The Project Gutenberg EBook of Nord contre sud, by Jules Verne

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Title: Nord contre sud

Author: Jules Verne

Release Date: April 17, 2005 [EBook #15646]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne



NORD CONTRE SUD



(1887)



Table des matires

PREMIRE PARTIE
I  bord du steam-boat Shannon
II Camdless-Bay
III O en est la guerre de Scession
IV La famille Burbank
V La Crique-Noire
VI Jacksonville
VII Quand mme!
VIII La dernire esclave
IX Attente
X La journe du 2 mars
XI La soire du 2 mars
XII Les six jours qui suivent
XIII Pendant quelques heures
XIV Sur le Saint-John
XV Jugement
DEUXIME PARTIE
I Aprs l'enlvement
II Singulire opration
III La veille
IV Coup de vent de nord-est
V Prise de possession
VI Saint-Augustine
VII Derniers mots et dernier soupir
VIII De Camdless-Bay au lac Washington
IX La grande cyprire
X Rencontre
XI Les Everglades
XII Ce qu'entend Zermah
XIII Une vie double
XIV Zermah  l'oeuvre
XV Les deux frres
XVI Conclusion




PREMIRE PARTIE

I
 bord du steam-boat Shannon

La Floride, qui avait t annexe  la grande fdration
amricaine en 1819, fut rige en tat quelques annes plus tard.
Par cette annexion, le territoire de la Rpublique s'accrut de
soixante-sept mille milles carrs. Mais l'astre floridien ne
brille que d'un clat secondaire au firmament des trente-sept
toiles qui constellent le pavillon des tats-Unis d'Amrique.

Ce n'est qu'une troite et basse langue de terre, cette Floride.
Son peu de largeur ne permet pas aux rivires qui l'arrosent -- le
Saint-John except -- d'y acqurir quelque importance. Avec un
relief si peu accus, les cours d'eau n'ont pas la pente
ncessaire pour y devenir rapides. Point de montagnes  sa
surface.  peine quelques lignes de ces bluffs ou collines, si
nombreux dans la rgion centrale et septentrionale de l'Union.
Quant  sa forme, on peut la comparer  une queue de castor qui
trempe dans l'Ocan, entre l'Atlantique  l'est et le golfe du
Mexique  l'ouest.

La Floride n'a donc aucun voisin, si ce n'est la Gorgie dont la
frontire, vers le nord, confine  la sienne. Cette frontire
forme l'isthme qui rattache la pninsule au continent.

En somme, la Floride se prsente comme une contre  part, trange
mme, avec ses habitants moiti Espagnols, moiti Amricains, et
ses Indiens Sminoles, bien diffrents de leurs congnres du Far-
West. Si elle est aride, sablonneuse, presque toute borde de
dunes formes par les atterrissements successifs de l'Atlantique
sur le littoral du sud, sa fertilit est merveilleuse  la surface
des plaines septentrionales. Son nom, elle le justifie  souhait.
La flore y est superbe, puissante, d'une exubrante varit. Cela
tient, sans doute,  ce que cette portion du territoire est
arrose par le Saint-John. Ce fleuve s'y droule largement, du sud
au nord, sur un parcours de deux cent cinquante milles, dont cent
sept sont aisment navigables jusqu'au lac Georges. La longueur,
qui manque aux rivires transversales, ne lui fait point dfaut,
grce  son orientation. De nombreux rios l'enrichissent en s'y
mlant au fond des criques multiples de ses deux rives. Le Saint-
John est donc la principale artre du pays. Elle le vivifie de ses
eaux -- ce sang qui coule dans les veines terrestres.

Le 7 fvrier 1862, le steam-boat _Shannon_ descendait le Saint-
John.  quatre heures du soir, il devait faire escale au petit
bourg de Picolata, aprs avoir desservi les stations suprieures
du fleuve et les divers forts des comts de Saint-Jean et de
Putnam. Quelques milles au del, il allait entrer dans le comt de
Duval, qui se dveloppe jusqu'au comt de Nassau, dlimit par la
rivire dont il a pris le nom.

Picolata, par elle-mme, n'a pas grande importance; mais ses
alentours sont riches en plantations d'indigo, en rizires, en
champs de cotonniers et de cannes  sucre, en immenses cyprires.
Aussi, les habitants n'y manquent-ils point dans un assez large
rayon. D'ailleurs, sa situation lui vaut un mouvement relatif de
marchandises et de voyageurs. C'est le point d'embarquement de
Saint-Augustine, une des principales villes de la Floride
orientale, situe  quelque douze milles, sur cette partie du
littoral ocanien que dfend la longue le d'Anastasia. Un chemin
presque droit met en communication le bourg et la ville.

Ce jour-l, aux abords de l'escale de Picolata, on et compt un
plus grand nombre de voyageurs qu' l'ordinaire. Quelques rapides
voitures, des stages, sortes de vhicules  huit places, attels
de quatre ou six mules qui galopent comme des enrages sur cette
route,  travers le marcage, les avaient amens de Saint-
Augustine. Il importait de ne point manquer le passage du steam-
boat, si l'on ne voulait prouver un retard d'au moins quarante-
huit heures, avant d'avoir pu regagner les villes, bourgs, forts
ou villages btis en aval. En effet, le _Shannon _ne dessert pas
quotidiennement les deux rives du Saint-John, et,  cette poque,
il tait seul  faire le service de transport. Il faut donc tre 
Picolata, au moment o il y fait escale. Aussi, les voitures
avaient-elles dpos, une heure avant, leur contingent de
passagers.

En ce moment, il s'en trouvait une cinquantaine sur l'appontement
de Picolata. Ils attendaient, non sans causer avec une certaine
animation. On eut pu remarquer qu'ils se divisaient en deux
groupes, peu enclins  se rapprocher l'un de l'autre. tait-ce
donc quelque grave affaire d'intrt, quelque comptition
politique, qui les avait attirs  Saint-Augustine? En tout cas,
on peut affirmer que l'entente ne s'tait point faite entre eux.
Venus en ennemis, ils s'en retournaient de mme. Cela ne se voyait
que trop aux regards irrits qui s'changeaient,  la dmarcation
tablie entre les deux groupes,  quelques paroles malsonnantes
dont le sens provocateur semblait n'chapper  personne.

Cependant de longs sifflets venaient de percer l'air en amont du
fleuve. Bientt le _Shannon _apparut au dtour d'un coude de la
rive droite, un demi-mille au-dessus de Picolata. D'paisses
volutes, s'chappant de ses deux chemines, couronnaient les
grands arbres que le vent de mer agitait sur la rive oppose. Sa
masse mouvante grossissait rapidement. La mare venait de
renverser. Le courant de flot, qui avait retard sa descente
depuis trois ou quatre heures, la favorisait maintenant en
ramenant les eaux du Saint-John vers son embouchure.

Enfin la cloche se fit entendre. Les roues, contrebattant la
surface du fleuve, arrtrent le _Shannon, _qui vint se ranger
prs de l'appontement au rappel de ses amarres.

L'embarquement se fit aussitt avec une certaine hte. Un des
groupes passa le premier  bord, sans que l'autre groupe chercht
 le devancer. Cela tenait, sans doute,  ce que celui-ci
attendait un ou plusieurs passagers en retard, qui risquaient de
manquer le bateau, car deux ou trois hommes s'en dtachrent pour
aller jusqu'au quai de Picolata, en un point o dbouche la route
de Saint-Augustine. De l, ils regardaient dans la direction de
l'est, en gens visiblement impatients.

Et ce n'tait pas sans raison, car le capitaine du _Shannon,
_post sur la passerelle, criait:

Embarquez! Embarquez!

-- Encore quelques minutes, rpondit l'un des individus du second
groupe, qui tait rest sur l'appontement.

-- Je ne puis attendre, messieurs.

-- Quelques minutes!

-- Non! Pas une seule!

-- Rien qu'un instant!

-- Impossible! La mare descend, et je risquerais de ne plus
trouver assez d'eau sur la barre de Jacksonville!

-- Et, d'ailleurs, dit un des voyageurs, il n'y a aucune raison
pour que nous nous soumettions au caprice des retardataires!

Celui qui avait fait cette observation tait au nombre des
personnes du premier groupe, installes dj sur le rouffle de
l'arrire du _Shannon._

C'est mon avis, monsieur Burbank, rpondit le capitaine. Le
service avant tout... Allons, messieurs, embarquez, ou je vais
donner l'ordre de larguer les amarres!

Dj les mariniers se prparaient  repousser le steam-boat au
large de l'appontement, pendant que des jets sonores s'chappaient
du sifflet  vapeur. Un cri arrta la manoeuvre.

Voil Texar!... Voil Texar!

Une voiture, lance  fond de train, venait d'apparatre au
tournant du quai de Picolata. Les quatre mules, qui composaient
l'attelage, s'arrtrent  la coupe de l'appontement. Un homme en
descendit. Ceux de ses compagnons, qui taient alls jusqu' la
route, le rejoignirent en courant. Puis, tous s'embarqurent.

Un instant de plus, Texar, et tu ne partais pas, ce qui et t
trs contrariant! dit l'un d'eux.

-- Oui! Tu n'aurais pu, avant deux jours, tre de retour ...
o?... Nous le saurons quand tu voudras le dire! ajouta un autre.

-- Et si le capitaine et cout cet insolent James Burbank,
reprit un troisime, le _Shannon _serait dj  un bon quart de
mille au-dessous de Picolata!

Texar venait de monter sur le rouffle de l'avant, accompagn de
ses amis. Il se contenta de regarder James Burbank, dont il
n'tait spar que par la passerelle. S'il ne pronona pas une
parole, le regard qu'il jeta et suffi  faire comprendre qu'il
existait quelque haine implacable entre ces deux hommes.

Quant  James Burbank, aprs avoir regard Texar en face, il lui
tourna le dos, et il alla s'asseoir  l'arrire du rouffle, o les
siens avaient dj pris place.

Pas content, le Burbank! dit un des compagnons de Texar. Cela se
comprend. Il en a t pour ses frais de mensonges, et le recorder
a fait justice de ses faux tmoignages...

-- Mais non de sa personne, rpondit Texar, et de cette justice-
l, je m'en charge!

Cependant le _Shannon _avait largu ses amarres. L'avant, cart
par de longues gaffes, prit alors le fil du courant. Puis, pouss
par ses puissantes roues auxquelles la mare descendante venait en
aide, il fila rapidement entre les rives du Saint-John.

On sait ce que sont ces bateaux  vapeur, destins  faire le
service des fleuves amricains. Vritables maisons  plusieurs
tages, couronns de larges terrasses, ils sont domins par les
deux chemines de la chaufferie, places en abord, et par les mts
de pavillon qui supportent la filire des tentes. Sur l'Hudson
comme sur le Mississipi, ces steam-boats, sortes de palais
maritimes, pourraient contenir la population de toute une
bourgade. Il n'en fallait pas tant pour les besoins du Saint-John
et des cits floridiennes. Le _Shannon _n'tait qu'un htel
flottant, bien que, dans sa disposition intrieure et extrieure,
il ft le similaire des _Kentucky _et des _Dean Richmond._

Le temps tait magnifique. Le ciel trs bleu se tachetait de
quelques lgres ouates de vapeur, parpilles  l'horizon. Sous
cette latitude du trentime parallle, le mois de fvrier est
presque aussi chaud dans le Nouveau-Monde qu'il l'est dans
l'Ancien, sur la limite des dserts du Sahara. Toutefois, une
lgre brise de mer temprait ce que ce climat aurait pu avoir
d'excessif. Aussi la plupart des passagers du _Shannon _taient-
ils rests sur les rouffles, afin d'y respirer les vives senteurs
que le vent apportait des forts riveraines. Les obliques rayons
du soleil ne pouvaient les atteindre derrire les baldaquins des
tentes, agits comme des punkas indoues par la rapidit du steam-
boat.

Texar et les cinq ou six compagnons qui s'taient embarqus avec
lui avaient jug bon de descendre dans un des box du dining-room.
L, en buveurs, le gosier fait aux fortes liqueurs des bars
amricains, ils vidaient des verres entiers de gin, de bitter et
de bourbon-whiskey. C'taient, en somme, des gens assez grossiers,
peu comme il faut de tournure, rudes de propos, plus vtus de cuir
que de drap, habitus  vivre plutt au milieu des forts que dans
les villes floridiennes. Texar paraissait avoir sur eux un droit
de supriorit, d, sans doute,  l'nergie de son caractre non
moins qu' l'importance de sa situation ou de sa fortune. Aussi,
puisque Texar ne parlait pas, ses sides restaient silencieux, et
employaient  boire le temps qu'ils ne passaient point  causer.

Cependant Texar, aprs avoir parcouru d'un oeil distrait un des
journaux qui tranaient sur les tables du dining-room, venait de
le rejeter, disant:

C'est dj vieux, tout cela!

-- Je le crois bien! rpondit un de ses compagnons. Un numro qui
a trois jours de date!

-- Et, en trois jours, il se passe tant de choses depuis qu'on se
bat  nos portes! ajouta un autre.

-- O en est-on de la guerre? demanda Texar.

-- En ce qui nous concerne plus particulirement, Texar, voici o
on en est: le gouvernement fdral, dit-on, s'occupe de prparer
une expdition contre la Floride. Par consquent, il faut
s'attendre, sous peu,  une invasion des nordistes!

-- Est-ce certain?

-- Je ne sais, mais le bruit en a couru  Savannah, et on me l'a
confirm  Saint-Augustine.

-- Eh! qu'ils viennent donc, ces fdraux, puisqu'ils ont la
prtention de nous soumettre! s'cria Texar, en accentuant sa
menace d'un coup de poing, dont la violence fit sauter verres et
bouteilles sur la table. Oui! Qu'ils viennent! On verra si les
propritaires d'esclaves de la Floride se laisseront dpouiller
par ces voleurs d'abolitionnistes!

Cette rponse de Texar aurait appris deux choses  quiconque n'et
pas t au courant des vnements dont l'Amrique tait le thtre
 cette poque: d'abord que la guerre de Scession, dclare, en
fait, par le coup de canon tir sur le fort Sumter, le 11 avril
1861, tait alors dans sa priode la plus aigu, car elle
s'tendait presque aux dernires limites des tats du Sud; ensuite
que Texar, partisan de l'esclavage, faisait cause commune avec
l'immense majorit de la population des territoires  esclaves. Et
prcisment,  bord du _Shannon, _plusieurs reprsentants des deux
partis se trouvaient en prsence: d'une part -- suivant les
diverses appellations qui leur furent donnes pendant cette longue
lutte --, des nordistes, anti-esclavagistes, abolitionnistes ou
fdraux; de l'autre, des sudistes, esclavagistes, scessionnistes
ou confdrs.

Une heure aprs, Texar et les siens, plus que suffisamment
abreuvs, se levrent pour remonter sur le pont suprieur du
_Shannon. _On avait dj dpass, du ct de la rive droite, la
crique Trent et la crique des Six-Milles, qui introduisent les
eaux du fleuve, l'une, jusqu' la limite d'une paisse cyprire,
l'autre, jusqu'aux vastes marais des Douze-Milles, dont le nom
indique l'tendue.

Le steam-boat naviguait alors entre deux bordures d'arbres
magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des pins, des cyprs,
des chnes-verts, des yuccas, et nombre d'autres d'une venue
superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable
fouillis des azales et des serpentaires. Parfois,  l'ouvert des
criques par lesquelles s'alimentent les plaines marcageuses des
comts de Saint-Jean et de Duval, une forte odeur de musc
imprgnait l'atmosphre. Elle ne venait point de ces arbustes,
dont les manations sont si pntrantes sous ce climat, mais bien
des alligators qui s'enfuyaient sous les hautes herbes au bruyant
passage du _Shannon. _Puis, c'taient des oiseaux de toutes
sortes, des pics, des hrons, des jacamars, des butors, des
pigeons  tte blanche, des orphes, des moqueurs, et cent autres,
varis de forme et de plumage, tandis que l'oiseau-chat
reproduisait tous les bruits du dehors avec sa voix de ventriloque
-- mme ce cri du coq  fraise, sonore comme la note cuivre d'une
trompette, dont le chant se fait entendre jusqu' la distance de
quatre  cinq milles.

Au moment o Texar franchissait la dernire marche du capot pour
prendre place sur le rouffle, une femme allait descendre dans
l'intrieur du salon. Elle recula ds qu'elle se vit en face de
cet homme. C'tait une mtisse, au service de la famille Burbank.
Son premier mouvement avait t celui d'une invincible rpulsion
en se trouvant  l'improviste devant cet ennemi dclar de son
matre. Sans s'arrter au mauvais regard que lui lana Texar, elle
se rejeta de ct. Lui, haussant alors les paules, se retourna
vers ses compagnons.

Oui, c'est Zermah, s'cria-t-il, une des esclaves de ce James
Burbank, qui prtend n'tre pas partisan de l'esclavage!

Zermah ne rpondit rien. Lorsque l'entre du rouffle fut libre,
elle descendit au grand salon du _Shannon, _sans paratre attacher
la moindre importance  ce propos.

Quant  Texar, il se dirigea vers l'avant du steam-boat. L, aprs
avoir allum un cigare, sans plus s'occuper de ses compagnons qui
l'avaient suivi, il parut observer avec une certaine attention la
rive gauche du Saint-John sur la lisire du comt de Putnam.

Pendant ce temps,  l'arrire du _Shannon, _on causait aussi des
choses de la guerre. Aprs le dpart de Zermah, James Burbank
tait rest seul avec les deux amis qui l'avaient accompagn 
Saint-Augustine. L'un tait son beau-frre, M. Edward Carrol,
l'autre, un Floridien qui demeurait  Jacksonville, M. Walter
Stannard. Eux aussi parlaient avec une certaine animation de la
lutte sanglante, dont l'issue tait une question de vie ou de mort
pour les tats-Unis. Mais, on le verra, James Burbank, pour en
juger les rsultats, l'apprciait autrement que Texar.

J'ai hte, dit-il, d'tre de retour  Camdless-Bay. Nous sommes
partis depuis deux jours. Peut-tre est-il arriv quelques
nouvelles de la guerre? Peut-tre Dupont et Sherman sont-ils dj
matres de Port-Royal et des les de la Caroline du Sud?

-- En tout cas, cela ne peut tarder, rpondit Edward Carrol, et je
serais bien tonn si le prsident Lincoln ne songeait pas 
pousser la guerre jusqu'en Floride.

-- Il ne sera pas trop tt! reprit James Burbank. Oui! Il n'est
que temps d'imposer les volonts de l'Union  tous ces sudistes de
la Gorgie et de la Floride, qui se croient trop loigns pour
tre jamais atteints! Vous voyez  quel degr d'insolence cela
peut conduire des gens sans aveu comme ce Texar! Il se sent
soutenu par les esclavagistes du pays, il les excite contre nous,
hommes du Nord, dont la situation, de plus en plus difficile,
subit les contre-coups de la guerre!

-- Tu as raison, James, reprit Edward Carrol. Il importe que la
Floride rentre au plus tt sous l'autorit du gouvernement de
Washington. Oui! il me tarde que l'arme fdrale y vienne faire
la loi, ou nous serons forcs d'abandonner nos plantations.

-- Ce ne peut plus tre qu'une question de jours, mon cher
Burbank, rpondit Walter Stannard. Avant-hier, lorsque j'ai quitt
Jacksonville, les esprits commenaient  s'inquiter des projets
que l'on prte au commodore Dupont de franchir les passes du
Saint-John. Et cela a fourni un prtexte pour menacer ceux qui ne
pensent point comme les partisans de l'esclavage. Je crains bien
que quelque meute ne tarde pas  renverser les autorits de la
ville au profit d'individus de la pire espce!

-- Cela ne m'tonne pas, rpondit James Burbank. Aussi, devons-
nous attendre de bien mauvais jours aux approches de l'arme
fdrale! Mais il est impossible de les viter.

-- Que faire, d'ailleurs? reprit Walter Stannard. S'il se trouve 
Jacksonville et mme en certains points de la Floride, quelques
braves colons qui pensent comme nous sur cette question de
l'esclavage, ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir s'opposer
aux excs des scessionnistes. Nous ne devons compter, pour notre
scurit, que sur l'arrive des fdraux, et encore serait-il 
souhaiter, si leur intervention est dcide, qu'elle ft excute
promptement.

-- Oui!... Qu'ils viennent donc, s'cria James Burbank, et qu'ils
nous dlivrent de ces mauvais drles!

On verra bientt si les hommes du Nord, que leurs intrts de
famille ou de fortune obligeaient, pour vivre au milieu d'une
population esclavagiste,  se conformer aux usages du pays,
taient en droit de tenir ce langage et n'avaient pas lieu de tout
craindre.

Ce que James Burbank et ses amis pensaient de la guerre tait
vrai. Le gouvernement fdral prparait une expdition dans le but
de soumettre la Floride. Il ne s'agissait pas tant de s'emparer de
l'tat ou de l'occuper militairement, que d'en fermer toutes les
passes aux contrebandiers, dont le mtier consistait  forcer le
blocus maritime, autant pour exporter les productions indignes
que pour introduire des armes et munitions. Aussi le _Shannon _ne
se hasardait-il plus  desservir les ctes mridionales de la
Gorgie, qui taient alors au pouvoir des gnraux nordistes. Par
prudence, il s'arrtait sur la frontire, un peu au del de
l'embouchure du Saint-John, vers le nord de l'le Amlia,  ce
port de Fernandina, d'o part le chemin de fer de Cedar-Keys qui
traverse obliquement la pninsule floridienne pour aboutir au
golfe du Mexique. Plus haut que l'le Amlia et le rio de Saint-
Mary, le _Shannon _et couru le risque d'tre captur par les
navires fdraux, qui surveillaient incessamment cette portion du
littoral.

Il s'en suit donc que les passagers du steam-boat taient
principalement ceux des Floridiens que leurs affaires
n'obligeaient point  se rendre au del des frontires de la
Floride. Tous demeuraient dans les villes, bourgs ou hameaux,
btis sur les rives du Saint-John ou de ses affluents, et, pour la
plupart, soit  Saint-Augustine, soit  Jacksonville. En ces
diverses localits, ils pouvaient dbarquer par les appontements
placs aux escales, ou en se servant de ces estacades de bois, ces
piers, tablis  la mode anglaise, qui les dispensaient de
recourir aux embarcations du fleuve.

L'un des passagers du steam-boat, cependant, allait l'abandonner
en pleine rivire. Son projet tait, sans attendre que le _Shannon
_se ft arrt  l'une des escales rglementaires, de dbarquer
sur un endroit de la rive, o il n'y avait en vue ni un village
quelconque ni une maison isole, pas mme une cabane de chasse ou
de pche.

Ce passager tait Texar.

Vers six heures du soir, le _Shannon _lana trois aigus coups de
sifflet. Ses roues furent presque aussitt stoppes, et il se
laissa descendre au courant, qui est trs modr sur cette partie
du fleuve. Il se trouvait alors par le travers de la Crique-Noire.

Cette crique est une profonde chancrure, vide dans la rive
gauche, au fond de laquelle se jette un petit rio sans nom, qui
passe au pied du fort Heilman, presque  la limite des comts de
Putnam et de Duval. Son troite ouverture disparat tout entire
sous une vote de ramures paisses, dont le feuillage s'entremle
comme la trame d'un tissu trs serr. Cette sombre lagune est,
pour ainsi dire, inconnue des gens du pays. Personne n'a jamais
tent de s'y introduire, et personne ne savait qu'elle servt de
demeure  ce Texar. Cela tient  ce que la rive du Saint-John, 
l'ouverture de la Crique-Noire, ne semble tre interrompue en
aucun point de ses berges. Aussi, avec la nuit qui tombait
rapidement, fallait-il tre un marinier trs pratique de cette
tnbreuse crique pour s'y introduire dans une embarcation.

Aux premiers coups de sifflet du _Shannon, _un cri avait rpondu
immdiatement -- par trois fois. La lueur d'un feu, qui brillait
entre les grandes herbes de la rive, s'tait mise en mouvement.
Cela indiquait qu'un canot s'avanait pour accoster le steam-boat.

Ce n'tait qu'un squif -- petite embarcation d'corce qu'une
simple pagaie suffit  diriger et  conduire. Bientt ce squif ne
fut plus qu' une demi-encablure du _Shannon._

Texar s'avana alors vers la coupe du rouffle de l'avant, et, se
faisant un porte-voix de sa main:

Aoh? hla-t-il.

-- Aoh! lui fut-il rpondu.

-- C'est toi, Squamb?

-- Oui, matre!

-- Accoste!

Le squif accosta.  la clart du fanal attach au bout de son
trave, on put voir l'homme qui la manoeuvrait. C'tait un Indien,
noir de tignasse, nu jusqu' la ceinture, -- un homme solide,  en
juger par le torse qu'il montrait aux lueurs du fanal.

 ce moment, Texar se retourna vers ses compagnons et leur serra
la main en disant un au revoir significatif. Aprs avoir jet un
regard menaant du ct de M. Burbank, il descendit l'escalier,
plac  l'arrire du tambour de la roue de bbord, et rejoignit
l'Indien Squamb. En quelques tours de roues, le steam-boat se fut
loign du squif, et personne  bord ne put souponner que la
lgre embarcation allait se perdre sous les obscurs fouillis de
la rive.

Un coquin de moins  bord! dit alors Edward Carrol, sans se
proccuper d'tre entendu des compagnons de Texar.

-- Oui, rpondit James Burbank, et, c'est en mme temps, un
dangereux malfaiteur. Pour moi, je n'ai aucun doute  cet gard,
bien que le misrable ait toujours su se tirer d'affaire par ses
alibis vritablement inexplicables!

-- En tout cas, dit M. Stannard, si quelque crime est commis,
cette nuit, aux environs de Jacksonville, on ne pourra pas l'en
accuser, puisqu'il a quitt le _Shannon!_

-- Je n'en sais rien! rpliqua James Burbank. On me dirait qu'on
l'a vu voler ou assassiner, au moment o nous parlons,  cinquante
milles dans le nord de la Floride, que je n'en serais pas
autrement surpris! Il est vrai, s'il parvenait  prouver qu'il
n'est pas l'auteur de ce crime, cela ne me surprendrait pas
davantage, aprs ce qui s'est pass! -- Mais, c'est trop nous
occuper de cet homme. Vous retournez  Jacksonville, Stannard?

-- Ce soir mme.

-- Votre fille vous y attend?

-- Oui, et j'ai hte de la rejoindre.

-- Je le comprends, rpondit James Burbank. Et quand comptez-vous
nous rejoindre  Camdless-Bay?

-- Dans quelques jours.

-- Venez donc le plus tt que vous pourrez, mon cher Stannard.
Vous le savez, nous sommes  la veille d'vnements trs srieux,
qui s'aggraveront encore  l'approche des troupes fdrales.
Aussi, je me demande si votre fille Alice et vous ne seriez pas
plus en sret dans notre habitation de Castle-House qu'au milieu
de cette ville, o les sudistes sont capables de se porter  tous
les excs!

-- Bon! est-ce que je ne suis pas du Sud, mon cher Burbank?

-- Sans doute, Stannard, mais vous pensez et vous agissez comme si
vous tiez du Nord!

Une heure aprs, le _Shannon, _emport par le jusant devenu de
plus en plus rapide, dpassait le petit hameau de Mandarin, juch
sur une verdoyante colline. Puis, cinq  six milles au-dessous, il
s'arrtait prs de la rive droite du fleuve. L tait tabli un
quai d'embarquement que les navires peuvent accoster pour y
prendre charge. Un peu au-dessus dbordait un pier lgant, lgre
passerelle de bois, suspendue  la courbe de deux cbles de fer.
C'tait le dbarcadre de Camdless-Bay.

 l'extrmit du pier attendaient deux Noirs, munis de fanaux, car
la nuit tait dj trs sombre.

James Burbank prit cong de M. Stannard, et, suivi d'Edward
Carrol, il s'lana sur la passerelle.

Derrire lui marchait la mtisse Zermah, qui rpondit de loin 
une voix enfantine:

Me voil, Dy!... Me voil!

-- Et pre?...

-- Pre aussi!

Les fanaux s'loignrent, et le _Shannon _reprit sa marche, en
obliquant vers la rive gauche. Trois milles au del de Camdless-
Bay, de l'autre ct du fleuve, il s'arrtait  l'appontement de
Jacksonville, afin de mettre  terre le plus grand nombre de ses
passagers.

L, Walter Stannard dbarqua en mme temps que trois ou quatre de
ces gens, dont Texar s'tait spar, une heure et demie avant,
lorsque l'Indien tait venu le prendre avec le squif. Il ne
restait plus qu'une demi-douzaine de voyageurs  bord du steam-
boat, les uns  destination de Pablo, petit bourg, bti prs du
phare qui s'lve  l'entre des bouches du Saint-John, les autres
 destination de l'le Talbot, situe au large de l'ouverture des
passes de ce nom, les derniers, enfin,  destination du port de
Fernandina. Le _Shannon _continua donc  battre les eaux du
fleuve, dont il put franchir la barre sans accidents. Une heure
aprs, il avait disparu au tournant de la crique Trout, o le
Saint-John mle ses lames dj houleuses  la houle de l'Ocan.


II
Camdless-Bay

Camdless-Bay, tel tait le nom de la plantation qui appartenait 
James Burbank. C'est l que le riche colon demeurait avec toute sa
famille. Ce nom de Camdless venait d'une des criques du Saint-
John, qui s'ouvre un peu en amont de Jacksonville et sur la rive
oppose du fleuve. Par suite de cette proximit, on pouvait
communiquer facilement avec la cit floridienne. Une bonne
embarcation, un vent de nord ou de sud, en profitant du jusant
pour aller ou du flot pour revenir, il ne fallait pas plus d'une
heure pour franchir les trois milles, qui sparent Camdless-Bay de
ce chef-lieu du comt de Duval.

James Burbank possdait une des plus belles proprits du pays.
Riche par lui-mme et par sa famille, sa fortune se compltait
encore d'immeubles importants, situs dans l'tat de New-Jersey,
qui confine  l'tat de New-York.

Cet emplacement, sur la rive droite du Saint-John, avait t trs
heureusement choisi pour y fonder un tablissement d'une valeur
considrable. Aux heureuses dispositions dj fournies par la
nature, la main de l'homme n'avait rien eu  reprendre. Ce terrain
se prtait de lui-mme  tous les besoins d'une vaste
exploitation. Aussi la plantation de Camdless-Bay, dirige par un
homme intelligent, actif, dans toute la force de l'ge, bien
second de son personnel, et auquel les capitaux ne manquaient
point, tait-elle en parfait tat de prosprit.

Un primtre de douze milles, une surface de quatre mille acres[1],
telle tait la contenance superficielle de cette plantation. S'il
en existait de plus grandes dans les tats du sud de l'Union, il
n'en tait pas de mieux amnages. Maison d'habitation, communs,
curies, tables, logements pour les esclaves, btiments
d'exploitation, magasins destins  contenir les produits du sol,
chantiers disposs pour leur manipulation, ateliers et usines,
railways convergeant de la priphrie du domaine vers le petit
port d'embarquement, routes pour les charrois, tout tait
merveilleusement compris au point de vue pratique. Que ce fut un
Amricain du Nord qui et conu, ordonn, excut ces travaux,
cela se voyait ds le premier coup d'oeil. Seuls, les
tablissements de premier ordre de la Virginie ou des Carolines
eussent pu rivaliser avec le domaine de Camdless-Bay. En outre, le
sol de la plantation comprenait des high-hummoks, hautes terres
naturellement appropries  la culture des crales, des low-
hummoks, basses terres qui conviennent plus spcialement  la
culture des cafiers et des cacaoyers, des marshs, sortes de
savanes sales, o prosprent les rizires et les champs de cannes
 sucre.

On le sait, les cotons de la Gorgie et de la Floride sont des
plus apprcis sur les divers marchs de l'Europe et de
l'Amrique, grce  la longueur et la qualit de leurs soies.
Aussi, les champs de cotonniers, avec leurs plants dessins en
lignes rgulirement espaces, leurs feuilles d'un vert tendre,
leurs fleurs de ce jaune o l'on retrouve la pleur des mauves,
produisaient-ils un des plus importants revenus de la plantation.
 l'poque de la rcolte, ces champs, d'une superficie d'un acre 
un acre et demi, se couvraient de cases o demeuraient alors les
esclaves, femmes et enfants, chargs de cueillir les capsules et
d'en tirer les flocons, -- travail trs dlicat qui ne doit point
en altrer les fibres. Ce coton, sch au soleil, nettoy par le
moulinage au moyen de roues  dents et de rouleaux, comprim  la
presse hydraulique, mis en ballots cercls de fer, tait ainsi
emmagasin pour l'exportation. Les navires  voile ou  vapeur
pouvaient venir prendre chargement de ces ballots au port mme de
Camdless-Bay.

Concurremment avec les cotonniers, James Burbank exploitait aussi
de vastes champs de cafiers et de cannes  sucre. Ici, c'taient
des rserves de mille  douze cents arbustes, hauts de quinze 
vingt pieds, semblables par leurs fleurs  des jasmins d'Espagne,
et dont les fruits, gros comme une petite cerise, contiennent les
deux grains qu'il n'y a plus qu' extraire et  faire scher. L,
c'taient des prairies, on pourrait dire des marais, hrisss de
milliers de ces longs roseaux, hauts de neuf  dix-huit pieds,
dont les panaches se balancent comme les cimiers d'une troupe de
cavalerie en marche. Objet de soins tout spciaux  Camdless-Bay,
cette rcolte de cannes donnait le sucre sous forme d'une liqueur
que la raffinerie, trs en progrs dans les tats du Sud,
transformait en sucre raffin; puis, comme produits drivs, les
sirops qui servent  la fabrication du tafia ou du rhum, et le vin
de canne, mlange de la liqueur saccharine avec du jus d'ananas et
d'oranges. Bien que moins importante, si on la comparait  celle
des cotonniers, cette culture ne laissait pas d'tre trs
fructueuse. Quelques enclos de cacaoyers, des champs de mas,
d'ignames, de patates, de bl indien, de tabac, deux ou trois
centaines d'acres en rizires, apportaient encore un large tribut
de bnfices  l'tablissement de James Burbank.

Mais il se faisait encore une autre exploitation qui procurait des
gains au moins gaux  ceux de l'industrie cotonnire. C'tait le
dfrichement des inpuisables forts dont la plantation tait
couverte. Sans parler du produit des cannelliers, des poivriers,
des orangers, des citronniers, des oliviers, des figuiers, des
manguiers, des jaquiers, ni du rendement de presque tous les
arbres  fruits de l'Europe, dont l'acclimatement est superbe en
Floride, ces forts taient soumises  une coupe rgulire et
constante. Que de richesses en campche, en gazumas ou ormes du
Mexique, maintenant employs  tant d'usages, en baobabs, en bois
corail  tiges et  fleurs d'un rouge de sang, en paviers, sortes
de marronniers  fleurs jaunes, en noyers noirs, en chnes-verts,
en pins australs, qui fournissent d'admirables chantillons pour
la charpente et la mture, en pachiriers, dont le soleil de midi
fait clater les graines comme autant de ptards, en pins-
parasols, en tulipiers, sapins, cdres et surtout en cyprs, cet
arbre si rpandu  la surface de la pninsule qu'il y forme des
forts dont la longueur va de soixante  cent milles. James
Burbank avait d crer plusieurs scieries importantes en divers
points de la plantation. Des barrages, tablis sur quelques-uns
des rios, tributaires du Saint-John, convertissaient en chute leur
cours paisible, et ces chutes donnaient largement la force
mcanique que ncessitait le dbit des poutres, madriers ou
planches, dont cent navires auraient pu prendre, chaque anne, des
cargaisons entires.

Il faut citer, en outre, de vastes et grasses prairies, qui
nourrissaient des chevaux, des mules, et un nombreux btail, dont
les produits subvenaient  tous les besoins agricoles.

Quant aux volatiles d'espces si varies, qui habitaient les bois
ou couraient les champs et les plaines, on imaginerait
difficilement  quel point ils pullulaient  Camdless-Bay -- comme
dans toute la Floride, d'ailleurs. Au-dessus des forts planaient
les aigles  tte blanche, de grande envergure, dont le cri aigu
ressemble  la fanfare d'une trompette fle, des vautours, d'une
frocit peu ordinaire, des butors gants, au bec pointu comme une
baonnette. Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la
berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient
des flamants ross ou carlates, des ibis tout blancs qu'on et
dit envols de quelque monolithe gyptien, des plicans de taille
colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de
toutes sortes, des crabiers vtus d'une huppe et d'une pelisse
verte, des courlans, au plumage de pourpre, au duvet brun et
tachet de points blanchtres, des jacamars, martins-pcheurs 
reflets dors, tout un monde de plongeons, de poules d'eau, de
canards widgeons appartenant  l'espce des siffleurs, des
sarcelles, des pluviers, sans compter les ptrels, les puffins,
les becs-en-ciseaux, les corbeaux de mer, les mouettes, les
paille-en-queue, qu'un coup de vent suffisait  chasser jusqu'au
Saint-John, et parfois mme des exocets ou poissons-volants, qui
sont de bonne prise pour les gourmets.  travers les prairies
pullulaient les bcassines, les bcasseaux, les courlis, les
barges marbres, les poules sultanes au plumage  la fois rouge,
bleu, vert, jaune et blanc comme une palette volante, les coqs 
fraise, les perdrix ou colins-ous, les cureuils gristres, les
pigeons  tte blanche et  pattes rouges; puis, comme quadrupdes
comestibles, des lapins  queue longue, intermdiaires entre le
lapin et le livre d'Europe, des daims par hardes; enfin des
raccoons ou ratons-laveurs, des tortues, des ichneumons, et aussi,
par malheur, trop de serpents d'espce venimeuse. Tels taient les
reprsentants du rgne animal sur ce magnifique domaine de
Camdless-Bay, -- sans compter les Ngres, mles et femelles,
asservis pour les besoins de la plantation. Et de ces tres
humains, que fait donc cette monstrueuse coutume de l'esclavage,
si ce n'est des animaux, achets ou vendus comme btes de somme?

Comment James Burbank, un partisan des doctrines anti-
esclavagistes, un nordiste qui n'attendait que le triomphe du
Nord, n'avait-il donc pas encore affranchi les esclaves de sa
plantation? Hsiterait-il  le faire, ds que les circonstances le
permettraient? Non, certes! Et ce n'tait plus qu'une question de
semaines, de jours peut-tre, puisque l'arme fdrale occupait
dj quelques points rapprochs de l'tat limitrophe et se
prparait  oprer en Floride.

Dj, d'ailleurs, James Burbank avait pris  Camdless-Bay toutes
les mesures qui pouvaient amliorer le sort de ses esclaves. Ils
taient environ sept cents noirs des deux sexes, proprement logs
dans de larges baraccons[2], entretenus avec soin, nourris  leur
convenance, ne travaillant que dans la limite de leurs forces. Le
rgisseur-gnral et les sous-rgisseurs de la plantation avaient
ordre de les traiter avec justice et douceur. Aussi, les divers
services n'en taient-ils que mieux remplis, bien que depuis
longtemps les chtiments corporels ne fussent plus en usage 
Camdless-Bay. Contraste frappant avec les habitudes de la plupart
des autres plantations floridiennes, et systme qui n'tait pas vu
sans dfaveur par les voisins de James Burbank. De l, comme on va
s'en rendre compte, une situation trs difficile dans le pays,
surtout  cette poque o le sort des armes allait trancher la
question de l'esclavage.

Le nombreux personnel de la plantation tait log dans des cases
saines et confortables. Groupes par cinquantaines, ces cases
formaient une dizaine de hameaux, autrement dit baraccons,
agglomrs le long des eaux courantes. L, ces Noirs vivaient avec
leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille tait autant que
possible affecte au mme service des champs, des forts ou des
usines, de manire que ses membres ne fussent point disperss, aux
heures de travail.  la tte de ces divers hameaux, un sous-
rgisseur, faisant les fonctions de grant, pour ne pas dire de
maire, administrait sa petite commune, qui relevait du chef-lieu
de canton. Ce chef-lieu, c'tait le domaine priv de Camdless-Bay,
enferm dans un primtre de hautes palissades, dont les
palanques, sortes de pieux jointifs, plants verticalement, se
cachaient  demi sous la verdure de l'exubrante vgtation
floridienne. L s'levait l'habitation particulire de la famille
Burbank.

Moiti maison, moiti chteau, cette habitation avait reu et
mritait le nom de Castle-House.

Depuis bien des annes, Camdless-Bay appartenait aux anctres de
James Burbank.  une poque o les dprdations des Indiens
taient  craindre, ses possesseurs avaient d en fortifier la
principale demeure. Le temps n'tait pas loign o le gnral
Jessup dfendait encore la Floride contre les Sminoles. Pendant
longtemps, les colons avaient eu terriblement  souffrir de ces
nomades. Non seulement le vol les dpouillait, mais le meurtre
ensanglantait leurs habitations que l'incendie dtruisait ensuite.
Les villes elles-mmes furent plus d'une fois menaces de
l'invasion et du pillage. En maint endroit s'lvent des ruines
que ces sanguinaires Indiens ont laisses aprs leur passage. 
moins de quinze milles de Camdless-Bay, prs du hameau de
Mandarin, on montre encore la maison de sang, dans laquelle un
colon, M. Motte, sa femme et ses trois jeunes filles, avaient t
scalps, puis massacrs par ces bandits. Mais, actuellement, la
guerre d'extermination entre l'homme blanc et l'homme rouge est
finie. Les Sminoles, vaincus finalement, ont d se rfugier au
loin, vers l'ouest du Mississipi. On n'entend plus parler d'eux,
sauf de quelques bandes qui errent encore dans la portion
marcageuse de la Floride mridionale. Le pays n'a donc plus rien
 craindre de ces froces indignes.

On comprend ds lors que les habitations des colons eussent t
construites de manire  pouvoir tenir contre une attaque soudaine
des Indiens, et rsister en attendant l'arrive des bataillons de
volontaires, enrgiments dans les villes ou hameaux du voisinage.
Ainsi avait-il t fait du chteau de Castle-House.

Castle-House s'levait sur un lger renflement du sol, au milieu
d'un parc rserv, d'une superficie de trois acres, qui
s'arrondissait  quelques centaines de yards en arrire de la rive
du Saint-John. Un cours d'eau, assez profond, entourait ce parc,
dont une haute enceinte de palanques compltait la dfense, et il
ne donnait entre que par un seul ponceau, jet sur le rio
circulaire. En arrire du mamelon, un ensemble de beaux arbres,
groups par masses, redescendaient les pentes du parc, auquel ils
faisaient un large cadre de verdure. Une frache avenue de
bambous, dont les tiges se croisaient en nervures ogivales,
formait une longue nef, qui se dveloppait depuis le dbarcadre
du petit port de Camdless-Bay jusqu'aux premires pelouses. Au-
dedans, sur tout l'espace laiss libre entre les arbres,
s'tendaient de verdoyants gazons, coups de larges alles,
bordes de barrires blanches, qui se terminaient par une
esplanade sable devant la faade principale de Castle-House.

Ce chteau, assez irrgulirement dessin, offrait beaucoup
d'imprvu dans l'ensemble de sa construction et non moins de
fantaisie dans ses dtails. Mais, pour le cas o des assaillants
eussent forc les palanques du parc, il aurait pu -- chose
importante surtout -- se dfendre rien que par lui-mme et
soutenir un sige de quelques heures. Ses fentres du rez-de-
chausse taient grillages de barreaux de fer. La porte
principale, sur la faade antrieure, avait la solidit d'une
herse. En de certains points, au fate des murailles, bties avec
une sorte de pierre marmorenne, se dressaient plusieurs
poivrires en encorbellement, qui rendaient la dfense plus
facile, puisqu'elles permettaient de prendre en flanc les
agresseurs. En somme, avec ses ouvertures rduites au strict
ncessaire, son donjon central qui le dominait et sur lequel se
dployait le pavillon toile des tats-Unis, ses lignes de
crneaux dont certaines artes taient pourvues, l'inclinaison de
ses murs  leur base, ses toits levs, ses pinacles multiples,
l'paisseur de ses parois  travers lesquelles se creusaient  et
l un certain nombre d'embrasures, cette habitation ressemblait
plus  un chteau fort qu' un cottage ou une maison de plaisance.

On l'a dit, il avait fallu le btir ainsi pour la sret de ceux
qui l'habitaient  l'poque o se faisaient ces sauvages
incursions des Indiens sur le territoire de la Floride. Il
existait mme un tunnel souterrain, qui, aprs avoir pass sous la
palissade et le rio circulaire, mettait Castle-House en
communication avec une petite crique du Saint-John, nomme crique
Marino. Ce tunnel aurait pu servir  quelque secrte vasion en
cas d'extrme danger.

Certainement, au temps actuel, les Sminoles, repousss de la
pninsule, n'taient plus  craindre, et cela depuis une vingtaine
d'annes. Mais savait-on ce que rservait l'avenir? Et ce danger
que James Burbank n'avait plus  redouter de la part des Indiens,
qui sait s'il ne viendrait pas de la part de ses compatriotes?
N'tait-il pas lui, nordiste isol au fond de ces tats du sud,
expos  toutes les phases d'une guerre civile, qui avait t si
sanglante jusqu'alors, si fconde en reprsailles?

Toutefois, cette ncessit de pourvoir  la sret de Castle-House
n'avait point nui au confort intrieur. Les salles taient vastes,
les appartements luxueux et superbement amnags. La famille
Burbank y trouvait, au milieu d'un site admirable, toutes les
aises, toutes les satisfactions morales que peut donner la
fortune, quand elle est unie  un vritable sens artiste chez ceux
qui la possdent.

En arrire du chteau, dans le parc rserv, de magnifiques
jardins se dveloppaient jusqu' la palissade, dont les palanques
disparaissaient sous les arbustes grimpants et les sarments de la
grenadille, o les oiseaux-mouches voltigeaient par myriades. Des
massifs d'orangers, des corbeilles d'oliviers, de figuiers, de
grenadiers, de pontdries aux bouquets d'azur, des groupes de
magnolias, dont les calices  teintes de vieil ivoire parfumaient
l'air, des buissons de palmiers sabal, agitant leurs ventails
sous la brise, des guirlandes de coboeas aux nuances violettes,
des touffes de tupas  rosettes vertes, de yuccas avec leur
cliquetis de sabres acrs, de rhododendrons ross, des buissons
de myrtes et de pamplemousses, enfin tout ce que peut produire la
flore d'une zone qui touche au Tropique, tait runi dans ces
parterres pour la jouissance de l'odorat et le plaisir des yeux.

 la limite de l'enceinte, sous le dme des cyprs et des baobabs,
taient enfouies les curies, les remises, les chenils, les
amnagements de la laiterie et des basses-cours. Grce  la ramure
de ces beaux arbres, impntrable mme au soleil de cette
latitude, les animaux domestiques n'avaient rien  craindre des
chaleurs de l't. Drives des rios voisins, les eaux courantes y
maintenaient une agrable et saine fracheur.

On le voit, ce domaine priv, spcial aux htes de Camdless-Bay,
c'tait une enclave merveilleusement agence au milieu du vaste
tablissement de James Burbank. Ni le tapage des moulins  coton,
ni les frmissements des scieries, ni les chocs de la hache sur
les troncs d'arbres, ni aucun de ces bruits que comporte une
exploitation si importante, ne parvenaient  franchir les
palanques de l'enceinte. Seuls, les mille oiseaux de
l'ornithologie floridienne pouvaient la dpasser en voltigeant
d'arbre en arbre. Mais ces chanteurs ails, dont le plumage
rivalise avec les tincelantes fleurs de cette zone, n'taient pas
moins bien accueillis que les parfums dont la brise s'imprgnait
en caressant les prairies et les forts du voisinage.

Telle tait Camdless-Bay, la plantation de James Burbank, et l'une
des plus riches de la Floride orientale.


III
O en est la guerre de Scession

Quelques mots sur la guerre de Scession,  laquelle cette
histoire doit tre intimement mle.

Et, tout d'abord, que ceci soit bien tabli ds le dbut: ainsi
que l'a dit le comte de Paris, ancien aide de camp du gnral Mac
Clellan, dans sa remarquable _Histoire de la guerre civile en
Amrique, _cette guerre n'a eu pour cause ni une question de
tarifs, ni une diffrence relle d'origine entre le Nord et le
Sud. La race anglo-saxonne rgnait galement sur tout le
territoire des tats-Unis. Aussi, la question commerciale n'a-t-
elle jamais t en jeu dans cette terrible lutte entre frres.
C'est l'esclavage qui, prosprant dans une moiti de la
rpublique et aboli dans l'autre, y avait cr deux socits
hostiles. Il avait profondment modifi les moeurs de celle o il
dominait, tout en laissant intactes les formes apparentes du
gouvernement. C'est lui qui fut non pas le prtexte ou l'occasion,
mais la cause unique de l'antagonisme dont la consquence
invitable fut la guerre civile.

Dans les tats  esclaves, il y avait trois classes. En bas,
quatre millions de Ngres asservis, soit le tiers de la
population. En haut, la caste des propritaires, relativement peu
instruite, riche, ddaigneuse, qui se rservait absolument la
direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe
remuante, paresseuse, misrable, des petits Blancs. Ceux-ci,
contre toute attente, se montrrent ardents pour le maintien de
l'esclavage, par crainte de voir la classe des Ngres affranchis
s'lever  leur niveau.

Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches
propritaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les
campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut
donc effroyable. Elle produisit mme dans les familles de telles
dissensions que l'on vit des frres combattre, l'un sous le
drapeau confdr, l'autre sous le drapeau fdral. Mais un grand
peuple ne devait pas hsiter  dtruire l'esclavage jusque dans
ses racines. Ds le sicle dernier, l'illustre Franklin en avait
demand l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommand au
Congrs de prohiber un trafic dont la moralit, l'honneur et les
plus chers intrts du pays exigeaient depuis longtemps la
disparition. Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et
de le rduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus
troite entre tous les lments de la rpublique, et la
destruction de cette illusion si funeste, si menaante, que chaque
citoyen devait d'abord obissance  son propre tat, et, seulement
en second lieu,  l'ensemble de la fdration amricaine.

Or, ce fut prcisment en Floride, que se rveillrent les
premires questions relatives  l'esclavage. Au commencement de ce
sicle, un chef indien mtis, nomm Oscola, avait pour femme une
esclave marronne, ne dans ces parties marcageuses du territoire
floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut
ressaisie comme esclave et emmene par force. Oscola souleva les
Indiens, commena la campagne anti-esclavagiste, fut pris et
mourut dans la forteresse o on l'avait enferm. Mais la guerre
continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, la somme d'argent
que ncessita une pareille lutte fut trois fois plus considrable
que celle qui avait t jadis paye  l'Espagne pour l'acquisition
de la Floride.

Voici maintenant quels avaient t les dbuts de cette guerre de
Scession; puis quel tait l'tat des choses pendant ce mois de
fvrier 1862, poque o James Burbank et sa famille allaient
prouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru
intressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire.

Le 16 octobre 1859, l'hroque capitaine John Brown,  la tte
d'une petite troupe d'esclaves fugitifs, s'empare de Harpers-Ferry
en Virginie. L'affranchissement des hommes de couleur, tel est son
but. Il le proclame hautement. Vaincu par les compagnies de la
milice, il est fait prisonnier, condamn  mort et pendu 
Charlestown, le 2 dcembre 1859, avec six de ses compagnons.

Le 20 dcembre 1860, une convention se runit dans la Caroline du
Sud et adopte d'enthousiasme le dcret de scession. L'anne
suivante, le 4 mars 1861, Abraham Lincoln est nomm prsident de
la rpublique. Les tats du Sud regardent son lection comme une
menace pour l'institution de l'esclavage. Le 11 avril 1861, le
fort Sumter, un de ceux qui dfendent la rade de Charlestown,
tombe au pouvoir des sudistes, commands par le gnral
Beauregard. La Caroline du Nord, la Virginie, l'Arkansas, le
Tennessee, adhrent aussitt  l'acte sparatiste.

Soixante-quinze mille volontaires sont levs par le gouvernement
fdral. Tout d'abord, on s'occupe de mettre Washington, la
capitale des tats-Unis d'Amrique,  l'abri d'un coup de main des
confdrs. On ravitaille les arsenaux du Nord qui taient vides,
alors que ceux du Sud avaient t largement approvisionns sous la
prsidence de Buchanan. Le matriel de guerre se complte au prix
des plus extraordinaires efforts. Puis, Abraham Lincoln dclare
les ports du Sud en tat de blocus.

C'est en Virginie que se passent les premiers faits de guerre. Mac
Clellan repousse les rebelles dans l'Ouest. Mais, le 21 juillet, 
Bull-Run, les troupes fdrales, runies sous les ordres de Mac
Dowel, sont mises en droute et s'enfuient jusqu' Washington. Si
les sudistes ne tremblent plus pour Richmond, leur capitale, les
nordistes ont lieu de trembler pour la capitale de la Rpublique
amricaine. Quelques mois aprs, les fdraux sont encore dfaits
 Ball's-Bluff. Toutefois, cette affaire malheureuse est bientt
compense par diverses expditions, qui mirent aux mains des
unionistes le fort Hatteras et Port-Royal-Harbour, dont les
sparatistes ne parvinrent plus  s'emparer.  la fin de 1861, le
commandement gnral des troupes de l'Union est donn au major-
gnral George Mac Clellan.

Cependant, cette anne-l, les corsaires esclavagistes ont couru
les mers des deux mondes. Ils ont trouv accueil dans les ports de
la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, -- faute
grave qui, en reconnaissant aux scessionnistes les droits de
belligrants, eut pour rsultat d'encourager la course et de
prolonger la guerre civile.

Puis, vinrent les faits maritimes qui eurent un si grand
retentissement. C'est le _Sumter _et son fameux capitaine Semmes.
C'est l'apparition du blier _Manassas. _C'est, le 12 octobre, le
combat naval  la tte des passes du Mississipi. C'est, le 8
novembre, la prise du _Trent, _navire anglais  bord duquel le
capitaine Wilkes capture les commissaires confdrs -- ce qui
faillit amener la guerre entre l'Angleterre et les tats-Unis.

Entre-temps, les abolitionnistes et les esclavagistes se livrent
de sanglants combats avec des alternatives de succs et de revers
jusque dans l'tat du Missouri. Des principaux gnraux du Nord,
l'un, Lyon, est tu, ce qui provoque la retraite des fdraux 
Rolla et la marche de Price avec les troupes confdres vers le
Nord. On se bat  Frederictown, le 21 octobre,  Springfield, le
25, et, le 27, Frmont occupe cette ville avec les fdraux. Au 19
dcembre, le combat de Belmont, entre Grant et Polk, demeure
incertain. Enfin, l'hiver, si rigoureux dans ces contres de
l'Amrique septentrionale, vient mettre un terme aux oprations.

Les premiers mois de l'anne 1862 sont employs en efforts
vritablement prodigieux de part et d'autre.

Au Nord, le Congrs vote un projet de loi qui lve cinq cent mille
volontaires -- ils seront un million  la fin de la lutte --, et
approuve un emprunt de cinq cent millions de dollars. Les grandes
armes sont cres, principalement celle du Potomac. Leurs
gnraux sont Banks, Butler, Grant, Sherman, Mac Clellan, Meade,
Thomas, Kearney, Halleck, pour ne citer que les plus clbres.
Tous les services vont entrer en fonction. Infanterie, cavalerie,
artillerie, gnie, sont endivisionns d'une manire  peu prs
uniforme. Le matriel de guerre se fabrique  outrance, carabines
Mini et Colt, canons rays des systmes Parrott et Rodman, canons
 me lisse et columbiads Dahlgren, canons-obusiers, canons-
revolvers, obus Shrapnell, parcs de sige. On organise la
tlgraphie et l'arostation militaire, le reportage des grands
journaux, les transports qui seront faits par vingt mille chariots
attels de quatre-vingt-quatre mille mules. On runit des
approvisionnements de toutes sortes, sous la direction du chef de
l'ordonnance. On construit de nouveaux navires du type blier, les
rams du colonel Ellet, les gun-boats ou canonnires du
commodore Foote, qui vont apparatre pour la premire fois dans
une guerre maritime.

Au Sud, le zle n'est pas moins grand. Il y a bien les fonderies
de canon de la Nouvelle-Orlans, celles de Memphis, les forges de
Tredogar, prs de Richmond, qui fabriquent des Parrotts et des
Rodmans. Mais cela ne peut suffire. Le gouvernement confdr
s'adresse  l'Europe. Lige et Birmingham lui envoient des
cargaisons d'armes, des pices des systmes Armstrong et
Whitworth. Les forceurs de blocus, qui viennent chercher  vil
prix du coton dans ses ports, n'en obtiennent qu'en change de
tout ce matriel de guerre. Puis l'arme s'organise. Ses gnraux
sont Johnston, Lee, Beauregard, Jackson, Critenden, Floyd, Pillow.
On adjoint des corps irrguliers, tels que milices et gurillas,
aux quatre cent mille volontaires, enrls pour trois ans au plus
et un an au moins, que le Congrs sparatiste,  la date du 8
aot, accorde  son prsident Jefferson Davis.

Cependant ces prparatifs n'empchent pas la lutte de reprendre
ds la seconde moiti du premier hiver. De tout le territoire 
esclaves, le gouvernement fdral n'occupe encore que le Maryland,
la Virginie occidentale, le Kentucky en quelques portions, le
Missouri pour la plus grande part, et un certain nombre de points
du littoral.

Les nouvelles hostilits commencent d'abord dans l'est du
Kentucky. Le 7 janvier, Garfield bat les confdrs  Middle-
Creek, et le 20, ils sont de nouveau battus  Logan-Cross ou Mill-
Springs. Le 2 fvrier, Grant s'embarque avec deux divisions sur
quelques grands vapeurs du Tennessee que va soutenir la flottille
cuirasse de Foote. Le 6, le fort Henry tombe en son pouvoir.
Ainsi est bris un anneau de cette chane sur laquelle, dit
l'historien de cette guerre civile, s'appuyait tout le systme de
dfense de son adversaire Johnston. Le Cumberland et la capitale
du Tennessee sont donc menacs directement et  court dlai par
les troupes fdrales. Aussi Johnston cherche-t-il  concentrer
toutes ses forces au fort Donelson, afin de retrouver un point
d'appui plus sr pour la dfensive.

 cette poque, une autre expdition, comprenant un corps de seize
mille hommes sous les ordres de Burnside, une flottille compose
de vingt-quatre vapeurs arms en guerre et de cinquante
transports, descend la Chesapeake et appareille de Hampton-Roads,
le 12 janvier. Malgr de violentes temptes, le 24 janvier, elle
donne dans les eaux du Pimlico-Sound pour s'emparer de l'le
Roanoke et rduire la cte de la Caroline du Nord. Mais l'le est
fortifie.  l'ouest, le canal se dfend par un barrage de coques
submerges. Des batteries et des ouvrages de campagne en rendent
l'accs difficile. Cinq  six mille hommes, soutenus par une
flottille de sept canonnires, sont prts  empcher tout
dbarquement. Nanmoins, malgr le courage de ses dfenseurs, du 7
au 8 fvrier, cette le tombe au pouvoir de Burnside avec vingt
canons et plus de deux mille prisonniers. Le lendemain, les
fdraux sont matres d'Elizabeth-City et de toute la cte de
l'Albemarle-Sound, c'est--dire du nord de cette mer intrieure.

Enfin, pour achever de dcrire la situation jusqu'au 6 fvrier, il
faut parler de ce gnral sudiste, cet ancien professeur de
chimie, Jackson, ce soldat puritain qui dfend la Virginie. Aprs
le rappel de Lee  Richmond, il commande l'arme. Il quitte
Vinchester, le 1er janvier, avec ses dix mille hommes, traverse
les Allghanies pour prendre Bath sur le railway de l'Ohio. Vaincu
par le climat, cras par les temptes de neige, il est forc de
rentrer  Vinchester, sans avoir atteint son objectif.

Et maintenant, en ce qui concerne plus spcialement les ctes du
Sud, depuis la Caroline jusqu' la Floride, voici ce qui s'est
pass.

Durant la seconde moiti de l'anne 1861, le Nord possdait assez
de rapides btiments pour faire la police de ces mers, bien qu'il
n'et pu s'emparer du fameux _Sumter, _qui, en janvier 1862, vint
relcher  Gibraltar, afin d'exploiter les eaux europennes. Le
_Jefferson-Davis, _voulant chapper aux fdraux, se rfugie 
Saint-Augustine en Floride et prit au moment o il donne dans les
passes. Presque en mme temps, un des navires employs  la
croisire de la Floride, _l'Anderson, _capture le corsaire
_Beauregard. _Mais, en Angleterre, de nouveaux btiments sont
arms pour la course. C'est alors qu'une proclamation d'Abraham
Lincoln tend le blocus aux ctes de la Virginie et de la Caroline
du Nord, et mme le blocus fictif, le blocus sur le papier, qui
comprend quatre mille cinq cents kilomtres de ctes. Pour les
surveiller, on n'a que deux escadres: l'une doit bloquer
l'Atlantique, l'autre le golfe du Mexique.

Le 12 octobre, pour la premire fois, les confdrs tentent de
dgager les bouches du Mississipi avec le _Manassas -- _premier
navire qui fut blind pendant cette guerre -- soutenu d'une
flottille de brlots. Si le coup ne russit pas, si la corvette
_Richmond _peut s'en tirer saine et sauve le 29 dcembre, un petit
vapeur, le _Sea-Bird, _parvient  enlever une golette fdrale en
vue du fort Monroe.

Cependant, il est ncessaire d'avoir un point qui puisse servir de
base d'opration pour les croisires de l'Atlantique. Le
gouvernement fdral dcide alors de s'emparer du fort Hatteras,
qui commande la passe du mme nom, passe trs frquente par les
forceurs de blocus. Ce fort est difficile  prendre. Il est
soutenu par une redoute carre, appele fort Clark. Un millier
d'hommes et le 7e rgiment de la Caroline du Nord concourent  le
dfendre. N'importe. L'escadre fdrale, compose de deux
frgates, trois corvettes, un aviso, deux grands vapeurs, vient
mouiller le 27 aot devant les passes. Le commodore Stringham et
le gnral Butler attaquent. La redoute est prise. Le fort
Hatteras, aprs une assez longue rsistance, hisse le drapeau
blanc. La base d'opration est acquise aux nordistes pour toute la
dure de la guerre.

En novembre, c'est l'le de Santa-Rosa,  l'est de Pensacola, sur
le golfe du Mexique, une dpendance de la cte floridienne, qui,
malgr les efforts des confdrs, reste au pouvoir des fdraux.

Toutefois, la prise du fort Hatteras ne parat pas suffisante pour
la bonne conduite des oprations ultrieures. Il faut occuper
d'autres points sur le littoral de la Caroline du Sud, de la
Gorgie, de la Floride. Deux frgates  vapeur, le _Wasbah _et le
_Susquehannah, _trois frgates  voiles, cinq corvettes, six
canonnires, plusieurs avisos, vingt-cinq btiments charbonniers
chargs des approvisionnements, trente-deux vapeurs pouvant
transporter quinze mille six cents hommes sous les ordres du
gnral Sherman, sont donns au commodore Dupont. La flottille
appareille le 25 octobre, devant le fort Monroe. Aprs avoir
essuy un terrible coup de vent au large du cap Hatteras, elle
vient reconnatre les passes de Hilton-Head, entre Charlestown et
Savannah. L est la baie de Port-Royal, l'une des plus importantes
de la confdration amricaine, o le gnral Ripley commande les
forces des esclavagistes. Les deux forts Walker et Beauregard
battent l'entre de la baie  quatre mille mtres l'un de l'autre.
Huit vapeurs la dfendent, et sa barre la rend presque inabordable
 une flotte d'assaillants.

Le 5 novembre, le chenal a t balis, et, aprs un change de
quelques coups de canon, Dupont pntre dans la baie, sans pouvoir
dbarquer encore les troupes de Sherman. Le 7, avant midi, il
attaque le fort Walker, puis le fort Beauregard. Il les crase
sous une grle de ses plus gros obus. Les forts sont vacus. Les
fdraux en prennent possession presque sans combat, et Sherman
occupe ce point si important pour la suite des oprations
militaires. C'tait un coup port au coeur mme des tats
esclavagistes. Les les voisines tombent l'une aprs l'autre au
pouvoir des fdraux, mme l'le Tybee et le fort Pulaski, lequel
commande la rivire de Savannah. L'anne finie, Dupont est matre
des cinq grandes baies de North-Edisto, de Saint-Helena, de Port-
Royal, de Tybee, de Warsaw, et de tout ce chapelet d'lots sems
sur la cte de la Caroline et de la Gorgie. Enfin, le 1er janvier
1862, un dernier succs lui permet de rduire les ouvrages
confdrs, levs sur les rives du Coosaw.

Telle tait la situation des belligrants au commencement de
fvrier de l'anne 1862. Tels taient les progrs du gouvernement
fdral vers le Sud, au moment o les navires du commodore Dupont
et les troupes de Sherman menaaient la Floride.


IV
La famille Burbank

Il tait sept heures et quelques minutes, lorsque James Burbank et
Edward Carrol montrent les marches du perron sur lequel s'ouvrait
la porte principale de Castle-House, du ct du Saint-John.
Zermah, tenant la fillette par la main, le gravit aprs eux. Tous
se trouvrent dans le hall, sorte de grand vestibule, dont le
fond, arrondi en dme, contenait la double rvolution du grand
escalier qui desservait les tages suprieurs.

Mme Burbank tait l, en compagnie de Perry, le rgisseur gnral
de la plantation.

Il n'y a rien de nouveau  Jacksonville?

-- Rien, mon ami.

-- Et pas de nouvelles de Gilbert?

-- Si... une lettre!

-- Dieu soit lou!

Telles furent les premires demandes et rponses changes entre
Mme Burbank et son mari.

James Burbank, aprs avoir embrass sa femme et la petite Dy,
dcacheta la lettre qui venait de lui tre remise.

Cette lettre n'avait point t ouverte en l'absence de James
Burbank. tant donn la situation de celui qui l'crivait et de
celle de sa famille en Floride, Mme Burbank avait voulu que son
mari ft le premier  connatre ce qu'elle contenait.

Cette lettre, sans doute, n'est pas venue par la poste? demanda
James Burbank.

-- Oh! non, monsieur James! rpondit Perry. C'et t trop
imprudent de la part de M. Gilbert!

-- Et qui s'est charg de l'apporter?...

-- Un homme de la Gorgie sur le dvouement duquel notre jeune
lieutenant a cru pouvoir compter.

-- Quel jour est arrive cette lettre?

-- Hier.

-- Et l'homme?...

-- Il est reparti le soir mme.

-- Bien pay de son service?...

-- Oui, mon ami, bien pay, rpondit Mme Burbank, mais par
Gilbert, et il n'a rien voulu recevoir de notre part.

Le hall tait clair par deux lampes poses sur une table de
marbre, devant un large divan. James Burbank alla s'asseoir prs
de cette table. Sa femme et sa fille prirent place auprs de lui.
Edward Carrol, aprs avoir serr la main  sa soeur, s'tait jet
dans un fauteuil. Zermah et Perry se tenaient debout prs de
l'escalier. Tous deux taient assez de la famille pour que la
lettre pt tre lue en leur prsence.

James Burbank l'avait ouverte.

Elle est du 3 fvrier, dit-il.

-- Dj quatre jours de date! rpondit Edward Carrol. C'est long
dans les circonstances o nous sommes...

-- Lis donc, pre, lis donc! s'cria la petite fille avec une
impatience bien naturelle  son ge.

Voici ce que disait cette lettre:

 bord du _Wabash, _au mouillage d'Edisto.

3 fvrier 1862.

Cher pre,

Je commence par embrasser ma mre, ma petite soeur et toi. Je
n'oublie pas non plus mon oncle Carrol, et, pour ne rien omettre,
j'envoie  la bonne Zermah toutes les tendresses de son mari, mon
brave et dvou Mars. Nous allons tous les deux aussi bien que
possible, et nous avons une fire envie d'tre prs de vous! Cela
ne tardera pas, dt nous maudire monsieur Perry, qui, en voyant
les progrs du Nord, doit pester comme un entt esclavagiste
qu'il est, le digne rgisseur!

-- Voil pour vous, Perry, dit Edward Carrol.

-- Chacun a ses ides l-dessus! rpondit M. Perry, en homme qui
n'entend point sacrifier les siennes.

James Burbank continua:

Cette lettre vous arrivera par un homme dont je suis sr, n'ayez
aucune crainte  cet gard. Vous avez d apprendre que l'escadre
du commodore Dupont s'est empare de la baie de Port-Royal et des
les voisines. Le Nord gagne donc peu  peu sur le Sud. Aussi est-
il trs probable que le gouvernement fdral va chercher  occuper
les principaux ports de la Floride. On parle d'une expdition que
Dupont et Sherman feraient de concert vers la fin de ce mois. Trs
vraisemblablement alors, nous irions occuper la baie de Saint-
Andrews. De l, on serait  porte de pntrer dans l'tat
floridien.

Que j'ai hte d'tre l, cher pre, et surtout avec notre
flottille victorieuse! La situation de ma famille, au milieu de
cette population esclavagiste, m'inquite toujours. Mais le moment
approche o nous pourrons faire hautement triompher les ides qui
ont toujours eu cours  la plantation de Camdless-Bay. Ah! si je
pouvais m'chapper, ne ft-ce que vingt-quatre heures, comme
j'irais vous voir! Non! Ce serait trop imprudent pour vous comme
pour moi, et mieux vaut prendre patience. Encore quelques
semaines, et nous serons tous runis  Castle-House!

Et maintenant je termine en me demandant si je n'ai oubli
personne dans mes embrassades. Si, vraiment! J'ai oubli monsieur
Stannard et ma charmante Alice qu'il me tarde tant de revoir!
Toutes mes amitis  son pre, et  elle, plus que mes amitis!...

Respectueusement et de tout coeur,

GILBERT BURBANK.

James Burbank avait pos sur la table la lettre que Mme Burbank
prit alors et porta  ses lvres. Puis, la petite Dy mit
franchement un gros baiser sur la signature de son frre.

Brave garon! dit Edward Carrol.

-- Et brave Mars! ajouta Mme Burbank, en regardant Zermah, qui
serrait la fillette dans ses bras.

-- Il faudra prvenir Alice, ajouta Mme Burbank, que nous avons
reu une lettre de Gilbert.

-- Oui! je lui crirai, rpondit James Burbank. D'ailleurs, dans
quelques jours, je dois aller  Jacksonville, et je verrai
Stannard. Depuis que Gilbert a crit cette lettre, d'autres
nouvelles ont pu venir au sujet de l'expdition projete. Ah!
qu'ils arrivent donc enfin, nos amis du Nord, et que la Floride
rentre sous le drapeau de l'Union! Ici, notre situation finirait
par n'tre plus tenable!

En effet, depuis que la guerre se rapprochait du Sud, une
modification manifeste s'oprait en Floride sur la question qui
mettait les tats-Unis aux prises. Jusqu' cette poque,
l'esclavage ne s'tait pas considrablement dvelopp dans cette
ancienne colonie espagnole qui n'avait pas pris part au mouvement
avec la mme ardeur que la Virginie ou les Carolines. Mais des
meneurs s'taient bientt mis  la tte des partisans de
l'esclavage. Maintenant, ces gens, prts  l'meute, ayant tout 
gagner dans les troubles, dominaient les autorits  Saint-
Augustine et principalement  Jacksonville o ils s'appuyaient sur
la plus vile populace. C'est pourquoi cette situation de James
Burbank, dont on connaissait l'origine et les ides, pouvait  un
certain moment devenir trs inquitante.

Il y avait prs de vingt ans que James Burbank, aprs avoir quitt
le New-Jersey o il possdait encore quelques proprits, tait
venu s'tablir  Camdless-Bay avec sa femme et son fils g de
quatre ans. On sait combien la plantation avait prospr, grce 
son intelligente activit et au concours d'Edward Carrol, son
beau-frre. Aussi avait-il pour ce grand tablissement qui lui
venait de ses anctres, un attachement inbranlable. C'tait l
qu'tait n son second enfant, la petite Dy, quinze ans aprs son
installation dans ce domaine.

James Burbank avait alors quarante-six ans. C'tait un homme
fortement constitu, habitu au travail, ne s'pargnant gure. On
le savait d'un caractre nergique. Trs attach  ses opinions,
il ne se gnait point de les faire hautement connatre. Grand,
grisonnant  peine, il avait une figure un peu svre, mais
franche et encourageante. Avec la barbiche des Amricains du Nord,
sans favoris et sans moustache, c'tait bien le type du yankee de
la Nouvelle-Angleterre. Dans toute la plantation, on l'aimait, car
il tait bon, on lui obissait, car il tait juste. Ses Noirs lui
taient profondment dvous, et il attendait, non sans
impatience, que les circonstances lui permissent de les
affranchir. Son beau-frre,  peu prs du mme ge, s'occupait
plus spcialement de la comptabilit de Camdless-Bay. Edward
Carrol s'entendait parfaitement avec lui en toutes choses, et
partageait sa manire de voir sur la question de l'esclavage.

Il n'y avait donc que le rgisseur Perry qui ft d'un avis
contraire au milieu de ce petit monde de Camdless-Bay. Il ne
faudrait pas croire pourtant que ce digne homme maltraitt les
esclaves. Bien au contraire. Il cherchait mme  les rendre aussi
heureux que le comportait leur condition.

Mais, disait-il, il y a des contres, dans les pays chauds, o
les travaux de la terre ne peuvent tre confis qu' des Noirs.
Or, des Noirs, qui ne seraient pas esclaves, ne seraient plus des
Noirs!

Telle tait sa thorie qu'il discutait toutes les fois que
l'occasion s'en prsentait. On la lui passait volontiers, sans en
jamais tenir compte. Mais,  voir le sort des armes qui favorisait
les anti-esclavagistes, Perry ne drageait plus. Il s'en
passerait de belles  Camdless-Bay, quand M. Burbank aurait
affranchi ses Ngres.

On le rpte, c'tait un excellent homme, trs courageux aussi. Et
quand James Burbank et Edward Carrol avaient fait partie de ce
dtachement de la milice, nomm les minute-men les hommes-
minutes, parce qu'ils devaient tre prts  partir  tout instant,
il s'tait bravement joint  eux contre les dernires bandes des
Sminoles.

Mme Burbank,  cette poque ne portait pas les trente-neuf ans de
son ge. Elle tait encore fort belle. Sa fille devait lui
ressembler un jour. James Burbank avait trouv en elle une
compagne aimante, affectueuse,  laquelle il devait pour une
grande part le bonheur de sa vie. La gnreuse femme n'existait
que pour son mari, pour ses enfants qu'elle adorait et au sujet
desquels elle prouvait les plus vives craintes, tant donn les
circonstances qui allaient amener la guerre civile jusqu'en
Floride. Et si Diana, ou mieux Dy, comme on l'appelait
familirement, fillette de six ans, gaie, caressante, tout
heureuse de vivre, demeurait  Castle-House prs de sa mre,
Gilbert n'y tait plus. De l, d'incessantes angoisses que
Mme Burbank ne pouvait pas toujours dissimuler.

Gilbert tait un jeune homme, ayant alors vingt-quatre ans, dans
lequel on retrouvait les qualits morales de son pre avec un peu
plus d'panchement, et les qualits physiques avec un peu plus de
grce et de charme. Un hardi compagnon, d'ailleurs, trs rompu 
tous les exercices du corps, trs habile aussi en quitation comme
en navigation ou en chasse.  la grande terreur de sa mre, les
immenses forts et les marais du comt de Duval avaient t trop
souvent le thtre de ses exploits non moins que les criques et
les passes du Saint-John, jusqu' l'extrme bouche de Pablo.
Aussi, Gilbert se trouvait-il naturellement entran et fait 
toutes les fatigues du soldat, quand furent tirs les premiers
coups de feu de la guerre de Scession. Il comprit que son devoir
l'appelait parmi les troupes fdrales et n'hsita pas. Il demanda
 partir. Quelque chagrin que cela dt causer  sa femme, quelque
danger mme que pt comporter cette situation, James Burbank ne
songea pas un instant  contrarier le dsir de son fils. Il pensa,
comme lui, que c'tait l un devoir et le devoir est au-dessus de
tout.

Gilbert partit donc pour le Nord, mais son dpart fut tenu aussi
secret que possible. Si l'on et su  Jacksonville que le fils de
James Burbank avait pris du service dans l'arme nordiste, cela
et pu attirer des reprsailles sur Camdless-Bay. Le jeune homme
avait t recommand  des amis que son pre avait encore dans
l'tat de New-Jersey. Ayant toujours montr du got pour la mer,
on lui procura facilement un engagement dans la marine fdrale.
On avanait rapidement en ce temps-l, et comme Gilbert n'tait
pas de ceux qui restent en arrire, il marcha d'un bon pas. Le
gouvernement de Washington avait les yeux sur ce jeune homme qui,
dans la position o se trouvait sa famille, n'avait pas craint de
venir lui offrir ses services. Gilbert se distingua  l'attaque du
fort Sumter. Il tait sur le _Richmond, _lorsque ce navire fut
abord par le _Manassas _ l'embouchure du Mississipi, et il
contribua largement pour sa part  le dgager et  le reprendre.
Aprs cette affaire, il fut promu enseigne, bien qu'il ne sortt
pas de l'cole navale d'Annapolis, pas plus que tous ces officiers
improviss qui furent emprunts au commerce. Avec son nouveau
grade, il entra dans l'escadre du commodore Dupont, il assista aux
brillantes affaires du fort Hatteras, puis  la prise des Seas-
Islands. Depuis quelques semaines, il tait lieutenant  bord
d'une des canonnires du commodore Dupont qui allaient bientt
forcer les passes du Saint-John.

Oui! ce jeune homme, lui aussi, avait grande hte que cette guerre
sanglante prt fin! Il aimait, il tait aim. Son service termin,
il lui tardait de revenir  Camdless-Bay, o il devait pouser la
fille de l'un des meilleurs amis de son pre.

M. Stannard n'appartenait point  la classe des colons de la
Floride. Rest veuf avec quelque fortune, il avait voulu se
consacrer entirement  l'ducation de sa fille. Il habitait
Jacksonville, d'o il n'avait que trois  quatre milles de fleuve
 remonter pour se rendre  Camdless-Bay. Depuis quinze ans, il ne
se passait pas de semaine qu'il ne vnt rendre visite  la famille
Burbank. On peut donc dire que Gilbert et Alice Stannard furent
levs ensemble. De l, un mariage projet de longue date,
maintenant dcid, qui devait assurer le bonheur des deux jeunes
gens. Bien que Walter Stannard ft originaire du Sud, il tait
anti-esclavagiste, ainsi que quelques-uns de ses concitoyens en
Floride; mais ceux-ci n'taient pas assez nombreux pour tenir tte
 la majorit des colons et des habitants de Jacksonville, dont
les opinions tendaient  s'accuser chaque jour davantage en faveur
du mouvement sparatiste. Il s'ensuivait que ces honntes gens
commenaient  tre fort mal vus des meneurs du comt, des petits
Blancs surtout et de la populace, prte  les suivre dans tous les
excs.

Walter Stannard tait un Amricain, de la Nouvelle-Orlans.
Mme Stannard, d'origine franaise, morte fort jeune, avait lgu 
sa fille les qualits gnreuses qui sont particulires au sang
franais. Au moment du dpart de Gilbert, Miss Alice avait montr
une grande nergie, consolant et rassurant Mme Burbank. Bien
qu'elle aimt Gilbert comme elle en tait aime, elle ne cessait
de rpter  sa mre que partir tait un devoir, que se battre
pour cette cause, c'tait se battre pour l'affranchissement d'une
race humaine, et, en somme, pour la libert. Miss Alice avait
alors dix-neuf ans. C'tait une jeune fille blonde aux yeux
presque noirs, au teint chaud, d'une taille lgante, d'une
physionomie distingue. Peut-tre tait-elle un peu srieuse, mais
si mobile d'expression que le moindre sourire transformait son
joli visage.

Vritablement, la famille Burbank ne serait pas connue dans tous
ses membres les plus fidles, si l'on omettait de peindre en
quelques traits les deux serviteurs, Mars et Zermah.

On l'a vu par sa lettre, Gilbert n'tait pas parti seul. Mars, le
mari de Zermah, l'avait accompagn. Le jeune homme n'et pas
trouv un compagnon plus dvou  sa personne que cet esclave de
Camdless-Bay, devenu libre en mettant le pied sur les territoires
anti-esclavagistes. Mais, pour Mars, Gilbert tait toujours son
jeune matre, et il n'avait pas voulu le quitter, bien que le
gouvernement fdral et dj form des bataillons noirs o il et
trouv sa place.

Mars et Zermah n'taient point de race ngre par leur naissance.
C'taient deux mtis. Zermah avait pour frre cet hroque
esclave, Robert Small, qui, quatre mois plus tard, allait enlever
aux confdrs, dans la baie mme de Charlestown, un petit vapeur
arm de deux canons dont il fit hommage  la flotte fdrale.
Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C'tait un heureux
mnage, que, pendant les premires annes, l'odieux trafic de
l'esclavage avait menac plus d'une fois de briser. C'est mme au
moment o Mars et Zermah allaient tre spars l'un de l'autre par
les hasards d'une vente, qu'ils taient entrs  Camdless-Bay dans
le personnel de la plantation.

Voici en quelles circonstances:

Zermah avait actuellement trente et un ans, Mars trente-cinq. Sept
ans auparavant, ils s'taient maris alors qu'ils appartenaient 
un certain colon nomm Tickborn, dont l'tablissement se trouvait
 une vingtaine de milles en amont de Camdless-Bay. Depuis
quelques annes, ce colon avait eu des rapports frquents avec
Texar. Celui-ci rendait souvent visite  la plantation o il
trouvait bon accueil. Rien d'tonnant  cela, puisque Tickborn, en
somme, ne jouissait d'aucune estime dans le comt. Son
intelligence tant fort mdiocre, ses affaires n'ayant point
prospr, il fut oblig de mettre en vente un lot de ses esclaves.

Prcisment,  cette poque, Zermah, trs maltraite comme tout le
personnel de la plantation Tickborn, venait de mettre au monde un
pauvre petit tre, dont elle fut presque aussitt spare. Pendant
qu'elle expiait en prison une faute dont elle n'tait mme pas
coupable, son enfant mourut entre ses bras. On juge ce que fut la
douleur de Zermah, ce que fut la colre de Mars. Mais que
pouvaient ces malheureux contre un matre auquel leur chair
appartenait, morte ou vivante, puisqu'il l'avait achete?

Or,  ce chagrin allait s'en joindre un autre non moins terrible.
En effet, le lendemain du jour o leur enfant tait mort, Mars et
Zermah, ayant t mis  l'encan, taient menacs d'tre spars
l'un de l'autre. Oui! cette consolation de se retrouver ensemble
sous un nouveau matre, ils ne devaient mme pas l'avoir. Un homme
s'tait prsent, qui offrait d'acheter Zermah, mais Zermah seule,
bien qu'il ne possdt pas de plantation. Un caprice, sans doute!
Et cet homme, c'tait Texar. Son ami Tickborn allait donc passer
contrat avec lui, quand, au dernier moment, il se produisit une
surenchre de la part d'un nouvel acheteur.

C'tait James Burbank qui assistait  cette vente publique des
esclaves de Tickborn et s'tait senti trs touch du sort de la
malheureuse mtisse, suppliant en vain qu'on ne la spart pas de
son mari. Prcisment, James Burbank avait besoin d'une nourrice
pour sa petite fille. Ayant appris qu'une des esclaves de
Tickborn, dont l'enfant venait de mourir, se trouvait dans les
conditions voulues, il ne songeait qu' acheter la nourrice; mais,
mu des pleurs de Zermah, il n'hsita pas  proposer de son mari
et d'elle un prix suprieur  tous ceux qu'on avait offerts
jusqu'alors.

Texar connaissait James Burbank, qui l'avait plusieurs fois dj
chass de son domaine, comme un homme d'une rputation suspecte.
C'est mme de l que datait la haine que Texar avait voue  toute
la famille de Camdless-Bay.

Texar voulut donc lutter contre son riche concurrent: ce fut en
vain. Il s'entta. Il fit monter au double le prix que Tickborn
demandait de la mtisse et de son mari. Cela ne servit qu' les
faire payer trs cher  James Burbank. Finalement, le couple lui
fut adjug.

Ainsi, non seulement Mars et Zermah ne seraient pas spars l'un
de l'autre, mais ils allaient entrer au service du plus gnreux
des colons de toute la Floride. Quel adoucissement ce fut  leur
malheur, et avec quelle assurance ils pouvaient maintenant
envisager l'avenir!

Zermah, six ans aprs, tait encore dans toute la maturit de sa
beaut de mtisse. Nature nergique, coeur dvou  ses matres,
elle avait eu plus d'une fois l'occasion -- elle devait l'avoir
dans la suite -- de leur prouver son dvouement. Mars tait digne
de la femme  laquelle l'acte charitable de James Burbank l'avait
pour jamais rattach. C'tait un type remarquable de ces
Africains, auxquels s'est largement ml le sang crole. Grand,
robuste, d'un courage  toute preuve, il devait rendre de
vritables services  son nouveau matre.

D'ailleurs, ces deux nouveaux serviteurs, adjoints au personnel de
la plantation, ne furent pas traits en esclaves. Ils avaient t
vite apprcis pour leur bont et leur intelligence. Mars fut
spcialement affect au service du jeune Gilbert. Zermah devint la
nourrice de Diana. Cette situation ne pouvait que les introduire
plus profondment dans l'intimit de la famille.

Zermah ressentit d'ailleurs pour la petite fille un amour de mre,
cet amour qu'elle ne pouvait plus reporter sur l'enfant qu'elle
avait perdu. Dy le lui rendit bien, et l'affection de l'une avait
toujours rpondu aux soins maternels de l'autre. Aussi,
Mme Burbank prouvait-elle pour Zermah autant d'amiti que de
reconnaissance.

Mmes sentiments entre Gilbert et Mars. Adroit et vigoureux, le
mtis avait heureusement contribu  rendre son jeune matre
habile  tous les exercices du corps. James Burbank ne pouvait que
s'applaudir de l'avoir attach  son fils.

Ainsi, en aucun temps, la situation de Zermah et de Mars n'avait
t si heureuse, et cela, au sortir des mains d'un Tickborn, aprs
avoir risqu de tomber dans celles d'un Texar. -- Ils ne devaient
jamais l'oublier.


V
La Crique-Noire

Le lendemain, aux premires lueurs de l'aube, un homme se
promenait sur la berge de l'un des lots perdus au fond de cette
lagune de la Crique-Noire. C'tait Texar.  quelques pas de lui,
un Indien, assis dans le squif qui avait accost la veille le
_Shannon, _venait d'aborder. C'tait Squamb.

Aprs quelques alles et venues, Texar s'arrta devant un
magnolier, amena  lui une des basses branches de l'arbre et en
dtacha une feuille avec sa tige. Puis, il tira de son carnet un
petit billet qui ne contenait que trois ou quatre mots, crits 
l'encre. Ce billet, aprs l'avoir roul menu, il l'introduisit
dans la nervure infrieure de la feuille. Cela fut fait assez
adroitement pour que cette feuille de magnolier n'et rien perdu
de son aspect habituel.

Squamb! dit alors Texar.

-- Matre? rpondit l'Indien.

-- Va o tu sais.

Squamb prit la feuille, il la posa  l'avant du squif, s'assit 
l'arrire, manoeuvra sa pagaie, contourna la pointe extrme de
l'lot et s'enfona  travers une passe tortueuse, confusment
engage sous l'paisse vote des arbres.

Cette lagune tait sillonne par un labyrinthe de canaux, un
enchevtrement d'troits lacets, remplis d'une eau noire,
comparables  ceux qui s'entrecroisent dans certains
hortillonages de l'Europe. Personne,  moins de bien connatre
les passes de ce profond dversoir o se perdaient les drivations
du Saint-John, n'aurait pu s'y diriger.

Cependant Squamb n'hsitait pas. O l'on n'et pas cru apercevoir
une issue, il poussait hardiment son squif. Les basses branches
qu'il cartait, retombaient aprs lui, et nul n'et pu dire qu'une
embarcation venait de passer en cet endroit.

L'Indien s'enfona de la sorte  travers de longs boyaux sinueux,
moins larges, parfois, que ces saignes creuses pour assurer le
drainage des prairies. Tout un monde d'oiseaux aquatiques
s'envolait  son approche. De gluantes anguilles,  la tte
suspecte, se faufilaient sous les racines qui mergeaient des
eaux. Squamb ne s'inquitait gure de ces reptiles, non plus que
des camans endormis qu'il pouvait rveiller en les heurtant dans
leurs couches de vase. Il allait toujours, et, lorsque l'espace
lui manquait pour se mouvoir, il se poussait par l'extrmit de sa
pagaie, comme s'il se ft servi d'une gaffe.

S'il faisait grand jour dj, si la lourde bue de la nuit
commenait  s'vaporer aux premiers rayons du soleil, on ne
pouvait le voir sous l'abri de cet impntrable plafond de
verdure. Mme au plus fort du soleil, aucune lumire n'aurait pu
le percer. D'ailleurs, ce fond marcageux n'avait besoin que d'une
demi-obscurit, aussi bien pour les tres grouillants, qui
fourmillaient dans son liquide noirtre, que pour les mille
plantes aquatiques surnageant  sa surface.

Pendant une demi-heure, Squamb alla ainsi d'un lot  l'autre.
Lorsqu'il s'arrta, c'est que son squif venait d'atteindre un des
rduits extrmes de la crique. En cet endroit, o finissait la
partie marcageuse de cette lagune, les arbres, moins serrs,
moins touffus, laissaient enfin passer la lumire du jour. Au del
s'tendait une vaste prairie, borde de forts, peu leve au-
dessus du niveau du Saint-John.  peine cinq ou six arbres y
poussaient-ils isolment. Le pied, en s'appuyant sur ce sol
bourbeux, prouvait la sensation que lui et donne un matelas
lastique. Quelques buissons de sassafras,  maigres feuilles,
mlanges de petites baies violettes, traaient  sa surface leurs
capricieux zig-zags.

Aprs avoir amarr son squif  l'une des souches de la berge,
Squamb prit terre. Les vapeurs de la nuit commenaient  se
rsoudre. La prairie, absolument dserte, sortait peu  peu du
brouillard. Parmi les cinq ou six arbres, dont la silhouette se
dtachait confusment au-dessus, poussait un magnolier de moyenne
taille.

L'Indien se dirigea vers cet arbre. Il l'atteignit en quelques
minutes. Il en abaissa une des branches  l'extrmit de laquelle
il fixa cette feuille que Texar lui avait remise. Puis, la
branche, abandonne  elle-mme, remonta, et la feuille alla se
perdre dans la ramure du magnolier.

Squamb revint alors vers le squif et reprit direction vers l'lot
o l'attendait son matre.

Cette Crique-Noire, ainsi nomme de la sombre couleur de ses eaux,
pouvait couvrir une tendue d'environ cinq  six cents acres.
Alimente par le Saint-John, c'tait une sorte d'archipel
absolument impntrable  qui n'en connaissait pas les infinis
dtours. Une centaine d'lots occupaient sa surface. Ni ponts, ni
leves ne les reliaient entre eux. De longs cordons de lianes se
tendaient de l'un  l'autre. Quelques hautes branches
s'entrelaaient au-dessus des milliers de bras qui les sparaient.
Rien de plus. Cela n'tait pas pour tablir une communication
facile entre les divers points de cette lagune.

Un de ces lots, situ  peu prs au centre du systme, tait le
plus important par son tendue -- une vingtaine d'acres -- et par
son lvation -- cinq  six pieds au-dessus de l'tiage moyen du
Saint-John entre les plus basses et les plus hautes mers.

 une poque dj recule, cet lot avait servi d'emplacement  un
fortin, sorte de blockhaus, maintenant abandonn, du moins au
point de vue militaire. Ses palissades,  demi ronges par la
pourriture, se dressaient encore sous les grands arbres,
magnoliers, cyprs, chnes verts, noyers noirs, pins australs,
enlacs de longues guirlandes de coboeas et autres interminables
lianes.

Au-dedans de l'enceinte, l'oeil dcouvrait enfin, sous un massif
de verdure, les lignes gomtriques de ce petit fortin ou, mieux,
de ce poste d'observation, qui n'avait jamais t fait que pour
loger un dtachement d'une vingtaine d'hommes. Plusieurs
meurtrires s'vidaient  travers ses murailles de bois. Des toits
gazonns le coiffaient d'une vritable carapace de terre. 
l'intrieur, quelques chambres, mnages au milieu d'un rduit
central, attenaient  un magasin, destin aux provisions et aux
munitions. Pour pntrer dans le fortin, il fallait d'abord
franchir l'enceinte par une troite poterne, puis traverser la
cour plante de quelques arbres, gravir enfin une dizaine de
marches en terre, maintenues par des madriers. On trouvait alors
l'unique porte, qui donnait accs au-dedans, et encore,  vrai
dire, n'tait-ce qu'une ancienne embrasure, modifie  cet effet.

Telle tait la retraite habituelle de Texar, retraite que personne
ne connaissait. L, cach  tous les yeux, il vivait avec ce
Squamb, trs dvou  la personne de son matre, mais qui ne
valait pas mieux que lui, et cinq  six esclaves qui ne valaient
pas mieux que l'Indien.

Il y avait loin, on le voit, de cet lot de la Crique-Noire, aux
riches tablissements crs sur les deux rives du fleuve.
L'existence mme n'y et point t assure pour Texar ni pour ses
compagnons, gens peu difficiles cependant. Quelques animaux
domestiques, une demi-douzaine d'acres, plants de patates,
d'ignames, de concombres, une vingtaine d'arbres  fruits, presque
 l'tat sauvage, c'tait tout, sans compter la chasse dans les
forts voisines et la pche sur les tangs de la lagune, dont le
produit ne pouvait manquer en aucune saison. Mais, sans doute, les
htes de la Crique-Noire possdaient d'autres ressources, dont
Texar et Squamb avaient seuls le secret.

Quant  la scurit du blockhaus, n'tait-elle pas assure par sa
situation mme, au centre de cet inaccessible repaire? D'ailleurs,
qui et cherch  l'attaquer et pourquoi? En tout cas, toute
approche suspecte et t immdiatement signale par les
aboiements des chiens de l'lot, deux de ces limiers froces,
imports des Carabes, qui furent autrefois employs par les
Espagnols  la chasse aux Ngres.

Voil ce qu'tait la demeure de Texar, et digne de lui. Voici
maintenant ce qu'tait l'homme.

Texar avait alors trente-cinq ans. Il tait de taille moyenne,
d'une constitution vigoureuse, trempe dans cette vie de grand air
et d'aventures, qui avait toujours t la sienne. Espagnol de
naissance, il ne dmentait pas son origine. Sa chevelure tait
noire et rude, ses sourcils pais, ses yeux verdtres, sa bouche
large, avec des lvres minces et rentres, comme si elle et t
faite d'un coup de sabre, son nez court, perc de narines de
fauve. Toute sa physionomie indiquait l'homme astucieux et
violent. Autrefois, il portait sa barbe entire; mais, depuis deux
ans, aprs qu'elle eut t  demi brle d'un coup de feu dans on
ne sait quelle affaire, il l'avait rase, et la duret de ses
traits n'en tait que plus apparente.

Une douzaine d'annes avant, cet aventurier tait venu se fixer en
Floride, et dans ce blockhaus abandonn, dont personne ne songeait
 lui disputer la possession. D'o venait-il? on l'ignorait et il
ne le disait point. Quelle avait t son existence antrieure? on
ne le savait pas davantage. On prtendait -- et c'tait vrai --,
qu'il avait fait le mtier de ngrier et vendu des cargaisons de
Noirs dans les ports de la Gorgie et des Carolines. S'tait-il
enrichi  cet odieux trafic? Il n'y paraissait gure. En somme, il
ne jouissait d'aucune estime, mme dans un pays, o ne manquent
cependant point les gens de sa sorte.

Nanmoins, si Texar tait fort connu, bien que ce ne ft pas  son
avantage, cela ne l'empchait pas d'exercer une relle influence
dans le comt, et particulirement  Jacksonville. Il est vrai,
c'tait sur la partie la moins recommandable de la population du
chef-lieu. Il y allait souvent pour des affaires, dont il ne
parlait pas. Il s'y tait fait un grand nombre d'amis parmi les
petits Blancs et les plus dtestables sujets de la ville. On l'a
bien vu, lorsqu'il tait revenu de Saint-Augustine en compagnie
d'une demi-douzaine d'individus d'allure quivoque. Son influence
s'tendait aussi jusque chez certains colons du Saint-John. Il les
visitait quelquefois, et, si on ne lui rendait pas ses visites,
puisque personne ne connaissait sa retraite de la Crique-Noire, il
avait accs dans certaines plantations des deux rives. La chasse
tait un prtexte naturel  ces relations, qui s'tablissent
facilement entre gens de mmes moeurs et mmes gots.

D'autre part, cette influence s'tait encore accrue depuis
quelques annes, grce aux opinions dont Texar avait voulu se
faire le plus ardent dfenseur.  peine la question de l'esclavage
avait-elle amen la scission entre les deux moitis des tats-
Unis, que l'Espagnol s'tait pos comme le plus opinitre, le plus
rsolu des esclavagistes.  l'entendre, aucun intrt ne pouvait
le guider, puisqu'il ne possdait qu'une demi-douzaine de Noirs.
C'tait le principe mme qu'il prtendait dfendre. Par quels
moyens? En faisant appel aux plus excrables passions, en excitant
la cupidit de la populace, en la poussant au pillage, 
l'incendie, mme au meurtre, contre les habitants ou colons qui
partageaient les ides du Nord. Et maintenant, ce dangereux
aventurier ne tendait  rien moins qu' renverser les autorits
civiles de Jacksonville,  remplacer des magistrats, modrs
d'opinion, estims pour leur caractre, par les plus forcens de
ses partisans. Devenu le matre du comt, par l'meute, il aurait
alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles.

On comprend, ds lors, que James Burbank et quelques autres
propritaires de plantations n'eussent point nglig de surveiller
les agissements d'un pareil homme, dj trs redoutable par ses
mauvais instincts. De l, cette haine d'un ct, cette dfiance de
l'autre, que les prochains vnements allaient encore accrotre.

Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du pass de Texar,
depuis qu'il avait cess de faire la traite, il y avait des faits
extrmement suspects. Lors de la dernire invasion des Sminoles,
tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrtes
avec eux. Leur avait-il indiqu les coups  faire, quelles
plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aids dans leurs
guets-apens et embches? Cela ne put tre mis en doute en
plusieurs circonstances, et,  la suite d'une dernire invasion de
ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol,
l'arrter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi --
systme de dfense qui, plus tard, devait lui russir encore -- et
il fut prouv qu'il n'avait pu prendre part  l'attaque d'une
ferme, situe dans le comt de Duval, puisque,  ce moment, il se
trouvait  Savannah, tat de Gorgie,  quelque quarante milles
vers le nord, en dehors de la Floride.

Pendant les annes suivantes, plusieurs vols importants furent
commis, soit dans les plantations, soit au prjudice de voyageurs,
attaqus sur les routes floridiennes. Texar tait-il auteur ou
complice de ces crimes? Cette fois encore, on le souponna; mais,
faute de preuve, on ne put le mettre en jugement.

Enfin, une occasion se prsenta o l'on crut avoir pris sur le
fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'tait prcisment
l'affaire pour laquelle il avait t mand la veille devant le
juge de Saint-Augustine.

Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter
Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless-
Bay, quand, vers sept heures du soir,  la tombe de la nuit, des
cris de dtresse arrivrent jusqu' eux. Ils se htrent de courir
vers l'endroit d'o venaient ces cris, et ils se trouvrent devant
les btiments d'une ferme isole.

Ces btiments taient en feu. La ferme avait t pralablement
pille par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se
disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas tre loin: on
pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient 
travers la fort.

James Burbank et ses amis se jetrent courageusement  leur
poursuite, et prcisment dans la direction de Camdless-Bay. Ce
fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent  s'chapper 
travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient
trs certainement reconnu l'un d'eux: c'tait l'Espagnol.

En outre -- circonstance plus probante encore -- au moment o cet
individu disparaissait au tournant d'une des lisires de Camdless-
Bay, Zermah, qui passait, avait failli tre heurte par lui. Pour
elle aussi, c'tait bien Texar qui fuyait  toutes jambes.

Il est facile de l'imaginer, cette affaire fit grand bruit dans le
comt. Un vol, suivi d'incendie, c'est le crime qui doit tre le
plus redout de ces colons, rpartis sur une vaste tendue de
territoire. James Burbank n'hsita donc point  porter une
accusation formelle. Devant son affirmation, les autorits
rsolurent d'informer contre Texar.

L'Espagnol fut amen  Saint-Augustine devant le recorder, afin
d'tre confront avec les tmoins. James Burbank, Walter Stannard,
Edward Carrol, Zermah, furent unanimes  dclarer qu'ils avaient
reconnu Texar dans l'individu qui fuyait de la ferme incendie.
Pour eux, il n'y avait pas d'erreur possible. Texar tait l'un des
auteurs du crime.

De son ct, l'Espagnol avait fait venir un certain nombre de
tmoins  Saint-Augustine. Or, ces tmoins dclarrent
formellement que, ce soir-l, ils se trouvaient avec Texar, 
Jacksonville, dans la tienda de Torillo, auberge assez mal fame
mais fort connue. Texar ne les avait pas quitts de toute la
soire. Dtail plus affirmatif encore,  l'heure o se commettait
le crime, l'Espagnol avait eu prcisment une dispute avec un des
buveurs installs dans le cabaret de Torillo, -- dispute qui avait
t suivie de coups et menaces, pour lesquels il serait sans doute
dpos une plainte contre lui.

Devant cette affirmation qu'on ne pouvait suspecter -- affirmation
qui fut d'ailleurs reproduite par des personnes absolument
trangres  Texar --, le magistrat de Saint-Augustine ne put que
clore l'enqute commence et renvoyer le prvenu des fins de la
plainte.

L'alibi avait donc t pleinement tabli, cette fois encore, au
profit de cet trange personnage.

C'est aprs cette affaire et en compagnie de ses tmoins que Texar
tait revenu de Saint-Augustine, le soir du 7 fvrier. On a vu
quelle avait t son attitude  bord du _Shannon, _pendant que le
steam-boat descendait le fleuve. Puis, sur le squif venu au-devant
de lui, conduit par l'Indien Squamb, il avait regagn le fortin
abandonn, o il et t malais de le suivre. Quant  ce Squamb,
Sminole intelligent, rus, devenu le confident de Texar, celui-ci
l'avait pris  son service, prcisment aprs cette dernire
expdition des Indiens  laquelle son nom fut ml -- trs
justement.

Dans les dispositions d'esprit o il se trouvait vis--vis de
James Burbank, l'Espagnol ne devait songer qu' tirer vengeance
par tous les moyens possibles. Or, au milieu des conjectures que
pouvait faire natre quotidiennement la guerre, si Texar parvenait
 renverser les autorits de Jacksonville, il deviendrait
redoutable pour Camdless-Bay. Que le caractre nergique et rsolu
de James Burbank ne lui permt pas de trembler devant un tel
homme, soit! Mais Mme_ _Burbank n'avait que trop de raisons de
craindre pour son mari et pour tous les siens.

Bien plus, cette honnte famille aurait certainement vcu dans des
transes incessantes, si elle avait pu se douter de ceci: c'est que
Texar souponnait Gilbert Burbank d'avoir t rejoindre l'arme du
Nord. Comment l'avait-il appris, puisque ce dpart s'tait
accompli secrtement? Par l'espionnage, sans doute, et, plus d'une
fois, on verra que des espions s'empressaient  le servir.

En effet, puisque Texar avait lieu de croire que le fils de James
Burbank servait dans les rangs des fdraux, sous les ordres du
commodore Dupont, n'aurait-on pas pu craindre qu'il chercht 
tendre quelque pige au jeune lieutenant? Oui! Et s'il ft parvenu
 l'attirer sur le territoire floridien,  s'emparer de sa
personne,  le dnoncer, on devine quel et t le sort de Gilbert
entre les mains de ces sudistes, exasprs par les progrs de
l'arme du Nord.

Tel tait l'tat des choses au moment o commence cette histoire.
Telles taient la situation des fdraux, arrivs presque aux
frontires maritimes de la Floride, la position de la famille
Burbank au milieu du comt de Duval, celle de Texar, non seulement
 Jacksonville, mais dans toute l'tendue des territoires 
esclaves. Si l'Espagnol parvenait  ses fins, si les autorits
taient renverses par ses partisans, il ne lui serait que trop
facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatise contre
les anti-esclavagistes.

Environ une heure aprs avoir quitt Texar, Squamb tait de
retour  l'lot central. Il tira son squif sur la berge, franchit
l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus.

C'est fait? lui demanda Texar.

-- C'est fait, matre!

-- Et... rien?

-- Rien.


VI
Jacksonville

Oui, Zermah, oui, vous avez t cre et mise au monde pour tre
esclave! reprit le rgisseur, renfourchant son dada favori. Oui!
esclave, et nullement pour tre une crature libre.

-- Ce n'est pas mon avis, rpondit Zermah d'un ton calme, sans y
mettre aucune animation, tant elle tait faite  ces discussions
avec le rgisseur de Camdless-Bay.

-- C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par
vous ranger  cette opinion qu'il n'y a aucune galit qui puisse
raisonnablement s'tablir entre les Blancs et les Noirs.

-- Elle est tout tablie, monsieur Perry, et elle l'a toujours t
par la nature mme.

-- Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs
sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que
les Noirs  la surface de la terre!

-- Et c'est pour cela qu'ils les ont rduits en esclavage,
rpondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abus. Mais si
les Noirs eussent t en majorit dans ce monde, ce seraient les
Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!... Ou plutt non!
Ils eussent certainement montr plus de justice et surtout moins
de cruaut!

Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement
oiseuse, empcht Zermah et le rgisseur de vivre en bon accord.
En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose  faire
que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient
pu traiter un sujet plus utile, et il en et t ainsi, sans
doute, sans la manie du rgisseur  toujours discuter la question
de l'esclavage.

Tous deux taient assis  l'arrire de l'une des embarcations de
Camdless-Bay, manoeuvre par quatre mariniers de la plantation.
Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la mare
descendante, et se rendaient  Jacksonville. Le rgisseur avait
quelques affaires  traiter pour le compte de James Burbank, et
Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy.

On tait au 10 fvrier. Depuis trois jours, James Burbank tait
revenu  Castle-House, et Texar  la Crique-Noire, aprs l'affaire
de Saint-Augustine.

Il va de soi que, le lendemain mme, M. Stannard et sa fille
avaient reu un petit mot envoy de Camdless-Bay, qui leur faisait
sommairement connatre ce que marquait la dernire lettre de
Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tt pour rassurer
miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquitude
depuis le dbut de cette lutte acharne entre le Sud et le Nord
des tats-Unis.

L'embarcation, gre d'une voile latine, filait rapidement. Avant
un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le
rgisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de
dvelopper sa thse favorite, et il ne s'en fit pas faute.

Non, Zermah, reprit-il, non! La majorit, assure aux Noirs,
n'et rien chang  l'tat des choses. Et, je dis plus, quels que
soient les rsultats de la guerre, on en reviendra toujours 
l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des
plantations.

-- Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien,
rpondit Zermah.

-- Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le
respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au
mme titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un
cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plat, si une charrue
avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres
mains que celles de son propritaire, il n'y aurait plus
d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves,
et il verra ce que deviendra Camdless-Bay!

-- Il l'aurait dj fait, rpondit Zermah, si les circonstances le
lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et
voulez-vous savoir ce qui serait arriv si l'affranchissement des
esclaves avait t proclam  Camdless-Bay? Pas un seul Noir n'et
quitt la plantation, et rien n'aurait t chang, si ce n'est le
droit de les traiter comme des btes de somme. Or, comme vous
n'avez jamais us de ce droit-l, aprs l'mancipation, Camdless-
Bay serait reste ce qu'elle tait avant.

-- Croyez-vous, par hasard, m'avoir converti  vos ides, Zermah?
demanda le rgisseur.

-- En aucune faon, monsieur. D'ailleurs, ce serait inutile et
pour une raison bien simple.

-- Laquelle?

-- C'est qu'au fond, vous pensez l-dessus exactement comme
M. Burbank, M. Carrol, M. Stannard, comme tous ceux qui ont le
coeur gnreux et l'esprit juste.

-- Jamais, Zermah, jamais! Et je prtends mme que ce que j'en
dis, c'est dans l'intrt des Noirs! Si on les livre  leur seule
volont, ils dpriront, et la race en sera bientt perdue.

-- Je n'en crois rien, monsieur Perry, quoique vous puissiez dire.
En tout cas, mieux vaut que la race prisse que d'tre voue  la
perptuelle dgradation de l'esclavage!

Le rgisseur et bien voulu rpondre, et on se doute qu'il n'tait
point  bout d'arguments. Mais la voile venait d'tre amene, et
l'embarcation se rangea prs de l'estacade de bois. L, elle
devait attendre le retour de Zermah et du rgisseur. Tous deux
dbarqurent aussitt pour aller chacun  ses affaires.

Jacksonville est situe sur la rive gauche du Saint-John,  la
limite d'une vaste plaine assez basse, entoure d'un horizon de
magnifiques forts, qui lui font un cadre toujours verdoyant. Des
champs de mas et de cannes  sucre, des rizires, plus
particulirement  la limite du fleuve, occupent une partie de ce
territoire.

Il y avait une dizaine d'annes, Jacksonville n'tait encore qu'un
gros village, avec un faubourg, dont les cases de torchis ou de
roseaux ne servaient qu'au logement de la population noire. 
l'poque actuelle, le village commenait  se faire ville, autant
par ses maisons plus confortables, ses rues mieux traces et mieux
entretenues, que par le nombre de ses habitants, qui avait doubl.
L'anne suivante, ce chef-lieu du comt de Duval allait gagner
encore, en se reliant par un chemin de fer  Talhassee, la
capitale de la Floride.

Dj, le rgisseur et Zermah avaient pu le remarquer, une assez
grande animation rgnait dans la ville. Quelques centaines
d'habitants, les uns, sudistes d'origine amricaine, les autres,
des multres et des mtis d'origine espagnole, attendaient
l'arrive d'un steam-boat, dont la fume apparaissait, en aval du
fleuve, au-dessus d'une pointe basse du Saint-John. Quelques-uns
mme, afin d'entrer plus rapidement en communication avec ce
vapeur, s'taient jets dans les chaloupes du port, tandis que
d'autres avaient pris place sur ces grands dogres  un mt, qui
frquentent habituellement les eaux de Jacksonville.

En effet, depuis la veille, il tait venu de graves nouvelles du
thtre de la guerre. Les projets d'oprations, indiqus dans la
lettre de Gilbert Burbank, taient en partie connus. On n'ignorait
pas que la flottille du commodore Dupont devait trs prochainement
appareiller, et que le gnral Sherman se proposait de
l'accompagner avec des troupes de dbarquement. De quel ct se
dirigerait cette expdition? on ne le savait pas d'une faon
positive, bien que tout donnt  penser qu'elle avait le Saint-
John et le littoral floridien pour objectif. Aprs la Gorgie, la
Floride tait donc directement menace d'une invasion de l'arme
fdrale.

Lorsque le steam-boat qui venait de Fernandina eut accost
l'estacade de Jacksonville, ses passagers ne purent que confirmer
ces nouvelles. Ils ajoutrent mme que, trs vraisemblablement, ce
serait dans la baie de Saint-Andrews que le commodore Dupont
viendrait mouiller, en attendant un moment favorable pour forcer
les passes de l'le Amlia et l'estuaire du Saint-John.

Aussitt les groupes se rpandirent dans la ville, faisant
bruyamment envoler nombre de ces gros urubus, qui sont uniquement
chargs du nettoyage des rues. On criait, on se dmenait.
Rsistance aux nordistes! Mort aux nordistes! Tels taient les
excitations froces que des meneurs,  la dvotion de Texar,
jetaient  la population dj trs anime. Il y eut des
dmonstrations sur la grande place, devant Court-House, la maison
de justice, et jusque dans l'glise piscopale. Les autorits
allaient avoir quelque peine  calmer cette effervescence, bien
que les habitants de Jacksonville, on l'a dj fait remarquer,
fussent diviss du moins sur la question de l'esclavage. Mais, en
ces temps de trouble, les plus bruyants comme les plus emports
font toujours la loi, et les modrs finissent invitablement par
subir leur domination.

Ce fut, bien entendu, dans les cabarets, dans les tiendas, que les
gosiers, sous l'influence de liqueurs fortes, hurlrent avec le
plus de violence. Les manoeuvriers en chambre y dvelopprent
leurs plans pour opposer une invincible rsistance  l'invasion.

Il faut diriger les milices sur Fernandina! disait l'un.

-- Il faut couler des navires dans les passes du Saint-John!
rpondait l'autre.

-- Il faut construire des fortifications en terre autour de la
ville et les armer de bouches  feu!

-- Il faut demander du secours par la voie du chemin de fer de
Fernandina  Keys!

-- Il faut teindre le feu du phare de Pablo, pour empcher la
flottille d'entrer de nuit dans les bouches!

-- Il faut semer des torpilles au milieu du fleuve!

Cet engin, presque nouveau dans la guerre de Scession, on en
avait entendu parler, et, sans trop savoir comment il
fonctionnait, il convenait videmment d'en faire usage.

Avant tout, dit un des plus enrags orateurs de la tienda de
Torillo, il faut mettre en prison tous les nordistes de la ville,
et tous ceux des sudistes qui pensent comme eux!

Il aurait t bien tonnant que personne n'et song  mettre
cette proposition, _l'ultima ratio _des sectaires en tous pays.
Aussi fut-elle couverte de hurrahs. Heureusement pour les honntes
gens de Jacksonville, les magistrats devaient hsiter quelque
temps encore avant de se rendre  ce voeu populaire.

En courant les rues, Zermah avait observ tout ce qui se passait,
afin d'en informer son matre, directement menac par ce
mouvement. Si on arrivait  des mesures de violence, ces mesures
ne s'arrteraient pas  la ville. Elles s'tendraient au del,
jusqu'aux plantations du comt. Certainement, Camdless-Bay serait
vise une des premires. C'est pourquoi la mtisse, voulant se
procurer des renseignements plus prcis, se rendit  la maison que
M. Stannard occupait en dehors du faubourg.

C'tait une charmante et confortable habitation, agrablement
situe dans une sorte d'oasis de verdure que la hache des
dfricheurs avait rserve en ce coin de la plaine. Par les soins
de Miss Alice,  l'intrieur comme  l'extrieur, la maison tait
tenue d'une manire irrprochable. On sentait dj une
intelligente et dvoue mnagre dans cette jeune fille, que la
mort de sa mre avait appele de bonne heure  diriger le
personnel de Walter Stannard.

Zermah fut reue avec grand empressement par la jeune fille. Miss
Alice lui parla tout d'abord de la lettre de Gilbert. Zermah put
lui en redire les termes presque exacts.

Oui! il n'est plus loin, maintenant! dit Miss Alice. Mais dans
quelles conditions va-t-il revenir en Floride? Et quels dangers
peuvent encore le menacer jusqu' la fin de cette expdition?

-- Des dangers, Alice, rpondit M. Stannard. Rassure-toi! Gilbert
en a affront de plus grands pendant la croisire sur les ctes de
Gorgie, et principalement dans l'affaire de Port-Royal.
J'imagine, moi, que la rsistance des Floridiens ne sera ni
terrible ni de longue dure. Que peuvent-ils faire avec ce Saint-
John, qui va permettre aux canonnires de remonter jusqu'au coeur
des comts? Toute dfense me parat devoir tre malaise sinon
impossible.

-- Puissiez-vous dire vrai, mon pre, dit Alice, et fasse le Ciel
que cette sanglante guerre se termine enfin!

-- Elle ne peut se terminer que par l'crasement du Sud, rpliqua
M. Stannard. Cela sera long, sans doute, et je crains bien que
Jefferson Davis, ses gnraux, Lee, Johnston, Beauregard, ne
rsistent longtemps encore dans les tats du centre. Non! Les
troupes fdrales n'auront pas facilement raison des confdrs.
Quant  la Floride, il ne leur sera pas difficile de s'en emparer.
Malheureusement, ce n'est pas sa possession qui leur assurera la
victoire dfinitive.

-- Pourvu que Gilbert ne fasse pas d'imprudences! dit Miss Alice
en joignant les mains. S'il cdait au dsir de revoir sa famille
pendant quelques heures, se sachant si prs d'elle...

-- D'elle et de vous, Miss Alice, rpondit Zermah, car n'tes-vous
pas dj de la famille Burbank?

-- Oui, Zermah, par le coeur!

-- Non, Alice, ne crains rien, dit M. Stannard. Gilbert est trop
raisonnable pour s'exposer ainsi, surtout quand il suffira de
quelques jours au commodore Dupont pour occuper la Floride. Ce
serait une tmrit sans excuses que de se hasarder dans ce pays,
tant que les fdraux n'en seront pas les matres...

-- Surtout maintenant que les esprits sont plus ports que jamais
 la violence! rpondit Zermah.

-- En effet, ce matin, la ville est en effervescence, reprit
M. Stannard. Je les ai vus, je les ai entendus, ces meneurs! Texar
ne les quitte pas depuis huit  dix jours. Il les pousse, il les
excite, et ces malfaiteurs finiront par soulever la basse
population, non seulement contre les magistrats, mais aussi contre
ceux des habitants qui ne partagent pas leur manire de voir.

-- Ne pensez-vous pas, monsieur Stannard, dit alors Zermah, que
vous feriez bien de quitter Jacksonville, au moins pendant quelque
temps? Il serait prudent de n'y revenir qu'aprs l'arrive des
troupes fdrales en Floride. M. Burbank m'a charg de vous le
rpter, il serait heureux de voir Miss Alice et vous  Castle-
House.

-- Oui!... je sais... rpondit M. Stannard. Je n'ai point oubli
l'offre de Burbank... En ralit, Castle-House est-il plus sr que
Jacksonville? Si ces aventuriers, ces gens sans aveu, ces enrags,
deviennent les matres ici, ne se rpandront-ils pas sur la
campagne, et les plantations seront-elles  l'abri de leurs
ravages?

-- Monsieur Stannard, fit observer Zermah, en cas de danger, il me
semble prfrable d'tre runis...

-- Zermah a raison, mon pre. Il vaudrait mieux tre tous ensemble
 Camdless-Bay.

-- Sans doute, Alice, rpondit M. Stannard. Je ne refuse pas la
proposition de Burbank. Mais je ne crois pas que le danger soit si
pressant. Zermah prviendra nos amis que j'ai besoin de quelques
jours encore pour mettre ordre  mes affaires, et, alors, nous
irons demander l'hospitalit  Castle-House...

-- Et, lorsque M. Gilbert arrivera, dit Zermah, au moins trouvera-
t-il l tous ceux qu'il aime!

Zermah prit cong de Walter Stannard et de sa fille. Puis, au
milieu de l'agitation populaire qui ne cessait de s'accrotre,
elle regagna le quartier du port et les quais, o l'attendait le
rgisseur. Tous deux s'embarqurent pour traverser le fleuve, et
M. Perry reprit sa conversation habituelle au point prcis o il
l'avait laisse.

En disant que le danger n'tait pas imminent, peut-tre
M. Stannard se trompait-il? Les vnements allaient se prcipiter,
et Jacksonville devait en ressentir promptement le contrecoup.

Cependant le gouvernement fdral agissait toujours avec une
certaine circonspection dans le but de mnager les intrts du
Sud. Il ne voulait procder que par mesures successives. Deux ans
aprs le dbut des hostilits, le prudent Abraham Lincoln n'avait
pas encore dcrt l'abolition de l'esclavage sur tout le
territoire des tats-Unis. Plusieurs mois devaient s'couler
encore, avant qu'un message du prsident propost de rsoudre la
question par le rachat et l'mancipation graduelle des Noirs,
avant que l'abolition ft proclame, avant, enfin, qu'et t
vote l'ouverture d'un crdit de cinq millions de francs, avec
l'autorisation d'accorder,  titre d'indemnit, quinze cents
francs par tte d'esclave affranchi. Si quelques-uns des gnraux
du Nord s'taient cru autoriss  supprimer la servitude dans les
pays envahis par leurs armes, ils avaient t dsavous
jusqu'alors. C'est que l'opinion n'tait pas unanime encore sur
cette question, et l'on citait mme certains chefs militaires des
Unionistes qui ne trouvaient cette mesure ni logique ni opportune.

Entre-temps, des faits de guerre continuaient  se produire, et
plus particulirement au dsavantage des confdrs. Le gnral
Price,  la date du 12 fvrier, avait d vacuer l'Arkansas avec
le contingent des milices missouriennes. On a vu que le fort Henry
avait t pris et occup par les fdraux. Maintenant, ceux-ci
s'attaquaient au fort Donelson, dfendu par une artillerie
puissante, et couvert par quatre kilomtres d'ouvrages extrieurs
qui comprenaient la petite ville de Dover. Cependant, malgr le
froid et la neige, doublement menac du ct de la terre par les
quinze mille hommes du gnral Grant, du ct du fleuve par les
canonnires du commodore Foot, ce fort tombait le 14 fvrier au
pouvoir des fdraux avec toute une division sudiste, hommes et
matriel.

C'tait l un chec considrable pour les confdrs. L'effet
produit par cette dfaite fut immense. Comme consquence
immdiate, il allait amener la retraite du gnral Johnston, qui
dut abandonner l'importante cit de Nashville sur le Cumberland.
Les habitants, pris de panique, la quittrent aprs lui, et,
quelques jours aprs, ce fut aussi le sort de Columbus. Tout
l'tat du Kentucky tait alors rentr sous la domination du
gouvernement fdral.

On imagine aisment avec quels sentiments de colre, avec quelles
ides de vengeance, ces vnements furent accueillis en Floride.
Les autorits eussent t impuissantes  calmer le mouvement qui
se propagea jusque dans les hameaux les plus lointains des comts.
Le pril grandissait, on peut le dire, d'heure en heure, pour
quiconque ne partageait pas les opinions du Sud et ne s'associait
pas  ses projets de rsistance contre les armes fdrales. 
Thalassee,  Saint-Augustine, il y eut des troubles dont la
rpression ne laissa pas d'tre difficile. Ce fut  Jacksonville,
principalement, que le soulvement de la populace menaa de
dgnrer en actes de la plus inqualifiable violence.

Dans ces circonstances, on le comprend, la situation de Camdless-
Bay allait devenir de plus en plus inquitante. Cependant, avec
son personnel qui lui tait dvou, James Burbank pourrait
rsister peut-tre, du moins aux premires attaques qui seraient
diriges contre la plantation, bien qu'il ft trs difficile, 
cette poque, de se procurer des munitions et des armes en
quantit suffisante. Mais,  Jacksonville, M. Stannard,
directement menac, avait lieu de craindre pour la scurit de son
habitation, pour sa fille, pour lui-mme, pour tous les siens.

James Burbank, connaissant les dangers de cette situation, lui
crivit lettres sur lettres. Il lui envoya plusieurs messagers
pour le prier de venir le rejoindre sans retard  Castle-House.
L, on serait relativement en sret, et s'il fallait chercher une
autre retraite, s'il fallait s'enfoncer dans l'intrieur du pays
jusqu'au moment o les fdraux en auraient assur la tranquillit
par leur prsence, il serait plus facile de le faire.

Ainsi sollicit, Walter Stannard rsolut d'abandonner
momentanment Jacksonville et de se rfugier  Camdless-Bay. Il
partit dans la matine du 23, aussi secrtement que possible, sans
avoir rien laiss pressentir de ses projets. Une embarcation
l'attendait au fond d'une petite crique du Saint-John,  un mille
en amont. Miss Alice et lui s'y embarqurent, traversrent
rapidement le fleuve, et arrivrent au petit port, o ils
trouvrent la famille Burbank.

Il est facile d'imaginer quel accueil leur fut fait. Dj Miss
Alice n'tait-elle pas une fille pour Mme Burbank? Tous se
trouvaient maintenant runis. Ces mauvais jours, on les passerait
ensemble, avec plus de scurit et surtout avec de moindres
angoisses.

En somme, il n'tait que temps de quitter Jacksonville. Le
lendemain, la maison de M. Stannard fut attaque par une bande de
malfaiteurs, qui abritaient leurs violences sous un prtendu
patriotisme local. Les autorits eurent grand-peine  en empcher
le pillage, comme  prserver quelques autres habitations, qui
appartenaient  d'honntes citoyens, opposs aux ides
sparatistes. videmment, l'heure approchait o ces magistrats
seraient dbords et remplacs par des chefs d'meute. Ceux-ci,
loin de rprimer les violences, les provoqueraient au contraire.

Et, en effet, ainsi que M. Stannard l'avait dit  Zermah, Texar
s'tait dcid, depuis quelques jours,  quitter sa retraite
inconnue pour venir  Jacksonville. L, il avait retrouv ses
compagnons habituels, recruts parmi les plus dtestables
sectaires de la population floridienne, venus des diverses
plantations situes sur les deux rives du fleuve. Ces forcens
prtendaient imposer leurs volonts dans les villes comme dans la
campagne. Ils correspondaient avec la plupart de leurs adhrents
des divers comts de la Floride. En mettant en avant la question
de l'esclavage, ils gagnaient chaque jour du terrain. Quelque
temps encore,  Jacksonville comme  Saint-Augustine, o
affluaient dj tous les nomades, tous les aventuriers, tous les
coureurs de bois, qui sont en grand nombre dans le pays, ils
seraient les matres, ils disposeraient de l'autorit, ils
concentreraient entre leurs mains les pouvoirs militaires et
civils. Les milices, les troupes rgulires, ne tarderaient pas 
faire cause commune avec ces violents -- ce qui arrive fatalement
 ces poques de trouble o la violence est  l'ordre du jour.

James Burbank n'ignorait rien de ce qui se passait au-dehors.
Plusieurs de ses affids, dont il tait sr, le tenaient au
courant des mouvements qui se prparaient  Jacksonville. Il
savait que Texar y avait reparu, que sa dtestable influence
s'tendait sur la basse population, comme lui d'origine espagnole.
Un pareil homme  la tte de la ville, c'tait une menace directe
contre Camdless-Bay. Aussi, James Burbank se prparait-il  tout
vnement, soit pour une rsistance, si elle tait possible, soit
pour une retraite, s'il fallait abandonner Castle-House 
l'incendie et au pillage. Avant tout, pourvoir  la sret de sa
famille et de ses amis, c'tait sa premire, sa constante
proccupation.

Pendant ces quelques jours, Zermah montra un dvouement sans
bornes.  toute heure, elle surveillait les abords de la
plantation, principalement du ct du fleuve. Quelques esclaves,
choisis par elles parmi les plus intelligents et les meilleurs,
demeuraient jour et nuit aux postes qu'elle leur avait assigns.
Toute tentative contre le domaine et t signale aussitt. La
famille Burbank ne pouvait tre prise au dpourvu, sans avoir le
temps de se rfugier  Castle-House.

Mais ce n'tait pas par une attaque directe  main arme que James
Burbank devait tre inquit tout d'abord. Tant que l'autorit ne
serait pas aux mains de Texar et des siens, on devait y mettre
plus de formes. C'est ainsi que, sous la pression de l'opinion
publique, les magistrats furent amens  prendre une mesure, qui
allait donner une sorte de satisfaction aux partisans de
l'esclavage, acharns contre les gens du Nord.

James Burbank tait le plus important des colons de la Floride, le
plus riche aussi de tous ceux dont on ne connaissait que trop les
opinions librales. Ce fut donc lui que l'on visa tout d'abord,
lui qui fut mis en demeure de s'expliquer sur ses ides
personnelles d'affranchissement au milieu d'un territoire 
esclaves.

Le 26, dans la soire, un planton, expdi de Jacksonville, arriva
 Camdless-Bay, et remit un pli  l'adresse de James Burbank.

Voici ce que contenait ce pli:

Ordre  M. James Burbank de se prsenter en personne demain, 27
fvrier,  onze heures du matin,  Court-Justice, devant les
autorits de Jacksonville.

Rien de plus.


VII
Quand mme!

Si ce n'tait pas encore le coup de foudre, c'tait, du moins,
l'clair qui le prcde.

James Burbank n'en fut pas branl, mais quelles inquitudes
prouva toute la famille!

Pourquoi le propritaire de Camdless-Bay tait-il mand 
Jacksonville? C'tait bien un ordre, non une invitation, de
comparatre devant les autorits. Que lui voulait-on? Cette mesure
venait-elle  la suite d'une proposition d'enqute qui allait tre
commence contre lui? tait-ce sa libert, sinon sa vie, que
menaait cette dcision? S'il obissait, s'il quittait Castle-
House, l'y laisserait-on revenir? S'il n'obissait pas,
emploierait-on la force pour le contraindre? Et, dans ce cas, 
quels prils,  quelles violences, les siens seraient-ils exposs?

Tu n'iras pas, James!

C'tait Mme Burbank qui venait de parler ainsi, et, on le sentait
bien, au nom de tous.

Non, monsieur Burbank! ajouta Miss Alice. Vous ne pouvez pas
songer  nous quitter...

-- Et pour aller te mettre  la merci de pareilles gens! ajouta
Edward Carrol.

James Burbank n'avait pas rpondu. Tout d'abord, devant cette
injonction brutale, son indignation s'tait souleve, et c'est 
peine s'il avait pu la matriser.

Mais qu'y avait-il donc de nouveau qui rendt ces magistrats si
audacieux? Les compagnons et partisans de Texar taient-ils
devenus les matres? Avaient-ils renvers les autorits qui
conservaient encore quelque modration, et dtenaient-ils le
pouvoir  leur place? Non! Le rgisseur Perry, revenu dans
l'aprs-midi de Jacksonville, n'avait rapport aucune nouvelle de
ce genre.

Ne serait-ce pas, dit M. Stannard, quelque rcent fait de guerre,
 l'avantage des sudistes, qui pousseraient les Floridiens 
exercer des violences contre nous?

-- Je crains bien qu'il n'en soit ainsi! rpondit Edward Carrol.
Si le Nord a prouv quelque chec, ces malfaiteurs ne se croiront
plus menacs par l'approche du commodore Dupont et ils sont
capables de se porter  tous les excs!

-- On disait que, dans le Texas, reprit M. Stannard, les troupes
fdrales avaient d se retirer devant les milices de Sibley et
repasser le Rio-Grande, aprs avoir subi une dfaite assez grave 
Valverde. C'est du moins ce que m'a appris un homme de
Jacksonville que j'ai rencontr, il y a une heure  peine.

-- videmment, ajouta Edward Carrol, voil ce qui aura rendu ces
gens si hardis!

-- L'arme de Sherman, la flottille de Dupont, n'arriveront donc
pas! s'cria Mme Burbank.

-- Nous ne sommes qu'au 26 fvrier, rpondit Miss Alice, et,
d'aprs la lettre de Gilbert, les btiments fdraux ne doivent
pas prendre la mer avant le 28.

-- Et puis, il faut le temps de descendre jusqu'aux bouches du
Saint-John, ajouta M. Stannard, le temps de forcer les passes, de
franchir la barre, d'oprer une descente  Jacksonville. C'est dix
jours encore...

-- Dix jours? murmura Alice.

-- Dix jours!... ajouta Mme Burbank. Et d'ici l, que de malheurs
peuvent nous atteindre!

James Burbank ne s'tait point ml  cette conversation. Il
rflchissait. Devant l'injonction qui lui tait faite, il se
demandait quel parti prendre. Refuser d'obir, n'tait-ce pas
risquer de voir toute la populace de Jacksonville, avec
l'approbation ouverte ou tacite des autorits, se prcipiter sur
Camdless-Bay? Quels dangers courrait alors sa famille? Non! Il
valait mieux n'exposer que sa personne. Dt sa vie ou sa libert
tre en pril, il pouvait esprer que ce pril ne menacerait que
lui seul.

Mme Burbank regardait son mari avec la plus vive inquitude. Elle
sentait qu'un combat se livrait en lui. Elle hsitait 
l'interroger. Ni Miss Alice, ni M. Stannard, ni Edward Carrol,
n'osaient lui demander quelle rponse il comptait faire  cet
ordre envoy de Jacksonville.

Ce fut la petite Dy qui, inconsciemment sans doute, se fit
l'interprte de toute la famille. Elle tait alle prs de son
pre, qui l'avait mise sur ses genoux.

Pre? dit-elle.

-- Que veux-tu, ma chrie?

-- Est-ce que tu iras chez ces mchants qui veulent nous faire
tant de peine?

-- Oui... j'irai!...

-- James!... s'cria Mme Burbank.

-- Il le faut!... C'est mon devoir!... J'irai!

James Burbank avait si rsolument parl qu'il et t inutile de
vouloir combattre ce dessein, dont il avait videmment calcul
toutes les consquences. Sa femme tait venue se placer prs de
lui, elle l'embrassait, elle le serrait dans ses bras, mais elle
ne disait plus rien. Et qu'aurait-elle pu dire?

Mes amis, dit James Burbank, il est possible, aprs tout, que
nous exagrions singulirement la porte de cet acte d'arbitraire.
Que peut-on me reprocher? Rien en fait, on le sait bien!
Incriminer mes opinions, soit! Mes opinions m'appartiennent! Je ne
les ai jamais caches  mes adversaires, et, ce que j'ai pens
toute ma vie, je n'hsiterai pas, s'il le faut,  le leur dire en
face!

-- Nous t'accompagnerons, James, dit Edward Carrol.

-- Oui, ajouta M. Stannard. Nous ne vous laisserons pas aller sans
nous  Jacksonville.

-- Non, mes amis, rpondit James Burbank.  moi seul il est
enjoint de me rendre devant les magistrats de Court-Justice, et
j'irai seul. Il se pourrait, d'ailleurs, que je fusse retenu
quelques jours. Il faut donc que vous restiez tous les deux 
Camdless-Bay. C'est  vous que je dois maintenant confier toute
notre famille pendant mon absence.

-- Ainsi tu vas nous quitter, pre? s'cria la petite Dy.

-- Oui, fillette, rpondit M. Burbank d'un ton enjou. Mais, si,
demain, je ne djeune pas avec vous, tu peux compter que je serai
revenu pour dner, et nous passerons la soire tous ensemble.

-- Ah! dis-moi! si peu de temps que je reste  Jacksonville, j'en
aurai toujours assez pour t'acheter quelque chose!... Qu'est-ce
qui pourrait te faire plaisir? Que veux-tu que je te rapporte?

-- Toi... pre... toi!... rpondit l'enfant.

Et sur ce mot qui exprimait si bien le dsir de tous, la famille
se spara, aprs que James Burbank eut fait prendre les mesures de
scurit qu'exigeaient les circonstances.

La nuit se passa sans alerte. Le lendemain, James Burbank, lev
ds l'aube, prit l'avenue de bambous qui conduit au petit port.
L, il donna ses ordres pour qu'une embarcation ft prte  huit
heures, afin de le transporter de l'autre ct du fleuve.

Comme il se dirigeait vers Castle-House, en revenant du pier, il
fut accost par Zermah.

Matre, lui dit-elle, votre dcision est bien prise? Vous allez
partir pour Jacksonville?

-- Sans doute, Zermah, et je dois le faire dans notre intrt 
tous. Tu me comprends, n'est-ce pas?

-- Oui, matre! Un refus de votre part pourrait attirer les bandes
de Texar sur Camdless-Bay...

-- Et ce danger, qui est le plus grave, il faut l'viter  tout
prix! rpondit M. Burbank.

-- Voulez-vous que je vous accompagne?

-- Je veux, au contraire, que tu restes  la plantation, Zermah.
Il faut que tu sois l, prs de ma femme, prs de ma fille, au cas
o quelque pril les menacerait avant mon retour.

-- Je ne les quitterai pas, matre.

-- Tu n'as rien su de nouveau?

-- Non! Il est certain que des gens suspects rdent autour de la
plantation. On dirait qu'ils la surveillent. Cette nuit, deux ou
trois barques ont encore crois sur le fleuve. Est-ce que l'on se
douterait que monsieur Gilbert est parti pour prendre du service
dans l'arme fdrale, qu'il est sous les ordres du commodore
Dupont, qu'il peut tre tent de venir secrtement  Camdless-Bay?

-- Mon brave fils! rpondit M. Burbank. Non! Il a assez de raison
pour ne pas commettre une pareille imprudence!

-- Je crains bien que Texar n'ait quelque soupon  ce sujet,
reprit Zermah. On dit que son influence grandit chaque jour. Quand
vous serez  Jacksonville, dfiez-vous de Texar, matre...

-- Oui, Zermah, comme d'un reptile venimeux! Mais je suis sur mes
gardes. Pendant mon absence, s'il tentait quelque coup contre
Castle-House...

-- Ne craignez que pour vous, matre, pour vous seul, et ne
craignez rien pour nous. Vos esclaves sauraient dfendre la
plantation, et s'il le fallait, se faire tuer jusqu'au dernier.
Ils vous sont tous dvous. Ils vous aiment. Je sais ce qu'ils
pensent, ce qu'ils disent, je sais ce qu'ils feraient. On est venu
des autres plantations pour les pousser  la rvolte... Ils n'ont
rien voulu entendre. Tous ne font qu'une grande famille, qui se
confond avec la vtre. Vous pouvez compter sur eux.

-- Je le sais, Zermah, et j'y compte.

James Burbank revint  l'habitation. Le moment arriv, il dit
adieu  sa femme,  sa fille,  Miss Alice. Il leur promit de se
contenir devant ces magistrats, quels qu'ils fussent, qui le
mandaient  leur tribunal, de ne rien faire qui put provoquer des
violences  son gard. Trs certainement, il serait de retour le
jour mme. Puis il prit cong de tous les siens et partit. Sans
doute, James Burbank avait lieu de craindre pour lui-mme. Mais il
tait bien autrement inquiet pour cette famille, expose  tant de
dangers, qu'il laissait  Castle-House.

Walter Stannard et Edward Carrol l'accompagnrent jusqu'au petit
port,  l'extrmit de l'avenue. L, il fit ses dernires
recommandations, et, sous une jolie brise du sud-est,
l'embarcation s'loigna rapidement du pier de Camdless-Bay.

Une heure aprs, vers dix heures, James Burbank dbarquait sur le
quai de Jacksonville.

Ce quai tait presque dsert alors. Il s'y trouvait seulement
quelques matelots trangers, occups au dchargement des dogres.
James Burbank ne fut donc point reconnu  son arrive, et, sans
avoir t signal, il put se rendre chez un de ses correspondants,
M. Harvey, qui demeurait  l'autre extrmit du port.

M. Harvey fut surpris et trs inquiet de le voir. Il ne croyait
pas que M. Burbank aurait obi  l'injonction qui lui avait t
faite de se prsenter  Court-Justice. Dans la ville, on ne le
croyait pas non plus. Quant  ce qui avait motiv cet ordre
laconique de paratre devant les magistrats, M. Harvey ne le
pouvait dire. Trs probablement, dans le but de satisfaire
l'opinion publique, on voulait demander  James Burbank des
explications sur son attitude depuis le dbut de la guerre, sur
ses ides bien connues  propos de l'esclavage. Peut-tre
songeait-on mme  s'assurer de sa personne,  retenir comme otage
le plus riche colon nordiste de la Floride? N'et-il pas mieux
fait de rester  Camdless-Bay? C'est ce que pensait M. Harvey. Ne
pouvait-il y retourner, puisque personne ne savait encore qu'il
venait de dbarquer  Jacksonville?

James Burbank n'tait point venu pour s'en aller. Il voulait
savoir  quoi s'en tenir. Il le saurait.

Quelques questions trs intressantes, tant donn la situation o
il se trouvait, furent alors poses par lui  son correspondant.

Les autorits avaient-elles t renverses au profit des meneurs
de Jacksonville?

Pas encore, mais leur position tait de plus en plus menace.  la
premire meute, leur renversement tait probable sous la pousse
des vnements.

L'Espagnol Texar n'avait-il pas la main dans le mouvement
populaire qui se prparait?

Oui! On le considrait comme le chef du parti avanc des
esclavagistes de la Floride. Ses compagnons et lui, sans doute,
seraient bientt les matres de la ville.

Les derniers faits de guerre, dont le bruit commenait  se
rpandre dans toute la Floride, taient-ils confirms?

Ils l'taient maintenant. L'organisation des tats du Sud venait
d'tre complte. Le 22 fvrier, le gouvernement, dfinitivement
install, avait Jefferson Davis pour prsident, et Stephens pour
vice-prsident, tous deux investis du pouvoir durant une priode
de six annes. Au Congrs, compos de deux chambres, runi 
Richmond, Jefferson Davis avait, trois jours aprs, rclam le
service obligatoire. Depuis cette poque, les confdrs venaient
de remporter quelques succs partiels, sans grande importance en
somme. D'ailleurs,  la date du 24, une notable portion de l'arme
du gnral Mac Clellan, disait-on, s'tait lance au del du haut
Potomac, ce qui avait amen l'vacuation de Columbus par les
sudistes. Une grande bataille tait donc imminente sur le
Mississipi, et elle mettrait en contact l'arme sparatiste avec
l'arme du gnral Grant.

Et l'escadre que le commodore Dupont devait conduire aux bouches
du Saint-John?

Le bruit courait que, sous une dizaine de jours, elle essaierait
de forcer les passes. Si Texar et ses partisans voulaient tenter
quelque coup qui mt la ville entre leurs mains et leur permt de
satisfaire leurs vengeances personnelles, ils ne pouvaient tarder
 le faire.

Tel tait l'tat des choses  Jacksonville, et qui sait si
l'incident Burbank n'allait pas en hter le dnouement?

Lorsque l'heure de comparatre fut venue, James Burbank quitta la
maison de son correspondant et se dirigea vers la place o s'lve
le btiment de Court-Justice. Il y avait une extrme animation
dans les rues. La population se portait en foule de ce ct. On
sentait que, de cette affaire, peu importante en elle-mme,
pouvait sortir une meute dont les consquences seraient
dplorables.

La place tait pleine de gens de toutes sortes, petits Blancs,
mtis, Ngres, et naturellement trs tumultueuse. Si le nombre de
ceux qui avaient pu entrer dans la salle de Court-Justice tait
assez restreint, nanmoins, il s'y trouvait surtout des partisans
de Texar, confondus avec une certaine quantit de gens honntes,
opposs  tout acte d'injustice. Toutefois, il leur serait
difficile de rsister  cette partie de la population qui poussait
au renversement des autorits de Jacksonville.

Lorsque James Burbank parut sur la place, il fut aussitt reconnu.
Des cris violents clatrent. Ils ne lui taient rien moins que
favorables. Quelques courageux citoyens l'entourrent. Ils ne
voulaient pas qu'un homme honorable, estim comme l'tait le colon
de Camdless-Bay, fut expos sans dfense aux brutalits de la
foule. En obissant  l'ordre qu'il avait reu, James Burbank
faisait preuve  la fois de dignit et de rsolution. On devait
lui en savoir gr.

James Burbank put donc se frayer un passage  travers la place. Il
arriva sur le seuil de la porte de Court-Justice, il entra, il
s'arrta devant la barre o il tait traduit contre tout droit.

Le premier magistrat de la ville et ses adjoints occupaient dj
leurs siges. C'taient des hommes modrs, qui jouissaient d'une
juste considration.  quelles rcriminations,  quelles menaces
ils avaient t en butte depuis le dbut de la guerre de
Scession, il est trop facile de l'imaginer. Quel courage ne leur
fallait-il pas pour demeurer  leur poste, et quelle nergie pour
s'y maintenir? S'ils avaient pu rsister jusqu'alors  toutes les
attaques du parti de l'meute, c'est que la question de
l'esclavage en Floride, on le sait, n'y surexcitait que
mdiocrement les esprits, tandis qu'elle passionnait les autres
tats du Sud. Cependant les ides sparatistes gagnaient peu  peu
du terrain. Avec elles, l'influence des gens de coups de main, des
aventuriers, des nomades rpandus dans le comt, grandissait
chaque jour. Et mme c'tait pour donner une certaine satisfaction
 l'opinion publique, sous la pression du parti des violents, que
les magistrats avaient dcid de traduire devant eux James
Burbank, sur la dnonciation de l'un des chefs de ce parti,
l'Espagnol Texar.

Le murmure, approbatif d'une part, rprobatif de l'autre, qui
avait accueilli le propritaire de Camdless-Bay  son entre dans
la salle, se calma bientt. James Burbank, debout  la barre, le
regard assur de l'homme qui n'a jamais faibli, la voix ferme,
n'attendit mme pas que le magistrat lui post les questions
d'usage.

Vous avez fait demander James Burbank, dit-il. James Burbank est
devant vous!

Aprs les premires formalits de l'interrogatoire auxquelles il
se conforma, James Burbank rpondit trs simplement et trs
brivement. Puis:

De quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il.

-- De faire opposition par paroles et par actes peut-tre,
rpondit le magistrat, aux ides comme aux esprances qui doivent
avoir maintenant cours en Floride!

-- Et qui m'accuse? demanda James Burbank.

-- Moi!

C'tait Texar. James Burbank avait reconnu sa voix. Il ne tourna
mme pas la tte de son ct. Il se contenta de hausser les
paules en signe de ddain pour le vil accusateur qui le prenait 
parti.

Cependant les compagnons, les partisans de Texar encourageaient
leur chef de la voix et du geste.

Et tout d'abord, dit-il, je jetterai  la face de James Burbank
sa qualit de nordiste! Sa prsence  Jacksonville est une insulte
permanente au milieu d'un tat confdr! Puisqu'il est avec les
nordistes de coeur et d'origine, que n'est-il retourn dans le
Nord!

-- Je suis en Floride parce qu'il me convient d'y tre, rpondit
James Burbank. Depuis vingt ans, j'habite le comt. Si je n'y suis
pas n, on sait du moins d'o je viens. Que cela soit dit pour
ceux dont on ignore le pass, qui se refusent  vivre au grand
jour, et dont l'existence prive mrite d'tre incrimine  plus
juste titre que la mienne!

Texar, directement attaqu par cette rponse, ne se dmonta pas.

Aprs? dit James Burbank.

-- Aprs?... rpondit l'Espagnol. Au moment o le pays va se
soulever pour le maintien de l'esclavage, prt  verser son sang
pour repousser les troupes fdrales, j'accuse James Burbank
d'tre anti-esclavagiste et de faire de la propagande anti-
esclavagiste!

-- James Burbank, dit le magistrat, dans les circonstances o nous
sommes, vous comprendrez que cette accusation est d'une gravit
exceptionnelle. Je vous prierai donc d'y rpondre.

-- Monsieur, rpondit James Burbank, ma rponse sera trs simple.
Je n'ai jamais fait aucune propagande ni n'en veux faire. Cette
accusation porte  faux. Quant  mes opinions sur l'esclavage,
qu'il me soit permis de les rappeler ici. Oui! Je suis
abolitionniste! Oui! Je dplore la lutte que le Sud soutient
contre le Nord! Oui! Je crains que le Sud ne marche  des
dsastres qu'il aurait pu viter, et c'est dans son intrt mme
que j'aurais voulu le voir suivre une autre voie, au lieu de
s'engager dans une guerre contre la raison, contre la conscience
universelle. Vous reconnatrez un jour que ceux qui vous parlent,
comme je le fais aujourd'hui, n'avaient pas tort. Quand l'heure
d'une transformation, d'un progrs moral a sonn, c'est folie de
s'y opposer.

En outre, la sparation du Nord et du Sud serait un crime contre
la patrie amricaine. Ni la raison, ni la justice, ni la force, ne
sont de votre ct, et ce crime ne s'accomplira pas.

Ces paroles furent d'abord accueillies par quelques approbations
que de plus violentes clameurs couvrirent aussitt. La majorit de
ce public de gens sans foi ni loi ne pouvait les accepter.

Lorsque le magistrat fut parvenu  rtablir le silence dans le
prtoire, James Burbank reprit la parole.

Et maintenant, dit-il, j'attends qu'il se produise des
accusations plus prcises sur des faits, non sur des ides, et j'y
rpondrai, quand on me les aura fait connatre.

Devant cette attitude si digne, les magistrats ne pouvaient tre
que trs embarrasss. Ils ne connaissaient aucun fait qui pt tre
reproch  M. Burbank. Leur rle devait se borner  laisser les
accusations se produire, avec preuves  l'appui, s'il en existait
toutefois.

Texar sentit qu'il tait mis en demeure de s'expliquer plus
catgoriquement, ou bien il n'atteindrait pas son but.

Soit, dit-il! Ce n'est pas mon avis qu'on puisse invoquer la
libert des opinions en matire d'esclavage, lorsqu'un pays se
lve tout entier pour soutenir cette cause. Mais si James Burbank
a le droit de penser comme il lui plat sur cette question, s'il
est vrai qu'il s'abstienne de chercher des partisans  ses ides,
du moins ne s'abstient-il pas d'entretenir des intelligences avec
un ennemi qui est aux portes de la Floride!

Cette accusation de complicit avec les fdraux tait trs grave
dans les conjonctures actuelles. Cela se comprit bien au
frmissement qui courut  travers le public. Toutefois, elle tait
vague encore, et il fallait l'appuyer sur des faits.

Vous prtendez que j'ai des intelligences avec l'ennemi? rpondit
James Burbank.

-- Oui, affirma Texar.

-- Prcisez!... Je le veux!

-- Soit! reprit Texar. Il y a trois semaines environ, un
missaire, envoy vers James Burbank, a quitt l'arme fdrale ou
tout au moins la flottille du commodore Dupont. Cet homme est venu
 Camdless-Bay, et il a t suivi depuis le moment o il a
travers la plantation jusqu' la frontire de la Floride. -- Le
nierez-vous?

Il s'agissait videmment l du messager qui avait apport la
lettre du jeune lieutenant. Les espions de Texar ne s'y taient
point tromps. Cette fois, l'accusation tait prcise, et l'on
attendait, non sans inquitude, quelle serait la rponse de James
Burbank.

Celui-ci n'hsita pas  faire connatre ce qui n'tait, en somme,
que la stricte vrit:

En effet, dit-il,  cette poque, un homme est venu  Camdless-
Bay. Mais cet homme n'tait qu'un messager. Il n'appartenait point
 l'arme fdrale, et apportait simplement une lettre de mon
fils...

-- De votre fils, s'cria Texar, de votre fils qui, si nous sommes
bien informs, a pris du service dans l'arme unioniste, de votre
fils, qui est peut-tre au premier rang des envahisseurs en marche
maintenant sur la Floride!

La vhmence avec laquelle Texar pronona ces paroles ne manqua
pas d'impressionner vivement le public. Si James Burbank, aprs
avoir avou qu'il avait reu une lettre de son fils, convenait que
Gilbert se trouvait dans les rangs de l'arme fdrale, comment se
dfendrait-il de l'accusation de s'tre mis en rapport avec les
ennemis du Sud?

Voulez-vous rpondre aux faits qui sont articuls contre votre
fils? demanda le magistrat.

-- Non, monsieur, rpliqua James Burbank d'une voix ferme, et je
n'ai point  y rpondre. Mon fils n'est point en cause, que je
sache. Je suis seulement accus d'avoir eu des intelligences avec
l'arme fdrale. Or, cela, je le nie, et je dfie cet homme, qui
ne m'attaque que par haine personnelle, d'en donner une seule
preuve!

-- Il avoue donc que son fils se bat en ce moment contre les
confdrs? s'cria Texar.

-- Je n'ai rien  avouer... rien! rpondit James Burbank. C'est 
vous de prouver ce que vous avancez contre moi!

-- Soit!... Je le prouverai! rpliqua Texar. Dans quelques jours,
je serai en possession de cette preuve que l'on me demande, et
quand je l'aurai...

-- Quand vous l'aurez, rpondit le magistrat, nous pourrons nous
prononcer sur ce fait. Jusque-l, je ne vois pas quelles sont les
accusations dont James Burbank ait  rpondre?

En se prononant ainsi, ce magistrat parlait comme un homme
intgre. Il avait raison, sans doute. Malheureusement, il avait
tort d'avoir raison devant un public si prvenu contre le colon de
Camdless-Bay. De l, des murmures, des protestations mmes,
profres par les compagnons de Texar, qui accueillirent ses
paroles. L'Espagnol le sentit bien, et, abandonnant les faits
relatifs  Gilbert Burbank, il en revint aux accusations portes
directement contre son pre.

Oui, rpta-t-il, je prouverai tout ce que j'ai avanc,  savoir
que James Burbank est en rapport avec l'ennemi qui se prpare 
envahir la Floride. En attendant, les opinions qu'il professe
publiquement, opinions si dangereuses pour la cause de
l'esclavage, constituent un pril public. Aussi, au nom de tous
les propritaires d'esclaves, qui ne se soumettront jamais au joug
que le Nord veut leur imposer, je demande que l'on s'assure de sa
personne...

-- Oui!... Oui! s'crirent les partisans de Texar, tandis qu'une
partie de l'assemble essayait vainement de protester contre cette
injustifiable prtention.

Le magistrat parvint  rtablir le calme dans l'auditoire, et
James Burbank put reprendre la parole:

Je m'lve de toute ma force, de tout mon droit, dit-il, contre
l'arbitraire auquel on veut pousser la justice! Que je sois
abolitionniste, oui! et je l'ai dj avou. Mais les opinions sont
libres, je suppose, avec un systme de gouvernement qui est fond
sur la libert. Ce n'est pas un crime, jusqu'ici, d'tre anti-
esclavagiste, et o il n'y a pas culpabilit, la loi est
impuissante  punir!

Des approbations plus nombreuses semblrent donner raison  James
Burbank. Sans doute, Texar crut que l'occasion tait venue de
changer ses batteries puisqu'elles ne portaient pas. Aussi, qu'on
ne s'tonne pas s'il lana  James Burbank cette apostrophe
inattendue:

Eh bien, affranchissez donc vos esclaves, puisque vous tes
contre l'esclavage!

-- Je le ferai! rpondit James Burbank. Je le ferai, ds que le
moment sera venu!

-- Vraiment! Vous le ferez quand l'arme fdrale sera matresse
de la Floride! rpliqua Texar. Il vous faut les soldats de Sherman
et les marins de Dupont pour que vous ayez le courage d'accorder
vos actes avec vos ides! C'est prudent, mais c'est lche!

-- Lche?... s'cria James Burbank, indign, qui ne comprit pas
que son adversaire lui tendait un pige.

-- Oui! lche! rpta Texar. Voyons! Osez donc enfin mettre vos
opinions en pratique! C'est  croire, en vrit, que vous ne
cherchez qu'une popularit facile pour plaire aux gens du Nord!
Oui! Anti-esclavagiste en apparence, vous n'tes, au fond et par
intrt, qu'un partisan du maintien de l'esclavage!

James Burbank s'tait redress sous cette injure. Il couvrait son
accusateur d'un regard de mpris. C'tait l plus qu'il n'en
pouvait supporter. Un tel reproche d'hypocrisie se trouvait
manifestement en dsaccord avec toute son existence franche et
loyale.

Habitants de Jacksonville, s'cria-t-il de faon  tre entendu
de toute la foule,  partir de ce jour, je n'ai plus un esclave; 
partir de ce jour, je proclame l'abolition de l'esclavage sur tout
le domaine de Camdless-Bay!

Tout d'abord des hurrahs seulement accueillirent cette dclaration
hardie. Oui! Il y avait un vritable courage  le faire, --
courage plus que prudence peut-tre! James Burbank venait de se
laisser emporter par son indignation.

Or, cela n'tait que trop vident, cette mesure allait
compromettre les intrts des autres planteurs de la Floride.
Aussi la raction se fit-elle presque aussitt dans le public de
Court-Justice. Les premiers applaudissements accords au colon de
Camdless-Bay furent bientt touffs par les vocifrations, non
seulement de ceux qui taient esclavagistes de principe, mais
aussi de tous ceux qui avaient t indiffrents jusqu'alors 
cette question de l'esclavage. Et les amis de Texar auraient
profit de ce revirement pour se livrer  quelque acte de violence
contre James Burbank, si l'Espagnol lui-mme ne les et contenus.

Laissez faire! dit-il. James Burbank s'est dsarm lui-mme!...
Maintenant, il est  nous!

Ces paroles, dont on comprendra bientt la signification,
suffirent  retenir tous ces partisans de la violence. Aussi James
Burbank ne fut-il point inquit, lorsque les magistrats lui
eurent dit qu'il pouvait se retirer. Devant l'absence de toute
preuve, il n'y avait pas lieu d'accorder l'incarcration demande
par Texar. Plus tard, si l'Espagnol, qui maintenait ses dires,
produisait des tmoignages de nature  mettre au grand jour les
connivences de James Burbank avec l'ennemi, les magistrats
reprendraient les poursuites. Jusque-l, James Burbank devait tre
libre.

Il est vrai, cette dclaration d'affranchissement relative au
personnel de Camdless-Bay, publiquement faite, allait tre
ultrieurement exploite contre les autorits de la ville et au
profit du parti de l'meute.

Quoi qu'il en soit,  sa sortie de Court-Justice, bien que James
Burbank ft suivi par une foule trs mal dispose  son gard, les
agents surent empcher qu'on lui ft violence. Il y eut des hues,
des menaces, non des actes de brutalit. videmment, l'influence
de Texar le protgeait. James Burbank put donc atteindre les quais
du port o l'attendait son embarcation. L, il prit cong de son
correspondant, M. Harvey, qui ne l'avait point quitt. Puis,
poussant au large, il fut rapidement hors de la porte des
vocifrations, dont les braillards de Jacksonville avaient
accompagn son dpart.

Comme la mare descendait, l'embarcation, retarde par le jusant,
ne mit pas moins de deux heures  gagner le pier de Camdless-Bay,
o James Burbank tait attendu par sa famille. Quelle joie ce fut
dans tout ce petit monde, en le revoyant. Il y avait tant de
motifs de craindre qu'il ne ft retenu loin des siens!

Non! dit-il  la petite Dy, qui l'embrassait. Je t'avais promis
de revenir pour dner, ma chrie, et, tu le sais bien, je ne
manque jamais  mes promesses!


VIII
La dernire esclave

Le soir mme, James Burbank mit les siens au courant de ce qui
s'tait pass  Court-Justice. L'odieuse conduite de Texar leur
fut dvoile. C'tait sous la pression de cet homme et de la
populace de Jacksonville que l'ordre de comparution avait t
adress  Camdless-Bay. L'attitude des magistrats, en cette
affaire, ne mritait que des loges.  cette accusation
d'intelligences avec les fdraux, ils avaient rpondu en exigeant
la preuve qu'elle ft fonde. Texar, n'ayant pu fournir cette
preuve, James Burbank avait t laiss libre.

Toutefois, au milieu de ces vagues incriminations, le nom de
Gilbert avait t prononc. On ne semblait pas mettre en doute que
le jeune homme ne ft  l'arme du Nord. Le refus de rpondre 
cet gard, n'tait-ce pas un demi-aveu de la part de James
Burbank?

Ce que furent alors les craintes, les angoisses de Mme Burbank, de
Miss Alice, de toute cette famille si menace, cela n'est que trop
ais  comprendre.  dfaut du fils qui leur chappait, les
forcens de Jacksonville ne s'en reprendraient-ils pas  son pre?
Texar s'tait vant, sans doute, lorsqu'il avait promis de
produire, sous quelques jours, une preuve de ce fait. En somme, il
n'tait pas impossible qu'il ne parvnt  se la procurer, et la
situation serait inquitante au plus haut point.

Mon pauvre Gilbert! s'cria Mme Burbank. Le savoir si prs de
Texar, dcid  tout faire pour arriver  son but!

-- Ne pourrait-on le prvenir de ce qui vient de se passer 
Jacksonville? dit Miss Alice.

-- Oui! ajouta M. Stannard. Ne conviendrait-il pas surtout de lui
faire savoir que toute imprudence de sa part aurait les
consquences les plus funestes pour les siens et pour lui?

-- Et comment le prvenir? rpliqua James Burbank. Des espions
rdent sans cesse autour de Camdless-Bay, cela n'est que trop
certain. Dj le messager que Gilbert nous a envoy avait t
suivi  son retour. Toute lettre que nous cririons pourrait
tomber entre les mains de Texar. Tout homme que nous enverrions,
charg d'un message verbal, risquerait d'tre arrt en route.
Non, mes amis, ne tentons rien qui soit susceptible d'aggraver
cette situation, et fasse le Ciel que l'arme fdrale ne tarde
pas  occuper la Floride! Il n'est que temps pour cette minorit
de gens honntes, menace par la majorit des coquins du pays!

James Burbank avait raison. Par suite de la surveillance qui
devait videmment s'exercer autour de la plantation, il et t
trs imprudent de correspondre avec Gilbert. D'ailleurs, le moment
approchait o James Burbank et les nordistes, tablis en Floride,
seraient en sret sous la protection de l'arme fdrale.

C'tait, en effet, le lendemain mme que le commodore Dupont
devait appareiller au mouillage d'Edisto. Avant trois jours, bien
certainement, on apprendrait que la flottille, aprs avoir
descendu le littoral de la Gorgie, serait dans la baie de Saint-
Andrews.

James Burbank raconta alors le grave incident survenu devant les
magistrats de Jacksonville. Il dit comment il avait t pouss 
rpondre au dfi jet par Texar  propos des esclaves de Camdless-
Bay. Fort de son droit, fort de sa conscience, il avait
publiquement dclar l'abolition de l'esclavage sur tout son
domaine. Ce que nul tat du Sud ne s'tait encore permis de
proclamer sans y avoir t oblig par le sort des armes, il
l'avait fait librement et de son plein gr.

Dclaration aussi hardie que gnreuse! Quelles en seraient les
consquences, on ne pouvait le prvoir. videmment, elle n'tait
pas de nature  rendre la position de James Burbank moins menace
au milieu de ce pays esclavagiste. Peut-tre, mme, provoquerait-
elle certaines vellits de rvolte parmi les esclaves des autres
plantations. N'importe! La famille Burbank, mue par la grandeur
de l'acte, approuva sans rserve ce que son chef venait de faire.

James, dit Mme Burbank, quoi qu'il puisse arriver, tu as eu
raison de rpondre ainsi aux odieuses insinuations que ce Texar
avait l'infamie de lancer contre toi!

-- Nous sommes fiers de vous, mon pre! ajouta Miss Alice, en
donnant pour la premire fois ce nom  M. Burbank.

-- Et ainsi, ma chre fille, rpondit James Burbank, lorsque
Gilbert et les fdraux entreront en Floride, ils ne trouveront
plus un seul esclave  Camdless-Bay!

-- Je vous remercie, monsieur Burbank, dit alors Zermah, je vous
remercie pour mes compagnons et pour moi. En ce qui me concerne,
je ne me suis jamais sentie esclave prs de vous. Vos bonts,
votre gnrosit, m'avaient dj faite aussi libre que je le suis
aujourd'hui!

-- Tu as raison, Zermah, rpondit Mme Burbank. Esclave ou libre,
nous ne t'en aimerons pas moins!

Zermah et en vain essay de cacher son motion. Elle prit Dy dans
ses bras et la pressa sur sa poitrine.

MM. Carrol et Stannard avaient serr la main de James Burbank avec
effusion. C'tait lui dire qu'ils l'approuvaient et qu'ils
applaudissaient  cet acte d'audace -- de justice aussi.

Il est bien vident que la famille Burbank, sous cette gnreuse
impression, oubliait alors ce que la conduite de James Burbank
pouvait provoquer de complications dans l'avenir.

Aussi, personne  Camdless-Bay ne songerait-il  blmer James
Burbank, si ce n'est, sans doute, le rgisseur Perry, lorsqu'il
serait au courant de ce qui venait de se passer. Mais il tait en
tourne pour le service de la plantation et ne devait rentrer que
dans la nuit.

Il tait dj tard. On se spara, non sans que James Burbank et
annonc que, ds le lendemain, il remettrait  ses esclaves leur
acte d'affranchissement.

Nous serons avec toi, James, rpondit Mme Burbank, quand tu leur
apprendras qu'ils sont libres!

-- Oui, tous! ajouta Edward Carrol.

-- Et moi aussi, pre? demanda la petite Dy.

-- Oui, ma chrie, toi aussi!

-- Bonne Zermah, ajouta la fillette, est-ce que tu vas nous
quitter aprs cela?

-- Non, mon enfant! rpondit Zermah. Non! Je ne t'abandonnerai
jamais!

Chacun se retira dans sa chambre, quand les prcautions ordinaires
eurent t prises pour la scurit de Castle-House.

Le lendemain, la premire personne que rencontra James Burbank
dans le parc rserv, ce fut prcisment M. Perry. Comme le secret
avait t parfaitement gard, le rgisseur n'en savait rien
encore. Il l'apprit bientt de la bouche mme de James Burbank,
qui s'attendait du reste  l'bahissement de M. Perry.

Oh! monsieur James!... Oh! monsieur James!

Le digne homme, vraiment abasourdi, ne pouvait trouver autre chose
 rpondre.

Cependant, cela ne peut vous surprendre, Perry, reprit James
Burbank. Je n'ai fait que devancer les vnements. Vous savez bien
que l'affranchissement des Noirs est un acte qui s'impose  tout
tat soucieux de sa dignit...

-- Sa dignit, monsieur James. Qu'est-ce que la dignit vient
faire  ce propos?

-- Vous ne comprenez pas le mot dignit, Perry. Soit! disons:
soucieux de ses intrts.

-- Ses intrts... ses intrts, monsieur James! Vous osez dire:
soucieux de ses intrts?

-- Incontestablement, et l'avenir ne tardera pas  vous le
prouver, mon cher Perry!

-- Mais o recrutera-t-on dsormais le personnel des plantations,
monsieur Burbank?

-- Toujours parmi les Noirs, Perry.

-- Mais si les Noirs sont libres de ne plus travailler, ils ne
travailleront plus!

-- Ils travailleront, au contraire, et mme avec plus de zle,
puisque ce sera librement, et avec plus de plaisir aussi, puisque
leur condition sera meilleure.

-- Mais les vtres, monsieur James?... Les vtres vont commencer
par nous quitter!

-- Je serai bien tonn, mon cher Perry, s'il en est un seul qui
ait la pense de le faire.

-- Mais voil que je ne suis plus rgisseur des esclaves de
Camdless-Bay?

-- Non, mais vous tes toujours rgisseur de Camdless-Bay, et je
ne pense pas que votre situation soit amoindrie parce que vous
commanderez  des hommes libres au lieu de commander  des
esclaves.

-- Mais...

-- Mon cher Perry, je vous prviens qu' tous vos mais, j'ai des
rponses toutes prtes. Prenez donc votre parti d'une mesure qui
ne pouvait tarder  s'accomplir, et  laquelle ma famille, sachez-
le bien, vient de faire le meilleur accueil.

-- Et nos Noirs n'en savent rien?...

-- Rien encore, rpondit James Burbank. Je vous prie, Perry, de ne
point leur en parler. Ils l'apprendront aujourd'hui mme. Vous les
convoquerez donc tous dans le parc de Castle-House, pour trois
heures aprs midi, en vous contentant de dire que j'ai une
communication  leur faire.

L-dessus, le rgisseur se retira, avec de grands gestes de
stupfaction, rptant:

Des Noirs qui ne sont plus esclaves! Des Noirs qui vont
travailler  leur compte! Des Noirs qui seront obligs de pourvoir
 leurs besoins! C'est le bouleversement de l'ordre social! C'est
le renversement des lois humaines! C'est contre nature! Oui!
contre nature!

Pendant la matine, James Burbank, Walter Stannard et Edward
Carrol allrent, en break, visiter une partie de la plantation sur
sa frontire septentrionale. Les esclaves vaquaient  leurs
travaux habituels au milieu des rizires, des champs de cafiers
et de cannes. Mme empressement au travail dans les chantiers et
les scieries. Le secret avait t bien gard. Aucune communication
n'avait pu s'tablir encore entre Jacksonville et Camdless-Bay.
Ceux qu'il intressait d'une faon si directe, ne savaient rien du
projet de James Burbank.

En parcourant cette partie du domaine sur sa limite la plus
expose, James Burbank et ses amis voulaient s'assurer que les
abords de la plantation ne prsentaient rien de suspect. Aprs la
dclaration de la veille, on pouvait craindre qu'une partie de la
populace de Jacksonville ou de la campagne environnante ft
pousse  se porter sur Camdless-Bay. Il n'en tait rien
jusqu'alors. On ne signala mme pas de rdeurs de ce ct du
fleuve, ni sur le cours du Saint-John. Le _Shannon, _qui le
remonta vers dix heures du matin, ne fit point escale au pier du
petit port et continua sa route vers Picolata. Ni en amont ni en
aval, il n'y avait rien  craindre pour les htes de Castle-House.

Un peu avant midi, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol
repassrent le pont de l'enceinte du parc et rentrrent 
l'habitation. Toute la famille les attendait pour djeuner. On
tait plus rassur. On causa plus  l'aise. Il semblait qu'il se
ft produit une dtente dans la situation. Sans doute, l'nergie
des magistrats de Jacksonville avait impos aux violents du parti
de Texar. Or, si cet tat de choses se prolongeait pendant
quelques jours encore, la Floride serait occupe par l'arme
fdrale. Les anti-esclavagistes, qu'ils fussent du Nord ou du
Sud, y seraient en sret.

James Burbank pouvait donc procder  la crmonie d'mancipation,
-- premier acte de ce genre qui serait volontairement accompli
dans un tat  esclaves.

Celui de tous les Noirs de la plantation, qui prouverait le plus
de satisfaction serait videmment un garon de vingt ans, nomm
Pygmalion plus communment appel Pyg. Attach au service des
communs de Castle-House, c'tait l que demeurait ledit Pyg. Il ne
travaillait ni dans les champs ni dans les ateliers ou chantiers
de Camdless-Bay. Il faut bien l'avouer, Pygmalion n'tait qu'un
garon ridicule, vaniteux, paresseux, auquel, par bont, ses
matres passaient bien des choses. Depuis que la question de
l'esclavage tait en jeu, il fallait l'entendre dclamer de
grandes phrases sur la libert humaine.  tout propos, il faisait
des discours prtentieux  ses congnres, qui ne se gnaient pas
d'en rire. Il montait sur ses grands chevaux, comme on dit, lui
qu'un ne et jet  terre. Mais au fond, comme il n'tait point
mchant, on le laissait parler. On voit dj quelles discussions
il devait avoir avec le rgisseur Perry, lorsque celui-ci tait
d'humeur  l'couter, et l'on sent quel accueil il allait faire 
cet acte d'affranchissement qui lui rendrait sa dignit d'homme.

Ce jour-l, les Noirs furent prvenus qu'ils auraient  se runir
dans le parc rserv devant Castle-House. C'tait l qu'une
importante communication leur serait adresse par le propritaire
de Camdless-Bay.

Un peu avant trois heures -- heure fixe pour la runion -- tout
le personnel, aprs avoir quitt ses baraccons, commena 
s'assembler devant Castle-House. Ces braves gens n'taient rentrs
ni aux ateliers, ni dans les champs ni dans les chantiers
d'abattage, aprs le dner de midi. Ils avaient voulu faire un peu
de toilette, changer les habits de travail pour des vtements plus
propres, selon l'habitude, lorsqu'on leur ouvrait la poterne de
l'enceinte. Donc, grande animation, va-et-vient de case  case,
tandis que le rgisseur Perry, se promenant de l'un  l'autre des
baraccons, grommelait:

Quand je pense qu'en ce moment, on pourrait encore trafiquer de
ces Noirs, puisqu'ils sont toujours  l'tat de marchandise! Et,
avant une heure, voil qu'il ne sera plus permis ni de les acheter
ni de les vendre! Oui! je le rpterai jusqu' mon dernier
souffle! M. Burbank a beau faire et beau dire, et aprs lui le
prsident Lincoln, et aprs le prsident Lincoln, tous les
fdraux du Nord et tous les libraux des deux mondes, c'est
contre nature!

En cet instant, Pygmalion, qui ne savait rien encore, se trouva
face  face avec le rgisseur.

Pourquoi nous convoque-t-on, monsieur Perry? demanda Pyg. Auriez-
vous la bont de me le dire?

-- Oui, imbcile! C'est pour te...

Le rgisseur s'arrta, ne voulant point trahir le secret. Une ide
lui vint alors.

Approche ici, Pyg! dit-il.

Pygmalion s'approcha.

Je te tire quelquefois l'oreille, mon garon?

-- Oui, monsieur Perry, puisque, contrairement  toute justice
humaine ou divine, c'est votre droit.

-- Eh bien, puisque c'est mon droit, je vais me permettre d'en
user encore!

Et, sans se soucier des cris de Pyg, sans lui faire grand mal, non
plus, il lui secoua les oreilles qui taient dj d'une belle
longueur. Vraiment, cela soulagea le rgisseur d'avoir, une
dernire fois, exerc son droit sur un des esclaves de la
plantation.

 trois heures, James Burbank et les siens parurent sur le perron
de Castle-House. Dans l'enceinte taient groups sept cents
esclaves, hommes, femmes, enfants, -- mme une vingtaine de ces
vieux Noirs, qui, lorsqu'ils avaient t reconnus impropres  tout
travail, trouvaient une retraite assure pour leur vieillesse dans
les baraccons de Camdless-Bay.

Un profond silence s'tablit aussitt. Sur un geste de James
Burbank, M. Perry et les sous-rgisseurs firent approcher le
personnel, de manire que tous pussent entendre distinctement la
communication qui allait leur tre faite.

James Burbank prit la parole.

Mes amis, dit-il, vous le savez, une guerre civile, dj longue
et malheureusement trop sanglante, met aux prises la population
des tats-Unis. Le vrai mobile de cette guerre a t la question
de l'esclavage. Le Sud, ne s'inspirant que de ce qu'il croit tre
ses intrts, en a voulu le maintien. Le Nord, au nom de
l'humanit, a voulu qu'il ft dtruit en Amrique. Dieu a favoris
les dfenseurs d'une cause juste, et la victoire s'est dj
prononce plus d'une fois en faveur de ceux qui se battent pour
l'affranchissement de toute une race humaine. Depuis longtemps,
personne ne l'ignore, fidle  mon origine, j'ai toujours partag
les ides du Nord, sans avoir t  mme de les appliquer. Or, des
circonstances ont fait que je puis hter le moment o il m'est
possible de conformer mes actes  mes opinions. coutez donc ce
que j'ai  vous apprendre au nom de toute ma famille.

Il y eut un sourd murmure d'motion dans l'assistance, mais il
s'apaisa presque aussitt. Et alors, James Burbank, d'une voix qui
s'entendit de partout, fit la dclaration suivante:

 partir de ce jour, 28 fvrier 1862, les esclaves de la
plantation sont affranchis de toute servitude. Ils peuvent
disposer de leur personne. Il n'y a plus que des hommes libres 
Camdless-Bay!

Les premires manifestations de ces nouveaux affranchis furent des
hurrahs qui clatrent de toutes parts. Les bras s'agitrent en
signe de remerciements. Le nom de Burbank fut acclam. Tous se
rapprochrent du perron. Hommes, femmes, enfants, voulaient baiser
les mains de leur librateur. Ce fut un indescriptible
enthousiasme, qui se produisit avec d'autant plus d'nergie qu'il
n'tait point prpar. On juge si Pygmalion gesticulait, prorait,
prenait des attitudes.

Alors, un vieux Noir, le doyen du personnel, s'avana jusque sur
les premires marches du perron. L, il redressa la tte, et d'une
voix profondment mue:

Au nom des anciens esclaves de Camdless-Bay, libres dsormais,
dit-il, soyez remerci, monsieur Burbank, pour nous avoir fait
entendre les premires paroles d'affranchissement qui aient t
prononces dans l'tat de Floride!

Tout en parlant, le vieux Ngre venait de monter lentement les
degrs du perron. Arriv auprs de James Burbank, il lui avait
bais les mains, et, comme la petite Dy lui tendait les bras, il
la prsenta  ses camarades.

Hurrah!... Hurrah pour monsieur Burbank!

Ces cris retentirent joyeusement dans l'air et durent porter
jusqu' Jacksonville, sur l'autre rive du Saint-John, la nouvelle
du grand acte qui venait d'tre accompli.

La famille de James Burbank tait profondment mue. Vainement
essaya-t-elle de calmer ces marques d'enthousiasme. Ce fut Zermah
qui parvint  les apaiser, lorsqu'on la vit s'lancer vers le
perron pour prendre la parole  son tour.

Mes amis, dit-elle, nous voil tous libres maintenant, grce  la
gnrosit,  l'humanit de celui qui fut notre matre, et le
meilleur des matres!

-- Oui!... oui!... crirent ces centaines de voix, confondues dans
le mme lan de reconnaissance.

-- Chacun de nous peut donc dornavant disposer de sa personne,
reprit Zermah. Chacun peut quitter la plantation, faire acte de
libert suivant que son intrt le commande. Quant  moi, je ne
suivrai que l'instinct de mon coeur, et je suis certaine que la
plupart d'entre vous feront ce que je vais faire moi-mme. Depuis
six ans, je suis entr  Camdless-Bay. Mon mari et moi, nous y
avons vcu, et nous dsirons y finir notre vie. Je supplie donc
monsieur Burbank de nous garder libres, comme il nous a gards
esclaves... Que ceux dont c'est aussi le dsir...

-- Tous!... Tous!

Et ces mots, rpts mille fois, dirent combien tait apprci le
matre de Camdless-Bay, quel lien d'amiti et de reconnaissance
l'unissait  tous les affranchis de son domaine.

James Burbank prit alors la parole. Il dit que tous ceux qui
voudraient rester sur la plantation le pourraient dans ces
conditions nouvelles. Il ne s'agirait plus que de rgler d'un
commun accord la rmunration du travail libre et les droits des
nouveaux affranchis. Il ajouta que, tout d'abord, il convenait que
la situation ft rgularise. C'est pourquoi, dans ce but, chacun
des Noirs allait recevoir pour sa famille et pour lui un acte de
libration, qui lui permettrait de reprendre dans l'humanit le
rang auquel il avait droit.

C'est ce qui fut immdiatement fait par le soin des sous-
rgisseurs.

Depuis longtemps dcid  affranchir ses esclaves, James Burbank
avait prpar ces actes, et chaque Noir reut le sien avec les
plus touchantes dmonstrations de reconnaissance.

La fin de cette journe fut consacre  la joie. Si, ds le
lendemain, tout le personnel devait retourner  ses travaux
ordinaires, ce jour-l, la plantation fut en fte. La famille
Burbank, mle  ces braves gens, recueillit les tmoignages
d'amiti les plus sincres, aussi bien que les assurances d'un
dvouement sans bornes.

Cependant, au milieu de son ancien troupeau d'tres humains, le
rgisseur Perry se promenait comme une me en peine, et,  James
Burbank qui lui demanda:

Eh bien, Perry, qu'en dites-vous?

-- Je dis, monsieur James, rpliqua-t-il, que pour tre libres,
ces Africains n'en sont pas moins ns en Afrique et n'ont pas
chang de couleur! Or, puisqu'ils sont ns noirs, ils mourront
noirs...

-- Mais ils vivront blancs, rpondit en souriant James Burbank, et
tout est l!

Ce soir-l, le dner runit  la table de Castle-House la famille
Burbank vraiment heureuse, et, il faut le dire, aussi plus
confiante dans l'avenir. Quelques jours encore, la scurit de la
Floride serait compltement assure. Aucune mauvaise nouvelle,
d'ailleurs, n'tait venue de Jacksonville. Il tait possible que
l'attitude de James Burbank devant les magistrats de Court-Justice
et produit une impression favorable sur le plus grand nombre des
habitants.

 ce dner assistait le rgisseur Perry, qui tait bien oblig de
prendre son parti de ce qu'il n'avait pu empcher. Il se trouvait
mme en face du doyen des Noirs, invit par James Burbank, comme
pour mieux marquer en sa personne que l'affranchissement, accord
 lui et  ses compagnons d'esclavage, n'tait pas une vaine
dclaration dans la pense du matre de Camdless-Bay. Au-dehors
clataient des cris de fte, et le parc s'illuminait du reflet des
feux de joie, allums en divers points de la plantation. Vers le
milieu du repas se prsenta une dputation qui apportait  la
petite fille un magnifique bouquet, le plus beau,  coup sr, qui
et jamais t offert  mademoiselle Dy Burbank, de Castle-
House. Compliments et remerciements furent donns et rendus de
part et d'autre avec une profonde motion.

Puis, tous se retirrent, et la famille rentra dans le hall, en
attendant l'heure du coucher. Il semblait qu'une journe si bien
commence ne pouvait que bien finir.

Vers huit heures, le calme rgnait sur toute la plantation. On
avait lieu de croire que rien ne le troublerait, lorsqu'un bruit
de voix se fit entendre au-dehors.

James Burbank se leva et alla aussitt ouvrir la grande porte du
hall.

Devant le perron, quelques personnes attendaient et parlaient 
haute voix.

Qu'y a-t-il? demanda James Burbank.

-- Monsieur Burbank, rpondit un des rgisseurs, une embarcation
vient d'accoster le pier.

-- Et d'o vient-elle?

-- De la rive gauche.

-- Qui est  bord?

-- Un messager qui vous est envoy de la part des magistrats de
Jacksonville.

-- Et que veut-il?

-- Il demande  vous faire une communication. Permettez-vous qu'il
dbarque?

-- Certainement!

Mme Burbank s'tait rapproche de son mari. Miss Alice s'avana
vivement vers une des fentres du hall, pendant que M. Stannard et
Edward Carrol se dirigeaient vers la porte. Zermah, prenant la
petite Dy par la main, s'tait leve. Tous eurent alors le
pressentiment que quelque grave complication allait surgir.

Le rgisseur tait retourn vers l'appontement du pier. Dix
minutes aprs, il revenait avec le messager que l'embarcation
avait amen de Jacksonville  Camdless-Bay.

C'tait un homme qui portait l'uniforme de la milice du comt. Il
fut introduit dans le hall, et demanda M. Burbank.

C'est moi! Que me voulez-vous?

-- Vous remettre ce pli.

Le messager tendit une grande enveloppe, qui portait  l'un de ses
angles le cachet de Court-Justice. James Burbank brisa le cachet
et lut ce qui suit:

Par ordre des autorits nouvellement constitues de Jacksonville,
tout esclave qui aura t affranchi contre la volont des
sudistes, sera immdiatement expuls du territoire.

Cette mesure sera excute dans les quarante-huit heures, et, en
cas de refus, il y sera procd par la force.

Fait  Jacksonville, 28 fvrier 1862.

TEXAR.

Les magistrats en qui l'on pouvait avoir confiance avaient t
renverss. Texar, soutenu par ses partisans, tait depuis peu de
temps  la tte de la ville.

Que rpondrai-je? demanda le messager.

-- Rien! rpliqua James Burbank.

Le messager se retira et fut reconduit  son embarcation, qui se
dirigea vers la rive gauche du fleuve.

Ainsi, sur ordre de l'Espagnol, les anciens esclaves de la
plantation allaient tre disperss! Par cela seul qu'on les avait
fait libres, ils n'auraient plus le droit de vivre sur le
territoire de la Floride! Camdless-Bay serait prive de tout ce
personnel sur lequel James Burbank pouvait compter pour dfendre
la plantation!

Libre  ces conditions? dit Zermah. Non, jamais! Je refuse la
libert, et, puisqu'il le faut pour rester prs de vous, mon
matre, j'aime mieux redevenir esclave!

Et, prenant son acte d'affranchissement, Zermah le dchira et
tomba aux genoux de James Burbank.


IX
Attente

Telles taient les premires consquences du mouvement gnreux
auquel avait obi James Burbank en affranchissant ses esclaves,
avant que l'arme fdrale ft matresse du territoire.

 prsent, Texar et ses partisans dominaient la ville et le comt.
Ils allaient se livrer  tous les actes de violence auxquels leur
nature brutale et grossire devait les pousser, c'est--dire aux
plus pouvantables excs. Si, par ses dnonciations vagues,
l'Espagnol n'avait pu, en fin de compte, faire emprisonner James
Burbank, il n'en tait pas moins arriv  son but, en profitant
des dispositions de Jacksonville, dont la population tait en
grande partie surexcite par la conduite de ses magistrats dans
l'affaire du propritaire de Camdless-Bay. Aprs l'acquittement du
colon anti-esclavagiste, qui venait de proclamer l'mancipation
sur tout son domaine, du nordiste dont les voeux taient
manifestement pour le Nord, Texar avait soulev la foule des
malhonntes gens, il avait rvolutionn la ville. Ayant amen par
l le renversement des autorits si compromises, il avait mis 
leur place les plus avancs de son parti, il en avait form un
comit o les petits Blancs se partageaient le pouvoir avec les
Floridiens d'origine espagnole, il s'tait assur le concours de
la milice, travaille depuis longtemps dj, et qui fraternisait
avec la populace. Maintenant, le sort des habitants de tout le
comt tait entre ses mains.

Il faut le dire, la conduite de James Burbank n'avait trouv
aucune approbation chez la plupart des colons dont les
tablissements bordent les deux rives du Saint-John. Ceux-ci
pouvaient craindre que leurs esclaves voulussent les obliger 
suivre son exemple. Le plus grand nombre des planteurs, partisans
de l'esclavage, rsolus  lutter contre les prtentions des
Unionistes, voyaient avec une extrme irritation la marche des
armes fdrales. Aussi prtendaient-ils que la Floride rsistt
comme rsistaient encore les tats du Sud. Si, dans le dbut de la
guerre, cette question d'affranchissement n'avait peut-tre excit
que leur indiffrence, ils s'empressaient  prsent de se ranger
sous le drapeau de Jefferson Davis. Ils taient prts  seconder
les efforts des rebelles contre le gouvernement d'Abraham Lincoln.

Dans ces conditions, on ne s'tonnera pas que Texar, s'appuyant
sur les opinions et les intrts unis pour dfendre la mme cause,
n'et russi  s'imposer, si peu d'estime qu'inspirt sa personne.
Dsormais, il allait pouvoir agir en matre, moins  l'effet
d'organiser la rsistance avec le concours des sudistes, et
repousser la flottille du commodore Dupont, qu'afin de satisfaire
ses instincts pervers.

C'est  cause de cela, ou de la haine qu'il portait  la famille
Burbank, le premier soin de Texar avait t de rpondre  l'acte
d'affranchissement de Camdless-Bay par cette mesure obligeant tous
les affranchis  vider le territoire dans les quarante-huit
heures.

En agissant ainsi, je sauvegarde les intrts des colons,
directement menacs. Oui! ils ne peuvent qu'approuver cet arrt,
dont le premier effet sera d'empcher le soulvement des esclaves
dans tout l'tat de la Floride.

La majorit avait donc applaudi sans rserve  cette ordonnance de
Texar, si arbitraire qu'elle ft. Oui! arbitraire, inique,
insoutenable! James Burbank tait dans son droit, quand il
mancipait ses esclaves. Ce droit, il le possdait de tout temps.
Il pouvait l'exercer mme avant que la guerre et divis les
tats-Unis sur la question de l'esclavage. Rien ne devait
prvaloir contre ce droit. Jamais la mesure, prise par Texar,
n'aurait pour elle la justice ni mme la lgalit.

Et tout d'abord, Camdless-Bay allait tre prive de ses dfenseurs
naturels.  cet gard, le but de l'Espagnol tait pleinement
atteint.

On le comprit bien  Castle-House, et, peut-tre, aurait-il t 
dsirer que James Burbank et attendu le jour o il pouvait agir
sans danger. Mais, on le sait, accus devant les magistrats de
Jacksonville d'tre en dsaccord avec ses principes, mis en
demeure de s'y conformer et incapable de contenir son indignation,
il s'tait prononc publiquement, et publiquement aussi, devant le
personnel de la plantation, il avait procd  l'affranchissement
des Noirs de Camdless-Bay.

Or, la situation de la famille Burbank et de ses htes s'tant
aggrave de ce fait, il fallait dcider en toute hte ce qu'il
convenait de faire dans ces conjonctures.

Et d'abord -- ce fut l-dessus que porta la discussion, le soir
mme -- y avait-il lieu de revenir sur l'acte d'mancipation? Non!
Cela n'aurait rien chang  l'tat de choses. Texar n'et point
tenu compte de ce tardif retour. D'ailleurs, l'unanimit des Noirs
du domaine, en apprenant la dcision prise contre eux par les
nouvelles autorits de Jacksonville, se ft empresse d'imiter
Zermah. Tous les actes d'affranchissement auraient t dchirs.
Pour ne point quitter Camdless-Bay, pour ne pas tre chasss du
territoire, tous eussent repris leur condition d'esclaves,
jusqu'au jour o, de par une loi d'tat, ils auraient le droit
d'tre libres et de vivre librement o il leur plairait.

Mais  quoi bon? Dcids  dfendre, avec leur ancien matre, la
plantation devenue leur patrie vritable, ne le feraient-ils pas
avec autant d'ardeur, maintenant qu'ils taient affranchis? Oui,
certes, et Zermah s'en portait garante. James Burbank jugea donc
qu'il n'avait point  revenir sur ce qui tait fait. Tous furent
de son avis. Et ils ne se trompaient pas, car, le lendemain,
lorsque la nouvelle mesure dcrte par le comit de Jacksonville
fut connue, les marques de dvouement, les tmoignages de
fidlit, clatrent de toutes parts  Camdless-Bay. Si Texar
voulait mettre son arrt  excution, on rsisterait. S'il
voulait employer la force, c'est par la force qu'on saurait lui
rpondre.

Et puis, dit Edward Carrol, les vnements nous pressent. Dans
deux jours, dans vingt-quatre heures peut-tre, ils auront rsolu
la question de l'esclavage en Floride. Aprs demain, la flottille
fdrale peut avoir forc les bouches du Saint-John, et alors...

-- Et si les milices, aides des troupes confdres, veulent
rsister?... fit observer M. Stannard.

-- Si elles rsistent, leur rsistance ne pourra tre de longue
dure! rpondit Edward Carrol. Sans vaisseaux, sans canonnires,
comment pourraient-ils s'opposer au passage du commodore Dupont,
au dbarquement des troupes de Sherman,  l'occupation des ports
de Fernandina, de Jacksonville ou de Saint-Augustine? Ces points
occups, les fdraux seront matres de la Floride. Alors Texar et
les siens n'auront d'autre ressource que de s'enfuir...

-- Ah! puisse-t-on, au contraire, s'emparer de cet homme! s'cria
James Burbank. Quand il sera entre les mains de la justice
fdrale, nous verrons s'il arguera encore de quelque alibi pour
chapper au chtiment que mritent ses crimes!

La nuit se passa, sans que la scurit de Castle-House et t un
seul instant trouble. Mais quelles devaient tre les inquitudes
de Mme Burbank et de Miss Alice!

Le lendemain, 1er mars, on se mit  l'afft de tous les bruits qui
pourraient venir du dehors. Ce n'est pas que la plantation ft
menace ce jour-l. L'arrt de Texar n'avait ordonn l'expulsion
des affranchis que dans les quarante-huit heures. James Burbank,
dcid  rsister  cet ordre, avait le temps ncessaire pour
organiser ses moyens de dfense dans la mesure du possible.
L'important tait de recueillir les bruits venus du thtre de la
guerre. Ils pouvaient  chaque instant modifier l'tat de choses.
James Burbank et son beau-frre montrent donc  cheval.
Descendant la rive droite du Saint-John, ils se dirigrent vers
l'embouchure du fleuve, afin d'explorer,  une dizaine de milles,
cet vasement de l'estuaire qui se termine par la pointe de San-
Pablo,  l'endroit o s'lve le phare. Lorsqu'ils passeraient
devant Jacksonville, situe sur l'autre rive, il leur serait
facile de reconnatre si un rassemblement d'embarcations
n'indiquait pas quelque prochaine tentative de la populace contre
Camdless-Bay. En une demi-heure, tous deux avaient dpass la
limite de la plantation, et ils continurent  se porter vers le
nord.

Pendant ce temps, Mme Burbank et Alice, allant et venant dans le
parc de Castle-House, changeaient leurs penses. M. Stannard
essayait vainement de leur rendre un peu de calme. Elles avaient
le pressentiment d'une prochaine catastrophe.

Cependant Zermah avait voulu parcourir les divers baraccons. Bien
que la menace d'expulsion ft maintenant connue, les Noirs ne
songeaient point  en tenir compte. Ils avaient repris leurs
travaux habituels. Comme leur ancien matre, dcids  la
rsistance, de quel droit puisqu'ils taient libres, les
chasserait-on de leur pays d'adoption? Sur ce point, Zermah fit 
sa matresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur
le personnel de Camdless-Bay.

Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient  la condition
d'esclaves, comme je l'ai fait moi-mme, plutt que d'abandonner
la plantation et les matres de Castle-House! Et si l'on veut les
y obliger, ils sauront dfendre leurs droits!

Il n'y avait plus qu' attendre le retour de James Burbank et
d'Edward Carrol.  cette date du 1er mars, il n'tait pas
impossible que la flottille fdrale ft arrive en vue du phare
de Pablo, prte  occuper l'embouchure du Saint-John. Les
confdrs n'auraient pas trop de toutes les milices pour
s'opposer  leur passage, et les autorits de Jacksonville,
directement menaces, ne seraient plus  mme de mettre 
excution leurs menaces contre les affranchis de Camdless-Bay.

Cependant le rgisseur Perry faisait sa visite quotidienne aux
divers chantiers et ateliers du domaine. Il put constater, lui
aussi, les bonnes dispositions des noirs. Quoiqu'il n'en voult
pas convenir, il voyait que, s'ils avaient chang de condition,
leur assiduit au travail, leur dvouement  la famille Burbank,
taient rests les mmes. Quant  rsister  tout ce que pourrait
tenter contre eux la populace de Jacksonville, ils y taient
fermement rsolus. Mais, suivant l'opinion de M. Perry, plus
obstin que jamais dans ses ides d'esclavagiste, ces beaux
sentiments ne pouvaient durer. La nature finirait par reprendre
ses droits. Aprs avoir got  l'indpendance, ces nouveaux
affranchis reviendraient d'eux-mmes  la servitude. Ils
redescendraient au rang, qui leur tait dvolu par la nature dans
l'chelle des tres, entre l'homme et l'animal.

Ce fut, sur ces entrefaites, qu'il rencontra le vaniteux
Pygmalion. Cet imbcile avait encore accentu son attitude de la
veille.  le voir se pavaner, les mains derrire le dos, la tte
haute, on sentait maintenant que c'tait un homme libre. Ce qui
est certain, c'est qu'il n'en travaillait pas davantage.

Eh, bonjour, monsieur Perry? dit-il d'un ton superbe.

-- Que fais-tu l, paresseux?

-- Je me promne! N'ai-je pas le droit de ne rien faire, puisque
je ne suis plus un vil esclave et que je porte mon acte
d'affranchissement dans ma poche!

-- Et qui est-ce qui te nourrira, dsormais, Pyg?

-- Moi, monsieur Perry.

-- Et comment?

-- En mangeant.

-- Et qui te donnera  manger?

-- Mon matre.

-- Ton matre!... As-tu donc oubli que maintenant tu n'as pas de
matre, nigaud?

-- Non! Je n'en ai pas, je n'en aurai plus, et M. Burbank ne me
renverra pas de la plantation, o, sans trop me vanter, je rends
quelques services!

-- Il te renverra, au contraire!

-- Il me renverra?

-- Sans doute. Quand tu lui appartenais, il pouvait te garder,
mme  rien faire. Mais, du moment que tu ne lui appartiens plus,
si tu continues  ne pas vouloir travailler, il te mettra bel et
bien  la porte, et nous verrons ce que tu feras de ta libert,
pauvre sot!

videmment, Pyg n'avait point envisag la question  ce point de
vue.

Comment, monsieur Perry, reprit-il, vous croyez que M. Burbank
serait assez cruel pour...

-- Ce n'est pas la cruaut, rpliqua le rgisseur, c'est la
logique des choses qui conduit  cela. D'ailleurs, que M. James le
veuille ou non, il y a un arrt du comit de Jacksonville qui
ordonne l'expulsion de tous les affranchis du territoire de la
Floride.

-- C'est donc vrai?

-- Trs vrai, et, nous verrons comment tes compagnons et toi, vous
vous tirerez d'affaire, maintenant que vous n'avez plus de matre.

-- Je ne veux pas quitter Camdless-Bay! s'cria Pygmalion...
Puisque je suis libre...

-- Oui!... tu es libre de partir, mais tu n'es pas libre de
rester! Je t'engage donc  faire tes paquets!

-- Et que vais-je devenir?

-- Cela te regarde!

-- Enfin, puisque je suis libre... reprit Pygmalion, qui en
revenait toujours l.

-- a ne suffit point, parat-il!

-- Dites-moi alors ce qu'il faut faire, monsieur Perry!

-- Ce qu'il faut faire? Tiens, coute... et suis mon raisonnement,
si tu en es capable.

-- Je le suis.

-- Tu es affranchi, n'est-ce pas?

-- Oui, certes, monsieur Perry, et, je vous le rpte, j'ai mon
acte d'affranchissement dans ma poche.

-- Eh bien, dchire-le!

-- Jamais.

-- Alors, puisque tu refuses, je ne vois plus qu'un moyen, si tu
veux rester dans le pays.

-- Lequel?

-- C'est de changer de couleur, imbcile! Change, Pyg, change!
Quand tu seras devenu blanc, tu auras le droit de demeurer 
Camdless-Bay! Jusque-l, non!

Le rgisseur, enchant d'avoir donn cette petite leon  la
vanit de Pyg, lui tourna les talons.

Pyg resta d'abord tout pensif. Il le voyait bien, ne plus tre
esclave, cela ne suffisait pas pour conserver sa place. Il fallait
encore tre blanc. Et comment diable s'y prendre pour devenir
blanc, quand la nature vous a fait d'un noir d'bne!

Aussi, Pygmalion, en retournant aux communs de Castle-House, se
grattait-il la peau  s'arracher l'piderme.

Un peu avant midi, James Burbank et Edward Carrol taient de
retour  Castle-House. Ils n'avaient rien vu d'inquitant du ct
de Jacksonville. Les embarcations occupaient leur place
habituelle, les unes amarres aux quais du port, les autres
mouilles au milieu du chenal. Cependant, il se faisait quelques
mouvements de troupe de l'autre ct du fleuve. Plusieurs
dtachements de confdrs s'taient montrs sur la rive gauche du
Saint-John et se dirigeaient au nord vers le comt de Nassau. Rien
encore ne semblait menacer Camdless-Bay.

Arrivs sur la limite de l'estuaire, James Burbank et son
compagnon avaient port leurs regards vers la haute mer. Pas une
voile n'apparaissait au large, pas une fume de bateau  vapeur ne
s'levait  l'horizon, qui indiqut la prsence ou l'approche
d'une escadre. Quant aux prparatifs de dfense sur cette partie
de la cte floridienne, ils taient nuls. Ni batteries de terre,
ni paulements. Aucune disposition pour dfendre l'estuaire. Si
les navires fdraux se prsentaient, soit devant la crique
Nassau, soit devant l'embouchure du Saint-John, ils pourraient y
pntrer sans obstacles. Seulement, le phare de Pablo se trouvait
hors d'usage. Sa lanterne dmonte ne permettait plus d'clairer
les passes. Toutefois, cela ne pouvait gner l'entre de la
flottille que pendant la nuit.

Voil ce que rapportrent MM. Burbank et Carrol, quand ils furent
de retour pour le djeuner.

En somme, circonstance assez rassurante, il ne se faisait 
Jacksonville aucun mouvement de nature  donner la crainte d'une
agression immdiate contre Camdless-Bay.

Soit! rpondit M. Stannard. Ce qui est inquitant, c'est que les
navires du commodore Dupont ne soient pas encore en vue! Il y a l
un retard qui me parat inexplicable!

-- Oui! rpondit Edward Carrol. Si cette flottille a pris la mer
avant-hier, en quittant la baie de Saint-Andrews, elle devrait
maintenant tre au large de Fernandina!

-- Le temps a t trs mauvais depuis quelques jours, rpliqua
James Burbank. Il est possible, avec ces vents d'ouest qui battent
en ct, que Dupont ait d s'loigner au large. Or, le vent a
calmi ce matin, et je ne serais pas tonn que cette nuit mme...

-- Que le Ciel t'entende, mon cher James, dit Mme Burbank, et
qu'il nous vienne en aide!

-- Monsieur James, fit observer Alice, puisque le phare de Pablo
ne peut plus tre allum, comment la flottille pourrait-elle,
cette nuit, pntrer dans le Saint-John?

-- Dans le Saint-John, ce serait impossible, en effet, ma chre
Alice, rpondit James Burbank. Mais, avant d'attaquer ces bouches
du fleuve, il faut que les fdraux s'emparent d'abord de l'le
Amlia, puis du bourg de Fernandina, afin d'tre matres du chemin
de fer de Cedar-Keys. Je ne m'attends pas  voir les btiments du
commodore Dupont remonter le Saint-John avant trois ou quatre
jours.

-- Tu as raison, James, rpondit Edward Carrol, et j'espre que la
prise de Fernandina suffira pour forcer les confdrs  battre en
retraite. Peut-tre mme, les milices abandonneront-elles
Jacksonville, sans attendre l'arrive des canonnires. Dans ce
cas, Camdless-Bay ne serait plus menace par Texar et ses
meutiers...

-- Cela est possible, mes amis! rpondit James Burbank. Que les
fdraux mettent seulement le pied sur le territoire de la
Floride, et il n'en faut pas davantage pour garantir notre
scurit! -- Il n'y a rien de nouveau  la plantation?

-- Rien, monsieur Burbank, rpondit Miss Alice. J'ai su par Zermah
que les Noirs avaient repris leurs occupations dans les chantiers,
les usines et les forts. Elle assure qu'ils sont toujours prts 
se dvouer jusqu'au dernier pour dfendre Camdless-Bay.

-- Esprons encore qu'il n'y aura pas lieu de mettre leur
dvouement  cette preuve! Ou je serais bien surpris, ou les
coquins, qui se sont imposs aux honntes gens par la violence,
s'enfuiront de Jacksonville, ds que les fdraux seront signals
au large de la Floride. Cependant, tenons-nous sur nos gardes.
Aprs djeuner, Stannard, voulez-vous nous accompagner, Carrol et
moi, pendant la visite que nous dsirons faire sur la partie la
plus expose du domaine? Je ne voudrais pas, mon cher ami,
qu'Alice et vous fussiez menacs de plus grands prils  Castle-
House qu' Jacksonville. En vrit, je ne me pardonnerais pas de
vous avoir fait venir ici, au cas o les choses tourneraient mal!

-- Mon cher James, rpondit Stannard, si nous tions rests dans
notre habitation de Jacksonville, il est vraisemblable que nous y
serions maintenant en butte aux exactions des autorits, comme
tous ceux dont les opinions sont anti-esclavagistes...

-- En tout tat de choses, monsieur Burbank, ajouta Miss Alice,
quand mme les dangers devraient tre plus grands ici, ne vaut-il
pas mieux que nous les partagions?

-- Oui, ma chre fille, rpondit James Burbank. Allons! j'ai bon
espoir, et je pense que Texar n'aura pas mme le temps de mettre 
excution son arrt contre notre personnel! Pendant l'aprs-midi
jusqu'au dner, James Burbank et ses deux amis visitrent les
diffrents baraccons. M. Perry les accompagnait. Ils purent
constater que les dispositions des Noirs taient excellentes.
James Burbank crut devoir appeler l'attention de son rgisseur sur
le zle avec lequel les nouveaux affranchis s'taient remis  leur
besogne. Pas un seul ne manquait  l'appel.

Oui!... oui!... rpondit Perry. Il reste  savoir comment la
besogne sera faite maintenant!

-- Ah a! Perry, ces braves Noirs n'ont pas chang de bras en
changeant de condition, je suppose?

-- Pas encore, monsieur James, rpondit l'entt. Mais bientt,
vous vous apercevrez qu'ils n'ont plus les mmes mains au bout des
bras...

-- Allons donc, Perry! rpliqua gaiement James Burbank. Leurs
mains auront toujours cinq doigts, j'imagine, et, vritablement,
on ne peut leur en demander davantage!

Ds que la visite fut acheve, James Burbank et ses compagnons
rentrrent  Castle-House. La soire se passa plus tranquillement
que la veille. En l'absence de toute nouvelle venue de
Jacksonville, on s'tait repris  esprer que Texar renonait 
mettre ses menaces  excution, ou mme que le temps lui
manquerait pour les raliser.

Cependant des prcautions svres furent prises pour la nuit.
Perry et les sous-rgisseurs organisrent des rondes  la lisire
du domaine, et plus spcialement sur les rives du Saint-John. Les
Noirs avaient t prvenus de se replier sur l'enceinte
palissade, en cas d'alerte, et un poste fut tabli  la poterne
extrieure.

Plusieurs fois, James Burbank et ses amis se relevrent, afin de
s'assurer que leurs ordres taient ponctuellement excuts.
Lorsque le soleil reparut, aucun incident n'avait troubl le repos
des htes de Camdless-Bay.


X
La journe du 2 mars

Le lendemain, 2 mars, James Burbank reut des nouvelles par un de
ses sous-rgisseurs, qui avait pu traverser le fleuve et revenir
de Jacksonville, sans avoir veill le moindre soupon.

Ces nouvelles dont on ne pouvait suspecter la certitude, taient
trs importantes. Qu'on en juge.

Le commodore Dupont, au jour levant, tait venu jeter l'ancre dans
la baie de Saint-Andrews,  l'est de la cte de Gorgie. Le
_Wabash, _sur lequel tait arbor son pavillon, marchait en tte
d'une escadre compose de vingt-six btiments, soit dix-huit
canonnires, un cotre, un transport arm en guerre, et six
transports sur lesquels s'tait embarque la brigade du gnral
Wright.

Ainsi que Gilbert l'avait dit dans sa dernire lettre, le gnral
Sherman accompagnait cette expdition.

Immdiatement, le commodore Dupont, dont le mauvais temps avait
retard l'arrive, s'tait ht de prendre ses mesures pour
occuper les passes de Saint-Mary. Ces passes, assez difficiles,
sont ouvertes  l'embouchure du rio de ce nom, vers le nord de
l'le Amlia, sur la frontire de la Gorgie et de la Floride.

Fernandina, la principale position de l'le, tait protge par le
fort Clinch, dont les pais murs de pierre renfermaient une
garnison de quinze cents hommes. Dans cette forteresse, o une
assez longue dfense et t possible, les sudistes feraient-ils
rsistance aux troupes fdrales? On aurait pu le croire.

Il n'en fut rien. D'aprs ce que rapportait le sous-rgisseur, le
bruit courait,  Jacksonville, que les confdrs avaient vacu
le fort Clinch, au moment o l'escadre se prsentait devant la
baie de Saint-Mary, et non seulement abandonn le fort Clinch,
mais aussi Fernandina, l'le Cumberland, ainsi que toute cette
partie de la cte floridienne.

L s'arrtaient les nouvelles apportes  Castle-House. Inutile
d'insister sur leur importance au point de vue spcial de
Camdless-Bay. Puisque les fdraux avaient enfin dbarqu en
Floride, l'tat tout entier ne pouvait tarder  tomber en leur
pouvoir. videmment, quelques jours se passeraient avant que les
canonnires eussent pu franchir la barre du Saint-John. Mais leur
prsence imposerait certainement aux autorits qui venaient d'tre
installes  Jacksonville, et il y avait lieu d'esprer que, par
crainte de reprsailles, Texar et les siens n'oseraient rien
entreprendre contre la plantation d'un nordiste aussi en vue que
James Burbank.

Ce fut un vritable apaisement pour la famille, qui alla
subitement de la crainte  l'espoir. Et pour Alice Stannard comme
pour Mme Burbank, c'tait, avec la certitude que Gilbert n'tait
plus loign, l'assurance qu'elles reverraient sous peu, l'une son
fianc, l'autre son fils, sans qu'il y et  trembler pour sa
scurit.

En effet, le jeune lieutenant n'aurait eu que trente milles 
faire, depuis Saint-Andrews, pour atteindre le petit port de
Camdless-Bay. En ce moment, il tait  bord de la canonnire
_Ottawa, _et cette canonnire venait de se distinguer par un fait
de guerre, dont les annales maritimes n'avaient point encore eu
d'exemple.

Voici ce qui s'tait pass pendant la matine du 2 mars, --
dtails que le sous-rgisseur n'avait pu apprendre pendant sa
visite  Jacksonville, et qu'il importe de connatre pour
l'intelligence des graves vnements qui vont suivre.

Ds que le commodore Dupont et connaissance de l'vacuation du
fort Clinch par la garnison confdre, il envoya quelques
btiments d'un mdiocre tirant d'eau  travers le chenal de Saint-
Mary. Dj la population blanche s'tait retire dans l'intrieur
du pays,  la suite des troupes sudistes, abandonnant les bourgs,
les villages, les plantations de la cte. Ce fut une vritable
panique, provoque par les ides de reprsailles que les
scessionnistes attribuaient aux chefs fdraux. Et, non seulement
en Floride, mais sur la frontire gorgienne, dans toute la partie
de l'tat comprise entre les baies d'Ossabaw et de Saint-Mary, les
habitants battirent prcipitamment en retraite, afin d'chapper
aux troupes de dbarquement de la brigade Wright. Dans ces
conditions, les navires du commodore Dupont n'eurent pas un seul
coup de canon  tirer pour prendre possession du fort Clinch et de
Fernandina. Seule, la canonnire _Ottawa, _sur laquelle Gilbert,
toujours accompagn de Mars, remplissait les fonctions de second,
eut  faire usage de ses bouches  feu, comme on va le voir.

La ville de Fernandina est relie  ce littoral ouest; de la
Floride, dcoup sur le golfe du Mexique, par un tronon de
railway qui la rattache au port de Cedar-Keys. Ce railway suit
d'abord la cte de l'le Amlia; puis, avant d'atteindre la terre
ferme, il s'lance  travers la crique de Nassau sur un long pont
de pilotis.

Au moment o l'_Ottawa _arrivait au milieu de cette crique, un
train s'engageait sur ce pont. La garnison de Fernandina
s'enfuyait, emportant tous ses approvisionnements. Elle tait
suivie de quelques personnages plus ou moins importants de la
ville. Aussitt, la canonnire, forant de vapeur, se dirigea vers
le pont et fit feu de ses pices de chasse, aussi bien contre les
pilotis que contre le train en marche. Gilbert, post  l'avant,
dirigeait le tir. Il y eut quelques coups heureux. Entre autres,
un obus vint atteindre la dernire voiture du convoi, dont les
essieux furent briss ainsi que les barres d'attache. Mais le
train, sans s'arrter un instant -- ce qui et rendu sa situation
trs dangereuse --, ne s'occupa pas de ce dernier wagon. Il le
laissa en dtresse, et, continuant sa marche  toute vapeur, il
s'enfona vers le sud-ouest de la pninsule.  ce moment arriva un
dtachement des fdraux dbarqus  Fernandina. Le dtachement
s'lana sur le pont. En un instant, le wagon fut captur avec les
fugitifs qui s'y trouvaient, principalement des civils. On
conduisit ces prisonniers  l'officier suprieur, le colonel
Gardner, qui commandait  Fernandina, on prit leurs noms, on les
garda vingt-quatre heures pour l'exemple sur un des btiments de
l'escadre, puis on les relcha.

Lorsque le train eut disparu, _l'Ottawa _dut se contenter
d'attaquer un btiment, charg de matriel, qui s'tait rfugi
dans la baie, et dont elle s'empara.

Ces vnements taient de nature  jeter le dcouragement parmi
les troupes confdres et les habitants des villes floridiennes.
Ce fut ce qui se produisit plus particulirement  Jacksonville.
L'estuaire du Saint-John ne tarderait pas  tre forc comme
l'avait t celui de Saint-Mary; cela ne pouvait faire doute, et,
trs vraisemblablement, les unionistes ne trouveraient pas plus de
rsistance  Jacksonville qu' Saint-Augustine et dans tous les
bourgs du comt.

Cela tait bien fait pour rassurer la famille de James Burbank.
Dans ces conditions, on devait le croire, Texar n'oserait pas
donner suite  ses projets. Ses partisans et lui seraient
renverss, et sous peu, par la seule force des choses, les
honntes gens reprendraient le pouvoir qu'une meute de la
populace leur avait arrach.

Il y avait videmment toute raison de penser ainsi, et par
consquent toute raison d'esprer. Aussi, ds que le personnel de
Camdless-Bay eut appris ces importantes nouvelles, bientt connues
 Jacksonville, sa joie se manifesta-t-elle par des hurrahs
bruyants, dont Pygmalion prit sa bonne part. Nanmoins, il ne
fallait pas se dpartir des prcautions qui devaient assurer,
pendant quelque temps encore, la scurit du domaine, c'est--
dire, jusqu'au moment o les canonnires apparatraient sur les
eaux du fleuve.

Non! il ne le fallait pas! Malheureusement -- c'est ce que ne
pouvait deviner ni mme supposer James Burbank -- toute une
semaine allait s'couler avant que les fdraux fussent en mesure
de remonter le Saint-John pour devenir matre de son cours. Et,
jusque-l, que de prils devaient menacer Camdless-Bay!

En effet, le commodore Dupont, bien qu'il occupt Fernandina,
tait oblig d'agir avec une certaine circonspection. Il entrait
dans son plan de montrer le pavillon fdral sur tous les points
o ses btiments pourraient se transporter. Il fit donc plusieurs
parts de son escadre. Une canonnire fut expdie dans la rivire
de Saint-Mary, pour occuper la petite ville de ce nom et s'avancer
jusqu' vingt lieues dans les terres. Au nord, trois autres
canonnires, commandes par le capitaine Godon, allaient explorer
les baies, s'emparer des les Jykill et Saint-Simon, prendre
possession des deux petites villes de Brunswik et de Darien, en
partie abandonnes par leurs habitants. Six bateaux  vapeur, de
lger tirant d'eau, taient destins, sous les ordres du
commandant Stevens,  remonter le Saint-John afin de rduire
Jacksonville. Quant au reste de l'escadre, conduit par Dupont, il
se disposait  reprendre la mer dans le but d'enlever Saint-
Augustine et de bloquer le littoral jusqu' Mosquito-Inlet, dont
les passes seraient alors fermes  la contrebande de guerre.

Mais cet ensemble d'oprations ne pouvait s'accomplir dans les
vingt-quatre heures, et vingt-quatre heures suffisaient pour que
le territoire ft livr aux dvastations des sudistes.

Ce fut vers trois heures aprs-midi, que James Burbank eut les
premiers soupons de ce qui se prparait contre lui. Le rgisseur
Perry, aprs une tourne de reconnaissance qu'il avait faite sur
la limite de la plantation, rentra rapidement  Castle-House, et
dit:

Monsieur James, on signale quelques rdeurs suspects, qui
commencent  se rapprocher de Camdless-Bay.

-- Par le nord, Perry?

-- Par le nord.

Presque au mme instant, Zermah, revenant du petit port, apprenait
 son matre que plusieurs embarcations traversaient le fleuve en
se rapprochant de la rive droite.

Elles viennent de Jacksonville?

-- Assurment.

-- Rentrons  Castle-House, rpondit James Burbank, et n'en sors
plus sous aucun prtexte, Zermah!

-- Non, matre!

James Burbank, de retour au milieu des siens, ne put leur cacher
que la situation recommenait  devenir inquitante. En prvision
d'une attaque, maintenant presque certaine, mieux valait
d'ailleurs que tous fussent prvenus d'avance.

Ainsi, dit M. Stannard, ces misrables,  la veille d'tre
crass par les fdraux, oseraient...

-- Oui, rpondit froidement James Burbank. Texar ne peut perdre
une pareille occasion de se venger de nous, quitte  disparatre
quand sa vengeance sera satisfaite!

Puis, s'animant:

Mais les crimes de cet homme resteront donc sans cesse
impunis!... Il se drobera donc toujours!... En vrit; aprs
avoir dout de la justice humaine c'est  douter de la justice du
Ciel...

-- James, dit Mme Burbank, au moment o nous ne pouvons plus
compter peut-tre que sur l'aide de Dieu, ne l'accuse pas...

-- Et mettons-nous sous sa garde! ajouta Alice Stannard.

James Burbank, reprenant son sang-froid, s'occupa de donner des
ordres pour la dfense de Castle-House.

Les Noirs sont avertis? demanda Edward Carrol.

-- Ils vont l'tre, rpondit James Burbank. Mon avis est qu'il
faut nous borner  dfendre l'enceinte qui protge le parc rserv
et l'habitation. Nous ne pouvons songer  arrter sur la frontire
de Camdless-Bay toute une troupe en armes, car il est supposable
que les assaillants viendront en grand nombre. Il convient donc de
rappeler nos dfenseurs autour des palanques. Si, par malheur, la
palissade est force, Castle-House, qui a dj rsist aux bandes
des Sminoles, pourra peut-tre tenir contre les bandits de Texar.
Que ma femme, Alice et Dy, que Zermah,  laquelle je les confie
toutes trois, ne quittent pas Castle-House sans mon ordre. Au cas
o nous nous y sentirions trop menacs, tout est prpar pour
qu'elles puissent se sauver par le tunnel qui communique avec la
petite anse Marino sur le Saint-John. L, une embarcation sera
cache dans les herbes avec deux de nos hommes, et, dans ce cas,
Zermah, tu remonterais le fleuve pour chercher un abri au pavillon
du Roc-des-Cdres.

-- Mais, toi, James?...

-- Et vous, mon pre?

Mme Burbank et Miss Alice avaient saisi par le bras, l'une, James
Burbank, l'autre, M. Stannard, comme si le moment ft venu de
s'enfuir hors de Castle-House.

Nous ferons tout au monde pour vous rejoindre quand la position
ne sera plus tenable, rpondit James Burbank. Mais il me faut
cette promesse que, si le danger devient trop grand, vous irez
vous mettre en sret dans cette retraite du Roc-des-Cdres. Nous
n'en aurons que plus de courage, plus d'audace aussi, pour
repousser ces malfaiteurs et rsister jusqu' notre dernier coup
de feu.

C'est videmment ce qu'il conviendrait de faire, si les
assaillants trop nombreux, parvenus  forcer l'enceinte,
envahissaient le parc, afin d'attaquer directement Castle-House.

James Burbank s'occupa aussitt de concentrer son personnel. Perry
et les sous-rgisseurs coururent dans les divers baraccons, afin
de rallier leurs gens. Moins d'une heure aprs, les Noirs en tat
de se battre taient rangs aux abords de la poterne devant les
palanques. Leurs femmes et leurs enfants avaient d pralablement
chercher un refuge dans les bois qui environnent Camdless-Bay.

Malheureusement, les moyens d'organiser une dfensive srieuse
taient assez restreints  Castle-House. Dans les circonstances
actuelles, c'est--dire, depuis le dbut de la guerre, il avait
t presque impossible de se procurer des armes et des munitions
en quantit suffisante pour la dfense de la plantation. On et
vainement voulu en acheter  Jacksonville. Il fallait se contenter
de ce qui tait rest dans l'habitation,  la suite des dernires
luttes soutenues contre les Sminoles.

En somme, le plan de James Burbank consistait principalement 
prserver Castle-House de l'incendie et de l'envahissement.
Protger le domaine en entier, sauver les chantiers, les ateliers,
les usines, dfendre les baraccons, empcher que la plantation ft
dvaste, il ne l'aurait pu, il n'y songeait pas.  peine avait-il
quatre cents Noirs en tat de s'opposer aux assaillants, et encore
ces braves gens allaient-ils tre insuffisamment arms. Quelques
douzaines de fusils furent distribus aux plus adroits, aprs que
les armes de prcision eurent t mises en rserve pour James
Burbank, ses amis, Perry et les sous-rgisseurs. Tous s'taient
rendus  la poterne. L, ils avaient dispos leurs hommes de
manire  s'opposer le plus longtemps possible  l'assaut, qui
menaait l'enceinte palissade, dfendue d'ailleurs par le rio
circulaire, dont les eaux baignaient sa base.

Il va sans dire qu'au milieu de ce tumulte, Pygmalion, trs
affair, trs remuant, allait, venait, sans rendre aucun service.
On et dit un de ces comiques des cirques forains, qui ont l'air
de tout faire et ne font rien, pour le plus grand amusement du
public. Pyg, se considrant comme appartenant aux dfenseurs
spciaux de l'habitation, ne songeait point  se mler  ses
camarades posts au-dehors. Jamais il ne s'tait senti si dvou 
James Burbank!

Tout tant prt, on attendit. La question tait de savoir par quel
ct se ferait l'attaque. Si les assaillants se prsentaient sur
la limite septentrionale de la plantation, la dfense pourrait
s'organiser plus efficacement. Si, au contraire, ils attaquaient
par le fleuve, ce serait moins ais, Camdless-Bay tant ouverte de
ce ct. Un dbarquement, il est vrai, est toujours une opration
difficile. En tout cas, il faudrait un assez grand nombre
d'embarcations pour transporter rapidement une troupe arme d'une
rive  l'autre du Saint-John.

Voil ce que discutaient James Burbank, MM. Carrol et Stannard, en
guettant le retour des claireurs, qui avaient t envoys  la
limite de la plantation.

On ne devait point tarder  tre fixs sur la manire dont
l'attaque serait faite et conduite.

Vers quatre heures et demie du soir, les claireurs se replirent
en hte, aprs avoir abandonn la lisire septentrionale du
domaine, et ils firent leur rapport.

Une colonne d'hommes arms, venant de cette direction, se
dirigeait vers Camdless-Bay. tait-ce un dtachement des milices
du comt, ou seulement une partie de la populace, allche par le
pillage, et qui s'tait charge de faire excuter l'arrt de
Texar contre les nouveaux affranchis? On n'et pu le dire alors.
En tout cas, cette colonne devait compter plus d'un millier
d'hommes, et il serait impossible de lui tenir tte avec le
personnel de la plantation. On pouvait esprer, toutefois, que,
s'ils emportaient d'assaut l'enceinte palissade, Castle-House
leur opposerait une rsistance plus srieuse et plus longue.

Mais ce qui tait vident, c'est que cette colonne n'avait pas
voulu tenter un dbarquement qui pouvait offrir d'assez grandes
difficults dans le petit port ou sur les rives de Camdless-Bay,
et qu'elle avait pass le fleuve en aval de Jacksonville au moyen
d'une cinquantaine d'embarcations. Trois ou quatre traverses de
chacune avaient suffi pour effectuer ce transport.

C'tait donc une sage prcaution qu'avait prise James Burbank de
faire replier tout le personnel sur l'enceinte du parc de Castle-
House, puisqu'il et t impossible de disputer la lisire du
domaine  une troupe suffisamment arme et d'un effectif quintuple
du sien.

Et, maintenant, qui dirigeait les assaillants? tait-ce Texar en
personne? Chose douteuse. Au moment o il se voyait menac par
l'approche des fdraux, l'Espagnol pouvait avoir jug tmraire
de se mettre  la tte de sa bande. Cependant, s'il l'avait fait,
c'est que, son oeuvre de vengeance accomplie, la plantation
dvaste, la famille Burbank massacre ou tombe vivante entre ses
mains, il tait dcid  s'enfuir vers les territoires du Sud,
peut-tre mme jusque dans les Everglades, ces contres recules
de la Floride mridionale, o il serait bien difficile de
l'atteindre.

Cette ventualit, la plus grave de toutes, devait surtout
proccuper James Burbank. C'est pour cette raison qu'il avait
rsolu de mettre en sret sa femme, sa fille, Alice Stannard,
confies au dvouement de Zermah, dans cette retraite du Roc-des-
Cdres, situe  un mille au-dessus de Camdless-Bay. S'ils
devaient abandonner Castle-House aux assaillants, ce serait l que
ses amis et lui essaieraient de rejoindre leur famille pour
attendre que la scurit ft assure aux honntes gens de la
Floride, sous la protection de l'arme fdrale.

Aussi, une embarcation, cache au milieu des roseaux du Saint-John
et confie  la garde de deux Noirs, attendait-elle  l'extrmit
du tunnel qui mettait l'habitation en communication avec la crique
Marino. Mais, avant d'en arriver  cette sparation, si elle
devenait ncessaire, il fallait se dfendre, il fallait rsister
pendant quelques heures -- au moins jusqu' la nuit. Grce 
l'obscurit, l'embarcation pourrait alors remonter secrtement le
fleuve, sans courir le risque d'tre poursuivie par les canots
suspects que l'on voyait errer  la surface.


XI
La soire du 2 mars

James Burbank, ses compagnons, le plus grand nombre des Noirs
taient prts pour le combat. Ils n'avaient plus qu' attendre
l'attaque. Les dispositions taient prises, pour rsister d'abord
derrire les palanques de l'enceinte, qui dfendaient le parc
particulier, ensuite  l'abri des murailles de Castle-House, dans
le cas o, le parc tant envahi, il faudrait y chercher refuge.

Vers cinq heures, des clameurs, assez distinctes dj, indiquaient
que les assaillants n'taient plus loigns.  dfaut de leurs
cris, il n'et t que trop facile de reconnatre qu'ils
occupaient maintenant toute la partie nord du domaine. En maint
endroit, d'paisses fumes tourbillonnaient au-dessus des forts
qui fermaient l'horizon de ce ct. Les scieries avaient t
livres aux flammes, les baraccons des Noirs, dvors par
l'incendie, aprs avoir t pills. Ces pauvres gens n'avaient pas
eu le temps de mettre en sret les quelques objets abandonns
dans leurs cases, dont l'acte d'affranchissement leur assurait la
proprit depuis la veille. Aussi, quels cris de dsespoir
rpondirent aux hurlements de la bande, et quels cris de colre!
C'tait leur bien que ces malfaiteurs venaient de dtruire, aprs
avoir envahi Camdless-Bay.

Cependant les clameurs se rapprochaient peu  peu de Castle-House.
De sinistres lueurs clairaient l'horizon du nord, comme si le
soleil se ft couch dans cette direction. Parfois, de chaudes
fumes se rabattaient jusqu'au chteau. Il se faisait des
dtonations violentes, produites par les bois secs entasss sur
les chantiers de la plantation. Bientt une explosion plus intense
indiqua qu'une chaudire des scieries venait de sauter. La
dvastation s'annonait dans toute son horreur.

En ce moment, James Burbank, MM. Carrol et Stannard se trouvaient
devant la poterne de l'enceinte. L, ils recevaient et disposaient
les derniers dtachements de Noirs, qui venaient de se replier peu
 peu. On devait s'attendre  voir les assaillants apparatre d'un
instant  l'autre. Sans doute, une fusillade plus nourrie
indiquerait le moment o ils ne seraient qu' une faible distance
de la palissade. Ils pourraient l'assaillir d'autant plus
facilement, que les premiers arbres se groupaient  cinquante
yards au plus des palanques, qu'il tait donc possible de s'en
approcher presque  couvert, et que les balles arriveraient avant
que les fusils n'eussent t aperus.

Aprs avoir tenu conseil, James Burbank et ses amis jugrent 
propos de mettre leur personnel  l'abri de la palissade. L, ceux
des Noirs qui taient arms, seraient moins exposs en faisant feu
par l'angle que les bouts pointus des palanques formaient  leur
partie suprieure. Puis, lorsque les assaillants essayeraient de
franchir le rio afin d'emporter l'enceinte de vive force, on
parviendrait peut-tre  les repousser.

L'ordre fut excut. Les Noirs rentrrent en dedans, et la poterne
allait tre ferme, lorsque James Burbank, jetant un dernier coup
d'oeil au-dehors, aperut un homme qui courait  toutes jambes,
comme s'il et voulu se rfugier au milieu des dfenseurs de
Castle-House.

Cet homme le voulait, et quelques coups de feu, tirs du bois
voisin, lui furent envoys, sans l'atteindre. D'un bond il se
prcipita, vers le ponceau, et se trouva bientt en sret dans
l'enceinte, dont la porte aussitt referme, fut assujettie
solidement. Qui tes-vous? lui demanda James Burbank.

-- Un des employs de M. Harvey, votre correspondant 
Jacksonville, rpondit-il.

-- C'est M. Harvey qui vous a dpch  Castle-House pour une
communication?

-- Oui, et comme le fleuve tait surveill, je n'ai pu venir
directement par le Saint-John.

-- Et vous avez pu vous joindre  cette milice,  ces assaillants,
sans veiller leurs soupons?

-- Oui. Ils sont suivis de toute une troupe de pillards. Je me
suis ml  eux, et, ds que j'ai t  porte de m'enfuir, je
l'ai fait, au risque de quelques coups de fusils.

-- Bien, mon ami! Merci! -- Vous avez, sans doute, un mot d'Harvey
pour moi?

-- Oui, monsieur Burbank. Le voici!

James Burbank prit le billet et le lut. M. Harvey lui disait qu'il
pouvait avoir toute confiance dans son messager, John Bruce, dont
le dvouement lui tait assur. Aprs l'avoir entendu, M. Burbank
verrait ce qu'il aurait  faire pour la scurit de ses
compagnons.

En ce moment, une douzaine de coups de feu clatrent au-dehors.
Il n'y avait pas un instant  perdre.

Que me fait savoir M. Harvey par votre entremise? demanda James
Burbank.

-- Ceci, d'abord, rpondit John Bruce. C'est que la troupe arme,
qui a pass le fleuve pour se porter sur Camdless-Bay, compte de
quatorze  quinze cents hommes.

-- Je ne l'avais pas value  moins. Aprs? Est-ce Texar qui
s'est mis  sa tte?

-- Il a t impossible  M. Harvey de le savoir, reprit John
Bruce. Ce qui est certain, c'est que Texar n'est plus 
Jacksonville depuis vingt-quatre heures!

-- Cela doit cacher quelque nouvelle machination de ce misrable,
dit James Burbank.

-- Oui, rpondit John Bruce, c'est l'avis de M. Harvey.
D'ailleurs, Texar n'a pas besoin d'tre l pour faire excuter
l'ordre relatif  la dispersion des esclaves affranchis.

-- Les disperser... s'cria James Burbank, les disperser en
s'aidant de l'incendie et du pillage!...

-- Aussi, M. Harvey pense-t-il, puisqu'il en est temps encore, que
vous feriez bien de mettre votre famille en sret en lui faisant
quitter immdiatement Castle-House?

-- Castle-House est en tat de rsister, rpondit James Burbank,
et nous ne le quitterons que si la situation devient intenable. --
Il n'y a rien de nouveau  Jacksonville?

-- Rien, monsieur Burbank.

-- Et les troupes fdrales n'ont encore fait aucun mouvement vers
la Floride?

-- Aucun depuis qu'elles ont occup Fernandina et la baie de
Saint-Mary.

-- Ainsi, le but de votre mission?...

-- C'tait d'abord de vous apprendre que la dispersion des
esclaves n'est qu'un prtexte, imagin par Texar, pour dvaster la
plantation et s'emparer de votre personne!

-- Vous ne savez pas, rpondit James Burbank en insistant, si
Texar est  la tte de ces malfaiteurs?

-- Non, monsieur Burbank. M. Harvey a vainement cherch  le
savoir. Moi-mme, depuis que nous avons quitt Jacksonville, je
n'ai pu me renseigner  cet gard.

-- Est-ce que les hommes de la milice, qui se sont joints  cette
bande d'assaillants, sont nombreux?

-- Une centaine au plus, rpondit John Bruce. Mais cette populace
qu'ils entranent  leur suite est compose des pires malfaiteurs.
Texar les fait armer, et il est  craindre qu'ils ne se livrent 
tous les excs. Je vous le rpte, monsieur Burbank, l'opinion de
M. Harvey est que vous feriez bien d'abandonner immdiatement
Castle-House. Aussi, m'a-t-il charg de vous dire qu'il mettait
son cottage de Hampton-Red  votre disposition. Ce cottage est
situ  une dizaine de milles en amont, sur la rive droite du
fleuve. L, on peut tre en sret pendant quelques jours...

-- Oui... Je sais!...

-- Je pourrais secrtement y conduire votre famille et vous-mme,
 la condition de quitter Castle-House  l'instant mme, avant que
toute retraite ft devenue impossible...

-- Je remercie M. Harvey, et vous aussi, mon ami, dit James
Burbank. Nous n'en sommes pas encore l.

-- Comme vous voudrez, monsieur Burbank, rpondit John Bruce. Je
n'en reste pas moins  votre disposition pour le cas o vous
auriez besoin de mes services.

L'attaque qui commenait en ce moment ncessita toute l'attention
de James Burbank.

Une violente fusillade venait d'clater soudain, sans que l'on pt
encore apercevoir les assaillants, qui se tenaient  l'abri des
premiers arbres. Les balles pleuvaient sur la palissade, sans lui
causer grand dommage, il est vrai. Malheureusement, James Burbank
et ses compagnons ne pouvaient que faiblement riposter, ayant 
peine une quarantaine de fusils  leur disposition. Cependant,
placs dans de meilleures conditions pour tirer, leurs coups
taient plus assurs que ceux des miliciens, mis en tte de la
colonne. Aussi, un certain nombre d'entre eux furent-ils atteints
sur la lisire des bois.

Ce combat  distance dura une demi-heure environ, plutt 
l'avantage du personnel de Camdless-Bay. Puis les assaillants se
rurent sur l'enceinte pour l'emporter d'assaut. Comme ils
voulaient l'attaquer sur plusieurs points  la fois, ils s'taient
munis de planches et de madriers qu'ils avaient pris dans les
chantiers de la plantation, maintenant livrs aux flammes. En
vingt endroits, ces madriers, jets en travers du rio, permirent
aux gens de l'Espagnol d'atteindre le pied des palanques, non sans
avoir prouv de srieuses pertes en morts et en blesss. Et
alors, ils s'accrochrent aux pieux, ils se hissrent les uns sur
les autres, mais ils ne russirent point  passer. Les Noirs,
exasprs contre ces incendiaires, les repoussaient avec un grand
courage. Toutefois, il tait manifeste que les dfenseurs de
Camdless-Bay ne pouvaient se porter sur tous les points menacs
par un trop grand nombre d'ennemis. Jusqu' la nuit tombante,
nanmoins, ils purent leur tenir tte, tout en n'ayant encore reu
que des blessures peu graves. James Burbank et Walter Stannard,
bien qu'ils ne se fussent point pargns, n'avaient pas mme t
touchs. Seul, Edward Carrol, frapp d'une balle qui lui dchira
l'paule, dut rentrer dans le hall de l'habitation, o
Mme Burbank, Alice et Zermah lui donnrent tous leurs soins.

Cependant, la nuit allait venir en aide aux assaillants.  la
faveur des tnbres, une cinquantaine des plus dtermins
s'approchrent de la poterne et ils l'attaqurent  coups de
hache. Elle rsista. Sans doute, ils n'auraient pu l'enfoncer pour
pntrer dans l'enceinte, si une brche ne leur et t ouverte
par un coup d'audace.

En effet, une partie des communs prit feu tout  coup, et les
flammes, dvorant ce bois trs sec, rongrent la partie des
palanques contre laquelle ils taient appuys. James Burbank se
prcipita vers la partie incendie de l'enceinte, sinon pour
l'teindre, du moins pour la dfendre...

Alors,  la lueur des flammes, on put voir un homme bondir 
travers la fume, se prcipiter au-dehors, franchir le rio sur les
madriers entasss  sa surface.

C'tait un des assaillants qui avait pu pntrer dans le parc, du
ct du Saint-John, en se glissant  travers les roseaux de la
rive. Puis, sans avoir t vu, il s'tait introduit dans une des
curies. L, au risque de prir dans les flammes, il avait mis le
feu  quelques bottes de paille pour dtruire cette portion des
palanques.

Une brche tait donc ouverte. En vain, James Burbank et ses
compagnons essayrent-ils de barrer le passage. Une masse
d'assaillants se prcipita au travers, et le parc fut aussitt
envahi par quelques centaines d'hommes.

Beaucoup tombrent de part et d'autre, car on se battait corps 
corps. Les coups de feu clataient en toutes directions. Bientt
Castle-House fut entirement cern, tandis que les Noirs, accabls
par le nombre, rejets hors du parc, taient forcs de prendre la
fuite au milieu des bois de Camdless-Bay. Ils avaient lutt tant
qu'ils avaient pu, avec dvouement, avec courage; mais,  rsister
plus longtemps dans ces conditions ingales, ils eussent t
massacrs jusqu'au dernier.

James Burbank, Walter Stannard, Perry, les sous-rgisseurs, John
Bruce qui, lui aussi, s'tait bravement battu, quelques Noirs
enfin, avaient d chercher refuge derrire les murailles de
Castle-House.

Il tait alors prs de huit heures du soir. La nuit tait sombre 
l'ouest. Vers le nord, le ciel s'clairait encore du reflet des
incendies, allums  la surface du domaine.

James Burbank et Walter Stannard rentrrent prcipitamment.

Il vous faut fuir, dit James Burbank, fuir  l'instant! Soit que
ces bandits pntrent ici de vive force, soit qu'ils attendent au
pied de Castle-House jusqu' l'instant o nous serons obligs de
nous rendre, il y a pril  rester! L'embarcation est prte! Il
est temps de partir! Ma femme, Alice, je vous en supplie, suivez
Zermah avec Dy au Roc-des-Cdres! L, vous serez en sret: et, si
nous sommes forcs de fuir  notre tour, nous vous retrouverons,
nous vous rejoindrons...

-- Mon pre, dit Miss Alice, venez avec nous... et vous aussi,
monsieur Burbank!...

-- Oui!... James, oui!... viens!... s'cria Mme Burbank.

-- Moi! rpondit James Burbank. Abandonner Castle-House  ces
misrables. Jamais, tant que la rsistance sera possible!... Nous
pouvons tenir contre eux longtemps encore!... Et, lorsque nous
vous saurons en sret, nous n'en serons que plus forts pour nous
dfendre!

-- James!...

-- Il le faut!

Des hurlements plus terribles retentirent. La porte retentissait
des coups que lui assnaient les assaillants, en attaquant la
faade principale de Castle-House, du ct du fleuve.

Partez! s'cria James Burbank. La nuit est dj obscure!... On ne
vous verra pas dans l'ombre! Partez!... Vous nous paralysez en
restant ici!... Pour Dieu, partez!

Zermah avait pris les devants, tenant la petite Dy par la main.
Mme Burbank dut s'arracher aux bras de son mari, Alice  ceux de
son pre. Toutes deux disparurent par l'escalier qui s'engageait
dans le sous-sol pour descendre au tunnel de la crique Marino.

Et maintenant, mes amis, dit James Burbank, en s'adressant 
Perry, aux sous-rgisseurs, aux quelques Noirs qui ne l'avaient
pas quitt, dfendons-nous jusqu' la mort!

Tous,  sa suite, gravirent le grand escalier du hall et allrent
se poster aux fentres du premier tage. De l, aux centaines de
coups de feu qui criblaient de balles la faade de Castle-House,
ils rpondirent par des coups de fusil plus rares, mais plus srs,
puisqu'ils portaient dans la masse des assaillants. Il faudrait
donc que ceux-ci en arrivassent  forcer la porte principale, soit
par la hache soit par le feu. Cette fois, personne ne leur
ouvrirait une brche pour les introduire dans l'habitation. Ce qui
avait t tent au-dehors contre une palissade de bois ne pouvait
plus l'tre au-dedans contre des murs de pierre.

Cependant, en se dniant du mieux possible, au milieu de
l'obscurit dj profonde, une vingtaine d'hommes rsolus
s'approchrent du perron. La porte fut alors attaque plus
violemment. Il fallait qu'elle ft solide pour rsister aux coups
de haches et de pics. Cette tentative cota la vie  plusieurs des
assaillants, car la disposition des meurtrires permettait de
croiser les feux sur ce point.

En mme temps, une circonstance vint aggraver la situation. Les
munitions menaaient de manquer. James Burbank, ses amis, ses
rgisseurs, les Noirs qui avaient t arms de fusils, en avaient
consomm la plus grande part, depuis trois heures que durait cet
assaut. S'il fallait rsister pendant quelque temps encore,
comment le pourrait-on, puisque les dernires cartouches allaient
tre brles? Faudrait-il abandonner Castle-House  ces forcens,
qui n'en laisseraient que des ruines?

Et pourtant, il n'y aurait que ce parti  prendre, si les
assaillants parvenaient  forcer la porte, qui s'branlait dj.
James Burbank le sentait bien, mais il voulait attendre. Une
diversion ne pouvait-elle  chaque instant se produire?
Maintenant, il n'y avait plus  craindre ni pour Mme Burbank, ni
pour sa fille, ni pour Alice Stannard. Et des hommes se devaient 
eux-mmes de lutter jusqu'au bout contre ce ramas de meurtriers,
d'incendiaires et de pillards.

Nous avons encore des munitions pour une heure! s'cria James
Burbank. puisons-les, mes amis, et ne livrons pas notre Castle-
House!

James Burbank n'avait pas achev sa phrase, qu'une sourde
dtonation retentit au loin.

Un coup de canon! s'cria-t-il.

Une autre dtonation se fit entendre encore dans la direction de
l'ouest, de l'autre ct du fleuve.

Un second coup! dit M. Stannard.

-- coutons! rpondit James Burbank.

Troisime dtonation qu'une pousse du vent apporta plus
distinctement jusqu' Castle-House.

Est-ce un signal pour rappeler les assaillants sur la rive
droite? dit Walter Stannard.

-- Peut-tre! rpondit John Bruce. Il est possible qu'il y ait une
alerte l-bas.

-- Oui, et, si ces trois coups de canon n'ont pas t tirs de
Jacksonville... dit le rgisseur.

-- C'est qu'ils ont t tirs des navires fdraux! s'cria James
Burbank. La flottille aurait-elle enfin forc l'entre du Saint-
John et remont le fleuve?

En somme, il n'tait pas impossible  ce que le commodore Dupont
ft devenu matre du fleuve, au moins dans la partie infrieure de
son cours.

Il n'en tait rien. Ces trois coups de canon avaient t tirs de
la batterie de Jacksonville. Cela ne fut bientt que trop vident,
car ils ne se renouvelrent pas. Il n'y avait donc aucun
engagement entre les navires nordistes et les troupes confdres,
soit sur le Saint-John, soit sur les plaines du comt de Duval.
Et, il n'y eut plus  douter que ce fut un signal de rappel,
adress aux chefs du dtachement de la milice, lorsque Perry, qui
s'tait port  l'une des meurtrires latrales, s'cria:

Ils se retirent!... Ils se retirent!

James Burbank et ses compagnons se dirigrent aussitt vers la
fentre du centre, qui fut entrouverte.

Les coups de hache ne retentissaient plus sur la porte. Les coups
de feu avaient cess. On n'entrevoyait plus un seul des
assaillants. Si leurs cris, leurs derniers hurlements, passaient
encore dans l'air, ils s'loignaient manifestement.

Ainsi donc, un incident quelconque avait oblig les autorits de
Jacksonville  rappeler toute cette troupe sur l'autre rive du
Saint-John. Sans doute, il avait t convenu que trois coups de
canon seraient tirs pour le cas o quelque mouvement de l'escadre
menacerait les positions des confdrs. Aussi les assaillants
avaient-ils brusquement suspendu leur dernier assaut. Maintenant,
 travers les champs dvasts du domaine, ils suivaient cette
route encore claire des lueurs de l'incendie, et, une heure plus
tard, ils repassaient le fleuve  l'endroit o les attendaient
leurs embarcations, deux milles au-dessous de Camdless-Bay.

Bientt les cris se furent teints dans l'loignement. Aux
bruyantes dtonations succda un silence absolu. C'tait comme un
silence de mort sur la plantation.

Il tait alors neuf heures et demie du soir. James Burbank et ses
compagnons redescendirent au rez-de-chausse dans le hall. L se
trouvait Edward Carrol, tendu sur un divan, lgrement bless,
plutt affaibli par la perte de son sang.

On lui apprit ce qui s'tait pass  la suite du signal envoy de
Jacksonville. Castle-House, en ce moment, du moins, n'avait plus
rien  craindre de la bande de Texar.

Oui, sans doute, dit James Burbank, mais force est reste  la
violence,  l'arbitraire! Ce misrable a voulu disperser mes Noirs
affranchis, et ils sont disperss! Il a voulu dvaster la
plantation par vengeance, et il n'y reste plus que des ruines!

-- James, dit Walter Stannard, il pouvait nous arriver de plus
grands malheurs encore. Aucun de nous n'a succomb en dfendant
Castle-House. Votre femme, votre fille, la mienne, auraient pu
tomber entre les mains de ces malfaiteurs, et elles sont en
sret.

-- Vous avez raison, Stannard, et Dieu en soit lou! Ce qui a t
fait par ordre de Texar ne restera pas impuni, et je saurai faire
justice du sang vers!...

-- Peut-tre, dit alors Edward Carrol, est-il regrettable que
madame Burbank, Alice, Dy et Zermah aient quitt Castle-House! Je
sais bien que nous tions trs menacs alors!... Cependant,
j'aimerais mieux  prsent les savoir ici!...

-- Avant le jour, j'irai les rejoindre, rpondit James Burbank.
Elles doivent tre dans une inquitude mortelle, et il faut les
rassurer. Je verrai alors s'il y a lieu de les ramener  Camdless-
Bay ou de les laisser pendant quelques jours au Roc-des-Cdres!

-- Oui, rpondit M. Stannard, il ne faut rien prcipiter. Tout
n'est peut-tre pas fini... et, tant que Jacksonville sera sous la
domination de Texar, nous aurons lieu de craindre...

-- C'est pourquoi j'agirai prudemment, rpondit James Burbank. --
Perry, vous veillerez  ce qu'une embarcation soit prte un peu
avant le jour. Il me suffira d'un homme pour remonter...

Un cri douloureux, un appel dsespr, interrompit soudain James
Burbank.

Ce cri venait de la partie du parc dont les pelouses s'tendaient
devant l'habitation. Il fut bientt suivi de ces mots:

Mon pre!... Mon pre!...

-- La voix de ma fille! s'cria M. Stannard.

-- Ah! quelque nouveau malheur!... rpondit James Burbank. Et
tous, ouvrant la porte, se prcipitrent au-dehors.

Miss Alice se tenait l,  quelques pas, prs de Mme Burbank, qui
tait tendue sur le sol.

Dy ni Zermah ne se trouvaient avec elles.

Mon enfant?... s'cria James Burbank.

 sa voix, Mme Burbank se releva. Elle ne pouvait parler... Elle
tendit le bras vers le fleuve.

Enleves!... Enleves!...

-- Oui!... par Texar!... rpondit Alice.

Puis elle s affaissa prs de Mme Burbank.


XII
Les six jours qui suivent

Lorsque Mme Burbank et Miss Alice s'taient engages dans le
tunnel qui conduit  la petite crique Marino sur la rive du Saint-
John, Zermah les prcdait. Celle-ci tenait la petite fille d'une
main, de l'autre, elle portait une lanterne, dont la faible lueur
clairait leur marche. Arrive  l'extrmit du tunnel, Zermah
avait pri Mme Burbank de l'attendre. Elle voulait s'assurer que
l'embarcation et les deux Noirs, qui devaient la conduire au Roc-
des-Cdres, se trouvaient  leur poste. Aprs avoir ouvert la
porte qui fermait l'extrmit du tunnel, elle s'tait avance vers
le fleuve.

Depuis une minute -- rien qu'une minute -- Mme Burbank et Miss
Alice guettaient le retour de Zermah, lorsque la jeune fille
remarqua que la petite Dy n'tait plus l.

Dy?... Dy?... cria Mme Burbank, au risque de trahir sa prsence
en cet endroit.

L'enfant ne rpondit pas. Habitue  toujours suivre Zermah, elle
l'avait accompagne en dehors du tunnel, du ct de la crique,
sans que sa mre s'en ft aperue.

Soudain, des gmissements se firent entendre. Pressentant quelque
nouveau danger, ne songeant mme pas  se demander s'il ne les
menaait pas elles-mmes, Mme Burbank et Miss Alice s'lancrent
au-dehors, coururent vers la rive du fleuve, et n'arrivrent sur
la berge que pour voir une embarcation s'loigner dans l'ombre.

 moi...  moi!... C'est Texar!... criait Zermah.

-- Texar!... Texar!... s'cria Miss Alice  son tour.

Et, de la main, elle montrait l'Espagnol, clair par le reflet
des incendies de Camdless-Bay, debout  l'arrire de
l'embarcation, laquelle ne tarda pas  disparatre.

Puis tout se tut.

Les deux Noirs, gorgs, gisaient sur le sol.

Alors Mme Burbank, affole, suivie d'Alice qui n'avait pu la
retenir, se prcipita vers la rive, appelant sa petite fille.
Aucun cri ne rpondit aux siens. L'embarcation tait devenue
invisible, soit que l'ombre la drobt aux regards, soit qu'elle
traverst le fleuve pour accoster en quelque point de la rive
gauche.

Cette recherche se poursuivit inutilement pendant une heure.
Enfin, Mme Burbank,  bout de force, tomba sur la berge. Miss
Alice, dployant alors une nergie extraordinaire, parvint 
relever la malheureuse mre,  la soutenir, presque  la porter.
Au loin, dans la direction de Castle-House, clataient les
dtonations des armes  feu, et parfois les effroyables hurlements
de la bande assigeante. Il fallait revenir de ce ct, pourtant!
Il fallait essayer de rentrer dans l'habitation par le tunnel, de
s'en faire ouvrir la porte qui communiquait avec l'escalier du
sous-sol. Une fois l, Miss Alice parviendrait-elle  se faire
entendre?

La jeune fille entrana Mme Burbank, qui n'avait plus conscience
de ce qu'elle faisait. En revenant le long de la rive, il fallut
vingt fois s'arrter. Toutes deux pouvaient  chaque instant
tomber dans une de ces bandes qui dvastaient la plantation. Peut-
tre et-il mieux valu attendre le jour? Mais, sur cette berge,
comment donner  Mme Burbank les soins qu'exigeait son tat? Aussi
Miss Alice rsolut-elle, cote que cote, de regagner Castle-
House. Toutefois, comme de suivre les courbes du fleuve allongeait
son chemin, elle pensa qu'il valait mieux aller plus directement 
travers les prairies, en se guidant sur la lueur des baraccons en
flammes. C'est ce qu'elle fit, et c'est ainsi qu'elle arriva aux
abords de l'habitation.

L, Mme Burbank resta sans mouvement, prs de Miss Alice, qui ne
pouvait plus se soutenir elle-mme.

 ce moment, le dtachement de la milice, suivie de la horde des
pillards, aprs avoir abandonn l'assaut, tait loin dj de
l'enceinte. On n'entendait plus aucun cri, ni  l'extrieur, ni 
l'intrieur. Miss Alice put croire que les assaillants, aprs
s'tre empars de Castle-House, l'avaient quitt, sans y avoir
laiss un seul de ses dfenseurs. Alors elle prouva une suprme
angoisse, et tomba  son tour puise, pendant qu'un dernier
gmissement lui chappait, un dernier appel. Il avait t entendu.
James Burbank et ses amis s'taient jets au-dehors. Maintenant,
ils savaient tout ce qui s'tait pass  la crique Marino.
Qu'importait que ces bandits se fussent loigns d'eux?
Qu'importait qu'ils n'eussent plus  craindre de se voir entre
leurs mains? Un effroyable malheur venait de les frapper. La
petite Dy tait au pouvoir de Texar!

Voil ce que Miss Alice raconta en phrases entrecoupes de
sanglots. Voil ce qu'entendit Mme Burbank, revenue  elle, et
noye dans ses larmes. Voil ce qu'apprirent James Burbank,
Stannard, Carrol, Perry, et leurs quelques compagnons. Cette
pauvre enfant enleve, entrane on ne savait o, entre les mains
du plus cruel ennemi de son pre!... Que pouvait-il y avoir au
del, et tait-il possible que l'avenir rservt de plus grandes
douleurs  cette famille?

Tous furent accabls de ce dernier coup. Aprs que Mme Burbank eut
t transporte dans sa chambre et dpose sur son lit, Miss Alice
tait reste prs d'elle.

En bas, dans le hall, James Burbank et ses amis cherchaient  se
concerter sur ce qu'il y aurait  faire pour retrouver Dy, pour
l'arracher avec Zermah aux mains de Texar. Oui, sans doute, la
dvoue mtisse essayerait de dfendre l'enfant jusqu' la mort!
Mais, prisonnire d'un misrable anim d'une haine personnelle,
n'allait-elle pas payer de sa vie les dnonciations qu'elle avait
portes contre lui?

Alors, James Burbank s'accusait d'avoir oblig sa femme  quitter
Castle-House, de lui avoir prpar un moyen d'vasion qui avait
tourn si mal. tait-ce donc le hasard seul auquel il fallait
attribuer la prsence de Texar  la crique Marino? Non,
videmment. Texar, d'une faon ou d'une autre, connaissait
l'existence du tunnel. Il s'tait dit que les dfenseurs de
Camdless-Bay tenteraient peut-tre de s'chapper par l,
lorsqu'ils ne pourraient plus tenir dans l'habitation. Et, aprs
avoir conduit sa troupe sur la rive droite du fleuve, aprs en
avoir forc les palissades de l'enceinte, aprs avoir oblig James
Burbank et les siens  se rfugier derrire les murs de Castle-
House, nul doute qu'il ne ft venu se poster avec quelques-uns de
ses complices prs de la crique Marino. L, il avait inopinment
surpris les deux Noirs qui gardaient l'embarcation, il avait fait
gorger ces malheureux dont les cris ne purent tre entendus au
milieu du tumulte des assaillants. Puis l'Espagnol avait attendu
que Zermah se montrt, et la petite Dy un peu aprs elle. Les
voyant seules, il dut penser que ni Mme Burbank ni son mari, ni
ses amis, ne s'taient encore dcids  fuir Castle-House. Donc,
il fallait se contenter de cette proie, et il avait enlev
l'enfant et la mtisse pour les conduire en quelque retraite
inconnue o il serait impossible de les retrouver!

Et de quel coup plus terrible le misrable aurait-il pu frapper la
famille Burbank? Ce pre, cette mre, les et-il fait souffrir
davantage, s'il leur et arrach le coeur!

Ce fut une horrible nuit que passrent les survivants de Camdless-
Bay. Ne devaient-ils pas craindre, en outre, que les assaillants
songeassent,  revenir, plus nombreux ou mieux arms, afin
d'obliger les derniers dfenseurs de Castle-House  se rendre?
Cela n'arriva pas, heureusement. Le jour reparut sans que James
Burbank et ses compagnons eussent t mis en alerte par une
nouvelle attaque.

Combien il aurait t utile, cependant, de savoir  quel propos
ces trois coups de canon avaient t tirs la veille, et pourquoi
les assaillants s'taient replis, alors qu'un dernier effort --
un effort d'une heure  peine -- leur et livr l'habitation!
Devait-on croire que ce rappel tait motiv par quelque
dmonstration des fdraux qui aurait eu lieu  l'embouchure du
Saint-John? Les navires du commodore Dupont taient-ils matres de
Jacksonville? Rien n'et t plus dsirable dans l'intrt de
James Burbank et des siens. Ils auraient pu commencer en toute
scurit les plus actives recherches pour retrouver Dy et Zermah,
s'attaquer directement  Texar, si l'Espagnol n'avait pas battu en
retraite avec ses partisans, le poursuivre comme le promoteur des
dvastations de Camdless-Bay, et surtout comme l'auteur du double
rapt de la mtisse et de l'enfant.

Cette fois, il n'y aurait pas d'alibi possible et de la nature de
celui que l'Espagnol avait invoqu au dbut de cette histoire,
quand il avait comparu, devant le magistrat de Saint-Augustine. Si
Texar n'tait pas  la tte de cette bande de malfaiteurs qui
avait envahi Camdless-Bay -- ce que le messager de M. Harvey
n'avait pu dire  James Burbank -- le dernier cri de Zermah
n'avait-il pas clairement rvl quelle part directe il avait
prise au rapt. Et d'ailleurs, Miss Alice ne l'avait-elle pas
reconnu au moment o son embarcation s'loignait?

Oui! la justice fdrale saurait bien faire avouer  ce misrable
en quel lieu il avait entran ses victimes, et le punir de crimes
qu'il ne pourrait plus nier.

Malheureusement, rien ne vint confirmer les hypothses de James
Burbank relativement  l'arrive de la flottille nordiste dans les
eaux du Saint-John.  cette date du 3 mars, aucun navire n'avait
encore quitt la baie de Saint-Mary. Cela fut amplement dmontr
par des nouvelles que l'un des rgisseurs alla chercher le jour
mme sur l'autre rive du fleuve. Nul btiment n'avait encore paru
 la hauteur du phare de Pablo. Tout se bornait  l'occupation de
Fernandina et du fort Clinch. Il semblait que le commodore Dupont
ne voult s'avancer qu'avec une extrme circonspection jusqu'au
centre de la Floride. Quant  Jacksonville, le parti de l'meute y
dominait toujours. Aprs l'expdition de Camdless-Bay, l'Espagnol
avait reparu dans la ville. Il y organisait la rsistance pour le
cas o les canonnires de Stevens tenteraient de franchir la barre
du fleuve. Sans doute, quelque fausse alerte l'avait rappel la
veille avec sa bande de pillards. Aprs tout, l'oeuvre de
vengeance de Texar n'tait-elle pas suffisante, maintenant que la
plantation tait dvaste, les chantiers dtruits par l'incendie,
les Ngres disperss dans les forts du comt et auxquels il ne
restait plus rien de leurs baraccons en ruine, enfin la petite Dy
enleve  son pre,  sa mre, sans qu'on put retrouver trace de
l'enlvement.

James Burbank n'en fut que trop certain, quand, pendant la
matine, Walter Stannard et lui eurent remont la rive droite du
fleuve. En vain avaient-ils explor les moindres anses, cherch
quelque indice qui leur aurait indiqu la direction suivie par
l'embarcation. Toutefois, cette recherche n'avait pu tre que bien
incomplte, et il faudrait galement visiter la rive gauche.

Mais, en ce moment, tait-ce possible? Ne fallait-il pas attendre
que Texar et ses partisans fussent rduits  l'impuissance par
l'arrive des fdraux? Mme Burbank, dans l'tat o elle se
trouvait, Miss Alice, qui ne pouvait plus la quitter, Edward
Carrol, alit pour quelques jours, n'et-il pas t imprudent de
les laisser seuls  Castle-House, lorsqu'un retour des assaillants
tait toujours  redouter?

Et, ce qui tait plus dsesprant encore, c'est que James Burbank
ne pouvait mme songer  porter plainte contre Texar, ni pour la
dvastation de son domaine, ni pour l'enlvement de Zermah et de
la petite fille. Le seul magistrat auquel il aurait eu 
s'adresser, c'tait l'auteur mme de ces crimes. Il fallait donc
attendre que la justice rgulire et repris son cours 
Jacksonville.

James, dit M. Stannard, si les dangers qui menacent votre enfant
sont terribles, du moins Zermah est avec elle, et vous pouvez
compter sur son dvouement qui ira...

-- Jusqu' la mort... soit! rpondit James Burbank. Et quand
Zermah sera morte?...

-- coutez-moi, mon cher James, rpondit M. Stannard. En y
rflchissant, ce n'est pas l'intrt de Texar d'en venir  cette
extrmit. Il n'a pas encore quitt Jacksonville, et, tant qu'il y
sera, je pense que ses victimes n'ont aucun acte de violence 
craindre de sa part. Votre enfant ne peut-elle tre une garantie,
un otage contre les reprsailles qu'il doit redouter, non
seulement de vous, mais aussi de la justice fdrale, pour avoir
renvers les autorits rgulires de Jacksonville et dvast la
plantation d'un nordiste? videmment. Aussi son intrt est-il de
les pargner, et mieux vaut attendre que Dupont et Sherman soient
les matres du territoire pour agir contre lui!

-- Et quand le seront-ils?... s'cria James Burbank.

-- Demain... aujourd'hui, peut-tre! Je vous le rpte, Dy est la
sauvegarde de Texar. C'est pour cela qu'il a saisi l'occasion de
l'enlever, sachant bien aussi qu'il vous briserait le coeur, mon
pauvre James, et le misrable y a cruellement russi!

Ainsi raisonnait M. Stannard, et il y avait de srieux motifs pour
que son raisonnement ft juste. Parvint-il  convaincre James
Burbank? Non, sans doute. Lui rendit-il un peu d'espoir? Pas
davantage. C'tait impossible. Mais James Burbank comprit que, lui
aussi, il devrait s'astreindre  parler devant sa femme comme
Walter Stannard venait de parler devant lui. Autrement,
Mme Burbank n'et pas survcu  ce dernier coup. Et, lorsqu'il fut
de retour  l'habitation, il fit valoir avec force ces arguments
auxquels lui-mme ne pouvait se rendre.

Pendant ce temps, Perry et les sous-rgisseurs visitaient
Camdless-Bay. C'tait un spectacle navrant. Cela parut mme faire
une grande impression sur Pygmalion qui les accompagnait. Cet
homme libre n'avait point cru devoir suivre les esclaves
affranchis, disperss par Texar. Cette libert d'aller coucher
dans les bois, d'y souffrir du froid et de la faim, lui paraissait
excessive. Aussi avait-il prfr rester  Castle-House, dt-il,
comme Zermah, dchirer son acte d'affranchissement pour conqurir
le droit d'y demeurer.

Tu le vois, Pyg! lui rptait M. Perry. La plantation est
dvaste, nos ateliers sont en ruine. Voil ce que nous a cot la
libert donne  des gens de ta couleur!

-- Monsieur Perry, rpondait Pygmalion, ce n'est pas ma faute...

-- C'est ta faute, au contraire! Si tes pareils et toi, vous
n'aviez pas applaudi tous ces dclamateurs qui tonnaient contre
l'esclavage, si vous aviez protest contre les ides du Nord, si
vous aviez pris les armes pour repousser les troupes fdrales,
jamais M. Burbank n'aurait eu cette pense de vous affranchir, et
le dsastre ne se serait pas abattu sur Camdless-Bay!

-- Que puis-je y faire, maintenant, reprenait le dsol Pyg, que
puis-je y faire monsieur Perry?

-- Je vais te le dire, Pyg, et c'est ce que tu ferais, s'il y
avait en toi le moindre sentiment de justice!

-- Tu es libre, n'est-ce pas?

-- Il parat!

-- Par consquent, tu t'appartiens?

-- Sans doute!

-- Et, si tu t'appartiens, rien ne t'empche de disposer de toi
comme il te plat?

-- Rien, monsieur Perry.

-- Eh bien,  ta place, Pyg, je n'hsiterais pas. J'irais me
proposer  la plantation voisine, je m'y revendrais comme esclave,
et le prix de ma vente, je l'apporterais  mon ancien matre pour
l'indemniser du tort que je lui ai fait en me laissant
affranchir!

Le rgisseur parlait-il srieusement? on ne saurait le dire, tant
le digne homme tait capable de draisonner, lorsqu'il enfourchait
son habituel dada. En tout cas, le piteux Pygmalion, dconcert,
irrsolu, abasourdi, ne sut rien rpondre.

Toutefois, il n'y avait pas  cela le moindre doute, l'acte de
gnrosit, accompli par James Burbank, venait d'attirer le
malheur et la ruine sur la plantation. Le dsastre matriel,
c'tait assez visible, devait se chiffrer par une somme
considrable. Il ne restait plus rien des baraccons, dtruits
aprs avoir t pralablement saccags par les pillards. Des
scieries, des ateliers, on ne voyait plus qu'un morceau de
cendres, restes de l'incendie, d'o s'chappaient encore des
fumerolles de vapeur gristre.  la place des chantiers, qui
servaient  l'emmagasinage des bois dj dbits,  la place des
fabriques, o se trouvaient les appareils pour srancer le
coton, les presses hydrauliques pour le mettre en balles, les
machines pour la manipulation de la canne  sucre, il n'y avait
que des murs noircis, prts  s'crouler, des tas de briques
rougies par le feu  l'endroit o s'levait la chemine des
usines. Puis,  la surface des champs de cafiers, des rizires,
des potagers, des enclos rservs aux animaux domestiques, la
dvastation tait complte, comme si une troupe de fauves et
ravag le riche domaine pendant de longues heures! En prsence de
ce lamentable spectacle, l'indignation de M. Perry ne pouvait se
contenir. Sa colre s'chappait en paroles menaantes. Pygmalion
n'tait rien moins que rassur  voir les farouches regards que le
rgisseur lanait sur lui. Aussi finit-il par le quitter pour
regagner Castle-House, afin, dit-il, de rflchir plus  son aise
 la proposition de se vendre que le rgisseur venait de lui
faire. Et, sans doute, la journe ne put suffire  ses
rflexions, car, le soir venu, il n'avait encore pris aucune
dcision  cet gard.

Cependant, ce jour mme, quelques-uns des anciens esclaves taient
rentrs secrtement  Camdless-Bay. On imagine ce que dut tre
leur dsolation, lorsqu'ils ne trouvrent pas une seule case qui
n'et t dtruite. James Burbank donna aussitt des ordres pour
que l'on subvnt  leurs besoins du mieux possible. Un certain
nombre de ces Noirs put tre log  l'intrieur de l'enceinte,
dans la partie des communs respecte par l'incendie. On les
employa tout d'abord  enterrer ceux de leurs compagnons morts en
dfendant Castle-House, et aussi les cadavres des assaillants qui
avaient t tus dans l'attaque, -- les blesss ayant t emmens
par leurs camarades. Il en fut pareillement des deux malheureux
Ngres, gorgs au moment o Texar et ses complices les
surprenaient  leur poste, prs de la petite crique Marino.

Ces soins pris, James Burbank ne pouvait songer encore  la
rorganisation de son domaine. Il fallait attendre que la question
ft dcide entre le Sud et le Nord dans l'tat de Floride.
D'autres soucis, bien autrement graves, l'absorbaient jour et
nuit. Tout ce qu'il tait en son pouvoir de faire pour retrouver
les traces de sa petite fille, il le faisait. En outre, la sant
de Mme Burbank tait trs compromise. Bien que Miss Alice ne la
quittt pas d'un instant et la soignt avec une sollicitude
filiale, il importait qu'un mdecin ft appel prs d'elle.

Il y en avait un,  Jacksonville, qui possdait toute la confiance
de la famille Burbank. Ce mdecin n'hsita pas  venir  Camdless-
Bay, ds qu'il y fut mand. Il prescrivit quelques remdes. Mais
pourraient-ils tre efficaces tant que la petite Dy ne serait pas
rendue  sa mre? Aussi, laissant Edward Carrol, qui devait tre
retenu quelque temps  la chambre, James Burbank et Walter
Stannard allaient-ils chaque jour explorer les deux rives du
fleuve. Ils fouillaient les lots du Saint-John; ils
interrogeaient les gens du pays; ils s'informaient jusque dans les
moindres hameaux du comt; ils promettaient de l'argent, et
beaucoup,  qui leur apporterait un indice quelconque... Leurs
efforts demeuraient infructueux. Comment aurait-on pu leur
apprendre que c'tait au fond de la Crique-Noire que se cachait
l'Espagnol? Personne ne le savait. Et d'ailleurs, pour mieux
soustraire ses victimes  toutes les recherches, Texar n'avait-il
pas d les entraner vers le haut cours du fleuve? Le territoire
n'tait-il pas assez grand, n'y avait-il pas assez de retraites
dans les vastes forts du centre, au milieu des immenses marais du
sud de la Floride, dans la rgion de ces inaccessibles Everglades,
pour que Texar pt si bien y cacher ses deux victimes qu'on ne
parviendrait pas  arriver jusqu' elles?

En mme temps, par ce mdecin, qui venait  Camdless-Bay, James
Burbank fut chaque jour tenu au courant de ce qui se passait 
Jacksonville et dans le nord du comt de Duval.

Les fdraux n'avaient encore fait aucune dmonstration nouvelle
sur le territoire floridien, cela n'tait pas douteux. Des
instructions spciales, venues de Washington, leur commandaient-
elles donc de s'arrter sur la frontire sans chercher  la
franchir? Une pareille attitude et t dsastreuse pour les
intrts des unionistes, tablis sur les territoires du Sud, et
plus particulirement pour James Burbank, si compromis par ses
derniers actes vis--vis des confdrs. Quoi qu'il en soit,
l'escadre du commodore Dupont se trouvait encore dans l'estuaire
de Saint-Mary, et, si les gens de Texar avaient t rappels par
ces trois coups de canon, le soir du 2 mars, c'est que les
autorits de Jacksonville s'taient laiss prendre  une fausse
alerte -- erreur  laquelle Castle-House devait d'avoir chapp au
pillage et  la ruine.

Quant  l'Espagnol, ne songeait-il pas  recommencer une
expdition qu'il pouvait considrer comme incomplte, puisque
James Burbank n'tait pas en son pouvoir? Hypothse peu probable.
En ce moment, sans doute, l'attaque de Castle-House, l'enlvement
de Dy et de Zermah, suffisaient  ses vues. D'ailleurs, quelques
bons citoyens n'avaient pas craint de manifester leur
dsapprobation pour l'affaire de Camdless-Bay et leur dgot 
l'gard du chef des meutiers de Jacksonville, bien que leur
opinion ne ft pas pour proccuper Texar. L'Espagnol dominait plus
que jamais dans le comt de Duval avec son parti de forcens. Ces
gens, sans aveu, ces aventuriers, sans scrupules, en prenaient 
leur aise. Chaque jour, ils s'abandonnaient  des plaisirs de
toutes sortes, qui dgnraient en orgies. Le bruit en arrivait
jusqu' la plantation, et le ciel rverbrait l'clat des
illuminations publiques que l'on pouvait prendre pour la lueur de
quelque nouvel incendie. Les gens modrs, rduits  se taire,
durent subir le joug de cette faction, soutenue par la populace du
comt.

En somme, l'inaction momentane de l'arme fdrale venait
singulirement en aide aux nouvelles autorits du pays. Elles en
profitaient pour faire courir le bruit que les nordistes ne
passeraient pas la frontire, qu'ils avaient ordre de reculer en
Gorgie et dans les Carolines, que la pninsule floridienne ne
subirait pas l'invasion des troupes anti-esclavagistes, que sa
qualit d'ancienne colonie espagnole la mettait en dehors de la
question dont les tats-Unis cherchaient  rgler le sort par les
armes, etc. Aussi, dans tous les comts, se produisait-il donc un
certain courant plus favorable que contraire aux ides dont les
partisans de la violence se faisaient les reprsentants. On le vit
bien, en maint endroit, mais plutt sur la portion septentrionale
de la Floride, du ct de la frontire gorgienne, o les
propritaires de plantations, surtout les gens du Nord, furent
trs maltraits, leurs esclaves mis en fuite, leurs scieries et
chantiers dtruits par l'incendie, leurs tablissements dvasts
par les troupes des confdrs, comme Camdless-Bay venait de
l'tre par la populace de Jacksonville.

Cependant, il ne semblait pas -- maintenant du moins -- que la
plantation et lieu de craindre un nouvel envahissement, ni
Castle-House, une nouvelle agression. Toutefois, combien il
tardait  James Burbank que les fdraux fussent matres du
territoire! Dans l'tat actuel des choses, on ne pouvait rien
tenter directement contre Texar, ni le poursuivre devant la
justice pour des faits qui ne sauraient tre dmentis, cette fois,
ni obliger  rvler en quel lieu il retenait Dy et Zermah.

Par quelle srie d'angoisses passrent James Burbank et les siens
en prsence de ces retards si prolongs! Ils ne pouvaient croire,
cependant, que les fdraux songeassent  s'immobiliser sur la
frontire. La dernire lettre de Gilbert disait formellement que
l'expdition du commodore Dupont et de Sherman avait la Floride
pour objectif. Depuis cette lettre, le gouvernement fdral avait-
il donc envoy des ordres contraires  la baie d'Edisto o
l'escadre attendait avant de reprendre la mer? Un succs des
troupes confdres, survenu en Virginie ou dans les Carolines,
obligeait-il l'arme de l'Union  s'arrter dans sa marche vers le
Sud? Quelle srie d'inquitudes permanentes pour cette famille si
prouve depuis le commencement de la guerre!  combien de
catastrophes ne devait-elle pas s'attendre encore!

Ainsi s'coulrent les cinq jours qui suivirent l'envahissement de
Camdless-Bay. Nulle nouvelle des dispositions prises par les
fdraux. Nulle nouvelle de Dy ni de Zermah, bien que James
Burbank et tout fait pour retrouver leurs traces, bien que pas
une seule journe se ft coule, sans avoir t marque par un
nouvel effort!

On arriva au 9 mars. Edward Carrol tait compltement guri. Il
allait pouvoir se joindre aux dmarches qui seraient faites par
ses amis. Mme Burbank se trouvait toujours dans un tat de
faiblesse extrme. Il semblait que sa vie menaait de s'en aller
avec ses larmes. Dans son dlire, elle appelait sa petite fille
d'une voix dchirante, elle voulait courir  sa recherche. Ces
crises taient suivies de syncopes qui mettaient son existence en
danger. Que de fois Miss Alice put craindre que cette mre
infortune mourt entre ses bras!

Un seul bruit de la guerre arriva  Jacksonville dans la matine
du 9 mars. Malheureusement, il tait de nature  donner une
nouvelle force aux partisans de l'ide sparatiste.

D'aprs ce bruit, le gnral confdr Van Dorn aurait repouss
les soldats de Curtis, le 6 mars, au combat de Bentonville, dans
l'Arkansas, puis oblig les fdraux  battre en retraite. En
ralit, il n'y avait eu qu'un simple engagement avec l'arrire-
garde d'un petit corps nordiste, et ce succs allait tre bien
autrement compens, quelques jours aprs, par la victoire de Pea-
Ridge. Cela suffit, cependant,  provoquer parmi les sudistes un
redoublement d'insolence. Et,  Jacksonville, ils clbrrent
cette action sans importance comme un complet chec de l'arme
fdrale. De l, de nouvelles ftes et de nouvelles orgies, dont
le bruit retentit douloureusement  Camdless-Bay.

Tels sont les faits qu'apprit James Burbank, vers six heures du
soir, quand il revint aprs exploration sur la rive gauche du
fleuve.

Un habitant du comt de Putnam croyait avoir trouv des traces de
l'enlvement  l'intrieur d'un lot du Saint-John, quelques
milles au-dessus de la Crique-Noire. Pendant la nuit prcdente,
cet homme croyait avoir entendu comme un appel dsespr, et il
tait venu rapporter le fait  James Burbank. En outre, l'Indien
Squamb, le confident de Texar, avait t vu, dans ces parages
avec son squif. Qu'on et aperu l'Indien, rien de moins douteux,
et ce dtail fut mme confirm par un passager du _Shannon, _qui,
revenant de Saint-Augustine, avait dbarqu ce jour-l au pier de
Camdless-Bay.

Il n'en fallait pas davantage pour que James Burbank voult
s'lancer sur cette piste. Edward Carrol et lui, accompagns de
deux Noirs, s'tant jets dans une embarcation, avaient remont le
fleuve. Aprs s'tre rapidement ports vers l'lot indiqu, ils
l'avaient fouill avec soin, avaient visit quelques cabanes de
pcheurs, qui ne leur semblrent mme pas avoir t rcemment
occupes. Sous les taillis presque impntrables de l'intrieur,
pas un seul vestige d'tres humains. Rien sur les berges qui
indiqut qu'une embarcation y et accost. Squamb ne fut aperu
nulle part; s'il tait venu rder autour de cet lot, trs
probablement il n'y avait pas dbarqu.

Cette expdition demeura donc sans rsultat, comme tant d'autres.
Il fallut revenir  la plantation, avec la certitude d'avoir,
cette fois encore, suivi une fausse piste.

Or, ce soir l, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol
causaient de cette inutile recherche, au moment o ils taient
runis dans le hall. Vers neuf heures aprs avoir laiss
Mme_ _Burbank assoupie plutt qu'endormie dans sa chambre, Miss
Alice vint les rejoindre, et apprit que cette dernire tentative
n'avait donn aucun rsultat.

Cette nuit allait tre assez obscure. La lune, dans son premier
quartier, avait dj disparu sous l'horizon. Un profond silence
enveloppait Castle-House, la plantation, tout le lit du fleuve.
Les quelques Noirs, retirs dans les communs, commenaient 
s'endormir. Lorsque le silence tait troubl, c'est que des
clameurs lointaines, des dtonations de pices d'artifice,
venaient de Jacksonville, o l'on clbrait  grand fracas le
succs des confdrs.

Chaque fois que ces bruits arrivaient jusque dans le hall, c'tait
un nouveau coup port  la famille Burbank.

Il faudrait pourtant savoir ce qui en est, dit Edward Carrol, et
s'assurer si les fdraux ont renonc  leurs projets sur la
Floride!

-- Oui! il le faut! rpondit M. Stannard. Nous ne pouvons vivre
dans cette incertitude!...

-- Eh bien, dit James Burbank, j'irai  Fernandina, ds demain...
et l, je m'informerai...

En ce moment, on frappa lgrement  la porte principale de
Castle-House, du ct de l'avenue qui conduisait  la rive du
Saint-John.

Un cri chappa  Miss Alice, qui s'lana vers cette porte. James
Burbank voulut en vain retenir la jeune fille. Et, comme on
n'avait pas encore rpondu, un nouveau coup fut frapp plus
distinctement.


XIII
Pendant quelques heures

James Burbank s'avana vers le seuil. Il n'attendait personne.
Peut-tre quelque importante nouvelle lui arrivait-elle de
Jacksonville, apporte par John Bruce de la part de son
correspondant, M. Harvey?

On frappa une troisime fois d'une main plus impatiente.

Qui est l? demanda James Burbank.

-- Moi! fut-il rpondu.

-- Gilbert!... s'cria Miss Alice.

Elle ne s'tait pas trompe. Gilbert  Camdless-Bay! Gilbert
apparaissant au milieu des siens, heureux de venir passer quelques
heures avec eux et sans rien savoir, sans doute, des dsastres qui
les avaient frapps!

En un instant, le jeune lieutenant fut dans les bras de son pre,
tandis qu'un homme, qui l'accompagnait, refermait la porte avec
soin, aprs avoir jet un dernier regard en arrire.

C'tait Mars, le mari de Zermah, le dvou matelot du jeune
Gilbert Burbank.

Aprs avoir embrass son pre, Gilbert se retourna. Puis,
apercevant Miss Alice, il lui prit la main qu'il serra dans un
irrsistible mouvement de tendresse.

Ma mre! s'cria-t-il. O est ma mre?... Est-il vrai qu'elle
soit mourante?...

-- Tu sais donc, mon fils?... rpondit James Burbank.

-- Je sais tout, la plantation dvaste par les bandits de
Jacksonville, l'attaque de Castle-House, ma mre... morte peut-
tre!...

La prsence du jeune homme dans ce pays o il courait
personnellement tant de dangers, s'expliquait maintenant.

Voici ce qui s'tait pass:

Depuis la veille, plusieurs canonnires de l'escadre du commodore
Dupont s'taient portes au del des bouches du Saint-John. Aprs
avoir remont le fleuve, elles durent s'arrter devant la barre, 
quatre milles au-dessous de Jacksonville. Quelques heures plus
tard, un homme, se disant un des gardiens du phare de Pablo, vint
 bord de la canonnire de Stevens, sur laquelle Gilbert
remplissait les fonctions de second. L, cet homme parla de tout
ce qui s'tait pass  Jacksonville, ainsi que de l'envahissement
de Camdless-Bay, de la dispersion des Noirs, de la situation
dsespre de Mme_ _Burbank. Que l'on juge de ce que dut prouver
Gilbert en entendant le rcit de ces dplorables vnements.

Alors, il fut pris d'un irrsistible dsir de revoir sa mre. Avec
l'autorisation du commandant Stevens, il quitta la flottille, il
se jeta dans un de ces lgers canots qu'on appelle gigs.
Accompagn de son fidle Mars, il put passer inaperu au milieu
des tnbres -- du moins il le croyait --, et prit terre  un
demi-mille au-dessous de Camdless-Bay, afin d'viter de dbarquer
au petit port qui pouvait tre surveill.

Mais, ce qu'il ignorait, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est qu'il
tait tomb dans un pige tendu par Texar.  tout prix, l'Espagnol
avait voulu se procurer cette preuve rclame par les magistrats
de Court-Justice, -- cette preuve que James Burbank entretenait
une correspondance avec l'ennemi. Aussi pour attirer le jeune
lieutenant  Camdless-Bay, un gardien du phare de Pablo, qui lui
tait dvou, s'tait-il charg d'apprendre  Gilbert une partie
des faits dont Castle-House venait d'tre le thtre, et plus
particulirement l'tat de sa mre. Le jeune lieutenant, parti
dans les conditions que l'on connat, avait t espionn pendant
qu'il remontait le cours du fleuve. Toutefois, en se glissant le
long des roseaux qui bordent la haute grve du Saint-John, il
tait parvenu, sans le savoir,  dpister les gens de l'Espagnol,
chargs de le suivre. Si ces espions ne l'avaient point vu
dbarquer sur la berge au-dessous de Camdless-Bay, du moins
espraient-ils s'emparer de lui  son retour, puisque toute cette
partie de la rive se trouvait sous leur surveillance.

Ma mre... ma mre!... reprit Gilbert. O est-elle?

-- Me voil, mon fils! rpondit Mme Burbank.

Elle venait d'apparatre sur le palier de l'escalier du hall, elle
le descendit lentement, se retenant  la rampe, et tomba sur un
divan, tandis que Gilbert la couvrait de baisers.

Dans son assoupissement, la malade avait entendu frapper  la
porte de Castle-House. Aussitt, reconnaissant la voix de son
fils, elle avait retrouv assez de forces pour se relever, pour
rejoindre Gilbert, pour venir pleurer avec lui, avec tous les
siens.

Le jeune homme la pressait dans ses bras.

Mre!... mre!... disait-il. Je te revois donc!... Comme tu
souffres!... Mais tu vis!... Ah! nous te gurirons!... Oui! Ces
mauvais jours vont finir!... Nous serons runis... bientt!...
Nous te rendrons la sant!... Ne crains rien pour moi, mre!...
Personne ne saura que Mars et moi, nous sommes venus ici!...

Et, tout en parlant, Gilbert, qui voyait sa mre faiblir, essayait
de la ranimer par ses caresses.

Cependant Mars semblait avoir compris que Gilbert et lui ne
connaissaient pas toute l'tendue du malheur qui les avait
frapps. James Burbank, MM. Carrol et Stannard, silencieux,
courbaient la tte. Miss Alice ne pouvait retenir ses larmes. En
effet, la petite Dy n'tait pas l, ni Zermah, qui aurait d
deviner que son mari venait d'arriver  Camdless-Bay, qu'il tait
dans l'habitation, qu'il l'attendait...

Aussi, le coeur treint par l'angoisse, regardant dans tous les
coins du hall, demanda-t-il  M. Burbank:

Qu'y a-t-il donc, matre?

En ce moment, Gilbert se releva.

Et Dy?... s'cria-t-il. Est-ce que Dy est dj couche?... O est
ma petite soeur?

-- O est ma femme? dit Mars.

Un instant aprs, le jeune officier et Mars savaient tout. En
remontant la berge du Saint-John, depuis l'endroit o les
attendait leur canot, ils avaient bien vu, dans l'ombre, les
ruines accumules sur la plantation. Mais ils pouvaient croire que
tout se bornait  quelque dsastre matriel, consquence de
l'affranchissement des Noirs!... Maintenant, ils n'ignoraient
rien. L'un ne retrouvait plus sa soeur  l'habitation. L'autre n'y
retrouvait plus sa femme... Et personne pour leur dire en quel
endroit Texar les avait entranes depuis sept jours!

Gilbert revint s'agenouiller prs de Mme Burbank. Il mlait ses
larmes aux siennes. Mars, la face injecte, la poitrine haletante,
allait, venait, ne pouvait se contenir.

Enfin sa colre clata.

Je tuerai Texar! s'cria-t-il. J'irai  Jacksonville... demain...
cette nuit...  l'instant...

-- Oui, viens, Mars, viens!... rpondit Gilbert.

James Burbank les arrta.

Si cela et t  faire, dit-il, je n'aurais pas attendu ton
arrive, mon fils! Oui! ce misrable et dj pay de sa vie le
mal qu'il nous a caus! Mais, avant tout, il faut qu'il dise ce
que lui seul peut dire! Et quand je te parle ainsi, Gilbert, quand
je recommande  toi, et  Mars d'attendre, c'est qu'il faut
attendre!

-- Soit, mon pre! rpondit le jeune homme. Du moins, je
fouillerai le territoire, je chercherai...

-- Eh! crois-tu donc que je ne l'aie pas fait? s'cria M. Burbank.
Pas un jour ne s'est pass, sans que nous n'ayons explor les
rives du fleuve, les lots qui peuvent servir de refuge  ce
Texar! Et pas un seul indice, rien qui ait pu me mettre sur la
trace de ta soeur, Gilbert, de ta femme, Mars! Carrol et Stannard
ont tout tent avec moi!... Jusqu'ici nos recherches ont t
inutiles!...

-- Pourquoi ne pas porter plainte  Jacksonville? demanda le jeune
officier. Pourquoi ne pas poursuivre Texar comme coupable d'avoir
provoqu le pillage de Camdless-Bay, d'avoir enlev?...

-- Pourquoi? rpondit James Burbank. Parce que Texar est le matre
maintenant, parce que tout ce qui est honnte tremble devant les
coquins qui lui sont dvous, parce que la populace est pour lui,
et aussi les milices du comt!

-- Je tuerai Texar! rptait Mars, comme s'il et t sous
l'obsession d'une ide fixe.

-- Tu le tueras quand il en sera temps! rpondit James Burbank. 
prsent, ce serait aggraver la situation.

-- Et quand sera-t-il temps?... demanda Gilbert.

-- Quand les fdraux seront les matres de la Floride, lorsqu'ils
auront occup Jacksonville!

-- Et s'il est trop tard, alors?

-- Mon fils!... Mon fils!... je t'en supplie... ne dis pas cela!
s'cria Mme Burbank.

-- Non, Gilbert, ne dites pas cela! rpta Miss Alice.

James Burbank prit la main de son fils.

Gilbert, coute-moi, dit-il. Nous voulions comme toi, comme Mars,
faire justice immdiate de Texar, au cas o il aurait refus de
dire ce que sont devenues ses victimes. Mais, dans l'intrt de ta
soeur, Gilbert, dans l'intrt de ta femme, Mars, notre colre a
d cder devant la prudence. Il y a tout lieu de croire, en effet,
qu'entre les mains de Texar, Dy et Zermah sont des otages dont il
se fera une sauvegarde, car ce misrable doit craindre d'tre
poursuivi pour avoir renvers les honntes magistrats de
Jacksonville, pour avoir dchan une bande de malfaiteurs sur
Camdless-Bay, pour avoir incendi et pill la plantation d'un
nordiste! Si je ne le croyais pas, Gilbert, est-ce que je te
parlerais avec cette conviction? Est-ce que j'aurais eu l'nergie
d'attendre?...

-- Est-ce que je ne serais pas morte! dit Mme Burbank.

La malheureuse femme avait compris que, s'il allait 
Jacksonville, son fils se livrait  Texar. Et qui donc et alors
pu sauver un officier de l'arme fdrale, tomb au pouvoir des
sudistes, au moment o les fdraux menaaient la Floride?

Cependant le jeune officier n'tait plus matre de lui. Il
s'obstinait  vouloir partir. Et, comme Mars rptait: Je tuerai
Texar:

-- Viens donc! dit-il.

-- Tu n'iras pas, Gilbert!

Mme Burbank s'tait leve dans un dernier effort. Elle tait alle
se placer devant la porte. Mais, puise par cet effort, ne
pouvant plus se soutenir, elle s'affaissa.

Ma mre!... ma mre! s'cria le jeune homme.

-- Restez, Gilbert! dit Miss Alice.

Il fallut reporter Mme Burbank dans sa chambre, o la jeune fille
demeura prs d'elle. Puis, James Burbank rejoignit Edward Carrol
et M. Stannard dans le hall. Gilbert tait assis sur le divan, la
tte dans les mains. Mars,  l'cart, se taisait.

Maintenant, Gilbert, dit James Burbank, tu es en possession de
toi-mme. Parle donc. De ce que tu vas nous dire dpendront les
rsolutions que nous devrons prendre. Nous n'avons d'espoir que
dans une prompte arrive des fdraux dans le comt. Ont-ils donc
renonc  leur projet d'occuper la Floride?

-- Non, mon pre.

-- O sont-ils?

-- Une partie de l'escadre se dirige, en ce moment, vers Saint-
Augustine, afin d'tablir le blocus de la cte.

-- Mais le commodore ne songe-t-il point  se rendre matre du
Saint-John? demanda vivement Edward Carrol.

-- Le bas cours du Saint-John nous appartient, rpondit le jeune
lieutenant. Nos canonnires sont dj mouilles dans le fleuve,
sous les ordres du commandant Stevens.

-- Dans le fleuve! et elles n'ont pas encore cherch  s'emparer
de Jacksonville?... s'cria M. Stannard.

-- Non, car elles ont d s'arrter devant la barre,  quatre
milles au-dessous du port.

-- Les canonnires arrtes... dit James Burbank, arrtes par un
obstacle infranchissable?...

-- Oui, mon pre, rpondit Gilbert, arrtes par le manque d'eau.
Il faut que la mare soit assez forte pour permettre de passer
cette barre, et encore sera-ce assez difficile. Mars connat
parfaitement le chenal, et c'est lui qui doit nous piloter.

-- Attendre!... Toujours attendre! s'cria James Burbank. Et
combien de jours?

-- Trois jours au plus, et vingt-quatre heures seulement, si le
vent du large pousse le flot dans l'estuaire.

Trois jours ou vingt-quatre heures, que ce temps serait long pour
les htes de Castle-House! Et, d'ici-l, si les confdrs
comprenaient qu'ils ne pourraient dfendre la ville, s'ils
l'abandonnaient comme ils avaient abandonn Fernandina, le fort
Clinch, les autres points de la Gorgie et de la Floride
septentrionale, Texar ne s'enfuirait-il pas avec eux? Alors, en
quel endroit irait-on le chercher?

Cependant, s'attaquer  lui, en ce moment o il faisait la loi 
Jacksonville, o la populace le soutenait dans ses violences,
c'tait impossible. Il n'y avait pas  revenir l-dessus.

M. Stannard demanda alors  Gilbert s'il tait vrai que les
fdraux eussent prouv quelque insuccs dans le Nord, et ce
qu'on devait penser de la dfaite de Bentonville.

La victoire de Pea-Ridge, rpondit le jeune lieutenant, a permis
aux troupes de Curtis de reprendre le terrain qu'elles avaient un
instant perdu. La situation des nordistes est excellente, leur
succs assur dans un dlai qu'il est difficile de prvoir. Quand
ils auront occup les points principaux de la Floride, ils
empcheront la contrebande de guerre qui se fait par les passes du
littoral, et les munitions comme les armes ne tarderont pas 
manquer aux confdrs. Donc, avant peu, ce territoire aura
retrouv le calme et la scurit sous la protection de notre
escadre!... Oui... dans quelques jours!... Mais, d'ici-l...

L'ide de sa soeur, expose  tant de prils, lui revint avec une
telle force que M. Burbank dut dtourner ce souvenir, en ramenant
la conversation sur la question des belligrants. Gilbert ne
pouvait-il lui apprendre encore bien des nouvelles, qui n'avaient
pu arriver  Jacksonville, ou, du moins,  Camdless-Bay?

Il y en avait quelques-unes, en effet, et d'une grande importance
pour les nordistes des territoires de la Floride.

On se rappelle qu' la suite de la victoire de Donelson, l'tat de
Tennessee, presque entirement, tait rentr sous la domination
des fdraux. Ceux-ci, en combinant une attaque simultane de leur
arme et de leur flotte, songeaient  se rendre matres de tout le
cours du Mississipi. Ils l'avaient donc descendu jusqu' l'le 10,
o leurs troupes allaient prendre contact avec la division du
gnral Beauregard, charg de la dfense du fleuve. Dj, le 24
fvrier, les brigades du gnral Pope, aprs avoir dbarqu 
Commerce, sur la rive droite du Mississipi, venaient de repousser
le corps de J. Thomson. Arrives  l'le 10 et au village de New-
Madrid, il est vrai, elles avaient d s'arrter devant un
formidable systme de redoutes prpar par Beauregard. Si, depuis
la chute de Donelson et de Nasheville, toutes les positions du
fleuve au-dessus de Memphis devaient tre considres comme
perdues pour les confdrs, on pouvait encore dfendre celles qui
se trouvaient au-dessous. C'tait sur ce point qu'allait se livrer
bientt une bataille, dcisive peut-tre.

Mais, en attendant, la rade de Hampton-Road,  l'entre du James-
River, avait t le thtre d'un combat mmorable. Ce combat
venait de mettre aux prises les premiers chantillons de ces
navires cuirasss, dont l'emploi a chang la tactique navale et
modifi les marines de l'Ancien et du Nouveau-Monde.

 la date du 5 mars, le _Monitor, _cuirass construit par
l'ingnieur sudois Erikcson, et le _Virginia, _ancien _Merrimak
_transform, taient prts  prendre la mer, l'un  New York,
l'autre  Norfolk.

Vers cette poque, une division fdrale, runie sous les ordres
du capitaine Marston, se trouvait  l'ancre  Hampton-Road, prs
de Newport-News. Cette division se composait du _Congress, _du
_Saint-Laurence, _du _Cumberland _et de deux frgates  vapeur.

Tout  coup, le 2 mars, dans la matine, apparat le _Virginia,
_command par le capitaine confdr Buchanan. Suivi de quelques
autres navires de moindre importance, il vient se jeter d'abord
sur le _Congress, _ensuite sur le _Cumberland _qu'il perce de son
peron et qu'il coule avec cent vingt hommes de son quipage.
Revenant alors vers le _Congress, _chou sur les vases, il le
dfonce  coups d'obus et le livre aux flammes. La nuit seule
l'empcha de dtruire les trois autres btiments de l'escadre
fdrale.

On s'imaginerait difficilement l'effet que produisit cette
victoire d'un petit navire cuirass contre les vaisseaux de haut
bord de l'Union. Cette nouvelle s'tait propage avec une rapidit
vraiment merveilleuse. De l, une consternation profonde chez les
partisans du Nord, puisqu'un _Virginia _pouvait venir jusque dans
l'Hudson couler les navires de New York. De l aussi, une joie
excessive pour le Sud, qui voyait dj le blocus lev et le
commerce redevenu libre sur toutes ses ctes.

C'est mme ce succs maritime qui avait t si bruyamment clbr
la veille  Jacksonville. Les confdrs pouvaient se croire
maintenant  l'abri des btiments du gouvernement fdral. Peut-
tre, mme,  la suite de la victoire de Hampton-Road, l'escadre
du commodore Dupont serait-elle immdiatement rappele vers le
Potomac ou la Chesapeake? Aucun dbarquement ne menacerait plus
alors la Floride. Les ides esclavagistes, appuyes par la partie
la plus violente des populations du Sud, triompheraient sans
conteste. Ce serait la consolidation de Texar et de ses partisans
dans une situation o ils pouvaient faire tant de mal!

Toutefois, parmi les confdrs, on s'tait ht de triompher trop
tt. Et, ces nouvelles, dj connues dans le nord de la Floride,
Gilbert les complta en rapportant les bruits qui circulaient, au
moment o il avait quitt la canonnire du commandant Stevens.

La seconde journe du combat naval de Hampton-Road, en effet,
avait t bien diffrente de la premire. Le matin du 9 mars, au
moment o le _Virginia _se disposait  attaquer le _Minnesota,
_l'une des deux frgates fdrales, un ennemi, dont il ne
souponnait mme pas la prsence, s'offrit  lui. Singulire
machine, qui s'tait dtache du flanc de la frgate, une bote 
fromage pose sur un radeau, dirent les confdrs. Cette bote 
fromage, c'tait le _Monitor, _command par le lieutenant Warden.
Il avait t envoy dans ces parages pour dtruire les batteries
du Potomac. Mais, arriv  l'embouchure du James-River, le
lieutenant Warden, ayant entendu le canon de Hampton-Road, pendant
la nuit, avait conduit le _Monitor _sur le lieu du combat.

Placs  dix mtres l'un de l'autre, ces deux formidables engins
de guerre se canonnrent pendant quatre heures, et ils
s'abordrent, ce fut sans grand rsultat. Enfin, le _Virginia,
_atteint  sa ligne de flottaison et menac de sombrer, dut fuir
dans la direction de Norfolk. Le _Monitor, _qui devait couler lui-
mme neuf mois plus tard, avait compltement vaincu son rival.
Grce  lui, le gouvernement fdral venait de reprendre toute sa
supriorit sur les eaux de Hampton-Road.

Non, mon pre, dit Gilbert, en achevant son rcit, notre escadre
n'est point rappele dans le Nord. Les six canonnires de Stevens
sont mouilles devant la barre du Saint-John. Je vous le rpte,
dans trois jours au plus tard, nous serons matres de
Jacksonville!

-- Tu vois bien, Gilbert, rpondit M. Burbank, qu'il faut attendre
et retourner  ton bord! Mais, pendant que tu te dirigeais vers
Camdless-Bay, ne crains-tu pas d'avoir t suivi?...

-- Non, mon pre, rpondit le jeune lieutenant. Mars et moi, nous
avons d chapper  tous les regards.

-- Et cet homme, qui est venu t'apprendre ce qui s'tait pass 
la plantation, l'incendie, le pillage, la maladie de ta mre, qui
est-il?

-- Il m'a dit tre un des gardiens qui ont t chasss du phare de
Pablo, et il venait prvenir le commandant Stevens du danger que
couraient les nordistes dans cette partie de la Floride.

-- Il n'tait pas instruit de ta prsence  bord?

-- Non, et il en a paru mme fort surpris, rpondit le jeune
lieutenant. Mais pourquoi ces questions, mon pre?

-- C'est que je redoute toujours quelque pige de la part de
Texar. Il fait plus que souponner, il sait que tu sers dans la
marine fdrale. Il a pu apprendre que tu tais sous les ordres du
commandant Stevens. S'il avait voulu t'attirer ici...

-- Ne craignez rien, mon pre. Nous sommes arrivs  Camdless-Bay,
sans avoir t vus en remontant le fleuve, et il en sera de mme
lorsque nous le descendrons...

-- Pour retourner  ton bord... non ailleurs!

-- Je vous l'ai promis, mon pre. C'est  notre bord que Mars et
moi nous serons rentrs avant le jour.

--  quelle heure partirez-vous?

-- Au renversement de la mare, c'est--dire vers deux heures et
demie du matin.

-- Qui sait? reprit M. Carrol. Peut-tre les canonnires de
Stevens ne seront-elles pas retenues pendant trois jours encore
devant la barre du Saint-John?

-- Oui!... il suffit que le vent du large frachisse pour donner
assez d'eau sur la barre, rpondit le jeune lieutenant. Ah! dt-il
souffler en tempte, qu'il souffle donc! Que nous ayons enfin
raison de ces misrables!... Et alors...

-- Je tuerai Texar, rpta Mars.

Il tait un peu plus de minuit. Gilbert et Mars ne devaient pas
quitter Castle-House avant deux heures, puisqu'il fallait attendre
que la mare descendante leur permt de rejoindre la flottille du
commandant Stevens. L'obscurit serait trs profonde, et il y
avait bien des chances pour qu'ils pussent passer inaperus,
quoique de nombreuses embarcations eussent pour mission de
surveiller le cours du Saint-John, en aval de Camdless-Bay.

Le jeune officier remonta alors prs de sa mre. Il trouva Miss
Alice assise  son chevet. Mme Burbank, brise par le dernier
effort qu'elle venait de faire, tait tombe dans une sorte
d'assoupissement trs douloureux,  en juger par les sanglots qui
s'chappaient de sa poitrine.

Gilbert ne voulut pas troubler cet tat de torpeur o il y avait
plus d'abattement que de sommeil. Il s'assit prs du lit, aprs
que Miss Alice lui eut fait signe de ne pas parler. L,
silencieusement, ils veillrent ensemble cette pauvre femme que le
malheur n'avait pas fini de frapper peut-tre! Avaient-ils besoin
de paroles pour changer leurs penses? Non! Ils souffraient de la
mme souffrance, ils se comprenaient sans rien dire, ils se
parlaient par le coeur.

Enfin, l'heure de quitter Castle-House arriva. Gilbert tendit la
main  Miss Alice, et tous deux se penchrent sur Mme Burbank,
dont les yeux  demi ferms ne purent les voir.

Puis, Gilbert pressa de ses lvres le front de sa mre que la
jeune fille voulut baiser aprs lui. Mme Burbank prouva comme un
douloureux tressaillement; mais elle ne vit pas son fils se
retirer, ni Miss Alice le suivre pour lui donner un dernier adieu.

Gilbert et elle retrouvrent James Burbank et ses amis qui
n'avaient point quitt le hall.

Mars, aprs tre all observer les environs de Castle-House, y
rentrait  ce moment.

Il est l'heure de partir, dit-il.

-- Oui, Gilbert, rpondit James Burbank. Pars donc!... Nous ne
nous reverrons plus qu' Jacksonville...

-- Oui!  Jacksonville, et ds demain, si la mare nous permet de
franchir la barre. Quant  Texar...

-- C'est vivant qu'il nous le faut!... Ne l'oublie pas, Gilbert!

-- Oui!... Vivant!...

Le jeune homme embrassa son pre, il serra les mains de son oncle
Carrol de M. Stannard:

Viens, Mars, dit-il.

Et tous deux, suivant la rive droite du fleuve, le long des berges
de la plantation, marchrent rapidement pendant une demi-heure.
Ils ne rencontrrent personne sur la route. Arrivs  l'endroit o
ils avaient laiss leur gig, cach sous un amoncellement de
roseaux, ils s'embarqurent pour aller prendre le fil du courant
qui devait les entraner rapidement vers la barre du Saint-John.


XIV
Sur le Saint-John

Le fleuve tait alors dsert dans cette partie de son cours. Pas
une seule lueur n'apparaissait sur la rive oppose. Les lumires
de Jacksonville se cachaient derrire le coude que fait la crique
de Camdless, en s'arrondissant vers le nord. Leur reflet seul
montait au-dessus et teintait la plus basse couche des nuages.

Bien que la nuit ft sombre, le gig pouvait facilement prendre
direction sur la barre. Comme aucune vapeur ne se dgageait des
eaux du Saint-John, il aurait t facile de le suivre et de le
poursuivre, si quelque embarcation confdre l'et attendu au
passage -- ce que Gilbert et son compagnon ne croyaient pas avoir
lieu de craindre.

Tous deux gardaient un profond silence. Au lieu de descendre ce
fleuve, ils auraient voulu le traverser pour aller chercher Texar
jusque dans Jacksonville, pour se rencontrer face  face avec lui.
Et alors, remontant le Saint-John, ils eussent fouill toutes les
forts, toutes les criques de ses rives. O M. James Burbank avait
chou, ils auraient russi peut-tre. Et pourtant, il n'tait que
sage d'attendre. Lorsque les fdraux seraient matres de la
Floride, Gilbert et Mars pourraient agir avec plus de chances de
succs vis--vis de l'Espagnol. D'ailleurs, le devoir leur
ordonnait de rejoindre avant le jour la flottille du commandant
Stevens. Si la barre devenait praticable plus tt qu'on ne
l'esprait, ne fallait-il pas que le jeune lieutenant ft  son
poste de combat, et Mars au sien, pour piloter les canonnires 
travers ce chenal, dont il connaissait la profondeur  tout
instant de la mer montante?

Mars, assis  l'arrire du gig, maniait sa pagaie avec vigueur.
Devant lui, Gilbert observait soigneusement le cours du fleuve en
amont, prt  signaler tout obstacle ou tout danger qui se
prsenterait, barque ou tronc en drive. Aprs s'tre obliquement
carte de la rive droite, afin de prendre le milieu du chenal, la
lgre embarcation n'aurait plus qu' suivre le fil du courant, o
elle se maintiendrait d'elle-mme. Jusque-l, il suffisait que,
d'un mouvement de la main, Mars fort sur bbord ou sur tribord
pour tenir une direction convenable.

Sans doute, mieux et valu ne point s'loigner de la sombre
lisire d'arbres et de roseaux gigantesques, qui bordent la rive
droite du Saint-John.  la longer sous la retombe des paisses
ramures, on risquait moins d'tre aperu. Mais, un peu au-dessous
de la plantation, un coude trs accus de la rive renvoie le
courant vers l'autre bord. Il s'est tabli l un large remous, qui
et rendu la navigation du gig infiniment plus pnible tout en
retardant sa marche. Aussi Mars, ne voyant rien de suspect en
aval, cherchait-il plutt  s'abandonner aux eaux vives du milieu
qui descendent rapidement vers l'embouchure. Du petit port de
Camdless-Bay jusqu' l'endroit o la flottille tait mouille au-
dessous de la barre, on comptait de quatre  cinq milles, et, avec
l'aide du jusant, sous la pousse des bras vigoureux de Mars, le
gig ne pouvait tre embarrass de les enlever en deux heures. Il
serait donc de retour, avant que les premires lueurs du jour
eussent clair la surface du Saint-John.

Un quart d'heure aprs leur embarquement, Gilbert et Mars se
trouvaient en plein fleuve. L, ils purent constater que, si leur
rapidit tait considrable, la direction du courant les portait
vers Jacksonville. Peut-tre mme, inconsciemment, Mars appuyait-
il de ce ct, comme s'il et t sollicit par quelque
irrsistible attraction. Cependant il fallait viter ce lieu
maudit, dont les abords devaient tre gards avec plus de soin que
la partie centrale du Saint-John.

Droit, Mars, droit! se contenta de dire le jeune officier.

Et le gig dut se maintenir dans le fil du courant,  un quart de
mille de la rive gauche.

Le port de Jacksonville ne se montrait ni sombre ni silencieux,
cependant. De nombreuses lumires couraient sur les quais ou
tremblotaient dans les embarcations  la surface des eaux.
Quelques-unes mme se dplaaient rapidement, comme si une active
surveillance et t organise sur un assez large rayon.

En mme temps, des chants, mls de cris, indiquaient que les
scnes de plaisir ou d'orgie continuaient  troubler la ville.
Texar et ses partisans croyaient-ils donc toujours  la dfaite
des nordistes en Virginie et  la retraite possible de la
flottille fdrale? Ou bien profitaient-ils de leurs derniers
jours pour se livrer  tous les excs, au milieu d'une population
ivre de whiskey et de gin?

Quoi qu'il en soit, comme le gig filait toujours dans le lit du
courant, Gilbert avait lieu de croire qu'il serait bientt 
l'abri des plus grands dangers, du moment qu'il aurait dpass
Jacksonville, quand, soudain, il fit signe  Mars de s'arrter. 
moins d'un mille au-dessous du port, il venait d'apercevoir une
longue ligne de taches noires, semes comme une srie d'cueils
d'une rive  l'autre du fleuve.

C'tait une ligne d'embarcations, embosses en cet endroit, qui
barrait le Saint-John. videmment, si les canonnires parvenaient
 franchir la barre, ces embarcations seraient impuissantes  les
arrter, et elles n'auraient plus qu' battre en retraite; mais,
pour le cas o des chaloupes fdrales tenteraient de remonter le
fleuve, elles seraient peut-tre capables de s'opposer  leur
passage. C'est pour cette raison qu'elles taient venues former un
barrage pendant la nuit. Toutes taient immobiles en travers du
Saint-John, soit qu'elles se maintinssent avec leurs avirons, soit
qu'elles fussent mouilles sur leurs grappins. Bien qu'on ne pt
le voir, nul doute qu'elles eussent  bord un assez grand nombre
d'hommes, bien arms pour l'offensive comme pour la dfensive.

Toutefois Gilbert fit cette remarque que le chapelet
d'embarcations ne barrait pas encore le fleuve, lorsqu'il l'avait
remont pour atteindre Camdless-Bay. Cette prcaution n'avait donc
t prise que depuis le passage du gig, et peut-tre en prvision
d'une attaque dont il n'tait point question au moment o le jeune
lieutenant venait de quitter la flottille de Stevens.

Il fallut, ds lors, abandonner le milieu du fleuve, afin de
s'abriter le plus possible le long de la rive droite. Peut-tre le
canot resterait-il inaperu, s'il manoeuvrait  travers le
fouillis des roseaux et dans l'ombre des arbres de la berge. En
tout cas, il n'existait aucun autre moyen d'viter le barrage du
Saint-John.

Mars, tche de pagayer sans bruit jusqu'au moment o nous aurons
dpass cette ligne, dit le jeune lieutenant.

-- Oui, monsieur Gib.

-- Il y aura sans doute  lutter contre les remous, et s'il faut
te venir en aide...

-- J'y suffirai, rpondit Mars.

Et, faisant voluer le gig, il le ramena rapidement du ct de la
rive droite, lorsqu'il n'tait dj plus qu' trois cents yards
au-dessus de la ligne d'embossage.

Puisque l'embarcation n'avait pas t aperue pendant qu'elle
traversait obliquement le fleuve -- et elle aurait pu l'tre --
maintenant qu'elle se confondait avec les sombres masses de la
berge, il tait impossible qu'elle ft dcouverte.  moins que
l'extrmit du barrage s'appuyt sur la rive, il tait  peu prs
certain qu'elle pourrait le franchir. Dans le chenal mme du
Saint-John, il et t plus qu'imprudent de le tenter.

Mars pagayait au milieu d'une obscurit que rendait plus profonde
encore l'pais rideau des arbres. Il vitait soigneusement de
heurter des souches, dont la tte mergeait  et l, ou de
frapper l'eau trop bruyamment, bien qu'il et parfois  vaincre un
contre-courant que certaines drivations des remous rendaient
assez rude.  driver dans ces conditions, Gilbert prouverait un
retard d'une heure, sans doute. Mais peu importerait qu'il fit
jour alors; il serait assez prs du mouillage des canonnires pour
n'avoir plus rien  craindre de Jacksonville.

Vers quatre heures, le canot tait arriv  la hauteur des
embarcations. Ainsi que l'avait prvu Gilbert, tant donn le peu
de profondeur du fleuve en cet endroit du chenal, le passage avait
t laiss libre le long de la rive. Quelques centaines de pieds
au del, une pointe, qui faisait saillie sur le Saint-John --
pointe trs boise -- s'abritait confusment sous un massif de
paltuviers et d'normes bambous.

Il s'agissait de contourner cette pointe, trs sombre du ct de
l'amont. En aval, au contraire, les masses de verdure cessaient
brusquement. Le littoral, plus dclive aux approches de l'estuaire
du Saint-John, se dcoupait en une suite de criques et de
marcages, formant une grve trs basse, trs dcouverte. L, plus
un arbre, plus de rideau obscur, et, par consquent, les eaux
redevenaient assez claires. Il n'tait donc pas impossible qu'un
point noir et mouvant, comme le gig, trop petit pour que deux
hommes pussent s'y coucher, ft aperu de quelque embarcation
rdant au large de la pointe.

Au del, il est vrai, le remous ne se faisait plus sentir. C'tait
un courant assez vif, qui longeait la rive sans chercher la
direction du chenal. Si le canot doublait heureusement cette
pointe, il serait rapidement entran vers la barre, et il
arriverait en peu de temps au mouillage du commandant Stevens.

Mars se glissait donc le long de la rive avec une extrme
prudence. Ses yeux essayaient de percer les tnbres, observant le
bas cours du fleuve. Il rasait la berge d'aussi prs que possible,
luttant contre le remous qui tait encore trs violent au revers
de la pointe. La pagaie pliait sous ses bras vigoureux, pendant
que Gilbert, le regard tourn vers l'amont, ne cessait de fouiller
la surface du Saint-John.

Cependant le gig s'approchait peu  peu de la pointe. Quelques
minutes encore, et il en aurait atteint l'extrmit, qui se
prolongeait sous la forme d'une fine langue de sable. Il n'en
tait plus qu' vingt-cinq ou trente yards, quand, soudain, Mars
s'arrta.

Es-tu fatigu, demanda le jeune lieutenant, et veux-tu que je te
remplace?...

-- Pas un mot, monsieur Gilbert! rpondit Mars.

Et, en mme temps, de deux violents coups de pagaie, il se lana
obliquement, comme s'il et voulu s'chouer contre la rive.
Aussitt, ds qu'il fut  porte, il saisit une des branches qui
pendaient sur les eaux; puis, hlant dessus, il fit disparatre
l'embarcation sous un sombre berceau de verdure. Un instant aprs,
leur amarre tourne  l'une des racines d'un paltuvier, Gilbert
et Mars, immobiles, se trouvaient au milieu d'une obscurit telle
qu'ils ne pouvaient plus se voir.

Cette manoeuvre n'avait pas dur dix secondes.

Le jeune lieutenant saisit alors le bras de son compagnon, et il
allait lui demander l'explication de cette manoeuvre, lorsque
Mars, tendant le bras  travers le feuillage, montra un point
mouvant sur la partie moins sombre des eaux.

C'tait une embarcation conduite par quatre hommes qui remontait
le courant, aprs avoir doubl la langue de terre, et se dirigeait
de manire  longer la berge au-dessus de la pointe.

Gilbert et Mars eurent alors la mme pense: avant tout et malgr
tout, regagner leur bord. Si leur canot tait dcouvert, ils
n'hsiteraient pas  sauter sur la rive, ils fileraient entre les
arbres, ils s'enfuiraient par la berge jusqu' la hauteur de la
barre. L, le jour venu, soit qu'on apert leurs signaux de la
plus rapproche des canonnires, soit qu'ils dussent la rejoindre
 la nage, ils feraient tout ce qu'il tait humainement possible
de faire pour revenir  leur poste.

Mais, presque aussitt, ils allaient comprendre que toute retraite
par terre leur serait coupe.

En effet, lorsque l'embarcation fut arrive  vingt pieds au plus
du berceau de verdure, une conversation s'tablit entre les gens
qui la montaient et une demi-douzaine d'autres, dont les ombres
apparaissaient entre les arbres sur l'arte de la berge.

Le plus difficile est fait? cria-t-on de terre.

-- Oui, rpondit-on du fleuve. Cette pointe  doubler avec mare
descendante, c'est aussi dur que de remonter un rapide!

-- Allez-vous mouiller en cet endroit, maintenant! que nous voil
dbarqus sur la pointe?

-- Sans doute, au milieu du remous... Nous garderons mieux
l'extrmit du barrage.

-- Bien! Pendant ce temps, nous allons surveiller la berge, et, 
moins de se jeter dans le marais, j'imagine que ces coquins auront
quelque peine  nous chapper...

-- Si ce n'est fait dj?

-- Non! Ce n'est pas possible! videmment, ils tenteront de
revenir  leur bord avant le jour. Or, comme ils ne peuvent
franchir la ligne des embarcations, ils essaieront de filer le
long de la rive, et nous serons l pour les arrter au passage.

Ces quelques phrases suffisaient  faire comprendre ce qui tait
arriv. Le dpart de Gilbert et de Mars devait avoir t signal,
-- nul doute  cet gard. Si, pendant qu'ils remontaient le fleuve
pour atteindre le port de Camdless-Bay, ils avaient pu chapper
aux embarcations charges de leur couper la route, maintenant que
le fleuve tait barr et qu'on les guettait au retour, il leur
serait bien difficile, sinon impossible, de regagner le mouillage
des canonnires.

En somme, dans ces conditions, le gig se trouvait pris entre les
hommes de l'embarcation et ceux de leurs compagnons qui venaient
de prendre pied sur la pointe. Donc, si la fuite tait devenue
impraticable en descendant le fleuve, elle ne l'tait pas moins
par cette troite berge, resserre entre les eaux du Saint-John et
les marais du littoral.

Ainsi Gilbert venait d'apprendre que son passage avait t signal
sur le Saint-John. Toutefois, peut-tre, ignorait-on que son
compagnon et lui eussent dbarqu  Camdless-Bay, et que l'un
d'eux ft le fils de James Burbank, et un officier de la marine
fdrale; l'autre, un de ses matelots. Il n'en tait rien,
malheureusement. Le jeune lieutenant ne put plus douter du danger
qui le menaait, lorsqu'il entendit les dernires phrases que ces
gens changrent entre eux.

Ainsi veillez bien! dit-on de terre.

-- Oui... Oui!... fut-il rpondu. Un officier fdral, c'est de
bonne prise, d'autant plus que cet officier est le propre fils de
l'un de ces damns nordistes de la Floride!

-- Et a nous sera pay cher, puisque c'est Texar qui paie!

-- Il est possible, cependant, que nous ne russissions pas  les
enlever cette nuit, s'ils sont parvenus  se cacher dans quelque
creux de la rive. Mais, au jour, nous en fouillerons si bien tous
les trous qu'un rat d'eau ne nous chapperait pas!

-- N'oublions pas qu'il y a recommandation expresse de les avoir
vivants!

-- Oui!... Convenu!... Convenu aussi que, dans le cas o ils se
feraient arrter sur la berge, nous n'aurons qu' vous hler pour
que vous veniez les prendre et les conduire  Jacksonville?

-- D'ailleurs,  moins qu'il faille leur donner la chasse, nous
resterons mouills ici.

-- Et nous,  notre poste, en travers de la berge.

-- Allons! Bonne chance! En vrit, mieux aurait valu passer la
nuit  boire dans les cabarets de Jacksonville...

-- Oui, si ces deux coquins nous chappent! Non, si, demain, nous
les amenons, pieds et poings lis,  Texar!

L-dessus, l'embarcation s'loigna de deux longueurs d'aviron.
Puis, le bruit d'une chane, qui se droulait, indiqua bientt que
son ancre tait par le fond. Quant aux hommes qui occupaient la
lisire de la berge, s'ils ne parlaient plus, du moins entendait-
on le bruit de leurs pas sur les feuilles tombes des arbres. Du
ct du fleuve, comme du cte de la terre, la fuite n'tait donc
plus possible.

C'est  quoi rflchissaient Gilbert et Mars. L'un et l'autre
n'avaient pas fait un seul mouvement ni prononc une seule parole.
Rien ne pouvait donc trahir la prsence du gig enfoui sous le
sombre berceau de verdure, berceau qui tait une prison.
Impossible d'en sortir. En admettant qu'il n'y ft point dcouvert
pendant la nuit, comment Gilbert chapperait-il aux regards,
lorsque le jour paratrait? Or, la capture du jeune lieutenant,
c'tait non seulement sa vie menace -- soldat, il en et
volontiers fait le sacrifice --, mais, si on parvenait  tablir
qu'il avait dbarqu  Castle-House, c'tait son pre arrt de
nouveau par les partisans de Texar, c'tait la connivence de James
Burbank avec les fdraux dmontre sans conteste. Que la preuve
et manqu  l'Espagnol, quand il accusait pour la premire fois
le propritaire de Camdless-Bay, cette preuve ne lui ferait plus
dfaut, lorsque Gilbert serait en son pouvoir. Et alors, que
deviendrait Mme Burbank? Que deviendraient Dy et Zermah, lorsque
le pre, le frre, le mari, ne seraient plus l pour continuer
leurs recherches?

En un instant, toutes ces penses se prsentrent  l'esprit du
jeune officier, et il en avait entrevu les invitables
consquences.

Ainsi, au cas o tous deux seraient pris, il ne resterait plus
qu'une seule chance: c'est que les fdraux s'empareraient de
Jacksonville, avant que Texar et t en tat de nuire. Peut-tre,
alors, seraient-ils dlivrs assez  temps pour que la
condamnation  laquelle ils ne pouvaient chapper n'et pas t
suivie d'excution. Oui! tout espoir tait l et n'tait plus que
l. Mais, comment hter l'arrive du commandant Stevens et de ses
canonnires en amont du fleuve? Comment franchir la barre du
Saint-John, si l'eau manquait encore? Comment guider la flottille
 travers les multiples sinuosits du chenal, si Mars, qui devait
la piloter, tombait entre les mains des sudistes?

Gilbert devait donc risquer mme l'impossible pour regagner son
bord avant le jour, et il fallait partir sans perdre un instant.
tait-ce impraticable? Mars ne pouvait-il, en lanant brusquement
le gig  travers le remous, lui rendre sa libert? Pendant que les
gens de l'embarcation perdraient du temps, soit  lever leur
ancre, soit  larguer leur chane, n'aurait-il pas pris assez
d'avance pour se mettre hors d'atteinte?

Non! c'et t tout compromettre. Le jeune lieutenant ne le savait
que trop. La pagaie de Mars ne pouvait lutter avec avantage contre
les quatre avirons de l'embarcation. Le canot ne tarderait pas 
tre rattrap, pendant qu'il essaierait de filer le long de la
rive. Agir de la sorte, ce serait courir  une perte certaine.

Que faire alors? Convenait-il d'attendre? Le jour allait bientt
paratre. Il tait dj quatre heures et demie du matin. Quelques
blancheurs flottaient au-dessus de l'horizon dans l'est.

Cependant il importait de prendre un parti, et voici celui auquel
s'arrta Gilbert.

Aprs s'tre courb vers Mars, afin de lui parler  voix basse:

Nous ne pouvons attendre plus longtemps, dit-il. Nous sommes
arms chacun d'un revolver et d'un coutelas. Dans l'embarcation,
il y a quatre hommes. Ce n'est que deux contre un. Nous aurons
l'avantage de la surprise. Tu vas pousser vigoureusement le gig 
travers le remous et le lancer contre l'embarcation en quelques
coups de pagaie. tant mouille, elle ne pourra viter l'abordage.
Nous tomberons sur ces hommes, nous les frapperons, sans leur
laisser le temps de se reconnatre, et nous tirerons au large.
Puis, avant que ceux de la berge aient donn l'alarme, peut-tre
aurons-nous franchi le barrage et atteint la ligne des
canonnires. -- Est-ce compris, Mars?

Mars rpondit en prenant son coutelas qu'il passa tout ouvert  sa
ceinture, prs de son revolver. Cela fait, il largua doucement
l'amarre du canot et saisit sa pagaie pour la pousser d'un coup
vigoureux.

Mais, au moment o il allait commencer sa manoeuvre, Gilbert
l'arrta d'un geste.

Une circonstance inattendue venait de lui faire immdiatement
modifier ses projets.

Avec les premires lueurs du jour, un pais brouillard commenait
 se lever sur les eaux. On et dit d'une ouate humide qui se
droulait  leur surface en les effleurant de ses volutes
mouvantes. Ces vapeurs, formes en mer, venaient de l'embouchure
du fleuve, et, pousses par une lgre brise, elles remontaient
lentement le cours du Saint-John. Avant un quart d'heure, aussi
bien Jacksonville, sur la rive gauche, que les massifs d'arbres de
la berge, sur la rive droite, tout aurait disparu dans
l'amoncellement de ces brumes un peu jauntres, dont l'odeur
caractristique emplissait dj la valle.

N'tait-ce pas le salut qui s'offrait au jeune lieutenant et  son
compagnon? Au lieu de risquer une lutte ingale, dans laquelle ils
pouvaient succomber tous deux, pourquoi n'essaieraient-ils pas de
se glisser  travers ce brouillard? Gilbert crut, du moins, que
c'tait ce qu'il y avait de mieux  faire. C'est pourquoi il
retint Mars, au moment o celui-ci allait brusquement dborder de
la rive. Il s'agissait, au contraire, de la ranger prudemment,
silencieusement, en vitant l'embarcation, dont la silhouette,
indcise dj, allait s'effacer tout  fait.

Alors les voix recommencrent  se hler dans l'ombre. Du fleuve
on rpondait  la berge.

Attention au brouillard!

-- Oui! Nous allons lever notre ancre et nous rapprocher davantage
de la rive!

-- C'est bien, mais restez aussi en communication avec les
embarcations du barrage. S'il en passe prs de vous, prvenez-les
de croiser en tous sens jusqu'au lever des brumes.

-- Oui!... Oui!... Ne craignez rien, et veillez bien au cas o ces
coquins chercheraient  fuir par terre!

videmment, cette prcaution, tout indique, allait tre prise. Un
certain nombre d'embarcations s'appliqueraient  croiser d'une
rive  l'autre du fleuve. Gilbert le savait; il n'hsita pas. Le
gig, silencieusement manoeuvr par Mars, abandonna le berceau de
verdure et s'avana lentement  travers le remous.

Le brouillard tendait  s'paissir, bien qu'il ft pntr d'un
demi-jour blafard, semblable  la lueur qui passe  travers la
corne d'une lanterne. On ne voyait plus rien, mme dans un rayon
de quelques yards. Si, par bonheur, le canot n'abordait pas
l'embarcation mouille au large, il avait bien des chances de
rester inaperu. Et, en effet, il put l'viter, pendant que les
hommes s'occupaient  en relever l'ancre avec un bruit de chane,
qui marquait  peu prs la place dont il fallait s'carter.

Le gig passa donc, et Mars put appuyer un peu plus vigoureusement
sur sa pagaie.

Le difficile tait alors de suivre une direction convenable, sans
s'exposer  prendre le chenal au milieu du fleuve. Il fallait, au
contraire, se tenir  une petite distance de la rive droite. Rien
n'et pu guider Mars  travers les brumes amonceles, si ce n'est
peut-tre le grondement des eaux qui s'accentuait en rasant le
pied de la berge. On sentait dj venir le jour. Il grandissait
au-dessus de la masse des vapeurs, bien que le brouillard restt
trs pais  la surface du Saint-John.

Pendant une demi-heure, le gig erra, pour ainsi dire, 
l'aventure. Quelquefois, une vague silhouette apparaissait
inopinment. On pouvait croire que ce ft une embarcation,
dmesurment agrandie par la rfraction -- phnomne communment
observ au milieu des brouillards en mer. En effet, tout objet s'y
montre aux yeux avec une soudainet vraiment fantastique, et
l'impression est qu'il a des dimensions normes. Cela se produisit
frquemment. Heureusement, ce que Gilbert prenait pour une
chaloupe n'tait qu'une boue de balisage, une tte de roche
mergeant des eaux, ou quelque pieu enfonc dans le fleuve, dont
la pointe se perdait dans le plafond des vapeurs.

Divers couples d'oiseaux passaient aussi, dployant une envergure
dmesure. Si on les voyait  peine, on entendait, du moins, le
cri perant qu'ils jetaient  travers l'espace. D'autres
s'envolaient du lit mme du fleuve, au moment o l'approche du
canot venait de les mettre en fuite. Il et t impossible de
reconnatre s'ils allaient se reposer sur la berge,  quelques pas
seulement, ou s'ils se replongeaient sous les eaux du Saint-John.

En tout cas, puisque la mare descendait toujours, Gilbert tait
certain que le gig, entran par le jusant, gagnait vers le
mouillage du commandant Stevens. Cependant, comme le courant avait
beaucoup molli dj, rien ne pouvait faire croire que le jeune
lieutenant et enfin dpass la ligne d'embossage. Ne devait-il
pas craindre, au contraire, d'tre maintenant  sa hauteur et de
tomber brusquement sur l'une des embarcations.

Ainsi, toute ventualit de grave danger n'avait pas disparu
encore. Bientt mme, il fut manifeste que le gig se trouvait en
plus grand pril que jamais. Aussi,  de courts intervalles, Mars
s'arrtait-il, laissant sa pagaie suspendue au-dessus des eaux.
Des bruits d'aviron, loigns ou proches, se faisaient
incessamment entendre dans un rayon restreint. Divers cris se
rpondaient d'une embarcation  une autre. Quelques formes, dont
les linaments taient  peine dessins, s'estompaient tout  coup
dans le vague du brouillard. C'taient bien des bateaux en marche
qu'il fallait viter. Parfois, aussi, les vapeurs s'entrouvraient
soudain, comme si un vaste souffle et pntr leur masse. La
porte de la vue s'agrandissant jusqu' une distance de quelques
centaines de yards, Gilbert et Mars essayaient alors de
reconnatre leur position sur le fleuve. Mais l'claircie se
brouillait de nouveau, et le canot n'avait plus que la ressource
de se laisser aller au courant.

Il tait un peu plus de cinq heures. Gilbert calcula qu'il devait
tre alors  deux milles du mouillage. En effet, il n'avait pas
encore atteint la barre du fleuve. Cette barre et t aisment
reconnaissable au bruit plus accentu du courant, aux nombreuses
stries des eaux qui s'y entremlent avec un fracas auquel des
marins ne peuvent se tromper. Si la barre et t dj franchie,
Gilbert se ft cru relativement en sret, car il n'tait pas
probable que les embarcations voulussent se hasarder  cette
distance de Jacksonville sous le feu des canonnires.

Tous deux coutaient donc, se penchant presque au ras de l'eau.
Leur oreille si exerce n'avait encore rien pu percevoir. Il
fallait qu'ils se fussent gars, soit vers la droite, soit vers
la gauche du fleuve. Maintenant, ne vaudrait-il pas mieux le
prendre obliquement, de manire  rallier une des rives, et, s'il
le fallait, attendre que le brouillard ft moins pais pour se
remettre en bonne route?

C'tait le meilleur parti  prendre, puisque les vapeurs
commenaient  monter vers de plus hautes zones. Le soleil, que
l'on sentait au-dessus, les enlevait en les chauffant.
Visiblement, la surface du Saint-John allait rapparatre sur une
vaste tendue, bien avant que le ciel ft redevenu distinct. Puis,
le rideau se dchirerait d'un coup, les horizons sortiraient des
brumes. Peut-tre, alors,  un mille au del de la barre, Gilbert
apercevrait-il les canonnires, vites de jusant, qu'il lui
serait possible de rejoindre.

En ce moment, un bruit d'eaux entrechoques se fit entendre.
Presque aussitt le gig commena  tournoyer comme s'il et t
emport dans une sorte de tourbillon. On ne pouvait s'y tromper.

La barre! s'cria Gilbert.

-- Oui! la barre, rpondit Mars, et, une fois franchie, nous
serons au mouillage.

Mars avait repris sa pagaie et cherchait maintenant  se tenir en
bonne direction.

Soudain, Gilbert l'arrta. Dans un recul des vapeurs, il venait
d'apercevoir une embarcation, rapidement mene, suivant la mme
route. Les hommes qui la montaient avaient-ils vu le canot?
Voulaient-ils lui barrer le passage?

Revirons sur bbord, dit le jeune lieutenant.

Mars volua, et quelques coups de pagaie l'eurent bientt rejet
dans un sens contraire.

Mais, de ce ct, des voix se firent entendre. Elles se hlaient
bruyamment. Il y avait certainement sur cette partie du fleuve
plusieurs embarcations qui croisaient de conserve.

Tout d'un coup, et comme si une immense houppe eut largement
balay l'espace, les vapeurs retombrent en eau pulvrise  la
surface du Saint-John.

Gilbert ne put retenir un cri.

Le gig tait au milieu d'une douzaine d'embarcations, charges de
surveiller cette partie du chenal, dont la barre coupait le
sinueux passage aprs une longue ligne oblique.

Les voil!... Les voil!

Telles furent les exclamations que se renvoyrent les bateaux de
l'un  l'autre.

Oui, nous voil! rpondit le jeune lieutenant. Revolver et
coutelas aux mains, Mars, et dfendons-nous!

Se dfendre  deux contre une trentaine d'hommes!

En un instant, trois ou quatre embarcations avaient abord le gig.
Des dtonations clatrent. Seuls, les revolvers de Gilbert et de
Mars, que l'on voulait prendre vivants, avaient fait feu. Trois ou
quatre marins furent tus ou blesss. Mais, dans cette lutte
ingale, comment Gilbert et son compagnon n'auraient-ils pas
succomb?

Le jeune lieutenant fut garrott, malgr son nergique rsistance,
puis transport dans une des embarcations.

Fuis... Mars!... Fuis!..., cria-t-il une dernire fois.

D'un coup de son coutelas, Mars se dbarrassa de l'homme qui le
tenait. Avant qu'on et pu le ressaisir, l'intrpide mari de
Zermah s'tait prcipit dans le fleuve. En vain chercha-t-on  le
reprendre. Il venait de disparatre au milieu des tourbillons de
la barre, dont les eaux tumultueuses se changent en torrents au
retour de la mare montante.


XV
Jugement

Une heure plus tard, Gilbert accostait le quai de Jacksonville. On
avait entendu les coups de revolver tirs en aval. S'agissait-il
l d'un engagement entre les embarcations confdres et la
flottille fdrale? Ne devait-on pas craindre, mme, que les
canonnires du commandant Stevens eussent franchi le chenal en cet
endroit? Cela n'avait pas laiss de causer une trs srieuse
motion parmi la population de la ville. Une partie des habitants
s'tait rapidement porte vers les estacades. Les autorits
civiles, reprsentes par Texar et les plus dtermins de ses
partisans n'avaient point tard  les suivre. Tous regardaient
dans la direction de la barre, maintenant dgage des brumes.
Lorgnettes et longues-vues fonctionnaient incessamment. Mais la
distance tait trop grande -- environ trois milles -- pour que
l'on pt tre fix sur l'importance de l'engagement et de ses
rsultats.

En tout cas, la flottille se tenait toujours au poste de mouillage
qu'elle occupait la veille, et Jacksonville ne devait encore rien
redouter d'une attaque immdiate des canonnires. Les plus
compromis de ses habitants auraient le temps de se prparer  fuir
vers l'intrieur de la Floride.

D'ailleurs, si Texar et deux ou trois de ses compagnons avaient,
plus que tous autres, quelques raisons de craindre pour leur
propre scurit, il ne leur parut pas qu'il y et lieu de
s'inquiter de l'incident. L'Espagnol se doutait bien qu'il
s'agissait de la capture de ce canot, dont il voulait s'emparer 
tout prix.

Oui,  tout prix! rptait Texar, en cherchant  reconnatre
l'embarcation qui s'avanait vers le port.  tout prix, ce fils de
Burbank, qui est tomb dans le pige que je lui ai tendu! Je la
tiens, enfin, cette preuve que James Burbank est en communication
avec les fdraux! Sang-Dieu! quand j'aurai fait fusiller le fils,
vingt-quatre heures ne se passeront pas sans que j'aie fait
fusiller le pre!

En effet, bien que son parti ft matre de Jacksonville, Texar,
aprs le renvoi prononc en faveur de James Burbank, avait voulu
attendre une occasion propice pour le faire arrter de nouveau.
L'occasion s'tait prsente d'attirer Gilbert dans un pige.
Gilbert, reconnu comme officier fdral, arrt en pays ennemi,
condamn comme espion, l'Espagnol pourrait accomplir jusqu'au bout
sa vengeance.

Il ne fut que trop servi par les circonstances. C'tait bien le
fils du colon de Camdless-Bay, de James Burbank, qui tait ramen
au port de Jacksonville.

Que Gilbert ft seul, que son compagnon se ft noy ou sauv, peu
importait puisque le jeune officier tait pris. Il n'y aurait plus
qu' le traduire devant un comit, compos des partisans de Texar,
que celui-ci prsiderait en personne.

Gilbert fut accueilli par les hues et les menaces de ce populaire
qui le connaissait bien. Il reut avec ddain toutes ces clameurs.
Son attitude ne dcela aucune crainte, bien qu'une escouade de
soldats et d tre appele pour protger sa vie contre les
violences de la foule. Mais, lorsqu'il aperut Texar, il ne fut
pas matre de lui et se serait jet sur l'Espagnol, s il n'et t
retenu par ses gardiens.

Texar ne fit pas un mouvement, il ne pronona pas une parole, il
affecta mme de ne point voir le jeune officier, et il le laissa
s'loigner avec la plus parfaite indiffrence.

Quelques instants aprs, Gilbert Burbank tait enferm dans la
prison de Jacksonville. On ne pouvait se faire illusion sur le
sort que lui rservaient les sudistes.

Vers midi, M. Harvey, le correspondant de James Burbank, se
prsentait  la prison et tentait de voir Gilbert. Il fut
conduit. Par ordre de Texar, le jeune lieutenant tait mis au
secret le plus absolu. Cette dmarche eut mme pour rsultat que
M. Harvey allait tre surveill trs svrement.

En effet, on n'ignorait pas ses rapports avec la famille Burbank,
et il entrait dans les projets de l'Espagnol que l'arrestation de
Gilbert ne ft pas immdiatement connue  Camdless-Bay. Une fois
le jugement rendu, la condamnation prononce, il serait temps
d'apprendre  James Burbank ce qui s'tait pass, et, lorsqu'il
l'apprendrait, il n'aurait plus le temps de fuir Castle-House afin
d'chapper  Texar.

Il s'ensuivit que M. Harvey ne put envoyer un messager  Camdless-
Bay. L'embargo avait t mis sur les embarcations du port. Toute
communication tant interrompue entre la rive gauche et la rive
droite du fleuve, la famille Burbank ne devait rien savoir de
l'arrestation de Gilbert. Pendant qu'elle le croyait  bord de la
canonnire de Stevens, le jeune officier tait dtenu dans la
prison de Jacksonville.

 Castle-House, avec quelle motion on coutait si quelque
dtonation lointaine n'annonait pas l'arrive des fdraux au
del de la barre. Jacksonville aux mains des nordistes, c'tait
Texar aux mains de James Burbank! C'tait celui-ci libre de
reprendre, avec son fils, avec ses amis, ces recherches qui
n'avaient point abouti encore!

Rien ne se faisait entendre en aval du fleuve. Le rgisseur Perry,
qui vint explorer le Saint-John jusqu' la ligne du barrage, Pyg
et un des sous-rgisseurs, envoys par la berge  trois milles au-
dessous de la plantation, firent le mme rapport. La flottille
tait toujours au mouillage. Il ne semblait pas qu'elle ft aucun
prparatif pour appareiller et remonter  la hauteur de
Jacksonville.

Et, d'ailleurs, comment aurait-elle pu franchir la barre? En
admettant que la mare l'et rendue praticable plus tt qu'on ne
l'esprait, comment se hasarderait-elle  travers les passes du
chenal, maintenant que le seul pilote qui en connt toutes les
sinuosits n'tait plus l? En effet, Mars n'avait pas reparu.

Et, si James Burbank et su ce qui s'tait pass aprs la capture
du gig, qu'aurait-il pu croire, sinon que le courageux compagnon
de Gilbert avait pri dans les tourbillons du fleuve? Au cas o
Mars se serait sauv en regagnant la rive droite du Saint-John,
est-ce que son premier soin n'et pas t de revenir  Camdless-
Bay, puisqu'il lui tait impossible de retourner  son bord?

Mars ne reparut point  la plantation.

Le lendemain, 11 mars, vers onze heures, le Comit tait assembl,
sous la prsidence de Texar, dans cette mme salle de Court-
Justice, o l'Espagnol s'tait dj fait l'accusateur de James
Burbank. Cette fois, les charges qui pesaient sur le jeune
officier taient suffisamment graves pour qu'il ne pt chapper 
son sort. Il tait condamn d'avance. La question du fils une fois
rgle, Texar s'occuperait de la question du pre. La petite Dy
entre ses mains, Mme Burbank succombant  ces coups successifs que
sa main avait dirigs, il serait bien veng! Ne semblait-il pas
que tout vnt le servir  souhait dans son implacable haine?

Gilbert fut extrait de sa prison. La foule l'accompagna de ses
hurlements, comme la veille. Lorsqu'il entra dans la salle du
Comit, o se trouvaient dj les plus forcens partisans de
l'Espagnol, ce fut au milieu des plus violentes clameurs.

 mort, l'espion!...  mort!

C'tait l'accusation que lui jetait cette vile populace,
accusation inspire par Texar.

Gilbert, cependant, avait repris tout son sang-froid, et il
parvint  se matriser, mme en face de l'Espagnol, qui n'avait
pas eu la pudeur de se rcuser dans une pareille affaire.

Vous vous nommez Gilbert Burbank, dit Texar, et vous tes
officier de la marine fdrale?

--Oui.

-- Et maintenant lieutenant  bord de l'une des canonnires du
commandant Stevens?

--Oui.

-- Vous tes le fils de James Burbank, un Amricain du Nord,
propritaire de la plantation de Camdless-Bay?

--Oui.

-- Avouez-vous avoir quitt la flottille mouille sous la barre,
dans la nuit du 10 mars?

--Oui.

-- Avouez-vous avoir t captur, alors que vous cherchiez 
regagner la flottille, en compagnie d'un matelot de votre bord?

--Oui.

-- Voulez-vous dire ce que vous tes venu faire dans les eaux du
Saint-John?

-- Un homme s'est prsent  bord de la canonnire dont je suis le
second. Il m'a appris que la plantation de mon pre venait d'tre
dvaste par une troupe de malfaiteurs, que Castle-House avait t
assige par des bandits. Je n'ai pas  dire au prsident du
Comit qui me juge,  qui incombe la responsabilit de ces crimes.

-- Et moi, rpondit Texar, j'ai  dire  Gilbert Burbank que son
pre avait brav l'opinion publique en affranchissant ses
esclaves, qu'un arrt ordonnait la dispersion des nouveaux
affranchis, que cet arrt devait tre mis  excution...

-- Avec incendie et pillage, rpliqua Gilbert, avec un rapt dont
Texar est personnellement l'auteur!

-- Quand je serai devant des juges, je rpondrai, rpliqua
froidement l'Espagnol. Gilbert Burbank, n'essayez pas
d'intervertir les rles. Vous tes un accus, non un accusateur!

-- Oui... un accus... en ce moment, du moins, rpondit le jeune
officier. Mais les canonnires fdrales n'ont plus que la barre
du Saint-John  franchir pour s'emparer de Jacksonville, et
alors...

Des cris clatrent aussitt, des menaces contre le jeune
officier, qui osait braver les sudistes en face.

 mort!...  mort! cria-t-on de toutes parts.

L'Espagnol ne parvint pas sans peine  calmer cette colre de la
foule. Puis reprenant l'interrogatoire:

Nous direz-vous, Gilbert Burbank, pourquoi, la nuit dernire,
vous avez quitt votre bord?

-- Je l'ai quitt pour venir voir ma mre mourante.

-- Vous avouez alors que vous avez dbarqu  Camdless-Bay?

-- Je n'ai pas  m'en cacher.

-- Et c'tait uniquement pour voir votre mre?

-- Uniquement.

-- Nous avons pourtant raison de penser, reprit Texar, que vous
aviez un autre but.

-- Lequel?

-- Celui de correspondre avec votre pre, James Burbank, ce
nordiste souponn, depuis trop longtemps dj, d'entretenir des
intelligences avec l'arme fdrale.

-- Vous savez que cela n'est pas, rpondit Gilbert, emport par
une indignation bien naturelle. Si je suis venu  Camdless-Bay, ce
n'est pas comme un officier, mais comme un fils...

-- Ou comme un espion! rpliqua Texar.

Les cris redoublrent:  mort, l'espion!...  mort!...

Gilbert vit bien qu'il tait perdu, et, ce qui lui porta un coup
terrible, il comprit que son pre allait tre perdu avec lui.

Oui, reprit Texar, la maladie de votre mre n'tait qu'un
prtexte! Vous tes venu comme espion  Camdless-Bay, pour rendre
compte aux fdraux de l'tat des dfenses du Saint-John!

Gilbert se leva.

Je suis venu pour voir ma mre mourante, rpondit-il, et vous le
savez bien! Jamais je n'aurais cru que, dans un pays civilis, il
se trouverait des juges qui fissent un crime  un soldat d'tre
venu au lit de mort de sa mre, alors mme qu'elle tait sur le
territoire ennemi! Que celui qui blme ma conduite et qui n'en
aurait pas fait autant ose le dire!

Un auditoire, compos d'hommes en qui la haine n'et pas teint
toute sensibilit, n'aurait pu qu'applaudir  cette dclaration si
noble et si franche. Il n'en fut rien. Des vocifrations
l'accueillirent, puis des applaudissements  l'adresse de
l'Espagnol, lorsque celui-ci fit valoir qu'en recevant un officier
ennemi en temps de guerre, James Burbank ne s'tait pas rendu
moins coupable que cet officier. Elle existait, enfin, cette
preuve que Texar avait promis de produire, cette preuve de la
connivence de James Burbank avec l'arme du Nord.

Aussi, le Comit, retenant les aveux faits au cours de
l'interrogatoire relativement  son pre, condamna-t-il  mort
Gilbert Burbank, lieutenant de la marine fdrale.

Le condamn fut aussitt reconduit dans sa prison au milieu des
hues de cette populace, qui le poursuivait toujours de ces cris:
 mort, l'espion!...  mort!

Le soir, un dtachement de la milice de Jacksonville arrivait 
Camdless-Bay.

L'officier qui le commandait demanda M. Burbank.

James Burbank se prsenta. Edward Carrol et Walter Stannard
l'accompagnaient.

Que me veut-on? dit James Burbank.

-- Lisez cet ordre! rpondit l'officier.

C'tait l'ordre d'arrter James Burbank comme complice de Gilbert
Burbank, condamn  mort pour espionnage par le Comit de
Jacksonville, et qui devait tre fusill dans les quarante-huit
heures.




DEUXIME PARTIE

I
Aprs l'enlvement

Texar!... tel tait bien le nom dtest que Zermah avait jet
dans l'ombre, au moment o Mme Burbank et Miss Alice arrivaient
sur la berge de la crique Marino. La jeune fille avait reconnu le
misrable Espagnol. On ne pouvait donc mettre en doute qu'il ft
l'auteur de l'enlvement auquel il avait prsid en personne.

C'tait Texar, en effet, accompagn d'une demi-douzaine de gens 
lui, ses complices.

De longue main, l'Espagnol avait prpar cette expdition qui
devait entraner la dvastation de Camdless-Bay, le pillage de
Castle-House, la ruine de la famille Burbank, la capture ou la
mort de son chef. C'est dans ce but qu'il venait de lancer ses
hordes de pillards sur la plantation. Mais il ne s'tait pas mis 
leur tte, laissant aux plus forcens de ses partisans le soin de
les diriger. Ainsi s'expliquera-t-on que John Bruce, ml  la
bande des assaillants, et pu affirmer  James Burbank que Texar
ne se trouvait pas avec eux.

Pour le rencontrer, il et fallu venir  la crique Marino, que le
tunnel mettait en communication avec Castle-House. Dans le cas o
l'habitation et t force, c'est par l que ses derniers
dfenseurs auraient essay de battre en retraite. Texar
connaissait l'existence de ce tunnel. Aussi, montant une
embarcation de Jacksonville, qu'une autre embarcation suivait avec
Squamb et deux de ses esclaves, tait-il venu surveiller cet
endroit, tout indiqu pour la fuite de James Burbank. Il ne
s'tait pas tromp. Il le comprit bien, lorsqu'il vit un des
canots de Camdless-Bay stationner derrire les roseaux de la
crique. Les Noirs qui le gardaient furent surpris, attaqus,
gorgs. Il n'y eut plus qu' attendre. Bientt Zermah se
prsenta, accompagne de la petite fille. Aux cris que la mtisse
fit entendre, l'Espagnol, craignant qu'on ne vnt  son secours,
la fit aussitt jeter dans les bras de Squamb. Et, lorsque
Mme_ _Burbank et Miss Alice parurent sur la berge, ce ne fut qu'au
moment o la mtisse tait emporte au milieu du fleuve dans
l'embarcation de l'Indien.

On sait le reste.

Toutefois, le rapt accompli, Texar n'avait pas jug  propos de
rejoindre Squamb. Cet homme, qui lui tait entirement dvou,
savait en quel impntrable repaire Zermah et la petite Dy
devaient tre conduites. Aussi l'Espagnol,  l'instant o les
trois coups de canon rappelaient les assaillants prts  forcer
Castle-House, avait-il disparu en coupant obliquement le cours du
Saint-John.

O alla-t-il? on ne sait. En tout cas, il ne rentra pas 
Jacksonville pendant cette nuit du 3 au 4 mars. On ne l'y revit
que vingt-quatre heures aprs. Que devint-il pendant cette absence
inexplicable -- qu'il ne se donna mme pas la peine d'expliquer?
Nul n'et pu le dire. C'tait de nature, cependant,  le
compromettre, quand il serait accus d'avoir pris part 
l'enlvement de Dy et de Zermah. La concidence entre cet
enlvement et sa disparition ne pouvait que tourner contre lui.
Quoi qu'il en soit, il ne revint  Jacksonville que dans la
matine du 5, afin de prendre les mesures ncessaires  la dfense
des sudistes, -- assez  temps, on l'a vu, pour tendre un pige 
Gilbert Burbank et prsider le Comit qui allait condamner  mort
le jeune officier.

Ce qui est certain, c'est que Texar n'tait point  bord de cette
embarcation, conduite par Squamb, entrane dans l'ombre par la
mare montante, en amont de Camdless-Bay.

Zermah, comprenant que ses cris ne pouvaient plus tre entendus
des rives dsertes du Saint-John, s'tait tue. Assise  l'arrire,
elle serrait Dy dans ses bras. La petite fille, pouvante, ne
laissait pas chapper une seule plainte. Elle se pressait contre
la poitrine de la mtisse, elle se cachait dans les plis de sa
mante. Une ou deux fois, seulement, quelques mots entrouvrirent
ses lvres:

Maman!... maman!... Bonne Zermah!... J'ai peur!... J'ai peur!...
Je veux revoir maman!...

-- Oui... ma chrie!... rpondit Zermah. Nous allons la revoir!...
Ne crains rien!... Je suis prs de toi!

Au mme moment, Mme Burbank, affole, remontait la berge droite du
fleuve, cherchant en vain  suivre l'embarcation qui emportait sa
fille vers l'autre rive.

L'obscurit tait profonde alors. Les incendies, allums sur le
domaine, commenaient  s'teindre avec le fracas des dtonations.
De ces fumes accumules vers le nord, il ne sortait plus que de
rares pousses de flammes que la surface du fleuve rverbrait
comme un rapide clair. Puis, tout devint silencieux et sombre.
L'embarcation suivait le chenal du fleuve, dont on ne pouvait mme
plus voir les bords. Elle n'et pas t plus isole, plus seule,
en pleine mer.

Vers quelle crique se dirigeait l'embarcation dont Squamb tenait
la barre? C'est ce qu'il importait de savoir avant tout.
Interroger l'Indien et t inutile. Aussi Zermah cherchait-elle 
s'orienter -- chose difficile dans ces profondes tnbres, tant
que Squamb n'abandonnerait pas le milieu du Saint-John. Le flot
montait, et, sous la pagaie des deux Noirs, on gagnait rapidement
vers le sud.

Pourtant, combien il et t ncessaire que Zermah laisst une
trace de son passage, afin de faciliter les recherches de son
matre! Or, sur ce fleuve, c'tait impossible.  terre, un lambeau
de sa mante, abandonn  quelque buisson, aurait pu devenir le
premier jalon d'une piste, qui, une fois reconnue, serait suivie
jusqu'au bout. Mais  quoi et servi de livrer au courant un objet
appartenant  la petite fille ou  elle? Pouvait-on esprer que le
hasard le ferait arriver entre les mains de James Burbank? Il
fallait y renoncer, et se borner  reconnatre en quel point du
Saint-John l'embarcation viendrait atterrir.

Une heure s'coula dans ces conditions. Squamb n'avait pas
prononc une parole. Les deux Noirs pagayaient silencieusement.
Aucune lumire n'apparaissait sur les berges, ni dans les maisons
ni sous les arbres, dont la masse se dessinait confusment dans
l'ombre.

En mme temps que Zermah regardait  droite,  gauche, prte 
saisir le moindre indice, elle songeait seulement aux dangers que
courait la petite fille. De ceux qui pouvaient la menacer
personnellement, elle ne se proccupait mme pas. Toutes ses
craintes se concentraient sur cette enfant. C'tait bien Texar qui
l'avait fait enlever.  ce sujet, pas de doute possible. Elle
avait reconnu l'Espagnol, qui s'tait post  la crique Marino,
soit qu'il et l'intention de pntrer dans Castle-House en
franchissant le tunnel, soit qu'il attendt ses dfenseurs au
moment o ils tenteraient de s'chapper par cette issue. Si Texar
se fut moins press d'agir, Mme_ _Burbank et Alice Stannard, comme
Dy et Zermah, eussent t maintenant en son pouvoir. S'il n'avait
pas dirig en personne les hommes de la milice et la bande des
pillards, c'est qu'il se croyait plus certain d'atteindre la
famille Burbank  la crique Marino.

En tout cas, Texar ne pourrait pas nier qu'il et directement pris
part au rapt. Zermah avait jet, cri son nom. Mme Burbank et Miss
Alice devaient l'avoir entendu. Plus tard, lorsque l'heure de la
justice serait venue, quand l'Espagnol aurait  rpondre de ses
crimes, il n'aurait pas la ressource, cette fois, d'invoquer un de
ces inexplicables alibis qui ne lui avaient que trop russi
jusqu'alors.

 prsent, quel sort rservait-il  ses deux victimes? Allait-il
les relguer dans les marcageuses Everglades, au del des sources
du Saint-John? Se dferait-il de Zermah comme d'un tmoin
dangereux, dont la dposition pourrait l'accabler un jour? C'est
ce que se demandait la mtisse. Elle et volontiers fait le
sacrifice de sa vie pour sauver l'enfant enleve avec elle. Mais,
elle morte, que deviendrait Dy entre les mains de Texar et de ses
compagnons? Cette pense la torturait, et alors elle pressait plus
fortement la petite fille sur sa poitrine, comme si Squamb et
manifest l'intention de la lui arracher.

En ce moment, Zermah put constater que l'embarcation se
rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui
servir d'indice? Non, car elle ignorait que l'Espagnol demeurt au
fond de la Crique-Noire, dans un des lots de cette lagune, comme
l'ignoraient mme les partisans de Texar, puisque personne n'avait
jamais t reu au blockhaus qu'il occupait avec Squamb et ses
Noirs.

C'tait l, en effet, que l'Indien allait dposer Dy et Zermah.
Dans les profondeurs de cette rgion mystrieuse, elles seraient 
l'abri de toutes recherches. La crique tait, pour ainsi dire,
impntrable  qui ne connaissait pas l'orientation de ses passes,
la disposition de ses lots. Elle offrait mille retraites o des
prisonniers pouvaient tre si bien cachs qu'il serait impossible
d'en reconnatre les traces. Au cas o James Burbank essaierait
d'explorer cet inextricable fouillis, il serait temps de
transporter la mtisse et l'enfant jusqu'au sud de la pninsule.
Alors s'vanouirait toute chance de les retrouver au milieu de ces
vastes espaces que les pionniers floridiens frquentaient  peine,
et dont quelques bandes d'Indiens parcourent seules les plaines
insalubres.

Les quarante-cinq milles, qui sparent Camdless-Bay de la Crique-
Noire, furent rapidement franchis. Vers onze heures, l'embarcation
dpassait le coude que fait le Saint-John  deux cents yards en
aval. Il ne s'agissait plus que de reconnatre l'entre de la
lagune. Manoeuvre embarrassante  travers cette obscurit profonde
dont s'enveloppait la rive gauche du fleuve. Aussi, quelque
habitude que Squamb et de ces parages, ne laissa-t-il pas
d'hsiter, lorsqu'il fallut donner un coup de barre pour obliquer
 travers le courant. Sans doute, l'opration et t plus aise,
si l'embarcation avait pu longer cette rive qui se creuse en une
infinit de petites anses, hrisses de roseaux ou d'herbes
aquatiques. Mais l'Indien craignait de s'chouer. Or, comme le
jusant ne devait pas tarder  ramener les eaux du Saint-John vers
son embouchure, il se serait trouv gn en cas d'chouage. Forc
d'attendre la mare suivante, c'est--dire prs de onze heures,
comment aurait-il pu viter d'tre aperu, lorsqu'il ferait grand
jour? Le plus ordinairement, de nombreuses embarcations
parcouraient le fleuve. Les vnements actuels provoquaient mme
un incessant change de correspondances entre Jacksonville et
Saint-Augustine. Indubitablement, s'ils n'avaient pas pri dans
l'attaque de Castle-House, les membres de la famille Burbank
entreprendraient ds le lendemain les plus actives recherches.
Squamb, engrav au pied d'une des berges, ne pourrait chapper
aux poursuites dont il serait l'objet. La situation deviendrait
trs prilleuse. Pour toutes ces raisons, il voulut rester dans le
chenal du Saint-John. Et mme, s'il le fallait, il mouillerait au
milieu du courant. Puis, au petit jour, il se hterait de
reconnatre les passes de la Crique-Noire,  travers lesquelles il
serait impossible de le suivre.

Cependant, l'embarcation continuait  remonter avec le flux. Par
le temps coul, Squamb estimait qu'il ne devait pas encore tre
 la hauteur de la lagune. Il cherchait donc  s'lever davantage,
quand un bruit peu loign se fit entendre. C'tait un sourd
battement de roues qui se propageait  la surface du fleuve.
Presque aussitt, au coude de la rive gauche, apparut une masse en
mouvement.

Un steam-boat s'avanait sous petite vapeur, lanant dans l'ombre
le feu blanc de son fanal. En moins d'une minute, il devait tre
arriv sur l'embarcation.

D'un geste, Squamb arrta la pagaie des deux Noirs, et, d'un coup
de barre, il piqua vers la rive droite, autant pour ne pas se
trouver sur le passage du steam-boat que pour viter d'tre
aperu.

Mais l'embarcation avait t signale par les vigies du bord. Elle
fut hle avec ordre d'accoster.

Squamb laissa chapper un formidable juron. Toutefois, ne pouvant
se soustraire par la fuite  l'invitation qui lui avait t faite
en termes formels, il dut obir.

Un instant aprs, il rangeait le flanc droit du steam-boat, qui
avait stopp pour l'attendre.

Zermah se releva aussitt. Dans ces conditions, elle venait
d'entrevoir une chance de salut. Ne pouvait-elle appeler, se faire
connatre, demander du secours, chapper  Squamb?

L'Indien se dressa prs d'elle. Il tenait un large bowie-knife
d'une main. De l'autre, il avait saisi la petite fille que Zermah
essayait en vain de lui arracher.

Un cri, dit-il, et je la tue!

S'il n'y avait eu que sa vie  sacrifier, Zermah n'et pas hsit.
Comme c'tait l'enfant que menaait le couteau de l'Indien, elle
garda le silence. Du pont du steam-boat, d'ailleurs, on ne pouvait
rien voir de ce qui se passait dans l'embarcation.

Le steam-boat venait de Picolata, o il avait embarqu un
dtachement de la milice  destination de Jacksonville, afin de
renforcer les troupes sudistes qui devaient empcher l'occupation
du fleuve.

Un officier, se penchant alors en dehors de la passerelle,
interpella l'Indien. Voici les paroles qui furent changes entre
eux:

O allez-vous?

--  Picolata.

Zermah retint ce nom, tout en se disant que Squamb avait intrt
 ne point faire connatre sa destination vritable.

D'o venez-vous?

-- De Jacksonville.

-- Y a-t-il du nouveau?

-- Non.

-- Rien de la flottille de Dupont?

-- Rien.

-- On n'en a pas eu de nouvelles depuis l'attaque de Fernandina et
du fort Clinch?

-- Non.

-- Pas une canonnire n'a donn dans les passes du Saint-John?

-- Pas une.

-- D'o viennent ces lueurs que nous avons entrevues, ces
dtonations qui se sont fait entendre dans le Nord, pendant que
nous tions mouills, en attendant le flot?

-- C'est une attaque qui a t faite, cette nuit, contre la
plantation de Camdless-Bay.

-- Par les nordistes?...

-- Non!... Par la milice de Jacksonville. Le propritaire avait
voulu rsister aux ordres du Comit...

-- Bien!... Bien!... Il s'agit de ce James Burbank... un enrag
abolitionniste!...

-- Prcisment.

-- Et qu'en est-il rsult?

-- Je ne sais... Je n'ai vu cela qu'en passant... Il m'a sembl
que tout tait en flammes!

En cet instant, un faible cri s'chappa des lvres de l'enfant...
Zermah lui mit la main sur la bouche, au moment o les doigts de
l'Indien s'approchaient de son cou. L'officier, juch sur la
passerelle du steam-boat, n'avait rien entendu.

Est-ce que Camdless-Bay a t attaque  coups de canon? demanda-
t-il.

-- Je ne le pense pas.

-- Pourquoi donc ces trois dtonations que nous avons entendues et
qui semblaient venir du ct de Jacksonville?

-- Je ne puis le dire.

-- Ainsi, le Saint-John est libre encore depuis Picolata jusqu'
son embouchure?

-- Entirement libre, et vous pouvez le descendre sans avoir rien
 craindre des canonnires.

-- C'est bon. -- Au large!

Un ordre fut envoy  la machine, et le steam-boat allait se
remettre en marche.

Un renseignement? demanda Squamb  l'officier. -- Lequel?

-- La nuit est trs noire... Je ne m'y reconnais gure... Pouvez-
vous me dire o je suis?

--  la hauteur de la Crique-Noire.

-- Merci.

Les aubes battirent la surface du fleuve, aprs que l'embarcation
se fut carte de quelques brasses. Le steam-boat s'effaa peu 
peu dans la nuit, laissant derrire lui une eau profondment
trouble par le choc de ses roues puissantes.

Squamb, maintenant seul au milieu du fleuve, se rassit 
l'arrire du canot et donna l'ordre de pagayer. Il connaissait sa
position, et, revenant sur tribord, il se lana vers l'chancrure
au fond de laquelle s'ouvrait la Crique-Noire.

Que ce ft en ce lieu d'un si difficile accs que l'Indien allait
se rfugier, Zermah n'en pouvait plus douter, et peu importait
qu'elle en ft instruite. Comment et-elle pu le faire savoir 
son matre, et comment organiser des recherches au milieu de cet
impntrable labyrinthe? Au del de la crique, d'ailleurs, les
forts du comt de Duval n'offraient-elles pas toutes facilits de
djouer les poursuites, dans le cas o James Burbank et les siens
fussent parvenus  se jeter  travers la lagune? Il en tait
encore de cette partie occidentale de la Floride comme d'un pays
perdu, sur lequel il et t presque impossible de relever une
piste. En outre, il n'tait pas prudent de s'y aventurer. Les
Sminoles, errant sur ces territoires forestiers ou marcageux, ne
laissaient pas d'tre redoutables. Ils pillaient volontiers les
voyageurs qui tombaient entre leurs mains et les massacraient,
lorsque ceux-ci essayaient de se dfendre.

Une affaire singulire, dont on avait beaucoup parl, s'tait mme
passe dernirement dans la partie suprieure du comt, un peu au
nord-ouest de Jacksonville.

Une douzaine de Floridiens, qui se rendaient au littoral sur le
golfe du Mexique, avaient t surpris par une tribu de Sminoles.
S'ils ne furent pas mis  mort jusqu'au dernier, c'est qu'ils ne
firent aucune rsistance, et d'ailleurs  dix contre un, c'et t
inutile.

Ces braves gens furent donc consciencieusement fouills et vols
de tout ce qu'ils possdaient, mme de leurs habits. De plus, sous
menace de mort, dfense leur fut faite de jamais reparatre sur
ces territoires dont les Indiens revendiquent encore l'entire
proprit. Et, pour les reconnatre, dans le cas o ils
enfreindraient cet ordre, le chef de la bande employa un procd
trs simple. Il les fit tatouer au bras d'un signe bizarre, d'une
marque faite avec le suc d'une plante tinctoriale au moyen d'une
pointe d'aiguille, et qui ne pouvait plus s'effacer. Puis, les
Floridiens furent renvoys, sans autre mauvais traitement. Ils ne
rentrrent dans les plantations du nord qu'en assez piteux tat, -
- poinonns, pour ainsi dire, aux armes de la tribu indienne et
peu dsireux, on le comprend, de retomber entre les mains de ces
Sminoles, qui, cette fois, les massacreraient sans piti pour
faire honneur  leur signature.

En tout autre temps, les milices du comt de Duval n'eussent pas
laiss impuni un tel attentat. Elles se seraient jetes  la
poursuite des Indiens. Mais,  cette poque, il y avait autre
chose  faire que de recommencer une expdition contre ces
nomades. La crainte de voir le pays envahi par les troupes
fdrales dominait tout. Ce qui importait, c'tait d'empcher
qu'elles devinssent matresses du Saint-John, et, avec lui, des
rgions qu'il arrose. Or, on ne pouvait rien distraire des forces
sudistes, disposes depuis Jacksonville jusqu' la frontire
gorgienne. Il serait temps, plus tard, de se mettre en campagne
contre les Sminoles, enhardis par la guerre civile au point
qu'ils se hasardaient sur ces territoires du nord, dont on croyait
les avoir pour jamais chasss. On ne se contenterait plus alors de
les refouler dans les marais des Everglades, on tenterait de les
dtruire jusqu'au dernier.

En attendant, il tait dangereux de s'aventurer sur les
territoires situs dans l'ouest de la Floride, et, si jamais James
Burbank devait porter de ce ct ses recherches, ce serait un
nouveau danger ajout  tous ceux que comportait une expdition de
ce genre.

Cependant l'embarcation avait ralli la rive gauche du fleuve.
Squamb, se sachant  la hauteur de la Crique-Noire qui donne
accs aux eaux du Saint-John, ne craignait plus de s'chouer sur
quelque haut-fond.

Aussi, cinq minutes aprs, l'embarcation s'tait-elle engage sous
le sombre dme des arbres, au milieu d'une obscurit plus profonde
qu'elle ne l'tait  la surface du fleuve. Quelque habitude qu'et
Squamb de se diriger  travers les lacets de cette lagune, il
n'aurait pu y russir dans ces conditions. Mais, ne pouvant plus
tre aperu, pourquoi se serait-il interdit d'clairer sa route?
Une branche rsineuse fut coupe  un arbre des berges, puis
allume  l'avant de l'embarcation. Sa lueur fuligineuse devait
suffire  l'oeil exerc de l'Indien pour reconnatre les passes.
Pendant une demi-heure environ, il s'enfona  travers les
mandres de la crique, et il arriva enfin  l'lot du blockhaus.

Zermah dut dbarquer alors. Accable de fatigue, la petite fille
dormait entre ses bras. Elle ne se rveilla pas, mme quand la
mtisse franchit la poterne du fortin et qu'elle eut t enferme
dans une des chambres attenant au rduit central.

Dy, enveloppe d'une couverture qui tranait dans un coin, fut
couche sur une sorte de grabat. Zermah veilla prs d'elle.


II
Singulire opration

Le lendemain, 3 mars,  huit heures du matin, Squamb entra dans
la chambre o Zermah avait pass la nuit. Il apportait quelque
nourriture, -- du pain, un morceau de venaison froide, des fruits,
un broc de bire assez forte, une cruche d'eau, et aussi
diffrents ustensiles de table. En mme temps, un des Noirs
plaait dans un coin un vieux meuble, pour servir de toilette et
de commode, avec un peu de linge, draps, serviettes, et autres
menus objets, dont la mtisse pourrait faire usage pour la petite
fille et pour elle-mme.

Dy dormait encore. D'un geste, Zermah avait suppli, Squamb de ne
point la rveiller.

Lorsque le Noir fut sorti, Zermah, s'adressant  l'Indien, dit 
voix basse:

Que veut-on faire de nous?

-- Je ne sais, rpondit Squamb.

-- Quels ordres avez-vous reus de Texar?

-- Qu'ils soient venus de Texar ou de tout autre, rpliqua
l'Indien, les voici, et vous ferez bien de vous y conformer. Tant
que vous serez ici, cette chambre sera la vtre, et vous serez
renferme durant la nuit dans le rduit du fortin.

-- Et le jour?...

-- Vous pourrez aller et venir  l'intrieur de l'enclos.

-- Tant que nous serons ici?... rpondit Zermah. Puis-je savoir o
nous sommes?

-- L o j'avais ordre de vous conduire.

-- Et nous y resterons?...

-- J'ai dit ce que j'avais  dire, rpliqua l'Indien. Inutile
maintenant de me parler. Je ne rpondrai plus.

Et Squamb, qui devait effectivement s'en tenir  ce court change
de paroles, quitta la chambre, laissant la mtisse seule auprs de
l'enfant.

Zermah regarda la petite fille. Quelques larmes lui vinrent aux
yeux, larmes qu'elle essuya aussitt.  son rveil, il ne fallait
pas que Dy s'apert qu'elle et pleur. Il importait que l'enfant
s'accoutumt peu  peu  sa nouvelle situation -- trs menace,
peut-tre, car on pouvait s'attendre  tout de la part de
l'Espagnol.

Zermah rflchissait  ce qui s'tait pass depuis la veille. Elle
avait bien vu Mme Burbank et Miss Alice remonter la rive, pendant
que l'embarcation s'en loignait. Leurs appels dsesprs, leurs
cris dchirants, taient arrivs jusqu' elles. Mais, avaient-
elles pu regagner Castle-House, reprendre le tunnel, pntrer dans
l'habitation assige, faire connatre  James Burbank et  ses
compagnons quel nouveau malheur venait de les frapper? Ne
pouvaient-elles avoir t prises par les gens de l'Espagnol,
entranes loin de Camdless-Bay, tues, peut-tre? S'il en tait
ainsi, James Burbank ignorerait que la petite fille et t
enleve avec Zermah. Il croirait que sa femme, Miss Alice,
l'enfant, la mtisse, avaient pu s'embarquer  la crique Marino,
atteindre le refuge du Roc-des-Cdres, o elles devaient tre en
sret. Il ne ferait alors aucune recherche immdiate pour les
retrouver!...

Et, en admettant que Mme Burbank et Miss Alice eussent pu rentrer
 Castle-House, que James Burbank ft instruit de tout, n'tait-il
pas  craindre que l'habitation et t envahie par les
assaillants, pille, incendie, dtruite? Dans ce cas, qu'taient
devenus ses dfenseurs? Prisonniers ou morts dans la lutte, Zermah
ne pouvait plus attendre aucune assistance de leur part. Quand
mme les nordistes seraient devenus matres du Saint-John, elle
tait perdue. Gilbert Burbank ni Mars n'apprendraient, l'un que sa
soeur, l'autre que sa femme, taient gardes dans cet lot de la
Crique-Noire!

Eh bien, si cela tait, si Zermah ne devait plus compter que sur
elle, son nergie ne l'abandonnerait pas. Elle ferait tout pour
sauver cette enfant, qui n'avait peut-tre plus qu'elle au monde.
Sa vie se concentrerait sur cette ide: fuir! Pas une heure ne
s'coulerait sans qu'elle s'occupt d'en prparer les moyens.

Et pourtant, tait-il possible de sortir du fortin, surveill par
Squamb et ses compagnons, d'chapper aux deux froces limiers qui
rdaient autour de l'enclos, de fuir cet lot perdu dans les mille
dtours de la lagune? Oui, on le pouvait, mais  la condition d'y
tre secrtement aid par un des esclaves de l'Espagnol, qui
connt parfaitement les passes de la Crique-Noire. Pourquoi
l'appt d'une forte rcompense ne dciderait-il pas l'un de ces
hommes  seconder Zermah dans cette vasion?... C'est  cela
qu'allaient tendre tous les efforts de la mtisse.

Cependant la petite Dy venait de se rveiller. Le premier mot
qu'elle pronona fut pour appeler sa mre. Ses regards se
portrent ensuite autour de la chambre. Le souvenir des vnements
de la veille lui revint. Elle aperut la mtisse et accourut prs
d'elle.

Bonne Zermah!... Bonne Zermah!... murmurait la petite fille. J'ai
peur... j'ai peur!...

-- Il ne faut pas avoir peur, ma chrie!

-- O est maman?...

-- Elle viendra... bientt!... Nous avons t obliges de nous
sauver... tu sais bien!... Nous sommes  l'abri maintenant!...
Ici, il n'y a plus rien  craindre!... Ds qu'on aura secouru
M. Burbank, il se htera de nous rejoindre!...

Dy regardait Zermah comme pour lui dire:

Est-ce bien vrai?

-- Oui! rpondit Zermah qui voulait  tout prix rassurer l'enfant.
Oui! M. Burbank nous a dit de l'attendre ici!...

-- Mais ces hommes qui nous ont emportes dans leur bateau?...
reprit la petite fille.

-- Ce sont les serviteurs de M. Harvey, ma chrie!... Tu sais,
M. Harvey, l'ami de ton papa, qui demeure  Jacksonville!... Nous
sommes dans son cottage de Hampton-Red!

-- Et maman, et Alice, qui taient avec nous, pourquoi ne sont-
elles pas ici?...

-- M. Burbank les a rappeles au moment o elles allaient
s'embarquer... souviens-toi bien!... Ds que ces mauvaises gens
auront t chasses de Camdless-Bay, on viendra nous chercher!...
Voyons!... Ne pleure pas!... N'aie plus peur, ma chrie, mme si
nous restons ici pendant quelques jours!... Nous y sommes bien
caches, va!... Et, maintenant, viens que je fasse ta petite
toilette!

Dy ne cessait de regarder obstinment Zermah, et, quoique la
mtisse et dit cela, un gros soupir s'chappa de ses lvres. Elle
n'avait pu, comme d'habitude, sourire  son rveil. Il importait
donc, avant tout, de l'occuper, de la distraire.

C'est  quoi Zermah s'appliqua, avec la plus tendre sollicitude.
Elle lui fit sa toilette avec autant de soin que si l'enfant et
t dans sa jolie chambre de Castle-House, en mme temps qu'elle
essayait de l'amuser par ses histoires. Puis Dy mangea un peu, et
Zermah partagea ce premier djeuner avec elle.

Maintenant, ma chrie, si tu le veux, nous allons faire un tour
au-dehors... dans l'enclos...

-- Est-ce que c'est bien beau, le cottage de M. Harvey? demanda
l'enfant.

-- Beau?... Non!... rpondit Zermah. C'est, je crois, une vieille
bicoque! Pourtant, il y a des arbres, des cours d'eau, de quoi
nous promener enfin!... Nous n'y resterons que quelques jours,
d'ailleurs, et, si tu ne t'y es pas trop ennuye, si tu as t
bien sage, ta maman sera contente!

-- Oui, bonne Zermah... oui!... rpondit la petite fille.

La porte de la chambre n'tait point ferme  clef. Zermah prit la
main de l'enfant, et toutes deux sortirent. Elles se trouvrent
d'abord dans le rduit central, qui tait sombre. Un instant
aprs, elles se promenaient en pleine lumire;  l'abri du
feuillage des grands arbres que peraient les rayons du soleil.

L'enclos n'tait pas vaste -- un acre environ, dont le blockhaus
occupait la plus grande portion. La palissade qui l'entourait ne
permit pas  Zermah d'aller reconnatre la disposition de l'lot
au milieu de cette lagune. Tout ce qu'elle put observer  travers
la vieille poterne, c'est qu'un assez large canal, aux eaux
troubles, le sparait des lots voisins. Une femme et un enfant ne
pourraient donc que trs difficilement s'en chapper. Au cas mme
o Zermah et pu s'emparer d'une embarcation, comment ft-elle
sortie de ces interminables dtours? Ce qu'elle ignorait aussi,
c'est que Texar et Squamb en connaissaient seuls les passes. Les
Noirs, au service de l'Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils
n'en taient jamais sortis. Ils ne savaient mme pas o les
gardait leur matre. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme
pour atteindre les marais qui confinent  la crique dans l'ouest,
il et fallu se fier au hasard. Or, s'en remettre  lui, n'tait-
ce pas courir  une perte certaine?

D'ailleurs, pendant les jours suivants, Zermah, se rendant compte
de la situation, vit bien qu'elle n'aurait probablement aucune
aide  esprer des esclaves de Texar. C'taient pour la plupart
des Ngres  demi-abrutis, d'aspect peu rassurant. Si l'Espagnol
ne les tenait pas  la chane, ils n'en taient pas plus libres
pour cela. Suffisamment nourris des produits de l'lot, adonns
aux liqueurs fortes dont Squamb ne leur mnageait pas trop
parcimonieusement la ration, plus spcialement destins  la garde
du blockhaus et  sa dfense le cas chant, ils n'auraient eu
aucun intrt  changer cette existence pour une autre. La
question de l'esclavage, qui se dbattait  quelques milles de la
Crique-Noire, n'tait pas pour les passionner. Recouvrer leur
libert?  quoi bon, et qu'en eussent-ils fait? Texar leur
assurait l'existence. Squamb ne les maltraitait point, bien qu'il
ft homme  casser la tte au premier qui s'aviserait de la
relever. Ils n'y songeaient mme pas. C'taient des brutes,
infrieures aux deux limiers qui rdaient autour du fortin. Il n'y
a aucune exagration, en effet,  dire que ces animaux les
dpassaient en intelligence. Ils connaissaient, eux, tout
l'ensemble de la crique. Ils en traversaient  la nage les passes
multiples. Ils couraient d'un lot  un autre, servis par un
instinct merveilleux qui les empchait de s'garer. Leurs
aboiements retentissaient parfois jusque sur la rive gauche du
fleuve, et, d'eux-mmes, ils rentraient au blockhaus ds la tombe
de la nuit. Nulle embarcation n'aurait pu pntrer dans la Crique-
Noire, sans tre immdiatement signale par ces gardiens
redoutables. Sauf Squamb et Texar, personne n'aurait pu quitter
le fortin, sans risquer d'tre dvor par ces sauvages descendants
des chiens carabes.

Lorsque Zermah eut observ comment la surveillance s'exerait
autour de l'enclos, quand elle vit qu'elle ne devait attendre
aucun secours de ceux qui la gardaient, toute autre, moins
courageuse qu'elle, moins nergique, et dsespr. Il n'en fut
rien. Ou les secours lui arriveraient du dehors, et, dans ce cas,
ils ne pouvaient venir que de James Burbank, s'il tait libre
d'agir, ou de Mars, si le mtis apprenait dans quelles conditions
sa femme avait disparu.  leur dfaut, elle ne devait compter que
sur elle-mme pour le salut de la petite-fille. Elle ne faillirait
pas  cette tche.

Zermah, absolument isole au fond de cette lagune, ne se voyait
entoure que de figures farouches. Toutefois, elle crut remarquer
qu'un des Noirs, jeune encore, la regardait avec quelque
commisration. Y avait-il l un espoir? Pourrait-elle se confier 
lui, lui indiquer la situation de Camdless-Bay, l'engager 
s'chapper pour se rendre  Castle-House? C'tait douteux.
D'ailleurs, Squamb surprit sans doute ces marques d'intrt de la
part de l'esclave, car celui-ci fut tenu  l'cart. Zermah ne le
rencontra plus pendant ses promenades  travers l'enclos.

Plusieurs jours se passrent sans amener aucun changement dans la
situation. Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute libert
d'aller et venir. La nuit, bien que Squamb ne les enfermt pas
dans leur chambre, elles n'auraient pu quitter le rduit central.
L'Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle d
renoncer  l'interroger. Pas un seul instant il ne quittait
l'lot. On sentait que sa surveillance s'exerait  toute heure.
Les soins de Zermah se reportrent donc sur l'enfant, qui
demandait instamment  revoir sa mre.

Elle viendra!... lui rpondait Zermah. J'ai eu de ses
nouvelles!... Ton pre doit venir aussi, ma chrie; avec Miss
Alice...

Et, quand elle avait ainsi rpondu, la pauvre crature ne savait
plus qu'imaginer. Alors elle s'ingniait  distraire la petite
fille, qui montrait plus de raison que n'en comportait son ge.

Le 4, le 5, le 6 mars s'taient couls, cependant. Bien que
Zermah et cherch  entendre si quelque dtonation lointaine
n'annonait pas la prsence de la flottille fdrale sur les eaux
du Saint-John, aucun bruit n'tait arriv jusqu' elle. Tout tait
silence au milieu de la Crique-Noire. Il fallait en conclure que
la Floride n'appartenait pas encore aux soldats de l'Union. Cela
inquitait la mtisse au plus haut point.  dfaut de James
Burbank et des siens, pour le cas o ils auraient t mis dans
l'impossibilit d'agir, ne pouvait-elle au moins attendre
l'intervention de Gilbert et de Mars? Si leurs canonnires eussent
t matresses du fleuve, ils en auraient fouill les rives, ils
auraient su arriver jusqu' l'lot. N'importe qui, du personnel de
Camdless-Bay, les et instruits de ce qui s'tait pass. Et rien
n'indiquait un combat sur les eaux du fleuve.

Ce qui tait singulier, aussi, c'est que l'Espagnol ne s'tait pas
encore montr une seule fois au fortin, ni de jour ni de nuit. Du
moins, Zermah n'avait rien observ qui ft de nature  le faire
supposer. Pourtant,  peine dormait-elle, et ces longues heures
d'insomnie, elle les passait  couter -- inutilement jusqu'alors.

D'ailleurs, qu'aurait-elle pu faire, si Texar ft venu  la
Crique-Noire, s'il l'et fait comparatre devant lui? Est-ce qu'il
aurait cout ses supplications ou ses menaces? La prsence de
l'Espagnol n'tait-elle pas plus  craindre que son absence?

Or, pour la millime fois, Zermah songeait  tout cela dans la
soire du 6 mars. Il tait environ onze heures. La petite Dy
dormait d'un sommeil assez paisible. La chambre, qui leur servait
de cellule  toutes deux, tait plonge dans une obscurit
profonde. Aucun bruit ne se propageait au-dedans, si ce n'est
parfois, le sifflement de la brise  travers les ais vermoulus du
blockhaus.

 ce moment, la mtisse crut entendre marcher  l'intrieur du
rduit. Elle supposa d'abord que ce devait tre l'Indien qui
regagnait sa chambre, situe en face de la sienne, aprs avoir
fait sa ronde habituelle autour de l'enclos.

Zermah surprit alors quelques paroles que deux individus
changeaient. Elle s'approcha de la porte, elle prta l'oreille,
elle reconnut la voix de Squamb, et presque aussitt la voix de
Texar.

Un frisson la saisit. Que venait faire l'Espagnol au fortin 
cette heure? S'agissait-il de quelque nouvelle machination contre
la mtisse et l'enfant? Allaient-elles tre arraches de leur
chambre, transportes en quelque autre retraite plus ignore, plus
impntrable encore que cette Crique-Noire? Toutes ces
suppositions se prsentrent en un instant  l'esprit de Zermah...
Puis, son nergie reprenant le dessus, elle s'appuya prs de la
porte, elle couta.

Rien de nouveau? disait Texar.

-- Rien, matre, rpliquait Squamb.

-- Et Zermah?

-- J'ai refus de rpondre  ses demandes.

-- Des tentatives ont-elles t faites pour arriver jusqu' elle
depuis l'affaire de Camdless-Bay?

-- Oui, mais aucune n'a russi.

 cette rponse, Zermah comprit que l'on s'tait mis  sa
recherche. Qui donc?

Comment l'as-tu appris? demanda Texar.

-- Je suis all plusieurs fois jusqu' la rive du Saint-John,
rpondit l'Indien, et, il y a quelques jours, j'ai observ qu'une
barque rdait  l'ouvert de la Crique-Noire. Il est mme arriv
que deux hommes ont dbarqu sur l'un des lots de la rive.

-- Quels taient ces hommes?

-- James Burbank et Walter Stannard!

Zermah pouvait  peine contenir son motion. C'taient James
Burbank et Stannard. Ainsi les dfenseurs de Castle-House
n'avaient pas tous pri dans l'attaque de la plantation. Et, s'ils
avaient commenc leurs recherches, c'est qu'ils connaissaient
l'enlvement de l'enfant et de la mtisse. Et, s'ils le
connaissaient, c'est que Mme_ _Burbank et Miss Alice avaient pu le
leur dire. Toutes deux vivaient aussi. Toutes deux avaient pu
rentrer  Castle-House, aprs avoir entendu le dernier cri jet
par Zermah, qui appelait  son secours contre Texar. James Burbank
tait donc au courant de ce qui s'tait pass. Il savait le nom du
misrable. Peut-tre mme souponnait-il quel endroit servait de
retraite  ses victimes? Il saurait enfin parvenir jusqu' elles!

Cet enchanement de faits se fit instantanment dans l'esprit de
Zermah. Elle fut pntre d'un espoir immense -- espoir qui
s'vanouit presque aussitt, quand elle entendit l'Espagnol
rpondre:

Oui! Qu'ils cherchent, ils ne trouveront pas! Dans quelques
jours, du reste, James Burbank ne sera plus  craindre!

Ce que signifiaient ces paroles, la mtisse ne pouvait le
comprendre. En tout cas de la part de l'homme, auquel obissait le
Comit de Jacksonville, ce devait tre une redoutable menace.

Et maintenant, Squamb, j'ai besoin de toi pour une heure, dit
alors l'Espagnol.

--  vos ordres, matre.

-- Suis-moi!

Un instant aprs, tous deux s'taient retirs dans la chambre
occupe par l'Indien.

Qu'allaient-ils y faire? N'y avait-il pas l quelque secret dont
Zermah aurait  profiter? Dans sa situation, elle ne devait rien
ngliger de ce qui pourrait la servir.

On le sait, la porte de la chambre de la mtisse n'tait point
ferme, mme pendant la nuit. Cette prcaution et t inutile
d'ailleurs, car le rduit tait clos intrieurement, et Squamb en
gardait la clef sur lui. Il tait donc impossible de sortir du
blockhaus, et, par consquent, de tenter une vasion.

Ainsi Zermah put ouvrir la porte de sa chambre et s'avancer en
retenant sa respiration.

L'obscurit tait profonde. Quelques lueurs seulement venaient de
la chambre de l'Indien.

Zermah s'approcha de la porte et regarda par l'interstice des ais
disjoints. Or, ce qu'elle vit tait assez singulier pour qu'il lui
ft impossible d'en comprendre la signification.

Bien que la chambre ne ft claire que par un bout de chandelle
rsineuse, cette lumire suffisait  l'Indien, occup alors d'un
travail assez dlicat.

Texar tait assis devant lui, sa casaque de cuir retire, son bras
gauche mis  nu, tendu sur une petite table, sous la clart mme
de la rsine. Un papier, de forme bizarre, perc de petits trous,
avait t plac sur la partie interne de son avant-bras. Au moyen
d'une fine aiguille, Squamb lui piquait la peau  chaque place
marque par les trous du papier. C'tait une opration de tatouage
que pratiquait l'Indien -- opration  laquelle il devait tre
fort expert en sa qualit de Sminole. Et, en effet, il la faisait
avec assez d'adresse et de lgret de main pour que l'piderme
ft seulement touch par la pointe de l'aiguille, sans que
l'Espagnol prouvt la moindre douleur.

Lorsque cela fut achev, Squamb enleva le papier; puis, prenant
quelques feuilles d'une plante que Texar avait apporte, il en
frotta l'avant-bras de son matre. Le suc de cette plante,
introduit dans les piqres d'aiguille, ne laissa pas de causer une
vive dmangeaison  l'Espagnol, qui n'tait pas homme  se
plaindre pour si peu.

L'opration termine, Squamb rapprocha la rsine de la partie
tatoue. Un dessin rougetre apparut nettement alors sur la peau
de l'avant-bras de Texar. Ce dessin reproduisait exactement celui
que les trous d'aiguille formaient sur le papier. Le dcalque
avait t fait avec une exactitude parfaite. C'taient une srie
de lignes entrecroises, reprsentant une des figures symboliques
des croyances sminoles. Cette marque ne devait plus s'effacer du
bras sur lequel Squamb venait de l'imprimer.

Zermah avait tout vu, et, comme il a t dit, sans y rien
comprendre. Quel intrt pouvait avoir Texar  s'orner de ce
tatouage? Pourquoi ce signe particulier, pour emprunter un mot
au libell des passeports? Voulait-il donc passer pour un Indien?
Ni son teint ni le caractre de sa personne ne l'eussent permis.
Ne fallait-il pas plutt voir une corrlation entre cette marque
et celle qui avait t dernirement impose  ces quelques
voyageurs floridiens tombs dans un parti de Sminoles vers le
nord du comt? Et, par l, Texar voulait-il encore avoir la
possibilit d'tablir un de ces inexplicables alibis dont il avait
tir si bon parti jusqu'alors?

Peut-tre, en effet, tait-ce un de ces secrets inhrents  sa vie
prive et que rvlerait l'avenir?

Autre question qui se prsenta  l'esprit de Zermah.

L'Espagnol n'tait-il donc venu au blockhaus que pour mettre 
profit l'habilet de Squamb en matire de tatouage? Cette
opration acheve, allait-il quitter la Crique-Noire pour
retourner dans le nord de la Floride et sans doute  Jacksonville,
o ses partisans taient encore les matres? Son intention
n'tait-elle pas plutt de rester au blockhaus jusqu'au jour, de
faire comparatre la mtisse devant lui, de prendre quelque
nouvelle dcision relative  ses prisonnires?

 cet gard Zermah fut promptement rassure. Elle avait rapidement
regagn sa chambre, au moment o l'Espagnol se levait pour rentrer
dans le rduit. L, blottie contre la porte, elle coutait les
quelques paroles qui s'changeaient entre l'Indien et son matre.

Veille avec plus de soin que jamais, disait Texar.

-- Oui, rpondit Squamb. Cependant, si nous tions serrs de prs
 la Crique-Noire par James Burbank...

-- James Burbank, je te le rpte, ne sera plus  redouter dans
quelques jours. D'ailleurs, s'il le fallait, tu sais o la mtisse
et l'enfant devraient tre conduites... l o j'aurais  te
rejoindre?

-- Oui, matre, reprit Squamb, car il faut aussi prvoir le cas
o Gilbert, le fils de James Burbank, et Mars, le mari de
Zermah...

-- Avant quarante-huit heures, ils seront en mon pouvoir, rpondit
Texar, et quand je les tiendrai...

Zermah n'entendit pas la fin de cette phrase si menaante pour son
mari, pour Gilbert.

Texar et Squamb sortirent alors du fortin, dont la porte se
referma sur eux.

Quelques instants plus tard, le squif, conduit par l'Indien,
quittait l'lot, se dirigeait  travers les sombres sinuosits de
la lagune, rejoignait une embarcation qui attendait l'Espagnol 
l'ouverture de la crique sur le Saint-John. Squamb et son matre
se sparrent alors, aprs dernires recommandations faites. Puis
Texar, emport par le jusant, descendit rapidement dans la
direction de Jacksonville.

Ce fut l qu'il arriva au petit jour, et  temps pour mettre ses
projets  excution. En effet,  quelques jours de l, Mars
disparaissait sous les eaux du Saint-John et Gilbert Burbank tait
condamn  mort.


III
La veille

C'tait le 11 mars, dans la matine, que Gilbert Burbank avait t
jug par le Comit de Jacksonville. C'tait le soir mme que son
pre venait d'tre mis en tat d'arrestation par ordre dudit
Comit. C'tait le surlendemain que le jeune officier devait tre
pass par les armes, et, sans doute, James Burbank, accus d'tre
son complice, condamn  la mme peine, mourrait avec lui!

On le sait, Texar tenait le Comit dans sa main. Sa volont seule
y faisait loi. L'excution du pre et du fils ne serait que le
prlude des sanglants excs auxquels allaient se porter les petits
Blancs, soutenus par la populace, contre les nordistes de l'tat
de Floride et ceux qui partageaient leurs ides sur la question de
l'esclavage. Que de vengeances personnelles s'assouviraient ainsi
sous le voile de la guerre civile! Rien que la prsence des
troupes fdrales pourrait les arrter. Mais arriveraient-elles,
et surtout arriveraient-elles avant que ces premires victimes
eussent t sacrifies  la haine de l'Espagnol?

Malheureusement, il y avait lieu d'en douter.

Et, ces retards se prolongeant, on comprendra dans quelles
angoisses vivaient les htes de Castle-House!

Or, il semblait que ce projet de remonter le Saint-John et t
momentanment abandonn par le commandant Stevens. Les canonnires
ne faisaient aucun mouvement pour quitter leur ligne d'embossage.
N'osaient-elles donc franchir la barre du fleuve, maintenant que
Mars n'tait plus l pour les piloter  travers le chenal?
Renonaient-elles  s'emparer de Jacksonville, et, par cette
prise,  garantir la scurit des plantations en amont du Saint-
John? Quels nouveaux faits de guerre avaient pu modifier les
projets du commodore Dupont?

C'tait ce que se demandaient M. Stannard et le rgisseur Perry
pendant cette interminable journe du 12 mars.

 cette date, en effet, suivant les nouvelles qui couraient le
pays dans la partie de la Floride comprise entre le fleuve et la
mer, les efforts des nordistes semblaient se concentrer
principalement sur le littoral. Le commodore Dupont, montant le
_Wabash, _et suivi des plus fortes canonnires de son escadre,
venait de paratre dans la baie de Saint-Augustine. On disait mme
que les milices se prparaient  abandonner la ville, sans plus
essayer de dfendre le fort Marion que n'avait t dfendu le fort
Clinch, lors de la reddition de Fernandina.

Telles furent du moins les nouvelles que le rgisseur apporta 
Castle-House dans la matine. On les communiqua aussitt 
M. Stannard et  Edward Carrol que sa blessure, non cicatrise,
obligeait  rester tendu sur un des divans du hall.

Les fdraux  Saint-Augustine! s'cria ce dernier. Et pourquoi
ne vont-ils pas  Jacksonville?

-- Peut-tre ne veulent-ils que barrer le fleuve en aval, sans en
prendre possession, rpondit M. Perry.

-- James et Gilbert sont perdus, si Jacksonville reste aux mains
de Texar! dit M. Stannard.

-- Ne puis-je, rpondit Perry, aller prvenir le commodore Dupont
du danger que courent M. Burbank et son fils?

-- Il faudrait une journe pour atteindre Saint-Augustine,
rpondit M. Carrol, en admettant que l'on ne soit pas arrt par
les milices qui battent en retraite! Et, avant que le commodore
Dupont ait pu faire parvenir  Stevens l'ordre d'occuper
Jacksonville, il se sera coul trop de temps! D'ailleurs, cette
barre... cette barre du fleuve, si les canonnires ne peuvent
s'avancer au del, comment sauver notre pauvre Gilbert qui doit
tre excut demain? Non!... Ce n'est pas  Saint-Augustine qu'il
faut aller, c'est  Jacksonville mme!... Ce n'est pas au
commodore Dupont qu'il faut s'adresser... c'est  Texar...

-- Monsieur Carrol a raison, mon pre... et j'irai! dit Miss
Alice, qui venait d'entendre les dernires paroles prononces par
M. Carrol.

La courageuse jeune fille tait prte  tout tenter comme  tout
braver pour le salut de Gilbert.

La veille, en quittant Camdless-Bay, James Burbank avait surtout
recommand que sa femme ne ft point instruite de son dpart pour
Jacksonville. Il importait de lui cacher que le Comit et donn
l'ordre de le mettre en tat d'arrestation. Mme Burbank l'ignorait
donc, comme elle ignorait le sort de son fils, qu'elle devait
croire  bord de la flottille. Comment la malheureuse femme et-
elle pu supporter ce double coup qui la frappait? Son mari au
pouvoir de Texar, son fils  la veille d'tre excut! Elle n'y
et point survcu. Lorsqu'elle avait demand  voir James Burbank,
Miss Alice s'tait contente de rpondre qu'il avait quitt
Castle-House, afin de reprendre les recherches relatives  Dy et 
Zermah, et que son absence pourrait durer quarante-huit heures.
Aussi, toute la pense de Mme Burbank se concentrait-elle
maintenant sur son enfant disparue. C'tait encore plus qu'elle
n'en pouvait supporter dans l'tat o elle se trouvait.

Cependant Miss Alice n'ignorait rien de ce qui menaait James et
Gilbert Burbank. Elle savait que le jeune officier devait tre
fusill le lendemain, que le mme sort serait rserv  son
pre!... Et alors, rsolue  voir Texar, elle venait prier
M. Carrol de la faire transporter de l'autre ct du fleuve.

Toi... Alice...  Jacksonville! s'cria M. Stannard.

-- Mon pre... il le faut!...

L'hsitation si naturelle de M. Stannard avait cd soudain devant
la ncessit d'agir sans retard. Si Gilbert pouvait tre sauv,
c'tait uniquement par la dmarche que voulait tenter Miss Alice.
Peut-tre, se jetant aux genoux de Texar, parviendrait-elle 
l'attendrir? Peut-tre obtiendrait-elle un sursis  l'excution?
Peut-tre enfin trouverait-elle un appui parmi ces honntes gens
que son dsespoir soulverait enfin contre l'intolrable tyrannie
du Comit? Il fallait donc aller  Jacksonville, quelque danger
qu'on y pt courir.

Perry, dit la jeune fille, voudra bien me conduire  l'habitation
de M. Harvey.

--  l'instant, rpondit le rgisseur.

-- Non, Alice, ce sera moi qui t'accompagnerai, rpondit
M. Stannard. Oui... moi! Partons...

-- Vous, Stannard?... rpondit Edward Carrol. C'est vous
exposer... On connat trop vos opinions...

-- Qu'importe! dit M. Stannard. Je ne laisserai pas ma fille aller
sans moi au milieu de ces forcens. Que Perry reste  Castle-
House, Edward, puisque vous ne pouvez marcher encore, car il faut
prvoir le cas o nous serions retenus...

-- Et si Mme Burbank vous demande, rpondit Edward Carrol, si elle
demande Miss Alice, que rpondrai-je?

-- Vous rpondrez que nous avons rejoint James, que nous
l'accompagnons dans ses recherches de l'autre ct du fleuve!...
Dites mme, s'il le faut, que nous avons d aller 
Jacksonville... enfin tout ce qu'il faudra pour rassurer
Mme Burbank, mais rien qui puisse lui faire souponner les dangers
que courent son mari et son fils... Perry, faites disposer une
embarcation!

Le rgisseur se retira aussitt, laissant M. Stannard  ses
prparatifs de dpart.

Cependant il tait prfrable que Miss Alice ne quittt pas
Castle-House, sans avoir appris  Mme Burbank que son pre et elle
taient obligs de se rendre  Jacksonville. Au besoin, elle ne
devrait pas hsiter  dire que le parti de Texar avait t
renvers... que les fdraux taient matres du cours du fleuve...
que, demain, Gilbert serait  Camdless-Bay... Mais la jeune fille
aurait-elle la force de ne point se troubler, sa voix ne la
trahirait-elle pas, quand elle affirmerait ces faits dont la
ralisation semblait impossible maintenant?

Lorsqu'elle arriva dans la chambre de la malade, Mme_ _Burbank
dormait, ou plutt tait plonge dans une sorte d'assoupissement
douloureux, une torpeur profonde, dont Miss Alice n'eut pas le
courage de la tirer. Peut-tre cela valait-il mieux que la jeune
fille ft ainsi dispense de la rassurer par ses paroles.

Une des femmes de l'habitation veillait prs du lit. Miss Alice
lui recommanda de ne pas s'absenter un seul instant, et de
s'adresser  M. Carrol pour rpondre aux questions que Mme Burbank
pourrait lui faire. Puis, elle se pencha sur le front de la
malheureuse mre, l'effleura de ses lvres, et quitta la chambre,
afin de rejoindre M. Stannard.

Ds qu'elle l'aperut:

Partons, mon pre, dit-elle.

Tous deux sortirent du hall, aprs avoir serr la main d'Edward
Carrol.

Au milieu de l'alle de bambous qui conduit au petit port, ils
rencontrrent le rgisseur.

L'embarcation est prte, dit Perry.

-- Bien, rpondit M. Stannard. Veillez avec grand soin sur Castle-
House, mon ami.

-- Ne craignez rien, monsieur Stannard. Nos Noirs regagnent peu 
peu la plantation, et cela se comprend. Que feraient-ils d'une
libert pour laquelle la nature ne les a pas crs? Ramenez-nous
M. Burbank, et il les trouvera tous  leur poste!

M. Stannard et sa fille prirent aussitt place dans l'embarcation
conduite par quatre mariniers de Camdless-Bay. La voile fut
hisse, et, sous une petite brise d'est, on dborda rapidement. Le
pier eut bientt disparu derrire la pointe que la plantation
profilait vers le nord-ouest.

M. Stannard n'avait pas l'intention de dbarquer au port de
Jacksonville, o il et t immanquablement reconnu. Mieux valait
prendre terre au fond d'une petite anse, un peu au-dessus. De l,
il serait facile d'atteindre l'habitation de M. Harvey, situe de
ce ct,  l'extrmit du faubourg. On dciderait alors, et
suivant les circonstances, comment les dmarches devraient tre
faites.

Le fleuve tait dsert  cette heure. Rien en amont, par o
auraient pu venir les milices de Saint-Augustine qui se
rfugiaient dans le sud. Rien en aval. Donc aucun combat ne
s'tait engag entre les embarcations floridiennes et les
canonnires du commandant Stevens. On ne pouvait mme apercevoir
leur ligne d'embossage, car un coude du Saint-John fermait
l'horizon au-dessous de Jacksonville.

Aprs une assez rapide traverse, favorise par le vent arrire,
M. Stannard et sa fille atteignirent la rive gauche. Tous deux,
sans avoir t aperus, purent dbarquer au fond de la crique, qui
n'tait pas surveille, et en quelques minutes, ils se trouvrent
dans la maison du correspondant de James Burbank.

Celui-ci fut,  la fois, trs surpris et trs inquiet de les voir.
Leur prsence n'tait pas sans danger au milieu de cette populace,
de plus en plus surexcite et tout  la dvotion de Texar. On
savait que M. Stannard partageait les ides anti-esclavagistes
adoptes  Camdless-Bay. Le pillage de sa propre habitation, 
Jacksonville, tait un avertissement dont il devait tenir compte.

Trs certainement, sa personne allait courir de grands risques. Le
moins qui pt lui arriver, s'il venait  tre reconnu, serait
d'tre incarcr comme complice de M. Burbank.

Il faut sauver Gilbert! ne put que rpondre Miss Alice aux
observations de M. Harvey.

-- Oui, rpondit celui-ci, il faut le tenter! Que M. Stannard ne
se montre pas au-dehors!... Qu'il reste enferm ici pendant que
nous agirons!

-- Me laissera-t-on entrer dans la prison? demanda la jeune fille.

-- Je ne le crois pas, Miss Alice.

-- Pourrai-je arriver jusqu' Texar?

-- Nous l'essaierons.

-- Vous ne voulez pas que je vous accompagne? dit M. Stannard en
insistant.

-- Non! Ce serait compromettre nos dmarches prs de Texar et de
son Comit.

-- Venez donc, monsieur Harvey, dit Miss Alice.

Cependant, avant de les laisser partir, M. Stannard voulut savoir
s'il s'tait produit de nouveaux faits de guerre, dont le bruit ne
serait pas venu jusqu' Camdless-Bay.

Aucun, rpondit M. Harvey, du moins en ce qui concerne
Jacksonville. La flottille fdrale a paru dans la baie de Saint-
Augustine, et la ville s'est rendue. Quant au Saint-John, nul
mouvement n'a t signal. Les canonnires sont toujours mouilles
au-dessous de la barre.

-- L'eau leur manque encore pour la franchir?...

-- Oui, monsieur Stannard. Mais, aujourd'hui, nous aurons une des
fortes mares d'quinoxe. Il y aura haute mer vers trois heures,
et peut-tre les canonnires pourront-elles passer...

-- Passer sans pilote, maintenant que Mars n'est plus l pour les
diriger  travers le chenal! rpondit Miss Alice, d'un ton qui
indiquait qu'elle ne pouvait mme pas se rattacher  cet espoir.
Non!... C'est impossible!... Monsieur Harvey, il faut que je voie
Texar, et, s'il me repousse, nous devrons tout sacrifier pour
faire vader Gilbert...

-- Nous le ferons, Miss Alice.

-- L'tat des esprits ne s'est pas modifi  Jacksonville? demanda
M. Stannard.

-- Non, rpondit M. Harvey. Les coquins y sont toujours les
matres, et Texar les domine. Pourtant, devant les exactions et
les menaces du Comit, les honntes gens frmissent d'indignation.
Il ne faudrait qu'un mouvement des fdraux sur le fleuve pour
changer cet tat de choses. Cette populace est lche, en somme. Si
elle prenait peur, Texar et ses partisans seraient aussitt
renverss... J'espre encore que le commandant Stevens pourra
remonter la barre...

-- Nous n'attendrons pas, rpondit rsolument Miss Alice, et,
d'ici l, j'aurai vu Texar!

Il fut donc convenu que M. Stannard resterait dans l'habitation,
afin qu'on ne st rien de sa prsence  Jacksonville. M. Harvey
tait prt  aider la jeune fille dans toutes les dmarches qui
allaient tre faites, et dont le succs, il faut bien le dire,
n'tait rien moins qu'assur. Si Texar lui refusait la vie de
Gilbert, si Miss Alice ne pouvait arriver jusqu' lui, on
tenterait, mme au prix d'une fortune, de provoquer l'vasion du
jeune officier et de son pre.

Il tait onze heures environ, lorsque Miss Alice et M. Harvey
quittrent l'habitation pour se rendre  Court-Justice, o le
Comit, prsid par Texar, sigeait en permanence.

Toujours grande agitation dans la ville.  et l passaient les
milices, renforces des contingents qui taient accourus des
territoires du Sud. Dans la journe, on attendait celles que la
reddition de Saint-Augustine laissait disponibles, soit qu'elles
vinssent par le Saint-John, soit qu'elles prissent route  travers
les forts de la rive droite pour franchir le fleuve  la hauteur
de Jacksonville. Donc, la population allait et venait. Mille
nouvelles circulaient, et, comme toujours, contradictoires -- ce
qui provoquait un tumulte voisin du dsordre. Il tait facile de
voir, d'ailleurs, que dans le cas o les fdraux arriveraient en
vue du port, il n'y aurait aucune unit d'action dans la dfense.
La rsistance ne serait pas srieuse. Si Fernandina s'tait
rendue, neuf jours avant, aux troupes de dbarquement du gnral
Wright, si Saint-Augustine avait accueilli l'escadre du commodore
Dupont, sans mme essayer de lui barrer le passage, on pouvait
prvoir qu'il en serait ainsi  Jacksonville. Les milices
floridiennes, cdant la place aux troupes nordistes, se
retireraient dans l'intrieur du comt. Une seule circonstance
pouvait sauver Jacksonville d'une prise de possession, prolonger
les pouvoirs du Comit, permettre  ses projets sanguinaires de
s'accomplir, c'tait que les canonnires, pour une raison ou pour
une autre -- manque d'eau ou absence de pilote --, ne pussent
dpasser la barre du fleuve. Au surplus, quelques heures encore,
et cette question serait rsolue.

Cependant, au milieu d'une foule qui devenait de plus en plus
compacte, Miss Alice et Harvey se dirigeaient vers la place
principale. Comment feraient-ils pour pntrer dans les salles de
Court-Justice? Ils ne pouvaient l'imaginer. Une fois l, comment
parviendraient-ils  voir Texar? Ils l'ignoraient. Qui sait mme
si l'Espagnol, apprenant qu'Alice Stannard demandait  paratre
devant lui, ne se dbarrasserait pas d'une demande importune, en
la faisant arrter et dtenir jusqu'aprs l'excution du jeune
lieutenant?... Mais la jeune fille ne voulait rien voir de ces
ventualits. Arriver jusqu' Texar, lui arracher la grce de
Gilbert, aucun danger personnel n'aurait pu la dtourner de ce
but.

Lorsque M. Harvey et elle eurent atteint la place, ils y
trouvrent un concours de populace plus tumultueux encore. Des
cris branlaient l'air, des vocifrations clataient de toutes
parts, avec ces sinistres mots, jets d'un groupe  l'autre: 
mort...  mort!...

M. Harvey apprit que le Comit tait en sance de justice depuis
une heure. Un affreux pressentiment s'empara de lui --
pressentiment qui n'allait tre que trop justifi! En effet, le
Comit achevait de juger James Burbank comme complice de son fils
Gilbert, sous l'accusation d'avoir entretenu des intelligences
avec l'arme fdrale. Mme crime, mme condamnation, sans doute,
et couronnement de l'oeuvre de haine de Texar contre la famille
Burbank!

Alors M. Harvey ne voulut pas aller plus loin. Il tenta
d'entraner Alice Stannard. Il ne fallait pas qu'elle ft tmoin
des violences auxquelles la populace semblait dispose  se
livrer, au moment o les condamns sortiraient de Court-Justice,
aprs le prononc du jugement. Ce n'tait pas, d'ailleurs,
l'instant d'intervenir prs de l'Espagnol.

Venez, Miss Alice, dit M. Harvey, venez!... Nous reviendrons...
quand le Comit...

-- Non! rpondit Miss Alice. Je veux me jeter entre les accuss et
leurs juges...

La rsolution de la jeune fille tait telle que M. Harvey
dsespra de l'branler. Miss Alice se porta en avant. Il fallut
la suivre. La foule, si compacte qu'elle ft -- quelques-uns la
reconnurent peut-tre -- s'ouvrit devant elle. Les cris de mort
retentirent plus effroyablement  son oreille. Rien ne put
l'arrter. Ce fut dans ces conditions qu'elle arriva devant la
porte de Court-Justice.

En cet endroit, la populace tait plus houleuse encore, non de
cette houle qui suit la tempte, mais de celle qui la prcde. De
sa part, on pouvait craindre les plus effroyables excs.

Soudain un reflux tumultueux rejeta au-dehors le public qui
encombrait la salle de Court-Justice. Les vocifrations
redoublrent. Le jugement venait d'tre rendu.

James Burbank, comme Gilbert, tait condamn pour le prtendu mme
crime,  la mme peine. Le pre et le fils tomberaient devant le
mme peloton d'excution.

 mort!  mort!... criait cette tourbe de forcens.

James Burbank apparut alors sur les derniers degrs. Il tait
calme et matre de lui. Un regard de mpris, ce fut tout ce qu'il
eut pour les hurleurs de la populace.

Un dtachement de la milice l'entourait, avec ordre de le
reconduire  la prison.

Il n'tait pas seul.

Gilbert marchait  son ct.

Extrait de la cellule, o il attendait l'heure de l'excution, le
jeune officier avait t amen en prsence du Comit pour tre
confront avec James Burbank. Celui-ci n'avait pu que confirmer
les dires de son fils, assurant qu il n'tait venu  Castle-House
que pour y revoir une dernire fois sa mre mourante. Devant cette
affirmation, le chef d'espionnage aurait d tomber de lui-mme, si
le procs n'et t perdu d'avance. Aussi la mme condamnation
avait-elle frapp deux innocents, -- condamnation impose par une
vengeance personnelle et prononce par des juges iniques.

Cependant la foule se prcipitait vers les condamns. La milice ne
parvenait que trs difficilement  leur frayer un chemin  travers
la place de Court-Justice.

Un mouvement se produisit alors. Miss Alice s'tait prcipite
vers James et Gilbert Burbank.

Involontairement, la populace recula, surprise par cette
intervention inattendue de la jeune fille.

Alice!... s'cria Gilbert.

-- Gilbert!... Gilbert!... murmurait Alice Stannard, qui tomba
dans les bras du jeune officier.

-- Alice... pourquoi es-tu ici?... dit James Burbank.

-- Pour implorer votre grce!... Pour supplier vos juges!...
Grce. Grce pour eux!

Les cris de la malheureuse jeune fille taient dchirants. Elle
s'accrochait aux vtements des condamns, qui avaient fait halte
un instant. Pouvait-elle donc attendre quelque piti de cette
foule dchane qui les entourait? Non! Mais son intervention eut
pour effet de l'arrter au moment o elle allait peut-tre se
porter  des violences contre les prisonniers malgr les hommes de
la milice.

D'ailleurs Texar, prvenu de ce qui se passait, venait
d'apparatre sur le seuil de Court-Justice. Un geste de lui
contint la foule... L'ordre qu'il renouvela de reconduire James et
Gilbert Burbank  la prison fut entendu et respect.

Le dtachement se remit en marche.

Grce!... Grce!... s'cria Miss Alice, qui s'tait jete aux
genoux de Texar.

L'Espagnol ne rpondit que par un geste ngatif.

La jeune fille se releva alors.

Misrable! s'cria-t-elle.

Elle voulut rejoindre les condamns, demandant  les suivre dans
la prison,  passer prs d'eux les dernires heures qui leur
restaient encore  vivre...

Ils taient dj hors de la place, et la foule les accompagnait de
ses hurlements.

C'tait plus que n'en pouvait supporter Miss Alice. Ses forces
l'abandonnrent. Elle chancela, elle tomba. Elle n'avait plus ni
sentiment ni connaissance, quand M. Harvey la reut dans ses bras.

La jeune fille ne revint  elle qu'aprs avoir t transporte
dans la maison de M. Harvey, prs de son pre.

 la prison...  la prison!... murmurait-elle. Il faut que tous
deux s'chappent...

-- Oui, rpondit M. Stannard, il n'y a plus que cela  tenter!...
Attendons la nuit!

En effet, il ne fallait rien faire pendant le jour. Lorsque
l'obscurit leur permettrait d'agir avec plus de scurit, sans
crainte d'tre surpris, M. Stannard et M. Harvey essaieraient de
rendre possible l'vasion des deux prisonniers avec la complicit
de leur gardien. Ils seraient munis d'une somme d'argent si
considrable que cet homme -- ils l'espraient du moins -- ne
pourrait rsister  leurs offres, surtout, quand un seul coup de
canon, parti de la flottille du commandant Stevens, pouvait mettre
fin au pouvoir de l'Espagnol.

Mais, la nuit arrive, lorsque MM. Stannard et Harvey voulurent
mettre leur projet  excution, ils durent y renoncer.
L'habitation tait garde  vue par une escouade de la milice, et
ce fut en vain que tous deux en voulurent sortir.


IV
Coup de vent de nord-est

Les condamns n'avaient plus, maintenant, qu'une chance de salut -
- une seule: c'tait qu'avant douze heures, les fdraux fussent
matres de la ville. En effet, le lendemain, au soleil levant,
James et Gilbert Burbank devaient tre passs par les armes. De
leur prison, surveille ainsi que l'tait la maison de M. Harvey,
comment auraient-ils pu fuir, mme avec la connivence d'un
gelier?

Cependant, pour s'emparer de Jacksonville, on ne devait pas
compter sur les troupes nordistes, dbarques depuis quelques
jours  Fernandina, et qui ne pouvaient abandonner cette
importante position au nord de l'tat de Floride. Aux canonnires
du commandant Stevens incombait cette tche. Or, pour l'accomplir,
il fallait, avant tout, franchir la barre du Saint-John. Alors, la
ligne des embarcations tant force, la flottille n'aurait plus
qu' s'embosser  la hauteur du port. De l, quand elle tiendrait
la ville sous ses feux, nul doute que les milices battissent en
retraite  travers les inaccessibles marcages du comt. Texar et
ses partisans se hteraient certainement de les suivre, afin
d'viter de trop justes reprsailles. Les honntes gens pourraient
aussitt reprendre la place, dont ils avaient t indignement
chasss, et traiter avec les reprsentants du gouvernement fdral
pour la reddition de la ville.

Or, ce passage de la barre, tait-il possible de l'effectuer, et
cela dans un si court dlai? Y avait-il quelque moyen de vaincre
l'obstacle matriel que le manque d'eau opposait toujours  la
marche des canonnires? C'tait dsormais trs douteux, comme on
va le voir.

En effet, aprs le prononc du jugement, Texar et le commandant
des milices de Jacksonville s'taient rendus sur le quai pour
observer le cours infrieur du fleuve. On ne s'tonnera pas que
leurs regards fussent alors obstinment fixs vers le barrage
d'aval, et leurs oreilles prtes  recueillir toute dtonation qui
viendrait de ce ct du Saint-John.

Rien de nouveau n'a t signal? demanda Texar, aprs s'tre
arrt  l'extrmit de l'estacade.

-- Rien, rpondit le commandant. Une reconnaissance que je viens
de faire dans le Nord me permet d'affirmer que les fdraux n'ont
point quitt Fernandina pour se porter sur Jacksonville. Trs
vraisemblablement, ils resteront en observation sur la frontire
gorgienne, en attendant que leurs flottilles aient forc le
chenal.

-- Des troupes ne peuvent-elles venir du sud, aprs avoir quitt
Saint-Augustine, et passer le Saint-John  Picolata? demanda
l'Espagnol.

-- Je ne le pense pas, rpondit l'officier. Comme troupes de
dbarquement, Dupont n'a que ce qu'il faut pour occuper la ville,
et son but est videmment d'tablir le blocus sur tout le littoral
depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux derniers inlets de la
Floride. Nous n'avons donc rien  craindre de ce ct, Texar.

-- Reste alors le danger d'tre tenu en chec par la flottille de
Stevens, si elle parvient  remonter la barre devant laquelle elle
est arrte depuis trois jours...

-- Sans doute, mais cette question sera dcide d'ici quelques
heures. Peut-tre, aprs tout, les fdraux n'ont-ils d'autre but
que de fermer le bas cours du fleuve, afin de couper toute
communication entre Saint-Augustine et Fernandina?

Je vous le rpte, Texar, l'important pour les nordistes, ce
n'est pas tant d'occuper la Floride en ce moment, que de s'opposer
 la contrebande de guerre qui se fait par les passes du Sud. Il
est permis de croire que leur expdition n'a pas d'autre objectif.
Sans cela, les troupes, qui sont matresses de l'le Amlia depuis
une dizaine de jours, auraient dj march sur Jacksonville.

-- Vous pouvez avoir raison, rpondit Texar. N'importe! Il me
tarde que la question de la barre soit dfinitivement tranche.

-- Elle le sera aujourd'hui mme.

-- Cependant, si les canonnires de Stevens venaient s'embosser
devant le port, que feriez-vous?

-- J'excuterais l'ordre que j'ai reu d'emmener les milices dans
l'intrieur, afin d'viter tout contact avec les fdraux. Qu'ils
s'emparent des villes du comt, soit! Ils ne pourront les garder
longtemps, puisqu'ils seront coups de leurs communications avec
la Gorgie ou les Carolines, et nous saurons bien les leur
reprendre!

-- En attendant, rpondit Texar, s'ils taient matres de
Jacksonville, ne ft-ce qu'un jour, il faudrait s'attendre  des
reprsailles de leur part... Tous ces prtendus honntes gens, ces
riches colons, ces antiesclavagistes, reviendraient au pouvoir, et
alors... Cela ne sera pas!... Non!... Et plutt que d'abandonner
la ville...

L'Espagnol n'acheva pas sa pense; il tait facile de la
comprendre. Il ne rendrait pas la ville aux fdraux, ce qui
serait la remettre entre les mains de ces magistrats que la
populace avait renverss. Il la brlerait plutt, et peut-tre ses
mesures taient-elles prises en vue de cette oeuvre de
destruction. Alors, les siens et lui, se retirant  la suite des
milices, trouveraient dans les marcages du Sud d'inaccessibles
repaires o ils attendraient les vnements.

Toutefois, on le rpte, cette ventualit n'tait  craindre que
pour le cas o la barre livrerait passage aux canonnires, et le
moment tait venu o se rsoudrait dfinitivement cette question.

En effet, un violent reflux de la populace se produisait du ct
du port. Un instant suffit pour que les quais fussent encombrs.
Des cris plus assourdissants clatrent.

Les canonnires passent!

-- Non! elles ne bougent pas!

-- La mer est pleine!...

-- Elles essaient de franchir en forant de vapeur!

-- Voyez!... Voyez!...

-- Nul doute! dit le commandant des milices. Il y a quelque chose!
-- Regardez, Texar!

L'Espagnol ne rpondit pas. Ses yeux ne cessaient d'observer, en
aval du fleuve, la ligne d'horizon ferme par le chapelet des
embarcations embosses par son travers. Un demi-mille au del se
dressaient la mture et les chemines des canonnires du
commandant Stevens. Une paisse fume s'en chappait et, chasse
par le vent qui prenait de la force, se rabattait jusqu'
Jacksonville.

videmment, Stevens, profitant du plein de la mare, cherchait 
passer, poussant ses feux  tout casser comme on dit. Y
parviendrait-il? Trouverait-il assez d'eau sur le haut fond, mme
en le raclant avec la quille de ses canonnires? Il y avait l de
quoi provoquer une violente motion dans tout ce populaire runi
sur la rive du Saint-John.

Et les propos de redoubler avec plus d'animation, suivant ce que
les uns croyaient voir et ce que les autres ne voyaient pas.

Elles ont gagn d'une demi-encablure!

-- Non! Elles n'ont pas plus remu que si leur ancre tait encore
par le fond!

-- En voici une qui volue!

-- Oui! mais elle se prsente par le travers et pivote, parce que
l'eau lui manque!

-- Ah! quelle fume!

-- Quand ils brleraient tout le charbon des tats-Unis, ils ne
passeront pas!

-- Et maintenant, voici que la mare commence  perdre!

-- Hurrah pour le Sud!

-- Hurrah.

Cette tentative, faite par la flottille, dura dix minutes environ
-- dix minutes qui parurent longues  Texar,  ses partisans, 
tous ceux dont la prise de Jacksonville et compromis la libert
ou la vie. Ils ne savaient mme  quoi s'en tenir, la distance
tant trop grande pour que l'on pt aisment observer la manoeuvre
des canonnires. Le chenal tait-il franchi, ou allait-il l'tre,
en dpit des hurrahs prmaturs qui clataient au milieu de la
foule? S'allgeant de tout le poids inutile, se dlestant pour
relever ses lignes de flottaison, le commandant Stevens ne
parviendrait-il pas  gagner le peu d'espace qu'il lui fallait
pour retrouver une eau plus profonde, une navigation facile
jusqu' la hauteur du port? C'tait toujours  craindre, tant que
durerait l'tal de la mer haute.

Cependant, ainsi qu'on le disait, dj la mare commenait 
perdre. Or, le jusant une fois tabli, le niveau du Saint-John
s'abaisserait trs rapidement.

Soudain les bras se tendirent vers l'aval du fleuve, et ce cri
domina tous les autres:

Un canot!... un canot!

En effet, une lgre embarcation se montrait prs de la rive
gauche, o le courant de flux se faisait encore sentir, tandis que
le reflux prenait de la force au milieu du chenal. Cette
embarcation, enleve  force de rames, s'avanait rapidement. 
l'arrire se tenait un officier, portant l'uniforme des milices
floridiennes. Il eut bientt gagn le pied de l'estacade et grimpa
lestement les degrs de l'chelle latrale, engage dans le quai.
Puis, ayant aperu Texar, il se dirigea vers lui, au milieu des
groupes qui s'touffaient pour le voir et l'entendre.

Qu'y a-t-il? demanda l'Espagnol.

-- Rien, et il n'y aura rien! rpondit l'officier.

-- Qui vous envoie?

-- Le chef de nos embarcations, qui ne tarderont pas  se replier
vers le port.

-- Et pourquoi?...

-- Parce que les canonnires ont vainement essay de remonter la
barre, aussi bien en s'allgeant qu'en forant de vapeur.
Dsormais, il n'y a plus rien  redouter...

-- Pour cette mare?... demanda Texar.

-- Ni pour aucune autre -- au moins d'ici quelques mois.

-- Hurrah!... Hurrah!

Ces hurlements emplirent la ville. Et si les violents acclamrent
une fois de plus l'Espagnol comme l'homme dans lequel
s'incarnaient tous leurs instincts dtestables, les modrs furent
atterrs en songeant que, pendant bien des jours encore, ils
allaient subir la domination sclrate du Comit et de son chef.

L'officier avait dit vrai.  partir de ce jour, la mer devant
dcrotre chaque jour, la mare ne ramnerait qu'une moindre
quantit d'eau dans le lit du Saint-John. Cette mare du 12 mars
avait t une des plus fortes de l'anne, et il s'coulerait un
intervalle de plusieurs mois avant que le cours du fleuve se
relevt  ce niveau. Le chenal tant infranchissable, Jacksonville
chappait au feu du commandant Stevens. C'tait la prolongation
des pouvoirs de Texar, la certitude pour ce misrable d'accomplir
jusqu'au bout son oeuvre de vengeance. En admettant mme que le
gnral Sherman voult faire occuper Jacksonville par les troupes
du gnral Wright, dbarques  Fernandina, cette marche vers le
sud exigerait un certain temps. Or, en ce qui concernait James et
Gilbert Burbank, leur excution tant fixe au lendemain ds la
premire heure, rien ne pouvait plus les sauver.

La nouvelle, apporte par l'officier, se rpandit en un instant
dans tous les environs. On se figure aisment l'effet qu'elle
produisit sur cette portion dchane de la populace. Les orgies,
les dbauches, reprirent avec plus d'animation. Les honntes gens,
consterns, devaient s'attendre aux plus abominables excs. Aussi
la plupart se prparrent-ils  quitter une ville qui ne leur
offrait aucune scurit.

Si les hurrahs, les vocifrations, arrivant jusqu'aux prisonniers,
leur apprirent que toute chance de salut venait de s'vanouir, on
les entendit aussi dans la maison de M. Harvey. Ce que fut le
dsespoir de M. Stannard et de Miss Alice, on ne l'imagine que
trop aisment. Qu'allaient-ils tenter maintenant pour sauver James
Burbank et son fils? Essayer de corrompre le gardien de la prison?
Provoquer  prix d'or la fuite des condamns? Ils ne pouvaient
seulement pas sortir de l'habitation dans laquelle ils avaient
trouv refuge. On le sait, une bande de sacripants la gardaient 
vue, et leurs imprcations retentissaient incessamment devant la
porte.

La nuit se fit. Le temps, dont on pressentait le changement depuis
quelques jours, s'tait sensiblement modifi. Aprs avoir souffl
de terre, le vent avait saut brusquement dans le nord-est. Dj,
par grandes masses gristres et dchires, les nuages, n'ayant pas
mme le temps de se rsoudre en pluie, chassaient du large avec
une extrme vitesse et s'abaissaient presque au ras de la mer. Une
frgate de premier rang aurait certainement eu le haut de sa
mture perdu dans ces amas de vapeurs, tant ils se tranaient au
milieu des basses zones. Le baromtre s'tait rapidement dprim
aux degrs de tempte. Il y avait l des symptmes d'un ouragan n
sur les lointains horizons de l'Atlantique. Avec la nuit qui
envahissait l'espace, il ne tarda pas  se dchaner avec une
extraordinaire violence.

Or, par suite de son orientation, cet ouragan donna naturellement
de plein fouet  travers l'estuaire du Saint-John. Il soulevait
les eaux de son embouchure comme une houle, il les y refoulait 
la faon de ces mascarets des grands fleuves, dont les hautes
lames dtruisent toutes les proprits riveraines.

Pendant cette nuit de tourmente, Jacksonville fut donc balaye
avec une effroyable violence. Un morceau de l'estacade du port
cda aux coups du ressac projet contre ses pilotis. Les eaux
couvrirent une partie des quais, o se brisrent plusieurs dogres,
dont les amarres cassrent comme un fil. Impossible de se tenir
dans les rues ni sur les places, mitrailles par les dbris de
toutes sortes. La populace dut se rfugier dans les cabarets, o
les gosiers n'y perdirent rien, et leurs hurlements luttrent, non
sans avantage, contre les fracas de la tempte.

Ce ne fut pas seulement  la surface du sol que ce coup de vent
exera ses ravages.  travers le lit du Saint-John, la
dnivellation des eaux provoqua une houle d'autant plus violente
qu'elle se dcuplait par les contrecoups du fond. Les chaloupes,
mouilles devant la barre, furent surprises par ce mascaret avant
d'avoir pu rallier le port. Leurs ancres chassrent, leurs amarres
se rompirent. La mare de nuit, accrue par la pousse du vent, les
emporta vers le haut fleuve -- irrsistiblement. Quelques-unes se
fracassrent contre les pilotis des quais, tandis que les autres,
entranes au del de Jacksonville, allaient se perdre sur les
lots ou les coudes du Saint-John  quelques milles plus loin. Un
certain nombre des mariniers qui les montaient perdirent la vie
dans ce dsastre, dont la soudainet avait djou toutes les
mesures  prendre en pareilles circonstances.

Quant aux canonnires du commandant Stevens, avaient-elles
appareill et forc de vapeur pour chercher un abri dans les
criques d'aval? Grce  cette manoeuvre, avaient-elles pu chapper
 une destruction complte? En tout cas, soit qu'elles eussent
pris ce parti de redescendre vers les bouches du Saint-John, soit
qu'elles se fussent maintenues sur leurs ancres, Jacksonville ne
devait plus les redouter, puisque la barre leur opposait
maintenant un obstacle infranchissable.

Ce fut donc une nuit noire et profonde qui enveloppa la valle du
Saint-John, pendant que l'air et l'eau se confondaient comme si
quelque action chimique et tent de les combiner en un seul
lment. On assistait l  l'un de ces cataclysmes qui sont assez
frquents aux poques d'quinoxe, mais dont la violence dpassait
tout ce que le territoire de la Floride avait prouv jusqu'alors.

Aussi, prcisment en raison de sa force, ce mtore ne dura pas
au del de quelques heures. Avant le lever du soleil, les vides de
l'espace furent rapidement combls par ce formidable appel d'air,
et l'ouragan alla se perdre au-dessus du golfe du Mexique, aprs
avoir frapp de son dernier coup la pninsule floridienne.

Vers quatre heures du matin, avec les premires pointes du jour
qui blanchirent un horizon nettoy par ce grand balayage de la
nuit, l'accalmie succdait aux troubles des lments. Alors la
populace commena  se rpandre dans les rues qu'elle avait d
abandonner pour les cabarets. La milice reprit les postes
dserts. On s'occupa autant que possible de procder  la
rparation des dgts causs par la tempte. Et, en particulier,
au long des quais de la ville, ils ne laissaient pas d'tre trs
considrables, estacades rompues, dogres dsempars, barques
disjointes, que le jusant ramenait des hautes rgions du fleuve.

Cependant, on ne voyait passer ces paves que dans un rayon de
quelques yards au del des berges. Un brouillard trs dense
s'tait accumul sur le lit mme du Saint-John en s'levant vers
les hautes zones, refroidies par la tempte.  cinq heures, le
chenal n'tait pas encore visible en son milieu, et il ne le
deviendrait qu'au moment o ce brouillard se serait dissip sous
les premiers rayons du soleil.

Soudain, un peu aprs cinq heures, de formidables clats trourent
l'paisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'taient point les
roulements prolongs de la foudre, mais les dtonations
dchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractristiques
fusaient  travers l'espace. Un cri d'pouvant s'chappa de tout
ce public, milice ou populace, qui s'tait port vers le port.

En mme temps, sous ces dtonations rptes, le brouillard
commenait  s'entrouvrir. Ses volutes, mles aux fulgurations
des coups de feu, se dgagrent de la surface du fleuve.

Les canonnires de Stevens taient l, embosses devant
Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordes directes.

Les canonnires!... Les canonnires!...

Ces mots, rpts de bouche en bouche, eurent bientt couru
jusqu' l'extrmit des faubourgs. En quelques minutes, la
population honnte, avec une extrme satisfaction, la populace,
avec une extrme pouvante, apprenaient que la flottille tait
matresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en tait
fait de la ville.

Que s'tait-il donc pass? Les nordistes avaient-ils trouv dans
la tempte une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnires
n'taient-elles point alles chercher un abri vers les criques
infrieures de l'embouchure. Malgr la violence de la houle et du
vent, elles s'taient tenues au mouillage. Pendant que leurs
adversaires s'loignaient avec les chaloupes, le commandant
Stevens et ses quipages avaient fait tte  l'ouragan, au risque
de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances
allaient peut-tre rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui
poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le
niveau du fleuve  une hauteur anormale, et les canonnires
s'taient lances  travers les passes. Et alors, forant de
vapeur, bien que leur quille raclt le fond de sable, elles
avaient pu franchir la barre.

Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au
milieu du brouillard, s'tait rendu compte par l'estime qu'il
devait tre  la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouill
ses ancres, il s'tait emboss. Puis, le moment venu, il avait
dchir les brumes par la dtonation de ses grosses pices et
lanc ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John.

L'effet fut instantan. En quelques minutes, la milice eut vacu
la ville,  l'exemple des troupes sudistes  Fernandina comme 
Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais dserts, commena
presque aussitt  modrer le feu, son intention n'tant point de
dtruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre.

Presque aussitt un drapeau blanc se dployait  la hampe de
Court-Justice.

On se figure aisment avec quelles angoisses ces premiers coups de
canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville tait
certainement attaque. Or, cette attaque ne pouvait venir que des
fdraux, soit qu'ils eussent remont le Saint-John, soit qu'ils
se fussent approchs par le nord de la Floride. tait-ce donc
enfin la chance de salut inespre -- la seule qui pt sauver
James et Gilbert Burbank?

M. Harvey et Miss Alice se prcipitrent vers le seuil de
l'habitation. Les gens de Texar, qui la gardaient, avaient pris la
fuite et rejoint les milices vers l'intrieur du comt.

M. Harvey et la jeune fille gagnrent du ct du port. Le
brouillard s'tant dissip, on pouvait apercevoir le fleuve
jusqu'aux derniers plans de la rive droite.

Les canonnires se taisaient, car dj, visiblement, Jacksonville
renonait  faire rsistance.

En ce moment, plusieurs canots accostrent l'estacade et
dbarqurent un dtachement arm de fusils, de revolvers et de
haches.

Tout  coup, un cri se fit entendre parmi les marins que
commandait un officier.

L'homme qui venait de jeter ce cri se prcipita vers Miss Alice.

Mars!... Mars!... dit la jeune fille, stupfaite de se trouver en
prsence du mari de Zermah, que l'on croyait noy dans les eaux du
Saint-John.

-- Monsieur Gilbert!... Monsieur Gilbert?... rpondit Mars. O
est-il?

-- Prisonnier avec M. Burbank!... Mars, sauvez-le... sauvez-le, et
sauvez son pre!

--  la prison! s'cria Mars, qui, se retournant vers ses
compagnons, les entrana.

Et tous, alors, de courir pour empcher qu'un dernier crime ft
commis par ordre de Texar.

M. Harvey et Miss Alice les suivirent.

Ainsi, aprs s'tre jet dans le fleuve, Mars avait pu chapper
aux tourbillons de la barre? Oui! et, par prudence, le courageux
mtis s'tait bien gard de faire savoir  Castle-House qu'il
tait sain et sauf. Aller y demander asile, c'et t compromettre
sa propre scurit, et il fallait qu'il restt libre pour
accomplir son oeuvre. Ayant regagn la rive droite  la nage, il
avait pu, en se faufilant  travers les roseaux, la redescendre
jusqu' la hauteur de la flottille. L, ses signaux aperus, un
canot l'avait recueilli et reconduit  bord de la canonnire du
commandant Stevens. Celui-ci fut aussitt mis au courant de la
situation, et, devant ce danger imminent qui menaait Gilbert,
tous ses efforts tendirent  remonter le chenal. Ils avaient t
infructueux, on le sait, et l'opration allait tre abandonne,
lorsque, pendant la nuit, le coup de vent vint relever le niveau
du fleuve. Cependant, sans une pratique de ces passes difficiles,
la flottille et encore risqu de s'chouer sur les hauts fonds du
fleuve. Heureusement, Mars tait l. Il avait adroitement pilot
sa canonnire, dont les autres suivirent la direction, malgr le
dchanement de la tempte. Aussi, avant que le brouillard et
empli la valle du Saint-John, taient-elles embosses devant la
ville qu'elles tenaient sous leurs feux.

Il tait temps, car les deux condamns devaient tre excuts  la
premire heure. Mais, dj, ils n'avaient plus rien  craindre.
Les magistrats de Jacksonville avaient repris leur autorit
usurpe par Texar. Et, au moment o Mars et ses compagnons
arrivaient devant la prison, James et Gilbert Burbank en
sortaient, libres enfin.

En un instant, le jeune lieutenant eut press Miss Alice sur son
coeur, tandis que M. Stannard et James Burbank tombaient dans les
bras l'un de l'autre.

Ma mre?... demanda Gilbert tout d'abord.

-- Elle vit... elle vit!... rpondit Miss Alice.

-- Eh bien,  Castle-House! s'cria Gilbert.  Castle-House...

-- Pas avant que justice soit faite! rpondit James Burbank.

Mars avait compris son matre. Il s'tait lanc du ct de la
grande place avec l'espoir d'y trouver Texar.

L'Espagnol n'aurait-il pas dj pris la fuite, afin d'chapper aux
reprsailles? Ne se serait-il pas soustrait  la vindicte
publique, avec tous ceux qui s'taient compromis pendant cette
priode d'excs? Ne suivait-il pas dj les soldats de la milice
qui battaient en retraite vers les basses rgions du comt?

On pouvait, on devait le croire.

Mais, sans attendre l'intervention des fdraux, nombre
d'habitants s'taient prcipits vers Court-Justice. Arrt au
moment o il allait prendre la fuite, Texar tait gard  vue.
D'ailleurs, il semblait s'tre assez facilement rsign  son
sort.

Toutefois, quand il se trouva en prsence de Mars, il comprit que
sa vie tait menace.

En effet, le mtis venait de se jeter sur lui. Malgr les efforts
de ceux qui le gardaient, il l'avait saisi  la gorge, il
l'tranglait, lorsque James et Gilbert Burbank parurent.

Non... non!... Vivant! s'cria James Burbank. Il faut qu'il
parle!

-- Oui!... il le faut! rpondit Mars.

Quelques instants plus tard, Texar tait enferm dans la cellule
mme o ses victimes avaient attendu l'heure de l'excution.


V
Prise de possession

Les fdraux taient enfin matres de Jacksonville -- par suite,
matres du Saint-John. Les troupes de dbarquement, amenes par le
commandant Stevens, occuprent aussitt les principaux points de
la cit. Les autorits usurpatrices avaient pris la fuite. Seul de
l'ancien comit, Texar tait tomb entre leurs mains.

D'ailleurs, soit lassitude des exactions commises pendant ces
derniers jours, soit mme indiffrence sur la question de
l'esclavage que le Nord et le Sud cherchaient alors  trancher par
les armes, les habitants ne firent point mauvais accueil aux
officiers de la flottille, qui reprsentaient le gouvernement de
Washington.

Pendant ce temps, le commodore Dupont, tabli  Saint-Augustine,
s'occupait de mettre le littoral floridien  l'abri de la
contrebande de guerre. Les passes de Mosquito-Inlet furent bientt
fermes. Cela coupa court au commerce d'armes et de munitions qui
se faisait avec les Lucayes, les les anglaises de Bahama. On peut
dire qu' partir de ce moment, l'tat de Floride rentra sous
l'autorit fdrale.

Ce jour mme, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et Miss Alice,
repassaient le Saint-John pour rentrer  Camdless-Bay.

Perry et les sous-rgisseurs les attendaient au pier du petit port
avec un certain nombre de Noirs qui taient revenus sur la
plantation. On imagine aisment quelle rception leur fut faite,
quelles dmonstrations les accueillirent.

Un instant aprs, James Burbank et son fils, M. Stannard et sa
fille taient au chevet de Mme Burbank.

En mme temps qu'elle revoyait Gilbert, la malade apprenait tout
ce qui s'tait pass. Le jeune officier la pressait dans ses bras.
Mars lui baisait les mains. Ils ne la quitteraient plus
maintenant. Miss Alice pourrait lui donner ses soins. Elle
reprendrait promptement ses forces. Il n'y avait rien  redouter
dsormais des machinations de Texar ni de ceux qu'il avait
associs  ses vengeances. L'Espagnol tait entre les mains des
fdraux, et les fdraux taient matres de Jacksonville.

Cependant, si la femme de James Burbank, si la mre de Gilbert,
n'avait plus  trembler pour son mari et pour son fils, toute sa
pense allait se rattacher  sa petite fille disparue. Il lui
fallait Dy, comme  Mars, il fallait Zermah.

Nous les retrouverons! s'cria James Burbank. Mars et Gilbert
nous accompagneront dans nos recherches...

-- Oui, mon pre, oui... et sans perdre un jour, rpondit le jeune
lieutenant.

-- Puisque nous tenons Texar, reprit M. Burbank, il faudra bien
que Texar parle!

-- Et s'il refuse de parler? demanda M. Stannard. Si cet homme
prtend qu'il n'est pour rien dans l'enlvement de Dy et de
Zermah?...

-- Et comment le pourrait-il? s'cria Gilbert. Zermah ne m'a-t-
elle pas reconnu  la crique Marino? Alice et ma mre n'ont-elles
point entendu ce nom de Texar que Zermah jetait au moment o
l'embarcation s'loignait? Peut-on douter qu'il soit l'auteur de
l'enlvement, qu'il y ait prsid en personne?

-- C'tait lui! rpondit Mme Burbank, qui se redressa comme si
elle et voulu se jeter hors de son lit.

-- Oui!... ajouta Miss Alice, je l'ai bien reconnu!... Il tait
debout...  l'arrire de son canot qui se dirigeait vers le milieu
du fleuve!

-- Soit, dit M. Stannard, c'tait Texar! Pas de doute possible!
Mais, s'il refuse de dire en quel endroit Dy et Zermah ont t
entranes par son ordre, o les chercherons-nous, puisque nous
avons dj vainement fouill les rives du fleuve sur une tendue
de plusieurs milles?

 cette question, si nettement pose, aucune rponse ne pouvait
tre faite. Tout dpendrait de ce que dirait l'Espagnol. Son
intrt serait-il de parler ou de se taire?

On ne sait donc pas o demeure habituellement ce misrable?
demanda Gilbert.

-- On ne le sait pas, on ne l'a jamais su, rpondit James Burbank.
Dans le sud du comt, il y a de si vastes forts, tant de
marcages inaccessibles, o il a pu se cacher! En vain voudrait-on
explorer tout ce pays, dans lequel les fdraux eux-mmes ne
pourront poursuivre les milices en retraite! Ce serait peine
perdue!

-- Il me faut ma fille! s'cria Mme Burbank, que James Burbank ne
contenait pas sans peine.

-- Ma femme!... Je veux ma femme... s'cria Mars, et je forcerai
bien ce coquin  dire o elle est!

-- Oui! reprit James Burbank, lorsque cet homme verra qu'il y va
de sa vie, et qu'il peut la sauver en parlant, il n'hsitera pas 
parler! Lui en fuite, nous pourrions dsesprer! Lui entre les
mains des fdraux, nous lui arracherons son secret! Aie
confiance, ma pauvre femme! Nous sommes tous l, et nous te
rendrons ton enfant!

Mme Burbank, puise, tait retombe sur son lit. Miss Alice, ne
voulant point la quitter, resta prs d'elle, pendant que
M. Stannard, James Burbank, Gilbert et Mars redescendaient dans le
hall, afin d'y confrer avec Edward Carrol.

Voici ce qui fut bientt convenu. Avant d'agir, le temps serait
laiss aux fdraux d'organiser leur prise de possession.
D'ailleurs, il fallait que le commodore Dupont ft inform des
faits relatifs non seulement  Jacksonville, mais encore 
Camdless-Bay. Peut-tre conviendrait-il que Texar ft d'abord
dfr  la justice militaire? Dans ce cas, les poursuites ne
pourraient tre faites qu' la diligence du commandant en chef de
l'expdition de Floride.

Toutefois, Gilbert et Mars ne voulurent point laisser passer la
fin de cette journe ni la suivante, sans commencer leurs
recherches. Pendant que James Burbank, MM. Stannard et Edward
Carrol allaient faire les premires dmarches, ils voulurent
remonter le Saint-John, avec l'esprance de recueillir peut-tre
quelque indice.

Ne pouvaient-ils craindre, en effet, que Texar refust de parler,
que, pouss par sa haine, il n'allt jusqu' prfrer subir le
dernier chtiment plutt que de rendre ses victimes? Il fallait
pouvoir se passer de lui. Il importait donc de dcouvrir en quel
endroit il habitait ordinairement. Ce fut en vain. On ne savait
rien de la Crique-Noire. On croyait cette lagune absolument
inaccessible. Aussi Gilbert et Mars longrent-ils plusieurs fois
les taillis de sa rive, sans dcouvrir l'troite ouverture qui et
pu donner accs  leur lgre embarcation.

Pendant la journe du 13 mars, il ne se produisit aucun incident
de nature  modifier cet tat de choses.  Camdless-Bay, la
rorganisation du domaine s'effectuait peu  peu. De tous les
coins du territoire, des forts avoisinantes o ils avaient t
forcs de se disperser, les Noirs revenaient en grand nombre.
Affranchis par l'acte gnreux de James Burbank, ils ne se
considraient pas comme dlis envers lui de toute obligation. Ils
seraient ses serviteurs, s'ils n'taient plus ses esclaves. Il
leur tardait de rentrer  la plantation, d'y reconstruire leurs
baraccons dtruits par les bandes de Texar, d'y relever les
usines, de rtablir les chantiers, de reprendre enfin les travaux
auxquels, depuis tant d'annes, ils devaient le bien-tre et le
bonheur de leurs familles.

On commena par rorganiser le service de la plantation. Edward
Carrol,  peu prs guri de sa blessure, put se remettre  ses
occupations habituelles. Il y eut beaucoup de zle de la part de
Perry et des sous-rgisseurs. Il n'tait pas jusqu' Pyg qui ne se
donnt du mouvement, quoiqu'il ne ft pas grande besogne. Le
pauvre sot avait quelque peu rabattu de ses ides d'autrefois.
S'il se disait libre, il agissait maintenant comme un affranchi
platonique, fort embarrass d'utiliser la libert dont il avait le
droit de jouir. Bref, lorsque tout le personnel serait rentr 
Camdless-Bay, lorsqu'on aurait relev les btiments dtruits, la
plantation ne tarderait pas  reprendre son aspect accoutum.
Quelle que ft l'issue de la guerre de Scession, il y avait lieu
de croire que la scurit serait assure dsormais aux principaux
colons de la Floride.

 Jacksonville, l'ordre tait rtabli. Les fdraux n'avaient
point cherch  s'immiscer dans l'administration municipale. Ils
occupaient militairement la ville, laissant aux anciens magistrats
l'autorit dont une meute les avait privs pendant quelques
semaines. Il suffisait que le pavillon toile flottt sur les
difices. Par cela mme que la majorit des habitants se montrait
assez indiffrente sur la question qui divisait les tats-Unis,
elle ne rpugnait point  se soumettre au parti victorieux. La
cause unioniste ne devait trouver aucun adversaire dans les
districts de la Floride. On sentait bien que la doctrine des
states-rights, chre aux populations des tats du Sud, en
Gorgie ou dans les Carolines, n'y serait point soutenue avec
l'ardeur habituelle aux sparatistes, mme dans le cas o le
gouvernement fdral retirerait ses troupes.

Voici quels taient,  cette poque, les faits de guerre dont
l'Amrique tait encore le thtre.

Les confdrs, afin d'appuyer l'arme de Beauregard, avaient
envoy six canonnires sous les ordres du commodore Hollins, qui
venait de prendre position sur le Mississipi, entre New-Madrid et
l'le 10. L commenait une lutte que l'amiral Foote soutenait
vigoureusement, dans le but de s'assurer le haut cours du fleuve.
Le jour mme o Jacksonville tombait au pouvoir de Stevens,
l'artillerie fdrale se mettait en tat de riposter au feu des
canonnires de Hollins. L'avantage devait finir par rester aux
nordistes avec la prise de l'le 10 et de New-Madrid. Ils
occuperaient alors le cours du Mississipi sur une longueur de deux
cents kilomtres, en tenant compte des sinuosits du fleuve.

Cependant,  cette poque, une grande hsitation se manifestait
dans les plans du gouvernement fdral. Le gnral Mac Clellan
avait d soumettre ses ides  un conseil de guerre, et, bien
qu'elles eussent t approuves par la majorit de ce conseil, le
prsident Lincoln, cdant  des influences regrettables, en
entrava l'excution. L'arme du Potomac fut divise, afin
d'assurer la scurit de Washington. Par bonheur, la victoire du
_Monitor _et la fuite du _Virginia _venaient de rendre libre la
navigation sur la Chesapeake. En outre, la retraite prcipite des
confdrs, aprs l'vacuation de Manassas, permit  l'arme de
transporter ses cantonnements dans cette ville. De cette faon
tait rsolue la question du blocus sur le Potomac.

Toutefois, la politique, dont l'action est si funeste quand elle
se glisse dans les affaires militaires d'un pays, allait encore
amener une dcision fcheuse pour les intrts du Nord.  cette
date, le gnral Mac Clellan tait priv de la direction
suprieure des armes fdrales. Son commandement se vit
uniquement rduit aux oprations du Potomac, et les autres corps,
devenus indpendants, repassrent sous la seule direction du
prsident Lincoln.

Ce fut une faute. Mac Clellan ressentit vivement l'affront d'une
destitution qu'il n'avait point mrite. Mais, en soldat qui ne
connat que son devoir, il se rsigna. Le lendemain mme, il
formait un plan dont l'objectif tait de dbarquer ses troupes sur
la plage du fort Monroe. Ce plan, adopt par les chefs de corps,
fut approuv du prsident. Le ministre de la Guerre adressa ses
ordres  New York,  Philadelphie,  Baltimore, et des btiments
de toute espce arrivrent dans le Potomac, afin de transporter
l'arme de Mac Clellan avec son matriel.

Les menaces qui, pendant quelque temps, avaient fait trembler
Washington, la capitale nordiste, c'tait Richmond, la capitale
sudiste, qui allait les subir  son tour.

Telle tait la situation des belligrants au moment o la Floride
venait de se soumettre au gnral Sherman et au commodore Dupont.
En mme temps que leur escadre effectuait le blocus de la cte
floridienne, ils devenaient matres du Saint-John, ce qui assurait
la complte possession de la pninsule.

Cependant Gilbert et Mars avaient en vain explor les rives et les
lots du fleuve jusqu'au del de Picolata. Ds lors, il n'y avait
plus qu' agir directement sur Texar. Depuis le jour o les portes
de la prison s'taient refermes sur lui, il n'avait pu avoir
aucun rapport avec ses complices. Il s'en suit que la petite Dy et
Zermah devaient se trouver encore l o elles taient avant
l'occupation du Saint-John par les fdraux.

En ce moment, l'tat des choses  Jacksonville permettait que la
justice y suivt son cours rgulier  l'gard de l'Espagnol, s'il
refusait de rpondre. Toutefois, avant d'en arriver  ces moyens
extrmes, on pouvait esprer qu'il consentirait  faire quelques
aveux  la condition d'tre rendu  la libert.

Le 14, on rsolut de tenter cette dmarche avec l'approbation des
autorits militaires, qui tait assure d'avance.

Mme Burbank avait repris de ses forces. Le retour de son fils,
l'espoir de revoir bientt son enfant, l'apaisement qui s'tait
fait dans le pays, la scurit maintenant garantie  la plantation
de Camdless-Bay, tout se runissait pour lui rendre un peu de
cette nergie morale qui l'avait abandonne. Rien n'tait plus 
craindre des partisans de Texar qui avaient terroris
Jacksonville. Les milices s'taient retires vers l'intrieur du
comt de Putnam. Si, plus tard, celles de Saint-Augustine, aprs
avoir franchi le fleuve sur son haut cours, devaient songer  leur
donner la main, afin de tenter quelque expdition contre les
troupes fdrales, il n'y avait l qu'un pril fort loign, dont
on pouvait ne pas se proccuper, tant que Dupont et Sherman
rsideraient en Floride.

Il fut donc convenu que James et Gilbert Burbank iraient ce jour
mme  Jacksonville, mais aussi qu'ils iraient seuls. MM. Carrol,
Stannard et Mars resteraient  la plantation. Miss Alice ne
quitterait pas Mme Burbank. D'ailleurs, le jeune officier et son
pre comptaient bien tre de retour avant le soir  Castle-House,
et y rapporter quelque heureuse nouvelle. Ds que Texar aurait
fait connatre la retraite o Dy et Zermah taient retenues, on
s'occuperait de leur dlivrance. Quelques heures, un jour au plus,
y suffiraient sans doute.

Au moment o James et Gilbert Burbank se prparaient  partir,
Miss Alice prit  part le jeune officier.

Gilbert, lui dit-elle, vous allez vous trouver en prsence de
l'homme qui a fait tant de mal  votre famille, du misrable qui
voulait envoyer  la mort votre pre et vous... Gilbert, me
promettez-vous d'tre matre de vous-mme devant Texar?

-- Matre de moi!... s'cria Gilbert, que le nom de l'Espagnol
seul faisait plir de rage.

-- Il le faut, reprit Miss Alice. Vous n'obtiendriez rien en vous
laissant emporter par la colre... Oubliez toute ide de vengeance
pour ne voir qu'une chose, le salut de votre soeur... qui sera
bientt la mienne!  cela, il faut tout sacrifier, dussiez-vous
assurer  Texar que, de votre part, il n'aura rien  redouter dans
l'avenir.

-- Rien! s'cria Gilbert. Oublier que, par lui, ma mre pouvait
mourir... mon pre tre fusill!...

-- Et vous aussi, Gilbert, rpondit Miss Alice, vous que je ne
croyais plus revoir! Oui! il a fait tout cela, et il ne faut plus
s'en souvenir... Je vous le dis, parce que je crains que
M. Burbank ne puisse se matriser, et, si vous ne parveniez  vous
contenir, votre dmarche ne russirait pas. Ah! pourquoi a-t-on
dcid que vous iriez sans moi  Jacksonville!... Peut-tre
aurais-je pu obtenir, par la douceur...

-- Et si cet homme se refuse  rpondre!... reprit Gilbert, qui
sentait la justesse des recommandations de Miss Alice.

-- S'il refuse, il faudra laisser aux magistrats le soin de l'y
obliger. Il y va de sa vie, et, lorsqu'il verra qu'il ne peut la
racheter qu'en parlant, il parlera... Gilbert, il faut que j'aie
votre promesse!... Au nom de notre amour, me la donnez-vous?

-- Oui, chre Alice, rpondit Gilbert, oui!... Quoi que cet homme
ait fait, qu'il nous rende ma soeur, et j'oublierai...

-- Bien, Gilbert. Nous venons de passer par d'horribles preuves,
mais elles vont finir!... Ces tristes jours, pendant lesquels nous
avons tant souffert, Dieu nous les rendra en annes de bonheur.

Gilbert avait serr la main de sa fiance, qui n'avait pu retenir
quelques larmes, et tous deux se sparrent.

 dix heures, James Burbank et son fils, ayant pris cong de leurs
amis, s'embarqurent au petit port de Camdless-Bay.

La traverse du fleuve se fit rapidement. Cependant, sur une
observation de Gilbert, au lieu de se diriger vers Jacksonville,
l'embarcation manoeuvra de manire  venir accoster la canonnire
du commandant Stevens.

Cet officier se trouvait tre alors le chef militaire de la ville.
Il convenait donc que la dmarche de James Burbank lui ft d'abord
soumise. Les communications de Stevens avec les autorits taient
frquentes. Il n'ignorait pas quel rle Texar avait jou depuis
que ses partisans taient arrivs au pouvoir, quelle tait sa part
de responsabilit dans les vnements qui avaient dsol Camdless-
Bay, pourquoi et comment,  l'heure o les milices battaient en
retraite, il avait t arrt et mis en prison. Il savait aussi
qu'une vive raction s'tait faite contre lui, que toute la
population honnte de Jacksonville se levait pour demander qu'il
ft puni de ses crimes.

Le commandant Stevens fit  James et  Gilbert Burbank l'accueil
qu'ils mritaient. Il ressentait pour le jeune officier une estime
toute particulire ayant pu apprcier son caractre et son courage
depuis que Gilbert servait sous ses ordres. Aprs le retour de
Mars  bord de la flottille, lorsqu'il avait appris que Gilbert
tait tomb entre les mains des sudistes, il et  tout prix voulu
le sauver. Mais, arrt devant la barre du Saint-John, comment
ft-il arriv  temps?... On sait  quelles circonstances tait d
le salut du jeune lieutenant et de James Burbank.

En quelques mots, Gilbert fit au commandant Stevens le rcit de ce
qui s'tait pass, confirmant ainsi ce que Mars lui avait dj
appris. S'il n'tait pas douteux que Texar et t en personne
l'auteur de l'enlvement  la crique Marino, il n'tait pas
douteux, non plus, que cet homme pt seul dire en quel endroit de
la Floride Dy et Zermah taient maintenant dtenues par ses
complices. Leur sort se trouvait donc entre les mains de
l'Espagnol, cela n'tait que trop certain, et le commandant
Stevens n'hsita pas  le reconnatre. Aussi voulut-il laisser 
James et  Gilbert Burbank le soin de conduire cette affaire comme
ils le jugeraient  propos. D'avance, il approuvait tout ce qui
serait fait dans l'intrt de la mtisse et de l'enfant. S'il
fallait aller jusqu' offrir  Texar sa libert en change, cette
libert lui serait accorde. Le commandant s'en portait garant
vis--vis des magistrats de Jacksonville.

James et Gilbert Burbank, ayant ainsi toute permission d'agir,
remercirent Stevens, qui leur remit une autorisation crite de
communiquer avec l'Espagnol, et ils se firent conduire au port.

L se trouvait M. Harvey, prvenu par un mot de James Burbank.
Tous trois se rendirent aussitt  Court-Justice, et un ordre fut
donn de leur ouvrir les portes de la prison.

Un physiologiste n'et pas observ sans intrt la figure ou
plutt l'attitude de Texar depuis son incarcration. Que
l'Espagnol ft trs irrit de ce que l'arrive des troupes
fdrales et mis un terme  sa situation de premier magistrat de
la ville, qu'il regrettt, avec le pouvoir de tout faire, dont il
jouissait, la facilit de satisfaire ses haines personnelles, et
qu'un retard de quelques heures ne lui et pas permis de passer
par les armes James et Gilbert Burbank, nul doute  cet gard.
Toutefois, ses regrets n'allaient point au del. D'tre aux mains
de ses ennemis, emprisonn sous les chefs d'accusation les plus
graves, avec la responsabilit de tous les faits de violence qui
pouvaient lui tre si justement reprochs, cela semblait le
laisser parfaitement indiffrent. Donc, rien de plus trange, de
moins explicable que son attitude. Il ne s'inquitait que de
n'avoir pu conduire  bonne fin ses machinations contre la famille
Burbank. Quant aux suites de son arrestation, il paraissait s'en
soucier peu. Cette nature, si nigmatique jusqu'alors, allait-elle
encore chapper aux dernires tentatives qui seraient faites pour
en deviner le mot?

La porte de sa cellule s'ouvrit. James et Gilbert Burbank se
trouvrent en prsence du prisonnier.

Ah! le pre et le fils! s'cria Texar tout d'abord, avec ce ton
d'impudence qui lui tait habituel. En vrit, je dois bien de la
reconnaissance  messieurs les fdraux! Sans eux, je n'aurais pas
eu l'honneur de votre visite! La grce que vous ne me demandez
plus pour vous, vous venez, sans doute, me l'offrir pour moi?

Ce ton tait si provoquant que James Burbank allait clater. Son
fils le retint.

Mon pre, dit-il, laissez-moi rpondre. Texar veut nous engager
sur un terrain o nous ne pouvons pas le suivre, celui des
rcriminations. Il est inutile de revenir sur le pass. C'est du
prsent que nous venons nous occuper, du prsent seul.

-- Du prsent, s'cria Texar, ou mieux de la situation prsente!
Mais il me semble qu'elle est fort nette. Il y a trois jours vous
tiez enferms dans cette cellule dont vous ne deviez sortir que
pour aller  la mort. Aujourd'hui, j'y suis  votre place, et je
m'y trouve beaucoup mieux que vous ne seriez tents de le croire.

Cette rponse tait bien faite pour dconcerter James Burbank et
son fils, puisqu'ils comptaient offrir  Texar sa libert en
change du secret relatif  l'enlvement.

Texar, dit Gilbert, coutez-moi. Nous venons agir franchement
avec vous. Ce que vous avez fait  Jacksonville ne nous regarde
pas. Ce que vous avez fait  Camdless-Bay, nous voulons l'oublier.
Un seul point nous intresse. Ma soeur et Zermah ont disparu
pendant que vos partisans envahissaient la plantation et faisaient
le sige de Castle-House. Il est certain que toutes deux ont t
enleves...

-- Enleves? rpondit mchamment Texar. Eh! je suis enchant de
l'apprendre!

-- L'apprendre? s'cria James Burbank. Niez-vous, misrable, osez-
vous nier?...

-- Mon pre, dit le jeune officier, gardons notre sang-froid... il
le faut. Oui, Texar, ce double enlvement a eu lieu pendant
l'attaque de la plantation... Avouez-vous en tre personnellement
l'auteur?

-- Je n'ai point  rpondre.

-- Refuserez-vous de nous dire o ma soeur et Zermah ont t
conduites par vos ordres?

-- Je vous rpte que je n'ai rien  rpondre.

-- Pas mme si, en change de votre rponse, nous pouvons vous
rendre la libert?

-- Je n'aurai pas besoin de vous pour tre libre!...

-- Et qui vous ouvrira les portes de cette prison? s'cria James
Burbank, que tant d'impudence mettait hors de lui.

-- Les juges que je demande.

-- Des juges!... Ils vous condamneront sans piti!

-- Alors je verrai ce que j'aurai  faire.

-- Ainsi, vous refusez absolument de rpondre? demanda une
dernire fois Gilbert.

-- Je refuse...

-- Mme au prix de la libert que je vous offre?

-- Je ne veux pas de cette libert.

-- Mme au prix d'une fortune que je m'engage...

-- Je ne veux pas de votre fortune. Et maintenant, messieurs,
laissez-moi.

Il faut en convenir, James et Gilbert Burbank se sentirent
absolument dmonts par une telle assurance. Sur quoi reposait-
elle? Comment Texar osait-il s'exposer  un jugement qui ne
pouvait aboutir qu' la plus grave des condamnations? Ni la
libert, ni tout l'or qu'on lui offrait, n'avaient pu tirer de lui
une rponse. tait-ce une inbranlable haine qui l'emportait sur
son propre intrt? Toujours l'indchiffrable personnage, qui,
mme en prsence des plus redoutables ventualits, ne voulait pas
mentir  ce qu'il avait t jusqu'alors.

Venez, mon pre, venez! dit le jeune officier.

Et il entrana James Burbank hors de la prison.  la porte, ils
retrouvrent M. Harvey, et tous trois allrent rendre compte au
commandant Stevens de l'insuccs de leur dmarche.

 ce moment, une proclamation du commodore Dupont venait d'arriver
 bord de la flottille. Adresse aux habitants de Jacksonville,
elle disait que nul ne serait recherch pour ses opinions
politiques, ni pour les faits qui avaient marqu la rsistance de
la Floride depuis le dbut de la guerre civile. La soumission au
pavillon toile couvrait toutes les responsabilits au point de
vue public.

videmment, cette mesure, trs sage en elle-mme, toujours prise
en pareille occurrence par le prsident Lincoln, ne pouvait
s'appliquer  des faits d'ordre priv. Et tel tait bien le cas de
Texar. Qu'il et usurp le pouvoir sur les autorits rgulires,
qu'il l'et exerc pour organiser la rsistance, soit! C'tait une
question de sudistes  sudistes -- question dont le gouvernement
fdral voulait se dsintresser. Mais les attentats envers les
personnes, l'invasion de Camdless-Bay dirige contre un homme du
Nord, la destruction de sa proprit, le rapt de sa fille et d'une
femme appartenant  son personnel, c'taient l des crimes qui
relevaient du droit commun et auxquels devait s'appliquer le cours
rgulier de la justice.

Tel fut l'avis du commandant Stevens. Tel fut celui du commodore
Dupont, ds que la plainte de James Burbank et la demande de
poursuites contre l'Espagnol eurent t portes  sa connaissance.

Aussi, le lendemain, 15 mars, une ordonnance fut-elle rendue, qui
traduisait Texar devant le tribunal militaire sous la double
prvention de pillage et de rapt. C'tait devant le Conseil de
guerre, sigeant  Saint-Augustine, que l'accus aurait  rpondre
de ses attentats.


VI
Saint-Augustine

Saint-Augustine, une des plus anciennes villes de l'Amrique du
Nord, date du quinzime sicle. C'est la capitale du comt de
Saint-Jean, lequel, si vaste qu'il soit, ne compte pas mme trois
mille habitants.

D'origine espagnole, Saint-Augustine est  peu prs reste ce
qu'elle tait autrefois. Elle s'lve vers l'extrmit d'une des
les du littoral. Les navires de guerre ou de commerce peuvent
trouver un refuge assur dans son port, qui est assez bien protg
contre les vents du large, incessamment dchans contre cette
cte dangereuse de la Floride. Toutefois, pour y pntrer, il faut
franchir la barre dangereuse que les remous du Gulf-Stream
dveloppent  son entre.

Les rues de Saint-Augustine sont troites comme celles de toutes
les villes que le soleil frappe directement de ses rayons. Grce 
leur disposition, aux brises marines qui viennent, soir et matin,
rafrachir l'atmosphre, le climat est trs doux dans cette ville,
qui est aux tats-Unis ce que sont  la France Nice ou Menton sous
le ciel de la Provence.

C'est plus particulirement au quartier du port, dans les rues qui
l'avoisinent, que la population a voulu se concentrer. Les
faubourgs, avec leurs quelques cases recouvertes de feuilles de
palmier, leurs huttes misrables, sont dans un tel tat d'abandon
qui serait complet, sans les chiens, les cochons et les vaches,
livrs  une divagation permanente.

La cit proprement dite offre un aspect trs espagnol. Les maisons
ont des fentres solidement grillages, et  l'intrieur, le patio
traditionnel -- cour entoure de sveltes colonnades, avec pignons
fantaisistes et balcons sculpts comme des retables d'autel.
Quelquefois, un dimanche ou un jour de fte, ces maisons dversent
leur contenu dans les rues de la ville. C'est alors un mlange
bizarre, senoras, ngresses, multresses, indiennes de sang ml,
noirs, ngrillons, dames anglaises, gentlemen, rvrends, moines
et prtres catholiques, presque tous la cigarette aux lvres, mme
lorsqu'ils se rendent au Calvaire, l'glise paroissiale de Saint-
Augustine, dont les cloches sonnent  toute vole et presque sans
interruption depuis le milieu du dix septime sicle.

Ne point oublier les marchs, richement approvisionns de lgumes,
de poissons, de volailles, de cochons, d'agneaux -- que l'on
gorge _hic _et _nunc _ la demande des acheteurs -- d'oeufs, de
riz, de bananes bouillies, de frijoles, sortes de petites fves
cuites, enfin de tous les fruits tropicaux, ananas, dattes,
olives, grenades, oranges, goyaves, pches, figues, maraons --,
le tout dans des conditions de bon march qui rendent la vie
agrable et facile en cette partie du territoire floridien.

Quant au service de la voirie, il est gnralement fait, non par
des balayeurs attitrs, mais par des bandes de vautours que la loi
protge en dfendant de les tuer sous peine de fortes amendes. Ils
dvorent tout, mme les serpents, dont le nombre est trop
considrable encore, malgr la voracit de ces prcieux volatiles.

La verdure ne manque pas  cet ensemble de maisons qui constitue
principalement la ville.  l'entrecroisement des rues, de subites
chappes permettent au regard de s'arrter sur les groupes
d'arbres dont la ramure dpasse les toits et qu'anime l'incessante
jacasserie des perroquets sauvages. Le plus souvent, ce sont de
grands palmiers qui balancent leur feuillage  la brise,
semblables aux vastes ventails des seoras ou aux pankas indoues.
 et l s'lvent quelques chnes enguirlands de lianes et de
glycines, et des bouquets de ces cactus gigantesques dont le pied
forme une haie impntrable. Tout cela est rjouissant, attrayant,
et le serait plus encore, si les vautours faisaient
consciencieusement leur service. Dcidment, ils ne valent pas les
balayeuses mcaniques.

On ne trouve  Saint-Augustine qu'une ou deux scieries  vapeur,
une fabrique de cigares, une distillerie de trbenthine. La
ville, plus commerante qu'industrielle, exporte ou importe des
mlasses, des crales, du coton, de l'indigo, des rsines, des
bois de construction, du poisson, du sel. En temps ordinaire, le
port est assez anim par l'entre et la sortie des steamers,
employs au trafic et au transport des voyageurs pour les divers
ports de l'Ocan et le golfe du Mexique.

Saint-Augustine est le sige d'une des six cours de justice qui
fonctionnent dans l'tat de Floride. Quant  son appareil
dfensif, lev contre les agressions de l'intrieur ou les
attaques venues du large, il ne consiste qu'en un fort, le fort
Marion ou Saint-Marc, construction du dix septime sicle btie 
la mode castillane. Vauban ou Cormontaigne en eussent fait peu de
cas, sans doute; mais il prte  l'admiration des archologues et
des antiquaires avec ses tours, ses bastions, sa demi-lune, ses
mchicoulis, ses vieilles armes et ses vieux mortiers, plus
dangereux pour ceux qui les tirent que pour ceux qu'ils visent.

C'tait prcisment ce fort que la garnison confdre avait
prcipitamment abandonn  l'approche de la flottille fdrale,
bien que le gouvernement, quelques annes avant la guerre, l'et
rendu plus srieux au point de vue de la dfense. Aussi, aprs le
dpart des milices, les habitants de Saint-Augustine l'avaient-ils
volontiers remis au commodore Dupont, qui le fit occuper sans coup
frir.

Cependant les poursuites intentes  l'Espagnol Texar avaient eu
un grand retentissement dans le comt.

Il semblait que ce dt tre le dernier acte de la lutte entre ce
personnage suspect et la famille Burbank. L'enlvement de la
petite fille et de la mtisse Zermah tait de nature  passionner
l'opinion publique, qui, d'ailleurs, se prononait vivement en
faveur des colons de Camdless-Bay. Nul doute que Texar ft
l'auteur de l'attentat. Mme pour des indiffrents, il devait tre
curieux de voir comment cet homme s'en tirerait, et s'il n'allait
pas enfin tre puni de tous les forfaits dont on l'accusait depuis
longtemps.

L'motion promettait donc d'tre assez considrable  Saint-
Augustine. Les propritaires des plantations environnantes y
affluaient. La question tait de nature  les intresser
directement, puisque l'un des chefs d'accusation portait sur
l'envahissement et le pillage du domaine de Camdless-Bay. D'autres
tablissements avaient t galement ravags par des bandes
sudistes. Il importait de savoir comment le gouvernement fdral
envisagerait ces crimes de droit commun, perptrs sous le couvert
de la politique sparatiste.

Le principal htel de Saint-Augustine, _City-Hotel, _avait reu
bon nombre de visiteurs, dont la sympathie tait tout acquise  la
famille Burbank. Il aurait pu en contenir un plus grand nombre
encore. En effet, rien de mieux appropri que cette vaste
habitation du seizime sicle, ancienne demeure du corregidor,
avec sa puerta ou porte principale, couverte de sculptures, sa
large sala ou salle d'honneur, sa cour intrieure, dont les
colonnes sont enguirlandes de passiflores, sa verandah sur
laquelle s'ouvrent les confortables chambres dont les lambris
disparaissent sous les plus clatantes couleurs de l'meraude et
du jaune d'or, ses miradores appliqus aux murs suivant la mode
espagnole, ses fontaines jaillissantes, ses gazons verdoyants, --
le tout dans un assez vaste enclos, un patio  murailles
leves. C'est, en un mot, une sorte de caravansrail qui ne
serait frquent que par de riches voyageurs.

C'tait l que James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille,
accompagns de Mars, avaient pris logement depuis la veille.

Aprs son infructueuse dmarche  la prison de Jacksonville, James
Burbank et son fils taient revenus  Castle-House. En apprenant
que Texar refusait de rpondre au sujet de la petite Dy et de
Zermah, la famille senti s'vanouir son dernier espoir. Toutefois
la nouvelle que Texar allait tre dfr  la justice militaire
pour les faits relatifs  Camdless-Bay, fut un soulagement  ses
angoisses. En prsence d'une condamnation  laquelle il ne pouvait
chapper, l'Espagnol ne garderait sans doute plus le silence,
puisqu'il s'agirait de racheter sa libert ou sa vie.

Dans cette affaire, Miss Alice devait tre le principal tmoin 
charge. En effet, elle se trouvait  la crique Marino au moment o
Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu
ce misrable dans le canot qui l'emportait. La jeune fille se
prpara donc  partir pour Saint-Augustine. Son pre voulut l'y
accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank cits  la
requte du rapporteur prs le Conseil de guerre. Mars avait
demand  se joindre  eux. Le mari de Zermah voulait tre l
quand on arracherait  l'Espagnol ce secret que lui seul pouvait
dire. Alors James Burbank, son fils, Mars, n'auraient plus qu'
reprendre les deux prisonnires  ceux qui les retenaient par
ordre de Texar.

Dans l'aprs-dner du 16, James Burbank et Gilbert, M. Stannard,
sa fille, Mars, avaient pris cong de Mme Burbank et d'Edward
Carrol. Un des steam-boats qui font le service du Saint-John les
avait embarqus au pier de Camdless-Bay, puis dbarqus 
Picolata. De l, un stage les avait emports sur cette route
sinueuse, perce  travers les futaies de chnes, de cyprs et de
platanes, qui hrissent cette portion du territoire. Avant minuit,
une confortable hospitalit leur tait offerte dans les
appartements de _City-Hotel._

Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que Texar et t abandonn de
tous les siens. Il comptait nombre de partisans parmi les petits
colons du comt, presque tous forcens esclavagistes. D'autre
part, sachant qu'ils ne seraient point recherchs pour les faits
relatifs aux meutes de Jacksonville, ses compagnons n'avaient pas
voulu dlaisser leur ancien chef. Beaucoup d'entre eux s'taient
donn rendez-vous  Saint-Augustine. Il est vrai, ce n'tait pas
au patio de _City-Hotel _qu'il et fallu les chercher. Il ne
manque pas de cabarets dans les villes, de ces tiendas, o des
mtisses d'Espagnols et de Creeks vendent un peu de tout ce qui se
mange, se boit, se fume. L ces gens de basse origine, de
rputation quivoque, ne se lassaient pas de protester en faveur
de Texar.

En ce moment, le commodore Dupont n'tait pas  Saint-Augustine.
Il s'occupait de bloquer avec son escadre les passes du littoral
qu'il s'agissait de fermer  la contrebande de guerre. Mais les
troupes, dbarques aprs la reddition du fort Marion, tenaient
solidement la cit. Aucun mouvement des sudistes ni des milices
qui battaient en retraite de l'autre ct du fleuve, n'tait 
craindre. Si les partisans de Texar eussent voulu tenter un
soulvement pour arracher la ville aux autorits fdrales, ils
auraient t immdiatement crass.

Quant  l'Espagnol, une des canonnires du commandant Stevens
l'avait transport de Jacksonville  Picolata. De Picolata 
Saint-Augustine, il tait arriv sous bonne escorte, puis enferm
dans une des cellules du fort, d'o il lui et t impossible de
s'enfuir. D'ailleurs, comme il avait lui-mme demand des juges,
il est probable qu'il n'y songeait gure. Ses partisans ne
l'ignoraient point. S'il tait condamn cette fois, ils verraient
ce qu'il conviendrait alors de faire pour favoriser son vasion.
Jusque-l, ils n'avaient qu' rester tranquilles.

En l'absence du commodore, c'tait le colonel Gardner qui
remplissait les fonctions de chef militaire de la ville.  lui
devait appartenir aussi la prsidence du Conseil appel  juger
Texar dans une des salles du fort Marion. Ce colonel se trouvait
prcisment tre celui qui assistait  la prise de Fernandina, et
c'tait d'aprs ses ordres que les fugitifs, faits prisonniers
lors de l'attaque du train par la canonnire _Ottawa, _avaient t
retenus pendant quarante-huit heures, circonstance qu'il est 
propos de rappeler ici.

Le Conseil entra en sance  onze heures du matin. Un public
nombreux avait envahi la salle d'audience. On pouvait y compter,
parmi les plus bruyants, les amis ou partisans de l'accus.

James et Gilbert Burbank, M. Stannard, sa fille et Mars occupaient
les places rserves aux tmoins. Ce que l'on voyait dj, c'est
qu'il n'y en avait aucun du ct de la dfense. Il ne semblait pas
que l'Espagnol et pris souci d'en faire citer  sa dcharge.
Avait-il donc ddaign tout tmoignage qui aurait pu se produire
en sa faveur, ou s'tait-il trouv dans l'impossibilit d'en
appeler  son profit? On allait bientt le savoir. En tout cas, il
ne semblait pas qu'il pt y avoir de doute possible sur l'issue de
l'affaire.

Cependant un indfinissable pressentiment s'tait empar de James
Burbank. N'tait-ce pas dans cette mme ville de Saint-Augustine
qu'il avait dj port plainte contre Texar? En excipant d'un
incontestable alibi, l'Espagnol n'avait-il pas su chapper aux
arrts de la justice? Un tel rapprochement devait s'tablir dans
l'esprit de l'auditoire, car cette premire affaire ne remontait
qu' quelques semaines.

Texar, amen par des agents, parut aussitt que le Conseil fut
entr en sance. On le conduisit au banc des accuss. Il s'y assit
tranquillement. Rien, sans doute, et en aucune circonstance, ne
semblait devoir troubler son impudence naturelle. Un sourire de
ddain pour ses juges, un regard plein d'assurance  ceux de ses
amis qu'il reconnut dans la salle, plein de haine quand il le
dirigea vers James Burbank, telle fut son attitude, en attendant
que le colonel Gardner procdt  l'interrogatoire.

En prsence de l'homme qui leur avait fait tant de mal, qui
pouvait leur en faire tant encore, James Burbank, Gilbert, Mars,
ne se matrisaient pas sans peine.

L'interrogatoire commena par les formalits d'usage,  l'effet de
constater l'identit du prvenu.

Votre nom? demanda le colonel Gardner.

-- Texar.

-- Votre ge?

-- Trente-cinq ans.

-- O demeurez-vous?

--  Jacksonville, tienda de Torillo.

-- Je vous demande quel est votre domicile habituel?

-- Je n'en ai pas.

Comme James Burbank et les siens sentirent battre leur coeur,
lorsqu'ils entendirent cette rponse, faite d'un ton qui dnotait
chez l'accus la ferme volont de ne point faire connatre le lieu
de sa rsidence.

Et, en effet, malgr l'insistance du prsident, Texar persista 
dire qu'il n'avait pas de domicile fixe. Il se donna pour un
nomade, un coureur des bois, un chasseur des immenses forts du
territoire, un habitu des cyprires, couchant sous les huttes,
vivant de son fusil et de ses appeaux,  l'aventure. On ne put pas
en tirer autre chose.

Soit, rpondit le colonel Gardner. Peu importe, aprs tout.

-- Peu importe, en effet, rpondit effrontment Texar. Admettons,
si vous le voulez, colonel, que mon domicile est maintenant le
fort Marion de Saint-Augustine, o l'on me dtient contre tout
droit. -- De quoi suis-je accus, s'il vous plat, ajouta-t-il,
comme s'il et voulu, ds le dbut, diriger cet interrogatoire.

-- Texar, reprit le colonel Gardner, vous n'tes point recherch
pour les faits qui se sont passs  Jacksonville. Une proclamation
du commodore Dupont dclare que le gouvernement n'entend pas
intervenir dans les rvolutions locales, qui ont substitu, aux
autorits rgulires du comt, de nouveaux magistrats, quels
qu'ils fussent. La Floride est rentre maintenant sous le pavillon
fdral, et le gouvernement du Nord procdera bientt  sa
nouvelle organisation.

-- Si je ne suis pas poursuivi pour avoir renvers la municipalit
de Jacksonville, et cela d'accord avec la majorit de la
population, demanda Texar, pourquoi suis-je traduit devant ce
Conseil de guerre?

-- Je vais vous le dire, puisque vous feignez de l'ignorer,
rpliqua le colonel Gardner. Des crimes de droit commun ont t
commis pendant que vous exerciez les fonctions de premier
magistrat de la ville. On vous accuse d'avoir excit la partie
violente de la population  les commettre.

-- Lesquels?

-- Tout d'abord, il s'agit du pillage de la plantation de
Camdless-Bay, sur laquelle s'est rue une bande de malfaiteurs...

-- Et une troupe de soldats dirigs par un officier de la milice,
ajouta vivement l'Espagnol.

-- Soit, Texar. Mais il y a eu pillage, incendie, attaque  main
arme, contre l'habitation d'un colon, dont le droit tait de
repousser une pareille agression -- ce qu'il a fait.

-- Le droit? rpondit Texar. Le droit n'tait pas du ct de celui
qui refusait d'obir aux ordres d'un Comit institu
rgulirement. James Burbank -- puisqu'il s'agit de lui -- avait
affranchi ses esclaves, en bravant le sentiment public qui est
esclavagiste en Floride, comme chez la plupart des tats du sud de
l'Union. Cet acte pouvait amener de graves dsastres dans les
autres plantations du pays, en excitant les Noirs  la rvolte. Le
Comit de Jacksonville a dcid que, dans les circonstances
actuelles, il devait intervenir. S'il n'a point annul l'acte
d'affranchissement, si imprudemment proclam par James Burbank, il
a voulu, du moins, que les nouveaux affranchis fussent rejets
hors du territoire. James Burbank ayant refus d'obir  cet
ordre, le Comit a d agir par la force, et voil pourquoi la
milice,  laquelle s'tait jointe une partie de la population, a
provoqu la dispersion des anciens esclaves de Camdless-Bay.

-- Texar, rpondit le colonel Gardner, vous envisagez ces faits de
violence  un point de vue que le Conseil ne peut admettre. James
Burbank, nordiste d'origine, avait agi dans la plnitude de son
droit, en mancipant son personnel. Donc, rien ne saurait excuser
les excs, dont son domaine a t le thtre.

-- Je pense, reprit Texar, que je perdrais mon temps  discuter
mes opinions devant le Conseil. Le Comit de Jacksonville a cru
devoir faire ce qu'il a fait. Me poursuit-on comme prsident de ce
Comit, et prtend-on faire retomber sur moi seul la
responsabilit de ses actes?

-- Oui, sur vous, Texar, sur vous, qui non seulement tiez le
prsident de ce Comit, mais qui avez en personne conduit les
bandes de pillards lances sur Camdless-Bay.

-- Prouvez-le! rpondit froidement Texar. Y a-t-il un seul tmoin
qui m'ait vu au milieu des citoyens et des soldats de la milice,
chargs de faire excuter les ordres du Comit?

Sur cette rponse, le colonel Gardner pria James Burbank de faire
sa dposition.

James Burbank raconta les faits qui s'taient accomplis depuis le
moment o Texar et ses partisans avaient renvers les autorits
rgulires de Jacksonville. Il insista principalement sur
l'attitude de l'accus, qui avait pouss la populace contre son
domaine.

Cependant,  la demande que lui fit le colonel Gardner
relativement  la prsence de Texar parmi les assaillants, il dut
rpondre qu'il n'avait pu la constater par lui-mme. On sait, en
effet, que John Bruce, l'missaire de M. Harvey, interrog par
James Burbank au moment o il venait de pntrer dans Castle-
House, n'avait pu dire si l'Espagnol s'tait mis  la tte de
cette horde de malfaiteurs.

En tout cas ce qui n'est douteux pour personne, ajouta James
Burbank, c'est que c'est  lui que revient toute la responsabilit
de ce crime. C'est lui qui a provoqu les assaillants 
l'envahissement de Camdless-Bay, et il n'a pas tenu  lui que ma
propre demeure, livre aux flammes, n'et t dtruite avec ses
derniers dfenseurs. Oui, sa main est dans tout ceci, comme nous
allons la retrouver dans un acte plus criminel encore!

James Burbank se tut alors. Avant d'arriver au fait de
l'enlvement, il convenait d'en finir avec cette premire partie
de l'accusation, portant sur l'attaque de Camdless-Bay.

Ainsi, reprit le colonel Gardner, en s'adressant  l'Espagnol,
vous croyez n'avoir qu'une part dans la responsabilit qui
incomberait tout entire au Comit pour l'excution de ses ordres?

-- Absolument.

-- Et vous persistez  soutenir que vous n'tiez pas  la tte des
assaillants qui ont envahi Camdless-Bay?

-- Je persiste, rpondit Texar. Pas un seul tmoin ne peut venir
affirmer qu'il m'ait vu. Non! Je n'tais pas parmi les courageux
citoyens qui ont voulu faire excuter les ordres du Comit! Et
j'ajoute que, ce jour-l, j'tais mme absent de Jacksonville!

-- Oui!... cela est possible, aprs tout, dit alors James Burbank,
qui trouva le moment venu de relier la premire partie de
l'accusation  la seconde.

-- Cela est certain, rpondit Texar.

-- Mais, si vous n'tiez pas parmi les pillards de Camdless-Bay,
reprit James Burbank, c'est que vous attendiez  la crique Marino
l'occasion de commettre un autre crime!

-- Je n'tais pas plus  la crique Marino, rpondit
imperturbablement Texar, que je n'tais au milieu des assaillants,
pas plus, je le rpte, que je n'tais ce jour-l  Jacksonville!

On ne l'a point oubli: John Bruce avait galement dclar  James
Burbank que, si Texar ne se trouvait pas avec les assaillants, il
n'avait pas paru  Jacksonville pendant quarante-huit heures,
c'est--dire du 2 au 4 mars.

Cette circonstance amena donc le prsident du Conseil de guerre 
lui poser la question suivante:

Si vous n'tiez pas  Jacksonville ce jour-l, voulez-vous dire
o vous tiez?

-- Je le dirai quand il sera temps, rpondit simplement Texar. Il
me suffit, pour l'heure, d'avoir tabli que je n'ai pas pris part
personnellement  l'envahissement de la plantation. -- Et,
maintenant, colonel, de quoi suis-je accus encore?

Texar, les bras croiss, jetant un regard plus impudent que jamais
sur ses accusateurs, les bravait en face.

L'accusation ne se fit pas attendre. Ce fut le colonel Gardner qui
la formula, et, cette fois, il devait tre difficile d'y rpondre.

Si vous n'tiez pas  Jacksonville, dit le colonel, le rapporteur
sera fond  prtendre que vous tiez  la crique Marino.

--  la crique Marino?... Et qu'y aurais-je fait?

-- Vous y avez enlev ou fait enlever une enfant, Diana Burbank,
fille de James Burbank, et Zermah, femme du mtis Mars, ici
prsent, laquelle accompagnait cette petite fille.

-- Ah! c'est moi qu'on accuse de cet enlvement?... dit Texar d'un
ton profondment ironique.

-- Oui!... Vous!... s'crirent  la fois James Burbank, Gilbert,
Mars, qui n'avaient pu se retenir.

-- Et pourquoi serait-ce moi, s'il vous plat, rpondit Texar, et
non toute autre personne?

-- Parce que vous seul aviez intrt  commettre ce crime,
rpondit le colonel.

-- Quel intrt?

-- Une vengeance  exercer contre la famille Burbank. Plus d'une
fois dj, James Burbank a d porter plainte contre vous. Si, par
suite d'alibis que vous invoquiez fort  propos, vous n'avez pas
t condamn, vous avez manifest  diverses reprises l'intention
de vous venger de vos accusateurs.

-- Soit! rpondit Texar. Qu'entre James Burbank et moi, il y ait
une haine implacable, je ne le nie pas. Que j'aie eu intrt  lui
briser le coeur en faisant disparatre son enfant, je ne le nie
pas davantage. Mais que je l'aie fait, c'est autre chose! Y a-t-il
un tmoin qui m'ait vu?...

-- Oui, rpondit le colonel Gardner.

Et aussitt il pria Alice Stannard de vouloir bien faire sa
dposition sous serment.

Miss Alice raconta alors ce qui s'tait pass  la crique Marino,
non sans que l'motion lui coupt plusieurs fois la parole. Elle
fut absolument affirmative sur le fait incrimin. En sortant du
tunnel, Mme Burbank et elle avaient entendu un nom cri par
Zermah, et ce nom, c'tait celui de Texar. Toutes deux, aprs
avoir heurt les cadavres des Noirs assassins, s'taient
prcipites vers la rive du fleuve. Deux embarcations s'en
loignaient, l'une qui entranait les victimes, l'autre sur
laquelle Texar se tenait debout  l'arrire. Et, dans un reflet
que l'incendie des chantiers de Camdless-Bay tendait jusqu'au
Saint-John, Miss Alice avait parfaitement reconnu l'Espagnol.

Vous le jurez? dit le colonel Gardner.

-- Je le jure! rpondit la jeune fille.

Aprs une dclaration aussi prcise, il ne pouvait plus y avoir
aucun doute possible sur la culpabilit de Texar. Et, cependant,
James Burbank, ses amis, ainsi que tout l'auditoire, purent
observer que l'accus n'avait rien perdu de son assurance
habituelle.

Texar, qu'avez-vous  rpondre  cette dposition? demanda le
prsident du conseil.

-- Ceci, rpliqua l'Espagnol. Je n'ai point la pense d'accuser
Miss Alice Stannard de faux tmoignage. Je ne l'accuserai pas
davantage de servir les haines de la famille Burbank, en affirmant
sous serment que je suis l'auteur d'un enlvement dont je n'ai
entendu parler qu'aprs mon arrestation. Seulement, j'affirme
qu'elle se trompe quand elle dit m'avoir vu, debout, sur l'une des
embarcations qui s'loignaient de la crique Marino.

-- Cependant, reprit le colonel Gardner, si Miss Alice Stannard
peut s'tre trompe sur ce point, elle ne peut se tromper en
disant qu'elle a entendu Zermah crier:  moi... c'est Texar!

-- Eh bien, rpondit l'Espagnol, si ce n'est pas Miss Alice
Stannard qui s'est trompe, c'est Zermah, voil tout.

-- Zermah aurait cri: c'est Texar! et ce ne serait pas vous qui
auriez t prsent au moment du rapt?

-- Il le faut bien, puisque je n'tais pas dans l'embarcation, et
que je ne suis pas mme venu  la crique Marino.

-- Il s'agit de le prouver.

-- Quoique ce ne soit pas  moi de faire la preuve, mais  ceux
qui m'accusent, rien ne sera plus facile.

-- Encore un alibi?... dit le colonel Gardner.

-- Encore! rpondit froidement Texar.

 cette rponse, il se produisit dans le public un mouvement
d'ironie, un murmure de doute, qui n'tait rien moins que
favorable  l'accus.

Texar, demanda le colonel Gardner, puisque vous arguez d'un
nouvel alibi, pouvez-vous l'tablir?

-- Facilement, rpondit l'Espagnol, et, pour cela, il me suffira
de vous adresser une question, colonel?

-- Parlez.

-- Colonel Gardner, ne commandiez-vous pas les troupes de
dbarquement lors de la prise de Fernandina et du fort Clinch par
les fdraux?

-- En effet.

-- Vous n'avez point oubli, sans doute, qu'un train, fuyant vers
Cedar-Keys, a t attaqu par la canonnire _Ottawa _sur le pont
qui relie l'le Amlia au continent?

-- Parfaitement.

-- Or, le wagon de queue de ce train tant rest en dtresse sur
le pont, un dtachement des troupes fdrales s'empara de tous les
fugitifs qu'il renfermait, et ces prisonniers, dont on prit les
noms et le signalement, ne recouvrrent leur libert que quarante-
huit heures plus tard.

-- Je le sais, rpondit le colonel Gardner.

-- Eh bien, j'tais parmi ces prisonniers.

-- Vous?

-- Moi!

Un nouveau murmure, plus dsapprobateur encore, accueillit cette
dclaration si inattendue.

Donc, reprit Texar, puisque ces prisonniers ont t gards  vue
du 2 au 4 mars, et que l'envahissement de la plantation comme
l'enlvement qui m'est reproch, ont eu lieu dans la nuit du 3
mars, il est matriellement impossible que j'en sois l'auteur.
Donc, Alice Stannard ne peut avoir entendu Zermah crier mon nom.
Donc, elle ne peut m'avoir vu sur l'embarcation qui s'loignait de
la crique Marino, puisque, en ce moment, j'tais dtenu par les
autorits fdrales!

-- Cela est faux! s'cria James Burbank. Cela ne peut pas tre!...

-- Et moi, ajouta Miss Alice, je jure que j'ai vu cet homme, et
que je l'ai reconnu!

-- Consultez les pices, se contenta de rpondre Texar.

Le colonel Gardner fit chercher parmi les pices, mises  la
disposition du commodore Dupont  Saint-Augustine, celle qui
concernait les prisonniers faits le jour de la prise de Fernandina
dans le train de Cedar-Keys. On la lui apporta, et il dut
constater, en effet, que le nom de Texar s'y trouvait avec son
signalement.

Il n'y avait donc plus de doute. L'Espagnol ne pouvait tre accus
de ce rapt. Miss Alice se trompait, en affirmant le reconnatre.
Il n'avait pu tre, ce soir-l,  la crique Marino. Son absence de
Jacksonville, pendant quarante-huit heures, s'expliquait tout
naturellement: il tait alors prisonnier  bord de l'un des
btiments de l'escadre.

Ainsi, cette fois encore, un indiscutable alibi, appuy sur une
pice officielle, venait innocenter Texar du crime dont on
l'accusait. C'tait  se demander, vraiment, si, dans les diverses
plaintes antrieurement portes contre lui, il n'y avait pas eu
erreur manifeste, ainsi qu'il fallait bien le reconnatre
aujourd'hui pour cette double affaire de Camdless-Bay et de la
crique Marino.

James Burbank, Gilbert, Mars, Miss Alice, furent accabls par le
dnouement de ce procs. Texar leur chappait encore, et, avec
lui, toute chance de jamais apprendre ce qu'taient devenues Dy et
Zermah.

En prsence de l'alibi invoqu par l'accus, le jugement du
Conseil de guerre ne pouvait tre douteux. Texar fut renvoy des
fins de la plainte porte contre lui, sur les deux chefs de
pillage et d'enlvement. Il sortit donc de la salle d'audience, la
tte haute, au milieu des bruyants hurrahs de ses amis.

Le soir mme, l'Espagnol avait quitt Saint-Augustine, et nul
n'aurait pu dire en quelle rgion de la Floride il tait all
reprendre sa mystrieuse vie d'aventure.


VII
Derniers mots et dernier soupir

Ce jour mme, 17 mars, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa
fille, rentraient avec le mari de Zermah  la plantation de
Camdless-Bay.

On ne put cacher la vrit  Mme Burbank. La malheureuse mre en
reut un nouveau coup, qui pouvait tre mortel dans l'tat de
faiblesse o elle se trouvait.

Cette dernire tentative pour connatre le sort de l'enfant
n'avait pas abouti. Texar s'tait refus  rpondre. Et comment
l'y et-on oblig, puisqu'il prtendait ne point tre l'auteur de
l'enlvement? Non seulement il le prtendait, mais, par un alibi
non moins inexplicable que les prcdents, il prouvait qu'il
n'avait pu tre  la crique Marino au moment o s'accomplissait le
crime. Puisqu'il avait t absous de l'accusation lance contre
lui, il n'y avait plus  lui donner le choix entre une peine et un
aveu qui aurait pu mettre sur la trace de ses victimes.

Mais, si ce n'est pas Texar, rptait Gilbert, qui donc est
coupable de ce crime?

-- Il a pu tre excut par des gens  lui, rpondit M. Stannard,
et sans qu'il ait t prsent!

-- Ce serait la seule explication  donner, rpliquait Edward
Carrol.

-- Non, mon pre, non, monsieur Carrol! affirmait Miss Alice.
Texar tait dans l'embarcation qui entranait notre pauvre petite
Dy! Je l'ai vu... je l'ai reconnu, au moment o Zermah jetait son
nom dans un dernier appel!... Je l'ai vu... je l'ai vu!

Que rpondre  la dclaration si formelle de la jeune fille?
Aucune erreur de sa part n'tait possible, rptait-elle  Castle-
House, comme elle l'avait jur devant le Conseil de guerre. Et
pourtant, si elle ne se trompait pas, comment l'Espagnol pouvait-
il se trouver  ce moment parmi les prisonniers de Fernandina,
dtenus  bord de l'un des btiments de l'escadre du commodore
Dupont?

C'tait inexplicable. Toutefois, si les autres pouvaient avoir un
doute quelconque, Mars, lui, n'en avait pas. Il ne cherchait pas 
comprendre ce qui paraissait tre incomprhensible. Il tait
rsolu  se jeter sur la piste de Texar, et, s'il le retrouvait,
il saurait bien lui faire avouer son secret, dt-il le lui
arracher par la torture!

Tu as raison, Mars, rpondit Gilbert. Mais il faut, au besoin, se
passer de ce misrable, puisqu'on ignore ce qu'il est devenu!...
Il faut reprendre nos recherches!... Je suis autoris  rester 
Camdless-Bay tout le temps qui sera ncessaire, et ds demain...

-- Oui, monsieur Gilbert, ds demain! rpondit Mars.

Et le mtis regagna sa chambre, o il put donner un libre cours 
sa douleur comme  sa colre.

Le lendemain, Gilbert et Mars firent leurs prparatifs de dpart.
Ils voulaient consacrer cette journe  fouiller avec plus de soin
les moindres criques et les plus petits lots, en amont de
Camdless-Bay et sur les deux rives du Saint-John.

Pendant leur absence, James Burbank et Edward Carrol allaient
prendre leurs dispositions pour entreprendre une campagne plus
complte. Vivres, munitions, moyens de transport, personnel, rien
ne serait nglig pour qu'elle pt tre mene  bonne fin. S'il
fallait s'engager jusque dans les rgions sauvages de la Basse-
Floride, au milieu des marcages du sud,  travers les Everglades,
on s'y engagerait. Il tait impossible que Texar et quitt le
territoire floridien.  remonter vers le nord, il aurait trouv la
barrire de troupes fdrales qui stationnaient sur la frontire
de la Gorgie.  tenter de fuir par mer, il ne l'aurait pu qu'en
essayant de franchir le dtroit de Bahama, afin de chercher asile
dans les Lucayes anglaises. Or, les navires du commodore Dupont
occupaient les passes depuis Mosquito-Inlet jusqu' l'entre de ce
dtroit. Les chaloupes exeraient un blocus effectif sur le
littoral. De ce ct, aucune chance d'vasion ne s'offrait 
l'Espagnol. Il devait tre en Floride, cach sans doute l o,
depuis quinze jours, ses victimes taient gardes par l'Indien
Squamb. L'expdition projete par James Burbank aurait donc pour
but de rechercher ses traces sur tout le territoire floridien.

Du reste, ce territoire jouissait maintenant d'une tranquillit
complte, due  la prsence des troupes nordistes et des btiments
qui en bloquaient la cte orientale.

Il va sans dire que le calme rgnait galement  Jacksonville. Les
anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalit.
Plus de citoyens emprisonns pour leurs opinions tides ou
contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, ds la
premire heure, avaient pu s'enfuir  la suite des milices
floridiennes.

Au surplus, la guerre de Scession se continuait dans le centre
des tats-Unis  l'avantage marqu des fdraux. Le 18 et le 19,
la premire division de l'arme du Potomac avait dbarqu au fort
Monroe. Le 22, la seconde se prparait  quitter Alexandria pour
la mme destination. Malgr le gnie militaire de cet ancien
professeur de chimie, J. Jackson, dsign sous le nom de Stonewal
Jackson, le mur de pierre, les sudistes allaient tre battus,
dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc
actuellement rien  craindre d'un soulvement de la Floride, qui
s'tait toujours montre un peu indiffrente, on ne saurait trop
le signaler, aux passions du Nord et du Sud.

Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispers aprs
l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu  peu.
Depuis la prise de Jacksonville, les arrts de Texar et de son
Comit, relatifs  l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient
plus aucune valeur.  cette date du 17 mars, la plupart des
familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient dj de
relever les baraccons. En mme temps, de nombreux ouvriers
dblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de
rtablir l'exploitation rgulire des produits de Camdless-Bay.
Perry et les sous-rgisseurs y dployaient une grande activit
sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait
le soin de tout rorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre
tche  remplir -- celle de retrouver son enfant. Aussi, en
prvision d'une campagne prochaine, runissait-il tous les
lments de son expdition. Un dtachement de douze Noirs
affranchis, choisis parmi les plus dvous de la plantation,
furent dsigns pour l'accompagner dans ses recherches. On peut
tre sr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'me.

Restait donc  dcider comment l'expdition serait conduite.  ce
sujet, il y avait lieu d'hsiter. En effet, sur quelle partie du
territoire les recherches seraient-elles d'abord diriges? Cette
question devait videmment primer toutes les autres.

Une circonstance inespre, due uniquement au hasard, allait
indiquer avec une certaine prcision quelle piste il convenait de
suivre au dbut de la campagne.

Le 19, Gilbert et Mars, partis ds le matin de Castle-House,
remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus lgres
embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne
les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommenaient
chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient  oprer
aussi secrtement que possible, afin de ne point donner l'veil
aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House
par ordre de Texar.

Ce jour-l, tous deux se glissaient le long de la rive gauche.
Leur canot, s'introduisant  travers les grandes herbes, derrire
les lots dtachs par la violence des eaux  l'poque des fortes
mares d'quinoxe, ne courait aucun risque d'tre aperu. Pour des
embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'et mme pas
t visible. Pas davantage de la berge elle-mme, dont la hauteur
le mettait  l'abri des regards de quiconque se ft aventur sous
son fouillis de verdure.

Il s'agissait, ce jour-l, de reconnatre les criques et les rios
les plus secrets que les comts de Duval et de Putnam dversent
dans le Saint-John.

Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque
marcageux.  mer haute, les eaux s'tendent sur ces rives,
extrmement basses, qui ne dcouvrent qu' mi-mare, lorsque le
jusant est suffisamment tabli pour ramener le Saint-John  son
tiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est
plus en relief. Les champs de mas y sont  l'abri de ces
inondations priodiques qui n'auraient permis aucune culture. On
peut mme donner le nom de coteau  cet emplacement o s'tagent
les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap
projet jusqu'au milieu du chenal.

Au del, de nombreuses les occupent le lit plus rtrci du
fleuve, et c'est en refltant les panaches blanchtres de leurs
magnifiques magnoliers que les eaux, divises en trois bras,
montent avec le flux ou descendent avec le reflux -- ce dont le
service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre
heures.

Aprs s'tre engags dans le bras de l'ouest, Gilbert et Mars
fouillaient les moindres interstices de la berge. Ils cherchaient
si quelque embouchure de rio ne s'ouvrait pas sous le branchage
des tulipiers, afin d'en suivre les sinuosits jusque dans
l'intrieur. L on ne voyait dj plus les vastes marcages du bas
fleuve. C'taient des vallons hrisss de fougres arborescentes
et de liquidambars dont les premires floraisons, mlanges aux
guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprgnaient l'air
de parfums pntrants. Mais, en ces diffrents endroits, les rios
ne prsentaient aucune profondeur. Ils ne s'chappaient que sous
la forme de filets d'eau, impropres mme  la navigation d'un
squif, et le jusant les laissait bientt  sec. Aucune cabane sur
leur bord.  peine quelques huttes de chasseurs, vides alors, et
qui ne paraissaient pas avoir t rcemment occupes. Parfois, 
dfaut d'tres humains, on et pu croire que divers animaux y
avaient tabli leur domicile habituel. Aboiements de chiens,
miaulements de chats, coassements de grenouilles, sifflements de
reptiles, glapissements de renards, ces bruits varis frappaient
tout d'abord l'oreille. Cependant, il n'y avait l ni renards, ni
chats, ni grenouilles, ni chiens, ni serpents. Ce n'taient que
les cris d'imitation de l'oiseau-chat, sorte de grive bruntre,
noire de tte, rouge-orange de croupion, que l'approche du canot
faisait partir  tire d'aile.

Il tait environ trois heures aprs-midi.  ce moment, la lgre
embarcation donnait de l'avant sous un sombre fouillis de
gigantesques roseaux, lorsqu'un violent coup de la gaffe,
manoeuvre par Mars, lui fit franchir une barrire de verdure qui
semblait tre impntrable. Au del s'arrondissait une sorte
d'entaille, d'un demi-acre d'tendue, dont les eaux, abrites sous
l'pais dme des tulipiers, ne devaient jamais s'tre chauffes
aux rayons du soleil.

Voil un tang que je ne connaissais pas, dit Mars, qui se
redressait afin d'observer la disposition des berges au del de
l'entaille.

-- Visitons-le, rpondit Gilbert. Il doit communiquer avec le
chapelet des lagons, creuss  travers cette lagune. Peut-tre
sont-ils aliments par un rio, qui nous permettrait de remonter 
l'intrieur du territoire?

-- En effet, monsieur Gilbert, rpondit Mars, et j'aperois
l'ouverture d'une passe dans le nord-ouest de nous.

-- Pourrais-tu dire, demanda le jeune officier, en quel endroit
nous sommes?

-- Au juste, non, rpondit Mars,  moins que ce ne soit cette
lagune qu'on appelle la Crique-Noire. Pourtant, je croyais, comme
tous les gens du pays, qu'il tait impossible d'y pntrer et
qu'elle n'avait aucune communication avec le Saint-John.

-- Est-ce qu'il n'existait pas autrefois, dans cette crique, un
fortin lev contre les Sminoles?

-- Oui, monsieur Gilbert. Mais, depuis bien des annes dj,
l'entre de la crique s'est ferme sur le fleuve, et le fortin a
t abandonn. Pour mon compte, je n'y suis jamais all, et,
maintenant, il ne doit plus en rester que des ruines.

-- Essayons de l'atteindre, dit Gilbert.

-- Essayons, rpondit Mars, quoique ce soit probablement bien
difficile. L'eau ne tardera pas  disparatre, et le marcage ne
nous offrira pas un sol assez rsistant pour y marcher.

-- videmment, Mars. Aussi, tant qu'il y aura assez d'eau,
devrons-nous rester dans l'embarcation.

-- Ne perdons pas un instant, monsieur Gilbert. Il est dj trois
heures, et la nuit viendra vite sous ces arbres.

C'tait la Crique-Noire, en effet, dans laquelle Gilbert et Mars
venaient de pntrer, grce  ce coup de gaffe, qui avait lanc
leur embarcation  travers la barrire de roseaux. On le sait,
cette lagune n'tait praticable que pour de lgers squifs,
semblables  celui dont se servait habituellement Squamb, lorsque
son matre ou lui s'aventurait sur le cours du Saint-John.
D'ailleurs, pour arriver au blockhaus, situ vers le milieu de
cette crique,  travers l'inextricable lacis des lots et des
passes, il fallait tre familiaris avec leurs mille dtours, et,
depuis de longues annes, personne ne s'y tait jamais hasard. On
ne croyait mme plus  l'existence du fortin. De l, scurit
complte pour l'trange et malfaisant personnage qui en avait fait
son repaire habituel. De l, le mystre absolu qui entourait
l'existence prive de Texar.

Il et fallu le fil d'Ariane pour se guider  travers ce
labyrinthe toujours obscur, mme au moment o le soleil passait au
mridien. Toutefois,  dfaut de ce fil, il se pouvait que le
hasard permt de dcouvrir l'lot central de la Crique-Noire.

Ce fut donc  ce guide inconscient que durent s'abandonner Gilbert
et Mars. Lorsqu'ils eurent franchi la premire entaille, ils
s'engagrent  travers les canaux, dont les eaux grossissaient
alors avec la mare montante, mme dans les plus troits, lorsque
la navigation y semblait praticable. Ils allaient comme s'ils
eussent t entrans par quelque pressentiment secret, sans se
demander de quelle faon ils pourraient revenir en arrire.
Puisque tout le comt devait tre explor par eux, il importait
que rien de cette lagune n'chappt  leur investigation.

Aprs une demi-heure d'efforts,  l'estime de Gilbert, le canot
devait s'tre avanc d'un bon mille  travers la crique. Plus
d'une fois, arrt par quelque infranchissable berge, il avait d
se retirer d'une passe pour en suivre une autre. Nul doute,
pourtant, que la direction gnrale et t vers l'ouest. Le jeune
officier ni Mars n'avaient encore essay de prendre terre -- ce
qu'ils n'auraient pas fait sans difficult, puisque le sol des
lots tait  peine lev au-dessus de l'tiage moyen du fleuve.
Mieux valait ne pas quitter la lgre embarcation, tant que le
manque d'eau n'arrterait pas sa marche.

Cependant, ce n'tait pas sans de grands efforts que Gilbert et
Mars avaient franchi ce mille. Si vigoureux qu'il ft, le mtis
dut prendre un peu de repos. Mais il ne voulut le faire qu'au
moment o il eut atteint un lot plus vaste et plus haut de
terrain, auquel arrivaient quelques rayons de lumire  travers la
troue de ses arbres.

Eh, voil qui est singulier! dit-il.

-- Qu'y a-t-il?... demanda Gilbert.

-- Des traces de culture sur cet lot, rpondit Mars.

Tous deux dbarqurent et prirent pied sur une berge un peu moins
marcageuse.

Mars ne se trompait pas. Les traces de culture apparaissaient
visiblement; quelques ignames poussaient  et l; le sol se
bossuait de quatre  cinq sillons, creuss de main d'homme; une
pioche abandonne tait encore fiche dans la terre.

La crique est donc habite?... demanda Gilbert.

-- Il faut le croire, rpondit Mars, ou, tout au moins, est-elle
connue des quelques coureurs du pays, peut-tre des Indiens
nomades, qui y font pousser quelques lgumes.

-- Il ne serait pas impossible alors qu'ils eussent bti des
habitations... des cabanes...

-- En effet, monsieur Gilbert, et, s'il s'en trouve une, nous
saurons bien la dcouvrir.

Il y avait grand intrt  savoir quelles sortes de gens pouvaient
frquenter cette Crique-Noire, s'il s'agissait de chasseurs des
basses rgions, qui s'y rendaient secrtement, ou de Sminoles,
dont les bandes frquentent encore les marcages de la Floride.

Donc, sans songer au retour, Gilbert et Mars reprirent leur
embarcation, et s'enfoncrent plus profondment  travers les
sinuosits de la crique. Il semblait qu'une sorte de pressentiment
les attirt vers ses plus sombres rduits. Leurs regards, faits 
l'obscurit relative que l'paisse ramure entretenait  la surface
des lots, se plongeaient en toutes directions. Tantt, ils
croyaient apercevoir une habitation, et ce n'tait qu'un rideau de
feuillage, tendu d'un tronc  l'autre. Tantt ils se disaient:
Voil un homme, immobile, qui nous regarde! et il n'y avait l
qu'une vieille souche bizarrement tordue, dont le profil
reproduisait quelque silhouette humaine. Ils coutaient alors...
Peut-tre ce qui ne leur arrivait pas aux yeux, arriverait-il 
leurs oreilles? Il suffisait du moindre bruit pour dceler la
prsence d'un tre vivant en cette rgion dserte.

Une demi-heure aprs leur premire halte, tous deux taient
arrivs prs de l'lot central. Le blockhaus en ruine s'y cachait
si compltement au plus pais du massif qu'ils n'en pouvaient rien
apercevoir. Il semblait mme que la crique se terminait en cet
endroit, que les passes obstrues devenaient innavigables. L,
encore une infranchissable barrire de halliers et de buissons se
dressait entre les derniers dtours des canaux et les marcageuses
forts, dont l'ensemble s'tend  travers le comt de Duval, sur
la gauche du Saint-John.

Il me parat impossible d'aller plus loin, dit Mars. L'eau
manque, monsieur Gilbert...

-- Et cependant, reprit le jeune officier, nous n'avons pu nous
tromper aux traces de culture. Des tres humains frquentent cette
crique. Peut-tre y taient-ils rcemment? Peut-tre y sont-ils
encore?...

-- Sans doute, reprit Mars, mais il faut profiter de ce qui reste
de jour pour regagner le Saint-John. La nuit commence  se faire,
l'obscurit sera bientt profonde, et comment se reconnatre au
milieu de ces passes? Je crois, monsieur Gilbert, qu'il est
prudent de revenir sur nos pas, quitte  recommencer notre
exploration demain au point du jour. Retournons, comme d'habitude,
 Castle-House. Nous dirons ce que nous avons vu, nous
organiserons une reconnaissance plus complte de la Crique-Noire
dans de meilleures conditions...

-- Oui... il le faut, rpondit Gilbert. Cependant, avant de
partir, j'aurais voulu...

Gilbert tait rest immobile, jetant un dernier regard sous les
arbres, et il allait donner l'ordre de repousser l'embarcation,
lorsqu'il arrta Mars d'un geste.

Le mtis suspendit aussitt sa manoeuvre, et, debout, l'oreille
tendue, il couta.

Un cri, ou plutt une sorte de gmissement continu qu'on ne
pouvait confondre avec les bruits habituels de la fort, se
faisait entendre. C'tait comme une lamentation de dsespoir, la
plainte d'un tre humain -- plainte arrache par de vives
souffrances. On et dit le dernier appel d'une voix qui allait
s'teindre.

Un homme est l!... s'cria Gilbert. Il demande du secours!... Il
se meurt peut-tre!

-- Oui! rpondit Mars. Il faut aller  lui!... Il faut savoir qui
il est!... Dbarquons!

Ce fut fait en un instant. L'embarcation ayant t solidement
attache  la berge, Gilbert et Mars sautrent sur l'lot et
s'enfoncrent sous les arbres.

L, encore, il y avait quelques traces sur des sentes frayes 
travers la futaie, mme des pas d'hommes, dont les dernires
lueurs du jour laissaient apercevoir l'empreinte.

De temps en temps, Mars et Gilbert s'arrtaient. Ils coutaient.
Les plaintes se faisaient-elles encore entendre? C'tait sur
elles, sur elles seules, qu'ils pouvaient se guider.

Tous deux les entendirent de nouveau, trs rapproches cette fois.
Malgr l'obscurit qui devenait de plus en plus profonde, il ne
serait sans doute pas impossible d'arriver  l'endroit d'o elles
partaient.

Soudain un cri plus douloureux retentit. Il n'y avait pas  se
tromper sur la direction  suivre. En quelques pas, Gilbert et
Mars eurent franchi un pais hallier, et ils se trouvrent en
prsence d'un homme, tendu prs d'une palissade, qui rlait dj.

Frapp d'un coup de couteau  la poitrine, un flot de sang
inondait ce malheureux. Les derniers souffles s'exhalaient de ses
lvres. Il n'avait plus que quelques instants  vivre.

Gilbert et Mars s'taient penchs sur lui. Il rouvrit les yeux,
mais essaya vainement de rpondre aux questions qui lui furent
faites.

Il faut le voir, cet homme! s'cria Gilbert. Une torche... une
branche enflamme!

Mars avait dj arrach la branche d'un des arbres rsineux qui
poussaient en grand nombre sur l'lot. Il l'enflamma au moyen
d'une allumette, et sa lueur fuligineuse jeta quelque clart dans
l'ombre.

Gilbert s'agenouilla prs du mourant. C'tait un noir, un esclave,
jeune encore. Sa chemise carte laissait voir un trou bant  sa
poitrine dont le sang s'chappait. La blessure devait tre
mortelle, le coup de couteau ayant travers le poumon.

Qui es-tu?... Qui es-tu? demanda Gilbert.

Nulle rponse.

Qui t'a frapp?

L'esclave ne pouvait plus profrer une seule parole.

Cependant Mars agitait la branche, afin de reconnatre le lieu o
ce meurtre avait t commis.

Il aperut alors la palissade, et,  travers la poterne
entrouverte, la silhouette indcise du blockhaus. C'tait, en
effet, le fortin de la Crique-Noire dont on ne connaissait mme
plus l'existence dans cette partie du comt de Duval.

Le fortin! s'cria Mars.

Et, laissant son matre prs du pauvre Noir qui agonisait, il
s'lana  travers la poterne.

En un instant, Mars eut parcouru l'intrieur du blockhaus, il eut
visit les chambres qui s'ouvraient de part et d'autre sur le
rduit central. Dans l'une, il trouva un reste de feu qui fumait
encore. Le fortin avait donc t rcemment occup. Mais  quelle
sorte de gens, Floridiens ou Sminoles, avait-il pu servir de
retraite? Il fallait  tout prix l'apprendre, et de ce bless qui
se mourait. Il fallait savoir quels taient ses meurtriers, dont
la fuite ne devait dater que de quelques heures.

Mars sortit du blockhaus, il fit le tour de la palissade 
l'intrieur de l'enclos, il promena sa torche sous les arbres...
Personne! Si Gilbert et lui fussent arrivs dans la matine, peut-
tre auraient-ils trouv ceux qui habitaient ce fortin.  prsent,
il tait trop tard.

Le mtis revint alors prs de son matre et lui apprit qu'ils
taient au blockhaus de la Crique-Noire.

Cet homme a-t-il pu rpondre? lui demanda-t-il.

-- Non... rpondit Gilbert. Il n'a plus sa connaissance, et je
doute qu'il puisse la retrouver!

-- Essayons, monsieur Gilbert, rpondit Mars. Il y a l un secret
qu'il importe de connatre, et que personne ne pourra plus dire
lorsque cet infortun sera mort!

-- Oui, Mars! Transportons-le dans le fortin... L, peut-tre
reviendra-t-il  lui... Nous ne pouvons le laisser expirer sur
cette berge!...

-- Prenez la torche, monsieur Gilbert, rpondit Mars. Moi j'aurai
la force de le porter.

Gilbert saisit la rsine enflamme. Le mtis souleva dans ses bras
ce corps, qui n'tait plus qu'une masse inerte, gravit les degrs
de la poterne, pntra par l'embrasure qui donnait accs dans
l'enclos, et dposa son fardeau dans une des chambres du rduit.

Le mourant fut plac sur une couche d'herbes. Mars, prenant alors
sa gourde, l'introduisit entre ses lvres.

Le coeur du malheureux battait encore, quoique bien faiblement et
 de longs intervalles. La vie allait lui manquer... Son secret ne
lui chapperait-il donc pas avant son dernier souffle?

Ces quelques gouttes d'eau-de-vie semblrent le ranimer un peu.
Ses yeux se rouvrirent. Ils se fixrent sur Mars et Gilbert, qui
essayaient de le disputer  la mort.

Il voulut parler... Quelques sons vagues s'chapprent de sa
bouche, un nom peut-tre!

Parle!... parle!... s'criait Mars.

La surexcitation du mtis tait vraiment inexplicable, comme si la
tche,  laquelle il avait vou toute sa vie, et dpendu des
dernires paroles de ce mourant!

Le jeune esclave essayait vainement de prononcer quelques
paroles... Il n'en avait plus la force...

En ce moment, Mars sentit qu'un morceau de papier tait plac dans
la poche de sa veste.

Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire  la lueur de la rsine,
cela fut fait en un instant.

Quelques mots y taient tracs au charbon, et les voici:

Enleves par Texar  la Crique Marino... Entranes aux
Everglades...  l'le Carneral... Billet confi  ce jeune
esclave... pour M. Burbank...

C'tait d'une criture que Mars connaissait bien.

Zermah!... s'cria-t-il.

 ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tte s'abaissa comme
pour faire un signe affirmatif.

Gilbert le souleva  demi, et, l'interrogeant:

Zermah! dit-il.

--Oui!

--Et Dy?...

--Oui!

-- Qui t'a frapp?

-- Texar!...

Ce fut le dernier mot de ce pauvre esclave, qui retomba mort sur
la couche d'herbes.


VIII
De Camdless-Bay au lac Washington

Le soir mme, un peu avant minuit, Gilbert et Mars taient de
retour  Castle-House. Que de difficults ils avaient d vaincre
pour sortir de la Crique-Noire! Au moment o ils quittaient le
blockhaus, la nuit commenait  se faire dans la valle du Saint-
John. Aussi l'obscurit tait-elle dj complte sous les arbres
de la lagune. Sans une sorte d'instinct qui guidait Mars  travers
les passes, entre les lots confondus dans la nuit, ni l'un ni
l'autre n'eussent pu regagner le cours du fleuve. Vingt fois, leur
embarcation dut s'arrter devant un barrage qu'elle ne pouvait
franchir, et rebrousser chemin pour atteindre quelque chenal
praticable. Il fallut allumer des branches rsineuses et les
planter  l'avant du canot, afin d'clairer la route tant bien que
mal. O les difficults devinrent extrmes, ce fut prcisment
quand Mars chercha  retrouver l'unique issue qui permettait aux
eaux de s'couler vers le Saint-John. Le mtis ne reconnaissait
plus la brche faite dans le fouillis des roseaux, par laquelle
tous deux avaient pass quelques heures auparavant. Par bonheur,
la mare descendait, et le canot put se laisser aller au courant
qui s'tablissait par son dversoir naturel. Trois heures plus
tard, aprs avoir rapidement franchi les vingt milles qui sparent
la Crique-Noire de la plantation, Gilbert et Mars dbarquaient au
pied de Camdless-Bay.

On les attendait  Castle-House. James Burbank ni aucun des siens
n'avaient encore regagn leurs chambres. Ils s'inquitaient de ce
retard inaccoutum. Gilbert et Mars avaient l'habitude de revenir
chaque soir. Pourquoi n'taient-ils pas de retour? En devait-on
conclure qu'ils avaient trouv une piste nouvelle, que leurs
recherches allaient peut-tre aboutir? Que d'angoisses dans cette
attente!

Ils arrivrent enfin, et,  leur entre dans le hall, tous
s'taient prcipits vers eux.

Eh bien... Gilbert? s'cria James Burbank.

-- Mon pre, rpondit le jeune officier, Alice ne s'est point
trompe!... C'est bien Texar qui a enlev ma soeur et Zermah.

-- Tu en as la preuve?

-- Lisez!

Et Gilbert prsenta ce papier informe, qui portait les quelques
mots crits de la main de la mtisse.

Oui, reprit-il, plus de doute possible, c'est l'Espagnol! Et, ses
deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin
de la Crique-Noire! C'est l qu'il demeurait  l'insu de tous. Un
pauvre esclave, auquel Zermah avait confi ce papier, afin qu'il
le ft parvenir  Castle-House, et de qui elle a sans doute appris
que Texar allait partir pour l'le Carneral, a pay de sa vie
d'avoir voulu se dvouer pour elle. Nous l'avons trouv mourant,
frapp de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy
et Zermah ne sont plus  la Crique-Noire, nous savons, du moins
dans quelle partie de la Floride on les a entranes. C'est aux
Everglades, et c'est l qu'il faut aller les reprendre. Ds
demain, mon pre, ds demain, nous partirons...

-- Nous sommes prts, Gilbert.

--  demain donc!

L'espoir tait rentr  Castle-House. On ne s'garerait plus
maintenant en recherches striles. Mme Burbank, mise au courant de
cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se
relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu.

Ainsi, de l'aveu mme de Zermah, c'tait Texar en personne qui
avait prsid au rapt de la petite fille  la Crique Marino.
C'tait lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait
le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce
fait avec l'alibi invoqu par l'Espagnol?  l'heure o il
commettait ce crime, comment pouvait-il tre prisonnier des
fdraux,  bord d'un des btiments de l'escadre? videmment, cet
alibi devait tre faux, comme les autres, sans doute. Mais de
quelle faon l'tait-il, et apprendrait-on jamais le secret de
cette ubiquit dont Texar semblait donner la preuve?

Peu importait, aprs tout. Ce qui tait acquis maintenant, c'est
que la mtisse et l'enfant avaient t conduites tout d'abord au
blockhaus de la Crique-Noire, puis entranes  l'le Carneral.
C'est l qu'il fallait les chercher, c'est l qu'il fallait
surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au
chtiment que mritaient depuis si longtemps ses criminelles
manoeuvres.

Il n'y avait pas un jour  perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux
Everglades la distance est assez considrable. Plusieurs jours
devraient tre employs  la franchir. Heureusement, ainsi que
l'avait dit James Burbank, l'expdition, organise par lui, tait
prte  quitter Castle-House.

Quant  l'le Carneral, les cartes de la pninsule floridienne en
indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee.

Ces Everglades constituent une rgion marcageuse, qui confine au
lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septime parallle,
dans la partie mridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce
lac, on compte prs de quatre cents milles[3]. Au del, c'est un
pays peu frquent, qui tait presque inconnu  cette poque.

Si le Saint-John et t constamment navigable jusqu' sa source,
le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes
difficults; mais, trs probablement, on ne pourrait l'utiliser
que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est--dire
jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrass d'lots,
barr d'herbages, sans chenal suffisamment trac,  sec parfois au
plus bas du jusant, une embarcation un peu charge et rencontr
de srieux obstacles ou prouv tout au moins des retards.
Cependant, s'il tait possible de le remonter jusqu'au lac
Washington,  peu prs  la hauteur du vingt-huitime degr de
latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup
rapproch du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter.
Le mieux tait de se prparer pour un trajet de deux cent
cinquante milles au milieu d'une rgion presque abandonne, o
manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources
ncessaires  une expdition qui devait tre rapidement conduite.
C'est, eu gard  de telles ventualits, que James Burbank avait
fait tous ses prparatifs.

Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expdition tait runi
sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans
prouver une vive angoisse, avaient embrass Mme Burbank, qui ne
pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les
sous-rgisseurs les avaient accompagns. Pyg lui-mme tait venu
faire ses adieux  M. Perry, envers lequel il prouvait maintenant
une sorte d'affection. Il se souvenait des leons qu'il en avait
reues sur les inconvnients d'une libert pour laquelle il ne se
sentait pas mr.

L'expdition tait ainsi compose: James Burbank, son beau-frre
Edward Carrol, guri de sa blessure, son fils Gilbert, le
rgisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi
les plus braves, les plus dvous du domaine -- en tout dix-sept
personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour
servir de pilote tant que la navigation serait possible, en de
comme au del du lac George. Quant aux Noirs, habitus  manier la
rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque
le courant ou le vent ferait dfaut.

L'embarcation -- une des plus grandes de Camdless-Bay -- pouvait
grer une voile qui, depuis le vent arrire jusqu'au largue, lui
permettrait de suivre les dtours d'un chenal parfois trs
sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantit
suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien
 craindre des bandes de Sminoles de la basse Floride, ni des
compagnons de Texar, si l'Espagnol avait t rejoint par quelques-
uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prvoir cette
ventualit qui pouvait entraver le succs de l'expdition.

Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James
Burbank la pressa dans ses bras comme si elle et t dj sa
fille.

Mon pre... Gilbert... dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!...
Ramenez-moi ma soeur...

-- Oui, chre Alice! rpondit le jeune officier, oui!... Nous la
ramnerons!... Que Dieu nous protge!

M. Stannard, Miss Alice, les sous-rgisseurs et Pyg taient rests
sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en
dtachait. Tous lui envoyrent alors un dernier adieu, au moment
o, prise par le vent de nord-est et servie par la mare montante,
elle disparaissait derrire la petite pointe de la Crique Marino.

Il tait environ six heures du matin. Une heure aprs,
l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix
heures, sans qu'il et t ncessaire de faire usage des avirons,
elle se trouvait  la hauteur de la Crique-Noire.

Le coeur leur battit  tous, quand ils rangrent cette rive gauche
du fleuve,  travers laquelle pntraient les eaux du flux.
C'tait au del de ces massifs de roseaux, de cannas et de
paltuviers que Dy et Zermah avaient t entranes tout d'abord.
C'tait l que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses
complices les avaient si profondment caches qu'il n'tait rien
rest de leurs traces aprs le rapt. Dix fois, James Burbank et
Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remont le fleuve  la
hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus
leur servt de retraite.

Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrter. C'tait 
quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les
recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y
relcher.

Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des
provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain
nombre de ballots qui serviraient  les transporter, lorsqu'il
faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement
devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les
bois pais dont sont couverts les territoires riverains du Saint-
John.

Vers onze heures, quand la mer vint  renverser, le vent resta
favorable. Il fallut, nanmoins, armer les avirons pour maintenir
la vitesse. Les Noirs se mirent  la besogne, et, sous la pousse
de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter
rapidement le fleuve.

Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, voluant d'une main
sre  travers les bras que les les et les lots forment au
milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le
courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lanait sans
une hsitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal
impraticable, jamais il ne risquait de s'chouer sur un haut fond
que la mare basse allait bientt laisser  sec. Il connaissait le
lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les
dtours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation
avec autant de sret que les canonnires du commandant Stevens
qu'il avait pilotes  travers les sinuosits de la barre.

En cette partie de son cours, le Saint-John tait dsert. Le
mouvement de batellerie qui s'y produit d'habitude pour le service
des plantations, n'existait plus depuis la prise de Jacksonville.
Si quelque embarcation le remontait ou le descendait encore,
c'tait uniquement pour les besoins des troupes fdrales et les
communications du commodore Stevens avec ses sous-ordres. Et mme,
trs probablement, en amont de Picolata, ce mouvement serait
absolument nul.

James Burbank arriva devant ce petit bourg vers six heures du
soir. Un dtachement de nordistes occupait alors l'appontement de
l'escale. L'embarcation fut hle et dut faire halte prs du quai.

L, Gilbert Burbank se fit reconnatre de l'officier qui
commandait  Picolata, et, muni du laisser-passer que lui avait
remis le commandant Stevens, il put continuer sa route.

Cette halte n'avait dur que quelques instants. Comme la mare
montante commenait  se faire sentir, les avirons restrent au
repos, et l'embarcation suivit rapidement sa route entre les bois
profonds qui s'tendent de chaque ct du fleuve. Sur la rive
gauche, la fort allait faire suite au marcage, quelques milles
au-dessus de Picolata. Quant aux forts de la rive droite, plus
touffues, plus profondes, vritablement interminables, on devait
dpasser le lac George sans en avoir vu la fin. Sur cette rive, il
est vrai, elles s'cartent un peu du Saint-John et laissent une
large bande de terrain, sur laquelle la culture a repris ses
droits. Ici, vastes rizires, champs de cannes et d'indigo,
plantations de cotonniers, attestent encore la fertilit de la
presqu'le floridienne.

Un peu aprs six heures, James Burbank et ses compagnons avaient
perdu de vue, derrire un coude du fleuve, la tour rougetre du
vieux fort espagnol, abandonn depuis un sicle, qui domine les
hautes cimes des grands palmistes de la berge.

Mars, demanda alors James Burbank, tu ne crains pas de t'engager
pendant la nuit sur le Saint-John?

-- Non, monsieur James, rpondit Mars. Jusqu'au lac George, je
rponds de moi. Au del, nous verrons. D'ailleurs, nous n'avons
pas une heure  perdre, et, puisque la mare nous favorise, il
faut en profiter. Plus nous remonterons, moins elle sera forte,
moins elle durera. Je vous propose donc de faire route nuit et
jour.

La proposition de Mars tait dicte par les circonstances.
Puisqu'il s'engageait  passer, il fallait se fier  son adresse.
On n'eut pas lieu de s'en repentir. Toute la nuit, l'embarcation
remonta facilement le cours du Saint-John. La mare lui vint en
aide pendant quelques heures encore. Puis, les Noirs, se relevant
aux avirons, purent gagner une quinzaine de milles vers le sud.

On ne fit halte, ni cette nuit, ni dans la journe du 22, qui ne
fut marque par aucun incident, ni durant les douze heures
suivantes. Le haut cours du fleuve semblait tre absolument
dsert. On naviguait, pour ainsi dire, au milieu d'une longue
fort de vieux cdres, dont les masses feuillues se rejoignaient
parfois au-dessus du Saint-John en formant un pais plafond de
verdure. De villages, on n'en voyait pas. De plantations ou
d'habitations isoles, pas davantage. Les terres riveraines ne se
prtaient  aucun genre de culture. Il n'aurait pu venir  l'ide
d'un colon d'y fonder un tablissement agricole.

Le 23, ds les premires lueurs du jour, le fleuve s'vasa en une
large nappe liquide, dont les berges se dgageaient enfin de
l'interminable fort. Le pays, trs plat, se reculait jusqu'aux
limites d'un horizon loign de plusieurs milles.

C'tait un lac -- le lac George -- que le Saint-John traverse du
sud au nord, et auquel il emprunte une partie de ses eaux.

Oui! C'est bien le lac George, dit Mars, que j'ai dj visit,
lorsque j'accompagnais l'expdition charge de relever le haut
cours du fleuve.

-- Et  quelle distance, demanda James Burbank, sommes-nous
maintenant de Camdless-Bay?

--  cent milles environ, rpondit Mars.

-- Ce n'est pas encore le tiers du parcours que nous avons  faire
pour atteindre les Everglades, fit observer Edward Carrol.

-- Mars, demanda Gilbert, comment allons-nous procder maintenant?
Faut-il abandonner l'embarcation afin de longer une des rives du
Saint-John? Cela ne se fera pas sans peine ni retard. Ne serait-il
donc pas possible, le lac George une fois travers, de continuer 
suivre cette route d'eau jusqu'au point o elle cessera d'tre
navigable? Ne peut-on essayer, quitte  dbarquer si l'on choue
et si l'on ne peut se remettre  flot? Cela vaut du moins la peine
d'tre tent. -- Qu'en penses-tu?

-- Essayons, monsieur Gilbert, rpondit Mars.

En effet, il n'y avait rien de mieux  faire.

Il serait toujours temps de prendre pied.  voyager par eau,
c'taient bien des fatigues pargnes et aussi bien des retards.

L'embarcation se lana donc  la surface du lac George, dont elle
prolongea la rive orientale.

Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la vgtation
n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais
s'tendent presque  perte de vue. Quelques portions du sol, moins
exposes  l'envahissement des eaux, talent leurs tapis de noirs
lichens, o se dtachent les nuances violettes de petits
champignons qui poussent l par milliards. Il n'aurait pas fallu
se fier  ces terres mouvantes, sortes de mollires qui ne peuvent
offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et
ses compagnons eussent d cheminer sur cette partie du territoire
floridien, ils n'y auraient russi qu'au prix des plus grands
efforts, des plus extrmes fatigues, de retards infiniment
prolongs, en admettant qu'il n'et pas fallu revenir en arrire.
Seuls, des oiseaux aquatiques -- pour la plupart des palmipdes --
peuvent s'aventurer  travers ce marcage, o l'on compte, en
nombre infini, des sarcelles, des canards, des bcassines. Il y
avait l de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation et
t  court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on
aurait d affronter toute une lgion de serpents fort dangereux,
dont les sifflements aigus se faisaient entendre  la surface des
tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent
des ennemis acharns parmi les bandes de plicans blancs, bien
arms pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives
malsaines du lac George.

Cependant l'embarcation filait avec rapidit. Sa voile hisse, un
vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grce  cette
frache brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette
journe, sans qu'il s'en suivt aucun retard. Aussi, le soir venu,
les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au
sud avaient-ils t vivement enlevs sans fatigues. Vers six
heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrtaient  l'angle
infrieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac.

Si l'on fit halte -- halte qui ne dura que le temps de prendre
langue, soit une demi-heure au plus -- c'est parce que trois ou
quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles taient
occupes par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se
livrent plus spcialement  la chasse et  la pche au
commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward
Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements
relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire.

Un des habitants de ce hameau fut interrog. Pendant les journes
prcdentes, avait-il aperu une embarcation, traversant le lac
George et se dirigeant vers le lac Washington, -- embarcation qui
devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur
et une enfant, une petite fille, blanche d'origine?

En effet, rpondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai
vu passer une embarcation qui doit tre celle dont vous parlez.

-- Et a-t-elle fait halte  ce hameau? demanda Gilbert.

-- Non! Elle s'est au contraire hte d'aller rejoindre le haut
cours du fleuve. J'ai distinctement vu,  bord, ajouta le
Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras.

-- Mes amis, s'cria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les
traces de Texar!

-- Oui! rpondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de
quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous
porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui!

-- Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George?
demanda Edward Carrol au Floridien.

-- Oui, monsieur, et je l'ai mme remont sur un parcours de plus
de cent milles.

-- Pensez-vous qu'il puisse tre navigable pour une embarcation
comme la ntre?

-- Que tire-t-elle?

-- Trois pieds  peu prs, rpondit Mars.

-- Trois pieds? dit le Floridien. Ce sera bien juste en de
certains endroits. Cependant, en sondant les passes, je crois que
vous pourrez arriver jusqu'au lac Washington.

-- Et l, demanda M. Carrol,  quelle distance serons-nous du lac
Okee-cho-bee?

--  cent cinquante milles environ.

-- Merci, mon ami.

-- Embarquons, s'cria Gilbert, et naviguons jusqu' ce que l'eau
nous manque.

Chacun reprit sa place. Le vent ayant calmi avec le soir, les
avirons furent grs et manis avec vigueur. Les rives rtrcies
du fleuve disparurent rapidement. Avant la complte tombe de la
nuit, on gagna plusieurs milles vers le sud. Il ne fut pas
question de s'arrter, puisqu'on pouvait dormir  bord. La lune
tait presque pleine. Le temps resterait assez clair pour ne point
gner la navigation. Gilbert avait pris la barre. Mars se tenait 
l'avant, un long espar  la main. Il sondait sans cesse, et,
lorsqu'il rencontrait le fond, faisait venir l'embarcation sur
tribord ou sur bbord.  peine toucha-t-elle cinq ou six fois
durant cette traverse nocturne, et elle put se dgager sans grand
effort. Si bien que, vers quatre heures du matin, au moment o le
soleil se montra, Gilbert n'estima pas  moins de quinze milles le
chemin parcouru pendant la nuit.

Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le
fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque  leur
but!

Cependant plusieurs difficults matrielles surgirent durant cette
journe. Par suite de la sinuosit du fleuve, des pointes se
projettent frquemment en travers de son cours. Les sables,
accumuls, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner.
Autant d'allongements de la route, et, par cela mme, quelques
retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui
n'aurait pas cess d'tre favorable, si de nombreux dtours
n'eussent modifi l'allure de l'embarcation. Les Noirs se
courbaient alors sur leurs avirons et dployaient une telle
vigueur qu'ils parvenaient  regagner le temps perdu.

Il se prsentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint-
John. C'taient des les flottantes formes par une prodigieuse
accumulation d'une plante exubrante, le pistia, que certains
explorateurs du fleuve floridien ont justement compare  une
gigantesque laitue, tale  la surface des eaux. Ce tapis herbeux
offre assez de solidit pour que les loutres et les hrons
puissent y prendre leurs bats. Il importait, toutefois, de ne
point s'engager  travers de telles masses vgtales, d'o l'on ne
se ft pas tir sans peine. Lorsque leur apparition tait
signale, Mars prenait toutes les prcautions possibles pour les
viter.

Quant aux rives du fleuve, d'paisses forts les encaissaient
alors. On ne voyait plus ces innombrables cdres, dont le Saint-
John baigne les racines en aval de son cours. L poussent des
quantits de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant 
l'espce du pin austral, qui trouvent des lments favorables 
leur vgtation au milieu de ces terrains, au sous-sol inond,
appels barrens. L'humus y prsente une lasticit trs
sensible, et telle, en quelques points, qu'un piton peut perdre
l'quilibre, lorsqu'il marche  sa surface. Heureusement, la
petite troupe de James Burbank n'eut point  en faire l'preuve.
Le Saint-John continuait  la transporter  travers les rgions de
la Floride infrieure.

La journe se passa sans incidents. La nuit de mme. Le fleuve ne
cessait d'tre absolument dsert. Pas une embarcation sur ses
eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance,
d'ailleurs, il n'y avait point  se plaindre. Mieux valait ne
trouver personne en cette contre lointaine, o les rencontres
risquent fort d'tre mauvaises, car les coureurs des bois, les
chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont
gens plus que suspects.

On devait craindre galement la prsence des milices de
Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient
obliges  se retirer vers le sud. Cette ventualit et t plus
redoutable encore. Parmi ces dtachements il y avait assurment
des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et
de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait viter tout
combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas o il faudrait lui
arracher ses prisonnires par la force.

Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis
dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le
lac George et le lac Washington avait t franchie. Arrive  la
lisire de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire
halte. L'troitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours,
lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud.

En somme, les deux tiers tant faits, James Burbank et les siens
ne se trouvaient plus qu' cent quarante milles des Everglades.


IX
La grande cyprire

Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins
importants de cette rgion de la Floride mridionale. Ses eaux,
peu profondes, sont embarrasses d'herbes que le courant arrache
aux prairies flottantes -- vritables nids  serpents qui rendent
trs dangereuse la navigation  sa surface. Il est donc dsert
comme ses rives, tant peu propice  la chasse,  la pche, et il
est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu'
lui.

Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'inflchissant plus
directement vers le midi de la presqu'le. Ce n'est plus alors
qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situes 
trente milles dans le sud, entre 28et 27de latitude.

Le Saint-John cesse d'tre navigable au-dessous du lac Washington.
Quelques regrets qu'en prouvt James Burbank, il fallut renoncer
au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu
d'un pays trs difficile, le plus souvent marcageux,  travers
des forts sans fin, dont le sol, coup de rios et de fondrires,
ne peut que retarder la marche des pitons.

On dbarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les
provisions, furent rpartis entre chacun des Noirs. Ce n'tait pas
l de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expdition.
De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait t
rgl d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement
pourrait tre organis en quelques minutes.

Tout d'abord, Gilbert, aid de Mars, s'occupa de cacher
l'embarcation. Il importait qu'elle pt chapper aux regards, dans
le cas o un parti de Floridiens ou de Sminoles viendrait visiter
les rives du lac Washington. Il fallait que l'on ft assur de la
retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous
la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux
gigantesques qui la dfendent, on put aisment mnager une place 
l'embarcation, dont le mt avait t pralablement couch. Et elle
tait si bien enfouie sous l'paisse verdure, qu'il et t
impossible de l'apercevoir du haut des berges.

Il en tait de mme, sans doute, d'une autre barque que Gilbert
aurait eu grand intrt  retrouver. C'tait celle qui avait amen
Dy et Zermah au lac Washington. videmment, vu l'innavigabilit
des eaux, Texar avait d l'abandonner aux environs de cet
entonnoir par lequel le lac se dverse dans le fleuve. Ce que
James Burbank tait forc de faire alors, l'Espagnol devait
l'avoir fait aussi.

C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les
dernires heures du jour, afin de retrouver cette embarcation.
C'et t l un prcieux indice, et la preuve que Texar avait
suivi le fleuve jusqu'au lac Washington.

Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put tre
dcouverte, soit que les investigations n'eussent pas t portes
assez loin, soit que l'Espagnol l'et dtruite, dans la pense
qu'il n'aurait plus  s'en servir, s'il tait parti sans esprit de
retour.

Combien le voyage avait d tre pnible entre le lac Washington et
les Everglades! Plus de fleuve pour pargner de si longues
fatigues  une femme, et  une enfant. Dy, porte dans les bras de
la mtisse, Zermah, force de suivre des hommes accoutums  de
pareilles marches  travers cette contre difficile, les insultes,
les violences, les coups qui ne lui taient pas pargns pour
hter son pas, les chutes dont elle essayait de prserver la
petite fille sans songer  elle-mme, tous eurent dans l'esprit la
vision de ces lamentables scnes. Mars se reprsentait sa femme
expose  tant de souffrances, il plissait de colre, et ces mots
s'chappaient alors de sa bouche:

Je tuerai Texar!

Que n'tait-il dj  l'le Carneral, en prsence du misrable,
dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la
famille Burbank, et qui lui avait enlev Zermah, sa femme!

Le campement avait t tabli  l'extrmit du petit cap qui se
projette hors de l'angle nord du lac. Il n'et pas t prudent de
s'engager, au milieu de la nuit,  travers un territoire inconnu,
sur lequel le champ de vue tait ncessairement trs restreint.
Aussi, aprs dlibration, fut-il dcid que l'on attendrait les
premires lueurs de l'aube avant de se remettre en marche. Le
risque de s'garer sous ces paisses forts tait trop grand pour
que l'on voult s'y exposer.

Nul incident, du reste, pendant la nuit.  quatre heures, au
moment o montait le petit jour, le signal du dpart fut donn. La
moiti du personnel devait suffire  porter les ballots de vivres
et les effets de campement. Les noirs pourraient donc se relayer
entre eux. Tous, matres et serviteurs, taient arms de carabines
Mini, qui se chargent d'une balle et de quatre chevrotines, et de
ces revolvers Colt, dont l'usage s'tait si rpandu parmi les
belligrants depuis le commencement de la guerre de Scession.
Dans ces conditions, on pouvait rsister sans dsavantage  une
soixantaine de Sminoles, et mme, s'il le fallait, attaquer
Texar, ft-il entour d'un pareil nombre de ses partisans.

Il avait paru convenable, tant que cela serait possible, de
ctoyer le Saint-John. Le fleuve coulait alors vers le sud, par
consquent dans la direction du lac Okee-cho-bee. C'tait comme un
fil tendu  travers le long labyrinthe des forts. On pouvait le
suivre sans s'exposer  commettre d'erreur. On le suivit.

Ce fut assez facile. Sur la rive droite se dessinait une sorte de
sentier -- vritable chemin de halage, qui aurait pu servir 
remorquer quelque lger canot sur le haut cours du fleuve. On
marcha d'un pas rapide, Gilbert et Mars en avant, James Burbank et
Edward Carrol en arrire, le rgisseur Perry au milieu du
personnel des Noirs, qui se remplaaient toutes les heures dans le
transport des ballots. Avant de partir, un repas sommaire avait
t pris. S'arrter  midi pour dner,  six heures du soir pour
souper, camper, si l'obscurit ne permettait pas d'aller plus
avant, se remettre en route, s'il paraissait possible de se
diriger  travers la fort: tel tait le programme adopt et qui
serait observ rigoureusement.

Tout d'abord, il fallut contourner la rive orientale du lac
Washington -- rive assez plate et d'un sol presque mouvant. Les
forts reparurent alors. Ni comme tendue ni comme paisseur,
elles n'taient ce qu'elles devaient tre plus tard. Cela tenait 
la nature mme des essences qui les composaient.

En effet, il n'y avait l que des futaies de campches,  petites
feuilles,  grappes jaunes, dont le coeur, de couleur bruntre,
est utilis pour la teinture; puis, des ormes du Mexique, des
guazumas,  bouquets blancs, employs  tant d'usages domestiques,
et dont l'ombre gurit, dit-on, des rhumes les plus obstins --
mme les rhumes de cerveau.  et l poussaient aussi quelques
groupes de quinquinas, qui ne sont ici que simples plantes
arborescentes, au lieu de ces arbres magnifiques qu'ils forment au
Prou, leur pays natal. Enfin, par larges corbeilles, sans avoir
jamais connu les soins de la culture savante, s'talaient des
plantes  couleurs vives, gentianes, amaryllis, asclpias, dont
les fines houppes servent  la fabrication de certains tissus.
Toutes, plantes et fleurs, suivant la remarque de l'un des
explorateurs[4] les plus comptents de la Floride, jaunes ou
blanches en Europe, revtent en Amrique les diverses nuances du
rouge depuis le pourpre jusqu'au ros le plus tendre.

Vers le soir, ces futaies disparurent pour faire place  la grande
cyprire, qui s'tend jusqu'aux Everglades.

Pendant cette journe, on avait fait une vingtaine de milles.
Aussi Gilbert demanda-t-il si ses compagnons ne se sentaient pas
trop fatigus.

Nous sommes prts  repartir, monsieur Gilbert, dit l'un des
Noirs, parlant au nom de ses camarades.

-- Ne risquons-nous pas de nous garer pendant la nuit? fit
observer Edward Carrol.

-- Nullement, rpondit Mars, puisque nous continuerons  ctoyer
le Saint-John.

-- D'ailleurs, ajouta le jeune officier, la nuit sera claire. Le
ciel est sans nuages. La lune, qui va se lever vers neuf heures,
durera jusqu'au jour. En outre, la ramure des cyprires est peu
paisse, et l'obscurit y est moins profonde qu'en toute autre
fort.

On partit donc. Le lendemain matin, aprs avoir chemin une partie
de la nuit, la petite troupe s'arrtait pour prendre son premier
repas au pied d'un de ces gigantesques cyprs, qui se comptent par
millions dans cette rgion de la Floride.

Qui n'a pas explor ces merveilles naturelles ne peut se les
figurer. Qu'on imagine une prairie verdoyante, leve  plus de
cent pieds de hauteur, que supportent des fts droits comme s'ils
taient faits au tour, et sur laquelle on aimerait  pouvoir
marcher. Au-dessous le sol est mou et marcageux. L'eau sjourne
incessamment sur un sol impermable, o pullulent grenouilles,
crapauds, lzards, scorpions, araignes, tortues, serpents,
oiseaux aquatiques de toutes les espces. Plus haut, tandis que
les orioles -- sortes de loriots aux pennes dores, passent comme
des toiles filantes, les cureuils se jouent dans les hautes
branches, et les perroquets remplissent la fort de leur
assourdissant caquetage. En somme, curieuse contre, mais
difficile  parcourir.

Il fallait donc tudier avec soin le terrain sur lequel on
s'aventurait. Un piton aurait pu s'enliser jusqu'aux aisselles
dans les nombreuses fondrires. Cependant, avec quelque attention,
et grce  la clart de la lune que tamisait le haut feuillage, on
parvint  s'en tirer mieux que mal.

Le fleuve permettait de se tenir en bonne direction. Et c'tait
fort heureux, car tous ces cyprs se ressemblent, troncs
contourns, tordus, grimaants, creuss  leur base, jetant de
longues racines qui bossuent le sol, et se relevant  une hauteur
de vingt pieds en fts cylindriques. Ce sont de vritables manches
de parapluie,  poigne rugueuse, dont la tige droite supporte une
immense ombrelle verte, laquelle,  vrai dire, ne protge ni de la
pluie ni du soleil.

Ce fut sous l'abri de ces arbres que James Burbank et ses
compagnons s'engagrent un peu aprs le lever du jour. Le temps
tait magnifique. Nul orage  craindre, ce qui aurait pu changer
le sol en un marais impraticable. Nanmoins il fallait choisir les
passages, afin d'viter les fondrires qui ne s'asschent jamais.
Fort heureusement, le long du Saint-John, dont la rive droite se
trouve un peu en contre-haut, les difficults devaient tre
moindres.  part le lit des ruisseaux qui se jettent dans le
fleuve et que l'on devait contourner ou passer  gu, le retard
fut sans importance.

Pendant cette journe, on ne releva aucune trace qui indiqut la
prsence d'un parti de sudistes ou de Sminoles, aucun vestige non
plus de Texar ni de ses compagnons. Il pouvait se faire que
l'Espagnol et suivi la rive gauche du fleuve. Ce ne serait point
l un obstacle. Par une rive comme par l'autre, on allait aussi
directement vers cette basse Floride, indique par le billet de
Zermah.

Le soir venu, James Burbank s'arrta pendant six heures. Ensuite,
le reste de la nuit s'coula dans une marche rapide. Le
cheminement se faisait en silence sous la cyprire endormie. Le
dme de feuillage ne se troublait d'aucun souffle. La lune,  demi
ronge dj, dcoupait en noir sur le sol le lger rseau de la
ramure, dont le dessin s'agrandissait par la hauteur des arbres.
Le fleuve murmurait  peine sur son lit d'une pente presque
insensible. Nombre de bas-fonds mergeaient de sa surface, et il
n'aurait pas t difficile de le traverser, si cela et t
ncessaire.

Le lendemain, aprs une halte de deux heures, la petite troupe
reprit, dans l'ordre adopt, la direction vers le sud. Toutefois,
pendant cette journe, le fil conducteur, qui avait t suivi
jusqu'alors, allait se rompre ou plutt arriver au bout de son
cheveau. En effet, le Saint-John, dj rduit  un simple filet
liquide, disparut sous un bouquet de quinquinas qui buvaient  sa
source mme. Au del, la cyprire cachait l'horizon sur les trois
quarts de son primtre.

En cet endroit, apparut un cimetire dispos, suivant la coutume
indigne, pour des Noirs devenus chrtiens et rests dans la mort
fidles  la foi catholique.  et l, des croix modestes, les
unes de pierre, les autres de bois, poses sur les renflements du
sol, marquaient les tombes entre les arbres. Deux ou trois
spultures ariennes, que supportaient des branchages fixs au
sol, beraient au gr du vent quelque cadavre rduit  l'tat de
squelette.

L'existence d'un cimetire en ce lieu, fit observer Edward
Carrol, pourrait bien indiquer la proximit d'un village ou
hameau...

-- Qui ne doit plus exister actuellement, rpondit Gilbert,
puisqu'on n'en trouve pas trace sur nos cartes. Ces disparitions
de villages ne sont que trop frquentes dans la Floride
infrieure, soit que les habitants les aient abandonns, soit
qu'ils aient t dtruits par les Indiens.

-- Gilbert, dit James Burbank, maintenant que nous n'avons plus le
Saint-John pour nous guider, comment procderons-nous?

-- La boussole nous donnera la direction, mon pre, rpondit le
jeune officier. Quelles que soient l'tendue et l'paisseur de la
fort, il est impossible de nous y perdre!

-- Eh bien, en route, monsieur Gilbert! s'cria Mars, qui, pendant
les haltes ne pouvait se tenir en place. En route, et que Dieu
nous conduise!

Un demi-mille au del du cimetire ngre, la petite troupe
s'engagea sous le plafond de verdure, et, la boussole aidant, elle
descendit presque directement vers le sud.

Pendant la premire partie de la journe, aucun incident 
relater. Jusqu'alors, rien n'avait entrav cette campagne de
recherches, en serait-il ainsi jusqu' la fin? Atteindrait-on le
but ou la famille Burbank serait-elle condamne au dsespoir? Ne
pas retrouver la petite fille et Zermah, les savoir livres 
toutes les misres, exposes  tous les outrages, et ne pouvoir
les y soustraire, c'et t un supplice de tous les instants.

Vers midi, on s'arrta. Gilbert, tenant compte du chemin parcouru
depuis le lac Washington, estimait que l'on se trouvait 
cinquante milles du lac Okee-cho-bee. Huit jours s'taient couls
depuis le dpart de Camdless-Bay, et plus de trois cents milles[5]
avaient t enlevs avec une rapidit exceptionnelle. Il est vrai,
le fleuve d'abord, presque jusqu' sa source, la cyprire ensuite,
n'avaient point prsent d'obstacles vritablement srieux. En
l'absence de ces grandes pluies qui auraient pu rendre innavigable
le cours du Saint-John et dtremper les terrains au del, par ces
belles nuits que la lune imprgnait d'une clart superbe, tout
avait favoris le voyage et les voyageurs.

 prsent, une distance relativement courte les sparait de l'le
Carneral. Entrans comme ils l'taient par huit jours d'efforts
constants, ils espraient avoir atteint leur but avant quarante-
huit heures. Alors on toucherait au dnouement qu'il tait
impossible de prvoir.

Cependant, si la bonne fortune les avait seconds jusqu'alors,
James Burbank et ses compagnons, pendant la seconde partie de
cette journe, purent craindre de se heurter  d'insurmontables
difficults.

La marche avait t reprise dans les conditions habituelles, aprs
le repas de midi. Rien de nouveau dans la nature du terrain,
larges flaques d'eau et nombreuses fondrires  viter, quelques
ruisseaux qu'il fallait passer avec de l'eau jusqu' mi-jambe. En
somme, la route n'tait que fort peu allonge par les carts
qu'elle imposait.

Toutefois, vers quatre heures du soir, Mars s'arrta soudain.
Puis, lorsqu'il et t rejoint par ses compagnons, il leur fit
remarquer des traces de pas imprimes sur le sol.

Il ne peut tre douteux, dit James Burbank, qu'une troupe
d'hommes a rcemment pass par ici.

-- Et une troupe nombreuse, ajouta Edward Carrol.

-- De quel ct viennent ces traces, vers quel ct se dirigent-
elles? demanda Gilbert. Voil ce qu'il est ncessaire de constater
avant de prendre une rsolution.

En effet, et ce fut fait avec soin.

Pendant cinq cents yards dans l'est, on pouvait suivre les
empreintes de pas qui se prolongeaient mme bien au del; mais il
parut inutile de les relever plus loin. Ce qui tait dmontr par
la direction de ces pas, c'est qu'une troupe, d'au moins cent
cinquante  deux cents hommes, aprs avoir quitt le littoral de
l'Atlantique, venait de traverser cette portion de la cyprire. Du
ct de l'ouest, ces traces continuaient  se diriger vers le
golfe du Mexique, traversant ainsi par une scante la presqu'le
floridienne, laquelle,  cette latitude, ne mesure pas deux cents
milles de largeur. On put galement observer que ce dtachement,
avant de reprendre sa marche dans la mme direction, avait fait
halte prcisment  l'endroit que James Burbank et les siens
occupaient alors.

En outre, aprs avoir recommand  leurs compagnons de se tenir
prts  toute alerte, Gilbert et Mars, s'tant ports pendant un
quart de mille sur la gauche de la fort, purent constater que ces
empreintes prenaient franchement la route du sud.

Lorsque tous deux furent de retour au campement, voici ce que dit
Gilbert:

Nous sommes prcds par une troupe d'hommes qui suit exactement
le chemin que nous suivons nous-mmes depuis le lac Washington. Ce
sont des gens arms, puisque nous avons trouv les morceaux de
cartouches qui leur ont servi  allumer leurs feux dont il ne
reste plus que des charbons teints.

Quels sont ces hommes? je l'ignore. Ce qui est certain, c'est
qu'ils sont nombreux et qu'ils descendent vers les Everglades.

-- Ne serait-ce point une troupe de Sminoles nomades? demanda
Edward Carrol.

-- Non, rpondit Mars. La trace des pas indique nettement que ces
hommes sont amricains...

-- Peut-tre des soldats de la milice floridienne?... fit observer
James Burbank.

-- C'est  craindre, rpondit Perry. Ils paraissent tre en trop
grand nombre pour appartenir au personnel de Texar...

--  moins que cet homme n'ait t rejoint par une bande de ses
partisans, dit Edward Carrol. Ds lors, il ne serait pas
surprenant qu'ils fussent l plusieurs centaines...

-- Contre dix-sept!... rpondit le rgisseur.

-- Eh! qu'importe! s'cria Gilbert. S'ils nous attaquent ou s'il
faut les attaquer, pas un de nous ne reculera!

-- Non!... Non!... s'crirent les courageux compagnons du jeune
officier.

C'tait l un entranement bien naturel, sans doute. Et,
cependant,  la rflexion, on devait comprendre tout ce qu'une
pareille ventualit et prsent de mauvaises chances.

Toutefois, bien que cette pense se prsentt probablement 
l'esprit de tous, elle ne diminua rien du courage de chacun. Mais,
si prs du but, rencontrer l'obstacle! Et quel obstacle! Un
dtachement de sudistes, peut-tre des partisans de Texar, qui
cherchaient  rejoindre l'Espagnol aux Everglades, afin d'y
attendre le moment de reparatre dans le nord de la Floride!

Oui! c'tait l ce que l'on devait certainement craindre. Tous le
sentaient. Aussi, aprs le premier mouvement d'enthousiasme,
restaient-ils muets, pensifs, regardant leur jeune chef, se
demandant quel ordre il allait leur donner.

Gilbert, lui aussi, avait subi l'impression commune. Mais,
redressant la tte:

En avant! dit-il.


X
Rencontre

Oui! il fallait aller en avant. Cependant, en prsence
d'ventualits redoutables, toutes les prcautions devaient tre
prises. Il tait indispensable d'clairer la marche, de
reconnatre les paisseurs de la cyprire, de se tenir prt  tout
vnement.

Les armes furent donc visites avec soin et mises en tat de
servir au premier signal.  la moindre alerte, les ballots dposs
 terre, tous prendraient part  la dfense. Quant  la
disposition du personnel en marche, il ne serait pas modifi;
Gilbert et Mars continueraient de rester  l'avant-garde,  une
distance plus grande, afin de prvenir toute surprise. Chacun
tait prt  faire, son devoir, bien que ces braves gens eussent
visiblement le coeur serr depuis qu'un obstacle se dressait entre
eux et le but qu'ils voulaient atteindre.

Le pas n'avait point t ralenti. Toutefois, il avait paru prudent
de ne pas suivre les traces toujours nettement indiques. Mieux
valait, s'il tait possible, ne point se rencontrer avec le
dtachement qui s'avanait dans la direction des Everglades.
Malheureusement, on reconnut bientt que ce serait assez
difficile. En effet, ce dtachement n'allait pas en ligne directe.
Les empreintes faisaient de nombreux crochets  droite,  gauche -
- ce qui indiquait une certaine hsitation dans la marche.
Nanmoins, leur direction gnrale tait vers le sud.

Encore un jour d'coul. Aucune rencontre n'avait oblig James
Burbank  s'arrter. Il avait chemin d'un bon pas et gagnait
videmment sur la troupe qui s'aventurait  travers la cyprire.
Cela se reconnaissait aux traces multiples qui, d'heure en heure,
apparaissaient plus fraches sur ce sol un peu plastique. Rien
n'avait t plus ais que de constater le nombre des haltes qui
taient faites, soit au moment des repas, -- et alors les
empreintes se croisant, indiquaient des alles et venues en tous
sens, -- soit lorsqu'il n'y avait eu qu'un temps d'arrt, sans
doute pour quelque dlibration sur la route  suivre.

Gilbert et Mars ne cessaient d'tudier ces marques avec une
extrme attention. Comme elles pouvaient leur apprendre bien des
choses, ils les observaient avec autant de soin que les Sminoles,
si habiles  tudier les moindres indices sur les terrains qu'ils
parcourent aux poques de chasse ou de guerre.

Ce fut  la suite d'un de ces examens approfondis, que Gilbert put
dire affirmativement.

Mon pre, nous avons maintenant la certitude que ni Zermah ni ma
soeur ne font partie de la troupe qui nous prcde. Comme il n'y a
aucune trace des pas d'un cheval sur le sol, si Zermah se trouvait
l, il est vident qu'elle irait  pied en portant ma soeur dans
ses bras, et ses vestiges seraient aisment reconnaissables, comme
ceux de Dy pendant les haltes. Mais il n'existe pas une seule
empreinte d'un pied de femme ou d'enfant. Quant  ce dtachement,
nul doute qu'il soit muni d'armes  feu. En maint endroit, on
trouve des coups de crosse sur le sol. J'ai mme remarqu ceci:
c'est que ces crosses doivent tre semblables  celles des fusils
de la marine. Il est donc probable que les milices floridiennes
avaient  leur disposition des armes de ce modle, sans quoi ce
serait inexplicable. En outre, et cela n'est malheureusement que
trop certain, cette troupe est au moins dix fois plus nombreuse
que la ntre. Donc, il faut manoeuvrer avec une extrme prudence 
mesure que l'on se rapproche d'elle!

Il n'y avait qu' suivre les recommandations du jeune officier.
C'est ce qui fut fait. Quant aux dductions qu'il tirait de la
quantit et de la forme des empreintes, elles devaient tre
justes. Que la petite Dy ni Zermah ne fissent point partie de ce
dtachement, cela paraissait certain. De l, cette conclusion
qu'on ne se trouvait pas sur la piste de l'Espagnol. Le personnel,
venu de la Crique-Noire, ne pouvait tre si important ni si bien
arm. Donc, il ne semblait pas douteux qu'il y et l une forte
troupe de milices floridiennes se dirigeant vers les rgions
mridionales de la pninsule, et, par consquent, sur les
Everglades, o Texar tait probablement arriv depuis un ou deux
jours.

En somme, cette troupe, ainsi compose, tait redoutable pour les
compagnons de James Burbank.

Le soir, on s'arrta  la limite d'une troite clairire. Elle
avait d tre occupe quelques heures avant, ainsi que
l'indiquaient, cette fois, des amas de cendres  peine refroidies,
restes des feux qui avaient t allums pour le campement.

On prit alors le parti de ne se remettre en marche qu'aprs la
chute du jour. La nuit serait obscure. Le ciel tait nuageux. La
lune, presque  son dernier quartier, ne devait se lever que fort
tard. Cela permettrait de se rapprocher du dtachement dans des
conditions meilleures. Peut-tre serait-il possible de le
reconnatre, sans avoir t aperu, de le tourner en se
dissimulant sous les profondeurs de la fort, de prendre les
devants pour se porter vers le sud-est, de manire  le prcder
au lac Okee-cho-bee et  l'le Carneral.

La petite troupe, ayant toujours Mars et Gilbert en claireurs,
partit vers huit heures et demie, et s'engagea silencieusement
sous le dme des arbres, au milieu d'une assez profonde obscurit.
Pendant deux heures environ, tous cheminrent ainsi, assourdissant
le bruit de leurs pas pour ne point se trahir.

Un peu aprs dix heures, James Burbank arrta d'un mot le groupe
de Noirs, en tte duquel il se trouvait avec le rgisseur. Son
fils et Mars venaient de se replier rapidement sur eux. Tous,
immobiles, attendaient l'explication de cette brusque retraite.

Cette explication fut bientt donne.

Qu'y a-t-il?... demanda James Burbank. Qu'avez-vous aperu, Mars
et toi?...

-- Un campement tabli sous les arbres et dont les feux sont
encore trs visibles.

-- Loin d'ici?... demanda Edward Carrol.

--  cent pas.

-- Avez-vous pu reconnatre quels sont les gens qui occupent ce
campement?

-- Non, car les feux commencent  s'teindre, rpondit Gilbert.
Mais je crois que nous ne nous sommes pas tromps en valuant leur
nombre  deux cent hommes!

-- Dorment-ils, Gilbert?

-- Oui, pour la plupart, non sans s'tre gards toutefois. Nous
avons aperu quelques sentinelles, le fusil  l'paule, qui vont
et viennent entre les cyprs.

-- Que devons-nous faire? demanda Edward Carrol en s'adressant au
jeune officier.

-- Tout d'abord, rpondit Gilbert, reconnatre, si c'est possible,
quel peut tre ce dtachement, avant d'essayer de le tourner.

-- Je suis prt  aller en reconnaissance, dit Mars.

-- Et moi,  vous accompagner, ajouta Perry.

-- Non, j'irai, rpondit Gilbert. Je ne puis m'en rapporter qu'
moi seul...

-- Gilbert, dit James Burbank, il n'est pas un de nous qui ne
demande  risquer sa vie dans l'intrt commun. Mais, pour faire
cette reconnaissance avec quelque chance de ne pas tre aperu, il
faut tre seul...

-- C'est seul que j'irai.

-- Non, mon fils, je te demande de rester avec nous, rpondit
M. Burbank. Mars suffira.

-- Je suis prt, mon matre!

Et Mars, sans en demander davantage, disparut dans l'ombre.

En mme temps, James Burbank et les siens se prparrent pour
rsister  n'importe quelle attaque. Les ballots furent dposs 
terre. Les porteurs reprirent leurs armes. Tous, le fusil  la
main, se blottirent derrire les fts de cyprs, de manire  se
runir en un instant, si un mouvement de concentration devenait
ncessaire.

De l'endroit que James Burbank occupait, on ne pouvait apercevoir
le campement. Il fallait s'approcher d'une cinquantaine de pas
pour que les feux, alors trs affaiblis, devinssent visibles. De
l, ncessit d'attendre que le mtis ft de retour, avant de
prendre le parti qu'exigeaient les circonstances. Trs impatient,
le jeune lieutenant s'tait port  quelques yards du lieu de
halte.

Mars s'avanait alors avec une extrme prudence, ne quittant
l'abri d'un tronc d'arbre que pour un autre. Il s'approchait ainsi
avec moins de risques d'tre aperu. Il esprait arriver assez
prs pour observer la disposition des lieux, reconnatre le nombre
des hommes, et surtout  quel parti ils appartenaient. Cela ne
laisserait pas d'tre assez difficile. La nuit tait sombre, et
les feux ne donnaient plus aucune clart. Pour russir, il fallait
se glisser jusqu'au campement. Or, Mars avait assez d'audace pour
le faire, assez d'adresse pour tromper la vigilance des
sentinelles qui taient de garde.

Cependant Mars gagnait du terrain. Afin de ne point tre
embarrass, le cas chant, il n'avait pris ni fusil ni revolver.
Il n'tait arm que d'une hache, car il convenait d'viter toute
dtonation et de se dfendre sans bruit.

Bientt le brave mtis ne fut plus qu' trs courte distance de
l'un des hommes de garde, lequel n'tait lui-mme qu' sept ou
huit yards du campement. Tout tait silencieux. videmment
fatigus par une longue marche, ces gens dormaient d'un profond
sommeil. Seules, les sentinelles veillaient  leur poste avec plus
ou moins de vigilance -- ce dont Mars ne tarda pas  s'apercevoir.

En effet, si l'un des hommes, qu'il observait depuis quelques
instants, tait debout, il ne remuait plus. Son fusil reposait sur
le sol. Accot contre un cyprs, la tte basse, il semblait prt 
succomber au sommeil. Peut-tre ne serait-il pas impossible de se
glisser derrire lui et d'atteindre ainsi la limite du campement.

Mars s'approchait lentement du factionnaire, lorsque le bruit
d'une branche sche qu'il venait de briser du pied, rvla soudain
sa prsence. Aussitt l'homme se redressa, releva la tte, se
pencha, regarda  droite,  gauche. Sans doute, il vit quelque
chose de suspect, car il saisit son fusil et l'paula...

Avant qu'il et fait feu, Mars avait arrach l'arme braque sur sa
poitrine et terrass le factionnaire, aprs lui avoir appliqu sa
large main sur la bouche, sans qu'il et pu jeter un cri.

Un instant aprs, cet homme tait billonn, enlev dans les bras
du vigoureux mtis, contre lequel il se dfendait en vain, et
rapidement emport vers la clairire o se tenait James Burbank.

Rien n'avait donn l'veil aux autres sentinelles qui gardaient le
campement, -- preuve qu'elles veillaient avec ngligence. Quelques
instants aprs, Mars arrivait avec son fardeau et le dposait aux
pieds de son jeune matre.

En un instant, le groupe des Noirs se fut resserr autour de James
Burbank, de Gilbert, d'Edward Carrol, du rgisseur Perry. L'homme,
 demi suffoqu, n'aurait pu prononcer un seul mot, mme sans
billon. L'obscurit ne permettait ni de voir sa figure ni de
reconnatre,  son vtement, s'il faisait ou non partie de la
milice floridienne.

Mars lui enleva le mouchoir qui comprimait sa bouche, et il fallut
attendre qu'il et repris ses sens pour l'interroger.

 moi! s'cria-t-il enfin.

-- Pas un cri! lui dit James Burbank en le contenant. Tu n'as rien
 craindre de nous!

-- Que me veut-on?...

-- Que tu rpondes franchement!

-- Cela dpendra des questions que vous me ferez, rpliqua cet
homme qui venait de retrouver une certaine assurance. -- Avant
tout, tes-vous pour le Sud ou pour le Nord?

-- Pour le Nord.

-- Je suis prt  rpondre!

Ce fut Gilbert qui continua l'interrogatoire.

Combien d'hommes, demanda-t-il, compte le dtachement qui est
camp l-bas?

-- Prs de deux cents.

-- Et il se dirige?...

-- Vers les Everglades.

-- Quel est son chef?

-- Le capitaine Howick!

-- Quoi! Le capitaine Howick, un des officiers du _Wasbah!_
s'cria Gilbert.

-- Lui-mme!

-- Ce dtachement est donc compos de marins de l'escadre du
commodore Dupont?

-- Oui, fdraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes!
rpondit l'homme, qui semblait tout fier d'noncer ces diverses
qualifications donnes au parti de la bonne cause.

Ainsi, au lieu d'une troupe de milices floridiennes que James
Burbank et les siens croyaient avoir devant eux, au lieu d'une
bande des partisans de Texar, c'taient des amis qui leur
arrivaient, c'taient des compagnons d'armes, dont le renfort
venait si  propos!

Hurrah! hurrah! s'crirent-ils avec une telle vigueur que tout
le campement en fut rveill.

Presque aussitt, des torches brillaient dans l'ombre. On se
rejoignait, on se runissait dans la clairire, et le capitaine
Howick, avant toute explication, serrait la main du jeune
lieutenant, qu'il ne s'attendait gure  trouver sur la route des
Everglades.

Les explications ne furent ni longues ni difficiles.

Mon capitaine, demanda Gilbert, pouvez-vous m'apprendre ce que
vous venez faire dans la Basse-Floride?

-- Mon cher Gilbert, rpondit le capitaine Howick, nous y sommes
envoys en expdition par le commodore.

-- Et vous venez?...

-- De Mosquito-Inlet, d'o nous avons d'abord gagn New-Smyrna
dans l'intrieur du comt.

-- Je vous demanderai alors, mon capitaine, quel est le but de
votre expdition?

-- Elle a pour but de chtier une bande de partisans sudistes, qui
ont attir deux de nos chaloupes dans un guet-apens, et de venger
la mort de nos braves camarades!

Et voici ce que raconta le capitaine Howick, -- ce que ne pouvait
connatre James Burbank, car le fait s'tait pass deux jours
aprs son dpart de Camdless-Bay.

On n'a pas oubli que le commodore Dupont s'occupait alors
d'organiser le blocus effectif du littoral.  cet effet, sa
flottille battait la mer depuis l'le Anastasia, au-dessus de
Saint-Augustine, jusqu' l'ouvert du canal qui spare les les de
Bahama du cap Sable, situ  la pointe mridionale de la Floride.
Mais cela ne lui parut pas suffisant, et il rsolut de traquer les
embarcations sudistes jusque dans les petits cours d'eau de la
pninsule.

C'est dans ce but qu'une de ces expditions, comprenant un
dtachement de marins et deux chaloupes de l'escadre, fut envoye
sous le commandement de deux officiers, qui, malgr leur personnel
restreint, n'hsitrent pas  se lancer sur les rivires du comt.

Or, des bandes de sudistes surveillaient ces agissements des
fdraux. Ils laissrent les chaloupes s'engager dans cette partie
sauvage de la Floride, ce qui tait une regrettable imprudence,
puisque Indiens et milices occupaient cette rgion. Il en rsulta
ceci: c'est que les chaloupes furent attires dans une embuscade
du ct du lac Kissimmee,  quatre-vingts milles dans l'ouest du
cap Malabar. Elles furent attaques par de nombreux partisans, et
l prirent, avec un certain nombre de matelots, les deux
commandants qui dirigeaient cette funeste expdition. Les
survivants ne regagnrent Mosquito-Inlet que par miracle. Aussitt
le commodore Dupont ordonna de se mettre sans retard  la
poursuite des milices floridiennes pour venger le massacre des
fdraux.

Un dtachement de deux cents marins, sous les ordres du capitaine
Howick, fut donc dbarqu prs de Mosquito-Inlet. Il eut bientt
atteint la petite ville de New-Smyrna,  quelques milles de la
cte. Aprs avoir pris les renseignements qui lui taient
ncessaires, le capitaine Howick se mit en marche vers le sud-
ouest. En effet, c'tait aux Everglades, o il comptait rencontrer
le parti auquel on attribuait le guet-apens de Kissimmee, qu'il
conduisait son dtachement, et il ne s'en trouvait plus qu' une
assez courte distance.

Tel tait le fait qu'ignoraient James Burbank et ses compagnons,
au moment o ils venaient d'tre rejoints par le capitaine Howick
dans cette partie de la cyprire.

Alors demandes et rponses de s'changer rapidement entre le
capitaine et le lieutenant  propos de tout ce qui pouvait les
intresser dans le prsent et pour l'avenir.

Tout d'abord, dit Gilbert, apprenez que, nous aussi, nous
marchons vers les Everglades.

-- Vous aussi? rpondit l'officier, trs surpris de cette
communication. Qu'allez-vous y faire?

-- Poursuivre des coquins, mon capitaine, et les punir comme ceux
que vous allez chtier!

-- Quels sont ces coquins?

-- Avant de vous rpondre, mon capitaine, demanda Gilbert,
permettez-moi de vous poser une question. Depuis quand avez-vous
quitt New-Smyrna avec vos hommes?

-- Depuis huit jours.

-- Et vous n'avez rencontr aucun parti sudiste dans l'intrieur
du comt?

-- Aucun, mon cher Gilbert, rpondit le capitaine Howick. Mais
nous savons de source sure que certains dtachements des milices
se sont rfugis dans la Basse-Floride.

-- Quel est donc le chef de ce dtachement que vous poursuivez? Le
connaissez-vous?

-- Parfaitement, et j'ajoute mme que, si nous parvenons  nous
emparer de sa personne, monsieur Burbank n'aura pas  le
regretter.

-- Que voulez-vous dire?... demanda vivement James Burbank au
capitaine Howick.

-- Je veux dire que ce chef est prcisment l'Espagnol que le
Conseil de guerre de Saint-Augustine a rcemment acquitt, faute
de preuves, dans l'affaire de Camdless-Bay...

-- Texar?

Tous venaient de jeter ce nom, et avec quel accent de surprise, on
l'imaginera sans peine!

Comment, s'cria Gilbert, c'est Texar, le chef de ces partisans
que vous cherchez  atteindre?

-- Lui-mme! Il est l'auteur du guet-apens de Kissimmee, de ce
massacre accompli par une cinquantaine de coquins de son espce
qu'il commandait en personne, et, ainsi que nous l'avons appris 
New-Smyrna, il s'est rfugi dans la rgion des Everglades.

-- Et si vous parvenez  vous emparer de ce misrable?... demanda
Edward Carrol.

-- Il sera fusill sur place, rpondit le capitaine Howick. C'est
l'ordre formel du commodore, et cet ordre, monsieur Burbank, tenez
pour assur qu'il sera immdiatement mis  excution!

On se figure aisment l'effet que cette rvlation produisit sur
James Burbank et les siens. Avec le renfort amen par le capitaine
Howick, c'tait la dlivrance presque certaine de Dy et de Zermah,
c'tait la capture assure de l'Espagnol et de ses complices,
c'tait l'immanquable chtiment qui punirait enfin tant de crimes.
Aussi, que de bonnes poignes de main s'changrent entre les
marins du dtachement fdral et les Noirs amens de Camdless-Bay,
et comme les hurrahs retentirent avec entrain!

Gilbert mit alors le capitaine Howick au courant de ce que ses
compagnons et lui venaient faire dans le Sud de la Floride. Pour
eux, avant tout, il s'agissait de dlivrer Zermah et l'enfant,
entranes jusqu' l'le Carneral, ainsi que l'indiquait le billet
de la mtisse. Le capitaine apprit en mme temps que l'alibi,
invoqu par l'Espagnol devant le Conseil de guerre, n'aurait d
obtenir aucune crance, bien qu'on ne parvnt pas  comprendre
comment il avait pu l'tablir. Mais, ayant  rpondre maintenant
du rapt et du massacre de Kissimmee, il paraissait difficile que
Texar pt chapper au chtiment de ce double crime.

Toutefois, une observation inattendue fut faite par James Burbank,
qui s'adressa au capitaine Howick:

Pouvez-vous me dire, demanda-t-il,  quelle date s'est pass le
fait relatif aux chaloupes fdrales?

-- Exactement, monsieur Burbank. C'est le 22 mars que nos marins
ont t massacrs.

-- Eh bien, rpondit James Burbank,  la date du 22 mars, Texar
tait encore  la Crique-Noire, qu'il se prparait seulement 
quitter. Ds lors, comment aurait-il pris part au massacre qui se
faisait  deux cents milles de l, prs du lac Kissimmee?

-- Vous dites?... s'cria le capitaine.

-- Je dis que Texar ne peut tre le chef de ces sudistes qui ont
attaqu vos chaloupes!

-- Vous vous trompez, monsieur Burbank, reprit le capitaine
Howick. L'Espagnol a t vu par les marins chapps au dsastre.
Ces marins, je les ai interrogs moi-mme, et ils connaissaient
Texar qu'ils avaient eu toute facilit de voir  Saint-Augustine.

-- Cela ne peut tre, capitaine, rpliqua James Burbank. Le billet
crit par Zermah, billet qui est entre nos mains, prouve qu' la
date du 22 mars, Texar tait encore  la Crique-Noire.

Gilbert avait cout sans interrompre. Il comprenait que son pre
devait avoir raison. L'Espagnol n'avait pu se trouver, le jour du
massacre, aux environs du lac Kissimmee.

Qu'importe, aprs tout! dit-il alors. Il y a dans l'existence de
cet homme des choses si inexplicables que je ne chercherai pas 
les dbrouiller. Le 22 mars, il tait encore  la Crique-Noire,
c'est Zermah qui le dit. Le 22 mars, il tait  la tte d'un parti
floridien  deux cents milles de l, c'est vous qui le dites
d'aprs le rapport de vos marins, mon capitaine. Soit! Mais, ce
qui est certain, c'est qu'il est maintenant aux Everglades. Or,
dans quarante-huit heures, nous pouvons l'avoir atteint!

-- Oui, Gilbert, rpondit le capitaine Howick, et, que ce soit
pour le rapt ou pour le guet-apens, si l'on fusille ce misrable,
je le tiendrai pour justement fusill! En route!

Le fait n'en tait pas moins absolument incomprhensible, comme
tant d'autres qui se rapportaient  la vie prive de Texar. Il y
avait encore l quelque inexplicable alibi, et on et dit que
l'Espagnol possdait vritablement le pouvoir de se ddoubler.

Ce mystre s'claircirait-il? on ne pouvait l'affirmer. Quoi qu'il
en soit, il fallait s'emparer de Texar, et c'est  cela
qu'allaient tendre les marins du capitaine Howick runis aux
compagnons de James Burbank.


XI
Les Everglades

Une rgion  la fois horrible et superbe, ces Everglades. Situes
dans la partie mridionale de la Floride, elles se prolongent
jusqu'au cap Sable, dernire pointe de la pninsule. Cette rgion,
 vrai dire, n'est qu'un immense marais presque au niveau de
l'Atlantique. Les eaux de la mer l'inondent par grandes masses,
lorsque les temptes de l'Ocan ou du golfe du Mexique les y
prcipitent, et elles restent mlanges avec les eaux du ciel que
la saison hivernale dverse en paisses cataractes. De l, une
contre, moiti liquide, moiti solide, dont l'habitabilit est
presque impossible.

Pour ceinture, ces eaux ont des cadres de sable blanc, qui en
accusent vivement la couleur sombre, miroirs multiples o se
rflchit seulement le vol des innombrables oiseaux qui passent 
leur surface. Elles ne sont pas poissonneuses, mais les serpents y
pullulent.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractre gnral de
cette rgion soit l'aridit. Non, et c'est prcisment  la
surface des les, baignes par les eaux malsaines des lacs, que la
nature reprend ses droits. La malaria est, pour ainsi dire,
vaincue par les parfums que rpandent les admirables fleurs de
cette zone. Les les sont embaumes des odeurs de mille plantes,
panouies avec une splendeur qui justifie le potique nom de la
pninsule floridienne. Aussi est-ce en ces oasis salubres des
Everglades que les Indiens nomades vont se rfugier pendant leurs
haltes, dont la dure n'est jamais longue.

Lorsqu'on a pntr de quelques milles sur ce territoire, on
trouve une assez vaste nappe d'eau, le lac Okee-cho-bee, situ un
peu au-dessous du vingt-septime parallle. C'tait dans un angle
de ce lac que gisait l'le Carneral, o Texar s'tait assur une
retraite inconnue, dans laquelle il pouvait dfier toute
poursuite.

Contre digne de Texar et de ses compagnons! Alors que la Floride
appartenait encore aux Espagnols, n'est-ce pas l, plus
particulirement, que s'enfuyaient les malfaiteurs de race
blanche, afin d'chapper  la justice de leur pays? Mls aux
populations indignes, chez lesquelles se retrouve encore le sang
carabe, n'ont-ils pas fait souche de ces Creeks, de ces
Sminoles, de ces Indiens nomades, qu'il a fallu rduire par une
longue et sanglante guerre, et dont la soumission, plus ou moins
complte, ne date que de 1845?

L'le Carneral semble devoir tre  l'abri de toute agression.
Dans sa partie orientale, il est vrai, elle n'est spare que par
un troit canal de la terre ferme -- si l'on peut donner ce nom au
marcage qui entoure le lac. Ce canal mesure une centaine de pieds
qu'il faut franchir avec une barge grossire. Nul autre moyen de
communication.

S'chapper de ce ct, passer  la nage, c'est impossible. Comment
oserait-on se risquer  travers ces eaux limoneuses, hrisses de
longues herbes enlaantes et qui fourmillent de reptiles?

Au del se dresse la cyprire, avec ses terrains  demi submergs
qui n'offrent que d'troits passages, trs difficiles 
reconnatre. Et, en outre, que d'obstacles! un sol argileux qui
s'attache au pied comme une glu, des troncs normes jets en
travers, une odeur de moisissure qui suffoque! L poussent aussi
de redoutables plantes, des phylacies, dont le contact est plus
venimeux que celui des chardons, et, surtout, des milliers de ces
pzizes, champignons gigantesques qui sont explosifs comme s'ils
renfermaient des charges de fulmi-coton ou de dynamite. En effet,
au moindre choc, il se produit une violente dtonation. En un
instant, l'atmosphre s'emplit de volutes rougetres. Cette
poussire de spores tnues prend  la gorge et engendre une
ruption de brlantes pustules. Il n'est donc que prudent d'viter
ces vgtations malfaisantes, comme on vite les plus dangereux
animaux du monde tratologique.

L'habitation de Texar n'tait rien de plus qu'un ancien wigwam
indien, construit en paillis sous le couvert de grands arbres,
dans la partie orientale de l'le. Entirement cach au milieu de
la verdure, on ne pouvait l'apercevoir, mme de la rive la plus
proche. Les deux limiers le gardaient avec autant de vigilance
qu'ils gardaient le blockhaus de la Crique-Noire. Instruits
autrefois  donner la chasse  l'homme, ils auraient mis en pices
quiconque se ft approch du wigwam.

C'tait l que, depuis deux jours, Zermah et la petite Dy avaient
t conduites. Le voyage, assez facile en remontant le cours du
Saint-John jusqu'au lac Washington, tait devenu trs rude 
travers la cyprire, mme pour des hommes vigoureux, habitus  ce
climat malsain, accoutums aux longues marches au milieu des
forts et des marcages. Que l'on juge de ce qu'avaient d
souffrir une femme et une enfant! Zermah tait forte, cependant,
courageuse et dvoue. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy,
qui et vite us ses petites jambes  faire ces longues tapes.
Zermah se ft trane sur les genoux pour lui pargner une
fatigue. Aussi tait-elle  bout de forces, quand elle arriva 
l'le Carneral.

Et maintenant, aprs ce qui s'tait pass au moment o Texar et
Squamb l'entranaient hors de la Crique-Noire, comment n'et-elle
pas dsespr? Si elle ignorait que le billet remis par elle au
jeune esclave tait tomb entre les mains de James Burbank, du
moins savait-elle qu'il avait pay de sa vie l'acte de dvouement
qu'il voulait accomplir pour la sauver. Surpris au moment o il
cherchait  quitter l'lot pour se rendre  Camdless-Bay, il avait
t frapp mortellement. Et alors la mtisse se disait que James
Burbank ne serait jamais instruit de ce qu'elle avait appris du
malheureux Noir, c'est--dire que l'Espagnol et son personnel se
prparaient  partir pour l'le Carneral. Dans ces conditions,
comment parviendrait-on  se lancer sur ses traces?

Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En
outre toute chance de salut allait s'vanouir au milieu de cette
rgion dont elle connaissait, par ou-dire, les sauvages horreurs.
Elle ne le savait que trop! Aucune vasion ne serait possible!

En arrivant, la petite fille se trouvait dans un tat d'extrme
faiblesse. La fatigue, d'abord, malgr les soins incessants de
Zermah, puis l'influence d'un climat dtestable, avaient
profondment altr sa sant. Ple, amaigrie, comme si elle et
t empoisonne par les manations de ces marcages, elle n'avait
plus la force de se tenir debout,  peine celle de prononcer
quelques paroles, et c'tait toujours pour demander sa mre.
Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les
premiers jours de leur arrive  la Crique-Noire, qu'elle
reverrait bientt Mme Burbank, que son pre, son frre, Miss
Alice, Mars, ne tarderaient pas  les rejoindre. Avec son
intelligence si prcoce et comme affine dj par le malheur
depuis les scnes pouvantables de la plantation, Dy comprenait
qu'elle avait t arrache du foyer maternel, qu'elle tait entre
les mains d'un mchant homme, que si on ne venait pas  son
secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay.

Maintenant, Zermah ne savait que rpondre, et, malgr tout son
dvouement, voyait la pauvre enfant dprir.

Le wigwam n'tait, on l'a dit, qu'une grossire cabane qui et t
trs insuffisante pendant la priode hivernale. Alors le vent et
la pluie le pntraient de toutes parts. Mais, dans la saison
chaude, dont l'influence se faisait dj sentir sous cette
latitude, elle pouvait au moins protger ses htes contre les
ardeurs du soleil.

Ce wigwam tait divis en deux chambres d'ingale grandeur: l'une,
assez troite,  peine claire, ne communiquait pas directement
avec l'extrieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez
vaste, prenait jour par une porte mnage sur la faade
principale, c'est--dire sur celle qui regardait la berge du
canal.

Zermah et Dy avaient t relgues dans la petite chambre, o
elles n'eurent  leur disposition que quelques ustensiles et une
litire d'herbe qui servait de couchette.

L'autre chambre tait occupe par Texar et l'Indien Squamb,
lequel ne quittait jamais son matre. L, pour meubles, il y avait
une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et
quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc 
peine quarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie.
Le feu ncessaire  l'apprt des repas, on le faisait dans un
foyer de pierre dispos  l'extrieur, dans l'angle du wigwam. Il
suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que
de viande sche, de venaison dont un chasseur pouvait facilement
s'approvisionner sur l'le, de lgumes et de fruits presque 
l'tat sauvage -- enfin de quoi ne pas mourir de faim.

Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait
amens de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux
chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam,
n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches
s'entremlaient au-dessus de leur tte.

Cependant, ds le premier jour, Dy et Zermah eurent la libert
d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnes dans leur
chambre, si elles l'taient dans l'le Carneral. On se contentait
de les surveiller -- prcaution bien inutile, car il tait
impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que
gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la
petite fille, Zermah se fut bientt rendu compte des difficults
que prsenterait une vasion.

Ce jour-l, si la mtisse ne fut pas perdue de vue par Squamb,
elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit
la voix de l'Espagnol. Il changeait quelques paroles avec
Squamb, auquel il recommandait une surveillance svre. Et
bientt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam.

Jusqu'alors, il faut le dire, Zermah n'avait pu tirer une seule
parole de Texar. En remontant le fleuve vers le lac Washington,
elle l'avait inutilement interrog sur ce qu'il comptait faire de
l'enfant et d'elle, allant mme des supplications aux menaces.

Pendant qu'elle parlait, l'Espagnol se contentait de fixer sur
elle ses yeux froids et mchants. Puis, haussant les paules, il
faisait le geste d'un homme qu'on importune et ddaignait de
rpondre.

Toutefois, Zermah ne se tenait pas pour battue. Arrive  l'le
Carneral, elle prit la rsolution de se retrouver avec Texar, afin
d'exciter sa piti, sinon pour elle, du moins pour cette
malheureuse enfant, ou,  dfaut de piti, de le prendre par
l'intrt.

L'occasion se prsenta.

Le lendemain, pendant que la petite fille sommeillait, Zermah se
dirigea vers le canal.

Texar se promenait en ce moment sur la rive. Il donnait, avec
Squamb, quelques ordres  ses esclaves occups d'un travail de
faucardement pour dgager les herbes, dont l'accumulation rendait
assez difficile le fonctionnement de la barge.

Pendant cette besogne, deux Noirs battaient la surface du canal
avec de longues perches, afin d'effrayer les reptiles dont les
ttes se dressaient hors des eaux.

Un instant aprs, Squamb quitta son matre, et celui-ci se
disposait  s'loigner, lorsque Zermah alla droit  lui.

Texar la laissa venir, et, quand la mtisse l'eut rejoint, il
s'arrta.

Texar, dit Zermah d'un ton ferme, j'ai  vous parler. Ce sera la
dernire fois, sans doute, et je vous prie de m'entendre.

L'Espagnol, qui venait d'allumer une cigarette, ne rpondit pas.
Aussi Zermah, aprs avoir attendu quelques instants, reprit-elle
en ces termes:

Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy
Burbank?

Nulle rponse.

Je ne chercherai pas, ajouta la mtisse,  vous apitoyer sur mon
propre sort. Il ne s'agit que de cette enfant dont la vie est
compromise, et qui vous chappera bientt...

Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la
plus absolue incrdulit.

Oui, bientt, reprit Zermah. Si ce n'est pas par la fuite, ce
sera par la mort!

L'Espagnol, aprs avoir rejet lentement la fume de sa cigarette,
se contenta de rpondre:

Bah! La petite fille se remettra avec quelques jours de repos, et
je compte sur tes bons soins, Zermah, pour nous conserver cette
prcieuse existence!

-- Non, je vous le rpte, Texar. Avant peu, cette enfant sera
morte, et morte sans profit pour vous!

-- Sans profit, rpliqua Texar, quand je la tiens loin de sa mre
mourante, de son pre, de son frre, rduits au dsespoir!

-- Soit! dit Zermah. Aussi tes-vous assez veng, Texar, et,
croyez-moi, vous auriez plus d'avantages  rendre cette enfant 
sa famille qu' la retenir ici.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire que vous avez assez fait souffrir James Burbank.
Maintenant votre intrt doit parler...

-- Mon intrt?...

-- Assurment, Texar, rpondit Zermah en s'animant. La plantation
de Camdless-Bay a t dvaste, Mme Burbank est mourante, peut-
tre morte au moment o je vous parle, sa fille a disparu, et son
pre chercherait vainement  retrouver ses traces. Tous ces
crimes, Texar, ont t commis par vous, je le sais, moi! J'ai le
droit de vous le dire en face. Mais prenez garde! Ces crimes se
dcouvriront un jour. Eh bien, pensez au chtiment qui vous
atteindra. Oui! Votre intrt vous commande d'avoir piti. Je ne
parle pas pour moi, que mon mari ne retrouvera plus  son retour.
Non! je ne parle que pour cette pauvre petite qui va mourir.
Gardez-moi, si vous le voulez, mais renvoyez cette enfant 
Camdless-Bay, rendez-la  sa mre. On ne vous demandera plus
jamais compte du pass. Et mme, si vous l'exigez, ce sera  prix
d'or que l'on vous payera la libert de cette petite fille. Texar,
si je prends sur moi de vous parler ainsi, de vous proposer cet
change, c'est que je connais jusqu'au fond de leur coeur James
Burbank et les siens. C'est qu'ils sacrifieraient, je le sais,
toute leur fortune pour sauver cette enfant, et, j'en atteste
Dieu, ils tiendront la promesse que vous fait leur esclave!

-- Leur esclave?... s'cria Texar ironiquement. Il n'y a plus
d'esclaves  Camdless-Bay!

-- Si, Texar, car, pour rester prs de mon matre, je n'ai pas
accept d'tre libre!

-- Vraiment, Zermah, vraiment! rpondit l'Espagnol. Eh bien,
puisqu'il ne te rpugne pas d'tre esclave, nous saurons nous
entendre. Il y a six, ou sept ans, j'ai voulu t'acheter  mon ami
Tickborn. J'ai offert de toi, de toi seule, une somme
considrable, et tu m'appartiendrais depuis cette poque, si James
Burbank n'tait venu t'enlever  son profit. Maintenant, je t'ai
et je te garde.

-- Soit! Texar, rpondit Zermah, je serai votre esclave. Mais,
cette enfant, ne la rendrez-vous pas?...

-- La fille de James Burbank, rpliqua Texar avec l'accent de la
plus violente haine, la rendre  son pre?... Jamais!

-- Misrable! s'cria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien,
si ce n'est pas son pre, c'est Dieu qui l'arrachera de tes
mains!

Un ricanement, un haussement d'paules, ce fut toute la rponse de
l'Espagnol. Il avait roul une seconde cigarette qu'il alluma
tranquillement au reste de la premire, et il s'loigna en
remontant la rive du canal, sans mme regarder Zermah.

Certes, la courageuse mtisse l'aurait frapp comme une bte fauve
au risque d'tre massacre par Squamb et ses compagnons, si elle
avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle
regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage
ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus
appartenir  l'humanit. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre
son rle de mre prs de l'enfant qui l'appelait d'une voix
faible.

Zermah essaya de consoler la pauvre petite crature qu'elle prit
dans ses bras. Ses baisers la ranimrent un peu. Elle lui fit une
boisson chaude qu'elle prpara au foyer extrieur prs duquel elle
venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui
permettaient son dnuement et son abandon. Dy la remerciait d'un
sourire... Et quel sourire!... plus triste que n'eussent t des
larmes!

Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journe. Elle ne le
recherchait plus d'ailleurs.  quoi bon? Il ne reviendrait pas 
d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de
nouvelles rcriminations.

En effet, si jusqu'alors, pendant son sjour  la Crique-Noire et
depuis son arrive  l'le Carneral, les mauvais traitements
avaient t pargns  l'enfant comme  Zermah, elle avait tout 
craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accs de fureur pour
qu'il se laisst emporter aux dernires violences. Aucune piti ne
pouvait sortir de cette me perverse, et, puisque son intrt ne
l'avait pas emport sur sa haine, Zermah devait renoncer  tout
espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squamb,
les esclaves, comment leur demander d'tre plus humains que leur
matre? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui et
seulement tmoign un peu de sympathie. De ce ct, il n'y avait
rien  esprer. Zermah tait donc livre  elle seule. Son parti
fut pris. Elle rsolut de tenter de s'enfuir ds la nuit suivante.

Mais de quelle faon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui
entourait l'le Carneral ft franchie. Si, devant le wigwam, cette
partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas,
cependant, la traverser  la nage. Restait donc une seule chance:
s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal.

Le soir arriva, puis la nuit qui devait tre trs obscure,
mauvaise mme, car la pluie commenait  tomber et le vent
menaait de se dchaner sur le marcage.

S'il tait impossible que Zermah sortt du wigwam par la porte de
la grande chambre, peut-tre ne lui serait-il pas difficile de
faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou,
d'attirer Dy aprs elle. Une fois au-dehors, elle aviserait.

Vers dix heures, on n'entendait plus  l'extrieur que les
sifflements de la rafale. Texar et Squamb dormaient. Les chiens,
blottis sous quelque fourr, ne rdaient mme pas autour de
l'habitation.

Le moment tait favorable.

Tandis que Dy reposait sur la couche d'herbes, Zermah commena 
retirer doucement la paille et les roseaux qui s'enchevtraient
dans le mur latral du wigwam.

Au bout d'une heure, le trou n'tait pas encore suffisant pour que
la petite fille et elle pussent y trouver passage, et elle allait
continuer de l'agrandir, quand un bruit l'arrta soudain.

Ce bruit se produisait dehors au milieu de l'obscurit profonde.
C'taient les aboiements des limiers qui signalaient quelques
alles et venues sur la berge. Texar et Squamb, subitement
rveills, quittrent prcipitamment leur chambre.

Des voix se firent alors entendre. videmment, une troupe d'hommes
venait d'arriver sur la rive oppose du canal. Zermah dut
suspendre sa tentative d'vasion, irralisable en ce moment.

Bientt, malgr les grondements de la rafale, il fut facile de
distinguer des bruits de pas nombreux sur le sol.

Zermah, l'oreille tendue, coutait. Que se passait-il? La
providence avait-elle piti d'elle? Lui envoyait-elle un secours
sur lequel elle ne pouvait plus compter?

Non, et elle le comprit. N'y aurait-il pas eu lutte entre les
arrivants et les gens de Texar, attaque pendant la traverse du
canal, cris de part et d'autre, dtonations d'armes  feu? Et rien
de tout cela. C'tait plutt un renfort qui venait  l'le
Carneral.

Un instant aprs, Zermah observa que deux personnes rentraient
dans le wigwam. L'Espagnol tait accompagn d'un autre homme qui
ne pouvait tre Squamb, puisque la voix de l'Indien se faisait
encore entendre au-dehors, du ct du canal.

Deux hommes, cependant, taient dans la chambre. Ils avaient
commenc  causer en baissant la voix, lorsqu'ils
s'interrompirent.

L'un d'eux, une lanterne  la main, venait de se diriger vers la
chambre de Zermah. Celle-ci n'eut que le temps de se jeter sur la
litire d'herbe, de manire  cacher le trou fait au mur latral.

Texar -- c'tait lui -- entrouvrit la porte, regarda dans la
chambre, aperut la mtisse tendue prs de la petite fille et qui
semblait dormir profondment. Puis il se retira.

Zermah vint alors reprendre sa place derrire la porte qui avait
t referme.

Si elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la chambre,
ni reconnatre l'interlocuteur de Texar, elle pouvait l'entendre.
Et voici ce qu'elle entendit.


XII
Ce qu'entend Zermah

Toi,  l'le Carneral?

-- Oui, depuis quelques heures.

-- Je te croyais  Adamsville[6], aux environs du lac Apopka[7]?

-- J'y tais il y a huit jours.

-- Et pourquoi es-tu venu?

-- Il le fallait.

-- Nous ne devions jamais nous rencontrer, tu le sais, que dans le
marais de la Crique-Noire, et seulement lorsque quelques lignes de
toi m'en donnaient avis!

-- Je te le rpte, il m'a fallu partir prcipitamment et me
rfugier aux Everglades.

-- Pourquoi?

-- Tu vas l'apprendre.

-- Ne risques-tu pas de nous compromettre?...

-- Non! Je suis arriv de nuit, et aucun de tes esclaves n'a pu me
voir.

Si, jusqu'alors, Zermah ne comprenait rien  cette conversation,
elle ne devinait pas, non plus, qui pouvait tre cet hte
inattendu du wigwam. Il y avait l certainement deux hommes qui
parlaient, et il semblait, cependant, que ce ft un seul homme qui
fit demandes et rponses. Mme inflexion de la voix, mme
sonorit. On et dit que toutes ces paroles sortaient de la mme
bouche. Zermah essayait vainement de regarder  travers quelque
interstice de la porte. La chambre, faiblement claire, restait
dans une demi-ombre qui ne permettait pas de distinguer le moindre
objet. La mtisse dut donc se borner  surprendre le plus possible
de cette conversation qui pouvait tre d'une extrme importance
pour elle.

Aprs un moment de silence, les deux hommes avaient continu comme
il suit. videmment, ce fut Texar qui posa cette question:

Tu n'es pas venu seul?

-- Non, et quelques-uns de nos partisans m'ont accompagn
jusqu'aux Everglades.

-- Combien sont-ils?

-- Une quarantaine.

-- Ne crains-tu pas qu'ils soient mis au courant de ce que nous
avons pu dissimuler depuis si longtemps?

-- Aucunement. Ils ne nous verront jamais ensemble. Quand ils
quitteront l'le Carneral, ils n'auront rien su, et rien ne sera
chang au programme de notre vie!

En ce moment, Zermah crut entendre le froissement de deux mains
qui venaient de se serrer.

Puis, la conversation fut reprise en ces termes:

Que s'est-il donc pass depuis la prise de Jacksonville?

-- Une affaire assez grave. Tu sais que Dupont s'est empar de
Saint-Augustine?

-- Oui, je le sais, et toi, sans doute, tu n'ignores pas pourquoi
je dois le savoir!

-- En effet! L'histoire du train de Fernandina est venue  propos
pour te permettre d'tablir un alibi qui a mis le Conseil dans
l'obligation de t'acquitter!

-- Et il n'en avait gure envie! Bah!... Ce n'est pas la premire
fois que nous chappons ainsi...

-- Et ce ne sera pas la dernire. Mais peut-tre ignores-tu quel a
t le but des fdraux en occupant Saint-Augustine? Ce n'tait
pas tant pour rduire la capitale du comt de Saint-John que pour
organiser le blocus du littoral de l'Atlantique.

-- Je l'ai entendu dire.

-- Eh bien, surveiller la cte depuis l'embouchure du Saint-John
jusqu'aux les de Bahama, cela n'a pas paru suffisant  Dupont,
qui a voulu poursuivre la contrebande de guerre dans l'intrieur
de la Floride. Il s'est donc dcid  envoyer deux chaloupes avec
un dtachement de marins, commands par deux officiers de
l'escadre. -- Avais-tu connaissance de cette expdition?

-- Non.

-- Mais  quelle date as-tu donc quitt la Crique-Noire?...
Quelques jours aprs ton acquittement?...

-- Oui! Le 22 de ce mois.

-- En effet, l'affaire est du 22.

Il faut faire observer que Zermah, non plus, ne pouvait rien
savoir du guet-apens de Kissimmee, dont le capitaine Howick avait
parl  Gilbert Burbank, lors de leur rencontre dans la fort.

Elle apprit donc alors, en mme temps que l'apprit l'Espagnol,
comment, aprs l'incendie des chaloupes, c'est  peine si une
douzaine de survivants avaient pu porter au commodore la nouvelle
de ce dsastre.

Bien!... Bien! s'cria Texar. Voil une heureuse revanche de la
prise de Jacksonville, et puissions-nous attirer encore ces damns
nordistes au fond de notre Floride! Ils y resteront jusqu'au
dernier!

-- Oui, jusqu'au dernier, reprit l'autre, surtout s'ils
s'aventurent au milieu de ces marcages des Everglades. Et
prcisment, nous les y verrons avant peu.

-- Que veux-tu dire?

-- Que Dupont a jur de venger la mort de ses officiers et de ses
marins. Aussi une nouvelle expdition a-t-elle t envoye dans le
Sud du comt de Saint-Jean.

-- Les fdraux viennent de ce ct?...

-- Oui, mais plus nombreux, bien arms, se tenant sur leurs
gardes, se dfiant des embuscades!

-- Tu les as rencontrs?...

-- Non, car nos partisans ne sont pas en force, cette fois, et
nous avons d reculer. Mais, en reculant, nous les attirons peu 
peu. Lorsque nous aurons runi les milices qui battent le
territoire, nous tomberons sur eux, et pas un n'chappera!

-- D'o sont-ils partis?

-- De Mosquito-Inlet.

-- Par o viennent-ils?

-- Par la cyprire.

-- O peuvent-ils tre en ce moment?

--  quarante milles environ de l'le Carneral.

-- Bien, rpondit Texar. Il faut les laisser s'engager vers le
sud, car il n'y a pas un jour  perdre pour concentrer les
milices. S'il le faut, ds demain, nous partirons pour chercher
refuge du ct du canal de Bahama...

-- Et l, si nous tions trop vivement presss avant d'avoir pu
runir nos partisans, nous trouverions une retraite assure dans
les les anglaises!

Les divers sujets, qui venaient d'tre traits dans cette
conversation, taient du plus grand intrt pour Zermah. Si Texar
se dcidait  quitter l'le emmnerait-il ses prisonnires ou les
laisserait-il au wigwam sous la garde de Squamb? Dans ce dernier
cas, il conviendrait de ne tenter l'vasion qu'aprs le dpart de
l'Espagnol. Peut-tre, alors, la mtisse pourrait-elle agir avec
plus de chances de succs. Et puis, ne pouvait-il se faire que le
dtachement fdral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride,
arrivt sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l'le
Carneral?

Mais tout cet espoir auquel Zermah venait de se reprendre,
s'vanouit aussitt.

En effet,  la demande qui lui fut pose sur ce qu'il ferait de la
mtisse et de l'enfant, Texar rpondit sans hsiter:

Je les emmnerai, s'il le faut, jusqu'aux les de Bahama.

-- Cette petite fille pourra-t-elle supporter les fatigues de ce
nouveau voyage?...

-- Oui! j'en rponds, et, d'ailleurs, Zermah saura bien les lui
viter pendant la route!...

-- Cependant, si cette enfant venait  mourir?...

-- J'aime mieux la voir morte que de la rendre  son pre!

-- Ah! tu hais bien ces Burbank!...

-- Autant que tu les hais toi-mme!

Zermah, ne se contenant plus, fut sur le point de repousser la
porte pour se mettre face  face avec ces deux hommes, si
semblables l'un  l'autre, non seulement par la voix, mais par les
mauvais instincts, par le manque absolu de conscience et de coeur.
Elle parvint  se matriser, pourtant. Mieux valait entendre
jusqu' la dernire les paroles qui s'changeaient entre Texar et
son complice. Lorsque leur conversation serait acheve, peut-tre
s'endormiraient-ils? Alors il serait temps d'accomplir une vasion
devenue ncessaire, avant que le dpart se ft effectu.

videmment, l'Espagnol se trouvait dans la situation d'un homme
qui a tout  apprendre de celui qui lui parle. Aussi fut-ce lui
qui continua d'interroger.

Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nord? demanda-t-il.

-- Rien de trs important. Malheureusement, il semble que les
fdraux aient l'avantage, et il est  craindre que la cause de
l'esclavage soit finalement perdue!

-- Bah! fit Texar d'un ton d'indiffrence.

-- Au fait, nous ne sommes ni pour le Sud ni pour le Nord!
rpondit l'autre.

-- Non, et ce qui nous importe, pendant que les deux partis se
dchirent, c'est de toujours tre du ct o il y a le plus 
gagner!

En parlant ainsi, Texar se rvlait tout entier. Pcher dans l'eau
trouble de la guerre civile, c'tait uniquement  quoi
prtendaient ces deux hommes.

Mais, ajouta-t-il, que s'est-il pass plus spcialement en
Floride depuis huit jours?

-- Rien que tu ne saches. Stevens est toujours matre du fleuve
jusqu' Picolata.

-- Et il ne semble pas qu'il veuille remonter, au del, le cours
du Saint-John?...

-- Non, les canonnires ne cherchent point  reconnatre le Sud du
comt. D'ailleurs, je crois que cette occupation ne tardera pas 
prendre fin, et, dans ce cas, le fleuve tout entier serait rendu 
la circulation des confdrs!

-- Que veux-tu dire?

-- Le bruit court que Dupont a l'intention d'abandonner la
Floride, en n'y laissant que deux ou trois navires pour le blocus
des ctes!

-- Serait-il possible?

-- Je te rpte qu'il en est question, et, si cela est, Saint-
Augustine sera bientt vacue.

-- Et Jacksonville?...

-- Jacksonville galement.

-- Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre
Comit, reprendre la place que les fdraux m'ont fait perdre! Ah!
maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra
comment j'en userai!...

-- Bien dit!

-- Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitt
Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits  ma vengeance,
ils ne m'chapperont plus!

-- Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille,
je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce
que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un...

-- Oui!... un! rpondit Texar.

La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres
apprit  Zermah que l'Espagnol et l'autre buvaient ensemble.

Zermah tait atterre.  les entendre, il semblait que ces deux
hommes eussent une part gale dans tous les crimes commis
dernirement en Floride, et plus particulirement contre la
famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les coutant
pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques dtails
de cette vie trange de l'Espagnol. Et toujours la mme voix qui
faisait les demandes et les rponses, comme si Texar et t seul
 parler dans la chambre. Il y avait l un mystre que la mtisse
aurait eu le plus grand intrt  dcouvrir. Mais, si ces
misrables se fussent douts que Zermah venait de surprendre une
partie de leurs secrets, auraient-ils hsit  conjurer ce danger
en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait
morte!

Il pouvait tre onze heures du soir. Le temps n'avait pas cess
d'tre affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans
relche. Trs certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas
s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils
ne mettraient pas leurs projets  excution avant le lendemain.

Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de
Texar -- ce devait tre lui -- demander:

Eh bien, quel parti prendrons-nous?

-- Celui-ci, rpondit l'Espagnol. Demain, pendant la matine, nous
irons avec nos gens reconnatre les environs du lac. Nous
explorerons la cyprire sur trois ou quatre milles, aprs avoir
dtach en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le
mieux, et plus particulirement Squamb. Si rien n'indique
l'approche du dtachement fdral, nous reviendrons et nous
attendrons jusqu'au moment o il faudra battre en retraite. Si, au
contraire, la situation est prochainement menace, je runirai nos
partisans et mes esclaves, et j'entranerai Zermah jusqu'au canal
de Bahama. Toi, de ton ct, tu t'occuperas de rassembler les
milices parses dans la Basse-Floride.

-- C'est entendu, rpondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez
cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'le. Il ne
faut pas que l'on puisse nous voir ensemble!

-- Non, certes! s'cria Texar. Le diable me garde de risquer une
pareille imprudence qui dvoilerait notre secret! Donc, ne nous
revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et mme, si je
suis oblig de partir dans la journe, tu ne quitteras l'le
qu'aprs moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable!

Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus tre dlivre par les
fdraux.

Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du
dtachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'le avec elle?...

La mtisse ne pouvait donc plus tre sauve que par elle-mme,
quels que fussent les prils, pour ne pas dire les impossibilits,
d'une vasion dans des conditions si difficiles.

Et pourtant, avec quel courage elle l'et tente, si elle avait su
que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de
la plantation, s'taient mis en campagne pour l'arracher aux mains
de Texar, que son billet leur avait appris de quel ct il fallait
porter leurs recherches, que dj M. Burbank avait remont le
cours du Saint-John au del du lac Washington, qu'une grande
partie de la cyprire tait traverse, que la petite troupe de
Camdless-Bay venait de se joindre au dtachement du capitaine
Howick, que c'tait Texar, Texar lui-mme, que l'on regardait
comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misrable allait
tre poursuivi  outrance, qu'il serait fusill, sans autre
jugement, si l'on parvenait  se saisir de sa personne!...

Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre
aucun secours... Aussi tait-elle fermement dcide  tout braver
pour quitter l'le Carneral.

Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures
l'excution de ce projet, bien que la nuit, trs noire, ft
favorable  une vasion. Les partisans, qui n'avaient point
cherch un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du
wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou
causant. Or, sa tentative manque, son projet dcouvert, Zermah se
ft mise dans une situation pire, et et peut-tre attir sur elle
les violences de Texar.

D'ailleurs, le lendemain, ne se prsenterait-il pas quelque
meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses
compagnons, ses esclaves, mme l'Indien Squamb,
l'accompagneraient, afin d'observer la marche du dtachement
fdral? N'y aurait-il pas l une circonstance dont Zermah
pourrait profiter pour accrotre ses chances de succs? Si elle
parvenait  franchir le canal sans avoir t vue, une fois dans la
fort, elle ne doutait pas d'tre sauve, Dieu aidant. En se
cachant, elle saurait bien viter de retomber entre les mains de
Texar. Le capitaine Howick ne devait plus tre loign. Puisqu'il
s'avanait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques
chances d'tre dlivre par lui?

Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint
dtruire cet chafaudage sur lequel reposaient les dernires
chances de Zermah et compromettre dfinitivement sa situation vis-
-vis de Texar.

En ce moment, on frappa  la porte du wigwam. C'tait Squamb qui
se fit reconnatre de son matre.

Entre! dit l'Espagnol.

Squamb entra.

Avez-vous des ordres  me donner pour la nuit? demanda-t-il.

-- Que l'on veille avec soin, rpondit Texar, et qu'on me
prvienne  la moindre alerte.

-- Je m'en charge, rpliqua Squamb.

-- Demain, dans la matine, nous irons en reconnaissance 
quelques milles dans la cyprire.

-- Alors la mtisse et Dy?

-- Seront aussi bien gardes que d'habitude. Maintenant, Squamb,
que personne ne nous drange au wigwam!

-- C'est entendu.

-- Que font nos hommes?

-- Ils vont, viennent, et paraissent peu disposs  prendre du
repos.

-- Que pas un ne s'loigne!

-- Pas un.

-- Et le temps?...

-- Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera
pas  s'apaiser.

-- Bien.

Zermah n'avait cess d'couter. La conversation allait videmment
prendre fin, quand un soupir touff, une sorte de rle, se fit
entendre.

Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur.

Elle se releva, se prcipita vers la couche d'herbes, se pencha
sur la petite fille...

Dy venait de se rveiller, et dans quel tat! Un souffle rauque
s'chappait de ses lvres. Ses petites mains battaient l'air,
comme si elle et voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put
saisir que ces mots:

 boire!...  boire!...

La malheureuse enfant touffait. Il fallait la porter
immdiatement au-dehors. Dans cette obscurit profonde, Zermah,
affole, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre
souffle. Elle la sentit se dbattre dans une sorte de convulsion.
Elle jeta un cri... elle repoussa la porte de sa chambre...

Deux hommes taient l, debout, devant Squamb, mais si semblables
de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnatre lequel
des deux tait Texar.


XIII
Une vie double

Quelques mots suffiront  expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru
inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer
certains hommes, quand leur mauvaise nature, aide d'une relle
intelligence, les pousse dans la voie du mal.

Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparatre,
taient deux frres, deux jumeaux.

O taient-ils ns? Eux-mmes ne le savaient pas au juste. Dans
quelque petit village du Texas, sans doute -- d'o ce nom de
Texar, par changement de la dernire lettre du mot.

On sait ce qu'est ce vaste territoire, situ au sud des tats-
Unis, sur le golfe du Mexique.

Aprs s'tre rvolt contre les Mexicains, le Texas, soutenu par
les Amricains dans son oeuvre d'indpendance, s'annexa  la
fdration en 1845, sous la prsidence de John Tyler.

C'tait, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants
abandonns furent trouvs dans un village du littoral texien,
recueillis, levs par la charit publique.

L'attention avait t tout d'abord attire sur ces deux enfants 
cause de leur merveilleuse ressemblance. Mme geste, mme voix,
mme attitude, mme physionomie, et, faut-il ajouter, mmes
instincts qui tmoignaient d'une perversit prcoce. Comment
furent-ils levs, dans quelle mesure reurent-ils quelque
instruction, on ne peut le dire, ni  quelle famille ils
appartenaient. Peut-tre,  l'une de ces familles nomades qui
coururent le pays aprs la dclaration d'indpendance.

Ds que les frres Texar, pris d'un irrsistible dsir de libert,
crurent pouvoir se suffire  eux-mmes, ils disparurent. Ils
comptaient vingt-quatre ans  eux deux. Ds lors,  n'en pas
douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les
champs, dans les fermes, ici du pain, l des fruits, en attendant
le pillage  main arme et les expditions de grande route,
auxquels ils s'taient prpars ds l'enfance.

Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens
qu'ils avaient l'habitude de frquenter, en compagnie de
malfaiteurs qui exploitaient dj leur ressemblance.

Bien des annes s'coulrent. Les frres Texar furent bientt
oublis, mme de nom. Et, quoique ce nom dt avoir, plus tard, un
dplorable retentissement en Floride, rien ne vint rvler que
tous deux eussent pass leur premier ge dans les provinces
littorales du Texas.

Comment en et-il t autrement, puisque depuis leur disparition,
par suite d'une combinaison dont il va tre parl, jamais on ne
connut deux Texar? C'est mme sur cette combinaison qu'ils avaient
chafaud toute une srie de forfaits qu'il devait tre si
difficile de constater et de punir.

Effectivement -- on l'apprit plus tard, lorsque cette dualit fut
dcouverte et matriellement tablie --, pendant un certain nombre
d'annes, de vingt  trente ans, les deux frres vcurent spars.
Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se
retrouvaient qu' de rares intervalles,  l'abri de tout regard,
soit en Amrique, soit dans quelque autre partie du monde o les
avait entrans leur destine.

On sut aussi que l'un ou l'autre -- lequel, on n'aurait pu le
dire, peut-tre tous les deux -- firent le mtier de ngriers. Ils
transportaient ou plutt faisaient transporter des cargaisons
d'esclaves des ctes d'Afrique aux tats du Sud de l'Union. Dans
ces oprations, ils ne remplissaient que le rle d'intermdiaires
entre les traitants du littoral et les capitaines des btiments
employs  ce trafic inhumain.

Leur commerce prospra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu
probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et
s'interrompit finalement, lorsque la traite, dnonce comme un
acte barbare, fut peu  peu abolie dans le monde civilis. Les
deux frres durent mme renoncer  ce genre de trafic.

Cependant, cette fortune aprs laquelle ils couraient depuis si
longtemps, qu'ils voulaient acqurir  tout prix, cette fortune
n'tait pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces
deux aventuriers rsolurent de mettre  profit leur extraordinaire
ressemblance.

En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phnomne se
modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes.

Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi.  mesure qu'ils prenaient
de l'ge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas
s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait t -- absolue.
Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les
traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les
gestes ou les inflexions de la voix.

Les deux frres rsolurent d'utiliser cette particularit
naturelle pour accomplir les actes les plus dtestables, avec la
possibilit, si l'un d'eux tait accus, de pouvoir tablir un
alibi de nature  prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un
excutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il
publiquement en quelque lieu, de faon que, grce  l'alibi, la
non-culpabilit ft dmontre _ipso facto._

Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingnier  ne
jamais se laisser arrter en flagrant dlit. En effet, l'alibi
n'aurait pu tre invoqu, et la machination n'et pas tard  tre
dcouverte.

Le programme de leur vie ainsi arrt, les deux jumeaux vinrent en
Floride, o ni l'un ni l'autre n'taient connus encore. Ce qui les
y attirait, c'taient les nombreuses occasions que devait offrir
un tat o les Indiens soutenaient toujours une lutte acharne
contre les Amricains et les Espagnols.

Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la
pninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient
de dire. Conformment  leur programme, jamais ils ne se
montrrent  la fois, jamais on ne les rencontra le mme jour dans
le mme lieu, jamais on n'apprit qu'il existt deux frres de ce
nom.

D'ailleurs, en mme temps qu'ils couvraient leur personne du plus
complet incognito, ils avaient rendu non moins mystrieux le lieu
habituel de leur retraite.

On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se
rfugirent. L'lot central, le blockhaus abandonn, ils les
dcouvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les
rives du Saint-John. C'est l qu'ils emmenrent quelques esclaves,
auxquels leur secret n'avait point t rvl. Seul, Squamb
connaissait le mystre de leur double existence. D'un dvouement 
toute preuve pour les deux frres, d'une discrtion absolue sur
tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar tait
l'excuteur impitoyable de leurs volonts.

Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble  la
Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient  causer de quelque affaire, ils
s'avertissaient par correspondance. On a vu qu' cet effet, ils
n'employaient pas la poste. Un billet gliss dans les nervures
d'une feuille, cette feuille fixe  la branche d'un tulipier qui
croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en
fallait pas plus. Chaque jour, non sans prcautions, Squamb se
rendait au marais. S'il tait porteur d'une lettre crite par
celui des Texar qui tait  la Crique-Noire, il l'accrochait  la
branche du tulipier. Si c'tait l'autre frre qui avait crit,
l'Indien prenait sa lettre  l'endroit convenu et la rapportait au
fortin.

Aprs leur arrive en Floride, les Texar n'avaient gure tard 
se lier avec ce que la population comptait de pire sur le
territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans
nombre de vols qui furent commis  cette poque, puis, plus tard,
leurs partisans, lorsqu'ils furent amens  jouer un rle pendant
la guerre de Scession. Tantt l'un tantt l'autre se mettait 
leur tte, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait
 deux jumeaux.

On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exerces 
propos de divers crimes, tant d'alibis purent tre invoqus par
les Texar et durent tre admis sans contestation possible. Il en
fut ainsi pour les affaires dnonces  la justice dans la priode
antrieure  cette histoire, -- entre autres, au sujet d'une ferme
incendie. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement
reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut
acquitt par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du
crime, il prouva qu'il tait  Jacksonville dans la tienda de
Torillo -- ce dont tmoignrent de nombreux tmoins. De mme pour
la dvastation de Camdless-Bay. Comment Texar et-il pu conduire
les pillards  l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu
enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre
des prisonniers faits par les fdraux  Fernandina et dtenus sur
un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc
t dans l'obligation de l'acquitter, malgr tant de preuves,
malgr la dposition sous serment de Miss Alice Stannard.

Et mme, en admettant que la dualit des Texar ft enfin reconnue,
trs probablement on ne saurait jamais lequel avait pris
personnellement part  ces divers crimes. Aprs tout, n'taient-
ils pas tous les deux coupables et au mme degr, tantt
complices, tantt auteurs principaux dans ces attentats qui,
depuis tant d'annes, dsolaient le territoire de la haute
Floride? Oui, certes, et le chtiment ne serait que trop justement
mrit, qui atteindrait l'un ou l'autre -- ou l'un et l'autre.

Quant  ce qui s'tait pass dernirement  Jacksonville, il est
probable que les deux frres avaient jou tour  tour le mme
rle, aprs que l'meute eut renvers les autorits rgulires de
la cit. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expdition
convenue, Texar 2 le remplaait dans l'exercice de ses fonctions,
sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc
admettre qu'ils prirent une part gale aux excs commis  cette
poque contre les colons d'origine nordiste et contre les
planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes.

Tous deux, on le comprend, devaient toujours tre au courant de ce
qui se passait dans les tats du centre de l'Union, o la guerre
civile offrait tant de phases imprvues, comme dans l'tat de
Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une vritable influence
sur les petits Blancs des comts, sur les Espagnols, mme sur les
Amricains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie
dtestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient d
souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit
secret, confrer pour la conduite de leurs oprations, se sparer
afin de prparer leurs futurs alibis.

C'est ainsi qu'au moment o l'un tait dtenu sur un des btiments
de l'escadre, l'autre organisait l'expdition contre Camdless-Bay.
Et l'on sait comment il avait t renvoy des fins de la plainte
par le Conseil de guerre de Saint-Augustine.

Il a t dit plus haut que l'ge avait absolument respect cette
phnomnale ressemblance des deux frres. Cependant, il tait
possible qu'un accident physique, une blessure, vnt altrer cette
ressemblance, et que l'un ou l'autre ft affect de quelque signe
particulier. Or, cela et suffi  compromettre le succs de leurs
machinations.

Et dans cette vie aventureuse, expose  tant de mauvais coups, ne
couraient-ils pas des risques, dont les consquences, si elles
eussent t irrparables, ne leur auraient plus permis de se
substituer l'un  l'autre?

Mais, du moment que ces accidents pouvaient se rparer, la
ressemblance ne devait point en souffrir.

C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps aprs
leur arrive en Floride, un des Texar eut la barbe brle par un
coup de feu qui lui fut tir  bout portant. Aussitt, l'autre se
hta de raser sa barbe, afin d'tre imberbe comme son frre.

Et, l'on s'en souvient, ce fait a t mentionn  propos de celui
des Texar qui se trouvait au fortin au dbut de cette histoire.

Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oubli
qu'une nuit, pendant qu'elle tait encore  la Crique-Noire,
Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi.
Son frre tait au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris
par une bande de Sminoles, avaient t marqus d'un signe
indlbile au bras gauche. Immdiatement, dcalque de ce signe fut
envoy au fortin, et Squamb put le reproduire par un tatouage.
L'identit continua donc  tre absolue.

En vrit, on serait tent d'affirmer que si Texar 1 avait t
amput d'un membre, Texar 2 se ft soumis  la mme amputation!

Bref, pendant une dizaine d'anne, les frres Texar ne cessrent
de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habilet,
une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors djouer toutes
les poursuites de la justice floridienne.

Les deux jumeaux s'taient-ils enrichis  ce mtier? Oui, sans
doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent,
conomise sur le produit du pillage et des vols, tait cache
dans un rduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par
prcaution, cet argent avait t emport par l'Espagnol, lorsqu'il
s'tait dcid  partir pour l'le Carneral, et l'on peut tre
certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il tait contraint
de fuir au del du dtroit de Bahama.

Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi
voulaient-ils l'accrotre, avant d'aller en jouir, sans danger,
dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amrique.

D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention
d'vacuer bientt la Floride, les deux frres s'taient dit que
l'occasion se prsenterait de s'enrichir encore, et qu'ils
feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de
l'occupation fdrale. Ils taient donc rsolus  voir venir les
choses. Une fois  Jacksonville, grce  leurs partisans, grce 
tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre
la situation qu'une meute leur avait donne et qu'une meute
pouvait leur rendre.

Les Texar avaient, cependant, un moyen assur d'acqurir ce qui
leur manquait pour tre riches, mme au del de leurs dsirs.

En effet, que n'coutaient-ils la proposition que Zermah venait de
faire  l'un d'eux? Que ne consentaient-ils  rendre la petite Dy
 ses parents dsesprs? James Burbank et certainement rachet
au prix de sa fortune la libert de son enfant. Il se serait
engag  ne dposer aucune plainte,  ne provoquer aucune
poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine
parlait plus haut que l'intrt, et, s'ils voulaient s'enrichir,
ils voulaient aussi s'tre vengs de la famille Burbank avant de
quitter la Floride.

On sait maintenant tout ce qu'il importait de connatre sur le
compte des frres Texar. Il n'y a plus qu' attendre le dnouement
de cette histoire.

Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se
trouva soudain en prsence de ces hommes. La reconstitution du
pass se fit instantanment dans son esprit. Stupfaite en les
regardant, elle restait immobile, comme enracine au sol, tenant
la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant
de cette chambre avait cart de l'enfant tout danger de
suffocation.

Quant  Zermah, son apparition en prsence des deux frres, ce
secret qu'elle venait de surprendre, c'tait pour elle un arrt de
mort.


XIV
Zermah  l'oeuvre

Devant Zermah, les Texar, si matres d'eux qu'ils fussent,
n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire,
c'tait la premire fois qu'ils taient vus ensemble par une
tierce personne. Et cette personne tait leur mortelle ennemie.
Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'lancer sur elle,
ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double
existence...

L'enfant s'tait redresse dans les bras de Zermah, et, tendant
ses petites mains, criait:

J'ai peur!... J'ai peur!

Sur un geste des deux frres, Squamb marcha brusquement vers la
mtisse, il la prit par l'paule, il la repoussa dans sa chambre,
et la porte se referma sur elle.

Squamb revint alors prs des Texar. Son attitude disait qu'ils
n'avaient qu' lui commander; il obirait. Toutefois, l'imprvu de
cette scne les avait troubls plus qu'on n'aurait pu l'imaginer,
tant donn leur caractre audacieux et violent. Ils semblaient se
consulter du regard.

Cependant Zermah s'tait jete dans un coin de la chambre, aprs
avoir dpos la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid
lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui
allait maintenant tre dit. Dans un instant, son sort serait
dcid, sans doute. Mais les Texar et Squamb venaient de sortir
du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus  l'oreille de
Zermah.

Voici les propos qui s'changrent entre eux:

Il faut que Zermah meure!

-- Il le faut! Dans le cas o elle parviendrait  s'chapper,
comme dans le cas o les fdraux parviendraient  la reprendre,
nous serions perdus! Qu'elle meure donc!

--  l'instant! rpondit Squamb.

Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas  la main,
lorsqu'un des Texar l'arrta.

Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparatre
Zermah, dont les soins sont ncessaires  l'enfant jusqu' ce que
nous l'ayons remplace prs d'elle. Auparavant, essayons de nous
rendre compte de la situation. Un dtachement de nordistes bat en
ce moment la cyprire par ordre de Dupont. Eh bien, explorons
d'abord les environs de l'le et du lac. Rien ne prouve que ce
dtachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce ct. S'il
vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous
resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les
profondeurs de la Floride. L, il sera  notre merci, car nous
aurons eu le temps de runir la plus grande partie des milices qui
errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le
poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite,
et, si quelques marins ont pu chapper au massacre de Kissimmee,
cette fois, pas un n'en reviendra!

Dans les circonstances actuelles, c'tait videmment le meilleur
parti  prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la
rgion n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les
fdraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opr une
reconnaissance, ils dcideraient s'ils devaient rester sur l'le
Carneral, ou s'ils se replieraient vers la rgion du cap Sable.
C'est ce qui serait tabli le lendemain mme. Quant  Zermah, quel
que ft le rsultat de l'exploration, Squamb serait charg de
s'assurer sa discrtion avec un coup de poignard.

Pour l'enfant, ajouta l'un des frres, il est de notre intrt de
lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris
Zermah, et elle peut devenir le prix de notre ranon au cas o
nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa
fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il
nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre
impunit, mais le prix, quel qu'il ft, que nous mettrions  la
libert de son enfant.

-- Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas  craindre que cette
petite succombe?

-- Non, les soins ne lui manqueront pas, rpondit l'un des Texar,
et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la mtisse.

-- Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien  redouter
de Zermah!

-- Bientt, quoi qu'il arrive, elle aura cess de vivre!

L finit l'entretien des deux frres, et Zermah les entendit
rentrer dans le wigwam.

Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamne
et ne songeait mme pas  elle. De son sort, elle s'inquitait
peu, ayant toujours t prte  donner sa vie pour ses matres.
Mais c'tait Dy abandonne aux durets de ces hommes sans piti.
En admettant qu'ils eussent intrt  ce que l'enfant vct, ne
succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus l pour lui
donner ses soins?

Aussi, cette pense lui revint-elle avec une obstination, une
obsession pour ainsi dire inconsciente -- cette pense de prendre
la fuite, avant que Texar l'et spare de l'enfant.

Pendant cette interminable nuit, la mtisse ne songea qu' mettre
son projet  excution. Toutefois, dans cette conversation elle
avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar
et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac.
videmment, cette exploration ne serait faite qu'avec la
possibilit de rsister au dtachement fdral, si on le
rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son
personnel, des partisans amens par son frre. Celui-ci resterait
sur l'le, sans doute, autant pour n'tre point reconnu que pour
veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de
s'enfuir. Peut-tre parviendrait-elle  trouver une arme
quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hsiterait pas  s'en
servir.

La nuit s'coula. Vainement Zermah avait-elle essay de tirer une
indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'le, et
toujours avec la pense que la troupe du capitaine Howick allait
peut-tre arriver pour s'emparer de Texar.

Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu
repose, se rveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui
la rafrachirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient
bientt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce
moment, on ft entr pour l'en sparer, elle se serait dfendue
avec la fureur d'une bte fauve que l'on veut loigner de ses
petits.

Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant.

-- Rien... rien! murmura la mtisse.

-- Et maman... quand la reverrons-nous?

-- Bientt... rpondit Zermah. Aujourd'hui peut-tre!... Oui, ma
chrie!... Aujourd'hui j'espre que nous serons loin...

-- Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?...

-- Ces hommes, rpondit Zermah, tu les as bien regards?...

-- Oui... et ils m'ont fait peur!

-- Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?... Tu as remarqu comme
ils se ressemblaient?...

-- Oui... Zermah!

-- Eh bien, souviens-toi de dire  ton pre, et  ton frre,
qu'ils sont deux frres... entends-tu, deux frres Texar, et si
ressemblants qu'on ne peut reconnatre l'un de l'autre!...

-- Toi aussi, tu le diras?... rpondit la petite fille.

-- Je le dirai... oui!... Cependant, si je n'tais pas l, il ne
faudrait pas oublier...

-- Et pourquoi ne serais-tu pas l? demanda l'enfant, qui passait
ses petits bras au cou de la mtisse comme pour mieux s'attacher 
elle.

-- J'y serai, ma chrie, j'y serai!... Maintenant, si nous
partons... comme nous aurons une longue route  faire... il faut
prendre des forces!... Je vais faire ton djeuner...

-- Et toi?

-- J'ai mang pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim!

La vrit est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce ft,
dans l'tat de surexcitation o elle se trouvait. Aprs son repas,
l'enfant se remit sur sa couche d'herbes.

Zermah vint alors se placer prs d'un interstice que les roseaux
du paillis laissaient entre eux  l'angle de la chambre. De l,
pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au-
dehors, car c'tait pour elle de la plus grande importance.

On faisait les prparatifs de dpart. Un des frres -- un seul --
prsidait  la formation de la troupe qu'il allait conduire dans
la cyprire. L'autre, que personne n'avait vu, avait d se cacher,
soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'le.

C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils
mettaient  dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit
mme que ce serait peut-tre  celui qui resterait dans l'le
qu'incomberait la tche de surveiller l'enfant et elle.

Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientt le voir.

Cependant les partisans et les esclaves taient runis au nombre
d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les
ordres de leur chef.

Il tait environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se
disposa  gagner la lisire de la fort -- ce qui exigea un
certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq  six hommes 
la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis
remonter l'autre rive. Toutefois,  travers le paillis, elle ne
pouvait apercevoir la surface du canal, situ trs en contrebas du
niveau de l'le.

Texar, qui tait rest le dernier, disparut  son tour, suivi de
l'un des chiens dont l'instinct devait tre utilis pendant
l'exploration. Sur un geste de son matre, l'autre limier revint
vers le wigwam, comme s'il et t seul charg de veiller  sa
porte.

Un instant aprs, Zermah aperut Texar qui gravissait la berge
oppose et s'arrtait un instant pour reformer sa troupe. Puis,
tous, Squamb en tte, accompagn du chien, disparurent derrire
les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la fort.
Sans doute, un des Noirs avait d ramener la barge, afin que
personne ne pt passer dans l'le. Cependant la mtisse ne put le
voir, et pensa qu'il avait d suivre les bords du canal.

Elle n'hsita plus.

Dy venait de se rveiller. Son corps amaigri faisait peine  voir
sous ses vtements uss par tant de fatigues.

Viens, ma chrie, dit Zermah.

-- O? demanda l'enfant.

-- L... dans la fort!... Peut-tre y trouverons-nous ton pre...
ton frre!... Tu n'auras pas peur?...

-- Avec toi, jamais! rpondit la petite fille.

Alors la mtisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec
prcaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre
 ct, elle supposait que Texar ne devait pas tre dans le
wigwam.

En effet, il n'y avait personne.

Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle tait dcide
 se servir contre quiconque tenterait de l'arrter. Il y avait
sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage
dans leurs chasses. La mtisse s'en saisit et le cacha sous son
vtement. Elle prit aussi un peu de viande sche, qui devait
assurer sa nourriture pendant quelques jours.

Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda 
travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun
tre vivant n'errait sur cette portion de l'le, pas mme celui
des deux chiens qui avait t laiss  la garde de l'habitation.

La mtisse, rassure, essaya d'ouvrir la porte extrieure.

Cette porte, ferme en dehors, rsista.

Aussitt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait
plus qu'une chose  faire: c'tait d'utiliser le trou  demi-perc
dj  travers la paroi du wigwam.

Ce travail ne fut pas difficile. La mtisse put se servir de son
coutelas pour trancher les roseaux entrelacs dans le paillis, --
opration qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible.

Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas,
en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien
n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la
petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre!

Il ne fallait pas hsiter, cependant. Aussi, le passage ouvert,
Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une treinte
passionne. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion.
Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou.

Zermah se glissa  travers l'ouverture. Puis, aprs avoir port
ses regards  droite,  gauche, elle couta. Pas un bruit ne se
faisait entendre. La petite Dy apparut alors  l'orifice du trou.

En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort loign, il
semblait venir de la partie ouest de l'le. Zermah avait saisi
l'enfant. Le coeur lui battait  se rompre. Elle ne se croirait
relativement en sret qu'aprs avoir disparu derrire les roseaux
de l'autre rive.

Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui sparait le
wigwam du canal, c'tait la phase la plus critique de l'vasion.
On risquait d'tre aperu soit de Texar, soit de celui des
esclaves qui avait d rester sur l'le.

Heureusement,  droite du wigwam, un pais fourr de plantes
arborescentes, entremles de roseaux, s'tendait jusqu'au bord du
canal,  quelques yards seulement de l'endroit o devait se
trouver la barge.

Zermah rsolut de s'engager entre les vgtations touffues de ce
fourr, projet qui fut aussitt mis  excution. Les hautes
plantes livrrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se
referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les
entendait plus.

Ce glissement  travers le fourr ne se fit pas sans peine. Il
fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne
laissaient entre eux qu'un troit espace. Bientt Zermah eut ses
vtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si
l'enfant pouvait viter d'tre dchire par ces longues pines. Ce
n'est pas la courageuse mtisse  qui ces piqres eussent pu
arracher un signe de douleur. Cependant, malgr tous les soins
qu'elle prt, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux
mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre
une plainte.

Bien que la distance  franchir ft relativement courte -- une
soixantaine de yards au plus -- il ne fallut pas moins d'une demi-
heure pour atteindre le canal.

Zermah s'arrta alors, et,  travers les roseaux, elle regarda du
ct du wigwam, puis du ct de la fort.

Personne sous les hautes futaies de l'le. Sur l'autre rive, aucun
indice de la prsence de Texar et de ses compagnons, qui devaient
tre alors  un ou deux milles dans l'intrieur.  moins de
rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant
quelques heures.

Cependant Zermah ne pouvait croire qu'elle et t laisse seule
au wigwam. Il n'tait pas supposable, non plus, que celui des
Texar, qui tait arriv la veille avec ses partisans, et quitt
l'le pendant la nuit, ni que le chien l'et suivi. D'ailleurs la
mtisse n'avait-elle pas entendu des aboiements -- preuve que le
limier rdait encore sous les arbres?  tout instant, elle pouvait
les voir apparatre l'un ou l'autre. Peut-tre, en se htant,
parviendrait-elle  gagner la cyprire?

On se le rappelle, tandis que Zermah observait les mouvements des
compagnons de l'Espagnol, elle n'avait pu voir la barge au moment
o elle traversait le canal, dont le lit tait cach par la
hauteur et l'paisseur des roseaux.

Or, Zermah ne doutait pas que cette barge et t ramene par l'un
des esclaves. Cela importait  la scurit du wigwam pour le cas
o les soldats du capitaine Howick auraient tourn les sudistes.

Et pourtant, si la barge tait reste sur l'autre rive, s'il avait
paru prudent de ne pas la renvoyer, afin d'assurer plus rapidement
le passage de Texar et des siens suivis de trop prs par les
fdraux, comment la mtisse ferait-elle pour se transporter sur
l'autre bord? Lui faudrait-il s'enfuir  travers les futaies de
l'le? Et l, devrait-elle attendre que l'Espagnol ft parti pour
aller chercher un nouveau refuge au fond des Everglades? Mais,
s'il se dcidait  le faire, ne serait-ce pas sans avoir tout
tent pour reprendre Zermah et l'enfant. Donc, tout tait l: se
servir de la barge afin de traverser le canal.

Zermah n'eut qu' se glisser entre les roseaux sur un espace de
cinq ou six yards. Arrive en cet endroit, elle s'arrta...

La barge tait sur l'autre rive.


XV
Les deux frres

La situation tait dsespre. Comment passer? Un audacieux nageur
n'aurait pu le faire, sans courir le risque de perdre vingt fois
la vie. Qu'il n'y et qu'une centaine de pieds d'une rive 
l'autre, soit! Mais, faute d'une barque, il tait impossible de
les franchir. Des ttes triangulaires pointaient  et l hors des
eaux, et les herbes s'agitaient sous la passe rapide des
reptiles.

La petite Dy, au comble de l'pouvante, se pressait contre Zermah.
Ah! si pour le salut de l'enfant, il et suffi de se jeter au
milieu de ces monstres, qui l'eussent enlace comme un gigantesque
poulpe aux mille tentacules, la mtisse n'aurait pas hsit un
instant!

Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle.
Cette circonstance,  Dieu seul de la faire natre. Zermah n'avait
plus de recours qu'en lui. Agenouille sur la berge, elle
implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus
souvent l'agent de ses volonts.

Cependant, d'un moment  l'autre, quelques-uns des compagnons de
Texar pouvaient se montrer sur la lisire de la fort. Si d'un
moment  l'autre, celui des Texar, qui tait rest sur l'le,
revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se
mettrait-il  leur recherche?...

Mon Dieu... s'cria la malheureuse femme, ayez piti!...

Soudain ses regards se portrent sur la droite du canal.

Un lger courant entranait les eaux vers le nord du lac o
coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits
fleuves qui se dversent dans le golfe du Mexique, et par lequel
s'alimente le lac Okee-cho-bee  l'poque des grandes mares
mensuelles.

Un tronc d'arbre, qui drivait par la droite, venait d'accoster.
Or, ce tronc ne pourrait-il suffire  la traverse du canal,
puisqu'un coude de la rive, dtournant le courant  quelques yards
au-dessous, le rejetait vers la cyprire? Oui, videmment. En tout
cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'le, les fugitives
ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'taient en ce
moment.

Sans plus rflchir, comme par instinct, Zermah se prcipita vers
l'arbre flottant. Si elle et pris le temps de la rflexion, peut-
tre se ft-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient
sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu
du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'le!
Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, aprs s'tre accote aux
branches, s'carta de la rive.

Aussitt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit 
le ramener vers l'autre bord.

Cependant Zermah cherchait  se cacher au milieu du branchage qui
la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges taient
dsertes. Aucun bruit ne venait ni du ct de l'le, ni du ct de
la cyprire. Une fois le canal travers, la mtisse saurait bien
trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pt s'enfoncer
dans la fort sans courir le risque d'tre aperue. L'espoir lui
tait revenu.  peine se proccupait-elle des reptiles, dont les
gueules s'ouvraient de chaque ct du tronc d'arbre et qui se
glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait
ferm les yeux. D'une main, Zermah la tenait serre contre sa
poitrine. De l'autre elle tait prte  frapper ces monstres.
Mais, soit qu'ils fussent effrays  la vue du coutelas qui les
menaait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux,
ils ne s'lancrent point sur l'pave.

Enfin le tronc atteignit le milieu du canal, dont le courant
portait obliquement vers la fort. Avant un quart d'heure, s'il ne
s'embarrassait pas dans les plantes aquatiques, il devait avoir
accost l'autre berge. Et alors, si grands que les dangers fussent
encore, Zermah se croirait hors des atteintes de Texar.

Soudain, elle serra plus troitement l'enfant dans ses bras.

Des aboiements furieux clataient sur l'le. Presque aussitt, un
chien apparut le long de la rive qu'il descendait en bondissant.

Zermah reconnut le limier, laiss  la surveillance du wigwam, que
l'Espagnol n'avait point emmen avec lui.

L, le poil hriss, l'oeil en feu, il tait prt  s'lancer, au
milieu des reptiles qui s'agitaient  la surface des eaux.

Au mme moment, un homme parut sur la berge.

C'tait celui des frres Texar rest sur l'le. Prvenu par les
aboiements du chien, il venait d'accourir.

Ce que fut sa colre quand il aperut Dy et Zermah sur cet arbre
en drive, il serait difficile de l'imaginer. Il ne pouvait se
mettre  leur poursuite, puisque la barge se trouvait de l'autre
ct du canal. Pour les arrter, il n'y avait qu'un moyen: tuer
Zermah, au risque de tuer l'enfant avec elle!

Texar, arm de son fusil, l'paula, et visa la mtisse qui
cherchait  couvrir la petite fille de son corps.

Tout  coup, le chien, en proie  une excitation folle, se
prcipita dans le canal. Texar pensa qu'il fallait d'abord le
laisser faire.

Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas
bien emmanch dans sa main, se tenait prte  le frapper... Cela
ne fut pas ncessaire.

En un instant, les reptiles eurent enlac l'animal, qui, aprs
avoir rpondu par des coups de crocs  leurs venimeuses morsures,
disparut bientt sous les herbes.

Texar avait assist  la mort du chien, sans avoir eu le temps de
lui porter secours. Zermah allait lui chapper...

Meurs donc! s'cria-t-il en tirant sur elle.

Mais l'pave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne
fit qu'effleurer l'paule de la mtisse.

Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant
la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au
milieu des roseaux, o un second coup de feu n'et pu l'atteindre,
et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprire.

Cependant, si la mtisse n'avait plus rien  redouter de celui des
Texar qui tait retenu sur l'le, elle risquait encore de retomber
entre les mains de son frre.

Aussi, tout d'abord, sa proccupation fut-elle de s'loigner le
plus vite et le plus loin possible de l'le Carneral. La nuit
venue, elle chercherait  se diriger vers le lac Washington.
Employant tout ce qu'elle possdait de force physique, d'nergie
morale, elle courut, plutt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant
dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la
retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refuses  courir
sur ce sol ingal, au milieu des fondrires qui flchissaient
comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont
l'enchevtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour
elles.

Zermah continua donc  porter son cher fardeau, dont elle ne
semblait mme pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrtait --
moins pour reprendre haleine que pour prter l'oreille  tous les
bruits de la fort. Tantt elle croyait entendre des aboiements
qui auraient t ceux de l'autre limier emmen par Texar, tantt
quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les
partisans sudistes n'taient pas aux prises avec le dtachement
fdral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits
n'taient que les cris d'un oiseau imitateur ou la dtonation de
quelque branche sche dont les fibres clataient comme des coups
de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa
marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle
ne voulait rien voir des dangers qui la menaaient, avant qu'elle
et atteint les sources du Saint-John.

Pendant une heure, elle s'loigna ainsi du lac Okee-cho-bee,
obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de
l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de
l'escadre devaient croiser sur la cte de la Floride pour attendre
le dtachement envoy sous les ordres du capitaine Howick. Et ne
pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation
le long du rivage?...

Tout  coup, Zermah s'arrta. Cette fois, elle ne se trompait pas.
Un furieux aboiement retentissait sous les arbres, et se
rapprochait sensiblement. Zermah reconnut celui qu'elle avait si
souvent entendu, pendant que les limiers rdaient autour du
blockhaus de la Crique-Noire.

Ce chien est sur nos traces, pensa-t-elle, et Texar ne peut tre
loin maintenant!

Aussi son premier soin fut-il de chercher un fourr pour s'y
blottir avec l'enfant. Mais pourrait-elle chapper au flair d'un
animal aussi intelligent que froce, dress autrefois  poursuivre
les esclaves marrons,  dcouvrir leur piste?

Les aboiements se rapprochaient de plus en plus, et dj mme des
cris lointains se faisaient entendre.

 quelques pas de l se dressait un vieux cyprs, creus par
l'ge, sur lequel les serpentaires et les lianes avaient jet un
pais rseau de brindilles.

Zermah se blottit dans cette cavit assez grande pour contenir la
petite fille et elle, et dont le rseau de lianes les recouvrit
toutes deux.

Mais le limier tait sur leurs traces. Un instant aprs, Zermah
l'aperut devant l'arbre. Il aboyait avec une fureur croissante et
s'lana d'un bond sur le cyprs.

Un coup de coutelas le fit reculer, puis hurler avec plus de
violence.

Presque aussitt, un bruit de pas se fit entendre. Des voix
s'appelaient, se rpondaient, et, parmi elles, les voix si
reconnaissables de Texar et de Squamb.

C'taient bien l'Espagnol et ses compagnons qui gagnaient du ct
du lac, afin d'chapper au dtachement fdral. Ils l'avaient
inopinment rencontr dans la cyprire, et, n'tant pas en force,
ils se drobaient en toute hte. Texar cherchait  regagner l'le
Carneral par le plus court, afin de mettre une ceinture d'eau
entre les fdraux et lui. Comme ceux-ci ne pourraient franchir le
canal sans une embarcation, ils seraient arrts devant cet
obstacle. Alors, pendant ces quelques heures de rpit, les
partisans sudistes chercheraient  atteindre l'autre ct de
l'le; puis, la nuit venue, ils essaieraient d'utiliser la berge
pour dbarquer sur la rive mridionale du lac.

Lorsque Texar et Squamb arrivrent en face du cyprs devant
lequel le chien aboyait toujours, ils virent le sol rouge du sang
qui s'coulait par une blessure ouverte au flanc de l'animal.

Voyez!... Voyez! s'cria l'Indien.

-- Ce chien a t bless? rpondit Texar.

-- Oui!... bless d'un coup de couteau, il n'y a qu'un instant!...
Son sang fume encore!

-- Qui a pu?...

En ce moment, le chien se prcipita de nouveau sur le rseau de
feuillage que Squamb carta du bout de son fusil. Zermah!...
s'cria-t-il.

-- Et l'enfant!... rpondit Texar.

-- Oui!... Comment ont-elles pu s'enfuir?...

--  mort, Zermah,  mort!

La mtisse, dsarme par Squamb au moment o elle allait frapper
l'Espagnol, fut tire si brutalement de la cavit que la petite
fille lui chappa et roula au milieu de ces champignons gants, de
ces pzizes si abondantes au milieu des cyprires.

Au choc, un des champignons clata comme une arme  feu. Une
poussire lumineuse fusa dans l'air.  l'instant, d'autres pzizes
firent explosion  leur tour. Ce fut un fracas gnral, comme si
la fort et t emplie de pices d'artifice qui se croisaient en
tous sens.

Aveugl par ces myriades de spores, Texar avait d lcher Zermah
qu'il tenait sous son coutelas, tandis que Squamb tait aveugl
par ces brlantes poussires. Par bonheur, la mtisse et l'enfant,
tendues sur le sol, n'taient pas atteintes par ces spores qui
crpitaient au-dessus d'elles.

Cependant Zermah ne pouvait chapper  Texar. Dj, aprs une
dernire srie d'explosions, l'air tait devenu respirable...

De nouvelles dtonations clatrent alors, -- dtonations d'armes
 feu, cette fois.

C'tait le dtachement fdral qui se jetait sur les partisans
sudistes. Ceux-ci, aussitt entours par les marins du capitaine
Howick, durent mettre bas les armes.  ce moment, Texar, qui
venait de ressaisir Zermah, la frappa en pleine poitrine.

L'enfant!... Emporte l'enfant! cria-t-il  Squamb.

Dj l'Indien avait pris la petite fille et fuyait du ct du lac,
quand un coup de feu retentit... Il tomba mort, frapp d'une balle
que Gilbert venait de lui envoyer  travers le coeur.

Maintenant, tous taient l, James et Gilbert Burbank, Edward
Carrol, Perry, Mars, les Noirs de Camdless-Bay, les marins du
capitaine Howick qui tenaient en joue les sudistes, et, parmi eux,
Texar, debout prs du cadavre de Squamb.

Quelques-uns avaient pu s'chapper, cependant, du ct de l'le
Carneral. Et qu'importait! La petite fille n'tait-elle pas entre
les bras de son pre, qui la serrait comme s'il et craint qu'on
la lui ravt de nouveau? Gilbert et Mars, penchs sur Zermah,
essayaient de la ranimer. La pauvre femme respirait encore, mais
ne pouvait parler. Mars lui soutenait la tte, l'appelait,
l'embrassait...

Zermah ouvrit les yeux. Elle vit l'enfant dans les bras de
M. Burbank, elle reconnut Mars qui la couvrait de baisers, elle
lui sourit. Puis ses paupires se refermrent...

Mars, s'tant relev, aperut alors Texar, et bondit sur lui,
rptant ces mots qui taient si souvent sortis de sa bouche:

Tuer Texar!... Tuer Texar!

-- Arrte, Mars, dit le capitaine Howick, et laisse-nous faire
justice de ce misrable!

Se retournant vers l'Espagnol:

Vous tes Texar, de la Crique-Noire? demanda-t-il.

-- Je n'ai pas  rpondre, rpliqua Texar.

-- James Burbank, le lieutenant Gilbert, Edward Carrol, Mars vous
connaissent et vous reconnaissent!

-- Soit!

-- Vous allez tre fusill!

-- Faites!

Alors,  l'extrme surprise de tous ceux qui l'entendirent, la
petite Dy, s'adressant  M. Burbank:

Pre, dit-elle, ils sont deux frres... deux mchants hommes...
qui se ressemblent...

-- Deux hommes?...

-- Oui!... ma bonne Zermah m'a bien recommand de te le dire!...

Il et t difficile de comprendre ce que signifiaient ces
singulires paroles de l'enfant. Mais l'explication en fut presque
aussitt donne et d'une faon trs inattendue.

En effet, Texar avait t conduit au pied d'un arbre. L,
regardant James Burbank en face, il fumait une cigarette qu'il
venait d'allumer, quand, soudain, au moment o s'alignait le
peloton d'excution, un homme bondit et vint se placer prs du
condamn.

C'tait le second Texar, auquel ceux de ses partisans qui avaient
regagn l'le Carneral, venaient d'apprendre l'arrestation de son
frre.

La vue de ces deux hommes, si ressemblants, expliqua ce que
signifiaient les paroles de la petite fille. On eut enfin
l'explication de cette vie de crimes, toujours protge par
d'inexplicables alibis.

Et maintenant le pass des Texar, reconstitu rien que par leur
prsence, se dressait devant eux.

Toutefois, l'intervention du frre allait amener une certaine
hsitation dans l'accomplissement des ordres du commodore.

En effet, l'ordre d'excution immdiate, donn par Dupont, ne
concernait que l'auteur du guet-apens dans lequel avaient pri les
officiers et les marins des chaloupes fdrales. Quant  l'auteur
du pillage de Camdless-Bay et du rapt, celui-l devrait tre
ramen  Saint-Augustine, o il serait jug  nouveau et condamn
sans nul doute. Et pourtant, ne pouvait-on considrer les deux
frres comme galement responsables de cette longue srie de
crimes qu'ils avaient pu impunment commettre?

Oui, certes! Cependant, par respect de la lgalit, le capitaine
Howick crut devoir leur poser la question suivante:

Lequel de vous deux, demanda-t-il, se reconnat coupable du
massacre de Kissimmee?

Il n'obtint aucune rponse.

videmment, les Texar taient rsolus  garder le silence  toutes
les demandes qui leur seraient faites.

Seule, Zermah aurait pu indiquer la part qui revenait  chacun
dans ces crimes. En effet, celui des deux frres, qui se trouvait
avec elle  la Crique-Noire le 22 mars, ne pouvait tre l'auteur
du massacre, commis, ce jour-l,  cent milles, dans le Sud de la
Floride. Or, celui-l, le vritable auteur du rapt, Zermah aurait
eu un moyen de le reconnatre. Mais n'tait-elle pas morte 
prsent?...

Non, et soutenue par son mari, on la vit apparatre. Puis, d'une
voix qu'on entendait  peine:

Celui qui est coupable de l'enlvement, dit-elle, a le bras
gauche tatou...

 ces paroles, on put voir le mme sourire de ddain se dessiner
sur les lvres des deux frres, et, relevant leur manche, ils
montrrent sur leur bras gauche un tatouage identique.

Devant cette nouvelle impossibilit de les distinguer l'un de
l'autre, le capitaine Howick se borna  dire:

L'auteur des massacres de Kissimmee doit tre fusill. -- Quel
est-il de vous deux?

-- Moi! rpondirent en mme temps les deux frres.

Sur cette rponse, le peloton d'excution mit en joue les
condamns qui s'taient embrasss pour la dernire fois.

Une dtonation retentit. La main dans la main, tous deux
tombrent.

Ainsi finirent ces hommes, chargs de tous ces crimes qu'une
extraordinaire ressemblance leur avait permis de commettre
impunment depuis tant d'annes. Le seul sentiment humain qu'ils
eussent jamais prouv, cette farouche amiti de frre  frre
qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, les avait suivis jusque
dans la mort.


XVI
Conclusion

Cependant la guerre civile se poursuivait avec ses phases
diverses. Quelques vnements s'taient rcemment accomplis, dont
James Burbank n'avait pu avoir connaissance depuis son dpart de
Camdless-Bay et qu'il n'apprit qu'au retour.

En somme, il semblait que, pendant cette priode, l'avantage et
t obtenu par les confdrs concentrs autour de Corinth, au
moment o les fdraux occupaient la position de Pittsburg-
Landing. L'arme sparatiste avait, pour la commander, Johnston,
gnral en chef, et sous lui, Beauregard, Hardee, Braxton-Bagg,
l'vque Polk, autrefois lve de West-Point, et elle profita
habilement de l'imprvoyance des nordistes. Le 5 avril,  Shiloh,
ceux-ci s'taient laiss surprendre -- ce qui avait amen la
dispersion de la brigade Hea-body et la retraite de Sherman.
Toutefois, les confdrs payrent cruellement le succs qu'ils
venaient d'obtenir; l'hroque Johnston fut tu pendant qu'il
repoussait l'arme fdrale.

Tel avait t le premier jour de la bataille du 5 avril. Le
surlendemain, le combat s'engagea sur toute la ligne, et Sherman
parvint  reprendre Shiloh.  leur tour, les confdrs durent
fuir devant les soldats de Grant. Sanglante bataille! Sur quatre-
vingt mille hommes engags, vingt mille blesss ou morts!

Ce fut ce dernier fait de guerre que James Burbank et ses
compagnons apprirent le lendemain de leur arrive  Castle-House,
o ils avaient pu rentrer ds le 7 avril.

En effet, aprs l'excution des frres Texar, ils avaient suivi le
capitaine Howick, qui conduisait son dtachement et ses
prisonniers vers le littoral. Au cap Malabar stationnait un des
btiments de la flottille en croisire sur la cte. Ce btiment
les amena  Saint-Augustine. Puis, une canonnire, qui les prit 
Picolata, vint les dbarquer au pier de Camdless-Bay.

Tous taient donc de retour  Castle-House -- mme Zermah, qui
avait survcu  ses blessures. Transporte jusqu'au navire fdral
par Mars et ses camarades, les soins ne lui avaient pas manqu 
bord. Et, d'ailleurs, si heureuse d'avoir sauv sa petite Dy,
d'avoir retrouv tous ceux qu'elle aimait, aurait-elle pu mourir?

Aprs tant d'preuves, on comprend ce que dut tre la joie de
cette famille, dont tous les membres taient enfin runis pour ne
plus jamais se sparer. Mme Burbank, son enfant prs d'elle,
revint peu  peu  la sant. N'avait-elle pas prs d'elle son
mari, son fils, Miss Alice qui allait devenir sa fille, Zermah et
Mars? Et plus rien  craindre dsormais du misrable ou plutt des
deux misrables, dont les principaux complices taient entre les
mains des fdraux.

Cependant un bruit s'tait rpandu, et, on ne l'a pas oubli, il
en avait t question dans l'entretien des deux frres  l'le
Carneral. On disait que les nordistes allaient abandonner
Jacksonville, que le commodore Dupont, bornant son action au
blocus du littoral, se prparait  retirer les canonnires qui
assuraient la scurit du Saint-John. Ce projet pouvait videmment
compromettre la scurit des colons dont on connaissait la
sympathie pour les ides anti-esclavagistes -- et plus
particulirement de James Burbank.

Le bruit tait fond. En effet,  la date du 8, le lendemain du
jour o toute la famille s'tait retrouve  Castle-House, les
fdraux opraient l'vacuation de Jacksonville. Aussi, quelques-
uns des habitants, qui s'taient montrs favorables  la cause
unioniste, crurent-ils devoir se rfugier, les uns  Port-Royal,
les autres  New-York.

James Burbank ne jugea pas  propos de les imiter. Les Noirs
taient revenus  la plantation, non comme esclaves, mais comme
affranchis, et leur prsence pouvait assurer la scurit de
Camdless-Bay. D'ailleurs, la guerre entrait dans une phase
favorable au Nord -- ce qui allait permettre  Gilbert de rester
quelque temps  Castle-House, pour clbrer son mariage avec Alice
Stannard.

Les travaux de la plantation avaient donc recommenc, et
l'exploitation eut bientt repris son cours. Il n'tait plus
question de mettre en demeure James Burbank d'excuter l'arrt
qui expulsait les affranchis du territoire de la Floride. Texar et
ses partisans n'taient plus l pour soulever la populace.
D'ailleurs, les canonnires du littoral auraient promptement
rtabli l'ordre  Jacksonville.

Quant aux belligrants, ils allaient tre aux prises pendant trois
ans encore, et, mme, la Floride tait destine  recevoir de
nouveau quelques contrecoups de la guerre.

En effet, cette anne, au mois de septembre, les navires du
commodore Dupont apparurent  la hauteur du Saint-John-Bluffs,
vers l'embouchure du fleuve, et Jacksonville fut reprise une
deuxime fois. Une troisime fois, en 1866, le gnral Seymour
vint l'occuper, sans avoir prouv de rsistance srieuse.

Le 1er janvier 1863, une proclamation du prsident Lincoln avait
aboli l'esclavage dans tous les tats de l'Union. Toutefois, la
guerre ne fut termine que le 9 avril 1865. Ce jour-l, 
Appomaltox-Court-House, le gnral Lee se rendit avec toute son
arme au gnral Grant, aprs une capitulation qui fut  l'honneur
des deux partis.

Il y avait donc eu quatre ans d'une lutte acharne entre le Nord
et le Sud. Elle avait cot deux milliards sept cents millions de
dollars, et fait tuer plus d'un demi-million d'hommes; mais
l'esclavage tait aboli dans toute l'Amrique du Nord.

Ainsi fut  jamais assure l'indivisibilit de la Rpublique des
tats-Unis, grce aux efforts de ces Amricains, dont, prs d'un
sicle avant, les anctres avaient affranchi leur pays dans la
guerre de l'indpendance.



     [1] Environ 3000 hectares.
     [2] galement orthographi _baracon_ : Sorte de
comptoir europen sur le littoral africain o les noirs,
vendus comme esclaves, taient rassembls avant d'tre
embarqus sur les vaisseaux ngriers.
     [3] Environ 180 lieues.
     [4] M. Poussielgue, mort malheureusement avant
d'avoir pu achever son voyage d'exploration.
     [5] Plus de 140 lieues.
     [6] Petite ville du comt de Putnam.
     [7] Lac qui alimente un des principaux affluents du
Saint-John.





End of the Project Gutenberg EBook of Nord contre sud, by Jules Verne

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