The Project Gutenberg EBook of Antoine et Cloptre, by William Shakespeare

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Title: Antoine et Cloptre

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 30, 2005 [EBook #15942]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLOPTRE ***




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Note du transcripteur:

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  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 2
  Jules Csar.
  Cloptre.  Macbeth.  Les Mprises.
  Beaucoup de bruit pour rien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864


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ANTOINE
ET
CLOPTRE


TRAGDIE



NOTICE SUR ANTOINE ET CLOPTRE


On critiquera sans doute, dans cette pice, le peu de liaison des
scnes entre elles, dfaut qui tient  la difficult de rassembler une
succession rapide et varie d'vnements dans un mme tableau; mais
cette varit et ce dsordre apparent tiennent la curiosit toujours
veille, et un intrt toujours plus vif meut les passions du lecteur
jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la lecture
d'_Antoine et Cloptre_ qu'aprs s'tre pntr de la _Vie d'Antoine_
par Plutarque: c'est encore  cette source que le pote a puis son
plan, ses caractres et ses dtails.

Peut-tre les caractres secondaires de cette pice sont-ils plus
lgrement esquisss que dans les autres grands drames de Shakspeare;
mais tous sont vrais, et tous sont  leur place. L'attention en est
moins distraite des personnages principaux qui ressortent fortement, et
frappent l'imagination.

On voit dans Antoine un mlange de grandeur et de faiblesse;
l'inconstance et la lgret sont ses attributs; gnreux, sensible,
passionn, mais volage, il prouve qu' l'amour extrme du plaisir,
un homme de son temprament peut joindre, quand les circonstances
l'exigent, une me leve, capable d'embrasser les plus nobles
rsolutions, mais qui cde toujours aux sductions d'une femme.

Par opposition au caractre aimable d'Antoine, Shakspeare nous peint
Octave Csar faux, sans courage, d'une me troite, hautaine et
vindicative. Malgr les flatteries des potes et des historiens,
Shakspeare nous semble avoir devin le vrai caractre de ce prince,
qui avoua lui-mme, en mourant, qu'il avait port un masque depuis son
avnement  l'empire.

Lpide, le troisime triumvir, est l'ombre au tableau  ct d'Antoine
et de Csar; son caractre faible, indcis et sans couleur, est trac
d'une manire trs-comique dans la scne o nobarbus et Agrippa
s'amusent  singer son ton et ses discours. Son plus bel exploit est
dans la dernire scne de l'acte prcdent, o il tient bravement tte
 ses collgues, le verre  la main, encore est-on oblige d'emporter
ivre-mort ce TROISIME PILIER DE L'UNIVERS.

On regrette que le jeune Pompe ne paraisse qu'un instant sur la scne;
peut-tre oublie-t-il trop facilement sa mission sacre, de venger un
pre, aprs la noble rponse qu'il adresse aux triumvirs; et l'on est
presque tent d'approuver le hardi projet de ce Mncrate qui dit avec
amertume: Ton pre,  Pompe, n'et jamais fait un trait semblable.
Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement. D'ailleurs l'art
exige que l'intrt ne soit pas trop dispers dans une composition
dramatique; voil pourquoi l'aimable Octavie ne nous est aussi montre
qu'en passant; cette femme si douce, si pure, si vertueuse, dont les
grces modestes sont clipses par l'clat trompeur et l'ostentation de
son indigne rivale.

Cloptre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et ruse que
nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie de contrastes:
tour  tour vaniteuse comme une coquette et grande comme une reine,
volage dans sa soif des volupts, et sincre dans son attachement pour
Antoine; elle semble cre pour lui et lui pour elle. Si sa passion
manque de dignit tragique, comme le malheur l'ennoblit, comme elle
s'lve  la hauteur de son rang par l'hrosme qu'elle dploie  ses
derniers instants! Elle se montre digne, en un mot, de partager la tombe
d'Antoine.

Une scne qui nous a sembl d'un pathtique profond, c'est celle o
nobarbus, bourrel de remords de sa trahison, adresse  la Nuit une
protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le nom
d'Antoine, dont la gnrosit l'a rappel au sentiment de ses devoirs.

Johnson prtend que cette pice n'avait point t divise en actes
par l'auteur, ou par ses premiers diteurs. On pourrait donc altrer
arbitrairement la division que nous avons adopte d'aprs le texte
anglais; peut-tre, d'aprs cette observation de Johnson, Letourneur
s'tait-il cru autoris  renvoyer deux ou trois scnes  la fin, comme
oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rtablies.

Selon le docteur Malone, la pice d'_Antoine et Cloptre_ a t
compose en 1608, et aprs celle de _Jules Csar_ dont elle est en
quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragdies
la mme connexion qu'entre les tragdies historiques de l'histoire
anglaise.



ANTOINE ET CLOPATRE

TRAGDIE


PERSONNAGES

  MARC-ANTOINE,       }
  OCTAVE CSAR,       } triumvirs.
  M. EMILIUS LEPIDUS, }
  SEXTUS POMPEIUS.
  DOMITIUS ENOBARBUS, }
  VENTIDIUS,          }
  EROS,               } amis
  SCARUS,             } d'Antoine
  DERCTAS,           }
  DEMETRIUS,          }
  PHILON,             }
  MECENE,     }
  AGRIPPA,    }
  DOLABELLA,  } amis de Csar.
  PROCULIUS, }
  THYREUS,    }
  GALLUS,   }
  MENAS,    } amis de Pompe.
  MENECRATE,}
  VARIUS,   }
  TAURUS, lieutenant de Csar.
  CASSIDIUS, lieutenant d'Antoine.
  SILIUS, officier de l'arme de Ventidius.
  EUPHRODIUS, dput d'Antoine 
  Csar.
  ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et
  DIOMEDE, serviteurs de Cloptre
  UN DEVIN.
  UN PAYSAN.
  CLOPATRE, reine d'gypte.
  OCTAVIE, soeur de Csar, femme
  d'Antoine.
  CHARMIANE, } femmes de Cloptre.
  IRAS,      }
  OFFICIERS.
  SOLDATS.
  MESSAGERS ET SERVITEURS.

La scne se passe dans diverses parties de l'empire romain.



ACTE PREMIER



SCNE I


Alexandrie.--Un appartement du palais de Cloptre.

_Entrent_ DMTRIUS ET PHILON.

PHILON.--En vrit, ce fol amour de notre gnral passe la mesure. Ses
beaux yeux, qu'on voyait, au milieu de ses lgions ranges en bataille,
tinceler, comme ceux de Mars arm, maintenant tournent leurs regards,
fixent leur attention sur un front basan. Son coeur de guerrier, qui,
plus d'une fois, dans la mle des grandes batailles, brisa sur son sein
les boucles de sa cuirasse, dment sa trempe. Il est devenu le soufflet
et l'ventail qui apaisent les impudiques dsirs d'une gyptienne[1].
Regarde, les voil qui viennent. (_Fanfares. Entrent Antoine et
Cloptre avec leur suite. Des eunuques agitent des ventails devant
Cloptre_).--Observe-le bien, et tu verras en lui la troisime colonne
de l'univers[2] devenue le jouet d'une prostitue. Regarde et vois.

[Note 1: Gipsy est ici employ dans ses deux sens d'_gyptienne_ et
de _Bohmienne_.]

[Note 2: Allusion au Triumvirat.]

CLOPATRE.--Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degr d'amour?

ANTOINE.--C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut calculer.

CLOPATRE.--Je veux tablir, par une limite, jusqu' quel point je puis
tre aime.

ANTOINE.--Alors il te faudra dcouvrir un nouveau ciel et une nouvelle
terre.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Des nouvelles, mon bon seigneur, des nouvelles de Rome!

ANTOINE.--Ta prsence m'importune: sois bref.

CLOPATRE.--Non; coute ces nouvelles, Antoine, Fulvie peut-tre est
courrouce. Ou qui sait, si l'imberbe Csar ne vous envoie pas ses
ordres suprmes: _Fais ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et
affranchis cet autre: obis, ou nous te rprimanderons._

ANTOINE.--Comment, mon amour?

CLOPATRE.--Peut-tre, et mme cela est trs-probable, peut-tre que
vous ne devez pas vous arrter plus longtemps ici; Csar vous donne
votre cong. Il faut donc l'entendre, Antoine.--O sont les ordres de
Fulvie? de Csar, veux-je dire? ou de tous deux?--Faites entrer les
messagers.--Aussi vrai que je suis reine d'gypte, tu rougis, Antoine:
ce sang qui te monte au visage rend hommage  Csar; ou c'est la honte
qui colore ton front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.--Les
messagers!

ANTOINE.--Que Rome se fonde dans le Tibre, que le vaste portique de
l'empire s'croule! C'est ici qu'est mon univers. Les royaumes ne sont
qu'argile. Notre globe fangeux nourrit galement la brute et l'homme. Le
noble emploi de la vie, c'est ceci (_il l'embrasse_), quand un tendre
couple, quand des amants comme nous peuvent le faire. Et j'invite
le monde sous peine de chtiment  reconnatre que nous sommes
incomparables!

CLOPATRE.--O rare imposture! Pourquoi a-t-il pous Fulvie s'il ne
l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne le suis pas.--Antoine sera
toujours lui-mme.

ANTOINE.--S'il est inspir par Cloptre. Mais au nom de l'amour et de
ses douces heures, ne perdons pas le temps en fcheux entretiens. Nous
ne devrions pas laisser couler maintenant sans quelque plaisir une
seule minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?

CLOPATRE.--Entendez les ambassadeurs.

ANTOINE.--Fi donc! reine querelleuse,  qui tout sied: gronder, rire,
pleurer: chaque passion brigue  l'envie l'honneur de paratre belle et
de se faire admirer sur votre visage. Point de dputs! Je suis 
toi, et  toi seule, et ce soir, nous nous promnerons dans les rues
d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple... Venez, ma
reine: hier au soir vous en aviez envie. (_Au messager_.) Ne nous parle
pas.

(Ils sortent avec leur suite.)

DMTRIUS.--Antoine fait-il donc si peu de cas de Csar?

PHILON.--Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine, il s'carte trop
de ce caractre qui devrait toujours accompagner Antoine.

DMTRIUS.--Je suis vraiment afflig de voir confirmer tout ce que
rpte de lui  Rome la renomme, si souvent menteuse: mais j'espre de
plus nobles actions pour demain... Reposez doucement!



SCNE II


Un autre appartement du palais.

_Entrent_ CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.

CHARMIANE.--Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable, presque
tout-puissant Alexas, o est le devin que vous avez tant vant  la
reine? Oh! que je voudrais connatre cet poux, qui, dites-vous, doit
couronner ses cornes de guirlandes[3]!

[Note 3: tre dshonor en se faisant gloire de l'tre, _charge his
horns with garlands_; il y a des commentateurs qui lisent _change_ au
lieu de _charge_.]

ALEXAS.--Devin!

LE DEVIN.--Que dsirez-vous?

CHARMIANE.--Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur, qui connaissez
les choses?

LE DEVIN.--Je sais lire un peu dans le livre immense des secrets de la
nature.

ALEXAS.--Montrez-lui votre main.

(Entre nobarbus.)

NOBARBUS.--Qu'on serve promptement le repas: et du vin en abondance,
pour boire  la sant de Cloptre.

CHARMIANE.--Mon bon monsieur, donnez-moi une bonne fortune.

LE DEVIN.--Je ne la fais pas, mais je la devine.

CHARMIANE.--Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une bonne.

LE DEVIN.--Vous serez encore plus belle que vous n'tes.

CHARMIANE.--Il veut dire en embonpoint.

IRAS.--Non; il veut dire que vous vous farderez quand vous serez
vieille.

CHARMIANE.--Que les rides m'en prservent!

ALEXAS.--Ne troublez point sa prescience, et soyez attentive.

CHARMIANE.--Chut!

LE DEVIN.--Vous aimerez plus que vous ne serez aime.

CHARMIANE.--J'aimerais mieux m'chauffer le foie avec le vin.

ALEXAS.--Allons, coutez.

CHARMIANE.--Voyons, maintenant, quelque bonne aventure; que j'pouse
trois rois dans une matine, que je devienne veuve de tous trois, que
j'aie  cinquante ans un fils auquel Hrode[4] de Jude rende hommage.
Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave Csar, et de marcher
l'gale de ma matresse.

[Note 4: Hrode rendit hommage aux Romains pour conserver le royaume
de Jude. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au personnage de ce
monarque dans _les Mystres_ de l'origine du thtre. Hrode y tait
toujours reprsent comme un tyran sombre et cruel, et son nom devint
une expression proverbiale pour peindre la fureur dans ses excs.

C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comdien qu'il outre le caractre
d'Hrode, _out-Herods Herod_.

Dans cette tragdie (_Antoine et Cloptre_), Alexas dit  la reine
qu'Hrode de Jude lui-mme n'ose pas la regarder quand elle est de
mauvaise humeur. Charmiane dsire donc un fils qui soit respect
d'Hrode, c'est--dire des monarques les plus fiers et les plus cruels.]

LE DEVIN.--Vous survivrez  la reine que vous servez.

CHARMIANE.--Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une longue vie que des
figues[5].

[Note 5: Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un
rapport mystrieux entre ce mot de _figues_ prononc sans intention, et
la corbeille de figues, qui, au cinquime acte, renferme l'aspic dont la
morsure abrge les jours de Cloptre.]

LE DEVIN.--Vous avez prouv dans le pass une meilleure fortune que
celle qui vous attend.

CHARMIANE.--A ce compte, il y a toute apparence que mes enfants n'auront
pas de nom[6]. Je vous prie, combien dois-je avoir de garons et de
filles?

[Note 6: C'est--dire je n'aurai point d'enfants.]

LE DEVIN.--Si chacun de vos dsirs avait un sein fcond, vous auriez un
million d'enfants.

CHARMIANE.--Tais-toi, insens! Je te pardonne, parce que tu es un
sorcier.

ALEXAS.--Vous croyez que votre couche est la seule confidente de vos
dsirs.

CHARMIANE.--Allons, viens. Dis aussi  Iras sa bonne aventure.

ALEXAS.--Nous voulons tous savoir notre destine.

NOBARBUS.--Ma destine, comme celle de la plupart de vous, sera d'aller
nous coucher ivres ce soir.

LE DEVIN.--Voil une main qui prsage la chastet, si rien ne s'y oppose
d'ailleurs.

CHARMIANE.--Oui, comme le Nil dbord prsage la famine...

IRAS.--Allez, foltre compagne de lit, vous ne savez pas prdire.

CHARMIANE.--Oui, si une main humide n'est pas un pronostic de fcondit,
il n'est pas vrai que je puisse me gratter l'oreille.--Je t'en prie,
dis-lui seulement une destine tout ordinaire.

LE DEVIN.--Vos destines se ressemblent.

IRAS.--Mais comment, comment? Citez quelques particularits.

LE DEVIN.--J'ai dit.

IRAS.--Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de bonne fortune de plus
qu'elle?

CHARMIANE.--Et si vous aviez un pouce de bonne fortune de plus que moi,
o le choisiriez-vous?

IRAS.--Ce ne serait pas au nez de mon mari.

CHARMIANE.--Que le ciel corrige nos mauvaises penses!--Alexas! allons,
sa bonne aventure,  lui, sa bonne aventure. Oh! qu'il pouse une femme
qui ne puisse pas marcher. Douce Isis[7], je t'en supplie, que cette
femme meure! et alors donne-lui-en une pire encore, et aprs celle-l
d'autres toujours plus mchantes, jusqu' ce que la pire de toutes le
conduise en riant  sa tombe, cinquante fois dshonor. Bonne Isis,
exauce ma prire, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions
plus importantes, accorde-moi cette grce; bonne Isis, je t'en conjure!

[Note 7: Les gyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils
reprsentaient tenant dans sa main une sphre et une amphore pleine de
bl.]

IRAS.--Ainsi soit-il; chre desse, entends la prire que nous
t'adressons toutes! car si c'est un crve-coeur de voir un bel homme
avec une mauvaise femme, c'est un chagrin mortel de voir un laid malotru
sans cornes: ainsi donc, chre Isis, par biensance, donne-lui la
destine qui lui convient.

CHARMIANE.--Ainsi soit-il.

ALEXAS.--Voyez-vous; s'il dpendait d'elles de me dshonorer, elles se
prostitueraient pour en venir  bout.

NOBARBUS.--Silence: voici Antoine.

CHARMIANE.--Ce n'est pas lui; c'est la reine.

(Entre Cloptre.)

CLOPATRE.--Avez-vous vu mon seigneur?

NOBARBUS.--Non, madame.

CLOPATRE.--Est-ce qu'il n'est pas venu ici?

CHARMIANE.--Non, madame.

CLOPATRE.--Il tait d'une humeur gaie... Mais tout  coup un souvenir
de Rome a saisi son me.--nobarbus!

NOBARBUS.--Madame?

CLOPATRE.--Cherchez-le, et l'amenez ici...--O est Alexas?

ALEXAS.--Me voici, madame,  votre service.--Mon seigneur s'avance.

(Antoine entre avec un messager et sa suite.)

CLOPATRE.--Nous ne le regarderons pas.--Suivez-moi.

(Sortent Cloptre, nobarbus, Alexas, Iras, Charmiane, le devin et la
suite.)

LE MESSAGER.--Fulvie, votre pouse, s'est avance sur le champ de
bataille...

ANTOINE.--Contre mon frre Lucius?

LE MESSAGER.--Oui: mais cette guerre a bientt t termine. Les
circonstances les ont aussitt rconcilis, et ils ont runi leurs
forces contre Csar. Mais, ds le premier choc, la fortune de Csar dans
la guerre les a chasss tous deux de l'Italie.

ANTOINE.--Bien: qu'as-tu de plus funeste encore  m'apprendre?

LE MESSAGER.--Les mauvaises nouvelles sont fatales  celui qui les
apporte.

ANTOINE.--Oui, quand elles s'adressent  un insens, ou  un lche;
poursuis.--Avec moi, ce qui est pass est pass, voil mon principe.
Quiconque m'apprend une vrit, dt la mort tre au bout de son rcit,
je l'coute comme s'il me flattait.

LE MESSAGER.--Labinus, et c'est une sinistre nouvelle, a envahi l'Asie
Mineure depuis l'Euphrate avec son arme de Parthes; sa bannire
triomphante a flott depuis la Syrie, jusqu' la Lydie et l'Ionie;
tandis que...

ANTOINE.--Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...

LE MESSAGER.--Oh! mon matre!

ANTOINE.--Parle-moi sans dtour: ne dguise point les bruits populaires:
appelle Cloptre comme on l'appelle  Rome; prends le ton d'ironie
avec lequel Fulvie parle de moi; reproche-moi mes fautes avec toute la
licence de la malignit et de la vrit runies.--Oh! nous ne portons
que des ronces quand les vents violents demeurent immobiles; et le rcit
de nos torts est pour nous une culture.--Laisse-moi un moment.

LE MESSAGER.--Selon votre plaisir, seigneur.

(Il sort.)

ANTOINE.--Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le messager de Sicyone.

PREMIER SERVITEUR.--Le messager de Sicyone? y en a-t-il un?

SECOND SERVITEUR.--Seigneur, il attend vos ordres.

ANTOINE.--Qu'il vienne.--Il faut que je brise ces fortes chanes
gyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion. (_Entre un autre
messager._) Qui tes-vous?

LE SECOND MESSAGER.--Votre pouse Fulvie est morte.

ANTOINE.--O est-elle morte?

LE MESSAGER.--A Sicyone: la longueur de sa maladie, et d'autres
circonstances plus graves encore, qu'il vous importe de connatre, sont
dtailles dans cette lettre.

(Il lui donne la lettre.)

ANTOINE.--Laissez-moi seul. (_Le messager sort_.) Voil une grande me
partie! Je l'ai pourtant dsir.--L'objet que nous avons repouss avec
ddain, nous voudrions le possder encore! Le plaisir du jour diminue
par la rvolution des temps et devient une peine.--Elle est bonne parce
qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait la ramener!--Il
faut absolument que je m'affranchisse du joug de cette reine
enchanteresse. Mille maux plus grands que ceux que je connais dj sont
prs d'clore de mon indolence.--O es-tu, nobarbus?

(nobarbus entre.)

NOBARBUS.--Que voulez-vous, seigneur?

ANTOINE.--Il faut que je parte sans dlai de ces lieux.

NOBARBUS.--En ce cas, nous tuons toutes nos femmes. Nous voyons combien
une duret leur est mortelle: s'il leur faut subir notre dpart, la mort
est l pour elles.

ANTOINE.--Il faut que je parte.

NOBARBUS.--Dans une occasion pressante, que les femmes meurent!--Mais
ce serait piti de les rejeter pour un rien, quoique compares  un
grand intrt elles doivent tre comptes pour rien. Au moindre bruit
de ce dessein, Cloptre meurt, elle meurt aussitt; je l'ai vue mourir
vingt fois pour des motifs bien plus lgers. Je crois qu'il y a de
l'amour pour elle dans la mort, qui lui procure quelque jouissance
amoureuse, tant elle est prompte  mourir.

ANTOINE.--Elle est ruse  un point que l'homme ne peut imaginer.

NOBARBUS.--Hlas, non, seigneur! Ses passions ne sont formes que des
plus purs lments de l'amour. Nous ne pouvons comparer ses soupirs et
ses larmes aux vents et aux flots. Ce sont de plus grandes temptes que
celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut tre une ruse chez elle.
Si c'en est une, elle fait tomber la pluie aussi bien que Jupiter.

ANTOINE.--Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!

NOBARBUS.--Ah! seigneur, vous auriez manqu de voir une merveille; et
n'avoir pas t heureux par elle, c'et t dcrditer votre voyage.

ANTOINE.--Fulvie est morte.

NOBARBUS.--Seigneur?

ANTOINE.--Fulvie est morte.

NOBARBUS.--Fulvie?

ANTOINE.--Morte!

NOBARBUS.--Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un sacrifice d'actions
de grces! Quand il plat  leur divinit d'enlever  un homme sa femme,
ils lui montrent les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui
faisant voir que lorsque les vieilles robes sont uses, il reste des
gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre femme que
Fulvie, alors vous auriez une vritable blessure et des motifs pour
vous lamenter; mais votre chagrin porte avec lui sa consolation; votre
vieille chemise vous donne un jupon neuf. En vrit, pour verser des
larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler avec un oignon.

ANTOINE.--Les affaires qu'elle a entames dans l'tat ne peuvent
supporter mon absence.

NOBARBUS.--Et les affaires que vous avez entames ici ne peuvent se
passer de vous, surtout celle de Cloptre, qui dpend absolument de
votre prsence.

ANTOINE.--Plus de frivoles rponses.--Que nos officiers soient instruits
de ma rsolution. Je dclarerai  la reine la cause de notre expdition,
et j'obtiendrai de son amour la libert de partir. Car ce n'est pas
seulement la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants encore,
qui parlent fortement  mon coeur: des lettres aussi de plusieurs de nos
amis qui travaillent pour nous dans Rome, pressent mon retour dans ma
patrie. Sextus Pompe a dfi Csar, et il tient l'empire de la mer.
Notre peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais  l'homme de
mrite, que lorsque son mrite a disparu, commence  faire passer toutes
les dignits et la gloire du grand Pompe sur son fils, qui, grand dj
en renomme et en puissance, plus grand encore par sa naissance et
son courage, passe pour un grand guerrier; si ses avantages vont en
croissant, l'univers pourrait tre en danger. Plus d'un germe se
dveloppe, qui, semblable au poil d'un coursier[8], n'a pas encore le
venin du serpent, mais est dj dou de la vie. Apprends  ceux dont
l'emploi dpend de nous, que notre bon plaisir est de nous loigner
promptement de ces lieux.

[Note 8: Une vieille superstition populaire disait que la crinire
d'un cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en animaux
vivants.]

NOBARBUS.--Je vais excuter vos ordres.

(Ils sortent.)



SCNE III


CLOPATRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.

CLOPATRE.--O est-il?

CHARMIANE.--Je ne l'ai pas vu depuis.

CLOPATRE.--Voyez o il est, qui est avec lui, et ce qu'il fait. Je ne
vous ai pas envoye.--Si vous le trouvez triste, dites que je suis 
danser; s'il est gai, annoncez que je viens de me trouver mal. Volez, et
revenez.

CHARMIANE.--Madame, il me semble que si vous l'aimez tendrement, vous ne
prenez pas les moyens d'obtenir de lui le mme amour.

CLOPATRE.--Que devrais-je faire,... que je ne fasse?

CHARMIANE.--Cdez-lui en tout; ne le contrariez en rien.

CLOPATRE.--Tu parles comme une folle; c'est le moyen de le perdre.

CHARMIANE.--Ne le poussez pas ainsi  bout, je vous en prie, prenez
garde: nous finissons par har ce que nous craignons trop souvent.
(_Antoine entre_.) Mais voici Antoine.

CLOPATRE.--Je suis malade et triste.

ANTOINE.--Il m'est pnible de lui dclarer mon dessein.

CLOPATRE.--Aide-moi, chre Charmiane,  sortir de ce lieu. Je vais
tomber. Cela ne peut durer longtemps: la nature ne peut le supporter.

ANTOINE.--Eh bien! ma chre reine...

CLOPATRE.--Je vous prie, tenez-vous loin de moi.

ANTOINE.--Qu'y a-t-il donc?

CLOPATRE.--Je lis dans vos yeux que vous avez reu de bonnes nouvelles.
Que vous dit votre pouse?--Vous pouvez partir. Plt aux dieux qu'elle
ne vous et jamais permis de venir!--Qu'elle ne dise pas surtout que
c'est moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous. Vous tes
tout  elle.

ANTOINE.--Les dieux savent bien...

CLOPATRE.--Non, jamais reine ne fut si indignement trahie... Cependant,
ds l'abord, j'avais vu poindre ses trahisons.

ANTOINE.--Cloptre!

CLOPATRE.--Quand tu branlerais de tes serments le trne mme des
dieux, comment pourrais-je croire que tu es  moi, que tu es sincre,
toi, qui as trahi Fulvie? Quelle passion extravagante a pu me laisser
sduire par ces serments des lvres aussitt viols que prononcs?

ANTOINE.--Ma tendre reine...

CLOPATRE.--Ah! de grce, ne cherche point de prtexte pour me quitter:
dis-moi adieu, et pars. Lorsque tu me conjurais pour rester,
c'tait alors le temps des paroles: tu ne parlais pas alors de
dpart.--L'ternit tait dans nos yeux et sur nos lvres. Le bonheur
tait peint sur notre front; aucune partie de nous-mmes qui ne nous ft
goter la flicit du ciel. Il en est encore ainsi, ou bien toi, le plus
grand guerrier de l'univers, tu en es devenu le plus grand imposteur!

ANTOINE.--Que dites-vous, madame?

CLOPATRE.--Que je voudrais avoir ta taille.--Tu apprendrais qu'il y
avait un coeur en gypte.

ANTOINE.--Reine, coutez-moi. L'imprieuse ncessit des circonstances
exige pour un temps notre service; mais mon coeur tout entier reste avec
vous. Partout, notre Italie tincelle des pes de la guerre civile.
Sextus Pompe s'avance jusqu'au port de Rome. L'galit de deux pouvoirs
domestiques engendre les factions. Le parti odieux, devenu puissant,
redevient le parti chri. Pompe proscrit, mais riche de la gloire de
son pre, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux qui n'ont
point gagn au gouvernement actuel: leur nombre s'accrot et devient
redoutable, et les esprits fatigus du repos aspirent  en sortir par
quelque rsolution dsespre.--Un motif plus personnel pour moi, et qui
doit surtout vous rassurer sur mon dpart, c'est la mort de Fulvie.

CLOPATRE.--Si l'ge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de l'amour,
il l'a guri du moins de la crdulit de l'enfance!--Fulvie peut-elle
mourir?

ANTOINE.--Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et lisez  votre
loisir tous les troubles qu'elle a suscits. La dernire nouvelle est la
meilleure; voyez en quel lieu, en quel temps elle est morte.

CLOPATRE.--O le plus faux des amants! O sont les fioles[9] sacres que
tu as d remplir des larmes de ta douleur? Ah! je vois maintenant, je
vois par la mort de Fulvie comment la mienne sera reue!

[Note 9: Allusion aux fioles de larmes que les Romains dposaient
dans les mausoles.]

ANTOINE.--Cessez vos reproches, et prparez-vous  entendre les projets
que je porte en mon sein, qui s'accompliront ou seront abandonns selon
vos conseils. Je jure par le feu qui fconde le limon du Nil, que je
pars de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix ou la
guerre au gr de vos dsirs.

CLOPATRE.--Coupe mon lacet, Charmiane, viens; mais non.... laisse-moi:
je me sens mal, et puis mieux dans un instant: c'est ainsi qu'aime
Antoine!

ANTOINE.--Reine bien-aime, pargnez-moi: rendez justice  l'amour
d'Antoine, qui supportera aisment une juste procdure.

CLOPATRE.--Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de grce, dtourne-toi,
et verse des pleurs pour elle; puis, fais-moi tes adieux, et dis que ces
pleurs coulent pour l'gypte. Maintenant, joue devant moi une scne de
dissimulation profonde et qui imite l'honneur parfait.

ANTOINE.--Vous m'chaufferez le sang.--Cessez.

CLOPATRE.--Tu pourrais faire mieux, mais ceci est bien dj.

ANTOINE.--Je jure par mon pe!...

CLOPATRE.--Jure aussi par ton bouclier... Son jeu s'amliore; mais il
n'est pas encore parfait.--Vois, Charmiane, vois, je te prie, comme cet
emportement sied bien  cet Hercule romain[10].

[Note 10: Suivant une antique tradition, les Antonius descendaient
d'Hercule par son fils Anton. Plutarque observe qu'il y avait dans
le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui donnait quelque
ressemblance avec les statues et les mdailles d'Hercule, dont Antoine
affectait de contrefaire de son mieux le port et la contenance.]

ANTOINE.--Je vous laisse, madame.

CLOPATRE.--Aimable seigneur, un seul mot... Seigneur, il faut donc
nous sparer... Non, ce n'est pas cela: Seigneur, nous nous sommes
aims. Non, ce n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque
chose que je voudrais dire... Oh! ma mmoire est un autre Antoine; j'ai
tout oubli!

ANTOINE.--Si votre royaut ne comptait la nonchalance parmi ses sujets,
je vous prendrais vous-mme pour la nonchalance.

CLOPATRE.--C'est un pnible travail que de porter cette nonchalance
aussi prs du coeur que je la porte! Mais, seigneur, pardonnez, puisque
le soin de ma dignit me tue ds que ce soin vous dplat. Votre honneur
vous rappelle loin de moi; soyez sourd  ma folie, qui ne mrite pas la
piti; que tous les dieux soient avec vous! Que la victoire, couronne
de lauriers, se repose sur votre pe, et que de faciles succs jonchent
votre sentier!

ANTOINE.--Sortons, madame, venez. Telle est notre sparation, qu'en
demeurant ici vous me suivez pourtant, et que moi, en fuyant, je reste
avec vous.--Sortons.

(Ils sortent.)



SCNE IV


Rome.--Un appartement dans la maison de Csar.

_Entrent_ OCTAVE, CSAR, LPIDE _et leur suite_.

CSAR.--Vous voyez, Lpide, et vous saurez  l'avenir que ce n'est point
le vice naturel de Csar de har un grand rival.--Voici les nouvelles
d'Alexandrie. Il pche, il boit, et les lampes de la nuit clairent
ses dbauches. Il n'est pas plus homme que Cloptre, et la veuve de
Ptolme n'est pas plus effmine que lui. Il a donn  peine audience 
mes dputs, et daigne difficilement se rappeler qu'il a des collgues.
Vous reconnatrez dans Antoine l'abrg de toutes les faiblesses dont
l'humanit est capable.

LPIDE.--Je ne puis croire qu'il ait des torts assez grands pour
obscurcir toutes ses vertus. Ses dfauts sont comme les taches du
ciel, rendues plus clatantes par les tnbres de la nuit. Ils sont
hrditaires plutt qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les
a pas cherchs.

CSAR.--Vous tes trop indulgent. Accordons que ce ne soit pas un crime
de se laisser tomber sur la couche de Ptolme, de donner un royaume
pour un sourire, de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de
chanceler, en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de poing
avec une troupe de drles tremps de sueur. Dites que cette conduite
sied bien  Antoine, et il faut que ce soit un homme d'une trempe bien
extraordinaire pour que ces choses ne soient pas des taches dans son
caractre... Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
quand sa lgret[11] nous impose un si pesant fardeau: encore s'il ne
consumait dans les volupts que ses moments de loisir, le dgot et son
corps extnu lui en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
prcieux qui l'appelle  quitter ses divertissements, et parle si haut
pour sa fortune et pour la ntre, c'est mriter d'tre grond comme ces
jeunes gens, qui, dj dans l'ge de connatre leurs devoirs, immolent
leur exprience au plaisir prsent, et se rvoltent contre le bon
jugement.

[Note 11: Le mot _light_ est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue
le plus volontiers. _Light_ est ici pour _frivole_.]

(Entre un messager.)

LPIDE.--Voici encore des nouvelles.

LE MESSAGER, _ Csar_.--Vos ordres sont excuts, et d'heure en heure,
trs-noble Csar, vous serez instruit de ce qui se passe. Pompe est
puissant sur mer, et il parat aim de tous ceux que la crainte seule
attachait  Csar. Les mcontents se rendent dans nos ports; et le bruit
court qu'on lui a fait grand tort.

CSAR.--Je ne devais pas m'attendre  moins. L'histoire, ds son
origine, nous apprend que celui qui est au pouvoir a t bien-aim
jusqu'au moment o il l'a obtenu; et que l'homme tomb dans la disgrce,
qui n'avait jamais t aim, qui n'avait jamais mrit l'amour du
peuple, lui devient cher ds qu'il tombe. Cette multitude ressemble au
pavillon flottant sur les ondes, qui avance ou recule, suit servilement
l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement continuel.

LE MESSAGER.--Csar, je t'annonce que Mncrate et Mnas, deux fameux
pirates, exercent leur empire sur les mers, qu'ils fendent et sillonnent
de vaisseaux de toute espce. Ils font de frquentes et vives incursions
sur les ctes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages plissent 
leur nom seul, et la jeunesse ardente se rvolte. Nul vaisseau ne peut
se montrer qu'il ne soit pris aussitt qu'aperu. Le nom seul de Pompe
inspire plus de terreur que n'en inspirerait la prsence mme de toute
son arme.

CSAR.--Antoine, quitte tes dbauches et tes volupts! Lorsque repouss
de Mutine, aprs avoir tu les deux consuls, Hirtius et Pansa, tu fus
poursuivi par la famine, tu la combattis, malgr ta molle ducation,
avec une patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus l'urine
de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les animaux mmes auraient
rejetes avec dgot. Ton palais ne ddaignait pas alors les fruits les
plus sauvages des buissons pineux. Tel que le cerf affam, lorsque la
neige couvre les pturages, tu mchais l'corce des arbres. On dit que
sur les Alpes tu te repus d'une chair trange, dont la vue seule fit
prir plusieurs des tiens; et toi (ton honneur souffre maintenant de ces
rcits) tu supportas tout cela en guerrier si intrpide, que ton visage
mme n'en fut pas altr.

LPIDE.--C'est bien dommage.

CSAR.--Que la honte le ramne promptement  Rome. Il est temps que nous
nous montrions tous deux sur le champ de bataille. Assemblons, sans
tarder, notre conseil, pour concerter nos projets. Pompe prospre par
notre indolence.

LPIDE.--Demain, Csar, je serai en tat de vous instruire, avec
exactitude, de ce que je puis excuter sur mer et sur terre, pour faire
face aux circonstances prsentes.

CSAR.--C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu' demain. Adieu.

LPIDE.--Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez d'ici l des
mouvements qui se passent au dehors, je vous conjure de m'en faire part.

CSAR.--N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est mon devoir.

(Ils sortent.)



SCNE V


Alexandrie.--Appartement du palais.

_Entrent_ CLOPATRE, CHARMIANE, IRAS, _l'eunuque_ MARDIAN.

CLOPATRE.--Charmiane.

CHARMIANE.--Madame?

CLOPATRE.--Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore[12].

[Note 12: Plante narcotique.]

CHARMIANE.--Pourquoi donc, madame?

CLOPATRE.--Afin que je puisse dormir pendant tout le temps que mon
Antoine sera absent.

CHARMIANE.--Vous songez trop  lui.

CLOPATRE.--O trahison!...

CHARMIANE.--Madame, j'espre qu'il n'en est point ainsi.

CLOPATRE.--Eunuque! Mardian!

MARDIAN.--Quel est le bon plaisir de Votre Majest?

CLOPATRE.--Je ne veux pas maintenant t'entendre chanter. Je ne prends
aucun plaisir  ce qui vient d'un eunuque.--Il est heureux pour toi que
ton impuissance empche tes penses les plus libres d'aller errer hors
de l'gypte. As-tu des inclinations?

L'EUNUQUE.--Oui, gracieuse reine.

CLOPATRE.--En vrit?

MARDIAN.--Pas en _vrit_[13], madame, car je ne puis rien faire en
vrit que ce qu'il est honnte de faire; mais j'ai de violentes
passions, et je pense  ce que Mars fit avec Vnus.

[Note 13: _En vrit, indeed_ et _in deed; en effet, dans le fait, en
ralit_. Le jeu de mots est plus complet en anglais.]

CLOPATRE.--O Charmiane, o crois-tu qu'il soit  prsent? Est-il debout
ou assis? Se promne-t-il  pied ou est-il  cheval? Heureux coursier,
qui porte Antoine, conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu
portes? L'Atlas qui soutient la moiti de ce globe, le bras et le casque
de l'humanit.--Il dit maintenant ou murmure tout bas: O est mon
_serpent_ du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne.--Oh!
maintenant, je me nourris d'un poison dlicieux.--Penses-tu  moi qui
suis brunie par les brlants baisers du soleil, et dont le temps a dj
sillonn le visage de rides profondes?--O toi, Csar au large front,
dans le temps que tu tais ici  terre, j'tais un morceau de roi! et
le grand Pompe s'arrtait, et fixait ses regards sur mon front; il et
voulu y attacher  jamais sa vue, et mourir en me contemplant!

ALEXAS _entre_.--Souveraine d'gypte, salut!

CLOPATRE.--Que tu es loin de ressembler  Marc-Antoine! Et cependant,
venant de sa part, il me semble que cette pierre philosophale t'a chang
en or. Comment se porte mon brave Marc-Antoine?

ALEXAS.--La dernire chose qu'il ait faite, chre reine, a t de baiser
cent fois cette perle orientale.--Ses paroles sont encore graves dans
mon coeur.

CLOPATRE.--Mon oreille est impatiente de les faire passer dans le mien.

ALEXAS.--Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidle Romain envoie  la
reine d'gypte ce trsor de l'hutre, et que, pour rehausser la mince
valeur du prsent, il ira bientt  ses pieds dcorer de royaumes
son trne superbe; dis-lui que bientt tout l'Orient la nommera sa
souveraine. L-dessus, il me fit un signe de tte, et monta d'un
air grave sur son coursier fougueux, qui alors a pouss de si grands
hennissements, que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a rduit au silence.

CLOPATRE.--Dis-moi, tait-il triste ou gai?

ALEXAS.--Comme la saison de l'anne qui est place entre les extrmes de
la chaleur et du froid; il n'tait ni triste ni gai.

CLOPATRE.--O caractre bien partag! Observe-le bien, observe-le bien,
bonne Charmiane; c'est bien lui, mais observe-le bien; il n'tait pas
triste, parce qu'il voulait montrer un front serein  ceux qui composent
leur visage sur le sien; il n'tait pas gai, ce qui semblait leur dire
qu'il avait laiss en gypte son souvenir et sa joie, mais il gardait
un juste milieu. O cleste mlange! Que tu sois triste ou gai, les
transports de la tristesse et de la joie te conviennent galement, plus
qu' aucun autre mortel!--As-tu rencontr mes courriers?

ALEXAS.--Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les dpchez-vous si prs
l'un de l'autre?

CLOPATRE.--Il prira misrable, l'enfant qui natra le jour o
j'oublierai d'envoyer vers Antoine.--Charmiane, de l'encre et du
papier.--Sois le bienvenu, cher Alexas.--Charmiane, ai-je jamais autant
aim Csar?

CHARMIANE.--O ce brave Csar!

CLOPATRE.--Que ton exclamation t'touffe! Dis, le brave Antoine.

CHARMIANE.--Ce vaillant Csar!

CLOPATRE.--Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si tu oses encore
comparer Csar avec le plus grand des hommes.

CHARMIANE.--Sauf votre bon plaisir, je ne fais que rpter ce que vous
disiez vous-mme.

CLOPATRE.--Temps de jeunesse quand mon jugement n'tait pas encore
mr.--Coeur glac de rpter ce que je disais alors.--Mais viens,
sortons: donne-moi de l'encre et du papier; il aura chaque jour plus
d'un message, duss-je dpeupler l'gypte.

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I


Messine.--Appartement de la maison de Pompe.

_Entrent_ POMPE, MNCRATE ET MNAS.

POMPE.--Si les grands dieux sont justes, ils seconderont les armes du
parti le plus juste.

MNCRATE.--Vaillant Pompe, songez que les dieux ne refusent pas ce
qu'ils diffrent d'accorder.

POMPE.--Tandis qu'au pied de leur trne nous les implorons, la cause
que nous les supplions de protger dprit.

MNCRATE.--Nous nous ignorons nous-mmes, et nous demandons souvent
notre ruine, leur sagesse nous refuse pour notre bien, et nous gagnons 
ne pas obtenir l'objet de nos prires.

POMPE.--Je russirai: le peuple m'aime, et la mer est  moi; ma
puissance est comme le croissant de la lune, et mon esprance me prdit
qu'elle parviendra  son plein. Marc-Antoine est  table en gypte;
il n'en sortira jamais pour faire la guerre. Csar, en amassant de
l'argent, perd les coeurs; Lpide les flatte tous deux, et tous deux
flattent Lpide: mais il n'aime ni l'un ni l'autre, et ni l'un ni
l'autre ne se soucie de lui.

MNCRATE.--Csar et Lpide sont en campagne, amenant avec eux des
forces imposantes.

POMPE.--D'o tenez-vous cette nouvelle? Elle est fausse.

MNCRATE.--De Silvius, seigneur.

POMPE.--Il rve; je sais qu'ils sont encore tous deux  Rome, o ils
attendent Antoine.--Voluptueuse Cloptre, que tous les charmes de
l'amour prtent leur douceur  tes lvres fltries! Joins  la beaut
les arts magiques et la volupt; enchane le dbauch dans un cercle de
ftes; chauffe sans cesse son cerveau. Que les cuisiniers picuriens
aiguisent son apptit par des assaisonnements toujours renouvels, afin
que le sommeil et les banquets lui fassent oublier son honneur dans la
langueur du Lth.--Qu'y a-t-il, Varius?

(Varius parat.)

VARIUS.--Comptez sur la vrit de la nouvelle que je vous annonce.
Marc-Antoine est d'heure en heure attendu  Rome: depuis qu'il est parti
d'gypte il aurait eu le temps de faire un plus long voyage.

POMPE.--J'aurais cout plus volontiers une nouvelle moins srieuse...
Mnas, je n'aurais jamais pens que cet homme insatiable de volupts et
mis son casque pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier
qui vaut  lui seul plus que les deux autres ensemble... Mais concevons
de nous-mmes une plus haute opinion, puisque le bruit de notre marche
peut arracher des genoux de la veuve d'gypte cet Antoine qui n'est
jamais las de dbauches.

MNAS.--Je ne puis croire que Csar et Antoine puissent s'accorder
ensemble. Sa femme, qui vient de mourir, a offens Csar; son frre lui
a fait la guerre, quoiqu'il n'y ft pas, je crois, pouss par Antoine.

POMPE.--Je ne sais pas, Mnas, jusqu' quel point de lgres inimitis
peuvent cder devant de plus grandes. S'ils ne nous voyaient pas arms
contre eux tous, ils ne tarderaient pas  se disputer ensemble: car ils
ont assez de sujets de tirer l'pe les uns contre les autres: mais
jusqu' quel point la crainte que nous leur inspirons concilie-t-elle
leurs divisions et enchane-t-elle leurs petites discordes, c'est ce que
nous ne savons pas encore. Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux
dieux: il y va de notre vie de dployer toutes nos forces. Viens, Mnas.

(Ils sortent.)



SCNE II


Rome.--Appartement dans la maison de Lpide.

LPIDE, NOBARBUS.

LPIDE.--Cher nobarbus, tu feras une action louable et qui te sira
bien en engageant ton gnral  s'expliquer avec douceur et mnagement.

NOBARBUS.--Je l'engagerai  rpondre comme lui-mme. Si Csar l'irrite,
qu'Antoine regarde par-dessus la tte de Csar, et parle aussi firement
que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
pas raser aujourd'hui[14].

[Note 14: Je paratrais en nglig devant lui, sans aucune marque de
respect.]

LPIDE.--Ce n'est pas ici le temps des ressentiments particuliers.

NOBARBUS.--Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait natre.

LPIDE.--Les moins importantes doivent cder aux plus graves.

NOBARBUS.--Non, si les moins importantes viennent les premires.

LPIDE.--Tu parles avec passion: mais de grce ne remue pas les
tisons.--Voici le noble Antoine.

(Entrent Antoine et Ventidius.)

NOBARBUS.--Et voil Csar l-bas.

(Entrent Csar, Mcne et Agrippa.)

ANTOINE.--Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les
Parthes.--Ventidius, coute.

CSAR.--Je ne sais pas, Mcne; demande  Agrippa.

LPIDE.--Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que celui qui
nous a runis; que des causes plus lgres ne nous sparent pas. Les
torts peuvent tre rappels avec douceur; en discutant avec violence des
diffrends peu importants, nous rendons mortelles les blessures que nous
voulons gurir: ainsi donc, nobles collgues (je vous en conjure avec
instances), traitez les questions les plus aigres dans les termes les
plus doux, et que la mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.

ANTOINE.--C'est bien parl; si nous tions  la tte de nos armes et
prts  combattre, j'agirais ainsi.

CSAR.--Soyez le bienvenu dans Rome.

ANTOINE.--Merci!

CSAR.--Asseyez-vous.

ANTOINE.--Asseyez-vous, seigneur.

CSAR.--Ainsi donc...

ANTOINE.--J'apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point
blmables, ou qui, si elles le sont, ne vous regardent pas.

CSAR.--Je serais ridicule, si je me prtendais offens pour rien ou
pour peu de chose; mais avec vous surtout: plus ridicule encore si je
vous avais nomm avec des reproches, lorsque je n'avais point affaire de
prononcer votre nom.

ANTOINE.--Que vous importait donc, Csar, mon sjour en gypte?

CSAR.--Pas plus que mon sjour  Rome ne devait vous inquiter en
gypte: cependant, si de l vous cherchiez  me nuire, votre sjour en
gypte pouvait m'occuper.

ANTOINE.--Qu'entendez-vous par chercher  vous nuire?

CSAR.--Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par
ce qui m'est arriv ici; votre femme et votre frre ont pris les armes
contre moi, leur attaque tait pour vous un sujet de vous dclarer
contre moi, votre nom tait leur mot d'ordre.

ANTOINE.--Vous vous mprenez. Jamais mon frre ne m'a mis en avant dans
cette guerre. Je m'en suis instruit, et ma certitude est fonde sur
les rapports fidles de ceux mmes qui ont tir l'pe pour vous!
N'attaquait-il pas plutt mon autorit que la vtre? ne dirigeait-il
pas galement la guerre contre moi puisque votre cause est la mienne?
l-dessus mes lettres vous ont dj satisfait. Si vous voulez trouver un
prtexte de querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il ne
faut pas compter sur celui-ci.

CSAR.--Vous faites-l votre loge, en m'accusant de dfaut de jugement:
mais vous dguisez mal vos torts.

ANTOINE.--Non, non! Je sais, je suis certain que vous ne pouviez pas
manquer de faire cette rflexion naturelle, que moi, votre associ dans
la cause contre laquelle mon frre s'armait, je ne pouvais voir d'un
oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant  ma femme,
je voudrais que vous trouvassiez une autre femme doue du mme
caractre.--Le tiers de l'univers est sous vos lois; vous pouvez,
avec le plus faible frein, le gouverner  votre gr, mais non pas une
pareille femme.

NOBARBUS.--Plt au ciel que nous eussions tous de pareilles pouses!
les hommes pourraient aller  la guerre avec les femmes.

ANTOINE.--Les embarras qu'a suscits son impatience et son caractre
intraitable qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous
ont trop inquit, Csar; je vous l'accorde avec douleur; mais vous tes
forc d'avouer qu'il n'tait pas en mon pouvoir de l'empcher.

CSAR.--Je vous ai crit pendant que vous tiez plong dans les
dbauches,  Alexandrie; vous avez mis mes lettres dans votre poche, et
vous avez renvoy avec mpris mon dput de votre prsence.

ANTOINE.--Csar, il est entr brusquement, avant qu'on l'et admis. Je
venais de fter trois rois, et je n'tais plus tout  fait l'homme du
matin: mais le lendemain, j'en ai fait l'aveu moi-mme  votre dput;
ce qui quivalait  lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
rien dans notre diffrend. S'il faut que nous contestions ensemble,
qu'il ne soit plus question de lui.

CSAR.--Vous avez viol un article de vos serments, ce que vous n'aurez
jamais  me reprocher.

LPIDE.--Doucement, Csar.

ANTOINE.--Non, Lpide, laissez-le parler, l'honneur dont il parle
maintenant est sacr, en supposant que j'en ai manqu; voyons, Csar,
l'article de mon serment....

CSAR.--C'tait de me prter vos armes et votre secours  ma premire
rquisition; vous m'avez refus l'un et l'autre.

ANTOINE.--Dites plutt nglig, et cela pendant ces heures empoisonnes
qui m'avaient t la connaissance de moi-mme. Je vous en tmoignerai
mon repentir autant que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. La
vrit est que Fulvie, pour m'attirer hors d'gypte, vous a fait la
guerre ici. Et moi, qui tais sans le savoir le motif de cette guerre,
je vous en fais toutes les excuses o mon honneur peut descendre en
pareille occasion.

LPIDE.--C'est noblement parler.

MCNE.--S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser plus loin vos griefs
rciproques, de les oublier tout  fait, pour vous souvenir que le
besoin prsent vous invite  vous rconcilier?

LPIDE.--Sagement parl, Mcne.

NOBARBUS.--Ou bien empruntez-vous l'un  l'autre, pour le moment, votre
affection; et quand vous n'entendrez plus parler de Pompe, alors vous
vous la rendrez: vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
n'aurez pas autre chose  faire.

ANTOINE.--Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.

NOBARBUS.--J'avais presque oubli que la vrit devait se taire.

ANTOINE.--Tu manques de respect  cette assemble; ne dis plus rien.

NOBARBUS.--Allons, poursuivez. Je suis muet comme une pierre.

CSAR.--Je ne dsapprouve point le fond, mais bien, la forme de son
discours.--Il n'est pas possible que nous restions amis, nos principes
et nos actions diffrant si fort. Cependant, si je connaissais un lien
assez fort pour nous tenir troitement unis, je le chercherais dans le
monde entier.

AGRIPPA.--Permettez-moi, Csar...

CSAR.--Parle, Agrippa.

AGRIPPA.--Vous avez du ct maternel une soeur, la belle Octavie. Le
grand Marc-Antoine est veuf maintenant.

CSAR.--Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cloptre t'entendait, elle te
reprocherait, avec raison, ta tmrit....

ANTOINE.--Je ne suis pas mari, Csar; laissez-moi entendre Agrippa.

AGRIPPA.--Pour entretenir entre vous une ternelle amiti, pour faire de
vous deux frres, et unir vos coeurs par un noeud indissoluble, il faut
qu'Antoine pouse Octavie: sa beaut rclame pour poux le plus illustre
des mortels; ses vertus et ses grces en tout genre disent ce qu'elles
peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera toutes ces petites
jalousies, qui maintenant vous paraissent si grandes; et toutes les
grandes craintes qui vous offrent maintenant des dangers srieux
s'vanouiront. Les vrits mme ne vous paratront alors que des fables,
tandis que la moiti d'une fable passe maintenant pour la vrit. Sa
tendresse pour tous les deux vous enchanerait l'un  l'autre et vous
attirerait  tous deux tous les coeurs. Pardonnez ce que je viens de
dire: ce n'est pas la pense du moment, mais une ide tudie et mdite
par le devoir.

ANTOINE.--Csar veut-il parler?

CSAR.--Non, jusqu' ce qu'il sache comment Antoine reoit cette
proposition.

ANTOINE.--Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu'il
propose, si je disais: _Agrippa, j'y consens_?

CSAR.--Le pouvoir de Csar, et celui qu'a Csar sur Octavie.

ANTOINE.--Loin de moi la pense de mettre obstacle  ce bon dessein, qui
offre tant de belles esprances! _(A Csar_.) Donnez-moi votre main,
accomplissez cette gracieuse ouverture, et qu' compter de ce moment un
coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et prside  nos grands
desseins.

CSAR.--Voil ma main. Je vous cde une soeur aime comme jamais soeur
ne fut aime de son frre. Qu'elle vive pour unir nos empires et nos
coeurs, et que notre amiti ne s'vanouisse plus!

LPIDE.--Heureuse rconciliation! Ainsi soit-il.

ANTOINE.--Je ne songeais pas  tirer l'pe contre Pompe: il m'a tout
rcemment accabl des gards les plus grands et les plus rares; il faut
qu'au moins je lui en exprime ma reconnaissance, pour me drober au
reproche d'ingratitude: immdiatement aprs, je lui envoie un dfi.

LPIDE.--Le temps presse; il nous faut chercher tout de suite Pompe, ou
il va nous prvenir.

ANTOINE.--Et o est-il?

CSAR.--Prs du mont Misne.

ANTOINE.--Quelles sont ses forces sur terre?

CSAR.--Elles sont grandes et augmentent tous les jours: sur mer, il est
matre absolu.

ANTOINE.--C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une confrence
avec lui: htons-nous de nous la procurer; mais avant de nous mettre en
campagne, dpchons l'affaire dont nous avons parl.

CSAR.--Avec la plus grande joie, et je vous invite  venir voir ma
soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.

ANTOINE.--Lpide, ne nous privez pas de votre compagnie.

LPIDE.--Noble Antoine, les infirmits mmes ne me retiendraient pas.

(Fanfares; Antoine, Csar, Lpide sortent.)

MCNE.--Soyez le bienvenu d'gypte, seigneur nobarbus.

NOBARBUS.--Seconde moiti du coeur de Csar, digne Mcne!--Mon
honorable ami Agrippa!

AGRIPPA.--Bon nobarbus!

MCNE.--Nous devons tre joyeux, en voyant tout si heureusement
termin.--Vous vous tes bien trouv en gypte?

NOBARBUS.--Oui, Mcne. Nous dormions tant que le jour durait, et nous
passions les nuits  boire jusqu' la pointe du jour.

MCNE.--Huit sangliers rtis pour un djeuner[15]! et douze convives
seulement! Le fait est-il vrai?

[Note 15: On peut voir dans Plutarque quel tait le luxe des repas
d'Antoine.]

NOBARBUS.--Ce n'tait l qu'une mouche pour un aigle; nous avions, dans
nos festins, bien d'autres plats monstrueux et dignes d'tre remarqus.

MCNE.--C'est une reine bien magnifique, si la renomme dit vrai.

NOBARBUS.--Ds sa premire entrevue avec Marc-Antoine sur le fleuve
Cydnus, elle a pris son coeur dans ses filets.

AGRIPPA.--En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte  ses
yeux, si celui qui m'en a fait le rcit n'a pas invent.

NOBARBUS.--Je vais vous raconter cette entrevue:

La galre o elle tait assise, ainsi qu'un trne clatant, semblait
brler sur les eaux. La poupe tait d'or massif, les voiles de pourpre,
et si parfumes, que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames
d'argent frappaient l'onde en cadence au son des fltes, et les flots
amoureux se pressaient  l'envie  la suite du vaisseau. Pour Cloptre,
il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Couche sous un
pavillon de tissu d'or, elle effaait cette Vnus fameuse o nous voyons
l'imagination surpasser la nature;  ses cts taient assis de jeunes
et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des
ventails de couleurs varies, dont le vent semblait colorer les joues
dlicates qu'ils rafrachissaient comme s'ils eussent produit cette
chaleur qu'ils diminuaient.

AGRIPPA.--O spectacle admirable pour Antoine!...

NOBARBUS.--Ses femmes, comme autant de Nrides et de Sirnes,
cherchaient  deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec
grce. Une d'elles, telle qu'une vraie sirne, assise au gouvernail,
dirige le vaisseau: les cordages de soie obissent  ces mains douces
comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextrit. Du sein de la galre
s'exhalent d'invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais
adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine,
assis sur un trne au milieu de la place publique, est rest seul,
haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, et aussi t
contempler Cloptre et et abandonn sa place dans la nature.

AGRIPPA.--O merveille de l'gypte!

NOBARBUS.--Aussitt qu'elle fut dbarque, Antoine envoya vers elle et
l'invita  souper. Elle rpondit qu'il vaudrait mieux qu'il devnt son
hte, et qu'elle l'en conjurait. Notre galant Antoine,  qui jamais
femme n'entendit prononcer le mot _non_, va au festin aprs s'tre fait
raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur ce que ses
yeux seuls ont dvor.

AGRIPPA.--Prostitue royale! elle fit dposer au grand Csar son pe
sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.

NOBARBUS.--Je l'ai vue une fois sauter  cloche-pied pendant quarante
pas, dans les rues d'Alexandrie; et bientt, perdant haleine, elle
parla, tout essouffle; elle se fit une nouvelle perfection de ce
manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme
tout-puissant.

MCNE.--A prsent, voil Antoine oblig de la quitter pour toujours.

NOBARBUS.--Jamais, il ne la quittera pas. L'ge ne peut la fltrir, ni
l'habitude puiser l'infinie varit de ses appas. Les autres femmes
rassasient les dsirs qu'elles satisfont; mais elle, plus elle donne,
plus elle affame; car les choses les plus viles ont de la grce chez
elle: tellement, que les prtres sacrs la bnissent au milieu de ses
dbauches.

MCNE.--Si la beaut, la sagesse et la modestie peuvent fixer le coeur
d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.

AGRIPPA.--Allons-nous-en. Cher nobarbus, deviens mon hte pendant ton
sjour ici.

NOBARBUS.--Seigneur, je vous remercie humblement.

(Ils sortent.)



SCNE III


Rome.--Appartement de la maison de Csar.

CSAR, ANTOINE, OCTAVIE _au milieu d'eux, suite_ _et un_ DEVIN.

ANTOINE.--Le monde et ma charge importante m'arracheront quelquefois de
vos bras.

OCTAVIE.--Tout le temps de votre absence j'irai flchir les genoux
devant les dieux et les prier pour vous.

ANTOINE.--Adieu, seigneur...--Mon Octavie, ne jugez point mes torts sur
les rcits du monde. J'ai quelquefois pass les bornes, je l'avoue;
mais,  l'avenir, ma conduite ne s'cartera plus de la rgle. Adieu,
chre pouse.

OCTAVIE.--Adieu, seigneur.

CSAR.--Adieu, Antoine.

(Csar et Octavie sortent.)

ANTOINE.--Eh bien! maraud, voudrais-tu tre encore en gypte?

LE DEVIN.--Plt aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et que vous ne
fussiez jamais venu ici!

ANTOINE.--La raison, si tu peux la dire?

LE DEVIN.--Je la devine par mon art; mais ma langue ne peut l'exprimer:
retournez au plus tt en gypte.

ANTOINE.--Dis-moi qui, de Csar ou de moi, lvera le plus haut sa
fortune. O Antoine, ne reste donc point  ses cts. Ton dmon,
c'est--dire l'esprit qui te protge est noble, courageux, fier, sans
gal partout o celui de Csar n'est pas; mais prs de lui ton ange se
change en Terreur[16], comme s'il tait dompt. Ainsi donc, mets toujours
assez de distance entre lui et toi.

[Note 16: _A fear_. La Peur tait un personnage dans les anciennes
_Moralits_; quelques commentateurs ont voulu lire _a feard_, _effray_,
le sens est le mme, mais l'allusion n'existe plus.]

ANTOINE.--Ne me parle plus de cela.

LE DEVIN.--Je n'en parle qu' toi; je n'en parlerai jamais qu' toi
seul.--Si tu joues avec lui  quelque jeu que ce soit, tu es sr de
perdre. Il a tant de bonheur, qu'il te battra malgr tous tes avantages.
Ds qu'il brille prs de toi, ton clat s'clipse. Je te le rpte
encore: ton gnie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit prs
de lui. Loin de Csar, il reprend toute sa grandeur.

ANTOINE.--Va-t'en et dis  Ventidius que je veux lui parler. (_Le devin
sort_.)--Il marchera contre les Parthes... Soit science ou hasard, cet
homme a dit la vrit. Les ds mme obissent  Csar, et, dans nos
jeux, il gagne; ma plus grande adresse choue contre son bonheur, si
nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs des miens, quand
toutes les chances sont pour moi, et ses cailles battent toujours les
miennes dans l'enceinte o nous les excitons entre elles.--Je veux
retourner en gypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma
paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. (_Ventidius parat_.)
Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les Parthes: ta commission
est prte; suis-moi, et viens la recevoir.

(Ils sortent.)



SCNE IV


Une rue de Rome. LPIDE, MCNE, AGRIPPA.

LPIDE.--Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps: htez-vous de
suivre vos gnraux.

AGRIPPA.--Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le temps d'embrasser
Octavie, et nous partons.

LPIDE.--Adieu donc, jusqu' ce que je vous voie revtus de votre armure
guerrire, qui vous sied si bien  tous deux.

MCNE.--Si je ne me trompe sur ce voyage, Lpide, nous serons avant
vous au mont de Misne.

LPIDE.--Votre route est la plus courte: mes desseins m'obligent de
prendre des dtours, et vous gagnerez deux journes sur moi.

AGRIPPA ET MCNE.--Bon succs, seigneur!

LPIDE.--Adieu.



SCNE V


Alexandrie.--Appartement du palais. CLOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.

CLOPATRE.--Faites-moi de la musique. La musique est l'aliment
mlancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.

LES SUIVANTES.--La musique! Eh!

(Mardian entre.)

CLOPATRE.--Non, point de musique; allons plutt jouer au billard.
Viens, Charmiane.

CHARMIANE.--Mon bras me fait mal; vous ferez mieux de jouer avec
Mardian.

CLOPATRE.--Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons,
Mardian, veux-tu faire ma partie?

MARDIAN.--Aussi bien que je pourrai, madame.

CLOPATRE.--Ds que l'acteur montre de la bonne volont, quand il ne
russirait pas, il a droit  notre indulgence.--Mais je ne jouerai
pas  prsent.--Donnez-moi mes lignes; nous irons  la rivire, et l,
tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
des piges aux poissons dors: mon hameon courb percera leurs molles
oues.....et  chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant
prendre un Antoine, je m'crierai: _Ah! vous voil pris_.

CHARMIANE.--C'tait un tour bien plaisant, lorsque vous fites une
gageure avec Antoine sur votre pche, et qu'il tira de l'eau avec
transport un poisson sal que votre plongeur avait attach  sa
ligne[17].

[Note 17: La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espiglerie
semblable.]

CLOPATRE.--Ce temps-l! O temps! Je le plaisantai jusqu' lui faire
perdre patience; la nuit suivante, ma gaiet lui rendit la patience, et
le lendemain matin, avant la neuvime heure, je l'enivrai au point qu'il
alla se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et
moi je ceignis son pe Philippine[18].... (_Entre un messager_.) Oh! des
nouvelles d'Italie! Introduis tes fcondes nouvelles dans mes oreilles,
qui ont t si longtemps  sec.

[Note 18: Shakspeare donne ce nom  l'pe d'Antoine en mmoire de
ses exploits  Philppes.]

LE MESSAGER.--Madame.... madame....

CLOPATRE.--Antoine est mort? Si tu le dis, misrable, tu assassines ta
matresse. Mais s'il est libre et bien portant, si c'est l ce que tu
viens m'apprendre, voil de l'or, et baise les veines azures de cette
main, de cette main que des rois ont presse de leurs lvres, et n'ont
baise qu'en tremblant.

LE MESSAGER.--D'abord, madame: il se porte bien.

CLOPATRE.--Tiens, voil encore de l'or; mais prends garde, coquin. Nous
disons ordinairement que les morts vont bien. Si c'est l ce que tu veux
dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout
brlant dans la gorge qui annonce des malheurs.

LE MESSAGER.--Grande reine, daignez m'couter.

CLOPATRE.--Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y a rien de bon
dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de sant, pourquoi cette
physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses? S'il
n'est pas bien, tu devrais te prsenter devant moi comme une furie
couronne de serpents, et non sous la forme d'un homme.

LE MESSAGER.--Vous plat-il de m'entendre?

CLOPATRE.--J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si
tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de Csar, et
non pas son esclave, je verserai sur ta tte une pluie d'or et une grle
de perles.

LE MESSAGER.--Madame, il se porte bien.

CLOPATRE.--C'est bien parl.

LE MESSAGER.--Et il est ami de Csar.

CLOPATRE.--Tu es un brave homme.

LE MESSAGER.--Csar et lui sont plus amis que jamais.

CLOPATRE.--Tu feras ta fortune avec moi.

LE MESSAGER.--Mais cependant, madame...

CLOPATRE.--Je n'aime point ce _mais cependant_, il gte les bonnes
nouvelles; j'abhorre ce _mais_ qui prcde _cependant. Mais cependant_
est comme un gelier qui va traner aprs lui quelque monstrueux
malfaiteur. De grce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
le bien et le mal  la fois... Il est ami de Csar, il est en pleine
sant, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?

LE MESSAGER.--_Libre_, madame, non; je ne vous ai rien dit de semblable.
Il est li  Octavie.

CLOPATRE.--Pour quel service?

LE MESSAGER.--Pour le meilleur service, celui du lit.

CLOPATRE.--Je plis, Charmiane.

LE MESSAGER.--Madame, il est mari  Octavie.

CLOPATRE.--Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!

LE MESSAGER.--Madame, de la patience.

CLOPATRE.--Que dis-tu? Sors d'ici, horrible sclrat! (_Elle le
frappe_) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes;
j'arracherai tous les cheveux de ta tte. (_Elle le maltraite_.) Tu
seras fouett avec des verges de fer trempes dans de l'eau sale; tes
plaies, imprgnes de saumure, seront cuisantes.

LE MESSAGER.--Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je
n'ai pas fait le mariage.

CLOPATRE.--Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai une province;
tu parviendras  la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reu te
fera pardonner de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai, en outre,
tout ce que tu jugeras  propos de demander.

LE MESSAGER.--Il est mari, madame.

CLOPATRE.--Sclrat, tu as trop vcu.

(Elle tire un poignard.)

LE MESSAGER.--Ah! alors, je me sauve. Madame, que prtendez-vous? Je ne
suis coupable d'aucune faute.

CHARMIANE.--Madame, contenez-vous; cet homme est innocent.

CLOPATRE.--Il est des innocents qui n'chappent pas  la foudre!...
Que l'gypte s'ensevelisse dans le Nil, et que toutes les cratures
bienfaisantes se transforment en serpents!... Rappelez cet esclave:
malgr ma rage, je ne le mordrai point; rappelez-le.

CHARMIANE.--Il a peur de revenir.

CLOPATRE.--Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent en
frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que
je me suis donn moi-mme. Approche, mon ami. (_Le messager revient_.)
Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger  tre porteur de
mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agrable, mais
laisse les nouvelles fcheuses s'annoncer elles-mmes en se faisant
sentir.

LE MESSAGER.--J'ai rempli mon devoir.

CLOPATRE.--Il est mari? Il ne m'est pas possible de te har plus que
je ne fais, si tu dis encore _oui_.

LE MESSAGER.--Il est mari, madame.

CLOPATRE.--Que les dieux te confondent! tu oses donc persister?

LE MESSAGER.--Dois-je mentir, madame?

CLOPATRE.--Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; dt la moiti de mon
gypte tre submerge et change en citerne pour les serpents cailleux!
Va, va-t'en. Eusses-tu la beaut de Narcisse, tu me paratrais hideux...
Il est mari?...

LE MESSAGER.--Je demande pardon  Votre Majest.

CLOPATRE.--Il est mari?

LE MESSAGER.--Ne soyez point offense de ce que je ne voulais pas vous
dplaire. Me punir, pour obir  vos ordres, ne me parat pas juste. Il
est mari  Octavie.

CLOPATRE.--Oh! pourquoi son crime fait-il de toi,  mes yeux, un
sclrat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien sr de ce que tu dis?...
Va-t'en, la marchandise que tu as apporte de Rome est trop chre pour
moi. Qu'elle repose sur ta tte, et qu'elle cause ta perte.

(Le messager sort.)

CHARMIANE.--Noble reine, de la patience.

CLOPATRE.--En louant Antoine, j'ai dprci Csar.

CHARMIANE.--Bien, bien des fois, madame.

CLOPATRE.--J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmne de ce lieu. Je
succombe. Oh! Iras, Charmiane.--N'importe.--Cher Alexas, va trouver cet
homme, dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son ge, de
ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de ses cheveux.
Reviens promptement m'en instruire. (_Alexas sort_.) Qu'il m'abandonne
 jamais!--Mais non.--Charmiane, quoique sous une face il m'offre
les traits de Gorgone, sous les autres il me parait un dieu
Mars.--Recommande  Alexas de me rapporter de quelle taille elle
est.--Aie piti de moi, Charmiane; mais ne me parle pas, conduis-moi 
ma chambre.

(Elles sortent.)



SCNE VI


Les ctes d'Italie, prs de Misne.

POMPE ET MNAS _entrent d'un ct au son du tambour et des trompettes;
de l'autre_, CSAR, ANTOINE, LPIDE, NOBARBUS, MCNE ET AGRIPPA
_paraissent avec leurs soldats._

POMPE.--J'ai reu vos otages, vous avez les miens, et nous causerons
avant de nous battre.

CSAR.--Il convient que nous commencions par confrer ensemble, et c'est
pourquoi nous vous avons envoy nos propositions par crit. Si vous les
avez examines, faites-nous savoir si elles enchaneront votre pe
mcontente, et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, qui
autrement doit prir ici.

POMPE.--C'est  vous trois que je parle, vous les seuls snateurs de
ce vaste univers et les illustres agents des dieux.--Je ne vois pas
pourquoi mon pre manquerait de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et
des amis; tandis que Jules Csar, dont le fantme apparut  Philippes au
vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel motif engagea
le ple Cassius  conspirer? Et ce Romain vnr de tous les hommes, le
vertueux Brutus, quel motif le porta, avec les autres guerriers de son
parti, amants de la belle libert,  ensanglanter le Capitole? Ils ne
voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus. C'est le
mme motif qui m'a port  quiper ma flotte, dont le poids fait cumer
l'Ocan indign; avec elle, je veux chtier l'ingratitude que l'injuste
Rome a montre  mon illustre pre.

CSAR.--Prenez votre temps.

ANTOINE.--Pompe, tu ne peux nous intimider avec tes vaisseaux. Nous te
rpondrons sur mer. Sur terre, tu sais combien nos forces dpassent les
tiennes.

POMPE.--Sur terre, en effet, tes biens dpassent les miens, tu as la
maison de mon pre; mais puisque le coucou prend le nid des autres
oiseaux, reste-s-y tant que tu pourras.

LPIDE.--Ayez la bont de nous dire, car tout ceci s'loigne de la
question prsente, ce que vous dcidez sur les offres que nous vous
avons envoyes?

CSAR.--Oui, voil le point.

ANTOINE.--On ne te prie pas de consentir. C'est  toi de peser les
choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.

CSAR.--Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter une plus grande
fortune.

POMPE.--Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que
je purgerai la mer des pirates, et que j'enverrai du froment  Rome;
ceci convenu, nous nous sparerons avec nos pes sans brche et nos
boucliers sans traces de combat?

CSAR, ANTOINE ET LPIDE.--C'est ce que nous offrons.

POMPE.--Sachez donc que je suis ici devant vous, en homme dispos 
accepter vos offres. Mais Marc-Antoine m'a un peu impatient. Quand je
devrais perdre le prix du bienfait en le rappelant, vous devez vous
souvenir, Antoine, que, lorsque Csar et votre frre taient en guerre,
votre mre se rfugia en Sicile, et qu'elle y trouva un accueil amical.

ANTOINE.--J'en suis instruit, Pompe, et je me prparais  vous exprimer
toute la reconnaissance que je vous dois.

POMPE.--Donnez-moi votre main.--Je ne m'attendais pas, seigneur,  vous
rencontrer en ces lieux.

ANTOINE.--Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous dois des
remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir ici plus tt que
je ne comptais, et j'y ai beaucoup gagn.

CSAR.--Vous me paraissez chang depuis la dernire fois que je vous ai
vu.

POMPE.--Peut-tre; je ne sais pas quelles marques la fortune trace sur
mon visage; mais elle ne pntrera jamais dans mon sein pour asservir
mon coeur.

LPIDE.--Je suis bien satisfait de vous voir ici.

POMPE.--Je l'espre, Lpide.--Ainsi, nous voil d'accord. Je dsire que
notre trait soit mis par crit et scell par nous.

CSAR.--C'est ce qu'il faut faire tout de suite.

POMPE.--Il faut nous fter mutuellement avant de nous sparer. Tirons
au sort  qui commencera.

ANTOINE.--Moi, Pompe.

POMPE.--Non, Antoine, il faut que le sort en dcide. Mais, que vous
soyez le premier ou le dernier, votre fameuse cuisine gyptienne aura
toujours la supriorit. J'ai ou dire que Jules Csar acquit de
l'embonpoint dans les banquets de cette contre.

ANTOINE.--Vous avez ou dire bien des choses.

POMPE.--Mon intention est innocente.

ANTOINE.--Et vos paroles aussi.

POMPE.--Voil ce que j'ai ou dire, et aussi qu'Appollodore porta...

NOBARBUS.--N'en parlons plus. Le fait est vrai.

POMPE.--Quoi, s'il vous plat?

NOBARBUS.--Une certaine reine  Csar dans un matelas.

POMPE.--Je te reconnais  prsent. Comment te portes-tu, guerrier?

NOBARBUS.--Fort bien; et il y a apparence que je continuerai, car
j'aperois  l'horizon quatre festins.

POMPE.--Donne-moi une poigne de main: je ne t'ai jamais ha; je t'ai
vu combattre, et tu m'as rendu jaloux de ta valeur.

NOBARBUS.--Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup aim; mais j'ai
fait votre loge, quand vous mritiez dix fois plus de louanges que je
ne le disais.

POMPE.--Conserve ta franchise, elle te sied bien.--Je vous invite tous
 bord de ma galre. Voulez-vous me prcder, seigneurs?

TOUS.--Montrez-nous le chemin.

POMPE.--Allons, venez.

(Pompe, Csar, Antoine, Lpide, les soldats et la suite sortent.)

MNAS, _ part_.--Ton pre, Pompe, n'et jamais fait ce trait. (_
nobarbus_.) Nous nous sommes connus, seigneur?

NOBARBTUS.--Sur mer, je crois.

MNAS.--Oui, seigneur.

NOBARBUS.--Vous avez fait des prouesses sur mer.

MNAS.--Et vous sur terre.

NOBARBUS.--Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes
exploits sur terre.

MNAS.--Ni mes exploits de mer non plus.

NOBARBUS.--Oui, mais il y a quelque chose que vous pouvez nier, pour
votre sret.--Vous avez t un grand voleur sur mer.

MNAS.--Et vous sur terre.

NOBARBUS.--A ce titre, je nie mes services de terre.--Mais donnez-moi
votre main, Mnas: si nos yeux avaient quelque autorit, ils pourraient
surprendre deux voleurs qui s'embrassent.

MNAS.--Le visage des hommes est sincre, quoi que fassent leurs mains.

NOBARBUS.--Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le visage ft
sincre.

MNAS.--Ce n'est pas une calomnie: elles volent les coeurs.

NOBARBUS.--Nous sommes venus ici pour vous combattre.

MNAS.--Quant  moi, je suis fch que cela soit chang en dbauche.
Pompe, aujourd'hui, perd sa fortune en riant.

NOBARBUS.--Si cela est, il est sr que ses larmes ne la rappelleront
pas.

MNAS.--Vous l'avez dit, seigneur.--Nous ne nous attendions pas 
trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il mari  Cloptre?

NOBARBUS.--La soeur de Csar se nomme Octavie.

MNAS.--Oui; elle tait femme de Caus Marcellus.

NOBARBUS.--Mais elle est maintenant la femme de Marc-Antoine.

MNAS.--Plat-il, seigneur?

NOBARBUS.--Rien de plus vrai.

MNAS.--Les voil donc, Csar et lui, lis ensemble pour jamais.

NOBARBUS.--Si j'tais oblig de deviner le sort de cette union, je ne
prdirais pas ainsi.

MNAS.--Je prsume que la politique a eu plus de part que l'amour 
cette alliance?

NOBARBUS.--Je le crois comme vous. Vous verrez que le noeud qui semble
aujourd'hui resserrer leur amiti tranglera l'affection. Octavie est
d'une humeur chaste, froide et tranquille.

MNAS. Qui ne voudrait que sa femme ft ainsi?

NOBARBUS.--Celui qui n'a lui-mme aucune de ces qualits; c'est--dire
Marc-Antoine. Il retournera  son plat gyptien. Alors les soupirs
d'Octavie enflammeront la colre de Csar; et, comme je viens de le
dire, ce qui parat faire la force de leur amiti, sera prcisment la
cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son coeur o il l'a
plac; il n'a pous ici que les circonstances.

MNAS.--Cela pourrait bien tre. Allons, seigneur, voulez-vous venir 
bord? j'ai une sant  vous faire boire.

NOBARBUS.--Je l'accepterai. Nous avons utilis nos gosiers en gypte.

MNAS.--Allons, venez.

(Ils sortent.)



SCNE VII


A bord de la galre de Pompe, prs de Messine.

SYMPHONIE. _Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert_.

PREMIER SERVITEUR.--C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La
plante[19] des pieds de quelques-uns ne tient plus gure  la terre, le
plus faible vent du monde les renversera.

[Note 19: _Some of their plants are ill rooted already_.]

SECOND SERVITEUR.--Lpide est haut en couleur.

PREMIER SERVITEUR.--Ils lui ont fait boire les coups de charit[20].

[Note 20: _Coup de charit, alms-drink._ La _boisson d'aumne_, terme
usit parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit un
convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lpide se charge
volontiers de ce qui rpugne  ses collgues.]

SECOND SERVITEUR.--Quand ils se disent leurs vrits, il leur crie:
_Allons, laissez cela_, les rconcilie par ses prires, et puis se
rconcilie avec la liqueur.

PREMIER SERVITEUR.--Ce qui lve une guerre violente entre lui et sa
temprance.

SECOND SERVITEUR.--Et voil ce que c'est de mettre son nom dans la
compagnie des hommes suprieurs. J'aimerais autant avoir dans mes mains
un inutile roseau, qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.

PREMIER SERVITEUR.--tre lev dans une vaste sphre pour s'y mouvoir
sans y tre vu, c'est n'avoir que les cavits o les yeux devraient
tre; ce qui dforme cruellement le visage.

(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine, Pompe, Lpide,
Agrippa, Mcne, nobarbus, Mnas et autres capitaines.)

ANTOINE, _ Csar_.--Voil comme ils font, seigneur; ils mesurent
la crue du Nil par certains degrs marqus sur les pyramides: ils
connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, si la disette
ou l'abondance suivront. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet;
quand il se retire, le laboureur sme son grain sur le limon et la vase,
et bientt les champs sont couverts d'pis.

LPIDE.--Vous avez l de prodigieux serpents.

ANTOINE.--Oui, Lpide.

LPIDE.--Vos serpents d'gypte naissent du limon par l'opration de
votre soleil: il en est de mme de vos crocodiles?

ANTOINE.--Tout comme vous le dites.

POMPE.--Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une sant  Lpide.

LPIDE.--Je ne suis pas aussi bien que je devrais tre, mais jamais je
ne reculerai.

NOBARBUS, _ part_.--Non, jusqu' ce que vous ayez dormi. Jusque-l, je
crains bien que vous n'avanciez.

LPIDE.--Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de Ptolme taient
bien belles. En vrit, je l'ai entendu dire.

MNAS, _ part,  Pompe_.--Pompe, un mot....

POMPE.--Parle-moi  l'oreille. Que veux-tu?

MNAS, _ part,  Pompe_.--Levez-vous, mon gnral, je vous en conjure,
et daignez m'entendre.

POMPE.--Laisse-moi; tout  l'heure...--Cette coupe pour Lpide.

LPIDE.--Quelle espce d'animal est-ce que votre crocodile?

ANTOINE.--Il a la forme d'un crocodile; il est large de toute sa largeur
et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes; il
vit de ce qui le nourrit; et quand ses lments se dcomposent, la
transmigration s'opre.

LPIDE.--De quelle couleur est-il?

ANTOINE.--De sa couleur naturelle.

LPIDE.--C'est un trange serpent!

ANTOINE.--Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.

CSAR.--Sera-t-il satisfait de cette description?

ANTOINE.--Il le sera de la sant que Pompe lui propose, ou sinon c'est
un vritable picure.

POMPE, _ Menas_.--Allons, va te faire pendre. Tu viens me parler
de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.--O est la coupe que j'ai
demande?

MNAS, _ part_.--Si, au nom de mes services, vous daignez m'entendre,
levez-vous de votre sige.

POMPE. (_Il se lve, et se retire  l'cart_.)--Je crois que tu es fou.
Qu'y a-t-il?

MNAS.--Pompe, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta fortune.

POMPE.--Tu m'as servi avec une grande fidlit. Qu'as-tu encore  me
dire?--Allons, seigneurs, de la gaiet.

ANTOINE.--Lpide, garde-toi de ces sables mouvants, car tu t'enfonces.

MNAS, _ Pompe_. Veux-tu tre le seul matre de l'univers?

POMPE.--Que veux-tu dire?

MNAS.--Encore une fois, veux-tu tre le seul matre de l'univers?

POMPE.--Comment cela se pourrait-il?

MNAS.--Consens-y seulement; et, quelque faible que tu puisses me
croire, je suis l'homme qui te fera don de l'univers.

POMPE.--As-tu bien bu?

MNAS.--Non, Pompe; je me suis abstenu de boire.--Tu es, si tu oses
l'tre, le Jupiter de la terre: tout ce que l'Ocan embrasse, tout ce
que la vote du ciel enferme est  toi, si tu veux le saisir.

POMPE.--Montre-moi par quel moyen?

MNAS.--Ces trois matres du monde, ces rivaux sont dans ton vaisseau:
laisse-moi couper le cble, et, quand nous serons en mer, leur trancher
la tte, et tout est  toi.

POMPE.--Ah! tu aurais d le faire et non pas me le dire. Ce serait en
moi une trahison; de ta part, c'tait un bon service. Tu dois savoir que
ce n'est pas mon intrt qui conduit mon honneur, mais mon honneur mon
intrt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si
tu l'avais excut  mon insu, j'aurais approuv ensuite l'action; mais
 prsent, je dois la condamner: renonce  ton ide et va boire.

MNAS, _ part_.--Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta fortune
sur son dclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la saisit pas,
lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera jamais.

POMPE.--A la sant de Lpide!

ANTOINE.--Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai raison pour lui,
Pompe.

NOBARBUS, _tenant une coupe_.--A ta sant, Menas.

MNAS.--Bien volontiers, nobarbus.

POMPE, _ l'esclave._--Remplis, jusqu' cacher les bords.

NOBARBUS, _montrant l'esclave qui emporte Lpide_.--Voil un homme
robuste, Mnas.

MNAS.--Pourquoi?

NOBARBUS.--Il porte la troisime partie du monde, ne vois-tu pas?

MNAS.--En ce cas, la troisime partie du monde est ivre: je voudrais
qu'il le ft tout entier, pour qu'il pt aller sur des roulettes.

NOBARBUS.--Allons, bois, et augmente les tours de roues.

MNAS.--Allons.

POMPE, _ Antoine_.--Ce n'est pas encore l une fte d'Alexandrie.

ANTOINE.--Elle en approche bien.--Heurtons les coupes, hol!  la sant
de Csar.

CSAR.--Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail pour moi que
de laver mon cerveau, et il n'en devient que plus trouble.

ANTOINE.--Soyez l'enfant de la circonstance.

CSAR.--Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais mieux jener
de tout pendant quatre jours que de tant boire en un seul.

NOBARBUS, _-Antoine_.--Eh bien! mon brave empereur, danserons-nous 
prsent les bacchanales gyptiennes, et clbrerons-nous notre orgie?

POMPE.--Volontiers, brave soldat.

ANTOINE.--Allons, entrelaons nos mains jusqu' ce que le vin victorieux
plonge nos sens dans le doux et voluptueux Lth.

NOBARBUS.--Prenons-nous tous par la main. Faites retentir  nos
oreilles la plus bruyante musique. Moi, je vais vous placer: ce jeune
homme va chanter, chacun rptera le refrain de toute la force de ses
poumons.

(Musique. nobarbus place les convives.)

  AIR.

  Viens, monarque du vin,
  Joufflu Bacchus  l'oeil enflamm:
  Noyons nos soucis dans tes cuves,
  Couronnons nos cheveux de tes grappes.
  Verse-nous, jusqu' ce que le monde tourne autour de nous:
  Verse-nous jusqu' ce que le monde tourne autour de nous.

CSAR.--Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompe. Mon bon frre,
laissez-moi vous prier de partir. Nos affaires srieuses s'indignent de
cette lgret. Aimables seigneurs, sparons-nous. Vous voyez comme nos
joues sont enflammes. Le vin a triomph du robuste nobarbus, et ma
langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette folle dbauche nous a tous
vieillis, en quelque sorte. Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne
nuit. Cher Antoine, ta main.

POMPE.--Je vous mettrai  l'preuve sur le rivage.

ANTOINE.--Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi votre main.

POMPE.--Oh! Antoine, tu possdes la maison de mon pre!--Mais,
n'importe: nous sommes amis. Allons, descendez dans la chaloupe.

(Sortent Pompe, Csar, Antoine et leur suite.)

NOBARBUS.--Prenez garde de tomber.--Mnas, je n'irai point  terre.

MNAS.--Non, venez  ma cabine.--Ces tambours, ces trompettes, ces
fltes!--comment donc! Que Neptune entende le bruyant adieu que nous
disons  ces grands personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il
faut.

(Fanfares et tambours. Lpide et Octave s'embarquent.)

NOBARBUS. Hol! voil mon chapeau.

MNAS.--Ah! noble capitaine, venez.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


Une plaine en Syrie.

VENTIDIUS _arrive en triomphe avec_ SILIUS _et d'autres Romains,
officiers et soldats. On porte devant lui le corps de Pacurus, fils
d'Orodes, roi des Parthes_.

VENTIDIUS.--Enfin, Parthes habiles  lancer le dard, vous voil frapps;
et c'est moi que la fortune a voulu choisir pour le vengeur de Crassus.
Qu'on porte en tte de l'arme le corps du jeune prince. Ton fils
Pacorus, Orodes, a pay la mort de Marcus Crassus!

SILIUS.--Noble Ventidius, tandis que ton pe fume encore du sang des
Parthes, poursuis les Parthes fugitifs: pntre dans la Mdie, la
Msopotamie, dans tous les asiles o fuient leurs soldats en droute.
Alors ton grand gnral Antoine te fera monter sur un char de triomphe
et mettra des guirlandes sur la tte.

VENTIDIUS.--Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi bien
qu'un subalterne peut faire une action trop clatante; car, apprends
ceci, Sinus, qu'il vaut mieux laisser une entreprise inacheve que
d'acqurir par ses succs une renomme trop brillante, lorsque le chef
que nous servons est absent. Csar et Antoine ont toujours remport plus
de victoires par leurs officiers qu'en personne. Sossius, comme moi
lieutenant d'Antoine en Syrie, pour avoir accumul trop de victoires,
qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur d'Antoine.
Quiconque fait dans la guerre plus que son gnral ne peut faire,
devient le gnral de son gnral; et l'ambition, vertu des guerriers,
fait prfrer une dfaite  une victoire qui ternit la renomme du chef.
Je pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son
ressentiment dtruirait tout le mrite de mes services.

SILIUS.--Ventidius, tu possdes ces qualits sans lesquelles il n'y a
presque point de diffrence entre un guerrier et son pe. Tu criras 
Antoine?

VENTIDIUS.--Je vais lui mander humblement tout ce que nous avons excut
_en son nom_, mot magique dans la guerre. Je lui dirai comment, avec
ses tendards et ses troupes bien payes, nous avons chass du champ de
bataille et lass la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.

SILIUS.--O est-il maintenant?

VENTIDIUS.--Il doit se rendre  Athnes. C'est l que nous allons nous
hter de le rejoindre, autant que le permettra le poids de tout ce que
nous tranons aprs nous. Allons, en marche... Que l'arme dfile.

(Ils sortent.)



SCNE II


Rome.--Antichambre de la maison de Csar. _Entrent_ AGRIPPA ET NOBARBUS
_qui se rencontrent_.

AGRIPPA.--Quoi! nos frres se sont-ils dj spars?

NOBARBUS.--Ils ont termin avec Pompe, qui vient de partir; et
actuellement ils sont tous les trois  sceller le trait. Octavie pleure
de quitter Rome. Csar est triste et Lpide, depuis le festin de Pompe,
 ce que dit Mnas, est attaqu de la maladie verte[21].

[Note 21: Chlorose, ples couleurs.]

AGRIPPA.--C'est un noble Romain que Lpide!

NOBARBUS.--Un excellent homme. Oh! comme il aime Csar!

AGRIPPA.--Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!

NOBARBUS.--Csar? mais c'est le Jupiter des hommes.

AGRIPPA.--Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?

NOBARBUS, _contrefaisant Lpide_.--Vous parlez de Csar? Comment, de ce
_sans pareil_?

AGRIPPA.--O Antoine!  oiseau d'Arabie[22]!

[Note 22: Le Phnix.]

NOBARBUS.--Voulez-vous vanter Csar? dites Csar, et restez-en l.

AGRIPPA.--Vraiment, il leur a appliqu  tous deux d'excellentes
louanges.

NOBARBUS.--Mais c'est Csar qu'il aime le mieux: cependant il aime
Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres, les scribes, les bardes,
les potes ne peuvent penser, exprimer, peindre, crire, chanter,
calculer son amour pour Antoine. Mais pour Csar:  genoux,  genoux, et
admirez.

AGRIPPA.--Il les aime tous deux.

NOBARBUS.--Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi... (_Fanfares_.)
Mais voici le signal pour monter  cheval... Adieu, noble Agrippa.

AGRIPPA.--Bonne fortune, brave soldat; adieu.

(Entrent Antoine, Csar, Lpide, Octavie.)

ANTOINE.--Seigneur, n'allez pas plus loin.

CSAR.--Vous m'enlevez la plus chre portion de moi-mme. Songez  me
bien traiter dans sa personne.--Ma soeur, soyez une pouse telle que ma
pense vous peint  mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que
je garantirais de vous.--Noble Antoine, que ce modle de vertu, qui est
plac entre nous comme le ciment de notre amiti pour la soutenir, ne
devienne jamais le blier qui en renverse l'difice; car il aurait t
plus ais de nous aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas
chacun de notre ct.

ANTOINE.--Ne m'offensez pas par votre dfiance.

CSAR.--J'ai dit.

ANTOINE.--Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point, vous ne
trouverez pas le moindre sujet aux craintes qui paraissent vous alarmer.
Que les dieux vous gardent et fassent obir le coeur des Romains  vos
desseins; nous allons nous sparer ici.

CSAR.--Adieu, ma chre soeur: sois heureuse. Que tous les lments te
soient propices et ne donnent  ton esprit que des jouissances! Adieu.

OCTAVIE.--O mon noble frre!

ANTOINE.--Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le printemps
de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise son
retour.--Consolez-vous.

OCTAVIE.--Seigneur, veillez sur la maison de mon poux, et...

CSAR.--Quoi, ma soeur?

OCTAVIE.--Je vais vous le dire  l'oreille.

ANTOINE.--Sa langue refuse d'obir  son coeur, et son coeur ne peut
exprimer ce qu'il sent  sa langue, comme le duvet du cygne qui flotte
sur l'onde  la mare haute, sans incliner ni d'un ct ni de l'autre.

NOBARBUS,  _part,  Agrippa_.--Csar pleurera-t-il?

AGRIPPA.--Il a un nuage sur le front.

NOBARBUS.--Ce serait un mauvais signe s'il tait un cheval;  plus
forte raison, tant un homme[23].

[Note 23: On dit qu'un cheval a un nuage sur la tte, lorsqu'il a une
ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui donne un
air soucieux, et indique un mauvais caractre.]

AGRIPPA.--Pourquoi, nobarbus? Antoine rugit presque de douleur
lorsqu'il vit Jules Csar mort, et  Philippes, il pleura sur le corps
de Brutus.

NOBARBUS.--Cette anne-l, il est vrai, il tait incommod d'un rhume,
il pleurait l'homme qu'il aurait de bon coeur dtruit lui-mme. Crois 
ses larmes jusqu' ce que tu m'aies vu pleurer aussi.

CSAR.--Non, chre Octavie, vous recevrez encore des nouvelles de votre
frre; jamais le temps ne vous fera oublier de moi.

ANTOINE.--Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous de tendresse
pour elle. Je vous embrasse ici, et je vous quitte en vous recommandant
aux dieux.

CSAR.--Adieu, soyez heureux.

LPIDE.--Que tous les astres du firmament clairent votre route!

CSAR _embrasse sa soeur_.--Adieu, adieu!

ANTOINE.--Adieu!

(Ils partent au son des trompettes.)



SCNE III


Alexandrie.--Appartement du palais.

_Entrent_ CLOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.

CLOPATRE.--O est ce messager?

ALEXAS.--Il a un peu peur de paratre devant vous.

CLOPATRE.--Qu'il vienne, qu'il vienne... (_Le messager parait._)
Approche.

ALEXAS.--Grande reine, Hrode de Jude n'oserait lever les yeux sur
Votre Majest que lorsque vous tes satisfaite.

CLOPATRE.--Je veux un jour avoir la tte de cet Hrode; mais
quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je charger de me
l'apporter?--Approche-toi.

LE MESSAGER.--Trs-gracieuse reine...

CLOPATRE.--As-tu vu Octavie?

LE MESSAGER.--Oui, redoutable reine.

CLOPATRE.--O?

LE MESSAGER.--A Rome, madame. Je l'ai regarde en face, et je l'ai vue
marcher entre son frre et Marc-Antoine.

CLOPATRE.--Est-elle aussi grande que moi[24]?

[Note 24: Cette scne est une allusion vidente aux questions
adresses par Elisabeth  sir James Melvil sur la malheureuse Marie
Stuart; en consultant les _Mmoires_ de sir James Melvil on s'apercevra
que ce rapprochement n'est pas imaginaire.]

LE MESSAGER.--Non, madame.

CLOPATRE.--L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix aigu ou basse?

LE MESSAGER.--Madame, je l'ai entendue parler; elle a la voix basse.

CLOPATRE.--Ce son de voix n'est pas si agrable! il ne peut l'aimer
longtemps.

CHARMIANE.--L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.

CLOPATRE.--Je le crois, Charmiane. Une langue paisse et une taille de
naine.--Quelle majest a-t-elle dans sa dmarche? Souviens-t'en, si tu
as jamais vu de la majest.

LE MESSAGER.--Elle se trane: qu'elle marche ou qu'elle s'arrte, c'est
la mme chose; elle a un corps, mais sans vie; c'est une statue, plutt
qu'une crature qui respire.

CLOPATRE.--En es-tu bien sr?

LE MESSAGER.--Oui, ou je ne m'y connais pas.

CHARMIANE.--Il n'y a pas trois hommes en gypte plus en tat que lui
d'en juger.

CLOPATRE.--Il est plein d'intelligence, je m'en aperois.--Il n'y a
encore rien en elle.--Cet homme a un bon jugement.

CHARMIANE.--Excellent.

CLOPATRE.--Devine son ge, je te prie?

LE MESSAGER.--Madame, elle tait veuve.

CLOPATRE.--Veuve? Tu l'entends, Charmiane.

LE MESSAGER.--Et je pense qu'elle a trente ans.

CLOPATRE.--As-tu son visage dans ta mmoire? Est-il long ou rond?

LE MESSAGER.--Rond  l'excs.

CLOPATRE.--Des femmes qui ont ce visage, la plupart n'ont aucun
esprit.--Ses cheveux, quelle est leur couleur?

LE MESSAGER.--Bruns, madame; et son front est aussi bas qu'il soit
possible de le dsirer.

CLOPATRE.--Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de mes
premires vivacits. Je veux t'employer; je te trouve trs-propre aux
affaires; va te prparer  partir; nos lettres sont prtes.

CHARMIANE.--Un homme de sens.

CLOPATRE.--Oui, en vrit; je me repens bien de l'avoir ainsi
maltrait.--Eh bien! il me semble, d'aprs ce qu'il en dit, que cette
crature n'est pas grand'chose.

CHARMIANE.--Rien du tout, madame.

CLOPATRE.--Cet homme a vu parfois de la majest et doit s'y connatre.

CHARMIANE.--S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a t si longtemps  votre
service?

CLOPATRE.--J'aurais encore une question  lui faire, chre Charmiane;
mais peu importe: tu me l'amneras l o j'crirai. Je crois que tout
ira bien.

CHARMIANE.--J'en rponds, madame.

(Elles sortent.)



SCNE IV


Athnes.--Appartement de la maison d'Antoine.

_Entrent_ ANTOINE, OCTAVIE.


ANTOINE.--Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-l et mille autres
de ce genre; mais il a rallum la guerre contre Pompe, il a fait son
testament et l'a rendu public. Il a parl de moi avec ddain; et, lors
mme qu'il ne pouvait s'empcher de me rendre un tmoignage honorable,
c'tait avec froideur et dgot; il m'a fait bien petite mesure. Toutes
les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opinion favorable, il a fait
la sourde oreille, ou ne s'est expliqu que du bout des dents.

OCTAVIE.--Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout; ou, si vous croyez
tout, ne vous offensez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive,
jamais femme plus malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis,
oblige de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront dsormais de
mes prires, lorsque je leur dirai: _Ah! protgez mon seigneur et mon
poux!_ et que, dmentant aussitt cette prire, je leur crierai de
la mme voix: _Ah! protgez mon frre! La victoire pour mon poux, la
victoire pour mon frre!_ Je prierai et je contredirai ma prire. Point
de milieu entre ces deux extrmits.

ANTOINE.--Douce Octavie, que votre amour prfre celui qui se montrera
plus jaloux de le conserver. Si je perds mon honneur, je me perds
moi-mme. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas  vous, que d'tre 
vous sans honneur. Mais, comme vous l'avez demand, vous pouvez tre
mdiatrice entre nous deux. Pendant ce temps, je vais faire des
prparatifs de guerre capables d'arrter votre frre. Faites toute la
diligence que vous voudrez, vos dsirs sont accomplis.

OCTAVIE.--J'en rends grce  mon seigneur.--Que le tout-puissant Jupiter
fasse de moi, femme faible, bien faible, votre rconciliatrice! La
guerre entre vous deux, c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il
fallt combler le gouffre avec des cadavres.

ANTOINE.--Ds que vous reconnatrez o commencent ces maux, tournez
de ce ct votre dplaisir; car nos fautes ne peuvent jamais tre si
gales, que votre amour puisse se diriger galement des deux cts.
Disposez tout pour votre dpart; nommez ceux qui doivent vous
accompagner, et faites toutes les dpenses que vous voudrez.

(Ils se sparent.)



SCNE V


Athnes: un autre appartement de la maison d'Antoine.

NOBARBUS ET ROS _se rencontrent_.

NOBARBUS.--Eh bien! ami ros?

ROS.--Il y a d'tranges nouvelles, seigneur.

NOBARBUS.--Quoi donc?

ROS.--Csar et Lpide ont fait la guerre  Pompe.

NOBARBUS.--Ceci est vieux; qu'elle en a t l'issue?

ROS.--Csar, aprs avoir profit des services de Lpide dans la guerre
contre Pompe, lui a refus ensuite l'galit du rang, n'a pas voulu
qu'il partaget la gloire du combat, et, ne s'arrtant pas l, il
l'accuse d'avoir entretenu auparavant une correspondance avec Pompe.
Sur sa propre accusation, il a fait arrter Lpide. Ainsi, voil le
pauvre triumvir  bas, jusqu' ce que la mort largisse sa prison.

NOBARBUS.--Alors,  univers, de trois loups, tu n'en as plus que deux;
jette au milieu d'eux toute la nourriture que tu possdes, et ils se
dvoreront l'un l'autre.--O est Antoine?

ROS.--Il se promne dans les jardins,--comme ceci--et il foule aux
pieds les joncs qu'il rencontre devant lui, en s'criant: _O imbcile
Lpide_! Et il menace la tte de son officier, celui qui a assassin
Pompe.

NOBARBUS.--Notre belle flotte est quipe.

ROS.--Elle est destine pour l'Italie et contre Csar. D'autres
nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend. J'aurais pu vous dire
mes nouvelles plus tard.

NOBARBUS.--Ce sera peu de chose; mais n'importe. Conduis-moi prs
d'Antoine.

ROS.--Venez, seigneur.

(Ils sortent.)



SCNE VI


Rome.--Appartement de Csar.

CSAR, AGRIPPA, MCNE.

CSAR.--Au mpris de Rome, il a fait tout ceci, et plus encore dans
Alexandrie; et voil comment, dans la place publique, Cloptre et
lui se sont assis publiquement sur des trnes d'or, dans une tribune
d'argent;  leurs pieds tait plac le jeune Csarion, qu'ils appellent
le fils de mon pre avec tous les enfants illgitimes issus depuis lors
de leurs dbauches. Antoine a fait don de l'gypte  Cloptre, il l'a
proclame reine absolue de la basse Syrie, de l'le de Chypre et de la
Libye.

MCNE.--Quoi! aux yeux du public?

CSAR.--Au milieu mme de la grande place, o le peuple fait tous ses
exercices. C'est l qu'il a proclam ses fils rois des rois; il a donn
 Alexandre la vaste Mdie, le pays des Parthes et l'Armnie; il a
assign  Ptolme la Syrie, la Cilicie et la Phnicie. Cloptre,
ce jour-l, a paru en public vtue comme la desse Isis, et souvent
auparavant elle avait, dit-on, donn ses audiences dans cet appareil.

MCNE.--Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.

AGRIPPA.--Rome, dj lasse de son insolence, lui retirera sa bonne
opinion.

CSAR.--Le peuple en est instruit, et cependant il vient de recevoir les
accusations d'Antoine!

AGRIPPA.--Qui donc accuse-t-il!

CSAR.--Csar. Il se plaint de ce qu'ayant dpouill Sextus Pompe de
la Sicile, je l'ai frustr de sa part de cette le; et il dit ensuite
m'avoir prt quelques vaisseaux qui ne lui ont pas t rendus. Enfin,
il se montre indign de ce que Lpide a t dpos du triumvirat, et de
ce qu'une fois dpos j'ai retenu tous ses revenus.

AGRIPPA.--Seigneur, il faut lui rpondre.

CSAR.--C'est dj fait, et le messager est parti. Je lui mande que
Lpide tait devenu trop cruel, qu'il abusait de son autorit, et qu'il
a mrit d'tre dpos. Quant  mes conqutes, je lui en accorde une
portion; mais, en retour, je lui demande ma part de l'Armnie et des
autres royaumes qu'il a conquis.

MCNE.--Jamais il ne vous la cdera.

CSAR.--Alors, je ne dois pas lui cder, moi, ce qu'il demande.

(Entre Octavie.)

OCTAVIE.--Salut, Csar, monseigneur, salut, mon cher Csar.

CSAR.--Que je sois oblig de t'appeler une femme rpudie!

OCTAVIE.--Vous ne m'avez pas appele ainsi, et vous n'en avez pas sujet.

CSAR.--Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez
point comme la soeur de Csar: l'pouse d'Antoine devrait tre prcde
d'une arme, son approche devait tre annonce par les hennissements des
chevaux, longtemps avant qu'elle part; les arbres de la route auraient
d tre chargs de peuple, impatient et fatigu d'attendre votre passage
dsir; il fallait que la poussire leve sous les pas de votre
nombreux cortge montt jusqu' la vote des cieux. Mais vous tes
venue  Rome comme une vendeuse de march: vous avez prvenu les
dmonstrations de notre amiti, ce sentiment qui s'teint souvent si on
nglige de le tmoigner. Nous aurions t  votre rencontre par mer et
par terre, et  chaque pas nous aurions redoubl d'clat.

OCTAVIE.--Mon bon frre, rien ne me forait  revenir ainsi: je n'ai
fait que suivre mon libre penchant. Mon poux, Marc-Antoine, ayant
appris que vous vous prpariez  la guerre, a afflig mon oreille de
cette fcheuse nouvelle; et moi aussitt je l'ai pri de m'accorder la
libert de revenir vers vous.

CSAR.--Ce qu'il vous a accord sans peine: vous tiez un obstacle  ses
dbauches.

OCTAVIE.--N'en jugez pas ainsi, seigneur.

CSAR.--J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de
toutes ses dmarches. O est-il maintenant?

OCTAVIE.--A Athnes, seigneur.

CSAR.--Non, ma soeur, trop indignement outrage, Cloptre, d'un
coup d'oeil, l'a rappel  ses pieds. Il a abandonn son empire  une
prostitue, et maintenant ils s'occupent tous deux  soulever contre
moi tous les rois de la terre. Il a rassembl Bocchus, roi de Libye;
Archlas, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi
de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hrode, de
Jude; Mithridate, roi de Comagne; Polmon et Amintas, rois des Mdes
et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!

OCTAVIE.--Hlas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partag entre
deux hommes que j'aime et qui se hassent!

CSAR.--Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retard longtemps notre
rupture: jusqu' ce que je me sois aperu  quel point vous tiez
abuse, et combien une plus longue ngligence devenait dangereuse pour
moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amnent
sur votre bonheur ces terribles ncessits, et laissez les invariables
dcrets du destin suivre leur cours, sans vous rpandre en gmissements.
Rome vous reoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
t trompe au del de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants
dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur
vengeance, votre frre et ceux qui vous aiment. Vous tes la plus douce
de nos consolations, et toujours la bienvenue auprs de nous.

AGRIPPA.--Soyez la bienvenue, madame.

MCNE.--Soyez la bienvenue, chre dame; tous les coeurs, dans Rome,
vous aiment et vous plaignent. L'adultre Antoine, sans frein dans ses
dsordres, est le seul qui vous rejette pour livrer sa puissance  une
prostitue qui la tourne avec bruit contre nous.

OCTAVIE.--Est-il bien vrai, seigneur?

CSAR.--Rien n'est plus certain, vous tes la bienvenue, ma soeur; je
vous prie, ne perdez pas patience, ma chre soeur!

(Ils sortent.)



SCNE VII


Le camp d'Antoine prs du promontoire d'Actium.

_Entrent_ CLOPATRE, NOBARBUS.

CLOPATRE.--Je m'acquitterai envers toi, n'en doute pas.

NOBARBUS.--Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?

CLOPATRE.--Tu t'es oppos  ce que j'assistasse  cette guerre, en
disant que ce n'tait pas convenable.

NOBARBUS.--Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?

CLOPATRE.--Pourquoi pas? La guerre est dclare contre moi, pourquoi
n'y serais-je pas en personne?

NOBARBUS.--Je sais bien ce que je pourrais rpondre: si nous nous
servions en mme temps de chevaux et de cavales, les chevaux seraient
absolument superflus, car chaque cavale porterait un soldat et son
cheval.

CLOPATRE.--Que murmures-tu l?

NOBARBUS.--Votre prsence doit ncessairement embarrasser Antoine: elle
prendra de son coeur, de sa tte, de son temps, ce dont il n'a rien 
perdre en cette circonstance. On le raille dj sur sa lgret, et l'on
dit dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui dirigent
cette guerre.

CLOPATRE.--Que Rome s'abme! et prissent toutes les langues qui
parlent contre nous! Je porte ma part du fardeau dans cette guerre, et,
comme souveraine de mes tats, je dois y remplir le rle d'un homme.
N'objecte plus rien, je ne resterai pas en arrire.

NOBARBUS.--Je me tais, madame.--Voici l'empereur.

(Entrent Antoine et Canidius.)

ANTOINE.--Ne te parait-il pas trange, Canidius, que Csar ait pu,
de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement la mer d'Ionie et
emporter Toryne?--Vous l'avez appris, mon coeur?

CLOPATRE.--La diligence n'est jamais plus admire que par les
paresseux.

ANTOINE.--Bonne satire de notre indolence, et qui ferait honneur au plus
brave guerrier.--Canidius, nous le combattrons sur mer.

CLOPATRE.--Oui, sur mer, sans doute.

CANIDIUS.--Pourquoi mon gnral a-t-il ce projet?

ANTOINE.--Parce qu'il nous en a dfi.

NOBARBUS.--Mon seigneur l'a aussi dfi en combat singulier?

CANIDIUS.--Oui, et vous lui avez offert le combat  Pharsale, o Csar
vainquit Pompe; mais toutes les propositions qui ne servent pas  son
avantage, il les rejette. Vous devriez en faire autant.

NOBARBUS.--Vos vaisseaux sont mal quips, vos matelots ne sont que des
muletiers, des moissonneurs, des gens levs  la hte et par contrainte.
La flotte de Csar est monte par des marins qui ont souvent combattu
Pompe: leurs vaisseaux sont lgers, les vtres sont pesants; il n'y a
pour vous aucun dshonneur  refuser le combat sur mer, puisque vous
tes prt  l'attaquer sur terre.

ANTOINE.--Sur mer, sur mer.

NOBARBUS.--Mon digne seigneur, vous perdez par l toute la supriorit
que vous avez sur terre: vous dmembrez votre arme, qui, en grande
partie, est compose d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi
votre habilet si justement renomme; vous abandonnez le parti qui vous
promet un succs assur: vous vous exposez au simple caprice du hasard.

ANTOINE.--Je veux combattre sur mer.

CLOPATRE.--J'ai soixante vaisseaux; Csar n'en a pas de meilleurs.

ANTOINE.--Nous brlerons le surplus de notre flotte; et avec les autres
vaisseaux bien quips, nous battrons Csar, s'il ose avancer vers le
promontoire d'Actium. Si la fortune nous trahit, nous pourrons alors
prendre notre revanche sur terre. (_A un messager qui arrive_.) Ton
message?

LE MESSAGER.--Les nouvelles sont vraies, seigneur, Csar est signal; il
a pris Toryne.

ANTOINE.--Peut-il y tre en personne? Cela est impossible; il est mme
trange que son arme y soit arrive. Canidius, tu commanderas sur terre
nos dix-neuf lgions et nos douze mille chevaux; nous, nous allons 
notre flotte. Partons, ma Thtis. (_Un soldat parat_.) Que veux-tu,
brave soldat?

LE SOLDAT.--O noble empereur, ne combattez point sur mer; ne vous fiez
pas  des planches pourries. Est-ce que vous vous dfiez de cette pe
et de ces blessures? Laissez aux gyptiens et aux Phniciens l'art de
nager comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude de vaincre
sur terre, et en combattant de pied ferme.

ANTOINE.--Allons, allons, partons.

(Antoine, Cloptre, nobarbus sortent.)

LE SOLDAT.--Par Hercule, je crois que j'ai raison.

CANIDIUS.--Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus sur ce qui fait
sa force. C'est ainsi que notre chef se laisse mener, et nous sommes les
soldats de ces femmes.

LE SOLDAT.--Vous gardez  terre les lgions et toute la cavalerie,
n'est-ce pas?

CANIDIUS.--Marcus Octavius, Marcus Justius, Publicola et Caelius sont
pour la mer; mais nous restons tranquilles  terre.--Cette diligence de
Csar passe toute croyance.

LE SOLDAT.--Pendant qu'il tait encore  Rome, son arme marchait par
lgers dtachements, qui ont tromp tous les espions.

CANIDIUS.--Quel est son lieutenant, le sais-tu?

LE SOLDAT.--On dit que c'est un certain Taurus.

CANIDIUS.--Oh! je connais l'homme!

(Un messager arrive.)

LE MESSAGER.--L'empereur demande Canidius.

CANIDIUS.--Le temps est gros d'vnements, et en enfante  chaque
minute.

(Ils sortent.)



SCNE VIII


Une plaine prs d'Actium. _Entrent_ CSAR, TAURUS, _officiers et
autres_.

CSAR.--Taurus!

TAURUS.--Seigneur!

CSAR.--N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne provoque pas le
combat que l'affaire ne soit dcide sur mer: ne dpasse pas les ordres
de ce parchemin, notre fortune en dpend.

(Ils sortent.) (Entrent Antoine et nobarbus.)

ANTOINE.--Plaons nos escadrons de ce ct de la montagne, en face de
l'arme de Csar; de ce poste, nous pourrons dcouvrir le nombre de ses
vaisseaux et agir en consquence.

(Ils sortent.)

(Canidius traverse le thtre d'un ct avec son arme de terre, et
Taurus, lieutenant de Csar, passe de l'autre ct, ds qu'ils ont
disparu on entend le bruit d'un combat naval.)

NOBARBUS _rentre_.--Tout est perdu! tout est perdu! Je n'en puis voir
davantage. L'_Antoniade_[25], le vaisseau amiral de la flotte gyptienne
tourne son gouvernail et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce
spectacle a foudroy mes yeux.

[Note 25: La galre capitainesse de Cloptre s'appelait
_Antoniade_, en laquelle il advint une chose de sinistre prsage; des
arondelles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint
d'autres puis aprs qui chassrent ces premires, et dmolirent leurs
nids. PLUTARQUE.]

(Entre Scarus.)

SCARUS.--Dieux et desses, et tout ce qu'il y a de puissances dans
l'Olympe!

NOBARBUS.--Quel est ce transport?

SCARUS.--La plus belle part de l'univers est perdue par pure ignorance.
Nous avons perdu royaumes et provinces pour des baisers.

NOBARBUS.--O en est le combat?

SCARUS.--De notre ct, comme la peste lorsqu'on a vu les boutons et que
la mort est certaine. Cette infme prostitue d'gypte, que la lpre
saisisse, au fort de l'action, lorsque les avantages semblaient jumeaux,
tous deux semblables, et que nous semblions mme tre l'an, je ne sais
quel taon[26] la pique comme une gnisse au mois de juin, mais elle fait
hausser les voiles et fuit.

[Note 26: _Taon_, mouche qui fait affoler les boeufs en t par la
violence de sa piqre.]

NOBARBUS.--J'en ai t tmoin; mes yeux, rendus malades par ce
spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps la vue.

SCARUS.-- peine a-t-elle cingl, en s'enfuyant, qu'Antoine, noble
victime de ses enchantements, dploie les ailes de son vaisseau, et,
comme un insens, abandonne le combat au fort de la mle, et fuit sur
ses traces. Je n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'exprience,
la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.

NOBARBUS.--Hlas! hlas!

CANIDIUS _arrive_.--Notre fortune sur mer est aux abois et s'abme de la
manire la plus lamentable. Si notre gnral s'tait souvenu de ce qu'il
fut jadis, tout allait  merveille. Oh! il nous a donn bien lchement
l'exemple de la fuite!

NOBARBUS, _ part_.--Oui. Ah! en tes vous l? En ce cas, bonsoir;
adieu.

CANIDIUS.--Ils fuient vers le Ploponse.

SCARUS.--Cela est ais; et j'irai aussi attendre l l'vnement.

CANIDIUS.--Je vais me rendre  Csar avec mes lgions et ma cavalerie;
dj six rois m'ont donn l'exemple de la soumission.

NOBARBUS.--Je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine,
quoique la prudence me conseille le contraire.

(Ils sortent par diffrents cts.)



SCNE IX


Alexandrie.--Appartement du palais.

ANTOINE _et sa suite_.

ANTOINE.--coutez, la terre me dfend de la fouler plus longtemps.
Elle a honte de me porter! Approchez, mes amis; je me suis si fort
_attard_[27] dans le monde que j'ai perdu ma route pour jamais.--Il me
reste un vaisseau charg d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez,
et allez faire votre paix avec Csar.

[Note 27: _Benighted_, surpris par la nuit; nous avons conserv le
mot _attard_, qui rend assez bien le mot anglais.]

TOUS.--Fuir? Non, pas nous.

ANTOINE.--J'ai bien fui moi-mme, et j'ai appris aux lches  se sauver
et  montrer leur dos  l'ennemi. Amis, quittez-moi; je suis dcid 
suivre une voie dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
trsor est dans le port; prenez-le.--Oh! j'ai suivi celle que je rougis
maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mmes se rvoltent, car mes
cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et
ceux-ci reprochent aux autres leur lchet et leur folie.--Mes amis,
quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques amis, qui vous
faciliteront l'accs auprs de Csar. Je vous en conjure, ne vous
affligez point: ne me parlez pas de votre rpugnance, suivez le
conseil que mon dsespoir vous donne bien haut; abandonnez ceux qui
s'abandonnent eux-mmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais dans
un instant vous mettre en possession de ce trsor et de ce
vaisseau.--Laissez-moi, je vous prie, un moment.--Je vous en conjure,
laissez-moi; je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander.
Je vous rejoindrai tout  l'heure.

(Il s'assied.)

(Entrent ros, et Cloptre soutenue par Charmiane et Iras.)

ROS.--Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.

IRAS.--Consolez-le, chre reine.

CHAHMIANE.--Le consoler! Oui, sans doute.

CLOPATRE.--- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!

ANTOINE.--Non, non, non, non.

ROS.--La voyez-vous, seigneur?

ANTOINE, _dtournant les yeux_.--Oh! loin de moi, loin, loin!

CHARMIANE.--Madame....

IRAS.--Madame, chre souveraine....

ROS.--Seigneur, seigneur!

ANTOINE.--Oui, mon seigneur, oui, vraiment.--Il portait  Philippes son
pe dans le fourreau, comme un danseur, tandis que je frappais le
vieux et maigre Cassius, et ce fut moi qui donnai la mort au frntique
Brutus[28]. Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
aucune exprience des grands exploits de la guerre; et
aujourd'hui...--N'importe.

[Note 28: C'est ainsi que le dbauch Antoine traitait le sublime
patriotisme de Brutus. WARBURTON.]

CLOPATRE.--Ah! restez-l.

ROS.--La reine, seigneur, la reine!

IRAS.--Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui, il est
accabl par la honte.

CLOPATRE.--Allons, soutenez-moi donc.--Oh!

ROS.--Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; sa tte est
penche et la mort va la saisir; mais vous pouvez la consoler et la
rappeler  la vie.

ANTOINE.--J'ai port un coup mortel  ma rputation! le coup le plus
lche....

ROS.--Seigneur, la reine...

ANTOINE.--O gyptienne, o m'as-tu conduit? Vois, je cherche  drober
mon ignominie  tes yeux, en jetant mes regards en arrire, sur ce que
j'ai laiss derrire moi, plong dans le dshonneur.

CLOPATRE.--Ah! seigneur, seigneur, pardonnez  mes timides vaisseaux;
j'tais loin de prvoir que vous me suivriez.

ANTOINE.--gyptienne, tu savais trop bien que mon coeur tait attach au
gouvernail de ton vaisseau, et que tu me tranerais  la remorque. Tu
connaissais ton empire absolu sur mon me, et tu savais qu'un signe de
toi m'et fait dsobir aux ordres des dieux mmes.

CLOPATRE.--Oh! pardonne-moi!

ANTOINE.--Maintenant il faut que j'envoie d'humbles propositions  ce
jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les dtours
de l'humiliation; moi qui gouvernais, en me jouant, la moiti de
l'univers, qui crais et anantissais,  mon gr, les fortunes! Tu
savais trop  quel point tu avais asservi mon me, et que mon pe,
affaiblie par ma passion, lui obirait toujours.

CLOPATRE.--Oh! pardon.

ANTOINE.--Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce que
j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi un baiser, il me paye de
tout.--Nous avons envoy notre matre d'cole[29].--Est-il de retour?--Ma
bien-airne, je me sens abattu. Un peu de vin l-dedans et quelques
aliments.--La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.

[Note 29: Euphronius.]



SCNE X


Le camp de Csar en gypte.

CSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRUS, _suite_.

CSAR.--Qu'on fasse entrer l'envoy d'Antoine. Le connaissez-vous?

DOLABELLA.--Csar, c'est son matre d'cole; preuve qu'il est bien
dplum, puisqu'il envoie ici une si petite plume de son aile, lui qui
avait tant de rois pour messagers, il n'y a que quelques mois.

(Entre Euphronius.)

CSAR.--Approche et parle.

EUPHRONIUS.--Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; j'tais,
il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses desseins que la goutte de
rose sur une feuille de myrte en comparaison de l'Ocan.

CSAR.--Soit; remplis ta commission.

EUPHRONIUS.--Il salue en toi le matre de sa destine et demande  vivre
en gypte. Si tu refuses, il abaisse ses prtentions et te prie de le
laisser respirer entre la terre et le ciel, en simple citoyen, dans
Athnes. Voil pour ce qui le regarde.--Quant  Cloptre, elle rend
hommage  ta grandeur; elle se soumet  ta puissance et te demande, pour
ses enfants, le diadme des Ptolmes, qui maintenant est assujetti  ta
volont suprme.

CSAR.--Pour Antoine, je n'coute point sa requte.--Quant  la reine,
je ne lui refuse point ni de l'entendre, ni de la satisfaire; mais c'est
 condition qu'elle chassera de l'gypte son amant dshonor ou qu'elle
lui tera la vie. Si elle m'obit en ce point, sa prire ne sera point
rebute. Annonce  tous deux ma rponse.

EUPHRONIUS.--Que la fortune continue de te suivre!

CSAR.--Faites-lui traverser le camp. (_Euphronius sort--A Thyrus_.)
Voici le moment d'essayer ton loquence, pars, dtache Cloptre
des intrts d'Antoine; promets-lui, en mon nom, tout ce qu'elle te
demandera; ajoute toi-mme des offres de ton invention. Les femmes dans
la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune rendrait
parjure les vestales mmes. Essaye ton adresse, Thyrus, fixe toi-mme
ta rcompense, tes dsirs seront obis comme des lois.

THYRUS.--Csar, je pars.

CSAR.--Observe comment Antoine soutient son malheur; apprends-moi ce
que tu conjectures de sa manire d'agir et de ses dmarches.

THYRUS.--Csar, je le ferai.



SCENE XI


Alexandrie.--Appartement du palais.

_Entrent_ CLOPATRE, NOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.

CLOPATRE.--Que faut-il faire, nobarbus?

NOBARBUS.--Penser et mourir[30].

[Note 30: Les uns veulent qu'il y ait _drink and die_, boire et
mourir, parce que nobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne
version porte _think and die_; et d'ailleurs nobarbus est indign et
cherche  justifier la trahison qu'il mdite; naturellement gnreux, ce
n'est pas avec une gaiet hypocrite qu'il se prpare  dserter.]

CLOPATRE.--La faute est-elle  Antoine ou  moi?

NOBARBUS.--A Antoine seul: lui qui permet  sa volont de matriser sa
raison. Eh! qu'importe que vous ayez fui loin de ce grand spectacle de
la guerre, o la terreur passait alternativement d'une flotte  l'autre!
Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection n'aurait pas d
porter un coup fatal  sa rputation de grand capitaine, au moment o la
moiti de l'univers combattait l'autre, lui, tant le seul sujet de la
querelle. Ce fut une honte gale  sa perte d'aller suivre vos pavillons
fuyants et d'abandonner sa flotte tonne de sa fuite.

CLOPATRE.--Tais-toi, je t'en prie.

(Entrent Antoine et Euphronius)

ANTOINE.--Et c'est l sa rponse?

EUPHRONIUS.--Oui, seigneur.

ANTOINE.--Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle veut me
sacrifier.

EUPHRONIUS.--C'est ce qu'il a dit.

ANTOINE.--Qu'elle le sache.--Envoyez au jeune Csar cette tte grise, et
il remplira de royaumes, jusqu'aux bords, la coupe de vos dsirs.

CLOPATRE.--Votre tte, seigneur!

ANTOINE.--Retourne vers lui.--Dis-lui qu'il porte sur son visage les
roses de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions
ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses
lgions, appartinssent  un lche; que des gnraux subalternes peuvent
triompher au service d'un enfant aussi bien que sous les ordres de
Csar: et que je le dfie de venir, mettant de ct l'ingalit de nos
fortunes, se mesurer avec moi, qui suis dj sur le dclin de l'ge, fer
contre fer et seul  seul. Je vais lui crire. (_Au dput_.) Suis-moi.

(Antoine sort avec Euphronius.)

NOBARBUS.--Oui, cela est bien vraisemblable que Csar, entour d'une
arme victorieuse, ira mettre en jeu son bonheur, et se donner en
spectacle comme un spadassin!--Je vois bien que les jugements des hommes
ressemblent  leur fortune, et que les objets extrieurs entranent les
qualits de l'me et les font en mme temps dchoir. Qu'il puisse
rver, lui qui connat la valeur des choses, que Csar dans l'abondance
rpondra  son dnment! Csar, tu as aussi vaincu sa raison.

(Un esclave entre.)

L'ESCLAVE.--Voici un envoy de Csar.

CLOPATRE.--Quoi! pas plus de crmonies?--Voyez, mes femmes!--On se
bouche le nez prs de la rose panouie dont on venait  genoux admirer
les boutons!

NOBARBUS, _ part_.--Mon honneur et moi nous commenons  nous
quereller. La loyaut garde  des fous change notre constance en vraie
folie; cependant, celui qui persiste  suivre avec fidlit un matre
dchu est le vainqueur du vainqueur de son matre, et acquiert une place
dans l'histoire.

(Entre Thyrus.)

CLOPATRE.--Que veut Csar?

THYRUS.--Venez l'entendre  l'cart.

CLOPATRE.--Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.

THYRUS.--Mais peut-tre sont-ils aussi les amis d'Antoine.

NOBARBUS.--Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que Csar, sans quoi
nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait  Csar, Antoine volerait
au-devant de son amiti: pour nous, vous le savez, nous sommes les amis
de ses amis, j'entends de Csar.

THYRUS.--Allons! Ainsi donc, illustre reine, Csar vous exhorte  ne
pas tenir compte de votre situation, mais  vous souvenir seulement
qu'il est Csar.

CLOPATRE.--Poursuis.--C'est agir loyalement.

THYRUS.--Il sait que vous restez attache  Antoine moins par amour que
par crainte.

CLOPATRE.--Oh!

THYRUS.--Il plaint donc les atteintes portes  votre honneur comme des
taches forces, mais non mrites.

CLOPATRE.--Il est un dieu qui sait dmler la vrit. Mon honneur n'a
point cd, il a t conquis par la force.

NOBARBUS, _ part_.--Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai 
Antoine.--Seigneur, seigneur, tu es un vaisseau qui prend tellement
l'eau qu'il faut te laisser couler  fond, car ce que tu as de plus cher
t'abandonne.

(nobarbus sort.)

THYRUS.--Dirai-je  Csar ce que vous dsirez de lui; car il souhaite
surtout qu'on lui demande pour pouvoir accorder. Il serait enchant
que vous fissiez de sa fortune un bton pour vous appuyer. Mais ce qui
enflammerait encore plus son zle pour vous, ce serait d'apprendre de
moi que vous avez quitt Antoine, et que vous vous rfugiez sous l'abri
de sa puissance, lui le matre de l'univers.

CLOPATRE.--Quel est ton nom?

THYRUS.--Mon nom est Thyrus.

CLOPATRE.--Gracieux messager, dis au grand Csar que je baise sa main
victorieuse en la personne de son dput; dis-lui que je m'empresse
de dposer ma couronne  ses pieds et de lui rendre hommage  genoux.
Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de l'gypte.

THYRUS.--C'est le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence
et la fortune sont aux prises, si la premire n'ose que ce qu'elle peut,
nul hasard ne peut l'branler.--Accordez-moi la faveur de dposer mon
hommage sur votre main.

CLOPATRE.--Plus d'une fois le pre de votre Csar, aprs avoir rv 
la conqute des royaumes, posa ses lvres sur cette main indigne de lui,
et la couvrit d'une pluie de baisers.

(Antoine entre avec nobarbus.)

ANTOINE.--Des faveurs!... par Jupiter tonnant!--Qui es-tu?

THYRUS.--Un homme qui excute les ordres du plus puissant des hommes et
du plus digne d'tre obi.

NOBARBUS.--Tu seras fouett!

ANTOINE, _ ses esclaves_.--Approchez ici.--(_A Cloptre_.)--Et toi,
milan!--Eh bien! dieux et diables! mon autorit s'vanouit! Nagure,
quand je criais hol! des rois accouraient aussitt, comme une
troupe d'enfants dans une course, et me rpondaient: Que me
voulez-vous?--N'avez-vous point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
(_Ses gens entrent_.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.

NOBARBUS.--Il vaut mieux se jouer  un jeune lionceau qu' un vieux
lion mourant.

ANTOINE.--Par la lune et les toiles!--Qu'il soit fouett! Fussent-ils
vingt des plus puissants tributaires qui rendent hommage  Csar, si je
les surprenais ayant l'insolence de baiser la main de cette... Comment
s'appelle-t-elle? Jadis, c'tait Cloptre! Fouettez-le jusqu' ce que
vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un colier et vous
demander misricorde par ses gmissements. Qu'on m'emmne.

THYRUS.--Marc-Antoine...

ANTOINE.--Qu'on l'entrane, et quand il sera fouett, qu'on le ramne.
Ce valet de Csar lui reportera un message. (_On emmne Thyrus_.--_A
Cloptre_.) Vous tiez  moiti fltrie quand je vous ai connue.--Ai-je
laiss dans Rome ma couche vierge encore? Ai-je renonc  tre le pre
d'une postrit lgitime, et par la perle des femmes, pour tre tromp
par une femme qui regarde des valets?

CLOPATRE.--Mon cher seigneur...

ANTOINE.--Vous avez toujours t perfide. Mais quand nous nous
endurcissons dans nos penchants dpravs,  malheur! les justes dieux
ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre
infamie, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher
firement  notre perte.

CLOPATRE.--- Oh! en sommes-nous l?

ANTOINE.--Je vous ai trouve comme un mets refroidi sur la table de
Jules-Csar mort; de plus, vous tiez aussi un reste de Cnius Pompe;
sans compter toutes les heures souilles de vos dbauches clandestines,
et qui n'ont pas t enregistres dans le livre de la Renomme; car je
suis sr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne savez pas ce que
c'est, ce que ce doit tre que la vertu.

CLOPATRE.--Pourquoi tout cela?

ANTOINE.--Souffrir qu'un malheureux qui reoit un salaire et dit: _Dieu
vous le rende_, prenne des liberts familires avec cette main qui
s'enchane  la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et
gage des grands coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
pour couvrir de mes cris le mugissement des btes  cornes! car j'ai un
motif terrible de fureur; et m'exprimer avec courtoisie, ce serait tre
comme un homme qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
l'adresse qu'il montre. (_Thyrus rentre avec les gens d'Antoine_.)
Est-il fouett?

L'ESCLAVE.--Solidement, seigneur.

ANTOINE.--A-t-il jet des cris? A-t-il demand grce?

L'ESCLAVE.--Oui, seigneur.

ANTOINE, _ Thyrus_.--Si ton pre vit encore, qu'il regrette de n'avoir
pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi Csar dans ses
triomphes, puisque tu as t fouett pour l'avoir suivi. Dsormais,
que la blanche main d'une dame te donne la fivre, tremble  sa seule
vue.--Retourne  Csar; apprends-lui ta rception. Vois et dis-lui
 quel point il m'irrite contre lui; car il affecte l'orgueil et le
ddain, et s'arrte  ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus.
Il m'irrite, et, dans ce moment, cela est fort ais,  prsent que les
astres favorables qui jadis taient mes guides ont fui de leur orbite et
ont prcipit leur feu dans l'abme de l'enfer. Si mon langage et ce que
j'ai fait lui dplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, mon affranchi, est en
sa puissance et qu'il peut,  son plaisir, le fouetter, le pendre ou le
torturer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de le
faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.

(Thyrus sort.)

CLOPATRE.--Avez-vous fini?

ANTOINE.--Hlas! notre lune terrestre est clipse; ce prsage seul
annonce la chute d'Antoine.

CLOPATRE.--Il faut que j'attende qu'il puisse m'couter.

ANTOINE.--Pour flatter Csar, avez-vous pu changer des regards avec un
homme qui lui lace ses chaussures?

CLOPATRE.--Vous ne me connaissez pas encore?

ANTOINE,--Je vous connais un coeur glac pour moi.

CLOPATRE.--Ah! cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur
glac en grle et l'empoisonne dans sa source! que le premier grlon
s'arrte dans mon gosier et s'y dissolve avec ma vie! que le second
frappe Csarion jusqu' ce que, l'un aprs l'autre, tous les fruits de
mes entrailles, et mes braves gyptiens crass sous cet orage de grle,
gisent tous sans tombeau et deviennent la proie des mouches et des
moucherons du Nil!

ANTOINE.--Je suis satisfait. Csar veut s'tablir dans Alexandrie; c'est
l que je lutterai contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu
ferme; notre flotte disperse s'est rallie et vogue encore sous un
appareil menaant. O tais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je
reviens encore une fois du champ de bataille pour baiser ces lvres, je
reviendrai tout couvert de sang. Mon pe et moi, nous allons gagner
notre place dans l'histoire. J'espre encore.

CLOPATRE.--Je reconnais mon hros.

ANTOINE.--Je veux que mes muscles, que mon coeur, que mon haleine,
dploient une triple force, et je combattrai  toute outrance. Quand mes
heures coulaient dans la prosprit, les hommes rachetaient de moi leur
vie pour un bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
dans les tnbres tout ce qui tentera de m'arrter.--Viens, passons
encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes
sombres officiers; qu'on remplisse nos coupes; et pour la dernire fois,
oublions en buvant la cloche de minuit.

CLOPATRE.--C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais
 le passer dans la tristesse. Mais puisque mon seigneur est encore
Antoine, je veux tre Cloptre.

ANTOINE.--- Nous goterons encore le bonheur.

CLOPATRE.--Qu'on appelle auprs de mon Antoine tous ses braves
officiers.

ANTOINE.--Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que le vin enlumine
leurs cicatrices.--Venez, ma reine, il y a encore de la sve. Au premier
combat que je livrerai, je forcerai la mort  me chrir, car je veux
rivaliser avec sa faux homicide.

(Ils sortent tous les deux.)

NOBARBUS.--Allons, le voil qui veut surpasser la foudre. tre furieux,
c'est tre vaillant par excs de peur; et, dans cette disposition, la
colombe attaquerait l'pervier. Je vois cependant que mon gnral ne
regagne du coeur qu'aux dpens de sa tte. Quand le courage usurpe sur
la raison du guerrier, il ronge l'pe avec laquelle il combat.--Je vais
chercher les moyens de le quitter.

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


Le camp de Csar prs d'Alexandrie.

CSAR _entre, lisant une lettre avec_ AGRIPPA, MCNE _et autres_.

CSAR.--Il me traite d'_enfant_; il me menace, comme s'il avait le
pouvoir de me chasser de l'gypte. Il a fait battre de verges mon
dput; il me provoque  un combat singulier; Csar contre Antoine!--Que
le vieux dbauch sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir. En
attendant, je me ris de son dfi.

MCNE.--Csar doit penser que lorsqu'un aussi grand homme qu'Antoine
entre en furie, c'est qu'il est aux abois. Ne lui donnez aucun relche,
profitez de son garement; jamais la fureur n'a su se bien garder
elle-mme.

CSAR.--Annoncez  nos braves officiers que demain nous livrerons la
dernire de nos nombreuses batailles. Nous avons dans notre camp des
gens qui servaient encore dernirement Antoine pour l'envelopper et le
prendre lui-mme.--Voyez  ce que ce soit fait et qu'on rgale l'arme.
Nous regorgeons de provisions, et ils ont bien mrit qu'on les traite
avec profusion.--Pauvre Antoine! (Ils sortent.)



SCNE II


Alexandrie.--Appartement du palais.

ANTOINE, CLOPATRE, NOBARBUS, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS, _et autres
officiers_.

ANTOINE.--Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.

NOBARBUS.--Non, seigneur.

ANTOINE.--Pourquoi ne se battrait-il pas?

NOBARBUS.--C'est qu'il pense qu'tant vingt fois plus fortun que vous,
ce serait vingt hommes contre un seul.

ANTOINE.--Demain, guerrier, nous combattrons sur mer et sur terre. Ou je
survivrai, ou je laverai mon affront en mourant dans tant de sang, que
je ferai revivre ma gloire. Es-tu dispos  te bien battre?

NOBARBUS.--Je frapperai en criant: tout ou rien.

ANTOINE.--Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs, et n'pargnons rien
pour notre repas de ce soir. _(Ses serviteurs entrent.)_ Donne-moi ta
main, tu m'as toujours fidlement servi; et toi aussi... et toi...
et toi; vous m'avez tous bien servi, et vous avez eu des rois pour
compagnons.

CLOPATRE.--Que veut dire cela?

NOBARBUS,  _part_.--C'est une de ces bizarreries que le chagrin fait
natre dans l'esprit.

ANTOINE.--Et toi aussi, tu es honnte.--Je voudrais tre multipli en
autant d'hommes que vous tes, et que vous formassiez  vous tous un
Antoine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez servi.

TOUS.--Aux dieux ne plaise!

ANTOINE.--Allons, mes bons amis, servez-moi encore ce soir. Ne mnagez
pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi avec autant de respect que
lorsque l'empire du monde, encore  moi, obissait comme vous  mes
lois.

CLOPATRE.--Que prtend-il?

NOBARBUS.--Faire pleurer ses amis.

ANTOINE.--Servez-moi ce soir. Peut-tre est-ce la fin de votre service;
peut-tre ne me reverrez-vous plus, ou ne reverrez-vous plus qu'une
ombre dfigure; peut-tre demain vous servirez un autre matre.--Je
vous regarde comme un homme qui prend cong.--Mes fidles amis, je ne
vous congdie pas; non, insparablement attach  vous, votre matre ne
vous quittera qu' la mort. Servez-moi ce soir deux heures encore; je ne
vous en demande pas davantage, et que les dieux vous en rcompensent!

NOBARBUS.--Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi les affliger ainsi?
Voyez, ils pleurent, et moi, imbcile, mes yeux se remplissent aussi de
larmes, comme s'ils taient frotts avec un oignon. Par grce, ne nous
transformez pas en femmes.

ANTOINE.--Ah! arrtez! arrtez, que la sorcire m'enlve si telle est
mon intention! Que le bonheur croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes!
Mes dignes amis, vous prtez  mes paroles un sens trop sinistre; je ne
vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous priais de brler
cette nuit avec des torches. Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de
la journe de demain, et je veux vous conduire o je crois trouver la
victoire et la vie, plutt que l'honneur et la mort. Allons souper;
venez, et noyons dans le vin toutes les rflexions.

(Ils sortent.)



SCNE III


Alexandrie.--Devant le palais. _Entrent deux soldats qui vont monter la
garde_.

PREMIER SOLDAT.--Bonsoir, camarade; c'est demain, le grand jour.

SECOND SOLDAT.--Il dcidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien entendu
d'trange dans les rues?

PREMIER SOLDAT.--Rien. Quelles nouvelles?

SECOND SOLDAT.--Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit; bonne nuit.

PREMIER SOLDAT.--Camarade, bonne nuit.

(Entrent deux autres soldats.)

SECOND SOLDAT.--Soldats, faites bonne garde.

TROISIME SOLDAT.--Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.

(Les deux premiers soldats se placent  leur poste.)

QUATRIME SOLDAT.--Nous, ici. (_Ils prennent leur poste_.) Et si demain
notre flotte  l'avantage, je suis bien certain que nos troupes de terre
ne lcheront pas pied.

TROISIME SOLDAT.--C'est une brave arme et pleine de rsolution.

(On entend une musique de hautbois sous le thtre.)

QUATRIME SOLDAT.--Silence! Quel est ce bruit?

PREMIER SOLDAT.--Chut, Chut!

SECOND SOLDAT.--coutez.

PREMIER SOLDAT.--Une musique arienne.

TROISIME SOLDAT.--Souterraine.

QUATRIME SOLDAT.--C'est bon signe, n'est-ce pas?

TROISIME SOLDAT.--Non.

PREMIER SOLDAT--Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?

SECOND SOLDAT.--C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait, et qui
l'abandonne aujourd'hui.

PREMIER SOLDAT.--Avanons, voyons si les autres sentinelles entendent la
mme chose que nous.

(Ils s'avancent  l'autre poste.)

SECOND SOLDAT.--Eh bien! camarades!

PLUSIEURS, _parlant  la fois_.--Eh bien! eh bien! entendez-vous?

PREMIER SOLDAT.--Oui. N'est-ce pas trange?

TROISIME SOLDAT.--Entendez-vous, camarades, entendez-vous?

PREMIER SOLDAT.--Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste.
Voyons ce que cela donnera.

PLUSIEURS _ la fois_.--Volontiers. C'est une chose trange.



SCNE IV


Alexandrie.--Appartement du palais. ANTOINE, CLOPATRE, CHARMIANE,
_suite_.

ANTOINE.--ros! ros! mon armure.

CLOPATRE.--Dormez un moment.

ANTOINE.--Non, ma poule... ros, allons, mon armure, ros! (_ros parat
avec l'armure._)Viens, mon brave serviteur, ajuste-moi mon armure.--Si
la fortune ne nous favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave.
Allons.

CLOPATRE.--Attends, ros, je veux t'aider. A quoi sert ceci?

ANTOINE.--Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui armes mon
coeur... A faux,  faux.--Bon, l'y voil, l'y voil.

CLOPATRE.--Doucement, je veux vous aider; voil comme cela doit tre.

ANTOINE.--Bien, bien, nous ne pouvons manquer de prosprer; vois-tu, mon
brave camarade! Allons, va t'armer aussi.

ROS.--A l'instant, seigneur.

CLOPATRE.--Ces boucles ne sont-elles pas bien attaches?

ANTOINE.-- merveille,  merveille. Celui qui voudra dranger cette
armure avant qu'il nous plaise de nous en dpouiller nous-mmes pour
nous reposer, essuiera une terrible tempte.--Tu es un maladroit,
ros; et ma reine est un cuyer plus habile que toi. Hte-toi.--O ma
bien-aime, que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui, et si tu
connaissais cette tche royale, tu verrais quel ouvrier est Antoine!
(_Entre un officier tout arm_.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu;
tu te prsentes en homme qui sait ce que c'est que la journe d'un
guerrier. Nous nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires
que nous aimons, et nous allons  l'ouvrage avec joie.

L'OFFICIER.--Mille guerriers, seigneur, ont devanc le jour, et vous
attendent au port couverts de leur armure.

(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs capitaines
suivis de leurs soldats.)

UN CAPITAINE.--La matine est belle. Salut, gnral!

TOUS.--Salut, gnral!

ANTOINE.--Voil une belle musique, mes enfants! Cette matine, comme le
gnie d'un jeune homme qui promet un avenir brillant, commence de
bonne heure; oui, oui.--Allons, donne-moi cela;--par ici;..... fort
bien.--Adieu, reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui
m'attende. (_Il l'embrasse_.) Voil le baiser d'un guerrier: je
mriterais vos mpris et vos reproches si je perdais le temps  vous
faire des adieux plus tudis; je vous quitte maintenant comme un
homme couvert d'acier. (_Antoine, ros, les officiers et les soldats
sortent_.) Vous, qui voulez vous battre, suivez-moi de prs; je vais
vous y conduire. Adieu.

CHARMIANE.--Voulez-vous vous retirer dans votre appartement?

CLOPATRE.--Oui, conduis-moi.--Il me quitte en brave. Plt aux dieux que
Csar et lui pussent, dans un combat singulier, dcider cette grande
querelle! Alors, Antoine... Mais, hlas!... Allons, sortons.

(Elles sortent.)



SCNE V


Le camp d'Antoine, prs d'Alexandrie.

_Les trompettes sonnent; entrent_ ANTOINE ET ROS; _un soldat vient 
eux_.

LE SOLDAT.--Plaise aux dieux que cette journe soit heureuse pour
Antoine!

ANTOINE.--Je voudrais  prsent en avoir cru tes conseils et tes
blessures, et n'avoir combattu que sur terre.

LE SOLDAT.--Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont rvolts, et ce
guerrier qui vous a quitt ce matin, suivraient encore aujourd'hui vos
pas.

ANTOINE.--Qui m'a quitt ce matin?

ROS,--Qui? quelqu'un qui tait toujours auprs de vous. Appelez
maintenant nobarbus, il ne vous entendra pas; ou du camp de Csar il
vous criera: Je ne suis plus des tiens.

ANTOINE.--Que dis-tu?

LE SOLDAT.--Seigneur, il est avec Csar.

ROS.--Ses coffres, son argent, il a tout laiss, seigneur.

ANTOINE.--Est-il parti?

LE SOLDAT.--Rien n'est plus certain.

ANTOINE.--ros, va; envoie-lui son trsor: n'en retiens pas une obole,
je te le recommande. cris-lui, je signerai la lettre; et fais-lui mes
adieux dans les termes les plus honntes et les plus doux: dis-lui que
je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer de
matre.--Oh! ma fortune a corrompu les coeurs honntes.--ros, hte-toi.



SCNE VI


Le camp de Csar devant Alexandrie.

FANFARES. CSAR _entre avec_ AGRIPPA, NOBARBUS, _et autres_.

CSAR.--Agrippa, marche en avant, et engage le combat. Notre volont est
qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en nos soldats.

AGRIPPA.--J'y vais, Csar.

CSAR.--Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si cette
journe est heureuse, l'olivier va crotre de lui-mme dans les trois
parties du monde.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Antoine est arriv sur le champ de bataille.

CSAR.--Va; recommande  Agrippa de placer  l'avant-garde de notre
arme ceux qui ont dsert, afin qu'Antoine fasse tomber en quelque
sorte sa fureur sur lui-mme.

(Csar et sa suite sortent.)

NOBARBUS.--Alexas s'est rvolt: il tait all en Jude pour les
affaires d'Antoine; l il a persuad au puissant Hrode d'abandonner son
matre et de pencher du ct de Csar; et pour sa peine Csar l'a fait
pendre.--Canidius et les autres officiers qui ont dsert ont obtenu de
l'emploi, mais non une confiance honorable.--J'ai mal fait, et je me
le reproche moi-mme, avec un remords si douloureux qu'il n'est plus
dsormais de joie pour moi.

(Entre un soldat d'Antoine.)

LE SOLDAT.--nobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pas tous tes
trsors, et de plus des marques de sa gnrosit. Son messager m'a
trouv de garde, et il est maintenant dans ta tente, o il dcharge ses
mulets.

NOBARBUS.--Je t'en fais don.

LE SOLDAT.--Ne plaisante pas, nobarbus, je te dis la vrit. Il serait
 propos que tu vinsses escorter le messager jusqu' la sortie du camp:
je suis oblig de retourner  mon poste, sans quoi je l'aurais escort
moi-mme... Votre gnral est toujours un autre Jupiter.

(Le soldat sort.)

NOBARBUS.--Je suis le seul lche de l'univers; et je sens mon
ignominie. O Antoine! mine de gnrosit, comment aurais-tu donc pay
mes services et ma fidlit, toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci
me fait gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientt,
un moyen plus prompt prviendra le remords... Mais le remords s'en
chargera, je le sens.--Moi, combattre contre toi! Non: je veux aller
chercher quelque foss pour y mourir; le plus sale est celui qui
convient le mieux  la dernire heure de ma vie.

(Il sort au dsespoir.)



SCNE VII


Champ de bataille entre les deux camps. (On sonne la marche. Bruits de
tambours et de trompettes.)

_Entrent_ AGRIPPA _et antres_.

AGRIPPA.--Battons en retraite: nous nous sommes engags trop avant.
Csar lui-mme a pay de sa personne, et nous avons trouv plus de
rsistance que nous n'en attendions.

(Agrippa et les siens sortent.) (Bruit d'alarme. Entrent Antoine et
Scarus blesss.)

SCARUS.--O mon brave gnral! voil ce qui s'appelle combattre. Si nous
avions commenc par l, nous les aurions renvoys chez eux avec des
torchons autour de la tte.

ANTOINE.--Ton sang coule  grands flots.

SCARUS.--J'avais ici une blessure comme un T, maintenant c'est une H.

ANTOINE.--Ils battent en retraite.

SCARUS.--Nous les repousserons jusque dans des trous.--J'ai encore de la
place pour six blessures.

(ros entre.)

ROS.--Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut passer pour une
victoire complte.

SCARUS.--Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les par derrire
comme des livres; c'est une chasse d'assommer un fuyard.

ANTOINE.--Je veux te donner une rcompense pour cette saillie, et dix
pour ta bravoure... Suis-moi.

SCARUS.--Je vous suis en boitant.

(Ils sortent.)



SCNE VIII


Sous les murs d'Alexandrie.

FANFARES. ANTOINE _revient au son d'une marche guerrire, accompagn de
Scarus et de l'arme_.

ANTOINE.--Nous l'avons chass jusqu' son camp.--Que quelqu'un coure en
avant et annonce nos htes  la reine. Demain, avant que le soleil nous
voie, nous achverons de verser le sang qui nous chappe aujourd'hui.
--Je vous rends grces  tous; vous avez des bras de hros. Vous avez
combattu, non pas en hommes qui servent les intrts d'un autre, mais
comme si chacun de vous et dfendu sa propre cause. Vous vous tes tous
montrs des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer dans vos bras
vos femmes, vos amis; racontez-leur vos exploits, tandis que, versant
des larmes de joie, ils essuieront le sang fig dans vos plaies, et
baiseront vos blessures. (_A Scarus_.) Donne-moi ta main. _(Cloptre
arrive avec sa suite_.) C'est  cette puissante fe que je veux vanter
tes exploits; je veux te faire goter la douceur de ses louanges. O toi,
astre de l'univers, enchane dans tes bras ce cou bard de fer: franchis
tout entire l'acier de cette armure  l'preuve; viens sur mon sein
pour y tre souleve par les lans de mon coeur triomphant.

CLOPATRE.--Seigneur des seigneurs, courage sans bornes, reviens-tu
en souriant aprs avoir chapp au grand pige o le monde va se
prcipiter[31]?

[Note 31: _The world's great mare_, le grand pige du monde est la
guerre.]

ANTOINE.--Mon rossignol, nous les avons repousss jusque dans leurs
lits. Eh bien! ma fille, malgr ces cheveux gris, qui viennent se mler
 ma brune chevelure, nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et
peut arriver au but aussi bien que la jeunesse.--Regarde ce soldat,
prsente  ses lvres ta gracieuse main; baise-la, mon guerrier.--Il
a combattu aujourd'hui, comme si un dieu, ennemi de l'espce humaine,
avait emprunt sa forme pour la dtruire.

CLOPATRE.--Ami, je veux te faire prsent d'une armure d'or; c'tait
l'armure d'un roi.

ANTOINE.--Il l'a mrite, ft-elle tout tincelante de rubis comme le
char sacr d'Apollon.--Donne-moi ta main; traversons Alexandrie dans
une marche triomphante; portons devant nous nos boucliers, hachs comme
leurs matres. Si notre grand palais tait assez vaste pour contenir
toute cette arme, nous souperions tous ensemble, et nous boirions  la
ronde au succs de demain, qui nous promet des dangers dignes des rois.
Trompettes, assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments
d'airain, ml aux roulements de nos tambourins; que le ciel et la terre
confondent leurs sons pour applaudir  notre retour.



SCNE IX

Le camp de Csar. _Sentinelles  leur poste; entre_ NOBARBUS.

PREMIER SOLDAT.--Si dans une heure nous ne sommes pas relevs, il nous
faut retourner au corps de garde. La nuit est toile; et l'on dit que
nous serons rangs en bataille vers la seconde heure du matin.

SECOND SOLDAT.--Cette dernire journe a t cruelle pour nous.

NOBARBUS.--O nuit! sois-moi tmoin...

SECOND SOLDAT.--Quel est cet homme?

PREMIER SOLDAT.--Ne bougeons pas, et prtons l'oreille.

NOBARBUS.--O lune paisible! lorsque l'histoire dnoncera  la haine de
la postrit les noms des tratres, sois-moi tmoin que le malheureux
nobarbus s'est repenti  ta face.

PREMIER SOLDAT.--nobarbus!

TROISIME SOLDAT.--Silence! coutons encore.

NOBARBUS.--O souveraine matresse de la vritable mlancolie, verse
sur moi les humides poisons de la nuit; et que cette vie rebelle, qui
rsiste  mes voeux, ne pse plus sur moi; brise mon coeur contre le
dur rocher de mon crime: dessch par le chagrin, qu'il soit rduit en
poudre, et termine toutes mes sombres penses! O Antoine, mille
fois pins gnreux que ma dsertion n'est infme!  toi, du moins,
pardonne-moi, et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mmoire
sous le nom d'un fugitif, dserteur de son matre! O Antoine! Antoine!

(Il meurt.)

SECOND SOLDAT.--Parlons lui.

PREMIER SOLDAT.--coutons-le; ce qu'il dit pourrait intresser Csar.

TROISIME SOLDAT.--Oui, coutons; mais il dort.

PREMIER SOLDAT.--Je crois plutt qu'il se meurt, car jamais on n'a fait
une pareille prire pour dormir.

SECOND SOLDAT.--Allons  lui.

TROISIME SOLDAT.--veillez-vous, veillez-vous, seigneur; parlez-nous.

SECOND SOLDAT.--Entendez-vous, seigneur?

PREMIER SOLDAT.--Le bras de la mort l'a atteint. (_Roulement de tambour
dans l'loignement_.) coutez, les tambours rveillent l'arme par leurs
roulements solennels. Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de
marque. Notre heure de faction est bien passe.

SECOND SOLDAT.--Allons, viens; peut-tre reviendra-t-il  lui.



SCNE X


La scne se passe entre les deux camps.

ANTOINE, SCARUS _et l'arme._

ANTOINE.--Leurs dispositions annoncent un combat sur mer; nous ne leur
plaisons gure sur terre.

SCARUS.--On combattra sur mer et sur terre, seigneur.

ANTOINE.--Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air,
dans le feu, nous y combattrions aussi. Mais voici ce qu'il faut faire.
Notre infanterie restera avec nous sur les collines qui rejoignent la
ville. Les ordres sont donns sur mer. La flotte est sortie du port;
avanons afln de pouvoir aisment reconnatre leur ordre de bataille et
observer leurs mouvements.

(Ils sortent.)

CSAR _entre avec son arme_.-- moins que nous ne soyons attaqus, nous
ne ferons aucun mouvement sur terre; et, suivant mes conjectures, il
n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont embarques sur ses
galres. Gagnons les valles, et prenons tous nos avantages.

(Ils sortent.)

(Rentrent Antoine et Scarus.)

ANTOINE.--Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit o ces pins
s'lvent je pourrai tout voir, et dans un moment je reviens t'apprendre
quelle est l'issue probable de la journe.

(Il sort.)

SCARUS.--Les hirondelles ont bti leurs nids dans les voiles de
Cloptre.--Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent
pas dire... Ils ont un air constern, et ils n'osent rvler ce qu'ils
pensent. Antoine est vaillant et dcourag; par accs sa fortune
inquite lui donne l'esprance et la crainte de ce qu'il a et de ce
qu'il n'a pas.

(Bruit dans l'loignement, comme celui d'un combat naval.)

ANTOINE _rentre_.--Tout est perdu! l'infme gyptienne m'a trahi! ma
flotte s'est rendue  l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques
en l'air, et boire avec ceux de Csar, comme des amis qui se retrouvent
aprs une longue absence;  femme trois fois prostitue[32], c'est toi
qui m'as vendu  ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec toi seul que
mon coeur est en guerre. Dis-leur  tous de fuir; car ds que je me
serai veng de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en.
Dis-leur  tous de fuir. (_Scarus sort_.) O soleil! je ne verrai plus
ton lever. C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune
se sparent ici.--C'est donc l que tout en est venu! Ces coeurs qui
suivaient mes pas comme des chiens, dont je comblais tous les dsirs, se
sont vanouis, et prodiguent leurs faveurs  Csar, qui est dans toute
sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dpouill de toute
son corce. Je suis trahi! Perfide coeur d'gyptienne! Cette fatale
enchanteresse, dont le regard m'envoyait au combat ou me rappelait
auprs d'elle, dont le sein tait mon diadme et le but de mes travaux;
telle qu'une vritable gyptienne[33], elle m'a entran dans le fond de
l'abme par un tour de gibecire[34]. ros! ros!

[Note 32: _Triple turn'd whore_. Elle s'tait donne d'abord  Jules
Csar, dont elle avait eu besoin, puis  Antoine, et enfin il voit
qu'elle le trompe dj pour Octave.]

[Note 33: _Gipsy_ est encore employ ici pour signifier gyptienne
d'gypte et gyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien peinte par
l'auteur de _Tom Jones_, et de nos jours par sir Walter Scott dans _Guy
Mannering_.]

[Note 34: On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs
plis, on la pose sur une table, un des plis semble prsenter le milieu
de la ceinture, celui qui y enfonce un poinon croit tenir bien ferme au
milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il joue la prend par
les deux bouts et l'enlve.]

(Entre Cloptre.)

ANTOINE.--Ah! magicienne! va-t'en!

CLOPATRE.--D'o vient ce courroux de mon seigneur contre son amante?

ANTOINE.--Disparais ou je vais te donner la rcompense que tu mrites,
et faire tort au triomphe de Csar. Qu'il s'empare de toi et te montre
en spectacle  la populace de Rome; va suivre son char au milieu des
hues, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras expose aux
regards des rustres, comme un monstre trange, pour quelque vile obole.
Et puisse la patiente Octavie dfigurer ton visage de ses ongles,
qu'elle laisse crotre pour sa vengeance! (_Cloptre sort._) Tu as bien
fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais gagn  expirer sous
ma rage; une mort et pu viter mille morts...--ros, ici!--La chemise
de Nessus m'enveloppe. Alcide,  toi! mon illustre anctre, enseigne-moi
tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune[35],
et prte-moi ces mains robustes qui soulevaient ton norme massue, que
je m'anantisse moi-mme. La magicienne mourra. Elle m'a vendu  ce
petit Romain, et je pris victime de ses complots. Elle mourra.--ros,
o es-tu?

(Il sort.)

[Note 35: _Let me lodge Lychas on the horns of the moon_, ce
que Letourneur traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages
ensanglants, pour se rapprocher de l'expression de Snque, qui dans
son _Hercule_ peint Lychas lanc dans l'air teignant les nuages de son
sang, et cras contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait apport 
Hercule la chemise de Djanire, qui l'avait reue du centaure Nessus.]



SCNE XI


Alexandrie.--Appartement du palais.

CLOPATRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.

CLOPATRE.--Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est plus furieux que ne le
fut Tlamon, frustr du bouclier d'Achille; et le sanglier de Thessalie
ne se montra jamais plus menaant.

CHARMIANE.--Venez au tombeau de Ptolme. Enfermez-vous l, et envoyez
lui annoncer que vous tes morte. L'me ne se spare pas du corps avec
plus de douleur que l'homme de sa grandeur.

CLOPATRE.--Allons au tombeau[36]... Mardian, va lui annoncer que je me
suis tue. Dis-lui que le dernier mot que j'ai prononc tait _Antoine_,
et fais-lui, je t'en conjure, un rcit attendrissant. Pars, Mardian, et
reviens m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...

[Note 36: Mausole prs du temple d'Isis, que Cloptre avait fait
btir pour sa spulture, selon la coutume des rois d'gypte.]



SCNE. XII


Alexandrie.--Un autre appartement du palais.

ANTOINE, ROS.


ANTOINE.--ros, tu me vois encore!

ROS.--Oui, mon noble matre.

ANTOINE.--Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble  un dragon, une
vapeur qui nous reprsente un ours ou un lion, une citadelle avec des
tours, un rocher pendant, un mont  double cime, ou un promontoire
bleutre couronn de forts qui se balancent sur nos ttes; tu as vu ces
images qui sont les spectacles que nous offre le sombre crpuscule?

ROS.--Oui, seigneur.

ANTOINE.--Ce qui nous parat un coursier est effac en moins d'une
pense par la sparation des nuages, et se confond avec eux comme l'eau
dans l'eau.

ROS.--Oui, seigneur.

ANTOINE.--Eh bien! bon serviteur, cher ros, ton gnral n'est plus
qu'une de ces formes imaginaires. Je suis encore Antoine, mais je ne
puis plus garder ce corps visible, mon serviteur.--C'est pour l'gypte
que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais possder
le coeur, car elle possdait le mien, mon coeur qui, pendant qu'il tait
 moi, s'tait attach un million de coeurs, perdus maintenant; elle,
qui a arrang les cartes avec Csar, et, par un jeu perfide, a livr ma
gloire au triomphe de mon ennemi.--Non, ne pleure pas, cher ros; pour
finir mes destins, je me reste  moi-mme. (_Entre Mardian._) Oh! ta
vile matresse! elle m'a vol mon pe!

MARDIAN.--Non, Antoine, ma matresse vous aimait, et elle a associ sans
rserve sa fortune  la vtre.

ANTOINE.--Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi, il
faut qu'elle meure.

MARDIAN.--La mort est une dette que chacun ne peut payer qu'une fois,
et elle l'a dj acquitte. Ce que vous vouliez faire est fait; elle
a prvenu votre bras; et le dernier mot qu'elle a prononc, c'est:
_Antoine, gnreux Antoine!_ Elle a voulu encore prononcer votre nom,
mais un dernier gmissement l'a laiss  moiti prononc entre ses
lvres et son coeur; elle a expir avec votre nom enseveli dans son
sein.

ANTOINE.--Elle est morte?

MARDIAN.--Morte.

ANTOINE.--ros, te-moi mon armure: la tche de la longue journe est
finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi pour bien pay de ton
message, puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. (_Mardian sort_.)
te-moi cette armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer les
battements de mon coeur. O mes flancs! brisez-vous; toi, mon coeur,
sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne.--Dpche, ros,
dpche. Je ne suis plus un guerrier.--Dbris de mon armure, allez
loin de moi, vous avez t ports avec honneur.--Laissez-moi seul
un moment.--(_ros sort_.) O Cloptre! je je vais te rejoindre, et
implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir, tout dlai
est un nouveau supplice. Puisque la torche est teinte, couchons-nous et
n'allons pas plus loin. Maintenant toute rsistance serait inutile, et
nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse de ses propres
efforts; apposons notre sceau, et tout est fini.--ros!--Je viens,  ma
reine!--ros!--Attends-moi dans ces lieux, o les ombres reposent sur
les fleurs. L, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les
regards des ombres attires par l'hroque majest de nos mnes.
Didon et son ne verront leur cour dserte, et toute la foule nous
suivra.--ros! Viens donc!

(ros parat.)

ROS.--Que veut mon matre?

ANTOINE.--Depuis que Cloptre n'est plus, j'ai vcu avec tant de
dshonneur que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon pe
partageais l'univers, moi qui construisit sur le dos verdtre de Neptune
des cits avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une
femme. Mon me est moins noble que la sienne, elle qui par sa mort dit 
notre Csar: Je n'ai d'autre vainqueur que moi-mme.--ros, tu m'as jur
que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles l'exigent bien
maintenant), quand je me verrais poursuivi par une suite de malheurs et
d'horreurs invitables, alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort.
Fais-le, le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; c'est
Csar que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur
tes joues.

ROS.--Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que n'ont pu faire tous
les traits des Parthes ennemis, lancs vainement contre vous?

ANTOINE.--Cher ros, voudrais-tu donc, des fentres de la vaste Rome,
voir ton matre les bras croiss, courbant son front humili et le
visage dompt par une honte pntrante, tandis que l'heureux Csar,
marchant devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui qui
le suit?

ROS.--Non, je ne voudrais pas le voir.

ANTOINE.--Approche donc: car il n'y a qu'une blessure qui puisse me
gurir. Allons, tire ton pe fidle, qui dans tes mains fut tant de
fois utile  ta patrie.

ROS.--Ah! seigneur, pardonnez!

ANTOINE.--Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de faire ce que je te
demande ici ds que je te l'ordonnerais? Obis, ou je regarderai tous
tes services passs comme des accidents involontaires; tire ton pe et
approche.

ROS.--Dtournez donc de moi ce noble visage, fait pour tre ador de
l'univers entier.

ANTOINE, _dtournant son visage_.--Allons.

ROS.--Mon pe est tire.

ANTOINE.--Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle tu l'as
tire.

ROS.--Mon cher matre, mon gnral, mon souverain, permettez qu'avant
de frapper ce coup sanglant je vous dise adieu.

ANTOINE.--Tu l'as dit, ami. Adieu.

ROS.--Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?

ANTOINE.--A l'instant, ros.

ROS.--Eh bien! ici alors... (_Il se jette sur son pe_.) C'est ainsi
que j'chappe  la douleur d'immoler Antoine.

(Il expire.)

ANTOINE.--O toi! qui es trois fois plus noble que moi! brave ros, tu
m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pu faire. Ma reine et le
fidle ros ont, par leur courageux exemple, gagn sur moi de la gloire
dans l'histoire. Mais je serai comme un nouvel poux pour la mort, et je
vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait,
ros, ton matre meurt selon ton exemple. Voil ce que tu m'as appris.
(_Il se prcipite sur son pe_.) Comment, pas mort encore? pas mort?
Hol, gardes! Oh! achevez-moi!

(Entrent Derctas et la garde).

PREMIER GARDE.--D'o viennent ces cris?

ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! achevez ce que j'ai
commenc.

SECOND GARDE.--L'astre est tomb.

PREMIER GARDE.--Sa priode est acheve.

TOUS.--Hlas!  malheur!

ANTOINE.--Que celui de vous qui m'aime achve ma mort.

PREMIER GARDE.--Pas moi.

SECOND GARDE.--Ni moi.

TROISIME GARDE.--Ni personne.

(Ils sortent.)

DERCTAS.--Ta fortune et ta mort font dserter tes amis. Que je montre
seulement cette pe  Csar, et avec cette nouvelle je suis sr d'tre
bien accueilli.

(Diomde entre.)

DIOMDE.--O est Antoine?

DERCTAS.--L, Diomde, l.

DIOMDE.--Est-il en vie?--Veux-tu rpondre?

(Derctas sort.)

ANTOINE.--Est-ce toi, Diomde? Tire ton pe et frappe; que j'achve de
mourir.

DIOMDE.--Illustre souverain, ma matresse Cloptre m'envoie vers toi.

ANTOINE.--Quand t'a-t-elle envoy?

DERCTAS.--Dans le moment, seigneur.

ANTOINE.--O est-elle?

DIOMDE.--Elle est enferme dans son monument: elle avait un
pressentiment de ce qui est arriv. Lorsqu'elle a vu que vous la
souponniez, soupon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'tre
arrange avec Csar, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle
vous a fait annoncer qu'elle tait morte; mais ensuite, craignant
l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous dclarer la vrit, et je
viens, je le crains bien, trop tard.

ANTOINE.--Trop tard, bon Diomde. Appelle mes gardes, je te prie.

DIOMDE.--Hol! les gardes de l'empereur! Gardes, avancez, votre
seigneur vous appelle.

(Les gardes entrent.)

ANTOINE.--Portez-moi, mes bons amis, aux lieux o est Cloptre; c'est
le dernier service que je vous demanderai.

UN GARDE.--Nous sommes dsols, seigneur, que vous ne puissiez pas
survivre au dernier de tous vos fidles serviteurs.

TOUS.--O jour de calamit!

ANTOINE.--Allons, mes chers camarades, ne faites pas au sort barbare
l'honneur de vos larmes; souhaitez la bienvenue aux coups qui viennent
nous frapper. C'est se venger de lui que de les recevoir avec
insouciance. Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi 
votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. (Ils
sortent, emportant Antoine.)



SCNE XIII


Alexandrie.--Un mausole.

_On voit sur une galerie_ CLOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.

CLOPATRE.--O Charmiane! c'en est fait, je ne sors plus d'ici!

CHARMIANE.--Consolez-vous, madame.

CLOPATRE.--Non, je ne le veux pas... Les vnements les plus tranges
et les plus terribles seront les bienvenus; mais je ddaigne les
consolations. L'tendue de ma douleur doit galer la grandeur de sa
cause. (_A Diomde, qui revient_.) Comment? est-il mort?

DIOMDE.--Pas encore, madame, mais la mort est sur lui. Regardez de
l'autre ct du monument, ses gardes l'ont apport jusqu'ici.

(Antoine parat, port par ses gardes.)

CLOPATRE.--O soleil! consume la sphre o tu te meus, et qu'une nuit
ternelle couvre le visage changeant du monde!--O Antoine! Antoine!
Antoine!--Aide-moi, Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous;
levons-le jusqu' moi.

ANTOINE.--Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur de Csar qu'Antoine
succombe, Antoine seul a triomph de lui-mme.

CLOPATRE.--Il en devait tre ainsi: nul autre qu'Antoine ne devait
triompher d'Antoine; mais malheur  moi qu'il en soit ainsi!

ANTOINE.--Je meurs, reine d'gypte, je meurs; cependant j'implore de
la mort un moment pour que je puisse dposer sur tes lvres encore un
pauvre baiser, le dernier de tant de baisers.

CLOPATRE.--Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne; mais je n'ose
descendre, je crains d'tre surprise... Jamais ce Csar, que la fortune
accable de ses dons, ne verra son orgueilleux triomphe dcor de ma
personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons de la force,
les serpents un dard, je suis en sret. Jamais ta sage Octavie, avec
son regard modeste et sa froide rsolution, ne jouira du triomphe de me
contempler; mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes; il
faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi[37].

[Note 37: Toutefois Cloptre ne voulut pas ouvrir les portes; mais
elle se vint mettre  des fentres hautes, et dvala en bas quelques
chanes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antoine, et elle,
avec deux de ses femmes, le tira amont. Ceux qui furent prsents  ce
spectacle, disent qu'il ne fut oncques chose si piteuse  voir.]

ANTOINE.--O htez-vous, ou je m'en vais!

CLOPATRE.--Ceci est un jeu, en vrit. Comme mon seigneur est lourd! La
douleur a puis nos forces, et ajoute un nouveau poids  son corps. Ah!
si j'avais la puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlverait sur
ses robustes ailes, et te placerait  ct de Jupiter... Mais viens,
viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours fous. Oh! viens, viens,
viens. (_Ils enlvent et montent Antoine._) Et sois le bienvenu, le
bienvenu auprs de moi... Meurs l o tu as vcu; que mes baisers te
raniment. Ah! si mes lvres avaient ce pouvoir, je les userais  force
de baisers.

TOUS.--O douloureux spectacle!

ANTOINE.--Je meurs, gyptienne, je meurs... Donnez-moi un peu de vin
pour que je puisse prononcer encore quelques paroles.

CLOPATRE.--Non, laisse-moi parler plutt, laisse-moi accuser si
hautement la fortune; que la fortune, perfide ouvrire, brise son
rouet[38] dans le dpit que lui causeront mes outrages.

[Note 38: _False housewife fortune break her wheel; wheel_ veut
dire _rouet_ aussi bien que _roue_, et le rapport qui existe entre
_housewife_ et _wheel_ (rouet) nous a dcid  adopter ce sens en dpit
de la mythologie. Peut-tre Shakspeare a-t-il confondu la Fortune avec
la Destine, qui file la vie des hommes, quoique ce ne soit pas non plus
avec un rouet qu'on reprsente les Parques.]

AKTOINE.--Un mot, chre reine; assurez auprs de Csar votre honneur et
votre sret... Ah!

CLOPATRE.--Ces deux choses ne vont pas ensemble.

ANTOINE.--Chre Cloptre, coutez-moi: de tous ceux qui entourent
Csar, ne vous fiez qu' Proculius.

CLOPATRE.--Je me fierai  ma rsolution et  mes mains, et non  aucun
des amis de Csar.

ANTOINE.--N'allez point gmir, ni vous lamenter sur le dplorable
changement qui m'arrive au terme de ma carrire; charmez plutt vos
penses par le souvenir de ma fortune passe, lorsque j'tais le plus
noble, le plus grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui
honteusement ni lchement, je ne cde pas mon casque  mon compatriote;
je suis un Romain vaincu avec honneur par un Romain. Ah! mon me
s'envole. Je n'en puis plus.

(Antoine expire.)

CLOPATRE.--O le plus gnreux des mortels, veux-tu donc mourir? Tu n'as
donc plus souci de moi?... Resterai-je dans ce monde insipide, qui, sans
toi, n'est plus qu'un bourbier fangeux.--O mes femmes, voyez! Le roi de
la terre s'anantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier de la guerre est
fltri; la colonne des guerriers est renverse. Dsormais les enfants et
les filles timides marcheront de pair avec les hommes. Les prodiges sont
finis, et aprs Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous la
clart de la lune.

(Elle s'vanouit.)

CHARMIANE.--Ah! calmez-Vous, madame.

IRAS.--Elle est morte aussi, notre matresse.

CHARMIANE.--Reine...

IRAS.--Madame...

CHARMIANE.--O madame! madame! madame!

IRAS.--Reine d'gypte! souveraine...

CHARMIANE.--Tais-toi, tais-toi, Iras...

CLOPATRE.--Non, je ne suis plus qu'une femme, et assujettie aux mmes
passions que la servante qui trait les vaches et excute les plus
obscurs travaux. Il m'appartiendrait de jeter mon sceptre aux dieux
barbares, et de leur dire que cet univers fut gal  leur Olympe
jusqu'au jour o ils m'ont enlev mon trsor.--Tout n'est plus que
nant. La patience est une sotte et l'impatience est devenue un chien
enrag... Est-ce donc un crime de se prcipiter dans la secrte demeure
de la mort, avant que la mort ose venir  nous? Comment tes-vous, mes
femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons, Charmiane! Mes
chres filles!... Ah! femmes, femmes, voyez, notre flambeau est
teint. (_Aux soldats d'Antoine._)--Bons amis, prenez courage,
nous l'ensevelirons; ensuite, ce qui est brave, ce qui est noble,
accomplissons-le en digne Romaine, et que la mort soit fire de nous
prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette grande me est
glace. O mes femmes, mes femmes! suivez-moi, nous n'avons plus d'amis,
que notre courage et la mort la plus courte.

(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Le thtre reprsente le camp de Csar.

CSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MCNE, GALLUS, _suite_.

CSAR.--Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre, dis-lui que,
dpouill de tout comme il l'est, c'est se jouer de nous que de tant
diffrer.

DOLABELLA.--J'y vais, Csar.

(Il sort.)

(Derctas entre, tenant l'pe d'Antoine.)

CSAR.--Pourquoi cette pe, et qui es-tu pour oser paratre ainsi
devant nous?

DERCTAS.--Je m'appelle Derctas. Je servais Marc Antoine, le meilleur
des matres, et qui mritait les meilleurs serviteurs. Je ne l'ai point
quitt, tant qu'il a t debout et qu'il a parl, et je ne supportais la
vie que pour la dpenser contre ses ennemis. S'il te plat de me prendre
 ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour Csar. Si tu
ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.

CSAR.--Qu'est-ce que tu dis?

DERCTAS.--Je dis  Csar qu'Antoine est mort.

CSAR.--La chute d'un si grand homme aurait d faire plus de bruit.
La terre aurait d lancer les lions dans les rues des cits, et les
habitans des cits dans les antres des lions.--La mort d'Antoine n'est
pas le trpas d'un seul. Il y avait dans son nom la moiti de l'univers.

DERCTAS.--Il est mort, Csar, non par la main d'un ministre public de
la justice, non par un fer emprunt. Mais ce mme bras qui inscrivait
son honneur sur toutes ses actions a dchir le coeur qui lui prtait ce
courage invincible. Voil son pe, je l'ai drobe  sa blessure; tu la
vois teinte encore de son noble sang.

CSAR.--Vous avez l'air triste, mes amis.--Que les dieux me retirent
leur faveur, si ces nouvelles ne sont pas faites pour mouiller les yeux
des rois.

AGRIPPA.--Et il est trange que la nature nous force  gmir sur les
actions que nous avons poursuivies avec le plus d'acharnement.

MCNE.--Ses vices et ses vertus se balanaient galement.

AGRIPPA.--Jamais me plus rare n'a gouvern l'humanit. Mais vous,
dieux, vous voulez nous laisser toujours quelques faiblesses pour faire
de nous des hommes. Csar s'attendrit.

MCNE.--Quand un si grand miroir est offert  ses yeux, il faut bien
qu'il se voie.

CSAR.--O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-l!--Mais nous sommes
nous-mmes les auteurs de nos maux. Il fallait ou que je fusse offert
moi-mme  tes regards dans cet tat d'abaissement, ou que je fusse
spectateur du tien. Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers.
Mais laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon frre, mon
collgue dans toutes mes entreprises, mon associ  l'empire, mon ami
et mon compagnon au premier rang des batailles; le bras de mon
propre corps, le coeur o le mien allumait son courage... Que nos
inconciliables toiles aient ainsi divis nos gales fortunes, pour en
venir l! coutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je vous dirai mes
penses dans un moment plus convenable.

(Entre un messager.)

CSAR.--Le message de cet homme se devine dans son air; nous entendrons
ce qu'il dira.--D'o viens-tu?

LE MESSAGER.--Je ne suis encore qu'un pauvre gyptien: la reine, ma
matresse, confine dans le seul asile qui lui reste, dans son tombeau,
dsire tre instruite de vos intentions pour pouvoir se prparer au
parti que la ncessit la forcera d'embrasser.

CSAR.--Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra bientt, par
quelqu'un des ntres, quel traitement honorable et doux nous lui
rservons. Csar ne peut vivre que pour tre gnreux.

LE MESSAGER.--Que les dieux te gardent donc!

(Le messager sort.)

CSAR.--Approche, Proculius; pars, et dis  la reine qu'elle ne craigne
de nous aucune humiliation; donne-lui les consolations qu'exigera la
nature de ses chagrins, de peur que dans le sentiment de sa grandeur
elle ne djoue nos intentions par quelque coup mortel. Cloptre,
conduite vivante  Rome, terniserait notre triomphe.--Va, et reviens
en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura dit, et comment tu l'auras
trouve.

PROCULIUS.--J'obis, Csar.

CSAR.--Gallus, accompagne-le.--O est Dolabella, pour seconder
Proculius?

(Gallus sort.)

AGRIPPA et MCNE.--Dolabella!

CSAR.--Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel emploi je l'ai
charg... Il sera prt  temps.--Suivez-moi dans ma tente; vous allez
voir avec quelle rpugnance j'ai t engag dans cette guerre, quelle
douceur et quelle modration j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez
vous en convaincre par toutes les preuves que je puis vous montrer.



SCNE II


Alexandrie.--Intrieur du mausole.

_Entrent_ CLOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.

CLOPATRE.--Mon dsespoir commence  se calmer. C'est un pauvre honneur
que d'tre Csar; il n'est pas la fortune, mais seulement son esclave et
un agent de ses volonts. Il est grand de faire ce qui met un terme 
toutes les autres actions, ce qui enchane les accidents, emprisonne
toutes les vicissitudes, ce qui endort et empche dsormais de sentir
cette boue qui nourrit le mendiant et Csar.

(Proculius, Gallus et des soldats viennent  la porte du mausole.)

PROCULIUS.--Csar m'envoie saluer la reine d'gypte, et vous demander
de sa part quels dsirs raisonnables vous voulez qu'il vous accorde.

CLOPATRE.--Quel est ton nom?

PROCULIUS.--Mon nom est Proculius.

CLOPATRE, _de l'intrieur du mausole_.--Antoine m'a parl de toi, il
m'a recommand de te donner ma confiance; mais je ne m'embarrasse gure
qu'on me trompe, je n'ai aucun usage  faire de la confiance. Si ton
matre est jaloux de voir une reine  ses pieds, tu lui dclareras
qu'une reine ne peut, sans avilir sa majest, demander moins qu'un
royaume. S'il lui plait de me donner, pour mon fils, l'gypte conquise,
il me rendra ce qui m'appartient, et je flchirai le genou devant lui
avec reconnaissance.

PROCULIUS.--Ayez bon courage; vous tes tombe dans des mains royales;
ne craignez rien. Livrez votre sort  mon matre avec une pleine
confiance, il est une source de bienfaits, si abondante qu'elle se
rpand sur tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer votre
douce soumission, et vous trouverez un conqurant dont la gnrosit
plaidera pour vous quand il se verra implorer  genoux.

CLOPATRE.--Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de sa fortune, et
que je lui envoie le diadme qu'il a conquis. Je prends  toute heure
des leons d'obissance, et j'aurai du plaisir  voir son visage.

PROCULIUS.--Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage, car je sais
que votre sort touche celui qui l'a caus.

GALLUS.--Vous voyez combien il est ais de la surprendre (_ Proculius
et aux soldats_): gardez-la jusqu' l'arrive de Csar. (_Gallus
sort.--Ici Proculius et deux gardes escaladent le monument par une
chelle, entrent par une fentre et surprennent Cloptre; quelques-uns
des gardes forcent les portes_.)

IRAS.--O grande reine!

CHARMIANE.--O Cloptre! tu es prise, reine.

CLOPATRE.--Vite, vite,  ma main!

(Elle tire un poignard.)

PROCULIUS.--Arrtez, grande reine, arrtez, n'exercez pas sur vous
cette fureur; je ne veux que vous secourir, et non vous trahir.

CLOPATRE.--Quoi! on veut me priver mme de la mort qui empche les
chiens de languir?

PROCULIUS.--Cloptre, ne trompez pas la gnrosit de mon matre, en
vous dtruisant vous-mme; que l'univers voie clater sa grandeur d'me;
votre mort l'empcherait  jamais.

CLOPATRE.--O mort, o es-tu? Viens  moi, viens; oh! viens, et frappe
une reine qui vaut bien des enfants et des mendiants.

PROCULIUS.--Calmez-vous, madame.

CLOPATRE.--Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, je ne boirai
pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le temps  dclarer mes
rsolutions, je ne dormirai pas non plus. Csar a beau faire, je saurai
dtruire cette prison mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra
jamais tranant des fers  la cour de votre matre, ni insulte par les
calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on pour me donner en
spectacle  la valetaille de Rome, et pour essuyer ses sarcasmes et ses
anathmes? Plutt chercher un paisible tombeau dans quelque foss de
l'gypte! plutt mourir toute nue sur la fange du Nil! plutt devenir la
proie des insectes et un objet d'horreur! plutt prendre pour gibet les
hautes Pyramides de mon pays et m'y faire suspendre par des chanes!

PROCULIUS.--Vous portez ces penses d'horreur plus loin que Csar ne
vous en donnera de raisons.

(Entre Dolabella.)

DOLABELLA.--Proculius, Csar, ton matre, sait ce que tu as fait, et il
t'envoie chercher. Je prends la reine sous ma garde.

PROCULIUS.--Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, traitez-la avec
douceur.--Madame, si vous daignez vous servir de moi, je dirai  Csar
tout ce dont vous me chargerez.

CLOPATRE.--Dis que je veux mourir.

(Proculius et les soldats sortent.)

DOLABELLA.--Illustre reine, vous avez entendu parler de moi.

CLOPATRE.--Je n'en sais rien....

DOLABELLA.--Srement, vous me connaissez.

CLOPATRE.--Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu ou entendu.--Vous
souriez quand un enfant ou une femme vous racontent leurs songes,
n'est-ce pas votre habitude?

DOLABELLA.--Je ne vous comprends pas, madame.

CLOPATRE.--J'ai rv qu'il tait un empereur nomm Antoine: Oh! que le
ciel m'accorde encore un pareil sommeil, o je puisse revoir encore un
pareil mortel!

DOLABELLA.--S'il vous plaisait....

CLOPATRE.--Son visage tait comme les cieux; on y voyait un soleil et
une lune, qui, dans leur cours, clairaient le petit O qu'on appelle la
terre.

DOLABELLA.--Parfaite crature....

CLOPATRE.--Ses jambes cartes touchaient les deux rives de l'ocan;
son bras tendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait 
ses amis, avait la sublime harmonie des sphres; mais quand il voulait
menacer et branler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre.
Sa gnrosit ne connaissait point d'hiver; c'tait un automne qui
devenait plus riche  chaque rcolte. Ses plaisirs taient comme le
dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'lment dans
lequel il vit. Les couronnes et les diadmes portaient sa livre; des
royaumes et des les tombaient de sa poche comme des pices d'argent.

DOLABELLA.--Cloptre...

CLOPATRE.--Croyez-vous qu'il ait exist, ou qu'il puisse exister
jamais, un homme comme celui que j'ai vu en songe?

DOLABELLA.--Non, aimable reine.

CLOPATRE.--Vous mentez, et les dieux vous entendent. Mais s'il existe,
ou s'il a jamais exist, un homme semblable, c'est un prodige qui passe
la puissance des songes. La nature manque ordinairement de pouvoir
pour galer les tranges crations de l'imagination; et cependant,
lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, et rejeta bien
loin tous les fantmes.

DOLABELLA.--coutez-moi, madame, votre perte est, comme vous,
inestimable, et vos regrets en galent la grandeur. Puiss-je ne jamais
atteindre au succs que je poursuis, si le contre-coup de votre douleur
ne me fait pas prouver un chagrin qui pntre jusqu'au fond de mon
coeur!

CLOPATRE.--Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous ce que Csar veut
faire de moi?

DOLABELLA.--J'hsite  vous dire ce que je voudrais que vous sussiez.

CLOPATRE.--Parlez, seigneur, je vous prie.

DOLABELLA.--Quoique Csar soit gnreux....

CLOPATRE.--Il veut me traner en triomphe?

DOLABELLA.--Il le veut, madame, je le sais.

(On entend crier dans l'intrieur du thtre.)

Faites place.--Csar!

(Entrent Csar, Gallus, Mcne, Proculius, Sleucus et suite.)

CSAR.--O est la reine d'gypte?

DOLABELLA.--C'est l'empereur, madame.

(Cloptre se prosterne  genoux.)

CSAR.--Levez-vous, vous ne devez point flchir les genoux; je vous en
prie, levez-vous, reine d'gypte.

CLOPATRE.--Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il faut que j'obisse
 mon matre,  mon souverain.

CSAR.--N'ayez point de si sombres ides: le souvenir de tous les
outrages que nous avons reus de vous, quoique marqus de notre sang,
est effac, ou nous n'y voyons que des vnements dont le hasard seul
est coupable.

CLOPATRE.--Seul arbitre du monde, je ne puis dfendre assez bien ma
cause pour me justifier; mais j'avoue que j'ai t gouverne par ces
faiblesses qui ont souvent avant moi dshonor mon sexe.

CSAR.--Sachez, Cloptre, que nous sommes plus disposs  les excuser
qu' les aggraver. Si vous rpondez  nos vues, qui sont pour vous
pleines de bont, vous trouverez de l'avantage dans ce changement;
mais si vous cherchez  imprimer sur mon nom le reproche de cruaut en
suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez de mes bienfaits, vous
prcipiterez vous-mme vos enfants dans une ruine, dont je suis prt 
les sauver, si vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends cong de
vous.

CLOPATRE.--L'univers est ouvert devant vos pas: il est  vous; et nous,
qui sommes vos cussons et vos trophes, nous serons attachs au lieu o
il vous plaira... Seigneur, voici...

CSAR.--C'est de Cloptre mme que je veux prendre conseil sur tout ce
qui l'intresse.

CLOPATRE.--Voil l'tat[39] de mes richesses, de l'argenterie et des
bijoux que je possde. Il est exact; et jusqu'aux moindres effets, rien
n'y est omis. O est Sleucus?

[Note 39: Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances
qu'elle pouvait avoir, mais il se trouva l d'adventure l'un de ses
trsoriers nomm Sleucus, qui la vint devant Csar convaincre pour
faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en
reclait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si fort
presse d'impatience et colre, qu'elle l'alla prendre aux cheveux et
luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. Csar s'en prit 
rire, et la fist cesser: Hlas! dit-elle, adonc, Csar, n'est-ce pas une
grande indignit, que tu ayes bien daign prendre la peine de venir vers
moi, et m'ayes fait l'honneur de parler avec moi chestive, rduite en
si piteux et si misrable estat, et puis que mes serviteurs me viennent
accuser, si j'ai peut-tre mis  part et rserv quelques bagues et
joyaux propres aux femmes, non point, hlas! pour moy malheureuse en
parer, mais en intention d'en faire quelques petits prsents  Octavia
et  Livia,  cette fin, que par leur intercession et moyen tu me fusses
plus doux et plus gracieux.]

SLEUCUS.--Me voici, madame.

CLOPATRE.--Voil mon trsorier, seigneur; qu'il dise, au pril de sa
tte, si j'ai rien rserv pour moi; dis la vrit, Sleucus.

SLEUCUS.--Madame, j'aimerais mieux me coudre les lvres que d'affirmer,
au pril de ma tte, ce qui n'est pas.

CLOPATRE.--Qu'ai-je donc gard?

SLEUCUS.--Assez pour racheter tout ce que vous dclarez.

CSAR.--Ne rougissez pas, Cloptre, j'approuve votre prudence.

CLOPATRE.--O vois, Csar, considre comme la fortune est suivie! Mes
serviteurs vont devenir les tiens; et si nous changions de sort, les
tiens deviendraient les miens.--L'ingratitude de Sleucus me rend
furieuse.--O lche esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!--Quoi!
tu t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais eusses-tu
des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura t'atteindre, vil esclave,
sclrat sans me, chien,  le plus lche des hommes!

CSAR.--Aimable reine, souffrez que je vous prie....

CLOPATRE.--O Csar, quel sanglant affront pour moi!... Lorsque vous,
dans l'clat de votre grandeur, vous daignez honorer de votre visite
une infortune, mon propre serviteur viendra augmenter le poids de mes
disgrces par sa lche perfidie! Eh quoi! gnreux Csar, quand je me
serais rserv quelques frivoles parures de femme, quelques bagatelles
sans valeur, de ces lgers cadeaux qu'on offre  ses amis intimes; et
encore quand j'aurais mis  part quelque objet d'une plus grande valeur
pour Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession, devrais-je
tre dvoile par un homme que j'ai nourri? O dieux, cette noirceur me
prcipite encore plus bas que l'abme o j'tais tombe! (_A Sleucus_)
De grce, va-t'en, ou je ferai voir que ma vivacit passe vit encore
sous les cendres de mon infortune. Si tu tais un homme tu aurais piti
de moi!

CSAR.--Ne rplique pas, Sleucus.

CLOPATRE.--Que l'on sache que nous autres, grands de la terre, sommes
accuss des fautes des autres; et que, lorsque nous tombons, nous
rpondons des crimes d'autrui. Nous sommes bien  plaindre!

CSAR.--Cloptre, rien de ce que vous avez mis en rserve, ni de ce que
vous avez dclar, n'entrera dans le registre de mes conqutes. Que tout
cela reste  vous, disposez-en  votre gr, et croyez que Csar n'est
point un marchand, pour dbattre avec vous le prix d'objets vendus par
des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez de vous voir captive de vos
penses. Non, chre reine, notre intention est de rgler votre sort sur
les avis que vous nous donnerez vous-mme. Mangez et dormez, l'intrt
et la piti que vous m'inspirez vous donnent un ami dans Csar; ainsi,
adieu.

CLOPATRE.--O mon matre et mon souverain!

CSAR.--Non, non, madame.--Adieu.

(Csar sort avec sa suite.)

CLOPATRE.--Il me flatte, mes filles, il me flatte de belles paroles
pour me faire oublier ce que je dois  ma gloire. Mais coute,
Charmiane....

(Elle parle bas  Charmiane.)

IRAS.--Finissez, madame, le jour brillant est pass, et nous entrons
dans les tnbres.

CLOPATRE.--Va au plus vite.--J'ai dj donn les ordres, tout est
arrang. Va, et dpche-toi.

CHARMIANE.--J'y vais, madame.

(Dolabella revient.)

DOLABELLA.--O est la reine?

CHARMIANE.--La voici, seigneur.

(Charmiane sort.)

CLOPATRE.--Dolabella?

DOLABELLA.--Madame, comme je vous l'ai jur sur vos ordres, auxquels mon
attachement me fait un devoir religieux d'obir, je viens vous annoncer
que Csar a rsolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans trois
jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants. Profitez de votre
mieux de cet avis. J'ai rempli vos dsirs et ma promesse.

CLOPATRE.--Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous.

DOLABELLA.--Je vous suis dvou. Adieu, grande reine; il faut que je me
rende auprs de Csar.

CLOPATRE.--Adieu, et merci. (_Dolabella sort_.) Iras, qu'en penses-tu?
Tu seras donc promene dans les rues de Rome comme une marionnette
d'gypte, ainsi que moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers
crasseux, leurs querres et leurs marteaux, nous soulveront dans leurs
bras pour nous montrer: nous serons au milieu du nuage de leurs haleines
paisses, empestes par des mets grossiers, et nous serons obliges d'en
respirer la vapeur ftide.

IRAS.--Que les dieux nous en prservent!

CLOPATRE.--Oui, voil le sort qui nous attend, Iras. D'insolents
licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de
misrables rimeurs nous chansonneront sur des airs discordants; les
histrions, en improvisant, nous traduiront sur le thtre, et taleront
aux yeux du peuple nos ftes nocturnes d'Alexandrie: Antoine, ivre,
sera amen sur la scne, et moi je verrai quelque colier  la voix
glapissante, reprsenter Cloptre, et avilir ma grandeur sous le rle
d'une prostitue.

IRAS.--O grands dieux!...

CLOPATRE.--Oui, cela est certain.

IRAS.--Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis bien sre que mes
ongles sont plus forts que mes yeux.

CLOPATRE.--C'est l, c'est l le moyen de djouer tous ces prparatifs,
et de djouer leurs absurdes projets. (_Charmiane revient_.) C'est toi,
Charmiane!--Allons, mes femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes
plus brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus, au-devant
de Marc-Antoine. Allons, Iras, obis.--Oui, courageuse Charmiane, nous
en finirons; et quand tu auras rempli cette dernire tche, je te
donnerai la permission de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce bruit?

(Iras sort.--On entend un bruit dans l'intrieur.)

UN GARDE.--Il y a un paysan qui veut absolument tre introduit devant
Votre Majest; il vous apporte des figues.

CLOPATRE.--Qu'on le fasse entrer. (_Le garde sort_.) Quel faible
instrument suffit pour excuter une grande action! Il m'apporte la
libert. Ma rsolution est prise, et je ne sens plus rien en moi d'une
femme. Des pieds  la tte je suis change en marbre inflexible;
maintenant la lune inconstante n'est plus ma plante.

(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)

LE GARDE.--Voil cet homme.

CLOPATRE.--loigne-toi, et laisse-nous seuls. (_Le garde sort._) (_Au
paysan._) As-tu l ce joli reptile du Nil qui tue sans douleur?

LE PAYSAN.--Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais pas tre
la cause que vous eussiez envie de le toucher; car sa morsure est
immortelle: ceux qui en meurent n'en reviennent jamais, ou bien
rarement.

CLOPATRE.--Te rappelles-tu quelques personnes qui en soient mortes?

LE PAYSAN.--Plusieurs; des hommes, et des femmes aussi; pas plus tard
qu'hier, j'ous parler d'une femme, une fort honnte femme, mais un peu
sujette  mentir[40]; ce qui ne convient pas  une femme,  moins que ce
ne soit en tout honneur. On disait comment elle tait morte de cette
morsure, quelle douleur elle avait ressentie. Vraiment, elle rend un
fort bon tmoignage  cette bte; mais qui croira la moiti de ce qu'on
dit ne sera pas sauv par la moiti de ce qu'on fait. Mais le plus
dangereux, c'est que ce reptile est un trange reptile.

[Note 40: Le paysan plaisante ici sur le verbe _to lie_, mentir et se
coucher, _to lie in the uay of honesty_ est _se coucher_ en tout
honneur avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile 
expliquer.]

CLOPATRE.--Va-t'en, adieu.

LE PAYSAN.--Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec cette bte.

CLOPATRE.--Adieu.

LE PAYSAN.--N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera son devoir de
ver.

CLOPATRE.--Oui, oui, adieu.

LE PAYSAN.--Songez bien, madame, qu'il ne faut donner le ver  garder
qu' des personnes prudentes, car il n'y a, ma foi, rien de bon 
attendre du ver.

CLOPATRE.--Ne t'inquite pas; on y prendra garde.

LE PAYSAN.--Trs-bien, ne lui donnez rien, je vous en prie; car il ne
vaut pas la nourriture.

CLOPATRE.--Et moi, me mangerait-il?

LE PAYSAN.--Vous ne devez pas croire que je sois assez simple pour ne
pas savoir que le diable lui-mme ne voudrait pas manger une femme:
je sais bien aussi que la femme est un mets digne des dieux, quand le
diable ne l'assaisonne pas. Mais, en vrit, ces paillards de diables
font un grand tort aux dieux dans les femmes; car sur dix femmes que
font les dieux, les diables en corrompent cinq.

CLOPATRE.--Allons, laisse-moi; adieu.

LE PAYSAN.--Oui, en vrit, je vous souhaite beaucoup de plaisir avec ce
ver.

(Le paysan sort.)

(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)

CLOPATRE.--Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. Je sens en moi des
dsirs impatients d'immortalit: c'en est fait; le jus de la grappe
d'gypte n'humectera plus ces lvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le vois se lever pour
louer mon acte de courage, je l'entends se moquer de la fortune de
Csar, Les dieux commencent par donner le bonheur aux hommes, pour
excuser le courroux  venir.--Mon poux, je viens!--Que mon courage
prouve mes droits  ce titre. Je suis d'air et de feu, et je rends  la
terre grossire mes autres lments.--Bon, avez-vous fini?--Venez
donc, et recueillez la dernire chaleur de mes lvres. Adieu, tendre
Charmiane. Iras, adieu pour jamais. (_Elle les embrasse. Iras tombe et
meurt._) Mes lvres ont-elles donc le venin de l'aspic? Quoi, tu tombes?
As-tu pu quitter la vie aussi doucement, le trait de la mort n'est donc
pas plus redoutable que le pinon d'un amant, qui blesse et qu'on dsire
encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement du monde, tu
lui dis qu'il ne vaut pas la peine de lui faire nos adieux.

CHARMIANE.--Dissous-toi, pais nuage, et change-toi en pluie; que je
puisse dire que les dieux eux-mmes pleurent.

CLOPATRE.--Cet exemple m'accuse de lchet.--Si elle rencontre avant
moi mon Antoine  la belle chevelure, il l'interrogera sur mon sort,
et lui donnera ce baiser qui est le ciel pour moi. (_A l'aspic qu'elle
applique sur son sein_.) Viens, mortel aspic, que ta dent aigu tranche
d'un seul coup ce noeud compliqu de la vie. Allons, pauvre animal
venimeux, courrouce-toi et achve. Oh! que ne peux-tu parler pour que je
puisse t'entendre appeler le grand Csar un ne impolitique!

CHARMIANE.--O astre de l'Orient!

CLOPATRE.--Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas mon enfant sur mon
sein, qui endort sa nourrice en ttant?

CHARMIANE.--Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!

CLOPATRE.--O toi! suave comme un baume, doux comme l'air, tendre... O
Antoine!--(_Elle applique un autre aspic sur son bras_.) Allons, viens,
toi aussi.--Pourquoi rester plus longtemps?...

(Elle meurt.)

CHARMIANE.--Dans ce monde odieux?...--Allons! adieu donc.--Maintenant,
vante-toi, mort! tu as en ta possession une beaut sans gale. Beaux
yeux, astres de lumire (_en lui fermant les yeux_), fermez-vous, et
que jamais deux yeux si pleins de majest n'envisagent le char dor de
Phbus!...--Votre couronne est drange; je veux la redresser, et aprs
jouer aussi mon rle.

(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)

PREMIER GARDE.--O est la reine?

CHARMIANE.--Parlez bas, ne l'veillez point.

PREMIER GARDE.--Csar a envoy...

CHARMIANE.--Un messager trop lent... (_Elle s'applique un aspic._) Oh!
viens, allons vite, hte-toi; je commence  te sentir.

PREMIER GARDE,--Approchons. Oh! tout n'est pas en ordre; Csar est
tromp.

SECOND GARDE.--Voil Dolabella que Csar avait envoy; appelez-le.

PREMIER GARDE.--Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien fait, Charmiane?

CHARMIANE.--C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse issue de
tant de rois illustres... Ah! soldat!...

(Elle expire.)

DOLABELLA _entre_.--Comment cela va-t-il ici?

SECOND GARDE.--Tout est mort.

DOLABELLA.--Csar, tes conjectures ont rencontr juste: tu viens voir de
tes yeux l'acte funeste que tu as tant cherch  prvenir.

(On entend crier derrire le thtre.)

Place; faites place  Csar.

(Entrent Csar et sa suite.)

DOLABELLA.--Ah! seigneur, vous tes un devin trop habile: ce que vous
craigniez est arriv.

CSAR.--Brave jusqu' la fin, elle a pntr notre dessein, et en
souveraine elle a suivi sa volont.--Le genre de leur mort? Je ne vois
sur elle aucune trace de sang.

DOLABELLA.--Qui les a quittes le dernier?

PREMIER GARDE.--Un pauvre paysan qui leur a apport des figues. Voil
encore sa corbeille.

CSAR.--Empoisonnes alors?

PREMIER GARDE.--Csar, Charmiane, que vous voyez l, vivait encore
il n'y a qu'un moment. Elle tait debout et parlait. Je l'ai trouve
arrangeant le diadme sur le front de sa matresse morte; elle tremblait
en se tenant debout, et tout  coup elle est tombe.

CSAR.--O noble faiblesse!... Si elles avaient aval du poison, on le
reconnatrait  quelque enflure extrieure. Mais elle semble s'tre
endormie comme si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans les
filets de ses grces.

DOLABELLA.--L, sur son sein, parat une trace de sang et un peu
d'enflure; la mme marque parat sur son bras.

PREMIER GARDE.--C'est la trace d'un aspic; et ces feuilles de figuier
ont sur elles une viscosit comme celle que les aspics laissent aprs
eux dans les cavernes du Nil.

CSAR.--Il est probable que c'est ainsi qu'elle est morte, car son
mdecin m'a dit qu'elle avait fait des expriences sans fin sur les
genres de mort les plus-faciles. (_Aux gardes_.) Enlevez-la dans son
lit, et emportez ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprs de
son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renferm un couple aussi
fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux qui en sont les
auteurs; et la piti qu'inspire leur histoire rendra leur nom
aussi clbre que celui du vainqueur qui les a rduits  cette
extrmit.--Notre arme, dans une pompe solennelle, suivra leur convoi
funbre, et aprs cela,  Rome! Dolabella, ayez soin que le plus grand
ordre prside  cette solennit[41].

[Note 41: Plusieurs potes ont travaill le sujet d'_Antoine et
Cloptre_ pour le thtre. Parmi les pices anglaises, aprs celle de
Shakspeare, la plus remarquable est la tragdie de Dryden: _All for
love_ or _the World well lost_. Elle a plus de rgularit, plus
d'galit dans la diction. On y trouve d'excellentes scnes dtaches,
et des morceaux de la plus belle posie: mais il s'en faut bien qu'on y
rencontre le feu de l'action, le caractre distinctif des personnages et
de leur expression, ou ces sublimes beauts qui caractrisent le vrai
gnie dramatique. Dryden avoue lui-mme qu'il a imit le _divin_
Shakspeare dans son style; en consquence il s'est cart comme lui de
sa mthode ordinaire d'crire en vers rims. On distingue aussi dans
plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connat un peu
Shakspeare aperoit tout de suite les passages imits de plusieurs de
ses tragdies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'tre surpass
dans cette pice, que les critiques anglais reconnaissent pour tre la
meilleure qu'il ait faite.

L'action commence aprs la bataille d'Actium, qui fut si funeste 
Antoine. Cloptre cherche  le distraire par les ressources du luxe, et
par les divertissements qu'elle a ordonns pour clbrer le jour de sa
naissance. Une des plus belles scnes du premier acte,  laquelle Dryden
lui-mme donne la prfrence sur toutes celles qu'il ait jamais faites,
c'est la scne entre Antoine dcourag et presque dsespr, et son ami,
le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses dbauches et sa
passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine,
qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance
qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la
rsolution de redevenir un homme et un hros, en hasardant une nouvelle
tentative contre Octave.

Cloptre, au commencement du second acte, est extrmement inquite et
mcontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle mnage encore un
rendez-vous avec lui pour le faire renoncer  son projet. En vain
Ventidius cherche-t-il  empcher cette dangereuse entrevue. Antoine
se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait
ngliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres
sduisantes que Csar lui a fait faire, et qu'elle a rejetes pour lui.
Ce faible Romain se laisse enfin tellement sduire qu'il renonce  tous
ses projets hroques, et reste auprs d'elle.

Antoine se livre de nouveau  la dbauche et aux plaisirs que Cloptre
lui prpare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher,
et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions
avantageuses d'un accommodement avec Csar. Ventidius croit les devoir 
sa mdiation et  son amiti, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas
contribu, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son
pouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de
froideur et d'indiffrence: mais leur gnrosit le subjugue et
rveille en lui sa premire tendresse. Cloptre, inquite de l'arrive
d'Octavie, lui tmoigne son dpit avec beaucoup de hauteur dans une
scne trs-courte qui finit le troisime acte.

Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux  sa matresse; il en
charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-mme pris des charmes de
Cloptre. Sa commission lui fournit l'occasion de lui dclarer son
amour. Cloptre, d'aprs le conseil d'Alexas, profite de cet aveu
pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer sa passion. Ventidius et
Octavie ont pi la conversation de Cloptre avec Dolabella; ils la
racontent  Antoine, qui, indign contre eux, leur en fait les plus
amers reproches. Ils se justifient tous deux, et Cloptre en rejette
toute la faute sur Alexas, qui lui avait conseill de piquer sa jalousie
pour le retenir. Ils se sparent.

Dans l'intervalle du quatrime au cinquime acte a lieu la bataille
navale qui achve la perte d'Antoine, et pendant laquelle toute la
flotte d'gypte eut la perfidie de se jeter du ct de Csar.
Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge dans le
dcouragement. Cloptre, pour se soustraire  sa colre, se retire dans
son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la nouvelle de sa
feinte mort. Cette perte met le comble au dsespoir d'Antoine; il prie
Ventidius de lui ter la vie; mais celui-ci s'tant poignard lui-mme,
Antoine se prcipite sur son pe. Cloptre accourt, le trouve mourant,
et elle se donne aussi la mort, comme dans Shakspeare.

Il ne faut que comparer ce plan abrg de la tragdie de Dryden avec
celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup plus de
situations, et que l'enchanement en est mieux combin. Quiconque lira
cette pice de Dryden y verra partout les soins et le travail du pote,
qui, avant de commencer son ouvrage, s'est bien pntr de son sujet et
des plus petites circonstances qui y avaient trait, par la lecture de
Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, sources o il a puis. Il est
vrai qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils
n'y manquent pas compltement: mais Shakspeare s'emparera tellement du
lecteur, il entranera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera
oublier ou ngliger toutes les froides rflexions de la critique.

L'_Antoine et Cloptre_ de sir Cari Sedley est bien au-dessous de la
tragdie de Dryden: elle ne fut imprime qu'en 1677; je n'en connais que
l'historique: mais j'ai lu une autre tragdie du mme auteur, intitule:
_Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, a tragedy in
imitation of the Roman way of writing_: elle est imprime avec une
collection in-4 de quelques oeuvres de Sedley, mise au jour par le
capitaine Ayloffe,  Londres, 1702. Elle est en vers rims et dans
un style trs-ingal, souvent trs-enfl, quelquefois noble, et
trs-souvent faible. Les efforts de Csar pour engager Cloptre 
quitter Antoine en font le principal sujet: cette princesse va mme
jusqu' le trahir. En gnral le pote s'est cart en diffrentes
occasions de la vrit de l'histoire; mais les pisodes de son invention
n'ont pas une grande valeur. Il amne, par exemple, sur la scne un
grand sclrat, Achillas,  qui il fait ourdir des trames secrtes pour
s'emparer du trne d'gypte, qu'il espre partager avec sa matresse
Iras. L'imitation du _style romain_, qu'annonce le titre de la pice,
ne se trouve que dans les choeurs des quatre premiers actes; encore
manquent-ils du vrai _style lyrique_.]

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of Project Gutenberg's Antoine et Cloptre, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLOPTRE ***

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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