 1816;

Prsens: M. le comte de Gibon, prsident; M. le baron Perrot, M. le
comte de Termes et M. le comte de Reynaud.

M. le prsident a dpos sur le bureau la lettre du 28 de ce mois, que
M. le duc de Gramont, capitaine des gardes, lui a adresse, et relative
 la dlibration prcdente.

Le conseil, considrant que cette lettre est la preuve que son prsident
a fait toutes les diligences ncessaires pour que la dlibration du
conseil soit mise sous les yeux du roi;

Arrte:

Que la lettre de M. le duc de Gramont sera entirement et littralement
transcrite ci-aprs:

Paris, le 28 aot 1816.

Monsieur le Comte,

J'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux du roi la dlibration du
conseil d'administration de l'ex-compagnie des grenadiers  cheval de sa
maison militaire, que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

Sa Majest a lu cette dlibration avec intrt; elle m'a charg de
tmoigner au conseil que vous prsidez, combien elle est satisfaite
des sentimens qui y sont exprims, et qu'elle compte toujours sur le
dvouement et la fidlit de ses braves grenadiers  cheval.

Je me flicite, Monsieur le Comte, d'avoir  vous communiquer les
sentimens du roi pour l'objet de la dlibration dont il s'agit; je
saisis avec empressement cette occasion de vous tmoigner l'assurance
del haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre,

Monsieur le comte,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
Le capitaine des gardes de service,
Sign le duc de Gramont.

Le conseil, considrant de plus que sa dlibration de 1er aot, qui
a t mise sous les yeux de Sa Majest, et la rponse de M. le duc de
Gramont, en date du 28 dudit, contiennent l'expression des sentimens
dont il est pntr pour la mmoire de feu son capitaine-lieutenant, et
l'approbation flatteuse que le roi a bien voulu y donner;

Arrte;

Que les copies de la dlibration et de la lettre de M. le duc de
Gramont seront adresses, par son prsident,  madame la marquise de La
Rochejaquelein.

Fait et clos les jours, mois et au susdits, et ont sign: le comte de
Gibon, le baron Perrot, le comte de Termes, le comte de Reynaud.


Madame la Marquise,

Le conseil d'administration de l'ancienne compagnie des grenadiers
 cheval, qui a subsist jusqu' ce jour pour la liquidation de ses
comptes, a cru devoir consigner sur ses registres les tmoignages de ses
ternels regrets pour le hros que nous pleurons avec vous, et dsirer
qu'il fussent mis sous les yeux de Sa Majest.

M, le duc de Gramont, capitaine des gardes de service, par lequel j'ai
d lui faire prsenter la dlibration qui les contient, m'a fait, de
sa part, une rponse si flatteuse, que le conseil d'administration a
pareillement jug la devoir consigner sur ses registres; mais, de plus,
Madame, il m'a charg de vous adresser des copies de cette dlibration
et de cette rponse.

Quoiqu'il nous en cote srement beaucoup de vous rappeler des souvenirs
si dchirans, et qui feront de nouveau couler vos larmes, nous n'avons
pu rsister au dsir de vous tmoigner que nous ne cesserons jamais
d'y mler aussi les ntres, et que tous ceux qui ont fait partie de la
compagnie des grenadiers  cheval, ne cesseront jamais d'tre anims des
sentimens de la plus grande vnration et du plus vif attachement pour
tout ce qui porte le nom de La Rochejaquelein.

Veuillez tre persuade qu'aucun ne peut tre plus pntr que moi de
ces sentimens.

Je suis avec respect,
Madame la Marquise,
Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
_Sign_ le comte de Gibon.


Paris, le 1er aot 1816.

Sire,

Le conseil d'administration de l'ancienne compagnie des grenadiers
 cheval, que j'ai eu l'honneur de prsider jusqu' ce jour,
en remplacement de notre si digne chef feu M. le marquis de La
Rochejaquelein, vient de terminer la liquidation de ses comptes; et
comme il n'aurait plus  se rassembler que dans le cas o, par suite
de leur examen, il lui serait demand quelques claircissemens, c'est
probablement pour la dernire fois que je serai charg par lui de
solliciter une grce de Votre Majest, en mettant  ses pieds l'hommage
de nos respects, de notre fidlit et de notre dvouement.

La compagnie des grenadiers  cheval, conformment  l'ordonnance de son
rtablissement, du 15 juillet 1814, avait deux tendards semblables 
celui de l'ancienne compagnie: ils portaient, d'un ct, les armes
de Votre Majest; de l'autre, une grenade clatante, avec la devise,
_Undiqu terror, undiqu lethum_.

Ils nous rappelaient  la fois et notre amour et nos devoirs. Si ces
tendards avaient t bnis, sans doute ils devraient tre dposs dans
un des temples de la religion; mais comme ils ne l'avaient point encore
t, nous osons demander  Votre Majest qu'ils soient dposs dans un
temple de l'honneur, en tant, par ses ordres, confis  l'illustre
famille de La Rochejaquelein. Nous disons confis, car ne nous serait-il
pas permis encore d'esprer qu'il pourrait, par la suite, convenir 
Votre Majest, qui a conserv ses fidles gardes-du-corps, de rtablir
de nouveau sa compagnie de grenadiers  cheval, qui lui a donn aussi de
si grandes preuves de dvouement et de fidlit, et dont la principale
destination avait toujours t de leur servir d'avant-garde?

Alors quel serait le bonheur de tous ceux qui auraient celui d'tre
rappels pour en faire partie, de retrouver  la fois dans la maison
du hros qui les avait commands, et leurs tendards, et un autre
La Rochejaquelein pour les guider dans le chemin de la gloire et de
l'honneur!

Je suis, etc.
_Sign le comte de Gibon,

_Marchal-de-camp,
Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,
Chef d'escadron de l'ancienne compagnie des Grenadiers  cheval.

Paris, le 25 octobre 1816.



MINISTRE DE LA MAISON DU ROI.

_Paris, le 12 novembre 1816.

Le Roi, Monsieur le Comte, vous autorise  remettre les tendards de
l'ancienne compagnie des grenadiers  cheval  la famille de feu M. le
marquis de La Rochejaquelein. Ils ne peuvent tre confis  des mains
plus dignes de garder les enseignes qui devaient servir de guides au
courage et  la fidlit.

Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma considration distingue,
etc.

_Sign_ comte de Pradel.



Paris, le 10 mars 1816.

Madame la Marquise,

J'attendais votre arrive avec impatience, pour avoir l'honneur de vous
adresser la lettre que j'ai reue de M. le comte de Pradel, et qu'il m'a
crite en rponse  celle que je l'avais pri de mettre sous les yeux de
Sa Majest.

J'en joins ici la copie.

Vous verrez que le roi a daign favorablement accueillir ma demande,
dicte par le voeu de tous ceux qui ont eu l'honneur de faire partie de
la compagnie des grenadiers  cheval.

Je ne saurais assez vous exprimer combien je me trouve heureux d'avoir 
vous transmettre cette grce de Sa Majest.

Je remettrai donc  votre volont, Madame, les tendards de ce corps,
et nous verrons tous avec une vive satisfaction la famille de
l'incomparable chef qui nous tait si cher, en devenir dpositaire.

Vous ne les trouverez pas tout--fait semblables  la description que
j'en avais faite dans ma lettre au roi.

Comme ils n'avaient encore t ni bnis, ni reus; comme ce n'tait pas
d'ailleurs la compagnie qui avait t charge de leur confection, nous
ne les avions pas encore vus, et nous les croyions, d'aprs des rapports
un peu inexacts, tels que je les avais dpeints.

Mais quand ils nous ont t remis, nous avons remarqu que les deux
cts reprsentaient une explosion de grenades avec la devise: _Undiqu
terror, undiqu lethum_, et que les armes du roi taient seulement
rappeles par des fleurs de lis d'or brodes sur les cravates.

Nous nous sommes de plus assurs, par des recherches positives au dpt
de la guerre, qu'ils taient absolument conformes  celui qui fut donn
par Louis XIV  l'ancienne compagnie des grenadiers  cheval, qui a t
supprime le 1er janvier 1776. J'ai l'honneur, etc.



_Lettre  M. le comte de Gibon, lieutenant-commandant d'escadron de
l'ancienne compagnie des Grenadiers  cheval de la garde-du-corps du
roi, marchal-de-camp, commandeur de l'ordre royal et militaire de
Saint-Louis._

18 dcembre 1816.

Nous avons reu, Monsieur le Comte, avec une bien vive reconnaissance,
les tendards de l'ancienne compagnie des grenadiers  cheval de la
garde du roi, dont Sa Majest daigne nous confier la conservation. C'est
et ce sera  jamais pour nous un tmoignage bien honorable et une
preuve touchante que Sa Majest apprcie les services de celui que nous
pleurons.

La France a vu avec admiration un corps si nouvellement form et compos
des vtrans de l'usurpateur, conserver une fidlit inbranlable au
roi. Combien il a fallu que celui qui en avait le commandement ft bien
second par ceux qui lui taient associs! Nous savons, Monsieur le
Comte, tout le zle que vous avez montr; M. de La Rochejaquelein vous
regardait comme un autre lui-mme. Nous n'oublierons jamais que c'est 
votre demande que nous devons l'honorable dpt de ces tendards. Puisse
ce corps, qui a fini au moment o il venait de se couvrir de gloire,
tre rtabli et confi encore  ses anciens chefs! avec quel
empressement nous remettrions ces tendards en leurs mains!

Agrez, Monsieur le Comte, l'assurance de notre vive reconnaissance, et
les sentimens de la considration avec laquelle nous avons l'honneur
d'tre, etc.

Donnissan, marquise de La Rochejaquelein.
Auguste, comte de La Rochejaquelein.



_Lettre  M. le comte de Pradel, directeur-gnral du ministre de la
maison du roi, ayant le portefeuille_.

19 dcembre 1816.

Il m'est impossible de vous dire, Monsieur le Comte, tous les sentimens
dont je suis pntre. Je viens de recevoir une lettre de M. le comte
de Gibon qui me transmet celle par laquelle vous lui annoncez que Sa
Majest daigne confier  la famille de La Rochejaquelein la conservation
des tendards de l'ancienne compagnie des grenadiers  cheval de sa
garde.

Hlas! dans ma douleur profonde, je ne me croyais susceptible d'aucune
consolation. J'ai perdu, pour la cause du roi, tant d'tres qui
m'taient chers, que je me trouve, pour ainsi dire, isole dans le monde
avec mes huit enfans; mais cette marque de bont de Sa Majest remet
quelque sentiment de calme dans mon ame fltrie par tant de perles
cruelles, et je sens que je puis jouir encore des tmoignages d'estime
et de confiance que Sa Majest veut bien accorder  la famille de mon
mari.

Ces tendards, nous les conserverons avec orgueil. Veuillez donc,
Monsieur le Comte, dposer aux pieds de Sa Majest l'hommage de notre
profonde reconnaissance. Je voudrais mme, s'il tait possible, la
consacrer en quelque sorte, en changeant le support de nos armes, et en
prenant les deux tendards  la place des deux lions; on les runirait
par une bande, sur laquelle seraient ces mots: _Vende, Bordeaux,
Vende_. Cela indiquerait  la fois les diffrens temps et les diffrens
thtres sur lesquels la famille a vers son sang pour son roi. Je vous
prie, Monsieur le Comte, de vouloir bien demander l'autorisation de Sa
Majest, et lui dire en mme temps que tout ce qui peut rappeler 
mes enfans les nobles exemples du dvouement de leur pre et de leur
famille, m'occupera jusqu' mes derniers momens.

J'ai l'honneur d'tre, etc.
DONNISSAN DE La ROCHEJAQUELEIN.



MINISTRE DE LA MAISON DU ROI.

Paris, le 17 avril 1817.

Madame la Marquise,

Vous avez dsir obtenir du Roi de pouvoir joindre aux armes de la
famille de La Rochejaquelein des supports reprsentant les deux
tendards de l'ancienne compagnie des grenadiers  cheval de sa garde,
en les runissant par une bande portant ces mots: _Vende, Bordeaux,
Vende_. Sa Majest veut bien me permettre de vous annoncer que s'il
tait besoin d'une autorisation pour cet objet, elle la donnerait
volontiers comme une marque du souvenir qu'elle conserve des actes de
dvouement et de fidlit que ces supports et cette devise sont destins
 rappeler. Vous pouvez donc, Madame la Marquise, profiter, ds qu'il
vous conviendra, du droit que vous donnent les intentions du roi, dans
une circonstance o je me flicite d'en tre l'organe auprs de vous.

Agrez, je vous prie, la nouvelle assurance des sentimens respectueux
avec lesquels j'ai l'honneur d'tre, Madame la Marquise, votre
trs-humble et trs-obissant serviteur,

_Le Directeur gnral du Ministre, ayant le porte-feuille_,

Comte de Pradel.



_Extraits des lettres de pairie dlivres, le 18 fvrier 1818, en faveur
de Henri-Auguste-George, marquis de La Rochejaquelein, cr pair le 17
aot 1815.

...........................................................
.........Prenant, en considration les services signals de feu le
marquis de La Rochejaquelein, la fidlit et le dvouement  notre
personne de sa famille,  laquelle il nous a plu de confier la garde
des tendards de l'ancienne compagnie des grenadiers  cheval de notre
garde, nous autorisons notredit trs-cher, am et fal marquis de La
Rochejaquelein, son fils,  joindre  ses armoiries, qui sont, savoir,
de sinople,  la croix d'argent, charge en abyme d'une coquille
de gueule et cantonne de quatre coquilles d'argent, les supports
reprsentant lesdits tendards runis par une bande portant ces mots:
_Vende, Bordeaux, Vende._ Et nous concdons  lui et  ses successeurs
le droit de placer ces armoiries et ces supports sur un manteau
d'azur, doubl d'hermine, etc........................
.....................................................



_Lettre de Son Exc. M. le gnral comte de Goltz, ambassadeur de Sa
Majest le roi de Prusse,  madame la marquise de La Rochejaquelein._

Paris, le 8 novembre 1817.

Madame,

Les officiers de l'arme prussienne, qui, en 1815, ont contribu Pour la
seconde fois au rtablissement du trne lgitime en France, prouvrent,
aprs la lecture des Mmoires intressans que vous avez publis, Madame,
sur la guerre de la Vende, le besoin de rendre un hommage public  la
vertu malheureuse, et d'exprimer par un monument durable l'admiration
dont les avait pntrs le caractre minemment loyal et chevaleresque
que MM. de Lescure et de La Rochejaquelein ont dploy dans cette lutte
sanglante. Ils rsolurent d'offrir un prsent au fils du gnral de ce
nom qui, ainsi que son frre, trouva une mort glorieuse sur le champ de
bataille, et un second  vous, Madame, l'insparable compagne de deux
chefs qui se sont illustrs par leurs sentimens et leurs exploits. Mais,
sentant que ce n'tait pas le prix de la matire qui devait faire celui
d'un pareil prsent; que ce n'tait ni de l'or, ni des diamans, dont des
soldats devaient faire hommage au descendant et  la veuve des
guerriers de la Vende, ils conurent l'ide d'offrir  M. Henri de La
Rochejaquelein une pe dont les emblmes feraient tout le prix, et de
vous faire remettre, Madame la marquise, deux candlabres de marbre,
dans le genre de ceux qui ornent le tombeau que la pit conjugale a
rig,  Charlottenbourg,  celle qui fut  la fois la plus parfaite des
pouses et des mres, et la plus chrie des reines: monument de deuil
sur cette terre et de triomphe dans le ciel.

Je m'estime heureux, Madame, que mes camarades m'aient choisi pour leur
organe, en me chargeant de remettre  M. de La Rochejaquelein l'pe qui
atteste  la fois leur respect pour les vertus guerrires, et la loyaut
des sentimens dont ils sont pntrs. Je vous prie, Madame, de vouloir
bien me fixer le jour et l'heure o je pourrai remettre cette pe entre
les mains de M. votre fils, en prsence des membres de votre famille et
de vos amis.

Les deux candlabres, qui ont t sculpts  Carare, doivent arriver
incessamment  Paris, et je vous demanderai alors la permission, Madame
la Marquise, de vous en faire galement hommage.

Veuillez agrer,
Madame la Marquise,
l'assurance de la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre,
Madame la Marquise,
Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
_Sign le comte de Goltz.



_Rponse de madame la marquise de La Rochejaquelein  M. le gnral
comte de Goltz, ambassadeur de Sa Majest le roi de Prusse_.

Paris, le 10 novembre 1817.

Monsieur le Comte,

C'est avec un profond attendrissement, et j'ose ajouter avec un noble et
juste orgueil, que mon fils et moi recevrons les glorieux prsens par
lesquels l'arme prussienne se plat  signaler son estime pour le
gnreux dvouement de MM. de Lescure et de La Rochejaquelein  la cause
de leur roi. Certes, il doit tre permis  des coeurs franais qui n'ont
jamais battu que pour l'honneur et la gloire, de tressaillir en recevant
de tels tmoignages de la part de tels guerriers.

Quand vous m'avez annonc, Monsieur le Comte, les dons que l'arme
prussienne daigne me faire, j'ai cru ma reconnaissance  son comble;
il me semblait que cette marque de bienveillance puisait toute ma
sensibilit: mais vous m'avez appris que de plus vives motions
pouvaient encore s'lever dans mon ame, en ajoutant que les candlabres
dont je vais tre honore ont quelque rapport avec ceux qui ornent la
tombe auguste d'une reine dont le monde gardera l'hroque souvenir,
dont la Prusse pleurera  jamais la perte.

L'histoire, qui racontera tout ce qu'a fait de grand l'arme prussienne
pour affranchir la Prusse, la France et l'Europe, dira aussi que
cette arme, juste apprciatrice de la loyaut, de l'honneur et de la
fidlit, a voulu honorer ces vertus dans la mmoire de ceux qui en
furent les victimes. Il appartenait  des guerriers qui ont fait
triompher la cause sacre pour laquelle MM. de Lescure et de La
Rochejaquelein ont combattu jusqu' la mort, d'enrichir leur famille
d'un monument de gloire qui s'y conservera de gnration en gnration.
Tout le sang des miens est consacr  leur roi; l'pe que vous allez
confier aux mains de mou fils, encore enfant, en lui rappelant vos
exploits et les actions de son pre, m'est un sr garant qu'il se rendra
digne de la porter.

Ces nobles dons, Monsieur le Comte, reoivent encore plus de prix de la
main qui a bien voulu se charger de nous les offrir: ce sera un nouvel
honneur pour nous de les tenir de votre excellence mme. Je voudrais
pouvoir hter un si beau moment; mais vous avez la bont de me demander
le jour o je pourrai avoir l'honneur de vous recevoir: c'est avec un
grand regret que je me vois force de vous prier d'attendre jusqu'au
jeudi 20 novembre,  cause de l'loignement de mon fils que je vais
faire venir.

Les hautes leons que lui donnent de tels gages d'une estime qu'il n'a
pu encore mriter, se joindront aux grands exemples que lui ont laisss
ses parens. Hlas! pourquoi faut-il que sa mre infortune ait achet
tant de gloire par d'inconcevables douleurs!

J'ai l'honneur d'tre,
avec la plus haute considration,
Monsieur le Comte,
Votre trs-humble et trs-obissante servante,
_Sign_ Donnissan, marquise de La Rochejaquelein.



MAIRIE DE LA VILLE DE BORDEAUX.

_Extrait du registre des dlibrations du conseil municipal de la ville
de Bordeaux.

Sance du 27 avril_ 1821.

Le 27 avril 1821,  sept heures du soir, le conseil municipal de la
ville de Bordeaux s'est runi sous la prsidence de M. E. Labroue,
premier adjoint, remplissant les fonctions de maire de Bordeaux.

taient prsens: MM. Balguerie junior, Nairac, Albespy, Mathieu, de
Marbotin, Billate de Faugre, Maillres fils, Desfourniel, de Ganduque,
de Villeneuve Durfort, Chalu, Courau et Balguerie Stuttemberg, membres
du conseil municipal.

La sance ouverte,
......................................................... M. Labroue,
premier adjoint, remplissant les fonctions de maire, fait le rapport
suivant:

Messieurs,

Par votre dlibration du 11 septembre 1818, approuve par la lettre de
M. le prfet en date du 26 septembre 1818, vous avez nomm les rues, les
cours et les places indiques dans le plan de distribution des terrains
du Chteau-Trompette, approuv, le 8 septembre 1817, par M. le
sous-secrtaire d'Etat au dpartement de l'intrieur.

Aprs avoir dcor ces principales voies publiques des nobles noms
fournis par l'auguste famille de nos rois, vous avez plac en seconde
ligne les noms de quelques-uns de nos habitans qui se sont illustrs par
de notables services rendus  la monarchie ou  la ville; mais qu'il
s'en faut, Messieurs, que nous ayons puis tous les noms auxquels notre
reconnaissante mmoire voudrait pouvoir rserver un pareil hommage.

Toutefois, parmi ces noms brille du plus grand clat celui de de _La
Rochejaquelein_,  jamais consacr dans les fastes de la fidlit, et
dont l'illustration s'est si bien montre dans notre heureuse journe du
12 mars.

C'est de ce nom, rvr dans toute la France, et plus particulirement
dans la Vende et dans nos contres, que j'ai l'honneur de vous proposer
d'enrichir la nouvelle rue autorise dans l'lot n 1 du plan prcit,
par l'ordonnance du roi, en date du 19 janvier 1820.

Cette nouvelle rue, vous le savez, doit tre ouverte dans le
prolongement de la ligne forme par les faades des maisons situes sur
la place Richelieu, depuis l'htel de Fumel jusqu' la Bourse.

J'ajouterai, Messieurs, que cette rue, dj pratique, mais d'une
manire informe, reut dans nos temps de troubles et de malheurs
l'abominable nom de _Quiberon_. H! quel autre nom que celui de _de La
Rochejaquelein_, pourrait mieux effacer les impressions de honte et de
douleur que ce nom de Quiberon, si marquant dans nos sanglantes annales,
rappelle  tous les Franais gnreux et fidles!

Sur quoi;

Le conseil municipal, accueillant avec enthousiasme le voeu que vient
d'exprimer son honorable prsident, et dsirant transmettre  la
postrit, par une inscription publique, le nom si cher  la religion et
aux vertus monarchiques des de La Rochejaquelein,

Dlibre  l'unanimit:

Art. 1er. La rue ouverte dans l'lot n 1 au plan gnral de la
distribution des terrains du Chteau-Trompette, en excution de
l'ordonnance royale du 19 janvier 1820, et perpendiculaire  la rue
_Esprit des lois_, portera le nom des _de La Rochejaquelein_.

2. Expdition de la prsente dlibration sera adresse  madame la
marquise veuve de La Rochejaquelein et  M. le prfet.

Fait et dlibr  Bordeaux, les jour, mois et an que dessus. Sign par
le prsident et les membres du conseil municipal ci-dessus dnomms.

Pour extrait:

En l'absence du maire de Bordeaux,

_Le premier adjoint,
chevalier de l'ordre royal de la Lgion-d'Honneur_,
Labroue.




AVERTISSEMENT
DES DITEURS.

Charette, qui commandait dans le Bas-Poitou, prit rarement part aux
oprations des grandes armes vendennes. Madame la marquise de La
Rochejaquelein n'a pu donner que des renseignemens peu dtaills sur ses
troupes, sur sa conduite, sur ses faits d'armes et son caractre. Les
Mmoires qu'on vient de lire, et qui sont si remplis d'intrt, se
terminent avant l'poque o ce chef habile, rest seul de tant de
guerriers, fut encore long-temps l'appui et l'esprance des royalistes.
On nous a remis des notes fort prcieuses qui furent crites par une
personne attache  son arme. L'auteur de ces notes ne les a point
traces de suite et dans un ordre mthodique; ce sont de simples
fragmens, mais qui, rapprochs des faits que rapporte madame de La
Rochejaquelein dans ses Mmoires, compltent l'histoire de Charette par
le rcit de ses derniers exploits, de sa dtresse, de ses prils et de
sa mort courageuse.




CLAIRCISSEMENS HISTORIQUES.


I.

La troupe d'insurgs, que M. Charette commanda dans le principe,
appartenait  un territoire peu tendu. Ce ne fut que successivement et
 l'aide de circonstances, ou fortuites ou amenes par son habilet,
qu'il parvint  runir une arme assez nombreuse. Son rle ne devint
brillant que lorsque les armes d'Anjou et du centre eurent effectu le
passage de la Loire.

Le pays, dans lequel il organisa sa premire bande, ne comprenait que le
district de Machecoul et une trs-faible partie de celui de Challans.
On ne pense pas que sa population guerrire, en la formant de tous les
individus, depuis vingt ans jusqu' cinquante, fournt au-del de 4,000
hommes, et encore taient-ce de bien mauvais soldats. Lorsque, dans
la suite, ce pays ne fit plus qu'une division de l'arme de Charette,
c'tait celle sur laquelle il comptait le moins.

Le surplus du district de Machecoul et la partie insurge de celui de
Paimboeuf, connu sous le nom de _Pays de Retz_, obissaient  M. le
chevalier de La Cathelinire qui, pendant toute sa vie, entretint plutt
des relations d'amiti que de dpendance avec M. Charette. Ce dernier
canton, dcouvert, accessible et entour de villes et de postes qui
taient rests fidles au parti rpublicain, ne tarda pas  tre
accabl; le chevalier de La Cathelinire, poursuivi  outrance, malade,
fut pris  la fin de 1793, et les soldats de sa bande, commands par
Gurin l'an, ne pouvant plus tenir dans un pays que traversaient
journellement les colonnes ennemies, vinrent se joindre  l'arme de
M. Charette dont elle composait l'avant-garde. C'tait l son meilleur
corps, celui  qui il a d la meilleure partie de ses succs dans la
campagne de 1794. On pouvait envisager les paysans qui le composaient
comme des soldats enrgiments. Chasss par la force de leurs foyers, et
n'y pouvant rentrer qu' travers les plus grands prils, ils n'avaient
d'asile et de ressource que dans les camps; et si cette position
dsespre dut enflammer leur courage, il tait encore exalt par le
dsir de venger le massacre de leurs familles et l'incendie de leurs
maisons.

L'autre portion du district de Paimboeuf, les cantons actuels de
Saint-Jean-Demont, Beauvoir, Saint-Gilles (le chef-lieu except),
donnrent naissance  une autre bande que commanda M. Guerres de la
Fortinire, demeurant aujourd'hui  Chavane. Cette troupe, appele
_Troupe du Marais_, prit Noirmoutier ds le commencement de
l'insurrection et ne la garda pas long-temps. La reprise de cette
place indisposa les soldats de M. Guerres, comme celle de Pornic avait
exaspr ceux de M. de La Roche-Saint-Andr. La fuite du chef amena
encore ce territoire sous l'obissance de M. Charette.

Les sieurs Jolly et Savin furent deux autres chefs indpendans qui
commandaient le territoire situ entre la route de Leg aux Sables
et celle de La Roche-sur-Yon au mme endroit, du moins leur pouvoir
s'tendait peu au-del de ces limites. Leurs troupes taient spares,
mais agirent souvent de concert. Elles tentrent deux fois le sige des
Sables et furent repousses.

Savin se plia de bonne heure aux volonts de M. Charette, aussitt que
celui-ci, chass de Machecoul par le gnral Beysser, eut tabli son
quartier  Leg: il tait d un caractre assez flexible. Jolly, ancien
soldat, homme emport et sans ducation, dou d'une valeur qui allait 
la tmrit, n'avait pas une aine aussi docile que Savin. Aussi cette
humeur imptueuse engendra-t-elle avec M. Charette des dmls violens
qui se terminrent par la catastrophe sanglante du rival imprudent. La
mort de cet homme courageux a t impute au gnral Charette qui devint
ensuite matre absolu de la bande qu'il commandait.

Vieillevigne et les communes environnantes avaient lev un autre corps
qui ne reconnut l'autorit immdiate de M. Charette qu' la reprise de
Machecoul, o le commandant Vrignaud fut tu. La Roche-sur-Yon et tout
le pays qui existe entre cette ville et le Lay, avaient pour chefs
MM. de Bukley et de Saint-Pol, qui ne cooprrent activement avec M.
Charette, qu'au moment o l'arme de Mayenne entra dans la Vende et
poussa devant elle les bandes de ce dpartement sur l'arme d'Anjou.
M. de Bukley passa la Loire, et M. de Saint-Pol, chef peu brave et peu
considr, cda  l'influence et  l'ascendant de M. Charette.

L'arme de Royrand suivit l'impulsion de l'arme d'Anjou et passa la
Loire; le pays qu'elle occupa resta donc sans chef, et une partie se
rangea alors sous les drapeaux de M. Charette; aussi, ds les premiers
mois de 1793, l'autorit de ce chef embrassait tout le territoire
compris entre la mer et la grande route de Nantes  Luon.

Elle s'tendit encore plus loin en 1794. Par la mort de M. Lyrot de la
Pasouillre, M. Charette acquit le pays situ entre la grande route de
Nantes et la Svre, et celui renferm entre cette rivire et la Loire,
depuis Nantes jusqu'aux confins de l'Anjou. Ce territoire nourrissait
trois divisions ou bandes qui ne se runirent, il est vrai,  l'arme de
Charette, que dans une ou deux occasions. Leur position difficile les
obligeait constamment de se tenir sur la dfensive.

L'on voit, dans les dtails qui prcdent, combien les commencemens de
M. Charette ont t faibles; le pays, qu'il a fini par commander seul,
tait donc, dans l'origine, partag entre plusieurs chefs indpendans et
jaloux les uns des autres. Aucun d'eux n'tait assez marquant, n'avait
occup dans l'arme des emplois assez considrables pour faire taire
l'envie, runir tous les suffrages et couper court  ces rivalits
dangereuses. Deux ou trois gentilshommes, dont le plus lev n'avait pas
dpass le grade de capitaine, quelques hommes du peuple qui n'avaient
d'autre recommandation que d'avoir vieilli dans l'emploi de caporal
ou de sergent: tels furent les chefs de l'insurrection dans tout le
territoire qui formait  la fin l'arme du gnral Charette.

Aussi est-ce  ce dfaut de talens et surtout d'ensemble que l'on
doit attribuer tous les mauvais succs que ces chefs prouvrent
partiellement, et l'inaction dsastreuse dans laquelle ils se tinrent
quand ils n'taient pas attaqus. Si toutes ces bandes eussent
t organises sous un seul chef dans les deux premiers mois de
l'insurrection, la cte, depuis Luon jusqu' Paimboeuf, qui n'tait pas
dfendue, dans cet intervalle de temps, par plus de trois  quatre mille
hommes, aurait t entirement balaye. Alors, n'ayant plus d'ennemis
derrire eux, n'tant plus obligs de garder la dfensive, tat qui ne
pouvait que dcrditer les affaires du parti, les Vendens auraient pu
faire de gros dtachemens et prter la main aux armes d'Anjou qui se
seraient alors avances dans l'intrieur, seul plan militaire qui ft
capable de mettre la rpublique en danger.


II.

Les nuances que l'insurrection tablit entre les paysans de l'arme de
Charette et ceux des armes d'Anjou et du centre, taient moins dues 
des causes naturelles et locales qu' des causes accidentelles. L'on ne
peut disconvenir que les insurgs, quoique pousss  la rvolte par des
vexations de plus d'un genre, ne se seraient pas spontanment levs
en masse; ils y ont t entrans par des suggestions; ce sont des
mcontens appartenant aux classes leves, des missaires cachs qui
soufflaient dans la Vende le feu de la sdition, et quoiqu'une populace
dchane soit assez difficile  contenir dans les premiers momens
d'effervescence, celle-ci connut des chefs immdiatement dans le
Bas-Poitou, comme ailleurs, et ces chefs auraient eu assez de pouvoir
pour empcher les massacres dans tous les lieux, s'ils l'avaient
fortement voulu. Cette vrit serait appuye au besoin sur des exemples
frappans.

Il est encore certain que les paysans qui composaient l'arme de Royrand
n'taient pas moins grossiers que ceux de l'arme de Charette. Le
premier corps s'tait recrut en partie dans l'ancien district de
Montaigu.

Ainsi ce furent ces massacres eux-mmes, ces assassinats rflchis qui
ensanglantrent les communes de Machecoul, de Leg et de Rochecervires,
qui altrrent les ames des paysans qui les commirent; qui les
changrent en btes froces; qui les enivrrent, pour ainsi dire,
de fureur et de vengeance. Il faut avoir t tmoin oculaire de ces
horribles scnes pour savoir jusqu' quel degr elles portrent dans
les esprits des campagnards le fanatisme et la cruaut; et ce qui
justifierait la justesse de l'observation, c'est que ces impressions
atroces furent privatives aux communes qui avaient pris part  ces actes
de barbarie, ou du moins elles y taient infiniment plus sensibles.

Ces affreux vnemens firent un tort incalculable au parti royaliste;
ils glacrent d'effroi les villes voisines, et surtout celle de Nantes
dont la dfection et peut-tre t dcisive; et les circonstances
taient bien propres  l'attirer dans le systme des insurgs.
Nantes, soumise alors  un gouvernement aussi absurde que tyrannique;
administre par des nergumnes tirs pour la plupart des classes
infrieures; Nantes, si florissante par le commerce des colonies, et qui
voyait ce commerce prs d'tre ananti, et par les excs d'une libert
insense proclame au sein des noirs, et par la guerre maritime que la
mort de Louis XVI venait d'allumer; Nantes, dtrompe de ses illusions,
voyait chaque jour refroidir la chaleur rvolutionnaire de ses citoyens:
nul doute donc qu'un grand nombre de ceux-ci ne fussent entrs dans les
rangs des royalistes, si leur ville et hsit  embrasser ouvertement
leur parti. C'est l un fait qu'on a vu attester par des tmoignages
nombreux.

De-l vint aussi la diffrente composition des armes, et que celles
d'Anjou montrrent toujours plus de tactique et de rsistance; les
dsertions y afflurent; ce qui provient d'avoir des corps mieux
disciplins, ce qui fournit des soldats plus intrpides, parce qu'ils
taient dgags des affections et des soins domestiques, et que leur
salut, leurs esprances taient dsormais attachs aux succs du parti
qu'ils avaient embrass; tandis que cette prcieuse ressource fut te
 l'arme de Charette par les actes sanguinaires de Machecoul et autres
endroits. Celui qui aurait tent de dserter n'avait que la mort en
perspective, et il et fallu une force d'ame bien prononce pour braver
ainsi les dangers des deux partis: aussi le nombre des transfuges ne
s'leva pas peut-tre  dix, et encore ceux-ci tenaient ou  une caste
proscrite dans les temps malheureux, ou s'taient fait remarquer par des
tourderies qui alors taient rputes pour des crimes.

Les massacres de Machecoul durrent pendant plus de cinq semaines;
chaque soir on gorgeait un certain nombre de prisonniers, aprs les
avoir attachs, en avoir form une espce de chane. Les assassins, ne
rougissant point d'attacher une ide de religion  ces pouvantables
forfaits, appelaient cette tragdie _le Chapelet_; et dans le fait
on rcitait cette prire au moment o l'on rpandait le sang de ces
malheureux. L'imagination frmit en rappelant des horreurs aussi
long-temps prolonges; prs de six cents victimes furent ainsi
massacres de sang-froid, et c'taient des hommes de toutes les classes
qui avaient t gagns par les opinions nouvelles, et que les insurgs
avaient ramasss dans la ville de Machecoul et autres communes
environnantes.


III.

Les premires dfaites donnent une ide du genre de courage qui signala
ensuite l'arme Charette, et du terrain convenable pour s'y dployer.
Jamais cette arme n'a eu de succs en plaine et dans un pays dcouvert,
 moins d'offrir un nombre infiniment suprieur  celui de l'ennemi.
Pour tre redoutable, il fallait qu'elle pt se retrancher derrire des
buissons ou des fosss, c'est--dire dans des endroits o la cavalerie
et le canon de l'ennemi taient sans effet.

Le mcontentement qui clata pendant quelque temps entre la bande de
Vrignaud et celle de M. Charette, ne fut point produit par le dsir
de supplanter ce dernier, mais par son insouciance habituelle. Cette
premire troupe, runie aux insurgs des communes qui avoisinent
Nantes, formait un corps avanc qu'on avait port aux Sorrinires, 
l'embranchement des deux routes qui conduisent de cette dernire  Leg
et Montaigu. Elle avait  soutenir des combats frquens, parce que les
Nantais, assigs pour ainsi dire sur ce point, faisaient des sorties
journalires. Il tait donc fort intressant de maintenir ce camp qui
couvrait ceux de Leg et de Chantonnay, et de fournir au moins des
vivres  ceux qui le composaient. Et sous le rapport des subsistances,
le canton de Vieillevigne, alors fort peupl, et principalement de
fabricans,  une poque peu loigne de la rcolte, se trouvait dans une
position difficile; il lui tait impossible de nourrir des soldats;
et M. Charette, pour qui ceux-ci taient un rempart prcieux, s'tait
engag  le faire.

Mais jamais obligation ne fut plus mal remplie. Cette malheureuse
division manquait de tout; elle passait des journes entires sans pain;
les officiers, qu'on envoyait au quartier-gnral de Charette pour en
demander et se plaindre de cet affreux dnuement, trouvaient ce gnral
entour de femmes et de jeunes gens, ou mollement assis sur un sopha,
prenant part  des conversations frivoles, ou se livrant  des danses
foltres avec cette cour effmine. Un pareil spectacle n'tait pas fait
pour concilier l'affection et l'estime de jeunes officiers bouillans,
d'une humeur altire et indpendante, qui venaient de laisser leurs
soldats en proie  la faim, murmurant contre leurs chefs, et menaant
de regagner leurs foyers. Des propos violens se tenaient de part et
d'autre; ils circulaient ensuite dans les rangs de la division avec
les dtails de la vie riante et commode qu'on menait  Lg, et le
mcontentement tait port  son comble.

Voil exactement les causes des dissensions et de l'aigreur qui
rgnaient  cette poque entre les deux bandes. Celle de Vrignaud se
regardait comme indpendante, et ne devant conserver avec Charette
qu'une harmonie d'opinion et de mesures; mais son chef n'a point
prtendu au commandement gnral.

Charette n'prouva point de sdition dans sa propre arme, quoique
sa conduite dissipe, son existence oisive et ses deux promenades de
Montaigu le dcrditassent beaucoup dans le parti. Il ne fut entirement
rtabli dans l'opinion que par la reprise de Mchecoul qui fut emport
de vive force, quoique dfendu par une garnison de quinze cents hommes
et dix-huit pices de canon.

Il serait nanmoins possible que la marquise de Joulami, femme d'un
esprit trs-dli et trs-intrigant, ait eu le projet de faire ter le
commandement  Charette: elle avait beaucoup d'influence  Vieillevigne,
et si elle avait pu porter l'une de ses cratures  la place de
celui-ci, elle et t l'ame des oprations militaires, ou du moins elle
a pu se l'imaginer. Charette et cette femme ont eu des dmls, et l'on
assure que, dans une rponse que lui fit le gnral, pour la rappeler
ironiquement  un genre d'occupations plus convenable  son sexe, il
joignit une quenouille  sa lettre. On doit penser qu'un pareil cadeau
aura t mal reu.


IV.

Charette vint se rfugier deux fois  Montaigu. Sa premire fuite fut
cause par une terreur panique, parce que les rpublicains, sortis des
Sables, s'taient avancs jusqu' Palluau, et que l'arme de Beysser
occupait en mme temps Machecoul. M. de Royrand le reut trs-mal, et
lui observa assez rudement que du moins il fallait voir l'ennemi avant
de dcamper.

Le courroux de M. de Royrand tenait aussi  des causes personnelles; le
poste de Lg vacu, il se trouvait  dcouvert de sa droite, et il
pouvait tre pris entre deux feux.

D'un autre ct, et c'tait l le principal motif, l'arme de Charette,
si elle ft demeure sur son territoire (celui de l'arme Royrand),
pouvait l'affamer dans quelques jours. Ce dernier chef, homme dlicat
et probe, tait trs-avare de rquisitions et nourrissait son arme
au moyen des excursions qu'il faisait sur le pays ennemi, ou avec des
grains qu'on payait en partie avec la caisse prise sur le district
de Montaigu. L'arme Charette et donc drang le systme d'ordre et
d'conomie, et elle et mme pu amener la disette dans les communes ou
elle se serait rpandue. D'ailleurs, stationne  Montaigu, quel
service pouvait-elle rendre au parti? Et elle laissait  la merci
des rpublicains les bandes de Savin et de Jolly, qui pouvaient tre
facilement coupes.

Le poste de Saint-Colombin tait gard par quatre cents hommes environ,
tirs d'anciens rgimens de ligne; celui de Rohan en avait fourni la
meilleure partie. Ce poste fut surpris et fit peu de rsistance. La
moiti fut faite prisonnire.

Charette soutint vers ce temps-l un autre combat contre une colonne
sortie de Machecoul, forte de cinq  six cents hommes, et qui vint
l'attaquer  Lg; il la battit compltement et prit les deux pices de
canon qu'elle avait amenes avec elle. Ce dtachement tait en partie
compos de Nantais.


V.

L'attaque de Nantes ne fut faite activement que par la grande arme.
Celle de Charette n'y pouvait faire qu'une parade inutile. Comment en
effet aurait-elle tent avec succs de pntrer  travers une demi-lieue
d'une espce de dfil, d'une gorge troite, forme par les ponts de
la Loire et de la Svre, sans pontons et sans bateaux? Aussi ne
s'avana-t-elle que jusqu'au pont Rousseau, et elle dressa en cet
endroit des batteries avec lesquelles on tira sur la ville  boulets
rouges; une batterie voisine des rpublicains ripostait et tua une
cinquantaine d'hommes. Les patriotes ne pouvaient, rien craindre de ce
ct; ils le dfendirent avec un faible poste et quelques canonniers.

Les paysans accourus  ce sige s'levaient,  ce que l'on prtend, au
moins  vingt mille. On remarquait dans cette arme des vieillards
et des femmes qui s'taient pourvus de sacs, afin de profiler plus
amplement du butin qu'aurait procur une ville aussi opulente; on
annonait hautement l'intention de la piller; et si toute cette
populace et russi  s'y introduire, il et t malais d'empcher ce
brigandage. De pareilles dispositions, connues des assigs, taient
bien propres  enflammer leur courage et  augmenter la rsistance.

On a dit dans le temps que si l'arme d'Anjou et forc la ville, le
dessein des chefs qui la commandaient tait de garder aussitt les
ponts, afin de s'opposer  l'entre de l'arme Charette dont les
principaux officiers seuls eussent t excepts de cette dfense.

Il n'est pas prsumable que Charette ait montr des prtentions ouvertes
au poste de gnralissime. Il ne pouvait pas raisonnablement conserver
le moindre espoir d'tre nomm; il tait peu connu dans les armes
d'Anjou et du centre; il n'avait eu aucune relation directe avec elles,
 l'exception de M. Royrand; l'on ne pense pas qu'il et envisag
les autres chefs  cette poque; il dputa deux ou trois officiers 
l'assemble qui devait faire l'lection, et il aura t mcontent, comme
beaucoup d'autres, de la promotion de M. d'Elbe qui,  la vrit, ne
mritait pas la prfrence. On aura peut-tre envisag les rflexions
qu'il aura faites sur ce choix, comme le dpit de l'amour-propre
offens.

Il serait plus exact de croire que Charette s'imaginait qu'on devait,
dans cette assemble de chefs, s'occuper non-seulement du chef principal
mais de l'organisation de toutes les armes, opration qui, dans le
fait, aurait t bien sage. Charette et voulu, dans ce cas, tre lev
au commandement de l'arme du Bas-Poitou, c'est--dire de tout le
territoire insurg qu'il gouverna aprs le passage de la Loire. Tout le
pays et ainsi t divis en trois armes principales, et relativement
au nombre,  l'importance et aux ressources territoriales, Charette et
command incontestablement la seconde.

Il aura donc t trs-piqu d'une omission qui le laissait  la tte
d'une bande assez mdiocre, et toujours en butte aux tiraillemens, aux
intrigues et l'insubordination des autres chefs. Si son projet et
russi, la nomination d'un gnralissime l'et peu gn, tant parce que
le commandement du centre de celui-ci et t loign, que parce que
l'obissance de chef  chef tait dans ce temps-l trs-imparfaite.


VI.

Charette avait commis une faute grossire dans l'tablissement de son
camp de Lg, et qui lui tait absolument toute facilit de rsister 
l'invasion des rpublicains et aux attaques qu'ils auraient diriges
contre lui dans cet endroit. Lg tait couvert de tous cts par des
arbres et des haies touffues, retranchemens naturels qui s'adaptaient
merveilleusement au gnie militaire des insurgs. Charette dtruisit cet
avantage de fond en comble; il fit abattre tous les arbres, raser les
buissons, et convertit Lg en une vaste plaine. Son aime travailla
pendant tout l't de 1793  cette imprudente opration. Ds ce moment
le poste ne fut plus tenable pour des paysans qui l'abandonnaient
aussitt qu'ils apercevaient l'ennemi; et il devint pour celui-ci un
poste de prdilection qu'il occupa constamment dans la suite, et qui
le plaait au centre du pays insurg. On ne conoit pas comment les
expriences malheureuses, faites par Charette dans les endroits trop
dcouverts, ne lui avaient pas fait rejeter ce projet insens; mais
c'est encore dans cette occasion qu'on remarque une des principales
nuances de son caractre, la suffisance et la prsomption. En traant 
Lg un camp retranch, il singeait le gnral d'une arme rgulire.


VII.

Charette montra dans sa premire lutte contre le gnral Haxo une autre
nuance de son caractre, la lgret et l'imprvoyance unies  beaucoup
de bravoure et de fermet. C'est bien dans cette occasion qu'on remarque
qu'il n'adoptait aucun plan militaire, mais qu'il vivait au jour le
jour, bravant le danger lorsqu'il se prsentait, mais ne sachant ni le
calculer, ni faire natre ou prparer des circonstances avantageuses.
Aprs la prise de Noirmoutier, Charette n'y demeura que quelques jours;
il les employa  faire entrer quelques vivres dans la place et 
expdier un aviso en Angleterre. Ce fut La Roberie an, officier de
mrite, qu'il y envoya. La garnison qu'il laissa  Noirmoutier tait
d'environ huit cents hommes, et ce poste fut mdiocrement envi par les
soldats de son arme, qui avaient une rpugnance invincible pour toute
position o l'on n'avait point de retraite. Le gouverneur tait un M.
de Tinguy, officier peu connu, et qui, parmi plusieurs autres officiers
rests aussi dans la place, ne devait pas jouir d'une grande autorit.

Charette ramena donc incontinent son arme  Touvois,  une lieue de
Lg, apparemment parce que cela le rapprochait de sa nouvelle conqute,
et qu'il avait prouv devant une division de l'arme de Mayence,
qu'il n'y avait aucune rsistance  tenter dans son ancien poste qui
quivalait  une rase campagne: il y campa pendant plus de trois
semaines. Enfin, vers le milieu de novembre 1793, Haxo sortit de Nantes
et entra par plusieurs points sur le pays insurg. La division des
Sables pntra aussi, et Charette vit qu'il allait tre envelopp 
Touvois, pendant que la division de l'arme de Haxo, qui avait dbouch
par Machecoul, lui couperait la retraite de Noirmoutiers. Dans une
position aussi pineuse, Charette devait prendre un parti dcisif, et
il n'en prit point; il dcampa de Touvois, s'avana vers la Garnache et
Saint-Gervais: Haxo le suivait rapidement  la tte de quatre  cinq
mille hommes et de l'artillerie.

Charette essaya un instant de lui rsister dans ce dernier endroit, mais
il fut chass  coups de canon et accul dans Bouin, dont il ne se tira
avec sa troupe qu'en franchissant ou traversant les fosss. Il laissa l
une belle artillerie, ses caissons, ses quipages. Son arme ne sauva
qu'un seul cheval, celui de La Roberie; mais l'on ne sache pas qu'elle
ait tu les autres ni enclou ses canons. Elle effectuait une retraite
ou plutt une droute prcipite, accompagne du plus grand dsordre,
et, certainement, elle n'eut pas le temps, ni peut-tre la pense de
dtruire les ressources qu'elle tait force d'abandonner  l'ennemi. Ce
dsastre n'avait point t prvu, et il tait bien facile de l'viter.
Charette devait examiner, en sortant de Touvois, s'il avait une force
suffisante pour dfendre Noirmoutiers et pour en empcher le sige; il
ne pouvait s'agir de s'y enterrer, car alors tout le parti se serait
trouv concentr dans un seul point, et il tait irrvocablement abattu
par la chute de ce lieu de refuge. Pour prendre une pareille rsolution,
il et fallu attendre  une poque dtermine un secours que
l'Angleterre aurait envoy, et qui et t capable de faire lever le
sige. Ce plan tait donc impraticable, quand mme on admettrait, ce
qui et prouv une grande difficult, que l'arme et consenti 
l'excuter.

Et si l'arme de Charette tait trop faible pour tenir tte  l'ennemi,
il fallait donc se garder soigneusement de se laisser engager avec tous
ses moyens militaires sur un terrain dsavantageux, et qui ne laissait
aux insurgs, en cas de dfaite, que la perspective d'une destruction
totale.

Bien plus, un semblable chec devait dcourager entirement la garnison
de Noirmoutiers: il tait propre  lui enlever l'espoir d'tre jamais
secourue, et par suite celle nergie morale et ces illusions du courage,
qui sont toujours les meilleurs garans d'une dfense opinitre. La
facilit avec laquelle elle se rendit atteste assez l'abattement et la
consternation que produisit la victoire de Haxo dans l'ame des assigs.

Ce malheureux vnement prouve donc l'hsitation, l'incertitude et
l'absence de tout plan fixe de la part de Charette. C'tait plutt un
sentiment confus que des rflexions claires qui le portait ainsi dans
la direction de Noirmoutiers. Peut-tre avait-il l'ide vague de s'y
jeter et d'y cantonner une partie de son arme, sauf  la rejeter, si
d'autres motifs paraissaient ensuite peu favorables. C'tait toujours
l'vnement actuel qui dterminait sa conduite, et la mobilit des
circonstances n'tait pas plus rapide et plus varie que celle de ses
penses et de ses rsolutions. Si celle que l'on analyse ici et reu le
moindre degr de maturit, s'il et pes un seul moment les rsultats
que pouvait amener, au milieu d'un marais, une lutte ingale, il aurait
port son arme dans le sein du Bocage, sur un terrain o il devait
bientt recueillir tant de succs: et, comme Haxo voulait reprendre
Noirmoutiers, et comme, pour achever ce dessein, il avait besoin de
protger ses derrire; par un corps d'observation, que les munitions et
les subsistances ncessaires  sa troupe devaient arriver librement, et
que, pour assurer ces approvisionnemens, il lui fallait tenir une chane
de postes depuis Noirmoutiers jusqu' Nantes, les vnemens de la mer
tant trop hasardeux; il et t bien difficile que Charette n'et pas
trouv jour  entraver des dispositions si multiplies, et  gagner
peut-tre sur son ennemi des avantages importans.

Aussi faut-il dire que cette dfaite de Bouin terrassa le parti. Elle
fut  l'arme de Charette ce que la dfaite de Luon avait t aux
armes runies. Dans les deux endroits on perdit son artillerie et ses
munitions, et cette dernire perte surtout tait incalculable pour des
gens qui n'avaient point de postes fortifis, qui taient obligs de
traner tous leurs moyens aprs eux. Charette n'tait plus,  proprement
parler, un gnral d'arme, parce que tout ce qui constitue une arme
avait chapp de ses mains; il devenait un simple partisan, occup
 fuir habituellement devant l'ennemi lorsqu'il dployait une force
suprieure, et  pier les occasions dans lesquelles ce mme ennemi se
serait nglig ou affaibli par excs de confiance.

Charette essaya ce genre de combattre en sortant de Bouin. Il surpris
 Bois-de-Cene un dtachement rpublicain de quatre cents hommes  peu
prs, qui fut presque entirement gorg. Cet avantage lui procura
quarante chevaux. Il se porta le lendemain sur Lg que gardait une
troupe plus nombreuse et pourvue de canons; il l'attaqua valeureusement,
et il fut repouss aprs un combat de quelques heures.

C'est de cette poque que date toute la campagne faite par Charette,
pendant l'hiver de 1794, et dans laquelle les revers de ce chef
restrent bien au-dessous de ses avantages. Plusieurs causes
contriburent  ses succs.

La premire et la plus considrable fut la proscription gnrale des
Vendens, l'interdit qui fut jet sur leur malheureuse contre, et les
horreurs inouies dont elle devint le thtre journalier; une soldatesque
effrne n'y connaissait ni amis ni neutres: les femmes et les enfans
furent envelopps dans ce carnage impitoyable; des communes qui avaient
livr les armes furent ensuite livres  la dvastation, au fer et  la
flamme; des hommes revtus des fonctions et des livres rpublicaines
furent fusills; il n'y eut donc alors d'asile que dans les camps et
les forts, de sret et de garantie que sous les armes, de protection
efficace que dans des runions nombreuses. La crainte du pril et le
sentiment de sa conservation formrent l'arme, et la terreur gnrale
produisit le courage le plus exalt, le courage du dsespoir.

A ce mobile aussi puissant que les rpublicains avaient exerc contre
eux, il faut ajouter le dfaut absolu de renseignemens et de lumires
dont ils auraient eu besoin pour guider leurs oprations, et dont ils
taient privs. Ils avaient, par leur conduite atroce et cruelle, lev
un mur d'airain entre les Vendens et leurs soldats. Les deux partis
n'taient plus composs que d'ennemis acharns: ainsi les armes
patriotes n'ayant aucune espce de relation dans le pays o elles
combattaient, ne pouvaient marcher qu' l'aventure; leurs gnraux ne
pouvaient former, pour ainsi dire, que des combinaisons divinatoires.
Ils poursuivaient les insurgs  la piste; ils ne reconnaissaient que
par la trace des lieux, par les routes qu'ils tenaient, semblables au
chasseur qui rembuche des btes froces; et comme cette manire de
dcouvrir n'tait praticable que pendant le jour, il s'ensuivait que les
Vendens taient toujours en sret pendant la nuit, et qu'ils avaient
une grande facilit pour cacher leur marche et chapper  l'ennemi.
Cette considration explique pourquoi, dans cet hiver, ils furent
si rarement surpris, et ils ne l'auraient mme jamais t, si cette
scurit habituelle ne les et fait relcher quelquefois de toute espce
de prcaution.

Ensuite la nature du terrain du Bocage de la Vende tait inestimable
pour des rvolts pendant le cours de l'hiver. Couvert de bois et de
buissons, n'ayant que peu de chemins et des chemins impraticables, il
tait presque impossible  une troupe d'y conduire de l'artillerie; le
transport des vivres et des bagages y tait de la dernire difficult.
La cavalerie la mieux monte y tait ruine eu quinze jours; tous les
obstacles enfin se pressaient autour des oprations militaires, et si
les colonnes rpublicaines n'eussent t claires par des rfugis du
pays, elles auraient probablement t rduites  une inaction complte.
Une attitude active ne leur tait pas plus favorable, puisqu'en agissant
avec des corps nombreux, les rpublicains taient affams, et ils
couraient risque d'tre crass ds qu'ils se montraient en petites
masses. Ils en firent une rude preuve dans la campagne que l'on
rappelle. Rassembls en grande force, ils ne trouvaient personne et ils
taient assaillis de privations. parpills en petits dtachemens, ils
taient battus. L'on fera remarquer dans la suite que le gnral Hoche
termina facilement la guerre civile, parce qu'il sut prvoir et parer
 tous ces inconvniens. La Vende et t pacifie dix fois avant la
dernire, si l'on et remplac les trois quarts des soldats rpublicains
qui y sont pris, par de la modration et du bon sens.


VIII.

Le pays insurg se trouva le plus souvent dbarrass des troupes
rpublicaines pendant l't de 1794. Des colonnes le traversrent trois
ou quatre fois, mais sans s'y arrter. Ce plan de l'ennemi tait motiv,
ou sur les courses infructueuses faites pendant l'hiver et qui leur
avaient cot tant de monde et tant de fatigues, ou sur la ncessit de
renforcer les armes des frontires moins exposes pendant les mauvaises
saisons, ou principalement pour border et dfendre les ctes sur
lesquelles on craignait toujours quelques dbarquemens d'Anglais qui
auraient coopr avec les insurgs. Charette eut donc le temps de
respirer  son aise et d'entreprendre lui-mme des attaques, au lieu de
repousser ou d'esquiver celles des rpublicains. Sans doute ce repos
qu'il aura prsent  ses soldats sous des couleurs adroites, comme
tant la suite de l'abattement ou de l'impuissance de l'ennemi, releva
le courage des siens, leur donna une haute ide de leur force, et
augmentait leur confiance dans le gnral qui les avait guids  travers
tant de dangers. En envisageant dans leur ensemble tous ceux qui les
avaient assaillis, les Vendens le regardaient comme le librateur de
leur pays, le sauveur de leur existence, et la guerre qu'ils avaient
soutenue sous ses ordres, comme ayant t le seul moyen d'chapper
 cette terrible catastrophe; les esprits reurent donc de ces
considrations des impressions d'enthousiasme et d'nergie, qui
prparrent les succs que les Vendens obtinrent contre les camps
retranchs des patriotes.

Le camp dont l'attaque, est sans contredit, un des plus beaux faits
d'armes du gnral venden, n'tait point assis  Saint-Christophe, mais
 Frelign, auprs d'une chapelle de ce nom,  un quart de lieue de
Touvois. Les rpublicains avaient un dtachement dans le premier
endroit, et c'est sur ce point que la troupe battue effectua une
retraite bien difficile; la garnison de ce camp tait de quinze cents
hommes, et plus de la moiti fut tue. Les Vendens montrrent dans
cette occasion une valeur et une fermet que l'on ne pouvait pas
raisonnablement attendre; l'vnement seul justifia l'attaque d'un poste
que l'on regardait comme imprenable par des troupes irrgulires.

Le camp des Chrimires, que Charette fora quelques jours aprs, n'tait
pas aussi fort et aussi nombreux: celui-ci fut surpris dans un moment o
l'ennemi tait mal prpar. Les soldats avaient lav et nettoy leurs
armes ce jour-l, et un grand nombre tait rpandu dans les vignes dont
la maturit approchait. Cette attaque imprvue tait la suite de la
dfaveur qui entourait les rpublicains et de l'impossibilit dans
laquelle ils s'taient placs, par leurs cruauts, de recevoir aucun
renseignement. Les localistes, avec qui ils vivaient sans dfiance,
taient les premiers  les trahir; ainsi les Vendens taient prvenus
 temps de toutes les occasions favorables qui se prsentaient, et les
rpublicains ne l'taient jamais. On ne peut se faire une ide de la
haine profonde, de l'horreur que ceux-ci avaient excites dans le pays
insurg; les femmes, les enfans en taient envenims; ces sentimens
taient comme mls dans leur substance, et ports au dernier degr
d'exaltation.


IX.

On ne peut nanmoins dissimuler que la fureur des soldats rpublicains
s'tait grandement ralentie pendant cet t de 1794, et avant
l'vnement du 9 thermidor qui l'adoucit encore bien davantage. Le
retour aux maximes de modration qui fit sourire l'humanit dsole,
commena d'affaiblir le parti des insurgs; il brisait ou du moins
relchait son principal ressort, le dsespoir du malheur, la ncessit
toujours prsente de vaincre ou de prir: aussi peut-on remarquer que,
depuis cette amlioration dans l'opinion, les Vendes ne donnrent plus
le spectacle d'actions aussi brillantes et aussi courageuses que pendant
la priode de la terreur.

Ce camp de Frelign, dont on parlait  l'instant, et qui resta plusieurs
semaines sans tre menac, dploya constamment une manire oppose  la
marche dvastatrice des colonnes qui avaient fait les campagnes d'hiver:
il avait t tabli en cet endroit, quelque temps avant la rcolte, et
couvrant un pays fertile et dcouvert, entretenant des communications
journalires avec Machecoul et Challains, il inspirait des craintes bien
vives  tous les cultivateurs qui voyaient mrir leurs moissons sur
cette partie du territoire. Ces malheureux n'avaient d'autre perspective
que la mort donne par l'ennemi ou par la famine plus cruelle encore;
une position aussi critique enhardit quelques-uns d'entre eux; ils
se hasardrent  couper leurs grains, quelque chose qui leur en
pt arriver. Les cavaliers rpublicains les aperurent et ne les
inquitrent point; ils rassurrent mme les fuyards, et cette preuve,
bientt connue, rappela de toutes parts les moissonneurs effrays, en ne
gurissant partout qu'une bien faible partie de leur dfiance.

La position de ces pauvres laboureurs tait difficile; une exprience
affreuse leur avait prouv que ces intervalles d'une douceur apparente
n'avaient t prcdemment que le sommeil du tigre; que l'ennemi avait
quelquefois endormi leur vigilance et leur prcaution, et recommenc
tout--coup ses actes de barbarie. Frelign tait prcisment situ
dans cette paroisse de Falleron, dont la plupart des hommes avaient t
gorgs, l'hiver pass, au camp de Lg o les rpublicains les avaient
attirs sous l'espoir de la paix aprs la leur avoir jure dans un
banquet, aprs leur avoir prsent la coupe de la rconciliation:
une catastrophe aussi rcente avait grav dans les mes de terribles
souvenirs.

Les paysans de ce canton, presss de ramasser leur subsistance et celle
de leurs enfans, devaient prouver de grandes craintes; d'un autre ct,
ils devaient la cacher aux rpublicains qui les environnaient  tout
instant; et il leur fallait encore, par la dmonstration l'un dvouement
bien prononc, empcher que les chefs vendens ne prissent ombrage de
ces relations quivoques, toute communication prtendue volontaire avec
les rpublicains tant punie de la peine de mort; et les dlateurs ne
manquaient pas plus dans ce parti que dans le parti patriote: la mme
espce d'hommes jouait ce rle infme; les mmes motifs les animaient;
c'tait galement des sans-culottes royalistes que peignaient la
prosprit de leurs voisins et la soif de leurs dpouilles; et la
crdulit, exagre par la peur, assassinait, sur ces rapports, des
hommes qui n'avaient d'autres torts que d'avoir allum les dsirs de
quelques misrables.

Ainsi le mme mobile tyrannisait pareillement les deux partis les
plus opposs; la terreur avait peupl les armes rpublicaines, elle
entretint aussi les runions des insurgs. Ces bandes s'affaiblirent en
nombre et en audace ds que le paysan, lass de cette lutte sanglante,
et dsesprant d'atteindre le but de ses premiers efforts, acquit la
certitude qu'il pourrait dsormais respirer sous son toit, et cultiver
en paix le champ de ses pres: sa rpugnance  combattre de nouveau
clata d'une manire bien sensible, lorsque Charette rompit la paix de
Jacmaye.

Lorsqu'on fit  Charette les premires ouvertures de paix, et que l'on
fit entrevoir  ses officiers que l'tat critique des insurgs pourrait
se terminer par un dnoment qu'on n'et jamais d prvoir, ces
propositions conciliatrices arrivrent dans un moment trs-propre 
les faire accueillir; la rsistance tait devenue, pour ainsi dire,
impossible.

Les Vendens taient alors  peu prs sans munitions. Je vis poser en
fait, dans un conseil de guerre o la plupart des chefs taient runis
pour rfuter l'opinitret de quelques-uns d'entre eux qui votaient pour
la continuation de la guerre, qu'en exceptant les cartouches que chaque
soldat pouvait avoir  sa disposition, l'on n'avait pas en magasin
trente livres de poudre. Ce fait tait prcis devant Charette, les
gnraux de l'arme du centre, et les principaux officiers des deux
corps, et il ne fut dmenti par personne.

En effet, depuis bien du temps l'on n'avait emport aucune place qui
et servi d'entrept pour des munitions de guerre. Les rpublicains
ne menaient plus d'artillerie avec eux. Le soldat portait toutes ses
cartouches avec lui. Les insurgs ne profitaient donc que de celles
trouves sur les ennemis morts ou prisonniers. Les camps retranchs dont
ils s'taient empars taient dpourvus de caissons; les cartouches
manquaient, assure-t-on, aux rpublicains de Frelign: ainsi il devait
arriver un instant, et cet instant tait tout proche, o les insurgs
auraient t dans l'impossibilit de brler une seule amorce.

Aussi, pendant l'intervalle de la pacification, tous les soins des chefs
se portrent sur cet objet intressant. Les communications les plus
actives furent entretenues avec Nantes par des Vendens affids qui s'y
procuraient de la poudre, et reformaient peu  peu le matriel de chaque
division: ces approvisionnemens n'taient pas difficiles. Nantes tait
alors peuple de mcontens, d'hommes qui soupiraient aprs le retour de
la royaut et qui favorisrent de tout leur pouvoir les manoeuvres des
insurgs.

Mais, en dfinitive, on ne pense pas que ces manoeuvres eussent
t favorables au parti venden: si elles lui procurrent quelques
munitions, elles livrrent aussi  l'ennemi le secret de ses forces et
du mode sous lequel elles avaient t employes, parce que, de la part
de ces hommes simples et grossiers, le rcit dtaill de leurs succs
passs tait toujours le langage de l'indiscrtion. Ainsi la Vende
se vit enlever son rempart principal, le prestige qui avait couvert
jusque-l ses oprations militaires et avait fascin les yeux de ses
ennemis sur sa puissance relle: le mystre d'illusion fut dvoil, et
les patriotes purent appliquer  ce pays l'apologue des btons flottans
sur l'onde.

En second lieu, depuis que les moeurs des soldats rpublicains s'taient
adoucies, les habitans qui environnaient leurs postes avaient pu se
procurer les papiers publics; les patriotes cherchaient mme  rpandre
ceux qui contenaient des nouvelles avantageuses  leur cause; et 
l'poque que l'on rappelle, quelques-unes des puissances coalises
avaient ou subi le joug de la rpublique, ou fait la paix avec elle.
Cette circonstance tait connue des chefs qui la cachaient sans doute 
leurs soldats, mais qui ne pouvaient se dissimuler combien les chances
taient ingales  combattre un parti que l'Europe entire dsesprait
d'abattre: ils devaient donc pencher vers la pacification offerte.

En troisime lieu, le parti venden, malgr ses succs de 1794, avait
t cruellement affaibli. Toute la partie du marais de Beauvoir et
Soullones avait t soumise dans l't de cette dernire anne; ses
canaux, pendant les inondations, rendaient le pays impntrable; mais
les chaleurs, le retour de la belle saison, lui taient ce moyen de
dfense, et alors des rpublicains y entrrent sans peine. Le parti
venden ne perdait pas sans doute des auxiliaires bien courageux, mais
il perdait la portion la plus intressante de son territoire, sous le
rapport des subsistances.

Enfin, le repos laiss aux insurgs depuis la rcolte, pendant trois
ou quatre mois; le loisir de calculer et d'apprcier l'tendue des
calamits passes; le souvenir des privations, des besoins en tout genre
qu'ils avaient prouvs; la crainte de voir ou brler ou ravir encore
les fruits de la rcolte qu'on avait t si heureux de ramasser, et
l'ide si pnible que tant de prils et de dsastres n'avaient point
chang la face des choses: toutes ces considrations runies glaaient
l'ame du soldat, et il et dsir hautement la paix, si les craintes
dont on l'entourait lui avaient permis de croire  une paix solide.

Il est certain toutefois que cette pacification fut accompagne de
grandes prcautions et d'un appareil extraordinaire: Charette avait t
log avec les autres gnraux vendens et huit principaux officiers au
chteau de la Jaunaye; la cavalerie qui leur servait d'escorte tait
stationne dans un chteau voisin.

Le local des confrences avait t tabli, au milieu d'une lande situe
 quelque distance du premier chteau, sous une tente ou pavillon dress
 cette fin; chaque jour,  une heure convenue, les reprsentans du
peuple et les chefs insurgs s'y rendaient respectivement avec une
escorte dtermine qui se rangeait en bataille des deux cts du
pavillon,  la distance de quelques centaines de pas.

Les ngociations durrent plusieurs jours: les ngociateurs de chaque
parti taient en nombre gal; d'un ct figuraient neuf reprsentans
membres de la Convention; les insurgs taient reprsents par trois
gnraux, un chef de division, et quatre employs civils.

La manie de la dclamation et l'enthousiasme de la tribune taient
tellement pidmiques dans ces temps de dlire, que la tente de la
Jaunaye ne put tre  l'abri de cette fureur oratoire; les reprsentans
y prononaient de longs discours avec l'accent et le geste le plus
anims; trs-souvent ils ne s'entendaient pas entre eux, et cette
contrarit donnait  la discussion un nouveau degr de vhmence.

Les ngociateurs vendens prouvaient dans cette lutte une grande
infriorit. Retranchs dans leurs forts, au milieu d'un peuple
grossier, demeurs trangers pendant prs de deux ans  toutes les
discussions politiques qui avaient branl l'tat, et amen tant
d'vnemens et de catastrophes, ils taient peu capables d'improviser et
d'imiter le langage de leurs adversaires: aussi, pour ne pas rester au
dpourvu, rdigeaient-ils, dans l'intervalle de chaque confrence, des
_factum_ en rponse aux objections de la veille; et comme leur opinion
tait toujours nonce avec franchise et une certaine rudesse, ces notes
ouvraient un vaste champ  l'loquence rvolutionnaire des dputs, et
devenaient pour eux une source intarissable de babil.

Du reste, ce qui prouve  quel degr de barbarie cette guerre civile
avait amen le peuple, et que le droit des gens n'y tait pas plus
respect qu'au milieu des nations les plus sauvages, c'est que
M. Ruteau, qui fut le premier et le principal entremetteur de la
ngociation, courut les plus grands dangers en abordant dans la Vende,
quoiqu'il s'annont comme porteur de paroles de paix; il eut toutes
les peines imaginables  dsarmer la dfiance des paysans qui le
rencontrrent, et  se faire conduire au quartier-gnral le plus
voisin, celui de La Roberie qui occupait Saint-Philibert de Grand-Lieu;
celui-ci le mena sur-le-champ  l'arme de Charette, qui tait alors
rassemble dans l'intrieur du Bocage.


X.

Charette ne tmoigna point de rpugnance  faire la paix: il en dmontra
lui-mme la ncessit dans tous les conseils de guerre qui furent tenus
pendant les confrences. La rbellion de Delaunay le refroidit, parce
qu'il craignit que les intrigues de ce chef audacieux et de quelques
autres officiers ne tournassent contre lui l'esprit du peuple, et ne lui
fissent perdre son ascendant, peut-tre mme son autorit: il avait le
premier fray le chemin  cette fatale dfection par les catastrophes
assez rcentes de Jolly et de Marigny. L'on pouvait donc rtorquer
contre lui les motifs et les examples qu'il avait donns dans ces deux
occasions.

Mais il est vrai de dire que la paix tait dsire par l'immense
majorit de tous les insurgs qui avaient des proprits et reu quelque
ducation. Parmi les gnraux qui avaient assist aux ngociations (ils
taient quatre en y comprenant Charette), trois en taient les partisans
zls, MM. de Coutier, Fleuriot et Sapinaud: leur ame honnte et
sensible ne pouvait supporter la pense des malheurs que l'on pouvait
finir, et cette manire de voir tait partage par le plus grand nombre
de leurs officiers.

Les antagonistes de la pacification n'taient que des dserteurs, des
transfuges, et ceux qui s'taient levs  un commandement quelconque
des derniers rangs de la socit. La paix remettait ceux-ci dans leur
ancienne condition, et les autres n'avaient en perspective que le mpris
d'un parti qu'ils avaient trahi, et peut-tre des dangers rels: et il
faut le dire ici; par suite d'une politique qui dvoilait bien la sombre
dfiance et le despotisme de Charette, ses principaux officiers, ses
chefs de division avaient tous t choisis dans la classe populaire
ou parmi les dserteurs. La Roberie faisait seul exception dans ces
nominations indiscrtes. Charette ne craignait point d'en exprimer le
motif qui tait d'obtenir une obissance aveugle et d'carter jusqu'
l'ide de la rsistance: il a dit qu'un chef ne devait pas se croire 
l'abri du bton: on l'a vu poursuivre  grands coups de pied, autour
d'une troupe range en bataille et faisant l'exercice, des officiers qui
lui paraissaient commettre quelques fautes dans les manoeuvres.

Bien plus, ce que l'on ne croirait pas, si dix mille tmoins ne
rendaient hommage  la vrit du fait, Charette, en introduisant le
chtiment du bton parmi ses soldats, tait lui-mme l'excuteur de la
punition des coupables. Le _minimum_ tait vingt-cinq coups qu'il leur
appliquait sur les paules avec la plus grande vigueur. Le battu
tait ordinairement si maltrait, qu'il lui tait malais de finir la
campagne, et qu'il lui fallait des soins et du repos pour le rtablir de
ses blessures. Cet exemple odieux tait suivi par les chefs de division;
ils rprimaient les carts de leur troupe de la mme manire, et
toujours de leur propre main. Il semblait mme que cette indcente
brutalit ft une prrogative, puisqu'elle n'tait pas exerce par les
officiers subalternes. Le droit de bastonnade n'tait attach qu'aux
grades levs: c'taient les droits de _haute justice_.


XI.

L'on ne saurait dire si Charette entra  Nantes de plein gr, ou s'il ne
fut amen  cette dmarche que par une condescendance pnible; mais ses
partisans blmrent le sjour qu'il y fit, et surtout le plus
grand nombre de ceux qui l'accompagnaient: il ne devait y rester,
disaient-ils, que pendant quelques heures, et faire, avec discernement,
le choix de ceux qui auraient compos son escorte. Cette opinion tait
assez rflchie; et sous le dernier rapport, l'on peut assurer qu'il
dcouvrait, aux yeux d'une grande cit, la faiblesse de ses moyens,
ainsi que l'ineptie et la nullit de la plupart de ses officiers.
Ceux-ci se rpandirent partout, dans les cercles du bon ton comme dans
les cabarets; ils y talrent autant d'ignorance que de forfanterie, y
dbitrent les histoires les plus ridicules et les plus maladroites;
quelques-uns donnaient le spectacle public de la crapule et de
l'ivrognerie; d'autres y prirent des querelles srieuses avec les
militaires de la garnison; le plus grand nombre enfin n'y montra que
des moeurs grossires et y porta l'oubli de toutes les convenances.
L'illusion du parti perdit donc de sa force, dans cette rencontre, et
c'tait celle o il fallait la maintenir et mme y ajouter de nouveaux
prestiges: on cherchait dans cette troupe indiscipline ce qui avait pu
exciter tant de terreurs et nourrir tant d'esprances, et l'or pourrait
assurer que, dans le calme de la rflexion, les rpublicains et les
royalistes ne regrettrent point leurs htes.

Charette, en rentrant dans son quartier de Belleville, y annona par des
signes bien videns qu'il n'avait sign qu'une paix pltre. La cocarde
blanche fut arbore, comme auparavant, ds qu'on rentra dans le pays
insurg; le drapeau blanc fut promen aux exercices et aux crmonies;
l'ancien tat de choses subsista dans son entier; les insurgs acquirent
de plus, par leur prtendue soumission, la scurit qu'ils n'avaient pas
avant la trve.

Leur dpart du chteau voisin, de celui de la Jaunaye, o l'on a dit que
l'escorte de Charette avait t caserne, fut marqu par des actes qui
ne laissaient que trop de prise aux rcriminations des patriotes. Le
pillage y fut commis par les cavaliers de l'arme, gens avides de butin
comme les Cosaques. Ils emportrent les rideaux des lits qu'on avait eu
l'attention de leur fournir.

Quelques-uns des chefs ne furent pas plus dlicats; ils profitrent
de leur sjour  Nantes, et de la libert des communications qui s'en
suivit, pour se procurer des habillemens et des harnais de toute espce;
ils leur furent fournis  crdit, et sur la garantie de personnes qui
professaient leurs principes. Le renouvellement des hostilits eut lieu
avant que les engagemens eussent t remplis, et l'on ne saurait dire
lesquels ont perdu des fournisseurs ou des cautions. Les insurgs
suivirent l'exemple des Hbreux, lorsqu'ils empruntrent les vases de
l'gypte.


XII.

Le repos, l'insouciance de Charette, dans son camp de Belleville,
pendant la pacification, n'taient troubls que par la correspondance
qu'il lui fallait entretenir avec les princes ou les migrs, et
les gnraux et reprsentans rpublicains. Ceux-ci se plaignaient
journellement de quelques infractions faites  l'amnistie; et les autres
n'piaient que l'occasion favorable pour lui faire reprendre les armes;
mais le nombre des migrs qui vinrent le joindre fut assez petit. On ne
croit pas qu'on pt en compter plus d'une douzaine, et Charette ne se
souciait pas qu'il ft plus multipli.


XIII.

Ce chef prsomptueux et dfiant, craignant toujours que quelques
officiers-gnraux de l'ancien rgime ne vinssent lui ravir, ou mme
partager son autorit, s'il dsirait des auxiliaires, ne voulait que des
subalternes, des sous-officiers incapables de lui porter aucun ombrage.
Ils auraient disciplin les bandes, ils leur auraient donn de la
consistance et de l'-plomb, et la gloire de ses succs lui serait
demeure  lui seul. Aussi manifesta-t-il cette impolitique jalousie, en
communiquant une lettre que lui crivait un royaliste d'un rang lev,
pour lui offrir un certain nombre d'officiers migrs: il observa que
cette recrue pourrait semer la division dans l'arme par les sentimens
d'ambition qu'elle ne manquerait pas de manifester; et qu'il valait bien
mieux recevoir un secours de sergens et de caporaux.

S'il faut parler avec impartialit des infractions que commirent les
deux partis relativement  la pacification, l'on peut affirmer hardiment
que les insurgs furent les moins scrupuleux. Cette affligeante version
va reposer sur des claircissemens et des faits positifs.

L'on a dj remarqu que Charette ne s'inquita mme pas de sauver les
apparences, en supprimant du moins les signes publics du royalisme,
puisque cette feinte momentane n'et point chang le dvouement et les
principes de ses soldats, et les communications tant libres avec les
villes rpublicaines, les insurgs y allant tous les jours, et
des patriotes traversant aussi quelquefois le pays insurg, ces
dmonstrations maladroites taient notoires; les rpublicains en taient
informs avec exactitude, et ils taient en droit de penser que les
ngociations de paix n'avaient t entres que sur l'hypocrisie et la
mauvaise foi.

En second lieu les rpublicains ne tmoignrent point l'intention de
resserrer davantage le gnral royaliste, ni de menacer ses positions;
et, si quelques postes furent tablis sur les grandes routes,  Palluau,
par exemple, c'est que les villes taient dpourvues de subsistances,
qu'on y mourait de faim, que la ration mme du soldat tait extrmement
rduite, et que la Vende avait t reprsente comme renfermant encore
beaucoup de ressources dont l'excdent pouvait tre revers sur des
militaires qui manquaient de pain, et avec qui l'on venait de se
rconcilier. Aussi les chefs de ces postes s'efforcrent-ils de vivre
dans la meilleure intelligence avec les commandans royalistes dont ils
suspectrent probablement la sincrit, lorsqu'ils virent qu'on ne
subviendrait eu aucune manire  leurs besoins.

Les patriotes n'envoyrent point un dtachement  Belleville pour
enlever Charette; ce fut tout simplement un mouvement ordonn par le
gnral Canclaux, pour faire passer huit cents hommes de Chantonnay, ou
endroit voisin,  Palluau, et pour carter de Charette tout soupon de
surprise et de perfidie, le gnral Canclaux lui-mme se trouvait  la
tte du dtachement. Charette, inform subitement de ce passage, en
conut de vives inquitudes, et entra dans une trange colre: il prit
nanmoins une rsolution courageuse et digne de sa fermet; il monta
 cheval, accompagn seulement de quelques officiers, et il s'avana
au-devant de la troupe rpublicaine. Les deux gnraux se rencontrrent
 une mdiocre distance de Belleville, au milieu d'une lande. Charette
tmoigna son tonnement au gnral Canclaux, et celui-ci lui prouva
l'innocence de sa dmarche. Il la justifia sur le bien-tre du soldat
qui ne pouvait gagner le point sur lequel il le portait, que par une
route quatre fois plus longue et trop pnible pour des hommes extnus
de besoin. Il reprsentait en outre que ce n'tait pas violer la paix
que de traverser paisiblement un pays rentr au sein de la patrie, et
qui venait de se soumettre  la Rpublique.

Les gnraux se sparrent aprs cette explication, et le dtachement
continua sa marche; mais ce corps tait tellement affaibli par le besoin
de nourriture, qu'il laissa derrire lui plus de cent tranards qui
furent impitoyablement massacrs en dtail dans les endroits carts
et pendant la nuit qui survint. Des relations de ces horreurs furent
envoyes au quartier-gnral et n'y furent pas dsapprouves.

M. Allard avait succd  M. Delaunay dont il tait le major; c'tait
un homme honnte, mais dont l'autorit tait contrebalance par
quelques-uns de ses officiers beaucoup moins humains que lui. Son
arrestation fut cause par la dcouverte d'un crime dont il tait
innocent. Deux hussards rpublicains avaient t gorgs sur la grande
route de Palluau  Lamotte par des cavaliers de sa division; les harnais
avaient t dposs  son quartier-gnral; ils y furent trouvs par
les camarades des victimes qui s'taient mis  leur recherche; les
apparences taient contre le chef royaliste; il avait arm les
assassins, ou du moins il approuvait cette atrocit: ils l'emmenrent
aux Sables, o sans doute il se lava de cette odieuse imputation,
puisqu'il n'a pas t mis en jugement. M. Allard est plein de vie, il
attesterait ce fait.

Toujours est-il vrai qu'on ne rclama point la libert du dtenu qui fut
remplac dans le commandement par le frre an de M. Charette.

Des assassinats furent commis sur diffrens points du territoire insurg
sur des militaires isols et principalement sur des rfugis. Des
plaintes journalires et trs-vives en taient faites par les
reprsentans du peuple et par les commandans rpublicains; des
informations juridiques, des procdures criminelles furent adresses 
M. Charette pour lui signaler les coupables et provoquer leur punition.
Quelques hommes de son parti osrent lui reprsenter combien ces
rclamations taient justes; qu'il tait mme politique pour lui de ne
pas tolrer de pareils crimes, et que les sclrats qui les commettaient
n'taient pas dignes de combattre pour une bonne cause: ces remontrances
restrent sans effet, et n'taient mme accueillies que par le silence.

Enfin, l'on ne pourrait pas citer un Venden estimable et circonspect
qui, pendant cette priode de paix, ait t dupe de sa confiance et
menac dans sa libert. L'on entrait en toute scurit dans les villes
qu'occupaient les rpublicains; l'on y revoyait ses parens et ses amis;
l'on y faisait tranquillement ses affaires, et l'on ne pouvait se
plaindre que des manires rbarbatives des rfugis, dont la plupart,
dlirant d'un faux patriotisme, haineux, exasprs, sanguinaires, ont
prcdemment ajout aux calamits qui ont dsol le pays: ceux-ci
dsiraient la continuation de la guerre civile aussi vivement que les
fanatiques de l'autre parti, et des deux cts leurs vues taient bien
moins pures qu'intresses.

Les rpublicains se plaignaient de toutes ces infractions; les
royalistes se plaignaient aussi et allguaient des reprsailles; les
murmures rciproques exigeaient une explication; et, ils donnrent
matire  de nouvelles confrences qui furent tenues dans les environs
de la Jaunaye. Les reprsentans du peuple n'y vinrent point. L'horizon
politique s'obscurcissait; des deux parts on tait en dfiance et sur
ses gardes. Les gnraux rpublicains et royalistes s'entrevirent, mais
d'une manire peu franche et trs-fugitive. Stofflet tait pour lors
ralli  Charette; cependant ces deux chefs se hassaient mutuellement;
mais Stofflet ne recommena sa leve de boucliers que lorsque son rival
fut accabl. Le fameux Bernier tait prsent  cette entrevue: il fut
charg de la rdaction de la note que les Vendens opposaient aux
demandes des patriotes. C'tait une espce de dclaration ambigu
et quivoque, tmoignage d'un mcontentement cach et d'une rupture
prochaine. On se spara le jour mme fort peu contens les uns des
autres.


XIV.

La pacification fut rompue par Charette sans dnoncer la trve, et de
la manire la plus brusque. Il tomba  l'improviste sur le poste des
Essarts qui tait dans une telle confiance, qu'un grand nombre fut
surpris jouant  la boule. Ce dtachement n'eut pas le temps de se
mettre en dfense; il fut taill en pices avant d'avoir le temps de se
reconnatre. Charette y fit des prisonniers, ainsi que dans un autre
poste qui fut attaqu le lendemain avec la mme brusquerie sur la route
de Palluau  la Motte-Achard: ces prisonniers dpassaient le nombre de
deux cents.

On arrta  la mme poque une escouade de cavalerie qui passait prs de
Belleville et se rendait  Palluau. Elle tait compose d'une trentaine
d'hommes et d'un officier.

Cette reprise des hostilits tait videmment concerte avec la descente
de Quiberon. Les instigations pressantes des princes avaient rejet
Charette dans les chances de la guerre; la trahison exerce sur les
prisonniers migrs faits dans cette fatale expdition dtermina sans
doute l'affreuse reprsaille qu'il exera sur les siens. Ces malheureux,
au nombre de plus de cent, furent emmens dans un bois peu distant de
Belleville et assomms  coups de btons et de pieux par les soldats
qui formaient la garde de Charette. Ces cannibales revinrent de
cette sanglante excution en portant comme un trophe les dpouilles
sanglantes de leurs victimes: le reste fut fusill dans la cour de la
prison, et ces deux horribles scnes se passrent un dimanche, au moment
o Charette, accompagn d'une partie de sa troupe, entendait la messe.
La fusillade avait lieu dans le chteau de Belleville, et ainsi les cris
des mourans et des assassins se mlaient aux chants que l'on entonnait 
la louange de la Divinit.

Depuis ce moment, la guerre civile reprit son ancien caractre de fureur
et d'acharnement; mais elle se fit sans succs par les insurgs. Ceux-ci
allrent chercher les munitions et les effets d'quipement que les
Anglais dbarqurent sur la cte de Saint-Jean-de-Mont; Ce secours tait
peu considrable; le prsent, de la part d'une puissance, tait plus
que mesquin; l'on disait que c'taient quelques dbris sauvs de la
catastrophe de Quiberon; les munitions et objets dbarqus ne valaient
peut-tre pas vingt mille cus.

Cette expdition eut lieu vers la fin de l't; et loin que quelques
mois s'coulassent entre cet vnement et la reprise des oprations
militaires, Charette ne jouit que d'un repos fort court: ds la
mi-septembre, les colonnes rpublicaines, conduites par le gnral Hoche
en personne, s'avanaient de plusieurs points sur Belleville; il voulut
dissiper les illusions de son arme, en lui faisant toucher, pour ainsi
dire, ce boulevard du royalisme, qu'elle s'imaginait tre un lieu
fortifi par l'art et la nature. Peut-tre croyait-il lui-mme que
Charette l'y attendrait, et terminer la guerre dans une seule bataille.
Il ne se prsentait point avec des forces considrables; il n'avait avec
lui que cinq  six mille hommes; mais Charette dcampa  son approche;
et il n'et point accept le combat, quand mme son ennemi et t deux
fois moins nombreux.

L'arme insurge avait perdu tout son ressort, l'enthousiasme que lui
avaient donn ses succs inesprs, et le sentiment de dsespoir qui
les lui avait fait obtenir. Les propritaires, les simples cultivateurs
avaient got les douceurs de la paix; ils avaient repris pendant
quelque temps leurs travaux et leurs paisibles habitudes; cet tat
de tranquillit leur avait offert de nouveaux charmes, lorsqu'ils
songeaient aux prils de leur condition passe; leur rpugnance et leur
chagrin  se voir engags dans une lutte aussi prilleuse, avaient
clat ds les premiers momens qu'ils avaient t contraints de
rejoindre leurs drapeaux: ces sentimens taient fortement gravs sur
leurs visages, et la terreur seule en avait comprim l'essor.


XV.

Le gnral Hoche ne fit qu'une promenade militaire. Ayant manqu son
ennemi  Belleville, il revint prcipitamment sur ses pas, et il mit
aussitt  excution le plan de campagne qu'il avait mdit, et dont le
succs tait infaillible pour soumettre la Vende sans rsistance
et sans effusion de sang. Il revint  la limite du pays insurg, en
dbouchant de Nantes, et il tablit une ligne le postes assez serrs
pour contenir le canton qu'ils occupaient, et empcher que Charette
n'inquitt ses derrires assez nombreux, en mme temps pour ne pas
craindre qu'ils fussent dlogs  force ouverte. Des ouvertures
pacifiques taient faites  tous les habitans indistinctement; des
proclamations conciliantes taient rpandues avec provision; les
principaux propritaires taient reus avec cordialit par les
commandans; on leur donnait toutes les sauve-gardes qu'ils pouvaient
dsirer; les prtres tmoignaient-ils quelque mfiance sur la sincrit
de nos promesses et sur le maintien de la libert du culte, le gnral
Hoche rpondait _qu'ils pouvaient venir clbrer la messe dans sa
chambre_.

Chaque poste procdait ensuite, dans le rayon qu'il occupait, au
dsarmement des gens suspects ou qui ne prsentaient pas une
garantie suffisante; des permis de port-d'armes taient dlivrs aux
propritaires honntes et sur lesquels on pouvait compter. Cette
opration acheve sur toute la ligne, les postes taient tablis
en avant sur une autre ligne, et  une distance de la premire qui
permettait l'excution des mmes mesures. Par ce moyen Charette
tait resserr chaque jour de plus en plus, le nombre de ses soldats
diminuait, et sa faiblesse relle sautait aux yeux de ses partisans.

Le gnral rpublicain avait surtout recommand  ses gnraux de ne pas
risquer le moindre engagement o l'avantage pt tre balanc; il voulait
prvenir l'engouement et les reviremens qu'auraient entrans quelques
succs. Ces incidens pouvaient encore sduire les esprits, et retarder
l'oeuvre de la pacification. Aussi le gnral Gratien fut-il fortement
blm pour avoir expos  quelque distance de Rochesavir un dtachement
qui fut dfait une premire fois, et qu'il rtablit au mme endroit,
en bravant un second chec. Ce fut l le dernier avantage que Charette
remporta sur une poigne d hommes, et il y perdit un de ses meilleurs
officiers, le jeune La Roberie, dont la bravoure tmraire tait
merveilleuse pour ranimer les courages refroidis et rebuts  cette
poque.

Quelque temps auparavant, immdiatement aprs sa sortie de Belleville
devant Hoche, au combat de Saint-Cyr, et en voulant forcer un faible
dtachement retranch dans une glise, Charette avait perdu Gurin
l'an, son meilleur chef de division, celui qui connaissait le mieux
la tactique de cette nature de guerre. Les rpublicains suivirent sans
interruption celle prescrite par le gnral Hoche qui dirigeait toutes
les oprations de son quartier-gnral de Nantes ou de Montaigne o il
se trouvait quelquefois.

On ne poursuivait point Charette avec vivacit, le pays tait seulement
travers par de petits corps de cavalerie pour empcher la runion des
Vendens. On pacifiait successivement; on enlevait les armes, et chaque
jour le cercle o Charette vgtait tait resserr. Ce ne fut que
lorsqu'il fut trs-troit, mme lorsque presque toutes les communes
furent soumises, que ce chef royaliste fut suivi sans relche et  la
piste; et encore et-il facilement chapp  ces recherches, si son
grand coeur et pu le rsoudre  se cacher.


XVI.

Il y eut rellement une ngociation entame entre Charette et le gnral
Gratien, pour qu'il ft permis au premier de sortir de France et de se
retirer chez l'tranger. L'entremetteur de cette affaire tait le
sieur Guesdon, cur de la Rabatelire. On ne dira point si le gnral
rpublicain lui offrait, avec la libert de ce passage, une somme
considrable; mais il lui tait accord d'emmener avec lui tous les
officiers de son parti qui auraient suspect la sincrit de la
pacification, et prfr de partager sa fortune; la dfiance empcha
que cette ngociation ft conduite  sa fin; on apprhenda que ces
propositions ne fussent qu'un leurre employ pour saisir les restes du
parti insurg. Charette tait d'un caractre fort souponneux, et dans
un moment aussi critique les individus qui l'entouraient n'taient pas
moins ombrageux que lui; on croit mme que cette libert de sortir
n'tait pas illimite, et qu'on refusait d'y comprendre les dserteurs
rpublicains qui faisaient la principale force du dernier noyau
royaliste. Cette restriction et donc t suffisante pour faire rompre
la ngociation et ne laisser  Charette que des rsolutions dsespres.

Cette affaire dlicate fut termine d'une manire atroce, et peut-tre
ce dnoment affreux contribua  aggraver les prils de Charette, et
 augmenter autour de sa personne le nombre de ceux qui le trahirent.
Quelques jours aprs la rupture de la ngociation, le malheureux cur de
la Rabatelire et ses deux domestiques furent arrachs, au milieu de la
nuit, de leurs lits, et gorgs  quelque distance du presbytre: cette
catastrophe glaa tous les esprits que la pacification, qui s'avanait,
ramenait insensiblement aux principes d'humanit; elle fut uniquement
impute aux royalistes: on y reconnut les traits d'une horrible
vengeance dans la supposition ombrageuse que les patriotes voulaient
tromper les chefs insurgs par la promesse d'un passage en Angleterre,
et que le bon cur n'tait que l'instrument odieux de cette supercherie.

Ce crime fut le prlude de quelques autres plus obscurs, mais non moins
dtestables. Charette poursuivi  outrance, ne pouvant plus drober le
secret de sa fuite, s'imaginait tre trahi  chaque pas; ses soupons
n'taient pas chimriques, mais il tait malais de les fixer avec
raison sur tel ou tel individu; cette obscurit qu'un homme quitable
devait percer, n'empcha pas que quelques victimes fussent sacrifies 
la fureur de son escorte; ds-lors il n'y eut plus de sret pour lui,
et de vritables tratres naquirent du danger imminent qu'il y avait
d'tre dsign pour tel.

D'un autre ct, les patriotes purent recourir  des travestissemens
impraticables, lorsque le pays tait franchement insurg. Quelques-uns
se dguisrent  cette poque sous des habits de paysan, et parcourant
le canton o l'on tait persuad que Charette rodait, ils s'informaient
des enfans qui gardaient les troupeaux et mme des cultivateurs qui
travaillaient dans leurs champs, de l'endroit o ce gnral pouvait
s'tre rfugi; ils feignaient le plus grand dvouement pour lui
et annonaient qu'ils allaient le rejoindre; ces sentimens avaient
l'apparence de la bonne foi, le vtement de ces espions le confirmait,
et ils parvenaient ainsi  connatre la retraite de leur ennemi: c'est
de cette manire perfide, dit-on, qu'on dcouvrit son dernier gte et
qu'il tomba aux mains des patriotes.

Mais il est certain qu'aucun de ses officiers n'accompagnait le gnral
Travot, lorsqu'il se saisit du chef royaliste. Il n'y eut que la Roberie
qui a eu la faiblesse, pour ne pas dire l'indignit de se rendre aux
instances des rpublicains et de marcher _une fois_ avec eux, en
arborant un panache tricolore; mais ce fut aussitt aprs sa soumission,
quelques mois avant la prise de Charette, qu'il se souilla de cette
action qui excita l'indignation des royalistes pacifis et le mpris
des rpublicains mme qui la provoqurent. Travot tait simplement
accompagn et guid par un certain nombre de rfugis, et ce furent
ceux-ci qui employrent la ressource peu noble des travestissemens et de
l'espionnage.


XVII.

Charette fut admirable dans ses derniers momens et dans les
circonstances difficiles qui prcdrent sa dernire dfaite: ceux de
ses officiers qui chapprent  cette catastrophe et qui l'avaient
accompagn au milieu de tous les prils, n'en parlaient que dans les
termes les plus pompeux et les plus touchans. Calme dans le danger,
rsign dans la mauvaise fortune, il savait dans les situations les plus
critiques relever les esprances de son parti, soutenir le courage de
ses soldats, et leur faire supporter gaiement toutes les privations
auxquelles il se soumettait le premier; il tait sobre et temprant;
on ne pouvait que lui reprocher son amour pour les femmes, et encore
n'avaient-elles pas su triompher pleinement de son insouciance
habituelle; c'tait plutt chez lui un penchant qu'une passion: il
dploya dans les derniers instans de sa vie, comme dans le cours de ses
revers, une constance, une fermet et une patience  toute preuve; et
sans doute il mriterait de s'asseoir  ct des preux chevaliers qui
ont ennobli nos annales, si une arrogante fatuit dans la prosprit,
une lgret et une insouciance qui lui firent manquer de belles
occasions, et surtout un penchant  la vengeance et  la cruaut,
n'avaient terni d'aussi belles qualits.

Charette tait d'une haute stature, mais un peu grle; il avait les
traits et la physionomie dlicats et peut-tre mme effmins, le son de
sa voix n'tait pas mle, et sa prononciation tait manire; mais
un regard vif et perant et une expression de noblesse et de fiert
rpandue sur sa figure tmoignaient qu'il tait n pour commander.

Son insouciance parut dans tout son jour pendant l'armistice. On ne le
voyait plus alors avec le prestige de ses oprations militaires; il
pouvait profiter de la libert des communications que cet vnement
avait rouvertes pour mnager des intelligences avec les chefs royalistes
de la Bretagne et de la Normandie, et combiner des plans qui eussent
embrass une grande tendue de territoire; il devait sur tout former un
parti au sein de la capitale, afin de seconder et tourner  l'avantage
de son parti les vnemens importans qui se passrent depuis la
pacification jusqu'au 13 vendmiaire. La faiblesse et l'ineptie du
gouvernement d'alors laissaient une vaste carrire  ses projets et 
son ambition, et l'on ne saurait calculer  quel degr il lui tait
permis de les lever, lorsqu'on songe qu'il avait paru assez redoutable
pour qu'on traitt avec lui de puissance  puissance. C'est cette
considration et cet ascendant inconcevable qu'il lui aurait fallu
soutenir, et qui taient de nature  lui prparer le rle le plus
brillant dans les destines de sa patrie.

FIN DES CLAIRCISSEMENS HISTORIQUES




                                TABLE.



Chapitre Ier.--Ma naissance.--Coalition du Poitou.--Mon mariage.--Ordre
de rester  Paris.--poque qui prcda le 10 aot 1792.

Chap. II.--Le 10 aot.--Fuite de Paris.

Chap. III.--Description du Bocage.--Moeurs des habitans--Premiers effets
de la rvolution.--Insurrection du mois d'aot 1792.--poque qui prcda
la guerre de la Vende.

Chap. IV.--Commencement de la guerre.--Dpart de.

Chap. V.--Retraite de l'arme d'Anjou.--Avantage remport aux Aubiers
par M. de La Rochejaquelein.--L'arme d'Anjou rpare ses
pertes.--Massacres  Bressuire--Les rpublicains abandonnent la
ville.--Arrive de M. de La Rochejaquelein  Clisson.

Chap. VI.--Les Vendens occupent Bressuire.--Tableau de l'arme
royaliste.

Chap. VII.--Prise de Thouars, de Parthenay et de la
Chtaigneraye.--Dfaite de Fontenay.--Prise de Fontenay.

Chap. VIII.--Formation du conseil suprieur.--Victoires de Vihiers, de
Dou, de Montreuil.--Prise de Saumur.

Chap. IX.--Occupation d'Angers.--Attaque de Nantes.--Retraite de
Parthenay.--Combat du bois du Moulin-aux-Chvres.

Chap. X.--Reprise de Chtillon.--Combats de Martign et de
Vihiers.--lection de M. d'Elbe.--Attaque de.

Chap XI.--Arrive de M. Tintniac.--Seconde bataille.

Chap. XII.--Combats de la Roche-d'rign, de Martign, de Dou,
de Thouars, de Coron, de Beaulieu, de Torfou. de Montaigu, de
Saint-Fulgent.--Attaque du convoi de Clisson.

Chap. XIII.--Combat du Moulin-aux-Chvres.--Reprise de
Chtillon.--Batailles de la Tremblaye et de Chollet.

Chap. XIV.--Passage de la Loire.--Marche par Ingrande, Cand,
Chteau-Gonthier et Laval.

Chap. XV.--Combats entre Laval et Chteau-Gonthier.--Route par Mayenne,
Erne et Fougres.--Mort de M. de Lescure.

Chap. XVI.--Arrive de deux migrs envoys d'Angleterre.--Route par
Pontorson et Avranches.--Sige de Granville.--Retour par Avranches,
Pontorson et Dol.

Chap. XVII.--Bataille de Dol.--Marche par Antrain, Fougres et la
Flche.--Sige d'Angers.

Chap. XVIII.--Retour  la Flche.--Droute du Mans.

Chap. XIX.--Tentative pour repasser la Loire.--Droute de
Savenay.--Dispersion de l'arme.

Chap. XX.--Hospitalit courageuse des Bretons.--Hiver de 1793 et 1794.

Chap. XXI.--Sjour au chteau du Drneuf.

Chap. XXII.--L'amnistie.--Dtails sur les Vendens fugitifs.

Chap. XXIII.--Dtails sur les Vendens qui avaient continu la
guerre.--Retour  Bordeaux.

Supplment.

Pices officielles.

Avertissement de l'diteur.

claircissemens historiques.

FIN DE LA TABLE.



[Note du transcripteur: Information non pertinente reporte du dbut du
document source.]

COLLECTION
DES MMOIRES
RELATIFS
A LA RVOLUTION FRANAISE.
IMPRIMERIE DE J. TASTU, RUE DE VAUGIRARD, N 36.

PARIS.
BAUDOUIN FRRES, LIBRAIRES-DITEURS.
RUE DE VAUGIRARD, N 36.

1823.






                              MMOIRES
                                DE
                    Mme LA MARQUISE DE BONCHAMPS,
                               ET DE
               Mme LA MARQUISE DE LA ROCHEJAQUELEIN.





MMOIRES
DE MADAME
LA MARQUISE DE BONCHAMPS,
RDIGS
PAR Mme LA COMTESSE DE GENLIS;
SUIVIS
DES PIECES JUSTIFICATIVES.


Quiconque est zl pour la loi, et veut demeurer
ferme dans l'alliance du Seigneur, me suive.
                     (_Machabes_, L. I, c. 2, v. 27)

Souvenez-vous des oeuvres qu'ont faites vos anctres
chacun dans leur temps, et vous recevrez une
grande gloire et un nom ternel.
                     (_Machabes_, L I. c. 2. v. 51.)




AVIS IMPORTANT
DES LIBRAIRES-DITEURS.

Nous publions  la fois dans ce volume et les Mmoires _indits_ de
madame la marquise de Bonchamps, veuve de l'un des guerriers qui ont le
plus illustr la cause royale, et les Mmoires de madame la marquise de
La Roche-jaquelein, dont le premier mari, M. de Lescure, combattit avec
tant d'clat pour la mme cause. Cette double publication rpond
aux hommes qui voudraient nous contester le mrite d'une exacte
impartialit, ainsi qu' ceux qui semblaient s'annoncer comme seuls
propritaires de plusieurs crits prcdemment, publis sur la
rvolution. Nous concevons fort, bien que le succs toujours croissant
d'une Collection qui compte dj plus de deux mille souscripteurs,
puisse-exciter quelque rivalit: quant  la concurrence, nous n'en
redoutons aucune; mais pour prmunir nos souscripteurs contre
l'inconvnient d'acheter des ouvrages qui, depuis long-temps imprims,
ne sont ni du mme format, ni du mme caractre que le ntre, nous les
prvenons que nos mesures sont prises pour donner dans cette Collection
tous les Mmoires, soit dj connus, soit indits, qui peuvent avoir un
vritable intrt pour l'Histoire. A quelques sacrifices que nous soyons
entrans dans cette vue, nous croyons les devoir  l'importance de
l'entreprise dont nous nous occupons, ainsi qu' l'accueil bienveillant
qu'elle a reu du public.




AVERTISSEMENT
DE
MADAME LA COMTESSE DE GENLIS.

Ces Mmoires furent entirement termins et donns  M. le comte Arthur
de Bouill sur la fin du mois d'octobre 1821. Je croyois qu'ils seroient
livrs sur-le-champ  l'impression, et j'avois quitt, pour les finir
promptement, l'ouvrage intitul _les Dners du Baron d'Holbach_. M. de
Bouill eut en effet l'intention, comme il me l'avoit dit, de faire
paratre ces Mmoires au mois de dcembre prochain de cette mme anne
1821; mais il fut oblig de partir pour l'Auvergne; il comptait n'y
rester que trois semaines; des affaires importantes le forcrent d'y
passer dix-huit mois, et les Mmoires restrent dans son porte-feuille;
leur rdaction prcipite m'avoit extrmement fatigue, car elle
exigeoit un travail sans relche, et j'avois cru devoir lire tous les
ouvrages historiques relatifs  la Vende. J'eus une fivre crbrale: 
peine convalescente, j'achevai _les Dners du Baron d'Holbach_. J'avais
conserv un double de ma prface, que je lus  quelques amis; et
comme il n'tait plus question de l'impression des Mmoires, ils me
conseillrent, d'insrer le petit morceau sur le royalisme dans _les
Dners du Baron_, ce que j'ai fait, et ce qui tient tout au plus deux
pages[1]. J'ai pens qu'en faveur du sujet, on pouvoit se permettre
cette petite et seule rptition.

[Note 1: Ces deux pages se trouvent sous une autre forme (en
dialogue) dans _les Dners_.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mme la marquise de La
Rochejaquelein, by Marie-Louise-Victoire de Donniss La Rochejaquelein

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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